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-The Project Gutenberg eBook of Divertissements, by Remy de Gourmont
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Divertissements
-
-Author: Remy de Gourmont
-
-Illustrator: Pierre-Eugène Vibert
-
-Release Date: March 27, 2021 [eBook #64939]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images generously
- made available by the Bibliothèque nationale de France
- (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DIVERTISSEMENTS ***
-
-
-
-
- REMY DE GOURMONT
-
- DIVERTISSEMENTS
- POÈMES EN VERS
-
- PORTRAIT DE L’AUTEUR GRAVÉ
- SUR BOIS PAR P.-E. VIBERT
-
- PARIS
- GEORGES CRÈS ET Cie
- LES MAÎTRES DU LIVRE
- 3, PLACE DE LA SORBONNE, 3
-
- MCMXII
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-PRÉFACE
-
-
-Il y a une quinzaine d’années, quand le _Mercure_ commençait sa
-Bibliothèque, un des poètes qui allaient être édités me demandait
-pourquoi je ne publiais pas, moi aussi, un recueil de poèmes. J’acceptai
-l’insinuation pour les environs de l’année 1910, et je n’y pensais plus
-(car la vie nous comble de multiples soucis) et n’y aurais peut-être
-jamais plus pensé, quand se présenta une occasion très favorable. J’ai
-toujours aimé que le hasard régisse visiblement ma destinée, et dans
-l’ordre littéraire, comme en d’autres, j’ai si peu eu à me plaindre de
-lui que je lui cède volontiers. Pourtant ce n’est pas sans appréhension
-que je livre aux amateurs de poésie un recueil aussi hétéroclite et
-d’âges si divers, quoique le titre, _Divertissements_, soit d’une
-extrême modestie. Je ne plaide pas la sincérité. J’ai été sincère, quand
-il m’a plu de l’être, et d’ailleurs la sincérité, qui est à peine une
-explication, n’est jamais une excuse. Si j’en avais besoin d’une, je
-n’irais pas la chercher si naïve et j’aime mieux avouer qu’en somme il
-faut prendre au sérieux un titre qui ne l’est guère aux yeux de la
-plupart des hommes.
-
-La joie, la joie cachée, le contentement intérieur, est un sentiment
-sans lequel je ne saurais vivre avec plénitude et avec lequel, non plus,
-je ne saurais longtemps me plaire. La plupart des _Divertissements_
-représentent les heures où, avant de prendre congé d’un mutuel accord,
-ce sentiment s’exalta un instant. La vie est discontinue et ne se
-compose que d’instants reliés par l’inconscience; la nature essentielle
-de chaque poésie change selon le caractère de ces instants où le poète a
-pu prendre conscience de lui-même. Les poésies de joie n’ont pas fleuri
-dans les jardins les plus heureux, ni les plus douloureuses dans les
-jardins les moins ensoleillés.
-
-Il y a très peu, dans ce recueil, de poésies purement verbales, que
-domine le plaisir de régir le troupeau obligeant des mots, dont on sent
-bien que l’obéissance m’a découragé à mesure que je m’assurais de leur
-docilité excessive. Peut-être même trouvera-t-on que j’ai fini par
-concevoir le poème sous une forme trop dépouillée, mais cela était
-peut-être permis à l’auteur du _Livre des Litanies_, d’ailleurs rejeté
-d’un recueil qu’il voulait représentatif d’une vie de sentiment plutôt
-encore que d’une vie d’art. C’est sans doute un malheur pour le poète
-quand il s’aperçoit enfin qu’il y a peut-être plus de poésie dans un
-regard ou dans un contact de mains qu’il ne saurait en créer avec la
-plus adroite et la plus périlleuse construction verbale. C’est un
-malheur, parce que cela coïncide avec le dépeuplement de sa vie, au
-moment même où la faculté des miracles de l’écriture est sur le point de
-lui échapper aussi, et parce que c’est là un inéluctable sentiment de
-dissolution où il ne peut plus noter que d’inutiles rêves et de tristes
-intentions. Mais comme c’est un malheur qui met fin à toute poésie, on
-espère qu’on n’en trouvera pas ici de traces trop visibles.
-
-Il peut être curieux d’apprendre comment aucun genre d’études les plus
-opposées, selon le commun jugement, à l’exercice de la poésie, n’a pas
-tué, dans l’auteur des _Divertissements_, la faculté de se livrer avec
-foi (avec la foi apollonienne) à ces jeux jugés incompatibles avec la
-raison. A vrai dire, je n’en sais rien. Seulement, je sens que, si la
-vie me l’avait permis, je m’y serais bien davantage attaché. Les poèmes
-les plus beaux (le sentiment n’est pas assez original pour être faux)
-sont ceux que je n’ai pas écrits ou qui n’ont laissé dans mes papiers
-que des traces imparfaites de leur naissance. Je dis cela en particulier
-d’un poème sur les yeux que j’ai médité longtemps et pour lequel j’avais
-relevé la couleur et toutes les changeantes nuances des yeux d’une
-centaine de femmes ou de leurs portraits, et rapproché tous ces précieux
-regards de ceux des pierres de couleur, qui sont moins lucides. Que
-d’autres divagations! J’ai rappelé celle-ci, par piété et par pitié
-envers moi-même et envers les yeux oubliés!
-
-Temps perdu: c’est, à mon avis, ce qu’on pourrait dire de plus cruel et
-aussi de plus injuste à propos de ces _Divertissements_ rêvés ou
-réalisés, car je n’ai pas bien la notion de l’utile, dont se targuent
-les hommes raisonnables, mais j’estime que l’on n’a jamais perdu le
-temps où l’on vécut sa vie (et laquelle donc vivrait-on?). D’ailleurs si
-un seul être choisi a été ému par un seul de ces vers, je suis payé de
-ma peine, déjà bien compensée par mon plaisir, et les moralistes
-eux-mêmes doivent s’en montrer satisfaits.
-
-Rien ne serait mieux à sa place, peut-être plus que ces réflexions trop
-personnelles, en tête d’un volume de vers, que des remarques, en
-apparence désintéressées, sur la versification française. Mais à l’heure
-présente il semble que la technique poétique soit devenue aussi
-personnelle que la poésie elle-même, qui ne l’est pas peu. Les poètes
-l’ont enfin compris, que les autres l’admettent ou non; ils doivent se
-fabriquer, ou avoir l’air de se fabriquer eux-mêmes, leur instrument.
-C’était, paraît-il, une coquetterie des vieux artisans d’avant les
-machines, de façonner leurs outils de leurs propres mains, pour leurs
-propres mains, au lieu de les recevoir tout faits de l’industrie
-indifférente. C’est plus que jamais la coutume parmi les poètes de ne se
-servir que d’un vers dont ils aient ordonné, à leur mesure, le degré de
-flexibilité. Encore que je me sois plié çà et là à l’antique rigidité du
-vers romantique, ou plutôt parnassien, j’ai un faible pour le vers
-incertain né au temps de ma jeunesse, au nombre incertain, aux rimes
-incertaines. Certes, si la langue française était, comme la langue
-latine, toute en syllabes sonores, également, avec des temps forts ou
-faibles, soumises à la prononciation, le vers plein serait de tous les
-vers celui que je préférerais; j’ai essayé, en d’autres pages, de dire
-la beauté de sa plénitude; mais le phonétisme français contient trop de
-lettres muettes auxquelles une versification purement nombreuse accorde,
-verbalement, une vie et une sonorité factices et, pour un homme des en
-deçà de la Loire, déplaisantes. A vouloir faire entrer dans le nombre du
-vers toutes les syllabes exactement comptées pour des unités, on
-gasconne une langue née et formée en des bouches moins décisives et qui
-se plaisent aux demi-teintes musicales, ou bien, si l’on néglige celles
-qui vraiment sont mortes, on ne parvient à l’harmonie nombreuse qu’en se
-fiant au hasard des injonctions de l’écriture, de la mémoire visuelle ou
-de je ne sais quelle tradition, venue d’un temps de certitude phonétique
-qui ne trouve plus créance près de nos oreilles. L’autre méthode exige
-aussi des complicités et aussi des divinations, mais elle s’appuie du
-moins sur l’usage présent, et si elle demande au lecteur plus de
-pénétration, elle lui laisse aussi, en même temps qu’au poète, plus de
-liberté. C’est son principal mérite. Notre versification, dite
-classique, est basée sur la prononciation du XIVe siècle. On pouvait en
-ce temps-là, et peut-être encore un peu plus tard, écrire des vers
-parfaitement réguliers pour le nombre. Ronsard ne le pouvait plus, ni
-Racine, ni les autres, ni Verlaine. Aussi les laisses d’alexandrins ne
-sont-elles que des illusions, où qu’on les prenne, jadis ou naguère, et
-je ne fais pas de différence, sinon dans l’esprit et l’intention, entre
-les vers de Racine et ceux, par exemple, de M. Vielé-Griffin. Il me
-semble que j’ai montré cela, déjà, avec l’appui de preuves sensibles.
-Mais il fallait bien y faire allusion ici, non moins qu’aux
-métamorphoses de la rime, qui a enfin reconquis le droit à l’assonance.
-Le seul défaut de l’assonance des poètes contemporains est d’accepter
-comme assonance la rime pour l’œil des parnassiens, de ne pas tenir
-compte de la longueur des voyelles, mais peut-être sommes-nous mal
-préparés pour ces nuances qui, hormis en quelques cas trop frappants,
-sont mal fixées. Le provincialisme de quelques poètes fera naître des
-variétés dans l’homophonie, légitimes comme tout ce qui est un fait
-naturel.
-
-Je n’insiste pas. Je ne veux que faire réfléchir un peu plus sur ces
-formes nouvelles d’une technique qui a toujours beaucoup d’ennemis et de
-laquelle je suis loin de prétendre qu’on trouvera plus loin des exemples
-dignes de mémoire. Mais, si c’est surtout pour moi-même, c’est aussi
-pour quelques-uns et quelques-unes que je donne ce ballet:
-_Divertissements_.
-
-REMY DE GOURMONT.
-
-
-
-
-DIVERTISSEMENTS
-
-
-
-
-HIÉROGLYPHES
-
-
-I
-
-HIÉROGLYPHES
-
- O pourpiers de mon frère, pourpiers d’or, fleur d’Anhour,
- Mon corps en joie frissonne quand tu m’as fait l’amour,
- Puis je m’endors paisible au pied des tournesols.
- Je veux resplendir telle que les flèches de Hor:
- Viens, le kupi embaume les secrets de mon corps,
- Le hesteb teint mes ongles, mes yeux ont le kohol.
- O maître de mon cœur, qu’elle est belle, mon heure!
- C’est de l’éternité quand ton baiser m’effleure,
- Mon cœur, mon cœur s’élève, ah! si haut qu’il s’envole.
-
- Armoises de mon frère, ô floraisons sanglantes,
- Viens, je suis l’Amm où croît toute plante odorante,
- La vue de ton amour me rend trois fois plus belle.
- Je suis le champ royal où ta faveur moissonne,
- Viens vers les acacias, vers les palmiers d’Ammonn;
- Je veux t’aimer à l’ombre bleue de leurs flabelles.
- Je veux encore t’aimer sous les yeux roux de Phrâ
- Et boire les délices du vin pur de ta voix,
- Car ta voix rafraîchit et grise comme Elel.
-
- O marjolaines de mon frère, ô marjolaines,
- Quand ta main comme un oiseau sacré se promène
- En mon jardin paré de lys et de sesnis,
- Quand tu manges le miel doré de mes mamelles,
- Quand ta bouche bourdonne ainsi qu’un vol d’abeilles
- Et se pose et se tait sur mon ventre fleuri,
- Ah! je meurs, je m’en vais, je m’effuse en tes bras,
- Comme une source vive pleine de nymphéas,
- Armoises, marjolaines, pourpiers, fleurs de ma vie!
-
-
-II
-
-FIGURE DE RÊVE
-
-SÉQUENCE
-
- La très chère aux yeux clairs apparaît sous la lune,
- Sous la lune éphémère et mère des beaux rêves.
- La lumière bleuie par les brumes cendrait
- D’une poussière aérienne
- Son front fleuri d’étoiles, et sa légère chevelure
- Flottait dans l’air derrière ses pas légers:
- La chimère dormait au fond de ses prunelles.
- Sur la chair nue et frêle de son cou
- Les stellaires sourires d’un rosaire de perles
- Étageaient les reflets de leurs pâles éclairs. Ses poignets
- Avaient des bracelets tout pareils; et sa tête,
- La couronne incrustée des sept pierres mystiques
- Dont les flammes transpercent le cœur comme des glaives,
- Sous la lune éphémère et mère des beaux rêves.
-
-1888.
-
-
-III
-
-FRA I SOSPESI
-
- Les tortures sont douces aux pieds de mon amie:
- Le plaisir appelé tout bas sommeille encore,
- La peine avec le doute enfin s’est endormie.
-
- L’Alighier de Florence, descendu chez les morts,
- Vit des âmes semées parmi les airs, légères
- Comme des feuilles d’automne sous les souffles du nord:
-
- Et ces âmes flottaient de la gloire à l’enfer,
- Pareilles en leur vol au troupeau des nuées
- Qui s’envole et sans cesse passe entre ciel et terre.
-
- Ames qui ne sont pas élues, non plus damnées,
- La géhenne éternelle les refuse; pourtant
- Les joies de l’éternel amour leur sont fermées.
-
- Ainsi je vais morose et les yeux souriants,
- Les mains pleines de rose et pleines de soucis.
- Le cœur est un jardin; ô soleil, sois clément,
-
- Les soucis, ni les roses, n’ont pas encore fleuri.
-
-1889.
-
-
-IV
-
-ASCENSION
-
- Un soir, dans la bruyère délaissée,
- Avec l’amie souriante et lassée...
- O soleil, fleur cueillie, ton lourd corymbe
- Agonise et descend tout pâle vers les limbes.
- Ah! si j’étais avec l’amie lassée,
- Un soir, dans la bruyère délaissée!
-
- Les rainettes, parmi les reines des prés
- Et les roseaux, criaient énamourées.
- Les scarabées grimpent le long des prêles,
- Les geais bleus font fléchir les branches frêles.
- On entendait les cris énamourés
- Des rainettes, parmi les reines des prés.
-
- Un chien, au seuil d’une porte entr’ouverte,
- Là-haut, pleure à la lune naissante et verte
- Qui rend un peu de joie au ciel aveugle;
- La vache qu’on va traire s’agite et meugle,
- Un chien pleure à la lune naissante et verte,
- Là-haut, au seuil d’une porte entr’ouverte.
-
- Pendant que nous montons, l’âme inquiète
- Et souriante, vers la courbe du faîte,
- Le Rêve, demeuré à mi-chemin,
- S’assied pensif, la tête dans sa main,
- Et nous montons vers la courbe du faîte,
- Nous montons souriants, l’âme inquiète.
-
-1892.
-
-
-V
-
-LE SOURIRE
-
- Le sourire est un être équivoque, lumière
- Éphémère, fuyante risée des libellules
- Qui rasent l’eau dormante et claire des étangs verts.
-
- Frère d’Eros, il a des ailes minuscules
- Et aux flèches d’argent qui peuplent son carquois
- La pointe est un désir et la barbe un scrupule.
-
- Ses yeux sont des saphirs heureux, discrètes joies
- D’amour, mais quand l’oubli amuse ses prunelles,
- Ils ont l’air de lapis, souvent, ou de turquoises.
-
- La bouche est rouge, elle a la grâce d’un pastel
- Et le pourpre très doux, le velours d’un œillet;
- Quand elle s’ouvre, il en sort un ruban d’étincelles.
-
- Le sourire est un être équivoque, si léger
- Qu’il ne pose pas plus qu’un oiseau sur la branche.
- Il vole et se renvole, il nargue les aguets.
-
- On croyait le tenir, il a fui comme un charme.
- Pas plus qu’une hirondelle on ne le prend au piège
- Et s’il était captif, il mourrait dans sa cage.
-
- Il s’arrête par-ci par-là, dans un cortège
- D’éclairs, jase et d’un seul coup d’aile part en fusée.
- Il fait joujou, il raille, car il est très espiègle.
-
- Il est lumière, il est parfum, il est rosée,
- Il se métamorphose: flambeau, phosphorescence,
- Étoile au crépuscule, feu follet dans les prés.
-
- Il est lumière, il a autour de ses cheveux,
- Les violets, les zinzolins, les améthystes,
- Les sinoples, les roses, les mauves et les bleus:
-
- Les couleurs, mais surtout les douteuses, les tristes,
- Ces fleurs pâles d’avoir trop aimé le soleil,
- Les blondes, ces plaisirs où l’on s’endolorise,
-
- Les blancs trempés un peu de chair ou de paillet,
- Les outre-mer, les pers et les glauques divins,
- Dont se teignaient les yeux moqueurs des Immortelles.
-
- --Oh! les piquants bitumes sous des yeux libertins!
- Oh! les brûlants cinabres sur des joues de déesses,
- Diane aux genoux blancs, et toi Vénus aux seins
-
- Prédestinés!--Il est parfum, et les caresses
- Des odeurs souveraines animent ses baisers,
- Baumes métaphysiques, spasmes par catachrèse!
-
- Il est lumière, il est parfum, il est rosée.
-
- Le sourire est un être équivoque et charmeur.
- --Envoi.--Ah! chère! Il t’aime, il vient à toi en roi,
- Il installe son charme et sa grâce en ton cœur,
-
- Il adore tes lèvres, tes yeux, tes dents, ta voix.
-
-1890.
-
-
-VI
-
-LE LAC SACRÉ
-
- Les vagues gémissaient comme des femmes blessées,
- Le lac sacré râlait sous la haine du ciel
- Et l’invisible chœur des amours trépassées
- Aboyait à la mort et broyait de ses ailes
- Les vagues gémissant comme des femmes blessées.
-
- * * * * *
-
- O lac sacré, témoin de tant d’anniversaires
- Et des chuchotements de tant d’âmes royales,
- Toi qui vis, surgissant des dalles funéraires,
- Tant de fantômes blancs étendant leurs mains pâles
- Vers le témoin sacré de tant d’anniversaires!
-
- O lac sacré, asile où les pieds nus des folles
- Ont lavé leur poussière et fini leur voyage;
- Firmament où les fleurs, au baiser des étoiles,
- Se pâmaient et parlaient le langage des mages
- Dans l’asile sacré, sous les pieds nus des folles!
-
- O lac sacré, ô pacifique mer océane,
- Adorable refuge, port des barques mystiques,
- Golfe aux yeux violets, ô pensée diaphane,
- Gouffre rempli de perles, gouffre métaphysique,
- O lac sacré, ô pacifique mer océane!
-
- * * * * *
-
- Les vagues gémissaient comme des femmes blessées,
- Le lac sacré râlait sous la haine du ciel
- Et l’invisible chœur des amours trépassées
- Aboyait à la mort et broyait de ses ailes
- Les vagues gémissant comme des femmes blessées.
-
-
-VII
-
-MARITURA
-
- Dans la terre torride une plante exotique,
- Penchante, résignée: éclos hors de saison,
- Deux boutons fléchissaient, l’air grave et mystique;
- La sève n’était plus pour elle qu’un poison.
-
- Et je sentais pourtant de la fleur accablée
- S’évaporer l’effluve âcre d’un parfum lourd,
- Mes artères battaient, ma poitrine troublée
- Haletait, mon regard se voilait, j’étais sourd.
-
- Dans la chambre, autre fleur, une femme très pâle,
- Les mains lasses, la tête appuyée aux coussins.
- Elle s’abandonnait; un insensible râle
- Soulevait tristement la langueur de ses seins.
-
- Mais ses cheveux tombant en innombrables boucles
- Ondulaient sinueux comme un large flot noir
- Et ses grands yeux brillaient du feu des escarboucles
- Comme un double fanal dans la brume du soir.
-
- Les cheveux m’envoyaient des odeurs énervantes,
- Pareilles à l’éther qu’aspire un patient,
- Je perdais peu à peu de mes forces vivantes
- Et les yeux transperçaient mon cœur inconscient.
-
-1878.
-
-
-VIII
-
-LA FORÊT BLONDE
-
- Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse,
- Mes herbes sont des cils trempés de larmes claires
- Et mes liserons blancs s’ouvrent comme des paupières.
- Voici les bourraches bleues dont les yeux doux fleurissent
- Pareils à des étoiles, à des désirs, à des sourires,
- Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse.
-
- Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse,
- Mes lierres sont les lourds cheveux et mes viournes
- Contournent leurs ourlets, ainsi que des oreilles.
- O muguets, blanches dents! églantines, narines!
- O gentianes roses, plus roses que les lèvres!
- Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse.
-
- Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse,
- Mes saules ont le profil des tombantes épaules,
- Mes trembles sont des bras tremblants de convoitise,
- Mes digitales sont les doigts frêles, et les oves
- Des ongles sont moins fins que la fleur de mes mauves,
- Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse.
-
- Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse,
- Mes sveltes peupliers ont des tailles flexibles,
- Mes hêtres blancs et durs sont de fermes poitrines
- Et mes larges platanes courbent comme des ventres
- L’orgueilleux bouclier de leurs écorces fauves,
- Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse.
-
- Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse,
- Boutons rouges, boutons sanglants des pâquerettes,
- Vous êtes les fleurons purs et vierges des mamelles.
- Anémones, nombrils! Pommeroles, aréoles!
- Mûres, grains de beauté! Jacinthes, azur des reines!
- Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse.
-
- Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse,
- Mes ormes ont la grâce des reins creux et des hanches,
- Mes jeunes chênes, la forme et le charme des jambes,
- Le pied nu de mes aunes se cambre dans les sources
- Et j’ai des mousses blondes, des mystères, des ombres,
- Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse.
-
-1889.
-
-
-IX
-
-SYMBOLES
-
- Les violets, les ors, les verts, les pourpres fiers
- Ont tonné dans le bleu naissant de l’Orient;
- Les doutes, les ardeurs, les désirs, les colères
- Troublent l’océan blanc de l’âme qui m’est chère.
-
- Pourpres et violets s’entremêlent, aveuglant
- Les yeux du dieu Soleil qui revient des enfers;
- Les doutes, les colères s’allument, enténébrant
- Le cœur pur où fulgure obscur le diamant.
-
- Çà et là des ors tels que des lampes légères;
- Plus haut planent lucides les verts évanescents;
- Les désirs, s’envolant sur le dos des chimères,
- Jouent avec la lumière et le crin des crinières.
-
- Soleil! salut, sauveur! Salut, soleil vivant,
- Maître du ventre nu et prince de la terre!
- Salut, âme! Et salut chair, sauvées du néant!
- Ame, donne ta grâce, et chair, donne ton sang.
-
-
-
-
-LES SAINTES DU PARADIS
-
-
-HOMMAGE
-
- A Filiger, là-bas, dans sa maison des grèves,
- A Filiger qui peint des fresques pour les cieux
- Et qui rêve en silence aux saintes dont les yeux
- Sont calmes comme des lunes et cruels comme des glaives.
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-DÉDICACE
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- O pérégrines qui cheminez songeuses,
- Songeant peut-être à des roses lointaines,
- Pendant que la poussière et le soleil des plaines
- Ont brûlé vos bras nus et votre âme incertaine,
- O pérégrines qui cheminez songeuses,
- Songeant peut-être à des roses lointaines!
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- Voici la route qui mène à la montagne,
- Voici la claire fontaine où fleurissent les baumes,
- Voici le bois plein d’ombre et d’anémones,
- Voici les pins, voici la paix, voici les dômes,
- Voici la route qui mène à la montagne,
- Voici la claire fontaine où fleurissent les baumes!
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- O pérégrines qui cheminez songeuses,
- Suivez la voix qui vous appelle au ciel:
- Les arbres ont des feuillages aussi doux que le miel
- Et les femmes au cœur pur y deviennent plus belles.
- O pérégrines qui cheminez songeuses,
- Suivez la voix qui vous appelle au ciel.
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-Agathe,
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- Joyau trouvé parmi les pierres de la Sicile,
- Agathe, vierge vendue aux revendeuses d’amour,
- Agathe, victorieuse des colliers et des bagues,
- Des sept rubis magiques et des trois pierres de lune,
- Agathe, réjouie par le feu des fers rouges,
- Comme un amandier par les douces pluies d’automne,
- Agathe, embaumée par un jeune ange vêtu de pourpre,
- Agathe, pierre et fer, Agathe, or et argent,
- Agathe, chevalière de Malte,
- Sainte Agathe, mettez du feu dans notre sang.
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-Agnès,
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- Agnelle, épouse du feu, Agnelle, amie de l’Agneau,
- Agnès, plus forte que la magie des jeunes cheveux,
- Agnès, fille sacrée du signe de la croix,
- Agnès, Agnelle et Danielle, toi qui caressas
- D’une main pure la crinière cruelle des brasiers,
- Blanche Agnès, décollée par le glaive aveugle,
- Et trempée dans la gloire vierge des lys rouges,
- Brebis, Toison, Manteau, trame et chaîne des palliums,
- Sainte Agnès, filez pour nous la laine éternelle.
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-Angèle,
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- Qui avez vu dans le ciel une échelle,
- Une longue échelle rouge où montaient des jeunes femmes,
- De belles jeunes femmes vêtues de blanc,
- Angèle qui avez gravi l’échelle de neige et de sang,
- Angèle qui êtes montée au ciel en revenant de Jérusalem,
- Angèle qui avez le pouvoir d’apaiser les orages,
- Sainte Angèle, apaisez les orages de notre cœur.
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-Catherine,
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- Contemplatrice héroïque du Rêve,
- Catherine que le démon battait comme la mer
- Bat le sable innocent des dunes et des grèves,
- Catherine visitée par Jésus familièrement
- --Jésus venait chanter le psautier avec elle,--
- Catherine au front orné du diadème sanglant,
- Catherine pleine de larmes, pleine de charmes, pleine de songes,
- Sainte Catherine, protégez nos âmes pleines de songes.
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-Colette,
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- Douloureuse beauté cachée dans la prière,
- Colette, dure à son cœur et plus dure à sa chair,
- Colette prisonnière dans les cloîtres amers
- Où les colliers d’amour sont des chaînes de fer,
- Colette qui pour mourir se coucha sur la terre,
- Colette après sa mort restée fraîche comme une pierre,
- Sainte Colette, que nos cœurs deviennent durs comme des pierres.
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-Françoise,
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- Sœur favorite de l’invisible Frère,
- Miraculeuse amie des puissances de l’air,
- Astrologue admirable de la Tour des Miroirs
- A qui Dieu écrivit des lettres en lettres d’or,
- Françoise dont les mains multipliaient les pains
- Pour nourrir les mendiants qui vont par les chemins,
- Sainte Françoise, nourrissez nos âmes qui ont faim.
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-Geneviève,
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- Innocente exilée vers la dents des halliers,
- Chair déchirée par le mensonge et par les ronces,
- Et qui n’a d’autre toit que les bons arbres hospitaliers,
- Geneviève à qui les cerfs venaient lécher les pieds,
- Geneviève à qui les loups faisaient les yeux doux,
- Geneviève mère d’un enfant pauvre et nu comme un faon,
- Sainte Geneviève, visitez nos cœurs abandonnés.
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-Gertrude,
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- Abbesse insigne à la crosse d’ivoire,
- Gertrude, salut d’amour au soleil de l’hostie,
- Fille de l’Écriture, écrite par le cilice,
- Miel fondu dans le vin douloureux de la vie,
- Cinnamome jeté dans la prison de l’encensoir;
- Gertrude, cil, larme et pois de senteur,
- Gertrude, enivrée par l’odeur de la vigne,
- Sainte Gertrude, versez votre ivresse dans nos cœurs.
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-Gudule,
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- Née parmi les nuées des fleuves d’autrefois,
- Dans la prairie, à l’ombre des trembles et des saules,
- Gudule dont les épaules portent une cathédrale,
- Gudule qui fut aimée, enfant, par saint Michel,
- Gudule qui fut aimée, morte, par Charlemagne,
- Gudule, parfum des roses et chanson des roseaux,
- Sainte Gudule, embaumez la chanson de nos âmes.
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-Hélène,
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- Hôtelière du Calvaire, mère du Labarum,
- Tête frappée en médailles et en monnaie d’amour,
- Poitrine expiatrice des stupres de la pourpre;
- Hélène, pérégrine vers le sang du Sauveur,
- Hélène, qui baisas la terre des douleurs,
- Hélène, qui choisis, entre les trois, la Seule,
- Hélène, Palestine, Hélène, Basilique,
- Hélène, crucifiée sur la croix byzantine,
- Sainte Hélène, guidez nos âmes pérégrines.
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-Jeanne,
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- Bergère née en Lorraine,
- Jeanne qui avez gardé les moutons en robe de futaine,
- Et qui avez pleuré aux misères du peuple de France,
- Et qui avez conduit le Roi à Reims parmi les lances,
- Jeanne qui étiez un arc, une croix, un glaive, un cœur, une lance,
- Jeanne que les gens aimaient comme leur père et leur mère,
- Jeanne blessée et prise, mise au cachot par les Anglais,
- Jeanne brûlée à Rouen par les Anglais,
- Jeanne qui ressemblez à un ange en colère,
- Jeanne d’Arc, mettez beaucoup de colère dans nos cœurs.
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-Julie,
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- Victime très douce des Juifs et des Vandales,
- Vendue par un marchand de femmes et de sandales,
- Martyre dont le seul juge fut un vieux préteur ivre;
- Julie morte en souriant près de la mer, le soir,
- Julie qui, en mourant, murmurait: Je suis libre,
- Julie, pendue par ses beaux cheveux noirs,
- Sainte Julie, délivrez nos cœurs du désespoir.
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-Marcelle,
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- Pétale d’or pâle au front des dames romaines,
- Pâleur solitaire parmi les fleurs des fêtes rouges,
- Marcelle, amie des cryptes et des catacombes,
- Marcelle riche et pauvre, Marcelle, fière et humble;
- Marcelle enjeu sanglant du vinaigre et des verges,
- Marcelle revêtue d’une robe de morsures,
- Sainte Marcelle, étanchez le sang de nos blessures.
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-Marguerite,
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- Plaisir d’amour, ensuite poussière
- Sous les sandales de saint François,
- Guérie de la chair par l’horreur d’une chair adorée,
- Sauvée par la bonté d’un figuier paternel,
- Languie trois ans dans les limbes de la tristesse;
- Marguerite, muette oratrice du linceul,
- Dont l’aveu étonna l’ombre des cathédrales,
- Marguerite, pécheresse contrite,
- Au visage écrasé par le sable des briques,
- Sainte Marguerite, courbez notre orgueil vers la terre.
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-Marie,
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- Amertume des baisers sur les barques du Nil,
- Robe de soleil et voile bleu que la nuit caresse,
- Marie voyageuse amoureuse et pauvre,
- Jetée par l’ouragan dans l’île pénitente,
- Et qui brûlas tes lèvres au soufre du Jourdain,
- Marie des sables, Marie des palmes, Marie des lions,
- Marie nourrie sept ans d’un pain miraculeux,
- Sainte Marie, brûlez nos cœurs au feu divin.
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- * * * * *
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-Mathilde,
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- Princesse dont les bras blancs portaient la peine des pauvres,
- Mathilde dont les mains blanches usaient les durs psautiers,
- Mathilde, reine de trois mille et l’une des mille servantes,
- Mathilde, dont le cilice de fer avait trois pointes,
- Mathilde, dont les genoux furent le sceau des dalles,
- O Mathilde, baiser, sandale et bracelet,
- Rose d’automne tombée dans l’eau des pénitences,
- Sainte Mathilde, jetez nos cœurs sur les pavés.
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- * * * * *
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-
-Natalie,
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- Née parmi les orages des lointaines forêts
- Et portée longtemps sur les mers aux cheveux clairs,
- Natalie qui aimas tes sœurs et tes pareilles
- Plus que toi-même et, plus que tout, l’Amour,
- Natalie élue entre toutes dès le premier jour
- Pour parer de roses blanches les glaives de l’amour
- Dont les sept pointes font sept blessures de joie,
- Natalie emmêlant bure et cuir à la soie,
- Natalie souriante au bord de la géhenne,
- Sainte Natalie, soyez le parfum de nos peines.
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- * * * * *
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-Paule,
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- Amie de saint Jérôme, pourpre réduite en cendre,
- Épaule où le vieux moine grava le nom de Dieu,
- Paule, manteau de laine sur le dos nu des pauvres,
- Paule couchée par terre, les yeux vers les étoiles,
- Paule, cendre, corde et pierre, fagot d’épines,
- Crâne rasé comme un rocher de Palestine,
- Cœur plein de la poussière de Bethléem,
- Sainte Paule, humiliez nos âmes tristes et vaines.
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- * * * * *
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-Ursule,
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- Griffon du nord, bête sacrée venue
- Dans la lumière bleue d’un rêve boréal,
- Ursule, flocon de neige bu par les lèvres de Jésus,
- Ursule, étoile rouge vers la tulipe de pourpre,
- Ursule, sœur de tant de cœurs innocents,
- Et dont la tête sanglante dort comme une escarboucle
- Dans la bague des arceaux,
- Ursule, nef, voile, rame et tempête,
- Ursule, envolée sur le dos de l’oiseau blanc,
- Sainte Ursule, emportez nos âmes vers les neiges.
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- * * * * *
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-
-Zite,
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- Sainte aux yeux doux, sainte en bonnet, sainte en sabots,
- Zite dont l’oratoire était une cuisine,
- Zite, qui pour marmitons avait les Anges du ciel,
- Zite, bon cœur, bon feu, bonne soupe et bon gîte,
- Zite aux mains rouges fleuries de menthe et d’estragon,
- Sainte Zite, mettez la table où s’attable l’Amour.
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-
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-ORAISONS MAUVAISES
-
-
-I
-
- Que tes mains soient bénies, car elles sont impures!
- Elles ont des péchés cachés à toutes les jointures;
- Lys d’épouvante, leurs ongles blancs font penser sous la lampe,
- A des hosties volées dans l’ombre blanche, sous la lampe,
- Et l’opale prisonnière qui se meurt à ton doigt,
- C’est le dernier soupir de Jésus sur la croix.
-
-
-II
-
- Que tes yeux soient bénis, car ils sont homicides!
- Ils sont pleins de fantômes et pleins de chrysalides,
- Comme dans l’eau fanée, bleue au fond des grottes vertes,
- On voit dormir des fleurs qui sont des bêtes vertes,
- Et ce douloureux saphir d’amertume et d’effroi,
- C’est le dernier regard de Jésus sur la croix.
-
-
-III
-
- Que tes seins soient bénis, car ils sont sacrilèges!
- Ils se sont mis tout nus, comme un printanier florilège,
- Fleuri pour la caresse et la moisson des lèvres et des mains,
- Fleurs du bord de la route, bonnes à toutes les mains,
- Et l’hyacinthe qui rêve là, avec un air triste de roi,
- C’est le dernier amour de Jésus sur la croix.
-
-
-IV
-
- Que ton ventre soit béni, car il est infertile!
- Il est beau comme une terre de désolation; le style
- De la herse n’y hersa qu’une glèbe rouge et rebelle,
- La fleur mûre n’y sema qu’une graine rebelle,
- Et la topaze ardente qui frissonne sur ce palais de joie,
- C’est le dernier désir de Jésus sur la croix.
-
-
-V
-
- Que ta bouche soit bénie, car elle est adultère!
- Elle a le goût des roses nouvelles et le goût de la vieille terre,
- Elle a sucé les sucs obscurs des fleurs et des roseaux;
- Quand elle parle on entend comme un bruit perfide de roseaux,
- Et ce rubis cruel tout sanglant et tout froid,
- C’est la dernière blessure de Jésus sur la croix.
-
-
-VI
-
- Que tes pieds soient bénis, car ils sont déshonnêtes!
- Ils ont chaussé les mules des lupanars et des temples en fête,
- Ils ont mis leurs talons sourds sur l’épaule des pauvres,
- Ils ont marché sur les plus purs, sur les plus doux, sur les plus
- pauvres,
- Et la boucle améthyste qui tend ta jarretière de soie,
- C’est le dernier frisson de Jésus sur la croix.
-
-
-VII
-
- Que ton âme soit bénie, car elle est corrompue!
- Fière émeraude tombée sur le pavé des rues,
- Son orgueil s’est mêlé aux odeurs de la boue,
- Et je viens d’écraser dans la glorieuse boue,
- Sur le pavé des rues, qui est un chemin de croix,
- La dernière pensée de Jésus sur la croix.
-
-
-
-
-SIMONE
-
-POÈME CHAMPÊTRE
-
-(1898)
-
-
-I
-
-LES CHEVEUX
-
- Simone, il y a un grand mystère
- Dans la forêt de tes cheveux.
-
- Tu sens le foin, tu sens la pierre
- Où des bêtes se sont posées;
- Tu sens le cuir, tu sens le blé,
- Quand il vient d’être vanné;
- Tu sens le bois, tu sens le pain
- Qu’on apporte le matin;
- Tu sens les fleurs qui ont poussé
- Le long d’un mur abandonné;
- Tu sens la ronce, tu sens le lierre
- Qui a été lavé par la pluie;
- Tu sens le jonc et la fougère
- Qu’on fauche à la tombée de la nuit;
- Tu sens le houx, tu sens la mousse,
- Tu sens l’herbe mourante et rousse
- Qui s’égrène à l’ombre des haies;
- Tu sens l’ortie et le genêt,
- Tu sens le trèfle, tu sens le lait;
- Tu sens le fenouil et l’anis;
- Tu sens les noix, tu sens les fruits
- Qui sont bien mûrs et que l’on cueille;
- Tu sens le saule et le tilleul
- Quand ils ont des fleurs plein les feuilles;
- Tu sens le miel, tu sens la vie
- Qui se promène dans les prairies;
- Tu sens la terre et la rivière;
- Tu sens l’amour, tu sens le feu.
-
- Simone, il y a un grand mystère
- Dans la forêt de tes cheveux.
-
-
-II
-
-L’AUBÉPINE
-
- Simone, tes mains douces ont des égratignures,
- Tu pleures, et moi je veux rire de l’aventure.
-
- L’Aubépine défend son cœur et ses épaules,
- Elle a promis sa chair à des baisers plus beaux.
-
- Elle a mis son grand voile de songe et de prière,
- Car elle communie avec toute la terre;
-
- Elle communie avec le soleil du matin,
- Quand la ruche réveillée rêve de trèfle et de thym,
-
- Avec les oiseaux bleus, les abeilles et les mouches,
- Avec les gros bourdons qui sont tout en velours,
-
- Avec les scarabées, les guêpes, les frelons blonds,
- Avec les libellules, avec les papillons,
-
- Et tout ce qui a des ailes, avec les pollens
- Qui dansent comme des pensées dans l’air et se promènent;
-
- Elle communie avec le soleil de midi,
- Avec les nues, avec le vent, avec la pluie
-
- Et tout ce qui passe, avec le soleil du soir
- Rouge comme une rose et clair comme un miroir,
-
- Avec la lune qui rit et avec la rosée,
- Avec le Cygne, avec la Lyre, avec la Voie lactée;
-
- Elle a le front si blanc et son âme est si pure
- Qu’elle s’adore elle-même en toute la nature.
-
-
-III
-
-LE HOUX
-
- Simone, le soleil rit sur les feuilles de houx:
- Avril est revenu pour jouer avec nous.
-
- Il porte des corbeilles de fleurs sur ses épaules,
- Il les donne aux épines, aux marronniers, aux saules;
-
- Il les sème une à une parmi l’herbe des prés,
- Sur le bord des ruisseaux, des mares et des fossés;
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- Il garde les jonquilles pour l’eau, et les pervenches
- Pour les bois, aux endroits où s’allongent les branches;
-
- Il jette les violettes à l’ombre, sous les ronces
- Où son pied nu, sans peur, les cache et les enfonce;
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- A toutes les prairies il donne des pâquerettes
- Et des primevères qui ont un collier de clochettes;
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- Il laisse les muguets tomber dans les forêts
- Avec les anémones, le long des sentiers frais;
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- Il plante des iris sur le toit des maisons,
- Et dans notre jardin, Simone, où il fait bon,
-
- Il répandra des ancolies et des pensées,
- Des jacinthes et la bonne odeur des giroflées.
-
-
-IV
-
-LE BROUILLARD
-
- Simone, mets ton manteau et tes gros sabots noirs,
- Nous irons comme en barque à travers le brouillard.
-
- Nous irons vers les îles de beauté où les femmes
- Sont belles comme des arbres et nues comme des âmes;
- Nous irons vers les îles où les hommes sont doux
- Comme des lions, avec des cheveux longs et roux.
- Viens le monde incréé attend de notre rêve
- Ses lois, ses joies, les dieux qui font fleurir la sève
- Et le vent qui fait luire et bruire les feuilles.
- Viens, le monde innocent va sortir d’un cercueil.
-
- Simone, mets ton manteau et tes gros sabots noirs,
- Nous irons comme en barque à travers le brouillard.
-
- Nous irons vers les îles où il y a des montagnes
- D’où l’on voit l’étendue paisible des campagnes,
- Avec des animaux heureux de brouter l’herbe,
- Des bergers qui ressemblent à des saules, et des gerbes
- Qu’on monte avec des fourches sur le dos des charrettes.
- Il fait encore soleil et les moutons s’arrêtent
- Près de l’étable, devant la porte du jardin,
- Qui sent la pimprenelle, l’estragon et le thym.
-
- Simone, mets ton manteau et tes gros sabots noirs,
- Nous irons comme en barque à travers le brouillard.
-
- Nous irons vers les îles où les pins gris et bleus
- Chantent quand le vent d’ouest passe entre leurs cheveux.
- Nous écouterons, couchés sous leur ombre odorante,
- La plainte des esprits que le désir tourmente
- Et qui attendent l’heure où leur chair doit revivre.
- Viens, l’infini se trouble et rit, le monde est ivre:
- Nous entendrons peut-être, en rêvant sous les pins,
- Des mots d’amour, des mots divins, des mots lointains.
-
- Simone, mets ton manteau et tes gros sabots noirs,
- Nous irons comme en barque à travers le brouillard.
-
-
-V
-
-LA NEIGE
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- Simone, la neige est blanche comme ton cou,
- Simone, la neige est blanche comme tes genoux.
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- Simone, ta main est froide comme la neige,
- Simone, ton cœur est froid comme la neige.
-
- La neige ne fond qu’à un baiser de feu,
- Ton cœur ne fond qu’à un baiser d’adieu.
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- La neige est triste sur les branches des pins,
- Ton front est triste sous tes cheveux châtains.
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- Simone, ta sœur la neige dort dans la cour,
- Simone, tu es ma neige et mon amour.
-
-
-VI
-
-LES FEUILLES MORTES
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- Simone, allons au bois: les feuilles sont tombées;
- Elles recouvrent la mousse, les pierres et les sentiers.
-
- Simone, aimes-tu le bruit des pas sur les feuilles mortes?
-
- Elles ont des couleurs si douces, des tons si graves,
- Elles sont sur la terre de si frêles épaves!
-
- Simone, aimes-tu le bruit des pas sur les feuilles mortes?
-
- Elles ont l’air si dolent à l’heure du crépuscule,
- Elles crient si tendrement, quand le vent les bouscule!
-
- Simone, aimes-tu le bruit des pas sur les feuilles mortes?
-
- Quand le pied les écrase, elles pleurent comme des âmes,
- Elles font un bruit d’ailes ou de robes de femme.
-
- Simone, aimes-tu le bruit des pas sur les feuilles mortes?
-
- Viens: nous serons un jour de pauvres feuilles mortes.
- Viens: déjà la nuit tombe et le vent nous emporte.
-
- Simone, aimes-tu le bruit des pas sur les feuilles mortes?
-
-
-VII
-
-LA RIVIÈRE
-
- Simone, la rivière chante un air ingénu,
- Viens, nous irons parmi les joncs et la ciguë;
- Il est midi: les hommes ont quitté leur charrue,
- Et moi, je verrai dans l’eau claire ton pied nu.
-
- La rivière est la mère des poissons et des fleurs,
- Des arbres, des oiseaux, des parfums, des couleurs;
-
- Elle abreuve les oiseaux qui ont mangé leur grain
- Et qui vont s’envoler pour un pays lointain;
-
- Elle abreuve les mouches bleues dont le ventre est vert
- Et les araignées d’eau qui rament comme aux galères.
-
- La rivière est la mère des poissons: elle leur donne
- Des vermisseaux, de l’herbe, de l’air et de l’ozone;
-
- Elle leur donne l’amour; elle leur donne les ailes
- Pour suivre au bout du monde l’ombre de leurs femelles.
-
- La rivière est la mère des fleurs, des arcs-en-ciel,
- De tout ce qui est fait d’eau et d’un peu de soleil:
-
- Elle nourrit le sainfoin et le foin, et les reines
- Des prés qui ont l’odeur du miel, et les molènes
-
- Qui ont des feuilles douces comme un duvet d’oiseau;
- Elle nourrit le blé, le trèfle et les roseaux;
-
- Elle nourrit le chanvre; elle nourrit le lin;
- Elle nourrit l’avoine, l’orge et le sarrasin;
-
- Elle nourrit le seigle, l’osier et les pommiers;
- Elle nourrit les saules et les grands peupliers.
-
- La rivière est la mère des forêts: les beaux chênes
- Ont puisé dans son lit l’eau pure de leurs veines.
-
- La rivière féconde le ciel: quand la pluie tombe,
- C’est la rivière qui monte au ciel et qui retombe;
-
- La rivière est une mère très puissante et très pure,
- La rivière est la mère de toute la nature.
-
- Simone, la rivière chante un air ingénu,
- Viens, nous irons parmi les joncs et la ciguë;
- Il est midi: les hommes ont quitté leur charrue,
- Et moi, je verrai dans l’eau claire ton pied nu.
-
-
-VIII
-
-LE VERGER
-
- Simone, allons au verger
- Avec un panier d’osier.
- Nous dirons à nos pommiers,
- En entrant dans le verger:
- Voici la saison des pommes.
- Allons au verger, Simone,
- Allons au verger.
-
- Les pommiers sont pleins de guêpes,
- Car les pommes sont très mûres:
- Il se fait un grand murmure
- Autour du vieux doux-aux-vêpes.
- Les pommiers sont pleins de pommes,
- Allons au verger, Simone,
- Allons au verger.
-
- Nous cueillerons la calville,
- Le pigeonnet et la reinette,
- Et aussi des pommes à cidre
- Dont la chair est un peu doucette.
- Voici la saison des pommes,
- Allons au verger, Simone,
- Allons au verger.
-
- Tu auras l’odeur des pommes
- Sur ta robe et sur tes mains,
- Et tes cheveux seront pleins
- Du parfum doux de l’automne.
- Les pommiers sont pleins de pommes,
- Allons au verger, Simone,
- Allons au verger.
-
- Simone, tu seras mon verger
- Et mon pommier de doux-aux-vêpes;
- Simone, écarte les guêpes
- De ton cœur et de mon verger.
- Voici la saison des guêpes,
- Allons au verger, Simone,
- Allons au verger.
-
-
-IX
-
-LE JARDIN
-
- Simone, le jardin du mois d’août
- Est parfumé, riche et doux:
- Il a des radis et des raves,
- Des aubergines et des betteraves
- Et, parmi les pâles salades,
- Des bourraches pour les malades;
- Plus loin, c’est le peuple des choux,
- Notre jardin est riche et doux.
-
- Les pois grimpent le long des rames;
- Les rames ressemblent à des jeunes femmes
- En robes vertes fleuries de rouge.
- Voici les fèves, voici les courges
- Qui reviennent de Jérusalem.
- L’oignon a poussé tout d’un coup
- Et s’est orné d’un diadème,
- Notre jardin est riche et doux.
-
- Les asperges tout en dentelles
- Mûrissent leurs graines de corail;
- Les capucines, vierges fidèles,
- Ont fait de leur treille un vitrail,
- Et, nonchalantes, les citrouilles
- Au bon soleil gonflent leurs joues;
- On sent le thym et le fenouil,
- Notre jardin est riche et doux.
-
-
-X
-
-LE MOULIN
-
- Simone, le moulin est très ancien: ses roues,
- Toutes vertes de mousse, tournent au fond d’un grand trou:
- On a peur, les roues passent, les roues tournent
- Comme pour un supplice éternel.
-
- Les murs tremblent, on a l’air d’être sur un bateau
- A vapeur, au milieu de la nuit et de l’eau:
- On a peur, les roues passent, les roues tournent
- Comme pour un supplice éternel.
-
- Il fait noir; on entend pleurer les lourdes meules,
- Qui sont plus douces et plus vieilles que des aïeules:
- On a peur, les roues passent, les roues tournent
- Comme pour un supplice éternel.
-
- Les meules sont des aïeules si vieilles et si douces
- Qu’un enfant les arrête et qu’un peu d’eau les pousse:
- On a peur, les roues passent, les roues tournent
- Comme pour un supplice éternel.
-
- Elles écrasent le blé des riches et des pauvres,
- Elles écrasent le seigle aussi, l’orge et l’épeautre:
- On a peur, les roues passent, les roues tournent
- Comme pour un supplice éternel.
-
- Elles sont aussi bonnes que les plus grands apôtres,
- Elles font le pain qui nous bénit et qui nous sauve:
- On a peur, les roues passent, les roues tournent
- Comme pour un supplice éternel.
-
- Elles nourrissent les hommes et les animaux doux,
- Ceux qui aiment notre main et qui meurent pour nous:
- On a peur, les roues passent, les roues tournent
- Comme pour un supplice éternel.
-
- Elles vont, elles pleurent, elles tournent, elles grondent
- Depuis toujours, depuis le commencement du monde:
- On a peur, les roues passent, les roues tournent
- Comme pour un supplice éternel.
-
- Simone, le moulin est très ancien: ses roues,
- Toutes vertes de mousse, tournent au fond d’un grand trou.
-
-
-XI
-
-L’ÉGLISE
-
- Simone, je veux bien. Les bruits du soir
- Sont doux comme un cantique chanté par des enfants;
- L’église obscure ressemble à un vieux manoir;
- Les roses ont une odeur grave d’amour et d’encens.
-
- Je veux bien, nous irons lentement et bien sages,
- Salués par les gens qui reviennent des foins;
- J’ouvrirai la barrière d’avance à ton passage,
- Et le chien nous suivra longtemps d’un œil chagrin.
-
- Pendant que tu prieras, je songerai aux hommes
- Qui ont bâti ces murailles, le clocher, la tour,
- La lourde nef pareille à une bête de somme
- Chargée du poids de nos péchés de tous les jours;
-
- Aux hommes qui ont taillé les pierres du portail
- Et qui ont mis sous le porche un grand bénitier;
- Aux hommes qui ont peint des rois sur le vitrail
- Et un petit enfant qui dort chez un fermier.
-
- Je songerai aux hommes qui ont forgé la croix,
- Le coq, les gonds et les ferrures de la porte;
- A ceux qui ont sculpté la belle sainte en bois
- Qui est représentée les mains jointes et morte.
-
- Je songerai à ceux qui ont fondu le bronze
- Des cloches où l’on jetait un petit agneau d’or,
- A ceux qui ont creusé, en l’an mil deux cent onze,
- Le caveau où repose saint Roch, comme un trésor;
-
- A ceux qui ont tissé la tunique de lin
- Pendue sous un rideau à gauche de l’autel;
- A ceux qui ont chanté au livre du lutrin;
- A ceux qui ont doré les fermoirs du missel.
-
- Je songerai aux mains qui ont touché l’hostie,
- Aux mains qui ont béni et qui ont baptisé;
- Je songerai aux bagues, aux cierges, aux agonies;
- Je songerai aux yeux des femmes qui ont pleuré.
-
- Je songerai aussi aux morts du cimetière,
- A ceux qui ne sont plus que de l’herbe et des fleurs,
- A ceux dont les noms se lisent encore sur les pierres,
- A la croix qui les garde jusqu’à la dernière heure.
-
- Quand nous reviendrons, Simone, il sera nuit close;
- Nous aurons l’air de fantômes sous les sapins,
- Nous penserons à Dieu, à nous, à bien des choses,
- Au chien qui nous attend, aux roses du jardin.
-
-
-
-
-PAYSAGES SPIRITUELS
-
-
-I
-
-LA DAME DE L’ÉTÉ
-
- Sous les yeux d’or des églantines blanches,
- Les liserons grimpent autour des fougères.
- La fleur des ronces met des petites croix blanches
- Dans la haie d’où surgissent les fougères.
-
- L’herbe des prés ondule en vagues blondes,
- Qui vont mourir sous les pas du faucheur,
- Il y a dans l’herbe des ailes bleues, des ailes blondes,
- Et la grande aile noire de la faux du faucheur.
-
- Alors j’ai vu, assise près d’une source,
- Cueillant des joncs pour lier ses cheveux,
- Une femme aux yeux clairs comme une source,
- Qui me permit de baiser ses cheveux.
-
- Et je fus plein d’amour pour les yeux verts
- De la dame de l’été qui vient sourire
- Au bord des sentiers, au fond des bois verts,
- Et mirer dans les sources son beau sourire.
-
-1898.
-
-
-II
-
-CHANSON DE L’AUTOMNE
-
- Viens, mon amie, viens, c’est l’automne.
- L’automne humide et monotone,
- Mais les feuilles des cerisiers
- Et les fruits mûrs des églantiers
- Sont rouges comme des baisers,
- Viens, mon amie, viens, c’est l’automne.
-
- Viens, mon amie, le rude automne
- Serre son manteau et frissonne
- Mais le soleil a des douceurs;
- Dans l’air léger comme ton cœur,
- La brume berce sa langueur,
- Viens, mon amie, viens, c’est l’automne.
-
- Viens, mon amie, le vent d’automne
- Sanglote comme une personne.
- Et dans les buissons entr’ouverts
- La ronce tord ses bras pervers,
- Mais les chênes sont toujours verts,
- Viens, mon amie, viens, c’est l’automne.
-
- Viens, mon amie, le vent d’automne
- Durement gronde et nous sermonne,
- Des mots sifflent par les sentiers,
- Mais on entend dans les halliers
- Le doux bruit d’ailes des ramiers,
- Viens, mon amie, viens, c’est l’automne.
-
- Viens, mon amie, le triste automne
- Aux bras de l’hiver s’abandonne,
- Mais l’herbe de l’été repousse,
- La dernière bruyère est douce,
- Et l’on croit voir fleurir la mousse,
- Viens, mon amie, viens, c’est l’automne.
-
- Viens, mon amie, viens, c’est l’automne,
- Tout nus les peupliers frissonnent,
- Mais leur feuillage n’est pas mort;
- Gonflant sa robe couleur d’or,
- Il danse, il danse, il danse encor,
- Viens, mon amie, viens, c’est l’automne.
-
-1898.
-
-
-III
-
-LA DAME DE L’AUTOMNE
-
- La Dame de l’Automne écrase les feuilles mortes
- Dans l’allée des souvenirs:
- C’était ici ou là... le vent passe et emporte
- Les feuilles de nos désirs.
-
- O vent, emporte aussi mon cœur: il est si lourd!
-
- La Dame de l’Automne cueille des chrysanthèmes
- Dans le jardin sans soleil:
- C’est là que fleurissaient les roses pâles que j’aime,
- Les roses pâles au cœur vermeil.
-
- O soleil, feras-tu fleurir encore mes roses?
-
- La Dame de l’Automne tremble comme un oiseau
- Dans l’air incertain du soir:
- C’était ici ou là, et le ciel était beau
- Et nos yeux remplis d’espoir.
-
- O ciel, as-tu encore des étoiles et des songes?
-
- La Dame de l’Automne a laissé son jardin
- Tout dépeuplé par l’automne:
- C’était là... Nos cœurs eurent des moments divins...
- Le vent passe et je frissonne...
-
- O vent qui passe, emporte mon cœur: il est si lourd!
-
-
-IV
-
-LES GRANDS LYS PALES
-
- Songez au sourire pâle des grands lys dans la nuit.
- Ils ont des faces tristes et de beaux airs penchés;
- Leur regard s’allonge en lueur douce et poursuit
- Ceux qui marchent dans le jardin le front penché.
-
- Songez que les grands lys écoutent les paroles
- Qui sortent des abîmes où sommeillent les cœurs.
- Ils tendent comme des oreilles leurs corolles
- Et ils n’oublient jamais le murmure des cœurs.
-
- Ils écoutent si bien qu’ils entendent le silence;
- Ils entendent le bruit du sang dans les artères,
- Ils entendent les épaules frissonner en silence,
- Ils entendent ce qu’on tait et qu’on voudrait taire.
-
- Les lys aux faces tristes entendent les dentelles
- Que le vent et la vie gonflent sur les corsages,
- Ils entendent les cheveux doux comme des dentelles
- Qu’un souffle agite et tourmente en signe d’orage.
-
- Les lys aux faces tristes regardent dans la nuit;
- Ils voient lorsque les mains se rapprochent tremblantes
- D’avoir osé s’unir un instant dans la nuit,
- Et leur sourire a des ironies complaisantes,
-
- Car ils savent ce qu’ignorent les hommes et les femmes
- Et ils pourraient prédire aux âmes leurs destins
- Et enseigner aux hommes à lire le cœur des femmes:
- Songez aux grands lys pâles indulgents et divins.
-
-
-V
-
-CHANSON PERSANE
-
- Celle qui tient mon cœur m’a dit languissamment:
- «Pourquoi donc es-tu triste et pâle, ô mon Charmant?»
- M’a dit languissamment celle qui tient mon cœur.
-
- Celle qui tient mon cœur m’a dit moqueusement:
- «Quel miel d’amour a donc englué mon Charmant?»
- M’a dit moqueusement celle qui tient mon cœur.
-
- Moi, j’ai pris un miroir et j’ai dit à la Belle:
- «Regarde en ce miroir, regarde, ô ma cruelle!»
- Et j’ai dit à la Belle, en brisant le miroir:
-
- «Comme une perle d’ambre attire un brin de paille,
- La langueur de ton teint m’appelle, je défaille,
- Je suis le brin de paille et toi la perle d’ambre.»
-
- «Apportez-moi des fleurs fleurantes et des cinnames
- Pour ranimer le cœur de mon Roi qui se pâme,
- Des cinnames pour son âme et des fleurs pour son cœur!»
-
-
-VI
-
-LE CHÊNE
-
- Il me semblait que ma pensée
- Était un chêne solitaire
- Qui rêve sur sa vie passée
- Et qui regarde au loin la terre.
-
- Devant lui s’étendent des plaines
- Dont l’homme a fauché les moissons,
- Et des montagnes incertaines,
- Là-bas, ferment son horizon.
-
- Il a vu la brume et la pluie,
- Le soleil, le rire et l’amour;
- Il a vu les jours et les nuits,
- Et puis les nuits et puis les jours.
-
- Des amants, couchés sous son toit,
- Ont échangé là des mensonges;
- Et d’autres au cœur grave et droit
- L’ont pris à témoin de leurs songes.
-
- Les plaintes de la volupté
- Ont fait frissonner son feuillage,
- Et lui, dans son ample bonté,
- Donnait aux amants son ombrage.
-
- Il chantait: de tendres oiseaux
- Se poursuivaient parmi ses branches;
- Leurs cris tombaient en avalanche,
- Mêlés aux rires des ruisseaux.
-
- Il pleurait: les vents d’occident
- Répandaient sur son front placide
- Leurs larmes de plomb ou d’argent
- Et leur neige ou leur gel lucide.
-
- Il vivait: son cœur plein de sève
- Éclatait parfois en sanglots:
- «Des sirènes semblent des rêves,
- Songeaient-ils, là-bas, sur les flots...»
-
- * * * * *
-
- Un jour la mer vint en colère
- Envahir la plaine et les bois;
- Mais le chêne à la tête fière
- Se dressait toujours, sans émoi.
-
- «Je suis la vie, je suis le monde,
- «Lui dit la mer aux flots nombreux.
- «J’apporte du fond de mes ondes
- «Un être au cœur aventureux.
-
- «Sois toi-même, chêne orgueilleux,
- «Redeviens homme dans ta chair,
- «Retrouve ta bouche et tes yeux
- «Et lève au soleil ton front clair.
-
- «Oublie les vieilles amertumes
- «Que tu trouvas près de la femme.
- «C’est la nuit; le désir allume
- «Plus d’un désir au fond des âmes.
-
- «Vois: mes vagues silencieuses
- «S’endorment comme des enfants;
- «Elle est là: l’heure précieuse
- «S’éveille et sourit doucement.»
-
- Le chêne au multiple feuillage
- Devint homme, ouvrit ses deux bras,
- Et la sirène au blanc visage
- Entra dans son cœur et chanta.
-
-
-VII
-
-LA VOITURE DE FLEURS
-
-I
-
- L’ivresse des jasmins, la tendresse des roses,
- Ces robes, ces figures, ces yeux, toutes les nuances,
- Les violettes pâles et les pivoines roses
- Où l’amour se pâme avec indolence.
-
- Ainsi s’en va, traîné le long des rues,
- Le songe de mes anciens printemps,
- Cependant qu’une femme a rougi d’être nue
- Dans la foule indiscrète des amants.
-
- Pourquoi? Tu as senti l’odeur de mon désir?
- Tu as senti la fraîcheur amoureuse des nuées
- Tomber sur tes épaules, et le plaisir
- Souffler du vent dans tes cheveux dénoués?
-
- Je ne te voyais pas. Je regardais les femmes et les fleurs
- Comme on regarde des étoffes ou des images:
- Je me souviens alors de toutes les couleurs
- Qui enchantaient mes premiers paysages.
-
- Ces belles fleurs m’apportent des campagnes et des jardins,
- Dans leurs aisselles et parmi les plis frais de leurs feuilles,
- Je reconnais le goût des filles des chemins,
- Du sureau, de la sauge, du tendre chèvre-feuille;
-
- Je promène mon rêve autour de tes rosiers
- Et de tes pavots, parc aux antiques sourires;
- Puis je me glisse à travers la houle de vos halliers,
- Bois où mon cœur avec joie se déchire.
-
-II
-
- Je me souviens des bois et des jardins,
- Des arbres et des fontaines,
- Des champs, des prés et aussi des chemins
- Aux figures incertaines.
-
- Ce vieux bois qui, dans sa verte douceur,
- Aimait mon adolescence,
- Il a toujours l’adorable fraîcheur
- Et la chair de l’innocence.
-
- Il a toujours le chant de son ruisseau,
- Et les plumes de ses mésanges
- Et de ses geais et de ses poules d’eau,
- Et le rire de ses anges
-
- Car on entend souvent au fond des bois
- Des souffles, des voix frileuses,
- Et l’on ne sait si ce sont des hautbois
- Ou l’émoi des amoureuses.
-
- Il a toujours les feuilles de ses aulnes
- Dont les troncs sont des serpents;
- Il a toujours ses genêts aux yeux jaunes
- Et ses houx aux fruits sanglants,
-
- Ses coudriers aimés des écureuils,
- Ses hêtres, qui sont des charmes,
- Ses joncs, le cri menu de ses bouvreuils,
- Ses cerisiers pleins de larmes;
-
- Ses grands iris, dans leur gaîne de lin,
- Qu’on appelle aussi des flambes,
- Ses liserons, désir rose et câlin,
- Qui grimpe le long des jambes:
-
- Liserons blancs, aussi liserons bleus,
- Liserons qui sont des lèvres,
- Et liserons qui nous semblent des yeux
- Doux de filles ou de chèvres;
-
- Beaux parasols semés d’insectes verts,
- Angéliques et ciguës;
- Vous qui montrez à nu vos cœurs amers,
- Belladones ambiguës;
-
- Blonds champignons tapis sous les broussailles,
- Oreilles couleur de chair,
- Morilles d’or, bolets couleur de paille,
- Mamelles couleur de lait!
-
- Il a toujours tout ce qui fait qu’un bois
- Est un lit et un asile,
- Un confident aimable à nos émois,
- Une idée et une idylle.
-
- * * * * *
-
- Mais un désir me ramène au jardin:
- Je retrouve ses allées,
- Ses bancs verdis, ses bordures de thym,
- Ses corbeilles dépeuplées.
-
- Voici ses ifs, ses jasmins, ses lauriers,
- Ses myrtes un peu moroses,
- Et voici les rubis de ses mûriers
- Et ses guirlandes de roses.
-
- Je viens m’asseoir à l’ombre du tilleul,
- Dans la rumeur des abeilles,
- Et je retrouve, en méditant, l’orgueil,
- O sourire, et tes merveilles.
-
- Sur ce vieux banc, je retrouve l’espoir
- Et la tendresse des aubes:
- Je veux, ayant vécu de l’aube au soir,
- Vivre aussi du soir à l’aube.
-
- Le présent rit à l’abri du passé
- Et lui emprunte ses songes:
- Le renouveau d’octobre a des pensées
- Douces comme des mensonges.
-
- O vieux jardin, je vous referai tel
- Qu’en vos nobles jours de grâce;
- J’effacerai tous les signes de gel
- Qui meurtrissaient votre face.
-
-III
-
- Voilà toutes les fleurs, qui passaient dans les rues,
- En ce matin équivoque de mai.
- Viens, leurs demeures me sont connues:
- Nous les retrouverons aux jardins du passé.
-
- Viens respirer l’odeur jeune de la vieille terre,
- Du bois et du grand parc abandonné aux oiseaux.
- Viens, nous ferons jaillir de son cœur solitaire
- Des moissons de fruits et de rêves tendres et nouveaux.
-
-
-VIII
-
-LÉDA
-
- L’innocente Léda baignait ses membres nus,
- La grâce de son corps enchantait l’eau du fleuve,
- Et les roseaux, saisis de troubles inconnus,
- Chantaient une chanson aussi vieille que neuve,
-
- Quand le cygne parut, blanche nef sur le fleuve.
-
- Quand le cygne parut, blanche nef au front d’or,
- Léda tressaillit d’aise et demeura songeuse,
- Puis, lentement, sans bruit, elle revint au bord
- Et se coucha dans l’herbe, à l’ombre d’une yeuse;
-
- La bête s’avançait, belle, ardente et songeuse.
-
- La bête s’avançait, belle, ardente, et d’un air
- Si royal et si mâle, que Léda fut charmée
- Et qu’elle regretta, dans l’erreur de sa chair,
- De n’être pas un cygne, afin d’en être aimée
-
- Parmi l’ombre et parmi l’herbe molle et charmée.
-
- Parmi l’ombre et parmi l’herbe molle et les lys,
- Léda se ploie au poids de l’animal insigne
- Tout ruisselant encore des eaux de Simoïs,
- Et son corps étonné frissonne et se résigne
-
- A ne caresser que le plumage d’un cygne.
-
-
-IX
-
-LE SOIR DANS UN MUSÉE
-
- Les seigneurs blancs couchés dans leurs corsets de marbre,
- Larves que le sommeil mène à l’éternité?
- Ces colonnes vêtues de lierre comme des arbres,
- Ces fontaines qui virent sourire la beauté?
-
- Les évêques de cire à la mitre de cuivre,
- Les mères qu’un enfant fait penser au calvaire,
- L’angoisse de l’esclave, l’ironie de la guivre,
- Diane, dont les seins fiers se gonflent de colère?
-
- Cette femme aux longues mains pâles et douloureuses?
- Ces beaux regards de bronze, ces pierres lumineuses
- Qui semblent encore pleurer un amour méconnu?
-
- Non. Soumis au désir qui m’écrase et me charme,
- Je ne voyais rien dans l’ombre pleine de larmes
- Qu’une main mutilée crispée sur un pied nu.
-
-
-X
-
-LE VOYAGEUR
-
- L’herbe fleurit toujours au creux frais de ton ventre,
- Terre, pourquoi refuser ton ventre au voyageur?
- Et si le seigle est mûr, il a faim et ses mains
- Tremblent d’amour quand il pense à toutes les gerbes.
-
- Il sait que la forêt bleue et verte est ouverte
- Aux chiens qui vont flairer le parfum des tanières:
- Les fleurs fanées d’hier ont des odeurs d’étoiles,
- Mais le vieux ciel est moins cruel que l’aubépine.
-
- La spirale s’enroule aux serpents de l’éther,
- Frappe et plie, pèlerin, tes épaules pensives:
- Le moulin tourne et la mélancolie des oies
- Écrit ta destinée sur l’horizon sanglant.
-
- Heure, ami, crépuscule, et le plaisir des mules
- Et les pleurs de la roue et l’ange qui s’envole:
- Ferme tes poings, dors-toi dans l’astre de ton rêve:
- L’escadre des méduses tombe et crève sur les grèves.
-
-1895
-
-
-XI
-
-RONDEAU LYRIQUE
-
- Les cœurs dorment dans des coffrets
- Que ferment de belles serrures;
- Sous les émaux et les dorures
- La poussière des vieux secrets
- Et des lointaines impostures
- Se mêle aux frêles moisissures
- Des plus récentes aventures:
- Chère, ôtez vos doigts indiscrets,
- Les cœurs dorment.
-
- Vos doigts ravivent des blessures
- Et vos regards sont des injures,
- Laissez-les reposer en paix.
- Comme des rois dans leurs palais
- Ou des morts dans leurs sépultures,
- Les cœurs dorment.
-
-
-XII
-
-LES ROSES DANS L’ORAGE
-
- Les roses pâles sont blessées
- Par la rudesse de l’orage,
- Mais elles sont plus parfumées,
- Ayant souffert davantage.
- Mets cette rose à ta ceinture,
- Garde en ton cœur cette blessure,
- Sois pareille aux roses de l’orage.
- Mets cette rose en un coffret
- Et souviens-toi de l’aventure
- Des roses blessées par l’orage,
- L’orage a gardé son secret,
- Garde en ton cœur cette blessure.
-
-
-XIII
-
-INSCRIPTIONS CHAMPÊTRES
-
- Printemps, ô frêle et bleue anémone
- Dans la langueur pâle de tes yeux clairs
- L’amour a mis son âme éphémère,
- Le vent te donne un parfum d’automne.
-
- * * * * *
-
- Été, quand l’orgueil des roseaux sur la rive
- Marque le cours du fleuve vers la mer, le soir
- On voit dans l’eau des ombres se coucher pensives:
- Lents et doux, les bœufs s’en vont à l’abreuvoir.
-
- * * * * *
-
- Automne, il pleut des feuilles, il pleut des âmes,
- Il pleut des âmes mortes d’amour, les femmes
- Contemplent l’Occident avec mélancolie,
- Les arbres font dans l’air de grands gestes d’oubli.
-
- * * * * *
-
- Hiver, femme aux yeux verts tombés sous le linceul des neiges,
- Tes cheveux sont poudrés de gel, d’amertume et de sel,
- O Momie, et ton cœur vaincu, docile aux sortilèges,
- Dort, escarboucle triste, au fond de ta chair immortelle.
-
-
-XIV
-
-L’EXIL DE LA BEAUTÉ
-
-(FRAGMENT)
-
-A N. C. B.
-
- «... Va, cherche dans la vieille forêt humaine
- L’abri que je destine à ta vie incertaine.
- Ne tremble pas trop quand le soir resserrera tes veines;
- Songe que les chairs fanées ne peuvent refleurir
- Et garde aux coins de ta bouche pâle l’ombre d’un sourire.
- Prends un bâton, si tu veux, et aussi une besace,
- Marche, en suivant, le long des champs, la trace
- Que font les bœufs qui s’en vont au labour
- Et les enfants en quête des fleurs nouvelles de l’amour.
- Tu trouveras peut-être l’amour sur ton chemin
- Ou la mort, ou des pauvres qui tendront la main
- Vers ton cœur ou bien vers ta gorge:
- Tu leur donneras ce que tu as, un morceau de pain d’orge,
- Mais ils diront des injures
- Et des larmes te viendront aux yeux d’entendre des paroles impures.
- Ne pleure pas, lève la tête, les dieux,
- Quand ils sont en exil, marchent encore dans les cieux.
- Dérobe aux hypocrites ta noble nudité,
- Sois pour eux la laideur, toi qui es la beauté...»
-
-
-XV
-
-LE SOIR
-
- Heure incertaine, heure charmante et triste: les roses
- Ont un sourire si grave et nous disent des choses
- Si tendres que nos cœurs en sont tout embaumés;
- Le jour est pâle ainsi qu’une femme oubliée,
- La nuit a la douceur des amours qui commencent,
- L’air est rempli de songes et de métamorphoses;
- Couchée dans l’herbe pure des divines prairies,
- Lasse et ses beaux yeux bleus déjà presque endormis,
- La vie offre ses lèvres aux baisers du silence.
-
- Heure incertaine, heure charmante et triste: des voiles
- Se promènent à travers les naissantes étoiles
- Et leurs ailes se gonflent, amoureuses et timides,
- Sous le vent qui les porte aux rives d’Atlantide;
- Une lueur d’amour s’allume comme un adieu
- A la croix des clochers qui semblent tout en feu
- Et à la cime hautaine et frêle des peupliers:
- Le jour est pâle ainsi qu’une femme oubliée
- Qui peigne à la fenêtre lentement ses cheveux.
-
- Heure incertaine, heure charmante et triste: les heures
- Meurent quand ton parfum, fraîche et dernière fleur,
- Épanche sur le monde sa candeur et sa grâce:
- La lumière se trouble et s’enfuit dans l’espace,
- Un frisson lent descend dans la chair de la terre,
- Les arbres sont pareils à des anges en prière.
- Oh! reste, heure dernière! Restez, fleurs de la vie!
- Ouvrez vos beaux yeux bleus déjà presque endormis...
-
- Heure incertaine, heure charmante et triste: les femmes
- Laissent dans leurs regards voir un peu de leur âme;
- Le soir a la douceur des amours qui commencent.
- O profondes amours, nobles filles de l’absence,
- Aimez l’heure dont l’œil est grave et dont la main
- Est pleine des parfums qu’on sentira demain;
- Aimez l’heure incertaine où la mort se promène,
- Où la vie, fatiguée d’une journée humaine,
- Entend déjà chanter, tout au fond du silence,
- L’heure des soleils nouveaux et l’heure des renaissances!
-
-
-
-
-LE VIEUX COFFRET
-
-
-I
-
-SONGE
-
- Je voudrais t’emporter dans un monde nouveau
- Parmi d’autres maisons et d’autres paysages
- Et là, baisant tes mains, contemplant ton visage,
- T’enseigner un amour délicieux et nouveau,
-
- Un amour de silence, d’art et de paix profonde:
- Notre vie serait lente et pleine de pensées,
- Puis, par hasard, nos mains un instant rapprochées
- Inclineraient nos cœurs aux caresses profondes.
-
- Et les jours passeraient, aussi beaux que des songes,
- Dans la demi-clarté d’une soirée d’automne,
- Et nous dirions tout bas, car le bonheur étonne:
- Les jours d’amour sont doux quand la vie est un songe.
-
-
-II
-
-BERCEUSE
-
- Viens vers moi quand tu chantes, amie, j’ai des secrets
- Que tu liras toi-même au reflet de mes yeux.
- Viens, entoure mon cou dans tes bras, viens tout près
- Et ton cœur entendra des mots silencieux.
-
- Viens vers moi quand tu rêves, amie, j’ai des paroles
- Dont le murmure seul est comme une douceur.
- Elles imposent l’oubli, le doute, elles désolent,
- Et pourtant leur musique enchante la douleur.
-
- Viens vers moi quand tu ris, amie, j’ai des regards
- Très longs qui vont porter la peur au fond de l’âme.
- Viens, ils transperceront ton cœur de part en part
- Et tu sentiras naître en toi une autre femme.
-
- Viens vers moi quand tu pleures, amie, j’ai des caresses
- Qui captent les sanglots amers au bord des lèvres.
- Je ferai tressaillir la chair de ta jeunesse
- Amie, viens boire une âme nouvelle sur mes lèvres.
-
-
-III
-
-IN UNA SELVA OSCURA
-
- La lumière est plus pure et les fleurs sont plus douces,
- Le vent qui passe apporte des roses lointaines,
- Les pavés sous nos poids deviennent de la mousse,
- Nous aspirons l’odeur des herbes et des fontaines.
-
- Un printemps nous enveloppe de son sourire,
- Entre nous et le bruit un rideau de verdure
- Tremble et chatoie, nous protège et soupire,
- Cependant que notre âme s’exalte et se rassure.
-
- O vie! Fais que ce léger rideau de verdure
- Devienne une forêt impénétrable aux hommes
- Où nos cœurs, enfermés dans sa fraîcheur obscure,
- Soient oubliés du monde, sans plus penser au monde!
-
-
-IV
-
-LES FOUGÈRES
-
- O Forêt, toi qui vis passer bien des amants
- Le long de tes sentiers, sous tes profonds feuillages,
- Confidente des jeux, des cris et des serments,
- Témoin à qui les âmes avouaient leurs orages.
-
- O Forêt, souviens-toi de ceux qui sont venus
- Un jour d’été fouler tes mousses et tes herbes,
- Car ils ont trouvé là des baisers ingénus
- Couleur de feuilles, couleur d’écorces, couleur de rêves.
-
- O Forêt, tu fus bonne, en laissant le désir
- Fleurir, ardente fleur, au sein de ta verdure.
- L’ombre devint plus fraîche: un frisson de plaisir
- Enchanta les deux cœurs et toute la nature.
-
- O Forêt, souviens-toi de ceux qui sont venus
- Un jour d’été fouler tes herbes solitaires
- Et contempler, distraits, tes arbres ingénus
- Et le pâle océan de tes vertes fougères.
-
-
-V
-
-L’ÉCRIN
-
-_LE COLLIER_
-
- Voici le beau collier des tendres souvenirs
- Pour le cou blanc aux veines de verveine.
- Le premier rang est fait de mes désirs
- Et le second, des perles de mes peines;
- Le troisième, où les grains sont plus purs et plus lourds,
- Représente la joie de mes heures d’amour.
-
-_LES BRACELETS_
-
- Je referme mes mains autour de tes poignets,
- J’arrête sans pitié le cours de tes artères
- Et je mets pour fermoirs à ces deux bracelets
- Deux rubis embrasés.
-
-_LES BAGUES_
-
- Pour bagues, j’ai mordu la phalange
- De chacun de tes doigts menus et doux,
- Et j’ai serti dans ces bijoux étranges
- Des baisers jaloux, des baisers fous.
-
-_LA MONTRE_
-
- Penche-toi sur mon cœur et incline ta joue
- Sur le rideau de chair. C’est la montre.
- Ainsi sont ordonnées ses aiguilles et ses roues
- Qu’elles marquent toujours l’heure de l’amour et du songe.
-
-_LA CHAINE_
-
- Que la chaîne de tes pensées
- Soit toujours à mon cou passée.
-
-
-VI
-
-LA MAIN
-
-_A NA.... S_
-
-I
-
- Main qui chantais, main qui parlais,
- Main qui étais comme une personne,
- Main amoureuse qui savais
- Comment on prend, comment on donne;
-
- Main sur laquelle on a pleuré
- Comme d’une fontaine fraîche,
- Main sur laquelle on a crié
- D’amour, de joie ou de détresse;
-
- Main qui reçus les confidences
- Que la peur fait à la volupté,
- Main de calme et d’impatience,
- Main de grâce et de volupté;
-
- Main que des dents ont mordue
- Et que des ongles ont déchirée
- Dans leur frénésie ingénue,
- Main que des lèvres ont pansée;
-
- Main des rêves, main des caresses,
- Main des frissons, main des tendresses,
- Main de la ruse et de l’adresse,
- O main, maîtresse des maîtresses;
-
- Main qui donnas tant de joies
- A tant de chairs éperdues,
- O main comme de la soie
- Sur les belles poitrines nues;
-
- O main, toi qui avais une âme
- Pour l’heure douce du désir,
- Et qui avais encore une âme
- A l’heure âpre du plaisir,
-
- O main, tu trembles encore aux souvenirs charnels!
-
-II
-
- Afin que tu éprouves des tendresses nouvelles,
- Je te donne à l’amie qui régit mon destin:
- Ses yeux sont des fleurs vives, ses cheveux sont des ailes,
- Son esprit se promène, songeur et incertain,
-
- Sois sage, ô main trop tendre, et cache le passé
- Sous tes ongles, aux replis secrets de tes jointures,
- Comme je cache au fond de mon vieux cœur blessé
- Le souvenir sacré des belles meurtrissures.
-
- O main, je te regarde avec mélancolie.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Pages.
- PRÉFACE 7
-
- HIÉROGLYPHES
-
- I. HIÉROGLYPHES 21
- II. FIGURE DE RÊVE 24
- III. FRA I SOSPESI 26
- IV. ASCENSION 28
- V. LE SOURIRE 30
- VI. LE LAC SACRÉ 34
- VII. MARITURA 37
- VIII. LA FORÊT BLONDE 39
- IX. SYMBOLES 42
-
- LES SAINTES DU PARADIS
-
- HOMMAGE 47
- DÉDICACE 49
- AGATHE 51
- AGNÈS 52
- ANGÈLE 53
- CATHERINE 53
- COLETTE 54
- FRANÇOISE 54
- GENEVIÈVE 55
- GERTRUDE 55
- GUDULE 56
- HÉLÈNE 57
- JEANNE 57
- JULIE 58
- MARCELLE 59
- MARGUERITE 59
- MARIE 60
- MATHILDE 60
- NATALIE 61
- PAULE 62
- URSULE 62
- ZITE 63
-
- ORAISONS MAUVAISES
-
- I. QUE TES MAINS SOIENT BÉNIES 67
- II. QUE TES YEUX SOIENT BÉNIS 68
- III. QUE TES SEINS SOIENT BÉNIS 68
- IV. QUE TON VENTRE SOIT BÉNI 69
- V. QUE TA BOUCHE SOIT BÉNIE 69
- VI. QUE TES PIEDS SOIENT BÉNIS 70
- VII. QUE TON AME SOIT BÉNIE 70
-
- SIMONE
-
- I. LES CHEVEUX 73
- II. L’AUBÉPINE 76
- III. LE HOUX 79
- IV. LE BROUILLARD 81
- V. LA NEIGE 84
- VI. LES FEUILLES MORTES 86
- VII. LA RIVIÈRE 88
- VIII. LE VERGER 92
- IX. LE JARDIN 95
- X. LE MOULIN 97
- XI. L’ÉGLISE 100
-
- PAYSAGES SPIRITUELS
-
- I. LA DAME DE L’ÉTÉ 107
- II. CHANSON DE L’AUTOMNE 109
- III. LA DAME DE L’AUTOMNE 112
- IV. LES GRANDS LYS PALES 115
- V. CHANSON PERSANE 118
- VI. LE CHÊNE 120
- VII. LA VOITURE DE FLEURS 125
- VIII. LÉDA 133
- IX. LE SOIR DANS UN MUSÉE 136
- X. LE VOYAGEUR 138
- XI. RONDEAU LYRIQUE 140
- XII. LES ROSES DANS L’ORAGE 143
- XIII. INSCRIPTIONS CHAMPÊTRES 145
- XIV. L’EXIL DE LA BEAUTÉ 146
- XV. LE SOIR 148
-
- LE VIEUX COFFRET
-
- I. SONGE 153
- II. BERCEUSE 155
- III. IN UNA SELVA OSCURA 157
- IV. LES FOUGÈRES 159
- V. L’ÉCRIN:
- LE COLLIER 161
- LES BRACELETS 162
- LES BAGUES 162
- LA MONTRE 162
- LA CHAINE 163
- VI. LES MAINS 165
-
-
-
-
-CE LIVRE, LE CINQUIÈME DE LA COLLECTION DES MAITRES DU LIVRE, A ÉTÉ
-ÉTABLI SOUS LA DIRECTION DE AD. VAN BEVER. TIRÉ A HUIT CENT
-CINQUANTE-QUATRE EXEMPLAIRES, SOIT: 3 EXEMPLAIRES SUR VIEUX JAPON
-IMPÉRIAL, NUMÉROTÉS DE 1 A 3; 5 EXEMPLAIRES SUR CHINE, NUMÉROTÉS DE 4 A
-8; 46 EXEMPLAIRES SUR JAPON IMPÉRIAL (DONT 6 HORS COMMERCE), NUMÉROTÉS
-DE 9 A 48 ET DE 49 A 54; ET 800 SUR PAPIER D’ARCHES (DONT 50 HORS
-COMMERCE), NUMÉROTÉS DE 55 A 804 ET DE 805 A 854. LE PRÉSENT OUVRAGE A
-ÉTÉ ACHEVÉ D’IMPRIMER PAR TOURBIER, LOOS ET Cie, A MONTROUGE, LE XIV
-FÉVRIER MCMXII. LES ORNEMENTATIONS TYPOGRAPHIQUES ONT ÉTÉ DESSINÉES ET
-GRAVÉES SUR BOIS PAR JACQUES BELTRAND ET P.-E. VIBERT.
-
-
-
-
-Note du transcripteur
-
-
-En raison de pages manquantes dans l’exemplaire original, les poèmes
-_Symboles_, _Dédicace_ et _Agathe_ ont été tirés de l’édition du Mercure
-de France, 1914.
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-
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-</head>
-<body>
-
-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Divertissements, by Remy de Gourmont</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Divertissements</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Remy de Gourmont</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Illustrator: Pierre-Eugène Vibert</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: March 27, 2021 [eBook #64939]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DIVERTISSEMENTS ***</div>
-<p class="c large">REMY DE GOURMONT</p>
-
-<h1>DIVERTISSEMENTS</h1>
-
-<p class="c large">POÈMES EN VERS</p>
-
-<p class="c">PORTRAIT DE L’AUTEUR GRAVÉ<br />
-SUR BOIS PAR P.-E. VIBERT</p>
-
-<div class="c"><img src="images/cres.png" alt="" class="w7" /></div>
-<p class="c">PARIS<br />
-<span class="sans-serif xsmall">GEORGES CRÈS ET C<sup>ie</sup></span><br />
-LES MAÎTRES DU LIVRE<br />
-3, <span class="small">PLACE DE LA SORBONNE</span>, 3</p>
-
-<p class="c">MCMXII</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<div class="c top2em"><img src="images/illu.jpg" alt="" /></div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="preface">PRÉFACE</h2>
-
-
-<p class="italic">Il y a une quinzaine d’années, quand le <i>Mercure</i>
-commençait sa Bibliothèque, un des poètes qui
-allaient être édités me demandait pourquoi je ne
-publiais pas, moi aussi, un recueil de poèmes.
-J’acceptai l’insinuation pour les environs de
-l’année 1910, et je n’y pensais plus (car la vie
-nous comble de multiples soucis) et n’y aurais
-peut-être jamais plus pensé, quand se présenta une
-occasion très favorable. J’ai toujours aimé que le
-hasard régisse visiblement ma destinée, et dans
-l’ordre littéraire, comme en d’autres, j’ai si peu eu
-à me plaindre de lui que je lui cède volontiers.
-Pourtant ce n’est pas sans appréhension que je
-livre aux amateurs de poésie un recueil aussi hétéroclite
-et d’âges si divers, quoique le titre, <i>Divertissements</i>,
-soit d’une extrême modestie. Je ne
-plaide pas la sincérité. J’ai été sincère, quand il
-m’a plu de l’être, et d’ailleurs la sincérité, qui est
-à peine une explication, n’est jamais une excuse.
-Si j’en avais besoin d’une, je n’irais pas la chercher
-si naïve et j’aime mieux avouer qu’en somme
-il faut prendre au sérieux un titre qui ne l’est
-guère aux yeux de la plupart des hommes.</p>
-
-<p class="italic">La joie, la joie cachée, le contentement intérieur,
-est un sentiment sans lequel je ne saurais vivre
-avec plénitude et avec lequel, non plus, je ne saurais
-longtemps me plaire. La plupart des <i>Divertissements</i>
-représentent les heures où, avant de
-prendre congé d’un mutuel accord, ce sentiment
-s’exalta un instant. La vie est discontinue et ne se
-compose que d’instants reliés par l’inconscience ;
-la nature essentielle de chaque poésie change selon
-le caractère de ces instants où le poète a pu prendre
-conscience de lui-même. Les poésies de joie n’ont
-pas fleuri dans les jardins les plus heureux, ni les
-plus douloureuses dans les jardins les moins ensoleillés.</p>
-
-<p class="italic">Il y a très peu, dans ce recueil, de poésies purement
-verbales, que domine le plaisir de régir le
-troupeau obligeant des mots, dont on sent bien que
-l’obéissance m’a découragé à mesure que je m’assurais
-de leur docilité excessive. Peut-être même
-trouvera-t-on que j’ai fini par concevoir le poème
-sous une forme trop dépouillée, mais cela était
-peut-être permis à l’auteur du <i>Livre des Litanies</i>,
-d’ailleurs rejeté d’un recueil qu’il voulait représentatif
-d’une vie de sentiment plutôt encore que
-d’une vie d’art. C’est sans doute un malheur pour
-le poète quand il s’aperçoit enfin qu’il y a peut-être
-plus de poésie dans un regard ou dans un
-contact de mains qu’il ne saurait en créer avec la
-plus adroite et la plus périlleuse construction verbale.
-C’est un malheur, parce que cela coïncide
-avec le dépeuplement de sa vie, au moment même
-où la faculté des miracles de l’écriture est sur le
-point de lui échapper aussi, et parce que c’est là
-un inéluctable sentiment de dissolution où il ne
-peut plus noter que d’inutiles rêves et de tristes
-intentions. Mais comme c’est un malheur qui met
-fin à toute poésie, on espère qu’on n’en trouvera
-pas ici de traces trop visibles.</p>
-
-<p class="italic">Il peut être curieux d’apprendre comment aucun
-genre d’études les plus opposées, selon le commun
-jugement, à l’exercice de la poésie, n’a pas tué,
-dans l’auteur des <i>Divertissements</i>, la faculté de se
-livrer avec foi (avec la foi apollonienne) à ces
-jeux jugés incompatibles avec la raison. A vrai
-dire, je n’en sais rien. Seulement, je sens que, si la
-vie me l’avait permis, je m’y serais bien davantage
-attaché. Les poèmes les plus beaux (le sentiment
-n’est pas assez original pour être faux) sont
-ceux que je n’ai pas écrits ou qui n’ont laissé
-dans mes papiers que des traces imparfaites de
-leur naissance. Je dis cela en particulier d’un
-poème sur les yeux que j’ai médité longtemps et
-pour lequel j’avais relevé la couleur et toutes les
-changeantes nuances des yeux d’une centaine de
-femmes ou de leurs portraits, et rapproché tous
-ces précieux regards de ceux des pierres de couleur,
-qui sont moins lucides. Que d’autres divagations !
-J’ai rappelé celle-ci, par piété et par pitié
-envers moi-même et envers les yeux oubliés !</p>
-
-<p class="italic">Temps perdu : c’est, à mon avis, ce qu’on pourrait
-dire de plus cruel et aussi de plus injuste à
-propos de ces <i>Divertissements</i> rêvés ou réalisés,
-car je n’ai pas bien la notion de l’utile, dont se
-targuent les hommes raisonnables, mais j’estime
-que l’on n’a jamais perdu le temps où l’on vécut
-sa vie (et laquelle donc vivrait-on ?). D’ailleurs si
-un seul être choisi a été ému par un seul de ces
-vers, je suis payé de ma peine, déjà bien compensée
-par mon plaisir, et les moralistes eux-mêmes
-doivent s’en montrer satisfaits.</p>
-
-<p class="italic">Rien ne serait mieux à sa place, peut-être plus
-que ces réflexions trop personnelles, en tête d’un
-volume de vers, que des remarques, en apparence
-désintéressées, sur la versification française. Mais
-à l’heure présente il semble que la technique
-poétique soit devenue aussi personnelle que la
-poésie elle-même, qui ne l’est pas peu. Les poètes
-l’ont enfin compris, que les autres l’admettent ou
-non ; ils doivent se fabriquer, ou avoir l’air de
-se fabriquer eux-mêmes, leur instrument. C’était,
-paraît-il, une coquetterie des vieux artisans
-d’avant les machines, de façonner leurs outils de
-leurs propres mains, pour leurs propres mains,
-au lieu de les recevoir tout faits de l’industrie
-indifférente. C’est plus que jamais la coutume
-parmi les poètes de ne se servir que d’un vers
-dont ils aient ordonné, à leur mesure, le degré de
-flexibilité. Encore que je me sois plié çà et là à
-l’antique rigidité du vers romantique, ou plutôt
-parnassien, j’ai un faible pour le vers incertain
-né au temps de ma jeunesse, au nombre incertain,
-aux rimes incertaines. Certes, si la langue
-française était, comme la langue latine, toute en
-syllabes sonores, également, avec des temps forts
-ou faibles, soumises à la prononciation, le vers
-plein serait de tous les vers celui que je préférerais ;
-j’ai essayé, en d’autres pages, de dire la
-beauté de sa plénitude ; mais le phonétisme français
-contient trop de lettres muettes auxquelles
-une versification purement nombreuse accorde,
-verbalement, une vie et une sonorité factices et,
-pour un homme des en deçà de la Loire, déplaisantes.
-A vouloir faire entrer dans le nombre du
-vers toutes les syllabes exactement comptées pour
-des unités, on gasconne une langue née et formée
-en des bouches moins décisives et qui se plaisent
-aux demi-teintes musicales, ou bien, si l’on néglige
-celles qui vraiment sont mortes, on ne parvient à
-l’harmonie nombreuse qu’en se fiant au hasard
-des injonctions de l’écriture, de la mémoire
-visuelle ou de je ne sais quelle tradition, venue
-d’un temps de certitude phonétique qui ne trouve
-plus créance près de nos oreilles. L’autre méthode
-exige aussi des complicités et aussi des divinations,
-mais elle s’appuie du moins sur l’usage
-présent, et si elle demande au lecteur plus de
-pénétration, elle lui laisse aussi, en même temps
-qu’au poète, plus de liberté. C’est son principal
-mérite. Notre versification, dite classique, est
-basée sur la prononciation du <span class="roman"><small>XIV</small><sup>e</sup></span> siècle. On
-pouvait en ce temps-là, et peut-être encore un
-peu plus tard, écrire des vers parfaitement réguliers
-pour le nombre. Ronsard ne le pouvait plus,
-ni Racine, ni les autres, ni Verlaine. Aussi les
-laisses d’alexandrins ne sont-elles que des illusions,
-où qu’on les prenne, jadis ou naguère, et
-je ne fais pas de différence, sinon dans l’esprit et
-l’intention, entre les vers de Racine et ceux, par
-exemple, de M. Vielé-Griffin. Il me semble que
-j’ai montré cela, déjà, avec l’appui de preuves
-sensibles. Mais il fallait bien y faire allusion ici,
-non moins qu’aux métamorphoses de la rime, qui
-a enfin reconquis le droit à l’assonance. Le seul
-défaut de l’assonance des poètes contemporains
-est d’accepter comme assonance la rime pour
-l’œil des parnassiens, de ne pas tenir compte de
-la longueur des voyelles, mais peut-être sommes-nous
-mal préparés pour ces nuances qui, hormis
-en quelques cas trop frappants, sont mal fixées.
-Le provincialisme de quelques poètes fera naître
-des variétés dans l’homophonie, légitimes comme
-tout ce qui est un fait naturel.</p>
-
-<p class="italic">Je n’insiste pas. Je ne veux que faire réfléchir
-un peu plus sur ces formes nouvelles d’une technique
-qui a toujours beaucoup d’ennemis et de
-laquelle je suis loin de prétendre qu’on trouvera
-plus loin des exemples dignes de mémoire. Mais,
-si c’est surtout pour moi-même, c’est aussi pour
-quelques-uns et quelques-unes que je donne ce
-ballet : <i>Divertissements</i>.</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Remy de Gourmont</span>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c xlarge top4em">DIVERTISSEMENTS</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch1">HIÉROGLYPHES</h2>
-
-
-<h3 id="ch1p1">I<br />
-HIÉROGLYPHES</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">O pourpiers de mon frère, pourpiers d’or, fleur d’Anhour,</div>
-<div class="verse">Mon corps en joie frissonne quand tu m’as fait l’amour,</div>
-<div class="verse">Puis je m’endors paisible au pied des tournesols.</div>
-<div class="verse">Je veux resplendir telle que les flèches de Hor :</div>
-<div class="verse">Viens, le kupi embaume les secrets de mon corps,</div>
-<div class="verse">Le hesteb teint mes ongles, mes yeux ont le kohol.</div>
-<div class="verse">O maître de mon cœur, qu’elle est belle, mon heure !</div>
-<div class="verse">C’est de l’éternité quand ton baiser m’effleure,</div>
-<div class="verse">Mon cœur, mon cœur s’élève, ah ! si haut qu’il s’envole.</div>
-
-<div class="verse stanza">Armoises de mon frère, ô floraisons sanglantes,</div>
-<div class="verse">Viens, je suis l’Amm où croît toute plante odorante,</div>
-<div class="verse">La vue de ton amour me rend trois fois plus belle.</div>
-<div class="verse">Je suis le champ royal où ta faveur moissonne,</div>
-<div class="verse">Viens vers les acacias, vers les palmiers d’Ammonn ;</div>
-<div class="verse">Je veux t’aimer à l’ombre bleue de leurs flabelles.</div>
-<div class="verse">Je veux encore t’aimer sous les yeux roux de Phrâ</div>
-<div class="verse">Et boire les délices du vin pur de ta voix,</div>
-<div class="verse">Car ta voix rafraîchit et grise comme Elel.</div>
-
-<div class="verse stanza">O marjolaines de mon frère, ô marjolaines,</div>
-<div class="verse">Quand ta main comme un oiseau sacré se promène</div>
-<div class="verse">En mon jardin paré de lys et de sesnis,</div>
-<div class="verse">Quand tu manges le miel doré de mes mamelles,</div>
-<div class="verse">Quand ta bouche bourdonne ainsi qu’un vol d’abeilles</div>
-<div class="verse">Et se pose et se tait sur mon ventre fleuri,</div>
-<div class="verse">Ah ! je meurs, je m’en vais, je m’effuse en tes bras,</div>
-<div class="verse">Comme une source vive pleine de nymphéas,</div>
-<div class="verse">Armoises, marjolaines, pourpiers, fleurs de ma vie !</div>
-</div>
-
-
-<h3 id="ch1p2">II<br />
-FIGURE DE RÊVE</h3>
-
-<p class="c">SÉQUENCE</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La très chère aux yeux clairs apparaît sous la lune,</div>
-<div class="verse">Sous la lune éphémère et mère des beaux rêves.</div>
-<div class="verse">La lumière bleuie par les brumes cendrait</div>
-<div class="verse">D’une poussière aérienne</div>
-<div class="verse">Son front fleuri d’étoiles, et sa légère chevelure</div>
-<div class="verse">Flottait dans l’air derrière ses pas légers :</div>
-<div class="verse">La chimère dormait au fond de ses prunelles.</div>
-<div class="verse">Sur la chair nue et frêle de son cou</div>
-<div class="verse">Les stellaires sourires d’un rosaire de perles</div>
-<div class="verse">Étageaient les reflets de leurs pâles éclairs. Ses poignets</div>
-<div class="verse">Avaient des bracelets tout pareils ; et sa tête,</div>
-<div class="verse">La couronne incrustée des sept pierres mystiques</div>
-<div class="verse">Dont les flammes transpercent le cœur comme des glaives,</div>
-<div class="verse">Sous la lune éphémère et mère des beaux rêves.</div>
-</div>
-
-<p class="date">1888.</p>
-
-
-<h3 id="ch1p3">III<br />
-<span lang="it" xml:lang="it">FRA I SOSPESI</span></h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Les tortures sont douces aux pieds de mon amie :</div>
-<div class="verse">Le plaisir appelé tout bas sommeille encore,</div>
-<div class="verse">La peine avec le doute enfin s’est endormie.</div>
-
-<div class="verse stanza">L’Alighier de Florence, descendu chez les morts,</div>
-<div class="verse">Vit des âmes semées parmi les airs, légères</div>
-<div class="verse">Comme des feuilles d’automne sous les souffles du nord :</div>
-
-<div class="verse stanza">Et ces âmes flottaient de la gloire à l’enfer,</div>
-<div class="verse">Pareilles en leur vol au troupeau des nuées</div>
-<div class="verse">Qui s’envole et sans cesse passe entre ciel et terre.</div>
-
-<div class="verse stanza">Ames qui ne sont pas élues, non plus damnées,</div>
-<div class="verse">La géhenne éternelle les refuse ; pourtant</div>
-<div class="verse">Les joies de l’éternel amour leur sont fermées.</div>
-
-<div class="verse stanza">Ainsi je vais morose et les yeux souriants,</div>
-<div class="verse">Les mains pleines de rose et pleines de soucis.</div>
-<div class="verse">Le cœur est un jardin ; ô soleil, sois clément,</div>
-
-<div class="verse stanza">Les soucis, ni les roses, n’ont pas encore fleuri.</div>
-</div>
-
-<p class="date">1889.</p>
-
-
-<h3 id="ch1p4">IV<br />
-ASCENSION</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Un soir, dans la bruyère délaissée,</div>
-<div class="verse">Avec l’amie souriante et lassée…</div>
-<div class="verse">O soleil, fleur cueillie, ton lourd corymbe</div>
-<div class="verse">Agonise et descend tout pâle vers les limbes.</div>
-<div class="verse">Ah ! si j’étais avec l’amie lassée,</div>
-<div class="verse">Un soir, dans la bruyère délaissée !</div>
-
-<div class="verse stanza">Les rainettes, parmi les reines des prés</div>
-<div class="verse">Et les roseaux, criaient énamourées.</div>
-<div class="verse">Les scarabées grimpent le long des prêles,</div>
-<div class="verse">Les geais bleus font fléchir les branches frêles.</div>
-<div class="verse">On entendait les cris énamourés</div>
-<div class="verse">Des rainettes, parmi les reines des prés.</div>
-
-<div class="verse stanza">Un chien, au seuil d’une porte entr’ouverte,</div>
-<div class="verse">Là-haut, pleure à la lune naissante et verte</div>
-<div class="verse">Qui rend un peu de joie au ciel aveugle ;</div>
-<div class="verse">La vache qu’on va traire s’agite et meugle,</div>
-<div class="verse">Un chien pleure à la lune naissante et verte,</div>
-<div class="verse">Là-haut, au seuil d’une porte entr’ouverte.</div>
-
-<div class="verse stanza">Pendant que nous montons, l’âme inquiète</div>
-<div class="verse">Et souriante, vers la courbe du faîte,</div>
-<div class="verse">Le Rêve, demeuré à mi-chemin,</div>
-<div class="verse">S’assied pensif, la tête dans sa main,</div>
-<div class="verse">Et nous montons vers la courbe du faîte,</div>
-<div class="verse">Nous montons souriants, l’âme inquiète.</div>
-</div>
-
-<p class="date">1892.</p>
-
-
-<h3 id="ch1p5">V<br />
-LE SOURIRE</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le sourire est un être équivoque, lumière</div>
-<div class="verse">Éphémère, fuyante risée des libellules</div>
-<div class="verse">Qui rasent l’eau dormante et claire des étangs verts.</div>
-
-<div class="verse stanza">Frère d’Eros, il a des ailes minuscules</div>
-<div class="verse">Et aux flèches d’argent qui peuplent son carquois</div>
-<div class="verse">La pointe est un désir et la barbe un scrupule.</div>
-
-<div class="verse stanza">Ses yeux sont des saphirs heureux, discrètes joies</div>
-<div class="verse">D’amour, mais quand l’oubli amuse ses prunelles,</div>
-<div class="verse">Ils ont l’air de lapis, souvent, ou de turquoises.</div>
-
-<div class="verse stanza">La bouche est rouge, elle a la grâce d’un pastel</div>
-<div class="verse">Et le pourpre très doux, le velours d’un œillet ;</div>
-<div class="verse">Quand elle s’ouvre, il en sort un ruban d’étincelles.</div>
-
-<div class="verse stanza">Le sourire est un être équivoque, si léger</div>
-<div class="verse">Qu’il ne pose pas plus qu’un oiseau sur la branche.</div>
-<div class="verse">Il vole et se renvole, il nargue les aguets.</div>
-
-<div class="verse stanza">On croyait le tenir, il a fui comme un charme.</div>
-<div class="verse">Pas plus qu’une hirondelle on ne le prend au piège</div>
-<div class="verse">Et s’il était captif, il mourrait dans sa cage.</div>
-
-<div class="verse stanza">Il s’arrête par-ci par-là, dans un cortège</div>
-<div class="verse">D’éclairs, jase et d’un seul coup d’aile part en fusée.</div>
-<div class="verse">Il fait joujou, il raille, car il est très espiègle.</div>
-
-<div class="verse stanza">Il est lumière, il est parfum, il est rosée,</div>
-<div class="verse">Il se métamorphose : flambeau, phosphorescence,</div>
-<div class="verse">Étoile au crépuscule, feu follet dans les prés.</div>
-
-<div class="verse stanza">Il est lumière, il a autour de ses cheveux,</div>
-<div class="verse">Les violets, les zinzolins, les améthystes,</div>
-<div class="verse">Les sinoples, les roses, les mauves et les bleus :</div>
-
-<div class="verse stanza">Les couleurs, mais surtout les douteuses, les tristes,</div>
-<div class="verse">Ces fleurs pâles d’avoir trop aimé le soleil,</div>
-<div class="verse">Les blondes, ces plaisirs où l’on s’endolorise,</div>
-
-<div class="verse stanza">Les blancs trempés un peu de chair ou de paillet,</div>
-<div class="verse">Les outre-mer, les pers et les glauques divins,</div>
-<div class="verse">Dont se teignaient les yeux moqueurs des Immortelles.</div>
-
-<div class="verse stanza">— Oh ! les piquants bitumes sous des yeux libertins !</div>
-<div class="verse">Oh ! les brûlants cinabres sur des joues de déesses,</div>
-<div class="verse">Diane aux genoux blancs, et toi Vénus aux seins</div>
-
-<div class="verse stanza">Prédestinés ! — Il est parfum, et les caresses</div>
-<div class="verse">Des odeurs souveraines animent ses baisers,</div>
-<div class="verse">Baumes métaphysiques, spasmes par catachrèse !</div>
-
-<div class="verse stanza">Il est lumière, il est parfum, il est rosée.</div>
-
-<div class="verse stanza">Le sourire est un être équivoque et charmeur.</div>
-<div class="verse">— Envoi. — Ah ! chère ! Il t’aime, il vient à toi en roi,</div>
-<div class="verse">Il installe son charme et sa grâce en ton cœur,</div>
-
-<div class="verse stanza">Il adore tes lèvres, tes yeux, tes dents, ta voix.</div>
-</div>
-
-<p class="date">1890.</p>
-
-
-<h3 id="ch1p6">VI<br />
-LE LAC SACRÉ</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Les vagues gémissaient comme des femmes blessées,</div>
-<div class="verse">Le lac sacré râlait sous la haine du ciel</div>
-<div class="verse">Et l’invisible chœur des amours trépassées</div>
-<div class="verse">Aboyait à la mort et broyait de ses ailes</div>
-<div class="verse">Les vagues gémissant comme des femmes blessées.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">O lac sacré, témoin de tant d’anniversaires</div>
-<div class="verse">Et des chuchotements de tant d’âmes royales,</div>
-<div class="verse">Toi qui vis, surgissant des dalles funéraires,</div>
-<div class="verse">Tant de fantômes blancs étendant leurs mains pâles</div>
-<div class="verse">Vers le témoin sacré de tant d’anniversaires !</div>
-
-<div class="verse stanza">O lac sacré, asile où les pieds nus des folles</div>
-<div class="verse">Ont lavé leur poussière et fini leur voyage ;</div>
-<div class="verse">Firmament où les fleurs, au baiser des étoiles,</div>
-<div class="verse">Se pâmaient et parlaient le langage des mages</div>
-<div class="verse">Dans l’asile sacré, sous les pieds nus des folles !</div>
-
-<div class="verse stanza">O lac sacré, ô pacifique mer océane,</div>
-<div class="verse">Adorable refuge, port des barques mystiques,</div>
-<div class="verse">Golfe aux yeux violets, ô pensée diaphane,</div>
-<div class="verse">Gouffre rempli de perles, gouffre métaphysique,</div>
-<div class="verse">O lac sacré, ô pacifique mer océane !</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Les vagues gémissaient comme des femmes blessées,</div>
-<div class="verse">Le lac sacré râlait sous la haine du ciel</div>
-<div class="verse">Et l’invisible chœur des amours trépassées</div>
-<div class="verse">Aboyait à la mort et broyait de ses ailes</div>
-<div class="verse">Les vagues gémissant comme des femmes blessées.</div>
-</div>
-
-
-<h3 id="ch1p7">VII<br />
-MARITURA</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Dans la terre torride une plante exotique,</div>
-<div class="verse">Penchante, résignée : éclos hors de saison,</div>
-<div class="verse">Deux boutons fléchissaient, l’air grave et mystique ;</div>
-<div class="verse">La sève n’était plus pour elle qu’un poison.</div>
-
-<div class="verse stanza">Et je sentais pourtant de la fleur accablée</div>
-<div class="verse">S’évaporer l’effluve âcre d’un parfum lourd,</div>
-<div class="verse">Mes artères battaient, ma poitrine troublée</div>
-<div class="verse">Haletait, mon regard se voilait, j’étais sourd.</div>
-
-<div class="verse stanza">Dans la chambre, autre fleur, une femme très pâle,</div>
-<div class="verse">Les mains lasses, la tête appuyée aux coussins.</div>
-<div class="verse">Elle s’abandonnait ; un insensible râle</div>
-<div class="verse">Soulevait tristement la langueur de ses seins.</div>
-
-<div class="verse stanza">Mais ses cheveux tombant en innombrables boucles</div>
-<div class="verse">Ondulaient sinueux comme un large flot noir</div>
-<div class="verse">Et ses grands yeux brillaient du feu des escarboucles</div>
-<div class="verse">Comme un double fanal dans la brume du soir.</div>
-
-<div class="verse stanza">Les cheveux m’envoyaient des odeurs énervantes,</div>
-<div class="verse">Pareilles à l’éther qu’aspire un patient,</div>
-<div class="verse">Je perdais peu à peu de mes forces vivantes</div>
-<div class="verse">Et les yeux transperçaient mon cœur inconscient.</div>
-</div>
-
-<p class="date">1878.</p>
-
-
-<h3 id="ch1p8">VIII<br />
-LA FORÊT BLONDE</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse,</div>
-<div class="verse">Mes herbes sont des cils trempés de larmes claires</div>
-<div class="verse">Et mes liserons blancs s’ouvrent comme des paupières.</div>
-<div class="verse">Voici les bourraches bleues dont les yeux doux fleurissent</div>
-<div class="verse">Pareils à des étoiles, à des désirs, à des sourires,</div>
-<div class="verse">Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse.</div>
-
-<div class="verse stanza">Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse,</div>
-<div class="verse">Mes lierres sont les lourds cheveux et mes viournes</div>
-<div class="verse">Contournent leurs ourlets, ainsi que des oreilles.</div>
-<div class="verse">O muguets, blanches dents ! églantines, narines !</div>
-<div class="verse">O gentianes roses, plus roses que les lèvres !</div>
-<div class="verse">Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse.</div>
-
-<div class="verse stanza">Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse,</div>
-<div class="verse">Mes saules ont le profil des tombantes épaules,</div>
-<div class="verse">Mes trembles sont des bras tremblants de convoitise,</div>
-<div class="verse">Mes digitales sont les doigts frêles, et les oves</div>
-<div class="verse">Des ongles sont moins fins que la fleur de mes mauves,</div>
-<div class="verse">Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse.</div>
-
-<div class="verse stanza">Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse,</div>
-<div class="verse">Mes sveltes peupliers ont des tailles flexibles,</div>
-<div class="verse">Mes hêtres blancs et durs sont de fermes poitrines</div>
-<div class="verse">Et mes larges platanes courbent comme des ventres</div>
-<div class="verse">L’orgueilleux bouclier de leurs écorces fauves,</div>
-<div class="verse">Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse.</div>
-
-<div class="verse stanza">Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse,</div>
-<div class="verse">Boutons rouges, boutons sanglants des pâquerettes,</div>
-<div class="verse">Vous êtes les fleurons purs et vierges des mamelles.</div>
-<div class="verse">Anémones, nombrils ! Pommeroles, aréoles !</div>
-<div class="verse">Mûres, grains de beauté ! Jacinthes, azur des reines !</div>
-<div class="verse">Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse.</div>
-
-<div class="verse stanza">Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse,</div>
-<div class="verse">Mes ormes ont la grâce des reins creux et des hanches,</div>
-<div class="verse">Mes jeunes chênes, la forme et le charme des jambes,</div>
-<div class="verse">Le pied nu de mes aunes se cambre dans les sources</div>
-<div class="verse">Et j’ai des mousses blondes, des mystères, des ombres,</div>
-<div class="verse">Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse.</div>
-</div>
-
-<p class="date">1889.</p>
-
-
-<h3 id="ch1p9">IX<br />
-SYMBOLES</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Les violets, les ors, les verts, les pourpres fiers</div>
-<div class="verse">Ont tonné dans le bleu naissant de l’Orient ;</div>
-<div class="verse">Les doutes, les ardeurs, les désirs, les colères</div>
-<div class="verse">Troublent l’océan blanc de l’âme qui m’est chère.</div>
-
-<div class="verse stanza">Pourpres et violets s’entremêlent, aveuglant</div>
-<div class="verse">Les yeux du dieu Soleil qui revient des enfers ;</div>
-<div class="verse">Les doutes, les colères s’allument, enténébrant</div>
-<div class="verse">Le cœur pur où fulgure obscur le diamant.</div>
-
-<div class="verse stanza">Çà et là des ors tels que des lampes légères ;</div>
-<div class="verse">Plus haut planent lucides les verts évanescents ;</div>
-<div class="verse">Les désirs, s’envolant sur le dos des chimères,</div>
-<div class="verse">Jouent avec la lumière et le crin des crinières.</div>
-
-<div class="verse stanza">Soleil ! salut, sauveur ! Salut, soleil vivant,</div>
-<div class="verse">Maître du ventre nu et prince de la terre !</div>
-<div class="verse">Salut, âme ! Et salut chair, sauvées du néant !</div>
-<div class="verse">Ame, donne ta grâce, et chair, donne ton sang.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch2">LES SAINTES DU PARADIS</h2>
-
-
-<h3 id="ch2p1">HOMMAGE</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">A Filiger, là-bas, dans sa maison des grèves,</div>
-<div class="verse">A Filiger qui peint des fresques pour les cieux</div>
-<div class="verse">Et qui rêve en silence aux saintes dont les yeux</div>
-<div class="verse">Sont calmes comme des lunes et cruels comme des glaives.</div>
-</div>
-
-
-<h3 id="ch2p2">DÉDICACE</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">O pérégrines qui cheminez songeuses,</div>
-<div class="verse">Songeant peut-être à des roses lointaines,</div>
-<div class="verse">Pendant que la poussière et le soleil des plaines</div>
-<div class="verse">Ont brûlé vos bras nus et votre âme incertaine,</div>
-<div class="verse">O pérégrines qui cheminez songeuses,</div>
-<div class="verse">Songeant peut-être à des roses lointaines !</div>
-
-<div class="verse stanza">Voici la route qui mène à la montagne,</div>
-<div class="verse">Voici la claire fontaine où fleurissent les baumes,</div>
-<div class="verse">Voici le bois plein d’ombre et d’anémones,</div>
-<div class="verse">Voici les pins, voici la paix, voici les dômes,</div>
-<div class="verse">Voici la route qui mène à la montagne,</div>
-<div class="verse">Voici la claire fontaine où fleurissent les baumes !</div>
-
-<div class="verse stanza">O pérégrines qui cheminez songeuses,</div>
-<div class="verse">Suivez la voix qui vous appelle au ciel :</div>
-<div class="verse">Les arbres ont des feuillages aussi doux que le miel</div>
-<div class="verse">Et les femmes au cœur pur y deviennent plus belles.</div>
-<div class="verse">O pérégrines qui cheminez songeuses,</div>
-<div class="verse">Suivez la voix qui vous appelle au ciel.</div>
-</div>
-
-
-<h3 id="ch2p3">Agathe,</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Joyau trouvé parmi les pierres de la Sicile,</div>
-<div class="verse">Agathe, vierge vendue aux revendeuses d’amour,</div>
-<div class="verse">Agathe, victorieuse des colliers et des bagues,</div>
-<div class="verse">Des sept rubis magiques et des trois pierres de lune,</div>
-<div class="verse">Agathe, réjouie par le feu des fers rouges,</div>
-<div class="verse">Comme un amandier par les douces pluies d’automne,</div>
-<div class="verse">Agathe, embaumée par un jeune ange vêtu de pourpre,</div>
-<div class="verse">Agathe, pierre et fer, Agathe, or et argent,</div>
-<div class="verse">Agathe, chevalière de Malte,</div>
-<div class="verse">Sainte Agathe, mettez du feu dans notre sang.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-
-<h3 id="ch2p4">Agnès,</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Agnelle, épouse du feu, Agnelle, amie de l’Agneau,</div>
-<div class="verse">Agnès, plus forte que la magie des jeunes cheveux,</div>
-<div class="verse">Agnès, fille sacrée du signe de la croix,</div>
-<div class="verse">Agnès, Agnelle et Danielle, toi qui caressas</div>
-<div class="verse">D’une main pure la crinière cruelle des brasiers,</div>
-<div class="verse">Blanche Agnès, décollée par le glaive aveugle,</div>
-<div class="verse">Et trempée dans la gloire vierge des lys rouges,</div>
-<div class="verse">Brebis, Toison, Manteau, trame et chaîne des palliums,</div>
-<div class="verse">Sainte Agnès, filez pour nous la laine éternelle.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-
-<h3 id="ch2p5">Angèle,</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Qui avez vu dans le ciel une échelle,</div>
-<div class="verse">Une longue échelle rouge où montaient des jeunes femmes,</div>
-<div class="verse">De belles jeunes femmes vêtues de blanc,</div>
-<div class="verse">Angèle qui avez gravi l’échelle de neige et de sang,</div>
-<div class="verse">Angèle qui êtes montée au ciel en revenant de Jérusalem,</div>
-<div class="verse">Angèle qui avez le pouvoir d’apaiser les orages,</div>
-<div class="verse">Sainte Angèle, apaisez les orages de notre cœur.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-
-<h3 id="ch2p6">Catherine,</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Contemplatrice héroïque du Rêve,</div>
-<div class="verse">Catherine que le démon battait comme la mer</div>
-<div class="verse">Bat le sable innocent des dunes et des grèves,</div>
-<div class="verse">Catherine visitée par Jésus familièrement</div>
-<div class="verse">— Jésus venait chanter le psautier avec elle, —</div>
-<div class="verse">Catherine au front orné du diadème sanglant,</div>
-<div class="verse">Catherine pleine de larmes, pleine de charmes, pleine de songes,</div>
-<div class="verse">Sainte Catherine, protégez nos âmes pleines de songes.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-
-<h3 id="ch2p7">Colette,</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Douloureuse beauté cachée dans la prière,</div>
-<div class="verse">Colette, dure à son cœur et plus dure à sa chair,</div>
-<div class="verse">Colette prisonnière dans les cloîtres amers</div>
-<div class="verse">Où les colliers d’amour sont des chaînes de fer,</div>
-<div class="verse">Colette qui pour mourir se coucha sur la terre,</div>
-<div class="verse">Colette après sa mort restée fraîche comme une pierre,</div>
-<div class="verse">Sainte Colette, que nos cœurs deviennent durs comme des pierres.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-
-<h3 id="ch2p8">Françoise,</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Sœur favorite de l’invisible Frère,</div>
-<div class="verse">Miraculeuse amie des puissances de l’air,</div>
-<div class="verse">Astrologue admirable de la Tour des Miroirs</div>
-<div class="verse">A qui Dieu écrivit des lettres en lettres d’or,</div>
-<div class="verse">Françoise dont les mains multipliaient les pains</div>
-<div class="verse">Pour nourrir les mendiants qui vont par les chemins,</div>
-<div class="verse">Sainte Françoise, nourrissez nos âmes qui ont faim.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-
-<h3 id="ch2p9">Geneviève,</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Innocente exilée vers la dents des halliers,</div>
-<div class="verse">Chair déchirée par le mensonge et par les ronces,</div>
-<div class="verse">Et qui n’a d’autre toit que les bons arbres hospitaliers,</div>
-<div class="verse">Geneviève à qui les cerfs venaient lécher les pieds,</div>
-<div class="verse">Geneviève à qui les loups faisaient les yeux doux,</div>
-<div class="verse">Geneviève mère d’un enfant pauvre et nu comme un faon,</div>
-<div class="verse">Sainte Geneviève, visitez nos cœurs abandonnés.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-
-<h3 id="ch2p10">Gertrude,</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Abbesse insigne à la crosse d’ivoire,</div>
-<div class="verse">Gertrude, salut d’amour au soleil de l’hostie,</div>
-<div class="verse">Fille de l’Écriture, écrite par le cilice,</div>
-<div class="verse">Miel fondu dans le vin douloureux de la vie,</div>
-<div class="verse">Cinnamome jeté dans la prison de l’encensoir ;</div>
-<div class="verse">Gertrude, cil, larme et pois de senteur,</div>
-<div class="verse">Gertrude, enivrée par l’odeur de la vigne,</div>
-<div class="verse">Sainte Gertrude, versez votre ivresse dans nos cœurs.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-
-<h3 id="ch2p11">Gudule,</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Née parmi les nuées des fleuves d’autrefois,</div>
-<div class="verse">Dans la prairie, à l’ombre des trembles et des saules,</div>
-<div class="verse">Gudule dont les épaules portent une cathédrale,</div>
-<div class="verse">Gudule qui fut aimée, enfant, par saint Michel,</div>
-<div class="verse">Gudule qui fut aimée, morte, par Charlemagne,</div>
-<div class="verse">Gudule, parfum des roses et chanson des roseaux,</div>
-<div class="verse">Sainte Gudule, embaumez la chanson de nos âmes.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-
-<h3 id="ch2p12">Hélène,</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Hôtelière du Calvaire, mère du Labarum,</div>
-<div class="verse">Tête frappée en médailles et en monnaie d’amour,</div>
-<div class="verse">Poitrine expiatrice des stupres de la pourpre ;</div>
-<div class="verse">Hélène, pérégrine vers le sang du Sauveur,</div>
-<div class="verse">Hélène, qui baisas la terre des douleurs,</div>
-<div class="verse">Hélène, qui choisis, entre les trois, la Seule,</div>
-<div class="verse">Hélène, Palestine, Hélène, Basilique,</div>
-<div class="verse">Hélène, crucifiée sur la croix byzantine,</div>
-<div class="verse">Sainte Hélène, guidez nos âmes pérégrines.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-
-<h3 id="ch2p13">Jeanne,</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Bergère née en Lorraine,</div>
-<div class="verse">Jeanne qui avez gardé les moutons en robe de futaine,</div>
-<div class="verse">Et qui avez pleuré aux misères du peuple de France,</div>
-<div class="verse">Et qui avez conduit le Roi à Reims parmi les lances,</div>
-<div class="verse">Jeanne qui étiez un arc, une croix, un glaive, un cœur, une lance,</div>
-<div class="verse">Jeanne que les gens aimaient comme leur père et leur mère,</div>
-<div class="verse">Jeanne blessée et prise, mise au cachot par les Anglais,</div>
-<div class="verse">Jeanne brûlée à Rouen par les Anglais,</div>
-<div class="verse">Jeanne qui ressemblez à un ange en colère,</div>
-<div class="verse">Jeanne d’Arc, mettez beaucoup de colère dans nos cœurs.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-
-<h3 id="ch2p14">Julie,</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Victime très douce des Juifs et des Vandales,</div>
-<div class="verse">Vendue par un marchand de femmes et de sandales,</div>
-<div class="verse">Martyre dont le seul juge fut un vieux préteur ivre ;</div>
-<div class="verse">Julie morte en souriant près de la mer, le soir,</div>
-<div class="verse">Julie qui, en mourant, murmurait : Je suis libre,</div>
-<div class="verse">Julie, pendue par ses beaux cheveux noirs,</div>
-<div class="verse">Sainte Julie, délivrez nos cœurs du désespoir.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-
-<h3 id="ch2p15">Marcelle,</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Pétale d’or pâle au front des dames romaines,</div>
-<div class="verse">Pâleur solitaire parmi les fleurs des fêtes rouges,</div>
-<div class="verse">Marcelle, amie des cryptes et des catacombes,</div>
-<div class="verse">Marcelle riche et pauvre, Marcelle, fière et humble ;</div>
-<div class="verse">Marcelle enjeu sanglant du vinaigre et des verges,</div>
-<div class="verse">Marcelle revêtue d’une robe de morsures,</div>
-<div class="verse">Sainte Marcelle, étanchez le sang de nos blessures.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-
-<h3 id="ch2p16">Marguerite,</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Plaisir d’amour, ensuite poussière</div>
-<div class="verse">Sous les sandales de saint François,</div>
-<div class="verse">Guérie de la chair par l’horreur d’une chair adorée,</div>
-<div class="verse">Sauvée par la bonté d’un figuier paternel,</div>
-<div class="verse">Languie trois ans dans les limbes de la tristesse ;</div>
-<div class="verse">Marguerite, muette oratrice du linceul,</div>
-<div class="verse">Dont l’aveu étonna l’ombre des cathédrales,</div>
-<div class="verse">Marguerite, pécheresse contrite,</div>
-<div class="verse">Au visage écrasé par le sable des briques,</div>
-<div class="verse">Sainte Marguerite, courbez notre orgueil vers la terre.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-
-<h3 id="ch2p17">Marie,</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Amertume des baisers sur les barques du Nil,</div>
-<div class="verse">Robe de soleil et voile bleu que la nuit caresse,</div>
-<div class="verse">Marie voyageuse amoureuse et pauvre,</div>
-<div class="verse">Jetée par l’ouragan dans l’île pénitente,</div>
-<div class="verse">Et qui brûlas tes lèvres au soufre du Jourdain,</div>
-<div class="verse">Marie des sables, Marie des palmes, Marie des lions,</div>
-<div class="verse">Marie nourrie sept ans d’un pain miraculeux,</div>
-<div class="verse">Sainte Marie, brûlez nos cœurs au feu divin.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-
-<h3 id="ch2p18">Mathilde,</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Princesse dont les bras blancs portaient la peine des pauvres,</div>
-<div class="verse">Mathilde dont les mains blanches usaient les durs psautiers,</div>
-<div class="verse">Mathilde, reine de trois mille et l’une des mille servantes,</div>
-<div class="verse">Mathilde, dont le cilice de fer avait trois pointes,</div>
-<div class="verse">Mathilde, dont les genoux furent le sceau des dalles,</div>
-<div class="verse">O Mathilde, baiser, sandale et bracelet,</div>
-<div class="verse">Rose d’automne tombée dans l’eau des pénitences,</div>
-<div class="verse">Sainte Mathilde, jetez nos cœurs sur les pavés.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-
-<h3 id="ch2p19">Natalie,</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Née parmi les orages des lointaines forêts</div>
-<div class="verse">Et portée longtemps sur les mers aux cheveux clairs,</div>
-<div class="verse">Natalie qui aimas tes sœurs et tes pareilles</div>
-<div class="verse">Plus que toi-même et, plus que tout, l’Amour,</div>
-<div class="verse">Natalie élue entre toutes dès le premier jour</div>
-<div class="verse">Pour parer de roses blanches les glaives de l’amour</div>
-<div class="verse">Dont les sept pointes font sept blessures de joie,</div>
-<div class="verse">Natalie emmêlant bure et cuir à la soie,</div>
-<div class="verse">Natalie souriante au bord de la géhenne,</div>
-<div class="verse">Sainte Natalie, soyez le parfum de nos peines.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-
-<h3 id="ch2p20">Paule,</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Amie de saint Jérôme, pourpre réduite en cendre,</div>
-<div class="verse">Épaule où le vieux moine grava le nom de Dieu,</div>
-<div class="verse">Paule, manteau de laine sur le dos nu des pauvres,</div>
-<div class="verse">Paule couchée par terre, les yeux vers les étoiles,</div>
-<div class="verse">Paule, cendre, corde et pierre, fagot d’épines,</div>
-<div class="verse">Crâne rasé comme un rocher de Palestine,</div>
-<div class="verse">Cœur plein de la poussière de Bethléem,</div>
-<div class="verse">Sainte Paule, humiliez nos âmes tristes et vaines.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-
-<h3 id="ch2p21">Ursule,</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Griffon du nord, bête sacrée venue</div>
-<div class="verse">Dans la lumière bleue d’un rêve boréal,</div>
-<div class="verse">Ursule, flocon de neige bu par les lèvres de Jésus,</div>
-<div class="verse">Ursule, étoile rouge vers la tulipe de pourpre,</div>
-<div class="verse">Ursule, sœur de tant de cœurs innocents,</div>
-<div class="verse">Et dont la tête sanglante dort comme une escarboucle</div>
-<div class="verse">Dans la bague des arceaux,</div>
-<div class="verse">Ursule, nef, voile, rame et tempête,</div>
-<div class="verse">Ursule, envolée sur le dos de l’oiseau blanc,</div>
-<div class="verse">Sainte Ursule, emportez nos âmes vers les neiges.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-
-<h3 id="ch2p22">Zite,</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Sainte aux yeux doux, sainte en bonnet, sainte en sabots,</div>
-<div class="verse">Zite dont l’oratoire était une cuisine,</div>
-<div class="verse">Zite, qui pour marmitons avait les Anges du ciel,</div>
-<div class="verse">Zite, bon cœur, bon feu, bonne soupe et bon gîte,</div>
-<div class="verse">Zite aux mains rouges fleuries de menthe et d’estragon,</div>
-<div class="verse">Sainte Zite, mettez la table où s’attable l’Amour.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch3">ORAISONS MAUVAISES</h2>
-
-
-<h3 id="ch3p1" title="I. Que tes mains soient bénies">I</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Que tes mains soient bénies, car elles sont impures !</div>
-<div class="verse">Elles ont des péchés cachés à toutes les jointures ;</div>
-<div class="verse">Lys d’épouvante, leurs ongles blancs font penser sous la lampe,</div>
-<div class="verse">A des hosties volées dans l’ombre blanche, sous la lampe,</div>
-<div class="verse">Et l’opale prisonnière qui se meurt à ton doigt,</div>
-<div class="verse">C’est le dernier soupir de Jésus sur la croix.</div>
-</div>
-
-
-<h3 id="ch3p2" title="II. Que tes yeux soient bénis">II</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Que tes yeux soient bénis, car ils sont homicides !</div>
-<div class="verse">Ils sont pleins de fantômes et pleins de chrysalides,</div>
-<div class="verse">Comme dans l’eau fanée, bleue au fond des grottes vertes,</div>
-<div class="verse">On voit dormir des fleurs qui sont des bêtes vertes,</div>
-<div class="verse">Et ce douloureux saphir d’amertume et d’effroi,</div>
-<div class="verse">C’est le dernier regard de Jésus sur la croix.</div>
-</div>
-
-
-<h3 id="ch3p3" title="III. Que tes seins soient bénis">III</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Que tes seins soient bénis, car ils sont sacrilèges !</div>
-<div class="verse">Ils se sont mis tout nus, comme un printanier florilège,</div>
-<div class="verse">Fleuri pour la caresse et la moisson des lèvres et des mains,</div>
-<div class="verse">Fleurs du bord de la route, bonnes à toutes les mains,</div>
-<div class="verse">Et l’hyacinthe qui rêve là, avec un air triste de roi,</div>
-<div class="verse">C’est le dernier amour de Jésus sur la croix.</div>
-</div>
-
-
-<h3 id="ch3p4" title="IV. Que ton ventre soit béni">IV</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Que ton ventre soit béni, car il est infertile !</div>
-<div class="verse">Il est beau comme une terre de désolation ; le style</div>
-<div class="verse">De la herse n’y hersa qu’une glèbe rouge et rebelle,</div>
-<div class="verse">La fleur mûre n’y sema qu’une graine rebelle,</div>
-<div class="verse">Et la topaze ardente qui frissonne sur ce palais de joie,</div>
-<div class="verse">C’est le dernier désir de Jésus sur la croix.</div>
-</div>
-
-
-<h3 id="ch3p5" title="V. Que ta bouche soit bénie">V</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Que ta bouche soit bénie, car elle est adultère !</div>
-<div class="verse">Elle a le goût des roses nouvelles et le goût de la vieille terre,</div>
-<div class="verse">Elle a sucé les sucs obscurs des fleurs et des roseaux ;</div>
-<div class="verse">Quand elle parle on entend comme un bruit perfide de roseaux,</div>
-<div class="verse">Et ce rubis cruel tout sanglant et tout froid,</div>
-<div class="verse">C’est la dernière blessure de Jésus sur la croix.</div>
-</div>
-
-
-<h3 id="ch3p6" title="VI. Que tes pieds soient bénis">VI</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Que tes pieds soient bénis, car ils sont déshonnêtes !</div>
-<div class="verse">Ils ont chaussé les mules des lupanars et des temples en fête,</div>
-<div class="verse">Ils ont mis leurs talons sourds sur l’épaule des pauvres,</div>
-<div class="verse">Ils ont marché sur les plus purs, sur les plus doux, sur les plus pauvres,</div>
-<div class="verse">Et la boucle améthyste qui tend ta jarretière de soie,</div>
-<div class="verse">C’est le dernier frisson de Jésus sur la croix.</div>
-</div>
-
-
-<h3 id="ch3p7" title="VII. Que ton âme soit bénie">VII</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Que ton âme soit bénie, car elle est corrompue !</div>
-<div class="verse">Fière émeraude tombée sur le pavé des rues,</div>
-<div class="verse">Son orgueil s’est mêlé aux odeurs de la boue,</div>
-<div class="verse">Et je viens d’écraser dans la glorieuse boue,</div>
-<div class="verse">Sur le pavé des rues, qui est un chemin de croix,</div>
-<div class="verse">La dernière pensée de Jésus sur la croix.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch4">SIMONE<br />
-POÈME CHAMPÊTRE<br />
-(1898)</h2>
-
-
-<h3 id="ch4p1">I<br />
-LES CHEVEUX</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Simone, il y a un grand mystère</div>
-<div class="verse">Dans la forêt de tes cheveux.</div>
-
-<div class="verse stanza">Tu sens le foin, tu sens la pierre</div>
-<div class="verse">Où des bêtes se sont posées ;</div>
-<div class="verse">Tu sens le cuir, tu sens le blé,</div>
-<div class="verse">Quand il vient d’être vanné ;</div>
-<div class="verse">Tu sens le bois, tu sens le pain</div>
-<div class="verse">Qu’on apporte le matin ;</div>
-<div class="verse">Tu sens les fleurs qui ont poussé</div>
-<div class="verse">Le long d’un mur abandonné ;</div>
-<div class="verse">Tu sens la ronce, tu sens le lierre</div>
-<div class="verse">Qui a été lavé par la pluie ;</div>
-<div class="verse">Tu sens le jonc et la fougère</div>
-<div class="verse">Qu’on fauche à la tombée de la nuit ;</div>
-<div class="verse">Tu sens le houx, tu sens la mousse,</div>
-<div class="verse">Tu sens l’herbe mourante et rousse</div>
-<div class="verse">Qui s’égrène à l’ombre des haies ;</div>
-<div class="verse">Tu sens l’ortie et le genêt,</div>
-<div class="verse">Tu sens le trèfle, tu sens le lait ;</div>
-<div class="verse">Tu sens le fenouil et l’anis ;</div>
-<div class="verse">Tu sens les noix, tu sens les fruits</div>
-<div class="verse">Qui sont bien mûrs et que l’on cueille ;</div>
-<div class="verse">Tu sens le saule et le tilleul</div>
-<div class="verse">Quand ils ont des fleurs plein les feuilles ;</div>
-<div class="verse">Tu sens le miel, tu sens la vie</div>
-<div class="verse">Qui se promène dans les prairies ;</div>
-<div class="verse">Tu sens la terre et la rivière ;</div>
-<div class="verse">Tu sens l’amour, tu sens le feu.</div>
-
-<div class="verse stanza">Simone, il y a un grand mystère</div>
-<div class="verse">Dans la forêt de tes cheveux.</div>
-</div>
-
-
-<h3 id="ch4p2">II<br />
-L’AUBÉPINE</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Simone, tes mains douces ont des égratignures,</div>
-<div class="verse">Tu pleures, et moi je veux rire de l’aventure.</div>
-
-<div class="verse stanza">L’Aubépine défend son cœur et ses épaules,</div>
-<div class="verse">Elle a promis sa chair à des baisers plus beaux.</div>
-
-<div class="verse stanza">Elle a mis son grand voile de songe et de prière,</div>
-<div class="verse">Car elle communie avec toute la terre ;</div>
-
-<div class="verse stanza">Elle communie avec le soleil du matin,</div>
-<div class="verse">Quand la ruche réveillée rêve de trèfle et de thym,</div>
-
-<div class="verse stanza">Avec les oiseaux bleus, les abeilles et les mouches,</div>
-<div class="verse">Avec les gros bourdons qui sont tout en velours,</div>
-
-<div class="verse stanza">Avec les scarabées, les guêpes, les frelons blonds,</div>
-<div class="verse">Avec les libellules, avec les papillons,</div>
-
-<div class="verse stanza">Et tout ce qui a des ailes, avec les pollens</div>
-<div class="verse">Qui dansent comme des pensées dans l’air et se promènent ;</div>
-
-<div class="verse stanza">Elle communie avec le soleil de midi,</div>
-<div class="verse">Avec les nues, avec le vent, avec la pluie</div>
-
-<div class="verse stanza">Et tout ce qui passe, avec le soleil du soir</div>
-<div class="verse">Rouge comme une rose et clair comme un miroir,</div>
-
-<div class="verse stanza">Avec la lune qui rit et avec la rosée,</div>
-<div class="verse">Avec le Cygne, avec la Lyre, avec la Voie lactée ;</div>
-
-<div class="verse stanza">Elle a le front si blanc et son âme est si pure</div>
-<div class="verse">Qu’elle s’adore elle-même en toute la nature.</div>
-</div>
-
-
-<h3 id="ch4p3">III<br />
-LE HOUX</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Simone, le soleil rit sur les feuilles de houx :</div>
-<div class="verse">Avril est revenu pour jouer avec nous.</div>
-
-<div class="verse stanza">Il porte des corbeilles de fleurs sur ses épaules,</div>
-<div class="verse">Il les donne aux épines, aux marronniers, aux saules ;</div>
-
-<div class="verse stanza">Il les sème une à une parmi l’herbe des prés,</div>
-<div class="verse">Sur le bord des ruisseaux, des mares et des fossés ;</div>
-
-<div class="verse stanza">Il garde les jonquilles pour l’eau, et les pervenches</div>
-<div class="verse">Pour les bois, aux endroits où s’allongent les branches ;</div>
-
-<div class="verse stanza">Il jette les violettes à l’ombre, sous les ronces</div>
-<div class="verse">Où son pied nu, sans peur, les cache et les enfonce ;</div>
-
-<div class="verse stanza">A toutes les prairies il donne des pâquerettes</div>
-<div class="verse">Et des primevères qui ont un collier de clochettes ;</div>
-
-<div class="verse stanza">Il laisse les muguets tomber dans les forêts</div>
-<div class="verse">Avec les anémones, le long des sentiers frais ;</div>
-
-<div class="verse stanza">Il plante des iris sur le toit des maisons,</div>
-<div class="verse">Et dans notre jardin, Simone, où il fait bon,</div>
-
-<div class="verse stanza">Il répandra des ancolies et des pensées,</div>
-<div class="verse">Des jacinthes et la bonne odeur des giroflées.</div>
-</div>
-
-
-<h3 id="ch4p4">IV<br />
-LE BROUILLARD</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Simone, mets ton manteau et tes gros sabots noirs,</div>
-<div class="verse">Nous irons comme en barque à travers le brouillard.</div>
-
-<div class="verse stanza">Nous irons vers les îles de beauté où les femmes</div>
-<div class="verse">Sont belles comme des arbres et nues comme des âmes ;</div>
-<div class="verse">Nous irons vers les îles où les hommes sont doux</div>
-<div class="verse">Comme des lions, avec des cheveux longs et roux.</div>
-<div class="verse">Viens le monde incréé attend de notre rêve</div>
-<div class="verse">Ses lois, ses joies, les dieux qui font fleurir la sève</div>
-<div class="verse">Et le vent qui fait luire et bruire les feuilles.</div>
-<div class="verse">Viens, le monde innocent va sortir d’un cercueil.</div>
-
-<div class="verse stanza">Simone, mets ton manteau et tes gros sabots noirs,</div>
-<div class="verse">Nous irons comme en barque à travers le brouillard.</div>
-
-<div class="verse stanza">Nous irons vers les îles où il y a des montagnes</div>
-<div class="verse">D’où l’on voit l’étendue paisible des campagnes,</div>
-<div class="verse">Avec des animaux heureux de brouter l’herbe,</div>
-<div class="verse">Des bergers qui ressemblent à des saules, et des gerbes</div>
-<div class="verse">Qu’on monte avec des fourches sur le dos des charrettes.</div>
-<div class="verse">Il fait encore soleil et les moutons s’arrêtent</div>
-<div class="verse">Près de l’étable, devant la porte du jardin,</div>
-<div class="verse">Qui sent la pimprenelle, l’estragon et le thym.</div>
-
-<div class="verse stanza">Simone, mets ton manteau et tes gros sabots noirs,</div>
-<div class="verse">Nous irons comme en barque à travers le brouillard.</div>
-
-<div class="verse stanza">Nous irons vers les îles où les pins gris et bleus</div>
-<div class="verse">Chantent quand le vent d’ouest passe entre leurs cheveux.</div>
-<div class="verse">Nous écouterons, couchés sous leur ombre odorante,</div>
-<div class="verse">La plainte des esprits que le désir tourmente</div>
-<div class="verse">Et qui attendent l’heure où leur chair doit revivre.</div>
-<div class="verse">Viens, l’infini se trouble et rit, le monde est ivre :</div>
-<div class="verse">Nous entendrons peut-être, en rêvant sous les pins,</div>
-<div class="verse">Des mots d’amour, des mots divins, des mots lointains.</div>
-
-<div class="verse stanza">Simone, mets ton manteau et tes gros sabots noirs,</div>
-<div class="verse">Nous irons comme en barque à travers le brouillard.</div>
-</div>
-
-
-<h3 id="ch4p5">V<br />
-LA NEIGE</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Simone, la neige est blanche comme ton cou,</div>
-<div class="verse">Simone, la neige est blanche comme tes genoux.</div>
-
-<div class="verse stanza">Simone, ta main est froide comme la neige,</div>
-<div class="verse">Simone, ton cœur est froid comme la neige.</div>
-
-<div class="verse stanza">La neige ne fond qu’à un baiser de feu,</div>
-<div class="verse">Ton cœur ne fond qu’à un baiser d’adieu.</div>
-
-<div class="verse stanza">La neige est triste sur les branches des pins,</div>
-<div class="verse">Ton front est triste sous tes cheveux châtains.</div>
-
-<div class="verse stanza">Simone, ta sœur la neige dort dans la cour,</div>
-<div class="verse">Simone, tu es ma neige et mon amour.</div>
-</div>
-
-
-<h3 id="ch4p6">VI<br />
-LES FEUILLES MORTES</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Simone, allons au bois : les feuilles sont tombées ;</div>
-<div class="verse">Elles recouvrent la mousse, les pierres et les sentiers.</div>
-
-<div class="verse stanza">Simone, aimes-tu le bruit des pas sur les feuilles mortes ?</div>
-
-<div class="verse stanza">Elles ont des couleurs si douces, des tons si graves,</div>
-<div class="verse">Elles sont sur la terre de si frêles épaves !</div>
-
-<div class="verse stanza">Simone, aimes-tu le bruit des pas sur les feuilles mortes ?</div>
-
-<div class="verse stanza">Elles ont l’air si dolent à l’heure du crépuscule,</div>
-<div class="verse">Elles crient si tendrement, quand le vent les bouscule !</div>
-
-<div class="verse stanza">Simone, aimes-tu le bruit des pas sur les feuilles mortes ?</div>
-
-<div class="verse stanza">Quand le pied les écrase, elles pleurent comme des âmes,</div>
-<div class="verse">Elles font un bruit d’ailes ou de robes de femme.</div>
-
-<div class="verse stanza">Simone, aimes-tu le bruit des pas sur les feuilles mortes ?</div>
-
-<div class="verse stanza">Viens : nous serons un jour de pauvres feuilles mortes.</div>
-<div class="verse">Viens : déjà la nuit tombe et le vent nous emporte.</div>
-
-<div class="verse stanza">Simone, aimes-tu le bruit des pas sur les feuilles mortes ?</div>
-</div>
-
-
-<h3 id="ch4p7">VII<br />
-LA RIVIÈRE</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Simone, la rivière chante un air ingénu,</div>
-<div class="verse">Viens, nous irons parmi les joncs et la ciguë ;</div>
-<div class="verse">Il est midi : les hommes ont quitté leur charrue,</div>
-<div class="verse">Et moi, je verrai dans l’eau claire ton pied nu.</div>
-
-<div class="verse stanza">La rivière est la mère des poissons et des fleurs,</div>
-<div class="verse">Des arbres, des oiseaux, des parfums, des couleurs ;</div>
-
-<div class="verse stanza">Elle abreuve les oiseaux qui ont mangé leur grain</div>
-<div class="verse">Et qui vont s’envoler pour un pays lointain ;</div>
-
-<div class="verse stanza">Elle abreuve les mouches bleues dont le ventre est vert</div>
-<div class="verse">Et les araignées d’eau qui rament comme aux galères.</div>
-
-<div class="verse stanza">La rivière est la mère des poissons : elle leur donne</div>
-<div class="verse">Des vermisseaux, de l’herbe, de l’air et de l’ozone ;</div>
-
-<div class="verse stanza">Elle leur donne l’amour ; elle leur donne les ailes</div>
-<div class="verse">Pour suivre au bout du monde l’ombre de leurs femelles.</div>
-
-<div class="verse stanza">La rivière est la mère des fleurs, des arcs-en-ciel,</div>
-<div class="verse">De tout ce qui est fait d’eau et d’un peu de soleil :</div>
-
-<div class="verse stanza">Elle nourrit le sainfoin et le foin, et les reines</div>
-<div class="verse">Des prés qui ont l’odeur du miel, et les molènes</div>
-
-<div class="verse stanza">Qui ont des feuilles douces comme un duvet d’oiseau ;</div>
-<div class="verse">Elle nourrit le blé, le trèfle et les roseaux ;</div>
-
-<div class="verse stanza">Elle nourrit le chanvre ; elle nourrit le lin ;</div>
-<div class="verse">Elle nourrit l’avoine, l’orge et le sarrasin ;</div>
-
-<div class="verse stanza">Elle nourrit le seigle, l’osier et les pommiers ;</div>
-<div class="verse">Elle nourrit les saules et les grands peupliers.</div>
-
-<div class="verse stanza">La rivière est la mère des forêts : les beaux chênes</div>
-<div class="verse">Ont puisé dans son lit l’eau pure de leurs veines.</div>
-
-<div class="verse stanza">La rivière féconde le ciel : quand la pluie tombe,</div>
-<div class="verse">C’est la rivière qui monte au ciel et qui retombe ;</div>
-
-<div class="verse stanza">La rivière est une mère très puissante et très pure,</div>
-<div class="verse">La rivière est la mère de toute la nature.</div>
-
-<div class="verse stanza">Simone, la rivière chante un air ingénu,</div>
-<div class="verse">Viens, nous irons parmi les joncs et la ciguë ;</div>
-<div class="verse">Il est midi : les hommes ont quitté leur charrue,</div>
-<div class="verse">Et moi, je verrai dans l’eau claire ton pied nu.</div>
-</div>
-
-
-<h3 id="ch4p8">VIII<br />
-LE VERGER</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Simone, allons au verger</div>
-<div class="verse">Avec un panier d’osier.</div>
-<div class="verse">Nous dirons à nos pommiers,</div>
-<div class="verse">En entrant dans le verger :</div>
-<div class="verse">Voici la saison des pommes.</div>
-<div class="verse">Allons au verger, Simone,</div>
-<div class="verse">Allons au verger.</div>
-
-<div class="verse stanza">Les pommiers sont pleins de guêpes,</div>
-<div class="verse">Car les pommes sont très mûres :</div>
-<div class="verse">Il se fait un grand murmure</div>
-<div class="verse">Autour du vieux doux-aux-vêpes.</div>
-<div class="verse">Les pommiers sont pleins de pommes,</div>
-<div class="verse">Allons au verger, Simone,</div>
-<div class="verse">Allons au verger.</div>
-
-<div class="verse stanza">Nous cueillerons la calville,</div>
-<div class="verse">Le pigeonnet et la reinette,</div>
-<div class="verse">Et aussi des pommes à cidre</div>
-<div class="verse">Dont la chair est un peu doucette.</div>
-<div class="verse">Voici la saison des pommes,</div>
-<div class="verse">Allons au verger, Simone,</div>
-<div class="verse">Allons au verger.</div>
-
-<div class="verse stanza">Tu auras l’odeur des pommes</div>
-<div class="verse">Sur ta robe et sur tes mains,</div>
-<div class="verse">Et tes cheveux seront pleins</div>
-<div class="verse">Du parfum doux de l’automne.</div>
-<div class="verse">Les pommiers sont pleins de pommes,</div>
-<div class="verse">Allons au verger, Simone,</div>
-<div class="verse">Allons au verger.</div>
-
-<div class="verse stanza">Simone, tu seras mon verger</div>
-<div class="verse">Et mon pommier de doux-aux-vêpes ;</div>
-<div class="verse">Simone, écarte les guêpes</div>
-<div class="verse">De ton cœur et de mon verger.</div>
-<div class="verse">Voici la saison des guêpes,</div>
-<div class="verse">Allons au verger, Simone,</div>
-<div class="verse">Allons au verger.</div>
-</div>
-
-
-<h3 id="ch4p9">IX<br />
-LE JARDIN</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Simone, le jardin du mois d’août</div>
-<div class="verse">Est parfumé, riche et doux :</div>
-<div class="verse">Il a des radis et des raves,</div>
-<div class="verse">Des aubergines et des betteraves</div>
-<div class="verse">Et, parmi les pâles salades,</div>
-<div class="verse">Des bourraches pour les malades ;</div>
-<div class="verse">Plus loin, c’est le peuple des choux,</div>
-<div class="verse">Notre jardin est riche et doux.</div>
-
-<div class="verse stanza">Les pois grimpent le long des rames ;</div>
-<div class="verse">Les rames ressemblent à des jeunes femmes</div>
-<div class="verse">En robes vertes fleuries de rouge.</div>
-<div class="verse">Voici les fèves, voici les courges</div>
-<div class="verse">Qui reviennent de Jérusalem.</div>
-<div class="verse">L’oignon a poussé tout d’un coup</div>
-<div class="verse">Et s’est orné d’un diadème,</div>
-<div class="verse">Notre jardin est riche et doux.</div>
-
-<div class="verse stanza">Les asperges tout en dentelles</div>
-<div class="verse">Mûrissent leurs graines de corail ;</div>
-<div class="verse">Les capucines, vierges fidèles,</div>
-<div class="verse">Ont fait de leur treille un vitrail,</div>
-<div class="verse">Et, nonchalantes, les citrouilles</div>
-<div class="verse">Au bon soleil gonflent leurs joues ;</div>
-<div class="verse">On sent le thym et le fenouil,</div>
-<div class="verse">Notre jardin est riche et doux.</div>
-</div>
-
-
-<h3 id="ch4p10">X<br />
-LE MOULIN</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Simone, le moulin est très ancien : ses roues,</div>
-<div class="verse">Toutes vertes de mousse, tournent au fond d’un grand trou :</div>
-<div class="verse i1">On a peur, les roues passent, les roues tournent</div>
-<div class="verse i1">Comme pour un supplice éternel.</div>
-
-<div class="verse stanza">Les murs tremblent, on a l’air d’être sur un bateau</div>
-<div class="verse">A vapeur, au milieu de la nuit et de l’eau :</div>
-<div class="verse i1">On a peur, les roues passent, les roues tournent</div>
-<div class="verse i1">Comme pour un supplice éternel.</div>
-
-<div class="verse stanza">Il fait noir ; on entend pleurer les lourdes meules,</div>
-<div class="verse">Qui sont plus douces et plus vieilles que des aïeules :</div>
-<div class="verse i1">On a peur, les roues passent, les roues tournent</div>
-<div class="verse i1">Comme pour un supplice éternel.</div>
-
-<div class="verse stanza">Les meules sont des aïeules si vieilles et si douces</div>
-<div class="verse">Qu’un enfant les arrête et qu’un peu d’eau les pousse :</div>
-<div class="verse i1">On a peur, les roues passent, les roues tournent</div>
-<div class="verse i1">Comme pour un supplice éternel.</div>
-
-<div class="verse stanza">Elles écrasent le blé des riches et des pauvres,</div>
-<div class="verse">Elles écrasent le seigle aussi, l’orge et l’épeautre :</div>
-<div class="verse i1">On a peur, les roues passent, les roues tournent</div>
-<div class="verse i1">Comme pour un supplice éternel.</div>
-
-<div class="verse stanza">Elles sont aussi bonnes que les plus grands apôtres,</div>
-<div class="verse">Elles font le pain qui nous bénit et qui nous sauve :</div>
-<div class="verse i1">On a peur, les roues passent, les roues tournent</div>
-<div class="verse i1">Comme pour un supplice éternel.</div>
-
-<div class="verse stanza">Elles nourrissent les hommes et les animaux doux,</div>
-<div class="verse">Ceux qui aiment notre main et qui meurent pour nous :</div>
-<div class="verse i1">On a peur, les roues passent, les roues tournent</div>
-<div class="verse i1">Comme pour un supplice éternel.</div>
-
-<div class="verse stanza">Elles vont, elles pleurent, elles tournent, elles grondent</div>
-<div class="verse">Depuis toujours, depuis le commencement du monde :</div>
-<div class="verse i1">On a peur, les roues passent, les roues tournent</div>
-<div class="verse i1">Comme pour un supplice éternel.</div>
-
-<div class="verse stanza">Simone, le moulin est très ancien : ses roues,</div>
-<div class="verse">Toutes vertes de mousse, tournent au fond d’un grand trou.</div>
-</div>
-
-
-<h3 id="ch4p11">XI<br />
-L’ÉGLISE</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Simone, je veux bien. Les bruits du soir</div>
-<div class="verse">Sont doux comme un cantique chanté par des enfants ;</div>
-<div class="verse">L’église obscure ressemble à un vieux manoir ;</div>
-<div class="verse">Les roses ont une odeur grave d’amour et d’encens.</div>
-
-<div class="verse stanza">Je veux bien, nous irons lentement et bien sages,</div>
-<div class="verse">Salués par les gens qui reviennent des foins ;</div>
-<div class="verse">J’ouvrirai la barrière d’avance à ton passage,</div>
-<div class="verse">Et le chien nous suivra longtemps d’un œil chagrin.</div>
-
-<div class="verse stanza">Pendant que tu prieras, je songerai aux hommes</div>
-<div class="verse">Qui ont bâti ces murailles, le clocher, la tour,</div>
-<div class="verse">La lourde nef pareille à une bête de somme</div>
-<div class="verse">Chargée du poids de nos péchés de tous les jours ;</div>
-
-<div class="verse stanza">Aux hommes qui ont taillé les pierres du portail</div>
-<div class="verse">Et qui ont mis sous le porche un grand bénitier ;</div>
-<div class="verse">Aux hommes qui ont peint des rois sur le vitrail</div>
-<div class="verse">Et un petit enfant qui dort chez un fermier.</div>
-
-<div class="verse stanza">Je songerai aux hommes qui ont forgé la croix,</div>
-<div class="verse">Le coq, les gonds et les ferrures de la porte ;</div>
-<div class="verse">A ceux qui ont sculpté la belle sainte en bois</div>
-<div class="verse">Qui est représentée les mains jointes et morte.</div>
-
-<div class="verse stanza">Je songerai à ceux qui ont fondu le bronze</div>
-<div class="verse">Des cloches où l’on jetait un petit agneau d’or,</div>
-<div class="verse">A ceux qui ont creusé, en l’an mil deux cent onze,</div>
-<div class="verse">Le caveau où repose saint Roch, comme un trésor ;</div>
-
-<div class="verse stanza">A ceux qui ont tissé la tunique de lin</div>
-<div class="verse">Pendue sous un rideau à gauche de l’autel ;</div>
-<div class="verse">A ceux qui ont chanté au livre du lutrin ;</div>
-<div class="verse">A ceux qui ont doré les fermoirs du missel.</div>
-
-<div class="verse stanza">Je songerai aux mains qui ont touché l’hostie,</div>
-<div class="verse">Aux mains qui ont béni et qui ont baptisé ;</div>
-<div class="verse">Je songerai aux bagues, aux cierges, aux agonies ;</div>
-<div class="verse">Je songerai aux yeux des femmes qui ont pleuré.</div>
-
-<div class="verse stanza">Je songerai aussi aux morts du cimetière,</div>
-<div class="verse">A ceux qui ne sont plus que de l’herbe et des fleurs,</div>
-<div class="verse">A ceux dont les noms se lisent encore sur les pierres,</div>
-<div class="verse">A la croix qui les garde jusqu’à la dernière heure.</div>
-
-<div class="verse stanza">Quand nous reviendrons, Simone, il sera nuit close ;</div>
-<div class="verse">Nous aurons l’air de fantômes sous les sapins,</div>
-<div class="verse">Nous penserons à Dieu, à nous, à bien des choses,</div>
-<div class="verse">Au chien qui nous attend, aux roses du jardin.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch5">PAYSAGES SPIRITUELS</h2>
-
-
-<h3 id="ch5p1">I<br />
-LA DAME DE L’ÉTÉ</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Sous les yeux d’or des églantines blanches,</div>
-<div class="verse">Les liserons grimpent autour des fougères.</div>
-<div class="verse">La fleur des ronces met des petites croix blanches</div>
-<div class="verse">Dans la haie d’où surgissent les fougères.</div>
-
-<div class="verse stanza">L’herbe des prés ondule en vagues blondes,</div>
-<div class="verse">Qui vont mourir sous les pas du faucheur,</div>
-<div class="verse">Il y a dans l’herbe des ailes bleues, des ailes blondes,</div>
-<div class="verse">Et la grande aile noire de la faux du faucheur.</div>
-
-<div class="verse stanza">Alors j’ai vu, assise près d’une source,</div>
-<div class="verse">Cueillant des joncs pour lier ses cheveux,</div>
-<div class="verse">Une femme aux yeux clairs comme une source,</div>
-<div class="verse">Qui me permit de baiser ses cheveux.</div>
-
-<div class="verse stanza">Et je fus plein d’amour pour les yeux verts</div>
-<div class="verse">De la dame de l’été qui vient sourire</div>
-<div class="verse">Au bord des sentiers, au fond des bois verts,</div>
-<div class="verse">Et mirer dans les sources son beau sourire.</div>
-</div>
-
-<p class="date">1898.</p>
-
-
-<h3 id="ch5p2">II<br />
-CHANSON DE L’AUTOMNE</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Viens, mon amie, viens, c’est l’automne.</div>
-<div class="verse">L’automne humide et monotone,</div>
-<div class="verse">Mais les feuilles des cerisiers</div>
-<div class="verse">Et les fruits mûrs des églantiers</div>
-<div class="verse">Sont rouges comme des baisers,</div>
-<div class="verse">Viens, mon amie, viens, c’est l’automne.</div>
-
-<div class="verse stanza">Viens, mon amie, le rude automne</div>
-<div class="verse">Serre son manteau et frissonne</div>
-<div class="verse">Mais le soleil a des douceurs ;</div>
-<div class="verse">Dans l’air léger comme ton cœur,</div>
-<div class="verse">La brume berce sa langueur,</div>
-<div class="verse">Viens, mon amie, viens, c’est l’automne.</div>
-
-<div class="verse stanza">Viens, mon amie, le vent d’automne</div>
-<div class="verse">Sanglote comme une personne.</div>
-<div class="verse">Et dans les buissons entr’ouverts</div>
-<div class="verse">La ronce tord ses bras pervers,</div>
-<div class="verse">Mais les chênes sont toujours verts,</div>
-<div class="verse">Viens, mon amie, viens, c’est l’automne.</div>
-
-<div class="verse stanza">Viens, mon amie, le vent d’automne</div>
-<div class="verse">Durement gronde et nous sermonne,</div>
-<div class="verse">Des mots sifflent par les sentiers,</div>
-<div class="verse">Mais on entend dans les halliers</div>
-<div class="verse">Le doux bruit d’ailes des ramiers,</div>
-<div class="verse">Viens, mon amie, viens, c’est l’automne.</div>
-
-<div class="verse stanza">Viens, mon amie, le triste automne</div>
-<div class="verse">Aux bras de l’hiver s’abandonne,</div>
-<div class="verse">Mais l’herbe de l’été repousse,</div>
-<div class="verse">La dernière bruyère est douce,</div>
-<div class="verse">Et l’on croit voir fleurir la mousse,</div>
-<div class="verse">Viens, mon amie, viens, c’est l’automne.</div>
-
-<div class="verse stanza">Viens, mon amie, viens, c’est l’automne,</div>
-<div class="verse">Tout nus les peupliers frissonnent,</div>
-<div class="verse">Mais leur feuillage n’est pas mort ;</div>
-<div class="verse">Gonflant sa robe couleur d’or,</div>
-<div class="verse">Il danse, il danse, il danse encor,</div>
-<div class="verse">Viens, mon amie, viens, c’est l’automne.</div>
-</div>
-
-<p class="date">1898.</p>
-
-
-<h3 id="ch5p3">III<br />
-LA DAME DE L’AUTOMNE</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La Dame de l’Automne écrase les feuilles mortes</div>
-<div class="verse i3">Dans l’allée des souvenirs :</div>
-<div class="verse">C’était ici ou là… le vent passe et emporte</div>
-<div class="verse i3">Les feuilles de nos désirs.</div>
-
-<div class="verse stanza">O vent, emporte aussi mon cœur : il est si lourd !</div>
-
-<div class="verse stanza">La Dame de l’Automne cueille des chrysanthèmes</div>
-<div class="verse i3">Dans le jardin sans soleil :</div>
-<div class="verse">C’est là que fleurissaient les roses pâles que j’aime,</div>
-<div class="verse i3">Les roses pâles au cœur vermeil.</div>
-
-<div class="verse stanza">O soleil, feras-tu fleurir encore mes roses ?</div>
-
-<div class="verse stanza">La Dame de l’Automne tremble comme un oiseau</div>
-<div class="verse i3">Dans l’air incertain du soir :</div>
-<div class="verse">C’était ici ou là, et le ciel était beau</div>
-<div class="verse i3">Et nos yeux remplis d’espoir.</div>
-
-<div class="verse stanza">O ciel, as-tu encore des étoiles et des songes ?</div>
-
-<div class="verse stanza">La Dame de l’Automne a laissé son jardin</div>
-<div class="verse i3">Tout dépeuplé par l’automne :</div>
-<div class="verse">C’était là… Nos cœurs eurent des moments divins…</div>
-<div class="verse i3">Le vent passe et je frissonne…</div>
-
-<div class="verse stanza">O vent qui passe, emporte mon cœur : il est si lourd !</div>
-</div>
-
-
-<h3 id="ch5p4">IV<br />
-LES GRANDS LYS PALES</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Songez au sourire pâle des grands lys dans la nuit.</div>
-<div class="verse">Ils ont des faces tristes et de beaux airs penchés ;</div>
-<div class="verse">Leur regard s’allonge en lueur douce et poursuit</div>
-<div class="verse">Ceux qui marchent dans le jardin le front penché.</div>
-
-<div class="verse stanza">Songez que les grands lys écoutent les paroles</div>
-<div class="verse">Qui sortent des abîmes où sommeillent les cœurs.</div>
-<div class="verse">Ils tendent comme des oreilles leurs corolles</div>
-<div class="verse">Et ils n’oublient jamais le murmure des cœurs.</div>
-
-<div class="verse stanza">Ils écoutent si bien qu’ils entendent le silence ;</div>
-<div class="verse">Ils entendent le bruit du sang dans les artères,</div>
-<div class="verse">Ils entendent les épaules frissonner en silence,</div>
-<div class="verse">Ils entendent ce qu’on tait et qu’on voudrait taire.</div>
-
-<div class="verse stanza">Les lys aux faces tristes entendent les dentelles</div>
-<div class="verse">Que le vent et la vie gonflent sur les corsages,</div>
-<div class="verse">Ils entendent les cheveux doux comme des dentelles</div>
-<div class="verse">Qu’un souffle agite et tourmente en signe d’orage.</div>
-
-<div class="verse stanza">Les lys aux faces tristes regardent dans la nuit ;</div>
-<div class="verse">Ils voient lorsque les mains se rapprochent tremblantes</div>
-<div class="verse">D’avoir osé s’unir un instant dans la nuit,</div>
-<div class="verse">Et leur sourire a des ironies complaisantes,</div>
-
-<div class="verse stanza">Car ils savent ce qu’ignorent les hommes et les femmes</div>
-<div class="verse">Et ils pourraient prédire aux âmes leurs destins</div>
-<div class="verse">Et enseigner aux hommes à lire le cœur des femmes :</div>
-<div class="verse">Songez aux grands lys pâles indulgents et divins.</div>
-</div>
-
-
-<h3 id="ch5p5">V<br />
-CHANSON PERSANE</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Celle qui tient mon cœur m’a dit languissamment :</div>
-<div class="verse">« Pourquoi donc es-tu triste et pâle, ô mon Charmant ? »</div>
-<div class="verse">M’a dit languissamment celle qui tient mon cœur.</div>
-
-<div class="verse stanza">Celle qui tient mon cœur m’a dit moqueusement :</div>
-<div class="verse">« Quel miel d’amour a donc englué mon Charmant ? »</div>
-<div class="verse">M’a dit moqueusement celle qui tient mon cœur.</div>
-
-<div class="verse stanza">Moi, j’ai pris un miroir et j’ai dit à la Belle :</div>
-<div class="verse">« Regarde en ce miroir, regarde, ô ma cruelle ! »</div>
-<div class="verse">Et j’ai dit à la Belle, en brisant le miroir :</div>
-
-<div class="verse stanza">« Comme une perle d’ambre attire un brin de paille,</div>
-<div class="verse">La langueur de ton teint m’appelle, je défaille,</div>
-<div class="verse">Je suis le brin de paille et toi la perle d’ambre. »</div>
-
-<div class="verse stanza">« Apportez-moi des fleurs fleurantes et des cinnames</div>
-<div class="verse">Pour ranimer le cœur de mon Roi qui se pâme,</div>
-<div class="verse">Des cinnames pour son âme et des fleurs pour son cœur ! »</div>
-</div>
-
-
-<h3 id="ch5p6">VI<br />
-LE CHÊNE</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Il me semblait que ma pensée</div>
-<div class="verse i2">Était un chêne solitaire</div>
-<div class="verse i2">Qui rêve sur sa vie passée</div>
-<div class="verse i2">Et qui regarde au loin la terre.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Devant lui s’étendent des plaines</div>
-<div class="verse i2">Dont l’homme a fauché les moissons,</div>
-<div class="verse i2">Et des montagnes incertaines,</div>
-<div class="verse i2">Là-bas, ferment son horizon.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Il a vu la brume et la pluie,</div>
-<div class="verse i2">Le soleil, le rire et l’amour ;</div>
-<div class="verse i2">Il a vu les jours et les nuits,</div>
-<div class="verse i2">Et puis les nuits et puis les jours.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Des amants, couchés sous son toit,</div>
-<div class="verse i2">Ont échangé là des mensonges ;</div>
-<div class="verse i2">Et d’autres au cœur grave et droit</div>
-<div class="verse i2">L’ont pris à témoin de leurs songes.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Les plaintes de la volupté</div>
-<div class="verse i2">Ont fait frissonner son feuillage,</div>
-<div class="verse i2">Et lui, dans son ample bonté,</div>
-<div class="verse i2">Donnait aux amants son ombrage.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Il chantait : de tendres oiseaux</div>
-<div class="verse i2">Se poursuivaient parmi ses branches ;</div>
-<div class="verse i2">Leurs cris tombaient en avalanche,</div>
-<div class="verse i2">Mêlés aux rires des ruisseaux.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Il pleurait : les vents d’occident</div>
-<div class="verse i2">Répandaient sur son front placide</div>
-<div class="verse i2">Leurs larmes de plomb ou d’argent</div>
-<div class="verse i2">Et leur neige ou leur gel lucide.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Il vivait : son cœur plein de sève</div>
-<div class="verse i2">Éclatait parfois en sanglots :</div>
-<div class="verse i2">« Des sirènes semblent des rêves,</div>
-<div class="verse i2">Songeaient-ils, là-bas, sur les flots… »</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Un jour la mer vint en colère</div>
-<div class="verse i2">Envahir la plaine et les bois ;</div>
-<div class="verse i2">Mais le chêne à la tête fière</div>
-<div class="verse i2">Se dressait toujours, sans émoi.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">« Je suis la vie, je suis le monde,</div>
-<div class="verse i2">« Lui dit la mer aux flots nombreux.</div>
-<div class="verse i2">« J’apporte du fond de mes ondes</div>
-<div class="verse i2">« Un être au cœur aventureux.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">« Sois toi-même, chêne orgueilleux,</div>
-<div class="verse i2">« Redeviens homme dans ta chair,</div>
-<div class="verse i2">« Retrouve ta bouche et tes yeux</div>
-<div class="verse i2">« Et lève au soleil ton front clair.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">« Oublie les vieilles amertumes</div>
-<div class="verse i2">« Que tu trouvas près de la femme.</div>
-<div class="verse i2">« C’est la nuit ; le désir allume</div>
-<div class="verse i2">« Plus d’un désir au fond des âmes.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">« Vois : mes vagues silencieuses</div>
-<div class="verse i2">« S’endorment comme des enfants ;</div>
-<div class="verse i2">« Elle est là : l’heure précieuse</div>
-<div class="verse i2">« S’éveille et sourit doucement. »</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Le chêne au multiple feuillage</div>
-<div class="verse i2">Devint homme, ouvrit ses deux bras,</div>
-<div class="verse i2">Et la sirène au blanc visage</div>
-<div class="verse i2">Entra dans son cœur et chanta.</div>
-</div>
-
-
-<h3 id="ch5p7">VII<br />
-LA VOITURE DE FLEURS</h3>
-
-<h4>I</h4>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">L’ivresse des jasmins, la tendresse des roses,</div>
-<div class="verse">Ces robes, ces figures, ces yeux, toutes les nuances,</div>
-<div class="verse">Les violettes pâles et les pivoines roses</div>
-<div class="verse">Où l’amour se pâme avec indolence.</div>
-
-<div class="verse stanza">Ainsi s’en va, traîné le long des rues,</div>
-<div class="verse">Le songe de mes anciens printemps,</div>
-<div class="verse">Cependant qu’une femme a rougi d’être nue</div>
-<div class="verse">Dans la foule indiscrète des amants.</div>
-
-<div class="verse stanza">Pourquoi ? Tu as senti l’odeur de mon désir ?</div>
-<div class="verse">Tu as senti la fraîcheur amoureuse des nuées</div>
-<div class="verse">Tomber sur tes épaules, et le plaisir</div>
-<div class="verse">Souffler du vent dans tes cheveux dénoués ?</div>
-
-<div class="verse stanza">Je ne te voyais pas. Je regardais les femmes et les fleurs</div>
-<div class="verse">Comme on regarde des étoffes ou des images :</div>
-<div class="verse">Je me souviens alors de toutes les couleurs</div>
-<div class="verse">Qui enchantaient mes premiers paysages.</div>
-
-<div class="verse stanza">Ces belles fleurs m’apportent des campagnes et des jardins,</div>
-<div class="verse">Dans leurs aisselles et parmi les plis frais de leurs feuilles,</div>
-<div class="verse">Je reconnais le goût des filles des chemins,</div>
-<div class="verse">Du sureau, de la sauge, du tendre chèvre-feuille ;</div>
-
-<div class="verse stanza">Je promène mon rêve autour de tes rosiers</div>
-<div class="verse">Et de tes pavots, parc aux antiques sourires ;</div>
-<div class="verse">Puis je me glisse à travers la houle de vos halliers,</div>
-<div class="verse">Bois où mon cœur avec joie se déchire.</div>
-</div>
-
-<h4>II</h4>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Je me souviens des bois et des jardins,</div>
-<div class="verse i3">Des arbres et des fontaines,</div>
-<div class="verse i1">Des champs, des prés et aussi des chemins</div>
-<div class="verse i3">Aux figures incertaines.</div>
-
-<div class="verse i1 stanza">Ce vieux bois qui, dans sa verte douceur,</div>
-<div class="verse i3">Aimait mon adolescence,</div>
-<div class="verse i1">Il a toujours l’adorable fraîcheur</div>
-<div class="verse i3">Et la chair de l’innocence.</div>
-
-<div class="verse i1 stanza">Il a toujours le chant de son ruisseau,</div>
-<div class="verse i3">Et les plumes de ses mésanges</div>
-<div class="verse i1">Et de ses geais et de ses poules d’eau,</div>
-<div class="verse i3">Et le rire de ses anges</div>
-
-<div class="verse i1 stanza">Car on entend souvent au fond des bois</div>
-<div class="verse i3">Des souffles, des voix frileuses,</div>
-<div class="verse i1">Et l’on ne sait si ce sont des hautbois</div>
-<div class="verse i3">Ou l’émoi des amoureuses.</div>
-
-<div class="verse i1 stanza">Il a toujours les feuilles de ses aulnes</div>
-<div class="verse i3">Dont les troncs sont des serpents ;</div>
-<div class="verse i1">Il a toujours ses genêts aux yeux jaunes</div>
-<div class="verse i3">Et ses houx aux fruits sanglants,</div>
-
-<div class="verse i1 stanza">Ses coudriers aimés des écureuils,</div>
-<div class="verse i3">Ses hêtres, qui sont des charmes,</div>
-<div class="verse i1">Ses joncs, le cri menu de ses bouvreuils,</div>
-<div class="verse i3">Ses cerisiers pleins de larmes ;</div>
-
-<div class="verse i1 stanza">Ses grands iris, dans leur gaîne de lin,</div>
-<div class="verse i3">Qu’on appelle aussi des flambes,</div>
-<div class="verse i1">Ses liserons, désir rose et câlin,</div>
-<div class="verse i3">Qui grimpe le long des jambes :</div>
-
-<div class="verse i1 stanza">Liserons blancs, aussi liserons bleus,</div>
-<div class="verse i3">Liserons qui sont des lèvres,</div>
-<div class="verse i1">Et liserons qui nous semblent des yeux</div>
-<div class="verse i3">Doux de filles ou de chèvres ;</div>
-
-<div class="verse i1 stanza">Beaux parasols semés d’insectes verts,</div>
-<div class="verse i3">Angéliques et ciguës ;</div>
-<div class="verse i1">Vous qui montrez à nu vos cœurs amers,</div>
-<div class="verse i3">Belladones ambiguës ;</div>
-
-<div class="verse i1 stanza">Blonds champignons tapis sous les broussailles,</div>
-<div class="verse i3">Oreilles couleur de chair,</div>
-<div class="verse i1">Morilles d’or, bolets couleur de paille,</div>
-<div class="verse i3">Mamelles couleur de lait !</div>
-
-<div class="verse i1 stanza">Il a toujours tout ce qui fait qu’un bois</div>
-<div class="verse i3">Est un lit et un asile,</div>
-<div class="verse i1">Un confident aimable à nos émois,</div>
-<div class="verse i3">Une idée et une idylle.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Mais un désir me ramène au jardin :</div>
-<div class="verse i3">Je retrouve ses allées,</div>
-<div class="verse i1">Ses bancs verdis, ses bordures de thym,</div>
-<div class="verse i3">Ses corbeilles dépeuplées.</div>
-
-<div class="verse i1 stanza">Voici ses ifs, ses jasmins, ses lauriers,</div>
-<div class="verse i3">Ses myrtes un peu moroses,</div>
-<div class="verse i1">Et voici les rubis de ses mûriers</div>
-<div class="verse i3">Et ses guirlandes de roses.</div>
-
-<div class="verse i1 stanza">Je viens m’asseoir à l’ombre du tilleul,</div>
-<div class="verse i3">Dans la rumeur des abeilles,</div>
-<div class="verse i1">Et je retrouve, en méditant, l’orgueil,</div>
-<div class="verse i3">O sourire, et tes merveilles.</div>
-
-<div class="verse i1 stanza">Sur ce vieux banc, je retrouve l’espoir</div>
-<div class="verse i3">Et la tendresse des aubes :</div>
-<div class="verse i1">Je veux, ayant vécu de l’aube au soir,</div>
-<div class="verse i3">Vivre aussi du soir à l’aube.</div>
-
-<div class="verse i1 stanza">Le présent rit à l’abri du passé</div>
-<div class="verse i3">Et lui emprunte ses songes :</div>
-<div class="verse i1">Le renouveau d’octobre a des pensées</div>
-<div class="verse i3">Douces comme des mensonges.</div>
-
-<div class="verse i1 stanza">O vieux jardin, je vous referai tel</div>
-<div class="verse i3">Qu’en vos nobles jours de grâce ;</div>
-<div class="verse i1">J’effacerai tous les signes de gel</div>
-<div class="verse i3">Qui meurtrissaient votre face.</div>
-</div>
-
-<h4>III</h4>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Voilà toutes les fleurs, qui passaient dans les rues,</div>
-<div class="verse">En ce matin équivoque de mai.</div>
-<div class="verse">Viens, leurs demeures me sont connues :</div>
-<div class="verse">Nous les retrouverons aux jardins du passé.</div>
-
-<div class="verse stanza">Viens respirer l’odeur jeune de la vieille terre,</div>
-<div class="verse">Du bois et du grand parc abandonné aux oiseaux.</div>
-<div class="verse">Viens, nous ferons jaillir de son cœur solitaire</div>
-<div class="verse">Des moissons de fruits et de rêves tendres et nouveaux.</div>
-</div>
-
-
-<h3 id="ch5p8">VIII<br />
-LÉDA</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">L’innocente Léda baignait ses membres nus,</div>
-<div class="verse">La grâce de son corps enchantait l’eau du fleuve,</div>
-<div class="verse">Et les roseaux, saisis de troubles inconnus,</div>
-<div class="verse">Chantaient une chanson aussi vieille que neuve,</div>
-
-<div class="verse stanza">Quand le cygne parut, blanche nef sur le fleuve.</div>
-
-<div class="verse stanza">Quand le cygne parut, blanche nef au front d’or,</div>
-<div class="verse">Léda tressaillit d’aise et demeura songeuse,</div>
-<div class="verse">Puis, lentement, sans bruit, elle revint au bord</div>
-<div class="verse">Et se coucha dans l’herbe, à l’ombre d’une yeuse ;</div>
-
-<div class="verse stanza">La bête s’avançait, belle, ardente et songeuse.</div>
-
-<div class="verse stanza">La bête s’avançait, belle, ardente, et d’un air</div>
-<div class="verse">Si royal et si mâle, que Léda fut charmée</div>
-<div class="verse">Et qu’elle regretta, dans l’erreur de sa chair,</div>
-<div class="verse">De n’être pas un cygne, afin d’en être aimée</div>
-
-<div class="verse stanza">Parmi l’ombre et parmi l’herbe molle et charmée.</div>
-
-<div class="verse stanza">Parmi l’ombre et parmi l’herbe molle et les lys,</div>
-<div class="verse">Léda se ploie au poids de l’animal insigne</div>
-<div class="verse">Tout ruisselant encore des eaux de Simoïs,</div>
-<div class="verse">Et son corps étonné frissonne et se résigne</div>
-
-<div class="verse stanza">A ne caresser que le plumage d’un cygne.</div>
-</div>
-
-
-<h3 id="ch5p9">IX<br />
-LE SOIR DANS UN MUSÉE</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Les seigneurs blancs couchés dans leurs corsets de marbre,</div>
-<div class="verse">Larves que le sommeil mène à l’éternité ?</div>
-<div class="verse">Ces colonnes vêtues de lierre comme des arbres,</div>
-<div class="verse">Ces fontaines qui virent sourire la beauté ?</div>
-
-<div class="verse stanza">Les évêques de cire à la mitre de cuivre,</div>
-<div class="verse">Les mères qu’un enfant fait penser au calvaire,</div>
-<div class="verse">L’angoisse de l’esclave, l’ironie de la guivre,</div>
-<div class="verse">Diane, dont les seins fiers se gonflent de colère ?</div>
-
-<div class="verse stanza">Cette femme aux longues mains pâles et douloureuses ?</div>
-<div class="verse">Ces beaux regards de bronze, ces pierres lumineuses</div>
-<div class="verse">Qui semblent encore pleurer un amour méconnu ?</div>
-
-<div class="verse stanza">Non. Soumis au désir qui m’écrase et me charme,</div>
-<div class="verse">Je ne voyais rien dans l’ombre pleine de larmes</div>
-<div class="verse">Qu’une main mutilée crispée sur un pied nu.</div>
-</div>
-
-
-<h3 id="ch5p10">X<br />
-LE VOYAGEUR</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">L’herbe fleurit toujours au creux frais de ton ventre,</div>
-<div class="verse">Terre, pourquoi refuser ton ventre au voyageur ?</div>
-<div class="verse">Et si le seigle est mûr, il a faim et ses mains</div>
-<div class="verse">Tremblent d’amour quand il pense à toutes les gerbes.</div>
-
-<div class="verse stanza">Il sait que la forêt bleue et verte est ouverte</div>
-<div class="verse">Aux chiens qui vont flairer le parfum des tanières :</div>
-<div class="verse">Les fleurs fanées d’hier ont des odeurs d’étoiles,</div>
-<div class="verse">Mais le vieux ciel est moins cruel que l’aubépine.</div>
-
-<div class="verse stanza">La spirale s’enroule aux serpents de l’éther,</div>
-<div class="verse">Frappe et plie, pèlerin, tes épaules pensives :</div>
-<div class="verse">Le moulin tourne et la mélancolie des oies</div>
-<div class="verse">Écrit ta destinée sur l’horizon sanglant.</div>
-
-<div class="verse stanza">Heure, ami, crépuscule, et le plaisir des mules</div>
-<div class="verse">Et les pleurs de la roue et l’ange qui s’envole :</div>
-<div class="verse">Ferme tes poings, dors-toi dans l’astre de ton rêve :</div>
-<div class="verse">L’escadre des méduses tombe et crève sur les grèves.</div>
-</div>
-
-<p class="date">1895</p>
-
-
-<h3 id="ch5p11">XI<br />
-RONDEAU LYRIQUE</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Les cœurs dorment dans des coffrets</div>
-<div class="verse i2">Que ferment de belles serrures ;</div>
-<div class="verse i2">Sous les émaux et les dorures</div>
-<div class="verse i2">La poussière des vieux secrets</div>
-<div class="verse i2">Et des lointaines impostures</div>
-<div class="verse i2">Se mêle aux frêles moisissures</div>
-<div class="verse i2">Des plus récentes aventures :</div>
-<div class="verse i2">Chère, ôtez vos doigts indiscrets,</div>
-<div class="verse i2">Les cœurs dorment.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Vos doigts ravivent des blessures</div>
-<div class="verse i2">Et vos regards sont des injures,</div>
-<div class="verse i2">Laissez-les reposer en paix.</div>
-<div class="verse i2">Comme des rois dans leurs palais</div>
-<div class="verse i2">Ou des morts dans leurs sépultures,</div>
-<div class="verse i2">Les cœurs dorment.</div>
-</div>
-
-
-<h3 id="ch5p12">XII<br />
-LES ROSES DANS L’ORAGE</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Les roses pâles sont blessées</div>
-<div class="verse i2">Par la rudesse de l’orage,</div>
-<div class="verse i2">Mais elles sont plus parfumées,</div>
-<div class="verse i2">Ayant souffert davantage.</div>
-<div class="verse i2">Mets cette rose à ta ceinture,</div>
-<div class="verse i2">Garde en ton cœur cette blessure,</div>
-<div class="verse i2">Sois pareille aux roses de l’orage.</div>
-<div class="verse i2">Mets cette rose en un coffret</div>
-<div class="verse i2">Et souviens-toi de l’aventure</div>
-<div class="verse i2">Des roses blessées par l’orage,</div>
-<div class="verse i2">L’orage a gardé son secret,</div>
-<div class="verse i2">Garde en ton cœur cette blessure.</div>
-</div>
-
-
-<h3 id="ch5p13">XIII<br />
-INSCRIPTIONS CHAMPÊTRES</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Printemps, ô frêle et bleue anémone</div>
-<div class="verse">Dans la langueur pâle de tes yeux clairs</div>
-<div class="verse">L’amour a mis son âme éphémère,</div>
-<div class="verse">Le vent te donne un parfum d’automne.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Été, quand l’orgueil des roseaux sur la rive</div>
-<div class="verse">Marque le cours du fleuve vers la mer, le soir</div>
-<div class="verse">On voit dans l’eau des ombres se coucher pensives :</div>
-<div class="verse">Lents et doux, les bœufs s’en vont à l’abreuvoir.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Automne, il pleut des feuilles, il pleut des âmes,</div>
-<div class="verse">Il pleut des âmes mortes d’amour, les femmes</div>
-<div class="verse">Contemplent l’Occident avec mélancolie,</div>
-<div class="verse">Les arbres font dans l’air de grands gestes d’oubli.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Hiver, femme aux yeux verts tombés sous le linceul des neiges,</div>
-<div class="verse">Tes cheveux sont poudrés de gel, d’amertume et de sel,</div>
-<div class="verse">O Momie, et ton cœur vaincu, docile aux sortilèges,</div>
-<div class="verse">Dort, escarboucle triste, au fond de ta chair immortelle.</div>
-</div>
-
-
-<h3 id="ch5p14">XIV<br />
-L’EXIL DE LA BEAUTÉ</h3>
-
-<p class="c">(<span class="small">FRAGMENT</span>)</p>
-
-<p class="sign">A N. C. B.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« … Va, cherche dans la vieille forêt humaine</div>
-<div class="verse">L’abri que je destine à ta vie incertaine.</div>
-<div class="verse">Ne tremble pas trop quand le soir resserrera tes veines ;</div>
-<div class="verse">Songe que les chairs fanées ne peuvent refleurir</div>
-<div class="verse">Et garde aux coins de ta bouche pâle l’ombre d’un sourire.</div>
-<div class="verse">Prends un bâton, si tu veux, et aussi une besace,</div>
-<div class="verse">Marche, en suivant, le long des champs, la trace</div>
-<div class="verse">Que font les bœufs qui s’en vont au labour</div>
-<div class="verse">Et les enfants en quête des fleurs nouvelles de l’amour.</div>
-<div class="verse">Tu trouveras peut-être l’amour sur ton chemin</div>
-<div class="verse">Ou la mort, ou des pauvres qui tendront la main</div>
-<div class="verse">Vers ton cœur ou bien vers ta gorge :</div>
-<div class="verse">Tu leur donneras ce que tu as, un morceau de pain d’orge,</div>
-<div class="verse">Mais ils diront des injures</div>
-<div class="verse">Et des larmes te viendront aux yeux d’entendre des paroles impures.</div>
-<div class="verse">Ne pleure pas, lève la tête, les dieux,</div>
-<div class="verse">Quand ils sont en exil, marchent encore dans les cieux.</div>
-<div class="verse">Dérobe aux hypocrites ta noble nudité,</div>
-<div class="verse">Sois pour eux la laideur, toi qui es la beauté… »</div>
-</div>
-
-
-<h3 id="ch5p15">XV<br />
-LE SOIR</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Heure incertaine, heure charmante et triste : les roses</div>
-<div class="verse">Ont un sourire si grave et nous disent des choses</div>
-<div class="verse">Si tendres que nos cœurs en sont tout embaumés ;</div>
-<div class="verse">Le jour est pâle ainsi qu’une femme oubliée,</div>
-<div class="verse">La nuit a la douceur des amours qui commencent,</div>
-<div class="verse">L’air est rempli de songes et de métamorphoses ;</div>
-<div class="verse">Couchée dans l’herbe pure des divines prairies,</div>
-<div class="verse">Lasse et ses beaux yeux bleus déjà presque endormis,</div>
-<div class="verse">La vie offre ses lèvres aux baisers du silence.</div>
-
-<div class="verse stanza">Heure incertaine, heure charmante et triste : des voiles</div>
-<div class="verse">Se promènent à travers les naissantes étoiles</div>
-<div class="verse">Et leurs ailes se gonflent, amoureuses et timides,</div>
-<div class="verse">Sous le vent qui les porte aux rives d’Atlantide ;</div>
-<div class="verse">Une lueur d’amour s’allume comme un adieu</div>
-<div class="verse">A la croix des clochers qui semblent tout en feu</div>
-<div class="verse">Et à la cime hautaine et frêle des peupliers :</div>
-<div class="verse">Le jour est pâle ainsi qu’une femme oubliée</div>
-<div class="verse">Qui peigne à la fenêtre lentement ses cheveux.</div>
-
-<div class="verse stanza">Heure incertaine, heure charmante et triste : les heures</div>
-<div class="verse">Meurent quand ton parfum, fraîche et dernière fleur,</div>
-<div class="verse">Épanche sur le monde sa candeur et sa grâce :</div>
-<div class="verse">La lumière se trouble et s’enfuit dans l’espace,</div>
-<div class="verse">Un frisson lent descend dans la chair de la terre,</div>
-<div class="verse">Les arbres sont pareils à des anges en prière.</div>
-<div class="verse">Oh ! reste, heure dernière ! Restez, fleurs de la vie !</div>
-<div class="verse">Ouvrez vos beaux yeux bleus déjà presque endormis…</div>
-
-<div class="verse stanza">Heure incertaine, heure charmante et triste : les femmes</div>
-<div class="verse">Laissent dans leurs regards voir un peu de leur âme ;</div>
-<div class="verse">Le soir a la douceur des amours qui commencent.</div>
-<div class="verse">O profondes amours, nobles filles de l’absence,</div>
-<div class="verse">Aimez l’heure dont l’œil est grave et dont la main</div>
-<div class="verse">Est pleine des parfums qu’on sentira demain ;</div>
-<div class="verse">Aimez l’heure incertaine où la mort se promène,</div>
-<div class="verse">Où la vie, fatiguée d’une journée humaine,</div>
-<div class="verse">Entend déjà chanter, tout au fond du silence,</div>
-<div class="verse">L’heure des soleils nouveaux et l’heure des renaissances !</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch6">LE VIEUX COFFRET</h2>
-
-
-<h3 id="ch6p1">I<br />
-SONGE</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je voudrais t’emporter dans un monde nouveau</div>
-<div class="verse">Parmi d’autres maisons et d’autres paysages</div>
-<div class="verse">Et là, baisant tes mains, contemplant ton visage,</div>
-<div class="verse">T’enseigner un amour délicieux et nouveau,</div>
-
-<div class="verse stanza">Un amour de silence, d’art et de paix profonde :</div>
-<div class="verse">Notre vie serait lente et pleine de pensées,</div>
-<div class="verse">Puis, par hasard, nos mains un instant rapprochées</div>
-<div class="verse">Inclineraient nos cœurs aux caresses profondes.</div>
-
-<div class="verse stanza">Et les jours passeraient, aussi beaux que des songes,</div>
-<div class="verse">Dans la demi-clarté d’une soirée d’automne,</div>
-<div class="verse">Et nous dirions tout bas, car le bonheur étonne :</div>
-<div class="verse">Les jours d’amour sont doux quand la vie est un songe.</div>
-</div>
-
-
-<h3 id="ch6p2">II<br />
-BERCEUSE</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Viens vers moi quand tu chantes, amie, j’ai des secrets</div>
-<div class="verse">Que tu liras toi-même au reflet de mes yeux.</div>
-<div class="verse">Viens, entoure mon cou dans tes bras, viens tout près</div>
-<div class="verse">Et ton cœur entendra des mots silencieux.</div>
-
-<div class="verse stanza">Viens vers moi quand tu rêves, amie, j’ai des paroles</div>
-<div class="verse">Dont le murmure seul est comme une douceur.</div>
-<div class="verse">Elles imposent l’oubli, le doute, elles désolent,</div>
-<div class="verse">Et pourtant leur musique enchante la douleur.</div>
-
-<div class="verse stanza">Viens vers moi quand tu ris, amie, j’ai des regards</div>
-<div class="verse">Très longs qui vont porter la peur au fond de l’âme.</div>
-<div class="verse">Viens, ils transperceront ton cœur de part en part</div>
-<div class="verse">Et tu sentiras naître en toi une autre femme.</div>
-
-<div class="verse stanza">Viens vers moi quand tu pleures, amie, j’ai des caresses</div>
-<div class="verse">Qui captent les sanglots amers au bord des lèvres.</div>
-<div class="verse">Je ferai tressaillir la chair de ta jeunesse</div>
-<div class="verse">Amie, viens boire une âme nouvelle sur mes lèvres.</div>
-</div>
-
-
-<h3 id="ch6p3">III<br />
-<span lang="it" xml:lang="it">IN UNA SELVA OSCURA</span></h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La lumière est plus pure et les fleurs sont plus douces,</div>
-<div class="verse">Le vent qui passe apporte des roses lointaines,</div>
-<div class="verse">Les pavés sous nos poids deviennent de la mousse,</div>
-<div class="verse">Nous aspirons l’odeur des herbes et des fontaines.</div>
-
-<div class="verse stanza">Un printemps nous enveloppe de son sourire,</div>
-<div class="verse">Entre nous et le bruit un rideau de verdure</div>
-<div class="verse">Tremble et chatoie, nous protège et soupire,</div>
-<div class="verse">Cependant que notre âme s’exalte et se rassure.</div>
-
-<div class="verse stanza">O vie ! Fais que ce léger rideau de verdure</div>
-<div class="verse">Devienne une forêt impénétrable aux hommes</div>
-<div class="verse">Où nos cœurs, enfermés dans sa fraîcheur obscure,</div>
-<div class="verse">Soient oubliés du monde, sans plus penser au monde !</div>
-</div>
-
-
-<h3 id="ch6p4">IV<br />
-LES FOUGÈRES</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">O Forêt, toi qui vis passer bien des amants</div>
-<div class="verse">Le long de tes sentiers, sous tes profonds feuillages,</div>
-<div class="verse">Confidente des jeux, des cris et des serments,</div>
-<div class="verse">Témoin à qui les âmes avouaient leurs orages.</div>
-
-<div class="verse stanza">O Forêt, souviens-toi de ceux qui sont venus</div>
-<div class="verse">Un jour d’été fouler tes mousses et tes herbes,</div>
-<div class="verse">Car ils ont trouvé là des baisers ingénus</div>
-<div class="verse">Couleur de feuilles, couleur d’écorces, couleur de rêves.</div>
-
-<div class="verse stanza">O Forêt, tu fus bonne, en laissant le désir</div>
-<div class="verse">Fleurir, ardente fleur, au sein de ta verdure.</div>
-<div class="verse">L’ombre devint plus fraîche : un frisson de plaisir</div>
-<div class="verse">Enchanta les deux cœurs et toute la nature.</div>
-
-<div class="verse stanza">O Forêt, souviens-toi de ceux qui sont venus</div>
-<div class="verse">Un jour d’été fouler tes herbes solitaires</div>
-<div class="verse">Et contempler, distraits, tes arbres ingénus</div>
-<div class="verse">Et le pâle océan de tes vertes fougères.</div>
-</div>
-
-
-<h3 id="ch6p5">V<br />
-L’ÉCRIN</h3>
-
-<h4 id="ch6p5p1"><i>LE COLLIER</i></h4>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Voici le beau collier des tendres souvenirs</div>
-<div class="verse">Pour le cou blanc aux veines de verveine.</div>
-<div class="verse">Le premier rang est fait de mes désirs</div>
-<div class="verse">Et le second, des perles de mes peines ;</div>
-<div class="verse">Le troisième, où les grains sont plus purs et plus lourds,</div>
-<div class="verse">Représente la joie de mes heures d’amour.</div>
-</div>
-
-<h4 id="ch6p5p2"><i>LES BRACELETS</i></h4>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je referme mes mains autour de tes poignets,</div>
-<div class="verse">J’arrête sans pitié le cours de tes artères</div>
-<div class="verse">Et je mets pour fermoirs à ces deux bracelets</div>
-<div class="verse">Deux rubis embrasés.</div>
-</div>
-
-<h4 id="ch6p5p3"><i>LES BAGUES</i></h4>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Pour bagues, j’ai mordu la phalange</div>
-<div class="verse">De chacun de tes doigts menus et doux,</div>
-<div class="verse">Et j’ai serti dans ces bijoux étranges</div>
-<div class="verse">Des baisers jaloux, des baisers fous.</div>
-</div>
-
-<h4 id="ch6p5p4"><i>LA MONTRE</i></h4>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Penche-toi sur mon cœur et incline ta joue</div>
-<div class="verse">Sur le rideau de chair. C’est la montre.</div>
-<div class="verse">Ainsi sont ordonnées ses aiguilles et ses roues</div>
-<div class="verse">Qu’elles marquent toujours l’heure de l’amour et du songe.</div>
-</div>
-
-<h4 id="ch6p5p5"><i>LA CHAINE</i></h4>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Que la chaîne de tes pensées</div>
-<div class="verse">Soit toujours à mon cou passée.</div>
-</div>
-
-
-<h3 id="ch6p6">VI<br />
-LA MAIN</h3>
-
-<p class="r"><i class="small">A NA…. S</i></p>
-
-<h4>I</h4>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Main qui chantais, main qui parlais,</div>
-<div class="verse i2">Main qui étais comme une personne,</div>
-<div class="verse i2">Main amoureuse qui savais</div>
-<div class="verse i2">Comment on prend, comment on donne ;</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Main sur laquelle on a pleuré</div>
-<div class="verse i2">Comme d’une fontaine fraîche,</div>
-<div class="verse i2">Main sur laquelle on a crié</div>
-<div class="verse i2">D’amour, de joie ou de détresse ;</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Main qui reçus les confidences</div>
-<div class="verse i2">Que la peur fait à la volupté,</div>
-<div class="verse i2">Main de calme et d’impatience,</div>
-<div class="verse i2">Main de grâce et de volupté ;</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Main que des dents ont mordue</div>
-<div class="verse i2">Et que des ongles ont déchirée</div>
-<div class="verse i2">Dans leur frénésie ingénue,</div>
-<div class="verse i2">Main que des lèvres ont pansée ;</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Main des rêves, main des caresses,</div>
-<div class="verse i2">Main des frissons, main des tendresses,</div>
-<div class="verse i2">Main de la ruse et de l’adresse,</div>
-<div class="verse i2">O main, maîtresse des maîtresses ;</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Main qui donnas tant de joies</div>
-<div class="verse i2">A tant de chairs éperdues,</div>
-<div class="verse i2">O main comme de la soie</div>
-<div class="verse i2">Sur les belles poitrines nues ;</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">O main, toi qui avais une âme</div>
-<div class="verse i2">Pour l’heure douce du désir,</div>
-<div class="verse i2">Et qui avais encore une âme</div>
-<div class="verse i2">A l’heure âpre du plaisir,</div>
-
-<div class="verse stanza">O main, tu trembles encore aux souvenirs charnels !</div>
-</div>
-
-<h4>II</h4>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Afin que tu éprouves des tendresses nouvelles,</div>
-<div class="verse">Je te donne à l’amie qui régit mon destin :</div>
-<div class="verse">Ses yeux sont des fleurs vives, ses cheveux sont des ailes,</div>
-<div class="verse">Son esprit se promène, songeur et incertain,</div>
-
-<div class="verse stanza">Sois sage, ô main trop tendre, et cache le passé</div>
-<div class="verse">Sous tes ongles, aux replis secrets de tes jointures,</div>
-<div class="verse">Comme je cache au fond de mon vieux cœur blessé</div>
-<div class="verse">Le souvenir sacré des belles meurtrissures.</div>
-
-<div class="verse stanza">O main, je te regarde avec mélancolie.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr>
-<td colspan="2">&nbsp;</td>
-<td class="small">Pages.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2"><i>PRÉFACE</i></td>
-<td class="num"><div><a href="#preface">7</a></div></td>
-</tr>
-<tr><td colspan="3" class="title"><div>HIÉROGLYPHES</div></td></tr>
-<tr><td>I.</td>
-<td class="small">HIÉROGLYPHES</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch1p1">21</a></div></td>
-</tr>
-<tr><td>II.</td>
-<td class="small">FIGURE DE RÊVE</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch1p2">24</a></div></td>
-</tr>
-<tr><td>III.</td>
-<td class="small" lang="it" xml:lang="it">FRA I SOSPESI</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch1p3">26</a></div></td>
-</tr>
-<tr><td>IV.</td>
-<td class="small">ASCENSION</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch1p4">28</a></div></td>
-</tr>
-<tr><td>V.</td>
-<td class="small">LE SOURIRE</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch1p5">30</a></div></td>
-</tr>
-<tr><td>VI.</td>
-<td class="small">LE LAC SACRÉ</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch1p6">34</a></div></td>
-</tr>
-<tr><td>VII.</td>
-<td class="small">MARITURA</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch1p7">37</a></div></td>
-</tr>
-<tr><td>VIII.</td>
-<td class="small">LA FORÊT BLONDE</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch1p8">39</a></div></td>
-</tr>
-<tr><td>IX.</td>
-<td class="small">SYMBOLES</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch1p9">42</a></div></td>
-</tr>
-<tr><td colspan="3" class="title"><div>LES SAINTES DU PARADIS</div></td></tr>
-<tr>
-<td colspan="2">HOMMAGE</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch2p1">47</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2">DÉDICACE</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch2p2">49</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2">AGATHE</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch2p3">51</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2">AGNÈS</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch2p4">52</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2">ANGÈLE</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch2p5">53</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2">CATHERINE</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch2p6">53</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2">COLETTE</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch2p7">54</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2">FRANÇOISE</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch2p8">54</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2">GENEVIÈVE</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch2p9">55</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2">GERTRUDE</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch2p10">55</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2">GUDULE</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch2p11">56</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2">HÉLÈNE</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch2p12">57</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2">JEANNE</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch2p13">57</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2">JULIE</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch2p14">58</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2">MARCELLE</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch2p15">59</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2">MARGUERITE</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch2p16">59</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2">MARIE</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch2p17">60</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2">MATHILDE</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch2p18">60</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2">NATALIE</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch2p19">61</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2">PAULE</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch2p20">62</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2">URSULE</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch2p21">62</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2">ZITE</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch2p22">63</a></div></td>
-</tr>
-<tr><td colspan="3" class="title"><div>ORAISONS MAUVAISES</div></td></tr>
-<tr>
-<td>I.</td>
-<td class="small">QUE TES MAINS SOIENT BÉNIES</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch3p1">67</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>II.</td>
-<td class="small">QUE TES YEUX SOIENT BÉNIS</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch3p2">68</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>III.</td>
-<td class="small">QUE TES SEINS SOIENT BÉNIS</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch3p3">68</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>IV.</td>
-<td class="small">QUE TON VENTRE SOIT BÉNI</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch3p4">69</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>V.</td>
-<td class="small">QUE TA BOUCHE SOIT BÉNIE</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch3p5">69</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>VI.</td>
-<td class="small">QUE TES PIEDS SOIENT BÉNIS</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch3p6">70</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>VII.</td>
-<td class="small">QUE TON AME SOIT BÉNIE</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch3p7">70</a></div></td>
-</tr>
-<tr><td colspan="3" class="title"><div>SIMONE</div></td></tr>
-<tr>
-<td>I.</td>
-<td class="small">LES CHEVEUX</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch4p1">73</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>II.</td>
-<td class="small">L’AUBÉPINE</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch4p2">76</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>III.</td>
-<td class="small">LE HOUX</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch4p3">79</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>IV.</td>
-<td class="small">LE BROUILLARD</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch4p4">81</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>V.</td>
-<td class="small">LA NEIGE</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch4p5">84</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>VI.</td>
-<td class="small">LES FEUILLES MORTES</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch4p6">86</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>VII.</td>
-<td class="small">LA RIVIÈRE</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch4p7">88</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>VIII.</td>
-<td class="small">LE VERGER</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch4p8">92</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>IX.</td>
-<td class="small">LE JARDIN</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch4p9">95</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>X.</td>
-<td class="small">LE MOULIN</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch4p10">97</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>XI.</td>
-<td class="small">L’ÉGLISE</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch4p11">100</a></div></td>
-</tr>
-<tr><td colspan="3" class="title"><div>PAYSAGES SPIRITUELS</div></td></tr>
-<tr>
-<td>I.</td>
-<td class="small">LA DAME DE L’ÉTÉ</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch5p1">107</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>II.</td>
-<td class="small">CHANSON DE L’AUTOMNE</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch5p2">109</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>III.</td>
-<td class="small">LA DAME DE L’AUTOMNE</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch5p3">112</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>IV.</td>
-<td class="small">LES GRANDS LYS PALES</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch5p4">115</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>V.</td>
-<td class="small">CHANSON PERSANE</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch5p5">118</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>VI.</td>
-<td class="small">LE CHÊNE</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch5p6">120</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>VII.</td>
-<td class="small">LA VOITURE DE FLEURS</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch5p7">125</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>VIII.</td>
-<td class="small">LÉDA</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch5p8">133</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>IX.</td>
-<td class="small">LE SOIR DANS UN MUSÉE</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch5p9">136</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>X.</td>
-<td class="small">LE VOYAGEUR</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch5p10">138</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>XI.</td>
-<td class="small">RONDEAU LYRIQUE</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch5p11">140</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>XII.</td>
-<td class="small">LES ROSES DANS L’ORAGE</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch5p12">143</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>XIII.</td>
-<td class="small">INSCRIPTIONS CHAMPÊTRES</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch5p13">145</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>XIV.</td>
-<td class="small">L’EXIL DE LA BEAUTÉ</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch5p14">146</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>XV.</td>
-<td class="small">LE SOIR</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch5p15">148</a></div></td>
-</tr>
-<tr><td colspan="3" class="title"><div>LE VIEUX COFFRET</div></td></tr>
-<tr>
-<td>I.</td>
-<td class="small">SONGE</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch6p1">153</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>II.</td>
-<td class="small">BERCEUSE</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch6p2">155</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>III.</td>
-<td class="small" lang="it" xml:lang="it">IN UNA SELVA OSCURA</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch6p3">157</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>IV.</td>
-<td class="small">LES FOUGÈRES</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch6p4">159</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>V.</td>
-<td colspan="2" class="small">L’ÉCRIN :</td>
-</tr>
-<tr>
-<td rowspan="5">&nbsp;</td>
-<td class="left1em"><i class="small">LE COLLIER</i></td>
-<td class="num"><div><a href="#ch6p5p1">161</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left1em"><i class="small">LES BRACELETS</i></td>
-<td class="num"><div><a href="#ch6p5p2">162</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left1em"><i class="small">LES BAGUES</i></td>
-<td class="num"><div><a href="#ch6p5p3">162</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left1em"><i class="small">LA MONTRE</i></td>
-<td class="num"><div><a href="#ch6p5p4">162</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left1em"><i class="small">LA CHAINE</i></td>
-<td class="num"><div><a href="#ch6p5p5">163</a></div></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>VI.</td>
-<td class="small">LES MAINS</td>
-<td class="num"><div><a href="#ch6p6">165</a></div></td>
-</tr>
-</table>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="narrow noindent small top4em">CE LIVRE, LE CINQUIÈME
-DE LA COLLECTION
-DES MAITRES DU LIVRE, A ÉTÉ ÉTABLI
-SOUS LA DIRECTION DE AD. VAN BEVER.
-TIRÉ A HUIT CENT CINQUANTE-QUATRE EXEMPLAIRES,
-SOIT : 3 EXEMPLAIRES SUR VIEUX JAPON IMPÉRIAL, NUMÉROTÉS
-DE 1 A 3 ; 5 EXEMPLAIRES SUR CHINE, NUMÉROTÉS
-DE 4 A 8 ; 46 EXEMPLAIRES SUR JAPON IMPÉRIAL
-(DONT 6 HORS COMMERCE), NUMÉROTÉS DE 9 A 48 ET
-DE 49 A 54 ; ET 800 SUR PAPIER D’ARCHES (DONT 50 HORS
-COMMERCE), NUMÉROTÉS DE 55 A 804 ET DE 805 A 854.
-LE PRÉSENT OUVRAGE A ÉTÉ ACHEVÉ D’IMPRIMER PAR
-TOURBIER, LOOS ET C<sup>ie</sup>, A MONTROUGE, LE XIV FÉVRIER MCMXII.
-LES ORNEMENTATIONS TYPOGRAPHIQUES ONT ÉTÉ DESSINÉES ET GRAVÉES
-SUR BOIS PAR JACQUES BELTRAND ET P.-E. VIBERT.</p>
-
-
-<div class="trnote">
-<h2 class="nobreak">Note du transcripteur</h2>
-
-
-<p>En raison de pages manquantes dans l’exemplaire original, les poèmes
-<cite><a href="#ch1p9">Symboles</a></cite>,
-<cite><a href="#ch2p2">Dédicace</a></cite>
-et <cite><a href="#ch2p3">Agathe</a></cite> ont
-été tirés de l’édition du Mercure de France, 1914.</p>
-
-</div>
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DIVERTISSEMENTS ***</div>
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
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-
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
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-
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-
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-
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