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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: La cité de l'épouvantable nuit - -Author: Rudyard Kipling - -Translator: Albert Savine - -Release Date: March 28, 2021 [eBook #64952] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by the Bibliothèque nationale de - France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CITÉ DE L'ÉPOUVANTABLE NUIT *** - - - - - BIBLIOTHÈQUE COSMOPOLITE - - LA CITÉ DE - L’ÉPOUVANTABLE - NUIT - - PAR - RUDYARD KIPLING - - Traduction de - ALBERT SAVINE - - - 1922 - - HUITIÈME ÉDITION - - LIBRAIRIE STOCK - DELAMAIN, BOUTELLEAU ET Cie, ÉDITEURS--PARIS - 155, Rue Saint-Honoré, Place du Théâtre-Français - et 7, Rue du Vieux-Colombier. - - - - -BIBLIOTHÈQUE COSMOPOLITE - -_5 fr. 75 le volume._ - - - ANSTEY.--Vice-Versa. - HERMAN BANG.--Tine. - E. BARRETT-BROWNING.--Aurora Leigh. - --Poèmes et Poésies. - BJOERNSTJERNE-BJOERNSON.--Amour et Géographie. Les Nouveaux Mariés. - Un vol. - --Au-delà des Forces. Un Gant. Le Nouveau Système. Un vol. - --Léonarda. Une Faillite. Un vol. - --Le Roi. Le Journaliste. Un vol. - --Monogamie et Polygamie. Une broch. - BULLEN.--Idylles de la Mer. (Préface de Rudyard Kipling). - CHTCHEDRINE.--Les Messieurs Golovieff. - G. HAUPTMANN.--Ames solitaires. - RUDYARD KIPLING.--Au Blanc et Noir. - --Au Hasard de la Vie. - --Trois Troupiers. - --Autres Troupiers. - --Brugglesmith. - --Chez les Américains. - --La Cité de l’Épouvantable Nuit. - --Lettres de Marque. - --Parmi les Cheminots de l’Inde. Une Vraie Flotte. - --Sous les Déodars. - --Simples Contes des Collines. - --Nouveaux Contes des Collines. - IBSEN.--Le Canard Sauvage. - --La Dame de la Mer. L’Ennemi du Peuple. Un vol. - --Empereur et Galiléen. Hedda Gabler. Un vol. - --Les soutiens de la Société. - --L’Union des Jeunes. - --Solness le Constructeur. - LERMONTOFF.--Un Héros de notre temps. Le Démon. Un vol. - MARLOWE.--Théâtre. 2 vol. - T. DE QUINCEY.--Les Confessions d’un Mangeur d’Opium. - --Souvenirs autobiographiques du Mangeur d’Opium. - TH. RECHETNIKOV.--Ceux de Podlipnaia. - A. SCHNITZLER.--Anatole. - --La Ronde. - SHELLEY.--OEuvres Poétiques. 3 vol. - --OEuvres en Prose. Un vol. - STEVENSON.--Enlevé! - A. STRINDBERG.--Mademoiselle Julie. Le Simoun. - --La Danse de Mort. - SWINBURNE.--Poèmes et Ballades. - --Nouveaux Poèmes et Ballades. - --Chants d’avant l’Aube. - LÉON TOLSTOI.--Anna Karenine. 4 vol. - --Le Bonheur conjugal. Un vol. - --Les Confessions. Récits populaires. Un vol. - --Guerre et Paix. Un vol. - --La Mort d’Ivan Ilitch, la Sonate à Kreutzer, etc. Un vol. - VERDAGUER.--L’Atlantide. - --Le Canigou. - ED. WHITE.--Terres de Silence. - OSCAR WILDE.--Le Portrait de Dorian Gray. - --Le Crime de Lord Arthur Savile. - --Essais de Littérature et d’Esthétique. - --Nouveaux Essais de Littérature et d’Esthétique. - --Derniers Essais de Littérature et d’Esthétique. - --La Maison de la Courtisane. - --Intentions. - --Une Maison de Grenades. - --Le Portrait de M. W. H. - --Théâtre. 3 vol. - - -E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY - - - - -_De cet ouvrage il a été tiré à part, sur papier de Hollande, huit -exemplaires numérotés et paraphés par l’éditeur._ - - - - -A LA MÉMOIRE - -DE - -PÉTRUS DUREL - -A. S. - - - - -Kipling voyageur - - -Rudyard Kipling, au temps où il prenait ses congés de journaliste, fut -un grand voyageur devant l’Éternel. - -Le présent volume se compose du récit de deux de ses promenades de -globe-trotter. - -Dans la première, il visite Calcutta, la cité de l’épouvantable nuit, et -en décrit les bouges. - -La seconde nous conduit jusqu’à Hong-Kong. - -Ces souvenirs anecdotiques et pleins d’humour seront certainement goûtés -du public français, car ils tranchent sur le ton pudibond et abusivement -moralisateur des voyageurs anglais. - -A. S. - - - - -LA CITÉ DE L’ÉPOUVANTABLE NUIT - -(_Janvier-février 1888_) - - - - -I - -UNE CITÉ DE LA VIE RÉELLE - - -Nous sommes, tous tant que nous sommes, des pionniers, des Barbares, -nous autres qui habitons au delà du Fossé, dans les ténèbres extérieures -du Mofussil. - -Il n’y a ici rien qui ressemble à des commissaires, à des chefs -d’administration et il n’existe dans l’Inde qu’une Cité. - -Bombay est trop vert, trop joli, a des détours trop compliqués et il y a -si longtemps que Madras est défunt. - -Tirons notre chapeau devant Calcutta, la ville aux multiples facettes, -enfumée, magnifique, lorsque nous passons en voiture sur le pont de -l’Hughli, à l’aube d’une calme matinée de février. - -Nous avons laissé l’Inde derrière nous à la gare d’Howrah, et maintenant -nous entrons en territoire étranger. - -Non, pas tout à fait étranger. - -Disons plutôt trop familier. - -Tous les hommes d’un certain âge connaissent l’irritation que cause le -sentiment qu’on est en cage. - -Une illustration du _Graphic_--une portée de musique ou les propos -légers d’un ami qui arrive du pays, peuvent la faire flamboyer--cette -sensation qui a sa source dans ce que nous savons de notre paradis perdu -de Londres. - -Au pays, eux, les autres, nos égaux, ont sous la main tout ce que la -ville peut donner, le bruit sourd de la rue, les lumières, la musique, -les endroits charmants, des millions de leurs semblables, une immensité -peuplée de jolies Anglaises aux fraîches couleurs, des théâtres, des -restaurants. - -Ils sont dans leur droit. - -Ils considèrent qu’il en est ainsi et ils se donnent même des airs de -n’en pas faire grand cas. - -Et nous... nous n’avons rien que les quelques distractions que nous nous -organisons à grand-peine, les douloureux divertissements de gymkhanas où -tout le monde, de part et d’autre, se connaît, où les antécédents d’un -chacun sont aussi notoires que sa façon, à lui ou à elle, de valser. - -Nous avons été dépouillés de notre héritage. - -Ce sont les gens du pays de là-bas qui en jouissent en totalité, sans se -douter combien il est beau et riche, et nous, tout ce que nous pouvons -faire, se réduit à gagner l’Occident pour quelques mois et à nous gaver -de ce qui, en des circonstances convenables, représenterait sept, huit, -dix années de liesse. - -Voilà ce qu’est notre héritage londonien perdu et la conscience de cette -perte, volontaire ou forcée, hante en certains temps, en certaines -saisons, la plupart d’entre nous et nous rend de mauvaise humeur. - -Calcutta offre des espérances trompeuses de quelque compensation. - -La fumée dense forme un nuage bas, dans la fraîcheur glaciale des -matins, sur un océan de toits, et à mesure que la cité s’éveille, il -monte vers cette fumée un ronflement grave, sonore de vie, de mouvement, -de masse humaine. - -Aussi, quiconque voit Calcutta pour la première fois, met joyeusement le -nez hors du tikka-gharri[1], flaire la fumée et tourne la figure vers la -cohue. - - [1] Fiacre de place. - -Il se dit: - ---Voilà enfin une parcelle de mon héritage qui me rentre. Voilà une -Cité: il y a de la vie ici et, le fleuve passé, sous la fumée il y aura -mille choses agréables à posséder. - -Cette litanie dit bien des choses et décrit exactement les premières -émotions d’un sauvage vagabond, échoué à Calcutta. - -L’œil a perdu son instinct des proportions. Le foyer est raccourci par -l’effet d’une résidence trop prolongée dans les stations du haut -pays--vingt minutes de trot pour aller de l’hôpital au terrain de -manœuvres,--et l’esprit a subi le même rétrécissement que le champ -visuel. - -Tous deux disent ensemble en prenant mesure du mouvement naval, au -dessus et au dessous du pont de l’Hughli: - ---Tiens! mais c’est Londres! Voici les Docks. Voici qui est impérial! -Voici un coup d’œil qui méritait bien le voyage de l’Inde. - -Alors une idée nettement canaille s’empare de l’esprit: - ---Quel endroit divin! Quel endroit céleste pour razzier! - -Et elle cède la place à un démon bien pire encore, celui du -conservatisme. - -On en vient à se figurer que c’est non seulement une faute, mais un -crime d’accorder aux indigènes le moindre accès à l’administration d’une -Cité pareille, qui doit son embellissement, ses docks, ses quais, ses -façades, son hygiène à des Anglais, qui n’existe que parce que -l’Angleterre existe et dont l’existence dépend de l’Angleterre. - -Toute l’Inde connaît la Municipalité de Calcutta. - -Mais est-il un homme qui ait étudié à fond la Grande Puanteur de -Calcutta? - -Elle est unique. - -Bénarès est plus infect au point de vue de l’odeur concentrée, -renfermée. - -Il y a à Peshawar des puanteurs plus fortes que la grande Puanteur de -Calcutta, mais au point de vue de la diffusion, de la faculté à faire -pénétrer partout l’écœurement, la puanteur de Calcutta laisse bien loin -et Bénarès et Peshawar. - -Bombay masque ses infections sous un vernis d’assa fœtida et de tabac: -Calcutta est au-dessus de toute ostentation. - -Il est impossible d’assigner une source quelconque au fléau de Calcutta: -c’est ténu, c’est écœurant, cela ne peut se décrire, mais les Américains -qui habitent le Grand Hôtel d’Orient disent que cela rappelle l’odeur du -Quartier Chinois à San Francisco. - -Ce n’est certainement pas une odeur indienne. - -On dirait de l’essence de pourriture qui aurait subi une seconde -pourriture,--l’odeur gluante de la colle de pâte tournée au bleu. - -Et nul moyen de la fuir! - -Elle souffle à travers le _Maidân_; elle pénètre par rafales dans les -corridors du grand Hôtel d’Orient. - -Ce qu’on se plaît à appeler «les Palais de Chowringhi», la promène. - -Elle tournoie autour du Club du Bengale. - -Les ruelles la déversent avec une intensité qui vous donne la nausée et -la brise matinale en est chargée. - -On la trouve, cette odeur, en dépit de la fumée des machines, à la Gare -de Howrah. - -Elle semble empirer dans les petites ruelles de derrière Lal-Bazar, où -se trouvent les boutiques à saouler, mais elle est presque aussi -accentuée en face du palais du Gouvernement et dans les administrations -publiques. - -Cette puanteur est intermittente. - -On peut avaler sans inconvénient six gorgées d’un air relativement pur. -Puis à la septième vague l’estomac, qui n’a pas subi d’entraînement, se -soulève. - -Quand on habite Calcutta assez longtemps, on finit par s’y habituer. - -Les résidents réguliers avouent bien l’existence du fléau, mais voici -leur réponse. - ---Attendez que le vent ait desséché les marais salés où aboutit le -système d’égouts, et alors vous m’en parlerez. - -Voilà comment ils se défendent! Rien d’étonnant à ce qu’ils regardent -Calcutta comme un séjour qui convient parfaitement à un vice-Roi -permanent. - -Des Anglais, qui sont capables d’atténuer une honte par une autre, sont -gens à demander n’importe quoi et à compter qu’ils l’obtiendront. - -Si une station des montagnes contenant trois mille hommes de troupes et -une vingtaine de fonctionnaires civils possédait une propriété analogue -à celle que possède Calcutta, le sous-commissaire ou le magistrat du -cantonnement chasserait du bureau administratif tous les indigènes, ou -les jetterait décemment d’un coup de pelle à l’arrière-plan, jusqu’à ce -que l’inconvénient eût été supprimé. - -Alors on leur permettrait de se remettre en avant, de parler tant qu’ils -voudraient «d’oppression, d’arbitraire». - -Cette puanteur, pour un nez dépourvu de préjugés, ôte à Calcutta tout -droit d’être une Cité des Rois. - -Et en dépit de cette puanteur, on admet, on encourage même, les -indigènes à se mêler des affaires locales! - -Le sol moite, saturé par le drainage, est empoisonné par le foisonnement -de la vie depuis cent ans, et la liste de la municipalité est encombrée -de noms indigènes,--gens nés, élevés, grandis aux dépens de cet amas de -débris accumulés! Ils figurent comme propriétaires, ces charmants Aryas, -dans le conseil municipal, dans le conseil législatif du Bengale. - -Lancez une proposition de les taxer comme tels et tout naturellement ils -se mettent à hurler. - -On hurle aussi dans le haut pays, mais les locaux pour des meetings -monstres sont rares, et avec un secrétaire et un Président énergiques -dont la faveur est chose précieuse, et dont la colère n’est point chose -désirable, on maintient les gens dans la propreté, bon gré mal gré, pour -qu’ils ne puissent pas empoisonner leurs voisins. - ---Alors, demande un sauvage, pourquoi leur accorder un vote quelconque? - -Ils sont capables de s’accommoder de cette saleté. Ils sont incapables -d’aucun sentiment qui vaille un fétu. - -Qu’on les laisse vivre tranquilles, et sous notre protection, faire leur -bas de laine! - -D’autre part, nous les taxerons jusqu’à ce que l’état de leur bourse -leur donne la mesure de leur négligence passée. - -Puis, quand l’odeur aura un peu diminué, nous les laisserons reparaître -et bavarder, et attribuer le progrès à leurs lumières. - -Les classes supérieures ont leurs broughams et leurs barouches; les -basses sont capables de jeter d’un coup d’épaule un Anglais dans le -chenil et de lui parler comme s’il était un cuisinier. - -Ils peuvent s’exprimer sur une dame anglaise en la qualifiant d’_aurat_. - -On leur permet une liberté--pour ne pas employer un terme trop gros--une -liberté de langage qui ne tarderait pas à amener des bagarres sérieuses, -si un Anglais en usait de même avec un autre Anglais. - -Ils sont entourés de barrières protectrices. On les rend inviolables. - -Assurément, ils devraient se contenter de toutes ces choses, sans se -mêler d’affaires auxquelles ils ne peuvent rien comprendre, étant donné -leur origine. - -On se demandera si cette diatribe pleine de feu est le produit d’un -esprit indépendant, le résultat premier de la nausée que donne cette -féroce puanteur ou le résultat fécond de la migraine contractée à force -de fumer tout le jour pour combattre l’odeur. - -En tout cas, Calcutta est un endroit redoutable pour quiconque n’y a pas -été élevé. - -Un bon conseil à d’autres barbares. - -N’amenez pas à Calcutta un domestique originaire du haut pays. - -Il aura certainement des désagréments parce qu’il ne pourra comprendre -les usages de la Cité. - -Un Punjabi, qui arrive pour la première fois ici, se croit tenu en -conscience d’aller à l’Ajaibghar, le Museum. - -Plus d’un y est allé, et en est revenu de très mauvaise humeur, et -l’esprit troublé. - ---Je suis allé au Museum, dit-il, et personne ne m’a dit d’injures. Je -suis allé acheter mes provisions au marché, et je me suis assis. Alors -est venu un homme en uniforme qui m’a dit: «Ote-toi de là que je m’y -mette». J’ai répondu: «J’y étais le premier». Il a dit: «Je suis un -_chaprassi_. Va-t’en», et il m’a frappé. Or, comme cet endroit pour -s’asseoir était public, je l’ai battu jusqu’à le faire pleurer. Il a -couru chercher la police, et je me suis sauvé aussi, car ici tous les -gens de la police sont des Sahibs. Puis-je avoir congé, à partir de deux -heures, pour me mettre à la recherche de cet homme et le battre encore? - -Voyez-vous la situation? - -Une Cité inconnue, pleine d’une senteur qui vous fait rechercher le -repos et la retraite, et un domestique qui ronge son frein, qui n’est -pas encore depuis six heures dans le four, et qui s’est engagé dans une -querelle à mort avec un Chaprassi inconnu et réclame à grands cris la -permission d’aller poursuivre la dispute. - -Hélas! Où est l’illusion de l’héritage qu’on allait reprendre? - -Dormons, dormons, et prions pour que Calcutta se porte mieux demain. - -Pour le moment, ce sommeil-là ressemble étonnamment au sommeil en -compagnie d’un cadavre. - - - - -II - -LES RÉFLEXIONS D’UN SAUVAGE - - -La nuit porte conseil. - -Après tout, Calcutta exhale-t-il une odeur aussi empestée? - -Il a beaucoup plu pendant la nuit. La Cité est lavée de frais et la -clarté du soleil la montre sous son jour le plus avantageux. - -Où donc, où donc un homme irait-il dans ce désert de vie? - -Le Grand Hôtel d’Orient bourdonne de vie dans toutes ses cent chambres. - -Des portes battent gaîment et toutes les nations de la terre montent et -descendent les escaliers en courant. - -Cela suffit pour vous remonter, parce que les passants vous heurtent et -vous prient de vous écarter. - -Figurez-vous, en dehors de la salle de réception de la Reine, un endroit -où il y ait un tel entassement d’Anglais? - -Figurez-vous soixante-dix personnes à la table d’hôte, et ce bruit -assourdissant de couteaux et de fourchettes? - -Figurez-vous que vous trouvez un véritable bar où l’on puisse faire -servir à boire, et, joie suprême, figurez-vous qu’en mettant les pieds -hors de l’hôtel, vous tombez dans les bras d’un Bobby[2] tout vivant, -habillé de blanc, casqué, boutonné, armé de sa massue? - - [2] Agent de police. - -Qu’arriverait-il si l’on adressait la parole à ce Bobby? Se -fâcherait-il? - -Il ne se fâche point! Il est affable. - -Il est chargé d’inspecter le pavé devant le Grand Hôtel d’Orient et -d’empêcher les encombrements inextricables de voitures. - -Quand il a affaire à un blanc qui paraît respectable, il se conduit en -homme, en frère. - -Il n’y a en lui aucune trace d’arrogance. - -Toutefois, en l’examinant de plus près, on reconnaît que ce n’est point -un Bobby authentique. - -C’est un je ne sais quoi de la Police municipale, et son uniforme n’est -pas correct, si toutefois là-bas, au pays, on n’a rien changé à la tenue -des hommes. - -Mais peu importe! - -Plus tard nous nous informerons au sujet du Bobby de Calcutta, parce que -c’est un blanc, et qu’il doit se mesurer avec certains des types les -plus redoutables que leur malice ait jamais portés à peindre en -vermillon la cité de Job Charnock. - -Vous ne devez pas, vous ne pouvez pas traverser Old Court House Street -sans regarder attentivement si vous ne courez aucun risque d’être écrasé -par un véhicule. - -Voilà qui est beau. - -Il y a un grondement continu de trafic, interrompu de deux en deux -minutes par le roulement sourd des tramways. - -La façon de conduire est excentrique, je ne dis pas mauvaise, mais enfin -il y a le trafic, il y en a plus que n’en ont vu pendant un certain -nombre d’années des regards sans préjugés. - -Cela signifie que les affaires marchent, qu’on gagne de l’argent. Cela -évoque la vie qui s’entasse, qui se hâte. Cela vous entre dans le sang -et le fait circuler. - -Voici de vastes magasins aux devantures formées par des glaces, et qui -tous vous présentent les noms de maisons bien connues avec lesquelles -nous autres, sauvages, ne correspondons que par l’intermédiaire des -Colis postaux. - -Les voici tous ici, de grandeur naturelle, prêts à fournir tout ce dont -vous avez besoin, et vous n’avez rien à faire qu’à signer. - -C’est bien tentant que de pouvoir se faire donner une chose séance -tenante sans être obligé d’écrire pour une semaine déterminée, puis -d’attendre pendant un mois, et alors de voir arriver une chose tout -autre. - -Rien d’étonnant à ce que les jolies dames, qui habitent à une distance -raisonnable, viennent elles-mêmes faire leurs emplettes. - ---Voyez-vous? Si vous tenez à être considéré, il ne faut pas fumer dans -la rue. Personne ne le fait. - -Cet avis vous est donné avec bienveillance par un ami en habit noir. - -Il n’y a pas de réception, non plus que de Lieutenant-Général en vue, -mais il porte l’habit noir, parce qu’il fait grand jour et qu’il peut -être vu. - -C’est pour le même motif qu’il s’abstient de fumer. - -Il admet que la Providence a fait le grand air pour qu’on puisse y -fumer, mais il dit que «ce n’est pas à faire». - -Cet homme a un brougham, une jolie petite boîte à bonbons, dont le -roulement a un bizarre mouvement de tangage. - -Il monte dans le brougham, et se coiffe d’un chapeau haut de forme, un -huit-reflets bien luisant. - -Il y avait une fois, dans le haut pays, un individu qui possédait un -haut de forme. - -Il le loua à des sociétés d’acteurs amateurs, jusqu’à ce que le bord en -eût disparu, au bout de quelques saisons. - -Alors il le jeta dans un arbre et des abeilles sauvages vinrent y -essaimer. - -Il arrivait de temps à autre que l’on venait contempler le chapeau, dans -ses jours de prospérité, dans le but de se donner le mal des pays. - -Toute la station s’y intéressait, et il mourut avec deux _seers_[3] de -miel de fleur de _babul_ dans son intérieur. - - [3] Cinq livres. - -Mais les chapeaux hauts de forme ne sont point faits pour être portés -dans l’Inde. Ils sont aussi sacrés que les lettres du pays et les vieux -boutons de roses. - -L’ami ne peut pas comprendre cela. - -Il reconnaît que s’il descendait de son brougham et se promenait en -plein soleil pendant dix minutes, il attraperait un fort mal de tête, -et, au bout d’une demi-heure, probablement une insolation mortelle. - -Il convient de tout cela; mais il persiste à porter son chapeau et ne -peut concevoir pourquoi cette vue plonge un barbare dans un accès de -rire inextinguible. - -Tous ceux qui possèdent un brougham et bon nombre de ceux qui n’usent -que des tikka-gharris, portent le chapeau haut de forme et l’habit noir. - -L’effet est curieux et frappe de surprise celui qui le voit pour la -première fois. - -Et maintenant: - ---Allons voir les belles demeures où habitent les opulents Nobles. - -Au nord s’étend la grande jungle humaine qu’est la ville indigène, et -qui va du bazar Burra jusqu’à Chitpore. - -Dans la direction du sud se trouvent le _Maidân_ et Chowringhi. - -Si vous vous placez au centre du Maidân, vous comprendrez pourquoi -Calcutta est appelée la Ville des Palais. - -Ainsi avait parlé l’Américain du Grand Hôtel d’Orient, homme qui avait -vu du pays. - -Il y a une tour peu élevée, improprement qualifiée de monument -commémoratif, qui se dresse sur un désert de gazon mou, d’un vert cru. - -Il vaut autant se rendre à ce point-là qu’à un autre. - -Les dimensions du _Maidân_ sont propres à décourager tous ceux qui sont -accoutumés aux «jardins» du haut pays, tout comme on dit que la lande de -Newmarket impressionne un cheval habitué à un champ de courses mieux -clos. - -L’immense plaine est parsemée de statues de bronze représentant des -gentlemen montés sur des chevaux capricieux et hissés sur des piédestaux -aux lignes d’une sévérité excessive. - -L’immensité donne à ces statues des proportions de nains; elle donne -d’ailleurs des proportions minuscules à toutes choses, excepté aux -façades lointaines de la route de Chowringhi. - -C’est énorme, c’est impressionnant. - -C’est un fait auquel il est impossible de se soustraire. - -On bâtissait des maisons à l’époque où la roupie valait deux shillings -et un penny. - -Ces maisons ont trois étages. Elles sont ornées d’escaliers de service -pareils à des maisons dans la montagne. - -Elles sont très rapprochées et ont leurs jardins clos de murs en -maçonnerie, percés d’une seule porte cochère. - -Elles sont bien anglaises avec leur air chez soi. Elles sont orientales -par leurs vastes proportions, mais ces escaliers de service ne donnent -pas l’idée de la santé. - -Nous allons former une commission hygiénique d’amateurs et nous rendrons -une visite à Chowringhi. - -Ce n’est pas une chose fort agréable que d’être présenté pour la -première fois à un _durwân_, ou portier de Calcutta. - -Lorsqu’il est en train de chiquer du _pân_, il ne se donne pas la peine -d’enlever sa chique. - -S’il est assis sur sa couchette et occupé à mâcher de la canne à sucre, -il ne croit pas devoir se lever. - -Ce sont là des choses qu’il faut lui enseigner, et il n’arrive pas à -comprendre pourquoi on le blâme. - -Évidemment il est le survivant d’un système qui a fait son temps. - -La Providence n’a jamais voulu faire de l’indigène un concierge plus -insolent qu’aucun de ceux de la variété française. - -A Calcutta, on installe un homme dans une logette près de la porte de sa -demeure afin de détourner les rôdeurs et de protéger sa maison contre le -vol. - -Il en résulte que le _durwân_ traite comme rôdeurs tous ceux qu’il ne -connaît pas, qu’il a une connaissance approfondie et véritable de tout -ce qui concerne le dehors et le dedans de la maison et qu’il a une -influence assez considérable sur le choix des domestiques. - -On dit qu’un membre de cette estimable classe est maintenant en procès -avec une banque au sujet de trois lakhs de roupies. - -Dans le haut pays, le domestique d’un lieutenant-gouverneur est obligé -de travailler trente ans avant de pouvoir se retirer avec soixante mille -roupies d’économies. - -Le _Durwân_ de Calcutta est une grande institution. - -Ce qui constitue le principal, le plus visible de ses défauts, c’est -qu’il s’obstine à vouloir parler anglais. - -Comment il défend les maisons, Calcutta seul le sait. Il suffit de lui -parler avec rudesse pour lui faire perdre la tête, et généralement aux -heures des visites, il dort. - -Si l’on fait un circuit quelque peu régulier de visites, trois fois sur -sept, il pue la boisson. - -Voilà pour le _Durwân_. Maintenant parlons de la maison qu’il garde. - -C’est une sensation fort agréable que d’être introduit dans un salon -empesté d’un relent d’écurie. - ---Est-ce que c’est toujours comme cela? - ---Non, non, à moins que vous ne teniez la chambre fermée pendant quelque -temps, mais si vous ouvrez les volets, alors ce sont d’autres odeurs. -Comme vous le voyez, les écuries et les logements des domestiques sont -tout près. - -On paie cinq cents roupies par mois pour une demi-douzaine de pièces -remplies de ces odeurs-là. - -On ne se plaint pas. - -Quand on croit que l’honneur de la Cité est en jeu, on dit d’un air de -défi: - ---Oui, mais vous devez vous rappeler que nous sommes une capitale. Nous -sommes très serrés ici. La place nous manque. Nous ne sommes pas comme -dans vos petites fractions. - -Chowringhi est une localité imposante, pleine de maisons somptueuses, -mais ce qu’il y a de mieux à faire, c’est de la visiter à la hâte. - -Arrêtez-vous un instant à considérer à quoi correspondent ces logements -rétrécis, ce sol noir et détrempé, les réseaux compliqués des escaliers -de services, les écuries bondées, le bouillonnement de vie humaine tout -autour des loges des _Durwâns_, et le curieux arrangement des canaux de -décharge à découvert et vous qualifierez le tout de sépulcre blanchi. - -Des gens, qui habitent des logis vastes, souffrent d’angine chronique et -vous diront d’un air réjoui: - ---Nous avons maintenant la fièvre typhoïde à Calcutta. - -La peste la quitte-t-elle jamais? - -Tout paraît disposé pour l’entretenir confortablement. Elle peut -s’installer à son aise sur les toits, grimper le long du chéneau jusque -sur la terrasse, monter de l’évier à la vérandah et de là jusqu’à -l’étage le plus élevé. - -Mais Calcutta dit que tout est pour le mieux, et invoque des chiffres -pour le prouver. - -En même temps, elle convient qu’une coupure dans la chair saine ne s’y -guérit pas facilement. - -On peut se dispenser de chercher d’autres preuves. - -Voici qu’arrive à travers Park Street, et en route pour le Maidân, un -flot de broughams, de bogheys proprets, de gigs les plus légers -possible, de _brownberries_, de victorias étincelantes, et une pincée de -vrais hansom-cabs. - -Dans les broughams se trouvent des hommes en chapeau haut de forme. Dans -les autres véhicules, des jeunes gens, tous presque pareils, tous en -tenue absolument irréprochable. - -Un nouveau flot, venu de Chowringhi, se joint au détachement de -Park-Street et tous deux roulent ensemble à travers le _Maidân_, vers le -quartier des affaires. - -C’est ainsi qu’à Calcutta on se rend à son bureau, les fonctionnaires -civils dans les bâtiments du Gouvernement, les jeunes gens à leurs -maisons de commerce, à leurs magasins, à leurs quais. - -C’est là qu’on voit que Calcutta a la meilleure voie d’évitement qu’il y -ait dans l’Empire. - -Chevaux et voitures sont également propres à exciter l’envie par leur -perfection, et remarquez ce détail: c’est la pierre de touche de la -civilisation, les lanternes sont dans leurs montures. - -Ici le cheval du pays est un animal rare. Sa place est prise par le -gallois, et le gallois, quoique canaille au fond de l’âme, peut être -dressé de façon à avoir l’air d’un gentleman. - -Il paraît inconvenant de remarquer trop élogieusement le brillant des -harnais, le vernis irréprochable des panneaux et les livrées des saïs. - -Tout cela fait bonne figure sur les routes de belle apparence extérieure -dans l’ombre des Palais. - -Combien de catégories de la société complexe de cette contrée -trouve-t-on dans les voitures? - -En _premier lieu_, le fonctionnaire civil du Bengale qui se rend aux -Bureaux des Scribes, travaille dans un bureau absolument irréprochable, -et parle d’un ton détaché, «d’envoyer les choses aux Indes», ce qui -signifie simplement qu’il en réfère sur les affaires au Gouvernement -Suprême. - -C’est un grand personnage, et il a la bouche pleine de propos de sa -boutique: «avancement, nomination». - -Généralement, quand on parle de lui, c’est en disant: «Un homme qui -s’élève.» On dirait que Calcutta est plein d’hommes qui s’élèvent. - -_En second lieu_, c’est l’homme du Gouvernement de l’Inde qui, figure -bien connue à Simla, loue un rez-de-chaussée quand il n’est pas dans les -Collines, et se montre raisonnable sur le sujet des inconvénients de -Calcutta. - -_En troisième lieu_, c’est l’homme des maisons de commerce, le -personnage franchement non-officiel qui se bat sous le drapeau d’une des -grandes maisons de la ville, ou bien pour son propre compte dans un -bureau bien tenu, ou parcourt à toute la vitesse de son brougham -Clive-Street pour jouer «sa partie d’associé» ou quelque chose de ce -genre. - -Il ne redoute point «le Bengale» et «l’Inde» ne lui inspire pas grand -respect. - -Il peste impartialement après l’un ou l’autre quand leurs actes -troublent ses opérations. - -Son jargon de boutique est tout à fait inintelligible. - -Il ressemble au marchand de la Cité qu’on aurait dépouillé de son air -glacial. - -Il vit largement et reçoit d’une façon hospitalière. - -Au temps jadis, il tenait plus de place qu’aujourd’hui, mais il n’en est -pas moins assez volumineux. - -Il se montre raisonnable jusqu’au point de faire écho lorsqu’on injurie -la Municipalité, mais il devient femme, par son insistance à parler des -supériorités de Calcutta. - -Bien au-dessus de tous ces gens qui courent à leur besogne, sont les -diverses brigades, escadrons, détachements des autres classes. Mais ce -sont des coteries et non des sections, et cela tourne autour du -Belvédère, du Palais du Gouvernement, du Fort William. - -Simla les réclame dans la saison chaude. - -Qu’ils y aillent! - -Ils portent le haut de forme et l’habit noir. - -Il est temps de nous enfuir loin de la route de Chowringhi et d’aller -trouver les habitants de la longue ligne de rives, qui n’ont point de -préjugé contre le tabac, et qui portent presque tous les mêmes chapeaux. - - - - -III - -L’ASSEMBLÉE DES DIEUX - - Il posa des conclusions au nombre de neuf mille sept cent - soixante-quatre... Il alla ensuite à la Sorbonne, où il soutint - argument contre les Théologiens l’espace de six semaines, depuis - quatre heures du matin jusqu’à six du soir, excepté un - intervalle de deux heures pour le rafraîchissement d’iceux, et - prendre leurs repas, auxquels étaient présents la plupart des - Seigneurs de la Cour, les Maîtres des requêtes, Présidents, - conseillers, ceux des Comptes, Secrétaires, Avocats et autres; - et aussi les eschevins de la dicte ville. - - PANTAGRUEL. - - ---Le Conseil législatif du Bengale est actuellement en séance. Vous le -trouverez dans l’aile octogone des Bâtiments des secrétaires, tout droit -en traversant le Maidân. Cela vaut la peine d’être vu. - ---Quel est l’objet de leur séance? - ---Affaire municipale. Des débats à n’en plus finir. - -Voilà qui m’apprendra à fréquenter la basse société. Les flâneurs de la -longue rive doivent demeurer dans le vague. - -Sans doute ce Conseil fera pendre quelqu’un à cause de l’état où se -trouve la Ville et Sir Stewart Bayley sera le bourreau. - -On ne se trouve pas tous les jours en présence d’un Conseil. - -Les Bâtiments des Secrétaires sont vastes. - -Vous pouvez déranger les travailleurs affairés d’une demi-douzaine de -services avant de tomber sur l’escalier semé de taches noires qui mène à -une chambre d’un étage supérieur d’où l’on a vue sur une rue populeuse. - -Des plantons sauvages encombrent la route. - -Les Conseillers sahibs sont en séance mais tout le monde peut entrer. - ---A la droite de la chaise du Lât Sahib et marchez sans faire de bruit! - -Larbin mal éduqué! S’attendrait-il à ce que le spectateur, frappé d’un -saint respect, bondisse en avant en poussant le cri de guerre, ou qu’il -fasse la roue tout autour de cette somptueuse chambre octogone au toit -en dôme bleu? - -Les piliers sont surmontés de chapiteaux dorés et un stencillage à -fleurs de lotus de style égyptien égaie les murs. - -Un tapis d’une épaisseur moelleuse couvre le parquet: ce doit être -délicieux quand il fait chaud. - -Sur un trône de bois noir, confortablement capitonné de cuir vert, se -tient Sir Stewart Bayley, gouverneur du Bengale. - -Tous les autres sont des personnages considérables, sans quoi ils ne -seraient pas ici. - -Ne pas les connaître, c’est prouver qu’on est soi-même un inconnu. - -Ils sont là une douzaine, en deux groupes de six à deux rangées -légèrement courbes de bureaux d’un beau poli. - -Ainsi Sir Stewart Bayley occupe la fourchette d’un fer à cheval mal -fait, qui serait fendu à l’endroit de la pince. - -Devant lui, à une table couverte de livres et de brochures, besogne un -secrétaire. - -Il y a un banc pour les reporters. - -C’est tout. - -L’endroit est plongé dans un demi-jour adouci, et son atmosphère suffit -à vous remplir de respect. - -Cela, c’est le cœur du Bengale, et il est remarquablement bien meublé. - -Si la besogne est en rapport avec l’ameublement qui est de première -classe, avec les encriers, avec le tapis, avec le plafond -resplendissant, ce sera quelque chose qui méritera d’être vu. - -Mais où est le criminel qui doit être pendu pour expier cette puanteur, -qui monte et descend à travers les escaliers des Bâtiments des -secrétaires, pour expier les tas de décombres sur la route de Chitpore, -pour expier l’odeur écœurante qui règne à Chowringhi, pour expier les -sales petites mares qu’on voit derrière le Belvédère, pour expier la rue -pleine de varioleux, la station de fiacres qui fume et empeste en dehors -du Grand Hôtel d’Orient, l’état du pavé de pierre et de boue, celui des -ravins de Shampooker, cent autres choses? - ---Ceci, j’en conviens, c’est un plan artificiel pour remplacer l’unité -naturelle, l’individu. - -L’orateur est un indigène, de construction légère et maigre, coiffé d’un -chapeau-turban plat, et vêtu d’un habit noir en alpaga. - -Des pieds à la tête, il a une tournure de scribe. Avec son sourire -invariable et ses gestes réglés, il rappelle des souvenirs de tribunaux -du haut pays. - -Il n’hésite jamais, n’est jamais embarrassé pour trouver ses mots, et -jamais il ne se répète dans une même phrase. - -Il parle, parle, parle, d’une voix égale, qui s’élève de temps en temps -d’un demi-octave, quand il s’agit d’un argument à faire entrer. - -Certaines de ses périodes ont l’air de vieilles connaissances. - -En voici, par exemple, une qui pourrait provenir du _Mirror_: - ---Voilà pour le principe. Examinons maintenant jusqu’à quel point il est -confirmé par les précédents. - -Ceci est de fâcheux augure: lorsqu’un indigène loquace se lance dans les -«principes» et dans les «précédents», il y a des chances pour qu’il -marche un bon bout de temps. - -Et puis, où est-il, le criminel, et que signifient tous ces propos sur -des abstractions? - -Ce sont des pelles qu’il faut, et non des sentiments, dans cette partie -du monde. - -Un murmure d’encouragement apporte quelque lumière. - ---On y bûche ferme sur le Bill municipal de Calcutta: pluralité des -votes, vous savez; voici les journaux. - -Et c’est cela en effet. Une masse de motions, d’amendements sur des -matières relatives à des votes par quartier. - -A. peut-il être admis à avoir deux voix dans un quartier, et une dans un -autre? - -Doit-on omettre la section 10, et doit-on donner à chaque homme un vote, -pas davantage? - -Combien de votes comporte une propriété foncière valant trois cents -roupies? - -Vaut-il mieux embrasser un poteau, ou bien le jeter au feu? - -Pas un mot au sujet de l’acide phénique ou des bandes de balayeurs! - -Le petit homme en habit noir se délecte dans son sujet. - -Il est très fort sur les principes et les précédents, sur la nécessité -«de populariser notre système». - -Il sent que dans certaines circonstances, «le statut des candidats -déclinera». - -Il se vautre dans les «majorités de compensation automatique» et dans -«l’influence salutaire des classes moyennes instruites». - -En guise de réponse pratique, il entre furtivement dans la Salle du -Conseil une légère bouffée de l’infection. - -On dirait quelqu’un qui rit tout bas, d’un rire amer. Mais personne n’y -prend garde. - -Les Anglais ont l’air démesurément ennuyé. Les membres indigènes leur -font face, les yeux d’une fixité stupide. - -La figure de Sir Stewart Bayley est aussi fermée que celle du Sphinx. - -Il reçoit son traitement pour discuter ces choses-là, un traitement -faible pour une aussi lourde besogne. - -Mais l’Orateur, maintenant à la dérive, n’est pas absolument à blâmer. - -C’est un Bengali, et qui a trouvé devant lui un sujet tel que les aime -son âme, une question de réforme académique qui ne mène nulle part. - -Voici une salle tranquille, pleine de plumes et de papiers. - -Voici des hommes qui sont obligés de l’écouter. Il paraît qu’il n’y a -pas de limite à la durée des discours. - -Étonnez-vous donc qu’il parle! - -Il dit: «j’admets» une fois toutes les quatre-vingt-dix secondes. Il -varie la forme en disant: «Je reconnais» que l’élément populaire du -corps électoral devrait avoir la supériorité. - -C’est tout à fait vrai. - -Pour le prouver, il cite un certain John Stuart Mill. - -Alors l’auditeur se sent envahir par la sensation engourdissante d’un -cauchemar. Il a déjà entendu tout cela quelque part, mais où? Et jusqu’à -l’allusion à J. S. Mill, et aux «Vrais intérêts des contribuables»? Il -devine ce qui va suivre. - -Oui, voici la formule journalistique du Vieux Sabha, l’anjuman: -«L’Éducation occidentale est une plante exotique d’introduction -récente.» - -Comment diable cet homme a-t-il pu amener l’éducation occidentale dans -ce débat? - -Qui le sait? - -Sir Stewart Bayley le sait peut-être. On dirait qu’il écoute. - -Les autres regardent leurs montres. - -Le charme de cette voix monotone plonge l’auditeur dans un coma de plus -en plus profond. - -Il est hanté par les fantômes de tout le cant de tous les tréteaux -politiques de la Grande-Bretagne. - -Il entend les vieilles, vieilles phrases de sacristie, et une fois -encore il perçoit l’Odeur. - -Cela, ce n’est pas un rêve. - -L’éducation occidentale est une plante exotique. - -C’est l’arbre upas, et tout cela par notre faute. - -Nous l’avons apportée d’Angleterre, tout comme nous avons apporté les -encriers et les modèles des chaises. - -Nous l’avons plantée, et elle a poussé, monstrueuse comme un figuier -banian. - -Maintenant nous voilà étouffés sous l’abondance de ces racines qui -s’étalent si dru dans le sol gras du Bengale. - -L’orateur continue. - -Nous avons construit morceau par morceau ce dôme tant visible -qu’invisible, qui forme une couronne à l’édifice des secrétaires, tout -comme nous avons bâti et peuplé l’édifice. Maintenant nous sommes allés -trop loin pour battre en retraite, «étant liés, enchaînés par la chaîne -de nos propres fautes». - -Le discours continue. - -C’est nous qui avons fait cette phrase fleurie. C’est à nous, ce torrent -de verbiage. - -Nous lui avons enseigné ce qui était constitutionnel et ce qui était -inconstitutionnel, au temps où Calcutta puait. - -Calcutta pue toujours, mais Nous, nous sommes tenus d’entendre tout ce -qu’il aura à dire au sujet de la pluralité des votes, du vent à battre -au fléau, de la manière de faire des cordes avec du sable. - -C’est notre faute. - -Le discours prend fin. - -Alors se lève un Anglais grisonnant en habit noir. - -Il a l’air d’un homme fort et qui a du monde. - -Assurément, il va dire: - ---Oui, Lât Sahib, il se peut que tout ce que vous avez dit soit vrai, -mais il règne une odeur abominable, et il faut que tout soit nettoyé en -huit jours, sans quoi le sous-commissaire ne fera aucune attention à -vous au _Durbar_. - -Il ne dit rien de pareil. Ce Conseil est un parlement où l’on se -qualifie mutuellement d’«Honorable Tel ou Tel». - -L’Anglais en habit noir prie tout le monde de se souvenir «que nous -discutons des principes et qu’aucune considération des détails ne -devrait influencer une décision sur les principes.» - -Est-il donc comme les autres? - -Comment une chose pareille est-elle possible? - -Peut-être cet aménagement si complet de bureau à l’anglaise est-il cause -de cette réformation? - -La salle du Conseil pourrait être une salle de Conseil à Londres. - -Peut-être quand ceux qui y siègent ont passé un nombre d’années parmi -les papiers et les plumes, en sont-ils arrivés à croire qu’il en est -ainsi et, dans cette conviction, donnent-ils des résumés de l’histoire -du _Self-Government_ local. - -L’habit noir, soulignant les arguments avec son étui à lunettes, raconte -à ses amis comme quoi la paroisse fut la première unité du -self-government. - -Il explique ensuite comment on élut des électeurs, et prenant un accent -de ferveur profonde, il annonce que «les commissaires des Égouts sont -élus de la même façon». - -A quoi bon cette conférence? Est-ce qu’il tenterait de faire passer une -proposition à la faveur d’un nuage de mots, suivant le _stratagème de la -seiche_, si connu en Occident? - -Il abandonne un moment l’Angleterre et maintenant nous entrevoyons une -seconde le pied fourchu dans une allusion incidente aux Hindous et aux -Mahométans. - -Les Hindous ne perdront rien à ce qu’on établisse complètement la -pluralité des votes. - -Ils auront la surveillance de leurs quartiers, comme ils l’avaient -auparavant. - -Il y a donc le sentiment de race à faire taire par des explications, -même parmi ces superbes bureaux. - -Grattez le Conseil, et vous ferez reparaître les difficultés d’il y a -longtemps, bien longtemps. - -L’habit noir se rassied, et un Anglais aux yeux vifs, à la barbe noire, -se lève, une main dans la poche, pour expliquer ses vues relativement à -une modification du Statut électoral. - -Il semble que l’idée d’un amendement vienne à l’instant de se présenter -à lui. - -Il donne à entendre qu’il la formulera un peu plus tard. - -Il est académique comme les autres, mais il ne parle pas la moitié aussi -bien. - -Pourquoi parler, et parler encore de propriétaires, d’occupants, -d’électeurs en Angleterre, et du développement d’institutions autonomes, -alors que la Cité, la grande Cité, demande à grands cris qu’on la -nettoie? - -Quelle affaire a l’Angleterre du fléau de Calcutta, et pourquoi forcer -les Anglais à se perdre dans des labyrinthes d’inutile argumentation -contre des hommes qui ne peuvent comprendre que la saleté est chose -abominable? - -Une pause après le discours de l’homme à la barbe noire. - -Un autre indigène, un Babou de construction lourde, en robe noire et -coiffé d’étrange façon se lève. - -Une bande d’étoffe, blanche comme la neige, est jetée, à la façon d’un -plumeau, par-dessus ses épaules. - -Sa voix est perçante et il n’en est pas toujours le maître. - -Il débute ainsi: - ---Je m’efforcerai d’être aussi bref que possible. - -Voilà qui n’est pas rassurant. - -Pour le dire en passant, il semble qu’en Conseil tout exorde soit -superflu. - -Les orateurs plongent _in medias res_ et ce n’est que quand ils sont -bien lancés, qu’ils adressent un «Sir» par hasard à Sir Stewart Bayley, -qui reste assis, une jambe ployée sous lui, et tenant à la main une -plume non trempée dans l’encre. - -Cet orateur n’est pas fameux. - -Il parle, mais ne dit rien, et lui seul sait où il aboutira. - -Il dit: - ---Nous devons nous rappeler que nous légiférons pour la capitale de -l’Inde et que dès lors nous devrons emprunter nos institutions aux -grandes villes d’Angleterre et non à des institutions paroissiales. - -Si vous réfléchissez une minute, ce raisonnement vous prouvera une large -et saine connaissance de l’histoire du Self-Gouvernement. Il révèle -aussi l’attitude de Calcutta. - -Si la Cité voulait bien cesser de se considérer comme une capitale et se -regarder un peu plus comme une sorte de tanière, cela n’en vaudrait que -mieux. - -L’orateur parle d’un air protecteur de «mon ami». C’est ainsi qu’il -qualifie l’habit noir. - -Puis, il chavire de nouveau. - -Sa voix parcourt au galop toute la gamme pendant qu’il fait cette -déclaration. - ---Et c’est _pourquoi_ cela fait toute la différence. - -Il parle vaguement de menaces, de quelque chose à faire à l’égard des -Hindous et des Mahométans, mais il n’est pas aisé de deviner ce qu’il -veut dire. - -Voici toutefois une phrase reproduite mot pour mot; il n’est guère à -présumer qu’elle reparaisse sous cette forme dans les journaux de -Calcutta. - -L’habit noir avait dit que si un indigène opulent disposait de huit -votes, sa vanité le pousserait à se présenter aux guichets de vote, -parce qu’il se sentirait bien supérieur à une demi-douzaine de -_gharriwans_[4] ou de petits commerçants. - - [4] Cochers de fiacre. - -Qu’on se figure un _gharriwan_ qui vote: il en est encore à apprendre -comment on conduit. - -Sur cela, le gentleman à l’étoffe blanche, de dire: - ---Alors la chose qu’on regrette est que les électeurs influents ne -prennent pas la peine de voter? Selon mon humble opinion, s’il en est -ainsi, adoptez des bulletins de vote. C’est la façon convenable pour -leur répondre. De la même façon--l’association commerciale de -Calcutta--vous abolissez toute pluralité des votes et c’est la bonne -façon de _leur_ répondre. - -C’est lucide, n’est-ce pas? - -Et alors s’élève la voix irresponsable, qui émet cette déclaration: - ---Dans une élection à la Chambre des Communes, la pluralité est admise -pour les personnes ayant des intérêts dans différentes circonscriptions. - -Puis brouillard, brouillard impénétrable. - -C’est grand dommage que l’Inde ait jamais eu affaire à des gens d’un -grade supérieur à celui de chef de l’administration civile. - -Encore une bouffée de la Puanteur. - -Le gentleman secoue son étoffe blanche d’un air de défi et s’asseoit. - -Alors Sir Stewart Bayley: - ---La question soumise au conseil est... etc... - -Il y a des vagues successives de _oui_, de _non_, et les non -l’emportent, quelle que soit la question. - -Le gentleman à barbe noire fait éclater son amendement au sujet des -droits électoraux. - -Un gros sénateur en gilet blanc, au sourire le plus cordial, se lève et -se dispose à pulvériser l’amendement. - -Ne peut pas comprendre à quoi cela sert; qualifie cela de détritus tout -simplement. - -L’homme en robe de chambre noire, celui qui a pris le premier la parole, -la reprend, parle du passager, qui vient ici pour peu de temps et -ensuite quitte le pays. - -Il est fort heureux pour la robe noire que le passager vienne, sans cela -il n’y aurait pas d’endroits bienheureux où l’on parle du pouvoir qui -peut se mesurer à la fortune et de l’intelligence, «chose qui, Monsieur, -je vous le dis, n’est pas susceptible de mesure». - -L’amendement est rejeté et l’auditeur est trois fois, quatre fois battu. - -Au nom de la saine raison, et ne fût-ce que pour conserver un lambeau de -l’illusion détruite, sauvons-nous. - -Le voilà le Bill municipal de Calcutta. - -Ils y ont passé plusieurs samedis. - -Le dernier samedi, Sir Stewart Bayley fit remarquer que s’ils -continuaient du même train, ils mettraient deux ans pour en finir. - -Et maintenant, voilà qu’ils vont siéger jusqu’à la tombée de la nuit, à -moins que Sir Stewart Bayley, qui tient à voir partir Lord Connemara, ne -fasse lever l’habit noir pour qu’il propose un ajournement. - -Il n’est pas bon de contempler de près un Gouvernement. - -Cela vous amène à prononcer des jugements d’une fatuité flatteuse pour -l’amour-propre et qui peuvent être aussi faux que le système étouffant -dont nous nous sommes emmaillottés. - -Et dehors, dans la rue, des Anglais résument la situation en ces termes -brutaux: - ---Tout cela ce n’est qu’une farce. Pour nous, le temps c’est de -l’argent. Nous ne pouvons admettre ces discours interminables qui se -tiennent à la Municipalité. Les indigènes nous chassent sous leur -nombre. Mais nous savons que si les choses vont trop mal, le -Gouvernement entrera en scène et interviendra et dès lors nous -supportons ces ennuis tant bien que mal. - -Et, en attendant, Calcutta continue à réclamer le seau et le balai. - - - - -IV - -SUR LES RIVES DU HUGHLI - - -Les horloges de la Cité ont sonné deux heures. - -Où peut-on trouver à manger? - -Calcutta n’est pas riche en cuisine attrayante. - -Vous pouvez vous fortifier l’estomac chez Peliti ou chez Bonsard, mais -leurs établissements ne se trouvent point dans Hastings Street, ni dans -les endroits où les courtiers vont et viennent en tournée d’affaires, -suant et s’enrichissant à vue d’œil. - -Il doit y avoir quelque sorte de restaurants dans les quartiers où les -marins s’assemblent. - -«L’Honnête Bombay Jack» ne vend que des cigares de Birmanie et ne sert -que du whisky dans des verres à liqueur, mais au Lal-Bazar, non loin du -«Café des Marins», une enseigne annonce audacieusement que «les -officiers et les gentlemen peuvent trouver à se loger confortablement». - -Et la preuve, c’est que voici une rangée d’officiers proprets et de -marins assis sur un banc près de la porte de l’«Hôtel» et en train de -fumer. - -Il y a dans leur costume une analogie presque militaire. - -Peut-être «l’Honnête Jack Bombay» ne tient-il qu’une sorte de chapeau de -feutre et un seul modèle d’habillement. - -Lorsque Jack, de la marine marchande, est sobre, il est tout à fait -sobre. Quand il est ivre, il est... mais demandez à la police du fleuve -de quoi est capable avec ses ongles et ses dents un Yankee maigre et -enragé. - -Ces gentlemen, qui fument sur le banc, sont presque aussi impassibles -que les Peaux Rouges. - -Leurs attitudes sont dépourvues de contrainte, et ils ne portent pas de -bretelles. - -En outre, à en juger d’après la carte, ils ne sont pas difficiles sur ce -qu’on leur sert quand ils s’installent à la _table d’hôte_ et le cran -réglementaire (chaque maison a son cran à une hauteur déterminée, -jusqu’à laquelle Gamymède continuera à verser si vous ne l’arrêtez pas) -est à une profondeur étonnante. - -Trois doigts et un peu plus, tel paraît être l’usage des officiers et -des marins qui causent si tranquillement sous l’entrée. - -L’un d’eux, qui, évidemment, vient de terminer un long récit, dit: - ---Ainsi donc il s’embarqua pour quatre livres dix avec un certificat de -premier quartier-maître et tout, et c’était sur un navire allemand. - -Un autre crache avec conviction et dit d’un air de bonne humeur, sans -élever la voix: - ---C’était un enfer de vaisseau. Qui est-ce qui le connaît? - -Personne de l’assemblée ne répond, mais un Danois ou un Allemand demande -si la _Myra_ est encore «à flot». - -Un homme sec, aux cheveux rouges, indique sa place exacte sur le fleuve -(comment diable peut-il la connaître) et l’heure probable de son -arrivée. - -Ce grave débat se transforme en discussion au sujet d’un accident -survenu sur le fleuve, par suite duquel un gros steamer fut endommagé et -dut s’amarrer et rompre charge. - -Un gros gentleman, qui faisait la promenade hygiénique au Lal Bazar, -arrive, et dit: - ---Je vous certifie qu’il a cassé ses propres chaînes avec son ringeau. - ---Avez-vous vu les plaques de blindage? - ---Non. - ---Alors comment les... comment un... homme de votre sorte... peut-il... -dire ce que... bon, ce que c’était. - -Et il passe son chemin, après avoir formulé son opinion en langage -épicé, mais sans chaleur, sans colère. - -Personne n’a l’air de se fâcher de l’assaisonnement. - -Descendons le fleuve pour aller voir de plus près ce type d’hommes. - -Clark Russell[5] nous a appris qu’on peut, en toute conscience, trouver -leur existence pénible. - - [5] Le plus célèbre romancier maritime de notre temps. Son _Naufrage - du Grosvenor_ a atteint les plus forts tirages connus en Angleterre. - -Quels sont leurs plaisirs, quelles sont leurs distractions? - -Le Bureau du Port, où se tiennent les gentlemen qui font des -améliorations dans le port de Calcutta, doit être en mesure de donner -des renseignements. - -C’est un vaste et bel édifice, construit dans un style orientalisé -d’après l’italien, à l’angle de Fairlie Place, sur la grande route du -rivage. - -La clameur continuelle du trafic par terre et par eau bat tout le jour -et jusqu’à une heure avancée de la nuit contre les fenêtres. - -Voilà un endroit où l’on doit entrer avec plus de respect qu’au Conseil -législatif du Bengale, car on y exerce le contrôle sur l’incertain -Hughli jusqu’aux pointes de sable en aval. - -On y possède une richesse énorme. - -On dépense des sommes fabuleuses à encaisser de murs les bords du -fleuve, à prolonger les jetées, à créer des docks qui coûteront deux -cents lakhs de roupies. - -Deux millions de tonnes de fret maritime remontent et descendent chaque -année le fleuve sous la direction du Bureau du Port, et les gens du -Bureau du Port en savent plus qu’il ne convient à des hommes de mettre -dans leur tête. - -Ils sont en état de donner, sans consulter les bulletins télégraphiques, -la position de tous les grands steamers qui montent ou descendent, -depuis l’Hughli jusqu’à la mer, et cela jour par jour, avec leur -tonnage, le nom de leur capitaine et la nature de leur chargement. - -Lorsqu’ils regardent de la vérandah de leur bureau ces mâts qui font -l’effet d’un régiment de lanciers, ils sont capables d’indiquer sans se -tromper le nom de chaque navire qui se trouve dans leur champ visuel, -ainsi que le jour et l’heure de son départ. - -Dans une pièce à l’arrière de l’édifice, flânent de gros hommes, -habillés avec soin. - -Voici maintenant le type de figure qui appartient presque exclusivement -aux officiers de cavalerie du Bengale majors au choix. - -Tout le monde connaît l’officier indigène de cavalerie à la figure -bronzée, à la moustache noire, au langage clair. - -Les romans le montrent à l’état imaginaire; la frontière nous le montre -à l’état naturel. - -Ces hommes qui se trouvent dans la vaste pièce ont son type de figure si -fortement marqué, qu’on se demande avec étonnement ce que font des -officiers aux environs du fleuve. - -Sont-ils venus se faire inscrire comme passagers pour retourner chez -eux? - ---Ces hommes-là? Ce sont des pilotes. Il en est parmi eux qui touchent -de deux à trois mille roupies par mois. Ils sont responsables de -chargements dont la valeur s’élève parfois à un demi-million de livres. - -Certainement, ce sont des hommes, et leur port l’indique assez. - -Ils confèrent ensemble par groupes de deux ou trois, et consultent -fréquemment les listes d’embarquement. - ---Un pilote n’est-il pas un homme, qui porte une jaquette d’étoffe à -pointillé et qui crie à travers un porte-voix? - ---Eh bien, vous pouvez, si cela vous plaît, faire cette question à ces -gentlemen. - -L’idée que vous vous faites d’eux est empruntée à celle des Pilotes de -chez vous. - -Les nôtres ne sont pas tout à fait de cette sorte. - -Ils forment un corps d’élite, aussi soigneusement sarclé que le corps -des fonctionnaires civils de l’Inde. - -Plusieurs y ont des frères, et d’autres appartiennent à d’anciennes -familles militaires de l’Inde. - -Mais ils ne sont pas tous également bien payés. - -Les journaux de Calcutta retentissent des gémissements des jeunes -pilotes auxquels on ne permet pas le maniement de navires au-dessus d’un -certain tonnage. - -Comme chaque année on dépense moins d’argent à construire un grand -steamer qu’à en bâtir deux petits, ces jeunes sont chassés par -l’encombrement, et pendant que les anciens gagnent leur millier de -roupies, il y en a parmi les jeunes qui, à la fin du mois, ont fait tout -juste leurs trente roupies. - -C’est un de leurs griefs, et il paraît bien fondé. - -Dans les étages au-dessus de la salle des pilotes sont des bureaux où -règne un silence de chapelle, tous somptueusement meublés, où des -Anglais écrivent, téléphonent, télégraphient, où des Babous adroits sont -sans cesse occupés à dresser la carte du changeant Hughli. - -Tout espoir de comprendre quelque chose à l’œuvre des commissaires du -port fait naufrage quand on le promène parmi les cartes du Port qui -datent d’un quart de siècle. - -Les hommes se sont joués avec l’Hughli comme des enfants avec le -ruisseau d’une rue, et de son côté l’Hughli s’est soulevé une fois, et -s’est joué avec les hommes et les navires au point que la Rive était -couverte de débris et de carcasses de grands navires. - -Il y a aux murs des photographies du cyclone de 1864, où le _Thunder_ -fut lancé en pleine terre et tomba sur une barque américaine, obstruant -toute circulation. - -Très curieuses, ces photographies: c’est à ne pas croire à leur -exactitude. - -Comment un grand et fort steamer peut-il avoir ses mâts rasés jusqu’au -niveau du pont? Comment une lourde péniche peut-elle être projetée en -travers de la poupe d’un vaisseau de ligne à hauts bords? Enfin comment -un navire peut-il être littéralement éventré par un côté? - -Les photographies constatent que toutes ces choses-là sont possibles et -on avoue qu’un cyclone peut revenir et disperser les charpentes comme de -la paille. - -En dehors des bureaux du Port se trouvent les hangars pour l’exportation -et l’importation. - -Chacun de ces bâtiments peut contenir le chargement d’un vaisseau, et -tout cela est construit sur des terrains reconquis. - -Il y a là une variété d’odeurs fortes, une foule de lignes de rails, une -multitude d’hommes. - ---Voyez-vous ce gros trolley arrêté derrière la case destinée à ce gros -steamer de la _Peninsular and Oriental Cº_. C’est dans ce même endroit, -ou aussi près de là que possible, que le _Govindpur_ coula à fond il y a -une vingtaine d’années. - ---Mais c’est la terre ferme? - ---C’est là qu’il s’enfonça. La marée suivante creusa une fosse le long -d’un de ses flancs. La marée suivante l’y jeta. Puis la vase remplit la -place qu’il avait occupée à la marée suivante. Ce phénomène recommença: -toujours le creusement de la fosse, et le remplissage par la vase. Le -vaisseau se déplaça ainsi, fut poussé en dehors jusqu’à ce qu’il finît -par devenir un obstacle à l’embarquement et qu’il fallût le faire -sauter. Quand un vaisseau coule sur un fond de vase ou sur des bas-fonds -de sable, il se creuse une véritable tombe et à force de se démener, de -se remuer, il s’enfonce davantage, jusqu’à ce qu’il rencontre une couche -d’une résistance suffisante. Alors il ne bouge plus. - -Quelle idée horrible, n’est-ce pas, que de s’enliser de plus en plus à -chaque marée dans l’immonde vase de l’Hughli? - -Tout près des bureaux du Port, se trouvent les Bureaux d’embarquement, -où les capitaines engagent leurs équipages. - -Les hommes doivent montrer leur congé de leur dernier navire en présence -du maître d’embarquement, ou, comme ils disent, du «sous-embarqueur». - -Il les inscrit après s’être assuré que ce ne sont point des déserteurs -d’un autre navire, et alors ils signent les conventions pour la -traversée. - -C’est une cérémonie qui commence par les formules amicales du bien-aimé -capitaine en quête d’un équipage, pour finir à «l’ahurissement» du -déserteur. - -Il y a un édifice enfumé, tout près de la Maison du Marin, à la porte -duquel sont groupés les déchets de toutes les mers, en toutes sortes de -costumes. - -On y voit de jeunes Seedee, des Serangs de Bombay, des pêcheurs de -Madras et des villages à salines, des Malais qui s’entêtent à épouser -des femmes de Calcutta, deviennent jaloux et courent _amok_; des -Malais-Hindous, des Hindous-Malais-Blancs, des Birmans, des Birmans -Blancs, des Birmano-indigènes-blancs, des Italiens aux pendants -d’oreille en or, fanatiques des jeux de hasard, des Yankees de tous les -États; ainsi que des Mulâtres, et des nègres pur-sang, des Danois rouges -et grossiers, des Cingalais, des jeunes Cornouaillais qui viennent de -quitter la charrue, des _épis de blés_ venus des vaisseaux des colonies, -où ils gagnaient quatre livres dix par mois comme marins; des Allemands -ventrus comme des tonneaux, des matelots du port de Londres, qui se -tiennent un peu à l’écart de la foule et forment de petits groupes: des -gens en qui on reconnaît infailliblement le soldat de la ligne tombé -dans la carrière maritime par suite de quelque coup de tête, des Gallois -à crête de Kakatois qui crachent et ronronnent comme des chats; des -flâneurs usés jusqu’à la corde, à la tête grisonnante, sans le sou, -pitoyables, des adolescents fanfarons, et des hommes très calmes avec -des cicatrices et des entailles sur la figure. - -C’est un musée ethnologique où tous les spécimens sont des acteurs -comiques ou tragiques. - -Le chef de tout ce monde est le Sous-Embarqueur, et il siège, avec le -concours d’un policeman anglais aux poings noueux, sur un trône imposant -par son air officiel. - -Le Sous-Embarqueur est au courant de tous les méfaits commis sur l’eau. - -Il connaît tous les navires, tous les capitaines, et une bonne -proportion des hommes. - -Il est séparé de la foule par une forte barrière de bois derrière -laquelle sont rassemblés les sans-travail de la marine marchande. - -Ils ont fait leur noce,--les pauvres diables, et maintenant ils -consentent à reprendre la mer à un salaire qui peut descendre jusqu’à -trois livres dix par mois, et qu’ils jetteront à la fin dans quelque -mauvais lieu de Shanghaï, dans quelque enfer de San-Francisco. - -Ils ont tourné le dos aux séductions des pensions d’Howrah et aux -délices de Colootollah. - -Si le Destin le veut, la maison du Rossignol ne les connaîtra plus de la -saison. - -Mais quel armateur voudra de ces épaves battues, ruinées, qui ont les -mains tremblantes et les yeux rougis? - -Entre soudain un capitaine barbu qui a fait son choix la veille dans le -troupeau, et maintenant vient faire signer ses hommes. - -Il n’est pas difficile dans son choix. - -Ses onze hommes ont l’air d’une troupe bien dure à manier pour cet homme -au regard doux, au langage civil. Mais le capitaine à l’office -d’embarquement et le capitaine à son bord sont deux personnages -distincts. - -Il amène son équipage à la barre du Sous-Embarqueur et lui fait passer -leurs congés tachés de graisse et froissés. - -Mais le Sous-Embarqueur a le cœur en proie à une ébullition intérieure, -parce que deux jours auparavant, un racoleur de Howrah a volé tout un -équipage à un navire qui descendait, de sorte que le capitaine s’est vu -dans la nécessité de revenir en arrière et d’embaucher un nouvel -équipage à une heure du matin. - -Gare, si le Sous-Embarqueur découvre un de ces gas qui reçoivent une -avance et vous font faux bond, dans l’équipage choisi pour le -_Blenkindoon_! - -Le Sous-Embarqueur s’anime en contant l’affaire. - ---Je ne savais pas qu’on fît des choses pareilles à Calcutta, dit le -Capitaine. - ---Des choses pareilles! mais, Capitaine, ici on vous volerait votre dent -de l’œil. - -Il prend un congé et appelle Michall Donelly, un Irlandais américain -dégingandé, à l’air mauvais et qui chique. - ---Debout, l’homme, debout! - -Michall Donelly tient à s’appuyer contre le bureau, et le policeman -anglais tient à s’y opposer absolument. - ---Quel était votre dernier vaisseau? - ---_La Reine des Fées_. - ---Quand l’avez-vous quitté? - ---Environ onze jours. - ---Nom du capitaine. - ---Flatry. - ---Voilà qui fera l’affaire. - -Au suivant: Jules Anderson. - -Jules Anderson est un Danois. - -Les affirmations concordent avec le certificat de décharge des -États-Unis ainsi que l’atteste l’Aigle. - -Il est admis et se retire en arrière. - -Slivey l’Anglais et David, un énorme nègre couleur de pruneau, qui -s’embarque comme cuisinier, sont pareillement admis. - -Alors se présente Bassompra, un petit Italien, qui parle anglais. - ---Votre dernier vaisseau? - ---_Le Ferdinand_. - ---Non, après celui-là? - ---Un navire allemand. - -Bassompra n’a pas l’air content. - ---Quand a-t-il mis à la voile? - ---Il y a environ six semaines. - ---Quel était son nom? - ---_Haïdée_. - ---Vous en avez déserté? - ---Oui, mais il a quitté le port. - -Le Sous-Embarqueur parcourt rapidement une liste de départ et la jette -avec un coup de poing. - ---Ça n’est pas exact. Pas de navire allemand nommé _Haïdée_ ici, depuis -trois mois. Est-ce que je sais si vous ne faites pas partie de -l’équipage du _Jackson_?... Capitaine, je crains que vous n’ayez à -enrôler un autre homme. Celui-là doit être écarté. Prenez les autres et -faites-les signer. - -Bassompra, l’homme aux petits yeux, paraît avoir perdu sa chance -d’embarquement. - -On fera une enquête sur son cas. - -Le capitaine rassemble ses hommes qui signent le contrat, pendant que le -Sous-Embarqueur fait d’étranges récits sur la vie du marin. - ---Ils sont gens à abandonner un bon vaisseau rien que pour faire une -noce, et ensuite s’embaucher pour trois livres dix, et puis, par -Jupiter, les pauvres diables ne se laissent-ils pas payer par l’armateur -sur le pied de dix roupies au souverain! Aussitôt que l’argent est -parti, ils cherchent à s’embaucher, mais pas avant. Ici tout le monde -s’engage, au-dessous du grade de capitaine. La concurrence fait parfois -qu’on embarque des premiers matelots pour cinq livres, et même à quatre -livres par mois. - -Comme vous le voyez, le gentleman de la pension avait raison. - -Les gages d’un premier matelot sont sept livres dix ou huit livres, et -les capitaines étrangers s’embarquent pour douze livres par mois et -fournissent un petit équipement, c’est-à-dire tout, excepté le bœuf, les -pois, la farine, le café, la mélasse. - -Il n’est pas agréable d’entendre raconter ces choses-là pendant que des -hommes dont le regard exprime la faim, et qui sont en guenilles, -flânent, grattent, traînent, de l’autre côté de la grille. - -Qu’advient-il d’eux, à la fin? - -Ils meurent, à ce qu’il paraît, bien que cela ne soit pas absolument -étrange. - -Ils meurent en mer de façons singulières et horribles. - -Il en est, en petit nombre, qui meurent dans les Kintals, étant perdus, -étouffés dans ce vaste évier de Calcutta. - -Ils meurent dans de singuliers endroits de la rive et l’Hughli les -charrie sous les chaînes d’amarrage et les bouées, pour les rejeter plus -loin sur les sables, lorsqu’ils ont échappé à la Police du Fleuve. - -Ils prennent la mer parce qu’il faut vivre, et leur labeur n’en finit -jamais. - -Petit, bien petit est le nombre de ceux qui trouvent enfin un port de -n’importe quelle sorte, et la terre, dont ils ne comprennent pas les -coutumes, leur est cruelle, quand ils y descendent pour boire et -s’amuser, comme des bêtes. - -Jack, à terre, fait bonne figure dans un livre, ou sous la jaquette -bleue de la Marine royale. - -Le Jack de la marine marchande n’est pas aussi charmant. - -Plus tard nous verrons à quoi le mènent ses «bamboches». - - - - -V - -AVEC LA POLICE DE CALCUTTA - - C’était une Cité de Nuit,--de mort peut être. Mais certainement - de nuit. - - _La Cité de l’épouvantable nuit._ - - -Jadis la Police s’estimait responsable. - -Elle disait d’un air protecteur qu’elle aimerait mieux promener -elle-même un vagabond tout autour de la grande Cité que de le laisser se -faire casser la tête de sa propre initiative dans les bouges. - -Elle disait qu’il y avait des endroits, bien des endroits, où un blanc, -qui ne serait pas secouru par le bras de la Loi, pourrait être volé et -cerné par une foule, et qu’il y avait d’autres endroits où des matelots -ivres lui rendraient la vie fort difficile. - ---Montez au poste-vigie d’incendie, tout d’abord, et alors vous pourrez -voir la ville. - -C’était au numéro 22 de Lal Bazar où se trouve le Quartier-Général de la -Police de Calcutta, le centre de ce grand réseau de fils téléphoniques, -où la justice siège jour et nuit, occupée à surveiller un million -d’habitants et une population flottante de cent mille personnes. - -Mais nous nous occuperons plus tard de sa tâche. - -Le poste-vigie est une petite guérite au-dessus du bâtiment à trois -étages des Bureaux de la Police. - -Un veilleur indigène s’y tient pour avertir quand il voit de la fumée -pendant le jour ou des flammes pendant la nuit dans quelque quartier de -la ville. - -Du haut de ce nid d’aigle, par une chaude nuit, on entend battre le cœur -de Calcutta. - -Au nord, la Cité s’étend sur trois longs milles, que prolongent encore -trois milles de faubourgs, jusqu’à Dum-Dum et Barrackpore. - -De ce côté-là, l’obscurité piquée de lampes est pleine de bruits, de -cris, d’odeurs. - -Tout près du Bureau de la Police, de joyeux marins hurlent des refrains -au Café des matelots. - -Au sud, les lumières confuses de la ville font place aux rangées -régulières de becs de gaz du Maidân et de Chowringhi, qu’habitent les -gens respectables, et où la police a fort rarement affaire. - -De l’Est montent au ciel la clameur de Séaldah, le roulement des -tramways, toutes les voix du bazar aux arcades, se chamaillant ou -plaisantant. - -Vers l’Ouest sont les quartiers des Affaires, plongés maintenant dans le -silence, les lanternes des boutiques sur le fleuve, et les lumières -clignotantes du quartier d’Howrah. - ---Est-ce que le vacarme du trafic se poursuit pendant toute la saison -des chaleurs? - ---Naturellement les mois de chaleurs sont ceux où l’on fait le plus -d’affaires dans l’année et où l’argent est le plus serré. Il faudrait -voir que les courtiers s’arrêtent en cette saison-là! Calcutta ne peut -pas s’arrêter, mon cher Monsieur. - ---Qu’arrive-t-il alors? - ---Il n’arrive rien. La moyenne des décès s’élève quelque peu. C’est -tout. - -Même en février, la température est telle que dans le haut pays on la -qualifierait de lourde et suffocante, mais Calcutta est convaincue que -c’est là la saison froide. - -Les bruits de la cité s’accroissent maintenant d’une façon -imperceptible. - -C’est le Calcutta nocturne qui s’éveille et se met en mouvement. - -Jack chante joyeusement au café des Marins: - - Allons nous réunir sur le fleuve. - Le Beau, le Beau, le Fleuve - -On entend un bruit de fers à cheval dans la cour en bas: c’est un homme -de la Police montée qui arrive de quelque part ou d’ailleurs à travers -une épaisse obscurité. - -On entend ensuite la danse de la bourrée exécutée par des sabots de -cheval, puis la voix d’un Anglais tâchant de calmer un cheval agité qui -a l’air de se dresser sur ses jambes de derrière. - -Plusieurs hommes de la Police montée s’en vont dans la profonde nuit. - ---Qu’y a-t-il? - ---Un bal au Palais du gouvernement. - -Les hommes du Piquet se forment en ligne là-bas; on fait l’appel. - -Les hommes du Piquet sont tous anglais, et même de gros Anglais. - -Ils se forment sur quatre et traversent de leur pas cadencé la cour, -pour aller s’aligner sur la place du Gouvernement et veiller à ce que le -brougham de M. Lollipop ne soit pas mis en pièces par la barouche -encombrante aux ressorts C, du Sirdar Chuckerbuky Bahadur et ses deux -gallois mal dressés. - -Les hommes de la Police de Calcutta sont des hommes fort militaires dans -leur organisation, et ceux qui connaissent la composition de leur corps -pourraient raconter d’étranges histoires de gentlemen du rang, etc. - -En dépit du climat qui use si rapidement, en dépit de la besogne -fatigante qui leur incombe, c’est le plus beau corps de cent vingt -Anglais qu’on trouve à l’est de Suez. - -Écoutez pendant un instant, du poste-vigie, les voix de la nuit, et vous -verrez pourquoi elles sont telles. - -Deux mille marins de cinquante nationalités sont lâchés tous les -dimanches dans Calcutta, et sur ce nombre, il y en a peut-être deux -cents qui sont franchement ivres. - -Il y a justement, en ce moment ici, une petite bagarre quelque part -derrière le Bazar aux arcades qui, à la tombée de la nuit, se remplit de -matelots doués d’un talent merveilleux pour se mettre à dos la -population indigène. - -Maintenir le bon ordre, c’est là naturellement une très faible partie de -la tâche de la Police, mais c’est une partie fort difficile. - -Le gros personnage qui est préposé au violon de Calcutta pour les -ivrognes européens,--et le violon central de Calcutta vaut la peine -d’être vu,--jouit, en ce moment même, d’un pouce luxé qui l’oblige en -conséquence à faire la besogne de la main gauche. - -Mais sa main gauche est merveilleusement persuasive, et quand il est de -service, ses manches de chemise, relevées jusqu’à l’épaule, annoncent au -jovial matelot qu’il n’aura pas de déception. - -La tâche du préposé est compliquée de ce fait que la route qui mène le -délinquant au violon traverse un petit jardin sauvage. - -Les allées de briques sont creusées par les traces de bien des pas -d’ivrognes. - -Un homme peut vous y donner rudement de la peine en plantant ses orteils -dans le sol et en s’accrochant à la masse confuse des arbrisseaux. - -Un chemin tout droit serait bien plus avantageux tant pour le préposé -que pour l’ivrogne. - -En restant dans les généralités, et sur ce point l’expérience a donné à -la Police des idées à peu près analogues dans tous les pays du monde, -une femme ivre est bien plus difficile à manier qu’un homme ivre. - -Elle égratigne et mord comme un Chinois. Elle jure comme plusieurs -démons. - -On peut déterrer d’étranges créatures dans les violons. - -Voici une histoire absolument vraie et qui date de trois semaines à -peine. - -Un visiteur, personnage non officiel, se hasarda dans la partie indigène -du vaste local disposé pour ceux qui ont mal tourné ou mal agi. - -Un Babou au regard sauvage se leva du lit de camp fixé au mur et lui dit -en bon anglais: - ---Bonjour, Monsieur. - ---Bonjour. Qui êtes-vous et pourquoi êtes-vous en prison? - -Le Babou répondit: - ---Je tiens à ce que vous sachiez que je suis en prison non point comme -criminel, mais comme réformateur. Vous avez lu le _Vicaire de -Wakefield_? - ---Oui, oui. - ---Eh bien, _moi_, je suis le vicaire du Bengale,--ou du moins c’est le -titre que je me donne. - -Le visiteur s’effondra: il n’avait plus assez de sang-froid pour -continuer la conversation. - -Alors l’agent, qui représentait l’autorité, prit la parole: - ---Il est ici pour sa participation à une escroquerie commise à -Serampore. Peut-être simule-t-il la folie, mais on _y regardera_ en -temps utile... - -Le meilleur endroit pour se renseigner sur la Police, c’est le -poste-vigie d’incendie. - -De ce nid d’aigle, on peut se rendre compte de la difficulté qu’il y a -de veiller sur cette énorme et grondante bête de cité. - -Disons tout le mal que nous voudrons de la Police, mais voyons ce que -ces pauvres gens ont à faire, à trois mille indigènes et cent Anglais -qu’ils sont. - -Il vient d’Howrah, de Balli et des autres faubourgs au moins cent mille -personnes à Calcutta, qui y passent le jour et s’en retournent le soir. - -Puis, Chandernagor est tout près, ouvrant ses portes au fugitif qui a -violé la loi. - -Il peut entrer le soir et s’esquiver avant midi le jour suivant, après -avoir marqué la maison où il fait son coup et s’y être introduit par -effraction. - ---Mais comment se fait-il que dans une ville pareille, le méfait le plus -commun soit le vol par effraction? - ---C’est assez aisé à comprendre, et vous le comprendrez, quand vous -n’auriez vu qu’une petite partie de la ville. Les indigènes couchent en -plein air, dorment en plein air de tous les côtés, et il y a des -endroits qui sont de véritables garennes à lapins. Attendez d’avoir vu -le Bazar Machua. - -Eh bien, outre les petits vols et le cambriolage, nous avons de grosses -affaires de faux en écriture, d’escroqueries, qui nous obligent à lutter -d’ingéniosité avec les ressources d’un Bengali. - -Lorsqu’un coquin bengali travaille à quelque canaillerie qui est à son -goût, c’est bien l’être le plus retors que vous puissiez désirer. - -Il vous organise des coups qu’on est un an à élucider. - -Puis il y a les assassinats dans les maisons mal famées. Ce sont des -choses fort curieuses. - -Vous verrez la maison où fut tué Sheikh Babou et vous comprendrez. - -Les Sections du Bazar Burra et de Josa Bagan sont les deux pires pour -les gros crimes, mais Colootollah est celle qui donne le plus de -tintoin. - -Voici Colootollah, là-bas, cette tache sombre sur la limite de la région -éclairée. - -Cette section fourmille de délits qui roulent sur une valeur d’un -demi-penny à deux pence. - -Ils tiennent nos hommes occupés toute la nuit et leur arrachent des -jurons. - -Vous verrez Colootollah, et alors vous comprendrez peut-être. - -Banum Bustee est le quartier le plus tranquille de tous, et le Bazar aux -arcades, comme vous pouvez en juger par vous-même, le plus tapageur. - -Vous ne vous douteriez guère des motifs qui amènent les indigènes au -poste de police. - -Un homme, par exemple, entre et demande qu’on assigne son maître pour -lui avoir refusé une permission d’une demi-heure. - -Cela, je suppose, paraîtrait révolutionnaire à un homme du haut pays, -mais on s’y essaie ici. - -Maintenant, attendez une minute avant que nous descendions dans la -ville, et que nous assistions à une sortie de la brigade des pompiers. - -La besogne ne presse pas pour eux pour le moment, mais vous vous -trouverez là au bon moment et vous verrez. - -On donne un ordre: une cloche sonne trois petits coups. - -Des hommes sortent en courant. - -On entend un bruit de déclic. - -Une pompe toute rouge qui crache, jure, et du foyer de laquelle volent -des étincelles, est traînée hors de sa remise. - -Elle est suivie d’un immense chariot, attelé de chevaux de renfort, où -il y a des hommes, des haches, puis, en troisième lieu, un char qui -porte les tuyaux. - -Les pompiers poussent toutes ces lourdes choses comme si c’étaient des -joujoux en moelle de sureau. - -Les pompiers grimpèrent à leurs places. - -Quelqu’un dit à demi-voix: - ---Tout est prêt ici. - -Et, jetant un sifflement colérique, la pompe à incendie, suivie des deux -autres voitures, vole vers Lal Bazar. - -Il a fallu une minute et quarante secondes. - ---Ce sera une fausse alerte. Ils seront de retour dans cinq minutes. - ---Pourquoi? - ---Parce qu’il n’y a pas de constables de service pour leur indiquer -l’adresse de l’incendie, et parce qu’on n’a pas indiqué le quartier au -conducteur lorsqu’il est parti. - ---Voulez-vous dire que vous pouvez localiser un quartier du haut de cet -absurde pigeonnier? - ---A quoi donc servirait un poste-vigie, si de là un homme ne pouvait pas -dire où se trouve le feu? - ---Mais il fait noir comme dans un four, et ces lumières sont si -aveuglantes. - ---Vous serez encore plus aveuglés dans dix minutes. Vous aurez perdu -votre route comme jamais vous ne l’avez perdue jusqu’à présent. Vous -allez faire le tour de la section du Bazar aux Arcades. - ---Et que Dieu ait pitié de mon âme! - -Calcutta, dans sa partie la plus sombre, n’a point un aspect qui vous -encourage à vous y plonger pendant la nuit. - - - - -VI - -CHEZ LES INIQUITÉS - - Et puisqu’ils ne savent point dépenser, employer sagement le - court espace de temps qui leur fut confié, mais qu’ils le - gaspillent en monotones occupations, en sot labeur, en - tourments, en querelles, en plaisirs, ils trouvent naturel de - prétendre comme par héritage à l’éternel avenir afin que leur - mérite ait libre carrière... ainsi que le veut la justice. - - _La Cité de la nuit terrible._ - - -Le difficile, c’est d’empêcher que ce récit n’ait de fatales et durables -conséquences pour la santé du lecteur. Après tout, on ne peut rouler à -travers une très grande ville sans ramasser de la boue. - -Le Policier a tenu parole. En moins de cinq minutes, comme il l’avait -prédit, l’expédition était égarée comme elle ne l’avait jamais été. - ---Où sommes-nous à présent?--Quelque part sur la route de Chitpore, mais -vous ne comprendriez pas si on vous le disait. Suivez-nous maintenant, -et mettez bien exactement vos pas dans les nôtres. Il y a par ici de la -saleté en quantité notable. - -La nuit épaisse, graisseuse, enveloppe tout. - -Nous avons dépassé les demeures ancestrales des Ghoses et des Boses, -dépassé les becs de gaz, les odeurs, et la cohue de la route de -Chitpore, et nous voici arrivés à un vaste fouillis de maisons serrées, -un de ces amas de logements pleins de mystères et de complots, tel que -l’eût aimé Dickens. - -Ici il n’y a point de brise et l’air est sensiblement plus chaud. - -Si Calcutta se donne un luxe tel que celui d’avoir des commissaires pour -les égouts et le pavage, assurément ils doivent mourir avant d’en -arriver là de leur tâche. - -L’air est chargé d’une puanteur lourde, aigre, l’essence de toutes les -horreurs laissées depuis longtemps à l’abandon, et cette odeur ne peut -s’échapper d’entre les hautes maisons à trois étages. - ---Ce quartier-ci, mon cher Monsieur, est un quartier parfaitement -respectable, autant que peut l’être un quartier. La maison au bout de -l’allée, avec ses ornements compliqués en stuc au fronton de la porte, a -été bâtie il y a longtemps par une accoucheuse célèbre. Des personnes de -distinction y habitaient jadis. Maintenant c’est le... Aha! regardez-moi -cette voiture! - -Un vaste phaéton à impériale sort à grand fracas de l’obscurité et -disparaît conduit avec une témérité de casse-cou. - -On se demande comment il a pu seulement pénétrer dans ce labyrinthe de -rues étroites, où personne ne semble se remuer, et où la sourde -pulsation de la vie de la cité ne s’entend que faiblement et par -intervalles incertains. - ---Maintenant, qu’est-ce que cela? - ---C’est le Bois de Saint-John pour les riches Babous. Ce _fiton_[6] -appartenait à l’un d’eux. - - [6] Phaéton. - ---Eh bien, c’est un endroit qui ne mérite guère un coup d’œil. - ---Ne jugez pas sur les apparences. Par ici habitent des femmes qui ont -réduit des rois à la mendicité. Nous ne voulons pas vous faire plonger -brusquement dans le vice tout nu. Il faut que vous le voyiez d’abord -avec sa dorure... mais faites attention à cette planche pourrie. - -Tenez-vous au bas d’un puits d’ascenseur et regardez en haut. Cela vous -donnera une idée de la dimension et de la forme de la courette autour de -laquelle est construite une de ces grandes et sombres maisons. - -Le carré central peut bien avoir dix pieds de côté, mais les balcons de -l’intérieur s’avancent au-dessus, et prennent une moitié de l’espace -libre. - -Pour arriver à ce carré, il faut tourner bien des angles, descendre par -un corridor voûté, descendre encore deux ou trois escaliers compliqués: - ---Maintenant, vous comprenez, dit le Policier avec indulgence tandis -qu’il bronche, le mollet en avant, dans un escalier tournant très -sombre, voilà un endroit qu’il n’est pas bon de visiter seul. - -Qui donc le voudrait? S’il est des cavernes dégoûtantes, inaccessibles, -ô saint Cupidon, qu’est celle-ci? - -Une lumière crue au haut de l’escalier, un tintement d’innombrables -bracelets, un bruissement de gaze très fine, et alors apparaît la -coquette Iniquité, resplendissante, littéralement resplendissante de -bijouterie, de la tête aux pieds. - -Prenez une des plus jolies miniatures qu’aient exécutées les peintres de -Delhi et multipliez-la par dix. Ajoutez-y un des meilleurs portraits de -la main d’Angelica Kaufmann. Complétez cela par tout ce que pourront -vous inspirer vos souvenirs, depuis Beckford jusqu’à _Lalla Rookh_, et -vous resterez encore à bonne distance des charmes de cette figure -parfaite. - -Pendant un instant, la gravité farouche, professionnelle du Policier se -détend en présence de la mignonne Iniquité aux pierres précieuses, qui -invite si gentiment le premier venu à s’asseoir et offre les -rafraîchissements qu’elle juge au goût des Barbares. - -Ses bonnes sont à peine un peu moins somptueuses qu’elle. - -Un demi lakh, ou la valeur de cinquante mille livres,--il est plus aisé -de croire à la seconde appréciation qu’à la première--est épars sur son -petit corps. - -Chaque main est ornée de cinq bagues à pierreries, réunies par une -chaîne d’or à un grand bijou avec pierres précieuses fixé sur le dos de -la main. - -Des pendants d’oreilles chargés d’émeraudes et de perles, des anneaux à -diamants, pour le nez, et je ne sais combien de centaines d’autres -joyaux complètent l’assortiment. - -Un mobilier anglais, de la somptueuse camelote, des chandeliers à n’en -plus finir, et une collection d’abominables gravures venues du continent -sont disséminés dans la maison. - -Sur le carré est accroupi ou vautré un Bengali qui parle l’anglais avec -une volubilité inquiétante. - -Ce tableau suggère--suggère seulement, entendez-moi bien,--l’idée -terrible d’une affectation de vertu excessive pendant le jour, tempérée -par quelque sorte d’amusement malsain la nuit tombée,--ces poses -abandonnées, cette façon de faire galerie, de bavarder, de fumer, lors -même qu’il n’y aurait pas là des bouteilles renversées, parmi les -servantes aux propos lascifs, de la Mignonne Iniquité. - -Combien d’hommes mènent cette double existence si délétère? - -Le Policier garde un silence discret. - ---Mais n’allez donc pas parler «de visites domiciliaires», tout -simplement parce qu’il s’agit d’une jolie femme. Nous en sommes _venus_ -à l’obligation de connaître ces créatures. C’est grâce à elles que le -riche et le pauvre dépensent leur argent, et quand un homme ne peut en -gagner honnêtement pour elles, c’est alors que nous le remarquons. -Maintenant, voyez-vous, s’il s’agissait réellement d’une visite -domiciliaire, toute la maisonnée se serait éclipsée de manière à défier -toute recherche, dès que nous aurions mis le pied dans la cour. Nous -sommes des amis jusqu’à un certain point. - -Et, en effet, il paraissait être assez facile d’être des amis jusqu’à un -certain point avec la Mignonne Iniquité qui différait d’une façon si -extraordinaire de la beauté d’Orient, celle que nous connaissons par -expérience. - -C’était là une figure propre à inspirer des _Lalla Rookh_ à la douzaine -et à faire croire à chaque vers de ces poèmes. - -Sa beauté était celle que Byron chantait lorsqu’il écrivit... - ---Souvenez-vous-en, si vous venez seul ici, il y a toutes les chances -pour que vous soyez assommé, poignardé, ou cerné d’une façon ou d’une -autre. Il faut que vous sachiez que cette partie du monde est -interdite--absolument--aux Européens. Faites attention aux marches, et -continuons. - -La vision s’efface dans les senteurs et l’épaisse obscurité de la nuit, -dans des constructions en mauvaises briques, à moitié vermoulues, et un -autre entassement de maisons closes. - -Nous continuons toujours. - -Après un autre plongeon qui nous fait passer d’une cour dans un -corridor, nous montons un escalier, et voici qu’apparaît un Vice Gras -dans lequel ne se trouvera rien de romanesque, aucune beauté, mais un -fond de grossier humour sans bornes. - -Elle aussi est toute pavée de pierreries, et sa demeure est même plus -belle encore que celle de la précédente. - -Elle est plus encore infestée de ces hommes extraordinaires qui parlent -si bien l’anglais et qui témoignent tant de déférence à la police. - -Le Vice Gras a jadis été l’arbitre de la mode. - -Elle dépouilla de son dernier acre un zemmindar Raja, si bien qu’il a -fini à la Maison de Correction à cause d’un vol commis pour elle. - -Dans l’opinion des indigènes, c’est une femme «monstrueusement bien -conservée». - -Sur ce point comme sur quelques autres, les races sont d’accord... pour -avoir chacune ses idées propres. - -La scène change brusquement, comme si on posait un autre verre dans la -lanterne magique. - -La Mignonne Iniquité et le Vice Gras défilent en s’éloignant sur un -rouleau de rues et d’allées, dont chacune est plus sordide que celle qui -la précède. - -Nous voici «quelque part» en arrière du Bazar Machua, au cœur même de la -ville. - -Là, point de maisons, rien que des acres et des acres, à ce qu’il -semble, de vilaines huttes en pisé dont la première venue serait une -honte pour un village de la frontière. - -Tout cet emplacement est admirablement disposé pour les pestes et les -incendies et il fait grand honneur à la Municipalité de Calcutta. - ---Qu’arrive-t-il lorsque ces souilles à cochons prennent feu? - ---On les rebâtit, répond le Policier comme si c’était dans l’ordre -naturel des choses. Le terrain est hors de prix ici. - -Raison de plus, alors, pour lâcher sur la Cité un certain nombre -d’Haussmanns, ayant pour instructions de construire des casernes pour la -population qui n’arrive pas à trouver place dans les huttes, et qui dort -en pleine rue, en tenant sur son sein jamais lavé des chiens et des -animaux pires, bien pires. - ---Voici un café qui a une licence. C’est là que vos domestiques vont -s’amuser et goûter les joies du beuglant. - -C’est un vaste hangar au toit de chaume, ingénieusement orné de lampes à -essence assujetties d’une façon peu rassurante, et bondé de cochers, de -cuisiniers, de petits boutiquiers et gens de même sorte. - -Jamais trace d’Européen. - -Pourquoi? - ---Parce qu’un Anglais qui s’y hasarderait, risquerait sa peau. On ne -vient ici que quand on est ivre ou qu’on s’est égaré. - -Les cochers de fiacre, ils ont le droit de voter, n’est-ce pas? ont -l’air assez tranquille, accroupis sur des tables ou entassés près des -portes pour guigner de l’œil le beuglant. - -Cinq malheureuses dépenaillées sont entassées sur un banc, au-dessous -d’une des lampes, pendant que la sixième se démène et crie devant la -foule impassible. - -Elle dit une chanson d’amour, de l’amour tel qu’on le conçoit en Orient, -qui dessèche le cœur et ronge le foie. - -En cet endroit, les mots qui font si bonne figure sur le papier ont un -sens mauvais, affreux. - -Les hommes regardent fixement ou dégustent des verres et des tasses -d’une sale décoction et la _Kunchenee_ hurle avec un redoublement de -vigueur devant la Police. - -Ce que la Mignonne Iniquité portait partout sur elle en or et en pierres -précieuses, celle-ci le porte en étain et verroteries, et ce qui était -une lourde broderie sur la toilette du Vice Gras, est reproduit en -double exact de clinquant dépoli, bossué, sur les atours jaunis de la -Kunchenee. - -Deux ou trois hommes, dont la conscience n’était pas tranquille, se sont -esquivés du café dans les labyrinthes des huttes. - -Le Policier rit et ceux qui se trouvent près de lui rient d’un air -approbateur, comme s’ils y étaient tenus. - -C’est ainsi que les lapins ont un rire forcé quand le furet arrive au -fond du terrier et se met à faire des vides dans la garenne. - ---Les boutiques à _chandoo_ se ferment à six heures. Si donc vous voulez -un jour voir fumer l’opium, il faudra y aller avant la tombée de la -nuit... Non, non, vous n’y tenez pas. - -Le détective se dirige vers la porte entr’ouverte d’une hutte d’où -s’exhale l’arôme de la fumée noire. - -Ceux des habitants, qui sont en état de décamper, le font aussitôt. Ils -n’ont point d’affection pour la police. - -Il ne reste plus que quatre hommes couchés, et un debout. - -Ce dernier a un ichneumon apprivoisé autour du cou. - -Il parle constamment l’anglais. - -Non, il n’a pas peur. C’était une réunion privée de fumeurs. - ---On ne vient pas pour affaires ce soir. Montrez-nous comment vous fumez -l’opium? - ---Ah! ah! vous tenez à voir. Très bien, je montre... Hiya, vous, dit-il -en donnant un coup de pied à un homme étendu par terre. - -Celui qui a bénéficié du coup de pied grogne languissamment et se relève -sur son coude. - -L’ichneumon, toujours au cou de l’homme, redresse tous ses poils comme -un chat en colère, et jacasse à l’oreille de son maître. - -La lampe, qui sert pour l’opium, est la seule qui se trouve dans la -chambre et éclaire une scène aussi désordonnée qu’un sabbat de -sorcières, où l’ichneumon joue le rôle d’esprit familier. - -Une voix, partant du sol, dit avec une expression d’infinie lassitude: - ---Vous prenez de l’_afim_ comme ceci. - -Puis un long, un long silence, et autre coup de pied donné par l’homme -possédé du diable, de l’ichneumon. - ---Vous prenez de l’_afim_. - -Il prend au bout d’une aiguille à tricoter une petite boule de la -substance noire, poisseuse. - ---Et vous allumez l’_afim_. - -Il plonge la petite boule dans la lumière qui fait la nuit, et elle s’y -gonfle en fumant comme de la graisse. - ---Et puis vous la mettez sur votre pipe. - -La petite boule fumante est enfoncée dans le fourreau étroit de la pipe -à gros tuyau de bambou, et tout le monde se tait, excepté l’ichneumon -qui persiste à jacasser d’une voix qui n’a rien de terrestre. - -L’homme étendu à terre suce sa pipe, et quand la petite boule aura fini -de fumer, il sera à mi-chemin du Nibban[7]. - - [7] Nirvana. - ---Maintenant allez-vous-en, dit l’homme à l’ichneumon. Je vais fumer. - -La porte de la hutte se ferme sur une perspective de jambes et de corps -sous une lumière rouge. - -L’homme à l’ichneumon fléchit, fléchit sur ses genoux, la tête penchée -en avant, et le petit démon velu continue à piailler sur sa nuque. - -Après cela, l’air fétide de la nuit donne presque une sensation de -fraîcheur, car dans cette hutte il fait une odeur de four. - ---Maintenant en route pour Colootollah. Passez entre les huttes: ce -vice-_là_ se passe de décor. - -Aux huttes ont succédé des maisons très hautes, très vastes, très -sombres. - -N’eût été l’étroitesse des rues, nous aurions pu nous croire à -Chowringhi, la nuit. - -Une heure et demie s’est écoulée, et nous n’avons jamais passé deux fois -par le même endroit. - ---Vous pourriez errer toute la nuit dans Calcutta sans traverser une -seconde fois la même ligne. Rappelez-vous que Calcutta n’est pas une de -vos méchantes petites villes du haut pays où l’on trouve un lakh et demi -d’habitants. - ---Combien faut-il de temps alors pour la connaître? - ---A peu près la durée d’une vie, et même alors il y a des rues qui vous -mettent dans l’embarras. - ---Combien de rues un chef de quartier doit-il connaître? - ---Il faut qu’il connaisse, s’il le peut, toutes les maisons, qu’il sache -quel est le propriétaire, de quelle sorte sont les habitants, qui ils -fréquentent, qui y entre, qui en sort, qui rôde aux alentours pendant la -nuit, etc., etc. - ---Et il faut qu’il sache cela la nuit comme le jour? - ---Évidemment, pourquoi ne le saurait-il pas? - ---Pour aucune raison que je sache. Seulement, à présent il fait noir -comme dans un four, et je serais curieux de savoir où aboutit cette -allée. - ---Autour de l’angle formé par ce mur sans ouverture. Il y a une lampe. -Vous pourrez le voir. - -Une ombre voltige hors d’un ravin et disparaît. - ---Qui est-ce? - ---C’est un sergent de police qui vient voir où nous allons, en cas -d’accidents. - -Une autre ombre passe, en chancelant, dans l’obscurité. - ---Qu’est-ce que celui-là? - ---Un soldat qui vient du Fort, ou un marin qui vient des vaisseaux, je -n’ai pas pu le bien voir. - -Le policier ouvre une porte fermée dans une haute muraille et tombe sans -cérémonie sur une bande de femmes qui faisaient cuire leur nourriture. - -Le sol est de terre battue. Les marches qui conduisent aux étages -supérieurs sont d’une noirceur incroyable, et la chaleur est celle -d’Avril. - -Les femmes se lèvent en hâte, et la lumière de la lanterne sourde--car -le Policier a allumé maintenant une lanterne, tout comme si nous étions -à Londres,--nous montre six figures hâves, l’une d’une femme à demi -indigène, à demi chinoise, et les autres, Bengalis. - ---Il n’y a pas d’hommes ici, crient-elles. La maison est vide. - -Alors elles ricanent et jabotent, et chiquent du _pain_ et crachent et -se sauvent dans les ténèbres de l’escalier. - -Trois chambres contiguës ont été réunies en une seule très grande, et il -y a là des nattes qui ont l’air d’être alignées. Mais en général un -rustre de village est plus somptueusement couché dans une écurie -anglaise. - -Un cheval renâclerait contre cette installation. - ---Un bien joli endroit, n’est-ce pas? dit le Policier d’un ton jovial. -C’est là que les matelots viennent se faire voler et enivrer. - ---Il faut qu’ils soient absolument gris avant de venir. - ---Non, non; pas hommes matelots, ee-yah, fait le chœur des femmes, en -saisissant au vol le mot qu’elles comprennent, sont partis. - -Le Policier n’y prend pas garde, mais il traverse la vaste pièce, où -sont les caisses garnies de nattes. - -Dans l’une d’elles une femme grelotte. - ---Qu’est-ce que c’est? - ---Fièvre. Malade, très, très malade. - -Elle se recroqueville en un tas sur la couchette et geint. - -Un tout petit cabinet, noir comme la poix, s’ouvre au bout de la grande -chambre, et c’est là que le Policier se plonge. - ---Hallo! qui est là? - -La lanterne s’abaisse, et de l’obscurité sort une main blanche aux -ongles noirs. - -Quelqu’un est endormi ou cuve sa boisson sur la couchette. - -Le rond de lumière projetée par la lanterne se promène tout le long du -corps. - ---Un marin des navires. Très probablement il sera volé avant le jour. - -L’homme dort comme un petit enfant, les deux bras au-dessus de sa tête, -et il n’est point laid. - -Il est sans souliers, et il a de très grands trous à ses bas. - -C’est un blanc pur sang et il a sur les joues la teinte rose vif du -sommeil de l’innocence. - -La lanterne se détourne, et le Policier s’en va pendant que la femme de -la caisse à nattes grelotte et dit qu’elle est malade, très, très -malade. - - - - -VII - -PLUS BAS, TOUJOURS PLUS BAS - - Je me suis bâti une maison de plaisance seigneuriale, - Pour y demeurer toujours en mes aises. - J’ai dit: ô mon âme, réjouis-toi, fais bombance, - O ma chère âme, car tout est bien. - - _Le Palais de l’Art._ - - ---Où allons nous ensuite? Colootollah n’est guère à mon gré. - -Le Policier et son protégé se sont arrêtés au milieu de l’interminable -étendue de maisons, sous la lueur des étoiles. - ---Au fin fond de l’évier, mais vous ne le croiriez pas si on vous le -disait. - -Ils vont jusqu’à ce qu’ils arrivent au dernier cercle de l’Enfer, par un -chemin long, tranquille, tournant. - ---Vous y voici, vous pouvez regarder. - -Mais il n’y a rien à voir. - -D’un côté, des maisons hautes et sombres, nues, sans meubles, de l’autre -de basses et laides échoppes, éclairées, avec les portes effrontément -ouvertes, où des femmes sont debout, marmottent, et se parlent à voix -basse. - -Ici règne le silence, ou du moins le silence occupé d’un bureau, d’un -comptoir aux heures de travail. - -Un regard jeté dans la longueur de la rue, et c’est assez! - -Marchez en tête, meneurs de la Police de Calcutta. Nous n’aimons pas -cette rangée de portes ouvertes, ces lampes qui flamboient à -l’intérieur, cette vision furtive de tables de toilette en camelote, qui -ont pour ornements des petits chiens en plâtre, des boules de verre -provenant d’arbres de Noël, et aussi,--on a beau être des femmes -déchues, on ne méprise pas pour cela la religion--des gravures de piété, -et des statuettes de la Vierge. - -Cette rue-là est longue, et il en part d’autres rues pleines de ces -pitoyables marchandises. - ---Pourquoi sont-elles si tranquilles? Pourquoi cette absence de vacarme, -de chansons, de cris? - ---Pourquoi en feraient-elles, les pauvres diablesses? dit le Policier. - -Et il conte d’horribles histoires de femmes attirées par ruses, et tuées -d’une balle dans ce piège. - -Puis ce sont d’autres récits qui réduisent à rien votre croyance aux -choses et aux gens de bonne réputation. - ---Vous autres, de la Police, comment pouvez-vous avoir foi en l’espèce -humaine? - ---C’est que vous voyez tout cela en un tas, en même temps, et de cette -façon-là, ce n’est pas très beau. Il y a de quoi vous faire bondir, -n’est-ce pas? Mais, ne l’oubliez pas, vous avez _demandé_ à voir les -pires endroits, et vous n’avez pas le droit de vous plaindre. - ---Qui est-ce qui se plaint? Sortez vos atrocités. Cette femme sur cette -porte-ci, n’est-ce pas une Européenne? - ---Oui, mistress D... veuve d’un soldat, et mère de sept enfants. - ---Pardon, neuf, et je vous souhaite le bonsoir, dit d’une voix criarde -mistress D..., adossée à un des côtés de la porte et les bras croisés -sur sa poitrine. - -C’est une Eurasienne assez jolie, le corps assez grêle, et si jamais -elle a eu quelque pudeur, elle s’en est défaite, il y a longtemps de -cela. - -Une jument birmane, informe, aux pommettes extrêmement saillantes, et -une bouche comme la gueule d’un requin, appelle mistress D..., Mem -Sahib. - -Cette appellation détonne d’une façon qui ne peut se rendre. - -Pour la façon de vivre, c’est affaire entre elle et son Créateur. Mais -étant la veuve d’un soldat de la Reine, et tombée à cette bassesse -triviale, à la face de la Ville, elle a commis un délit envers la Race -blanche. - ---Vous êtes du Haut Pays, et naturellement vous ne le comprenez pas. Il -y en a un tas de cette sorte dans la Ville, dit le Policier. - -Voilà le secret de l’insolence de Calcutta expliqué. - -Comment s’étonner que les indigènes manquent de respect envers les -Sahibs, étant donné ce qu’ils voient et ce qu’ils savent. - -Au bon vieux temps les honorables Directeurs déportaient celui ou celle -qui se conduisait grossièrement mal, et l’homme blanc sauvait sa face. - -Il avait pu être un bandit, mais il était un bandit de grande envergure. -Il ne faisait pas le plongeon devant le monde. - -Les indigènes ont parfaitement le droit de ne pas céder le pas à un -Sahib qui s’est donné beaucoup de peine pour prouver qu’il est de leur -chair et de leur sang. - -Pendant tout ce temps-là, mistress D... reste sur le seuil de sa chambre -et regarde les hommes avec aplomb. - -Mistress D... est une dame qui a une histoire. - -Elle n’est pas fâchée de la raconter. - ---Quelle était donc... ahem... cette affaire... ahem... à laquelle vous -fûtes mêlée, mistress D...? - ---On disait que j’avais empoisonné mon mari en versant quelque chose -dans l’eau qu’il buvait... - -Voilà qui est intéressant. - ---Ah! ah! vous avez fait cela. - ---Ça n’a pas été prouvé, dit mistress D..., avec un rire agréable, de -vraie dame, et qui fait le plus grand honneur à son éducation et à son -instruction. - -Digne mistress D., vous feriez un succès à un romancier--disons-le, à la -mode française--un écrivain qui vous sortirait de cette bauge et vous -ferait causer. - -Le Policier fait un mouvement en avant, dans une Légion peuplée de -mistresses D... - -Partout les maisons vides, et les femmes qui bavardent, en robes de -cotonnades imprimées. - -Les horloges de la ville vont sonner minuit, mais le Policier ne paraît -pas prêt à s’arrêter. - -Il fait des plongeons d’ici, ou de là, comme des naufrageurs, et à -chaque plongeon rapporte un spécimen de misère, de saleté, de -souffrance. - -Une femme, une Eurasienne, se lève assez pour se mettre sur son séant -dans la couchette, et clignote d’un air endormi du côté du Policier: - ---Qu’avez-vous? - ---Je demeure dans Markis Lane et... - -Elle reprend avec une gravité intense. - ---Je suis tellement saoule! - -Elle a une physionomie de gipsy assez frappante, mais son langage aurait -besoin de retouches. - ---Marchons toujours, dit le Policier, nous allons revenir à -Bentinck-Street et vous mettre sur le chemin du Grand Hôtel d’Orient. - -On marche longtemps sans s’arrêter, et la conversation roule sur les -tapis-francs. - ---Il faudrait que vous vissiez nos hommes faire irruption dans quelqu’un -d’eux. Lorsque nous avons marqué un _enfer_, nous postons des hommes à -l’entrée, et nous le prenons d’assaut. Parfois les Chinois mordent, mais -généralement ils se battent loyalement. C’est dommage que nous n’ayons -pas un enfer à vous montrer. Entrons ici, il y aura peut-être quelque -chose en train. - -_Ici_ paraît être au cœur d’un quartier chinois, car les queues de -cochon (leur arrive-t-il de se coucher) fourmillent dans les rues. - ---N’allez jamais seul dans une niche à Chinois, dit le Policier, en -ouvrant brusquement une porte bâtarde dans une porte cochère solide -verte. - -Deux Chinois apparaissent. - ---Qu’allons-nous voir? - ---Des petites Japonaises peut-être... - ---Non, certes, par Jupiter. Attrapez ce Chinois, vite! - -L’homme à la queue de cochon tâche de se sauver à travers une cour pour -se réfugier dans une chambre intérieure, mais une grosse main posée sur -son épaule lui fait faire volte-face et le ramène en arrière de la ligne -des Anglais qui font un bruit considérable avec leurs bottes, il faut le -reconnaître. - -Une seconde porte est ouverte, et les visiteurs s’avancent dans une -vaste pièce carrée, flamboyante de gaz. - -Là, treize queues de cochons, sourds et aveugles quant au monde -extérieur, sont penchés au-dessus d’une table. - -Le Chinois prisonnier se démène d’un air embarrassé à l’autre bout du -cortège. - -Cinq... dix... quinze secondes se passent. Les Anglais sont debout en -pleine lumière à moins de trois pas de la troupe, si absorbée qu’elle ne -voit rien. - -Alors le solide surintendant laisse tomber sa main sur sa cuisse avec un -bruit comparable à une décharge de pistolet, et crie: - ---Comment va, John? - -Et aussitôt, bousculade frénétique de Célestes effarés, qui tombent -presque les uns sur les autres dans leur hâte à s’esquiver. - -Une des queues de cochon rafle une pile de monnaie de billon. - -Un autre chipe une soupière de porcelaine et il ne reste plus qu’un -petit tas de cauries accusatrices sur la natte blanche qui couvre la -table. - -En moins de deux minutes, deux faits se sont imposés à la conviction du -visiteur. - -D’abord, que la queue de cochon se compose de soie en grande proportion -et graisse le creux de la main pendant qu’elle y glisse; en second lieu, -que l’avant-bras d’un Chinois est étonnamment musclé et développé. - ---Qu’est-ce qu’on va faire? - ---Rien. Nous ne sommes que trois et les meneurs s’échapperaient. Nous -nous sommes assurés d’eux de façon à les prendre quand nous voudrons, si -cette petite visite ne leur donne pas l’idée de déménager... Hi John! -pas de prise cette nuit. Montrez-nous comment vous faites jouer. Celui -qui nous a renseignés, c’est ce gros jeune homme. - -La moitié des queues de cochon s’est sauvée dans l’obscurité, mais les -autres, ayant reçu l’assurance, la triple assurance que ce soir la -Police ne veut pas faire de capture, retournent autour de la table -pendant que le croupier manipule les cauries, le petit râteau de bambou -recourbé, et la soupière. - -Ils ne jouent jamais aux jeux de hasard, ces innocents. - -Ils sont seulement venus pour regarder et aller fumer l’opium dans la -chambre voisine. - -Toutefois, à mesure que la partie marche, leurs yeux s’allument l’un -après l’autre, ils mettent de l’argent sur pair ou impair, le nombre de -cauries qui se trouvent couvertes ou non couvertes par la petite -soupière. - -Cet amusement-là s’appelle Mythan, et quelle que soit sa gravité, il est -propre. - -La police regarde pendant qu’ils risquent la somme énorme de deux annas -distribués par fractions sur une horreur peinte sur parchemin,--un des -Struldbrugs de Swift, qui aurait perdu le chemin de Laputa[8]. - - [8] Voir les _Voyages de Gulliver_, 3e partie. - -Quand cette somme fabuleuse revient doublée, à son propriétaire, le -perdant n’est pas loin de se casser le front contre la table, pour -manifester sa reconnaissance. - ---Très immoral, ce jeu-là? On pourrait perdre cinq roupies si on -commençait à jouer au coucher du soleil, et que l’on continuât pendant -toute la nuit. Est-ce que vous ne jouez pas au whist, de temps en temps? - ---Ah! si nous vous promenons, ce n’est pas pour que vous tourniez notre -admiration en blague. On peut perdre autant qu’on veut et se battre tout -aussi bien, et quand on perd tout son argent, on vole pour en gagner -davantage. Le Chinois a une passion folle pour les jeux de hasard et la -moitié de ses crimes viennent de là. Il faut enrayer cela. Nous voici à -Bentinck-Street, et en quelques minutes une voiture vous ramènera au -Grand Hôtel d’Orient... Les Temples à idoles locales. Oh! oui. Si vous -tenez à voir d’autres horreurs, le surintendant Lamb vous emmènera dans -sa tournée demain à cinq heures du soir. Bonne nuit! - -Le Policier s’en va. - -Quelques minutes plus tard, me voici dans le quartier respectable de -l’ancienne rue du Conseil, au bout de laquelle est l’édifice rébarbatif -de l’Église libre. - -Tout ce qu’il y a d’honnête à Calcutta est au lit! le dernier tram est -passé et la paix de la nuit s’étend sur l’Univers. - -Serait-il sage et raisonnable de grimper au haut du clocher de cette -Église, et de crier: «O vrais croyants, la décence est une supercherie, -un masque. Il n’y a rien de propre, rien de propre sous les étoiles, et -nous allons à la perdition tous ensemble. Amen!» - -Tout bien considéré, ce ne serait pas sage, car le clocher est glissant, -la nuit est chaude, et la Police s’est fait un devoir spécial d’avertir -son protégé de ne pas se laisser entraîner trop loin par la vue -d’horreurs qu’on ne peut décrire telles quelles ni par allusion. - ---Bonne nuit, dit le Policeman qui arpente le pavé en face du Grand -Hôtel d’Orient. - -Et il hoche la tête d’un air agréable, pour montrer qu’il est le -représentant de la Loi et de la Paix, et que la Cité de Calcutta n’a -rien à craindre d’elle-même pour le moment. - - - - -VIII - -AU SUJET DE LUCIA - - -Il me faut tuer le temps d’une façon quelconque jusqu’à cinq heures de -l’après-midi. Alors le surintendant Lamb me dévoilera de nouvelles -horreurs. - -Pourquoi donc, les trams aidant, ne pas aller au vieux cimetière de -Park-Street? - ---Vous allez à Park-Street. Pas de tram qui mène à Park-Street. Sortez -d’ici. - -Les conducteurs de trams, à Calcutta, ne sont pas polis. - -Le tram descend la rue d’un air indifférent, et l’homme qui en est -évincé échoue dans Dhurrumtollah, qui est à Calcutta l’équivalent de la -Grande Route de Hammersmith. - -La Providence a combiné cette méprise et préparé les voies pour une -grande Découverte pour la première fois confiée à l’imprimerie. - -Dhurrumtollah est pleine d’habitants de l’Inde. Ils se promènent en -familles, en groupes, et en couples sentimentaux. - -Les habitants de l’Inde ne se composent ni d’Hindous, ni de Musulmans, -ni de Juifs, ni d’Ethiopiens, ni de Guêbres, ni d’Anglais expatriés. - -Les habitants de l’Inde, ce sont les Eurasiens, et il y en a des -centaines et des centaines en ce moment à Dhurrumtollah. - -Voici le Papa avec un chapeau noir reluisant, tel qu’il convient à un -Conseiller de la Reine, et la Maman dont la robe de soie se colle sur -son imposante personne, et la Nichée, composée de bambins en chapeaux de -paille, aux joues olivâtres, aux yeux vifs, et de jeunes personnes aux -longues jambes, avec des bas blancs à jour bien faits pour mettre en -valeur la poussière. - -Voilà des jeunes gens qui fument de mauvais cigares, et prennent des -airs de lords,--ceux du moins qui ont de la galette. - -Voilà aussi des jeunes femmes aux beaux yeux et aux merveilleuses -toilettes qui leur vont si étonnamment mal. Elles portent des livres de -prière ou des paniers parce que les unes vont à la messe et les autres -au marché. - -C’est la population de l’Inde, à n’en pas douter. - -Ils y sont nés. Ils y ont été élevés. Ils y mourront. - -Quant à l’Anglais, il ne fait qu’y venir. Naturellement l’indigène y -était dès l’origine, mais ces gens-là y ont été fabriqués, et tout ce -qu’on a fait pour eux, c’est de parler et d’écrire sur eux. - -Et pourtant il en est parmi eux qui appartiennent à d’anciennes et -honorables familles, qui ont des maisons à Sealdah; il en est de riches -dans le nombre. - -Tous ont l’air prospère et satisfait. Ils babillent ensemble dans ce -curieux dialecte qu’on n’est pas encore arrivé à imprimer. - -A l’exception du peu qu’il leur plaît d’en révéler de temps à autre dans -les journaux, nous ne savons rien de leur genre de vie, de cette vie en -contact si intime d’un côté avec les Blancs, et de l’autre avec les -Noirs. - -Elle doit être intéressante, plus intéressante que l’incolore produit -anglo-indien, mais qui en a traité? - -Il y eut jadis un roman dont l’héroïne de second plan était une -Eurasienne. C’était un rôle strictement subalterne et elle finit mal. - -Le poète de la race, Henry Derozio, celui dont M. Thomas Edwards a écrit -l’histoire, fut dévoyé par l’imitation de Keats, de Scott et de Shelley, -et en quête de matériaux littéraires, il ne vit pas ce qui se trouvait -juste à portée de sa main. - -Tout ce fragment d’humanité de Dhurrumtollah est inexploité, et presque -ignoré. - -On demande donc un écrivain sorti d’entre les Eurasiens, qui écrive de -telle sorte qu’on ait du plaisir à lire une histoire de la vie -eurasienne. - -Alors les profanes prendront intérêt aux gens de l’Inde et admettront -que c’est une race d’avenir. - - * - - * * - -Une tentative infructueuse de gagner Park-Street en partant de -Dhurrumtollah aboutit au marché, le marché Hogg, comme on l’appelle. Il -a peut-être été bâti par un chevalier de ce nom. - -Il n’est pas à moitié aussi joli que le Marché Crawford, à Bombay, mais -il a l’air d’être... le lieu des rendez-vous amoureux de la jeunesse de -Calcutta. - -La jeunesse a un penchant naturel à faire la grasse matinée et à laisser -toute la grosse besogne à ses anciens. - -C’est pourquoi Pyrame qui a pour tâche de régler du papier pour des -comptes, à dix heures, et Thisbé, qui ne saurait prendre aucun intérêt -au prix du bœuf de seconde qualité, se promènent en atours d’une -correction étudiée, d’étals en étals, avant que le soleil monte dans le -ciel. - -Pyrame porte une canne où sont incrustées des imitations de ciselures en -argent, et ses bottines ont des bouts en étoffe, mais son faux col a -deux jours de date. - -Thisbé couronne sa noire chevelure d’un chapeau mou en velours bleu, -mais il manque un bouton à l’une de ses bottines, et le gant de sa main -gauche a une déchirure. - -Maman, qui dédaigne les gants, se hâte d’emplir un panier à fond plat, -que porte le domestique coolie, de légumes, de pommes de terre, -d’aubergines et--ô Pyrame, vous arrive-t-il d’embrasser Thisbé quand -Maman n’est pas là?--d’ail. Oui, Maman a des vues larges en matière -d’ail. - -Pyrame tourne l’angle de l’étal, en paraissant ne regarder personne en -particulier,--il s’en garderait bien--et il est avec Maman d’une -politesse recherchée. - -De façon ou d’autre, lui et Thisbé s’en vont ensemble à la dérive, et -Maman très imposante, très loquace, est abandonnée à ses marchandages, -tout entière à sa tâche de faire son choix, de marchander et de -s’approvisionner. - -Au nom des Unités sacrées, gardez-vous, jeunes gens, de vous retirer -dans les étals de boucherie pour échanger des confidences. Réservez ce -sacrifice pour le temps où les roses arrivent en grandes corbeilles -plates, où l’air est tout imprégné du parfum des fleurs, où les jeunes -boutons et les plantes vertes encombrent le sol. - -Ils ne s’en soucient pas. Ils préfèrent causer dans le voisinage des -moutons morts, prosaïques là où les acheteurs sont moins nombreux. - -Thisbé secoue le feutre mou de velours bleu, et dit, d’un ton -dédaigneux: - ---Aoh! yes! - -Et Pyrame de répondre: - ---No-a, no-a, ne faites pas ça. - -Le panier de Maman est plein et elle ramasse vivement Thisbé. - -Pyrame s’en va. - -Lui, il n’est pas venu au marché pour faire des achats. Il est venu pour -rencontrer Thisbé, qui dans dix ans aura une tournure fort semblable à -celle de Maman. - -Puisse la route être libre devant eux et Pyrame, après avoir honnêtement -servi le Gouvernement, prendre sa retraite avec deux cent cinquante -roupies par mois et s’installer dans une jolie maisonnette quelque part -dans Mongyr ou dans Chunar. - -L’amour nous conduit à la mort par une transition naturelle. - -Où est le cimetière de Park Street? - -Une centaine de cochers de fiacre sautent à bas de leurs sièges, -envahissent le marché, et après un court engagement l’un d’eux débarque -son prisonnier dans un lieu de sépulture, un endroit tout neuf d’aspect -lugubre, près d’un tramway. - -Ce n’est point ce qu’il cherchait. - -Là ce sont des morts vivants, des gens dont les noms ne sont pas encore -oubliés et dont on entretient les tombes. - -Où sont les vieux morts? - ---Personne n’y va, dit le cocher, c’est là-haut sur cette route. - -Et il montre une longue route absolument déserte, qui file entre de -hautes murailles. C’est là l’endroit. - -Voici l’entrée. - -Voici le jardinier qui attend, une rose roussie, fripée, à la main pour -l’offrir au visiteur. - -Voici la grille, avec les écriteaux professionnels. Elle offre une -hideuse ressemblance avec l’entrée du cimetière de Simla. - -Mais lorsqu’il est entré, le chercheur de pittoresque se trouve au -milieu de la désolation la plus complète, d’autant plus complète qu’on -veut la bannir. - -La partie basse de Park Street coupe un grand cimetière en deux. - -Les guides du voyageur vous diront à quelle époque il a été ouvert, à -quelle époque il a été fermé. - -L’œil est prêt à jurer qu’il est aussi vieux qu’Herculanum et Pompéi. - -Les tombes sont de petites maisons. On croirait se promener dans les -rues d’une ville, tant elles sont hautes et rapprochées, dans une ville -ratatinée par l’action du feu et qui porterait les cicatrices de la -gelée et d’un siège. - -Les gens ont dû craindre que leurs connaissances ne ressuscitent avant -l’heure, pour les avoir accablées sous le poids de telles masses de -maçonnerie. - -Que ce soit un homme fort, une faible femme, ou le tout petit «enfant de -quinze mois», sur eux pèsent l’obélisque trapu, ou bien le temple -classique défiguré, la cellule de Chunam, le chandelier en briques, la -lourde dalle, les grilles rongées par la rouille, les chérubins aux -joues bouffies, les anges apoplectiques. - -L’on était riche en ce temps-là, et on pouvait s’offrir la dépense de -cent pieds cubes de maçonnerie, même sur la tombe d’une personne aussi -humble que «Jno. Cléments, capitaine du service de campagne, 1820». - -Quand le «très-cher» avait occupé une situation correspondant à celle de -commissaire, les efforts sont encore plus somptueux, et la poésie... - -Mais voici un spécimen qui en dira plus long: - - Doucement sur ta tombe le souvenir aimé versera - Sa larme brûlante mais inutile, - Et la fleur pourpre qui couvre les morts honorés - Sera semée à flots sur la tombe chérie et honorée. - -Espérons que faute d’avoir exécuté les termes du contrat, le -cautionnement ne sera pas perdu, sans quoi les «morts honorés» ne -seraient pas contents. - -La dalle n’est plus à sa place et prend une sotte attitude contre la -tombe. - -La grille d’entourage a péri du fait de la rouille, et comme ornements -durables, il ne reste plus que des crevasses et des taches, qui sont -l’œuvre du temps, et non point celle «d’une larme brûlante, mais -inutile». - -Poursuivons notre promenade en faisant de la morale à bon compte, et -traînant la robe de la pieuse réflexion par les sentiers entre les -tombes. - -Voici un gros, un imposant monument consacré à «Lucia», morte en 1776, à -l’âge de vingt-trois ans. - -Voici également les vers cachés sous le lichen qu’un pouce téméraire a -pu ramener à la lumière. - -C’est ainsi qu’on écrivait quand on avait le cœur gros, il y a cent -seize ans: - - A quoi bon l’emblème, à quoi bon la strophe plaintive, - A quoi bon tous les arts qu’a jamais exprimés la sculpture, - Pour dire le trésor que renferment ces murs? - Que ceux-là le disent qui la connurent le mieux. - - Cette tendre pitié, que souvent elle déploya, - Sera remboursée avec les intérêts à sa tombe, - L’amour conjugal, les larmes conjugales acquitteront leur dette, - Et Lucia aimée sera toujours Lucia pleurée. - - Bien que les lèvres soient fermées, bien que soit arrêté ce souffle - mélodieux, - La maîtresse silencieuse, froide comme la terre, donnera sa leçon - Avec toute l’alarmante éloquence de la mort, - Avec une double passion elle prêchera au cœur. - - Elle enseignera à la vierge vertueuse, à l’épouse fidèle - Que si elles sont jeunes et belles, elle fut aussi jeune et belle - Et alors terminera la leçon utile que donna sa vie - En leur disant qu’elles seront bientôt ce qu’elle est maintenant. - -Voilà qui est bien, même après tant d’années, n’est-ce pas? et qui -ramène Lucia tout près de nous, en dépit de ce que la dernière -génération s’est plu à qualifier de poésie montée sur des échasses, en -parlant des vers d’autrefois. - -Qui fera connaître les mérites de Lucia, morte en son printemps, avant -même que la _Gazette de Hickey_ existât pour enregistrer les -divertissements de Calcutta et publier, avec de facétieux astérisques, -les _liaisons_ des chefs de ministères. - -Quel fut l’homme de l’Inde Orientale, le personnage au gros ventre, qui -fit remonter le fleuve à la «vierge vertueuse» et demanda à Lucia de -«conclure l’affaire» selon le jargon social de l’époque, le premier, le -second, le troisième jour après qu’elle fut arrivée? Ou bien -donna-t-elle, en compagnie de toute la troupe, un bal de vieilles -filles, comme tentative suprême, conformément à l’usage du pays? - -Non. C’était une blonde fille du Kent, expédiée, moyennant la somme de -cinq cents livres en monnaie anglaise, sous la protection du capitaine, -pour épouser l’homme qu’elle avait choisi. - -Et _cet homme_-là connaissait bien Clive, il avait eu affaire à -Omichand, et causé avec les gens qui avaient survécu à la terrible nuit -du Trou Noir. - -C’était un homme riche, ainsi que le prouve la tombe presque ruinée de -Lucia, et il donna à Lucia tout ce qu’elle pouvait désirer dans son -cœur: un bateau peint en vert pour prendre l’air, le soir, sur le -fleuve, de jeunes esclaves coffrees qui savaient jouer du cor français, -et même aussi une voiture très élégante, très coquette, dont le dessus, -de très noble style, était orné de fleurs d’un travail achevé, dix -belles glaces très polies ornées de plusieurs jolis médaillons enrichis -de nacre afin qu’elle pût faire sa promenade sur le Cours, ainsi qu’il -convenait à l’épouse d’un courtier de commerce. - -Il lui donna toutes ces choses. - -Et lorsque les convois remontèrent le fleuve, que les canons tonnèrent, -que les serviteurs de la très honorable compagnie des Mines Orientales -burent à la santé du Roi, soyez certain que Lucia put faire, avant -toutes les autres dames du Fort, son choix dans les étoffes tout -récemment arrivées d’Angleterre, et que cela lui valut d’être -cordialement détestée. - -Tilly Kettle fit son portrait un peu avant qu’elle mourût. - -De jeunes et bouillants écrivains se battirent en duel à l’épée dans les -fossés du Fort à qui aurait l’honneur de la piloter dans un menuet au -théâtre de Calcutta ou à la maison de Punch. - -Mais ce fut Warren Hastings qui dansa à leur place et les écrivains -furent confondus, depuis le premier jusqu’au dernier. - -On lui porta des toasts bien loin en amont du fleuve. - -Et le soir elle se promenait sur les bastions du Fort William, et -disait: «Là! je proteste!» - -Ce fut là qu’elle échangea des congratulations avec tous ses amis le 20 -octobre, jour où ceux qui restaient en vie se réunirent pour se -féliciter mutuellement d’avoir survécu à une autre saison chaude. - -Les hommes,--le prudent courtier lui-même n’y trouva point à redire,--se -grisèrent de la façon la plus royale, la plus anglaise, avec du Madère -qui avait doublé deux fois le Cap. - -Mais Lucia tomba malade, et le médecin,--celui qui retourna au pays avec -cinq lakhs et demi, et un coin de ce vaste cimetière sur la -conscience,--déclara que cette maladie était la pukka ou fièvre putride, -et que l’organisme avait besoin d’être fortifié. - -En conséquence, on nourrit Lucia de curries brûlants, de vin sucré, -renforcé d’épices, pendant près d’une semaine. - -Au bout de ce temps, elle ferma pour toujours les yeux sur le fleuve -monotone et le Fort, et un galant, qui avait quelque teinture de -_belles-lettres_, pleura franchement, ainsi qu’on le faisait alors, sans -honte. - -Il composa les vers reproduits plus haut et pensa qu’il s’entendait fort -bien à manier la plume. - -Mais le courtier fut si chagrin qu’il ne put rien écrire du tout,--il ne -put que dépenser de l’argent--et il comptait sa fortune par lakhs--à -élever un somptueux tombeau. - -Un peu plus tard il se consola, et à l’arrivée de la nouvelle fournée... - -Mais cela n’a rien à voir dans l’histoire de Lucie «la vierge vertueuse, -l’épouse fidèle». - -Son fantôme alla, cette nuit, à un grand bal en coiffures poudrées qui -se donnait et il fut très beau. - -Je l’y ai rencontré. - - - - -DE CALCUTTA A HONG-KONG - -(_1889_) - - - - -I - - Au temps où tout l’univers est jeune, mon garçon, - Où tous les arbres sont verts, - Où toute vie est un cygne, mon garçon, - Où toute donzelle est une reine, - Alors, chausse tes bottes, et à cheval, mon garçon, - Et lance-toi à travers le monde. - Le jeune sang doit circuler librement, mon garçon, - Et il n’est pas de chien qui n’ait son jour. - - -Au bout de sept ans, il plut à la Nécessité, dont nous sommes tous les -serviteurs, de s’adresser à moi en ces termes: - ---Maintenant vous avez besoin de ne plus rien faire du tout. Vous êtes -libre de vous donner du bon temps. J’ôterai de votre cou le joug de -l’esclavage pendant un an. Quel usage comptez-vous faire de mon présent? - -Et je considérai la chose sous plusieurs aspects. - -Tout d’abord, j’eus quelque idée de régénérer la société, mais il me -parut que cela demanderait plus d’un an, et d’ailleurs peut-être la -Société n’en serait pas du tout reconnaissante. - -Puis je songeai à une «noce» monumentale, mais je réfléchis que mes -ressources à ce train-là ne pouvaient durer que trois mois, tandis que -le mal aux cheveux en durerait neuf. - -Alors entra en scène l’être que je déteste par excellence, un -Globe-Trotter. - -S’asseyant sur ma chaise, il éplucha l’Inde avec l’arrogance sans frein -que confère un billet Cook pour cinq semaines. - -Il était tout frais émoulu d’Angleterre et avait laissé choir tout ce -qu’il avait de politesse dans le canal de Suez. - ---Je vous assure, dit-il, que vous autres qui vivez en contact si intime -avec la réalité des faits, vous ne sauriez vous former une opinion -impartiale sur leur importance. Vous en êtes trop près. Tandis que -moi... - -Il eut un mouvement de main plein de modestie et me laissa le soin -d’achever la phrase. - -Je le considérai du haut en bas, depuis son casque neuf jusqu’à ses -souliers de bain de mer, et je m’aperçus que ce n’était qu’un homme -ordinaire. - -Je pensai à l’Inde, à l’Inde calomniée et silencieuse, livrée aux -pérégrinations déréglées de ses pareils, au pays dont les habitants ont -trop à faire pour répondre aux propos où l’on travestit leur vie et -leurs mœurs. - -Il était dans ma destinée de venger l’Inde sur les trois quarts de -l’univers, rien moins que cela. Idée qui exigeait des sacrifices,--de -douloureux sacrifices--car il me fallait devenir un Globe-Trotter, en -casque, en souliers de toile. - -Je supporterais cela, et plus encore, dans l’intérêt de notre petit -univers; je formulerais «des jugements braillards pendant tout le jour, -sans aucune retenue, à propos de quoi que ce soit». - -Je me dirigerais vers le soleil levant, jusqu’à ce que j’arrive au cœur -du monde et que je sentisse l’odeur de l’asphalte de Londres. - -Le public de l’Inde ne me donna point de mission: je me la donnai -moi-même, en m’instituant Commissaire-général de nos excellentes -personnalités. - -Dès lors, les aspects de la vie changèrent, de même que, dit-on, -l’aspect de sa propre chambre change aux yeux d’un mourant le jour de sa -mort, quand il sait qu’il ne la reverra plus. - -De mon propre gré, je m’étais éloigné de notre existence courante, je -cessais de participer à tous nos intérêts. - -Dans le haut pays, les pêchers commençaient à fleurir, et on disait que -comme il avait beaucoup neigé sur les montagnes, les chaleurs seraient -courtes. - -Cela m’était égal. - -Les punkahs et leurs tireurs étaient entassés dans la vérandah et les -édifices publics se couvraient d’anti-caloriques. Le _chaudronnier_ -chantait dans le jardin; la guêpe, apparue prématurément, faisait -entendre son bourdonnement sourd autour de la poignée de la porte, et -ils prophétisaient l’approche des chaleurs. - -Ces choses-là ne me touchaient point. - -J’étais mort, et je considérais l’existence passée sans intérêt, sans -attention. - -C’était une vie étrange: l’avais-je vécue sept ans ou un jour, je ne -savais plus. - -Tout ce que je savais, c’était qu’il m’était permis de regarder les gens -aller à leur bureau alors que je faisais la grasse matinée. C’était que -je pouvais sortir à n’importe quelle heure de la journée et veiller -jusqu’à n’importe quelle heure de la nuit, avec la certitude que le -matin ne m’apporterait aucune besogne. - -Je compris l’émotion qu’éprouve le condamné mis en liberté quand il -regarde la prison qu’il a quittée,--sensation qui m’avait été -jusqu’alors interdite. - -Je vis en outre combien intense est l’égoïsme de l’homme qui n’a aucune -responsabilité. - -Certains disaient que l’année à venir serait une année de disette et de -détresse, à cause de l’abondance déraisonnable des pluies. - -Cela me faisait de la peine. - -Je craignais que les Pluies ne coupassent la ligne ferrée qui conduit à -la mer et qu’il ne s’ensuivît un retard dans ma mise en route. - -En outre, ce serait une saison malsaine. - -Je m’imaginais que peut-être la Nécessité regretterait son cadeau et que -par pure plaisanterie elle m’effacerait de la surface terrestre avant -que j’eusse vu quelque chose de ce qui s’y trouvait. - -Il y avait de l’agitation à la frontière afghane; peut-être on -mobiliserait un corps d’armée et peut-être beaucoup d’hommes mourraient, -laissant des familles en deuil dans les nations des montagnes. - -Ce que je craignais, c’était qu’un vaisseau de guerre russe n’arrêtât le -steamer qui porterait ma précieuse personne de Yokohama à San-Francisco. - -Qu’Armageddon soit ajourné dans mon intérêt, que rien ne vînt troubler -mes distractions, les miennes! La guerre, la famine, l’épidémie seraient -choses si ennuyeuses pour moi. - -Et je m’avilis devant la Nécessité, la grande Déesse, et je dis avec -ostentation: - ---Ce n’est rien, ce n’est rien, et ce n’est pas la peine de me suivre du -regard dans mes allées et venues. - -Assurément, si nous sommes vertueux, c’est qu’il le faut absolument pour -gagner notre pain quotidien. - -Ainsi donc je regardais les hommes avec de tout autres yeux et vraiment -ils me faisaient grand’pitié. - -Ils travaillaient. Ils y étaient forcés. - -Moi, j’étais un aristocrate: je pouvais leur rendre visite à des heures -indues et leur demander pourquoi ils travaillaient et s’ils le faisaient -souvent. - -Toutefois, je n’osais pas les railler d’une façon trop piquante, de peur -que la Nécessité ne me saisît par le collet pour me remettre à côté -d’eux, à ma place encore toute chaude. - -Lorsque j’eus excédé tous ceux qui me connaissaient, je m’enfuis à -Calcutta. - -Je fus peiné de reconnaître qu’elle s’obstinait à être une ville et à -s’occuper de transactions commerciales, alors que j’avais formellement -pesté contre cela un an plus tôt. - -Cette malédiction, je la réitère dans l’espoir que cette capitale -malodorante sera anéantie. - -On est obligé de se mettre à fumer dès cinq heures du matin,--alors -qu’il ne fait ni jour ni nuit,--en passant le pont d’Howrah, car mieux -vaut avoir la migraine, grâce à l’honnête nicotine, que d’être -empoisonné par des puanteurs. - -Et un homme qui était d’ailleurs un homme distingué, bien qu’il -travaillât et des mains et de la tête, me demanda pourquoi l’on -permettait au scandale de l’exode pour Simla de se perpétuer. - -A cet homme je répondis: - ---C’est parce que cet égout n’est point fait pour être habité par des -hommes. C’est parce qu’à vous tous, vous êtes une gigantesque -erreur,--vous et vos monuments, et vos négociants, et tout le reste de -vos affaires. Je me réjouis qu’on ait prodigué par vingtaines les lakhs -de roupies pour installer des administrations publiques à Simla, qu’on -en dépense des vingtaines et des vingtaines pour la ligne Delhi-Kalka, -afin que les gens civilisés puissent s’y rendre commodément. Lorsque la -ligne sera ouverte, votre grande cité sera morte et enterrée, il ne sera -plus question d’elle, et j’espère que cela vous servira de leçon. Votre -cité pourrira, Monsieur. - -Et il dit: - ---Lorsque les gens meurent ici, au bout de cinq jours ils sont -transformés en adipocire, si le temps est pluvieux. Ils se saponifient, -vous savez. - -Je dis: - ---Allez vous saponifier, car je hais Calcutta. - -Mais au lieu de le faire, il m’emmena aux jardins d’Eden et me conjura, -dans mon propre intérêt, de ne point entreprendre mon tour du monde dans -ces idées préconçues. - -J’étais malheureux et malade, mais il me jura que mon spleen était dû «à -ce que je voyais toutes choses à travers les idées de Simla». - -Tout cet univers, qui est le nôtre, s’est fait une idée des jardins -d’Eden. C’est le luxe doré de la capitale, pour tous ceux du Mofussil -qui ne sont point initiés. - -La vérité est qu’ils sont hideusement mornes. - -Les indigènes s’y montrent en hauts de forme et habits noirs, et y vont -et viennent, l’air lamentable, sous la lumière aveuglante de lampes -électriques, à la flamme spasmodique, alors qu’ils devraient être assis -en manches de chemise autour de petites tables et offrir à leurs femmes -de la bière de conserve frappée. - -Mon ami--c’était par une brumeuse soirée de mars--s’enveloppa des -vêtements prescrits et dit gracieusement: - ---Vous pouvez porter un chapeau rond, mais vous ne devez pas vous -chausser de bains-de-mer. Puis, je vous en conjure, mon cher, ne fumez -pas sur la Route Rouge. On y trouve tous les gens qu’on connaît. - -La plupart des gens, qui étaient des personnages, étaient dans leurs -voitures, roulant en dehors des jardins au milieu d’une atmosphère -sentant la sueur de cheval, le harnais, le vernis de voiture. - -Les autres, à pied, allaient et venaient, par deux ou trois, sur de -l’herbe d’un vert flétri, jusqu’à ce qu’ils en eussent assez, pendant -qu’un orchestre jouait pour eux. - ---Et c’est là tout ce que vous faites? demandai-je. - ---Mais oui, dit mon ami, n’est-ce pas très bien? On rencontre ici toutes -les personnes de sa connaissance, et on fait un tour avec lui ou avec -elle, à moins qu’il ou elle ne soient en voitures. - -Au-dessus de vous un ciel laineux et chaud, sous les pieds une herbe -fiévreuse et molle. De tous côtés vous arrive la brise languissante, -chargée de vagues et fades réminiscences d’égouts. - -Tout autour de l’horizon, les voitures forment des lignes successives, -et le flamboiement de la lumière électrique fait naître des élancements -dans les sourcils convulsionnés. - -C’est un tableau étrange qui vous fascine. - -Les sacrées créatures vont et viennent sans interruption, car lorsque -l’une d’elles s’enfuit dans les ténèbres ponctuées de lampes, vingt -autres viennent prendre sa place. - -Des officiers de la marine marchande en chapeaux d’occasion, des -négociants arméniens, des fonctionnaires bengalais, des demoiselles et -des employés de magasin, des Juifs, des Parthes, et des Mésopotamiens, -tout ce monde-là dans la chaleur tiède et les odeurs fétides. - ---Voilà, disait mon ami, comment nous nous donnons du bon temps. Voici -les livrées vice-royales. C’est Lady Lansdowne qui arrive. - -On eût dit qu’il me lisait la liste du personnel du Gouvernement du -Paradis. - -Tous ces gens-là, pensai-je, continueront à aller et à venir jusqu’à -leur mort, altérés, poussiéreux, mélancoliques et pâlis. - -Dans ces derniers mots j’ai commis une erreur. - -Calcutta n’est pas plus Anglo-Indien que West Brompton. - -Tout comme Bombay, elle est arrivée à se fixer dans une attitude mentale -qui est en avance de plusieurs décades sur l’Inde, dans sa crudité, dans -la brutalité de sa nature réelle. - -Un financier, intelligent et de poids, qui discutait au sujet de -l’Empire, disait: - ---Mais pourquoi avons-nous besoin d’une si forte armée dans l’Inde? -Regardez le pays tout autour de nous. - -Je crois qu’il ne parlait pas de plus loin que la route circulaire, ou -peut-être Raneegunge. - -Un de ces jours, lorsque la voix des deux cités qui ne veulent rien -entendre portera jusqu’à Londres, et qu’on agira d’après des avis de ce -genre, les difficultés ne tarderont pas à surgir. - -Jusqu’à ce second voyage à Calcutta, je n’avais pas encore pu -m’expliquer le ton aigre et la vision si bornée des journaux de la -Présidence. Je vois à présent que ce sont des journaux de quartier et -qu’ils devraient être traités comme tels. - -En prenant votre temps--car rien ne pressait, imaginez-vous, ô vous qui -restez dans vos foyers à travailler--que je m’embarquai et m’enfuis de -Calcutta par la voie qu’on nomme le train des Moutons, parce qu’on -expédie par là des moutons... et la correspondance pour Rangoon. - -La moitié du Punjab partait avec nous pour servir la Reine dans la -Police militaire de Birmanie et était heureuse d’entendre les sons -rudes, rocailleux de la langue du haut pays, parmi le jacassement du -Birman et du Bengali. - -En route donc pour Rangoon, à bord du _Madura_! - -Descendez avec moi l’Hughli et tâchez de comprendre quelque chose à -l’existence que mènent les pilotes, ces hommes étranges qui paraissent -ne connaître la terre ferme que pour la voir du fleuve. - ---Et j’ai remonté le long de la Berge du Nord, avec six pouces d’eau -sous moi, et avec une mousson soufflant du sud-ouest et sans plus savoir -que les morts... en paradis... où je le conduisais,--dit une voix de -basse. - ---Hé!... A quoi pouvez-vous vous attendre? dit une autre. Il ne faudrait -pas partout des feux à occultation. Qu’on me donne un feu rouge avec -deux éclipses pour marquer un endroit dangereux. Cet Hughli est le pire -fleuve du monde. Tenez, au large du bas Gasper, pas plus tard que -l’année passée... - ---Et puis voyez comme le gouvernement vous traite... - -Le pilote de l’Hughli est un homme. - -Il se peut qu’il parle grec dans l’exercice de sa profession, mais il -est capable de jurer après le Gouvernement comme s’il était un civil -affranchi de tout engagement. - -La vie qu’il mène est pénible, mais il abonde en récits étranges, et si -on le traite avec les égards convenables, il condescendra peut-être à -vous en conter quelques-uns. - -Quand il a servi six ans sur le fleuve, en qualité de «cabot» et qu’il -n’est ni mort, ni décrépit, il peut, je crois, gagner plus de cinquante -roupies en faisant franchir le parcours, à raison de douze milles à -l’heure, par un navire de deux mille tonnes qui porte quelques centaines -de passagers. - -Puis, il sort par la coupée, chargé de nos dernières lettres d’amour, et -il va et vient sur un esquif dans l’estuaire, en quête d’un autre -steamer qui remonte le fleuve. - -Il ne faut pas grand chose pour le rendre heureux. - - * * * * * - -_Quelque part en pleine mer; quelques jours plus tard._ J’y renonce. -Impossible d’écrire, et quant à dormir, je n’en ai nulle vergogne. - -Une flemme superbe s’est emparée de tout mon être. - -Le journalisme est une imposture: la littérature de même, et l’Art -pareillement. - -Toute l’Inde a disparu de la vue hier et le brick de pilote qui se -balance aux Bancs de sable, a emporté mon dernier message à la prison -d’où je sors. - -Nous voici en pleine eau bleue,--du saphir liquide,--et une légère brise -fait gonfler la tente. - -Trois poissons-volants ont été signalés ce matin. - -Le thé, au _chotohazri[9]_, n’est pas bon, mais le capitaine est -charmant. - - [9] Petit déjeuner. - -Cette poignée de nouvelles est-elle assez émouvante, ou faut-il que je -vous raconte à l’oreille l’histoire du Professeur et de la boussole? - -Plus tard, vous en saurez davantage au sujet du professeur, si toutefois -je reprends la plume. - -Lorsqu’il était dans l’Inde, il travaillait environ neuf heures par -jour. - -Aujourd’hui, vers midi, il s’est pris d’intérêt pour les cyclones et -autres phénomènes de ce genre, il s’est mis en tête de descendre dans sa -cabine, de se procurer une boussole et un livre de météorologie. - -Il s’est mis en route, mais il s’est arrêté, les lèvres au bord d’un -verre, pour réfléchir. - ---La boussole est dans une malle, a-t-il dit d’un air endormi, mais -l’ennuyeux c’est qu’il va me falloir tirer la malle de dessous ma -couchette. Tout bien considéré, ce n’est pas la peine. - -Il a flâné sur le pont, et je crois que pour le moment il est -profondément endormi. - -Sa voix n’avait nulle honte de sa souveraine paresse. - -Je lui aurais fait des reproches, mais les mots s’éteignaient sur ma -langue: j’étais plus coupable que lui. - ---Professeur, dis-je, il y a à Allahabad un imbécile de petit journal -qui a pour titre le _Pionnier_. On suppose que je lui écris une -lettre--une lettre de ma plume! Avez-vous jamais entendu pareille -absurdité? - ---Je me demande si vraiment les amers à l’angostura sont bons avec le -whisky, dit le Professeur en caressant le col de la bouteille. - -L’Inde! cela n’existe nulle part: il n’y eut jamais un journal intitulé -le _Pionnier_. Tout cela c’était un rêve pénible. - -Les seules réalités de ce monde, ce sont des mers azurées, des ponts -bien balayés, des tapis moelleux, de chauds rayons de soleil, l’air -chargé d’une odeur saline, et une indolence futile, insondable. - - - - -II - - J’ai eu part à tout ce que j’ai rencontré, - Et pourtant toute aventure est une arche à travers laquelle - Passe la lueur de ce monde inexploré, dont la limite s’efface - Toujours et encore, à mesure que j’avance. - - -Il y avait donc un fleuve et une barre, un pilote et une forte -proportion de mystère nautique. - -Le capitaine dit que le voyage de Calcutta touchait à son terme et que -dans quelques heures nous serions à Rangoon. - -Le fleuve n’est point un majestueux cours d’eau: il a des rives basses. -Il est sale, boueux, mais comme nous forcions à s’écarter les bateaux de -riz à l’allure incertaine, je me dis que je contemplais le fleuve des -Pas-Perdus, la route par où étaient partis, pour ne plus revenir, tant -et tant de gens de ma connaissance. - -Un tel était allé ouvrir la Haute Birmanie, et avait été lui-même ouvert -par un _dah_[10] birman dans la cruelle jungle au-delà de Minhla. - - [10] Pieu. - -Tel autre était allé gouverner le pays au nom de la Reine, mais il -n’avait pu commander à un torrent de la montagne et avait été entraîné -sous son cheval. - -Un autre avait été tué d’un coup de feu par son domestique; un autre -l’avait été par un Dacoit pendant qu’il était à table. - -C’était une liste lamentable dans sa longueur sans fin que celle des -gens qui n’avaient eu que la fièvre de la jungle pour récompense «des -difficultés et des privations que comporte nécessairement le service -militaire», ainsi que s’exprime l’ordonnance de l’armée de Bengale. - -Je passai en revue une dizaine de noms, policemen, sous-officiers, -jeunes employés civils, employés de grandes maisons de commerce et -aventuriers. - -Ils avaient remonté le fleuve et ils étaient morts. - -J’avais à côté de moi un des pionniers de la Nouvelle Birmanie, qui -allait à Rangoon faire part de sa rentrée, et il me fit quelques récits -de chasses interminables après d’imprenables Dacoits, de marches, de -contre-marches qui n’aboutissaient à rien, de morts aussi nobles que -navrantes en plein désert. - -Puis, un mystère doré monta à l’horizon, une belle et papillottante -merveille qui flamboyait au soleil, sous une forme qui n’était ni la -coupole musulmane, ni la haute tour hindoue. - -Elle s’élevait sur un tertre vert, et au-dessous il y avait des rangées -de magasins, de hangars, d’ateliers. - ---Sous quel nouveau dieu, me demandai-je, nous trouvons-nous en ce -moment, nous autres Anglais que rien n’arrête? - ---C’est le vieux Shway Dagone (prononcez Dagoné, et _non_ Dagon comme -pour le Dieu de la Bible) dit mon compagnon. Au diable soit-il! - -Mais ce n’était point un dieu qui mérita l’anathème. - -En premier lieu la merveille expliquait pourquoi nous avions pris -Rangoon pour objectif, et en second lieu, pourquoi nous allâmes de -l’avant afin de voir les autres trésors, les autres raretés qui -pouvaient se trouver dans le pays. - -Jusqu’au moment où je la vis, mes yeux ignorants ne trouvèrent pas -grande différence d’aspect entre ce pays et les Sunderbuns, mais le dôme -doré disait: «Ceci, c’est la Birmanie, et elle sera tout à fait -différente de tout autre pays que vous connaissez». - ---C’est, à ce qu’il paraît, un sanctuaire fameux, dit mon compagnon, et -maintenant que la ligne de Tounghoo à Mandalay est ouverte, les pèlerins -accourent par milliers pour le voir. Il a perdu sa grosse extrémité -dorée,--son _’htée_ comme ils l’appellent--par suite d’un tremblement de -terre. C’est pourquoi ce sanctuaire est entouré d’une enveloppe de -bambous sur un tiers de sa hauteur. Il faudrait que vous le voyiez quand -il sera entièrement découvert. On est en train de le redorer. - -Comment se fait-il que lorsque vous contemplez pour la première fois une -des merveilles du monde, quelqu’un se trouve juste à point pour dire: -«Il faudrait que vous voyiez cela quand... etc.»? - -De pareilles gens, si on leur laissait vingt minutes après la -Résurrection, au Jugement Dernier, prendraient des airs protecteurs avec -les pauvres âmes toutes nues, qui se redresseraient avec la lueur de -Tophet sur la figure, et ils leur diraient: - ---Il aurait fallu que vous voyiez cela quand Gabriel a sonné le premier -coup de trompette. - -Quant à ce qu’est réellement le Dagon Shway, quant au nombre des livres -qui ont été écrits sur son histoire et ses antiquités, ce n’est point -mon affaire. - -Ce monument, qui dominait tous les alentours, semblait expliquer toutes -les choses de Birmanie, pourquoi les jeunes gens étaient allés mourir -dans le Nord, pourquoi les troupiers battirent le pays en tous sens, -pourquoi les steamers de la flottille de l’Irraouaddy ressemblaient, sur -l’eau, à des mouettes au dos noir. - -Alors nous allâmes dans un pays nouveau, et la première chose que nous -dit un des résidents réguliers, ce fut: - ---Ce pays n’a rien de commun avec l’Inde. On aurait dû en faire une -colonie de la Couronne. - -En jugeant l’Empire comme il doit être jugé, par ses traits les plus -saillants,--_videlicet_ par ses odeurs,--il avait raison. Car bien qu’il -y ait une puanteur à Calcutta, une autre à Bombay--une troisième, et -plus piquante encore, dans le Punjab, ce sont des puanteurs apparentées -entre elles, tandis que dans la Birmanie, c’est une chose absolument -distincte. - -Ce n’est pas tout à fait l’odeur qu’on sentira en Chine, mais ce n’est -point l’Inde. - ---Qu’est-ce donc? demandai-je. - -Et l’homme répondit _Napî_, c’est-à-dire du poisson mariné qui aurait dû -être enfoui depuis longtemps. - -Cet aliment, ainsi que s’expriment les _Guides_, consommé en quantité -énorme par... mais quiconque se sera trouvé sous le vent de Rangoon sait -ce que signifie _napî_. - -Quant aux autres, ils ne comprendraient pas. - -Oui, c’est un pays très nouveau, un pays où les gens s’entendaient en -fait de couleur,--un pays délicieusement paresseux, où abondent les -jolies filles et les très mauvais cigares. - -Le pis de tout cela, c’est que l’Anglo-Indien y est un étranger, un être -qui ne compte pas. - -Il ne sait pas le birman, ce qui est une perte peu considérable et le -Madrassi s’entête à lui parler anglais. - -Pour le dire en passant, le Madrassi est une institution importante. - -Il remplace le Birman, qui ne veut pas travailler et, au bout de peu -d’années, il revient à son rivage natal avec des anneaux aux doigts et -des grelots aux orteils. - -Les conséquences se voient aisément. - -Le Madrassi demande,--et il les obtient--des gages énormes et arrive à -savoir qu’il est indispensable. - -Le Birman jouit de la beauté de la vie, pendant que les Birmanes -épousent des Madrassis et des Chinois, qui ne les laissent manquer de -rien. - -Lorsque le Birman éprouve le désir de travailler, il cherche un Madrassi -pour le faire à sa place. - -Où trouve-t-il l’argent pour payer le Madrassi? - -On ne m’en a pas informé, mais tout le monde était d’accord pour dire -qu’en aucune circonstance le Birman n’est capable d’un effort pour -suivre le chemin d’une honnête activité. - -Or, si une bienveillante Providence vous avait habillé d’un jupon -couleur pourpre, vert, ambre, ou puce, et vous avait coiffé d’un turban -fait d’une écharpe couleur rose rouge, si elle vous avait placé dans un -pays agréablement humide, où le riz pousse tout seul, où le poisson -vient se faire prendre à la main, tout pourri, tout salé, est-ce que -vous travailleriez? - -Ne préféreriez-vous pas allumer un cigare et flâner par les rues, à -regarder ce qu’il y a à voir? - -Si les deux tiers de vos jeunes filles étaient des personnes rieuses, -accortes, et l’autre tiers des personnes vraiment jolies, ne -passeriez-vous pas votre temps à leur faire la cour? - -Le Birman s’occupe à ces deux choses, et l’Anglais, qui, après tout, -s’est introduit péniblement en Birmanie, se hâte de le juger avec -sévérité. - -Pour mon compte personnel, j’aime le Birman avec ce parti-pris aveugle -qui naît d’une première impression. - -Je veux, après ma mort, devenir un Birman, avec autour du corps vingt -yards de vraie soie royale tissée à Mandalay, et les cigarettes se -succèderont sur mes lèvres. - -Je balancerai ma cigarette pour souligner ma conversation, qui sera -pleine de plaisanteries et de reparties, et je me promènerai toujours -avec une jolie fille couleur d’amande qui rira et plaisantera de son -côté, ainsi qu’il sied à une jeunesse. - -Elle ne mettra point un _sari_ sur sa tête quand un homme la regardera -pour lancer sous cet abri des œillades suggestives par derrière; elle ne -marchera point d’un pas lourd, à ma suite, quand je me promènerai. - -Ces usages-là sont particuliers à l’Inde. - -Elle regardera tout le monde entre les deux yeux d’une façon honnête, et -en bonne camaraderie, et je lui apprendrai à ne point salir sa jolie -bouche en y mettant du tabac haché dans une feuille de chou, mais à -humer d’excellentes cigarettes égyptiennes de la meilleure marque. - -Parlons sérieusement. - -Les jeunes Birmanes sont fort jolies, et après les avoir vues je compris -très bien ce que j’avais entendu dire de... mettons des exploits que -notre armée accomplit en Flandre. - -La Providence aide réellement ceux qui ne s’aident point eux-mêmes. - -Je suivais une rue au nom inconnu, attiré par la couleur qui s’épandait -au hasard, à profusion, dans toute sa longueur. - -Il y a de la couleur dans le Rapjutana, et dans l’Inde méridionale, et -vous pouvez trouver toute une palette de teintes crues, dans n’importe -quel durbar de cette région, mais le genre de coloris est différent dans -la Birmanie. - -Pour les femmes, l’écharpe, le jupon et la veste sont de trois couleurs -vives, pour les hommes le _putso_ et le turban sont somptueux. - -Et vous avez vos couleurs plaquées en taches sur un fond de maison en -charpente de teinte sombre, encadrées de feuillage vert. - -Nulle part de canons artistiques: tout effet, toute distribution de -couleurs dépendent de la force du soleil qui tombe. - -C’est pour cela que dans le brouillard de Londres des gens croient aux -verts pâles et aux rouges mélancoliques. - -Parlez-moi du lilas, du cramoisi, du vermillon, du lapis-lazuli, de -l’aveuglant rouge sang, sous une ardente lumière solaire qui fond et -modifie tout. - -Je venais de faire cette découverte, et je remarquais que les gens -traitaient leur bétail avec douceur, quand le conducteur d’une absurde -petite voiture de louage bâtie en proportion avec un poney birman bien -gras, s’offrit à me charger et nous partîmes dans la direction du -quartier anglais de la ville, où les sahibs habitent de mignonnes -maisonnettes faites avec d’anciennes boîtes à cigares. - -On dirait qu’il suffit d’un coup de pied pour les démolir--et -rapportez-vous-en à un globe-trotter pour vous fabriquer une théorie sur -demande--c’est pour échapper à ce destin qu’elles sont, pour la plupart, -montées sur des jambes. - -Ces maisons n’ont rien qui tienne du cantonnement, et d’ailleurs le sol -inégal et les routes poudreuses et rougeâtres ne se trouvent à leur -place en aucun endroit de l’Empire, si ce n’est peut-être à Ootacamund. - -Le poney s’égara dans un jardin parsemé de charmants petits lacs, -parsemés eux-mêmes d’îles, et il y avait dans les bateaux des Sahibs en -costumes de flanelle. - -En dehors du parc, on voyait de charmants petits monastères pleins de -gentlemen tondus ras, en robes de couleur d’ambre doré, qui apprenaient -à renoncer au monde, à la chair et au diable, en bavardant furieusement -entre eux. - -A chaque cour on trouvait les trois fillettes revenant de l’école. On -eût dit absolument qu’elles sortaient des coulisses du Savoy-théâtre, -après la représentation du _Mikado_, et ce qu’il y avait de plus étrange -dans tout cela, c’est que tous ces gens riaient, riaient, on l’eût dit, -au ciel, parce qu’il était bleu, au soleil parce que c’était un coucher -de soleil, et riaient les uns aux autres parce qu’ils n’avaient rien de -mieux à faire. - -Celui qui riait le plus fort, c’était un gros bébé, et cela bien qu’il -fumât un cigare qui eût dû le rendre malade à mourir. - -La pagode était toujours tout près,--mystère aussi brillant que quand -elle m’avait apparu pour la première fois au bout du fleuve; mais -lorsque nous fûmes plus près, sa forme avait changé, et on la voyait -comme nichée au milieu de centaines de pagodes plus petites. - -Je vis tout à coup sur une pente deux tigres gigantesques, conformément -aux proportions classiques, en plâtre. - -C’étaient les gardiens de la pagode la plus grande qu’il y ait en -Birmanie. - -Autour d’eux se mouvait à grand bruit une foule de gens heureux, en -jolis costumes, et les pas de tous ces gens se dirigeaient vers une -grande chaussée dallée qui passait d’entre les tigres et allait jusqu’au -sommet du tertre. - -Mais les marches de cet escalier étaient singulières. Elles étaient -couvertes pour la plupart d’un tunnel, ou peut-être d’une colonnade -murée, car on voyait çà et là dans l’obscurité des piliers à dorures -épaisses. - -L’après-midi était avancé quand j’arrivai dans cet étrange endroit, et -je vis que j’aurais à gravir une longue montée de marches en pente douce -pour parvenir jusqu’à la pagode. - -Une ou deux fois en ma vie, j’ai vu un globe-trotter haleter -littéralement d’émotion jalouse parce que l’Inde était bien des fois -plus vaste et plus charmante qu’il ne l’avait jamais rêvé, et parce -qu’il n’avait réservé que trois mois pour l’explorer. - -Mon séjour à Rangoon ne se comptait que par heures. - -On peut donc me pardonner d’avoir piétiné d’impatience au bas de cet -escalier, parce qu’il m’était impossible de m’arranger pour voir -entièrement, complètement, exactement tout ce qu’il y avait à voir. - -La signification des tigres gardiens, le mystère intérieur de la pagode -principale, et des innombrables petites pagodes, tout cela m’était -caché. - -Je me demandais en vain pourquoi les jolies filles, fumant des cigares, -vendaient de petits bâtons et des bougies de couleur qu’on devait brûler -devant l’image de Bouddha. - -Tout était inintelligible pour moi, et personne n’était là pour me -donner des explications. - -La seule chose qui me parût claire, c’est que sous peu de jours le grand -_’htée_ qui avait été détérioré par le tremblement de terre serait hissé -de nouveau en place au milieu des fêtes et des chants, et que la moitié -de la Haute Birmanie viendrait contempler ce spectacle. - -Je m’avançai entre les deux gros monstres, à travers une cour blanchie à -la chaux jusqu’à ce que je fusse arrivé sous une arche à cintre plat que -gardaient des boiteux, des aveugles, des lépreux, des estropiés. - -Pendant que je passais, ils me tiraient par mon habit, en geignant, en -pleurnichant, mais le flot de gens qui s’engouffraient sur la pente -douce ne faisaient aucune attention à eux. - -Et je montai dans la demi-obscurité d’un long, long corridor flanqué de -boutiques, et pavé de dalles que les pieds humains avaient rendue très -lisses. - -Tout au bout du corridor voûté, une large ouverture laissait voir le -ciel du soir. - -De cet endroit partait une seconde montée d’escalier beaucoup plus -raide, conduisant tout droit au Shway Dagone. - -Je m’arrêtai à ce point, parce qu’il y avait là une très belle arche de -style birman, ornée d’une inscription chinoise juste en face de moi, et -je m’imaginai sottement qu’en allant plus loin je ne trouverais rien de -plus agréable à voir. - -En outre, je tenais à comprendre pourquoi ce peuple était capable de -produire le dacoit des journaux, et je savais qu’on apprend des choses -de bien des sortes en s’arrêtant au bord de la grande route. - -Alors j’aperçus une figure... qui m’expliqua bien des choses. - -Le menton, les joues, les lèvres et le cou étaient modelés fidèlement -d’après les lignes de la pire des Impératrices romaines, de ces «femmes -haletantes, bouillonnantes» que chante Swinburne et dont nous voyons -parfois des portraits. - -Au-dessus de cette massive perfection de formes apparaissaient le nez -mongoloïde, le front étroit et les yeux luisants du porc. - -Je regardai avec une fixité intense. - -L’homme me rendait mon regard avec une insolence admirable, qui plissait -au coin de sa bouche. - -Puis, il reprit sa marche en avant, avec son air de fanfaron, et -j’enrichis ma mémoire d’une figure nouvelle et d’une notion de plus. - ---Il faudra que je me renseigne plus exactement au Club, dis-je, mais -voilà un homme qui paraît réaliser tout à fait le type du devoir. A -l’occasion, il serait capable de crucifier sa victime. - -Puis parut un bébé brun dans les bras de sa mère, et il se mit à rire. -Sur quoi, je désirai vraiment lui donner une poignée de main et dans ce -but je lui adressai un sourire. - -La mère tendit le mignon petit bonhomme, et le bébé rit, et nous nous -mîmes à rire tous les trois, parce que cela paraissait être l’usage du -pays. - -Puis je rentrai dans le corridor sombre, où les lampes des boutiquiers -clignotaient, et où des tas de gens firent écho à nos rires. - -Ce doit être une race aux mœurs douces que la nation Birmane, car ils -laissent les petits enfants de trois ans à la garde de tout un monde de -poupées en terre cuite ou d’une ménagerie de tigres articulés. - -Je n’avais pas réellement pénétré dans le Shway Dagon, mais j’étais -aussi content que si je l’avais fait. - -Au Club du Pégu, je trouvai un ami, un Punjabi, sur la vaste poitrine -duquel je me jetai, en lui demandant de me nourrir et de me distraire. - -Peu de temps auparavant il avait reçu une visite du Commissaire de -Peshawar, une localité bien inattendue, et il n’était point d’humeur à -se laisser bouleverser par des arrivées imprévues. - -Il avait hideusement baissé. - -Quelques années auparavant, il parlait aisément la langue courante, et -il était l’Un de nous. - ---_Daniel, combien de socques ton maître possède?_ - -La perche que j’allais lui tendre, s’échappa de ma main: - ---Grand Dieu! dis-je, est-il possible que vous... vous parliez à votre -_nauker_ ce dégoûtant _pidgin_[11]. C’est à faire pleurer. Vous ne valez -pas mieux qu’un homme de Bombay. - - [11] Argot Chinois. - ---Je suis un Madrassi, dit-il avec calme. Ici nous parlons tous anglais -à nos boys? N’est-ce pas beau? Maintenant venez faire un tour au -Gymkhana, et nous y dînerons. _Daniel, le chapeau et la canne de maître -va chercher._ - -Il doit exister quelques centaines de gens au plus qui soient au fait -des dessous de la guerre de Birmanie,--l’une des moins connues et des -moins appréciées de toutes nos petites affaires. - -Le Club de Pégu paraissait plein de gens qui partaient pour l’intérieur -ou en revenaient. - -La conversation était un simple écho du bruit sourd des conquêtes qui se -faisaient bien loin dans le Nord. - ---Vous voyez cet homme là-bas? Il a reçu une entaille sur la tête -l’autre jour à Zounglounggoo. Ce doit être un dur à cuire. Cet autre -type, près de lui, s’est livré à la chasse au dacoit pendant près d’une -année. Il a détruit la bande de Boh-Mango. Il a capturé Boh dans un -champ de riz. L’autre homme rentre au pays avec un congé de -convalescence. Il a reçu un morceau de fer quelque part dans le corps... -Goûtez de notre mouton. Je vous assure que le Club est le seul endroit -de Rangoon où vous trouviez du mouton... Faites attention, il ne faut -pas parler la langue courante à nos boys. _Hé! boy, apportez maître de -la glace encore!_ Ce sont tous des gens de Bombay ou bien des Madrassis. -Ici sur le pont, il y a quelques domestiques birmans, mais un véritable -Birman ne travaillera jamais. Il aime mieux être un simple petit _daku_. - ---Comment dites-vous? - ---Un bon petit Dacoit. Nous les appelons _Dakus_ pour abréger. C’est en -quelque sorte un petit nom d’amitié. Ceci c’est le poisson-beurre. -J’oubliais que vous manquez un peu de poisson dans le haut pays. Oui, je -suppose que Rangoon a ses bons côtés. Vous payez princièrement. Vous -vous installez comme le feraient des gens mariés, une petite maison -meublée; cent cinquante roupies. Les gages des domestiques se montent à -deux cent vingt, deux cent cinquante roupies. Cela fait quatre cents -roupies d’un seul coup. Mon cher, ici un balayeur n’accepte pas moins de -douze à seize roupies par mois, et même alors il travaillera pour -d’autres maisons. C’est pire qu’à Quetta. Un homme qui viendrait dans la -Basse Birmanie avec l’espoir de vivre sur son traitement serait un -imbécile. - -_Voix venant du bas bout de la table._--Quel sot! C’est tout différent -dans la haute Birmanie, où vous recevez des allocations de commandement -et de voyage. - -_Autre voix, au cours d’une conversation._--On n’a jamais mis cette -histoire-là dans les journaux, mais je puis vous assurer que nous -n’avons pas été si vifs à prendre le fort qu’on voudrait le faire -croire. Voyez-vous, Bob Gure nous avait littéralement pris au piège, et -au moment où l’on en vint aux mains, nos hommes reçurent des pruneaux -par devant et par derrière. Cette guerre dans la jungle, c’est le diable -et le reste! Encore de la glace, s’il vous plaît! - -Alors on me conta la mort d’un de mes anciens camarades d’école, sous la -rampe de la redoute de Minhla. - -Quelqu’un se rappelle-t-il l’affaire de Minhla qui ouvrit le troisième -bal birman? - ---J’étais tout près de lui, dit une voix. Il est mort, je crois, entre -les bras de A: mais je n’en suis pas bien sûr. En tout cas, je sais -qu’il est mort sans souffrances. C’était un bon garçon. - ---Merci, dis-je, et maintenant je crois que je vais partir. - -Et je m’en allai à travers les vapeurs de la nuit, la tête pleine d’un -bruit de batailles, d’assassinats, de morts subites. - -J’avais mis la main sur la frange du voile qui cache la Haute-Birmanie. -J’aurais payé bien cher pour remonter le fleuve et aller voir une -vingtaine de vieux amis, maintenant gens de guerre usés par la jungle. - -Toute la nuit, je rêvai d’escaliers interminables que descendaient des -milliers de jolies filles, aux toilettes si brillantes qu’elles me -faisaient mal aux yeux. - -Il y avait au haut des marches une grosse cloche d’or, et au bas, gisait -la figure tournée vers le ciel le pauvre D, mort à Minhla, autour duquel -une troupe de déguenillés, en Khaki, montait la garde. - - - - -III - - J’ai bâti, mon âme, une seigneuriale demeure de plaisance, - Pour y habiter à l’aise éternellement. - J’ai dit: «ô mon âme, réjouis-toi, fais la fête, - O ma chère âme, car tout est bien.» - - -Voilà ce que c’est que de se faire d’avance un programme de voyage bien -défini. - -J’ai dit que je me rendrais tout droit de Rangoon à Penang. - -Et maintenant nous voici au large de Moulmeïn dans un steamer tout neuf -qui n’a pas l’air de se rendre à une destination bien arrêtée. - -Pourquoi irait-il à Moulmeïn? C’est un mystère. Mais comme tous les gens -qui sont de ce bord sont comme moi des flâneurs, personne n’est -mécontent. - -Figurez-vous une équipe de passagers pour lesquels le temps ne compte -pas, qui ne désirent pas autre chose que trois repas par jour, et pas -d’autres émotions que celles que produit de temps à autre la vue d’un -cafard. - -Moulmeïn est situé en amont de l’embouchure d’un fleuve qui devrait -traverser l’Amérique du Sud, et une variété infinie de lascifs bateaux -indigènes semble s’être installée à demeure en cet endroit. - -De vilains steamers chargeurs que les initiés appellent: «les chemineaux -de Geordie» grondent et crachent leur fumée aux belles collines qui -dominent le port, et les vaisseaux de ligne de l’Inde, aux flancs -ventrus, se meuvent lourdement près des côtes. - -Les visiteurs sont rares à Moulmeïn, si rares que bien peu de navires, -en dehors des vaisseaux de transports, trouvent quelque avantage à -s’éloigner de la côte. - -Je vous dirai, d’une façon froidement confidentielle, que Moulmeïn n’est -pas du tout une cité de notre planète. - -Sindbad le Marin, si vous vous en souvenez, y passa lors de ce mémorable -voyage où il découvrit le cimetière des éléphants. - -Comme le steamer remontait le fleuve, nous aperçûmes un éléphant, puis -un autre activement occupés dans les chantiers de charpente qui -faisaient face à la rive. - -Certaines gens à l’esprit étroit, munis de jumelles, dirent qu’il y -avait des _mahouts_ sur leurs dos, mais cela ne fut jamais clairement -prouvé. - -Je préfère croire à ce que j’ai vu, une ville endormie, avec une seule -rangée de maisons éparpillées le long d’un beau cours d’eau, et ayant -pour habitants des éléphants lents, solennels, qui construisaient des -barricades pour leur propre agrément. - -Il y avait dans l’air une forte senteur de teck fraîchement scié--nous -ne pûmes voir aucun éléphant occupé à scier--et de temps à autre le -tiède silence était interrompu par le craquement de la poutre. - -Lorsque les éléphants s’étaient aiguisé l’appétit pour le lunch, ils se -rendaient en flânant, par couples, à leur club. - -Ils ne se donnèrent pas la peine de nous envoyer leur salut non plus que -les derniers journaux arrivés par la malle, ce qui nous causa un vif -désappointement, mais nous reprîmes de l’entrain en voyant sur une -colline une grande pagode blanche entourée d’une vingtaine de petites -pagodes. - ---Voilà, dîmes-nous, d’une seule voix, voilà qui indique une excursion à -faire. - -Et aussitôt nous frissonnâmes en pensant à notre exclamation profane, -car nous tenions, par-dessus toutes choses, à ne point nous conduire -comme de vulgaires touristes. - -Les tikka-gharries de Moulmeïn sont trois fois plus petits que ceux de -Rangoon, car les poneys ne sont pas plus gros que des moutons -respectables. - -Leurs cochers leur font monter et descendre la côte, et comme le gharri -est extrêmement étroit, que les routes ne sont rien moins que bonnes, -c’est un exercice fortifiant. - -Ici encore, les cochers sont des Madrassis. - -Je devrais me rappeler à quoi ressemblait cette pagode, si je n’étais -pas tombé profondément, irrévocablement amoureux d’une petite Birmane -qui se trouvait au bas du premier étage des degrés. - -Sans le fait que le steamer partait le même jour à midi, rien n’eût pu -m’empêcher de me fixer pour toujours à Moulmeïn et d’y devenir -possesseur d’une paire d’éléphants. - -Ils sont si communs qu’ils se promènent par les rues, et qu’on peut, je -n’en doute pas, les avoir pour un morceau de canne à sucre. - -Laissant là cette jeune personne par trop aimable, je montai quelques -degrés seulement, et, faisant demi-tour, je contemplai un tableau formé -d’eau, d’une île, d’un beau fleuve, d’un superbe pays à pâturage, et -borné par une ceinture de bois qui me fit me réjouir d’être vivant. - -La pente, au-dessus et au-dessous de moi, flamboyait de pagodes, depuis -celle qui était d’une dorure somptueuse, d’un vermillon splendide, -jusqu’à une autre en pierre d’une délicate nuance grise qu’on venait -d’achever en l’honneur d’un prêtre éminent, décédé depuis peu à -Mandalay. - -Bien au-dessus de ma tête, se faisait entendre un vague tintement. On -eût dit des cloches en or et le babillage des brises dans les cimes des -palmiers-arack. - -En conséquence, je montai, je montai encore d’autres marches, et finis -par arriver à une retraite de paix profonde, toute parsemée de figures -birmanes d’une propreté immaculée. - -Des femmes étaient là rendant leurs hommages multipliés. - -Elles baissaient la tête, et leurs lèvres s’agitaient, parce qu’elles -disaient des prières. - -J’avais à la main un parapluie,--un parapluie noir. - -J’étais chaussé de souliers bains de mer, et j’étais coiffé d’un casque. - -Je ne priais point, je pestais contre moi d’être un globe-trotter, et -j’aurais voulu savoir assez de birman pour expliquer à ces dames que -j’étais désolé, et que sans le soleil j’aurais ôté mon chapeau. - -Un globe-trotter est une bête. - -J’eus la grâce de sourire, tout en faisant le tour de la pagode. - -Il me sera tenu compte de cela, en toute justice. - -Mais je contemplai avec une horrible fixité un temple latéral or et -rouge, qui contenait une image de Bouddha, artistement dorée, puis des -figures farouches dans les niches qui se trouvaient à la base de la -pagode principale, les petits palmiers qui sortaient des fentes entre -les briques qui formaient le pavé de la cour--les grands palmiers -au-dessus de moi, et les cloches de bronze suspendues à une faible -hauteur à chaque angle, pour que les femmes pussent les frapper avec des -cornes de cerf. - -Sur une d’elles se lisait cet étonnant tristique en anglais, composé -évidemment par le fondeur, lequel avait achevé son œuvre, et, -espérons-le, atteint le Nibban[12], trente-cinq ans auparavant: - - [12] Nirvana. - - Celui qui détruira cette cloche, - Ils doivent aller dans le grand Enfert - Et qu’ils ne puissent pas en sortir. - -J’ai du respect pour un homme qui ne sait pas écrire correctement le mot -Enfer: cela prouve qu’il a été élevé dans une croyance aimable. - -Vous qui viendrez à Moulmeïn, soyez pleins de respect pour cette cloche, -et évitez de jouer avec elle, car cela blesse les sentiments des -fidèles. - -Dans la base de la pagode il y avait quatre chambres, où trois côtés -étaient couverts de colossales figures en plâtre, et devant chacune -d’elles brûlait une solitaire lampe à huile dont les rayons luttaient -avec les flots de lumière vespérale qui entraient par les fenêtres. - -Il en résultait dans cet éclairage d’un jaune pâle une sensation qui -n’avait rien de terrestre. - -De temps à autre une femme se glissait dans une de ces chambres pour -prier, mais presque toute la troupe restait dans la cour. - -Toutefois celles qui faisaient face aux figures priaient plus ardemment -que les autres, par où je jugeai que leurs soucis devaient être les plus -grands. - -Ce que je savais sur la réalité de ce culte était moins que rien, car -les livres anglais élégamment reliés que nous lisons ne parlent point de -brins de paille à bout rouge qu’on présente à une figure dorée, ni de la -cloche qu’on fait sonner dans un temple hindou, en signe cultuel. - -Mais ce doit être un culte fort intéressant: d’abord tout s’y passe -tranquillement, et dans le milieu le plus charmant qu’ait jamais offert -un paysage. - -Dans ce cas particulier la massive et blanche pagode surgissait dans le -bleu, à l’ouest d’une colline murée, d’où la vue s’étendait sur quatre -perspectives distinctes et aussi charmantes qu’il était à souhaiter. Les -regards pouvaient se porter soit en bas sur le steamer, soit sur -l’étendue argentée, vers la gauche, ou bien sur la forêt, à droite, ou -enfin du côté de la terre, sur les toits de Moulmeïn. - -Entre chaque pause du froufrou des costumes, et des causeries à voix -basse des femmes, descendait de là-haut le tintement d’innombrables -feuilles de métal, suspendues au _’htée_ de la pagode, lorsque la brise -les agitait. - -Une image dorée clignotait au soleil. - -Celles qui étaient peintes regardaient fixement et tout droit devant -elles par-dessus les têtes des fidèles. - -Quelque part là-bas un maillet et un rabot, sans se presser, aidaient à -construire encore une autre pagode en l’honneur du Seigneur de la Terre. - -Resté assis, dans ma méditation, pendant que le Professeur circulait -armé d’un appareil photographique, à la grande terreur de la jeunesse -birmane, je fis deux découvertes notables, sur lesquelles je faillis -m’endormir. - -La première, c’est que le Seigneur de la Terre, c’est l’Indolence, une -Indolence en couche épaisse, où l’on mêle et agite un peu de religion -pour lui conserver sa douceur. - -La seconde, c’était que la forme de la pagode tirait son origine de -celle du renflement qu’offre le tronc du palmier-arack. - -Il y en avait un entre moi et la lointaine ligne du ciel, et son profil -reproduisait exactement celui d’un petit édifice de pierre grise. - -Pourtant il se présenta plus tard à mon esprit une troisième découverte, -et celle-là bien plus importante. - -Un sale petit lutin d’enfant passait, plus ou moins vêtu d’un _putso_ en -soie magnifiquement ouvrée, et tel que j’avais inutilement cherché à en -trouver l’analogue à Rangoon. - -Un assistant me dit qu’un article pareil coûterait cent dix -roupies,--juste dix roupies de plus que le prix demandé à -Rangoon,--après que je me fus montré peu courtois envers une jolie -Birmane aux oreilles ornées de diamants, en la traitant comme si elle -était une boutiquière de Delhi. - ---Professeur, dis-je, lorsque l’appareil photographique sur ses pattes -d’araignée parut au tournant de l’angle, il y a quelque malentendu sur -ces gens-là. Ils ne travaillent pas. Ce ne sont point des dacoits et -leurs babies ont des _putsos_ de cent dix roupies sur le dos, si -toutefois leurs parents ne mentent point. Je me demande comment ils -gagnent leur vie. - ---Ils vivent en beauté, dit le professeur, et je n’ai apporté qu’une -demi-douzaine de plaques. Je reviendrai demain matin avec d’autres. -Avez-vous jamais rêvé d’un endroit comme celui-ci? - ---Non, dis-je, c’est la perfection, et quand j’y passerais ma vie, je -n’arriverais pas à voir où réside précisément ce qui en fait le charme. - ---Dans cette indolence bestiale, dit le Professeur en repliant son -appareil. - -Et nous nous en allâmes à regret, poursuivis par les voix d’innombrables -cloches qu’agitait le vent. - -A moins de dix minutes de la Pagode, nous vîmes un véritable kiosque à -musique anglais, un hangar étiqueté: Bureau municipal, une collection de -mesquins bungalows qui s’efforcent, mais en vain, de gâter le paysage, -et une troupe de soldats de Madras. - -Je n’avais pas encore vu de soldats de Madras. Ils paraissent habillés -exactement comme les Tommies et ont l’air très civilisé, très raffiné. - -On dit qu’ils lisent des livres anglais et sont très ferrés sur leurs -droits et privilèges. - -Pour détails supplémentaires s’adresser au Club du Pegu, seconde table -de la rangée de gauche à partir de l’entrée. - -En une heure maudite, j’essayai de rendre la vie au commerce mouvant de -Moulmeïn, et dans ce but, je fis promettre à un indigène de l’endroit de -venir le lendemain matin à bord du steamer avec un assortiment de -soieries birmanes. - -C’était une traversée de cinq minutes et il aurait pu rester tout ce -temps à la poupe. - -Le matin vint, mais non l’homme. - -Pas un bateau de melons d’eau, de melons d’eau charnus, cramoisis, ne -s’approcha du navire. - -Comme nous glissions sur le fleuve, en route pour Penang, je vis les -éléphants jouer avec les poutres de teck, l’air aussi solennel, aussi -mystérieux que jamais. - -Ils étaient les principaux habitants, et, autant que je pus le voir, les -maîtres de l’endroit. - -Leur léthargie avait corrompu la ville, et lorsque le professeur voulut -les photographier, je crois qu’ils s’en allèrent avec dédain. - -Nous voici maintenant en route pour Penang avec une température de 70 -degrés centigrades dans les cabines, et, sur le pont, la température que -vous voudrez. - -Nous avons épuisé toute notre littérature, bu deux cents limonades au -citron, joué à quarante jeux de cartes différents (en grande partie, des -patiences), organisé une loterie sur la course (si l’enjeu avait été de -mille roupies au lieu de dix je ne l’aurais pas gagné!) enfin nous avons -passé dix-sept heures sur vingt-quatre à dormir. - -Il est absolument impossible d’écrire, mais vous ne vous en trouverez -que mieux au point de vue moral, si l’on vous conte l’histoire des -Vauriens d’Iquique, et «comme vous ne l’avez point entendu raconter, je -vais vous la rapporter». - -Un Allemand qui fait la chasse aux orchidées, vient justement de me la -dire toute fraîche. Il a failli ces jours-ci laisser sa tête dans les -montagnes de Lullaï, et cela après avoir fait presque le tour du monde. - -Iquique est situé quelque part dans l’Amérique du Sud, au fond du -Brésil, ou peut-être au delà. - -Une fois il y arriva une tribu d’indigènes des forêts. Ils étaient si -innocents qu’ils ne portaient aucun, mais aucun vêtement. - -Ils avaient un grief mais point de costume. - -Ils exposèrent le premier en présence de son Excellence le Gouverneur -d’Iquique. Mais la nouvelle de leur arrivée et de leur absolue nudité -les avait précédés, et les bonnes dames Espagnoles de la ville -décidèrent unanimement qu’il fallait tout premièrement habiller ces -païens. - -Elles organisèrent donc une séance de couture, et le résultat, qui -consistait principalement en des tabliers, fut mis à la disposition de -ces vilaines gens, avec des indications sur la façon de s’en servir. - -Ils parurent vêtus de leurs tabliers, devant le gouverneur, et toutes -ces dames d’Iquique, rangées sur les degrés de la cathédrale, mais ce -fut seulement pour apprendre que le gouverneur ne pouvait déférer à leur -demande. - -Et savez-vous ce que firent ces enfants de la nature? - -En un clin d’œil, ils avaient enlevé leurs tabliers, pour les rouler -autour du cou, et se mirent à danser, nus comme l’Aurore, devant les -dames scandalisées d’Iquique, qui s’enfuirent en se cachant leurs yeux -avec leurs éventails jusque dans le sanctuaire de la cathédrale. - -Et lorsque les marches furent désertes, les Vauriens s’en allèrent, -jetant de grands cris, sautant, leurs tabliers toujours autour du cou, -car le bon drap est une chose de valeur. - -Et comme ils connaissaient leur pouvoir, ils campèrent en dehors de la -ville. - -Il était impossible d’envoyer de la troupe contre eux. Il était -également impossible de laisser les Señoritas courir le risque d’être -offusquées quand elles sortaient. - -Nul ne savait si à une heure ou à une autre, les Vauriens ne feraient -pas irruption dans les rues. - -On leur accorda donc ce qu’ils demandaient, et Iquique retrouva le -repos. _Nuda est veritas et prævalebit._ - ---Mais, dis-je, qu’y a-t-il de si terrible chez un Indien nu ou même -chez deux cents Indiens nus? - ---Mon ami, dit l’Allemand, c’étaient des Indiens de l’Amérique du Sud, -et je vous dis qu’ils ne sont pas beaux à voir en déshabillé. - -Je mis ma main sur ma bouche et m’en allai. - - - - -IV - - Certains soupirent après les gloires de ce monde, et certains - soupirent après le paradis que promet le Prophète. - - Ah! prenez l’argent comptant, et laissez là le crédit. Ne prêtez - pas l’oreille au roulement d’un tambour lointain. - - -Il y a quelque chose de très fâcheux dans le caractère anglo-saxon. - -A peine l’_Afrique_ avait-elle jeté l’ancre dans les Détroits de Penang -que deux de nos compagnons de voyage furent frappés de folie, en -apprenant qu’à ce moment même un autre steamer partait pour Singapour. - -S’ils s’embarquaient, ils gagneraient plusieurs jours. - -Dieu sait pourquoi le temps leur semblait si précieux. - -A cette nouvelle, ils s’élancèrent vers leurs cabines et se mirent à -faire leurs malles comme si leur salut en dépendait. - -Ensuite ils coururent à la coupée, et un _sampan_ les emporta, en nage, -mais heureux. - -Ils faisaient un voyage d’agrément, et ils avaient peut-être gagné trois -jours. - -Le voilà leur agrément. - -Vous rappelez-vous la description, que fait Besant[13], de l’Ile -Palmiste, dans _Ma fillette_ et _Ce fut ainsi qu’ils se marièrent_? - - [13] Walter Besant (1838-1902) romancier fécond, qui connut les gros - succès soit seul, soit en collaboration avec James Rice. - -Penang, c’est l’Ile Palmiste. - -Je fis cette découverte sur le navire, en contemplant les collines -boisées qui dominent la ville et les régiments de palmiers qui, à la -distance de trois milles, signalaient la côte de la Province de -Wellesley. - -L’air était doux, chargé d’indolence, et le long des flancs du navire, -des bateaux circulaient surchargés de Madrassis aux nombreux -bijoux,--ceux-là même auxquels Besant fait allusion. - -Un furieux coup de vent passa sur l’eau et effaça les rangées de maisons -basses, couvertes en tuiles rouges, qui constituent Penang, et les -ombres de la nuit succédèrent à l’orage. - -Je mis dans ma poche la règle de douze pouces qui devait me servir à -mesurer l’Univers, et je pleurai presque d’émotion, lorsque en mettant -le pied sur la jetée, je tombai sur un Sikh,--un Sikh à barbe -magnifique, avec des molletières blanches, et un fusil. - -Telle l’eau froide dans un pays altéré, telle la vue d’une figure du -vieux pays. - -Mon ami était de Jandiala, dans le district d’Umritsar. - -Je connaissais bien Jandiala, n’était-il pas vrai? - -Je me mis à lui débiter toutes les nouvelles que je pus me rappeler, au -sujet des récoltes, et des armées, et des déplacements des grands -personnages dans le Nord lointain. - -Mon Sikh rayonnait. - -Il faisait partie de la police militaire. - -C’était un service agréable, mais naturellement cela vous retenait loin -du vieux pays. - -La besogne n’était point pénible et les Chinois n’étaient pas très -ennuyeux. - -Ils se battaient entre eux, mais «ils ne tiennent pas du tout à se -montrer effrontés avec _nous_». - -Et le gros homme se dandina avec le lent roulis et le balancement de -tout un régiment de vapeurs, pendant que j’étais tout ragaillardi à -l’idée que l’Inde--l’Inde que je me donne le genre de haïr,--n’était pas -si loin que cela, après tout. - -Vous connaissez notre tendance incorrigible à tout blâmer en province. - -Calcutta feint de s’étonner qu’Allahabad possède une bonne salle de -danse; Allahabad se demande s’il est vrai, bien vrai que Lahore ait une -fabrique de glaces, et Lahore se donne l’air de croire qu’à Peshawar, on -dort avec ses armes au côté. - -Ce fut d’une façon fort semblable que je me divertis en voyant à Rangoon -un tramway à vapeur, et après notre départ de Moulmeïn, nous nous -attendions absolument à trouver les confins de la civilisation. - -Vanité et ignorance reçurent un rude choc en se trouvant en présence -d’une longue rue, le quartier des affaires, une rue dont les maisons -avaient deux étages, une rue remplie de voitures de louage, d’enseignes, -et où pullulaient les _jinrickshaws_. - -Vous autres, gens de l’Inde, vous n’avez jamais vu un véritable -_’rickshaw_. - -Il y en a environ deux mille à Penang, et il n’y en a pas deux qui se -ressemblent. - -Ils sont laqués de figures hardies représentant des dragons, des -chevaux, des oiseaux, des papillons. - -Leurs brancards sont d’un bois noir renforcé de métal blanc, et si -solides que le coolie s’asseoit dessus pendant qu’il attend son client. - -Il n’y a qu’un seul coolie, mais il est vigoureux, il court tout aussi -vite que six hommes des Collines. - -Il tient sa queue de cochon roulée, car il est de Canton,--et c’est un -inconvénient pour les Sahibs qui ne savent point parler tamil, malais ou -cantonais. - -N’était cela, on le dirigerait aussi aisément qu’un chameau. - -Les hommes des ’rickshaws sont patients, endurants. - -L’individu de mauvaise mine, qui conduisait ma voiture, les cinglait -quand ils se trouvaient à portée de son fouet, et faisait tout son -possible pour passer sur eux, en se dirigeant vers les cascades, qui -sont à cinq milles plus loin que la ville de Penang. - -Je m’attendais à voir les bâtisses s’arrêter par crainte d’être -étouffées dans l’épaisseur des bois de cocotiers. Mais elles s’y -continuaient en rues nombreuses, qui ressemblent beaucoup à Park Street -et Middleton Street, à Calcutta, où les maisons à volets, sortes -d’hybrides, entre un bungalow indien et une cabane à lapins de Rangoon, -luttaient contre la verdure et des crotons aussi gros que de petits -arbres. - -Par intervalles, flamboyait la façade d’une maison chinoise toute -découpée à jour, avec son vermillon, son noir de fumée et ses ors, avec -ses lanternes chinoises de six pieds suspendues au-dessus des entrées, -et ses échappées sur des arbustes taillés en formes bizarres, dans des -jardins bien soignés. - -Nous nous engageâmes dans des routes bordées de maisons indigènes -qu’ombrageaient les palmes toujours vertes des cocotiers chargés de -jeunes fruits. - -L’air chaud était chargé des aromes de la végétation, parfum différent -de celui qu’exhale la terre après la pluie. - -Un oiseau, je ne sais lequel, lança un appel dans les profondeurs du -feuillage, et un vague murmure de tonnerre se faisait entendre dans les -montagnes, comme nous en approchions, mais partout ailleurs, calme -complet, et la sueur gouttelait sur nos figures. - ---Maintenant il faut que vous montiez à pied cette côte, dit le -conducteur, en nous montrant une petite barrière fermant un jardin -botanique bien tenu. Toutes les voitures s’arrêtent ici. - -Nos membres se mouvaient comme s’ils étaient de plomb. Nous respirions -péniblement. - -A chaque pas nous aspirions en quelque sorte la vapeur d’un bain turc. - -Le sol était tout vivant de moiteur et de chaleur; et les -arbres--j’étais trop ensommeillé pour lire les étiquettes qu’avait -écrites un homme d’une activité farouche,--étaient, eux aussi, moites et -chauds. - -La voix de l’eau murmurait quelque chose à mi-chemin de la hauteur, mais -j’étais trop ensommeillé pour prêter l’oreille, et sur le sommet de la -colline un gros nuage était posé, tout à fait pareil à un édredon sous -lequel tout se tasse bien confortablement. - - Dans l’après-midi on arriva en un pays - Où il semblait que ce fût toujours l’après-midi. - -Je m’assis à l’endroit où je me trouvais, car je voyais que le chemin -montant était très raide, et grossièrement taillé en degrés, et je -succombais à un irrésistible besoin de sommeil. - -J’étais à l’entrée d’une toute petite gorge, à l’endroit même où les -mangeurs de lotus s’étaient assis quand ils avaient commencé leur -chanson, car je reconnus la Cascade, et l’air qui flottait autour de mes -oreilles «respirait comme un homme qui a le cauchemar». - -Je regardai et compris qu’il me serait impossible de rendre par des mots -le génie de cet endroit. - ---Je ne sais pas jouer de la flûte, mais j’ai un cousin qui joue du -violon. - -Je connaissais un homme qui le savait. - -Certains disaient que ce n’était point un homme chic et que je courrais -peut-être le risque de prêter à mal penser de ma morale, mais en un tel -climat cela importe peu. - -Voyez-vous, prenez le pire de tous les romans de Zola, et lisez-y la -description qu’il fait d’une serre chaude. - -C’était bien cela. - -«Plusieurs mois s’écoulèrent, mais il n’y avait ni gelée, ni chaleur -brûlante qui marquât le passage du temps». - -Je sentais seulement, et avec une acuité des plus douloureuses, que je -devais «_faire_» la Cascade. - -Je gravis donc les degrés de la côte, bien que chaque tas de pierres me -criât: «Assieds-toi», et je finis par découvrir un petit cours d’eau qui -glissait sur la face d’un rocher, pendant qu’un cours d’eau bien plus -considérable descendait sur la mienne. - -Puis, nous partîmes pour déjeuner, l’estomac méritant toujours plus -d’égard qu’aucun stock de sentiment. - -Un détour de la route fit disparaître les jardins et taire le bruit des -eaux et cette aventure finit pour toujours. - -Les aventures sont comme les cigares. Elles commencent désagréablement. -Au milieu elles ont un goût parfait, et quand on arrive au bout, ce sont -choses bonnes à jeter et qu’il ne faut jamais ramasser... - -Il se nommait John et avait une tresse de cinq pieds de long, en vrais -cheveux et non en soie tressée. - -Il tenait un hôtel sur la route et nous fit manger un poulet dans la -chair innocente duquel avaient été introduits de force des oignons et -d’étranges légumes. - -Jusqu’alors nous avions redouté les Chinois, surtout quand ils -cuisinaient, mais en ce moment nous aurions mangé tout ce qu’ils nous -auraient servi. - -Le repas se termina par une pomme de pin, d’une demi-guinée, et une -sieste. - -C’est là une belle chose, que nous autres gens de l’Inde--mais je ne -suis plus de l’Inde,--nous ne comprenons point. - -Vous vous allongez et vous laissez le temps passer. - -Vous n’éprouvez aucune lassitude, et vous ne voudriez pas dormir. Vous -êtes pénétré d’une divine somnolence, bien différente du lourd et morne -engourdissement d’une chaude journée de dimanche, ou du repos affairé -d’une matinée européenne. - -Maintenant je commence à mépriser les romanciers qui parlent de siestes -dans les climats froids. - -Je connais le véritable sens de ce mot. - - * * * * * - -J’ai tâché de faire diverses emplettes, un _sarong_, qui n’est autre -chose qu’un _putso_, qui n’est autre chose qu’un _dhoti_; une pipe, et -un «maudit kris malais». - -Les _sarongs_ viennent presque tous d’Allemagne; les pipes, de chez les -prêteurs sur gages; et en fait de kris, on ne voit guère que des espèces -de petits cure-dents bien incapables de traverser le cuir d’un Malais. - -Dans la ville indigène, j’ai trouvé une nombreuse armée de Chinois--je -n’aurais pas cru qu’il y en eût autant, même en Chine--campée dans des -rues et des maisons spacieuses, les uns expédiant à Singapour de l’étain -en barres, d’autres conduisant de belles voitures, d’autres fabriquant -des chaussures, des chaises, des habits, en un mot tout ce qu’on peut -souhaiter dans une grande ville. - -C’étaient les corps d’avant-garde de l’armée mongole en marche. - -Les éclaireurs sont à Calcutta. - -Il y a une colonne volante à Rangoon. - -Mais ici commence le corps principal, fort de quelques centaines de -mille, à ce qu’on dit. - -N’était-ce pas De Quincey qui avait en horreur les Chinois, leur -inhumanité et leur nature impénétrable[14]? - - [14] Voir _Confession d’un mangeur d’opium_, trad. V. Descreux. - -Certainement les gens de Penang ne sont pas beaux: ils sont mêmes -terribles à contempler. - -Ce sont des travailleurs énergiques, chose évidemment malhonnête dans ce -climat, et leurs yeux ressemblent parfaitement à ceux des dragons, leurs -animaux favoris. - -Nos dieux indous sont passables. Il en est même de facétieux--témoin -notre gros pansu de Ganesh, mais que faire d’un peuple qui se complaît -en des monstres rampants et met aux arêtes de ses toitures des -guirlandes de flammes, ou des vagues marines? - -Ils fourmillaient partout, et toutes les fois qu’il s’en trouvait trois -ou quatre ensemble, ils mangeaient des choses innommables. - -Ne raffolent-ils pas des boyaux de canard? - -Nos passagers du pont, je le sais, faisaient un somptueux festin avec -des détritus mendiés au maître d’hôtel et assaisonnés de poudre -insecticide pour écarter les fourmis. - -Cela, je le répète, n’est point naturel: quand on travaille comme un -homme, on doit se nourrir comme un homme. - -J’arrivai à comprendre très bien, après une couple d’heures (cette -expression sent bien son Globe-trotter) une couple d’heures passées dans -la ville chinoise, pourquoi l’Anglo-Saxon de caste inférieure déteste le -Céleste. - ---Il m’a fait peur: en conséquence, je n’ai pris aucun plaisir à -regarder ses demeures, ses marchandises, et sa personne... - - * - - * * - -L’odeur de l’encre d’imprimerie est étonnamment pénétrante. - -Elle m’attira, me fit monter deux étages pour me conduire dans un bureau -où les _services d’échange_ étaient épars dans un charmant désordre, où -une petite presse à main tirait à grand bruit des épreuves à la bonne -vieille mode. - -Une feuille qui ressemblait un peu à la _Gazette de l’Inde_ prouvait que -les _Établissements des Détroits_,--eux aussi!--avaient bien leur -gouvernement à eux, et je poussai un soupir de regret pour un passé -défunt, lorsque mes yeux tombèrent sur la belle phraséologie officielle -qui ne varie jamais. - -Comme nous sommes toujours les mêmes, nous les Anglais! - -Voici un extrait d’un rapport: «Et les décors à la Chinoise qui ornaient -jadis les murs du bureau ont été couverts de badigeon». - -C’était justement de cela que j’allais m’enquérir. - -De quelle façon allait-on traiter les décors chinois dans tout Penang? -Est-ce qu’on tenterait sagement de les faire disparaître? - -Le Conseil des Établissements des Détroits qui habite à Singapour venait -justement de voter un bill (ici on appelle cela une ordonnance) -supprimant toutes les sociétés secrètes chinoises dans la Colonie, et -cette mesure n’attendait plus que la sanction impériale. - -Un petit accident s’était produit à Singapour, à propos de je ne sais -quel arrêté municipal, ayant pour objet de supprimer les vérandahs en -surplomb. - -Il en était résulté une bourrasque, et pendant ces trois jours ceux qui -se trouvaient là reconnurent que la ville était entièrement à la merci -des Chinois, qui s’étaient soulevés en masse et rendaient l’existence -impossible aux autorités. - -Cet incident força le gouvernement à tenir sérieusement compte des -sociétés secrètes qui pouvaient exercer une telle influence. - -La conséquence en fut une mesure qu’il ne sera pas facile d’imposer. - -Un Chinois doit être affilié à une société secrète, n’importe laquelle. - -Il a été élevé dans un pays où ces institutions étaient nécessaires pour -assurer son bien-être, le protéger et lui assurer le maintien du taux de -son salaire. - -Il en est ainsi depuis un temps immémorial, et il les importera partout -où il ira, comme il importe son opium et son cercueil. - ---Vous attendez-vous à ce qu’une proclamation discrédite les sociétés -secrètes? demandai-je au docteur. - ---Non, il y aura du tapage. - ---Quel tapage? Quelle sorte de tapage? - ---Il faudra un renfort de troupes peut-être, des canonnières peut-être. -Vous voyez, nous aurons alors comme commandant en chef Sir Charles -Warren à Singapour. Jusqu’à ce moment, notre administration militaire a -été subordonnée à celle de Hong-Kong. Quand on en aura fini avec cet -état de chose et que nous aurons Sir Charles Warren, les choses se -passeront différemment. Mais il y aura du tapage. Ni vous, ni moi, ni -personne ne serons capables de comprimer les turbulents. Toute chapelle -d’idoles locales servira de centre à une société secrète. Que peut-on -faire? Jadis le gouvernement tirait d’elles quelque parti pour découvrir -les crimes. Maintenant elles sont trop considérables, trop importantes -pour qu’on les traite ainsi. Vous ne tarderez pas à savoir si nous avons -réussi à les supprimer. Il y aura du tapage. - -Il est certain que la grosse difficulté, à Penang, c’est la question -chinoise. - -On n’y serait pas des hommes si l’on n’y conspuait les commissaires -municipaux et si l’on ne se plaignait de l’état peu hygiénique de l’île. - -Si l’on s’en rapportait à son nez et à ses oreilles, Penang est bien -plus propre, même dans ses rues, qu’aucun cantonnement de l’Inde, et son -approvisionnement d’eau paraît parfait. - -Mais j’étais assis dans le petit bureau du journal et j’écoutais des -histoires d’intrigues municipales qui n’eussent pas été déplacées à -Serampore ou à Calcutta. - -Il n’y avait guère qu’une légère différence dans les noms. - -Au lieu d’entendre parler de Ghose et de Chuckerbutty, il s’agissait de -dénominations comme Yih Tat, Lo Eug, etc. - -L’altruisme agressif de l’Anglais l’amène toujours à bâtir des villes -pour autrui et incite des étrangers à s’introduire dans les -municipalités. - -Alors il en a assez de sa faiblesse et fonde des journaux pour -s’infliger des blâmes. - -L’année dernière, il y avait un Chinois dans la Municipalité. - -Maintenant on s’est débarrassé de lui et l’assemblée actuelle se compose -de deux personnages officiels et de quatre non-officiels. - -En _conséquence_, on se plaint de l’influence qu’exerce -l’administration. - -Ayant donc réglé les affaires de Penang à mon entière satisfaction, je -me transportai à un théâtre chinois planté au bord de la route et bâti -en bambous et en sacs de jute. - -L’orchestre suffit pour me convaincre qu’il y a quelque chose de -radicalement de travers dans l’intelligence chinoise. - -Autrefois, à Jummu, il y a de cela longtemps, j’entendis le vacarme -infernal que produisaient les cors que sonnaient les Danseurs du Diable, -venus de bien plus loin que Ladak en l’honneur d’un prince qui montait -ce jour-là sur le trône. - -Cela se passait à environ trois milles dans le Nord, mais le caractère -de la musique était le même. - -Un millier de Chinois, aussi tassés que possible, assistait à cet -affreux vacarme et y prenait plaisir. - -Je le répète encore, que peut-on faire à un peuple qui n’a point de -nerfs, point de digestion, et qui manquerait également de morale, si ce -qu’on dit est vrai? Mais il n’est point vrai qu’ils naissent avec des -queues de la longueur qu’on voit: ces choses-là poussent, et dans la -toute première période, c’est la coiffure la plus jolie qu’on puisse -imaginer, c’est d’un brun clair, très bouffant, cela a environ trois -pouces de long, et le bout en est orné de soie rouge. - -Une queue à l’état infantile ressemble exactement au tendre bouton qui -pointe d’une tulipe. - -Ce serait chose charmante si le baby chinois n’était pas aussi horrible -par sa couleur et sa forme. - -Il n’est pas aussi joli que le cochon qu’Alice nourrissait dans le Pays -des Merveilles. Il reste toujours immobile et ne pleure jamais. C’est -qu’il a peur d’être bouilli et mangé. - -J’ai vu colporter dans le cœur même de la ville des babies bouillis et -froids. On disait que c’étaient des cochons de lait, mais je savais à -quoi m’en tenir. Les cochons de lait n’ont point ce ricanement dans -leurs yeux ouverts. - -A ce moment-là les figures des Chinois me firent plus de peur que -jamais. - -Je courus donc vers les confins de la ville et vis une maison sans -fenêtre dont la porte était surmontée du carré et de la boussole, -sculptés et dorés sur bois de teck. - -Je repris du cœur à la vue de ces choses familières. - -Je savais que partout où on les rencontre, on trouve bonne camaraderie, -et beaucoup de charité, quoi qu’on puisse dire de toutes les sociétés -secrètes du monde. - -Il faut féliciter Penang de posséder une des plus charmantes petites -Loges qu’il y ait en Orient. - - - - -V - - Comment le monde est fait pour chacun de nous, - Comment tout ce que nous y connaissons, - Tend un jour ou l’autre à donner un produit--De même - Lorsqu’une âme se manifeste elle-même,--c’est-à-dire - Grâce à son fruit, grâce à l’action qu’elle accomplit. - - ---Je vous l’assure, Monsieur, voilà des années et des années qu’on n’a -pas éprouvé de chaleurs pareilles à Singapour. Le mois de mars passe -toujours pour le plus chaud, mais celui-ci est tout à fait anormal. - -Et je répondis avec accablement à l’inconnu: - ---Oui, naturellement. Dans d’autres endroits, on dit toujours cette -menterie. Laissez-moi fondre en eau en paix. - -C’est la chaleur qui règne dans une serre à orchidées, une chaleur -collante, impitoyable, fumante, où l’on cesse de sentir une différence -entre la nuit et le jour. - -Singapour est un autre Calcutta et c’est bien plus encore. - -Dans les faubourgs, on construit des rues de maisons à bon marché; dans -la cité, on court contre vous en vous bousculant, en vous jetant dans le -ruisseau. - -Il y a des indices infaillibles de prospérité commerciale. - -L’Inde a pris fin depuis si longtemps que je ne suis pas même en état de -parler des indigènes de l’endroit. - -Tous sont Chinois, à moins qu’ils ne soient Français ou Hollandais ou -Allemands. - -Les gens peu au courant supposent que l’île est une possession anglaise. -Le reste appartient à la Chine et au Continent, mais principalement à la -Chine. - -Je reconnus que je touchais aux frontières du Céleste-Empire quand je -fus imprégné jusqu’à saturation de la fumée du tabac chinois, une herbe -finement coupée, grasse, luisante, dont la fumée est telle qu’en -comparaison, l’arome d’un huga fumé à la cuisine rappellerait tout un -magasin de Rimmel. - -La Providence me conduisit le long d’une plage, d’où la vue s’étendait à -l’aise sur cinq milles couverts de navires, cinq milles où les mâts et -les agrès ne formaient qu’une masse compacte, jusqu’à un endroit nommé -l’hôtel Raffles. - -La nourriture y est aussi bonne que les chambres sont mauvaises. Que le -voyageur en prenne note. Mangez à l’hôtel Raffles et logez-vous à -l’hôtel de l’Europe. - -C’est ce que j’aurais fait sans l’apparition de deux grosses dames -élégamment vêtues de chemises de nuit qui étaient assises les pieds -posés sur une chaise. - -A cette vue Joseph s’enfuit: mais il se trouva que c’étaient des dames -hollandaises venues de Batavia, et que c’était là leur costume national -jusqu’à l’heure du dîner. - ---Puisque vous dites qu’elles avaient des bas et des toilettes de salon, -vous n’avez point sujet de vous plaindre. Généralement elles ne portent -qu’une chemise de nuit jusqu’à cinq heures, dit un homme versé dans les -usages du pays. - -Je ne sais s’il disait la vérité, je suis porté à croire qu’il en était -ainsi, mais maintenant que je sais ce que signifie réellement la grâce -de Batavia, je n’approuve pas cet usage. - -Une dame en chemise de nuit jette le trouble dans l’esprit et vous -empêche d’accorder toute l’attention qu’elle mérite à la situation -politique à Singapour. - -Singapour est actuellement pourvu d’un assortiment complet de forts et -attend avec espoir quelques canons de neuf pouces se chargeant par la -culasse, qui en feront l’ornement. - -Il y a quelque chose de bien pathétique dans l’attitude obstinément -fidèle des colonies, qui auraient dû depuis longtemps être aigries et -méfiantes. - ---Nous espérons que le gouvernement du pays peut faire ceci... Il se -pourrait que le gouvernement métropolitain soit en état de faire cela. - -Tel est le refrain de la chanson, et il continuera forcément à être le -même partout où l’Anglais ne pourra se propager et prospérer. - -Figurez-vous une Inde qui soit faite pour être le séjour permanent de -notre race, et considérez ce que serait, à ce jour, un tel pays, si le -câble d’amarrage avait été coupé il y a cinquante ans? Il y aurait -cinquante mille milles de chemins de fer posés, dix mille milles de plus -projetés, et peut-être un excédent annuel. - -Est-ce là une idée séditieuse? - -Qu’on me pardonne, mais c’est que de la vérandah, je contemple cette -marine, les Chinois dans les rues, et les Anglais paresseux, -languissants en chapeaux banians et jaquettes blanches, étendus sur les -chaises de canne, et ces choses-là ne sont point belles. - -En réalité, les hommes ne sont point fainéants, ainsi que je tâcherai de -le montrer plus loin, mais ils flanent, ils musent et on dirait qu’ils -vont au bureau à onze heures, ce qui doit être fâcheux pour travailler. - -Et ils parlent tous de faire un tour au pays, à des intervalles -ridiculement courts. On dirait qu’ils en ont le droit. - -Encore une fois, si nous pouvions seulement produire des enfants qui ne -pousseraient pas tout en nez et en jambes, dès la seconde génération, -dans cette partie du monde et une ou deux autres, quelle étonnante -dispersion en tous sens de l’Empire on verrait, avant que fût achevée à -moitié la séance d’une commission sur l’affaire Parnell! - -Et plus tard, quand les États affranchis se seraient nettoyés à l’eau -chaude, auraient livré leurs batailles, auraient abusé des emprunts et -des spéculations, se seraient conduits en toutes choses comme de jeunes -étourdis, ils finiraient par former une vaste ceinture de fer autour du -monde. - -Et à l’intérieur, liberté complète du commerce. Au dehors, protection -jalouse. - -Ce serait un nid de guêpes tellement vaste qu’aucune combinaison de -puissances ne pourrait le troubler. - -C’est un rêve qui ne se réalisera pas de longtemps, mais nous -accomplirons un de ces jours quelque chose d’approchant. - -Les oiseaux de passage du Canada, de Bornéo--Bornéo, qui aura à subir un -bouleversement, un remaniement complet avant qu’elle ne saisisse -vigoureusement ses chances d’avenir,--ceux d’Australie, d’une centaine -d’Iles éparpillées disent la même chose: «Nous ne sommes pas encore -assez forts, mais nous le serons un jour». - -Oh! chères gens, qui cuisez dans l’Inde, et pestez après tous les -Gouvernements, c’est chose glorieuse que d’être un Anglais. - -«Le sort nous a donné un beau terrain: oui, nous avons un magnifique -héritage». - -Prenez une carte et regardez la longueur de la Péninsule Malaise. Elle -se prolonge de mille milles dans la direction du Sud, n’est-ce pas? - -Penang, Malacca, Singapour y sont si modestement soulignés d’un trait -rouge. - -Voyez maintenant: nous avons un Résident auprès de chacun des États -Malais indigènes de quelque importance, et tout le long de la ligne qui -va de Kedah à Siam, notre influence domine et décide tout. - -Dans ce pays-là, Dieu a mis tout d’abord de l’or et de l’étain, et après -ces choses, des Anglais qui organisent des Compagnies, obtiennent des -concessions et vont de l’avant. - -Actuellement, il y a une compagnie qui, à elle seule, possède dans -l’intérieur du pays une concession de deux mille milles carrés. - -Cela se traduit en droit d’exploitation minière. Cela signifie qu’il y a -là quelques milliers de coolies, et une administration bien établie, -tout comme on en voit dans les grandes houillères de l’Inde, où les -chefs des mines sont des rois responsables. - -Avec les compagnies arriveront les chemins de fer. - -Jusqu’à présent, les journaux des Détroits emploient leur papier à en -parler, car en ce moment, il n’y a en exploitation que vingt-trois ou -vingt-quatre milles de chemins de fer à voie étroite dans la Péninsule, -dans un endroit appelé la Crique des Pirates. Le Sultan de Johore est, -ou était indécis--au sujet d’une concession de railway, à travers son -pays, qui finira par le mettre en relation avec la Crique des Pirates. - -Singapour a formé le projet de construire un pont d’un mille et demi -pour franchir le détroit qui la sépare de l’État de Johore. - -Cela servira à amorcer le prolongement dans le sud de la grande ligne -Colquhoun qui, disons-le, partira de Singapour, traversera les petits -États, et le Siam, pour, de là, sans interruption, se réunir au grand -réseau des chemins de fer de l’Inde, en sorte qu’on pourra prendre ici -son billet pour Calcutta. - -Il suffirait d’un résumé, en style d’affaires, de ces projets de chemins -de fer, qu’on met sur le tapis de temps à autre, pour remplir deux de -ces lettres, et ce serait une lecture d’une sécheresse peu ordinaire. - -Vous savez à quel point les ingénieurs ont la rage d’employer le jargon -professionnel quand il s’agit d’une ligne créée dans l’Inde, en quelque -région que l’on connaît à fond, et dont le rendement en trafic peut être -déterminé à l’avance jusqu’au dernier penny. - -C’est à peu près la même chose ici, à cela près que personne ne connaît -d’une façon certaine la physionomie du pays au delà du point atteint par -les levées de plan, non plus que celui où les travaux devront s’arrêter. - -Cela donne de l’air à la conversation. - -L’audace des parleurs est stupéfiante pour quiconque est habitué à voir -les choses avec les yeux d’un homme de l’Inde. - -Ils parlent de «parcourir la Péninsule», d’établir des communications ou -de consolider l’influence, et de bien d’autres choses connues de la -seule Providence. Mais ils ne soufflent jamais un mot sur la nécessité -d’augmenter l’armée pour soutenir et protéger ces petites opérations. - -Peut-être tiennent-ils pour établi que le Gouvernement métropolitain y -pourvoira, mais cela fait un singulier effet, de les entendre discuter -de sang-froid des projets qui rendront absolument nécessaire le -doublement des garnisons, pour empêcher les entreprises de passer aux -mains des étrangers. - -Toutefois, les négociants font leur besogne, et je suppose que nous -trouverons bien à prélever quelque part trois escouades et un sergent -quand le moment sera venu, quand on commencera à se douter de la valeur -immense qu’ont pour nous les Établissements des Détroits. - -On peut prophétiser à bon compte. Dans un avenir prochain, ils seront -devenus les... - -A cet endroit, le Professeur lut par dessus mon épaule. - ---Peuh! dit-il, ils deviendront tout simplement une annexe de la Chine, -un autre champ pour la main-d’œuvre chinoise à bon marché. Lorsque les -Établissements hollandais ont été restitués, en 1815, toutes ces îles, -par ici, vous savez, nous aurions bien fait de les restituer par la même -occasion. Regardez. - -Et il me montra là-bas ce fourmillement des Chinois. - ---Laissez-moi rêver mon rêve, Professeur. Dans une minute je prendrai -mon chapeau et en cinq minutes j’aurai réglé la question de -l’immigration chinoise. - -Mais j’avoue que l’on éprouvait quelque chagrin à regarder dans la rue, -qui aurait dû être pleine de Bêharis, de Madrassis, de gens du -Konkan--de gens de notre Inde. - -Alors se leva et prit la parole un homme recuit par le soleil qui avait -des intérêts dans le haut Bornéo. - -Il possédait des excavations dans les montagnes, quelques-unes de neuf -cents pieds de hauteur et remplies de guano séculaire. - -Il m’avait conté des histoires de sorcier à me donner la chair de poule. - ---Il faut au Bornéo septentrional, disait-il tranquillement, un million -de coolies pour en tirer quelque parti. - -Un million de coolies! Mais on demande des hommes partout: dans la -Péninsule, à Sumatra pour la culture du tabac, à Java--partout. - -Mais Bornéo,--c’est-à-dire les Provinces de la Compagnie,--a besoin d’un -million de coolies. - -On est enchanté de faire plaisir à un inconnu, et je sentis qu’en -parlant j’avais l’Inde derrière moi: - ---Nous pourrions vous en céder deux millions, vingt millions au besoin, -si vous y teniez, dis-je généreusement. - ---Vos hommes ne sont pas ce qu’il faut, dit l’homme du Bornéo -septentrional. Quand un homme de chez vous part, il faut qu’il emmène -tout un village pour pourvoir à ses besoins. L’Inde, comme terroir de -main d’œuvre ne vaut rien pour nous et les gens de Sumatra disent que -vos coolies ne savent ni ne veulent cultiver le tabac comme il faut. -Pour que le pays rende tout ce qu’il peut, il nous faut des coolies -chinois. - -Oh! Inde, ô mon pays. Voilà ce que c’est d’avoir hérité d’une -civilisation profondément perfectionnée et d’un antique code de -préséances. - -Il en résulte que les étrangers railleront dédaigneusement tes enfants, -êtres inutiles en dehors des provinces où ils sont prisonniers comme en -des pots. - -Il y avait là une issue pour la main-d’œuvre, une porte qui ouvre sur -d’abondants dîners, et par cette porte passaient à flot--par -myriades,--des hommes jaunes, à queue de cochon--et pendant ce temps-là, -au Bengale, l’indigène civilisé, directeur de journal, poussait les -hauts cris, parce qu’on avait commis une «atrocité» en déplaçant, de -quelques centaines de milles dans l’Assam, quelques centaines de gens! - - - - -VI - - Nous ne sommes point divisés; - Nous ne formons qu’un corps, - Unique en espérance et en doctrine - Unique en charité. - - -Lorsqu’on arrive dans une nouvelle station, la première chose à faire, -c’est de rendre visite aux habitants. - -J’avais négligé ce devoir, préférant fréquenter les Chinois jusqu’au -dimanche, où Singapour, à ce qu’on me dit, allait aux Jardins botaniques -et écoutait de la musique séculière. - -C’était là que se réunissaient tous les Anglais de l’Ile. - -Les Jardins botaniques auraient été charmants à Kew, mais ici, où tout -le monde savait qu’ils étaient le seul endroit où pussent se distraire -les habitants, ils n’avaient rien d’agréable. - -Toutes les plantes des tropiques y croissaient pêle-mêle, et la serre -des orchidées avait pour toit des lattes, juste assez pour empêcher -l’action directe des rayons du soleil. - -On y voyait des splendeurs d’un blanc de cire venant de Manille, des -Philippines, de l’Afrique tropicale, plantes qui tenaient de la limace, -et semblaient puiser leur nourriture dans leurs étiquettes de bois. - -Mais il n’y avait aucune différence de température entre la serre aux -orchidées et le plein air. - -Ici comme là, elle était lourde, moite, chargée de vapeur. - -J’aurais donné un mois d’appointements,--mais je n’ai point un mois -d’appointements--pour une large aspiration du vent d’une chaleur -étouffante qui vient des sables de Sirsa, pour les ténèbres d’un ouragan -de poussière du Punjab, pour me changer des plantes toutes moites et des -fougères arborescentes, dont la sueur coulait au point qu’on -l’entendait. - -Alors que je sentais plus que jamais la distance incommensurable qui me -séparait de l’Inde, ma voiture s’avançait aux sons d’une musique lente -et je me trouvai au milieu d’une station indienne, pas tout à fait aussi -grande qu’Allahabad, mais infiniment plus jolie que Lucknow. - -Elle dominait les jardins qui descendaient là-bas en pentes et en -ravines. - -Les cavernes étaient entourées d’une abondante verdure et il y avait un -édifice pour le mess, qui suggérait de longues et rafraîchissantes -rasades, et là on se promenait autour d’un orchestre anglais. - -C’étaient bien là nos nobles personnes. - -Au centre, la jolie Memsahib, aux cheveux de teinte claire, aux manières -enchanteresses, et la petite et rondelette Memsahib qui parle à tout le -monde, qui est la confidente de tout le monde, et la vieille fille, tout -récemment arrivée de la métropole, et le sous-officier nourri de -haricots, bien étrillé, en veste légère, et flanqué de son fox-terrier. - -Sur les bancs étaient assis le gros colonel, et l’ample juge, et la -femme de l’ingénieur et le négociant avec sa famille, chacun suivant son -espèce, mâles et femelles. - -Je les rencontrai, et sans ce léger détail, qu’ils m’étaient absolument -inconnus, je les aurais salués comme de vieilles connaissances. - -Je savais de quoi ils s’entretenaient. - -Je devinais aisément qu’ils examinaient du coin de l’œil leurs toilettes -respectives. - -Je voyais aussi les jeunes gens se retirer en arrière et se répartir, -pour se promener avec les jeunes personnes et j’entendais presque les -«N’êtes-vous pas de cet avis?» et les «non vraiment» de notre -conversation polie. - -C’est une chose terrible que d’être installé dans une voiture de louage, -d’avoir devant soi vos propres concitoyens et de savoir que tout en -connaissant leur genre de vie, vous ne pouvez ni y entrer, ni y -participer: - - Je suis une ombre maintenant! hélas! hélas! - Aux confins du séjour de la nature humaine. - -dis-je d’un ton mélancolique au Professeur. - -Il regardait Mistress--ou quelque autre qui lui ressemblait si -complètement que cela revenait au même. - ---Est-ce que je voyagerais autour du monde pour découvrir ces _gens-là_? -dit-il. Je les ai tous déjà vus: voici le Capitaine Chose, et le Colonel -Machin, et Miss Une telle, en grandeur naturelle et deux fois plus pâle. - -Le Professeur avait deviné. - -La différence était bien là. - -A Singapour, les gens sont d’une pâleur mortelle,--la pâleur de -Naaman,--et les veines sur le dos de leurs mains sont dessinées en -indigo. - -On eût dit que la saison des pluies venait de finir et qu’on n’avait -permis à aucune des femmes de se rendre dans la montagne. - -Et cependant personne ne traite Singapour de pays malsain. - -On y vit bien, on y est heureux jusqu’au jour où l’on commence à se -sentir mal. - -Et alors on va de mal en pis, parce que le climat ne nous laisse aucun -moyen de réagir. - -Alors on meurt. - -La fièvre typhoïde est, à ce qu’il paraît, une des portes de la mort, -tout comme dans l’Inde. Il en est de même du foie. - -La chose la plus charmante qu’il y ait dans la station civile, qui -naturellement est toujours à grande distance de la ville indigène, et -qui est fière de ses jolis petits bungalows, c’est Thomas--ce cher -Thomas, aux vêtements blancs, ce Thomas qui se dandine, qui fume, qui -jure, cet immuable Thomas Atkins, qui écoute l’orchestre, qui rôde par -les bazars et lance au sujet des palmiers son adjectif impossible à -répéter tout comme s’il était à Mian-Mir[15]. - - [15] Voir _Trois Troupiers_ et _Autres Troupiers_. - -Le cinquante-huitième régiment (de Northampton) se trouve dans ces -parages. Ainsi donc, vous le voyez, Singapour ne court aucun risque. - -Dans les jardins, personne ne voulut m’adresser la parole, bien qu’à mon -avis, leur devoir eût été de m’inviter à boire, et je revins tout -honteux à mon hôtel pour manger six plats épicés différents, tous à la -même sauce. - - * * * * * - -Je veux rentrer chez moi! Je tiens à retourner dans l’Inde. Je suis -malheureux. - -A cette époque de l’année, le steamer _Nawab_ devrait être vide, et, au -lieu de cela, il s’y trouve cent passagers de première classe, et -soixante-six de seconde. - -Toutes les jolies filles sont dans cette dernière classe. - -Il est arrivé une catastrophe à Colombo. Deux steamers se sont heurtés. - -Nous avons devant nous les résultats de la collision et nous formons une -ménagerie. - -Le capitaine dit qu’il ne devrait y avoir selon les règlements que dix -ou douze passagers, et que si l’on avait prévu cette cohue, on aurait -fait partir un autre steamer. - -Pour mon compte, je suis d’avis qu’on devrait jeter par-dessus bord une -moitié de nos compagnons de voyage. - -Ils ne font le tour du monde que par plaisir, et cette sorte de -distraction conduit à des opinions précipitées et exagérées. - -En tout cas, qu’on me rende la liberté et les cafards de l’Inde -Anglaise, où nous dînions sur le pont, où nous changions les heures des -repas, où nous étions maîtres de tout ce que nous voyions. - -Vous connaissez les règlements de forçats qu’on impose dans la -_Peninsular and Oriental_. - -Vous ne devez aborder le capitaine qu’en marchant sur les mains, et en -agitant respectueusement les jambes. - -Vous devez ramper à plat-ventre devant le principal commis aux vivres et -l’appeler «Trois fois puissant Rince-Bouteilles». - -Il vous est interdit de fumer sur le parc des moutons, de stationner sur -la dunette, prescrit de mettre un habit neuf quand la bibliothèque du -vaisseau est ouverte, et ce qui est le comble de l’injustice, de -commander, un repas à l’avance, vos boissons pour le déjeuner et le -dîner. - -Comment un homme rempli de bière de Pilsen peut-il arriver à cet état de -tranquillité clairvoyante qui est nécessaire pour commander ce qu’il -boira à dîner. C’est montrer qu’on ignore la nature humaine. - -La _Peninsular and Oriental_ aurait besoin d’une bienfaisante -concurrence. - -Les capitaines y sont qualifiés de commandants, et à voir leurs façons, -on croirait qu’ils vous font une faveur en vous prenant à leur bord. - -Je le répète, la liberté de l’Inde anglaise pour toujours! Et foin des -conforts d’un vaisseau à coolies et à des prix qui conviendraient pour -un palais. - -Il y a environ trente femmes à bord, et j’ai été témoin avec un certain -sentiment d’indignation de leur complot pour faire périr la femme qui -est chargée des vivres, une dame délicate et de façons charmantes. - -Je crois qu’elles arriveront à leur fin. - -Le salon a quatre-vingt-dix pieds de long, et la maîtresse d’hôtel le -parcourt dans toute sa longueur, pendant neuf heures par jour. - -Dans les intervalles de repos, elle porte des tasses de thé au bœuf aux -fragiles sylphes qui ne peuvent se passer de prendre de la nourriture -entre neuf heures du matin et une heure du soir. - -Ce matin, elle s’est avancée vers moi et a dit comme si c’était la chose -la plus naturelle du monde: - ---Monsieur, puis-je enlever votre tasse à thé? - -C’était une femme de vraie race blanche et le salon était plein de -métisses portugaises, lourdes créatures. - -Un jeune Anglais la laissa prendre sa tasse, et ne se retourna même pas -quand elle la lui rendit! - -Cela est terrible et me montre mieux que ne le fit quoi que ce soit, -combien je suis loin du bienheureux Orient! - -Elle (la maîtresse d’hôtel) parle debout à des hommes qui restent assis! - -On croit couramment que nous, gens de l’Inde, nous manquons de bonté -envers nos domestiques. - -Je serais fort aise de voir un balayeur faire la moitié de la besogne -que ces terribles dames et demoiselles de race blanche exigent de leur -sœur. - -Elles lui font transporter dix objets et ne disent pas même merci. - -Elle n’a pas de nom, et si vous criez à tue-tête: «Maîtresse d’hôtel», -il faut qu’elle vienne. N’est-ce pas dégradant? - -Mais le véritable motif qui me fait désirer de revenir, c’est que j’ai -rencontré un tas de Juif de Chicago, et que je crains d’en rencontrer -encore davantage. - -Le navire est plein d’Américains, mais le jeune garçon -Américain-Juif-Allemand est le plus terrible de tous. - -L’un d’eux a de l’argent, et il erre de l’arrière à l’avant, en invitant -les inconnus à boire, en organisant des loteries, et en commettant -d’autres atrocités. - -On dit couramment qu’il est mourant. - -Malheureusement, il ne se dépêche pas assez de mourir. - -Mais la véritable monstruosité qui se trouve sur le navire, c’est un -Américain qui n’a pas encore atteint tout son développement. - -Je ne puis pas l’appeler un gamin, quoiqu’officiellement il n’ait que -huit ans, qu’il porte une jaquette à raies et qu’il mange avec les -enfants. - -Il a l’air fatigué d’un singe à l’âge d’enfance. Il a des rides autour -de la bouche et sous ses yeux. - -Quand il n’a pas autre chose à faire, il répond au nom d’Albert. - -Pendant deux ans, il n’a cessé de voyager: il a passé un mois dans -l’Inde, vu Constantinople, Tripoli, l’Espagne, a vécu sous la tente et à -cheval pendant trente jours et trente nuits, ainsi qu’il s’est empressé -de m’en informer, et il a épuisé la liste des félicités de ce monde. - -Il n’a pas de chair sur les os, et il passe sa vie dans le fumoir à -organiser la loterie quotidienne. - -J’avais peur de lui, mais il me suivit, et m’expliqua d’une voix sans -inflexions, sans expression, comment fonctionnaient les loteries. - -Quand j’eus protesté que je le savais, il continua sans s’inquiéter de -l’interruption, et finalement pour me récompenser de ma patience, il -m’offrit de me dire les noms et les particularités de tous les -passagers. - -Puis il disparut par la fenêtre du fumoir, parce que la porte n’avait -que huit pieds de haut, et que dès lors elle était trop étroite pour ce -gigantesque et anormal phénomène. - -Sur certains sujets, il possédait des notions partielles plus complètes -que les miennes. Sur certains autres, il montrait la crédulité sans -bornes de l’enfant de deux ans. Mais le regard las était toujours le -même et il sera encore le même quand il aura cinquante ans. - -Cela est plus désolant que je ne pourrais le dire. - -Tous ses souvenirs s’étaient embrouillés les uns dans les autres et il -plaçait en Turquie et dans l’Inde des incidents qui s’étaient passés en -Espagne. - -Quelque jour un maître d’école s’emparera de lui et tâchera de -l’éduquer, et je donnerais bien des choses pour voir par quel bout il -commencera. - -La tête est déjà trop pleine, et... l’autre partie n’existe pas encore. - -Albert n’est, à ce que je présume, qu’un enfant comme les autres enfants -américains. - -Il fut pour moi une révélation. - -Maintenant je tiendrais à voir une fillette américaine--mais pas à -présent,--pas tout de suite. - -Mes nerfs n’en peuvent plus, après les Juifs et Albert, et à moins -qu’ils ne reprennent leur ton, je reviendrai sur mes pas dès que j’aurai -atteint Yokohama. - - - - -VII - - Où l’ignorance dans toute sa nudité prononce des jugements en - criant à tue-tête, pendant tout le jour et sans vergogne, sur - ces diverses choses. - - -Les quelques jours passés sur le _Nawab_ se sont écoulés au milieu de -gens nouveaux et bien étranges. - -Il y avait là des spéculateurs de l’Afrique Australe, des financiers -venant de la métropole (ils ne parlaient que par centaine de milliers de -livres, et, je le crains, ils bluffaient terriblement). Il y avait des -consuls de lointains ports de Chine, et des associés de maisons de -transport chinoises: ils tenaient des propos et émettaient des idées -aussi différentes des nôtres que notre langue courante est éloignée de -celle de Londres. - -Mais vous ne trouveriez rien d’intéressant à entendre l’histoire de -notre chargement humain, à entendre le négociant écossais à la tête -dure, qui a un faible pour le spiritisme, et qui me supplia de lui dire -s’il y avait réellement quelque chose de sérieux dans la Théosophie, et -si le Thibet était peuplé de _chélas_ se livrant à la lévitation; non -plus qu’à entendre le petit vicaire de Londres qui est en vacances, et -qui a vu l’Inde, et qui a espéré y voir prospérer l’œuvre des missions, -qui croyait que le comité de la société des Missions entamait les idées -et les convictions des masses et que la parole du Seigneur prévaudrait -bientôt sur tous les autres conseils. - -Celui-là, pendant les quarts de nuit, arrangeait et disposait les grands -mystères de la vie et de la mort et envisageait la perspective d’une vie -entière de labeur dans une paroisse où il n’y avait pas un riche. - - * * * * * - -Lorsque vous êtes dans les mers de Chine, ayez soin d’avoir toujours à -votre portée vos dessous de flanelle. - -En une heure, le steamer sortit de la région des chaleurs tropicales (y -compris l’insolation) pour entrer dans un franc, un froid brouillard, -aussi humide qu’une brume écossaise. - -Le matin nous offrit un monde nouveau,--quelque part entre le Ciel et la -Terre. - -La mer était en verre fumé. - -Des îles, d’un gris rougeâtre, s’éparpillaient sur elle au-dessous des -bancs de brouillards qui flottaient à une cinquantaine de pieds -par-dessus nos têtes. - -Les voiles trapues des jonques dansèrent un instant comme des feuilles -d’automne dans la brise et disparurent, et les îles, semblant avoir -perdu toute solidité, formèrent un fond sur lequel les masses allongées -se brisaient en flocons de neige. - -Le steamer geignait, grommelait, criait, parce qu’il était si triste, si -malheureux, et je gémis de mon côté parce que, selon le _Guide des -voyageurs_, Hong-Kong était le plus beau port qu’il y eût au monde et -que je ne voyais pas plus loin qu’à deux cents yards dans une direction -quelconque. - -Pourtant, ce glissement de fantôme, à travers la ceinture de brouillard, -avait une animation mystérieuse, qui s’accrut lorsque l’agitation de -l’air nous permit d’entrevoir un entrepôt et un derrick, qui -paraissaient l’un et l’autre tout près de notre bord, puis en arrière -d’eux, le profil d’une pente de montagne. - -Nous nous frayâmes une route à travers une mer de bateaux à museau plat, -tous montés par les plus musculeux des hommes, et le Professeur dit que -le moment était venu maintenant d’étudier la question chinoise. - -Mais nous apportions dans ces lieux-là un nouveau général. - -De beaux uniformes neufs, bien seyants, vinrent lui souhaiter la -bienvenue, et à contempler des choses dont j’avais été privé depuis -longtemps, je ne songeai plus du tout aux Queues-de-Cochon. - -Gentlemen de la chambre du Mess, vous qui porteriez des vestons de toile -à la revue, si vous le pouviez, attendez d’être restés un mois sans -avoir vu une jaquette de corvée, sans avoir entendu un éperon résonner -_clic-clac_, et vous saurez pourquoi les civils voudraient toujours vous -voir en uniforme. - -Le Général, pour le dire en passant, était un général charmant. - -Si je m’en souviens bien, il n’en savait pas très long sur l’armée des -Indes, non plus que sur le caractère d’un gentleman nommé Roberts, mais -il disait que Lord Wolseley allait devenir un de ces jours commandant en -chef, à raison des besoins pressants de notre armée. - -Ce fut une révélation parce qu’il ne parlait que des choses militaires -anglaises, qui sont très, très différentes de celles de l’Inde, et qui -se compliquent de politique. - -Tout Hong-Kong est bâti de façon à faire face à la mer. - -Le reste est du brouillard. - -Une route boueuse passe d’une façon définitive devant une ligne de -maisons qui tiennent à la fois de Chowringhi et de Rotherhithe. - -Vous habitez dans les maisons, et quand vous en avez assez, vous -traversez la route, et vous voilà dans la mer, si vous arrivez à trouver -seulement un pied carré d’eau qui ne soit pas occupé. - -Les chargements maritimes sont si considérables, et il en résulte une -telle saleté contre le quai, que les habitants de la classe supérieure -sont forcés de suspendre leurs bateaux à des davits au-dessus des -bateaux du commun, qui sont grandement dérangés par une multitude de -remorqueurs à vapeur. - -Ceux-ci manœuvrent pour s’amuser et se donner le plaisir de siffler. - -On les tient en si mince estime que chaque hôtel a les siens et que les -autres ne sont à personne. - -Au delà des remorqueurs, on voit des steamers en tel nombre que l’œil ne -peut les compter et sur cinq de ceux-ci quatre _nous_ appartiennent. - -Je fus fier de voir le mouvement maritime de Singapour, mais je fus -gonflé de patriotisme en contemplant du balcon de l’hôtel Victoria les -flottes de Hong-Kong. - -Je pourrais presque cracher dans l’eau, mais il y a en bas un grand -nombre de marins et ce sont gens de forte race. - -Comme un voyageur devient insouciant et égoïste! - -Pendant plus de dix jours, nous avons laissé le monde extérieur en -dehors de nos malles, et presque le premier mot que nous entendons à -l’hôtel est celui-ci: - ---John Bright est mort et il y a eu un terrible cyclone à Samoa. - ---Ah! c’est en effet bien triste, mais voyons, où dites-vous que se -trouvent nos chambres? - -Au pays ces nouvelles auraient défrayé la conversation pendant une -demi-journée et on en a fini avec elles avant d’être allé jusqu’à la -moitié d’un corridor d’hôtel. - -On ne saurait rester tranquille à méditer pendant qu’un monde nouveau -bourdonne en dehors de la fenêtre, quand on va entrer en Chine et la -posséder tout entière. - -Un bruit de malles traînées dans le corridor, des talons sonores,--puis -apparition d’une femme énorme, dégingandée qui lutte avec un petit -domestique madrassi. - ---... Oui... J’ai été partout et j’irai partout ailleurs. Maintenant je -vais à Shanghaï et à Pékin. J’ai été en Moldavie, en Russie, à Beyrout, -dans toute la Perse, à Colombo, Delhi, Dacca, Bénarès, Allahabad, -Peshawar, dans cette passe à Rhi-Mujid, à Chalabar, Singapour, Penang, -ici même, et à Canton. Je suis Autrichienne, Croate, et je visiterai les -États d’Amérique, et peut-être l’Irlande. Je voyage sans cesse... je -suis... comment appelez-vous cela? _Widow_, veuve. Mon mari... il était -mort, et par conséquent je suis triste, et je voyage. Évidemment je suis -en vie, mais je ne vis pas. Vous comprendre? Toujours triste. -Voudrez-vous me dire le nom du vaisseau dans lequel on va jeter mes -malles maintenant?... Vous voyagez par plaisir? Oui? Moi, je voyage -parce que je suis seule et triste,--toujours triste. - -Les malles disparurent. La porte se ferma. Les talons sonnèrent dans le -corridor, et je restai là, me grattant la tête dans mon étonnement. - -Comment avait commencé la conversation? - -Pourquoi finissait-elle? - -A quoi bon rencontrer des excentricités qui ne donnent sur elles-mêmes -aucune explication? - -Je n’aurai jamais de réponse, mais cette conversation est authentique -d’un bout à l’autre. - -Je vois maintenant comment se documentent les romanciers de l’école -fragmentaire. - -Lorsque je m’aventurai dans les rues de Hong-Kong, je marchai dans une -épaisse et visqueuse boue de Londres, de cette sorte de boue qui fait -pénétrer à travers les chaussures un froid glacial, et le bruit des -roues innombrables était comme celui d’un nombre incalculable de -hansoms. - -Il tomba une pluie pénétrante, et tous les sahibs hélèrent des -rickshaws,--ici on les nomme des ricks,--et le vent était plus froid -encore que la pluie. - -C’était la première sensation franchement hivernale depuis Calcutta. - -Rien d’étonnant à ce que, grâce à un tel climat, Hong-Kong eût dix fois -plus d’animation que Singapour, que partout on vît des signes de -constructions, qu’il y eût des becs de gaz dans toutes les maisons, -qu’on vît çà et là maintes colonnades et coupoles, et que les Anglais -marchassent comme doivent le faire des Anglais, d’un pas hâtif, le -regard en avant. - -Il y avait des vérandahs sur toute la longueur de la rue principale, et -les magasins européens prodiguaient les glaces par yards carrés. - -_Nota bene_: Partout ailleurs, comme à Simla, tenez en défiance les -magasins qui ont des glaces: chacun de vos achats concourt à amortir -cette installation. - -La même Providence, qui fit passer les grands fleuves au voisinage des -grandes villes, fait passer aussi les grandes rues près des grands -hôtels. - -Je descendis Queen Street, rue qui n’est pas très montueuse. - -Toutes les autres rues que je regardai étaient construites en degrés -comme à Clovelly, et par un ciel bleu elles eussent fourni au Professeur -des vingtaines de bons clichés. - -La pluie et le brouillard rendaient les plaques confuses. - -Toutes les rues montantes allaient se perdre par en haut dans un -brouillard blanc qui voilait les pentes d’une colline, et les rues -descendantes se perdaient de même dans la vapeur des eaux du port, et -les unes comme les autres étaient d’un aspect fort étrange. - ---Hi-hi-yow, dit le coolie de mon rickshaw, en me versant par dessus une -roue. - -Je sortis et rencontrai d’abord un Allemand barbu, puis trois mousses en -liesse, appartenant à un navire de guerre, puis un sergent de sapeurs, -puis un Parsi, puis deux Arabes, puis un Américain, puis un Juif, puis -quelques milliers de Chinois qui portaient tous quelque chose, et enfin -le Professeur. - ---On fabrique des plaques--des plaques instantanées à Tokio, à ce qu’on -m’a appris. Que dites-vous de cela? dit-il. Eh bien, dans l’Inde, le -bureau du lever des plans est le seul qui fabrique ses propres plaques. -Des plaques instantanées à Tokio, songez donc! - -J’avais été pendant longtemps le débiteur du Professeur pour une de ces -plaques. - ---Après tout, répondis-je, ce qui me frappe, c’est que nous avons commis -l’erreur de trop penser à l’Inde. Par exemple, nous nous figurions que -nous étions civilisés. Mettons-nous à un rang inférieur. A côté de cette -ville-ci, Calcutta n’est plus qu’un hameau. - -Et il y avait en cela une bonne part de vrai, car la ville était d’une -propreté peu ordinaire; parce que les maisons étaient uniformes, à trois -étages et avec des vérandahs, et parce que le pavé était de pierre. - -Je rencontrai un cheval, qui était fort honteux de lui-même. Il suivait -des yeux une charrette qui prenait la route de la mer, mais au haut des -degrés on ne voyait en fait de véhicules que des rickshaws. Hong-Kong a -détruit dans mon esprit le romanesque du rickshaw. - -Ils devraient être consacrés aux jolies dames, et non aux hommes qui -s’en servent pour aller à leurs affaires, aux officiers en grand -uniforme, aux matelots qui se tassent pour y tenir deux de front, et -d’après ce que j’ai entendu dire là-bas aux casernes, ils servent -parfois à rapporter au violon le déserteur ivre. - ---Il s’y endort, Monsieur, et cela évite bien des embêtements. - -Les Chinois sont naturellement les maîtres de la ville. Ils profitent de -tous nos progrès dans les constructions, de tous nos règlements de -police. - -Leurs enseignes dorées et rouges flamboient sur toute la longueur de -Queen’s Road, mais ils ont soin d’y ajouter la traduction, en caractères -européens habilement tracés. - -Je n’ai trouvé qu’une exception, la voici: - - Fussing, carpantier - et faiseur de Gabinets - tient de bons Gabi. - nets en vente. - -Les boutiques sont faites pour arrêter le marin et l’amateur de -curiosités: elles y réussissent admirablement. - -Lorsque vous allez dans ce pays-là, placez tout votre argent dans une -banque avec ordre du directeur de ne rien vous donner, quoi que vous -demandiez. - -Par ce moyen vous éviterez la faillite. - -Le Professeur et moi nous fîmes un pèlerinage. - -Partant de Kee-Sing, nous allâmes même jusque chez Yi King, qui vend la -volaille décomposée, et chacune de ces boutiques prospérait. - -Bien qu’il vendît des souliers et des cochons de lait, il y avait à la -façade des sculptures, des dorures si déliées que l’œil s’y attachait, -et chaque détail avait quelque chose d’original et de frappant en son -genre. - -Grâce à quelques simples traits, un fragment de racines entremêlées -devenait un entrelacement de démons, une main courante, une corniche -fleurie, un battant de porte rouge foncé et or, un écran en bambous -refendus. - -Tout cela était bon, d’un travail soigné dans la juxtaposition, le -refendage, l’assemblage. - -Les paniers des coolies avaient une forme convenable. Les attaches de -rotin qui les assujettissaient au joug de bambou poli, étaient bien -égalisées, de façon à ce qu’il n’y eût pas de brins pendants. - -Vous pouviez ouvrir et fermer les tiroirs dans les commodes que portait -suspendues l’homme qui vendait des repas aux coolies des rickshaws. - -Les pistons des petites pompes à main en bois des boutiques -fonctionnaient avec précision dans leur alvéole. - -J’étais occupé à étudier ces choses-là pendant que le Professeur allait -et venait à travers les ivoires sculptés, les soies brodées, les -panneaux incrustés, les écailles à filigranes, les pipes aux becs de -jade, une foule de choses, que seul connaît le Dieu de l’Art. - ---Je n’ai plus une opinion aussi favorable sur lui que je l’avais jadis, -dit le Professeur, qui songeait à notre artiste indien. - -Il tenait en main un tout petit groupe grotesque en ivoire qui -représentait un petit enfant s’efforçant de tirer de son repos un buffle -d’eau. - -C’était, sculpté dans le dur ivoire, tout le drame de la vie de la bête -et de l’enfant. - -Nous eûmes la même pensée au même instant. Nous nous étions déjà -rapprochés une ou deux fois du sujet: - ---Ils lui sont cent fois supérieurs par la simple conception, sans -parler de l’exécution, dit le Professeur, la main sur une esquisse en -bois et pierres précieuses représentant une femme assaillie par un coup -de vent contre lequel elle protégeait son enfant. - ---Oui, et ne voyez-vous pas qu’ils n’introduisent les couleurs d’aniline -que dans les objets qu’ils nous destinent. Lui au courant, il les porte -sur son corps toutes les fois qu’il le peut. Qu’est-ce qui a fait que ce -marchand à peau jaune prend tant de plaisir à contempler un oranger nain -dans un pot de couleur bleue-turquoise? repris-je en complétant un -assortiment de cuillers chinoises à bon marché, et toutes bonnes comme -forme, comme couleur et comme commodité. - -Les lanternes chinoises à grosse panse suspendues au-dessus de nous -continuaient à se balancer avec un léger craquement de papier huilé, -mais elles ne nous tentèrent pas, et le marchand en vêtement bleu en -resta pareillement pour ses frais. - ---Vous foulez acheter? Cholies choses ici, dit-il, en remplissant sa -pipe avec du tabac qu’il prenait dans une blague de cuir vert foncé, -dont le col était serré par un petit anneau de composition, ou peut-être -aussi de jade. - -Il jouait avec un abaque de bois brun. - -A côté de lui était son livre-journal relié en papier huilé, et le godet -d’encre de Chine avec les pinceaux et leurs supports de porcelaine. - -Il enregistra une mention sur son livre où il peignit en traits menus sa -dernière affaire. - -Naturellement, les Chinois pratiquent cet art depuis quelques milliers -d’années, mais la Vie et ses Phénomènes sont chose aussi nouvelle pour -moi qu’elle le fut pour Adam, et je m’étonnai. - ---Vous foulez acheter? répéta le marchand après avoir tracé son dernier -coup de pinceau. - -Et je dis dans la nouvelle langue que j’étais en train de m’assimiler: - ---Voudrais savoir un renseignement qui appartient à mon métier. Regardez -ces choses. Avez-vous une âme, vous? - ---Avez-vous quoi? - ---Avez-vous quelque chose d’une âme? Avez-vous tous le même esprit? Vous -ne voyez pas? Alors parlons autrement. Les gens de votre nation ont tous -l’air du même diable incarné mais ils font curiosité de tout, même les -idoles de poche, et jamais ne donnent d’explication. Pourquoi êtes-vous -une aussi horrible contradiction? - ---Ne sais pas: deux dollars et demi, dit-il en tenant un cabinet en -équilibre sur la main. - -Le Professeur n’avait point entendu. - -Son esprit était accablé par la pensée du sort qui pèse sur l’Hindou. - ---Il y a trois races qui savent travailler, dit le Professeur, en jetant -un regard sur la rue fourmillante où les Rickshaws pétrissaient la boue, -et la Babel de cantonais et de pidgin montait en aboiements confus vers -le brouillard jaune. - ---Mais il n’y en a qu’une qui sache se multiplier, répondis-je. L’Hindou -se coupe la gorge et meurt. Quant à la souche des Sahibs, ils sont trop -peu nombreux pour durer toujours. Ces gens-là travaillent et gagnent du -terrain. Ils doivent avoir des âmes. Sans cela ils ne pourraient -concevoir de jolies choses. - ---Je ne puis m’expliquer cela, dit le Professeur. Ils sont meilleurs -artistes que l’Hindou. Pour le dire en passant, cette sculpture que vous -regardez est japonaise. Meilleurs artistes, et ouvriers plus vigoureux, -pris d’ensemble. Ils supportent l’entassement, ils mangent de tout, et -ils sont capables de vivre avec rien. - ---Et moi qui, toute ma vie, ai vanté les beautés de l’Art hindou. - -C’était un petit désappointement quand j’y pensais, mais je tâchai de me -consoler en songeant qu’ils étaient à une telle distance l’un de l’autre -qu’aucune comparaison n’était possible. Et pourtant l’exactitude est -assurément la pierre de touche de l’Art. - ---Ils accablent l’univers, dit avec calme le Professeur. - -Et il sortit pour acheter du thé. - - * * * * * - -Ni à Penang, ni à Singapour, pas plus qu’ici, je n’ai vu un seul Chinois -dormir tant qu’il faisait jour. - -Je n’ai pas vu non plus une vingtaine d’hommes qui fussent visiblement -en train de flâner. - -Tous allaient dans une direction définie, même le coolie sur le quai, -qui trottait voler du bois dans l’échafaudage d’une maison à moitié -construite. - -Dans son propre pays, le Chinois est traité avec une certaine dose de -sans-gêne, pour ne pas dire de férocité. - -Où cache-t-il son amour de l’Art, c’est ce que sait seul le ciel qui a -créé cette terre jaune qui recèle tant de fer. - -Son amour se tourne vers les petites choses. Sans quoi comment -pourrait-il se procurer de si singuliers pendants pour sa pipe et -s’amasser, tout au bout de l’arrière-fond de sa boutique, une collection -pareille à celle que se fait l’oiseau des arceaux de verdure, avec tant -d’objets divers, hétéroclites, dont chacun a sa beauté, si vous le -regardez d’assez près. - -Je suis désolé de ne pouvoir rendre compte en quelques heures des idées -de tant de millions d’hommes. - -Toutefois, une chose qui paraît certaine, c’est que si nous avions à -gouverner autant de Chinois que nous avons d’indigènes dans l’Inde, et -que nous leur eussions donné seulement le dixième des caresses, des -encouragements coûteux dans la voie du progrès, si nous avions tenu -compte dans la même proportion de leurs intérêts et de leurs aspirations -que nous l’avons fait pour l’Inde, nous en aurions été chassés depuis -longtemps ou nous aurions reçu la récompense digne du pays le plus riche -qui soit à la surface de la terre. - -Une de mes paires de souliers a été enveloppée, par un hasard curieux, -dans un journal qui porte pour devise ces mots: «Il n’y a pas de nation -indienne, bien qu’existent les germes d’une nationalité indienne», ou -quelque chose de fort approchant. - -Cela m’a fait pouffer d’un éclat de rire sacrilège. - -Ce grand fainéant de pays que nous soignons, que nous tenons dans du -coton, et à qui nous demandons chaque matin s’il se sent assez fort pour -quitter son lit, apparaît comme un nuage lourd et mou sur l’horizon -lointain, et les vains propos que nous avions l’habitude de tenir entre -nous sur son précieux avenir, sur ses ressources, ne semblaient pas -différer des propos que tiennent les enfants dans les rues, quand ils -ont fabriqué un cheval avec des gousses de haricot ou des bouts -d’allumettes et qu’ils se demandent s’il est capable de marcher. - -Je suis tristement désabusé sur le compte de mon autre patrie, non point -la mère-patrie, maintenant qu’on me cire mes bottes dès l’instant même -où je les ôte. - -Le cireur ne le fait point en vue d’un pourboire, mais parce que c’est -sa besogne. - -Comme le castor de jadis, il lui fallait monter à cet arbre-là: les -chiens étaient à sa poursuite. - -Il y avait concurrence. - - * * * * * - -Y a-t-il réellement un endroit tel que Hong-Kong? On le dit, mais je ne -l’ai pas encore vu. - -Une fois, il est vrai, les nuages s’étant élevés, j’aperçus une maison -de granit perchée, comme un chérubin, sur rien du tout, à un millier de -pieds au-dessus de la ville. - -On eût dit, à la voir, que cela pouvait être une station civile à son -début, mais un homme monta la rue et dit: - ---Voyez-vous ce brouillard? Ce sera ainsi jusqu’en septembre. Vous -feriez mieux de vous en aller. - -Je ne m’en irai point. - -Je camperai devant la place jusqu’à ce que le brouillard se lève et que -la pluie cesse. - -Pour le moment, comme nous sommes au troisième jour d’avril, je suis -assis devant un grand feu de houille et je pense au Caucase couvert de -frimas. - -O pauvres créatures qui êtes dans les tourments, bien loin. - -Tout en vous rendant à votre bureau ou à la salle du rapport, vous vous -dites que vous aidez l’Angleterre dans sa mission de faire progresser -l’Orient. - -C’est une jolie illusion, et je suis fâché de la détruire, mais vous -n’avez pas conquis le pays qu’il fallait. - -Annexons la Chine. - - - - -VIII - - Aimez et faites aimer. C’est ce que je fais. - Mais, ma charmante, pour moi, c’est fini avec tous. - Non, plus rien, tant que je vivrai, non, dussé-je mourir. - Bonsoir, et bonjour. - - -Me voilà bien au fait des dessous de la ville et le mot d’écœurement ne -suffit pas pour rendre ce que j’éprouve. - -Cela commença par un mot en l’air dans la salle d’un bar. - -Cela finit Dieu sait où. - -Que le monde contienne des dames françaises, allemandes, italiennes, -appartenant à l’Ancienne Profession, ce n’est guère surprenant, mais -pour un homme qui a vécu dans l’Inde, c’est quelque chose de choquant -que de rencontrer encore des Anglaises dans cette confrérie. - -Lorsqu’un papa opulent envoie son fils et héritier faire le tour du -monde pour se développer l’esprit, réfléchit-il, je me le demande, aux -endroits où l’innocent va se promener sous la conduite d’amis également -inexpérimentés. - -Je suis porté à croire qu’il n’en est rien. Dans l’intérêt de l’opulent -papa, et poussé par un désir sincère de voir ce qu’on nomme la vie et un -enfer de première classe, je parcourus Hong-Kong pendant la durée d’une -nuit. - -Je suis enchanté de n’être point un heureux père pourvu d’un fils qui, -la bride sur le cou, croit connaître toutes les ficelles. - -Le vice doit être la même chose, à bien peu de différences près, dans -toutes les parties du monde, mais si l’on veut le séparer du plaisir, il -faut aller à Hong-Kong. - ---Certes, tout a de plus beaux dehors, tout est mieux à Frisco, dit mon -guide, mais nous trouvons que ce n’est pas trop mal pour l’Ile. - -Ce fut seulement quand une grosse personne en robe de chambre noire se -fut mise à réclamer à grands cris cette horrible drogue qu’on appelle -«une bouteille de vin» que je commençai à comprendre toute la beauté de -la situation. - -J’étais en train de voir «la Vie». - -«La Vie» c’est une grande chose. - -«La Vie» consiste à sabler du champagne doux qui a été volé à un maître -d’hôtel de la _Peninsular and Oriental_ et à échanger des propos -obscènes avec des créatures à figure pâle qui rient follement, sans -effort comme sans émotion. - -L’argot du véritable _dessalé_,--le _dessalé_, c’est un homme à la -coule, un jeune homme à moitié gris, avec son chapeau en arrière de la -tête--l’argot du véritable _dessalé_ n’est point facile à acquérir. Il -faut pour cela un apprentissage en Amérique. - -Je restai immobile de saisissement, devant la profondeur et la richesse -de la langue américaine, dont j’étais appelé, par un privilège spécial, -à entendre un dialecte particulier. - -Il y avait là des filles qui étaient allées à Leadville et à Denver, et -dans les régions sauvages de l’Ouest le plus sauvage, qui avaient joué -sur les plus petites scènes, qui, d’une façon générale, s’étaient -galvaudées de cent façons diverses qu’il ferait fastidieux d’énumérer. - -Elles jacassaient comme des geais et avalaient à grands traits le -liquide malsain qui remplissait la pièce de sa vapeur. - -Tant qu’elles parlèrent raisonnablement, la chose était divertissante, -mais quand il y eut assez de liquide consommé pour faire tomber le -masque, elles se mirent bel et bien à jurer par tous leurs dieux. - -Bon nombre d’hommes ont entendu une femme blanche jurer, mais il en est -quelques-uns,--et je suis de ceux-là,--auxquels cette expérience a été -refusée. - -C’est une véritable révélation, et si personne ne vous jette à bas de -votre chaise d’une poussée dans le dos, vous pourrez réfléchir sur des -tas de choses qui en découlent. - -Elles juraient donc, et buvaient, et contaient des histoires, assises en -rond, si bien que je compris que cela, c’était la Vie, que c’était une -chose dont il fallait m’éloigner si je tenais à y prendre goût. - -Le jeune homme, qui avait quelques bribes de connaissance du monde et -qui permettait aux filles de _l’acheter_, si cela leur chantait, se -trouvait là naturellement. - -Les donzelles _l’achetèrent_ tel qu’il était, au prix qu’il s’estimait -lui-même, et j’assistai au jeu: le moyen le plus sûr d’être berné c’est -de tout savoir. - -Alors il y eut un intermède, et d’autres cris et hurlements, que le -public, dans sa générosité, voulut bien prendre pour la preuve qu’on -s’amusait énormément, et qu’on jouissait de la Vie. - -De là j’allai dans un autre établissement où la tenancière avait perdu -la moitié du poumon gauche, ainsi que sa toux l’indiquait, mais n’en fut -pas moins amusante, dans le genre monotone, jusqu’au moment où elle -laissa aussi tomber son masque, et où commencèrent les propos joyeux et -les plaisanteries. - -Toutes ces plaisanteries-là je les avais déjà entendues dans le premier -établissement. - -C’est une bien pauvre espèce de Vie que celle qui ne sait pas inventer -chaque jour sa plaisanterie. - -Plus que jamais le jeune homme mettait son chapeau de travers, -expliquait qu’il était un vrai _dessalé_ et qu’il n’était pas piqué des -vers. - -Le premier venu, qui n’aurait pas eu la tête en fer fondu, aurait été un -vrai _dessalé_ après un verre de ce champagne sirupeux. - -Je comprends maintenant pourquoi les gens se croient insultés quand on -leur offre un «champagne» doux. - -Le second interview finit quand la tenancière, tout en toussant, nous -reconduisit dans le corridor et que nous nous retrouvâmes dans l’air pur -des rues silencieuses. - -Elle était réellement très malade et annonça qu’elle n’avait plus que -quatre mois à vivre. - ---Est-ce que nous allons continuer toute la nuit cette assommante -tournée? demandai-je à la quatrième maison, où je craignais d’entendre -une quatrième répétition de cette histoire trois fois ressassée? - ---C’est mieux à Frisco, mais il faut un peu faire rigoler les filles, -voyez-vous. Allons, marchez, réveillez-les. C’est la Vie, cela. Vous -n’avez jamais vu cela dans l’Inde? me répondit-on. - ---Non, Dieu merci, je ne l’ai pas vu. Une semaine de cette existence -m’amènerait à me pendre, répliquai-je en m’adossant d’un air las à un -montant de porte. - -On entendait à l’intérieur le tapage des gens qui faisaient la fête -cette nuit et celles qui étaient là n’avaient certes nul besoin d’être -réveillées. - -L’une se remettait à peine d’une noce de trois jours et l’autre allait -commencer le même voyage. - -La Providence me protégea tout le temps. - -Une certaine beauté austère, répandue dans mes traits, avait fait croire -à tout le monde que j’étais médecin ou clergyman, un clergyman comme on -n’en voit guère, je suppose. - -On m’épargna donc la plupart des plaisanteries trop épicées et je pus -rester assis à contempler la Vie qui était si douce. - -Ainsi je me rappelai l’Oxonien qui, dans _Tom et Jerry_, joue des gigues -sur l’épinette--vous avez vu cette vieille gravure?--pendant que le -Corinthien Tom et la Corinthienne Kate dansaient une fière sarabande -dans une petite chambre pourvue d’un tapis. - -Ce qu’il y avait de pire, c’était que les femmes étaient de vraies -femmes, et jolies, et ressemblaient à certaines personnes de ma -connaissance, et quand elles cessaient un instant ce jeu insensé de -raquette, elles se tenaient convenablement. - ---Passeraient n’importe où pour de vraies dames, dit mon ami. Tout -n’est-il pas parfait chez elles? - -A ce moment, la Corinthienne Kate se mit à mugir pour réclamer de quoi -boire,--il était trois heures du matin--et le flot de hideux propos -reprit son cours. - -Elles se qualifiaient de femmes gaies. - -Cela ne fait pas beaucoup d’effet sur le papier. Pour apprécier tout ce -qu’il y a de sardonique dans ce sarcasme, il faudrait que vous -l’entendiez tomber de leurs lèvres et au milieu de leur entourage. - -Je clignai énergiquement des yeux, pour montrer que j’appréciais -pleinement la Vie, que j’étais un vrai dessalé, et que, moi aussi, je -n’étais pas piqué des vers. - -Il naît en tête à tête une ivresse qui aboutit chez l’homme à une -hilarité exagérée, mais quand une troupe de quatre partenaires se met de -propos délibéré à boire et à jurer, l’amusement a quelque part une -fuite, comme si son fond était percé. - -Le dégoût, l’ennui, ne tardent guère. - -Une nuit de réflexion m’a convaincu qu’il n’y a pas d’enfer dans l’autre -monde pour ces femmes-là. Elles ont le leur dans leur existence, et j’y -ai fait quelques pas. - -Toujours affublé du titre de docteur, ce fut mon devoir de veiller -depuis la nuit jusqu’à l’aurore une patiente--gaie, _toujours_ gaie, -souvenez-vous-en--et frissonnant à l’approche d’une crise, qu’on appelle -le _délirium tremens_. - -Kate la Corinthienne aura son tour plus tard. - -Sa compagne, sortant à peine d’une lourde ivresse, était plus que je -n’en pouvais supporter. - -C’était une horreur sans circonstances atténuantes, et ma haine se -fondit dans une sincère pitié. - -La crainte de la mort pesait sur elle pour une raison que vous allez -apprendre. - ---Dites, vous dites que vous venez de l’Inde. Connaissez-vous quelque -chose au choléra? - ---Un peu. - -La voix, qui interrogeait, était fêlée et agitée. - -Une longue pause. - ---Dites, Docteur, quels sont les symptômes du choléra. Une femme est -morte dans la rue la semaine dernière. - ---Voilà qui est agréable, pensai-je, mais il faut me rappeler que c’est -«la Vie». - ---Elle est morte la semaine dernière... choléra. Mon Dieu, je vous dirai -qu’au bout de six heures elle était morte. Je parie que je vais attraper -aussi le choléra. Non, tout de même, n’est-ce pas? Est-ce que je peux -l’attraper? Il y a deux jours, j’ai cru que je l’avais. Cela me faisait -terriblement mal. Je ne peux pas l’attraper, n’est-ce pas? Il n’attaque -jamais les gens deux fois, n’est-ce pas? Oh! dites que non et que le -diable vous emporte! Docteur, quels sont les symptômes du choléra? - -J’attendis qu’elle eût détaillé son attaque. - -Je lui assurai que ces symptômes-là, et non point d’autres, étaient ceux -du choléra, et--puisse-t-on porter cela à mon crédit--que le choléra -n’attaquait jamais deux fois la même personne. - -Cela lui donna dix minutes de tranquillité. - -Puis, elle se leva en poussant un juron et hurlant: - ---Je ne veux pas être enterrée à Hong-Kong. Ça me fait peur! Quand je -mourrai... du choléra... qu’on m’emporte à Frisco, et qu’on m’y -enterre... A Frisco... A la Montagne solitaire, à Frisco, vous entendez, -Docteur? - -J’entendais, je promis. - -Au dehors les oiseaux gazouillaient déjà et l’aurore rayait les volets. - ---Dites donc, Docteur, avez-vous jamais connu Cora Pearl? - ---Entendu _parler_ d’elle. - -Je me demandais si elle n’allait pas se mettre à faire éternellement le -tour de la chambre, les yeux fixés au plafond, et entrelaçant et -délaçant ses mains tour à tour. - ---Eh bien, commença-t-elle en baissant la voix d’une façon expressive, -le jeune Duval s’est brûlé la cervelle sur son paillasson et y a fait -une mare de sang,--je veux dire de vrai sang.--Vous ne portez pas de -pistolet, Docteur?... Savile en portait un... Vous ne connaissez pas -Savile?... C’était mon mari, aux États-Unis... Mais moi je suis -Anglaise, Anglaise pur sang. Voilà ce que je suis... Faisons venir une -bouteille de vin. Je suis si nerveuse. Cela ne vaut rien pour moi?... -Que le... Non, vous êtes médecin. Vous savez ce qui est bon contre le -choléra. Dites-moi, dites-moi... - -Elle s’avança vers les volets et regarda fixement au dehors, la main sur -le verrou, et le verrou faisait un bruit sec sur le bois, parce que la -main était atteinte de tremblement. - ---Je vous dis que Kate la Corinthienne est soûle, aussi pleine qu’elle -peut en tenir. Elle ne fait que boire... Avez-vous jamais vu mon épaule? -Il y a deux marques dessus. Elles m’ont été faites par un homme,--un -gentleman,--il y a deux nuits. Ce n’est pas parce que je suis tombée -contre mes meubles. Il m’a frappée deux fois avec sa canne, cette brute, -cette brute, cette brute. Si j’avais été saoule je lui aurais secoué sa -poussière. La brute!... Mais je me suis contentée d’aller dans la -vérandah pleurer à me briser le cœur... Oh! la brute! - -Elle arpentait la pièce, caressant son épaule en lui parlant comme elle -eût fait à un animal. - -Puis, elle jura après l’individu. - -Ensuite elle tomba dans une sorte de stupeur mais en geignant, et en -jurant après l’homme à travers son sommeil et appelant avec des -gémissements son _amah_, pour venir lui panser son épaule. - -Endormie, elle n’était pas dépourvue de charme, mais la bouche s’agitait -convulsivement. - -Le corps était secoué par des frissons. Elle n’avait de tranquillité -nulle part. - -A la lumière du jour je vis ses yeux rougis, ses joues creuses, ses yeux -fixes. - -Elle était tourmentée par une migraine et par des secousses nerveuses. - -C’était vraiment «la Vie» que je voyais, mais elle ne m’amusait point, -car je sentais que moi-même, pour avoir simplement été témoin de son -extrême abaissement, j’étais coupable, comme le reste de mes semblables -qui l’avaient amenée là. - -Puis elle se mit à mentir. - -Du moins j’appris par l’homme qui connaissait si bien le monde que -c’étaient là des propos mensongers. - -Ils avaient trait à elle-même, à sa famille, et, s’ils étaient faux, -c’étaient des mensonges sans motifs, car tout y était bas et écœurant, -malgré les efforts pour _dorer_ la réalité à l’aide d’un album de -photographies qui la rattachait à son passé. - -N’étant point un homme à la coule, je préfère croire que ses histoires -étaient vraies et lui savoir gré de l’honneur qu’elle me fit en me les -racontant. - -Je me figurais que la maison n’avait rien de plus triste à me montrer -que sa figure. - -En cela je me trompais. - -Kate la Corinthienne s’était réellement livrée à la boisson. - -Elle se leva, en chancelant d’ivresse, chose terrible à voir et qui vous -donne un mal de tête par sympathie. - -Il y avait eu quelque gaffe faite dans le ménage mal tenu, où les -services à thé en plaqué étaient mêlés avec la porcelaine à bon marché, -et la domesticité fut appelée pour s’expliquer. - -Je vis Kate la Corinthienne saisir la moustiquaire pour se soutenir, -chose horrible et offensante à la face du jour immaculé. - -Je l’entendis jurer d’une voix épaisse et confuse, comme je n’ai jamais -entendu un homme jurer, et je m’étonnai que la maison ne tombât pas, -frappée de la foudre, sur nos têtes. - -Sa compagne s’interposa, mais fut engloutie sous un torrent de -blasphèmes, et la demi-douzaine de petits chiens qui infestaient la -pièce s’esquivèrent d’eux-mêmes hors la portée des mains ou des pieds de -Kate la Corinthienne. - -Le fait que la femme était belle ne servait qu’à empirer la situation. - -Sa compagne se laissa tomber frissonnante sur un des canapés. - -Kate se balançait de droite et de gauche, jurait après Dieu, après les -hommes, après le ciel et la terre à pleines lèvres. - -Si Alma-Tadema avait pu la peindre,--cette combinaison de blanc, de -cheveux noirs, d’yeux étincelants, et les pieds nus,--nous aurions vu le -vrai portrait de l’éternelle Prêtresse de l’humanité. - -Peut-être aurait-elle été mieux personnifiée encore, quand la colère de -Kate fut éteinte et qu’elle allait trébuchant par la pièce, soulevant un -verre à champagne bien au-dessus de sa tête, réclamant à grands cris, à -dix heures du matin, une nouvelle tournée de l’infâme breuvage qui -empoisonnait l’atmosphère dans toute la maison. - -Elle but son liquide et les deux femmes s’assirent pour le partager. - -Ce fut leur déjeuner. - -Je m’en allai, écœuré, attristé, et comme la porte se fermait, je les -vis toutes deux en train de boire. - ---Là-bas, à Frisco, c’est bien mieux, disait le vrai dessalé, mais comme -vous le voyez, elles sont diablement gentilles. Elles pourraient passer -pour des dames si elles le voulaient. Je vous le dis, un homme n’a qu’à -ouvrir les yeux et à faire un tour chez elles pour voir un peu de la vie -amusante. - -J’ai vu tout ce que je désirais voir, et désormais je passerai outre. - -Il se peut qu’il y ait de meilleur champagne et de plus solides buveurs -à Frisco et ailleurs, mais les propos seront les mêmes, l’odeur de rance -et de moisi de tout cela sera la même jusqu’à la consommation des -siècles. - -Si c’est là la Vie, qu’on me donne une honnête mort, sans boissons, sans -obscènes plaisanteries. - -De quelque côté que vous regardiez ce spectacle, c’est une pitoyable -comédie mal jouée et qui ressemble trop à une tragédie pour être -agréable. Mais il paraît que cela amuse le jeune homme en train de faire -son tour du monde et je ne saurais croire que ce soit tout à fait sain -pour lui,--à moins, toutefois, que cela ne lui fasse aimer encore -davantage son foyer domestique. - -Et les torts les plus graves étaient de mon côté. - -Je n’étais point emporté par une rafale de passion. J’allais de -sang-froid à la découverte de cet _Inferno_ sonder les misères -insondables de la vie. - -Pour les décrire, pour la somme insignifiante de trente dollars, je -m’étais procuré plus de renseignements et plus de dégoûts que je n’en -avais voulu, avec le droit de contempler une femme à moitié folle -d’ivresse et de peur pendant le tiers d’une épouvantable nuit. - -Les plus grands torts étaient de mon côté. - -Lorsque nous rentrâmes dans le monde, je fus content de sentir planer le -brouillard entre moi et le ciel, au-dessus de ma tête. - - - - -IX - - J’aimerais à me lever pour aller - Où croissent les pommes d’or, - Où sous un autre ciel - Les îles des Perroquets sont à l’ancre. - - -Hong-Kong était si animé, si bien bâti, si éclairé, et si bourré de -richesse à la voir extérieurement que je tenais à savoir comment tout -s’était fait. - -Ce n’est pas en vain que vous prodiguez le granit par tonnes cubiques, -que vous consolidez vos falaises avec du ciment de Portland, que vous -construisez une jetée de cinq milles, que vous établissez un club qui a -l’air d’un petit palais. - -Je me mis en quête d’un Taipan: on désigne ainsi le chef d’une maison de -commerce anglaise. - -Ce Taipan-là était le plus considérable de l’île, et de beaucoup le plus -charmant. - -Il possédait des vaisseaux, et des quais, et des maisons et des mines, -et cent autres choses. - -Je lui dis donc: - ---O Taipan, je suis un pauvre citoyen de Calcutta, et l’animation de -votre ville me surprend. Comment se fait-il que tout le monde y sente -l’argent? D’où viennent les améliorations de votre ville? Et pourquoi -les hommes sont-ils si infatigables? - -Et le Taipan dit: - ---C’est parce que l’île va hardiment de l’avant. C’est parce que tout -rapporte. Jetez les yeux sur cette liste d’actions. - -Il me tendit une liste de trente compagnies environ: compagnies pour le -lancement de vapeurs, pour les mines, pour la fabrication de câbles, -l’établissement de docks, le commerce, des compagnies pour -l’exportation, pour toutes sortes d’objets. - -A part cinq exceptions, toutes les actions faisaient prime, les unes de -cent, d’autres de cinq cents, quelques-unes de cinquante seulement. - ---Ce n’est pas du bluff, dit le Taipan. C’est sincère. Presque tous les -gens que vous rencontrerez ici, sont des lanceurs d’affaires et -organisent des compagnies. - -Je regardai par la fenêtre, et je vis comment les compagnies se -fondaient. - -Trois hommes, gardant leur chapeau sur la tête, causent pendant dix -minutes. Un quatrième se joint à eux, muni d’un carnet de poche. - -Puis, tous les quatre font un plongeon dans l’Hôtel de Hong-Kong afin de -se procurer les matériaux nécessaires pour mettre à flot l’affaire et -voilà une compagnie de plus. - ---C’est de là, dit le Taipan, que vient la richesse de Hong-Kong. - -Ici toute idée rapporte, à commencer par celle d’une laiterie. Nous -sommes sortis des mauvais jours et nous entrons dans la période des -années grasses. - -Il me conta des histoires du temps jadis, d’un ton apitoyé, parce qu’il -savait qu’il m’était impossible de comprendre. - -Tout ce que je pouvais dire, c’est que la ville prenait le genre -américain, depuis les salons de coiffure jusqu’aux bars à liqueurs. - -Les figures étaient tournées dans la direction de la Porte Dorée, alors -même que les gens étaient le plus occupés à monter les compagnies de -Singapour. - -Il n’y a pas assez d’initiative à Singapour laissé à soi seul. Aussi -Hong-Kong ajoute-t-il sa poussée. Sur les comptoirs des banques on -trouve des prospectus des compagnies nouvelles. - -Je me mouvais parmi un dédale d’intérêts si compliqué que je n’y pouvais -rien comprendre. - -Je parlai à des gens dont l’esprit se trouvait à Hankow, à Fouchou, à -Amoy, plus loin encore, au delà des gorges du Yangtze, où l’Anglais fait -du commerce. - -Au bout d’un certain temps, j’échappai aux lanceurs de compagnies, parce -que je savais que je n’arriverais point à les comprendre et je gravis -une côte. - -A Hong-Kong, on ne voit que montées, sauf quand le brouillard couvre -tout, excepté la mer. - -Des fougères arborescentes jaillissaient du sol. Des azaléas se mêlaient -aux fougères et des bambous dominaient le tout. - -Il était donc tout naturel que je trouvasse un funiculaire qui se tenait -sur la tête et agitait les pieds dans le brouillard. - -On appelait cela le tramway de la Fissure Victoria et on le hissait au -moyen d’un câble. - -Il escaladait une côte dans l’espace à un angle de 65 degrés, et pour -ceux qui ont vu le Righi, le Mont Washington, un chemin de fer à -crémaillère quelconque, il n’y aurait rien eu là de surprenant. Mais ni -vous ni moi, n’avons jamais été hissés d’Annandale au Chanta-Maidan en -ligne directe, avec un escarpement de cinq cents pieds du côté de la -contre-voie, et nous avons le droit de nous émerveiller. - -Il n’est pas usuel de courir en montant des plans inclinés au bout d’une -corde, et surtout quand vous ne pouvez voir à deux yards devant vous, et -que tout le globe, au-dessous de vous, ressemble à un chaudron où -tournoie le brouillard. - -En outre, à moins que vous ne soyez prévenu qu’il s’agit d’une illusion -d’optique, il n’est guère amusant de voir, de l’endroit où vous êtes -assis, les maisons et les arbres sous des angles de lanterne magique. - -De telles choses, avant le déjeuner, sont pires que le long roulis des -mers de Chine. - -On me mit à terre à douze cents pieds au-dessus de la ville, sur la -route militaire de Dalhousie, ainsi que cela se fera quand l’Inde aura -un excédent. - -Alors on m’amena un prétentieux dandy que, faute de nom meilleur, on -appelait une chaise. - -A cela près que ce véhicule est trop allongé pour tourner facilement les -angles, une chaise est de beaucoup supérieure à un dandy. - -Ce dandy ressemble davantage à un _tonjon_ de la région de Bombay, de -l’espèce que nous employons à Mahableshwar. - -Vous êtes assis dans une chaise d’osier suspendue mollement sur dix -pieds de bois élastique et vous avez de légers volets pour vous protéger -contre la pluie. - ---Nous voici maintenant, dit le Professeur en tordant son chapeau tout -emperlé de rosée, nous voici en excursion de plaisir. Ceci, c’est la -route de Chakrata dans la saison des pluies. - ---Non, dis-je, c’est de Solon à Kasauli que nous allons. Regardez ces -roches noires. - ---Peuh! dit le Professeur. C’est un pays civilisé, celui-ci. Regardez la -route. Regardez les garde-fous. Regardez les caniveaux. - -Et aussi vrai que j’espère ne jamais revenir à Solon, la route était -cimentée, les barreaux des garde-fous étaient fixés avec du mortier dans -des blocs de granit et les caniveaux pavés. - -Ce n’était guère plus large qu’un chemin de montagne, mais quand cela -aurait été la promenade favorite du Vice-Roi, on ne l’eut pas mieux -entretenue. - -Il n’y avait point de vue. - -C’est pourquoi le Professeur s’était muni de son appareil -photographique. - -Nous dépassâmes des coolies qui élargissaient la route, des maisons -fermées ou abandonnées, de solides petites maisons trapues, bâties en -pierre, portant de jolis noms selon notre coutume dans les stations des -montagnes: Issue de la Ville,--Pays des Rochers,--et autres de ce genre, -et à cette vue mon cœur devint tout brûlant en moi. - -Hong-Kong n’avait nul droit de copier de cette façon Mussoorie. - -Nous arrivâmes au point où les vents se donnent rendez-vous, à dix-huit -cents pieds au-dessus de l’univers entier, et je vis quarante milles de -nuages. - -C’était le Pic, le grand point de vue de toute l’Ile. Une boutique de -blanchisserie, un jour de lessive, aurait été plus intéressante. - ---Descendons, Professeur, dis-je, et réclamons notre argent. Ce n’est -pas une vue. - -Nous descendîmes par l’étonnant tramway. Chacun de nous faisait semblant -d’être moins agité que l’autre et nous partîmes en quête d’un cimetière -chinois. - ---Allez à la Vallée heureuse, nous dit un homme au fait du pays, à la -Vallée heureuse, où se trouvent le champ de course et les cimetières. - ---C’est Mussoorie, dit le Professeur. Je le savais d’avance. - -C’était Mussoorie, bien que nous eussions à faire d’abord un demi-mille -à travers Portsmouth Hard. - -Des soldats nous jetèrent des sourires moqueurs, par les vérandahs de -leurs solides casernes à trois étages. - -Tous les élèves de marine de l’escadre de Chine étaient rassemblés au -Club de la Marine Royale, et ils rayonnaient sur nous. - -L’élève de marine est une belle créature, un être plein de santé... Mais -il y a déjà longtemps que j’ai donné mon cœur à Thomas Atkins et c’est à -lui que va mon affection. - -A propos, comment se fait-il qu’un régiment écossais, celui du comté -d’Argyll, ou celui du comté de Sutherland, par exemple, reçoive d’aussi -bonnes recrues? - -Est-ce que le jupon et la bourse de renard attirent de jeunes gaillards -de cinq pieds neuf pouces, avec trente-neuf pouces de tour de poitrine? - -La marine attire aussi de beaux hommes; comment se fait-il que nos -régiments d’infanterie soient si mal partagés? - -Nous arrivâmes à la Vallée heureuse en passant près d’un monument élevé -à certain Anglais défunt. - -Ces choses-là cessent de vous émouvoir au bout d’un certain temps. Elles -ne sont que la semence de la grande moisson dont les enfants de nos -enfants récolteront certainement les fruits. - -Les hommes ont péri dans les combats ou par la maladie. Nous tenons -Hong-Kong, et grâce à _notre_ force et notre sagesse, c’est une grande -Cité, bâtie sur un roc, et pourvue d’un charmant petit champ de course -de quatorze cents yards de long, installé dans les montagnes, et bordé -d’un côté par les demeures des morts, Mahométans, Chrétiens et Parsis. - -Une clôture de bambous sépare des cimetières le champ de courses et la -grande tribune. - -Il est sans doute suffisant pour Hong-Kong, ce champ de course, mais -tiendriez-vous à suivre des yeux les élans de votre poney, en ayant -derrière vous, à moins de cinquante pas, ce terrible mémento? - -Ils sont fort beaux, ces cimetières, et tenus avec le plus grand soin. - -La pente rocheuse commence si près d’eux que les morts les plus récents -peuvent commander presque de leur place la vue de tout le champ. - -Même à cette grande distance des querelles d’Église, on ensevelit à part -les différentes sectes chrétiennes. - -Une croyance peint son mur de blanc, l’autre de bleu. - -Cette dernière, aussi rapprochée que possible de la tribune, écrit en -grands caractères: _Hodie mihi, cras tibi._ - -Non, je ne tiendrais guère à faire courir à Hong-Kong. Cette réunion -dédaigneuse qui se trouve derrière la grande tribune suffirait pour tuer -toute chance. - -Les Chinois ne sont pas disposés à montrer leurs cimetières. - -Nous cherchâmes le nôtre sur la pente de terrasse en terrasse, à travers -des champs cultivés, puis des bois, puis encore des champs cultivés, et -nous arrivâmes enfin à un village de cochons blancs et noirs, avec des -rochers rouges et disloqués au delà desquels reposaient les morts. - -C’était un endroit de troisième ordre, mais joli. - -J’ai étudié pendant cinq jours au moins ce mystère en toile cirée qu’est -le Chinois, et j’ai voulu savoir pourquoi il tient à être enseveli dans -un beau paysage et de quelle façon il reconnaît un beau paysage quand il -en rencontre un, mais cela est insondable pour moi. Il le possède quand -il ne possède plus la facilité de voir, et ses amis font partir des -pétards au-dessus de lui, en signe de triomphe. - -Ce soir-là, je dînai avec le Taipan dans un palais. - -On dit que le prince-marchand de Calcutta est mort, tué par la Bourse. - -Hong-Kong devrait être en état d’en fournir un ou deux échantillons. - -Ce qu’il y a de plaisant au milieu de toute cette opulence,--une -opulence comme on en voit dans les romans,--c’est la singulière -déférence qu’on témoigne à l’égard de Calcutta. - -Consolez-vous grâce à cela, Gentlemen du Fossé, car, par ma foi, c’est -bien la seule chose dont vous puissiez vous faire gloire. - -A ce dîner, j’appris que Hong-Kong est imprenable et que la Chine se -hâtait d’importer des canons de douze et de quarante tonnes pour la -défense de ses côtes. - -J’eus des doutes sur l’une de ces assertions, mais l’autre était la -vérité. - -Ceux qui ont occasion de parler de la Chine dans ces régions le font en -termes respectueux, comme qui dirait: «L’Allemagne va faire ceci ou -cela» ou bien: «Telle est la manière de voir de la Russie». - -Les mêmes hommes qui parlent ainsi font tout leur possible pour faire -pénétrer dans le Grand Empire tous les stimulants de l’Ouest, chemins de -fer, lignes de tramways, et le reste. - -Qu’arrivera-t-il si la Chine se réveille pour tout de bon, crée une -ligne de Shanghaï à Lhassa, puis une ligne de steamers pour les -immigrants du drapeau impérial jaune, si elle se charge elle-même de -diriger ses manufactures de canons et ses arsenaux? - -Les Anglais énergiques qui embarquent des canons de quarante tonnes -concourent à ce résultat, mais ils disent tous: «Nous sommes bien payés -pour ce que nous faisons. Il n’y a pas de sentiment dans les affaires, -et, en tout cas, la Chine ne sera jamais en guerre avec l’Angleterre». - -C’est bien vrai: il n’y a point de sentiment en affaires. - -Le palais du Taipan, plein de belles choses et de fleurs plus charmantes -encore que les meubles pareils à des pierres précieuses, dont elles -étaient l’ornement, aurait rendu heureux une centaine de jeunes gens qui -soupirent après le luxe et fait d’eux des écrivains, des chanteurs, des -poètes. - -Il était habité par des gens à forte tête, qui regardaient bien droit, -qui étaient assis parmi les splendeurs, et qui causaient affaires. - -Si je ne devais pas devenir un Birman à ma mort, je souhaiterais d’être -un Taipan à Hong-Kong. - -Il en sait si long, il traite sur un si grand pied avec des Princes, -avec des Puissances, et il a un pavillon à lui qu’il fait flotter sur -tous ses steamers. - -La chance bénie, qui veille sur les voyageurs, me fit le lendemain -assister à un pique-nique, et tout cela parce que le hasard me poussa -par erreur dans une maison. - -Cela est parfaitement vrai et c’est bien là notre façon anglo-indienne -de faire les choses. - ---Peut-être, dit l’hôtesse, ce sera notre seule journée de beau temps, -profitons-en pour lancer un vapeur. - -Et aussitôt nous voilà embarqués sur un nouveau monde--celui du port de -Hong-Kong--et avec un égard tout dramatique pour l’appropriation des -choses et des noms, notre petit navire s’appelait le _Pionnier_. - -Le pique-nique comprenait le nouveau Général,--celui qui était arrivé -d’Angleterre sur le Nawab, et qui m’avait renseigné au sujet de Lord -Wolseley,--et son aide-de-camp, un Anglais accompli, et fort différent -d’un officier de l’Inde. - -Jamais il ne parlait métier, et, quand il éprouvait quelque -désappointement, il le cachait derrière sa moustache. - -Le port est, à lui seul, un vaste monde. - -D’après les photographies, il est charmant, et je serais porté à le -croire par les échappées aperçues à travers le brouillard, pendant que -le _Pionnier_ se frayait passage à travers les lignes de jonques, les -paquebots amarrés, les pontons à charbon qui se balançaient, et la -coquette et basse corvette américaine, l’_Oronte_, énorme et laide, le -_Cafard_ presque aussi petit que son homonyme, l’ancien trois ponts -converti en un hôpital militaire. - -C’est, ce _Cafard_, l’occasion d’un changement d’air pour notre Tommy. - -Nous allions à travers des milliers de sampans manœuvrés par des femmes -qui ont leurs bébés attachés sur leur dos. - -Puis, nous longeâmes la partie de la ville qui fait face à la mer et -nous vîmes combien elle était grande. - -Nous arrivâmes enfin à un fort inachevé, situé à une grande hauteur sur -la pente d’une verte colline, et je contemplai le nouveau général comme -les hommes contemplent un oracle. - -Vous ai-je dit que c’était un général du Génie, envoyé tout exprès pour -s’occuper des fortifications? - -Il jeta un regard sur la terre de couleur gris-vert et la maçonnerie de -granit. - -Il y avait dans ses yeux une expression d’intérêt professionnel. -Peut-être allait-il dire quelque chose: dans cet espoir je me rapprochai -de lui. - -Il parla en effet: - ---Du sherry et des sandwiches? Merci, je veux bien. C’est extraordinaire -comme l’air marin vous donne de l’appétit, dit le général. - -Et nous continuâmes à longer la côte verdoyante, en contemplant -d’imposantes maisons de campagne, bâties en granit, et qu’habitent des -Pères Jésuites et des négociants opulents. - -C’était le Mashobra de ce Simla. C’étaient aussi les Highlands, cela -tenait encore du Devonshire. - -C’était particulièrement gris et glacial. - -Jamais le _Pionnier_ ne circula en des eaux plus étranges. - -D’un côté on voyait une multitude innombrable d’îlots, de l’autre les -rivages profondément échancrés de l’île principale, qui parfois -descendaient vers la mer en petites baies sablonneuses, parfois aussi -tombaient en escarpements à pic, avec des grottes creusées par les flots -et que remplissait le bruit sourd des brisants. - -En arrière les collines montaient dans le brouillard, l’éternel -brouillard. - ---Nous allons à Aberdeen, dit l’hôtesse, puis à Stanley. De là nous -traverserons l’île à pied par la route du réservoir de Ti-tam. Cela vous -fera voir une grande partie du pays. - -Nous entrâmes dans un fiord et découvrîmes un brun village de pêcheurs -qui montait la garde entre deux docks, et un policeman sikh. - -Tous les habitants étaient des femmes aux joues roses, dont chacune -possédait le tiers d’un bateau, et un baby tout entier, enveloppé dans -de l’étoffe rouge et attaché sur son dos. - -La mère était vêtue de bleu, pour la raison suivante, si son mari lui -donnait des coups par dessus les épaules, il y aurait eu bien des -chances pour qu’il aplatît la tête du bébé, à moins que l’enfant ne fût -d’une couleur différente. - -Puis, nous quittâmes tout à fait la Chine, et nous naviguâmes en plein -Lochaber, avec un climat correspondant au paysage. - -Bonnes gens que rafraîchit le _punkah_, figurez-vous un instant des -promontoires voilés de nuages, et s’avançant dans une mer d’un gris -d’acier, crispée par une brise qui râpe les joues, vous oblige à vous -asseoir au-dessous des bastingages et à reprendre difficilement haleine. - -Figurez-vous le roulis et le tangage d’un petit navire qui va -bourdonnant d’île en île ou se lance témérairement à l’entrée d’une baie -d’un mille de large, pendant que vous sentez mûrir, au milieu d’un -paysage tout nouveau, de propos nouveaux, de physionomies nouvelles, un -appétit qui fera honneur au grand Empire sur une terre étrangère. - -Nous nous trouvâmes en face d’un autre village qu’on nommait Stanley, -mais il était tout autre qu’Aberdeen. - -Des maisons inhabitées, en pierre brune, contemplaient fixement la mer -du haut des dunes peu élevées, et en arrière rugissait une longue -étendue de muraille battue des vents. - -Inutile de demander ce que signifiaient ces choses: elles criaient bien -haut. C’est un cantonnement abandonné. Sa population est dans le -cimetière. - -Je demandai: - ---Quel régiment? - ---Le 92e, il me semble, répondit le général, mais c’était au temps -jadis, vers mil huit cent soixante. Je crois qu’on mit en garnison ici -quantité de troupes et que l’on construisit des casernes en cet endroit, -mais la fièvre fit périr les hommes comme des mouches. N’est-ce pas un -lieu de désolation? - -Mon esprit se reporta vers un cimetière négligé, à un jet de pierre du -tombeau de Jehangir, dans les jardins de Shalimar, où les bestiaux et le -bouvier voient le lieu de repos suprême des premières troupes qui -occupèrent Lahore. - -Nous sommes un grand peuple, un peuple très fort, mais nous avons bâti -notre Empire bien coûteusement avec les os des hommes qui sont morts de -maladie. - ---Mais parlez-nous des fortifications, général. Est-il vrai que... -etc..., etc.? - ---Les fortifications sont très suffisantes telles que les voilà. Ce -qu’il nous faut, ce sont des hommes. - ---Combien? - ---Mettons trois mille pour l’Ile. C’est assez pour arrêter toute -expédition qui pourrait survenir. Regardez toutes ces petites baies et -criques. Il y a vingt endroits derrière l’Ile, où l’on pourrait -débarquer des hommes et causer bien des désagréments à Hong-Kong. - ---Mais, hasardai-je, n’est-il pas théoriquement admis que notre flotte -devrait arrêter toute expédition avant qu’elle parvînt ici?... tandis -qu’on suppose que les forts ont pour but d’empêcher que le passage ne -soit coupé, qu’un bombardement ne soit exécuté, que la ville ne soit -mise à contribution par un ou deux vaisseaux de ligne détachés. - ---Si vous partez de cette théorie, dit le général, les navires de guerre -devraient aussi être arrêtés par notre flotte. Tout cela, ce sont des -sottises. Si une puissance quelconque parvient à jeter des troupes ici, -il faudra que vous ayez des troupes pour les chasser, et... ne -désirons-nous pas d’en avoir? - ---Et vous? Vous commandez ici pour cinq ans, n’est-ce pas? - ---Oh! non, au bout de dix-huit mois, il me faudra partir. Je ne tiens -pas à rester collé ici. Pour mon compte j’ai d’autres idées, dit le -général, enjambant des éboulis pour aller jusqu’à son déjeuner. - -Et c’était justement ce qu’il y avait de pire. - -Un excellent général qui venait aider à parachever les fortifications, -un œil sur Hong-Kong, et l’autre, l’œil droit, sur l’Angleterre. - -Il serait plus qu’un homme, s’il ne troquait son commandement et ses -instructions pour le commandement d’une brigade dans la première bagarre -qu’aurait l’Angleterre. - -Il redouterait de rester trop longtemps perdu au loin. Il craindrait de -se trouver trop en dehors du courant... et... - -Eh bien! Nous sommes justement comme cela dans l’Inde, et il n’y a pas -le moindre espoir de lever une légion perdue pour le service -colonial,... une légion composée d’hommes qui accompliraient leur tâche -au même endroit sans jamais le quitter et n’auraient jamais d’autre -perspective. - -Mais souvenez-vous que Hong-Kong, avec cinq millions de tonnes de -charbon, cinq milles de quais d’embarquement, de docks, de jetées, son -énorme importance comme cité, son commerce de quarante millions, et les -plus charmantes parties de pique-nique qu’on puisse voir, a besoin de -trois mille hommes... et elle ne les obtiendra point. - -Elle a deux batteries d’artillerie de garnison, un régiment, un tas -d’artilleurs lascars, à peu près assez pour empêcher les canons de se -rouiller sur leurs affûts. - -Il y a trois forts sur une île,--l’Ile du Tailleur de pierres--entre -Hong-Kong et le continent, trois forts sur l’île même d’Hong-Kong et -trois ou quatre autres éparpillés çà et là. - -Naturellement, l’armement complet en canons n’est point arrivé. - -Même dans l’Inde, on ne saurait armer des forts sans artilleurs exercés. - -Mais le déjeuner à l’abord d’un rocher était plus intéressant que la -défense coloniale. On n’est pas en état de parler politique quand on a -le ventre vide. - -Notre unique journée de beau temps finit par du vent et de la pluie sur -les assiettes vides, et la marche à travers les terres commença. - -Lorsque l’esquif eut à demi disparu dans la buée, nous passâmes le long -des champs de canne à sucre et de troupeaux de gros cochons, le long du -morne cimetière des soldats sur la côte. - -On traversa une étendue de lande, et on finit par rencontrer une route -de montagne qui dominait la mer. - -Les perspectives se mouvaient, changeaient comme dans un kaléidoscope. - -Tout d’abord, ce fut une croupe rugueuse, toute semée de touffes -ruisselantes, sans qu’on vît rien au-dessus, ni au-dessous, ni aux -alentours, sinon du brouillard et les lances raides de la pluie. Puis, -une route rouge balayée par de l’eau qui tombait dans l’inconnu. Puis, -une combe, aux murs presque aussi droits que ceux d’une maison, au fond -de laquelle se glissait la mer, verte comme du jade. Puis, une vue sur -une baie, un banc de sable blanc, enfin une jonque à voilure rouge qui -louvoyait sous les rafales. Enfin, plus rien que de la roche mouillée et -des fougères, et la voix du tonnerre bondissant de cime en cime. - -La route, revenant vers l’intérieur des terres, nous ramena près des -bois de pins de Theog et des rhododendrons--mais on les appelait des -azaléas--de Simla et la pluie ne cessait de tomber, comme si on eût été -au mois de juillet dans les collines et non au mois d’avril à Hong-Kong. - -Une armée envahissante marchant sur Victoria aurait eu bien de la peine, -même si la pluie n’était pas tombée. - -Il n’y a qu’une ou deux ouvertures dans les montagnes par où elle aurait -pu passer, et on prépare un plan grâce auquel on pourra la couper et -l’anéantir dès son arrivée. - -Lorsqu’il me fallut escalader à reculons une montée, en plantant -profondément mes talons dans la vase, je plaignis sincèrement cette -armée d’invasion. - -Le réservoir à parois de granit et le tunnel de deux milles, qui amènent -l’eau à Hong-Kong, valent-ils une visite? - -Je ne saurais le dire. - -Il y avait dans l’air trop d’eau pour qu’on goûtât quelque confort, même -en tâchant de penser au pays. - -Mais allez-y, faites le trajet--dix milles--et deux milles seulement sur -un terrain de niveau. Allez en bateau à vapeur au cantonnement abandonné -de Stanley, traversez l’île, et dites-moi si vous avez jamais vu rien de -si sauvage, de si merveilleux en son genre que ce paysage. - -Je remonte le fleuve jusqu’à Canton et ne puis m’arrêter pour faire de -la peinture écrite. - - - - -X - - -La Providence se plaît aux sarcasmes. Elle nous envoya de la pluie et un -vent glacial depuis le commencement jusqu’à la fin. - -Voilà un des désagréments qu’on éprouve à quitter l’Inde. Vous coupez le -câble qui vous retient sous le seul climat digne de confiance qu’il y -ait dans le monde. - -Je méprise un pays où il faut perdre la moitié de son temps à observer -les nuages. - -L’excursion de Canton (j’étais parti dans cette direction) vous fait -faire la connaissance du steamer de fleuve américain, qui ne ressemble -aucunement à un vaisseau de la flottille de l’Irraouaddy, non plus qu’à -un omnibus, comme bien des gens le croient. - -Il se compose exclusivement de peinture blanche, de plomb en feuilles, -d’une corne de vache, d’un tremplin, et il contient un chargement -presque aussi considérable qu’un navire de la _Peninsular and Oriental_. - -Le commerce entre Canton et Hong-Kong paraît énorme, et un steamer -couvre les quatre-vingt-dix milles qui séparent un port de l’autre en -une journée. - -Les passagers chinois n’en sont pas moins enfermés sous les écoutilles -ou leur équivalent, dès qu’ils quittent le port, et une fois par jour, -le râtelier de Sniders chargés dans la cabine est l’objet d’une -inspection et d’un nettoyage. - -Chaque jour aussi, à ce que je m’imagine, le capitaine de chaque bateau -raconte à ses passagers globe-trotters la vénérable histoire du pillage -d’un steamer fluvial,--comment deux jonques l’assaillirent à un tournant -favorable du fleuve, pendant que les passagers indigènes qui s’y -trouvaient se soulevaient et se conduisaient de manière à donner -beaucoup d’occupation à l’équipage, ce qui finit par un nettoyage à fond -de ce steamer. - -Les Chinois sont un peuple étrange! - -Il n’y a pas fort longtemps, ils eurent des difficultés à Hong-Kong, à -propos de la photographie des coolies travailleurs, et dans l’agitation, -qui fut considérable, une vieille jonque à moitié démolie prit position -en face du quai, dans l’intention avouée d’envoyer un boulet de trois -livres à travers les fenêtres de la maison de commerce qui avait donné -l’idée de la photographie. Et cela bien qu’en moins de dix minutes, -navire et équipage eussent pu être réduits en cendres de cigarettes. - -Mais personne ne pilla le _Ho-Nam_, bien que les passagers eussent fait -tout leur possible pour y mettre le feu en renversant les lampes de -leurs pipes à opium. - -Sa masse encombrante, mugissante, se fraya passage à travers les rangs -serrés des navires du port, et partit par un brouillard gris, par une -pluie battante. - -Lorsque je dis que le paysage ressemblait à celui des Highlands, vous -pensez ce que cela peut signifier dans un pareil moment. - -De grands steamers à hélice, des bateaux chinois à porcs, à fort tirant -d’eau, et chargés d’une cargaison vivante, des jonques qui se -balançaient, des sampans prêts à faire le plongeon, remplissaient les -parties navigables d’un cours d’eau aussi large que l’Hughli, et -beaucoup mieux défendu, en ce qui regarde l’art humain. - -La petite difficulté, que les Chinois avaient eue quelques années -auparavant avec les Français, avait appris aux premiers bien des choses -dont il eût mieux valu pour nous qu’ils ne prissent aucun souci. - -Le premier objet qui frappe dans la ville de Canton, c’est le double -clocher de la vaste église catholique. - -Otez-lui votre chapeau, parce que cela signifie bien des choses et que -c’est le drapeau visible d’une bataille qui doit être encore livrée. - -Jamais les missionnaires de la Mère des Églises n’engagèrent une lutte -aussi formidable que celle qu’ils eurent avec la Chine et jamais nation -n’a déployé tant de science à torturer les missionnaires. - -Peut-être un jour où il faudra examiner les livres de comptes de chaque -race, donnerait-on raison aux deux races, la blanche et la jaune, pour -avoir agi, chacune, selon ses lumières. - -J’ai contemplé à loisir la cité du bord du steamer et j’ai jeté mes -cartes. - ---Je me sens hors d’état de décrire cet endroit et en outre je hais le -Chinois. - ---Peuh! ce n’est que Bénarès multiplié huit fois. Allons, venez! - -C’était Bénarès, mais sans larges rues ou _chanks_, et pourtant plus -sombre que Bénarès, en ce que partout la mince ligne du ciel était -masquée entièrement par des enseignes flottantes superposées en étages, -rouge, or, noir ou blanc. - -Les boutiques s’élevaient sur des soubassements de granit, avec des murs -en brique pukka et des toits de tuiles. - -Leurs façades étaient de bois sculpté, doré ou peint de façon sauvage. - -John s’entend parfaitement à arranger une boutique, alors même qu’il -n’aurait à y vendre, en fait de jolies choses, que des volailles -aplaties et des tripes. - -Une boutique sur deux était un restaurant, et l’espace qui les séparait -bondé de créatures humaines. - -Connaissez-vous ces horribles éponges pleines de vers, qui croissent -dans les mers chaudes? Vous en cassez un morceau et le ver se casse -aussi. - -Canton, c’était cette éponge: - ---Hi! Iow yah! Tohoh wang! hurlaient à la foule les porteurs de chaises, -mais je craignais que si les perches écorchaient l’angle d’une maison, -les briques elles-mêmes ne se missent à saigner. - -Hong-Kong m’avait montré comment le Chinois était capable de travailler. -Canton m’expliqua pourquoi il faisait si peu de cas de la vie. - -La vie humaine est un article à meilleur marché que dans l’Inde. - -Je haïssais déjà pas mal le Chinois. Ma haine doubla, lorsque je me -sentis étouffer dans ses rues fourmillantes où la peste seule était -capable d’ouvrir un passage. - -Certes, ce n’était point défaut de civilité de la part des gens, mais -l’entassement était à lui seul effrayant. - -Il y a dans le monde trois ou quatre endroits où il est préférable pour -un Anglais de se mettre promptement d’accord avec son adversaire, quelle -que soit la nationalité de celui-ci. - -Canton vient en tête de la liste. N’ayez jamais de discussion avec qui -que ce soit dans Canton. Laissez cela au guide. - -Alors les puanteurs montèrent et nous accablèrent. Sous ce rapport, -Canton est égal à vingt fois Bénarès. - -L’Hindou est un saint qui pratique l’hygiène quand on le compare au -Chinois. C’est sous le même rapport un rigide Malthusien. - ---Très mauvaise odeur dans cet endroit. Venez par ici tout droit, dit Ah -Cum qui avait appris son anglais d’un Américain. - -Il fut très bon. - -Il me montra des boutiques de joaillerie en plume, où des gens étaient -assis, découpaient dans les ailes brillantes des geais de tout petits -carrés de plumes bleues et lilas, les collaient sur des montures dorées, -de sorte que le tout ressemblait aux plus rares des émaux de Jeypore. - -Nous entrâmes dans une boutique. - -Ah Cum tira derrière lui la porte massive et mit le verrou, pendant que -la foule s’entassait devant les fenêtres et les barreaux des volets. - -Je pensais plus à la foule qu’à la joaillerie. - -La cité était si sombre et la foule si nombreuse, et parmi elle il y -avait tant de gens dont la figure n’avait rien d’humain! - -La marche du Mongol est un joli sujet à traiter dans un article de -magazine. - -Entendez-la une seule fois dans le demi-jour d’une vieille boutique de -curiosités, où les diables sans nom de la religion chinoise vous font -des grimaces du haut des étagères du fond, où des dragons de bronze, -révélateurs de malpropreté, s’accrocheront à vos pieds pendant que vous -trébuchez sur le sol. - -Écoutez le bruit de pas sur les blocs de granit de la route et la vague -de voix d’hommes qui vient se briser, cela n’est pas humain! - -Observez les faces jaunes qui vous dévisagent entre les barreaux, et -vous serez effrayés comme je le fus moi-même. - ---C’est du beau travail, dis-je au Professeur, qui se penchait sur un -jupon de Canton, une merveille de vert pâle, de bleu et d’argent. -Maintenant je comprends pourquoi les Européens civilisés, d’origine -irlandaise, tuent les Chinois en Amérique. C’est chose justifiable que -de les tuer. Il serait parfaitement juste d’effacer la ville de Canton -de la surface du globe, d’exterminer tous ceux qui échapperaient au -bombardement. Le Chinois ne devrait pas compter. - -Je poursuivais mes propres idées, qui étaient de couleur noire, de -saveur amère. - ---Ne pourriez-vous donc pas regarder les lions et y prendre plaisir et -laisser la politique aux gens qui prétendent s’y connaître? dit le -Professeur. - ---Il ne s’agit pas de politique, répondis-je. Ce peuple devrait être -exterminé parce qu’il n’a rien de commun avec aucun des peuples que j’ai -rencontrés jusqu’à ce jour. Regardez leurs figures; ils nous méprisent, -vous pouvez voir cela, et ils ne nous redoutent pas le moins du monde. - -Alors Ah Cum nous conduisit par des rues sombres au Temple des Cinq -Cents Génies qui était une des choses à voir dans cette lapinière. - -C’était un temple bouddhiste, avec les accessoires usuels: autels, -lumières sur les autels, figures colossales de gardiens aux portes. - -Autour de la cour intérieure s’étend un corridor dont les deux faces -sont couvertes de figures de deux grandeurs représentant la plupart des -races de l’Asie. - -On dit que plusieurs Pères Jésuites figurent dans cette galerie. Vous -trouverez cela indiqué en détail dans les _Guides_ de voyageurs--et -voici l’image d’un bon vivant en chapeau, avec toute la barbe, mais nu -jusqu’à la ceinture, comme toutes les autres: - ---Ce gentleman européen, dit Ah Cum, c’est Marco Polo. - ---Tirez-en le meilleur parti possible, dis-je. Un temps viendra où il -n’y aura plus de gentlemen européens, où il n’y aura plus que des Jaunes -à l’âme noire--à l’âme noire, Ah Cum, et qui tiendront du diable leur -père l’aptitude à faire plus de travail qu’ils ne devraient. - ---Venez voir une horloge, dit-il, vieille horloge. Elle marche par -l’eau. Allons, venez! - -Il nous conduisit dans un autre temple et nous montra une vieille -clepsydre contenant huit _gurrahs_, exactement le même genre d’objets -dont on se servait dans les régions écartées de l’Inde pour tenir lieu -de veilleurs. - -Le Professeur jure que cette machine, qui est censée donner l’heure à la -ville, se règle sur les cloches des steamers du fleuve, attendu que -l’eau de Canton est trop épaisse pour couler dans un tube qui aurait -moins d’un demi-pouce de diamètre. - -De la pagode de ce temple nous pûmes voir que les toits de toutes les -maisons au-dessous étaient couverts de cruches pleines d’eau. - -Il n’y a dans la ville aucune organisation contre l’incendie: une fois -allumé, il continue jusqu’à extinction. - -Ah Cum nous conduisit au champ du Potier où les exécutions ont lieu. - -Les Chinois massacrent par centaines et je suis loin de trouver qu’il y -ait de la cruauté dans cette générosité à répandre le sang. - -Ils pourraient faire marcher les exécutions sur le pied de dix mille par -an à Canton, sans que cela influe sur le niveau constamment ascendant de -la population. Un bourreau, qui avait vu du pays, sans doute étant sans -place, nous offrit une épée en nous garantissant qu’elle avait coupé -bien des têtes. - ---Gardez-la, dis-je, gardez-la, et que la bonne besogne continue. Mon -ami, vous ne sauriez exécuter trop librement dans ce pays. Vous avez, à -ce qu’on m’apprend, le bonheur de posséder une aristocratie purement -littéraire, recrutée,--reprenez-moi en cas d’erreur,--dans toutes les -couches sociales, et plus particulièrement dans celles où l’idée de la -cruauté commise de sang-froid, a jeté les plus profondes racines, pour -ainsi dire. Or, quand, à la nature héréditairement diabolique, on ajoute -une éducation purement littéraire consistant en tendances cruelles et -formalistes, le résultat, ô mon ami à mauvaise mine, le résultat, je le -répète, est un état de choses vaguement indiqué dans la description que -fait le Petit Pèlerin de l’Enfer des Égoïstes. Vous n’avez pas lu, je -suppose, les ouvrages du Petit Pèlerin? - ---On dirait, à sa figure, qu’il va sauter sur vous avec cette épée, dit -le Professeur. Partons et allons voir le temple des horreurs. - -Ce temple-là était en quelque sorte l’établissement d’une Mme Tussaud -chinoise. - -On y voyait des figures représentant en grandeur naturelle des hommes -pilés dans des mortiers, coupés en tranches, fricassés, grillés, -empaillés, et transformés par les diableries les plus variées, ce qui -m’écœura et m’affligea. - -Mais les Chinois sont miséricordieux, même dans leurs supplices. - -Lorsqu’un homme est pilé dans un moulin, il y est jeté la tête la -première, d’après les modèles. - -C’est ennuyeux pour la foule qui est là pour voir la farce, mais cela -évite de la peine aux exécuteurs. - -Il faut surveiller attentivement un homme à moitié pilé. Sans cela il -arrive à s’esquiver en se tortillant. - -Pour couronner le tout, nous allâmes voir la prison, qui était un foyer -de pestilence dans une rue écartée. - -Le Professeur frissonna: - ---C’est très bien, dis-je. Les gens, qui ont envoyé les prisonniers ici, -n’ont aucun souci à leur sujet. Les gens doivent avoir l’air -horriblement misérables, mais je suppose qu’ils ne s’en tourmentent pas -beaucoup, et Dieu sait si je m’en soucie. Ce ne sont que des Chinois. -S’ils se traitent entre eux comme des chiens, pourquoi les -regarderions-nous comme des êtres humains? Laissons-les pourrir. Je -demande à retourner à bord du steamer. Je demande à rentrer sous les -canons de Hong-Kong. Fi! - -Puis nous parcourûmes une succession de rues et de maisons de second -ordre, pour arriver enfin au mur de la ville, au côté de l’ouest, par un -escalier aux marches nombreuses. - -Il y avait de la propreté en cet endroit. - -Le mur descendait de trente ou quarante pieds dans des champs de riz. - -Au delà s’étendait un demi-cercle de collines où chaque yard carré est -planté de tombes. - -Canton l’abominable est sous la garde de ses morts et les morts sont -plus que les myriades de vivants. - -Sur la cime gazonnée du mur se trouvaient des canons anglais tout -rouillés qui avaient été encloués et abandonnés après la guerre. - -Ils ne devraient pas être là. - -Une pagode de cinq étages nous permit de contempler la cité dans son -ensemble, mais j’étais las de voir ces rats dans leurs trous. Je -ressentais de la fatigue, de l’horreur et de la mauvaise humeur. - -L’excellent Ah Cum nous mena à la villa du jardin d’été du Vice-Roi -située sur la pente tournée vers la ville d’une colline couverte -d’azalées et entourée de cotonniers. - -Dans le sous-sol, il y avait une belle chapelle à idoles. En haut, un -vestibule de réceptions officielles avec des vérandahs vitrées et des -meubles en ébène rangés le long des murs en quatre lignes droites. Ce -n’était qu’une oasis de propreté. - -Dix minutes plus tard, nous rentrions dans la cité fourmillante, où nous -étions privés de lumière et d’air respirable. - -Une ou deux fois nous rencontrâmes un mandarin avec la mince moustache -officielle et le petit bouton rouge au sommet de la coiffure. - -Ah Cum était en train de nous expliquer la nature et les caractères -distinctifs d’un mandarin, quand nous arrivâmes à un canal qu’on -franchissait au moyen d’un pont anglais, et qui se fermait avec une -porte de fer, confiée à la garde d’un policeman de Hong-Kong. - -Nous étions dans une station indienne, avec des magasins européens, des -boutiques de Paris et tout le reste assorti. - -C’était le quartier anglais de Canton où il se trouvait deux cent -cinquante Sahibs. - -Il aurait mieux valu placer une mitrailleuse Gatling derrière la porte -du pont. - -Les _Guides_ de voyageurs vous apprendront que ce quartier fut cédé par -les Chinois, lors du traité de 1860, et que les Français obtinrent une -égale tranche de territoire. - -Grâce à la force comprimante de la bureaucratie française, la -«concession française» n’a jamais été louée ni vendue à des -particuliers, et maintenant c’est un régiment chinois qui y croupit. - -Les hommes qui voyagent vous en diront à peu près autant de Saïgon et du -Cambodge. - -On dirait que le Français semble atteint d’une maladie, dès qu’il -endosse un uniforme officiel. C’est la _paperasserite_ aiguë, si l’on -nous permet le néologisme. - ---Maintenant où êtes-vous allé et qu’avez-vous vu? dit le Professeur, -d’un ton de pédagogue lorsque nous fûmes de retour sur le _Ho-Nam_ et -que nous rentrions avec toute la vitesse possible à Hong-Kong. - ---Un vaste égout de cité, plein de tunnels et habité par des diables -jaunes, une cité que Doré devrait bien avoir vue. Je suis enchanté de ce -que rien ne m’oblige à y retourner. Le Mongol se mettra en marche quand -le bon moment sera venu pour lui. J’attends qu’il se mette en marche de -mon côté. Partons pour le Japon par le prochain bateau. - -Le Professeur dit que j’ai complètement gâté le récit qui précède par ce -qu’il qualifie de «calomnies exagérées sur le compte d’un peuple de -rudes travailleurs». - -Il n’a pas vu Canton comme je l’ai vu, à travers une imagination -enfiévrée. - -Une fois, avant mon départ, je grimpai jusqu’à la station civile de -Hong-Kong d’où l’on domine la ville. - -Là, dans de somptueuses villas bâties en pierre et ayant leur façade sur -des routes ombragées, dans un vrai paradis de fleurs magnifiques et dans -un silence absolu que ne troublent pas même les bruits du trafic d’en -bas, les résidents font de leur mieux pour copier l’existence d’une -station indienne des Collines. - -Ils s’en tirent mieux que nous. - -Autour du kiosque à musique, on voit les dames vêtues de costumes -assortis. Chaussures, gants, parapluies leur arrivent d’Angleterre avec -les toilettes, et toute memsahib sait ce que cela veut dire. - -La routine de leur vie est fort analogue. - -Sur un point, elles ont l’avantage sur les dames des Indes. - -Les dames de Hong-Kong ont un club à elles, dans lequel les hommes ne -sont, je crois, admis que par tolérance. - -Quand il y a un bal, il y a environ vingt danseurs pour une danseuse, et -il n’y a, pour ainsi dire, pas de vieilles filles dans l’île. - -Les habitants se plaignent d’être isolés, renfermés. Ils contemplent la -mer au loin, et il leur tarde de s’en aller. Ils ont leurs jours à des -jours réguliers chaque semaine, et en dehors de cela ils se rencontrent -autant qu’ils veulent. - -Ils ont des acteurs amateurs, et ils se querellent, et les hommes et les -femmes prennent parti, et la station est divisée en deux camps du haut -en bas de l’échelle sociale. - -Ensuite ils se réconcilient, et ils écrivent aux journaux locaux pour -blâmer les critiques du terroir. N’est-ce pas touchant? - -Une dame me conta cela un après-midi et je pleurai presque de nostalgie. - ---Et alors, vous savez, après qu’elle eut dit qu’elle était dans la -nécessité de donner le rôle à l’autre, cela les mit en fureur. Les -courses étaient si proches qu’on ne put rien faire, et Mistress B. dit -que la chose était décidément impossible. Vous comprenez, n’est-ce pas, -combien cela doit être désagréable? - ---Madame, dis-je, je le comprends. J’ai déjà passé par là. Mon cœur -quitte Hong-Kong. Au nom du grand Mofussil de l’Inde, je vous salue. A -dater d’aujourd’hui, Hong-Kong est l’un de Nous: il prendra rang avant -Meerut, mais après Allahabad dans toutes les cérémonies et revues. - -Elle se figura, je crois, que j’avais un coup de soleil, mais vous, du -moins, vous saurez ce que je voulais dire. - -Nous ne rions plus à bord du steamer de la _Peninsular and Oriental_, -l’_Ancona_, en route pour le Japon. - -Nous avons terriblement le mal de mer, parce que nous avons au-dessous -de nous une mer mauvaise et au-dessus de nous une voilure humide. - -La voile sert à donner plus de stabilité au navire, qui refuse de se -tenir en équilibre. - -Il est plein de Globe-trotters, qui refusent également de se laisser -remettre d’aplomb. - -Un Globe-trotter pousse à l’excès le cosmopolitisme: il prétend être -malade en n’importe quel endroit. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Préface VII - - La Cité de l’épouvantable nuit 1 - I.--Une cité de la vie réelle 3 - II.--Les réflexions d’un sauvage 15 - III.--L’assemblée des Dieux 31 - IV.--Sur les rives du Hughli 49 - V.--Avec la police de Calcutta 69 - VI.--Chez les _Iniquités_ 83 - VII.--Plus bas, toujours plus bas 101 - VIII.--Au sujet de Lucia 113 - - De Calcutta à Hong-Kong 129 - - -E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY - - - - -A LA MÊME LIBRAIRIE - -(Volumes à 5 fr. 75) - - - ANSTEY.--Vice-Versa. Roman. - G. APOLLINAIRE.--L’Hérésiarque. - BARBEY d’AUREVILLY.--Polémiques d’hier. - --Dernières Polémiques. - E. BARRETT-BROWNING.--Aurora Leigh. - --Poèmes et Poésies. - BJOERNSTJERNE-BJOERNSON.--Au delà des Forces. - --Un Gant: Le Nouveau Système. - LÉON BLOY.--Belluaires et Porchers. - --Propos d’un Entrepreneur de démolitions. - --Le Salut par les Juifs. - --Résurrection de Villiers de l’Isle-Adam. - ELEMIR BOURGES.--La Nef. - --Le Crépuscule des Dieux. - BRIEUX, DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE.--Théâtre complet. Le vol. 9 fr. - JACQUES CHARDONNE.--L’Epithalame. Roman, 2 vol. - BENJAMIN CONSTANT.--Lettres à sa Famille. - ABEL FAURE.--L’Individu et l’Esprit d’autorité. - --L’Individu et les Diplômes. - PAUL GÉRALDY.--Toi et Moi. Poèmes. - ÉMILE GUILLAUMIN.--La Vie d’un Simple (Journal d’un Fermier). - LÉON HENNIQUE.--Un Caractère. - --Poeuf. 2 fr. 80. - IBSEN.--Le Canard Sauvage. - --Solness le Constructeur. - --La Dame de la Mer. Un Ennemi du peuple. 1 vol. - J.-H. ROSNY.--Le Bilatéral. - --L’Immolation. - --Le Termite. - RUDYARD KIPLING.--Lettres de Marque. - --Au Hasard de la Vie. - --La Cité de l’Épouvantable Nuit. - --Parmi les Cheminots de l’Inde. Une vraie flotte. 1 vol. - --Nouveaux Contes des Collines. - --Trois Troupiers. - --Brugglesmith. - --Chez les Américains. - KROPOTKINE.--Autour d’une Vie. Mémoires. 2 vol. à 5 fr. - --La Grande Révolution. - --Champs--Usines--Ateliers. - --La Conquête du Pain. - JEAN LORRAIN.--Les Lépillier. - --Très Russe. - --Modernités. - PIERRE MILLE.--Paraboles et Diversions. - MARLOWE.--Théâtre. 2 vol. - T. de QUINCEY.--Les Confessions d’un Mangeur d’Opium. - --Souvenirs autobiographiques du Mangeur d’Opium. - SHELLEY.--OEuvres Poétiques. 3 vol. - --OEuvres en Prose. - STRINDBERG.--La Danse de Mort. - SWINBURNE.--Chants d’avant l’Aube. - A. SCHNITZLER.--Anatole. - --La Ronde. - PIERRE VEBER.--Les Belles Histoires. - OSCAR WILDE.--Intentions. - --Le Crime de Lord Arthur Savile. - --Le Portrait de Dorian Gray. - --La Maison de la Courtisane. - --Une Maison de Grenades. - --Théâtre. 3 vol. - St. E. WHITE.--Terres de Silence. - TOLSTOI.--OEuvres Complètes. Traduction Littérale et intégrale sur - les manuscrits originaux. - - -IMP. KAPP, PARIS-VANVES. - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CITÉ DE L'ÉPOUVANTABLE NUIT *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. 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General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. 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