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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: D'un pays lointain - -Author: Rémy de Gourmont - -Release Date: March 24, 2021 [eBook #64920] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by The Internet Archive/Canadian - Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK D'UN PAYS LOINTAIN *** - - - - - REMY DE GOURMONT - - D’un - Pays Lointain - - MIRACLES--VISAGES DE FEMMES - ANECDOTES - - SIXIÈME ÉDITION - - - PARIS - MERCVRE DE FRANCE - XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI - - MCMXXII - - - - -DU MÊME AUTEUR - - -Roman, Théâtre, Poèmes - -SIXTINE. - -LE PÉLERIN DU SILENCE. Le Fantôme. Le Château singulier. Théâtre muet. -Le Livre des Litanies. Pages retrouvées. - -LES CHEVAUX DE DIOMÈDE. - -D’UN PAYS LOINTAIN. - -LE SONGE D’UNE FEMME. - -LILITH, _suivi de_ THÉODAT. - -UNE NUIT AU LUXEMBOURG. - -UN CŒUR VIRGINAL. Couverture de G. d’Espagnat. - -COULEURS, _suivi de_ CHOSES ANCIENNES. - -HISTOIRES MAGIQUES. - -DIVERTISSEMENTS, _poésies complètes_, 1912. - - -Critique, Littérature - -LE LATIN MYSTIQUE (Etude sur la poésie latine du moyen-âge) (Crès, -éditeur). - -LE LIVRE DES MASQUES (Ier et IIe), gloses et documents sur les écrivains -d’hier et d’aujourd’hui, avec 53 portraits par F. Vallotton. - -LA CULTURE DES IDÉES. - -LE CHEMIN DE VELOURS. _Nouvelles dissociations d’idées._ - -LE PROBLÈME DU STYLE. _Questions d’Art, de Littérature et de Grammaire._ - -PHYSIQUE DE L’AMOUR. _Essai sur l’instinct sexuel._ - -ÉPILOGUES. _Réflexions sur la vie_, 1895-1898; 1899-1901 (2e série); -1902-1901 (3e série); 1905-1912 (volume complémentaire); 4 vol. - -ESTHÉTIQUE DE LA LANGUE FRANÇAISE, édition revue, corrigée et augmentée. - -PROMENADES LITTÉRAIRES (1re, 2e, 3e, 4e et 5e séries); 5 vol. - -PROMENADES PHILOSOPHIQUES (1re, 2e et 3e séries); 3 vol. - -DIALOGUES DES AMATEURS SUR LES CHOSES DU TEMPS (_Épilogues_, 4e série, -1905-1907). - -NOUVEAUX DIALOGUES DES AMATEURS SUR LES CHOSES DU TEMPS (_Épilogues_, 5e -série, 1907-1910). - -DANTE, BÉATRICE ET LA POÉSIE AMOUREUSE. - -PENDANT L’ORAGE. - -LETTRES A L’AMAZONE. - -PENDANT LA GUERRE. - -LETTRES D’UN SATYRE. - -LETTRES A SIXTINE. - -PAGES CHOISIES, avec un portrait. - - - - -JUSTIFICATION DU TIRAGE - - -Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays. - - - - -PROLOGUE - - - - -D’UN PAYS LOINTAIN - - ---D’où viens-tu? - ---D’un pays lointain. Je suis né dans une maison noire surgie du milieu -d’une plaine grise, autour de laquelle un cercle de lumière étincelait, -pareil aux gloires où s’écrivent les traits sévères d’une vierge de -vitrail; mais ce halo d’espérance et de bénédiction ne ceignait que du -néant, du gris et du noir. Mon père et ma mère, comme tous les habitants -de ce pays lointain, étaient aveugles; seuls, quelques enfants voyaient: -si l’on s’en apercevait, on leur crevait les yeux,--pour les rendre -conformes. J’avais un frère, on lui creva les yeux; j’avais une sœur, on -lui creva les yeux. - -Pendant l’opération, pratiquée par un excellent prêtre, aimé de tous et -surtout du Seigneur, ma mère disait: «C’est un petit moment à passer, -mes chéris; j’ai subi cela aussi, moi, à votre âge, et je n’en suis pas -morte. Allons, un peu de courage!» Elle promettait des confitures, du -sucre et des gâteaux à la fleur d’oranger. - -Mon père, qui était né aveugle, parla plus longuement. Il dit, avec une -rude tendresse: «Petits sauvages, vous n’avez donc aucun sentiment des -convenances? Ces gamins veulent se distinguer! Ces gamins ne veulent pas -faire comme tout le monde! Alors, vous consentez à être ridicules, -c’est-à-dire à éprouver des sensations--et, de là, des sentiments ou des -idées--inconnues et, par conséquent, méprisées des autres hommes? -Réfléchissez bien. Si vous gardez vos yeux, cette source incongrue--à ce -que l’on dit,--de pensées vaines et de dangereux désirs, on vous -poussera du coude avec dédain, on vous marchera sur les pieds, on vous -donnera des coups de genou, par mégarde, on s’ameutera contre vous, on -vous tirera les cheveux et on dansera la sarabande autour de la bête -curieuse. Ah! vous vous préparez une jolie existence!... - ---Mais ils ne refusent pas de se laisser crever les yeux! interrompit ma -mère. N’est-ce pas, mes chéris? - ---Ils ne refusent pas? Je l’espère bien, mais je dois les prévenir de ce -qu’ils vont gagner à perdre le plus méprisable des sens,--et de ce -qu’ils perdraient à le conserver. Mes enfants, je puis vous énumérer, -avec ma double autorité d’aveugle et de père, les joies d’un être privé -de la vue: la première joie est une joie intime et profondément -satisfactoire, la joie de la répulsion surmontée, du devoir accompli; en -second lieu, vous ressentirez un plaisir d’orgueil, mais d’orgueil -permis, le plaisir d’être absolument pareil à tous vos petits camarades, -le plaisir de vivre parmi des égaux; ce plaisir vous accompagnera durant -toute votre vie, enfin, châtrés de la vue, vous aurez conquis la paix -qui naît de l’incuriosité; après de calmes jeux, de douces études de -paisibles amours, de bons repas, de propices digestions, vous vous -endormirez dans la certitude de n’être jamais sortis du droit chemin, de -n’avoir jamais cueilli aucune fleur, de n’avoir jamais contemplé le -ciel, ni la nuit, quand--dit-on--il s’orne du regard attristé des -séraphins, ni le jour, quand le Soleil, ce maître abominable du sang et -des sèves, réchauffe l’impureté des instincts... - -Ma mère interrompit encore une fois: - ---Comment voulez-vous, mon ami, que des enfants comprennent de telles -pensées? Mettez-vous à leur portée. Et puis, tout cela est dangereux. En -parlant ainsi, vous leur apprenez à raisonner... - ---Oui, mon amie, dit mon père; cela pourrait, peut-être, leur apprendre -à raisonner. Parfois, la connaissance trop précise du bien pousse les -curiosités à retourner l’étoffe,--geste dont proviennent nécessairement -les plus grands malheurs. Aussi, je me tais. - -L’excellent prêtre souriait et se contentait d’approuver de la tête, car -il n’avait plus assez d’intelligence pour parler lui-même. En dehors de -ses formules et de ses opérations, le vieux magicien n’était capable que -des mots et des mouvements dictés par l’instinct de la conservation. Sa -mémoire rituelle commençait même à s’affaiblir: il oubliait des verbes -essentiels dans le prononcé des exorcismes et quand il remettait le -péché--fort rare, il est vrai, en ce pays,--de «tentative -intellectuelle», «effort pour comprendre», il lui arrivait de ne pas -exiger du pénitent, après l’absolution, le serment sacramentel: -«_Serviam_.--Je suis l’esclave éternel.» - -Même faite par d’aussi débiles mains, l’opération réussit. Mon frère et -ma sœur sont demeurés là-bas, «dans le pays lointain». - ---Mais toi? - ---Moi, j’étais intelligent et hypocrite. Jamais personne ne se douta que -j’y voyais. J’enfermais mes impressions, mes joies, mes désirs, sous une -triple serrure, dans mon crâne, invincible coffret, et un jour... - ---Et un jour? - ---... Je m’enfuis. Je traversais la plaine grise et, ayant marché -longtemps, j’entrai dans une forêt lumineuse, dont chaque arbre -ressemblait à une femme, la chevelure parée de diamants et le cou imagé -de perles. On respirait dans cette forêt un air si violemment imprégné -des odeurs de la vie que j’en eus mal à la tête; mes doigts se -crispaient au chatouillement des hautes herbes; mon cœur chantait si -fort que tout mon corps en tremblait. Enfin, j’étendis les mains, -embrassant, comme Apollon, les genoux d’un des arbres-femmes. Ce contact -m’apaisa, mais je tombai sur le côté et je m’endormis. - -Le lendemain, je continuai mon voyage, et j’arrivai ici. D’abord, je ne -m’aperçus guère que j’avais changé de pays: les hommes avaient, il est -vrai, les yeux ouverts, mais ils semblaient ne se servir de leur vue que -pour se guider matériellement à travers la vie; depuis, j’ai rencontré -quelques voyants véritables. - -J’oubliais de vous dire qu’en traversant la forêt lumineuse, j’y -cueillis... devinez quoi? - ---Une fleur rare? - ---Oui, une âme! Au matin, avant de quitter la forêt sacrée qui avait -abrité ma lassitude et protégé mon sommeil, je me promenai quelques -instants sous les branches tombantes, mais toutes étaient plus hautes -que mon bras levé, et je désespérais d’emporter même le souvenir d’une -feuille. O feuillage, qui étais pour moi aussi vivant et aussi parfumé -qu’une chevelure d’amour, je te regardais onduler au-dessus de ma tête -aussi loin de ma main que l’aile des oiseaux ou la neige violette des -nuages matinals. J’allais obéir (une force me traînait) et m’éloigner -seul, sans le témoin que je voulais; j’étais déjà sur la lisière et je -voyais le vaste horizon et, là-bas, où les deux cercles se joignent, la -cime obscure d’une autre forêt, lorsqu’une branche fleurie de petits -cœurs roses s’abaissa vers moi, comme un geste de pitié. Je cueillis la -branche où tremblait la grappe des petits cœurs roses et je continuai ma -route. - -Arrivé au but de mon voyage, je choisis une maison afin d’abriter la -branche fleurie, comme ses sœurs m’avaient abrité moi-même, car j’ai -toujours aimé la culture du sentiment; c’est une occupation pleine de -grâce et qui ne demande que la bonne volonté d’un jardinier soigneux: au -milieu du jardin, il y a une fontaine où l’on peut se laver les doigts, -quand ils sont tachés de sang. - -Je plaçai donc ma branche fleurie de petits cœurs roses dans un vase de -majolique plein de sable d’or, et le vase sur une cheminée, primitif -autel; à gauche du vase, j’inclinai les _Damnées_, de Filiger, pour me -remémorer la méchanceté des Dieux, et à droite, la _Vigne abandonnée_, -où de Groux a écrit l’inutilité du Sacrifice. - -Ensuite, j’allai étudier les formes de la vie, apprendre selon quelle -mode, riaient, s’ennuyaient ou pleuraient les hommes de mon temps. Ils -s’ennuyaient surtout, leur capacité passionnelle étant fort médiocre et -leur force nerveuse si fugitive qu’un désir ou un rêve suffisait souvent -à l’épuiser toute. Je constatai encore qu’ils s’ennuyaient sans dignité, -avec de petits gémissements de chien à la chaîne et de vaines colères -contre les astucieux et contre les forts dont les jouissances irritaient -leur impuissance originelle. Leur consolation était de penser à -l’avenir, de prédire des temps meilleurs, de se vautrer dans les joies -futures et de regarder la lune avec des verres de couleur. - -J’étais las de tant d’inoffensives niaiseries, quand je rencontrai -Armelle, vase plus beau que mon vase de majolique et d’où sortait une -fleur d’or ocellée de bleu. C’était une créature aussi étourdie qu’un -oiseau, aussi timide, mais qui se laissa prendre avec la main. Elle -n’avait notion ni de bien, ni de mal, ni de beau, ni de laid, d’une -sensibilité tout animale, sans pudeur et sans trouble dans l’amour. - -Nous eûmes d’abord des rencontres furtives, des intimités illusoires, -dont elle aggravait la vanité par l’aveu de ses regrets et l’implorante -langueur de ses attitudes. A dessein, je prolongeais la période du -désir; j’aimais l’impatience d’Armelle et son geste, sur la berge, de se -vouloir jeter à l’eau. Toute femme est vierge pour celui qui ne l’a pas -possédée, car la virginité n’est pas autre chose que de l’inconnu, -peut-être de l’inconnu plus obscur,--et je restais au seuil du mystère, -quoique le gardien n’en fût aucunement farouche. - -Je désirais aussi, par ces jeux dilatoires, exaspérer la bête et qu’elle -bondît dans le cirque, au jour de la fête, avec des élans sauvages et -toute la violence d’une nature contrariée et aiguillonnée--mais je fus -trompé. - -L’ayant menée en ma maison, je lui expliquai l’autel familier que -j’avais ordonné avec de précieuses décorations autour de la branche -fleurie de petits cœurs roses. Mon air grave et même un peu hiératique -étonnait sa candeur animale habituée à de moins solennels prolégomènes; -elle s’approcha et ouvrit tout grands ses beaux yeux bleu d’amour. Les -images, sévères acolytes, ne captaient pas son regard; elle le fixait -sans distraction sur la branche fleurie de petits cœurs roses. Je me -taisais, feignant même de m’astreindre à effacer la poussière qui -troublait un des coins de la glace; alors sa curiosité s’enhardit et -elle toucha du doigt un des petits cœurs roses; elle ressemblait à une -chatte qui veut jouer; toute la grappe trembla et un des petits cœurs -roses tomba dans le sable d’or: assurée que j’avais détourné la tête et -oublieuse de la glace qui me disait tout, Armelle prit le petit cœur -rose et le mangea. - -J’étais allé m’asseoir à l’autre bout de la chambre. Armelle vint à moi -et je la voyais s’avancer toute pâle d’amour; son attitude d’oiseau -voltigeant s’était transformée en la grâce splendide d’un cygne qui se -meut sur un canal avec une fierté royale; ses mouvements se voyaient à -peine sous sa robe traînante et ses bras tombaient le long de son corps -comme des tiges brisées par un coup de vent. - -Elle vint à moi et s’agenouilla, me baisant les mains; puis elle pleura -silencieusement. La douleur ne contrariait pas la pureté de sa face -extasiée et les transparentes larmes qui roulaient sur ses joues -semblaient les perles détachées d’un chapelet de sourires. - -Je me penchai sur elle et je la baisai au front, doucement; quelques -perles tombèrent encore de ses yeux souriants, quelques perles et la -croix--et un grand soupir annonça que le cœur d’Armelle s’était soulagé, -grain à grain, de tout le chapelet des douleurs suprêmes et des joies -infinies. - -Son corps s’affaissa sur mes pieds, sa tête s’arrêta sur mes genoux et -ses bras tombaient vraiment comme des tiges massacrées par l’orage. - -Armelle était morte. - -Je compris que les petits cœurs roses étaient de merveilleuses hosties -contenant chacune une âme et je compris aussi qu’en se communiant avec -un de ces petits cœurs roses, Armelle s’était empoisonnée... Les âmes -sont de terribles poisons. - - - - -LIVRE I - -MIRACLES - - - - -PHOCAS - - -_A Octave Mirbeau._ - -Le préteur donna lui-même les instructions les plus précises au décurion -chargé d’arrêter Phocas. Ce magistrat, nommé Aurélius, était un homme -grave, probe et intelligent; excellent jurisconsulte, il n’abusait point -de sa science, ni des codes, ni des édits pour écraser d’une rigueur -uniforme et traditionnelle les criminels cités à son tribunal; tout au -contraire, profitant de la liberté qu’avaient alors les juges de décider -selon leur conscience, il aimait à oublier l’impérative dureté des lois -pénales,--et plus d’une fois on l’entendit condamner à une notable -amende d’avares et inflexibles riches «coupables selon lui de ne pas -s’être laissé voler, attendu que le voleur était dans le besoin le plus -extrême et qu’il y a un certain degré de misère qui autorise celui qui -n’a rien à prendre à celui qui possède tout.» De tels jugements -paraîtraient aujourd’hui fort scandaleux et notre moralité raffinée s’en -indignerait; mais au IVe siècle, à Sinope, dans la province de Pont où -se passe cette histoire, les hommes, dénués de grands principes, -acceptaient volontiers la justice telle que la comprenait Aurélius; -vexés, mais convaincus que de laisser mourir de faim une créature -humaine, ou de l’étrangler de ses propres mains, c’est un crime égal, -ils payaient l’amende, puis, pour éviter d’être volés justement, ils -faisaient, de leur propre volonté, la part des pauvres. - -Les idées chrétiennes avaient pénétré peu à peu à Sinope, comme dans une -grande partie de l’Empire romain, mais pas encore sous leur véritable -nom; ce nom était toujours détesté, et on y professait pour la religion -nouvelle une horreur mêlée de crainte; seules, devançant les dogmes, la -justice et la pitié, mendiantes boiteuses, avaient franchi les murs de -la ville et murmuré tout bas de singulières paroles que le peuple se -répétait avec surprise. - -De vrais chrétiens, instruits de la naissance, de la mort et de la -résurrection du Nazaréen, il n’y en avait guère, à Sinope, que dans les -faubourgs, parmi les tisserands, et, dans la campagne, parmi les paysans -et les esclaves des grands domaines; on disait que le principal d’entre -eux, le plus instruit et, par conséquent, le plus dangereux, était un -nommé Phocas, jardinier de son état, homme libre, qui cultivait un petit -enclos et en vendait les produits aux portes de la ville. - -Donc, par une étrange contradiction, le peuple, qui aimait la justice, -haïssait ceux qui étaient les vivants exemplaires de la justice, et -Aurélius lui-même, le juge secourable, entrait en colère et jurait par -les dieux infernaux dès que l’on prononçait devant lui le nom de -Chrétien. Sur ces entrefaites, des édits arrivèrent qui ordonnaient la -recherche et la condamnation de tout sectateur de l’idée nouvelle. -Aurélius lut les édits que lui envoyait le préfet de la province et, -pour la première fois de sa vie, il fut joyeux d’avoir lu un édit -impérial. - -Ayant fait venir Amasius, le chef de la décurie de soldats que l’on -employait à la recherche des criminels, il lui commanda de s’emparer de -Phocas et de l’amener à Sinope, mort ou vif. - -Les instructions portaient, rédigées sur des tablettes de cire: «Phocas, -chrétien, contempteur des Dieux, ennemi de l’empereur et du peuple -romain. Bandit redoutable et conspirateur astucieux, chef d’une bande de -cruels coquins, il est encore un magicien des plus experts; il connaît -l’art incroyable de tuer à distance, soit par d’effroyables combinaisons -d’éléments, soit par des signes, soit par une entente secrète avec les -Génies inférieurs. Vous vous approcherez de lui prudemment et en usant -de ruse; il y va peut-être de votre vie, mais il y va sûrement du salut -de la République.» - -Amasius médita ces instructions, choisit quelques légionnaires résolus, -épaves des guerres barbares, et la petite troupe se mit en marche. Elle -allait un peu au hasard, car--la police, en ces temps, était -sommaire--on ignorait l’endroit précis où conspirait Phocas en arrosant -ses salades. Cela devait être là-bas, au fond d’un vallon qui creusait -parmi la forêt une clairière de verdure; on irait là, tout d’abord, et -on s’informerait près des bûcherons. - -Dans l’imagination d’Amasius, brave décurion qui avait occis plus de -Goths qu’il n’avait de dents dans les mâchoires, Phocas se cachait en -une ténébreuse caverne, en quelque inaccessible repaire, et il augurait -que la quête serait difficile et pénible; mais la saison était belle, -les hommes décidés: «On en sera quitte, songeait-il, pour dormir -quelques nuits en plein air, sous la protection de la déesse aux douze -mamelles.» - -Ils partirent de grand matin et, ayant suivi un ruisseau qui coupait en -deux la forêt de Sinope, ils se trouvèrent, un peu avant midi, en face -d’une petite cabane couverte de roseaux, derrière laquelle paraissait -s’étendre un agréable jardin. Amasius n’eut aucun soupçon; il cogna à la -porte et demanda l’hospitalité. - -La porte s’ouvrit et parut un homme vêtu, tel qu’un paysan, d’une -tunique courte qui laissait les jambes nues à partir des genoux; ses -cheveux étaient ras et sa barbe longue; il avait l’air las et doux; ses -yeux, sous des paupières tombantes, étaient bleus et un peu vagues. -L’homme semblait avoir une cinquantaine d’années, mais son âme, certes, -était toute jeune, car il manifesta une grande joie, de ce que la -Providence lui envoyait des étrangers: - ---Entrez, entrez! Comment? Des soldats? Les Goths sont-ils revenus? - ---Non, dit Amasius, mais nous cherchons un bandit plus féroce que les -fils des Amales, un chrétien, un contempteur des dieux (il récitait son -instruction), un magicien, qui connaît l’art incroyable de tuer à -distance... - -Il n’y a pas de magicien par ici, dit Phocas, mais le pays est plein de -voleurs. Ils n’attendent même pas que mes salades soient poussées pour -me les arracher. Cela me donne double besogne, il faut que je recommence -mes semis,--mais, que voulez-vous? s’ils me prennent mes salades, c’est -qu’ils en ont besoin, plus besoin que moi, peut-être,--et d’ailleurs, je -leur pardonne et je leur donne ce qu’ils me dérobent. - ---Vous êtes trop indulgent, dit Amasius, et l’empereur, qui est juste, a -résolu de punir le chef de ces coquins, car il doit être leur chef, mes -instructions le portent. - ---Quel est son nom? demanda Phocas. - ---Son nom? - -Il consulta ses tablettes: - ---Phocas. - ---Phocas! dit le pauvre jardinier, mais je le connais, il se tient tout -près d’ici. C’est un chrétien. - ---Mes instructions le portent, dit Amasius. - ---C’est bien lui, dit Phocas,--un chrétien absolu, un chrétien farouche, -un contempteur des dieux! Je vous l’amènerai moi-même, avant le coucher -du soleil. Vous tombez bien! Phocas! Ne soyez pas inquiets, il vous -appartient, il est entre vos mains. Mais en attendant, puisque vous êtes -mes hôtes, je vous dois toute l’hospitalité et d’abord le repas. Du -pain, des légumes de mon jardin,--ce que Phocas en a laissé. - ---C’est Phocas qui vous vole vos salades? demanda Amasius. - ---Lui-même. - ---Nous ne le ménagerons pas. - ---Je l’espère bien, dit Phocas. - -Phocas continua: - ---Et, pour les hôtes, je détiens là, enfouie sous terre, une amphore de -vin d’Asie... Moi je n’en bois jamais, l’eau du ruisseau est si bonne... - ---Nous la boirons! dirent les soldats. - ---Je l’espère bien, dit Phocas. - - * * * * * - -Les soldats et le jardinier se mirent à table. Phocas, sur l’instance -d’Amasius but un peu de vin, et alors sa joie s’exalta: - ---Que je vous aime, mes amis, s’écria-t-il, vous et tous mes frères, -tous les hommes! Souvent, quand je me repose de mon labeur, quand mes -laitues, arrosées, s’endorment, comme de bonnes petites créatures, dans -la paix du soir, souvent je rêve au bonheur futur de l’humanité, fille -de Dieu, et aussi au bonheur immédiat que trouverait en lui-même chacun -de nous, s’il vivait en amour, en justice et en charité. Aimez-vous les -uns les autres. Si votre frère a froid, donnez-lui place à votre foyer; -s’il a faim, qu’il puisse s’asseoir à votre table; s’il est ignorant, -instruisez-le; s’il est méchant, forcez-le d’être bon, en étant bon pour -lui... Les temps vont changer. Je vois venir un siècle, tout vêtu de -blanc, comme un ciel matinal; il vient sur la mer, et les vagues -s’apaisent, et les grands oiseaux qui planent sur les eaux volent autour -de lui et lui font un cortège d’amour... Il vient, je le vois! Il a les -yeux clairs d’un messager de bonne nouvelle, il chante un cantique -d’allégresse; le battement de ses ailes a une vertu pacifiante... Il -vient, je le vois! L’archange lumineux aborde parmi nous... Aimez, -aimez, soyez implacables à force d’aimer! Aimez les hommes malgré eux, -aimez-les tant que votre amour les dompte, les transforme, et les -refaçonne à l’image de Celui qui, pouvant tout, choisit de mourir... - -Les soldats, sans bien comprendre, étaient émus; Amasius aurait voulu -entendre encore cette parole d’amour, plus enivrante que le vin d’Asie; -mais, fidèle au mot d’ordre, il songeait aussi à Phocas, l’abominable -bandit, et il fit l’effort de dire: - ---Maître, je reviendrai te voir, car ton discours m’a remué comme jamais -je ne le fus par les plus belles harangues. Je ne t’oublierai pas... -J’ai entendu parler d’un philosophe nommé Socrate ou Platon, je ne sais -plus, que mon centurion vénère comme un dieu... Tu seras mon Socrate... -Oh! que tes paroles m’ont fait de bien... Jamais je n’avais entendu de -pareilles choses... - -Il se tut; puis faisant un nouvel effort: - ---Et ce Phocas? - -Le pauvre jardinier se leva et dit: - ---Je suis Phocas. - ---Toi? Maître, le vin d’Asie t’a-t-il fait tourner la tête? - ---Je suis Phocas. - -Par des tablettes, par une plaque de bronze qui lui affirmait, pour son -courage en des temps de peste, la reconnaissance de la ville d’Antioche, -Phocas prouva qu’il était Phocas. - -Convaincu, Amasius murmura quelques paroles de mépris pour la sottise du -préteur Aurélius,--puis il emmena Phocas, et la nuit n’était guère -avancée quand ils entrèrent dans Sinope. - - * * * * * - -Dès le lendemain matin, Phocas fut jugé. Le peuple, prévenu, accourait -en grande foule; à la vue du bandit, du chrétien, de l’impie qui -haïssait les dieux, il poussa de joyeux cris: - ---A mort! A mort! criait le peuple. - -Aurélius, après quelques menues tortures et un court interrogatoire, où -Phocas avait avoué son crime d’être chrétien, proféra la sentence: - ---Aux bêtes! - -Et le peuple répéta: - ---Aux bêtes, le chrétien! Aux bêtes, aux bêtes! - -Peu après midi, le cirque fut ouvert et Phocas parut dans l’arène. Sans -souci des hurlements de la foule heureuse, sans songer aux fauves ni aux -taureaux, il cria d’une voix forte: - ---Je suis chrétien! - -Puis il s’agenouilla et attendit, en priant. - -Ce fut un taureau qui sortit de l’ergastule. - -La bête fonça sur sa proie, la transperça d’un coup de corne, la fit -sauter en l’air, puis s’éloigna. - -Phocas retomba au milieu d’une pluie de sang. Il n’était même pas -évanoui et, comprimant son ventre d’où sortaient ses entrailles, il put -se remettre à genoux et continuer sa prière. - -A ce moment, il aperçut, près de la porte de l’ergastule, Amasius et ses -soldats qui avaient été postés là, l’épée au poing, pour chasser la -victime au centre de l’arène, si elle cherchait à fuir vers les caves; -il reconnut ses amis, et, rassemblant ses forces, se souleva pour leur -envoyer, d’une main lourde, un signe d’amour et un signe d’adieu. - - * * * * * - -Les soldats, qu’un désir de gloire et de mystère avait touchés, se -consultèrent un instant; puis, tous, d’un bond, coururent à Phocas, en -criant: - ---Nous sommes les fils de Phocas! Nous sommes chrétiens! - -Ce fut une belle fête et dont le peuple de Sinope se souvint longtemps, -car on lâcha des lions et des panthères, et, au lieu d’une victime, il y -en eut une douzaine: les yeux des femmes burent du sang. - - - - -LA MÉTAMORPHOSE DE DIANE - - -Quand il vit la lune pâlir et trembler dans le ciel pur, voile égarée -sur le bleu des mers, Héliodore eut peur d’un tel présage et, se -dressant, les bras levés, il prononça des mots conjuratoires. - -En vain. Les dieux fuyaient, oreilles sourdes; et, de leurs lèvres si -éloquentes et si riches en sagesse, il ne tombait plus dans le -sanctuaire que des oracles brisés par d’invisibles et nouvelles foudres. - -Héliodore reprit sa place sur le banc de pierres, au seuil du temple. Le -vent du soir était triste comme un adieu; on n’entendait d’autres bruits -que le sanglot des roseaux; il pleura comme les roseaux, tout uni -d’amour au deuil des choses et des dieux. - - * * * * * - -Il pleura longtemps, puis il s’endormit, à ce seuil, toujours gardien et -toujours prêtre: des cris le réveillèrent et des lueurs de torches. Des -gens s’avançaient, petits, demi-nus, ceints de cuirs mal grattés, avec -de longs cheveux huilés, aux mains des épieux et des branches de pin qui -flambaient et fumaient dans la nuit. Le chef laissa tomber son épieu sur -la tête d’Héliodore, et le prêtre, lié de courroies, fut jeté parmi les -sanglots des roseaux; ensuite, on pilla avec soin le sanctuaire de Diane -aux genoux blancs. - -Ces barbares avaient un pouvoir destructeur vraiment divin; ce que les -hommes avaient mis des siècles à construire, ils le démolirent en -quelques heures de nuit, et, tous les ors enlevés et chargés sur des -chariots, ils s’excitèrent par dérision à traîner hors du temple -l’Artémis inviolée dont le marbre, par sa candeur surhumaine, étonnait -la piété des pèlerins. Ils voulurent encore, sans doute pour être -agréables à leur dieu particulier, et croyant anéantir son -indestructible grâce, morceler l’effigie de la déesse blanche, mais -l’effigie voulut demeurer intacte, et les barbares s’éloignèrent, lassés -d’un sacrilège inutile. - -Alors Héliodore rompit ses liens et se leva lamentable, d’entre les -sanglots des roseaux; le jour nouveau naissait; ayant lavé la vase qui -lui cloîtrait les yeux, il vit l’horreur de la dévastation impie et la -Vierge, son amour, couchée en travers du sentier, comme un cadavre -laissé là après le meurtre et après le stupre nocturne. - -Il se laissa tomber près de la déesse et, ayant baisé ses pieds, il -s’évanouit. - - * * * * * - -«Marbre pur, marbre de grâce, - -Genoux fiers, - -Hanches où nulle main n’écrivit jamais son désir, - -Crèche où nul enfant n’a dormi, - -Source où l’oiseau n’est pas venu boire, - -Ventre inaccessible, - -Neiges éternelles, - -Bras qui n’ont daigné accoler que le tronc sacré des chênes, - -Mains qui n’ont caressé que les flancs des chiens blancs, - -Seins qui n’ont palpité que de l’agonie des biches, - -Bouche d’orgueil, - -Marbre pur, marbre de grâce!» - - * * * * * - -Héliodore en son sommeil, balbutiait ces litanies, et, à chaque -invocation, il ajoutait un pardon, une supplication, l’expression de sa -honte, de son désespoir, de son amour. - -«Pardonne-moi, Diane Artémis! Tu m’avais choisi comme gardien et je n’ai -pas su éloigner de toi les voleurs! Tu m’avais choisi comme prêtre et je -n’ai pas su te préserver du sacrilège.» - -Quand Héliodore eut ainsi prié, en toute simplicité et en toute -humilité, il lui sembla que la déesse se levait et se penchait vers lui, -et il lui sembla que la bouche d’orgueil et de grâce disait: - -«Je te pardonne, Héliodore, car tu m’aurais donné ta vie, si j’avais -voulu de la vie; mais les barbares te l’ont laissée par mon ordre, afin -que tu sois témoin d’un miracle tel que les hommes n’en ont pas encore -vu de pareil. - -»Les dieux sont anciens, Héliodore, tu le sais; mais, si anciens, ils -ont eu une naissance et ils doivent tous mourir. L’heure est venue de -leur mort. Les dieux meurent, au moment où je te parle, mais ils ne -meurent pas comme des hommes; ils meurent comme des dieux, leur essence -permane et va revivre en de nouvelles formes. - -»Ces changements sont nécessaires pour leur propre gloire et pour la -joie des hommes; quand les dieux sont trop vieux ils n’inspirent plus ni -la terreur, ni l’amour; ils deviennent indifférents aux âmes familières -et aux cœurs distraits; les hommes, ces éternels prisonniers, n’ont plus -confiance en l’échelle de grâce, ils ont peur qu’elle ne rompe sous -leurs pieds, ils n’osent plus monter au ciel: alors, retombés dans la -tristesse de leur nature, ils rampent, comme aux premiers jours du -monde, dans le marécage obscur de l’animalité. - -»Il faut des échelles nouvelles; c’est pourquoi des arbres ont été -abattus dans la forêt de l’infini. - -»Dors, Héliodore. Quand tu te réveilleras, toi qui m’aimas telle que je -fus, tu m’aimeras telle que je serai, et, par l’échelle nouvelle, tu -monteras si haut que tu en auras le vertige.» - -Diane se tut et Héliodore crut voir, s’en allant vers le temple, une -femme vêtue d’une blanche robe traînante, toute semée d’étoiles bleues; -autour de sa tête, il y avait une lueur de soleil et, de ses mains -étendues, des rayons très doux tombaient vers la terre. Elle entra dans -le temple. - - * * * * * - -Héliodore dormit encore; quand il se réveilla, il vit que le temple -avait été restauré selon un art nouveau: partout, sur la blancheur des -murs, on avait peint des figures inconnues, des nimbes, des agneaux et -des lettres grecques appelées thau. - -Il se leva et entra dans le sanctuaire, dont il se croyait toujours le -gardien et le prêtre, mais, ivre sans doute d’un si long sommeil, il ne -reconnaissait ni les trésors, vases, lampes, encensoirs, pourtant remis -à leur place tels qu’avant le pillage, ni la physionomie des fidèles, ni -l’effigie sacrée qui se dressait toujours sous le même dais de soie et -de perles,--et il restait debout, tout surpris, lorsque la voix de son -rêve sonna encore en son cœur: - -«Héliodore, reconnais-moi, et aime-moi comme tu aimas Diane. Je suis la -toujours Vierge; approche-toi: si tu me dis quelques paroles d’amour, tu -comprendras, car c’est l’amour qui fait tout comprendre. Viens, -Héliodore, et mets le pied au premier échelon de l’échelle.» - -Les fidèles chantaient: - - Ave, semper virgo, - Ave, scala cœli. - -Héliodore mêla sa voix à celle du chœur, et il aperçut aussitôt, dressée -devant lui, une échelle nouvelle faite avec les plus précieux bois -fauchés dans la forêt de l’infini. D’un élan il monta aux plus hauts -échelons; il monta si haut qu’il en eut le vertige, si haut qu’il -comprit les mystères éternels et la loi qui veut que tout ce qui change -ne change qu’en forme et non pas en essence. - - - - -RÉGELINDE - - -C’était au temps que les providentiels Barbares venaient de libérer -l’Europe de la tradition romaine. Les Goths fécondaient la paresseuse -Espagne. Une autre beauté surgissait d’entre les décombres des temples -vains. Des Aphrodites morcelées comme jadis des pierres jetées par -Deucalion, une humanité nouvelle naissait au monde, rayonnante de force -et de naïveté, ingénue et violente--et de la poussière des Cérès broyées -aux lourdes meules habituées à la docilité du grain les hommes du Nord -pétrissaient un pain inconnu qui donnait aux mâles le mystère de la -volonté et aux femmes le mystère de la grâce. - -Régelinde était fille de roi. - -Joyau! l’écrin se ferma sur elle le jour de sa naissance et ne se -rouvrit plus. Elle vécut dans le palais et dans les jardins royaux, -unique, seule de son rang et seule de son essence, aussi unique que -l’améthyste taillée en coupe où son père n’avait bu qu’une fois, y -buvant mêlé à du vin noir le sang frais d’un tributaire rebelle au -tribut. - -Vêtue d’une robe blanche stellée de croix de jais, avec au col la bande -de pourpre et au doigt la bague d’argent des fiançailles secrètes, elle -passait en silence et les officiers se taisaient sur son passage et -s’inclinaient, les yeux voilés de la main gauche, selon la mode -orientale apportée à Hispal par Isidore, fils de Grégoire, médecin du -roi et homme docte. - -Nul jamais n’adressait la parole à Régelinde que son père, Resçaon, -Majorien l’évêque et sa nourrice Ipa; aucune de ses quarante esclaves -n’eût osé toucher au bas de sa robe sans un ordre de ses yeux ou un -signe de son doigt: Régelinde était fille de roi. - -Princesse! et adorée muettement par la gent du palais, comme une -émanation, comme une incarnation d’Iscratène, le Soleil boréal, comme -Iscratène elle-même, l’Astre féminin qui pendant six mois aime les -hommes et pendant six mois les hait. - -Mais Resçaon était chrétien, baptisé dans les neiges par Abbas le martyr -qui, pour ondoyer l’enfant, maître du Septentrion, avait fait fondre à -la chaleur de sa main un morceau de glace coupé en forme de croissant de -lune,--et Régelinde, chrétienne, ne se croyait pas Iscratène, mais la -fille privilégiée du Dieu vivant. - -Humble aux pieds de Majorien l’évêque, acceptant ses dires pénitentiels, -humble en face de son père, l’oreille ouverte à ses conseils, elle -retrouvait dans la solitude l’orgueil d’être l’unique Régelinde et la -joie d’être aimée par Celui devant qui les rois ne sont que de la -poussière et les évêques de la cendre: Dieu aimait Resçaon, Dieu aimait -Majorien, Dieu aimait Ipa,--mais Dieu n’aimait pas Ipa, Majorien ni -Resçaon comme il aimait Régelinde: et c’était vrai, aussi vrai qu’il y a -sept planètes dans le firmament, aussi vrai que le tonnerre est une -clameur du ciel, un avertissement d’avoir à pleurer nos péchés. - -Or, un matin, Resçaon appela sa fille et lui annonça la venue du prince -des fiançailles secrètes. Le courrier arrivé dans la nuit le précédait -de six jours de marche: qu’elle se préparât donc à recevoir comme -seigneur le jeune roi d’Hippone, Saran, celui qui portait au doigt une -bague d’argent toute pareille à la bague de Régelinde. - -Saran! son rêve était allé souvent vers Hippone et vers Saran; et même, -à force de penser à lui, lorsque la nourrice lui contait l’histoire des -fiançailles secrètes, parfois elle se l’était figuré: tel à peu près et -aussi superbe que Zinthe, le chef des Archers bleus, qui avait un zigzag -de foudre tatoué sur le front, aussi superbe, l’œil aussi froidement -doux, mais plus royal. - -Saran! elle allait donc devenir femme! - -Régelinde médita ce mystère et comme elle était très pure, ce fut en -vain. Sans doute, le lendemain des noces, au lieu de la robe blanche -stellée de croix de jais, elle revêtirait la robe de pourpre et, quand -elle deviendrait mère, la robe de sinople frangée d’or rouge, si c’était -un fils, frangée de lin, si c’était une fille,--mais comment -deviendrait-elle mère? - -Interrogée, Ipa répondit, en levant au ciel ses yeux gris: - ---«Iscratène, ma mère, Christ, mon sauveur, vous entendez ce qu’elle -demande?» - -Ce fut tout. Alors Régelinde commanda qu’on fit venir et qu’on laissât -seul avec elle Isidore, fils de Grégoire. - -Médecin du roi et maître du cérémonial, Isidore était magicien. Il avait -étudié sous les plus savants, à Thèbes, à Chrysopolis, à Alexandrie, -enfin, à Erythrée, la ville des sables rouges, dont les habitants -conversent librement avec les démons et dont le prince, Hucar, trois -fois ressuscité, use de plus de femmes en un jour qu’il n’y a de grains -de raisins dans une vigne royale. - -Isidore entra. Il n’était ni jeune ni vieux, mais il paraissait fort -vif, doué d’une surnaturelle santé. - ---«Princesse Régelinde, celui que tu enfermes avec toi, vierge, doit -être un vieillard.» - -Isidore s’affaissa soudain comme sous un fardeau de siècles, et -Régelinde parla: - ---«Enseigne-moi la science des générations. Dis-moi comment le Père -engendra le Fils; dis-moi quelles sont les conjugaisons des astres. -Nomme-moi les principes, les causes et les moyens. Quel est le père des -ægipans et quelle est leur mère? Apprends-moi les normes et les -ambigénies, la généalogie des semblables et celle des disparates, la -création de l’homme et celle de l’ibre, celle du musmon et celle de -l’ange; j’écoute.» - ---«Je me tairai, répondit Isidore, fils de Grégoire; mais regarde.» - -Et l’infinité des mondes se déroulant dans les espaces, tels que les -anneaux d’une chaîne prodigieuse, Régelinde vit les générations -successives, les désirs et les œuvres, les actes d’amour et les -naissances. - -Elle vit, au commencement des choses, l’ombre du Père, immense dans le -ciel pâle, et du Père, comme un surgeon, le fils fut produit. - -Elle vit les astres amoureux mêler leurs fluides,--et de nouvelles -lumières peuplaient aussitôt l’étendue. - -Elle vit le Principe, qui est une roue dont le moyeu est un diamant, -dont les jantes sont les sept pierres primordiales, dont l’orbe est un -métal unique fait de tous les métaux purs,--et elle comprit que le -principe, la cause et le moyen sont Un. - -Elle vit la création de l’ange, frôlement d’ailes, la création de -l’ægipan et de l’ibre du faune et du musmon. - -Elle vit, enfin, par quels gestes l’homme recevait la vie:--mais alors -la honte fut si forte en son cœur pur, et la peur si violente en son âme -chaste, qu’elle suspendit le bras évocateur d’Isidore le mage et cria, -tombant à genoux: - -«Après avoir vu cela, je ne veux plus rien voir. Que ces images me -demeurent à jamais sous les paupières, et seules,--afin de m’avertir que -je ne dois pas être pareille aux autres femelles, et que mon orgueil -doit être différent de l’orgueil de toutes les autres femmes et de -toutes les autres bêtes. Je veux bien être aimée, je veux bien être -fécondée, mais selon les méthodes supérieures, et non selon les formules -animales: et à quoi bon, puisque je possède désormais la connaissance du -principe, de la cause et du moyen. Dieu, par l’intermédiaire du Mage, a -instruit sa fille spirituellement: la chair m’est inutile et j’en dénie -les instincts. - -»Saran, je ne serai pas ta femme, car tu mépriseras une beauté -suicidée.» - -Elle ôta de son doigt l’anneau d’argent des fiançailles secrètes et, le -donnant à Isidore: - ---«Tu m’en feras un autre avec celui-là, en y ajoutant son poids d’or, -afin de signifier l’union de Régelinde et de l’Infini.» - -Elle dit encore: - ---«Le salut est d’agir en négation des lois naturelles.» - ---«Cela est ainsi», répondit le Mage. - -Quand il fut sorti, Régelinde se creva les yeux. - - - - -L’INEFFABLE VOLONTÉ - - -Ser Bondetto, de Florence, était un homme riche, mais peu recommandable. -Il achetait des grains à bas prix, dans les années abondantes, et, dans -les années de disette, il les revendait fort cher au peuple imprévoyant. -En ces temps naïfs (c’était vers l’an 1240), un tel commerce était -réprouvé et l’on méprisait celui qui, spéculant sur la confiance des -faibles et des humbles, s’enrichissait avec le pain des pauvres. Plus -d’une fois, à l’applaudissement universel, la populace exaspérée pilla -ses magasins et brisa ses coffres, mais Ser Bondetto avait de secrètes -réserves, des caves profondes comme des catacombes où dormaient enfouies -la force et l’âme du monde, l’or et le blé, et, après chaque émeute, il -était toujours aussi riche, aussi puissant et aussi méchant. - -Sa femme Bonadonna coopérait à sa mauvaise œuvre; elle tenait le -registre des ventes et des achats, pesait les pièces d’or en une petite -balance fort sagace, qui savait se déclencher au bon moment et qui, à -elle seule, eût enrichi ses maîtres. Bonadonna avait surtout un geste -exquis et précieux: son petit doigt se posait, avec la légèreté et la -prestesse d’un oiseau, sur l’un ou sur l’autre plateau et corrigeait, -avec une invisible dextérité, l’inflexibilité de la justice. Elle était -fort jolie dans ce rôle et Ser Bondetto l’aimait beaucoup: le soir, -quand ils faisaient leurs comptes, ils ressemblaient à un tableau qui -est au Louvre, car Bonadonna, pendant que son mari vérifiait les calculs -et les vols de sa chère compagne, ouvrait un livre d’heures, tout riant -de vives miniatures, et lisait à haute voix de douces prières. - -Ils prospéraient donc, malgré les rancunes et les violences du peuple, -et ils étaient heureux, vivant en joie et en labeur, augmentant leur -fortune, sans négliger leur salut. - -A vrai dire, pas plus que leurs frères d’aujourd’hui, ils ne -connaissaient leur coquinerie; leur méchanceté était tout instinctive et -ils n’avaient jamais raisonné leur scélératesse. Si les hommes -raisonnaient leur scélératesse, ils ne voudraient plus être scélérats. - -Comme de bons chrétiens ils fréquentaient les églises aux heures -commandées et même ajoutaient à leur devoir beaucoup de pratiques -surérogatoires. Avares pour les pauvres, ils étaient libéraux pour le -clergé, et le clergé les estimait. - -Or, il advint qu’un singulier prédicateur entra dans Florence et, du -premier jour s’y fit écouter. Il était vêtu à peu près comme un mendiant -et il parlait au peuple d’une voix forte et claire, n’importe où, au -milieu des places, au carrefour des rues, dans la cour des hôtelleries. -Quant à ses paroles, on en n’avait jamais entendu de pareilles. Il ne -citait pas de latin, il ne faisait pas de belles phrases, il n’ordonnait -pas de longues et harmonieuses périodes, il ne divisait pas son discours -en plusieurs points, il n’usait ni de la prosopopée, ni de l’antiphrase, -ni de l’exorde, ni de la péroraison; il disait seulement: «Aimez-vous -les uns les autres et pour vous aimer mieux, faites-vous pauvres, car on -n’aime bien que lorsqu’on est libéré de la richesse qui endurcit le cœur -et le rend aussi inerte qu’un morceau d’or; et si vous êtes déjà -pauvres, réjouissez-vous, car vous êtes les préférés du Christ et les -vrais princes de son empire. Malheur au riche! il a été trouvé sans -amour et il a été condamné.» - -Il disait ces choses et bien d’autres, et les âmes étaient touchées, et -les prêtres, qui étaient parmi les riches, eurent peur. Afin que le -pauvre n’eût pas l’air de prêcher contre eux, ils lui ouvrirent leurs -églises et lui offrirent leurs chaires, bien qu’il n’eût pas reçu les -ordres sacrés et bien qu’il ne fût qu’un homme de bonne volonté. - -Il prêcha un soir dans l’église de Saint-Côme. C’était la paroisse de -Ser Bondetto: il eût soin de se trouver là, au premier rang, avec sa -chère Bonadonna, et tous deux écoutèrent, ravis d’étonnement, des -vérités qui leur étaient inconnues. - -En regagnant leur logis, escortés de serviteurs portant des flambeaux, -ils n’osèrent, contrairement à leur habitude, se faire part de leurs -impressions. Cette fois, elles étaient trop violentes, et surtout trop -neuves; ils s’en trouvaient comme enivrés. - -Le lendemain matin, le premier client qui entra dans la boutique fut un -pauvre vieillard. Il venait quérir du blé pour un denier. - ---Que veux-tu faire d’un denier de blé? demanda Ser Bondetto. Que -peut-on faire d’un denier de blé? D’ailleurs, je ne vends pas pour de si -petites quantités. Je vends aux meuniers, les meuniers vendent aux -boulangers, et les boulangers vendent au peuple. Voici donc un ducat: -achète-toi du pain, du vin, des olives, et sois heureux. - ---Connaissez-vous ce vieillard, Ser Bondetto? demanda Bonadonna, quand -le pauvre fut parti. Moi, je ne l’ai jamais vu. - ---Ni moi non plus, Bonadonna, je ne l’ai jamais vu. Il n’est sans doute -pas de Florence. - ---Il vient peut-être de très loin? dit Bonadonna. - ---Peut-être, dit Bondetto. - ---Vous avez bien fait de lui donner un ducat, dit Bonadonna. - ---Je l’ai donné sans réfléchir, dit Bondetto. - ---Vous avez bien fait, Ser Bondetto, reprit Bonadonna, car je crois que -ce pauvre nous a été envoyé par le Christ, afin d’éprouver notre cœur. - ---C’est aussi ma pensée, répondit Bondetto. - -Depuis ce jour, Bonadonna renonça au gracieux geste de son petit doigt, -léger comme un oiseau, et les meuniers de Florence furent surpris de -l’insolite générosité de Ser Bondetto qui, pour mesure, maintenant, -livrait volontiers mesure et demie. Tous processionnèrent vers sa -boutique, croyant à une aberration momentanée, car tous voulaient -profiter, tous voulant mourir riches, selon la devise qui est devenue, -par la suite des temps, la devise de tous les hommes civilisés. - -Cependant, Ser Bondetto vendit tout son blé, et comme il avait négligé -d’en racheter, ayant d’autres idées, un jour, il ferma boutique et il -dit à Bonadonna: - ---Je n’ai plus de blé et mes coffres sont pleins d’or. Que ferons-nous -de tant d’or? Ne pensez-vous pas qu’il conviendrait de l’offrir aux -pauvres,--s’ils en veulent? - ---Je le pense, dit Bonadonna. Réservez seulement de quoi acheter une -petite maison, un champ, une voiture et un âne, car je désire me retirer -à la campagne. - -Il fut fait selon ce que voulait Bonadonna. Retirés en une pauvre -bicoque, ils se firent jardiniers et ils vécurent du travail de leurs -mains. Devenus pauvres et bien qu’ils eussent passé la première -jeunesse, ils se sentirent tout à coup reverdir comme un arbre à moitié -mort que l’on ampute de la gourmandise de ses grosses et lourdes -branches. L’amour qu’ils déversaient sur leur blé, sur leur or, sur leur -vaisselle d’argent, sur leurs vêtements de soie, sur leurs meubles -sculptés, sur leurs joyaux, cet amour, extériorisé vers la fornication -du métal et du bois, leur rentra dans le cœur, et ils commencèrent à -s’aimer tant et tant, qu’à peine si les archanges ou les séraphins sont -capables d’une si profonde dévotion. - -Ils s’aimaient en Dieu, par le renoncement, et, ne possédant plus rien -que le nécessaire, ils avaient tout, par surcroît, tout,--toutes les -richesses spirituelles dédaignées de ceux qui n’adorent que la -matérialité. - -Ils s’aimaient à ne plus pouvoir parler; demeurant des journées entières -penchés sur la terre, ils maniaient en silence leur bêche, contents et -reposés de s’être regardés à la dérobée, de se savoir l’un près de -l’autre en communauté d’amour et de travail. - -Mais, n’étant plus égoïstes, l’amour qu’ils avaient l’un pour l’autre ne -leur suffisait pas, et ils se mirent à aimer leurs proches, puis tous -les hommes et surtout ceux qui étaient pauvres comme eux, et surtout -ceux qui étaient encore plus pauvres, ceux qui s’en vont par les chemins -sans but et sans pain, sans espoir et sans joie; ils les recueillaient -dans leur petite maison et même s’en allaient au-devant d’eux, le long -des routes; pour les nourrir, ils travaillaient double, mais ceux qu’ils -avaient secourus, n’étant pas ingrats, les aidaient dans leur labeur, et -la pauvre bicoque de Ser Bondetto devint une petite colonie d’hommes -humblement heureux. - -Après vingt ans de vie parfaite, Bonadonna, ayant trop peu ménagé ses -forces, tomba malade et fut bientôt à l’article de la mort, à la page du -livre qui lui aurait été douce entre toutes (car son espoir était -infini), si Ser Bondetto avait pu la lire, penché près d’elle, tête -contre tête. Mais Ser Bondetto se portait à merveille et sa force, bien -qu’il passât bien des nuits, ne faiblissait aucunement. Lui aussi, -pourtant, se désolait. Il voyait, les yeux navrés, venir la Libératrice -qui ne viendrait pas pour lui, et souvent il pleurait de ne pas mourir. - -L’heure suprême arriva où Bonadonna demanda les derniers sacrements. Ser -Bondetto alla quérir un prêtre. - -Déjà le chrême avait touché le front de la mourante, déjà les amis de la -maison récitaient les prières des agonisants, quand Bondetto, qui -pleurait à genoux, se leva et dit: - ---Je veux mourir aussi! - -Et se couchant près de sa femme, dont il saisit la main, il reçut, après -elle, la consolation de l’huile sainte et la grâce du viatique. - -Ensuite, comme les assistants émerveillés se taisaient et regardaient, -admirant cet incroyable miracle de l’amour et de la volonté, Ser -Bondetto et Bonadonna poussèrent ensemble un grand gémissement. - -Ils étaient morts. - - - - -HAMADRIAS - - -I - -Hamadrias, la marquise Fioravanti avait reçu ce nom galant et -mythologique à son entrée dans l’Académie des Asolans, où le cardinal -Bembo charmait, avec ses casuistiques amoureuses, de belles et nobles -femmes et de doctes cavaliers. Les réunions étaient à la villa du -cardinal, sous les pins et sous les chênes, et l’on discutait, en -péripatéticiens, sur tous les cas de conscience qui peuvent émouvoir des -amants, non moins maîtres de leurs sens que de leur cœur. Bembo, -gravement souriant, avait très souvent le dernier mot, et, par -contentement, il redressait la tête, agitant les glands rouges qui -tombaient de son chapeau de feutre blanc. Mais les cavaliers aussi -trouvaient, dans le souvenir de leurs aventures, de sérieux arguments, -et les princesses et les marquises, maintes fois, résolurent avec -ingéniosité des questions de principe qui embarrassaient le cardinal et -rendaient songeurs les abbés, enclins pourtant à l’ironie. - -Ainsi, on se demandait: - -«Si une dame, aimée d’un amant timide, peut encourager cet amant jusqu’à -lui donner des marques non équivoques de sa sollicitude,--par exemple, -choisir ouvertement sa compagnie, lui demander la main pour descendre -l’escalier, lui faire compliment sur sa figure, et même allant plus -loin, lui donner un baiser?» - -Sur une telle question, la controverse allait droit au baiser, et l’on -épiloguait longtemps. Des femmes, très raffinées et fort égoïstes, -vantaient le charme d’être aimées par un timide dont les yeux seuls -parlent; c’était, disaient-elles, un plaisir exquis que cette muette -adoration et que cette douloureuse contrainte imposée à un être dévoué -ainsi qu’un esclave. Le baiser gâterait tout, puisqu’il métamorphoserait -la timidité en audace, et qu’il faudrait bientôt céder sur tous les -points à la fois et abandonner au vainqueur que l’on aurait fait -soi-même, toutes les redoutes et enfin le château-fort. - -«Le château Saint-Ange!» risqua un cavalier spirituel, mais hardi en ses -propos. - -A ce mot, le cardinal se mit à sourire, puis à rire, bien cordialement, -et, encouragées par cette condescendance, les princesses et les -marquises se répétèrent la jolie métaphore sur un ton à peine -scandalisé. - -«Seigneur cavalier, dit Hamadrias qui, ce jour-là, n’avait encore ni -parlé, ni ri; votre mot est l’un des plus beaux qui soient sortis de -notre Académie. Avec cela et la gloire que lui fera, dans les siècles -futurs, le nom de notre cardinal, la voilà assurée d’une renommée -éternelle, si je ne me trompe. Le château Saint-Ange est la clef de -Rome, si bien que celui qui détient cette forteresse est maître de toute -la ville. Il en est de même pour la femme: maître du château, vous -l’êtes de tous les palais, de tous les plaisirs, de toutes les pensées, -de tous les désirs, de tous les rêves qui s’agitent en ce petit monde -aux agréables formes; et que vous le preniez par connivence, ou par -ruse, ou par force, le résultat sera toujours pareil et la soumission -aussi absolue.» - -«C’est aller trop vite, madame, dit le cardinal, et vous tranchez les -questions les plus subtiles avec bien de la violence.» - -Les marquises et les princesses dirent ingénument: «Madame, vous nous -avez trahies.» - - -II - -Jamais plus Hamadrias n’alla sous les pins et sous les chênes disputer -avec les Asolans. Elle les trouvait puérils et un peu hypocrites. En se -joignant à eux, elle avait cru que des discours hardis et vrais lui -auraient permis de revivre élégamment les plaisirs d’amour, auxquels, -lasse, elle venait de dire adieu,--ayant à peine, cependant, dépassé la -trentaine. Mais les distinctions de ces âmes froides et de ces cœurs -légers, et de ces esprits faussés par la mode, l’exaspéraient, et, -aussi, l’humiliaient. Elle avait tant vécu, elle avait aimé si -abondamment que les débauches cérébrales de ces prudents lui semblaient -des rêves d’enfants malades et le cardinal, que pourtant elle estimait, -lui apparaissait tel qu’un pédagogue naïf et compliqué, vaniteux et -bonasse, très probablement impuissant et un peu ridicule. - -Ayant donc abandonné les Asolans, elle voulut se purifier par des actes -et laver, en des baisers qui ne fussent pas des métaphores, le bleu -platonicien dont elle sentait qu’on lui avait teint la peau,--et elle se -laissa aimer pour la centième fois, mettant en cette dernière épreuve, -avec tout ce qu’elle avait de sensualisme païen, tout ce qui lui restait -de foi et de désintéressement. - -Mais la viole ne vibrait plus. - -Alors, elle songea à sa beauté et la voulut immortelle. - -Sa beauté, son corps, sa forme, elle n’avait jamais aimé que cela, en -somme,--et de retour de chacun de ses voyages à la recherche de l’amour, -avec quelle joie, reprenant possession d’elle-même, elle retrouvait la -grâce absolue de sa chair adorée! - -Michel-Ange tailla dans le marbre la glorieuse Hamadrias et la marquise -Fioravanti exposa en son palais, dans la galerie des fêtes, parmi les -vasques d’agate et les dieux de bronze, le chef-d’œuvre sans pareil de -sa propre beauté. Sur le socle, il y avait écrit ce seul nom, -_Hamadrias_,--afin que la postérité révérât, comme une déesse, la femme -qui ne voulait que la gloire anonyme d’avoir été belle. - -Et les cardinaux, les abbés, les cavaliers, les princesses et les -marquises passèrent dans la galerie du palais Fioravanti, admirant -l’œuvre du sculpteur et blâmant l’impudeur d’Hamadrias. Elle était là, -écoutant les propos, jouissant de l’envie, aimable et fière, se vouant, -pour son heure suprême, à laisser le souvenir d’une grâce impérieusement -unique,--puis, quand tous eurent passé au son des violons et des harpes, -elle approcha de ses lèvres la bague empoisonnée, don du défunt -pape,--et ses femmes l’emportèrent. - - -III - -Le lendemain, don Giacinto Carrera, cardinal en disgrâce et évêque de -Foligno, recevait cette lettre: - -«Très fidèle ami,--l’Empereur a dormi dans mon lit, j’ai été le plaisir -d’un pape et j’ai passionné des cardinaux; j’ai eu pour amants des -jeunes hommes étonnés de leur bonheur et des vieillards respectueux de -mes caprices; des artistes qui oubliaient de me plaire parce que ma -beauté les enivrait; des dévots qui m’adoraient ingénument, des abbés -dont la perversité m’amusait; des poètes qui rêvaient dans mes bras à -celles qu’ils n’avaient pas; des Castillans stupides comme des boucs et -des Tudesques mélancoliques; des êtres de toutes les nations et même de -ceux-là dont l’amour stérile a le ragoût spécial de l’obscène; j’ai été -aimée jusque par la jalousie de mes pareilles et j’ai désarmé leur -jalousie. - -»(Ah! très fidèle ami, quelle confession--si c’en était une!) - -»Que me reste-t-il? - -»L’imprévu? - -»Je ne crois guère à l’imprévu pour une femme de ma beauté, de mon âge, -de ma liberté. Tous les hasards sont venus à moi et je les ai pris tous, -même s’ils n’avaient pour séduction que la batte d’Arlequin ou la -casaque de Pantaleone. - -»L’amour? Encore l’amour? - -»J’ai trop aimé pour y croire désormais et on m’aima trop pour que -l’amour de demain puisse me faire oublier celui d’hier. - -»Songez, très fidèle ami, que Cristoforo de Naples,--qui n’avait pas -vingt-trois ans et dont le génie troublait Michel-Ange,--s’est tué pour -moi, et que je l’adorais et que je vis, et que je l’ai pleuré et que je -l’ai oublié,--si bien que je ne saurais plus dire la couleur de ses -yeux, les yeux de Cristoforo, jadis ma joie, mon ciel, mon lac de Nemi, -mon golfe de Naples! - -»Non, très fidèle ami, je n’ai plus d’espoir qu’en ma volonté de mourir -belle: ce sera ma dernière volupté.» - - - - -LA RÉVOLTE DE LA PLÈBE - - -I - -Le beau, le fort, le royal mâle, le bourreau jovial et roux s’arrêtait -aux carrefours et, un nègre grotesque ayant soufflé dans une conque -marine, qui rendait des sons puissants et doux, comme venus d’en haut, -le bourreau jovial et roux criait de sa belle voix d’appel: - ---A la plus belle! A la plus belle! - -Il criait, puis il flagellait sa mule vêtue d’orreries et de cuirs -historiés de rires rouges, et plus loin, parmi les gens contents et les -filles songeuses, il criait encore: - ---A la plus belle! A la plus belle! - -Quand il arriva devant le palais de la reine, il quitta sa mule -historiée de rires rouges et à genoux il cria son cri: - ---A la plus belle! A la plus belle! - -Alors, une étoffe de pourpre monta des entrailles de la tour et flotta -au-dessus des créneaux, pendant que huit soldats de bronze sonnaient des -airs d’amour en des trompes d’ivoire. - -La reine parut sous l’étoffe de pourpre pliée en dais dont les coins -étaient retenus par des amazones qui dressaient, à la place de leurs -seins rasés, des boules d’argent hérissées de pointes d’or: un jeu -habile l’éleva trois fois comme une apparition plus haut que le mur des -créneaux et le peuple d’une seule voix criait à son tour, confondant en -une adoration unique l’élue de la pourpre et la future élue du sang: - ---A la plus belle! A la plus belle! - -Au troisième jeu, la reine descendit et ne remonta plus, la foule se -tut, le voile de pourpre s’affaissa, les hérauts de bronze abaissèrent -leurs trompettes, et le bourreau jovial et roux, enjambant sa mule aux -rires rouges, continua son chemin par les rues, s’arrêtant aux -carrefours et criant, après la sommation de la conque, de sa belle voix -d’appel: - ---A la plus belle! A la plus belle! - - * * * * * - -Les agapes du soir furent solennelles et douces. - ---C’est toi la plus belle! disaient les amants à leur belle. Demain tu -seras choisie et je ne te verrai plus. Laisse que je m’enivre pour -jamais à la coupe jumelle de tes seins purs et que je pénètre une -dernière fois en toi, pour que dans les autres mondes il naisse de moi -un Dieu! - -Mais l’amante songeait et disait: - ---Je ne suis pas la plus belle. Tu verras, je serai dédaignée, nous -retrouverons nos jours et nos nuits. Laisse-moi me baigner et me -parfumer, laisse-moi dormir, que mes yeux soient calmes; laisse-moi: tu -m’aimeras demain. Je veux qu’Il me choisisse--pour la prochaine fois. - -Ayant entendu cela, les amants s’attristaient et disaient: - ---Tu es la plus belle! Il te choisira demain. Donne-moi les derniers -plaisirs et qu’un Dieu immortel naisse de ma chair mortelle. - -Et les belles attendries par la certitude de leur beauté unique et sûre, -aimaient leurs amants--pour la dernière fois. - ---Oui, disaient-elles, vaincues, il n’est que trop vrai: je suis la plus -belle, je me sens déjà élue! - -Les trompettes de l’aube les réveillèrent toutes pâmées d’amour et -d’orgueil. - - * * * * * - -La montagne du sacrifice s’élevait comme un cap au bord des flots verts, -portant à son sommet la statue du Dieu éternellement voilée de blanc. Il -était debout, ramenant sur sa poitrine avec ses bras croisés, les plis -d’un lourd manteau d’argent. Pour l’avoir vu nu pendant quelques -secondes, tous les ans, le peuple devinait et aimait sa beauté -impérissable, sa grâce vierge et immaculée,--car si la plus belle lui -était offerte, il n’en voulait que le simulacre et ses bras ne s’étaient -jamais noués, comme ceux d’un Baal impur, sur de la frissonnante chair: -celle qui mourait pour lui ne mourait pas sous des baisers obscènes et -torrides, mais, holocauste d’amour, en versant avec décence un sang -sacré. - -La foule adorait muette, agenouillée dans la plaine, les yeux extasiés -vers l’idole ou levés, moins haut, vers la reine qui, à mi-chemin sous -son dais de pourpre pleurait, selon le rite, le malheur de ne pouvoir, -ayant été élue la Puissance, être élue la Beauté. - -Quand le soleil atteignit dans le ciel un certain point connu de lui -seul, le bourreau jovial et roux parut sur la montagne pour disposer aux -pieds du Dieu un billot entouré d’étoffes précieuses, mais il se retira -aussitôt derrière la statue, attendant le signal d’amour. - -A ce moment, le défilé commença. Vêtues de voiles blancs, ainsi que -l’Amant dont elles voulaient la conquête, une à une, les jeunes femmes -gravirent la montagne sainte et, passant lentement devant le dieu -immobile, elles redescendaient par un autre chemin. - -Elles passaient et redescendaient tristes et pleurantes, pour venir se -ranger autour de la reine, cortège de dédaignées, et cette partie de la -montagne retentissait d’un bruit terrible de sanglots qui, comme les -flots d’un torrent de honte, venaient retomber sur le peuple à genoux. - -Toutes étaient passées et nulle n’avait été choisie! - -Toutes! non, en voici encore une, mais si pâle et si indécise à gravir -la route que l’on devine une incrédule, peut-être une blasphématrice. - ---Va! va! cria la foule. C’est toi! Il t’attend. Va! va! Monte avec -courage! Monte, tu es belle! Monte, tu es la plus belle! - -Et à chaque cri de la foule, comme portée par la puissance de la parole, -la victime avançait d’un pas. - -Elle arriva sous la statue: les bras du Dieu, pour un instant, -s’ouvrirent étendus en croix comme deux grandes ailes blanches,--et le -peuple disait, ému, d’une joie divine: «Voilà celle qu’il a choisie! -Merci! Gloire à Dieu! Gloire à Dieu!» - -Cependant, plus pâle encore, et toute chancelante, mais résignée, la -Victime, imitant les gestes du Dieu, étendit ses bras blancs vers la -foule qui adora, enivrée, la beauté voulue par le Mystère. - -Cet acte de prêtresse, la piété du peuple, la conscience absolue d’être -bien vraiment «la plus belle», ce rôle d’hiérophante et d’holocauste, -tout cela raffermit enfin la jeune femme et, sans même un regard vers -celui qui, perdu dans l’assemblée des fidèles, se glorifiait -douloureusement d’une telle amie, elle s’agenouilla et posa son front -blanc sur le billot habillé d’étoffes précieuses. On vit s’avancer le -bourreau jovial et roux qui, tout en criant de sa belle voix d’appel: - ---La plus belle! La plus belle! La plus belle! sortit de son écrin le -glaive nu des sacrifices. - -Sur le cou incliné le glaive tomba. - -Alors le bourreau jovial et roux prit par les cheveux la tête heureuse -de la plus belle, et d’un geste large il la lança dans la mer. - -Les cheveux d’or, lourde étoffe, laissèrent la tête heureuse tomber -lentement dans le ciel bleu, comme un don divin; les cheveux d’or -s’ouvrirent en éventail de bénédiction et le ciel bleu, pour un éclair, -s’illumina d’un second soleil. - -Le peuple criait, sur un mode d’amour et de pitié: - - O tête la plus belle, - Que ton sang nous bénisse! - -La tête doucement s’enfonça dans la mer. - - -II - ---Seigneur, dit Amalio, c’est le peuple qui se révolte. - ---Pourquoi? - ---Seigneur, sait-on pourquoi le vent souffle en tempête, qui, l’instant -d’avant, passait odorant, doux et nonchalant? - ---Va et interroge les meneurs. Qu’ils disent leur désir: je -l’accomplirai, s’il est juste. - -Seigneur, ils ne sauront pas me répondre. - ---Interroge-les toujours. - ---Seigneur, vos archers seuls se font comprendre. - ---Tais-toi et va. - -Quand son ministre fut sorti, Sansovino reprit sa marche impatiente de -prince prisonnier de l’inquiétude. Fort, mais seul contre le délire des -foules, il doutait d’une force qui n’avait pas su pacifier les ouragans -et intérieurement il reniait la gloire du pouvoir. - -Maître de lui, cependant, et de l’ironie plein les yeux, il cherchait la -cause secrète, peut-être lointaine, de cette révolte déconcertante, et, -s’arrêtant çà et là, il semblait interroger les vieux confidents de sa -souveraineté et ses gardiens, le double rang des héros de marbre, les -énigmatiques armures, incorruptibles corps laissés là par des âmes -insoucieuses;--et il adressait aussi des questions aux êtres auréolés -qui s’extasiaient dans la splendeur éternelle des mosaïques;--et il -interrogeait encore, mais d’un regard plus doux, Fulvia, sa maîtresse, -sorte de reptile fauve et doré, qui se roulait à moitié nue dans un -coin, vautrée parmi de précieuses soies, mangeant des oranges et jouant -avec un singe. - -La bête à chaque instant s’empêtrait dans les étoffes ou dans la robe de -Fulvia, une courte tunique de lin rouge brodée de noires têtes de -cynocéphales; alors, elle se fâchait, montrait les dents, puis calmée -aussitôt, faisait patte de velours, caressait le cou, les épaules et les -seins de son amie, à l’imitation de Sansovino; ensuite, riait en se -gonflant les joues. - ---Fulvia, dit le prince, je te défends de te laisser caresser par -l’Angiolo. Il te mordra, et tu sais que je n’aime pas le sang. - ---Le sang, le sang! cria Fulvia, c’est beau, le sang, c’est de l’eau -pourpre, c’est de l’eau vivante! - -Un geste la fit taire et elle se rencoigna: - ---Angiolo, sois sage! Le seigneur a dit que tu sois sage... Tiens, -regarde, ton portrait, là, et là encore, tiens, tiens, tiens... - -Et elle relevait, ingénue ou perverse, le pan de sa courte robe, -dénudant ses grêles et pures hanches, le profil aimable de son ventre -vierge de fruit. - -Soudain (la peur donne la pudeur), elle cessa de jouer, baissa sa robe, -la rentra entre ses jambes, comme une lutteuse. L’Angiolo aussi se figea -en une grotesque statuette de la crainte,--et, sa main agrippée à celle -de Fulvia, il tremblait. - -Sansovino s’arrêta court, le poing sur sa dague. - -Une voix de houle s’élevait, un aboiement d’infernale meute,--et des -stridences comme de tempête, les cordages giflant les mâts, la voilure -claquant avec désespoir. - ---Le Tranche-têtes! le Tranche-têtes! le Tranche-têtes! - -Amalio rentra. - ---Eh bien? - ---C’est le Tranche-têtes, seigneur. - ---Ne l’ai-je pas supprimé? dit Sansovino. N’ai-je point annihilé cette -cruelle fête ou douze têtes de vierges tombaient sans gloire et sans -expiation pour la seule sauvegarde d’une tradition criminelle et folle? -Dans les temps anciens, tu le sais, il n’y avait qu’une victime. Il en -fallut deux, bientôt, puis quatre, puis douze à la superstition stupide -de la plèbe et des prêtres... Douze crimes pour honorer l’infini!... -Amalio, je suis venu et j’ai protégé mon peuple contre lui-même; j’ai -défendu tous les sacrifices sanglants: ni douze têtes, ni une seule. -Plus de sang! Que demandent-ils donc? Ne suis-je pas obéi? - ---Vous êtes obéi seigneur. Aussi, je ne comprends pas. - ---Alors, à quoi es-tu bon? Retourne, amène-moi un de ces sauvages, un -chef, s’il y en a... Oui, la Plèbe a toujours des chefs... Les chefs -sont la conscience de la Foule... Amène-moi la conscience de la Foule, -que je la sonde, que j’enfonce mon bras dans le secret de ces -ténébreuses entrailles! - ---Je sais ce qu’ils veulent, prince, dit Fulvia. - ---Tais-toi et habille-toi. Le Peuple va entrer ici, et il n’aime pas la -beauté. La beauté le surprend et le met en colère. - -Fulvia obéit. - ---Angiolo, viens, et soyons bien, bien sages. Viens, ami, et je vais te -dire une histoire. Chut! Tu ne sais pas ce que c’est que la fête du -Tranche-têtes? Ecoute bien!... Oh! c’était si beau!... Figure-toi tous -les ans, à Pâques, quand le soleil monte et s’épanouit comme une grande -fleur d’amour... tu fus jamais amoureux, toi, l’Angiolo?... douze belles -filles de trois fois six ans, et blondes comme Lui, se sacrifiaient pour -la Cité et mouraient pour perpétuer la vie... Elles allaient, vêtues de -blanc comme de nouvelles épousées, vers la montagne du Levant, et là, -toutes se dépouillaient de leurs parures et, nues, se baisaient sur la -bouche, puis s’agenouillaient, et l’homme rouge leur coupait la tête... -Il était beau, lui aussi, l’homme rouge, et fort, et grand! Douze fois -la hache tombait, et ses bras ne mollissaient pas... Ah! la belle fête! -Le Peuple entier était là, pleurant d’amour, chantant des cantiques au -Dieu si bon qui donne la vie avec joie et à qui il faut la rendre avec -joie. Du sang, du sang, mon petit l’Angiolo! Le beau sang pur coulait -sur les flancs de la montagne de marbre, et les vierges buvaient une -goutte du beau sang pur et vierge, pour devenir aptes à l’amour et à -l’enfantement... Maintenant, les filles seront délaissées et elles -seront stériles... O Sansovino, pourquoi as-tu défendu la fête?... Tu -dors, mon petit l’Angiolo: - - Fais dodo, - L’Angiolo, - Dodo, mon ’tit l’Angiolo! - ---Que veux-tu? demanda Sansovino au chef du Peuple qu’Amalio poussait -vers le prince. - ---Le Tranche-têtes, seigneur. - ---Il est supprimé. - ---Rétablis-le, seigneur, si tu nous aimes... Les douze sont prêtes, -elles sont là, avec nous... Veux-tu les voir?... Venez, Lucia, Corona, -Palma, venez toutes! - -Les douze vierges entrèrent, pâles et les yeux ardents. Elles se -tenaient par la main. Elles saluèrent le prince et Lucia, d’une voix -sévère et un peu frissonnante, dit lentement: - ---Nous t’en supplions, Prince, permets le Tranche-têtes! - -Sansovino ne répondit pas. - -Alors un autre chef entra, quasi-nu, la poitrine poilue et rouge. Il -leva son bâton et dit: - ---C’est moi le Peuple. Le Peuple veut le Tranche-têtes. - -Sansovino répondit au Peuple. - ---Je n’ai plus de bourreau... Qui sera l’homme rouge? - ---Moi, dit le Peuple. - ---Allez, dit Sansovino, et que le peuple soit son propre bourreau. - -Les hommes sortirent, les douze vierges sortirent, et un violent cri de -joie, un hurlement voluptueux entra par les étroites fenêtres. Le peuple -délirait, chantait, infatigablement, sur le ton de l’ivresse: - ---Au Tranche-têtes! Au Tranche-têtes! Au Tranche-têtes! Gloire à Dieu! -Gloire à Sansovino! - -Fulvia, bondissant de son coin, l’Angiolo dans ses bras, courut au -prince: - ---Tu es bon, tu es bon, Sansovino! comme je t’aime! - -Mais le prince, l’écartant d’un geste, appuya son front à l’épaule du -triste Amalio,--et il pleura. - - - - -L’ACCIDENT ROYAL - - -Le jeune roi et la jeune reine firent leur entrée par la porte royale. -C’était une brèche que l’on ouvrait dans la muraille à de solennelles -occasions, quand le roi, mort ou vivant, revenait d’une guerre et d’une -victoire. Des ancêtres du jeune roi avaient franchi jusqu’à douze fois -la brèche, douze fois pratiquée, douze fois restaurée; mais depuis -longtemps, depuis des générations, la porte royale était restée murée et -un lierre y étalait sa paresse, symbole de paix et de décadence. - -Le lierre fut arraché et le vainqueur entra. - -Le cortège était simple et magnifique: d’abord, des escadrons de -cavaliers, crinière au vent et lance au poing; puis, en un carrosse -découvert, le roi et la reine: le roi, serré comme une abeille dans un -corselet de velours aurore, brodé d’hyacinthes, et la reine, pareille à -une libellule, dans un corselet de soie violette brodé de topazes; tout -autour du carrosse, des gardes cavalcadaient, et venaient enfin, fermant -la marche, de solides soudards casqués de fer, et dont l’épaule pliait -sous la lourde et longue arquebuse. - -Respectueuse et curieuse, la foule se pressait sans cordialité, sans -joie; elle semblait bouder, songeant qu’on l’avait frustrée des fêtes du -mariage royal et que le vainqueur lui amenait, fille du vaincu, moins -une reine qu’une esclave couronnée. - -Cependant, la jeune reine souriait et le roi saluait son peuple. - -Des moments se passèrent ainsi et le cortège avançait lentement, mais -sans heurts, sans tempêtes; le carrosse doré paraissait une majestueuse -galère sur des eaux calmes. - -Trop de sagesse chez le peuple inquiète les rois, comme une mer trop -paisible inquiète les capitaines. La jeune reine, la fille du vaincu, se -pencha vers son mari et, tout en continuant de sourire au peuple, -prononça quelques paroles sans doute convenues d’avance, car le roi n’en -fut pas ému et ne répondit que par un signe. Un aide de camp ayant -tourné les yeux vers la voiture royale, le jeune roi porta ingénument la -main à son menton; l’aide de camp répéta ce geste, mais aucun incident -immédiat ne fut la conséquence de ce mystérieux échange de brèves -pensées. - -Peu à peu, la foule s’accroissait et une visible houle agitait -légèrement la surface du tranquille océan; il y avait des courants, des -remous, mais paisibles, mais doux, mais silencieux. Enfin, on tourna -vers une rue plus large, encore mal déblayée, car le cortège avait -marché à une rapidité relative et imprévue: les attardés fuyaient vers -les maisons, intimidés par les chevaux, par les lances, par l’air brutal -des cavaliers. Le train se ralentit; mais, tout à coup, sans cause -apparente, un des chevaux du carrosse fit un écart: l’attelage, monté -par de subtils postillons, hésita une seconde, puis se rejeta violemment -sur la gauche; la ligne des gardes fut rompue, des imprudents -s’avançaient: l’un d’eux roula sous les pieds des chevaux. - -Alors, brusquement comme un équipage de cirque, l’attelage royal reprit -sa position, les six chevaux ramenés à la paix, maintenus immobiles. - -Le roi sauta à terre, arriva le premier au blessé qu’il éleva dans ses -bras. Instantanément, de la foule, naguère si calme et presque muette, -monta un grondement qui bientôt éclata, tel qu’un formidable coup de -tonnerre d’acclamation. A ce peuple inactif et qui regardait, l’acte du -roi avait paru une merveille d’à-propos et d’héroïsme: ces chevaux -soudain arrêtés, le roi descendant de son carrosse, se jetant au secours -d’un inconnu, victime, sans doute, de son imprudence ou de sa -curiosité--quelle occasion d’enthousiasme! - -Mais quand la foule vit le jeune roi installer lui-même le blessé sur -les coussins royaux, à côté de la reine, qui s’empressa de lui essuyer -doucement le visage et les mains, ce fut un indicible délire,--et -l’armée elle-même, oubliant son rôle, entonna de frénétiques hourras. - ---Quel bon roi! disait le peuple, quelle bonne reine! Il n’y a qu’un roi -pour être aussi bon! Il n’y a qu’une reine pour être aussi bonne! Et -comme ils sont beaux! Le roi a un nez vraiment royal et la reine a des -yeux aussi doux que les yeux de la madone! - -La foule s’attendrissait: une traînée de cris d’amour s’enflamma le long -des rues, jusqu’au delà des murailles, jusque dans les campagnes, jusque -dans les forêts, jusque dans les montagnes! - -Cependant des chirurgiens étaient accourus et une voiture avait été -mandée pour transporter le blessé. - ---Conduisez-le au palais, chez moi, dit le roi. Il sera soigné comme mon -frère. - -Ces paroles, bientôt répétées de toutes les bouches en toutes les -oreilles, augmentèrent encore un délire qui touchait pourtant au -paroxysme; elles franchirent les portes, les fenêtres, les cloisons; -elles montèrent jusqu’aux greniers; elles descendirent jusqu’aux -caves,--et toute la ville se répandit dans les rues. Les aveugles -pleuraient de ne pas voir; les sourds pleuraient de ne pas entendre; les -paralytiques et les fiévreux se traînaient au bord des fenêtres. - -La masse humaine devint si compacte que l’on mit une heure à franchir la -moitié de la grand’place. De temps en temps, le roi se levait, agitait -son casque aux plumes de cygne, et des trombes de cris jaillissaient, -retombaient en cataractes. Il prit la jeune reine, la fit monter debout -sur les coussins, la montra au peuple; alors la joie et l’admiration -furent si grandes que les moyens d’expression faillirent: il y eut une -minute de silence religieusement grandiose, comme à l’ostension du -Saint-Sacrement. - -Tout d’un coup, comme vaincue par l’émotion, la reine laissa tomber sa -tête sur l’épaule de son mari, le roi baisa le front qui s’approchait de -ses lèvres,--et le spectacle de cette royale idylle ralluma soudain -l’enthousiasme qui se recueillait: le volcan populaire lança une gerbe -de flammes. - -Cependant, un mouvement s’organisait dans la foule, qui s’ouvrait pour -laisser passer des hommes forts et résolus. Quand il y en eut environ -trente autour du carrosse royal, leur volonté se fit voir clairement: -ils dételèrent les chevaux, prirent leur place et, en grande joie, se -mirent à traîner leurs maîtres. - -C’est ainsi que finissent d’ordinaire de telles ovations, les hommes ne -pouvant imaginer un signe d’esclavage plus manifeste. - -Le délire s’accentua: des femmes bravaient l’écrasement pour venir -baiser la poussière du marchepied royal. - -Au milieu d’héroïques clameurs, le cortège repartit, pendant que la -petite reine serrait convulsivement la main du jeune roi. - -Ils se regardèrent: il y avait de l’amour dans leurs yeux. - - - - -MAINS DE REINE - - -Après le repas de midi, spectacle donné à la cour, rigoureux cérémonial -où il fallait offrir à l’admiration courtisane des gestes souverains et -des grâces inimitables, le roi et la reine se reposaient dans une intime -solitude. Leur coin favori était un petit pavillon qui s’élevait sur le -grand canal; c’était un lieu merveilleusement mélancolique: on n’y -entendait que la plainte monotone des tristes peupliers et parfois le -bruit de la bataille des ailes blanches contre les ailes noires,--cygnes -qui disaient en vain le mystère inexprimé par la paix visible. - -En entrant dans la chambre réservée, où de longs couloirs les avaient -conduits, le roi et la reine trouvaient encore la table mise, repas non -plus d’apparat, simple goûter qui n’avait de royal que la fantaisie des -mets, la rareté des fruits, la fabuleuse vieillesse des vins: langues de -flamant rose fumées au bois de genévrier, pêches d’Asie pas plus grosses -que des noix, vin de Galilée, des vignes bénies par Jésus. Mais depuis -quelque temps, ils avaient moins de plaisir à faire la dînette en -cachette, et souvent, sans même regarder la petite table, la reine se -mettait à tresser des fils de soie, silencieusement. - -Il y avait des semaines déjà que la reine maniait les fils de soie et -que le singulier ouvrage occupait le plaisir de ses doigts. Elle prenait -trois fils assortis ou contrastés selon leurs nuances et, les tordant -ensemble, elle façonnait un fil triple encore très fin et infiniment -solide. - ---Que faites-vous donc, ma reine? demandait le roi. - ---Je triple des fils de soie, répondait la reine. - ---Je le vois bien, reprenait le roi. Vos doigts menus vont et viennent, -vous mouillez votre pouce du bout de votre petite langue et vous tordez, -vous tordez les beaux fils de soie;--mais pourquoi? - ---Pour m’amuser, répondait la reine. - -Le roi demandait encore: - ---Et quand vous aurez tordu toutes vos soies? - -La reine répondait: - ---Je ne tordrai pas toutes mes soies, je ne tresse que les plus jolies, -les plus fines et les plus souples. C’est pour cela que mon ouvrage dure -tant; mais je ne m’y userai pas les doigts, n’ayez crainte, mon roi -cher. Mon ouvrage dure, mais il finira, et l’heure qu’il finira, il y -aura une grande surprise. - ---Pour qui? demandait le roi. - -La reine souriait sans répondre, et parfois ses mains tremblaient un peu -et embrouillaient les fils, tellement étaient doux les yeux du roi et si -anxieuse était sa voix. - -N’ayant pas eu d’autre réponse, le roi ne faisait plus d’autres -questions et, assis aux pieds de la reine, comme un page bien sage, il -tirait de longs sanglots d’une douloureuse viole. - -C’était un roi si mélancolique! - -Rien, jamais, n’avait pu le contenter. Toute joie ne lui était douce -qu’à moitié et, inquiet, il pleurait la moitié de joie qui lui -échappait. C’était la meilleure, la plus pure, la plus suave, et elle -fuyait, elle s’en allait vers l’infini, odorante fumée qui se rit du -désir. Toute peine lui était d’autant plus amère, car la peine, il la -sentait deux fois, et les plus fugitives, touchées d’amour pour un cœur -si tendre, se posaient familièrement sur son front et le fleurissaient -d’une auréole de lumineuse douleur. - -Il approcha ses lèvres des mains de la reine et doucement, sans entraver -leur mystérieux travail, il les baisa l’une après l’autre, plusieurs -fois,--puis il leva la tête et dit: - ---Reine, pourquoi m’aimez-vous moins? - ---Roi, pourquoi me demandez-vous cela? - ---Je vous demande cela pour être consolé par l’amour de votre voix. - -La reine répondit: - ---Eh bien! soyez consolé. Votre question est folle, voilà ma réponse. - ---Reine, ma question n’est pas folle, puisque vous ne savez comment y -répondre. Si ma question était folle, vous m’auriez clos les lèvres d’un -grand baiser irrésistible,--et vous ne l’avez pas fait! Vous n’avez pas -bougé, vous n’avez pas rougi, vos doigts n’ont pas suspendu leur -effrayante besogne... - ---Effrayante? - ---Oui, effrayante! Le remuement perpétuel de ces doigts me fait peur... - ---Oh! peur! - ---Oui, peur! Comme un enfant a peur à voir remuer des choses qui ne -doivent pas remuer. - ---Mais les doigts sont faits pour remuer! dit la reine. - ---Pas ainsi, pas ainsi! - -Le roi se leva. Eloigné de quelques pas, il resta debout, fasciné par le -mouvement des mains blanches de la reine. A force d’en suivre la marche -sinueuse, mais régulière, il arriva à prévoir tous les petits gestes des -doigts: l’ongle de l’annulaire va passer là et briller, la bague de -l’index va paraître de profil, et dans le geste suivant, elle va briller -de toute la splendeur oculaire de son saphir... Il y eut un geste -imprévu, puis tout s’arrêta. - -La reine maintenant jouait avec l’œuvre de ses mains, un long serpent de -soie tout diapré et qui semblait vraiment se dérouler en vivantes -spirales. - -Le roi était toujours debout, immobile et l’œil fixe. Il ne voyait pas -les mouvements que faisait la reine: il voyait encore ceux qu’elle ne -faisait plus. Elle se dressa, les yeux plus lumineux que les écailles du -serpent de soie qui se tordait sous ses doigts, et il semblait qu’ayant -façonné ce simulacre elle eut acquis, par son œuvre même, une âme -nouvelle et soudaine, l’âme sifflante et venimeuse d’une vipère. - -La fascination des yeux avait remplacé la fascination des doigts: sous -le regard de la reine, le roi s’avança. Elle lui toucha l’épaule, il -s’arrêta: à ce moment le serpent siffla et mordit,--et le roi étranglé -tomba à genoux, puis se coucha sur le côté. - -La reine ouvrit la fenêtre et fit un signe. - -Les cygnes se battaient dans l’eau verte du grand canal, où les tristes -peupliers pleuraient toutes leurs feuilles. - -Les ailes noires se battaient contre les ailes blanches; les ailes -blanches furent vaincues et elles voguèrent sur les eaux lentes du grand -canal, comme des crimes qui ne seront jamais ensevelis. - - - - -L’ÉTABLE - -CONTE DE NOEL - - -I - -Quand le prince Astère eut vingt ans, il résolut de se marier et fit -part de ce royal désir, c’est-à-dire de cette volonté, à ses ministres. -Respectueusement, on s’étonna et on lui rappela qu’il était fiancé, -depuis l’âge de douze ans, à une princesse alors au maillot, mais qui -promettait déjà d’être plus belle que le jour, et à laquelle les Fées -avaient prédit une fortune digne de Sémiramis. Mais le prince Astère -répondit qu’il avait vingt ans et la princesse huit ans, tout juste, et -qu’il n’était pas d’humeur d’attendre, pour aimer, la floraison de cette -incomparable fillette. - -Alors, les ministres protestèrent, en s’inclinant: - ---Prince, toutes les beautés de votre royaume entreront dans votre lit -sur un signe de votre bon plaisir, et nos femmes, même, et nos filles... - -Je suis las de vos filles et de vos femmes, dit le prince; je suis las -des servantes de mon royaume; je veux une femme dont je ferai ma femme, -et je ne connaîtrai qu’elle: elle sourira, quand j’ouvrirai la porte de -sa chambre, comme une amie--et non comme une esclave... Ce sera une -grande économie pour l’Etat, continua le prince Astère d’un ton sévère, -car vous m’avez coûté cher, messieurs, et la peau de vos progénitures ne -valait ni le brocart dont je les ai vêtues, ni les ducats dont j’ai -alourdi vos poches;--et quant à vos femmes, voyons, je n’ai plus quinze -ans! - -Les ministres se regardèrent l’un l’autre et, craignant de perdre leurs -places et leurs décorations, ils se turent. - ---Voici ce que j’ai décidé, reprit le prince Astère. Un édit sera rendu -qui convoquera vers mon palais toutes les filles de mon âge, riches ou -pauvres, nobles ou vilaines, et à mesure qu’elles arriveront, on les -promènera partout, on leur montrera toutes les merveilles de mes -trésors, on leur servira les repas les plus exquis, on leur fera -entendre les plus douces musiques et, le soir venu, on leur donnera à -choisir, pour passer la nuit, entre l’étable et le palais, entre la -somptuosité d’un lit royal et la botte de paille où dormit l’enfant -Jésus. - ---Il y aura peu de monde dans l’étable, dit le premier ministre. - ---C’est probable, dit le prince Astère. - - -II - -L’édit fut rendu, et les vierges pèlerines cheminèrent vers la demeure -du prince. Les unes arrivaient accompagnées de leur famille, de leurs -amis, de leurs serviteurs et de tous ceux qui, confiants en la beauté de -la postulante, espéraient, par leur servilité, se faire un titre à des -faveurs futures; les autres arrivaient seules, fortes de leur pureté et -assez protégées par une telle armure,--ou bien luxurieuses et mêmes -courtisanes et songeant à capter le prince par leur hardiesse ou par -leur science, et encore toutes prêtes à monter de mâle en mâle jusqu’au -trône. - -Elles arrivaient les unes et les autres, et on les traitait ainsi que -des reines possibles; toutes étaient pareillement reçues avec les égards -les plus minutieux: cependant, les plus riches ou les plus belles, et -d’abord celles qui avaient le double don de la richesse et de la beauté, -trouvaient un accueil plus empressé et plus déférent: on leur offrait -les plus odorantes fleurs et les confitures les plus parfumées, et les -chambres du palais les plus commodes et les mieux ornées leur étaient -indiquées par les chambellans. - -Selon ce qu’avaient prévu les ministres du prince Astère, nulle de ces -belles n’avait choisi l’étable et le lit de paille d’avoine; à l’offre -de s’anuiter parmi les bonnes vaches et les douces génisses, toutes se -mettaient à rire, croyant à une agréable plaisanterie et songeant: -«Dieu! qu’on a d’esprit à la cour!» - - -III - -Cependant, tous les soirs, quelques instants avant minuit, le prince -Astère, vêtu tel qu’un bouvier, mais un bouvier d’une noble élégance, -s’en allait tout seul vers l’étable. D’une main, il tenait un long bâton -de frêne et, de l’autre, une pauvre lanterne sourde à vitres de corne; -chaussé de sabots fumés, il sortait par une porte secrète, en faisant le -moins de bruit possible, et fermement il s’engageait dans les sentiers -obscurs qui conduisaient à la ferme, à une assez bonne distance de son -palais. Les jeunes prétendantes y étaient menées en carrosses: lui, le -prince, y allait à pied, comme un valet de labour qui regagne sa pauvre -litière, et tout en marchant dans la boue, il rêvait. - -Il rêvait que peut-être il allait trouver blottie sous la paille fraîche -l’ange au cœur humble et aux yeux purs que le ciel _devait_ lui envoyer, -la fille adorable qui aurait compris que la pauvreté est le chemin de -l’exaltation et que, pour arriver à la couche du roi, il faut passer par -la porte de l’étable. - -Mais il trouvait toujours l’étable vide, et il avait beau sonder la -litière avec son long bâton de frêne et, avec sa lanterne, éclairer tous -les recoins de la demeure des bonnes génisses, il ne voyait rien, il ne -trouvait rien que les bonnes génisses qui dormaient, des brins de foin -pendant sur leurs fanons. Il les caressait, demeurait là, un instant, à -humer l’air tiède et musqué, puis il sortait et, ayant laissé retomber -le loquet de bois, il reprenait tristement son chemin, rentrait en son -palais et se couchait, affligé par l’orgueil des vierges. - - -IV - -Or, il arriva qu’une bergère, qui faisait paître ses moutons fort loin -de là, et loin de toute cité, entendit parler de l’édit. Elle avait -vingt ans et elle se croyait jolie; mais, si son cœur était pur, son -corps était souillé. Les bergers du pays en usaient familièrement avec -elle, et elle était si bonne qu’elle n’en refusait aucun, fût-il le plus -pauvre ou le plus laid; aussi, sa réputation était très mauvaise, et les -femmes excitaient les petits enfants qui revenaient de l’école à lui -lancer des pierres et à l’appeler «vilaine». - - Ils m’ont appelée vilaine, - Avec mes sabots, dondaine. - Ils m’ont appelée vilaine. - -Pourtant, elle se mit en route. Comme l’édit assurait à toutes celles -qui s’en iraient vers le palais des vivres et même une mule pour faire -le chemin, elle se dit que c’était une belle occasion de voir du -nouveau, et puis, qui sait? Si elle ne captivait pas le prince (à cela -elle ne songeait guère), elle plairait peut-être à quelque seigneur, qui -lui donnerait une pièce d’or pour son corsage. Ainsi donc, elle se mit -en route. - -Ses amis les bergers l’avaient prévenue qu’elle verrait des choses -merveilleuses, des choses comme il n’y en a que dans la lune ou dans -l’empire des Antipodes, mais tout ce qu’elle avait imaginé fut dépassé -par ce qu’elle vit, car son imagination était aussi pauvre que sa cotte -de bergère. Elle pensa se trouver mal à la douceur des parfums et des -musques, et on lui fit manger des confits si délicats qu’elle eut peur -de ne plus jamais retrouver de saveur aux pimprenelles et aux fraises -des bois. - -Les chambellans lui montrèrent la chambre qu’on lui destinait: c’était -la moins belle de tout le palais, mais son luxe était encore assez -séduisant, car les murs étaient tendus de tapisseries où jouaient des -licornes et, sur le sol, formé d’une minutieuse mosaïque, des toisons de -chèvres bleues s’amoncelaient, plus douces que des oreillers de mousse -et que des tapis de feuilles mortes. Le lit était de bois doré, les -courtines étaient de soie changeante, et tout cela était large, haut, -profond comme l’ombre et comme le silence d’une forêt automnale. - -Elle se réjouissait déjà des nuits à dormir en de telles richesses, -lorsque les chambellans ajoutèrent, sur le ton d’une incompréhensible -ironie: - ---Maintenant, nous allons vous montrer une chambre plus belle -encore,--peut-être!--et vous choisirez. - -Un carrosse attendait, où elle monta, et l’on fut bientôt à la ferme. - ---Voici, dirent les chambellans; c’est une étable. - -La bergère entra dans l’étable, et les génisses, qui ruminaient, -tournèrent la tête vers elle, comme pour la saluer: elle les caressa, -elle aussi; elle leur donna des noms, et les bonnes bêtes allongeaient -leur mufle et ouvraient leurs grands yeux doux. - ---Eh bien! je reste là, dit la bergère, après avoir fait le tour de -l’étable; l’autre chambre est belle, mais celle-ci est plus belle -encore, en vérité,--et comme je dormirai bien sur ce lit de paille! -Allez-vous-en et fermez la porte; je suis chez moi. Bonsoir! - - -V - -Le prince Astère était désespéré. Trente fois il avait mis ses sabots -fumés, pris son bâton de frêne, allumé sa lanterne de corne; trente -fois, il avait en vain fait le pèlerinage de l’étable. - ---Allons, se dit-il le trente et unième soir, j’irai encore une fois, et -si je n’y trouve personne, je ferai un nouvel édit qui annulera le -premier, et je m’ennuierai beaucoup. O Seigneur, fais que je trouve -l’élue! - -Il tira le loquet, et sans entrer, jeta dans l’étable un regard presque -distrait: il n’avait plus la foi. - -Il allait sortir, sans chercher davantage, honteux un peu de sa candeur, -lorsque la paille remua, juste sous la crèche, près du mufle endormi -d’une vieille vache rousse dont le lait tant de fois l’avait réconforté. - -La bergère se souleva, ses cheveux blonds pleins de paille blonde; elle -était si fraîche et si gracieuse, si enfantine avec ses yeux troublés -par la lumière que le prince s’agenouilla, en disant: - ---Tu es reine! - ---Prince, dit la bergère, devinant que son seigneur était devant elle, ô -prince! je ne suis pas venue pour être reine, je ne suis rien qu’une -pauvre fille et une malheureuse pécheresse! Oui, prince, une pécheresse! -Je ne veux pas vous abuser: je suis... je suis... une fille perdue! - -Elle pleurait et elle gémissait tant, que son pauvre corsage usé éclata -sous l’effort des sanglots, laissant voir deux tout petits seins -candides et peureux, pendant que le prince, lui baisant la main, -répétait simplement: - ---Tu es reine, tu es reine, tu es reine! - - - - -LA VILLE DES SPHINX - - -C’était une ville merveilleuse et unique qui s’élevait au milieu du -grand désert, si vaste qu’elle enfermait dans ses murailles des prés -pleins de troupeaux, des champs de labour, des forêts, des vergers, des -sources et un lac d’amour où les jeunes filles allaient se baigner nues -le troisième jour de la nouvelle lune. - -Jamais personne n’était entré dans la ville merveilleuse, jamais -personne n’en était sorti. - -Elle s’étendait au milieu du grand désert, orgueilleuse d’être unique, -d’être le monde, d’être la vie, d’être la joie tombée du ciel parmi la -tristesse infinie des sables. - -Ses habitants, doux, simples et voluptueux, ignoraient les formes d’une -religion précise et la tyrannie d’un gouvernement strict, pareils à ces -Indiens divins que visita Benjamin de Tudèle qui ne connaissaient -d’autre magistrature que celle de la bonne volonté. Cependant, la vue -des merveilles qui éclataient à l’horizon leur avait fait concevoir la -possibilité de délices futures, le probable prolongement, au delà de la -mort, des jouissances de leur humanité. - -Très loin autour des murailles, il n’y avait que des sables, des -pierres, ou des petits rochers blancs comme de vieux ossements; mais, -là-bas, près du cercle, on distinguait fort bien, les jours de grande -clarté, des forêts miraculeuses, toutes bleues, de hautes tours blanches -sommées d’or, et, vers le couchant, un palais rose aux mille fenêtres de -lumière; des tourbillons d’anges volaient au-dessus de la cime des -arbres, et leurs ailes écrivaient dans l’air pur des éclairs. - -Ces merveilles consolaient, à l’heure de la mort, les habitants de la -ville unique; ils imaginaient une migration des âmes vers les forêts -bleues, vers les tours blanches sommées d’or et vers le palais aux mille -fenêtres de lumière; ils se revoyaient, angéliques et immortellement -joyeux, zébrer l’air pur des éclairs de leurs ailes, et la volupté de -planer au-dessus des cimes leur semblait si douce que certains mouraient -volontiers, par le désir d’une telle métamorphose. - -Heureux comme était ce peuple, l’idée d’un bonheur qui se noie dans la -ténèbre lui était insupportable; ils aspiraient à l’absolu du plaisir et -ne voulaient pas comprendre les droits de la mort,--l’infélicité de la -vie qui induit les hommes à souhaiter de fondre comme un grain de sel -dans l’Océan du néant; ils croyaient donc à la pérennité de leurs âmes -innocentes,--non par dogme ou doctrine, mais comme on croit à la -véracité d’un conte charmant et aux caresses d’une illusion. - -Nul en ce pays ne se souciait plus de la vérité; on admettait cet -axiome: «La vérité c’est ce que je crois.» Et l’on permettait à autrui -d’avoir une vérité à soi et même plusieurs, comme on a un petit chien ou -des oiseaux familiers. Il y avait une légende sur la Vérité, et on la -représentait comme une sorte de croquemitaine, qui, d’un seul regard, -stupidifie les enfants et les imprudents; certains, sans doute par -divination, la peignaient tel qu’un monstre haineux et féroce qui happe -les hommes par une jambe et se sert de cette massue pour écraser les -autres hommes. (Ces gens simples, le jour où ils voudront des dieux, -éliront sans doute pour patronne la candide Liberté, femme aux grands -yeux indulgents, créature d’amour et de grâce, au geste fier.) Nul en ce -pays n’avait donc jamais eu l’idée d’aller voir si les merveilles -lointaines de l’horizon étaient de vraies merveilles, des édifications -dignes de foi, des arbres authentiques, des anges réels; nul n’avait -jamais tenté de franchir le seuil veillé par les deux sphinx. - -Bêtes de bronze, mais oraculaires, vivantes quand il leur plaisait, -œuvres effroyables d’une magie préadamite, deux sphinx gardaient la -seule porte de la ville, la porte par où il est défendu de sortir. Elles -souriaient dans leur sommeil d’airain, les deux bêtes gardiennes -établies là par Istakar, le fondateur de la ville, et, méditatrices, -elles semblaient n’avoir choisi l’immobilité de la mort que par dédain -pour le geste de la vie. Parfois, des paroles sortaient de leurs lèvres -immuables; c’étaient des poèmes ou des contes si anciens qu’on ne les -comprenait plus guère; mais, recueillis et écrits, ils servaient de -talismans et de formules d’amour. Sphinx et sphinge, à l’heure de la -nubilité, les adolescents venaient visiter les bêtes de bronze et les -baiser sur la bouche; les filles baisaient la bouche de la bête dont une -barbe pointue triangulait la face et les mâles baisaient la bouche de la -bête qui avait des mamelles de femme. - -Or, un jour, un adolescent, déjà fort comme un homme et plus instruit -qu’un vieillard, après avoir baisé la bouche de la sphinge, toucha de -ses lèvres la fleur des seins d’airain, et dit: - ---Sphinge, réponds-moi. - -La sphinge répondit ainsi: - ---Enfant, comment as-tu trouvé le secret d’Istakar? - ---Je l’ai trouvé, puisque tu me réponds. - ---Reviens demain, dit la sphinge; c’est le jour où le peuple s’amuse au -jeu du bain sacré, le jour où, pour la première fois, les filles écloses -dans l’année, à la vie de l’amour, se montrent nues sur les rives du -lac. Au lieu de suivre le peuple, viens ici, et je ferai ta -volonté,--puisque tu sais le secret d’Istakar. - -Le lendemain, dès que l’adolescent fut arrivé, une petite porte s’ouvrit -lentement dans la muraille, pendant que d’une voix lamentable la sphinge -disait ce seul mot: - ---Va! - -Alors l’adolescent entra dans le monde extérieur. Il marcha longtemps, -les yeux levés sur les lointaines forêts bleues, les tours blanches -sommées d’or, les fenêtres de lumière, le vol radieux des anges; si -longtemps que la nuit tomba sur le désert, et il s’endormit. - -Trois fois la nuit tomba sur le désert, et trois fois l’adolescent -s’endormit, la tête sur une pierre. - -Le quatrième jour, au matin, comme il tendait ses bras implorants et las -vers les merveilles de l’horizon, toujours aussi lointaines et toujours -aussi belles, un aigle descendit et vint se poser sur la pierre où il -avait dormi. - ---Aigle, dit l’adolescent, aie pitié de moi, prends-moi et porte-moi -là-bas, au sommet de la tour d’ivoire. - -L’aigle prit l’adolescent. - ---Adolescent, couche-toi sur mon dos entre mes deux ailes, et je te -porterai vers la tour d’ivoire. - -L’aigle s’envola, pareil à Géryon, et l’adolescent couché entre les deux -ailes, tout exalté d’amour, fixait éperdu la tour blanche sommée d’or, -toujours lointaine et toujours belle. - -L’aigle vola longtemps, si longtemps qu’ils arrivèrent au pays où les -jours sont des années et où les années sont des siècles, et toujours la -tour se dressait à l’horizon parmi le vol des anges, au-dessus de la -forêt bleue et du palais aux fenêtres de lumière. - -Tous les siècles, l’adolescent demandait avec l’inquiétude du désir: - ---Aigle, sommes-nous bientôt arrivés? - -Mais l’aigle sans répondre donnait dans l’air un violent coup d’aile et -ils passaient par des pays où les fleurs sont des soleils et où les -femmes accrochent des étoiles à leurs oreilles, et toujours la tour -d’ivoire resplendissait au loin, toujours pure et toujours belle. - ---Aigle, sommes-nous bientôt arrivés? demanda l’adolescent d’une voix -triste et cassée. Aigle, mes mains sont devenues toutes jaunes et mes -cheveux sont devenus tout blancs. Aigle, sommes-nous pas bientôt -arrivés? - ---Nous sommes arrivés, vieillard, répondit l’aigle en se posant sur la -pierre où l’adolescent avait couché sa tête, à la troisième nuit de son -voyage. Voici la tour, voici la forêt, voici le palais, voici les anges, -tels que tu les voyais quand je t’ai pris entre mes deux ailes; nous -avons fait le tour des mondes sans atteindre ton désir, et maintenant tu -es vieux, tu vas mourir, va au moins mourir chez toi. - -L’aigle disparut, ayant secoué son fardeau, et, tombé rudement parmi les -pierres, le vieillard s’endormit et rêva. - -Le premier geste de son réveil fut de chercher de ses yeux fatigués les -divines merveilles qui l’avaient si longtemps nourri d’amour, mais -l’horizon était nu, formé seulement d’un cercle noir. Il ne fut pas -surpris, car son rêve l’avait préparé à connaître enfin et à comprendre -la vérité; triste d’une lumière perdue, il se réjouit de savoir que -l’horizon était un cercle noir et, méprisant les illusions primitives -des hommes, marchant sans repos, il ne mit que deux jours pour atteindre -la porte gardée par les sphinx. - -Elle était ouverte. Il entra et dit: - ---O sphinx, ami de ma jeunesse, me voici. Je reviens d’un si long voyage -que mes mains sont toutes jaunes et que mes cheveux sont tout -blancs,--mais je sais la vérité. Il n’y a là-bas ni forêt bleue, ni tour -blanche au chef d’or, ni palais aux fenêtres de lumière, ni vol radieux -d’archanges; j’ai parcouru le monde et les mondes, couché sur le dos de -l’aigle et maintenant, je sais,--je sais que l’univers est ceint d’un -cercle noir fait de ténèbres, et que la merveille des horizons n’est que -la fleur inutile de l’éternelle Illusion. Je sais, et je tuerai -l’Illusion. Je sais et je dirai la vérité. Peuples, voici la vérité... - -Mais la sphinge, au signe que lui fit le mâle de bronze, se dressa -tristement, écrasant sous sa griffe, lionne compatissante, le monstre -qui avait traversé les mondes entre les ailes de Géryon. - - - - -LIVRE II - -VISAGES DE FEMMES - - - - -IRMINE - - -Avec son joli nom, presque inédit, ses cheveux couleur du lin des -quenouilles, sa figure blanche, son corps long et souple, ses mains -élégantes, Irmine paraissait une sorte de jeune fille chef-d’œuvre, un -exemple à suivre pour ses sœurs futures, le modèle de ce que peut donner -de délicieux et de délicat ce genre de chrysalide. Et elle avait des -talents: colorier des arbres préalablement décalqués dans la méthode -Cassagne, ou des moulins dont les roues font mousser l’eau de la petite -rivière qui vient de loin, ou la chaumière dont la cheminée fume -paisiblement, ce qui s’indique par des spirales bleuâtres; ensuite des -effets de neige, des effets de lune, des effets d’orage, et en général -tout ce que la nature, vue par l’œil d’un professeur de dessin, peut -offrir de rococo mélancolique et pittoresque. - -Irmine était donc célèbre dans la petite ville où elle promenait les -jours de fête des toilettes esthétiques, dont l’ornement premier et -décisif était une broche en forme de palette à aquarelle, où, sur fond -d’or, des godets d’argent étreignaient de fausses pierres précieuses et -quelques vraies. - -Si jolie et si ridicule, Irmine aurait fait pitié,--sans ses yeux. Ils -étaient presque terribles, tout noirs, fixes, impérieux, dédaigneux, -cruels. Les yeux d’Irmine contredisaient les effets de neige et les -effets de lune, les moulins et les chaumières, la palette et les godets -d’argent; quand on les regardait et surtout quand ils vous regardaient, -on était certain de voir une autre Irmine, d’être vu par une Irmine -inconnue et mystérieuse;--le manteau de ridicule descendait de ses -épaules et on avait la sensation, sans doute à cause du noir inquiétant -des yeux, d’une vierge folle, mais froidement passionnée, vêtue de la -seule obscure transparence que la nuit, au fond des jardins, tisse -autour d’une nymphe de marbre. - -Dans son entourage, les yeux d’Irmine étaient incompris; on les -déplorait; c’était le seul défaut, le dommage de cette créature tant -privilégiée; on les souhaitait gris de brouillard, nuance chaste, avec -de doux éclairs bleus pour simuler «le réveil de la Nature», les matins -d’avril, quand les fumées de la gelée blanche qui s’évapore, ne laissent -voir que par petits coins «l’azur du ciel»; d’autres personnes, à -l’imagination plus calme, regrettaient qu’ils ne fussent pas d’un bleu -tout pur et tout uni; enfin, les yeux d’Irmine étaient «un sujet de -conversation inépuisable» et les goûts, tout en manifestant leur -diversité, étaient d’accord sur ce point: - -«C’est bien fâcheux qu’une aussi jolie jeune fille ait des yeux pareils, -des yeux comme on n’en a jamais vu!» - -Cependant, il y a des amateurs d’yeux. L’un d’eux passa par la ville -dont Irmine était la gloire et, ayant vu les yeux d’Irmine, il n’alla -pas plus loin. - -Cet amateur se nommait Savin. Il voyageait éternellement par toutes les -parties du monde, se mêlant aux foules, cherchant des regards étrangers -et des yeux nouveaux. Arrivé dans une ville, il allait aux endroits où -les gens se promènent, se saluent en souriant et en grimaçant; c’est là -qu’il cueillait les plus beaux regards, ceux dont la gamme va de la -pitié jusqu’au désir. Il savait lire cette écriture complexe, de lueurs -et de feux comme les signaux nocturnes que se font les navires; il -devinait les adultères satisfaits et ceux qui se rongent le cœur dans -une infranchissable solitude; il comprenait les traînées de lumière pâle -qui signifient les désirs indolents, et les rapides rayons qui disent -les volontés sûres de se réaliser à l’heure choisie: il comparait les -flammes tombantes du regret avec les flammes aiguës de l’espoir et les -obscures phosphorescences de la résignation;--mais en déchiffrant, il -jouissait surtout de la couleur et de ce qu’il appelait, par une -singulière innovation, le timbre des regards. - -Savin distinguait la couleur des yeux de la couleur du regard; selon -lui, des yeux jaunes, par exemple, pouvaient donner des regards bleus, -verts, noirs, rouges, des regards de toutes les nuances possibles, de -ces nuances qui n’ont pas de nom, si fugitives et si diverses qu’on ne -les rencontre pas deux fois, ni en d’autres yeux, ni dans les mêmes -yeux. Mais, outre ces nuances et d’abord, il constatait une nuance -fondamentale, toujours constante, quoique différente de la couleur -apparente de l’œil; ainsi, des yeux bleus ont pour nuance fondamentale -de regard le jaune-gris, et des yeux noirs le jaune d’or: c’est ce qu’il -appelait le timbre. Le timbre donne aux regards la personnalité, il les -différencie et et les confirme dans un ton unique et absolu. Il y a des -yeux presque pareils d’apparence, mais les regards de ces yeux, par la -diversité que leur donne le timbre, sont toujours dissemblables. - -Ayant vu Irmine, Savin jugea: - -«Ses yeux sont noirs, le timbre est jaune d’or pointillé de rouge, les -nuances du regard peuvent monter jusqu’à l’aigu et descendre jusqu’au -velours noir; je viens de percevoir un regard noir bleu tigré d’or et un -regard vert sombre strié de pourpre.» - -Et Savin continuait à dénombrer tous les regards possibles des yeux -d’Irmine, sans se soucier des lois du contraste des couleurs, car selon -lui, la couleur des yeux et des regards était assez différente, par -essence, des couleurs ordinaires pour n’être pas soumise aux mêmes lois. -D’ailleurs, sans mépriser la science, il la tenait pour une servante, -bonne aux gros ouvrages, bonne à balayer le sentier où se promènera -notre plaisir;--il voulait s’amuser et être heureux par la possession de -divins yeux, de merveilleux regards, «comme on n’en avait jamais vu». - -Il n’alla donc pas plus loin, et il épousa Irmine, qui se laissa faire, -quand elle sut que Savin était un «bon parti» et qu’elle pourrait orner -son cou blanc d’une palette à godets «enrichie de diamants». - -Alors, tout le jour, Savin se réjouit au jeu des yeux--des yeux de -velours noirs dont les sombres rayons se ponctuaient d’or ou de pourpre, -puis il chercha ce que disaient, en toute vérité, les yeux d’Irmine. - -«Une femme froidement passionnée, vêtue de la seule obscure transparence -que la nuit, au fond des jardins, tisse autour d’une déesse de marbre.» - -Ils disaient cela, les yeux d’Irmine, mais ils mentaient, comme des yeux -de femme, car Irmine, ayant été une médiocre élève de Cassagne, fut une -épouse sage et une mère prudente. En ses heures de loisirs elle -coloriait, ainsi que jadis, des décalques où chantait tout le rococo -mélancolique d’une nature honnête et sentimentale: effets de lune, -effets de neige, chaumières d’où monte un ruban bleu, moulins dont l’eau -mousse comme de l’eau de savon. - -Dans les yeux d’Irmine, il n’y avait rien que l’illusion de celui qui -venait s’y mirer; c’était un beau vitrail qui, la fenêtre ouverte, -laissait voir une cour de ferme. - -Il n’y avait qu’illusion, il n’y avait que mensonge dans les yeux -d’Irmine; Savin les adora jusqu’à sa mort, adorateur de ses propres -rêves, heureux quand des visions d’or ou de pourpre passaient, comme la -bénédiction d’une promesse divine, dans les regards de velours noir. - - - - -PHÉNICE - - -C’était une jeune femme comme toutes les autres. Rien ne la -différenciait de ses sœurs; tout semblait médiocre en elle, sottement -médiocre; sa beauté de blonde douteuse était ordinaire et fade; son -élégance, à peine suffisante; son esprit, que l’on supposait nul, -n’allumait aucune flamme en ses yeux bleus, doux et mornes; vraiment, -elle était fort bien signalée par le dédain de cette brève et simple -définition: une jeune femme comme toutes les autres. - -Cependant, après l’avoir ainsi jugée, tous les hommes lui accordaient le -«je ne sais quoi» et tous la désiraient. Si elle avait eu des caprices -même fous, des fantaisies, même monstrueuses, d’attentifs esclaves se -seraient dévoués à son plaisir: mais elle n’encourageait ni les -entreprises, ni les sacrifices; elle paraissait ne pas comprendre les -allusions et, si l’on se risquait à une déclaration moins indirecte, -avant de répondre quelque banalité, elle faisait répéter la phrase -d’amour deux ou trois fois, ce qui glaçait les plus enflammés. - -Ils n’étaient rebutés que pour un instant et Phénice s’érigeait à -nouveau dans leur imagination, phare où venaient se cogner les ailes de -la bande aveuglée des oies voyageuses. - -Mais le «je ne sais quoi» demeurait tel, énigme toujours obscure, car il -n’était donné à aucun de ses adorateurs d’en pouvoir révéler le secret, -cueilli sur la bouche de Phénice. Sa vertu était célèbre; elle avait -même gardé jusqu’après la trentaine une sorte d’air virginal, une -attitude étonnée de Diane perpétuellement surprise; son mari semblait -lui être aussi indifférent que le reste du monde; elle n’avait pas -d’enfants. - -La vie de Phénice était un sommeil où personne ne soupçonnait de rêves, -une traversée dont nul ne devinait les plaisirs. Pourtant, cette -créature endormie songeait; cette passagère distraite voyait;--un jour, -enfin, elle se leva de son sommeil et arrêta sur un banc de sable choisi -le voyage de sa barque silencieuse. - -Parmi les prétendants à ses lèvres closes, un jeune homme, par sa -discrétion mélancolique, l’avait intéressée; elle trouva l’occasion de -le laisser parler et d’avouer, sur le ton d’une tristesse passionnée, -son désir et sa volonté. - -Phénice écouta, avec la mine cette fois de comprendre, et elle daigna -feindre une émotion délicate. Ayant laissé prendre sa main, après de -convenables résistances, elle dit: - ---On me croit stupide parce qu’un discours d’amour n’excite mes nerfs à -aucun frisson esthétique, et froide parce que je ne m’enivre pas au -parfum des voluptés en espérance; je ne suis pas stupide, mais il est -vrai que nul n’a encore troublé le lac d’indifférence qu’est mon pauvre -cœur. Tous vos jets de pierres n’ont fait sur ses eaux apaisées que de -puérils ricochets, et les galets sont allés mourir là-bas et s’enfoncer -silencieusement dans le sable, parmi les roseaux inattentifs. Déracinez -un rocher, et qu’il tombe! J’aurai peur délicieusement, et je lèverai la -tête pour voir, au moins, d’où part le coup d’une telle audace et de -tels bras. Mais vous n’êtes bons qu’à des ricochets, enfants amusés de -taquiner le monstre, mais incapables de le faire rugir. J’attends. -Pleine de bonne volonté, prête à répondre à l’appel quand le cri m’aura -remuée, quand la pierre m’aura touchée; mais ne me touchez pas, car vous -m’auriez prise, et vous seriez déçus! Vous avez peut-être raison de -jouer et d’amollir exprès la détente de vos bras,--et soyez satisfaits -d’être incapables de me conquérir, car je n’en vaux pas la peine. -D’ailleurs, je n’ignore pas l’opinion que vous avez de moi: une femme -comme toutes les autres, n’est-ce pas? Rien de plus vrai, mon ami; vous -le saurez quand vous voudrez. - -On répondit à Phénice: - ---Je ne vous dédaigne pas, puisque je vous aime. Ne me confondez pas -avec les autres. Je rassemble mes forces, je vais arracher un bloc de -rocher, je vais le lancer sur vous, je vais vous écraser... - ---Ecrasez-moi! dit Phénice. - ---Soyez à moi! - ---Vous parlez comme tous les autres, répondit Phénice avec tristesse. -Vous aussi, vous faites des ricochets sur la surface du lac paisible. - ---Phénice, c’est que je ne veux pas vous faire de mal, car, pour vous -dompter, je pourrais, s’il me plaisait, déraciner une montagne, et, avec -des bras de géant, la lancer sur vous, tombée comme du ciel. Cette -montagne, Phénice, c’est mon amour qui vous menace... Cédez, ou je vous -tue! - ---Enfant, dit Phénice, tu as plus de cœur que je ne croyais. Serais-tu -vraiment capable de me tuer? J’ai eu presque peur--délicieusement! Soit, -que l’épreuve finisse: je suis à toi. - -Phénice se leva et, écartant l’avidité des mains conquérantes, elle se -déshabilla elle-même, lentement, avec un calme singulièrement ironique -et impudique. Elle agissait comme seule, les doigts sûrs, les yeux -froids et vagues, indifférente aux regards et aux prières de son amant à -genoux. - ---Tu vois, dit-elle enfin, apparaissant nue (et bien vraiment pareille à -toutes les autres femmes), tu vois, je te l’avais bien dit: cela ne -valait pas la peine--la peine que j’ai eue de me dévêtir, la peine que -tu auras de m’aimer. J’ai des épaules, des bras, des seins, des genoux; -cela fait un corps qui ne diffère des autres que par l’imperceptible. -Quel plaisir as-tu à regarder celui-ci plutôt qu’un autre, et quel -plaisir auras-tu à le toucher quand je te le permettrai? Je ne suis ni -plus ni moins qu’une femme, je suis médiocre, je suis un être moyen et -ordinaire,--et voilà pourquoi je ne me suis jamais laissé voir que par -devoir et à des yeux incapables de me juger. Eh bien? Je lis en ton -regard que tu ne m’aimes plus: tes bras n’ont plus ni la force, ni le -désir de m’étreindre... - ---Phénice, femme absurde, tu as la folie du mépris, mais, moi, puisque -je t’aime, je te trouve belle. Tu es belle entre toutes les femmes, -Phénice; tu es la seule beauté que je désire; tu es la femme... - ---... Mon pauvre amant, dit Phénice, en reprenant la conversation -interrompue, je suis «la femme»; en effet, puisque je suis «une femme»; -et voilà le «je ne sais quoi», et voilà pourquoi j’ai tant de -prétendants à mes lèvres. Apprends encore ceci: ce que je méprise en -moi, c’est l’animalité du mâle qui m’a faite ce que je suis,--un animal. - - - - -FLORIBERTE - - -I - -Ils discouraient, assis au bord de l’eau. Floriberte parlait avec une -dureté ironique: - ---Vous voulez m’enlever à tout cela, disait-elle, en montrant les -prairies, les bois, le lac peuplé de cygnes, le vieux manoir tout gris, -dont une tourelle, toujours fière, disait la destinée ancienne,--à tout -cela, à toutes mes bêtes, à tous mes arbres, à toutes mes herbes! Votre -âme est-elle donc un paysage plus beau que celui-ci, avec une forêt plus -vieille, un lac plus pur, une herbe plus douce et plus verte! Y a-t-il -des cygnes noirs et des cygnes blancs dans votre cœur? Je n’en saurai -jamais rien, je ne veux pas y entrer: j’ai peur d’être dupée et de ne -trouver qu’un plateau aride, quelques bruyères et des herbes -sèches--auxquelles votre ardent amour est bien capable de mettre le feu. -J’aime mieux donner à manger à mes cygnes. - -Et lui, résolu, mais soumis, répondait à Floriberte par d’amoureuses -sottises, qui amusaient la jeune fille et la faisaient songer. En -répliquant, elle mettait un doute à la place de la négation -brutale,--puis tout d’un coup s’apercevait que, relevée par un mouvement -qui n’était peut-être pas inconscient, sa robe laissait de ses jambes -voir un peu plus haut que la cheville. - -Floriberte était une de ces filles de race et de sang où l’orgueil lutte -contre la sensualité. Elle se serait donnée avec volupté même à un -amant, même à un passant, si ce sentiment ne l’avait arrêtée, au seuil -de la possible réalisation, qu’un tel don était vraiment trop précieux, -que l’on ne dilapide pas ainsi un trésor royal. L’orgueil l’incitait à -la méchanceté et la sensualité à la complaisance; vaincue, Floriberte -pouvait devenir une maîtresse dévouée à l’amour, mais il était difficile -de la vaincre, car son cœur était dur. - -Elevée seule et en liberté parmi des inférieurs, elle méprisait d’abord -tout inconnu, capable de le haïr s’il tentait de mettre la main sur son -indépendance; seul, celui qui en ce moment discourait avec elle, au bord -de l’eau, avait obtenu la grâce d’être écouté. Comme il faut bien se -marier, elle consentait à l’épouser, mais non à l’aimer,--et c’est sur -ce dernier point et non pas sur le premier que Floriberte et son fiancé -discouraient au bord de l’eau, sous les regards inquiets des grands -cygnes. - -Floriberte dit encore: - ---Quand je vous appartiendrai, mon cher, vous posséderez une femme dont -la beauté corporelle dissipera, je l’espère, les vagues aspirations -sentimentales dont vous êtes imbu, comme de brouillards un paysage -matinal. Ne vous rendez pas ridicule; ne détruisez pas l’attrait -physique qui peut m’attacher à vous; souvenez-vous que je ne suis -enchaînée que par un fil et que je briserais des liens de fer. - -Elle se renversa insolemment, se couchant tout entière sur le dos pour -aller arracher une feuille aux branches de saule qui pendaient derrière -elle:--mais elle se redressa vite, ayant entendu le grand cygne blanc -battre des ailes. - ---Allons-nous-en! fit-elle tout d’un coup, la figure pâle et les yeux -effarés. - - -II - -Floriberte fut mariée; mais le soir elle fut absente de la chambre -nuptiale. - -Elle était sortie, ayant vite changé de robe, et elle se promenait le -long du lac, songeuse, triste d’avoir signé une promesse dont la -réalisation devenait inéluctable. Maintenant, il ne s’agissait plus de -mots, mais d’actes; les discours au bord de l’eau allaient se -matérialiser,--et il semblait à Floriberte qu’une sorte de crime se -préparait, un adultère pire que tout autre, et, elle qui s’était -habituée à tout mépriser, elle ne méprisait plus rien autant -qu’elle-même. - -Elle se promenait le long du lac ensommeillé; les cygnes dormaient parmi -les roseaux. - -Elle eut peur en pensant aux cygnes, à ces merveilleuses bêtes qu’elle -aimait, au grand cygne blanc, son amant innocent, tous deux, Floriberte -et l’oiseau pur, nés le même jour! Ils avaient tant joué ensemble, tous -deux enfants, et ils s’étaient dit tant de choses, au bord de ce lac, -pendant qu’il allongeait vers les mains de la jeune fille sa tête aux -yeux d’or, courbant le long de ses jambes son col flexible! - -Vraiment, absurde amour, mais que nulle mythologie n’avait inspiré, -toute la tendresse de Floriberte était vouée à son cygne; son cœur -battait d’émotion à caresser son plumage et son duvet, et, quand la -jolie bête mangeait dans sa main, elle ressentait un plaisir d’indicible -fraternité. - -Tout rêve sensuel s’apaisait en elle près de son cygne, et son -imagination, qui n’était pas corrompue, ne demandait à ces caresses -d’oiseau qu’un plaisir chaste. - -Elle eut peur en pensant au grand cygne blanc qui dormait parmi les -roseaux; elle eut peur aussi en se représentant la chambre vide, où la -faute, à cette heure, aurait pu être accomplie. Alors, pour lui demander -pardon, elle chercha le grand cygne blanc parmi les roseaux; mais le lac -était vaste, elle cherchait mal et il faisait noir; elle ne le trouva -pas. - -Tombée dans l’herbe humide, elle pleura nerveusement, en se tordant les -bras, proie d’une crise étrange,--mais, quand elle eut bien pleuré, son -orgueil lui revint avec la conscience de sa folie, et résignée à l’oubli -des amours puériles, elle se releva et rentra, expliquant sa fuite par -un caprice, un désir de suprême solitude. - -Le lendemain, la sensuelle s’était définitivement éveillée en -Floriberte, et l’orgueilleuse avait limité son mépris. Pourtant, et -comme elle l’avait juré, elle n’aima jamais son mari avec la tendresse -du cœur; tout ce qui lui avait été départi de sentiment, elle l’avait -prodigué aux cygnes candides comme des anges: un homme évoquait pour -elle d’autres désirs et réalisait d’autres plaisirs. - -Floriberte n’alla plus jamais au bord de l’eau: elle avait peur des -reproches et de la tristesse du grand cygne blanc. - - - - -ROSULE - - -I - ---Eh bien, monsieur, dit Rosule, j’ai réfléchi. Vous pouvez me faire la -cour, mais je vous préviens que... - -Elle alla chercher dans un coin une grande poupée abandonnée depuis pas -beaucoup de semaines. - ---... Si, après m’avoir conquise, vous ne réalisez pas toutes les -promesses de joie dont vous m’avez récité le chapelet--et dont j’ai -compté soigneusement les grains de nacre--je vous briserai comme ceci... - -Sèchement et sans colère, elle cogna la tête de la poupée contre le -front d’une des chimères de fer qui veillaient songeuses sous la haute -cheminée. - -La tête de porcelaine fut mise en morceaux et Irénion ne put s’empêcher -de sourire à un tel enfantillage,--mais les deux chimères de fer eurent -de mystérieuses raisons de rester graves. - -Rosule ensuite et Irénion, sans plus rien dire, sortirent vers les -jardins qu’embellissait le soleil couchant. - -Quand ils marchèrent le long d’une allée plantée de dahlias, Rosule -n’apparut guère plus haute que la tige des grosses fleurs tuyautées, -mais elle relevait la tête, d’où un voile attaché retombait sur ses -épaules; elle marchait droite, sérieuse et impérieuse, et c’était bien -vraiment une jeune princesse; Irénion semblait le géant commis à sa -garde par une bonne fée. - -Il y eut un ruisseau à passer, qui semblait un fleuve à Rosule. Irénion -la prit dans ses bras et enjamba le fleuve. - ---Vous êtes grand et vous êtes fort, Irénion, dit Rosule; moi, je suis -méchante: par ma méchanceté, je suis plus forte et plus grande que vous. - ---Rosule, dit Irénion, petite rose, vous vous croyez vénéneuse et vous -n’êtes que parfumée. - -Rosule ne put s’empêcher de sourire; mais, comme les chimères de fer, -les grands dahlias restèrent graves, et leurs lourdes têtes calamistrées -se penchaient toujours immobiles dans l’air pur. - -Ils arrivèrent à un endroit où il y avait de grands noyers tout chargés -de belles noix encore prisonnières dans les lambeaux de leur gangue -verte, mais les branches étaient si hautes que Rosule pensait: Nul ne -pourra jamais les atteindre. - -Irénion n’eut qu’à lever le bras pour cueillir les belles noix; puis, -dépouillées de leur gangue verte, il les brisa comme des perles de verre -et Rosule dit: - ---Décidément, Irénion, vous êtes grand et fort; moi, je suis rusée: par -ma ruse, je suis plus forte et plus grande que vous. - -Irénion n’osa rien répondre, car au même instant un grand coup de vent -passa qui secoua les vieux noyers et sema dans l’herbe toutes les noix -mûres. - - -II - -Après leur mariage, Rosule et Irénion habitèrent un grand château -entouré de bois et de prairies, où l’on pouvait marcher pendant des -heures et des heures sans jamais repasser par le même chemin et sans -sortir du domaine. Là, on se sentait roi,--maître de la terre et des -arbres, de l’eau et des herbes, et presque du vent et presque des -nuages,--mais Rosule et Irénion avaient d’abord à tenter d’autres -plaisirs. - -Rosule souriait; Irénion semblait heureux; les grains de nacre du -chapelet se déroulaient lentement et joyeusement; un jour, il osa -interroger Rosule. - -C’était pendant une promenade distraite autour d’un étang aussi large -qu’un lac et aussi profond que la mer; l’eau était pure et bleue; le -soir, on y voyait les étoiles. - ---Ai-je menti à mes promesses? demanda simplement Irénion. - -Rosule ne répondit pas. - ---Rosule, petite rose qui vous croyez vénéneuse et qui n’êtes que -parfumée, reprit doucement Irénion, ai-je menti à mes promesses? - ---Oui! répondit Rosule. - ---Rosule, c’est vous qui mentez à vous-même. Vous n’avez pas dit oui; -j’ai mal entendu. Rosule, avez-vous vraiment dit oui? - ---Oui, dit Rosule. - -Ils demeurèrent silencieux quelques instants, puis Rosule dit encore: - ---Imprudent, qui me forcez à réfléchir et à faire pencher d’un côté la -balance qui eût sans doute oscillé éternellement, vous me demandez si -vos promesses de joie se sont réalisées? Je n’en savais rien. Vous me -demandez si je suis heureuse? Je sais maintenant que je ne l’étais pas -assez pour que le bonheur fût écrit en lettres sûres et clairement -lisibles dans ma conscience,--mais, avant votre interrogation, je ne -pensais pas à déchiffrer le mot peut-être en train de naître, de se -former et de se dorer. Vous m’avez posé une question: il fallait y -répondre et j’ai répondu. N’ayant rien à dire, rien de précis, je ne -désirais que me taire et garder dans les limbes mon verbe informulé: -vous lui avez donné la vie en parlant vous-même. Imprudent, médiocre -imprudent trop facile à contenter, vous ignorez donc qu’il manque -toujours quelque chose aux âmes élues, quelque chose que ni l’Amour, ni -l’Homme, ni Dieu, ne peut leur donner! Le seul bonheur atteignable par -un être intelligent, c’est l’inconscience de son malheur; je dois vous -apprendre cela pendant qu’il en est encore temps, homme grand et fort, -pendant que votre cervelle de géant palpite encore dans les puissantes -murailles de sa dure ossature, vous apprendre cela à vous, moi la faible -Rosule, la petite rose vénéneuse! Vous supposez donc, monsieur, que vous -m’avez comblée de joies, comme une mesure de froment où l’on verse le -grain jusqu’au ras du cercle de fer? Non, j’ai une âme; c’est dire que -je suis insatiable: vous avez eu tort de m’en faire souvenir. Songez à -ce que je vous ai dit, un jour d’automne, au passage du ruisseau et sous -les noyers, pendant que les jardins s’embellissaient à l’éclat du soleil -couchant,--et songez aussi à la mort de ma poupée, dont la tête était de -porcelaine. - - -III - -Accroupie au bord de l’étang, Rosule regardait les remous singuliers qui -troublaient l’eau pure et bleue. Soulevé par le vent, le grand voile -dont elle aimait à s’envelopper lui faisait deux ailes pareilles aux -ailes des chimères qui veillaient sous la haute cheminée, et sa tête -appesantie soudain par le crime, se penchait, lourde et calamistrée -comme la tête des dahlias lourds et graves. - - - - -LA FEMME EN NOIR - - -De toutes les couleurs, nuances et accords de teintes, le noir, -décidément, lui seyait. Les rouges et leurs succédanés plaisaient dans -les glaces à son œil inquiet de joies, mais une nuit dissimulatrice aux -plis enveloppants rassurait sa peur de la vérité. Il fallait paraître -triste, puisque telle était la nécessité, telle était la volonté -violente et secrète d’une âme vouée aux déguisements. - -Son âme! Il lui était défendu de la glorifier selon le vers du plus -délicat des poètes: - - Mon âme est une infante en robe de parade, - -mais (Albert Samain pâlira de cette parodie) elle aurait pu psalmodier -sur le mode nocturne: - - Mon âme est une larve en robe de mensonge. - -Sa vocation était de paraître malheureuse, de passer dans la vie comme -une ombre gémissante, d’inspirer de la pitié, du doute et de -l’inquiétude. Elle avait toujours l’air de porter des fleurs vers une -tombe abandonnée, ou d’en revenir et d’avoir pleuré sur la tristesse des -destins prématurés. Si elle souriait, c’était la mélancolie d’une rose -blanche au clair de lune, et si elle riait, on croyait à du sarcasme. - -Pour aller du premier coup jusqu’au fond de l’abîme, elle s’ingénia -d’abord à tromper Dieu par l’intermédiaire d’un jeune prêtre qu’elle -enivra d’amour pur. Elle avait alors quelque seize ans et jouissait de -la nouveauté de n’être plus une garçonnette qui court en montrant ses -jarrets: elle montra son cœur, objet angélique dont la vraie place était -sur les étagères du paradis, dans le musée de Dieu. Le jeune prêtre -mania avec d’infinies précautions un bibelot si précieux et l’oignit de -parfums, de larmes et de bénédictions. En donnant son cœur à Dieu, elle -disait au jeune prêtre: - ---Quel sacrifice je vous fais, mon ami! - -Cela dura deux ans. Elle se disait morte au monde, prête à immoler ses -cheveux, sa chair et sa liberté; puis, quand sa mère eut bien pleuré -quand elle crut avoir assez cruellement torturé tous ceux qui -l’aimaient, elle feignit de céder à tant d’affliction et renonça à -déposer son cœur dans les vitrines de la Jérusalem céleste. Ce fut à -cette époque qu’elle adopta les douloureuses robes noires qui lui -rappelaient son premier veuvage et son premier mensonge. - -Alors, on s’occupa de la marier. Deux prétendants furent admis à faire -des grâces autour de la précoce inconsolable. L’un, tout de suite, la -séduisit par sa bonté de bête à bon Dieu, mais elle fut capable de n’en -rien laisser voir et d’offrir à l’autre, et rien qu’à l’autre, le clair -de lune de ses mélancoliques sourires et la douteuse grâce de ses -distraites câlineries. - -Comme elle le martyrisa soigneusement, le brave homme qui n’avait de -goût qu’à s’asservir à toutes les volontés de l’incompréhensible vierge! -Ayant compris qu’il aimait, elle comprit qu’il souffrirait, sans gémir, -comme une victime élue et fière de son élection à la douleur, et elle ne -lui épargna ni les coups de dague, ni les coups d’épingle, bien plus -pénibles, parce qu’ils sont humiliants. Elle osa jusqu’à donner devant -lui ses deux mains à baiser--à l’autre; jusqu’à permettre des privautés -suspectes, comme de se laisser caresser les cheveux, sous prétexte de -jeux et de couronnes de fleurs,--et quand l’humble amoureux, fort -craintivement, offrait la bonne volonté de ses doigts, avides, eux -aussi, de toucher et d’amuser leur épiderme à la joie des contacts, elle -disait sèchement: - ---Non, laissez, vous êtes trop maladroit! - -Cependant, ayant réfléchi la moitié d’une nuit, elle résolut, pas assez -audacieuse pour se mentir à elle-même, d’épouser tout bonnement celui -qui l’aimait et qu’elle aimait,--mais à cette résolution sa diabolique -nature mit une effroyable réserve. - -C’était un soir, dans le grand jardin méthodique où les arbres en -esclavage avouaient la suprématie de l’homme. Des allées droites, larges -comme des routes royales menaient des ifs taillés en portiques et à des -charmes dont la courbure simulait des grottes et façonnait des cabinets -de verdure. Encadrés de buis et de lignes de fleurs, de larges -boulingrins étendaient, comme des étangs, le calme doux de leur -veloutis, et au loin, au bout de toutes les allées, au delà d’une pièce -d’eau muette, il y avait un bois presque inculte que les seigneurs -dédaignaient sinon pour la chasse au chevreuil ou la chasse aux pauvres -filles traînant un fagot de bois mort. - -Elle invita ses deux prétendants à une promenade en cette solitude. On -arriva près de la pièce d’eau où une vieille barque dormait parmi les -roseaux. Elle fut détachée et amenée au pied des marches; la belle -descendit et entra la première. - ---Vous d’abord, dit-elle à celui qu’elle n’épouserait pas, vous d’abord, -j’ai confiance en vous, prenez les rames. - -Et quand il fut entré dans la barque et quand il eut pris les rames, -elle dit encore: - ---Voguez! - -A l’autre, avec un salut de la main, elle cria, quand la barque déjà -écrasait la foule des iris: - ---Il n’y a place que pour deux dans ma barque. Faites le tour et venez -nous rejoindre,--ou bien attendez, car nous reviendrons. - -Elle chanta: - - La barque vole, - La barque court, - Comme l’amour! - La barque vole, - La barque dort, - Comme la mort! - -Ensuite, seule à seule avec le rameur, elle se prit à délirer d’amour et -à murmurer, comme en extase, les odes les plus passionnées et les -sonnets les plus langoureux. - -Elle débarqua sans toucher terre que de ses reins, car il la prit dans -ses bras et la coucha sous la futaie, parmi les primevères endormies -dans l’ombre et dans la paix de la forêt silencieuse. - -Sans rien dire, et comme étonnée seulement, elle accueillit les premiers -gestes et les premiers baisers, puis, sûre d’être vaincue, elle simula -une furieuse révolte, mais qui se détendit peu à peu jusqu’à -l’attendrissement et jusqu’au don libre et absolu; cependant, elle -murmurait, d’une voix de victime: - ---Quel sacrifice je vous fais, mon ami! - -Ils revinrent vers la barque et elle éprouva une grande joie secrète -d’un si beau mensonge, car, ayant fait le tour de la pièce d’eau, celui -qu’elle aimait s’avançait en côtoyant le bord du lac qu’il n’avait pas -franchi. - -Elle alla vers lui, disant: - ---Que j’ai eu peur, rien que d’avoir touché à la lisière du bois, rien -que d’avoir mis le pied sur la barre d’ombre qui sépare la forêt du -reste du monde. Ramenez-moi dans le jardin, vous, dans le jardin, dans -le jardin! Lui, il fera le tour,--à son tour. - ---Mais on peut fort bien être trois dans la barque, dit celui-ci qui -revenait de la forêt. - ---Trois dans la barque? reprit-elle, pourquoi pas? Allons, nous serons -trois dans la barque. - -Quelques semaines plus tard, elle épousa celui que, dès la première -heure, elle avait choisi pour ce rôle, et, drapée dans la nuit de son -mensonge, elle entra dans le mariage comme on inaugure un adultère, en -murmurant d’une touchante voix de victime: - ---Quel sacrifice je vous fais, mon ami! - - - - -L’INTACTE - - -Elle sortait d’une famille de médiocrité touchante et quasi symbolique. -Son père était professeur de sixième en un petit collège de province, et -sa mère, sous les auspices de l’Université, tenait une pauvre papeterie -où l’on trouvait des crayons, des plumes, du papier écolier, des -journaux bien pensants et des images d’Epinal. Par amour pour la sainte -mythologie, son père lui donna le nom singulier d’Adonise, et il avait -fallu l’autorité du professeur de rhétorique, un vieux prêtre -paganisant, pour faire inscrire de telles syllabes au répertoire sacré -de l’état civil. - -Adonise en grandissant, devint la joie de l’humble boutique. Dès l’âge -de huit ans, elle avait acquis une connaissance parfaite de toutes les -variétés de plumes métalliques introduites en la ville de Bayeux: outre -la tête-de-mort, qu’elle préconisait à l’aide d’un discours subtil, elle -connaissait la lance, la gauloise, l’éclair, la diamant, et toutes les -nuances des Blanzy et des Mitchell, donnait son avis, risquait un -conseil direct: «Je sais votre écriture, il vous faut la lance.» Elle -écrivait, d’ailleurs, avec art et ses cahiers d’application faisaient -l’orgueil de l’institutrice, la chère sœur Bénévole. - -En un autre genre de notions, Adonise était encore sans rivale. Seul, le -directeur de l’honorable maison Pellerin était aussi exactement au -courant de l’œuvre des bons imagiers d’Epinal. Adonise, vivant -répertoire, pouvait réciter, sans broncher, jusqu’à trois cents titres -de ces aimables placards, et non seulement les histoires connues, comme -«Le prince Grésil» ou «La fée Chatte», mais des inventions -extraordinaires, telles que «Alina et ses trois petits canards», «Paul, -ou comment on devient millionnaire», «Alice, ou les suites d’un -mensonge», et bien d’autres qu’Adonise ne nommait pas sans émotion, -«L’histoire du prince Charmant», par exemple, qui avait fait battre son -petit cœur. - -Cependant, quand elle eut fait sa première communion, M. le professeur -entreprit de lui donner une éducation vraiment sérieuse et plus conforme -aux destinées de l’héritière d’un pédagogue estimé. La mythologie lui -sembla tout d’abord indispensable; il considérait une telle étude comme -la préface de tous les livres, comme le portique sous lequel il faut -passer pour pénétrer dans «le Temple du Goût». Adonise fut illuminée de -la science du Père de Jouvency, de la compagnie de Jésus, qui lui apprit -les aventures du dieu tonnant, les travaux d’Hercule, et plusieurs -autres anecdotes qu’elle jugeait bien moins amusantes et bien moins -instructives que le Petit Poucet. - -De toutes les drôleries cataloguées sérieusement par le vieux jésuite, -elle ne comprit un peu que l’histoire de Diane, chassant le sanglier et -méprisant les hommes. Chasser le sanglier devait être une occupation -divertissante, et quant aux hommes, ils lui paraissaient bien inférieurs -aux princes que M. Pellerin revêt de si galants pourpoints et de si -gracieux toquets à plumes. - -Ils en étaient aux demi-dieux, aux géants, tels que Briarée, aux -bandits, tels que Procuste, lorsque M. le professeur décéda subitement, -en expliquant dévotement comment Romulus téta, et non pas en vain, les -mamelles d’une louve. Adonise avait treize ans: elle apprit la couture, -sans négliger la calligraphie. Cette dernière science, estimable et -utile entre toutes, fut le salut de la charmante Adonise: dès qu’elle -eut atteint l’âge requis par les canons universitaires, elle reçut la -commission d’enseigner les pleins et les déliés à une aimable assemblée -de petites crétines, incapables de pénétrer les secrets, de s’assimiler -les recettes de Brard et Saint-Omer, gloires de l’école française. - -Adonise enseigna l’écriture, exécuta des modèles accomplis, morigéna les -petits doigts tachés d’encre, distribua des diplômes de calligraphe--et -vieillit. - -Elle avait vieilli sans s’en apercevoir, sans rébellion, sans regrets. -Le sourire des hommes ne l’avait jamais émue: il était informe, comparé -aux précieuses minauderies des princes d’Epinal. Leurs paroles -tendres--elle n’en avait guère entendu--étaient un jargon barbare et -saugrenu près des tendres propos dont le roi, déguisé en berger, amuse -la bergère. Elle avait conscience de vivre en un monde inférieur et même -humiliant, et «tout ça» la laissait fort indifférente. - -Pourtant, il arriva qu’un jour (elle avait alors la trentaine), des -paroles, dites en chaires par un très beau dominicain, troublèrent le -lac pur et bleu où naviguait son cœur enfantin. Ce moine, d’une -modernité exquise et un peu jésuitique, attirait à soi les âmes en les -enivrant d’amertume: il clamait la tristesse des solitaires, l’horreur -des abandonnés, et, selon peut-être Ruysbroeck l’Admirable, la pitié -qu’inspirent ceux qui vivent sans amour. - -Adonise fut touchée, mais peu. Cela dura deux ou trois jours: le -quatrième, elle s’abstint de la conférence du séraphique dominicain et -relut, dans Jouvency, l’histoire de Diane, qui chassait le sanglier et -méprisait les hommes. - -Ensuite, elle songea: «Moi, je suis comme Diane; aucun homme ne m’a -jamais touchée.» - -Elle songeait encore, en son innocence de vierge calligraphe: «A quoi -bon? Et quel plaisir? Quand on est marié, on a des enfants; mais j’en ai -plus de cinquante, et très obéissants, et dont plusieurs me donneront de -la satisfaction...» - -Puis, cessant de ruser avec elle-même, car si son innocence était -réelle, son ignorance n’était pas absolue,--elle murmurait: - -«--Diane, Diane! Que dirais-tu, si Adonise offrait ses lèvres à -l’avidité d’un mâle, ses seins à la curiosité d’un mâle, son corps à la -brutalité d’un mâle! Non! Je suis intacte, je veux demeurer intacte,--et -moi aussi, dans les bois élyséens, je chasserai le sanglier et je -mépriserai les hommes! Oh! Diane, sois mon refuge et mon recours, -protège-moi, aime-moi, sauve-moi de ceux dont les paroles, lâchement -agressives, veulent attenter à mon intégrité! Toi seule,--et nul autre, -pas même Lui, pas même Jésus: Jésus est un homme!» - -A partir de ce jour, les gens surpris entendirent Adonise émettre -d’étranges propos, mais on pensait que c’était un ressouvenir des -profondes sciences que détenait son père, et l’on souriait sans -comprendre. Mais elle, en la concentration de ses rêves, s’exaltait: -souvent, pendant que les petites filles recopiaient leurs modèles, elle -s’élançait, l’arc aux mains, le carquois sur le flanc, dans les -mystérieuses clairières des forêts hyrciniennes, et, à demi nue, mais -chaste et les reins voilés, elle commandait aux chiens et domptait les -fauves par la subtile puissance de ses flèches. - -Elle finit par se détraquer complètement, «disaient les gens», et par -oublier ce qu’on dénomme le monde réel, pour vivre là-bas, au clair de -lune, sous les vieux arbres des bois sacrés, pour courir à l’appel de la -conque, pour triompher des forces inférieures de la Nature, du Mal -incarné dans les bêtes sanguinaires! - -Comme son père, elle mourut en quelques heures, et--fille catholique de -l’Eglise--elle mourut pourtant en soupirant: - ---Diane, ô ma mère, je vais vers toi, je suis digne de toi; aucun homme -ne m’a jamais touchée: je suis intacte. - - - - -LA DAME PENSIVE - - -Elle ressemblait assez à une de ces saintes vierges brunes, arrangées en -l’attitude d’une mélancolie distraite. Ses yeux, d’un noir de velours et -d’une humide douceur, avaient toujours l’air de considérer avec -étonnement un spectacle rare, invisible pour tous les autres yeux; mais -elle ne regardait jamais qu’après et quand il n’y avait plus rien à -regarder, les êtres ou les choses qui passaient près d’elle. Souvent -même, on pouvait lui parler, on pouvait la frôler sans qu’elle s’en -aperçût; elle était de celles qui ne savent jamais où elles sont, qui ne -savent jamais où elles en sont. - -Elle s’était mariée comme dans un songe, moins occupée de son mari que -de la chimère dont elle croyait suivre le vol, parmi le paysage possible -et dans les cieux ouverts à son imagination. Toute sa vie elle se -demanda comment elle était devenue femme, initiée sans doute, pendant -qu’un vent d’inconcevables parfums l’enveloppait d’inconscientes -délices. - -Comme d’ailleurs elle parlait fort peu, son âme demeura toujours -obscure, même pour les bonnes volontés les plus décidées à forcer la -porte du tabernacle, et l’on disait d’Aline qu’elle vivait comme vit une -fleur ou comme la Daphné des métamorphoses, muette et verdoyante. - -Créature bien faite pour être aimée! Elle était aimée: ainsi qu’une -icône, avec une religiosité respectueuse. On lui apportait les menus -présents qui plaisent aux simulacres, et sa chapelle, comme un -sanctuaire en renom, s’ornait des guirlandes d’ex-votos laissés par les -pèlerins guéris ou consolés. Elle était vraiment pacifiante; son calme -et sa sérénité réconfortaient les cœurs inquiets, et les âmes maculées -retrouvaient leur pureté à se tremper dans la rosée de ses doux yeux -noirs. - -Par de tels dons, elle reconnaissait l’amour et le récompensait; les -désirs indiscrets s’arrêtaient à quelques pas d’elle, comme des brigands -superstitieux, et tombaient à genoux; les moins effrayés baisaient le -bas de sa robe; nul qu’un seul ne l’avait encore relevée. - -Tous les ans, laissant à ses affaires son mari, unique prêtre, l’idole -abandonnait le sanctuaire et s’en allait, pèlerine à son tour, vers les -dunes et les vagues. Des parents la recevaient, fiers de sa beauté -d’image, et, pendant des mois, elle ornait le pays, madone en -villégiature. - -Elle partait, avec ses enfants, l’air d’une Laure qui pense à son -Pétrarque, la Dame pensive, et le train l’emportait, ignorante des -paysages, des bruits, des petits ennuis du voyage. Elle arrivait: la -mer! La mer patrie des rêves! Aline, rêve vivant, se trouvait des frères -parmi les mélancoliques pins qui bruissent éternellement aux souffles du -large. Les dunes étaient son jardin; toute la journée, elle se promenait -dans les sables tièdes, ou, fatiguée, elle se couchait sur les herbes -grêles, dans les creux abrités. Violente ou pacifique, proche ou -lointaine, murmurante ou mugissante, la mer effrayait parfois la Dame -pensive, en l’obligeant à l’attention; la mer voulait être regardée, la -mer voulait être écoutée, la mer forçait Aline à sortir de son rêve, la -mer était jalouse, la mer voulait être aimée: Aline avait peur et fuyait -vers les dunes; tapie dans le sable, comme une fourmi-lion, mais -innocente, elle demeurait des heures immobile et souriante--souriante -aux anges--attirant à elle, par son haleine, les invisibles rêveries, -bestioles dont l’air est plein. - -Aline était heureuse, car elle était seule. Si peu qu’elle les sentît, -les contacts la faisaient souffrir, au moins après, par réaction; l’idée -qu’on venait de la toucher, ou même de lui parler, de la regarder, lui -causait, sinon une douleur, du moins une gêne. Dans la rue, les regards -des «passants impurs» lui avaient parfois, en des jours de nervosité, -donné l’impression d’un filet de cordes sales qu’elle devait briser pour -passer; ici, enveloppée de solitude, elle n’était salie ni touchée par -les désirs d’aucun être, et, dans l’absence absolue des sensations, -repliée toute sur elle-même, bien sûre que nul fluide contraire ne -viendrait troubler le courant pur de son éternel songe, Aline montait -presque jusqu’à l’extase. - -Femme faite pour être aimée,--mais surtout pour être devinée, close sous -les voiles de pierre du cloître,--destinée sans doute aux plus -enivrantes amours! Ne pas agir, ni parler; parfois chanter: c’est -l’idéal de plus d’une; c’était l’idéal d’Aline et sa vocation véritable. - -En ses phases d’extase solitaire, Aline chantait parfois: c’était une -sorte de plainte joyeuse sortant de ses lèvres inconscientes, une -mélopée, rythmée, comme celle des sirènes, sur la respiration de la mer. - -Elle chantait, et un pêcheur qui revenait chassé par le flot montant -entendit le chant de la sirène, la plainte joyeuse de la Dame pensive; -il s’étonna et tendit son oreille, habituée à percevoir les moindres -nuances de la chanson du vent dans les pins; il n’avait jamais entendu -un tel chant,--lui, qui connaissait tous les chants de la mer, lui pour -qui les folles sirènes avaient gonflé leur poitrine et crevé leur -conques; il s’orienta, il chercha, et dans un creux des dunes, il -aperçut Aline. - -Elle était couchée sur le dos, vêtue de peu; sa légère robe blanche -faisait à peine une brume sur ses membres et son buste s’affirmait tendu -par ses bras en croix. Aline était charmante et vraiment sirène ainsi -posée sur le sable, comme une délicieuse épave portée là par un caprice -du vent; ses cheveux noirs s’épandaient pareils à des varechs,--pareils, -vraiment, aux cheveux d’algue des sirènes: le pêcheur, tout mouillé -encore d’eau de mer, s’approcha de l’apparition et la caressa de sa main -lourde. Aline chantait toujours, partie en rêve, extasiée, les yeux -clos: le pêcheur, de sa main lourde, prenait possession de l’épave. -Aline chantait toujours: le pêcheur baisa la sirène sur l’épaule, -respectueusement, comme il avait vu le prêtre baiser l’autel avant le -sacrifice, car il était ému et religieux devant une telle beauté. Aline -chantait toujours: le pêcheur acheva son œuvre,--et il vit bien que ce -n’était pas une sirène, car aucune sirène ne se laisse approcher d’aussi -près, et aucune ne s’exposa jamais à concevoir d’un homme. - -Aline cessa de chanter; la Dame pensive se réveilla toute frissonnante, -se leva, la bouche amère du baiser qui avait arrêté sur ses lèvres -l’essor de sa chanson de rêve. - -Le pêcheur fuyait, effrayé; elle lui saisit la main; il obéit et il -écouta: - ---Pourquoi m’as tu volée? J’appartenais à un seul et sa chaîne m’était -douce car je n’en sentais pas le poids. Appartenir à un seul, c’est -encore être libre, car celui-là on peut l’aimer, c’est-à-dire le faire -pareil à soi-même, le fondre en soi... Mais toi, inconnu, tu as pesé sur -mon cœur de tout ton poids, tu m’as meurtrie,--tu as été mon maître: dès -ce moment, je suis ta maîtresse. Viens, nous nous laverons ensemble du -crime que tu m’as fait commettre. Entends-tu la voix de la mer--la mer -que j’aime et dont j’ai peur? Elle nous appelle et s’avance à notre -rencontre: viens! Pourquoi m’as-tu volée? Je suis celle qu’on ne vole -pas deux fois; je suis le trésor qui s’anime, qui s’agite, qui se tord -et s’enroule comme un serpent invincible au cou du voleur: viens! - -Et la Dame pensive, éveillée de son rêve, se dressa terrible, inhumaine, -implacable et, prenant le pêcheur par la main, elle s’en alla vers la -mer, le traînant ainsi qu’un petit enfant. - -La Dame pensive entra dans la mer. - - - - -MÉLIBÉE - - -On se demandait comment une jeune fille si agréable et si bien dotée -avait pu atteindre, sans se marier, l’âge de vingt-quatre ans, déjà -lourd à porter pour une vierge ardente. Plusieurs motifs se confiaient à -l’oreille, et même se disaient tout haut: les parents étaient stupides, -insupportables et de réputation plutôt déshonnête; la jeune fille était -mal élevée, dédaigneuse, d’allures hautaines, hardie, impertinente et -douée de regards dont l’éclat, presque libertin, effrayait les plus -braves et les plus résignés. Ensuite, on insinuait le ridicule de son -nom, Mélibée, syllabes effarantes, et qui donnent l’impression d’amours -vraiment trop virgiliennes. Tout cela était vrai, mais il était vrai -encore plus que Mélibée restait fille par goût. Elle n’avait nullement -renoncé au mariage; elle attendait, prête à se donner, une occasion -romanesque, des bras puissants et qui auraient prouvé leur force, une -épée levée d’où dégoutte le sang, un pied de gladiateur écrasant la -poitrine de l’adversaire agonisant. - -Sa sentimentalité était cruelle jusque dans le rêve. Comme d’autres -songent à des barques qui emportent des amants enlacés, à des échelles -de soie où se balancent d’adroits Roméos, elle aimait à se figurer des -carnages et à se voir, à l’heure où la nuit descend sur les champs de -bataille, couchée dans l’herbe teinte de sang, orgueilleusement -souriante à l’étreinte brutale du vainqueur. - -Pourtant, des imaginations aussi abominables et aussi puériles lui -faisaient honte, parfois, et elle consentait à baiser les mains d’un -vainqueur métaphorique, d’un pacifique athlète. Au fond, elle voulait -surtout être gagnée comme un prix, être décernée comme une couronne: un -objet aussi remarquable que Mélibée ne pouvait appartenir au premier -venu: il lui fallait le «par droit de conquête». - -Ah! qu’elle eût aimé ces tournois où deux chevaliers combattaient -souvent jusqu’à la mort, et quelle anxiété à se demander: lequel va -mourir et lequel va être mon maître? Souvent, elle avait songé à -organiser quelque féroce duel entre ses prétendants, mais l’imagination -lui manquait et, faute d’expérience, ses inventions n’aboutissaient qu’à -de minuscules querelles, bientôt apaisées. - -Cependant, la ferveur de son sang la pressait de conclure; obscurément, -elle prévoyait le moment où elle deviendrait la proie presque volontaire -d’une habile audace,--et c’est ce qui arriva. - -On ne recevait dans la maison que des lauréats, que des gens primés, -ayant le droit, comme les veaux de concours, de porter le flot de rubans -et la rose en papier doré; celui qui courba sous son genou la fière -Mélibée était donc un lauréat, mais de l’espèce la plus médiocre, un -lauréat dérisoire et asinaire, un lauréat dont on devrait, par pudeur, -taire le genre de triomphes; un lauréat, enfin, de la littérature neutre -et de l’art châtré. - -Ce jeune homme sans scrupules entreprit la séduction de Mélibée par le -jeu des réticences. Il lui contait des histoires passionnantes qu’il -arrêtait net, ajoutant: «Quand vous serez mariée, vous saurez la suite.» -Ou bien, il lui présentait le mariage comme un incommensurable abîme de -félicités, un océan infini de délices sans cesse renouvelées, et il -insinuait que la plupart des divorces ont pour cause l’inaptitude de -certains êtres à supporter des plaisirs excessifs, des joies dont -l’amplitude va jusqu’à la douleur exquise. Il expliquait tout cela en -termes beaucoup plus galants et beaucoup moins voilés, si bien que -Mélibée finit par lui confier le soin de la guider vers le paradis. - -Ils furent mariés, et les portes du ciel s’entr’ouvrirent à peine. -Mélibée apercevait les splendeurs de la cité lumineuse, mais l’espace -d’une seconde, et la nuit retombait sur son cœur. Elle demanda des -explications: on lui donnait toujours les mêmes. Elle se fâcha: ce fut -la nuit complète et sans éclairs. Se sentant dupée et trahie, elle -s’abandonna aux cuisantes caresses du désespoir, elle pleura, elle cria, -mais en vain, car il lui manquait le mot magique par quoi cède -l’entêtement des portes du ciel. - -Il lui manquait d’avoir suivi sa nature: elle s’était trompée de chemin. -Alors Mélibée revint à ses anciens rêves, aux bras sanglants qui -s’ouvrent pour éteindre la femme conquise, et son mari lui fit horreur. - -Heureusement, il était jaloux. A cette découverte, Mélibée éprouva -quelque joie, car une femme de son caractère trouve toujours moyen de se -débarrasser d’un mari jaloux. Son plan était aussi simple que ses -espérances étaient vastes et compliquées, car elle prétendait utiliser -très sérieusement cet inutile mari et faire servir sa disparition à la -réalisation même du rêve de toute sa sentimentale jeunesse. - -Elle avait sous la main le combattant qui devait mourir, le gladiateur -dont la poitrine devait être écrasée par le pied d’un impitoyable -adversaire: il ne restait plus qu’à trouver l’adversaire,--le vainqueur! - -Il fallait un homme fort et adroit et que cet homme devînt assez -amoureux pour être imprudent; il fallait une aventure telle que son mari -fût obligé de se battre; il fallait, non seulement un évident -commencement d’adultère, mais encore une insulte publique, une offense -préméditée. - -Avec une diabolique habileté, elle organisa toute l’affaire. Un ami de -son mari fut le partenaire et l’adversaire choisi; comme Mélibée était -assez désirable, quelques menues avances eurent raison de son amitié. Le -reste était facile. Quand Mélibée se fut promenée trois jours de suite -avec un étranger, vers la tombée de la nuit, dans les petites rues de -son quartier, sous les regards haineux des bonnes, le quatrième jour, -son mari se dressa tout à coup, sorti d’une porte cochère. - -Tout se passa convenablement, aussi discrètement qu’une rue permet -d’être discret; des témoins se firent quelques réciproques visites et, -un matin, deux petites caravanes se rencontrèrent en une île charmante, -égayée par les premiers rayons de l’aurore et par le chant des oiseaux. - -O Mélibée, pendant que les épées cliquetaient, là-bas, dans l’île -charmante et gaie, quels moments délicieux tu passas à rêver et quels -rêves émouvants! Tu suivais en pensée toutes les phases du duel et ta -pensée voyait tout: les feintes, les reculs, les parades, la sérénité -des témoins! Tu voyais tout, mais voilà qu’un nuage inattendu enveloppa -ta vision; tu sais qu’un des deux est touché à mort, mais lequel? - -O Mélibée, tragique incertitude! Lequel? Si celui que tu as choisi pour -vaincu allait rentrer et te dire: «L’autre ne reviendra pas!» Si le mari -que tu méprises surgissait devant toi, les bras tendus vers toi? - -Lequel? Mélibée n’essayait plus de penser. Debout, dans une pose de -résignation joyeuse, elle attendait son maître, celui qui l’aurait -conquise par le sang, celui qui lui donnerait la joie d’appartenir au -vainqueur. - -La porte s’ouvrit. Son mari entra, disant: - ---Il y a eu mort d’homme. - -Alors, Mélibée tomba à genoux, et ses yeux criminellement beaux disaient -au triste gladiateur l’admiration de la femme, le désir de la femelle, -la soumission de l’esclave. - - - - -LA VIERGE AUX PLATRES - - -Dory avait été, jusqu’à vingt-cinq ans, la vierge la plus pure, et si -pure qu’elle ne savait même pas ce que c’était que la pureté. Agnelle -toute blanche et sans tache, sa candeur n’était pas un mérite; elle -était candide par nature et par état, comme les lys, comme la neige, -comme le sel. - -Elle pouvait, sans perdre rien de son innocence, regarder des nudités ou -même la sienne: ni la beauté des statues, ni sa propre beauté, ne lui -enseignaient l’usage de la beauté. Dans la boutique de son père, mouleur -et praticien habile, elle errait impunément parmi les torses, les -ventres, les hanches, les jambes, les sexes, et elle vendait à tout -venant des torses, des ventres, des hanches, des jambes, ou des déesses -entières ou des héros complets. Volontiers, sans pudeur comme sans -rougeur, elle donnait son avis, conseillait les reins de la Vénus de -Médicis, les genoux de la Diane de Gabies, le ventre de l’Apollon au -lézard, les reins du Bacchus hermaphrodite. - -Son goût était aussi sûr que sa science esthétique et, aux Salons -annuels tel consciencieux sculpteur recueillait avec déférence l’opinion -de Dory. Elle avait posé une fois, ou plutôt elle avait consenti à se -laisser modeler en pied; mais cette œuvre lui déplaisait, l’artiste -n’ayant pas, à son gré, rendu avec exactitude le caractère spécial de sa -beauté, qui était la souplesse et la grâce. Jamais elle ne se prêta à -une nouvelle expérience et elle se contenta de faire mouler, très -soigneusement, plusieurs parties de son corps, les épaules, les seins et -les jambes, y compris les genoux; elle estimait ces fragments -d’elle-même à l’égal des chefs-d’œuvre les plus décisifs, bien qu’elle -fût la première à dire qu’un moulage sur le vif donne des résultats plus -curieux qu’artistiques; mais c’était là, vraiment, de beaux morceaux de -nature,--et ils prirent place dans la boutique du mouleur, pendus au -plafond parmi la foule des épaules et des jambes. Dory les vendait en -avouant leur origine et elle en vendait beaucoup,--et les seins de -plâtre de Dory reçurent bien des baisers de bien des bouches. - -Elle n’avait jamais voulu se marier. En toute innocence, elle se -suffisait à elle-même, et d’ailleurs aucun désir charnel ne se fomentait -en la chasteté de son corps, si merveilleusement parfait. Le mariage, -pour elle, c’était ce qu’elle en voyait dans la rue: un ventre déformé, -mal dissimulé sous de naïfs plis, un ventre de ruminant, une -monstruosité analogue à celle des bossus, plus bénigne sans doute, -puisqu’elle avait un terme, mais aussi affligeante et plus humiliante -encore. Son amour de la beauté, de la ligne pure était si absolu et si -sensible qu’elle souffrait vraiment dès que, hors de son musée de -plâtres, elle marchait parmi les abominables créatures, faussement -dénommées femmes, qui encombrent les trottoirs de leurs allures de -mannequins articulés. Elle rêvait alors, pour se distraire, d’un pays où -la beauté se promènerait libre, où la noble animalité humaine, -affranchie de la morale, de la mode et de la pudeur, évoluerait nue et -glorieuse. Fort naïvement, elle concevait un peuple de statues, sans se -douter de l’absurdité d’un pareil rêve et sans songer que le vêtement le -plus laid est presque toujours moins laid que le corps qui le porte. -Elle ne soupçonnait pas davantage les inconvénients de pareilles mœurs -et combien son amour de la ligne en serait choqué, car le désir rompt -les proportions et brise les normes; mais, habituée à la pureté de ses -plâtres, instruite par leur esthétique, protégée par leur froideur, elle -poursuivait innocemment son imagination d’une humanité conforme aux -principes de Jean Cousin et, lasse de ses tristes promenades, rentrait -en la boutique du mouleur avec la joie d’un ange qui rentre au paradis. - -Toutes les pièces de l’appartement, et non seulement la boutique et -l’atelier, étaient pleines de bras, de jambes, de torses. Cette -floraison de membres et de fragments avait envahi jusqu’à sa chambre, où -l’on avait même installé quelques pièces rares ou d’une vente -problématique, telles que l’éphèbe qui symbolise le Repos éternel, œuvre -guère appréciée, et la Vénus Callipyge (pièce d’amateur), qu’aucun musée -de province, aucune école n’osaient acheter. Dory, au contraire, aimait -beaucoup la si pure Callipyge, à laquelle elle ne reprochait que son -mouvement de coquetterie, et il lui était agréable de se dévêtir en la -présence d’une aussi aimable déesse, et de dormir en empruntant à -l’éphèbe du repos éternel la grâce de son immortel sommeil et l’attitude -de son ennui divin. - -Quant au père de Dory, Italien de Londres devenu taciturne, il faisait -des moulages et ne savait autre chose. - -Or, il arriva qu’un assez singulier éphèbe (Dory appelait les jeunes -gens des éphèbes) entra un jour dans la boutique, regarda les plâtres, -regarda Dory, n’acheta rien et sortit sans avoir ouvert la bouche. Dory -était aussi discrète qu’indifférente; elle n’importuna l’éphèbe d’aucune -offre, d’aucune question, se borna à le suivre en son voyage à travers -les stalactites de plâtre et à lui ouvrir la porte quand il eut achevé -son exploration. - -Néanmoins, elle trouva ces allures un peu étranges et, à la réflexion, -se jugea presque froissée. A peine avait-il salué en entrant et en -sortant. Cette boutique, certes, était un musée, mais non pas un musée -public, et la gardienne avait bien droit à plus qu’un regard, à une -parole. En lui-même, l’éphèbe l’intéressait peu: c’était un être mince, -un peu déjeté d’une épaule, une jambe, semblait-il plus faible que -l’autre, trop pâle et trop blond, l’air maladif et timide. Une telle -créature, certes, était peu faite pour émouvoir l’âme esthétique de -Dory,--et pourtant elle se surprit, le lendemain, à penser à l’inconnu -et à excuser son impolitesse; c’était, songeait-elle, un malheureux -atteint d’une excessive timidité. Il était chétif, mais certainement -intelligent et elle aurait volontiers échangé avec lui quelques-uns des -aphorismes callistiques dont son cœur était plein. - -L’occasion lui en fut donnée, car l’inconnu revint et se montra moins -timide. C’était un mélancolique Anglais qui collectionnait tous les -plâtres que l’on peut se procurer sur la surface de la terre. Il en -avait réuni des quantités innombrables, peuplant, aux environs de -Londres, une suite de hangars longs comme cinq ou six Louvres, et il -venait voir en cette boutique qui lui avait jusqu’alors échappé, s’il ne -rencontrerait pas quelques pièce inédite. Dory, naturellement, lui -montra les fragments plâtrés de sa propre beauté, et l’Anglais, ivre de -joie à une telle découverte, acheta sur l’heure deux épaules, deux seins -et deux jambes dont il vanta la beauté et la finesse; il avait en art -des idées saines. - -Cependant Dory se plaisait en la compagnie d’un si extraordinaire -éphèbe; elle sentait un frère spirituel, une âme qui, comme la sienne, -ne se nourrissait que d’esthétique, et bientôt, par une aberration -unique en sa vie, elle se mit à aimer cette frêle charpente, cette chair -maigre, ces formes rétrécies;--ou plutôt elle faisait inconsciemment -abstraction de toutes les tares de l’Apollon boiteux pour mieux jouir de -la délicatesse de son intelligence et de la flamme de ses yeux. - -Il était spirituel, quand il daignait entrer en conversation, et il -avait les plus beaux yeux du monde: de l’esprit et de beaux yeux, -c’était si nouveau pour la vierge aux plâtres qu’elle fut séduite. La -chaste, la pure, l’esthétique Dory était amoureuse. - -Alors, elle vécut parmi ses stalactites des heures bien plus douces -encore que par le passé. Elle trouvait aux statues et jusqu’aux membres -pendus une grâce nouvelle et, à inventorier avec son cher éphèbe toutes -ces choses mortes, elle se sentait une infinie joie de vivre. Peu à peu, -une âme toute neuve avait germé, s’était épanouie en elle: un jour que -son ami lui baisa la main, elle comprit la pudeur, et un jour que son -ami l’étreignit doucement dans ses bras, elle comprit la vie. - -C’était une Dory toute différente de l’ancienne, presque tendre,--et -presque impure, puisqu’elle aimait. - -Mais elle n’était aimée que par le caprice d’un ennui de passage, et si -peu désirée que le désir s’éloigna sans avoir demandé à cette virginité -le sérieux sacrifice de son essence. Le jeune monomane disparut à -l’improviste et Dory, qui devait l’attendre éternellement, n’entendit -plus jamais parler de lui. - -Dans la boutique aux pendentifs de plâtre, parmi les jambes, les -ventres, les torses et les épaules, Dory pleura, tout étonnée de ses -larmes, triste à la fois et humiliée d’un amour qu’elle n’avait pas -souhaité et d’un abandon que son orgueil n’avait pas prévu. - -Et jusqu’aux années de la décadence physique, et jusqu’au delà, Dory -vécut intérieurement d’un pâle souvenir et d’un illusoire désir. Nul -autre amour ne la consola de cette première et unique déception; car, -d’après de très obscures lois, elle devait être punie, après avoir aimé -la beauté, d’avoir été infidèle à la cruelle déesse--et il fallait que -Dory, innocente et fière adoratrice de l’Apollon androgyne, pleurât le -dédain d’un passant difforme. - - - - -AVENTURE D’UNE VIERGE - - -«La confession--et non pas la confidence--que je vais te faire, mon -amie, est de celles qui doivent être complètes, sans réticences, -absolues; aucun détail ne sera donc épargné à ta pudeur: tu rougiras, tu -pleureras, tu crieras peut-être--mais tu écouteras, car il faut qu’une -créature humaine connaisse mon aventure--pour la redire à Dieu! - -»Tu sais que je reviens souvent, le soir, et toute seule, de Vassy à -Chaumont, par le dernier train. J’ai passé la journée avec notre chère -Bergerette, et, à onze heures on nous sépare, on me traîne à la gare, on -me jette dans un compartiment,--et je sommeille jusqu’à la minute de -tomber dans les bras de mon père, qui m’attend sur le quai,--et qui -devine «toujours» la portière qu’il faut ouvrir. - -»Ce train, dirait-on, marche pour moi seule,--ou presque! Il ne ramène à -Chaumont que, par hasard, quelques commerçants qui ont à Vassy leurs -affaires, d’autres disent leurs amours. Ah! ma chère, comment ai-je -écrit un tel mot, maintenant que je sais ce qu’il signifie! Mais ces -bonnes gens s’assemblent sur les mêmes banquettes et je crois bien que, -depuis trois ans, j’ai toujours, à cette heure-là, voyagé solitaire. - -»Tout ceci pour que tu saches qu’il n’y eut à mon crime nulle -préméditation; pour que tu comprennes que mon aventure ne pouvait être -ni organisée, ni machinée; pour que tu croies que seule une fatalité -diabolique a dû me pousser à commettre un acte que, jusqu’alors, comme -toi, comme toutes nos pures et honnêtes amies, j’avais toujours réprouvé -à l’égal d’un assassinat,--ou d’un suicide! - -»Donc, on me pousse dans le wagon. Nous étions en retard et le train -déjà en marche, si bien que je n’avais passé que par grâce et parce que -je suis, pour ce train illusoire, une sorte de raison d’être, une sorte -de colis sacré: nous étions déjà loin quand, revenue de mon émoi, -j’aperçus dans l’autre coin, un homme enfoui sous des couvertures. - -»Te le dirai-je,--immédiatement, fulguramment, sans aucune résistance, -sans aucune remontrance de ma conscience je fus prise, saisie, emportée -par le désir fou, mais _fou_ mais absolu et inéluctable, de me faire -posséder par cet homme,--moi, vierge! La seule réflexion que je fis fut -celle-ci: que je n’avais rien à craindre et tout le temps devant moi, -puisque le trajet, sans arrêt jusqu’à Vassy, durait juste une heure; -sitôt l’arrivée, je sauterais, je disparaîtrais. - -»La sommation fut impérieuse. Je sentais une chaleur singulière et -inconnue au visage, à la poitrine et--je te dirai tout--en des parties -de mon être qui ne m’avaient encore jamais donné de bien dangereuses -inquiétudes. J’étais comme ivre, de cette ivresse qui incite à encore un -verre de champagne;--non, ces petites ivresses de jeunes filles, ce -n’est rien, rien:--je subissais non pas une tentation, mais un -commandement irréfutable. - -»Je ne fus ni sotte, ni gauche et, pendant qu’un chœur de voix presque -comminatoire criait en moi: «Oui! Oui!»--j’observais. - -»L’homme était assez jeune, fort, non sans élégance--celui qu’il fallait -pour le meurtre--pour le viol!--que j’allais exiger. Il remua, changea -d’attitude, réveillé par mon apparition et mon agitation, car mes -talons, par un singulier mouvement nerveux, frappaient le plancher en -cadence. Bientôt, il desserra ses couvertures, retapa son petit bonnet -de voyageur--et me regarda. J’avais peur qu’il ne lût dans mes yeux -comme dans un alphabet, comme dans un missel aux énormes lettres; -j’avais peur qu’il ne méprisât une proie trop sûre! Mais j’étais -vraiment une belle proie, une proie inéluctable et--puisqu’il le -fallait--je le regardai à mon tour. Je ne fis que cela. Non, je fis -mieux: ô diabolisme de l’innocence et perversité de l’instinct!--je -relevai un peu ma robe comme pour la draper autour de mes jambes, et je -pris une pose lasse et insolente, la pose de celle qui attend et qui ne -veut pas attendre. - -»Cependant, je me mis à trembler; je frissonnais comme à la première -seconde d’un bain froid, et le rythme de mes talons s’accélérait selon -une inquiétante rapidité. - -»Il se pencha, et me dit: - ---Oh! comme vous tremblez! Laissez-moi vous envelopper de cette -couverture... - -»Sa voix était douce. Je répondis oui avec une égale douceur. Il se leva -et m’apporta toutes ses couvertures. Je tremblais toujours, et à faire -peur; j’avais l’œil égaré, je ne bougeais point, les bras lourds et les -mains indécises: il m’enveloppa maternellement, depuis les pieds -jusqu’au buste, me bordant, me tapotant comme un enfant dans son dodo. - -»Je crois que j’avais réellement froid; cela me fit du bien et je -souris. - -»Alors il s’enhardit, continuant à me tapoter doucement et inutilement, -à lisser et à presser la couverture le long de mes jambes et de mes -hanches. - -»Je souriais sérieusement, je souriais--comme sourit un brasier! - -»Alors, il s’enhardit encore plus. Il pencha vers moi sa tête jusqu’à -frôler mes cheveux et n’osant dire plus, sans doute, il demanda: - -»--Etes-vous bien? - -»Je répondis par un très faible oui et--ô mon amie, pourras-tu lire -cela?--machinalement (je le crois), sans délibération, sans volonté, -mais en pleine conscience de mon acte, avec joie, je laissai mon genou -s’écarter jusqu’à frapper le sien. Il mit la main sur mon genou, il -appuya, il insista; je me détendais au lieu de résister:--alors, il osa -tout! - -»J’étais morte de désir, de luxure! Oui, mon amie, sans bouger, sans -fermer les yeux, toujours souriante, je me suis laissé prendre en -détail, pouce à pouce, et délicieusement! Il a fait ce qu’il a voulu et -chaque chose qu’il voulait, je la voulais; je me prêtais, je me donnais, -je m’offrais,--et je montais vers un sommet de vertigineuse volupté! - -»Oui, je me suis laissé prendre--jusqu’à tout! Oui, et j’ai pris -moi-même, sans honte: j’ai baisé ces lèvres, j’ai serré ces épaules de -hasard,--et j’ai crié mon déshonneur! - -»J’étais une bête heureuse. - -»Comme il me regardait avec fatuité (ai-je cru), ou ennui, ou fatigue, -le sifflet d’arrivée éclata. Je me levai. - -»Il dit: - -»--Je vais jusqu’à Merville,--mais... - -»--Non, laissez-moi et continuez. Dites-moi seulement votre nom. - -»Il me donna sa carte. - -»Le temps de la serrer dans mon corsage et le train s’arrêtait. - -»Je dis encore: - -»--Pas un mot! - -»Il comprit et se retira vers l’autre portière. Je sautai et je tombai -dans les bras de mon père. Ma sœur, qui l’accompagnait, se mit à rire, -en me regardant: - -»--Comme tu es chiffonnée! - -»J’alléguai que j’avais dormi roulée dans ma robe, et ce fut tout,--car, -quel soupçon possible? Ah! je suis bien tranquille, si Dieu, comme je -l’espère, comme je le _veux_, m’épargne la conséquence de mon crime! - -»Et maintenant, mon amie, me voilà au lendemain matin et dans cet état: -honteuse et joyeuse, humiliée et satisfaite! Je sais, je suis, je vis, -femme, comme Psyché, par un homme, ou par un succube? Oh! que m’importe, -puisque c’est fait, et puisque je ne reverrai jamais l’initiateur,--car -(je le jure) j’ai brûlé la carte sans la lire. Un recommencement, ou -seulement la possibilité d’un recommencement cela aurait été, non plus -un crime, mais une bassesse! - -»J’accomplirai peut-être une destinée vulgaire--et de mensonge, si je me -marie,--mais au moins mon premier pas dans le mystère aura été hardi, -incroyable et diabolique--ou divin!--et si je n’en dois pas faire un -second, je demeurerai heureuse quand même. - -»Heureuse de ma chute, oui, et je le redis, devrais-tu en pâlir de peur -ou d’horreur? J’adore en rougissant, mais j’adore la Cause inconnue, -obscure et formidable qui m’a couchée sous l’étreinte d’un passant,--et -cela dans la banalité d’un wagon souillé de toutes les respirations, -pendant que les essieux craquaient, pendant que les roues, mordant les -rails, sonnaient comme les marteaux d’une lointaine forge, pendant que -le train courait, plus fou que mon sang, vers l’abîme, vers le -néant!...» - - - - -TRISTANE - - -I - -Tristane s’en allait sous les feuilles rousses qui s’envolaient une à -une et revenaient tomber à ses pieds. L’automne affligeait le grand bois -de hêtres et de chênes, mais les tardifs chênes avaient encore des -couronnes vertes, et Tristane songea que la vie ne meurt pas sans de -suprêmes reviviscences; elle releva la tête et vit que parmi les nuages -blancs un fleuve de bleu brillait d’une pâleur douce. - -Elle marchait serrée en une robe d’amazone, toute noire, mais le col -ceint d’un serpent de fourrure fauve; tête nue, car elle était chez -elle; sa coiffure inébranlable défiait les surprises du vent, et les -bandeaux, d’un blond charmant, voilaient les soucis de ses tempes:--elle -marchait mélancolique et lente, laissant sa longue robe noire balayer -l’herbe où s’endormaient les dernières pâquerettes. - -Cette promenade au-devant du dernier amant la menait maintenant par des -sentiers plantés de souvenirs, églantiers et leurs baies sanglantes et -amères qu’elle cueillait au passage en se déchirant les doigts. - -«Etre toute petite encore avec tout le mystère de la terrible forêt -devant les yeux, se contenter d’une caresse fraternelle et d’une robe de -fanfreluches, et tout d’un coup vouloir une des fleurs de la lisère, -vouloir les lèvres du petit mauvais sujet qui s’écorche les jambes à -grimper le long de l’arbre où tremble un nid vide.» - -Mais Tristane se commentait son premier souvenir: - -«Tous les nids sont vides. Ce jeune baiser, sans la joie du vol et la -joie de l’impudeur, eût été fade comme une mûre des haies,--et quand ce -même enfant, l’année suivante, me rendit ma caresse, les yeux ardents et -les gestes insolents, je n’éprouvais encore que le plaisir du mal, les -délices de l’illicite et de la cachette.» - -Ensuite des hommes graves ornés de rubans ou de broderies lui avaient -permis de dormir avec un homme, permis et même commandé. Ils disaient -avec de menaçants sourires: «Votre devoir est de dormir avec cet homme, -désormais et avec lui seul.» - -Pendant toute la première nuit et bien d’autres nuits encore, Tristane -avait songé à ces récits pieux où des vierges sont livrées à d’experts -et inventifs bourreaux,--puis, habituée au supplice, elle s’endormait -résignée, mais toute meurtrie par le devoir. - -Elle ne tressaillit enfin que sous un regard étranger; retrouvées, aussi -fraîches et plus épanouies, les joies de l’illicite et de la cachette -lui firent croire, pendant quelques journées, à la beauté de la vie; -fanées, elle en cueillit d’autres encore, encore d’autres; mais les -nouvelles fleurs séchaient de plus en plus vite, et Tristane avait moins -de courage à tendre la main vers la désillusion des roses. - -Tristane regarda derrière elle et vit un chemin qui se déroulait loin, -pareil au chemin jonché de pétales que l’on offrait jadis au -Saint-Sacrement. - -«Tant de fleurs brisées et qu’il ne m’en soit resté aucun parfum ni aux -doigts ni au cœur!» - -Une fois de plus, elle voulut redevenir toute petite pour refaire, avec -plus de soin, la route parcourue en vain, pour mieux choisir parmi les -églantines et parmi les dahlias, car, songeait-elle, j’ai certainement -passé, sans les voir, à côté des branches les plus fleuries et les plus -odorantes. - -«Non. A quoi bon? Je me tromperais encore, je foulerais les mêmes -herbes, j’avancerais la main vers les mêmes erreurs, j’ouvrirais les -bras aux mêmes fantômes, avec la même innocence dans mes gestes et dans -mes yeux. Maintenant, je sais. Je sais comment il faut prendre et -comment il faut donner. Je ne suis pas au bout de ma route; il y a -encore un reposoir avant la chapelle.» - - -II - -Tristane s’en allait donc au-devant du dernier amant. - -Il venait de loin et il était loin, mais elle le voyait surgir de -colline en colline, enflammé comme un brasier et clair comme un phare; -ces lumières apparues guidaient Tristane et la réconfortaient dans son -voyage. - -Elle ne tournait plus la tête pour regarder derrière elle; les images du -passé s’éteignaient successivement, petites lampes soufflées à la ronde; -seule, au milieu d’une grande nuit, Tristane marchait courageusement -vers la lumière surgie de colline en colline. - -Il faisait nuit, vraiment, dans la forêt silencieuse; Tristane avait -peur du bruit de ses pas écrasant les feuilles mortes: alors, elle -s’accroupit au pied d’un arbre et elle attendit les yeux fixés sur la -lueur lointaine. - -Dès que Tristane fut assise au pied de l’arbre, la forêt s’endormit plus -profondément, sans soupirs et sans rêves, ensevelie dans les délices du -néant;--et Tristane s’endormit aussi, car le sommeil est plus fort que -l’amour. - -Tristane s’endormit au moment où un voyageur attardé passait, faisant -des gestes inquiets, plongeant dans l’ombre des regards attentifs; il -penchait la tête d’un côté et de l’autre, l’oreille tendue, et souvent -il s’arrêtait pour mieux écouter et pour mieux regarder; mais Tristane, -écroulée au pied de l’arbre, semblait aussi vague et aussi noire qu’une -touffe d’ajoncs ou qu’une touffe de bruyères. - -Il cria: - ---Tristane! - -La voix s’enfonça dans l’ombre et ne rapporta nulle réponse; alors le -voyageur revint sur ses pas, frôlant encore Tristane et ne la -reconnaissant pas; enfin, il se coucha dans les feuilles mortes et, lui -aussi, s’endormit parmi les arbres silencieux. - -Le jour les réveilla; ils se levèrent et s’éloignèrent. - ---J’ai été heureux comme dans un rêve, songeait le voyageur. - ---O mon dernier amant, songeait Tristane, quelle nuit d’obscures et -profondes délices! Tu m’as donné enfin la plénitude des joies de -l’amour. J’ai été heureuse comme dans un rêve. - - - - -LIVRE III - -ANECDOTES - - - - -LE MAUVAIS MOINE - - «Il n’est point nécessaire de vivre, mais il est nécessaire de - penser.» - - LEIBNIZ. - - -Celui qu’on appelait déjà «le moine», à cause de sa vie chaste et de ses -propos amers, le devint réellement et à jamais en la trente-cinquième -année de son âge. Après de longues et énervantes causeries avec un poète -singulier, qui avait ébauché de consciencieux noviciats dans tous les -monastères de France, il se décida pour la Trappe, et pour celle de -Soligny, illustrée par Rancé, plus rigide encore et plus mystérieuse que -toutes les autres. - -Il croyait avoir spécialement à se plaindre de la vie, des femmes qui ne -l’avaient pas aimé, des hommes qui ne l’avaient pas compris, des choses -dont l’hostilité s’était dressée, comme une ligne de récifs, entre lui -et son désir, chaque fois qu’il avait lancé sa nef sur la mer, chaque -fois qu’il avait orienté sa voile vers Thulé ou vers Atlantide. - -En vérité, il n’avait guère jamais manifesté que des velléités, de tous -petits vouloirs aussi fragiles que des bulles de savon, aussi jolis, -aussi vains. Il n’était pas même de ceux que Fourrier, l’inventeur des -Quatre-Mouvements et de la psychologie amusante, appelle des -_commenceurs_; il ne commençait même pas, restait toujours en deçà de la -borne du départ. Capable de se laisser faire et d’obéir au branle, comme -une cloche, il cessait de carillonner, dès qu’on lâchait la corde. Une -de ses faiblesses, c’était de rester là où il était; il sortait toujours -le dernier d’un salon, d’un théâtre, d’un café; il se faisait mettre à -la porte, toujours surpris que le «déjà» fût sonné. Sans doute, il eût -fait un excellant stylite et, juché sur sa colonne, il n’eût jamais -songé à en descendre. - -Son ami le poète était, au contraire, le type accompli du commenceur -invétéré, prêt à tâter de tout, à goûter de tout, sans toutefois sortir, -sinon par accident, du domaine de l’Eglise, où le retenait une obscure, -mais indéracinable vocation. Au moyen âge, au treizième siècle, il eût -été un de ces clercs gyrovagues, un de ces «goliards», qui s’en allaient -d’abbaye en abbaye, colportant des légendes pieuses et de scabreuses -chansons latines, incapable de se fixer, de se plier sans retour à une -règle, amoureux des nouvelles figures, des sites inconnus, des -aventures, et qui couraient toujours, persuadés que l’on n’est bien que -là où l’on n’est pas. - -Seul, le «moine» ne serait jamais parti. Le poète le mit en route. -Dénués d’argent, mais munis de lettres de créance, ils allèrent à pied, -cheminant comme des colporteurs, mangeant et couchant dans les -presbytères, pas toujours très bien reçus, mais arrivant, par quelques -momeries, à se concilier la défiance ecclésiastique. - -A la Trappe, le père abbé les accueillit, selon la règle de l’Ordre, -avec affabilité, se souvenant de la constitution de Rancé, où il est dit -des hôtes: «On prendra garde de les traiter avec tant de charité qu’ils -n’aient pas sujet de croire qu’ils sont à charge et que leur visite est -importune.» - -Dès la première journée passée dans la paix du silence, ils furent -également séduits et le poète résolut très fermement d’entreprendre là -sont septième noviciat. - -Il ne persévéra pas plus d’un mois et partit, laissant le «moine», qui, -lui, ne devait plus sortir,--confirmant ainsi, une fois de plus, le mot -terrifiant de Pascal: «La volonté propre ne se satisferait jamais quand -elle aurait pouvoir de tout ce qu’elle veut, mais on est satisfait dès -qu’on y renonce.» A la vérité, son mérite n’avait pas été très grand, si -médiocre était la qualité de volonté à laquelle il renonçait. La règle -fut, au contraire, pour lui, un puissant principe d’activité et il ne -tarda pas à obéir mécaniquement, à marcher, comme une docile brebis, -parmi le troupeau. - -Après deux ans de noviciat, on l’admit à la profession; il prononça les -trois grands vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance,--et il se -sentit très heureux. - -Se lever à deux heures du matin, jeûne jusqu’à midi, chanter au chœur, -travailler aux champs, vivre de légumes et de fruits, coucher sur une -planche, et bien d’autres austérités, tout cela ne tarda pas à faire -partie de ses habitudes. D’ailleurs, le manque de nourriture et de -sommeil l’induisit promptement en une sorte de torpeur ou d’hébétude -dont il ne se réveillait jamais; à de certains moments, le matin et le -soir, il lui semblait déjà être mort, ou du moins ne plus vivre qu’une -vie de larve, et il ne reprenait un peu conscience de lui-même que dans -les champs, au soleil, quand il fanait le foin, quand il fauchait le -blé. - -Pas davantage que la plupart de ses frères, il n’éprouvait les joies de -la vie mystique,--et moins que le dernier d’entre eux, car il n’était ni -dévot, ni pieux, ni même chrétien. Néanmoins, il suivait ponctuellement -tous les exercices, se livrait aux prières et aux lectures prescrites, -observait la règle en tous ses détails, sans zèle, mais sans mauvaise -volonté. _Sedebit solitarius et tacebit._ Le silence lui était agréable: -quel repos des inutiles et tumultueuses conversations, où jadis il avait -fatigué et usé sa jeunesse! - -Une seule fois, il fut ému, mais jusqu’à la peur, jusqu’au frisson. Il -est d’usage, à la Trappe, que, si un moine meurt, on respecte durant un -mois sa place au réfectoire, et qu’à cette place vide on serve le repas -du mort. Or, il arriva que ses deux voisins moururent presque coup sur -coup--et, pendant un mois, il dut manger coude à coude avec l’absence de -deux morts! Cette impression d’abord extrêmement pénible, lui fut -cependant salutaire, en lui enseignant qu’il n’était pas encore assez -détaché de la vie, puisque le contact de la mort lui était douloureux: -quelques méditations le calmèrent. - -D’ailleurs, son tour arrivait. Il vivait là depuis trente ans; il avait -soixante-cinq ans: c’est un âge qu’on ne dépasse guère à la Trappe, et -que l’on n’atteint pas souvent. De grandes faiblesses le prirent; il -sentit, et tout le monde, que c’était la fin, et il se résigna à subir -le grand cérémonial qui accompagne l’agonie des trappistes. - -Selon la règle, il fut descendu dans la chapelle, et, là, couché sur un -tas de paille pour recevoir les derniers sacrements, entouré de tous les -frères. L’abbé, en étole violette, la crosse à la main, récitait les -prières des agonisants; les religieux, à genoux, répondaient. Quand les -prières furent achevées, l’abbé, le voyant morne, les yeux durs, se -pencha vers lui et l’exhorta: - ---Parlez, mon frère, disait-il tout bas. On a vu ici, souvent, des -péchés gardés jusqu’à la mort et qui ne sont sortis des lèvres du -pécheur qu’avec le dernier souffle de la vie. Parlez, Dieu vous écoute -et vous pardonne... - ---Mon père, dit le moribond, qui fut mort l’instant d’après, mon père, -je ne crois pas en Dieu. - - - - -L’ÉVOCATEUR - - -C’était une très vieille dame toute parfumée, toute poudrée, toute -macérée par les essences, si maigre sous la triste richesse de ses robes -et de ses joyaux qu’elle représentait bien (effroyablement bien) le -squelette mondain, la carcasse élégante qui n’a jamais dit son dernier -mot et qui prendrait des attitudes jusque dans le néant. - -Depuis qu’elle vivait seule en son vieil hôtel funéraire, où la -poussière accumulée semblait un résidu d’ossuaire, sa vie continuait -toute pareille (en réalité) à la vie de joies et de triomphes dont si -longtemps avait joui sa beauté de jadis. Nul pourtant ne la visitait que -de rares héritiers presque aussi vieux qu’elle et toujours mal reçus. -Souvent, elle les reconduisait à peine entrés, sous ce prétexte d’une -vésanique fallaciosité «qu’elle donnait un grand bal, le soir même, et -qu’en telle occurrence une maîtresse de maison n’a vraiment pas le temps -de s’attarder à des bavardages». Elle ajoutait: «Je ne vous invite pas: -ces fêtes-là, ce n’est plus de votre âge.» - -Or, «le soir même», une seule personne franchissait, assez discrètement, -les portes de l’hôtel,--et les vastes salons dédorés ne s’éclairaient -que d’une douzaine de bougies jaunes, luminaire de la danse des morts! - ---Entrez, monsieur le professeur. Il ne manque plus que vous. - -M. le professeur entrait, saluant avec la grâce d’un maître à danser, -mais gêné dans son évolution par un chapeau très rouge qu’il essayait de -cacher derrière son dos, et par une lamentable boîte à violon qui, -immanquablement, heurtait le battant de la porte. - -Débarrassé de ces accessoires, il recommençait son salut: avancer de -trois pas en s’inclinant légèrement aux deux premiers pas et -profondément au troisième; là, on attend que la belle dame vous donne -ses doigts à baiser, et, si elle ne daigne, on se retire modestement, la -main sur le cœur. - -Jamais la belle dame ne donnait ses doigts à baiser: M. le professeur se -retirait donc modestement, la main sur le cœur, et, accordant son -violon, demandait: - ---Piano ou violon, madame la marquise? - -Madame la marquise faisait alterner: elle préférait les quadrilles sur -le violon et les valses sur le piano. - ---Jouez-nous donc, dit-elle négligemment, le _Quadrille sicilien_. - -L’évocateur entama l’introduction, les couples se placèrent en vis-à-vis -et, au point d’orgue, voilà qu’ils s’avancent, se mêlent, se -saluent,--et d’entre le murmure doux des robes froissées, un petit rire -s’élève, s’égrène, s’éperle: la vieille marquise le reconnaît,--c’est le -sien d’il y a soixante ans! - -Bal de cour, le premier grand bal où elle parut, plus émue que le -néophyte pour qui se déchire le voile d’Isis. Ce soir-là, elle -inaugurait vraiment son âme de vierge civilisée, elle la conduisait au -baptême: s’entendre dire qu’on est plus jolie que «toutes les -autres»,--quelle bénédiction comparable à celle-là, et quelle -bénédiction aussi efficace à insinuer en un doux petit cœur l’amour et -la pitié de son prochain? Comme elle leur offrait volontiers, à «toutes -les autres», l’orgueilleuse compassion de ses regards heureux, de son -sourire de reine! - -Après les compliments, les déclarations,--d’exquises phrases de romance, -des murmures d’une douce musique, aussi douce en vérité qu’une mélodie -de Marcailhou! Songez que tous ces jeunes gens vous affirment -sérieusement que vous pouvez, d’un mot, édifier le palais de leur -félicité! En a-t-on jamais dit autant à «une autre», depuis le -commencement du monde, ou du moins depuis qu’il y a des bals de cour et -des robes décolletées? Un seul mot--lequel? Il vaut mieux le taire, car -il est dangereux, et dès qu’on l’a proféré, on est prise, ce qui est -bien moins amusant que de prendre soi-même. - -Cependant M. le professeur a épuisé les figures du _Quadrille sicilien_; -les ombres s’arrêtent avec la dernière note du galop, et, désenlacées, -s’évanouissent. - ---Monsieur le professeur, jouez-nous la valse des _Saules_. - -Ceci est presque grave. L’initiée, devenue hiérophante, a joui des -mystères et en a partagé les secrets avec un compagnon choisi,--mais -pour être complète et vraiment femme, il lui faut la certitude du -mensonge réalisé. Ce n’est qu’après avoir trompé qu’elle atteint à -l’épanouissement absolu, à la véritable conscience, à la liberté. La -valse des _Saules_ fut le prélude de cet affranchissement, qui s’opéra -en trois phases: un baiser sur l’épaule, contre lequel on ne protesta -pas; une demande de rendez-vous, à laquelle on répondit; le rendez-vous -lui-même, simple formalité, puisque l’adultère était déjà réalisé en -intention. - -De ces trois phases, la plus agréable au souvenir, c’était sans aucun -doute celle du baiser sur l’épaule, sensation inattendue et -nouvelle;--et puis le reste s’était répété tant de fois dans le cours -des années! - -Embarqué sur la valse des _Saules_, l’extravagant professeur pouvait -naviguer des heures entières: le bateau descendait lentement ou -furieusement le long d’un fleuve indéfini qui se jetait dans un autre -fleuve et n’arrivait jamais, même après d’innombrables ramifications, à -déverser ses flots d’harmonie dans l’océan du silence. La marquise fut -obligée d’interrompre; elle le fit avec politesse et presque avec grâce. - ---Merci, monsieur le professeur, l’histoire est finie. Jouez-nous, -maintenant, je vous prie, la mazurka du _Dernier Amour_. - -Sans hésitation, car son répertoire d’œuvres surannées était vaste, le -professionnel évocateur se précipita dans le _Dernier Amour_, «mazurka -brillante», et il balançait la tête en mesure, d’une épaule à l’autre, -comme un métronome. Dès la troisième mesure, il entendit derrière lui un -petit cri, mais il n’en fut nullement déconcerté; seulement, tout en -continuant de se balancer en mesure, comme un métronome perfectionné, il -coulait par-dessus son épaule des regards méfiants et tendait une -oreille fort attentive aux progrès de l’émotion et au timbre des petits -cris mystérieux; peu à peu, il rassemblait ses jambes, se détachait du -tabouret, prêt au brusque mouvement qui serait peut-être nécessaire. - -La marquise se leva et vint s’accouder au piano; elle avait vraiment -l’air ému, trop ému et elle regardait son professeur de souvenirs avec -des yeux terriblement reconnaissants. - -C’était comme une quête, bien inutile, d’improbables audaces,--mais -l’évocateur, inquiet, hâtant ses dernières notes, tout d’un coup se -levait, saluait, enlevait sa boîte à violon et mettant hardiment son -chapeau, au mépris du protocole, disparaissait avec une extrême -rapidité. - - - - -JOSE ET JOSETTE - - -I - -Jose était tout petit. Il allait à l’école, en suivant les chemins -creux, en sautant les barrières, en se coulant à travers les haies, en -musant et dénichant les nids, en cueillant les fraises ou les noisettes, -les surettes ou les pimprenelles. C’était un garçon doux et obéissant; -mais, sitôt seul, il redevenait aussi instinctif et aussi sauvage qu’une -belette ou qu’une musaraigne. Pas plus qu’aucune créature humaine, il -n’était fait pour obéir; l’œil, pourtant, le domptait, ou la parole. -Tant que l’impression subsistait il se courbait, humble sous la volonté -du plus fort. - -Un jour donc qu’il allait à l’école en faisant tournailler comme une -fronde la musette ou sa mère avait mis un morceau de pain et une pomme, -il rencontra Josette qui, tout comme Jose s’en allait à l’école. - -Josette pleurait. Elle avoua qu’on l’avait punie et qu’elle s’était -enfuie en colère sans manger sa soupe. Elle avait faim. Jose lui donna -son pain et sa pomme, et la petite l’embrassa pour le remercier. Elle ne -pleurait plus; elle eut envie de jouer. Ils jouèrent à aller à -cloche-pied, à marcher sur les genoux, à se coucher sur l’herbe. - -Le maître d’école, qui se promenait avant la classe, les rencontra et -leur dit sévèrement: - ---Vous êtes deux petits polissons! Est-ce ainsi que l’on joue? Il faut -jouer sérieusement. Pourquoi ne jouez-vous pas à qui saura le mieux le -nom de toutes les sous-préfectures, ou les noms des affluents de la -Loire, ou les divisions du système métrique? Vous finirez mal, je le -crains... (Il branlait la tête.) Et puis, et puis... Quoi? Garçon et -fille! Les petits garçons doivent aller d’un côté et les petites filles -de l’autre. Jose, va-t’en par ici, et toi Josette, va-t’en par là. - -Puis, satisfait, il reprit le chemin de l’école: mais, peu à peu, ses -cheveux se dressaient sur sa tête, car il prévoyait le malheureux sort -auquel se destinaient ces enfants. - -Il murmurait: - ---Autorité, discipline, géographie, orthographe..., autorité, -discipline... - - -II - -C’était la fête de la paroisse. Le soir venu, on alluma les chandelles -et on dansa. Jose, qui avait dix-huit ans et Josette qui en avait -quinze, étaient là, en leurs beaux habits, et aux premiers cris du -violon s’étaient enlacés sous l’œil des familles qui buvaient du cidre -en parlant du temps passé, de la moisson future et des impôts plus -effroyables que la grêle. - -Quand la première danse fut finie, Josette, sur un signe, vint retrouver -sa mère: - ---Josette ma fille chérie, je t’en prie, ne danse pas avec Jose. Son -père est ruiné et lui n’est rien qu’un pauvre petit valet de ferme. Ne -te laisse pas courtiser par ce garçon-là car tu ne peux pas l’épouser, -nous n’y consentirions pas. A l’argent il faut de l’argent, et tu as de -l’argent, ma Josette, et Jose n’en a pas. - -Ce soir-là, ils ne dansèrent plus ensemble. - - -III - -Jose tira au sort et il fut soldat. C’est en ce métier qu’il apprit -sérieusement ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire. Au bout -de quatre ans, il possédait une morale complète et respectueuse; il -savait qu’il y a deux classes d’hommes: les supérieurs et les -inférieurs, et qu’on reconnaît les supérieurs à la quantité d’or dont se -brodent leurs manches. Ces notions ne lui devinrent pas inutiles quand -il fut sorti de la caserne, car, dans la vie ordinaire, il y a aussi -deux sortes d’hommes: les supérieurs et les inférieurs, ceux qui -travaillent et ceux qui regardent les autres travailler. Comme il -trouvait cette distinction toute naturelle, sans doute grâce à son -instinctive philosophie, Jose travailla. - -Josette ne s’était pas mariée. Ses parents avaient tout perdu dans un -mauvais procès, et, pauvre vachère, elle allait traire les vaches dans -la rosée en songeant qu’il est bien triste pour une fille de n’avoir pas -d’amoureux. - -Jose, apprenant ces nouvelles, eut de la joie. Il fit confidence à son -père de son vieil amour et de ses projets. - ---Epouser Josette, dit le vieux paysan, une fille qui n’a peut-être pas -trois chemises et qui se fait des jarretières avec une poignée de -chanvre! Tu n’es pas riche non plus, c’est vrai, mais nous avons fait un -petit héritage, le blé a bien rendu cette année, et je te donnerai de -quoi t’établir quand tu m’amèneras une bru qui ne soit pas servante. -L’argent veut l’argent, mon fils; il ne faut pas le contrarier. - - -IV - -Des années passèrent. Jose perdit ses parents et, au lieu d’un adorable -bas de laine, trouva des dettes. Tout courage fut inutile et tout -labeur. Comme des souris, les hommes de loi grignotèrent le petit -patrimoine, et Jose, un matin pendant qu’on vendait sa maison, prit un -bâton et s’en alla, aussi loin qu’il put aller, chercher sa vie. Mais, à -mesure qu’il allait, la vie fuyait devant lui, et il marcha tant et si -longtemps, qu’ayant fait le tour de la terre, il se retrouva dans le -champ, au bord de la route, où, pour la première fois, jadis, il avait -rencontré Josette. - -Il posa son bâton et, s’asseyant sur le revers du fossé, il tira de sa -besace un morceau de pain et une pomme. Avant de manger, il réfléchit si -tristement, si tristement que sa faim se passa et que la pomme et le -morceau de pain tombèrent à ses pieds. - -Il faisait froid, même à l’abri du vent, il ramena sur ses genoux son -grand manteau loqueteux et s’enveloppa la gorge dans la vaste barbe -grise qui, souvent, avait effrayé les petites filles. - -Comme il songeait à cela, il entendit des cris aigus, et voilà des -enfants qui reviennent de l’école, tout pareils à ce qu’il était il y a -plus de soixante ans. Soudain, il comprit l’inutilité de tout et -l’abominable stupidité de la vie. Il se leva et brandissant comme une -fronde sa musette vide, il fit plusieurs fois le tour du champ tel qu’un -halluciné. - -Au troisième tour, il tomba dans un grand trou de feuilles sèches; il y -resta, et, comme la nuit approchait, il s’y arrangea pour y dormir. - -Cependant, une vieille mendiante arrivait en grognant: - ---Ah! vieux, tu ne peux pas rester là; c’est ma place, j’y dors toutes -les nuits. Ce trou-là est à moi, à moi, tu entends? - -Et, comme le vieux obéissait docilement, la vieille, après l’avoir -examiné, s’informa: - ---D’où êtes vous? Je ne vous reconnais pas. Comment vous appelez-vous? - ---On me nomme le vieux Jose. - ---Et moi on me nomme la vieille Josette. - -Ils se regardèrent en silence; ils se souvenaient. - -Mais ils avaient tant souffert et leurs cœurs étaient devenus si secs, -si pareils à ces feuilles mortes que se disputaient leurs misères, -qu’ils ne trouvèrent rien à se dire. - -La vieille Josette se tassa dans le trou, comme une bête, tandis que le -vieux Jose, reprenant son bâton, s’en allait. - - - - -CELUI QUI A TUÉ - - -Homme pareil à bien des hommes, il me parut longtemps un être simple, -d’un mécanisme très ordinaire. Je l’analysais et je le démontais à vue -d’œil; mais quoiqu’il ne fût pas pour moi de ceux qui déroutent, il -était de ceux qui retiennent un peu l’attention, par le plaisir que l’on -trouve à les comparer sans fatigue à leurs voisins. Sans l’aimer, -j’avais pour lui l’estime due à un bon joueur d’échecs; ses ruses -étaient classiques, mais si froidement combinées et de si loin, que l’on -s’apercevait toujours trop tard, avec la confusion satisfaite de -l’écolier, d’avoir été trompé selon les règles et par des procédés -écrits dans tous les manuels. - -Nous passions tous les soirs de brèves heures à ce jeu, en un café -pourtant bruyant, troublé par les violentes entrées d’étudiants -accompagnés de femmes singulières. Cela nous faisait lever la tête, mais -l’échiquier nous restait dans les yeux et les fous et les cavaliers -tendaient un réseau blanc et noir entre notre attention et les sourires -ivres des maigrelettes filles. - -D’aucunes m’étaient connues; elles me tendaient la main en passant, sans -souci de déplaire à leur ami de la soirée, car ce café, centre d’un -monde fraternel, permettait la familiarité. Mon ami (un ami que je -n’aimai jamais) était plus souvent que moi favorisé de ces petits -ressouvenirs et de ces petites mains gantées; mais les petites mains -pour lesquelles il lâchait les créneaux de la tour glissaient si vite -entre ses doigts, et il en goûtait si peu la caresse que, souvent, ses -yeux étant demeurés obliquement baissés sur la vision du coup décisif, -il me demandait, plusieurs minutes après: - ---Qui donc m’a dit bonjour? - -Ces distractions sont communes à tous les joueurs attentifs et sérieux, -mais il me semblait que chez lui elles prenaient un air particulier, non -d’indifférence, mais de crainte. Quand une femme s’arrêtait devant lui -et lui adressait la parole, il devenait comme peureux: parfois, il -pâlissait; souvent, sa peur finissait par une colère dissimulée, et une -impertinence, même maladroite, même stupide, le débarrassait de -l’importune. A la vérité, les femmes n’y prenaient garde; elles -semblaient le ménager; elles s’éloignaient, après un mot de reproche -plutôt affectueux, et nulle ne lui garda rancune. - -Il y avait plus d’un an que nous venions nous rejoindre tous les soirs -au café, quand mes observations commencèrent à se préciser. - -Je remarquai--ou, car cela est si étrange, je crus remarquer--que les -très rares soirs où il n’y avait aucune femme dans le café, mon ami -avait une liberté d’esprit bien plus grande et une précision de jeu bien -plus redoutable; quelques femmes, et il devenait moins maître de lui; -plein de femmes, et répandue l’odeur énervante de la femelle, il se -troublait, hésitait,--se laissait battre. - -Un soir, je lui dis, après avoir examiné la salle: - ---Aujourd’hui, je vous gagnerai. - -Obéissant à ma suggestion, il regarda autour de lui, puis, mais d’un ton -très calme, il répondit: - ---Oui, je crois que vous me gagnerez, aujourd’hui. Je ne suis pas en -train, la lutte va m’être difficile. Il y a des soirs où je me sens -ivre,--ivre de l’ivresse douloureuse que provoquent certains poisons. - -Je demandai: - ---A quoi attribuez vous cela? Vous n’avez pas un tempérament nerveux. - -Après de l’hésitation, il dit lentement: - ---A quoi j’attribue cet état? A des choses anciennes, à une histoire, à -des coïncidences, à des souvenirs... Enfin, je ne puis, ni ne veux -préciser. - -Ces derniers mots furent prononcés un peu sèchement et je répondis sur -le même mode: - ---J’ai été indiscret, je vous en demande pardon, et d’autant plus -volontiers que tout cela m’est fort indifférent. - -Pour pallier mon impertinence, j’ajoutai: - ---Le jeu suffit à ma curiosité. - - * * * * * - -A partir de ce soir-là, mon compagnon--l’homme d’abord cru simple--me -donna le plaisir du mystère et je continuai avec passion mes -observations. Cette sorte de maladie m’intéressait beaucoup; j’espérais -en découvrir le principe et m’en faire gloire, car je n’avais jamais -rien lu de pareil dans la description des plus étranges maladies -nerveuses. Dite par des termes peu scientifiques, c’était, en somme, -l’influence sur un homme, paraissant médiocrement sensitif, du fluide -féminin accumulé. Ayant trouvé cette explication, j’en fus mal -satisfait; cependant, elle n’était peut-être pas totalement absurde, car -il est avéré qu’une assemblée d’hommes excite, souvent jusqu’à -l’hystérie, la nervosité d’une femme; un homme en des conditions -analogues, ressent une surabondance de vitalité mâle: dans le cas que -j’étudiais--tout en veillant à l’abri de mes silencieuses tours--il -s’agissait seulement de dépression au lieu d’excitation, de moins au -lieu de plus; au lieu de vers la droite, la balance fléchissait vers la -gauche,--voilà tout. - -Ma boiteuse explication admise provisoirement, il me restait à trouver -la cause première; mais comme j’ignorais la vie de mon compagnon, comme -il ne m’avait jamais fait aucune confidence, cette dernière recherche me -parut impossible et j’en abandonnai la solution. Nous continuâmes à -faire manœuvrer nos cavaliers, et je m’abstins, par lassitude et par -ennui, d’observations désormais inutiles. - - * * * * * - -Or, il arriva qu’un soir, une femme d’assez médiocre beauté, mais rousse -avec la peau toute blanche, entra dans le café; elle était seule et elle -avait cet air lamentable des filles qui ont traîné en vain pendant des -heures leurs jupes sur les trottoirs. - -Elle vint s’asseoir près de nous; mon ami leva la tête et tout d’un coup -devint si pâle que j’eus peur; en même temps, sa main, qui tenait une -tour conquise, retombait sur l’échiquier d’un tel poids que toutes les -pièces furent renversées. - ---Venez, je vous en supplie, me dit-il d’une voix malade; sortons. - -Il s’appuyait tout tremblant à mon bras. Quand nous eûmes fait quelques -pas, je l’entendis murmurer fort distinctement: - ---Toutes me connaissent... toutes savent... oui, je crois qu’elles -savent... c’est cela qui les attire... le sang de leurs sœurs... Mais -celle-ci, celle qui s’est assise à côté de moi, elle m’aime tant--que je -serais capable de la tuer encore! - -Je répétai: - ---Encore? - -Il me regarda: - ---Oui, encore. - - - - -LA DERNIÈRE HEURE - - -C’était un homme sombre et hargneux, et la vieillesse avait ossifié, de -même que les sutures de son crâne, les fibres de son cœur. Vieux -prématuré, esclave des douleurs et des noires idées, il râlait déjà -depuis des années, invectivant la vie, qu’il adorait telle qu’une -fuyante maîtresse, cajolant la mort, dont les syllabes prononcées -excitaient en ses membres de lamentables tremblements et dans son âme -une surnaturelle horreur. - -Toute la journée il pleurait, pareil à un enfant qui croupit en la glace -de ses langes,--mais il ne pleurait que pour être plaint et, laissé -seul, il se taisait, s’endormant dans l’abrutissement du silence. - -Devant sa femme et devant la complaisance des familiers, ce monotone et -poignant refrain moussait, comme une indestructible écume, sur ses -lèvres blanches: - ---Moi qui me suis privé de tout, dans ma jeunesse! Moi qui ne buvais que -de l’eau et qui ne prenais, parmi la solitude d’une pauvre chambre, que -d’indignes repas! Moi qui passais, fier et méfiant, sans plus qu’un -regard pour les créatures d’amour! Moi qui me disais toujours: «Demain! -tu as le temps! Demain! Ce que tu dédaignes aujourd’hui te sera rendu au -centuple--sur tes vieux jours!» Moi qui me suis privé de tout--pour -vivre! Moi qui n’ai jamais violé ni les règles de l’hygiène, ni les -règles de la morale! Moi qui fus le citoyen intègre fermement guidé par -les seules règles de l’Utile! Moi, moi, moi!... - -Et dans son impuissance verbale, le vieux médiocre, plus sinistre qu’un -parricide et plus vil qu’un garde-chiourme, défilait le grotesque -chapelet des moi, moi, moi!--Car il avait une personnalité égoïste -singulièrement persistante et sa conscience d’imbécile était invétérée -et intuable. - -D’autres fois, avec une sénile impudeur, il énumérait, en des phrases -hachées par la toux, les «occasions» que jadis il avait manquées. Sa -mémoire devenait impitoyable et détaillait les beautés uniques des cent -vierges de lupanar devant lesquelles sa luxure avait été vaincue par sa -prudence. Il se souvenait: entrer dans ces maisons, l’œil sérieux et -flambant; passer, en risquant des gestes de marchand d’odalisques, -devant l’étalage des seins déviés et des ventres excessifs; échanger -avec des bouches stigmatisées des ordures brûlantes comme des -caresses,--puis hausser les épaules et fuir vers la certitude des rêves -malsains! - -Et à cette heure, il regrettait son économe prudence et se roulait dans -l’abjection des regrets de l’honnête gourgandine chantée par le -chansonnier. - -Mais bientôt, cette périodique éructation lui fut défendue; sa langue -s’alourdit et son cerveau se troubla; les circonvolutions frontales où -s’élaborait le misérable verbe émis par ses lèvres tuméfiées devinrent -toutes pareilles à de la bouillie pour les chats; parmi les sons qui -disaient encore la vie du triste paralytique, on ne percevait plus, avec -beaucoup d’attention, que de vagues syllabes obscènes. - -L’heure du proche trépas se fit reconnaître, et sa bonne, lasse des -veilles, installa près du moribond une placide garde-malade dont la -guimpe et le rosaire signifiaient qu’au moins elle ne se saoulerait pas -dans le calme des nuits et ne s’extasierait qu’au moyen de patenôtres et -de coups dans l’estomac. - -La religieuse entra et, quand on lui eut expliqué les fioles et lu les -ordonnances, elle se posa sur le bord d’une chaise et de là, bientôt, -s’écroula à genoux, égrenant les gemmes d’amour de son gros chapelet de -bois. Elle récitait à mi-voix les supplications, les invocations, les -glorifications et les oraisons,--et on eût dit qu’une invincible stalle -la maintenait dans la dure attitude des éternelles orantes. - -Parfois, elle tournait vers le lit ses yeux doux et distraits par -l’amour; plus souvent, elle les levait vers le plafond et, certainement, -à travers le plafond elle voyait le ciel et la robe étoilée de la Vierge -et Jésus couronné comme un roi, appuyé négligemment sur sa croix, et des -anges absorbés en des concertos, et enfin toute la splendeur d’une cour -où les diamants sont des vertus brillant sur des épaules immaculées et -sur de candides gorges. - -C’était une femme, sans doute, d’une quarantaine d’années, mais le -silence des cheveux et le calme des traits rendaient difficile une -exacte appréciation: d’ailleurs, son âge, elle-même probablement ne s’en -inquiétait guère puisque son amant était celui qui rajeunit à son gré -tous les cœurs et toutes les faces et qui, au prix de la virginité du -corps, donne l’éternité de l’âme et l’éternité de l’amour. Elle n’avait -jamais pensé à rien qu’à faire son devoir et à remplir ses obédiences; -elle était naïve et indifférente et s’il y avait eu des larmes dans sa -vie, ces larmes étaient devenues un paisible ruisseau courant toujours -limpide parmi les lys de la vallée. Son obédience, en cette nuit, était -de passer dix heures dans une chambre de mourant et elle n’était pas -plus émue qu’à passer d’autres heures au pied de l’autel. Elle était -ici, elle était là, selon qu’on lui disait: «Allez ici, allez là»,--et -la certitude de n’avoir plus aucune volonté donnait à ses actes -l’élégance et la grâce. - -Cependant, le moribond grognait, éjaculant toujours de vagues syllabes -obscènes, paraissant vomir ainsi par morceaux son âme infâme de -luxurieux avare. Ces efforts excrémentiels durèrent jusqu’au matin, -jusqu’à l’heure où la religieuse, à bout de verbe, s’était assoupie à -genoux, le front sur une chaise, pareille à une invincible suppliante. -Les yeux du mourant, à ce moment, s’ouvrirent tout grands, pour -s’imboire des familières choses qu’ils allaient quitter; ils s’ouvraient -tout grands, tout grands, prêts à englober tout le visible, décidés à -emporter dans l’infini le reflet suprême de la vie,--et ces yeux avides, -comme ils s’ouvraient, comme ils tournaient, tombèrent sur la religieuse -assoupie et s’arrêtèrent là comme sur une proie. - -Cette nonne à la belle attitude d’amoureuse éplorée et lasse d’une nuit -de pur amour, cette femme seule et comme introduite pour un plaisir dans -la solitude de sa chambre,--oh! cette femme!... - -Il retrouva des phrases pour murmurer des caresses, et des gestes pour -étendre vers la vision ses mains paresseuses et des forces pour se -lever,--et quand la dormeuse s’éveilla, ce fut pour voir à ses genoux un -spectre râlant qui soulevait sa robe. - - - - -EMÉRENCE - - -Mes tantes me déclarèrent qu’elles m’avaient trouvé une femme. - -J’étais arrivé à l’âge où l’homme qui n’a pas d’ambition sociale -commence à s’ennuyer d’être seul et de n’avoir personne à tyranniser. Le -besoin de tyrannie, ou de commandement, ou de domination, est invétéré -dans le mâle; il ne se marie souvent que pour être le chef et maître, et -s’il s’est trompé, si l’autorité lui échappe, c’est une déception assez -forte pour annihiler à tout jamais sa volonté et abaisser son caractère. -Pour ne pas m’exposer à une telle aventure, je prétendais choisir une -femme docile sans servilité, douce sans niaiserie, obéissante sans -lâcheté et avec assez de beauté et de grâce pour me donner la sensation -de posséder une bête de luxe, rare, chère et difficile à remplacer. Les -chevaux avaient jusqu’ici été ma passion; je n’espérais pas trouver une -femme aussi belle qu’un beau cheval, mais comme j’en jouirais avec un -sens de plus, une beauté moindre pouvait me donner un plaisir plus -grand. - -J’écoutais donc ce que me disaient mes tantes. - -Vieilles filles et sœurs jumelles, elles m’avaient élevé avec cette -tendresse respectueuse que l’on a, en telles vieilles familles, pour -l’aîné, chef de la maison; dès l’âge de douze ans, elles m’avaient -laissé maître et elles auraient volontiers pris mes ordres, si je -n’avais eu déjà assez de raison pour refuser la responsabilité que l’on -m’offrait. D’ailleurs, je les aimais beaucoup, et il me fut toujours -agréable de voir en elles de prudentes conseillères dont j’acceptais -avec déférence les avis ou les désirs. - ---C’est une de nos cousines éloignées, me dirent mes tantes (elles -parlaient presque toujours ensemble,--et l’on n’entendait qu’une voix), -Emérence de V... Elle peut vous plaire de toutes façons, car elle a de -la naissance, de la fortune et de la beauté,--si nous sommes bien -renseignées.--Vous devriez aller la voir. - ---Sous quel prétexte? - ---Nous arrangerons cela. Renouer des relations de famille, par exemple, -ne serait-ce pas un prétexte commode? M. de V... serait, nous le savons, -content de vous recevoir; il a de fort belles chasses, il vous -retiendrait quelques jours et vous sauriez si Emérence est digne de -vous. Quant à Mme de M..., elle est malade et ne s’occupe de rien. - -Les choses s’ordonnèrent comme le souhaitaient mes tantes, et je partis -pour le château de Boisroger, attendu par M. de V..., qui m’avait envoyé -une invitation des plus aimables, «dès qu’il avait su mon désir de faire -connaissance avec mes vieux cousins». - -C’était assez loin de ma résidence, mais le chemin de fer ne menant qu’à -cinq lieues de Boisroger, je me décidai à faire le trajet en voiture, ce -qui n’était guère plus long; ayant deux bons chevaux habitués aux -mauvaises routes du pays, je partis à midi, et à six heures j’entrais -dans la cour du château, pierres encore féodales et que les barbares -crépis n’avaient pas déshonorées. - -M. de V... attendait debout sur le perron; j’arrivais à l’heure précise -et prévue: il en parut enchanté, me félicita d’une aussi belle -exactitude, et en campagnard pour qui les bêtes sont des êtres aimés et -précieux, il recommanda longuement au palefrenier mes chevaux qui, à la -vérité, étaient couverts d’écume. - ---Vous les avez un peu forcés, me dit-il, mais j’espère que vous leur -laisserez tout le temps de se reposer. - -Quand j’eus fait ma toilette, en une vaste chambre, aux menaçantes -tapisseries, dragons et chimériques animaux, contre lesquels luttaient -des chevaliers armés de lances longues comme des rayons d’étoiles--M. de -V... revint me prendre, et nous redescendîmes au salon, où Mme de V..., -aussi blanche de visage que de cheveux, semblait se mourir dans un -fauteuil. Emérence, près d’elle, se penchait sur un métier à tapisserie, -et trois grands épagneuls fauves dormaient en rond sous le haut manteau -de la cheminée. - -Mme de V... répondit à mes compliments par un sourire malade et des -paroles si faibles que je ne les entendis pas; Emérence, à notre entrée, -s’était levée, repoussant assez brusquement son métier à tapisserie, et -elle m’avait tendu la main, en me regardant avec de grands yeux bruns, -très joyeux, mais très mystérieux. Elle était grande, pâle, un peu -forte, pleine de vie, mais fatiguée par une existence claustrale près de -sa mère infirme: elle paraissait un peu plus âgée qu’on ne m’avait dit -et n’avait nullement l’apparence d’une jeune fille. Comme du premier -abord elle m’avait plu, j’eus, à cette impression, un soudain petit -serrement de cœur et je me demandai si mes bonnes tantes n’avaient pas -été mal informées,--si Emérence n’était pas mariée! Puis, rougissant de -ma stupidité, car un mariage est ce qui s’ignore le moins, je conclus -qu’après tout «l’air virginal» était assez indifférent et qu’une fille -de la beauté d’Emérence n’avait pas besoin, pour me séduire, de ce -piment vulgaire. - -Pendant le dîner et la soirée, tout en me faisant le plus spirituel -possible, tout en parlant à mon tour et même davantage, car un étranger -doit se faire connaître pour ne pas désobliger ses hôtes, j’observai -Emérence et bientôt je fus conquis. Non seulement je la trouvai «digne -de moi», comme le désiraient mes tantes, mais je me demandai avec -anxiété si elle me trouverait digne d’elle; mes idées d’autorité et de -commandement perdaient de leur force et j’aurais obéi, pour gagner -l’amour d’Emérence, à ses ordres les plus absurdes. - -Pour distraire Mme de V..., nous fîmes une partie de nain jaune. -Emérence gagna beaucoup de jetons d’ivoire et de médailles de vermeil, -que son père lui racheta avec des monnaies moins rares qu’il tirait -volontiers d’une grande bourse de peau de daim; elle s’amusait, elle -riait, elle me lançait des apostrophes ambiguës: - ---Mon cousin, gagnez donc à votre tour! _Gagnez-moi donc!_ - -Ce n’était peut-être ambigu que dans mon imagination, mais j’étais tout -à fait heureux de pouvoir me flatter de ne pas lui déplaire. - -Quand les bougeoirs furent allumés, Emérence me dit: - ---Mon cousin, tous les matins, je vais cueillir les fruits aux -espaliers, avant que le soleil ne les ait déveloutés; il n’y a que moi -qui puisse faire cela. Voulez-vous m’accompagner demain matin? A sept -heures, sur le perron. - ---C’est que nous chassons demain, hasarda M. de V... - ---Vous chasserez une autre fois, dit Emérence. Il faut qu’il voie les -espaliers. Les pêches sont belles comme des anges. - -Emérence eut le dernier mot et j’en fus ravi. - -Un grand chapeau blanc sur ses cheveux noirs, un large panier au bras, -chaussée de petits sabots, à cause de la rosée, Emérence parut sur le -perron en même temps que moi et nous partîmes pour les espaliers, tout -en haut du parc. - -Elle n’avait plus son attitude joyeuse de la veille; plus pâle encore, -les yeux plus profonds, elle semblait triste et je crus même la voir -trembler. - -Quand nous fûmes à peu près à moitié chemin, elle me dit brusquement: - ---Mon cousin, vous êtes venu ici pour moi, pour moi seule, et vous avez -l’intention de m’épouser; je suis au courant de tout et je sais beaucoup -de gré à vos tantes de m’avoir désignée à vous, car j’aime votre nom, -vous êtes mon parent et je serais volontiers votre femme,--mais il faut -d’abord que je vous conte une histoire. - -Elle réfléchit un instant, puis: - ---Ai-je vraiment l’air d’une jeune fille? - -Je répondis franchement, mais avec une indicible émotion: - ---Non, vous avez l’air d’une femme. - ---J’ai l’air de ce que je suis, reprit Emérence. - -Je ne savais que dire, je la suivais, les yeux baissés; je tremblais à -mon tour. - ---Vous tiendrez le panier, sans le secouer, comme cela. - -Elle paraissait plus calme, depuis son brutal aveu. Tout en cueillant -les pêches elle continua: - ---L’histoire, tout le monde la sait, excepté vous et vos tantes; si vous -ne l’entendiez pas maintenant vous l’entendriez après--et vous ne me le -pardonneriez jamais. Quand vous la saurez, vous fuirez, après quelques -jours accordés à la politesse,--et vous ne songerez plus à moi. J’en ai -fait plusieurs fois l’expérience; je continuerai, tant que durera ma -triste jeunesse. L’histoire? Qu’elle est sotte et vulgaire. Il y a six -ans, j’avais dix-huit ans, je fus fiancée à M. de B..., qui était mon -ami d’enfance: je l’aimais beaucoup, on nous laissait trop libres; -j’avais en lui une confiance absolue: il abusa de moi, s’absenta et ne -revint jamais. Deux ans plus tard, nous apprîmes qu’il était déjà marié, -dans je ne sais quelle colonie. Il est mort depuis. Cependant, j’avais -un enfant,--et je l’ai toujours,--un enfant sans nom, que j’aime et qui -fait ma honte. Voilà l’histoire d’Emérence de V...,--qui cueille des -pêches avec son cousin pour la première et la dernière fois. - ---Vous vous trompez, Emérence, dis-je violemment. Je suis assez riche -pour n’être pas accusé de trafic; je suis plus riche que vous, -j’effacerai votre honte et vous ferez ma joie. Donnez-moi votre main. - -Emérence, qui était debout devant moi se mit à pleurer silencieusement; -deux gros ruisseaux de larmes tombaient sur ses joues pâles. Je la -laissai pleurer; elle devait pleurer; les pleurs qui coulaient sur ses -joues pâles obstruaient son cœur depuis trop longtemps: elle devait -pleurer. - -Ensuite, elle me regarda avec une anxiété de ressuscitée et ses grands -yeux bruns, tout mouillés, me demandaient si je n’avais pas menti, moi -aussi; mais je m’approchai d’elle et je lui dis: - ---Puisque nous sommes fiancés, Emérence, laissez-moi baiser vos mains. - - - - -LE CHATEAU BRULÉ - - -I - -Le couvert enlevé, il étaient restés tous les trois autour de la table, -et ils parlaient peu, comme des gens dont les idées sont rares, et qui, -répétant toujours la même chose, ont l’instinct de mettre un intervalle -entre leurs phrases. - -M. de Brunon buvait de l’eau-de-vie dans un gobelet d’argent; il la -versait d’un vieux flacon de cristal tout ciselé et tout doré qu’à -chaque coup il levait à la hauteur de ses yeux, le faisant miroiter à la -lumière de la lampe. On devinait qu’il aimait le flacon pour -l’eau-de-vie qui brillait dans le verre ciselé et doré, et l’eau-de-vie -pour la beauté du flacon et les souvenirs d’anciennes joies emprisonnées -là--et qui allaient peut-être sortir--avec le dernier verre et la -dernière étincelle! - -Il buvait ainsi tous les soirs, pendant que sa fille, Danielle, lisait -quelque médiocre histoire ou brodait quelque coin de mouchoir. Elle -était toute dorée aussi; comme elle penchait toujours le front sur sa -lecture ou sur son ouvrage, on ne voyait de sa tête que les cheveux -blonds; quand son père pensait à elle, il évoquait des cheveux -blonds,--et rien que des cheveux blonds, car la figure de la fille le -troublait, dure et froide, avec dans ses yeux quelque chose de pareil à -l’implacable esprit qui dort dans les flacons d’eau-de-vie. - -Depuis la mort de Mme de Brunon, dont les fantaisies et la vanité -avaient ruiné la maison, ils vivaient tous deux seuls, dans une dignité -pénible, attentifs à garder le train et la tenue exigés par leur nom et -leur état, soucieux avant tout de paraître, et leur habileté était si -grande qu’ils trompaient jusqu’à leurs domestiques, jusqu’à leur -notaire. - -Deux fois par an, la dure et froide Danielle s’absentait, emportant une -grande et vieille malle toute constellée de clous de cuivre,--et quand -elle revenait, ses premières paroles étaient un chiffre énoncé d’une -voix brève. A l’époque où Baudoin de B... arriva, attendu depuis des -années, au château de Brunon, Danielle n’avait plus une seule bague aux -doigts: quand elle brodait, elle cachait sa main gauche sous le morceau -de mousseline. Si dure et si froide qu’elle fût, son père la vit un jour -pleurer en regardant ses longues mains blanches et nues: ce jour-là, M. -de Brunon ne but que la moitié de son flacon d’eau-de-vie. - ---Je ne vous ai jamais oubliée, Danielle, dit Baudoin, pendant que M. de -Brunon, ayant vidé son dernier verre, s’endormait. Voici, toujours à mon -doigt, la petit bague que je vous avais volée en vous jurant de venir -vous la rendre: donnez-moi votre main. - -Danielle tendit sa longue main blanche et nue. - ---Vous ne portez plus de bague? - ---Non, j’attendais celle que vous venez de me rendre. - -Danielle était presque émue. Ces jolis enfantillages de sentiment -amollissaient un peu son cœur de métal. Son âme redevint, pour quelques -heures, aussi jeune que son visage, et ses yeux s’adoucirent jusqu’à la -tendresse. - -Elle s’aperçut, tout étonnée, de ce changement d’état. - ---Si j’étais riche comme autrefois, Baudoin, je serais aimable et bonne -comme autrefois. Mais je le sais, je suis devenue méchante, je suis -devenue froide et dure,--et c’est irréparable. - -Alors, elle dit toute la vérité à Baudoin, qui n’en fut pas touché très -profondément, car c’était un cœur simple et une âme désintéressée. Il -aimait Danielle d’un amour qui ne fut pas amoindri par la révélation de -sa pauvreté, et, prenant les longues mains blanches et nues, dépouillées -de leurs bagues, il les baisa l’une après l’autre, disant: - ---Je les garde, toutes blanches et toutes nues, toutes pauvres, et -toutes pures. - ---Oui, Baudoin, répéta Danielle, toutes pauvres, pauvres, pauvres. - ---Pauvres! cria tout d’un coup M. de Brunon, réveillé par les tristes -syllabes qui hantaient son sommeil. - ---Il se redressa, étendant la main vers le flacon doré. - ---Il est vide, ma fille; veux-tu aller me le remplir? - -Danielle se leva, et prenant le flacon, elle alla soulever un pan de -tapisserie derrière lequel dormait un tonnelet de chêne, tout plein de -rêves, de souvenirs, d’illusions,--un tonnelet de chêne d’où allait -sortir, sans doute, le mot qui délivre le Dragon de l’or, maître et -gardien de la joie humaine. - -Quand le flacon fut sur la table, M. de Brunon, l’ayant fait miroiter, -s’en versa un gobelet tout entier, disant: - ---Elle est plus belle que jamais! Elle est resplendissante, Danielle, je -crois que cette fois-ci elle va dire son secret. Bois avec moi, Baudoin. - -Baudoin céda et il but plusieurs verres d’eau-de-vie. - ---Pauvres! répéta encore M. de Brunon,--et dire que ce vieux château, -hanté par les trépassés, est assuré pour des sommes... des sommes -énormes... Quelle somme, Danielle?... Et qu’il ne brûlera jamais. - ---Ne dites pas cela, mon père. La matière, qui est inerte, obéit au -verbe, qui est vivant. Ce château brûlera un jour; quand? nul ne le sait -encore. Buvez encore un verre de cette eau-de-vie, Baudoin; elle vous -dira peut-être son secret,--le secret qu’elle a toujours refusé à mon -père. - -Et Baudoin but encore un verre d’eau-de-vie. - - -II - -Quelques heures plus tard, M. de Brunon, sa fille et Baudoin, enveloppés -de couvertures, gisaient blottis dans la paille d’un hangar de ferme, -pendant que de hautes et belles flammes se tordaient, harmonieusement, -jaunes et rouges, au-dessus du bûcher prédit par Danielle. M. de Brunon -pleurait, épouvanté par la magique réalisation de son rêve abominable; -Baudoin, à demi-évanoui, haletait couché sur le dos, les doigts agités -de gestes nerveux; Danielle, à genoux, paraissait en prière: ses longues -mains blanches, où brillait une seule bague, s’étaient jointes et sa -figure, illuminée par l’incendie, resplendissait comme surnaturelle. - -Baudoin, presque en délire, proféra de vagues paroles; alors, elle -accourut près de lui, et le baisant sur la bouche: - ---Tais-toi, tais-toi, murmura-t-elle. Ta pensée m’appartient. Nous voilà -unis par un ciment plus fort que l’amour. - ---Le crime! dit Baudoin. - ---Tais-toi, je t’aime. - -Elle s’entoura le cou des bras dociles de Baudoin, qui, ses lèvres -pressant les lèvres de Danielle, songeait obscurément: - ---Je suis, pour jamais, l’esclave de cette femme. - - - - -L’AMATEUR - - -C’était un silencieux, l’homme d’une passion, celui dont la vie a un but -et n’en a qu’un. - -Amateur, mais exclusif et cruel, doué d’yeux de rapace et de mains -félines, il avait une façon unique de regarder l’objet de sa convoitise -et une façon unique de l’agripper,--le coup d’œil de l’épervier et le -coup de patte du chat. Sa passion: les estampes. Il les voyait à travers -les cartons, à travers la reliure des albums, à travers la porte des -armoires, et quand on lui avait ouvert le carton ou l’armoire, il -avançait, d’un geste net, la main, et prenait. - -Les marchands d’estampes l’aimaient beaucoup, car il manquait de ce -genre d’astuce par quoi un collectionneur voile sous l’indifférence ou -même sous le dédain le tremblement de son désir. Avec lui il n’y avait -guère de marchandage; ses yeux, ses mains disaient trop clairement: Je -veux cela, je le veux, je le veux!--et, le prix proféré, il payait et -emportait. - -Sa profession était à peine soupçonnée. On le croyait (c’était vrai, -comme on le sut à sa mort), chef de bureau dans un ministère et, par -surcroît, personnellement riche, mais à toute question, à toute -allusion, il demeurait muet. Son nom, qui eut permis toutes les enquêtes -des curieux, était inconnu. Jamais il ne s’était fait porter ses achats -à domicile. Les estampes qu’il avait choisies entraient aussitôt dans un -carton démesuré qui l’attendait dans une voiture, et lui-même -disparaissait bientôt, ayant à peine ouvert la bouche. - -Entre eux, les marchands et les commis l’appelaient M. Amateur,--et ce -nom semblait lui convenir essentiellement. C’était, en apparence, le -type de l’amateur égoïste et farouche, et rien de plus; le modèle, -peut-être abominable, mais complet et parfait, du jouisseur solitaire, -de celui dont la fornication s’abuse sur des matières inertes, douées de -la seule vie que leur donne le désir. M. Amateur était cela, mais aussi -quelque chose de plus,--et même quelque chose de fort différent. - -En réalité, la passion de cet homme était la haine de l’art. Il -n’achetait des estampes que pour les torturer, et torturer en elles -l’art et tous les artistes. Son gynécée était une chambre de supplices: -il tenaillait une fois par semaine, le dimanche. - -Ce jour-là, M. Amateur ne sortait jamais. Ce jour-là, il ne mangeait -pas, il ne buvait pas: il mettait Dürer sur le chevalet et Holbein sur -la roue. - -Petites vacances hebdomadaires! Naturellement, il y pensait toute la -semaine. Ses collègues faisaient pour ce jour de liberté des projets -dont la médiocrité le surprenait; les moins ridicules de ces plans lui -semblaient enfantins et il ressentait surtout une grande pitié pour un -vieux sous-chef, tout chenu, qui rêvait de verdure, d’oiseaux, de -poisson frit, et qui ne rougissait pas d’avouer ainsi le secret -grotesque de son cœur sexagénaire. D’autres parlaient de leurs enfants, -de leur femme, de leur maîtresse, et ces préoccupations, M. Amateur les -trouvait saugrenues; il lui arrivait de hausser les épaules, ajoutant: - ---Moi, le dimanche, je classe mes estampes. - -Et, le dimanche, il classait ses estampes. - -Tirant du carton toutes ses acquisitions de la semaine, il les étalait -sur une grande table, et les contemplait longuement, jouissant de leur -beauté. C’était la phase de l’amour. Extasié par l’ensemble, il venait -aux détails, délecté à ces subtils rayons dont Rembrandt transperce les -ombres, aux puissantes tailles par lesquelles Dürer modèle la croupe de -ses chevaux et la croupe de ses femmes, à la netteté du trait dont -Callot enveloppe la fantaisie de ses mendiants et de ses matadors; il -s’enivrait des belle courbes et des modelés hardis, il jouissait de la -finesse des hachures, de la douceur des lumières, de la profonde -intensité des noirs:--formes dont la grâce toute jeune réveille le désir -d’être jeune; maturités, plénitudes qui inspirent de sérieux amours; -troublantes vies faites d’un peu d’encre jetée sur un peu de papier! - -Après l’amour, non brusquement, mais par une lente dégradation de -sentiments, M. Amateur éprouvait de l’envie, et sa médiocrité, peu à -peu, s’exaspérait et grandissait jusqu’à la haine. Son envie était -complexe; il enviait à la fois le génie des artistes et la beauté de -leurs œuvres; mais surtout il s’attristait de la gloire des maîtres, et, -devant le rayonnement des fronts pleins de pensée et des yeux pleins -d’amour, il se sentait plus obscur et plus froid. - -La haine surgissait, ses lèvres se retroussaient sur ses dents serrées, -ses poings se fermaient convulsivement, son cœur battait, prélude au -crime! Puis calmé par cette crise, il se levait et préparait les -exécutions. - -Un chevalet, un pot de noir, un pinceau: cet attirail suffisait au -bourreau. - -Il plaçait un Dürer sur le chevalet, et, lentement, comme avec des -précautions d’artiste minutieux, il passait sur la noble estampe un -précis trait noir, puis un autre, puis encore un autre, et de temps en -temps, il se reculait pour voir l’effet lamentable des indélébiles -maculatures, souvent--comme on put en juger plus tard--le bourreau -perdait son sang-froid, et alors c’était un barbouillage furieux, des -outrages ivres, une hideuse mascarade de balafres, de taches, de -zébrures, si bien que des gens, effrayés d’un si épouvantable sadisme, -ont pu prendre M. Amateur pour un fou. - -Il n’était pas fou,--à moins que la haine de l’art ne soit un signe de -folie; mais qui oserait soutenir une opinion aussi subversive? - -M. Amateur avait donc tout simplement la haine de l’art et, ami de la -logique, il exprimait cette haine de son mieux et par les moyens les -plus clairs, les plus indéniablement significatifs. - -L’estampe bien gâtée, et à jamais (car M. Amateur employait un noir -d’une exceptionnelle qualité), il la laissait sécher, puis la classait à -part dans une série de cartons où l’on trouva écrit, uniformément, ce -mot: «Cimetière»; le bourreau inhumait lui-même ses victimes. - -A la mort de M. Amateur, les victimes furent inventoriées; il y en avait -des milliers, et toutes avaient été belles. Çà et là, sous les sinistres -macules, on retrouvait un genou de cheval, une épaule de femme, un rayon -brisé,--un regard de lumière pleurant parmi la nuit... - -M. Amateur avait la haine de l’Art. - - - - -FIN DE PROMENADE - - -Araman n’était pas un promeneur ordinaire, de ceux qui flânent, -s’arrêtent à un étalage, s’intéressent à un accident, se retournent pour -suivre d’un œil vainement concupiscent la passante rapide qui file dans -la foule comme une truite dans l’ombre des eaux vives. Il marchait -méthodiquement, selon des principes élaborés une fois pour toutes; il -marchait par raison, par hygiène,--par ordonnance, enfin! Ces -quotidiennes ambulations ne lui causaient aucun plaisir, et que de fois, -en les trois heures réglementaires, il tirait anxieusement sa montre! -Néanmoins, il était ponctuel: toutes les après-midi, par le plus mauvais -temps, même de neige, il sortait et s’encourait--vers rien, au hasard, -fidèle esclave de la grande Déesse, de celle qui a détrôné -Isis,--Hygeia. - -Marcher, mais surtout selon de larges chemins, le long des boulevards -extérieurs, vides de sordides exhalaisons, à travers les déserts tels -que l’Esplanade, parmi les sinistres bosquets du Champ de Mars, plus -loin, sur les fortifs, sur les routes, jusque dans les bois. - -En trois semaines de ce dur régime, il eut atteint cet état que les -philosophes grecs dénommaient «ataraxie», l’indifférence complète à tout -ce que l’on peut rencontrer au cours d’une promenade, depuis le titubant -bébé jusqu’au révérend pochard qui semble avoir acquis par l’alcool, une -dignité nouvelle, un état neuf d’humanité. Alors, ses sorties lui -devinrent de plus en plus pénibles et il eut à prévoir le jour où le -motif déterminant lui manquerait, où il deviendrait pareil au poète -anglais Thomson qui, trouvé couché à cinq heures du soir, répondait à -son ami, surpris et même scandalisé: «Mais, je ne vois aucun motif pour -me lever.» - -C’est alors qu’une idée assez géniale le sauva. - -Il y a un infaillible moyen de faire marcher quand même un cheval -paresseux ou fatigué, c’est de le mettre à la suite d’un émérite -trotteur, et la lâche bête émoustillée par la vanité ou entraînée par -l’autorité d’un maître, suit de près le courage qui lui montre le -chemin. - -Araman adopta ce système. - -Il s’attela à marcher pas pour pas dans le sillage--d’une femme. - -Des femmes achèvent sans reprendre haleine, sans seulement hésiter au -plus alléchant spectacle, de véritables voyages à travers Paris. Comme -elles ont la précieuse faculté de ne pas voir, de ne pas observer, -absorbées tout entières et hypnotisées par le but poursuivi, elles sont -capables de marcher pour ainsi dire indéfiniment et de fournir, sans -quasi s’en apercevoir, des courses qui feraient peur à Ahasvérus. - -Araman se mit donc à suivre les femmes. - -Il choisissait l’une de celles qui semblent bien parties, lestées pour -une sérieuse traversée, ce qui se reconnaît à la manière assurée et -définitive dont elles relèvent leurs jupes, à leur coup de talon précis, -cadencé, au petit sac qu’elles pressent plus amoureusement sur leur -hanche, à on ne sait quoi de décidé, d’emballé, à la fois, et de grave. - -La plupart de ces courses de femmes aboutissaient à de brusques envolées -sous une porte cochère, à une disparition si soudaine qu’à la moindre -distraction il les perdait de vue, telles que de folles hirondelles. Il -apprit que «jamais» aucune femme ne sortait sans but précis, pour le -plaisir: elles savent «toujours» où elles vont, et rien ne peut les -distraire de leur voie, quand elles ont résolu de ne pas être -distraites. La femme, il en fut bientôt assuré, est un être -effroyablement pratique, fort capable, sans doute, de se perdre en -chemin, mais incapable de se mettre en route pour le plaisir d’exercer -ses jolies jambes. - -A suivre une de ces femmes, on ne risquait ni d’errer, ni d’être obligé -à d’inutiles stations; elles allaient droit devant elles, par le chemin -le plus long, souvent, mais droit, sans s’arrêter, comme poussées par un -démon, comme attirées par un aimant--qui ne pouvait être que l’amant! - -Araman, au contraire, n’avait d’autre but que de suivre: il faisait le -rôle du mauvais cheval, et il le faisait avec une parfaite discrétion, -soucieux de n’ennuyer aucune de ces agréables vicieuses, de ces douces -petites adultères. - -Or il arriva qu’une de ces amoureuses agiles, contredisant l’allure de -ses sœurs, tourna la tête, s’aperçut d’un suiveur, ralentit le pas, et -fit comprendre à Araman, par une certaine attitude, de certains -mouvements de jupes, de brusques arrêts, par tout un jeu discret mais -évident, qu’elle consentait à couper sa course en deux, à s’attarder, le -temps qu’il convient, à une station improvisée. Du moins, Araman le crut -ainsi et, à la suite de l’Inconnue, il s’aventura en une étrange maison, -noire, morne, froide et muette qui ressemblait à l’hôtellerie de la -Mort. - -Dès l’entrée, il eut peur: des souffles de cave emplissaient la cour où -des herbes jaunies entouraient les pavés disjoints. Les fenêtres ne -s’ornaient que de vitres fêlées ou cassées, et remplacées par des -planches, des torchons, des vieux journaux; aux murs une purulence -suintait et, de temps en temps, décollées par l’humidité, des plaques de -plâtre tombaient, s’écrasant dans la boue d’un ruisseau saumâtre qui -longeait les murs. Araman leva la tête, et il fut fort surpris de voir -que le sixième étage, le dernier, apparaissait tout resplendissant de -fresques et de dorures, tout éclatant de somptueux vitraux que le soleil -semblait caresser avec joie et tendresse,--et avec ce respect que la -Beauté inspire même au Soleil. - -Un coup de talon lui fit baisser les yeux: l’Inconnue l’attendait et -s’impatientait. - -Il la rejoignit et entra dans une épouvantable spirale noire et gluante -qui aurait pu être--songeait-il--l’escalier intérieur d’un lépreux! - -Il monta et, au sixième étage, ce fut l’éblouissement d’un paradis: -marches en bois de cèdre, tapis profonds comme des litières, tapisseries -où souriaient dans la pourpre et dans l’or les yeux fous des lutins et -des ondines, des ægipans et des sirènes, des fées et des archanges. - -Nulle domesticité: les portières se redressaient elles-mêmes et les -portes s’ouvraient, dès que la main s’était avancée. A la suite de -l’Inconnue, il traversa plusieurs salles toutes riches d’une différente -richesse: là, de divins marbres; là, d’angéliques peintures; là, les -plus somptueuses étoffes, les plus adorables riens. Au bout, il trouva -une sorte de sanctuaire, mais sans autre autel qu’un harmonieux amas de -coussins. - -Bien qu’il n’eût fait aucun geste, ses vêtements s’étaient tout d’un -coup transformés en une belle robe de soie violette sous laquelle il -était nu. Il ouvrit la robe et des glaces lui dirent qu’il était beau, -mais d’une beauté surhumaine, astrale et presque transparente. Au même -instant, l’Inconnue, qui était demeurée invisible durant quelques -secondes, surgit devant lui dans toute la splendeur d’une nudité de -rêve. De la tête aux pieds, sa peau était plus unie que de l’ivoire et -nulle tache impudente n’en rompait l’harmonie. A mesure qu’il la -contemplait, elle se rapprochait de lui et bientôt il sentit sous ses -mains la fraîcheur de deux frissonnantes épaules. - -Leurs joies s’accomplirent en silence et furent infinies. - -Ayant joui, sans s’étonner, de tant de voluptés inattendues, Araman -s’endormit--et se réveilla dans la rue. - -«Je n’aurais pas dû «la toucher», disait-il, plus tard. J’ai senti, -quand mes mains effleurèrent ses épaules,--et au milieu même d’un -indicible plaisir,--je ne sais quelle déception à retrouver à ce contact -une chair--exceptionnelle, oui, et peut-être unique,--mais une chair, -enfin, et de femme, et non tout à fait d’illusion.» - -Il ajoutait: - -«Il m’a été donné, à moi le premier venu, d’atteindre l’Idéal--à travers -quelle putréfaction! Je l’ai touché, je l’ai enserré dans mes bras, je -l’ai baisé de mes lèvres, j’en ai joui,--et j’ai vu (les yeux de l’Idéal -étaient un miroir), j’ai vu dans ses yeux mes yeux resplendir, puis -mourir de volupté,--puis...» - -Il disait encore: - -«J’aurais dû me mettre à genoux, j’aurais dû rester à genoux, et -contempler.» - - - - -LA SIRÈNE INNOCENTE - - -Lionel Pappe regardait de vieilles gravures absurdes et méprisées des -hommes d’aujourd’hui, et il visitait avec joie les paysages écrits en -encre pâle sur les frêles papiers jaunes. - -Son voyage le mena vers une île toute nue dont la grève était jonchée -d’ossements qui semblaient apportés là par le flot, galets roulés par la -colère des vagues et l’ironie des vents. Malgré cette laideur et le sol -sans arbres, ni herbes, ni mousses, l’île était plaisante et douce aux -yeux, à cause d’une vapeur rose qui l’enveloppait d’un charme et donnait -aux tristes crânes l’air de grosses fleurs mourantes. - -Ayant plus d’un pays à parcourir, Lionel Pappe allait tourner le -feuillet, déjà distrait par un autre désir, quand des rives de l’île nue -et rose un concert s’éleva de voix et de violons. Perchés sur le rocher, -trois beaux oiseaux à figure de femme chantaient en une langue inconnue -des choses infiniment douces; et, dans l’eau, trois êtres ambigus, -femmes par la tête et par le buste, accompagnaient sur des violons de -nacre le chant d’amour des trois beaux oiseaux. - -Reconnaissant les sirènes, Lionel Pappe sourit avec beaucoup de dédain -et se mit à faire tout haut la critique de cette représentation vaine. -Il reconnaissait le genre sirène-oiseau: Homère en parle et il avait vu -au Louvre le portrait de ces bêtes singulières taillé pour l’ornement -d’un obscur bas-relief. - ---Les autres sont les classiques monstres... Mais pourquoi jouent-elles -du violon? Le violon n’est pas archéologique. J’ai fait ce matin, un -voyage bien ridicule. - ---Mon enfant, répéta Lionel Pappe, à une jeune fille qui entrait -discrètement, grande écolière aux yeux clairs, blonde, et belle presque -autant que les pâles images écrites sur les frêles papiers jaunes, mon -enfant, j’ai fait ce matin, un voyage bien ridicule. - -Et le bon professeur, en prologue à sa leçon, conta sa promenade vers -l’île triste et rose. - ---Oui, vous êtes vraiment un bon professeur, monsieur Pappe, vous -m’enseignez des choses qui ne sont écrites ni dans les livres ni sur les -papyrus, ni sur les métaux, ni sur les marbres. Vous avez donc vu des -sirènes jouant du violon? - ---J’ai vu cela, répondit Lionel Pappe, et, quoique ridicule, je l’ai -jugé inquiétant. - ---Parce que ce n’est pas archéologique? - ---En effet, parce que ce n’est pas archéologique. - ---Je suppose, reprit la grande écolière aux yeux clairs, que vous n’avez -pas peur des sirènes? - ---Pourquoi aurais-je peur des sirènes? - ---Parce que ce sont des femmes. - ---Et vous croyez, mon enfant, que j’ai peur des femmes? - ---Vous devez avoir peur de ce qui est illogique, et les femmes sont -illogiques--comme vos sirènes. Elles jouent du violon mal à propos; pour -les hommes graves et archéologiques, elles sont ridicules--comme vos -sirènes. - -Lionel Pappe fut surpris d’entendre un tel discours; il regarda son -élève et s’aperçut qu’il avait devant lui une grande écolière aux yeux -clairs, qui secouait orgueilleusement ses longs cheveux bouclés et dont -la gorge se soulevait avec l’anxiété des vagues de tempête qui se -gonflent et ne savent pas où elles vont tomber. C’était un homme -prudent, quoique fort rêveur, et depuis qu’il donnait des leçons à des -jeunes filles, jamais il n’avait eu le spectacle d’une telle -métamorphose. Il traitait ses élèves en élèves, et aucune ne s’était -encore redressée ainsi, avouant aussi ingénument les convoitises de son -sexe,--et vraiment il eut peur. - -Baissant les yeux, il dit lentement: - ---Mon enfant, nous allons continuer notre lecture: Acte trois, scène -huit. - ---Monsieur Pappe, dit la grande écolière, avec l’air de n’avoir pas -entendu, de quelle couleur étaient les cordes des violons? Pourpres, -n’est-ce pas? - ---Oui, répondit complaisamment Lionel Pappe, d’un très beau pourpre. -Maintenant... - ---De ce pourpre-là aussi sanglant, aussi clairement rouge sur la -blancheur de la nacre? - -Disant cela, elle avait ouvert son corsage, montrant sur son sein gauche -une ligne rouge, toute vive et où perla du sang, quand elle y appuya la -main d’un air tragique. - ---Monsieur Pappe, j’ai voulu me tuer, hier. Chagrin d’amour? Nullement. -Je suis vierge de corps et de cœur et je ne désire aucunes lèvres,--et -croyez-vous que si je désirais des lèvres, elles se détourneraient à -l’approche des miennes? Si j’avais eu un amour ou un caprice, je -l’aurais satisfait. Non, j’ai voulu me tuer précisément parce que je -n’avais ni amour, ni désir, à peine des curiosités, et si faibles que -cela ne valait pas la peine d’ôter ma robe,--mon absurde robe noire de -grande écolière, toute luisante sur la hanche du carton que je porte à -l’école. J’ai voulu me tuer par ennui, j’ai voulu me tuer par dégoût de -la misérable vie qui m’est destinée. J’ai voulu me tuer par haine des -livres imbéciles qui étaient imposés à ma pauvre intelligence de vierge, -par horreur pour l’humiliation spirituelle où les règles me maintenaient -sous leurs pieds barbares. J’ai voulu me tuer, parce que je croyais que -je ne pouvais devenir libre qu’en consentant à forfaire à ma liberté -même; parce que je croyais que ma beauté ne pouvait s’affirmer qu’en se -donnant esclave à un maître,--et que je ne veux pas me donner à un -maître! A tous, oui! A un seul, non! J’ai voulu me tuer, et j’ai été -lâche--comme une femme! Quand j’ai senti la piqûre du couteau, ma main a -faibli, la pointe de l’arme s’est relevée en traînant sur la peau -qu’elle a liserée de ce fil de pourpre: je voudrais que la cicatrice en -demeurât toujours vive et rouge: cela me rappellerait éternellement -l’heure où la mort m’a fait comprendre la vie. Je veux vivre, je ne suis -qu’une femme; la métaphysique ne m’atteint pas; je suis en dehors du -cercle de ses flèches, et il me semble que je comprendrais si bien si on -voulait enseigner ma chair! - -Elle reprit avec un rire hystérique en se penchant vers Lionel Pappe. - ---Voilà le fil de pourpre, voilà la corde rouge du violon des sirènes. - ---Enfant, dit Lionel Pappe, pourquoi chercher des excuses au désir? -Laisse chanter ta chair comme le violon des sirènes; ne réfléchis jamais -sur toi-même, ni sur les vieilles images, ni sur la vie, ni sur la -mort,--et ne reviens jamais ici, car tu aurais honte, sirène innocente, -de la victime de ta chanson d’amour. - -Mais la sirène pleura, et Lionel Pappe connut que les larmes sont salées -comme la mer, amères comme la mer où nagent les sirènes. - - - - -DIALOGUE ENTRE HARVÈDE ET UNE OMBRE - - -Harvède se rejeta vers le foyer, où brûlait en flammes d’or et de ciel -l’âme d’une forêt. Blotti là, sous une haie de fourrures et de coussins, -il avait encore froid. - ---J’ai froid à l’âme, songeait-il. - -Il sentait, selon la longueur de son corps, depuis le front jusqu’aux -chevilles, des zones de glace qui le coupaient en cinq ou six Harvèdes -inquiets et ennuyés. On lui apporta du thé, des alcools, des parfums: -alors les bandes isothermes se détendirent, et les serpents gelés se -réchauffèrent à s’enrouler aux serpents de feu. - ---J’ai moins froid, songea-t-il. - -L’unité se recomposa. Harvède, redevenu homogène, se remua et -s’allongea,--puis il désira. - -Soudain, ce désir lui était venu, comme une apparition, comme un jet de -soleil: - ---Je voudrais une femme blonde, une esclave, une douce créature prête à -tendre le cou aux arabesques du caprice et du lacet... - -Il rêva si fort qu’un malaise lui opprima le cœur, car il s’était -retrouvé le long de la rivière d’où revenaient trois belles filles -encore nues de s’être déshabillées sous le soleil; les cheveux disaient -les jeux de l’eau. L’une était celle-là, celle au nom de bienvenue; elle -ne riait qu’en sourire et ses yeux demeuraient graves comme les reflets -de la rivière profonde et douce. - ---Je n’ai plus froid, songea Harvède. - -Il songea encore: - ---C’est trop impossible. Je n’aime pas l’absurde. Je voudrais dormir. - -Il se fit apporter des narcotiques,--et il dormit. - -Ce fut l’instant que choisit une voix pour dire tout haut: - ---Harvède, me voici. - ---Toi? - ---Je t’aimais, je t’aime encore. - ---Toi? - ---Moi, la même, et désormais immuable. - ---Tu n’as sans doute pas de nom, car je ne t’ai jamais entendu -nommer,--et je sais beaucoup de noms, je sais plus de noms qu’il y en a -d’écrits dans les livres et sur les parchemins. - ---Si je n’ai pas de nom pour toi, je nie pour tous les autres le nom que -je pourrais avoir. Enfin, je suis celle que tu connais, celle qui a des -yeux graves et doux comme le reflet de la rivière, une des trois, celle -qui ne sait pas rire, mais qui sait sourire. - ---Voilà vingt ans que je ne t’ai vue, dit Harvède, et tu n’as pas -changé. Je te croyais morte. Les gens que je ne vois pas, je les crois -morts. Tu es belle. - ---C’est peut-être parce que je suis morte, dit l’ombre. - ---Tu me fais peur. - ---C’est peut-être parce que je t’aime, dit l’ombre. - ---Si tu m’aimais, dit Harvède, il fallait me donner ta bouche et tes -seins le jour que tu sortais de l’eau. - ---Il fallait les prendre dit l’ombre. - -L’ombre, disant cela, détourna la tête, puis reprit: - ---Tu m’as presque fait rire, moi qui ne sais pas rire. - ---Pourquoi? demanda Harvède. - ---Parce que tu parles hypocritement comme une dupe. Avoue-le, et je -dirai comme toi: tu m’as prise--en songe. - ---Non, en désir seulement. Par ces temps de ma jeunesse, je ne rêvais -pas, je vivais. J’en ai peut-être pris une autre--pour toi! - ---Va, c’était la même chose. - ---Tu n’es pas encourageante, dit Harvède. - ---Alors, tu me veux? demanda l’ombre. - ---Non, dit Harvède. - ---Je ne suis donc plus belle? Tu me trouvais belle, quand j’apparus. - ---Tu es belle, puisque tu es blonde,--mais tu n’es qu’une ombre. - ---Enfant, dit l’ombre, regarde! Je n’ai qu’à ouvrir mon suaire, comme -une robe d’amour, pour que tu demandes à baiser ma peau de sel gemme. -Est-ce que je ne brille pas comme un diamant, avec toutes les nuances de -la vie et de l’amour? On dirait que je sors de l’eau: je suis fraîche et -ardente; je saigne quand on me pique; je brûle quand on me touche,--je -brûle et je fonds. Vraiment tu ne me désires pas? - ---Non, je ne te désire pas. Tu m’as fui, quand j’étais neuf aux ruses; -tu m’as fui après m’avoir regardé et après m’avoir souri... - ---Je ne t’ai pas fui, j’ai marché et tu ne m’as pas suivie... - ---Oui, j’étais trop jeune... mais maintenant, non; je sais ce que tu es, -maintenant. - ---Tu ne le sais pas. Prends ma main. - -Harvède prit sa main. - ---Est-elle consolante? demanda l’ombre. - -Elle continua: - ---Pose tes lèvres sur mon épaule. - -Harvède posa ses lèvres sur son épaule. - ---Est-elle triste? Mes mains sont-elles vraies? Ma chair est-elle vraie? -Touche tout mon corps, je suis vraie, je suis jeune, je suis immortelle. -Ah! mon amour, accepte donc le plaisir que je t’apporte. - -Harvède répondit, un peu tremblant: - ---J’accepte le plaisir que tu m’apportes. Mais je l’accepte malgré moi, -je l’accepte, car ton odeur étouffe ma volonté. - ---Sois heureux en paix, ami, je suis bien celle que tu désires. - ---Je ne sais plus. - ---Oui, tu persistes à croire que je ne suis qu’une ombre! Je suis si -vivante, mon cher, que je puis te donner la mort. - -La voix de l’ombre devint amère et cruelle, pendant qu’Harvède oubliait -sa conscience: - ---Tu as baisé mon épaule. Tu as eu tort. Pourquoi te fier à moi? Ma peau -de sel gemme est empoisonnée. C’est vrai, je suis le Désir, le Désir -irrésistible dont l’absence afflige et dont la présence navre. Allons, -viens nous aimer! - ---Où m’entraînes-tu? - ---Je t’aime, je suis toute à toi. - ---Je meurs. - ---Comment trouves-tu la mort? - ---Délicieuse! Reviens me voir, enfant. - ---Enfant, nous ne nous quitterons plus. - -Harvède trembla plus fort et dit: - ---J’ai peur, je meurs vraiment. - ---Vraiment? demanda l’ombre. - ---Laisse-moi! - -L’ombre dénoua ses mains déjà tenaces: - ---Oui, je te laisse. Tu me fais pitié, tu ne sais pas mourir. - - -FIN - - - - -TABLE - - - D’un Pays lointain 7 - - LIVRE I.--MIRACLES - I. Phocas 19 - II. La Métamorphose de Diane 31 - III. Régelinde 39 - IV. L’ineffable Volonté 47 - V. Hamadrias 57 - VI. La Révolte de la Plèbe 65 - VII. L’Accident royal 79 - VIII. Mains de Reine 87 - IX. L’Etable 93 - X. La Ville des Sphinx 103 - - LIVRE II.--VISAGES DE FEMMES - I. Irmine 113 - II. Phénice 121 - III. Floriberte 127 - IV. Rosule 133 - V. La Femme en noir 141 - VI. L’Intacte 149 - VII. La Dame Pensive 157 - VIII. Mélibée 165 - IX. La Vierge aux Plâtres 173 - X. L’Aventure d’une Vierge 183 - XI. Tristane 191 - - LIVRE III.--ANECDOTES - I. Le Mauvais Moine 197 - II. L’Evocateur 205 - III. Jose et Josette 213 - IV. Celui qui a tué 221 - V. La Dernière Heure 229 - VI. Emérence 235 - VII. Le Château brûlé 245 - VIII. L’Amateur 253 - IX. Fin de promenade 259 - X. La Sirène innocente 267 - XI. Dialogue entre Harvède et une Ombre 275 - - - - -Impr. d’Ouvriers Sourds-Muets. Paris. - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK D'UN PAYS LOINTAIN *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> - -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: D'un pays lointain</div> - -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Rémy de Gourmont</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: March 24, 2021 [eBook #64920]</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div> - -<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</div> - -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK D'UN PAYS LOINTAIN ***</div> -<p class="c large">REMY DE GOURMONT</p> - -<h1>D’un<br /> -Pays Lointain</h1> - -<p class="c">MIRACLES — VISAGES DE FEMMES<br /> -ANECDOTES</p> - -<p class="c small">SIXIÈME ÉDITION</p> - - -<p class="c gap">PARIS<br /> -<span class="large">MERCVRE DE FRANCE</span><br /> -<span class="xsmall">XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI</span></p> - -<p class="c small">MCMXXII</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em i">DU MÊME AUTEUR</p> - - -<p class="c i">Roman, Théâtre, Poèmes</p> - -<ul> -<li><span class="small">SIXTINE.</span></li> -<li><span class="small">LE PÉLERIN DU SILENCE.</span> Le Fantôme. Le Château singulier. -Théâtre muet. Le Livre des Litanies. Pages retrouvées.</li> -<li><span class="small">LES CHEVAUX DE DIOMÈDE.</span></li> -<li><span class="small">D’UN PAYS LOINTAIN.</span></li> -<li><span class="small">LE SONGE D’UNE FEMME.</span></li> -<li><span class="small">LILITH</span>, <i>suivi de</i> <span class="small">THÉODAT</span>.</li> -<li><span class="small">UNE NUIT AU LUXEMBOURG.</span></li> -<li><span class="small">UN CŒUR VIRGINAL.</span> Couverture de G. d’Espagnat.</li> -<li><span class="small">COULEURS</span>, <i>suivi de</i> <span class="small">CHOSES ANCIENNES</span>.</li> -<li><span class="small">HISTOIRES MAGIQUES.</span></li> -<li><span class="small">DIVERTISSEMENTS</span>, <i>poésies complètes</i>, 1912.</li> -</ul> - -<p class="c i">Critique, Littérature</p> - -<ul> -<li><span class="small">LE LATIN MYSTIQUE</span> (Etude sur la poésie latine du moyen-âge) -(Crès, éditeur).</li> -<li><span class="small">LE LIVRE DES MASQUES</span> (I<sup>er</sup> et II<sup>e</sup>), gloses et documents sur les -écrivains d’hier et d’aujourd’hui, avec 53 portraits par -F. Vallotton.</li> -<li><span class="small">LA CULTURE DES IDÉES.</span></li> -<li><span class="small">LE CHEMIN DE VELOURS.</span> <i>Nouvelles dissociations d’idées.</i></li> -<li><span class="small">LE PROBLÈME DU STYLE.</span> <i>Questions d’Art, de Littérature et de -Grammaire.</i></li> -<li><span class="small">PHYSIQUE DE L’AMOUR.</span> <i>Essai sur l’instinct sexuel.</i></li> -<li><span class="small">ÉPILOGUES.</span> <i>Réflexions sur la vie</i>, 1895-1898 ; 1899-1901 -(2<sup>e</sup> série) ; 1902-1901 (3<sup>e</sup> série) ; 1905-1912 (volume complémentaire) ; -4 vol.</li> -<li><span class="small">ESTHÉTIQUE DE LA LANGUE FRANÇAISE</span>, édition revue, corrigée -et augmentée.</li> -<li><span class="small">PROMENADES LITTÉRAIRES</span> (1<sup>re</sup>, 2<sup>e</sup>, 3<sup>e</sup>, 4<sup>e</sup> et 5<sup>e</sup> séries) ; 5 vol.</li> -<li><span class="small">PROMENADES PHILOSOPHIQUES</span> (1<sup>re</sup>, 2<sup>e</sup> et 3<sup>e</sup> séries) ; 3 vol.</li> -<li><span class="small">DIALOGUES DES AMATEURS SUR LES CHOSES DU TEMPS</span> (<i>Épilogues</i>, -4<sup>e</sup> série, 1905-1907).</li> -<li><span class="small">NOUVEAUX DIALOGUES DES AMATEURS SUR LES CHOSES DU TEMPS</span> -(<i>Épilogues</i>, 5<sup>e</sup> série, 1907-1910).</li> -<li><span class="small">DANTE, BÉATRICE ET LA POÉSIE AMOUREUSE.</span></li> -<li><span class="small">PENDANT L’ORAGE.</span></li> -<li><span class="small">LETTRES A L’AMAZONE.</span></li> -<li><span class="small">PENDANT LA GUERRE.</span></li> -<li><span class="small">LETTRES D’UN SATYRE.</span></li> -<li><span class="small">LETTRES A SIXTINE.</span></li> -</ul> -<ul> -<li><span class="small">PAGES CHOISIES</span>, avec un portrait.</li> -</ul> -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em small">JUSTIFICATION DU TIRAGE</p> - - -<p class="c gap small">Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak i">PROLOGUE</h2> - - - - -<h3 id="l0">D’UN PAYS LOINTAIN</h3> - - -<p>— D’où viens-tu?</p> - -<p>— D’un pays lointain. Je suis né dans une -maison noire surgie du milieu d’une plaine -grise, autour de laquelle un cercle de lumière -étincelait, pareil aux gloires où s’écrivent les -traits sévères d’une vierge de vitrail ; mais -ce halo d’espérance et de bénédiction ne ceignait -que du néant, du gris et du noir. Mon -père et ma mère, comme tous les habitants -de ce pays lointain, étaient aveugles ; seuls, -quelques enfants voyaient : si l’on s’en apercevait, -on leur crevait les yeux, — pour les -rendre conformes. J’avais un frère, on lui -creva les yeux ; j’avais une sœur, on lui creva -les yeux.</p> - -<p>Pendant l’opération, pratiquée par un excellent -prêtre, aimé de tous et surtout du -Seigneur, ma mère disait : « C’est un petit moment -à passer, mes chéris ; j’ai subi cela aussi, -moi, à votre âge, et je n’en suis pas morte. -Allons, un peu de courage! » Elle promettait -des confitures, du sucre et des gâteaux à la -fleur d’oranger.</p> - -<p>Mon père, qui était né aveugle, parla plus -longuement. Il dit, avec une rude tendresse : -« Petits sauvages, vous n’avez donc aucun -sentiment des convenances? Ces gamins -veulent se distinguer! Ces gamins ne veulent -pas faire comme tout le monde! Alors, vous -consentez à être ridicules, c’est-à-dire à -éprouver des sensations — et, de là, des sentiments -ou des idées — inconnues et, par conséquent, -méprisées des autres hommes? Réfléchissez -bien. Si vous gardez vos yeux, cette -source incongrue — à ce que l’on dit, — de -pensées vaines et de dangereux désirs, on -vous poussera du coude avec dédain, on vous -marchera sur les pieds, on vous donnera des -coups de genou, par mégarde, on s’ameutera -contre vous, on vous tirera les cheveux et on -dansera la sarabande autour de la bête curieuse. -Ah! vous vous préparez une jolie existence!…</p> - -<p>— Mais ils ne refusent pas de se laisser -crever les yeux! interrompit ma mère. N’est-ce -pas, mes chéris?</p> - -<p>— Ils ne refusent pas? Je l’espère bien, -mais je dois les prévenir de ce qu’ils vont -gagner à perdre le plus méprisable des sens, — et -de ce qu’ils perdraient à le conserver. Mes -enfants, je puis vous énumérer, avec ma double -autorité d’aveugle et de père, les joies -d’un être privé de la vue : la première joie est -une joie intime et profondément satisfactoire, -la joie de la répulsion surmontée, du devoir -accompli ; en second lieu, vous ressentirez un -plaisir d’orgueil, mais d’orgueil permis, le plaisir -d’être absolument pareil à tous vos petits -camarades, le plaisir de vivre parmi des égaux ; -ce plaisir vous accompagnera durant toute -votre vie, enfin, châtrés de la vue, vous aurez -conquis la paix qui naît de l’incuriosité ; après -de calmes jeux, de douces études de paisibles -amours, de bons repas, de propices digestions, -vous vous endormirez dans la certitude de -n’être jamais sortis du droit chemin, de n’avoir -jamais cueilli aucune fleur, de n’avoir jamais -contemplé le ciel, ni la nuit, quand — dit-on — il -s’orne du regard attristé des séraphins, -ni le jour, quand le Soleil, ce maître abominable -du sang et des sèves, réchauffe l’impureté -des instincts…</p> - -<p>Ma mère interrompit encore une fois :</p> - -<p>— Comment voulez-vous, mon ami, que des -enfants comprennent de telles pensées? Mettez-vous -à leur portée. Et puis, tout cela est -dangereux. En parlant ainsi, vous leur apprenez -à raisonner…</p> - -<p>— Oui, mon amie, dit mon père ; cela pourrait, -peut-être, leur apprendre à raisonner. -Parfois, la connaissance trop précise du bien -pousse les curiosités à retourner l’étoffe, — geste -dont proviennent nécessairement les -plus grands malheurs. Aussi, je me tais.</p> - -<p>L’excellent prêtre souriait et se contentait -d’approuver de la tête, car il n’avait plus assez -d’intelligence pour parler lui-même. En -dehors de ses formules et de ses opérations, -le vieux magicien n’était capable que des mots -et des mouvements dictés par l’instinct de la -conservation. Sa mémoire rituelle commençait -même à s’affaiblir : il oubliait des verbes -essentiels dans le prononcé des exorcismes -et quand il remettait le péché — fort rare, il -est vrai, en ce pays, — de « tentative intellectuelle », -« effort pour comprendre », il lui arrivait -de ne pas exiger du pénitent, après -l’absolution, le serment sacramentel : « <i lang="la" xml:lang="la">Serviam</i>. — Je -suis l’esclave éternel. »</p> - -<p>Même faite par d’aussi débiles mains, l’opération -réussit. Mon frère et ma sœur sont -demeurés là-bas, « dans le pays lointain ».</p> - -<p>— Mais toi?</p> - -<p>— Moi, j’étais intelligent et hypocrite. -Jamais personne ne se douta que j’y voyais. -J’enfermais mes impressions, mes joies, mes -désirs, sous une triple serrure, dans mon -crâne, invincible coffret, et un jour…</p> - -<p>— Et un jour?</p> - -<p>— … Je m’enfuis. Je traversais la plaine -grise et, ayant marché longtemps, j’entrai -dans une forêt lumineuse, dont chaque arbre -ressemblait à une femme, la chevelure parée -de diamants et le cou imagé de perles. On -respirait dans cette forêt un air si violemment -imprégné des odeurs de la vie que j’en -eus mal à la tête ; mes doigts se crispaient -au chatouillement des hautes herbes ; mon -cœur chantait si fort que tout mon corps en -tremblait. Enfin, j’étendis les mains, embrassant, -comme Apollon, les genoux d’un des -arbres-femmes. Ce contact m’apaisa, mais je -tombai sur le côté et je m’endormis.</p> - -<p>Le lendemain, je continuai mon voyage, et -j’arrivai ici. D’abord, je ne m’aperçus guère -que j’avais changé de pays : les hommes -avaient, il est vrai, les yeux ouverts, mais ils -semblaient ne se servir de leur vue que pour -se guider matériellement à travers la vie ; depuis, -j’ai rencontré quelques voyants véritables.</p> - -<p>J’oubliais de vous dire qu’en traversant la -forêt lumineuse, j’y cueillis… devinez quoi?</p> - -<p>— Une fleur rare?</p> - -<p>— Oui, une âme! Au matin, avant de quitter -la forêt sacrée qui avait abrité ma lassitude -et protégé mon sommeil, je me promenai -quelques instants sous les branches -tombantes, mais toutes étaient plus hautes -que mon bras levé, et je désespérais d’emporter -même le souvenir d’une feuille. O -feuillage, qui étais pour moi aussi vivant -et aussi parfumé qu’une chevelure d’amour, -je te regardais onduler au-dessus de ma tête -aussi loin de ma main que l’aile des oiseaux -ou la neige violette des nuages matinals. -J’allais obéir (une force me traînait) et m’éloigner -seul, sans le témoin que je voulais ; -j’étais déjà sur la lisière et je voyais le vaste -horizon et, là-bas, où les deux cercles se joignent, -la cime obscure d’une autre forêt, -lorsqu’une branche fleurie de petits cœurs -roses s’abaissa vers moi, comme un geste de -pitié. Je cueillis la branche où tremblait la -grappe des petits cœurs roses et je continuai -ma route.</p> - -<p>Arrivé au but de mon voyage, je choisis -une maison afin d’abriter la branche fleurie, -comme ses sœurs m’avaient abrité moi-même, -car j’ai toujours aimé la culture du sentiment ; -c’est une occupation pleine de grâce et qui -ne demande que la bonne volonté d’un jardinier -soigneux : au milieu du jardin, il y a -une fontaine où l’on peut se laver les doigts, -quand ils sont tachés de sang.</p> - -<p>Je plaçai donc ma branche fleurie de petits -cœurs roses dans un vase de majolique plein -de sable d’or, et le vase sur une cheminée, -primitif autel ; à gauche du vase, j’inclinai -les <i>Damnées</i>, de Filiger, pour me remémorer -la méchanceté des Dieux, et à droite, la -<i>Vigne abandonnée</i>, où de Groux a écrit l’inutilité -du Sacrifice.</p> - -<p>Ensuite, j’allai étudier les formes de la vie, -apprendre selon quelle mode, riaient, s’ennuyaient -ou pleuraient les hommes de mon -temps. Ils s’ennuyaient surtout, leur capacité -passionnelle étant fort médiocre et leur force -nerveuse si fugitive qu’un désir ou un rêve -suffisait souvent à l’épuiser toute. Je constatai -encore qu’ils s’ennuyaient sans dignité, -avec de petits gémissements de chien à la -chaîne et de vaines colères contre les astucieux -et contre les forts dont les jouissances -irritaient leur impuissance originelle. Leur -consolation était de penser à l’avenir, de prédire -des temps meilleurs, de se vautrer dans -les joies futures et de regarder la lune avec -des verres de couleur.</p> - -<p>J’étais las de tant d’inoffensives niaiseries, -quand je rencontrai Armelle, vase plus beau -que mon vase de majolique et d’où sortait -une fleur d’or ocellée de bleu. C’était une -créature aussi étourdie qu’un oiseau, aussi -timide, mais qui se laissa prendre avec la -main. Elle n’avait notion ni de bien, ni de -mal, ni de beau, ni de laid, d’une sensibilité -tout animale, sans pudeur et sans trouble -dans l’amour.</p> - -<p>Nous eûmes d’abord des rencontres furtives, -des intimités illusoires, dont elle aggravait -la vanité par l’aveu de ses regrets et -l’implorante langueur de ses attitudes. A dessein, -je prolongeais la période du désir ; j’aimais -l’impatience d’Armelle et son geste, sur -la berge, de se vouloir jeter à l’eau. Toute -femme est vierge pour celui qui ne l’a pas -possédée, car la virginité n’est pas autre chose -que de l’inconnu, peut-être de l’inconnu plus -obscur, — et je restais au seuil du mystère, -quoique le gardien n’en fût aucunement farouche.</p> - -<p>Je désirais aussi, par ces jeux dilatoires, -exaspérer la bête et qu’elle bondît dans le -cirque, au jour de la fête, avec des élans sauvages -et toute la violence d’une nature contrariée -et aiguillonnée — mais je fus trompé.</p> - -<p>L’ayant menée en ma maison, je lui expliquai -l’autel familier que j’avais ordonné avec -de précieuses décorations autour de la branche -fleurie de petits cœurs roses. Mon air -grave et même un peu hiératique étonnait sa -candeur animale habituée à de moins solennels -prolégomènes ; elle s’approcha et ouvrit -tout grands ses beaux yeux bleu d’amour. Les -images, sévères acolytes, ne captaient pas -son regard ; elle le fixait sans distraction sur -la branche fleurie de petits cœurs roses. Je -me taisais, feignant même de m’astreindre à -effacer la poussière qui troublait un des coins -de la glace ; alors sa curiosité s’enhardit et -elle toucha du doigt un des petits cœurs roses ; -elle ressemblait à une chatte qui veut jouer ; -toute la grappe trembla et un des petits cœurs -roses tomba dans le sable d’or : assurée que -j’avais détourné la tête et oublieuse de la glace -qui me disait tout, Armelle prit le petit cœur -rose et le mangea.</p> - -<p>J’étais allé m’asseoir à l’autre bout de la -chambre. Armelle vint à moi et je la voyais -s’avancer toute pâle d’amour ; son attitude -d’oiseau voltigeant s’était transformée en la -grâce splendide d’un cygne qui se meut sur -un canal avec une fierté royale ; ses mouvements -se voyaient à peine sous sa robe traînante -et ses bras tombaient le long de son -corps comme des tiges brisées par un coup -de vent.</p> - -<p>Elle vint à moi et s’agenouilla, me baisant -les mains ; puis elle pleura silencieusement. -La douleur ne contrariait pas la pureté de -sa face extasiée et les transparentes larmes -qui roulaient sur ses joues semblaient les -perles détachées d’un chapelet de sourires.</p> - -<p>Je me penchai sur elle et je la baisai au -front, doucement ; quelques perles tombèrent -encore de ses yeux souriants, quelques -perles et la croix — et un grand soupir annonça -que le cœur d’Armelle s’était soulagé, -grain à grain, de tout le chapelet des douleurs -suprêmes et des joies infinies.</p> - -<p>Son corps s’affaissa sur mes pieds, sa tête -s’arrêta sur mes genoux et ses bras tombaient -vraiment comme des tiges massacrées par -l’orage.</p> - -<p>Armelle était morte.</p> - -<p>Je compris que les petits cœurs roses étaient -de merveilleuses hosties contenant chacune -une âme et je compris aussi qu’en se communiant -avec un de ces petits cœurs roses, -Armelle s’était empoisonnée… Les âmes sont -de terribles poisons.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak i" title="LIVRE I. MIRACLES">LIVRE I</h2> - -<p class="c large">MIRACLES</p> - - - - -<h3 id="l1c1">PHOCAS</h3> - - -<p class="attr"><i>A Octave Mirbeau.</i></p> - -<p>Le préteur donna lui-même les instructions -les plus précises au décurion chargé d’arrêter -Phocas. Ce magistrat, nommé Aurélius, était -un homme grave, probe et intelligent ; excellent -jurisconsulte, il n’abusait point de sa -science, ni des codes, ni des édits pour écraser -d’une rigueur uniforme et traditionnelle -les criminels cités à son tribunal ; tout au contraire, -profitant de la liberté qu’avaient alors -les juges de décider selon leur conscience, il -aimait à oublier l’impérative dureté des lois -pénales, — et plus d’une fois on l’entendit -condamner à une notable amende d’avares et -inflexibles riches « coupables selon lui de ne -pas s’être laissé voler, attendu que le voleur -était dans le besoin le plus extrême et qu’il y -a un certain degré de misère qui autorise celui -qui n’a rien à prendre à celui qui possède -tout. » De tels jugements paraîtraient aujourd’hui -fort scandaleux et notre moralité raffinée -s’en indignerait ; mais au <small>IV</small><sup>e</sup> siècle, à Sinope, -dans la province de Pont où se passe cette -histoire, les hommes, dénués de grands principes, -acceptaient volontiers la justice telle que -la comprenait Aurélius ; vexés, mais convaincus -que de laisser mourir de faim une créature -humaine, ou de l’étrangler de ses propres -mains, c’est un crime égal, ils payaient l’amende, -puis, pour éviter d’être volés justement, -ils faisaient, de leur propre volonté, la -part des pauvres.</p> - -<p>Les idées chrétiennes avaient pénétré peu -à peu à Sinope, comme dans une grande partie -de l’Empire romain, mais pas encore sous -leur véritable nom ; ce nom était toujours détesté, -et on y professait pour la religion nouvelle -une horreur mêlée de crainte ; seules, -devançant les dogmes, la justice et la pitié, -mendiantes boiteuses, avaient franchi les murs -de la ville et murmuré tout bas de singulières -paroles que le peuple se répétait avec surprise.</p> - -<p>De vrais chrétiens, instruits de la naissance, -de la mort et de la résurrection du Nazaréen, -il n’y en avait guère, à Sinope, que dans les -faubourgs, parmi les tisserands, et, dans la -campagne, parmi les paysans et les esclaves -des grands domaines ; on disait que le principal -d’entre eux, le plus instruit et, par conséquent, -le plus dangereux, était un nommé Phocas, -jardinier de son état, homme libre, qui -cultivait un petit enclos et en vendait les produits -aux portes de la ville.</p> - -<p>Donc, par une étrange contradiction, le -peuple, qui aimait la justice, haïssait ceux qui -étaient les vivants exemplaires de la justice, -et Aurélius lui-même, le juge secourable, entrait -en colère et jurait par les dieux infernaux -dès que l’on prononçait devant lui le -nom de Chrétien. Sur ces entrefaites, des édits -arrivèrent qui ordonnaient la recherche et la -condamnation de tout sectateur de l’idée nouvelle. -Aurélius lut les édits que lui envoyait -le préfet de la province et, pour la première -fois de sa vie, il fut joyeux d’avoir lu un édit -impérial.</p> - -<p>Ayant fait venir Amasius, le chef de la décurie -de soldats que l’on employait à la recherche -des criminels, il lui commanda de -s’emparer de Phocas et de l’amener à Sinope, -mort ou vif.</p> - -<p>Les instructions portaient, rédigées sur des -tablettes de cire : « Phocas, chrétien, contempteur -des Dieux, ennemi de l’empereur et -du peuple romain. Bandit redoutable et conspirateur -astucieux, chef d’une bande de cruels -coquins, il est encore un magicien des plus -experts ; il connaît l’art incroyable de tuer à -distance, soit par d’effroyables combinaisons -d’éléments, soit par des signes, soit par une -entente secrète avec les Génies inférieurs. -Vous vous approcherez de lui prudemment et -en usant de ruse ; il y va peut-être de votre -vie, mais il y va sûrement du salut de la République. »</p> - -<p>Amasius médita ces instructions, choisit -quelques légionnaires résolus, épaves des -guerres barbares, et la petite troupe se mit -en marche. Elle allait un peu au hasard, car — la -police, en ces temps, était sommaire — on -ignorait l’endroit précis où conspirait Phocas -en arrosant ses salades. Cela devait être -là-bas, au fond d’un vallon qui creusait parmi -la forêt une clairière de verdure ; on irait là, -tout d’abord, et on s’informerait près des bûcherons.</p> - -<p>Dans l’imagination d’Amasius, brave décurion -qui avait occis plus de Goths qu’il n’avait -de dents dans les mâchoires, Phocas se cachait -en une ténébreuse caverne, en quelque inaccessible -repaire, et il augurait que la quête -serait difficile et pénible ; mais la saison était -belle, les hommes décidés : « On en sera quitte, -songeait-il, pour dormir quelques nuits en -plein air, sous la protection de la déesse aux -douze mamelles. »</p> - -<p>Ils partirent de grand matin et, ayant suivi -un ruisseau qui coupait en deux la forêt de Sinope, -ils se trouvèrent, un peu avant midi, -en face d’une petite cabane couverte de roseaux, -derrière laquelle paraissait s’étendre -un agréable jardin. Amasius n’eut aucun soupçon ; -il cogna à la porte et demanda l’hospitalité.</p> - -<p>La porte s’ouvrit et parut un homme vêtu, -tel qu’un paysan, d’une tunique courte qui -laissait les jambes nues à partir des genoux ; -ses cheveux étaient ras et sa barbe longue ; -il avait l’air las et doux ; ses yeux, sous des -paupières tombantes, étaient bleus et un peu -vagues. L’homme semblait avoir une cinquantaine -d’années, mais son âme, certes, était -toute jeune, car il manifesta une grande joie, -de ce que la Providence lui envoyait des étrangers :</p> - -<p>— Entrez, entrez! Comment? Des soldats? -Les Goths sont-ils revenus?</p> - -<p>— Non, dit Amasius, mais nous cherchons -un bandit plus féroce que les fils des Amales, -un chrétien, un contempteur des dieux -(il récitait son instruction), un magicien, qui -connaît l’art incroyable de tuer à distance…</p> - -<p>Il n’y a pas de magicien par ici, dit Phocas, -mais le pays est plein de voleurs. Ils n’attendent -même pas que mes salades soient poussées -pour me les arracher. Cela me donne -double besogne, il faut que je recommence -mes semis, — mais, que voulez-vous? s’ils me -prennent mes salades, c’est qu’ils en ont besoin, -plus besoin que moi, peut-être, — et -d’ailleurs, je leur pardonne et je leur donne -ce qu’ils me dérobent.</p> - -<p>— Vous êtes trop indulgent, dit Amasius, -et l’empereur, qui est juste, a résolu de punir -le chef de ces coquins, car il doit être leur -chef, mes instructions le portent.</p> - -<p>— Quel est son nom? demanda Phocas.</p> - -<p>— Son nom?</p> - -<p>Il consulta ses tablettes :</p> - -<p>— Phocas.</p> - -<p>— Phocas! dit le pauvre jardinier, mais je -le connais, il se tient tout près d’ici. C’est un -chrétien.</p> - -<p>— Mes instructions le portent, dit Amasius.</p> - -<p>— C’est bien lui, dit Phocas, — un chrétien -absolu, un chrétien farouche, un contempteur -des dieux! Je vous l’amènerai moi-même, -avant le coucher du soleil. Vous tombez bien! -Phocas! Ne soyez pas inquiets, il vous appartient, -il est entre vos mains. Mais en attendant, -puisque vous êtes mes hôtes, je vous dois -toute l’hospitalité et d’abord le repas. Du pain, -des légumes de mon jardin, — ce que Phocas -en a laissé.</p> - -<p>— C’est Phocas qui vous vole vos salades? -demanda Amasius.</p> - -<p>— Lui-même.</p> - -<p>— Nous ne le ménagerons pas.</p> - -<p>— Je l’espère bien, dit Phocas.</p> - -<p>Phocas continua :</p> - -<p>— Et, pour les hôtes, je détiens là, enfouie -sous terre, une amphore de vin d’Asie… Moi -je n’en bois jamais, l’eau du ruisseau est si -bonne…</p> - -<p>— Nous la boirons! dirent les soldats.</p> - -<p>— Je l’espère bien, dit Phocas.</p> - -<hr /> - - -<p>Les soldats et le jardinier se mirent à table. -Phocas, sur l’instance d’Amasius but un peu -de vin, et alors sa joie s’exalta :</p> - -<p>— Que je vous aime, mes amis, s’écria-t-il, -vous et tous mes frères, tous les hommes! Souvent, -quand je me repose de mon labeur, quand -mes laitues, arrosées, s’endorment, comme -de bonnes petites créatures, dans la paix du -soir, souvent je rêve au bonheur futur de l’humanité, -fille de Dieu, et aussi au bonheur immédiat -que trouverait en lui-même chacun de -nous, s’il vivait en amour, en justice et en -charité. Aimez-vous les uns les autres. Si votre -frère a froid, donnez-lui place à votre -foyer ; s’il a faim, qu’il puisse s’asseoir à votre -table ; s’il est ignorant, instruisez-le ; s’il est -méchant, forcez-le d’être bon, en étant bon -pour lui… Les temps vont changer. Je vois -venir un siècle, tout vêtu de blanc, comme -un ciel matinal ; il vient sur la mer, et les vagues -s’apaisent, et les grands oiseaux qui planent -sur les eaux volent autour de lui et lui -font un cortège d’amour… Il vient, je le vois! -Il a les yeux clairs d’un messager de bonne -nouvelle, il chante un cantique d’allégresse ; -le battement de ses ailes a une vertu pacifiante… -Il vient, je le vois! L’archange lumineux aborde -parmi nous… Aimez, aimez, soyez implacables -à force d’aimer! Aimez les hommes malgré -eux, aimez-les tant que votre amour les dompte, -les transforme, et les refaçonne à l’image de -Celui qui, pouvant tout, choisit de mourir…</p> - -<p>Les soldats, sans bien comprendre, étaient -émus ; Amasius aurait voulu entendre encore -cette parole d’amour, plus enivrante que le -vin d’Asie ; mais, fidèle au mot d’ordre, il -songeait aussi à Phocas, l’abominable bandit, -et il fit l’effort de dire :</p> - -<p>— Maître, je reviendrai te voir, car ton discours -m’a remué comme jamais je ne le fus -par les plus belles harangues. Je ne t’oublierai -pas… J’ai entendu parler d’un philosophe -nommé Socrate ou Platon, je ne sais plus, que -mon centurion vénère comme un dieu… Tu -seras mon Socrate… Oh! que tes paroles m’ont -fait de bien… Jamais je n’avais entendu de -pareilles choses…</p> - -<p>Il se tut ; puis faisant un nouvel effort :</p> - -<p>— Et ce Phocas?</p> - -<p>Le pauvre jardinier se leva et dit :</p> - -<p>— Je suis Phocas.</p> - -<p>— Toi? Maître, le vin d’Asie t’a-t-il fait -tourner la tête?</p> - -<p>— Je suis Phocas.</p> - -<p>Par des tablettes, par une plaque de bronze -qui lui affirmait, pour son courage en des -temps de peste, la reconnaissance de la ville -d’Antioche, Phocas prouva qu’il était Phocas.</p> - -<p>Convaincu, Amasius murmura quelques paroles -de mépris pour la sottise du préteur Aurélius, — puis -il emmena Phocas, et la nuit -n’était guère avancée quand ils entrèrent dans -Sinope.</p> - -<hr /> - - -<p>Dès le lendemain matin, Phocas fut jugé. -Le peuple, prévenu, accourait en grande foule ; -à la vue du bandit, du chrétien, de l’impie qui -haïssait les dieux, il poussa de joyeux cris :</p> - -<p>— A mort! A mort! criait le peuple.</p> - -<p>Aurélius, après quelques menues tortures et -un court interrogatoire, où Phocas avait avoué -son crime d’être chrétien, proféra la sentence :</p> - -<p>— Aux bêtes!</p> - -<p>Et le peuple répéta :</p> - -<p>— Aux bêtes, le chrétien! Aux bêtes, aux -bêtes!</p> - -<p>Peu après midi, le cirque fut ouvert et Phocas -parut dans l’arène. Sans souci des hurlements -de la foule heureuse, sans songer aux -fauves ni aux taureaux, il cria d’une voix forte :</p> - -<p>— Je suis chrétien!</p> - -<p>Puis il s’agenouilla et attendit, en priant.</p> - -<p>Ce fut un taureau qui sortit de l’ergastule.</p> - -<p>La bête fonça sur sa proie, la transperça -d’un coup de corne, la fit sauter en l’air, puis -s’éloigna.</p> - -<p>Phocas retomba au milieu d’une pluie de -sang. Il n’était même pas évanoui et, comprimant -son ventre d’où sortaient ses entrailles, -il put se remettre à genoux et continuer sa -prière.</p> - -<p>A ce moment, il aperçut, près de la porte -de l’ergastule, Amasius et ses soldats qui -avaient été postés là, l’épée au poing, pour -chasser la victime au centre de l’arène, si elle -cherchait à fuir vers les caves ; il reconnut -ses amis, et, rassemblant ses forces, se souleva -pour leur envoyer, d’une main lourde, -un signe d’amour et un signe d’adieu.</p> - -<hr /> - - -<p>Les soldats, qu’un désir de gloire et de mystère -avait touchés, se consultèrent un instant ; -puis, tous, d’un bond, coururent à Phocas, -en criant :</p> - -<p>— Nous sommes les fils de Phocas! Nous -sommes chrétiens!</p> - -<p>Ce fut une belle fête et dont le peuple de -Sinope se souvint longtemps, car on lâcha -des lions et des panthères, et, au lieu d’une -victime, il y en eut une douzaine : les yeux -des femmes burent du sang.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l1c2">LA MÉTAMORPHOSE DE DIANE</h3> - - -<p>Quand il vit la lune pâlir et trembler dans -le ciel pur, voile égarée sur le bleu des mers, -Héliodore eut peur d’un tel présage et, se -dressant, les bras levés, il prononça des mots -conjuratoires.</p> - -<p>En vain. Les dieux fuyaient, oreilles sourdes ; -et, de leurs lèvres si éloquentes et si -riches en sagesse, il ne tombait plus dans le -sanctuaire que des oracles brisés par d’invisibles -et nouvelles foudres.</p> - -<p>Héliodore reprit sa place sur le banc de -pierres, au seuil du temple. Le vent du soir -était triste comme un adieu ; on n’entendait -d’autres bruits que le sanglot des roseaux ; -il pleura comme les roseaux, tout uni d’amour -au deuil des choses et des dieux.</p> - -<hr /> - - -<p>Il pleura longtemps, puis il s’endormit, à -ce seuil, toujours gardien et toujours prêtre : -des cris le réveillèrent et des lueurs de torches. -Des gens s’avançaient, petits, demi-nus, -ceints de cuirs mal grattés, avec de longs -cheveux huilés, aux mains des épieux et des -branches de pin qui flambaient et fumaient -dans la nuit. Le chef laissa tomber son -épieu sur la tête d’Héliodore, et le prêtre, -lié de courroies, fut jeté parmi les sanglots -des roseaux ; ensuite, on pilla avec soin le -sanctuaire de Diane aux genoux blancs.</p> - -<p>Ces barbares avaient un pouvoir destructeur -vraiment divin ; ce que les hommes -avaient mis des siècles à construire, ils le démolirent -en quelques heures de nuit, et, tous -les ors enlevés et chargés sur des chariots, -ils s’excitèrent par dérision à traîner hors du -temple l’Artémis inviolée dont le marbre, -par sa candeur surhumaine, étonnait la piété -des pèlerins. Ils voulurent encore, sans doute -pour être agréables à leur dieu particulier, -et croyant anéantir son indestructible grâce, -morceler l’effigie de la déesse blanche, mais -l’effigie voulut demeurer intacte, et les barbares -s’éloignèrent, lassés d’un sacrilège inutile.</p> - -<p>Alors Héliodore rompit ses liens et se leva -lamentable, d’entre les sanglots des roseaux ; -le jour nouveau naissait ; ayant lavé la vase -qui lui cloîtrait les yeux, il vit l’horreur de la -dévastation impie et la Vierge, son amour, couchée -en travers du sentier, comme un cadavre -laissé là après le meurtre et après le stupre -nocturne.</p> - -<p>Il se laissa tomber près de la déesse et, ayant -baisé ses pieds, il s’évanouit.</p> - -<hr /> - - -<p>« Marbre pur, marbre de grâce,</p> - -<p>Genoux fiers,</p> - -<p>Hanches où nulle main n’écrivit jamais son -désir,</p> - -<p>Crèche où nul enfant n’a dormi,</p> - -<p>Source où l’oiseau n’est pas venu boire,</p> - -<p>Ventre inaccessible,</p> - -<p>Neiges éternelles,</p> - -<p>Bras qui n’ont daigné accoler que le tronc -sacré des chênes,</p> - -<p>Mains qui n’ont caressé que les flancs des -chiens blancs,</p> - -<p>Seins qui n’ont palpité que de l’agonie des -biches,</p> - -<p>Bouche d’orgueil,</p> - -<p>Marbre pur, marbre de grâce! »</p> - -<hr /> - - -<p>Héliodore en son sommeil, balbutiait ces -litanies, et, à chaque invocation, il ajoutait -un pardon, une supplication, l’expression de -sa honte, de son désespoir, de son amour.</p> - -<p>« Pardonne-moi, Diane Artémis! Tu m’avais -choisi comme gardien et je n’ai pas su -éloigner de toi les voleurs! Tu m’avais choisi -comme prêtre et je n’ai pas su te préserver -du sacrilège. »</p> - -<p>Quand Héliodore eut ainsi prié, en toute -simplicité et en toute humilité, il lui sembla -que la déesse se levait et se penchait vers lui, -et il lui sembla que la bouche d’orgueil et de -grâce disait :</p> - -<p>« Je te pardonne, Héliodore, car tu m’aurais -donné ta vie, si j’avais voulu de la vie ; -mais les barbares te l’ont laissée par mon ordre, -afin que tu sois témoin d’un miracle tel -que les hommes n’en ont pas encore vu de -pareil.</p> - -<p>» Les dieux sont anciens, Héliodore, tu le -sais ; mais, si anciens, ils ont eu une naissance -et ils doivent tous mourir. L’heure est venue -de leur mort. Les dieux meurent, au moment -où je te parle, mais ils ne meurent pas -comme des hommes ; ils meurent comme des -dieux, leur essence permane et va revivre en -de nouvelles formes.</p> - -<p>» Ces changements sont nécessaires pour -leur propre gloire et pour la joie des hommes ; -quand les dieux sont trop vieux ils n’inspirent -plus ni la terreur, ni l’amour ; ils deviennent -indifférents aux âmes familières et aux -cœurs distraits ; les hommes, ces éternels -prisonniers, n’ont plus confiance en l’échelle -de grâce, ils ont peur qu’elle ne rompe sous -leurs pieds, ils n’osent plus monter au ciel : -alors, retombés dans la tristesse de leur nature, -ils rampent, comme aux premiers jours du -monde, dans le marécage obscur de l’animalité.</p> - -<p>» Il faut des échelles nouvelles ; c’est pourquoi -des arbres ont été abattus dans la -forêt de l’infini.</p> - -<p>» Dors, Héliodore. Quand tu te réveilleras, -toi qui m’aimas telle que je fus, tu m’aimeras -telle que je serai, et, par l’échelle nouvelle, tu -monteras si haut que tu en auras le vertige. »</p> - -<p>Diane se tut et Héliodore crut voir, s’en -allant vers le temple, une femme vêtue d’une -blanche robe traînante, toute semée d’étoiles -bleues ; autour de sa tête, il y avait une lueur -de soleil et, de ses mains étendues, des -rayons très doux tombaient vers la terre. Elle -entra dans le temple.</p> - -<hr /> - - -<p>Héliodore dormit encore ; quand il se réveilla, -il vit que le temple avait été restauré -selon un art nouveau : partout, sur la blancheur -des murs, on avait peint des figures inconnues, -des nimbes, des agneaux et des -lettres grecques appelées thau.</p> - -<p>Il se leva et entra dans le sanctuaire, dont -il se croyait toujours le gardien et le prêtre, -mais, ivre sans doute d’un si long sommeil, -il ne reconnaissait ni les trésors, vases, lampes, -encensoirs, pourtant remis à leur place -tels qu’avant le pillage, ni la physionomie -des fidèles, ni l’effigie sacrée qui se dressait -toujours sous le même dais de soie et de perles, — et -il restait debout, tout surpris, lorsque -la voix de son rêve sonna encore en son -cœur :</p> - -<p>« Héliodore, reconnais-moi, et aime-moi -comme tu aimas Diane. Je suis la toujours -Vierge ; approche-toi : si tu me dis quelques -paroles d’amour, tu comprendras, car c’est -l’amour qui fait tout comprendre. Viens, Héliodore, -et mets le pied au premier échelon de -l’échelle. »</p> - -<p>Les fidèles chantaient :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Ave, semper virgo,</div> -<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Ave, scala cœli.</div> -</div> - -<p>Héliodore mêla sa voix à celle du chœur, -et il aperçut aussitôt, dressée devant lui, une -échelle nouvelle faite avec les plus précieux -bois fauchés dans la forêt de l’infini. D’un -élan il monta aux plus hauts échelons ; il -monta si haut qu’il en eut le vertige, si haut -qu’il comprit les mystères éternels et la loi -qui veut que tout ce qui change ne change -qu’en forme et non pas en essence.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l1c3">RÉGELINDE</h3> - - -<p>C’était au temps que les providentiels Barbares -venaient de libérer l’Europe de la tradition -romaine. Les Goths fécondaient la -paresseuse Espagne. Une autre beauté surgissait -d’entre les décombres des temples vains. -Des Aphrodites morcelées comme jadis des -pierres jetées par Deucalion, une humanité -nouvelle naissait au monde, rayonnante de -force et de naïveté, ingénue et violente — et -de la poussière des Cérès broyées aux lourdes -meules habituées à la docilité du grain -les hommes du Nord pétrissaient un pain inconnu -qui donnait aux mâles le mystère de -la volonté et aux femmes le mystère de la -grâce.</p> - -<p>Régelinde était fille de roi.</p> - -<p>Joyau! l’écrin se ferma sur elle le jour de -sa naissance et ne se rouvrit plus. Elle vécut -dans le palais et dans les jardins royaux, unique, -seule de son rang et seule de son essence, -aussi unique que l’améthyste taillée en coupe -où son père n’avait bu qu’une fois, y buvant -mêlé à du vin noir le sang frais d’un tributaire -rebelle au tribut.</p> - -<p>Vêtue d’une robe blanche stellée de croix -de jais, avec au col la bande de pourpre et -au doigt la bague d’argent des fiançailles secrètes, -elle passait en silence et les officiers -se taisaient sur son passage et s’inclinaient, -les yeux voilés de la main gauche, selon la -mode orientale apportée à Hispal par Isidore, -fils de Grégoire, médecin du roi et homme -docte.</p> - -<p>Nul jamais n’adressait la parole à Régelinde -que son père, Resçaon, Majorien l’évêque et -sa nourrice Ipa ; aucune de ses quarante esclaves -n’eût osé toucher au bas de sa robe -sans un ordre de ses yeux ou un signe de son -doigt : Régelinde était fille de roi.</p> - -<p>Princesse! et adorée muettement par la -gent du palais, comme une émanation, comme -une incarnation d’Iscratène, le Soleil boréal, -comme Iscratène elle-même, l’Astre féminin -qui pendant six mois aime les hommes et -pendant six mois les hait.</p> - -<p>Mais Resçaon était chrétien, baptisé dans -les neiges par Abbas le martyr qui, pour ondoyer -l’enfant, maître du Septentrion, avait -fait fondre à la chaleur de sa main un morceau -de glace coupé en forme de croissant de -lune, — et Régelinde, chrétienne, ne se -croyait pas Iscratène, mais la fille privilégiée -du Dieu vivant.</p> - -<p>Humble aux pieds de Majorien l’évêque, acceptant -ses dires pénitentiels, humble en face -de son père, l’oreille ouverte à ses conseils, -elle retrouvait dans la solitude l’orgueil d’être -l’unique Régelinde et la joie d’être aimée par -Celui devant qui les rois ne sont que de la -poussière et les évêques de la cendre : Dieu -aimait Resçaon, Dieu aimait Majorien, Dieu -aimait Ipa, — mais Dieu n’aimait pas Ipa, -Majorien ni Resçaon comme il aimait Régelinde : -et c’était vrai, aussi vrai qu’il y a sept -planètes dans le firmament, aussi vrai que le -tonnerre est une clameur du ciel, un avertissement -d’avoir à pleurer nos péchés.</p> - -<p>Or, un matin, Resçaon appela sa fille et -lui annonça la venue du prince des fiançailles -secrètes. Le courrier arrivé dans la nuit le -précédait de six jours de marche : qu’elle se -préparât donc à recevoir comme seigneur le -jeune roi d’Hippone, Saran, celui qui portait -au doigt une bague d’argent toute pareille à -la bague de Régelinde.</p> - -<p>Saran! son rêve était allé souvent vers Hippone -et vers Saran ; et même, à force de penser -à lui, lorsque la nourrice lui contait l’histoire -des fiançailles secrètes, parfois elle se -l’était figuré : tel à peu près et aussi superbe -que Zinthe, le chef des Archers bleus, qui -avait un zigzag de foudre tatoué sur le front, -aussi superbe, l’œil aussi froidement doux, -mais plus royal.</p> - -<p>Saran! elle allait donc devenir femme!</p> - -<p>Régelinde médita ce mystère et comme elle -était très pure, ce fut en vain. Sans doute, le -lendemain des noces, au lieu de la robe blanche -stellée de croix de jais, elle revêtirait la -robe de pourpre et, quand elle deviendrait -mère, la robe de sinople frangée d’or rouge, -si c’était un fils, frangée de lin, si c’était -une fille, — mais comment deviendrait-elle -mère?</p> - -<p>Interrogée, Ipa répondit, en levant au ciel -ses yeux gris :</p> - -<p>— « Iscratène, ma mère, Christ, mon sauveur, -vous entendez ce qu’elle demande? »</p> - -<p>Ce fut tout. Alors Régelinde commanda -qu’on fit venir et qu’on laissât seul avec elle -Isidore, fils de Grégoire.</p> - -<p>Médecin du roi et maître du cérémonial, -Isidore était magicien. Il avait étudié sous -les plus savants, à Thèbes, à Chrysopolis, à -Alexandrie, enfin, à Erythrée, la ville des sables -rouges, dont les habitants conversent librement -avec les démons et dont le prince, -Hucar, trois fois ressuscité, use de plus de -femmes en un jour qu’il n’y a de grains de -raisins dans une vigne royale.</p> - -<p>Isidore entra. Il n’était ni jeune ni vieux, -mais il paraissait fort vif, doué d’une surnaturelle -santé.</p> - -<p>— « Princesse Régelinde, celui que tu enfermes -avec toi, vierge, doit être un vieillard. »</p> - -<p>Isidore s’affaissa soudain comme sous un -fardeau de siècles, et Régelinde parla :</p> - -<p>— « Enseigne-moi la science des générations. -Dis-moi comment le Père engendra le -Fils ; dis-moi quelles sont les conjugaisons -des astres. Nomme-moi les principes, les -causes et les moyens. Quel est le père des -ægipans et quelle est leur mère? Apprends-moi -les normes et les ambigénies, la généalogie -des semblables et celle des disparates, -la création de l’homme et celle de l’ibre, celle -du musmon et celle de l’ange ; j’écoute. »</p> - -<p>— « Je me tairai, répondit Isidore, fils de -Grégoire ; mais regarde. »</p> - -<p>Et l’infinité des mondes se déroulant dans -les espaces, tels que les anneaux d’une chaîne -prodigieuse, Régelinde vit les générations -successives, les désirs et les œuvres, les actes -d’amour et les naissances.</p> - -<p>Elle vit, au commencement des choses, -l’ombre du Père, immense dans le ciel pâle, et -du Père, comme un surgeon, le fils fut produit.</p> - -<p>Elle vit les astres amoureux mêler leurs -fluides, — et de nouvelles lumières peuplaient -aussitôt l’étendue.</p> - -<p>Elle vit le Principe, qui est une roue dont -le moyeu est un diamant, dont les jantes sont -les sept pierres primordiales, dont l’orbe est -un métal unique fait de tous les métaux purs, — et -elle comprit que le principe, la cause et -le moyen sont Un.</p> - -<p>Elle vit la création de l’ange, frôlement -d’ailes, la création de l’ægipan et de l’ibre -du faune et du musmon.</p> - -<p>Elle vit, enfin, par quels gestes l’homme recevait -la vie : — mais alors la honte fut si -forte en son cœur pur, et la peur si violente -en son âme chaste, qu’elle suspendit le bras -évocateur d’Isidore le mage et cria, tombant -à genoux :</p> - -<p>« Après avoir vu cela, je ne veux plus rien -voir. Que ces images me demeurent à jamais -sous les paupières, et seules, — afin de m’avertir -que je ne dois pas être pareille aux autres femelles, -et que mon orgueil doit être -différent de l’orgueil de toutes les autres femmes -et de toutes les autres bêtes. Je veux -bien être aimée, je veux bien être fécondée, -mais selon les méthodes supérieures, et non -selon les formules animales : et à quoi bon, -puisque je possède désormais la connaissance -du principe, de la cause et du moyen. Dieu, -par l’intermédiaire du Mage, a instruit sa fille -spirituellement : la chair m’est inutile et j’en -dénie les instincts.</p> - -<p>» Saran, je ne serai pas ta femme, car tu -mépriseras une beauté suicidée. »</p> - -<p>Elle ôta de son doigt l’anneau d’argent des -fiançailles secrètes et, le donnant à Isidore :</p> - -<p>— « Tu m’en feras un autre avec celui-là, en -y ajoutant son poids d’or, afin de signifier -l’union de Régelinde et de l’Infini. »</p> - -<p>Elle dit encore :</p> - -<p>— « Le salut est d’agir en négation des lois -naturelles. »</p> - -<p>— « Cela est ainsi », répondit le Mage.</p> - -<p>Quand il fut sorti, Régelinde se creva les -yeux.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l1c4">L’INEFFABLE VOLONTÉ</h3> - - -<p>Ser Bondetto, de Florence, était un homme -riche, mais peu recommandable. Il achetait -des grains à bas prix, dans les années abondantes, -et, dans les années de disette, il les -revendait fort cher au peuple imprévoyant. -En ces temps naïfs (c’était vers l’an 1240), un -tel commerce était réprouvé et l’on méprisait -celui qui, spéculant sur la confiance des faibles -et des humbles, s’enrichissait avec le -pain des pauvres. Plus d’une fois, à l’applaudissement -universel, la populace exaspérée -pilla ses magasins et brisa ses coffres, mais -Ser Bondetto avait de secrètes réserves, des -caves profondes comme des catacombes où -dormaient enfouies la force et l’âme du monde, -l’or et le blé, et, après chaque émeute, il était -toujours aussi riche, aussi puissant et aussi méchant.</p> - -<p>Sa femme Bonadonna coopérait à sa mauvaise -œuvre ; elle tenait le registre des ventes -et des achats, pesait les pièces d’or en -une petite balance fort sagace, qui savait se -déclencher au bon moment et qui, à elle -seule, eût enrichi ses maîtres. Bonadonna -avait surtout un geste exquis et précieux : son -petit doigt se posait, avec la légèreté et la -prestesse d’un oiseau, sur l’un ou sur l’autre -plateau et corrigeait, avec une invisible dextérité, -l’inflexibilité de la justice. Elle était -fort jolie dans ce rôle et Ser Bondetto l’aimait -beaucoup : le soir, quand ils faisaient -leurs comptes, ils ressemblaient à un tableau -qui est au Louvre, car Bonadonna, pendant que -son mari vérifiait les calculs et les vols de sa -chère compagne, ouvrait un livre d’heures, -tout riant de vives miniatures, et lisait à haute -voix de douces prières.</p> - -<p>Ils prospéraient donc, malgré les rancunes -et les violences du peuple, et ils étaient heureux, -vivant en joie et en labeur, augmentant -leur fortune, sans négliger leur salut.</p> - -<p>A vrai dire, pas plus que leurs frères d’aujourd’hui, -ils ne connaissaient leur coquinerie ; -leur méchanceté était tout instinctive -et ils n’avaient jamais raisonné leur scélératesse. -Si les hommes raisonnaient leur -scélératesse, ils ne voudraient plus être -scélérats.</p> - -<p>Comme de bons chrétiens ils fréquentaient -les églises aux heures commandées et même -ajoutaient à leur devoir beaucoup de pratiques -surérogatoires. Avares pour les pauvres, -ils étaient libéraux pour le clergé, et le clergé -les estimait.</p> - -<p>Or, il advint qu’un singulier prédicateur -entra dans Florence et, du premier jour s’y -fit écouter. Il était vêtu à peu près comme un -mendiant et il parlait au peuple d’une voix -forte et claire, n’importe où, au milieu des -places, au carrefour des rues, dans la cour -des hôtelleries. Quant à ses paroles, on en -n’avait jamais entendu de pareilles. Il ne citait -pas de latin, il ne faisait pas de belles phrases, -il n’ordonnait pas de longues et harmonieuses -périodes, il ne divisait pas son discours -en plusieurs points, il n’usait ni de la -prosopopée, ni de l’antiphrase, ni de l’exorde, -ni de la péroraison ; il disait seulement : « Aimez-vous -les uns les autres et pour vous aimer -mieux, faites-vous pauvres, car on n’aime -bien que lorsqu’on est libéré de la richesse -qui endurcit le cœur et le rend aussi inerte -qu’un morceau d’or ; et si vous êtes déjà pauvres, -réjouissez-vous, car vous êtes les préférés -du Christ et les vrais princes de son empire. -Malheur au riche! il a été trouvé sans -amour et il a été condamné. »</p> - -<p>Il disait ces choses et bien d’autres, et les -âmes étaient touchées, et les prêtres, qui -étaient parmi les riches, eurent peur. Afin que -le pauvre n’eût pas l’air de prêcher contre eux, -ils lui ouvrirent leurs églises et lui offrirent -leurs chaires, bien qu’il n’eût pas reçu les ordres -sacrés et bien qu’il ne fût qu’un homme -de bonne volonté.</p> - -<p>Il prêcha un soir dans l’église de Saint-Côme. -C’était la paroisse de Ser Bondetto : il eût -soin de se trouver là, au premier rang, avec -sa chère Bonadonna, et tous deux écoutèrent, -ravis d’étonnement, des vérités qui leur étaient -inconnues.</p> - -<p>En regagnant leur logis, escortés de serviteurs -portant des flambeaux, ils n’osèrent, -contrairement à leur habitude, se faire part -de leurs impressions. Cette fois, elles étaient -trop violentes, et surtout trop neuves ; ils s’en -trouvaient comme enivrés.</p> - -<p>Le lendemain matin, le premier client qui -entra dans la boutique fut un pauvre vieillard. -Il venait quérir du blé pour un denier.</p> - -<p>— Que veux-tu faire d’un denier de blé? -demanda Ser Bondetto. Que peut-on faire -d’un denier de blé? D’ailleurs, je ne vends -pas pour de si petites quantités. Je vends -aux meuniers, les meuniers vendent aux boulangers, -et les boulangers vendent au peuple. -Voici donc un ducat : achète-toi du pain, du -vin, des olives, et sois heureux.</p> - -<p>— Connaissez-vous ce vieillard, Ser Bondetto? -demanda Bonadonna, quand le pauvre -fut parti. Moi, je ne l’ai jamais vu.</p> - -<p>— Ni moi non plus, Bonadonna, je ne l’ai -jamais vu. Il n’est sans doute pas de Florence.</p> - -<p>— Il vient peut-être de très loin? dit Bonadonna.</p> - -<p>— Peut-être, dit Bondetto.</p> - -<p>— Vous avez bien fait de lui donner un ducat, -dit Bonadonna.</p> - -<p>— Je l’ai donné sans réfléchir, dit Bondetto.</p> - -<p>— Vous avez bien fait, Ser Bondetto, reprit -Bonadonna, car je crois que ce pauvre nous -a été envoyé par le Christ, afin d’éprouver -notre cœur.</p> - -<p>— C’est aussi ma pensée, répondit Bondetto.</p> - -<p>Depuis ce jour, Bonadonna renonça au gracieux -geste de son petit doigt, léger comme -un oiseau, et les meuniers de Florence furent -surpris de l’insolite générosité de Ser Bondetto -qui, pour mesure, maintenant, livrait -volontiers mesure et demie. Tous processionnèrent -vers sa boutique, croyant à une aberration -momentanée, car tous voulaient profiter, -tous voulant mourir riches, selon la devise -qui est devenue, par la suite des temps, -la devise de tous les hommes civilisés.</p> - -<p>Cependant, Ser Bondetto vendit tout son -blé, et comme il avait négligé d’en racheter, -ayant d’autres idées, un jour, il ferma boutique -et il dit à Bonadonna :</p> - -<p>— Je n’ai plus de blé et mes coffres sont -pleins d’or. Que ferons-nous de tant d’or? Ne -pensez-vous pas qu’il conviendrait de l’offrir -aux pauvres, — s’ils en veulent?</p> - -<p>— Je le pense, dit Bonadonna. Réservez -seulement de quoi acheter une petite maison, -un champ, une voiture et un âne, car je désire -me retirer à la campagne.</p> - -<p>Il fut fait selon ce que voulait Bonadonna. -Retirés en une pauvre bicoque, ils se firent -jardiniers et ils vécurent du travail de leurs -mains. Devenus pauvres et bien qu’ils eussent -passé la première jeunesse, ils se sentirent -tout à coup reverdir comme un arbre à -moitié mort que l’on ampute de la gourmandise -de ses grosses et lourdes branches. -L’amour qu’ils déversaient sur leur blé, sur -leur or, sur leur vaisselle d’argent, sur leurs -vêtements de soie, sur leurs meubles sculptés, -sur leurs joyaux, cet amour, extériorisé vers la -fornication du métal et du bois, leur rentra dans -le cœur, et ils commencèrent à s’aimer tant et -tant, qu’à peine si les archanges ou les séraphins -sont capables d’une si profonde dévotion.</p> - -<p>Ils s’aimaient en Dieu, par le renoncement, -et, ne possédant plus rien que le nécessaire, -ils avaient tout, par surcroît, tout, — toutes -les richesses spirituelles dédaignées de ceux -qui n’adorent que la matérialité.</p> - -<p>Ils s’aimaient à ne plus pouvoir parler ; demeurant -des journées entières penchés sur la -terre, ils maniaient en silence leur bêche, contents -et reposés de s’être regardés à la dérobée, -de se savoir l’un près de l’autre en communauté -d’amour et de travail.</p> - -<p>Mais, n’étant plus égoïstes, l’amour qu’ils -avaient l’un pour l’autre ne leur suffisait pas, -et ils se mirent à aimer leurs proches, puis -tous les hommes et surtout ceux qui étaient -pauvres comme eux, et surtout ceux qui -étaient encore plus pauvres, ceux qui s’en -vont par les chemins sans but et sans pain, -sans espoir et sans joie ; ils les recueillaient -dans leur petite maison et même s’en allaient -au-devant d’eux, le long des routes ; pour -les nourrir, ils travaillaient double, mais -ceux qu’ils avaient secourus, n’étant pas -ingrats, les aidaient dans leur labeur, et la -pauvre bicoque de Ser Bondetto devint une -petite colonie d’hommes humblement heureux.</p> - -<p>Après vingt ans de vie parfaite, Bonadonna, -ayant trop peu ménagé ses forces, tomba -malade et fut bientôt à l’article de la mort, à -la page du livre qui lui aurait été douce entre -toutes (car son espoir était infini), si Ser -Bondetto avait pu la lire, penché près d’elle, -tête contre tête. Mais Ser Bondetto se portait -à merveille et sa force, bien qu’il passât bien -des nuits, ne faiblissait aucunement. Lui aussi, -pourtant, se désolait. Il voyait, les yeux navrés, -venir la Libératrice qui ne viendrait pas -pour lui, et souvent il pleurait de ne pas mourir.</p> - -<p>L’heure suprême arriva où Bonadonna demanda -les derniers sacrements. Ser Bondetto -alla quérir un prêtre.</p> - -<p>Déjà le chrême avait touché le front de la -mourante, déjà les amis de la maison récitaient -les prières des agonisants, quand Bondetto, -qui pleurait à genoux, se leva et dit :</p> - -<p>— Je veux mourir aussi!</p> - -<p>Et se couchant près de sa femme, dont il -saisit la main, il reçut, après elle, la consolation -de l’huile sainte et la grâce du viatique.</p> - -<p>Ensuite, comme les assistants émerveillés -se taisaient et regardaient, admirant cet incroyable -miracle de l’amour et de la volonté, -Ser Bondetto et Bonadonna poussèrent ensemble -un grand gémissement.</p> - -<p>Ils étaient morts.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l1c5">HAMADRIAS</h3> - - -<h4>I</h4> - -<p>Hamadrias, la marquise Fioravanti avait -reçu ce nom galant et mythologique à son entrée -dans l’Académie des Asolans, où le cardinal -Bembo charmait, avec ses casuistiques -amoureuses, de belles et nobles femmes et -de doctes cavaliers. Les réunions étaient à la -villa du cardinal, sous les pins et sous les -chênes, et l’on discutait, en péripatéticiens, -sur tous les cas de conscience qui peuvent -émouvoir des amants, non moins maîtres de -leurs sens que de leur cœur. Bembo, gravement -souriant, avait très souvent le dernier -mot, et, par contentement, il redressait la -tête, agitant les glands rouges qui tombaient -de son chapeau de feutre blanc. Mais les cavaliers -aussi trouvaient, dans le souvenir de -leurs aventures, de sérieux arguments, et les -princesses et les marquises, maintes fois, résolurent -avec ingéniosité des questions de -principe qui embarrassaient le cardinal et -rendaient songeurs les abbés, enclins pourtant -à l’ironie.</p> - -<p>Ainsi, on se demandait :</p> - -<p>« Si une dame, aimée d’un amant timide, -peut encourager cet amant jusqu’à lui donner -des marques non équivoques de sa sollicitude, — par -exemple, choisir ouvertement -sa compagnie, lui demander la main pour -descendre l’escalier, lui faire compliment -sur sa figure, et même allant plus loin, lui -donner un baiser? »</p> - -<p>Sur une telle question, la controverse allait -droit au baiser, et l’on épiloguait longtemps. -Des femmes, très raffinées et fort -égoïstes, vantaient le charme d’être aimées -par un timide dont les yeux seuls parlent ; -c’était, disaient-elles, un plaisir exquis que -cette muette adoration et que cette douloureuse -contrainte imposée à un être dévoué -ainsi qu’un esclave. Le baiser gâterait tout, -puisqu’il métamorphoserait la timidité en audace, -et qu’il faudrait bientôt céder sur tous -les points à la fois et abandonner au vainqueur -que l’on aurait fait soi-même, toutes -les redoutes et enfin le château-fort.</p> - -<p>« Le château Saint-Ange! » risqua un cavalier -spirituel, mais hardi en ses propos.</p> - -<p>A ce mot, le cardinal se mit à sourire, puis -à rire, bien cordialement, et, encouragées -par cette condescendance, les princesses et -les marquises se répétèrent la jolie métaphore -sur un ton à peine scandalisé.</p> - -<p>« Seigneur cavalier, dit Hamadrias qui, ce -jour-là, n’avait encore ni parlé, ni ri ; votre -mot est l’un des plus beaux qui soient sortis -de notre Académie. Avec cela et la gloire que -lui fera, dans les siècles futurs, le nom de notre -cardinal, la voilà assurée d’une renommée -éternelle, si je ne me trompe. Le château -Saint-Ange est la clef de Rome, si bien que -celui qui détient cette forteresse est maître de -toute la ville. Il en est de même pour la -femme : maître du château, vous l’êtes de -tous les palais, de tous les plaisirs, de toutes -les pensées, de tous les désirs, de tous les -rêves qui s’agitent en ce petit monde aux -agréables formes ; et que vous le preniez par -connivence, ou par ruse, ou par force, le résultat -sera toujours pareil et la soumission -aussi absolue. »</p> - -<p>« C’est aller trop vite, madame, dit le cardinal, -et vous tranchez les questions les plus -subtiles avec bien de la violence. »</p> - -<p>Les marquises et les princesses dirent ingénument : -« Madame, vous nous avez -trahies. »</p> - - -<h4>II</h4> - -<p>Jamais plus Hamadrias n’alla sous les pins -et sous les chênes disputer avec les Asolans. -Elle les trouvait puérils et un peu hypocrites. -En se joignant à eux, elle avait cru que -des discours hardis et vrais lui auraient permis -de revivre élégamment les plaisirs d’amour, -auxquels, lasse, elle venait de dire -adieu, — ayant à peine, cependant, dépassé la -trentaine. Mais les distinctions de ces âmes -froides et de ces cœurs légers, et de ces esprits -faussés par la mode, l’exaspéraient, et, -aussi, l’humiliaient. Elle avait tant vécu, elle -avait aimé si abondamment que les débauches -cérébrales de ces prudents lui semblaient -des rêves d’enfants malades et le cardinal, -que pourtant elle estimait, lui apparaissait -tel qu’un pédagogue naïf et compliqué, -vaniteux et bonasse, très probablement impuissant -et un peu ridicule.</p> - -<p>Ayant donc abandonné les Asolans, elle -voulut se purifier par des actes et laver, en -des baisers qui ne fussent pas des métaphores, -le bleu platonicien dont elle sentait -qu’on lui avait teint la peau, — et elle se -laissa aimer pour la centième fois, mettant en -cette dernière épreuve, avec tout ce qu’elle -avait de sensualisme païen, tout ce qui lui -restait de foi et de désintéressement.</p> - -<p>Mais la viole ne vibrait plus.</p> - -<p>Alors, elle songea à sa beauté et la voulut -immortelle.</p> - -<p>Sa beauté, son corps, sa forme, elle n’avait -jamais aimé que cela, en somme, — et de retour -de chacun de ses voyages à la recherche -de l’amour, avec quelle joie, reprenant possession -d’elle-même, elle retrouvait la grâce -absolue de sa chair adorée!</p> - -<p>Michel-Ange tailla dans le marbre la glorieuse -Hamadrias et la marquise Fioravanti -exposa en son palais, dans la galerie des fêtes, -parmi les vasques d’agate et les dieux de -bronze, le chef-d’œuvre sans pareil de sa -propre beauté. Sur le socle, il y avait écrit -ce seul nom, <i>Hamadrias</i>, — afin que la postérité -révérât, comme une déesse, la femme -qui ne voulait que la gloire anonyme d’avoir -été belle.</p> - -<p>Et les cardinaux, les abbés, les cavaliers, -les princesses et les marquises passèrent dans -la galerie du palais Fioravanti, admirant -l’œuvre du sculpteur et blâmant l’impudeur -d’Hamadrias. Elle était là, écoutant les propos, -jouissant de l’envie, aimable et fière, se -vouant, pour son heure suprême, à laisser le -souvenir d’une grâce impérieusement unique, — puis, -quand tous eurent passé au son des -violons et des harpes, elle approcha de ses -lèvres la bague empoisonnée, don du défunt -pape, — et ses femmes l’emportèrent.</p> - - -<h4>III</h4> - -<p>Le lendemain, don Giacinto Carrera, cardinal -en disgrâce et évêque de Foligno, recevait -cette lettre :</p> - -<p>« Très fidèle ami, — l’Empereur a dormi -dans mon lit, j’ai été le plaisir d’un pape et -j’ai passionné des cardinaux ; j’ai eu pour -amants des jeunes hommes étonnés de leur -bonheur et des vieillards respectueux de mes -caprices ; des artistes qui oubliaient de me -plaire parce que ma beauté les enivrait ; -des dévots qui m’adoraient ingénument, des -abbés dont la perversité m’amusait ; des -poètes qui rêvaient dans mes bras à celles -qu’ils n’avaient pas ; des Castillans stupides -comme des boucs et des Tudesques mélancoliques ; -des êtres de toutes les nations et -même de ceux-là dont l’amour stérile a le -ragoût spécial de l’obscène ; j’ai été aimée jusque -par la jalousie de mes pareilles et j’ai -désarmé leur jalousie.</p> - -<p>» (Ah! très fidèle ami, quelle confession — si -c’en était une!)</p> - -<p>» Que me reste-t-il?</p> - -<p>» L’imprévu?</p> - -<p>» Je ne crois guère à l’imprévu pour une -femme de ma beauté, de mon âge, de ma liberté. -Tous les hasards sont venus à moi et -je les ai pris tous, même s’ils n’avaient pour -séduction que la batte d’Arlequin ou la casaque -de Pantaleone.</p> - -<p>» L’amour? Encore l’amour?</p> - -<p>» J’ai trop aimé pour y croire désormais et -on m’aima trop pour que l’amour de demain -puisse me faire oublier celui d’hier.</p> - -<p>» Songez, très fidèle ami, que Cristoforo -de Naples, — qui n’avait pas vingt-trois ans -et dont le génie troublait Michel-Ange, — s’est -tué pour moi, et que je l’adorais et que -je vis, et que je l’ai pleuré et que je l’ai oublié, — si -bien que je ne saurais plus dire la couleur -de ses yeux, les yeux de Cristoforo, jadis -ma joie, mon ciel, mon lac de Nemi, mon -golfe de Naples!</p> - -<p>» Non, très fidèle ami, je n’ai plus d’espoir -qu’en ma volonté de mourir belle : ce sera -ma dernière volupté. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l1c6">LA RÉVOLTE DE LA PLÈBE</h3> - - -<h4>I</h4> - -<p>Le beau, le fort, le royal mâle, le bourreau -jovial et roux s’arrêtait aux carrefours et, un -nègre grotesque ayant soufflé dans une conque -marine, qui rendait des sons puissants et doux, -comme venus d’en haut, le bourreau jovial et -roux criait de sa belle voix d’appel :</p> - -<p>— A la plus belle! A la plus belle!</p> - -<p>Il criait, puis il flagellait sa mule vêtue d’orreries -et de cuirs historiés de rires rouges, et -plus loin, parmi les gens contents et les filles -songeuses, il criait encore :</p> - -<p>— A la plus belle! A la plus belle!</p> - -<p>Quand il arriva devant le palais de la reine, -il quitta sa mule historiée de rires rouges et à -genoux il cria son cri :</p> - -<p>— A la plus belle! A la plus belle!</p> - -<p>Alors, une étoffe de pourpre monta des entrailles -de la tour et flotta au-dessus des créneaux, -pendant que huit soldats de bronze -sonnaient des airs d’amour en des trompes -d’ivoire.</p> - -<p>La reine parut sous l’étoffe de pourpre pliée -en dais dont les coins étaient retenus par des -amazones qui dressaient, à la place de leurs -seins rasés, des boules d’argent hérissées de -pointes d’or : un jeu habile l’éleva trois fois -comme une apparition plus haut que le mur -des créneaux et le peuple d’une seule voix -criait à son tour, confondant en une adoration -unique l’élue de la pourpre et la future élue -du sang :</p> - -<p>— A la plus belle! A la plus belle!</p> - -<p>Au troisième jeu, la reine descendit et ne -remonta plus, la foule se tut, le voile de pourpre -s’affaissa, les hérauts de bronze abaissèrent -leurs trompettes, et le bourreau jovial et -roux, enjambant sa mule aux rires rouges, -continua son chemin par les rues, s’arrêtant -aux carrefours et criant, après la sommation -de la conque, de sa belle voix d’appel :</p> - -<p>— A la plus belle! A la plus belle!</p> - -<hr /> - - -<p>Les agapes du soir furent solennelles et -douces.</p> - -<p>— C’est toi la plus belle! disaient les amants -à leur belle. Demain tu seras choisie et je ne -te verrai plus. Laisse que je m’enivre pour jamais -à la coupe jumelle de tes seins purs et -que je pénètre une dernière fois en toi, pour -que dans les autres mondes il naisse de moi -un Dieu!</p> - -<p>Mais l’amante songeait et disait :</p> - -<p>— Je ne suis pas la plus belle. Tu verras, -je serai dédaignée, nous retrouverons nos -jours et nos nuits. Laisse-moi me baigner et -me parfumer, laisse-moi dormir, que mes -yeux soient calmes ; laisse-moi : tu m’aimeras -demain. Je veux qu’Il me choisisse — pour la -prochaine fois.</p> - -<p>Ayant entendu cela, les amants s’attristaient -et disaient :</p> - -<p>— Tu es la plus belle! Il te choisira demain. -Donne-moi les derniers plaisirs et qu’un Dieu -immortel naisse de ma chair mortelle.</p> - -<p>Et les belles attendries par la certitude de -leur beauté unique et sûre, aimaient leurs -amants — pour la dernière fois.</p> - -<p>— Oui, disaient-elles, vaincues, il n’est que -trop vrai : je suis la plus belle, je me sens -déjà élue!</p> - -<p>Les trompettes de l’aube les réveillèrent -toutes pâmées d’amour et d’orgueil.</p> - -<hr /> - - -<p>La montagne du sacrifice s’élevait comme -un cap au bord des flots verts, portant à son -sommet la statue du Dieu éternellement voilée -de blanc. Il était debout, ramenant sur -sa poitrine avec ses bras croisés, les plis d’un -lourd manteau d’argent. Pour l’avoir vu nu -pendant quelques secondes, tous les ans, le -peuple devinait et aimait sa beauté impérissable, -sa grâce vierge et immaculée, — car -si la plus belle lui était offerte, il n’en -voulait que le simulacre et ses bras ne -s’étaient jamais noués, comme ceux d’un -Baal impur, sur de la frissonnante chair : celle -qui mourait pour lui ne mourait pas sous des -baisers obscènes et torrides, mais, holocauste -d’amour, en versant avec décence un -sang sacré.</p> - -<p>La foule adorait muette, agenouillée dans -la plaine, les yeux extasiés vers l’idole ou -levés, moins haut, vers la reine qui, à mi-chemin -sous son dais de pourpre pleurait, selon -le rite, le malheur de ne pouvoir, ayant été -élue la Puissance, être élue la Beauté.</p> - -<p>Quand le soleil atteignit dans le ciel un certain -point connu de lui seul, le bourreau jovial -et roux parut sur la montagne pour disposer -aux pieds du Dieu un billot entouré d’étoffes -précieuses, mais il se retira aussitôt derrière -la statue, attendant le signal d’amour.</p> - -<p>A ce moment, le défilé commença. Vêtues -de voiles blancs, ainsi que l’Amant dont elles -voulaient la conquête, une à une, les jeunes -femmes gravirent la montagne sainte et, passant -lentement devant le dieu immobile, elles -redescendaient par un autre chemin.</p> - -<p>Elles passaient et redescendaient tristes et -pleurantes, pour venir se ranger autour de la -reine, cortège de dédaignées, et cette partie -de la montagne retentissait d’un bruit terrible -de sanglots qui, comme les flots d’un -torrent de honte, venaient retomber sur le -peuple à genoux.</p> - -<p>Toutes étaient passées et nulle n’avait été -choisie!</p> - -<p>Toutes! non, en voici encore une, mais si -pâle et si indécise à gravir la route que l’on -devine une incrédule, peut-être une blasphématrice.</p> - -<p>— Va! va! cria la foule. C’est toi! Il t’attend. -Va! va! Monte avec courage! Monte, tu -es belle! Monte, tu es la plus belle!</p> - -<p>Et à chaque cri de la foule, comme portée -par la puissance de la parole, la victime avançait -d’un pas.</p> - -<p>Elle arriva sous la statue : les bras du Dieu, -pour un instant, s’ouvrirent étendus en croix -comme deux grandes ailes blanches, — et le -peuple disait, ému, d’une joie divine : « Voilà -celle qu’il a choisie! Merci! Gloire à Dieu! -Gloire à Dieu! »</p> - -<p>Cependant, plus pâle encore, et toute chancelante, -mais résignée, la Victime, imitant les -gestes du Dieu, étendit ses bras blancs vers la -foule qui adora, enivrée, la beauté voulue -par le Mystère.</p> - -<p>Cet acte de prêtresse, la piété du peuple, -la conscience absolue d’être bien vraiment -« la plus belle », ce rôle d’hiérophante et -d’holocauste, tout cela raffermit enfin la -jeune femme et, sans même un regard -vers celui qui, perdu dans l’assemblée des -fidèles, se glorifiait douloureusement d’une -telle amie, elle s’agenouilla et posa son front -blanc sur le billot habillé d’étoffes précieuses. -On vit s’avancer le bourreau jovial -et roux qui, tout en criant de sa belle voix -d’appel :</p> - -<p>— La plus belle! La plus belle! La plus -belle! sortit de son écrin le glaive nu des -sacrifices.</p> - -<p>Sur le cou incliné le glaive tomba.</p> - -<p>Alors le bourreau jovial et roux prit par les -cheveux la tête heureuse de la plus belle, et -d’un geste large il la lança dans la mer.</p> - -<p>Les cheveux d’or, lourde étoffe, laissèrent -la tête heureuse tomber lentement dans le -ciel bleu, comme un don divin ; les cheveux -d’or s’ouvrirent en éventail de bénédiction -et le ciel bleu, pour un éclair, s’illumina -d’un second soleil.</p> - -<p>Le peuple criait, sur un mode d’amour et de -pitié :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">O tête la plus belle,</div> -<div class="verse">Que ton sang nous bénisse!</div> -</div> - -<p>La tête doucement s’enfonça dans la -mer.</p> - - -<h4>II</h4> - -<p>— Seigneur, dit Amalio, c’est le peuple -qui se révolte.</p> - -<p>— Pourquoi?</p> - -<p>— Seigneur, sait-on pourquoi le vent souffle -en tempête, qui, l’instant d’avant, passait -odorant, doux et nonchalant?</p> - -<p>— Va et interroge les meneurs. Qu’ils -disent leur désir : je l’accomplirai, s’il est -juste.</p> - -<p>Seigneur, ils ne sauront pas me répondre.</p> - -<p>— Interroge-les toujours.</p> - -<p>— Seigneur, vos archers seuls se font comprendre.</p> - -<p>— Tais-toi et va.</p> - -<p>Quand son ministre fut sorti, Sansovino -reprit sa marche impatiente de prince prisonnier -de l’inquiétude. Fort, mais seul contre -le délire des foules, il doutait d’une force -qui n’avait pas su pacifier les ouragans et intérieurement -il reniait la gloire du pouvoir.</p> - -<p>Maître de lui, cependant, et de l’ironie -plein les yeux, il cherchait la cause secrète, -peut-être lointaine, de cette révolte déconcertante, -et, s’arrêtant çà et là, il semblait -interroger les vieux confidents de sa souveraineté -et ses gardiens, le double rang des -héros de marbre, les énigmatiques armures, -incorruptibles corps laissés là par des âmes -insoucieuses ; — et il adressait aussi des -questions aux êtres auréolés qui s’extasiaient -dans la splendeur éternelle des mosaïques ; — et -il interrogeait encore, mais d’un regard -plus doux, Fulvia, sa maîtresse, sorte de reptile -fauve et doré, qui se roulait à moitié nue -dans un coin, vautrée parmi de précieuses -soies, mangeant des oranges et jouant avec -un singe.</p> - -<p>La bête à chaque instant s’empêtrait dans -les étoffes ou dans la robe de Fulvia, une -courte tunique de lin rouge brodée de noires -têtes de cynocéphales ; alors, elle se fâchait, -montrait les dents, puis calmée aussitôt, faisait -patte de velours, caressait le cou, les -épaules et les seins de son amie, à l’imitation -de Sansovino ; ensuite, riait en se gonflant les -joues.</p> - -<p>— Fulvia, dit le prince, je te défends de -te laisser caresser par l’Angiolo. Il te mordra, -et tu sais que je n’aime pas le sang.</p> - -<p>— Le sang, le sang! cria Fulvia, c’est beau, -le sang, c’est de l’eau pourpre, c’est de l’eau -vivante!</p> - -<p>Un geste la fit taire et elle se rencoigna :</p> - -<p>— Angiolo, sois sage! Le seigneur a dit que -tu sois sage… Tiens, regarde, ton portrait, -là, et là encore, tiens, tiens, tiens…</p> - -<p>Et elle relevait, ingénue ou perverse, le -pan de sa courte robe, dénudant ses grêles et -pures hanches, le profil aimable de son ventre -vierge de fruit.</p> - -<p>Soudain (la peur donne la pudeur), elle -cessa de jouer, baissa sa robe, la rentra entre -ses jambes, comme une lutteuse. L’Angiolo -aussi se figea en une grotesque statuette de la -crainte, — et, sa main agrippée à celle de -Fulvia, il tremblait.</p> - -<p>Sansovino s’arrêta court, le poing sur sa -dague.</p> - -<p>Une voix de houle s’élevait, un aboiement -d’infernale meute, — et des stridences comme -de tempête, les cordages giflant les mâts, la -voilure claquant avec désespoir.</p> - -<p>— Le Tranche-têtes! le Tranche-têtes! le -Tranche-têtes!</p> - -<p>Amalio rentra.</p> - -<p>— Eh bien?</p> - -<p>— C’est le Tranche-têtes, seigneur.</p> - -<p>— Ne l’ai-je pas supprimé? dit Sansovino. -N’ai-je point annihilé cette cruelle fête ou -douze têtes de vierges tombaient sans gloire -et sans expiation pour la seule sauvegarde -d’une tradition criminelle et folle? Dans les -temps anciens, tu le sais, il n’y avait qu’une -victime. Il en fallut deux, bientôt, puis quatre, -puis douze à la superstition stupide de la -plèbe et des prêtres… Douze crimes pour -honorer l’infini!… Amalio, je suis venu et -j’ai protégé mon peuple contre lui-même ; j’ai -défendu tous les sacrifices sanglants : ni -douze têtes, ni une seule. Plus de sang! Que -demandent-ils donc? Ne suis-je pas obéi?</p> - -<p>— Vous êtes obéi seigneur. Aussi, je ne -comprends pas.</p> - -<p>— Alors, à quoi es-tu bon? Retourne, -amène-moi un de ces sauvages, un chef, s’il -y en a… Oui, la Plèbe a toujours des chefs… -Les chefs sont la conscience de la Foule… -Amène-moi la conscience de la Foule, que je -la sonde, que j’enfonce mon bras dans le -secret de ces ténébreuses entrailles!</p> - -<p>— Je sais ce qu’ils veulent, prince, dit -Fulvia.</p> - -<p>— Tais-toi et habille-toi. Le Peuple va -entrer ici, et il n’aime pas la beauté. La -beauté le surprend et le met en colère.</p> - -<p>Fulvia obéit.</p> - -<p>— Angiolo, viens, et soyons bien, bien -sages. Viens, ami, et je vais te dire une histoire. -Chut! Tu ne sais pas ce que c’est que -la fête du Tranche-têtes? Ecoute bien!… -Oh! c’était si beau!… Figure-toi tous les -ans, à Pâques, quand le soleil monte et s’épanouit -comme une grande fleur d’amour… -tu fus jamais amoureux, toi, l’Angiolo?… -douze belles filles de trois fois six ans, et -blondes comme Lui, se sacrifiaient pour la -Cité et mouraient pour perpétuer la vie… -Elles allaient, vêtues de blanc comme de -nouvelles épousées, vers la montagne du Levant, -et là, toutes se dépouillaient de leurs -parures et, nues, se baisaient sur la bouche, -puis s’agenouillaient, et l’homme rouge leur -coupait la tête… Il était beau, lui aussi, -l’homme rouge, et fort, et grand! Douze -fois la hache tombait, et ses bras ne mollissaient -pas… Ah! la belle fête! Le Peuple -entier était là, pleurant d’amour, chantant -des cantiques au Dieu si bon qui donne la -vie avec joie et à qui il faut la rendre avec -joie. Du sang, du sang, mon petit l’Angiolo! -Le beau sang pur coulait sur les flancs de la -montagne de marbre, et les vierges buvaient -une goutte du beau sang pur et vierge, pour -devenir aptes à l’amour et à l’enfantement… -Maintenant, les filles seront délaissées et elles -seront stériles… O Sansovino, pourquoi as-tu -défendu la fête?… Tu dors, mon petit -l’Angiolo :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Fais dodo,</div> -<div class="verse i3">L’Angiolo,</div> -<div class="verse">Dodo, mon ’tit l’Angiolo!</div> -</div> - -<p>— Que veux-tu? demanda Sansovino au -chef du Peuple qu’Amalio poussait vers le -prince.</p> - -<p>— Le Tranche-têtes, seigneur.</p> - -<p>— Il est supprimé.</p> - -<p>— Rétablis-le, seigneur, si tu nous aimes… -Les douze sont prêtes, elles sont là, avec -nous… Veux-tu les voir?… Venez, Lucia, -Corona, Palma, venez toutes!</p> - -<p>Les douze vierges entrèrent, pâles et les -yeux ardents. Elles se tenaient par la main. -Elles saluèrent le prince et Lucia, d’une voix -sévère et un peu frissonnante, dit lentement :</p> - -<p>— Nous t’en supplions, Prince, permets le -Tranche-têtes!</p> - -<p>Sansovino ne répondit pas.</p> - -<p>Alors un autre chef entra, quasi-nu, la poitrine -poilue et rouge. Il leva son bâton et -dit :</p> - -<p>— C’est moi le Peuple. Le Peuple veut le -Tranche-têtes.</p> - -<p>Sansovino répondit au Peuple.</p> - -<p>— Je n’ai plus de bourreau… Qui sera -l’homme rouge?</p> - -<p>— Moi, dit le Peuple.</p> - -<p>— Allez, dit Sansovino, et que le peuple -soit son propre bourreau.</p> - -<p>Les hommes sortirent, les douze vierges -sortirent, et un violent cri de joie, un hurlement -voluptueux entra par les étroites fenêtres. -Le peuple délirait, chantait, infatigablement, -sur le ton de l’ivresse :</p> - -<p>— Au Tranche-têtes! Au Tranche-têtes! -Au Tranche-têtes! Gloire à Dieu! Gloire à -Sansovino!</p> - -<p>Fulvia, bondissant de son coin, l’Angiolo -dans ses bras, courut au prince :</p> - -<p>— Tu es bon, tu es bon, Sansovino! comme -je t’aime!</p> - -<p>Mais le prince, l’écartant d’un geste, appuya -son front à l’épaule du triste Amalio, — et -il pleura.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l1c7">L’ACCIDENT ROYAL</h3> - - -<p>Le jeune roi et la jeune reine firent leur -entrée par la porte royale. C’était une brèche -que l’on ouvrait dans la muraille à de -solennelles occasions, quand le roi, mort ou -vivant, revenait d’une guerre et d’une victoire. -Des ancêtres du jeune roi avaient franchi -jusqu’à douze fois la brèche, douze fois pratiquée, -douze fois restaurée ; mais depuis -longtemps, depuis des générations, la porte -royale était restée murée et un lierre y étalait -sa paresse, symbole de paix et de décadence.</p> - -<p>Le lierre fut arraché et le vainqueur entra.</p> - -<p>Le cortège était simple et magnifique : d’abord, -des escadrons de cavaliers, crinière au -vent et lance au poing ; puis, en un carrosse -découvert, le roi et la reine : le roi, serré -comme une abeille dans un corselet de velours -aurore, brodé d’hyacinthes, et la reine, -pareille à une libellule, dans un corselet de -soie violette brodé de topazes ; tout autour du -carrosse, des gardes cavalcadaient, et venaient -enfin, fermant la marche, de solides -soudards casqués de fer, et dont l’épaule -pliait sous la lourde et longue arquebuse.</p> - -<p>Respectueuse et curieuse, la foule se pressait -sans cordialité, sans joie ; elle semblait -bouder, songeant qu’on l’avait frustrée des fêtes -du mariage royal et que le vainqueur lui -amenait, fille du vaincu, moins une reine -qu’une esclave couronnée.</p> - -<p>Cependant, la jeune reine souriait et le roi -saluait son peuple.</p> - -<p>Des moments se passèrent ainsi et le cortège -avançait lentement, mais sans heurts, -sans tempêtes ; le carrosse doré paraissait une -majestueuse galère sur des eaux calmes.</p> - -<p>Trop de sagesse chez le peuple inquiète les -rois, comme une mer trop paisible inquiète les -capitaines. La jeune reine, la fille du vaincu, -se pencha vers son mari et, tout en continuant -de sourire au peuple, prononça quelques -paroles sans doute convenues d’avance, -car le roi n’en fut pas ému et ne répondit -que par un signe. Un aide de camp ayant tourné -les yeux vers la voiture royale, le jeune -roi porta ingénument la main à son menton ; -l’aide de camp répéta ce geste, mais aucun -incident immédiat ne fut la conséquence de ce -mystérieux échange de brèves pensées.</p> - -<p>Peu à peu, la foule s’accroissait et une visible -houle agitait légèrement la surface du -tranquille océan ; il y avait des courants, des remous, -mais paisibles, mais doux, mais silencieux. -Enfin, on tourna vers une rue plus -large, encore mal déblayée, car le cortège avait -marché à une rapidité relative et imprévue : -les attardés fuyaient vers les maisons, intimidés -par les chevaux, par les lances, par l’air -brutal des cavaliers. Le train se ralentit ; mais, -tout à coup, sans cause apparente, un des chevaux -du carrosse fit un écart : l’attelage, monté -par de subtils postillons, hésita une seconde, -puis se rejeta violemment sur la gauche ; -la ligne des gardes fut rompue, des imprudents -s’avançaient : l’un d’eux roula sous -les pieds des chevaux.</p> - -<p>Alors, brusquement comme un équipage de -cirque, l’attelage royal reprit sa position, les -six chevaux ramenés à la paix, maintenus immobiles.</p> - -<p>Le roi sauta à terre, arriva le premier au -blessé qu’il éleva dans ses bras. Instantanément, -de la foule, naguère si calme et presque -muette, monta un grondement qui bientôt -éclata, tel qu’un formidable coup de tonnerre -d’acclamation. A ce peuple inactif et qui regardait, -l’acte du roi avait paru une merveille -d’à-propos et d’héroïsme : ces chevaux soudain -arrêtés, le roi descendant de son carrosse, -se jetant au secours d’un inconnu, victime, -sans doute, de son imprudence ou de -sa curiosité — quelle occasion d’enthousiasme!</p> - -<p>Mais quand la foule vit le jeune roi installer -lui-même le blessé sur les coussins royaux, à -côté de la reine, qui s’empressa de lui essuyer -doucement le visage et les mains, ce fut un -indicible délire, — et l’armée elle-même, oubliant -son rôle, entonna de frénétiques hourras.</p> - -<p>— Quel bon roi! disait le peuple, quelle -bonne reine! Il n’y a qu’un roi pour être aussi -bon! Il n’y a qu’une reine pour être aussi bonne! -Et comme ils sont beaux! Le roi a un nez -vraiment royal et la reine a des yeux aussi -doux que les yeux de la madone!</p> - -<p>La foule s’attendrissait : une traînée de cris -d’amour s’enflamma le long des rues, jusqu’au -delà des murailles, jusque dans les campagnes, -jusque dans les forêts, jusque dans -les montagnes!</p> - -<p>Cependant des chirurgiens étaient accourus -et une voiture avait été mandée pour transporter -le blessé.</p> - -<p>— Conduisez-le au palais, chez moi, dit le -roi. Il sera soigné comme mon frère.</p> - -<p>Ces paroles, bientôt répétées de toutes les -bouches en toutes les oreilles, augmentèrent -encore un délire qui touchait pourtant au paroxysme ; -elles franchirent les portes, les fenêtres, -les cloisons ; elles montèrent jusqu’aux -greniers ; elles descendirent jusqu’aux caves, — et -toute la ville se répandit dans les rues. -Les aveugles pleuraient de ne pas voir ; les -sourds pleuraient de ne pas entendre ; les paralytiques -et les fiévreux se traînaient au bord -des fenêtres.</p> - -<p>La masse humaine devint si compacte que -l’on mit une heure à franchir la moitié de la -grand’place. De temps en temps, le roi se levait, -agitait son casque aux plumes de cygne, -et des trombes de cris jaillissaient, retombaient -en cataractes. Il prit la jeune reine, la -fit monter debout sur les coussins, la montra -au peuple ; alors la joie et l’admiration furent -si grandes que les moyens d’expression faillirent : -il y eut une minute de silence religieusement -grandiose, comme à l’ostension du -Saint-Sacrement.</p> - -<p>Tout d’un coup, comme vaincue par l’émotion, -la reine laissa tomber sa tête sur l’épaule -de son mari, le roi baisa le front qui -s’approchait de ses lèvres, — et le spectacle -de cette royale idylle ralluma soudain l’enthousiasme -qui se recueillait : le volcan populaire -lança une gerbe de flammes.</p> - -<p>Cependant, un mouvement s’organisait -dans la foule, qui s’ouvrait pour laisser passer -des hommes forts et résolus. Quand il y en -eut environ trente autour du carrosse royal, -leur volonté se fit voir clairement : ils dételèrent -les chevaux, prirent leur place -et, en grande joie, se mirent à traîner leurs -maîtres.</p> - -<p>C’est ainsi que finissent d’ordinaire de telles -ovations, les hommes ne pouvant imaginer -un signe d’esclavage plus manifeste.</p> - -<p>Le délire s’accentua : des femmes bravaient -l’écrasement pour venir baiser la poussière du -marchepied royal.</p> - -<p>Au milieu d’héroïques clameurs, le cortège -repartit, pendant que la petite reine serrait -convulsivement la main du jeune roi.</p> - -<p>Ils se regardèrent : il y avait de l’amour -dans leurs yeux.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l1c8">MAINS DE REINE</h3> - - -<p>Après le repas de midi, spectacle donné à -la cour, rigoureux cérémonial où il fallait offrir -à l’admiration courtisane des gestes souverains -et des grâces inimitables, le roi et la -reine se reposaient dans une intime solitude. -Leur coin favori était un petit pavillon qui -s’élevait sur le grand canal ; c’était un lieu -merveilleusement mélancolique : on n’y entendait -que la plainte monotone des tristes -peupliers et parfois le bruit de la bataille des -ailes blanches contre les ailes noires, — cygnes -qui disaient en vain le mystère inexprimé -par la paix visible.</p> - -<p>En entrant dans la chambre réservée, où -de longs couloirs les avaient conduits, le roi -et la reine trouvaient encore la table mise, -repas non plus d’apparat, simple goûter qui -n’avait de royal que la fantaisie des mets, la -rareté des fruits, la fabuleuse vieillesse des -vins : langues de flamant rose fumées au bois -de genévrier, pêches d’Asie pas plus grosses -que des noix, vin de Galilée, des vignes bénies -par Jésus. Mais depuis quelque temps, -ils avaient moins de plaisir à faire la dînette -en cachette, et souvent, sans même regarder -la petite table, la reine se mettait à tresser -des fils de soie, silencieusement.</p> - -<p>Il y avait des semaines déjà que la reine -maniait les fils de soie et que le singulier ouvrage -occupait le plaisir de ses doigts. Elle -prenait trois fils assortis ou contrastés selon -leurs nuances et, les tordant ensemble, elle -façonnait un fil triple encore très fin et infiniment -solide.</p> - -<p>— Que faites-vous donc, ma reine? demandait -le roi.</p> - -<p>— Je triple des fils de soie, répondait la -reine.</p> - -<p>— Je le vois bien, reprenait le roi. Vos doigts -menus vont et viennent, vous mouillez votre -pouce du bout de votre petite langue et vous -tordez, vous tordez les beaux fils de soie ; — mais -pourquoi?</p> - -<p>— Pour m’amuser, répondait la reine.</p> - -<p>Le roi demandait encore :</p> - -<p>— Et quand vous aurez tordu toutes vos -soies?</p> - -<p>La reine répondait :</p> - -<p>— Je ne tordrai pas toutes mes soies, je ne -tresse que les plus jolies, les plus fines et les -plus souples. C’est pour cela que mon ouvrage -dure tant ; mais je ne m’y userai pas les -doigts, n’ayez crainte, mon roi cher. Mon ouvrage -dure, mais il finira, et l’heure qu’il -finira, il y aura une grande surprise.</p> - -<p>— Pour qui? demandait le roi.</p> - -<p>La reine souriait sans répondre, et parfois -ses mains tremblaient un peu et embrouillaient -les fils, tellement étaient doux les yeux -du roi et si anxieuse était sa voix.</p> - -<p>N’ayant pas eu d’autre réponse, le roi ne -faisait plus d’autres questions et, assis aux -pieds de la reine, comme un page bien sage, -il tirait de longs sanglots d’une douloureuse -viole.</p> - -<p>C’était un roi si mélancolique!</p> - -<p>Rien, jamais, n’avait pu le contenter. Toute -joie ne lui était douce qu’à moitié et, inquiet, -il pleurait la moitié de joie qui lui échappait. -C’était la meilleure, la plus pure, la plus -suave, et elle fuyait, elle s’en allait vers l’infini, -odorante fumée qui se rit du désir. Toute -peine lui était d’autant plus amère, car la -peine, il la sentait deux fois, et les plus fugitives, -touchées d’amour pour un cœur si tendre, -se posaient familièrement sur son front -et le fleurissaient d’une auréole de lumineuse -douleur.</p> - -<p>Il approcha ses lèvres des mains de -la reine et doucement, sans entraver leur -mystérieux travail, il les baisa l’une après -l’autre, plusieurs fois, — puis il leva la tête -et dit :</p> - -<p>— Reine, pourquoi m’aimez-vous moins?</p> - -<p>— Roi, pourquoi me demandez-vous cela?</p> - -<p>— Je vous demande cela pour être consolé -par l’amour de votre voix.</p> - -<p>La reine répondit :</p> - -<p>— Eh bien! soyez consolé. Votre question -est folle, voilà ma réponse.</p> - -<p>— Reine, ma question n’est pas folle, puisque -vous ne savez comment y répondre. Si -ma question était folle, vous m’auriez clos -les lèvres d’un grand baiser irrésistible, — et -vous ne l’avez pas fait! Vous n’avez pas -bougé, vous n’avez pas rougi, vos doigts n’ont -pas suspendu leur effrayante besogne…</p> - -<p>— Effrayante?</p> - -<p>— Oui, effrayante! Le remuement perpétuel -de ces doigts me fait peur…</p> - -<p>— Oh! peur!</p> - -<p>— Oui, peur! Comme un enfant a peur à -voir remuer des choses qui ne doivent pas -remuer.</p> - -<p>— Mais les doigts sont faits pour remuer! -dit la reine.</p> - -<p>— Pas ainsi, pas ainsi!</p> - -<p>Le roi se leva. Eloigné de quelques pas, il -resta debout, fasciné par le mouvement des -mains blanches de la reine. A force d’en suivre -la marche sinueuse, mais régulière, il arriva -à prévoir tous les petits gestes des doigts : -l’ongle de l’annulaire va passer là et briller, -la bague de l’index va paraître de profil, et -dans le geste suivant, elle va briller de toute -la splendeur oculaire de son saphir… Il y -eut un geste imprévu, puis tout s’arrêta.</p> - -<p>La reine maintenant jouait avec l’œuvre de -ses mains, un long serpent de soie tout diapré -et qui semblait vraiment se dérouler en -vivantes spirales.</p> - -<p>Le roi était toujours debout, immobile et -l’œil fixe. Il ne voyait pas les mouvements -que faisait la reine : il voyait encore ceux -qu’elle ne faisait plus. Elle se dressa, les yeux -plus lumineux que les écailles du serpent de -soie qui se tordait sous ses doigts, et il semblait -qu’ayant façonné ce simulacre elle eut acquis, -par son œuvre même, une âme nouvelle -et soudaine, l’âme sifflante et venimeuse -d’une vipère.</p> - -<p>La fascination des yeux avait remplacé -la fascination des doigts : sous le regard de -la reine, le roi s’avança. Elle lui toucha -l’épaule, il s’arrêta : à ce moment le serpent -siffla et mordit, — et le roi étranglé tomba à -genoux, puis se coucha sur le côté.</p> - -<p>La reine ouvrit la fenêtre et fit un signe.</p> - -<p>Les cygnes se battaient dans l’eau verte du -grand canal, où les tristes peupliers pleuraient -toutes leurs feuilles.</p> - -<p>Les ailes noires se battaient contre les ailes -blanches ; les ailes blanches furent vaincues -et elles voguèrent sur les eaux lentes du -grand canal, comme des crimes qui ne seront -jamais ensevelis.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l1c9">L’ÉTABLE</h3> - -<p class="c small">CONTE DE NOEL</p> - - -<h4>I</h4> - -<p>Quand le prince Astère eut vingt ans, il résolut -de se marier et fit part de ce royal désir, -c’est-à-dire de cette volonté, à ses ministres. -Respectueusement, on s’étonna et on lui rappela -qu’il était fiancé, depuis l’âge de douze -ans, à une princesse alors au maillot, mais -qui promettait déjà d’être plus belle que le -jour, et à laquelle les Fées avaient prédit une -fortune digne de Sémiramis. Mais le prince -Astère répondit qu’il avait vingt ans et la -princesse huit ans, tout juste, et qu’il n’était -pas d’humeur d’attendre, pour aimer, la floraison -de cette incomparable fillette.</p> - -<p>Alors, les ministres protestèrent, en s’inclinant :</p> - -<p>— Prince, toutes les beautés de votre -royaume entreront dans votre lit sur un signe -de votre bon plaisir, et nos femmes, même, -et nos filles…</p> - -<p>Je suis las de vos filles et de vos femmes, -dit le prince ; je suis las des servantes de mon -royaume ; je veux une femme dont je ferai ma -femme, et je ne connaîtrai qu’elle : elle sourira, -quand j’ouvrirai la porte de sa chambre, -comme une amie — et non comme une esclave… -Ce sera une grande économie pour -l’Etat, continua le prince Astère d’un ton -sévère, car vous m’avez coûté cher, messieurs, -et la peau de vos progénitures ne valait ni le -brocart dont je les ai vêtues, ni les ducats -dont j’ai alourdi vos poches ; — et quant à -vos femmes, voyons, je n’ai plus quinze ans!</p> - -<p>Les ministres se regardèrent l’un l’autre et, -craignant de perdre leurs places et leurs décorations, -ils se turent.</p> - -<p>— Voici ce que j’ai décidé, reprit le prince -Astère. Un édit sera rendu qui convoquera -vers mon palais toutes les filles de mon âge, -riches ou pauvres, nobles ou vilaines, et à -mesure qu’elles arriveront, on les promènera -partout, on leur montrera toutes les merveilles -de mes trésors, on leur servira les -repas les plus exquis, on leur fera entendre -les plus douces musiques et, le soir venu, -on leur donnera à choisir, pour passer la -nuit, entre l’étable et le palais, entre la somptuosité -d’un lit royal et la botte de paille où -dormit l’enfant Jésus.</p> - -<p>— Il y aura peu de monde dans l’étable, -dit le premier ministre.</p> - -<p>— C’est probable, dit le prince Astère.</p> - - -<h4>II</h4> - -<p>L’édit fut rendu, et les vierges pèlerines -cheminèrent vers la demeure du prince. Les -unes arrivaient accompagnées de leur famille, -de leurs amis, de leurs serviteurs et de tous -ceux qui, confiants en la beauté de la postulante, -espéraient, par leur servilité, se faire -un titre à des faveurs futures ; les autres arrivaient -seules, fortes de leur pureté et assez -protégées par une telle armure, — ou bien -luxurieuses et mêmes courtisanes et songeant -à capter le prince par leur hardiesse ou par -leur science, et encore toutes prêtes à monter -de mâle en mâle jusqu’au trône.</p> - -<p>Elles arrivaient les unes et les autres, et on -les traitait ainsi que des reines possibles ; -toutes étaient pareillement reçues avec les -égards les plus minutieux : cependant, les plus -riches ou les plus belles, et d’abord celles qui -avaient le double don de la richesse et de la -beauté, trouvaient un accueil plus empressé -et plus déférent : on leur offrait les plus odorantes -fleurs et les confitures les plus parfumées, -et les chambres du palais les plus commodes -et les mieux ornées leur étaient indiquées -par les chambellans.</p> - -<p>Selon ce qu’avaient prévu les ministres du -prince Astère, nulle de ces belles n’avait -choisi l’étable et le lit de paille d’avoine ; à -l’offre de s’anuiter parmi les bonnes vaches -et les douces génisses, toutes se mettaient à -rire, croyant à une agréable plaisanterie et -songeant : « Dieu! qu’on a d’esprit à la cour! »</p> - - -<h4>III</h4> - -<p>Cependant, tous les soirs, quelques instants -avant minuit, le prince Astère, vêtu tel qu’un -bouvier, mais un bouvier d’une noble élégance, -s’en allait tout seul vers l’étable. -D’une main, il tenait un long bâton de frêne -et, de l’autre, une pauvre lanterne sourde à -vitres de corne ; chaussé de sabots fumés, il -sortait par une porte secrète, en faisant le -moins de bruit possible, et fermement il s’engageait -dans les sentiers obscurs qui conduisaient -à la ferme, à une assez bonne distance -de son palais. Les jeunes prétendantes y -étaient menées en carrosses : lui, le prince, y -allait à pied, comme un valet de labour qui -regagne sa pauvre litière, et tout en marchant -dans la boue, il rêvait.</p> - -<p>Il rêvait que peut-être il allait trouver blottie -sous la paille fraîche l’ange au cœur humble -et aux yeux purs que le ciel <i>devait</i> lui envoyer, -la fille adorable qui aurait compris -que la pauvreté est le chemin de l’exaltation -et que, pour arriver à la couche du roi, il -faut passer par la porte de l’étable.</p> - -<p>Mais il trouvait toujours l’étable vide, et il -avait beau sonder la litière avec son long -bâton de frêne et, avec sa lanterne, éclairer -tous les recoins de la demeure des bonnes -génisses, il ne voyait rien, il ne trouvait -rien que les bonnes génisses qui dormaient, -des brins de foin pendant sur leurs fanons. Il -les caressait, demeurait là, un instant, à humer -l’air tiède et musqué, puis il sortait et, -ayant laissé retomber le loquet de bois, il -reprenait tristement son chemin, rentrait en -son palais et se couchait, affligé par l’orgueil -des vierges.</p> - - -<h4>IV</h4> - -<p>Or, il arriva qu’une bergère, qui faisait -paître ses moutons fort loin de là, et loin de -toute cité, entendit parler de l’édit. Elle avait -vingt ans et elle se croyait jolie ; mais, si son -cœur était pur, son corps était souillé. Les -bergers du pays en usaient familièrement -avec elle, et elle était si bonne qu’elle n’en -refusait aucun, fût-il le plus pauvre ou le plus -laid ; aussi, sa réputation était très mauvaise, -et les femmes excitaient les petits enfants -qui revenaient de l’école à lui lancer des pierres -et à l’appeler « vilaine ».</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ils m’ont appelée vilaine,</div> -<div class="verse">Avec mes sabots, dondaine.</div> -<div class="verse">Ils m’ont appelée vilaine.</div> -</div> - -<p>Pourtant, elle se mit en route. Comme l’édit -assurait à toutes celles qui s’en iraient vers le -palais des vivres et même une mule pour -faire le chemin, elle se dit que c’était une -belle occasion de voir du nouveau, et puis, -qui sait? Si elle ne captivait pas le prince (à -cela elle ne songeait guère), elle plairait peut-être -à quelque seigneur, qui lui donnerait -une pièce d’or pour son corsage. Ainsi donc, -elle se mit en route.</p> - -<p>Ses amis les bergers l’avaient prévenue -qu’elle verrait des choses merveilleuses, des -choses comme il n’y en a que dans la lune ou -dans l’empire des Antipodes, mais tout ce -qu’elle avait imaginé fut dépassé par ce -qu’elle vit, car son imagination était aussi -pauvre que sa cotte de bergère. Elle pensa -se trouver mal à la douceur des parfums et -des musques, et on lui fit manger des confits -si délicats qu’elle eut peur de ne plus -jamais retrouver de saveur aux pimprenelles -et aux fraises des bois.</p> - -<p>Les chambellans lui montrèrent la chambre -qu’on lui destinait : c’était la moins belle -de tout le palais, mais son luxe était encore -assez séduisant, car les murs étaient tendus -de tapisseries où jouaient des licornes et, sur -le sol, formé d’une minutieuse mosaïque, des -toisons de chèvres bleues s’amoncelaient, -plus douces que des oreillers de mousse et -que des tapis de feuilles mortes. Le lit était -de bois doré, les courtines étaient de soie -changeante, et tout cela était large, haut, profond -comme l’ombre et comme le silence -d’une forêt automnale.</p> - -<p>Elle se réjouissait déjà des nuits à dormir -en de telles richesses, lorsque les chambellans -ajoutèrent, sur le ton d’une incompréhensible -ironie :</p> - -<p>— Maintenant, nous allons vous montrer -une chambre plus belle encore, — peut-être! — et -vous choisirez.</p> - -<p>Un carrosse attendait, où elle monta, et l’on -fut bientôt à la ferme.</p> - -<p>— Voici, dirent les chambellans ; c’est une -étable.</p> - -<p>La bergère entra dans l’étable, et les génisses, -qui ruminaient, tournèrent la tête vers -elle, comme pour la saluer : elle les caressa, -elle aussi ; elle leur donna des noms, et les -bonnes bêtes allongeaient leur mufle et ouvraient -leurs grands yeux doux.</p> - -<p>— Eh bien! je reste là, dit la bergère, après -avoir fait le tour de l’étable ; l’autre chambre -est belle, mais celle-ci est plus belle encore, -en vérité, — et comme je dormirai bien sur -ce lit de paille! Allez-vous-en et fermez la -porte ; je suis chez moi. Bonsoir!</p> - - -<h4>V</h4> - -<p>Le prince Astère était désespéré. Trente -fois il avait mis ses sabots fumés, pris son -bâton de frêne, allumé sa lanterne de corne ; -trente fois, il avait en vain fait le pèlerinage -de l’étable.</p> - -<p>— Allons, se dit-il le trente et unième soir, -j’irai encore une fois, et si je n’y trouve personne, -je ferai un nouvel édit qui annulera le -premier, et je m’ennuierai beaucoup. O Seigneur, -fais que je trouve l’élue!</p> - -<p>Il tira le loquet, et sans entrer, jeta dans -l’étable un regard presque distrait : il n’avait -plus la foi.</p> - -<p>Il allait sortir, sans chercher davantage, -honteux un peu de sa candeur, lorsque la -paille remua, juste sous la crèche, près du -mufle endormi d’une vieille vache rousse -dont le lait tant de fois l’avait réconforté.</p> - -<p>La bergère se souleva, ses cheveux blonds -pleins de paille blonde ; elle était si fraîche -et si gracieuse, si enfantine avec ses yeux -troublés par la lumière que le prince s’agenouilla, -en disant :</p> - -<p>— Tu es reine!</p> - -<p>— Prince, dit la bergère, devinant que son -seigneur était devant elle, ô prince! je ne suis -pas venue pour être reine, je ne suis rien -qu’une pauvre fille et une malheureuse pécheresse! -Oui, prince, une pécheresse! Je -ne veux pas vous abuser : je suis… je suis… -une fille perdue!</p> - -<p>Elle pleurait et elle gémissait tant, que son -pauvre corsage usé éclata sous l’effort des -sanglots, laissant voir deux tout petits seins -candides et peureux, pendant que le prince, -lui baisant la main, répétait simplement :</p> - -<p>— Tu es reine, tu es reine, tu es reine!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l1c10">LA VILLE DES SPHINX</h3> - - -<p>C’était une ville merveilleuse et unique qui -s’élevait au milieu du grand désert, si vaste -qu’elle enfermait dans ses murailles des prés -pleins de troupeaux, des champs de labour, -des forêts, des vergers, des sources et un lac -d’amour où les jeunes filles allaient se baigner -nues le troisième jour de la nouvelle lune.</p> - -<p>Jamais personne n’était entré dans la ville -merveilleuse, jamais personne n’en était -sorti.</p> - -<p>Elle s’étendait au milieu du grand désert, -orgueilleuse d’être unique, d’être le monde, -d’être la vie, d’être la joie tombée du ciel -parmi la tristesse infinie des sables.</p> - -<p>Ses habitants, doux, simples et voluptueux, -ignoraient les formes d’une religion précise -et la tyrannie d’un gouvernement strict, pareils -à ces Indiens divins que visita Benjamin de -Tudèle qui ne connaissaient d’autre magistrature -que celle de la bonne volonté. Cependant, -la vue des merveilles qui éclataient à -l’horizon leur avait fait concevoir la possibilité -de délices futures, le probable prolongement, -au delà de la mort, des jouissances de leur -humanité.</p> - -<p>Très loin autour des murailles, il n’y avait -que des sables, des pierres, ou des petits rochers -blancs comme de vieux ossements ; -mais, là-bas, près du cercle, on distinguait -fort bien, les jours de grande clarté, des forêts -miraculeuses, toutes bleues, de hautes tours -blanches sommées d’or, et, vers le couchant, -un palais rose aux mille fenêtres de lumière ; -des tourbillons d’anges volaient au-dessus de -la cime des arbres, et leurs ailes écrivaient -dans l’air pur des éclairs.</p> - -<p>Ces merveilles consolaient, à l’heure de la -mort, les habitants de la ville unique ; ils -imaginaient une migration des âmes vers les -forêts bleues, vers les tours blanches sommées -d’or et vers le palais aux mille fenêtres -de lumière ; ils se revoyaient, angéliques et -immortellement joyeux, zébrer l’air pur des -éclairs de leurs ailes, et la volupté de planer -au-dessus des cimes leur semblait si douce que -certains mouraient volontiers, par le désir -d’une telle métamorphose.</p> - -<p>Heureux comme était ce peuple, l’idée d’un -bonheur qui se noie dans la ténèbre lui était -insupportable ; ils aspiraient à l’absolu du -plaisir et ne voulaient pas comprendre -les droits de la mort, — l’infélicité de la vie -qui induit les hommes à souhaiter de fondre -comme un grain de sel dans l’Océan du néant ; -ils croyaient donc à la pérennité de leurs âmes -innocentes, — non par dogme ou doctrine, -mais comme on croit à la véracité d’un conte -charmant et aux caresses d’une illusion.</p> - -<p>Nul en ce pays ne se souciait plus de la -vérité ; on admettait cet axiome : « La vérité -c’est ce que je crois. » Et l’on permettait à -autrui d’avoir une vérité à soi et même plusieurs, -comme on a un petit chien ou des oiseaux -familiers. Il y avait une légende sur la -Vérité, et on la représentait comme une sorte -de croquemitaine, qui, d’un seul regard, stupidifie -les enfants et les imprudents ; certains, -sans doute par divination, la peignaient tel -qu’un monstre haineux et féroce qui happe -les hommes par une jambe et se sert de cette -massue pour écraser les autres hommes. -(Ces gens simples, le jour où ils voudront des -dieux, éliront sans doute pour patronne la -candide Liberté, femme aux grands yeux indulgents, -créature d’amour et de grâce, -au geste fier.) Nul en ce pays n’avait donc jamais -eu l’idée d’aller voir si les merveilles -lointaines de l’horizon étaient de vraies merveilles, -des édifications dignes de foi, des arbres -authentiques, des anges réels ; nul n’avait -jamais tenté de franchir le seuil veillé -par les deux sphinx.</p> - -<p>Bêtes de bronze, mais oraculaires, vivantes -quand il leur plaisait, œuvres effroyables -d’une magie préadamite, deux sphinx gardaient -la seule porte de la ville, la porte par où -il est défendu de sortir. Elles souriaient dans -leur sommeil d’airain, les deux bêtes gardiennes -établies là par Istakar, le fondateur de -la ville, et, méditatrices, elles semblaient -n’avoir choisi l’immobilité de la mort que par -dédain pour le geste de la vie. Parfois, des -paroles sortaient de leurs lèvres immuables ; -c’étaient des poèmes ou des contes si anciens -qu’on ne les comprenait plus guère ; mais, -recueillis et écrits, ils servaient de talismans -et de formules d’amour. Sphinx et sphinge, à -l’heure de la nubilité, les adolescents venaient -visiter les bêtes de bronze et les baiser sur la -bouche ; les filles baisaient la bouche de la -bête dont une barbe pointue triangulait la face -et les mâles baisaient la bouche de la bête qui -avait des mamelles de femme.</p> - -<p>Or, un jour, un adolescent, déjà fort comme -un homme et plus instruit qu’un vieillard, -après avoir baisé la bouche de la sphinge, -toucha de ses lèvres la fleur des seins d’airain, -et dit :</p> - -<p>— Sphinge, réponds-moi.</p> - -<p>La sphinge répondit ainsi :</p> - -<p>— Enfant, comment as-tu trouvé le secret -d’Istakar?</p> - -<p>— Je l’ai trouvé, puisque tu me réponds.</p> - -<p>— Reviens demain, dit la sphinge ; c’est le -jour où le peuple s’amuse au jeu du bain -sacré, le jour où, pour la première fois, -les filles écloses dans l’année, à la vie de -l’amour, se montrent nues sur les rives du -lac. Au lieu de suivre le peuple, viens ici, et -je ferai ta volonté, — puisque tu sais le secret -d’Istakar.</p> - -<p>Le lendemain, dès que l’adolescent fut -arrivé, une petite porte s’ouvrit lentement -dans la muraille, pendant que d’une voix lamentable -la sphinge disait ce seul mot :</p> - -<p>— Va!</p> - -<p>Alors l’adolescent entra dans le monde -extérieur. Il marcha longtemps, les yeux levés -sur les lointaines forêts bleues, les tours blanches -sommées d’or, les fenêtres de lumière, -le vol radieux des anges ; si longtemps que la -nuit tomba sur le désert, et il s’endormit.</p> - -<p>Trois fois la nuit tomba sur le désert, et -trois fois l’adolescent s’endormit, la tête sur -une pierre.</p> - -<p>Le quatrième jour, au matin, comme il tendait -ses bras implorants et las vers les merveilles -de l’horizon, toujours aussi lointaines -et toujours aussi belles, un aigle descendit et -vint se poser sur la pierre où il avait dormi.</p> - -<p>— Aigle, dit l’adolescent, aie pitié de moi, -prends-moi et porte-moi là-bas, au sommet de -la tour d’ivoire.</p> - -<p>L’aigle prit l’adolescent.</p> - -<p>— Adolescent, couche-toi sur mon dos entre -mes deux ailes, et je te porterai vers la -tour d’ivoire.</p> - -<p>L’aigle s’envola, pareil à Géryon, et l’adolescent -couché entre les deux ailes, tout -exalté d’amour, fixait éperdu la tour blanche -sommée d’or, toujours lointaine et toujours -belle.</p> - -<p>L’aigle vola longtemps, si longtemps qu’ils -arrivèrent au pays où les jours sont des années -et où les années sont des siècles, et toujours -la tour se dressait à l’horizon parmi le vol -des anges, au-dessus de la forêt bleue et du -palais aux fenêtres de lumière.</p> - -<p>Tous les siècles, l’adolescent demandait -avec l’inquiétude du désir :</p> - -<p>— Aigle, sommes-nous bientôt arrivés?</p> - -<p>Mais l’aigle sans répondre donnait dans -l’air un violent coup d’aile et ils passaient -par des pays où les fleurs sont des soleils et -où les femmes accrochent des étoiles à leurs -oreilles, et toujours la tour d’ivoire resplendissait -au loin, toujours pure et toujours -belle.</p> - -<p>— Aigle, sommes-nous bientôt arrivés? demanda -l’adolescent d’une voix triste et cassée. -Aigle, mes mains sont devenues toutes -jaunes et mes cheveux sont devenus tout -blancs. Aigle, sommes-nous pas bientôt arrivés?</p> - -<p>— Nous sommes arrivés, vieillard, répondit -l’aigle en se posant sur la pierre où l’adolescent -avait couché sa tête, à la troisième nuit -de son voyage. Voici la tour, voici la forêt, -voici le palais, voici les anges, tels que tu -les voyais quand je t’ai pris entre mes -deux ailes ; nous avons fait le tour des mondes -sans atteindre ton désir, et maintenant tu -es vieux, tu vas mourir, va au moins mourir -chez toi.</p> - -<p>L’aigle disparut, ayant secoué son fardeau, -et, tombé rudement parmi les pierres, le vieillard -s’endormit et rêva.</p> - -<p>Le premier geste de son réveil fut de chercher -de ses yeux fatigués les divines merveilles -qui l’avaient si longtemps nourri d’amour, -mais l’horizon était nu, formé seulement d’un -cercle noir. Il ne fut pas surpris, car son rêve -l’avait préparé à connaître enfin et à comprendre -la vérité ; triste d’une lumière perdue, -il se réjouit de savoir que l’horizon était -un cercle noir et, méprisant les illusions primitives -des hommes, marchant sans repos, il -ne mit que deux jours pour atteindre la porte -gardée par les sphinx.</p> - -<p>Elle était ouverte. Il entra et dit :</p> - -<p>— O sphinx, ami de ma jeunesse, me voici. -Je reviens d’un si long voyage que mes mains -sont toutes jaunes et que mes cheveux sont -tout blancs, — mais je sais la vérité. Il n’y a -là-bas ni forêt bleue, ni tour blanche au -chef d’or, ni palais aux fenêtres de lumière, -ni vol radieux d’archanges ; j’ai parcouru le -monde et les mondes, couché sur le dos de -l’aigle et maintenant, je sais, — je sais que -l’univers est ceint d’un cercle noir fait de ténèbres, -et que la merveille des horizons n’est -que la fleur inutile de l’éternelle Illusion. Je -sais, et je tuerai l’Illusion. Je sais et je dirai -la vérité. Peuples, voici la vérité…</p> - -<p>Mais la sphinge, au signe que lui fit le mâle -de bronze, se dressa tristement, écrasant sous -sa griffe, lionne compatissante, le monstre qui -avait traversé les mondes entre les ailes de -Géryon.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak i" title="LIVRE II. VISAGES DE FEMMES">LIVRE II</h2> - -<p class="c large">VISAGES DE FEMMES</p> - - - - -<h3 id="l2c1">IRMINE</h3> - - -<p>Avec son joli nom, presque inédit, ses cheveux -couleur du lin des quenouilles, sa figure -blanche, son corps long et souple, ses mains -élégantes, Irmine paraissait une sorte de -jeune fille chef-d’œuvre, un exemple à suivre -pour ses sœurs futures, le modèle de ce que -peut donner de délicieux et de délicat ce -genre de chrysalide. Et elle avait des talents : -colorier des arbres préalablement décalqués -dans la méthode Cassagne, ou des moulins -dont les roues font mousser l’eau de la petite -rivière qui vient de loin, ou la chaumière dont -la cheminée fume paisiblement, ce qui s’indique -par des spirales bleuâtres ; ensuite des -effets de neige, des effets de lune, des effets -d’orage, et en général tout ce que la nature, -vue par l’œil d’un professeur de dessin, peut -offrir de rococo mélancolique et pittoresque.</p> - -<p>Irmine était donc célèbre dans la petite -ville où elle promenait les jours de fête des -toilettes esthétiques, dont l’ornement premier -et décisif était une broche en forme de palette -à aquarelle, où, sur fond d’or, des godets -d’argent étreignaient de fausses pierres précieuses -et quelques vraies.</p> - -<p>Si jolie et si ridicule, Irmine aurait fait pitié, — sans -ses yeux. Ils étaient presque terribles, -tout noirs, fixes, impérieux, dédaigneux, -cruels. Les yeux d’Irmine contredisaient -les effets de neige et les effets de lune, -les moulins et les chaumières, la palette et les -godets d’argent ; quand on les regardait et -surtout quand ils vous regardaient, on était -certain de voir une autre Irmine, d’être vu -par une Irmine inconnue et mystérieuse ; — le -manteau de ridicule descendait de ses épaules -et on avait la sensation, sans doute à cause -du noir inquiétant des yeux, d’une vierge -folle, mais froidement passionnée, vêtue de la -seule obscure transparence que la nuit, au -fond des jardins, tisse autour d’une nymphe -de marbre.</p> - -<p>Dans son entourage, les yeux d’Irmine -étaient incompris ; on les déplorait ; c’était le -seul défaut, le dommage de cette créature -tant privilégiée ; on les souhaitait gris de brouillard, -nuance chaste, avec de doux éclairs -bleus pour simuler « le réveil de la Nature », -les matins d’avril, quand les fumées de la gelée -blanche qui s’évapore, ne laissent voir -que par petits coins « l’azur du ciel » ; d’autres -personnes, à l’imagination plus calme, regrettaient -qu’ils ne fussent pas d’un bleu tout -pur et tout uni ; enfin, les yeux d’Irmine -étaient « un sujet de conversation inépuisable » -et les goûts, tout en manifestant leur -diversité, étaient d’accord sur ce point :</p> - -<p>« C’est bien fâcheux qu’une aussi jolie -jeune fille ait des yeux pareils, des yeux -comme on n’en a jamais vu! »</p> - -<p>Cependant, il y a des amateurs d’yeux. L’un -d’eux passa par la ville dont Irmine était la -gloire et, ayant vu les yeux d’Irmine, il n’alla -pas plus loin.</p> - -<p>Cet amateur se nommait Savin. Il voyageait -éternellement par toutes les parties du monde, -se mêlant aux foules, cherchant des regards -étrangers et des yeux nouveaux. Arrivé dans -une ville, il allait aux endroits où les gens se -promènent, se saluent en souriant et en grimaçant ; -c’est là qu’il cueillait les plus beaux regards, -ceux dont la gamme va de la pitié jusqu’au -désir. Il savait lire cette écriture complexe, -de lueurs et de feux comme les signaux -nocturnes que se font les navires ; il devinait -les adultères satisfaits et ceux qui se rongent -le cœur dans une infranchissable solitude ; il -comprenait les traînées de lumière pâle qui -signifient les désirs indolents, et les rapides -rayons qui disent les volontés sûres de se réaliser -à l’heure choisie : il comparait les flammes -tombantes du regret avec les flammes aiguës -de l’espoir et les obscures phosphorescences -de la résignation ; — mais en déchiffrant, il -jouissait surtout de la couleur et de ce qu’il -appelait, par une singulière innovation, le timbre -des regards.</p> - -<p>Savin distinguait la couleur des yeux de la -couleur du regard ; selon lui, des yeux jaunes, -par exemple, pouvaient donner des regards -bleus, verts, noirs, rouges, des regards de -toutes les nuances possibles, de ces nuances -qui n’ont pas de nom, si fugitives et si diverses -qu’on ne les rencontre pas deux fois, ni -en d’autres yeux, ni dans les mêmes yeux. -Mais, outre ces nuances et d’abord, il constatait -une nuance fondamentale, toujours constante, -quoique différente de la couleur apparente -de l’œil ; ainsi, des yeux bleus ont pour -nuance fondamentale de regard le jaune-gris, -et des yeux noirs le jaune d’or : c’est ce qu’il -appelait le timbre. Le timbre donne aux -regards la personnalité, il les différencie et -et les confirme dans un ton unique et absolu. -Il y a des yeux presque pareils d’apparence, -mais les regards de ces yeux, par la diversité -que leur donne le timbre, sont toujours dissemblables.</p> - -<p>Ayant vu Irmine, Savin jugea :</p> - -<p>« Ses yeux sont noirs, le timbre est jaune -d’or pointillé de rouge, les nuances du regard -peuvent monter jusqu’à l’aigu et descendre -jusqu’au velours noir ; je viens de percevoir -un regard noir bleu tigré d’or et un regard -vert sombre strié de pourpre. »</p> - -<p>Et Savin continuait à dénombrer tous les -regards possibles des yeux d’Irmine, sans se -soucier des lois du contraste des couleurs, -car selon lui, la couleur des yeux et des regards -était assez différente, par essence, des -couleurs ordinaires pour n’être pas soumise -aux mêmes lois. D’ailleurs, sans mépriser la -science, il la tenait pour une servante, bonne -aux gros ouvrages, bonne à balayer le sentier -où se promènera notre plaisir ; — il voulait -s’amuser et être heureux par la possession de -divins yeux, de merveilleux regards, « comme -on n’en avait jamais vu ».</p> - -<p>Il n’alla donc pas plus loin, et il épousa -Irmine, qui se laissa faire, quand elle sut -que Savin était un « bon parti » et qu’elle -pourrait orner son cou blanc d’une palette à -godets « enrichie de diamants ».</p> - -<p>Alors, tout le jour, Savin se réjouit au jeu -des yeux — des yeux de velours noirs dont -les sombres rayons se ponctuaient d’or ou de -pourpre, puis il chercha ce que disaient, en -toute vérité, les yeux d’Irmine.</p> - -<p>« Une femme froidement passionnée, vêtue -de la seule obscure transparence que la nuit, -au fond des jardins, tisse autour d’une déesse -de marbre. »</p> - -<p>Ils disaient cela, les yeux d’Irmine, mais -ils mentaient, comme des yeux de femme, -car Irmine, ayant été une médiocre élève de -Cassagne, fut une épouse sage et une mère -prudente. En ses heures de loisirs elle coloriait, -ainsi que jadis, des décalques où chantait -tout le rococo mélancolique d’une nature -honnête et sentimentale : effets de lune, effets -de neige, chaumières d’où monte un ruban -bleu, moulins dont l’eau mousse comme de -l’eau de savon.</p> - -<p>Dans les yeux d’Irmine, il n’y avait rien -que l’illusion de celui qui venait s’y mirer ; -c’était un beau vitrail qui, la fenêtre ouverte, -laissait voir une cour de ferme.</p> - -<p>Il n’y avait qu’illusion, il n’y avait que mensonge -dans les yeux d’Irmine ; Savin les adora -jusqu’à sa mort, adorateur de ses propres rêves, -heureux quand des visions d’or ou de -pourpre passaient, comme la bénédiction d’une -promesse divine, dans les regards de velours -noir.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l2c2">PHÉNICE</h3> - - -<p>C’était une jeune femme comme toutes les -autres. Rien ne la différenciait de ses sœurs ; -tout semblait médiocre en elle, sottement -médiocre ; sa beauté de blonde douteuse était -ordinaire et fade ; son élégance, à peine suffisante ; -son esprit, que l’on supposait nul, -n’allumait aucune flamme en ses yeux bleus, -doux et mornes ; vraiment, elle était fort bien -signalée par le dédain de cette brève et simple -définition : une jeune femme comme -toutes les autres.</p> - -<p>Cependant, après l’avoir ainsi jugée, tous -les hommes lui accordaient le « je ne sais -quoi » et tous la désiraient. Si elle avait eu -des caprices même fous, des fantaisies, -même monstrueuses, d’attentifs esclaves se -seraient dévoués à son plaisir : mais elle n’encourageait -ni les entreprises, ni les sacrifices ; -elle paraissait ne pas comprendre les -allusions et, si l’on se risquait à une déclaration -moins indirecte, avant de répondre quelque -banalité, elle faisait répéter la phrase -d’amour deux ou trois fois, ce qui glaçait -les plus enflammés.</p> - -<p>Ils n’étaient rebutés que pour un instant -et Phénice s’érigeait à nouveau dans leur -imagination, phare où venaient se cogner les -ailes de la bande aveuglée des oies voyageuses.</p> - -<p>Mais le « je ne sais quoi » demeurait tel, -énigme toujours obscure, car il n’était donné -à aucun de ses adorateurs d’en pouvoir révéler -le secret, cueilli sur la bouche de Phénice. -Sa vertu était célèbre ; elle avait même -gardé jusqu’après la trentaine une sorte d’air -virginal, une attitude étonnée de Diane perpétuellement -surprise ; son mari semblait lui -être aussi indifférent que le reste du monde ; -elle n’avait pas d’enfants.</p> - -<p>La vie de Phénice était un sommeil où personne -ne soupçonnait de rêves, une traversée -dont nul ne devinait les plaisirs. Pourtant, -cette créature endormie songeait ; cette passagère -distraite voyait ; — un jour, enfin, elle -se leva de son sommeil et arrêta sur un banc -de sable choisi le voyage de sa barque silencieuse.</p> - -<p>Parmi les prétendants à ses lèvres closes, -un jeune homme, par sa discrétion mélancolique, -l’avait intéressée ; elle trouva l’occasion -de le laisser parler et d’avouer, sur le -ton d’une tristesse passionnée, son désir et -sa volonté.</p> - -<p>Phénice écouta, avec la mine cette fois de -comprendre, et elle daigna feindre une émotion -délicate. Ayant laissé prendre sa main, -après de convenables résistances, elle dit :</p> - -<p>— On me croit stupide parce qu’un discours -d’amour n’excite mes nerfs à aucun frisson -esthétique, et froide parce que je ne -m’enivre pas au parfum des voluptés en espérance ; -je ne suis pas stupide, mais il est -vrai que nul n’a encore troublé le lac d’indifférence -qu’est mon pauvre cœur. Tous vos -jets de pierres n’ont fait sur ses eaux apaisées -que de puérils ricochets, et les galets sont -allés mourir là-bas et s’enfoncer silencieusement -dans le sable, parmi les roseaux inattentifs. -Déracinez un rocher, et qu’il tombe! -J’aurai peur délicieusement, et je lèverai la -tête pour voir, au moins, d’où part le coup -d’une telle audace et de tels bras. Mais vous -n’êtes bons qu’à des ricochets, enfants amusés -de taquiner le monstre, mais incapables -de le faire rugir. J’attends. Pleine de bonne -volonté, prête à répondre à l’appel quand -le cri m’aura remuée, quand la pierre m’aura -touchée ; mais ne me touchez pas, car vous -m’auriez prise, et vous seriez déçus! Vous -avez peut-être raison de jouer et d’amollir exprès -la détente de vos bras, — et soyez satisfaits -d’être incapables de me conquérir, car -je n’en vaux pas la peine. D’ailleurs, je n’ignore -pas l’opinion que vous avez de moi : -une femme comme toutes les autres, n’est-ce -pas? Rien de plus vrai, mon ami ; vous le -saurez quand vous voudrez.</p> - -<p>On répondit à Phénice :</p> - -<p>— Je ne vous dédaigne pas, puisque je -vous aime. Ne me confondez pas avec les -autres. Je rassemble mes forces, je vais arracher -un bloc de rocher, je vais le lancer sur -vous, je vais vous écraser…</p> - -<p>— Ecrasez-moi! dit Phénice.</p> - -<p>— Soyez à moi!</p> - -<p>— Vous parlez comme tous les autres, répondit -Phénice avec tristesse. Vous aussi, -vous faites des ricochets sur la surface du lac -paisible.</p> - -<p>— Phénice, c’est que je ne veux pas vous -faire de mal, car, pour vous dompter, je pourrais, -s’il me plaisait, déraciner une montagne, -et, avec des bras de géant, la lancer sur vous, -tombée comme du ciel. Cette montagne, Phénice, -c’est mon amour qui vous menace… -Cédez, ou je vous tue!</p> - -<p>— Enfant, dit Phénice, tu as plus de cœur -que je ne croyais. Serais-tu vraiment capable -de me tuer? J’ai eu presque peur — délicieusement! -Soit, que l’épreuve finisse : je suis -à toi.</p> - -<p>Phénice se leva et, écartant l’avidité des -mains conquérantes, elle se déshabilla elle-même, -lentement, avec un calme singulièrement -ironique et impudique. Elle agissait -comme seule, les doigts sûrs, les yeux froids -et vagues, indifférente aux regards et aux -prières de son amant à genoux.</p> - -<p>— Tu vois, dit-elle enfin, apparaissant nue -(et bien vraiment pareille à toutes les autres -femmes), tu vois, je te l’avais bien dit : cela -ne valait pas la peine — la peine que j’ai eue -de me dévêtir, la peine que tu auras de m’aimer. -J’ai des épaules, des bras, des seins, des -genoux ; cela fait un corps qui ne diffère des -autres que par l’imperceptible. Quel plaisir -as-tu à regarder celui-ci plutôt qu’un autre, et -quel plaisir auras-tu à le toucher quand je te -le permettrai? Je ne suis ni plus ni moins -qu’une femme, je suis médiocre, je suis un -être moyen et ordinaire, — et voilà pourquoi -je ne me suis jamais laissé voir que par devoir -et à des yeux incapables de me juger. Eh bien? -Je lis en ton regard que tu ne m’aimes plus : -tes bras n’ont plus ni la force, ni le désir de -m’étreindre…</p> - -<p>— Phénice, femme absurde, tu as la folie -du mépris, mais, moi, puisque je t’aime, je -te trouve belle. Tu es belle entre toutes les -femmes, Phénice ; tu es la seule beauté que -je désire ; tu es la femme…</p> - -<p>— … Mon pauvre amant, dit Phénice, en -reprenant la conversation interrompue, je -suis « la femme » ; en effet, puisque je suis -« une femme » ; et voilà le « je ne sais quoi », -et voilà pourquoi j’ai tant de prétendants à -mes lèvres. Apprends encore ceci : ce que je -méprise en moi, c’est l’animalité du mâle qui -m’a faite ce que je suis, — un animal.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l2c3">FLORIBERTE</h3> - - -<h4>I</h4> - -<p>Ils discouraient, assis au bord de l’eau. -Floriberte parlait avec une dureté ironique :</p> - -<p>— Vous voulez m’enlever à tout cela, disait-elle, -en montrant les prairies, les bois, -le lac peuplé de cygnes, le vieux manoir tout -gris, dont une tourelle, toujours fière, disait -la destinée ancienne, — à tout cela, à toutes -mes bêtes, à tous mes arbres, à toutes mes -herbes! Votre âme est-elle donc un paysage -plus beau que celui-ci, avec une forêt plus -vieille, un lac plus pur, une herbe plus douce -et plus verte! Y a-t-il des cygnes noirs et des -cygnes blancs dans votre cœur? Je n’en saurai -jamais rien, je ne veux pas y entrer : -j’ai peur d’être dupée et de ne trouver qu’un -plateau aride, quelques bruyères et des herbes -sèches — auxquelles votre ardent amour -est bien capable de mettre le feu. J’aime -mieux donner à manger à mes cygnes.</p> - -<p>Et lui, résolu, mais soumis, répondait à -Floriberte par d’amoureuses sottises, qui amusaient -la jeune fille et la faisaient songer. En -répliquant, elle mettait un doute à la place -de la négation brutale, — puis tout d’un coup -s’apercevait que, relevée par un mouvement -qui n’était peut-être pas inconscient, sa robe -laissait de ses jambes voir un peu plus haut -que la cheville.</p> - -<p>Floriberte était une de ces filles de race et -de sang où l’orgueil lutte contre la sensualité. -Elle se serait donnée avec volupté même à -un amant, même à un passant, si ce sentiment -ne l’avait arrêtée, au seuil de la possible -réalisation, qu’un tel don était vraiment -trop précieux, que l’on ne dilapide pas ainsi -un trésor royal. L’orgueil l’incitait à la méchanceté -et la sensualité à la complaisance ; -vaincue, Floriberte pouvait devenir une maîtresse -dévouée à l’amour, mais il était difficile -de la vaincre, car son cœur était dur.</p> - -<p>Elevée seule et en liberté parmi des inférieurs, -elle méprisait d’abord tout inconnu, -capable de le haïr s’il tentait de mettre la main -sur son indépendance ; seul, celui qui en ce -moment discourait avec elle, au bord de l’eau, -avait obtenu la grâce d’être écouté. Comme -il faut bien se marier, elle consentait à l’épouser, -mais non à l’aimer, — et c’est sur ce -dernier point et non pas sur le premier que -Floriberte et son fiancé discouraient au bord -de l’eau, sous les regards inquiets des grands -cygnes.</p> - -<p>Floriberte dit encore :</p> - -<p>— Quand je vous appartiendrai, mon cher, -vous posséderez une femme dont la beauté -corporelle dissipera, je l’espère, les vagues -aspirations sentimentales dont vous êtes imbu, -comme de brouillards un paysage matinal. Ne -vous rendez pas ridicule ; ne détruisez pas -l’attrait physique qui peut m’attacher à vous ; -souvenez-vous que je ne suis enchaînée que -par un fil et que je briserais des liens de fer.</p> - -<p>Elle se renversa insolemment, se couchant -tout entière sur le dos pour aller arracher -une feuille aux branches de saule qui pendaient -derrière elle : — mais elle se redressa -vite, ayant entendu le grand cygne blanc -battre des ailes.</p> - -<p>— Allons-nous-en! fit-elle tout d’un coup, -la figure pâle et les yeux effarés.</p> - - -<h4>II</h4> - -<p>Floriberte fut mariée ; mais le soir elle fut -absente de la chambre nuptiale.</p> - -<p>Elle était sortie, ayant vite changé de robe, -et elle se promenait le long du lac, songeuse, -triste d’avoir signé une promesse dont la réalisation -devenait inéluctable. Maintenant, il -ne s’agissait plus de mots, mais d’actes ; les -discours au bord de l’eau allaient se matérialiser, — et -il semblait à Floriberte qu’une sorte -de crime se préparait, un adultère pire que -tout autre, et, elle qui s’était habituée à tout -mépriser, elle ne méprisait plus rien autant -qu’elle-même.</p> - -<p>Elle se promenait le long du lac ensommeillé ; -les cygnes dormaient parmi les roseaux.</p> - -<p>Elle eut peur en pensant aux cygnes, à ces -merveilleuses bêtes qu’elle aimait, au grand -cygne blanc, son amant innocent, tous deux, -Floriberte et l’oiseau pur, nés le même jour! -Ils avaient tant joué ensemble, tous deux -enfants, et ils s’étaient dit tant de choses, au -bord de ce lac, pendant qu’il allongeait vers -les mains de la jeune fille sa tête aux yeux -d’or, courbant le long de ses jambes son col -flexible!</p> - -<p>Vraiment, absurde amour, mais que nulle -mythologie n’avait inspiré, toute la tendresse -de Floriberte était vouée à son cygne ; son -cœur battait d’émotion à caresser son plumage -et son duvet, et, quand la jolie bête -mangeait dans sa main, elle ressentait un -plaisir d’indicible fraternité.</p> - -<p>Tout rêve sensuel s’apaisait en elle près de -son cygne, et son imagination, qui n’était pas corrompue, -ne demandait à ces caresses d’oiseau -qu’un plaisir chaste.</p> - -<p>Elle eut peur en pensant au grand cygne -blanc qui dormait parmi les roseaux ; elle -eut peur aussi en se représentant la chambre -vide, où la faute, à cette heure, aurait pu être -accomplie. Alors, pour lui demander pardon, -elle chercha le grand cygne blanc parmi les -roseaux ; mais le lac était vaste, elle cherchait -mal et il faisait noir ; elle ne le trouva pas.</p> - -<p>Tombée dans l’herbe humide, elle pleura -nerveusement, en se tordant les bras, proie -d’une crise étrange, — mais, quand elle eut -bien pleuré, son orgueil lui revint avec la -conscience de sa folie, et résignée à l’oubli -des amours puériles, elle se releva et rentra, -expliquant sa fuite par un caprice, un désir de -suprême solitude.</p> - -<p>Le lendemain, la sensuelle s’était définitivement -éveillée en Floriberte, et l’orgueilleuse -avait limité son mépris. Pourtant, et comme -elle l’avait juré, elle n’aima jamais son mari -avec la tendresse du cœur ; tout ce qui lui avait -été départi de sentiment, elle l’avait prodigué -aux cygnes candides comme des anges : un -homme évoquait pour elle d’autres désirs et -réalisait d’autres plaisirs.</p> - -<p>Floriberte n’alla plus jamais au bord de -l’eau : elle avait peur des reproches et de la -tristesse du grand cygne blanc.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l2c4">ROSULE</h3> - - -<h4>I</h4> - -<p>— Eh bien, monsieur, dit Rosule, j’ai réfléchi. -Vous pouvez me faire la cour, mais je -vous préviens que…</p> - -<p>Elle alla chercher dans un coin une grande -poupée abandonnée depuis pas beaucoup de -semaines.</p> - -<p>— … Si, après m’avoir conquise, vous ne -réalisez pas toutes les promesses de joie dont -vous m’avez récité le chapelet — et dont -j’ai compté soigneusement les grains de nacre — je -vous briserai comme ceci…</p> - -<p>Sèchement et sans colère, elle cogna la -tête de la poupée contre le front d’une des -chimères de fer qui veillaient songeuses sous -la haute cheminée.</p> - -<p>La tête de porcelaine fut mise en morceaux -et Irénion ne put s’empêcher de sourire à un -tel enfantillage, — mais les deux chimères -de fer eurent de mystérieuses raisons de rester -graves.</p> - -<p>Rosule ensuite et Irénion, sans plus rien -dire, sortirent vers les jardins qu’embellissait -le soleil couchant.</p> - -<p>Quand ils marchèrent le long d’une allée -plantée de dahlias, Rosule n’apparut guère -plus haute que la tige des grosses fleurs tuyautées, -mais elle relevait la tête, d’où un voile -attaché retombait sur ses épaules ; elle marchait -droite, sérieuse et impérieuse, et c’était -bien vraiment une jeune princesse ; Irénion -semblait le géant commis à sa garde par une -bonne fée.</p> - -<p>Il y eut un ruisseau à passer, qui semblait -un fleuve à Rosule. Irénion la prit dans ses -bras et enjamba le fleuve.</p> - -<p>— Vous êtes grand et vous êtes fort, Irénion, -dit Rosule ; moi, je suis méchante : par -ma méchanceté, je suis plus forte et plus -grande que vous.</p> - -<p>— Rosule, dit Irénion, petite rose, vous -vous croyez vénéneuse et vous n’êtes que parfumée.</p> - -<p>Rosule ne put s’empêcher de sourire ; mais, -comme les chimères de fer, les grands dahlias -restèrent graves, et leurs lourdes têtes calamistrées -se penchaient toujours immobiles -dans l’air pur.</p> - -<p>Ils arrivèrent à un endroit où il y avait de -grands noyers tout chargés de belles noix -encore prisonnières dans les lambeaux de -leur gangue verte, mais les branches étaient -si hautes que Rosule pensait : Nul ne pourra -jamais les atteindre.</p> - -<p>Irénion n’eut qu’à lever le bras pour cueillir -les belles noix ; puis, dépouillées de leur -gangue verte, il les brisa comme des perles -de verre et Rosule dit :</p> - -<p>— Décidément, Irénion, vous êtes grand -et fort ; moi, je suis rusée : par ma ruse, je -suis plus forte et plus grande que vous.</p> - -<p>Irénion n’osa rien répondre, car au même -instant un grand coup de vent passa qui -secoua les vieux noyers et sema dans l’herbe -toutes les noix mûres.</p> - - -<h4>II</h4> - -<p>Après leur mariage, Rosule et Irénion habitèrent -un grand château entouré de bois et -de prairies, où l’on pouvait marcher pendant -des heures et des heures sans jamais repasser -par le même chemin et sans sortir du domaine. -Là, on se sentait roi, — maître de la -terre et des arbres, de l’eau et des herbes, et -presque du vent et presque des nuages, — mais -Rosule et Irénion avaient d’abord à tenter -d’autres plaisirs.</p> - -<p>Rosule souriait ; Irénion semblait heureux ; -les grains de nacre du chapelet se déroulaient -lentement et joyeusement ; un jour, il osa -interroger Rosule.</p> - -<p>C’était pendant une promenade distraite -autour d’un étang aussi large qu’un lac et -aussi profond que la mer ; l’eau était pure et -bleue ; le soir, on y voyait les étoiles.</p> - -<p>— Ai-je menti à mes promesses? demanda -simplement Irénion.</p> - -<p>Rosule ne répondit pas.</p> - -<p>— Rosule, petite rose qui vous croyez vénéneuse -et qui n’êtes que parfumée, reprit -doucement Irénion, ai-je menti à mes promesses?</p> - -<p>— Oui! répondit Rosule.</p> - -<p>— Rosule, c’est vous qui mentez à vous-même. -Vous n’avez pas dit oui ; j’ai mal entendu. -Rosule, avez-vous vraiment dit oui?</p> - -<p>— Oui, dit Rosule.</p> - -<p>Ils demeurèrent silencieux quelques instants, -puis Rosule dit encore :</p> - -<p>— Imprudent, qui me forcez à réfléchir et -à faire pencher d’un côté la balance qui eût -sans doute oscillé éternellement, vous me -demandez si vos promesses de joie se sont -réalisées? Je n’en savais rien. Vous me demandez -si je suis heureuse? Je sais maintenant -que je ne l’étais pas assez pour que le -bonheur fût écrit en lettres sûres et clairement -lisibles dans ma conscience, — mais, -avant votre interrogation, je ne pensais pas à -déchiffrer le mot peut-être en train de naître, -de se former et de se dorer. Vous m’avez -posé une question : il fallait y répondre et -j’ai répondu. N’ayant rien à dire, rien de précis, -je ne désirais que me taire et garder dans -les limbes mon verbe informulé : vous lui -avez donné la vie en parlant vous-même. Imprudent, -médiocre imprudent trop facile à -contenter, vous ignorez donc qu’il manque -toujours quelque chose aux âmes élues, quelque -chose que ni l’Amour, ni l’Homme, ni -Dieu, ne peut leur donner! Le seul bonheur -atteignable par un être intelligent, c’est l’inconscience -de son malheur ; je dois vous apprendre -cela pendant qu’il en est encore temps, -homme grand et fort, pendant que votre cervelle -de géant palpite encore dans les puissantes -murailles de sa dure ossature, vous apprendre -cela à vous, moi la faible Rosule, la petite -rose vénéneuse! Vous supposez donc, monsieur, -que vous m’avez comblée de joies, -comme une mesure de froment où l’on verse -le grain jusqu’au ras du cercle de fer? Non, -j’ai une âme ; c’est dire que je suis insatiable : -vous avez eu tort de m’en faire souvenir. Songez -à ce que je vous ai dit, un jour d’automne, -au passage du ruisseau et sous les noyers, pendant -que les jardins s’embellissaient à l’éclat -du soleil couchant, — et songez aussi à la -mort de ma poupée, dont la tête était de porcelaine.</p> - - -<h4>III</h4> - -<p>Accroupie au bord de l’étang, Rosule regardait -les remous singuliers qui troublaient -l’eau pure et bleue. Soulevé par le vent, le -grand voile dont elle aimait à s’envelopper -lui faisait deux ailes pareilles aux ailes des -chimères qui veillaient sous la haute cheminée, -et sa tête appesantie soudain par le crime, se -penchait, lourde et calamistrée comme la tête -des dahlias lourds et graves.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l2c5">LA FEMME EN NOIR</h3> - - -<p>De toutes les couleurs, nuances et accords -de teintes, le noir, décidément, lui seyait. -Les rouges et leurs succédanés plaisaient -dans les glaces à son œil inquiet de joies, -mais une nuit dissimulatrice aux plis enveloppants -rassurait sa peur de la vérité. Il fallait -paraître triste, puisque telle était la nécessité, -telle était la volonté violente et secrète -d’une âme vouée aux déguisements.</p> - -<p>Son âme! Il lui était défendu de la glorifier -selon le vers du plus délicat des poètes :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Mon âme est une infante en robe de parade,</div> -</div> - -<p class="noindent">mais (Albert Samain pâlira de cette parodie) -elle aurait pu psalmodier sur le mode nocturne :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Mon âme est une larve en robe de mensonge.</div> -</div> - -<p>Sa vocation était de paraître malheureuse, -de passer dans la vie comme une ombre gémissante, -d’inspirer de la pitié, du doute et -de l’inquiétude. Elle avait toujours l’air de -porter des fleurs vers une tombe abandonnée, -ou d’en revenir et d’avoir pleuré sur la tristesse -des destins prématurés. Si elle souriait, -c’était la mélancolie d’une rose blanche au -clair de lune, et si elle riait, on croyait à du -sarcasme.</p> - -<p>Pour aller du premier coup jusqu’au fond -de l’abîme, elle s’ingénia d’abord à tromper -Dieu par l’intermédiaire d’un jeune prêtre -qu’elle enivra d’amour pur. Elle avait alors -quelque seize ans et jouissait de la nouveauté -de n’être plus une garçonnette qui court en -montrant ses jarrets : elle montra son cœur, -objet angélique dont la vraie place était sur les -étagères du paradis, dans le musée de Dieu. -Le jeune prêtre mania avec d’infinies précautions -un bibelot si précieux et l’oignit de -parfums, de larmes et de bénédictions. En -donnant son cœur à Dieu, elle disait au jeune -prêtre :</p> - -<p>— Quel sacrifice je vous fais, mon ami!</p> - -<p>Cela dura deux ans. Elle se disait morte au -monde, prête à immoler ses cheveux, sa chair -et sa liberté ; puis, quand sa mère eut bien -pleuré quand elle crut avoir assez cruellement -torturé tous ceux qui l’aimaient, elle feignit -de céder à tant d’affliction et renonça à déposer -son cœur dans les vitrines de la Jérusalem -céleste. Ce fut à cette époque qu’elle adopta -les douloureuses robes noires qui lui rappelaient -son premier veuvage et son premier -mensonge.</p> - -<p>Alors, on s’occupa de la marier. Deux prétendants -furent admis à faire des grâces autour -de la précoce inconsolable. L’un, tout de -suite, la séduisit par sa bonté de bête à bon -Dieu, mais elle fut capable de n’en rien laisser -voir et d’offrir à l’autre, et rien qu’à l’autre, -le clair de lune de ses mélancoliques sourires -et la douteuse grâce de ses distraites câlineries.</p> - -<p>Comme elle le martyrisa soigneusement, le -brave homme qui n’avait de goût qu’à s’asservir -à toutes les volontés de l’incompréhensible -vierge! Ayant compris qu’il aimait, elle -comprit qu’il souffrirait, sans gémir, comme -une victime élue et fière de son élection à la -douleur, et elle ne lui épargna ni les coups de -dague, ni les coups d’épingle, bien plus pénibles, -parce qu’ils sont humiliants. Elle osa -jusqu’à donner devant lui ses deux mains à -baiser — à l’autre ; jusqu’à permettre des privautés -suspectes, comme de se laisser caresser -les cheveux, sous prétexte de jeux et de -couronnes de fleurs, — et quand l’humble -amoureux, fort craintivement, offrait la bonne -volonté de ses doigts, avides, eux aussi, de -toucher et d’amuser leur épiderme à la joie -des contacts, elle disait sèchement :</p> - -<p>— Non, laissez, vous êtes trop maladroit!</p> - -<p>Cependant, ayant réfléchi la moitié d’une -nuit, elle résolut, pas assez audacieuse pour -se mentir à elle-même, d’épouser tout bonnement -celui qui l’aimait et qu’elle aimait, — mais -à cette résolution sa diabolique nature -mit une effroyable réserve.</p> - -<p>C’était un soir, dans le grand jardin méthodique -où les arbres en esclavage avouaient la -suprématie de l’homme. Des allées droites, -larges comme des routes royales menaient -des ifs taillés en portiques et à des charmes -dont la courbure simulait des grottes et façonnait -des cabinets de verdure. Encadrés de -buis et de lignes de fleurs, de larges boulingrins -étendaient, comme des étangs, le calme doux -de leur veloutis, et au loin, au bout de toutes -les allées, au delà d’une pièce d’eau muette, il -y avait un bois presque inculte que les seigneurs -dédaignaient sinon pour la chasse au -chevreuil ou la chasse aux pauvres filles traînant -un fagot de bois mort.</p> - -<p>Elle invita ses deux prétendants à une promenade -en cette solitude. On arriva près de -la pièce d’eau où une vieille barque dormait -parmi les roseaux. Elle fut détachée et amenée -au pied des marches ; la belle descendit et -entra la première.</p> - -<p>— Vous d’abord, dit-elle à celui qu’elle n’épouserait -pas, vous d’abord, j’ai confiance en -vous, prenez les rames.</p> - -<p>Et quand il fut entré dans la barque et -quand il eut pris les rames, elle dit encore :</p> - -<p>— Voguez!</p> - -<p>A l’autre, avec un salut de la main, elle cria, -quand la barque déjà écrasait la foule des iris :</p> - -<p>— Il n’y a place que pour deux dans ma barque. -Faites le tour et venez nous rejoindre, — ou -bien attendez, car nous reviendrons.</p> - -<p>Elle chanta :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">La barque vole,</div> -<div class="verse">La barque court,</div> -<div class="verse">Comme l’amour!</div> -<div class="verse">La barque vole,</div> -<div class="verse">La barque dort,</div> -<div class="verse">Comme la mort!</div> -</div> - -<p>Ensuite, seule à seule avec le rameur, elle -se prit à délirer d’amour et à murmurer, -comme en extase, les odes les plus passionnées -et les sonnets les plus langoureux.</p> - -<p>Elle débarqua sans toucher terre que de ses -reins, car il la prit dans ses bras et la coucha -sous la futaie, parmi les primevères endormies dans -l’ombre et dans la paix de la forêt silencieuse.</p> - -<p>Sans rien dire, et comme étonnée seulement, -elle accueillit les premiers gestes et les premiers -baisers, puis, sûre d’être vaincue, elle simula -une furieuse révolte, mais qui se détendit -peu à peu jusqu’à l’attendrissement et jusqu’au -don libre et absolu ; cependant, elle -murmurait, d’une voix de victime :</p> - -<p>— Quel sacrifice je vous fais, mon ami!</p> - -<p>Ils revinrent vers la barque et elle éprouva -une grande joie secrète d’un si beau mensonge, -car, ayant fait le tour de la pièce d’eau, -celui qu’elle aimait s’avançait en côtoyant le -bord du lac qu’il n’avait pas franchi.</p> - -<p>Elle alla vers lui, disant :</p> - -<p>— Que j’ai eu peur, rien que d’avoir touché -à la lisière du bois, rien que d’avoir mis le -pied sur la barre d’ombre qui sépare la forêt -du reste du monde. Ramenez-moi dans le -jardin, vous, dans le jardin, dans le jardin! -Lui, il fera le tour, — à son tour.</p> - -<p>— Mais on peut fort bien être trois dans la -barque, dit celui-ci qui revenait de la forêt.</p> - -<p>— Trois dans la barque? reprit-elle, pourquoi -pas? Allons, nous serons trois dans la -barque.</p> - -<p>Quelques semaines plus tard, elle épousa -celui que, dès la première heure, elle avait -choisi pour ce rôle, et, drapée dans la nuit -de son mensonge, elle entra dans le mariage -comme on inaugure un adultère, en murmurant -d’une touchante voix de victime :</p> - -<p>— Quel sacrifice je vous fais, mon ami!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l2c6">L’INTACTE</h3> - - -<p>Elle sortait d’une famille de médiocrité -touchante et quasi symbolique. Son père était -professeur de sixième en un petit collège de -province, et sa mère, sous les auspices de -l’Université, tenait une pauvre papeterie où -l’on trouvait des crayons, des plumes, du papier -écolier, des journaux bien pensants et -des images d’Epinal. Par amour pour la sainte -mythologie, son père lui donna le nom singulier -d’Adonise, et il avait fallu l’autorité du -professeur de rhétorique, un vieux prêtre paganisant, -pour faire inscrire de telles syllabes -au répertoire sacré de l’état civil.</p> - -<p>Adonise en grandissant, devint la joie de -l’humble boutique. Dès l’âge de huit ans, elle -avait acquis une connaissance parfaite de toutes -les variétés de plumes métalliques introduites -en la ville de Bayeux : outre la tête-de-mort, -qu’elle préconisait à l’aide d’un discours -subtil, elle connaissait la lance, la gauloise, -l’éclair, la diamant, et toutes les nuances -des Blanzy et des Mitchell, donnait son -avis, risquait un conseil direct : « Je sais votre -écriture, il vous faut la lance. » Elle écrivait, -d’ailleurs, avec art et ses cahiers d’application -faisaient l’orgueil de l’institutrice, la chère -sœur Bénévole.</p> - -<p>En un autre genre de notions, Adonise était -encore sans rivale. Seul, le directeur de l’honorable -maison Pellerin était aussi exactement -au courant de l’œuvre des bons imagiers -d’Epinal. Adonise, vivant répertoire, pouvait -réciter, sans broncher, jusqu’à trois cents titres -de ces aimables placards, et non seulement -les histoires connues, comme « Le prince -Grésil » ou « La fée Chatte », mais des inventions -extraordinaires, telles que « Alina et ses -trois petits canards », « Paul, ou comment on -devient millionnaire », « Alice, ou les suites -d’un mensonge », et bien d’autres qu’Adonise -ne nommait pas sans émotion, « L’histoire -du prince Charmant », par exemple, qui avait -fait battre son petit cœur.</p> - -<p>Cependant, quand elle eut fait sa première -communion, M. le professeur entreprit de lui -donner une éducation vraiment sérieuse et -plus conforme aux destinées de l’héritière -d’un pédagogue estimé. La mythologie lui sembla -tout d’abord indispensable ; il considérait -une telle étude comme la préface de tous les -livres, comme le portique sous lequel il faut -passer pour pénétrer dans « le Temple du -Goût ». Adonise fut illuminée de la science du -Père de Jouvency, de la compagnie de Jésus, -qui lui apprit les aventures du dieu tonnant, -les travaux d’Hercule, et plusieurs autres -anecdotes qu’elle jugeait bien moins amusantes -et bien moins instructives que le Petit -Poucet.</p> - -<p>De toutes les drôleries cataloguées sérieusement -par le vieux jésuite, elle ne comprit -un peu que l’histoire de Diane, chassant le -sanglier et méprisant les hommes. Chasser le -sanglier devait être une occupation divertissante, -et quant aux hommes, ils lui paraissaient -bien inférieurs aux princes que M. Pellerin -revêt de si galants pourpoints et de si gracieux -toquets à plumes.</p> - -<p>Ils en étaient aux demi-dieux, aux géants, -tels que Briarée, aux bandits, tels que Procuste, -lorsque M. le professeur décéda subitement, -en expliquant dévotement comment -Romulus téta, et non pas en vain, les mamelles -d’une louve. Adonise avait treize ans : elle -apprit la couture, sans négliger la calligraphie. -Cette dernière science, estimable et -utile entre toutes, fut le salut de la charmante -Adonise : dès qu’elle eut atteint l’âge requis -par les canons universitaires, elle reçut la -commission d’enseigner les pleins et les déliés -à une aimable assemblée de petites crétines, -incapables de pénétrer les secrets, de -s’assimiler les recettes de Brard et Saint-Omer, -gloires de l’école française.</p> - -<p>Adonise enseigna l’écriture, exécuta des -modèles accomplis, morigéna les petits doigts -tachés d’encre, distribua des diplômes de calligraphe — et -vieillit.</p> - -<p>Elle avait vieilli sans s’en apercevoir, sans -rébellion, sans regrets. Le sourire des hommes -ne l’avait jamais émue : il était informe, -comparé aux précieuses minauderies des -princes d’Epinal. Leurs paroles tendres — elle -n’en avait guère entendu — étaient un -jargon barbare et saugrenu près des tendres -propos dont le roi, déguisé en berger, amuse -la bergère. Elle avait conscience de vivre en -un monde inférieur et même humiliant, et -« tout ça » la laissait fort indifférente.</p> - -<p>Pourtant, il arriva qu’un jour (elle avait -alors la trentaine), des paroles, dites en -chaires par un très beau dominicain, troublèrent -le lac pur et bleu où naviguait son cœur -enfantin. Ce moine, d’une modernité exquise -et un peu jésuitique, attirait à soi les âmes en -les enivrant d’amertume : il clamait la tristesse -des solitaires, l’horreur des abandonnés, -et, selon peut-être Ruysbroeck l’Admirable, -la pitié qu’inspirent ceux qui vivent -sans amour.</p> - -<p>Adonise fut touchée, mais peu. Cela dura -deux ou trois jours : le quatrième, elle s’abstint -de la conférence du séraphique dominicain -et relut, dans Jouvency, l’histoire de -Diane, qui chassait le sanglier et méprisait -les hommes.</p> - -<p>Ensuite, elle songea : « Moi, je suis comme -Diane ; aucun homme ne m’a jamais touchée. »</p> - -<p>Elle songeait encore, en son innocence de -vierge calligraphe : « A quoi bon? Et quel -plaisir? Quand on est marié, on a des enfants ; -mais j’en ai plus de cinquante, et très -obéissants, et dont plusieurs me donneront de -la satisfaction… »</p> - -<p>Puis, cessant de ruser avec elle-même, car -si son innocence était réelle, son ignorance -n’était pas absolue, — elle murmurait :</p> - -<p>« — Diane, Diane! Que dirais-tu, si Adonise -offrait ses lèvres à l’avidité d’un mâle, ses -seins à la curiosité d’un mâle, son corps à la -brutalité d’un mâle! Non! Je suis intacte, je -veux demeurer intacte, — et moi aussi, dans -les bois élyséens, je chasserai le sanglier et -je mépriserai les hommes! Oh! Diane, sois mon -refuge et mon recours, protège-moi, aime-moi, -sauve-moi de ceux dont les paroles, lâchement -agressives, veulent attenter à mon intégrité! -Toi seule, — et nul autre, pas même -Lui, pas même Jésus : Jésus est un homme! »</p> - -<p>A partir de ce jour, les gens surpris entendirent -Adonise émettre d’étranges propos, -mais on pensait que c’était un ressouvenir des -profondes sciences que détenait son père, et -l’on souriait sans comprendre. Mais elle, en -la concentration de ses rêves, s’exaltait : souvent, -pendant que les petites filles recopiaient -leurs modèles, elle s’élançait, l’arc aux mains, -le carquois sur le flanc, dans les mystérieuses -clairières des forêts hyrciniennes, et, à demi -nue, mais chaste et les reins voilés, elle commandait -aux chiens et domptait les fauves par -la subtile puissance de ses flèches.</p> - -<p>Elle finit par se détraquer complètement, -« disaient les gens », et par oublier ce qu’on -dénomme le monde réel, pour vivre là-bas, au -clair de lune, sous les vieux arbres des bois -sacrés, pour courir à l’appel de la conque, -pour triompher des forces inférieures de la -Nature, du Mal incarné dans les bêtes sanguinaires!</p> - -<p>Comme son père, elle mourut en quelques -heures, et — fille catholique de l’Eglise — elle -mourut pourtant en soupirant :</p> - -<p>— Diane, ô ma mère, je vais vers toi, je suis -digne de toi ; aucun homme ne m’a jamais touchée : -je suis intacte.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l2c7">LA DAME PENSIVE</h3> - - -<p>Elle ressemblait assez à une de ces saintes -vierges brunes, arrangées en l’attitude d’une -mélancolie distraite. Ses yeux, d’un noir de -velours et d’une humide douceur, avaient toujours -l’air de considérer avec étonnement un -spectacle rare, invisible pour tous les autres -yeux ; mais elle ne regardait jamais qu’après -et quand il n’y avait plus rien à regarder, les -êtres ou les choses qui passaient près d’elle. -Souvent même, on pouvait lui parler, on pouvait -la frôler sans qu’elle s’en aperçût ; elle -était de celles qui ne savent jamais où elles -sont, qui ne savent jamais où elles en sont.</p> - -<p>Elle s’était mariée comme dans un songe, -moins occupée de son mari que de la chimère -dont elle croyait suivre le vol, parmi le paysage -possible et dans les cieux ouverts à son -imagination. Toute sa vie elle se demanda -comment elle était devenue femme, initiée -sans doute, pendant qu’un vent d’inconcevables -parfums l’enveloppait d’inconscientes délices.</p> - -<p>Comme d’ailleurs elle parlait fort peu, son -âme demeura toujours obscure, même pour les -bonnes volontés les plus décidées à forcer la -porte du tabernacle, et l’on disait d’Aline -qu’elle vivait comme vit une fleur ou comme -la Daphné des métamorphoses, muette et verdoyante.</p> - -<p>Créature bien faite pour être aimée! Elle -était aimée : ainsi qu’une icône, avec une religiosité -respectueuse. On lui apportait les menus -présents qui plaisent aux simulacres, et sa -chapelle, comme un sanctuaire en renom, s’ornait -des guirlandes d’ex-votos laissés par les -pèlerins guéris ou consolés. Elle était vraiment -pacifiante ; son calme et sa sérénité réconfortaient -les cœurs inquiets, et les âmes -maculées retrouvaient leur pureté à se tremper -dans la rosée de ses doux yeux noirs.</p> - -<p>Par de tels dons, elle reconnaissait l’amour -et le récompensait ; les désirs indiscrets s’arrêtaient -à quelques pas d’elle, comme des brigands -superstitieux, et tombaient à genoux ; -les moins effrayés baisaient le bas de sa robe ; -nul qu’un seul ne l’avait encore relevée.</p> - -<p>Tous les ans, laissant à ses affaires son -mari, unique prêtre, l’idole abandonnait le -sanctuaire et s’en allait, pèlerine à son tour, -vers les dunes et les vagues. Des parents la -recevaient, fiers de sa beauté d’image, et, -pendant des mois, elle ornait le pays, madone -en villégiature.</p> - -<p>Elle partait, avec ses enfants, l’air d’une -Laure qui pense à son Pétrarque, la Dame -pensive, et le train l’emportait, ignorante des -paysages, des bruits, des petits ennuis du -voyage. Elle arrivait : la mer! La mer patrie -des rêves! Aline, rêve vivant, se trouvait des -frères parmi les mélancoliques pins qui bruissent -éternellement aux souffles du large. Les -dunes étaient son jardin ; toute la journée, elle -se promenait dans les sables tièdes, ou, fatiguée, -elle se couchait sur les herbes grêles, -dans les creux abrités. Violente ou pacifique, -proche ou lointaine, murmurante ou mugissante, -la mer effrayait parfois la Dame pensive, -en l’obligeant à l’attention ; la mer -voulait être regardée, la mer voulait être écoutée, -la mer forçait Aline à sortir de son rêve, -la mer était jalouse, la mer voulait être aimée : -Aline avait peur et fuyait vers les dunes ; tapie -dans le sable, comme une fourmi-lion, -mais innocente, elle demeurait des heures immobile -et souriante — souriante aux anges — attirant -à elle, par son haleine, les invisibles -rêveries, bestioles dont l’air est plein.</p> - -<p>Aline était heureuse, car elle était seule. Si -peu qu’elle les sentît, les contacts la faisaient -souffrir, au moins après, par réaction ; l’idée -qu’on venait de la toucher, ou même de lui -parler, de la regarder, lui causait, sinon une -douleur, du moins une gêne. Dans la rue, les -regards des « passants impurs » lui avaient -parfois, en des jours de nervosité, donné l’impression -d’un filet de cordes sales qu’elle -devait briser pour passer ; ici, enveloppée de -solitude, elle n’était salie ni touchée par les -désirs d’aucun être, et, dans l’absence absolue -des sensations, repliée toute sur elle-même, -bien sûre que nul fluide contraire ne viendrait -troubler le courant pur de son éternel songe, -Aline montait presque jusqu’à l’extase.</p> - -<p>Femme faite pour être aimée, — mais surtout -pour être devinée, close sous les voiles -de pierre du cloître, — destinée sans doute -aux plus enivrantes amours! Ne pas agir, ni -parler ; parfois chanter : c’est l’idéal de plus -d’une ; c’était l’idéal d’Aline et sa vocation véritable.</p> - -<p>En ses phases d’extase solitaire, Aline chantait -parfois : c’était une sorte de plainte -joyeuse sortant de ses lèvres inconscientes, -une mélopée, rythmée, comme celle des sirènes, -sur la respiration de la mer.</p> - -<p>Elle chantait, et un pêcheur qui revenait -chassé par le flot montant entendit le chant -de la sirène, la plainte joyeuse de la Dame -pensive ; il s’étonna et tendit son oreille, habituée -à percevoir les moindres nuances de la -chanson du vent dans les pins ; il n’avait jamais -entendu un tel chant, — lui, qui connaissait -tous les chants de la mer, lui pour qui les -folles sirènes avaient gonflé leur poitrine et -crevé leur conques ; il s’orienta, il chercha, et -dans un creux des dunes, il aperçut Aline.</p> - -<p>Elle était couchée sur le dos, vêtue de peu ; -sa légère robe blanche faisait à peine une -brume sur ses membres et son buste s’affirmait -tendu par ses bras en croix. Aline était -charmante et vraiment sirène ainsi posée sur le -sable, comme une délicieuse épave portée là -par un caprice du vent ; ses cheveux noirs -s’épandaient pareils à des varechs, — pareils, -vraiment, aux cheveux d’algue des sirènes : -le pêcheur, tout mouillé encore d’eau de mer, -s’approcha de l’apparition et la caressa de sa -main lourde. Aline chantait toujours, partie -en rêve, extasiée, les yeux clos : le pêcheur, -de sa main lourde, prenait possession de l’épave. -Aline chantait toujours : le pêcheur -baisa la sirène sur l’épaule, respectueusement, -comme il avait vu le prêtre baiser l’autel -avant le sacrifice, car il était ému et religieux -devant une telle beauté. Aline chantait toujours : -le pêcheur acheva son œuvre, — et il -vit bien que ce n’était pas une sirène, car aucune -sirène ne se laisse approcher d’aussi près, -et aucune ne s’exposa jamais à concevoir -d’un homme.</p> - -<p>Aline cessa de chanter ; la Dame pensive se -réveilla toute frissonnante, se leva, la bouche -amère du baiser qui avait arrêté sur ses lèvres -l’essor de sa chanson de rêve.</p> - -<p>Le pêcheur fuyait, effrayé ; elle lui saisit la -main ; il obéit et il écouta :</p> - -<p>— Pourquoi m’as tu volée? J’appartenais -à un seul et sa chaîne m’était douce car je -n’en sentais pas le poids. Appartenir à un seul, -c’est encore être libre, car celui-là on peut -l’aimer, c’est-à-dire le faire pareil à soi-même, -le fondre en soi… Mais toi, inconnu, tu as -pesé sur mon cœur de tout ton poids, tu m’as -meurtrie, — tu as été mon maître : dès ce moment, -je suis ta maîtresse. Viens, nous nous -laverons ensemble du crime que tu m’as fait -commettre. Entends-tu la voix de la mer — la -mer que j’aime et dont j’ai peur? Elle nous -appelle et s’avance à notre rencontre : viens! -Pourquoi m’as-tu volée? Je suis celle qu’on -ne vole pas deux fois ; je suis le trésor qui s’anime, -qui s’agite, qui se tord et s’enroule -comme un serpent invincible au cou du voleur : -viens!</p> - -<p>Et la Dame pensive, éveillée de son rêve, se -dressa terrible, inhumaine, implacable et, -prenant le pêcheur par la main, elle s’en -alla vers la mer, le traînant ainsi qu’un petit -enfant.</p> - -<p>La Dame pensive entra dans la mer.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l2c8">MÉLIBÉE</h3> - - -<p>On se demandait comment une jeune fille -si agréable et si bien dotée avait pu atteindre, -sans se marier, l’âge de vingt-quatre ans, déjà -lourd à porter pour une vierge ardente. Plusieurs -motifs se confiaient à l’oreille, et même -se disaient tout haut : les parents étaient stupides, -insupportables et de réputation plutôt -déshonnête ; la jeune fille était mal élevée, dédaigneuse, -d’allures hautaines, hardie, impertinente -et douée de regards dont l’éclat, presque -libertin, effrayait les plus braves et les -plus résignés. Ensuite, on insinuait le ridicule -de son nom, Mélibée, syllabes effarantes, -et qui donnent l’impression d’amours -vraiment trop virgiliennes. Tout cela était -vrai, mais il était vrai encore plus que Mélibée -restait fille par goût. Elle n’avait nullement -renoncé au mariage ; elle attendait, -prête à se donner, une occasion romanesque, -des bras puissants et qui auraient prouvé -leur force, une épée levée d’où dégoutte le -sang, un pied de gladiateur écrasant la poitrine -de l’adversaire agonisant.</p> - -<p>Sa sentimentalité était cruelle jusque dans -le rêve. Comme d’autres songent à des barques -qui emportent des amants enlacés, à des -échelles de soie où se balancent d’adroits Roméos, -elle aimait à se figurer des carnages et -à se voir, à l’heure où la nuit descend sur -les champs de bataille, couchée dans l’herbe -teinte de sang, orgueilleusement souriante à -l’étreinte brutale du vainqueur.</p> - -<p>Pourtant, des imaginations aussi abominables -et aussi puériles lui faisaient honte, parfois, -et elle consentait à baiser les mains d’un -vainqueur métaphorique, d’un pacifique athlète. -Au fond, elle voulait surtout être gagnée -comme un prix, être décernée comme une -couronne : un objet aussi remarquable que Mélibée -ne pouvait appartenir au premier venu : -il lui fallait le « par droit de conquête ».</p> - -<p>Ah! qu’elle eût aimé ces tournois où deux -chevaliers combattaient souvent jusqu’à la -mort, et quelle anxiété à se demander : lequel -va mourir et lequel va être mon maître? Souvent, -elle avait songé à organiser quelque féroce -duel entre ses prétendants, mais l’imagination -lui manquait et, faute d’expérience, -ses inventions n’aboutissaient qu’à de minuscules -querelles, bientôt apaisées.</p> - -<p>Cependant, la ferveur de son sang la pressait -de conclure ; obscurément, elle prévoyait -le moment où elle deviendrait la proie presque -volontaire d’une habile audace, — et c’est -ce qui arriva.</p> - -<p>On ne recevait dans la maison que des lauréats, -que des gens primés, ayant le droit, -comme les veaux de concours, de porter le -flot de rubans et la rose en papier doré ; celui -qui courba sous son genou la fière Mélibée -était donc un lauréat, mais de l’espèce la plus -médiocre, un lauréat dérisoire et asinaire, un -lauréat dont on devrait, par pudeur, taire le -genre de triomphes ; un lauréat, enfin, de la littérature -neutre et de l’art châtré.</p> - -<p>Ce jeune homme sans scrupules entreprit la -séduction de Mélibée par le jeu des réticences. -Il lui contait des histoires passionnantes qu’il -arrêtait net, ajoutant : « Quand vous serez mariée, -vous saurez la suite. » Ou bien, il lui présentait -le mariage comme un incommensurable -abîme de félicités, un océan infini de délices -sans cesse renouvelées, et il insinuait -que la plupart des divorces ont pour cause -l’inaptitude de certains êtres à supporter des -plaisirs excessifs, des joies dont l’amplitude -va jusqu’à la douleur exquise. Il expliquait -tout cela en termes beaucoup plus galants et -beaucoup moins voilés, si bien que Mélibée -finit par lui confier le soin de la guider vers le -paradis.</p> - -<p>Ils furent mariés, et les portes du ciel s’entr’ouvrirent -à peine. Mélibée apercevait les -splendeurs de la cité lumineuse, mais l’espace -d’une seconde, et la nuit retombait sur son -cœur. Elle demanda des explications : on lui -donnait toujours les mêmes. Elle se fâcha : ce -fut la nuit complète et sans éclairs. Se sentant -dupée et trahie, elle s’abandonna aux cuisantes -caresses du désespoir, elle pleura, elle -cria, mais en vain, car il lui manquait le mot -magique par quoi cède l’entêtement des portes -du ciel.</p> - -<p>Il lui manquait d’avoir suivi sa nature : elle -s’était trompée de chemin. Alors Mélibée revint -à ses anciens rêves, aux bras sanglants -qui s’ouvrent pour éteindre la femme conquise, -et son mari lui fit horreur.</p> - -<p>Heureusement, il était jaloux. A cette découverte, -Mélibée éprouva quelque joie, car -une femme de son caractère trouve toujours -moyen de se débarrasser d’un mari jaloux. -Son plan était aussi simple que ses espérances -étaient vastes et compliquées, car elle prétendait -utiliser très sérieusement cet inutile mari -et faire servir sa disparition à la réalisation -même du rêve de toute sa sentimentale jeunesse.</p> - -<p>Elle avait sous la main le combattant qui -devait mourir, le gladiateur dont la poitrine -devait être écrasée par le pied d’un impitoyable -adversaire : il ne restait plus qu’à trouver -l’adversaire, — le vainqueur!</p> - -<p>Il fallait un homme fort et adroit et que cet -homme devînt assez amoureux pour être imprudent ; -il fallait une aventure telle que son -mari fût obligé de se battre ; il fallait, non seulement -un évident commencement d’adultère, -mais encore une insulte publique, une offense -préméditée.</p> - -<p>Avec une diabolique habileté, elle organisa -toute l’affaire. Un ami de son mari fut le partenaire -et l’adversaire choisi ; comme Mélibée -était assez désirable, quelques menues avances -eurent raison de son amitié. Le reste était -facile. Quand Mélibée se fut promenée trois -jours de suite avec un étranger, vers la tombée -de la nuit, dans les petites rues de son -quartier, sous les regards haineux des bonnes, -le quatrième jour, son mari se dressa tout à -coup, sorti d’une porte cochère.</p> - -<p>Tout se passa convenablement, aussi discrètement -qu’une rue permet d’être discret ; -des témoins se firent quelques réciproques -visites et, un matin, deux petites caravanes -se rencontrèrent en une île charmante, égayée -par les premiers rayons de l’aurore et par le -chant des oiseaux.</p> - -<p>O Mélibée, pendant que les épées cliquetaient, -là-bas, dans l’île charmante et gaie, -quels moments délicieux tu passas à rêver et -quels rêves émouvants! Tu suivais en pensée -toutes les phases du duel et ta pensée voyait -tout : les feintes, les reculs, les parades, la sérénité -des témoins! Tu voyais tout, mais voilà -qu’un nuage inattendu enveloppa ta vision ; -tu sais qu’un des deux est touché à mort, mais -lequel?</p> - -<p>O Mélibée, tragique incertitude! Lequel? -Si celui que tu as choisi pour vaincu allait rentrer -et te dire : « L’autre ne reviendra pas! » -Si le mari que tu méprises surgissait devant toi, -les bras tendus vers toi?</p> - -<p>Lequel? Mélibée n’essayait plus de penser. -Debout, dans une pose de résignation joyeuse, -elle attendait son maître, celui qui l’aurait -conquise par le sang, celui qui lui donnerait -la joie d’appartenir au vainqueur.</p> - -<p>La porte s’ouvrit. Son mari entra, disant :</p> - -<p>— Il y a eu mort d’homme.</p> - -<p>Alors, Mélibée tomba à genoux, et ses yeux -criminellement beaux disaient au triste gladiateur -l’admiration de la femme, le désir de -la femelle, la soumission de l’esclave.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l2c9">LA VIERGE AUX PLATRES</h3> - - -<p>Dory avait été, jusqu’à vingt-cinq ans, la -vierge la plus pure, et si pure qu’elle ne -savait même pas ce que c’était que la pureté. -Agnelle toute blanche et sans tache, sa candeur -n’était pas un mérite ; elle était candide -par nature et par état, comme les lys, comme -la neige, comme le sel.</p> - -<p>Elle pouvait, sans perdre rien de son innocence, -regarder des nudités ou même la -sienne : ni la beauté des statues, ni sa propre -beauté, ne lui enseignaient l’usage de la -beauté. Dans la boutique de son père, mouleur -et praticien habile, elle errait impunément -parmi les torses, les ventres, les hanches, -les jambes, les sexes, et elle vendait à -tout venant des torses, des ventres, des hanches, -des jambes, ou des déesses entières ou -des héros complets. Volontiers, sans pudeur -comme sans rougeur, elle donnait son avis, -conseillait les reins de la Vénus de Médicis, -les genoux de la Diane de Gabies, le ventre -de l’Apollon au lézard, les reins du Bacchus -hermaphrodite.</p> - -<p>Son goût était aussi sûr que sa science esthétique -et, aux Salons annuels tel consciencieux -sculpteur recueillait avec déférence -l’opinion de Dory. Elle avait posé une fois, ou -plutôt elle avait consenti à se laisser modeler -en pied ; mais cette œuvre lui déplaisait, l’artiste -n’ayant pas, à son gré, rendu avec exactitude -le caractère spécial de sa beauté, qui -était la souplesse et la grâce. Jamais elle ne -se prêta à une nouvelle expérience et elle -se contenta de faire mouler, très soigneusement, -plusieurs parties de son corps, les -épaules, les seins et les jambes, y compris -les genoux ; elle estimait ces fragments d’elle-même -à l’égal des chefs-d’œuvre les plus -décisifs, bien qu’elle fût la première à dire -qu’un moulage sur le vif donne des résultats -plus curieux qu’artistiques ; mais c’était là, -vraiment, de beaux morceaux de nature, — et -ils prirent place dans la boutique du mouleur, -pendus au plafond parmi la foule des -épaules et des jambes. Dory les vendait en -avouant leur origine et elle en vendait beaucoup, — et -les seins de plâtre de Dory reçurent -bien des baisers de bien des bouches.</p> - -<p>Elle n’avait jamais voulu se marier. En -toute innocence, elle se suffisait à elle-même, -et d’ailleurs aucun désir charnel ne se fomentait -en la chasteté de son corps, si merveilleusement -parfait. Le mariage, pour elle, -c’était ce qu’elle en voyait dans la rue : un -ventre déformé, mal dissimulé sous de naïfs -plis, un ventre de ruminant, une monstruosité -analogue à celle des bossus, plus bénigne -sans doute, puisqu’elle avait un terme, mais -aussi affligeante et plus humiliante encore. -Son amour de la beauté, de la ligne pure était -si absolu et si sensible qu’elle souffrait vraiment -dès que, hors de son musée de plâtres, -elle marchait parmi les abominables créatures, -faussement dénommées femmes, qui -encombrent les trottoirs de leurs allures de -mannequins articulés. Elle rêvait alors, pour -se distraire, d’un pays où la beauté se promènerait -libre, où la noble animalité humaine, -affranchie de la morale, de la mode et de la -pudeur, évoluerait nue et glorieuse. Fort naïvement, -elle concevait un peuple de statues, -sans se douter de l’absurdité d’un pareil rêve -et sans songer que le vêtement le plus laid -est presque toujours moins laid que le corps -qui le porte. Elle ne soupçonnait pas davantage -les inconvénients de pareilles mœurs et -combien son amour de la ligne en serait -choqué, car le désir rompt les proportions et -brise les normes ; mais, habituée à la pureté -de ses plâtres, instruite par leur esthétique, -protégée par leur froideur, elle poursuivait -innocemment son imagination d’une humanité -conforme aux principes de Jean Cousin -et, lasse de ses tristes promenades, rentrait en -la boutique du mouleur avec la joie d’un ange -qui rentre au paradis.</p> - -<p>Toutes les pièces de l’appartement, et non -seulement la boutique et l’atelier, étaient -pleines de bras, de jambes, de torses. Cette -floraison de membres et de fragments avait -envahi jusqu’à sa chambre, où l’on avait même -installé quelques pièces rares ou d’une vente -problématique, telles que l’éphèbe qui symbolise -le Repos éternel, œuvre guère appréciée, -et la Vénus Callipyge (pièce d’amateur), -qu’aucun musée de province, aucune école -n’osaient acheter. Dory, au contraire, aimait -beaucoup la si pure Callipyge, à laquelle -elle ne reprochait que son mouvement de -coquetterie, et il lui était agréable de se -dévêtir en la présence d’une aussi aimable -déesse, et de dormir en empruntant à l’éphèbe -du repos éternel la grâce de son immortel -sommeil et l’attitude de son ennui divin.</p> - -<p>Quant au père de Dory, Italien de Londres -devenu taciturne, il faisait des moulages et -ne savait autre chose.</p> - -<p>Or, il arriva qu’un assez singulier éphèbe -(Dory appelait les jeunes gens des éphèbes) -entra un jour dans la boutique, regarda les -plâtres, regarda Dory, n’acheta rien et sortit -sans avoir ouvert la bouche. Dory était aussi -discrète qu’indifférente ; elle n’importuna -l’éphèbe d’aucune offre, d’aucune question, se -borna à le suivre en son voyage à travers les -stalactites de plâtre et à lui ouvrir la porte -quand il eut achevé son exploration.</p> - -<p>Néanmoins, elle trouva ces allures un peu -étranges et, à la réflexion, se jugea presque -froissée. A peine avait-il salué en entrant et -en sortant. Cette boutique, certes, était un -musée, mais non pas un musée public, et la -gardienne avait bien droit à plus qu’un regard, -à une parole. En lui-même, l’éphèbe l’intéressait -peu : c’était un être mince, un peu -déjeté d’une épaule, une jambe, semblait-il -plus faible que l’autre, trop pâle et trop blond, -l’air maladif et timide. Une telle créature, -certes, était peu faite pour émouvoir l’âme -esthétique de Dory, — et pourtant elle se -surprit, le lendemain, à penser à l’inconnu et -à excuser son impolitesse ; c’était, songeait-elle, -un malheureux atteint d’une excessive -timidité. Il était chétif, mais certainement -intelligent et elle aurait volontiers échangé -avec lui quelques-uns des aphorismes callistiques -dont son cœur était plein.</p> - -<p>L’occasion lui en fut donnée, car l’inconnu -revint et se montra moins timide. C’était un -mélancolique Anglais qui collectionnait tous -les plâtres que l’on peut se procurer sur la -surface de la terre. Il en avait réuni des quantités -innombrables, peuplant, aux environs -de Londres, une suite de hangars longs -comme cinq ou six Louvres, et il venait voir -en cette boutique qui lui avait jusqu’alors -échappé, s’il ne rencontrerait pas quelques -pièce inédite. Dory, naturellement, lui montra -les fragments plâtrés de sa propre beauté, -et l’Anglais, ivre de joie à une telle découverte, -acheta sur l’heure deux épaules, deux -seins et deux jambes dont il vanta la beauté et -la finesse ; il avait en art des idées saines.</p> - -<p>Cependant Dory se plaisait en la compagnie -d’un si extraordinaire éphèbe ; elle sentait -un frère spirituel, une âme qui, comme la -sienne, ne se nourrissait que d’esthétique, -et bientôt, par une aberration unique en sa -vie, elle se mit à aimer cette frêle charpente, -cette chair maigre, ces formes rétrécies ; — ou -plutôt elle faisait inconsciemment abstraction -de toutes les tares de l’Apollon boiteux pour -mieux jouir de la délicatesse de son intelligence -et de la flamme de ses yeux.</p> - -<p>Il était spirituel, quand il daignait entrer en -conversation, et il avait les plus beaux yeux -du monde : de l’esprit et de beaux yeux, c’était -si nouveau pour la vierge aux plâtres qu’elle -fut séduite. La chaste, la pure, l’esthétique -Dory était amoureuse.</p> - -<p>Alors, elle vécut parmi ses stalactites des -heures bien plus douces encore que par le -passé. Elle trouvait aux statues et jusqu’aux -membres pendus une grâce nouvelle et, à -inventorier avec son cher éphèbe toutes ces -choses mortes, elle se sentait une infinie joie -de vivre. Peu à peu, une âme toute neuve -avait germé, s’était épanouie en elle : un -jour que son ami lui baisa la main, elle comprit -la pudeur, et un jour que son ami l’étreignit -doucement dans ses bras, elle comprit -la vie.</p> - -<p>C’était une Dory toute différente de l’ancienne, -presque tendre, — et presque impure, -puisqu’elle aimait.</p> - -<p>Mais elle n’était aimée que par le caprice -d’un ennui de passage, et si peu désirée que -le désir s’éloigna sans avoir demandé à cette -virginité le sérieux sacrifice de son essence. -Le jeune monomane disparut à l’improviste -et Dory, qui devait l’attendre éternellement, -n’entendit plus jamais parler de lui.</p> - -<p>Dans la boutique aux pendentifs de plâtre, -parmi les jambes, les ventres, les torses et -les épaules, Dory pleura, tout étonnée de -ses larmes, triste à la fois et humiliée d’un -amour qu’elle n’avait pas souhaité et d’un -abandon que son orgueil n’avait pas prévu.</p> - -<p>Et jusqu’aux années de la décadence physique, -et jusqu’au delà, Dory vécut intérieurement -d’un pâle souvenir et d’un illusoire -désir. Nul autre amour ne la consola de cette -première et unique déception ; car, d’après -de très obscures lois, elle devait être punie, -après avoir aimé la beauté, d’avoir été infidèle -à la cruelle déesse — et il fallait -que Dory, innocente et fière adoratrice de -l’Apollon androgyne, pleurât le dédain d’un -passant difforme.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l2c10">AVENTURE D’UNE VIERGE</h3> - - -<p>« La confession — et non pas la confidence — que -je vais te faire, mon amie, est -de celles qui doivent être complètes, sans réticences, -absolues ; aucun détail ne sera donc -épargné à ta pudeur : tu rougiras, tu pleureras, -tu crieras peut-être — mais tu écouteras, -car il faut qu’une créature humaine connaisse -mon aventure — pour la redire à Dieu!</p> - -<p>» Tu sais que je reviens souvent, le soir, et -toute seule, de Vassy à Chaumont, par le dernier -train. J’ai passé la journée avec notre -chère Bergerette, et, à onze heures on nous -sépare, on me traîne à la gare, on me jette -dans un compartiment, — et je sommeille -jusqu’à la minute de tomber dans les bras -de mon père, qui m’attend sur le quai, — et -qui devine « toujours » la portière qu’il faut -ouvrir.</p> - -<p>» Ce train, dirait-on, marche pour moi -seule, — ou presque! Il ne ramène à Chaumont -que, par hasard, quelques commerçants -qui ont à Vassy leurs affaires, d’autres -disent leurs amours. Ah! ma chère, comment -ai-je écrit un tel mot, maintenant que -je sais ce qu’il signifie! Mais ces bonnes -gens s’assemblent sur les mêmes banquettes -et je crois bien que, depuis trois ans, j’ai -toujours, à cette heure-là, voyagé solitaire.</p> - -<p>» Tout ceci pour que tu saches qu’il n’y -eut à mon crime nulle préméditation ; pour -que tu comprennes que mon aventure ne -pouvait être ni organisée, ni machinée ; pour -que tu croies que seule une fatalité diabolique -a dû me pousser à commettre un acte -que, jusqu’alors, comme toi, comme toutes -nos pures et honnêtes amies, j’avais toujours -réprouvé à l’égal d’un assassinat, — ou d’un -suicide!</p> - -<p>» Donc, on me pousse dans le wagon. Nous -étions en retard et le train déjà en marche, -si bien que je n’avais passé que par grâce et -parce que je suis, pour ce train illusoire, une -sorte de raison d’être, une sorte de colis sacré : -nous étions déjà loin quand, revenue de -mon émoi, j’aperçus dans l’autre coin, un -homme enfoui sous des couvertures.</p> - -<p>» Te le dirai-je, — immédiatement, fulguramment, -sans aucune résistance, sans aucune -remontrance de ma conscience je fus prise, -saisie, emportée par le désir fou, mais <i>fou</i> -mais absolu et inéluctable, de me faire -posséder par cet homme, — moi, vierge! -La seule réflexion que je fis fut celle-ci : que -je n’avais rien à craindre et tout le temps -devant moi, puisque le trajet, sans arrêt -jusqu’à Vassy, durait juste une heure ; sitôt -l’arrivée, je sauterais, je disparaîtrais.</p> - -<p>» La sommation fut impérieuse. Je sentais -une chaleur singulière et inconnue au visage, -à la poitrine et — je te dirai tout — en des -parties de mon être qui ne m’avaient encore -jamais donné de bien dangereuses inquiétudes. -J’étais comme ivre, de cette ivresse qui incite -à encore un verre de champagne ; — non, ces -petites ivresses de jeunes filles, ce n’est rien, -rien : — je subissais non pas une tentation, -mais un commandement irréfutable.</p> - -<p>» Je ne fus ni sotte, ni gauche et, pendant -qu’un chœur de voix presque comminatoire -criait en moi : « Oui! Oui! » — j’observais.</p> - -<p>» L’homme était assez jeune, fort, non sans -élégance — celui qu’il fallait pour le meurtre — pour -le viol! — que j’allais exiger. Il remua, -changea d’attitude, réveillé par mon apparition -et mon agitation, car mes talons, par un -singulier mouvement nerveux, frappaient le -plancher en cadence. Bientôt, il desserra ses -couvertures, retapa son petit bonnet de -voyageur — et me regarda. J’avais peur qu’il -ne lût dans mes yeux comme dans un alphabet, -comme dans un missel aux énormes lettres ; -j’avais peur qu’il ne méprisât une proie -trop sûre! Mais j’étais vraiment une belle -proie, une proie inéluctable et — puisqu’il le -fallait — je le regardai à mon tour. Je ne fis -que cela. Non, je fis mieux : ô diabolisme -de l’innocence et perversité de l’instinct! — je -relevai un peu ma robe comme pour la -draper autour de mes jambes, et je pris une -pose lasse et insolente, la pose de celle qui -attend et qui ne veut pas attendre.</p> - -<p>» Cependant, je me mis à trembler ; je -frissonnais comme à la première seconde d’un -bain froid, et le rythme de mes talons s’accélérait -selon une inquiétante rapidité.</p> - -<p>» Il se pencha, et me dit :</p> - -<p>— Oh! comme vous tremblez! Laissez-moi -vous envelopper de cette couverture…</p> - -<p>» Sa voix était douce. Je répondis oui avec -une égale douceur. Il se leva et m’apporta -toutes ses couvertures. Je tremblais toujours, -et à faire peur ; j’avais l’œil égaré, je ne bougeais -point, les bras lourds et les mains indécises : -il m’enveloppa maternellement, depuis -les pieds jusqu’au buste, me bordant, me -tapotant comme un enfant dans son dodo.</p> - -<p>» Je crois que j’avais réellement froid ; cela -me fit du bien et je souris.</p> - -<p>» Alors il s’enhardit, continuant à me tapoter -doucement et inutilement, à lisser et à -presser la couverture le long de mes jambes -et de mes hanches.</p> - -<p>» Je souriais sérieusement, je souriais — comme -sourit un brasier!</p> - -<p>» Alors, il s’enhardit encore plus. Il pencha -vers moi sa tête jusqu’à frôler mes cheveux -et n’osant dire plus, sans doute, il demanda :</p> - -<p>» — Etes-vous bien?</p> - -<p>» Je répondis par un très faible oui et — ô -mon amie, pourras-tu lire cela? — machinalement -(je le crois), sans délibération, sans -volonté, mais en pleine conscience de mon -acte, avec joie, je laissai mon genou s’écarter -jusqu’à frapper le sien. Il mit la main sur mon -genou, il appuya, il insista ; je me détendais -au lieu de résister : — alors, il osa tout!</p> - -<p>» J’étais morte de désir, de luxure! Oui, -mon amie, sans bouger, sans fermer les yeux, -toujours souriante, je me suis laissé prendre -en détail, pouce à pouce, et délicieusement! -Il a fait ce qu’il a voulu et chaque chose qu’il -voulait, je la voulais ; je me prêtais, je me donnais, -je m’offrais, — et je montais vers un sommet -de vertigineuse volupté!</p> - -<p>» Oui, je me suis laissé prendre — jusqu’à -tout! Oui, et j’ai pris moi-même, sans honte : -j’ai baisé ces lèvres, j’ai serré ces épaules de -hasard, — et j’ai crié mon déshonneur!</p> - -<p>» J’étais une bête heureuse.</p> - -<p>» Comme il me regardait avec fatuité (ai-je -cru), ou ennui, ou fatigue, le sifflet d’arrivée -éclata. Je me levai.</p> - -<p>» Il dit :</p> - -<p>» — Je vais jusqu’à Merville, — mais…</p> - -<p>» — Non, laissez-moi et continuez. Dites-moi -seulement votre nom.</p> - -<p>» Il me donna sa carte.</p> - -<p>» Le temps de la serrer dans mon corsage -et le train s’arrêtait.</p> - -<p>» Je dis encore :</p> - -<p>» — Pas un mot!</p> - -<p>» Il comprit et se retira vers l’autre portière. -Je sautai et je tombai dans les bras de mon -père. Ma sœur, qui l’accompagnait, se mit à -rire, en me regardant :</p> - -<p>» — Comme tu es chiffonnée!</p> - -<p>» J’alléguai que j’avais dormi roulée dans -ma robe, et ce fut tout, — car, quel soupçon -possible? Ah! je suis bien tranquille, si Dieu, -comme je l’espère, comme je le <i>veux</i>, m’épargne -la conséquence de mon crime!</p> - -<p>» Et maintenant, mon amie, me voilà au lendemain -matin et dans cet état : honteuse et -joyeuse, humiliée et satisfaite! Je sais, je suis, -je vis, femme, comme Psyché, par un homme, -ou par un succube? Oh! que m’importe, puisque -c’est fait, et puisque je ne reverrai jamais -l’initiateur, — car (je le jure) j’ai brûlé la carte -sans la lire. Un recommencement, ou seulement -la possibilité d’un recommencement -cela aurait été, non plus un crime, mais une -bassesse!</p> - -<p>» J’accomplirai peut-être une destinée vulgaire — et -de mensonge, si je me marie, — mais -au moins mon premier pas dans le mystère -aura été hardi, incroyable et diabolique — ou -divin! — et si je n’en dois pas faire un -second, je demeurerai heureuse quand même.</p> - -<p>» Heureuse de ma chute, oui, et je le redis, -devrais-tu en pâlir de peur ou d’horreur? -J’adore en rougissant, mais j’adore la Cause -inconnue, obscure et formidable qui m’a couchée -sous l’étreinte d’un passant, — et cela -dans la banalité d’un wagon souillé de toutes -les respirations, pendant que les essieux craquaient, -pendant que les roues, mordant les -rails, sonnaient comme les marteaux d’une -lointaine forge, pendant que le train courait, -plus fou que mon sang, vers l’abîme, vers le -néant!… »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l2c11">TRISTANE</h3> - - -<h4>I</h4> - -<p>Tristane s’en allait sous les feuilles rousses -qui s’envolaient une à une et revenaient tomber -à ses pieds. L’automne affligeait le grand -bois de hêtres et de chênes, mais les tardifs -chênes avaient encore des couronnes vertes, -et Tristane songea que la vie ne meurt -pas sans de suprêmes reviviscences ; elle -releva la tête et vit que parmi les nuages -blancs un fleuve de bleu brillait d’une pâleur -douce.</p> - -<p>Elle marchait serrée en une robe d’amazone, -toute noire, mais le col ceint d’un serpent -de fourrure fauve ; tête nue, car elle -était chez elle ; sa coiffure inébranlable défiait -les surprises du vent, et les bandeaux, d’un -blond charmant, voilaient les soucis de ses -tempes : — elle marchait mélancolique et -lente, laissant sa longue robe noire balayer -l’herbe où s’endormaient les dernières pâquerettes.</p> - -<p>Cette promenade au-devant du dernier -amant la menait maintenant par des sentiers -plantés de souvenirs, églantiers et leurs baies -sanglantes et amères qu’elle cueillait au -passage en se déchirant les doigts.</p> - -<p>« Etre toute petite encore avec tout le mystère -de la terrible forêt devant les yeux, se -contenter d’une caresse fraternelle et d’une -robe de fanfreluches, et tout d’un coup vouloir -une des fleurs de la lisère, vouloir les lèvres -du petit mauvais sujet qui s’écorche -les jambes à grimper le long de l’arbre où -tremble un nid vide. »</p> - -<p>Mais Tristane se commentait son premier -souvenir :</p> - -<p>« Tous les nids sont vides. Ce jeune baiser, -sans la joie du vol et la joie de l’impudeur, -eût été fade comme une mûre des haies, — et -quand ce même enfant, l’année suivante, -me rendit ma caresse, les yeux ardents et les -gestes insolents, je n’éprouvais encore que le -plaisir du mal, les délices de l’illicite et de la -cachette. »</p> - -<p>Ensuite des hommes graves ornés de rubans -ou de broderies lui avaient permis de -dormir avec un homme, permis et même -commandé. Ils disaient avec de menaçants -sourires : « Votre devoir est de dormir avec cet -homme, désormais et avec lui seul. »</p> - -<p>Pendant toute la première nuit et bien d’autres -nuits encore, Tristane avait songé à ces -récits pieux où des vierges sont livrées à d’experts -et inventifs bourreaux, — puis, habituée -au supplice, elle s’endormait résignée, mais -toute meurtrie par le devoir.</p> - -<p>Elle ne tressaillit enfin que sous un regard -étranger ; retrouvées, aussi fraîches et plus épanouies, -les joies de l’illicite et de la cachette -lui firent croire, pendant quelques journées, à -la beauté de la vie ; fanées, elle en cueillit -d’autres encore, encore d’autres ; mais les -nouvelles fleurs séchaient de plus en plus -vite, et Tristane avait moins de courage à -tendre la main vers la désillusion des roses.</p> - -<p>Tristane regarda derrière elle et vit un chemin -qui se déroulait loin, pareil au chemin -jonché de pétales que l’on offrait jadis au -Saint-Sacrement.</p> - -<p>« Tant de fleurs brisées et qu’il ne m’en -soit resté aucun parfum ni aux doigts ni au -cœur! »</p> - -<p>Une fois de plus, elle voulut redevenir -toute petite pour refaire, avec plus de soin, -la route parcourue en vain, pour mieux -choisir parmi les églantines et parmi les -dahlias, car, songeait-elle, j’ai certainement -passé, sans les voir, à côté des branches les -plus fleuries et les plus odorantes.</p> - -<p>« Non. A quoi bon? Je me tromperais encore, -je foulerais les mêmes herbes, j’avancerais -la main vers les mêmes erreurs, j’ouvrirais -les bras aux mêmes fantômes, avec la -même innocence dans mes gestes et dans mes -yeux. Maintenant, je sais. Je sais comment -il faut prendre et comment il faut donner. Je -ne suis pas au bout de ma route ; il y a encore -un reposoir avant la chapelle. »</p> - - -<h4>II</h4> - -<p>Tristane s’en allait donc au-devant du dernier -amant.</p> - -<p>Il venait de loin et il était loin, mais elle -le voyait surgir de colline en colline, enflammé -comme un brasier et clair comme un phare ; -ces lumières apparues guidaient Tristane et -la réconfortaient dans son voyage.</p> - -<p>Elle ne tournait plus la tête pour regarder -derrière elle ; les images du passé s’éteignaient -successivement, petites lampes soufflées -à la ronde ; seule, au milieu d’une grande -nuit, Tristane marchait courageusement vers -la lumière surgie de colline en colline.</p> - -<p>Il faisait nuit, vraiment, dans la forêt silencieuse ; -Tristane avait peur du bruit de ses -pas écrasant les feuilles mortes : alors, elle -s’accroupit au pied d’un arbre et elle attendit -les yeux fixés sur la lueur lointaine.</p> - -<p>Dès que Tristane fut assise au pied de l’arbre, -la forêt s’endormit plus profondément, -sans soupirs et sans rêves, ensevelie dans les -délices du néant ; — et Tristane s’endormit -aussi, car le sommeil est plus fort que l’amour.</p> - -<p>Tristane s’endormit au moment où un voyageur -attardé passait, faisant des gestes inquiets, -plongeant dans l’ombre des regards -attentifs ; il penchait la tête d’un côté et de -l’autre, l’oreille tendue, et souvent il s’arrêtait -pour mieux écouter et pour mieux regarder ; -mais Tristane, écroulée au pied de l’arbre, -semblait aussi vague et aussi noire -qu’une touffe d’ajoncs ou qu’une touffe de -bruyères.</p> - -<p>Il cria :</p> - -<p>— Tristane!</p> - -<p>La voix s’enfonça dans l’ombre et ne rapporta -nulle réponse ; alors le voyageur revint -sur ses pas, frôlant encore Tristane et ne la -reconnaissant pas ; enfin, il se coucha dans -les feuilles mortes et, lui aussi, s’endormit -parmi les arbres silencieux.</p> - -<p>Le jour les réveilla ; ils se levèrent et s’éloignèrent.</p> - -<p>— J’ai été heureux comme dans un rêve, -songeait le voyageur.</p> - -<p>— O mon dernier amant, songeait Tristane, -quelle nuit d’obscures et profondes délices! -Tu m’as donné enfin la plénitude des joies de -l’amour. J’ai été heureuse comme dans un -rêve.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak i" title="LIVRE III. ANECDOTES">LIVRE III</h2> - -<p class="c large">ANECDOTES</p> - - - - -<h3 id="l3c1">LE MAUVAIS MOINE</h3> - -<blockquote class="epi"> -<p>« Il n’est point nécessaire -de vivre, mais il est -nécessaire de penser. »</p> - -<p class="attr"><span class="sc">Leibniz.</span></p> - -</blockquote> - -<p>Celui qu’on appelait déjà « le moine », à -cause de sa vie chaste et de ses propos amers, -le devint réellement et à jamais en la trente-cinquième -année de son âge. Après de longues -et énervantes causeries avec un poète -singulier, qui avait ébauché de consciencieux -noviciats dans tous les monastères de France, -il se décida pour la Trappe, et pour celle de -Soligny, illustrée par Rancé, plus rigide encore -et plus mystérieuse que toutes les autres.</p> - -<p>Il croyait avoir spécialement à se plaindre -de la vie, des femmes qui ne l’avaient pas -aimé, des hommes qui ne l’avaient pas compris, -des choses dont l’hostilité s’était dressée, -comme une ligne de récifs, entre lui et son désir, -chaque fois qu’il avait lancé sa nef sur la -mer, chaque fois qu’il avait orienté sa voile -vers Thulé ou vers Atlantide.</p> - -<p>En vérité, il n’avait guère jamais manifesté -que des velléités, de tous petits vouloirs aussi -fragiles que des bulles de savon, aussi jolis, -aussi vains. Il n’était pas même de ceux que -Fourrier, l’inventeur des Quatre-Mouvements -et de la psychologie amusante, appelle des -<i>commenceurs</i> ; il ne commençait même pas, -restait toujours en deçà de la borne du départ. -Capable de se laisser faire et d’obéir au branle, -comme une cloche, il cessait de carillonner, -dès qu’on lâchait la corde. Une de ses faiblesses, -c’était de rester là où il était ; il sortait -toujours le dernier d’un salon, d’un théâtre, -d’un café ; il se faisait mettre à la porte, toujours -surpris que le « déjà » fût sonné. Sans -doute, il eût fait un excellant stylite et, juché -sur sa colonne, il n’eût jamais songé à en descendre.</p> - -<p>Son ami le poète était, au contraire, le -type accompli du commenceur invétéré, prêt -à tâter de tout, à goûter de tout, sans toutefois -sortir, sinon par accident, du domaine de -l’Eglise, où le retenait une obscure, mais indéracinable -vocation. Au moyen âge, au treizième -siècle, il eût été un de ces clercs gyrovagues, -un de ces « goliards », qui s’en allaient -d’abbaye en abbaye, colportant des légendes -pieuses et de scabreuses chansons latines, -incapable de se fixer, de se plier sans -retour à une règle, amoureux des nouvelles figures, -des sites inconnus, des aventures, et -qui couraient toujours, persuadés que l’on -n’est bien que là où l’on n’est pas.</p> - -<p>Seul, le « moine » ne serait jamais parti. Le -poète le mit en route. Dénués d’argent, mais -munis de lettres de créance, ils allèrent à -pied, cheminant comme des colporteurs, mangeant -et couchant dans les presbytères, pas -toujours très bien reçus, mais arrivant, par -quelques momeries, à se concilier la défiance -ecclésiastique.</p> - -<p>A la Trappe, le père abbé les accueillit, selon -la règle de l’Ordre, avec affabilité, se souvenant -de la constitution de Rancé, où il est -dit des hôtes : « On prendra garde de les traiter -avec tant de charité qu’ils n’aient pas sujet -de croire qu’ils sont à charge et que leur -visite est importune. »</p> - -<p>Dès la première journée passée dans la paix -du silence, ils furent également séduits et le -poète résolut très fermement d’entreprendre -là sont septième noviciat.</p> - -<p>Il ne persévéra pas plus d’un mois et partit, -laissant le « moine », qui, lui, ne devait plus -sortir, — confirmant ainsi, une fois de plus, -le mot terrifiant de Pascal : « La volonté propre -ne se satisferait jamais quand elle aurait -pouvoir de tout ce qu’elle veut, mais on est -satisfait dès qu’on y renonce. » A la vérité, -son mérite n’avait pas été très grand, si médiocre -était la qualité de volonté à laquelle il -renonçait. La règle fut, au contraire, pour lui, -un puissant principe d’activité et il ne tarda -pas à obéir mécaniquement, à marcher, -comme une docile brebis, parmi le troupeau.</p> - -<p>Après deux ans de noviciat, on l’admit à la -profession ; il prononça les trois grands vœux -de pauvreté, de chasteté et d’obéissance, — et -il se sentit très heureux.</p> - -<p>Se lever à deux heures du matin, jeûne -jusqu’à midi, chanter au chœur, travailler aux -champs, vivre de légumes et de fruits, coucher -sur une planche, et bien d’autres austérités, -tout cela ne tarda pas à faire partie de -ses habitudes. D’ailleurs, le manque de nourriture -et de sommeil l’induisit promptement -en une sorte de torpeur ou d’hébétude dont -il ne se réveillait jamais ; à de certains moments, -le matin et le soir, il lui semblait déjà -être mort, ou du moins ne plus vivre qu’une -vie de larve, et il ne reprenait un peu conscience -de lui-même que dans les champs, au -soleil, quand il fanait le foin, quand il fauchait -le blé.</p> - -<p>Pas davantage que la plupart de ses frères, -il n’éprouvait les joies de la vie mystique, — et -moins que le dernier d’entre eux, car il n’était -ni dévot, ni pieux, ni même chrétien. -Néanmoins, il suivait ponctuellement tous les -exercices, se livrait aux prières et aux lectures -prescrites, observait la règle en tous ses détails, -sans zèle, mais sans mauvaise volonté. -<i lang="la" xml:lang="la">Sedebit solitarius et tacebit.</i> Le silence lui -était agréable : quel repos des inutiles et tumultueuses -conversations, où jadis il avait fatigué -et usé sa jeunesse!</p> - -<p>Une seule fois, il fut ému, mais jusqu’à la -peur, jusqu’au frisson. Il est d’usage, à la -Trappe, que, si un moine meurt, on respecte -durant un mois sa place au réfectoire, et qu’à -cette place vide on serve le repas du mort. Or, -il arriva que ses deux voisins moururent -presque coup sur coup — et, pendant un -mois, il dut manger coude à coude avec l’absence -de deux morts! Cette impression d’abord -extrêmement pénible, lui fut cependant -salutaire, en lui enseignant qu’il n’était -pas encore assez détaché de la vie, -puisque le contact de la mort lui était -douloureux : quelques méditations le calmèrent.</p> - -<p>D’ailleurs, son tour arrivait. Il vivait là depuis -trente ans ; il avait soixante-cinq ans : -c’est un âge qu’on ne dépasse guère à la -Trappe, et que l’on n’atteint pas souvent. De -grandes faiblesses le prirent ; il sentit, et tout -le monde, que c’était la fin, et il se résigna à -subir le grand cérémonial qui accompagne l’agonie -des trappistes.</p> - -<p>Selon la règle, il fut descendu dans la chapelle, -et, là, couché sur un tas de paille pour -recevoir les derniers sacrements, entouré de -tous les frères. L’abbé, en étole violette, la -crosse à la main, récitait les prières des agonisants ; -les religieux, à genoux, répondaient. -Quand les prières furent achevées, l’abbé, le -voyant morne, les yeux durs, se pencha vers -lui et l’exhorta :</p> - -<p>— Parlez, mon frère, disait-il tout bas. On a -vu ici, souvent, des péchés gardés jusqu’à la -mort et qui ne sont sortis des lèvres du pécheur -qu’avec le dernier souffle de la vie. -Parlez, Dieu vous écoute et vous pardonne…</p> - -<p>— Mon père, dit le moribond, qui fut mort -l’instant d’après, mon père, je ne crois pas en -Dieu.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l3c2">L’ÉVOCATEUR</h3> - - -<p>C’était une très vieille dame toute parfumée, -toute poudrée, toute macérée par les essences, -si maigre sous la triste richesse de ses robes -et de ses joyaux qu’elle représentait bien (effroyablement -bien) le squelette mondain, la -carcasse élégante qui n’a jamais dit son dernier -mot et qui prendrait des attitudes jusque -dans le néant.</p> - -<p>Depuis qu’elle vivait seule en son vieil hôtel -funéraire, où la poussière accumulée semblait -un résidu d’ossuaire, sa vie continuait toute -pareille (en réalité) à la vie de joies et de -triomphes dont si longtemps avait joui sa -beauté de jadis. Nul pourtant ne la visitait -que de rares héritiers presque aussi vieux -qu’elle et toujours mal reçus. Souvent, elle les -reconduisait à peine entrés, sous ce prétexte -d’une vésanique fallaciosité « qu’elle donnait -un grand bal, le soir même, et qu’en telle -occurrence une maîtresse de maison n’a vraiment -pas le temps de s’attarder à des bavardages ». -Elle ajoutait : « Je ne vous invite pas : -ces fêtes-là, ce n’est plus de votre âge. »</p> - -<p>Or, « le soir même », une seule personne -franchissait, assez discrètement, les portes -de l’hôtel, — et les vastes salons dédorés ne -s’éclairaient que d’une douzaine de bougies -jaunes, luminaire de la danse des morts!</p> - -<p>— Entrez, monsieur le professeur. Il ne -manque plus que vous.</p> - -<p>M. le professeur entrait, saluant avec la -grâce d’un maître à danser, mais gêné dans -son évolution par un chapeau très rouge qu’il -essayait de cacher derrière son dos, et par -une lamentable boîte à violon qui, immanquablement, -heurtait le battant de la porte.</p> - -<p>Débarrassé de ces accessoires, il recommençait -son salut : avancer de trois pas en s’inclinant -légèrement aux deux premiers pas et -profondément au troisième ; là, on attend -que la belle dame vous donne ses doigts à -baiser, et, si elle ne daigne, on se retire modestement, -la main sur le cœur.</p> - -<p>Jamais la belle dame ne donnait ses doigts à -baiser : M. le professeur se retirait donc modestement, -la main sur le cœur, et, accordant -son violon, demandait :</p> - -<p>— Piano ou violon, madame la marquise?</p> - -<p>Madame la marquise faisait alterner : elle -préférait les quadrilles sur le violon et les -valses sur le piano.</p> - -<p>— Jouez-nous donc, dit-elle négligemment, -le <i>Quadrille sicilien</i>.</p> - -<p>L’évocateur entama l’introduction, les couples -se placèrent en vis-à-vis et, au point d’orgue, -voilà qu’ils s’avancent, se mêlent, se saluent, — et -d’entre le murmure doux des robes -froissées, un petit rire s’élève, s’égrène, -s’éperle : la vieille marquise le reconnaît, — c’est -le sien d’il y a soixante ans!</p> - -<p>Bal de cour, le premier grand bal où elle parut, -plus émue que le néophyte pour qui se -déchire le voile d’Isis. Ce soir-là, elle inaugurait -vraiment son âme de vierge civilisée, elle -la conduisait au baptême : s’entendre dire qu’on -est plus jolie que « toutes les autres », — quelle -bénédiction comparable à celle-là, et quelle -bénédiction aussi efficace à insinuer en un -doux petit cœur l’amour et la pitié de son -prochain? Comme elle leur offrait volontiers, -à « toutes les autres », l’orgueilleuse compassion -de ses regards heureux, de son sourire -de reine!</p> - -<p>Après les compliments, les déclarations, — d’exquises -phrases de romance, des murmures -d’une douce musique, aussi douce en -vérité qu’une mélodie de Marcailhou! Songez -que tous ces jeunes gens vous affirment sérieusement -que vous pouvez, d’un mot, -édifier le palais de leur félicité! En a-t-on -jamais dit autant à « une autre », depuis -le commencement du monde, ou du moins -depuis qu’il y a des bals de cour et des robes -décolletées? Un seul mot — lequel? Il vaut -mieux le taire, car il est dangereux, et dès -qu’on l’a proféré, on est prise, ce qui est bien -moins amusant que de prendre soi-même.</p> - -<p>Cependant M. le professeur a épuisé les figures -du <i>Quadrille sicilien</i> ; les ombres s’arrêtent -avec la dernière note du galop, et, -désenlacées, s’évanouissent.</p> - -<p>— Monsieur le professeur, jouez-nous la -valse des <i>Saules</i>.</p> - -<p>Ceci est presque grave. L’initiée, devenue -hiérophante, a joui des mystères et en a partagé -les secrets avec un compagnon choisi, — mais -pour être complète et vraiment femme, -il lui faut la certitude du mensonge réalisé. Ce -n’est qu’après avoir trompé qu’elle atteint à -l’épanouissement absolu, à la véritable conscience, -à la liberté. La valse des <i>Saules</i> fut -le prélude de cet affranchissement, qui s’opéra -en trois phases : un baiser sur l’épaule, contre -lequel on ne protesta pas ; une demande de -rendez-vous, à laquelle on répondit ; le rendez-vous -lui-même, simple formalité, puisque -l’adultère était déjà réalisé en intention.</p> - -<p>De ces trois phases, la plus agréable au -souvenir, c’était sans aucun doute celle du -baiser sur l’épaule, sensation inattendue et -nouvelle ; — et puis le reste s’était répété -tant de fois dans le cours des années!</p> - -<p>Embarqué sur la valse des <i>Saules</i>, l’extravagant -professeur pouvait naviguer des heures -entières : le bateau descendait lentement ou -furieusement le long d’un fleuve indéfini qui -se jetait dans un autre fleuve et n’arrivait jamais, -même après d’innombrables ramifications, -à déverser ses flots d’harmonie dans -l’océan du silence. La marquise fut obligée -d’interrompre ; elle le fit avec politesse et -presque avec grâce.</p> - -<p>— Merci, monsieur le professeur, l’histoire -est finie. Jouez-nous, maintenant, je vous prie, -la mazurka du <i>Dernier Amour</i>.</p> - -<p>Sans hésitation, car son répertoire d’œuvres -surannées était vaste, le professionnel évocateur -se précipita dans le <i>Dernier Amour</i>, -« mazurka brillante », et il balançait la tête en -mesure, d’une épaule à l’autre, comme un -métronome. Dès la troisième mesure, il entendit -derrière lui un petit cri, mais il n’en fut -nullement déconcerté ; seulement, tout en -continuant de se balancer en mesure, comme -un métronome perfectionné, il coulait par-dessus -son épaule des regards méfiants et -tendait une oreille fort attentive aux progrès -de l’émotion et au timbre des petits cris mystérieux ; -peu à peu, il rassemblait ses jambes, -se détachait du tabouret, prêt au brusque -mouvement qui serait peut-être nécessaire.</p> - -<p>La marquise se leva et vint s’accouder au -piano ; elle avait vraiment l’air ému, trop -ému et elle regardait son professeur de souvenirs -avec des yeux terriblement reconnaissants.</p> - -<p>C’était comme une quête, bien inutile, -d’improbables audaces, — mais l’évocateur, -inquiet, hâtant ses dernières notes, tout d’un -coup se levait, saluait, enlevait sa boîte à -violon et mettant hardiment son chapeau, -au mépris du protocole, disparaissait avec -une extrême rapidité.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l3c3">JOSE ET JOSETTE</h3> - - -<h4>I</h4> - -<p>Jose était tout petit. Il allait à l’école, en -suivant les chemins creux, en sautant les barrières, -en se coulant à travers les haies, en -musant et dénichant les nids, en cueillant les -fraises ou les noisettes, les surettes ou les pimprenelles. -C’était un garçon doux et obéissant ; -mais, sitôt seul, il redevenait aussi instinctif -et aussi sauvage qu’une belette ou qu’une -musaraigne. Pas plus qu’aucune créature humaine, -il n’était fait pour obéir ; l’œil, pourtant, -le domptait, ou la parole. Tant que l’impression -subsistait il se courbait, humble sous -la volonté du plus fort.</p> - -<p>Un jour donc qu’il allait à l’école en faisant -tournailler comme une fronde la musette ou -sa mère avait mis un morceau de pain et une -pomme, il rencontra Josette qui, tout comme -Jose s’en allait à l’école.</p> - -<p>Josette pleurait. Elle avoua qu’on l’avait -punie et qu’elle s’était enfuie en colère sans -manger sa soupe. Elle avait faim. Jose lui -donna son pain et sa pomme, et la petite -l’embrassa pour le remercier. Elle ne pleurait -plus ; elle eut envie de jouer. Ils jouèrent à -aller à cloche-pied, à marcher sur les genoux, -à se coucher sur l’herbe.</p> - -<p>Le maître d’école, qui se promenait avant -la classe, les rencontra et leur dit sévèrement :</p> - -<p>— Vous êtes deux petits polissons! Est-ce -ainsi que l’on joue? Il faut jouer sérieusement. -Pourquoi ne jouez-vous pas à qui saura -le mieux le nom de toutes les sous-préfectures, -ou les noms des affluents de la Loire, -ou les divisions du système métrique? Vous -finirez mal, je le crains… (Il branlait la tête.) -Et puis, et puis… Quoi? Garçon et fille! Les -petits garçons doivent aller d’un côté et les -petites filles de l’autre. Jose, va-t’en par ici, -et toi Josette, va-t’en par là.</p> - -<p>Puis, satisfait, il reprit le chemin de l’école : -mais, peu à peu, ses cheveux se dressaient -sur sa tête, car il prévoyait le malheureux sort -auquel se destinaient ces enfants.</p> - -<p>Il murmurait :</p> - -<p>— Autorité, discipline, géographie, orthographe…, -autorité, discipline…</p> - - -<h4>II</h4> - -<p>C’était la fête de la paroisse. Le soir venu, -on alluma les chandelles et on dansa. Jose, -qui avait dix-huit ans et Josette qui en avait -quinze, étaient là, en leurs beaux habits, et -aux premiers cris du violon s’étaient enlacés -sous l’œil des familles qui buvaient du cidre en -parlant du temps passé, de la moisson future -et des impôts plus effroyables que la grêle.</p> - -<p>Quand la première danse fut finie, Josette, -sur un signe, vint retrouver sa mère :</p> - -<p>— Josette ma fille chérie, je t’en prie, ne -danse pas avec Jose. Son père est ruiné et -lui n’est rien qu’un pauvre petit valet de -ferme. Ne te laisse pas courtiser par ce garçon-là -car tu ne peux pas l’épouser, nous n’y -consentirions pas. A l’argent il faut de l’argent, -et tu as de l’argent, ma Josette, et Jose -n’en a pas.</p> - -<p>Ce soir-là, ils ne dansèrent plus ensemble.</p> - - -<h4>III</h4> - -<p>Jose tira au sort et il fut soldat. C’est en ce -métier qu’il apprit sérieusement ce qu’il faut -faire et ce qu’il ne faut pas faire. Au bout -de quatre ans, il possédait une morale complète -et respectueuse ; il savait qu’il y a deux -classes d’hommes : les supérieurs et les inférieurs, -et qu’on reconnaît les supérieurs à la -quantité d’or dont se brodent leurs manches. -Ces notions ne lui devinrent pas inutiles -quand il fut sorti de la caserne, car, dans la -vie ordinaire, il y a aussi deux sortes d’hommes : -les supérieurs et les inférieurs, ceux qui -travaillent et ceux qui regardent les autres -travailler. Comme il trouvait cette distinction -toute naturelle, sans doute grâce à son instinctive -philosophie, Jose travailla.</p> - -<p>Josette ne s’était pas mariée. Ses parents -avaient tout perdu dans un mauvais procès, -et, pauvre vachère, elle allait traire les vaches -dans la rosée en songeant qu’il est bien -triste pour une fille de n’avoir pas d’amoureux.</p> - -<p>Jose, apprenant ces nouvelles, eut de la -joie. Il fit confidence à son père de son vieil -amour et de ses projets.</p> - -<p>— Epouser Josette, dit le vieux paysan, -une fille qui n’a peut-être pas trois chemises -et qui se fait des jarretières avec une poignée -de chanvre! Tu n’es pas riche non plus, c’est -vrai, mais nous avons fait un petit héritage, -le blé a bien rendu cette année, et je te donnerai -de quoi t’établir quand tu m’amèneras une -bru qui ne soit pas servante. L’argent veut -l’argent, mon fils ; il ne faut pas le contrarier.</p> - - -<h4>IV</h4> - -<p>Des années passèrent. Jose perdit ses parents -et, au lieu d’un adorable bas de laine, -trouva des dettes. Tout courage fut inutile et -tout labeur. Comme des souris, les hommes -de loi grignotèrent le petit patrimoine, et -Jose, un matin pendant qu’on vendait sa maison, -prit un bâton et s’en alla, aussi loin qu’il -put aller, chercher sa vie. Mais, à mesure qu’il -allait, la vie fuyait devant lui, et il marcha tant -et si longtemps, qu’ayant fait le tour de la -terre, il se retrouva dans le champ, au bord -de la route, où, pour la première fois, jadis, -il avait rencontré Josette.</p> - -<p>Il posa son bâton et, s’asseyant sur le revers -du fossé, il tira de sa besace un morceau -de pain et une pomme. Avant de manger, il -réfléchit si tristement, si tristement que sa -faim se passa et que la pomme et le morceau -de pain tombèrent à ses pieds.</p> - -<p>Il faisait froid, même à l’abri du vent, il ramena -sur ses genoux son grand manteau loqueteux -et s’enveloppa la gorge dans la vaste -barbe grise qui, souvent, avait effrayé les -petites filles.</p> - -<p>Comme il songeait à cela, il entendit des -cris aigus, et voilà des enfants qui reviennent -de l’école, tout pareils à ce qu’il était il y a -plus de soixante ans. Soudain, il comprit l’inutilité -de tout et l’abominable stupidité de -la vie. Il se leva et brandissant comme une -fronde sa musette vide, il fit plusieurs -fois le tour du champ tel qu’un halluciné.</p> - -<p>Au troisième tour, il tomba dans un grand -trou de feuilles sèches ; il y resta, et, comme -la nuit approchait, il s’y arrangea pour y -dormir.</p> - -<p>Cependant, une vieille mendiante arrivait -en grognant :</p> - -<p>— Ah! vieux, tu ne peux pas rester là ; c’est -ma place, j’y dors toutes les nuits. Ce trou-là -est à moi, à moi, tu entends?</p> - -<p>Et, comme le vieux obéissait docilement, -la vieille, après l’avoir examiné, s’informa :</p> - -<p>— D’où êtes vous? Je ne vous reconnais -pas. Comment vous appelez-vous?</p> - -<p>— On me nomme le vieux Jose.</p> - -<p>— Et moi on me nomme la vieille Josette.</p> - -<p>Ils se regardèrent en silence ; ils se souvenaient.</p> - -<p>Mais ils avaient tant souffert et leurs cœurs -étaient devenus si secs, si pareils à ces feuilles -mortes que se disputaient leurs misères, -qu’ils ne trouvèrent rien à se dire.</p> - -<p>La vieille Josette se tassa dans le trou, -comme une bête, tandis que le vieux Jose, -reprenant son bâton, s’en allait.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l3c4">CELUI QUI A TUÉ</h3> - - -<p>Homme pareil à bien des hommes, il me -parut longtemps un être simple, d’un mécanisme -très ordinaire. Je l’analysais et je le démontais -à vue d’œil ; mais quoiqu’il ne fût -pas pour moi de ceux qui déroutent, il était -de ceux qui retiennent un peu l’attention, par -le plaisir que l’on trouve à les comparer sans -fatigue à leurs voisins. Sans l’aimer, j’avais -pour lui l’estime due à un bon joueur d’échecs ; -ses ruses étaient classiques, mais si froidement -combinées et de si loin, que l’on s’apercevait -toujours trop tard, avec la confusion -satisfaite de l’écolier, d’avoir été trompé selon -les règles et par des procédés écrits dans tous -les manuels.</p> - -<p>Nous passions tous les soirs de brèves heures -à ce jeu, en un café pourtant bruyant, -troublé par les violentes entrées d’étudiants -accompagnés de femmes singulières. Cela -nous faisait lever la tête, mais l’échiquier -nous restait dans les yeux et les fous et les cavaliers -tendaient un réseau blanc et noir entre -notre attention et les sourires ivres des -maigrelettes filles.</p> - -<p>D’aucunes m’étaient connues ; elles me tendaient -la main en passant, sans souci de déplaire -à leur ami de la soirée, car ce café, -centre d’un monde fraternel, permettait la familiarité. -Mon ami (un ami que je n’aimai jamais) -était plus souvent que moi favorisé de -ces petits ressouvenirs et de ces petites mains -gantées ; mais les petites mains pour lesquelles -il lâchait les créneaux de la tour glissaient -si vite entre ses doigts, et il en goûtait si peu -la caresse que, souvent, ses yeux étant demeurés -obliquement baissés sur la vision du -coup décisif, il me demandait, plusieurs minutes -après :</p> - -<p>— Qui donc m’a dit bonjour?</p> - -<p>Ces distractions sont communes à tous les -joueurs attentifs et sérieux, mais il me semblait -que chez lui elles prenaient un air particulier, -non d’indifférence, mais de crainte. -Quand une femme s’arrêtait devant lui et lui -adressait la parole, il devenait comme peureux : -parfois, il pâlissait ; souvent, sa peur finissait -par une colère dissimulée, et une impertinence, -même maladroite, même stupide, -le débarrassait de l’importune. A la vérité, les -femmes n’y prenaient garde ; elles semblaient -le ménager ; elles s’éloignaient, après un mot -de reproche plutôt affectueux, et nulle ne lui -garda rancune.</p> - -<p>Il y avait plus d’un an que nous venions -nous rejoindre tous les soirs au café, quand -mes observations commencèrent à se préciser.</p> - -<p>Je remarquai — ou, car cela est si étrange, -je crus remarquer — que les très rares soirs -où il n’y avait aucune femme dans le café, -mon ami avait une liberté d’esprit bien plus -grande et une précision de jeu bien plus redoutable ; -quelques femmes, et il devenait -moins maître de lui ; plein de femmes, et répandue -l’odeur énervante de la femelle, il se -troublait, hésitait, — se laissait battre.</p> - -<p>Un soir, je lui dis, après avoir examiné la -salle :</p> - -<p>— Aujourd’hui, je vous gagnerai.</p> - -<p>Obéissant à ma suggestion, il regarda autour -de lui, puis, mais d’un ton très calme, il -répondit :</p> - -<p>— Oui, je crois que vous me gagnerez, aujourd’hui. -Je ne suis pas en train, la lutte va -m’être difficile. Il y a des soirs où je me sens -ivre, — ivre de l’ivresse douloureuse que provoquent -certains poisons.</p> - -<p>Je demandai :</p> - -<p>— A quoi attribuez vous cela? Vous n’avez -pas un tempérament nerveux.</p> - -<p>Après de l’hésitation, il dit lentement :</p> - -<p>— A quoi j’attribue cet état? A des choses -anciennes, à une histoire, à des coïncidences, -à des souvenirs… Enfin, je ne puis, ni ne -veux préciser.</p> - -<p>Ces derniers mots furent prononcés un -peu sèchement et je répondis sur le même -mode :</p> - -<p>— J’ai été indiscret, je vous en demande -pardon, et d’autant plus volontiers que tout -cela m’est fort indifférent.</p> - -<p>Pour pallier mon impertinence, j’ajoutai :</p> - -<p>— Le jeu suffit à ma curiosité.</p> - -<hr /> - - -<p>A partir de ce soir-là, mon compagnon — l’homme -d’abord cru simple — me donna le -plaisir du mystère et je continuai avec passion -mes observations. Cette sorte de maladie -m’intéressait beaucoup ; j’espérais en découvrir -le principe et m’en faire gloire, car je n’avais -jamais rien lu de pareil dans la description -des plus étranges maladies nerveuses. -Dite par des termes peu scientifiques, c’était, -en somme, l’influence sur un homme, paraissant -médiocrement sensitif, du fluide féminin accumulé. -Ayant trouvé cette explication, j’en -fus mal satisfait ; cependant, elle n’était peut-être -pas totalement absurde, car il est avéré -qu’une assemblée d’hommes excite, souvent -jusqu’à l’hystérie, la nervosité d’une femme ; -un homme en des conditions analogues, ressent -une surabondance de vitalité mâle : dans -le cas que j’étudiais — tout en veillant à l’abri -de mes silencieuses tours — il s’agissait seulement -de dépression au lieu d’excitation, de -moins au lieu de plus ; au lieu de vers la -droite, la balance fléchissait vers la gauche, — voilà -tout.</p> - -<p>Ma boiteuse explication admise provisoirement, -il me restait à trouver la cause première ; -mais comme j’ignorais la vie de mon -compagnon, comme il ne m’avait jamais fait -aucune confidence, cette dernière recherche -me parut impossible et j’en abandonnai la solution. -Nous continuâmes à faire manœuvrer -nos cavaliers, et je m’abstins, par lassitude et -par ennui, d’observations désormais inutiles.</p> - -<hr /> - - -<p>Or, il arriva qu’un soir, une femme d’assez -médiocre beauté, mais rousse avec la peau -toute blanche, entra dans le café ; elle était -seule et elle avait cet air lamentable des filles -qui ont traîné en vain pendant des heures -leurs jupes sur les trottoirs.</p> - -<p>Elle vint s’asseoir près de nous ; mon ami -leva la tête et tout d’un coup devint si pâle -que j’eus peur ; en même temps, sa main, qui -tenait une tour conquise, retombait sur l’échiquier -d’un tel poids que toutes les pièces furent -renversées.</p> - -<p>— Venez, je vous en supplie, me dit-il -d’une voix malade ; sortons.</p> - -<p>Il s’appuyait tout tremblant à mon bras. -Quand nous eûmes fait quelques pas, je l’entendis -murmurer fort distinctement :</p> - -<p>— Toutes me connaissent… toutes savent… -oui, je crois qu’elles savent… c’est -cela qui les attire… le sang de leurs sœurs… -Mais celle-ci, celle qui s’est assise à côté de -moi, elle m’aime tant — que je serais capable -de la tuer encore!</p> - -<p>Je répétai :</p> - -<p>— Encore?</p> - -<p>Il me regarda :</p> - -<p>— Oui, encore.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l3c5">LA DERNIÈRE HEURE</h3> - - -<p>C’était un homme sombre et hargneux, et -la vieillesse avait ossifié, de même que les sutures -de son crâne, les fibres de son cœur. -Vieux prématuré, esclave des douleurs et des -noires idées, il râlait déjà depuis des années, -invectivant la vie, qu’il adorait telle qu’une -fuyante maîtresse, cajolant la mort, dont les -syllabes prononcées excitaient en ses membres -de lamentables tremblements et dans -son âme une surnaturelle horreur.</p> - -<p>Toute la journée il pleurait, pareil à un enfant -qui croupit en la glace de ses langes, — mais -il ne pleurait que pour être plaint et, laissé -seul, il se taisait, s’endormant dans l’abrutissement -du silence.</p> - -<p>Devant sa femme et devant la complaisance -des familiers, ce monotone et poignant refrain -moussait, comme une indestructible -écume, sur ses lèvres blanches :</p> - -<p>— Moi qui me suis privé de tout, dans ma -jeunesse! Moi qui ne buvais que de l’eau et -qui ne prenais, parmi la solitude d’une pauvre -chambre, que d’indignes repas! Moi qui -passais, fier et méfiant, sans plus qu’un regard -pour les créatures d’amour! Moi qui me -disais toujours : « Demain! tu as le temps! -Demain! Ce que tu dédaignes aujourd’hui te -sera rendu au centuple — sur tes vieux -jours! » Moi qui me suis privé de tout — pour -vivre! Moi qui n’ai jamais violé ni les règles -de l’hygiène, ni les règles de la morale! Moi -qui fus le citoyen intègre fermement guidé par -les seules règles de l’Utile! Moi, moi, moi!…</p> - -<p>Et dans son impuissance verbale, le vieux -médiocre, plus sinistre qu’un parricide et -plus vil qu’un garde-chiourme, défilait le -grotesque chapelet des moi, moi, moi! — Car -il avait une personnalité égoïste singulièrement -persistante et sa conscience d’imbécile -était invétérée et intuable.</p> - -<p>D’autres fois, avec une sénile impudeur, il -énumérait, en des phrases hachées par la -toux, les « occasions » que jadis il avait manquées. -Sa mémoire devenait impitoyable et -détaillait les beautés uniques des cent vierges -de lupanar devant lesquelles sa luxure avait -été vaincue par sa prudence. Il se souvenait : -entrer dans ces maisons, l’œil sérieux et flambant ; -passer, en risquant des gestes de marchand -d’odalisques, devant l’étalage des seins -déviés et des ventres excessifs ; échanger -avec des bouches stigmatisées des ordures -brûlantes comme des caresses, — puis hausser -les épaules et fuir vers la certitude des rêves -malsains!</p> - -<p>Et à cette heure, il regrettait son économe -prudence et se roulait dans l’abjection des -regrets de l’honnête gourgandine chantée par -le chansonnier.</p> - -<p>Mais bientôt, cette périodique éructation -lui fut défendue ; sa langue s’alourdit et -son cerveau se troubla ; les circonvolutions -frontales où s’élaborait le misérable verbe -émis par ses lèvres tuméfiées devinrent -toutes pareilles à de la bouillie pour les -chats ; parmi les sons qui disaient encore -la vie du triste paralytique, on ne percevait -plus, avec beaucoup d’attention, que de -vagues syllabes obscènes.</p> - -<p>L’heure du proche trépas se fit reconnaître, -et sa bonne, lasse des veilles, installa près -du moribond une placide garde-malade dont -la guimpe et le rosaire signifiaient qu’au -moins elle ne se saoulerait pas dans le calme -des nuits et ne s’extasierait qu’au moyen de -patenôtres et de coups dans l’estomac.</p> - -<p>La religieuse entra et, quand on lui eut expliqué -les fioles et lu les ordonnances, elle se -posa sur le bord d’une chaise et de là, bientôt, -s’écroula à genoux, égrenant les gemmes -d’amour de son gros chapelet de bois. Elle -récitait à mi-voix les supplications, les invocations, -les glorifications et les oraisons, — et -on eût dit qu’une invincible stalle la -maintenait dans la dure attitude des éternelles -orantes.</p> - -<p>Parfois, elle tournait vers le lit ses yeux -doux et distraits par l’amour ; plus souvent, -elle les levait vers le plafond et, certainement, -à travers le plafond elle voyait le ciel et la -robe étoilée de la Vierge et Jésus couronné -comme un roi, appuyé négligemment sur sa -croix, et des anges absorbés en des concertos, -et enfin toute la splendeur d’une cour où les -diamants sont des vertus brillant sur des -épaules immaculées et sur de candides gorges.</p> - -<p>C’était une femme, sans doute, d’une quarantaine -d’années, mais le silence des cheveux -et le calme des traits rendaient difficile une -exacte appréciation : d’ailleurs, son âge, elle-même -probablement ne s’en inquiétait guère -puisque son amant était celui qui rajeunit à -son gré tous les cœurs et toutes les faces et -qui, au prix de la virginité du corps, donne -l’éternité de l’âme et l’éternité de l’amour. -Elle n’avait jamais pensé à rien qu’à faire son -devoir et à remplir ses obédiences ; elle était -naïve et indifférente et s’il y avait eu des larmes -dans sa vie, ces larmes étaient devenues -un paisible ruisseau courant toujours limpide -parmi les lys de la vallée. Son obédience, en -cette nuit, était de passer dix heures dans -une chambre de mourant et elle n’était pas -plus émue qu’à passer d’autres heures au pied -de l’autel. Elle était ici, elle était là, selon -qu’on lui disait : « Allez ici, allez là », — et -la certitude de n’avoir plus aucune volonté -donnait à ses actes l’élégance et la grâce.</p> - -<p>Cependant, le moribond grognait, éjaculant -toujours de vagues syllabes obscènes, -paraissant vomir ainsi par morceaux son âme -infâme de luxurieux avare. Ces efforts excrémentiels -durèrent jusqu’au matin, jusqu’à -l’heure où la religieuse, à bout de verbe, -s’était assoupie à genoux, le front sur une -chaise, pareille à une invincible suppliante. -Les yeux du mourant, à ce moment, s’ouvrirent -tout grands, pour s’imboire des familières -choses qu’ils allaient quitter ; ils s’ouvraient -tout grands, tout grands, prêts à englober -tout le visible, décidés à emporter dans l’infini -le reflet suprême de la vie, — et ces yeux -avides, comme ils s’ouvraient, comme ils tournaient, -tombèrent sur la religieuse assoupie -et s’arrêtèrent là comme sur une -proie.</p> - -<p>Cette nonne à la belle attitude d’amoureuse -éplorée et lasse d’une nuit de pur amour, cette -femme seule et comme introduite pour un -plaisir dans la solitude de sa chambre, — oh! -cette femme!…</p> - -<p>Il retrouva des phrases pour murmurer des -caresses, et des gestes pour étendre vers la -vision ses mains paresseuses et des forces -pour se lever, — et quand la dormeuse s’éveilla, -ce fut pour voir à ses genoux un spectre râlant -qui soulevait sa robe.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l3c6">EMÉRENCE</h3> - - -<p>Mes tantes me déclarèrent qu’elles m’avaient -trouvé une femme.</p> - -<p>J’étais arrivé à l’âge où l’homme qui n’a -pas d’ambition sociale commence à s’ennuyer -d’être seul et de n’avoir personne à tyranniser. -Le besoin de tyrannie, ou de commandement, -ou de domination, est invétéré dans -le mâle ; il ne se marie souvent que pour être -le chef et maître, et s’il s’est trompé, si l’autorité -lui échappe, c’est une déception assez -forte pour annihiler à tout jamais sa volonté -et abaisser son caractère. Pour ne pas m’exposer -à une telle aventure, je prétendais -choisir une femme docile sans servilité, douce -sans niaiserie, obéissante sans lâcheté et -avec assez de beauté et de grâce pour me -donner la sensation de posséder une bête de -luxe, rare, chère et difficile à remplacer. Les -chevaux avaient jusqu’ici été ma passion ; -je n’espérais pas trouver une femme aussi -belle qu’un beau cheval, mais comme j’en -jouirais avec un sens de plus, une beauté -moindre pouvait me donner un plaisir plus -grand.</p> - -<p>J’écoutais donc ce que me disaient mes -tantes.</p> - -<p>Vieilles filles et sœurs jumelles, elles m’avaient -élevé avec cette tendresse respectueuse -que l’on a, en telles vieilles familles, pour -l’aîné, chef de la maison ; dès l’âge de douze -ans, elles m’avaient laissé maître et elles auraient -volontiers pris mes ordres, si je n’avais -eu déjà assez de raison pour refuser la responsabilité -que l’on m’offrait. D’ailleurs, je -les aimais beaucoup, et il me fut toujours -agréable de voir en elles de prudentes conseillères -dont j’acceptais avec déférence les -avis ou les désirs.</p> - -<p>— C’est une de nos cousines éloignées, me -dirent mes tantes (elles parlaient presque toujours -ensemble, — et l’on n’entendait qu’une -voix), Emérence de V… Elle peut vous -plaire de toutes façons, car elle a de la naissance, -de la fortune et de la beauté, — si -nous sommes bien renseignées. — Vous -devriez aller la voir.</p> - -<p>— Sous quel prétexte?</p> - -<p>— Nous arrangerons cela. Renouer des relations -de famille, par exemple, ne serait-ce -pas un prétexte commode? M. de V… serait, -nous le savons, content de vous recevoir ; il -a de fort belles chasses, il vous retiendrait -quelques jours et vous sauriez si Emérence -est digne de vous. Quant à Mme de M…, elle -est malade et ne s’occupe de rien.</p> - -<p>Les choses s’ordonnèrent comme le souhaitaient -mes tantes, et je partis pour le château -de Boisroger, attendu par M. de V…, -qui m’avait envoyé une invitation des plus -aimables, « dès qu’il avait su mon désir de -faire connaissance avec mes vieux cousins ».</p> - -<p>C’était assez loin de ma résidence, mais le -chemin de fer ne menant qu’à cinq lieues de -Boisroger, je me décidai à faire le trajet en -voiture, ce qui n’était guère plus long ; ayant -deux bons chevaux habitués aux mauvaises -routes du pays, je partis à midi, et à six heures -j’entrais dans la cour du château, pierres -encore féodales et que les barbares crépis -n’avaient pas déshonorées.</p> - -<p>M. de V… attendait debout sur le perron ; -j’arrivais à l’heure précise et prévue : il en -parut enchanté, me félicita d’une aussi belle -exactitude, et en campagnard pour qui les -bêtes sont des êtres aimés et précieux, il -recommanda longuement au palefrenier mes -chevaux qui, à la vérité, étaient couverts -d’écume.</p> - -<p>— Vous les avez un peu forcés, me dit-il, -mais j’espère que vous leur laisserez tout le -temps de se reposer.</p> - -<p>Quand j’eus fait ma toilette, en une vaste -chambre, aux menaçantes tapisseries, dragons -et chimériques animaux, contre lesquels luttaient -des chevaliers armés de lances longues -comme des rayons d’étoiles — M. de V… revint -me prendre, et nous redescendîmes au -salon, où Mme de V…, aussi blanche de visage -que de cheveux, semblait se mourir dans -un fauteuil. Emérence, près d’elle, se penchait -sur un métier à tapisserie, et trois grands -épagneuls fauves dormaient en rond sous le -haut manteau de la cheminée.</p> - -<p>Mme de V… répondit à mes compliments -par un sourire malade et des paroles si faibles -que je ne les entendis pas ; Emérence, à notre -entrée, s’était levée, repoussant assez brusquement -son métier à tapisserie, et elle -m’avait tendu la main, en me regardant avec -de grands yeux bruns, très joyeux, mais très -mystérieux. Elle était grande, pâle, un peu -forte, pleine de vie, mais fatiguée par une -existence claustrale près de sa mère infirme : -elle paraissait un peu plus âgée qu’on ne -m’avait dit et n’avait nullement l’apparence -d’une jeune fille. Comme du premier abord -elle m’avait plu, j’eus, à cette impression, -un soudain petit serrement de cœur et je me -demandai si mes bonnes tantes n’avaient pas -été mal informées, — si Emérence n’était -pas mariée! Puis, rougissant de ma stupidité, -car un mariage est ce qui s’ignore le moins, -je conclus qu’après tout « l’air virginal » était -assez indifférent et qu’une fille de la beauté -d’Emérence n’avait pas besoin, pour me séduire, -de ce piment vulgaire.</p> - -<p>Pendant le dîner et la soirée, tout en me faisant -le plus spirituel possible, tout en parlant à -mon tour et même davantage, car un étranger -doit se faire connaître pour ne pas désobliger -ses hôtes, j’observai Emérence et bientôt je -fus conquis. Non seulement je la trouvai « digne -de moi », comme le désiraient mes tantes, -mais je me demandai avec anxiété si elle me -trouverait digne d’elle ; mes idées d’autorité -et de commandement perdaient de leur force -et j’aurais obéi, pour gagner l’amour d’Emérence, -à ses ordres les plus absurdes.</p> - -<p>Pour distraire Mme de V…, nous fîmes -une partie de nain jaune. Emérence gagna -beaucoup de jetons d’ivoire et de médailles -de vermeil, que son père lui racheta avec -des monnaies moins rares qu’il tirait volontiers -d’une grande bourse de peau de daim ; -elle s’amusait, elle riait, elle me lançait des -apostrophes ambiguës :</p> - -<p>— Mon cousin, gagnez donc à votre tour! -<i>Gagnez-moi donc!</i></p> - -<p>Ce n’était peut-être ambigu que dans mon -imagination, mais j’étais tout à fait heureux -de pouvoir me flatter de ne pas lui déplaire.</p> - -<p>Quand les bougeoirs furent allumés, Emérence -me dit :</p> - -<p>— Mon cousin, tous les matins, je vais -cueillir les fruits aux espaliers, avant que le -soleil ne les ait déveloutés ; il n’y a que moi -qui puisse faire cela. Voulez-vous m’accompagner -demain matin? A sept heures, sur le -perron.</p> - -<p>— C’est que nous chassons demain, hasarda -M. de V…</p> - -<p>— Vous chasserez une autre fois, dit Emérence. -Il faut qu’il voie les espaliers. Les pêches -sont belles comme des anges.</p> - -<p>Emérence eut le dernier mot et j’en fus ravi.</p> - -<p>Un grand chapeau blanc sur ses cheveux -noirs, un large panier au bras, chaussée de -petits sabots, à cause de la rosée, Emérence -parut sur le perron en même temps que moi -et nous partîmes pour les espaliers, tout en -haut du parc.</p> - -<p>Elle n’avait plus son attitude joyeuse de la -veille ; plus pâle encore, les yeux plus profonds, -elle semblait triste et je crus même la -voir trembler.</p> - -<p>Quand nous fûmes à peu près à moitié chemin, -elle me dit brusquement :</p> - -<p>— Mon cousin, vous êtes venu ici pour -moi, pour moi seule, et vous avez l’intention -de m’épouser ; je suis au courant de tout et -je sais beaucoup de gré à vos tantes de m’avoir -désignée à vous, car j’aime votre nom, vous -êtes mon parent et je serais volontiers votre -femme, — mais il faut d’abord que je vous -conte une histoire.</p> - -<p>Elle réfléchit un instant, puis :</p> - -<p>— Ai-je vraiment l’air d’une jeune fille?</p> - -<p>Je répondis franchement, mais avec une -indicible émotion :</p> - -<p>— Non, vous avez l’air d’une femme.</p> - -<p>— J’ai l’air de ce que je suis, reprit Emérence.</p> - -<p>Je ne savais que dire, je la suivais, les yeux -baissés ; je tremblais à mon tour.</p> - -<p>— Vous tiendrez le panier, sans le secouer, -comme cela.</p> - -<p>Elle paraissait plus calme, depuis son brutal -aveu. Tout en cueillant les pêches elle continua :</p> - -<p>— L’histoire, tout le monde la sait, excepté -vous et vos tantes ; si vous ne l’entendiez pas -maintenant vous l’entendriez après — et vous -ne me le pardonneriez jamais. Quand vous la -saurez, vous fuirez, après quelques jours accordés -à la politesse, — et vous ne songerez -plus à moi. J’en ai fait plusieurs fois l’expérience ; -je continuerai, tant que durera ma -triste jeunesse. L’histoire? Qu’elle est sotte et -vulgaire. Il y a six ans, j’avais dix-huit ans, je -fus fiancée à M. de B…, qui était mon ami -d’enfance : je l’aimais beaucoup, on nous laissait -trop libres ; j’avais en lui une confiance -absolue : il abusa de moi, s’absenta et ne revint -jamais. Deux ans plus tard, nous apprîmes -qu’il était déjà marié, dans je ne sais quelle -colonie. Il est mort depuis. Cependant, j’avais -un enfant, — et je l’ai toujours, — un enfant -sans nom, que j’aime et qui fait ma honte. -Voilà l’histoire d’Emérence de V…, — qui -cueille des pêches avec son cousin pour la -première et la dernière fois.</p> - -<p>— Vous vous trompez, Emérence, dis-je -violemment. Je suis assez riche pour n’être -pas accusé de trafic ; je suis plus riche que -vous, j’effacerai votre honte et vous ferez -ma joie. Donnez-moi votre main.</p> - -<p>Emérence, qui était debout devant moi se -mit à pleurer silencieusement ; deux gros -ruisseaux de larmes tombaient sur ses joues -pâles. Je la laissai pleurer ; elle devait pleurer ; -les pleurs qui coulaient sur ses joues -pâles obstruaient son cœur depuis trop longtemps : -elle devait pleurer.</p> - -<p>Ensuite, elle me regarda avec une anxiété -de ressuscitée et ses grands yeux bruns, tout -mouillés, me demandaient si je n’avais pas -menti, moi aussi ; mais je m’approchai d’elle -et je lui dis :</p> - -<p>— Puisque nous sommes fiancés, Emérence, -laissez-moi baiser vos mains.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l3c7">LE CHATEAU BRULÉ</h3> - - -<h4>I</h4> - -<p>Le couvert enlevé, il étaient restés tous les -trois autour de la table, et ils parlaient peu, -comme des gens dont les idées sont rares, et -qui, répétant toujours la même chose, ont -l’instinct de mettre un intervalle entre leurs -phrases.</p> - -<p>M. de Brunon buvait de l’eau-de-vie dans -un gobelet d’argent ; il la versait d’un vieux -flacon de cristal tout ciselé et tout doré qu’à -chaque coup il levait à la hauteur de ses yeux, -le faisant miroiter à la lumière de la lampe. -On devinait qu’il aimait le flacon pour l’eau-de-vie -qui brillait dans le verre ciselé et doré, -et l’eau-de-vie pour la beauté du flacon et les -souvenirs d’anciennes joies emprisonnées là — et -qui allaient peut-être sortir — avec le dernier -verre et la dernière étincelle!</p> - -<p>Il buvait ainsi tous les soirs, pendant que -sa fille, Danielle, lisait quelque médiocre histoire -ou brodait quelque coin de mouchoir. -Elle était toute dorée aussi ; comme elle -penchait toujours le front sur sa lecture ou -sur son ouvrage, on ne voyait de sa tête que -les cheveux blonds ; quand son père pensait -à elle, il évoquait des cheveux blonds, — et -rien que des cheveux blonds, car la figure de -la fille le troublait, dure et froide, avec dans -ses yeux quelque chose de pareil à l’implacable -esprit qui dort dans les flacons d’eau-de-vie.</p> - -<p>Depuis la mort de Mme de Brunon, dont -les fantaisies et la vanité avaient ruiné la maison, -ils vivaient tous deux seuls, dans une -dignité pénible, attentifs à garder le train et -la tenue exigés par leur nom et leur état, soucieux -avant tout de paraître, et leur habileté -était si grande qu’ils trompaient jusqu’à leurs -domestiques, jusqu’à leur notaire.</p> - -<p>Deux fois par an, la dure et froide Danielle -s’absentait, emportant une grande et vieille -malle toute constellée de clous de cuivre, — et -quand elle revenait, ses premières paroles -étaient un chiffre énoncé d’une voix brève. -A l’époque où Baudoin de B… arriva, attendu -depuis des années, au château de Brunon, -Danielle n’avait plus une seule bague -aux doigts : quand elle brodait, elle cachait -sa main gauche sous le morceau de mousseline. -Si dure et si froide qu’elle fût, son père -la vit un jour pleurer en regardant ses longues -mains blanches et nues : ce jour-là, M. de Brunon -ne but que la moitié de son flacon d’eau-de-vie.</p> - -<p>— Je ne vous ai jamais oubliée, Danielle, dit -Baudoin, pendant que M. de Brunon, ayant -vidé son dernier verre, s’endormait. Voici, -toujours à mon doigt, la petit bague que je -vous avais volée en vous jurant de venir vous -la rendre : donnez-moi votre main.</p> - -<p>Danielle tendit sa longue main blanche et -nue.</p> - -<p>— Vous ne portez plus de bague?</p> - -<p>— Non, j’attendais celle que vous venez de -me rendre.</p> - -<p>Danielle était presque émue. Ces jolis enfantillages -de sentiment amollissaient un peu -son cœur de métal. Son âme redevint, pour -quelques heures, aussi jeune que son visage, -et ses yeux s’adoucirent jusqu’à la tendresse.</p> - -<p>Elle s’aperçut, tout étonnée, de ce changement -d’état.</p> - -<p>— Si j’étais riche comme autrefois, Baudoin, -je serais aimable et bonne comme autrefois. -Mais je le sais, je suis devenue méchante, je -suis devenue froide et dure, — et c’est irréparable.</p> - -<p>Alors, elle dit toute la vérité à Baudoin, -qui n’en fut pas touché très profondément, -car c’était un cœur simple et une âme désintéressée. -Il aimait Danielle d’un amour -qui ne fut pas amoindri par la révélation -de sa pauvreté, et, prenant les longues -mains blanches et nues, dépouillées de -leurs bagues, il les baisa l’une après l’autre, -disant :</p> - -<p>— Je les garde, toutes blanches et toutes -nues, toutes pauvres, et toutes pures.</p> - -<p>— Oui, Baudoin, répéta Danielle, toutes -pauvres, pauvres, pauvres.</p> - -<p>— Pauvres! cria tout d’un coup M. de Brunon, -réveillé par les tristes syllabes qui hantaient -son sommeil.</p> - -<p>— Il se redressa, étendant la main vers le -flacon doré.</p> - -<p>— Il est vide, ma fille ; veux-tu aller me le -remplir?</p> - -<p>Danielle se leva, et prenant le flacon, elle -alla soulever un pan de tapisserie derrière lequel -dormait un tonnelet de chêne, tout plein -de rêves, de souvenirs, d’illusions, — un tonnelet -de chêne d’où allait sortir, sans doute, le -mot qui délivre le Dragon de l’or, maître et -gardien de la joie humaine.</p> - -<p>Quand le flacon fut sur la table, M. de Brunon, -l’ayant fait miroiter, s’en versa un gobelet -tout entier, disant :</p> - -<p>— Elle est plus belle que jamais! Elle est -resplendissante, Danielle, je crois que cette -fois-ci elle va dire son secret. Bois avec moi, -Baudoin.</p> - -<p>Baudoin céda et il but plusieurs verres -d’eau-de-vie.</p> - -<p>— Pauvres! répéta encore M. de Brunon, — et -dire que ce vieux château, hanté par -les trépassés, est assuré pour des sommes… -des sommes énormes… Quelle somme, Danielle?… -Et qu’il ne brûlera jamais.</p> - -<p>— Ne dites pas cela, mon père. La matière, -qui est inerte, obéit au verbe, qui est vivant. -Ce château brûlera un jour ; quand? nul ne le -sait encore. Buvez encore un verre de cette -eau-de-vie, Baudoin ; elle vous dira peut-être -son secret, — le secret qu’elle a toujours refusé -à mon père.</p> - -<p>Et Baudoin but encore un verre d’eau-de-vie.</p> - - -<h4>II</h4> - -<p>Quelques heures plus tard, M. de Brunon, -sa fille et Baudoin, enveloppés de couvertures, -gisaient blottis dans la paille d’un hangar -de ferme, pendant que de hautes et belles -flammes se tordaient, harmonieusement, jaunes -et rouges, au-dessus du bûcher prédit -par Danielle. M. de Brunon pleurait, épouvanté -par la magique réalisation de son rêve -abominable ; Baudoin, à demi-évanoui, haletait -couché sur le dos, les doigts agités de -gestes nerveux ; Danielle, à genoux, paraissait -en prière : ses longues mains blanches, -où brillait une seule bague, s’étaient jointes et -sa figure, illuminée par l’incendie, resplendissait -comme surnaturelle.</p> - -<p>Baudoin, presque en délire, proféra de vagues -paroles ; alors, elle accourut près de lui, -et le baisant sur la bouche :</p> - -<p>— Tais-toi, tais-toi, murmura-t-elle. Ta pensée -m’appartient. Nous voilà unis par un ciment -plus fort que l’amour.</p> - -<p>— Le crime! dit Baudoin.</p> - -<p>— Tais-toi, je t’aime.</p> - -<p>Elle s’entoura le cou des bras dociles de -Baudoin, qui, ses lèvres pressant les lèvres -de Danielle, songeait obscurément :</p> - -<p>— Je suis, pour jamais, l’esclave de cette -femme.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l3c8">L’AMATEUR</h3> - - -<p>C’était un silencieux, l’homme d’une passion, -celui dont la vie a un but et n’en a qu’un.</p> - -<p>Amateur, mais exclusif et cruel, doué -d’yeux de rapace et de mains félines, il avait -une façon unique de regarder l’objet de sa -convoitise et une façon unique de l’agripper, — le -coup d’œil de l’épervier et le coup de -patte du chat. Sa passion : les estampes. Il les -voyait à travers les cartons, à travers la reliure -des albums, à travers la porte des armoires, et -quand on lui avait ouvert le carton ou l’armoire, -il avançait, d’un geste net, la main, et -prenait.</p> - -<p>Les marchands d’estampes l’aimaient beaucoup, -car il manquait de ce genre d’astuce -par quoi un collectionneur voile sous l’indifférence -ou même sous le dédain le tremblement -de son désir. Avec lui il n’y avait guère -de marchandage ; ses yeux, ses mains disaient -trop clairement : Je veux cela, je le veux, je -le veux! — et, le prix proféré, il payait et -emportait.</p> - -<p>Sa profession était à peine soupçonnée. On -le croyait (c’était vrai, comme on le sut à sa -mort), chef de bureau dans un ministère et, -par surcroît, personnellement riche, mais à -toute question, à toute allusion, il demeurait -muet. Son nom, qui eut permis toutes les enquêtes -des curieux, était inconnu. Jamais il ne -s’était fait porter ses achats à domicile. Les -estampes qu’il avait choisies entraient aussitôt -dans un carton démesuré qui l’attendait dans -une voiture, et lui-même disparaissait bientôt, -ayant à peine ouvert la bouche.</p> - -<p>Entre eux, les marchands et les commis -l’appelaient M. Amateur, — et ce nom semblait -lui convenir essentiellement. C’était, en -apparence, le type de l’amateur égoïste et farouche, -et rien de plus ; le modèle, peut-être -abominable, mais complet et parfait, du jouisseur -solitaire, de celui dont la fornication s’abuse -sur des matières inertes, douées de la -seule vie que leur donne le désir. M. Amateur -était cela, mais aussi quelque chose de plus, — et -même quelque chose de fort différent.</p> - -<p>En réalité, la passion de cet homme était -la haine de l’art. Il n’achetait des estampes que -pour les torturer, et torturer en elles l’art et -tous les artistes. Son gynécée était une chambre -de supplices : il tenaillait une fois par semaine, -le dimanche.</p> - -<p>Ce jour-là, M. Amateur ne sortait jamais. -Ce jour-là, il ne mangeait pas, il ne buvait -pas : il mettait Dürer sur le chevalet et Holbein -sur la roue.</p> - -<p>Petites vacances hebdomadaires! Naturellement, -il y pensait toute la semaine. Ses -collègues faisaient pour ce jour de liberté des -projets dont la médiocrité le surprenait ; les -moins ridicules de ces plans lui semblaient -enfantins et il ressentait surtout une grande -pitié pour un vieux sous-chef, tout chenu, -qui rêvait de verdure, d’oiseaux, de poisson -frit, et qui ne rougissait pas d’avouer ainsi le -secret grotesque de son cœur sexagénaire. -D’autres parlaient de leurs enfants, de leur -femme, de leur maîtresse, et ces préoccupations, -M. Amateur les trouvait saugrenues ; -il lui arrivait de hausser les épaules, ajoutant :</p> - -<p>— Moi, le dimanche, je classe mes estampes.</p> - -<p>Et, le dimanche, il classait ses estampes.</p> - -<p>Tirant du carton toutes ses acquisitions de -la semaine, il les étalait sur une grande table, -et les contemplait longuement, jouissant de -leur beauté. C’était la phase de l’amour. Extasié -par l’ensemble, il venait aux détails, -délecté à ces subtils rayons dont Rembrandt -transperce les ombres, aux puissantes tailles -par lesquelles Dürer modèle la croupe de -ses chevaux et la croupe de ses femmes, à la -netteté du trait dont Callot enveloppe la fantaisie -de ses mendiants et de ses matadors ; -il s’enivrait des belle courbes et des modelés -hardis, il jouissait de la finesse des hachures, -de la douceur des lumières, de la profonde -intensité des noirs : — formes dont la grâce -toute jeune réveille le désir d’être jeune ; maturités, -plénitudes qui inspirent de sérieux -amours ; troublantes vies faites d’un peu -d’encre jetée sur un peu de papier!</p> - -<p>Après l’amour, non brusquement, mais par -une lente dégradation de sentiments, M. Amateur -éprouvait de l’envie, et sa médiocrité, -peu à peu, s’exaspérait et grandissait jusqu’à -la haine. Son envie était complexe ; il enviait -à la fois le génie des artistes et la beauté de -leurs œuvres ; mais surtout il s’attristait de -la gloire des maîtres, et, devant le rayonnement -des fronts pleins de pensée et des yeux -pleins d’amour, il se sentait plus obscur et -plus froid.</p> - -<p>La haine surgissait, ses lèvres se retroussaient -sur ses dents serrées, ses poings se -fermaient convulsivement, son cœur battait, -prélude au crime! Puis calmé par cette crise, -il se levait et préparait les exécutions.</p> - -<p>Un chevalet, un pot de noir, un pinceau : -cet attirail suffisait au bourreau.</p> - -<p>Il plaçait un Dürer sur le chevalet, et, lentement, -comme avec des précautions d’artiste -minutieux, il passait sur la noble estampe un -précis trait noir, puis un autre, puis encore -un autre, et de temps en temps, il se reculait -pour voir l’effet lamentable des indélébiles -maculatures, souvent — comme on put en juger -plus tard — le bourreau perdait son -sang-froid, et alors c’était un barbouillage furieux, -des outrages ivres, une hideuse mascarade -de balafres, de taches, de zébrures, si -bien que des gens, effrayés d’un si épouvantable -sadisme, ont pu prendre M. Amateur -pour un fou.</p> - -<p>Il n’était pas fou, — à moins que la haine -de l’art ne soit un signe de folie ; mais qui -oserait soutenir une opinion aussi subversive?</p> - -<p>M. Amateur avait donc tout simplement -la haine de l’art et, ami de la logique, il exprimait -cette haine de son mieux et par les -moyens les plus clairs, les plus indéniablement -significatifs.</p> - -<p>L’estampe bien gâtée, et à jamais (car -M. Amateur employait un noir d’une exceptionnelle -qualité), il la laissait sécher, puis la -classait à part dans une série de cartons où -l’on trouva écrit, uniformément, ce mot : -« Cimetière » ; le bourreau inhumait lui-même -ses victimes.</p> - -<p>A la mort de M. Amateur, les victimes furent -inventoriées ; il y en avait des milliers, -et toutes avaient été belles. Çà et là, sous -les sinistres macules, on retrouvait un genou -de cheval, une épaule de femme, un rayon -brisé, — un regard de lumière pleurant parmi -la nuit…</p> - -<p>M. Amateur avait la haine de l’Art.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l3c9">FIN DE PROMENADE</h3> - - -<p>Araman n’était pas un promeneur ordinaire, -de ceux qui flânent, s’arrêtent à un -étalage, s’intéressent à un accident, se retournent -pour suivre d’un œil vainement concupiscent -la passante rapide qui file dans la -foule comme une truite dans l’ombre des -eaux vives. Il marchait méthodiquement, selon -des principes élaborés une fois pour toutes ; -il marchait par raison, par hygiène, — par -ordonnance, enfin! Ces quotidiennes -ambulations ne lui causaient aucun plaisir, et -que de fois, en les trois heures réglementaires, -il tirait anxieusement sa montre! Néanmoins, -il était ponctuel : toutes les après-midi, par -le plus mauvais temps, même de neige, il -sortait et s’encourait — vers rien, au hasard, -fidèle esclave de la grande Déesse, de -celle qui a détrôné Isis, — Hygeia.</p> - -<p>Marcher, mais surtout selon de larges chemins, -le long des boulevards extérieurs, vides -de sordides exhalaisons, à travers les déserts -tels que l’Esplanade, parmi les sinistres bosquets -du Champ de Mars, plus loin, sur les -fortifs, sur les routes, jusque dans les bois.</p> - -<p>En trois semaines de ce dur régime, il eut -atteint cet état que les philosophes grecs dénommaient -« ataraxie », l’indifférence complète -à tout ce que l’on peut rencontrer au -cours d’une promenade, depuis le titubant -bébé jusqu’au révérend pochard qui semble -avoir acquis par l’alcool, une dignité nouvelle, -un état neuf d’humanité. Alors, ses -sorties lui devinrent de plus en plus pénibles -et il eut à prévoir le jour où le motif déterminant -lui manquerait, où il deviendrait pareil -au poète anglais Thomson qui, trouvé couché -à cinq heures du soir, répondait à son ami, surpris -et même scandalisé : « Mais, je ne vois -aucun motif pour me lever. »</p> - -<p>C’est alors qu’une idée assez géniale le -sauva.</p> - -<p>Il y a un infaillible moyen de faire marcher -quand même un cheval paresseux ou -fatigué, c’est de le mettre à la suite d’un émérite -trotteur, et la lâche bête émoustillée par -la vanité ou entraînée par l’autorité d’un maître, -suit de près le courage qui lui montre le -chemin.</p> - -<p>Araman adopta ce système.</p> - -<p>Il s’attela à marcher pas pour pas dans le -sillage — d’une femme.</p> - -<p>Des femmes achèvent sans reprendre haleine, -sans seulement hésiter au plus alléchant -spectacle, de véritables voyages à travers Paris. -Comme elles ont la précieuse faculté de -ne pas voir, de ne pas observer, absorbées -tout entières et hypnotisées par le but poursuivi, -elles sont capables de marcher pour -ainsi dire indéfiniment et de fournir, sans quasi -s’en apercevoir, des courses qui feraient peur -à Ahasvérus.</p> - -<p>Araman se mit donc à suivre les femmes.</p> - -<p>Il choisissait l’une de celles qui semblent -bien parties, lestées pour une sérieuse traversée, -ce qui se reconnaît à la manière assurée -et définitive dont elles relèvent leurs jupes, -à leur coup de talon précis, cadencé, au petit -sac qu’elles pressent plus amoureusement sur -leur hanche, à on ne sait quoi de décidé, -d’emballé, à la fois, et de grave.</p> - -<p>La plupart de ces courses de femmes aboutissaient -à de brusques envolées sous une porte -cochère, à une disparition si soudaine qu’à la -moindre distraction il les perdait de vue, telles -que de folles hirondelles. Il apprit que -« jamais » aucune femme ne sortait sans but -précis, pour le plaisir : elles savent « toujours » -où elles vont, et rien ne peut les distraire -de leur voie, quand elles ont résolu de -ne pas être distraites. La femme, il en fut -bientôt assuré, est un être effroyablement pratique, -fort capable, sans doute, de se perdre -en chemin, mais incapable de se mettre en -route pour le plaisir d’exercer ses jolies -jambes.</p> - -<p>A suivre une de ces femmes, on ne risquait -ni d’errer, ni d’être obligé à d’inutiles stations ; -elles allaient droit devant elles, par le chemin -le plus long, souvent, mais droit, sans s’arrêter, -comme poussées par un démon, comme -attirées par un aimant — qui ne pouvait être -que l’amant!</p> - -<p>Araman, au contraire, n’avait d’autre but -que de suivre : il faisait le rôle du mauvais -cheval, et il le faisait avec une parfaite discrétion, -soucieux de n’ennuyer aucune de ces -agréables vicieuses, de ces douces petites -adultères.</p> - -<p>Or il arriva qu’une de ces amoureuses agiles, -contredisant l’allure de ses sœurs, tourna la -tête, s’aperçut d’un suiveur, ralentit le pas, -et fit comprendre à Araman, par une certaine -attitude, de certains mouvements de jupes, de -brusques arrêts, par tout un jeu discret -mais évident, qu’elle consentait à couper sa -course en deux, à s’attarder, le temps qu’il -convient, à une station improvisée. Du moins, -Araman le crut ainsi et, à la suite de l’Inconnue, -il s’aventura en une étrange maison, -noire, morne, froide et muette qui ressemblait -à l’hôtellerie de la Mort.</p> - -<p>Dès l’entrée, il eut peur : des souffles de -cave emplissaient la cour où des herbes jaunies -entouraient les pavés disjoints. Les fenêtres -ne s’ornaient que de vitres fêlées ou -cassées, et remplacées par des planches, des -torchons, des vieux journaux ; aux murs une -purulence suintait et, de temps en temps, décollées -par l’humidité, des plaques de plâtre -tombaient, s’écrasant dans la boue d’un ruisseau -saumâtre qui longeait les murs. Araman -leva la tête, et il fut fort surpris de voir que -le sixième étage, le dernier, apparaissait tout -resplendissant de fresques et de dorures, tout -éclatant de somptueux vitraux que le soleil -semblait caresser avec joie et tendresse, — et -avec ce respect que la Beauté inspire même -au Soleil.</p> - -<p>Un coup de talon lui fit baisser les yeux : -l’Inconnue l’attendait et s’impatientait.</p> - -<p>Il la rejoignit et entra dans une épouvantable -spirale noire et gluante qui aurait pu -être — songeait-il — l’escalier intérieur d’un -lépreux!</p> - -<p>Il monta et, au sixième étage, ce fut l’éblouissement -d’un paradis : marches en bois de cèdre, -tapis profonds comme des litières, tapisseries -où souriaient dans la pourpre et dans -l’or les yeux fous des lutins et des ondines, -des ægipans et des sirènes, des fées et des archanges.</p> - -<p>Nulle domesticité : les portières se redressaient -elles-mêmes et les portes s’ouvraient, -dès que la main s’était avancée. A la suite de -l’Inconnue, il traversa plusieurs salles toutes -riches d’une différente richesse : là, de divins -marbres ; là, d’angéliques peintures ; là, les -plus somptueuses étoffes, les plus adorables -riens. Au bout, il trouva une sorte de sanctuaire, -mais sans autre autel qu’un harmonieux -amas de coussins.</p> - -<p>Bien qu’il n’eût fait aucun geste, ses vêtements -s’étaient tout d’un coup transformés en -une belle robe de soie violette sous laquelle -il était nu. Il ouvrit la robe et des glaces lui -dirent qu’il était beau, mais d’une beauté surhumaine, -astrale et presque transparente. Au -même instant, l’Inconnue, qui était demeurée -invisible durant quelques secondes, surgit devant -lui dans toute la splendeur d’une nudité -de rêve. De la tête aux pieds, sa peau était -plus unie que de l’ivoire et nulle tache impudente -n’en rompait l’harmonie. A mesure qu’il -la contemplait, elle se rapprochait de lui et -bientôt il sentit sous ses mains la fraîcheur de -deux frissonnantes épaules.</p> - -<p>Leurs joies s’accomplirent en silence et furent -infinies.</p> - -<p>Ayant joui, sans s’étonner, de tant de voluptés -inattendues, Araman s’endormit — et -se réveilla dans la rue.</p> - -<p>« Je n’aurais pas dû « la toucher », disait-il, -plus tard. J’ai senti, quand mes mains effleurèrent -ses épaules, — et au milieu même d’un -indicible plaisir, — je ne sais quelle déception -à retrouver à ce contact une chair — exceptionnelle, -oui, et peut-être unique, — mais -une chair, enfin, et de femme, et non tout à -fait d’illusion. »</p> - -<p>Il ajoutait :</p> - -<p>« Il m’a été donné, à moi le premier venu, -d’atteindre l’Idéal — à travers quelle putréfaction! -Je l’ai touché, je l’ai enserré dans -mes bras, je l’ai baisé de mes lèvres, j’en ai -joui, — et j’ai vu (les yeux de l’Idéal étaient -un miroir), j’ai vu dans ses yeux mes yeux -resplendir, puis mourir de volupté, — puis… »</p> - -<p>Il disait encore :</p> - -<p>« J’aurais dû me mettre à genoux, j’aurais -dû rester à genoux, et contempler. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l3c10">LA SIRÈNE INNOCENTE</h3> - - -<p>Lionel Pappe regardait de vieilles gravures -absurdes et méprisées des hommes d’aujourd’hui, -et il visitait avec joie les paysages écrits -en encre pâle sur les frêles papiers jaunes.</p> - -<p>Son voyage le mena vers une île toute nue -dont la grève était jonchée d’ossements qui -semblaient apportés là par le flot, galets roulés -par la colère des vagues et l’ironie des -vents. Malgré cette laideur et le sol sans arbres, -ni herbes, ni mousses, l’île était plaisante et -douce aux yeux, à cause d’une vapeur rose -qui l’enveloppait d’un charme et donnait aux -tristes crânes l’air de grosses fleurs mourantes.</p> - -<p>Ayant plus d’un pays à parcourir, Lionel -Pappe allait tourner le feuillet, déjà distrait -par un autre désir, quand des rives de l’île -nue et rose un concert s’éleva de voix et de -violons. Perchés sur le rocher, trois beaux -oiseaux à figure de femme chantaient en une -langue inconnue des choses infiniment douces ; -et, dans l’eau, trois êtres ambigus, femmes -par la tête et par le buste, accompagnaient -sur des violons de nacre le chant d’amour des -trois beaux oiseaux.</p> - -<p>Reconnaissant les sirènes, Lionel Pappe -sourit avec beaucoup de dédain et se mit à -faire tout haut la critique de cette représentation -vaine. Il reconnaissait le genre sirène-oiseau : -Homère en parle et il avait vu au -Louvre le portrait de ces bêtes singulières -taillé pour l’ornement d’un obscur bas-relief.</p> - -<p>— Les autres sont les classiques monstres… -Mais pourquoi jouent-elles du violon? Le -violon n’est pas archéologique. J’ai fait ce -matin, un voyage bien ridicule.</p> - -<p>— Mon enfant, répéta Lionel Pappe, à une -jeune fille qui entrait discrètement, grande -écolière aux yeux clairs, blonde, et belle presque -autant que les pâles images écrites sur -les frêles papiers jaunes, mon enfant, j’ai fait -ce matin, un voyage bien ridicule.</p> - -<p>Et le bon professeur, en prologue à sa leçon, -conta sa promenade vers l’île triste et rose.</p> - -<p>— Oui, vous êtes vraiment un bon professeur, -monsieur Pappe, vous m’enseignez des -choses qui ne sont écrites ni dans les livres -ni sur les papyrus, ni sur les métaux, ni sur -les marbres. Vous avez donc vu des sirènes -jouant du violon?</p> - -<p>— J’ai vu cela, répondit Lionel Pappe, et, -quoique ridicule, je l’ai jugé inquiétant.</p> - -<p>— Parce que ce n’est pas archéologique?</p> - -<p>— En effet, parce que ce n’est pas archéologique.</p> - -<p>— Je suppose, reprit la grande écolière aux -yeux clairs, que vous n’avez pas peur des sirènes?</p> - -<p>— Pourquoi aurais-je peur des sirènes?</p> - -<p>— Parce que ce sont des femmes.</p> - -<p>— Et vous croyez, mon enfant, que j’ai peur -des femmes?</p> - -<p>— Vous devez avoir peur de ce qui est illogique, -et les femmes sont illogiques — comme -vos sirènes. Elles jouent du violon mal à -propos ; pour les hommes graves et archéologiques, -elles sont ridicules — comme vos sirènes.</p> - -<p>Lionel Pappe fut surpris d’entendre un tel -discours ; il regarda son élève et s’aperçut -qu’il avait devant lui une grande écolière aux -yeux clairs, qui secouait orgueilleusement ses -longs cheveux bouclés et dont la gorge se soulevait -avec l’anxiété des vagues de tempête -qui se gonflent et ne savent pas où elles vont -tomber. C’était un homme prudent, quoique -fort rêveur, et depuis qu’il donnait des leçons -à des jeunes filles, jamais il n’avait eu le spectacle -d’une telle métamorphose. Il traitait ses -élèves en élèves, et aucune ne s’était encore -redressée ainsi, avouant aussi ingénument les -convoitises de son sexe, — et vraiment il eut -peur.</p> - -<p>Baissant les yeux, il dit lentement :</p> - -<p>— Mon enfant, nous allons continuer notre -lecture : Acte trois, scène huit.</p> - -<p>— Monsieur Pappe, dit la grande écolière, -avec l’air de n’avoir pas entendu, de quelle -couleur étaient les cordes des violons? Pourpres, -n’est-ce pas?</p> - -<p>— Oui, répondit complaisamment Lionel -Pappe, d’un très beau pourpre. Maintenant…</p> - -<p>— De ce pourpre-là aussi sanglant, aussi -clairement rouge sur la blancheur de la nacre?</p> - -<p>Disant cela, elle avait ouvert son corsage, -montrant sur son sein gauche une ligne rouge, -toute vive et où perla du sang, quand elle y -appuya la main d’un air tragique.</p> - -<p>— Monsieur Pappe, j’ai voulu me tuer, hier. -Chagrin d’amour? Nullement. Je suis vierge -de corps et de cœur et je ne désire aucunes -lèvres, — et croyez-vous que si je désirais des -lèvres, elles se détourneraient à l’approche -des miennes? Si j’avais eu un amour ou un -caprice, je l’aurais satisfait. Non, j’ai voulu -me tuer précisément parce que je n’avais ni -amour, ni désir, à peine des curiosités, et si -faibles que cela ne valait pas la peine d’ôter -ma robe, — mon absurde robe noire de grande -écolière, toute luisante sur la hanche du -carton que je porte à l’école. J’ai voulu me -tuer par ennui, j’ai voulu me tuer par dégoût -de la misérable vie qui m’est destinée. J’ai -voulu me tuer par haine des livres imbéciles -qui étaient imposés à ma pauvre intelligence -de vierge, par horreur pour l’humiliation spirituelle -où les règles me maintenaient sous -leurs pieds barbares. J’ai voulu me tuer, parce -que je croyais que je ne pouvais devenir libre -qu’en consentant à forfaire à ma liberté -même ; parce que je croyais que ma beauté ne -pouvait s’affirmer qu’en se donnant esclave à -un maître, — et que je ne veux pas me donner à -un maître! A tous, oui! A un seul, non! -J’ai voulu me tuer, et j’ai été lâche — comme -une femme! Quand j’ai senti la piqûre du couteau, -ma main a faibli, la pointe de l’arme -s’est relevée en traînant sur la peau qu’elle a -liserée de ce fil de pourpre : je voudrais que la -cicatrice en demeurât toujours vive et rouge : -cela me rappellerait éternellement l’heure où -la mort m’a fait comprendre la vie. Je veux -vivre, je ne suis qu’une femme ; la métaphysique -ne m’atteint pas ; je suis en dehors du cercle -de ses flèches, et il me semble que je comprendrais -si bien si on voulait enseigner ma -chair!</p> - -<p>Elle reprit avec un rire hystérique en se -penchant vers Lionel Pappe.</p> - -<p>— Voilà le fil de pourpre, voilà la corde -rouge du violon des sirènes.</p> - -<p>— Enfant, dit Lionel Pappe, pourquoi -chercher des excuses au désir? Laisse chanter -ta chair comme le violon des sirènes ; ne -réfléchis jamais sur toi-même, ni sur les vieilles -images, ni sur la vie, ni sur la mort, — et -ne reviens jamais ici, car tu aurais honte, -sirène innocente, de la victime de ta chanson -d’amour.</p> - -<p>Mais la sirène pleura, et Lionel Pappe -connut que les larmes sont salées comme la -mer, amères comme la mer où nagent les -sirènes.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="l3c11">DIALOGUE -ENTRE HARVÈDE ET UNE OMBRE</h3> - - -<p>Harvède se rejeta vers le foyer, où brûlait -en flammes d’or et de ciel l’âme d’une forêt. -Blotti là, sous une haie de fourrures et de -coussins, il avait encore froid.</p> - -<p>— J’ai froid à l’âme, songeait-il.</p> - -<p>Il sentait, selon la longueur de son corps, -depuis le front jusqu’aux chevilles, des zones -de glace qui le coupaient en cinq ou six Harvèdes -inquiets et ennuyés. On lui apporta du -thé, des alcools, des parfums : alors les bandes -isothermes se détendirent, et les serpents -gelés se réchauffèrent à s’enrouler aux serpents -de feu.</p> - -<p>— J’ai moins froid, songea-t-il.</p> - -<p>L’unité se recomposa. Harvède, redevenu -homogène, se remua et s’allongea, — puis il -désira.</p> - -<p>Soudain, ce désir lui était venu, comme une -apparition, comme un jet de soleil :</p> - -<p>— Je voudrais une femme blonde, une -esclave, une douce créature prête à tendre le -cou aux arabesques du caprice et du lacet…</p> - -<p>Il rêva si fort qu’un malaise lui opprima le -cœur, car il s’était retrouvé le long de la rivière -d’où revenaient trois belles filles encore -nues de s’être déshabillées sous le soleil ; les -cheveux disaient les jeux de l’eau. L’une -était celle-là, celle au nom de bienvenue ; -elle ne riait qu’en sourire et ses yeux demeuraient -graves comme les reflets de la rivière -profonde et douce.</p> - -<p>— Je n’ai plus froid, songea Harvède.</p> - -<p>Il songea encore :</p> - -<p>— C’est trop impossible. Je n’aime pas -l’absurde. Je voudrais dormir.</p> - -<p>Il se fit apporter des narcotiques, — et il -dormit.</p> - -<p>Ce fut l’instant que choisit une voix pour -dire tout haut :</p> - -<p>— Harvède, me voici.</p> - -<p>— Toi?</p> - -<p>— Je t’aimais, je t’aime encore.</p> - -<p>— Toi?</p> - -<p>— Moi, la même, et désormais immuable.</p> - -<p>— Tu n’as sans doute pas de nom, car je ne -t’ai jamais entendu nommer, — et je sais beaucoup -de noms, je sais plus de noms qu’il y en -a d’écrits dans les livres et sur les parchemins.</p> - -<p>— Si je n’ai pas de nom pour toi, je nie pour -tous les autres le nom que je pourrais avoir. -Enfin, je suis celle que tu connais, celle qui -a des yeux graves et doux comme le reflet de -la rivière, une des trois, celle qui ne sait pas -rire, mais qui sait sourire.</p> - -<p>— Voilà vingt ans que je ne t’ai vue, dit -Harvède, et tu n’as pas changé. Je te croyais -morte. Les gens que je ne vois pas, je les crois -morts. Tu es belle.</p> - -<p>— C’est peut-être parce que je suis morte, -dit l’ombre.</p> - -<p>— Tu me fais peur.</p> - -<p>— C’est peut-être parce que je t’aime, dit -l’ombre.</p> - -<p>— Si tu m’aimais, dit Harvède, il fallait -me donner ta bouche et tes seins le jour que -tu sortais de l’eau.</p> - -<p>— Il fallait les prendre dit l’ombre.</p> - -<p>L’ombre, disant cela, détourna la tête, puis -reprit :</p> - -<p>— Tu m’as presque fait rire, moi qui ne -sais pas rire.</p> - -<p>— Pourquoi? demanda Harvède.</p> - -<p>— Parce que tu parles hypocritement comme -une dupe. Avoue-le, et je dirai comme toi : -tu m’as prise — en songe.</p> - -<p>— Non, en désir seulement. Par ces temps -de ma jeunesse, je ne rêvais pas, je vivais. -J’en ai peut-être pris une autre — pour toi!</p> - -<p>— Va, c’était la même chose.</p> - -<p>— Tu n’es pas encourageante, dit Harvède.</p> - -<p>— Alors, tu me veux? demanda l’ombre.</p> - -<p>— Non, dit Harvède.</p> - -<p>— Je ne suis donc plus belle? Tu me trouvais -belle, quand j’apparus.</p> - -<p>— Tu es belle, puisque tu es blonde, — mais -tu n’es qu’une ombre.</p> - -<p>— Enfant, dit l’ombre, regarde! Je n’ai -qu’à ouvrir mon suaire, comme une robe -d’amour, pour que tu demandes à baiser ma -peau de sel gemme. Est-ce que je ne brille -pas comme un diamant, avec toutes les nuances -de la vie et de l’amour? On dirait que je -sors de l’eau : je suis fraîche et ardente ; je -saigne quand on me pique ; je brûle quand -on me touche, — je brûle et je fonds. Vraiment -tu ne me désires pas?</p> - -<p>— Non, je ne te désire pas. Tu m’as fui, -quand j’étais neuf aux ruses ; tu m’as fui après -m’avoir regardé et après m’avoir souri…</p> - -<p>— Je ne t’ai pas fui, j’ai marché et tu ne -m’as pas suivie…</p> - -<p>— Oui, j’étais trop jeune… mais maintenant, -non ; je sais ce que tu es, maintenant.</p> - -<p>— Tu ne le sais pas. Prends ma main.</p> - -<p>Harvède prit sa main.</p> - -<p>— Est-elle consolante? demanda l’ombre.</p> - -<p>Elle continua :</p> - -<p>— Pose tes lèvres sur mon épaule.</p> - -<p>Harvède posa ses lèvres sur son épaule.</p> - -<p>— Est-elle triste? Mes mains sont-elles -vraies? Ma chair est-elle vraie? Touche tout -mon corps, je suis vraie, je suis jeune, je suis -immortelle. Ah! mon amour, accepte donc -le plaisir que je t’apporte.</p> - -<p>Harvède répondit, un peu tremblant :</p> - -<p>— J’accepte le plaisir que tu m’apportes. -Mais je l’accepte malgré moi, je l’accepte, car -ton odeur étouffe ma volonté.</p> - -<p>— Sois heureux en paix, ami, je suis bien -celle que tu désires.</p> - -<p>— Je ne sais plus.</p> - -<p>— Oui, tu persistes à croire que je ne suis -qu’une ombre! Je suis si vivante, mon cher, -que je puis te donner la mort.</p> - -<p>La voix de l’ombre devint amère et cruelle, -pendant qu’Harvède oubliait sa conscience :</p> - -<p>— Tu as baisé mon épaule. Tu as eu tort. -Pourquoi te fier à moi? Ma peau de sel gemme -est empoisonnée. C’est vrai, je suis le Désir, -le Désir irrésistible dont l’absence afflige et -dont la présence navre. Allons, viens nous -aimer!</p> - -<p>— Où m’entraînes-tu?</p> - -<p>— Je t’aime, je suis toute à toi.</p> - -<p>— Je meurs.</p> - -<p>— Comment trouves-tu la mort?</p> - -<p>— Délicieuse! Reviens me voir, enfant.</p> - -<p>— Enfant, nous ne nous quitterons plus.</p> - -<p>Harvède trembla plus fort et dit :</p> - -<p>— J’ai peur, je meurs vraiment.</p> - -<p>— Vraiment? demanda l’ombre.</p> - -<p>— Laisse-moi!</p> - -<p>L’ombre dénoua ses mains déjà tenaces :</p> - -<p>— Oui, je te laisse. Tu me fais pitié, tu -ne sais pas mourir.</p> - - -<p class="c gap small">FIN</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td colspan="3" class="c pad"><div>PROLOGUE</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap"><span class="sc">D’un Pays lointain</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#l0">7</a></div></td></tr> - -<tr><td colspan="3" class="c pad"><div>LIVRE I. — MIRACLES</div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>I.</div></td> -<td class="drap"><span class="sc">Phocas</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#l1c1">19</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>II.</div></td> -<td class="drap"><span class="sc">La Métamorphose de Diane</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#l1c2">31</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>III.</div></td> -<td class="drap"><span class="sc">Régelinde</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#l1c3">39</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>IV.</div></td> -<td class="drap"><span class="sc">L’ineffable Volonté</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#l1c4">47</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>V.</div></td> -<td class="drap"><span class="sc">Hamadrias</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#l1c5">57</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>VI.</div></td> -<td class="drap"><span class="sc">La Révolte de la Plèbe</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#l1c6">65</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>VII.</div></td> -<td class="drap"><span class="sc">L’Accident royal</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#l1c7">79</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td> -<td class="drap"><span class="sc">Mains de Reine</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#l1c8">87</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>IX.</div></td> -<td class="drap"><span class="sc">L’Etable</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#l1c9">93</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>X.</div></td> -<td class="drap"><span class="sc">La Ville des Sphinx</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#l1c10">103</a></div></td></tr> - -<tr><td colspan="3" class="c pad"><div>LIVRE II. — VISAGES DE FEMMES</div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>I.</div></td> -<td class="drap"><span class="sc">Irmine</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#l2c1">113</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>II.</div></td> -<td class="drap"><span class="sc">Phénice</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#l2c2">121</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>III.</div></td> -<td class="drap"><span class="sc">Floriberte</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#l2c3">127</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>IV.</div></td> -<td class="drap"><span class="sc">Rosule</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#l2c4">133</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>V.</div></td> -<td class="drap"><span class="sc">La Femme en noir</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#l2c5">141</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>VI.</div></td> -<td class="drap"><span class="sc">L’Intacte</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#l2c6">149</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>VII.</div></td> -<td class="drap"><span class="sc">La Dame Pensive</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#l2c7">157</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td> -<td class="drap"><span class="sc">Mélibée</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#l2c8">165</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>IX.</div></td> -<td class="drap"><span class="sc">La Vierge aux Plâtres</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#l2c9">173</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>X.</div></td> -<td class="drap"><span class="sc">L’Aventure d’une Vierge</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#l2c10">183</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XI.</div></td> -<td class="drap"><span class="sc">Tristane</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#l2c11">191</a></div></td></tr> - -<tr><td colspan="3" class="c pad"><div>LIVRE III. — ANECDOTES</div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>I.</div></td> -<td class="drap"><span class="sc">Le Mauvais Moine</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#l3c1">197</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>II.</div></td> -<td class="drap"><span class="sc">L’Evocateur</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#l3c2">205</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>III.</div></td> -<td class="drap"><span class="sc">Jose et Josette</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#l3c3">213</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>IV.</div></td> -<td class="drap"><span class="sc">Celui qui a tué</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#l3c4">221</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>V.</div></td> -<td class="drap"><span class="sc">La Dernière Heure</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#l3c5">229</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>VI.</div></td> -<td class="drap"><span class="sc">Emérence</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#l3c6">235</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>VII.</div></td> -<td class="drap"><span class="sc">Le Château brûlé</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#l3c7">245</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td> -<td class="drap"><span class="sc">L’Amateur</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#l3c8">253</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>IX.</div></td> -<td class="drap"><span class="sc">Fin de promenade</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#l3c9">259</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>X.</div></td> -<td class="drap"><span class="sc">La Sirène innocente</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#l3c10">267</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XI.</div></td> -<td class="drap"><span class="sc">Dialogue entre Harvède et une Ombre</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#l3c11">275</a></div></td></tr> -</table> -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em small">Impr. d’Ouvriers Sourds-Muets. Paris.</p> - -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK D'UN PAYS LOINTAIN ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. 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