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-The Project Gutenberg eBook of D'un pays lointain, by Rémy de Gourmont
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: D'un pays lointain
-
-Author: Rémy de Gourmont
-
-Release Date: March 24, 2021 [eBook #64920]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive/Canadian
- Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK D'UN PAYS LOINTAIN ***
-
-
-
-
- REMY DE GOURMONT
-
- D’un
- Pays Lointain
-
- MIRACLES--VISAGES DE FEMMES
- ANECDOTES
-
- SIXIÈME ÉDITION
-
-
- PARIS
- MERCVRE DE FRANCE
- XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI
-
- MCMXXII
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
-Roman, Théâtre, Poèmes
-
-SIXTINE.
-
-LE PÉLERIN DU SILENCE. Le Fantôme. Le Château singulier. Théâtre muet.
-Le Livre des Litanies. Pages retrouvées.
-
-LES CHEVAUX DE DIOMÈDE.
-
-D’UN PAYS LOINTAIN.
-
-LE SONGE D’UNE FEMME.
-
-LILITH, _suivi de_ THÉODAT.
-
-UNE NUIT AU LUXEMBOURG.
-
-UN CŒUR VIRGINAL. Couverture de G. d’Espagnat.
-
-COULEURS, _suivi de_ CHOSES ANCIENNES.
-
-HISTOIRES MAGIQUES.
-
-DIVERTISSEMENTS, _poésies complètes_, 1912.
-
-
-Critique, Littérature
-
-LE LATIN MYSTIQUE (Etude sur la poésie latine du moyen-âge) (Crès,
-éditeur).
-
-LE LIVRE DES MASQUES (Ier et IIe), gloses et documents sur les écrivains
-d’hier et d’aujourd’hui, avec 53 portraits par F. Vallotton.
-
-LA CULTURE DES IDÉES.
-
-LE CHEMIN DE VELOURS. _Nouvelles dissociations d’idées._
-
-LE PROBLÈME DU STYLE. _Questions d’Art, de Littérature et de Grammaire._
-
-PHYSIQUE DE L’AMOUR. _Essai sur l’instinct sexuel._
-
-ÉPILOGUES. _Réflexions sur la vie_, 1895-1898; 1899-1901 (2e série);
-1902-1901 (3e série); 1905-1912 (volume complémentaire); 4 vol.
-
-ESTHÉTIQUE DE LA LANGUE FRANÇAISE, édition revue, corrigée et augmentée.
-
-PROMENADES LITTÉRAIRES (1re, 2e, 3e, 4e et 5e séries); 5 vol.
-
-PROMENADES PHILOSOPHIQUES (1re, 2e et 3e séries); 3 vol.
-
-DIALOGUES DES AMATEURS SUR LES CHOSES DU TEMPS (_Épilogues_, 4e série,
-1905-1907).
-
-NOUVEAUX DIALOGUES DES AMATEURS SUR LES CHOSES DU TEMPS (_Épilogues_, 5e
-série, 1907-1910).
-
-DANTE, BÉATRICE ET LA POÉSIE AMOUREUSE.
-
-PENDANT L’ORAGE.
-
-LETTRES A L’AMAZONE.
-
-PENDANT LA GUERRE.
-
-LETTRES D’UN SATYRE.
-
-LETTRES A SIXTINE.
-
-PAGES CHOISIES, avec un portrait.
-
-
-
-
-JUSTIFICATION DU TIRAGE
-
-
-Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
-
-
-
-
-PROLOGUE
-
-
-
-
-D’UN PAYS LOINTAIN
-
-
---D’où viens-tu?
-
---D’un pays lointain. Je suis né dans une maison noire surgie du milieu
-d’une plaine grise, autour de laquelle un cercle de lumière étincelait,
-pareil aux gloires où s’écrivent les traits sévères d’une vierge de
-vitrail; mais ce halo d’espérance et de bénédiction ne ceignait que du
-néant, du gris et du noir. Mon père et ma mère, comme tous les habitants
-de ce pays lointain, étaient aveugles; seuls, quelques enfants voyaient:
-si l’on s’en apercevait, on leur crevait les yeux,--pour les rendre
-conformes. J’avais un frère, on lui creva les yeux; j’avais une sœur, on
-lui creva les yeux.
-
-Pendant l’opération, pratiquée par un excellent prêtre, aimé de tous et
-surtout du Seigneur, ma mère disait: «C’est un petit moment à passer,
-mes chéris; j’ai subi cela aussi, moi, à votre âge, et je n’en suis pas
-morte. Allons, un peu de courage!» Elle promettait des confitures, du
-sucre et des gâteaux à la fleur d’oranger.
-
-Mon père, qui était né aveugle, parla plus longuement. Il dit, avec une
-rude tendresse: «Petits sauvages, vous n’avez donc aucun sentiment des
-convenances? Ces gamins veulent se distinguer! Ces gamins ne veulent pas
-faire comme tout le monde! Alors, vous consentez à être ridicules,
-c’est-à-dire à éprouver des sensations--et, de là, des sentiments ou des
-idées--inconnues et, par conséquent, méprisées des autres hommes?
-Réfléchissez bien. Si vous gardez vos yeux, cette source incongrue--à ce
-que l’on dit,--de pensées vaines et de dangereux désirs, on vous
-poussera du coude avec dédain, on vous marchera sur les pieds, on vous
-donnera des coups de genou, par mégarde, on s’ameutera contre vous, on
-vous tirera les cheveux et on dansera la sarabande autour de la bête
-curieuse. Ah! vous vous préparez une jolie existence!...
-
---Mais ils ne refusent pas de se laisser crever les yeux! interrompit ma
-mère. N’est-ce pas, mes chéris?
-
---Ils ne refusent pas? Je l’espère bien, mais je dois les prévenir de ce
-qu’ils vont gagner à perdre le plus méprisable des sens,--et de ce
-qu’ils perdraient à le conserver. Mes enfants, je puis vous énumérer,
-avec ma double autorité d’aveugle et de père, les joies d’un être privé
-de la vue: la première joie est une joie intime et profondément
-satisfactoire, la joie de la répulsion surmontée, du devoir accompli; en
-second lieu, vous ressentirez un plaisir d’orgueil, mais d’orgueil
-permis, le plaisir d’être absolument pareil à tous vos petits camarades,
-le plaisir de vivre parmi des égaux; ce plaisir vous accompagnera durant
-toute votre vie, enfin, châtrés de la vue, vous aurez conquis la paix
-qui naît de l’incuriosité; après de calmes jeux, de douces études de
-paisibles amours, de bons repas, de propices digestions, vous vous
-endormirez dans la certitude de n’être jamais sortis du droit chemin, de
-n’avoir jamais cueilli aucune fleur, de n’avoir jamais contemplé le
-ciel, ni la nuit, quand--dit-on--il s’orne du regard attristé des
-séraphins, ni le jour, quand le Soleil, ce maître abominable du sang et
-des sèves, réchauffe l’impureté des instincts...
-
-Ma mère interrompit encore une fois:
-
---Comment voulez-vous, mon ami, que des enfants comprennent de telles
-pensées? Mettez-vous à leur portée. Et puis, tout cela est dangereux. En
-parlant ainsi, vous leur apprenez à raisonner...
-
---Oui, mon amie, dit mon père; cela pourrait, peut-être, leur apprendre
-à raisonner. Parfois, la connaissance trop précise du bien pousse les
-curiosités à retourner l’étoffe,--geste dont proviennent nécessairement
-les plus grands malheurs. Aussi, je me tais.
-
-L’excellent prêtre souriait et se contentait d’approuver de la tête, car
-il n’avait plus assez d’intelligence pour parler lui-même. En dehors de
-ses formules et de ses opérations, le vieux magicien n’était capable que
-des mots et des mouvements dictés par l’instinct de la conservation. Sa
-mémoire rituelle commençait même à s’affaiblir: il oubliait des verbes
-essentiels dans le prononcé des exorcismes et quand il remettait le
-péché--fort rare, il est vrai, en ce pays,--de «tentative
-intellectuelle», «effort pour comprendre», il lui arrivait de ne pas
-exiger du pénitent, après l’absolution, le serment sacramentel:
-«_Serviam_.--Je suis l’esclave éternel.»
-
-Même faite par d’aussi débiles mains, l’opération réussit. Mon frère et
-ma sœur sont demeurés là-bas, «dans le pays lointain».
-
---Mais toi?
-
---Moi, j’étais intelligent et hypocrite. Jamais personne ne se douta que
-j’y voyais. J’enfermais mes impressions, mes joies, mes désirs, sous une
-triple serrure, dans mon crâne, invincible coffret, et un jour...
-
---Et un jour?
-
---... Je m’enfuis. Je traversais la plaine grise et, ayant marché
-longtemps, j’entrai dans une forêt lumineuse, dont chaque arbre
-ressemblait à une femme, la chevelure parée de diamants et le cou imagé
-de perles. On respirait dans cette forêt un air si violemment imprégné
-des odeurs de la vie que j’en eus mal à la tête; mes doigts se
-crispaient au chatouillement des hautes herbes; mon cœur chantait si
-fort que tout mon corps en tremblait. Enfin, j’étendis les mains,
-embrassant, comme Apollon, les genoux d’un des arbres-femmes. Ce contact
-m’apaisa, mais je tombai sur le côté et je m’endormis.
-
-Le lendemain, je continuai mon voyage, et j’arrivai ici. D’abord, je ne
-m’aperçus guère que j’avais changé de pays: les hommes avaient, il est
-vrai, les yeux ouverts, mais ils semblaient ne se servir de leur vue que
-pour se guider matériellement à travers la vie; depuis, j’ai rencontré
-quelques voyants véritables.
-
-J’oubliais de vous dire qu’en traversant la forêt lumineuse, j’y
-cueillis... devinez quoi?
-
---Une fleur rare?
-
---Oui, une âme! Au matin, avant de quitter la forêt sacrée qui avait
-abrité ma lassitude et protégé mon sommeil, je me promenai quelques
-instants sous les branches tombantes, mais toutes étaient plus hautes
-que mon bras levé, et je désespérais d’emporter même le souvenir d’une
-feuille. O feuillage, qui étais pour moi aussi vivant et aussi parfumé
-qu’une chevelure d’amour, je te regardais onduler au-dessus de ma tête
-aussi loin de ma main que l’aile des oiseaux ou la neige violette des
-nuages matinals. J’allais obéir (une force me traînait) et m’éloigner
-seul, sans le témoin que je voulais; j’étais déjà sur la lisière et je
-voyais le vaste horizon et, là-bas, où les deux cercles se joignent, la
-cime obscure d’une autre forêt, lorsqu’une branche fleurie de petits
-cœurs roses s’abaissa vers moi, comme un geste de pitié. Je cueillis la
-branche où tremblait la grappe des petits cœurs roses et je continuai ma
-route.
-
-Arrivé au but de mon voyage, je choisis une maison afin d’abriter la
-branche fleurie, comme ses sœurs m’avaient abrité moi-même, car j’ai
-toujours aimé la culture du sentiment; c’est une occupation pleine de
-grâce et qui ne demande que la bonne volonté d’un jardinier soigneux: au
-milieu du jardin, il y a une fontaine où l’on peut se laver les doigts,
-quand ils sont tachés de sang.
-
-Je plaçai donc ma branche fleurie de petits cœurs roses dans un vase de
-majolique plein de sable d’or, et le vase sur une cheminée, primitif
-autel; à gauche du vase, j’inclinai les _Damnées_, de Filiger, pour me
-remémorer la méchanceté des Dieux, et à droite, la _Vigne abandonnée_,
-où de Groux a écrit l’inutilité du Sacrifice.
-
-Ensuite, j’allai étudier les formes de la vie, apprendre selon quelle
-mode, riaient, s’ennuyaient ou pleuraient les hommes de mon temps. Ils
-s’ennuyaient surtout, leur capacité passionnelle étant fort médiocre et
-leur force nerveuse si fugitive qu’un désir ou un rêve suffisait souvent
-à l’épuiser toute. Je constatai encore qu’ils s’ennuyaient sans dignité,
-avec de petits gémissements de chien à la chaîne et de vaines colères
-contre les astucieux et contre les forts dont les jouissances irritaient
-leur impuissance originelle. Leur consolation était de penser à
-l’avenir, de prédire des temps meilleurs, de se vautrer dans les joies
-futures et de regarder la lune avec des verres de couleur.
-
-J’étais las de tant d’inoffensives niaiseries, quand je rencontrai
-Armelle, vase plus beau que mon vase de majolique et d’où sortait une
-fleur d’or ocellée de bleu. C’était une créature aussi étourdie qu’un
-oiseau, aussi timide, mais qui se laissa prendre avec la main. Elle
-n’avait notion ni de bien, ni de mal, ni de beau, ni de laid, d’une
-sensibilité tout animale, sans pudeur et sans trouble dans l’amour.
-
-Nous eûmes d’abord des rencontres furtives, des intimités illusoires,
-dont elle aggravait la vanité par l’aveu de ses regrets et l’implorante
-langueur de ses attitudes. A dessein, je prolongeais la période du
-désir; j’aimais l’impatience d’Armelle et son geste, sur la berge, de se
-vouloir jeter à l’eau. Toute femme est vierge pour celui qui ne l’a pas
-possédée, car la virginité n’est pas autre chose que de l’inconnu,
-peut-être de l’inconnu plus obscur,--et je restais au seuil du mystère,
-quoique le gardien n’en fût aucunement farouche.
-
-Je désirais aussi, par ces jeux dilatoires, exaspérer la bête et qu’elle
-bondît dans le cirque, au jour de la fête, avec des élans sauvages et
-toute la violence d’une nature contrariée et aiguillonnée--mais je fus
-trompé.
-
-L’ayant menée en ma maison, je lui expliquai l’autel familier que
-j’avais ordonné avec de précieuses décorations autour de la branche
-fleurie de petits cœurs roses. Mon air grave et même un peu hiératique
-étonnait sa candeur animale habituée à de moins solennels prolégomènes;
-elle s’approcha et ouvrit tout grands ses beaux yeux bleu d’amour. Les
-images, sévères acolytes, ne captaient pas son regard; elle le fixait
-sans distraction sur la branche fleurie de petits cœurs roses. Je me
-taisais, feignant même de m’astreindre à effacer la poussière qui
-troublait un des coins de la glace; alors sa curiosité s’enhardit et
-elle toucha du doigt un des petits cœurs roses; elle ressemblait à une
-chatte qui veut jouer; toute la grappe trembla et un des petits cœurs
-roses tomba dans le sable d’or: assurée que j’avais détourné la tête et
-oublieuse de la glace qui me disait tout, Armelle prit le petit cœur
-rose et le mangea.
-
-J’étais allé m’asseoir à l’autre bout de la chambre. Armelle vint à moi
-et je la voyais s’avancer toute pâle d’amour; son attitude d’oiseau
-voltigeant s’était transformée en la grâce splendide d’un cygne qui se
-meut sur un canal avec une fierté royale; ses mouvements se voyaient à
-peine sous sa robe traînante et ses bras tombaient le long de son corps
-comme des tiges brisées par un coup de vent.
-
-Elle vint à moi et s’agenouilla, me baisant les mains; puis elle pleura
-silencieusement. La douleur ne contrariait pas la pureté de sa face
-extasiée et les transparentes larmes qui roulaient sur ses joues
-semblaient les perles détachées d’un chapelet de sourires.
-
-Je me penchai sur elle et je la baisai au front, doucement; quelques
-perles tombèrent encore de ses yeux souriants, quelques perles et la
-croix--et un grand soupir annonça que le cœur d’Armelle s’était soulagé,
-grain à grain, de tout le chapelet des douleurs suprêmes et des joies
-infinies.
-
-Son corps s’affaissa sur mes pieds, sa tête s’arrêta sur mes genoux et
-ses bras tombaient vraiment comme des tiges massacrées par l’orage.
-
-Armelle était morte.
-
-Je compris que les petits cœurs roses étaient de merveilleuses hosties
-contenant chacune une âme et je compris aussi qu’en se communiant avec
-un de ces petits cœurs roses, Armelle s’était empoisonnée... Les âmes
-sont de terribles poisons.
-
-
-
-
-LIVRE I
-
-MIRACLES
-
-
-
-
-PHOCAS
-
-
-_A Octave Mirbeau._
-
-Le préteur donna lui-même les instructions les plus précises au décurion
-chargé d’arrêter Phocas. Ce magistrat, nommé Aurélius, était un homme
-grave, probe et intelligent; excellent jurisconsulte, il n’abusait point
-de sa science, ni des codes, ni des édits pour écraser d’une rigueur
-uniforme et traditionnelle les criminels cités à son tribunal; tout au
-contraire, profitant de la liberté qu’avaient alors les juges de décider
-selon leur conscience, il aimait à oublier l’impérative dureté des lois
-pénales,--et plus d’une fois on l’entendit condamner à une notable
-amende d’avares et inflexibles riches «coupables selon lui de ne pas
-s’être laissé voler, attendu que le voleur était dans le besoin le plus
-extrême et qu’il y a un certain degré de misère qui autorise celui qui
-n’a rien à prendre à celui qui possède tout.» De tels jugements
-paraîtraient aujourd’hui fort scandaleux et notre moralité raffinée s’en
-indignerait; mais au IVe siècle, à Sinope, dans la province de Pont où
-se passe cette histoire, les hommes, dénués de grands principes,
-acceptaient volontiers la justice telle que la comprenait Aurélius;
-vexés, mais convaincus que de laisser mourir de faim une créature
-humaine, ou de l’étrangler de ses propres mains, c’est un crime égal,
-ils payaient l’amende, puis, pour éviter d’être volés justement, ils
-faisaient, de leur propre volonté, la part des pauvres.
-
-Les idées chrétiennes avaient pénétré peu à peu à Sinope, comme dans une
-grande partie de l’Empire romain, mais pas encore sous leur véritable
-nom; ce nom était toujours détesté, et on y professait pour la religion
-nouvelle une horreur mêlée de crainte; seules, devançant les dogmes, la
-justice et la pitié, mendiantes boiteuses, avaient franchi les murs de
-la ville et murmuré tout bas de singulières paroles que le peuple se
-répétait avec surprise.
-
-De vrais chrétiens, instruits de la naissance, de la mort et de la
-résurrection du Nazaréen, il n’y en avait guère, à Sinope, que dans les
-faubourgs, parmi les tisserands, et, dans la campagne, parmi les paysans
-et les esclaves des grands domaines; on disait que le principal d’entre
-eux, le plus instruit et, par conséquent, le plus dangereux, était un
-nommé Phocas, jardinier de son état, homme libre, qui cultivait un petit
-enclos et en vendait les produits aux portes de la ville.
-
-Donc, par une étrange contradiction, le peuple, qui aimait la justice,
-haïssait ceux qui étaient les vivants exemplaires de la justice, et
-Aurélius lui-même, le juge secourable, entrait en colère et jurait par
-les dieux infernaux dès que l’on prononçait devant lui le nom de
-Chrétien. Sur ces entrefaites, des édits arrivèrent qui ordonnaient la
-recherche et la condamnation de tout sectateur de l’idée nouvelle.
-Aurélius lut les édits que lui envoyait le préfet de la province et,
-pour la première fois de sa vie, il fut joyeux d’avoir lu un édit
-impérial.
-
-Ayant fait venir Amasius, le chef de la décurie de soldats que l’on
-employait à la recherche des criminels, il lui commanda de s’emparer de
-Phocas et de l’amener à Sinope, mort ou vif.
-
-Les instructions portaient, rédigées sur des tablettes de cire: «Phocas,
-chrétien, contempteur des Dieux, ennemi de l’empereur et du peuple
-romain. Bandit redoutable et conspirateur astucieux, chef d’une bande de
-cruels coquins, il est encore un magicien des plus experts; il connaît
-l’art incroyable de tuer à distance, soit par d’effroyables combinaisons
-d’éléments, soit par des signes, soit par une entente secrète avec les
-Génies inférieurs. Vous vous approcherez de lui prudemment et en usant
-de ruse; il y va peut-être de votre vie, mais il y va sûrement du salut
-de la République.»
-
-Amasius médita ces instructions, choisit quelques légionnaires résolus,
-épaves des guerres barbares, et la petite troupe se mit en marche. Elle
-allait un peu au hasard, car--la police, en ces temps, était
-sommaire--on ignorait l’endroit précis où conspirait Phocas en arrosant
-ses salades. Cela devait être là-bas, au fond d’un vallon qui creusait
-parmi la forêt une clairière de verdure; on irait là, tout d’abord, et
-on s’informerait près des bûcherons.
-
-Dans l’imagination d’Amasius, brave décurion qui avait occis plus de
-Goths qu’il n’avait de dents dans les mâchoires, Phocas se cachait en
-une ténébreuse caverne, en quelque inaccessible repaire, et il augurait
-que la quête serait difficile et pénible; mais la saison était belle,
-les hommes décidés: «On en sera quitte, songeait-il, pour dormir
-quelques nuits en plein air, sous la protection de la déesse aux douze
-mamelles.»
-
-Ils partirent de grand matin et, ayant suivi un ruisseau qui coupait en
-deux la forêt de Sinope, ils se trouvèrent, un peu avant midi, en face
-d’une petite cabane couverte de roseaux, derrière laquelle paraissait
-s’étendre un agréable jardin. Amasius n’eut aucun soupçon; il cogna à la
-porte et demanda l’hospitalité.
-
-La porte s’ouvrit et parut un homme vêtu, tel qu’un paysan, d’une
-tunique courte qui laissait les jambes nues à partir des genoux; ses
-cheveux étaient ras et sa barbe longue; il avait l’air las et doux; ses
-yeux, sous des paupières tombantes, étaient bleus et un peu vagues.
-L’homme semblait avoir une cinquantaine d’années, mais son âme, certes,
-était toute jeune, car il manifesta une grande joie, de ce que la
-Providence lui envoyait des étrangers:
-
---Entrez, entrez! Comment? Des soldats? Les Goths sont-ils revenus?
-
---Non, dit Amasius, mais nous cherchons un bandit plus féroce que les
-fils des Amales, un chrétien, un contempteur des dieux (il récitait son
-instruction), un magicien, qui connaît l’art incroyable de tuer à
-distance...
-
-Il n’y a pas de magicien par ici, dit Phocas, mais le pays est plein de
-voleurs. Ils n’attendent même pas que mes salades soient poussées pour
-me les arracher. Cela me donne double besogne, il faut que je recommence
-mes semis,--mais, que voulez-vous? s’ils me prennent mes salades, c’est
-qu’ils en ont besoin, plus besoin que moi, peut-être,--et d’ailleurs, je
-leur pardonne et je leur donne ce qu’ils me dérobent.
-
---Vous êtes trop indulgent, dit Amasius, et l’empereur, qui est juste, a
-résolu de punir le chef de ces coquins, car il doit être leur chef, mes
-instructions le portent.
-
---Quel est son nom? demanda Phocas.
-
---Son nom?
-
-Il consulta ses tablettes:
-
---Phocas.
-
---Phocas! dit le pauvre jardinier, mais je le connais, il se tient tout
-près d’ici. C’est un chrétien.
-
---Mes instructions le portent, dit Amasius.
-
---C’est bien lui, dit Phocas,--un chrétien absolu, un chrétien farouche,
-un contempteur des dieux! Je vous l’amènerai moi-même, avant le coucher
-du soleil. Vous tombez bien! Phocas! Ne soyez pas inquiets, il vous
-appartient, il est entre vos mains. Mais en attendant, puisque vous êtes
-mes hôtes, je vous dois toute l’hospitalité et d’abord le repas. Du
-pain, des légumes de mon jardin,--ce que Phocas en a laissé.
-
---C’est Phocas qui vous vole vos salades? demanda Amasius.
-
---Lui-même.
-
---Nous ne le ménagerons pas.
-
---Je l’espère bien, dit Phocas.
-
-Phocas continua:
-
---Et, pour les hôtes, je détiens là, enfouie sous terre, une amphore de
-vin d’Asie... Moi je n’en bois jamais, l’eau du ruisseau est si bonne...
-
---Nous la boirons! dirent les soldats.
-
---Je l’espère bien, dit Phocas.
-
- * * * * *
-
-Les soldats et le jardinier se mirent à table. Phocas, sur l’instance
-d’Amasius but un peu de vin, et alors sa joie s’exalta:
-
---Que je vous aime, mes amis, s’écria-t-il, vous et tous mes frères,
-tous les hommes! Souvent, quand je me repose de mon labeur, quand mes
-laitues, arrosées, s’endorment, comme de bonnes petites créatures, dans
-la paix du soir, souvent je rêve au bonheur futur de l’humanité, fille
-de Dieu, et aussi au bonheur immédiat que trouverait en lui-même chacun
-de nous, s’il vivait en amour, en justice et en charité. Aimez-vous les
-uns les autres. Si votre frère a froid, donnez-lui place à votre foyer;
-s’il a faim, qu’il puisse s’asseoir à votre table; s’il est ignorant,
-instruisez-le; s’il est méchant, forcez-le d’être bon, en étant bon pour
-lui... Les temps vont changer. Je vois venir un siècle, tout vêtu de
-blanc, comme un ciel matinal; il vient sur la mer, et les vagues
-s’apaisent, et les grands oiseaux qui planent sur les eaux volent autour
-de lui et lui font un cortège d’amour... Il vient, je le vois! Il a les
-yeux clairs d’un messager de bonne nouvelle, il chante un cantique
-d’allégresse; le battement de ses ailes a une vertu pacifiante... Il
-vient, je le vois! L’archange lumineux aborde parmi nous... Aimez,
-aimez, soyez implacables à force d’aimer! Aimez les hommes malgré eux,
-aimez-les tant que votre amour les dompte, les transforme, et les
-refaçonne à l’image de Celui qui, pouvant tout, choisit de mourir...
-
-Les soldats, sans bien comprendre, étaient émus; Amasius aurait voulu
-entendre encore cette parole d’amour, plus enivrante que le vin d’Asie;
-mais, fidèle au mot d’ordre, il songeait aussi à Phocas, l’abominable
-bandit, et il fit l’effort de dire:
-
---Maître, je reviendrai te voir, car ton discours m’a remué comme jamais
-je ne le fus par les plus belles harangues. Je ne t’oublierai pas...
-J’ai entendu parler d’un philosophe nommé Socrate ou Platon, je ne sais
-plus, que mon centurion vénère comme un dieu... Tu seras mon Socrate...
-Oh! que tes paroles m’ont fait de bien... Jamais je n’avais entendu de
-pareilles choses...
-
-Il se tut; puis faisant un nouvel effort:
-
---Et ce Phocas?
-
-Le pauvre jardinier se leva et dit:
-
---Je suis Phocas.
-
---Toi? Maître, le vin d’Asie t’a-t-il fait tourner la tête?
-
---Je suis Phocas.
-
-Par des tablettes, par une plaque de bronze qui lui affirmait, pour son
-courage en des temps de peste, la reconnaissance de la ville d’Antioche,
-Phocas prouva qu’il était Phocas.
-
-Convaincu, Amasius murmura quelques paroles de mépris pour la sottise du
-préteur Aurélius,--puis il emmena Phocas, et la nuit n’était guère
-avancée quand ils entrèrent dans Sinope.
-
- * * * * *
-
-Dès le lendemain matin, Phocas fut jugé. Le peuple, prévenu, accourait
-en grande foule; à la vue du bandit, du chrétien, de l’impie qui
-haïssait les dieux, il poussa de joyeux cris:
-
---A mort! A mort! criait le peuple.
-
-Aurélius, après quelques menues tortures et un court interrogatoire, où
-Phocas avait avoué son crime d’être chrétien, proféra la sentence:
-
---Aux bêtes!
-
-Et le peuple répéta:
-
---Aux bêtes, le chrétien! Aux bêtes, aux bêtes!
-
-Peu après midi, le cirque fut ouvert et Phocas parut dans l’arène. Sans
-souci des hurlements de la foule heureuse, sans songer aux fauves ni aux
-taureaux, il cria d’une voix forte:
-
---Je suis chrétien!
-
-Puis il s’agenouilla et attendit, en priant.
-
-Ce fut un taureau qui sortit de l’ergastule.
-
-La bête fonça sur sa proie, la transperça d’un coup de corne, la fit
-sauter en l’air, puis s’éloigna.
-
-Phocas retomba au milieu d’une pluie de sang. Il n’était même pas
-évanoui et, comprimant son ventre d’où sortaient ses entrailles, il put
-se remettre à genoux et continuer sa prière.
-
-A ce moment, il aperçut, près de la porte de l’ergastule, Amasius et ses
-soldats qui avaient été postés là, l’épée au poing, pour chasser la
-victime au centre de l’arène, si elle cherchait à fuir vers les caves;
-il reconnut ses amis, et, rassemblant ses forces, se souleva pour leur
-envoyer, d’une main lourde, un signe d’amour et un signe d’adieu.
-
- * * * * *
-
-Les soldats, qu’un désir de gloire et de mystère avait touchés, se
-consultèrent un instant; puis, tous, d’un bond, coururent à Phocas, en
-criant:
-
---Nous sommes les fils de Phocas! Nous sommes chrétiens!
-
-Ce fut une belle fête et dont le peuple de Sinope se souvint longtemps,
-car on lâcha des lions et des panthères, et, au lieu d’une victime, il y
-en eut une douzaine: les yeux des femmes burent du sang.
-
-
-
-
-LA MÉTAMORPHOSE DE DIANE
-
-
-Quand il vit la lune pâlir et trembler dans le ciel pur, voile égarée
-sur le bleu des mers, Héliodore eut peur d’un tel présage et, se
-dressant, les bras levés, il prononça des mots conjuratoires.
-
-En vain. Les dieux fuyaient, oreilles sourdes; et, de leurs lèvres si
-éloquentes et si riches en sagesse, il ne tombait plus dans le
-sanctuaire que des oracles brisés par d’invisibles et nouvelles foudres.
-
-Héliodore reprit sa place sur le banc de pierres, au seuil du temple. Le
-vent du soir était triste comme un adieu; on n’entendait d’autres bruits
-que le sanglot des roseaux; il pleura comme les roseaux, tout uni
-d’amour au deuil des choses et des dieux.
-
- * * * * *
-
-Il pleura longtemps, puis il s’endormit, à ce seuil, toujours gardien et
-toujours prêtre: des cris le réveillèrent et des lueurs de torches. Des
-gens s’avançaient, petits, demi-nus, ceints de cuirs mal grattés, avec
-de longs cheveux huilés, aux mains des épieux et des branches de pin qui
-flambaient et fumaient dans la nuit. Le chef laissa tomber son épieu sur
-la tête d’Héliodore, et le prêtre, lié de courroies, fut jeté parmi les
-sanglots des roseaux; ensuite, on pilla avec soin le sanctuaire de Diane
-aux genoux blancs.
-
-Ces barbares avaient un pouvoir destructeur vraiment divin; ce que les
-hommes avaient mis des siècles à construire, ils le démolirent en
-quelques heures de nuit, et, tous les ors enlevés et chargés sur des
-chariots, ils s’excitèrent par dérision à traîner hors du temple
-l’Artémis inviolée dont le marbre, par sa candeur surhumaine, étonnait
-la piété des pèlerins. Ils voulurent encore, sans doute pour être
-agréables à leur dieu particulier, et croyant anéantir son
-indestructible grâce, morceler l’effigie de la déesse blanche, mais
-l’effigie voulut demeurer intacte, et les barbares s’éloignèrent, lassés
-d’un sacrilège inutile.
-
-Alors Héliodore rompit ses liens et se leva lamentable, d’entre les
-sanglots des roseaux; le jour nouveau naissait; ayant lavé la vase qui
-lui cloîtrait les yeux, il vit l’horreur de la dévastation impie et la
-Vierge, son amour, couchée en travers du sentier, comme un cadavre
-laissé là après le meurtre et après le stupre nocturne.
-
-Il se laissa tomber près de la déesse et, ayant baisé ses pieds, il
-s’évanouit.
-
- * * * * *
-
-«Marbre pur, marbre de grâce,
-
-Genoux fiers,
-
-Hanches où nulle main n’écrivit jamais son désir,
-
-Crèche où nul enfant n’a dormi,
-
-Source où l’oiseau n’est pas venu boire,
-
-Ventre inaccessible,
-
-Neiges éternelles,
-
-Bras qui n’ont daigné accoler que le tronc sacré des chênes,
-
-Mains qui n’ont caressé que les flancs des chiens blancs,
-
-Seins qui n’ont palpité que de l’agonie des biches,
-
-Bouche d’orgueil,
-
-Marbre pur, marbre de grâce!»
-
- * * * * *
-
-Héliodore en son sommeil, balbutiait ces litanies, et, à chaque
-invocation, il ajoutait un pardon, une supplication, l’expression de sa
-honte, de son désespoir, de son amour.
-
-«Pardonne-moi, Diane Artémis! Tu m’avais choisi comme gardien et je n’ai
-pas su éloigner de toi les voleurs! Tu m’avais choisi comme prêtre et je
-n’ai pas su te préserver du sacrilège.»
-
-Quand Héliodore eut ainsi prié, en toute simplicité et en toute
-humilité, il lui sembla que la déesse se levait et se penchait vers lui,
-et il lui sembla que la bouche d’orgueil et de grâce disait:
-
-«Je te pardonne, Héliodore, car tu m’aurais donné ta vie, si j’avais
-voulu de la vie; mais les barbares te l’ont laissée par mon ordre, afin
-que tu sois témoin d’un miracle tel que les hommes n’en ont pas encore
-vu de pareil.
-
-»Les dieux sont anciens, Héliodore, tu le sais; mais, si anciens, ils
-ont eu une naissance et ils doivent tous mourir. L’heure est venue de
-leur mort. Les dieux meurent, au moment où je te parle, mais ils ne
-meurent pas comme des hommes; ils meurent comme des dieux, leur essence
-permane et va revivre en de nouvelles formes.
-
-»Ces changements sont nécessaires pour leur propre gloire et pour la
-joie des hommes; quand les dieux sont trop vieux ils n’inspirent plus ni
-la terreur, ni l’amour; ils deviennent indifférents aux âmes familières
-et aux cœurs distraits; les hommes, ces éternels prisonniers, n’ont plus
-confiance en l’échelle de grâce, ils ont peur qu’elle ne rompe sous
-leurs pieds, ils n’osent plus monter au ciel: alors, retombés dans la
-tristesse de leur nature, ils rampent, comme aux premiers jours du
-monde, dans le marécage obscur de l’animalité.
-
-»Il faut des échelles nouvelles; c’est pourquoi des arbres ont été
-abattus dans la forêt de l’infini.
-
-»Dors, Héliodore. Quand tu te réveilleras, toi qui m’aimas telle que je
-fus, tu m’aimeras telle que je serai, et, par l’échelle nouvelle, tu
-monteras si haut que tu en auras le vertige.»
-
-Diane se tut et Héliodore crut voir, s’en allant vers le temple, une
-femme vêtue d’une blanche robe traînante, toute semée d’étoiles bleues;
-autour de sa tête, il y avait une lueur de soleil et, de ses mains
-étendues, des rayons très doux tombaient vers la terre. Elle entra dans
-le temple.
-
- * * * * *
-
-Héliodore dormit encore; quand il se réveilla, il vit que le temple
-avait été restauré selon un art nouveau: partout, sur la blancheur des
-murs, on avait peint des figures inconnues, des nimbes, des agneaux et
-des lettres grecques appelées thau.
-
-Il se leva et entra dans le sanctuaire, dont il se croyait toujours le
-gardien et le prêtre, mais, ivre sans doute d’un si long sommeil, il ne
-reconnaissait ni les trésors, vases, lampes, encensoirs, pourtant remis
-à leur place tels qu’avant le pillage, ni la physionomie des fidèles, ni
-l’effigie sacrée qui se dressait toujours sous le même dais de soie et
-de perles,--et il restait debout, tout surpris, lorsque la voix de son
-rêve sonna encore en son cœur:
-
-«Héliodore, reconnais-moi, et aime-moi comme tu aimas Diane. Je suis la
-toujours Vierge; approche-toi: si tu me dis quelques paroles d’amour, tu
-comprendras, car c’est l’amour qui fait tout comprendre. Viens,
-Héliodore, et mets le pied au premier échelon de l’échelle.»
-
-Les fidèles chantaient:
-
- Ave, semper virgo,
- Ave, scala cœli.
-
-Héliodore mêla sa voix à celle du chœur, et il aperçut aussitôt, dressée
-devant lui, une échelle nouvelle faite avec les plus précieux bois
-fauchés dans la forêt de l’infini. D’un élan il monta aux plus hauts
-échelons; il monta si haut qu’il en eut le vertige, si haut qu’il
-comprit les mystères éternels et la loi qui veut que tout ce qui change
-ne change qu’en forme et non pas en essence.
-
-
-
-
-RÉGELINDE
-
-
-C’était au temps que les providentiels Barbares venaient de libérer
-l’Europe de la tradition romaine. Les Goths fécondaient la paresseuse
-Espagne. Une autre beauté surgissait d’entre les décombres des temples
-vains. Des Aphrodites morcelées comme jadis des pierres jetées par
-Deucalion, une humanité nouvelle naissait au monde, rayonnante de force
-et de naïveté, ingénue et violente--et de la poussière des Cérès broyées
-aux lourdes meules habituées à la docilité du grain les hommes du Nord
-pétrissaient un pain inconnu qui donnait aux mâles le mystère de la
-volonté et aux femmes le mystère de la grâce.
-
-Régelinde était fille de roi.
-
-Joyau! l’écrin se ferma sur elle le jour de sa naissance et ne se
-rouvrit plus. Elle vécut dans le palais et dans les jardins royaux,
-unique, seule de son rang et seule de son essence, aussi unique que
-l’améthyste taillée en coupe où son père n’avait bu qu’une fois, y
-buvant mêlé à du vin noir le sang frais d’un tributaire rebelle au
-tribut.
-
-Vêtue d’une robe blanche stellée de croix de jais, avec au col la bande
-de pourpre et au doigt la bague d’argent des fiançailles secrètes, elle
-passait en silence et les officiers se taisaient sur son passage et
-s’inclinaient, les yeux voilés de la main gauche, selon la mode
-orientale apportée à Hispal par Isidore, fils de Grégoire, médecin du
-roi et homme docte.
-
-Nul jamais n’adressait la parole à Régelinde que son père, Resçaon,
-Majorien l’évêque et sa nourrice Ipa; aucune de ses quarante esclaves
-n’eût osé toucher au bas de sa robe sans un ordre de ses yeux ou un
-signe de son doigt: Régelinde était fille de roi.
-
-Princesse! et adorée muettement par la gent du palais, comme une
-émanation, comme une incarnation d’Iscratène, le Soleil boréal, comme
-Iscratène elle-même, l’Astre féminin qui pendant six mois aime les
-hommes et pendant six mois les hait.
-
-Mais Resçaon était chrétien, baptisé dans les neiges par Abbas le martyr
-qui, pour ondoyer l’enfant, maître du Septentrion, avait fait fondre à
-la chaleur de sa main un morceau de glace coupé en forme de croissant de
-lune,--et Régelinde, chrétienne, ne se croyait pas Iscratène, mais la
-fille privilégiée du Dieu vivant.
-
-Humble aux pieds de Majorien l’évêque, acceptant ses dires pénitentiels,
-humble en face de son père, l’oreille ouverte à ses conseils, elle
-retrouvait dans la solitude l’orgueil d’être l’unique Régelinde et la
-joie d’être aimée par Celui devant qui les rois ne sont que de la
-poussière et les évêques de la cendre: Dieu aimait Resçaon, Dieu aimait
-Majorien, Dieu aimait Ipa,--mais Dieu n’aimait pas Ipa, Majorien ni
-Resçaon comme il aimait Régelinde: et c’était vrai, aussi vrai qu’il y a
-sept planètes dans le firmament, aussi vrai que le tonnerre est une
-clameur du ciel, un avertissement d’avoir à pleurer nos péchés.
-
-Or, un matin, Resçaon appela sa fille et lui annonça la venue du prince
-des fiançailles secrètes. Le courrier arrivé dans la nuit le précédait
-de six jours de marche: qu’elle se préparât donc à recevoir comme
-seigneur le jeune roi d’Hippone, Saran, celui qui portait au doigt une
-bague d’argent toute pareille à la bague de Régelinde.
-
-Saran! son rêve était allé souvent vers Hippone et vers Saran; et même,
-à force de penser à lui, lorsque la nourrice lui contait l’histoire des
-fiançailles secrètes, parfois elle se l’était figuré: tel à peu près et
-aussi superbe que Zinthe, le chef des Archers bleus, qui avait un zigzag
-de foudre tatoué sur le front, aussi superbe, l’œil aussi froidement
-doux, mais plus royal.
-
-Saran! elle allait donc devenir femme!
-
-Régelinde médita ce mystère et comme elle était très pure, ce fut en
-vain. Sans doute, le lendemain des noces, au lieu de la robe blanche
-stellée de croix de jais, elle revêtirait la robe de pourpre et, quand
-elle deviendrait mère, la robe de sinople frangée d’or rouge, si c’était
-un fils, frangée de lin, si c’était une fille,--mais comment
-deviendrait-elle mère?
-
-Interrogée, Ipa répondit, en levant au ciel ses yeux gris:
-
---«Iscratène, ma mère, Christ, mon sauveur, vous entendez ce qu’elle
-demande?»
-
-Ce fut tout. Alors Régelinde commanda qu’on fit venir et qu’on laissât
-seul avec elle Isidore, fils de Grégoire.
-
-Médecin du roi et maître du cérémonial, Isidore était magicien. Il avait
-étudié sous les plus savants, à Thèbes, à Chrysopolis, à Alexandrie,
-enfin, à Erythrée, la ville des sables rouges, dont les habitants
-conversent librement avec les démons et dont le prince, Hucar, trois
-fois ressuscité, use de plus de femmes en un jour qu’il n’y a de grains
-de raisins dans une vigne royale.
-
-Isidore entra. Il n’était ni jeune ni vieux, mais il paraissait fort
-vif, doué d’une surnaturelle santé.
-
---«Princesse Régelinde, celui que tu enfermes avec toi, vierge, doit
-être un vieillard.»
-
-Isidore s’affaissa soudain comme sous un fardeau de siècles, et
-Régelinde parla:
-
---«Enseigne-moi la science des générations. Dis-moi comment le Père
-engendra le Fils; dis-moi quelles sont les conjugaisons des astres.
-Nomme-moi les principes, les causes et les moyens. Quel est le père des
-ægipans et quelle est leur mère? Apprends-moi les normes et les
-ambigénies, la généalogie des semblables et celle des disparates, la
-création de l’homme et celle de l’ibre, celle du musmon et celle de
-l’ange; j’écoute.»
-
---«Je me tairai, répondit Isidore, fils de Grégoire; mais regarde.»
-
-Et l’infinité des mondes se déroulant dans les espaces, tels que les
-anneaux d’une chaîne prodigieuse, Régelinde vit les générations
-successives, les désirs et les œuvres, les actes d’amour et les
-naissances.
-
-Elle vit, au commencement des choses, l’ombre du Père, immense dans le
-ciel pâle, et du Père, comme un surgeon, le fils fut produit.
-
-Elle vit les astres amoureux mêler leurs fluides,--et de nouvelles
-lumières peuplaient aussitôt l’étendue.
-
-Elle vit le Principe, qui est une roue dont le moyeu est un diamant,
-dont les jantes sont les sept pierres primordiales, dont l’orbe est un
-métal unique fait de tous les métaux purs,--et elle comprit que le
-principe, la cause et le moyen sont Un.
-
-Elle vit la création de l’ange, frôlement d’ailes, la création de
-l’ægipan et de l’ibre du faune et du musmon.
-
-Elle vit, enfin, par quels gestes l’homme recevait la vie:--mais alors
-la honte fut si forte en son cœur pur, et la peur si violente en son âme
-chaste, qu’elle suspendit le bras évocateur d’Isidore le mage et cria,
-tombant à genoux:
-
-«Après avoir vu cela, je ne veux plus rien voir. Que ces images me
-demeurent à jamais sous les paupières, et seules,--afin de m’avertir que
-je ne dois pas être pareille aux autres femelles, et que mon orgueil
-doit être différent de l’orgueil de toutes les autres femmes et de
-toutes les autres bêtes. Je veux bien être aimée, je veux bien être
-fécondée, mais selon les méthodes supérieures, et non selon les formules
-animales: et à quoi bon, puisque je possède désormais la connaissance du
-principe, de la cause et du moyen. Dieu, par l’intermédiaire du Mage, a
-instruit sa fille spirituellement: la chair m’est inutile et j’en dénie
-les instincts.
-
-»Saran, je ne serai pas ta femme, car tu mépriseras une beauté
-suicidée.»
-
-Elle ôta de son doigt l’anneau d’argent des fiançailles secrètes et, le
-donnant à Isidore:
-
---«Tu m’en feras un autre avec celui-là, en y ajoutant son poids d’or,
-afin de signifier l’union de Régelinde et de l’Infini.»
-
-Elle dit encore:
-
---«Le salut est d’agir en négation des lois naturelles.»
-
---«Cela est ainsi», répondit le Mage.
-
-Quand il fut sorti, Régelinde se creva les yeux.
-
-
-
-
-L’INEFFABLE VOLONTÉ
-
-
-Ser Bondetto, de Florence, était un homme riche, mais peu recommandable.
-Il achetait des grains à bas prix, dans les années abondantes, et, dans
-les années de disette, il les revendait fort cher au peuple imprévoyant.
-En ces temps naïfs (c’était vers l’an 1240), un tel commerce était
-réprouvé et l’on méprisait celui qui, spéculant sur la confiance des
-faibles et des humbles, s’enrichissait avec le pain des pauvres. Plus
-d’une fois, à l’applaudissement universel, la populace exaspérée pilla
-ses magasins et brisa ses coffres, mais Ser Bondetto avait de secrètes
-réserves, des caves profondes comme des catacombes où dormaient enfouies
-la force et l’âme du monde, l’or et le blé, et, après chaque émeute, il
-était toujours aussi riche, aussi puissant et aussi méchant.
-
-Sa femme Bonadonna coopérait à sa mauvaise œuvre; elle tenait le
-registre des ventes et des achats, pesait les pièces d’or en une petite
-balance fort sagace, qui savait se déclencher au bon moment et qui, à
-elle seule, eût enrichi ses maîtres. Bonadonna avait surtout un geste
-exquis et précieux: son petit doigt se posait, avec la légèreté et la
-prestesse d’un oiseau, sur l’un ou sur l’autre plateau et corrigeait,
-avec une invisible dextérité, l’inflexibilité de la justice. Elle était
-fort jolie dans ce rôle et Ser Bondetto l’aimait beaucoup: le soir,
-quand ils faisaient leurs comptes, ils ressemblaient à un tableau qui
-est au Louvre, car Bonadonna, pendant que son mari vérifiait les calculs
-et les vols de sa chère compagne, ouvrait un livre d’heures, tout riant
-de vives miniatures, et lisait à haute voix de douces prières.
-
-Ils prospéraient donc, malgré les rancunes et les violences du peuple,
-et ils étaient heureux, vivant en joie et en labeur, augmentant leur
-fortune, sans négliger leur salut.
-
-A vrai dire, pas plus que leurs frères d’aujourd’hui, ils ne
-connaissaient leur coquinerie; leur méchanceté était tout instinctive et
-ils n’avaient jamais raisonné leur scélératesse. Si les hommes
-raisonnaient leur scélératesse, ils ne voudraient plus être scélérats.
-
-Comme de bons chrétiens ils fréquentaient les églises aux heures
-commandées et même ajoutaient à leur devoir beaucoup de pratiques
-surérogatoires. Avares pour les pauvres, ils étaient libéraux pour le
-clergé, et le clergé les estimait.
-
-Or, il advint qu’un singulier prédicateur entra dans Florence et, du
-premier jour s’y fit écouter. Il était vêtu à peu près comme un mendiant
-et il parlait au peuple d’une voix forte et claire, n’importe où, au
-milieu des places, au carrefour des rues, dans la cour des hôtelleries.
-Quant à ses paroles, on en n’avait jamais entendu de pareilles. Il ne
-citait pas de latin, il ne faisait pas de belles phrases, il n’ordonnait
-pas de longues et harmonieuses périodes, il ne divisait pas son discours
-en plusieurs points, il n’usait ni de la prosopopée, ni de l’antiphrase,
-ni de l’exorde, ni de la péroraison; il disait seulement: «Aimez-vous
-les uns les autres et pour vous aimer mieux, faites-vous pauvres, car on
-n’aime bien que lorsqu’on est libéré de la richesse qui endurcit le cœur
-et le rend aussi inerte qu’un morceau d’or; et si vous êtes déjà
-pauvres, réjouissez-vous, car vous êtes les préférés du Christ et les
-vrais princes de son empire. Malheur au riche! il a été trouvé sans
-amour et il a été condamné.»
-
-Il disait ces choses et bien d’autres, et les âmes étaient touchées, et
-les prêtres, qui étaient parmi les riches, eurent peur. Afin que le
-pauvre n’eût pas l’air de prêcher contre eux, ils lui ouvrirent leurs
-églises et lui offrirent leurs chaires, bien qu’il n’eût pas reçu les
-ordres sacrés et bien qu’il ne fût qu’un homme de bonne volonté.
-
-Il prêcha un soir dans l’église de Saint-Côme. C’était la paroisse de
-Ser Bondetto: il eût soin de se trouver là, au premier rang, avec sa
-chère Bonadonna, et tous deux écoutèrent, ravis d’étonnement, des
-vérités qui leur étaient inconnues.
-
-En regagnant leur logis, escortés de serviteurs portant des flambeaux,
-ils n’osèrent, contrairement à leur habitude, se faire part de leurs
-impressions. Cette fois, elles étaient trop violentes, et surtout trop
-neuves; ils s’en trouvaient comme enivrés.
-
-Le lendemain matin, le premier client qui entra dans la boutique fut un
-pauvre vieillard. Il venait quérir du blé pour un denier.
-
---Que veux-tu faire d’un denier de blé? demanda Ser Bondetto. Que
-peut-on faire d’un denier de blé? D’ailleurs, je ne vends pas pour de si
-petites quantités. Je vends aux meuniers, les meuniers vendent aux
-boulangers, et les boulangers vendent au peuple. Voici donc un ducat:
-achète-toi du pain, du vin, des olives, et sois heureux.
-
---Connaissez-vous ce vieillard, Ser Bondetto? demanda Bonadonna, quand
-le pauvre fut parti. Moi, je ne l’ai jamais vu.
-
---Ni moi non plus, Bonadonna, je ne l’ai jamais vu. Il n’est sans doute
-pas de Florence.
-
---Il vient peut-être de très loin? dit Bonadonna.
-
---Peut-être, dit Bondetto.
-
---Vous avez bien fait de lui donner un ducat, dit Bonadonna.
-
---Je l’ai donné sans réfléchir, dit Bondetto.
-
---Vous avez bien fait, Ser Bondetto, reprit Bonadonna, car je crois que
-ce pauvre nous a été envoyé par le Christ, afin d’éprouver notre cœur.
-
---C’est aussi ma pensée, répondit Bondetto.
-
-Depuis ce jour, Bonadonna renonça au gracieux geste de son petit doigt,
-léger comme un oiseau, et les meuniers de Florence furent surpris de
-l’insolite générosité de Ser Bondetto qui, pour mesure, maintenant,
-livrait volontiers mesure et demie. Tous processionnèrent vers sa
-boutique, croyant à une aberration momentanée, car tous voulaient
-profiter, tous voulant mourir riches, selon la devise qui est devenue,
-par la suite des temps, la devise de tous les hommes civilisés.
-
-Cependant, Ser Bondetto vendit tout son blé, et comme il avait négligé
-d’en racheter, ayant d’autres idées, un jour, il ferma boutique et il
-dit à Bonadonna:
-
---Je n’ai plus de blé et mes coffres sont pleins d’or. Que ferons-nous
-de tant d’or? Ne pensez-vous pas qu’il conviendrait de l’offrir aux
-pauvres,--s’ils en veulent?
-
---Je le pense, dit Bonadonna. Réservez seulement de quoi acheter une
-petite maison, un champ, une voiture et un âne, car je désire me retirer
-à la campagne.
-
-Il fut fait selon ce que voulait Bonadonna. Retirés en une pauvre
-bicoque, ils se firent jardiniers et ils vécurent du travail de leurs
-mains. Devenus pauvres et bien qu’ils eussent passé la première
-jeunesse, ils se sentirent tout à coup reverdir comme un arbre à moitié
-mort que l’on ampute de la gourmandise de ses grosses et lourdes
-branches. L’amour qu’ils déversaient sur leur blé, sur leur or, sur leur
-vaisselle d’argent, sur leurs vêtements de soie, sur leurs meubles
-sculptés, sur leurs joyaux, cet amour, extériorisé vers la fornication
-du métal et du bois, leur rentra dans le cœur, et ils commencèrent à
-s’aimer tant et tant, qu’à peine si les archanges ou les séraphins sont
-capables d’une si profonde dévotion.
-
-Ils s’aimaient en Dieu, par le renoncement, et, ne possédant plus rien
-que le nécessaire, ils avaient tout, par surcroît, tout,--toutes les
-richesses spirituelles dédaignées de ceux qui n’adorent que la
-matérialité.
-
-Ils s’aimaient à ne plus pouvoir parler; demeurant des journées entières
-penchés sur la terre, ils maniaient en silence leur bêche, contents et
-reposés de s’être regardés à la dérobée, de se savoir l’un près de
-l’autre en communauté d’amour et de travail.
-
-Mais, n’étant plus égoïstes, l’amour qu’ils avaient l’un pour l’autre ne
-leur suffisait pas, et ils se mirent à aimer leurs proches, puis tous
-les hommes et surtout ceux qui étaient pauvres comme eux, et surtout
-ceux qui étaient encore plus pauvres, ceux qui s’en vont par les chemins
-sans but et sans pain, sans espoir et sans joie; ils les recueillaient
-dans leur petite maison et même s’en allaient au-devant d’eux, le long
-des routes; pour les nourrir, ils travaillaient double, mais ceux qu’ils
-avaient secourus, n’étant pas ingrats, les aidaient dans leur labeur, et
-la pauvre bicoque de Ser Bondetto devint une petite colonie d’hommes
-humblement heureux.
-
-Après vingt ans de vie parfaite, Bonadonna, ayant trop peu ménagé ses
-forces, tomba malade et fut bientôt à l’article de la mort, à la page du
-livre qui lui aurait été douce entre toutes (car son espoir était
-infini), si Ser Bondetto avait pu la lire, penché près d’elle, tête
-contre tête. Mais Ser Bondetto se portait à merveille et sa force, bien
-qu’il passât bien des nuits, ne faiblissait aucunement. Lui aussi,
-pourtant, se désolait. Il voyait, les yeux navrés, venir la Libératrice
-qui ne viendrait pas pour lui, et souvent il pleurait de ne pas mourir.
-
-L’heure suprême arriva où Bonadonna demanda les derniers sacrements. Ser
-Bondetto alla quérir un prêtre.
-
-Déjà le chrême avait touché le front de la mourante, déjà les amis de la
-maison récitaient les prières des agonisants, quand Bondetto, qui
-pleurait à genoux, se leva et dit:
-
---Je veux mourir aussi!
-
-Et se couchant près de sa femme, dont il saisit la main, il reçut, après
-elle, la consolation de l’huile sainte et la grâce du viatique.
-
-Ensuite, comme les assistants émerveillés se taisaient et regardaient,
-admirant cet incroyable miracle de l’amour et de la volonté, Ser
-Bondetto et Bonadonna poussèrent ensemble un grand gémissement.
-
-Ils étaient morts.
-
-
-
-
-HAMADRIAS
-
-
-I
-
-Hamadrias, la marquise Fioravanti avait reçu ce nom galant et
-mythologique à son entrée dans l’Académie des Asolans, où le cardinal
-Bembo charmait, avec ses casuistiques amoureuses, de belles et nobles
-femmes et de doctes cavaliers. Les réunions étaient à la villa du
-cardinal, sous les pins et sous les chênes, et l’on discutait, en
-péripatéticiens, sur tous les cas de conscience qui peuvent émouvoir des
-amants, non moins maîtres de leurs sens que de leur cœur. Bembo,
-gravement souriant, avait très souvent le dernier mot, et, par
-contentement, il redressait la tête, agitant les glands rouges qui
-tombaient de son chapeau de feutre blanc. Mais les cavaliers aussi
-trouvaient, dans le souvenir de leurs aventures, de sérieux arguments,
-et les princesses et les marquises, maintes fois, résolurent avec
-ingéniosité des questions de principe qui embarrassaient le cardinal et
-rendaient songeurs les abbés, enclins pourtant à l’ironie.
-
-Ainsi, on se demandait:
-
-«Si une dame, aimée d’un amant timide, peut encourager cet amant jusqu’à
-lui donner des marques non équivoques de sa sollicitude,--par exemple,
-choisir ouvertement sa compagnie, lui demander la main pour descendre
-l’escalier, lui faire compliment sur sa figure, et même allant plus
-loin, lui donner un baiser?»
-
-Sur une telle question, la controverse allait droit au baiser, et l’on
-épiloguait longtemps. Des femmes, très raffinées et fort égoïstes,
-vantaient le charme d’être aimées par un timide dont les yeux seuls
-parlent; c’était, disaient-elles, un plaisir exquis que cette muette
-adoration et que cette douloureuse contrainte imposée à un être dévoué
-ainsi qu’un esclave. Le baiser gâterait tout, puisqu’il métamorphoserait
-la timidité en audace, et qu’il faudrait bientôt céder sur tous les
-points à la fois et abandonner au vainqueur que l’on aurait fait
-soi-même, toutes les redoutes et enfin le château-fort.
-
-«Le château Saint-Ange!» risqua un cavalier spirituel, mais hardi en ses
-propos.
-
-A ce mot, le cardinal se mit à sourire, puis à rire, bien cordialement,
-et, encouragées par cette condescendance, les princesses et les
-marquises se répétèrent la jolie métaphore sur un ton à peine
-scandalisé.
-
-«Seigneur cavalier, dit Hamadrias qui, ce jour-là, n’avait encore ni
-parlé, ni ri; votre mot est l’un des plus beaux qui soient sortis de
-notre Académie. Avec cela et la gloire que lui fera, dans les siècles
-futurs, le nom de notre cardinal, la voilà assurée d’une renommée
-éternelle, si je ne me trompe. Le château Saint-Ange est la clef de
-Rome, si bien que celui qui détient cette forteresse est maître de toute
-la ville. Il en est de même pour la femme: maître du château, vous
-l’êtes de tous les palais, de tous les plaisirs, de toutes les pensées,
-de tous les désirs, de tous les rêves qui s’agitent en ce petit monde
-aux agréables formes; et que vous le preniez par connivence, ou par
-ruse, ou par force, le résultat sera toujours pareil et la soumission
-aussi absolue.»
-
-«C’est aller trop vite, madame, dit le cardinal, et vous tranchez les
-questions les plus subtiles avec bien de la violence.»
-
-Les marquises et les princesses dirent ingénument: «Madame, vous nous
-avez trahies.»
-
-
-II
-
-Jamais plus Hamadrias n’alla sous les pins et sous les chênes disputer
-avec les Asolans. Elle les trouvait puérils et un peu hypocrites. En se
-joignant à eux, elle avait cru que des discours hardis et vrais lui
-auraient permis de revivre élégamment les plaisirs d’amour, auxquels,
-lasse, elle venait de dire adieu,--ayant à peine, cependant, dépassé la
-trentaine. Mais les distinctions de ces âmes froides et de ces cœurs
-légers, et de ces esprits faussés par la mode, l’exaspéraient, et,
-aussi, l’humiliaient. Elle avait tant vécu, elle avait aimé si
-abondamment que les débauches cérébrales de ces prudents lui semblaient
-des rêves d’enfants malades et le cardinal, que pourtant elle estimait,
-lui apparaissait tel qu’un pédagogue naïf et compliqué, vaniteux et
-bonasse, très probablement impuissant et un peu ridicule.
-
-Ayant donc abandonné les Asolans, elle voulut se purifier par des actes
-et laver, en des baisers qui ne fussent pas des métaphores, le bleu
-platonicien dont elle sentait qu’on lui avait teint la peau,--et elle se
-laissa aimer pour la centième fois, mettant en cette dernière épreuve,
-avec tout ce qu’elle avait de sensualisme païen, tout ce qui lui restait
-de foi et de désintéressement.
-
-Mais la viole ne vibrait plus.
-
-Alors, elle songea à sa beauté et la voulut immortelle.
-
-Sa beauté, son corps, sa forme, elle n’avait jamais aimé que cela, en
-somme,--et de retour de chacun de ses voyages à la recherche de l’amour,
-avec quelle joie, reprenant possession d’elle-même, elle retrouvait la
-grâce absolue de sa chair adorée!
-
-Michel-Ange tailla dans le marbre la glorieuse Hamadrias et la marquise
-Fioravanti exposa en son palais, dans la galerie des fêtes, parmi les
-vasques d’agate et les dieux de bronze, le chef-d’œuvre sans pareil de
-sa propre beauté. Sur le socle, il y avait écrit ce seul nom,
-_Hamadrias_,--afin que la postérité révérât, comme une déesse, la femme
-qui ne voulait que la gloire anonyme d’avoir été belle.
-
-Et les cardinaux, les abbés, les cavaliers, les princesses et les
-marquises passèrent dans la galerie du palais Fioravanti, admirant
-l’œuvre du sculpteur et blâmant l’impudeur d’Hamadrias. Elle était là,
-écoutant les propos, jouissant de l’envie, aimable et fière, se vouant,
-pour son heure suprême, à laisser le souvenir d’une grâce impérieusement
-unique,--puis, quand tous eurent passé au son des violons et des harpes,
-elle approcha de ses lèvres la bague empoisonnée, don du défunt
-pape,--et ses femmes l’emportèrent.
-
-
-III
-
-Le lendemain, don Giacinto Carrera, cardinal en disgrâce et évêque de
-Foligno, recevait cette lettre:
-
-«Très fidèle ami,--l’Empereur a dormi dans mon lit, j’ai été le plaisir
-d’un pape et j’ai passionné des cardinaux; j’ai eu pour amants des
-jeunes hommes étonnés de leur bonheur et des vieillards respectueux de
-mes caprices; des artistes qui oubliaient de me plaire parce que ma
-beauté les enivrait; des dévots qui m’adoraient ingénument, des abbés
-dont la perversité m’amusait; des poètes qui rêvaient dans mes bras à
-celles qu’ils n’avaient pas; des Castillans stupides comme des boucs et
-des Tudesques mélancoliques; des êtres de toutes les nations et même de
-ceux-là dont l’amour stérile a le ragoût spécial de l’obscène; j’ai été
-aimée jusque par la jalousie de mes pareilles et j’ai désarmé leur
-jalousie.
-
-»(Ah! très fidèle ami, quelle confession--si c’en était une!)
-
-»Que me reste-t-il?
-
-»L’imprévu?
-
-»Je ne crois guère à l’imprévu pour une femme de ma beauté, de mon âge,
-de ma liberté. Tous les hasards sont venus à moi et je les ai pris tous,
-même s’ils n’avaient pour séduction que la batte d’Arlequin ou la
-casaque de Pantaleone.
-
-»L’amour? Encore l’amour?
-
-»J’ai trop aimé pour y croire désormais et on m’aima trop pour que
-l’amour de demain puisse me faire oublier celui d’hier.
-
-»Songez, très fidèle ami, que Cristoforo de Naples,--qui n’avait pas
-vingt-trois ans et dont le génie troublait Michel-Ange,--s’est tué pour
-moi, et que je l’adorais et que je vis, et que je l’ai pleuré et que je
-l’ai oublié,--si bien que je ne saurais plus dire la couleur de ses
-yeux, les yeux de Cristoforo, jadis ma joie, mon ciel, mon lac de Nemi,
-mon golfe de Naples!
-
-»Non, très fidèle ami, je n’ai plus d’espoir qu’en ma volonté de mourir
-belle: ce sera ma dernière volupté.»
-
-
-
-
-LA RÉVOLTE DE LA PLÈBE
-
-
-I
-
-Le beau, le fort, le royal mâle, le bourreau jovial et roux s’arrêtait
-aux carrefours et, un nègre grotesque ayant soufflé dans une conque
-marine, qui rendait des sons puissants et doux, comme venus d’en haut,
-le bourreau jovial et roux criait de sa belle voix d’appel:
-
---A la plus belle! A la plus belle!
-
-Il criait, puis il flagellait sa mule vêtue d’orreries et de cuirs
-historiés de rires rouges, et plus loin, parmi les gens contents et les
-filles songeuses, il criait encore:
-
---A la plus belle! A la plus belle!
-
-Quand il arriva devant le palais de la reine, il quitta sa mule
-historiée de rires rouges et à genoux il cria son cri:
-
---A la plus belle! A la plus belle!
-
-Alors, une étoffe de pourpre monta des entrailles de la tour et flotta
-au-dessus des créneaux, pendant que huit soldats de bronze sonnaient des
-airs d’amour en des trompes d’ivoire.
-
-La reine parut sous l’étoffe de pourpre pliée en dais dont les coins
-étaient retenus par des amazones qui dressaient, à la place de leurs
-seins rasés, des boules d’argent hérissées de pointes d’or: un jeu
-habile l’éleva trois fois comme une apparition plus haut que le mur des
-créneaux et le peuple d’une seule voix criait à son tour, confondant en
-une adoration unique l’élue de la pourpre et la future élue du sang:
-
---A la plus belle! A la plus belle!
-
-Au troisième jeu, la reine descendit et ne remonta plus, la foule se
-tut, le voile de pourpre s’affaissa, les hérauts de bronze abaissèrent
-leurs trompettes, et le bourreau jovial et roux, enjambant sa mule aux
-rires rouges, continua son chemin par les rues, s’arrêtant aux
-carrefours et criant, après la sommation de la conque, de sa belle voix
-d’appel:
-
---A la plus belle! A la plus belle!
-
- * * * * *
-
-Les agapes du soir furent solennelles et douces.
-
---C’est toi la plus belle! disaient les amants à leur belle. Demain tu
-seras choisie et je ne te verrai plus. Laisse que je m’enivre pour
-jamais à la coupe jumelle de tes seins purs et que je pénètre une
-dernière fois en toi, pour que dans les autres mondes il naisse de moi
-un Dieu!
-
-Mais l’amante songeait et disait:
-
---Je ne suis pas la plus belle. Tu verras, je serai dédaignée, nous
-retrouverons nos jours et nos nuits. Laisse-moi me baigner et me
-parfumer, laisse-moi dormir, que mes yeux soient calmes; laisse-moi: tu
-m’aimeras demain. Je veux qu’Il me choisisse--pour la prochaine fois.
-
-Ayant entendu cela, les amants s’attristaient et disaient:
-
---Tu es la plus belle! Il te choisira demain. Donne-moi les derniers
-plaisirs et qu’un Dieu immortel naisse de ma chair mortelle.
-
-Et les belles attendries par la certitude de leur beauté unique et sûre,
-aimaient leurs amants--pour la dernière fois.
-
---Oui, disaient-elles, vaincues, il n’est que trop vrai: je suis la plus
-belle, je me sens déjà élue!
-
-Les trompettes de l’aube les réveillèrent toutes pâmées d’amour et
-d’orgueil.
-
- * * * * *
-
-La montagne du sacrifice s’élevait comme un cap au bord des flots verts,
-portant à son sommet la statue du Dieu éternellement voilée de blanc. Il
-était debout, ramenant sur sa poitrine avec ses bras croisés, les plis
-d’un lourd manteau d’argent. Pour l’avoir vu nu pendant quelques
-secondes, tous les ans, le peuple devinait et aimait sa beauté
-impérissable, sa grâce vierge et immaculée,--car si la plus belle lui
-était offerte, il n’en voulait que le simulacre et ses bras ne s’étaient
-jamais noués, comme ceux d’un Baal impur, sur de la frissonnante chair:
-celle qui mourait pour lui ne mourait pas sous des baisers obscènes et
-torrides, mais, holocauste d’amour, en versant avec décence un sang
-sacré.
-
-La foule adorait muette, agenouillée dans la plaine, les yeux extasiés
-vers l’idole ou levés, moins haut, vers la reine qui, à mi-chemin sous
-son dais de pourpre pleurait, selon le rite, le malheur de ne pouvoir,
-ayant été élue la Puissance, être élue la Beauté.
-
-Quand le soleil atteignit dans le ciel un certain point connu de lui
-seul, le bourreau jovial et roux parut sur la montagne pour disposer aux
-pieds du Dieu un billot entouré d’étoffes précieuses, mais il se retira
-aussitôt derrière la statue, attendant le signal d’amour.
-
-A ce moment, le défilé commença. Vêtues de voiles blancs, ainsi que
-l’Amant dont elles voulaient la conquête, une à une, les jeunes femmes
-gravirent la montagne sainte et, passant lentement devant le dieu
-immobile, elles redescendaient par un autre chemin.
-
-Elles passaient et redescendaient tristes et pleurantes, pour venir se
-ranger autour de la reine, cortège de dédaignées, et cette partie de la
-montagne retentissait d’un bruit terrible de sanglots qui, comme les
-flots d’un torrent de honte, venaient retomber sur le peuple à genoux.
-
-Toutes étaient passées et nulle n’avait été choisie!
-
-Toutes! non, en voici encore une, mais si pâle et si indécise à gravir
-la route que l’on devine une incrédule, peut-être une blasphématrice.
-
---Va! va! cria la foule. C’est toi! Il t’attend. Va! va! Monte avec
-courage! Monte, tu es belle! Monte, tu es la plus belle!
-
-Et à chaque cri de la foule, comme portée par la puissance de la parole,
-la victime avançait d’un pas.
-
-Elle arriva sous la statue: les bras du Dieu, pour un instant,
-s’ouvrirent étendus en croix comme deux grandes ailes blanches,--et le
-peuple disait, ému, d’une joie divine: «Voilà celle qu’il a choisie!
-Merci! Gloire à Dieu! Gloire à Dieu!»
-
-Cependant, plus pâle encore, et toute chancelante, mais résignée, la
-Victime, imitant les gestes du Dieu, étendit ses bras blancs vers la
-foule qui adora, enivrée, la beauté voulue par le Mystère.
-
-Cet acte de prêtresse, la piété du peuple, la conscience absolue d’être
-bien vraiment «la plus belle», ce rôle d’hiérophante et d’holocauste,
-tout cela raffermit enfin la jeune femme et, sans même un regard vers
-celui qui, perdu dans l’assemblée des fidèles, se glorifiait
-douloureusement d’une telle amie, elle s’agenouilla et posa son front
-blanc sur le billot habillé d’étoffes précieuses. On vit s’avancer le
-bourreau jovial et roux qui, tout en criant de sa belle voix d’appel:
-
---La plus belle! La plus belle! La plus belle! sortit de son écrin le
-glaive nu des sacrifices.
-
-Sur le cou incliné le glaive tomba.
-
-Alors le bourreau jovial et roux prit par les cheveux la tête heureuse
-de la plus belle, et d’un geste large il la lança dans la mer.
-
-Les cheveux d’or, lourde étoffe, laissèrent la tête heureuse tomber
-lentement dans le ciel bleu, comme un don divin; les cheveux d’or
-s’ouvrirent en éventail de bénédiction et le ciel bleu, pour un éclair,
-s’illumina d’un second soleil.
-
-Le peuple criait, sur un mode d’amour et de pitié:
-
- O tête la plus belle,
- Que ton sang nous bénisse!
-
-La tête doucement s’enfonça dans la mer.
-
-
-II
-
---Seigneur, dit Amalio, c’est le peuple qui se révolte.
-
---Pourquoi?
-
---Seigneur, sait-on pourquoi le vent souffle en tempête, qui, l’instant
-d’avant, passait odorant, doux et nonchalant?
-
---Va et interroge les meneurs. Qu’ils disent leur désir: je
-l’accomplirai, s’il est juste.
-
-Seigneur, ils ne sauront pas me répondre.
-
---Interroge-les toujours.
-
---Seigneur, vos archers seuls se font comprendre.
-
---Tais-toi et va.
-
-Quand son ministre fut sorti, Sansovino reprit sa marche impatiente de
-prince prisonnier de l’inquiétude. Fort, mais seul contre le délire des
-foules, il doutait d’une force qui n’avait pas su pacifier les ouragans
-et intérieurement il reniait la gloire du pouvoir.
-
-Maître de lui, cependant, et de l’ironie plein les yeux, il cherchait la
-cause secrète, peut-être lointaine, de cette révolte déconcertante, et,
-s’arrêtant çà et là, il semblait interroger les vieux confidents de sa
-souveraineté et ses gardiens, le double rang des héros de marbre, les
-énigmatiques armures, incorruptibles corps laissés là par des âmes
-insoucieuses;--et il adressait aussi des questions aux êtres auréolés
-qui s’extasiaient dans la splendeur éternelle des mosaïques;--et il
-interrogeait encore, mais d’un regard plus doux, Fulvia, sa maîtresse,
-sorte de reptile fauve et doré, qui se roulait à moitié nue dans un
-coin, vautrée parmi de précieuses soies, mangeant des oranges et jouant
-avec un singe.
-
-La bête à chaque instant s’empêtrait dans les étoffes ou dans la robe de
-Fulvia, une courte tunique de lin rouge brodée de noires têtes de
-cynocéphales; alors, elle se fâchait, montrait les dents, puis calmée
-aussitôt, faisait patte de velours, caressait le cou, les épaules et les
-seins de son amie, à l’imitation de Sansovino; ensuite, riait en se
-gonflant les joues.
-
---Fulvia, dit le prince, je te défends de te laisser caresser par
-l’Angiolo. Il te mordra, et tu sais que je n’aime pas le sang.
-
---Le sang, le sang! cria Fulvia, c’est beau, le sang, c’est de l’eau
-pourpre, c’est de l’eau vivante!
-
-Un geste la fit taire et elle se rencoigna:
-
---Angiolo, sois sage! Le seigneur a dit que tu sois sage... Tiens,
-regarde, ton portrait, là, et là encore, tiens, tiens, tiens...
-
-Et elle relevait, ingénue ou perverse, le pan de sa courte robe,
-dénudant ses grêles et pures hanches, le profil aimable de son ventre
-vierge de fruit.
-
-Soudain (la peur donne la pudeur), elle cessa de jouer, baissa sa robe,
-la rentra entre ses jambes, comme une lutteuse. L’Angiolo aussi se figea
-en une grotesque statuette de la crainte,--et, sa main agrippée à celle
-de Fulvia, il tremblait.
-
-Sansovino s’arrêta court, le poing sur sa dague.
-
-Une voix de houle s’élevait, un aboiement d’infernale meute,--et des
-stridences comme de tempête, les cordages giflant les mâts, la voilure
-claquant avec désespoir.
-
---Le Tranche-têtes! le Tranche-têtes! le Tranche-têtes!
-
-Amalio rentra.
-
---Eh bien?
-
---C’est le Tranche-têtes, seigneur.
-
---Ne l’ai-je pas supprimé? dit Sansovino. N’ai-je point annihilé cette
-cruelle fête ou douze têtes de vierges tombaient sans gloire et sans
-expiation pour la seule sauvegarde d’une tradition criminelle et folle?
-Dans les temps anciens, tu le sais, il n’y avait qu’une victime. Il en
-fallut deux, bientôt, puis quatre, puis douze à la superstition stupide
-de la plèbe et des prêtres... Douze crimes pour honorer l’infini!...
-Amalio, je suis venu et j’ai protégé mon peuple contre lui-même; j’ai
-défendu tous les sacrifices sanglants: ni douze têtes, ni une seule.
-Plus de sang! Que demandent-ils donc? Ne suis-je pas obéi?
-
---Vous êtes obéi seigneur. Aussi, je ne comprends pas.
-
---Alors, à quoi es-tu bon? Retourne, amène-moi un de ces sauvages, un
-chef, s’il y en a... Oui, la Plèbe a toujours des chefs... Les chefs
-sont la conscience de la Foule... Amène-moi la conscience de la Foule,
-que je la sonde, que j’enfonce mon bras dans le secret de ces
-ténébreuses entrailles!
-
---Je sais ce qu’ils veulent, prince, dit Fulvia.
-
---Tais-toi et habille-toi. Le Peuple va entrer ici, et il n’aime pas la
-beauté. La beauté le surprend et le met en colère.
-
-Fulvia obéit.
-
---Angiolo, viens, et soyons bien, bien sages. Viens, ami, et je vais te
-dire une histoire. Chut! Tu ne sais pas ce que c’est que la fête du
-Tranche-têtes? Ecoute bien!... Oh! c’était si beau!... Figure-toi tous
-les ans, à Pâques, quand le soleil monte et s’épanouit comme une grande
-fleur d’amour... tu fus jamais amoureux, toi, l’Angiolo?... douze belles
-filles de trois fois six ans, et blondes comme Lui, se sacrifiaient pour
-la Cité et mouraient pour perpétuer la vie... Elles allaient, vêtues de
-blanc comme de nouvelles épousées, vers la montagne du Levant, et là,
-toutes se dépouillaient de leurs parures et, nues, se baisaient sur la
-bouche, puis s’agenouillaient, et l’homme rouge leur coupait la tête...
-Il était beau, lui aussi, l’homme rouge, et fort, et grand! Douze fois
-la hache tombait, et ses bras ne mollissaient pas... Ah! la belle fête!
-Le Peuple entier était là, pleurant d’amour, chantant des cantiques au
-Dieu si bon qui donne la vie avec joie et à qui il faut la rendre avec
-joie. Du sang, du sang, mon petit l’Angiolo! Le beau sang pur coulait
-sur les flancs de la montagne de marbre, et les vierges buvaient une
-goutte du beau sang pur et vierge, pour devenir aptes à l’amour et à
-l’enfantement... Maintenant, les filles seront délaissées et elles
-seront stériles... O Sansovino, pourquoi as-tu défendu la fête?... Tu
-dors, mon petit l’Angiolo:
-
- Fais dodo,
- L’Angiolo,
- Dodo, mon ’tit l’Angiolo!
-
---Que veux-tu? demanda Sansovino au chef du Peuple qu’Amalio poussait
-vers le prince.
-
---Le Tranche-têtes, seigneur.
-
---Il est supprimé.
-
---Rétablis-le, seigneur, si tu nous aimes... Les douze sont prêtes,
-elles sont là, avec nous... Veux-tu les voir?... Venez, Lucia, Corona,
-Palma, venez toutes!
-
-Les douze vierges entrèrent, pâles et les yeux ardents. Elles se
-tenaient par la main. Elles saluèrent le prince et Lucia, d’une voix
-sévère et un peu frissonnante, dit lentement:
-
---Nous t’en supplions, Prince, permets le Tranche-têtes!
-
-Sansovino ne répondit pas.
-
-Alors un autre chef entra, quasi-nu, la poitrine poilue et rouge. Il
-leva son bâton et dit:
-
---C’est moi le Peuple. Le Peuple veut le Tranche-têtes.
-
-Sansovino répondit au Peuple.
-
---Je n’ai plus de bourreau... Qui sera l’homme rouge?
-
---Moi, dit le Peuple.
-
---Allez, dit Sansovino, et que le peuple soit son propre bourreau.
-
-Les hommes sortirent, les douze vierges sortirent, et un violent cri de
-joie, un hurlement voluptueux entra par les étroites fenêtres. Le peuple
-délirait, chantait, infatigablement, sur le ton de l’ivresse:
-
---Au Tranche-têtes! Au Tranche-têtes! Au Tranche-têtes! Gloire à Dieu!
-Gloire à Sansovino!
-
-Fulvia, bondissant de son coin, l’Angiolo dans ses bras, courut au
-prince:
-
---Tu es bon, tu es bon, Sansovino! comme je t’aime!
-
-Mais le prince, l’écartant d’un geste, appuya son front à l’épaule du
-triste Amalio,--et il pleura.
-
-
-
-
-L’ACCIDENT ROYAL
-
-
-Le jeune roi et la jeune reine firent leur entrée par la porte royale.
-C’était une brèche que l’on ouvrait dans la muraille à de solennelles
-occasions, quand le roi, mort ou vivant, revenait d’une guerre et d’une
-victoire. Des ancêtres du jeune roi avaient franchi jusqu’à douze fois
-la brèche, douze fois pratiquée, douze fois restaurée; mais depuis
-longtemps, depuis des générations, la porte royale était restée murée et
-un lierre y étalait sa paresse, symbole de paix et de décadence.
-
-Le lierre fut arraché et le vainqueur entra.
-
-Le cortège était simple et magnifique: d’abord, des escadrons de
-cavaliers, crinière au vent et lance au poing; puis, en un carrosse
-découvert, le roi et la reine: le roi, serré comme une abeille dans un
-corselet de velours aurore, brodé d’hyacinthes, et la reine, pareille à
-une libellule, dans un corselet de soie violette brodé de topazes; tout
-autour du carrosse, des gardes cavalcadaient, et venaient enfin, fermant
-la marche, de solides soudards casqués de fer, et dont l’épaule pliait
-sous la lourde et longue arquebuse.
-
-Respectueuse et curieuse, la foule se pressait sans cordialité, sans
-joie; elle semblait bouder, songeant qu’on l’avait frustrée des fêtes du
-mariage royal et que le vainqueur lui amenait, fille du vaincu, moins
-une reine qu’une esclave couronnée.
-
-Cependant, la jeune reine souriait et le roi saluait son peuple.
-
-Des moments se passèrent ainsi et le cortège avançait lentement, mais
-sans heurts, sans tempêtes; le carrosse doré paraissait une majestueuse
-galère sur des eaux calmes.
-
-Trop de sagesse chez le peuple inquiète les rois, comme une mer trop
-paisible inquiète les capitaines. La jeune reine, la fille du vaincu, se
-pencha vers son mari et, tout en continuant de sourire au peuple,
-prononça quelques paroles sans doute convenues d’avance, car le roi n’en
-fut pas ému et ne répondit que par un signe. Un aide de camp ayant
-tourné les yeux vers la voiture royale, le jeune roi porta ingénument la
-main à son menton; l’aide de camp répéta ce geste, mais aucun incident
-immédiat ne fut la conséquence de ce mystérieux échange de brèves
-pensées.
-
-Peu à peu, la foule s’accroissait et une visible houle agitait
-légèrement la surface du tranquille océan; il y avait des courants, des
-remous, mais paisibles, mais doux, mais silencieux. Enfin, on tourna
-vers une rue plus large, encore mal déblayée, car le cortège avait
-marché à une rapidité relative et imprévue: les attardés fuyaient vers
-les maisons, intimidés par les chevaux, par les lances, par l’air brutal
-des cavaliers. Le train se ralentit; mais, tout à coup, sans cause
-apparente, un des chevaux du carrosse fit un écart: l’attelage, monté
-par de subtils postillons, hésita une seconde, puis se rejeta violemment
-sur la gauche; la ligne des gardes fut rompue, des imprudents
-s’avançaient: l’un d’eux roula sous les pieds des chevaux.
-
-Alors, brusquement comme un équipage de cirque, l’attelage royal reprit
-sa position, les six chevaux ramenés à la paix, maintenus immobiles.
-
-Le roi sauta à terre, arriva le premier au blessé qu’il éleva dans ses
-bras. Instantanément, de la foule, naguère si calme et presque muette,
-monta un grondement qui bientôt éclata, tel qu’un formidable coup de
-tonnerre d’acclamation. A ce peuple inactif et qui regardait, l’acte du
-roi avait paru une merveille d’à-propos et d’héroïsme: ces chevaux
-soudain arrêtés, le roi descendant de son carrosse, se jetant au secours
-d’un inconnu, victime, sans doute, de son imprudence ou de sa
-curiosité--quelle occasion d’enthousiasme!
-
-Mais quand la foule vit le jeune roi installer lui-même le blessé sur
-les coussins royaux, à côté de la reine, qui s’empressa de lui essuyer
-doucement le visage et les mains, ce fut un indicible délire,--et
-l’armée elle-même, oubliant son rôle, entonna de frénétiques hourras.
-
---Quel bon roi! disait le peuple, quelle bonne reine! Il n’y a qu’un roi
-pour être aussi bon! Il n’y a qu’une reine pour être aussi bonne! Et
-comme ils sont beaux! Le roi a un nez vraiment royal et la reine a des
-yeux aussi doux que les yeux de la madone!
-
-La foule s’attendrissait: une traînée de cris d’amour s’enflamma le long
-des rues, jusqu’au delà des murailles, jusque dans les campagnes, jusque
-dans les forêts, jusque dans les montagnes!
-
-Cependant des chirurgiens étaient accourus et une voiture avait été
-mandée pour transporter le blessé.
-
---Conduisez-le au palais, chez moi, dit le roi. Il sera soigné comme mon
-frère.
-
-Ces paroles, bientôt répétées de toutes les bouches en toutes les
-oreilles, augmentèrent encore un délire qui touchait pourtant au
-paroxysme; elles franchirent les portes, les fenêtres, les cloisons;
-elles montèrent jusqu’aux greniers; elles descendirent jusqu’aux
-caves,--et toute la ville se répandit dans les rues. Les aveugles
-pleuraient de ne pas voir; les sourds pleuraient de ne pas entendre; les
-paralytiques et les fiévreux se traînaient au bord des fenêtres.
-
-La masse humaine devint si compacte que l’on mit une heure à franchir la
-moitié de la grand’place. De temps en temps, le roi se levait, agitait
-son casque aux plumes de cygne, et des trombes de cris jaillissaient,
-retombaient en cataractes. Il prit la jeune reine, la fit monter debout
-sur les coussins, la montra au peuple; alors la joie et l’admiration
-furent si grandes que les moyens d’expression faillirent: il y eut une
-minute de silence religieusement grandiose, comme à l’ostension du
-Saint-Sacrement.
-
-Tout d’un coup, comme vaincue par l’émotion, la reine laissa tomber sa
-tête sur l’épaule de son mari, le roi baisa le front qui s’approchait de
-ses lèvres,--et le spectacle de cette royale idylle ralluma soudain
-l’enthousiasme qui se recueillait: le volcan populaire lança une gerbe
-de flammes.
-
-Cependant, un mouvement s’organisait dans la foule, qui s’ouvrait pour
-laisser passer des hommes forts et résolus. Quand il y en eut environ
-trente autour du carrosse royal, leur volonté se fit voir clairement:
-ils dételèrent les chevaux, prirent leur place et, en grande joie, se
-mirent à traîner leurs maîtres.
-
-C’est ainsi que finissent d’ordinaire de telles ovations, les hommes ne
-pouvant imaginer un signe d’esclavage plus manifeste.
-
-Le délire s’accentua: des femmes bravaient l’écrasement pour venir
-baiser la poussière du marchepied royal.
-
-Au milieu d’héroïques clameurs, le cortège repartit, pendant que la
-petite reine serrait convulsivement la main du jeune roi.
-
-Ils se regardèrent: il y avait de l’amour dans leurs yeux.
-
-
-
-
-MAINS DE REINE
-
-
-Après le repas de midi, spectacle donné à la cour, rigoureux cérémonial
-où il fallait offrir à l’admiration courtisane des gestes souverains et
-des grâces inimitables, le roi et la reine se reposaient dans une intime
-solitude. Leur coin favori était un petit pavillon qui s’élevait sur le
-grand canal; c’était un lieu merveilleusement mélancolique: on n’y
-entendait que la plainte monotone des tristes peupliers et parfois le
-bruit de la bataille des ailes blanches contre les ailes noires,--cygnes
-qui disaient en vain le mystère inexprimé par la paix visible.
-
-En entrant dans la chambre réservée, où de longs couloirs les avaient
-conduits, le roi et la reine trouvaient encore la table mise, repas non
-plus d’apparat, simple goûter qui n’avait de royal que la fantaisie des
-mets, la rareté des fruits, la fabuleuse vieillesse des vins: langues de
-flamant rose fumées au bois de genévrier, pêches d’Asie pas plus grosses
-que des noix, vin de Galilée, des vignes bénies par Jésus. Mais depuis
-quelque temps, ils avaient moins de plaisir à faire la dînette en
-cachette, et souvent, sans même regarder la petite table, la reine se
-mettait à tresser des fils de soie, silencieusement.
-
-Il y avait des semaines déjà que la reine maniait les fils de soie et
-que le singulier ouvrage occupait le plaisir de ses doigts. Elle prenait
-trois fils assortis ou contrastés selon leurs nuances et, les tordant
-ensemble, elle façonnait un fil triple encore très fin et infiniment
-solide.
-
---Que faites-vous donc, ma reine? demandait le roi.
-
---Je triple des fils de soie, répondait la reine.
-
---Je le vois bien, reprenait le roi. Vos doigts menus vont et viennent,
-vous mouillez votre pouce du bout de votre petite langue et vous tordez,
-vous tordez les beaux fils de soie;--mais pourquoi?
-
---Pour m’amuser, répondait la reine.
-
-Le roi demandait encore:
-
---Et quand vous aurez tordu toutes vos soies?
-
-La reine répondait:
-
---Je ne tordrai pas toutes mes soies, je ne tresse que les plus jolies,
-les plus fines et les plus souples. C’est pour cela que mon ouvrage dure
-tant; mais je ne m’y userai pas les doigts, n’ayez crainte, mon roi
-cher. Mon ouvrage dure, mais il finira, et l’heure qu’il finira, il y
-aura une grande surprise.
-
---Pour qui? demandait le roi.
-
-La reine souriait sans répondre, et parfois ses mains tremblaient un peu
-et embrouillaient les fils, tellement étaient doux les yeux du roi et si
-anxieuse était sa voix.
-
-N’ayant pas eu d’autre réponse, le roi ne faisait plus d’autres
-questions et, assis aux pieds de la reine, comme un page bien sage, il
-tirait de longs sanglots d’une douloureuse viole.
-
-C’était un roi si mélancolique!
-
-Rien, jamais, n’avait pu le contenter. Toute joie ne lui était douce
-qu’à moitié et, inquiet, il pleurait la moitié de joie qui lui
-échappait. C’était la meilleure, la plus pure, la plus suave, et elle
-fuyait, elle s’en allait vers l’infini, odorante fumée qui se rit du
-désir. Toute peine lui était d’autant plus amère, car la peine, il la
-sentait deux fois, et les plus fugitives, touchées d’amour pour un cœur
-si tendre, se posaient familièrement sur son front et le fleurissaient
-d’une auréole de lumineuse douleur.
-
-Il approcha ses lèvres des mains de la reine et doucement, sans entraver
-leur mystérieux travail, il les baisa l’une après l’autre, plusieurs
-fois,--puis il leva la tête et dit:
-
---Reine, pourquoi m’aimez-vous moins?
-
---Roi, pourquoi me demandez-vous cela?
-
---Je vous demande cela pour être consolé par l’amour de votre voix.
-
-La reine répondit:
-
---Eh bien! soyez consolé. Votre question est folle, voilà ma réponse.
-
---Reine, ma question n’est pas folle, puisque vous ne savez comment y
-répondre. Si ma question était folle, vous m’auriez clos les lèvres d’un
-grand baiser irrésistible,--et vous ne l’avez pas fait! Vous n’avez pas
-bougé, vous n’avez pas rougi, vos doigts n’ont pas suspendu leur
-effrayante besogne...
-
---Effrayante?
-
---Oui, effrayante! Le remuement perpétuel de ces doigts me fait peur...
-
---Oh! peur!
-
---Oui, peur! Comme un enfant a peur à voir remuer des choses qui ne
-doivent pas remuer.
-
---Mais les doigts sont faits pour remuer! dit la reine.
-
---Pas ainsi, pas ainsi!
-
-Le roi se leva. Eloigné de quelques pas, il resta debout, fasciné par le
-mouvement des mains blanches de la reine. A force d’en suivre la marche
-sinueuse, mais régulière, il arriva à prévoir tous les petits gestes des
-doigts: l’ongle de l’annulaire va passer là et briller, la bague de
-l’index va paraître de profil, et dans le geste suivant, elle va briller
-de toute la splendeur oculaire de son saphir... Il y eut un geste
-imprévu, puis tout s’arrêta.
-
-La reine maintenant jouait avec l’œuvre de ses mains, un long serpent de
-soie tout diapré et qui semblait vraiment se dérouler en vivantes
-spirales.
-
-Le roi était toujours debout, immobile et l’œil fixe. Il ne voyait pas
-les mouvements que faisait la reine: il voyait encore ceux qu’elle ne
-faisait plus. Elle se dressa, les yeux plus lumineux que les écailles du
-serpent de soie qui se tordait sous ses doigts, et il semblait qu’ayant
-façonné ce simulacre elle eut acquis, par son œuvre même, une âme
-nouvelle et soudaine, l’âme sifflante et venimeuse d’une vipère.
-
-La fascination des yeux avait remplacé la fascination des doigts: sous
-le regard de la reine, le roi s’avança. Elle lui toucha l’épaule, il
-s’arrêta: à ce moment le serpent siffla et mordit,--et le roi étranglé
-tomba à genoux, puis se coucha sur le côté.
-
-La reine ouvrit la fenêtre et fit un signe.
-
-Les cygnes se battaient dans l’eau verte du grand canal, où les tristes
-peupliers pleuraient toutes leurs feuilles.
-
-Les ailes noires se battaient contre les ailes blanches; les ailes
-blanches furent vaincues et elles voguèrent sur les eaux lentes du grand
-canal, comme des crimes qui ne seront jamais ensevelis.
-
-
-
-
-L’ÉTABLE
-
-CONTE DE NOEL
-
-
-I
-
-Quand le prince Astère eut vingt ans, il résolut de se marier et fit
-part de ce royal désir, c’est-à-dire de cette volonté, à ses ministres.
-Respectueusement, on s’étonna et on lui rappela qu’il était fiancé,
-depuis l’âge de douze ans, à une princesse alors au maillot, mais qui
-promettait déjà d’être plus belle que le jour, et à laquelle les Fées
-avaient prédit une fortune digne de Sémiramis. Mais le prince Astère
-répondit qu’il avait vingt ans et la princesse huit ans, tout juste, et
-qu’il n’était pas d’humeur d’attendre, pour aimer, la floraison de cette
-incomparable fillette.
-
-Alors, les ministres protestèrent, en s’inclinant:
-
---Prince, toutes les beautés de votre royaume entreront dans votre lit
-sur un signe de votre bon plaisir, et nos femmes, même, et nos filles...
-
-Je suis las de vos filles et de vos femmes, dit le prince; je suis las
-des servantes de mon royaume; je veux une femme dont je ferai ma femme,
-et je ne connaîtrai qu’elle: elle sourira, quand j’ouvrirai la porte de
-sa chambre, comme une amie--et non comme une esclave... Ce sera une
-grande économie pour l’Etat, continua le prince Astère d’un ton sévère,
-car vous m’avez coûté cher, messieurs, et la peau de vos progénitures ne
-valait ni le brocart dont je les ai vêtues, ni les ducats dont j’ai
-alourdi vos poches;--et quant à vos femmes, voyons, je n’ai plus quinze
-ans!
-
-Les ministres se regardèrent l’un l’autre et, craignant de perdre leurs
-places et leurs décorations, ils se turent.
-
---Voici ce que j’ai décidé, reprit le prince Astère. Un édit sera rendu
-qui convoquera vers mon palais toutes les filles de mon âge, riches ou
-pauvres, nobles ou vilaines, et à mesure qu’elles arriveront, on les
-promènera partout, on leur montrera toutes les merveilles de mes
-trésors, on leur servira les repas les plus exquis, on leur fera
-entendre les plus douces musiques et, le soir venu, on leur donnera à
-choisir, pour passer la nuit, entre l’étable et le palais, entre la
-somptuosité d’un lit royal et la botte de paille où dormit l’enfant
-Jésus.
-
---Il y aura peu de monde dans l’étable, dit le premier ministre.
-
---C’est probable, dit le prince Astère.
-
-
-II
-
-L’édit fut rendu, et les vierges pèlerines cheminèrent vers la demeure
-du prince. Les unes arrivaient accompagnées de leur famille, de leurs
-amis, de leurs serviteurs et de tous ceux qui, confiants en la beauté de
-la postulante, espéraient, par leur servilité, se faire un titre à des
-faveurs futures; les autres arrivaient seules, fortes de leur pureté et
-assez protégées par une telle armure,--ou bien luxurieuses et mêmes
-courtisanes et songeant à capter le prince par leur hardiesse ou par
-leur science, et encore toutes prêtes à monter de mâle en mâle jusqu’au
-trône.
-
-Elles arrivaient les unes et les autres, et on les traitait ainsi que
-des reines possibles; toutes étaient pareillement reçues avec les égards
-les plus minutieux: cependant, les plus riches ou les plus belles, et
-d’abord celles qui avaient le double don de la richesse et de la beauté,
-trouvaient un accueil plus empressé et plus déférent: on leur offrait
-les plus odorantes fleurs et les confitures les plus parfumées, et les
-chambres du palais les plus commodes et les mieux ornées leur étaient
-indiquées par les chambellans.
-
-Selon ce qu’avaient prévu les ministres du prince Astère, nulle de ces
-belles n’avait choisi l’étable et le lit de paille d’avoine; à l’offre
-de s’anuiter parmi les bonnes vaches et les douces génisses, toutes se
-mettaient à rire, croyant à une agréable plaisanterie et songeant:
-«Dieu! qu’on a d’esprit à la cour!»
-
-
-III
-
-Cependant, tous les soirs, quelques instants avant minuit, le prince
-Astère, vêtu tel qu’un bouvier, mais un bouvier d’une noble élégance,
-s’en allait tout seul vers l’étable. D’une main, il tenait un long bâton
-de frêne et, de l’autre, une pauvre lanterne sourde à vitres de corne;
-chaussé de sabots fumés, il sortait par une porte secrète, en faisant le
-moins de bruit possible, et fermement il s’engageait dans les sentiers
-obscurs qui conduisaient à la ferme, à une assez bonne distance de son
-palais. Les jeunes prétendantes y étaient menées en carrosses: lui, le
-prince, y allait à pied, comme un valet de labour qui regagne sa pauvre
-litière, et tout en marchant dans la boue, il rêvait.
-
-Il rêvait que peut-être il allait trouver blottie sous la paille fraîche
-l’ange au cœur humble et aux yeux purs que le ciel _devait_ lui envoyer,
-la fille adorable qui aurait compris que la pauvreté est le chemin de
-l’exaltation et que, pour arriver à la couche du roi, il faut passer par
-la porte de l’étable.
-
-Mais il trouvait toujours l’étable vide, et il avait beau sonder la
-litière avec son long bâton de frêne et, avec sa lanterne, éclairer tous
-les recoins de la demeure des bonnes génisses, il ne voyait rien, il ne
-trouvait rien que les bonnes génisses qui dormaient, des brins de foin
-pendant sur leurs fanons. Il les caressait, demeurait là, un instant, à
-humer l’air tiède et musqué, puis il sortait et, ayant laissé retomber
-le loquet de bois, il reprenait tristement son chemin, rentrait en son
-palais et se couchait, affligé par l’orgueil des vierges.
-
-
-IV
-
-Or, il arriva qu’une bergère, qui faisait paître ses moutons fort loin
-de là, et loin de toute cité, entendit parler de l’édit. Elle avait
-vingt ans et elle se croyait jolie; mais, si son cœur était pur, son
-corps était souillé. Les bergers du pays en usaient familièrement avec
-elle, et elle était si bonne qu’elle n’en refusait aucun, fût-il le plus
-pauvre ou le plus laid; aussi, sa réputation était très mauvaise, et les
-femmes excitaient les petits enfants qui revenaient de l’école à lui
-lancer des pierres et à l’appeler «vilaine».
-
- Ils m’ont appelée vilaine,
- Avec mes sabots, dondaine.
- Ils m’ont appelée vilaine.
-
-Pourtant, elle se mit en route. Comme l’édit assurait à toutes celles
-qui s’en iraient vers le palais des vivres et même une mule pour faire
-le chemin, elle se dit que c’était une belle occasion de voir du
-nouveau, et puis, qui sait? Si elle ne captivait pas le prince (à cela
-elle ne songeait guère), elle plairait peut-être à quelque seigneur, qui
-lui donnerait une pièce d’or pour son corsage. Ainsi donc, elle se mit
-en route.
-
-Ses amis les bergers l’avaient prévenue qu’elle verrait des choses
-merveilleuses, des choses comme il n’y en a que dans la lune ou dans
-l’empire des Antipodes, mais tout ce qu’elle avait imaginé fut dépassé
-par ce qu’elle vit, car son imagination était aussi pauvre que sa cotte
-de bergère. Elle pensa se trouver mal à la douceur des parfums et des
-musques, et on lui fit manger des confits si délicats qu’elle eut peur
-de ne plus jamais retrouver de saveur aux pimprenelles et aux fraises
-des bois.
-
-Les chambellans lui montrèrent la chambre qu’on lui destinait: c’était
-la moins belle de tout le palais, mais son luxe était encore assez
-séduisant, car les murs étaient tendus de tapisseries où jouaient des
-licornes et, sur le sol, formé d’une minutieuse mosaïque, des toisons de
-chèvres bleues s’amoncelaient, plus douces que des oreillers de mousse
-et que des tapis de feuilles mortes. Le lit était de bois doré, les
-courtines étaient de soie changeante, et tout cela était large, haut,
-profond comme l’ombre et comme le silence d’une forêt automnale.
-
-Elle se réjouissait déjà des nuits à dormir en de telles richesses,
-lorsque les chambellans ajoutèrent, sur le ton d’une incompréhensible
-ironie:
-
---Maintenant, nous allons vous montrer une chambre plus belle
-encore,--peut-être!--et vous choisirez.
-
-Un carrosse attendait, où elle monta, et l’on fut bientôt à la ferme.
-
---Voici, dirent les chambellans; c’est une étable.
-
-La bergère entra dans l’étable, et les génisses, qui ruminaient,
-tournèrent la tête vers elle, comme pour la saluer: elle les caressa,
-elle aussi; elle leur donna des noms, et les bonnes bêtes allongeaient
-leur mufle et ouvraient leurs grands yeux doux.
-
---Eh bien! je reste là, dit la bergère, après avoir fait le tour de
-l’étable; l’autre chambre est belle, mais celle-ci est plus belle
-encore, en vérité,--et comme je dormirai bien sur ce lit de paille!
-Allez-vous-en et fermez la porte; je suis chez moi. Bonsoir!
-
-
-V
-
-Le prince Astère était désespéré. Trente fois il avait mis ses sabots
-fumés, pris son bâton de frêne, allumé sa lanterne de corne; trente
-fois, il avait en vain fait le pèlerinage de l’étable.
-
---Allons, se dit-il le trente et unième soir, j’irai encore une fois, et
-si je n’y trouve personne, je ferai un nouvel édit qui annulera le
-premier, et je m’ennuierai beaucoup. O Seigneur, fais que je trouve
-l’élue!
-
-Il tira le loquet, et sans entrer, jeta dans l’étable un regard presque
-distrait: il n’avait plus la foi.
-
-Il allait sortir, sans chercher davantage, honteux un peu de sa candeur,
-lorsque la paille remua, juste sous la crèche, près du mufle endormi
-d’une vieille vache rousse dont le lait tant de fois l’avait réconforté.
-
-La bergère se souleva, ses cheveux blonds pleins de paille blonde; elle
-était si fraîche et si gracieuse, si enfantine avec ses yeux troublés
-par la lumière que le prince s’agenouilla, en disant:
-
---Tu es reine!
-
---Prince, dit la bergère, devinant que son seigneur était devant elle, ô
-prince! je ne suis pas venue pour être reine, je ne suis rien qu’une
-pauvre fille et une malheureuse pécheresse! Oui, prince, une pécheresse!
-Je ne veux pas vous abuser: je suis... je suis... une fille perdue!
-
-Elle pleurait et elle gémissait tant, que son pauvre corsage usé éclata
-sous l’effort des sanglots, laissant voir deux tout petits seins
-candides et peureux, pendant que le prince, lui baisant la main,
-répétait simplement:
-
---Tu es reine, tu es reine, tu es reine!
-
-
-
-
-LA VILLE DES SPHINX
-
-
-C’était une ville merveilleuse et unique qui s’élevait au milieu du
-grand désert, si vaste qu’elle enfermait dans ses murailles des prés
-pleins de troupeaux, des champs de labour, des forêts, des vergers, des
-sources et un lac d’amour où les jeunes filles allaient se baigner nues
-le troisième jour de la nouvelle lune.
-
-Jamais personne n’était entré dans la ville merveilleuse, jamais
-personne n’en était sorti.
-
-Elle s’étendait au milieu du grand désert, orgueilleuse d’être unique,
-d’être le monde, d’être la vie, d’être la joie tombée du ciel parmi la
-tristesse infinie des sables.
-
-Ses habitants, doux, simples et voluptueux, ignoraient les formes d’une
-religion précise et la tyrannie d’un gouvernement strict, pareils à ces
-Indiens divins que visita Benjamin de Tudèle qui ne connaissaient
-d’autre magistrature que celle de la bonne volonté. Cependant, la vue
-des merveilles qui éclataient à l’horizon leur avait fait concevoir la
-possibilité de délices futures, le probable prolongement, au delà de la
-mort, des jouissances de leur humanité.
-
-Très loin autour des murailles, il n’y avait que des sables, des
-pierres, ou des petits rochers blancs comme de vieux ossements; mais,
-là-bas, près du cercle, on distinguait fort bien, les jours de grande
-clarté, des forêts miraculeuses, toutes bleues, de hautes tours blanches
-sommées d’or, et, vers le couchant, un palais rose aux mille fenêtres de
-lumière; des tourbillons d’anges volaient au-dessus de la cime des
-arbres, et leurs ailes écrivaient dans l’air pur des éclairs.
-
-Ces merveilles consolaient, à l’heure de la mort, les habitants de la
-ville unique; ils imaginaient une migration des âmes vers les forêts
-bleues, vers les tours blanches sommées d’or et vers le palais aux mille
-fenêtres de lumière; ils se revoyaient, angéliques et immortellement
-joyeux, zébrer l’air pur des éclairs de leurs ailes, et la volupté de
-planer au-dessus des cimes leur semblait si douce que certains mouraient
-volontiers, par le désir d’une telle métamorphose.
-
-Heureux comme était ce peuple, l’idée d’un bonheur qui se noie dans la
-ténèbre lui était insupportable; ils aspiraient à l’absolu du plaisir et
-ne voulaient pas comprendre les droits de la mort,--l’infélicité de la
-vie qui induit les hommes à souhaiter de fondre comme un grain de sel
-dans l’Océan du néant; ils croyaient donc à la pérennité de leurs âmes
-innocentes,--non par dogme ou doctrine, mais comme on croit à la
-véracité d’un conte charmant et aux caresses d’une illusion.
-
-Nul en ce pays ne se souciait plus de la vérité; on admettait cet
-axiome: «La vérité c’est ce que je crois.» Et l’on permettait à autrui
-d’avoir une vérité à soi et même plusieurs, comme on a un petit chien ou
-des oiseaux familiers. Il y avait une légende sur la Vérité, et on la
-représentait comme une sorte de croquemitaine, qui, d’un seul regard,
-stupidifie les enfants et les imprudents; certains, sans doute par
-divination, la peignaient tel qu’un monstre haineux et féroce qui happe
-les hommes par une jambe et se sert de cette massue pour écraser les
-autres hommes. (Ces gens simples, le jour où ils voudront des dieux,
-éliront sans doute pour patronne la candide Liberté, femme aux grands
-yeux indulgents, créature d’amour et de grâce, au geste fier.) Nul en ce
-pays n’avait donc jamais eu l’idée d’aller voir si les merveilles
-lointaines de l’horizon étaient de vraies merveilles, des édifications
-dignes de foi, des arbres authentiques, des anges réels; nul n’avait
-jamais tenté de franchir le seuil veillé par les deux sphinx.
-
-Bêtes de bronze, mais oraculaires, vivantes quand il leur plaisait,
-œuvres effroyables d’une magie préadamite, deux sphinx gardaient la
-seule porte de la ville, la porte par où il est défendu de sortir. Elles
-souriaient dans leur sommeil d’airain, les deux bêtes gardiennes
-établies là par Istakar, le fondateur de la ville, et, méditatrices,
-elles semblaient n’avoir choisi l’immobilité de la mort que par dédain
-pour le geste de la vie. Parfois, des paroles sortaient de leurs lèvres
-immuables; c’étaient des poèmes ou des contes si anciens qu’on ne les
-comprenait plus guère; mais, recueillis et écrits, ils servaient de
-talismans et de formules d’amour. Sphinx et sphinge, à l’heure de la
-nubilité, les adolescents venaient visiter les bêtes de bronze et les
-baiser sur la bouche; les filles baisaient la bouche de la bête dont une
-barbe pointue triangulait la face et les mâles baisaient la bouche de la
-bête qui avait des mamelles de femme.
-
-Or, un jour, un adolescent, déjà fort comme un homme et plus instruit
-qu’un vieillard, après avoir baisé la bouche de la sphinge, toucha de
-ses lèvres la fleur des seins d’airain, et dit:
-
---Sphinge, réponds-moi.
-
-La sphinge répondit ainsi:
-
---Enfant, comment as-tu trouvé le secret d’Istakar?
-
---Je l’ai trouvé, puisque tu me réponds.
-
---Reviens demain, dit la sphinge; c’est le jour où le peuple s’amuse au
-jeu du bain sacré, le jour où, pour la première fois, les filles écloses
-dans l’année, à la vie de l’amour, se montrent nues sur les rives du
-lac. Au lieu de suivre le peuple, viens ici, et je ferai ta
-volonté,--puisque tu sais le secret d’Istakar.
-
-Le lendemain, dès que l’adolescent fut arrivé, une petite porte s’ouvrit
-lentement dans la muraille, pendant que d’une voix lamentable la sphinge
-disait ce seul mot:
-
---Va!
-
-Alors l’adolescent entra dans le monde extérieur. Il marcha longtemps,
-les yeux levés sur les lointaines forêts bleues, les tours blanches
-sommées d’or, les fenêtres de lumière, le vol radieux des anges; si
-longtemps que la nuit tomba sur le désert, et il s’endormit.
-
-Trois fois la nuit tomba sur le désert, et trois fois l’adolescent
-s’endormit, la tête sur une pierre.
-
-Le quatrième jour, au matin, comme il tendait ses bras implorants et las
-vers les merveilles de l’horizon, toujours aussi lointaines et toujours
-aussi belles, un aigle descendit et vint se poser sur la pierre où il
-avait dormi.
-
---Aigle, dit l’adolescent, aie pitié de moi, prends-moi et porte-moi
-là-bas, au sommet de la tour d’ivoire.
-
-L’aigle prit l’adolescent.
-
---Adolescent, couche-toi sur mon dos entre mes deux ailes, et je te
-porterai vers la tour d’ivoire.
-
-L’aigle s’envola, pareil à Géryon, et l’adolescent couché entre les deux
-ailes, tout exalté d’amour, fixait éperdu la tour blanche sommée d’or,
-toujours lointaine et toujours belle.
-
-L’aigle vola longtemps, si longtemps qu’ils arrivèrent au pays où les
-jours sont des années et où les années sont des siècles, et toujours la
-tour se dressait à l’horizon parmi le vol des anges, au-dessus de la
-forêt bleue et du palais aux fenêtres de lumière.
-
-Tous les siècles, l’adolescent demandait avec l’inquiétude du désir:
-
---Aigle, sommes-nous bientôt arrivés?
-
-Mais l’aigle sans répondre donnait dans l’air un violent coup d’aile et
-ils passaient par des pays où les fleurs sont des soleils et où les
-femmes accrochent des étoiles à leurs oreilles, et toujours la tour
-d’ivoire resplendissait au loin, toujours pure et toujours belle.
-
---Aigle, sommes-nous bientôt arrivés? demanda l’adolescent d’une voix
-triste et cassée. Aigle, mes mains sont devenues toutes jaunes et mes
-cheveux sont devenus tout blancs. Aigle, sommes-nous pas bientôt
-arrivés?
-
---Nous sommes arrivés, vieillard, répondit l’aigle en se posant sur la
-pierre où l’adolescent avait couché sa tête, à la troisième nuit de son
-voyage. Voici la tour, voici la forêt, voici le palais, voici les anges,
-tels que tu les voyais quand je t’ai pris entre mes deux ailes; nous
-avons fait le tour des mondes sans atteindre ton désir, et maintenant tu
-es vieux, tu vas mourir, va au moins mourir chez toi.
-
-L’aigle disparut, ayant secoué son fardeau, et, tombé rudement parmi les
-pierres, le vieillard s’endormit et rêva.
-
-Le premier geste de son réveil fut de chercher de ses yeux fatigués les
-divines merveilles qui l’avaient si longtemps nourri d’amour, mais
-l’horizon était nu, formé seulement d’un cercle noir. Il ne fut pas
-surpris, car son rêve l’avait préparé à connaître enfin et à comprendre
-la vérité; triste d’une lumière perdue, il se réjouit de savoir que
-l’horizon était un cercle noir et, méprisant les illusions primitives
-des hommes, marchant sans repos, il ne mit que deux jours pour atteindre
-la porte gardée par les sphinx.
-
-Elle était ouverte. Il entra et dit:
-
---O sphinx, ami de ma jeunesse, me voici. Je reviens d’un si long voyage
-que mes mains sont toutes jaunes et que mes cheveux sont tout
-blancs,--mais je sais la vérité. Il n’y a là-bas ni forêt bleue, ni tour
-blanche au chef d’or, ni palais aux fenêtres de lumière, ni vol radieux
-d’archanges; j’ai parcouru le monde et les mondes, couché sur le dos de
-l’aigle et maintenant, je sais,--je sais que l’univers est ceint d’un
-cercle noir fait de ténèbres, et que la merveille des horizons n’est que
-la fleur inutile de l’éternelle Illusion. Je sais, et je tuerai
-l’Illusion. Je sais et je dirai la vérité. Peuples, voici la vérité...
-
-Mais la sphinge, au signe que lui fit le mâle de bronze, se dressa
-tristement, écrasant sous sa griffe, lionne compatissante, le monstre
-qui avait traversé les mondes entre les ailes de Géryon.
-
-
-
-
-LIVRE II
-
-VISAGES DE FEMMES
-
-
-
-
-IRMINE
-
-
-Avec son joli nom, presque inédit, ses cheveux couleur du lin des
-quenouilles, sa figure blanche, son corps long et souple, ses mains
-élégantes, Irmine paraissait une sorte de jeune fille chef-d’œuvre, un
-exemple à suivre pour ses sœurs futures, le modèle de ce que peut donner
-de délicieux et de délicat ce genre de chrysalide. Et elle avait des
-talents: colorier des arbres préalablement décalqués dans la méthode
-Cassagne, ou des moulins dont les roues font mousser l’eau de la petite
-rivière qui vient de loin, ou la chaumière dont la cheminée fume
-paisiblement, ce qui s’indique par des spirales bleuâtres; ensuite des
-effets de neige, des effets de lune, des effets d’orage, et en général
-tout ce que la nature, vue par l’œil d’un professeur de dessin, peut
-offrir de rococo mélancolique et pittoresque.
-
-Irmine était donc célèbre dans la petite ville où elle promenait les
-jours de fête des toilettes esthétiques, dont l’ornement premier et
-décisif était une broche en forme de palette à aquarelle, où, sur fond
-d’or, des godets d’argent étreignaient de fausses pierres précieuses et
-quelques vraies.
-
-Si jolie et si ridicule, Irmine aurait fait pitié,--sans ses yeux. Ils
-étaient presque terribles, tout noirs, fixes, impérieux, dédaigneux,
-cruels. Les yeux d’Irmine contredisaient les effets de neige et les
-effets de lune, les moulins et les chaumières, la palette et les godets
-d’argent; quand on les regardait et surtout quand ils vous regardaient,
-on était certain de voir une autre Irmine, d’être vu par une Irmine
-inconnue et mystérieuse;--le manteau de ridicule descendait de ses
-épaules et on avait la sensation, sans doute à cause du noir inquiétant
-des yeux, d’une vierge folle, mais froidement passionnée, vêtue de la
-seule obscure transparence que la nuit, au fond des jardins, tisse
-autour d’une nymphe de marbre.
-
-Dans son entourage, les yeux d’Irmine étaient incompris; on les
-déplorait; c’était le seul défaut, le dommage de cette créature tant
-privilégiée; on les souhaitait gris de brouillard, nuance chaste, avec
-de doux éclairs bleus pour simuler «le réveil de la Nature», les matins
-d’avril, quand les fumées de la gelée blanche qui s’évapore, ne laissent
-voir que par petits coins «l’azur du ciel»; d’autres personnes, à
-l’imagination plus calme, regrettaient qu’ils ne fussent pas d’un bleu
-tout pur et tout uni; enfin, les yeux d’Irmine étaient «un sujet de
-conversation inépuisable» et les goûts, tout en manifestant leur
-diversité, étaient d’accord sur ce point:
-
-«C’est bien fâcheux qu’une aussi jolie jeune fille ait des yeux pareils,
-des yeux comme on n’en a jamais vu!»
-
-Cependant, il y a des amateurs d’yeux. L’un d’eux passa par la ville
-dont Irmine était la gloire et, ayant vu les yeux d’Irmine, il n’alla
-pas plus loin.
-
-Cet amateur se nommait Savin. Il voyageait éternellement par toutes les
-parties du monde, se mêlant aux foules, cherchant des regards étrangers
-et des yeux nouveaux. Arrivé dans une ville, il allait aux endroits où
-les gens se promènent, se saluent en souriant et en grimaçant; c’est là
-qu’il cueillait les plus beaux regards, ceux dont la gamme va de la
-pitié jusqu’au désir. Il savait lire cette écriture complexe, de lueurs
-et de feux comme les signaux nocturnes que se font les navires; il
-devinait les adultères satisfaits et ceux qui se rongent le cœur dans
-une infranchissable solitude; il comprenait les traînées de lumière pâle
-qui signifient les désirs indolents, et les rapides rayons qui disent
-les volontés sûres de se réaliser à l’heure choisie: il comparait les
-flammes tombantes du regret avec les flammes aiguës de l’espoir et les
-obscures phosphorescences de la résignation;--mais en déchiffrant, il
-jouissait surtout de la couleur et de ce qu’il appelait, par une
-singulière innovation, le timbre des regards.
-
-Savin distinguait la couleur des yeux de la couleur du regard; selon
-lui, des yeux jaunes, par exemple, pouvaient donner des regards bleus,
-verts, noirs, rouges, des regards de toutes les nuances possibles, de
-ces nuances qui n’ont pas de nom, si fugitives et si diverses qu’on ne
-les rencontre pas deux fois, ni en d’autres yeux, ni dans les mêmes
-yeux. Mais, outre ces nuances et d’abord, il constatait une nuance
-fondamentale, toujours constante, quoique différente de la couleur
-apparente de l’œil; ainsi, des yeux bleus ont pour nuance fondamentale
-de regard le jaune-gris, et des yeux noirs le jaune d’or: c’est ce qu’il
-appelait le timbre. Le timbre donne aux regards la personnalité, il les
-différencie et et les confirme dans un ton unique et absolu. Il y a des
-yeux presque pareils d’apparence, mais les regards de ces yeux, par la
-diversité que leur donne le timbre, sont toujours dissemblables.
-
-Ayant vu Irmine, Savin jugea:
-
-«Ses yeux sont noirs, le timbre est jaune d’or pointillé de rouge, les
-nuances du regard peuvent monter jusqu’à l’aigu et descendre jusqu’au
-velours noir; je viens de percevoir un regard noir bleu tigré d’or et un
-regard vert sombre strié de pourpre.»
-
-Et Savin continuait à dénombrer tous les regards possibles des yeux
-d’Irmine, sans se soucier des lois du contraste des couleurs, car selon
-lui, la couleur des yeux et des regards était assez différente, par
-essence, des couleurs ordinaires pour n’être pas soumise aux mêmes lois.
-D’ailleurs, sans mépriser la science, il la tenait pour une servante,
-bonne aux gros ouvrages, bonne à balayer le sentier où se promènera
-notre plaisir;--il voulait s’amuser et être heureux par la possession de
-divins yeux, de merveilleux regards, «comme on n’en avait jamais vu».
-
-Il n’alla donc pas plus loin, et il épousa Irmine, qui se laissa faire,
-quand elle sut que Savin était un «bon parti» et qu’elle pourrait orner
-son cou blanc d’une palette à godets «enrichie de diamants».
-
-Alors, tout le jour, Savin se réjouit au jeu des yeux--des yeux de
-velours noirs dont les sombres rayons se ponctuaient d’or ou de pourpre,
-puis il chercha ce que disaient, en toute vérité, les yeux d’Irmine.
-
-«Une femme froidement passionnée, vêtue de la seule obscure transparence
-que la nuit, au fond des jardins, tisse autour d’une déesse de marbre.»
-
-Ils disaient cela, les yeux d’Irmine, mais ils mentaient, comme des yeux
-de femme, car Irmine, ayant été une médiocre élève de Cassagne, fut une
-épouse sage et une mère prudente. En ses heures de loisirs elle
-coloriait, ainsi que jadis, des décalques où chantait tout le rococo
-mélancolique d’une nature honnête et sentimentale: effets de lune,
-effets de neige, chaumières d’où monte un ruban bleu, moulins dont l’eau
-mousse comme de l’eau de savon.
-
-Dans les yeux d’Irmine, il n’y avait rien que l’illusion de celui qui
-venait s’y mirer; c’était un beau vitrail qui, la fenêtre ouverte,
-laissait voir une cour de ferme.
-
-Il n’y avait qu’illusion, il n’y avait que mensonge dans les yeux
-d’Irmine; Savin les adora jusqu’à sa mort, adorateur de ses propres
-rêves, heureux quand des visions d’or ou de pourpre passaient, comme la
-bénédiction d’une promesse divine, dans les regards de velours noir.
-
-
-
-
-PHÉNICE
-
-
-C’était une jeune femme comme toutes les autres. Rien ne la
-différenciait de ses sœurs; tout semblait médiocre en elle, sottement
-médiocre; sa beauté de blonde douteuse était ordinaire et fade; son
-élégance, à peine suffisante; son esprit, que l’on supposait nul,
-n’allumait aucune flamme en ses yeux bleus, doux et mornes; vraiment,
-elle était fort bien signalée par le dédain de cette brève et simple
-définition: une jeune femme comme toutes les autres.
-
-Cependant, après l’avoir ainsi jugée, tous les hommes lui accordaient le
-«je ne sais quoi» et tous la désiraient. Si elle avait eu des caprices
-même fous, des fantaisies, même monstrueuses, d’attentifs esclaves se
-seraient dévoués à son plaisir: mais elle n’encourageait ni les
-entreprises, ni les sacrifices; elle paraissait ne pas comprendre les
-allusions et, si l’on se risquait à une déclaration moins indirecte,
-avant de répondre quelque banalité, elle faisait répéter la phrase
-d’amour deux ou trois fois, ce qui glaçait les plus enflammés.
-
-Ils n’étaient rebutés que pour un instant et Phénice s’érigeait à
-nouveau dans leur imagination, phare où venaient se cogner les ailes de
-la bande aveuglée des oies voyageuses.
-
-Mais le «je ne sais quoi» demeurait tel, énigme toujours obscure, car il
-n’était donné à aucun de ses adorateurs d’en pouvoir révéler le secret,
-cueilli sur la bouche de Phénice. Sa vertu était célèbre; elle avait
-même gardé jusqu’après la trentaine une sorte d’air virginal, une
-attitude étonnée de Diane perpétuellement surprise; son mari semblait
-lui être aussi indifférent que le reste du monde; elle n’avait pas
-d’enfants.
-
-La vie de Phénice était un sommeil où personne ne soupçonnait de rêves,
-une traversée dont nul ne devinait les plaisirs. Pourtant, cette
-créature endormie songeait; cette passagère distraite voyait;--un jour,
-enfin, elle se leva de son sommeil et arrêta sur un banc de sable choisi
-le voyage de sa barque silencieuse.
-
-Parmi les prétendants à ses lèvres closes, un jeune homme, par sa
-discrétion mélancolique, l’avait intéressée; elle trouva l’occasion de
-le laisser parler et d’avouer, sur le ton d’une tristesse passionnée,
-son désir et sa volonté.
-
-Phénice écouta, avec la mine cette fois de comprendre, et elle daigna
-feindre une émotion délicate. Ayant laissé prendre sa main, après de
-convenables résistances, elle dit:
-
---On me croit stupide parce qu’un discours d’amour n’excite mes nerfs à
-aucun frisson esthétique, et froide parce que je ne m’enivre pas au
-parfum des voluptés en espérance; je ne suis pas stupide, mais il est
-vrai que nul n’a encore troublé le lac d’indifférence qu’est mon pauvre
-cœur. Tous vos jets de pierres n’ont fait sur ses eaux apaisées que de
-puérils ricochets, et les galets sont allés mourir là-bas et s’enfoncer
-silencieusement dans le sable, parmi les roseaux inattentifs. Déracinez
-un rocher, et qu’il tombe! J’aurai peur délicieusement, et je lèverai la
-tête pour voir, au moins, d’où part le coup d’une telle audace et de
-tels bras. Mais vous n’êtes bons qu’à des ricochets, enfants amusés de
-taquiner le monstre, mais incapables de le faire rugir. J’attends.
-Pleine de bonne volonté, prête à répondre à l’appel quand le cri m’aura
-remuée, quand la pierre m’aura touchée; mais ne me touchez pas, car vous
-m’auriez prise, et vous seriez déçus! Vous avez peut-être raison de
-jouer et d’amollir exprès la détente de vos bras,--et soyez satisfaits
-d’être incapables de me conquérir, car je n’en vaux pas la peine.
-D’ailleurs, je n’ignore pas l’opinion que vous avez de moi: une femme
-comme toutes les autres, n’est-ce pas? Rien de plus vrai, mon ami; vous
-le saurez quand vous voudrez.
-
-On répondit à Phénice:
-
---Je ne vous dédaigne pas, puisque je vous aime. Ne me confondez pas
-avec les autres. Je rassemble mes forces, je vais arracher un bloc de
-rocher, je vais le lancer sur vous, je vais vous écraser...
-
---Ecrasez-moi! dit Phénice.
-
---Soyez à moi!
-
---Vous parlez comme tous les autres, répondit Phénice avec tristesse.
-Vous aussi, vous faites des ricochets sur la surface du lac paisible.
-
---Phénice, c’est que je ne veux pas vous faire de mal, car, pour vous
-dompter, je pourrais, s’il me plaisait, déraciner une montagne, et, avec
-des bras de géant, la lancer sur vous, tombée comme du ciel. Cette
-montagne, Phénice, c’est mon amour qui vous menace... Cédez, ou je vous
-tue!
-
---Enfant, dit Phénice, tu as plus de cœur que je ne croyais. Serais-tu
-vraiment capable de me tuer? J’ai eu presque peur--délicieusement! Soit,
-que l’épreuve finisse: je suis à toi.
-
-Phénice se leva et, écartant l’avidité des mains conquérantes, elle se
-déshabilla elle-même, lentement, avec un calme singulièrement ironique
-et impudique. Elle agissait comme seule, les doigts sûrs, les yeux
-froids et vagues, indifférente aux regards et aux prières de son amant à
-genoux.
-
---Tu vois, dit-elle enfin, apparaissant nue (et bien vraiment pareille à
-toutes les autres femmes), tu vois, je te l’avais bien dit: cela ne
-valait pas la peine--la peine que j’ai eue de me dévêtir, la peine que
-tu auras de m’aimer. J’ai des épaules, des bras, des seins, des genoux;
-cela fait un corps qui ne diffère des autres que par l’imperceptible.
-Quel plaisir as-tu à regarder celui-ci plutôt qu’un autre, et quel
-plaisir auras-tu à le toucher quand je te le permettrai? Je ne suis ni
-plus ni moins qu’une femme, je suis médiocre, je suis un être moyen et
-ordinaire,--et voilà pourquoi je ne me suis jamais laissé voir que par
-devoir et à des yeux incapables de me juger. Eh bien? Je lis en ton
-regard que tu ne m’aimes plus: tes bras n’ont plus ni la force, ni le
-désir de m’étreindre...
-
---Phénice, femme absurde, tu as la folie du mépris, mais, moi, puisque
-je t’aime, je te trouve belle. Tu es belle entre toutes les femmes,
-Phénice; tu es la seule beauté que je désire; tu es la femme...
-
---... Mon pauvre amant, dit Phénice, en reprenant la conversation
-interrompue, je suis «la femme»; en effet, puisque je suis «une femme»;
-et voilà le «je ne sais quoi», et voilà pourquoi j’ai tant de
-prétendants à mes lèvres. Apprends encore ceci: ce que je méprise en
-moi, c’est l’animalité du mâle qui m’a faite ce que je suis,--un animal.
-
-
-
-
-FLORIBERTE
-
-
-I
-
-Ils discouraient, assis au bord de l’eau. Floriberte parlait avec une
-dureté ironique:
-
---Vous voulez m’enlever à tout cela, disait-elle, en montrant les
-prairies, les bois, le lac peuplé de cygnes, le vieux manoir tout gris,
-dont une tourelle, toujours fière, disait la destinée ancienne,--à tout
-cela, à toutes mes bêtes, à tous mes arbres, à toutes mes herbes! Votre
-âme est-elle donc un paysage plus beau que celui-ci, avec une forêt plus
-vieille, un lac plus pur, une herbe plus douce et plus verte! Y a-t-il
-des cygnes noirs et des cygnes blancs dans votre cœur? Je n’en saurai
-jamais rien, je ne veux pas y entrer: j’ai peur d’être dupée et de ne
-trouver qu’un plateau aride, quelques bruyères et des herbes
-sèches--auxquelles votre ardent amour est bien capable de mettre le feu.
-J’aime mieux donner à manger à mes cygnes.
-
-Et lui, résolu, mais soumis, répondait à Floriberte par d’amoureuses
-sottises, qui amusaient la jeune fille et la faisaient songer. En
-répliquant, elle mettait un doute à la place de la négation
-brutale,--puis tout d’un coup s’apercevait que, relevée par un mouvement
-qui n’était peut-être pas inconscient, sa robe laissait de ses jambes
-voir un peu plus haut que la cheville.
-
-Floriberte était une de ces filles de race et de sang où l’orgueil lutte
-contre la sensualité. Elle se serait donnée avec volupté même à un
-amant, même à un passant, si ce sentiment ne l’avait arrêtée, au seuil
-de la possible réalisation, qu’un tel don était vraiment trop précieux,
-que l’on ne dilapide pas ainsi un trésor royal. L’orgueil l’incitait à
-la méchanceté et la sensualité à la complaisance; vaincue, Floriberte
-pouvait devenir une maîtresse dévouée à l’amour, mais il était difficile
-de la vaincre, car son cœur était dur.
-
-Elevée seule et en liberté parmi des inférieurs, elle méprisait d’abord
-tout inconnu, capable de le haïr s’il tentait de mettre la main sur son
-indépendance; seul, celui qui en ce moment discourait avec elle, au bord
-de l’eau, avait obtenu la grâce d’être écouté. Comme il faut bien se
-marier, elle consentait à l’épouser, mais non à l’aimer,--et c’est sur
-ce dernier point et non pas sur le premier que Floriberte et son fiancé
-discouraient au bord de l’eau, sous les regards inquiets des grands
-cygnes.
-
-Floriberte dit encore:
-
---Quand je vous appartiendrai, mon cher, vous posséderez une femme dont
-la beauté corporelle dissipera, je l’espère, les vagues aspirations
-sentimentales dont vous êtes imbu, comme de brouillards un paysage
-matinal. Ne vous rendez pas ridicule; ne détruisez pas l’attrait
-physique qui peut m’attacher à vous; souvenez-vous que je ne suis
-enchaînée que par un fil et que je briserais des liens de fer.
-
-Elle se renversa insolemment, se couchant tout entière sur le dos pour
-aller arracher une feuille aux branches de saule qui pendaient derrière
-elle:--mais elle se redressa vite, ayant entendu le grand cygne blanc
-battre des ailes.
-
---Allons-nous-en! fit-elle tout d’un coup, la figure pâle et les yeux
-effarés.
-
-
-II
-
-Floriberte fut mariée; mais le soir elle fut absente de la chambre
-nuptiale.
-
-Elle était sortie, ayant vite changé de robe, et elle se promenait le
-long du lac, songeuse, triste d’avoir signé une promesse dont la
-réalisation devenait inéluctable. Maintenant, il ne s’agissait plus de
-mots, mais d’actes; les discours au bord de l’eau allaient se
-matérialiser,--et il semblait à Floriberte qu’une sorte de crime se
-préparait, un adultère pire que tout autre, et, elle qui s’était
-habituée à tout mépriser, elle ne méprisait plus rien autant
-qu’elle-même.
-
-Elle se promenait le long du lac ensommeillé; les cygnes dormaient parmi
-les roseaux.
-
-Elle eut peur en pensant aux cygnes, à ces merveilleuses bêtes qu’elle
-aimait, au grand cygne blanc, son amant innocent, tous deux, Floriberte
-et l’oiseau pur, nés le même jour! Ils avaient tant joué ensemble, tous
-deux enfants, et ils s’étaient dit tant de choses, au bord de ce lac,
-pendant qu’il allongeait vers les mains de la jeune fille sa tête aux
-yeux d’or, courbant le long de ses jambes son col flexible!
-
-Vraiment, absurde amour, mais que nulle mythologie n’avait inspiré,
-toute la tendresse de Floriberte était vouée à son cygne; son cœur
-battait d’émotion à caresser son plumage et son duvet, et, quand la
-jolie bête mangeait dans sa main, elle ressentait un plaisir d’indicible
-fraternité.
-
-Tout rêve sensuel s’apaisait en elle près de son cygne, et son
-imagination, qui n’était pas corrompue, ne demandait à ces caresses
-d’oiseau qu’un plaisir chaste.
-
-Elle eut peur en pensant au grand cygne blanc qui dormait parmi les
-roseaux; elle eut peur aussi en se représentant la chambre vide, où la
-faute, à cette heure, aurait pu être accomplie. Alors, pour lui demander
-pardon, elle chercha le grand cygne blanc parmi les roseaux; mais le lac
-était vaste, elle cherchait mal et il faisait noir; elle ne le trouva
-pas.
-
-Tombée dans l’herbe humide, elle pleura nerveusement, en se tordant les
-bras, proie d’une crise étrange,--mais, quand elle eut bien pleuré, son
-orgueil lui revint avec la conscience de sa folie, et résignée à l’oubli
-des amours puériles, elle se releva et rentra, expliquant sa fuite par
-un caprice, un désir de suprême solitude.
-
-Le lendemain, la sensuelle s’était définitivement éveillée en
-Floriberte, et l’orgueilleuse avait limité son mépris. Pourtant, et
-comme elle l’avait juré, elle n’aima jamais son mari avec la tendresse
-du cœur; tout ce qui lui avait été départi de sentiment, elle l’avait
-prodigué aux cygnes candides comme des anges: un homme évoquait pour
-elle d’autres désirs et réalisait d’autres plaisirs.
-
-Floriberte n’alla plus jamais au bord de l’eau: elle avait peur des
-reproches et de la tristesse du grand cygne blanc.
-
-
-
-
-ROSULE
-
-
-I
-
---Eh bien, monsieur, dit Rosule, j’ai réfléchi. Vous pouvez me faire la
-cour, mais je vous préviens que...
-
-Elle alla chercher dans un coin une grande poupée abandonnée depuis pas
-beaucoup de semaines.
-
---... Si, après m’avoir conquise, vous ne réalisez pas toutes les
-promesses de joie dont vous m’avez récité le chapelet--et dont j’ai
-compté soigneusement les grains de nacre--je vous briserai comme ceci...
-
-Sèchement et sans colère, elle cogna la tête de la poupée contre le
-front d’une des chimères de fer qui veillaient songeuses sous la haute
-cheminée.
-
-La tête de porcelaine fut mise en morceaux et Irénion ne put s’empêcher
-de sourire à un tel enfantillage,--mais les deux chimères de fer eurent
-de mystérieuses raisons de rester graves.
-
-Rosule ensuite et Irénion, sans plus rien dire, sortirent vers les
-jardins qu’embellissait le soleil couchant.
-
-Quand ils marchèrent le long d’une allée plantée de dahlias, Rosule
-n’apparut guère plus haute que la tige des grosses fleurs tuyautées,
-mais elle relevait la tête, d’où un voile attaché retombait sur ses
-épaules; elle marchait droite, sérieuse et impérieuse, et c’était bien
-vraiment une jeune princesse; Irénion semblait le géant commis à sa
-garde par une bonne fée.
-
-Il y eut un ruisseau à passer, qui semblait un fleuve à Rosule. Irénion
-la prit dans ses bras et enjamba le fleuve.
-
---Vous êtes grand et vous êtes fort, Irénion, dit Rosule; moi, je suis
-méchante: par ma méchanceté, je suis plus forte et plus grande que vous.
-
---Rosule, dit Irénion, petite rose, vous vous croyez vénéneuse et vous
-n’êtes que parfumée.
-
-Rosule ne put s’empêcher de sourire; mais, comme les chimères de fer,
-les grands dahlias restèrent graves, et leurs lourdes têtes calamistrées
-se penchaient toujours immobiles dans l’air pur.
-
-Ils arrivèrent à un endroit où il y avait de grands noyers tout chargés
-de belles noix encore prisonnières dans les lambeaux de leur gangue
-verte, mais les branches étaient si hautes que Rosule pensait: Nul ne
-pourra jamais les atteindre.
-
-Irénion n’eut qu’à lever le bras pour cueillir les belles noix; puis,
-dépouillées de leur gangue verte, il les brisa comme des perles de verre
-et Rosule dit:
-
---Décidément, Irénion, vous êtes grand et fort; moi, je suis rusée: par
-ma ruse, je suis plus forte et plus grande que vous.
-
-Irénion n’osa rien répondre, car au même instant un grand coup de vent
-passa qui secoua les vieux noyers et sema dans l’herbe toutes les noix
-mûres.
-
-
-II
-
-Après leur mariage, Rosule et Irénion habitèrent un grand château
-entouré de bois et de prairies, où l’on pouvait marcher pendant des
-heures et des heures sans jamais repasser par le même chemin et sans
-sortir du domaine. Là, on se sentait roi,--maître de la terre et des
-arbres, de l’eau et des herbes, et presque du vent et presque des
-nuages,--mais Rosule et Irénion avaient d’abord à tenter d’autres
-plaisirs.
-
-Rosule souriait; Irénion semblait heureux; les grains de nacre du
-chapelet se déroulaient lentement et joyeusement; un jour, il osa
-interroger Rosule.
-
-C’était pendant une promenade distraite autour d’un étang aussi large
-qu’un lac et aussi profond que la mer; l’eau était pure et bleue; le
-soir, on y voyait les étoiles.
-
---Ai-je menti à mes promesses? demanda simplement Irénion.
-
-Rosule ne répondit pas.
-
---Rosule, petite rose qui vous croyez vénéneuse et qui n’êtes que
-parfumée, reprit doucement Irénion, ai-je menti à mes promesses?
-
---Oui! répondit Rosule.
-
---Rosule, c’est vous qui mentez à vous-même. Vous n’avez pas dit oui;
-j’ai mal entendu. Rosule, avez-vous vraiment dit oui?
-
---Oui, dit Rosule.
-
-Ils demeurèrent silencieux quelques instants, puis Rosule dit encore:
-
---Imprudent, qui me forcez à réfléchir et à faire pencher d’un côté la
-balance qui eût sans doute oscillé éternellement, vous me demandez si
-vos promesses de joie se sont réalisées? Je n’en savais rien. Vous me
-demandez si je suis heureuse? Je sais maintenant que je ne l’étais pas
-assez pour que le bonheur fût écrit en lettres sûres et clairement
-lisibles dans ma conscience,--mais, avant votre interrogation, je ne
-pensais pas à déchiffrer le mot peut-être en train de naître, de se
-former et de se dorer. Vous m’avez posé une question: il fallait y
-répondre et j’ai répondu. N’ayant rien à dire, rien de précis, je ne
-désirais que me taire et garder dans les limbes mon verbe informulé:
-vous lui avez donné la vie en parlant vous-même. Imprudent, médiocre
-imprudent trop facile à contenter, vous ignorez donc qu’il manque
-toujours quelque chose aux âmes élues, quelque chose que ni l’Amour, ni
-l’Homme, ni Dieu, ne peut leur donner! Le seul bonheur atteignable par
-un être intelligent, c’est l’inconscience de son malheur; je dois vous
-apprendre cela pendant qu’il en est encore temps, homme grand et fort,
-pendant que votre cervelle de géant palpite encore dans les puissantes
-murailles de sa dure ossature, vous apprendre cela à vous, moi la faible
-Rosule, la petite rose vénéneuse! Vous supposez donc, monsieur, que vous
-m’avez comblée de joies, comme une mesure de froment où l’on verse le
-grain jusqu’au ras du cercle de fer? Non, j’ai une âme; c’est dire que
-je suis insatiable: vous avez eu tort de m’en faire souvenir. Songez à
-ce que je vous ai dit, un jour d’automne, au passage du ruisseau et sous
-les noyers, pendant que les jardins s’embellissaient à l’éclat du soleil
-couchant,--et songez aussi à la mort de ma poupée, dont la tête était de
-porcelaine.
-
-
-III
-
-Accroupie au bord de l’étang, Rosule regardait les remous singuliers qui
-troublaient l’eau pure et bleue. Soulevé par le vent, le grand voile
-dont elle aimait à s’envelopper lui faisait deux ailes pareilles aux
-ailes des chimères qui veillaient sous la haute cheminée, et sa tête
-appesantie soudain par le crime, se penchait, lourde et calamistrée
-comme la tête des dahlias lourds et graves.
-
-
-
-
-LA FEMME EN NOIR
-
-
-De toutes les couleurs, nuances et accords de teintes, le noir,
-décidément, lui seyait. Les rouges et leurs succédanés plaisaient dans
-les glaces à son œil inquiet de joies, mais une nuit dissimulatrice aux
-plis enveloppants rassurait sa peur de la vérité. Il fallait paraître
-triste, puisque telle était la nécessité, telle était la volonté
-violente et secrète d’une âme vouée aux déguisements.
-
-Son âme! Il lui était défendu de la glorifier selon le vers du plus
-délicat des poètes:
-
- Mon âme est une infante en robe de parade,
-
-mais (Albert Samain pâlira de cette parodie) elle aurait pu psalmodier
-sur le mode nocturne:
-
- Mon âme est une larve en robe de mensonge.
-
-Sa vocation était de paraître malheureuse, de passer dans la vie comme
-une ombre gémissante, d’inspirer de la pitié, du doute et de
-l’inquiétude. Elle avait toujours l’air de porter des fleurs vers une
-tombe abandonnée, ou d’en revenir et d’avoir pleuré sur la tristesse des
-destins prématurés. Si elle souriait, c’était la mélancolie d’une rose
-blanche au clair de lune, et si elle riait, on croyait à du sarcasme.
-
-Pour aller du premier coup jusqu’au fond de l’abîme, elle s’ingénia
-d’abord à tromper Dieu par l’intermédiaire d’un jeune prêtre qu’elle
-enivra d’amour pur. Elle avait alors quelque seize ans et jouissait de
-la nouveauté de n’être plus une garçonnette qui court en montrant ses
-jarrets: elle montra son cœur, objet angélique dont la vraie place était
-sur les étagères du paradis, dans le musée de Dieu. Le jeune prêtre
-mania avec d’infinies précautions un bibelot si précieux et l’oignit de
-parfums, de larmes et de bénédictions. En donnant son cœur à Dieu, elle
-disait au jeune prêtre:
-
---Quel sacrifice je vous fais, mon ami!
-
-Cela dura deux ans. Elle se disait morte au monde, prête à immoler ses
-cheveux, sa chair et sa liberté; puis, quand sa mère eut bien pleuré
-quand elle crut avoir assez cruellement torturé tous ceux qui
-l’aimaient, elle feignit de céder à tant d’affliction et renonça à
-déposer son cœur dans les vitrines de la Jérusalem céleste. Ce fut à
-cette époque qu’elle adopta les douloureuses robes noires qui lui
-rappelaient son premier veuvage et son premier mensonge.
-
-Alors, on s’occupa de la marier. Deux prétendants furent admis à faire
-des grâces autour de la précoce inconsolable. L’un, tout de suite, la
-séduisit par sa bonté de bête à bon Dieu, mais elle fut capable de n’en
-rien laisser voir et d’offrir à l’autre, et rien qu’à l’autre, le clair
-de lune de ses mélancoliques sourires et la douteuse grâce de ses
-distraites câlineries.
-
-Comme elle le martyrisa soigneusement, le brave homme qui n’avait de
-goût qu’à s’asservir à toutes les volontés de l’incompréhensible vierge!
-Ayant compris qu’il aimait, elle comprit qu’il souffrirait, sans gémir,
-comme une victime élue et fière de son élection à la douleur, et elle ne
-lui épargna ni les coups de dague, ni les coups d’épingle, bien plus
-pénibles, parce qu’ils sont humiliants. Elle osa jusqu’à donner devant
-lui ses deux mains à baiser--à l’autre; jusqu’à permettre des privautés
-suspectes, comme de se laisser caresser les cheveux, sous prétexte de
-jeux et de couronnes de fleurs,--et quand l’humble amoureux, fort
-craintivement, offrait la bonne volonté de ses doigts, avides, eux
-aussi, de toucher et d’amuser leur épiderme à la joie des contacts, elle
-disait sèchement:
-
---Non, laissez, vous êtes trop maladroit!
-
-Cependant, ayant réfléchi la moitié d’une nuit, elle résolut, pas assez
-audacieuse pour se mentir à elle-même, d’épouser tout bonnement celui
-qui l’aimait et qu’elle aimait,--mais à cette résolution sa diabolique
-nature mit une effroyable réserve.
-
-C’était un soir, dans le grand jardin méthodique où les arbres en
-esclavage avouaient la suprématie de l’homme. Des allées droites, larges
-comme des routes royales menaient des ifs taillés en portiques et à des
-charmes dont la courbure simulait des grottes et façonnait des cabinets
-de verdure. Encadrés de buis et de lignes de fleurs, de larges
-boulingrins étendaient, comme des étangs, le calme doux de leur
-veloutis, et au loin, au bout de toutes les allées, au delà d’une pièce
-d’eau muette, il y avait un bois presque inculte que les seigneurs
-dédaignaient sinon pour la chasse au chevreuil ou la chasse aux pauvres
-filles traînant un fagot de bois mort.
-
-Elle invita ses deux prétendants à une promenade en cette solitude. On
-arriva près de la pièce d’eau où une vieille barque dormait parmi les
-roseaux. Elle fut détachée et amenée au pied des marches; la belle
-descendit et entra la première.
-
---Vous d’abord, dit-elle à celui qu’elle n’épouserait pas, vous d’abord,
-j’ai confiance en vous, prenez les rames.
-
-Et quand il fut entré dans la barque et quand il eut pris les rames,
-elle dit encore:
-
---Voguez!
-
-A l’autre, avec un salut de la main, elle cria, quand la barque déjà
-écrasait la foule des iris:
-
---Il n’y a place que pour deux dans ma barque. Faites le tour et venez
-nous rejoindre,--ou bien attendez, car nous reviendrons.
-
-Elle chanta:
-
- La barque vole,
- La barque court,
- Comme l’amour!
- La barque vole,
- La barque dort,
- Comme la mort!
-
-Ensuite, seule à seule avec le rameur, elle se prit à délirer d’amour et
-à murmurer, comme en extase, les odes les plus passionnées et les
-sonnets les plus langoureux.
-
-Elle débarqua sans toucher terre que de ses reins, car il la prit dans
-ses bras et la coucha sous la futaie, parmi les primevères endormies
-dans l’ombre et dans la paix de la forêt silencieuse.
-
-Sans rien dire, et comme étonnée seulement, elle accueillit les premiers
-gestes et les premiers baisers, puis, sûre d’être vaincue, elle simula
-une furieuse révolte, mais qui se détendit peu à peu jusqu’à
-l’attendrissement et jusqu’au don libre et absolu; cependant, elle
-murmurait, d’une voix de victime:
-
---Quel sacrifice je vous fais, mon ami!
-
-Ils revinrent vers la barque et elle éprouva une grande joie secrète
-d’un si beau mensonge, car, ayant fait le tour de la pièce d’eau, celui
-qu’elle aimait s’avançait en côtoyant le bord du lac qu’il n’avait pas
-franchi.
-
-Elle alla vers lui, disant:
-
---Que j’ai eu peur, rien que d’avoir touché à la lisière du bois, rien
-que d’avoir mis le pied sur la barre d’ombre qui sépare la forêt du
-reste du monde. Ramenez-moi dans le jardin, vous, dans le jardin, dans
-le jardin! Lui, il fera le tour,--à son tour.
-
---Mais on peut fort bien être trois dans la barque, dit celui-ci qui
-revenait de la forêt.
-
---Trois dans la barque? reprit-elle, pourquoi pas? Allons, nous serons
-trois dans la barque.
-
-Quelques semaines plus tard, elle épousa celui que, dès la première
-heure, elle avait choisi pour ce rôle, et, drapée dans la nuit de son
-mensonge, elle entra dans le mariage comme on inaugure un adultère, en
-murmurant d’une touchante voix de victime:
-
---Quel sacrifice je vous fais, mon ami!
-
-
-
-
-L’INTACTE
-
-
-Elle sortait d’une famille de médiocrité touchante et quasi symbolique.
-Son père était professeur de sixième en un petit collège de province, et
-sa mère, sous les auspices de l’Université, tenait une pauvre papeterie
-où l’on trouvait des crayons, des plumes, du papier écolier, des
-journaux bien pensants et des images d’Epinal. Par amour pour la sainte
-mythologie, son père lui donna le nom singulier d’Adonise, et il avait
-fallu l’autorité du professeur de rhétorique, un vieux prêtre
-paganisant, pour faire inscrire de telles syllabes au répertoire sacré
-de l’état civil.
-
-Adonise en grandissant, devint la joie de l’humble boutique. Dès l’âge
-de huit ans, elle avait acquis une connaissance parfaite de toutes les
-variétés de plumes métalliques introduites en la ville de Bayeux: outre
-la tête-de-mort, qu’elle préconisait à l’aide d’un discours subtil, elle
-connaissait la lance, la gauloise, l’éclair, la diamant, et toutes les
-nuances des Blanzy et des Mitchell, donnait son avis, risquait un
-conseil direct: «Je sais votre écriture, il vous faut la lance.» Elle
-écrivait, d’ailleurs, avec art et ses cahiers d’application faisaient
-l’orgueil de l’institutrice, la chère sœur Bénévole.
-
-En un autre genre de notions, Adonise était encore sans rivale. Seul, le
-directeur de l’honorable maison Pellerin était aussi exactement au
-courant de l’œuvre des bons imagiers d’Epinal. Adonise, vivant
-répertoire, pouvait réciter, sans broncher, jusqu’à trois cents titres
-de ces aimables placards, et non seulement les histoires connues, comme
-«Le prince Grésil» ou «La fée Chatte», mais des inventions
-extraordinaires, telles que «Alina et ses trois petits canards», «Paul,
-ou comment on devient millionnaire», «Alice, ou les suites d’un
-mensonge», et bien d’autres qu’Adonise ne nommait pas sans émotion,
-«L’histoire du prince Charmant», par exemple, qui avait fait battre son
-petit cœur.
-
-Cependant, quand elle eut fait sa première communion, M. le professeur
-entreprit de lui donner une éducation vraiment sérieuse et plus conforme
-aux destinées de l’héritière d’un pédagogue estimé. La mythologie lui
-sembla tout d’abord indispensable; il considérait une telle étude comme
-la préface de tous les livres, comme le portique sous lequel il faut
-passer pour pénétrer dans «le Temple du Goût». Adonise fut illuminée de
-la science du Père de Jouvency, de la compagnie de Jésus, qui lui apprit
-les aventures du dieu tonnant, les travaux d’Hercule, et plusieurs
-autres anecdotes qu’elle jugeait bien moins amusantes et bien moins
-instructives que le Petit Poucet.
-
-De toutes les drôleries cataloguées sérieusement par le vieux jésuite,
-elle ne comprit un peu que l’histoire de Diane, chassant le sanglier et
-méprisant les hommes. Chasser le sanglier devait être une occupation
-divertissante, et quant aux hommes, ils lui paraissaient bien inférieurs
-aux princes que M. Pellerin revêt de si galants pourpoints et de si
-gracieux toquets à plumes.
-
-Ils en étaient aux demi-dieux, aux géants, tels que Briarée, aux
-bandits, tels que Procuste, lorsque M. le professeur décéda subitement,
-en expliquant dévotement comment Romulus téta, et non pas en vain, les
-mamelles d’une louve. Adonise avait treize ans: elle apprit la couture,
-sans négliger la calligraphie. Cette dernière science, estimable et
-utile entre toutes, fut le salut de la charmante Adonise: dès qu’elle
-eut atteint l’âge requis par les canons universitaires, elle reçut la
-commission d’enseigner les pleins et les déliés à une aimable assemblée
-de petites crétines, incapables de pénétrer les secrets, de s’assimiler
-les recettes de Brard et Saint-Omer, gloires de l’école française.
-
-Adonise enseigna l’écriture, exécuta des modèles accomplis, morigéna les
-petits doigts tachés d’encre, distribua des diplômes de calligraphe--et
-vieillit.
-
-Elle avait vieilli sans s’en apercevoir, sans rébellion, sans regrets.
-Le sourire des hommes ne l’avait jamais émue: il était informe, comparé
-aux précieuses minauderies des princes d’Epinal. Leurs paroles
-tendres--elle n’en avait guère entendu--étaient un jargon barbare et
-saugrenu près des tendres propos dont le roi, déguisé en berger, amuse
-la bergère. Elle avait conscience de vivre en un monde inférieur et même
-humiliant, et «tout ça» la laissait fort indifférente.
-
-Pourtant, il arriva qu’un jour (elle avait alors la trentaine), des
-paroles, dites en chaires par un très beau dominicain, troublèrent le
-lac pur et bleu où naviguait son cœur enfantin. Ce moine, d’une
-modernité exquise et un peu jésuitique, attirait à soi les âmes en les
-enivrant d’amertume: il clamait la tristesse des solitaires, l’horreur
-des abandonnés, et, selon peut-être Ruysbroeck l’Admirable, la pitié
-qu’inspirent ceux qui vivent sans amour.
-
-Adonise fut touchée, mais peu. Cela dura deux ou trois jours: le
-quatrième, elle s’abstint de la conférence du séraphique dominicain et
-relut, dans Jouvency, l’histoire de Diane, qui chassait le sanglier et
-méprisait les hommes.
-
-Ensuite, elle songea: «Moi, je suis comme Diane; aucun homme ne m’a
-jamais touchée.»
-
-Elle songeait encore, en son innocence de vierge calligraphe: «A quoi
-bon? Et quel plaisir? Quand on est marié, on a des enfants; mais j’en ai
-plus de cinquante, et très obéissants, et dont plusieurs me donneront de
-la satisfaction...»
-
-Puis, cessant de ruser avec elle-même, car si son innocence était
-réelle, son ignorance n’était pas absolue,--elle murmurait:
-
-«--Diane, Diane! Que dirais-tu, si Adonise offrait ses lèvres à
-l’avidité d’un mâle, ses seins à la curiosité d’un mâle, son corps à la
-brutalité d’un mâle! Non! Je suis intacte, je veux demeurer intacte,--et
-moi aussi, dans les bois élyséens, je chasserai le sanglier et je
-mépriserai les hommes! Oh! Diane, sois mon refuge et mon recours,
-protège-moi, aime-moi, sauve-moi de ceux dont les paroles, lâchement
-agressives, veulent attenter à mon intégrité! Toi seule,--et nul autre,
-pas même Lui, pas même Jésus: Jésus est un homme!»
-
-A partir de ce jour, les gens surpris entendirent Adonise émettre
-d’étranges propos, mais on pensait que c’était un ressouvenir des
-profondes sciences que détenait son père, et l’on souriait sans
-comprendre. Mais elle, en la concentration de ses rêves, s’exaltait:
-souvent, pendant que les petites filles recopiaient leurs modèles, elle
-s’élançait, l’arc aux mains, le carquois sur le flanc, dans les
-mystérieuses clairières des forêts hyrciniennes, et, à demi nue, mais
-chaste et les reins voilés, elle commandait aux chiens et domptait les
-fauves par la subtile puissance de ses flèches.
-
-Elle finit par se détraquer complètement, «disaient les gens», et par
-oublier ce qu’on dénomme le monde réel, pour vivre là-bas, au clair de
-lune, sous les vieux arbres des bois sacrés, pour courir à l’appel de la
-conque, pour triompher des forces inférieures de la Nature, du Mal
-incarné dans les bêtes sanguinaires!
-
-Comme son père, elle mourut en quelques heures, et--fille catholique de
-l’Eglise--elle mourut pourtant en soupirant:
-
---Diane, ô ma mère, je vais vers toi, je suis digne de toi; aucun homme
-ne m’a jamais touchée: je suis intacte.
-
-
-
-
-LA DAME PENSIVE
-
-
-Elle ressemblait assez à une de ces saintes vierges brunes, arrangées en
-l’attitude d’une mélancolie distraite. Ses yeux, d’un noir de velours et
-d’une humide douceur, avaient toujours l’air de considérer avec
-étonnement un spectacle rare, invisible pour tous les autres yeux; mais
-elle ne regardait jamais qu’après et quand il n’y avait plus rien à
-regarder, les êtres ou les choses qui passaient près d’elle. Souvent
-même, on pouvait lui parler, on pouvait la frôler sans qu’elle s’en
-aperçût; elle était de celles qui ne savent jamais où elles sont, qui ne
-savent jamais où elles en sont.
-
-Elle s’était mariée comme dans un songe, moins occupée de son mari que
-de la chimère dont elle croyait suivre le vol, parmi le paysage possible
-et dans les cieux ouverts à son imagination. Toute sa vie elle se
-demanda comment elle était devenue femme, initiée sans doute, pendant
-qu’un vent d’inconcevables parfums l’enveloppait d’inconscientes
-délices.
-
-Comme d’ailleurs elle parlait fort peu, son âme demeura toujours
-obscure, même pour les bonnes volontés les plus décidées à forcer la
-porte du tabernacle, et l’on disait d’Aline qu’elle vivait comme vit une
-fleur ou comme la Daphné des métamorphoses, muette et verdoyante.
-
-Créature bien faite pour être aimée! Elle était aimée: ainsi qu’une
-icône, avec une religiosité respectueuse. On lui apportait les menus
-présents qui plaisent aux simulacres, et sa chapelle, comme un
-sanctuaire en renom, s’ornait des guirlandes d’ex-votos laissés par les
-pèlerins guéris ou consolés. Elle était vraiment pacifiante; son calme
-et sa sérénité réconfortaient les cœurs inquiets, et les âmes maculées
-retrouvaient leur pureté à se tremper dans la rosée de ses doux yeux
-noirs.
-
-Par de tels dons, elle reconnaissait l’amour et le récompensait; les
-désirs indiscrets s’arrêtaient à quelques pas d’elle, comme des brigands
-superstitieux, et tombaient à genoux; les moins effrayés baisaient le
-bas de sa robe; nul qu’un seul ne l’avait encore relevée.
-
-Tous les ans, laissant à ses affaires son mari, unique prêtre, l’idole
-abandonnait le sanctuaire et s’en allait, pèlerine à son tour, vers les
-dunes et les vagues. Des parents la recevaient, fiers de sa beauté
-d’image, et, pendant des mois, elle ornait le pays, madone en
-villégiature.
-
-Elle partait, avec ses enfants, l’air d’une Laure qui pense à son
-Pétrarque, la Dame pensive, et le train l’emportait, ignorante des
-paysages, des bruits, des petits ennuis du voyage. Elle arrivait: la
-mer! La mer patrie des rêves! Aline, rêve vivant, se trouvait des frères
-parmi les mélancoliques pins qui bruissent éternellement aux souffles du
-large. Les dunes étaient son jardin; toute la journée, elle se promenait
-dans les sables tièdes, ou, fatiguée, elle se couchait sur les herbes
-grêles, dans les creux abrités. Violente ou pacifique, proche ou
-lointaine, murmurante ou mugissante, la mer effrayait parfois la Dame
-pensive, en l’obligeant à l’attention; la mer voulait être regardée, la
-mer voulait être écoutée, la mer forçait Aline à sortir de son rêve, la
-mer était jalouse, la mer voulait être aimée: Aline avait peur et fuyait
-vers les dunes; tapie dans le sable, comme une fourmi-lion, mais
-innocente, elle demeurait des heures immobile et souriante--souriante
-aux anges--attirant à elle, par son haleine, les invisibles rêveries,
-bestioles dont l’air est plein.
-
-Aline était heureuse, car elle était seule. Si peu qu’elle les sentît,
-les contacts la faisaient souffrir, au moins après, par réaction; l’idée
-qu’on venait de la toucher, ou même de lui parler, de la regarder, lui
-causait, sinon une douleur, du moins une gêne. Dans la rue, les regards
-des «passants impurs» lui avaient parfois, en des jours de nervosité,
-donné l’impression d’un filet de cordes sales qu’elle devait briser pour
-passer; ici, enveloppée de solitude, elle n’était salie ni touchée par
-les désirs d’aucun être, et, dans l’absence absolue des sensations,
-repliée toute sur elle-même, bien sûre que nul fluide contraire ne
-viendrait troubler le courant pur de son éternel songe, Aline montait
-presque jusqu’à l’extase.
-
-Femme faite pour être aimée,--mais surtout pour être devinée, close sous
-les voiles de pierre du cloître,--destinée sans doute aux plus
-enivrantes amours! Ne pas agir, ni parler; parfois chanter: c’est
-l’idéal de plus d’une; c’était l’idéal d’Aline et sa vocation véritable.
-
-En ses phases d’extase solitaire, Aline chantait parfois: c’était une
-sorte de plainte joyeuse sortant de ses lèvres inconscientes, une
-mélopée, rythmée, comme celle des sirènes, sur la respiration de la mer.
-
-Elle chantait, et un pêcheur qui revenait chassé par le flot montant
-entendit le chant de la sirène, la plainte joyeuse de la Dame pensive;
-il s’étonna et tendit son oreille, habituée à percevoir les moindres
-nuances de la chanson du vent dans les pins; il n’avait jamais entendu
-un tel chant,--lui, qui connaissait tous les chants de la mer, lui pour
-qui les folles sirènes avaient gonflé leur poitrine et crevé leur
-conques; il s’orienta, il chercha, et dans un creux des dunes, il
-aperçut Aline.
-
-Elle était couchée sur le dos, vêtue de peu; sa légère robe blanche
-faisait à peine une brume sur ses membres et son buste s’affirmait tendu
-par ses bras en croix. Aline était charmante et vraiment sirène ainsi
-posée sur le sable, comme une délicieuse épave portée là par un caprice
-du vent; ses cheveux noirs s’épandaient pareils à des varechs,--pareils,
-vraiment, aux cheveux d’algue des sirènes: le pêcheur, tout mouillé
-encore d’eau de mer, s’approcha de l’apparition et la caressa de sa main
-lourde. Aline chantait toujours, partie en rêve, extasiée, les yeux
-clos: le pêcheur, de sa main lourde, prenait possession de l’épave.
-Aline chantait toujours: le pêcheur baisa la sirène sur l’épaule,
-respectueusement, comme il avait vu le prêtre baiser l’autel avant le
-sacrifice, car il était ému et religieux devant une telle beauté. Aline
-chantait toujours: le pêcheur acheva son œuvre,--et il vit bien que ce
-n’était pas une sirène, car aucune sirène ne se laisse approcher d’aussi
-près, et aucune ne s’exposa jamais à concevoir d’un homme.
-
-Aline cessa de chanter; la Dame pensive se réveilla toute frissonnante,
-se leva, la bouche amère du baiser qui avait arrêté sur ses lèvres
-l’essor de sa chanson de rêve.
-
-Le pêcheur fuyait, effrayé; elle lui saisit la main; il obéit et il
-écouta:
-
---Pourquoi m’as tu volée? J’appartenais à un seul et sa chaîne m’était
-douce car je n’en sentais pas le poids. Appartenir à un seul, c’est
-encore être libre, car celui-là on peut l’aimer, c’est-à-dire le faire
-pareil à soi-même, le fondre en soi... Mais toi, inconnu, tu as pesé sur
-mon cœur de tout ton poids, tu m’as meurtrie,--tu as été mon maître: dès
-ce moment, je suis ta maîtresse. Viens, nous nous laverons ensemble du
-crime que tu m’as fait commettre. Entends-tu la voix de la mer--la mer
-que j’aime et dont j’ai peur? Elle nous appelle et s’avance à notre
-rencontre: viens! Pourquoi m’as-tu volée? Je suis celle qu’on ne vole
-pas deux fois; je suis le trésor qui s’anime, qui s’agite, qui se tord
-et s’enroule comme un serpent invincible au cou du voleur: viens!
-
-Et la Dame pensive, éveillée de son rêve, se dressa terrible, inhumaine,
-implacable et, prenant le pêcheur par la main, elle s’en alla vers la
-mer, le traînant ainsi qu’un petit enfant.
-
-La Dame pensive entra dans la mer.
-
-
-
-
-MÉLIBÉE
-
-
-On se demandait comment une jeune fille si agréable et si bien dotée
-avait pu atteindre, sans se marier, l’âge de vingt-quatre ans, déjà
-lourd à porter pour une vierge ardente. Plusieurs motifs se confiaient à
-l’oreille, et même se disaient tout haut: les parents étaient stupides,
-insupportables et de réputation plutôt déshonnête; la jeune fille était
-mal élevée, dédaigneuse, d’allures hautaines, hardie, impertinente et
-douée de regards dont l’éclat, presque libertin, effrayait les plus
-braves et les plus résignés. Ensuite, on insinuait le ridicule de son
-nom, Mélibée, syllabes effarantes, et qui donnent l’impression d’amours
-vraiment trop virgiliennes. Tout cela était vrai, mais il était vrai
-encore plus que Mélibée restait fille par goût. Elle n’avait nullement
-renoncé au mariage; elle attendait, prête à se donner, une occasion
-romanesque, des bras puissants et qui auraient prouvé leur force, une
-épée levée d’où dégoutte le sang, un pied de gladiateur écrasant la
-poitrine de l’adversaire agonisant.
-
-Sa sentimentalité était cruelle jusque dans le rêve. Comme d’autres
-songent à des barques qui emportent des amants enlacés, à des échelles
-de soie où se balancent d’adroits Roméos, elle aimait à se figurer des
-carnages et à se voir, à l’heure où la nuit descend sur les champs de
-bataille, couchée dans l’herbe teinte de sang, orgueilleusement
-souriante à l’étreinte brutale du vainqueur.
-
-Pourtant, des imaginations aussi abominables et aussi puériles lui
-faisaient honte, parfois, et elle consentait à baiser les mains d’un
-vainqueur métaphorique, d’un pacifique athlète. Au fond, elle voulait
-surtout être gagnée comme un prix, être décernée comme une couronne: un
-objet aussi remarquable que Mélibée ne pouvait appartenir au premier
-venu: il lui fallait le «par droit de conquête».
-
-Ah! qu’elle eût aimé ces tournois où deux chevaliers combattaient
-souvent jusqu’à la mort, et quelle anxiété à se demander: lequel va
-mourir et lequel va être mon maître? Souvent, elle avait songé à
-organiser quelque féroce duel entre ses prétendants, mais l’imagination
-lui manquait et, faute d’expérience, ses inventions n’aboutissaient qu’à
-de minuscules querelles, bientôt apaisées.
-
-Cependant, la ferveur de son sang la pressait de conclure; obscurément,
-elle prévoyait le moment où elle deviendrait la proie presque volontaire
-d’une habile audace,--et c’est ce qui arriva.
-
-On ne recevait dans la maison que des lauréats, que des gens primés,
-ayant le droit, comme les veaux de concours, de porter le flot de rubans
-et la rose en papier doré; celui qui courba sous son genou la fière
-Mélibée était donc un lauréat, mais de l’espèce la plus médiocre, un
-lauréat dérisoire et asinaire, un lauréat dont on devrait, par pudeur,
-taire le genre de triomphes; un lauréat, enfin, de la littérature neutre
-et de l’art châtré.
-
-Ce jeune homme sans scrupules entreprit la séduction de Mélibée par le
-jeu des réticences. Il lui contait des histoires passionnantes qu’il
-arrêtait net, ajoutant: «Quand vous serez mariée, vous saurez la suite.»
-Ou bien, il lui présentait le mariage comme un incommensurable abîme de
-félicités, un océan infini de délices sans cesse renouvelées, et il
-insinuait que la plupart des divorces ont pour cause l’inaptitude de
-certains êtres à supporter des plaisirs excessifs, des joies dont
-l’amplitude va jusqu’à la douleur exquise. Il expliquait tout cela en
-termes beaucoup plus galants et beaucoup moins voilés, si bien que
-Mélibée finit par lui confier le soin de la guider vers le paradis.
-
-Ils furent mariés, et les portes du ciel s’entr’ouvrirent à peine.
-Mélibée apercevait les splendeurs de la cité lumineuse, mais l’espace
-d’une seconde, et la nuit retombait sur son cœur. Elle demanda des
-explications: on lui donnait toujours les mêmes. Elle se fâcha: ce fut
-la nuit complète et sans éclairs. Se sentant dupée et trahie, elle
-s’abandonna aux cuisantes caresses du désespoir, elle pleura, elle cria,
-mais en vain, car il lui manquait le mot magique par quoi cède
-l’entêtement des portes du ciel.
-
-Il lui manquait d’avoir suivi sa nature: elle s’était trompée de chemin.
-Alors Mélibée revint à ses anciens rêves, aux bras sanglants qui
-s’ouvrent pour éteindre la femme conquise, et son mari lui fit horreur.
-
-Heureusement, il était jaloux. A cette découverte, Mélibée éprouva
-quelque joie, car une femme de son caractère trouve toujours moyen de se
-débarrasser d’un mari jaloux. Son plan était aussi simple que ses
-espérances étaient vastes et compliquées, car elle prétendait utiliser
-très sérieusement cet inutile mari et faire servir sa disparition à la
-réalisation même du rêve de toute sa sentimentale jeunesse.
-
-Elle avait sous la main le combattant qui devait mourir, le gladiateur
-dont la poitrine devait être écrasée par le pied d’un impitoyable
-adversaire: il ne restait plus qu’à trouver l’adversaire,--le vainqueur!
-
-Il fallait un homme fort et adroit et que cet homme devînt assez
-amoureux pour être imprudent; il fallait une aventure telle que son mari
-fût obligé de se battre; il fallait, non seulement un évident
-commencement d’adultère, mais encore une insulte publique, une offense
-préméditée.
-
-Avec une diabolique habileté, elle organisa toute l’affaire. Un ami de
-son mari fut le partenaire et l’adversaire choisi; comme Mélibée était
-assez désirable, quelques menues avances eurent raison de son amitié. Le
-reste était facile. Quand Mélibée se fut promenée trois jours de suite
-avec un étranger, vers la tombée de la nuit, dans les petites rues de
-son quartier, sous les regards haineux des bonnes, le quatrième jour,
-son mari se dressa tout à coup, sorti d’une porte cochère.
-
-Tout se passa convenablement, aussi discrètement qu’une rue permet
-d’être discret; des témoins se firent quelques réciproques visites et,
-un matin, deux petites caravanes se rencontrèrent en une île charmante,
-égayée par les premiers rayons de l’aurore et par le chant des oiseaux.
-
-O Mélibée, pendant que les épées cliquetaient, là-bas, dans l’île
-charmante et gaie, quels moments délicieux tu passas à rêver et quels
-rêves émouvants! Tu suivais en pensée toutes les phases du duel et ta
-pensée voyait tout: les feintes, les reculs, les parades, la sérénité
-des témoins! Tu voyais tout, mais voilà qu’un nuage inattendu enveloppa
-ta vision; tu sais qu’un des deux est touché à mort, mais lequel?
-
-O Mélibée, tragique incertitude! Lequel? Si celui que tu as choisi pour
-vaincu allait rentrer et te dire: «L’autre ne reviendra pas!» Si le mari
-que tu méprises surgissait devant toi, les bras tendus vers toi?
-
-Lequel? Mélibée n’essayait plus de penser. Debout, dans une pose de
-résignation joyeuse, elle attendait son maître, celui qui l’aurait
-conquise par le sang, celui qui lui donnerait la joie d’appartenir au
-vainqueur.
-
-La porte s’ouvrit. Son mari entra, disant:
-
---Il y a eu mort d’homme.
-
-Alors, Mélibée tomba à genoux, et ses yeux criminellement beaux disaient
-au triste gladiateur l’admiration de la femme, le désir de la femelle,
-la soumission de l’esclave.
-
-
-
-
-LA VIERGE AUX PLATRES
-
-
-Dory avait été, jusqu’à vingt-cinq ans, la vierge la plus pure, et si
-pure qu’elle ne savait même pas ce que c’était que la pureté. Agnelle
-toute blanche et sans tache, sa candeur n’était pas un mérite; elle
-était candide par nature et par état, comme les lys, comme la neige,
-comme le sel.
-
-Elle pouvait, sans perdre rien de son innocence, regarder des nudités ou
-même la sienne: ni la beauté des statues, ni sa propre beauté, ne lui
-enseignaient l’usage de la beauté. Dans la boutique de son père, mouleur
-et praticien habile, elle errait impunément parmi les torses, les
-ventres, les hanches, les jambes, les sexes, et elle vendait à tout
-venant des torses, des ventres, des hanches, des jambes, ou des déesses
-entières ou des héros complets. Volontiers, sans pudeur comme sans
-rougeur, elle donnait son avis, conseillait les reins de la Vénus de
-Médicis, les genoux de la Diane de Gabies, le ventre de l’Apollon au
-lézard, les reins du Bacchus hermaphrodite.
-
-Son goût était aussi sûr que sa science esthétique et, aux Salons
-annuels tel consciencieux sculpteur recueillait avec déférence l’opinion
-de Dory. Elle avait posé une fois, ou plutôt elle avait consenti à se
-laisser modeler en pied; mais cette œuvre lui déplaisait, l’artiste
-n’ayant pas, à son gré, rendu avec exactitude le caractère spécial de sa
-beauté, qui était la souplesse et la grâce. Jamais elle ne se prêta à
-une nouvelle expérience et elle se contenta de faire mouler, très
-soigneusement, plusieurs parties de son corps, les épaules, les seins et
-les jambes, y compris les genoux; elle estimait ces fragments
-d’elle-même à l’égal des chefs-d’œuvre les plus décisifs, bien qu’elle
-fût la première à dire qu’un moulage sur le vif donne des résultats plus
-curieux qu’artistiques; mais c’était là, vraiment, de beaux morceaux de
-nature,--et ils prirent place dans la boutique du mouleur, pendus au
-plafond parmi la foule des épaules et des jambes. Dory les vendait en
-avouant leur origine et elle en vendait beaucoup,--et les seins de
-plâtre de Dory reçurent bien des baisers de bien des bouches.
-
-Elle n’avait jamais voulu se marier. En toute innocence, elle se
-suffisait à elle-même, et d’ailleurs aucun désir charnel ne se fomentait
-en la chasteté de son corps, si merveilleusement parfait. Le mariage,
-pour elle, c’était ce qu’elle en voyait dans la rue: un ventre déformé,
-mal dissimulé sous de naïfs plis, un ventre de ruminant, une
-monstruosité analogue à celle des bossus, plus bénigne sans doute,
-puisqu’elle avait un terme, mais aussi affligeante et plus humiliante
-encore. Son amour de la beauté, de la ligne pure était si absolu et si
-sensible qu’elle souffrait vraiment dès que, hors de son musée de
-plâtres, elle marchait parmi les abominables créatures, faussement
-dénommées femmes, qui encombrent les trottoirs de leurs allures de
-mannequins articulés. Elle rêvait alors, pour se distraire, d’un pays où
-la beauté se promènerait libre, où la noble animalité humaine,
-affranchie de la morale, de la mode et de la pudeur, évoluerait nue et
-glorieuse. Fort naïvement, elle concevait un peuple de statues, sans se
-douter de l’absurdité d’un pareil rêve et sans songer que le vêtement le
-plus laid est presque toujours moins laid que le corps qui le porte.
-Elle ne soupçonnait pas davantage les inconvénients de pareilles mœurs
-et combien son amour de la ligne en serait choqué, car le désir rompt
-les proportions et brise les normes; mais, habituée à la pureté de ses
-plâtres, instruite par leur esthétique, protégée par leur froideur, elle
-poursuivait innocemment son imagination d’une humanité conforme aux
-principes de Jean Cousin et, lasse de ses tristes promenades, rentrait
-en la boutique du mouleur avec la joie d’un ange qui rentre au paradis.
-
-Toutes les pièces de l’appartement, et non seulement la boutique et
-l’atelier, étaient pleines de bras, de jambes, de torses. Cette
-floraison de membres et de fragments avait envahi jusqu’à sa chambre, où
-l’on avait même installé quelques pièces rares ou d’une vente
-problématique, telles que l’éphèbe qui symbolise le Repos éternel, œuvre
-guère appréciée, et la Vénus Callipyge (pièce d’amateur), qu’aucun musée
-de province, aucune école n’osaient acheter. Dory, au contraire, aimait
-beaucoup la si pure Callipyge, à laquelle elle ne reprochait que son
-mouvement de coquetterie, et il lui était agréable de se dévêtir en la
-présence d’une aussi aimable déesse, et de dormir en empruntant à
-l’éphèbe du repos éternel la grâce de son immortel sommeil et l’attitude
-de son ennui divin.
-
-Quant au père de Dory, Italien de Londres devenu taciturne, il faisait
-des moulages et ne savait autre chose.
-
-Or, il arriva qu’un assez singulier éphèbe (Dory appelait les jeunes
-gens des éphèbes) entra un jour dans la boutique, regarda les plâtres,
-regarda Dory, n’acheta rien et sortit sans avoir ouvert la bouche. Dory
-était aussi discrète qu’indifférente; elle n’importuna l’éphèbe d’aucune
-offre, d’aucune question, se borna à le suivre en son voyage à travers
-les stalactites de plâtre et à lui ouvrir la porte quand il eut achevé
-son exploration.
-
-Néanmoins, elle trouva ces allures un peu étranges et, à la réflexion,
-se jugea presque froissée. A peine avait-il salué en entrant et en
-sortant. Cette boutique, certes, était un musée, mais non pas un musée
-public, et la gardienne avait bien droit à plus qu’un regard, à une
-parole. En lui-même, l’éphèbe l’intéressait peu: c’était un être mince,
-un peu déjeté d’une épaule, une jambe, semblait-il plus faible que
-l’autre, trop pâle et trop blond, l’air maladif et timide. Une telle
-créature, certes, était peu faite pour émouvoir l’âme esthétique de
-Dory,--et pourtant elle se surprit, le lendemain, à penser à l’inconnu
-et à excuser son impolitesse; c’était, songeait-elle, un malheureux
-atteint d’une excessive timidité. Il était chétif, mais certainement
-intelligent et elle aurait volontiers échangé avec lui quelques-uns des
-aphorismes callistiques dont son cœur était plein.
-
-L’occasion lui en fut donnée, car l’inconnu revint et se montra moins
-timide. C’était un mélancolique Anglais qui collectionnait tous les
-plâtres que l’on peut se procurer sur la surface de la terre. Il en
-avait réuni des quantités innombrables, peuplant, aux environs de
-Londres, une suite de hangars longs comme cinq ou six Louvres, et il
-venait voir en cette boutique qui lui avait jusqu’alors échappé, s’il ne
-rencontrerait pas quelques pièce inédite. Dory, naturellement, lui
-montra les fragments plâtrés de sa propre beauté, et l’Anglais, ivre de
-joie à une telle découverte, acheta sur l’heure deux épaules, deux seins
-et deux jambes dont il vanta la beauté et la finesse; il avait en art
-des idées saines.
-
-Cependant Dory se plaisait en la compagnie d’un si extraordinaire
-éphèbe; elle sentait un frère spirituel, une âme qui, comme la sienne,
-ne se nourrissait que d’esthétique, et bientôt, par une aberration
-unique en sa vie, elle se mit à aimer cette frêle charpente, cette chair
-maigre, ces formes rétrécies;--ou plutôt elle faisait inconsciemment
-abstraction de toutes les tares de l’Apollon boiteux pour mieux jouir de
-la délicatesse de son intelligence et de la flamme de ses yeux.
-
-Il était spirituel, quand il daignait entrer en conversation, et il
-avait les plus beaux yeux du monde: de l’esprit et de beaux yeux,
-c’était si nouveau pour la vierge aux plâtres qu’elle fut séduite. La
-chaste, la pure, l’esthétique Dory était amoureuse.
-
-Alors, elle vécut parmi ses stalactites des heures bien plus douces
-encore que par le passé. Elle trouvait aux statues et jusqu’aux membres
-pendus une grâce nouvelle et, à inventorier avec son cher éphèbe toutes
-ces choses mortes, elle se sentait une infinie joie de vivre. Peu à peu,
-une âme toute neuve avait germé, s’était épanouie en elle: un jour que
-son ami lui baisa la main, elle comprit la pudeur, et un jour que son
-ami l’étreignit doucement dans ses bras, elle comprit la vie.
-
-C’était une Dory toute différente de l’ancienne, presque tendre,--et
-presque impure, puisqu’elle aimait.
-
-Mais elle n’était aimée que par le caprice d’un ennui de passage, et si
-peu désirée que le désir s’éloigna sans avoir demandé à cette virginité
-le sérieux sacrifice de son essence. Le jeune monomane disparut à
-l’improviste et Dory, qui devait l’attendre éternellement, n’entendit
-plus jamais parler de lui.
-
-Dans la boutique aux pendentifs de plâtre, parmi les jambes, les
-ventres, les torses et les épaules, Dory pleura, tout étonnée de ses
-larmes, triste à la fois et humiliée d’un amour qu’elle n’avait pas
-souhaité et d’un abandon que son orgueil n’avait pas prévu.
-
-Et jusqu’aux années de la décadence physique, et jusqu’au delà, Dory
-vécut intérieurement d’un pâle souvenir et d’un illusoire désir. Nul
-autre amour ne la consola de cette première et unique déception; car,
-d’après de très obscures lois, elle devait être punie, après avoir aimé
-la beauté, d’avoir été infidèle à la cruelle déesse--et il fallait que
-Dory, innocente et fière adoratrice de l’Apollon androgyne, pleurât le
-dédain d’un passant difforme.
-
-
-
-
-AVENTURE D’UNE VIERGE
-
-
-«La confession--et non pas la confidence--que je vais te faire, mon
-amie, est de celles qui doivent être complètes, sans réticences,
-absolues; aucun détail ne sera donc épargné à ta pudeur: tu rougiras, tu
-pleureras, tu crieras peut-être--mais tu écouteras, car il faut qu’une
-créature humaine connaisse mon aventure--pour la redire à Dieu!
-
-»Tu sais que je reviens souvent, le soir, et toute seule, de Vassy à
-Chaumont, par le dernier train. J’ai passé la journée avec notre chère
-Bergerette, et, à onze heures on nous sépare, on me traîne à la gare, on
-me jette dans un compartiment,--et je sommeille jusqu’à la minute de
-tomber dans les bras de mon père, qui m’attend sur le quai,--et qui
-devine «toujours» la portière qu’il faut ouvrir.
-
-»Ce train, dirait-on, marche pour moi seule,--ou presque! Il ne ramène à
-Chaumont que, par hasard, quelques commerçants qui ont à Vassy leurs
-affaires, d’autres disent leurs amours. Ah! ma chère, comment ai-je
-écrit un tel mot, maintenant que je sais ce qu’il signifie! Mais ces
-bonnes gens s’assemblent sur les mêmes banquettes et je crois bien que,
-depuis trois ans, j’ai toujours, à cette heure-là, voyagé solitaire.
-
-»Tout ceci pour que tu saches qu’il n’y eut à mon crime nulle
-préméditation; pour que tu comprennes que mon aventure ne pouvait être
-ni organisée, ni machinée; pour que tu croies que seule une fatalité
-diabolique a dû me pousser à commettre un acte que, jusqu’alors, comme
-toi, comme toutes nos pures et honnêtes amies, j’avais toujours réprouvé
-à l’égal d’un assassinat,--ou d’un suicide!
-
-»Donc, on me pousse dans le wagon. Nous étions en retard et le train
-déjà en marche, si bien que je n’avais passé que par grâce et parce que
-je suis, pour ce train illusoire, une sorte de raison d’être, une sorte
-de colis sacré: nous étions déjà loin quand, revenue de mon émoi,
-j’aperçus dans l’autre coin, un homme enfoui sous des couvertures.
-
-»Te le dirai-je,--immédiatement, fulguramment, sans aucune résistance,
-sans aucune remontrance de ma conscience je fus prise, saisie, emportée
-par le désir fou, mais _fou_ mais absolu et inéluctable, de me faire
-posséder par cet homme,--moi, vierge! La seule réflexion que je fis fut
-celle-ci: que je n’avais rien à craindre et tout le temps devant moi,
-puisque le trajet, sans arrêt jusqu’à Vassy, durait juste une heure;
-sitôt l’arrivée, je sauterais, je disparaîtrais.
-
-»La sommation fut impérieuse. Je sentais une chaleur singulière et
-inconnue au visage, à la poitrine et--je te dirai tout--en des parties
-de mon être qui ne m’avaient encore jamais donné de bien dangereuses
-inquiétudes. J’étais comme ivre, de cette ivresse qui incite à encore un
-verre de champagne;--non, ces petites ivresses de jeunes filles, ce
-n’est rien, rien:--je subissais non pas une tentation, mais un
-commandement irréfutable.
-
-»Je ne fus ni sotte, ni gauche et, pendant qu’un chœur de voix presque
-comminatoire criait en moi: «Oui! Oui!»--j’observais.
-
-»L’homme était assez jeune, fort, non sans élégance--celui qu’il fallait
-pour le meurtre--pour le viol!--que j’allais exiger. Il remua, changea
-d’attitude, réveillé par mon apparition et mon agitation, car mes
-talons, par un singulier mouvement nerveux, frappaient le plancher en
-cadence. Bientôt, il desserra ses couvertures, retapa son petit bonnet
-de voyageur--et me regarda. J’avais peur qu’il ne lût dans mes yeux
-comme dans un alphabet, comme dans un missel aux énormes lettres;
-j’avais peur qu’il ne méprisât une proie trop sûre! Mais j’étais
-vraiment une belle proie, une proie inéluctable et--puisqu’il le
-fallait--je le regardai à mon tour. Je ne fis que cela. Non, je fis
-mieux: ô diabolisme de l’innocence et perversité de l’instinct!--je
-relevai un peu ma robe comme pour la draper autour de mes jambes, et je
-pris une pose lasse et insolente, la pose de celle qui attend et qui ne
-veut pas attendre.
-
-»Cependant, je me mis à trembler; je frissonnais comme à la première
-seconde d’un bain froid, et le rythme de mes talons s’accélérait selon
-une inquiétante rapidité.
-
-»Il se pencha, et me dit:
-
---Oh! comme vous tremblez! Laissez-moi vous envelopper de cette
-couverture...
-
-»Sa voix était douce. Je répondis oui avec une égale douceur. Il se leva
-et m’apporta toutes ses couvertures. Je tremblais toujours, et à faire
-peur; j’avais l’œil égaré, je ne bougeais point, les bras lourds et les
-mains indécises: il m’enveloppa maternellement, depuis les pieds
-jusqu’au buste, me bordant, me tapotant comme un enfant dans son dodo.
-
-»Je crois que j’avais réellement froid; cela me fit du bien et je
-souris.
-
-»Alors il s’enhardit, continuant à me tapoter doucement et inutilement,
-à lisser et à presser la couverture le long de mes jambes et de mes
-hanches.
-
-»Je souriais sérieusement, je souriais--comme sourit un brasier!
-
-»Alors, il s’enhardit encore plus. Il pencha vers moi sa tête jusqu’à
-frôler mes cheveux et n’osant dire plus, sans doute, il demanda:
-
-»--Etes-vous bien?
-
-»Je répondis par un très faible oui et--ô mon amie, pourras-tu lire
-cela?--machinalement (je le crois), sans délibération, sans volonté,
-mais en pleine conscience de mon acte, avec joie, je laissai mon genou
-s’écarter jusqu’à frapper le sien. Il mit la main sur mon genou, il
-appuya, il insista; je me détendais au lieu de résister:--alors, il osa
-tout!
-
-»J’étais morte de désir, de luxure! Oui, mon amie, sans bouger, sans
-fermer les yeux, toujours souriante, je me suis laissé prendre en
-détail, pouce à pouce, et délicieusement! Il a fait ce qu’il a voulu et
-chaque chose qu’il voulait, je la voulais; je me prêtais, je me donnais,
-je m’offrais,--et je montais vers un sommet de vertigineuse volupté!
-
-»Oui, je me suis laissé prendre--jusqu’à tout! Oui, et j’ai pris
-moi-même, sans honte: j’ai baisé ces lèvres, j’ai serré ces épaules de
-hasard,--et j’ai crié mon déshonneur!
-
-»J’étais une bête heureuse.
-
-»Comme il me regardait avec fatuité (ai-je cru), ou ennui, ou fatigue,
-le sifflet d’arrivée éclata. Je me levai.
-
-»Il dit:
-
-»--Je vais jusqu’à Merville,--mais...
-
-»--Non, laissez-moi et continuez. Dites-moi seulement votre nom.
-
-»Il me donna sa carte.
-
-»Le temps de la serrer dans mon corsage et le train s’arrêtait.
-
-»Je dis encore:
-
-»--Pas un mot!
-
-»Il comprit et se retira vers l’autre portière. Je sautai et je tombai
-dans les bras de mon père. Ma sœur, qui l’accompagnait, se mit à rire,
-en me regardant:
-
-»--Comme tu es chiffonnée!
-
-»J’alléguai que j’avais dormi roulée dans ma robe, et ce fut tout,--car,
-quel soupçon possible? Ah! je suis bien tranquille, si Dieu, comme je
-l’espère, comme je le _veux_, m’épargne la conséquence de mon crime!
-
-»Et maintenant, mon amie, me voilà au lendemain matin et dans cet état:
-honteuse et joyeuse, humiliée et satisfaite! Je sais, je suis, je vis,
-femme, comme Psyché, par un homme, ou par un succube? Oh! que m’importe,
-puisque c’est fait, et puisque je ne reverrai jamais l’initiateur,--car
-(je le jure) j’ai brûlé la carte sans la lire. Un recommencement, ou
-seulement la possibilité d’un recommencement cela aurait été, non plus
-un crime, mais une bassesse!
-
-»J’accomplirai peut-être une destinée vulgaire--et de mensonge, si je me
-marie,--mais au moins mon premier pas dans le mystère aura été hardi,
-incroyable et diabolique--ou divin!--et si je n’en dois pas faire un
-second, je demeurerai heureuse quand même.
-
-»Heureuse de ma chute, oui, et je le redis, devrais-tu en pâlir de peur
-ou d’horreur? J’adore en rougissant, mais j’adore la Cause inconnue,
-obscure et formidable qui m’a couchée sous l’étreinte d’un passant,--et
-cela dans la banalité d’un wagon souillé de toutes les respirations,
-pendant que les essieux craquaient, pendant que les roues, mordant les
-rails, sonnaient comme les marteaux d’une lointaine forge, pendant que
-le train courait, plus fou que mon sang, vers l’abîme, vers le
-néant!...»
-
-
-
-
-TRISTANE
-
-
-I
-
-Tristane s’en allait sous les feuilles rousses qui s’envolaient une à
-une et revenaient tomber à ses pieds. L’automne affligeait le grand bois
-de hêtres et de chênes, mais les tardifs chênes avaient encore des
-couronnes vertes, et Tristane songea que la vie ne meurt pas sans de
-suprêmes reviviscences; elle releva la tête et vit que parmi les nuages
-blancs un fleuve de bleu brillait d’une pâleur douce.
-
-Elle marchait serrée en une robe d’amazone, toute noire, mais le col
-ceint d’un serpent de fourrure fauve; tête nue, car elle était chez
-elle; sa coiffure inébranlable défiait les surprises du vent, et les
-bandeaux, d’un blond charmant, voilaient les soucis de ses tempes:--elle
-marchait mélancolique et lente, laissant sa longue robe noire balayer
-l’herbe où s’endormaient les dernières pâquerettes.
-
-Cette promenade au-devant du dernier amant la menait maintenant par des
-sentiers plantés de souvenirs, églantiers et leurs baies sanglantes et
-amères qu’elle cueillait au passage en se déchirant les doigts.
-
-«Etre toute petite encore avec tout le mystère de la terrible forêt
-devant les yeux, se contenter d’une caresse fraternelle et d’une robe de
-fanfreluches, et tout d’un coup vouloir une des fleurs de la lisère,
-vouloir les lèvres du petit mauvais sujet qui s’écorche les jambes à
-grimper le long de l’arbre où tremble un nid vide.»
-
-Mais Tristane se commentait son premier souvenir:
-
-«Tous les nids sont vides. Ce jeune baiser, sans la joie du vol et la
-joie de l’impudeur, eût été fade comme une mûre des haies,--et quand ce
-même enfant, l’année suivante, me rendit ma caresse, les yeux ardents et
-les gestes insolents, je n’éprouvais encore que le plaisir du mal, les
-délices de l’illicite et de la cachette.»
-
-Ensuite des hommes graves ornés de rubans ou de broderies lui avaient
-permis de dormir avec un homme, permis et même commandé. Ils disaient
-avec de menaçants sourires: «Votre devoir est de dormir avec cet homme,
-désormais et avec lui seul.»
-
-Pendant toute la première nuit et bien d’autres nuits encore, Tristane
-avait songé à ces récits pieux où des vierges sont livrées à d’experts
-et inventifs bourreaux,--puis, habituée au supplice, elle s’endormait
-résignée, mais toute meurtrie par le devoir.
-
-Elle ne tressaillit enfin que sous un regard étranger; retrouvées, aussi
-fraîches et plus épanouies, les joies de l’illicite et de la cachette
-lui firent croire, pendant quelques journées, à la beauté de la vie;
-fanées, elle en cueillit d’autres encore, encore d’autres; mais les
-nouvelles fleurs séchaient de plus en plus vite, et Tristane avait moins
-de courage à tendre la main vers la désillusion des roses.
-
-Tristane regarda derrière elle et vit un chemin qui se déroulait loin,
-pareil au chemin jonché de pétales que l’on offrait jadis au
-Saint-Sacrement.
-
-«Tant de fleurs brisées et qu’il ne m’en soit resté aucun parfum ni aux
-doigts ni au cœur!»
-
-Une fois de plus, elle voulut redevenir toute petite pour refaire, avec
-plus de soin, la route parcourue en vain, pour mieux choisir parmi les
-églantines et parmi les dahlias, car, songeait-elle, j’ai certainement
-passé, sans les voir, à côté des branches les plus fleuries et les plus
-odorantes.
-
-«Non. A quoi bon? Je me tromperais encore, je foulerais les mêmes
-herbes, j’avancerais la main vers les mêmes erreurs, j’ouvrirais les
-bras aux mêmes fantômes, avec la même innocence dans mes gestes et dans
-mes yeux. Maintenant, je sais. Je sais comment il faut prendre et
-comment il faut donner. Je ne suis pas au bout de ma route; il y a
-encore un reposoir avant la chapelle.»
-
-
-II
-
-Tristane s’en allait donc au-devant du dernier amant.
-
-Il venait de loin et il était loin, mais elle le voyait surgir de
-colline en colline, enflammé comme un brasier et clair comme un phare;
-ces lumières apparues guidaient Tristane et la réconfortaient dans son
-voyage.
-
-Elle ne tournait plus la tête pour regarder derrière elle; les images du
-passé s’éteignaient successivement, petites lampes soufflées à la ronde;
-seule, au milieu d’une grande nuit, Tristane marchait courageusement
-vers la lumière surgie de colline en colline.
-
-Il faisait nuit, vraiment, dans la forêt silencieuse; Tristane avait
-peur du bruit de ses pas écrasant les feuilles mortes: alors, elle
-s’accroupit au pied d’un arbre et elle attendit les yeux fixés sur la
-lueur lointaine.
-
-Dès que Tristane fut assise au pied de l’arbre, la forêt s’endormit plus
-profondément, sans soupirs et sans rêves, ensevelie dans les délices du
-néant;--et Tristane s’endormit aussi, car le sommeil est plus fort que
-l’amour.
-
-Tristane s’endormit au moment où un voyageur attardé passait, faisant
-des gestes inquiets, plongeant dans l’ombre des regards attentifs; il
-penchait la tête d’un côté et de l’autre, l’oreille tendue, et souvent
-il s’arrêtait pour mieux écouter et pour mieux regarder; mais Tristane,
-écroulée au pied de l’arbre, semblait aussi vague et aussi noire qu’une
-touffe d’ajoncs ou qu’une touffe de bruyères.
-
-Il cria:
-
---Tristane!
-
-La voix s’enfonça dans l’ombre et ne rapporta nulle réponse; alors le
-voyageur revint sur ses pas, frôlant encore Tristane et ne la
-reconnaissant pas; enfin, il se coucha dans les feuilles mortes et, lui
-aussi, s’endormit parmi les arbres silencieux.
-
-Le jour les réveilla; ils se levèrent et s’éloignèrent.
-
---J’ai été heureux comme dans un rêve, songeait le voyageur.
-
---O mon dernier amant, songeait Tristane, quelle nuit d’obscures et
-profondes délices! Tu m’as donné enfin la plénitude des joies de
-l’amour. J’ai été heureuse comme dans un rêve.
-
-
-
-
-LIVRE III
-
-ANECDOTES
-
-
-
-
-LE MAUVAIS MOINE
-
- «Il n’est point nécessaire de vivre, mais il est nécessaire de
- penser.»
-
- LEIBNIZ.
-
-
-Celui qu’on appelait déjà «le moine», à cause de sa vie chaste et de ses
-propos amers, le devint réellement et à jamais en la trente-cinquième
-année de son âge. Après de longues et énervantes causeries avec un poète
-singulier, qui avait ébauché de consciencieux noviciats dans tous les
-monastères de France, il se décida pour la Trappe, et pour celle de
-Soligny, illustrée par Rancé, plus rigide encore et plus mystérieuse que
-toutes les autres.
-
-Il croyait avoir spécialement à se plaindre de la vie, des femmes qui ne
-l’avaient pas aimé, des hommes qui ne l’avaient pas compris, des choses
-dont l’hostilité s’était dressée, comme une ligne de récifs, entre lui
-et son désir, chaque fois qu’il avait lancé sa nef sur la mer, chaque
-fois qu’il avait orienté sa voile vers Thulé ou vers Atlantide.
-
-En vérité, il n’avait guère jamais manifesté que des velléités, de tous
-petits vouloirs aussi fragiles que des bulles de savon, aussi jolis,
-aussi vains. Il n’était pas même de ceux que Fourrier, l’inventeur des
-Quatre-Mouvements et de la psychologie amusante, appelle des
-_commenceurs_; il ne commençait même pas, restait toujours en deçà de la
-borne du départ. Capable de se laisser faire et d’obéir au branle, comme
-une cloche, il cessait de carillonner, dès qu’on lâchait la corde. Une
-de ses faiblesses, c’était de rester là où il était; il sortait toujours
-le dernier d’un salon, d’un théâtre, d’un café; il se faisait mettre à
-la porte, toujours surpris que le «déjà» fût sonné. Sans doute, il eût
-fait un excellant stylite et, juché sur sa colonne, il n’eût jamais
-songé à en descendre.
-
-Son ami le poète était, au contraire, le type accompli du commenceur
-invétéré, prêt à tâter de tout, à goûter de tout, sans toutefois sortir,
-sinon par accident, du domaine de l’Eglise, où le retenait une obscure,
-mais indéracinable vocation. Au moyen âge, au treizième siècle, il eût
-été un de ces clercs gyrovagues, un de ces «goliards», qui s’en allaient
-d’abbaye en abbaye, colportant des légendes pieuses et de scabreuses
-chansons latines, incapable de se fixer, de se plier sans retour à une
-règle, amoureux des nouvelles figures, des sites inconnus, des
-aventures, et qui couraient toujours, persuadés que l’on n’est bien que
-là où l’on n’est pas.
-
-Seul, le «moine» ne serait jamais parti. Le poète le mit en route.
-Dénués d’argent, mais munis de lettres de créance, ils allèrent à pied,
-cheminant comme des colporteurs, mangeant et couchant dans les
-presbytères, pas toujours très bien reçus, mais arrivant, par quelques
-momeries, à se concilier la défiance ecclésiastique.
-
-A la Trappe, le père abbé les accueillit, selon la règle de l’Ordre,
-avec affabilité, se souvenant de la constitution de Rancé, où il est dit
-des hôtes: «On prendra garde de les traiter avec tant de charité qu’ils
-n’aient pas sujet de croire qu’ils sont à charge et que leur visite est
-importune.»
-
-Dès la première journée passée dans la paix du silence, ils furent
-également séduits et le poète résolut très fermement d’entreprendre là
-sont septième noviciat.
-
-Il ne persévéra pas plus d’un mois et partit, laissant le «moine», qui,
-lui, ne devait plus sortir,--confirmant ainsi, une fois de plus, le mot
-terrifiant de Pascal: «La volonté propre ne se satisferait jamais quand
-elle aurait pouvoir de tout ce qu’elle veut, mais on est satisfait dès
-qu’on y renonce.» A la vérité, son mérite n’avait pas été très grand, si
-médiocre était la qualité de volonté à laquelle il renonçait. La règle
-fut, au contraire, pour lui, un puissant principe d’activité et il ne
-tarda pas à obéir mécaniquement, à marcher, comme une docile brebis,
-parmi le troupeau.
-
-Après deux ans de noviciat, on l’admit à la profession; il prononça les
-trois grands vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance,--et il se
-sentit très heureux.
-
-Se lever à deux heures du matin, jeûne jusqu’à midi, chanter au chœur,
-travailler aux champs, vivre de légumes et de fruits, coucher sur une
-planche, et bien d’autres austérités, tout cela ne tarda pas à faire
-partie de ses habitudes. D’ailleurs, le manque de nourriture et de
-sommeil l’induisit promptement en une sorte de torpeur ou d’hébétude
-dont il ne se réveillait jamais; à de certains moments, le matin et le
-soir, il lui semblait déjà être mort, ou du moins ne plus vivre qu’une
-vie de larve, et il ne reprenait un peu conscience de lui-même que dans
-les champs, au soleil, quand il fanait le foin, quand il fauchait le
-blé.
-
-Pas davantage que la plupart de ses frères, il n’éprouvait les joies de
-la vie mystique,--et moins que le dernier d’entre eux, car il n’était ni
-dévot, ni pieux, ni même chrétien. Néanmoins, il suivait ponctuellement
-tous les exercices, se livrait aux prières et aux lectures prescrites,
-observait la règle en tous ses détails, sans zèle, mais sans mauvaise
-volonté. _Sedebit solitarius et tacebit._ Le silence lui était agréable:
-quel repos des inutiles et tumultueuses conversations, où jadis il avait
-fatigué et usé sa jeunesse!
-
-Une seule fois, il fut ému, mais jusqu’à la peur, jusqu’au frisson. Il
-est d’usage, à la Trappe, que, si un moine meurt, on respecte durant un
-mois sa place au réfectoire, et qu’à cette place vide on serve le repas
-du mort. Or, il arriva que ses deux voisins moururent presque coup sur
-coup--et, pendant un mois, il dut manger coude à coude avec l’absence de
-deux morts! Cette impression d’abord extrêmement pénible, lui fut
-cependant salutaire, en lui enseignant qu’il n’était pas encore assez
-détaché de la vie, puisque le contact de la mort lui était douloureux:
-quelques méditations le calmèrent.
-
-D’ailleurs, son tour arrivait. Il vivait là depuis trente ans; il avait
-soixante-cinq ans: c’est un âge qu’on ne dépasse guère à la Trappe, et
-que l’on n’atteint pas souvent. De grandes faiblesses le prirent; il
-sentit, et tout le monde, que c’était la fin, et il se résigna à subir
-le grand cérémonial qui accompagne l’agonie des trappistes.
-
-Selon la règle, il fut descendu dans la chapelle, et, là, couché sur un
-tas de paille pour recevoir les derniers sacrements, entouré de tous les
-frères. L’abbé, en étole violette, la crosse à la main, récitait les
-prières des agonisants; les religieux, à genoux, répondaient. Quand les
-prières furent achevées, l’abbé, le voyant morne, les yeux durs, se
-pencha vers lui et l’exhorta:
-
---Parlez, mon frère, disait-il tout bas. On a vu ici, souvent, des
-péchés gardés jusqu’à la mort et qui ne sont sortis des lèvres du
-pécheur qu’avec le dernier souffle de la vie. Parlez, Dieu vous écoute
-et vous pardonne...
-
---Mon père, dit le moribond, qui fut mort l’instant d’après, mon père,
-je ne crois pas en Dieu.
-
-
-
-
-L’ÉVOCATEUR
-
-
-C’était une très vieille dame toute parfumée, toute poudrée, toute
-macérée par les essences, si maigre sous la triste richesse de ses robes
-et de ses joyaux qu’elle représentait bien (effroyablement bien) le
-squelette mondain, la carcasse élégante qui n’a jamais dit son dernier
-mot et qui prendrait des attitudes jusque dans le néant.
-
-Depuis qu’elle vivait seule en son vieil hôtel funéraire, où la
-poussière accumulée semblait un résidu d’ossuaire, sa vie continuait
-toute pareille (en réalité) à la vie de joies et de triomphes dont si
-longtemps avait joui sa beauté de jadis. Nul pourtant ne la visitait que
-de rares héritiers presque aussi vieux qu’elle et toujours mal reçus.
-Souvent, elle les reconduisait à peine entrés, sous ce prétexte d’une
-vésanique fallaciosité «qu’elle donnait un grand bal, le soir même, et
-qu’en telle occurrence une maîtresse de maison n’a vraiment pas le temps
-de s’attarder à des bavardages». Elle ajoutait: «Je ne vous invite pas:
-ces fêtes-là, ce n’est plus de votre âge.»
-
-Or, «le soir même», une seule personne franchissait, assez discrètement,
-les portes de l’hôtel,--et les vastes salons dédorés ne s’éclairaient
-que d’une douzaine de bougies jaunes, luminaire de la danse des morts!
-
---Entrez, monsieur le professeur. Il ne manque plus que vous.
-
-M. le professeur entrait, saluant avec la grâce d’un maître à danser,
-mais gêné dans son évolution par un chapeau très rouge qu’il essayait de
-cacher derrière son dos, et par une lamentable boîte à violon qui,
-immanquablement, heurtait le battant de la porte.
-
-Débarrassé de ces accessoires, il recommençait son salut: avancer de
-trois pas en s’inclinant légèrement aux deux premiers pas et
-profondément au troisième; là, on attend que la belle dame vous donne
-ses doigts à baiser, et, si elle ne daigne, on se retire modestement, la
-main sur le cœur.
-
-Jamais la belle dame ne donnait ses doigts à baiser: M. le professeur se
-retirait donc modestement, la main sur le cœur, et, accordant son
-violon, demandait:
-
---Piano ou violon, madame la marquise?
-
-Madame la marquise faisait alterner: elle préférait les quadrilles sur
-le violon et les valses sur le piano.
-
---Jouez-nous donc, dit-elle négligemment, le _Quadrille sicilien_.
-
-L’évocateur entama l’introduction, les couples se placèrent en vis-à-vis
-et, au point d’orgue, voilà qu’ils s’avancent, se mêlent, se
-saluent,--et d’entre le murmure doux des robes froissées, un petit rire
-s’élève, s’égrène, s’éperle: la vieille marquise le reconnaît,--c’est le
-sien d’il y a soixante ans!
-
-Bal de cour, le premier grand bal où elle parut, plus émue que le
-néophyte pour qui se déchire le voile d’Isis. Ce soir-là, elle
-inaugurait vraiment son âme de vierge civilisée, elle la conduisait au
-baptême: s’entendre dire qu’on est plus jolie que «toutes les
-autres»,--quelle bénédiction comparable à celle-là, et quelle
-bénédiction aussi efficace à insinuer en un doux petit cœur l’amour et
-la pitié de son prochain? Comme elle leur offrait volontiers, à «toutes
-les autres», l’orgueilleuse compassion de ses regards heureux, de son
-sourire de reine!
-
-Après les compliments, les déclarations,--d’exquises phrases de romance,
-des murmures d’une douce musique, aussi douce en vérité qu’une mélodie
-de Marcailhou! Songez que tous ces jeunes gens vous affirment
-sérieusement que vous pouvez, d’un mot, édifier le palais de leur
-félicité! En a-t-on jamais dit autant à «une autre», depuis le
-commencement du monde, ou du moins depuis qu’il y a des bals de cour et
-des robes décolletées? Un seul mot--lequel? Il vaut mieux le taire, car
-il est dangereux, et dès qu’on l’a proféré, on est prise, ce qui est
-bien moins amusant que de prendre soi-même.
-
-Cependant M. le professeur a épuisé les figures du _Quadrille sicilien_;
-les ombres s’arrêtent avec la dernière note du galop, et, désenlacées,
-s’évanouissent.
-
---Monsieur le professeur, jouez-nous la valse des _Saules_.
-
-Ceci est presque grave. L’initiée, devenue hiérophante, a joui des
-mystères et en a partagé les secrets avec un compagnon choisi,--mais
-pour être complète et vraiment femme, il lui faut la certitude du
-mensonge réalisé. Ce n’est qu’après avoir trompé qu’elle atteint à
-l’épanouissement absolu, à la véritable conscience, à la liberté. La
-valse des _Saules_ fut le prélude de cet affranchissement, qui s’opéra
-en trois phases: un baiser sur l’épaule, contre lequel on ne protesta
-pas; une demande de rendez-vous, à laquelle on répondit; le rendez-vous
-lui-même, simple formalité, puisque l’adultère était déjà réalisé en
-intention.
-
-De ces trois phases, la plus agréable au souvenir, c’était sans aucun
-doute celle du baiser sur l’épaule, sensation inattendue et
-nouvelle;--et puis le reste s’était répété tant de fois dans le cours
-des années!
-
-Embarqué sur la valse des _Saules_, l’extravagant professeur pouvait
-naviguer des heures entières: le bateau descendait lentement ou
-furieusement le long d’un fleuve indéfini qui se jetait dans un autre
-fleuve et n’arrivait jamais, même après d’innombrables ramifications, à
-déverser ses flots d’harmonie dans l’océan du silence. La marquise fut
-obligée d’interrompre; elle le fit avec politesse et presque avec grâce.
-
---Merci, monsieur le professeur, l’histoire est finie. Jouez-nous,
-maintenant, je vous prie, la mazurka du _Dernier Amour_.
-
-Sans hésitation, car son répertoire d’œuvres surannées était vaste, le
-professionnel évocateur se précipita dans le _Dernier Amour_, «mazurka
-brillante», et il balançait la tête en mesure, d’une épaule à l’autre,
-comme un métronome. Dès la troisième mesure, il entendit derrière lui un
-petit cri, mais il n’en fut nullement déconcerté; seulement, tout en
-continuant de se balancer en mesure, comme un métronome perfectionné, il
-coulait par-dessus son épaule des regards méfiants et tendait une
-oreille fort attentive aux progrès de l’émotion et au timbre des petits
-cris mystérieux; peu à peu, il rassemblait ses jambes, se détachait du
-tabouret, prêt au brusque mouvement qui serait peut-être nécessaire.
-
-La marquise se leva et vint s’accouder au piano; elle avait vraiment
-l’air ému, trop ému et elle regardait son professeur de souvenirs avec
-des yeux terriblement reconnaissants.
-
-C’était comme une quête, bien inutile, d’improbables audaces,--mais
-l’évocateur, inquiet, hâtant ses dernières notes, tout d’un coup se
-levait, saluait, enlevait sa boîte à violon et mettant hardiment son
-chapeau, au mépris du protocole, disparaissait avec une extrême
-rapidité.
-
-
-
-
-JOSE ET JOSETTE
-
-
-I
-
-Jose était tout petit. Il allait à l’école, en suivant les chemins
-creux, en sautant les barrières, en se coulant à travers les haies, en
-musant et dénichant les nids, en cueillant les fraises ou les noisettes,
-les surettes ou les pimprenelles. C’était un garçon doux et obéissant;
-mais, sitôt seul, il redevenait aussi instinctif et aussi sauvage qu’une
-belette ou qu’une musaraigne. Pas plus qu’aucune créature humaine, il
-n’était fait pour obéir; l’œil, pourtant, le domptait, ou la parole.
-Tant que l’impression subsistait il se courbait, humble sous la volonté
-du plus fort.
-
-Un jour donc qu’il allait à l’école en faisant tournailler comme une
-fronde la musette ou sa mère avait mis un morceau de pain et une pomme,
-il rencontra Josette qui, tout comme Jose s’en allait à l’école.
-
-Josette pleurait. Elle avoua qu’on l’avait punie et qu’elle s’était
-enfuie en colère sans manger sa soupe. Elle avait faim. Jose lui donna
-son pain et sa pomme, et la petite l’embrassa pour le remercier. Elle ne
-pleurait plus; elle eut envie de jouer. Ils jouèrent à aller à
-cloche-pied, à marcher sur les genoux, à se coucher sur l’herbe.
-
-Le maître d’école, qui se promenait avant la classe, les rencontra et
-leur dit sévèrement:
-
---Vous êtes deux petits polissons! Est-ce ainsi que l’on joue? Il faut
-jouer sérieusement. Pourquoi ne jouez-vous pas à qui saura le mieux le
-nom de toutes les sous-préfectures, ou les noms des affluents de la
-Loire, ou les divisions du système métrique? Vous finirez mal, je le
-crains... (Il branlait la tête.) Et puis, et puis... Quoi? Garçon et
-fille! Les petits garçons doivent aller d’un côté et les petites filles
-de l’autre. Jose, va-t’en par ici, et toi Josette, va-t’en par là.
-
-Puis, satisfait, il reprit le chemin de l’école: mais, peu à peu, ses
-cheveux se dressaient sur sa tête, car il prévoyait le malheureux sort
-auquel se destinaient ces enfants.
-
-Il murmurait:
-
---Autorité, discipline, géographie, orthographe..., autorité,
-discipline...
-
-
-II
-
-C’était la fête de la paroisse. Le soir venu, on alluma les chandelles
-et on dansa. Jose, qui avait dix-huit ans et Josette qui en avait
-quinze, étaient là, en leurs beaux habits, et aux premiers cris du
-violon s’étaient enlacés sous l’œil des familles qui buvaient du cidre
-en parlant du temps passé, de la moisson future et des impôts plus
-effroyables que la grêle.
-
-Quand la première danse fut finie, Josette, sur un signe, vint retrouver
-sa mère:
-
---Josette ma fille chérie, je t’en prie, ne danse pas avec Jose. Son
-père est ruiné et lui n’est rien qu’un pauvre petit valet de ferme. Ne
-te laisse pas courtiser par ce garçon-là car tu ne peux pas l’épouser,
-nous n’y consentirions pas. A l’argent il faut de l’argent, et tu as de
-l’argent, ma Josette, et Jose n’en a pas.
-
-Ce soir-là, ils ne dansèrent plus ensemble.
-
-
-III
-
-Jose tira au sort et il fut soldat. C’est en ce métier qu’il apprit
-sérieusement ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire. Au bout
-de quatre ans, il possédait une morale complète et respectueuse; il
-savait qu’il y a deux classes d’hommes: les supérieurs et les
-inférieurs, et qu’on reconnaît les supérieurs à la quantité d’or dont se
-brodent leurs manches. Ces notions ne lui devinrent pas inutiles quand
-il fut sorti de la caserne, car, dans la vie ordinaire, il y a aussi
-deux sortes d’hommes: les supérieurs et les inférieurs, ceux qui
-travaillent et ceux qui regardent les autres travailler. Comme il
-trouvait cette distinction toute naturelle, sans doute grâce à son
-instinctive philosophie, Jose travailla.
-
-Josette ne s’était pas mariée. Ses parents avaient tout perdu dans un
-mauvais procès, et, pauvre vachère, elle allait traire les vaches dans
-la rosée en songeant qu’il est bien triste pour une fille de n’avoir pas
-d’amoureux.
-
-Jose, apprenant ces nouvelles, eut de la joie. Il fit confidence à son
-père de son vieil amour et de ses projets.
-
---Epouser Josette, dit le vieux paysan, une fille qui n’a peut-être pas
-trois chemises et qui se fait des jarretières avec une poignée de
-chanvre! Tu n’es pas riche non plus, c’est vrai, mais nous avons fait un
-petit héritage, le blé a bien rendu cette année, et je te donnerai de
-quoi t’établir quand tu m’amèneras une bru qui ne soit pas servante.
-L’argent veut l’argent, mon fils; il ne faut pas le contrarier.
-
-
-IV
-
-Des années passèrent. Jose perdit ses parents et, au lieu d’un adorable
-bas de laine, trouva des dettes. Tout courage fut inutile et tout
-labeur. Comme des souris, les hommes de loi grignotèrent le petit
-patrimoine, et Jose, un matin pendant qu’on vendait sa maison, prit un
-bâton et s’en alla, aussi loin qu’il put aller, chercher sa vie. Mais, à
-mesure qu’il allait, la vie fuyait devant lui, et il marcha tant et si
-longtemps, qu’ayant fait le tour de la terre, il se retrouva dans le
-champ, au bord de la route, où, pour la première fois, jadis, il avait
-rencontré Josette.
-
-Il posa son bâton et, s’asseyant sur le revers du fossé, il tira de sa
-besace un morceau de pain et une pomme. Avant de manger, il réfléchit si
-tristement, si tristement que sa faim se passa et que la pomme et le
-morceau de pain tombèrent à ses pieds.
-
-Il faisait froid, même à l’abri du vent, il ramena sur ses genoux son
-grand manteau loqueteux et s’enveloppa la gorge dans la vaste barbe
-grise qui, souvent, avait effrayé les petites filles.
-
-Comme il songeait à cela, il entendit des cris aigus, et voilà des
-enfants qui reviennent de l’école, tout pareils à ce qu’il était il y a
-plus de soixante ans. Soudain, il comprit l’inutilité de tout et
-l’abominable stupidité de la vie. Il se leva et brandissant comme une
-fronde sa musette vide, il fit plusieurs fois le tour du champ tel qu’un
-halluciné.
-
-Au troisième tour, il tomba dans un grand trou de feuilles sèches; il y
-resta, et, comme la nuit approchait, il s’y arrangea pour y dormir.
-
-Cependant, une vieille mendiante arrivait en grognant:
-
---Ah! vieux, tu ne peux pas rester là; c’est ma place, j’y dors toutes
-les nuits. Ce trou-là est à moi, à moi, tu entends?
-
-Et, comme le vieux obéissait docilement, la vieille, après l’avoir
-examiné, s’informa:
-
---D’où êtes vous? Je ne vous reconnais pas. Comment vous appelez-vous?
-
---On me nomme le vieux Jose.
-
---Et moi on me nomme la vieille Josette.
-
-Ils se regardèrent en silence; ils se souvenaient.
-
-Mais ils avaient tant souffert et leurs cœurs étaient devenus si secs,
-si pareils à ces feuilles mortes que se disputaient leurs misères,
-qu’ils ne trouvèrent rien à se dire.
-
-La vieille Josette se tassa dans le trou, comme une bête, tandis que le
-vieux Jose, reprenant son bâton, s’en allait.
-
-
-
-
-CELUI QUI A TUÉ
-
-
-Homme pareil à bien des hommes, il me parut longtemps un être simple,
-d’un mécanisme très ordinaire. Je l’analysais et je le démontais à vue
-d’œil; mais quoiqu’il ne fût pas pour moi de ceux qui déroutent, il
-était de ceux qui retiennent un peu l’attention, par le plaisir que l’on
-trouve à les comparer sans fatigue à leurs voisins. Sans l’aimer,
-j’avais pour lui l’estime due à un bon joueur d’échecs; ses ruses
-étaient classiques, mais si froidement combinées et de si loin, que l’on
-s’apercevait toujours trop tard, avec la confusion satisfaite de
-l’écolier, d’avoir été trompé selon les règles et par des procédés
-écrits dans tous les manuels.
-
-Nous passions tous les soirs de brèves heures à ce jeu, en un café
-pourtant bruyant, troublé par les violentes entrées d’étudiants
-accompagnés de femmes singulières. Cela nous faisait lever la tête, mais
-l’échiquier nous restait dans les yeux et les fous et les cavaliers
-tendaient un réseau blanc et noir entre notre attention et les sourires
-ivres des maigrelettes filles.
-
-D’aucunes m’étaient connues; elles me tendaient la main en passant, sans
-souci de déplaire à leur ami de la soirée, car ce café, centre d’un
-monde fraternel, permettait la familiarité. Mon ami (un ami que je
-n’aimai jamais) était plus souvent que moi favorisé de ces petits
-ressouvenirs et de ces petites mains gantées; mais les petites mains
-pour lesquelles il lâchait les créneaux de la tour glissaient si vite
-entre ses doigts, et il en goûtait si peu la caresse que, souvent, ses
-yeux étant demeurés obliquement baissés sur la vision du coup décisif,
-il me demandait, plusieurs minutes après:
-
---Qui donc m’a dit bonjour?
-
-Ces distractions sont communes à tous les joueurs attentifs et sérieux,
-mais il me semblait que chez lui elles prenaient un air particulier, non
-d’indifférence, mais de crainte. Quand une femme s’arrêtait devant lui
-et lui adressait la parole, il devenait comme peureux: parfois, il
-pâlissait; souvent, sa peur finissait par une colère dissimulée, et une
-impertinence, même maladroite, même stupide, le débarrassait de
-l’importune. A la vérité, les femmes n’y prenaient garde; elles
-semblaient le ménager; elles s’éloignaient, après un mot de reproche
-plutôt affectueux, et nulle ne lui garda rancune.
-
-Il y avait plus d’un an que nous venions nous rejoindre tous les soirs
-au café, quand mes observations commencèrent à se préciser.
-
-Je remarquai--ou, car cela est si étrange, je crus remarquer--que les
-très rares soirs où il n’y avait aucune femme dans le café, mon ami
-avait une liberté d’esprit bien plus grande et une précision de jeu bien
-plus redoutable; quelques femmes, et il devenait moins maître de lui;
-plein de femmes, et répandue l’odeur énervante de la femelle, il se
-troublait, hésitait,--se laissait battre.
-
-Un soir, je lui dis, après avoir examiné la salle:
-
---Aujourd’hui, je vous gagnerai.
-
-Obéissant à ma suggestion, il regarda autour de lui, puis, mais d’un ton
-très calme, il répondit:
-
---Oui, je crois que vous me gagnerez, aujourd’hui. Je ne suis pas en
-train, la lutte va m’être difficile. Il y a des soirs où je me sens
-ivre,--ivre de l’ivresse douloureuse que provoquent certains poisons.
-
-Je demandai:
-
---A quoi attribuez vous cela? Vous n’avez pas un tempérament nerveux.
-
-Après de l’hésitation, il dit lentement:
-
---A quoi j’attribue cet état? A des choses anciennes, à une histoire, à
-des coïncidences, à des souvenirs... Enfin, je ne puis, ni ne veux
-préciser.
-
-Ces derniers mots furent prononcés un peu sèchement et je répondis sur
-le même mode:
-
---J’ai été indiscret, je vous en demande pardon, et d’autant plus
-volontiers que tout cela m’est fort indifférent.
-
-Pour pallier mon impertinence, j’ajoutai:
-
---Le jeu suffit à ma curiosité.
-
- * * * * *
-
-A partir de ce soir-là, mon compagnon--l’homme d’abord cru simple--me
-donna le plaisir du mystère et je continuai avec passion mes
-observations. Cette sorte de maladie m’intéressait beaucoup; j’espérais
-en découvrir le principe et m’en faire gloire, car je n’avais jamais
-rien lu de pareil dans la description des plus étranges maladies
-nerveuses. Dite par des termes peu scientifiques, c’était, en somme,
-l’influence sur un homme, paraissant médiocrement sensitif, du fluide
-féminin accumulé. Ayant trouvé cette explication, j’en fus mal
-satisfait; cependant, elle n’était peut-être pas totalement absurde, car
-il est avéré qu’une assemblée d’hommes excite, souvent jusqu’à
-l’hystérie, la nervosité d’une femme; un homme en des conditions
-analogues, ressent une surabondance de vitalité mâle: dans le cas que
-j’étudiais--tout en veillant à l’abri de mes silencieuses tours--il
-s’agissait seulement de dépression au lieu d’excitation, de moins au
-lieu de plus; au lieu de vers la droite, la balance fléchissait vers la
-gauche,--voilà tout.
-
-Ma boiteuse explication admise provisoirement, il me restait à trouver
-la cause première; mais comme j’ignorais la vie de mon compagnon, comme
-il ne m’avait jamais fait aucune confidence, cette dernière recherche me
-parut impossible et j’en abandonnai la solution. Nous continuâmes à
-faire manœuvrer nos cavaliers, et je m’abstins, par lassitude et par
-ennui, d’observations désormais inutiles.
-
- * * * * *
-
-Or, il arriva qu’un soir, une femme d’assez médiocre beauté, mais rousse
-avec la peau toute blanche, entra dans le café; elle était seule et elle
-avait cet air lamentable des filles qui ont traîné en vain pendant des
-heures leurs jupes sur les trottoirs.
-
-Elle vint s’asseoir près de nous; mon ami leva la tête et tout d’un coup
-devint si pâle que j’eus peur; en même temps, sa main, qui tenait une
-tour conquise, retombait sur l’échiquier d’un tel poids que toutes les
-pièces furent renversées.
-
---Venez, je vous en supplie, me dit-il d’une voix malade; sortons.
-
-Il s’appuyait tout tremblant à mon bras. Quand nous eûmes fait quelques
-pas, je l’entendis murmurer fort distinctement:
-
---Toutes me connaissent... toutes savent... oui, je crois qu’elles
-savent... c’est cela qui les attire... le sang de leurs sœurs... Mais
-celle-ci, celle qui s’est assise à côté de moi, elle m’aime tant--que je
-serais capable de la tuer encore!
-
-Je répétai:
-
---Encore?
-
-Il me regarda:
-
---Oui, encore.
-
-
-
-
-LA DERNIÈRE HEURE
-
-
-C’était un homme sombre et hargneux, et la vieillesse avait ossifié, de
-même que les sutures de son crâne, les fibres de son cœur. Vieux
-prématuré, esclave des douleurs et des noires idées, il râlait déjà
-depuis des années, invectivant la vie, qu’il adorait telle qu’une
-fuyante maîtresse, cajolant la mort, dont les syllabes prononcées
-excitaient en ses membres de lamentables tremblements et dans son âme
-une surnaturelle horreur.
-
-Toute la journée il pleurait, pareil à un enfant qui croupit en la glace
-de ses langes,--mais il ne pleurait que pour être plaint et, laissé
-seul, il se taisait, s’endormant dans l’abrutissement du silence.
-
-Devant sa femme et devant la complaisance des familiers, ce monotone et
-poignant refrain moussait, comme une indestructible écume, sur ses
-lèvres blanches:
-
---Moi qui me suis privé de tout, dans ma jeunesse! Moi qui ne buvais que
-de l’eau et qui ne prenais, parmi la solitude d’une pauvre chambre, que
-d’indignes repas! Moi qui passais, fier et méfiant, sans plus qu’un
-regard pour les créatures d’amour! Moi qui me disais toujours: «Demain!
-tu as le temps! Demain! Ce que tu dédaignes aujourd’hui te sera rendu au
-centuple--sur tes vieux jours!» Moi qui me suis privé de tout--pour
-vivre! Moi qui n’ai jamais violé ni les règles de l’hygiène, ni les
-règles de la morale! Moi qui fus le citoyen intègre fermement guidé par
-les seules règles de l’Utile! Moi, moi, moi!...
-
-Et dans son impuissance verbale, le vieux médiocre, plus sinistre qu’un
-parricide et plus vil qu’un garde-chiourme, défilait le grotesque
-chapelet des moi, moi, moi!--Car il avait une personnalité égoïste
-singulièrement persistante et sa conscience d’imbécile était invétérée
-et intuable.
-
-D’autres fois, avec une sénile impudeur, il énumérait, en des phrases
-hachées par la toux, les «occasions» que jadis il avait manquées. Sa
-mémoire devenait impitoyable et détaillait les beautés uniques des cent
-vierges de lupanar devant lesquelles sa luxure avait été vaincue par sa
-prudence. Il se souvenait: entrer dans ces maisons, l’œil sérieux et
-flambant; passer, en risquant des gestes de marchand d’odalisques,
-devant l’étalage des seins déviés et des ventres excessifs; échanger
-avec des bouches stigmatisées des ordures brûlantes comme des
-caresses,--puis hausser les épaules et fuir vers la certitude des rêves
-malsains!
-
-Et à cette heure, il regrettait son économe prudence et se roulait dans
-l’abjection des regrets de l’honnête gourgandine chantée par le
-chansonnier.
-
-Mais bientôt, cette périodique éructation lui fut défendue; sa langue
-s’alourdit et son cerveau se troubla; les circonvolutions frontales où
-s’élaborait le misérable verbe émis par ses lèvres tuméfiées devinrent
-toutes pareilles à de la bouillie pour les chats; parmi les sons qui
-disaient encore la vie du triste paralytique, on ne percevait plus, avec
-beaucoup d’attention, que de vagues syllabes obscènes.
-
-L’heure du proche trépas se fit reconnaître, et sa bonne, lasse des
-veilles, installa près du moribond une placide garde-malade dont la
-guimpe et le rosaire signifiaient qu’au moins elle ne se saoulerait pas
-dans le calme des nuits et ne s’extasierait qu’au moyen de patenôtres et
-de coups dans l’estomac.
-
-La religieuse entra et, quand on lui eut expliqué les fioles et lu les
-ordonnances, elle se posa sur le bord d’une chaise et de là, bientôt,
-s’écroula à genoux, égrenant les gemmes d’amour de son gros chapelet de
-bois. Elle récitait à mi-voix les supplications, les invocations, les
-glorifications et les oraisons,--et on eût dit qu’une invincible stalle
-la maintenait dans la dure attitude des éternelles orantes.
-
-Parfois, elle tournait vers le lit ses yeux doux et distraits par
-l’amour; plus souvent, elle les levait vers le plafond et, certainement,
-à travers le plafond elle voyait le ciel et la robe étoilée de la Vierge
-et Jésus couronné comme un roi, appuyé négligemment sur sa croix, et des
-anges absorbés en des concertos, et enfin toute la splendeur d’une cour
-où les diamants sont des vertus brillant sur des épaules immaculées et
-sur de candides gorges.
-
-C’était une femme, sans doute, d’une quarantaine d’années, mais le
-silence des cheveux et le calme des traits rendaient difficile une
-exacte appréciation: d’ailleurs, son âge, elle-même probablement ne s’en
-inquiétait guère puisque son amant était celui qui rajeunit à son gré
-tous les cœurs et toutes les faces et qui, au prix de la virginité du
-corps, donne l’éternité de l’âme et l’éternité de l’amour. Elle n’avait
-jamais pensé à rien qu’à faire son devoir et à remplir ses obédiences;
-elle était naïve et indifférente et s’il y avait eu des larmes dans sa
-vie, ces larmes étaient devenues un paisible ruisseau courant toujours
-limpide parmi les lys de la vallée. Son obédience, en cette nuit, était
-de passer dix heures dans une chambre de mourant et elle n’était pas
-plus émue qu’à passer d’autres heures au pied de l’autel. Elle était
-ici, elle était là, selon qu’on lui disait: «Allez ici, allez là»,--et
-la certitude de n’avoir plus aucune volonté donnait à ses actes
-l’élégance et la grâce.
-
-Cependant, le moribond grognait, éjaculant toujours de vagues syllabes
-obscènes, paraissant vomir ainsi par morceaux son âme infâme de
-luxurieux avare. Ces efforts excrémentiels durèrent jusqu’au matin,
-jusqu’à l’heure où la religieuse, à bout de verbe, s’était assoupie à
-genoux, le front sur une chaise, pareille à une invincible suppliante.
-Les yeux du mourant, à ce moment, s’ouvrirent tout grands, pour
-s’imboire des familières choses qu’ils allaient quitter; ils s’ouvraient
-tout grands, tout grands, prêts à englober tout le visible, décidés à
-emporter dans l’infini le reflet suprême de la vie,--et ces yeux avides,
-comme ils s’ouvraient, comme ils tournaient, tombèrent sur la religieuse
-assoupie et s’arrêtèrent là comme sur une proie.
-
-Cette nonne à la belle attitude d’amoureuse éplorée et lasse d’une nuit
-de pur amour, cette femme seule et comme introduite pour un plaisir dans
-la solitude de sa chambre,--oh! cette femme!...
-
-Il retrouva des phrases pour murmurer des caresses, et des gestes pour
-étendre vers la vision ses mains paresseuses et des forces pour se
-lever,--et quand la dormeuse s’éveilla, ce fut pour voir à ses genoux un
-spectre râlant qui soulevait sa robe.
-
-
-
-
-EMÉRENCE
-
-
-Mes tantes me déclarèrent qu’elles m’avaient trouvé une femme.
-
-J’étais arrivé à l’âge où l’homme qui n’a pas d’ambition sociale
-commence à s’ennuyer d’être seul et de n’avoir personne à tyranniser. Le
-besoin de tyrannie, ou de commandement, ou de domination, est invétéré
-dans le mâle; il ne se marie souvent que pour être le chef et maître, et
-s’il s’est trompé, si l’autorité lui échappe, c’est une déception assez
-forte pour annihiler à tout jamais sa volonté et abaisser son caractère.
-Pour ne pas m’exposer à une telle aventure, je prétendais choisir une
-femme docile sans servilité, douce sans niaiserie, obéissante sans
-lâcheté et avec assez de beauté et de grâce pour me donner la sensation
-de posséder une bête de luxe, rare, chère et difficile à remplacer. Les
-chevaux avaient jusqu’ici été ma passion; je n’espérais pas trouver une
-femme aussi belle qu’un beau cheval, mais comme j’en jouirais avec un
-sens de plus, une beauté moindre pouvait me donner un plaisir plus
-grand.
-
-J’écoutais donc ce que me disaient mes tantes.
-
-Vieilles filles et sœurs jumelles, elles m’avaient élevé avec cette
-tendresse respectueuse que l’on a, en telles vieilles familles, pour
-l’aîné, chef de la maison; dès l’âge de douze ans, elles m’avaient
-laissé maître et elles auraient volontiers pris mes ordres, si je
-n’avais eu déjà assez de raison pour refuser la responsabilité que l’on
-m’offrait. D’ailleurs, je les aimais beaucoup, et il me fut toujours
-agréable de voir en elles de prudentes conseillères dont j’acceptais
-avec déférence les avis ou les désirs.
-
---C’est une de nos cousines éloignées, me dirent mes tantes (elles
-parlaient presque toujours ensemble,--et l’on n’entendait qu’une voix),
-Emérence de V... Elle peut vous plaire de toutes façons, car elle a de
-la naissance, de la fortune et de la beauté,--si nous sommes bien
-renseignées.--Vous devriez aller la voir.
-
---Sous quel prétexte?
-
---Nous arrangerons cela. Renouer des relations de famille, par exemple,
-ne serait-ce pas un prétexte commode? M. de V... serait, nous le savons,
-content de vous recevoir; il a de fort belles chasses, il vous
-retiendrait quelques jours et vous sauriez si Emérence est digne de
-vous. Quant à Mme de M..., elle est malade et ne s’occupe de rien.
-
-Les choses s’ordonnèrent comme le souhaitaient mes tantes, et je partis
-pour le château de Boisroger, attendu par M. de V..., qui m’avait envoyé
-une invitation des plus aimables, «dès qu’il avait su mon désir de faire
-connaissance avec mes vieux cousins».
-
-C’était assez loin de ma résidence, mais le chemin de fer ne menant qu’à
-cinq lieues de Boisroger, je me décidai à faire le trajet en voiture, ce
-qui n’était guère plus long; ayant deux bons chevaux habitués aux
-mauvaises routes du pays, je partis à midi, et à six heures j’entrais
-dans la cour du château, pierres encore féodales et que les barbares
-crépis n’avaient pas déshonorées.
-
-M. de V... attendait debout sur le perron; j’arrivais à l’heure précise
-et prévue: il en parut enchanté, me félicita d’une aussi belle
-exactitude, et en campagnard pour qui les bêtes sont des êtres aimés et
-précieux, il recommanda longuement au palefrenier mes chevaux qui, à la
-vérité, étaient couverts d’écume.
-
---Vous les avez un peu forcés, me dit-il, mais j’espère que vous leur
-laisserez tout le temps de se reposer.
-
-Quand j’eus fait ma toilette, en une vaste chambre, aux menaçantes
-tapisseries, dragons et chimériques animaux, contre lesquels luttaient
-des chevaliers armés de lances longues comme des rayons d’étoiles--M. de
-V... revint me prendre, et nous redescendîmes au salon, où Mme de V...,
-aussi blanche de visage que de cheveux, semblait se mourir dans un
-fauteuil. Emérence, près d’elle, se penchait sur un métier à tapisserie,
-et trois grands épagneuls fauves dormaient en rond sous le haut manteau
-de la cheminée.
-
-Mme de V... répondit à mes compliments par un sourire malade et des
-paroles si faibles que je ne les entendis pas; Emérence, à notre entrée,
-s’était levée, repoussant assez brusquement son métier à tapisserie, et
-elle m’avait tendu la main, en me regardant avec de grands yeux bruns,
-très joyeux, mais très mystérieux. Elle était grande, pâle, un peu
-forte, pleine de vie, mais fatiguée par une existence claustrale près de
-sa mère infirme: elle paraissait un peu plus âgée qu’on ne m’avait dit
-et n’avait nullement l’apparence d’une jeune fille. Comme du premier
-abord elle m’avait plu, j’eus, à cette impression, un soudain petit
-serrement de cœur et je me demandai si mes bonnes tantes n’avaient pas
-été mal informées,--si Emérence n’était pas mariée! Puis, rougissant de
-ma stupidité, car un mariage est ce qui s’ignore le moins, je conclus
-qu’après tout «l’air virginal» était assez indifférent et qu’une fille
-de la beauté d’Emérence n’avait pas besoin, pour me séduire, de ce
-piment vulgaire.
-
-Pendant le dîner et la soirée, tout en me faisant le plus spirituel
-possible, tout en parlant à mon tour et même davantage, car un étranger
-doit se faire connaître pour ne pas désobliger ses hôtes, j’observai
-Emérence et bientôt je fus conquis. Non seulement je la trouvai «digne
-de moi», comme le désiraient mes tantes, mais je me demandai avec
-anxiété si elle me trouverait digne d’elle; mes idées d’autorité et de
-commandement perdaient de leur force et j’aurais obéi, pour gagner
-l’amour d’Emérence, à ses ordres les plus absurdes.
-
-Pour distraire Mme de V..., nous fîmes une partie de nain jaune.
-Emérence gagna beaucoup de jetons d’ivoire et de médailles de vermeil,
-que son père lui racheta avec des monnaies moins rares qu’il tirait
-volontiers d’une grande bourse de peau de daim; elle s’amusait, elle
-riait, elle me lançait des apostrophes ambiguës:
-
---Mon cousin, gagnez donc à votre tour! _Gagnez-moi donc!_
-
-Ce n’était peut-être ambigu que dans mon imagination, mais j’étais tout
-à fait heureux de pouvoir me flatter de ne pas lui déplaire.
-
-Quand les bougeoirs furent allumés, Emérence me dit:
-
---Mon cousin, tous les matins, je vais cueillir les fruits aux
-espaliers, avant que le soleil ne les ait déveloutés; il n’y a que moi
-qui puisse faire cela. Voulez-vous m’accompagner demain matin? A sept
-heures, sur le perron.
-
---C’est que nous chassons demain, hasarda M. de V...
-
---Vous chasserez une autre fois, dit Emérence. Il faut qu’il voie les
-espaliers. Les pêches sont belles comme des anges.
-
-Emérence eut le dernier mot et j’en fus ravi.
-
-Un grand chapeau blanc sur ses cheveux noirs, un large panier au bras,
-chaussée de petits sabots, à cause de la rosée, Emérence parut sur le
-perron en même temps que moi et nous partîmes pour les espaliers, tout
-en haut du parc.
-
-Elle n’avait plus son attitude joyeuse de la veille; plus pâle encore,
-les yeux plus profonds, elle semblait triste et je crus même la voir
-trembler.
-
-Quand nous fûmes à peu près à moitié chemin, elle me dit brusquement:
-
---Mon cousin, vous êtes venu ici pour moi, pour moi seule, et vous avez
-l’intention de m’épouser; je suis au courant de tout et je sais beaucoup
-de gré à vos tantes de m’avoir désignée à vous, car j’aime votre nom,
-vous êtes mon parent et je serais volontiers votre femme,--mais il faut
-d’abord que je vous conte une histoire.
-
-Elle réfléchit un instant, puis:
-
---Ai-je vraiment l’air d’une jeune fille?
-
-Je répondis franchement, mais avec une indicible émotion:
-
---Non, vous avez l’air d’une femme.
-
---J’ai l’air de ce que je suis, reprit Emérence.
-
-Je ne savais que dire, je la suivais, les yeux baissés; je tremblais à
-mon tour.
-
---Vous tiendrez le panier, sans le secouer, comme cela.
-
-Elle paraissait plus calme, depuis son brutal aveu. Tout en cueillant
-les pêches elle continua:
-
---L’histoire, tout le monde la sait, excepté vous et vos tantes; si vous
-ne l’entendiez pas maintenant vous l’entendriez après--et vous ne me le
-pardonneriez jamais. Quand vous la saurez, vous fuirez, après quelques
-jours accordés à la politesse,--et vous ne songerez plus à moi. J’en ai
-fait plusieurs fois l’expérience; je continuerai, tant que durera ma
-triste jeunesse. L’histoire? Qu’elle est sotte et vulgaire. Il y a six
-ans, j’avais dix-huit ans, je fus fiancée à M. de B..., qui était mon
-ami d’enfance: je l’aimais beaucoup, on nous laissait trop libres;
-j’avais en lui une confiance absolue: il abusa de moi, s’absenta et ne
-revint jamais. Deux ans plus tard, nous apprîmes qu’il était déjà marié,
-dans je ne sais quelle colonie. Il est mort depuis. Cependant, j’avais
-un enfant,--et je l’ai toujours,--un enfant sans nom, que j’aime et qui
-fait ma honte. Voilà l’histoire d’Emérence de V...,--qui cueille des
-pêches avec son cousin pour la première et la dernière fois.
-
---Vous vous trompez, Emérence, dis-je violemment. Je suis assez riche
-pour n’être pas accusé de trafic; je suis plus riche que vous,
-j’effacerai votre honte et vous ferez ma joie. Donnez-moi votre main.
-
-Emérence, qui était debout devant moi se mit à pleurer silencieusement;
-deux gros ruisseaux de larmes tombaient sur ses joues pâles. Je la
-laissai pleurer; elle devait pleurer; les pleurs qui coulaient sur ses
-joues pâles obstruaient son cœur depuis trop longtemps: elle devait
-pleurer.
-
-Ensuite, elle me regarda avec une anxiété de ressuscitée et ses grands
-yeux bruns, tout mouillés, me demandaient si je n’avais pas menti, moi
-aussi; mais je m’approchai d’elle et je lui dis:
-
---Puisque nous sommes fiancés, Emérence, laissez-moi baiser vos mains.
-
-
-
-
-LE CHATEAU BRULÉ
-
-
-I
-
-Le couvert enlevé, il étaient restés tous les trois autour de la table,
-et ils parlaient peu, comme des gens dont les idées sont rares, et qui,
-répétant toujours la même chose, ont l’instinct de mettre un intervalle
-entre leurs phrases.
-
-M. de Brunon buvait de l’eau-de-vie dans un gobelet d’argent; il la
-versait d’un vieux flacon de cristal tout ciselé et tout doré qu’à
-chaque coup il levait à la hauteur de ses yeux, le faisant miroiter à la
-lumière de la lampe. On devinait qu’il aimait le flacon pour
-l’eau-de-vie qui brillait dans le verre ciselé et doré, et l’eau-de-vie
-pour la beauté du flacon et les souvenirs d’anciennes joies emprisonnées
-là--et qui allaient peut-être sortir--avec le dernier verre et la
-dernière étincelle!
-
-Il buvait ainsi tous les soirs, pendant que sa fille, Danielle, lisait
-quelque médiocre histoire ou brodait quelque coin de mouchoir. Elle
-était toute dorée aussi; comme elle penchait toujours le front sur sa
-lecture ou sur son ouvrage, on ne voyait de sa tête que les cheveux
-blonds; quand son père pensait à elle, il évoquait des cheveux
-blonds,--et rien que des cheveux blonds, car la figure de la fille le
-troublait, dure et froide, avec dans ses yeux quelque chose de pareil à
-l’implacable esprit qui dort dans les flacons d’eau-de-vie.
-
-Depuis la mort de Mme de Brunon, dont les fantaisies et la vanité
-avaient ruiné la maison, ils vivaient tous deux seuls, dans une dignité
-pénible, attentifs à garder le train et la tenue exigés par leur nom et
-leur état, soucieux avant tout de paraître, et leur habileté était si
-grande qu’ils trompaient jusqu’à leurs domestiques, jusqu’à leur
-notaire.
-
-Deux fois par an, la dure et froide Danielle s’absentait, emportant une
-grande et vieille malle toute constellée de clous de cuivre,--et quand
-elle revenait, ses premières paroles étaient un chiffre énoncé d’une
-voix brève. A l’époque où Baudoin de B... arriva, attendu depuis des
-années, au château de Brunon, Danielle n’avait plus une seule bague aux
-doigts: quand elle brodait, elle cachait sa main gauche sous le morceau
-de mousseline. Si dure et si froide qu’elle fût, son père la vit un jour
-pleurer en regardant ses longues mains blanches et nues: ce jour-là, M.
-de Brunon ne but que la moitié de son flacon d’eau-de-vie.
-
---Je ne vous ai jamais oubliée, Danielle, dit Baudoin, pendant que M. de
-Brunon, ayant vidé son dernier verre, s’endormait. Voici, toujours à mon
-doigt, la petit bague que je vous avais volée en vous jurant de venir
-vous la rendre: donnez-moi votre main.
-
-Danielle tendit sa longue main blanche et nue.
-
---Vous ne portez plus de bague?
-
---Non, j’attendais celle que vous venez de me rendre.
-
-Danielle était presque émue. Ces jolis enfantillages de sentiment
-amollissaient un peu son cœur de métal. Son âme redevint, pour quelques
-heures, aussi jeune que son visage, et ses yeux s’adoucirent jusqu’à la
-tendresse.
-
-Elle s’aperçut, tout étonnée, de ce changement d’état.
-
---Si j’étais riche comme autrefois, Baudoin, je serais aimable et bonne
-comme autrefois. Mais je le sais, je suis devenue méchante, je suis
-devenue froide et dure,--et c’est irréparable.
-
-Alors, elle dit toute la vérité à Baudoin, qui n’en fut pas touché très
-profondément, car c’était un cœur simple et une âme désintéressée. Il
-aimait Danielle d’un amour qui ne fut pas amoindri par la révélation de
-sa pauvreté, et, prenant les longues mains blanches et nues, dépouillées
-de leurs bagues, il les baisa l’une après l’autre, disant:
-
---Je les garde, toutes blanches et toutes nues, toutes pauvres, et
-toutes pures.
-
---Oui, Baudoin, répéta Danielle, toutes pauvres, pauvres, pauvres.
-
---Pauvres! cria tout d’un coup M. de Brunon, réveillé par les tristes
-syllabes qui hantaient son sommeil.
-
---Il se redressa, étendant la main vers le flacon doré.
-
---Il est vide, ma fille; veux-tu aller me le remplir?
-
-Danielle se leva, et prenant le flacon, elle alla soulever un pan de
-tapisserie derrière lequel dormait un tonnelet de chêne, tout plein de
-rêves, de souvenirs, d’illusions,--un tonnelet de chêne d’où allait
-sortir, sans doute, le mot qui délivre le Dragon de l’or, maître et
-gardien de la joie humaine.
-
-Quand le flacon fut sur la table, M. de Brunon, l’ayant fait miroiter,
-s’en versa un gobelet tout entier, disant:
-
---Elle est plus belle que jamais! Elle est resplendissante, Danielle, je
-crois que cette fois-ci elle va dire son secret. Bois avec moi, Baudoin.
-
-Baudoin céda et il but plusieurs verres d’eau-de-vie.
-
---Pauvres! répéta encore M. de Brunon,--et dire que ce vieux château,
-hanté par les trépassés, est assuré pour des sommes... des sommes
-énormes... Quelle somme, Danielle?... Et qu’il ne brûlera jamais.
-
---Ne dites pas cela, mon père. La matière, qui est inerte, obéit au
-verbe, qui est vivant. Ce château brûlera un jour; quand? nul ne le sait
-encore. Buvez encore un verre de cette eau-de-vie, Baudoin; elle vous
-dira peut-être son secret,--le secret qu’elle a toujours refusé à mon
-père.
-
-Et Baudoin but encore un verre d’eau-de-vie.
-
-
-II
-
-Quelques heures plus tard, M. de Brunon, sa fille et Baudoin, enveloppés
-de couvertures, gisaient blottis dans la paille d’un hangar de ferme,
-pendant que de hautes et belles flammes se tordaient, harmonieusement,
-jaunes et rouges, au-dessus du bûcher prédit par Danielle. M. de Brunon
-pleurait, épouvanté par la magique réalisation de son rêve abominable;
-Baudoin, à demi-évanoui, haletait couché sur le dos, les doigts agités
-de gestes nerveux; Danielle, à genoux, paraissait en prière: ses longues
-mains blanches, où brillait une seule bague, s’étaient jointes et sa
-figure, illuminée par l’incendie, resplendissait comme surnaturelle.
-
-Baudoin, presque en délire, proféra de vagues paroles; alors, elle
-accourut près de lui, et le baisant sur la bouche:
-
---Tais-toi, tais-toi, murmura-t-elle. Ta pensée m’appartient. Nous voilà
-unis par un ciment plus fort que l’amour.
-
---Le crime! dit Baudoin.
-
---Tais-toi, je t’aime.
-
-Elle s’entoura le cou des bras dociles de Baudoin, qui, ses lèvres
-pressant les lèvres de Danielle, songeait obscurément:
-
---Je suis, pour jamais, l’esclave de cette femme.
-
-
-
-
-L’AMATEUR
-
-
-C’était un silencieux, l’homme d’une passion, celui dont la vie a un but
-et n’en a qu’un.
-
-Amateur, mais exclusif et cruel, doué d’yeux de rapace et de mains
-félines, il avait une façon unique de regarder l’objet de sa convoitise
-et une façon unique de l’agripper,--le coup d’œil de l’épervier et le
-coup de patte du chat. Sa passion: les estampes. Il les voyait à travers
-les cartons, à travers la reliure des albums, à travers la porte des
-armoires, et quand on lui avait ouvert le carton ou l’armoire, il
-avançait, d’un geste net, la main, et prenait.
-
-Les marchands d’estampes l’aimaient beaucoup, car il manquait de ce
-genre d’astuce par quoi un collectionneur voile sous l’indifférence ou
-même sous le dédain le tremblement de son désir. Avec lui il n’y avait
-guère de marchandage; ses yeux, ses mains disaient trop clairement: Je
-veux cela, je le veux, je le veux!--et, le prix proféré, il payait et
-emportait.
-
-Sa profession était à peine soupçonnée. On le croyait (c’était vrai,
-comme on le sut à sa mort), chef de bureau dans un ministère et, par
-surcroît, personnellement riche, mais à toute question, à toute
-allusion, il demeurait muet. Son nom, qui eut permis toutes les enquêtes
-des curieux, était inconnu. Jamais il ne s’était fait porter ses achats
-à domicile. Les estampes qu’il avait choisies entraient aussitôt dans un
-carton démesuré qui l’attendait dans une voiture, et lui-même
-disparaissait bientôt, ayant à peine ouvert la bouche.
-
-Entre eux, les marchands et les commis l’appelaient M. Amateur,--et ce
-nom semblait lui convenir essentiellement. C’était, en apparence, le
-type de l’amateur égoïste et farouche, et rien de plus; le modèle,
-peut-être abominable, mais complet et parfait, du jouisseur solitaire,
-de celui dont la fornication s’abuse sur des matières inertes, douées de
-la seule vie que leur donne le désir. M. Amateur était cela, mais aussi
-quelque chose de plus,--et même quelque chose de fort différent.
-
-En réalité, la passion de cet homme était la haine de l’art. Il
-n’achetait des estampes que pour les torturer, et torturer en elles
-l’art et tous les artistes. Son gynécée était une chambre de supplices:
-il tenaillait une fois par semaine, le dimanche.
-
-Ce jour-là, M. Amateur ne sortait jamais. Ce jour-là, il ne mangeait
-pas, il ne buvait pas: il mettait Dürer sur le chevalet et Holbein sur
-la roue.
-
-Petites vacances hebdomadaires! Naturellement, il y pensait toute la
-semaine. Ses collègues faisaient pour ce jour de liberté des projets
-dont la médiocrité le surprenait; les moins ridicules de ces plans lui
-semblaient enfantins et il ressentait surtout une grande pitié pour un
-vieux sous-chef, tout chenu, qui rêvait de verdure, d’oiseaux, de
-poisson frit, et qui ne rougissait pas d’avouer ainsi le secret
-grotesque de son cœur sexagénaire. D’autres parlaient de leurs enfants,
-de leur femme, de leur maîtresse, et ces préoccupations, M. Amateur les
-trouvait saugrenues; il lui arrivait de hausser les épaules, ajoutant:
-
---Moi, le dimanche, je classe mes estampes.
-
-Et, le dimanche, il classait ses estampes.
-
-Tirant du carton toutes ses acquisitions de la semaine, il les étalait
-sur une grande table, et les contemplait longuement, jouissant de leur
-beauté. C’était la phase de l’amour. Extasié par l’ensemble, il venait
-aux détails, délecté à ces subtils rayons dont Rembrandt transperce les
-ombres, aux puissantes tailles par lesquelles Dürer modèle la croupe de
-ses chevaux et la croupe de ses femmes, à la netteté du trait dont
-Callot enveloppe la fantaisie de ses mendiants et de ses matadors; il
-s’enivrait des belle courbes et des modelés hardis, il jouissait de la
-finesse des hachures, de la douceur des lumières, de la profonde
-intensité des noirs:--formes dont la grâce toute jeune réveille le désir
-d’être jeune; maturités, plénitudes qui inspirent de sérieux amours;
-troublantes vies faites d’un peu d’encre jetée sur un peu de papier!
-
-Après l’amour, non brusquement, mais par une lente dégradation de
-sentiments, M. Amateur éprouvait de l’envie, et sa médiocrité, peu à
-peu, s’exaspérait et grandissait jusqu’à la haine. Son envie était
-complexe; il enviait à la fois le génie des artistes et la beauté de
-leurs œuvres; mais surtout il s’attristait de la gloire des maîtres, et,
-devant le rayonnement des fronts pleins de pensée et des yeux pleins
-d’amour, il se sentait plus obscur et plus froid.
-
-La haine surgissait, ses lèvres se retroussaient sur ses dents serrées,
-ses poings se fermaient convulsivement, son cœur battait, prélude au
-crime! Puis calmé par cette crise, il se levait et préparait les
-exécutions.
-
-Un chevalet, un pot de noir, un pinceau: cet attirail suffisait au
-bourreau.
-
-Il plaçait un Dürer sur le chevalet, et, lentement, comme avec des
-précautions d’artiste minutieux, il passait sur la noble estampe un
-précis trait noir, puis un autre, puis encore un autre, et de temps en
-temps, il se reculait pour voir l’effet lamentable des indélébiles
-maculatures, souvent--comme on put en juger plus tard--le bourreau
-perdait son sang-froid, et alors c’était un barbouillage furieux, des
-outrages ivres, une hideuse mascarade de balafres, de taches, de
-zébrures, si bien que des gens, effrayés d’un si épouvantable sadisme,
-ont pu prendre M. Amateur pour un fou.
-
-Il n’était pas fou,--à moins que la haine de l’art ne soit un signe de
-folie; mais qui oserait soutenir une opinion aussi subversive?
-
-M. Amateur avait donc tout simplement la haine de l’art et, ami de la
-logique, il exprimait cette haine de son mieux et par les moyens les
-plus clairs, les plus indéniablement significatifs.
-
-L’estampe bien gâtée, et à jamais (car M. Amateur employait un noir
-d’une exceptionnelle qualité), il la laissait sécher, puis la classait à
-part dans une série de cartons où l’on trouva écrit, uniformément, ce
-mot: «Cimetière»; le bourreau inhumait lui-même ses victimes.
-
-A la mort de M. Amateur, les victimes furent inventoriées; il y en avait
-des milliers, et toutes avaient été belles. Çà et là, sous les sinistres
-macules, on retrouvait un genou de cheval, une épaule de femme, un rayon
-brisé,--un regard de lumière pleurant parmi la nuit...
-
-M. Amateur avait la haine de l’Art.
-
-
-
-
-FIN DE PROMENADE
-
-
-Araman n’était pas un promeneur ordinaire, de ceux qui flânent,
-s’arrêtent à un étalage, s’intéressent à un accident, se retournent pour
-suivre d’un œil vainement concupiscent la passante rapide qui file dans
-la foule comme une truite dans l’ombre des eaux vives. Il marchait
-méthodiquement, selon des principes élaborés une fois pour toutes; il
-marchait par raison, par hygiène,--par ordonnance, enfin! Ces
-quotidiennes ambulations ne lui causaient aucun plaisir, et que de fois,
-en les trois heures réglementaires, il tirait anxieusement sa montre!
-Néanmoins, il était ponctuel: toutes les après-midi, par le plus mauvais
-temps, même de neige, il sortait et s’encourait--vers rien, au hasard,
-fidèle esclave de la grande Déesse, de celle qui a détrôné
-Isis,--Hygeia.
-
-Marcher, mais surtout selon de larges chemins, le long des boulevards
-extérieurs, vides de sordides exhalaisons, à travers les déserts tels
-que l’Esplanade, parmi les sinistres bosquets du Champ de Mars, plus
-loin, sur les fortifs, sur les routes, jusque dans les bois.
-
-En trois semaines de ce dur régime, il eut atteint cet état que les
-philosophes grecs dénommaient «ataraxie», l’indifférence complète à tout
-ce que l’on peut rencontrer au cours d’une promenade, depuis le titubant
-bébé jusqu’au révérend pochard qui semble avoir acquis par l’alcool, une
-dignité nouvelle, un état neuf d’humanité. Alors, ses sorties lui
-devinrent de plus en plus pénibles et il eut à prévoir le jour où le
-motif déterminant lui manquerait, où il deviendrait pareil au poète
-anglais Thomson qui, trouvé couché à cinq heures du soir, répondait à
-son ami, surpris et même scandalisé: «Mais, je ne vois aucun motif pour
-me lever.»
-
-C’est alors qu’une idée assez géniale le sauva.
-
-Il y a un infaillible moyen de faire marcher quand même un cheval
-paresseux ou fatigué, c’est de le mettre à la suite d’un émérite
-trotteur, et la lâche bête émoustillée par la vanité ou entraînée par
-l’autorité d’un maître, suit de près le courage qui lui montre le
-chemin.
-
-Araman adopta ce système.
-
-Il s’attela à marcher pas pour pas dans le sillage--d’une femme.
-
-Des femmes achèvent sans reprendre haleine, sans seulement hésiter au
-plus alléchant spectacle, de véritables voyages à travers Paris. Comme
-elles ont la précieuse faculté de ne pas voir, de ne pas observer,
-absorbées tout entières et hypnotisées par le but poursuivi, elles sont
-capables de marcher pour ainsi dire indéfiniment et de fournir, sans
-quasi s’en apercevoir, des courses qui feraient peur à Ahasvérus.
-
-Araman se mit donc à suivre les femmes.
-
-Il choisissait l’une de celles qui semblent bien parties, lestées pour
-une sérieuse traversée, ce qui se reconnaît à la manière assurée et
-définitive dont elles relèvent leurs jupes, à leur coup de talon précis,
-cadencé, au petit sac qu’elles pressent plus amoureusement sur leur
-hanche, à on ne sait quoi de décidé, d’emballé, à la fois, et de grave.
-
-La plupart de ces courses de femmes aboutissaient à de brusques envolées
-sous une porte cochère, à une disparition si soudaine qu’à la moindre
-distraction il les perdait de vue, telles que de folles hirondelles. Il
-apprit que «jamais» aucune femme ne sortait sans but précis, pour le
-plaisir: elles savent «toujours» où elles vont, et rien ne peut les
-distraire de leur voie, quand elles ont résolu de ne pas être
-distraites. La femme, il en fut bientôt assuré, est un être
-effroyablement pratique, fort capable, sans doute, de se perdre en
-chemin, mais incapable de se mettre en route pour le plaisir d’exercer
-ses jolies jambes.
-
-A suivre une de ces femmes, on ne risquait ni d’errer, ni d’être obligé
-à d’inutiles stations; elles allaient droit devant elles, par le chemin
-le plus long, souvent, mais droit, sans s’arrêter, comme poussées par un
-démon, comme attirées par un aimant--qui ne pouvait être que l’amant!
-
-Araman, au contraire, n’avait d’autre but que de suivre: il faisait le
-rôle du mauvais cheval, et il le faisait avec une parfaite discrétion,
-soucieux de n’ennuyer aucune de ces agréables vicieuses, de ces douces
-petites adultères.
-
-Or il arriva qu’une de ces amoureuses agiles, contredisant l’allure de
-ses sœurs, tourna la tête, s’aperçut d’un suiveur, ralentit le pas, et
-fit comprendre à Araman, par une certaine attitude, de certains
-mouvements de jupes, de brusques arrêts, par tout un jeu discret mais
-évident, qu’elle consentait à couper sa course en deux, à s’attarder, le
-temps qu’il convient, à une station improvisée. Du moins, Araman le crut
-ainsi et, à la suite de l’Inconnue, il s’aventura en une étrange maison,
-noire, morne, froide et muette qui ressemblait à l’hôtellerie de la
-Mort.
-
-Dès l’entrée, il eut peur: des souffles de cave emplissaient la cour où
-des herbes jaunies entouraient les pavés disjoints. Les fenêtres ne
-s’ornaient que de vitres fêlées ou cassées, et remplacées par des
-planches, des torchons, des vieux journaux; aux murs une purulence
-suintait et, de temps en temps, décollées par l’humidité, des plaques de
-plâtre tombaient, s’écrasant dans la boue d’un ruisseau saumâtre qui
-longeait les murs. Araman leva la tête, et il fut fort surpris de voir
-que le sixième étage, le dernier, apparaissait tout resplendissant de
-fresques et de dorures, tout éclatant de somptueux vitraux que le soleil
-semblait caresser avec joie et tendresse,--et avec ce respect que la
-Beauté inspire même au Soleil.
-
-Un coup de talon lui fit baisser les yeux: l’Inconnue l’attendait et
-s’impatientait.
-
-Il la rejoignit et entra dans une épouvantable spirale noire et gluante
-qui aurait pu être--songeait-il--l’escalier intérieur d’un lépreux!
-
-Il monta et, au sixième étage, ce fut l’éblouissement d’un paradis:
-marches en bois de cèdre, tapis profonds comme des litières, tapisseries
-où souriaient dans la pourpre et dans l’or les yeux fous des lutins et
-des ondines, des ægipans et des sirènes, des fées et des archanges.
-
-Nulle domesticité: les portières se redressaient elles-mêmes et les
-portes s’ouvraient, dès que la main s’était avancée. A la suite de
-l’Inconnue, il traversa plusieurs salles toutes riches d’une différente
-richesse: là, de divins marbres; là, d’angéliques peintures; là, les
-plus somptueuses étoffes, les plus adorables riens. Au bout, il trouva
-une sorte de sanctuaire, mais sans autre autel qu’un harmonieux amas de
-coussins.
-
-Bien qu’il n’eût fait aucun geste, ses vêtements s’étaient tout d’un
-coup transformés en une belle robe de soie violette sous laquelle il
-était nu. Il ouvrit la robe et des glaces lui dirent qu’il était beau,
-mais d’une beauté surhumaine, astrale et presque transparente. Au même
-instant, l’Inconnue, qui était demeurée invisible durant quelques
-secondes, surgit devant lui dans toute la splendeur d’une nudité de
-rêve. De la tête aux pieds, sa peau était plus unie que de l’ivoire et
-nulle tache impudente n’en rompait l’harmonie. A mesure qu’il la
-contemplait, elle se rapprochait de lui et bientôt il sentit sous ses
-mains la fraîcheur de deux frissonnantes épaules.
-
-Leurs joies s’accomplirent en silence et furent infinies.
-
-Ayant joui, sans s’étonner, de tant de voluptés inattendues, Araman
-s’endormit--et se réveilla dans la rue.
-
-«Je n’aurais pas dû «la toucher», disait-il, plus tard. J’ai senti,
-quand mes mains effleurèrent ses épaules,--et au milieu même d’un
-indicible plaisir,--je ne sais quelle déception à retrouver à ce contact
-une chair--exceptionnelle, oui, et peut-être unique,--mais une chair,
-enfin, et de femme, et non tout à fait d’illusion.»
-
-Il ajoutait:
-
-«Il m’a été donné, à moi le premier venu, d’atteindre l’Idéal--à travers
-quelle putréfaction! Je l’ai touché, je l’ai enserré dans mes bras, je
-l’ai baisé de mes lèvres, j’en ai joui,--et j’ai vu (les yeux de l’Idéal
-étaient un miroir), j’ai vu dans ses yeux mes yeux resplendir, puis
-mourir de volupté,--puis...»
-
-Il disait encore:
-
-«J’aurais dû me mettre à genoux, j’aurais dû rester à genoux, et
-contempler.»
-
-
-
-
-LA SIRÈNE INNOCENTE
-
-
-Lionel Pappe regardait de vieilles gravures absurdes et méprisées des
-hommes d’aujourd’hui, et il visitait avec joie les paysages écrits en
-encre pâle sur les frêles papiers jaunes.
-
-Son voyage le mena vers une île toute nue dont la grève était jonchée
-d’ossements qui semblaient apportés là par le flot, galets roulés par la
-colère des vagues et l’ironie des vents. Malgré cette laideur et le sol
-sans arbres, ni herbes, ni mousses, l’île était plaisante et douce aux
-yeux, à cause d’une vapeur rose qui l’enveloppait d’un charme et donnait
-aux tristes crânes l’air de grosses fleurs mourantes.
-
-Ayant plus d’un pays à parcourir, Lionel Pappe allait tourner le
-feuillet, déjà distrait par un autre désir, quand des rives de l’île nue
-et rose un concert s’éleva de voix et de violons. Perchés sur le rocher,
-trois beaux oiseaux à figure de femme chantaient en une langue inconnue
-des choses infiniment douces; et, dans l’eau, trois êtres ambigus,
-femmes par la tête et par le buste, accompagnaient sur des violons de
-nacre le chant d’amour des trois beaux oiseaux.
-
-Reconnaissant les sirènes, Lionel Pappe sourit avec beaucoup de dédain
-et se mit à faire tout haut la critique de cette représentation vaine.
-Il reconnaissait le genre sirène-oiseau: Homère en parle et il avait vu
-au Louvre le portrait de ces bêtes singulières taillé pour l’ornement
-d’un obscur bas-relief.
-
---Les autres sont les classiques monstres... Mais pourquoi jouent-elles
-du violon? Le violon n’est pas archéologique. J’ai fait ce matin, un
-voyage bien ridicule.
-
---Mon enfant, répéta Lionel Pappe, à une jeune fille qui entrait
-discrètement, grande écolière aux yeux clairs, blonde, et belle presque
-autant que les pâles images écrites sur les frêles papiers jaunes, mon
-enfant, j’ai fait ce matin, un voyage bien ridicule.
-
-Et le bon professeur, en prologue à sa leçon, conta sa promenade vers
-l’île triste et rose.
-
---Oui, vous êtes vraiment un bon professeur, monsieur Pappe, vous
-m’enseignez des choses qui ne sont écrites ni dans les livres ni sur les
-papyrus, ni sur les métaux, ni sur les marbres. Vous avez donc vu des
-sirènes jouant du violon?
-
---J’ai vu cela, répondit Lionel Pappe, et, quoique ridicule, je l’ai
-jugé inquiétant.
-
---Parce que ce n’est pas archéologique?
-
---En effet, parce que ce n’est pas archéologique.
-
---Je suppose, reprit la grande écolière aux yeux clairs, que vous n’avez
-pas peur des sirènes?
-
---Pourquoi aurais-je peur des sirènes?
-
---Parce que ce sont des femmes.
-
---Et vous croyez, mon enfant, que j’ai peur des femmes?
-
---Vous devez avoir peur de ce qui est illogique, et les femmes sont
-illogiques--comme vos sirènes. Elles jouent du violon mal à propos; pour
-les hommes graves et archéologiques, elles sont ridicules--comme vos
-sirènes.
-
-Lionel Pappe fut surpris d’entendre un tel discours; il regarda son
-élève et s’aperçut qu’il avait devant lui une grande écolière aux yeux
-clairs, qui secouait orgueilleusement ses longs cheveux bouclés et dont
-la gorge se soulevait avec l’anxiété des vagues de tempête qui se
-gonflent et ne savent pas où elles vont tomber. C’était un homme
-prudent, quoique fort rêveur, et depuis qu’il donnait des leçons à des
-jeunes filles, jamais il n’avait eu le spectacle d’une telle
-métamorphose. Il traitait ses élèves en élèves, et aucune ne s’était
-encore redressée ainsi, avouant aussi ingénument les convoitises de son
-sexe,--et vraiment il eut peur.
-
-Baissant les yeux, il dit lentement:
-
---Mon enfant, nous allons continuer notre lecture: Acte trois, scène
-huit.
-
---Monsieur Pappe, dit la grande écolière, avec l’air de n’avoir pas
-entendu, de quelle couleur étaient les cordes des violons? Pourpres,
-n’est-ce pas?
-
---Oui, répondit complaisamment Lionel Pappe, d’un très beau pourpre.
-Maintenant...
-
---De ce pourpre-là aussi sanglant, aussi clairement rouge sur la
-blancheur de la nacre?
-
-Disant cela, elle avait ouvert son corsage, montrant sur son sein gauche
-une ligne rouge, toute vive et où perla du sang, quand elle y appuya la
-main d’un air tragique.
-
---Monsieur Pappe, j’ai voulu me tuer, hier. Chagrin d’amour? Nullement.
-Je suis vierge de corps et de cœur et je ne désire aucunes lèvres,--et
-croyez-vous que si je désirais des lèvres, elles se détourneraient à
-l’approche des miennes? Si j’avais eu un amour ou un caprice, je
-l’aurais satisfait. Non, j’ai voulu me tuer précisément parce que je
-n’avais ni amour, ni désir, à peine des curiosités, et si faibles que
-cela ne valait pas la peine d’ôter ma robe,--mon absurde robe noire de
-grande écolière, toute luisante sur la hanche du carton que je porte à
-l’école. J’ai voulu me tuer par ennui, j’ai voulu me tuer par dégoût de
-la misérable vie qui m’est destinée. J’ai voulu me tuer par haine des
-livres imbéciles qui étaient imposés à ma pauvre intelligence de vierge,
-par horreur pour l’humiliation spirituelle où les règles me maintenaient
-sous leurs pieds barbares. J’ai voulu me tuer, parce que je croyais que
-je ne pouvais devenir libre qu’en consentant à forfaire à ma liberté
-même; parce que je croyais que ma beauté ne pouvait s’affirmer qu’en se
-donnant esclave à un maître,--et que je ne veux pas me donner à un
-maître! A tous, oui! A un seul, non! J’ai voulu me tuer, et j’ai été
-lâche--comme une femme! Quand j’ai senti la piqûre du couteau, ma main a
-faibli, la pointe de l’arme s’est relevée en traînant sur la peau
-qu’elle a liserée de ce fil de pourpre: je voudrais que la cicatrice en
-demeurât toujours vive et rouge: cela me rappellerait éternellement
-l’heure où la mort m’a fait comprendre la vie. Je veux vivre, je ne suis
-qu’une femme; la métaphysique ne m’atteint pas; je suis en dehors du
-cercle de ses flèches, et il me semble que je comprendrais si bien si on
-voulait enseigner ma chair!
-
-Elle reprit avec un rire hystérique en se penchant vers Lionel Pappe.
-
---Voilà le fil de pourpre, voilà la corde rouge du violon des sirènes.
-
---Enfant, dit Lionel Pappe, pourquoi chercher des excuses au désir?
-Laisse chanter ta chair comme le violon des sirènes; ne réfléchis jamais
-sur toi-même, ni sur les vieilles images, ni sur la vie, ni sur la
-mort,--et ne reviens jamais ici, car tu aurais honte, sirène innocente,
-de la victime de ta chanson d’amour.
-
-Mais la sirène pleura, et Lionel Pappe connut que les larmes sont salées
-comme la mer, amères comme la mer où nagent les sirènes.
-
-
-
-
-DIALOGUE ENTRE HARVÈDE ET UNE OMBRE
-
-
-Harvède se rejeta vers le foyer, où brûlait en flammes d’or et de ciel
-l’âme d’une forêt. Blotti là, sous une haie de fourrures et de coussins,
-il avait encore froid.
-
---J’ai froid à l’âme, songeait-il.
-
-Il sentait, selon la longueur de son corps, depuis le front jusqu’aux
-chevilles, des zones de glace qui le coupaient en cinq ou six Harvèdes
-inquiets et ennuyés. On lui apporta du thé, des alcools, des parfums:
-alors les bandes isothermes se détendirent, et les serpents gelés se
-réchauffèrent à s’enrouler aux serpents de feu.
-
---J’ai moins froid, songea-t-il.
-
-L’unité se recomposa. Harvède, redevenu homogène, se remua et
-s’allongea,--puis il désira.
-
-Soudain, ce désir lui était venu, comme une apparition, comme un jet de
-soleil:
-
---Je voudrais une femme blonde, une esclave, une douce créature prête à
-tendre le cou aux arabesques du caprice et du lacet...
-
-Il rêva si fort qu’un malaise lui opprima le cœur, car il s’était
-retrouvé le long de la rivière d’où revenaient trois belles filles
-encore nues de s’être déshabillées sous le soleil; les cheveux disaient
-les jeux de l’eau. L’une était celle-là, celle au nom de bienvenue; elle
-ne riait qu’en sourire et ses yeux demeuraient graves comme les reflets
-de la rivière profonde et douce.
-
---Je n’ai plus froid, songea Harvède.
-
-Il songea encore:
-
---C’est trop impossible. Je n’aime pas l’absurde. Je voudrais dormir.
-
-Il se fit apporter des narcotiques,--et il dormit.
-
-Ce fut l’instant que choisit une voix pour dire tout haut:
-
---Harvède, me voici.
-
---Toi?
-
---Je t’aimais, je t’aime encore.
-
---Toi?
-
---Moi, la même, et désormais immuable.
-
---Tu n’as sans doute pas de nom, car je ne t’ai jamais entendu
-nommer,--et je sais beaucoup de noms, je sais plus de noms qu’il y en a
-d’écrits dans les livres et sur les parchemins.
-
---Si je n’ai pas de nom pour toi, je nie pour tous les autres le nom que
-je pourrais avoir. Enfin, je suis celle que tu connais, celle qui a des
-yeux graves et doux comme le reflet de la rivière, une des trois, celle
-qui ne sait pas rire, mais qui sait sourire.
-
---Voilà vingt ans que je ne t’ai vue, dit Harvède, et tu n’as pas
-changé. Je te croyais morte. Les gens que je ne vois pas, je les crois
-morts. Tu es belle.
-
---C’est peut-être parce que je suis morte, dit l’ombre.
-
---Tu me fais peur.
-
---C’est peut-être parce que je t’aime, dit l’ombre.
-
---Si tu m’aimais, dit Harvède, il fallait me donner ta bouche et tes
-seins le jour que tu sortais de l’eau.
-
---Il fallait les prendre dit l’ombre.
-
-L’ombre, disant cela, détourna la tête, puis reprit:
-
---Tu m’as presque fait rire, moi qui ne sais pas rire.
-
---Pourquoi? demanda Harvède.
-
---Parce que tu parles hypocritement comme une dupe. Avoue-le, et je
-dirai comme toi: tu m’as prise--en songe.
-
---Non, en désir seulement. Par ces temps de ma jeunesse, je ne rêvais
-pas, je vivais. J’en ai peut-être pris une autre--pour toi!
-
---Va, c’était la même chose.
-
---Tu n’es pas encourageante, dit Harvède.
-
---Alors, tu me veux? demanda l’ombre.
-
---Non, dit Harvède.
-
---Je ne suis donc plus belle? Tu me trouvais belle, quand j’apparus.
-
---Tu es belle, puisque tu es blonde,--mais tu n’es qu’une ombre.
-
---Enfant, dit l’ombre, regarde! Je n’ai qu’à ouvrir mon suaire, comme
-une robe d’amour, pour que tu demandes à baiser ma peau de sel gemme.
-Est-ce que je ne brille pas comme un diamant, avec toutes les nuances de
-la vie et de l’amour? On dirait que je sors de l’eau: je suis fraîche et
-ardente; je saigne quand on me pique; je brûle quand on me touche,--je
-brûle et je fonds. Vraiment tu ne me désires pas?
-
---Non, je ne te désire pas. Tu m’as fui, quand j’étais neuf aux ruses;
-tu m’as fui après m’avoir regardé et après m’avoir souri...
-
---Je ne t’ai pas fui, j’ai marché et tu ne m’as pas suivie...
-
---Oui, j’étais trop jeune... mais maintenant, non; je sais ce que tu es,
-maintenant.
-
---Tu ne le sais pas. Prends ma main.
-
-Harvède prit sa main.
-
---Est-elle consolante? demanda l’ombre.
-
-Elle continua:
-
---Pose tes lèvres sur mon épaule.
-
-Harvède posa ses lèvres sur son épaule.
-
---Est-elle triste? Mes mains sont-elles vraies? Ma chair est-elle vraie?
-Touche tout mon corps, je suis vraie, je suis jeune, je suis immortelle.
-Ah! mon amour, accepte donc le plaisir que je t’apporte.
-
-Harvède répondit, un peu tremblant:
-
---J’accepte le plaisir que tu m’apportes. Mais je l’accepte malgré moi,
-je l’accepte, car ton odeur étouffe ma volonté.
-
---Sois heureux en paix, ami, je suis bien celle que tu désires.
-
---Je ne sais plus.
-
---Oui, tu persistes à croire que je ne suis qu’une ombre! Je suis si
-vivante, mon cher, que je puis te donner la mort.
-
-La voix de l’ombre devint amère et cruelle, pendant qu’Harvède oubliait
-sa conscience:
-
---Tu as baisé mon épaule. Tu as eu tort. Pourquoi te fier à moi? Ma peau
-de sel gemme est empoisonnée. C’est vrai, je suis le Désir, le Désir
-irrésistible dont l’absence afflige et dont la présence navre. Allons,
-viens nous aimer!
-
---Où m’entraînes-tu?
-
---Je t’aime, je suis toute à toi.
-
---Je meurs.
-
---Comment trouves-tu la mort?
-
---Délicieuse! Reviens me voir, enfant.
-
---Enfant, nous ne nous quitterons plus.
-
-Harvède trembla plus fort et dit:
-
---J’ai peur, je meurs vraiment.
-
---Vraiment? demanda l’ombre.
-
---Laisse-moi!
-
-L’ombre dénoua ses mains déjà tenaces:
-
---Oui, je te laisse. Tu me fais pitié, tu ne sais pas mourir.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- D’un Pays lointain 7
-
- LIVRE I.--MIRACLES
- I. Phocas 19
- II. La Métamorphose de Diane 31
- III. Régelinde 39
- IV. L’ineffable Volonté 47
- V. Hamadrias 57
- VI. La Révolte de la Plèbe 65
- VII. L’Accident royal 79
- VIII. Mains de Reine 87
- IX. L’Etable 93
- X. La Ville des Sphinx 103
-
- LIVRE II.--VISAGES DE FEMMES
- I. Irmine 113
- II. Phénice 121
- III. Floriberte 127
- IV. Rosule 133
- V. La Femme en noir 141
- VI. L’Intacte 149
- VII. La Dame Pensive 157
- VIII. Mélibée 165
- IX. La Vierge aux Plâtres 173
- X. L’Aventure d’une Vierge 183
- XI. Tristane 191
-
- LIVRE III.--ANECDOTES
- I. Le Mauvais Moine 197
- II. L’Evocateur 205
- III. Jose et Josette 213
- IV. Celui qui a tué 221
- V. La Dernière Heure 229
- VI. Emérence 235
- VII. Le Château brûlé 245
- VIII. L’Amateur 253
- IX. Fin de promenade 259
- X. La Sirène innocente 267
- XI. Dialogue entre Harvède et une Ombre 275
-
-
-
-
-Impr. d’Ouvriers Sourds-Muets. Paris.
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-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK D'UN PAYS LOINTAIN ***
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- The Project Gutenberg eBook of D’un pays lointain, by Remy de Gourmont.
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-
-</style>
-</head>
-<body>
-
-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of D'un pays lointain, by Rémy de Gourmont</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: D'un pays lointain</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Rémy de Gourmont</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: March 24, 2021 [eBook #64920]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK D'UN PAYS LOINTAIN ***</div>
-<p class="c large">REMY DE GOURMONT</p>
-
-<h1>D’un<br />
-Pays Lointain</h1>
-
-<p class="c">MIRACLES — VISAGES DE FEMMES<br />
-ANECDOTES</p>
-
-<p class="c small">SIXIÈME ÉDITION</p>
-
-
-<p class="c gap">PARIS<br />
-<span class="large">MERCVRE DE FRANCE</span><br />
-<span class="xsmall">XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI</span></p>
-
-<p class="c small">MCMXXII</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em i">DU MÊME AUTEUR</p>
-
-
-<p class="c i">Roman, Théâtre, Poèmes</p>
-
-<ul>
-<li><span class="small">SIXTINE.</span></li>
-<li><span class="small">LE PÉLERIN DU SILENCE.</span> Le Fantôme. Le Château singulier.
-Théâtre muet. Le Livre des Litanies. Pages retrouvées.</li>
-<li><span class="small">LES CHEVAUX DE DIOMÈDE.</span></li>
-<li><span class="small">D’UN PAYS LOINTAIN.</span></li>
-<li><span class="small">LE SONGE D’UNE FEMME.</span></li>
-<li><span class="small">LILITH</span>, <i>suivi de</i> <span class="small">THÉODAT</span>.</li>
-<li><span class="small">UNE NUIT AU LUXEMBOURG.</span></li>
-<li><span class="small">UN CŒUR VIRGINAL.</span> Couverture de G. d’Espagnat.</li>
-<li><span class="small">COULEURS</span>, <i>suivi de</i> <span class="small">CHOSES ANCIENNES</span>.</li>
-<li><span class="small">HISTOIRES MAGIQUES.</span></li>
-<li><span class="small">DIVERTISSEMENTS</span>, <i>poésies complètes</i>, 1912.</li>
-</ul>
-
-<p class="c i">Critique, Littérature</p>
-
-<ul>
-<li><span class="small">LE LATIN MYSTIQUE</span> (Etude sur la poésie latine du moyen-âge)
-(Crès, éditeur).</li>
-<li><span class="small">LE LIVRE DES MASQUES</span> (I<sup>er</sup> et II<sup>e</sup>), gloses et documents sur les
-écrivains d’hier et d’aujourd’hui, avec 53 portraits par
-F. Vallotton.</li>
-<li><span class="small">LA CULTURE DES IDÉES.</span></li>
-<li><span class="small">LE CHEMIN DE VELOURS.</span> <i>Nouvelles dissociations d’idées.</i></li>
-<li><span class="small">LE PROBLÈME DU STYLE.</span> <i>Questions d’Art, de Littérature et de
-Grammaire.</i></li>
-<li><span class="small">PHYSIQUE DE L’AMOUR.</span> <i>Essai sur l’instinct sexuel.</i></li>
-<li><span class="small">ÉPILOGUES.</span> <i>Réflexions sur la vie</i>, 1895-1898 ; 1899-1901
-(2<sup>e</sup> série) ; 1902-1901 (3<sup>e</sup> série) ; 1905-1912 (volume complémentaire) ;
-4 vol.</li>
-<li><span class="small">ESTHÉTIQUE DE LA LANGUE FRANÇAISE</span>, édition revue, corrigée
-et augmentée.</li>
-<li><span class="small">PROMENADES LITTÉRAIRES</span> (1<sup>re</sup>, 2<sup>e</sup>, 3<sup>e</sup>, 4<sup>e</sup> et 5<sup>e</sup> séries) ; 5 vol.</li>
-<li><span class="small">PROMENADES PHILOSOPHIQUES</span> (1<sup>re</sup>, 2<sup>e</sup> et 3<sup>e</sup> séries) ; 3 vol.</li>
-<li><span class="small">DIALOGUES DES AMATEURS SUR LES CHOSES DU TEMPS</span> (<i>Épilogues</i>,
-4<sup>e</sup> série, 1905-1907).</li>
-<li><span class="small">NOUVEAUX DIALOGUES DES AMATEURS SUR LES CHOSES DU TEMPS</span>
-(<i>Épilogues</i>, 5<sup>e</sup> série, 1907-1910).</li>
-<li><span class="small">DANTE, BÉATRICE ET LA POÉSIE AMOUREUSE.</span></li>
-<li><span class="small">PENDANT L’ORAGE.</span></li>
-<li><span class="small">LETTRES A L’AMAZONE.</span></li>
-<li><span class="small">PENDANT LA GUERRE.</span></li>
-<li><span class="small">LETTRES D’UN SATYRE.</span></li>
-<li><span class="small">LETTRES A SIXTINE.</span></li>
-</ul>
-<ul>
-<li><span class="small">PAGES CHOISIES</span>, avec un portrait.</li>
-</ul>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em small">JUSTIFICATION DU TIRAGE</p>
-
-
-<p class="c gap small">Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak i">PROLOGUE</h2>
-
-
-
-
-<h3 id="l0">D’UN PAYS LOINTAIN</h3>
-
-
-<p>— D’où viens-tu?</p>
-
-<p>— D’un pays lointain. Je suis né dans une
-maison noire surgie du milieu d’une plaine
-grise, autour de laquelle un cercle de lumière
-étincelait, pareil aux gloires où s’écrivent les
-traits sévères d’une vierge de vitrail ; mais
-ce halo d’espérance et de bénédiction ne ceignait
-que du néant, du gris et du noir. Mon
-père et ma mère, comme tous les habitants
-de ce pays lointain, étaient aveugles ; seuls,
-quelques enfants voyaient : si l’on s’en apercevait,
-on leur crevait les yeux, — pour les
-rendre conformes. J’avais un frère, on lui
-creva les yeux ; j’avais une sœur, on lui creva
-les yeux.</p>
-
-<p>Pendant l’opération, pratiquée par un excellent
-prêtre, aimé de tous et surtout du
-Seigneur, ma mère disait : «&nbsp;C’est un petit moment
-à passer, mes chéris ; j’ai subi cela aussi,
-moi, à votre âge, et je n’en suis pas morte.
-Allons, un peu de courage!&nbsp;» Elle promettait
-des confitures, du sucre et des gâteaux à la
-fleur d’oranger.</p>
-
-<p>Mon père, qui était né aveugle, parla plus
-longuement. Il dit, avec une rude tendresse :
-«&nbsp;Petits sauvages, vous n’avez donc aucun
-sentiment des convenances? Ces gamins
-veulent se distinguer! Ces gamins ne veulent
-pas faire comme tout le monde! Alors, vous
-consentez à être ridicules, c’est-à-dire à
-éprouver des sensations — et, de là, des sentiments
-ou des idées — inconnues et, par conséquent,
-méprisées des autres hommes? Réfléchissez
-bien. Si vous gardez vos yeux, cette
-source incongrue — à ce que l’on dit, — de
-pensées vaines et de dangereux désirs, on
-vous poussera du coude avec dédain, on vous
-marchera sur les pieds, on vous donnera des
-coups de genou, par mégarde, on s’ameutera
-contre vous, on vous tirera les cheveux et on
-dansera la sarabande autour de la bête curieuse.
-Ah! vous vous préparez une jolie existence!…</p>
-
-<p>— Mais ils ne refusent pas de se laisser
-crever les yeux! interrompit ma mère. N’est-ce
-pas, mes chéris?</p>
-
-<p>— Ils ne refusent pas? Je l’espère bien,
-mais je dois les prévenir de ce qu’ils vont
-gagner à perdre le plus méprisable des sens, — et
-de ce qu’ils perdraient à le conserver. Mes
-enfants, je puis vous énumérer, avec ma double
-autorité d’aveugle et de père, les joies
-d’un être privé de la vue : la première joie est
-une joie intime et profondément satisfactoire,
-la joie de la répulsion surmontée, du devoir
-accompli ; en second lieu, vous ressentirez un
-plaisir d’orgueil, mais d’orgueil permis, le plaisir
-d’être absolument pareil à tous vos petits
-camarades, le plaisir de vivre parmi des égaux ;
-ce plaisir vous accompagnera durant toute
-votre vie, enfin, châtrés de la vue, vous aurez
-conquis la paix qui naît de l’incuriosité ; après
-de calmes jeux, de douces études de paisibles
-amours, de bons repas, de propices digestions,
-vous vous endormirez dans la certitude de
-n’être jamais sortis du droit chemin, de n’avoir
-jamais cueilli aucune fleur, de n’avoir jamais
-contemplé le ciel, ni la nuit, quand — dit-on — il
-s’orne du regard attristé des séraphins,
-ni le jour, quand le Soleil, ce maître abominable
-du sang et des sèves, réchauffe l’impureté
-des instincts…</p>
-
-<p>Ma mère interrompit encore une fois :</p>
-
-<p>— Comment voulez-vous, mon ami, que des
-enfants comprennent de telles pensées? Mettez-vous
-à leur portée. Et puis, tout cela est
-dangereux. En parlant ainsi, vous leur apprenez
-à raisonner…</p>
-
-<p>— Oui, mon amie, dit mon père ; cela pourrait,
-peut-être, leur apprendre à raisonner.
-Parfois, la connaissance trop précise du bien
-pousse les curiosités à retourner l’étoffe, — geste
-dont proviennent nécessairement les
-plus grands malheurs. Aussi, je me tais.</p>
-
-<p>L’excellent prêtre souriait et se contentait
-d’approuver de la tête, car il n’avait plus assez
-d’intelligence pour parler lui-même. En
-dehors de ses formules et de ses opérations,
-le vieux magicien n’était capable que des mots
-et des mouvements dictés par l’instinct de la
-conservation. Sa mémoire rituelle commençait
-même à s’affaiblir : il oubliait des verbes
-essentiels dans le prononcé des exorcismes
-et quand il remettait le péché — fort rare, il
-est vrai, en ce pays, — de «&nbsp;tentative intellectuelle&nbsp;»,
-«&nbsp;effort pour comprendre&nbsp;», il lui arrivait
-de ne pas exiger du pénitent, après
-l’absolution, le serment sacramentel : «&nbsp;<i lang="la" xml:lang="la">Serviam</i>. — Je
-suis l’esclave éternel.&nbsp;»</p>
-
-<p>Même faite par d’aussi débiles mains, l’opération
-réussit. Mon frère et ma sœur sont
-demeurés là-bas, «&nbsp;dans le pays lointain&nbsp;».</p>
-
-<p>— Mais toi?</p>
-
-<p>— Moi, j’étais intelligent et hypocrite.
-Jamais personne ne se douta que j’y voyais.
-J’enfermais mes impressions, mes joies, mes
-désirs, sous une triple serrure, dans mon
-crâne, invincible coffret, et un jour…</p>
-
-<p>— Et un jour?</p>
-
-<p>— … Je m’enfuis. Je traversais la plaine
-grise et, ayant marché longtemps, j’entrai
-dans une forêt lumineuse, dont chaque arbre
-ressemblait à une femme, la chevelure parée
-de diamants et le cou imagé de perles. On
-respirait dans cette forêt un air si violemment
-imprégné des odeurs de la vie que j’en
-eus mal à la tête ; mes doigts se crispaient
-au chatouillement des hautes herbes ; mon
-cœur chantait si fort que tout mon corps en
-tremblait. Enfin, j’étendis les mains, embrassant,
-comme Apollon, les genoux d’un des
-arbres-femmes. Ce contact m’apaisa, mais je
-tombai sur le côté et je m’endormis.</p>
-
-<p>Le lendemain, je continuai mon voyage, et
-j’arrivai ici. D’abord, je ne m’aperçus guère
-que j’avais changé de pays : les hommes
-avaient, il est vrai, les yeux ouverts, mais ils
-semblaient ne se servir de leur vue que pour
-se guider matériellement à travers la vie ; depuis,
-j’ai rencontré quelques voyants véritables.</p>
-
-<p>J’oubliais de vous dire qu’en traversant la
-forêt lumineuse, j’y cueillis… devinez quoi?</p>
-
-<p>— Une fleur rare?</p>
-
-<p>— Oui, une âme! Au matin, avant de quitter
-la forêt sacrée qui avait abrité ma lassitude
-et protégé mon sommeil, je me promenai
-quelques instants sous les branches
-tombantes, mais toutes étaient plus hautes
-que mon bras levé, et je désespérais d’emporter
-même le souvenir d’une feuille. O
-feuillage, qui étais pour moi aussi vivant
-et aussi parfumé qu’une chevelure d’amour,
-je te regardais onduler au-dessus de ma tête
-aussi loin de ma main que l’aile des oiseaux
-ou la neige violette des nuages matinals.
-J’allais obéir (une force me traînait) et m’éloigner
-seul, sans le témoin que je voulais ;
-j’étais déjà sur la lisière et je voyais le vaste
-horizon et, là-bas, où les deux cercles se joignent,
-la cime obscure d’une autre forêt,
-lorsqu’une branche fleurie de petits cœurs
-roses s’abaissa vers moi, comme un geste de
-pitié. Je cueillis la branche où tremblait la
-grappe des petits cœurs roses et je continuai
-ma route.</p>
-
-<p>Arrivé au but de mon voyage, je choisis
-une maison afin d’abriter la branche fleurie,
-comme ses sœurs m’avaient abrité moi-même,
-car j’ai toujours aimé la culture du sentiment ;
-c’est une occupation pleine de grâce et qui
-ne demande que la bonne volonté d’un jardinier
-soigneux : au milieu du jardin, il y a
-une fontaine où l’on peut se laver les doigts,
-quand ils sont tachés de sang.</p>
-
-<p>Je plaçai donc ma branche fleurie de petits
-cœurs roses dans un vase de majolique plein
-de sable d’or, et le vase sur une cheminée,
-primitif autel ; à gauche du vase, j’inclinai
-les <i>Damnées</i>, de Filiger, pour me remémorer
-la méchanceté des Dieux, et à droite, la
-<i>Vigne abandonnée</i>, où de Groux a écrit l’inutilité
-du Sacrifice.</p>
-
-<p>Ensuite, j’allai étudier les formes de la vie,
-apprendre selon quelle mode, riaient, s’ennuyaient
-ou pleuraient les hommes de mon
-temps. Ils s’ennuyaient surtout, leur capacité
-passionnelle étant fort médiocre et leur force
-nerveuse si fugitive qu’un désir ou un rêve
-suffisait souvent à l’épuiser toute. Je constatai
-encore qu’ils s’ennuyaient sans dignité,
-avec de petits gémissements de chien à la
-chaîne et de vaines colères contre les astucieux
-et contre les forts dont les jouissances
-irritaient leur impuissance originelle. Leur
-consolation était de penser à l’avenir, de prédire
-des temps meilleurs, de se vautrer dans
-les joies futures et de regarder la lune avec
-des verres de couleur.</p>
-
-<p>J’étais las de tant d’inoffensives niaiseries,
-quand je rencontrai Armelle, vase plus beau
-que mon vase de majolique et d’où sortait
-une fleur d’or ocellée de bleu. C’était une
-créature aussi étourdie qu’un oiseau, aussi
-timide, mais qui se laissa prendre avec la
-main. Elle n’avait notion ni de bien, ni de
-mal, ni de beau, ni de laid, d’une sensibilité
-tout animale, sans pudeur et sans trouble
-dans l’amour.</p>
-
-<p>Nous eûmes d’abord des rencontres furtives,
-des intimités illusoires, dont elle aggravait
-la vanité par l’aveu de ses regrets et
-l’implorante langueur de ses attitudes. A dessein,
-je prolongeais la période du désir ; j’aimais
-l’impatience d’Armelle et son geste, sur
-la berge, de se vouloir jeter à l’eau. Toute
-femme est vierge pour celui qui ne l’a pas
-possédée, car la virginité n’est pas autre chose
-que de l’inconnu, peut-être de l’inconnu plus
-obscur, — et je restais au seuil du mystère,
-quoique le gardien n’en fût aucunement farouche.</p>
-
-<p>Je désirais aussi, par ces jeux dilatoires,
-exaspérer la bête et qu’elle bondît dans le
-cirque, au jour de la fête, avec des élans sauvages
-et toute la violence d’une nature contrariée
-et aiguillonnée — mais je fus trompé.</p>
-
-<p>L’ayant menée en ma maison, je lui expliquai
-l’autel familier que j’avais ordonné avec
-de précieuses décorations autour de la branche
-fleurie de petits cœurs roses. Mon air
-grave et même un peu hiératique étonnait sa
-candeur animale habituée à de moins solennels
-prolégomènes ; elle s’approcha et ouvrit
-tout grands ses beaux yeux bleu d’amour. Les
-images, sévères acolytes, ne captaient pas
-son regard ; elle le fixait sans distraction sur
-la branche fleurie de petits cœurs roses. Je
-me taisais, feignant même de m’astreindre à
-effacer la poussière qui troublait un des coins
-de la glace ; alors sa curiosité s’enhardit et
-elle toucha du doigt un des petits cœurs roses ;
-elle ressemblait à une chatte qui veut jouer ;
-toute la grappe trembla et un des petits cœurs
-roses tomba dans le sable d’or : assurée que
-j’avais détourné la tête et oublieuse de la glace
-qui me disait tout, Armelle prit le petit cœur
-rose et le mangea.</p>
-
-<p>J’étais allé m’asseoir à l’autre bout de la
-chambre. Armelle vint à moi et je la voyais
-s’avancer toute pâle d’amour ; son attitude
-d’oiseau voltigeant s’était transformée en la
-grâce splendide d’un cygne qui se meut sur
-un canal avec une fierté royale ; ses mouvements
-se voyaient à peine sous sa robe traînante
-et ses bras tombaient le long de son
-corps comme des tiges brisées par un coup
-de vent.</p>
-
-<p>Elle vint à moi et s’agenouilla, me baisant
-les mains ; puis elle pleura silencieusement.
-La douleur ne contrariait pas la pureté de
-sa face extasiée et les transparentes larmes
-qui roulaient sur ses joues semblaient les
-perles détachées d’un chapelet de sourires.</p>
-
-<p>Je me penchai sur elle et je la baisai au
-front, doucement ; quelques perles tombèrent
-encore de ses yeux souriants, quelques
-perles et la croix — et un grand soupir annonça
-que le cœur d’Armelle s’était soulagé,
-grain à grain, de tout le chapelet des douleurs
-suprêmes et des joies infinies.</p>
-
-<p>Son corps s’affaissa sur mes pieds, sa tête
-s’arrêta sur mes genoux et ses bras tombaient
-vraiment comme des tiges massacrées par
-l’orage.</p>
-
-<p>Armelle était morte.</p>
-
-<p>Je compris que les petits cœurs roses étaient
-de merveilleuses hosties contenant chacune
-une âme et je compris aussi qu’en se communiant
-avec un de ces petits cœurs roses,
-Armelle s’était empoisonnée… Les âmes sont
-de terribles poisons.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak i" title="LIVRE I. MIRACLES">LIVRE I</h2>
-
-<p class="c large">MIRACLES</p>
-
-
-
-
-<h3 id="l1c1">PHOCAS</h3>
-
-
-<p class="attr"><i>A Octave Mirbeau.</i></p>
-
-<p>Le préteur donna lui-même les instructions
-les plus précises au décurion chargé d’arrêter
-Phocas. Ce magistrat, nommé Aurélius, était
-un homme grave, probe et intelligent ; excellent
-jurisconsulte, il n’abusait point de sa
-science, ni des codes, ni des édits pour écraser
-d’une rigueur uniforme et traditionnelle
-les criminels cités à son tribunal ; tout au contraire,
-profitant de la liberté qu’avaient alors
-les juges de décider selon leur conscience, il
-aimait à oublier l’impérative dureté des lois
-pénales, — et plus d’une fois on l’entendit
-condamner à une notable amende d’avares et
-inflexibles riches «&nbsp;coupables selon lui de ne
-pas s’être laissé voler, attendu que le voleur
-était dans le besoin le plus extrême et qu’il y
-a un certain degré de misère qui autorise celui
-qui n’a rien à prendre à celui qui possède
-tout.&nbsp;» De tels jugements paraîtraient aujourd’hui
-fort scandaleux et notre moralité raffinée
-s’en indignerait ; mais au <small>IV</small><sup>e</sup> siècle, à Sinope,
-dans la province de Pont où se passe cette
-histoire, les hommes, dénués de grands principes,
-acceptaient volontiers la justice telle que
-la comprenait Aurélius ; vexés, mais convaincus
-que de laisser mourir de faim une créature
-humaine, ou de l’étrangler de ses propres
-mains, c’est un crime égal, ils payaient l’amende,
-puis, pour éviter d’être volés justement,
-ils faisaient, de leur propre volonté, la
-part des pauvres.</p>
-
-<p>Les idées chrétiennes avaient pénétré peu
-à peu à Sinope, comme dans une grande partie
-de l’Empire romain, mais pas encore sous
-leur véritable nom ; ce nom était toujours détesté,
-et on y professait pour la religion nouvelle
-une horreur mêlée de crainte ; seules,
-devançant les dogmes, la justice et la pitié,
-mendiantes boiteuses, avaient franchi les murs
-de la ville et murmuré tout bas de singulières
-paroles que le peuple se répétait avec surprise.</p>
-
-<p>De vrais chrétiens, instruits de la naissance,
-de la mort et de la résurrection du Nazaréen,
-il n’y en avait guère, à Sinope, que dans les
-faubourgs, parmi les tisserands, et, dans la
-campagne, parmi les paysans et les esclaves
-des grands domaines ; on disait que le principal
-d’entre eux, le plus instruit et, par conséquent,
-le plus dangereux, était un nommé Phocas,
-jardinier de son état, homme libre, qui
-cultivait un petit enclos et en vendait les produits
-aux portes de la ville.</p>
-
-<p>Donc, par une étrange contradiction, le
-peuple, qui aimait la justice, haïssait ceux qui
-étaient les vivants exemplaires de la justice,
-et Aurélius lui-même, le juge secourable, entrait
-en colère et jurait par les dieux infernaux
-dès que l’on prononçait devant lui le
-nom de Chrétien. Sur ces entrefaites, des édits
-arrivèrent qui ordonnaient la recherche et la
-condamnation de tout sectateur de l’idée nouvelle.
-Aurélius lut les édits que lui envoyait
-le préfet de la province et, pour la première
-fois de sa vie, il fut joyeux d’avoir lu un édit
-impérial.</p>
-
-<p>Ayant fait venir Amasius, le chef de la décurie
-de soldats que l’on employait à la recherche
-des criminels, il lui commanda de
-s’emparer de Phocas et de l’amener à Sinope,
-mort ou vif.</p>
-
-<p>Les instructions portaient, rédigées sur des
-tablettes de cire : «&nbsp;Phocas, chrétien, contempteur
-des Dieux, ennemi de l’empereur et
-du peuple romain. Bandit redoutable et conspirateur
-astucieux, chef d’une bande de cruels
-coquins, il est encore un magicien des plus
-experts ; il connaît l’art incroyable de tuer à
-distance, soit par d’effroyables combinaisons
-d’éléments, soit par des signes, soit par une
-entente secrète avec les Génies inférieurs.
-Vous vous approcherez de lui prudemment et
-en usant de ruse ; il y va peut-être de votre
-vie, mais il y va sûrement du salut de la République.&nbsp;»</p>
-
-<p>Amasius médita ces instructions, choisit
-quelques légionnaires résolus, épaves des
-guerres barbares, et la petite troupe se mit
-en marche. Elle allait un peu au hasard, car — la
-police, en ces temps, était sommaire — on
-ignorait l’endroit précis où conspirait Phocas
-en arrosant ses salades. Cela devait être
-là-bas, au fond d’un vallon qui creusait parmi
-la forêt une clairière de verdure ; on irait là,
-tout d’abord, et on s’informerait près des bûcherons.</p>
-
-<p>Dans l’imagination d’Amasius, brave décurion
-qui avait occis plus de Goths qu’il n’avait
-de dents dans les mâchoires, Phocas se cachait
-en une ténébreuse caverne, en quelque inaccessible
-repaire, et il augurait que la quête
-serait difficile et pénible ; mais la saison était
-belle, les hommes décidés : «&nbsp;On en sera quitte,
-songeait-il, pour dormir quelques nuits en
-plein air, sous la protection de la déesse aux
-douze mamelles.&nbsp;»</p>
-
-<p>Ils partirent de grand matin et, ayant suivi
-un ruisseau qui coupait en deux la forêt de Sinope,
-ils se trouvèrent, un peu avant midi,
-en face d’une petite cabane couverte de roseaux,
-derrière laquelle paraissait s’étendre
-un agréable jardin. Amasius n’eut aucun soupçon ;
-il cogna à la porte et demanda l’hospitalité.</p>
-
-<p>La porte s’ouvrit et parut un homme vêtu,
-tel qu’un paysan, d’une tunique courte qui
-laissait les jambes nues à partir des genoux ;
-ses cheveux étaient ras et sa barbe longue ;
-il avait l’air las et doux ; ses yeux, sous des
-paupières tombantes, étaient bleus et un peu
-vagues. L’homme semblait avoir une cinquantaine
-d’années, mais son âme, certes, était
-toute jeune, car il manifesta une grande joie,
-de ce que la Providence lui envoyait des étrangers :</p>
-
-<p>— Entrez, entrez! Comment? Des soldats?
-Les Goths sont-ils revenus?</p>
-
-<p>— Non, dit Amasius, mais nous cherchons
-un bandit plus féroce que les fils des Amales,
-un chrétien, un contempteur des dieux
-(il récitait son instruction), un magicien, qui
-connaît l’art incroyable de tuer à distance…</p>
-
-<p>Il n’y a pas de magicien par ici, dit Phocas,
-mais le pays est plein de voleurs. Ils n’attendent
-même pas que mes salades soient poussées
-pour me les arracher. Cela me donne
-double besogne, il faut que je recommence
-mes semis, — mais, que voulez-vous? s’ils me
-prennent mes salades, c’est qu’ils en ont besoin,
-plus besoin que moi, peut-être, — et
-d’ailleurs, je leur pardonne et je leur donne
-ce qu’ils me dérobent.</p>
-
-<p>— Vous êtes trop indulgent, dit Amasius,
-et l’empereur, qui est juste, a résolu de punir
-le chef de ces coquins, car il doit être leur
-chef, mes instructions le portent.</p>
-
-<p>— Quel est son nom? demanda Phocas.</p>
-
-<p>— Son nom?</p>
-
-<p>Il consulta ses tablettes :</p>
-
-<p>— Phocas.</p>
-
-<p>— Phocas! dit le pauvre jardinier, mais je
-le connais, il se tient tout près d’ici. C’est un
-chrétien.</p>
-
-<p>— Mes instructions le portent, dit Amasius.</p>
-
-<p>— C’est bien lui, dit Phocas, — un chrétien
-absolu, un chrétien farouche, un contempteur
-des dieux! Je vous l’amènerai moi-même,
-avant le coucher du soleil. Vous tombez bien!
-Phocas! Ne soyez pas inquiets, il vous appartient,
-il est entre vos mains. Mais en attendant,
-puisque vous êtes mes hôtes, je vous dois
-toute l’hospitalité et d’abord le repas. Du pain,
-des légumes de mon jardin, — ce que Phocas
-en a laissé.</p>
-
-<p>— C’est Phocas qui vous vole vos salades?
-demanda Amasius.</p>
-
-<p>— Lui-même.</p>
-
-<p>— Nous ne le ménagerons pas.</p>
-
-<p>— Je l’espère bien, dit Phocas.</p>
-
-<p>Phocas continua :</p>
-
-<p>— Et, pour les hôtes, je détiens là, enfouie
-sous terre, une amphore de vin d’Asie… Moi
-je n’en bois jamais, l’eau du ruisseau est si
-bonne…</p>
-
-<p>— Nous la boirons! dirent les soldats.</p>
-
-<p>— Je l’espère bien, dit Phocas.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les soldats et le jardinier se mirent à table.
-Phocas, sur l’instance d’Amasius but un peu
-de vin, et alors sa joie s’exalta :</p>
-
-<p>— Que je vous aime, mes amis, s’écria-t-il,
-vous et tous mes frères, tous les hommes! Souvent,
-quand je me repose de mon labeur, quand
-mes laitues, arrosées, s’endorment, comme
-de bonnes petites créatures, dans la paix du
-soir, souvent je rêve au bonheur futur de l’humanité,
-fille de Dieu, et aussi au bonheur immédiat
-que trouverait en lui-même chacun de
-nous, s’il vivait en amour, en justice et en
-charité. Aimez-vous les uns les autres. Si votre
-frère a froid, donnez-lui place à votre
-foyer ; s’il a faim, qu’il puisse s’asseoir à votre
-table ; s’il est ignorant, instruisez-le ; s’il est
-méchant, forcez-le d’être bon, en étant bon
-pour lui… Les temps vont changer. Je vois
-venir un siècle, tout vêtu de blanc, comme
-un ciel matinal ; il vient sur la mer, et les vagues
-s’apaisent, et les grands oiseaux qui planent
-sur les eaux volent autour de lui et lui
-font un cortège d’amour… Il vient, je le vois!
-Il a les yeux clairs d’un messager de bonne
-nouvelle, il chante un cantique d’allégresse ;
-le battement de ses ailes a une vertu pacifiante…
-Il vient, je le vois! L’archange lumineux aborde
-parmi nous… Aimez, aimez, soyez implacables
-à force d’aimer! Aimez les hommes malgré
-eux, aimez-les tant que votre amour les dompte,
-les transforme, et les refaçonne à l’image de
-Celui qui, pouvant tout, choisit de mourir…</p>
-
-<p>Les soldats, sans bien comprendre, étaient
-émus ; Amasius aurait voulu entendre encore
-cette parole d’amour, plus enivrante que le
-vin d’Asie ; mais, fidèle au mot d’ordre, il
-songeait aussi à Phocas, l’abominable bandit,
-et il fit l’effort de dire :</p>
-
-<p>— Maître, je reviendrai te voir, car ton discours
-m’a remué comme jamais je ne le fus
-par les plus belles harangues. Je ne t’oublierai
-pas… J’ai entendu parler d’un philosophe
-nommé Socrate ou Platon, je ne sais plus, que
-mon centurion vénère comme un dieu… Tu
-seras mon Socrate… Oh! que tes paroles m’ont
-fait de bien… Jamais je n’avais entendu de
-pareilles choses…</p>
-
-<p>Il se tut ; puis faisant un nouvel effort :</p>
-
-<p>— Et ce Phocas?</p>
-
-<p>Le pauvre jardinier se leva et dit :</p>
-
-<p>— Je suis Phocas.</p>
-
-<p>— Toi? Maître, le vin d’Asie t’a-t-il fait
-tourner la tête?</p>
-
-<p>— Je suis Phocas.</p>
-
-<p>Par des tablettes, par une plaque de bronze
-qui lui affirmait, pour son courage en des
-temps de peste, la reconnaissance de la ville
-d’Antioche, Phocas prouva qu’il était Phocas.</p>
-
-<p>Convaincu, Amasius murmura quelques paroles
-de mépris pour la sottise du préteur Aurélius, — puis
-il emmena Phocas, et la nuit
-n’était guère avancée quand ils entrèrent dans
-Sinope.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Dès le lendemain matin, Phocas fut jugé.
-Le peuple, prévenu, accourait en grande foule ;
-à la vue du bandit, du chrétien, de l’impie qui
-haïssait les dieux, il poussa de joyeux cris :</p>
-
-<p>— A mort! A mort! criait le peuple.</p>
-
-<p>Aurélius, après quelques menues tortures et
-un court interrogatoire, où Phocas avait avoué
-son crime d’être chrétien, proféra la sentence :</p>
-
-<p>— Aux bêtes!</p>
-
-<p>Et le peuple répéta :</p>
-
-<p>— Aux bêtes, le chrétien! Aux bêtes, aux
-bêtes!</p>
-
-<p>Peu après midi, le cirque fut ouvert et Phocas
-parut dans l’arène. Sans souci des hurlements
-de la foule heureuse, sans songer aux
-fauves ni aux taureaux, il cria d’une voix forte :</p>
-
-<p>— Je suis chrétien!</p>
-
-<p>Puis il s’agenouilla et attendit, en priant.</p>
-
-<p>Ce fut un taureau qui sortit de l’ergastule.</p>
-
-<p>La bête fonça sur sa proie, la transperça
-d’un coup de corne, la fit sauter en l’air, puis
-s’éloigna.</p>
-
-<p>Phocas retomba au milieu d’une pluie de
-sang. Il n’était même pas évanoui et, comprimant
-son ventre d’où sortaient ses entrailles,
-il put se remettre à genoux et continuer sa
-prière.</p>
-
-<p>A ce moment, il aperçut, près de la porte
-de l’ergastule, Amasius et ses soldats qui
-avaient été postés là, l’épée au poing, pour
-chasser la victime au centre de l’arène, si elle
-cherchait à fuir vers les caves ; il reconnut
-ses amis, et, rassemblant ses forces, se souleva
-pour leur envoyer, d’une main lourde,
-un signe d’amour et un signe d’adieu.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les soldats, qu’un désir de gloire et de mystère
-avait touchés, se consultèrent un instant ;
-puis, tous, d’un bond, coururent à Phocas,
-en criant :</p>
-
-<p>— Nous sommes les fils de Phocas! Nous
-sommes chrétiens!</p>
-
-<p>Ce fut une belle fête et dont le peuple de
-Sinope se souvint longtemps, car on lâcha
-des lions et des panthères, et, au lieu d’une
-victime, il y en eut une douzaine : les yeux
-des femmes burent du sang.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l1c2">LA MÉTAMORPHOSE DE DIANE</h3>
-
-
-<p>Quand il vit la lune pâlir et trembler dans
-le ciel pur, voile égarée sur le bleu des mers,
-Héliodore eut peur d’un tel présage et, se
-dressant, les bras levés, il prononça des mots
-conjuratoires.</p>
-
-<p>En vain. Les dieux fuyaient, oreilles sourdes ;
-et, de leurs lèvres si éloquentes et si
-riches en sagesse, il ne tombait plus dans le
-sanctuaire que des oracles brisés par d’invisibles
-et nouvelles foudres.</p>
-
-<p>Héliodore reprit sa place sur le banc de
-pierres, au seuil du temple. Le vent du soir
-était triste comme un adieu ; on n’entendait
-d’autres bruits que le sanglot des roseaux ;
-il pleura comme les roseaux, tout uni d’amour
-au deuil des choses et des dieux.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il pleura longtemps, puis il s’endormit, à
-ce seuil, toujours gardien et toujours prêtre :
-des cris le réveillèrent et des lueurs de torches.
-Des gens s’avançaient, petits, demi-nus,
-ceints de cuirs mal grattés, avec de longs
-cheveux huilés, aux mains des épieux et des
-branches de pin qui flambaient et fumaient
-dans la nuit. Le chef laissa tomber son
-épieu sur la tête d’Héliodore, et le prêtre,
-lié de courroies, fut jeté parmi les sanglots
-des roseaux ; ensuite, on pilla avec soin le
-sanctuaire de Diane aux genoux blancs.</p>
-
-<p>Ces barbares avaient un pouvoir destructeur
-vraiment divin ; ce que les hommes
-avaient mis des siècles à construire, ils le démolirent
-en quelques heures de nuit, et, tous
-les ors enlevés et chargés sur des chariots,
-ils s’excitèrent par dérision à traîner hors du
-temple l’Artémis inviolée dont le marbre,
-par sa candeur surhumaine, étonnait la piété
-des pèlerins. Ils voulurent encore, sans doute
-pour être agréables à leur dieu particulier,
-et croyant anéantir son indestructible grâce,
-morceler l’effigie de la déesse blanche, mais
-l’effigie voulut demeurer intacte, et les barbares
-s’éloignèrent, lassés d’un sacrilège inutile.</p>
-
-<p>Alors Héliodore rompit ses liens et se leva
-lamentable, d’entre les sanglots des roseaux ;
-le jour nouveau naissait ; ayant lavé la vase
-qui lui cloîtrait les yeux, il vit l’horreur de la
-dévastation impie et la Vierge, son amour, couchée
-en travers du sentier, comme un cadavre
-laissé là après le meurtre et après le stupre
-nocturne.</p>
-
-<p>Il se laissa tomber près de la déesse et, ayant
-baisé ses pieds, il s’évanouit.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>«&nbsp;Marbre pur, marbre de grâce,</p>
-
-<p>Genoux fiers,</p>
-
-<p>Hanches où nulle main n’écrivit jamais son
-désir,</p>
-
-<p>Crèche où nul enfant n’a dormi,</p>
-
-<p>Source où l’oiseau n’est pas venu boire,</p>
-
-<p>Ventre inaccessible,</p>
-
-<p>Neiges éternelles,</p>
-
-<p>Bras qui n’ont daigné accoler que le tronc
-sacré des chênes,</p>
-
-<p>Mains qui n’ont caressé que les flancs des
-chiens blancs,</p>
-
-<p>Seins qui n’ont palpité que de l’agonie des
-biches,</p>
-
-<p>Bouche d’orgueil,</p>
-
-<p>Marbre pur, marbre de grâce!&nbsp;»</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Héliodore en son sommeil, balbutiait ces
-litanies, et, à chaque invocation, il ajoutait
-un pardon, une supplication, l’expression de
-sa honte, de son désespoir, de son amour.</p>
-
-<p>«&nbsp;Pardonne-moi, Diane Artémis! Tu m’avais
-choisi comme gardien et je n’ai pas su
-éloigner de toi les voleurs! Tu m’avais choisi
-comme prêtre et je n’ai pas su te préserver
-du sacrilège.&nbsp;»</p>
-
-<p>Quand Héliodore eut ainsi prié, en toute
-simplicité et en toute humilité, il lui sembla
-que la déesse se levait et se penchait vers lui,
-et il lui sembla que la bouche d’orgueil et de
-grâce disait :</p>
-
-<p>«&nbsp;Je te pardonne, Héliodore, car tu m’aurais
-donné ta vie, si j’avais voulu de la vie ;
-mais les barbares te l’ont laissée par mon ordre,
-afin que tu sois témoin d’un miracle tel
-que les hommes n’en ont pas encore vu de
-pareil.</p>
-
-<p>»&nbsp;Les dieux sont anciens, Héliodore, tu le
-sais ; mais, si anciens, ils ont eu une naissance
-et ils doivent tous mourir. L’heure est venue
-de leur mort. Les dieux meurent, au moment
-où je te parle, mais ils ne meurent pas
-comme des hommes ; ils meurent comme des
-dieux, leur essence permane et va revivre en
-de nouvelles formes.</p>
-
-<p>»&nbsp;Ces changements sont nécessaires pour
-leur propre gloire et pour la joie des hommes ;
-quand les dieux sont trop vieux ils n’inspirent
-plus ni la terreur, ni l’amour ; ils deviennent
-indifférents aux âmes familières et aux
-cœurs distraits ; les hommes, ces éternels
-prisonniers, n’ont plus confiance en l’échelle
-de grâce, ils ont peur qu’elle ne rompe sous
-leurs pieds, ils n’osent plus monter au ciel :
-alors, retombés dans la tristesse de leur nature,
-ils rampent, comme aux premiers jours du
-monde, dans le marécage obscur de l’animalité.</p>
-
-<p>»&nbsp;Il faut des échelles nouvelles ; c’est pourquoi
-des arbres ont été abattus dans la
-forêt de l’infini.</p>
-
-<p>»&nbsp;Dors, Héliodore. Quand tu te réveilleras,
-toi qui m’aimas telle que je fus, tu m’aimeras
-telle que je serai, et, par l’échelle nouvelle, tu
-monteras si haut que tu en auras le vertige.&nbsp;»</p>
-
-<p>Diane se tut et Héliodore crut voir, s’en
-allant vers le temple, une femme vêtue d’une
-blanche robe traînante, toute semée d’étoiles
-bleues ; autour de sa tête, il y avait une lueur
-de soleil et, de ses mains étendues, des
-rayons très doux tombaient vers la terre. Elle
-entra dans le temple.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Héliodore dormit encore ; quand il se réveilla,
-il vit que le temple avait été restauré
-selon un art nouveau : partout, sur la blancheur
-des murs, on avait peint des figures inconnues,
-des nimbes, des agneaux et des
-lettres grecques appelées thau.</p>
-
-<p>Il se leva et entra dans le sanctuaire, dont
-il se croyait toujours le gardien et le prêtre,
-mais, ivre sans doute d’un si long sommeil,
-il ne reconnaissait ni les trésors, vases, lampes,
-encensoirs, pourtant remis à leur place
-tels qu’avant le pillage, ni la physionomie
-des fidèles, ni l’effigie sacrée qui se dressait
-toujours sous le même dais de soie et de perles, — et
-il restait debout, tout surpris, lorsque
-la voix de son rêve sonna encore en son
-cœur :</p>
-
-<p>«&nbsp;Héliodore, reconnais-moi, et aime-moi
-comme tu aimas Diane. Je suis la toujours
-Vierge ; approche-toi : si tu me dis quelques
-paroles d’amour, tu comprendras, car c’est
-l’amour qui fait tout comprendre. Viens, Héliodore,
-et mets le pied au premier échelon de
-l’échelle.&nbsp;»</p>
-
-<p>Les fidèles chantaient :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Ave, semper virgo,</div>
-<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Ave, scala cœli.</div>
-</div>
-
-<p>Héliodore mêla sa voix à celle du chœur,
-et il aperçut aussitôt, dressée devant lui, une
-échelle nouvelle faite avec les plus précieux
-bois fauchés dans la forêt de l’infini. D’un
-élan il monta aux plus hauts échelons ; il
-monta si haut qu’il en eut le vertige, si haut
-qu’il comprit les mystères éternels et la loi
-qui veut que tout ce qui change ne change
-qu’en forme et non pas en essence.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l1c3">RÉGELINDE</h3>
-
-
-<p>C’était au temps que les providentiels Barbares
-venaient de libérer l’Europe de la tradition
-romaine. Les Goths fécondaient la
-paresseuse Espagne. Une autre beauté surgissait
-d’entre les décombres des temples vains.
-Des Aphrodites morcelées comme jadis des
-pierres jetées par Deucalion, une humanité
-nouvelle naissait au monde, rayonnante de
-force et de naïveté, ingénue et violente — et
-de la poussière des Cérès broyées aux lourdes
-meules habituées à la docilité du grain
-les hommes du Nord pétrissaient un pain inconnu
-qui donnait aux mâles le mystère de
-la volonté et aux femmes le mystère de la
-grâce.</p>
-
-<p>Régelinde était fille de roi.</p>
-
-<p>Joyau! l’écrin se ferma sur elle le jour de
-sa naissance et ne se rouvrit plus. Elle vécut
-dans le palais et dans les jardins royaux, unique,
-seule de son rang et seule de son essence,
-aussi unique que l’améthyste taillée en coupe
-où son père n’avait bu qu’une fois, y buvant
-mêlé à du vin noir le sang frais d’un tributaire
-rebelle au tribut.</p>
-
-<p>Vêtue d’une robe blanche stellée de croix
-de jais, avec au col la bande de pourpre et
-au doigt la bague d’argent des fiançailles secrètes,
-elle passait en silence et les officiers
-se taisaient sur son passage et s’inclinaient,
-les yeux voilés de la main gauche, selon la
-mode orientale apportée à Hispal par Isidore,
-fils de Grégoire, médecin du roi et homme
-docte.</p>
-
-<p>Nul jamais n’adressait la parole à Régelinde
-que son père, Resçaon, Majorien l’évêque et
-sa nourrice Ipa ; aucune de ses quarante esclaves
-n’eût osé toucher au bas de sa robe
-sans un ordre de ses yeux ou un signe de son
-doigt : Régelinde était fille de roi.</p>
-
-<p>Princesse! et adorée muettement par la
-gent du palais, comme une émanation, comme
-une incarnation d’Iscratène, le Soleil boréal,
-comme Iscratène elle-même, l’Astre féminin
-qui pendant six mois aime les hommes et
-pendant six mois les hait.</p>
-
-<p>Mais Resçaon était chrétien, baptisé dans
-les neiges par Abbas le martyr qui, pour ondoyer
-l’enfant, maître du Septentrion, avait
-fait fondre à la chaleur de sa main un morceau
-de glace coupé en forme de croissant de
-lune, — et Régelinde, chrétienne, ne se
-croyait pas Iscratène, mais la fille privilégiée
-du Dieu vivant.</p>
-
-<p>Humble aux pieds de Majorien l’évêque, acceptant
-ses dires pénitentiels, humble en face
-de son père, l’oreille ouverte à ses conseils,
-elle retrouvait dans la solitude l’orgueil d’être
-l’unique Régelinde et la joie d’être aimée par
-Celui devant qui les rois ne sont que de la
-poussière et les évêques de la cendre : Dieu
-aimait Resçaon, Dieu aimait Majorien, Dieu
-aimait Ipa, — mais Dieu n’aimait pas Ipa,
-Majorien ni Resçaon comme il aimait Régelinde :
-et c’était vrai, aussi vrai qu’il y a sept
-planètes dans le firmament, aussi vrai que le
-tonnerre est une clameur du ciel, un avertissement
-d’avoir à pleurer nos péchés.</p>
-
-<p>Or, un matin, Resçaon appela sa fille et
-lui annonça la venue du prince des fiançailles
-secrètes. Le courrier arrivé dans la nuit le
-précédait de six jours de marche : qu’elle se
-préparât donc à recevoir comme seigneur le
-jeune roi d’Hippone, Saran, celui qui portait
-au doigt une bague d’argent toute pareille à
-la bague de Régelinde.</p>
-
-<p>Saran! son rêve était allé souvent vers Hippone
-et vers Saran ; et même, à force de penser
-à lui, lorsque la nourrice lui contait l’histoire
-des fiançailles secrètes, parfois elle se
-l’était figuré : tel à peu près et aussi superbe
-que Zinthe, le chef des Archers bleus, qui
-avait un zigzag de foudre tatoué sur le front,
-aussi superbe, l’œil aussi froidement doux,
-mais plus royal.</p>
-
-<p>Saran! elle allait donc devenir femme!</p>
-
-<p>Régelinde médita ce mystère et comme elle
-était très pure, ce fut en vain. Sans doute, le
-lendemain des noces, au lieu de la robe blanche
-stellée de croix de jais, elle revêtirait la
-robe de pourpre et, quand elle deviendrait
-mère, la robe de sinople frangée d’or rouge,
-si c’était un fils, frangée de lin, si c’était
-une fille, — mais comment deviendrait-elle
-mère?</p>
-
-<p>Interrogée, Ipa répondit, en levant au ciel
-ses yeux gris :</p>
-
-<p>— «&nbsp;Iscratène, ma mère, Christ, mon sauveur,
-vous entendez ce qu’elle demande?&nbsp;»</p>
-
-<p>Ce fut tout. Alors Régelinde commanda
-qu’on fit venir et qu’on laissât seul avec elle
-Isidore, fils de Grégoire.</p>
-
-<p>Médecin du roi et maître du cérémonial,
-Isidore était magicien. Il avait étudié sous
-les plus savants, à Thèbes, à Chrysopolis, à
-Alexandrie, enfin, à Erythrée, la ville des sables
-rouges, dont les habitants conversent librement
-avec les démons et dont le prince,
-Hucar, trois fois ressuscité, use de plus de
-femmes en un jour qu’il n’y a de grains de
-raisins dans une vigne royale.</p>
-
-<p>Isidore entra. Il n’était ni jeune ni vieux,
-mais il paraissait fort vif, doué d’une surnaturelle
-santé.</p>
-
-<p>— «&nbsp;Princesse Régelinde, celui que tu enfermes
-avec toi, vierge, doit être un vieillard.&nbsp;»</p>
-
-<p>Isidore s’affaissa soudain comme sous un
-fardeau de siècles, et Régelinde parla :</p>
-
-<p>— «&nbsp;Enseigne-moi la science des générations.
-Dis-moi comment le Père engendra le
-Fils ; dis-moi quelles sont les conjugaisons
-des astres. Nomme-moi les principes, les
-causes et les moyens. Quel est le père des
-ægipans et quelle est leur mère? Apprends-moi
-les normes et les ambigénies, la généalogie
-des semblables et celle des disparates,
-la création de l’homme et celle de l’ibre, celle
-du musmon et celle de l’ange ; j’écoute.&nbsp;»</p>
-
-<p>— «&nbsp;Je me tairai, répondit Isidore, fils de
-Grégoire ; mais regarde.&nbsp;»</p>
-
-<p>Et l’infinité des mondes se déroulant dans
-les espaces, tels que les anneaux d’une chaîne
-prodigieuse, Régelinde vit les générations
-successives, les désirs et les œuvres, les actes
-d’amour et les naissances.</p>
-
-<p>Elle vit, au commencement des choses,
-l’ombre du Père, immense dans le ciel pâle, et
-du Père, comme un surgeon, le fils fut produit.</p>
-
-<p>Elle vit les astres amoureux mêler leurs
-fluides, — et de nouvelles lumières peuplaient
-aussitôt l’étendue.</p>
-
-<p>Elle vit le Principe, qui est une roue dont
-le moyeu est un diamant, dont les jantes sont
-les sept pierres primordiales, dont l’orbe est
-un métal unique fait de tous les métaux purs, — et
-elle comprit que le principe, la cause et
-le moyen sont Un.</p>
-
-<p>Elle vit la création de l’ange, frôlement
-d’ailes, la création de l’ægipan et de l’ibre
-du faune et du musmon.</p>
-
-<p>Elle vit, enfin, par quels gestes l’homme recevait
-la vie : — mais alors la honte fut si
-forte en son cœur pur, et la peur si violente
-en son âme chaste, qu’elle suspendit le bras
-évocateur d’Isidore le mage et cria, tombant
-à genoux :</p>
-
-<p>«&nbsp;Après avoir vu cela, je ne veux plus rien
-voir. Que ces images me demeurent à jamais
-sous les paupières, et seules, — afin de m’avertir
-que je ne dois pas être pareille aux autres femelles,
-et que mon orgueil doit être
-différent de l’orgueil de toutes les autres femmes
-et de toutes les autres bêtes. Je veux
-bien être aimée, je veux bien être fécondée,
-mais selon les méthodes supérieures, et non
-selon les formules animales : et à quoi bon,
-puisque je possède désormais la connaissance
-du principe, de la cause et du moyen. Dieu,
-par l’intermédiaire du Mage, a instruit sa fille
-spirituellement : la chair m’est inutile et j’en
-dénie les instincts.</p>
-
-<p>»&nbsp;Saran, je ne serai pas ta femme, car tu
-mépriseras une beauté suicidée.&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle ôta de son doigt l’anneau d’argent des
-fiançailles secrètes et, le donnant à Isidore :</p>
-
-<p>— «&nbsp;Tu m’en feras un autre avec celui-là, en
-y ajoutant son poids d’or, afin de signifier
-l’union de Régelinde et de l’Infini.&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle dit encore :</p>
-
-<p>— «&nbsp;Le salut est d’agir en négation des lois
-naturelles.&nbsp;»</p>
-
-<p>— «&nbsp;Cela est ainsi&nbsp;», répondit le Mage.</p>
-
-<p>Quand il fut sorti, Régelinde se creva les
-yeux.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l1c4">L’INEFFABLE VOLONTÉ</h3>
-
-
-<p>Ser Bondetto, de Florence, était un homme
-riche, mais peu recommandable. Il achetait
-des grains à bas prix, dans les années abondantes,
-et, dans les années de disette, il les
-revendait fort cher au peuple imprévoyant.
-En ces temps naïfs (c’était vers l’an 1240), un
-tel commerce était réprouvé et l’on méprisait
-celui qui, spéculant sur la confiance des faibles
-et des humbles, s’enrichissait avec le
-pain des pauvres. Plus d’une fois, à l’applaudissement
-universel, la populace exaspérée
-pilla ses magasins et brisa ses coffres, mais
-Ser Bondetto avait de secrètes réserves, des
-caves profondes comme des catacombes où
-dormaient enfouies la force et l’âme du monde,
-l’or et le blé, et, après chaque émeute, il était
-toujours aussi riche, aussi puissant et aussi méchant.</p>
-
-<p>Sa femme Bonadonna coopérait à sa mauvaise
-œuvre ; elle tenait le registre des ventes
-et des achats, pesait les pièces d’or en
-une petite balance fort sagace, qui savait se
-déclencher au bon moment et qui, à elle
-seule, eût enrichi ses maîtres. Bonadonna
-avait surtout un geste exquis et précieux : son
-petit doigt se posait, avec la légèreté et la
-prestesse d’un oiseau, sur l’un ou sur l’autre
-plateau et corrigeait, avec une invisible dextérité,
-l’inflexibilité de la justice. Elle était
-fort jolie dans ce rôle et Ser Bondetto l’aimait
-beaucoup : le soir, quand ils faisaient
-leurs comptes, ils ressemblaient à un tableau
-qui est au Louvre, car Bonadonna, pendant que
-son mari vérifiait les calculs et les vols de sa
-chère compagne, ouvrait un livre d’heures,
-tout riant de vives miniatures, et lisait à haute
-voix de douces prières.</p>
-
-<p>Ils prospéraient donc, malgré les rancunes
-et les violences du peuple, et ils étaient heureux,
-vivant en joie et en labeur, augmentant
-leur fortune, sans négliger leur salut.</p>
-
-<p>A vrai dire, pas plus que leurs frères d’aujourd’hui,
-ils ne connaissaient leur coquinerie ;
-leur méchanceté était tout instinctive
-et ils n’avaient jamais raisonné leur scélératesse.
-Si les hommes raisonnaient leur
-scélératesse, ils ne voudraient plus être
-scélérats.</p>
-
-<p>Comme de bons chrétiens ils fréquentaient
-les églises aux heures commandées et même
-ajoutaient à leur devoir beaucoup de pratiques
-surérogatoires. Avares pour les pauvres,
-ils étaient libéraux pour le clergé, et le clergé
-les estimait.</p>
-
-<p>Or, il advint qu’un singulier prédicateur
-entra dans Florence et, du premier jour s’y
-fit écouter. Il était vêtu à peu près comme un
-mendiant et il parlait au peuple d’une voix
-forte et claire, n’importe où, au milieu des
-places, au carrefour des rues, dans la cour
-des hôtelleries. Quant à ses paroles, on en
-n’avait jamais entendu de pareilles. Il ne citait
-pas de latin, il ne faisait pas de belles phrases,
-il n’ordonnait pas de longues et harmonieuses
-périodes, il ne divisait pas son discours
-en plusieurs points, il n’usait ni de la
-prosopopée, ni de l’antiphrase, ni de l’exorde,
-ni de la péroraison ; il disait seulement : «&nbsp;Aimez-vous
-les uns les autres et pour vous aimer
-mieux, faites-vous pauvres, car on n’aime
-bien que lorsqu’on est libéré de la richesse
-qui endurcit le cœur et le rend aussi inerte
-qu’un morceau d’or ; et si vous êtes déjà pauvres,
-réjouissez-vous, car vous êtes les préférés
-du Christ et les vrais princes de son empire.
-Malheur au riche! il a été trouvé sans
-amour et il a été condamné.&nbsp;»</p>
-
-<p>Il disait ces choses et bien d’autres, et les
-âmes étaient touchées, et les prêtres, qui
-étaient parmi les riches, eurent peur. Afin que
-le pauvre n’eût pas l’air de prêcher contre eux,
-ils lui ouvrirent leurs églises et lui offrirent
-leurs chaires, bien qu’il n’eût pas reçu les ordres
-sacrés et bien qu’il ne fût qu’un homme
-de bonne volonté.</p>
-
-<p>Il prêcha un soir dans l’église de Saint-Côme.
-C’était la paroisse de Ser Bondetto : il eût
-soin de se trouver là, au premier rang, avec
-sa chère Bonadonna, et tous deux écoutèrent,
-ravis d’étonnement, des vérités qui leur étaient
-inconnues.</p>
-
-<p>En regagnant leur logis, escortés de serviteurs
-portant des flambeaux, ils n’osèrent,
-contrairement à leur habitude, se faire part
-de leurs impressions. Cette fois, elles étaient
-trop violentes, et surtout trop neuves ; ils s’en
-trouvaient comme enivrés.</p>
-
-<p>Le lendemain matin, le premier client qui
-entra dans la boutique fut un pauvre vieillard.
-Il venait quérir du blé pour un denier.</p>
-
-<p>— Que veux-tu faire d’un denier de blé?
-demanda Ser Bondetto. Que peut-on faire
-d’un denier de blé? D’ailleurs, je ne vends
-pas pour de si petites quantités. Je vends
-aux meuniers, les meuniers vendent aux boulangers,
-et les boulangers vendent au peuple.
-Voici donc un ducat : achète-toi du pain, du
-vin, des olives, et sois heureux.</p>
-
-<p>— Connaissez-vous ce vieillard, Ser Bondetto?
-demanda Bonadonna, quand le pauvre
-fut parti. Moi, je ne l’ai jamais vu.</p>
-
-<p>— Ni moi non plus, Bonadonna, je ne l’ai
-jamais vu. Il n’est sans doute pas de Florence.</p>
-
-<p>— Il vient peut-être de très loin? dit Bonadonna.</p>
-
-<p>— Peut-être, dit Bondetto.</p>
-
-<p>— Vous avez bien fait de lui donner un ducat,
-dit Bonadonna.</p>
-
-<p>— Je l’ai donné sans réfléchir, dit Bondetto.</p>
-
-<p>— Vous avez bien fait, Ser Bondetto, reprit
-Bonadonna, car je crois que ce pauvre nous
-a été envoyé par le Christ, afin d’éprouver
-notre cœur.</p>
-
-<p>— C’est aussi ma pensée, répondit Bondetto.</p>
-
-<p>Depuis ce jour, Bonadonna renonça au gracieux
-geste de son petit doigt, léger comme
-un oiseau, et les meuniers de Florence furent
-surpris de l’insolite générosité de Ser Bondetto
-qui, pour mesure, maintenant, livrait
-volontiers mesure et demie. Tous processionnèrent
-vers sa boutique, croyant à une aberration
-momentanée, car tous voulaient profiter,
-tous voulant mourir riches, selon la devise
-qui est devenue, par la suite des temps,
-la devise de tous les hommes civilisés.</p>
-
-<p>Cependant, Ser Bondetto vendit tout son
-blé, et comme il avait négligé d’en racheter,
-ayant d’autres idées, un jour, il ferma boutique
-et il dit à Bonadonna :</p>
-
-<p>— Je n’ai plus de blé et mes coffres sont
-pleins d’or. Que ferons-nous de tant d’or? Ne
-pensez-vous pas qu’il conviendrait de l’offrir
-aux pauvres, — s’ils en veulent?</p>
-
-<p>— Je le pense, dit Bonadonna. Réservez
-seulement de quoi acheter une petite maison,
-un champ, une voiture et un âne, car je désire
-me retirer à la campagne.</p>
-
-<p>Il fut fait selon ce que voulait Bonadonna.
-Retirés en une pauvre bicoque, ils se firent
-jardiniers et ils vécurent du travail de leurs
-mains. Devenus pauvres et bien qu’ils eussent
-passé la première jeunesse, ils se sentirent
-tout à coup reverdir comme un arbre à
-moitié mort que l’on ampute de la gourmandise
-de ses grosses et lourdes branches.
-L’amour qu’ils déversaient sur leur blé, sur
-leur or, sur leur vaisselle d’argent, sur leurs
-vêtements de soie, sur leurs meubles sculptés,
-sur leurs joyaux, cet amour, extériorisé vers la
-fornication du métal et du bois, leur rentra dans
-le cœur, et ils commencèrent à s’aimer tant et
-tant, qu’à peine si les archanges ou les séraphins
-sont capables d’une si profonde dévotion.</p>
-
-<p>Ils s’aimaient en Dieu, par le renoncement,
-et, ne possédant plus rien que le nécessaire,
-ils avaient tout, par surcroît, tout, — toutes
-les richesses spirituelles dédaignées de ceux
-qui n’adorent que la matérialité.</p>
-
-<p>Ils s’aimaient à ne plus pouvoir parler ; demeurant
-des journées entières penchés sur la
-terre, ils maniaient en silence leur bêche, contents
-et reposés de s’être regardés à la dérobée,
-de se savoir l’un près de l’autre en communauté
-d’amour et de travail.</p>
-
-<p>Mais, n’étant plus égoïstes, l’amour qu’ils
-avaient l’un pour l’autre ne leur suffisait pas,
-et ils se mirent à aimer leurs proches, puis
-tous les hommes et surtout ceux qui étaient
-pauvres comme eux, et surtout ceux qui
-étaient encore plus pauvres, ceux qui s’en
-vont par les chemins sans but et sans pain,
-sans espoir et sans joie ; ils les recueillaient
-dans leur petite maison et même s’en allaient
-au-devant d’eux, le long des routes ; pour
-les nourrir, ils travaillaient double, mais
-ceux qu’ils avaient secourus, n’étant pas
-ingrats, les aidaient dans leur labeur, et la
-pauvre bicoque de Ser Bondetto devint une
-petite colonie d’hommes humblement heureux.</p>
-
-<p>Après vingt ans de vie parfaite, Bonadonna,
-ayant trop peu ménagé ses forces, tomba
-malade et fut bientôt à l’article de la mort, à
-la page du livre qui lui aurait été douce entre
-toutes (car son espoir était infini), si Ser
-Bondetto avait pu la lire, penché près d’elle,
-tête contre tête. Mais Ser Bondetto se portait
-à merveille et sa force, bien qu’il passât bien
-des nuits, ne faiblissait aucunement. Lui aussi,
-pourtant, se désolait. Il voyait, les yeux navrés,
-venir la Libératrice qui ne viendrait pas
-pour lui, et souvent il pleurait de ne pas mourir.</p>
-
-<p>L’heure suprême arriva où Bonadonna demanda
-les derniers sacrements. Ser Bondetto
-alla quérir un prêtre.</p>
-
-<p>Déjà le chrême avait touché le front de la
-mourante, déjà les amis de la maison récitaient
-les prières des agonisants, quand Bondetto,
-qui pleurait à genoux, se leva et dit :</p>
-
-<p>— Je veux mourir aussi!</p>
-
-<p>Et se couchant près de sa femme, dont il
-saisit la main, il reçut, après elle, la consolation
-de l’huile sainte et la grâce du viatique.</p>
-
-<p>Ensuite, comme les assistants émerveillés
-se taisaient et regardaient, admirant cet incroyable
-miracle de l’amour et de la volonté,
-Ser Bondetto et Bonadonna poussèrent ensemble
-un grand gémissement.</p>
-
-<p>Ils étaient morts.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l1c5">HAMADRIAS</h3>
-
-
-<h4>I</h4>
-
-<p>Hamadrias, la marquise Fioravanti avait
-reçu ce nom galant et mythologique à son entrée
-dans l’Académie des Asolans, où le cardinal
-Bembo charmait, avec ses casuistiques
-amoureuses, de belles et nobles femmes et
-de doctes cavaliers. Les réunions étaient à la
-villa du cardinal, sous les pins et sous les
-chênes, et l’on discutait, en péripatéticiens,
-sur tous les cas de conscience qui peuvent
-émouvoir des amants, non moins maîtres de
-leurs sens que de leur cœur. Bembo, gravement
-souriant, avait très souvent le dernier
-mot, et, par contentement, il redressait la
-tête, agitant les glands rouges qui tombaient
-de son chapeau de feutre blanc. Mais les cavaliers
-aussi trouvaient, dans le souvenir de
-leurs aventures, de sérieux arguments, et les
-princesses et les marquises, maintes fois, résolurent
-avec ingéniosité des questions de
-principe qui embarrassaient le cardinal et
-rendaient songeurs les abbés, enclins pourtant
-à l’ironie.</p>
-
-<p>Ainsi, on se demandait :</p>
-
-<p>«&nbsp;Si une dame, aimée d’un amant timide,
-peut encourager cet amant jusqu’à lui donner
-des marques non équivoques de sa sollicitude, — par
-exemple, choisir ouvertement
-sa compagnie, lui demander la main pour
-descendre l’escalier, lui faire compliment
-sur sa figure, et même allant plus loin, lui
-donner un baiser?&nbsp;»</p>
-
-<p>Sur une telle question, la controverse allait
-droit au baiser, et l’on épiloguait longtemps.
-Des femmes, très raffinées et fort
-égoïstes, vantaient le charme d’être aimées
-par un timide dont les yeux seuls parlent ;
-c’était, disaient-elles, un plaisir exquis que
-cette muette adoration et que cette douloureuse
-contrainte imposée à un être dévoué
-ainsi qu’un esclave. Le baiser gâterait tout,
-puisqu’il métamorphoserait la timidité en audace,
-et qu’il faudrait bientôt céder sur tous
-les points à la fois et abandonner au vainqueur
-que l’on aurait fait soi-même, toutes
-les redoutes et enfin le château-fort.</p>
-
-<p>«&nbsp;Le château Saint-Ange!&nbsp;» risqua un cavalier
-spirituel, mais hardi en ses propos.</p>
-
-<p>A ce mot, le cardinal se mit à sourire, puis
-à rire, bien cordialement, et, encouragées
-par cette condescendance, les princesses et
-les marquises se répétèrent la jolie métaphore
-sur un ton à peine scandalisé.</p>
-
-<p>«&nbsp;Seigneur cavalier, dit Hamadrias qui, ce
-jour-là, n’avait encore ni parlé, ni ri ; votre
-mot est l’un des plus beaux qui soient sortis
-de notre Académie. Avec cela et la gloire que
-lui fera, dans les siècles futurs, le nom de notre
-cardinal, la voilà assurée d’une renommée
-éternelle, si je ne me trompe. Le château
-Saint-Ange est la clef de Rome, si bien que
-celui qui détient cette forteresse est maître de
-toute la ville. Il en est de même pour la
-femme : maître du château, vous l’êtes de
-tous les palais, de tous les plaisirs, de toutes
-les pensées, de tous les désirs, de tous les
-rêves qui s’agitent en ce petit monde aux
-agréables formes ; et que vous le preniez par
-connivence, ou par ruse, ou par force, le résultat
-sera toujours pareil et la soumission
-aussi absolue.&nbsp;»</p>
-
-<p>«&nbsp;C’est aller trop vite, madame, dit le cardinal,
-et vous tranchez les questions les plus
-subtiles avec bien de la violence.&nbsp;»</p>
-
-<p>Les marquises et les princesses dirent ingénument :
-«&nbsp;Madame, vous nous avez
-trahies.&nbsp;»</p>
-
-
-<h4>II</h4>
-
-<p>Jamais plus Hamadrias n’alla sous les pins
-et sous les chênes disputer avec les Asolans.
-Elle les trouvait puérils et un peu hypocrites.
-En se joignant à eux, elle avait cru que
-des discours hardis et vrais lui auraient permis
-de revivre élégamment les plaisirs d’amour,
-auxquels, lasse, elle venait de dire
-adieu, — ayant à peine, cependant, dépassé la
-trentaine. Mais les distinctions de ces âmes
-froides et de ces cœurs légers, et de ces esprits
-faussés par la mode, l’exaspéraient, et,
-aussi, l’humiliaient. Elle avait tant vécu, elle
-avait aimé si abondamment que les débauches
-cérébrales de ces prudents lui semblaient
-des rêves d’enfants malades et le cardinal,
-que pourtant elle estimait, lui apparaissait
-tel qu’un pédagogue naïf et compliqué,
-vaniteux et bonasse, très probablement impuissant
-et un peu ridicule.</p>
-
-<p>Ayant donc abandonné les Asolans, elle
-voulut se purifier par des actes et laver, en
-des baisers qui ne fussent pas des métaphores,
-le bleu platonicien dont elle sentait
-qu’on lui avait teint la peau, — et elle se
-laissa aimer pour la centième fois, mettant en
-cette dernière épreuve, avec tout ce qu’elle
-avait de sensualisme païen, tout ce qui lui
-restait de foi et de désintéressement.</p>
-
-<p>Mais la viole ne vibrait plus.</p>
-
-<p>Alors, elle songea à sa beauté et la voulut
-immortelle.</p>
-
-<p>Sa beauté, son corps, sa forme, elle n’avait
-jamais aimé que cela, en somme, — et de retour
-de chacun de ses voyages à la recherche
-de l’amour, avec quelle joie, reprenant possession
-d’elle-même, elle retrouvait la grâce
-absolue de sa chair adorée!</p>
-
-<p>Michel-Ange tailla dans le marbre la glorieuse
-Hamadrias et la marquise Fioravanti
-exposa en son palais, dans la galerie des fêtes,
-parmi les vasques d’agate et les dieux de
-bronze, le chef-d’œuvre sans pareil de sa
-propre beauté. Sur le socle, il y avait écrit
-ce seul nom, <i>Hamadrias</i>, — afin que la postérité
-révérât, comme une déesse, la femme
-qui ne voulait que la gloire anonyme d’avoir
-été belle.</p>
-
-<p>Et les cardinaux, les abbés, les cavaliers,
-les princesses et les marquises passèrent dans
-la galerie du palais Fioravanti, admirant
-l’œuvre du sculpteur et blâmant l’impudeur
-d’Hamadrias. Elle était là, écoutant les propos,
-jouissant de l’envie, aimable et fière, se
-vouant, pour son heure suprême, à laisser le
-souvenir d’une grâce impérieusement unique, — puis,
-quand tous eurent passé au son des
-violons et des harpes, elle approcha de ses
-lèvres la bague empoisonnée, don du défunt
-pape, — et ses femmes l’emportèrent.</p>
-
-
-<h4>III</h4>
-
-<p>Le lendemain, don Giacinto Carrera, cardinal
-en disgrâce et évêque de Foligno, recevait
-cette lettre :</p>
-
-<p>«&nbsp;Très fidèle ami, — l’Empereur a dormi
-dans mon lit, j’ai été le plaisir d’un pape et
-j’ai passionné des cardinaux ; j’ai eu pour
-amants des jeunes hommes étonnés de leur
-bonheur et des vieillards respectueux de mes
-caprices ; des artistes qui oubliaient de me
-plaire parce que ma beauté les enivrait ;
-des dévots qui m’adoraient ingénument, des
-abbés dont la perversité m’amusait ; des
-poètes qui rêvaient dans mes bras à celles
-qu’ils n’avaient pas ; des Castillans stupides
-comme des boucs et des Tudesques mélancoliques ;
-des êtres de toutes les nations et
-même de ceux-là dont l’amour stérile a le
-ragoût spécial de l’obscène ; j’ai été aimée jusque
-par la jalousie de mes pareilles et j’ai
-désarmé leur jalousie.</p>
-
-<p>»&nbsp;(Ah! très fidèle ami, quelle confession — si
-c’en était une!)</p>
-
-<p>»&nbsp;Que me reste-t-il?</p>
-
-<p>»&nbsp;L’imprévu?</p>
-
-<p>»&nbsp;Je ne crois guère à l’imprévu pour une
-femme de ma beauté, de mon âge, de ma liberté.
-Tous les hasards sont venus à moi et
-je les ai pris tous, même s’ils n’avaient pour
-séduction que la batte d’Arlequin ou la casaque
-de Pantaleone.</p>
-
-<p>»&nbsp;L’amour? Encore l’amour?</p>
-
-<p>»&nbsp;J’ai trop aimé pour y croire désormais et
-on m’aima trop pour que l’amour de demain
-puisse me faire oublier celui d’hier.</p>
-
-<p>»&nbsp;Songez, très fidèle ami, que Cristoforo
-de Naples, — qui n’avait pas vingt-trois ans
-et dont le génie troublait Michel-Ange, — s’est
-tué pour moi, et que je l’adorais et que
-je vis, et que je l’ai pleuré et que je l’ai oublié, — si
-bien que je ne saurais plus dire la couleur
-de ses yeux, les yeux de Cristoforo, jadis
-ma joie, mon ciel, mon lac de Nemi, mon
-golfe de Naples!</p>
-
-<p>»&nbsp;Non, très fidèle ami, je n’ai plus d’espoir
-qu’en ma volonté de mourir belle : ce sera
-ma dernière volupté.&nbsp;»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l1c6">LA RÉVOLTE DE LA PLÈBE</h3>
-
-
-<h4>I</h4>
-
-<p>Le beau, le fort, le royal mâle, le bourreau
-jovial et roux s’arrêtait aux carrefours et, un
-nègre grotesque ayant soufflé dans une conque
-marine, qui rendait des sons puissants et doux,
-comme venus d’en haut, le bourreau jovial et
-roux criait de sa belle voix d’appel :</p>
-
-<p>— A la plus belle! A la plus belle!</p>
-
-<p>Il criait, puis il flagellait sa mule vêtue d’orreries
-et de cuirs historiés de rires rouges, et
-plus loin, parmi les gens contents et les filles
-songeuses, il criait encore :</p>
-
-<p>— A la plus belle! A la plus belle!</p>
-
-<p>Quand il arriva devant le palais de la reine,
-il quitta sa mule historiée de rires rouges et à
-genoux il cria son cri :</p>
-
-<p>— A la plus belle! A la plus belle!</p>
-
-<p>Alors, une étoffe de pourpre monta des entrailles
-de la tour et flotta au-dessus des créneaux,
-pendant que huit soldats de bronze
-sonnaient des airs d’amour en des trompes
-d’ivoire.</p>
-
-<p>La reine parut sous l’étoffe de pourpre pliée
-en dais dont les coins étaient retenus par des
-amazones qui dressaient, à la place de leurs
-seins rasés, des boules d’argent hérissées de
-pointes d’or : un jeu habile l’éleva trois fois
-comme une apparition plus haut que le mur
-des créneaux et le peuple d’une seule voix
-criait à son tour, confondant en une adoration
-unique l’élue de la pourpre et la future élue
-du sang :</p>
-
-<p>— A la plus belle! A la plus belle!</p>
-
-<p>Au troisième jeu, la reine descendit et ne
-remonta plus, la foule se tut, le voile de pourpre
-s’affaissa, les hérauts de bronze abaissèrent
-leurs trompettes, et le bourreau jovial et
-roux, enjambant sa mule aux rires rouges,
-continua son chemin par les rues, s’arrêtant
-aux carrefours et criant, après la sommation
-de la conque, de sa belle voix d’appel :</p>
-
-<p>— A la plus belle! A la plus belle!</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les agapes du soir furent solennelles et
-douces.</p>
-
-<p>— C’est toi la plus belle! disaient les amants
-à leur belle. Demain tu seras choisie et je ne
-te verrai plus. Laisse que je m’enivre pour jamais
-à la coupe jumelle de tes seins purs et
-que je pénètre une dernière fois en toi, pour
-que dans les autres mondes il naisse de moi
-un Dieu!</p>
-
-<p>Mais l’amante songeait et disait :</p>
-
-<p>— Je ne suis pas la plus belle. Tu verras,
-je serai dédaignée, nous retrouverons nos
-jours et nos nuits. Laisse-moi me baigner et
-me parfumer, laisse-moi dormir, que mes
-yeux soient calmes ; laisse-moi : tu m’aimeras
-demain. Je veux qu’Il me choisisse — pour la
-prochaine fois.</p>
-
-<p>Ayant entendu cela, les amants s’attristaient
-et disaient :</p>
-
-<p>— Tu es la plus belle! Il te choisira demain.
-Donne-moi les derniers plaisirs et qu’un Dieu
-immortel naisse de ma chair mortelle.</p>
-
-<p>Et les belles attendries par la certitude de
-leur beauté unique et sûre, aimaient leurs
-amants — pour la dernière fois.</p>
-
-<p>— Oui, disaient-elles, vaincues, il n’est que
-trop vrai : je suis la plus belle, je me sens
-déjà élue!</p>
-
-<p>Les trompettes de l’aube les réveillèrent
-toutes pâmées d’amour et d’orgueil.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La montagne du sacrifice s’élevait comme
-un cap au bord des flots verts, portant à son
-sommet la statue du Dieu éternellement voilée
-de blanc. Il était debout, ramenant sur
-sa poitrine avec ses bras croisés, les plis d’un
-lourd manteau d’argent. Pour l’avoir vu nu
-pendant quelques secondes, tous les ans, le
-peuple devinait et aimait sa beauté impérissable,
-sa grâce vierge et immaculée, — car
-si la plus belle lui était offerte, il n’en
-voulait que le simulacre et ses bras ne
-s’étaient jamais noués, comme ceux d’un
-Baal impur, sur de la frissonnante chair : celle
-qui mourait pour lui ne mourait pas sous des
-baisers obscènes et torrides, mais, holocauste
-d’amour, en versant avec décence un
-sang sacré.</p>
-
-<p>La foule adorait muette, agenouillée dans
-la plaine, les yeux extasiés vers l’idole ou
-levés, moins haut, vers la reine qui, à mi-chemin
-sous son dais de pourpre pleurait, selon
-le rite, le malheur de ne pouvoir, ayant été
-élue la Puissance, être élue la Beauté.</p>
-
-<p>Quand le soleil atteignit dans le ciel un certain
-point connu de lui seul, le bourreau jovial
-et roux parut sur la montagne pour disposer
-aux pieds du Dieu un billot entouré d’étoffes
-précieuses, mais il se retira aussitôt derrière
-la statue, attendant le signal d’amour.</p>
-
-<p>A ce moment, le défilé commença. Vêtues
-de voiles blancs, ainsi que l’Amant dont elles
-voulaient la conquête, une à une, les jeunes
-femmes gravirent la montagne sainte et, passant
-lentement devant le dieu immobile, elles
-redescendaient par un autre chemin.</p>
-
-<p>Elles passaient et redescendaient tristes et
-pleurantes, pour venir se ranger autour de la
-reine, cortège de dédaignées, et cette partie
-de la montagne retentissait d’un bruit terrible
-de sanglots qui, comme les flots d’un
-torrent de honte, venaient retomber sur le
-peuple à genoux.</p>
-
-<p>Toutes étaient passées et nulle n’avait été
-choisie!</p>
-
-<p>Toutes! non, en voici encore une, mais si
-pâle et si indécise à gravir la route que l’on
-devine une incrédule, peut-être une blasphématrice.</p>
-
-<p>— Va! va! cria la foule. C’est toi! Il t’attend.
-Va! va! Monte avec courage! Monte, tu
-es belle! Monte, tu es la plus belle!</p>
-
-<p>Et à chaque cri de la foule, comme portée
-par la puissance de la parole, la victime avançait
-d’un pas.</p>
-
-<p>Elle arriva sous la statue : les bras du Dieu,
-pour un instant, s’ouvrirent étendus en croix
-comme deux grandes ailes blanches, — et le
-peuple disait, ému, d’une joie divine : «&nbsp;Voilà
-celle qu’il a choisie! Merci! Gloire à Dieu!
-Gloire à Dieu!&nbsp;»</p>
-
-<p>Cependant, plus pâle encore, et toute chancelante,
-mais résignée, la Victime, imitant les
-gestes du Dieu, étendit ses bras blancs vers la
-foule qui adora, enivrée, la beauté voulue
-par le Mystère.</p>
-
-<p>Cet acte de prêtresse, la piété du peuple,
-la conscience absolue d’être bien vraiment
-«&nbsp;la plus belle&nbsp;», ce rôle d’hiérophante et
-d’holocauste, tout cela raffermit enfin la
-jeune femme et, sans même un regard
-vers celui qui, perdu dans l’assemblée des
-fidèles, se glorifiait douloureusement d’une
-telle amie, elle s’agenouilla et posa son front
-blanc sur le billot habillé d’étoffes précieuses.
-On vit s’avancer le bourreau jovial
-et roux qui, tout en criant de sa belle voix
-d’appel :</p>
-
-<p>— La plus belle! La plus belle! La plus
-belle! sortit de son écrin le glaive nu des
-sacrifices.</p>
-
-<p>Sur le cou incliné le glaive tomba.</p>
-
-<p>Alors le bourreau jovial et roux prit par les
-cheveux la tête heureuse de la plus belle, et
-d’un geste large il la lança dans la mer.</p>
-
-<p>Les cheveux d’or, lourde étoffe, laissèrent
-la tête heureuse tomber lentement dans le
-ciel bleu, comme un don divin ; les cheveux
-d’or s’ouvrirent en éventail de bénédiction
-et le ciel bleu, pour un éclair, s’illumina
-d’un second soleil.</p>
-
-<p>Le peuple criait, sur un mode d’amour et de
-pitié :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">O tête la plus belle,</div>
-<div class="verse">Que ton sang nous bénisse!</div>
-</div>
-
-<p>La tête doucement s’enfonça dans la
-mer.</p>
-
-
-<h4>II</h4>
-
-<p>— Seigneur, dit Amalio, c’est le peuple
-qui se révolte.</p>
-
-<p>— Pourquoi?</p>
-
-<p>— Seigneur, sait-on pourquoi le vent souffle
-en tempête, qui, l’instant d’avant, passait
-odorant, doux et nonchalant?</p>
-
-<p>— Va et interroge les meneurs. Qu’ils
-disent leur désir : je l’accomplirai, s’il est
-juste.</p>
-
-<p>Seigneur, ils ne sauront pas me répondre.</p>
-
-<p>— Interroge-les toujours.</p>
-
-<p>— Seigneur, vos archers seuls se font comprendre.</p>
-
-<p>— Tais-toi et va.</p>
-
-<p>Quand son ministre fut sorti, Sansovino
-reprit sa marche impatiente de prince prisonnier
-de l’inquiétude. Fort, mais seul contre
-le délire des foules, il doutait d’une force
-qui n’avait pas su pacifier les ouragans et intérieurement
-il reniait la gloire du pouvoir.</p>
-
-<p>Maître de lui, cependant, et de l’ironie
-plein les yeux, il cherchait la cause secrète,
-peut-être lointaine, de cette révolte déconcertante,
-et, s’arrêtant çà et là, il semblait
-interroger les vieux confidents de sa souveraineté
-et ses gardiens, le double rang des
-héros de marbre, les énigmatiques armures,
-incorruptibles corps laissés là par des âmes
-insoucieuses ; — et il adressait aussi des
-questions aux êtres auréolés qui s’extasiaient
-dans la splendeur éternelle des mosaïques ; — et
-il interrogeait encore, mais d’un regard
-plus doux, Fulvia, sa maîtresse, sorte de reptile
-fauve et doré, qui se roulait à moitié nue
-dans un coin, vautrée parmi de précieuses
-soies, mangeant des oranges et jouant avec
-un singe.</p>
-
-<p>La bête à chaque instant s’empêtrait dans
-les étoffes ou dans la robe de Fulvia, une
-courte tunique de lin rouge brodée de noires
-têtes de cynocéphales ; alors, elle se fâchait,
-montrait les dents, puis calmée aussitôt, faisait
-patte de velours, caressait le cou, les
-épaules et les seins de son amie, à l’imitation
-de Sansovino ; ensuite, riait en se gonflant les
-joues.</p>
-
-<p>— Fulvia, dit le prince, je te défends de
-te laisser caresser par l’Angiolo. Il te mordra,
-et tu sais que je n’aime pas le sang.</p>
-
-<p>— Le sang, le sang! cria Fulvia, c’est beau,
-le sang, c’est de l’eau pourpre, c’est de l’eau
-vivante!</p>
-
-<p>Un geste la fit taire et elle se rencoigna :</p>
-
-<p>— Angiolo, sois sage! Le seigneur a dit que
-tu sois sage… Tiens, regarde, ton portrait,
-là, et là encore, tiens, tiens, tiens…</p>
-
-<p>Et elle relevait, ingénue ou perverse, le
-pan de sa courte robe, dénudant ses grêles et
-pures hanches, le profil aimable de son ventre
-vierge de fruit.</p>
-
-<p>Soudain (la peur donne la pudeur), elle
-cessa de jouer, baissa sa robe, la rentra entre
-ses jambes, comme une lutteuse. L’Angiolo
-aussi se figea en une grotesque statuette de la
-crainte, — et, sa main agrippée à celle de
-Fulvia, il tremblait.</p>
-
-<p>Sansovino s’arrêta court, le poing sur sa
-dague.</p>
-
-<p>Une voix de houle s’élevait, un aboiement
-d’infernale meute, — et des stridences comme
-de tempête, les cordages giflant les mâts, la
-voilure claquant avec désespoir.</p>
-
-<p>— Le Tranche-têtes! le Tranche-têtes! le
-Tranche-têtes!</p>
-
-<p>Amalio rentra.</p>
-
-<p>— Eh bien?</p>
-
-<p>— C’est le Tranche-têtes, seigneur.</p>
-
-<p>— Ne l’ai-je pas supprimé? dit Sansovino.
-N’ai-je point annihilé cette cruelle fête ou
-douze têtes de vierges tombaient sans gloire
-et sans expiation pour la seule sauvegarde
-d’une tradition criminelle et folle? Dans les
-temps anciens, tu le sais, il n’y avait qu’une
-victime. Il en fallut deux, bientôt, puis quatre,
-puis douze à la superstition stupide de la
-plèbe et des prêtres… Douze crimes pour
-honorer l’infini!… Amalio, je suis venu et
-j’ai protégé mon peuple contre lui-même ; j’ai
-défendu tous les sacrifices sanglants : ni
-douze têtes, ni une seule. Plus de sang! Que
-demandent-ils donc? Ne suis-je pas obéi?</p>
-
-<p>— Vous êtes obéi seigneur. Aussi, je ne
-comprends pas.</p>
-
-<p>— Alors, à quoi es-tu bon? Retourne,
-amène-moi un de ces sauvages, un chef, s’il
-y en a… Oui, la Plèbe a toujours des chefs…
-Les chefs sont la conscience de la Foule…
-Amène-moi la conscience de la Foule, que je
-la sonde, que j’enfonce mon bras dans le
-secret de ces ténébreuses entrailles!</p>
-
-<p>— Je sais ce qu’ils veulent, prince, dit
-Fulvia.</p>
-
-<p>— Tais-toi et habille-toi. Le Peuple va
-entrer ici, et il n’aime pas la beauté. La
-beauté le surprend et le met en colère.</p>
-
-<p>Fulvia obéit.</p>
-
-<p>— Angiolo, viens, et soyons bien, bien
-sages. Viens, ami, et je vais te dire une histoire.
-Chut! Tu ne sais pas ce que c’est que
-la fête du Tranche-têtes? Ecoute bien!…
-Oh! c’était si beau!… Figure-toi tous les
-ans, à Pâques, quand le soleil monte et s’épanouit
-comme une grande fleur d’amour…
-tu fus jamais amoureux, toi, l’Angiolo?…
-douze belles filles de trois fois six ans, et
-blondes comme Lui, se sacrifiaient pour la
-Cité et mouraient pour perpétuer la vie…
-Elles allaient, vêtues de blanc comme de
-nouvelles épousées, vers la montagne du Levant,
-et là, toutes se dépouillaient de leurs
-parures et, nues, se baisaient sur la bouche,
-puis s’agenouillaient, et l’homme rouge leur
-coupait la tête… Il était beau, lui aussi,
-l’homme rouge, et fort, et grand! Douze
-fois la hache tombait, et ses bras ne mollissaient
-pas… Ah! la belle fête! Le Peuple
-entier était là, pleurant d’amour, chantant
-des cantiques au Dieu si bon qui donne la
-vie avec joie et à qui il faut la rendre avec
-joie. Du sang, du sang, mon petit l’Angiolo!
-Le beau sang pur coulait sur les flancs de la
-montagne de marbre, et les vierges buvaient
-une goutte du beau sang pur et vierge, pour
-devenir aptes à l’amour et à l’enfantement…
-Maintenant, les filles seront délaissées et elles
-seront stériles… O Sansovino, pourquoi as-tu
-défendu la fête?… Tu dors, mon petit
-l’Angiolo :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Fais dodo,</div>
-<div class="verse i3">L’Angiolo,</div>
-<div class="verse">Dodo, mon ’tit l’Angiolo!</div>
-</div>
-
-<p>— Que veux-tu? demanda Sansovino au
-chef du Peuple qu’Amalio poussait vers le
-prince.</p>
-
-<p>— Le Tranche-têtes, seigneur.</p>
-
-<p>— Il est supprimé.</p>
-
-<p>— Rétablis-le, seigneur, si tu nous aimes…
-Les douze sont prêtes, elles sont là, avec
-nous… Veux-tu les voir?… Venez, Lucia,
-Corona, Palma, venez toutes!</p>
-
-<p>Les douze vierges entrèrent, pâles et les
-yeux ardents. Elles se tenaient par la main.
-Elles saluèrent le prince et Lucia, d’une voix
-sévère et un peu frissonnante, dit lentement :</p>
-
-<p>— Nous t’en supplions, Prince, permets le
-Tranche-têtes!</p>
-
-<p>Sansovino ne répondit pas.</p>
-
-<p>Alors un autre chef entra, quasi-nu, la poitrine
-poilue et rouge. Il leva son bâton et
-dit :</p>
-
-<p>— C’est moi le Peuple. Le Peuple veut le
-Tranche-têtes.</p>
-
-<p>Sansovino répondit au Peuple.</p>
-
-<p>— Je n’ai plus de bourreau… Qui sera
-l’homme rouge?</p>
-
-<p>— Moi, dit le Peuple.</p>
-
-<p>— Allez, dit Sansovino, et que le peuple
-soit son propre bourreau.</p>
-
-<p>Les hommes sortirent, les douze vierges
-sortirent, et un violent cri de joie, un hurlement
-voluptueux entra par les étroites fenêtres.
-Le peuple délirait, chantait, infatigablement,
-sur le ton de l’ivresse :</p>
-
-<p>— Au Tranche-têtes! Au Tranche-têtes!
-Au Tranche-têtes! Gloire à Dieu! Gloire à
-Sansovino!</p>
-
-<p>Fulvia, bondissant de son coin, l’Angiolo
-dans ses bras, courut au prince :</p>
-
-<p>— Tu es bon, tu es bon, Sansovino! comme
-je t’aime!</p>
-
-<p>Mais le prince, l’écartant d’un geste, appuya
-son front à l’épaule du triste Amalio, — et
-il pleura.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l1c7">L’ACCIDENT ROYAL</h3>
-
-
-<p>Le jeune roi et la jeune reine firent leur
-entrée par la porte royale. C’était une brèche
-que l’on ouvrait dans la muraille à de
-solennelles occasions, quand le roi, mort ou
-vivant, revenait d’une guerre et d’une victoire.
-Des ancêtres du jeune roi avaient franchi
-jusqu’à douze fois la brèche, douze fois pratiquée,
-douze fois restaurée ; mais depuis
-longtemps, depuis des générations, la porte
-royale était restée murée et un lierre y étalait
-sa paresse, symbole de paix et de décadence.</p>
-
-<p>Le lierre fut arraché et le vainqueur entra.</p>
-
-<p>Le cortège était simple et magnifique : d’abord,
-des escadrons de cavaliers, crinière au
-vent et lance au poing ; puis, en un carrosse
-découvert, le roi et la reine : le roi, serré
-comme une abeille dans un corselet de velours
-aurore, brodé d’hyacinthes, et la reine,
-pareille à une libellule, dans un corselet de
-soie violette brodé de topazes ; tout autour du
-carrosse, des gardes cavalcadaient, et venaient
-enfin, fermant la marche, de solides
-soudards casqués de fer, et dont l’épaule
-pliait sous la lourde et longue arquebuse.</p>
-
-<p>Respectueuse et curieuse, la foule se pressait
-sans cordialité, sans joie ; elle semblait
-bouder, songeant qu’on l’avait frustrée des fêtes
-du mariage royal et que le vainqueur lui
-amenait, fille du vaincu, moins une reine
-qu’une esclave couronnée.</p>
-
-<p>Cependant, la jeune reine souriait et le roi
-saluait son peuple.</p>
-
-<p>Des moments se passèrent ainsi et le cortège
-avançait lentement, mais sans heurts,
-sans tempêtes ; le carrosse doré paraissait une
-majestueuse galère sur des eaux calmes.</p>
-
-<p>Trop de sagesse chez le peuple inquiète les
-rois, comme une mer trop paisible inquiète les
-capitaines. La jeune reine, la fille du vaincu,
-se pencha vers son mari et, tout en continuant
-de sourire au peuple, prononça quelques
-paroles sans doute convenues d’avance,
-car le roi n’en fut pas ému et ne répondit
-que par un signe. Un aide de camp ayant tourné
-les yeux vers la voiture royale, le jeune
-roi porta ingénument la main à son menton ;
-l’aide de camp répéta ce geste, mais aucun
-incident immédiat ne fut la conséquence de ce
-mystérieux échange de brèves pensées.</p>
-
-<p>Peu à peu, la foule s’accroissait et une visible
-houle agitait légèrement la surface du
-tranquille océan ; il y avait des courants, des remous,
-mais paisibles, mais doux, mais silencieux.
-Enfin, on tourna vers une rue plus
-large, encore mal déblayée, car le cortège avait
-marché à une rapidité relative et imprévue :
-les attardés fuyaient vers les maisons, intimidés
-par les chevaux, par les lances, par l’air
-brutal des cavaliers. Le train se ralentit ; mais,
-tout à coup, sans cause apparente, un des chevaux
-du carrosse fit un écart : l’attelage, monté
-par de subtils postillons, hésita une seconde,
-puis se rejeta violemment sur la gauche ;
-la ligne des gardes fut rompue, des imprudents
-s’avançaient : l’un d’eux roula sous
-les pieds des chevaux.</p>
-
-<p>Alors, brusquement comme un équipage de
-cirque, l’attelage royal reprit sa position, les
-six chevaux ramenés à la paix, maintenus immobiles.</p>
-
-<p>Le roi sauta à terre, arriva le premier au
-blessé qu’il éleva dans ses bras. Instantanément,
-de la foule, naguère si calme et presque
-muette, monta un grondement qui bientôt
-éclata, tel qu’un formidable coup de tonnerre
-d’acclamation. A ce peuple inactif et qui regardait,
-l’acte du roi avait paru une merveille
-d’à-propos et d’héroïsme : ces chevaux soudain
-arrêtés, le roi descendant de son carrosse,
-se jetant au secours d’un inconnu, victime,
-sans doute, de son imprudence ou de
-sa curiosité — quelle occasion d’enthousiasme!</p>
-
-<p>Mais quand la foule vit le jeune roi installer
-lui-même le blessé sur les coussins royaux, à
-côté de la reine, qui s’empressa de lui essuyer
-doucement le visage et les mains, ce fut un
-indicible délire, — et l’armée elle-même, oubliant
-son rôle, entonna de frénétiques hourras.</p>
-
-<p>— Quel bon roi! disait le peuple, quelle
-bonne reine! Il n’y a qu’un roi pour être aussi
-bon! Il n’y a qu’une reine pour être aussi bonne!
-Et comme ils sont beaux! Le roi a un nez
-vraiment royal et la reine a des yeux aussi
-doux que les yeux de la madone!</p>
-
-<p>La foule s’attendrissait : une traînée de cris
-d’amour s’enflamma le long des rues, jusqu’au
-delà des murailles, jusque dans les campagnes,
-jusque dans les forêts, jusque dans
-les montagnes!</p>
-
-<p>Cependant des chirurgiens étaient accourus
-et une voiture avait été mandée pour transporter
-le blessé.</p>
-
-<p>— Conduisez-le au palais, chez moi, dit le
-roi. Il sera soigné comme mon frère.</p>
-
-<p>Ces paroles, bientôt répétées de toutes les
-bouches en toutes les oreilles, augmentèrent
-encore un délire qui touchait pourtant au paroxysme ;
-elles franchirent les portes, les fenêtres,
-les cloisons ; elles montèrent jusqu’aux
-greniers ; elles descendirent jusqu’aux caves, — et
-toute la ville se répandit dans les rues.
-Les aveugles pleuraient de ne pas voir ; les
-sourds pleuraient de ne pas entendre ; les paralytiques
-et les fiévreux se traînaient au bord
-des fenêtres.</p>
-
-<p>La masse humaine devint si compacte que
-l’on mit une heure à franchir la moitié de la
-grand’place. De temps en temps, le roi se levait,
-agitait son casque aux plumes de cygne,
-et des trombes de cris jaillissaient, retombaient
-en cataractes. Il prit la jeune reine, la
-fit monter debout sur les coussins, la montra
-au peuple ; alors la joie et l’admiration furent
-si grandes que les moyens d’expression faillirent :
-il y eut une minute de silence religieusement
-grandiose, comme à l’ostension du
-Saint-Sacrement.</p>
-
-<p>Tout d’un coup, comme vaincue par l’émotion,
-la reine laissa tomber sa tête sur l’épaule
-de son mari, le roi baisa le front qui
-s’approchait de ses lèvres, — et le spectacle
-de cette royale idylle ralluma soudain l’enthousiasme
-qui se recueillait : le volcan populaire
-lança une gerbe de flammes.</p>
-
-<p>Cependant, un mouvement s’organisait
-dans la foule, qui s’ouvrait pour laisser passer
-des hommes forts et résolus. Quand il y en
-eut environ trente autour du carrosse royal,
-leur volonté se fit voir clairement : ils dételèrent
-les chevaux, prirent leur place
-et, en grande joie, se mirent à traîner leurs
-maîtres.</p>
-
-<p>C’est ainsi que finissent d’ordinaire de telles
-ovations, les hommes ne pouvant imaginer
-un signe d’esclavage plus manifeste.</p>
-
-<p>Le délire s’accentua : des femmes bravaient
-l’écrasement pour venir baiser la poussière du
-marchepied royal.</p>
-
-<p>Au milieu d’héroïques clameurs, le cortège
-repartit, pendant que la petite reine serrait
-convulsivement la main du jeune roi.</p>
-
-<p>Ils se regardèrent : il y avait de l’amour
-dans leurs yeux.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l1c8">MAINS DE REINE</h3>
-
-
-<p>Après le repas de midi, spectacle donné à
-la cour, rigoureux cérémonial où il fallait offrir
-à l’admiration courtisane des gestes souverains
-et des grâces inimitables, le roi et la
-reine se reposaient dans une intime solitude.
-Leur coin favori était un petit pavillon qui
-s’élevait sur le grand canal ; c’était un lieu
-merveilleusement mélancolique : on n’y entendait
-que la plainte monotone des tristes
-peupliers et parfois le bruit de la bataille des
-ailes blanches contre les ailes noires, — cygnes
-qui disaient en vain le mystère inexprimé
-par la paix visible.</p>
-
-<p>En entrant dans la chambre réservée, où
-de longs couloirs les avaient conduits, le roi
-et la reine trouvaient encore la table mise,
-repas non plus d’apparat, simple goûter qui
-n’avait de royal que la fantaisie des mets, la
-rareté des fruits, la fabuleuse vieillesse des
-vins : langues de flamant rose fumées au bois
-de genévrier, pêches d’Asie pas plus grosses
-que des noix, vin de Galilée, des vignes bénies
-par Jésus. Mais depuis quelque temps,
-ils avaient moins de plaisir à faire la dînette
-en cachette, et souvent, sans même regarder
-la petite table, la reine se mettait à tresser
-des fils de soie, silencieusement.</p>
-
-<p>Il y avait des semaines déjà que la reine
-maniait les fils de soie et que le singulier ouvrage
-occupait le plaisir de ses doigts. Elle
-prenait trois fils assortis ou contrastés selon
-leurs nuances et, les tordant ensemble, elle
-façonnait un fil triple encore très fin et infiniment
-solide.</p>
-
-<p>— Que faites-vous donc, ma reine? demandait
-le roi.</p>
-
-<p>— Je triple des fils de soie, répondait la
-reine.</p>
-
-<p>— Je le vois bien, reprenait le roi. Vos doigts
-menus vont et viennent, vous mouillez votre
-pouce du bout de votre petite langue et vous
-tordez, vous tordez les beaux fils de soie ; — mais
-pourquoi?</p>
-
-<p>— Pour m’amuser, répondait la reine.</p>
-
-<p>Le roi demandait encore :</p>
-
-<p>— Et quand vous aurez tordu toutes vos
-soies?</p>
-
-<p>La reine répondait :</p>
-
-<p>— Je ne tordrai pas toutes mes soies, je ne
-tresse que les plus jolies, les plus fines et les
-plus souples. C’est pour cela que mon ouvrage
-dure tant ; mais je ne m’y userai pas les
-doigts, n’ayez crainte, mon roi cher. Mon ouvrage
-dure, mais il finira, et l’heure qu’il
-finira, il y aura une grande surprise.</p>
-
-<p>— Pour qui? demandait le roi.</p>
-
-<p>La reine souriait sans répondre, et parfois
-ses mains tremblaient un peu et embrouillaient
-les fils, tellement étaient doux les yeux
-du roi et si anxieuse était sa voix.</p>
-
-<p>N’ayant pas eu d’autre réponse, le roi ne
-faisait plus d’autres questions et, assis aux
-pieds de la reine, comme un page bien sage,
-il tirait de longs sanglots d’une douloureuse
-viole.</p>
-
-<p>C’était un roi si mélancolique!</p>
-
-<p>Rien, jamais, n’avait pu le contenter. Toute
-joie ne lui était douce qu’à moitié et, inquiet,
-il pleurait la moitié de joie qui lui échappait.
-C’était la meilleure, la plus pure, la plus
-suave, et elle fuyait, elle s’en allait vers l’infini,
-odorante fumée qui se rit du désir. Toute
-peine lui était d’autant plus amère, car la
-peine, il la sentait deux fois, et les plus fugitives,
-touchées d’amour pour un cœur si tendre,
-se posaient familièrement sur son front
-et le fleurissaient d’une auréole de lumineuse
-douleur.</p>
-
-<p>Il approcha ses lèvres des mains de
-la reine et doucement, sans entraver leur
-mystérieux travail, il les baisa l’une après
-l’autre, plusieurs fois, — puis il leva la tête
-et dit :</p>
-
-<p>— Reine, pourquoi m’aimez-vous moins?</p>
-
-<p>— Roi, pourquoi me demandez-vous cela?</p>
-
-<p>— Je vous demande cela pour être consolé
-par l’amour de votre voix.</p>
-
-<p>La reine répondit :</p>
-
-<p>— Eh bien! soyez consolé. Votre question
-est folle, voilà ma réponse.</p>
-
-<p>— Reine, ma question n’est pas folle, puisque
-vous ne savez comment y répondre. Si
-ma question était folle, vous m’auriez clos
-les lèvres d’un grand baiser irrésistible, — et
-vous ne l’avez pas fait! Vous n’avez pas
-bougé, vous n’avez pas rougi, vos doigts n’ont
-pas suspendu leur effrayante besogne…</p>
-
-<p>— Effrayante?</p>
-
-<p>— Oui, effrayante! Le remuement perpétuel
-de ces doigts me fait peur…</p>
-
-<p>— Oh! peur!</p>
-
-<p>— Oui, peur! Comme un enfant a peur à
-voir remuer des choses qui ne doivent pas
-remuer.</p>
-
-<p>— Mais les doigts sont faits pour remuer!
-dit la reine.</p>
-
-<p>— Pas ainsi, pas ainsi!</p>
-
-<p>Le roi se leva. Eloigné de quelques pas, il
-resta debout, fasciné par le mouvement des
-mains blanches de la reine. A force d’en suivre
-la marche sinueuse, mais régulière, il arriva
-à prévoir tous les petits gestes des doigts :
-l’ongle de l’annulaire va passer là et briller,
-la bague de l’index va paraître de profil, et
-dans le geste suivant, elle va briller de toute
-la splendeur oculaire de son saphir… Il y
-eut un geste imprévu, puis tout s’arrêta.</p>
-
-<p>La reine maintenant jouait avec l’œuvre de
-ses mains, un long serpent de soie tout diapré
-et qui semblait vraiment se dérouler en
-vivantes spirales.</p>
-
-<p>Le roi était toujours debout, immobile et
-l’œil fixe. Il ne voyait pas les mouvements
-que faisait la reine : il voyait encore ceux
-qu’elle ne faisait plus. Elle se dressa, les yeux
-plus lumineux que les écailles du serpent de
-soie qui se tordait sous ses doigts, et il semblait
-qu’ayant façonné ce simulacre elle eut acquis,
-par son œuvre même, une âme nouvelle
-et soudaine, l’âme sifflante et venimeuse
-d’une vipère.</p>
-
-<p>La fascination des yeux avait remplacé
-la fascination des doigts : sous le regard de
-la reine, le roi s’avança. Elle lui toucha
-l’épaule, il s’arrêta : à ce moment le serpent
-siffla et mordit, — et le roi étranglé tomba à
-genoux, puis se coucha sur le côté.</p>
-
-<p>La reine ouvrit la fenêtre et fit un signe.</p>
-
-<p>Les cygnes se battaient dans l’eau verte du
-grand canal, où les tristes peupliers pleuraient
-toutes leurs feuilles.</p>
-
-<p>Les ailes noires se battaient contre les ailes
-blanches ; les ailes blanches furent vaincues
-et elles voguèrent sur les eaux lentes du
-grand canal, comme des crimes qui ne seront
-jamais ensevelis.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l1c9">L’ÉTABLE</h3>
-
-<p class="c small">CONTE DE NOEL</p>
-
-
-<h4>I</h4>
-
-<p>Quand le prince Astère eut vingt ans, il résolut
-de se marier et fit part de ce royal désir,
-c’est-à-dire de cette volonté, à ses ministres.
-Respectueusement, on s’étonna et on lui rappela
-qu’il était fiancé, depuis l’âge de douze
-ans, à une princesse alors au maillot, mais
-qui promettait déjà d’être plus belle que le
-jour, et à laquelle les Fées avaient prédit une
-fortune digne de Sémiramis. Mais le prince
-Astère répondit qu’il avait vingt ans et la
-princesse huit ans, tout juste, et qu’il n’était
-pas d’humeur d’attendre, pour aimer, la floraison
-de cette incomparable fillette.</p>
-
-<p>Alors, les ministres protestèrent, en s’inclinant :</p>
-
-<p>— Prince, toutes les beautés de votre
-royaume entreront dans votre lit sur un signe
-de votre bon plaisir, et nos femmes, même,
-et nos filles…</p>
-
-<p>Je suis las de vos filles et de vos femmes,
-dit le prince ; je suis las des servantes de mon
-royaume ; je veux une femme dont je ferai ma
-femme, et je ne connaîtrai qu’elle : elle sourira,
-quand j’ouvrirai la porte de sa chambre,
-comme une amie — et non comme une esclave…
-Ce sera une grande économie pour
-l’Etat, continua le prince Astère d’un ton
-sévère, car vous m’avez coûté cher, messieurs,
-et la peau de vos progénitures ne valait ni le
-brocart dont je les ai vêtues, ni les ducats
-dont j’ai alourdi vos poches ; — et quant à
-vos femmes, voyons, je n’ai plus quinze ans!</p>
-
-<p>Les ministres se regardèrent l’un l’autre et,
-craignant de perdre leurs places et leurs décorations,
-ils se turent.</p>
-
-<p>— Voici ce que j’ai décidé, reprit le prince
-Astère. Un édit sera rendu qui convoquera
-vers mon palais toutes les filles de mon âge,
-riches ou pauvres, nobles ou vilaines, et à
-mesure qu’elles arriveront, on les promènera
-partout, on leur montrera toutes les merveilles
-de mes trésors, on leur servira les
-repas les plus exquis, on leur fera entendre
-les plus douces musiques et, le soir venu,
-on leur donnera à choisir, pour passer la
-nuit, entre l’étable et le palais, entre la somptuosité
-d’un lit royal et la botte de paille où
-dormit l’enfant Jésus.</p>
-
-<p>— Il y aura peu de monde dans l’étable,
-dit le premier ministre.</p>
-
-<p>— C’est probable, dit le prince Astère.</p>
-
-
-<h4>II</h4>
-
-<p>L’édit fut rendu, et les vierges pèlerines
-cheminèrent vers la demeure du prince. Les
-unes arrivaient accompagnées de leur famille,
-de leurs amis, de leurs serviteurs et de tous
-ceux qui, confiants en la beauté de la postulante,
-espéraient, par leur servilité, se faire
-un titre à des faveurs futures ; les autres arrivaient
-seules, fortes de leur pureté et assez
-protégées par une telle armure, — ou bien
-luxurieuses et mêmes courtisanes et songeant
-à capter le prince par leur hardiesse ou par
-leur science, et encore toutes prêtes à monter
-de mâle en mâle jusqu’au trône.</p>
-
-<p>Elles arrivaient les unes et les autres, et on
-les traitait ainsi que des reines possibles ;
-toutes étaient pareillement reçues avec les
-égards les plus minutieux : cependant, les plus
-riches ou les plus belles, et d’abord celles qui
-avaient le double don de la richesse et de la
-beauté, trouvaient un accueil plus empressé
-et plus déférent : on leur offrait les plus odorantes
-fleurs et les confitures les plus parfumées,
-et les chambres du palais les plus commodes
-et les mieux ornées leur étaient indiquées
-par les chambellans.</p>
-
-<p>Selon ce qu’avaient prévu les ministres du
-prince Astère, nulle de ces belles n’avait
-choisi l’étable et le lit de paille d’avoine ; à
-l’offre de s’anuiter parmi les bonnes vaches
-et les douces génisses, toutes se mettaient à
-rire, croyant à une agréable plaisanterie et
-songeant : «&nbsp;Dieu! qu’on a d’esprit à la cour!&nbsp;»</p>
-
-
-<h4>III</h4>
-
-<p>Cependant, tous les soirs, quelques instants
-avant minuit, le prince Astère, vêtu tel qu’un
-bouvier, mais un bouvier d’une noble élégance,
-s’en allait tout seul vers l’étable.
-D’une main, il tenait un long bâton de frêne
-et, de l’autre, une pauvre lanterne sourde à
-vitres de corne ; chaussé de sabots fumés, il
-sortait par une porte secrète, en faisant le
-moins de bruit possible, et fermement il s’engageait
-dans les sentiers obscurs qui conduisaient
-à la ferme, à une assez bonne distance
-de son palais. Les jeunes prétendantes y
-étaient menées en carrosses : lui, le prince, y
-allait à pied, comme un valet de labour qui
-regagne sa pauvre litière, et tout en marchant
-dans la boue, il rêvait.</p>
-
-<p>Il rêvait que peut-être il allait trouver blottie
-sous la paille fraîche l’ange au cœur humble
-et aux yeux purs que le ciel <i>devait</i> lui envoyer,
-la fille adorable qui aurait compris
-que la pauvreté est le chemin de l’exaltation
-et que, pour arriver à la couche du roi, il
-faut passer par la porte de l’étable.</p>
-
-<p>Mais il trouvait toujours l’étable vide, et il
-avait beau sonder la litière avec son long
-bâton de frêne et, avec sa lanterne, éclairer
-tous les recoins de la demeure des bonnes
-génisses, il ne voyait rien, il ne trouvait
-rien que les bonnes génisses qui dormaient,
-des brins de foin pendant sur leurs fanons. Il
-les caressait, demeurait là, un instant, à humer
-l’air tiède et musqué, puis il sortait et,
-ayant laissé retomber le loquet de bois, il
-reprenait tristement son chemin, rentrait en
-son palais et se couchait, affligé par l’orgueil
-des vierges.</p>
-
-
-<h4>IV</h4>
-
-<p>Or, il arriva qu’une bergère, qui faisait
-paître ses moutons fort loin de là, et loin de
-toute cité, entendit parler de l’édit. Elle avait
-vingt ans et elle se croyait jolie ; mais, si son
-cœur était pur, son corps était souillé. Les
-bergers du pays en usaient familièrement
-avec elle, et elle était si bonne qu’elle n’en
-refusait aucun, fût-il le plus pauvre ou le plus
-laid ; aussi, sa réputation était très mauvaise,
-et les femmes excitaient les petits enfants
-qui revenaient de l’école à lui lancer des pierres
-et à l’appeler «&nbsp;vilaine&nbsp;».</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ils m’ont appelée vilaine,</div>
-<div class="verse">Avec mes sabots, dondaine.</div>
-<div class="verse">Ils m’ont appelée vilaine.</div>
-</div>
-
-<p>Pourtant, elle se mit en route. Comme l’édit
-assurait à toutes celles qui s’en iraient vers le
-palais des vivres et même une mule pour
-faire le chemin, elle se dit que c’était une
-belle occasion de voir du nouveau, et puis,
-qui sait? Si elle ne captivait pas le prince (à
-cela elle ne songeait guère), elle plairait peut-être
-à quelque seigneur, qui lui donnerait
-une pièce d’or pour son corsage. Ainsi donc,
-elle se mit en route.</p>
-
-<p>Ses amis les bergers l’avaient prévenue
-qu’elle verrait des choses merveilleuses, des
-choses comme il n’y en a que dans la lune ou
-dans l’empire des Antipodes, mais tout ce
-qu’elle avait imaginé fut dépassé par ce
-qu’elle vit, car son imagination était aussi
-pauvre que sa cotte de bergère. Elle pensa
-se trouver mal à la douceur des parfums et
-des musques, et on lui fit manger des confits
-si délicats qu’elle eut peur de ne plus
-jamais retrouver de saveur aux pimprenelles
-et aux fraises des bois.</p>
-
-<p>Les chambellans lui montrèrent la chambre
-qu’on lui destinait : c’était la moins belle
-de tout le palais, mais son luxe était encore
-assez séduisant, car les murs étaient tendus
-de tapisseries où jouaient des licornes et, sur
-le sol, formé d’une minutieuse mosaïque, des
-toisons de chèvres bleues s’amoncelaient,
-plus douces que des oreillers de mousse et
-que des tapis de feuilles mortes. Le lit était
-de bois doré, les courtines étaient de soie
-changeante, et tout cela était large, haut, profond
-comme l’ombre et comme le silence
-d’une forêt automnale.</p>
-
-<p>Elle se réjouissait déjà des nuits à dormir
-en de telles richesses, lorsque les chambellans
-ajoutèrent, sur le ton d’une incompréhensible
-ironie :</p>
-
-<p>— Maintenant, nous allons vous montrer
-une chambre plus belle encore, — peut-être! — et
-vous choisirez.</p>
-
-<p>Un carrosse attendait, où elle monta, et l’on
-fut bientôt à la ferme.</p>
-
-<p>— Voici, dirent les chambellans ; c’est une
-étable.</p>
-
-<p>La bergère entra dans l’étable, et les génisses,
-qui ruminaient, tournèrent la tête vers
-elle, comme pour la saluer : elle les caressa,
-elle aussi ; elle leur donna des noms, et les
-bonnes bêtes allongeaient leur mufle et ouvraient
-leurs grands yeux doux.</p>
-
-<p>— Eh bien! je reste là, dit la bergère, après
-avoir fait le tour de l’étable ; l’autre chambre
-est belle, mais celle-ci est plus belle encore,
-en vérité, — et comme je dormirai bien sur
-ce lit de paille! Allez-vous-en et fermez la
-porte ; je suis chez moi. Bonsoir!</p>
-
-
-<h4>V</h4>
-
-<p>Le prince Astère était désespéré. Trente
-fois il avait mis ses sabots fumés, pris son
-bâton de frêne, allumé sa lanterne de corne ;
-trente fois, il avait en vain fait le pèlerinage
-de l’étable.</p>
-
-<p>— Allons, se dit-il le trente et unième soir,
-j’irai encore une fois, et si je n’y trouve personne,
-je ferai un nouvel édit qui annulera le
-premier, et je m’ennuierai beaucoup. O Seigneur,
-fais que je trouve l’élue!</p>
-
-<p>Il tira le loquet, et sans entrer, jeta dans
-l’étable un regard presque distrait : il n’avait
-plus la foi.</p>
-
-<p>Il allait sortir, sans chercher davantage,
-honteux un peu de sa candeur, lorsque la
-paille remua, juste sous la crèche, près du
-mufle endormi d’une vieille vache rousse
-dont le lait tant de fois l’avait réconforté.</p>
-
-<p>La bergère se souleva, ses cheveux blonds
-pleins de paille blonde ; elle était si fraîche
-et si gracieuse, si enfantine avec ses yeux
-troublés par la lumière que le prince s’agenouilla,
-en disant :</p>
-
-<p>— Tu es reine!</p>
-
-<p>— Prince, dit la bergère, devinant que son
-seigneur était devant elle, ô prince! je ne suis
-pas venue pour être reine, je ne suis rien
-qu’une pauvre fille et une malheureuse pécheresse!
-Oui, prince, une pécheresse! Je
-ne veux pas vous abuser : je suis… je suis…
-une fille perdue!</p>
-
-<p>Elle pleurait et elle gémissait tant, que son
-pauvre corsage usé éclata sous l’effort des
-sanglots, laissant voir deux tout petits seins
-candides et peureux, pendant que le prince,
-lui baisant la main, répétait simplement :</p>
-
-<p>— Tu es reine, tu es reine, tu es reine!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l1c10">LA VILLE DES SPHINX</h3>
-
-
-<p>C’était une ville merveilleuse et unique qui
-s’élevait au milieu du grand désert, si vaste
-qu’elle enfermait dans ses murailles des prés
-pleins de troupeaux, des champs de labour,
-des forêts, des vergers, des sources et un lac
-d’amour où les jeunes filles allaient se baigner
-nues le troisième jour de la nouvelle lune.</p>
-
-<p>Jamais personne n’était entré dans la ville
-merveilleuse, jamais personne n’en était
-sorti.</p>
-
-<p>Elle s’étendait au milieu du grand désert,
-orgueilleuse d’être unique, d’être le monde,
-d’être la vie, d’être la joie tombée du ciel
-parmi la tristesse infinie des sables.</p>
-
-<p>Ses habitants, doux, simples et voluptueux,
-ignoraient les formes d’une religion précise
-et la tyrannie d’un gouvernement strict, pareils
-à ces Indiens divins que visita Benjamin de
-Tudèle qui ne connaissaient d’autre magistrature
-que celle de la bonne volonté. Cependant,
-la vue des merveilles qui éclataient à
-l’horizon leur avait fait concevoir la possibilité
-de délices futures, le probable prolongement,
-au delà de la mort, des jouissances de leur
-humanité.</p>
-
-<p>Très loin autour des murailles, il n’y avait
-que des sables, des pierres, ou des petits rochers
-blancs comme de vieux ossements ;
-mais, là-bas, près du cercle, on distinguait
-fort bien, les jours de grande clarté, des forêts
-miraculeuses, toutes bleues, de hautes tours
-blanches sommées d’or, et, vers le couchant,
-un palais rose aux mille fenêtres de lumière ;
-des tourbillons d’anges volaient au-dessus de
-la cime des arbres, et leurs ailes écrivaient
-dans l’air pur des éclairs.</p>
-
-<p>Ces merveilles consolaient, à l’heure de la
-mort, les habitants de la ville unique ; ils
-imaginaient une migration des âmes vers les
-forêts bleues, vers les tours blanches sommées
-d’or et vers le palais aux mille fenêtres
-de lumière ; ils se revoyaient, angéliques et
-immortellement joyeux, zébrer l’air pur des
-éclairs de leurs ailes, et la volupté de planer
-au-dessus des cimes leur semblait si douce que
-certains mouraient volontiers, par le désir
-d’une telle métamorphose.</p>
-
-<p>Heureux comme était ce peuple, l’idée d’un
-bonheur qui se noie dans la ténèbre lui était
-insupportable ; ils aspiraient à l’absolu du
-plaisir et ne voulaient pas comprendre
-les droits de la mort, — l’infélicité de la vie
-qui induit les hommes à souhaiter de fondre
-comme un grain de sel dans l’Océan du néant ;
-ils croyaient donc à la pérennité de leurs âmes
-innocentes, — non par dogme ou doctrine,
-mais comme on croit à la véracité d’un conte
-charmant et aux caresses d’une illusion.</p>
-
-<p>Nul en ce pays ne se souciait plus de la
-vérité ; on admettait cet axiome : «&nbsp;La vérité
-c’est ce que je crois.&nbsp;» Et l’on permettait à
-autrui d’avoir une vérité à soi et même plusieurs,
-comme on a un petit chien ou des oiseaux
-familiers. Il y avait une légende sur la
-Vérité, et on la représentait comme une sorte
-de croquemitaine, qui, d’un seul regard, stupidifie
-les enfants et les imprudents ; certains,
-sans doute par divination, la peignaient tel
-qu’un monstre haineux et féroce qui happe
-les hommes par une jambe et se sert de cette
-massue pour écraser les autres hommes.
-(Ces gens simples, le jour où ils voudront des
-dieux, éliront sans doute pour patronne la
-candide Liberté, femme aux grands yeux indulgents,
-créature d’amour et de grâce,
-au geste fier.) Nul en ce pays n’avait donc jamais
-eu l’idée d’aller voir si les merveilles
-lointaines de l’horizon étaient de vraies merveilles,
-des édifications dignes de foi, des arbres
-authentiques, des anges réels ; nul n’avait
-jamais tenté de franchir le seuil veillé
-par les deux sphinx.</p>
-
-<p>Bêtes de bronze, mais oraculaires, vivantes
-quand il leur plaisait, œuvres effroyables
-d’une magie préadamite, deux sphinx gardaient
-la seule porte de la ville, la porte par où
-il est défendu de sortir. Elles souriaient dans
-leur sommeil d’airain, les deux bêtes gardiennes
-établies là par Istakar, le fondateur de
-la ville, et, méditatrices, elles semblaient
-n’avoir choisi l’immobilité de la mort que par
-dédain pour le geste de la vie. Parfois, des
-paroles sortaient de leurs lèvres immuables ;
-c’étaient des poèmes ou des contes si anciens
-qu’on ne les comprenait plus guère ; mais,
-recueillis et écrits, ils servaient de talismans
-et de formules d’amour. Sphinx et sphinge, à
-l’heure de la nubilité, les adolescents venaient
-visiter les bêtes de bronze et les baiser sur la
-bouche ; les filles baisaient la bouche de la
-bête dont une barbe pointue triangulait la face
-et les mâles baisaient la bouche de la bête qui
-avait des mamelles de femme.</p>
-
-<p>Or, un jour, un adolescent, déjà fort comme
-un homme et plus instruit qu’un vieillard,
-après avoir baisé la bouche de la sphinge,
-toucha de ses lèvres la fleur des seins d’airain,
-et dit :</p>
-
-<p>— Sphinge, réponds-moi.</p>
-
-<p>La sphinge répondit ainsi :</p>
-
-<p>— Enfant, comment as-tu trouvé le secret
-d’Istakar?</p>
-
-<p>— Je l’ai trouvé, puisque tu me réponds.</p>
-
-<p>— Reviens demain, dit la sphinge ; c’est le
-jour où le peuple s’amuse au jeu du bain
-sacré, le jour où, pour la première fois,
-les filles écloses dans l’année, à la vie de
-l’amour, se montrent nues sur les rives du
-lac. Au lieu de suivre le peuple, viens ici, et
-je ferai ta volonté, — puisque tu sais le secret
-d’Istakar.</p>
-
-<p>Le lendemain, dès que l’adolescent fut
-arrivé, une petite porte s’ouvrit lentement
-dans la muraille, pendant que d’une voix lamentable
-la sphinge disait ce seul mot :</p>
-
-<p>— Va!</p>
-
-<p>Alors l’adolescent entra dans le monde
-extérieur. Il marcha longtemps, les yeux levés
-sur les lointaines forêts bleues, les tours blanches
-sommées d’or, les fenêtres de lumière,
-le vol radieux des anges ; si longtemps que la
-nuit tomba sur le désert, et il s’endormit.</p>
-
-<p>Trois fois la nuit tomba sur le désert, et
-trois fois l’adolescent s’endormit, la tête sur
-une pierre.</p>
-
-<p>Le quatrième jour, au matin, comme il tendait
-ses bras implorants et las vers les merveilles
-de l’horizon, toujours aussi lointaines
-et toujours aussi belles, un aigle descendit et
-vint se poser sur la pierre où il avait dormi.</p>
-
-<p>— Aigle, dit l’adolescent, aie pitié de moi,
-prends-moi et porte-moi là-bas, au sommet de
-la tour d’ivoire.</p>
-
-<p>L’aigle prit l’adolescent.</p>
-
-<p>— Adolescent, couche-toi sur mon dos entre
-mes deux ailes, et je te porterai vers la
-tour d’ivoire.</p>
-
-<p>L’aigle s’envola, pareil à Géryon, et l’adolescent
-couché entre les deux ailes, tout
-exalté d’amour, fixait éperdu la tour blanche
-sommée d’or, toujours lointaine et toujours
-belle.</p>
-
-<p>L’aigle vola longtemps, si longtemps qu’ils
-arrivèrent au pays où les jours sont des années
-et où les années sont des siècles, et toujours
-la tour se dressait à l’horizon parmi le vol
-des anges, au-dessus de la forêt bleue et du
-palais aux fenêtres de lumière.</p>
-
-<p>Tous les siècles, l’adolescent demandait
-avec l’inquiétude du désir :</p>
-
-<p>— Aigle, sommes-nous bientôt arrivés?</p>
-
-<p>Mais l’aigle sans répondre donnait dans
-l’air un violent coup d’aile et ils passaient
-par des pays où les fleurs sont des soleils et
-où les femmes accrochent des étoiles à leurs
-oreilles, et toujours la tour d’ivoire resplendissait
-au loin, toujours pure et toujours
-belle.</p>
-
-<p>— Aigle, sommes-nous bientôt arrivés? demanda
-l’adolescent d’une voix triste et cassée.
-Aigle, mes mains sont devenues toutes
-jaunes et mes cheveux sont devenus tout
-blancs. Aigle, sommes-nous pas bientôt arrivés?</p>
-
-<p>— Nous sommes arrivés, vieillard, répondit
-l’aigle en se posant sur la pierre où l’adolescent
-avait couché sa tête, à la troisième nuit
-de son voyage. Voici la tour, voici la forêt,
-voici le palais, voici les anges, tels que tu
-les voyais quand je t’ai pris entre mes
-deux ailes ; nous avons fait le tour des mondes
-sans atteindre ton désir, et maintenant tu
-es vieux, tu vas mourir, va au moins mourir
-chez toi.</p>
-
-<p>L’aigle disparut, ayant secoué son fardeau,
-et, tombé rudement parmi les pierres, le vieillard
-s’endormit et rêva.</p>
-
-<p>Le premier geste de son réveil fut de chercher
-de ses yeux fatigués les divines merveilles
-qui l’avaient si longtemps nourri d’amour,
-mais l’horizon était nu, formé seulement d’un
-cercle noir. Il ne fut pas surpris, car son rêve
-l’avait préparé à connaître enfin et à comprendre
-la vérité ; triste d’une lumière perdue,
-il se réjouit de savoir que l’horizon était
-un cercle noir et, méprisant les illusions primitives
-des hommes, marchant sans repos, il
-ne mit que deux jours pour atteindre la porte
-gardée par les sphinx.</p>
-
-<p>Elle était ouverte. Il entra et dit :</p>
-
-<p>— O sphinx, ami de ma jeunesse, me voici.
-Je reviens d’un si long voyage que mes mains
-sont toutes jaunes et que mes cheveux sont
-tout blancs, — mais je sais la vérité. Il n’y a
-là-bas ni forêt bleue, ni tour blanche au
-chef d’or, ni palais aux fenêtres de lumière,
-ni vol radieux d’archanges ; j’ai parcouru le
-monde et les mondes, couché sur le dos de
-l’aigle et maintenant, je sais, — je sais que
-l’univers est ceint d’un cercle noir fait de ténèbres,
-et que la merveille des horizons n’est
-que la fleur inutile de l’éternelle Illusion. Je
-sais, et je tuerai l’Illusion. Je sais et je dirai
-la vérité. Peuples, voici la vérité…</p>
-
-<p>Mais la sphinge, au signe que lui fit le mâle
-de bronze, se dressa tristement, écrasant sous
-sa griffe, lionne compatissante, le monstre qui
-avait traversé les mondes entre les ailes de
-Géryon.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak i" title="LIVRE II. VISAGES DE FEMMES">LIVRE II</h2>
-
-<p class="c large">VISAGES DE FEMMES</p>
-
-
-
-
-<h3 id="l2c1">IRMINE</h3>
-
-
-<p>Avec son joli nom, presque inédit, ses cheveux
-couleur du lin des quenouilles, sa figure
-blanche, son corps long et souple, ses mains
-élégantes, Irmine paraissait une sorte de
-jeune fille chef-d’œuvre, un exemple à suivre
-pour ses sœurs futures, le modèle de ce que
-peut donner de délicieux et de délicat ce
-genre de chrysalide. Et elle avait des talents :
-colorier des arbres préalablement décalqués
-dans la méthode Cassagne, ou des moulins
-dont les roues font mousser l’eau de la petite
-rivière qui vient de loin, ou la chaumière dont
-la cheminée fume paisiblement, ce qui s’indique
-par des spirales bleuâtres ; ensuite des
-effets de neige, des effets de lune, des effets
-d’orage, et en général tout ce que la nature,
-vue par l’œil d’un professeur de dessin, peut
-offrir de rococo mélancolique et pittoresque.</p>
-
-<p>Irmine était donc célèbre dans la petite
-ville où elle promenait les jours de fête des
-toilettes esthétiques, dont l’ornement premier
-et décisif était une broche en forme de palette
-à aquarelle, où, sur fond d’or, des godets
-d’argent étreignaient de fausses pierres précieuses
-et quelques vraies.</p>
-
-<p>Si jolie et si ridicule, Irmine aurait fait pitié, — sans
-ses yeux. Ils étaient presque terribles,
-tout noirs, fixes, impérieux, dédaigneux,
-cruels. Les yeux d’Irmine contredisaient
-les effets de neige et les effets de lune,
-les moulins et les chaumières, la palette et les
-godets d’argent ; quand on les regardait et
-surtout quand ils vous regardaient, on était
-certain de voir une autre Irmine, d’être vu
-par une Irmine inconnue et mystérieuse ; — le
-manteau de ridicule descendait de ses épaules
-et on avait la sensation, sans doute à cause
-du noir inquiétant des yeux, d’une vierge
-folle, mais froidement passionnée, vêtue de la
-seule obscure transparence que la nuit, au
-fond des jardins, tisse autour d’une nymphe
-de marbre.</p>
-
-<p>Dans son entourage, les yeux d’Irmine
-étaient incompris ; on les déplorait ; c’était le
-seul défaut, le dommage de cette créature
-tant privilégiée ; on les souhaitait gris de brouillard,
-nuance chaste, avec de doux éclairs
-bleus pour simuler «&nbsp;le réveil de la Nature&nbsp;»,
-les matins d’avril, quand les fumées de la gelée
-blanche qui s’évapore, ne laissent voir
-que par petits coins «&nbsp;l’azur du ciel&nbsp;» ; d’autres
-personnes, à l’imagination plus calme, regrettaient
-qu’ils ne fussent pas d’un bleu tout
-pur et tout uni ; enfin, les yeux d’Irmine
-étaient «&nbsp;un sujet de conversation inépuisable&nbsp;»
-et les goûts, tout en manifestant leur
-diversité, étaient d’accord sur ce point :</p>
-
-<p>«&nbsp;C’est bien fâcheux qu’une aussi jolie
-jeune fille ait des yeux pareils, des yeux
-comme on n’en a jamais vu!&nbsp;»</p>
-
-<p>Cependant, il y a des amateurs d’yeux. L’un
-d’eux passa par la ville dont Irmine était la
-gloire et, ayant vu les yeux d’Irmine, il n’alla
-pas plus loin.</p>
-
-<p>Cet amateur se nommait Savin. Il voyageait
-éternellement par toutes les parties du monde,
-se mêlant aux foules, cherchant des regards
-étrangers et des yeux nouveaux. Arrivé dans
-une ville, il allait aux endroits où les gens se
-promènent, se saluent en souriant et en grimaçant ;
-c’est là qu’il cueillait les plus beaux regards,
-ceux dont la gamme va de la pitié jusqu’au
-désir. Il savait lire cette écriture complexe,
-de lueurs et de feux comme les signaux
-nocturnes que se font les navires ; il devinait
-les adultères satisfaits et ceux qui se rongent
-le cœur dans une infranchissable solitude ; il
-comprenait les traînées de lumière pâle qui
-signifient les désirs indolents, et les rapides
-rayons qui disent les volontés sûres de se réaliser
-à l’heure choisie : il comparait les flammes
-tombantes du regret avec les flammes aiguës
-de l’espoir et les obscures phosphorescences
-de la résignation ; — mais en déchiffrant, il
-jouissait surtout de la couleur et de ce qu’il
-appelait, par une singulière innovation, le timbre
-des regards.</p>
-
-<p>Savin distinguait la couleur des yeux de la
-couleur du regard ; selon lui, des yeux jaunes,
-par exemple, pouvaient donner des regards
-bleus, verts, noirs, rouges, des regards de
-toutes les nuances possibles, de ces nuances
-qui n’ont pas de nom, si fugitives et si diverses
-qu’on ne les rencontre pas deux fois, ni
-en d’autres yeux, ni dans les mêmes yeux.
-Mais, outre ces nuances et d’abord, il constatait
-une nuance fondamentale, toujours constante,
-quoique différente de la couleur apparente
-de l’œil ; ainsi, des yeux bleus ont pour
-nuance fondamentale de regard le jaune-gris,
-et des yeux noirs le jaune d’or : c’est ce qu’il
-appelait le timbre. Le timbre donne aux
-regards la personnalité, il les différencie et
-et les confirme dans un ton unique et absolu.
-Il y a des yeux presque pareils d’apparence,
-mais les regards de ces yeux, par la diversité
-que leur donne le timbre, sont toujours dissemblables.</p>
-
-<p>Ayant vu Irmine, Savin jugea :</p>
-
-<p>«&nbsp;Ses yeux sont noirs, le timbre est jaune
-d’or pointillé de rouge, les nuances du regard
-peuvent monter jusqu’à l’aigu et descendre
-jusqu’au velours noir ; je viens de percevoir
-un regard noir bleu tigré d’or et un regard
-vert sombre strié de pourpre.&nbsp;»</p>
-
-<p>Et Savin continuait à dénombrer tous les
-regards possibles des yeux d’Irmine, sans se
-soucier des lois du contraste des couleurs,
-car selon lui, la couleur des yeux et des regards
-était assez différente, par essence, des
-couleurs ordinaires pour n’être pas soumise
-aux mêmes lois. D’ailleurs, sans mépriser la
-science, il la tenait pour une servante, bonne
-aux gros ouvrages, bonne à balayer le sentier
-où se promènera notre plaisir ; — il voulait
-s’amuser et être heureux par la possession de
-divins yeux, de merveilleux regards, «&nbsp;comme
-on n’en avait jamais vu&nbsp;».</p>
-
-<p>Il n’alla donc pas plus loin, et il épousa
-Irmine, qui se laissa faire, quand elle sut
-que Savin était un «&nbsp;bon parti&nbsp;» et qu’elle
-pourrait orner son cou blanc d’une palette à
-godets «&nbsp;enrichie de diamants&nbsp;».</p>
-
-<p>Alors, tout le jour, Savin se réjouit au jeu
-des yeux — des yeux de velours noirs dont
-les sombres rayons se ponctuaient d’or ou de
-pourpre, puis il chercha ce que disaient, en
-toute vérité, les yeux d’Irmine.</p>
-
-<p>«&nbsp;Une femme froidement passionnée, vêtue
-de la seule obscure transparence que la nuit,
-au fond des jardins, tisse autour d’une déesse
-de marbre.&nbsp;»</p>
-
-<p>Ils disaient cela, les yeux d’Irmine, mais
-ils mentaient, comme des yeux de femme,
-car Irmine, ayant été une médiocre élève de
-Cassagne, fut une épouse sage et une mère
-prudente. En ses heures de loisirs elle coloriait,
-ainsi que jadis, des décalques où chantait
-tout le rococo mélancolique d’une nature
-honnête et sentimentale : effets de lune, effets
-de neige, chaumières d’où monte un ruban
-bleu, moulins dont l’eau mousse comme de
-l’eau de savon.</p>
-
-<p>Dans les yeux d’Irmine, il n’y avait rien
-que l’illusion de celui qui venait s’y mirer ;
-c’était un beau vitrail qui, la fenêtre ouverte,
-laissait voir une cour de ferme.</p>
-
-<p>Il n’y avait qu’illusion, il n’y avait que mensonge
-dans les yeux d’Irmine ; Savin les adora
-jusqu’à sa mort, adorateur de ses propres rêves,
-heureux quand des visions d’or ou de
-pourpre passaient, comme la bénédiction d’une
-promesse divine, dans les regards de velours
-noir.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l2c2">PHÉNICE</h3>
-
-
-<p>C’était une jeune femme comme toutes les
-autres. Rien ne la différenciait de ses sœurs ;
-tout semblait médiocre en elle, sottement
-médiocre ; sa beauté de blonde douteuse était
-ordinaire et fade ; son élégance, à peine suffisante ;
-son esprit, que l’on supposait nul,
-n’allumait aucune flamme en ses yeux bleus,
-doux et mornes ; vraiment, elle était fort bien
-signalée par le dédain de cette brève et simple
-définition : une jeune femme comme
-toutes les autres.</p>
-
-<p>Cependant, après l’avoir ainsi jugée, tous
-les hommes lui accordaient le «&nbsp;je ne sais
-quoi&nbsp;» et tous la désiraient. Si elle avait eu
-des caprices même fous, des fantaisies,
-même monstrueuses, d’attentifs esclaves se
-seraient dévoués à son plaisir : mais elle n’encourageait
-ni les entreprises, ni les sacrifices ;
-elle paraissait ne pas comprendre les
-allusions et, si l’on se risquait à une déclaration
-moins indirecte, avant de répondre quelque
-banalité, elle faisait répéter la phrase
-d’amour deux ou trois fois, ce qui glaçait
-les plus enflammés.</p>
-
-<p>Ils n’étaient rebutés que pour un instant
-et Phénice s’érigeait à nouveau dans leur
-imagination, phare où venaient se cogner les
-ailes de la bande aveuglée des oies voyageuses.</p>
-
-<p>Mais le «&nbsp;je ne sais quoi&nbsp;» demeurait tel,
-énigme toujours obscure, car il n’était donné
-à aucun de ses adorateurs d’en pouvoir révéler
-le secret, cueilli sur la bouche de Phénice.
-Sa vertu était célèbre ; elle avait même
-gardé jusqu’après la trentaine une sorte d’air
-virginal, une attitude étonnée de Diane perpétuellement
-surprise ; son mari semblait lui
-être aussi indifférent que le reste du monde ;
-elle n’avait pas d’enfants.</p>
-
-<p>La vie de Phénice était un sommeil où personne
-ne soupçonnait de rêves, une traversée
-dont nul ne devinait les plaisirs. Pourtant,
-cette créature endormie songeait ; cette passagère
-distraite voyait ; — un jour, enfin, elle
-se leva de son sommeil et arrêta sur un banc
-de sable choisi le voyage de sa barque silencieuse.</p>
-
-<p>Parmi les prétendants à ses lèvres closes,
-un jeune homme, par sa discrétion mélancolique,
-l’avait intéressée ; elle trouva l’occasion
-de le laisser parler et d’avouer, sur le
-ton d’une tristesse passionnée, son désir et
-sa volonté.</p>
-
-<p>Phénice écouta, avec la mine cette fois de
-comprendre, et elle daigna feindre une émotion
-délicate. Ayant laissé prendre sa main,
-après de convenables résistances, elle dit :</p>
-
-<p>— On me croit stupide parce qu’un discours
-d’amour n’excite mes nerfs à aucun frisson
-esthétique, et froide parce que je ne
-m’enivre pas au parfum des voluptés en espérance ;
-je ne suis pas stupide, mais il est
-vrai que nul n’a encore troublé le lac d’indifférence
-qu’est mon pauvre cœur. Tous vos
-jets de pierres n’ont fait sur ses eaux apaisées
-que de puérils ricochets, et les galets sont
-allés mourir là-bas et s’enfoncer silencieusement
-dans le sable, parmi les roseaux inattentifs.
-Déracinez un rocher, et qu’il tombe!
-J’aurai peur délicieusement, et je lèverai la
-tête pour voir, au moins, d’où part le coup
-d’une telle audace et de tels bras. Mais vous
-n’êtes bons qu’à des ricochets, enfants amusés
-de taquiner le monstre, mais incapables
-de le faire rugir. J’attends. Pleine de bonne
-volonté, prête à répondre à l’appel quand
-le cri m’aura remuée, quand la pierre m’aura
-touchée ; mais ne me touchez pas, car vous
-m’auriez prise, et vous seriez déçus! Vous
-avez peut-être raison de jouer et d’amollir exprès
-la détente de vos bras, — et soyez satisfaits
-d’être incapables de me conquérir, car
-je n’en vaux pas la peine. D’ailleurs, je n’ignore
-pas l’opinion que vous avez de moi :
-une femme comme toutes les autres, n’est-ce
-pas? Rien de plus vrai, mon ami ; vous le
-saurez quand vous voudrez.</p>
-
-<p>On répondit à Phénice :</p>
-
-<p>— Je ne vous dédaigne pas, puisque je
-vous aime. Ne me confondez pas avec les
-autres. Je rassemble mes forces, je vais arracher
-un bloc de rocher, je vais le lancer sur
-vous, je vais vous écraser…</p>
-
-<p>— Ecrasez-moi! dit Phénice.</p>
-
-<p>— Soyez à moi!</p>
-
-<p>— Vous parlez comme tous les autres, répondit
-Phénice avec tristesse. Vous aussi,
-vous faites des ricochets sur la surface du lac
-paisible.</p>
-
-<p>— Phénice, c’est que je ne veux pas vous
-faire de mal, car, pour vous dompter, je pourrais,
-s’il me plaisait, déraciner une montagne,
-et, avec des bras de géant, la lancer sur vous,
-tombée comme du ciel. Cette montagne, Phénice,
-c’est mon amour qui vous menace…
-Cédez, ou je vous tue!</p>
-
-<p>— Enfant, dit Phénice, tu as plus de cœur
-que je ne croyais. Serais-tu vraiment capable
-de me tuer? J’ai eu presque peur — délicieusement!
-Soit, que l’épreuve finisse : je suis
-à toi.</p>
-
-<p>Phénice se leva et, écartant l’avidité des
-mains conquérantes, elle se déshabilla elle-même,
-lentement, avec un calme singulièrement
-ironique et impudique. Elle agissait
-comme seule, les doigts sûrs, les yeux froids
-et vagues, indifférente aux regards et aux
-prières de son amant à genoux.</p>
-
-<p>— Tu vois, dit-elle enfin, apparaissant nue
-(et bien vraiment pareille à toutes les autres
-femmes), tu vois, je te l’avais bien dit : cela
-ne valait pas la peine — la peine que j’ai eue
-de me dévêtir, la peine que tu auras de m’aimer.
-J’ai des épaules, des bras, des seins, des
-genoux ; cela fait un corps qui ne diffère des
-autres que par l’imperceptible. Quel plaisir
-as-tu à regarder celui-ci plutôt qu’un autre, et
-quel plaisir auras-tu à le toucher quand je te
-le permettrai? Je ne suis ni plus ni moins
-qu’une femme, je suis médiocre, je suis un
-être moyen et ordinaire, — et voilà pourquoi
-je ne me suis jamais laissé voir que par devoir
-et à des yeux incapables de me juger. Eh bien?
-Je lis en ton regard que tu ne m’aimes plus :
-tes bras n’ont plus ni la force, ni le désir de
-m’étreindre…</p>
-
-<p>— Phénice, femme absurde, tu as la folie
-du mépris, mais, moi, puisque je t’aime, je
-te trouve belle. Tu es belle entre toutes les
-femmes, Phénice ; tu es la seule beauté que
-je désire ; tu es la femme…</p>
-
-<p>— … Mon pauvre amant, dit Phénice, en
-reprenant la conversation interrompue, je
-suis «&nbsp;la femme&nbsp;» ; en effet, puisque je suis
-«&nbsp;une femme&nbsp;» ; et voilà le «&nbsp;je ne sais quoi&nbsp;»,
-et voilà pourquoi j’ai tant de prétendants à
-mes lèvres. Apprends encore ceci : ce que je
-méprise en moi, c’est l’animalité du mâle qui
-m’a faite ce que je suis, — un animal.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l2c3">FLORIBERTE</h3>
-
-
-<h4>I</h4>
-
-<p>Ils discouraient, assis au bord de l’eau.
-Floriberte parlait avec une dureté ironique :</p>
-
-<p>— Vous voulez m’enlever à tout cela, disait-elle,
-en montrant les prairies, les bois,
-le lac peuplé de cygnes, le vieux manoir tout
-gris, dont une tourelle, toujours fière, disait
-la destinée ancienne, — à tout cela, à toutes
-mes bêtes, à tous mes arbres, à toutes mes
-herbes! Votre âme est-elle donc un paysage
-plus beau que celui-ci, avec une forêt plus
-vieille, un lac plus pur, une herbe plus douce
-et plus verte! Y a-t-il des cygnes noirs et des
-cygnes blancs dans votre cœur? Je n’en saurai
-jamais rien, je ne veux pas y entrer :
-j’ai peur d’être dupée et de ne trouver qu’un
-plateau aride, quelques bruyères et des herbes
-sèches — auxquelles votre ardent amour
-est bien capable de mettre le feu. J’aime
-mieux donner à manger à mes cygnes.</p>
-
-<p>Et lui, résolu, mais soumis, répondait à
-Floriberte par d’amoureuses sottises, qui amusaient
-la jeune fille et la faisaient songer. En
-répliquant, elle mettait un doute à la place
-de la négation brutale, — puis tout d’un coup
-s’apercevait que, relevée par un mouvement
-qui n’était peut-être pas inconscient, sa robe
-laissait de ses jambes voir un peu plus haut
-que la cheville.</p>
-
-<p>Floriberte était une de ces filles de race et
-de sang où l’orgueil lutte contre la sensualité.
-Elle se serait donnée avec volupté même à
-un amant, même à un passant, si ce sentiment
-ne l’avait arrêtée, au seuil de la possible
-réalisation, qu’un tel don était vraiment
-trop précieux, que l’on ne dilapide pas ainsi
-un trésor royal. L’orgueil l’incitait à la méchanceté
-et la sensualité à la complaisance ;
-vaincue, Floriberte pouvait devenir une maîtresse
-dévouée à l’amour, mais il était difficile
-de la vaincre, car son cœur était dur.</p>
-
-<p>Elevée seule et en liberté parmi des inférieurs,
-elle méprisait d’abord tout inconnu,
-capable de le haïr s’il tentait de mettre la main
-sur son indépendance ; seul, celui qui en ce
-moment discourait avec elle, au bord de l’eau,
-avait obtenu la grâce d’être écouté. Comme
-il faut bien se marier, elle consentait à l’épouser,
-mais non à l’aimer, — et c’est sur ce
-dernier point et non pas sur le premier que
-Floriberte et son fiancé discouraient au bord
-de l’eau, sous les regards inquiets des grands
-cygnes.</p>
-
-<p>Floriberte dit encore :</p>
-
-<p>— Quand je vous appartiendrai, mon cher,
-vous posséderez une femme dont la beauté
-corporelle dissipera, je l’espère, les vagues
-aspirations sentimentales dont vous êtes imbu,
-comme de brouillards un paysage matinal. Ne
-vous rendez pas ridicule ; ne détruisez pas
-l’attrait physique qui peut m’attacher à vous ;
-souvenez-vous que je ne suis enchaînée que
-par un fil et que je briserais des liens de fer.</p>
-
-<p>Elle se renversa insolemment, se couchant
-tout entière sur le dos pour aller arracher
-une feuille aux branches de saule qui pendaient
-derrière elle : — mais elle se redressa
-vite, ayant entendu le grand cygne blanc
-battre des ailes.</p>
-
-<p>— Allons-nous-en! fit-elle tout d’un coup,
-la figure pâle et les yeux effarés.</p>
-
-
-<h4>II</h4>
-
-<p>Floriberte fut mariée ; mais le soir elle fut
-absente de la chambre nuptiale.</p>
-
-<p>Elle était sortie, ayant vite changé de robe,
-et elle se promenait le long du lac, songeuse,
-triste d’avoir signé une promesse dont la réalisation
-devenait inéluctable. Maintenant, il
-ne s’agissait plus de mots, mais d’actes ; les
-discours au bord de l’eau allaient se matérialiser, — et
-il semblait à Floriberte qu’une sorte
-de crime se préparait, un adultère pire que
-tout autre, et, elle qui s’était habituée à tout
-mépriser, elle ne méprisait plus rien autant
-qu’elle-même.</p>
-
-<p>Elle se promenait le long du lac ensommeillé ;
-les cygnes dormaient parmi les roseaux.</p>
-
-<p>Elle eut peur en pensant aux cygnes, à ces
-merveilleuses bêtes qu’elle aimait, au grand
-cygne blanc, son amant innocent, tous deux,
-Floriberte et l’oiseau pur, nés le même jour!
-Ils avaient tant joué ensemble, tous deux
-enfants, et ils s’étaient dit tant de choses, au
-bord de ce lac, pendant qu’il allongeait vers
-les mains de la jeune fille sa tête aux yeux
-d’or, courbant le long de ses jambes son col
-flexible!</p>
-
-<p>Vraiment, absurde amour, mais que nulle
-mythologie n’avait inspiré, toute la tendresse
-de Floriberte était vouée à son cygne ; son
-cœur battait d’émotion à caresser son plumage
-et son duvet, et, quand la jolie bête
-mangeait dans sa main, elle ressentait un
-plaisir d’indicible fraternité.</p>
-
-<p>Tout rêve sensuel s’apaisait en elle près de
-son cygne, et son imagination, qui n’était pas corrompue,
-ne demandait à ces caresses d’oiseau
-qu’un plaisir chaste.</p>
-
-<p>Elle eut peur en pensant au grand cygne
-blanc qui dormait parmi les roseaux ; elle
-eut peur aussi en se représentant la chambre
-vide, où la faute, à cette heure, aurait pu être
-accomplie. Alors, pour lui demander pardon,
-elle chercha le grand cygne blanc parmi les
-roseaux ; mais le lac était vaste, elle cherchait
-mal et il faisait noir ; elle ne le trouva pas.</p>
-
-<p>Tombée dans l’herbe humide, elle pleura
-nerveusement, en se tordant les bras, proie
-d’une crise étrange, — mais, quand elle eut
-bien pleuré, son orgueil lui revint avec la
-conscience de sa folie, et résignée à l’oubli
-des amours puériles, elle se releva et rentra,
-expliquant sa fuite par un caprice, un désir de
-suprême solitude.</p>
-
-<p>Le lendemain, la sensuelle s’était définitivement
-éveillée en Floriberte, et l’orgueilleuse
-avait limité son mépris. Pourtant, et comme
-elle l’avait juré, elle n’aima jamais son mari
-avec la tendresse du cœur ; tout ce qui lui avait
-été départi de sentiment, elle l’avait prodigué
-aux cygnes candides comme des anges : un
-homme évoquait pour elle d’autres désirs et
-réalisait d’autres plaisirs.</p>
-
-<p>Floriberte n’alla plus jamais au bord de
-l’eau : elle avait peur des reproches et de la
-tristesse du grand cygne blanc.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l2c4">ROSULE</h3>
-
-
-<h4>I</h4>
-
-<p>— Eh bien, monsieur, dit Rosule, j’ai réfléchi.
-Vous pouvez me faire la cour, mais je
-vous préviens que…</p>
-
-<p>Elle alla chercher dans un coin une grande
-poupée abandonnée depuis pas beaucoup de
-semaines.</p>
-
-<p>— … Si, après m’avoir conquise, vous ne
-réalisez pas toutes les promesses de joie dont
-vous m’avez récité le chapelet — et dont
-j’ai compté soigneusement les grains de nacre — je
-vous briserai comme ceci…</p>
-
-<p>Sèchement et sans colère, elle cogna la
-tête de la poupée contre le front d’une des
-chimères de fer qui veillaient songeuses sous
-la haute cheminée.</p>
-
-<p>La tête de porcelaine fut mise en morceaux
-et Irénion ne put s’empêcher de sourire à un
-tel enfantillage, — mais les deux chimères
-de fer eurent de mystérieuses raisons de rester
-graves.</p>
-
-<p>Rosule ensuite et Irénion, sans plus rien
-dire, sortirent vers les jardins qu’embellissait
-le soleil couchant.</p>
-
-<p>Quand ils marchèrent le long d’une allée
-plantée de dahlias, Rosule n’apparut guère
-plus haute que la tige des grosses fleurs tuyautées,
-mais elle relevait la tête, d’où un voile
-attaché retombait sur ses épaules ; elle marchait
-droite, sérieuse et impérieuse, et c’était
-bien vraiment une jeune princesse ; Irénion
-semblait le géant commis à sa garde par une
-bonne fée.</p>
-
-<p>Il y eut un ruisseau à passer, qui semblait
-un fleuve à Rosule. Irénion la prit dans ses
-bras et enjamba le fleuve.</p>
-
-<p>— Vous êtes grand et vous êtes fort, Irénion,
-dit Rosule ; moi, je suis méchante : par
-ma méchanceté, je suis plus forte et plus
-grande que vous.</p>
-
-<p>— Rosule, dit Irénion, petite rose, vous
-vous croyez vénéneuse et vous n’êtes que parfumée.</p>
-
-<p>Rosule ne put s’empêcher de sourire ; mais,
-comme les chimères de fer, les grands dahlias
-restèrent graves, et leurs lourdes têtes calamistrées
-se penchaient toujours immobiles
-dans l’air pur.</p>
-
-<p>Ils arrivèrent à un endroit où il y avait de
-grands noyers tout chargés de belles noix
-encore prisonnières dans les lambeaux de
-leur gangue verte, mais les branches étaient
-si hautes que Rosule pensait : Nul ne pourra
-jamais les atteindre.</p>
-
-<p>Irénion n’eut qu’à lever le bras pour cueillir
-les belles noix ; puis, dépouillées de leur
-gangue verte, il les brisa comme des perles
-de verre et Rosule dit :</p>
-
-<p>— Décidément, Irénion, vous êtes grand
-et fort ; moi, je suis rusée : par ma ruse, je
-suis plus forte et plus grande que vous.</p>
-
-<p>Irénion n’osa rien répondre, car au même
-instant un grand coup de vent passa qui
-secoua les vieux noyers et sema dans l’herbe
-toutes les noix mûres.</p>
-
-
-<h4>II</h4>
-
-<p>Après leur mariage, Rosule et Irénion habitèrent
-un grand château entouré de bois et
-de prairies, où l’on pouvait marcher pendant
-des heures et des heures sans jamais repasser
-par le même chemin et sans sortir du domaine.
-Là, on se sentait roi, — maître de la
-terre et des arbres, de l’eau et des herbes, et
-presque du vent et presque des nuages, — mais
-Rosule et Irénion avaient d’abord à tenter
-d’autres plaisirs.</p>
-
-<p>Rosule souriait ; Irénion semblait heureux ;
-les grains de nacre du chapelet se déroulaient
-lentement et joyeusement ; un jour, il osa
-interroger Rosule.</p>
-
-<p>C’était pendant une promenade distraite
-autour d’un étang aussi large qu’un lac et
-aussi profond que la mer ; l’eau était pure et
-bleue ; le soir, on y voyait les étoiles.</p>
-
-<p>— Ai-je menti à mes promesses? demanda
-simplement Irénion.</p>
-
-<p>Rosule ne répondit pas.</p>
-
-<p>— Rosule, petite rose qui vous croyez vénéneuse
-et qui n’êtes que parfumée, reprit
-doucement Irénion, ai-je menti à mes promesses?</p>
-
-<p>— Oui! répondit Rosule.</p>
-
-<p>— Rosule, c’est vous qui mentez à vous-même.
-Vous n’avez pas dit oui ; j’ai mal entendu.
-Rosule, avez-vous vraiment dit oui?</p>
-
-<p>— Oui, dit Rosule.</p>
-
-<p>Ils demeurèrent silencieux quelques instants,
-puis Rosule dit encore :</p>
-
-<p>— Imprudent, qui me forcez à réfléchir et
-à faire pencher d’un côté la balance qui eût
-sans doute oscillé éternellement, vous me
-demandez si vos promesses de joie se sont
-réalisées? Je n’en savais rien. Vous me demandez
-si je suis heureuse? Je sais maintenant
-que je ne l’étais pas assez pour que le
-bonheur fût écrit en lettres sûres et clairement
-lisibles dans ma conscience, — mais,
-avant votre interrogation, je ne pensais pas à
-déchiffrer le mot peut-être en train de naître,
-de se former et de se dorer. Vous m’avez
-posé une question : il fallait y répondre et
-j’ai répondu. N’ayant rien à dire, rien de précis,
-je ne désirais que me taire et garder dans
-les limbes mon verbe informulé : vous lui
-avez donné la vie en parlant vous-même. Imprudent,
-médiocre imprudent trop facile à
-contenter, vous ignorez donc qu’il manque
-toujours quelque chose aux âmes élues, quelque
-chose que ni l’Amour, ni l’Homme, ni
-Dieu, ne peut leur donner! Le seul bonheur
-atteignable par un être intelligent, c’est l’inconscience
-de son malheur ; je dois vous apprendre
-cela pendant qu’il en est encore temps,
-homme grand et fort, pendant que votre cervelle
-de géant palpite encore dans les puissantes
-murailles de sa dure ossature, vous apprendre
-cela à vous, moi la faible Rosule, la petite
-rose vénéneuse! Vous supposez donc, monsieur,
-que vous m’avez comblée de joies,
-comme une mesure de froment où l’on verse
-le grain jusqu’au ras du cercle de fer? Non,
-j’ai une âme ; c’est dire que je suis insatiable :
-vous avez eu tort de m’en faire souvenir. Songez
-à ce que je vous ai dit, un jour d’automne,
-au passage du ruisseau et sous les noyers, pendant
-que les jardins s’embellissaient à l’éclat
-du soleil couchant, — et songez aussi à la
-mort de ma poupée, dont la tête était de porcelaine.</p>
-
-
-<h4>III</h4>
-
-<p>Accroupie au bord de l’étang, Rosule regardait
-les remous singuliers qui troublaient
-l’eau pure et bleue. Soulevé par le vent, le
-grand voile dont elle aimait à s’envelopper
-lui faisait deux ailes pareilles aux ailes des
-chimères qui veillaient sous la haute cheminée,
-et sa tête appesantie soudain par le crime, se
-penchait, lourde et calamistrée comme la tête
-des dahlias lourds et graves.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l2c5">LA FEMME EN NOIR</h3>
-
-
-<p>De toutes les couleurs, nuances et accords
-de teintes, le noir, décidément, lui seyait.
-Les rouges et leurs succédanés plaisaient
-dans les glaces à son œil inquiet de joies,
-mais une nuit dissimulatrice aux plis enveloppants
-rassurait sa peur de la vérité. Il fallait
-paraître triste, puisque telle était la nécessité,
-telle était la volonté violente et secrète
-d’une âme vouée aux déguisements.</p>
-
-<p>Son âme! Il lui était défendu de la glorifier
-selon le vers du plus délicat des poètes :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mon âme est une infante en robe de parade,</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">mais (Albert Samain pâlira de cette parodie)
-elle aurait pu psalmodier sur le mode nocturne :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mon âme est une larve en robe de mensonge.</div>
-</div>
-
-<p>Sa vocation était de paraître malheureuse,
-de passer dans la vie comme une ombre gémissante,
-d’inspirer de la pitié, du doute et
-de l’inquiétude. Elle avait toujours l’air de
-porter des fleurs vers une tombe abandonnée,
-ou d’en revenir et d’avoir pleuré sur la tristesse
-des destins prématurés. Si elle souriait,
-c’était la mélancolie d’une rose blanche au
-clair de lune, et si elle riait, on croyait à du
-sarcasme.</p>
-
-<p>Pour aller du premier coup jusqu’au fond
-de l’abîme, elle s’ingénia d’abord à tromper
-Dieu par l’intermédiaire d’un jeune prêtre
-qu’elle enivra d’amour pur. Elle avait alors
-quelque seize ans et jouissait de la nouveauté
-de n’être plus une garçonnette qui court en
-montrant ses jarrets : elle montra son cœur,
-objet angélique dont la vraie place était sur les
-étagères du paradis, dans le musée de Dieu.
-Le jeune prêtre mania avec d’infinies précautions
-un bibelot si précieux et l’oignit de
-parfums, de larmes et de bénédictions. En
-donnant son cœur à Dieu, elle disait au jeune
-prêtre :</p>
-
-<p>— Quel sacrifice je vous fais, mon ami!</p>
-
-<p>Cela dura deux ans. Elle se disait morte au
-monde, prête à immoler ses cheveux, sa chair
-et sa liberté ; puis, quand sa mère eut bien
-pleuré quand elle crut avoir assez cruellement
-torturé tous ceux qui l’aimaient, elle feignit
-de céder à tant d’affliction et renonça à déposer
-son cœur dans les vitrines de la Jérusalem
-céleste. Ce fut à cette époque qu’elle adopta
-les douloureuses robes noires qui lui rappelaient
-son premier veuvage et son premier
-mensonge.</p>
-
-<p>Alors, on s’occupa de la marier. Deux prétendants
-furent admis à faire des grâces autour
-de la précoce inconsolable. L’un, tout de
-suite, la séduisit par sa bonté de bête à bon
-Dieu, mais elle fut capable de n’en rien laisser
-voir et d’offrir à l’autre, et rien qu’à l’autre,
-le clair de lune de ses mélancoliques sourires
-et la douteuse grâce de ses distraites câlineries.</p>
-
-<p>Comme elle le martyrisa soigneusement, le
-brave homme qui n’avait de goût qu’à s’asservir
-à toutes les volontés de l’incompréhensible
-vierge! Ayant compris qu’il aimait, elle
-comprit qu’il souffrirait, sans gémir, comme
-une victime élue et fière de son élection à la
-douleur, et elle ne lui épargna ni les coups de
-dague, ni les coups d’épingle, bien plus pénibles,
-parce qu’ils sont humiliants. Elle osa
-jusqu’à donner devant lui ses deux mains à
-baiser — à l’autre ; jusqu’à permettre des privautés
-suspectes, comme de se laisser caresser
-les cheveux, sous prétexte de jeux et de
-couronnes de fleurs, — et quand l’humble
-amoureux, fort craintivement, offrait la bonne
-volonté de ses doigts, avides, eux aussi, de
-toucher et d’amuser leur épiderme à la joie
-des contacts, elle disait sèchement :</p>
-
-<p>— Non, laissez, vous êtes trop maladroit!</p>
-
-<p>Cependant, ayant réfléchi la moitié d’une
-nuit, elle résolut, pas assez audacieuse pour
-se mentir à elle-même, d’épouser tout bonnement
-celui qui l’aimait et qu’elle aimait, — mais
-à cette résolution sa diabolique nature
-mit une effroyable réserve.</p>
-
-<p>C’était un soir, dans le grand jardin méthodique
-où les arbres en esclavage avouaient la
-suprématie de l’homme. Des allées droites,
-larges comme des routes royales menaient
-des ifs taillés en portiques et à des charmes
-dont la courbure simulait des grottes et façonnait
-des cabinets de verdure. Encadrés de
-buis et de lignes de fleurs, de larges boulingrins
-étendaient, comme des étangs, le calme doux
-de leur veloutis, et au loin, au bout de toutes
-les allées, au delà d’une pièce d’eau muette, il
-y avait un bois presque inculte que les seigneurs
-dédaignaient sinon pour la chasse au
-chevreuil ou la chasse aux pauvres filles traînant
-un fagot de bois mort.</p>
-
-<p>Elle invita ses deux prétendants à une promenade
-en cette solitude. On arriva près de
-la pièce d’eau où une vieille barque dormait
-parmi les roseaux. Elle fut détachée et amenée
-au pied des marches ; la belle descendit et
-entra la première.</p>
-
-<p>— Vous d’abord, dit-elle à celui qu’elle n’épouserait
-pas, vous d’abord, j’ai confiance en
-vous, prenez les rames.</p>
-
-<p>Et quand il fut entré dans la barque et
-quand il eut pris les rames, elle dit encore :</p>
-
-<p>— Voguez!</p>
-
-<p>A l’autre, avec un salut de la main, elle cria,
-quand la barque déjà écrasait la foule des iris :</p>
-
-<p>— Il n’y a place que pour deux dans ma barque.
-Faites le tour et venez nous rejoindre, — ou
-bien attendez, car nous reviendrons.</p>
-
-<p>Elle chanta :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La barque vole,</div>
-<div class="verse">La barque court,</div>
-<div class="verse">Comme l’amour!</div>
-<div class="verse">La barque vole,</div>
-<div class="verse">La barque dort,</div>
-<div class="verse">Comme la mort!</div>
-</div>
-
-<p>Ensuite, seule à seule avec le rameur, elle
-se prit à délirer d’amour et à murmurer,
-comme en extase, les odes les plus passionnées
-et les sonnets les plus langoureux.</p>
-
-<p>Elle débarqua sans toucher terre que de ses
-reins, car il la prit dans ses bras et la coucha
-sous la futaie, parmi les primevères endormies dans
-l’ombre et dans la paix de la forêt silencieuse.</p>
-
-<p>Sans rien dire, et comme étonnée seulement,
-elle accueillit les premiers gestes et les premiers
-baisers, puis, sûre d’être vaincue, elle simula
-une furieuse révolte, mais qui se détendit
-peu à peu jusqu’à l’attendrissement et jusqu’au
-don libre et absolu ; cependant, elle
-murmurait, d’une voix de victime :</p>
-
-<p>— Quel sacrifice je vous fais, mon ami!</p>
-
-<p>Ils revinrent vers la barque et elle éprouva
-une grande joie secrète d’un si beau mensonge,
-car, ayant fait le tour de la pièce d’eau,
-celui qu’elle aimait s’avançait en côtoyant le
-bord du lac qu’il n’avait pas franchi.</p>
-
-<p>Elle alla vers lui, disant :</p>
-
-<p>— Que j’ai eu peur, rien que d’avoir touché
-à la lisière du bois, rien que d’avoir mis le
-pied sur la barre d’ombre qui sépare la forêt
-du reste du monde. Ramenez-moi dans le
-jardin, vous, dans le jardin, dans le jardin!
-Lui, il fera le tour, — à son tour.</p>
-
-<p>— Mais on peut fort bien être trois dans la
-barque, dit celui-ci qui revenait de la forêt.</p>
-
-<p>— Trois dans la barque? reprit-elle, pourquoi
-pas? Allons, nous serons trois dans la
-barque.</p>
-
-<p>Quelques semaines plus tard, elle épousa
-celui que, dès la première heure, elle avait
-choisi pour ce rôle, et, drapée dans la nuit
-de son mensonge, elle entra dans le mariage
-comme on inaugure un adultère, en murmurant
-d’une touchante voix de victime :</p>
-
-<p>— Quel sacrifice je vous fais, mon ami!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l2c6">L’INTACTE</h3>
-
-
-<p>Elle sortait d’une famille de médiocrité
-touchante et quasi symbolique. Son père était
-professeur de sixième en un petit collège de
-province, et sa mère, sous les auspices de
-l’Université, tenait une pauvre papeterie où
-l’on trouvait des crayons, des plumes, du papier
-écolier, des journaux bien pensants et
-des images d’Epinal. Par amour pour la sainte
-mythologie, son père lui donna le nom singulier
-d’Adonise, et il avait fallu l’autorité du
-professeur de rhétorique, un vieux prêtre paganisant,
-pour faire inscrire de telles syllabes
-au répertoire sacré de l’état civil.</p>
-
-<p>Adonise en grandissant, devint la joie de
-l’humble boutique. Dès l’âge de huit ans, elle
-avait acquis une connaissance parfaite de toutes
-les variétés de plumes métalliques introduites
-en la ville de Bayeux : outre la tête-de-mort,
-qu’elle préconisait à l’aide d’un discours
-subtil, elle connaissait la lance, la gauloise,
-l’éclair, la diamant, et toutes les nuances
-des Blanzy et des Mitchell, donnait son
-avis, risquait un conseil direct : «&nbsp;Je sais votre
-écriture, il vous faut la lance.&nbsp;» Elle écrivait,
-d’ailleurs, avec art et ses cahiers d’application
-faisaient l’orgueil de l’institutrice, la chère
-sœur Bénévole.</p>
-
-<p>En un autre genre de notions, Adonise était
-encore sans rivale. Seul, le directeur de l’honorable
-maison Pellerin était aussi exactement
-au courant de l’œuvre des bons imagiers
-d’Epinal. Adonise, vivant répertoire, pouvait
-réciter, sans broncher, jusqu’à trois cents titres
-de ces aimables placards, et non seulement
-les histoires connues, comme «&nbsp;Le prince
-Grésil&nbsp;» ou «&nbsp;La fée Chatte&nbsp;», mais des inventions
-extraordinaires, telles que «&nbsp;Alina et ses
-trois petits canards&nbsp;», «&nbsp;Paul, ou comment on
-devient millionnaire&nbsp;», «&nbsp;Alice, ou les suites
-d’un mensonge&nbsp;», et bien d’autres qu’Adonise
-ne nommait pas sans émotion, «&nbsp;L’histoire
-du prince Charmant&nbsp;», par exemple, qui avait
-fait battre son petit cœur.</p>
-
-<p>Cependant, quand elle eut fait sa première
-communion, M. le professeur entreprit de lui
-donner une éducation vraiment sérieuse et
-plus conforme aux destinées de l’héritière
-d’un pédagogue estimé. La mythologie lui sembla
-tout d’abord indispensable ; il considérait
-une telle étude comme la préface de tous les
-livres, comme le portique sous lequel il faut
-passer pour pénétrer dans «&nbsp;le Temple du
-Goût&nbsp;». Adonise fut illuminée de la science du
-Père de Jouvency, de la compagnie de Jésus,
-qui lui apprit les aventures du dieu tonnant,
-les travaux d’Hercule, et plusieurs autres
-anecdotes qu’elle jugeait bien moins amusantes
-et bien moins instructives que le Petit
-Poucet.</p>
-
-<p>De toutes les drôleries cataloguées sérieusement
-par le vieux jésuite, elle ne comprit
-un peu que l’histoire de Diane, chassant le
-sanglier et méprisant les hommes. Chasser le
-sanglier devait être une occupation divertissante,
-et quant aux hommes, ils lui paraissaient
-bien inférieurs aux princes que M. Pellerin
-revêt de si galants pourpoints et de si gracieux
-toquets à plumes.</p>
-
-<p>Ils en étaient aux demi-dieux, aux géants,
-tels que Briarée, aux bandits, tels que Procuste,
-lorsque M. le professeur décéda subitement,
-en expliquant dévotement comment
-Romulus téta, et non pas en vain, les mamelles
-d’une louve. Adonise avait treize ans : elle
-apprit la couture, sans négliger la calligraphie.
-Cette dernière science, estimable et
-utile entre toutes, fut le salut de la charmante
-Adonise : dès qu’elle eut atteint l’âge requis
-par les canons universitaires, elle reçut la
-commission d’enseigner les pleins et les déliés
-à une aimable assemblée de petites crétines,
-incapables de pénétrer les secrets, de
-s’assimiler les recettes de Brard et Saint-Omer,
-gloires de l’école française.</p>
-
-<p>Adonise enseigna l’écriture, exécuta des
-modèles accomplis, morigéna les petits doigts
-tachés d’encre, distribua des diplômes de calligraphe — et
-vieillit.</p>
-
-<p>Elle avait vieilli sans s’en apercevoir, sans
-rébellion, sans regrets. Le sourire des hommes
-ne l’avait jamais émue : il était informe,
-comparé aux précieuses minauderies des
-princes d’Epinal. Leurs paroles tendres — elle
-n’en avait guère entendu — étaient un
-jargon barbare et saugrenu près des tendres
-propos dont le roi, déguisé en berger, amuse
-la bergère. Elle avait conscience de vivre en
-un monde inférieur et même humiliant, et
-«&nbsp;tout ça&nbsp;» la laissait fort indifférente.</p>
-
-<p>Pourtant, il arriva qu’un jour (elle avait
-alors la trentaine), des paroles, dites en
-chaires par un très beau dominicain, troublèrent
-le lac pur et bleu où naviguait son cœur
-enfantin. Ce moine, d’une modernité exquise
-et un peu jésuitique, attirait à soi les âmes en
-les enivrant d’amertume : il clamait la tristesse
-des solitaires, l’horreur des abandonnés,
-et, selon peut-être Ruysbroeck l’Admirable,
-la pitié qu’inspirent ceux qui vivent
-sans amour.</p>
-
-<p>Adonise fut touchée, mais peu. Cela dura
-deux ou trois jours : le quatrième, elle s’abstint
-de la conférence du séraphique dominicain
-et relut, dans Jouvency, l’histoire de
-Diane, qui chassait le sanglier et méprisait
-les hommes.</p>
-
-<p>Ensuite, elle songea : «&nbsp;Moi, je suis comme
-Diane ; aucun homme ne m’a jamais touchée.&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle songeait encore, en son innocence de
-vierge calligraphe : «&nbsp;A quoi bon? Et quel
-plaisir? Quand on est marié, on a des enfants ;
-mais j’en ai plus de cinquante, et très
-obéissants, et dont plusieurs me donneront de
-la satisfaction…&nbsp;»</p>
-
-<p>Puis, cessant de ruser avec elle-même, car
-si son innocence était réelle, son ignorance
-n’était pas absolue, — elle murmurait :</p>
-
-<p>«&nbsp; — Diane, Diane! Que dirais-tu, si Adonise
-offrait ses lèvres à l’avidité d’un mâle, ses
-seins à la curiosité d’un mâle, son corps à la
-brutalité d’un mâle! Non! Je suis intacte, je
-veux demeurer intacte, — et moi aussi, dans
-les bois élyséens, je chasserai le sanglier et
-je mépriserai les hommes! Oh! Diane, sois mon
-refuge et mon recours, protège-moi, aime-moi,
-sauve-moi de ceux dont les paroles, lâchement
-agressives, veulent attenter à mon intégrité!
-Toi seule, — et nul autre, pas même
-Lui, pas même Jésus : Jésus est un homme!&nbsp;»</p>
-
-<p>A partir de ce jour, les gens surpris entendirent
-Adonise émettre d’étranges propos,
-mais on pensait que c’était un ressouvenir des
-profondes sciences que détenait son père, et
-l’on souriait sans comprendre. Mais elle, en
-la concentration de ses rêves, s’exaltait : souvent,
-pendant que les petites filles recopiaient
-leurs modèles, elle s’élançait, l’arc aux mains,
-le carquois sur le flanc, dans les mystérieuses
-clairières des forêts hyrciniennes, et, à demi
-nue, mais chaste et les reins voilés, elle commandait
-aux chiens et domptait les fauves par
-la subtile puissance de ses flèches.</p>
-
-<p>Elle finit par se détraquer complètement,
-«&nbsp;disaient les gens&nbsp;», et par oublier ce qu’on
-dénomme le monde réel, pour vivre là-bas, au
-clair de lune, sous les vieux arbres des bois
-sacrés, pour courir à l’appel de la conque,
-pour triompher des forces inférieures de la
-Nature, du Mal incarné dans les bêtes sanguinaires!</p>
-
-<p>Comme son père, elle mourut en quelques
-heures, et — fille catholique de l’Eglise — elle
-mourut pourtant en soupirant :</p>
-
-<p>— Diane, ô ma mère, je vais vers toi, je suis
-digne de toi ; aucun homme ne m’a jamais touchée :
-je suis intacte.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l2c7">LA DAME PENSIVE</h3>
-
-
-<p>Elle ressemblait assez à une de ces saintes
-vierges brunes, arrangées en l’attitude d’une
-mélancolie distraite. Ses yeux, d’un noir de
-velours et d’une humide douceur, avaient toujours
-l’air de considérer avec étonnement un
-spectacle rare, invisible pour tous les autres
-yeux ; mais elle ne regardait jamais qu’après
-et quand il n’y avait plus rien à regarder, les
-êtres ou les choses qui passaient près d’elle.
-Souvent même, on pouvait lui parler, on pouvait
-la frôler sans qu’elle s’en aperçût ; elle
-était de celles qui ne savent jamais où elles
-sont, qui ne savent jamais où elles en sont.</p>
-
-<p>Elle s’était mariée comme dans un songe,
-moins occupée de son mari que de la chimère
-dont elle croyait suivre le vol, parmi le paysage
-possible et dans les cieux ouverts à son
-imagination. Toute sa vie elle se demanda
-comment elle était devenue femme, initiée
-sans doute, pendant qu’un vent d’inconcevables
-parfums l’enveloppait d’inconscientes délices.</p>
-
-<p>Comme d’ailleurs elle parlait fort peu, son
-âme demeura toujours obscure, même pour les
-bonnes volontés les plus décidées à forcer la
-porte du tabernacle, et l’on disait d’Aline
-qu’elle vivait comme vit une fleur ou comme
-la Daphné des métamorphoses, muette et verdoyante.</p>
-
-<p>Créature bien faite pour être aimée! Elle
-était aimée : ainsi qu’une icône, avec une religiosité
-respectueuse. On lui apportait les menus
-présents qui plaisent aux simulacres, et sa
-chapelle, comme un sanctuaire en renom, s’ornait
-des guirlandes d’ex-votos laissés par les
-pèlerins guéris ou consolés. Elle était vraiment
-pacifiante ; son calme et sa sérénité réconfortaient
-les cœurs inquiets, et les âmes
-maculées retrouvaient leur pureté à se tremper
-dans la rosée de ses doux yeux noirs.</p>
-
-<p>Par de tels dons, elle reconnaissait l’amour
-et le récompensait ; les désirs indiscrets s’arrêtaient
-à quelques pas d’elle, comme des brigands
-superstitieux, et tombaient à genoux ;
-les moins effrayés baisaient le bas de sa robe ;
-nul qu’un seul ne l’avait encore relevée.</p>
-
-<p>Tous les ans, laissant à ses affaires son
-mari, unique prêtre, l’idole abandonnait le
-sanctuaire et s’en allait, pèlerine à son tour,
-vers les dunes et les vagues. Des parents la
-recevaient, fiers de sa beauté d’image, et,
-pendant des mois, elle ornait le pays, madone
-en villégiature.</p>
-
-<p>Elle partait, avec ses enfants, l’air d’une
-Laure qui pense à son Pétrarque, la Dame
-pensive, et le train l’emportait, ignorante des
-paysages, des bruits, des petits ennuis du
-voyage. Elle arrivait : la mer! La mer patrie
-des rêves! Aline, rêve vivant, se trouvait des
-frères parmi les mélancoliques pins qui bruissent
-éternellement aux souffles du large. Les
-dunes étaient son jardin ; toute la journée, elle
-se promenait dans les sables tièdes, ou, fatiguée,
-elle se couchait sur les herbes grêles,
-dans les creux abrités. Violente ou pacifique,
-proche ou lointaine, murmurante ou mugissante,
-la mer effrayait parfois la Dame pensive,
-en l’obligeant à l’attention ; la mer
-voulait être regardée, la mer voulait être écoutée,
-la mer forçait Aline à sortir de son rêve,
-la mer était jalouse, la mer voulait être aimée :
-Aline avait peur et fuyait vers les dunes ; tapie
-dans le sable, comme une fourmi-lion,
-mais innocente, elle demeurait des heures immobile
-et souriante — souriante aux anges — attirant
-à elle, par son haleine, les invisibles
-rêveries, bestioles dont l’air est plein.</p>
-
-<p>Aline était heureuse, car elle était seule. Si
-peu qu’elle les sentît, les contacts la faisaient
-souffrir, au moins après, par réaction ; l’idée
-qu’on venait de la toucher, ou même de lui
-parler, de la regarder, lui causait, sinon une
-douleur, du moins une gêne. Dans la rue, les
-regards des «&nbsp;passants impurs&nbsp;» lui avaient
-parfois, en des jours de nervosité, donné l’impression
-d’un filet de cordes sales qu’elle
-devait briser pour passer ; ici, enveloppée de
-solitude, elle n’était salie ni touchée par les
-désirs d’aucun être, et, dans l’absence absolue
-des sensations, repliée toute sur elle-même,
-bien sûre que nul fluide contraire ne viendrait
-troubler le courant pur de son éternel songe,
-Aline montait presque jusqu’à l’extase.</p>
-
-<p>Femme faite pour être aimée, — mais surtout
-pour être devinée, close sous les voiles
-de pierre du cloître, — destinée sans doute
-aux plus enivrantes amours! Ne pas agir, ni
-parler ; parfois chanter : c’est l’idéal de plus
-d’une ; c’était l’idéal d’Aline et sa vocation véritable.</p>
-
-<p>En ses phases d’extase solitaire, Aline chantait
-parfois : c’était une sorte de plainte
-joyeuse sortant de ses lèvres inconscientes,
-une mélopée, rythmée, comme celle des sirènes,
-sur la respiration de la mer.</p>
-
-<p>Elle chantait, et un pêcheur qui revenait
-chassé par le flot montant entendit le chant
-de la sirène, la plainte joyeuse de la Dame
-pensive ; il s’étonna et tendit son oreille, habituée
-à percevoir les moindres nuances de la
-chanson du vent dans les pins ; il n’avait jamais
-entendu un tel chant, — lui, qui connaissait
-tous les chants de la mer, lui pour qui les
-folles sirènes avaient gonflé leur poitrine et
-crevé leur conques ; il s’orienta, il chercha, et
-dans un creux des dunes, il aperçut Aline.</p>
-
-<p>Elle était couchée sur le dos, vêtue de peu ;
-sa légère robe blanche faisait à peine une
-brume sur ses membres et son buste s’affirmait
-tendu par ses bras en croix. Aline était
-charmante et vraiment sirène ainsi posée sur le
-sable, comme une délicieuse épave portée là
-par un caprice du vent ; ses cheveux noirs
-s’épandaient pareils à des varechs, — pareils,
-vraiment, aux cheveux d’algue des sirènes :
-le pêcheur, tout mouillé encore d’eau de mer,
-s’approcha de l’apparition et la caressa de sa
-main lourde. Aline chantait toujours, partie
-en rêve, extasiée, les yeux clos : le pêcheur,
-de sa main lourde, prenait possession de l’épave.
-Aline chantait toujours : le pêcheur
-baisa la sirène sur l’épaule, respectueusement,
-comme il avait vu le prêtre baiser l’autel
-avant le sacrifice, car il était ému et religieux
-devant une telle beauté. Aline chantait toujours :
-le pêcheur acheva son œuvre, — et il
-vit bien que ce n’était pas une sirène, car aucune
-sirène ne se laisse approcher d’aussi près,
-et aucune ne s’exposa jamais à concevoir
-d’un homme.</p>
-
-<p>Aline cessa de chanter ; la Dame pensive se
-réveilla toute frissonnante, se leva, la bouche
-amère du baiser qui avait arrêté sur ses lèvres
-l’essor de sa chanson de rêve.</p>
-
-<p>Le pêcheur fuyait, effrayé ; elle lui saisit la
-main ; il obéit et il écouta :</p>
-
-<p>— Pourquoi m’as tu volée? J’appartenais
-à un seul et sa chaîne m’était douce car je
-n’en sentais pas le poids. Appartenir à un seul,
-c’est encore être libre, car celui-là on peut
-l’aimer, c’est-à-dire le faire pareil à soi-même,
-le fondre en soi… Mais toi, inconnu, tu as
-pesé sur mon cœur de tout ton poids, tu m’as
-meurtrie, — tu as été mon maître : dès ce moment,
-je suis ta maîtresse. Viens, nous nous
-laverons ensemble du crime que tu m’as fait
-commettre. Entends-tu la voix de la mer — la
-mer que j’aime et dont j’ai peur? Elle nous
-appelle et s’avance à notre rencontre : viens!
-Pourquoi m’as-tu volée? Je suis celle qu’on
-ne vole pas deux fois ; je suis le trésor qui s’anime,
-qui s’agite, qui se tord et s’enroule
-comme un serpent invincible au cou du voleur :
-viens!</p>
-
-<p>Et la Dame pensive, éveillée de son rêve, se
-dressa terrible, inhumaine, implacable et,
-prenant le pêcheur par la main, elle s’en
-alla vers la mer, le traînant ainsi qu’un petit
-enfant.</p>
-
-<p>La Dame pensive entra dans la mer.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l2c8">MÉLIBÉE</h3>
-
-
-<p>On se demandait comment une jeune fille
-si agréable et si bien dotée avait pu atteindre,
-sans se marier, l’âge de vingt-quatre ans, déjà
-lourd à porter pour une vierge ardente. Plusieurs
-motifs se confiaient à l’oreille, et même
-se disaient tout haut : les parents étaient stupides,
-insupportables et de réputation plutôt
-déshonnête ; la jeune fille était mal élevée, dédaigneuse,
-d’allures hautaines, hardie, impertinente
-et douée de regards dont l’éclat, presque
-libertin, effrayait les plus braves et les
-plus résignés. Ensuite, on insinuait le ridicule
-de son nom, Mélibée, syllabes effarantes,
-et qui donnent l’impression d’amours
-vraiment trop virgiliennes. Tout cela était
-vrai, mais il était vrai encore plus que Mélibée
-restait fille par goût. Elle n’avait nullement
-renoncé au mariage ; elle attendait,
-prête à se donner, une occasion romanesque,
-des bras puissants et qui auraient prouvé
-leur force, une épée levée d’où dégoutte le
-sang, un pied de gladiateur écrasant la poitrine
-de l’adversaire agonisant.</p>
-
-<p>Sa sentimentalité était cruelle jusque dans
-le rêve. Comme d’autres songent à des barques
-qui emportent des amants enlacés, à des
-échelles de soie où se balancent d’adroits Roméos,
-elle aimait à se figurer des carnages et
-à se voir, à l’heure où la nuit descend sur
-les champs de bataille, couchée dans l’herbe
-teinte de sang, orgueilleusement souriante à
-l’étreinte brutale du vainqueur.</p>
-
-<p>Pourtant, des imaginations aussi abominables
-et aussi puériles lui faisaient honte, parfois,
-et elle consentait à baiser les mains d’un
-vainqueur métaphorique, d’un pacifique athlète.
-Au fond, elle voulait surtout être gagnée
-comme un prix, être décernée comme une
-couronne : un objet aussi remarquable que Mélibée
-ne pouvait appartenir au premier venu :
-il lui fallait le «&nbsp;par droit de conquête&nbsp;».</p>
-
-<p>Ah! qu’elle eût aimé ces tournois où deux
-chevaliers combattaient souvent jusqu’à la
-mort, et quelle anxiété à se demander : lequel
-va mourir et lequel va être mon maître? Souvent,
-elle avait songé à organiser quelque féroce
-duel entre ses prétendants, mais l’imagination
-lui manquait et, faute d’expérience,
-ses inventions n’aboutissaient qu’à de minuscules
-querelles, bientôt apaisées.</p>
-
-<p>Cependant, la ferveur de son sang la pressait
-de conclure ; obscurément, elle prévoyait
-le moment où elle deviendrait la proie presque
-volontaire d’une habile audace, — et c’est
-ce qui arriva.</p>
-
-<p>On ne recevait dans la maison que des lauréats,
-que des gens primés, ayant le droit,
-comme les veaux de concours, de porter le
-flot de rubans et la rose en papier doré ; celui
-qui courba sous son genou la fière Mélibée
-était donc un lauréat, mais de l’espèce la plus
-médiocre, un lauréat dérisoire et asinaire, un
-lauréat dont on devrait, par pudeur, taire le
-genre de triomphes ; un lauréat, enfin, de la littérature
-neutre et de l’art châtré.</p>
-
-<p>Ce jeune homme sans scrupules entreprit la
-séduction de Mélibée par le jeu des réticences.
-Il lui contait des histoires passionnantes qu’il
-arrêtait net, ajoutant : «&nbsp;Quand vous serez mariée,
-vous saurez la suite.&nbsp;» Ou bien, il lui présentait
-le mariage comme un incommensurable
-abîme de félicités, un océan infini de délices
-sans cesse renouvelées, et il insinuait
-que la plupart des divorces ont pour cause
-l’inaptitude de certains êtres à supporter des
-plaisirs excessifs, des joies dont l’amplitude
-va jusqu’à la douleur exquise. Il expliquait
-tout cela en termes beaucoup plus galants et
-beaucoup moins voilés, si bien que Mélibée
-finit par lui confier le soin de la guider vers le
-paradis.</p>
-
-<p>Ils furent mariés, et les portes du ciel s’entr’ouvrirent
-à peine. Mélibée apercevait les
-splendeurs de la cité lumineuse, mais l’espace
-d’une seconde, et la nuit retombait sur son
-cœur. Elle demanda des explications : on lui
-donnait toujours les mêmes. Elle se fâcha : ce
-fut la nuit complète et sans éclairs. Se sentant
-dupée et trahie, elle s’abandonna aux cuisantes
-caresses du désespoir, elle pleura, elle
-cria, mais en vain, car il lui manquait le mot
-magique par quoi cède l’entêtement des portes
-du ciel.</p>
-
-<p>Il lui manquait d’avoir suivi sa nature : elle
-s’était trompée de chemin. Alors Mélibée revint
-à ses anciens rêves, aux bras sanglants
-qui s’ouvrent pour éteindre la femme conquise,
-et son mari lui fit horreur.</p>
-
-<p>Heureusement, il était jaloux. A cette découverte,
-Mélibée éprouva quelque joie, car
-une femme de son caractère trouve toujours
-moyen de se débarrasser d’un mari jaloux.
-Son plan était aussi simple que ses espérances
-étaient vastes et compliquées, car elle prétendait
-utiliser très sérieusement cet inutile mari
-et faire servir sa disparition à la réalisation
-même du rêve de toute sa sentimentale jeunesse.</p>
-
-<p>Elle avait sous la main le combattant qui
-devait mourir, le gladiateur dont la poitrine
-devait être écrasée par le pied d’un impitoyable
-adversaire : il ne restait plus qu’à trouver
-l’adversaire, — le vainqueur!</p>
-
-<p>Il fallait un homme fort et adroit et que cet
-homme devînt assez amoureux pour être imprudent ;
-il fallait une aventure telle que son
-mari fût obligé de se battre ; il fallait, non seulement
-un évident commencement d’adultère,
-mais encore une insulte publique, une offense
-préméditée.</p>
-
-<p>Avec une diabolique habileté, elle organisa
-toute l’affaire. Un ami de son mari fut le partenaire
-et l’adversaire choisi ; comme Mélibée
-était assez désirable, quelques menues avances
-eurent raison de son amitié. Le reste était
-facile. Quand Mélibée se fut promenée trois
-jours de suite avec un étranger, vers la tombée
-de la nuit, dans les petites rues de son
-quartier, sous les regards haineux des bonnes,
-le quatrième jour, son mari se dressa tout à
-coup, sorti d’une porte cochère.</p>
-
-<p>Tout se passa convenablement, aussi discrètement
-qu’une rue permet d’être discret ;
-des témoins se firent quelques réciproques
-visites et, un matin, deux petites caravanes
-se rencontrèrent en une île charmante, égayée
-par les premiers rayons de l’aurore et par le
-chant des oiseaux.</p>
-
-<p>O Mélibée, pendant que les épées cliquetaient,
-là-bas, dans l’île charmante et gaie,
-quels moments délicieux tu passas à rêver et
-quels rêves émouvants! Tu suivais en pensée
-toutes les phases du duel et ta pensée voyait
-tout : les feintes, les reculs, les parades, la sérénité
-des témoins! Tu voyais tout, mais voilà
-qu’un nuage inattendu enveloppa ta vision ;
-tu sais qu’un des deux est touché à mort, mais
-lequel?</p>
-
-<p>O Mélibée, tragique incertitude! Lequel?
-Si celui que tu as choisi pour vaincu allait rentrer
-et te dire : «&nbsp;L’autre ne reviendra pas!&nbsp;»
-Si le mari que tu méprises surgissait devant toi,
-les bras tendus vers toi?</p>
-
-<p>Lequel? Mélibée n’essayait plus de penser.
-Debout, dans une pose de résignation joyeuse,
-elle attendait son maître, celui qui l’aurait
-conquise par le sang, celui qui lui donnerait
-la joie d’appartenir au vainqueur.</p>
-
-<p>La porte s’ouvrit. Son mari entra, disant :</p>
-
-<p>— Il y a eu mort d’homme.</p>
-
-<p>Alors, Mélibée tomba à genoux, et ses yeux
-criminellement beaux disaient au triste gladiateur
-l’admiration de la femme, le désir de
-la femelle, la soumission de l’esclave.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l2c9">LA VIERGE AUX PLATRES</h3>
-
-
-<p>Dory avait été, jusqu’à vingt-cinq ans, la
-vierge la plus pure, et si pure qu’elle ne
-savait même pas ce que c’était que la pureté.
-Agnelle toute blanche et sans tache, sa candeur
-n’était pas un mérite ; elle était candide
-par nature et par état, comme les lys, comme
-la neige, comme le sel.</p>
-
-<p>Elle pouvait, sans perdre rien de son innocence,
-regarder des nudités ou même la
-sienne : ni la beauté des statues, ni sa propre
-beauté, ne lui enseignaient l’usage de la
-beauté. Dans la boutique de son père, mouleur
-et praticien habile, elle errait impunément
-parmi les torses, les ventres, les hanches,
-les jambes, les sexes, et elle vendait à
-tout venant des torses, des ventres, des hanches,
-des jambes, ou des déesses entières ou
-des héros complets. Volontiers, sans pudeur
-comme sans rougeur, elle donnait son avis,
-conseillait les reins de la Vénus de Médicis,
-les genoux de la Diane de Gabies, le ventre
-de l’Apollon au lézard, les reins du Bacchus
-hermaphrodite.</p>
-
-<p>Son goût était aussi sûr que sa science esthétique
-et, aux Salons annuels tel consciencieux
-sculpteur recueillait avec déférence
-l’opinion de Dory. Elle avait posé une fois, ou
-plutôt elle avait consenti à se laisser modeler
-en pied ; mais cette œuvre lui déplaisait, l’artiste
-n’ayant pas, à son gré, rendu avec exactitude
-le caractère spécial de sa beauté, qui
-était la souplesse et la grâce. Jamais elle ne
-se prêta à une nouvelle expérience et elle
-se contenta de faire mouler, très soigneusement,
-plusieurs parties de son corps, les
-épaules, les seins et les jambes, y compris
-les genoux ; elle estimait ces fragments d’elle-même
-à l’égal des chefs-d’œuvre les plus
-décisifs, bien qu’elle fût la première à dire
-qu’un moulage sur le vif donne des résultats
-plus curieux qu’artistiques ; mais c’était là,
-vraiment, de beaux morceaux de nature, — et
-ils prirent place dans la boutique du mouleur,
-pendus au plafond parmi la foule des
-épaules et des jambes. Dory les vendait en
-avouant leur origine et elle en vendait beaucoup, — et
-les seins de plâtre de Dory reçurent
-bien des baisers de bien des bouches.</p>
-
-<p>Elle n’avait jamais voulu se marier. En
-toute innocence, elle se suffisait à elle-même,
-et d’ailleurs aucun désir charnel ne se fomentait
-en la chasteté de son corps, si merveilleusement
-parfait. Le mariage, pour elle,
-c’était ce qu’elle en voyait dans la rue : un
-ventre déformé, mal dissimulé sous de naïfs
-plis, un ventre de ruminant, une monstruosité
-analogue à celle des bossus, plus bénigne
-sans doute, puisqu’elle avait un terme, mais
-aussi affligeante et plus humiliante encore.
-Son amour de la beauté, de la ligne pure était
-si absolu et si sensible qu’elle souffrait vraiment
-dès que, hors de son musée de plâtres,
-elle marchait parmi les abominables créatures,
-faussement dénommées femmes, qui
-encombrent les trottoirs de leurs allures de
-mannequins articulés. Elle rêvait alors, pour
-se distraire, d’un pays où la beauté se promènerait
-libre, où la noble animalité humaine,
-affranchie de la morale, de la mode et de la
-pudeur, évoluerait nue et glorieuse. Fort naïvement,
-elle concevait un peuple de statues,
-sans se douter de l’absurdité d’un pareil rêve
-et sans songer que le vêtement le plus laid
-est presque toujours moins laid que le corps
-qui le porte. Elle ne soupçonnait pas davantage
-les inconvénients de pareilles mœurs et
-combien son amour de la ligne en serait
-choqué, car le désir rompt les proportions et
-brise les normes ; mais, habituée à la pureté
-de ses plâtres, instruite par leur esthétique,
-protégée par leur froideur, elle poursuivait
-innocemment son imagination d’une humanité
-conforme aux principes de Jean Cousin
-et, lasse de ses tristes promenades, rentrait en
-la boutique du mouleur avec la joie d’un ange
-qui rentre au paradis.</p>
-
-<p>Toutes les pièces de l’appartement, et non
-seulement la boutique et l’atelier, étaient
-pleines de bras, de jambes, de torses. Cette
-floraison de membres et de fragments avait
-envahi jusqu’à sa chambre, où l’on avait même
-installé quelques pièces rares ou d’une vente
-problématique, telles que l’éphèbe qui symbolise
-le Repos éternel, œuvre guère appréciée,
-et la Vénus Callipyge (pièce d’amateur),
-qu’aucun musée de province, aucune école
-n’osaient acheter. Dory, au contraire, aimait
-beaucoup la si pure Callipyge, à laquelle
-elle ne reprochait que son mouvement de
-coquetterie, et il lui était agréable de se
-dévêtir en la présence d’une aussi aimable
-déesse, et de dormir en empruntant à l’éphèbe
-du repos éternel la grâce de son immortel
-sommeil et l’attitude de son ennui divin.</p>
-
-<p>Quant au père de Dory, Italien de Londres
-devenu taciturne, il faisait des moulages et
-ne savait autre chose.</p>
-
-<p>Or, il arriva qu’un assez singulier éphèbe
-(Dory appelait les jeunes gens des éphèbes)
-entra un jour dans la boutique, regarda les
-plâtres, regarda Dory, n’acheta rien et sortit
-sans avoir ouvert la bouche. Dory était aussi
-discrète qu’indifférente ; elle n’importuna
-l’éphèbe d’aucune offre, d’aucune question, se
-borna à le suivre en son voyage à travers les
-stalactites de plâtre et à lui ouvrir la porte
-quand il eut achevé son exploration.</p>
-
-<p>Néanmoins, elle trouva ces allures un peu
-étranges et, à la réflexion, se jugea presque
-froissée. A peine avait-il salué en entrant et
-en sortant. Cette boutique, certes, était un
-musée, mais non pas un musée public, et la
-gardienne avait bien droit à plus qu’un regard,
-à une parole. En lui-même, l’éphèbe l’intéressait
-peu : c’était un être mince, un peu
-déjeté d’une épaule, une jambe, semblait-il
-plus faible que l’autre, trop pâle et trop blond,
-l’air maladif et timide. Une telle créature,
-certes, était peu faite pour émouvoir l’âme
-esthétique de Dory, — et pourtant elle se
-surprit, le lendemain, à penser à l’inconnu et
-à excuser son impolitesse ; c’était, songeait-elle,
-un malheureux atteint d’une excessive
-timidité. Il était chétif, mais certainement
-intelligent et elle aurait volontiers échangé
-avec lui quelques-uns des aphorismes callistiques
-dont son cœur était plein.</p>
-
-<p>L’occasion lui en fut donnée, car l’inconnu
-revint et se montra moins timide. C’était un
-mélancolique Anglais qui collectionnait tous
-les plâtres que l’on peut se procurer sur la
-surface de la terre. Il en avait réuni des quantités
-innombrables, peuplant, aux environs
-de Londres, une suite de hangars longs
-comme cinq ou six Louvres, et il venait voir
-en cette boutique qui lui avait jusqu’alors
-échappé, s’il ne rencontrerait pas quelques
-pièce inédite. Dory, naturellement, lui montra
-les fragments plâtrés de sa propre beauté,
-et l’Anglais, ivre de joie à une telle découverte,
-acheta sur l’heure deux épaules, deux
-seins et deux jambes dont il vanta la beauté et
-la finesse ; il avait en art des idées saines.</p>
-
-<p>Cependant Dory se plaisait en la compagnie
-d’un si extraordinaire éphèbe ; elle sentait
-un frère spirituel, une âme qui, comme la
-sienne, ne se nourrissait que d’esthétique,
-et bientôt, par une aberration unique en sa
-vie, elle se mit à aimer cette frêle charpente,
-cette chair maigre, ces formes rétrécies ; — ou
-plutôt elle faisait inconsciemment abstraction
-de toutes les tares de l’Apollon boiteux pour
-mieux jouir de la délicatesse de son intelligence
-et de la flamme de ses yeux.</p>
-
-<p>Il était spirituel, quand il daignait entrer en
-conversation, et il avait les plus beaux yeux
-du monde : de l’esprit et de beaux yeux, c’était
-si nouveau pour la vierge aux plâtres qu’elle
-fut séduite. La chaste, la pure, l’esthétique
-Dory était amoureuse.</p>
-
-<p>Alors, elle vécut parmi ses stalactites des
-heures bien plus douces encore que par le
-passé. Elle trouvait aux statues et jusqu’aux
-membres pendus une grâce nouvelle et, à
-inventorier avec son cher éphèbe toutes ces
-choses mortes, elle se sentait une infinie joie
-de vivre. Peu à peu, une âme toute neuve
-avait germé, s’était épanouie en elle : un
-jour que son ami lui baisa la main, elle comprit
-la pudeur, et un jour que son ami l’étreignit
-doucement dans ses bras, elle comprit
-la vie.</p>
-
-<p>C’était une Dory toute différente de l’ancienne,
-presque tendre, — et presque impure,
-puisqu’elle aimait.</p>
-
-<p>Mais elle n’était aimée que par le caprice
-d’un ennui de passage, et si peu désirée que
-le désir s’éloigna sans avoir demandé à cette
-virginité le sérieux sacrifice de son essence.
-Le jeune monomane disparut à l’improviste
-et Dory, qui devait l’attendre éternellement,
-n’entendit plus jamais parler de lui.</p>
-
-<p>Dans la boutique aux pendentifs de plâtre,
-parmi les jambes, les ventres, les torses et
-les épaules, Dory pleura, tout étonnée de
-ses larmes, triste à la fois et humiliée d’un
-amour qu’elle n’avait pas souhaité et d’un
-abandon que son orgueil n’avait pas prévu.</p>
-
-<p>Et jusqu’aux années de la décadence physique,
-et jusqu’au delà, Dory vécut intérieurement
-d’un pâle souvenir et d’un illusoire
-désir. Nul autre amour ne la consola de cette
-première et unique déception ; car, d’après
-de très obscures lois, elle devait être punie,
-après avoir aimé la beauté, d’avoir été infidèle
-à la cruelle déesse — et il fallait
-que Dory, innocente et fière adoratrice de
-l’Apollon androgyne, pleurât le dédain d’un
-passant difforme.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l2c10">AVENTURE D’UNE VIERGE</h3>
-
-
-<p>«&nbsp;La confession — et non pas la confidence — que
-je vais te faire, mon amie, est
-de celles qui doivent être complètes, sans réticences,
-absolues ; aucun détail ne sera donc
-épargné à ta pudeur : tu rougiras, tu pleureras,
-tu crieras peut-être — mais tu écouteras,
-car il faut qu’une créature humaine connaisse
-mon aventure — pour la redire à Dieu!</p>
-
-<p>»&nbsp;Tu sais que je reviens souvent, le soir, et
-toute seule, de Vassy à Chaumont, par le dernier
-train. J’ai passé la journée avec notre
-chère Bergerette, et, à onze heures on nous
-sépare, on me traîne à la gare, on me jette
-dans un compartiment, — et je sommeille
-jusqu’à la minute de tomber dans les bras
-de mon père, qui m’attend sur le quai, — et
-qui devine «&nbsp;toujours&nbsp;» la portière qu’il faut
-ouvrir.</p>
-
-<p>»&nbsp;Ce train, dirait-on, marche pour moi
-seule, — ou presque! Il ne ramène à Chaumont
-que, par hasard, quelques commerçants
-qui ont à Vassy leurs affaires, d’autres
-disent leurs amours. Ah! ma chère, comment
-ai-je écrit un tel mot, maintenant que
-je sais ce qu’il signifie! Mais ces bonnes
-gens s’assemblent sur les mêmes banquettes
-et je crois bien que, depuis trois ans, j’ai
-toujours, à cette heure-là, voyagé solitaire.</p>
-
-<p>»&nbsp;Tout ceci pour que tu saches qu’il n’y
-eut à mon crime nulle préméditation ; pour
-que tu comprennes que mon aventure ne
-pouvait être ni organisée, ni machinée ; pour
-que tu croies que seule une fatalité diabolique
-a dû me pousser à commettre un acte
-que, jusqu’alors, comme toi, comme toutes
-nos pures et honnêtes amies, j’avais toujours
-réprouvé à l’égal d’un assassinat, — ou d’un
-suicide!</p>
-
-<p>»&nbsp;Donc, on me pousse dans le wagon. Nous
-étions en retard et le train déjà en marche,
-si bien que je n’avais passé que par grâce et
-parce que je suis, pour ce train illusoire, une
-sorte de raison d’être, une sorte de colis sacré :
-nous étions déjà loin quand, revenue de
-mon émoi, j’aperçus dans l’autre coin, un
-homme enfoui sous des couvertures.</p>
-
-<p>»&nbsp;Te le dirai-je, — immédiatement, fulguramment,
-sans aucune résistance, sans aucune
-remontrance de ma conscience je fus prise,
-saisie, emportée par le désir fou, mais <i>fou</i>
-mais absolu et inéluctable, de me faire
-posséder par cet homme, — moi, vierge!
-La seule réflexion que je fis fut celle-ci : que
-je n’avais rien à craindre et tout le temps
-devant moi, puisque le trajet, sans arrêt
-jusqu’à Vassy, durait juste une heure ; sitôt
-l’arrivée, je sauterais, je disparaîtrais.</p>
-
-<p>»&nbsp;La sommation fut impérieuse. Je sentais
-une chaleur singulière et inconnue au visage,
-à la poitrine et — je te dirai tout — en des
-parties de mon être qui ne m’avaient encore
-jamais donné de bien dangereuses inquiétudes.
-J’étais comme ivre, de cette ivresse qui incite
-à encore un verre de champagne ; — non, ces
-petites ivresses de jeunes filles, ce n’est rien,
-rien : — je subissais non pas une tentation,
-mais un commandement irréfutable.</p>
-
-<p>»&nbsp;Je ne fus ni sotte, ni gauche et, pendant
-qu’un chœur de voix presque comminatoire
-criait en moi : «&nbsp;Oui! Oui!&nbsp;» — j’observais.</p>
-
-<p>»&nbsp;L’homme était assez jeune, fort, non sans
-élégance — celui qu’il fallait pour le meurtre — pour
-le viol! — que j’allais exiger. Il remua,
-changea d’attitude, réveillé par mon apparition
-et mon agitation, car mes talons, par un
-singulier mouvement nerveux, frappaient le
-plancher en cadence. Bientôt, il desserra ses
-couvertures, retapa son petit bonnet de
-voyageur — et me regarda. J’avais peur qu’il
-ne lût dans mes yeux comme dans un alphabet,
-comme dans un missel aux énormes lettres ;
-j’avais peur qu’il ne méprisât une proie
-trop sûre! Mais j’étais vraiment une belle
-proie, une proie inéluctable et — puisqu’il le
-fallait — je le regardai à mon tour. Je ne fis
-que cela. Non, je fis mieux : ô diabolisme
-de l’innocence et perversité de l’instinct! — je
-relevai un peu ma robe comme pour la
-draper autour de mes jambes, et je pris une
-pose lasse et insolente, la pose de celle qui
-attend et qui ne veut pas attendre.</p>
-
-<p>»&nbsp;Cependant, je me mis à trembler ; je
-frissonnais comme à la première seconde d’un
-bain froid, et le rythme de mes talons s’accélérait
-selon une inquiétante rapidité.</p>
-
-<p>»&nbsp;Il se pencha, et me dit :</p>
-
-<p>— Oh! comme vous tremblez! Laissez-moi
-vous envelopper de cette couverture…</p>
-
-<p>»&nbsp;Sa voix était douce. Je répondis oui avec
-une égale douceur. Il se leva et m’apporta
-toutes ses couvertures. Je tremblais toujours,
-et à faire peur ; j’avais l’œil égaré, je ne bougeais
-point, les bras lourds et les mains indécises :
-il m’enveloppa maternellement, depuis
-les pieds jusqu’au buste, me bordant, me
-tapotant comme un enfant dans son dodo.</p>
-
-<p>»&nbsp;Je crois que j’avais réellement froid ; cela
-me fit du bien et je souris.</p>
-
-<p>»&nbsp;Alors il s’enhardit, continuant à me tapoter
-doucement et inutilement, à lisser et à
-presser la couverture le long de mes jambes
-et de mes hanches.</p>
-
-<p>»&nbsp;Je souriais sérieusement, je souriais — comme
-sourit un brasier!</p>
-
-<p>»&nbsp;Alors, il s’enhardit encore plus. Il pencha
-vers moi sa tête jusqu’à frôler mes cheveux
-et n’osant dire plus, sans doute, il demanda :</p>
-
-<p>»&nbsp; — Etes-vous bien?</p>
-
-<p>»&nbsp;Je répondis par un très faible oui et — ô
-mon amie, pourras-tu lire cela? — machinalement
-(je le crois), sans délibération, sans
-volonté, mais en pleine conscience de mon
-acte, avec joie, je laissai mon genou s’écarter
-jusqu’à frapper le sien. Il mit la main sur mon
-genou, il appuya, il insista ; je me détendais
-au lieu de résister : — alors, il osa tout!</p>
-
-<p>»&nbsp;J’étais morte de désir, de luxure! Oui,
-mon amie, sans bouger, sans fermer les yeux,
-toujours souriante, je me suis laissé prendre
-en détail, pouce à pouce, et délicieusement!
-Il a fait ce qu’il a voulu et chaque chose qu’il
-voulait, je la voulais ; je me prêtais, je me donnais,
-je m’offrais, — et je montais vers un sommet
-de vertigineuse volupté!</p>
-
-<p>»&nbsp;Oui, je me suis laissé prendre — jusqu’à
-tout! Oui, et j’ai pris moi-même, sans honte :
-j’ai baisé ces lèvres, j’ai serré ces épaules de
-hasard, — et j’ai crié mon déshonneur!</p>
-
-<p>»&nbsp;J’étais une bête heureuse.</p>
-
-<p>»&nbsp;Comme il me regardait avec fatuité (ai-je
-cru), ou ennui, ou fatigue, le sifflet d’arrivée
-éclata. Je me levai.</p>
-
-<p>»&nbsp;Il dit :</p>
-
-<p>»&nbsp; — Je vais jusqu’à Merville, — mais…</p>
-
-<p>»&nbsp; — Non, laissez-moi et continuez. Dites-moi
-seulement votre nom.</p>
-
-<p>»&nbsp;Il me donna sa carte.</p>
-
-<p>»&nbsp;Le temps de la serrer dans mon corsage
-et le train s’arrêtait.</p>
-
-<p>»&nbsp;Je dis encore :</p>
-
-<p>»&nbsp; — Pas un mot!</p>
-
-<p>»&nbsp;Il comprit et se retira vers l’autre portière.
-Je sautai et je tombai dans les bras de mon
-père. Ma sœur, qui l’accompagnait, se mit à
-rire, en me regardant :</p>
-
-<p>»&nbsp; — Comme tu es chiffonnée!</p>
-
-<p>»&nbsp;J’alléguai que j’avais dormi roulée dans
-ma robe, et ce fut tout, — car, quel soupçon
-possible? Ah! je suis bien tranquille, si Dieu,
-comme je l’espère, comme je le <i>veux</i>, m’épargne
-la conséquence de mon crime!</p>
-
-<p>»&nbsp;Et maintenant, mon amie, me voilà au lendemain
-matin et dans cet état : honteuse et
-joyeuse, humiliée et satisfaite! Je sais, je suis,
-je vis, femme, comme Psyché, par un homme,
-ou par un succube? Oh! que m’importe, puisque
-c’est fait, et puisque je ne reverrai jamais
-l’initiateur, — car (je le jure) j’ai brûlé la carte
-sans la lire. Un recommencement, ou seulement
-la possibilité d’un recommencement
-cela aurait été, non plus un crime, mais une
-bassesse!</p>
-
-<p>»&nbsp;J’accomplirai peut-être une destinée vulgaire — et
-de mensonge, si je me marie, — mais
-au moins mon premier pas dans le mystère
-aura été hardi, incroyable et diabolique — ou
-divin! — et si je n’en dois pas faire un
-second, je demeurerai heureuse quand même.</p>
-
-<p>»&nbsp;Heureuse de ma chute, oui, et je le redis,
-devrais-tu en pâlir de peur ou d’horreur?
-J’adore en rougissant, mais j’adore la Cause
-inconnue, obscure et formidable qui m’a couchée
-sous l’étreinte d’un passant, — et cela
-dans la banalité d’un wagon souillé de toutes
-les respirations, pendant que les essieux craquaient,
-pendant que les roues, mordant les
-rails, sonnaient comme les marteaux d’une
-lointaine forge, pendant que le train courait,
-plus fou que mon sang, vers l’abîme, vers le
-néant!…&nbsp;»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l2c11">TRISTANE</h3>
-
-
-<h4>I</h4>
-
-<p>Tristane s’en allait sous les feuilles rousses
-qui s’envolaient une à une et revenaient tomber
-à ses pieds. L’automne affligeait le grand
-bois de hêtres et de chênes, mais les tardifs
-chênes avaient encore des couronnes vertes,
-et Tristane songea que la vie ne meurt
-pas sans de suprêmes reviviscences ; elle
-releva la tête et vit que parmi les nuages
-blancs un fleuve de bleu brillait d’une pâleur
-douce.</p>
-
-<p>Elle marchait serrée en une robe d’amazone,
-toute noire, mais le col ceint d’un serpent
-de fourrure fauve ; tête nue, car elle
-était chez elle ; sa coiffure inébranlable défiait
-les surprises du vent, et les bandeaux, d’un
-blond charmant, voilaient les soucis de ses
-tempes : — elle marchait mélancolique et
-lente, laissant sa longue robe noire balayer
-l’herbe où s’endormaient les dernières pâquerettes.</p>
-
-<p>Cette promenade au-devant du dernier
-amant la menait maintenant par des sentiers
-plantés de souvenirs, églantiers et leurs baies
-sanglantes et amères qu’elle cueillait au
-passage en se déchirant les doigts.</p>
-
-<p>«&nbsp;Etre toute petite encore avec tout le mystère
-de la terrible forêt devant les yeux, se
-contenter d’une caresse fraternelle et d’une
-robe de fanfreluches, et tout d’un coup vouloir
-une des fleurs de la lisère, vouloir les lèvres
-du petit mauvais sujet qui s’écorche
-les jambes à grimper le long de l’arbre où
-tremble un nid vide.&nbsp;»</p>
-
-<p>Mais Tristane se commentait son premier
-souvenir :</p>
-
-<p>«&nbsp;Tous les nids sont vides. Ce jeune baiser,
-sans la joie du vol et la joie de l’impudeur,
-eût été fade comme une mûre des haies, — et
-quand ce même enfant, l’année suivante,
-me rendit ma caresse, les yeux ardents et les
-gestes insolents, je n’éprouvais encore que le
-plaisir du mal, les délices de l’illicite et de la
-cachette.&nbsp;»</p>
-
-<p>Ensuite des hommes graves ornés de rubans
-ou de broderies lui avaient permis de
-dormir avec un homme, permis et même
-commandé. Ils disaient avec de menaçants
-sourires : «&nbsp;Votre devoir est de dormir avec cet
-homme, désormais et avec lui seul.&nbsp;»</p>
-
-<p>Pendant toute la première nuit et bien d’autres
-nuits encore, Tristane avait songé à ces
-récits pieux où des vierges sont livrées à d’experts
-et inventifs bourreaux, — puis, habituée
-au supplice, elle s’endormait résignée, mais
-toute meurtrie par le devoir.</p>
-
-<p>Elle ne tressaillit enfin que sous un regard
-étranger ; retrouvées, aussi fraîches et plus épanouies,
-les joies de l’illicite et de la cachette
-lui firent croire, pendant quelques journées, à
-la beauté de la vie ; fanées, elle en cueillit
-d’autres encore, encore d’autres ; mais les
-nouvelles fleurs séchaient de plus en plus
-vite, et Tristane avait moins de courage à
-tendre la main vers la désillusion des roses.</p>
-
-<p>Tristane regarda derrière elle et vit un chemin
-qui se déroulait loin, pareil au chemin
-jonché de pétales que l’on offrait jadis au
-Saint-Sacrement.</p>
-
-<p>«&nbsp;Tant de fleurs brisées et qu’il ne m’en
-soit resté aucun parfum ni aux doigts ni au
-cœur!&nbsp;»</p>
-
-<p>Une fois de plus, elle voulut redevenir
-toute petite pour refaire, avec plus de soin,
-la route parcourue en vain, pour mieux
-choisir parmi les églantines et parmi les
-dahlias, car, songeait-elle, j’ai certainement
-passé, sans les voir, à côté des branches les
-plus fleuries et les plus odorantes.</p>
-
-<p>«&nbsp;Non. A quoi bon? Je me tromperais encore,
-je foulerais les mêmes herbes, j’avancerais
-la main vers les mêmes erreurs, j’ouvrirais
-les bras aux mêmes fantômes, avec la
-même innocence dans mes gestes et dans mes
-yeux. Maintenant, je sais. Je sais comment
-il faut prendre et comment il faut donner. Je
-ne suis pas au bout de ma route ; il y a encore
-un reposoir avant la chapelle.&nbsp;»</p>
-
-
-<h4>II</h4>
-
-<p>Tristane s’en allait donc au-devant du dernier
-amant.</p>
-
-<p>Il venait de loin et il était loin, mais elle
-le voyait surgir de colline en colline, enflammé
-comme un brasier et clair comme un phare ;
-ces lumières apparues guidaient Tristane et
-la réconfortaient dans son voyage.</p>
-
-<p>Elle ne tournait plus la tête pour regarder
-derrière elle ; les images du passé s’éteignaient
-successivement, petites lampes soufflées
-à la ronde ; seule, au milieu d’une grande
-nuit, Tristane marchait courageusement vers
-la lumière surgie de colline en colline.</p>
-
-<p>Il faisait nuit, vraiment, dans la forêt silencieuse ;
-Tristane avait peur du bruit de ses
-pas écrasant les feuilles mortes : alors, elle
-s’accroupit au pied d’un arbre et elle attendit
-les yeux fixés sur la lueur lointaine.</p>
-
-<p>Dès que Tristane fut assise au pied de l’arbre,
-la forêt s’endormit plus profondément,
-sans soupirs et sans rêves, ensevelie dans les
-délices du néant ; — et Tristane s’endormit
-aussi, car le sommeil est plus fort que l’amour.</p>
-
-<p>Tristane s’endormit au moment où un voyageur
-attardé passait, faisant des gestes inquiets,
-plongeant dans l’ombre des regards
-attentifs ; il penchait la tête d’un côté et de
-l’autre, l’oreille tendue, et souvent il s’arrêtait
-pour mieux écouter et pour mieux regarder ;
-mais Tristane, écroulée au pied de l’arbre,
-semblait aussi vague et aussi noire
-qu’une touffe d’ajoncs ou qu’une touffe de
-bruyères.</p>
-
-<p>Il cria :</p>
-
-<p>— Tristane!</p>
-
-<p>La voix s’enfonça dans l’ombre et ne rapporta
-nulle réponse ; alors le voyageur revint
-sur ses pas, frôlant encore Tristane et ne la
-reconnaissant pas ; enfin, il se coucha dans
-les feuilles mortes et, lui aussi, s’endormit
-parmi les arbres silencieux.</p>
-
-<p>Le jour les réveilla ; ils se levèrent et s’éloignèrent.</p>
-
-<p>— J’ai été heureux comme dans un rêve,
-songeait le voyageur.</p>
-
-<p>— O mon dernier amant, songeait Tristane,
-quelle nuit d’obscures et profondes délices!
-Tu m’as donné enfin la plénitude des joies de
-l’amour. J’ai été heureuse comme dans un
-rêve.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak i" title="LIVRE III. ANECDOTES">LIVRE III</h2>
-
-<p class="c large">ANECDOTES</p>
-
-
-
-
-<h3 id="l3c1">LE MAUVAIS MOINE</h3>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>«&nbsp;Il n’est point nécessaire
-de vivre, mais il est
-nécessaire de penser.&nbsp;»</p>
-
-<p class="attr"><span class="sc">Leibniz.</span></p>
-
-</blockquote>
-
-<p>Celui qu’on appelait déjà «&nbsp;le moine&nbsp;», à
-cause de sa vie chaste et de ses propos amers,
-le devint réellement et à jamais en la trente-cinquième
-année de son âge. Après de longues
-et énervantes causeries avec un poète
-singulier, qui avait ébauché de consciencieux
-noviciats dans tous les monastères de France,
-il se décida pour la Trappe, et pour celle de
-Soligny, illustrée par Rancé, plus rigide encore
-et plus mystérieuse que toutes les autres.</p>
-
-<p>Il croyait avoir spécialement à se plaindre
-de la vie, des femmes qui ne l’avaient pas
-aimé, des hommes qui ne l’avaient pas compris,
-des choses dont l’hostilité s’était dressée,
-comme une ligne de récifs, entre lui et son désir,
-chaque fois qu’il avait lancé sa nef sur la
-mer, chaque fois qu’il avait orienté sa voile
-vers Thulé ou vers Atlantide.</p>
-
-<p>En vérité, il n’avait guère jamais manifesté
-que des velléités, de tous petits vouloirs aussi
-fragiles que des bulles de savon, aussi jolis,
-aussi vains. Il n’était pas même de ceux que
-Fourrier, l’inventeur des Quatre-Mouvements
-et de la psychologie amusante, appelle des
-<i>commenceurs</i> ; il ne commençait même pas,
-restait toujours en deçà de la borne du départ.
-Capable de se laisser faire et d’obéir au branle,
-comme une cloche, il cessait de carillonner,
-dès qu’on lâchait la corde. Une de ses faiblesses,
-c’était de rester là où il était ; il sortait
-toujours le dernier d’un salon, d’un théâtre,
-d’un café ; il se faisait mettre à la porte, toujours
-surpris que le «&nbsp;déjà&nbsp;» fût sonné. Sans
-doute, il eût fait un excellant stylite et, juché
-sur sa colonne, il n’eût jamais songé à en descendre.</p>
-
-<p>Son ami le poète était, au contraire, le
-type accompli du commenceur invétéré, prêt
-à tâter de tout, à goûter de tout, sans toutefois
-sortir, sinon par accident, du domaine de
-l’Eglise, où le retenait une obscure, mais indéracinable
-vocation. Au moyen âge, au treizième
-siècle, il eût été un de ces clercs gyrovagues,
-un de ces «&nbsp;goliards&nbsp;», qui s’en allaient
-d’abbaye en abbaye, colportant des légendes
-pieuses et de scabreuses chansons latines,
-incapable de se fixer, de se plier sans
-retour à une règle, amoureux des nouvelles figures,
-des sites inconnus, des aventures, et
-qui couraient toujours, persuadés que l’on
-n’est bien que là où l’on n’est pas.</p>
-
-<p>Seul, le «&nbsp;moine&nbsp;» ne serait jamais parti. Le
-poète le mit en route. Dénués d’argent, mais
-munis de lettres de créance, ils allèrent à
-pied, cheminant comme des colporteurs, mangeant
-et couchant dans les presbytères, pas
-toujours très bien reçus, mais arrivant, par
-quelques momeries, à se concilier la défiance
-ecclésiastique.</p>
-
-<p>A la Trappe, le père abbé les accueillit, selon
-la règle de l’Ordre, avec affabilité, se souvenant
-de la constitution de Rancé, où il est
-dit des hôtes : «&nbsp;On prendra garde de les traiter
-avec tant de charité qu’ils n’aient pas sujet
-de croire qu’ils sont à charge et que leur
-visite est importune.&nbsp;»</p>
-
-<p>Dès la première journée passée dans la paix
-du silence, ils furent également séduits et le
-poète résolut très fermement d’entreprendre
-là sont septième noviciat.</p>
-
-<p>Il ne persévéra pas plus d’un mois et partit,
-laissant le «&nbsp;moine&nbsp;», qui, lui, ne devait plus
-sortir, — confirmant ainsi, une fois de plus,
-le mot terrifiant de Pascal : «&nbsp;La volonté propre
-ne se satisferait jamais quand elle aurait
-pouvoir de tout ce qu’elle veut, mais on est
-satisfait dès qu’on y renonce.&nbsp;» A la vérité,
-son mérite n’avait pas été très grand, si médiocre
-était la qualité de volonté à laquelle il
-renonçait. La règle fut, au contraire, pour lui,
-un puissant principe d’activité et il ne tarda
-pas à obéir mécaniquement, à marcher,
-comme une docile brebis, parmi le troupeau.</p>
-
-<p>Après deux ans de noviciat, on l’admit à la
-profession ; il prononça les trois grands vœux
-de pauvreté, de chasteté et d’obéissance, — et
-il se sentit très heureux.</p>
-
-<p>Se lever à deux heures du matin, jeûne
-jusqu’à midi, chanter au chœur, travailler aux
-champs, vivre de légumes et de fruits, coucher
-sur une planche, et bien d’autres austérités,
-tout cela ne tarda pas à faire partie de
-ses habitudes. D’ailleurs, le manque de nourriture
-et de sommeil l’induisit promptement
-en une sorte de torpeur ou d’hébétude dont
-il ne se réveillait jamais ; à de certains moments,
-le matin et le soir, il lui semblait déjà
-être mort, ou du moins ne plus vivre qu’une
-vie de larve, et il ne reprenait un peu conscience
-de lui-même que dans les champs, au
-soleil, quand il fanait le foin, quand il fauchait
-le blé.</p>
-
-<p>Pas davantage que la plupart de ses frères,
-il n’éprouvait les joies de la vie mystique, — et
-moins que le dernier d’entre eux, car il n’était
-ni dévot, ni pieux, ni même chrétien.
-Néanmoins, il suivait ponctuellement tous les
-exercices, se livrait aux prières et aux lectures
-prescrites, observait la règle en tous ses détails,
-sans zèle, mais sans mauvaise volonté.
-<i lang="la" xml:lang="la">Sedebit solitarius et tacebit.</i> Le silence lui
-était agréable : quel repos des inutiles et tumultueuses
-conversations, où jadis il avait fatigué
-et usé sa jeunesse!</p>
-
-<p>Une seule fois, il fut ému, mais jusqu’à la
-peur, jusqu’au frisson. Il est d’usage, à la
-Trappe, que, si un moine meurt, on respecte
-durant un mois sa place au réfectoire, et qu’à
-cette place vide on serve le repas du mort. Or,
-il arriva que ses deux voisins moururent
-presque coup sur coup — et, pendant un
-mois, il dut manger coude à coude avec l’absence
-de deux morts! Cette impression d’abord
-extrêmement pénible, lui fut cependant
-salutaire, en lui enseignant qu’il n’était
-pas encore assez détaché de la vie,
-puisque le contact de la mort lui était
-douloureux : quelques méditations le calmèrent.</p>
-
-<p>D’ailleurs, son tour arrivait. Il vivait là depuis
-trente ans ; il avait soixante-cinq ans :
-c’est un âge qu’on ne dépasse guère à la
-Trappe, et que l’on n’atteint pas souvent. De
-grandes faiblesses le prirent ; il sentit, et tout
-le monde, que c’était la fin, et il se résigna à
-subir le grand cérémonial qui accompagne l’agonie
-des trappistes.</p>
-
-<p>Selon la règle, il fut descendu dans la chapelle,
-et, là, couché sur un tas de paille pour
-recevoir les derniers sacrements, entouré de
-tous les frères. L’abbé, en étole violette, la
-crosse à la main, récitait les prières des agonisants ;
-les religieux, à genoux, répondaient.
-Quand les prières furent achevées, l’abbé, le
-voyant morne, les yeux durs, se pencha vers
-lui et l’exhorta :</p>
-
-<p>— Parlez, mon frère, disait-il tout bas. On a
-vu ici, souvent, des péchés gardés jusqu’à la
-mort et qui ne sont sortis des lèvres du pécheur
-qu’avec le dernier souffle de la vie.
-Parlez, Dieu vous écoute et vous pardonne…</p>
-
-<p>— Mon père, dit le moribond, qui fut mort
-l’instant d’après, mon père, je ne crois pas en
-Dieu.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l3c2">L’ÉVOCATEUR</h3>
-
-
-<p>C’était une très vieille dame toute parfumée,
-toute poudrée, toute macérée par les essences,
-si maigre sous la triste richesse de ses robes
-et de ses joyaux qu’elle représentait bien (effroyablement
-bien) le squelette mondain, la
-carcasse élégante qui n’a jamais dit son dernier
-mot et qui prendrait des attitudes jusque
-dans le néant.</p>
-
-<p>Depuis qu’elle vivait seule en son vieil hôtel
-funéraire, où la poussière accumulée semblait
-un résidu d’ossuaire, sa vie continuait toute
-pareille (en réalité) à la vie de joies et de
-triomphes dont si longtemps avait joui sa
-beauté de jadis. Nul pourtant ne la visitait
-que de rares héritiers presque aussi vieux
-qu’elle et toujours mal reçus. Souvent, elle les
-reconduisait à peine entrés, sous ce prétexte
-d’une vésanique fallaciosité «&nbsp;qu’elle donnait
-un grand bal, le soir même, et qu’en telle
-occurrence une maîtresse de maison n’a vraiment
-pas le temps de s’attarder à des bavardages&nbsp;».
-Elle ajoutait : «&nbsp;Je ne vous invite pas :
-ces fêtes-là, ce n’est plus de votre âge.&nbsp;»</p>
-
-<p>Or, «&nbsp;le soir même&nbsp;», une seule personne
-franchissait, assez discrètement, les portes
-de l’hôtel, — et les vastes salons dédorés ne
-s’éclairaient que d’une douzaine de bougies
-jaunes, luminaire de la danse des morts!</p>
-
-<p>— Entrez, monsieur le professeur. Il ne
-manque plus que vous.</p>
-
-<p>M. le professeur entrait, saluant avec la
-grâce d’un maître à danser, mais gêné dans
-son évolution par un chapeau très rouge qu’il
-essayait de cacher derrière son dos, et par
-une lamentable boîte à violon qui, immanquablement,
-heurtait le battant de la porte.</p>
-
-<p>Débarrassé de ces accessoires, il recommençait
-son salut : avancer de trois pas en s’inclinant
-légèrement aux deux premiers pas et
-profondément au troisième ; là, on attend
-que la belle dame vous donne ses doigts à
-baiser, et, si elle ne daigne, on se retire modestement,
-la main sur le cœur.</p>
-
-<p>Jamais la belle dame ne donnait ses doigts à
-baiser : M. le professeur se retirait donc modestement,
-la main sur le cœur, et, accordant
-son violon, demandait :</p>
-
-<p>— Piano ou violon, madame la marquise?</p>
-
-<p>Madame la marquise faisait alterner : elle
-préférait les quadrilles sur le violon et les
-valses sur le piano.</p>
-
-<p>— Jouez-nous donc, dit-elle négligemment,
-le <i>Quadrille sicilien</i>.</p>
-
-<p>L’évocateur entama l’introduction, les couples
-se placèrent en vis-à-vis et, au point d’orgue,
-voilà qu’ils s’avancent, se mêlent, se saluent, — et
-d’entre le murmure doux des robes
-froissées, un petit rire s’élève, s’égrène,
-s’éperle : la vieille marquise le reconnaît, — c’est
-le sien d’il y a soixante ans!</p>
-
-<p>Bal de cour, le premier grand bal où elle parut,
-plus émue que le néophyte pour qui se
-déchire le voile d’Isis. Ce soir-là, elle inaugurait
-vraiment son âme de vierge civilisée, elle
-la conduisait au baptême : s’entendre dire qu’on
-est plus jolie que «&nbsp;toutes les autres&nbsp;», — quelle
-bénédiction comparable à celle-là, et quelle
-bénédiction aussi efficace à insinuer en un
-doux petit cœur l’amour et la pitié de son
-prochain? Comme elle leur offrait volontiers,
-à «&nbsp;toutes les autres&nbsp;», l’orgueilleuse compassion
-de ses regards heureux, de son sourire
-de reine!</p>
-
-<p>Après les compliments, les déclarations, — d’exquises
-phrases de romance, des murmures
-d’une douce musique, aussi douce en
-vérité qu’une mélodie de Marcailhou! Songez
-que tous ces jeunes gens vous affirment sérieusement
-que vous pouvez, d’un mot,
-édifier le palais de leur félicité! En a-t-on
-jamais dit autant à «&nbsp;une autre&nbsp;», depuis
-le commencement du monde, ou du moins
-depuis qu’il y a des bals de cour et des robes
-décolletées? Un seul mot — lequel? Il vaut
-mieux le taire, car il est dangereux, et dès
-qu’on l’a proféré, on est prise, ce qui est bien
-moins amusant que de prendre soi-même.</p>
-
-<p>Cependant M. le professeur a épuisé les figures
-du <i>Quadrille sicilien</i> ; les ombres s’arrêtent
-avec la dernière note du galop, et,
-désenlacées, s’évanouissent.</p>
-
-<p>— Monsieur le professeur, jouez-nous la
-valse des <i>Saules</i>.</p>
-
-<p>Ceci est presque grave. L’initiée, devenue
-hiérophante, a joui des mystères et en a partagé
-les secrets avec un compagnon choisi, — mais
-pour être complète et vraiment femme,
-il lui faut la certitude du mensonge réalisé. Ce
-n’est qu’après avoir trompé qu’elle atteint à
-l’épanouissement absolu, à la véritable conscience,
-à la liberté. La valse des <i>Saules</i> fut
-le prélude de cet affranchissement, qui s’opéra
-en trois phases : un baiser sur l’épaule, contre
-lequel on ne protesta pas ; une demande de
-rendez-vous, à laquelle on répondit ; le rendez-vous
-lui-même, simple formalité, puisque
-l’adultère était déjà réalisé en intention.</p>
-
-<p>De ces trois phases, la plus agréable au
-souvenir, c’était sans aucun doute celle du
-baiser sur l’épaule, sensation inattendue et
-nouvelle ; — et puis le reste s’était répété
-tant de fois dans le cours des années!</p>
-
-<p>Embarqué sur la valse des <i>Saules</i>, l’extravagant
-professeur pouvait naviguer des heures
-entières : le bateau descendait lentement ou
-furieusement le long d’un fleuve indéfini qui
-se jetait dans un autre fleuve et n’arrivait jamais,
-même après d’innombrables ramifications,
-à déverser ses flots d’harmonie dans
-l’océan du silence. La marquise fut obligée
-d’interrompre ; elle le fit avec politesse et
-presque avec grâce.</p>
-
-<p>— Merci, monsieur le professeur, l’histoire
-est finie. Jouez-nous, maintenant, je vous prie,
-la mazurka du <i>Dernier Amour</i>.</p>
-
-<p>Sans hésitation, car son répertoire d’œuvres
-surannées était vaste, le professionnel évocateur
-se précipita dans le <i>Dernier Amour</i>,
-«&nbsp;mazurka brillante&nbsp;», et il balançait la tête en
-mesure, d’une épaule à l’autre, comme un
-métronome. Dès la troisième mesure, il entendit
-derrière lui un petit cri, mais il n’en fut
-nullement déconcerté ; seulement, tout en
-continuant de se balancer en mesure, comme
-un métronome perfectionné, il coulait par-dessus
-son épaule des regards méfiants et
-tendait une oreille fort attentive aux progrès
-de l’émotion et au timbre des petits cris mystérieux ;
-peu à peu, il rassemblait ses jambes,
-se détachait du tabouret, prêt au brusque
-mouvement qui serait peut-être nécessaire.</p>
-
-<p>La marquise se leva et vint s’accouder au
-piano ; elle avait vraiment l’air ému, trop
-ému et elle regardait son professeur de souvenirs
-avec des yeux terriblement reconnaissants.</p>
-
-<p>C’était comme une quête, bien inutile,
-d’improbables audaces, — mais l’évocateur,
-inquiet, hâtant ses dernières notes, tout d’un
-coup se levait, saluait, enlevait sa boîte à
-violon et mettant hardiment son chapeau,
-au mépris du protocole, disparaissait avec
-une extrême rapidité.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l3c3">JOSE ET JOSETTE</h3>
-
-
-<h4>I</h4>
-
-<p>Jose était tout petit. Il allait à l’école, en
-suivant les chemins creux, en sautant les barrières,
-en se coulant à travers les haies, en
-musant et dénichant les nids, en cueillant les
-fraises ou les noisettes, les surettes ou les pimprenelles.
-C’était un garçon doux et obéissant ;
-mais, sitôt seul, il redevenait aussi instinctif
-et aussi sauvage qu’une belette ou qu’une
-musaraigne. Pas plus qu’aucune créature humaine,
-il n’était fait pour obéir ; l’œil, pourtant,
-le domptait, ou la parole. Tant que l’impression
-subsistait il se courbait, humble sous
-la volonté du plus fort.</p>
-
-<p>Un jour donc qu’il allait à l’école en faisant
-tournailler comme une fronde la musette ou
-sa mère avait mis un morceau de pain et une
-pomme, il rencontra Josette qui, tout comme
-Jose s’en allait à l’école.</p>
-
-<p>Josette pleurait. Elle avoua qu’on l’avait
-punie et qu’elle s’était enfuie en colère sans
-manger sa soupe. Elle avait faim. Jose lui
-donna son pain et sa pomme, et la petite
-l’embrassa pour le remercier. Elle ne pleurait
-plus ; elle eut envie de jouer. Ils jouèrent à
-aller à cloche-pied, à marcher sur les genoux,
-à se coucher sur l’herbe.</p>
-
-<p>Le maître d’école, qui se promenait avant
-la classe, les rencontra et leur dit sévèrement :</p>
-
-<p>— Vous êtes deux petits polissons! Est-ce
-ainsi que l’on joue? Il faut jouer sérieusement.
-Pourquoi ne jouez-vous pas à qui saura
-le mieux le nom de toutes les sous-préfectures,
-ou les noms des affluents de la Loire,
-ou les divisions du système métrique? Vous
-finirez mal, je le crains… (Il branlait la tête.)
-Et puis, et puis… Quoi? Garçon et fille! Les
-petits garçons doivent aller d’un côté et les
-petites filles de l’autre. Jose, va-t’en par ici,
-et toi Josette, va-t’en par là.</p>
-
-<p>Puis, satisfait, il reprit le chemin de l’école :
-mais, peu à peu, ses cheveux se dressaient
-sur sa tête, car il prévoyait le malheureux sort
-auquel se destinaient ces enfants.</p>
-
-<p>Il murmurait :</p>
-
-<p>— Autorité, discipline, géographie, orthographe…,
-autorité, discipline…</p>
-
-
-<h4>II</h4>
-
-<p>C’était la fête de la paroisse. Le soir venu,
-on alluma les chandelles et on dansa. Jose,
-qui avait dix-huit ans et Josette qui en avait
-quinze, étaient là, en leurs beaux habits, et
-aux premiers cris du violon s’étaient enlacés
-sous l’œil des familles qui buvaient du cidre en
-parlant du temps passé, de la moisson future
-et des impôts plus effroyables que la grêle.</p>
-
-<p>Quand la première danse fut finie, Josette,
-sur un signe, vint retrouver sa mère :</p>
-
-<p>— Josette ma fille chérie, je t’en prie, ne
-danse pas avec Jose. Son père est ruiné et
-lui n’est rien qu’un pauvre petit valet de
-ferme. Ne te laisse pas courtiser par ce garçon-là
-car tu ne peux pas l’épouser, nous n’y
-consentirions pas. A l’argent il faut de l’argent,
-et tu as de l’argent, ma Josette, et Jose
-n’en a pas.</p>
-
-<p>Ce soir-là, ils ne dansèrent plus ensemble.</p>
-
-
-<h4>III</h4>
-
-<p>Jose tira au sort et il fut soldat. C’est en ce
-métier qu’il apprit sérieusement ce qu’il faut
-faire et ce qu’il ne faut pas faire. Au bout
-de quatre ans, il possédait une morale complète
-et respectueuse ; il savait qu’il y a deux
-classes d’hommes : les supérieurs et les inférieurs,
-et qu’on reconnaît les supérieurs à la
-quantité d’or dont se brodent leurs manches.
-Ces notions ne lui devinrent pas inutiles
-quand il fut sorti de la caserne, car, dans la
-vie ordinaire, il y a aussi deux sortes d’hommes :
-les supérieurs et les inférieurs, ceux qui
-travaillent et ceux qui regardent les autres
-travailler. Comme il trouvait cette distinction
-toute naturelle, sans doute grâce à son instinctive
-philosophie, Jose travailla.</p>
-
-<p>Josette ne s’était pas mariée. Ses parents
-avaient tout perdu dans un mauvais procès,
-et, pauvre vachère, elle allait traire les vaches
-dans la rosée en songeant qu’il est bien
-triste pour une fille de n’avoir pas d’amoureux.</p>
-
-<p>Jose, apprenant ces nouvelles, eut de la
-joie. Il fit confidence à son père de son vieil
-amour et de ses projets.</p>
-
-<p>— Epouser Josette, dit le vieux paysan,
-une fille qui n’a peut-être pas trois chemises
-et qui se fait des jarretières avec une poignée
-de chanvre! Tu n’es pas riche non plus, c’est
-vrai, mais nous avons fait un petit héritage,
-le blé a bien rendu cette année, et je te donnerai
-de quoi t’établir quand tu m’amèneras une
-bru qui ne soit pas servante. L’argent veut
-l’argent, mon fils ; il ne faut pas le contrarier.</p>
-
-
-<h4>IV</h4>
-
-<p>Des années passèrent. Jose perdit ses parents
-et, au lieu d’un adorable bas de laine,
-trouva des dettes. Tout courage fut inutile et
-tout labeur. Comme des souris, les hommes
-de loi grignotèrent le petit patrimoine, et
-Jose, un matin pendant qu’on vendait sa maison,
-prit un bâton et s’en alla, aussi loin qu’il
-put aller, chercher sa vie. Mais, à mesure qu’il
-allait, la vie fuyait devant lui, et il marcha tant
-et si longtemps, qu’ayant fait le tour de la
-terre, il se retrouva dans le champ, au bord
-de la route, où, pour la première fois, jadis,
-il avait rencontré Josette.</p>
-
-<p>Il posa son bâton et, s’asseyant sur le revers
-du fossé, il tira de sa besace un morceau
-de pain et une pomme. Avant de manger, il
-réfléchit si tristement, si tristement que sa
-faim se passa et que la pomme et le morceau
-de pain tombèrent à ses pieds.</p>
-
-<p>Il faisait froid, même à l’abri du vent, il ramena
-sur ses genoux son grand manteau loqueteux
-et s’enveloppa la gorge dans la vaste
-barbe grise qui, souvent, avait effrayé les
-petites filles.</p>
-
-<p>Comme il songeait à cela, il entendit des
-cris aigus, et voilà des enfants qui reviennent
-de l’école, tout pareils à ce qu’il était il y a
-plus de soixante ans. Soudain, il comprit l’inutilité
-de tout et l’abominable stupidité de
-la vie. Il se leva et brandissant comme une
-fronde sa musette vide, il fit plusieurs
-fois le tour du champ tel qu’un halluciné.</p>
-
-<p>Au troisième tour, il tomba dans un grand
-trou de feuilles sèches ; il y resta, et, comme
-la nuit approchait, il s’y arrangea pour y
-dormir.</p>
-
-<p>Cependant, une vieille mendiante arrivait
-en grognant :</p>
-
-<p>— Ah! vieux, tu ne peux pas rester là ; c’est
-ma place, j’y dors toutes les nuits. Ce trou-là
-est à moi, à moi, tu entends?</p>
-
-<p>Et, comme le vieux obéissait docilement,
-la vieille, après l’avoir examiné, s’informa :</p>
-
-<p>— D’où êtes vous? Je ne vous reconnais
-pas. Comment vous appelez-vous?</p>
-
-<p>— On me nomme le vieux Jose.</p>
-
-<p>— Et moi on me nomme la vieille Josette.</p>
-
-<p>Ils se regardèrent en silence ; ils se souvenaient.</p>
-
-<p>Mais ils avaient tant souffert et leurs cœurs
-étaient devenus si secs, si pareils à ces feuilles
-mortes que se disputaient leurs misères,
-qu’ils ne trouvèrent rien à se dire.</p>
-
-<p>La vieille Josette se tassa dans le trou,
-comme une bête, tandis que le vieux Jose,
-reprenant son bâton, s’en allait.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l3c4">CELUI QUI A TUÉ</h3>
-
-
-<p>Homme pareil à bien des hommes, il me
-parut longtemps un être simple, d’un mécanisme
-très ordinaire. Je l’analysais et je le démontais
-à vue d’œil ; mais quoiqu’il ne fût
-pas pour moi de ceux qui déroutent, il était
-de ceux qui retiennent un peu l’attention, par
-le plaisir que l’on trouve à les comparer sans
-fatigue à leurs voisins. Sans l’aimer, j’avais
-pour lui l’estime due à un bon joueur d’échecs ;
-ses ruses étaient classiques, mais si froidement
-combinées et de si loin, que l’on s’apercevait
-toujours trop tard, avec la confusion
-satisfaite de l’écolier, d’avoir été trompé selon
-les règles et par des procédés écrits dans tous
-les manuels.</p>
-
-<p>Nous passions tous les soirs de brèves heures
-à ce jeu, en un café pourtant bruyant,
-troublé par les violentes entrées d’étudiants
-accompagnés de femmes singulières. Cela
-nous faisait lever la tête, mais l’échiquier
-nous restait dans les yeux et les fous et les cavaliers
-tendaient un réseau blanc et noir entre
-notre attention et les sourires ivres des
-maigrelettes filles.</p>
-
-<p>D’aucunes m’étaient connues ; elles me tendaient
-la main en passant, sans souci de déplaire
-à leur ami de la soirée, car ce café,
-centre d’un monde fraternel, permettait la familiarité.
-Mon ami (un ami que je n’aimai jamais)
-était plus souvent que moi favorisé de
-ces petits ressouvenirs et de ces petites mains
-gantées ; mais les petites mains pour lesquelles
-il lâchait les créneaux de la tour glissaient
-si vite entre ses doigts, et il en goûtait si peu
-la caresse que, souvent, ses yeux étant demeurés
-obliquement baissés sur la vision du
-coup décisif, il me demandait, plusieurs minutes
-après :</p>
-
-<p>— Qui donc m’a dit bonjour?</p>
-
-<p>Ces distractions sont communes à tous les
-joueurs attentifs et sérieux, mais il me semblait
-que chez lui elles prenaient un air particulier,
-non d’indifférence, mais de crainte.
-Quand une femme s’arrêtait devant lui et lui
-adressait la parole, il devenait comme peureux :
-parfois, il pâlissait ; souvent, sa peur finissait
-par une colère dissimulée, et une impertinence,
-même maladroite, même stupide,
-le débarrassait de l’importune. A la vérité, les
-femmes n’y prenaient garde ; elles semblaient
-le ménager ; elles s’éloignaient, après un mot
-de reproche plutôt affectueux, et nulle ne lui
-garda rancune.</p>
-
-<p>Il y avait plus d’un an que nous venions
-nous rejoindre tous les soirs au café, quand
-mes observations commencèrent à se préciser.</p>
-
-<p>Je remarquai — ou, car cela est si étrange,
-je crus remarquer — que les très rares soirs
-où il n’y avait aucune femme dans le café,
-mon ami avait une liberté d’esprit bien plus
-grande et une précision de jeu bien plus redoutable ;
-quelques femmes, et il devenait
-moins maître de lui ; plein de femmes, et répandue
-l’odeur énervante de la femelle, il se
-troublait, hésitait, — se laissait battre.</p>
-
-<p>Un soir, je lui dis, après avoir examiné la
-salle :</p>
-
-<p>— Aujourd’hui, je vous gagnerai.</p>
-
-<p>Obéissant à ma suggestion, il regarda autour
-de lui, puis, mais d’un ton très calme, il
-répondit :</p>
-
-<p>— Oui, je crois que vous me gagnerez, aujourd’hui.
-Je ne suis pas en train, la lutte va
-m’être difficile. Il y a des soirs où je me sens
-ivre, — ivre de l’ivresse douloureuse que provoquent
-certains poisons.</p>
-
-<p>Je demandai :</p>
-
-<p>— A quoi attribuez vous cela? Vous n’avez
-pas un tempérament nerveux.</p>
-
-<p>Après de l’hésitation, il dit lentement :</p>
-
-<p>— A quoi j’attribue cet état? A des choses
-anciennes, à une histoire, à des coïncidences,
-à des souvenirs… Enfin, je ne puis, ni ne
-veux préciser.</p>
-
-<p>Ces derniers mots furent prononcés un
-peu sèchement et je répondis sur le même
-mode :</p>
-
-<p>— J’ai été indiscret, je vous en demande
-pardon, et d’autant plus volontiers que tout
-cela m’est fort indifférent.</p>
-
-<p>Pour pallier mon impertinence, j’ajoutai :</p>
-
-<p>— Le jeu suffit à ma curiosité.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>A partir de ce soir-là, mon compagnon — l’homme
-d’abord cru simple — me donna le
-plaisir du mystère et je continuai avec passion
-mes observations. Cette sorte de maladie
-m’intéressait beaucoup ; j’espérais en découvrir
-le principe et m’en faire gloire, car je n’avais
-jamais rien lu de pareil dans la description
-des plus étranges maladies nerveuses.
-Dite par des termes peu scientifiques, c’était,
-en somme, l’influence sur un homme, paraissant
-médiocrement sensitif, du fluide féminin accumulé.
-Ayant trouvé cette explication, j’en
-fus mal satisfait ; cependant, elle n’était peut-être
-pas totalement absurde, car il est avéré
-qu’une assemblée d’hommes excite, souvent
-jusqu’à l’hystérie, la nervosité d’une femme ;
-un homme en des conditions analogues, ressent
-une surabondance de vitalité mâle : dans
-le cas que j’étudiais — tout en veillant à l’abri
-de mes silencieuses tours — il s’agissait seulement
-de dépression au lieu d’excitation, de
-moins au lieu de plus ; au lieu de vers la
-droite, la balance fléchissait vers la gauche, — voilà
-tout.</p>
-
-<p>Ma boiteuse explication admise provisoirement,
-il me restait à trouver la cause première ;
-mais comme j’ignorais la vie de mon
-compagnon, comme il ne m’avait jamais fait
-aucune confidence, cette dernière recherche
-me parut impossible et j’en abandonnai la solution.
-Nous continuâmes à faire manœuvrer
-nos cavaliers, et je m’abstins, par lassitude et
-par ennui, d’observations désormais inutiles.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Or, il arriva qu’un soir, une femme d’assez
-médiocre beauté, mais rousse avec la peau
-toute blanche, entra dans le café ; elle était
-seule et elle avait cet air lamentable des filles
-qui ont traîné en vain pendant des heures
-leurs jupes sur les trottoirs.</p>
-
-<p>Elle vint s’asseoir près de nous ; mon ami
-leva la tête et tout d’un coup devint si pâle
-que j’eus peur ; en même temps, sa main, qui
-tenait une tour conquise, retombait sur l’échiquier
-d’un tel poids que toutes les pièces furent
-renversées.</p>
-
-<p>— Venez, je vous en supplie, me dit-il
-d’une voix malade ; sortons.</p>
-
-<p>Il s’appuyait tout tremblant à mon bras.
-Quand nous eûmes fait quelques pas, je l’entendis
-murmurer fort distinctement :</p>
-
-<p>— Toutes me connaissent… toutes savent…
-oui, je crois qu’elles savent… c’est
-cela qui les attire… le sang de leurs sœurs…
-Mais celle-ci, celle qui s’est assise à côté de
-moi, elle m’aime tant — que je serais capable
-de la tuer encore!</p>
-
-<p>Je répétai :</p>
-
-<p>— Encore?</p>
-
-<p>Il me regarda :</p>
-
-<p>— Oui, encore.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l3c5">LA DERNIÈRE HEURE</h3>
-
-
-<p>C’était un homme sombre et hargneux, et
-la vieillesse avait ossifié, de même que les sutures
-de son crâne, les fibres de son cœur.
-Vieux prématuré, esclave des douleurs et des
-noires idées, il râlait déjà depuis des années,
-invectivant la vie, qu’il adorait telle qu’une
-fuyante maîtresse, cajolant la mort, dont les
-syllabes prononcées excitaient en ses membres
-de lamentables tremblements et dans
-son âme une surnaturelle horreur.</p>
-
-<p>Toute la journée il pleurait, pareil à un enfant
-qui croupit en la glace de ses langes, — mais
-il ne pleurait que pour être plaint et, laissé
-seul, il se taisait, s’endormant dans l’abrutissement
-du silence.</p>
-
-<p>Devant sa femme et devant la complaisance
-des familiers, ce monotone et poignant refrain
-moussait, comme une indestructible
-écume, sur ses lèvres blanches :</p>
-
-<p>— Moi qui me suis privé de tout, dans ma
-jeunesse! Moi qui ne buvais que de l’eau et
-qui ne prenais, parmi la solitude d’une pauvre
-chambre, que d’indignes repas! Moi qui
-passais, fier et méfiant, sans plus qu’un regard
-pour les créatures d’amour! Moi qui me
-disais toujours : «&nbsp;Demain! tu as le temps!
-Demain! Ce que tu dédaignes aujourd’hui te
-sera rendu au centuple — sur tes vieux
-jours!&nbsp;» Moi qui me suis privé de tout — pour
-vivre! Moi qui n’ai jamais violé ni les règles
-de l’hygiène, ni les règles de la morale! Moi
-qui fus le citoyen intègre fermement guidé par
-les seules règles de l’Utile! Moi, moi, moi!…</p>
-
-<p>Et dans son impuissance verbale, le vieux
-médiocre, plus sinistre qu’un parricide et
-plus vil qu’un garde-chiourme, défilait le
-grotesque chapelet des moi, moi, moi! — Car
-il avait une personnalité égoïste singulièrement
-persistante et sa conscience d’imbécile
-était invétérée et intuable.</p>
-
-<p>D’autres fois, avec une sénile impudeur, il
-énumérait, en des phrases hachées par la
-toux, les «&nbsp;occasions&nbsp;» que jadis il avait manquées.
-Sa mémoire devenait impitoyable et
-détaillait les beautés uniques des cent vierges
-de lupanar devant lesquelles sa luxure avait
-été vaincue par sa prudence. Il se souvenait :
-entrer dans ces maisons, l’œil sérieux et flambant ;
-passer, en risquant des gestes de marchand
-d’odalisques, devant l’étalage des seins
-déviés et des ventres excessifs ; échanger
-avec des bouches stigmatisées des ordures
-brûlantes comme des caresses, — puis hausser
-les épaules et fuir vers la certitude des rêves
-malsains!</p>
-
-<p>Et à cette heure, il regrettait son économe
-prudence et se roulait dans l’abjection des
-regrets de l’honnête gourgandine chantée par
-le chansonnier.</p>
-
-<p>Mais bientôt, cette périodique éructation
-lui fut défendue ; sa langue s’alourdit et
-son cerveau se troubla ; les circonvolutions
-frontales où s’élaborait le misérable verbe
-émis par ses lèvres tuméfiées devinrent
-toutes pareilles à de la bouillie pour les
-chats ; parmi les sons qui disaient encore
-la vie du triste paralytique, on ne percevait
-plus, avec beaucoup d’attention, que de
-vagues syllabes obscènes.</p>
-
-<p>L’heure du proche trépas se fit reconnaître,
-et sa bonne, lasse des veilles, installa près
-du moribond une placide garde-malade dont
-la guimpe et le rosaire signifiaient qu’au
-moins elle ne se saoulerait pas dans le calme
-des nuits et ne s’extasierait qu’au moyen de
-patenôtres et de coups dans l’estomac.</p>
-
-<p>La religieuse entra et, quand on lui eut expliqué
-les fioles et lu les ordonnances, elle se
-posa sur le bord d’une chaise et de là, bientôt,
-s’écroula à genoux, égrenant les gemmes
-d’amour de son gros chapelet de bois. Elle
-récitait à mi-voix les supplications, les invocations,
-les glorifications et les oraisons, — et
-on eût dit qu’une invincible stalle la
-maintenait dans la dure attitude des éternelles
-orantes.</p>
-
-<p>Parfois, elle tournait vers le lit ses yeux
-doux et distraits par l’amour ; plus souvent,
-elle les levait vers le plafond et, certainement,
-à travers le plafond elle voyait le ciel et la
-robe étoilée de la Vierge et Jésus couronné
-comme un roi, appuyé négligemment sur sa
-croix, et des anges absorbés en des concertos,
-et enfin toute la splendeur d’une cour où les
-diamants sont des vertus brillant sur des
-épaules immaculées et sur de candides gorges.</p>
-
-<p>C’était une femme, sans doute, d’une quarantaine
-d’années, mais le silence des cheveux
-et le calme des traits rendaient difficile une
-exacte appréciation : d’ailleurs, son âge, elle-même
-probablement ne s’en inquiétait guère
-puisque son amant était celui qui rajeunit à
-son gré tous les cœurs et toutes les faces et
-qui, au prix de la virginité du corps, donne
-l’éternité de l’âme et l’éternité de l’amour.
-Elle n’avait jamais pensé à rien qu’à faire son
-devoir et à remplir ses obédiences ; elle était
-naïve et indifférente et s’il y avait eu des larmes
-dans sa vie, ces larmes étaient devenues
-un paisible ruisseau courant toujours limpide
-parmi les lys de la vallée. Son obédience, en
-cette nuit, était de passer dix heures dans
-une chambre de mourant et elle n’était pas
-plus émue qu’à passer d’autres heures au pied
-de l’autel. Elle était ici, elle était là, selon
-qu’on lui disait : «&nbsp;Allez ici, allez là&nbsp;», — et
-la certitude de n’avoir plus aucune volonté
-donnait à ses actes l’élégance et la grâce.</p>
-
-<p>Cependant, le moribond grognait, éjaculant
-toujours de vagues syllabes obscènes,
-paraissant vomir ainsi par morceaux son âme
-infâme de luxurieux avare. Ces efforts excrémentiels
-durèrent jusqu’au matin, jusqu’à
-l’heure où la religieuse, à bout de verbe,
-s’était assoupie à genoux, le front sur une
-chaise, pareille à une invincible suppliante.
-Les yeux du mourant, à ce moment, s’ouvrirent
-tout grands, pour s’imboire des familières
-choses qu’ils allaient quitter ; ils s’ouvraient
-tout grands, tout grands, prêts à englober
-tout le visible, décidés à emporter dans l’infini
-le reflet suprême de la vie, — et ces yeux
-avides, comme ils s’ouvraient, comme ils tournaient,
-tombèrent sur la religieuse assoupie
-et s’arrêtèrent là comme sur une
-proie.</p>
-
-<p>Cette nonne à la belle attitude d’amoureuse
-éplorée et lasse d’une nuit de pur amour, cette
-femme seule et comme introduite pour un
-plaisir dans la solitude de sa chambre, — oh!
-cette femme!…</p>
-
-<p>Il retrouva des phrases pour murmurer des
-caresses, et des gestes pour étendre vers la
-vision ses mains paresseuses et des forces
-pour se lever, — et quand la dormeuse s’éveilla,
-ce fut pour voir à ses genoux un spectre râlant
-qui soulevait sa robe.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l3c6">EMÉRENCE</h3>
-
-
-<p>Mes tantes me déclarèrent qu’elles m’avaient
-trouvé une femme.</p>
-
-<p>J’étais arrivé à l’âge où l’homme qui n’a
-pas d’ambition sociale commence à s’ennuyer
-d’être seul et de n’avoir personne à tyranniser.
-Le besoin de tyrannie, ou de commandement,
-ou de domination, est invétéré dans
-le mâle ; il ne se marie souvent que pour être
-le chef et maître, et s’il s’est trompé, si l’autorité
-lui échappe, c’est une déception assez
-forte pour annihiler à tout jamais sa volonté
-et abaisser son caractère. Pour ne pas m’exposer
-à une telle aventure, je prétendais
-choisir une femme docile sans servilité, douce
-sans niaiserie, obéissante sans lâcheté et
-avec assez de beauté et de grâce pour me
-donner la sensation de posséder une bête de
-luxe, rare, chère et difficile à remplacer. Les
-chevaux avaient jusqu’ici été ma passion ;
-je n’espérais pas trouver une femme aussi
-belle qu’un beau cheval, mais comme j’en
-jouirais avec un sens de plus, une beauté
-moindre pouvait me donner un plaisir plus
-grand.</p>
-
-<p>J’écoutais donc ce que me disaient mes
-tantes.</p>
-
-<p>Vieilles filles et sœurs jumelles, elles m’avaient
-élevé avec cette tendresse respectueuse
-que l’on a, en telles vieilles familles, pour
-l’aîné, chef de la maison ; dès l’âge de douze
-ans, elles m’avaient laissé maître et elles auraient
-volontiers pris mes ordres, si je n’avais
-eu déjà assez de raison pour refuser la responsabilité
-que l’on m’offrait. D’ailleurs, je
-les aimais beaucoup, et il me fut toujours
-agréable de voir en elles de prudentes conseillères
-dont j’acceptais avec déférence les
-avis ou les désirs.</p>
-
-<p>— C’est une de nos cousines éloignées, me
-dirent mes tantes (elles parlaient presque toujours
-ensemble, — et l’on n’entendait qu’une
-voix), Emérence de V… Elle peut vous
-plaire de toutes façons, car elle a de la naissance,
-de la fortune et de la beauté, — si
-nous sommes bien renseignées. — Vous
-devriez aller la voir.</p>
-
-<p>— Sous quel prétexte?</p>
-
-<p>— Nous arrangerons cela. Renouer des relations
-de famille, par exemple, ne serait-ce
-pas un prétexte commode? M. de V… serait,
-nous le savons, content de vous recevoir ; il
-a de fort belles chasses, il vous retiendrait
-quelques jours et vous sauriez si Emérence
-est digne de vous. Quant à Mme de M…, elle
-est malade et ne s’occupe de rien.</p>
-
-<p>Les choses s’ordonnèrent comme le souhaitaient
-mes tantes, et je partis pour le château
-de Boisroger, attendu par M. de V…,
-qui m’avait envoyé une invitation des plus
-aimables, «&nbsp;dès qu’il avait su mon désir de
-faire connaissance avec mes vieux cousins&nbsp;».</p>
-
-<p>C’était assez loin de ma résidence, mais le
-chemin de fer ne menant qu’à cinq lieues de
-Boisroger, je me décidai à faire le trajet en
-voiture, ce qui n’était guère plus long ; ayant
-deux bons chevaux habitués aux mauvaises
-routes du pays, je partis à midi, et à six heures
-j’entrais dans la cour du château, pierres
-encore féodales et que les barbares crépis
-n’avaient pas déshonorées.</p>
-
-<p>M. de V… attendait debout sur le perron ;
-j’arrivais à l’heure précise et prévue : il en
-parut enchanté, me félicita d’une aussi belle
-exactitude, et en campagnard pour qui les
-bêtes sont des êtres aimés et précieux, il
-recommanda longuement au palefrenier mes
-chevaux qui, à la vérité, étaient couverts
-d’écume.</p>
-
-<p>— Vous les avez un peu forcés, me dit-il,
-mais j’espère que vous leur laisserez tout le
-temps de se reposer.</p>
-
-<p>Quand j’eus fait ma toilette, en une vaste
-chambre, aux menaçantes tapisseries, dragons
-et chimériques animaux, contre lesquels luttaient
-des chevaliers armés de lances longues
-comme des rayons d’étoiles — M. de V… revint
-me prendre, et nous redescendîmes au
-salon, où Mme de V…, aussi blanche de visage
-que de cheveux, semblait se mourir dans
-un fauteuil. Emérence, près d’elle, se penchait
-sur un métier à tapisserie, et trois grands
-épagneuls fauves dormaient en rond sous le
-haut manteau de la cheminée.</p>
-
-<p>Mme de V… répondit à mes compliments
-par un sourire malade et des paroles si faibles
-que je ne les entendis pas ; Emérence, à notre
-entrée, s’était levée, repoussant assez brusquement
-son métier à tapisserie, et elle
-m’avait tendu la main, en me regardant avec
-de grands yeux bruns, très joyeux, mais très
-mystérieux. Elle était grande, pâle, un peu
-forte, pleine de vie, mais fatiguée par une
-existence claustrale près de sa mère infirme :
-elle paraissait un peu plus âgée qu’on ne
-m’avait dit et n’avait nullement l’apparence
-d’une jeune fille. Comme du premier abord
-elle m’avait plu, j’eus, à cette impression,
-un soudain petit serrement de cœur et je me
-demandai si mes bonnes tantes n’avaient pas
-été mal informées, — si Emérence n’était
-pas mariée! Puis, rougissant de ma stupidité,
-car un mariage est ce qui s’ignore le moins,
-je conclus qu’après tout «&nbsp;l’air virginal&nbsp;» était
-assez indifférent et qu’une fille de la beauté
-d’Emérence n’avait pas besoin, pour me séduire,
-de ce piment vulgaire.</p>
-
-<p>Pendant le dîner et la soirée, tout en me faisant
-le plus spirituel possible, tout en parlant à
-mon tour et même davantage, car un étranger
-doit se faire connaître pour ne pas désobliger
-ses hôtes, j’observai Emérence et bientôt je
-fus conquis. Non seulement je la trouvai «&nbsp;digne
-de moi&nbsp;», comme le désiraient mes tantes,
-mais je me demandai avec anxiété si elle me
-trouverait digne d’elle ; mes idées d’autorité
-et de commandement perdaient de leur force
-et j’aurais obéi, pour gagner l’amour d’Emérence,
-à ses ordres les plus absurdes.</p>
-
-<p>Pour distraire Mme de V…, nous fîmes
-une partie de nain jaune. Emérence gagna
-beaucoup de jetons d’ivoire et de médailles
-de vermeil, que son père lui racheta avec
-des monnaies moins rares qu’il tirait volontiers
-d’une grande bourse de peau de daim ;
-elle s’amusait, elle riait, elle me lançait des
-apostrophes ambiguës :</p>
-
-<p>— Mon cousin, gagnez donc à votre tour!
-<i>Gagnez-moi donc!</i></p>
-
-<p>Ce n’était peut-être ambigu que dans mon
-imagination, mais j’étais tout à fait heureux
-de pouvoir me flatter de ne pas lui déplaire.</p>
-
-<p>Quand les bougeoirs furent allumés, Emérence
-me dit :</p>
-
-<p>— Mon cousin, tous les matins, je vais
-cueillir les fruits aux espaliers, avant que le
-soleil ne les ait déveloutés ; il n’y a que moi
-qui puisse faire cela. Voulez-vous m’accompagner
-demain matin? A sept heures, sur le
-perron.</p>
-
-<p>— C’est que nous chassons demain, hasarda
-M. de V…</p>
-
-<p>— Vous chasserez une autre fois, dit Emérence.
-Il faut qu’il voie les espaliers. Les pêches
-sont belles comme des anges.</p>
-
-<p>Emérence eut le dernier mot et j’en fus ravi.</p>
-
-<p>Un grand chapeau blanc sur ses cheveux
-noirs, un large panier au bras, chaussée de
-petits sabots, à cause de la rosée, Emérence
-parut sur le perron en même temps que moi
-et nous partîmes pour les espaliers, tout en
-haut du parc.</p>
-
-<p>Elle n’avait plus son attitude joyeuse de la
-veille ; plus pâle encore, les yeux plus profonds,
-elle semblait triste et je crus même la
-voir trembler.</p>
-
-<p>Quand nous fûmes à peu près à moitié chemin,
-elle me dit brusquement :</p>
-
-<p>— Mon cousin, vous êtes venu ici pour
-moi, pour moi seule, et vous avez l’intention
-de m’épouser ; je suis au courant de tout et
-je sais beaucoup de gré à vos tantes de m’avoir
-désignée à vous, car j’aime votre nom, vous
-êtes mon parent et je serais volontiers votre
-femme, — mais il faut d’abord que je vous
-conte une histoire.</p>
-
-<p>Elle réfléchit un instant, puis :</p>
-
-<p>— Ai-je vraiment l’air d’une jeune fille?</p>
-
-<p>Je répondis franchement, mais avec une
-indicible émotion :</p>
-
-<p>— Non, vous avez l’air d’une femme.</p>
-
-<p>— J’ai l’air de ce que je suis, reprit Emérence.</p>
-
-<p>Je ne savais que dire, je la suivais, les yeux
-baissés ; je tremblais à mon tour.</p>
-
-<p>— Vous tiendrez le panier, sans le secouer,
-comme cela.</p>
-
-<p>Elle paraissait plus calme, depuis son brutal
-aveu. Tout en cueillant les pêches elle continua :</p>
-
-<p>— L’histoire, tout le monde la sait, excepté
-vous et vos tantes ; si vous ne l’entendiez pas
-maintenant vous l’entendriez après — et vous
-ne me le pardonneriez jamais. Quand vous la
-saurez, vous fuirez, après quelques jours accordés
-à la politesse, — et vous ne songerez
-plus à moi. J’en ai fait plusieurs fois l’expérience ;
-je continuerai, tant que durera ma
-triste jeunesse. L’histoire? Qu’elle est sotte et
-vulgaire. Il y a six ans, j’avais dix-huit ans, je
-fus fiancée à M. de B…, qui était mon ami
-d’enfance : je l’aimais beaucoup, on nous laissait
-trop libres ; j’avais en lui une confiance
-absolue : il abusa de moi, s’absenta et ne revint
-jamais. Deux ans plus tard, nous apprîmes
-qu’il était déjà marié, dans je ne sais quelle
-colonie. Il est mort depuis. Cependant, j’avais
-un enfant, — et je l’ai toujours, — un enfant
-sans nom, que j’aime et qui fait ma honte.
-Voilà l’histoire d’Emérence de V…, — qui
-cueille des pêches avec son cousin pour la
-première et la dernière fois.</p>
-
-<p>— Vous vous trompez, Emérence, dis-je
-violemment. Je suis assez riche pour n’être
-pas accusé de trafic ; je suis plus riche que
-vous, j’effacerai votre honte et vous ferez
-ma joie. Donnez-moi votre main.</p>
-
-<p>Emérence, qui était debout devant moi se
-mit à pleurer silencieusement ; deux gros
-ruisseaux de larmes tombaient sur ses joues
-pâles. Je la laissai pleurer ; elle devait pleurer ;
-les pleurs qui coulaient sur ses joues
-pâles obstruaient son cœur depuis trop longtemps :
-elle devait pleurer.</p>
-
-<p>Ensuite, elle me regarda avec une anxiété
-de ressuscitée et ses grands yeux bruns, tout
-mouillés, me demandaient si je n’avais pas
-menti, moi aussi ; mais je m’approchai d’elle
-et je lui dis :</p>
-
-<p>— Puisque nous sommes fiancés, Emérence,
-laissez-moi baiser vos mains.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l3c7">LE CHATEAU BRULÉ</h3>
-
-
-<h4>I</h4>
-
-<p>Le couvert enlevé, il étaient restés tous les
-trois autour de la table, et ils parlaient peu,
-comme des gens dont les idées sont rares, et
-qui, répétant toujours la même chose, ont
-l’instinct de mettre un intervalle entre leurs
-phrases.</p>
-
-<p>M. de Brunon buvait de l’eau-de-vie dans
-un gobelet d’argent ; il la versait d’un vieux
-flacon de cristal tout ciselé et tout doré qu’à
-chaque coup il levait à la hauteur de ses yeux,
-le faisant miroiter à la lumière de la lampe.
-On devinait qu’il aimait le flacon pour l’eau-de-vie
-qui brillait dans le verre ciselé et doré,
-et l’eau-de-vie pour la beauté du flacon et les
-souvenirs d’anciennes joies emprisonnées là — et
-qui allaient peut-être sortir — avec le dernier
-verre et la dernière étincelle!</p>
-
-<p>Il buvait ainsi tous les soirs, pendant que
-sa fille, Danielle, lisait quelque médiocre histoire
-ou brodait quelque coin de mouchoir.
-Elle était toute dorée aussi ; comme elle
-penchait toujours le front sur sa lecture ou
-sur son ouvrage, on ne voyait de sa tête que
-les cheveux blonds ; quand son père pensait
-à elle, il évoquait des cheveux blonds, — et
-rien que des cheveux blonds, car la figure de
-la fille le troublait, dure et froide, avec dans
-ses yeux quelque chose de pareil à l’implacable
-esprit qui dort dans les flacons d’eau-de-vie.</p>
-
-<p>Depuis la mort de Mme de Brunon, dont
-les fantaisies et la vanité avaient ruiné la maison,
-ils vivaient tous deux seuls, dans une
-dignité pénible, attentifs à garder le train et
-la tenue exigés par leur nom et leur état, soucieux
-avant tout de paraître, et leur habileté
-était si grande qu’ils trompaient jusqu’à leurs
-domestiques, jusqu’à leur notaire.</p>
-
-<p>Deux fois par an, la dure et froide Danielle
-s’absentait, emportant une grande et vieille
-malle toute constellée de clous de cuivre, — et
-quand elle revenait, ses premières paroles
-étaient un chiffre énoncé d’une voix brève.
-A l’époque où Baudoin de B… arriva, attendu
-depuis des années, au château de Brunon,
-Danielle n’avait plus une seule bague
-aux doigts : quand elle brodait, elle cachait
-sa main gauche sous le morceau de mousseline.
-Si dure et si froide qu’elle fût, son père
-la vit un jour pleurer en regardant ses longues
-mains blanches et nues : ce jour-là, M. de Brunon
-ne but que la moitié de son flacon d’eau-de-vie.</p>
-
-<p>— Je ne vous ai jamais oubliée, Danielle, dit
-Baudoin, pendant que M. de Brunon, ayant
-vidé son dernier verre, s’endormait. Voici,
-toujours à mon doigt, la petit bague que je
-vous avais volée en vous jurant de venir vous
-la rendre : donnez-moi votre main.</p>
-
-<p>Danielle tendit sa longue main blanche et
-nue.</p>
-
-<p>— Vous ne portez plus de bague?</p>
-
-<p>— Non, j’attendais celle que vous venez de
-me rendre.</p>
-
-<p>Danielle était presque émue. Ces jolis enfantillages
-de sentiment amollissaient un peu
-son cœur de métal. Son âme redevint, pour
-quelques heures, aussi jeune que son visage,
-et ses yeux s’adoucirent jusqu’à la tendresse.</p>
-
-<p>Elle s’aperçut, tout étonnée, de ce changement
-d’état.</p>
-
-<p>— Si j’étais riche comme autrefois, Baudoin,
-je serais aimable et bonne comme autrefois.
-Mais je le sais, je suis devenue méchante, je
-suis devenue froide et dure, — et c’est irréparable.</p>
-
-<p>Alors, elle dit toute la vérité à Baudoin,
-qui n’en fut pas touché très profondément,
-car c’était un cœur simple et une âme désintéressée.
-Il aimait Danielle d’un amour
-qui ne fut pas amoindri par la révélation
-de sa pauvreté, et, prenant les longues
-mains blanches et nues, dépouillées de
-leurs bagues, il les baisa l’une après l’autre,
-disant :</p>
-
-<p>— Je les garde, toutes blanches et toutes
-nues, toutes pauvres, et toutes pures.</p>
-
-<p>— Oui, Baudoin, répéta Danielle, toutes
-pauvres, pauvres, pauvres.</p>
-
-<p>— Pauvres! cria tout d’un coup M. de Brunon,
-réveillé par les tristes syllabes qui hantaient
-son sommeil.</p>
-
-<p>— Il se redressa, étendant la main vers le
-flacon doré.</p>
-
-<p>— Il est vide, ma fille ; veux-tu aller me le
-remplir?</p>
-
-<p>Danielle se leva, et prenant le flacon, elle
-alla soulever un pan de tapisserie derrière lequel
-dormait un tonnelet de chêne, tout plein
-de rêves, de souvenirs, d’illusions, — un tonnelet
-de chêne d’où allait sortir, sans doute, le
-mot qui délivre le Dragon de l’or, maître et
-gardien de la joie humaine.</p>
-
-<p>Quand le flacon fut sur la table, M. de Brunon,
-l’ayant fait miroiter, s’en versa un gobelet
-tout entier, disant :</p>
-
-<p>— Elle est plus belle que jamais! Elle est
-resplendissante, Danielle, je crois que cette
-fois-ci elle va dire son secret. Bois avec moi,
-Baudoin.</p>
-
-<p>Baudoin céda et il but plusieurs verres
-d’eau-de-vie.</p>
-
-<p>— Pauvres! répéta encore M. de Brunon, — et
-dire que ce vieux château, hanté par
-les trépassés, est assuré pour des sommes…
-des sommes énormes… Quelle somme, Danielle?…
-Et qu’il ne brûlera jamais.</p>
-
-<p>— Ne dites pas cela, mon père. La matière,
-qui est inerte, obéit au verbe, qui est vivant.
-Ce château brûlera un jour ; quand? nul ne le
-sait encore. Buvez encore un verre de cette
-eau-de-vie, Baudoin ; elle vous dira peut-être
-son secret, — le secret qu’elle a toujours refusé
-à mon père.</p>
-
-<p>Et Baudoin but encore un verre d’eau-de-vie.</p>
-
-
-<h4>II</h4>
-
-<p>Quelques heures plus tard, M. de Brunon,
-sa fille et Baudoin, enveloppés de couvertures,
-gisaient blottis dans la paille d’un hangar
-de ferme, pendant que de hautes et belles
-flammes se tordaient, harmonieusement, jaunes
-et rouges, au-dessus du bûcher prédit
-par Danielle. M. de Brunon pleurait, épouvanté
-par la magique réalisation de son rêve
-abominable ; Baudoin, à demi-évanoui, haletait
-couché sur le dos, les doigts agités de
-gestes nerveux ; Danielle, à genoux, paraissait
-en prière : ses longues mains blanches,
-où brillait une seule bague, s’étaient jointes et
-sa figure, illuminée par l’incendie, resplendissait
-comme surnaturelle.</p>
-
-<p>Baudoin, presque en délire, proféra de vagues
-paroles ; alors, elle accourut près de lui,
-et le baisant sur la bouche :</p>
-
-<p>— Tais-toi, tais-toi, murmura-t-elle. Ta pensée
-m’appartient. Nous voilà unis par un ciment
-plus fort que l’amour.</p>
-
-<p>— Le crime! dit Baudoin.</p>
-
-<p>— Tais-toi, je t’aime.</p>
-
-<p>Elle s’entoura le cou des bras dociles de
-Baudoin, qui, ses lèvres pressant les lèvres
-de Danielle, songeait obscurément :</p>
-
-<p>— Je suis, pour jamais, l’esclave de cette
-femme.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l3c8">L’AMATEUR</h3>
-
-
-<p>C’était un silencieux, l’homme d’une passion,
-celui dont la vie a un but et n’en a qu’un.</p>
-
-<p>Amateur, mais exclusif et cruel, doué
-d’yeux de rapace et de mains félines, il avait
-une façon unique de regarder l’objet de sa
-convoitise et une façon unique de l’agripper, — le
-coup d’œil de l’épervier et le coup de
-patte du chat. Sa passion : les estampes. Il les
-voyait à travers les cartons, à travers la reliure
-des albums, à travers la porte des armoires, et
-quand on lui avait ouvert le carton ou l’armoire,
-il avançait, d’un geste net, la main, et
-prenait.</p>
-
-<p>Les marchands d’estampes l’aimaient beaucoup,
-car il manquait de ce genre d’astuce
-par quoi un collectionneur voile sous l’indifférence
-ou même sous le dédain le tremblement
-de son désir. Avec lui il n’y avait guère
-de marchandage ; ses yeux, ses mains disaient
-trop clairement : Je veux cela, je le veux, je
-le veux! — et, le prix proféré, il payait et
-emportait.</p>
-
-<p>Sa profession était à peine soupçonnée. On
-le croyait (c’était vrai, comme on le sut à sa
-mort), chef de bureau dans un ministère et,
-par surcroît, personnellement riche, mais à
-toute question, à toute allusion, il demeurait
-muet. Son nom, qui eut permis toutes les enquêtes
-des curieux, était inconnu. Jamais il ne
-s’était fait porter ses achats à domicile. Les
-estampes qu’il avait choisies entraient aussitôt
-dans un carton démesuré qui l’attendait dans
-une voiture, et lui-même disparaissait bientôt,
-ayant à peine ouvert la bouche.</p>
-
-<p>Entre eux, les marchands et les commis
-l’appelaient M. Amateur, — et ce nom semblait
-lui convenir essentiellement. C’était, en
-apparence, le type de l’amateur égoïste et farouche,
-et rien de plus ; le modèle, peut-être
-abominable, mais complet et parfait, du jouisseur
-solitaire, de celui dont la fornication s’abuse
-sur des matières inertes, douées de la
-seule vie que leur donne le désir. M. Amateur
-était cela, mais aussi quelque chose de plus, — et
-même quelque chose de fort différent.</p>
-
-<p>En réalité, la passion de cet homme était
-la haine de l’art. Il n’achetait des estampes que
-pour les torturer, et torturer en elles l’art et
-tous les artistes. Son gynécée était une chambre
-de supplices : il tenaillait une fois par semaine,
-le dimanche.</p>
-
-<p>Ce jour-là, M. Amateur ne sortait jamais.
-Ce jour-là, il ne mangeait pas, il ne buvait
-pas : il mettait Dürer sur le chevalet et Holbein
-sur la roue.</p>
-
-<p>Petites vacances hebdomadaires! Naturellement,
-il y pensait toute la semaine. Ses
-collègues faisaient pour ce jour de liberté des
-projets dont la médiocrité le surprenait ; les
-moins ridicules de ces plans lui semblaient
-enfantins et il ressentait surtout une grande
-pitié pour un vieux sous-chef, tout chenu,
-qui rêvait de verdure, d’oiseaux, de poisson
-frit, et qui ne rougissait pas d’avouer ainsi le
-secret grotesque de son cœur sexagénaire.
-D’autres parlaient de leurs enfants, de leur
-femme, de leur maîtresse, et ces préoccupations,
-M. Amateur les trouvait saugrenues ;
-il lui arrivait de hausser les épaules, ajoutant :</p>
-
-<p>— Moi, le dimanche, je classe mes estampes.</p>
-
-<p>Et, le dimanche, il classait ses estampes.</p>
-
-<p>Tirant du carton toutes ses acquisitions de
-la semaine, il les étalait sur une grande table,
-et les contemplait longuement, jouissant de
-leur beauté. C’était la phase de l’amour. Extasié
-par l’ensemble, il venait aux détails,
-délecté à ces subtils rayons dont Rembrandt
-transperce les ombres, aux puissantes tailles
-par lesquelles Dürer modèle la croupe de
-ses chevaux et la croupe de ses femmes, à la
-netteté du trait dont Callot enveloppe la fantaisie
-de ses mendiants et de ses matadors ;
-il s’enivrait des belle courbes et des modelés
-hardis, il jouissait de la finesse des hachures,
-de la douceur des lumières, de la profonde
-intensité des noirs : — formes dont la grâce
-toute jeune réveille le désir d’être jeune ; maturités,
-plénitudes qui inspirent de sérieux
-amours ; troublantes vies faites d’un peu
-d’encre jetée sur un peu de papier!</p>
-
-<p>Après l’amour, non brusquement, mais par
-une lente dégradation de sentiments, M. Amateur
-éprouvait de l’envie, et sa médiocrité,
-peu à peu, s’exaspérait et grandissait jusqu’à
-la haine. Son envie était complexe ; il enviait
-à la fois le génie des artistes et la beauté de
-leurs œuvres ; mais surtout il s’attristait de
-la gloire des maîtres, et, devant le rayonnement
-des fronts pleins de pensée et des yeux
-pleins d’amour, il se sentait plus obscur et
-plus froid.</p>
-
-<p>La haine surgissait, ses lèvres se retroussaient
-sur ses dents serrées, ses poings se
-fermaient convulsivement, son cœur battait,
-prélude au crime! Puis calmé par cette crise,
-il se levait et préparait les exécutions.</p>
-
-<p>Un chevalet, un pot de noir, un pinceau :
-cet attirail suffisait au bourreau.</p>
-
-<p>Il plaçait un Dürer sur le chevalet, et, lentement,
-comme avec des précautions d’artiste
-minutieux, il passait sur la noble estampe un
-précis trait noir, puis un autre, puis encore
-un autre, et de temps en temps, il se reculait
-pour voir l’effet lamentable des indélébiles
-maculatures, souvent — comme on put en juger
-plus tard — le bourreau perdait son
-sang-froid, et alors c’était un barbouillage furieux,
-des outrages ivres, une hideuse mascarade
-de balafres, de taches, de zébrures, si
-bien que des gens, effrayés d’un si épouvantable
-sadisme, ont pu prendre M. Amateur
-pour un fou.</p>
-
-<p>Il n’était pas fou, — à moins que la haine
-de l’art ne soit un signe de folie ; mais qui
-oserait soutenir une opinion aussi subversive?</p>
-
-<p>M. Amateur avait donc tout simplement
-la haine de l’art et, ami de la logique, il exprimait
-cette haine de son mieux et par les
-moyens les plus clairs, les plus indéniablement
-significatifs.</p>
-
-<p>L’estampe bien gâtée, et à jamais (car
-M. Amateur employait un noir d’une exceptionnelle
-qualité), il la laissait sécher, puis la
-classait à part dans une série de cartons où
-l’on trouva écrit, uniformément, ce mot :
-«&nbsp;Cimetière&nbsp;» ; le bourreau inhumait lui-même
-ses victimes.</p>
-
-<p>A la mort de M. Amateur, les victimes furent
-inventoriées ; il y en avait des milliers,
-et toutes avaient été belles. Çà et là, sous
-les sinistres macules, on retrouvait un genou
-de cheval, une épaule de femme, un rayon
-brisé, — un regard de lumière pleurant parmi
-la nuit…</p>
-
-<p>M. Amateur avait la haine de l’Art.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l3c9">FIN DE PROMENADE</h3>
-
-
-<p>Araman n’était pas un promeneur ordinaire,
-de ceux qui flânent, s’arrêtent à un
-étalage, s’intéressent à un accident, se retournent
-pour suivre d’un œil vainement concupiscent
-la passante rapide qui file dans la
-foule comme une truite dans l’ombre des
-eaux vives. Il marchait méthodiquement, selon
-des principes élaborés une fois pour toutes ;
-il marchait par raison, par hygiène, — par
-ordonnance, enfin! Ces quotidiennes
-ambulations ne lui causaient aucun plaisir, et
-que de fois, en les trois heures réglementaires,
-il tirait anxieusement sa montre! Néanmoins,
-il était ponctuel : toutes les après-midi, par
-le plus mauvais temps, même de neige, il
-sortait et s’encourait — vers rien, au hasard,
-fidèle esclave de la grande Déesse, de
-celle qui a détrôné Isis, — Hygeia.</p>
-
-<p>Marcher, mais surtout selon de larges chemins,
-le long des boulevards extérieurs, vides
-de sordides exhalaisons, à travers les déserts
-tels que l’Esplanade, parmi les sinistres bosquets
-du Champ de Mars, plus loin, sur les
-fortifs, sur les routes, jusque dans les bois.</p>
-
-<p>En trois semaines de ce dur régime, il eut
-atteint cet état que les philosophes grecs dénommaient
-«&nbsp;ataraxie&nbsp;», l’indifférence complète
-à tout ce que l’on peut rencontrer au
-cours d’une promenade, depuis le titubant
-bébé jusqu’au révérend pochard qui semble
-avoir acquis par l’alcool, une dignité nouvelle,
-un état neuf d’humanité. Alors, ses
-sorties lui devinrent de plus en plus pénibles
-et il eut à prévoir le jour où le motif déterminant
-lui manquerait, où il deviendrait pareil
-au poète anglais Thomson qui, trouvé couché
-à cinq heures du soir, répondait à son ami, surpris
-et même scandalisé : «&nbsp;Mais, je ne vois
-aucun motif pour me lever.&nbsp;»</p>
-
-<p>C’est alors qu’une idée assez géniale le
-sauva.</p>
-
-<p>Il y a un infaillible moyen de faire marcher
-quand même un cheval paresseux ou
-fatigué, c’est de le mettre à la suite d’un émérite
-trotteur, et la lâche bête émoustillée par
-la vanité ou entraînée par l’autorité d’un maître,
-suit de près le courage qui lui montre le
-chemin.</p>
-
-<p>Araman adopta ce système.</p>
-
-<p>Il s’attela à marcher pas pour pas dans le
-sillage — d’une femme.</p>
-
-<p>Des femmes achèvent sans reprendre haleine,
-sans seulement hésiter au plus alléchant
-spectacle, de véritables voyages à travers Paris.
-Comme elles ont la précieuse faculté de
-ne pas voir, de ne pas observer, absorbées
-tout entières et hypnotisées par le but poursuivi,
-elles sont capables de marcher pour
-ainsi dire indéfiniment et de fournir, sans quasi
-s’en apercevoir, des courses qui feraient peur
-à Ahasvérus.</p>
-
-<p>Araman se mit donc à suivre les femmes.</p>
-
-<p>Il choisissait l’une de celles qui semblent
-bien parties, lestées pour une sérieuse traversée,
-ce qui se reconnaît à la manière assurée
-et définitive dont elles relèvent leurs jupes,
-à leur coup de talon précis, cadencé, au petit
-sac qu’elles pressent plus amoureusement sur
-leur hanche, à on ne sait quoi de décidé,
-d’emballé, à la fois, et de grave.</p>
-
-<p>La plupart de ces courses de femmes aboutissaient
-à de brusques envolées sous une porte
-cochère, à une disparition si soudaine qu’à la
-moindre distraction il les perdait de vue, telles
-que de folles hirondelles. Il apprit que
-«&nbsp;jamais&nbsp;» aucune femme ne sortait sans but
-précis, pour le plaisir : elles savent «&nbsp;toujours&nbsp;»
-où elles vont, et rien ne peut les distraire
-de leur voie, quand elles ont résolu de
-ne pas être distraites. La femme, il en fut
-bientôt assuré, est un être effroyablement pratique,
-fort capable, sans doute, de se perdre
-en chemin, mais incapable de se mettre en
-route pour le plaisir d’exercer ses jolies
-jambes.</p>
-
-<p>A suivre une de ces femmes, on ne risquait
-ni d’errer, ni d’être obligé à d’inutiles stations ;
-elles allaient droit devant elles, par le chemin
-le plus long, souvent, mais droit, sans s’arrêter,
-comme poussées par un démon, comme
-attirées par un aimant — qui ne pouvait être
-que l’amant!</p>
-
-<p>Araman, au contraire, n’avait d’autre but
-que de suivre : il faisait le rôle du mauvais
-cheval, et il le faisait avec une parfaite discrétion,
-soucieux de n’ennuyer aucune de ces
-agréables vicieuses, de ces douces petites
-adultères.</p>
-
-<p>Or il arriva qu’une de ces amoureuses agiles,
-contredisant l’allure de ses sœurs, tourna la
-tête, s’aperçut d’un suiveur, ralentit le pas,
-et fit comprendre à Araman, par une certaine
-attitude, de certains mouvements de jupes, de
-brusques arrêts, par tout un jeu discret
-mais évident, qu’elle consentait à couper sa
-course en deux, à s’attarder, le temps qu’il
-convient, à une station improvisée. Du moins,
-Araman le crut ainsi et, à la suite de l’Inconnue,
-il s’aventura en une étrange maison,
-noire, morne, froide et muette qui ressemblait
-à l’hôtellerie de la Mort.</p>
-
-<p>Dès l’entrée, il eut peur : des souffles de
-cave emplissaient la cour où des herbes jaunies
-entouraient les pavés disjoints. Les fenêtres
-ne s’ornaient que de vitres fêlées ou
-cassées, et remplacées par des planches, des
-torchons, des vieux journaux ; aux murs une
-purulence suintait et, de temps en temps, décollées
-par l’humidité, des plaques de plâtre
-tombaient, s’écrasant dans la boue d’un ruisseau
-saumâtre qui longeait les murs. Araman
-leva la tête, et il fut fort surpris de voir que
-le sixième étage, le dernier, apparaissait tout
-resplendissant de fresques et de dorures, tout
-éclatant de somptueux vitraux que le soleil
-semblait caresser avec joie et tendresse, — et
-avec ce respect que la Beauté inspire même
-au Soleil.</p>
-
-<p>Un coup de talon lui fit baisser les yeux :
-l’Inconnue l’attendait et s’impatientait.</p>
-
-<p>Il la rejoignit et entra dans une épouvantable
-spirale noire et gluante qui aurait pu
-être — songeait-il — l’escalier intérieur d’un
-lépreux!</p>
-
-<p>Il monta et, au sixième étage, ce fut l’éblouissement
-d’un paradis : marches en bois de cèdre,
-tapis profonds comme des litières, tapisseries
-où souriaient dans la pourpre et dans
-l’or les yeux fous des lutins et des ondines,
-des ægipans et des sirènes, des fées et des archanges.</p>
-
-<p>Nulle domesticité : les portières se redressaient
-elles-mêmes et les portes s’ouvraient,
-dès que la main s’était avancée. A la suite de
-l’Inconnue, il traversa plusieurs salles toutes
-riches d’une différente richesse : là, de divins
-marbres ; là, d’angéliques peintures ; là, les
-plus somptueuses étoffes, les plus adorables
-riens. Au bout, il trouva une sorte de sanctuaire,
-mais sans autre autel qu’un harmonieux
-amas de coussins.</p>
-
-<p>Bien qu’il n’eût fait aucun geste, ses vêtements
-s’étaient tout d’un coup transformés en
-une belle robe de soie violette sous laquelle
-il était nu. Il ouvrit la robe et des glaces lui
-dirent qu’il était beau, mais d’une beauté surhumaine,
-astrale et presque transparente. Au
-même instant, l’Inconnue, qui était demeurée
-invisible durant quelques secondes, surgit devant
-lui dans toute la splendeur d’une nudité
-de rêve. De la tête aux pieds, sa peau était
-plus unie que de l’ivoire et nulle tache impudente
-n’en rompait l’harmonie. A mesure qu’il
-la contemplait, elle se rapprochait de lui et
-bientôt il sentit sous ses mains la fraîcheur de
-deux frissonnantes épaules.</p>
-
-<p>Leurs joies s’accomplirent en silence et furent
-infinies.</p>
-
-<p>Ayant joui, sans s’étonner, de tant de voluptés
-inattendues, Araman s’endormit — et
-se réveilla dans la rue.</p>
-
-<p>«&nbsp;Je n’aurais pas dû «&nbsp;la toucher&nbsp;», disait-il,
-plus tard. J’ai senti, quand mes mains effleurèrent
-ses épaules, — et au milieu même d’un
-indicible plaisir, — je ne sais quelle déception
-à retrouver à ce contact une chair — exceptionnelle,
-oui, et peut-être unique, — mais
-une chair, enfin, et de femme, et non tout à
-fait d’illusion.&nbsp;»</p>
-
-<p>Il ajoutait :</p>
-
-<p>«&nbsp;Il m’a été donné, à moi le premier venu,
-d’atteindre l’Idéal — à travers quelle putréfaction!
-Je l’ai touché, je l’ai enserré dans
-mes bras, je l’ai baisé de mes lèvres, j’en ai
-joui, — et j’ai vu (les yeux de l’Idéal étaient
-un miroir), j’ai vu dans ses yeux mes yeux
-resplendir, puis mourir de volupté, — puis…&nbsp;»</p>
-
-<p>Il disait encore :</p>
-
-<p>«&nbsp;J’aurais dû me mettre à genoux, j’aurais
-dû rester à genoux, et contempler.&nbsp;»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l3c10">LA SIRÈNE INNOCENTE</h3>
-
-
-<p>Lionel Pappe regardait de vieilles gravures
-absurdes et méprisées des hommes d’aujourd’hui,
-et il visitait avec joie les paysages écrits
-en encre pâle sur les frêles papiers jaunes.</p>
-
-<p>Son voyage le mena vers une île toute nue
-dont la grève était jonchée d’ossements qui
-semblaient apportés là par le flot, galets roulés
-par la colère des vagues et l’ironie des
-vents. Malgré cette laideur et le sol sans arbres,
-ni herbes, ni mousses, l’île était plaisante et
-douce aux yeux, à cause d’une vapeur rose
-qui l’enveloppait d’un charme et donnait aux
-tristes crânes l’air de grosses fleurs mourantes.</p>
-
-<p>Ayant plus d’un pays à parcourir, Lionel
-Pappe allait tourner le feuillet, déjà distrait
-par un autre désir, quand des rives de l’île
-nue et rose un concert s’éleva de voix et de
-violons. Perchés sur le rocher, trois beaux
-oiseaux à figure de femme chantaient en une
-langue inconnue des choses infiniment douces ;
-et, dans l’eau, trois êtres ambigus, femmes
-par la tête et par le buste, accompagnaient
-sur des violons de nacre le chant d’amour des
-trois beaux oiseaux.</p>
-
-<p>Reconnaissant les sirènes, Lionel Pappe
-sourit avec beaucoup de dédain et se mit à
-faire tout haut la critique de cette représentation
-vaine. Il reconnaissait le genre sirène-oiseau :
-Homère en parle et il avait vu au
-Louvre le portrait de ces bêtes singulières
-taillé pour l’ornement d’un obscur bas-relief.</p>
-
-<p>— Les autres sont les classiques monstres…
-Mais pourquoi jouent-elles du violon? Le
-violon n’est pas archéologique. J’ai fait ce
-matin, un voyage bien ridicule.</p>
-
-<p>— Mon enfant, répéta Lionel Pappe, à une
-jeune fille qui entrait discrètement, grande
-écolière aux yeux clairs, blonde, et belle presque
-autant que les pâles images écrites sur
-les frêles papiers jaunes, mon enfant, j’ai fait
-ce matin, un voyage bien ridicule.</p>
-
-<p>Et le bon professeur, en prologue à sa leçon,
-conta sa promenade vers l’île triste et rose.</p>
-
-<p>— Oui, vous êtes vraiment un bon professeur,
-monsieur Pappe, vous m’enseignez des
-choses qui ne sont écrites ni dans les livres
-ni sur les papyrus, ni sur les métaux, ni sur
-les marbres. Vous avez donc vu des sirènes
-jouant du violon?</p>
-
-<p>— J’ai vu cela, répondit Lionel Pappe, et,
-quoique ridicule, je l’ai jugé inquiétant.</p>
-
-<p>— Parce que ce n’est pas archéologique?</p>
-
-<p>— En effet, parce que ce n’est pas archéologique.</p>
-
-<p>— Je suppose, reprit la grande écolière aux
-yeux clairs, que vous n’avez pas peur des sirènes?</p>
-
-<p>— Pourquoi aurais-je peur des sirènes?</p>
-
-<p>— Parce que ce sont des femmes.</p>
-
-<p>— Et vous croyez, mon enfant, que j’ai peur
-des femmes?</p>
-
-<p>— Vous devez avoir peur de ce qui est illogique,
-et les femmes sont illogiques — comme
-vos sirènes. Elles jouent du violon mal à
-propos ; pour les hommes graves et archéologiques,
-elles sont ridicules — comme vos sirènes.</p>
-
-<p>Lionel Pappe fut surpris d’entendre un tel
-discours ; il regarda son élève et s’aperçut
-qu’il avait devant lui une grande écolière aux
-yeux clairs, qui secouait orgueilleusement ses
-longs cheveux bouclés et dont la gorge se soulevait
-avec l’anxiété des vagues de tempête
-qui se gonflent et ne savent pas où elles vont
-tomber. C’était un homme prudent, quoique
-fort rêveur, et depuis qu’il donnait des leçons
-à des jeunes filles, jamais il n’avait eu le spectacle
-d’une telle métamorphose. Il traitait ses
-élèves en élèves, et aucune ne s’était encore
-redressée ainsi, avouant aussi ingénument les
-convoitises de son sexe, — et vraiment il eut
-peur.</p>
-
-<p>Baissant les yeux, il dit lentement :</p>
-
-<p>— Mon enfant, nous allons continuer notre
-lecture : Acte trois, scène huit.</p>
-
-<p>— Monsieur Pappe, dit la grande écolière,
-avec l’air de n’avoir pas entendu, de quelle
-couleur étaient les cordes des violons? Pourpres,
-n’est-ce pas?</p>
-
-<p>— Oui, répondit complaisamment Lionel
-Pappe, d’un très beau pourpre. Maintenant…</p>
-
-<p>— De ce pourpre-là aussi sanglant, aussi
-clairement rouge sur la blancheur de la nacre?</p>
-
-<p>Disant cela, elle avait ouvert son corsage,
-montrant sur son sein gauche une ligne rouge,
-toute vive et où perla du sang, quand elle y
-appuya la main d’un air tragique.</p>
-
-<p>— Monsieur Pappe, j’ai voulu me tuer, hier.
-Chagrin d’amour? Nullement. Je suis vierge
-de corps et de cœur et je ne désire aucunes
-lèvres, — et croyez-vous que si je désirais des
-lèvres, elles se détourneraient à l’approche
-des miennes? Si j’avais eu un amour ou un
-caprice, je l’aurais satisfait. Non, j’ai voulu
-me tuer précisément parce que je n’avais ni
-amour, ni désir, à peine des curiosités, et si
-faibles que cela ne valait pas la peine d’ôter
-ma robe, — mon absurde robe noire de grande
-écolière, toute luisante sur la hanche du
-carton que je porte à l’école. J’ai voulu me
-tuer par ennui, j’ai voulu me tuer par dégoût
-de la misérable vie qui m’est destinée. J’ai
-voulu me tuer par haine des livres imbéciles
-qui étaient imposés à ma pauvre intelligence
-de vierge, par horreur pour l’humiliation spirituelle
-où les règles me maintenaient sous
-leurs pieds barbares. J’ai voulu me tuer, parce
-que je croyais que je ne pouvais devenir libre
-qu’en consentant à forfaire à ma liberté
-même ; parce que je croyais que ma beauté ne
-pouvait s’affirmer qu’en se donnant esclave à
-un maître, — et que je ne veux pas me donner à
-un maître! A tous, oui! A un seul, non!
-J’ai voulu me tuer, et j’ai été lâche — comme
-une femme! Quand j’ai senti la piqûre du couteau,
-ma main a faibli, la pointe de l’arme
-s’est relevée en traînant sur la peau qu’elle a
-liserée de ce fil de pourpre : je voudrais que la
-cicatrice en demeurât toujours vive et rouge :
-cela me rappellerait éternellement l’heure où
-la mort m’a fait comprendre la vie. Je veux
-vivre, je ne suis qu’une femme ; la métaphysique
-ne m’atteint pas ; je suis en dehors du cercle
-de ses flèches, et il me semble que je comprendrais
-si bien si on voulait enseigner ma
-chair!</p>
-
-<p>Elle reprit avec un rire hystérique en se
-penchant vers Lionel Pappe.</p>
-
-<p>— Voilà le fil de pourpre, voilà la corde
-rouge du violon des sirènes.</p>
-
-<p>— Enfant, dit Lionel Pappe, pourquoi
-chercher des excuses au désir? Laisse chanter
-ta chair comme le violon des sirènes ; ne
-réfléchis jamais sur toi-même, ni sur les vieilles
-images, ni sur la vie, ni sur la mort, — et
-ne reviens jamais ici, car tu aurais honte,
-sirène innocente, de la victime de ta chanson
-d’amour.</p>
-
-<p>Mais la sirène pleura, et Lionel Pappe
-connut que les larmes sont salées comme la
-mer, amères comme la mer où nagent les
-sirènes.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="l3c11">DIALOGUE
-ENTRE HARVÈDE ET UNE OMBRE</h3>
-
-
-<p>Harvède se rejeta vers le foyer, où brûlait
-en flammes d’or et de ciel l’âme d’une forêt.
-Blotti là, sous une haie de fourrures et de
-coussins, il avait encore froid.</p>
-
-<p>— J’ai froid à l’âme, songeait-il.</p>
-
-<p>Il sentait, selon la longueur de son corps,
-depuis le front jusqu’aux chevilles, des zones
-de glace qui le coupaient en cinq ou six Harvèdes
-inquiets et ennuyés. On lui apporta du
-thé, des alcools, des parfums : alors les bandes
-isothermes se détendirent, et les serpents
-gelés se réchauffèrent à s’enrouler aux serpents
-de feu.</p>
-
-<p>— J’ai moins froid, songea-t-il.</p>
-
-<p>L’unité se recomposa. Harvède, redevenu
-homogène, se remua et s’allongea, — puis il
-désira.</p>
-
-<p>Soudain, ce désir lui était venu, comme une
-apparition, comme un jet de soleil :</p>
-
-<p>— Je voudrais une femme blonde, une
-esclave, une douce créature prête à tendre le
-cou aux arabesques du caprice et du lacet…</p>
-
-<p>Il rêva si fort qu’un malaise lui opprima le
-cœur, car il s’était retrouvé le long de la rivière
-d’où revenaient trois belles filles encore
-nues de s’être déshabillées sous le soleil ; les
-cheveux disaient les jeux de l’eau. L’une
-était celle-là, celle au nom de bienvenue ;
-elle ne riait qu’en sourire et ses yeux demeuraient
-graves comme les reflets de la rivière
-profonde et douce.</p>
-
-<p>— Je n’ai plus froid, songea Harvède.</p>
-
-<p>Il songea encore :</p>
-
-<p>— C’est trop impossible. Je n’aime pas
-l’absurde. Je voudrais dormir.</p>
-
-<p>Il se fit apporter des narcotiques, — et il
-dormit.</p>
-
-<p>Ce fut l’instant que choisit une voix pour
-dire tout haut :</p>
-
-<p>— Harvède, me voici.</p>
-
-<p>— Toi?</p>
-
-<p>— Je t’aimais, je t’aime encore.</p>
-
-<p>— Toi?</p>
-
-<p>— Moi, la même, et désormais immuable.</p>
-
-<p>— Tu n’as sans doute pas de nom, car je ne
-t’ai jamais entendu nommer, — et je sais beaucoup
-de noms, je sais plus de noms qu’il y en
-a d’écrits dans les livres et sur les parchemins.</p>
-
-<p>— Si je n’ai pas de nom pour toi, je nie pour
-tous les autres le nom que je pourrais avoir.
-Enfin, je suis celle que tu connais, celle qui
-a des yeux graves et doux comme le reflet de
-la rivière, une des trois, celle qui ne sait pas
-rire, mais qui sait sourire.</p>
-
-<p>— Voilà vingt ans que je ne t’ai vue, dit
-Harvède, et tu n’as pas changé. Je te croyais
-morte. Les gens que je ne vois pas, je les crois
-morts. Tu es belle.</p>
-
-<p>— C’est peut-être parce que je suis morte,
-dit l’ombre.</p>
-
-<p>— Tu me fais peur.</p>
-
-<p>— C’est peut-être parce que je t’aime, dit
-l’ombre.</p>
-
-<p>— Si tu m’aimais, dit Harvède, il fallait
-me donner ta bouche et tes seins le jour que
-tu sortais de l’eau.</p>
-
-<p>— Il fallait les prendre dit l’ombre.</p>
-
-<p>L’ombre, disant cela, détourna la tête, puis
-reprit :</p>
-
-<p>— Tu m’as presque fait rire, moi qui ne
-sais pas rire.</p>
-
-<p>— Pourquoi? demanda Harvède.</p>
-
-<p>— Parce que tu parles hypocritement comme
-une dupe. Avoue-le, et je dirai comme toi :
-tu m’as prise — en songe.</p>
-
-<p>— Non, en désir seulement. Par ces temps
-de ma jeunesse, je ne rêvais pas, je vivais.
-J’en ai peut-être pris une autre — pour toi!</p>
-
-<p>— Va, c’était la même chose.</p>
-
-<p>— Tu n’es pas encourageante, dit Harvède.</p>
-
-<p>— Alors, tu me veux? demanda l’ombre.</p>
-
-<p>— Non, dit Harvède.</p>
-
-<p>— Je ne suis donc plus belle? Tu me trouvais
-belle, quand j’apparus.</p>
-
-<p>— Tu es belle, puisque tu es blonde, — mais
-tu n’es qu’une ombre.</p>
-
-<p>— Enfant, dit l’ombre, regarde! Je n’ai
-qu’à ouvrir mon suaire, comme une robe
-d’amour, pour que tu demandes à baiser ma
-peau de sel gemme. Est-ce que je ne brille
-pas comme un diamant, avec toutes les nuances
-de la vie et de l’amour? On dirait que je
-sors de l’eau : je suis fraîche et ardente ; je
-saigne quand on me pique ; je brûle quand
-on me touche, — je brûle et je fonds. Vraiment
-tu ne me désires pas?</p>
-
-<p>— Non, je ne te désire pas. Tu m’as fui,
-quand j’étais neuf aux ruses ; tu m’as fui après
-m’avoir regardé et après m’avoir souri…</p>
-
-<p>— Je ne t’ai pas fui, j’ai marché et tu ne
-m’as pas suivie…</p>
-
-<p>— Oui, j’étais trop jeune… mais maintenant,
-non ; je sais ce que tu es, maintenant.</p>
-
-<p>— Tu ne le sais pas. Prends ma main.</p>
-
-<p>Harvède prit sa main.</p>
-
-<p>— Est-elle consolante? demanda l’ombre.</p>
-
-<p>Elle continua :</p>
-
-<p>— Pose tes lèvres sur mon épaule.</p>
-
-<p>Harvède posa ses lèvres sur son épaule.</p>
-
-<p>— Est-elle triste? Mes mains sont-elles
-vraies? Ma chair est-elle vraie? Touche tout
-mon corps, je suis vraie, je suis jeune, je suis
-immortelle. Ah! mon amour, accepte donc
-le plaisir que je t’apporte.</p>
-
-<p>Harvède répondit, un peu tremblant :</p>
-
-<p>— J’accepte le plaisir que tu m’apportes.
-Mais je l’accepte malgré moi, je l’accepte, car
-ton odeur étouffe ma volonté.</p>
-
-<p>— Sois heureux en paix, ami, je suis bien
-celle que tu désires.</p>
-
-<p>— Je ne sais plus.</p>
-
-<p>— Oui, tu persistes à croire que je ne suis
-qu’une ombre! Je suis si vivante, mon cher,
-que je puis te donner la mort.</p>
-
-<p>La voix de l’ombre devint amère et cruelle,
-pendant qu’Harvède oubliait sa conscience :</p>
-
-<p>— Tu as baisé mon épaule. Tu as eu tort.
-Pourquoi te fier à moi? Ma peau de sel gemme
-est empoisonnée. C’est vrai, je suis le Désir,
-le Désir irrésistible dont l’absence afflige et
-dont la présence navre. Allons, viens nous
-aimer!</p>
-
-<p>— Où m’entraînes-tu?</p>
-
-<p>— Je t’aime, je suis toute à toi.</p>
-
-<p>— Je meurs.</p>
-
-<p>— Comment trouves-tu la mort?</p>
-
-<p>— Délicieuse! Reviens me voir, enfant.</p>
-
-<p>— Enfant, nous ne nous quitterons plus.</p>
-
-<p>Harvède trembla plus fort et dit :</p>
-
-<p>— J’ai peur, je meurs vraiment.</p>
-
-<p>— Vraiment? demanda l’ombre.</p>
-
-<p>— Laisse-moi!</p>
-
-<p>L’ombre dénoua ses mains déjà tenaces :</p>
-
-<p>— Oui, je te laisse. Tu me fais pitié, tu
-ne sais pas mourir.</p>
-
-
-<p class="c gap small">FIN</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td colspan="3" class="c pad"><div>PROLOGUE</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap"><span class="sc">D’un Pays lointain</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l0">7</a></div></td></tr>
-
-<tr><td colspan="3" class="c pad"><div>LIVRE I. — MIRACLES</div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>I.</div></td>
-<td class="drap"><span class="sc">Phocas</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l1c1">19</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>II.</div></td>
-<td class="drap"><span class="sc">La Métamorphose de Diane</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l1c2">31</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>III.</div></td>
-<td class="drap"><span class="sc">Régelinde</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l1c3">39</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>IV.</div></td>
-<td class="drap"><span class="sc">L’ineffable Volonté</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l1c4">47</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>V.</div></td>
-<td class="drap"><span class="sc">Hamadrias</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l1c5">57</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>VI.</div></td>
-<td class="drap"><span class="sc">La Révolte de la Plèbe</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l1c6">65</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>VII.</div></td>
-<td class="drap"><span class="sc">L’Accident royal</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l1c7">79</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td>
-<td class="drap"><span class="sc">Mains de Reine</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l1c8">87</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>IX.</div></td>
-<td class="drap"><span class="sc">L’Etable</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l1c9">93</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>X.</div></td>
-<td class="drap"><span class="sc">La Ville des Sphinx</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l1c10">103</a></div></td></tr>
-
-<tr><td colspan="3" class="c pad"><div>LIVRE II. — VISAGES DE FEMMES</div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>I.</div></td>
-<td class="drap"><span class="sc">Irmine</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l2c1">113</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>II.</div></td>
-<td class="drap"><span class="sc">Phénice</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l2c2">121</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>III.</div></td>
-<td class="drap"><span class="sc">Floriberte</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l2c3">127</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>IV.</div></td>
-<td class="drap"><span class="sc">Rosule</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l2c4">133</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>V.</div></td>
-<td class="drap"><span class="sc">La Femme en noir</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l2c5">141</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>VI.</div></td>
-<td class="drap"><span class="sc">L’Intacte</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l2c6">149</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>VII.</div></td>
-<td class="drap"><span class="sc">La Dame Pensive</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l2c7">157</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td>
-<td class="drap"><span class="sc">Mélibée</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l2c8">165</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>IX.</div></td>
-<td class="drap"><span class="sc">La Vierge aux Plâtres</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l2c9">173</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>X.</div></td>
-<td class="drap"><span class="sc">L’Aventure d’une Vierge</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l2c10">183</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XI.</div></td>
-<td class="drap"><span class="sc">Tristane</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l2c11">191</a></div></td></tr>
-
-<tr><td colspan="3" class="c pad"><div>LIVRE III. — ANECDOTES</div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>I.</div></td>
-<td class="drap"><span class="sc">Le Mauvais Moine</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l3c1">197</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>II.</div></td>
-<td class="drap"><span class="sc">L’Evocateur</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l3c2">205</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>III.</div></td>
-<td class="drap"><span class="sc">Jose et Josette</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l3c3">213</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>IV.</div></td>
-<td class="drap"><span class="sc">Celui qui a tué</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l3c4">221</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>V.</div></td>
-<td class="drap"><span class="sc">La Dernière Heure</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l3c5">229</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>VI.</div></td>
-<td class="drap"><span class="sc">Emérence</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l3c6">235</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>VII.</div></td>
-<td class="drap"><span class="sc">Le Château brûlé</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l3c7">245</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td>
-<td class="drap"><span class="sc">L’Amateur</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l3c8">253</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>IX.</div></td>
-<td class="drap"><span class="sc">Fin de promenade</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l3c9">259</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>X.</div></td>
-<td class="drap"><span class="sc">La Sirène innocente</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l3c10">267</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XI.</div></td>
-<td class="drap"><span class="sc">Dialogue entre Harvède et une Ombre</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l3c11">275</a></div></td></tr>
-</table>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em small">Impr. d’Ouvriers Sourds-Muets. Paris.</p>
-
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK D'UN PAYS LOINTAIN ***</div>
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-or any Project Gutenberg&#8482; work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg&#8482; work, and (c) any
-Defect you cause.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
-
-</div>
-
-</body>
-</html>
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