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-The Project Gutenberg eBook of La cité de l'épouvantable nuit, by Rudyard
-Kipling
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: La cité de l'épouvantable nuit
-
-Author: Rudyard Kipling
-
-Translator: Albert Savine
-
-Release Date: March 28, 2021 [eBook #64952]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CITÉ DE L'ÉPOUVANTABLE NUIT ***
-
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-
-
- BIBLIOTHÈQUE COSMOPOLITE
-
- LA CITÉ DE
- L’ÉPOUVANTABLE
- NUIT
-
- PAR
- RUDYARD KIPLING
-
- Traduction de
- ALBERT SAVINE
-
-
- 1922
-
- HUITIÈME ÉDITION
-
- LIBRAIRIE STOCK
- DELAMAIN, BOUTELLEAU ET Cie, ÉDITEURS--PARIS
- 155, Rue Saint-Honoré, Place du Théâtre-Français
- et 7, Rue du Vieux-Colombier.
-
-
-
-
-BIBLIOTHÈQUE COSMOPOLITE
-
-_5 fr. 75 le volume._
-
-
- ANSTEY.--Vice-Versa.
- HERMAN BANG.--Tine.
- E. BARRETT-BROWNING.--Aurora Leigh.
- --Poèmes et Poésies.
- BJOERNSTJERNE-BJOERNSON.--Amour et Géographie. Les Nouveaux Mariés.
- Un vol.
- --Au-delà des Forces. Un Gant. Le Nouveau Système. Un vol.
- --Léonarda. Une Faillite. Un vol.
- --Le Roi. Le Journaliste. Un vol.
- --Monogamie et Polygamie. Une broch.
- BULLEN.--Idylles de la Mer. (Préface de Rudyard Kipling).
- CHTCHEDRINE.--Les Messieurs Golovieff.
- G. HAUPTMANN.--Ames solitaires.
- RUDYARD KIPLING.--Au Blanc et Noir.
- --Au Hasard de la Vie.
- --Trois Troupiers.
- --Autres Troupiers.
- --Brugglesmith.
- --Chez les Américains.
- --La Cité de l’Épouvantable Nuit.
- --Lettres de Marque.
- --Parmi les Cheminots de l’Inde. Une Vraie Flotte.
- --Sous les Déodars.
- --Simples Contes des Collines.
- --Nouveaux Contes des Collines.
- IBSEN.--Le Canard Sauvage.
- --La Dame de la Mer. L’Ennemi du Peuple. Un vol.
- --Empereur et Galiléen. Hedda Gabler. Un vol.
- --Les soutiens de la Société.
- --L’Union des Jeunes.
- --Solness le Constructeur.
- LERMONTOFF.--Un Héros de notre temps. Le Démon. Un vol.
- MARLOWE.--Théâtre. 2 vol.
- T. DE QUINCEY.--Les Confessions d’un Mangeur d’Opium.
- --Souvenirs autobiographiques du Mangeur d’Opium.
- TH. RECHETNIKOV.--Ceux de Podlipnaia.
- A. SCHNITZLER.--Anatole.
- --La Ronde.
- SHELLEY.--OEuvres Poétiques. 3 vol.
- --OEuvres en Prose. Un vol.
- STEVENSON.--Enlevé!
- A. STRINDBERG.--Mademoiselle Julie. Le Simoun.
- --La Danse de Mort.
- SWINBURNE.--Poèmes et Ballades.
- --Nouveaux Poèmes et Ballades.
- --Chants d’avant l’Aube.
- LÉON TOLSTOI.--Anna Karenine. 4 vol.
- --Le Bonheur conjugal. Un vol.
- --Les Confessions. Récits populaires. Un vol.
- --Guerre et Paix. Un vol.
- --La Mort d’Ivan Ilitch, la Sonate à Kreutzer, etc. Un vol.
- VERDAGUER.--L’Atlantide.
- --Le Canigou.
- ED. WHITE.--Terres de Silence.
- OSCAR WILDE.--Le Portrait de Dorian Gray.
- --Le Crime de Lord Arthur Savile.
- --Essais de Littérature et d’Esthétique.
- --Nouveaux Essais de Littérature et d’Esthétique.
- --Derniers Essais de Littérature et d’Esthétique.
- --La Maison de la Courtisane.
- --Intentions.
- --Une Maison de Grenades.
- --Le Portrait de M. W. H.
- --Théâtre. 3 vol.
-
-
-E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
-
-
-
-
-_De cet ouvrage il a été tiré à part, sur papier de Hollande, huit
-exemplaires numérotés et paraphés par l’éditeur._
-
-
-
-
-A LA MÉMOIRE
-
-DE
-
-PÉTRUS DUREL
-
-A. S.
-
-
-
-
-Kipling voyageur
-
-
-Rudyard Kipling, au temps où il prenait ses congés de journaliste, fut
-un grand voyageur devant l’Éternel.
-
-Le présent volume se compose du récit de deux de ses promenades de
-globe-trotter.
-
-Dans la première, il visite Calcutta, la cité de l’épouvantable nuit, et
-en décrit les bouges.
-
-La seconde nous conduit jusqu’à Hong-Kong.
-
-Ces souvenirs anecdotiques et pleins d’humour seront certainement goûtés
-du public français, car ils tranchent sur le ton pudibond et abusivement
-moralisateur des voyageurs anglais.
-
-A. S.
-
-
-
-
-LA CITÉ DE L’ÉPOUVANTABLE NUIT
-
-(_Janvier-février 1888_)
-
-
-
-
-I
-
-UNE CITÉ DE LA VIE RÉELLE
-
-
-Nous sommes, tous tant que nous sommes, des pionniers, des Barbares,
-nous autres qui habitons au delà du Fossé, dans les ténèbres extérieures
-du Mofussil.
-
-Il n’y a ici rien qui ressemble à des commissaires, à des chefs
-d’administration et il n’existe dans l’Inde qu’une Cité.
-
-Bombay est trop vert, trop joli, a des détours trop compliqués et il y a
-si longtemps que Madras est défunt.
-
-Tirons notre chapeau devant Calcutta, la ville aux multiples facettes,
-enfumée, magnifique, lorsque nous passons en voiture sur le pont de
-l’Hughli, à l’aube d’une calme matinée de février.
-
-Nous avons laissé l’Inde derrière nous à la gare d’Howrah, et maintenant
-nous entrons en territoire étranger.
-
-Non, pas tout à fait étranger.
-
-Disons plutôt trop familier.
-
-Tous les hommes d’un certain âge connaissent l’irritation que cause le
-sentiment qu’on est en cage.
-
-Une illustration du _Graphic_--une portée de musique ou les propos
-légers d’un ami qui arrive du pays, peuvent la faire flamboyer--cette
-sensation qui a sa source dans ce que nous savons de notre paradis perdu
-de Londres.
-
-Au pays, eux, les autres, nos égaux, ont sous la main tout ce que la
-ville peut donner, le bruit sourd de la rue, les lumières, la musique,
-les endroits charmants, des millions de leurs semblables, une immensité
-peuplée de jolies Anglaises aux fraîches couleurs, des théâtres, des
-restaurants.
-
-Ils sont dans leur droit.
-
-Ils considèrent qu’il en est ainsi et ils se donnent même des airs de
-n’en pas faire grand cas.
-
-Et nous... nous n’avons rien que les quelques distractions que nous nous
-organisons à grand-peine, les douloureux divertissements de gymkhanas où
-tout le monde, de part et d’autre, se connaît, où les antécédents d’un
-chacun sont aussi notoires que sa façon, à lui ou à elle, de valser.
-
-Nous avons été dépouillés de notre héritage.
-
-Ce sont les gens du pays de là-bas qui en jouissent en totalité, sans se
-douter combien il est beau et riche, et nous, tout ce que nous pouvons
-faire, se réduit à gagner l’Occident pour quelques mois et à nous gaver
-de ce qui, en des circonstances convenables, représenterait sept, huit,
-dix années de liesse.
-
-Voilà ce qu’est notre héritage londonien perdu et la conscience de cette
-perte, volontaire ou forcée, hante en certains temps, en certaines
-saisons, la plupart d’entre nous et nous rend de mauvaise humeur.
-
-Calcutta offre des espérances trompeuses de quelque compensation.
-
-La fumée dense forme un nuage bas, dans la fraîcheur glaciale des
-matins, sur un océan de toits, et à mesure que la cité s’éveille, il
-monte vers cette fumée un ronflement grave, sonore de vie, de mouvement,
-de masse humaine.
-
-Aussi, quiconque voit Calcutta pour la première fois, met joyeusement le
-nez hors du tikka-gharri[1], flaire la fumée et tourne la figure vers la
-cohue.
-
- [1] Fiacre de place.
-
-Il se dit:
-
---Voilà enfin une parcelle de mon héritage qui me rentre. Voilà une
-Cité: il y a de la vie ici et, le fleuve passé, sous la fumée il y aura
-mille choses agréables à posséder.
-
-Cette litanie dit bien des choses et décrit exactement les premières
-émotions d’un sauvage vagabond, échoué à Calcutta.
-
-L’œil a perdu son instinct des proportions. Le foyer est raccourci par
-l’effet d’une résidence trop prolongée dans les stations du haut
-pays--vingt minutes de trot pour aller de l’hôpital au terrain de
-manœuvres,--et l’esprit a subi le même rétrécissement que le champ
-visuel.
-
-Tous deux disent ensemble en prenant mesure du mouvement naval, au
-dessus et au dessous du pont de l’Hughli:
-
---Tiens! mais c’est Londres! Voici les Docks. Voici qui est impérial!
-Voici un coup d’œil qui méritait bien le voyage de l’Inde.
-
-Alors une idée nettement canaille s’empare de l’esprit:
-
---Quel endroit divin! Quel endroit céleste pour razzier!
-
-Et elle cède la place à un démon bien pire encore, celui du
-conservatisme.
-
-On en vient à se figurer que c’est non seulement une faute, mais un
-crime d’accorder aux indigènes le moindre accès à l’administration d’une
-Cité pareille, qui doit son embellissement, ses docks, ses quais, ses
-façades, son hygiène à des Anglais, qui n’existe que parce que
-l’Angleterre existe et dont l’existence dépend de l’Angleterre.
-
-Toute l’Inde connaît la Municipalité de Calcutta.
-
-Mais est-il un homme qui ait étudié à fond la Grande Puanteur de
-Calcutta?
-
-Elle est unique.
-
-Bénarès est plus infect au point de vue de l’odeur concentrée,
-renfermée.
-
-Il y a à Peshawar des puanteurs plus fortes que la grande Puanteur de
-Calcutta, mais au point de vue de la diffusion, de la faculté à faire
-pénétrer partout l’écœurement, la puanteur de Calcutta laisse bien loin
-et Bénarès et Peshawar.
-
-Bombay masque ses infections sous un vernis d’assa fœtida et de tabac:
-Calcutta est au-dessus de toute ostentation.
-
-Il est impossible d’assigner une source quelconque au fléau de Calcutta:
-c’est ténu, c’est écœurant, cela ne peut se décrire, mais les Américains
-qui habitent le Grand Hôtel d’Orient disent que cela rappelle l’odeur du
-Quartier Chinois à San Francisco.
-
-Ce n’est certainement pas une odeur indienne.
-
-On dirait de l’essence de pourriture qui aurait subi une seconde
-pourriture,--l’odeur gluante de la colle de pâte tournée au bleu.
-
-Et nul moyen de la fuir!
-
-Elle souffle à travers le _Maidân_; elle pénètre par rafales dans les
-corridors du grand Hôtel d’Orient.
-
-Ce qu’on se plaît à appeler «les Palais de Chowringhi», la promène.
-
-Elle tournoie autour du Club du Bengale.
-
-Les ruelles la déversent avec une intensité qui vous donne la nausée et
-la brise matinale en est chargée.
-
-On la trouve, cette odeur, en dépit de la fumée des machines, à la Gare
-de Howrah.
-
-Elle semble empirer dans les petites ruelles de derrière Lal-Bazar, où
-se trouvent les boutiques à saouler, mais elle est presque aussi
-accentuée en face du palais du Gouvernement et dans les administrations
-publiques.
-
-Cette puanteur est intermittente.
-
-On peut avaler sans inconvénient six gorgées d’un air relativement pur.
-Puis à la septième vague l’estomac, qui n’a pas subi d’entraînement, se
-soulève.
-
-Quand on habite Calcutta assez longtemps, on finit par s’y habituer.
-
-Les résidents réguliers avouent bien l’existence du fléau, mais voici
-leur réponse.
-
---Attendez que le vent ait desséché les marais salés où aboutit le
-système d’égouts, et alors vous m’en parlerez.
-
-Voilà comment ils se défendent! Rien d’étonnant à ce qu’ils regardent
-Calcutta comme un séjour qui convient parfaitement à un vice-Roi
-permanent.
-
-Des Anglais, qui sont capables d’atténuer une honte par une autre, sont
-gens à demander n’importe quoi et à compter qu’ils l’obtiendront.
-
-Si une station des montagnes contenant trois mille hommes de troupes et
-une vingtaine de fonctionnaires civils possédait une propriété analogue
-à celle que possède Calcutta, le sous-commissaire ou le magistrat du
-cantonnement chasserait du bureau administratif tous les indigènes, ou
-les jetterait décemment d’un coup de pelle à l’arrière-plan, jusqu’à ce
-que l’inconvénient eût été supprimé.
-
-Alors on leur permettrait de se remettre en avant, de parler tant qu’ils
-voudraient «d’oppression, d’arbitraire».
-
-Cette puanteur, pour un nez dépourvu de préjugés, ôte à Calcutta tout
-droit d’être une Cité des Rois.
-
-Et en dépit de cette puanteur, on admet, on encourage même, les
-indigènes à se mêler des affaires locales!
-
-Le sol moite, saturé par le drainage, est empoisonné par le foisonnement
-de la vie depuis cent ans, et la liste de la municipalité est encombrée
-de noms indigènes,--gens nés, élevés, grandis aux dépens de cet amas de
-débris accumulés! Ils figurent comme propriétaires, ces charmants Aryas,
-dans le conseil municipal, dans le conseil législatif du Bengale.
-
-Lancez une proposition de les taxer comme tels et tout naturellement ils
-se mettent à hurler.
-
-On hurle aussi dans le haut pays, mais les locaux pour des meetings
-monstres sont rares, et avec un secrétaire et un Président énergiques
-dont la faveur est chose précieuse, et dont la colère n’est point chose
-désirable, on maintient les gens dans la propreté, bon gré mal gré, pour
-qu’ils ne puissent pas empoisonner leurs voisins.
-
---Alors, demande un sauvage, pourquoi leur accorder un vote quelconque?
-
-Ils sont capables de s’accommoder de cette saleté. Ils sont incapables
-d’aucun sentiment qui vaille un fétu.
-
-Qu’on les laisse vivre tranquilles, et sous notre protection, faire leur
-bas de laine!
-
-D’autre part, nous les taxerons jusqu’à ce que l’état de leur bourse
-leur donne la mesure de leur négligence passée.
-
-Puis, quand l’odeur aura un peu diminué, nous les laisserons reparaître
-et bavarder, et attribuer le progrès à leurs lumières.
-
-Les classes supérieures ont leurs broughams et leurs barouches; les
-basses sont capables de jeter d’un coup d’épaule un Anglais dans le
-chenil et de lui parler comme s’il était un cuisinier.
-
-Ils peuvent s’exprimer sur une dame anglaise en la qualifiant d’_aurat_.
-
-On leur permet une liberté--pour ne pas employer un terme trop gros--une
-liberté de langage qui ne tarderait pas à amener des bagarres sérieuses,
-si un Anglais en usait de même avec un autre Anglais.
-
-Ils sont entourés de barrières protectrices. On les rend inviolables.
-
-Assurément, ils devraient se contenter de toutes ces choses, sans se
-mêler d’affaires auxquelles ils ne peuvent rien comprendre, étant donné
-leur origine.
-
-On se demandera si cette diatribe pleine de feu est le produit d’un
-esprit indépendant, le résultat premier de la nausée que donne cette
-féroce puanteur ou le résultat fécond de la migraine contractée à force
-de fumer tout le jour pour combattre l’odeur.
-
-En tout cas, Calcutta est un endroit redoutable pour quiconque n’y a pas
-été élevé.
-
-Un bon conseil à d’autres barbares.
-
-N’amenez pas à Calcutta un domestique originaire du haut pays.
-
-Il aura certainement des désagréments parce qu’il ne pourra comprendre
-les usages de la Cité.
-
-Un Punjabi, qui arrive pour la première fois ici, se croit tenu en
-conscience d’aller à l’Ajaibghar, le Museum.
-
-Plus d’un y est allé, et en est revenu de très mauvaise humeur, et
-l’esprit troublé.
-
---Je suis allé au Museum, dit-il, et personne ne m’a dit d’injures. Je
-suis allé acheter mes provisions au marché, et je me suis assis. Alors
-est venu un homme en uniforme qui m’a dit: «Ote-toi de là que je m’y
-mette». J’ai répondu: «J’y étais le premier». Il a dit: «Je suis un
-_chaprassi_. Va-t’en», et il m’a frappé. Or, comme cet endroit pour
-s’asseoir était public, je l’ai battu jusqu’à le faire pleurer. Il a
-couru chercher la police, et je me suis sauvé aussi, car ici tous les
-gens de la police sont des Sahibs. Puis-je avoir congé, à partir de deux
-heures, pour me mettre à la recherche de cet homme et le battre encore?
-
-Voyez-vous la situation?
-
-Une Cité inconnue, pleine d’une senteur qui vous fait rechercher le
-repos et la retraite, et un domestique qui ronge son frein, qui n’est
-pas encore depuis six heures dans le four, et qui s’est engagé dans une
-querelle à mort avec un Chaprassi inconnu et réclame à grands cris la
-permission d’aller poursuivre la dispute.
-
-Hélas! Où est l’illusion de l’héritage qu’on allait reprendre?
-
-Dormons, dormons, et prions pour que Calcutta se porte mieux demain.
-
-Pour le moment, ce sommeil-là ressemble étonnamment au sommeil en
-compagnie d’un cadavre.
-
-
-
-
-II
-
-LES RÉFLEXIONS D’UN SAUVAGE
-
-
-La nuit porte conseil.
-
-Après tout, Calcutta exhale-t-il une odeur aussi empestée?
-
-Il a beaucoup plu pendant la nuit. La Cité est lavée de frais et la
-clarté du soleil la montre sous son jour le plus avantageux.
-
-Où donc, où donc un homme irait-il dans ce désert de vie?
-
-Le Grand Hôtel d’Orient bourdonne de vie dans toutes ses cent chambres.
-
-Des portes battent gaîment et toutes les nations de la terre montent et
-descendent les escaliers en courant.
-
-Cela suffit pour vous remonter, parce que les passants vous heurtent et
-vous prient de vous écarter.
-
-Figurez-vous, en dehors de la salle de réception de la Reine, un endroit
-où il y ait un tel entassement d’Anglais?
-
-Figurez-vous soixante-dix personnes à la table d’hôte, et ce bruit
-assourdissant de couteaux et de fourchettes?
-
-Figurez-vous que vous trouvez un véritable bar où l’on puisse faire
-servir à boire, et, joie suprême, figurez-vous qu’en mettant les pieds
-hors de l’hôtel, vous tombez dans les bras d’un Bobby[2] tout vivant,
-habillé de blanc, casqué, boutonné, armé de sa massue?
-
- [2] Agent de police.
-
-Qu’arriverait-il si l’on adressait la parole à ce Bobby? Se
-fâcherait-il?
-
-Il ne se fâche point! Il est affable.
-
-Il est chargé d’inspecter le pavé devant le Grand Hôtel d’Orient et
-d’empêcher les encombrements inextricables de voitures.
-
-Quand il a affaire à un blanc qui paraît respectable, il se conduit en
-homme, en frère.
-
-Il n’y a en lui aucune trace d’arrogance.
-
-Toutefois, en l’examinant de plus près, on reconnaît que ce n’est point
-un Bobby authentique.
-
-C’est un je ne sais quoi de la Police municipale, et son uniforme n’est
-pas correct, si toutefois là-bas, au pays, on n’a rien changé à la tenue
-des hommes.
-
-Mais peu importe!
-
-Plus tard nous nous informerons au sujet du Bobby de Calcutta, parce que
-c’est un blanc, et qu’il doit se mesurer avec certains des types les
-plus redoutables que leur malice ait jamais portés à peindre en
-vermillon la cité de Job Charnock.
-
-Vous ne devez pas, vous ne pouvez pas traverser Old Court House Street
-sans regarder attentivement si vous ne courez aucun risque d’être écrasé
-par un véhicule.
-
-Voilà qui est beau.
-
-Il y a un grondement continu de trafic, interrompu de deux en deux
-minutes par le roulement sourd des tramways.
-
-La façon de conduire est excentrique, je ne dis pas mauvaise, mais enfin
-il y a le trafic, il y en a plus que n’en ont vu pendant un certain
-nombre d’années des regards sans préjugés.
-
-Cela signifie que les affaires marchent, qu’on gagne de l’argent. Cela
-évoque la vie qui s’entasse, qui se hâte. Cela vous entre dans le sang
-et le fait circuler.
-
-Voici de vastes magasins aux devantures formées par des glaces, et qui
-tous vous présentent les noms de maisons bien connues avec lesquelles
-nous autres, sauvages, ne correspondons que par l’intermédiaire des
-Colis postaux.
-
-Les voici tous ici, de grandeur naturelle, prêts à fournir tout ce dont
-vous avez besoin, et vous n’avez rien à faire qu’à signer.
-
-C’est bien tentant que de pouvoir se faire donner une chose séance
-tenante sans être obligé d’écrire pour une semaine déterminée, puis
-d’attendre pendant un mois, et alors de voir arriver une chose tout
-autre.
-
-Rien d’étonnant à ce que les jolies dames, qui habitent à une distance
-raisonnable, viennent elles-mêmes faire leurs emplettes.
-
---Voyez-vous? Si vous tenez à être considéré, il ne faut pas fumer dans
-la rue. Personne ne le fait.
-
-Cet avis vous est donné avec bienveillance par un ami en habit noir.
-
-Il n’y a pas de réception, non plus que de Lieutenant-Général en vue,
-mais il porte l’habit noir, parce qu’il fait grand jour et qu’il peut
-être vu.
-
-C’est pour le même motif qu’il s’abstient de fumer.
-
-Il admet que la Providence a fait le grand air pour qu’on puisse y
-fumer, mais il dit que «ce n’est pas à faire».
-
-Cet homme a un brougham, une jolie petite boîte à bonbons, dont le
-roulement a un bizarre mouvement de tangage.
-
-Il monte dans le brougham, et se coiffe d’un chapeau haut de forme, un
-huit-reflets bien luisant.
-
-Il y avait une fois, dans le haut pays, un individu qui possédait un
-haut de forme.
-
-Il le loua à des sociétés d’acteurs amateurs, jusqu’à ce que le bord en
-eût disparu, au bout de quelques saisons.
-
-Alors il le jeta dans un arbre et des abeilles sauvages vinrent y
-essaimer.
-
-Il arrivait de temps à autre que l’on venait contempler le chapeau, dans
-ses jours de prospérité, dans le but de se donner le mal des pays.
-
-Toute la station s’y intéressait, et il mourut avec deux _seers_[3] de
-miel de fleur de _babul_ dans son intérieur.
-
- [3] Cinq livres.
-
-Mais les chapeaux hauts de forme ne sont point faits pour être portés
-dans l’Inde. Ils sont aussi sacrés que les lettres du pays et les vieux
-boutons de roses.
-
-L’ami ne peut pas comprendre cela.
-
-Il reconnaît que s’il descendait de son brougham et se promenait en
-plein soleil pendant dix minutes, il attraperait un fort mal de tête,
-et, au bout d’une demi-heure, probablement une insolation mortelle.
-
-Il convient de tout cela; mais il persiste à porter son chapeau et ne
-peut concevoir pourquoi cette vue plonge un barbare dans un accès de
-rire inextinguible.
-
-Tous ceux qui possèdent un brougham et bon nombre de ceux qui n’usent
-que des tikka-gharris, portent le chapeau haut de forme et l’habit noir.
-
-L’effet est curieux et frappe de surprise celui qui le voit pour la
-première fois.
-
-Et maintenant:
-
---Allons voir les belles demeures où habitent les opulents Nobles.
-
-Au nord s’étend la grande jungle humaine qu’est la ville indigène, et
-qui va du bazar Burra jusqu’à Chitpore.
-
-Dans la direction du sud se trouvent le _Maidân_ et Chowringhi.
-
-Si vous vous placez au centre du Maidân, vous comprendrez pourquoi
-Calcutta est appelée la Ville des Palais.
-
-Ainsi avait parlé l’Américain du Grand Hôtel d’Orient, homme qui avait
-vu du pays.
-
-Il y a une tour peu élevée, improprement qualifiée de monument
-commémoratif, qui se dresse sur un désert de gazon mou, d’un vert cru.
-
-Il vaut autant se rendre à ce point-là qu’à un autre.
-
-Les dimensions du _Maidân_ sont propres à décourager tous ceux qui sont
-accoutumés aux «jardins» du haut pays, tout comme on dit que la lande de
-Newmarket impressionne un cheval habitué à un champ de courses mieux
-clos.
-
-L’immense plaine est parsemée de statues de bronze représentant des
-gentlemen montés sur des chevaux capricieux et hissés sur des piédestaux
-aux lignes d’une sévérité excessive.
-
-L’immensité donne à ces statues des proportions de nains; elle donne
-d’ailleurs des proportions minuscules à toutes choses, excepté aux
-façades lointaines de la route de Chowringhi.
-
-C’est énorme, c’est impressionnant.
-
-C’est un fait auquel il est impossible de se soustraire.
-
-On bâtissait des maisons à l’époque où la roupie valait deux shillings
-et un penny.
-
-Ces maisons ont trois étages. Elles sont ornées d’escaliers de service
-pareils à des maisons dans la montagne.
-
-Elles sont très rapprochées et ont leurs jardins clos de murs en
-maçonnerie, percés d’une seule porte cochère.
-
-Elles sont bien anglaises avec leur air chez soi. Elles sont orientales
-par leurs vastes proportions, mais ces escaliers de service ne donnent
-pas l’idée de la santé.
-
-Nous allons former une commission hygiénique d’amateurs et nous rendrons
-une visite à Chowringhi.
-
-Ce n’est pas une chose fort agréable que d’être présenté pour la
-première fois à un _durwân_, ou portier de Calcutta.
-
-Lorsqu’il est en train de chiquer du _pân_, il ne se donne pas la peine
-d’enlever sa chique.
-
-S’il est assis sur sa couchette et occupé à mâcher de la canne à sucre,
-il ne croit pas devoir se lever.
-
-Ce sont là des choses qu’il faut lui enseigner, et il n’arrive pas à
-comprendre pourquoi on le blâme.
-
-Évidemment il est le survivant d’un système qui a fait son temps.
-
-La Providence n’a jamais voulu faire de l’indigène un concierge plus
-insolent qu’aucun de ceux de la variété française.
-
-A Calcutta, on installe un homme dans une logette près de la porte de sa
-demeure afin de détourner les rôdeurs et de protéger sa maison contre le
-vol.
-
-Il en résulte que le _durwân_ traite comme rôdeurs tous ceux qu’il ne
-connaît pas, qu’il a une connaissance approfondie et véritable de tout
-ce qui concerne le dehors et le dedans de la maison et qu’il a une
-influence assez considérable sur le choix des domestiques.
-
-On dit qu’un membre de cette estimable classe est maintenant en procès
-avec une banque au sujet de trois lakhs de roupies.
-
-Dans le haut pays, le domestique d’un lieutenant-gouverneur est obligé
-de travailler trente ans avant de pouvoir se retirer avec soixante mille
-roupies d’économies.
-
-Le _Durwân_ de Calcutta est une grande institution.
-
-Ce qui constitue le principal, le plus visible de ses défauts, c’est
-qu’il s’obstine à vouloir parler anglais.
-
-Comment il défend les maisons, Calcutta seul le sait. Il suffit de lui
-parler avec rudesse pour lui faire perdre la tête, et généralement aux
-heures des visites, il dort.
-
-Si l’on fait un circuit quelque peu régulier de visites, trois fois sur
-sept, il pue la boisson.
-
-Voilà pour le _Durwân_. Maintenant parlons de la maison qu’il garde.
-
-C’est une sensation fort agréable que d’être introduit dans un salon
-empesté d’un relent d’écurie.
-
---Est-ce que c’est toujours comme cela?
-
---Non, non, à moins que vous ne teniez la chambre fermée pendant quelque
-temps, mais si vous ouvrez les volets, alors ce sont d’autres odeurs.
-Comme vous le voyez, les écuries et les logements des domestiques sont
-tout près.
-
-On paie cinq cents roupies par mois pour une demi-douzaine de pièces
-remplies de ces odeurs-là.
-
-On ne se plaint pas.
-
-Quand on croit que l’honneur de la Cité est en jeu, on dit d’un air de
-défi:
-
---Oui, mais vous devez vous rappeler que nous sommes une capitale. Nous
-sommes très serrés ici. La place nous manque. Nous ne sommes pas comme
-dans vos petites fractions.
-
-Chowringhi est une localité imposante, pleine de maisons somptueuses,
-mais ce qu’il y a de mieux à faire, c’est de la visiter à la hâte.
-
-Arrêtez-vous un instant à considérer à quoi correspondent ces logements
-rétrécis, ce sol noir et détrempé, les réseaux compliqués des escaliers
-de services, les écuries bondées, le bouillonnement de vie humaine tout
-autour des loges des _Durwâns_, et le curieux arrangement des canaux de
-décharge à découvert et vous qualifierez le tout de sépulcre blanchi.
-
-Des gens, qui habitent des logis vastes, souffrent d’angine chronique et
-vous diront d’un air réjoui:
-
---Nous avons maintenant la fièvre typhoïde à Calcutta.
-
-La peste la quitte-t-elle jamais?
-
-Tout paraît disposé pour l’entretenir confortablement. Elle peut
-s’installer à son aise sur les toits, grimper le long du chéneau jusque
-sur la terrasse, monter de l’évier à la vérandah et de là jusqu’à
-l’étage le plus élevé.
-
-Mais Calcutta dit que tout est pour le mieux, et invoque des chiffres
-pour le prouver.
-
-En même temps, elle convient qu’une coupure dans la chair saine ne s’y
-guérit pas facilement.
-
-On peut se dispenser de chercher d’autres preuves.
-
-Voici qu’arrive à travers Park Street, et en route pour le Maidân, un
-flot de broughams, de bogheys proprets, de gigs les plus légers
-possible, de _brownberries_, de victorias étincelantes, et une pincée de
-vrais hansom-cabs.
-
-Dans les broughams se trouvent des hommes en chapeau haut de forme. Dans
-les autres véhicules, des jeunes gens, tous presque pareils, tous en
-tenue absolument irréprochable.
-
-Un nouveau flot, venu de Chowringhi, se joint au détachement de
-Park-Street et tous deux roulent ensemble à travers le _Maidân_, vers le
-quartier des affaires.
-
-C’est ainsi qu’à Calcutta on se rend à son bureau, les fonctionnaires
-civils dans les bâtiments du Gouvernement, les jeunes gens à leurs
-maisons de commerce, à leurs magasins, à leurs quais.
-
-C’est là qu’on voit que Calcutta a la meilleure voie d’évitement qu’il y
-ait dans l’Empire.
-
-Chevaux et voitures sont également propres à exciter l’envie par leur
-perfection, et remarquez ce détail: c’est la pierre de touche de la
-civilisation, les lanternes sont dans leurs montures.
-
-Ici le cheval du pays est un animal rare. Sa place est prise par le
-gallois, et le gallois, quoique canaille au fond de l’âme, peut être
-dressé de façon à avoir l’air d’un gentleman.
-
-Il paraît inconvenant de remarquer trop élogieusement le brillant des
-harnais, le vernis irréprochable des panneaux et les livrées des saïs.
-
-Tout cela fait bonne figure sur les routes de belle apparence extérieure
-dans l’ombre des Palais.
-
-Combien de catégories de la société complexe de cette contrée
-trouve-t-on dans les voitures?
-
-En _premier lieu_, le fonctionnaire civil du Bengale qui se rend aux
-Bureaux des Scribes, travaille dans un bureau absolument irréprochable,
-et parle d’un ton détaché, «d’envoyer les choses aux Indes», ce qui
-signifie simplement qu’il en réfère sur les affaires au Gouvernement
-Suprême.
-
-C’est un grand personnage, et il a la bouche pleine de propos de sa
-boutique: «avancement, nomination».
-
-Généralement, quand on parle de lui, c’est en disant: «Un homme qui
-s’élève.» On dirait que Calcutta est plein d’hommes qui s’élèvent.
-
-_En second lieu_, c’est l’homme du Gouvernement de l’Inde qui, figure
-bien connue à Simla, loue un rez-de-chaussée quand il n’est pas dans les
-Collines, et se montre raisonnable sur le sujet des inconvénients de
-Calcutta.
-
-_En troisième lieu_, c’est l’homme des maisons de commerce, le
-personnage franchement non-officiel qui se bat sous le drapeau d’une des
-grandes maisons de la ville, ou bien pour son propre compte dans un
-bureau bien tenu, ou parcourt à toute la vitesse de son brougham
-Clive-Street pour jouer «sa partie d’associé» ou quelque chose de ce
-genre.
-
-Il ne redoute point «le Bengale» et «l’Inde» ne lui inspire pas grand
-respect.
-
-Il peste impartialement après l’un ou l’autre quand leurs actes
-troublent ses opérations.
-
-Son jargon de boutique est tout à fait inintelligible.
-
-Il ressemble au marchand de la Cité qu’on aurait dépouillé de son air
-glacial.
-
-Il vit largement et reçoit d’une façon hospitalière.
-
-Au temps jadis, il tenait plus de place qu’aujourd’hui, mais il n’en est
-pas moins assez volumineux.
-
-Il se montre raisonnable jusqu’au point de faire écho lorsqu’on injurie
-la Municipalité, mais il devient femme, par son insistance à parler des
-supériorités de Calcutta.
-
-Bien au-dessus de tous ces gens qui courent à leur besogne, sont les
-diverses brigades, escadrons, détachements des autres classes. Mais ce
-sont des coteries et non des sections, et cela tourne autour du
-Belvédère, du Palais du Gouvernement, du Fort William.
-
-Simla les réclame dans la saison chaude.
-
-Qu’ils y aillent!
-
-Ils portent le haut de forme et l’habit noir.
-
-Il est temps de nous enfuir loin de la route de Chowringhi et d’aller
-trouver les habitants de la longue ligne de rives, qui n’ont point de
-préjugé contre le tabac, et qui portent presque tous les mêmes chapeaux.
-
-
-
-
-III
-
-L’ASSEMBLÉE DES DIEUX
-
- Il posa des conclusions au nombre de neuf mille sept cent
- soixante-quatre... Il alla ensuite à la Sorbonne, où il soutint
- argument contre les Théologiens l’espace de six semaines, depuis
- quatre heures du matin jusqu’à six du soir, excepté un
- intervalle de deux heures pour le rafraîchissement d’iceux, et
- prendre leurs repas, auxquels étaient présents la plupart des
- Seigneurs de la Cour, les Maîtres des requêtes, Présidents,
- conseillers, ceux des Comptes, Secrétaires, Avocats et autres;
- et aussi les eschevins de la dicte ville.
-
- PANTAGRUEL.
-
-
---Le Conseil législatif du Bengale est actuellement en séance. Vous le
-trouverez dans l’aile octogone des Bâtiments des secrétaires, tout droit
-en traversant le Maidân. Cela vaut la peine d’être vu.
-
---Quel est l’objet de leur séance?
-
---Affaire municipale. Des débats à n’en plus finir.
-
-Voilà qui m’apprendra à fréquenter la basse société. Les flâneurs de la
-longue rive doivent demeurer dans le vague.
-
-Sans doute ce Conseil fera pendre quelqu’un à cause de l’état où se
-trouve la Ville et Sir Stewart Bayley sera le bourreau.
-
-On ne se trouve pas tous les jours en présence d’un Conseil.
-
-Les Bâtiments des Secrétaires sont vastes.
-
-Vous pouvez déranger les travailleurs affairés d’une demi-douzaine de
-services avant de tomber sur l’escalier semé de taches noires qui mène à
-une chambre d’un étage supérieur d’où l’on a vue sur une rue populeuse.
-
-Des plantons sauvages encombrent la route.
-
-Les Conseillers sahibs sont en séance mais tout le monde peut entrer.
-
---A la droite de la chaise du Lât Sahib et marchez sans faire de bruit!
-
-Larbin mal éduqué! S’attendrait-il à ce que le spectateur, frappé d’un
-saint respect, bondisse en avant en poussant le cri de guerre, ou qu’il
-fasse la roue tout autour de cette somptueuse chambre octogone au toit
-en dôme bleu?
-
-Les piliers sont surmontés de chapiteaux dorés et un stencillage à
-fleurs de lotus de style égyptien égaie les murs.
-
-Un tapis d’une épaisseur moelleuse couvre le parquet: ce doit être
-délicieux quand il fait chaud.
-
-Sur un trône de bois noir, confortablement capitonné de cuir vert, se
-tient Sir Stewart Bayley, gouverneur du Bengale.
-
-Tous les autres sont des personnages considérables, sans quoi ils ne
-seraient pas ici.
-
-Ne pas les connaître, c’est prouver qu’on est soi-même un inconnu.
-
-Ils sont là une douzaine, en deux groupes de six à deux rangées
-légèrement courbes de bureaux d’un beau poli.
-
-Ainsi Sir Stewart Bayley occupe la fourchette d’un fer à cheval mal
-fait, qui serait fendu à l’endroit de la pince.
-
-Devant lui, à une table couverte de livres et de brochures, besogne un
-secrétaire.
-
-Il y a un banc pour les reporters.
-
-C’est tout.
-
-L’endroit est plongé dans un demi-jour adouci, et son atmosphère suffit
-à vous remplir de respect.
-
-Cela, c’est le cœur du Bengale, et il est remarquablement bien meublé.
-
-Si la besogne est en rapport avec l’ameublement qui est de première
-classe, avec les encriers, avec le tapis, avec le plafond
-resplendissant, ce sera quelque chose qui méritera d’être vu.
-
-Mais où est le criminel qui doit être pendu pour expier cette puanteur,
-qui monte et descend à travers les escaliers des Bâtiments des
-secrétaires, pour expier les tas de décombres sur la route de Chitpore,
-pour expier l’odeur écœurante qui règne à Chowringhi, pour expier les
-sales petites mares qu’on voit derrière le Belvédère, pour expier la rue
-pleine de varioleux, la station de fiacres qui fume et empeste en dehors
-du Grand Hôtel d’Orient, l’état du pavé de pierre et de boue, celui des
-ravins de Shampooker, cent autres choses?
-
---Ceci, j’en conviens, c’est un plan artificiel pour remplacer l’unité
-naturelle, l’individu.
-
-L’orateur est un indigène, de construction légère et maigre, coiffé d’un
-chapeau-turban plat, et vêtu d’un habit noir en alpaga.
-
-Des pieds à la tête, il a une tournure de scribe. Avec son sourire
-invariable et ses gestes réglés, il rappelle des souvenirs de tribunaux
-du haut pays.
-
-Il n’hésite jamais, n’est jamais embarrassé pour trouver ses mots, et
-jamais il ne se répète dans une même phrase.
-
-Il parle, parle, parle, d’une voix égale, qui s’élève de temps en temps
-d’un demi-octave, quand il s’agit d’un argument à faire entrer.
-
-Certaines de ses périodes ont l’air de vieilles connaissances.
-
-En voici, par exemple, une qui pourrait provenir du _Mirror_:
-
---Voilà pour le principe. Examinons maintenant jusqu’à quel point il est
-confirmé par les précédents.
-
-Ceci est de fâcheux augure: lorsqu’un indigène loquace se lance dans les
-«principes» et dans les «précédents», il y a des chances pour qu’il
-marche un bon bout de temps.
-
-Et puis, où est-il, le criminel, et que signifient tous ces propos sur
-des abstractions?
-
-Ce sont des pelles qu’il faut, et non des sentiments, dans cette partie
-du monde.
-
-Un murmure d’encouragement apporte quelque lumière.
-
---On y bûche ferme sur le Bill municipal de Calcutta: pluralité des
-votes, vous savez; voici les journaux.
-
-Et c’est cela en effet. Une masse de motions, d’amendements sur des
-matières relatives à des votes par quartier.
-
-A. peut-il être admis à avoir deux voix dans un quartier, et une dans un
-autre?
-
-Doit-on omettre la section 10, et doit-on donner à chaque homme un vote,
-pas davantage?
-
-Combien de votes comporte une propriété foncière valant trois cents
-roupies?
-
-Vaut-il mieux embrasser un poteau, ou bien le jeter au feu?
-
-Pas un mot au sujet de l’acide phénique ou des bandes de balayeurs!
-
-Le petit homme en habit noir se délecte dans son sujet.
-
-Il est très fort sur les principes et les précédents, sur la nécessité
-«de populariser notre système».
-
-Il sent que dans certaines circonstances, «le statut des candidats
-déclinera».
-
-Il se vautre dans les «majorités de compensation automatique» et dans
-«l’influence salutaire des classes moyennes instruites».
-
-En guise de réponse pratique, il entre furtivement dans la Salle du
-Conseil une légère bouffée de l’infection.
-
-On dirait quelqu’un qui rit tout bas, d’un rire amer. Mais personne n’y
-prend garde.
-
-Les Anglais ont l’air démesurément ennuyé. Les membres indigènes leur
-font face, les yeux d’une fixité stupide.
-
-La figure de Sir Stewart Bayley est aussi fermée que celle du Sphinx.
-
-Il reçoit son traitement pour discuter ces choses-là, un traitement
-faible pour une aussi lourde besogne.
-
-Mais l’Orateur, maintenant à la dérive, n’est pas absolument à blâmer.
-
-C’est un Bengali, et qui a trouvé devant lui un sujet tel que les aime
-son âme, une question de réforme académique qui ne mène nulle part.
-
-Voici une salle tranquille, pleine de plumes et de papiers.
-
-Voici des hommes qui sont obligés de l’écouter. Il paraît qu’il n’y a
-pas de limite à la durée des discours.
-
-Étonnez-vous donc qu’il parle!
-
-Il dit: «j’admets» une fois toutes les quatre-vingt-dix secondes. Il
-varie la forme en disant: «Je reconnais» que l’élément populaire du
-corps électoral devrait avoir la supériorité.
-
-C’est tout à fait vrai.
-
-Pour le prouver, il cite un certain John Stuart Mill.
-
-Alors l’auditeur se sent envahir par la sensation engourdissante d’un
-cauchemar. Il a déjà entendu tout cela quelque part, mais où? Et jusqu’à
-l’allusion à J. S. Mill, et aux «Vrais intérêts des contribuables»? Il
-devine ce qui va suivre.
-
-Oui, voici la formule journalistique du Vieux Sabha, l’anjuman:
-«L’Éducation occidentale est une plante exotique d’introduction
-récente.»
-
-Comment diable cet homme a-t-il pu amener l’éducation occidentale dans
-ce débat?
-
-Qui le sait?
-
-Sir Stewart Bayley le sait peut-être. On dirait qu’il écoute.
-
-Les autres regardent leurs montres.
-
-Le charme de cette voix monotone plonge l’auditeur dans un coma de plus
-en plus profond.
-
-Il est hanté par les fantômes de tout le cant de tous les tréteaux
-politiques de la Grande-Bretagne.
-
-Il entend les vieilles, vieilles phrases de sacristie, et une fois
-encore il perçoit l’Odeur.
-
-Cela, ce n’est pas un rêve.
-
-L’éducation occidentale est une plante exotique.
-
-C’est l’arbre upas, et tout cela par notre faute.
-
-Nous l’avons apportée d’Angleterre, tout comme nous avons apporté les
-encriers et les modèles des chaises.
-
-Nous l’avons plantée, et elle a poussé, monstrueuse comme un figuier
-banian.
-
-Maintenant nous voilà étouffés sous l’abondance de ces racines qui
-s’étalent si dru dans le sol gras du Bengale.
-
-L’orateur continue.
-
-Nous avons construit morceau par morceau ce dôme tant visible
-qu’invisible, qui forme une couronne à l’édifice des secrétaires, tout
-comme nous avons bâti et peuplé l’édifice. Maintenant nous sommes allés
-trop loin pour battre en retraite, «étant liés, enchaînés par la chaîne
-de nos propres fautes».
-
-Le discours continue.
-
-C’est nous qui avons fait cette phrase fleurie. C’est à nous, ce torrent
-de verbiage.
-
-Nous lui avons enseigné ce qui était constitutionnel et ce qui était
-inconstitutionnel, au temps où Calcutta puait.
-
-Calcutta pue toujours, mais Nous, nous sommes tenus d’entendre tout ce
-qu’il aura à dire au sujet de la pluralité des votes, du vent à battre
-au fléau, de la manière de faire des cordes avec du sable.
-
-C’est notre faute.
-
-Le discours prend fin.
-
-Alors se lève un Anglais grisonnant en habit noir.
-
-Il a l’air d’un homme fort et qui a du monde.
-
-Assurément, il va dire:
-
---Oui, Lât Sahib, il se peut que tout ce que vous avez dit soit vrai,
-mais il règne une odeur abominable, et il faut que tout soit nettoyé en
-huit jours, sans quoi le sous-commissaire ne fera aucune attention à
-vous au _Durbar_.
-
-Il ne dit rien de pareil. Ce Conseil est un parlement où l’on se
-qualifie mutuellement d’«Honorable Tel ou Tel».
-
-L’Anglais en habit noir prie tout le monde de se souvenir «que nous
-discutons des principes et qu’aucune considération des détails ne
-devrait influencer une décision sur les principes.»
-
-Est-il donc comme les autres?
-
-Comment une chose pareille est-elle possible?
-
-Peut-être cet aménagement si complet de bureau à l’anglaise est-il cause
-de cette réformation?
-
-La salle du Conseil pourrait être une salle de Conseil à Londres.
-
-Peut-être quand ceux qui y siègent ont passé un nombre d’années parmi
-les papiers et les plumes, en sont-ils arrivés à croire qu’il en est
-ainsi et, dans cette conviction, donnent-ils des résumés de l’histoire
-du _Self-Government_ local.
-
-L’habit noir, soulignant les arguments avec son étui à lunettes, raconte
-à ses amis comme quoi la paroisse fut la première unité du
-self-government.
-
-Il explique ensuite comment on élut des électeurs, et prenant un accent
-de ferveur profonde, il annonce que «les commissaires des Égouts sont
-élus de la même façon».
-
-A quoi bon cette conférence? Est-ce qu’il tenterait de faire passer une
-proposition à la faveur d’un nuage de mots, suivant le _stratagème de la
-seiche_, si connu en Occident?
-
-Il abandonne un moment l’Angleterre et maintenant nous entrevoyons une
-seconde le pied fourchu dans une allusion incidente aux Hindous et aux
-Mahométans.
-
-Les Hindous ne perdront rien à ce qu’on établisse complètement la
-pluralité des votes.
-
-Ils auront la surveillance de leurs quartiers, comme ils l’avaient
-auparavant.
-
-Il y a donc le sentiment de race à faire taire par des explications,
-même parmi ces superbes bureaux.
-
-Grattez le Conseil, et vous ferez reparaître les difficultés d’il y a
-longtemps, bien longtemps.
-
-L’habit noir se rassied, et un Anglais aux yeux vifs, à la barbe noire,
-se lève, une main dans la poche, pour expliquer ses vues relativement à
-une modification du Statut électoral.
-
-Il semble que l’idée d’un amendement vienne à l’instant de se présenter
-à lui.
-
-Il donne à entendre qu’il la formulera un peu plus tard.
-
-Il est académique comme les autres, mais il ne parle pas la moitié aussi
-bien.
-
-Pourquoi parler, et parler encore de propriétaires, d’occupants,
-d’électeurs en Angleterre, et du développement d’institutions autonomes,
-alors que la Cité, la grande Cité, demande à grands cris qu’on la
-nettoie?
-
-Quelle affaire a l’Angleterre du fléau de Calcutta, et pourquoi forcer
-les Anglais à se perdre dans des labyrinthes d’inutile argumentation
-contre des hommes qui ne peuvent comprendre que la saleté est chose
-abominable?
-
-Une pause après le discours de l’homme à la barbe noire.
-
-Un autre indigène, un Babou de construction lourde, en robe noire et
-coiffé d’étrange façon se lève.
-
-Une bande d’étoffe, blanche comme la neige, est jetée, à la façon d’un
-plumeau, par-dessus ses épaules.
-
-Sa voix est perçante et il n’en est pas toujours le maître.
-
-Il débute ainsi:
-
---Je m’efforcerai d’être aussi bref que possible.
-
-Voilà qui n’est pas rassurant.
-
-Pour le dire en passant, il semble qu’en Conseil tout exorde soit
-superflu.
-
-Les orateurs plongent _in medias res_ et ce n’est que quand ils sont
-bien lancés, qu’ils adressent un «Sir» par hasard à Sir Stewart Bayley,
-qui reste assis, une jambe ployée sous lui, et tenant à la main une
-plume non trempée dans l’encre.
-
-Cet orateur n’est pas fameux.
-
-Il parle, mais ne dit rien, et lui seul sait où il aboutira.
-
-Il dit:
-
---Nous devons nous rappeler que nous légiférons pour la capitale de
-l’Inde et que dès lors nous devrons emprunter nos institutions aux
-grandes villes d’Angleterre et non à des institutions paroissiales.
-
-Si vous réfléchissez une minute, ce raisonnement vous prouvera une large
-et saine connaissance de l’histoire du Self-Gouvernement. Il révèle
-aussi l’attitude de Calcutta.
-
-Si la Cité voulait bien cesser de se considérer comme une capitale et se
-regarder un peu plus comme une sorte de tanière, cela n’en vaudrait que
-mieux.
-
-L’orateur parle d’un air protecteur de «mon ami». C’est ainsi qu’il
-qualifie l’habit noir.
-
-Puis, il chavire de nouveau.
-
-Sa voix parcourt au galop toute la gamme pendant qu’il fait cette
-déclaration.
-
---Et c’est _pourquoi_ cela fait toute la différence.
-
-Il parle vaguement de menaces, de quelque chose à faire à l’égard des
-Hindous et des Mahométans, mais il n’est pas aisé de deviner ce qu’il
-veut dire.
-
-Voici toutefois une phrase reproduite mot pour mot; il n’est guère à
-présumer qu’elle reparaisse sous cette forme dans les journaux de
-Calcutta.
-
-L’habit noir avait dit que si un indigène opulent disposait de huit
-votes, sa vanité le pousserait à se présenter aux guichets de vote,
-parce qu’il se sentirait bien supérieur à une demi-douzaine de
-_gharriwans_[4] ou de petits commerçants.
-
- [4] Cochers de fiacre.
-
-Qu’on se figure un _gharriwan_ qui vote: il en est encore à apprendre
-comment on conduit.
-
-Sur cela, le gentleman à l’étoffe blanche, de dire:
-
---Alors la chose qu’on regrette est que les électeurs influents ne
-prennent pas la peine de voter? Selon mon humble opinion, s’il en est
-ainsi, adoptez des bulletins de vote. C’est la façon convenable pour
-leur répondre. De la même façon--l’association commerciale de
-Calcutta--vous abolissez toute pluralité des votes et c’est la bonne
-façon de _leur_ répondre.
-
-C’est lucide, n’est-ce pas?
-
-Et alors s’élève la voix irresponsable, qui émet cette déclaration:
-
---Dans une élection à la Chambre des Communes, la pluralité est admise
-pour les personnes ayant des intérêts dans différentes circonscriptions.
-
-Puis brouillard, brouillard impénétrable.
-
-C’est grand dommage que l’Inde ait jamais eu affaire à des gens d’un
-grade supérieur à celui de chef de l’administration civile.
-
-Encore une bouffée de la Puanteur.
-
-Le gentleman secoue son étoffe blanche d’un air de défi et s’asseoit.
-
-Alors Sir Stewart Bayley:
-
---La question soumise au conseil est... etc...
-
-Il y a des vagues successives de _oui_, de _non_, et les non
-l’emportent, quelle que soit la question.
-
-Le gentleman à barbe noire fait éclater son amendement au sujet des
-droits électoraux.
-
-Un gros sénateur en gilet blanc, au sourire le plus cordial, se lève et
-se dispose à pulvériser l’amendement.
-
-Ne peut pas comprendre à quoi cela sert; qualifie cela de détritus tout
-simplement.
-
-L’homme en robe de chambre noire, celui qui a pris le premier la parole,
-la reprend, parle du passager, qui vient ici pour peu de temps et
-ensuite quitte le pays.
-
-Il est fort heureux pour la robe noire que le passager vienne, sans cela
-il n’y aurait pas d’endroits bienheureux où l’on parle du pouvoir qui
-peut se mesurer à la fortune et de l’intelligence, «chose qui, Monsieur,
-je vous le dis, n’est pas susceptible de mesure».
-
-L’amendement est rejeté et l’auditeur est trois fois, quatre fois battu.
-
-Au nom de la saine raison, et ne fût-ce que pour conserver un lambeau de
-l’illusion détruite, sauvons-nous.
-
-Le voilà le Bill municipal de Calcutta.
-
-Ils y ont passé plusieurs samedis.
-
-Le dernier samedi, Sir Stewart Bayley fit remarquer que s’ils
-continuaient du même train, ils mettraient deux ans pour en finir.
-
-Et maintenant, voilà qu’ils vont siéger jusqu’à la tombée de la nuit, à
-moins que Sir Stewart Bayley, qui tient à voir partir Lord Connemara, ne
-fasse lever l’habit noir pour qu’il propose un ajournement.
-
-Il n’est pas bon de contempler de près un Gouvernement.
-
-Cela vous amène à prononcer des jugements d’une fatuité flatteuse pour
-l’amour-propre et qui peuvent être aussi faux que le système étouffant
-dont nous nous sommes emmaillottés.
-
-Et dehors, dans la rue, des Anglais résument la situation en ces termes
-brutaux:
-
---Tout cela ce n’est qu’une farce. Pour nous, le temps c’est de
-l’argent. Nous ne pouvons admettre ces discours interminables qui se
-tiennent à la Municipalité. Les indigènes nous chassent sous leur
-nombre. Mais nous savons que si les choses vont trop mal, le
-Gouvernement entrera en scène et interviendra et dès lors nous
-supportons ces ennuis tant bien que mal.
-
-Et, en attendant, Calcutta continue à réclamer le seau et le balai.
-
-
-
-
-IV
-
-SUR LES RIVES DU HUGHLI
-
-
-Les horloges de la Cité ont sonné deux heures.
-
-Où peut-on trouver à manger?
-
-Calcutta n’est pas riche en cuisine attrayante.
-
-Vous pouvez vous fortifier l’estomac chez Peliti ou chez Bonsard, mais
-leurs établissements ne se trouvent point dans Hastings Street, ni dans
-les endroits où les courtiers vont et viennent en tournée d’affaires,
-suant et s’enrichissant à vue d’œil.
-
-Il doit y avoir quelque sorte de restaurants dans les quartiers où les
-marins s’assemblent.
-
-«L’Honnête Bombay Jack» ne vend que des cigares de Birmanie et ne sert
-que du whisky dans des verres à liqueur, mais au Lal-Bazar, non loin du
-«Café des Marins», une enseigne annonce audacieusement que «les
-officiers et les gentlemen peuvent trouver à se loger confortablement».
-
-Et la preuve, c’est que voici une rangée d’officiers proprets et de
-marins assis sur un banc près de la porte de l’«Hôtel» et en train de
-fumer.
-
-Il y a dans leur costume une analogie presque militaire.
-
-Peut-être «l’Honnête Jack Bombay» ne tient-il qu’une sorte de chapeau de
-feutre et un seul modèle d’habillement.
-
-Lorsque Jack, de la marine marchande, est sobre, il est tout à fait
-sobre. Quand il est ivre, il est... mais demandez à la police du fleuve
-de quoi est capable avec ses ongles et ses dents un Yankee maigre et
-enragé.
-
-Ces gentlemen, qui fument sur le banc, sont presque aussi impassibles
-que les Peaux Rouges.
-
-Leurs attitudes sont dépourvues de contrainte, et ils ne portent pas de
-bretelles.
-
-En outre, à en juger d’après la carte, ils ne sont pas difficiles sur ce
-qu’on leur sert quand ils s’installent à la _table d’hôte_ et le cran
-réglementaire (chaque maison a son cran à une hauteur déterminée,
-jusqu’à laquelle Gamymède continuera à verser si vous ne l’arrêtez pas)
-est à une profondeur étonnante.
-
-Trois doigts et un peu plus, tel paraît être l’usage des officiers et
-des marins qui causent si tranquillement sous l’entrée.
-
-L’un d’eux, qui, évidemment, vient de terminer un long récit, dit:
-
---Ainsi donc il s’embarqua pour quatre livres dix avec un certificat de
-premier quartier-maître et tout, et c’était sur un navire allemand.
-
-Un autre crache avec conviction et dit d’un air de bonne humeur, sans
-élever la voix:
-
---C’était un enfer de vaisseau. Qui est-ce qui le connaît?
-
-Personne de l’assemblée ne répond, mais un Danois ou un Allemand demande
-si la _Myra_ est encore «à flot».
-
-Un homme sec, aux cheveux rouges, indique sa place exacte sur le fleuve
-(comment diable peut-il la connaître) et l’heure probable de son
-arrivée.
-
-Ce grave débat se transforme en discussion au sujet d’un accident
-survenu sur le fleuve, par suite duquel un gros steamer fut endommagé et
-dut s’amarrer et rompre charge.
-
-Un gros gentleman, qui faisait la promenade hygiénique au Lal Bazar,
-arrive, et dit:
-
---Je vous certifie qu’il a cassé ses propres chaînes avec son ringeau.
-
---Avez-vous vu les plaques de blindage?
-
---Non.
-
---Alors comment les... comment un... homme de votre sorte... peut-il...
-dire ce que... bon, ce que c’était.
-
-Et il passe son chemin, après avoir formulé son opinion en langage
-épicé, mais sans chaleur, sans colère.
-
-Personne n’a l’air de se fâcher de l’assaisonnement.
-
-Descendons le fleuve pour aller voir de plus près ce type d’hommes.
-
-Clark Russell[5] nous a appris qu’on peut, en toute conscience, trouver
-leur existence pénible.
-
- [5] Le plus célèbre romancier maritime de notre temps. Son _Naufrage
- du Grosvenor_ a atteint les plus forts tirages connus en Angleterre.
-
-Quels sont leurs plaisirs, quelles sont leurs distractions?
-
-Le Bureau du Port, où se tiennent les gentlemen qui font des
-améliorations dans le port de Calcutta, doit être en mesure de donner
-des renseignements.
-
-C’est un vaste et bel édifice, construit dans un style orientalisé
-d’après l’italien, à l’angle de Fairlie Place, sur la grande route du
-rivage.
-
-La clameur continuelle du trafic par terre et par eau bat tout le jour
-et jusqu’à une heure avancée de la nuit contre les fenêtres.
-
-Voilà un endroit où l’on doit entrer avec plus de respect qu’au Conseil
-législatif du Bengale, car on y exerce le contrôle sur l’incertain
-Hughli jusqu’aux pointes de sable en aval.
-
-On y possède une richesse énorme.
-
-On dépense des sommes fabuleuses à encaisser de murs les bords du
-fleuve, à prolonger les jetées, à créer des docks qui coûteront deux
-cents lakhs de roupies.
-
-Deux millions de tonnes de fret maritime remontent et descendent chaque
-année le fleuve sous la direction du Bureau du Port, et les gens du
-Bureau du Port en savent plus qu’il ne convient à des hommes de mettre
-dans leur tête.
-
-Ils sont en état de donner, sans consulter les bulletins télégraphiques,
-la position de tous les grands steamers qui montent ou descendent,
-depuis l’Hughli jusqu’à la mer, et cela jour par jour, avec leur
-tonnage, le nom de leur capitaine et la nature de leur chargement.
-
-Lorsqu’ils regardent de la vérandah de leur bureau ces mâts qui font
-l’effet d’un régiment de lanciers, ils sont capables d’indiquer sans se
-tromper le nom de chaque navire qui se trouve dans leur champ visuel,
-ainsi que le jour et l’heure de son départ.
-
-Dans une pièce à l’arrière de l’édifice, flânent de gros hommes,
-habillés avec soin.
-
-Voici maintenant le type de figure qui appartient presque exclusivement
-aux officiers de cavalerie du Bengale majors au choix.
-
-Tout le monde connaît l’officier indigène de cavalerie à la figure
-bronzée, à la moustache noire, au langage clair.
-
-Les romans le montrent à l’état imaginaire; la frontière nous le montre
-à l’état naturel.
-
-Ces hommes qui se trouvent dans la vaste pièce ont son type de figure si
-fortement marqué, qu’on se demande avec étonnement ce que font des
-officiers aux environs du fleuve.
-
-Sont-ils venus se faire inscrire comme passagers pour retourner chez
-eux?
-
---Ces hommes-là? Ce sont des pilotes. Il en est parmi eux qui touchent
-de deux à trois mille roupies par mois. Ils sont responsables de
-chargements dont la valeur s’élève parfois à un demi-million de livres.
-
-Certainement, ce sont des hommes, et leur port l’indique assez.
-
-Ils confèrent ensemble par groupes de deux ou trois, et consultent
-fréquemment les listes d’embarquement.
-
---Un pilote n’est-il pas un homme, qui porte une jaquette d’étoffe à
-pointillé et qui crie à travers un porte-voix?
-
---Eh bien, vous pouvez, si cela vous plaît, faire cette question à ces
-gentlemen.
-
-L’idée que vous vous faites d’eux est empruntée à celle des Pilotes de
-chez vous.
-
-Les nôtres ne sont pas tout à fait de cette sorte.
-
-Ils forment un corps d’élite, aussi soigneusement sarclé que le corps
-des fonctionnaires civils de l’Inde.
-
-Plusieurs y ont des frères, et d’autres appartiennent à d’anciennes
-familles militaires de l’Inde.
-
-Mais ils ne sont pas tous également bien payés.
-
-Les journaux de Calcutta retentissent des gémissements des jeunes
-pilotes auxquels on ne permet pas le maniement de navires au-dessus d’un
-certain tonnage.
-
-Comme chaque année on dépense moins d’argent à construire un grand
-steamer qu’à en bâtir deux petits, ces jeunes sont chassés par
-l’encombrement, et pendant que les anciens gagnent leur millier de
-roupies, il y en a parmi les jeunes qui, à la fin du mois, ont fait tout
-juste leurs trente roupies.
-
-C’est un de leurs griefs, et il paraît bien fondé.
-
-Dans les étages au-dessus de la salle des pilotes sont des bureaux où
-règne un silence de chapelle, tous somptueusement meublés, où des
-Anglais écrivent, téléphonent, télégraphient, où des Babous adroits sont
-sans cesse occupés à dresser la carte du changeant Hughli.
-
-Tout espoir de comprendre quelque chose à l’œuvre des commissaires du
-port fait naufrage quand on le promène parmi les cartes du Port qui
-datent d’un quart de siècle.
-
-Les hommes se sont joués avec l’Hughli comme des enfants avec le
-ruisseau d’une rue, et de son côté l’Hughli s’est soulevé une fois, et
-s’est joué avec les hommes et les navires au point que la Rive était
-couverte de débris et de carcasses de grands navires.
-
-Il y a aux murs des photographies du cyclone de 1864, où le _Thunder_
-fut lancé en pleine terre et tomba sur une barque américaine, obstruant
-toute circulation.
-
-Très curieuses, ces photographies: c’est à ne pas croire à leur
-exactitude.
-
-Comment un grand et fort steamer peut-il avoir ses mâts rasés jusqu’au
-niveau du pont? Comment une lourde péniche peut-elle être projetée en
-travers de la poupe d’un vaisseau de ligne à hauts bords? Enfin comment
-un navire peut-il être littéralement éventré par un côté?
-
-Les photographies constatent que toutes ces choses-là sont possibles et
-on avoue qu’un cyclone peut revenir et disperser les charpentes comme de
-la paille.
-
-En dehors des bureaux du Port se trouvent les hangars pour l’exportation
-et l’importation.
-
-Chacun de ces bâtiments peut contenir le chargement d’un vaisseau, et
-tout cela est construit sur des terrains reconquis.
-
-Il y a là une variété d’odeurs fortes, une foule de lignes de rails, une
-multitude d’hommes.
-
---Voyez-vous ce gros trolley arrêté derrière la case destinée à ce gros
-steamer de la _Peninsular and Oriental Cº_. C’est dans ce même endroit,
-ou aussi près de là que possible, que le _Govindpur_ coula à fond il y a
-une vingtaine d’années.
-
---Mais c’est la terre ferme?
-
---C’est là qu’il s’enfonça. La marée suivante creusa une fosse le long
-d’un de ses flancs. La marée suivante l’y jeta. Puis la vase remplit la
-place qu’il avait occupée à la marée suivante. Ce phénomène recommença:
-toujours le creusement de la fosse, et le remplissage par la vase. Le
-vaisseau se déplaça ainsi, fut poussé en dehors jusqu’à ce qu’il finît
-par devenir un obstacle à l’embarquement et qu’il fallût le faire
-sauter. Quand un vaisseau coule sur un fond de vase ou sur des bas-fonds
-de sable, il se creuse une véritable tombe et à force de se démener, de
-se remuer, il s’enfonce davantage, jusqu’à ce qu’il rencontre une couche
-d’une résistance suffisante. Alors il ne bouge plus.
-
-Quelle idée horrible, n’est-ce pas, que de s’enliser de plus en plus à
-chaque marée dans l’immonde vase de l’Hughli?
-
-Tout près des bureaux du Port, se trouvent les Bureaux d’embarquement,
-où les capitaines engagent leurs équipages.
-
-Les hommes doivent montrer leur congé de leur dernier navire en présence
-du maître d’embarquement, ou, comme ils disent, du «sous-embarqueur».
-
-Il les inscrit après s’être assuré que ce ne sont point des déserteurs
-d’un autre navire, et alors ils signent les conventions pour la
-traversée.
-
-C’est une cérémonie qui commence par les formules amicales du bien-aimé
-capitaine en quête d’un équipage, pour finir à «l’ahurissement» du
-déserteur.
-
-Il y a un édifice enfumé, tout près de la Maison du Marin, à la porte
-duquel sont groupés les déchets de toutes les mers, en toutes sortes de
-costumes.
-
-On y voit de jeunes Seedee, des Serangs de Bombay, des pêcheurs de
-Madras et des villages à salines, des Malais qui s’entêtent à épouser
-des femmes de Calcutta, deviennent jaloux et courent _amok_; des
-Malais-Hindous, des Hindous-Malais-Blancs, des Birmans, des Birmans
-Blancs, des Birmano-indigènes-blancs, des Italiens aux pendants
-d’oreille en or, fanatiques des jeux de hasard, des Yankees de tous les
-États; ainsi que des Mulâtres, et des nègres pur-sang, des Danois rouges
-et grossiers, des Cingalais, des jeunes Cornouaillais qui viennent de
-quitter la charrue, des _épis de blés_ venus des vaisseaux des colonies,
-où ils gagnaient quatre livres dix par mois comme marins; des Allemands
-ventrus comme des tonneaux, des matelots du port de Londres, qui se
-tiennent un peu à l’écart de la foule et forment de petits groupes: des
-gens en qui on reconnaît infailliblement le soldat de la ligne tombé
-dans la carrière maritime par suite de quelque coup de tête, des Gallois
-à crête de Kakatois qui crachent et ronronnent comme des chats; des
-flâneurs usés jusqu’à la corde, à la tête grisonnante, sans le sou,
-pitoyables, des adolescents fanfarons, et des hommes très calmes avec
-des cicatrices et des entailles sur la figure.
-
-C’est un musée ethnologique où tous les spécimens sont des acteurs
-comiques ou tragiques.
-
-Le chef de tout ce monde est le Sous-Embarqueur, et il siège, avec le
-concours d’un policeman anglais aux poings noueux, sur un trône imposant
-par son air officiel.
-
-Le Sous-Embarqueur est au courant de tous les méfaits commis sur l’eau.
-
-Il connaît tous les navires, tous les capitaines, et une bonne
-proportion des hommes.
-
-Il est séparé de la foule par une forte barrière de bois derrière
-laquelle sont rassemblés les sans-travail de la marine marchande.
-
-Ils ont fait leur noce,--les pauvres diables, et maintenant ils
-consentent à reprendre la mer à un salaire qui peut descendre jusqu’à
-trois livres dix par mois, et qu’ils jetteront à la fin dans quelque
-mauvais lieu de Shanghaï, dans quelque enfer de San-Francisco.
-
-Ils ont tourné le dos aux séductions des pensions d’Howrah et aux
-délices de Colootollah.
-
-Si le Destin le veut, la maison du Rossignol ne les connaîtra plus de la
-saison.
-
-Mais quel armateur voudra de ces épaves battues, ruinées, qui ont les
-mains tremblantes et les yeux rougis?
-
-Entre soudain un capitaine barbu qui a fait son choix la veille dans le
-troupeau, et maintenant vient faire signer ses hommes.
-
-Il n’est pas difficile dans son choix.
-
-Ses onze hommes ont l’air d’une troupe bien dure à manier pour cet homme
-au regard doux, au langage civil. Mais le capitaine à l’office
-d’embarquement et le capitaine à son bord sont deux personnages
-distincts.
-
-Il amène son équipage à la barre du Sous-Embarqueur et lui fait passer
-leurs congés tachés de graisse et froissés.
-
-Mais le Sous-Embarqueur a le cœur en proie à une ébullition intérieure,
-parce que deux jours auparavant, un racoleur de Howrah a volé tout un
-équipage à un navire qui descendait, de sorte que le capitaine s’est vu
-dans la nécessité de revenir en arrière et d’embaucher un nouvel
-équipage à une heure du matin.
-
-Gare, si le Sous-Embarqueur découvre un de ces gas qui reçoivent une
-avance et vous font faux bond, dans l’équipage choisi pour le
-_Blenkindoon_!
-
-Le Sous-Embarqueur s’anime en contant l’affaire.
-
---Je ne savais pas qu’on fît des choses pareilles à Calcutta, dit le
-Capitaine.
-
---Des choses pareilles! mais, Capitaine, ici on vous volerait votre dent
-de l’œil.
-
-Il prend un congé et appelle Michall Donelly, un Irlandais américain
-dégingandé, à l’air mauvais et qui chique.
-
---Debout, l’homme, debout!
-
-Michall Donelly tient à s’appuyer contre le bureau, et le policeman
-anglais tient à s’y opposer absolument.
-
---Quel était votre dernier vaisseau?
-
---_La Reine des Fées_.
-
---Quand l’avez-vous quitté?
-
---Environ onze jours.
-
---Nom du capitaine.
-
---Flatry.
-
---Voilà qui fera l’affaire.
-
-Au suivant: Jules Anderson.
-
-Jules Anderson est un Danois.
-
-Les affirmations concordent avec le certificat de décharge des
-États-Unis ainsi que l’atteste l’Aigle.
-
-Il est admis et se retire en arrière.
-
-Slivey l’Anglais et David, un énorme nègre couleur de pruneau, qui
-s’embarque comme cuisinier, sont pareillement admis.
-
-Alors se présente Bassompra, un petit Italien, qui parle anglais.
-
---Votre dernier vaisseau?
-
---_Le Ferdinand_.
-
---Non, après celui-là?
-
---Un navire allemand.
-
-Bassompra n’a pas l’air content.
-
---Quand a-t-il mis à la voile?
-
---Il y a environ six semaines.
-
---Quel était son nom?
-
---_Haïdée_.
-
---Vous en avez déserté?
-
---Oui, mais il a quitté le port.
-
-Le Sous-Embarqueur parcourt rapidement une liste de départ et la jette
-avec un coup de poing.
-
---Ça n’est pas exact. Pas de navire allemand nommé _Haïdée_ ici, depuis
-trois mois. Est-ce que je sais si vous ne faites pas partie de
-l’équipage du _Jackson_?... Capitaine, je crains que vous n’ayez à
-enrôler un autre homme. Celui-là doit être écarté. Prenez les autres et
-faites-les signer.
-
-Bassompra, l’homme aux petits yeux, paraît avoir perdu sa chance
-d’embarquement.
-
-On fera une enquête sur son cas.
-
-Le capitaine rassemble ses hommes qui signent le contrat, pendant que le
-Sous-Embarqueur fait d’étranges récits sur la vie du marin.
-
---Ils sont gens à abandonner un bon vaisseau rien que pour faire une
-noce, et ensuite s’embaucher pour trois livres dix, et puis, par
-Jupiter, les pauvres diables ne se laissent-ils pas payer par l’armateur
-sur le pied de dix roupies au souverain! Aussitôt que l’argent est
-parti, ils cherchent à s’embaucher, mais pas avant. Ici tout le monde
-s’engage, au-dessous du grade de capitaine. La concurrence fait parfois
-qu’on embarque des premiers matelots pour cinq livres, et même à quatre
-livres par mois.
-
-Comme vous le voyez, le gentleman de la pension avait raison.
-
-Les gages d’un premier matelot sont sept livres dix ou huit livres, et
-les capitaines étrangers s’embarquent pour douze livres par mois et
-fournissent un petit équipement, c’est-à-dire tout, excepté le bœuf, les
-pois, la farine, le café, la mélasse.
-
-Il n’est pas agréable d’entendre raconter ces choses-là pendant que des
-hommes dont le regard exprime la faim, et qui sont en guenilles,
-flânent, grattent, traînent, de l’autre côté de la grille.
-
-Qu’advient-il d’eux, à la fin?
-
-Ils meurent, à ce qu’il paraît, bien que cela ne soit pas absolument
-étrange.
-
-Ils meurent en mer de façons singulières et horribles.
-
-Il en est, en petit nombre, qui meurent dans les Kintals, étant perdus,
-étouffés dans ce vaste évier de Calcutta.
-
-Ils meurent dans de singuliers endroits de la rive et l’Hughli les
-charrie sous les chaînes d’amarrage et les bouées, pour les rejeter plus
-loin sur les sables, lorsqu’ils ont échappé à la Police du Fleuve.
-
-Ils prennent la mer parce qu’il faut vivre, et leur labeur n’en finit
-jamais.
-
-Petit, bien petit est le nombre de ceux qui trouvent enfin un port de
-n’importe quelle sorte, et la terre, dont ils ne comprennent pas les
-coutumes, leur est cruelle, quand ils y descendent pour boire et
-s’amuser, comme des bêtes.
-
-Jack, à terre, fait bonne figure dans un livre, ou sous la jaquette
-bleue de la Marine royale.
-
-Le Jack de la marine marchande n’est pas aussi charmant.
-
-Plus tard nous verrons à quoi le mènent ses «bamboches».
-
-
-
-
-V
-
-AVEC LA POLICE DE CALCUTTA
-
- C’était une Cité de Nuit,--de mort peut être. Mais certainement
- de nuit.
-
- _La Cité de l’épouvantable nuit._
-
-
-Jadis la Police s’estimait responsable.
-
-Elle disait d’un air protecteur qu’elle aimerait mieux promener
-elle-même un vagabond tout autour de la grande Cité que de le laisser se
-faire casser la tête de sa propre initiative dans les bouges.
-
-Elle disait qu’il y avait des endroits, bien des endroits, où un blanc,
-qui ne serait pas secouru par le bras de la Loi, pourrait être volé et
-cerné par une foule, et qu’il y avait d’autres endroits où des matelots
-ivres lui rendraient la vie fort difficile.
-
---Montez au poste-vigie d’incendie, tout d’abord, et alors vous pourrez
-voir la ville.
-
-C’était au numéro 22 de Lal Bazar où se trouve le Quartier-Général de la
-Police de Calcutta, le centre de ce grand réseau de fils téléphoniques,
-où la justice siège jour et nuit, occupée à surveiller un million
-d’habitants et une population flottante de cent mille personnes.
-
-Mais nous nous occuperons plus tard de sa tâche.
-
-Le poste-vigie est une petite guérite au-dessus du bâtiment à trois
-étages des Bureaux de la Police.
-
-Un veilleur indigène s’y tient pour avertir quand il voit de la fumée
-pendant le jour ou des flammes pendant la nuit dans quelque quartier de
-la ville.
-
-Du haut de ce nid d’aigle, par une chaude nuit, on entend battre le cœur
-de Calcutta.
-
-Au nord, la Cité s’étend sur trois longs milles, que prolongent encore
-trois milles de faubourgs, jusqu’à Dum-Dum et Barrackpore.
-
-De ce côté-là, l’obscurité piquée de lampes est pleine de bruits, de
-cris, d’odeurs.
-
-Tout près du Bureau de la Police, de joyeux marins hurlent des refrains
-au Café des matelots.
-
-Au sud, les lumières confuses de la ville font place aux rangées
-régulières de becs de gaz du Maidân et de Chowringhi, qu’habitent les
-gens respectables, et où la police a fort rarement affaire.
-
-De l’Est montent au ciel la clameur de Séaldah, le roulement des
-tramways, toutes les voix du bazar aux arcades, se chamaillant ou
-plaisantant.
-
-Vers l’Ouest sont les quartiers des Affaires, plongés maintenant dans le
-silence, les lanternes des boutiques sur le fleuve, et les lumières
-clignotantes du quartier d’Howrah.
-
---Est-ce que le vacarme du trafic se poursuit pendant toute la saison
-des chaleurs?
-
---Naturellement les mois de chaleurs sont ceux où l’on fait le plus
-d’affaires dans l’année et où l’argent est le plus serré. Il faudrait
-voir que les courtiers s’arrêtent en cette saison-là! Calcutta ne peut
-pas s’arrêter, mon cher Monsieur.
-
---Qu’arrive-t-il alors?
-
---Il n’arrive rien. La moyenne des décès s’élève quelque peu. C’est
-tout.
-
-Même en février, la température est telle que dans le haut pays on la
-qualifierait de lourde et suffocante, mais Calcutta est convaincue que
-c’est là la saison froide.
-
-Les bruits de la cité s’accroissent maintenant d’une façon
-imperceptible.
-
-C’est le Calcutta nocturne qui s’éveille et se met en mouvement.
-
-Jack chante joyeusement au café des Marins:
-
- Allons nous réunir sur le fleuve.
- Le Beau, le Beau, le Fleuve
-
-On entend un bruit de fers à cheval dans la cour en bas: c’est un homme
-de la Police montée qui arrive de quelque part ou d’ailleurs à travers
-une épaisse obscurité.
-
-On entend ensuite la danse de la bourrée exécutée par des sabots de
-cheval, puis la voix d’un Anglais tâchant de calmer un cheval agité qui
-a l’air de se dresser sur ses jambes de derrière.
-
-Plusieurs hommes de la Police montée s’en vont dans la profonde nuit.
-
---Qu’y a-t-il?
-
---Un bal au Palais du gouvernement.
-
-Les hommes du Piquet se forment en ligne là-bas; on fait l’appel.
-
-Les hommes du Piquet sont tous anglais, et même de gros Anglais.
-
-Ils se forment sur quatre et traversent de leur pas cadencé la cour,
-pour aller s’aligner sur la place du Gouvernement et veiller à ce que le
-brougham de M. Lollipop ne soit pas mis en pièces par la barouche
-encombrante aux ressorts C, du Sirdar Chuckerbuky Bahadur et ses deux
-gallois mal dressés.
-
-Les hommes de la Police de Calcutta sont des hommes fort militaires dans
-leur organisation, et ceux qui connaissent la composition de leur corps
-pourraient raconter d’étranges histoires de gentlemen du rang, etc.
-
-En dépit du climat qui use si rapidement, en dépit de la besogne
-fatigante qui leur incombe, c’est le plus beau corps de cent vingt
-Anglais qu’on trouve à l’est de Suez.
-
-Écoutez pendant un instant, du poste-vigie, les voix de la nuit, et vous
-verrez pourquoi elles sont telles.
-
-Deux mille marins de cinquante nationalités sont lâchés tous les
-dimanches dans Calcutta, et sur ce nombre, il y en a peut-être deux
-cents qui sont franchement ivres.
-
-Il y a justement, en ce moment ici, une petite bagarre quelque part
-derrière le Bazar aux arcades qui, à la tombée de la nuit, se remplit de
-matelots doués d’un talent merveilleux pour se mettre à dos la
-population indigène.
-
-Maintenir le bon ordre, c’est là naturellement une très faible partie de
-la tâche de la Police, mais c’est une partie fort difficile.
-
-Le gros personnage qui est préposé au violon de Calcutta pour les
-ivrognes européens,--et le violon central de Calcutta vaut la peine
-d’être vu,--jouit, en ce moment même, d’un pouce luxé qui l’oblige en
-conséquence à faire la besogne de la main gauche.
-
-Mais sa main gauche est merveilleusement persuasive, et quand il est de
-service, ses manches de chemise, relevées jusqu’à l’épaule, annoncent au
-jovial matelot qu’il n’aura pas de déception.
-
-La tâche du préposé est compliquée de ce fait que la route qui mène le
-délinquant au violon traverse un petit jardin sauvage.
-
-Les allées de briques sont creusées par les traces de bien des pas
-d’ivrognes.
-
-Un homme peut vous y donner rudement de la peine en plantant ses orteils
-dans le sol et en s’accrochant à la masse confuse des arbrisseaux.
-
-Un chemin tout droit serait bien plus avantageux tant pour le préposé
-que pour l’ivrogne.
-
-En restant dans les généralités, et sur ce point l’expérience a donné à
-la Police des idées à peu près analogues dans tous les pays du monde,
-une femme ivre est bien plus difficile à manier qu’un homme ivre.
-
-Elle égratigne et mord comme un Chinois. Elle jure comme plusieurs
-démons.
-
-On peut déterrer d’étranges créatures dans les violons.
-
-Voici une histoire absolument vraie et qui date de trois semaines à
-peine.
-
-Un visiteur, personnage non officiel, se hasarda dans la partie indigène
-du vaste local disposé pour ceux qui ont mal tourné ou mal agi.
-
-Un Babou au regard sauvage se leva du lit de camp fixé au mur et lui dit
-en bon anglais:
-
---Bonjour, Monsieur.
-
---Bonjour. Qui êtes-vous et pourquoi êtes-vous en prison?
-
-Le Babou répondit:
-
---Je tiens à ce que vous sachiez que je suis en prison non point comme
-criminel, mais comme réformateur. Vous avez lu le _Vicaire de
-Wakefield_?
-
---Oui, oui.
-
---Eh bien, _moi_, je suis le vicaire du Bengale,--ou du moins c’est le
-titre que je me donne.
-
-Le visiteur s’effondra: il n’avait plus assez de sang-froid pour
-continuer la conversation.
-
-Alors l’agent, qui représentait l’autorité, prit la parole:
-
---Il est ici pour sa participation à une escroquerie commise à
-Serampore. Peut-être simule-t-il la folie, mais on _y regardera_ en
-temps utile...
-
-Le meilleur endroit pour se renseigner sur la Police, c’est le
-poste-vigie d’incendie.
-
-De ce nid d’aigle, on peut se rendre compte de la difficulté qu’il y a
-de veiller sur cette énorme et grondante bête de cité.
-
-Disons tout le mal que nous voudrons de la Police, mais voyons ce que
-ces pauvres gens ont à faire, à trois mille indigènes et cent Anglais
-qu’ils sont.
-
-Il vient d’Howrah, de Balli et des autres faubourgs au moins cent mille
-personnes à Calcutta, qui y passent le jour et s’en retournent le soir.
-
-Puis, Chandernagor est tout près, ouvrant ses portes au fugitif qui a
-violé la loi.
-
-Il peut entrer le soir et s’esquiver avant midi le jour suivant, après
-avoir marqué la maison où il fait son coup et s’y être introduit par
-effraction.
-
---Mais comment se fait-il que dans une ville pareille, le méfait le plus
-commun soit le vol par effraction?
-
---C’est assez aisé à comprendre, et vous le comprendrez, quand vous
-n’auriez vu qu’une petite partie de la ville. Les indigènes couchent en
-plein air, dorment en plein air de tous les côtés, et il y a des
-endroits qui sont de véritables garennes à lapins. Attendez d’avoir vu
-le Bazar Machua.
-
-Eh bien, outre les petits vols et le cambriolage, nous avons de grosses
-affaires de faux en écriture, d’escroqueries, qui nous obligent à lutter
-d’ingéniosité avec les ressources d’un Bengali.
-
-Lorsqu’un coquin bengali travaille à quelque canaillerie qui est à son
-goût, c’est bien l’être le plus retors que vous puissiez désirer.
-
-Il vous organise des coups qu’on est un an à élucider.
-
-Puis il y a les assassinats dans les maisons mal famées. Ce sont des
-choses fort curieuses.
-
-Vous verrez la maison où fut tué Sheikh Babou et vous comprendrez.
-
-Les Sections du Bazar Burra et de Josa Bagan sont les deux pires pour
-les gros crimes, mais Colootollah est celle qui donne le plus de
-tintoin.
-
-Voici Colootollah, là-bas, cette tache sombre sur la limite de la région
-éclairée.
-
-Cette section fourmille de délits qui roulent sur une valeur d’un
-demi-penny à deux pence.
-
-Ils tiennent nos hommes occupés toute la nuit et leur arrachent des
-jurons.
-
-Vous verrez Colootollah, et alors vous comprendrez peut-être.
-
-Banum Bustee est le quartier le plus tranquille de tous, et le Bazar aux
-arcades, comme vous pouvez en juger par vous-même, le plus tapageur.
-
-Vous ne vous douteriez guère des motifs qui amènent les indigènes au
-poste de police.
-
-Un homme, par exemple, entre et demande qu’on assigne son maître pour
-lui avoir refusé une permission d’une demi-heure.
-
-Cela, je suppose, paraîtrait révolutionnaire à un homme du haut pays,
-mais on s’y essaie ici.
-
-Maintenant, attendez une minute avant que nous descendions dans la
-ville, et que nous assistions à une sortie de la brigade des pompiers.
-
-La besogne ne presse pas pour eux pour le moment, mais vous vous
-trouverez là au bon moment et vous verrez.
-
-On donne un ordre: une cloche sonne trois petits coups.
-
-Des hommes sortent en courant.
-
-On entend un bruit de déclic.
-
-Une pompe toute rouge qui crache, jure, et du foyer de laquelle volent
-des étincelles, est traînée hors de sa remise.
-
-Elle est suivie d’un immense chariot, attelé de chevaux de renfort, où
-il y a des hommes, des haches, puis, en troisième lieu, un char qui
-porte les tuyaux.
-
-Les pompiers poussent toutes ces lourdes choses comme si c’étaient des
-joujoux en moelle de sureau.
-
-Les pompiers grimpèrent à leurs places.
-
-Quelqu’un dit à demi-voix:
-
---Tout est prêt ici.
-
-Et, jetant un sifflement colérique, la pompe à incendie, suivie des deux
-autres voitures, vole vers Lal Bazar.
-
-Il a fallu une minute et quarante secondes.
-
---Ce sera une fausse alerte. Ils seront de retour dans cinq minutes.
-
---Pourquoi?
-
---Parce qu’il n’y a pas de constables de service pour leur indiquer
-l’adresse de l’incendie, et parce qu’on n’a pas indiqué le quartier au
-conducteur lorsqu’il est parti.
-
---Voulez-vous dire que vous pouvez localiser un quartier du haut de cet
-absurde pigeonnier?
-
---A quoi donc servirait un poste-vigie, si de là un homme ne pouvait pas
-dire où se trouve le feu?
-
---Mais il fait noir comme dans un four, et ces lumières sont si
-aveuglantes.
-
---Vous serez encore plus aveuglés dans dix minutes. Vous aurez perdu
-votre route comme jamais vous ne l’avez perdue jusqu’à présent. Vous
-allez faire le tour de la section du Bazar aux Arcades.
-
---Et que Dieu ait pitié de mon âme!
-
-Calcutta, dans sa partie la plus sombre, n’a point un aspect qui vous
-encourage à vous y plonger pendant la nuit.
-
-
-
-
-VI
-
-CHEZ LES INIQUITÉS
-
- Et puisqu’ils ne savent point dépenser, employer sagement le
- court espace de temps qui leur fut confié, mais qu’ils le
- gaspillent en monotones occupations, en sot labeur, en
- tourments, en querelles, en plaisirs, ils trouvent naturel de
- prétendre comme par héritage à l’éternel avenir afin que leur
- mérite ait libre carrière... ainsi que le veut la justice.
-
- _La Cité de la nuit terrible._
-
-
-Le difficile, c’est d’empêcher que ce récit n’ait de fatales et durables
-conséquences pour la santé du lecteur. Après tout, on ne peut rouler à
-travers une très grande ville sans ramasser de la boue.
-
-Le Policier a tenu parole. En moins de cinq minutes, comme il l’avait
-prédit, l’expédition était égarée comme elle ne l’avait jamais été.
-
---Où sommes-nous à présent?--Quelque part sur la route de Chitpore, mais
-vous ne comprendriez pas si on vous le disait. Suivez-nous maintenant,
-et mettez bien exactement vos pas dans les nôtres. Il y a par ici de la
-saleté en quantité notable.
-
-La nuit épaisse, graisseuse, enveloppe tout.
-
-Nous avons dépassé les demeures ancestrales des Ghoses et des Boses,
-dépassé les becs de gaz, les odeurs, et la cohue de la route de
-Chitpore, et nous voici arrivés à un vaste fouillis de maisons serrées,
-un de ces amas de logements pleins de mystères et de complots, tel que
-l’eût aimé Dickens.
-
-Ici il n’y a point de brise et l’air est sensiblement plus chaud.
-
-Si Calcutta se donne un luxe tel que celui d’avoir des commissaires pour
-les égouts et le pavage, assurément ils doivent mourir avant d’en
-arriver là de leur tâche.
-
-L’air est chargé d’une puanteur lourde, aigre, l’essence de toutes les
-horreurs laissées depuis longtemps à l’abandon, et cette odeur ne peut
-s’échapper d’entre les hautes maisons à trois étages.
-
---Ce quartier-ci, mon cher Monsieur, est un quartier parfaitement
-respectable, autant que peut l’être un quartier. La maison au bout de
-l’allée, avec ses ornements compliqués en stuc au fronton de la porte, a
-été bâtie il y a longtemps par une accoucheuse célèbre. Des personnes de
-distinction y habitaient jadis. Maintenant c’est le... Aha! regardez-moi
-cette voiture!
-
-Un vaste phaéton à impériale sort à grand fracas de l’obscurité et
-disparaît conduit avec une témérité de casse-cou.
-
-On se demande comment il a pu seulement pénétrer dans ce labyrinthe de
-rues étroites, où personne ne semble se remuer, et où la sourde
-pulsation de la vie de la cité ne s’entend que faiblement et par
-intervalles incertains.
-
---Maintenant, qu’est-ce que cela?
-
---C’est le Bois de Saint-John pour les riches Babous. Ce _fiton_[6]
-appartenait à l’un d’eux.
-
- [6] Phaéton.
-
---Eh bien, c’est un endroit qui ne mérite guère un coup d’œil.
-
---Ne jugez pas sur les apparences. Par ici habitent des femmes qui ont
-réduit des rois à la mendicité. Nous ne voulons pas vous faire plonger
-brusquement dans le vice tout nu. Il faut que vous le voyiez d’abord
-avec sa dorure... mais faites attention à cette planche pourrie.
-
-Tenez-vous au bas d’un puits d’ascenseur et regardez en haut. Cela vous
-donnera une idée de la dimension et de la forme de la courette autour de
-laquelle est construite une de ces grandes et sombres maisons.
-
-Le carré central peut bien avoir dix pieds de côté, mais les balcons de
-l’intérieur s’avancent au-dessus, et prennent une moitié de l’espace
-libre.
-
-Pour arriver à ce carré, il faut tourner bien des angles, descendre par
-un corridor voûté, descendre encore deux ou trois escaliers compliqués:
-
---Maintenant, vous comprenez, dit le Policier avec indulgence tandis
-qu’il bronche, le mollet en avant, dans un escalier tournant très
-sombre, voilà un endroit qu’il n’est pas bon de visiter seul.
-
-Qui donc le voudrait? S’il est des cavernes dégoûtantes, inaccessibles,
-ô saint Cupidon, qu’est celle-ci?
-
-Une lumière crue au haut de l’escalier, un tintement d’innombrables
-bracelets, un bruissement de gaze très fine, et alors apparaît la
-coquette Iniquité, resplendissante, littéralement resplendissante de
-bijouterie, de la tête aux pieds.
-
-Prenez une des plus jolies miniatures qu’aient exécutées les peintres de
-Delhi et multipliez-la par dix. Ajoutez-y un des meilleurs portraits de
-la main d’Angelica Kaufmann. Complétez cela par tout ce que pourront
-vous inspirer vos souvenirs, depuis Beckford jusqu’à _Lalla Rookh_, et
-vous resterez encore à bonne distance des charmes de cette figure
-parfaite.
-
-Pendant un instant, la gravité farouche, professionnelle du Policier se
-détend en présence de la mignonne Iniquité aux pierres précieuses, qui
-invite si gentiment le premier venu à s’asseoir et offre les
-rafraîchissements qu’elle juge au goût des Barbares.
-
-Ses bonnes sont à peine un peu moins somptueuses qu’elle.
-
-Un demi lakh, ou la valeur de cinquante mille livres,--il est plus aisé
-de croire à la seconde appréciation qu’à la première--est épars sur son
-petit corps.
-
-Chaque main est ornée de cinq bagues à pierreries, réunies par une
-chaîne d’or à un grand bijou avec pierres précieuses fixé sur le dos de
-la main.
-
-Des pendants d’oreilles chargés d’émeraudes et de perles, des anneaux à
-diamants, pour le nez, et je ne sais combien de centaines d’autres
-joyaux complètent l’assortiment.
-
-Un mobilier anglais, de la somptueuse camelote, des chandeliers à n’en
-plus finir, et une collection d’abominables gravures venues du continent
-sont disséminés dans la maison.
-
-Sur le carré est accroupi ou vautré un Bengali qui parle l’anglais avec
-une volubilité inquiétante.
-
-Ce tableau suggère--suggère seulement, entendez-moi bien,--l’idée
-terrible d’une affectation de vertu excessive pendant le jour, tempérée
-par quelque sorte d’amusement malsain la nuit tombée,--ces poses
-abandonnées, cette façon de faire galerie, de bavarder, de fumer, lors
-même qu’il n’y aurait pas là des bouteilles renversées, parmi les
-servantes aux propos lascifs, de la Mignonne Iniquité.
-
-Combien d’hommes mènent cette double existence si délétère?
-
-Le Policier garde un silence discret.
-
---Mais n’allez donc pas parler «de visites domiciliaires», tout
-simplement parce qu’il s’agit d’une jolie femme. Nous en sommes _venus_
-à l’obligation de connaître ces créatures. C’est grâce à elles que le
-riche et le pauvre dépensent leur argent, et quand un homme ne peut en
-gagner honnêtement pour elles, c’est alors que nous le remarquons.
-Maintenant, voyez-vous, s’il s’agissait réellement d’une visite
-domiciliaire, toute la maisonnée se serait éclipsée de manière à défier
-toute recherche, dès que nous aurions mis le pied dans la cour. Nous
-sommes des amis jusqu’à un certain point.
-
-Et, en effet, il paraissait être assez facile d’être des amis jusqu’à un
-certain point avec la Mignonne Iniquité qui différait d’une façon si
-extraordinaire de la beauté d’Orient, celle que nous connaissons par
-expérience.
-
-C’était là une figure propre à inspirer des _Lalla Rookh_ à la douzaine
-et à faire croire à chaque vers de ces poèmes.
-
-Sa beauté était celle que Byron chantait lorsqu’il écrivit...
-
---Souvenez-vous-en, si vous venez seul ici, il y a toutes les chances
-pour que vous soyez assommé, poignardé, ou cerné d’une façon ou d’une
-autre. Il faut que vous sachiez que cette partie du monde est
-interdite--absolument--aux Européens. Faites attention aux marches, et
-continuons.
-
-La vision s’efface dans les senteurs et l’épaisse obscurité de la nuit,
-dans des constructions en mauvaises briques, à moitié vermoulues, et un
-autre entassement de maisons closes.
-
-Nous continuons toujours.
-
-Après un autre plongeon qui nous fait passer d’une cour dans un
-corridor, nous montons un escalier, et voici qu’apparaît un Vice Gras
-dans lequel ne se trouvera rien de romanesque, aucune beauté, mais un
-fond de grossier humour sans bornes.
-
-Elle aussi est toute pavée de pierreries, et sa demeure est même plus
-belle encore que celle de la précédente.
-
-Elle est plus encore infestée de ces hommes extraordinaires qui parlent
-si bien l’anglais et qui témoignent tant de déférence à la police.
-
-Le Vice Gras a jadis été l’arbitre de la mode.
-
-Elle dépouilla de son dernier acre un zemmindar Raja, si bien qu’il a
-fini à la Maison de Correction à cause d’un vol commis pour elle.
-
-Dans l’opinion des indigènes, c’est une femme «monstrueusement bien
-conservée».
-
-Sur ce point comme sur quelques autres, les races sont d’accord... pour
-avoir chacune ses idées propres.
-
-La scène change brusquement, comme si on posait un autre verre dans la
-lanterne magique.
-
-La Mignonne Iniquité et le Vice Gras défilent en s’éloignant sur un
-rouleau de rues et d’allées, dont chacune est plus sordide que celle qui
-la précède.
-
-Nous voici «quelque part» en arrière du Bazar Machua, au cœur même de la
-ville.
-
-Là, point de maisons, rien que des acres et des acres, à ce qu’il
-semble, de vilaines huttes en pisé dont la première venue serait une
-honte pour un village de la frontière.
-
-Tout cet emplacement est admirablement disposé pour les pestes et les
-incendies et il fait grand honneur à la Municipalité de Calcutta.
-
---Qu’arrive-t-il lorsque ces souilles à cochons prennent feu?
-
---On les rebâtit, répond le Policier comme si c’était dans l’ordre
-naturel des choses. Le terrain est hors de prix ici.
-
-Raison de plus, alors, pour lâcher sur la Cité un certain nombre
-d’Haussmanns, ayant pour instructions de construire des casernes pour la
-population qui n’arrive pas à trouver place dans les huttes, et qui dort
-en pleine rue, en tenant sur son sein jamais lavé des chiens et des
-animaux pires, bien pires.
-
---Voici un café qui a une licence. C’est là que vos domestiques vont
-s’amuser et goûter les joies du beuglant.
-
-C’est un vaste hangar au toit de chaume, ingénieusement orné de lampes à
-essence assujetties d’une façon peu rassurante, et bondé de cochers, de
-cuisiniers, de petits boutiquiers et gens de même sorte.
-
-Jamais trace d’Européen.
-
-Pourquoi?
-
---Parce qu’un Anglais qui s’y hasarderait, risquerait sa peau. On ne
-vient ici que quand on est ivre ou qu’on s’est égaré.
-
-Les cochers de fiacre, ils ont le droit de voter, n’est-ce pas? ont
-l’air assez tranquille, accroupis sur des tables ou entassés près des
-portes pour guigner de l’œil le beuglant.
-
-Cinq malheureuses dépenaillées sont entassées sur un banc, au-dessous
-d’une des lampes, pendant que la sixième se démène et crie devant la
-foule impassible.
-
-Elle dit une chanson d’amour, de l’amour tel qu’on le conçoit en Orient,
-qui dessèche le cœur et ronge le foie.
-
-En cet endroit, les mots qui font si bonne figure sur le papier ont un
-sens mauvais, affreux.
-
-Les hommes regardent fixement ou dégustent des verres et des tasses
-d’une sale décoction et la _Kunchenee_ hurle avec un redoublement de
-vigueur devant la Police.
-
-Ce que la Mignonne Iniquité portait partout sur elle en or et en pierres
-précieuses, celle-ci le porte en étain et verroteries, et ce qui était
-une lourde broderie sur la toilette du Vice Gras, est reproduit en
-double exact de clinquant dépoli, bossué, sur les atours jaunis de la
-Kunchenee.
-
-Deux ou trois hommes, dont la conscience n’était pas tranquille, se sont
-esquivés du café dans les labyrinthes des huttes.
-
-Le Policier rit et ceux qui se trouvent près de lui rient d’un air
-approbateur, comme s’ils y étaient tenus.
-
-C’est ainsi que les lapins ont un rire forcé quand le furet arrive au
-fond du terrier et se met à faire des vides dans la garenne.
-
---Les boutiques à _chandoo_ se ferment à six heures. Si donc vous voulez
-un jour voir fumer l’opium, il faudra y aller avant la tombée de la
-nuit... Non, non, vous n’y tenez pas.
-
-Le détective se dirige vers la porte entr’ouverte d’une hutte d’où
-s’exhale l’arôme de la fumée noire.
-
-Ceux des habitants, qui sont en état de décamper, le font aussitôt. Ils
-n’ont point d’affection pour la police.
-
-Il ne reste plus que quatre hommes couchés, et un debout.
-
-Ce dernier a un ichneumon apprivoisé autour du cou.
-
-Il parle constamment l’anglais.
-
-Non, il n’a pas peur. C’était une réunion privée de fumeurs.
-
---On ne vient pas pour affaires ce soir. Montrez-nous comment vous fumez
-l’opium?
-
---Ah! ah! vous tenez à voir. Très bien, je montre... Hiya, vous, dit-il
-en donnant un coup de pied à un homme étendu par terre.
-
-Celui qui a bénéficié du coup de pied grogne languissamment et se relève
-sur son coude.
-
-L’ichneumon, toujours au cou de l’homme, redresse tous ses poils comme
-un chat en colère, et jacasse à l’oreille de son maître.
-
-La lampe, qui sert pour l’opium, est la seule qui se trouve dans la
-chambre et éclaire une scène aussi désordonnée qu’un sabbat de
-sorcières, où l’ichneumon joue le rôle d’esprit familier.
-
-Une voix, partant du sol, dit avec une expression d’infinie lassitude:
-
---Vous prenez de l’_afim_ comme ceci.
-
-Puis un long, un long silence, et autre coup de pied donné par l’homme
-possédé du diable, de l’ichneumon.
-
---Vous prenez de l’_afim_.
-
-Il prend au bout d’une aiguille à tricoter une petite boule de la
-substance noire, poisseuse.
-
---Et vous allumez l’_afim_.
-
-Il plonge la petite boule dans la lumière qui fait la nuit, et elle s’y
-gonfle en fumant comme de la graisse.
-
---Et puis vous la mettez sur votre pipe.
-
-La petite boule fumante est enfoncée dans le fourreau étroit de la pipe
-à gros tuyau de bambou, et tout le monde se tait, excepté l’ichneumon
-qui persiste à jacasser d’une voix qui n’a rien de terrestre.
-
-L’homme étendu à terre suce sa pipe, et quand la petite boule aura fini
-de fumer, il sera à mi-chemin du Nibban[7].
-
- [7] Nirvana.
-
---Maintenant allez-vous-en, dit l’homme à l’ichneumon. Je vais fumer.
-
-La porte de la hutte se ferme sur une perspective de jambes et de corps
-sous une lumière rouge.
-
-L’homme à l’ichneumon fléchit, fléchit sur ses genoux, la tête penchée
-en avant, et le petit démon velu continue à piailler sur sa nuque.
-
-Après cela, l’air fétide de la nuit donne presque une sensation de
-fraîcheur, car dans cette hutte il fait une odeur de four.
-
---Maintenant en route pour Colootollah. Passez entre les huttes: ce
-vice-_là_ se passe de décor.
-
-Aux huttes ont succédé des maisons très hautes, très vastes, très
-sombres.
-
-N’eût été l’étroitesse des rues, nous aurions pu nous croire à
-Chowringhi, la nuit.
-
-Une heure et demie s’est écoulée, et nous n’avons jamais passé deux fois
-par le même endroit.
-
---Vous pourriez errer toute la nuit dans Calcutta sans traverser une
-seconde fois la même ligne. Rappelez-vous que Calcutta n’est pas une de
-vos méchantes petites villes du haut pays où l’on trouve un lakh et demi
-d’habitants.
-
---Combien faut-il de temps alors pour la connaître?
-
---A peu près la durée d’une vie, et même alors il y a des rues qui vous
-mettent dans l’embarras.
-
---Combien de rues un chef de quartier doit-il connaître?
-
---Il faut qu’il connaisse, s’il le peut, toutes les maisons, qu’il sache
-quel est le propriétaire, de quelle sorte sont les habitants, qui ils
-fréquentent, qui y entre, qui en sort, qui rôde aux alentours pendant la
-nuit, etc., etc.
-
---Et il faut qu’il sache cela la nuit comme le jour?
-
---Évidemment, pourquoi ne le saurait-il pas?
-
---Pour aucune raison que je sache. Seulement, à présent il fait noir
-comme dans un four, et je serais curieux de savoir où aboutit cette
-allée.
-
---Autour de l’angle formé par ce mur sans ouverture. Il y a une lampe.
-Vous pourrez le voir.
-
-Une ombre voltige hors d’un ravin et disparaît.
-
---Qui est-ce?
-
---C’est un sergent de police qui vient voir où nous allons, en cas
-d’accidents.
-
-Une autre ombre passe, en chancelant, dans l’obscurité.
-
---Qu’est-ce que celui-là?
-
---Un soldat qui vient du Fort, ou un marin qui vient des vaisseaux, je
-n’ai pas pu le bien voir.
-
-Le policier ouvre une porte fermée dans une haute muraille et tombe sans
-cérémonie sur une bande de femmes qui faisaient cuire leur nourriture.
-
-Le sol est de terre battue. Les marches qui conduisent aux étages
-supérieurs sont d’une noirceur incroyable, et la chaleur est celle
-d’Avril.
-
-Les femmes se lèvent en hâte, et la lumière de la lanterne sourde--car
-le Policier a allumé maintenant une lanterne, tout comme si nous étions
-à Londres,--nous montre six figures hâves, l’une d’une femme à demi
-indigène, à demi chinoise, et les autres, Bengalis.
-
---Il n’y a pas d’hommes ici, crient-elles. La maison est vide.
-
-Alors elles ricanent et jabotent, et chiquent du _pain_ et crachent et
-se sauvent dans les ténèbres de l’escalier.
-
-Trois chambres contiguës ont été réunies en une seule très grande, et il
-y a là des nattes qui ont l’air d’être alignées. Mais en général un
-rustre de village est plus somptueusement couché dans une écurie
-anglaise.
-
-Un cheval renâclerait contre cette installation.
-
---Un bien joli endroit, n’est-ce pas? dit le Policier d’un ton jovial.
-C’est là que les matelots viennent se faire voler et enivrer.
-
---Il faut qu’ils soient absolument gris avant de venir.
-
---Non, non; pas hommes matelots, ee-yah, fait le chœur des femmes, en
-saisissant au vol le mot qu’elles comprennent, sont partis.
-
-Le Policier n’y prend pas garde, mais il traverse la vaste pièce, où
-sont les caisses garnies de nattes.
-
-Dans l’une d’elles une femme grelotte.
-
---Qu’est-ce que c’est?
-
---Fièvre. Malade, très, très malade.
-
-Elle se recroqueville en un tas sur la couchette et geint.
-
-Un tout petit cabinet, noir comme la poix, s’ouvre au bout de la grande
-chambre, et c’est là que le Policier se plonge.
-
---Hallo! qui est là?
-
-La lanterne s’abaisse, et de l’obscurité sort une main blanche aux
-ongles noirs.
-
-Quelqu’un est endormi ou cuve sa boisson sur la couchette.
-
-Le rond de lumière projetée par la lanterne se promène tout le long du
-corps.
-
---Un marin des navires. Très probablement il sera volé avant le jour.
-
-L’homme dort comme un petit enfant, les deux bras au-dessus de sa tête,
-et il n’est point laid.
-
-Il est sans souliers, et il a de très grands trous à ses bas.
-
-C’est un blanc pur sang et il a sur les joues la teinte rose vif du
-sommeil de l’innocence.
-
-La lanterne se détourne, et le Policier s’en va pendant que la femme de
-la caisse à nattes grelotte et dit qu’elle est malade, très, très
-malade.
-
-
-
-
-VII
-
-PLUS BAS, TOUJOURS PLUS BAS
-
- Je me suis bâti une maison de plaisance seigneuriale,
- Pour y demeurer toujours en mes aises.
- J’ai dit: ô mon âme, réjouis-toi, fais bombance,
- O ma chère âme, car tout est bien.
-
- _Le Palais de l’Art._
-
-
---Où allons nous ensuite? Colootollah n’est guère à mon gré.
-
-Le Policier et son protégé se sont arrêtés au milieu de l’interminable
-étendue de maisons, sous la lueur des étoiles.
-
---Au fin fond de l’évier, mais vous ne le croiriez pas si on vous le
-disait.
-
-Ils vont jusqu’à ce qu’ils arrivent au dernier cercle de l’Enfer, par un
-chemin long, tranquille, tournant.
-
---Vous y voici, vous pouvez regarder.
-
-Mais il n’y a rien à voir.
-
-D’un côté, des maisons hautes et sombres, nues, sans meubles, de l’autre
-de basses et laides échoppes, éclairées, avec les portes effrontément
-ouvertes, où des femmes sont debout, marmottent, et se parlent à voix
-basse.
-
-Ici règne le silence, ou du moins le silence occupé d’un bureau, d’un
-comptoir aux heures de travail.
-
-Un regard jeté dans la longueur de la rue, et c’est assez!
-
-Marchez en tête, meneurs de la Police de Calcutta. Nous n’aimons pas
-cette rangée de portes ouvertes, ces lampes qui flamboient à
-l’intérieur, cette vision furtive de tables de toilette en camelote, qui
-ont pour ornements des petits chiens en plâtre, des boules de verre
-provenant d’arbres de Noël, et aussi,--on a beau être des femmes
-déchues, on ne méprise pas pour cela la religion--des gravures de piété,
-et des statuettes de la Vierge.
-
-Cette rue-là est longue, et il en part d’autres rues pleines de ces
-pitoyables marchandises.
-
---Pourquoi sont-elles si tranquilles? Pourquoi cette absence de vacarme,
-de chansons, de cris?
-
---Pourquoi en feraient-elles, les pauvres diablesses? dit le Policier.
-
-Et il conte d’horribles histoires de femmes attirées par ruses, et tuées
-d’une balle dans ce piège.
-
-Puis ce sont d’autres récits qui réduisent à rien votre croyance aux
-choses et aux gens de bonne réputation.
-
---Vous autres, de la Police, comment pouvez-vous avoir foi en l’espèce
-humaine?
-
---C’est que vous voyez tout cela en un tas, en même temps, et de cette
-façon-là, ce n’est pas très beau. Il y a de quoi vous faire bondir,
-n’est-ce pas? Mais, ne l’oubliez pas, vous avez _demandé_ à voir les
-pires endroits, et vous n’avez pas le droit de vous plaindre.
-
---Qui est-ce qui se plaint? Sortez vos atrocités. Cette femme sur cette
-porte-ci, n’est-ce pas une Européenne?
-
---Oui, mistress D... veuve d’un soldat, et mère de sept enfants.
-
---Pardon, neuf, et je vous souhaite le bonsoir, dit d’une voix criarde
-mistress D..., adossée à un des côtés de la porte et les bras croisés
-sur sa poitrine.
-
-C’est une Eurasienne assez jolie, le corps assez grêle, et si jamais
-elle a eu quelque pudeur, elle s’en est défaite, il y a longtemps de
-cela.
-
-Une jument birmane, informe, aux pommettes extrêmement saillantes, et
-une bouche comme la gueule d’un requin, appelle mistress D..., Mem
-Sahib.
-
-Cette appellation détonne d’une façon qui ne peut se rendre.
-
-Pour la façon de vivre, c’est affaire entre elle et son Créateur. Mais
-étant la veuve d’un soldat de la Reine, et tombée à cette bassesse
-triviale, à la face de la Ville, elle a commis un délit envers la Race
-blanche.
-
---Vous êtes du Haut Pays, et naturellement vous ne le comprenez pas. Il
-y en a un tas de cette sorte dans la Ville, dit le Policier.
-
-Voilà le secret de l’insolence de Calcutta expliqué.
-
-Comment s’étonner que les indigènes manquent de respect envers les
-Sahibs, étant donné ce qu’ils voient et ce qu’ils savent.
-
-Au bon vieux temps les honorables Directeurs déportaient celui ou celle
-qui se conduisait grossièrement mal, et l’homme blanc sauvait sa face.
-
-Il avait pu être un bandit, mais il était un bandit de grande envergure.
-Il ne faisait pas le plongeon devant le monde.
-
-Les indigènes ont parfaitement le droit de ne pas céder le pas à un
-Sahib qui s’est donné beaucoup de peine pour prouver qu’il est de leur
-chair et de leur sang.
-
-Pendant tout ce temps-là, mistress D... reste sur le seuil de sa chambre
-et regarde les hommes avec aplomb.
-
-Mistress D... est une dame qui a une histoire.
-
-Elle n’est pas fâchée de la raconter.
-
---Quelle était donc... ahem... cette affaire... ahem... à laquelle vous
-fûtes mêlée, mistress D...?
-
---On disait que j’avais empoisonné mon mari en versant quelque chose
-dans l’eau qu’il buvait...
-
-Voilà qui est intéressant.
-
---Ah! ah! vous avez fait cela.
-
---Ça n’a pas été prouvé, dit mistress D..., avec un rire agréable, de
-vraie dame, et qui fait le plus grand honneur à son éducation et à son
-instruction.
-
-Digne mistress D., vous feriez un succès à un romancier--disons-le, à la
-mode française--un écrivain qui vous sortirait de cette bauge et vous
-ferait causer.
-
-Le Policier fait un mouvement en avant, dans une Légion peuplée de
-mistresses D...
-
-Partout les maisons vides, et les femmes qui bavardent, en robes de
-cotonnades imprimées.
-
-Les horloges de la ville vont sonner minuit, mais le Policier ne paraît
-pas prêt à s’arrêter.
-
-Il fait des plongeons d’ici, ou de là, comme des naufrageurs, et à
-chaque plongeon rapporte un spécimen de misère, de saleté, de
-souffrance.
-
-Une femme, une Eurasienne, se lève assez pour se mettre sur son séant
-dans la couchette, et clignote d’un air endormi du côté du Policier:
-
---Qu’avez-vous?
-
---Je demeure dans Markis Lane et...
-
-Elle reprend avec une gravité intense.
-
---Je suis tellement saoule!
-
-Elle a une physionomie de gipsy assez frappante, mais son langage aurait
-besoin de retouches.
-
---Marchons toujours, dit le Policier, nous allons revenir à
-Bentinck-Street et vous mettre sur le chemin du Grand Hôtel d’Orient.
-
-On marche longtemps sans s’arrêter, et la conversation roule sur les
-tapis-francs.
-
---Il faudrait que vous vissiez nos hommes faire irruption dans quelqu’un
-d’eux. Lorsque nous avons marqué un _enfer_, nous postons des hommes à
-l’entrée, et nous le prenons d’assaut. Parfois les Chinois mordent, mais
-généralement ils se battent loyalement. C’est dommage que nous n’ayons
-pas un enfer à vous montrer. Entrons ici, il y aura peut-être quelque
-chose en train.
-
-_Ici_ paraît être au cœur d’un quartier chinois, car les queues de
-cochon (leur arrive-t-il de se coucher) fourmillent dans les rues.
-
---N’allez jamais seul dans une niche à Chinois, dit le Policier, en
-ouvrant brusquement une porte bâtarde dans une porte cochère solide
-verte.
-
-Deux Chinois apparaissent.
-
---Qu’allons-nous voir?
-
---Des petites Japonaises peut-être...
-
---Non, certes, par Jupiter. Attrapez ce Chinois, vite!
-
-L’homme à la queue de cochon tâche de se sauver à travers une cour pour
-se réfugier dans une chambre intérieure, mais une grosse main posée sur
-son épaule lui fait faire volte-face et le ramène en arrière de la ligne
-des Anglais qui font un bruit considérable avec leurs bottes, il faut le
-reconnaître.
-
-Une seconde porte est ouverte, et les visiteurs s’avancent dans une
-vaste pièce carrée, flamboyante de gaz.
-
-Là, treize queues de cochons, sourds et aveugles quant au monde
-extérieur, sont penchés au-dessus d’une table.
-
-Le Chinois prisonnier se démène d’un air embarrassé à l’autre bout du
-cortège.
-
-Cinq... dix... quinze secondes se passent. Les Anglais sont debout en
-pleine lumière à moins de trois pas de la troupe, si absorbée qu’elle ne
-voit rien.
-
-Alors le solide surintendant laisse tomber sa main sur sa cuisse avec un
-bruit comparable à une décharge de pistolet, et crie:
-
---Comment va, John?
-
-Et aussitôt, bousculade frénétique de Célestes effarés, qui tombent
-presque les uns sur les autres dans leur hâte à s’esquiver.
-
-Une des queues de cochon rafle une pile de monnaie de billon.
-
-Un autre chipe une soupière de porcelaine et il ne reste plus qu’un
-petit tas de cauries accusatrices sur la natte blanche qui couvre la
-table.
-
-En moins de deux minutes, deux faits se sont imposés à la conviction du
-visiteur.
-
-D’abord, que la queue de cochon se compose de soie en grande proportion
-et graisse le creux de la main pendant qu’elle y glisse; en second lieu,
-que l’avant-bras d’un Chinois est étonnamment musclé et développé.
-
---Qu’est-ce qu’on va faire?
-
---Rien. Nous ne sommes que trois et les meneurs s’échapperaient. Nous
-nous sommes assurés d’eux de façon à les prendre quand nous voudrons, si
-cette petite visite ne leur donne pas l’idée de déménager... Hi John!
-pas de prise cette nuit. Montrez-nous comment vous faites jouer. Celui
-qui nous a renseignés, c’est ce gros jeune homme.
-
-La moitié des queues de cochon s’est sauvée dans l’obscurité, mais les
-autres, ayant reçu l’assurance, la triple assurance que ce soir la
-Police ne veut pas faire de capture, retournent autour de la table
-pendant que le croupier manipule les cauries, le petit râteau de bambou
-recourbé, et la soupière.
-
-Ils ne jouent jamais aux jeux de hasard, ces innocents.
-
-Ils sont seulement venus pour regarder et aller fumer l’opium dans la
-chambre voisine.
-
-Toutefois, à mesure que la partie marche, leurs yeux s’allument l’un
-après l’autre, ils mettent de l’argent sur pair ou impair, le nombre de
-cauries qui se trouvent couvertes ou non couvertes par la petite
-soupière.
-
-Cet amusement-là s’appelle Mythan, et quelle que soit sa gravité, il est
-propre.
-
-La police regarde pendant qu’ils risquent la somme énorme de deux annas
-distribués par fractions sur une horreur peinte sur parchemin,--un des
-Struldbrugs de Swift, qui aurait perdu le chemin de Laputa[8].
-
- [8] Voir les _Voyages de Gulliver_, 3e partie.
-
-Quand cette somme fabuleuse revient doublée, à son propriétaire, le
-perdant n’est pas loin de se casser le front contre la table, pour
-manifester sa reconnaissance.
-
---Très immoral, ce jeu-là? On pourrait perdre cinq roupies si on
-commençait à jouer au coucher du soleil, et que l’on continuât pendant
-toute la nuit. Est-ce que vous ne jouez pas au whist, de temps en temps?
-
---Ah! si nous vous promenons, ce n’est pas pour que vous tourniez notre
-admiration en blague. On peut perdre autant qu’on veut et se battre tout
-aussi bien, et quand on perd tout son argent, on vole pour en gagner
-davantage. Le Chinois a une passion folle pour les jeux de hasard et la
-moitié de ses crimes viennent de là. Il faut enrayer cela. Nous voici à
-Bentinck-Street, et en quelques minutes une voiture vous ramènera au
-Grand Hôtel d’Orient... Les Temples à idoles locales. Oh! oui. Si vous
-tenez à voir d’autres horreurs, le surintendant Lamb vous emmènera dans
-sa tournée demain à cinq heures du soir. Bonne nuit!
-
-Le Policier s’en va.
-
-Quelques minutes plus tard, me voici dans le quartier respectable de
-l’ancienne rue du Conseil, au bout de laquelle est l’édifice rébarbatif
-de l’Église libre.
-
-Tout ce qu’il y a d’honnête à Calcutta est au lit! le dernier tram est
-passé et la paix de la nuit s’étend sur l’Univers.
-
-Serait-il sage et raisonnable de grimper au haut du clocher de cette
-Église, et de crier: «O vrais croyants, la décence est une supercherie,
-un masque. Il n’y a rien de propre, rien de propre sous les étoiles, et
-nous allons à la perdition tous ensemble. Amen!»
-
-Tout bien considéré, ce ne serait pas sage, car le clocher est glissant,
-la nuit est chaude, et la Police s’est fait un devoir spécial d’avertir
-son protégé de ne pas se laisser entraîner trop loin par la vue
-d’horreurs qu’on ne peut décrire telles quelles ni par allusion.
-
---Bonne nuit, dit le Policeman qui arpente le pavé en face du Grand
-Hôtel d’Orient.
-
-Et il hoche la tête d’un air agréable, pour montrer qu’il est le
-représentant de la Loi et de la Paix, et que la Cité de Calcutta n’a
-rien à craindre d’elle-même pour le moment.
-
-
-
-
-VIII
-
-AU SUJET DE LUCIA
-
-
-Il me faut tuer le temps d’une façon quelconque jusqu’à cinq heures de
-l’après-midi. Alors le surintendant Lamb me dévoilera de nouvelles
-horreurs.
-
-Pourquoi donc, les trams aidant, ne pas aller au vieux cimetière de
-Park-Street?
-
---Vous allez à Park-Street. Pas de tram qui mène à Park-Street. Sortez
-d’ici.
-
-Les conducteurs de trams, à Calcutta, ne sont pas polis.
-
-Le tram descend la rue d’un air indifférent, et l’homme qui en est
-évincé échoue dans Dhurrumtollah, qui est à Calcutta l’équivalent de la
-Grande Route de Hammersmith.
-
-La Providence a combiné cette méprise et préparé les voies pour une
-grande Découverte pour la première fois confiée à l’imprimerie.
-
-Dhurrumtollah est pleine d’habitants de l’Inde. Ils se promènent en
-familles, en groupes, et en couples sentimentaux.
-
-Les habitants de l’Inde ne se composent ni d’Hindous, ni de Musulmans,
-ni de Juifs, ni d’Ethiopiens, ni de Guêbres, ni d’Anglais expatriés.
-
-Les habitants de l’Inde, ce sont les Eurasiens, et il y en a des
-centaines et des centaines en ce moment à Dhurrumtollah.
-
-Voici le Papa avec un chapeau noir reluisant, tel qu’il convient à un
-Conseiller de la Reine, et la Maman dont la robe de soie se colle sur
-son imposante personne, et la Nichée, composée de bambins en chapeaux de
-paille, aux joues olivâtres, aux yeux vifs, et de jeunes personnes aux
-longues jambes, avec des bas blancs à jour bien faits pour mettre en
-valeur la poussière.
-
-Voilà des jeunes gens qui fument de mauvais cigares, et prennent des
-airs de lords,--ceux du moins qui ont de la galette.
-
-Voilà aussi des jeunes femmes aux beaux yeux et aux merveilleuses
-toilettes qui leur vont si étonnamment mal. Elles portent des livres de
-prière ou des paniers parce que les unes vont à la messe et les autres
-au marché.
-
-C’est la population de l’Inde, à n’en pas douter.
-
-Ils y sont nés. Ils y ont été élevés. Ils y mourront.
-
-Quant à l’Anglais, il ne fait qu’y venir. Naturellement l’indigène y
-était dès l’origine, mais ces gens-là y ont été fabriqués, et tout ce
-qu’on a fait pour eux, c’est de parler et d’écrire sur eux.
-
-Et pourtant il en est parmi eux qui appartiennent à d’anciennes et
-honorables familles, qui ont des maisons à Sealdah; il en est de riches
-dans le nombre.
-
-Tous ont l’air prospère et satisfait. Ils babillent ensemble dans ce
-curieux dialecte qu’on n’est pas encore arrivé à imprimer.
-
-A l’exception du peu qu’il leur plaît d’en révéler de temps à autre dans
-les journaux, nous ne savons rien de leur genre de vie, de cette vie en
-contact si intime d’un côté avec les Blancs, et de l’autre avec les
-Noirs.
-
-Elle doit être intéressante, plus intéressante que l’incolore produit
-anglo-indien, mais qui en a traité?
-
-Il y eut jadis un roman dont l’héroïne de second plan était une
-Eurasienne. C’était un rôle strictement subalterne et elle finit mal.
-
-Le poète de la race, Henry Derozio, celui dont M. Thomas Edwards a écrit
-l’histoire, fut dévoyé par l’imitation de Keats, de Scott et de Shelley,
-et en quête de matériaux littéraires, il ne vit pas ce qui se trouvait
-juste à portée de sa main.
-
-Tout ce fragment d’humanité de Dhurrumtollah est inexploité, et presque
-ignoré.
-
-On demande donc un écrivain sorti d’entre les Eurasiens, qui écrive de
-telle sorte qu’on ait du plaisir à lire une histoire de la vie
-eurasienne.
-
-Alors les profanes prendront intérêt aux gens de l’Inde et admettront
-que c’est une race d’avenir.
-
- *
-
- * *
-
-Une tentative infructueuse de gagner Park-Street en partant de
-Dhurrumtollah aboutit au marché, le marché Hogg, comme on l’appelle. Il
-a peut-être été bâti par un chevalier de ce nom.
-
-Il n’est pas à moitié aussi joli que le Marché Crawford, à Bombay, mais
-il a l’air d’être... le lieu des rendez-vous amoureux de la jeunesse de
-Calcutta.
-
-La jeunesse a un penchant naturel à faire la grasse matinée et à laisser
-toute la grosse besogne à ses anciens.
-
-C’est pourquoi Pyrame qui a pour tâche de régler du papier pour des
-comptes, à dix heures, et Thisbé, qui ne saurait prendre aucun intérêt
-au prix du bœuf de seconde qualité, se promènent en atours d’une
-correction étudiée, d’étals en étals, avant que le soleil monte dans le
-ciel.
-
-Pyrame porte une canne où sont incrustées des imitations de ciselures en
-argent, et ses bottines ont des bouts en étoffe, mais son faux col a
-deux jours de date.
-
-Thisbé couronne sa noire chevelure d’un chapeau mou en velours bleu,
-mais il manque un bouton à l’une de ses bottines, et le gant de sa main
-gauche a une déchirure.
-
-Maman, qui dédaigne les gants, se hâte d’emplir un panier à fond plat,
-que porte le domestique coolie, de légumes, de pommes de terre,
-d’aubergines et--ô Pyrame, vous arrive-t-il d’embrasser Thisbé quand
-Maman n’est pas là?--d’ail. Oui, Maman a des vues larges en matière
-d’ail.
-
-Pyrame tourne l’angle de l’étal, en paraissant ne regarder personne en
-particulier,--il s’en garderait bien--et il est avec Maman d’une
-politesse recherchée.
-
-De façon ou d’autre, lui et Thisbé s’en vont ensemble à la dérive, et
-Maman très imposante, très loquace, est abandonnée à ses marchandages,
-tout entière à sa tâche de faire son choix, de marchander et de
-s’approvisionner.
-
-Au nom des Unités sacrées, gardez-vous, jeunes gens, de vous retirer
-dans les étals de boucherie pour échanger des confidences. Réservez ce
-sacrifice pour le temps où les roses arrivent en grandes corbeilles
-plates, où l’air est tout imprégné du parfum des fleurs, où les jeunes
-boutons et les plantes vertes encombrent le sol.
-
-Ils ne s’en soucient pas. Ils préfèrent causer dans le voisinage des
-moutons morts, prosaïques là où les acheteurs sont moins nombreux.
-
-Thisbé secoue le feutre mou de velours bleu, et dit, d’un ton
-dédaigneux:
-
---Aoh! yes!
-
-Et Pyrame de répondre:
-
---No-a, no-a, ne faites pas ça.
-
-Le panier de Maman est plein et elle ramasse vivement Thisbé.
-
-Pyrame s’en va.
-
-Lui, il n’est pas venu au marché pour faire des achats. Il est venu pour
-rencontrer Thisbé, qui dans dix ans aura une tournure fort semblable à
-celle de Maman.
-
-Puisse la route être libre devant eux et Pyrame, après avoir honnêtement
-servi le Gouvernement, prendre sa retraite avec deux cent cinquante
-roupies par mois et s’installer dans une jolie maisonnette quelque part
-dans Mongyr ou dans Chunar.
-
-L’amour nous conduit à la mort par une transition naturelle.
-
-Où est le cimetière de Park Street?
-
-Une centaine de cochers de fiacre sautent à bas de leurs sièges,
-envahissent le marché, et après un court engagement l’un d’eux débarque
-son prisonnier dans un lieu de sépulture, un endroit tout neuf d’aspect
-lugubre, près d’un tramway.
-
-Ce n’est point ce qu’il cherchait.
-
-Là ce sont des morts vivants, des gens dont les noms ne sont pas encore
-oubliés et dont on entretient les tombes.
-
-Où sont les vieux morts?
-
---Personne n’y va, dit le cocher, c’est là-haut sur cette route.
-
-Et il montre une longue route absolument déserte, qui file entre de
-hautes murailles. C’est là l’endroit.
-
-Voici l’entrée.
-
-Voici le jardinier qui attend, une rose roussie, fripée, à la main pour
-l’offrir au visiteur.
-
-Voici la grille, avec les écriteaux professionnels. Elle offre une
-hideuse ressemblance avec l’entrée du cimetière de Simla.
-
-Mais lorsqu’il est entré, le chercheur de pittoresque se trouve au
-milieu de la désolation la plus complète, d’autant plus complète qu’on
-veut la bannir.
-
-La partie basse de Park Street coupe un grand cimetière en deux.
-
-Les guides du voyageur vous diront à quelle époque il a été ouvert, à
-quelle époque il a été fermé.
-
-L’œil est prêt à jurer qu’il est aussi vieux qu’Herculanum et Pompéi.
-
-Les tombes sont de petites maisons. On croirait se promener dans les
-rues d’une ville, tant elles sont hautes et rapprochées, dans une ville
-ratatinée par l’action du feu et qui porterait les cicatrices de la
-gelée et d’un siège.
-
-Les gens ont dû craindre que leurs connaissances ne ressuscitent avant
-l’heure, pour les avoir accablées sous le poids de telles masses de
-maçonnerie.
-
-Que ce soit un homme fort, une faible femme, ou le tout petit «enfant de
-quinze mois», sur eux pèsent l’obélisque trapu, ou bien le temple
-classique défiguré, la cellule de Chunam, le chandelier en briques, la
-lourde dalle, les grilles rongées par la rouille, les chérubins aux
-joues bouffies, les anges apoplectiques.
-
-L’on était riche en ce temps-là, et on pouvait s’offrir la dépense de
-cent pieds cubes de maçonnerie, même sur la tombe d’une personne aussi
-humble que «Jno. Cléments, capitaine du service de campagne, 1820».
-
-Quand le «très-cher» avait occupé une situation correspondant à celle de
-commissaire, les efforts sont encore plus somptueux, et la poésie...
-
-Mais voici un spécimen qui en dira plus long:
-
- Doucement sur ta tombe le souvenir aimé versera
- Sa larme brûlante mais inutile,
- Et la fleur pourpre qui couvre les morts honorés
- Sera semée à flots sur la tombe chérie et honorée.
-
-Espérons que faute d’avoir exécuté les termes du contrat, le
-cautionnement ne sera pas perdu, sans quoi les «morts honorés» ne
-seraient pas contents.
-
-La dalle n’est plus à sa place et prend une sotte attitude contre la
-tombe.
-
-La grille d’entourage a péri du fait de la rouille, et comme ornements
-durables, il ne reste plus que des crevasses et des taches, qui sont
-l’œuvre du temps, et non point celle «d’une larme brûlante, mais
-inutile».
-
-Poursuivons notre promenade en faisant de la morale à bon compte, et
-traînant la robe de la pieuse réflexion par les sentiers entre les
-tombes.
-
-Voici un gros, un imposant monument consacré à «Lucia», morte en 1776, à
-l’âge de vingt-trois ans.
-
-Voici également les vers cachés sous le lichen qu’un pouce téméraire a
-pu ramener à la lumière.
-
-C’est ainsi qu’on écrivait quand on avait le cœur gros, il y a cent
-seize ans:
-
- A quoi bon l’emblème, à quoi bon la strophe plaintive,
- A quoi bon tous les arts qu’a jamais exprimés la sculpture,
- Pour dire le trésor que renferment ces murs?
- Que ceux-là le disent qui la connurent le mieux.
-
- Cette tendre pitié, que souvent elle déploya,
- Sera remboursée avec les intérêts à sa tombe,
- L’amour conjugal, les larmes conjugales acquitteront leur dette,
- Et Lucia aimée sera toujours Lucia pleurée.
-
- Bien que les lèvres soient fermées, bien que soit arrêté ce souffle
- mélodieux,
- La maîtresse silencieuse, froide comme la terre, donnera sa leçon
- Avec toute l’alarmante éloquence de la mort,
- Avec une double passion elle prêchera au cœur.
-
- Elle enseignera à la vierge vertueuse, à l’épouse fidèle
- Que si elles sont jeunes et belles, elle fut aussi jeune et belle
- Et alors terminera la leçon utile que donna sa vie
- En leur disant qu’elles seront bientôt ce qu’elle est maintenant.
-
-Voilà qui est bien, même après tant d’années, n’est-ce pas? et qui
-ramène Lucia tout près de nous, en dépit de ce que la dernière
-génération s’est plu à qualifier de poésie montée sur des échasses, en
-parlant des vers d’autrefois.
-
-Qui fera connaître les mérites de Lucia, morte en son printemps, avant
-même que la _Gazette de Hickey_ existât pour enregistrer les
-divertissements de Calcutta et publier, avec de facétieux astérisques,
-les _liaisons_ des chefs de ministères.
-
-Quel fut l’homme de l’Inde Orientale, le personnage au gros ventre, qui
-fit remonter le fleuve à la «vierge vertueuse» et demanda à Lucia de
-«conclure l’affaire» selon le jargon social de l’époque, le premier, le
-second, le troisième jour après qu’elle fut arrivée? Ou bien
-donna-t-elle, en compagnie de toute la troupe, un bal de vieilles
-filles, comme tentative suprême, conformément à l’usage du pays?
-
-Non. C’était une blonde fille du Kent, expédiée, moyennant la somme de
-cinq cents livres en monnaie anglaise, sous la protection du capitaine,
-pour épouser l’homme qu’elle avait choisi.
-
-Et _cet homme_-là connaissait bien Clive, il avait eu affaire à
-Omichand, et causé avec les gens qui avaient survécu à la terrible nuit
-du Trou Noir.
-
-C’était un homme riche, ainsi que le prouve la tombe presque ruinée de
-Lucia, et il donna à Lucia tout ce qu’elle pouvait désirer dans son
-cœur: un bateau peint en vert pour prendre l’air, le soir, sur le
-fleuve, de jeunes esclaves coffrees qui savaient jouer du cor français,
-et même aussi une voiture très élégante, très coquette, dont le dessus,
-de très noble style, était orné de fleurs d’un travail achevé, dix
-belles glaces très polies ornées de plusieurs jolis médaillons enrichis
-de nacre afin qu’elle pût faire sa promenade sur le Cours, ainsi qu’il
-convenait à l’épouse d’un courtier de commerce.
-
-Il lui donna toutes ces choses.
-
-Et lorsque les convois remontèrent le fleuve, que les canons tonnèrent,
-que les serviteurs de la très honorable compagnie des Mines Orientales
-burent à la santé du Roi, soyez certain que Lucia put faire, avant
-toutes les autres dames du Fort, son choix dans les étoffes tout
-récemment arrivées d’Angleterre, et que cela lui valut d’être
-cordialement détestée.
-
-Tilly Kettle fit son portrait un peu avant qu’elle mourût.
-
-De jeunes et bouillants écrivains se battirent en duel à l’épée dans les
-fossés du Fort à qui aurait l’honneur de la piloter dans un menuet au
-théâtre de Calcutta ou à la maison de Punch.
-
-Mais ce fut Warren Hastings qui dansa à leur place et les écrivains
-furent confondus, depuis le premier jusqu’au dernier.
-
-On lui porta des toasts bien loin en amont du fleuve.
-
-Et le soir elle se promenait sur les bastions du Fort William, et
-disait: «Là! je proteste!»
-
-Ce fut là qu’elle échangea des congratulations avec tous ses amis le 20
-octobre, jour où ceux qui restaient en vie se réunirent pour se
-féliciter mutuellement d’avoir survécu à une autre saison chaude.
-
-Les hommes,--le prudent courtier lui-même n’y trouva point à redire,--se
-grisèrent de la façon la plus royale, la plus anglaise, avec du Madère
-qui avait doublé deux fois le Cap.
-
-Mais Lucia tomba malade, et le médecin,--celui qui retourna au pays avec
-cinq lakhs et demi, et un coin de ce vaste cimetière sur la
-conscience,--déclara que cette maladie était la pukka ou fièvre putride,
-et que l’organisme avait besoin d’être fortifié.
-
-En conséquence, on nourrit Lucia de curries brûlants, de vin sucré,
-renforcé d’épices, pendant près d’une semaine.
-
-Au bout de ce temps, elle ferma pour toujours les yeux sur le fleuve
-monotone et le Fort, et un galant, qui avait quelque teinture de
-_belles-lettres_, pleura franchement, ainsi qu’on le faisait alors, sans
-honte.
-
-Il composa les vers reproduits plus haut et pensa qu’il s’entendait fort
-bien à manier la plume.
-
-Mais le courtier fut si chagrin qu’il ne put rien écrire du tout,--il ne
-put que dépenser de l’argent--et il comptait sa fortune par lakhs--à
-élever un somptueux tombeau.
-
-Un peu plus tard il se consola, et à l’arrivée de la nouvelle fournée...
-
-Mais cela n’a rien à voir dans l’histoire de Lucie «la vierge vertueuse,
-l’épouse fidèle».
-
-Son fantôme alla, cette nuit, à un grand bal en coiffures poudrées qui
-se donnait et il fut très beau.
-
-Je l’y ai rencontré.
-
-
-
-
-DE CALCUTTA A HONG-KONG
-
-(_1889_)
-
-
-
-
-I
-
- Au temps où tout l’univers est jeune, mon garçon,
- Où tous les arbres sont verts,
- Où toute vie est un cygne, mon garçon,
- Où toute donzelle est une reine,
- Alors, chausse tes bottes, et à cheval, mon garçon,
- Et lance-toi à travers le monde.
- Le jeune sang doit circuler librement, mon garçon,
- Et il n’est pas de chien qui n’ait son jour.
-
-
-Au bout de sept ans, il plut à la Nécessité, dont nous sommes tous les
-serviteurs, de s’adresser à moi en ces termes:
-
---Maintenant vous avez besoin de ne plus rien faire du tout. Vous êtes
-libre de vous donner du bon temps. J’ôterai de votre cou le joug de
-l’esclavage pendant un an. Quel usage comptez-vous faire de mon présent?
-
-Et je considérai la chose sous plusieurs aspects.
-
-Tout d’abord, j’eus quelque idée de régénérer la société, mais il me
-parut que cela demanderait plus d’un an, et d’ailleurs peut-être la
-Société n’en serait pas du tout reconnaissante.
-
-Puis je songeai à une «noce» monumentale, mais je réfléchis que mes
-ressources à ce train-là ne pouvaient durer que trois mois, tandis que
-le mal aux cheveux en durerait neuf.
-
-Alors entra en scène l’être que je déteste par excellence, un
-Globe-Trotter.
-
-S’asseyant sur ma chaise, il éplucha l’Inde avec l’arrogance sans frein
-que confère un billet Cook pour cinq semaines.
-
-Il était tout frais émoulu d’Angleterre et avait laissé choir tout ce
-qu’il avait de politesse dans le canal de Suez.
-
---Je vous assure, dit-il, que vous autres qui vivez en contact si intime
-avec la réalité des faits, vous ne sauriez vous former une opinion
-impartiale sur leur importance. Vous en êtes trop près. Tandis que
-moi...
-
-Il eut un mouvement de main plein de modestie et me laissa le soin
-d’achever la phrase.
-
-Je le considérai du haut en bas, depuis son casque neuf jusqu’à ses
-souliers de bain de mer, et je m’aperçus que ce n’était qu’un homme
-ordinaire.
-
-Je pensai à l’Inde, à l’Inde calomniée et silencieuse, livrée aux
-pérégrinations déréglées de ses pareils, au pays dont les habitants ont
-trop à faire pour répondre aux propos où l’on travestit leur vie et
-leurs mœurs.
-
-Il était dans ma destinée de venger l’Inde sur les trois quarts de
-l’univers, rien moins que cela. Idée qui exigeait des sacrifices,--de
-douloureux sacrifices--car il me fallait devenir un Globe-Trotter, en
-casque, en souliers de toile.
-
-Je supporterais cela, et plus encore, dans l’intérêt de notre petit
-univers; je formulerais «des jugements braillards pendant tout le jour,
-sans aucune retenue, à propos de quoi que ce soit».
-
-Je me dirigerais vers le soleil levant, jusqu’à ce que j’arrive au cœur
-du monde et que je sentisse l’odeur de l’asphalte de Londres.
-
-Le public de l’Inde ne me donna point de mission: je me la donnai
-moi-même, en m’instituant Commissaire-général de nos excellentes
-personnalités.
-
-Dès lors, les aspects de la vie changèrent, de même que, dit-on,
-l’aspect de sa propre chambre change aux yeux d’un mourant le jour de sa
-mort, quand il sait qu’il ne la reverra plus.
-
-De mon propre gré, je m’étais éloigné de notre existence courante, je
-cessais de participer à tous nos intérêts.
-
-Dans le haut pays, les pêchers commençaient à fleurir, et on disait que
-comme il avait beaucoup neigé sur les montagnes, les chaleurs seraient
-courtes.
-
-Cela m’était égal.
-
-Les punkahs et leurs tireurs étaient entassés dans la vérandah et les
-édifices publics se couvraient d’anti-caloriques. Le _chaudronnier_
-chantait dans le jardin; la guêpe, apparue prématurément, faisait
-entendre son bourdonnement sourd autour de la poignée de la porte, et
-ils prophétisaient l’approche des chaleurs.
-
-Ces choses-là ne me touchaient point.
-
-J’étais mort, et je considérais l’existence passée sans intérêt, sans
-attention.
-
-C’était une vie étrange: l’avais-je vécue sept ans ou un jour, je ne
-savais plus.
-
-Tout ce que je savais, c’était qu’il m’était permis de regarder les gens
-aller à leur bureau alors que je faisais la grasse matinée. C’était que
-je pouvais sortir à n’importe quelle heure de la journée et veiller
-jusqu’à n’importe quelle heure de la nuit, avec la certitude que le
-matin ne m’apporterait aucune besogne.
-
-Je compris l’émotion qu’éprouve le condamné mis en liberté quand il
-regarde la prison qu’il a quittée,--sensation qui m’avait été
-jusqu’alors interdite.
-
-Je vis en outre combien intense est l’égoïsme de l’homme qui n’a aucune
-responsabilité.
-
-Certains disaient que l’année à venir serait une année de disette et de
-détresse, à cause de l’abondance déraisonnable des pluies.
-
-Cela me faisait de la peine.
-
-Je craignais que les Pluies ne coupassent la ligne ferrée qui conduit à
-la mer et qu’il ne s’ensuivît un retard dans ma mise en route.
-
-En outre, ce serait une saison malsaine.
-
-Je m’imaginais que peut-être la Nécessité regretterait son cadeau et que
-par pure plaisanterie elle m’effacerait de la surface terrestre avant
-que j’eusse vu quelque chose de ce qui s’y trouvait.
-
-Il y avait de l’agitation à la frontière afghane; peut-être on
-mobiliserait un corps d’armée et peut-être beaucoup d’hommes mourraient,
-laissant des familles en deuil dans les nations des montagnes.
-
-Ce que je craignais, c’était qu’un vaisseau de guerre russe n’arrêtât le
-steamer qui porterait ma précieuse personne de Yokohama à San-Francisco.
-
-Qu’Armageddon soit ajourné dans mon intérêt, que rien ne vînt troubler
-mes distractions, les miennes! La guerre, la famine, l’épidémie seraient
-choses si ennuyeuses pour moi.
-
-Et je m’avilis devant la Nécessité, la grande Déesse, et je dis avec
-ostentation:
-
---Ce n’est rien, ce n’est rien, et ce n’est pas la peine de me suivre du
-regard dans mes allées et venues.
-
-Assurément, si nous sommes vertueux, c’est qu’il le faut absolument pour
-gagner notre pain quotidien.
-
-Ainsi donc je regardais les hommes avec de tout autres yeux et vraiment
-ils me faisaient grand’pitié.
-
-Ils travaillaient. Ils y étaient forcés.
-
-Moi, j’étais un aristocrate: je pouvais leur rendre visite à des heures
-indues et leur demander pourquoi ils travaillaient et s’ils le faisaient
-souvent.
-
-Toutefois, je n’osais pas les railler d’une façon trop piquante, de peur
-que la Nécessité ne me saisît par le collet pour me remettre à côté
-d’eux, à ma place encore toute chaude.
-
-Lorsque j’eus excédé tous ceux qui me connaissaient, je m’enfuis à
-Calcutta.
-
-Je fus peiné de reconnaître qu’elle s’obstinait à être une ville et à
-s’occuper de transactions commerciales, alors que j’avais formellement
-pesté contre cela un an plus tôt.
-
-Cette malédiction, je la réitère dans l’espoir que cette capitale
-malodorante sera anéantie.
-
-On est obligé de se mettre à fumer dès cinq heures du matin,--alors
-qu’il ne fait ni jour ni nuit,--en passant le pont d’Howrah, car mieux
-vaut avoir la migraine, grâce à l’honnête nicotine, que d’être
-empoisonné par des puanteurs.
-
-Et un homme qui était d’ailleurs un homme distingué, bien qu’il
-travaillât et des mains et de la tête, me demanda pourquoi l’on
-permettait au scandale de l’exode pour Simla de se perpétuer.
-
-A cet homme je répondis:
-
---C’est parce que cet égout n’est point fait pour être habité par des
-hommes. C’est parce qu’à vous tous, vous êtes une gigantesque
-erreur,--vous et vos monuments, et vos négociants, et tout le reste de
-vos affaires. Je me réjouis qu’on ait prodigué par vingtaines les lakhs
-de roupies pour installer des administrations publiques à Simla, qu’on
-en dépense des vingtaines et des vingtaines pour la ligne Delhi-Kalka,
-afin que les gens civilisés puissent s’y rendre commodément. Lorsque la
-ligne sera ouverte, votre grande cité sera morte et enterrée, il ne sera
-plus question d’elle, et j’espère que cela vous servira de leçon. Votre
-cité pourrira, Monsieur.
-
-Et il dit:
-
---Lorsque les gens meurent ici, au bout de cinq jours ils sont
-transformés en adipocire, si le temps est pluvieux. Ils se saponifient,
-vous savez.
-
-Je dis:
-
---Allez vous saponifier, car je hais Calcutta.
-
-Mais au lieu de le faire, il m’emmena aux jardins d’Eden et me conjura,
-dans mon propre intérêt, de ne point entreprendre mon tour du monde dans
-ces idées préconçues.
-
-J’étais malheureux et malade, mais il me jura que mon spleen était dû «à
-ce que je voyais toutes choses à travers les idées de Simla».
-
-Tout cet univers, qui est le nôtre, s’est fait une idée des jardins
-d’Eden. C’est le luxe doré de la capitale, pour tous ceux du Mofussil
-qui ne sont point initiés.
-
-La vérité est qu’ils sont hideusement mornes.
-
-Les indigènes s’y montrent en hauts de forme et habits noirs, et y vont
-et viennent, l’air lamentable, sous la lumière aveuglante de lampes
-électriques, à la flamme spasmodique, alors qu’ils devraient être assis
-en manches de chemise autour de petites tables et offrir à leurs femmes
-de la bière de conserve frappée.
-
-Mon ami--c’était par une brumeuse soirée de mars--s’enveloppa des
-vêtements prescrits et dit gracieusement:
-
---Vous pouvez porter un chapeau rond, mais vous ne devez pas vous
-chausser de bains-de-mer. Puis, je vous en conjure, mon cher, ne fumez
-pas sur la Route Rouge. On y trouve tous les gens qu’on connaît.
-
-La plupart des gens, qui étaient des personnages, étaient dans leurs
-voitures, roulant en dehors des jardins au milieu d’une atmosphère
-sentant la sueur de cheval, le harnais, le vernis de voiture.
-
-Les autres, à pied, allaient et venaient, par deux ou trois, sur de
-l’herbe d’un vert flétri, jusqu’à ce qu’ils en eussent assez, pendant
-qu’un orchestre jouait pour eux.
-
---Et c’est là tout ce que vous faites? demandai-je.
-
---Mais oui, dit mon ami, n’est-ce pas très bien? On rencontre ici toutes
-les personnes de sa connaissance, et on fait un tour avec lui ou avec
-elle, à moins qu’il ou elle ne soient en voitures.
-
-Au-dessus de vous un ciel laineux et chaud, sous les pieds une herbe
-fiévreuse et molle. De tous côtés vous arrive la brise languissante,
-chargée de vagues et fades réminiscences d’égouts.
-
-Tout autour de l’horizon, les voitures forment des lignes successives,
-et le flamboiement de la lumière électrique fait naître des élancements
-dans les sourcils convulsionnés.
-
-C’est un tableau étrange qui vous fascine.
-
-Les sacrées créatures vont et viennent sans interruption, car lorsque
-l’une d’elles s’enfuit dans les ténèbres ponctuées de lampes, vingt
-autres viennent prendre sa place.
-
-Des officiers de la marine marchande en chapeaux d’occasion, des
-négociants arméniens, des fonctionnaires bengalais, des demoiselles et
-des employés de magasin, des Juifs, des Parthes, et des Mésopotamiens,
-tout ce monde-là dans la chaleur tiède et les odeurs fétides.
-
---Voilà, disait mon ami, comment nous nous donnons du bon temps. Voici
-les livrées vice-royales. C’est Lady Lansdowne qui arrive.
-
-On eût dit qu’il me lisait la liste du personnel du Gouvernement du
-Paradis.
-
-Tous ces gens-là, pensai-je, continueront à aller et à venir jusqu’à
-leur mort, altérés, poussiéreux, mélancoliques et pâlis.
-
-Dans ces derniers mots j’ai commis une erreur.
-
-Calcutta n’est pas plus Anglo-Indien que West Brompton.
-
-Tout comme Bombay, elle est arrivée à se fixer dans une attitude mentale
-qui est en avance de plusieurs décades sur l’Inde, dans sa crudité, dans
-la brutalité de sa nature réelle.
-
-Un financier, intelligent et de poids, qui discutait au sujet de
-l’Empire, disait:
-
---Mais pourquoi avons-nous besoin d’une si forte armée dans l’Inde?
-Regardez le pays tout autour de nous.
-
-Je crois qu’il ne parlait pas de plus loin que la route circulaire, ou
-peut-être Raneegunge.
-
-Un de ces jours, lorsque la voix des deux cités qui ne veulent rien
-entendre portera jusqu’à Londres, et qu’on agira d’après des avis de ce
-genre, les difficultés ne tarderont pas à surgir.
-
-Jusqu’à ce second voyage à Calcutta, je n’avais pas encore pu
-m’expliquer le ton aigre et la vision si bornée des journaux de la
-Présidence. Je vois à présent que ce sont des journaux de quartier et
-qu’ils devraient être traités comme tels.
-
-En prenant votre temps--car rien ne pressait, imaginez-vous, ô vous qui
-restez dans vos foyers à travailler--que je m’embarquai et m’enfuis de
-Calcutta par la voie qu’on nomme le train des Moutons, parce qu’on
-expédie par là des moutons... et la correspondance pour Rangoon.
-
-La moitié du Punjab partait avec nous pour servir la Reine dans la
-Police militaire de Birmanie et était heureuse d’entendre les sons
-rudes, rocailleux de la langue du haut pays, parmi le jacassement du
-Birman et du Bengali.
-
-En route donc pour Rangoon, à bord du _Madura_!
-
-Descendez avec moi l’Hughli et tâchez de comprendre quelque chose à
-l’existence que mènent les pilotes, ces hommes étranges qui paraissent
-ne connaître la terre ferme que pour la voir du fleuve.
-
---Et j’ai remonté le long de la Berge du Nord, avec six pouces d’eau
-sous moi, et avec une mousson soufflant du sud-ouest et sans plus savoir
-que les morts... en paradis... où je le conduisais,--dit une voix de
-basse.
-
---Hé!... A quoi pouvez-vous vous attendre? dit une autre. Il ne faudrait
-pas partout des feux à occultation. Qu’on me donne un feu rouge avec
-deux éclipses pour marquer un endroit dangereux. Cet Hughli est le pire
-fleuve du monde. Tenez, au large du bas Gasper, pas plus tard que
-l’année passée...
-
---Et puis voyez comme le gouvernement vous traite...
-
-Le pilote de l’Hughli est un homme.
-
-Il se peut qu’il parle grec dans l’exercice de sa profession, mais il
-est capable de jurer après le Gouvernement comme s’il était un civil
-affranchi de tout engagement.
-
-La vie qu’il mène est pénible, mais il abonde en récits étranges, et si
-on le traite avec les égards convenables, il condescendra peut-être à
-vous en conter quelques-uns.
-
-Quand il a servi six ans sur le fleuve, en qualité de «cabot» et qu’il
-n’est ni mort, ni décrépit, il peut, je crois, gagner plus de cinquante
-roupies en faisant franchir le parcours, à raison de douze milles à
-l’heure, par un navire de deux mille tonnes qui porte quelques centaines
-de passagers.
-
-Puis, il sort par la coupée, chargé de nos dernières lettres d’amour, et
-il va et vient sur un esquif dans l’estuaire, en quête d’un autre
-steamer qui remonte le fleuve.
-
-Il ne faut pas grand chose pour le rendre heureux.
-
- * * * * *
-
-_Quelque part en pleine mer; quelques jours plus tard._ J’y renonce.
-Impossible d’écrire, et quant à dormir, je n’en ai nulle vergogne.
-
-Une flemme superbe s’est emparée de tout mon être.
-
-Le journalisme est une imposture: la littérature de même, et l’Art
-pareillement.
-
-Toute l’Inde a disparu de la vue hier et le brick de pilote qui se
-balance aux Bancs de sable, a emporté mon dernier message à la prison
-d’où je sors.
-
-Nous voici en pleine eau bleue,--du saphir liquide,--et une légère brise
-fait gonfler la tente.
-
-Trois poissons-volants ont été signalés ce matin.
-
-Le thé, au _chotohazri[9]_, n’est pas bon, mais le capitaine est
-charmant.
-
- [9] Petit déjeuner.
-
-Cette poignée de nouvelles est-elle assez émouvante, ou faut-il que je
-vous raconte à l’oreille l’histoire du Professeur et de la boussole?
-
-Plus tard, vous en saurez davantage au sujet du professeur, si toutefois
-je reprends la plume.
-
-Lorsqu’il était dans l’Inde, il travaillait environ neuf heures par
-jour.
-
-Aujourd’hui, vers midi, il s’est pris d’intérêt pour les cyclones et
-autres phénomènes de ce genre, il s’est mis en tête de descendre dans sa
-cabine, de se procurer une boussole et un livre de météorologie.
-
-Il s’est mis en route, mais il s’est arrêté, les lèvres au bord d’un
-verre, pour réfléchir.
-
---La boussole est dans une malle, a-t-il dit d’un air endormi, mais
-l’ennuyeux c’est qu’il va me falloir tirer la malle de dessous ma
-couchette. Tout bien considéré, ce n’est pas la peine.
-
-Il a flâné sur le pont, et je crois que pour le moment il est
-profondément endormi.
-
-Sa voix n’avait nulle honte de sa souveraine paresse.
-
-Je lui aurais fait des reproches, mais les mots s’éteignaient sur ma
-langue: j’étais plus coupable que lui.
-
---Professeur, dis-je, il y a à Allahabad un imbécile de petit journal
-qui a pour titre le _Pionnier_. On suppose que je lui écris une
-lettre--une lettre de ma plume! Avez-vous jamais entendu pareille
-absurdité?
-
---Je me demande si vraiment les amers à l’angostura sont bons avec le
-whisky, dit le Professeur en caressant le col de la bouteille.
-
-L’Inde! cela n’existe nulle part: il n’y eut jamais un journal intitulé
-le _Pionnier_. Tout cela c’était un rêve pénible.
-
-Les seules réalités de ce monde, ce sont des mers azurées, des ponts
-bien balayés, des tapis moelleux, de chauds rayons de soleil, l’air
-chargé d’une odeur saline, et une indolence futile, insondable.
-
-
-
-
-II
-
- J’ai eu part à tout ce que j’ai rencontré,
- Et pourtant toute aventure est une arche à travers laquelle
- Passe la lueur de ce monde inexploré, dont la limite s’efface
- Toujours et encore, à mesure que j’avance.
-
-
-Il y avait donc un fleuve et une barre, un pilote et une forte
-proportion de mystère nautique.
-
-Le capitaine dit que le voyage de Calcutta touchait à son terme et que
-dans quelques heures nous serions à Rangoon.
-
-Le fleuve n’est point un majestueux cours d’eau: il a des rives basses.
-Il est sale, boueux, mais comme nous forcions à s’écarter les bateaux de
-riz à l’allure incertaine, je me dis que je contemplais le fleuve des
-Pas-Perdus, la route par où étaient partis, pour ne plus revenir, tant
-et tant de gens de ma connaissance.
-
-Un tel était allé ouvrir la Haute Birmanie, et avait été lui-même ouvert
-par un _dah_[10] birman dans la cruelle jungle au-delà de Minhla.
-
- [10] Pieu.
-
-Tel autre était allé gouverner le pays au nom de la Reine, mais il
-n’avait pu commander à un torrent de la montagne et avait été entraîné
-sous son cheval.
-
-Un autre avait été tué d’un coup de feu par son domestique; un autre
-l’avait été par un Dacoit pendant qu’il était à table.
-
-C’était une liste lamentable dans sa longueur sans fin que celle des
-gens qui n’avaient eu que la fièvre de la jungle pour récompense «des
-difficultés et des privations que comporte nécessairement le service
-militaire», ainsi que s’exprime l’ordonnance de l’armée de Bengale.
-
-Je passai en revue une dizaine de noms, policemen, sous-officiers,
-jeunes employés civils, employés de grandes maisons de commerce et
-aventuriers.
-
-Ils avaient remonté le fleuve et ils étaient morts.
-
-J’avais à côté de moi un des pionniers de la Nouvelle Birmanie, qui
-allait à Rangoon faire part de sa rentrée, et il me fit quelques récits
-de chasses interminables après d’imprenables Dacoits, de marches, de
-contre-marches qui n’aboutissaient à rien, de morts aussi nobles que
-navrantes en plein désert.
-
-Puis, un mystère doré monta à l’horizon, une belle et papillottante
-merveille qui flamboyait au soleil, sous une forme qui n’était ni la
-coupole musulmane, ni la haute tour hindoue.
-
-Elle s’élevait sur un tertre vert, et au-dessous il y avait des rangées
-de magasins, de hangars, d’ateliers.
-
---Sous quel nouveau dieu, me demandai-je, nous trouvons-nous en ce
-moment, nous autres Anglais que rien n’arrête?
-
---C’est le vieux Shway Dagone (prononcez Dagoné, et _non_ Dagon comme
-pour le Dieu de la Bible) dit mon compagnon. Au diable soit-il!
-
-Mais ce n’était point un dieu qui mérita l’anathème.
-
-En premier lieu la merveille expliquait pourquoi nous avions pris
-Rangoon pour objectif, et en second lieu, pourquoi nous allâmes de
-l’avant afin de voir les autres trésors, les autres raretés qui
-pouvaient se trouver dans le pays.
-
-Jusqu’au moment où je la vis, mes yeux ignorants ne trouvèrent pas
-grande différence d’aspect entre ce pays et les Sunderbuns, mais le dôme
-doré disait: «Ceci, c’est la Birmanie, et elle sera tout à fait
-différente de tout autre pays que vous connaissez».
-
---C’est, à ce qu’il paraît, un sanctuaire fameux, dit mon compagnon, et
-maintenant que la ligne de Tounghoo à Mandalay est ouverte, les pèlerins
-accourent par milliers pour le voir. Il a perdu sa grosse extrémité
-dorée,--son _’htée_ comme ils l’appellent--par suite d’un tremblement de
-terre. C’est pourquoi ce sanctuaire est entouré d’une enveloppe de
-bambous sur un tiers de sa hauteur. Il faudrait que vous le voyiez quand
-il sera entièrement découvert. On est en train de le redorer.
-
-Comment se fait-il que lorsque vous contemplez pour la première fois une
-des merveilles du monde, quelqu’un se trouve juste à point pour dire:
-«Il faudrait que vous voyiez cela quand... etc.»?
-
-De pareilles gens, si on leur laissait vingt minutes après la
-Résurrection, au Jugement Dernier, prendraient des airs protecteurs avec
-les pauvres âmes toutes nues, qui se redresseraient avec la lueur de
-Tophet sur la figure, et ils leur diraient:
-
---Il aurait fallu que vous voyiez cela quand Gabriel a sonné le premier
-coup de trompette.
-
-Quant à ce qu’est réellement le Dagon Shway, quant au nombre des livres
-qui ont été écrits sur son histoire et ses antiquités, ce n’est point
-mon affaire.
-
-Ce monument, qui dominait tous les alentours, semblait expliquer toutes
-les choses de Birmanie, pourquoi les jeunes gens étaient allés mourir
-dans le Nord, pourquoi les troupiers battirent le pays en tous sens,
-pourquoi les steamers de la flottille de l’Irraouaddy ressemblaient, sur
-l’eau, à des mouettes au dos noir.
-
-Alors nous allâmes dans un pays nouveau, et la première chose que nous
-dit un des résidents réguliers, ce fut:
-
---Ce pays n’a rien de commun avec l’Inde. On aurait dû en faire une
-colonie de la Couronne.
-
-En jugeant l’Empire comme il doit être jugé, par ses traits les plus
-saillants,--_videlicet_ par ses odeurs,--il avait raison. Car bien qu’il
-y ait une puanteur à Calcutta, une autre à Bombay--une troisième, et
-plus piquante encore, dans le Punjab, ce sont des puanteurs apparentées
-entre elles, tandis que dans la Birmanie, c’est une chose absolument
-distincte.
-
-Ce n’est pas tout à fait l’odeur qu’on sentira en Chine, mais ce n’est
-point l’Inde.
-
---Qu’est-ce donc? demandai-je.
-
-Et l’homme répondit _Napî_, c’est-à-dire du poisson mariné qui aurait dû
-être enfoui depuis longtemps.
-
-Cet aliment, ainsi que s’expriment les _Guides_, consommé en quantité
-énorme par... mais quiconque se sera trouvé sous le vent de Rangoon sait
-ce que signifie _napî_.
-
-Quant aux autres, ils ne comprendraient pas.
-
-Oui, c’est un pays très nouveau, un pays où les gens s’entendaient en
-fait de couleur,--un pays délicieusement paresseux, où abondent les
-jolies filles et les très mauvais cigares.
-
-Le pis de tout cela, c’est que l’Anglo-Indien y est un étranger, un être
-qui ne compte pas.
-
-Il ne sait pas le birman, ce qui est une perte peu considérable et le
-Madrassi s’entête à lui parler anglais.
-
-Pour le dire en passant, le Madrassi est une institution importante.
-
-Il remplace le Birman, qui ne veut pas travailler et, au bout de peu
-d’années, il revient à son rivage natal avec des anneaux aux doigts et
-des grelots aux orteils.
-
-Les conséquences se voient aisément.
-
-Le Madrassi demande,--et il les obtient--des gages énormes et arrive à
-savoir qu’il est indispensable.
-
-Le Birman jouit de la beauté de la vie, pendant que les Birmanes
-épousent des Madrassis et des Chinois, qui ne les laissent manquer de
-rien.
-
-Lorsque le Birman éprouve le désir de travailler, il cherche un Madrassi
-pour le faire à sa place.
-
-Où trouve-t-il l’argent pour payer le Madrassi?
-
-On ne m’en a pas informé, mais tout le monde était d’accord pour dire
-qu’en aucune circonstance le Birman n’est capable d’un effort pour
-suivre le chemin d’une honnête activité.
-
-Or, si une bienveillante Providence vous avait habillé d’un jupon
-couleur pourpre, vert, ambre, ou puce, et vous avait coiffé d’un turban
-fait d’une écharpe couleur rose rouge, si elle vous avait placé dans un
-pays agréablement humide, où le riz pousse tout seul, où le poisson
-vient se faire prendre à la main, tout pourri, tout salé, est-ce que
-vous travailleriez?
-
-Ne préféreriez-vous pas allumer un cigare et flâner par les rues, à
-regarder ce qu’il y a à voir?
-
-Si les deux tiers de vos jeunes filles étaient des personnes rieuses,
-accortes, et l’autre tiers des personnes vraiment jolies, ne
-passeriez-vous pas votre temps à leur faire la cour?
-
-Le Birman s’occupe à ces deux choses, et l’Anglais, qui, après tout,
-s’est introduit péniblement en Birmanie, se hâte de le juger avec
-sévérité.
-
-Pour mon compte personnel, j’aime le Birman avec ce parti-pris aveugle
-qui naît d’une première impression.
-
-Je veux, après ma mort, devenir un Birman, avec autour du corps vingt
-yards de vraie soie royale tissée à Mandalay, et les cigarettes se
-succèderont sur mes lèvres.
-
-Je balancerai ma cigarette pour souligner ma conversation, qui sera
-pleine de plaisanteries et de reparties, et je me promènerai toujours
-avec une jolie fille couleur d’amande qui rira et plaisantera de son
-côté, ainsi qu’il sied à une jeunesse.
-
-Elle ne mettra point un _sari_ sur sa tête quand un homme la regardera
-pour lancer sous cet abri des œillades suggestives par derrière; elle ne
-marchera point d’un pas lourd, à ma suite, quand je me promènerai.
-
-Ces usages-là sont particuliers à l’Inde.
-
-Elle regardera tout le monde entre les deux yeux d’une façon honnête, et
-en bonne camaraderie, et je lui apprendrai à ne point salir sa jolie
-bouche en y mettant du tabac haché dans une feuille de chou, mais à
-humer d’excellentes cigarettes égyptiennes de la meilleure marque.
-
-Parlons sérieusement.
-
-Les jeunes Birmanes sont fort jolies, et après les avoir vues je compris
-très bien ce que j’avais entendu dire de... mettons des exploits que
-notre armée accomplit en Flandre.
-
-La Providence aide réellement ceux qui ne s’aident point eux-mêmes.
-
-Je suivais une rue au nom inconnu, attiré par la couleur qui s’épandait
-au hasard, à profusion, dans toute sa longueur.
-
-Il y a de la couleur dans le Rapjutana, et dans l’Inde méridionale, et
-vous pouvez trouver toute une palette de teintes crues, dans n’importe
-quel durbar de cette région, mais le genre de coloris est différent dans
-la Birmanie.
-
-Pour les femmes, l’écharpe, le jupon et la veste sont de trois couleurs
-vives, pour les hommes le _putso_ et le turban sont somptueux.
-
-Et vous avez vos couleurs plaquées en taches sur un fond de maison en
-charpente de teinte sombre, encadrées de feuillage vert.
-
-Nulle part de canons artistiques: tout effet, toute distribution de
-couleurs dépendent de la force du soleil qui tombe.
-
-C’est pour cela que dans le brouillard de Londres des gens croient aux
-verts pâles et aux rouges mélancoliques.
-
-Parlez-moi du lilas, du cramoisi, du vermillon, du lapis-lazuli, de
-l’aveuglant rouge sang, sous une ardente lumière solaire qui fond et
-modifie tout.
-
-Je venais de faire cette découverte, et je remarquais que les gens
-traitaient leur bétail avec douceur, quand le conducteur d’une absurde
-petite voiture de louage bâtie en proportion avec un poney birman bien
-gras, s’offrit à me charger et nous partîmes dans la direction du
-quartier anglais de la ville, où les sahibs habitent de mignonnes
-maisonnettes faites avec d’anciennes boîtes à cigares.
-
-On dirait qu’il suffit d’un coup de pied pour les démolir--et
-rapportez-vous-en à un globe-trotter pour vous fabriquer une théorie sur
-demande--c’est pour échapper à ce destin qu’elles sont, pour la plupart,
-montées sur des jambes.
-
-Ces maisons n’ont rien qui tienne du cantonnement, et d’ailleurs le sol
-inégal et les routes poudreuses et rougeâtres ne se trouvent à leur
-place en aucun endroit de l’Empire, si ce n’est peut-être à Ootacamund.
-
-Le poney s’égara dans un jardin parsemé de charmants petits lacs,
-parsemés eux-mêmes d’îles, et il y avait dans les bateaux des Sahibs en
-costumes de flanelle.
-
-En dehors du parc, on voyait de charmants petits monastères pleins de
-gentlemen tondus ras, en robes de couleur d’ambre doré, qui apprenaient
-à renoncer au monde, à la chair et au diable, en bavardant furieusement
-entre eux.
-
-A chaque cour on trouvait les trois fillettes revenant de l’école. On
-eût dit absolument qu’elles sortaient des coulisses du Savoy-théâtre,
-après la représentation du _Mikado_, et ce qu’il y avait de plus étrange
-dans tout cela, c’est que tous ces gens riaient, riaient, on l’eût dit,
-au ciel, parce qu’il était bleu, au soleil parce que c’était un coucher
-de soleil, et riaient les uns aux autres parce qu’ils n’avaient rien de
-mieux à faire.
-
-Celui qui riait le plus fort, c’était un gros bébé, et cela bien qu’il
-fumât un cigare qui eût dû le rendre malade à mourir.
-
-La pagode était toujours tout près,--mystère aussi brillant que quand
-elle m’avait apparu pour la première fois au bout du fleuve; mais
-lorsque nous fûmes plus près, sa forme avait changé, et on la voyait
-comme nichée au milieu de centaines de pagodes plus petites.
-
-Je vis tout à coup sur une pente deux tigres gigantesques, conformément
-aux proportions classiques, en plâtre.
-
-C’étaient les gardiens de la pagode la plus grande qu’il y ait en
-Birmanie.
-
-Autour d’eux se mouvait à grand bruit une foule de gens heureux, en
-jolis costumes, et les pas de tous ces gens se dirigeaient vers une
-grande chaussée dallée qui passait d’entre les tigres et allait jusqu’au
-sommet du tertre.
-
-Mais les marches de cet escalier étaient singulières. Elles étaient
-couvertes pour la plupart d’un tunnel, ou peut-être d’une colonnade
-murée, car on voyait çà et là dans l’obscurité des piliers à dorures
-épaisses.
-
-L’après-midi était avancé quand j’arrivai dans cet étrange endroit, et
-je vis que j’aurais à gravir une longue montée de marches en pente douce
-pour parvenir jusqu’à la pagode.
-
-Une ou deux fois en ma vie, j’ai vu un globe-trotter haleter
-littéralement d’émotion jalouse parce que l’Inde était bien des fois
-plus vaste et plus charmante qu’il ne l’avait jamais rêvé, et parce
-qu’il n’avait réservé que trois mois pour l’explorer.
-
-Mon séjour à Rangoon ne se comptait que par heures.
-
-On peut donc me pardonner d’avoir piétiné d’impatience au bas de cet
-escalier, parce qu’il m’était impossible de m’arranger pour voir
-entièrement, complètement, exactement tout ce qu’il y avait à voir.
-
-La signification des tigres gardiens, le mystère intérieur de la pagode
-principale, et des innombrables petites pagodes, tout cela m’était
-caché.
-
-Je me demandais en vain pourquoi les jolies filles, fumant des cigares,
-vendaient de petits bâtons et des bougies de couleur qu’on devait brûler
-devant l’image de Bouddha.
-
-Tout était inintelligible pour moi, et personne n’était là pour me
-donner des explications.
-
-La seule chose qui me parût claire, c’est que sous peu de jours le grand
-_’htée_ qui avait été détérioré par le tremblement de terre serait hissé
-de nouveau en place au milieu des fêtes et des chants, et que la moitié
-de la Haute Birmanie viendrait contempler ce spectacle.
-
-Je m’avançai entre les deux gros monstres, à travers une cour blanchie à
-la chaux jusqu’à ce que je fusse arrivé sous une arche à cintre plat que
-gardaient des boiteux, des aveugles, des lépreux, des estropiés.
-
-Pendant que je passais, ils me tiraient par mon habit, en geignant, en
-pleurnichant, mais le flot de gens qui s’engouffraient sur la pente
-douce ne faisaient aucune attention à eux.
-
-Et je montai dans la demi-obscurité d’un long, long corridor flanqué de
-boutiques, et pavé de dalles que les pieds humains avaient rendue très
-lisses.
-
-Tout au bout du corridor voûté, une large ouverture laissait voir le
-ciel du soir.
-
-De cet endroit partait une seconde montée d’escalier beaucoup plus
-raide, conduisant tout droit au Shway Dagone.
-
-Je m’arrêtai à ce point, parce qu’il y avait là une très belle arche de
-style birman, ornée d’une inscription chinoise juste en face de moi, et
-je m’imaginai sottement qu’en allant plus loin je ne trouverais rien de
-plus agréable à voir.
-
-En outre, je tenais à comprendre pourquoi ce peuple était capable de
-produire le dacoit des journaux, et je savais qu’on apprend des choses
-de bien des sortes en s’arrêtant au bord de la grande route.
-
-Alors j’aperçus une figure... qui m’expliqua bien des choses.
-
-Le menton, les joues, les lèvres et le cou étaient modelés fidèlement
-d’après les lignes de la pire des Impératrices romaines, de ces «femmes
-haletantes, bouillonnantes» que chante Swinburne et dont nous voyons
-parfois des portraits.
-
-Au-dessus de cette massive perfection de formes apparaissaient le nez
-mongoloïde, le front étroit et les yeux luisants du porc.
-
-Je regardai avec une fixité intense.
-
-L’homme me rendait mon regard avec une insolence admirable, qui plissait
-au coin de sa bouche.
-
-Puis, il reprit sa marche en avant, avec son air de fanfaron, et
-j’enrichis ma mémoire d’une figure nouvelle et d’une notion de plus.
-
---Il faudra que je me renseigne plus exactement au Club, dis-je, mais
-voilà un homme qui paraît réaliser tout à fait le type du devoir. A
-l’occasion, il serait capable de crucifier sa victime.
-
-Puis parut un bébé brun dans les bras de sa mère, et il se mit à rire.
-Sur quoi, je désirai vraiment lui donner une poignée de main et dans ce
-but je lui adressai un sourire.
-
-La mère tendit le mignon petit bonhomme, et le bébé rit, et nous nous
-mîmes à rire tous les trois, parce que cela paraissait être l’usage du
-pays.
-
-Puis je rentrai dans le corridor sombre, où les lampes des boutiquiers
-clignotaient, et où des tas de gens firent écho à nos rires.
-
-Ce doit être une race aux mœurs douces que la nation Birmane, car ils
-laissent les petits enfants de trois ans à la garde de tout un monde de
-poupées en terre cuite ou d’une ménagerie de tigres articulés.
-
-Je n’avais pas réellement pénétré dans le Shway Dagon, mais j’étais
-aussi content que si je l’avais fait.
-
-Au Club du Pégu, je trouvai un ami, un Punjabi, sur la vaste poitrine
-duquel je me jetai, en lui demandant de me nourrir et de me distraire.
-
-Peu de temps auparavant il avait reçu une visite du Commissaire de
-Peshawar, une localité bien inattendue, et il n’était point d’humeur à
-se laisser bouleverser par des arrivées imprévues.
-
-Il avait hideusement baissé.
-
-Quelques années auparavant, il parlait aisément la langue courante, et
-il était l’Un de nous.
-
---_Daniel, combien de socques ton maître possède?_
-
-La perche que j’allais lui tendre, s’échappa de ma main:
-
---Grand Dieu! dis-je, est-il possible que vous... vous parliez à votre
-_nauker_ ce dégoûtant _pidgin_[11]. C’est à faire pleurer. Vous ne valez
-pas mieux qu’un homme de Bombay.
-
- [11] Argot Chinois.
-
---Je suis un Madrassi, dit-il avec calme. Ici nous parlons tous anglais
-à nos boys? N’est-ce pas beau? Maintenant venez faire un tour au
-Gymkhana, et nous y dînerons. _Daniel, le chapeau et la canne de maître
-va chercher._
-
-Il doit exister quelques centaines de gens au plus qui soient au fait
-des dessous de la guerre de Birmanie,--l’une des moins connues et des
-moins appréciées de toutes nos petites affaires.
-
-Le Club de Pégu paraissait plein de gens qui partaient pour l’intérieur
-ou en revenaient.
-
-La conversation était un simple écho du bruit sourd des conquêtes qui se
-faisaient bien loin dans le Nord.
-
---Vous voyez cet homme là-bas? Il a reçu une entaille sur la tête
-l’autre jour à Zounglounggoo. Ce doit être un dur à cuire. Cet autre
-type, près de lui, s’est livré à la chasse au dacoit pendant près d’une
-année. Il a détruit la bande de Boh-Mango. Il a capturé Boh dans un
-champ de riz. L’autre homme rentre au pays avec un congé de
-convalescence. Il a reçu un morceau de fer quelque part dans le corps...
-Goûtez de notre mouton. Je vous assure que le Club est le seul endroit
-de Rangoon où vous trouviez du mouton... Faites attention, il ne faut
-pas parler la langue courante à nos boys. _Hé! boy, apportez maître de
-la glace encore!_ Ce sont tous des gens de Bombay ou bien des Madrassis.
-Ici sur le pont, il y a quelques domestiques birmans, mais un véritable
-Birman ne travaillera jamais. Il aime mieux être un simple petit _daku_.
-
---Comment dites-vous?
-
---Un bon petit Dacoit. Nous les appelons _Dakus_ pour abréger. C’est en
-quelque sorte un petit nom d’amitié. Ceci c’est le poisson-beurre.
-J’oubliais que vous manquez un peu de poisson dans le haut pays. Oui, je
-suppose que Rangoon a ses bons côtés. Vous payez princièrement. Vous
-vous installez comme le feraient des gens mariés, une petite maison
-meublée; cent cinquante roupies. Les gages des domestiques se montent à
-deux cent vingt, deux cent cinquante roupies. Cela fait quatre cents
-roupies d’un seul coup. Mon cher, ici un balayeur n’accepte pas moins de
-douze à seize roupies par mois, et même alors il travaillera pour
-d’autres maisons. C’est pire qu’à Quetta. Un homme qui viendrait dans la
-Basse Birmanie avec l’espoir de vivre sur son traitement serait un
-imbécile.
-
-_Voix venant du bas bout de la table._--Quel sot! C’est tout différent
-dans la haute Birmanie, où vous recevez des allocations de commandement
-et de voyage.
-
-_Autre voix, au cours d’une conversation._--On n’a jamais mis cette
-histoire-là dans les journaux, mais je puis vous assurer que nous
-n’avons pas été si vifs à prendre le fort qu’on voudrait le faire
-croire. Voyez-vous, Bob Gure nous avait littéralement pris au piège, et
-au moment où l’on en vint aux mains, nos hommes reçurent des pruneaux
-par devant et par derrière. Cette guerre dans la jungle, c’est le diable
-et le reste! Encore de la glace, s’il vous plaît!
-
-Alors on me conta la mort d’un de mes anciens camarades d’école, sous la
-rampe de la redoute de Minhla.
-
-Quelqu’un se rappelle-t-il l’affaire de Minhla qui ouvrit le troisième
-bal birman?
-
---J’étais tout près de lui, dit une voix. Il est mort, je crois, entre
-les bras de A: mais je n’en suis pas bien sûr. En tout cas, je sais
-qu’il est mort sans souffrances. C’était un bon garçon.
-
---Merci, dis-je, et maintenant je crois que je vais partir.
-
-Et je m’en allai à travers les vapeurs de la nuit, la tête pleine d’un
-bruit de batailles, d’assassinats, de morts subites.
-
-J’avais mis la main sur la frange du voile qui cache la Haute-Birmanie.
-J’aurais payé bien cher pour remonter le fleuve et aller voir une
-vingtaine de vieux amis, maintenant gens de guerre usés par la jungle.
-
-Toute la nuit, je rêvai d’escaliers interminables que descendaient des
-milliers de jolies filles, aux toilettes si brillantes qu’elles me
-faisaient mal aux yeux.
-
-Il y avait au haut des marches une grosse cloche d’or, et au bas, gisait
-la figure tournée vers le ciel le pauvre D, mort à Minhla, autour duquel
-une troupe de déguenillés, en Khaki, montait la garde.
-
-
-
-
-III
-
- J’ai bâti, mon âme, une seigneuriale demeure de plaisance,
- Pour y habiter à l’aise éternellement.
- J’ai dit: «ô mon âme, réjouis-toi, fais la fête,
- O ma chère âme, car tout est bien.»
-
-
-Voilà ce que c’est que de se faire d’avance un programme de voyage bien
-défini.
-
-J’ai dit que je me rendrais tout droit de Rangoon à Penang.
-
-Et maintenant nous voici au large de Moulmeïn dans un steamer tout neuf
-qui n’a pas l’air de se rendre à une destination bien arrêtée.
-
-Pourquoi irait-il à Moulmeïn? C’est un mystère. Mais comme tous les gens
-qui sont de ce bord sont comme moi des flâneurs, personne n’est
-mécontent.
-
-Figurez-vous une équipe de passagers pour lesquels le temps ne compte
-pas, qui ne désirent pas autre chose que trois repas par jour, et pas
-d’autres émotions que celles que produit de temps à autre la vue d’un
-cafard.
-
-Moulmeïn est situé en amont de l’embouchure d’un fleuve qui devrait
-traverser l’Amérique du Sud, et une variété infinie de lascifs bateaux
-indigènes semble s’être installée à demeure en cet endroit.
-
-De vilains steamers chargeurs que les initiés appellent: «les chemineaux
-de Geordie» grondent et crachent leur fumée aux belles collines qui
-dominent le port, et les vaisseaux de ligne de l’Inde, aux flancs
-ventrus, se meuvent lourdement près des côtes.
-
-Les visiteurs sont rares à Moulmeïn, si rares que bien peu de navires,
-en dehors des vaisseaux de transports, trouvent quelque avantage à
-s’éloigner de la côte.
-
-Je vous dirai, d’une façon froidement confidentielle, que Moulmeïn n’est
-pas du tout une cité de notre planète.
-
-Sindbad le Marin, si vous vous en souvenez, y passa lors de ce mémorable
-voyage où il découvrit le cimetière des éléphants.
-
-Comme le steamer remontait le fleuve, nous aperçûmes un éléphant, puis
-un autre activement occupés dans les chantiers de charpente qui
-faisaient face à la rive.
-
-Certaines gens à l’esprit étroit, munis de jumelles, dirent qu’il y
-avait des _mahouts_ sur leurs dos, mais cela ne fut jamais clairement
-prouvé.
-
-Je préfère croire à ce que j’ai vu, une ville endormie, avec une seule
-rangée de maisons éparpillées le long d’un beau cours d’eau, et ayant
-pour habitants des éléphants lents, solennels, qui construisaient des
-barricades pour leur propre agrément.
-
-Il y avait dans l’air une forte senteur de teck fraîchement scié--nous
-ne pûmes voir aucun éléphant occupé à scier--et de temps à autre le
-tiède silence était interrompu par le craquement de la poutre.
-
-Lorsque les éléphants s’étaient aiguisé l’appétit pour le lunch, ils se
-rendaient en flânant, par couples, à leur club.
-
-Ils ne se donnèrent pas la peine de nous envoyer leur salut non plus que
-les derniers journaux arrivés par la malle, ce qui nous causa un vif
-désappointement, mais nous reprîmes de l’entrain en voyant sur une
-colline une grande pagode blanche entourée d’une vingtaine de petites
-pagodes.
-
---Voilà, dîmes-nous, d’une seule voix, voilà qui indique une excursion à
-faire.
-
-Et aussitôt nous frissonnâmes en pensant à notre exclamation profane,
-car nous tenions, par-dessus toutes choses, à ne point nous conduire
-comme de vulgaires touristes.
-
-Les tikka-gharries de Moulmeïn sont trois fois plus petits que ceux de
-Rangoon, car les poneys ne sont pas plus gros que des moutons
-respectables.
-
-Leurs cochers leur font monter et descendre la côte, et comme le gharri
-est extrêmement étroit, que les routes ne sont rien moins que bonnes,
-c’est un exercice fortifiant.
-
-Ici encore, les cochers sont des Madrassis.
-
-Je devrais me rappeler à quoi ressemblait cette pagode, si je n’étais
-pas tombé profondément, irrévocablement amoureux d’une petite Birmane
-qui se trouvait au bas du premier étage des degrés.
-
-Sans le fait que le steamer partait le même jour à midi, rien n’eût pu
-m’empêcher de me fixer pour toujours à Moulmeïn et d’y devenir
-possesseur d’une paire d’éléphants.
-
-Ils sont si communs qu’ils se promènent par les rues, et qu’on peut, je
-n’en doute pas, les avoir pour un morceau de canne à sucre.
-
-Laissant là cette jeune personne par trop aimable, je montai quelques
-degrés seulement, et, faisant demi-tour, je contemplai un tableau formé
-d’eau, d’une île, d’un beau fleuve, d’un superbe pays à pâturage, et
-borné par une ceinture de bois qui me fit me réjouir d’être vivant.
-
-La pente, au-dessus et au-dessous de moi, flamboyait de pagodes, depuis
-celle qui était d’une dorure somptueuse, d’un vermillon splendide,
-jusqu’à une autre en pierre d’une délicate nuance grise qu’on venait
-d’achever en l’honneur d’un prêtre éminent, décédé depuis peu à
-Mandalay.
-
-Bien au-dessus de ma tête, se faisait entendre un vague tintement. On
-eût dit des cloches en or et le babillage des brises dans les cimes des
-palmiers-arack.
-
-En conséquence, je montai, je montai encore d’autres marches, et finis
-par arriver à une retraite de paix profonde, toute parsemée de figures
-birmanes d’une propreté immaculée.
-
-Des femmes étaient là rendant leurs hommages multipliés.
-
-Elles baissaient la tête, et leurs lèvres s’agitaient, parce qu’elles
-disaient des prières.
-
-J’avais à la main un parapluie,--un parapluie noir.
-
-J’étais chaussé de souliers bains de mer, et j’étais coiffé d’un casque.
-
-Je ne priais point, je pestais contre moi d’être un globe-trotter, et
-j’aurais voulu savoir assez de birman pour expliquer à ces dames que
-j’étais désolé, et que sans le soleil j’aurais ôté mon chapeau.
-
-Un globe-trotter est une bête.
-
-J’eus la grâce de sourire, tout en faisant le tour de la pagode.
-
-Il me sera tenu compte de cela, en toute justice.
-
-Mais je contemplai avec une horrible fixité un temple latéral or et
-rouge, qui contenait une image de Bouddha, artistement dorée, puis des
-figures farouches dans les niches qui se trouvaient à la base de la
-pagode principale, les petits palmiers qui sortaient des fentes entre
-les briques qui formaient le pavé de la cour--les grands palmiers
-au-dessus de moi, et les cloches de bronze suspendues à une faible
-hauteur à chaque angle, pour que les femmes pussent les frapper avec des
-cornes de cerf.
-
-Sur une d’elles se lisait cet étonnant tristique en anglais, composé
-évidemment par le fondeur, lequel avait achevé son œuvre, et,
-espérons-le, atteint le Nibban[12], trente-cinq ans auparavant:
-
- [12] Nirvana.
-
- Celui qui détruira cette cloche,
- Ils doivent aller dans le grand Enfert
- Et qu’ils ne puissent pas en sortir.
-
-J’ai du respect pour un homme qui ne sait pas écrire correctement le mot
-Enfer: cela prouve qu’il a été élevé dans une croyance aimable.
-
-Vous qui viendrez à Moulmeïn, soyez pleins de respect pour cette cloche,
-et évitez de jouer avec elle, car cela blesse les sentiments des
-fidèles.
-
-Dans la base de la pagode il y avait quatre chambres, où trois côtés
-étaient couverts de colossales figures en plâtre, et devant chacune
-d’elles brûlait une solitaire lampe à huile dont les rayons luttaient
-avec les flots de lumière vespérale qui entraient par les fenêtres.
-
-Il en résultait dans cet éclairage d’un jaune pâle une sensation qui
-n’avait rien de terrestre.
-
-De temps à autre une femme se glissait dans une de ces chambres pour
-prier, mais presque toute la troupe restait dans la cour.
-
-Toutefois celles qui faisaient face aux figures priaient plus ardemment
-que les autres, par où je jugeai que leurs soucis devaient être les plus
-grands.
-
-Ce que je savais sur la réalité de ce culte était moins que rien, car
-les livres anglais élégamment reliés que nous lisons ne parlent point de
-brins de paille à bout rouge qu’on présente à une figure dorée, ni de la
-cloche qu’on fait sonner dans un temple hindou, en signe cultuel.
-
-Mais ce doit être un culte fort intéressant: d’abord tout s’y passe
-tranquillement, et dans le milieu le plus charmant qu’ait jamais offert
-un paysage.
-
-Dans ce cas particulier la massive et blanche pagode surgissait dans le
-bleu, à l’ouest d’une colline murée, d’où la vue s’étendait sur quatre
-perspectives distinctes et aussi charmantes qu’il était à souhaiter. Les
-regards pouvaient se porter soit en bas sur le steamer, soit sur
-l’étendue argentée, vers la gauche, ou bien sur la forêt, à droite, ou
-enfin du côté de la terre, sur les toits de Moulmeïn.
-
-Entre chaque pause du froufrou des costumes, et des causeries à voix
-basse des femmes, descendait de là-haut le tintement d’innombrables
-feuilles de métal, suspendues au _’htée_ de la pagode, lorsque la brise
-les agitait.
-
-Une image dorée clignotait au soleil.
-
-Celles qui étaient peintes regardaient fixement et tout droit devant
-elles par-dessus les têtes des fidèles.
-
-Quelque part là-bas un maillet et un rabot, sans se presser, aidaient à
-construire encore une autre pagode en l’honneur du Seigneur de la Terre.
-
-Resté assis, dans ma méditation, pendant que le Professeur circulait
-armé d’un appareil photographique, à la grande terreur de la jeunesse
-birmane, je fis deux découvertes notables, sur lesquelles je faillis
-m’endormir.
-
-La première, c’est que le Seigneur de la Terre, c’est l’Indolence, une
-Indolence en couche épaisse, où l’on mêle et agite un peu de religion
-pour lui conserver sa douceur.
-
-La seconde, c’était que la forme de la pagode tirait son origine de
-celle du renflement qu’offre le tronc du palmier-arack.
-
-Il y en avait un entre moi et la lointaine ligne du ciel, et son profil
-reproduisait exactement celui d’un petit édifice de pierre grise.
-
-Pourtant il se présenta plus tard à mon esprit une troisième découverte,
-et celle-là bien plus importante.
-
-Un sale petit lutin d’enfant passait, plus ou moins vêtu d’un _putso_ en
-soie magnifiquement ouvrée, et tel que j’avais inutilement cherché à en
-trouver l’analogue à Rangoon.
-
-Un assistant me dit qu’un article pareil coûterait cent dix
-roupies,--juste dix roupies de plus que le prix demandé à
-Rangoon,--après que je me fus montré peu courtois envers une jolie
-Birmane aux oreilles ornées de diamants, en la traitant comme si elle
-était une boutiquière de Delhi.
-
---Professeur, dis-je, lorsque l’appareil photographique sur ses pattes
-d’araignée parut au tournant de l’angle, il y a quelque malentendu sur
-ces gens-là. Ils ne travaillent pas. Ce ne sont point des dacoits et
-leurs babies ont des _putsos_ de cent dix roupies sur le dos, si
-toutefois leurs parents ne mentent point. Je me demande comment ils
-gagnent leur vie.
-
---Ils vivent en beauté, dit le professeur, et je n’ai apporté qu’une
-demi-douzaine de plaques. Je reviendrai demain matin avec d’autres.
-Avez-vous jamais rêvé d’un endroit comme celui-ci?
-
---Non, dis-je, c’est la perfection, et quand j’y passerais ma vie, je
-n’arriverais pas à voir où réside précisément ce qui en fait le charme.
-
---Dans cette indolence bestiale, dit le Professeur en repliant son
-appareil.
-
-Et nous nous en allâmes à regret, poursuivis par les voix d’innombrables
-cloches qu’agitait le vent.
-
-A moins de dix minutes de la Pagode, nous vîmes un véritable kiosque à
-musique anglais, un hangar étiqueté: Bureau municipal, une collection de
-mesquins bungalows qui s’efforcent, mais en vain, de gâter le paysage,
-et une troupe de soldats de Madras.
-
-Je n’avais pas encore vu de soldats de Madras. Ils paraissent habillés
-exactement comme les Tommies et ont l’air très civilisé, très raffiné.
-
-On dit qu’ils lisent des livres anglais et sont très ferrés sur leurs
-droits et privilèges.
-
-Pour détails supplémentaires s’adresser au Club du Pegu, seconde table
-de la rangée de gauche à partir de l’entrée.
-
-En une heure maudite, j’essayai de rendre la vie au commerce mouvant de
-Moulmeïn, et dans ce but, je fis promettre à un indigène de l’endroit de
-venir le lendemain matin à bord du steamer avec un assortiment de
-soieries birmanes.
-
-C’était une traversée de cinq minutes et il aurait pu rester tout ce
-temps à la poupe.
-
-Le matin vint, mais non l’homme.
-
-Pas un bateau de melons d’eau, de melons d’eau charnus, cramoisis, ne
-s’approcha du navire.
-
-Comme nous glissions sur le fleuve, en route pour Penang, je vis les
-éléphants jouer avec les poutres de teck, l’air aussi solennel, aussi
-mystérieux que jamais.
-
-Ils étaient les principaux habitants, et, autant que je pus le voir, les
-maîtres de l’endroit.
-
-Leur léthargie avait corrompu la ville, et lorsque le professeur voulut
-les photographier, je crois qu’ils s’en allèrent avec dédain.
-
-Nous voici maintenant en route pour Penang avec une température de 70
-degrés centigrades dans les cabines, et, sur le pont, la température que
-vous voudrez.
-
-Nous avons épuisé toute notre littérature, bu deux cents limonades au
-citron, joué à quarante jeux de cartes différents (en grande partie, des
-patiences), organisé une loterie sur la course (si l’enjeu avait été de
-mille roupies au lieu de dix je ne l’aurais pas gagné!) enfin nous avons
-passé dix-sept heures sur vingt-quatre à dormir.
-
-Il est absolument impossible d’écrire, mais vous ne vous en trouverez
-que mieux au point de vue moral, si l’on vous conte l’histoire des
-Vauriens d’Iquique, et «comme vous ne l’avez point entendu raconter, je
-vais vous la rapporter».
-
-Un Allemand qui fait la chasse aux orchidées, vient justement de me la
-dire toute fraîche. Il a failli ces jours-ci laisser sa tête dans les
-montagnes de Lullaï, et cela après avoir fait presque le tour du monde.
-
-Iquique est situé quelque part dans l’Amérique du Sud, au fond du
-Brésil, ou peut-être au delà.
-
-Une fois il y arriva une tribu d’indigènes des forêts. Ils étaient si
-innocents qu’ils ne portaient aucun, mais aucun vêtement.
-
-Ils avaient un grief mais point de costume.
-
-Ils exposèrent le premier en présence de son Excellence le Gouverneur
-d’Iquique. Mais la nouvelle de leur arrivée et de leur absolue nudité
-les avait précédés, et les bonnes dames Espagnoles de la ville
-décidèrent unanimement qu’il fallait tout premièrement habiller ces
-païens.
-
-Elles organisèrent donc une séance de couture, et le résultat, qui
-consistait principalement en des tabliers, fut mis à la disposition de
-ces vilaines gens, avec des indications sur la façon de s’en servir.
-
-Ils parurent vêtus de leurs tabliers, devant le gouverneur, et toutes
-ces dames d’Iquique, rangées sur les degrés de la cathédrale, mais ce
-fut seulement pour apprendre que le gouverneur ne pouvait déférer à leur
-demande.
-
-Et savez-vous ce que firent ces enfants de la nature?
-
-En un clin d’œil, ils avaient enlevé leurs tabliers, pour les rouler
-autour du cou, et se mirent à danser, nus comme l’Aurore, devant les
-dames scandalisées d’Iquique, qui s’enfuirent en se cachant leurs yeux
-avec leurs éventails jusque dans le sanctuaire de la cathédrale.
-
-Et lorsque les marches furent désertes, les Vauriens s’en allèrent,
-jetant de grands cris, sautant, leurs tabliers toujours autour du cou,
-car le bon drap est une chose de valeur.
-
-Et comme ils connaissaient leur pouvoir, ils campèrent en dehors de la
-ville.
-
-Il était impossible d’envoyer de la troupe contre eux. Il était
-également impossible de laisser les Señoritas courir le risque d’être
-offusquées quand elles sortaient.
-
-Nul ne savait si à une heure ou à une autre, les Vauriens ne feraient
-pas irruption dans les rues.
-
-On leur accorda donc ce qu’ils demandaient, et Iquique retrouva le
-repos. _Nuda est veritas et prævalebit._
-
---Mais, dis-je, qu’y a-t-il de si terrible chez un Indien nu ou même
-chez deux cents Indiens nus?
-
---Mon ami, dit l’Allemand, c’étaient des Indiens de l’Amérique du Sud,
-et je vous dis qu’ils ne sont pas beaux à voir en déshabillé.
-
-Je mis ma main sur ma bouche et m’en allai.
-
-
-
-
-IV
-
- Certains soupirent après les gloires de ce monde, et certains
- soupirent après le paradis que promet le Prophète.
-
- Ah! prenez l’argent comptant, et laissez là le crédit. Ne prêtez
- pas l’oreille au roulement d’un tambour lointain.
-
-
-Il y a quelque chose de très fâcheux dans le caractère anglo-saxon.
-
-A peine l’_Afrique_ avait-elle jeté l’ancre dans les Détroits de Penang
-que deux de nos compagnons de voyage furent frappés de folie, en
-apprenant qu’à ce moment même un autre steamer partait pour Singapour.
-
-S’ils s’embarquaient, ils gagneraient plusieurs jours.
-
-Dieu sait pourquoi le temps leur semblait si précieux.
-
-A cette nouvelle, ils s’élancèrent vers leurs cabines et se mirent à
-faire leurs malles comme si leur salut en dépendait.
-
-Ensuite ils coururent à la coupée, et un _sampan_ les emporta, en nage,
-mais heureux.
-
-Ils faisaient un voyage d’agrément, et ils avaient peut-être gagné trois
-jours.
-
-Le voilà leur agrément.
-
-Vous rappelez-vous la description, que fait Besant[13], de l’Ile
-Palmiste, dans _Ma fillette_ et _Ce fut ainsi qu’ils se marièrent_?
-
- [13] Walter Besant (1838-1902) romancier fécond, qui connut les gros
- succès soit seul, soit en collaboration avec James Rice.
-
-Penang, c’est l’Ile Palmiste.
-
-Je fis cette découverte sur le navire, en contemplant les collines
-boisées qui dominent la ville et les régiments de palmiers qui, à la
-distance de trois milles, signalaient la côte de la Province de
-Wellesley.
-
-L’air était doux, chargé d’indolence, et le long des flancs du navire,
-des bateaux circulaient surchargés de Madrassis aux nombreux
-bijoux,--ceux-là même auxquels Besant fait allusion.
-
-Un furieux coup de vent passa sur l’eau et effaça les rangées de maisons
-basses, couvertes en tuiles rouges, qui constituent Penang, et les
-ombres de la nuit succédèrent à l’orage.
-
-Je mis dans ma poche la règle de douze pouces qui devait me servir à
-mesurer l’Univers, et je pleurai presque d’émotion, lorsque en mettant
-le pied sur la jetée, je tombai sur un Sikh,--un Sikh à barbe
-magnifique, avec des molletières blanches, et un fusil.
-
-Telle l’eau froide dans un pays altéré, telle la vue d’une figure du
-vieux pays.
-
-Mon ami était de Jandiala, dans le district d’Umritsar.
-
-Je connaissais bien Jandiala, n’était-il pas vrai?
-
-Je me mis à lui débiter toutes les nouvelles que je pus me rappeler, au
-sujet des récoltes, et des armées, et des déplacements des grands
-personnages dans le Nord lointain.
-
-Mon Sikh rayonnait.
-
-Il faisait partie de la police militaire.
-
-C’était un service agréable, mais naturellement cela vous retenait loin
-du vieux pays.
-
-La besogne n’était point pénible et les Chinois n’étaient pas très
-ennuyeux.
-
-Ils se battaient entre eux, mais «ils ne tiennent pas du tout à se
-montrer effrontés avec _nous_».
-
-Et le gros homme se dandina avec le lent roulis et le balancement de
-tout un régiment de vapeurs, pendant que j’étais tout ragaillardi à
-l’idée que l’Inde--l’Inde que je me donne le genre de haïr,--n’était pas
-si loin que cela, après tout.
-
-Vous connaissez notre tendance incorrigible à tout blâmer en province.
-
-Calcutta feint de s’étonner qu’Allahabad possède une bonne salle de
-danse; Allahabad se demande s’il est vrai, bien vrai que Lahore ait une
-fabrique de glaces, et Lahore se donne l’air de croire qu’à Peshawar, on
-dort avec ses armes au côté.
-
-Ce fut d’une façon fort semblable que je me divertis en voyant à Rangoon
-un tramway à vapeur, et après notre départ de Moulmeïn, nous nous
-attendions absolument à trouver les confins de la civilisation.
-
-Vanité et ignorance reçurent un rude choc en se trouvant en présence
-d’une longue rue, le quartier des affaires, une rue dont les maisons
-avaient deux étages, une rue remplie de voitures de louage, d’enseignes,
-et où pullulaient les _jinrickshaws_.
-
-Vous autres, gens de l’Inde, vous n’avez jamais vu un véritable
-_’rickshaw_.
-
-Il y en a environ deux mille à Penang, et il n’y en a pas deux qui se
-ressemblent.
-
-Ils sont laqués de figures hardies représentant des dragons, des
-chevaux, des oiseaux, des papillons.
-
-Leurs brancards sont d’un bois noir renforcé de métal blanc, et si
-solides que le coolie s’asseoit dessus pendant qu’il attend son client.
-
-Il n’y a qu’un seul coolie, mais il est vigoureux, il court tout aussi
-vite que six hommes des Collines.
-
-Il tient sa queue de cochon roulée, car il est de Canton,--et c’est un
-inconvénient pour les Sahibs qui ne savent point parler tamil, malais ou
-cantonais.
-
-N’était cela, on le dirigerait aussi aisément qu’un chameau.
-
-Les hommes des ’rickshaws sont patients, endurants.
-
-L’individu de mauvaise mine, qui conduisait ma voiture, les cinglait
-quand ils se trouvaient à portée de son fouet, et faisait tout son
-possible pour passer sur eux, en se dirigeant vers les cascades, qui
-sont à cinq milles plus loin que la ville de Penang.
-
-Je m’attendais à voir les bâtisses s’arrêter par crainte d’être
-étouffées dans l’épaisseur des bois de cocotiers. Mais elles s’y
-continuaient en rues nombreuses, qui ressemblent beaucoup à Park Street
-et Middleton Street, à Calcutta, où les maisons à volets, sortes
-d’hybrides, entre un bungalow indien et une cabane à lapins de Rangoon,
-luttaient contre la verdure et des crotons aussi gros que de petits
-arbres.
-
-Par intervalles, flamboyait la façade d’une maison chinoise toute
-découpée à jour, avec son vermillon, son noir de fumée et ses ors, avec
-ses lanternes chinoises de six pieds suspendues au-dessus des entrées,
-et ses échappées sur des arbustes taillés en formes bizarres, dans des
-jardins bien soignés.
-
-Nous nous engageâmes dans des routes bordées de maisons indigènes
-qu’ombrageaient les palmes toujours vertes des cocotiers chargés de
-jeunes fruits.
-
-L’air chaud était chargé des aromes de la végétation, parfum différent
-de celui qu’exhale la terre après la pluie.
-
-Un oiseau, je ne sais lequel, lança un appel dans les profondeurs du
-feuillage, et un vague murmure de tonnerre se faisait entendre dans les
-montagnes, comme nous en approchions, mais partout ailleurs, calme
-complet, et la sueur gouttelait sur nos figures.
-
---Maintenant il faut que vous montiez à pied cette côte, dit le
-conducteur, en nous montrant une petite barrière fermant un jardin
-botanique bien tenu. Toutes les voitures s’arrêtent ici.
-
-Nos membres se mouvaient comme s’ils étaient de plomb. Nous respirions
-péniblement.
-
-A chaque pas nous aspirions en quelque sorte la vapeur d’un bain turc.
-
-Le sol était tout vivant de moiteur et de chaleur; et les
-arbres--j’étais trop ensommeillé pour lire les étiquettes qu’avait
-écrites un homme d’une activité farouche,--étaient, eux aussi, moites et
-chauds.
-
-La voix de l’eau murmurait quelque chose à mi-chemin de la hauteur, mais
-j’étais trop ensommeillé pour prêter l’oreille, et sur le sommet de la
-colline un gros nuage était posé, tout à fait pareil à un édredon sous
-lequel tout se tasse bien confortablement.
-
- Dans l’après-midi on arriva en un pays
- Où il semblait que ce fût toujours l’après-midi.
-
-Je m’assis à l’endroit où je me trouvais, car je voyais que le chemin
-montant était très raide, et grossièrement taillé en degrés, et je
-succombais à un irrésistible besoin de sommeil.
-
-J’étais à l’entrée d’une toute petite gorge, à l’endroit même où les
-mangeurs de lotus s’étaient assis quand ils avaient commencé leur
-chanson, car je reconnus la Cascade, et l’air qui flottait autour de mes
-oreilles «respirait comme un homme qui a le cauchemar».
-
-Je regardai et compris qu’il me serait impossible de rendre par des mots
-le génie de cet endroit.
-
---Je ne sais pas jouer de la flûte, mais j’ai un cousin qui joue du
-violon.
-
-Je connaissais un homme qui le savait.
-
-Certains disaient que ce n’était point un homme chic et que je courrais
-peut-être le risque de prêter à mal penser de ma morale, mais en un tel
-climat cela importe peu.
-
-Voyez-vous, prenez le pire de tous les romans de Zola, et lisez-y la
-description qu’il fait d’une serre chaude.
-
-C’était bien cela.
-
-«Plusieurs mois s’écoulèrent, mais il n’y avait ni gelée, ni chaleur
-brûlante qui marquât le passage du temps».
-
-Je sentais seulement, et avec une acuité des plus douloureuses, que je
-devais «_faire_» la Cascade.
-
-Je gravis donc les degrés de la côte, bien que chaque tas de pierres me
-criât: «Assieds-toi», et je finis par découvrir un petit cours d’eau qui
-glissait sur la face d’un rocher, pendant qu’un cours d’eau bien plus
-considérable descendait sur la mienne.
-
-Puis, nous partîmes pour déjeuner, l’estomac méritant toujours plus
-d’égard qu’aucun stock de sentiment.
-
-Un détour de la route fit disparaître les jardins et taire le bruit des
-eaux et cette aventure finit pour toujours.
-
-Les aventures sont comme les cigares. Elles commencent désagréablement.
-Au milieu elles ont un goût parfait, et quand on arrive au bout, ce sont
-choses bonnes à jeter et qu’il ne faut jamais ramasser...
-
-Il se nommait John et avait une tresse de cinq pieds de long, en vrais
-cheveux et non en soie tressée.
-
-Il tenait un hôtel sur la route et nous fit manger un poulet dans la
-chair innocente duquel avaient été introduits de force des oignons et
-d’étranges légumes.
-
-Jusqu’alors nous avions redouté les Chinois, surtout quand ils
-cuisinaient, mais en ce moment nous aurions mangé tout ce qu’ils nous
-auraient servi.
-
-Le repas se termina par une pomme de pin, d’une demi-guinée, et une
-sieste.
-
-C’est là une belle chose, que nous autres gens de l’Inde--mais je ne
-suis plus de l’Inde,--nous ne comprenons point.
-
-Vous vous allongez et vous laissez le temps passer.
-
-Vous n’éprouvez aucune lassitude, et vous ne voudriez pas dormir. Vous
-êtes pénétré d’une divine somnolence, bien différente du lourd et morne
-engourdissement d’une chaude journée de dimanche, ou du repos affairé
-d’une matinée européenne.
-
-Maintenant je commence à mépriser les romanciers qui parlent de siestes
-dans les climats froids.
-
-Je connais le véritable sens de ce mot.
-
- * * * * *
-
-J’ai tâché de faire diverses emplettes, un _sarong_, qui n’est autre
-chose qu’un _putso_, qui n’est autre chose qu’un _dhoti_; une pipe, et
-un «maudit kris malais».
-
-Les _sarongs_ viennent presque tous d’Allemagne; les pipes, de chez les
-prêteurs sur gages; et en fait de kris, on ne voit guère que des espèces
-de petits cure-dents bien incapables de traverser le cuir d’un Malais.
-
-Dans la ville indigène, j’ai trouvé une nombreuse armée de Chinois--je
-n’aurais pas cru qu’il y en eût autant, même en Chine--campée dans des
-rues et des maisons spacieuses, les uns expédiant à Singapour de l’étain
-en barres, d’autres conduisant de belles voitures, d’autres fabriquant
-des chaussures, des chaises, des habits, en un mot tout ce qu’on peut
-souhaiter dans une grande ville.
-
-C’étaient les corps d’avant-garde de l’armée mongole en marche.
-
-Les éclaireurs sont à Calcutta.
-
-Il y a une colonne volante à Rangoon.
-
-Mais ici commence le corps principal, fort de quelques centaines de
-mille, à ce qu’on dit.
-
-N’était-ce pas De Quincey qui avait en horreur les Chinois, leur
-inhumanité et leur nature impénétrable[14]?
-
- [14] Voir _Confession d’un mangeur d’opium_, trad. V. Descreux.
-
-Certainement les gens de Penang ne sont pas beaux: ils sont mêmes
-terribles à contempler.
-
-Ce sont des travailleurs énergiques, chose évidemment malhonnête dans ce
-climat, et leurs yeux ressemblent parfaitement à ceux des dragons, leurs
-animaux favoris.
-
-Nos dieux indous sont passables. Il en est même de facétieux--témoin
-notre gros pansu de Ganesh, mais que faire d’un peuple qui se complaît
-en des monstres rampants et met aux arêtes de ses toitures des
-guirlandes de flammes, ou des vagues marines?
-
-Ils fourmillaient partout, et toutes les fois qu’il s’en trouvait trois
-ou quatre ensemble, ils mangeaient des choses innommables.
-
-Ne raffolent-ils pas des boyaux de canard?
-
-Nos passagers du pont, je le sais, faisaient un somptueux festin avec
-des détritus mendiés au maître d’hôtel et assaisonnés de poudre
-insecticide pour écarter les fourmis.
-
-Cela, je le répète, n’est point naturel: quand on travaille comme un
-homme, on doit se nourrir comme un homme.
-
-J’arrivai à comprendre très bien, après une couple d’heures (cette
-expression sent bien son Globe-trotter) une couple d’heures passées dans
-la ville chinoise, pourquoi l’Anglo-Saxon de caste inférieure déteste le
-Céleste.
-
---Il m’a fait peur: en conséquence, je n’ai pris aucun plaisir à
-regarder ses demeures, ses marchandises, et sa personne...
-
- *
-
- * *
-
-L’odeur de l’encre d’imprimerie est étonnamment pénétrante.
-
-Elle m’attira, me fit monter deux étages pour me conduire dans un bureau
-où les _services d’échange_ étaient épars dans un charmant désordre, où
-une petite presse à main tirait à grand bruit des épreuves à la bonne
-vieille mode.
-
-Une feuille qui ressemblait un peu à la _Gazette de l’Inde_ prouvait que
-les _Établissements des Détroits_,--eux aussi!--avaient bien leur
-gouvernement à eux, et je poussai un soupir de regret pour un passé
-défunt, lorsque mes yeux tombèrent sur la belle phraséologie officielle
-qui ne varie jamais.
-
-Comme nous sommes toujours les mêmes, nous les Anglais!
-
-Voici un extrait d’un rapport: «Et les décors à la Chinoise qui ornaient
-jadis les murs du bureau ont été couverts de badigeon».
-
-C’était justement de cela que j’allais m’enquérir.
-
-De quelle façon allait-on traiter les décors chinois dans tout Penang?
-Est-ce qu’on tenterait sagement de les faire disparaître?
-
-Le Conseil des Établissements des Détroits qui habite à Singapour venait
-justement de voter un bill (ici on appelle cela une ordonnance)
-supprimant toutes les sociétés secrètes chinoises dans la Colonie, et
-cette mesure n’attendait plus que la sanction impériale.
-
-Un petit accident s’était produit à Singapour, à propos de je ne sais
-quel arrêté municipal, ayant pour objet de supprimer les vérandahs en
-surplomb.
-
-Il en était résulté une bourrasque, et pendant ces trois jours ceux qui
-se trouvaient là reconnurent que la ville était entièrement à la merci
-des Chinois, qui s’étaient soulevés en masse et rendaient l’existence
-impossible aux autorités.
-
-Cet incident força le gouvernement à tenir sérieusement compte des
-sociétés secrètes qui pouvaient exercer une telle influence.
-
-La conséquence en fut une mesure qu’il ne sera pas facile d’imposer.
-
-Un Chinois doit être affilié à une société secrète, n’importe laquelle.
-
-Il a été élevé dans un pays où ces institutions étaient nécessaires pour
-assurer son bien-être, le protéger et lui assurer le maintien du taux de
-son salaire.
-
-Il en est ainsi depuis un temps immémorial, et il les importera partout
-où il ira, comme il importe son opium et son cercueil.
-
---Vous attendez-vous à ce qu’une proclamation discrédite les sociétés
-secrètes? demandai-je au docteur.
-
---Non, il y aura du tapage.
-
---Quel tapage? Quelle sorte de tapage?
-
---Il faudra un renfort de troupes peut-être, des canonnières peut-être.
-Vous voyez, nous aurons alors comme commandant en chef Sir Charles
-Warren à Singapour. Jusqu’à ce moment, notre administration militaire a
-été subordonnée à celle de Hong-Kong. Quand on en aura fini avec cet
-état de chose et que nous aurons Sir Charles Warren, les choses se
-passeront différemment. Mais il y aura du tapage. Ni vous, ni moi, ni
-personne ne serons capables de comprimer les turbulents. Toute chapelle
-d’idoles locales servira de centre à une société secrète. Que peut-on
-faire? Jadis le gouvernement tirait d’elles quelque parti pour découvrir
-les crimes. Maintenant elles sont trop considérables, trop importantes
-pour qu’on les traite ainsi. Vous ne tarderez pas à savoir si nous avons
-réussi à les supprimer. Il y aura du tapage.
-
-Il est certain que la grosse difficulté, à Penang, c’est la question
-chinoise.
-
-On n’y serait pas des hommes si l’on n’y conspuait les commissaires
-municipaux et si l’on ne se plaignait de l’état peu hygiénique de l’île.
-
-Si l’on s’en rapportait à son nez et à ses oreilles, Penang est bien
-plus propre, même dans ses rues, qu’aucun cantonnement de l’Inde, et son
-approvisionnement d’eau paraît parfait.
-
-Mais j’étais assis dans le petit bureau du journal et j’écoutais des
-histoires d’intrigues municipales qui n’eussent pas été déplacées à
-Serampore ou à Calcutta.
-
-Il n’y avait guère qu’une légère différence dans les noms.
-
-Au lieu d’entendre parler de Ghose et de Chuckerbutty, il s’agissait de
-dénominations comme Yih Tat, Lo Eug, etc.
-
-L’altruisme agressif de l’Anglais l’amène toujours à bâtir des villes
-pour autrui et incite des étrangers à s’introduire dans les
-municipalités.
-
-Alors il en a assez de sa faiblesse et fonde des journaux pour
-s’infliger des blâmes.
-
-L’année dernière, il y avait un Chinois dans la Municipalité.
-
-Maintenant on s’est débarrassé de lui et l’assemblée actuelle se compose
-de deux personnages officiels et de quatre non-officiels.
-
-En _conséquence_, on se plaint de l’influence qu’exerce
-l’administration.
-
-Ayant donc réglé les affaires de Penang à mon entière satisfaction, je
-me transportai à un théâtre chinois planté au bord de la route et bâti
-en bambous et en sacs de jute.
-
-L’orchestre suffit pour me convaincre qu’il y a quelque chose de
-radicalement de travers dans l’intelligence chinoise.
-
-Autrefois, à Jummu, il y a de cela longtemps, j’entendis le vacarme
-infernal que produisaient les cors que sonnaient les Danseurs du Diable,
-venus de bien plus loin que Ladak en l’honneur d’un prince qui montait
-ce jour-là sur le trône.
-
-Cela se passait à environ trois milles dans le Nord, mais le caractère
-de la musique était le même.
-
-Un millier de Chinois, aussi tassés que possible, assistait à cet
-affreux vacarme et y prenait plaisir.
-
-Je le répète encore, que peut-on faire à un peuple qui n’a point de
-nerfs, point de digestion, et qui manquerait également de morale, si ce
-qu’on dit est vrai? Mais il n’est point vrai qu’ils naissent avec des
-queues de la longueur qu’on voit: ces choses-là poussent, et dans la
-toute première période, c’est la coiffure la plus jolie qu’on puisse
-imaginer, c’est d’un brun clair, très bouffant, cela a environ trois
-pouces de long, et le bout en est orné de soie rouge.
-
-Une queue à l’état infantile ressemble exactement au tendre bouton qui
-pointe d’une tulipe.
-
-Ce serait chose charmante si le baby chinois n’était pas aussi horrible
-par sa couleur et sa forme.
-
-Il n’est pas aussi joli que le cochon qu’Alice nourrissait dans le Pays
-des Merveilles. Il reste toujours immobile et ne pleure jamais. C’est
-qu’il a peur d’être bouilli et mangé.
-
-J’ai vu colporter dans le cœur même de la ville des babies bouillis et
-froids. On disait que c’étaient des cochons de lait, mais je savais à
-quoi m’en tenir. Les cochons de lait n’ont point ce ricanement dans
-leurs yeux ouverts.
-
-A ce moment-là les figures des Chinois me firent plus de peur que
-jamais.
-
-Je courus donc vers les confins de la ville et vis une maison sans
-fenêtre dont la porte était surmontée du carré et de la boussole,
-sculptés et dorés sur bois de teck.
-
-Je repris du cœur à la vue de ces choses familières.
-
-Je savais que partout où on les rencontre, on trouve bonne camaraderie,
-et beaucoup de charité, quoi qu’on puisse dire de toutes les sociétés
-secrètes du monde.
-
-Il faut féliciter Penang de posséder une des plus charmantes petites
-Loges qu’il y ait en Orient.
-
-
-
-
-V
-
- Comment le monde est fait pour chacun de nous,
- Comment tout ce que nous y connaissons,
- Tend un jour ou l’autre à donner un produit--De même
- Lorsqu’une âme se manifeste elle-même,--c’est-à-dire
- Grâce à son fruit, grâce à l’action qu’elle accomplit.
-
-
---Je vous l’assure, Monsieur, voilà des années et des années qu’on n’a
-pas éprouvé de chaleurs pareilles à Singapour. Le mois de mars passe
-toujours pour le plus chaud, mais celui-ci est tout à fait anormal.
-
-Et je répondis avec accablement à l’inconnu:
-
---Oui, naturellement. Dans d’autres endroits, on dit toujours cette
-menterie. Laissez-moi fondre en eau en paix.
-
-C’est la chaleur qui règne dans une serre à orchidées, une chaleur
-collante, impitoyable, fumante, où l’on cesse de sentir une différence
-entre la nuit et le jour.
-
-Singapour est un autre Calcutta et c’est bien plus encore.
-
-Dans les faubourgs, on construit des rues de maisons à bon marché; dans
-la cité, on court contre vous en vous bousculant, en vous jetant dans le
-ruisseau.
-
-Il y a des indices infaillibles de prospérité commerciale.
-
-L’Inde a pris fin depuis si longtemps que je ne suis pas même en état de
-parler des indigènes de l’endroit.
-
-Tous sont Chinois, à moins qu’ils ne soient Français ou Hollandais ou
-Allemands.
-
-Les gens peu au courant supposent que l’île est une possession anglaise.
-Le reste appartient à la Chine et au Continent, mais principalement à la
-Chine.
-
-Je reconnus que je touchais aux frontières du Céleste-Empire quand je
-fus imprégné jusqu’à saturation de la fumée du tabac chinois, une herbe
-finement coupée, grasse, luisante, dont la fumée est telle qu’en
-comparaison, l’arome d’un huga fumé à la cuisine rappellerait tout un
-magasin de Rimmel.
-
-La Providence me conduisit le long d’une plage, d’où la vue s’étendait à
-l’aise sur cinq milles couverts de navires, cinq milles où les mâts et
-les agrès ne formaient qu’une masse compacte, jusqu’à un endroit nommé
-l’hôtel Raffles.
-
-La nourriture y est aussi bonne que les chambres sont mauvaises. Que le
-voyageur en prenne note. Mangez à l’hôtel Raffles et logez-vous à
-l’hôtel de l’Europe.
-
-C’est ce que j’aurais fait sans l’apparition de deux grosses dames
-élégamment vêtues de chemises de nuit qui étaient assises les pieds
-posés sur une chaise.
-
-A cette vue Joseph s’enfuit: mais il se trouva que c’étaient des dames
-hollandaises venues de Batavia, et que c’était là leur costume national
-jusqu’à l’heure du dîner.
-
---Puisque vous dites qu’elles avaient des bas et des toilettes de salon,
-vous n’avez point sujet de vous plaindre. Généralement elles ne portent
-qu’une chemise de nuit jusqu’à cinq heures, dit un homme versé dans les
-usages du pays.
-
-Je ne sais s’il disait la vérité, je suis porté à croire qu’il en était
-ainsi, mais maintenant que je sais ce que signifie réellement la grâce
-de Batavia, je n’approuve pas cet usage.
-
-Une dame en chemise de nuit jette le trouble dans l’esprit et vous
-empêche d’accorder toute l’attention qu’elle mérite à la situation
-politique à Singapour.
-
-Singapour est actuellement pourvu d’un assortiment complet de forts et
-attend avec espoir quelques canons de neuf pouces se chargeant par la
-culasse, qui en feront l’ornement.
-
-Il y a quelque chose de bien pathétique dans l’attitude obstinément
-fidèle des colonies, qui auraient dû depuis longtemps être aigries et
-méfiantes.
-
---Nous espérons que le gouvernement du pays peut faire ceci... Il se
-pourrait que le gouvernement métropolitain soit en état de faire cela.
-
-Tel est le refrain de la chanson, et il continuera forcément à être le
-même partout où l’Anglais ne pourra se propager et prospérer.
-
-Figurez-vous une Inde qui soit faite pour être le séjour permanent de
-notre race, et considérez ce que serait, à ce jour, un tel pays, si le
-câble d’amarrage avait été coupé il y a cinquante ans? Il y aurait
-cinquante mille milles de chemins de fer posés, dix mille milles de plus
-projetés, et peut-être un excédent annuel.
-
-Est-ce là une idée séditieuse?
-
-Qu’on me pardonne, mais c’est que de la vérandah, je contemple cette
-marine, les Chinois dans les rues, et les Anglais paresseux,
-languissants en chapeaux banians et jaquettes blanches, étendus sur les
-chaises de canne, et ces choses-là ne sont point belles.
-
-En réalité, les hommes ne sont point fainéants, ainsi que je tâcherai de
-le montrer plus loin, mais ils flanent, ils musent et on dirait qu’ils
-vont au bureau à onze heures, ce qui doit être fâcheux pour travailler.
-
-Et ils parlent tous de faire un tour au pays, à des intervalles
-ridiculement courts. On dirait qu’ils en ont le droit.
-
-Encore une fois, si nous pouvions seulement produire des enfants qui ne
-pousseraient pas tout en nez et en jambes, dès la seconde génération,
-dans cette partie du monde et une ou deux autres, quelle étonnante
-dispersion en tous sens de l’Empire on verrait, avant que fût achevée à
-moitié la séance d’une commission sur l’affaire Parnell!
-
-Et plus tard, quand les États affranchis se seraient nettoyés à l’eau
-chaude, auraient livré leurs batailles, auraient abusé des emprunts et
-des spéculations, se seraient conduits en toutes choses comme de jeunes
-étourdis, ils finiraient par former une vaste ceinture de fer autour du
-monde.
-
-Et à l’intérieur, liberté complète du commerce. Au dehors, protection
-jalouse.
-
-Ce serait un nid de guêpes tellement vaste qu’aucune combinaison de
-puissances ne pourrait le troubler.
-
-C’est un rêve qui ne se réalisera pas de longtemps, mais nous
-accomplirons un de ces jours quelque chose d’approchant.
-
-Les oiseaux de passage du Canada, de Bornéo--Bornéo, qui aura à subir un
-bouleversement, un remaniement complet avant qu’elle ne saisisse
-vigoureusement ses chances d’avenir,--ceux d’Australie, d’une centaine
-d’Iles éparpillées disent la même chose: «Nous ne sommes pas encore
-assez forts, mais nous le serons un jour».
-
-Oh! chères gens, qui cuisez dans l’Inde, et pestez après tous les
-Gouvernements, c’est chose glorieuse que d’être un Anglais.
-
-«Le sort nous a donné un beau terrain: oui, nous avons un magnifique
-héritage».
-
-Prenez une carte et regardez la longueur de la Péninsule Malaise. Elle
-se prolonge de mille milles dans la direction du Sud, n’est-ce pas?
-
-Penang, Malacca, Singapour y sont si modestement soulignés d’un trait
-rouge.
-
-Voyez maintenant: nous avons un Résident auprès de chacun des États
-Malais indigènes de quelque importance, et tout le long de la ligne qui
-va de Kedah à Siam, notre influence domine et décide tout.
-
-Dans ce pays-là, Dieu a mis tout d’abord de l’or et de l’étain, et après
-ces choses, des Anglais qui organisent des Compagnies, obtiennent des
-concessions et vont de l’avant.
-
-Actuellement, il y a une compagnie qui, à elle seule, possède dans
-l’intérieur du pays une concession de deux mille milles carrés.
-
-Cela se traduit en droit d’exploitation minière. Cela signifie qu’il y a
-là quelques milliers de coolies, et une administration bien établie,
-tout comme on en voit dans les grandes houillères de l’Inde, où les
-chefs des mines sont des rois responsables.
-
-Avec les compagnies arriveront les chemins de fer.
-
-Jusqu’à présent, les journaux des Détroits emploient leur papier à en
-parler, car en ce moment, il n’y a en exploitation que vingt-trois ou
-vingt-quatre milles de chemins de fer à voie étroite dans la Péninsule,
-dans un endroit appelé la Crique des Pirates. Le Sultan de Johore est,
-ou était indécis--au sujet d’une concession de railway, à travers son
-pays, qui finira par le mettre en relation avec la Crique des Pirates.
-
-Singapour a formé le projet de construire un pont d’un mille et demi
-pour franchir le détroit qui la sépare de l’État de Johore.
-
-Cela servira à amorcer le prolongement dans le sud de la grande ligne
-Colquhoun qui, disons-le, partira de Singapour, traversera les petits
-États, et le Siam, pour, de là, sans interruption, se réunir au grand
-réseau des chemins de fer de l’Inde, en sorte qu’on pourra prendre ici
-son billet pour Calcutta.
-
-Il suffirait d’un résumé, en style d’affaires, de ces projets de chemins
-de fer, qu’on met sur le tapis de temps à autre, pour remplir deux de
-ces lettres, et ce serait une lecture d’une sécheresse peu ordinaire.
-
-Vous savez à quel point les ingénieurs ont la rage d’employer le jargon
-professionnel quand il s’agit d’une ligne créée dans l’Inde, en quelque
-région que l’on connaît à fond, et dont le rendement en trafic peut être
-déterminé à l’avance jusqu’au dernier penny.
-
-C’est à peu près la même chose ici, à cela près que personne ne connaît
-d’une façon certaine la physionomie du pays au delà du point atteint par
-les levées de plan, non plus que celui où les travaux devront s’arrêter.
-
-Cela donne de l’air à la conversation.
-
-L’audace des parleurs est stupéfiante pour quiconque est habitué à voir
-les choses avec les yeux d’un homme de l’Inde.
-
-Ils parlent de «parcourir la Péninsule», d’établir des communications ou
-de consolider l’influence, et de bien d’autres choses connues de la
-seule Providence. Mais ils ne soufflent jamais un mot sur la nécessité
-d’augmenter l’armée pour soutenir et protéger ces petites opérations.
-
-Peut-être tiennent-ils pour établi que le Gouvernement métropolitain y
-pourvoira, mais cela fait un singulier effet, de les entendre discuter
-de sang-froid des projets qui rendront absolument nécessaire le
-doublement des garnisons, pour empêcher les entreprises de passer aux
-mains des étrangers.
-
-Toutefois, les négociants font leur besogne, et je suppose que nous
-trouverons bien à prélever quelque part trois escouades et un sergent
-quand le moment sera venu, quand on commencera à se douter de la valeur
-immense qu’ont pour nous les Établissements des Détroits.
-
-On peut prophétiser à bon compte. Dans un avenir prochain, ils seront
-devenus les...
-
-A cet endroit, le Professeur lut par dessus mon épaule.
-
---Peuh! dit-il, ils deviendront tout simplement une annexe de la Chine,
-un autre champ pour la main-d’œuvre chinoise à bon marché. Lorsque les
-Établissements hollandais ont été restitués, en 1815, toutes ces îles,
-par ici, vous savez, nous aurions bien fait de les restituer par la même
-occasion. Regardez.
-
-Et il me montra là-bas ce fourmillement des Chinois.
-
---Laissez-moi rêver mon rêve, Professeur. Dans une minute je prendrai
-mon chapeau et en cinq minutes j’aurai réglé la question de
-l’immigration chinoise.
-
-Mais j’avoue que l’on éprouvait quelque chagrin à regarder dans la rue,
-qui aurait dû être pleine de Bêharis, de Madrassis, de gens du
-Konkan--de gens de notre Inde.
-
-Alors se leva et prit la parole un homme recuit par le soleil qui avait
-des intérêts dans le haut Bornéo.
-
-Il possédait des excavations dans les montagnes, quelques-unes de neuf
-cents pieds de hauteur et remplies de guano séculaire.
-
-Il m’avait conté des histoires de sorcier à me donner la chair de poule.
-
---Il faut au Bornéo septentrional, disait-il tranquillement, un million
-de coolies pour en tirer quelque parti.
-
-Un million de coolies! Mais on demande des hommes partout: dans la
-Péninsule, à Sumatra pour la culture du tabac, à Java--partout.
-
-Mais Bornéo,--c’est-à-dire les Provinces de la Compagnie,--a besoin d’un
-million de coolies.
-
-On est enchanté de faire plaisir à un inconnu, et je sentis qu’en
-parlant j’avais l’Inde derrière moi:
-
---Nous pourrions vous en céder deux millions, vingt millions au besoin,
-si vous y teniez, dis-je généreusement.
-
---Vos hommes ne sont pas ce qu’il faut, dit l’homme du Bornéo
-septentrional. Quand un homme de chez vous part, il faut qu’il emmène
-tout un village pour pourvoir à ses besoins. L’Inde, comme terroir de
-main d’œuvre ne vaut rien pour nous et les gens de Sumatra disent que
-vos coolies ne savent ni ne veulent cultiver le tabac comme il faut.
-Pour que le pays rende tout ce qu’il peut, il nous faut des coolies
-chinois.
-
-Oh! Inde, ô mon pays. Voilà ce que c’est d’avoir hérité d’une
-civilisation profondément perfectionnée et d’un antique code de
-préséances.
-
-Il en résulte que les étrangers railleront dédaigneusement tes enfants,
-êtres inutiles en dehors des provinces où ils sont prisonniers comme en
-des pots.
-
-Il y avait là une issue pour la main-d’œuvre, une porte qui ouvre sur
-d’abondants dîners, et par cette porte passaient à flot--par
-myriades,--des hommes jaunes, à queue de cochon--et pendant ce temps-là,
-au Bengale, l’indigène civilisé, directeur de journal, poussait les
-hauts cris, parce qu’on avait commis une «atrocité» en déplaçant, de
-quelques centaines de milles dans l’Assam, quelques centaines de gens!
-
-
-
-
-VI
-
- Nous ne sommes point divisés;
- Nous ne formons qu’un corps,
- Unique en espérance et en doctrine
- Unique en charité.
-
-
-Lorsqu’on arrive dans une nouvelle station, la première chose à faire,
-c’est de rendre visite aux habitants.
-
-J’avais négligé ce devoir, préférant fréquenter les Chinois jusqu’au
-dimanche, où Singapour, à ce qu’on me dit, allait aux Jardins botaniques
-et écoutait de la musique séculière.
-
-C’était là que se réunissaient tous les Anglais de l’Ile.
-
-Les Jardins botaniques auraient été charmants à Kew, mais ici, où tout
-le monde savait qu’ils étaient le seul endroit où pussent se distraire
-les habitants, ils n’avaient rien d’agréable.
-
-Toutes les plantes des tropiques y croissaient pêle-mêle, et la serre
-des orchidées avait pour toit des lattes, juste assez pour empêcher
-l’action directe des rayons du soleil.
-
-On y voyait des splendeurs d’un blanc de cire venant de Manille, des
-Philippines, de l’Afrique tropicale, plantes qui tenaient de la limace,
-et semblaient puiser leur nourriture dans leurs étiquettes de bois.
-
-Mais il n’y avait aucune différence de température entre la serre aux
-orchidées et le plein air.
-
-Ici comme là, elle était lourde, moite, chargée de vapeur.
-
-J’aurais donné un mois d’appointements,--mais je n’ai point un mois
-d’appointements--pour une large aspiration du vent d’une chaleur
-étouffante qui vient des sables de Sirsa, pour les ténèbres d’un ouragan
-de poussière du Punjab, pour me changer des plantes toutes moites et des
-fougères arborescentes, dont la sueur coulait au point qu’on
-l’entendait.
-
-Alors que je sentais plus que jamais la distance incommensurable qui me
-séparait de l’Inde, ma voiture s’avançait aux sons d’une musique lente
-et je me trouvai au milieu d’une station indienne, pas tout à fait aussi
-grande qu’Allahabad, mais infiniment plus jolie que Lucknow.
-
-Elle dominait les jardins qui descendaient là-bas en pentes et en
-ravines.
-
-Les cavernes étaient entourées d’une abondante verdure et il y avait un
-édifice pour le mess, qui suggérait de longues et rafraîchissantes
-rasades, et là on se promenait autour d’un orchestre anglais.
-
-C’étaient bien là nos nobles personnes.
-
-Au centre, la jolie Memsahib, aux cheveux de teinte claire, aux manières
-enchanteresses, et la petite et rondelette Memsahib qui parle à tout le
-monde, qui est la confidente de tout le monde, et la vieille fille, tout
-récemment arrivée de la métropole, et le sous-officier nourri de
-haricots, bien étrillé, en veste légère, et flanqué de son fox-terrier.
-
-Sur les bancs étaient assis le gros colonel, et l’ample juge, et la
-femme de l’ingénieur et le négociant avec sa famille, chacun suivant son
-espèce, mâles et femelles.
-
-Je les rencontrai, et sans ce léger détail, qu’ils m’étaient absolument
-inconnus, je les aurais salués comme de vieilles connaissances.
-
-Je savais de quoi ils s’entretenaient.
-
-Je devinais aisément qu’ils examinaient du coin de l’œil leurs toilettes
-respectives.
-
-Je voyais aussi les jeunes gens se retirer en arrière et se répartir,
-pour se promener avec les jeunes personnes et j’entendais presque les
-«N’êtes-vous pas de cet avis?» et les «non vraiment» de notre
-conversation polie.
-
-C’est une chose terrible que d’être installé dans une voiture de louage,
-d’avoir devant soi vos propres concitoyens et de savoir que tout en
-connaissant leur genre de vie, vous ne pouvez ni y entrer, ni y
-participer:
-
- Je suis une ombre maintenant! hélas! hélas!
- Aux confins du séjour de la nature humaine.
-
-dis-je d’un ton mélancolique au Professeur.
-
-Il regardait Mistress--ou quelque autre qui lui ressemblait si
-complètement que cela revenait au même.
-
---Est-ce que je voyagerais autour du monde pour découvrir ces _gens-là_?
-dit-il. Je les ai tous déjà vus: voici le Capitaine Chose, et le Colonel
-Machin, et Miss Une telle, en grandeur naturelle et deux fois plus pâle.
-
-Le Professeur avait deviné.
-
-La différence était bien là.
-
-A Singapour, les gens sont d’une pâleur mortelle,--la pâleur de
-Naaman,--et les veines sur le dos de leurs mains sont dessinées en
-indigo.
-
-On eût dit que la saison des pluies venait de finir et qu’on n’avait
-permis à aucune des femmes de se rendre dans la montagne.
-
-Et cependant personne ne traite Singapour de pays malsain.
-
-On y vit bien, on y est heureux jusqu’au jour où l’on commence à se
-sentir mal.
-
-Et alors on va de mal en pis, parce que le climat ne nous laisse aucun
-moyen de réagir.
-
-Alors on meurt.
-
-La fièvre typhoïde est, à ce qu’il paraît, une des portes de la mort,
-tout comme dans l’Inde. Il en est de même du foie.
-
-La chose la plus charmante qu’il y ait dans la station civile, qui
-naturellement est toujours à grande distance de la ville indigène, et
-qui est fière de ses jolis petits bungalows, c’est Thomas--ce cher
-Thomas, aux vêtements blancs, ce Thomas qui se dandine, qui fume, qui
-jure, cet immuable Thomas Atkins, qui écoute l’orchestre, qui rôde par
-les bazars et lance au sujet des palmiers son adjectif impossible à
-répéter tout comme s’il était à Mian-Mir[15].
-
- [15] Voir _Trois Troupiers_ et _Autres Troupiers_.
-
-Le cinquante-huitième régiment (de Northampton) se trouve dans ces
-parages. Ainsi donc, vous le voyez, Singapour ne court aucun risque.
-
-Dans les jardins, personne ne voulut m’adresser la parole, bien qu’à mon
-avis, leur devoir eût été de m’inviter à boire, et je revins tout
-honteux à mon hôtel pour manger six plats épicés différents, tous à la
-même sauce.
-
- * * * * *
-
-Je veux rentrer chez moi! Je tiens à retourner dans l’Inde. Je suis
-malheureux.
-
-A cette époque de l’année, le steamer _Nawab_ devrait être vide, et, au
-lieu de cela, il s’y trouve cent passagers de première classe, et
-soixante-six de seconde.
-
-Toutes les jolies filles sont dans cette dernière classe.
-
-Il est arrivé une catastrophe à Colombo. Deux steamers se sont heurtés.
-
-Nous avons devant nous les résultats de la collision et nous formons une
-ménagerie.
-
-Le capitaine dit qu’il ne devrait y avoir selon les règlements que dix
-ou douze passagers, et que si l’on avait prévu cette cohue, on aurait
-fait partir un autre steamer.
-
-Pour mon compte, je suis d’avis qu’on devrait jeter par-dessus bord une
-moitié de nos compagnons de voyage.
-
-Ils ne font le tour du monde que par plaisir, et cette sorte de
-distraction conduit à des opinions précipitées et exagérées.
-
-En tout cas, qu’on me rende la liberté et les cafards de l’Inde
-Anglaise, où nous dînions sur le pont, où nous changions les heures des
-repas, où nous étions maîtres de tout ce que nous voyions.
-
-Vous connaissez les règlements de forçats qu’on impose dans la
-_Peninsular and Oriental_.
-
-Vous ne devez aborder le capitaine qu’en marchant sur les mains, et en
-agitant respectueusement les jambes.
-
-Vous devez ramper à plat-ventre devant le principal commis aux vivres et
-l’appeler «Trois fois puissant Rince-Bouteilles».
-
-Il vous est interdit de fumer sur le parc des moutons, de stationner sur
-la dunette, prescrit de mettre un habit neuf quand la bibliothèque du
-vaisseau est ouverte, et ce qui est le comble de l’injustice, de
-commander, un repas à l’avance, vos boissons pour le déjeuner et le
-dîner.
-
-Comment un homme rempli de bière de Pilsen peut-il arriver à cet état de
-tranquillité clairvoyante qui est nécessaire pour commander ce qu’il
-boira à dîner. C’est montrer qu’on ignore la nature humaine.
-
-La _Peninsular and Oriental_ aurait besoin d’une bienfaisante
-concurrence.
-
-Les capitaines y sont qualifiés de commandants, et à voir leurs façons,
-on croirait qu’ils vous font une faveur en vous prenant à leur bord.
-
-Je le répète, la liberté de l’Inde anglaise pour toujours! Et foin des
-conforts d’un vaisseau à coolies et à des prix qui conviendraient pour
-un palais.
-
-Il y a environ trente femmes à bord, et j’ai été témoin avec un certain
-sentiment d’indignation de leur complot pour faire périr la femme qui
-est chargée des vivres, une dame délicate et de façons charmantes.
-
-Je crois qu’elles arriveront à leur fin.
-
-Le salon a quatre-vingt-dix pieds de long, et la maîtresse d’hôtel le
-parcourt dans toute sa longueur, pendant neuf heures par jour.
-
-Dans les intervalles de repos, elle porte des tasses de thé au bœuf aux
-fragiles sylphes qui ne peuvent se passer de prendre de la nourriture
-entre neuf heures du matin et une heure du soir.
-
-Ce matin, elle s’est avancée vers moi et a dit comme si c’était la chose
-la plus naturelle du monde:
-
---Monsieur, puis-je enlever votre tasse à thé?
-
-C’était une femme de vraie race blanche et le salon était plein de
-métisses portugaises, lourdes créatures.
-
-Un jeune Anglais la laissa prendre sa tasse, et ne se retourna même pas
-quand elle la lui rendit!
-
-Cela est terrible et me montre mieux que ne le fit quoi que ce soit,
-combien je suis loin du bienheureux Orient!
-
-Elle (la maîtresse d’hôtel) parle debout à des hommes qui restent assis!
-
-On croit couramment que nous, gens de l’Inde, nous manquons de bonté
-envers nos domestiques.
-
-Je serais fort aise de voir un balayeur faire la moitié de la besogne
-que ces terribles dames et demoiselles de race blanche exigent de leur
-sœur.
-
-Elles lui font transporter dix objets et ne disent pas même merci.
-
-Elle n’a pas de nom, et si vous criez à tue-tête: «Maîtresse d’hôtel»,
-il faut qu’elle vienne. N’est-ce pas dégradant?
-
-Mais le véritable motif qui me fait désirer de revenir, c’est que j’ai
-rencontré un tas de Juif de Chicago, et que je crains d’en rencontrer
-encore davantage.
-
-Le navire est plein d’Américains, mais le jeune garçon
-Américain-Juif-Allemand est le plus terrible de tous.
-
-L’un d’eux a de l’argent, et il erre de l’arrière à l’avant, en invitant
-les inconnus à boire, en organisant des loteries, et en commettant
-d’autres atrocités.
-
-On dit couramment qu’il est mourant.
-
-Malheureusement, il ne se dépêche pas assez de mourir.
-
-Mais la véritable monstruosité qui se trouve sur le navire, c’est un
-Américain qui n’a pas encore atteint tout son développement.
-
-Je ne puis pas l’appeler un gamin, quoiqu’officiellement il n’ait que
-huit ans, qu’il porte une jaquette à raies et qu’il mange avec les
-enfants.
-
-Il a l’air fatigué d’un singe à l’âge d’enfance. Il a des rides autour
-de la bouche et sous ses yeux.
-
-Quand il n’a pas autre chose à faire, il répond au nom d’Albert.
-
-Pendant deux ans, il n’a cessé de voyager: il a passé un mois dans
-l’Inde, vu Constantinople, Tripoli, l’Espagne, a vécu sous la tente et à
-cheval pendant trente jours et trente nuits, ainsi qu’il s’est empressé
-de m’en informer, et il a épuisé la liste des félicités de ce monde.
-
-Il n’a pas de chair sur les os, et il passe sa vie dans le fumoir à
-organiser la loterie quotidienne.
-
-J’avais peur de lui, mais il me suivit, et m’expliqua d’une voix sans
-inflexions, sans expression, comment fonctionnaient les loteries.
-
-Quand j’eus protesté que je le savais, il continua sans s’inquiéter de
-l’interruption, et finalement pour me récompenser de ma patience, il
-m’offrit de me dire les noms et les particularités de tous les
-passagers.
-
-Puis il disparut par la fenêtre du fumoir, parce que la porte n’avait
-que huit pieds de haut, et que dès lors elle était trop étroite pour ce
-gigantesque et anormal phénomène.
-
-Sur certains sujets, il possédait des notions partielles plus complètes
-que les miennes. Sur certains autres, il montrait la crédulité sans
-bornes de l’enfant de deux ans. Mais le regard las était toujours le
-même et il sera encore le même quand il aura cinquante ans.
-
-Cela est plus désolant que je ne pourrais le dire.
-
-Tous ses souvenirs s’étaient embrouillés les uns dans les autres et il
-plaçait en Turquie et dans l’Inde des incidents qui s’étaient passés en
-Espagne.
-
-Quelque jour un maître d’école s’emparera de lui et tâchera de
-l’éduquer, et je donnerais bien des choses pour voir par quel bout il
-commencera.
-
-La tête est déjà trop pleine, et... l’autre partie n’existe pas encore.
-
-Albert n’est, à ce que je présume, qu’un enfant comme les autres enfants
-américains.
-
-Il fut pour moi une révélation.
-
-Maintenant je tiendrais à voir une fillette américaine--mais pas à
-présent,--pas tout de suite.
-
-Mes nerfs n’en peuvent plus, après les Juifs et Albert, et à moins
-qu’ils ne reprennent leur ton, je reviendrai sur mes pas dès que j’aurai
-atteint Yokohama.
-
-
-
-
-VII
-
- Où l’ignorance dans toute sa nudité prononce des jugements en
- criant à tue-tête, pendant tout le jour et sans vergogne, sur
- ces diverses choses.
-
-
-Les quelques jours passés sur le _Nawab_ se sont écoulés au milieu de
-gens nouveaux et bien étranges.
-
-Il y avait là des spéculateurs de l’Afrique Australe, des financiers
-venant de la métropole (ils ne parlaient que par centaine de milliers de
-livres, et, je le crains, ils bluffaient terriblement). Il y avait des
-consuls de lointains ports de Chine, et des associés de maisons de
-transport chinoises: ils tenaient des propos et émettaient des idées
-aussi différentes des nôtres que notre langue courante est éloignée de
-celle de Londres.
-
-Mais vous ne trouveriez rien d’intéressant à entendre l’histoire de
-notre chargement humain, à entendre le négociant écossais à la tête
-dure, qui a un faible pour le spiritisme, et qui me supplia de lui dire
-s’il y avait réellement quelque chose de sérieux dans la Théosophie, et
-si le Thibet était peuplé de _chélas_ se livrant à la lévitation; non
-plus qu’à entendre le petit vicaire de Londres qui est en vacances, et
-qui a vu l’Inde, et qui a espéré y voir prospérer l’œuvre des missions,
-qui croyait que le comité de la société des Missions entamait les idées
-et les convictions des masses et que la parole du Seigneur prévaudrait
-bientôt sur tous les autres conseils.
-
-Celui-là, pendant les quarts de nuit, arrangeait et disposait les grands
-mystères de la vie et de la mort et envisageait la perspective d’une vie
-entière de labeur dans une paroisse où il n’y avait pas un riche.
-
- * * * * *
-
-Lorsque vous êtes dans les mers de Chine, ayez soin d’avoir toujours à
-votre portée vos dessous de flanelle.
-
-En une heure, le steamer sortit de la région des chaleurs tropicales (y
-compris l’insolation) pour entrer dans un franc, un froid brouillard,
-aussi humide qu’une brume écossaise.
-
-Le matin nous offrit un monde nouveau,--quelque part entre le Ciel et la
-Terre.
-
-La mer était en verre fumé.
-
-Des îles, d’un gris rougeâtre, s’éparpillaient sur elle au-dessous des
-bancs de brouillards qui flottaient à une cinquantaine de pieds
-par-dessus nos têtes.
-
-Les voiles trapues des jonques dansèrent un instant comme des feuilles
-d’automne dans la brise et disparurent, et les îles, semblant avoir
-perdu toute solidité, formèrent un fond sur lequel les masses allongées
-se brisaient en flocons de neige.
-
-Le steamer geignait, grommelait, criait, parce qu’il était si triste, si
-malheureux, et je gémis de mon côté parce que, selon le _Guide des
-voyageurs_, Hong-Kong était le plus beau port qu’il y eût au monde et
-que je ne voyais pas plus loin qu’à deux cents yards dans une direction
-quelconque.
-
-Pourtant, ce glissement de fantôme, à travers la ceinture de brouillard,
-avait une animation mystérieuse, qui s’accrut lorsque l’agitation de
-l’air nous permit d’entrevoir un entrepôt et un derrick, qui
-paraissaient l’un et l’autre tout près de notre bord, puis en arrière
-d’eux, le profil d’une pente de montagne.
-
-Nous nous frayâmes une route à travers une mer de bateaux à museau plat,
-tous montés par les plus musculeux des hommes, et le Professeur dit que
-le moment était venu maintenant d’étudier la question chinoise.
-
-Mais nous apportions dans ces lieux-là un nouveau général.
-
-De beaux uniformes neufs, bien seyants, vinrent lui souhaiter la
-bienvenue, et à contempler des choses dont j’avais été privé depuis
-longtemps, je ne songeai plus du tout aux Queues-de-Cochon.
-
-Gentlemen de la chambre du Mess, vous qui porteriez des vestons de toile
-à la revue, si vous le pouviez, attendez d’être restés un mois sans
-avoir vu une jaquette de corvée, sans avoir entendu un éperon résonner
-_clic-clac_, et vous saurez pourquoi les civils voudraient toujours vous
-voir en uniforme.
-
-Le Général, pour le dire en passant, était un général charmant.
-
-Si je m’en souviens bien, il n’en savait pas très long sur l’armée des
-Indes, non plus que sur le caractère d’un gentleman nommé Roberts, mais
-il disait que Lord Wolseley allait devenir un de ces jours commandant en
-chef, à raison des besoins pressants de notre armée.
-
-Ce fut une révélation parce qu’il ne parlait que des choses militaires
-anglaises, qui sont très, très différentes de celles de l’Inde, et qui
-se compliquent de politique.
-
-Tout Hong-Kong est bâti de façon à faire face à la mer.
-
-Le reste est du brouillard.
-
-Une route boueuse passe d’une façon définitive devant une ligne de
-maisons qui tiennent à la fois de Chowringhi et de Rotherhithe.
-
-Vous habitez dans les maisons, et quand vous en avez assez, vous
-traversez la route, et vous voilà dans la mer, si vous arrivez à trouver
-seulement un pied carré d’eau qui ne soit pas occupé.
-
-Les chargements maritimes sont si considérables, et il en résulte une
-telle saleté contre le quai, que les habitants de la classe supérieure
-sont forcés de suspendre leurs bateaux à des davits au-dessus des
-bateaux du commun, qui sont grandement dérangés par une multitude de
-remorqueurs à vapeur.
-
-Ceux-ci manœuvrent pour s’amuser et se donner le plaisir de siffler.
-
-On les tient en si mince estime que chaque hôtel a les siens et que les
-autres ne sont à personne.
-
-Au delà des remorqueurs, on voit des steamers en tel nombre que l’œil ne
-peut les compter et sur cinq de ceux-ci quatre _nous_ appartiennent.
-
-Je fus fier de voir le mouvement maritime de Singapour, mais je fus
-gonflé de patriotisme en contemplant du balcon de l’hôtel Victoria les
-flottes de Hong-Kong.
-
-Je pourrais presque cracher dans l’eau, mais il y a en bas un grand
-nombre de marins et ce sont gens de forte race.
-
-Comme un voyageur devient insouciant et égoïste!
-
-Pendant plus de dix jours, nous avons laissé le monde extérieur en
-dehors de nos malles, et presque le premier mot que nous entendons à
-l’hôtel est celui-ci:
-
---John Bright est mort et il y a eu un terrible cyclone à Samoa.
-
---Ah! c’est en effet bien triste, mais voyons, où dites-vous que se
-trouvent nos chambres?
-
-Au pays ces nouvelles auraient défrayé la conversation pendant une
-demi-journée et on en a fini avec elles avant d’être allé jusqu’à la
-moitié d’un corridor d’hôtel.
-
-On ne saurait rester tranquille à méditer pendant qu’un monde nouveau
-bourdonne en dehors de la fenêtre, quand on va entrer en Chine et la
-posséder tout entière.
-
-Un bruit de malles traînées dans le corridor, des talons sonores,--puis
-apparition d’une femme énorme, dégingandée qui lutte avec un petit
-domestique madrassi.
-
---... Oui... J’ai été partout et j’irai partout ailleurs. Maintenant je
-vais à Shanghaï et à Pékin. J’ai été en Moldavie, en Russie, à Beyrout,
-dans toute la Perse, à Colombo, Delhi, Dacca, Bénarès, Allahabad,
-Peshawar, dans cette passe à Rhi-Mujid, à Chalabar, Singapour, Penang,
-ici même, et à Canton. Je suis Autrichienne, Croate, et je visiterai les
-États d’Amérique, et peut-être l’Irlande. Je voyage sans cesse... je
-suis... comment appelez-vous cela? _Widow_, veuve. Mon mari... il était
-mort, et par conséquent je suis triste, et je voyage. Évidemment je suis
-en vie, mais je ne vis pas. Vous comprendre? Toujours triste.
-Voudrez-vous me dire le nom du vaisseau dans lequel on va jeter mes
-malles maintenant?... Vous voyagez par plaisir? Oui? Moi, je voyage
-parce que je suis seule et triste,--toujours triste.
-
-Les malles disparurent. La porte se ferma. Les talons sonnèrent dans le
-corridor, et je restai là, me grattant la tête dans mon étonnement.
-
-Comment avait commencé la conversation?
-
-Pourquoi finissait-elle?
-
-A quoi bon rencontrer des excentricités qui ne donnent sur elles-mêmes
-aucune explication?
-
-Je n’aurai jamais de réponse, mais cette conversation est authentique
-d’un bout à l’autre.
-
-Je vois maintenant comment se documentent les romanciers de l’école
-fragmentaire.
-
-Lorsque je m’aventurai dans les rues de Hong-Kong, je marchai dans une
-épaisse et visqueuse boue de Londres, de cette sorte de boue qui fait
-pénétrer à travers les chaussures un froid glacial, et le bruit des
-roues innombrables était comme celui d’un nombre incalculable de
-hansoms.
-
-Il tomba une pluie pénétrante, et tous les sahibs hélèrent des
-rickshaws,--ici on les nomme des ricks,--et le vent était plus froid
-encore que la pluie.
-
-C’était la première sensation franchement hivernale depuis Calcutta.
-
-Rien d’étonnant à ce que, grâce à un tel climat, Hong-Kong eût dix fois
-plus d’animation que Singapour, que partout on vît des signes de
-constructions, qu’il y eût des becs de gaz dans toutes les maisons,
-qu’on vît çà et là maintes colonnades et coupoles, et que les Anglais
-marchassent comme doivent le faire des Anglais, d’un pas hâtif, le
-regard en avant.
-
-Il y avait des vérandahs sur toute la longueur de la rue principale, et
-les magasins européens prodiguaient les glaces par yards carrés.
-
-_Nota bene_: Partout ailleurs, comme à Simla, tenez en défiance les
-magasins qui ont des glaces: chacun de vos achats concourt à amortir
-cette installation.
-
-La même Providence, qui fit passer les grands fleuves au voisinage des
-grandes villes, fait passer aussi les grandes rues près des grands
-hôtels.
-
-Je descendis Queen Street, rue qui n’est pas très montueuse.
-
-Toutes les autres rues que je regardai étaient construites en degrés
-comme à Clovelly, et par un ciel bleu elles eussent fourni au Professeur
-des vingtaines de bons clichés.
-
-La pluie et le brouillard rendaient les plaques confuses.
-
-Toutes les rues montantes allaient se perdre par en haut dans un
-brouillard blanc qui voilait les pentes d’une colline, et les rues
-descendantes se perdaient de même dans la vapeur des eaux du port, et
-les unes comme les autres étaient d’un aspect fort étrange.
-
---Hi-hi-yow, dit le coolie de mon rickshaw, en me versant par dessus une
-roue.
-
-Je sortis et rencontrai d’abord un Allemand barbu, puis trois mousses en
-liesse, appartenant à un navire de guerre, puis un sergent de sapeurs,
-puis un Parsi, puis deux Arabes, puis un Américain, puis un Juif, puis
-quelques milliers de Chinois qui portaient tous quelque chose, et enfin
-le Professeur.
-
---On fabrique des plaques--des plaques instantanées à Tokio, à ce qu’on
-m’a appris. Que dites-vous de cela? dit-il. Eh bien, dans l’Inde, le
-bureau du lever des plans est le seul qui fabrique ses propres plaques.
-Des plaques instantanées à Tokio, songez donc!
-
-J’avais été pendant longtemps le débiteur du Professeur pour une de ces
-plaques.
-
---Après tout, répondis-je, ce qui me frappe, c’est que nous avons commis
-l’erreur de trop penser à l’Inde. Par exemple, nous nous figurions que
-nous étions civilisés. Mettons-nous à un rang inférieur. A côté de cette
-ville-ci, Calcutta n’est plus qu’un hameau.
-
-Et il y avait en cela une bonne part de vrai, car la ville était d’une
-propreté peu ordinaire; parce que les maisons étaient uniformes, à trois
-étages et avec des vérandahs, et parce que le pavé était de pierre.
-
-Je rencontrai un cheval, qui était fort honteux de lui-même. Il suivait
-des yeux une charrette qui prenait la route de la mer, mais au haut des
-degrés on ne voyait en fait de véhicules que des rickshaws. Hong-Kong a
-détruit dans mon esprit le romanesque du rickshaw.
-
-Ils devraient être consacrés aux jolies dames, et non aux hommes qui
-s’en servent pour aller à leurs affaires, aux officiers en grand
-uniforme, aux matelots qui se tassent pour y tenir deux de front, et
-d’après ce que j’ai entendu dire là-bas aux casernes, ils servent
-parfois à rapporter au violon le déserteur ivre.
-
---Il s’y endort, Monsieur, et cela évite bien des embêtements.
-
-Les Chinois sont naturellement les maîtres de la ville. Ils profitent de
-tous nos progrès dans les constructions, de tous nos règlements de
-police.
-
-Leurs enseignes dorées et rouges flamboient sur toute la longueur de
-Queen’s Road, mais ils ont soin d’y ajouter la traduction, en caractères
-européens habilement tracés.
-
-Je n’ai trouvé qu’une exception, la voici:
-
- Fussing, carpantier
- et faiseur de Gabinets
- tient de bons Gabi.
- nets en vente.
-
-Les boutiques sont faites pour arrêter le marin et l’amateur de
-curiosités: elles y réussissent admirablement.
-
-Lorsque vous allez dans ce pays-là, placez tout votre argent dans une
-banque avec ordre du directeur de ne rien vous donner, quoi que vous
-demandiez.
-
-Par ce moyen vous éviterez la faillite.
-
-Le Professeur et moi nous fîmes un pèlerinage.
-
-Partant de Kee-Sing, nous allâmes même jusque chez Yi King, qui vend la
-volaille décomposée, et chacune de ces boutiques prospérait.
-
-Bien qu’il vendît des souliers et des cochons de lait, il y avait à la
-façade des sculptures, des dorures si déliées que l’œil s’y attachait,
-et chaque détail avait quelque chose d’original et de frappant en son
-genre.
-
-Grâce à quelques simples traits, un fragment de racines entremêlées
-devenait un entrelacement de démons, une main courante, une corniche
-fleurie, un battant de porte rouge foncé et or, un écran en bambous
-refendus.
-
-Tout cela était bon, d’un travail soigné dans la juxtaposition, le
-refendage, l’assemblage.
-
-Les paniers des coolies avaient une forme convenable. Les attaches de
-rotin qui les assujettissaient au joug de bambou poli, étaient bien
-égalisées, de façon à ce qu’il n’y eût pas de brins pendants.
-
-Vous pouviez ouvrir et fermer les tiroirs dans les commodes que portait
-suspendues l’homme qui vendait des repas aux coolies des rickshaws.
-
-Les pistons des petites pompes à main en bois des boutiques
-fonctionnaient avec précision dans leur alvéole.
-
-J’étais occupé à étudier ces choses-là pendant que le Professeur allait
-et venait à travers les ivoires sculptés, les soies brodées, les
-panneaux incrustés, les écailles à filigranes, les pipes aux becs de
-jade, une foule de choses, que seul connaît le Dieu de l’Art.
-
---Je n’ai plus une opinion aussi favorable sur lui que je l’avais jadis,
-dit le Professeur, qui songeait à notre artiste indien.
-
-Il tenait en main un tout petit groupe grotesque en ivoire qui
-représentait un petit enfant s’efforçant de tirer de son repos un buffle
-d’eau.
-
-C’était, sculpté dans le dur ivoire, tout le drame de la vie de la bête
-et de l’enfant.
-
-Nous eûmes la même pensée au même instant. Nous nous étions déjà
-rapprochés une ou deux fois du sujet:
-
---Ils lui sont cent fois supérieurs par la simple conception, sans
-parler de l’exécution, dit le Professeur, la main sur une esquisse en
-bois et pierres précieuses représentant une femme assaillie par un coup
-de vent contre lequel elle protégeait son enfant.
-
---Oui, et ne voyez-vous pas qu’ils n’introduisent les couleurs d’aniline
-que dans les objets qu’ils nous destinent. Lui au courant, il les porte
-sur son corps toutes les fois qu’il le peut. Qu’est-ce qui a fait que ce
-marchand à peau jaune prend tant de plaisir à contempler un oranger nain
-dans un pot de couleur bleue-turquoise? repris-je en complétant un
-assortiment de cuillers chinoises à bon marché, et toutes bonnes comme
-forme, comme couleur et comme commodité.
-
-Les lanternes chinoises à grosse panse suspendues au-dessus de nous
-continuaient à se balancer avec un léger craquement de papier huilé,
-mais elles ne nous tentèrent pas, et le marchand en vêtement bleu en
-resta pareillement pour ses frais.
-
---Vous foulez acheter? Cholies choses ici, dit-il, en remplissant sa
-pipe avec du tabac qu’il prenait dans une blague de cuir vert foncé,
-dont le col était serré par un petit anneau de composition, ou peut-être
-aussi de jade.
-
-Il jouait avec un abaque de bois brun.
-
-A côté de lui était son livre-journal relié en papier huilé, et le godet
-d’encre de Chine avec les pinceaux et leurs supports de porcelaine.
-
-Il enregistra une mention sur son livre où il peignit en traits menus sa
-dernière affaire.
-
-Naturellement, les Chinois pratiquent cet art depuis quelques milliers
-d’années, mais la Vie et ses Phénomènes sont chose aussi nouvelle pour
-moi qu’elle le fut pour Adam, et je m’étonnai.
-
---Vous foulez acheter? répéta le marchand après avoir tracé son dernier
-coup de pinceau.
-
-Et je dis dans la nouvelle langue que j’étais en train de m’assimiler:
-
---Voudrais savoir un renseignement qui appartient à mon métier. Regardez
-ces choses. Avez-vous une âme, vous?
-
---Avez-vous quoi?
-
---Avez-vous quelque chose d’une âme? Avez-vous tous le même esprit? Vous
-ne voyez pas? Alors parlons autrement. Les gens de votre nation ont tous
-l’air du même diable incarné mais ils font curiosité de tout, même les
-idoles de poche, et jamais ne donnent d’explication. Pourquoi êtes-vous
-une aussi horrible contradiction?
-
---Ne sais pas: deux dollars et demi, dit-il en tenant un cabinet en
-équilibre sur la main.
-
-Le Professeur n’avait point entendu.
-
-Son esprit était accablé par la pensée du sort qui pèse sur l’Hindou.
-
---Il y a trois races qui savent travailler, dit le Professeur, en jetant
-un regard sur la rue fourmillante où les Rickshaws pétrissaient la boue,
-et la Babel de cantonais et de pidgin montait en aboiements confus vers
-le brouillard jaune.
-
---Mais il n’y en a qu’une qui sache se multiplier, répondis-je. L’Hindou
-se coupe la gorge et meurt. Quant à la souche des Sahibs, ils sont trop
-peu nombreux pour durer toujours. Ces gens-là travaillent et gagnent du
-terrain. Ils doivent avoir des âmes. Sans cela ils ne pourraient
-concevoir de jolies choses.
-
---Je ne puis m’expliquer cela, dit le Professeur. Ils sont meilleurs
-artistes que l’Hindou. Pour le dire en passant, cette sculpture que vous
-regardez est japonaise. Meilleurs artistes, et ouvriers plus vigoureux,
-pris d’ensemble. Ils supportent l’entassement, ils mangent de tout, et
-ils sont capables de vivre avec rien.
-
---Et moi qui, toute ma vie, ai vanté les beautés de l’Art hindou.
-
-C’était un petit désappointement quand j’y pensais, mais je tâchai de me
-consoler en songeant qu’ils étaient à une telle distance l’un de l’autre
-qu’aucune comparaison n’était possible. Et pourtant l’exactitude est
-assurément la pierre de touche de l’Art.
-
---Ils accablent l’univers, dit avec calme le Professeur.
-
-Et il sortit pour acheter du thé.
-
- * * * * *
-
-Ni à Penang, ni à Singapour, pas plus qu’ici, je n’ai vu un seul Chinois
-dormir tant qu’il faisait jour.
-
-Je n’ai pas vu non plus une vingtaine d’hommes qui fussent visiblement
-en train de flâner.
-
-Tous allaient dans une direction définie, même le coolie sur le quai,
-qui trottait voler du bois dans l’échafaudage d’une maison à moitié
-construite.
-
-Dans son propre pays, le Chinois est traité avec une certaine dose de
-sans-gêne, pour ne pas dire de férocité.
-
-Où cache-t-il son amour de l’Art, c’est ce que sait seul le ciel qui a
-créé cette terre jaune qui recèle tant de fer.
-
-Son amour se tourne vers les petites choses. Sans quoi comment
-pourrait-il se procurer de si singuliers pendants pour sa pipe et
-s’amasser, tout au bout de l’arrière-fond de sa boutique, une collection
-pareille à celle que se fait l’oiseau des arceaux de verdure, avec tant
-d’objets divers, hétéroclites, dont chacun a sa beauté, si vous le
-regardez d’assez près.
-
-Je suis désolé de ne pouvoir rendre compte en quelques heures des idées
-de tant de millions d’hommes.
-
-Toutefois, une chose qui paraît certaine, c’est que si nous avions à
-gouverner autant de Chinois que nous avons d’indigènes dans l’Inde, et
-que nous leur eussions donné seulement le dixième des caresses, des
-encouragements coûteux dans la voie du progrès, si nous avions tenu
-compte dans la même proportion de leurs intérêts et de leurs aspirations
-que nous l’avons fait pour l’Inde, nous en aurions été chassés depuis
-longtemps ou nous aurions reçu la récompense digne du pays le plus riche
-qui soit à la surface de la terre.
-
-Une de mes paires de souliers a été enveloppée, par un hasard curieux,
-dans un journal qui porte pour devise ces mots: «Il n’y a pas de nation
-indienne, bien qu’existent les germes d’une nationalité indienne», ou
-quelque chose de fort approchant.
-
-Cela m’a fait pouffer d’un éclat de rire sacrilège.
-
-Ce grand fainéant de pays que nous soignons, que nous tenons dans du
-coton, et à qui nous demandons chaque matin s’il se sent assez fort pour
-quitter son lit, apparaît comme un nuage lourd et mou sur l’horizon
-lointain, et les vains propos que nous avions l’habitude de tenir entre
-nous sur son précieux avenir, sur ses ressources, ne semblaient pas
-différer des propos que tiennent les enfants dans les rues, quand ils
-ont fabriqué un cheval avec des gousses de haricot ou des bouts
-d’allumettes et qu’ils se demandent s’il est capable de marcher.
-
-Je suis tristement désabusé sur le compte de mon autre patrie, non point
-la mère-patrie, maintenant qu’on me cire mes bottes dès l’instant même
-où je les ôte.
-
-Le cireur ne le fait point en vue d’un pourboire, mais parce que c’est
-sa besogne.
-
-Comme le castor de jadis, il lui fallait monter à cet arbre-là: les
-chiens étaient à sa poursuite.
-
-Il y avait concurrence.
-
- * * * * *
-
-Y a-t-il réellement un endroit tel que Hong-Kong? On le dit, mais je ne
-l’ai pas encore vu.
-
-Une fois, il est vrai, les nuages s’étant élevés, j’aperçus une maison
-de granit perchée, comme un chérubin, sur rien du tout, à un millier de
-pieds au-dessus de la ville.
-
-On eût dit, à la voir, que cela pouvait être une station civile à son
-début, mais un homme monta la rue et dit:
-
---Voyez-vous ce brouillard? Ce sera ainsi jusqu’en septembre. Vous
-feriez mieux de vous en aller.
-
-Je ne m’en irai point.
-
-Je camperai devant la place jusqu’à ce que le brouillard se lève et que
-la pluie cesse.
-
-Pour le moment, comme nous sommes au troisième jour d’avril, je suis
-assis devant un grand feu de houille et je pense au Caucase couvert de
-frimas.
-
-O pauvres créatures qui êtes dans les tourments, bien loin.
-
-Tout en vous rendant à votre bureau ou à la salle du rapport, vous vous
-dites que vous aidez l’Angleterre dans sa mission de faire progresser
-l’Orient.
-
-C’est une jolie illusion, et je suis fâché de la détruire, mais vous
-n’avez pas conquis le pays qu’il fallait.
-
-Annexons la Chine.
-
-
-
-
-VIII
-
- Aimez et faites aimer. C’est ce que je fais.
- Mais, ma charmante, pour moi, c’est fini avec tous.
- Non, plus rien, tant que je vivrai, non, dussé-je mourir.
- Bonsoir, et bonjour.
-
-
-Me voilà bien au fait des dessous de la ville et le mot d’écœurement ne
-suffit pas pour rendre ce que j’éprouve.
-
-Cela commença par un mot en l’air dans la salle d’un bar.
-
-Cela finit Dieu sait où.
-
-Que le monde contienne des dames françaises, allemandes, italiennes,
-appartenant à l’Ancienne Profession, ce n’est guère surprenant, mais
-pour un homme qui a vécu dans l’Inde, c’est quelque chose de choquant
-que de rencontrer encore des Anglaises dans cette confrérie.
-
-Lorsqu’un papa opulent envoie son fils et héritier faire le tour du
-monde pour se développer l’esprit, réfléchit-il, je me le demande, aux
-endroits où l’innocent va se promener sous la conduite d’amis également
-inexpérimentés.
-
-Je suis porté à croire qu’il n’en est rien. Dans l’intérêt de l’opulent
-papa, et poussé par un désir sincère de voir ce qu’on nomme la vie et un
-enfer de première classe, je parcourus Hong-Kong pendant la durée d’une
-nuit.
-
-Je suis enchanté de n’être point un heureux père pourvu d’un fils qui,
-la bride sur le cou, croit connaître toutes les ficelles.
-
-Le vice doit être la même chose, à bien peu de différences près, dans
-toutes les parties du monde, mais si l’on veut le séparer du plaisir, il
-faut aller à Hong-Kong.
-
---Certes, tout a de plus beaux dehors, tout est mieux à Frisco, dit mon
-guide, mais nous trouvons que ce n’est pas trop mal pour l’Ile.
-
-Ce fut seulement quand une grosse personne en robe de chambre noire se
-fut mise à réclamer à grands cris cette horrible drogue qu’on appelle
-«une bouteille de vin» que je commençai à comprendre toute la beauté de
-la situation.
-
-J’étais en train de voir «la Vie».
-
-«La Vie» c’est une grande chose.
-
-«La Vie» consiste à sabler du champagne doux qui a été volé à un maître
-d’hôtel de la _Peninsular and Oriental_ et à échanger des propos
-obscènes avec des créatures à figure pâle qui rient follement, sans
-effort comme sans émotion.
-
-L’argot du véritable _dessalé_,--le _dessalé_, c’est un homme à la
-coule, un jeune homme à moitié gris, avec son chapeau en arrière de la
-tête--l’argot du véritable _dessalé_ n’est point facile à acquérir. Il
-faut pour cela un apprentissage en Amérique.
-
-Je restai immobile de saisissement, devant la profondeur et la richesse
-de la langue américaine, dont j’étais appelé, par un privilège spécial,
-à entendre un dialecte particulier.
-
-Il y avait là des filles qui étaient allées à Leadville et à Denver, et
-dans les régions sauvages de l’Ouest le plus sauvage, qui avaient joué
-sur les plus petites scènes, qui, d’une façon générale, s’étaient
-galvaudées de cent façons diverses qu’il ferait fastidieux d’énumérer.
-
-Elles jacassaient comme des geais et avalaient à grands traits le
-liquide malsain qui remplissait la pièce de sa vapeur.
-
-Tant qu’elles parlèrent raisonnablement, la chose était divertissante,
-mais quand il y eut assez de liquide consommé pour faire tomber le
-masque, elles se mirent bel et bien à jurer par tous leurs dieux.
-
-Bon nombre d’hommes ont entendu une femme blanche jurer, mais il en est
-quelques-uns,--et je suis de ceux-là,--auxquels cette expérience a été
-refusée.
-
-C’est une véritable révélation, et si personne ne vous jette à bas de
-votre chaise d’une poussée dans le dos, vous pourrez réfléchir sur des
-tas de choses qui en découlent.
-
-Elles juraient donc, et buvaient, et contaient des histoires, assises en
-rond, si bien que je compris que cela, c’était la Vie, que c’était une
-chose dont il fallait m’éloigner si je tenais à y prendre goût.
-
-Le jeune homme, qui avait quelques bribes de connaissance du monde et
-qui permettait aux filles de _l’acheter_, si cela leur chantait, se
-trouvait là naturellement.
-
-Les donzelles _l’achetèrent_ tel qu’il était, au prix qu’il s’estimait
-lui-même, et j’assistai au jeu: le moyen le plus sûr d’être berné c’est
-de tout savoir.
-
-Alors il y eut un intermède, et d’autres cris et hurlements, que le
-public, dans sa générosité, voulut bien prendre pour la preuve qu’on
-s’amusait énormément, et qu’on jouissait de la Vie.
-
-De là j’allai dans un autre établissement où la tenancière avait perdu
-la moitié du poumon gauche, ainsi que sa toux l’indiquait, mais n’en fut
-pas moins amusante, dans le genre monotone, jusqu’au moment où elle
-laissa aussi tomber son masque, et où commencèrent les propos joyeux et
-les plaisanteries.
-
-Toutes ces plaisanteries-là je les avais déjà entendues dans le premier
-établissement.
-
-C’est une bien pauvre espèce de Vie que celle qui ne sait pas inventer
-chaque jour sa plaisanterie.
-
-Plus que jamais le jeune homme mettait son chapeau de travers,
-expliquait qu’il était un vrai _dessalé_ et qu’il n’était pas piqué des
-vers.
-
-Le premier venu, qui n’aurait pas eu la tête en fer fondu, aurait été un
-vrai _dessalé_ après un verre de ce champagne sirupeux.
-
-Je comprends maintenant pourquoi les gens se croient insultés quand on
-leur offre un «champagne» doux.
-
-Le second interview finit quand la tenancière, tout en toussant, nous
-reconduisit dans le corridor et que nous nous retrouvâmes dans l’air pur
-des rues silencieuses.
-
-Elle était réellement très malade et annonça qu’elle n’avait plus que
-quatre mois à vivre.
-
---Est-ce que nous allons continuer toute la nuit cette assommante
-tournée? demandai-je à la quatrième maison, où je craignais d’entendre
-une quatrième répétition de cette histoire trois fois ressassée?
-
---C’est mieux à Frisco, mais il faut un peu faire rigoler les filles,
-voyez-vous. Allons, marchez, réveillez-les. C’est la Vie, cela. Vous
-n’avez jamais vu cela dans l’Inde? me répondit-on.
-
---Non, Dieu merci, je ne l’ai pas vu. Une semaine de cette existence
-m’amènerait à me pendre, répliquai-je en m’adossant d’un air las à un
-montant de porte.
-
-On entendait à l’intérieur le tapage des gens qui faisaient la fête
-cette nuit et celles qui étaient là n’avaient certes nul besoin d’être
-réveillées.
-
-L’une se remettait à peine d’une noce de trois jours et l’autre allait
-commencer le même voyage.
-
-La Providence me protégea tout le temps.
-
-Une certaine beauté austère, répandue dans mes traits, avait fait croire
-à tout le monde que j’étais médecin ou clergyman, un clergyman comme on
-n’en voit guère, je suppose.
-
-On m’épargna donc la plupart des plaisanteries trop épicées et je pus
-rester assis à contempler la Vie qui était si douce.
-
-Ainsi je me rappelai l’Oxonien qui, dans _Tom et Jerry_, joue des gigues
-sur l’épinette--vous avez vu cette vieille gravure?--pendant que le
-Corinthien Tom et la Corinthienne Kate dansaient une fière sarabande
-dans une petite chambre pourvue d’un tapis.
-
-Ce qu’il y avait de pire, c’était que les femmes étaient de vraies
-femmes, et jolies, et ressemblaient à certaines personnes de ma
-connaissance, et quand elles cessaient un instant ce jeu insensé de
-raquette, elles se tenaient convenablement.
-
---Passeraient n’importe où pour de vraies dames, dit mon ami. Tout
-n’est-il pas parfait chez elles?
-
-A ce moment, la Corinthienne Kate se mit à mugir pour réclamer de quoi
-boire,--il était trois heures du matin--et le flot de hideux propos
-reprit son cours.
-
-Elles se qualifiaient de femmes gaies.
-
-Cela ne fait pas beaucoup d’effet sur le papier. Pour apprécier tout ce
-qu’il y a de sardonique dans ce sarcasme, il faudrait que vous
-l’entendiez tomber de leurs lèvres et au milieu de leur entourage.
-
-Je clignai énergiquement des yeux, pour montrer que j’appréciais
-pleinement la Vie, que j’étais un vrai dessalé, et que, moi aussi, je
-n’étais pas piqué des vers.
-
-Il naît en tête à tête une ivresse qui aboutit chez l’homme à une
-hilarité exagérée, mais quand une troupe de quatre partenaires se met de
-propos délibéré à boire et à jurer, l’amusement a quelque part une
-fuite, comme si son fond était percé.
-
-Le dégoût, l’ennui, ne tardent guère.
-
-Une nuit de réflexion m’a convaincu qu’il n’y a pas d’enfer dans l’autre
-monde pour ces femmes-là. Elles ont le leur dans leur existence, et j’y
-ai fait quelques pas.
-
-Toujours affublé du titre de docteur, ce fut mon devoir de veiller
-depuis la nuit jusqu’à l’aurore une patiente--gaie, _toujours_ gaie,
-souvenez-vous-en--et frissonnant à l’approche d’une crise, qu’on appelle
-le _délirium tremens_.
-
-Kate la Corinthienne aura son tour plus tard.
-
-Sa compagne, sortant à peine d’une lourde ivresse, était plus que je
-n’en pouvais supporter.
-
-C’était une horreur sans circonstances atténuantes, et ma haine se
-fondit dans une sincère pitié.
-
-La crainte de la mort pesait sur elle pour une raison que vous allez
-apprendre.
-
---Dites, vous dites que vous venez de l’Inde. Connaissez-vous quelque
-chose au choléra?
-
---Un peu.
-
-La voix, qui interrogeait, était fêlée et agitée.
-
-Une longue pause.
-
---Dites, Docteur, quels sont les symptômes du choléra. Une femme est
-morte dans la rue la semaine dernière.
-
---Voilà qui est agréable, pensai-je, mais il faut me rappeler que c’est
-«la Vie».
-
---Elle est morte la semaine dernière... choléra. Mon Dieu, je vous dirai
-qu’au bout de six heures elle était morte. Je parie que je vais attraper
-aussi le choléra. Non, tout de même, n’est-ce pas? Est-ce que je peux
-l’attraper? Il y a deux jours, j’ai cru que je l’avais. Cela me faisait
-terriblement mal. Je ne peux pas l’attraper, n’est-ce pas? Il n’attaque
-jamais les gens deux fois, n’est-ce pas? Oh! dites que non et que le
-diable vous emporte! Docteur, quels sont les symptômes du choléra?
-
-J’attendis qu’elle eût détaillé son attaque.
-
-Je lui assurai que ces symptômes-là, et non point d’autres, étaient ceux
-du choléra, et--puisse-t-on porter cela à mon crédit--que le choléra
-n’attaquait jamais deux fois la même personne.
-
-Cela lui donna dix minutes de tranquillité.
-
-Puis, elle se leva en poussant un juron et hurlant:
-
---Je ne veux pas être enterrée à Hong-Kong. Ça me fait peur! Quand je
-mourrai... du choléra... qu’on m’emporte à Frisco, et qu’on m’y
-enterre... A Frisco... A la Montagne solitaire, à Frisco, vous entendez,
-Docteur?
-
-J’entendais, je promis.
-
-Au dehors les oiseaux gazouillaient déjà et l’aurore rayait les volets.
-
---Dites donc, Docteur, avez-vous jamais connu Cora Pearl?
-
---Entendu _parler_ d’elle.
-
-Je me demandais si elle n’allait pas se mettre à faire éternellement le
-tour de la chambre, les yeux fixés au plafond, et entrelaçant et
-délaçant ses mains tour à tour.
-
---Eh bien, commença-t-elle en baissant la voix d’une façon expressive,
-le jeune Duval s’est brûlé la cervelle sur son paillasson et y a fait
-une mare de sang,--je veux dire de vrai sang.--Vous ne portez pas de
-pistolet, Docteur?... Savile en portait un... Vous ne connaissez pas
-Savile?... C’était mon mari, aux États-Unis... Mais moi je suis
-Anglaise, Anglaise pur sang. Voilà ce que je suis... Faisons venir une
-bouteille de vin. Je suis si nerveuse. Cela ne vaut rien pour moi?...
-Que le... Non, vous êtes médecin. Vous savez ce qui est bon contre le
-choléra. Dites-moi, dites-moi...
-
-Elle s’avança vers les volets et regarda fixement au dehors, la main sur
-le verrou, et le verrou faisait un bruit sec sur le bois, parce que la
-main était atteinte de tremblement.
-
---Je vous dis que Kate la Corinthienne est soûle, aussi pleine qu’elle
-peut en tenir. Elle ne fait que boire... Avez-vous jamais vu mon épaule?
-Il y a deux marques dessus. Elles m’ont été faites par un homme,--un
-gentleman,--il y a deux nuits. Ce n’est pas parce que je suis tombée
-contre mes meubles. Il m’a frappée deux fois avec sa canne, cette brute,
-cette brute, cette brute. Si j’avais été saoule je lui aurais secoué sa
-poussière. La brute!... Mais je me suis contentée d’aller dans la
-vérandah pleurer à me briser le cœur... Oh! la brute!
-
-Elle arpentait la pièce, caressant son épaule en lui parlant comme elle
-eût fait à un animal.
-
-Puis, elle jura après l’individu.
-
-Ensuite elle tomba dans une sorte de stupeur mais en geignant, et en
-jurant après l’homme à travers son sommeil et appelant avec des
-gémissements son _amah_, pour venir lui panser son épaule.
-
-Endormie, elle n’était pas dépourvue de charme, mais la bouche s’agitait
-convulsivement.
-
-Le corps était secoué par des frissons. Elle n’avait de tranquillité
-nulle part.
-
-A la lumière du jour je vis ses yeux rougis, ses joues creuses, ses yeux
-fixes.
-
-Elle était tourmentée par une migraine et par des secousses nerveuses.
-
-C’était vraiment «la Vie» que je voyais, mais elle ne m’amusait point,
-car je sentais que moi-même, pour avoir simplement été témoin de son
-extrême abaissement, j’étais coupable, comme le reste de mes semblables
-qui l’avaient amenée là.
-
-Puis elle se mit à mentir.
-
-Du moins j’appris par l’homme qui connaissait si bien le monde que
-c’étaient là des propos mensongers.
-
-Ils avaient trait à elle-même, à sa famille, et, s’ils étaient faux,
-c’étaient des mensonges sans motifs, car tout y était bas et écœurant,
-malgré les efforts pour _dorer_ la réalité à l’aide d’un album de
-photographies qui la rattachait à son passé.
-
-N’étant point un homme à la coule, je préfère croire que ses histoires
-étaient vraies et lui savoir gré de l’honneur qu’elle me fit en me les
-racontant.
-
-Je me figurais que la maison n’avait rien de plus triste à me montrer
-que sa figure.
-
-En cela je me trompais.
-
-Kate la Corinthienne s’était réellement livrée à la boisson.
-
-Elle se leva, en chancelant d’ivresse, chose terrible à voir et qui vous
-donne un mal de tête par sympathie.
-
-Il y avait eu quelque gaffe faite dans le ménage mal tenu, où les
-services à thé en plaqué étaient mêlés avec la porcelaine à bon marché,
-et la domesticité fut appelée pour s’expliquer.
-
-Je vis Kate la Corinthienne saisir la moustiquaire pour se soutenir,
-chose horrible et offensante à la face du jour immaculé.
-
-Je l’entendis jurer d’une voix épaisse et confuse, comme je n’ai jamais
-entendu un homme jurer, et je m’étonnai que la maison ne tombât pas,
-frappée de la foudre, sur nos têtes.
-
-Sa compagne s’interposa, mais fut engloutie sous un torrent de
-blasphèmes, et la demi-douzaine de petits chiens qui infestaient la
-pièce s’esquivèrent d’eux-mêmes hors la portée des mains ou des pieds de
-Kate la Corinthienne.
-
-Le fait que la femme était belle ne servait qu’à empirer la situation.
-
-Sa compagne se laissa tomber frissonnante sur un des canapés.
-
-Kate se balançait de droite et de gauche, jurait après Dieu, après les
-hommes, après le ciel et la terre à pleines lèvres.
-
-Si Alma-Tadema avait pu la peindre,--cette combinaison de blanc, de
-cheveux noirs, d’yeux étincelants, et les pieds nus,--nous aurions vu le
-vrai portrait de l’éternelle Prêtresse de l’humanité.
-
-Peut-être aurait-elle été mieux personnifiée encore, quand la colère de
-Kate fut éteinte et qu’elle allait trébuchant par la pièce, soulevant un
-verre à champagne bien au-dessus de sa tête, réclamant à grands cris, à
-dix heures du matin, une nouvelle tournée de l’infâme breuvage qui
-empoisonnait l’atmosphère dans toute la maison.
-
-Elle but son liquide et les deux femmes s’assirent pour le partager.
-
-Ce fut leur déjeuner.
-
-Je m’en allai, écœuré, attristé, et comme la porte se fermait, je les
-vis toutes deux en train de boire.
-
---Là-bas, à Frisco, c’est bien mieux, disait le vrai dessalé, mais comme
-vous le voyez, elles sont diablement gentilles. Elles pourraient passer
-pour des dames si elles le voulaient. Je vous le dis, un homme n’a qu’à
-ouvrir les yeux et à faire un tour chez elles pour voir un peu de la vie
-amusante.
-
-J’ai vu tout ce que je désirais voir, et désormais je passerai outre.
-
-Il se peut qu’il y ait de meilleur champagne et de plus solides buveurs
-à Frisco et ailleurs, mais les propos seront les mêmes, l’odeur de rance
-et de moisi de tout cela sera la même jusqu’à la consommation des
-siècles.
-
-Si c’est là la Vie, qu’on me donne une honnête mort, sans boissons, sans
-obscènes plaisanteries.
-
-De quelque côté que vous regardiez ce spectacle, c’est une pitoyable
-comédie mal jouée et qui ressemble trop à une tragédie pour être
-agréable. Mais il paraît que cela amuse le jeune homme en train de faire
-son tour du monde et je ne saurais croire que ce soit tout à fait sain
-pour lui,--à moins, toutefois, que cela ne lui fasse aimer encore
-davantage son foyer domestique.
-
-Et les torts les plus graves étaient de mon côté.
-
-Je n’étais point emporté par une rafale de passion. J’allais de
-sang-froid à la découverte de cet _Inferno_ sonder les misères
-insondables de la vie.
-
-Pour les décrire, pour la somme insignifiante de trente dollars, je
-m’étais procuré plus de renseignements et plus de dégoûts que je n’en
-avais voulu, avec le droit de contempler une femme à moitié folle
-d’ivresse et de peur pendant le tiers d’une épouvantable nuit.
-
-Les plus grands torts étaient de mon côté.
-
-Lorsque nous rentrâmes dans le monde, je fus content de sentir planer le
-brouillard entre moi et le ciel, au-dessus de ma tête.
-
-
-
-
-IX
-
- J’aimerais à me lever pour aller
- Où croissent les pommes d’or,
- Où sous un autre ciel
- Les îles des Perroquets sont à l’ancre.
-
-
-Hong-Kong était si animé, si bien bâti, si éclairé, et si bourré de
-richesse à la voir extérieurement que je tenais à savoir comment tout
-s’était fait.
-
-Ce n’est pas en vain que vous prodiguez le granit par tonnes cubiques,
-que vous consolidez vos falaises avec du ciment de Portland, que vous
-construisez une jetée de cinq milles, que vous établissez un club qui a
-l’air d’un petit palais.
-
-Je me mis en quête d’un Taipan: on désigne ainsi le chef d’une maison de
-commerce anglaise.
-
-Ce Taipan-là était le plus considérable de l’île, et de beaucoup le plus
-charmant.
-
-Il possédait des vaisseaux, et des quais, et des maisons et des mines,
-et cent autres choses.
-
-Je lui dis donc:
-
---O Taipan, je suis un pauvre citoyen de Calcutta, et l’animation de
-votre ville me surprend. Comment se fait-il que tout le monde y sente
-l’argent? D’où viennent les améliorations de votre ville? Et pourquoi
-les hommes sont-ils si infatigables?
-
-Et le Taipan dit:
-
---C’est parce que l’île va hardiment de l’avant. C’est parce que tout
-rapporte. Jetez les yeux sur cette liste d’actions.
-
-Il me tendit une liste de trente compagnies environ: compagnies pour le
-lancement de vapeurs, pour les mines, pour la fabrication de câbles,
-l’établissement de docks, le commerce, des compagnies pour
-l’exportation, pour toutes sortes d’objets.
-
-A part cinq exceptions, toutes les actions faisaient prime, les unes de
-cent, d’autres de cinq cents, quelques-unes de cinquante seulement.
-
---Ce n’est pas du bluff, dit le Taipan. C’est sincère. Presque tous les
-gens que vous rencontrerez ici, sont des lanceurs d’affaires et
-organisent des compagnies.
-
-Je regardai par la fenêtre, et je vis comment les compagnies se
-fondaient.
-
-Trois hommes, gardant leur chapeau sur la tête, causent pendant dix
-minutes. Un quatrième se joint à eux, muni d’un carnet de poche.
-
-Puis, tous les quatre font un plongeon dans l’Hôtel de Hong-Kong afin de
-se procurer les matériaux nécessaires pour mettre à flot l’affaire et
-voilà une compagnie de plus.
-
---C’est de là, dit le Taipan, que vient la richesse de Hong-Kong.
-
-Ici toute idée rapporte, à commencer par celle d’une laiterie. Nous
-sommes sortis des mauvais jours et nous entrons dans la période des
-années grasses.
-
-Il me conta des histoires du temps jadis, d’un ton apitoyé, parce qu’il
-savait qu’il m’était impossible de comprendre.
-
-Tout ce que je pouvais dire, c’est que la ville prenait le genre
-américain, depuis les salons de coiffure jusqu’aux bars à liqueurs.
-
-Les figures étaient tournées dans la direction de la Porte Dorée, alors
-même que les gens étaient le plus occupés à monter les compagnies de
-Singapour.
-
-Il n’y a pas assez d’initiative à Singapour laissé à soi seul. Aussi
-Hong-Kong ajoute-t-il sa poussée. Sur les comptoirs des banques on
-trouve des prospectus des compagnies nouvelles.
-
-Je me mouvais parmi un dédale d’intérêts si compliqué que je n’y pouvais
-rien comprendre.
-
-Je parlai à des gens dont l’esprit se trouvait à Hankow, à Fouchou, à
-Amoy, plus loin encore, au delà des gorges du Yangtze, où l’Anglais fait
-du commerce.
-
-Au bout d’un certain temps, j’échappai aux lanceurs de compagnies, parce
-que je savais que je n’arriverais point à les comprendre et je gravis
-une côte.
-
-A Hong-Kong, on ne voit que montées, sauf quand le brouillard couvre
-tout, excepté la mer.
-
-Des fougères arborescentes jaillissaient du sol. Des azaléas se mêlaient
-aux fougères et des bambous dominaient le tout.
-
-Il était donc tout naturel que je trouvasse un funiculaire qui se tenait
-sur la tête et agitait les pieds dans le brouillard.
-
-On appelait cela le tramway de la Fissure Victoria et on le hissait au
-moyen d’un câble.
-
-Il escaladait une côte dans l’espace à un angle de 65 degrés, et pour
-ceux qui ont vu le Righi, le Mont Washington, un chemin de fer à
-crémaillère quelconque, il n’y aurait rien eu là de surprenant. Mais ni
-vous ni moi, n’avons jamais été hissés d’Annandale au Chanta-Maidan en
-ligne directe, avec un escarpement de cinq cents pieds du côté de la
-contre-voie, et nous avons le droit de nous émerveiller.
-
-Il n’est pas usuel de courir en montant des plans inclinés au bout d’une
-corde, et surtout quand vous ne pouvez voir à deux yards devant vous, et
-que tout le globe, au-dessous de vous, ressemble à un chaudron où
-tournoie le brouillard.
-
-En outre, à moins que vous ne soyez prévenu qu’il s’agit d’une illusion
-d’optique, il n’est guère amusant de voir, de l’endroit où vous êtes
-assis, les maisons et les arbres sous des angles de lanterne magique.
-
-De telles choses, avant le déjeuner, sont pires que le long roulis des
-mers de Chine.
-
-On me mit à terre à douze cents pieds au-dessus de la ville, sur la
-route militaire de Dalhousie, ainsi que cela se fera quand l’Inde aura
-un excédent.
-
-Alors on m’amena un prétentieux dandy que, faute de nom meilleur, on
-appelait une chaise.
-
-A cela près que ce véhicule est trop allongé pour tourner facilement les
-angles, une chaise est de beaucoup supérieure à un dandy.
-
-Ce dandy ressemble davantage à un _tonjon_ de la région de Bombay, de
-l’espèce que nous employons à Mahableshwar.
-
-Vous êtes assis dans une chaise d’osier suspendue mollement sur dix
-pieds de bois élastique et vous avez de légers volets pour vous protéger
-contre la pluie.
-
---Nous voici maintenant, dit le Professeur en tordant son chapeau tout
-emperlé de rosée, nous voici en excursion de plaisir. Ceci, c’est la
-route de Chakrata dans la saison des pluies.
-
---Non, dis-je, c’est de Solon à Kasauli que nous allons. Regardez ces
-roches noires.
-
---Peuh! dit le Professeur. C’est un pays civilisé, celui-ci. Regardez la
-route. Regardez les garde-fous. Regardez les caniveaux.
-
-Et aussi vrai que j’espère ne jamais revenir à Solon, la route était
-cimentée, les barreaux des garde-fous étaient fixés avec du mortier dans
-des blocs de granit et les caniveaux pavés.
-
-Ce n’était guère plus large qu’un chemin de montagne, mais quand cela
-aurait été la promenade favorite du Vice-Roi, on ne l’eut pas mieux
-entretenue.
-
-Il n’y avait point de vue.
-
-C’est pourquoi le Professeur s’était muni de son appareil
-photographique.
-
-Nous dépassâmes des coolies qui élargissaient la route, des maisons
-fermées ou abandonnées, de solides petites maisons trapues, bâties en
-pierre, portant de jolis noms selon notre coutume dans les stations des
-montagnes: Issue de la Ville,--Pays des Rochers,--et autres de ce genre,
-et à cette vue mon cœur devint tout brûlant en moi.
-
-Hong-Kong n’avait nul droit de copier de cette façon Mussoorie.
-
-Nous arrivâmes au point où les vents se donnent rendez-vous, à dix-huit
-cents pieds au-dessus de l’univers entier, et je vis quarante milles de
-nuages.
-
-C’était le Pic, le grand point de vue de toute l’Ile. Une boutique de
-blanchisserie, un jour de lessive, aurait été plus intéressante.
-
---Descendons, Professeur, dis-je, et réclamons notre argent. Ce n’est
-pas une vue.
-
-Nous descendîmes par l’étonnant tramway. Chacun de nous faisait semblant
-d’être moins agité que l’autre et nous partîmes en quête d’un cimetière
-chinois.
-
---Allez à la Vallée heureuse, nous dit un homme au fait du pays, à la
-Vallée heureuse, où se trouvent le champ de course et les cimetières.
-
---C’est Mussoorie, dit le Professeur. Je le savais d’avance.
-
-C’était Mussoorie, bien que nous eussions à faire d’abord un demi-mille
-à travers Portsmouth Hard.
-
-Des soldats nous jetèrent des sourires moqueurs, par les vérandahs de
-leurs solides casernes à trois étages.
-
-Tous les élèves de marine de l’escadre de Chine étaient rassemblés au
-Club de la Marine Royale, et ils rayonnaient sur nous.
-
-L’élève de marine est une belle créature, un être plein de santé... Mais
-il y a déjà longtemps que j’ai donné mon cœur à Thomas Atkins et c’est à
-lui que va mon affection.
-
-A propos, comment se fait-il qu’un régiment écossais, celui du comté
-d’Argyll, ou celui du comté de Sutherland, par exemple, reçoive d’aussi
-bonnes recrues?
-
-Est-ce que le jupon et la bourse de renard attirent de jeunes gaillards
-de cinq pieds neuf pouces, avec trente-neuf pouces de tour de poitrine?
-
-La marine attire aussi de beaux hommes; comment se fait-il que nos
-régiments d’infanterie soient si mal partagés?
-
-Nous arrivâmes à la Vallée heureuse en passant près d’un monument élevé
-à certain Anglais défunt.
-
-Ces choses-là cessent de vous émouvoir au bout d’un certain temps. Elles
-ne sont que la semence de la grande moisson dont les enfants de nos
-enfants récolteront certainement les fruits.
-
-Les hommes ont péri dans les combats ou par la maladie. Nous tenons
-Hong-Kong, et grâce à _notre_ force et notre sagesse, c’est une grande
-Cité, bâtie sur un roc, et pourvue d’un charmant petit champ de course
-de quatorze cents yards de long, installé dans les montagnes, et bordé
-d’un côté par les demeures des morts, Mahométans, Chrétiens et Parsis.
-
-Une clôture de bambous sépare des cimetières le champ de courses et la
-grande tribune.
-
-Il est sans doute suffisant pour Hong-Kong, ce champ de course, mais
-tiendriez-vous à suivre des yeux les élans de votre poney, en ayant
-derrière vous, à moins de cinquante pas, ce terrible mémento?
-
-Ils sont fort beaux, ces cimetières, et tenus avec le plus grand soin.
-
-La pente rocheuse commence si près d’eux que les morts les plus récents
-peuvent commander presque de leur place la vue de tout le champ.
-
-Même à cette grande distance des querelles d’Église, on ensevelit à part
-les différentes sectes chrétiennes.
-
-Une croyance peint son mur de blanc, l’autre de bleu.
-
-Cette dernière, aussi rapprochée que possible de la tribune, écrit en
-grands caractères: _Hodie mihi, cras tibi._
-
-Non, je ne tiendrais guère à faire courir à Hong-Kong. Cette réunion
-dédaigneuse qui se trouve derrière la grande tribune suffirait pour tuer
-toute chance.
-
-Les Chinois ne sont pas disposés à montrer leurs cimetières.
-
-Nous cherchâmes le nôtre sur la pente de terrasse en terrasse, à travers
-des champs cultivés, puis des bois, puis encore des champs cultivés, et
-nous arrivâmes enfin à un village de cochons blancs et noirs, avec des
-rochers rouges et disloqués au delà desquels reposaient les morts.
-
-C’était un endroit de troisième ordre, mais joli.
-
-J’ai étudié pendant cinq jours au moins ce mystère en toile cirée qu’est
-le Chinois, et j’ai voulu savoir pourquoi il tient à être enseveli dans
-un beau paysage et de quelle façon il reconnaît un beau paysage quand il
-en rencontre un, mais cela est insondable pour moi. Il le possède quand
-il ne possède plus la facilité de voir, et ses amis font partir des
-pétards au-dessus de lui, en signe de triomphe.
-
-Ce soir-là, je dînai avec le Taipan dans un palais.
-
-On dit que le prince-marchand de Calcutta est mort, tué par la Bourse.
-
-Hong-Kong devrait être en état d’en fournir un ou deux échantillons.
-
-Ce qu’il y a de plaisant au milieu de toute cette opulence,--une
-opulence comme on en voit dans les romans,--c’est la singulière
-déférence qu’on témoigne à l’égard de Calcutta.
-
-Consolez-vous grâce à cela, Gentlemen du Fossé, car, par ma foi, c’est
-bien la seule chose dont vous puissiez vous faire gloire.
-
-A ce dîner, j’appris que Hong-Kong est imprenable et que la Chine se
-hâtait d’importer des canons de douze et de quarante tonnes pour la
-défense de ses côtes.
-
-J’eus des doutes sur l’une de ces assertions, mais l’autre était la
-vérité.
-
-Ceux qui ont occasion de parler de la Chine dans ces régions le font en
-termes respectueux, comme qui dirait: «L’Allemagne va faire ceci ou
-cela» ou bien: «Telle est la manière de voir de la Russie».
-
-Les mêmes hommes qui parlent ainsi font tout leur possible pour faire
-pénétrer dans le Grand Empire tous les stimulants de l’Ouest, chemins de
-fer, lignes de tramways, et le reste.
-
-Qu’arrivera-t-il si la Chine se réveille pour tout de bon, crée une
-ligne de Shanghaï à Lhassa, puis une ligne de steamers pour les
-immigrants du drapeau impérial jaune, si elle se charge elle-même de
-diriger ses manufactures de canons et ses arsenaux?
-
-Les Anglais énergiques qui embarquent des canons de quarante tonnes
-concourent à ce résultat, mais ils disent tous: «Nous sommes bien payés
-pour ce que nous faisons. Il n’y a pas de sentiment dans les affaires,
-et, en tout cas, la Chine ne sera jamais en guerre avec l’Angleterre».
-
-C’est bien vrai: il n’y a point de sentiment en affaires.
-
-Le palais du Taipan, plein de belles choses et de fleurs plus charmantes
-encore que les meubles pareils à des pierres précieuses, dont elles
-étaient l’ornement, aurait rendu heureux une centaine de jeunes gens qui
-soupirent après le luxe et fait d’eux des écrivains, des chanteurs, des
-poètes.
-
-Il était habité par des gens à forte tête, qui regardaient bien droit,
-qui étaient assis parmi les splendeurs, et qui causaient affaires.
-
-Si je ne devais pas devenir un Birman à ma mort, je souhaiterais d’être
-un Taipan à Hong-Kong.
-
-Il en sait si long, il traite sur un si grand pied avec des Princes,
-avec des Puissances, et il a un pavillon à lui qu’il fait flotter sur
-tous ses steamers.
-
-La chance bénie, qui veille sur les voyageurs, me fit le lendemain
-assister à un pique-nique, et tout cela parce que le hasard me poussa
-par erreur dans une maison.
-
-Cela est parfaitement vrai et c’est bien là notre façon anglo-indienne
-de faire les choses.
-
---Peut-être, dit l’hôtesse, ce sera notre seule journée de beau temps,
-profitons-en pour lancer un vapeur.
-
-Et aussitôt nous voilà embarqués sur un nouveau monde--celui du port de
-Hong-Kong--et avec un égard tout dramatique pour l’appropriation des
-choses et des noms, notre petit navire s’appelait le _Pionnier_.
-
-Le pique-nique comprenait le nouveau Général,--celui qui était arrivé
-d’Angleterre sur le Nawab, et qui m’avait renseigné au sujet de Lord
-Wolseley,--et son aide-de-camp, un Anglais accompli, et fort différent
-d’un officier de l’Inde.
-
-Jamais il ne parlait métier, et, quand il éprouvait quelque
-désappointement, il le cachait derrière sa moustache.
-
-Le port est, à lui seul, un vaste monde.
-
-D’après les photographies, il est charmant, et je serais porté à le
-croire par les échappées aperçues à travers le brouillard, pendant que
-le _Pionnier_ se frayait passage à travers les lignes de jonques, les
-paquebots amarrés, les pontons à charbon qui se balançaient, et la
-coquette et basse corvette américaine, l’_Oronte_, énorme et laide, le
-_Cafard_ presque aussi petit que son homonyme, l’ancien trois ponts
-converti en un hôpital militaire.
-
-C’est, ce _Cafard_, l’occasion d’un changement d’air pour notre Tommy.
-
-Nous allions à travers des milliers de sampans manœuvrés par des femmes
-qui ont leurs bébés attachés sur leur dos.
-
-Puis, nous longeâmes la partie de la ville qui fait face à la mer et
-nous vîmes combien elle était grande.
-
-Nous arrivâmes enfin à un fort inachevé, situé à une grande hauteur sur
-la pente d’une verte colline, et je contemplai le nouveau général comme
-les hommes contemplent un oracle.
-
-Vous ai-je dit que c’était un général du Génie, envoyé tout exprès pour
-s’occuper des fortifications?
-
-Il jeta un regard sur la terre de couleur gris-vert et la maçonnerie de
-granit.
-
-Il y avait dans ses yeux une expression d’intérêt professionnel.
-Peut-être allait-il dire quelque chose: dans cet espoir je me rapprochai
-de lui.
-
-Il parla en effet:
-
---Du sherry et des sandwiches? Merci, je veux bien. C’est extraordinaire
-comme l’air marin vous donne de l’appétit, dit le général.
-
-Et nous continuâmes à longer la côte verdoyante, en contemplant
-d’imposantes maisons de campagne, bâties en granit, et qu’habitent des
-Pères Jésuites et des négociants opulents.
-
-C’était le Mashobra de ce Simla. C’étaient aussi les Highlands, cela
-tenait encore du Devonshire.
-
-C’était particulièrement gris et glacial.
-
-Jamais le _Pionnier_ ne circula en des eaux plus étranges.
-
-D’un côté on voyait une multitude innombrable d’îlots, de l’autre les
-rivages profondément échancrés de l’île principale, qui parfois
-descendaient vers la mer en petites baies sablonneuses, parfois aussi
-tombaient en escarpements à pic, avec des grottes creusées par les flots
-et que remplissait le bruit sourd des brisants.
-
-En arrière les collines montaient dans le brouillard, l’éternel
-brouillard.
-
---Nous allons à Aberdeen, dit l’hôtesse, puis à Stanley. De là nous
-traverserons l’île à pied par la route du réservoir de Ti-tam. Cela vous
-fera voir une grande partie du pays.
-
-Nous entrâmes dans un fiord et découvrîmes un brun village de pêcheurs
-qui montait la garde entre deux docks, et un policeman sikh.
-
-Tous les habitants étaient des femmes aux joues roses, dont chacune
-possédait le tiers d’un bateau, et un baby tout entier, enveloppé dans
-de l’étoffe rouge et attaché sur son dos.
-
-La mère était vêtue de bleu, pour la raison suivante, si son mari lui
-donnait des coups par dessus les épaules, il y aurait eu bien des
-chances pour qu’il aplatît la tête du bébé, à moins que l’enfant ne fût
-d’une couleur différente.
-
-Puis, nous quittâmes tout à fait la Chine, et nous naviguâmes en plein
-Lochaber, avec un climat correspondant au paysage.
-
-Bonnes gens que rafraîchit le _punkah_, figurez-vous un instant des
-promontoires voilés de nuages, et s’avançant dans une mer d’un gris
-d’acier, crispée par une brise qui râpe les joues, vous oblige à vous
-asseoir au-dessous des bastingages et à reprendre difficilement haleine.
-
-Figurez-vous le roulis et le tangage d’un petit navire qui va
-bourdonnant d’île en île ou se lance témérairement à l’entrée d’une baie
-d’un mille de large, pendant que vous sentez mûrir, au milieu d’un
-paysage tout nouveau, de propos nouveaux, de physionomies nouvelles, un
-appétit qui fera honneur au grand Empire sur une terre étrangère.
-
-Nous nous trouvâmes en face d’un autre village qu’on nommait Stanley,
-mais il était tout autre qu’Aberdeen.
-
-Des maisons inhabitées, en pierre brune, contemplaient fixement la mer
-du haut des dunes peu élevées, et en arrière rugissait une longue
-étendue de muraille battue des vents.
-
-Inutile de demander ce que signifiaient ces choses: elles criaient bien
-haut. C’est un cantonnement abandonné. Sa population est dans le
-cimetière.
-
-Je demandai:
-
---Quel régiment?
-
---Le 92e, il me semble, répondit le général, mais c’était au temps
-jadis, vers mil huit cent soixante. Je crois qu’on mit en garnison ici
-quantité de troupes et que l’on construisit des casernes en cet endroit,
-mais la fièvre fit périr les hommes comme des mouches. N’est-ce pas un
-lieu de désolation?
-
-Mon esprit se reporta vers un cimetière négligé, à un jet de pierre du
-tombeau de Jehangir, dans les jardins de Shalimar, où les bestiaux et le
-bouvier voient le lieu de repos suprême des premières troupes qui
-occupèrent Lahore.
-
-Nous sommes un grand peuple, un peuple très fort, mais nous avons bâti
-notre Empire bien coûteusement avec les os des hommes qui sont morts de
-maladie.
-
---Mais parlez-nous des fortifications, général. Est-il vrai que...
-etc..., etc.?
-
---Les fortifications sont très suffisantes telles que les voilà. Ce
-qu’il nous faut, ce sont des hommes.
-
---Combien?
-
---Mettons trois mille pour l’Ile. C’est assez pour arrêter toute
-expédition qui pourrait survenir. Regardez toutes ces petites baies et
-criques. Il y a vingt endroits derrière l’Ile, où l’on pourrait
-débarquer des hommes et causer bien des désagréments à Hong-Kong.
-
---Mais, hasardai-je, n’est-il pas théoriquement admis que notre flotte
-devrait arrêter toute expédition avant qu’elle parvînt ici?... tandis
-qu’on suppose que les forts ont pour but d’empêcher que le passage ne
-soit coupé, qu’un bombardement ne soit exécuté, que la ville ne soit
-mise à contribution par un ou deux vaisseaux de ligne détachés.
-
---Si vous partez de cette théorie, dit le général, les navires de guerre
-devraient aussi être arrêtés par notre flotte. Tout cela, ce sont des
-sottises. Si une puissance quelconque parvient à jeter des troupes ici,
-il faudra que vous ayez des troupes pour les chasser, et... ne
-désirons-nous pas d’en avoir?
-
---Et vous? Vous commandez ici pour cinq ans, n’est-ce pas?
-
---Oh! non, au bout de dix-huit mois, il me faudra partir. Je ne tiens
-pas à rester collé ici. Pour mon compte j’ai d’autres idées, dit le
-général, enjambant des éboulis pour aller jusqu’à son déjeuner.
-
-Et c’était justement ce qu’il y avait de pire.
-
-Un excellent général qui venait aider à parachever les fortifications,
-un œil sur Hong-Kong, et l’autre, l’œil droit, sur l’Angleterre.
-
-Il serait plus qu’un homme, s’il ne troquait son commandement et ses
-instructions pour le commandement d’une brigade dans la première bagarre
-qu’aurait l’Angleterre.
-
-Il redouterait de rester trop longtemps perdu au loin. Il craindrait de
-se trouver trop en dehors du courant... et...
-
-Eh bien! Nous sommes justement comme cela dans l’Inde, et il n’y a pas
-le moindre espoir de lever une légion perdue pour le service
-colonial,... une légion composée d’hommes qui accompliraient leur tâche
-au même endroit sans jamais le quitter et n’auraient jamais d’autre
-perspective.
-
-Mais souvenez-vous que Hong-Kong, avec cinq millions de tonnes de
-charbon, cinq milles de quais d’embarquement, de docks, de jetées, son
-énorme importance comme cité, son commerce de quarante millions, et les
-plus charmantes parties de pique-nique qu’on puisse voir, a besoin de
-trois mille hommes... et elle ne les obtiendra point.
-
-Elle a deux batteries d’artillerie de garnison, un régiment, un tas
-d’artilleurs lascars, à peu près assez pour empêcher les canons de se
-rouiller sur leurs affûts.
-
-Il y a trois forts sur une île,--l’Ile du Tailleur de pierres--entre
-Hong-Kong et le continent, trois forts sur l’île même d’Hong-Kong et
-trois ou quatre autres éparpillés çà et là.
-
-Naturellement, l’armement complet en canons n’est point arrivé.
-
-Même dans l’Inde, on ne saurait armer des forts sans artilleurs exercés.
-
-Mais le déjeuner à l’abord d’un rocher était plus intéressant que la
-défense coloniale. On n’est pas en état de parler politique quand on a
-le ventre vide.
-
-Notre unique journée de beau temps finit par du vent et de la pluie sur
-les assiettes vides, et la marche à travers les terres commença.
-
-Lorsque l’esquif eut à demi disparu dans la buée, nous passâmes le long
-des champs de canne à sucre et de troupeaux de gros cochons, le long du
-morne cimetière des soldats sur la côte.
-
-On traversa une étendue de lande, et on finit par rencontrer une route
-de montagne qui dominait la mer.
-
-Les perspectives se mouvaient, changeaient comme dans un kaléidoscope.
-
-Tout d’abord, ce fut une croupe rugueuse, toute semée de touffes
-ruisselantes, sans qu’on vît rien au-dessus, ni au-dessous, ni aux
-alentours, sinon du brouillard et les lances raides de la pluie. Puis,
-une route rouge balayée par de l’eau qui tombait dans l’inconnu. Puis,
-une combe, aux murs presque aussi droits que ceux d’une maison, au fond
-de laquelle se glissait la mer, verte comme du jade. Puis, une vue sur
-une baie, un banc de sable blanc, enfin une jonque à voilure rouge qui
-louvoyait sous les rafales. Enfin, plus rien que de la roche mouillée et
-des fougères, et la voix du tonnerre bondissant de cime en cime.
-
-La route, revenant vers l’intérieur des terres, nous ramena près des
-bois de pins de Theog et des rhododendrons--mais on les appelait des
-azaléas--de Simla et la pluie ne cessait de tomber, comme si on eût été
-au mois de juillet dans les collines et non au mois d’avril à Hong-Kong.
-
-Une armée envahissante marchant sur Victoria aurait eu bien de la peine,
-même si la pluie n’était pas tombée.
-
-Il n’y a qu’une ou deux ouvertures dans les montagnes par où elle aurait
-pu passer, et on prépare un plan grâce auquel on pourra la couper et
-l’anéantir dès son arrivée.
-
-Lorsqu’il me fallut escalader à reculons une montée, en plantant
-profondément mes talons dans la vase, je plaignis sincèrement cette
-armée d’invasion.
-
-Le réservoir à parois de granit et le tunnel de deux milles, qui amènent
-l’eau à Hong-Kong, valent-ils une visite?
-
-Je ne saurais le dire.
-
-Il y avait dans l’air trop d’eau pour qu’on goûtât quelque confort, même
-en tâchant de penser au pays.
-
-Mais allez-y, faites le trajet--dix milles--et deux milles seulement sur
-un terrain de niveau. Allez en bateau à vapeur au cantonnement abandonné
-de Stanley, traversez l’île, et dites-moi si vous avez jamais vu rien de
-si sauvage, de si merveilleux en son genre que ce paysage.
-
-Je remonte le fleuve jusqu’à Canton et ne puis m’arrêter pour faire de
-la peinture écrite.
-
-
-
-
-X
-
-
-La Providence se plaît aux sarcasmes. Elle nous envoya de la pluie et un
-vent glacial depuis le commencement jusqu’à la fin.
-
-Voilà un des désagréments qu’on éprouve à quitter l’Inde. Vous coupez le
-câble qui vous retient sous le seul climat digne de confiance qu’il y
-ait dans le monde.
-
-Je méprise un pays où il faut perdre la moitié de son temps à observer
-les nuages.
-
-L’excursion de Canton (j’étais parti dans cette direction) vous fait
-faire la connaissance du steamer de fleuve américain, qui ne ressemble
-aucunement à un vaisseau de la flottille de l’Irraouaddy, non plus qu’à
-un omnibus, comme bien des gens le croient.
-
-Il se compose exclusivement de peinture blanche, de plomb en feuilles,
-d’une corne de vache, d’un tremplin, et il contient un chargement
-presque aussi considérable qu’un navire de la _Peninsular and Oriental_.
-
-Le commerce entre Canton et Hong-Kong paraît énorme, et un steamer
-couvre les quatre-vingt-dix milles qui séparent un port de l’autre en
-une journée.
-
-Les passagers chinois n’en sont pas moins enfermés sous les écoutilles
-ou leur équivalent, dès qu’ils quittent le port, et une fois par jour,
-le râtelier de Sniders chargés dans la cabine est l’objet d’une
-inspection et d’un nettoyage.
-
-Chaque jour aussi, à ce que je m’imagine, le capitaine de chaque bateau
-raconte à ses passagers globe-trotters la vénérable histoire du pillage
-d’un steamer fluvial,--comment deux jonques l’assaillirent à un tournant
-favorable du fleuve, pendant que les passagers indigènes qui s’y
-trouvaient se soulevaient et se conduisaient de manière à donner
-beaucoup d’occupation à l’équipage, ce qui finit par un nettoyage à fond
-de ce steamer.
-
-Les Chinois sont un peuple étrange!
-
-Il n’y a pas fort longtemps, ils eurent des difficultés à Hong-Kong, à
-propos de la photographie des coolies travailleurs, et dans l’agitation,
-qui fut considérable, une vieille jonque à moitié démolie prit position
-en face du quai, dans l’intention avouée d’envoyer un boulet de trois
-livres à travers les fenêtres de la maison de commerce qui avait donné
-l’idée de la photographie. Et cela bien qu’en moins de dix minutes,
-navire et équipage eussent pu être réduits en cendres de cigarettes.
-
-Mais personne ne pilla le _Ho-Nam_, bien que les passagers eussent fait
-tout leur possible pour y mettre le feu en renversant les lampes de
-leurs pipes à opium.
-
-Sa masse encombrante, mugissante, se fraya passage à travers les rangs
-serrés des navires du port, et partit par un brouillard gris, par une
-pluie battante.
-
-Lorsque je dis que le paysage ressemblait à celui des Highlands, vous
-pensez ce que cela peut signifier dans un pareil moment.
-
-De grands steamers à hélice, des bateaux chinois à porcs, à fort tirant
-d’eau, et chargés d’une cargaison vivante, des jonques qui se
-balançaient, des sampans prêts à faire le plongeon, remplissaient les
-parties navigables d’un cours d’eau aussi large que l’Hughli, et
-beaucoup mieux défendu, en ce qui regarde l’art humain.
-
-La petite difficulté, que les Chinois avaient eue quelques années
-auparavant avec les Français, avait appris aux premiers bien des choses
-dont il eût mieux valu pour nous qu’ils ne prissent aucun souci.
-
-Le premier objet qui frappe dans la ville de Canton, c’est le double
-clocher de la vaste église catholique.
-
-Otez-lui votre chapeau, parce que cela signifie bien des choses et que
-c’est le drapeau visible d’une bataille qui doit être encore livrée.
-
-Jamais les missionnaires de la Mère des Églises n’engagèrent une lutte
-aussi formidable que celle qu’ils eurent avec la Chine et jamais nation
-n’a déployé tant de science à torturer les missionnaires.
-
-Peut-être un jour où il faudra examiner les livres de comptes de chaque
-race, donnerait-on raison aux deux races, la blanche et la jaune, pour
-avoir agi, chacune, selon ses lumières.
-
-J’ai contemplé à loisir la cité du bord du steamer et j’ai jeté mes
-cartes.
-
---Je me sens hors d’état de décrire cet endroit et en outre je hais le
-Chinois.
-
---Peuh! ce n’est que Bénarès multiplié huit fois. Allons, venez!
-
-C’était Bénarès, mais sans larges rues ou _chanks_, et pourtant plus
-sombre que Bénarès, en ce que partout la mince ligne du ciel était
-masquée entièrement par des enseignes flottantes superposées en étages,
-rouge, or, noir ou blanc.
-
-Les boutiques s’élevaient sur des soubassements de granit, avec des murs
-en brique pukka et des toits de tuiles.
-
-Leurs façades étaient de bois sculpté, doré ou peint de façon sauvage.
-
-John s’entend parfaitement à arranger une boutique, alors même qu’il
-n’aurait à y vendre, en fait de jolies choses, que des volailles
-aplaties et des tripes.
-
-Une boutique sur deux était un restaurant, et l’espace qui les séparait
-bondé de créatures humaines.
-
-Connaissez-vous ces horribles éponges pleines de vers, qui croissent
-dans les mers chaudes? Vous en cassez un morceau et le ver se casse
-aussi.
-
-Canton, c’était cette éponge:
-
---Hi! Iow yah! Tohoh wang! hurlaient à la foule les porteurs de chaises,
-mais je craignais que si les perches écorchaient l’angle d’une maison,
-les briques elles-mêmes ne se missent à saigner.
-
-Hong-Kong m’avait montré comment le Chinois était capable de travailler.
-Canton m’expliqua pourquoi il faisait si peu de cas de la vie.
-
-La vie humaine est un article à meilleur marché que dans l’Inde.
-
-Je haïssais déjà pas mal le Chinois. Ma haine doubla, lorsque je me
-sentis étouffer dans ses rues fourmillantes où la peste seule était
-capable d’ouvrir un passage.
-
-Certes, ce n’était point défaut de civilité de la part des gens, mais
-l’entassement était à lui seul effrayant.
-
-Il y a dans le monde trois ou quatre endroits où il est préférable pour
-un Anglais de se mettre promptement d’accord avec son adversaire, quelle
-que soit la nationalité de celui-ci.
-
-Canton vient en tête de la liste. N’ayez jamais de discussion avec qui
-que ce soit dans Canton. Laissez cela au guide.
-
-Alors les puanteurs montèrent et nous accablèrent. Sous ce rapport,
-Canton est égal à vingt fois Bénarès.
-
-L’Hindou est un saint qui pratique l’hygiène quand on le compare au
-Chinois. C’est sous le même rapport un rigide Malthusien.
-
---Très mauvaise odeur dans cet endroit. Venez par ici tout droit, dit Ah
-Cum qui avait appris son anglais d’un Américain.
-
-Il fut très bon.
-
-Il me montra des boutiques de joaillerie en plume, où des gens étaient
-assis, découpaient dans les ailes brillantes des geais de tout petits
-carrés de plumes bleues et lilas, les collaient sur des montures dorées,
-de sorte que le tout ressemblait aux plus rares des émaux de Jeypore.
-
-Nous entrâmes dans une boutique.
-
-Ah Cum tira derrière lui la porte massive et mit le verrou, pendant que
-la foule s’entassait devant les fenêtres et les barreaux des volets.
-
-Je pensais plus à la foule qu’à la joaillerie.
-
-La cité était si sombre et la foule si nombreuse, et parmi elle il y
-avait tant de gens dont la figure n’avait rien d’humain!
-
-La marche du Mongol est un joli sujet à traiter dans un article de
-magazine.
-
-Entendez-la une seule fois dans le demi-jour d’une vieille boutique de
-curiosités, où les diables sans nom de la religion chinoise vous font
-des grimaces du haut des étagères du fond, où des dragons de bronze,
-révélateurs de malpropreté, s’accrocheront à vos pieds pendant que vous
-trébuchez sur le sol.
-
-Écoutez le bruit de pas sur les blocs de granit de la route et la vague
-de voix d’hommes qui vient se briser, cela n’est pas humain!
-
-Observez les faces jaunes qui vous dévisagent entre les barreaux, et
-vous serez effrayés comme je le fus moi-même.
-
---C’est du beau travail, dis-je au Professeur, qui se penchait sur un
-jupon de Canton, une merveille de vert pâle, de bleu et d’argent.
-Maintenant je comprends pourquoi les Européens civilisés, d’origine
-irlandaise, tuent les Chinois en Amérique. C’est chose justifiable que
-de les tuer. Il serait parfaitement juste d’effacer la ville de Canton
-de la surface du globe, d’exterminer tous ceux qui échapperaient au
-bombardement. Le Chinois ne devrait pas compter.
-
-Je poursuivais mes propres idées, qui étaient de couleur noire, de
-saveur amère.
-
---Ne pourriez-vous donc pas regarder les lions et y prendre plaisir et
-laisser la politique aux gens qui prétendent s’y connaître? dit le
-Professeur.
-
---Il ne s’agit pas de politique, répondis-je. Ce peuple devrait être
-exterminé parce qu’il n’a rien de commun avec aucun des peuples que j’ai
-rencontrés jusqu’à ce jour. Regardez leurs figures; ils nous méprisent,
-vous pouvez voir cela, et ils ne nous redoutent pas le moins du monde.
-
-Alors Ah Cum nous conduisit par des rues sombres au Temple des Cinq
-Cents Génies qui était une des choses à voir dans cette lapinière.
-
-C’était un temple bouddhiste, avec les accessoires usuels: autels,
-lumières sur les autels, figures colossales de gardiens aux portes.
-
-Autour de la cour intérieure s’étend un corridor dont les deux faces
-sont couvertes de figures de deux grandeurs représentant la plupart des
-races de l’Asie.
-
-On dit que plusieurs Pères Jésuites figurent dans cette galerie. Vous
-trouverez cela indiqué en détail dans les _Guides_ de voyageurs--et
-voici l’image d’un bon vivant en chapeau, avec toute la barbe, mais nu
-jusqu’à la ceinture, comme toutes les autres:
-
---Ce gentleman européen, dit Ah Cum, c’est Marco Polo.
-
---Tirez-en le meilleur parti possible, dis-je. Un temps viendra où il
-n’y aura plus de gentlemen européens, où il n’y aura plus que des Jaunes
-à l’âme noire--à l’âme noire, Ah Cum, et qui tiendront du diable leur
-père l’aptitude à faire plus de travail qu’ils ne devraient.
-
---Venez voir une horloge, dit-il, vieille horloge. Elle marche par
-l’eau. Allons, venez!
-
-Il nous conduisit dans un autre temple et nous montra une vieille
-clepsydre contenant huit _gurrahs_, exactement le même genre d’objets
-dont on se servait dans les régions écartées de l’Inde pour tenir lieu
-de veilleurs.
-
-Le Professeur jure que cette machine, qui est censée donner l’heure à la
-ville, se règle sur les cloches des steamers du fleuve, attendu que
-l’eau de Canton est trop épaisse pour couler dans un tube qui aurait
-moins d’un demi-pouce de diamètre.
-
-De la pagode de ce temple nous pûmes voir que les toits de toutes les
-maisons au-dessous étaient couverts de cruches pleines d’eau.
-
-Il n’y a dans la ville aucune organisation contre l’incendie: une fois
-allumé, il continue jusqu’à extinction.
-
-Ah Cum nous conduisit au champ du Potier où les exécutions ont lieu.
-
-Les Chinois massacrent par centaines et je suis loin de trouver qu’il y
-ait de la cruauté dans cette générosité à répandre le sang.
-
-Ils pourraient faire marcher les exécutions sur le pied de dix mille par
-an à Canton, sans que cela influe sur le niveau constamment ascendant de
-la population. Un bourreau, qui avait vu du pays, sans doute étant sans
-place, nous offrit une épée en nous garantissant qu’elle avait coupé
-bien des têtes.
-
---Gardez-la, dis-je, gardez-la, et que la bonne besogne continue. Mon
-ami, vous ne sauriez exécuter trop librement dans ce pays. Vous avez, à
-ce qu’on m’apprend, le bonheur de posséder une aristocratie purement
-littéraire, recrutée,--reprenez-moi en cas d’erreur,--dans toutes les
-couches sociales, et plus particulièrement dans celles où l’idée de la
-cruauté commise de sang-froid, a jeté les plus profondes racines, pour
-ainsi dire. Or, quand, à la nature héréditairement diabolique, on ajoute
-une éducation purement littéraire consistant en tendances cruelles et
-formalistes, le résultat, ô mon ami à mauvaise mine, le résultat, je le
-répète, est un état de choses vaguement indiqué dans la description que
-fait le Petit Pèlerin de l’Enfer des Égoïstes. Vous n’avez pas lu, je
-suppose, les ouvrages du Petit Pèlerin?
-
---On dirait, à sa figure, qu’il va sauter sur vous avec cette épée, dit
-le Professeur. Partons et allons voir le temple des horreurs.
-
-Ce temple-là était en quelque sorte l’établissement d’une Mme Tussaud
-chinoise.
-
-On y voyait des figures représentant en grandeur naturelle des hommes
-pilés dans des mortiers, coupés en tranches, fricassés, grillés,
-empaillés, et transformés par les diableries les plus variées, ce qui
-m’écœura et m’affligea.
-
-Mais les Chinois sont miséricordieux, même dans leurs supplices.
-
-Lorsqu’un homme est pilé dans un moulin, il y est jeté la tête la
-première, d’après les modèles.
-
-C’est ennuyeux pour la foule qui est là pour voir la farce, mais cela
-évite de la peine aux exécuteurs.
-
-Il faut surveiller attentivement un homme à moitié pilé. Sans cela il
-arrive à s’esquiver en se tortillant.
-
-Pour couronner le tout, nous allâmes voir la prison, qui était un foyer
-de pestilence dans une rue écartée.
-
-Le Professeur frissonna:
-
---C’est très bien, dis-je. Les gens, qui ont envoyé les prisonniers ici,
-n’ont aucun souci à leur sujet. Les gens doivent avoir l’air
-horriblement misérables, mais je suppose qu’ils ne s’en tourmentent pas
-beaucoup, et Dieu sait si je m’en soucie. Ce ne sont que des Chinois.
-S’ils se traitent entre eux comme des chiens, pourquoi les
-regarderions-nous comme des êtres humains? Laissons-les pourrir. Je
-demande à retourner à bord du steamer. Je demande à rentrer sous les
-canons de Hong-Kong. Fi!
-
-Puis nous parcourûmes une succession de rues et de maisons de second
-ordre, pour arriver enfin au mur de la ville, au côté de l’ouest, par un
-escalier aux marches nombreuses.
-
-Il y avait de la propreté en cet endroit.
-
-Le mur descendait de trente ou quarante pieds dans des champs de riz.
-
-Au delà s’étendait un demi-cercle de collines où chaque yard carré est
-planté de tombes.
-
-Canton l’abominable est sous la garde de ses morts et les morts sont
-plus que les myriades de vivants.
-
-Sur la cime gazonnée du mur se trouvaient des canons anglais tout
-rouillés qui avaient été encloués et abandonnés après la guerre.
-
-Ils ne devraient pas être là.
-
-Une pagode de cinq étages nous permit de contempler la cité dans son
-ensemble, mais j’étais las de voir ces rats dans leurs trous. Je
-ressentais de la fatigue, de l’horreur et de la mauvaise humeur.
-
-L’excellent Ah Cum nous mena à la villa du jardin d’été du Vice-Roi
-située sur la pente tournée vers la ville d’une colline couverte
-d’azalées et entourée de cotonniers.
-
-Dans le sous-sol, il y avait une belle chapelle à idoles. En haut, un
-vestibule de réceptions officielles avec des vérandahs vitrées et des
-meubles en ébène rangés le long des murs en quatre lignes droites. Ce
-n’était qu’une oasis de propreté.
-
-Dix minutes plus tard, nous rentrions dans la cité fourmillante, où nous
-étions privés de lumière et d’air respirable.
-
-Une ou deux fois nous rencontrâmes un mandarin avec la mince moustache
-officielle et le petit bouton rouge au sommet de la coiffure.
-
-Ah Cum était en train de nous expliquer la nature et les caractères
-distinctifs d’un mandarin, quand nous arrivâmes à un canal qu’on
-franchissait au moyen d’un pont anglais, et qui se fermait avec une
-porte de fer, confiée à la garde d’un policeman de Hong-Kong.
-
-Nous étions dans une station indienne, avec des magasins européens, des
-boutiques de Paris et tout le reste assorti.
-
-C’était le quartier anglais de Canton où il se trouvait deux cent
-cinquante Sahibs.
-
-Il aurait mieux valu placer une mitrailleuse Gatling derrière la porte
-du pont.
-
-Les _Guides_ de voyageurs vous apprendront que ce quartier fut cédé par
-les Chinois, lors du traité de 1860, et que les Français obtinrent une
-égale tranche de territoire.
-
-Grâce à la force comprimante de la bureaucratie française, la
-«concession française» n’a jamais été louée ni vendue à des
-particuliers, et maintenant c’est un régiment chinois qui y croupit.
-
-Les hommes qui voyagent vous en diront à peu près autant de Saïgon et du
-Cambodge.
-
-On dirait que le Français semble atteint d’une maladie, dès qu’il
-endosse un uniforme officiel. C’est la _paperasserite_ aiguë, si l’on
-nous permet le néologisme.
-
---Maintenant où êtes-vous allé et qu’avez-vous vu? dit le Professeur,
-d’un ton de pédagogue lorsque nous fûmes de retour sur le _Ho-Nam_ et
-que nous rentrions avec toute la vitesse possible à Hong-Kong.
-
---Un vaste égout de cité, plein de tunnels et habité par des diables
-jaunes, une cité que Doré devrait bien avoir vue. Je suis enchanté de ce
-que rien ne m’oblige à y retourner. Le Mongol se mettra en marche quand
-le bon moment sera venu pour lui. J’attends qu’il se mette en marche de
-mon côté. Partons pour le Japon par le prochain bateau.
-
-Le Professeur dit que j’ai complètement gâté le récit qui précède par ce
-qu’il qualifie de «calomnies exagérées sur le compte d’un peuple de
-rudes travailleurs».
-
-Il n’a pas vu Canton comme je l’ai vu, à travers une imagination
-enfiévrée.
-
-Une fois, avant mon départ, je grimpai jusqu’à la station civile de
-Hong-Kong d’où l’on domine la ville.
-
-Là, dans de somptueuses villas bâties en pierre et ayant leur façade sur
-des routes ombragées, dans un vrai paradis de fleurs magnifiques et dans
-un silence absolu que ne troublent pas même les bruits du trafic d’en
-bas, les résidents font de leur mieux pour copier l’existence d’une
-station indienne des Collines.
-
-Ils s’en tirent mieux que nous.
-
-Autour du kiosque à musique, on voit les dames vêtues de costumes
-assortis. Chaussures, gants, parapluies leur arrivent d’Angleterre avec
-les toilettes, et toute memsahib sait ce que cela veut dire.
-
-La routine de leur vie est fort analogue.
-
-Sur un point, elles ont l’avantage sur les dames des Indes.
-
-Les dames de Hong-Kong ont un club à elles, dans lequel les hommes ne
-sont, je crois, admis que par tolérance.
-
-Quand il y a un bal, il y a environ vingt danseurs pour une danseuse, et
-il n’y a, pour ainsi dire, pas de vieilles filles dans l’île.
-
-Les habitants se plaignent d’être isolés, renfermés. Ils contemplent la
-mer au loin, et il leur tarde de s’en aller. Ils ont leurs jours à des
-jours réguliers chaque semaine, et en dehors de cela ils se rencontrent
-autant qu’ils veulent.
-
-Ils ont des acteurs amateurs, et ils se querellent, et les hommes et les
-femmes prennent parti, et la station est divisée en deux camps du haut
-en bas de l’échelle sociale.
-
-Ensuite ils se réconcilient, et ils écrivent aux journaux locaux pour
-blâmer les critiques du terroir. N’est-ce pas touchant?
-
-Une dame me conta cela un après-midi et je pleurai presque de nostalgie.
-
---Et alors, vous savez, après qu’elle eut dit qu’elle était dans la
-nécessité de donner le rôle à l’autre, cela les mit en fureur. Les
-courses étaient si proches qu’on ne put rien faire, et Mistress B. dit
-que la chose était décidément impossible. Vous comprenez, n’est-ce pas,
-combien cela doit être désagréable?
-
---Madame, dis-je, je le comprends. J’ai déjà passé par là. Mon cœur
-quitte Hong-Kong. Au nom du grand Mofussil de l’Inde, je vous salue. A
-dater d’aujourd’hui, Hong-Kong est l’un de Nous: il prendra rang avant
-Meerut, mais après Allahabad dans toutes les cérémonies et revues.
-
-Elle se figura, je crois, que j’avais un coup de soleil, mais vous, du
-moins, vous saurez ce que je voulais dire.
-
-Nous ne rions plus à bord du steamer de la _Peninsular and Oriental_,
-l’_Ancona_, en route pour le Japon.
-
-Nous avons terriblement le mal de mer, parce que nous avons au-dessous
-de nous une mer mauvaise et au-dessus de nous une voilure humide.
-
-La voile sert à donner plus de stabilité au navire, qui refuse de se
-tenir en équilibre.
-
-Il est plein de Globe-trotters, qui refusent également de se laisser
-remettre d’aplomb.
-
-Un Globe-trotter pousse à l’excès le cosmopolitisme: il prétend être
-malade en n’importe quel endroit.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Préface VII
-
- La Cité de l’épouvantable nuit 1
- I.--Une cité de la vie réelle 3
- II.--Les réflexions d’un sauvage 15
- III.--L’assemblée des Dieux 31
- IV.--Sur les rives du Hughli 49
- V.--Avec la police de Calcutta 69
- VI.--Chez les _Iniquités_ 83
- VII.--Plus bas, toujours plus bas 101
- VIII.--Au sujet de Lucia 113
-
- De Calcutta à Hong-Kong 129
-
-
-E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
-
-
-
-
-A LA MÊME LIBRAIRIE
-
-(Volumes à 5 fr. 75)
-
-
- ANSTEY.--Vice-Versa. Roman.
- G. APOLLINAIRE.--L’Hérésiarque.
- BARBEY d’AUREVILLY.--Polémiques d’hier.
- --Dernières Polémiques.
- E. BARRETT-BROWNING.--Aurora Leigh.
- --Poèmes et Poésies.
- BJOERNSTJERNE-BJOERNSON.--Au delà des Forces.
- --Un Gant: Le Nouveau Système.
- LÉON BLOY.--Belluaires et Porchers.
- --Propos d’un Entrepreneur de démolitions.
- --Le Salut par les Juifs.
- --Résurrection de Villiers de l’Isle-Adam.
- ELEMIR BOURGES.--La Nef.
- --Le Crépuscule des Dieux.
- BRIEUX, DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE.--Théâtre complet. Le vol. 9 fr.
- JACQUES CHARDONNE.--L’Epithalame. Roman, 2 vol.
- BENJAMIN CONSTANT.--Lettres à sa Famille.
- ABEL FAURE.--L’Individu et l’Esprit d’autorité.
- --L’Individu et les Diplômes.
- PAUL GÉRALDY.--Toi et Moi. Poèmes.
- ÉMILE GUILLAUMIN.--La Vie d’un Simple (Journal d’un Fermier).
- LÉON HENNIQUE.--Un Caractère.
- --Poeuf. 2 fr. 80.
- IBSEN.--Le Canard Sauvage.
- --Solness le Constructeur.
- --La Dame de la Mer. Un Ennemi du peuple. 1 vol.
- J.-H. ROSNY.--Le Bilatéral.
- --L’Immolation.
- --Le Termite.
- RUDYARD KIPLING.--Lettres de Marque.
- --Au Hasard de la Vie.
- --La Cité de l’Épouvantable Nuit.
- --Parmi les Cheminots de l’Inde. Une vraie flotte. 1 vol.
- --Nouveaux Contes des Collines.
- --Trois Troupiers.
- --Brugglesmith.
- --Chez les Américains.
- KROPOTKINE.--Autour d’une Vie. Mémoires. 2 vol. à 5 fr.
- --La Grande Révolution.
- --Champs--Usines--Ateliers.
- --La Conquête du Pain.
- JEAN LORRAIN.--Les Lépillier.
- --Très Russe.
- --Modernités.
- PIERRE MILLE.--Paraboles et Diversions.
- MARLOWE.--Théâtre. 2 vol.
- T. de QUINCEY.--Les Confessions d’un Mangeur d’Opium.
- --Souvenirs autobiographiques du Mangeur d’Opium.
- SHELLEY.--OEuvres Poétiques. 3 vol.
- --OEuvres en Prose.
- STRINDBERG.--La Danse de Mort.
- SWINBURNE.--Chants d’avant l’Aube.
- A. SCHNITZLER.--Anatole.
- --La Ronde.
- PIERRE VEBER.--Les Belles Histoires.
- OSCAR WILDE.--Intentions.
- --Le Crime de Lord Arthur Savile.
- --Le Portrait de Dorian Gray.
- --La Maison de la Courtisane.
- --Une Maison de Grenades.
- --Théâtre. 3 vol.
- St. E. WHITE.--Terres de Silence.
- TOLSTOI.--OEuvres Complètes. Traduction Littérale et intégrale sur
- les manuscrits originaux.
-
-
-IMP. KAPP, PARIS-VANVES.
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CITÉ DE L'ÉPOUVANTABLE NUIT ***
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-even without complying with the full terms of this agreement. See
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-electronic works. See paragraph 1.E below.
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-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
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-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
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