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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Deux romanciers de Provence: Honoré d'Urfé et Émile Zola - Le roman sentimental et le roman naturaliste - -Author: Edmond Rostand - -Editor: Émile Ripert - -Release Date: March 30, 2021 [eBook #64966] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images generously - made available by the Bibliothèque nationale de France - (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DEUX ROMANCIERS DE PROVENCE: -HONORÉ D'URFÉ ET ÉMILE ZOLA *** - - - - - EDMOND ROSTAND - - DEUX ROMANCIERS DE PROVENCE - HONORÉ D’URFÉ ET ÉMILE ZOLA - - LE ROMAN SENTIMENTAL - ET LE ROMAN NATURALISTE - - Essai qui a obtenu à l’Académie de Marseille - le prix du Maréchal de Villars en 1887 - - - PARIS - LIBRAIRIE ANCIENNE ÉDOUARD CHAMPION - 5, QUAI MALAQUAIS (6e) - 1921 - - - - -JUSTIFICATION DU TIRAGE - - -Il a été tiré de cet ouvrage: - -1000 exemplaires sur papier d’Arches; - 50 -- sur papier du Japon; - 5 -- sur papier de Chine. - - - - -INTRODUCTION - - -Qu’un écrivain célèbre ait débuté par des essais, qui n’ont aucun -rapport avec le genre, qui a fait depuis sa réputation, c’est là ce -qu’on a eu l’occasion de voir plus d’une fois: Corneille écrit d’abord -des comédies, Pascal des traités scientifiques, Voltaire des tragédies, -un poème épique; plus proches de nous un Paul Bourget, un Jules Lemaître -font des vers jusqu’à leur trentième année, et ce Zola, dont nous allons -tout à l’heure avec Edmond Rostand évoquer la figure, est entré dans la -vie littéraire en apportant des contes sentimentaux. - -Mais il arrive à l’ordinaire que cette première activité--et c’est le -cas de tous les écrivains que je viens de citer--s’est poursuivie durant -quelques années et que les lettrés du moins n’en ont pas tout à fait -perdu le souvenir. - -Or qu’on vienne leur annoncer aujourd’hui, je dis même aux mieux -informés: «Edmond Rostand a débuté, non point, comme on l’a dit, par un -vaudeville, ce qui est déjà du théâtre, mais par un essai critique en -prose, et non pas sur deux auteurs dramatiques, mais sur deux -romanciers», ils s’étonneront, s’informeront des conditions où cet essai -a paru, de son sujet, de sa valeur; ils voudront des explications; ces -explications, en tête de ces pages, qui sont rééditées aujourd’hui par -les soins d’Édouard Champion, voici que je dois donc les donner à la -curiosité du public. - -Pour bien comprendre il n’est que d’évoquer un instant celle qui a formé -le jeune génie d’Edmond Rostand bien plus qu’il ne s’en est lui-même -rendu compte et qu’on ne l’a dit en parlant de lui, la bonne fée penchée -sur son enfance pour lui donner tour à tour les plus brillants des dons -poétiques, je veux dire la Provence. Car c’est elle qui lui fournit à la -fois l’occasion, le thème, les personnages de ce premier essai et les -qualités d’esprit qu’il fallait pour le bien traiter et qu’il devait -appliquer ensuite à de plus glorieux travaux. - -On sait assez qu’Edmond Rostand est né à Marseille le 1er avril 1868, -mais quand on a donné ce premier détail biographique, on passe et l’on -en vient à considérer tout de suite le collégien de Stanislas ou le -jeune auteur des _Romanesques_. Aujourd’hui soyons plus attentifs à ses -origines. Arrêtons-nous un instant à Marseille, devant cette maison de -la rue Montaux, aujourd’hui la rue Edmond Rostand, où cet enfant -s’éveille à la vie, devant ce vieux lycée où il prend contact avec les -poètes, devant cette Académie de Marseille qui lui tend sa première -couronne. - - * - - * * - -Edmond Rostand est né à Marseille, non point par hasard comme cet Honoré -d’Urfé qu’il évoque à ses débuts, mais d’une vieille famille -marseillaise, et, mieux encore, provençale. Car c’est d’Orgon, ce gros -village voisin de Saint-Remy, la patrie de Roumanille, de Maillane, la -patrie de Mistral, que s’élève cette famille des Rostand. A Orgon, au -XVIIIe siècle, nous savons qu’un Esprit Rostand--Esprit, le joli nom -pour qui doit faire souche de poètes!--est notaire royal. A la fin du -siècle un de ses fils descend à Marseille, y fonde une maison pour le -commerce des draps, y épouse une fille de Toulon, Marguerite Lions, dont -il a huit enfants. L’un d’eux, Alexis, sera l’aïeul d’Edmond Rostand. Il -a vingt ans quand la Révolution éclate; il sert à l’armée des -Pyrénées-Orientales, il est cité à l’ordre du jour pour être entré le -premier dans une redoute; à l’armée des Pyrénées-Orientales servait -aussi un jeune homme de Maillane, qui s’appelait Frédéric Mistral. -C’était le père du poète. Père d’un Mistral, aïeul d’un Rostand, ces -hommes d’action, qui ont vu s’illuminer leur jeunesse à la lueur de si -grands événements, ont conservé toute leur vie le goût de l’activité uni -au respect des choses de l’esprit. - -Les guerres finies, Alexis Rostand rentre à Marseille et dans la cité -qui se réorganise occupe peu à peu une place éminente: juge et président -du Tribunal de Commerce, maire de la ville de Marseille, président du -Conseil général des Bouches-du-Rhône, fondateur et président de la -Caisse d’épargne, auteur de nombreux mémoires, rapports et discours, il -répand en tous sens une magnifique activité de grand travailleur et -meurt en 1854, en sa quatre-vingt-sixième année, chargé d’ans et -d’honneurs. - -En même temps son frère Bruno commerce avec les Échelles du Levant. Un -jour un riche voyageur vient le trouver, qui lui demande de noliser un -brick à son intention, pour s’en aller vers la Palestine; M. Bruno -Rostand met à sa disposition un de ses meilleurs bâtiments, l’_Alceste_, -commandé par le capitaine Blanc, du port de La Ciotat. On était en juin -1832: le riche voyageur, qui voyait des fenêtres de l’Hôtel Beauvau -l’_Alceste_ se balancer dans le Vieux-Port, s’appelait Alphonse de -Lamartine. Avec une gratitude émue le grand poète a cité dans son -_Voyage en Orient_ le nom de ce Bruno Rostand, qui «l’avait comblé de -prévenances et de bontés, homme instruit, disait-il, et capable des -emplois les plus éminents, entouré d’une famille charmante et ne -s’occupant qu’à répandre parmi ses enfants des traditions de loyauté et -de vertu». - -On voit assez ce milieu de bourgeoisie aisée et lettrée; le fils -d’Alexis, Joseph Rostand, est à Marseille même receveur des taxes -municipales; ses deux fils, Eugène et Alexis, le père et l’oncle -d’Edmond Rostand, sont à la fois des hommes d’affaires et des artistes: -Alexis Rostand, mort récemment directeur du Comptoir National d’Escompte -à Paris, après en avoir longtemps dirigé la succursale à Marseille, et -tout à la fois musicien estimé, auteur de mélodies et d’oratorios; -Eugène Rostand, économiste et poète. - -Évoquons un instant sa figure; aussi bien elle est à l’origine de ces -pages que j’ai l’honneur de présenter au public lettré. Il les inspire -directement et c’est par ses soins que, pour la première fois, elles -voient le jour. - -Économiste et poète, ai-je dit. Oui, poète mort jeune, à qui l’homme a -survécu, poète qui s’est tu modestement, quand il a vu qu’un fils, -infiniment doué pour la poésie, avait repris et amplifié le chant clair -et sincère, qu’il avait essayé de moduler, sans autre prétention que -celle d’apparaître un honnête homme, un amateur distingué. _Ébauches_, -avait-il dit en 1865; la _Seconde Page_ avait-il ajouté en 1866, livres -simples et tendres, où l’on avait entendu les accents de l’amour et de -la jeunesse; les _Sentiers unis_, disait-il encore en 1887, pour -désigner le livre de maturité où il notait les émotions plus profondes -de la paternité auprès du berceau de ses filles et de ce petit garçon -que tout le monde appelait Edmond et qu’il appelait, plus tendrement, -Eddy. - -Entre temps, humaniste, qui se souvenait d’avoir eu au lycée de -Marseille un prix d’honneur et pour maître l’annotateur bien connu de -Virgile, le latiniste Benoist, qui fut depuis à la Sorbonne professeur -de poésie latine, il avait traduit Catulle en vers français, d’une façon -charmante et telle qu’il est peu d’exemples d’une traduction aussi -serrée et aussi élégante d’un auteur latin. - -Mais, pris dans le tourbillon des affaires marseillaises, cet érudit, ce -poète abandonne Catulle pour devenir président de la Caisse d’épargne, -qu’avait fondée son grand-père Alexis, et puis de je ne sais combien -d’œuvres diverses, et pour collaborer au _Journal des Débats_, comme au -_Journal de Marseille_. Cependant, en 1877, il a été élu membre de -l’Académie de Marseille, et c’est par là qu’il mérite ici de nous -intéresser le mieux. - - * - - * * - -Nous voici en effet revenus au point de départ de notre brochure. Car ce -jeune Edmond, qui est le fils d’Eugène Rostand, et qui a fait au lycée -de Marseille, de la sixième à la rhétorique incluse, des classes fort -brillantes, en récoltant un grand nombre de nominations et toujours des -prix de français et d’histoire, présage d’une vocation pour le drame -historique, voici qu’il est devenu l’élève de René Doumic au collège -Stanislas, et puis, tout grisé de cette littérature qui l’a enveloppé -dès l’enfance, enivré de lumière méditerranéenne, il songe, lui aussi, à -devenir à Paris ce poète que nul ne demandait, comme il dit dans son -excessive modestie, au risque d’y être un «Daniel Eyssette sans Alphonse -Daudet». - -Mais, en ses débuts, nostalgique et presque dégoûté d’avoir à se faire -«une place au soleil d’une ville qui n’a pas de soleil», de ce Paris où -il fait un peu figure d’exilé, ses yeux se tournent, éblouis encore, -vers sa ville natale. - -Or un jour, en 1887, son père lui communique le sujet que propose -l’Académie de Marseille pour le prix du maréchal de Villars, qu’elle -décerne annuellement. Il est un peu bizarre, ce sujet, et il diffère -notablement des bons travaux ordinaires que proposent aux concurrents -bénévoles les Académies de province. Peut-être doit-on penser que c’est -Eugène Rostand lui-même qui l’a soufflé à ses confrères: «Deux -romanciers provençaux, Honoré d’Urfé et Émile Zola», le premier et le -dernier de la série, l’un toute grâce et toute élégance, peintre d’une -société raffinée, l’autre toute crudité et toute grossièreté parfois, -miroir brutal du monde moderne en toute sa vulgarité. Quel intéressant -contraste! Quelle gageure à soutenir que cette comparaison paradoxale! -Et voici que, piqué au jeu, ce jeune homme de dix-huit ans se met à -l’œuvre. Il aime la Provence, le passé que représente d’Urfé, et il -n’est pas insensible au présent d’affaires et de négoces que représente -Zola; il retrouve en un tel sujet les goûts même, si divers, de sa race -complexe. - -Et puis obtenir le prix du maréchal de Villars à l’Académie de -Marseille, ce n’est point déjà si mince honneur aux yeux d’un jeune -homme qui, dès son enfance, a entendu parler avec éloges de cette digne -compagnie, dont son père et son oncle font partie. - -N’est-elle pas une des plus notables parmi les Académies de province? -Ces Académies de province, on les a volontiers ridiculisées. Elles n’ont -pas toujours mérité qu’on se moquât d’elles à ce point. Au XVIIIe siècle -la plupart d’entre elles poursuivent une tâche noble, belle, utile, qui -est de représenter dans toute la France la culture française et de ne -point la laisser se perdre dans les salons où paradent, après les -Précieuses ridicules, bien d’autres beaux esprits de province. Au XIXe -siècle leur tâche est plus austère peut-être, mais peut-être aussi plus -utile; par les recherches de leurs travailleurs, elles éclairent -l’archéologie, l’histoire, la géographie régionales; dans leurs mémoires -reposent bien des documents, présentés parfois, je l’accorde, de façon -maladroite, mais infiniment utiles à consulter. - -En outre l’appréciation des valeurs littéraires ne leur a point manqué; -pouvons-nous oublier que l’Académie de Dijon a révélé Rousseau à la -France et que l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse, berceau du -premier romantisme, a couronné, la première, Victor Hugo? - -L’Académie de Marseille, elle aussi, a quelques titres qu’elle peut -faire valoir avec assez d’honneur. Elle fut fondée en 1726 par le -maréchal de Villars, qui, l’année même de la victoire de Denain, avait -été nommé gouverneur de Provence. En ces fonctions Villars s’était fait -une vraie popularité qu’il aimait à cultiver; il avait de l’affection -pour sa «grosse ville» et ses «bons amis» de Marseille, comme il le -disait; il entretenait les rapports les plus cordiaux avec la Chambre de -Commerce, qui, chaque année, à l’époque du carême, lui envoyait un -quintal et demi de café trié, deux barils d’huile d’un quintal pièce, un -baril de thon mariné, un baril de soles marinées, douze pots d’anchois, -douze bouteilles d’olives. - -Ces relations gastronomiques entre Villars et Marseille ne devaient pas -être les seules; il voulut satisfaire aussi aux exigences de l’esprit. -En 1726 il fondait, sur le modèle de l’Académie française, dont il était -membre, une Académie à Marseille, et cette même année, le 19 septembre, -en séance solennelle, cette Académie était adoptée par l’Académie -française. Fontenelle répondant au discours de Chalamond de la Visclède, -le délégué de l’Académie de Marseille, disait amicalement: - -«Votre Académie sera plutôt une sœur de la nôtre qu’une fille; cet -ouvrage, que vous êtes engagés à nous envoyer tous les ans, nous le -recevrons comme un présent que vous nous ferez, comme un gage de notre -union, semblable à ces marques employées chez les anciens pour se faire -reconnaître à des amis éloignés.» - -Par ces paroles il faisait allusion au tribut littéraire que l’Académie -de Marseille s’était engagée à payer chaque année à l’Académie -française, sous forme de vers ou de prose, tribut qui fut en effet -fourni régulièrement pendant quelques années. Et puis, à la suite de -quelques froissements, les rapports entre les deux compagnies subirent -diverses fluctuations et finalement furent interrompus par la -Révolution. Mais jusqu’alors les Académiciens de Marseille avaient eu, -en principe, le droit de siéger avec les Immortels, aux séances de -l’Académie française, quand ils étaient de passage à Paris. Il serait -peut-être intéressant d’examiner aujourd’hui s’il ne serait pas opportun -de renouer de tels rapports entre les Académies de province et -l’Académie française. - -Mais sans prétendre discuter ici cette question, bornons-nous à noter -qu’après la Révolution le Provençal François Raynouard, le premier -éditeur des Troubadours, secrétaire perpétuel de l’Académie française et -membre associé de l’Académie de Marseille, avait essayé de rétablir de -tels rapports que sa personnalité facilitait et qu’en 1831, en un jour -d’exaltation, le plus glorieux des Académiciens d’alors, Lamartine, -était solennellement reçu par ses confrères marseillais, quand il -s’embarquait pour l’Orient, et leur laissait, en mémoire de cette -réception, le magnifique poème par lequel il faisait ses adieux à la -France et à Marseille. - -Depuis l’Académie de Marseille a compté parmi ses membres associés bien -des écrivains français, parmi ses membres résidants des hommes -remarquables, et à côté des principales personnalités de la région, des -hommes comme Joseph Méry, Joseph Autran, J.-Ch. Roux, Frédéric Mistral, -que recevait solennellement, par un beau discours, Eugène Rostand, alors -directeur de l’Académie, le 13 février 1887: en cette même année 1887, -quelques mois après, elle couronnait la première le jeune Edmond -Rostand. - - * - - * * - -Ce n’était pas seulement qu’elle saluât en ce jeune homme le fils bien -doué d’un de ses membres les plus sympathiques, mais c’est aussi que ce -travail, qu’elle récompensait ainsi, témoignait vraiment--on en -jugera--des plus rares qualités par lesquelles devait se signaler un -critique qui était en même temps un poète. - -La poésie, il l’avait respirée, on vient de le voir, dès ses premières -années dans sa famille et dans sa ville, dans son pays, «au pays, dit-il -lui-même, de l’imagination toute-puissante, près de la mer chantante, -sous le ciel bleu, dans l’air parfumé», sous la caresse d’un soleil, qui -«d’une vieille rue grimpant dans un quartier sale, d’un groupe -déguenillé, fait quelque chose de pittoresque et de saisissant», et, -comme dira _Chantecler_, fait un étendard en séchant un torchon. - -La Provence lui a donc donné, dès son enfance, «cette facilité de -conter, cette verve, cet enthousiasme dans le récit qui le font vif, -coloré, entraînant», et qu’il salue dans les écrivains dont il va -parler. Elle lui fournit aussi les deux types sur lesquels cette -imagination et cette verve vont s’exercer: Zola, né à Aix, où il a passé -son adolescence et dont toujours le souvenir revient vers la vieille -ville, qu’il appelle Plassans, et qu’il introduit dans ses premiers -romans et dans quelques-uns de ses derniers; Honoré d’Urfé, de race -savoyarde, à dire le vrai, mais qui naît à Marseille, au cœur de la -vieille ville, et qui va mourir, non loin de là, sur la Côte d’azur, à -Villefranche. - -Pour comparer ces deux écrivains si différents, il fallait toutes les -ressources d’un esprit singulièrement ingénieux. Si l’étude de chacun de -ces deux romanciers était relativement aisée, leur parallèle devenait -périlleux. Je crois que c’est justement cette difficulté qui a tenté -Edmond Rostand. - -Qu’il traitât ce sujet parce qu’il y voyait une occasion facile d’avoir -un prix littéraire, faisons-lui l’honneur de ne point le croire. Au -reste, ce prix n’était pas tellement important ni glorieux qu’il eût -mérité cette contrainte intellectuelle. Si donc ce jeune homme, cédant -aux suggestions de son père, se laisse aller à traiter un tel sujet, -c’est qu’il y trouve un certain intérêt littéraire, et la joie tout -d’abord certainement de vaincre une difficulté. - -Un tel esprit, durant toute sa carrière, loin de fuir ou de tourner les -obstacles, les accumulera complaisamment devant lui pour avoir le -plaisir de les franchir. Deux amoureux s’aiment quand ils se croient -séparés par la haine de leurs pères et ne s’aiment plus sitôt que -l’amour leur est permis; un homme intelligent et laid emprunte, pour se -faire aimer, le masque d’un beau garçon naïf; un troubadour s’éprend -d’une dame qu’il n’a jamais vue et meurt le jour qu’il la voit; un coq -croit faire lever le soleil et s’aperçoit qu’il n’en est rien; autant de -sujets impossibles pour la moyenne des poètes et qui sont pour l’esprit -de Rostand de merveilleux excitants; et la difficulté n’était sans doute -pas moindre de mettre à la scène le Christ de la _Samaritaine_ ou le -fils de Napoléon. Sujets difficiles, et dans la façon de les traiter -détails à chaque instant imprévus, surprise continuelle de l’épithète, -de la coupe, de la rime, amour toujours éveillé de la chose rare, de -l’effet inédit, de ce qui est subtil, fragile, irréel, des ombres et des -fumées; frère de ces ratés, de ces délicats qui ne peuvent traduire les -finesses qu’ils sentent et qui gardent leurs œuvres en eux-mêmes, ne -pouvant réaliser de trop magnifiques projets, de ces peintres que -«désespère la toujours fuyante couleur», et descendant aussi de cette -race des troubadours, qui avait poussé jusqu’à l’extrême limite le -raffinement de l’amour et des termes par lesquels il s’exprime,--tel -sera Edmond Rostand, tel il est, quand il se trouve à dix-huit ans -excité par ce sujet paradoxal: comparer d’Urfé et Zola, le romancier de -toutes les grâces et de toutes les subtilités amoureuses, celui de -toutes les audaces et de toutes les vulgarités naturalistes. Voilà le -parallèle qu’il trouve «piquant», l’opposition de cette ancienne glace, -un peu estompée, peuplée de fantômes charmants, d’ombres confuses de -bergers et de bergères, et de ce cruel miroir moderne, haut et clair, -reproduisant tout avec un éclat dur, froid, implacable,--le contraste -enfin de ces deux Provences, l’une ardente et sensuelle, cynique et -dure, l’autre amollie, raffinée, italienne déjà, vraie gueuse parfumée, -«_parfumée_ avec d’Urfé, _gueuse_ avec Zola». - -Cet exercice ingénieux enchante, à n’en pas douter, l’esprit d’Edmond -Rostand et si l’on sent assez qu’il connaît bien l’œuvre de Zola, (son -Flambeau d’ailleurs ne dédaignera pas le mot populaire et parfois le mot -cru), mais qu’il l’aime assez peu, tout en lui rendant beaucoup mieux -justice que les gens de son monde vers 1887 n’avaient coutume de le -faire, par contre on sent qu’il adore parler d’Honoré d’Urfé, comme sans -doute il a pris plaisir à le lire, «à la Bibliothèque de Marseille, dans -l’édition de Toussaint de Bray, qui date de 1610», nous dit-il. - -On devra y songer, toutes les fois qu’on voudra parler de _Cyrano_: à -dix-huit ans Edmond Rostand a lu Honoré d’Urfé. Combien de gens de -lettres, d’universitaires, de spécialistes même peuvent-ils se vanter -d’en avoir fait autant? Il a lu l’_Astrée_, non point par simple devoir -de postulant consciencieux d’un prix académique, mais avec plaisir, on -le sent à la façon dont il en parle, en soulignant d’un doigt -complaisant les bons endroits. Et n’avoir éprouvé à cette lecture aucun -ennui, si cela est normal au XVIIe siècle, à la fin du XIXe siècle cela -est beaucoup plus rare et situe tout de suite un tempérament. - - * - - * * - -Extraire donc ces premières pages d’Edmond Rostand des quelques rares -bibliothèques provençales où elles étaient enfouies, sans que nul -s’inquiétât de les relire, ce n’est point simple curiosité de -bibliophile. Il y fallait ce bibliophile; grâces en soient rendues à M. -Auguste Rondel, qui, depuis des années, collectionne avec un soin pieux -tout ce qui peut éclairer l’histoire du théâtre; je dois à sa -complaisance d’avoir lu, à quelques pas de la maison où naquit Edmond -Rostand, cette brochure, où l’esprit du poète est né à la lumière de -l’édition; et tous les lettrés lui devront, maintenant, tout comme moi, -de pouvoir les lire. - -Mais ce n’est pas, je l’ai dit, simple curiosité; à nous pencher sur de -telles pages, nous surprenons à sa source même le génie d’Edmond -Rostand. C’est dans un jardin de Provence, qui serait un peu semblable à -ceux de l’_Astrée_, le premier murmure d’une fontaine où viendraient se -mirer de jeunes romanesques; c’est le clair de lune sur les quais de -Tripoli, ou sur le balcon de Roxane; c’est, dans le parc de Schœnbrünn, -la fuite en pleurs de «la petite source». Voici, en raccourci, soumises -dès 1887 au jugement de l’Académie de Marseille, toutes ces brillantes -qualités, qui, dans un soir de décembre 1897, vont éblouir Paris, la -fantaisie joyeuse et déjà par instants étincelante, le goût du subtil, -du rare, du précieux, la sentimentalité tendre, un peu d’ironie -juvénile, sans insolence ni méchanceté, un joli cliquetis de phrases et -de mots. Voici surtout l’évocation de toute cette charmante société du -XVIIe siècle à son début, telle que l’ont faite l’_Astrée_ et l’Hôtel de -Rambouillet, le monde délicieux qui, dix ans après, entrera dans la -figuration de _Cyrano_ ou sera évoqué dans _La Journée d’une Précieuse_. -Voici enfin ce grand amour de la lumière qui depuis les _Musardises_ -baigne l’âme de ce charmant _lazzarone_ et la soulèvera jusqu’à la faire -éclater, ouverte et chantante, dans les appels passionnés de Chantecler -à la lumière. - -Oui, très jeune, ce poète est déjà lui-même, et de là vient que, s’étant -trouvé ainsi dès l’aube de sa vie il s’est imposé au public dès son -aurore. On conserve dans sa famille un portrait de son enfance, dû à un -peintre marseillais, où déjà les traits essentiels de sa physionomie -sont dessinés. De même sa physionomie intellectuelle; à dix-huit ans il -est déjà ce qu’il sera plus tard; dans cette œuvre de jeunesse,--et -c’est son intérêt,--reconnaissons déjà une sorte de poème subtil et -lumineux. - -Tel quel cet essai obtient en 1887 le prix du maréchal de Villars. -J’imagine les Académiciens de Marseille se penchant sur ce travail, un -peu inquiets peut-être de certains tours paradoxaux de pensée et de -style, mais agréablement impressionnés tout de même par les grâces -charmantes de l’ensemble; je les vois félicitant avec une cordialité -toute marseillaise M. Eugène Rostand, qui accepte avec une satisfaction -modeste ces félicitations, dont le murmure flatteur salue le premier -succès de son fils. Il veut prolonger ce succès: ce travail ne doit pas -rester dans l’ombre d’une Académie; il le publie dans le _Journal de -Marseille_, et, profitant de sa composition typographique, il en fait -une brochure, qui paraît en 1888; et est le vrai début d’Edmond Rostand -dans le monde littéraire; deux ans plus tard ce nom devait reparaître en -tête d’un volume de vers, publié par l’éditeur Lemerre, et qui -s’appelait _Les Musardises_; cinq ans plus tard sur la verte brochure, -que l’on vendait dans les couloirs du Théâtre-Français aux -représentations des _Romanesques_. - -Il n’y a pas, on le voit, de solution de continuité; si le début -d’Edmond Rostand, à le juger par sa forme extérieure, n’a aucun rapport, -nous l’avons dit au début, avec le genre qui a fait sa gloire, cependant -ne nous laissons point tromper par les apparences et, plus exactement -renseignés maintenant, saluons dans le jeune lauréat de l’Académie de -Marseille le futur auteur de _Cyrano_ et de _Chantecler_. S’il est vrai, -comme il l’a dit lui-même, que «l’âme des coutelas rêve dans les canifs» -et qu’il ne faut pas prendre «des essais pour des diminutifs», soyons -assurés que ce n’est pas diminuer le génie d’Edmond Rostand que de -publier cet essai, où l’on entend déjà vibrer les accents les plus -intimes de son âme et de sa poésie. - -Émile RIPERT. - - - - -DEUX ROMANCIERS DE PROVENCE - -HONORÉ D’URFÉ ET ÉMILE ZOLA - -LE ROMAN SENTIMENTAL ET LE ROMAN NATURALISTE - - «N’allons pas surfaire l’ancien roman, ni le sacrifier. Et - pourquoi s’obstiner absolument à donner le prix, à chercher un - vainqueur et un vaincu? Il n’y en a pas, ou plutôt je ne vois - que deux vainqueurs: chacun des deux, vu à son heure, a sa - couronne.» - - (SAINTE-BEUVE, _Nouveaux lundis_.) - - -Il semble que nulle part le Roman ne doive être plus en faveur qu’au -pays de l’imagination toute-puissante, en cette Provence amoureuse de -l’Amour (c’est chez elle qu’il a tenu des cours célèbres), et qui aime -tout ce qui en parle, où jadis, dans les manoirs seigneuriaux, on -attendait impatiemment la venue, chaque nouvel an, avec la saison des -violettes, du troubadour,--ce romancier voyageur... - -Là, près de la mer chantante, sous le ciel bleu, dans l’air parfumé, -tout est Roman. Et ce qui ne l’est pas le devient. Car l’imagination des -Provençaux est comme leur soleil, ce soleil dont la lumière chaude -transfigure et fait resplendir. La couleur éclate partout où il pose sa -caresse; d’une vieille rue grimpant dans un quartier sale, d’un groupe -déguenillé, il fait quelque chose de pittoresque et de saisissant. -Demandez à tous les peintres: d’un rien on fait un tableau avec ce -soleil! Et avec cette imagination, qui n’a qu’à rayonner comme lui pour -que tout se dore et se poétise,--il n’en faut pas beaucoup non plus pour -faire un roman. - -A-t-on noté comme en Provence le moindre incident de la vie banale, une -anecdote insignifiante, triviale, se transforme et se dramatise? Et -cela, grâce à cette facilité de conter--peut-être aussi un peu d’en -conter--que presque tous possèdent, à cette verve, à cet enthousiasme -dans le récit qui le font vif, coloré, entraînant, l’enrichissent de -détails point authentiques toujours, mais choisis à merveille, propres à -faire voir, si naturels qu’ils donneraient de la vraisemblance à la -vérité même, qui peut en manquer. Il faudrait être bien ennemi de son -plaisir pour reprocher une pointe d’exagération méridionale,--si -inconsciente d’ailleurs,--et ne pas admirer l’art surprenant de mettre -en scène, de camper les personnages, d’engager le dialogue. On ne peut -s’étonner vraiment qu’il y ait eu beaucoup de romanciers en Provence. -Mais chez nous, tout le monde l’est plus ou moins, romancier!... - -Si on demandait la liste des romanciers provençaux, peu de gens, après -avoir cité les plus connus, les deux Méry, Léon Gozlan, Pontmartin, -Louis Reybaud, Mme Reybaud, Amédée Achard, Alphonse Daudet, oublieraient -de terminer par le nom d’Émile Zola... Combien songeraient à commencer -par celui d’Honoré d’Urfé? - -Et pourtant il faut bien consentir à ce que nos romanciers--non -seulement les nôtres, mais tous ceux de la France,--descendent de lui. -Après tout, ces jolis bergers qui errent, dolents, sous les ombrages du -Forest, nous devons les regarder comme les frères aînés des héros de -roman d’aujourd’hui, quoiqu’on ait peine à reconnaître la parenté. - -On les peignait, autrefois, avec des couleurs discrètes, dans des -teintes assourdies, amoureux plutôt que passionnés, tendres pasteurs -d’une mélancolie virgilienne et très douce, sans rien de troublé ni de -malsain, qui toujours conservent les grâces naïves, le visage frais et -rose des Amours folâtrant à la première page, autour d’une vieille -estampe. On les montre aujourd’hui sous une lumière crue, pâles et -flétris le plus souvent, ayant des emportements de passion cynique ou -des tristesses maladives,--moins enrubannés et plus vrais, à ce qu’on -prétend. Mais un lien subsiste toujours. Et Céladon commence la série -des soupirants sympathiques; il est l’éternel jeune premier, qui devrait -commencer à devenir vieux, mais qui va se métamorphosant selon le temps -et les mœurs, suivant les modes. Jadis il levait les yeux au ciel, et -avec de grands gestes parlait de _rochers de cruauté_, invoquait le dieu -malin Cupidon,--et sa tirade se prolongeait interminablement, pleine -d’allusions mythologiques. Aujourd’hui cette manière de faire sa cour -prêterait à rire, et il a adopté la nouvelle, prenant des poses plus -simples, mais non moins étudiées, sur les canapés et les poufs de -peluche, accoudé au dossier du fauteuil, glissant un mot derrière -l’éventail... Mais c’est toujours Céladon! - -Sans doute il faut se garder d’aller trop loin, et de vouloir découvrir -des rapports étroits entre le vieux roman sentimental et le roman -nouveau. Mais les étudier l’un en face de l’autre, indiquer même avec -discrétion un parallèle, ne serait-il pas piquant? - -J’aurais devant moi deux toiles de maîtres différents, très éloignés -l’un de l’autre, par exemple un Boucher et un de Nittis... Un peintre -aurait beau me dire: «Cela n’a aucun rapport,--Boucher, l’artiste -délicat, fade, et Nittis, le maître impressionniste, ne comparez donc -pas!» Je comparerais... ou plutôt, non, comparer n’est pas le terme -exact,--je voudrais voir simplement ce que fait naître dans mon esprit -cette rencontre, jouir du rapprochement, noter ce qu’il peut éveiller -d’idées, ouvrir de points de vue, analyser tout ce que me fait éprouver -de curieux le sentiment d’avoir là, à ma droite, l’impression du XVIIIe -siècle, et là, à ma gauche, celle du XIXe... - -C’est pour cela que dans la liste des romanciers de Provence il paraît -bien intéressant de considérer le premier et le dernier, Honoré d’Urfé -et Émile Zola. N’est-ce pas plein d’attrait et de nouveauté de parler de -l’un à propos de l’autre, de l’_Astrée_ et de l’_Assommoir_, et de la -série de l’_Astrée_ à propos de celle des _Rougon-Macquart_?... - -D’Urfé et Zola! Dans le contraste de ces deux noms, le génie de la -Provence se révèle, plein d’âpreté et de violence, et aussi de -délicatesse. Elle est le pays des amours ardentes et sensuelles, comme -aussi celui des tendresses pures et platoniques, qui garde le souvenir -d’un Pétrarque et d’une Laure de Noves. Il y a la Provence sauvage, -fille aux cheveux fauves plantés drus sur une nuque puissante, brunie au -soleil, superbe de santé, de sève débordante, aimant une langue forte et -vraie, mais dure souvent et cynique... Et il y a aussi une femme d’une -grâce amollie et presque énervée, raffinée de goûts, italienne dans son -amour des douceurs et des _concetti_, d’un parler musical et enjôleur, -ayant préféré à l’odeur simple et saine de ses lavandes les parfums -quintessenciés et musqués... Et le mot célèbre nous revient en mémoire: -la Provence nous apparaît bien ici comme la _gueuse parfumée_, parfumée -avec d’Urfé, gueuse avec Zola! - - - - -I - - -On nous pardonnera sans doute une comparaison un peu subtile en songeant -que ce n’est point impunément tout à fait, sans y gagner quelque -recherche et quelque préciosité, qu’on lit l’_Astrée_ d’Honoré -d’Urfé.--Supposons qu’une très ancienne glace ait par miracle conservé -l’image de tout ce qu’elle a reflété, que les profondeurs mystérieuses -et endormies du vieux miroir se peuplent de fantômes charmants, d’ombres -confuses de bergers et de bergères qui passent, entrelacés, couples -touchants et fanés, d’un ridicule attendrissant; et dans le cadre dédoré -nous voyons saluer et sourire, avec des grâces vieillies, la société -d’autrefois. Celle d’aujourd’hui nous apparaîtrait en face, reproduite -dans une glace moderne, haute et claire. Il est bien évident que s’il -s’agissait de comparer les deux glaces, nous serions amenés à comparer -ce qu’elles reflètent, les deux sociétés. Nous parlerons donc de la -société d’Honoré d’Urfé et de celle d’Émile Zola. Et nous pourrons -ensuite nous occuper des miroirs, que l’on ne fait certes plus, -aujourd’hui comme autrefois, courtisans et menteurs, prêtant des -charmes, de la poésie, reflétant en beau, mais cruellement fidèles, -reproduisant tout, avec un éclat dur, froid, implacable; et il en est -même quelquefois auxquels on reprocherait presque d’enlaidir. - -C’est bien avant 1616, quoi qu’on en ait dit, que parurent les deux -premiers volumes de l’_Astrée_; la Bibliothèque de Marseille possède -l’édition de Toussaint de Bray qui porte la date de 1610: c’est vers -1608 que d’Urfé en dédiait à Henri IV la première partie. - -Henri IV venait de rendre la paix à la France, et celle-ci, délivrée -enfin des angoisses horribles de la guerre civile, respirait librement. -C’était, comme après toutes les guerres meurtrières, ce brusque réveil -des Amours dont a parlé le poète, des Amours qui vont refaire le sang -tari. La nature prend sa revanche, et les campagnes dévastées, les -champs foulés par les charges impétueuses reverdissent. C’est le grand -renouveau: le mot «Je t’aime» paraissait avoir été oublié: mais voilà -que les amants se le murmurent encore, lèvre à lèvre... - - Parmi tant d’isolés qui pleurent - Ils se sentent mieux réunis... - Ils se blottissent mieux ensemble - Après tant de jours alarmants; - Le retour du baiser leur semble - Plus doux que ses commencements. - -Et la France entière est amoureuse. Tout le monde est gagné de mollesse. -Le Béarnais donne l’exemple des galanteries. Bientôt ce n’est plus -seulement un besoin de tendresse qui se fait sentir, c’est aussi un -besoin de volupté. Chacun, avide de jouir, semble avoir pris pour règle -de conduite la devise rabelaisienne: vivons joyeux! Les croyances depuis -longtemps sont ébranlées, et la morale achève de se relâcher. - -Il est à craindre maintenant que cette société ne se rue aux plaisirs -avec trop d’emportement, qu’elle ne se souvienne des leçons dégradantes -de vice données par la cour des derniers Valois. On prévoit déjà la -perte de toute décence, de toute pudeur... Mais voilà que cette -effervescence paraît se calmer. L’Amour ne se ressent pas aussi -longtemps qu’on l’aurait pu craindre des habitudes soldatesques prises -dans les dernières années: ces farouches ligueurs qu’on s’attendait à -voir aimer en reîtres, en lansquenets, se changent en gentilshommes -polis, raffinés, parlant un langage tendre et gracieux, facilement -résignés au rôle de soupirants platoniques. - -Le vent des passions qui commençait à souffler en tempête est tombé tout -à coup: ce n’est plus qu’une brise caressante et douce. Il flotte une -odeur de bergerie. On entend le chalumeau soupirer un air pastoral. Dans -la folie amoureuse tous les freins n’ont pas été brisés: ce n’est pas, -de tous côtés, l’assouvissement bestial. Loin de là: on aime avec mille -délicatesses, avec mille nuances; on madrigalise à ravir, on emploie les -plus adroits artifices, les plus infinies précautions pour _déclarer sa -flamme_; jamais on n’a mis tant de retenue dans l’expression d’un -sentiment. C’est à ce moment enfin qu’on invente pour le parfait amour, -le nom joli, le nom discret et chaste d’_honneste amitié_. - -A qui doit-on ce bienfait d’un voile poétique et charmant jeté sur la -brutalité des passions? Qui a accompli l’œuvre difficile de cette -réforme dans les mœurs? C’est Honoré d’Urfé, à n’en point douter. Mais -il est juste de dire qu’il fut aidé en cela par l’hôtel de Rambouillet: -son roman a été porté vers le succès à la faveur du courant créé par la -marquise et ses amis. - -Tous ceux que blessait la grossièreté des mœurs, tous les délicats -s’étaient réfugiés autour de Catherine d’Angennes, marquise de -Rambouillet, qui fuyait, au fond de son hôtel, le spectacle d’une cour -corrompue. Dès qu’une fois on avait été admis dans son intimité, on lui -demeurait dévoué, on revenait sans cesse. On était irrésistiblement -gagné par la séduction de cette créature exquise, d’un esprit cultivé, -bonne, indulgente, nature affinée encore par la maladie, par la vie -renfermée, qui fait se replier sur soi-même, penser, analyser. Dans -cette société d’élite, les grands plaisirs étaient ceux d’une -conversation à la fois sérieuse et enjouée, sur toutes sortes de sujets -nobles et décents. C’est là que naquit cet art si essentiellement -français de gaspiller l’esprit, de le mettre en monnaie courante, de -l’éparpiller aux quatre coins d’un salon, avec une grâce désinvolte, -comme si on en était trop riche, d’assaisonner les moindres paroles de -cette denrée si rare. C’est là qu’on apprit à le mêler à tout ce qu’on -dit, à le faire circuler dans la conversation qu’il rend alerte et -pimpante, dans laquelle il sautille de mot en mot sans qu’on puisse le -saisir au passage, qu’il anime, invisible, sans qu’on puisse dire -derrière quelle métaphore, dans quel recoin de phrase il s’est niché, -sans qu’on puisse le montrer du doigt à ceux qui ne l’ont point aperçu, -senti passer, l’expliquer à ceux qui ne l’ont pas compris. En un mot, -c’est là que pour la première fois, on causa, que l’on fit cercle autour -des parleurs de profession, «poètes de devant de cheminée». - -Dans ce milieu, grâce aux femmes qui y fréquentent, le respect de la -femme se conserve, le bon ton continue de régner, et on l’exagère même, -par esprit d’opposition. La politesse chaque jour se raffine, on en -complète le code. Et dans le demi-jour de la chambre bleue d’Arthénice, -de ce sanctuaire où flotte le parfum discret de toutes les vertus -mondaines, au milieu des jolies femmes et des fleurs dont aime à -s’entourer la marquise, on parle d’amour dans un langage tout nouveau, -qui a des pudeurs outrées, mais exquises; chacun s’efforce, suivant un -mot d’alors, d’_épurer sa flamme_, et l’on cherche en tout _le fin du -fin_... - -Puisque, décidément, pour cette société revenue à l’Amour, il paraissait -la grande affaire, l’occupation unique, il était bon qu’on lui donnât de -la dignité en l’exigeant dépouillé de toute impureté, noble, fidèle, -dévoué, sans mélange d’égoïsme, et qu’on l’érigeât presque en vertu; il -était bon qu’on s’occupât de l’analyser, de le quintessencier, que l’on -consacrât du temps à l’étude de sa théorie,--autant de dérobé à sa -pratique. - -A ce beau monde délicat il fallait une lecture. Quel était l’ouvrage -qu’on allait se passer de main en main, lire dans toutes les ruelles, -discuter dans tous les _ronds_?... Il a paru de tous temps de ces -livres, autour desquels, dès leur apparition, se fait un grand remous de -la curiosité, qui ont eu le bonheur d’arriver à propos pour saisir, pour -dépeindre un état d’âme, dans lesquels toute une société aime à se -reconnaître, se reconnaît avec enthousiasme. Il est difficile, pour ces -romans, de dire s’ils ressemblent à la société qui fait leur succès -comme le portrait au modèle, ou comme le modèle au portrait,--si -l’exactitude de leur psychologie tient à ce que leurs héros pensent et -sentent comme l’on pensait et comme l’on sentait alors, ou bien, -simplement, à ce qu’il a été de mode, à leur époque, de sentir et de -penser comme ces héros. - -De nos jours, par exemple, nous savons que la jeunesse qui s’est -reconnue dans le désespéré de Gœthe s’est surtout façonnée sur lui, et -qu’il y a eu plus de Werthers après qu’avant la publication du roman. - -L’_Astrée_ fut pour le XVIIe siècle ce livre privilégié, copie et modèle -tout à la fois. On l’attendait vaguement. L’École des parfaits amants -avait besoin d’un manifeste. Il fallait à la jeunesse précieuse un héros -sur qui se régler, le Céladon dont elle allait pouvoir imiter les -manières de parler, sur les amours de qui elle pourrait arranger les -siennes. - -Pour plaire à ce public, le roman avait à réunir des qualités bien -diverses. - -Tout d’abord à ces gens sortant de la période agitée des guerres civiles -plairait l’éloge de la vie tranquille, oisive, la peinture des bonheurs -de la paix, de la vie des champs: la note devait être doucement -attendrie; on allait aimer à voir des pâtres conduisant leurs troupeaux, -chantant comme Tityre à l’ombre des hêtres, disputant de leurs belles. -Comme on s’adressait à des blasés, à des esprits déjà compliqués, il -fallait se garder de faire une trop candide pastorale, une paysannerie -trop vraie: le tableau devrait être artificiel, avoir la simplicité de -convention des époques de décadence; des amours de village, simplement -contées, n’auraient point intéressé. Il fallait que les personnages -eussent toutes les qualités de _l’honnête homme_, assez d’esprit pour -discuter les problèmes de métaphysique amoureuse qui intéressaient -alors. Il fallait que ces bergers fussent les «sophistes pointilleux» -que Fontenelle a critiqués, et qu’on pût dire d’eux ce que la bergère de -d’Urfé dit de ses parents: qu’ils n’ont point pris la houlette «pour -n’avoir de quoi vivre autrement, mais pour s’acheter par cette douce vie -un honnête repos». Il fallait enfin, aux lecteurs d’alors, de cette -sensiblerie de bon goût, de ce champêtre raffiné, de toutes ces fadeurs -jolies. Après les Saint-Barthélemy, et les coups d’arquebuse dans les -rues, et les égorgements impitoyables, par ce besoin de réaction bien -gaulois qui rejette à l’extrême de siècle en siècle nos mœurs, nos -idées, nos goûts, on voulait de la bergerie, de l’Amaryllis de bon ton, -le tout aimable, parfumé, fleurant bon... De ces désirs, de ces besoins -naquit l’_Astrée_, qui leur donna satisfaction et élan. On ne saurait -trop insister sur l’importance prêtée par l’époque à une œuvre qui la -personnifait: notre histoire littéraire compte de ces identifications, -mais point de plus étroite, de plus solennellement proclamée par le goût -public, par les milieux et les cercles qui donnaient le ton et faisaient -la mode. - -L’_Astrée_ fut exactement ce qu’on attendait, ce qu’il fallait pour -intéresser. On voulait du sincère, du délicat; d’Urfé sut en mettre -partout. Aussi, me paraît-il se faire quelque illusion, lorsqu’il dit à -Céladon, dans la lettre qu’il lui adresse en préface d’un de ses -volumes: «Aimer comme toi, c’est aimer à la vieille gauloise, comme -faisaient les chevaliers de la Table Ronde, ou le beau Ténébreux.» A la -vieille gauloise! le mot est charmant; il exprime à ravir «ce train -d’amour qui allait», comme dit Marot dans son gentil rondel, si -simplement, si naïvement «au bon vieux temps»... Mais Céladon aime -beaucoup plutôt à l’italienne; j’allais écrire à la provençale; c’est un -raffiné, un littérateur en amour, il a lu Pétrarque et s’en souvient -dans les sonnets qu’il adresse à sa belle. Il est de l’école de Ronsard, -nourrie de l’antiquité classique; il n’a pas cependant l’allure trop -raide de celui-ci, et je reconnais souvent dans ce qu’il dit, n’en -déplaise à certains auteurs, les grâces maniérées, les _épiceries_ que -la _Pléiade_ reprochait à l’école des Melin de Saint-Gelais et autres -poétereaux de cour. Le livre se ressent du séjour prolongé de son auteur -en Italie. Il serait difficile de noter toutes les imitations qu’a -faites d’Urfé; elles servirent certainement au succès du roman, furent -très goûtées des lettrés, qui savourèrent avec délices ce plaisir de -reconnaître çà et là des fragments de leurs auteurs. Les prêtres -apprécient pour cela particulièrement l’_Astrée_[a]. Théocrite et -Virgile sont mis à contribution: Marini a fourni des _concetti_; -l’_Aminte_ du Tasse et le _Pastor fido_ se retrouvent par fragments. -D’Urfé s’est servi aussi de la _Filli di Seiri_ de Guidubaldo Bonarelli, -de l’_Arcadie_ de Sannazar, et enfin de toute la poésie de Montemayor. -La fameuse Diane de Montemayor a été pour lui le modèle qu’il a réussi à -dépasser. - -Dès son apparition, le roman eut donc un succès éclatant, qui durant -tout le XVIIe siècle ne se démentit pas. Les romans de chevalerie -avaient fini leur temps: on n’en pouvait plus comprendre le charme naïf, -la poésie très simple. On délaissait les insipides récits d’Ollenix du -Mont-Sacré, et ce n’était plus qu’en bâillant, faute de mieux, qu’on -lisait les _Bergeries de Juliette_, les _Amours de Cléandre et de -Domiphille_. Dans ces compilations, le style était absurde, l’intérêt -n’existait pas. On acclama le premier roman qui eût un réel mérite -littéraire, qui valût non seulement par le style, mais par l’art de la -narration, l’ordre, la régularité. - -Ceux qui entreprennent de lire l’_Astrée_ aujourd’hui sont rares; cet -ouvrage a eu pourtant des admirateurs, récemment encore. Jules Janin le -disait à un Marseillais lettré[1]: il faisait de ce roman une de ses -lectures préférées. On est découragé par la longueur, la diffusion. -Aussi peut-on s’étonner que nous louions l’ordre et la régularité du -développement. Sans doute le récit des amours d’Astrée et de Céladon -s’embarrasse de mille autres récits, et l’auteur semble avoir cherché à -rendre l’œuvre touffue. Ce roman dans lequel se serrent, s’entassent -tant d’autres petits romans, nous paraît indigeste. Mais il faut avoir -essayé de lire les romans qui précédèrent l’_Astrée_ pour comprendre -combien cette narration, qui nous paraît si embrouillée aujourd’hui, -était simple, relativement. Un ordre très grand règne dans cette -diffusion apparente; tout cela s’enchevêtre avec art. La netteté -subsiste, grâce à la disposition même adoptée par d’Urfé qui va -régulièrement à la ligne lorsqu’il commence une histoire en dehors de -l’action, et annonce, tout naïvement: _Histoire d’Alcippe_... _Histoire -de Sylvandre_. - - [1] M. Tollon, de qui je tiens le renseignement[b]. - -Il faut surtout saisir ce fait qu’à l’époque de l’_Astrée_ on demandait -seulement ceci: avoir beaucoup à lire. On ne lisait point, comme -aujourd’hui, sans préférences, sans méthode, avec une envie dévorante de -tout voir, de tout connaître, des appétits de curiosité jamais -satisfaits. L’heure n’était pas venue encore du journal, du feuilleton, -ces miettes du repas substantiel auquel s’attablaient nos pères. La vie -de cour et de salon avait de calmes et longs loisirs; on ne lisait point -hâtivement, avec la crainte toujours de n’avoir pas le temps. Une -lecture suffisait pourvu qu’elle durât, qu’elle pût occuper les -veillées, être reprise à tous les intermèdes d’une existence que -n’activait même pas l’émotion guerrière. Il ne fallait point non plus -l’angoisse poignante, la passion qui assombrit le roman moderne. On -voulait un récit qui ne fût pas un drame trop vivement conté, obligeant -à lire d’un trait, mais quelque chose d’un intérêt continu, un livre que -l’on pût feuilleter sans précipitation, sans l’anxiété qui fait courir à -la dernière page, qui eût mille petits dénoûments secondaires, -permettant de s’arrêter ici et là, sans que la curiosité trop excitée en -souffrît. Et c’est comme cela qu’on s’explique le succès de ce long, -compendieux roman[c] de l’_Astrée_, avec ses cinq énormes volumes. - -On voulait aussi qu’un livre pût être discuté, qu’il servît de thème aux -conversations. Après avoir lu quelques pages, on allait en parler dans -une ruelle. Et l’on discutait sur un de ces cas curieux de psychologie -amoureuse que d’Urfé, continuellement, soumet à son lecteur. - -Cette psychologie, qui, sans être très profonde, ne manque pas de -subtilité, séduisait alors beaucoup. Et l’on raffolait de certaines -petites analyses de sentiments, telles que celles-ci. La bergère Astrée -pleure la perte de Céladon qui s’est allé jeter dans les eaux du -tranquille Lignon, devenu pour la circonstance un torrent impétueux. -Toutefois elle n’est pas fâchée qu’il lui ait donné cette preuve -d’amour, et, bien femme, elle a un sourire de satisfaction au milieu de -ses larmes... «Elle recevait un déplaisir extrême de la mort de Céladon, -et toutefois elle n’était point sans quelque contentement au milieu de -tant d’ennuis, connaissant que véritablement il ne lui avait point été -infidèle.» - -Astrée a fait semblant d’aimer Lycidas; une bergère lui dit très -justement: «A quoi nous servait, pour cacher ce que vraiment nous -aimions, de faire croire un amour qui n’était pas... puisque vous deviez -bien autant craindre que l’on crût que vous voulussiez du bien à Lycidas -comme à Céladon?--Ma sœur, ma sœur, répliqua Astrée, lui frappant de la -main sur l’épaule, nous ne craignons guère qu’on pense de nous ce qui -n’est pas, et au contraire le moindre soupçon de ce qui est vrai ne nous -laisse aucun repos.» - -On se pâmait sur ces mille menues observations du cœur humain: - -«Et quoiqu’elle reconnût que vraiment c’était lui, se disputait-elle le -contraire en son âme, suivant la coutume des personnes qui veulent -toujours fortifier comme que ce soit leur opinion.» - -Enfin on était ravi de retrouver des discussions très subtiles, des duos -d’amour tels qu’on en entendait à l’hôtel de Rambouillet, tels que celui -que nous transcrivons d’Alcippe et d’Amaryllis: - -«Je n’eusse jamais cru avoir si peu de force que de ne pouvoir résister -aux coups d’un ennemi qui me blesse sans y penser...» Elle lui répondit: -«Celui qui blesse par mégarde ne doit pas avoir le nom d’ennemi.--Non -pas, répondit-il, ceux qui ne s’arrêtent pas aux effets, mais aux causes -seulement... Quant à moi, je trouve que celui qui offense comme que ce -soit est ennemi, et c’est pourquoi je vous puis bien donner ce nom.» - -Le dialogue, engagé sur ce ton-là, ne s’arrêtera plus. Mais on ne s’en -impatientait pas, et l’on trouvait agréables des compliments dans le -goût de celui-ci: «C’est de votre glace que procède ma chaleur, et de ma -chaleur votre glace.» - -A ce moment, on avait aussi la rage des petits vers: M. de Montausier -lui-même, comme on l’a fait remarquer, était plus capable de faire les -vers d’Oronte que de les juger dignes du cabinet. Tout honnête homme se -piquait d’un peu de littérature, et après s’être fait convenablement -prier, se levait pour dire, en se dandinant d’un air satisfait: -«Sonnet... c’est un sonnet!» Les petits abbés ne venaient point en -visite sans rimer quelque impromptu, déclamer quelque madrigal, en -s’écriant: - - Et c’est dans votre cour que j’en viens d’accoucher! - -Les vers de d’Urfé servirent au succès de l’_Astrée_. Il sema tout son -roman de petites pièces écrites dans le goût du temps. Il ferait beau -voir que l’on puisse être amoureux sans rimer!... Et ces bergers, dès -qu’ils ont un chagrin ou une joie, vite vont l’écrire sur l’écorce d’un -arbre, en vers. Il fallait par-ci par-là, des madrigaux: d’Urfé ne prend -guère la peine de les amener; il sait qu’après quelques pages de prose -on attend un peu de poésie, et tout bonnement, il arrête le récit pour -dire: - -«Et sur ce sujet, un jour qu’il fut prié de chanter, il dit de tels -vers...» - -Ou bien: - -«Après qu’ils furent séparés, Alcippe grava de tels vers sur un -arbre...» - -La plupart de ces vers sont déplorables, il faut le dire. Mais dans le -nombre on en peut noter quelques-uns de jolis. En voici quatre que nous -citons pour leur coupe toute moderne, un je ne sais quoi qui rappelle -les vers de M. Sully Prudhomme: - - Quoique l’Espérance soit morte, - Désir, pourtant tu ne meurs pas! - . . . . . . . . . . . . . . . . - Le désir me demeure en l’âme, - Bien que l’espoir en soit ôté... - -Par toutes ces fadeurs, par tout cet artificiel, le roman devait plaire. -Chacun alla habiter en imagination ce pays de Forest qui, tel que d’Urfé -le dépeignait, paraissait si bien fait pour des gens frivolement -amoureux, avec son paysage de décors, joli et frais, comme peint, et ses -grands arbres dont les troncs noueux se couvrent d’inscriptions rimées, -de chiffres entrelacés, et ces fontaines, ces grottes merveilleuses, ces -apparitions de nymphes dans le feuillage... O le ravissant pays! -n’est-ce pas le pays du Tendre lui-même? La nature y est complice, -_truquée_, comme nous dirions aujourd’hui: un petit bois s’offre toutes -les fois qu’on en a besoin; sous les pas des couples enlacés le sol se -feutre d’un gazon épais; le soleil se couche à propos, la lune éclaire -au bon moment, des rochers tapissés de mousse prêtent pour s’asseoir à -deux une place engageante; et les vieux arbres sont creux, pour servir -de boîte aux lettres... - -Ce petit coin délicieux où tout, par une divinité invisible, a été -arrangé pour qu’on s’y aime à l’aise, devait paraître un paradis à cette -société qui subordonnait tout à l’amour. Car on était alors parfait -amant, et rien de plus; tout autre sentiment que celui d’_honneste -amitié_ était étouffé. A tel point que lorsqu’Astrée perdit ses parents, -«ce ne fut pour elle un faible soulagement, pouvant plaindre la perte de -Céladon sous la couverture de celle de son père et de sa mère». Le petit -calcul de la tendre bergère n’est-il pas du dernier touchant? Et d’Urfé -nous conte cela naïvement, sans y rien voir de mal. Il semble, d’après -ces deux lignes négligemment jetées, que les liens de famille au XVIIe -siècle n’étaient pas très resserrés. - -Comme dernier élément de succès, notons les allusions contemporaines. -Mais il faut se garder de voir dans l’_Astrée_ un roman à clef. On a -voulu tout expliquer; cela paraît absurde. Ce qui est vrai, c’est -qu’Henri IV est représenté sous les traits d’Euric, roi des Wisigoths, -Bellegarde sous ceux d’Alcidon; la belle Daphnide n’est autre que -Gabrielle d’Estrées. - -Si après avoir expliqué le succès de l’_Astrée_ nous voulons le -constater, cela nous est facile dans tous les écrivains du temps. Ce fut -un des seuls romans qui, devant le clergé lui-même, trouvaient grâce. -Pierre de Camus, évêque de Belley, adorait d’Urfé. François de Sales -lui-même en fut l’admirateur. L’_Histoire littéraire des Bénédictins_ -dit qu’Honoré d’Urfé tira les romans de la barbarie dans laquelle ils -avaient végété jusqu’alors. Les esprits les plus graves furent séduits: -Honoré d’Urfé exerce sur toute la littérature classique une grande -influence. Patru savait par cœur trois volumes de l’_Astrée_, et La -Fontaine en faisait ses délices, malgré sa peur des grands ouvrages. Il -a dit de d’Urfé: - - Étant petit garçon, je lisais son roman, - Et je le lis encore, ayant la barbe grise. - -Boileau en a fait un bel éloge: «d’Urfé a soutenu, dit-il, l’intérêt de -sa longue pastorale par une narration également vive et fleurie, par des -fictions très ingénieuses et par des caractères aussi finement imaginés -qu’agréablement variés et bien suivis.» - -Longtemps après l’apparition du livre, la vogue de l’_Astrée_ était -extraordinaire dans les salons, dans le monde. Un honnête homme est tenu -de savoir son _Astrée_: on peut le questionner. Et même cela devient un -passe-temps, un jeu de société: «Chez l’abbé de Gondy on se divertissait -entre autres choses à s’écrire des questions sur l’_Astrée_, et qui ne -répondait pas bien payait pour chaque faute une paire de gants de -frangipane...» Il ne fallait pas se tromper sur les aventures de Céladon -et de Sylvandre; on devait, pour être du bel air, en connaître tous les -détails. Ce genre de succès, très mondain, restreint dans les limites -des salons, ressemble peu à celui qu’obtiennent aujourd’hui les romans -d’Émile Zola. Voit-on, dans une réunion élégante, au thé de cinq heures -d’une mondaine, ces dames se distraire à poser des questions sur les -aventures de Gervaise ou de Coupeau?... - -Ce succès ne fut pas seulement français. Il s’étendit dans toute -l’Europe. Honoré d’Urfé reçut, vers 1624, une lettre fort curieuse, -adressée par 29 princes ou princesses, 19 grands seigneurs ou dames -d’Allemagne, qui ayant pris les noms des personnages de l’_Astrée_ -avaient formé l’Académie des vrais amants, une réunion pastorale à -limitation de celles du roman. Datée du «carrefour de Mercure», elle le -suppliait de prendre pour lui le nom de Céladon. - -L’_Astrée_ a rendu à la langue française un grand service en la tirant -du pathos. Car les périodes trop fleuries, les expressions -prétentieuses, n’empêchent pas le style d’être coulant, vif, aisé, même -par moments ingénu, simple, et d’une grâce facile. C’est de la véritable -prose française. La phrase se balance harmonieusement sans être trop -longue. On a souvent cité le début, cette jolie description du pays du -Forest et du Lignon. En mille endroits, le style est délicieux, d’une -pureté parfaite. On a dit que d’Urfé avait préparé la langue dont -allaient se servir les maîtres, la langue pure et élégante de Racine; et -cela ne semble pas exagéré. - -Mais l’œuvre de d’Urfé, celle dont il faut le plus lui être -reconnaissant, est celle qu’il a accomplie avec l’hôtel de Rambouillet. -L’influence que son roman a exercée sur les mœurs est incontestable; -cette société polie, raffinée du XVIIe siècle, que nous admirons, a -copié l’_Astrée_. C’est à d’Urfé qu’on est redevable de toutes les -élégances de sentir et de penser du siècle de Racine. C’est grâce à lui -que l’on vit à Paris, au Louvre, à Chantilly, à l’hôtel de Soissons, -s’ouvrir de véritables cours d’amour; la société déjà mise en goût de -vertu par l’exemple de la marquise de Rambouillet acheva de se convertir -à l’amour honnête qui lui paraissait si séduisant et prit de belles -leçons de morale en écoutant la parole grave du druide Adamas qui, dans -l’_Astrée_, fait toujours entendre la voix de la raison et de la vertu -tolérante. - -Allons chercher dans M. Zola lui-même une expression qui peint bien ce -que fit d’Urfé: «il planta les petites fleurs bleues de l’idéal dans la -brutalité des désirs.» Et qui sait? peut-être est-ce grâce à lui -qu’Henri IV, le roi joyeux viveur, peu délicat en fait d’amour, eut sa -petite fleur bleue, lui aussi! Il aima une fois platoniquement, le -libertin Béarnais; il conçut un pur amour, une respectueuse adoration -pour la charmante Mme de Guercheville qui sut, avec une fermeté douce, -le repousser. Et pourquoi ne pas reconnaître l’influence de l’_Astrée_, -lorsqu’il lui écrit, à la veille d’une bataille: «Si je meurs, bien vous -puis-je assurer que ma pénultième pensée sera à vous, et ma dernière à -Dieu, auquel je vous recommande, et moi aussi...»? - - - - -II - - -Peindre la société qui lut l’_Astrée_--société d’élite cantonnée dans -quelques salons, dont rien ne vit plus, placée maintenant au vrai point -de vue pour l’observateur que n’agitent plus les passions, qui ne -cherche plus à défendre les thèses du moment,--est en somme chose aisée. -Mais donner la physionomie de l’heure présente, de l’heure qui sonne -pour une société démocratique étendue à l’infini, où tout se mêle, se -confond,--paraît plus difficile. Ce n’est plus un petit coin qu’il faut -montrer, la société n’est plus composée d’un seul groupe lettré et -délicat, c’est tout un monde énorme qu’il faudrait étudier. Cela devient -presque impossible. - -Il importe cependant, après avoir replacé d’Urfé dans la société qu’il -anime, de camper dans son siècle, dans son milieu, Émile Zola. Ce sera -l’étudier d’après ses principes mêmes. - -Quel changement apporté par deux siècles! Un abîme profond s’est creusé, -dont les rives, maintenant lointaines, ne paraissent pas avoir pu être -autrefois réunies. - -La poésie et ses banalités tendres, la galanterie exquise dont le nom -lui-même a été profané odieusement, toutes ces douces inutilités dont le -souci du positif, le goût du pratique et du réel n’ont rien à faire, ont -été balayées. La place est nette; et le siècle dans son orgueil, se pare -de ces ruines croulantes; il se glorifie de sa vieillesse; les -décadences n’ont jamais été portées avec une telle fierté; les hontes -s’avouent. Bien vieille en effet cette société qui a tout vu, tout -appris sans s’instruire, qui a essayé et brisé tant d’outils, qui se -raille des enthousiasmes des sociétés jeunes, à qui reste seulement le -culte de la matière, du tangible! On ne se laisse plus bercer par les -contes bleus, par les rêveries poétiques. On pense moins qu’on ne -compte. Nous vivons sur une table de Pythagore, pour emprunter -l’expression d’une héroïne de M. Dumas, un des contempteurs les plus -âpres, les plus impitoyables de son siècle. On ne s’amuse pas, on jouit. -Les goûts ont fait place aux besoins, les désirs vagues d’idéal, de -bonheur vrai, aux appétits dont la brutalité s’affiche. - -On est loin certes des rubans et des dentelles; il n’y a plus -d’élégance, ou du moins ce n’est qu’une élégance extérieure, -superficielle (bien contestable d’ailleurs), qui masque à peine le fond -de grossièreté, la parfaite inélégance dans les façons de sentir et de -penser. La notion de l’amour a subi l’atteinte de cette dépravation -générale, le culte chevaleresque est disparu, son rite ridiculisé! - -Surprenez quelques-uns des madrigaux qu’adressent les jeunes hommes aux -jeunes femmes d’aujourd’hui; vous n’aurez certes pas à en admirer la -discrétion, l’expression contenue: ils sont le plus souvent d’un cynisme -à peine déguisé, et le désir s’y exprime plus que l’amour. Car on entre -maintenant de plain-pied du monde où l’on ne respecte pas les femmes -dans celui où on est obligé à des égards--on passe de l’un à l’autre si -rapidement d’ordinaire qu’on n’a pas le temps toujours de changer -d’habitudes, de langage. L’argot a envahi peu à peu les salons. Ne -valait-il pas mieux la belle langue pure, un peu cérémonieuse, -d’autrefois--ou même le jargon des précieux? - -Nous sommes dans une période de transition, comme toutes les périodes -dites décadentes, malades de progrès, d’industrie, de science. Nous -sommes dans un siècle de démolition; «une poussière de plâtre emplit -l’air, les décombres tombent avec fracas.» Plaise à Dieu qu’ils ne se -trompent pas ceux qui ajoutent avec Zola: «Demain, l’édifice sera -reconstruit»! - -Nous vivons dans la fièvre: il nous faut des œuvres fiévreuses. Comme le -dit le chef de l’école naturaliste, «nous nous plaisons à fouiller dans -les plaies, à descendre toujours plus bas, avides de connaître le -cadavre du cœur humain». On ne veut plus vivre dans le convenu; on -repousse les banalités doucereuses du mensonge. Vaut-il pas mieux -traiter cette société énervée par les «fortifiantes brutalités de la -vérité?» - -Et alors on voit paraître des livres que nul n’aurait osé signer -autrefois. Le lecteur, peu à peu habitué par les journaux qui racontent -tout, finit par ne plus se choquer de rien. Et on s’accoutume si bien à -la littérature malsaine que c’est, comme on la dit, le livre honnête que -l’on cache et que l’on rougit de lire. - -On se laisse entraîner par le courant, car cette littérature a sa -grandeur, sa force. «Cela vous monte à la tête, comme un vin puissant; -on s’oublie à lire, mal à l’aise et goûtant des délices étranges.» La -théorie artistique le proclame: peu importent l’hygiène, la santé -morale--il faut du vrai, du vécu; on veut retrouver un homme dans chaque -œuvre, et l’on sait bien que l’homme a des bassesses. «Une œuvre d’art -est un coin de la création vu à travers un tempérament.» Voilà la grande -formule. Peu importe que ce tempérament soit plus ou moins ardent, plus -ou moins libertin. - -Zola, avec sa franchise qui ne recule devant rien, le dit bien haut, et -presque toute l’époque le répète après lui: «J’aime les ragoûts -littéraires fortement épicés, les œuvres de décadence où une sorte de -sensibilité maladive remplace la santé plantureuse des époques -classiques. Je suis de mon âge.» - -Et malheureusement tous, nous sommes de notre âge: et qui sait même où -nous irons, à force d’être de notre âge? - -La théorie de Zola est fort simple: point de héros, des hommes. La vie -doit être étalée, racontée telle qu’elle est, dans sa banalité comme -dans ses brutalités. L’intrigue habilement nouée, le _deus ex machinâ_, -ces ressources de la scène, sont écartées; c’est le journal quotidien, -par doit et avoir, des faits. La nouvelle école, «lasse des héros et de -leurs mensonges, s’est aperçue qu’elle n’avait qu’à se baisser, à -déshabiller le premier passant venu, pour faire du terrible et du -grand». Oui; mais le premier passant venu est souvent, presque toujours, -l’être banal, commun, étranger à ce «terrible» et à ce «grand» qui -attachaient et passionnaient dans le roman d’autrefois, ce roman relégué -par les nouveaux venus dans l’armoire aux jouets cassés, aux amusettes -d’enfants. - -Émile Zola veut laisser dans le roman le moins de place possible à la -création. «Le don de voir est moins commun que celui de créer.» Zola ne -voit point le sophisme: l’auteur qui crée a vu déjà; l’étude de -l’individu et l’observation des détails lui sont indispensables pour la -conception du type et de l’ensemble. Zola pousse à fond son idée, -ingénieusement suivie d’ailleurs. «De même qu’autrefois on disait d’un -romancier: il a de l’imagination, je demande qu’on dise aujourd’hui: il -a le sens du réel.» - -Les romans seront ainsi de fortes pages d’étude; leur intérêt sera dans -la nouveauté des documents et l’exactitude des peintures. Ils seront -enfin le «procès-verbal humain» que rêve la nouvelle école. - -Le romancier que veut être Zola, il nous l’a dit en deux lignes: «Celui -qui a le sens du réel, et qui exprime avec originalité la nature en la -faisant vivre de sa vie propre...» - -Est-il arrivé à faire des tableaux aussi vrais qu’il le prétend? C’est -ce que nous ne croyons pas. Il l’avoue lui-même: le romancier, à notre -époque, ne se dégage pas assez du littérateur. Il reconnaît qu’on trouve -trop de plaisir à polir une phrase, à La faire harmonieuse, et qu’on a -des recherches exagérées d’expressions. Il craint que bien des œuvres -d’aujourd’hui ne soient que de «jolis joujoux» qui ne resteront pas. Il -va jusqu’à regretter la belle prose simple du XVIIe siècle. - -Et en effet, c’est là ce qui lui manque, à lui, presque toujours, -presque partout, la simplicité. Il prétend en outre nous montrer la vie -toute plate, toute banale, dans son désordre. Mais il n’y parvient pas -toujours, car il y a une ordonnance souvent parfaite dans ses romans. Le -dénouement romanesque n’existe pas si l’on veut; mais on voit que -l’auteur, pour nous donner une image parfaite de la vie, va remettre les -personnages dans la position où ils étaient au commencement, et nous -montrer, la crise une fois passée, l’existence humaine reprenant son -train bourgeois. Mais pour en arriver là il faut quelquefois déployer -plus d’art que pour ménager un dénouement, et cet art peut se laisser -sentir. On aboutit aussi à écarter trop l’imprévu, à faire notre vie -trop banale. Nous savons tous qu’il se passe quelquefois des drames -singuliers, compliqués, presque semblables à ceux qu’inventent les -auteurs méprisés par Zola. - -Du reste, lui, si prosaïque, si brutal, qui crie contre le lyrisme, -n’a-t-il pas souvent composé ses romans comme de véritables poèmes? Il y -a chez lui une étrange, une vigoureuse poésie, qu’il dégage de la -matière. Je ne parle pas de ses premiers romans, _Madeleine Férat_ par -exemple, où l’on noterait des tirades d’amour dignes du théâtre de -Victor Hugo. Mais dans ses romans les mieux observés, ceux dans lesquels -il ne s’est infiltré, comme il dit, aucun lyrisme, qui passent pour être -d’une terrible brutalité, tels que la _Curée_, _Nana_, _Pot-Bouille_, -etc...; réussit-il à peindre avec une parfaite vérité? C’est encore -contestable. - -Qu’il le veuille ou non, il a exagéré le mal. Ou pour mieux dire (car le -mal existe certainement, peut-être aussi horrible qu’il nous le -dépeint), il n’a rien vu de la partie saine. On citera telle ou telle -page, très vertueuse, très honnête: mais on sait bien que ce sont là des -exceptions. Quand il a étudié la bourgeoisie, les classes riches, il les -a étudiées par les cours intérieures, par les communs. Et le peuple, il -l’a étudié par le mastroquet, par l’_Assommoir_. Dans sa maison de -_Pot-Bouille_, tous ses bourgeois sont des misérables, et des abîmes de -perversité se creusent «derrière leurs belles portes d’acajou verni». Il -y a peut-être dans tout l’hôtel une famille honnête: il ne nous en dit -rien, il nous la montre seulement sortant en voiture, et cela lui -suffit, de nous l’avoir fait admirer une fois, à travers les glaces du -coupé. Dans son _Assommoir_, tous ses ouvriers sont des ivrognes, des -dépravés. Et s’il veut en peindre un honnête, rangé, le bonhomme mal -campé sur ses pieds est tout de suite ridicule, gauche: son _Gueule -d’Or_ prête à rire, avec ses sermons. - -Il semble pourtant que la meilleure partie de son œuvre soit précisément -cet _Assommoir_ et tout ce qui ne prétend pas décrire le monde brillant, -le monde riche. Car celui-là, Zola en donne la plus fausse idée: il le -peint en homme qui en a toujours vécu éloigné; il en décrit les luxes -avec une véritable naïveté, parlant des intérieurs somptueux comme en -doit parler un ouvrier socialiste qui n’en a jamais visité un. Il croit -aux raffinements inouïs, aux baignoires d’argent, aux moindres objets en -or fin, aux serres qui sont de véritables forêts vierges, aux boudoirs -où s’entassent des fortunes en bibelots. Il exagère, il exagère -toujours: c’est là son maître défaut, celui où se trahit le Provençal. -Dans ce décor éblouissant qui tient du conte de fées, il ne fait mouvoir -que des corrompus, que d’horribles vicieux, Là encore, il n’a rien voulu -voir de ce qu’il peut y avoir de bon, d’honorable. Et n’en trouvons-nous -pas la preuve dans cet aveu étonnant: «Nous autres, manants, gens de -petite fortune, nous ne connaissons le monde que par les procès -scandaleux qui éclatent chaque hiver...»? - -Tout s’explique alors. Il étudie sur les exceptions. Car il nous est -permis d’avancer que les procès sont des exceptions. On comprend qu’en -travaillant de la sorte, Zola ne peut voir que ce qu’il y a de pire, ce -que la société rejette chaque année. «Le monde, s’écrie-t-il, le voilà -quand une passion le secoue, quand un drame violent le jette en dehors -de ses politesses et de ses convenances.» C’est-à-dire: le monde, le -voilà quand il n’est plus le monde. Puisque Zola veut étudier la vie -ordinaire, dans son train de tous les jours, qu’il étudie la société -dans ses habitudes, dans ses mœurs, lorsqu’elle n’est point «secouée». -Qu’il n’aille pas choisir justement pour la dépeindre, le moment où elle -est en plein «drame violent»: d’abord parce que c’est imiter les -romanciers qu’il décrie, qui cherchent l’extraordinaire, le poignant, et -puis parce qu’il ne nous montre pas la vie banale, la vie qu’il nous a -promis de copier. - -Ceci ne fait point que nous n’admirions Zola; il a écrit des pages -superbes, des pages qui resteront: plus que tout autre, il a l’art de -décrire, de donner l’impression. On garde le souvenir d’un roman de lui -comme d’une chose qu’on a vue. On ne saurait lui nier la puissance, la -grandeur, souvent l’éloquence indignée. Enfin, il faut respecter en lui -la foi, la foi sincère, vibrante, que quelques-uns ont voulu mettre en -doute, mais qui existe cependant chez lui. Nous avons peu d’écrivains -plus convaincus. - -Il nous reste à voir, comme pour d’Urfé, les services qu’il a pu rendre. -N’hésitons pas à dire qu’il a nui. Au point de vue moral, quoiqu’il -prétende être d’une lecture fortifiante, il a aidé certainement à la -dépravation. Nous avons entendu dire à un médecin d’esprit supérieur -qu’à notre époque où tout le monde est plus ou moins hystérique, il est -impossible, scientifiquement impossible, qu’une jeune femme, un jeune -homme lisent Zola sans en subir une atteinte pernicieuse. Certaines -descriptions seraient d’un effet infaillible sur les nerfs d’un sujet un -peu faible. Récemment, dans la _Revue des deux mondes_, M. -d’Haussonville attribuait à la littérature naturaliste l’abaissement du -sens moral, la recrudescence des crimes. Il ne faudrait pas exagérer ces -effets: ils existent pourtant. - -Au point de vue artistique, nous comprenons la thèse de Zola; nous -admirons dans ces œuvres de décadence, comme il les appelle, ce qu’il y -faut admirer, l’art, la puissance, la vérité. Il a le droit, lui, quand -paraît un de ces romans de malades «où tout souffre, tout se plaint», de -louer, de s’enthousiasmer: car il n’est qu’artiste, et nous savons bien -qu’il ne s’occupe pas de l’ordure que les autres voient. Il a le droit, -devant ce roman, de s’écrier: «J’ai pour lui la curiosité du médecin qui -est mis en face d’une maladie nouvelle. Alors je ne recule devant aucun -dégoût: enthousiasmé, je me penche sur l’œuvre, saine ou malsaine, et au -delà de la morale, au delà des pudeurs et des puretés, j’aperçois tout -au fond une grande lueur qui sert à éclairer l’ouvrage entier, la lueur -du génie humain en enfantement.» Mais combien en est-il qui aient le -droit de parler ainsi? C’est à un petit groupe très restreint -d’artistes, de lettrés, de délicats que devraient s’adresser les œuvres -de Zola. Je voudrais croire que pour ceux-là seuls il les a écrites, et -qu’il s’irrite, comme il le dit, de voir ses livres achetés pour y -chercher des gravelures. Mais le fait est indéniable; et ceux qui -peuvent véritablement comprendre ce qu’a voulu l’auteur ne sont pas -assez nombreux pour faire _monter si haut_ le chiffre des éditions de -_Nana_ ou de _Pot-Bouille_. - -Au gros public ces livres ont fait du mal. On y a trop vu l’habileté, la -coquinerie triomphantes. Enfin le vice y a trop été décrit, le vice qui, -sous quelques couleurs qu’on le présente, ne fait jamais horreur. Ce -pessimisme, dont tous ressentent les atteintes, n’est-il pas un des -fruits de cette littérature? Je ne crois pas qu’après avoir lu la -_Curée_ ou _Nana_ on voie la vie sous des couleurs claires et gaies. On -se sent attristé, plein d’amertume, quand on ferme un des ouvrages de -cet homme de grand talent qui s’enorgueillit d’être un «hypocondre». - - - - -III - - -Nous avons étudié les deux romanciers, après les avoir placés dans leurs -milieux. Il est inutile d’insister sur les différences qui existent -entre eux. D’un côté, l’ultra-sentimentalisme, de l’autre, le -naturalisme brutal; ici, l’artificiel, le convenu; et là, l’affectation -du naturel. Zola décrira les maladies les plus affreuses[2];--d’Urfé, au -contraire, voulant faire allusion à une jeune femme atteinte de la -petite vérole, supposera «une beauté qui se déchire le visage avec la -pointe d’un diamant». Car il est de ceux dont parle Sainte-Beuve «qui -cherchent avant tout, dans le roman, l’embellissement ou l’oubli de la -vie». Ses peintures sont de fantaisie: «Quand j’ai visité les rives du -Lignon, sur la foi de d’Urfé, disait Jean-Jacques à Bernardin de -Saint-Pierre, je n’y ai trouvé que des forges et un pays enfumé.» Zola, -lui, aurait décrit le pays enfumé et les forges. - - [2] Voir les peintures de la goutte (_La Joie de vivre_), du delirium - tremens (_L’Assommoir_), la mort de Nana. - -Pourtant entre ces deux écrivains si opposés, placés aux deux extrémités -d’une évolution opérée dans les mœurs, dans les esprits, ne pourrait-on -trouver quelque chose de commun? Pour être éclos sous le même soleil, -leurs talents n’auront-ils conservé aucune parenté? Ce sont deux -novateurs, deux chefs d’école: tous deux traînent à leur suite une foule -d’imitateurs qui les font méconnaître, qui nuisent à leurs théories par -les applications bizarres ou excessives qu’ils en font. Mais ce n’est là -qu’une coïncidence. Provençaux tous deux, n’ont-ils rien de commun en -provençalisme? - -Tout de suite, nous remarquons chez eux la longueur, l’abondance -immodérée des détails. N’est-ce pas là un peu le bavardage méridional? -Et aussi une tendance naturelle, très marquée, à décrire? Nous touchons -ici à cette importante question de la description, particulièrement -intéressante à étudier dans Zola et dans d’Urfé. - -«Il serait bien intéressant, a dit Zola, d’étudier la description dans -nos romans, depuis Mlle de Scudéry jusqu’à Flaubert. Ce serait faire -l’histoire de la philosophie et de la science pendant les deux derniers -siècles: car sous cette question littéraire de la description, il n’y a -pas autre chose que le retour à la nature, ce grand courant naturaliste -qui a produit nos croyances et nos connaissances actuelles. Nous -verrions le roman du XVIIe siècle, tout comme la tragédie, faire mouvoir -des créations purement intellectuelles sur un fond neutre, indéterminé, -conventionnel; les personnages sont de simples mécaniques à sentiments -et à passions, qui fonctionnent hors du temps et de l’espace; et dès -lors le milieu n’importe pas, la nature n’a aucun rôle à jouer dans -l’œuvre...» - -Zola se trompe. Très probablement, il n’a pas lu l’_Astrée_. Il y a chez -d’Urfé une étonnante précision, la plus scrupuleuse exactitude dans les -descriptions. Et nous n’hésiterions pas à dire qu’il est le premier qui -ait introduit dans le roman le sentiment de la nature, encadrant les -émotions du cœur humain. D’Urfé sait associer les impressions que nous -font les paysages aux divers sentiments qui agitent ses héros. N’est-ce -pas ainsi que l’on décrit aujourd’hui dans le roman, en montrant de -quelle lumière triste ou rose s’éclaire un site, selon que nous sommes -d’humeur joyeuse ou mélancolique? - -Sylvandre erre seul, la nuit, dans un bois, et «le lieu solitaire, le -silence et l’agréable lumière se fait complice de sa rêverie.» «Tout ce -qu’il voyait et tout ce qui se présentait devant lui ne servait qu’à -l’entretenir en cette imagination.» - -Ceci ne paraît-il pas tout moderne? Sylvandre a surpris les confidences -de Diane à Astrée: - -«Il se retira vers ses compagnons aussi doucement qu’il en était parti, -et ayant repris sa place, et regardé si quelqu’un de ces bergers ne -veillait point, et trouvant qu’ils étaient tous profondément endormis, -il se mit à la renverse, et les yeux en haut, il considérait à travers -l’épaisseur des arbres les étoiles qui paraissaient et les diverses -chimères qui se formaient dans la nue; mais il n’y en avait point tant, -ni de si diverses, que celles que les discours qu’il venait d’ouïr lui -mettaient en la pensée...» - -Toutefois la description chez d’Urfé n’a pas les mêmes caractères que -chez Zola. Elle n’est pas toujours _vivante_ comme celles que Zola -s’efforce de faire. Car la nouvelle école essaie de faire une traduction -de la nature, comme dit Zola, qui _respire_ «dans ces frissons notés, -ces chuchotements balbutiés, ces mille souffles rendus sensibles...». - -«C’est injustement rapetisser notre ambition que de vouloir nous -enfermer dans une manie descriptive n’allant pas au delà de l’image plus -ou moins peinturlurée.» - -Ce qui multiplie aussi les descriptions chez les romanciers de l’école -naturaliste, c’est l’amour passionné de la nature; ils en sont arrivés à -mettre une âme dans tout, à faire souffrir le paysage pour ainsi dire. -C’est là ce qui distingue bien leurs descriptions de celles de d’Urfé. -«La passion de la nature nous a souvent emportés, et nous avons donné de -mauvais exemples par notre exubérance, par nos griseries de grand air. -Rien ne détraque plus sûrement une cervelle de poète qu’un coup de -soleil. On rêve alors toutes sortes de choses folles; on écrit des -œuvres où les ruisseaux se mettent à chanter, où les chênes causent -entre eux, où les roches blanches soupirent comme des poitrines de femme -à la chaleur de midi. Et ce sont des symphonies de feuillages, des rôles -donnés aux brins d’herbe, des poèmes de clartés et de parfums. S’il y a -une excuse possible à de tels écarts, c’est que nous avons rêvé -d’élargir l’humanité, et que nous l’avons mise jusque dans les pierres -du chemin.» - -Ce n’est évidemment pas avec cette poésie de la matière que d’Urfé -dépeint. Mais il semble pourtant qu’il ait compris la description comme -Zola, lorsque celui-ci la définit «un état du milieu qui détermine et -complète l’homme.» Dans l’_Astrée_, les héros sont toujours placés dans -un certain milieu; on décrit avec soin le fond sur lequel ils se -meuvent, et aussi leur manière de se mouvoir. D’Urfé peint toute chose -avec une extrême vérité qui étonne lorsqu’on le lit aujourd’hui, et -paraît toute moderne. Il montre ses personnages, et note soigneusement -tous leurs mouvements, tous leurs gestes. On ne les entend pas -seulement, on les voit parler: «Se tournant vers moi, comme souriant, -elle dit en penchant dédaigneusement la tête de son côté.» Il y a dans -l’_Astrée_ des petites scènes que l’on pourrait mimer. Si nous ouvrons -au hasard un roman de Zola, nous trouvons ce moyen employé; ainsi dans -une _Page d’Amour_ l’arrivée du soldat, «le petit bonhomme bêta» -cherchant dans sa poche la lettre qu’on lui a confiée. Tous ses gestes -sont notés; on les suit jusqu’au dernier, très trivial, de se taper sur -les cuisses, désespéré. C’est là ce qu’on rencontre sans cesse chez -d’Urfé. On voit bien la succession des mouvements de Galathée au moment -où, assise entre ses deux compagnes, sur les rives du Lignon, elle -aperçoit à travers les arbres Céladon évanoui: - -«Parce qu’elle croyait d’abord que ce fut un berger endormi, elle -étendit les mains de chaque côté sur ses compagnes... puis, sans dire un -mot, mettant le doigt sur la bouche, leur montra de l’autre main, entre -ces petits arbres, ce qu’elle voyait, et se leva le plus doucement -qu’elle put pour ne l’éveiller.» - -D’Urfé se préoccupe toujours de montrer les attitudes, de poser ses -personnages, procédé encore tout moderne. Nous voyons Astrée «qui déjà -s’étant assise sur un vieux tronc, le coude appuyé sur le genouil, la -joue sur la main, se soutenait la tête et demeurait pensive...». - -Quand le berger et la bergère causent, assis l’un près de l’autre, tout -comme un romancier d’aujourd’hui il nous montre l’endroit: «Un tertre un -peu relevé, contre lequel la fureur de l’onde allait se rompant, soutenu -par en bas d’un rocher tout nu, couvert en dessus seulement d’un peu de -mousse...»; et nous voyons le berger qui, tout en causant ainsi au bord -de l’eau, distraitement «frappe dans la rivière du bout de sa houlette». - -S’il est vrai que sa description manque d’âme, n’a pas cette vie qui -circule dans celle de Zola, et qu’on sent souvent, lorsqu’elle se -prolonge, que l’auteur prend à la faire un «plaisir de rhétoricien», si -elle ressemble à celle de Théophile Gautier, elle n’en est pas moins -souvent gracieuse, et dément l’assertion de Zola qui nie qu’on ait -décrit dans le roman au XVIIe siècle. - -Cette description semble d’aujourd’hui: «Sur le penchant du vallon -voisin, duquel ce petit ruisseau arrose le pied, il s’élève un bocage -épais, branche sur branche, de diverses feuilles. Là, les arbres s’entre -ombragent, épandus l’un sur l’autre, de sorte que malaisément -pouvaient-ils être percés du soleil, et par ainsi au plus haut du midi -même, _une chiche lumière d’un jour blafard y pâlissait d’ordinaire_.» - -D’Urfé se rapproche encore de Zola par l’extraordinaire minutie, par -l’amour du petit détail. Quand il peint les tableaux de la Grotte -merveilleuse, il nous fait exactement voir la position de ses Amours. En -voici un qui, «ayant mis la corde à un des bouts de l’arc, afin de la -mettre en l’autre, baisse ce côté en terre, et du genou gauche plie ce -côté en dedans; de l’estomac il s’appuie dessus, et de la main gauche et -de la droite, il tâche de faire glisser la corde jusqu’en bas. Cupidon -est un peu plus haut, de qui la main gauche tient son arc, ayant la -droite encore derrière l’oreille, le coude levé, les trois premiers -doigts entre ouverts et presque étendus». - -Ne serait-il pas piquant enfin de montrer dans quelques descriptions -d’Urfé naturaliste, d’Urfé aussi réaliste qu’a pu l’être Zola? Voilà -sans doute ce que peu de gens soupçonnent. Prenons cette vieille qui est -dépeinte «une baguette en la main droite, un livre tout crasseux en -l’autre, avec une chandelle...». Les oppositions des ombres, les effets -de la chandelle entre les obscurités de la nuit, sont notés comme par -Zola lui-même: «le côté gauche du visage fort clair, la bouche -entrouverte paraît par le dedans claire, autant que l’ouverture permet à -la clarté d’y entrer; le bras qui tient la chandelle, vous le voyez -auprès de la main fort obscur, à cause que le livre qu’elle tient y fait -ombre, et le reste est si clair par le dessus qu’il fait plus paraître -la noirceur du dessous.» - -Voici une page, la description d’un noyé, qui est du pur naturalisme, il -n’y aurait pas un mot à changer pour l’introduire dans un livre moderne: - -«Il avait encore les jambes en l’eau, le bras droit mollement étendu -par-dessus la tête, le gauche à demi tourné par derrière et comme engagé -sous le corps. Le cou faisait un pli en avant pour la pesanteur de la -tête qui se laissait aller en arrière; la bouche, à demi entrouverte et -presque pleine de sablon, dégouttait encore de tous côtés; le visage en -quelques lieux égratigné, souillé, les cheveux qu’il portait assez longs -si mouillés que l’eau en coulait comme de deux sources le long de ses -joues; le milieu des reins était tellement avancé qu’il semblait rompu, -et cela faisait paraître le ventre plus enflé, quoique, rempli de tant -d’eau, il le fût assez de lui-même.» - -Le dernier trait est tout à fait remarquable: «Au même instant l’eau -qu’il avait avalée ressortit en telle abondance, que Nyope eut opinion -qu’on pouvait le sauver.» - -Nous pourrions citer encore bien de ces descriptions. En quelques mots, -d’Urfé nous montre le petit Sanymède «grasset, potelé, blanc, les -cheveux dorés et frisés», ou un nègre horrible, «le visage reluisant de -noirceur, les cheveux raccourcis et mêlés, la barbe à petits bouquets, -la bouche grosse, les lèvres renversées et presque fendues sous le -nez.»--Ce tableau de Saturne dévorant ses enfants prouvera que ce n’est -point un paradoxe de soutenir qu’il y ait du naturaliste dans d’Urfé. Il -nous montre le dieu «la bouche dégouttante de sang, pleine encore d’un -morceau de ses enfants dont il avait un demi mangé en la main gauche, -auquel par l’ouverture qu’il lui avait faite au côté avec les dents on -voyait comme panteler les poumons et trembler le cœur...» L’enfant a la -tête renversée, «les jambes élargies d’un côté et d’autre, toutes -rougissantes du sang qui sortait de la blessure que ce vieillard lui -avait faite, de qui la barbe longue et chenue se voyait tachée des -gouttes de sang qui tombaient du morceau qu’il tâchait d’avaler. Ses -bras et jambes nerveuses et crasseuses étaient en divers endroits -couvertes de poils, aussi bien que ses cuisses maigres et décharnées». - -Ainsi, tout comme Zola, d’Urfé a eu la passion de décrire: il a -introduit dans le roman le sentiment de la nature, que plus tard Zola -ramène, après George Sand, en le concevant d’autre manière. Les deux -romanciers ont ce même soin du menu détail, de la précision. Ils en -arrivent l’un et l’autre à écrire de trop longues pages d’inventaire. Et -ces descriptions auront sans doute la même fortune. Combien de celles de -d’Urfé aujourd’hui nous paraissent insupportables! Et pourtant elles -durent intéresser autrefois, alors qu’elles montraient les choses de -l’époque, qu’elles portaient sur ce qui plaisait. Que de descriptions -chez Zola paraîtront aussi fastidieuses que celles de l’_Astrée_! - -Nous cherchions quel caractère commun pourrait trahir en ces deux -Provençaux leur pareille origine, pourquoi ne pas nous arrêter à ce goût -très vif qu’ils ont tous deux de dépeindre, d’énumérer longuement, à -cette habitude bien provençale de faire tout voir à celui à qui on -raconte, de n’omettre rien? Notre amour du pittoresque se révèle dans -ces paysages vivement brossés, enlevés de verve. Et ne pouvons-nous pas -reconnaître notre prolixité, notre bavardage légendaires, dans les -interminables pages de description ennuyeuse, infatigable, vide? - - - - -IV - - -Le roman sentimental confond la mièvrerie et la grâce, le subtil et le -fin, le maniéré et le joli; le roman naturaliste, la violence et la -force, la brutalité et l’énergie. - -L’un aboutit à la convention, à la fadeur, à la chimère; l’autre à -l’exagération ou à la médiocrité. On peut dire des rapports du roman -sentimental et du roman réaliste ce que M. Paul Bourget dit de ceux du -roman réaliste et du roman piétiste, qui est aujourd’hui le dernier -terme du roman idéaliste: «Chacun d’eux n’est pas seulement coupable de -ses propres fautes; les premiers doivent répondre aussi des réactions -antilittéraires chez ceux que révoltent leurs tableaux trop crus; les -autres, par leurs fades inventions, redoublent chez les esprits -énergiques le désir d’étonner le lecteur par le scandale...» - -N’y aurait-il pas un juste milieu à prendre? Où se place la vérité? Pour -nous, il nous paraît que ce sera dans une observation impartiale, dans -une peinture exacte, évitant les exagérations de couleur. Non point le -réalisme, mais la nature. - -Pour voir juste, comme le demande Zola, pour avoir le «sens du réel», -dont il parle tant, il ne faut pas voir trop en beau, ou en fin, comme -d’Urfé, ni trop en laid et en grossier comme Zola. La vérité montrée -simplement, c’est là la grande tradition du roman français, qui va de la -_Princesse de Clèves_ (surtout de cette première partie que Mme de -Sévigné trouvait admirable) à _Manon Lescaut_, à _René_, à _Adolphe_, -aux romans rustiques de George Sand, à la _Comédie_ et au roman de mœurs -si humain de Balzac. - -Le débat entre les deux écoles correspond à l’éternelle lutte qui se -prolonge en France entre l’esprit gaulois et l’esprit précieux. Il y eut -de tout temps chez nous deux tendances qui se combattent et qui ne -réussissent à se concilier que dans les très grands écrivains. -Au-dessous d’eux, les uns sont gaulois, les autres précieux, dit M. -Brunetière. Pour comprendre ce que nous voulons exprimer, il faut -entendre le mot gaulois au sens où il l’emploie: «l’esprit gaulois est -un esprit d’indiscipline dont la pente naturelle, pour aller tout de -suite aux extrêmes, est vers le cynisme et la grossièreté.» Et l’esprit -précieux est un esprit de mesure, de politesse, qui trop vite dégénère -en esprit d’étroitesse et d’affectation. - -Les romanciers souverains seront ceux qui auront su n’être ni trop -précieux par amour de l’idéalisme, du sentimental, ni trop réalistes par -brutalité, par franchise cynique, et qui auront équilibré leur talent -entre ces deux tendances, «également fortes parce qu’elles sont -également intimes à l’esprit national». - -De ces maîtres du premier ordre dans l’art ingénieux, exquis, du roman, -maîtres par la mesure, par l’équilibre, comme par le génie, par l’art de -concilier l’idéal avec l’observation et la vérité humaine, notre -Provence passionnée, excessive, en produira-t-elle jamais? - -Que l’avenir lui réserve ou non cette gloire, elle a celle d’avoir vu -deux Provençaux porter au plus haut point d’éclat les deux formes -opposées et extrêmes d’un genre littéraire excellemment français. - -Février-avril 1887. - - - - -NOTES - - -_Les notes indiquées dans le texte par des chiffres sont d’Edmond -Rostand. Pour les distinguer, les notes que j’ai cru devoir ajouter sont -appelées par des lettres et rejetées ici._--E. R. - -[a] Il semble que cette phrase contienne une erreur typographique et -qu’il faille lire non pas: _les prêtres_, mais _les poètes_. - -[b] Un M. Tollon a été juge au tribunal de Marseille à l’époque où -Edmond Rostand s’y trouvait adolescent. C’est probablement de lui qu’il -s’agit ici. - -[c] Ed. Rostand prend ici l’adjectif _compendieux_, comme on le fait -souvent par erreur, dans le sens de _long, interminable_ alors qu’il -signifie au contraire: _bref_. - - - - -TABLE - - - Pages. - Introduction V - Le roman sentimental et le roman naturaliste 1 - Première partie 9 - Deuxième partie 38 - Troisième partie 55 - Quatrième partie 70 - Notes 74 - - -MACON, PROTAT FRÈRES, IMPRIMEURS. - - - - -LIBRAIRIE ANCIENNE ÉDOUARD CHAMPION - - - BARTHOU (Louis), de l’Académie française. La bataille du - Maroc, pet. in-8º 3 fr. 25 - - BEDIER (J.), de l’Académie française. Les Légendes Épiques. - Recherches sur la formation des chansons de geste. 2e - édition revue et corrigée, 4 vol. petit in-8, chaque 10 fr. - - Couronné par l’Institut, Grand prix Gobert 1911 et prix - Jean Reynaud, 1914. - - --Hommage à Gaston Paris, in-16 2 fr. 75 - - --Discours prononcé à l’Académie française, le 3 novembre - 1921 par M. J. Bédier, élu en remplacement d’Edmond - Rostand, in-16 3 fr. - - CHARLIER (Gustave). Un amour de Ronsard «Astrée», in-8, - portrait 5 fr. - - CYRANO DE BERGERAC. Œuvres libertines, p. p. Lachèvre, - 2 vol. in-8 (Sous presse) - - FRANCE (Anatole), de l’Académie française. Sur la voie - glorieuse, in-4, fac-similé 5 fr. 25 - - MAURRAS (Charles). L’Étang de Berre. Les trente beautés de - Martigues. La politique provençale. La Sagesse de Mistral. - Maîtres et Amis: Le sacre d’Aix, P. Arsène, F, Amouretti, - A. Guigou, Lionel des Rieux, J. Moréas. Barbares et - Romans, 1915, in-8 10 fr. - - Quelques exemplaires sur Hollande. 50 fr. - - NOLHAC (Pierre de). Ronsard et l’humanisme, 1921, in-8. - XI-365 pages 35 fr. - - Il a été tiré cinquante exemplaires sur papier vergé - de Hollande. 60 fr. - - RIPERT (Émile). La Renaissance Provençale (1800-1860). - 1918, in-8 de 550 p. 19 fr. 50 - - Prix Bordin (Académie française).--Prix Thiers - (Académie d’Aix). - - --La versification de Frédéric Mistral. 1918, in-8 - de 160 p. 7 fr. 80 - - --Éloge de Frédéric Mistral. Discours prononcé à l’Académie - de Marseille le 1er février 1920, in-8 de 32 p. 2 fr. 50 - - Revue de littérature comparée, dirigée par F. Baldensperger, - et P. Hazard. Secrétaire: Édouard Champion, 1922, 2e année. - Abonnement 40 fr. - - Année 1921 50 fr. - - -MACON, PROTAT FRÈRES IMPRIMEURS. - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DEUX ROMANCIERS DE PROVENCE: HONORÉ -D'URFÉ ET ÉMILE ZOLA *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> - -<table style='min-width:0; padding:0; margin-left:0; border-collapse:collapse'> - <tr><td>Title:</td><td>Deux romanciers de Provence: Honoré d'Urfé et Émile Zola</td></tr> - <tr><td></td><td>Le roman sentimental et le roman naturaliste</td></tr> -</table> - -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Edmond Rostand</div> - -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Editor: Émile Ripert</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: March 30, 2021 [eBook #64966]</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div> - -<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)</div> - -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DEUX ROMANCIERS DE PROVENCE: HONORÉ D'URFÉ ET ÉMILE ZOLA ***</div> -<p class="c b large">EDMOND ROSTAND</p> - -<h1><i class="small">DEUX ROMANCIERS DE PROVENCE</i><br /> -HONORÉ D’URFÉ ET ÉMILE ZOLA</h1> - -<p class="c">LE ROMAN SENTIMENTAL -ET LE ROMAN NATURALISTE</p> - -<p class="c i">Essai qui a obtenu à l’Académie de Marseille -le prix du Maréchal de Villars en 1887</p> - -<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br /> -LIBRAIRIE ANCIENNE ÉDOUARD CHAMPION<br /> -5, <span class="small">QUAI MALAQUAIS</span> (6<sup>e</sup>)<br /> -1921</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em">JUSTIFICATION DU TIRAGE</p> - - -<table summary=""> -<tr><td colspan="3" class="pad c"><div>Il a été tiré de cet ouvrage :</div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>1000</div></td> -<td>exemplaires</td> -<td>sur papier d’Arches ;</td></tr> -<tr><td class="r"><div>50</div></td> -<td class="c"><div>— </div></td> -<td>sur papier du Japon ;</td></tr> -<tr><td class="r"><div>5</div></td> -<td class="c"><div>— </div></td> -<td>sur papier de Chine.</td></tr> -</table> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch1">INTRODUCTION</h2> - - -<p>Qu’un écrivain célèbre ait débuté par des essais, -qui n’ont aucun rapport avec le genre, qui a fait -depuis sa réputation, c’est là ce qu’on a eu l’occasion -de voir plus d’une fois : Corneille écrit -d’abord des comédies, Pascal des traités scientifiques, -Voltaire des tragédies, un poème épique ; -plus proches de nous un Paul Bourget, un Jules -Lemaître font des vers jusqu’à leur trentième année, -et ce Zola, dont nous allons tout à l’heure avec -Edmond Rostand évoquer la figure, est entré dans -la vie littéraire en apportant des contes sentimentaux.</p> - -<p>Mais il arrive à l’ordinaire que cette première -activité — et c’est le cas de tous les écrivains que -je viens de citer — s’est poursuivie durant -quelques années et que les lettrés du moins n’en -ont pas tout à fait perdu le souvenir.</p> - -<p>Or qu’on vienne leur annoncer aujourd’hui, je -dis même aux mieux informés : « Edmond Rostand -a débuté, non point, comme on l’a dit, par -un vaudeville, ce qui est déjà du théâtre, mais par -un essai critique en prose, et non pas sur deux -auteurs dramatiques, mais sur deux romanciers », -ils s’étonneront, s’informeront des conditions où -cet essai a paru, de son sujet, de sa valeur ; ils -voudront des explications ; ces explications, en tête -de ces pages, qui sont rééditées aujourd’hui par les -soins d’Édouard Champion, voici que je dois donc -les donner à la curiosité du public.</p> - -<p>Pour bien comprendre il n’est que d’évoquer -un instant celle qui a formé le jeune génie d’Edmond -Rostand bien plus qu’il ne s’en est lui-même -rendu compte et qu’on ne l’a dit en parlant -de lui, la bonne fée penchée sur son enfance pour -lui donner tour à tour les plus brillants des dons -poétiques, je veux dire la Provence. Car c’est elle -qui lui fournit à la fois l’occasion, le thème, les -personnages de ce premier essai et les qualités -d’esprit qu’il fallait pour le bien traiter et qu’il -devait appliquer ensuite à de plus glorieux travaux.</p> - -<p>On sait assez qu’Edmond Rostand est né à -Marseille le 1<sup>er</sup> avril 1868, mais quand on a -donné ce premier détail biographique, on passe -et l’on en vient à considérer tout de suite le collégien -de Stanislas ou le jeune auteur des <i>Romanesques</i>. -Aujourd’hui soyons plus attentifs à ses -origines. Arrêtons-nous un instant à Marseille, -devant cette maison de la rue Montaux, aujourd’hui -la rue Edmond Rostand, où cet enfant -s’éveille à la vie, devant ce vieux lycée où il prend -contact avec les poètes, devant cette Académie de -Marseille qui lui tend sa première couronne.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Edmond Rostand est né à Marseille, non point -par hasard comme cet Honoré d’Urfé qu’il -évoque à ses débuts, mais d’une vieille famille -marseillaise, et, mieux encore, provençale. Car -c’est d’Orgon, ce gros village voisin de Saint-Remy, -la patrie de Roumanille, de Maillane, la patrie de -Mistral, que s’élève cette famille des Rostand. A -Orgon, au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, nous savons qu’un Esprit -Rostand — Esprit, le joli nom pour qui doit faire -souche de poètes ! — est notaire royal. A la fin du -siècle un de ses fils descend à Marseille, y fonde -une maison pour le commerce des draps, y épouse -une fille de Toulon, Marguerite Lions, dont il a -huit enfants. L’un d’eux, Alexis, sera l’aïeul d’Edmond -Rostand. Il a vingt ans quand la Révolution -éclate ; il sert à l’armée des Pyrénées-Orientales, -il est cité à l’ordre du jour pour être entré le premier -dans une redoute ; à l’armée des Pyrénées-Orientales -servait aussi un jeune homme de Maillane, -qui s’appelait Frédéric Mistral. C’était le père -du poète. Père d’un Mistral, aïeul d’un Rostand, -ces hommes d’action, qui ont vu s’illuminer leur -jeunesse à la lueur de si grands événements, ont -conservé toute leur vie le goût de l’activité uni -au respect des choses de l’esprit.</p> - -<p>Les guerres finies, Alexis Rostand rentre à Marseille -et dans la cité qui se réorganise occupe peu -à peu une place éminente : juge et président du -Tribunal de Commerce, maire de la ville de Marseille, -président du Conseil général des Bouches-du-Rhône, -fondateur et président de la Caisse -d’épargne, auteur de nombreux mémoires, rapports -et discours, il répand en tous sens une magnifique -activité de grand travailleur et meurt en -1854, en sa quatre-vingt-sixième année, chargé -d’ans et d’honneurs.</p> - -<p>En même temps son frère Bruno commerce -avec les Échelles du Levant. Un jour un riche -voyageur vient le trouver, qui lui demande de -noliser un brick à son intention, pour s’en aller -vers la Palestine ; M. Bruno Rostand met à sa disposition -un de ses meilleurs bâtiments, l’<i>Alceste</i>, -commandé par le capitaine Blanc, du port de La -Ciotat. On était en juin 1832 : le riche voyageur, -qui voyait des fenêtres de l’Hôtel Beauvau l’<i>Alceste</i> -se balancer dans le Vieux-Port, s’appelait -Alphonse de Lamartine. Avec une gratitude émue -le grand poète a cité dans son <i>Voyage en Orient</i> le -nom de ce Bruno Rostand, qui « l’avait comblé -de prévenances et de bontés, homme instruit, -disait-il, et capable des emplois les plus éminents, -entouré d’une famille charmante et ne s’occupant -qu’à répandre parmi ses enfants des traditions de -loyauté et de vertu ».</p> - -<p>On voit assez ce milieu de bourgeoisie aisée et -lettrée ; le fils d’Alexis, Joseph Rostand, est à Marseille -même receveur des taxes municipales ; ses -deux fils, Eugène et Alexis, le père et l’oncle d’Edmond -Rostand, sont à la fois des hommes d’affaires -et des artistes : Alexis Rostand, mort récemment -directeur du Comptoir National d’Escompte -à Paris, après en avoir longtemps dirigé la succursale -à Marseille, et tout à la fois musicien estimé, -auteur de mélodies et d’oratorios ; Eugène Rostand, -économiste et poète.</p> - -<p>Évoquons un instant sa figure ; aussi bien elle -est à l’origine de ces pages que j’ai l’honneur de -présenter au public lettré. Il les inspire directement -et c’est par ses soins que, pour la première -fois, elles voient le jour.</p> - -<p>Économiste et poète, ai-je dit. Oui, poète mort -jeune, à qui l’homme a survécu, poète qui s’est tu -modestement, quand il a vu qu’un fils, infiniment -doué pour la poésie, avait repris et amplifié le chant -clair et sincère, qu’il avait essayé de moduler, sans -autre prétention que celle d’apparaître un honnête -homme, un amateur distingué. <i>Ébauches</i>, avait-il -dit en 1865 ; la <i>Seconde Page</i> avait-il ajouté en -1866, livres simples et tendres, où l’on avait -entendu les accents de l’amour et de la jeunesse ; -les <i>Sentiers unis</i>, disait-il encore en 1887, pour -désigner le livre de maturité où il notait les émotions -plus profondes de la paternité auprès du -berceau de ses filles et de ce petit garçon que tout -le monde appelait Edmond et qu’il appelait, plus -tendrement, Eddy.</p> - -<p>Entre temps, humaniste, qui se souvenait d’avoir -eu au lycée de Marseille un prix d’honneur et -pour maître l’annotateur bien connu de Virgile, le -latiniste Benoist, qui fut depuis à la Sorbonne -professeur de poésie latine, il avait traduit Catulle -en vers français, d’une façon charmante et telle qu’il -est peu d’exemples d’une traduction aussi serrée et -aussi élégante d’un auteur latin.</p> - -<p>Mais, pris dans le tourbillon des affaires marseillaises, -cet érudit, ce poète abandonne Catulle -pour devenir président de la Caisse d’épargne, -qu’avait fondée son grand-père Alexis, et puis de -je ne sais combien d’œuvres diverses, et pour collaborer -au <i>Journal des Débats</i>, comme au <i>Journal -de Marseille</i>. Cependant, en 1877, il a été élu -membre de l’Académie de Marseille, et c’est par là -qu’il mérite ici de nous intéresser le mieux.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Nous voici en effet revenus au point de départ -de notre brochure. Car ce jeune Edmond, qui est -le fils d’Eugène Rostand, et qui a fait au lycée de -Marseille, de la sixième à la rhétorique incluse, -des classes fort brillantes, en récoltant un grand -nombre de nominations et toujours des prix de -français et d’histoire, présage d’une vocation pour -le drame historique, voici qu’il est devenu l’élève -de René Doumic au collège Stanislas, et puis, tout -grisé de cette littérature qui l’a enveloppé dès -l’enfance, enivré de lumière méditerranéenne, il -songe, lui aussi, à devenir à Paris ce poète que nul -ne demandait, comme il dit dans son excessive -modestie, au risque d’y être un « Daniel Eyssette -sans Alphonse Daudet ».</p> - -<p>Mais, en ses débuts, nostalgique et presque -dégoûté d’avoir à se faire « une place au soleil -d’une ville qui n’a pas de soleil », de ce Paris où -il fait un peu figure d’exilé, ses yeux se tournent, -éblouis encore, vers sa ville natale.</p> - -<p>Or un jour, en 1887, son père lui communique -le sujet que propose l’Académie de Marseille -pour le prix du maréchal de Villars, qu’elle décerne -annuellement. Il est un peu bizarre, ce sujet, et il -diffère notablement des bons travaux ordinaires -que proposent aux concurrents bénévoles les Académies -de province. Peut-être doit-on penser que -c’est Eugène Rostand lui-même qui l’a soufflé à ses -confrères : « Deux romanciers provençaux, Honoré -d’Urfé et Émile Zola », le premier et le dernier de -la série, l’un toute grâce et toute élégance, peintre -d’une société raffinée, l’autre toute crudité et toute -grossièreté parfois, miroir brutal du monde -moderne en toute sa vulgarité. Quel intéressant -contraste ! Quelle gageure à soutenir que cette -comparaison paradoxale ! Et voici que, piqué au jeu, -ce jeune homme de dix-huit ans se met à l’œuvre. -Il aime la Provence, le passé que représente -d’Urfé, et il n’est pas insensible au présent d’affaires -et de négoces que représente Zola ; il retrouve -en un tel sujet les goûts même, si divers, de sa -race complexe.</p> - -<p>Et puis obtenir le prix du maréchal de Villars -à l’Académie de Marseille, ce n’est point déjà si -mince honneur aux yeux d’un jeune homme qui, -dès son enfance, a entendu parler avec éloges de -cette digne compagnie, dont son père et son oncle -font partie.</p> - -<p>N’est-elle pas une des plus notables parmi les -Académies de province ? Ces Académies de province, -on les a volontiers ridiculisées. Elles n’ont -pas toujours mérité qu’on se moquât d’elles à ce -point. Au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle la plupart d’entre elles -poursuivent une tâche noble, belle, utile, qui est -de représenter dans toute la France la culture -française et de ne point la laisser se perdre dans -les salons où paradent, après les Précieuses ridicules, -bien d’autres beaux esprits de province. Au -<small>XIX</small><sup>e</sup> siècle leur tâche est plus austère peut-être, -mais peut-être aussi plus utile ; par les recherches -de leurs travailleurs, elles éclairent l’archéologie, -l’histoire, la géographie régionales ; dans leurs -mémoires reposent bien des documents, présentés -parfois, je l’accorde, de façon maladroite, mais -infiniment utiles à consulter.</p> - -<p>En outre l’appréciation des valeurs littéraires -ne leur a point manqué ; pouvons-nous oublier -que l’Académie de Dijon a révélé Rousseau à la -France et que l’Académie des Jeux Floraux de -Toulouse, berceau du premier romantisme, a couronné, -la première, Victor Hugo ?</p> - -<p>L’Académie de Marseille, elle aussi, a quelques -titres qu’elle peut faire valoir avec assez d’honneur. -Elle fut fondée en 1726 par le maréchal de -Villars, qui, l’année même de la victoire de -Denain, avait été nommé gouverneur de Provence. -En ces fonctions Villars s’était fait une -vraie popularité qu’il aimait à cultiver ; il avait -de l’affection pour sa « grosse ville » et ses « bons -amis » de Marseille, comme il le disait ; il entretenait -les rapports les plus cordiaux avec la -Chambre de Commerce, qui, chaque année, à -l’époque du carême, lui envoyait un quintal et -demi de café trié, deux barils d’huile d’un quintal -pièce, un baril de thon mariné, un baril de soles -marinées, douze pots d’anchois, douze bouteilles -d’olives.</p> - -<p>Ces relations gastronomiques entre Villars et -Marseille ne devaient pas être les seules ; il voulut -satisfaire aussi aux exigences de l’esprit. En -1726 il fondait, sur le modèle de l’Académie française, -dont il était membre, une Académie à -Marseille, et cette même année, le 19 septembre, -en séance solennelle, cette Académie était adoptée -par l’Académie française. Fontenelle répondant au -discours de Chalamond de la Visclède, le délégué -de l’Académie de Marseille, disait amicalement :</p> - -<p>« Votre Académie sera plutôt une sœur de la -nôtre qu’une fille ; cet ouvrage, que vous êtes -engagés à nous envoyer tous les ans, nous le recevrons -comme un présent que vous nous ferez, -comme un gage de notre union, semblable à ces -marques employées chez les anciens pour se faire -reconnaître à des amis éloignés. »</p> - -<p>Par ces paroles il faisait allusion au tribut littéraire -que l’Académie de Marseille s’était engagée -à payer chaque année à l’Académie française, sous -forme de vers ou de prose, tribut qui fut en effet -fourni régulièrement pendant quelques années. Et -puis, à la suite de quelques froissements, les rapports -entre les deux compagnies subirent diverses -fluctuations et finalement furent interrompus par -la Révolution. Mais jusqu’alors les Académiciens -de Marseille avaient eu, en principe, le droit de -siéger avec les Immortels, aux séances de l’Académie -française, quand ils étaient de passage à Paris. -Il serait peut-être intéressant d’examiner aujourd’hui -s’il ne serait pas opportun de renouer de tels -rapports entre les Académies de province et l’Académie -française.</p> - -<p>Mais sans prétendre discuter ici cette question, -bornons-nous à noter qu’après la Révolution le -Provençal François Raynouard, le premier éditeur -des Troubadours, secrétaire perpétuel de l’Académie -française et membre associé de l’Académie -de Marseille, avait essayé de rétablir de tels rapports -que sa personnalité facilitait et qu’en 1831, -en un jour d’exaltation, le plus glorieux des Académiciens -d’alors, Lamartine, était solennellement -reçu par ses confrères marseillais, quand il s’embarquait -pour l’Orient, et leur laissait, en mémoire -de cette réception, le magnifique poème par -lequel il faisait ses adieux à la France et à Marseille.</p> - -<p>Depuis l’Académie de Marseille a compté parmi -ses membres associés bien des écrivains français, -parmi ses membres résidants des hommes remarquables, -et à côté des principales personnalités de -la région, des hommes comme Joseph Méry, Joseph -Autran, J.-Ch. Roux, Frédéric Mistral, que recevait -solennellement, par un beau discours, Eugène -Rostand, alors directeur de l’Académie, le 13 février -1887 : en cette même année 1887, quelques mois -après, elle couronnait la première le jeune Edmond -Rostand.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Ce n’était pas seulement qu’elle saluât en ce -jeune homme le fils bien doué d’un de ses membres -les plus sympathiques, mais c’est aussi que ce travail, -qu’elle récompensait ainsi, témoignait vraiment — on -en jugera — des plus rares qualités -par lesquelles devait se signaler un critique qui -était en même temps un poète.</p> - -<p>La poésie, il l’avait respirée, on vient de le voir, -dès ses premières années dans sa famille et dans sa -ville, dans son pays, « au pays, dit-il lui-même, -de l’imagination toute-puissante, près de la mer -chantante, sous le ciel bleu, dans l’air parfumé », -sous la caresse d’un soleil, qui « d’une vieille rue -grimpant dans un quartier sale, d’un groupe -déguenillé, fait quelque chose de pittoresque et de -saisissant », et, comme dira <i>Chantecler</i>, fait un -étendard en séchant un torchon.</p> - -<p>La Provence lui a donc donné, dès son enfance, -« cette facilité de conter, cette verve, cet enthousiasme -dans le récit qui le font vif, coloré, entraînant », -et qu’il salue dans les écrivains dont il va -parler. Elle lui fournit aussi les deux types sur -lesquels cette imagination et cette verve vont -s’exercer : Zola, né à Aix, où il a passé son adolescence -et dont toujours le souvenir revient vers -la vieille ville, qu’il appelle Plassans, et qu’il introduit -dans ses premiers romans et dans quelques-uns -de ses derniers ; Honoré d’Urfé, de race -savoyarde, à dire le vrai, mais qui naît à Marseille, -au cœur de la vieille ville, et qui va mourir, -non loin de là, sur la Côte d’azur, à Villefranche.</p> - -<p>Pour comparer ces deux écrivains si différents, -il fallait toutes les ressources d’un esprit singulièrement -ingénieux. Si l’étude de chacun de -ces deux romanciers était relativement aisée, leur -parallèle devenait périlleux. Je crois que c’est justement -cette difficulté qui a tenté Edmond Rostand.</p> - -<p>Qu’il traitât ce sujet parce qu’il y voyait une -occasion facile d’avoir un prix littéraire, faisons-lui -l’honneur de ne point le croire. Au reste, ce -prix n’était pas tellement important ni glorieux -qu’il eût mérité cette contrainte intellectuelle. Si -donc ce jeune homme, cédant aux suggestions de -son père, se laisse aller à traiter un tel sujet, c’est -qu’il y trouve un certain intérêt littéraire, et la -joie tout d’abord certainement de vaincre une difficulté.</p> - -<p>Un tel esprit, durant toute sa carrière, loin de -fuir ou de tourner les obstacles, les accumulera -complaisamment devant lui pour avoir le plaisir -de les franchir. Deux amoureux s’aiment quand -ils se croient séparés par la haine de leurs pères et -ne s’aiment plus sitôt que l’amour leur est permis ; -un homme intelligent et laid emprunte, pour se -faire aimer, le masque d’un beau garçon naïf ; un -troubadour s’éprend d’une dame qu’il n’a jamais -vue et meurt le jour qu’il la voit ; un coq croit -faire lever le soleil et s’aperçoit qu’il n’en est rien ; -autant de sujets impossibles pour la moyenne des -poètes et qui sont pour l’esprit de Rostand de -merveilleux excitants ; et la difficulté n’était sans -doute pas moindre de mettre à la scène le Christ -de la <i>Samaritaine</i> ou le fils de Napoléon. Sujets -difficiles, et dans la façon de les traiter détails à -chaque instant imprévus, surprise continuelle de -l’épithète, de la coupe, de la rime, amour toujours -éveillé de la chose rare, de l’effet inédit, de ce qui -est subtil, fragile, irréel, des ombres et des fumées ; -frère de ces ratés, de ces délicats qui ne peuvent -traduire les finesses qu’ils sentent et qui gardent -leurs œuvres en eux-mêmes, ne pouvant réaliser -de trop magnifiques projets, de ces peintres que -« désespère la toujours fuyante couleur », et descendant -aussi de cette race des troubadours, qui -avait poussé jusqu’à l’extrême limite le raffinement -de l’amour et des termes par lesquels il s’exprime, — tel -sera Edmond Rostand, tel il est, -quand il se trouve à dix-huit ans excité par ce -sujet paradoxal : comparer d’Urfé et Zola, le -romancier de toutes les grâces et de toutes les subtilités -amoureuses, celui de toutes les audaces et -de toutes les vulgarités naturalistes. Voilà le parallèle -qu’il trouve « piquant », l’opposition de cette -ancienne glace, un peu estompée, peuplée de fantômes -charmants, d’ombres confuses de bergers -et de bergères, et de ce cruel miroir moderne, -haut et clair, reproduisant tout avec un éclat dur, -froid, implacable, — le contraste enfin de ces deux -Provences, l’une ardente et sensuelle, cynique et -dure, l’autre amollie, raffinée, italienne déjà, vraie -gueuse parfumée, « <i>parfumée</i> avec d’Urfé, <i>gueuse</i> -avec Zola ».</p> - -<p>Cet exercice ingénieux enchante, à n’en pas -douter, l’esprit d’Edmond Rostand et si l’on sent -assez qu’il connaît bien l’œuvre de Zola, (son -Flambeau d’ailleurs ne dédaignera pas le mot -populaire et parfois le mot cru), mais qu’il l’aime -assez peu, tout en lui rendant beaucoup mieux -justice que les gens de son monde vers 1887 -n’avaient coutume de le faire, par contre on -sent qu’il adore parler d’Honoré d’Urfé, comme -sans doute il a pris plaisir à le lire, « à la Bibliothèque -de Marseille, dans l’édition de Toussaint -de Bray, qui date de 1610 », nous dit-il.</p> - -<p>On devra y songer, toutes les fois qu’on voudra -parler de <i>Cyrano</i> : à dix-huit ans Edmond Rostand -a lu Honoré d’Urfé. Combien de gens de lettres, -d’universitaires, de spécialistes même peuvent-ils -se vanter d’en avoir fait autant ? Il a lu l’<i>Astrée</i>, -non point par simple devoir de postulant consciencieux -d’un prix académique, mais avec plaisir, on -le sent à la façon dont il en parle, en soulignant -d’un doigt complaisant les bons endroits. Et -n’avoir éprouvé à cette lecture aucun ennui, si -cela est normal au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, à la fin du <small>XIX</small><sup>e</sup> -siècle cela est beaucoup plus rare et situe tout de -suite un tempérament.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Extraire donc ces premières pages d’Edmond -Rostand des quelques rares bibliothèques provençales -où elles étaient enfouies, sans que nul s’inquiétât -de les relire, ce n’est point simple curiosité -de bibliophile. Il y fallait ce bibliophile ; grâces en -soient rendues à M. Auguste Rondel, qui, depuis -des années, collectionne avec un soin pieux -tout ce qui peut éclairer l’histoire du théâtre ; je -dois à sa complaisance d’avoir lu, à quelques pas -de la maison où naquit Edmond Rostand, cette -brochure, où l’esprit du poète est né à la lumière -de l’édition ; et tous les lettrés lui devront, maintenant, -tout comme moi, de pouvoir les lire.</p> - -<p>Mais ce n’est pas, je l’ai dit, simple curiosité ; à -nous pencher sur de telles pages, nous surprenons -à sa source même le génie d’Edmond Rostand. -C’est dans un jardin de Provence, qui serait un -peu semblable à ceux de l’<i>Astrée</i>, le premier murmure -d’une fontaine où viendraient se mirer de -jeunes romanesques ; c’est le clair de lune sur les -quais de Tripoli, ou sur le balcon de Roxane ; -c’est, dans le parc de Schœnbrünn, la fuite en pleurs -de « la petite source ». Voici, en raccourci, soumises -dès 1887 au jugement de l’Académie de -Marseille, toutes ces brillantes qualités, qui, dans -un soir de décembre 1897, vont éblouir Paris, la -fantaisie joyeuse et déjà par instants étincelante, -le goût du subtil, du rare, du précieux, la sentimentalité -tendre, un peu d’ironie juvénile, sans -insolence ni méchanceté, un joli cliquetis de -phrases et de mots. Voici surtout l’évocation de -toute cette charmante société du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle à son -début, telle que l’ont faite l’<i>Astrée</i> et l’Hôtel de -Rambouillet, le monde délicieux qui, dix ans après, -entrera dans la figuration de <i>Cyrano</i> ou sera évoqué -dans <i>La Journée d’une Précieuse</i>. Voici enfin ce -grand amour de la lumière qui depuis les <i>Musardises</i> -baigne l’âme de ce charmant <i lang="it" xml:lang="it">lazzarone</i> et la -soulèvera jusqu’à la faire éclater, ouverte et chantante, -dans les appels passionnés de Chantecler à la -lumière.</p> - -<p>Oui, très jeune, ce poète est déjà lui-même, et -de là vient que, s’étant trouvé ainsi dès l’aube de -sa vie il s’est imposé au public dès son aurore. On -conserve dans sa famille un portrait de son enfance, -dû à un peintre marseillais, où déjà les traits -essentiels de sa physionomie sont dessinés. De -même sa physionomie intellectuelle ; à dix-huit ans -il est déjà ce qu’il sera plus tard ; dans cette œuvre -de jeunesse, — et c’est son intérêt, — reconnaissons -déjà une sorte de poème subtil et lumineux.</p> - -<p>Tel quel cet essai obtient en 1887 le prix du -maréchal de Villars. J’imagine les Académiciens -de Marseille se penchant sur ce travail, un peu -inquiets peut-être de certains tours paradoxaux de -pensée et de style, mais agréablement impressionnés -tout de même par les grâces charmantes de -l’ensemble ; je les vois félicitant avec une cordialité -toute marseillaise M. Eugène Rostand, qui -accepte avec une satisfaction modeste ces félicitations, -dont le murmure flatteur salue le premier -succès de son fils. Il veut prolonger ce succès : ce -travail ne doit pas rester dans l’ombre d’une Académie ; -il le publie dans le <i>Journal de Marseille</i>, et, -profitant de sa composition typographique, il en -fait une brochure, qui paraît en 1888 ; et est le -vrai début d’Edmond Rostand dans le monde littéraire ; -deux ans plus tard ce nom devait reparaître -en tête d’un volume de vers, publié par l’éditeur -Lemerre, et qui s’appelait <i>Les Musardises</i> ; cinq -ans plus tard sur la verte brochure, que l’on vendait -dans les couloirs du Théâtre-Français aux -représentations des <i>Romanesques</i>.</p> - -<p>Il n’y a pas, on le voit, de solution de continuité ; -si le début d’Edmond Rostand, à le -juger par sa forme extérieure, n’a aucun rapport, -nous l’avons dit au début, avec le genre qui a fait -sa gloire, cependant ne nous laissons point tromper -par les apparences et, plus exactement renseignés -maintenant, saluons dans le jeune lauréat de -l’Académie de Marseille le futur auteur de <i>Cyrano</i> -et de <i>Chantecler</i>. S’il est vrai, comme il l’a dit lui-même, -que « l’âme des coutelas rêve dans les -canifs » et qu’il ne faut pas prendre « des essais pour -des diminutifs », soyons assurés que ce n’est pas -diminuer le génie d’Edmond Rostand que de -publier cet essai, où l’on entend déjà vibrer les -accents les plus intimes de son âme et de sa -poésie.</p> - -<p class="sign">Émile <span class="sc">Ripert</span>.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c top4em"><span class="large">DEUX ROMANCIERS DE PROVENCE</span><br /> -HONORÉ D’URFÉ ET ÉMILE ZOLA</p> - -<h2 class="nobreak" id="ch2">LE ROMAN SENTIMENTAL ET LE ROMAN -NATURALISTE</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>« N’allons pas surfaire l’ancien -roman, ni le sacrifier. Et pourquoi -s’obstiner absolument à -donner le prix, à chercher un -vainqueur et un vaincu ? Il n’y -en a pas, ou plutôt je ne vois -que deux vainqueurs : chacun -des deux, vu à son heure, a sa -couronne. »</p> - -<p class="attr">(<span class="sc">Sainte-Beuve</span>, <i>Nouveaux lundis</i>.)</p> - -</blockquote> - -<p>Il semble que nulle part le Roman ne -doive être plus en faveur qu’au pays de l’imagination -toute-puissante, en cette Provence -amoureuse de l’Amour (c’est chez elle qu’il a -tenu des cours célèbres), et qui aime tout -ce qui en parle, où jadis, dans les manoirs -seigneuriaux, on attendait impatiemment -la venue, chaque nouvel an, avec la saison -des violettes, du troubadour, — ce romancier -voyageur…</p> - -<p>Là, près de la mer chantante, sous le ciel -bleu, dans l’air parfumé, tout est Roman. -Et ce qui ne l’est pas le devient. Car l’imagination -des Provençaux est comme leur -soleil, ce soleil dont la lumière chaude transfigure -et fait resplendir. La couleur éclate -partout où il pose sa caresse ; d’une vieille -rue grimpant dans un quartier sale, d’un -groupe déguenillé, il fait quelque chose de -pittoresque et de saisissant. Demandez à tous -les peintres : d’un rien on fait un tableau -avec ce soleil ! Et avec cette imagination, qui -n’a qu’à rayonner comme lui pour que tout -se dore et se poétise, — il n’en faut pas beaucoup -non plus pour faire un roman.</p> - -<p>A-t-on noté comme en Provence le -moindre incident de la vie banale, une anecdote -insignifiante, triviale, se transforme et -se dramatise ? Et cela, grâce à cette facilité -de conter — peut-être aussi un peu d’en -conter — que presque tous possèdent, à -cette verve, à cet enthousiasme dans le récit -qui le font vif, coloré, entraînant, l’enrichissent -de détails point authentiques toujours, -mais choisis à merveille, propres à faire -voir, si naturels qu’ils donneraient de la -vraisemblance à la vérité même, qui peut -en manquer. Il faudrait être bien ennemi de -son plaisir pour reprocher une pointe d’exagération -méridionale, — si inconsciente -d’ailleurs, — et ne pas admirer l’art surprenant -de mettre en scène, de camper les -personnages, d’engager le dialogue. On ne -peut s’étonner vraiment qu’il y ait eu beaucoup -de romanciers en Provence. Mais -chez nous, tout le monde l’est plus ou -moins, romancier !…</p> - -<p>Si on demandait la liste des romanciers -provençaux, peu de gens, après avoir cité -les plus connus, les deux Méry, Léon Gozlan, -Pontmartin, Louis Reybaud, M<sup>me</sup> Reybaud, -Amédée Achard, Alphonse Daudet, oublieraient -de terminer par le nom d’Émile Zola… -Combien songeraient à commencer par celui -d’Honoré d’Urfé ?</p> - -<p>Et pourtant il faut bien consentir à ce -que nos romanciers — non seulement les -nôtres, mais tous ceux de la France, — descendent -de lui. Après tout, ces jolis bergers -qui errent, dolents, sous les ombrages du -Forest, nous devons les regarder comme les -frères aînés des héros de roman d’aujourd’hui, -quoiqu’on ait peine à reconnaître -la parenté.</p> - -<p>On les peignait, autrefois, avec des couleurs -discrètes, dans des teintes assourdies, -amoureux plutôt que passionnés, tendres -pasteurs d’une mélancolie virgilienne et très -douce, sans rien de troublé ni de malsain, -qui toujours conservent les grâces naïves, le -visage frais et rose des Amours folâtrant à -la première page, autour d’une vieille -estampe. On les montre aujourd’hui sous -une lumière crue, pâles et flétris le plus souvent, -ayant des emportements de passion -cynique ou des tristesses maladives, — moins -enrubannés et plus vrais, à ce qu’on -prétend. Mais un lien subsiste toujours. Et -Céladon commence la série des soupirants -sympathiques ; il est l’éternel jeune premier, -qui devrait commencer à devenir vieux, mais -qui va se métamorphosant selon le temps -et les mœurs, suivant les modes. Jadis il -levait les yeux au ciel, et avec de grands -gestes parlait de <i>rochers de cruauté</i>, invoquait -le dieu malin Cupidon, — et sa tirade -se prolongeait interminablement, pleine d’allusions -mythologiques. Aujourd’hui cette -manière de faire sa cour prêterait à rire, et il -a adopté la nouvelle, prenant des poses plus -simples, mais non moins étudiées, sur les -canapés et les poufs de peluche, accoudé au -dossier du fauteuil, glissant un mot derrière -l’éventail… Mais c’est toujours Céladon !</p> - -<p>Sans doute il faut se garder d’aller trop -loin, et de vouloir découvrir des rapports -étroits entre le vieux roman sentimental et -le roman nouveau. Mais les étudier l’un en -face de l’autre, indiquer même avec discrétion -un parallèle, ne serait-il pas piquant ?</p> - -<p>J’aurais devant moi deux toiles de maîtres -différents, très éloignés l’un de l’autre, par -exemple un Boucher et un de Nittis… Un -peintre aurait beau me dire : « Cela n’a -aucun rapport, — Boucher, l’artiste délicat, -fade, et Nittis, le maître impressionniste, ne -comparez donc pas ! » Je comparerais… ou -plutôt, non, comparer n’est pas le terme -exact, — je voudrais voir simplement ce que -fait naître dans mon esprit cette rencontre, -jouir du rapprochement, noter ce qu’il peut -éveiller d’idées, ouvrir de points de vue, -analyser tout ce que me fait éprouver de -curieux le sentiment d’avoir là, à ma droite, -l’impression du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, et là, à ma -gauche, celle du <small>XIX</small><sup>e</sup>…</p> - -<p>C’est pour cela que dans la liste des romanciers -de Provence il paraît bien intéressant -de considérer le premier et le dernier, Honoré -d’Urfé et Émile Zola. N’est-ce pas plein -d’attrait et de nouveauté de parler de l’un à -propos de l’autre, de l’<i>Astrée</i> et de l’<i>Assommoir</i>, -et de la série de l’<i>Astrée</i> à propos de -celle des <i>Rougon-Macquart</i> ?…</p> - -<p>D’Urfé et Zola ! Dans le contraste de ces -deux noms, le génie de la Provence se révèle, -plein d’âpreté et de violence, et aussi de délicatesse. -Elle est le pays des amours ardentes et -sensuelles, comme aussi celui des tendresses -pures et platoniques, qui garde le souvenir -d’un Pétrarque et d’une Laure de Noves. Il -y a la Provence sauvage, fille aux cheveux -fauves plantés drus sur une nuque puissante, -brunie au soleil, superbe de santé, de -sève débordante, aimant une langue forte et -vraie, mais dure souvent et cynique… Et il -y a aussi une femme d’une grâce amollie et -presque énervée, raffinée de goûts, italienne -dans son amour des douceurs et des <i lang="it" xml:lang="it">concetti</i>, -d’un parler musical et enjôleur, ayant préféré -à l’odeur simple et saine de ses lavandes -les parfums quintessenciés et musqués… Et -le mot célèbre nous revient en mémoire : -la Provence nous apparaît bien ici comme -la <i>gueuse parfumée</i>, parfumée avec d’Urfé, -gueuse avec Zola !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch3">I</h3> - - -<p>On nous pardonnera sans doute une comparaison -un peu subtile en songeant que ce -n’est point impunément tout à fait, sans y -gagner quelque recherche et quelque préciosité, -qu’on lit l’<i>Astrée</i> d’Honoré d’Urfé. — Supposons -qu’une très ancienne glace ait -par miracle conservé l’image de tout ce -qu’elle a reflété, que les profondeurs mystérieuses -et endormies du vieux miroir se -peuplent de fantômes charmants, d’ombres -confuses de bergers et de bergères qui passent, -entrelacés, couples touchants et fanés, d’un -ridicule attendrissant ; et dans le cadre dédoré -nous voyons saluer et sourire, avec des -grâces vieillies, la société d’autrefois. Celle -d’aujourd’hui nous apparaîtrait en face, reproduite -dans une glace moderne, haute et -claire. Il est bien évident que s’il s’agissait -de comparer les deux glaces, nous serions -amenés à comparer ce qu’elles reflètent, les -deux sociétés. Nous parlerons donc de la société -d’Honoré d’Urfé et de celle d’Émile -Zola. Et nous pourrons ensuite nous occuper -des miroirs, que l’on ne fait certes plus, -aujourd’hui comme autrefois, courtisans et -menteurs, prêtant des charmes, de la poésie, -reflétant en beau, mais cruellement fidèles, -reproduisant tout, avec un éclat dur, froid, -implacable ; et il en est même quelquefois -auxquels on reprocherait presque d’enlaidir.</p> - -<p>C’est bien avant 1616, quoi qu’on en ait -dit, que parurent les deux premiers volumes -de l’<i>Astrée</i> ; la Bibliothèque de Marseille -possède l’édition de Toussaint de Bray qui -porte la date de 1610 : c’est vers 1608 que -d’Urfé en dédiait à Henri IV la première -partie.</p> - -<p>Henri IV venait de rendre la paix à la -France, et celle-ci, délivrée enfin des angoisses -horribles de la guerre civile, respirait -librement. C’était, comme après toutes les -guerres meurtrières, ce brusque réveil des -Amours dont a parlé le poète, des Amours -qui vont refaire le sang tari. La nature prend -sa revanche, et les campagnes dévastées, les -champs foulés par les charges impétueuses -reverdissent. C’est le grand renouveau : le -mot « Je t’aime » paraissait avoir été oublié : -mais voilà que les amants se le murmurent -encore, lèvre à lèvre…</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Parmi tant d’isolés qui pleurent</div> -<div class="verse">Ils se sentent mieux réunis…</div> -<div class="verse">Ils se blottissent mieux ensemble</div> -<div class="verse">Après tant de jours alarmants ;</div> -<div class="verse">Le retour du baiser leur semble</div> -<div class="verse">Plus doux que ses commencements.</div> -</div> - -<p>Et la France entière est amoureuse. Tout -le monde est gagné de mollesse. Le Béarnais -donne l’exemple des galanteries. Bientôt -ce n’est plus seulement un besoin de tendresse -qui se fait sentir, c’est aussi un besoin -de volupté. Chacun, avide de jouir, semble -avoir pris pour règle de conduite la devise -rabelaisienne : vivons joyeux ! Les croyances -depuis longtemps sont ébranlées, et la morale -achève de se relâcher.</p> - -<p>Il est à craindre maintenant que cette société -ne se rue aux plaisirs avec trop d’emportement, -qu’elle ne se souvienne des -leçons dégradantes de vice données par la -cour des derniers Valois. On prévoit déjà -la perte de toute décence, de toute pudeur… -Mais voilà que cette effervescence paraît se -calmer. L’Amour ne se ressent pas aussi longtemps -qu’on l’aurait pu craindre des habitudes -soldatesques prises dans les dernières -années : ces farouches ligueurs qu’on s’attendait -à voir aimer en reîtres, en lansquenets, -se changent en gentilshommes polis, raffinés, -parlant un langage tendre et gracieux, -facilement résignés au rôle de soupirants -platoniques.</p> - -<p>Le vent des passions qui commençait à -souffler en tempête est tombé tout à coup : -ce n’est plus qu’une brise caressante et douce. -Il flotte une odeur de bergerie. On entend -le chalumeau soupirer un air pastoral. Dans -la folie amoureuse tous les freins n’ont pas -été brisés : ce n’est pas, de tous côtés, l’assouvissement -bestial. Loin de là : on -aime avec mille délicatesses, avec mille -nuances ; on madrigalise à ravir, on emploie -les plus adroits artifices, les plus infinies précautions -pour <i>déclarer sa flamme</i> ; jamais on -n’a mis tant de retenue dans l’expression d’un -sentiment. C’est à ce moment enfin qu’on -invente pour le parfait amour, le nom joli, -le nom discret et chaste d’<i>honneste amitié</i>.</p> - -<p>A qui doit-on ce bienfait d’un voile poétique -et charmant jeté sur la brutalité des -passions ? Qui a accompli l’œuvre difficile -de cette réforme dans les mœurs ? C’est -Honoré d’Urfé, à n’en point douter. Mais il -est juste de dire qu’il fut aidé en cela par -l’hôtel de Rambouillet : son roman a été porté -vers le succès à la faveur du courant créé -par la marquise et ses amis.</p> - -<p>Tous ceux que blessait la grossièreté des -mœurs, tous les délicats s’étaient réfugiés -autour de Catherine d’Angennes, marquise -de Rambouillet, qui fuyait, au fond de son -hôtel, le spectacle d’une cour corrompue. -Dès qu’une fois on avait été admis dans son -intimité, on lui demeurait dévoué, on revenait -sans cesse. On était irrésistiblement -gagné par la séduction de cette créature -exquise, d’un esprit cultivé, bonne, indulgente, -nature affinée encore par la maladie, -par la vie renfermée, qui fait se replier sur -soi-même, penser, analyser. Dans cette société -d’élite, les grands plaisirs étaient ceux -d’une conversation à la fois sérieuse et -enjouée, sur toutes sortes de sujets nobles -et décents. C’est là que naquit cet art si essentiellement -français de gaspiller l’esprit, de le -mettre en monnaie courante, de l’éparpiller -aux quatre coins d’un salon, avec une grâce -désinvolte, comme si on en était trop riche, -d’assaisonner les moindres paroles de cette -denrée si rare. C’est là qu’on apprit à le -mêler à tout ce qu’on dit, à le faire circuler -dans la conversation qu’il rend alerte et pimpante, -dans laquelle il sautille de mot en mot -sans qu’on puisse le saisir au passage, qu’il -anime, invisible, sans qu’on puisse dire -derrière quelle métaphore, dans quel recoin -de phrase il s’est niché, sans qu’on puisse -le montrer du doigt à ceux qui ne l’ont point -aperçu, senti passer, l’expliquer à ceux qui -ne l’ont pas compris. En un mot, c’est là que -pour la première fois, on causa, que l’on fit -cercle autour des parleurs de profession, -« poètes de devant de cheminée ».</p> - -<p>Dans ce milieu, grâce aux femmes qui y -fréquentent, le respect de la femme se conserve, -le bon ton continue de régner, et on l’exagère -même, par esprit d’opposition. La politesse -chaque jour se raffine, on en complète -le code. Et dans le demi-jour de la chambre -bleue d’Arthénice, de ce sanctuaire où flotte -le parfum discret de toutes les vertus mondaines, -au milieu des jolies femmes et des -fleurs dont aime à s’entourer la marquise, -on parle d’amour dans un langage tout nouveau, -qui a des pudeurs outrées, mais -exquises ; chacun s’efforce, suivant un mot -d’alors, d’<i>épurer sa flamme</i>, et l’on cherche en -tout <i>le fin du fin</i>…</p> - -<p>Puisque, décidément, pour cette société -revenue à l’Amour, il paraissait la grande -affaire, l’occupation unique, il était bon qu’on -lui donnât de la dignité en l’exigeant dépouillé -de toute impureté, noble, fidèle, -dévoué, sans mélange d’égoïsme, et qu’on -l’érigeât presque en vertu ; il était bon qu’on -s’occupât de l’analyser, de le quintessencier, -que l’on consacrât du temps à l’étude de sa -théorie, — autant de dérobé à sa pratique.</p> - -<p>A ce beau monde délicat il fallait une -lecture. Quel était l’ouvrage qu’on allait se -passer de main en main, lire dans toutes les -ruelles, discuter dans tous les <i>ronds</i> ?… Il -a paru de tous temps de ces livres, autour -desquels, dès leur apparition, se fait un grand -remous de la curiosité, qui ont eu le bonheur -d’arriver à propos pour saisir, pour dépeindre -un état d’âme, dans lesquels toute -une société aime à se reconnaître, se reconnaît -avec enthousiasme. Il est difficile, pour -ces romans, de dire s’ils ressemblent à la société -qui fait leur succès comme le portrait -au modèle, ou comme le modèle au portrait, — si -l’exactitude de leur psychologie -tient à ce que leurs héros pensent et sentent -comme l’on pensait et comme l’on sentait -alors, ou bien, simplement, à ce qu’il a été -de mode, à leur époque, de sentir et de penser -comme ces héros.</p> - -<p>De nos jours, par exemple, nous savons -que la jeunesse qui s’est reconnue dans le -désespéré de Gœthe s’est surtout façonnée -sur lui, et qu’il y a eu plus de Werthers après -qu’avant la publication du roman.</p> - -<p>L’<i>Astrée</i> fut pour le <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle ce livre -privilégié, copie et modèle tout à la fois. On -l’attendait vaguement. L’École des parfaits -amants avait besoin d’un manifeste. Il fallait -à la jeunesse précieuse un héros sur qui -se régler, le Céladon dont elle allait pouvoir -imiter les manières de parler, sur les amours -de qui elle pourrait arranger les siennes.</p> - -<p>Pour plaire à ce public, le roman avait à -réunir des qualités bien diverses.</p> - -<p>Tout d’abord à ces gens sortant de la période -agitée des guerres civiles plairait l’éloge -de la vie tranquille, oisive, la peinture des -bonheurs de la paix, de la vie des champs : la -note devait être doucement attendrie ; on -allait aimer à voir des pâtres conduisant leurs -troupeaux, chantant comme Tityre à l’ombre -des hêtres, disputant de leurs belles. Comme -on s’adressait à des blasés, à des esprits déjà -compliqués, il fallait se garder de faire une -trop candide pastorale, une paysannerie trop -vraie : le tableau devrait être artificiel, avoir -la simplicité de convention des époques de -décadence ; des amours de village, simplement -contées, n’auraient point intéressé. Il -fallait que les personnages eussent toutes les -qualités de <i>l’honnête homme</i>, assez d’esprit -pour discuter les problèmes de métaphysique -amoureuse qui intéressaient alors. Il fallait -que ces bergers fussent les « sophistes pointilleux » -que Fontenelle a critiqués, et qu’on -pût dire d’eux ce que la bergère de d’Urfé dit -de ses parents : qu’ils n’ont point pris la houlette -« pour n’avoir de quoi vivre autrement, -mais pour s’acheter par cette douce vie un -honnête repos ». Il fallait enfin, aux lecteurs -d’alors, de cette sensiblerie de bon goût, de ce -champêtre raffiné, de toutes ces fadeurs jolies. -Après les Saint-Barthélemy, et les coups -d’arquebuse dans les rues, et les égorgements -impitoyables, par ce besoin de réaction -bien gaulois qui rejette à l’extrême de siècle -en siècle nos mœurs, nos idées, nos goûts, -on voulait de la bergerie, de l’Amaryllis de -bon ton, le tout aimable, parfumé, fleurant -bon… De ces désirs, de ces besoins naquit -l’<i>Astrée</i>, qui leur donna satisfaction et élan. -On ne saurait trop insister sur l’importance -prêtée par l’époque à une œuvre qui la -personnifait : notre histoire littéraire compte -de ces identifications, mais point de plus -étroite, de plus solennellement proclamée -par le goût public, par les milieux et les -cercles qui donnaient le ton et faisaient la -mode.</p> - -<p>L’<i>Astrée</i> fut exactement ce qu’on attendait, -ce qu’il fallait pour intéresser. On voulait -du sincère, du délicat ; d’Urfé sut en mettre -partout. Aussi, me paraît-il se faire quelque -illusion, lorsqu’il dit à Céladon, dans la lettre -qu’il lui adresse en préface d’un de ses -volumes : « Aimer comme toi, c’est aimer à -la vieille gauloise, comme faisaient les chevaliers -de la Table Ronde, ou le beau Ténébreux. » -A la vieille gauloise ! le mot est -charmant ; il exprime à ravir « ce train d’amour -qui allait », comme dit Marot dans -son gentil rondel, si simplement, si naïvement -« au bon vieux temps »… Mais Céladon -aime beaucoup plutôt à l’italienne ; j’allais -écrire à la provençale ; c’est un raffiné, -un littérateur en amour, il a lu Pétrarque et -s’en souvient dans les sonnets qu’il adresse à -sa belle. Il est de l’école de Ronsard, nourrie -de l’antiquité classique ; il n’a pas cependant -l’allure trop raide de celui-ci, et je -reconnais souvent dans ce qu’il dit, n’en déplaise -à certains auteurs, les grâces maniérées, -les <i>épiceries</i> que la <i>Pléiade</i> reprochait -à l’école des Melin de Saint-Gelais et autres -poétereaux de cour. Le livre se ressent du -séjour prolongé de son auteur en Italie. Il -serait difficile de noter toutes les imitations -qu’a faites d’Urfé ; elles servirent certainement -au succès du roman, furent très goûtées -des lettrés, qui savourèrent avec délices -ce plaisir de reconnaître çà et là des fragments -de leurs auteurs. Les prêtres apprécient -pour cela particulièrement l’<i>Astrée</i><a class="fnanchor" href="#note-a" id="ancre-a">[a]</a>. Théocrite -et Virgile sont mis à contribution : -Marini a fourni des <i lang="it" xml:lang="it">concetti</i> ; l’<i>Aminte</i> du -Tasse et le <i lang="it" xml:lang="it">Pastor fido</i> se retrouvent par -fragments. D’Urfé s’est servi aussi de la <i lang="it" xml:lang="it">Filli -di Seiri</i> de Guidubaldo Bonarelli, de l’<i>Arcadie</i> -de Sannazar, et enfin de toute la poésie de -Montemayor. La fameuse Diane de Montemayor -a été pour lui le modèle qu’il a réussi -à dépasser.</p> - -<p>Dès son apparition, le roman eut donc un -succès éclatant, qui durant tout le <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle -ne se démentit pas. Les romans de chevalerie -avaient fini leur temps : on n’en pouvait -plus comprendre le charme naïf, la poésie -très simple. On délaissait les insipides récits -d’Ollenix du Mont-Sacré, et ce n’était plus -qu’en bâillant, faute de mieux, qu’on lisait -les <i>Bergeries de Juliette</i>, les <i>Amours de Cléandre -et de Domiphille</i>. Dans ces compilations, le -style était absurde, l’intérêt n’existait pas. On -acclama le premier roman qui eût un réel -mérite littéraire, qui valût non seulement -par le style, mais par l’art de la narration, -l’ordre, la régularité.</p> - -<p>Ceux qui entreprennent de lire l’<i>Astrée</i> -aujourd’hui sont rares ; cet ouvrage a eu -pourtant des admirateurs, récemment encore. -Jules Janin le disait à un Marseillais -lettré<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> : il faisait de ce roman une de ses -lectures préférées. On est découragé par la -longueur, la diffusion. Aussi peut-on s’étonner -que nous louions l’ordre et la régularité -du développement. Sans doute le récit des -amours d’Astrée et de Céladon s’embarrasse -de mille autres récits, et l’auteur semble avoir -cherché à rendre l’œuvre touffue. Ce roman -dans lequel se serrent, s’entassent tant -d’autres petits romans, nous paraît indigeste. -Mais il faut avoir essayé de lire les romans -qui précédèrent l’<i>Astrée</i> pour comprendre -combien cette narration, qui nous paraît si -embrouillée aujourd’hui, était simple, relativement. -Un ordre très grand règne dans -cette diffusion apparente ; tout cela s’enchevêtre -avec art. La netteté subsiste, grâce à -la disposition même adoptée par d’Urfé qui -va régulièrement à la ligne lorsqu’il commence -une histoire en dehors de l’action, et -annonce, tout naïvement : <i>Histoire d’Alcippe</i>… -<i>Histoire de Sylvandre</i>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> M. Tollon, de qui je tiens le renseignement<a class="fnanchor" href="#note-b" id="ancre-b">[b]</a>.</p> -</div> -<p>Il faut surtout saisir ce fait qu’à l’époque de -l’<i>Astrée</i> on demandait seulement ceci : avoir -beaucoup à lire. On ne lisait point, comme -aujourd’hui, sans préférences, sans méthode, -avec une envie dévorante de tout voir, de -tout connaître, des appétits de curiosité -jamais satisfaits. L’heure n’était pas venue -encore du journal, du feuilleton, ces miettes -du repas substantiel auquel s’attablaient nos -pères. La vie de cour et de salon avait de -calmes et longs loisirs ; on ne lisait point -hâtivement, avec la crainte toujours de -n’avoir pas le temps. Une lecture suffisait -pourvu qu’elle durât, qu’elle pût occuper les -veillées, être reprise à tous les intermèdes -d’une existence que n’activait même pas l’émotion -guerrière. Il ne fallait point non plus -l’angoisse poignante, la passion qui assombrit -le roman moderne. On voulait un récit -qui ne fût pas un drame trop vivement conté, -obligeant à lire d’un trait, mais quelque -chose d’un intérêt continu, un livre que l’on -pût feuilleter sans précipitation, sans l’anxiété -qui fait courir à la dernière page, qui eût -mille petits dénoûments secondaires, permettant -de s’arrêter ici et là, sans que la curiosité -trop excitée en souffrît. Et c’est comme -cela qu’on s’explique le succès de ce long, -compendieux roman<a class="fnanchor" href="#note-c" id="ancre-c">[c]</a> de l’<i>Astrée</i>, avec ses -cinq énormes volumes.</p> - -<p>On voulait aussi qu’un livre pût être discuté, -qu’il servît de thème aux conversations. -Après avoir lu quelques pages, on allait en -parler dans une ruelle. Et l’on discutait sur -un de ces cas curieux de psychologie amoureuse -que d’Urfé, continuellement, soumet -à son lecteur.</p> - -<p>Cette psychologie, qui, sans être très profonde, -ne manque pas de subtilité, séduisait -alors beaucoup. Et l’on raffolait de certaines -petites analyses de sentiments, telles que -celles-ci. La bergère Astrée pleure la perte -de Céladon qui s’est allé jeter dans les eaux -du tranquille Lignon, devenu pour la circonstance -un torrent impétueux. Toutefois -elle n’est pas fâchée qu’il lui ait donné cette -preuve d’amour, et, bien femme, elle a un -sourire de satisfaction au milieu de ses -larmes… « Elle recevait un déplaisir extrême -de la mort de Céladon, et toutefois elle n’était -point sans quelque contentement au milieu -de tant d’ennuis, connaissant que véritablement -il ne lui avait point été infidèle. »</p> - -<p>Astrée a fait semblant d’aimer Lycidas ; -une bergère lui dit très justement : « A quoi -nous servait, pour cacher ce que vraiment -nous aimions, de faire croire un amour qui -n’était pas… puisque vous deviez bien autant -craindre que l’on crût que vous voulussiez -du bien à Lycidas comme à Céladon ? — Ma -sœur, ma sœur, répliqua Astrée, lui frappant -de la main sur l’épaule, nous ne craignons -guère qu’on pense de nous ce qui -n’est pas, et au contraire le moindre soupçon -de ce qui est vrai ne nous laisse aucun -repos. »</p> - -<p>On se pâmait sur ces mille menues observations -du cœur humain :</p> - -<p>« Et quoiqu’elle reconnût que vraiment -c’était lui, se disputait-elle le contraire en son -âme, suivant la coutume des personnes qui -veulent toujours fortifier comme que ce soit -leur opinion. »</p> - -<p>Enfin on était ravi de retrouver des discussions -très subtiles, des duos d’amour tels -qu’on en entendait à l’hôtel de Rambouillet, -tels que celui que nous transcrivons d’Alcippe -et d’Amaryllis :</p> - -<p>« Je n’eusse jamais cru avoir si peu de -force que de ne pouvoir résister aux coups -d’un ennemi qui me blesse sans y penser… » -Elle lui répondit : « Celui qui blesse -par mégarde ne doit pas avoir le nom -d’ennemi. — Non pas, répondit-il, ceux -qui ne s’arrêtent pas aux effets, mais aux -causes seulement… Quant à moi, je trouve -que celui qui offense comme que ce soit -est ennemi, et c’est pourquoi je vous puis -bien donner ce nom. »</p> - -<p>Le dialogue, engagé sur ce ton-là, ne s’arrêtera -plus. Mais on ne s’en impatientait pas, -et l’on trouvait agréables des compliments -dans le goût de celui-ci : « C’est de votre -glace que procède ma chaleur, et de ma chaleur -votre glace. »</p> - -<p>A ce moment, on avait aussi la rage des -petits vers : M. de Montausier lui-même, -comme on l’a fait remarquer, était plus capable -de faire les vers d’Oronte que de les juger -dignes du cabinet. Tout honnête homme se -piquait d’un peu de littérature, et après s’être -fait convenablement prier, se levait pour -dire, en se dandinant d’un air satisfait : -« Sonnet… c’est un sonnet ! » Les petits abbés -ne venaient point en visite sans rimer -quelque impromptu, déclamer quelque madrigal, -en s’écriant :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Et c’est dans votre cour que j’en viens d’accoucher !</div> -</div> - -<p>Les vers de d’Urfé servirent au succès de -l’<i>Astrée</i>. Il sema tout son roman de petites -pièces écrites dans le goût du temps. Il ferait -beau voir que l’on puisse être amoureux -sans rimer !… Et ces bergers, dès qu’ils ont -un chagrin ou une joie, vite vont l’écrire -sur l’écorce d’un arbre, en vers. Il fallait par-ci -par-là, des madrigaux : d’Urfé ne prend -guère la peine de les amener ; il sait qu’après -quelques pages de prose on attend un peu -de poésie, et tout bonnement, il arrête le -récit pour dire :</p> - -<p>« Et sur ce sujet, un jour qu’il fut prié de -chanter, il dit de tels vers… »</p> - -<p>Ou bien :</p> - -<p>« Après qu’ils furent séparés, Alcippe -grava de tels vers sur un arbre… »</p> - -<p>La plupart de ces vers sont déplorables, il -faut le dire. Mais dans le nombre on en peut -noter quelques-uns de jolis. En voici quatre -que nous citons pour leur coupe toute moderne, -un je ne sais quoi qui rappelle les -vers de M. Sully Prudhomme :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Quoique l’Espérance soit morte,</div> -<div class="verse">Désir, pourtant tu ne meurs pas !</div> -<div class="verse"><b>. . . . . . . . . . .</b></div> -<div class="verse">Le désir me demeure en l’âme,</div> -<div class="verse">Bien que l’espoir en soit ôté…</div> -</div> - -<p>Par toutes ces fadeurs, par tout cet artificiel, -le roman devait plaire. Chacun alla -habiter en imagination ce pays de Forest -qui, tel que d’Urfé le dépeignait, paraissait -si bien fait pour des gens frivolement amoureux, -avec son paysage de décors, joli et frais, -comme peint, et ses grands arbres dont les -troncs noueux se couvrent d’inscriptions -rimées, de chiffres entrelacés, et ces fontaines, -ces grottes merveilleuses, ces apparitions de -nymphes dans le feuillage… O le ravissant -pays ! n’est-ce pas le pays du Tendre lui-même ? -La nature y est complice, <i>truquée</i>, -comme nous dirions aujourd’hui : un petit -bois s’offre toutes les fois qu’on en a besoin ; -sous les pas des couples enlacés le sol se -feutre d’un gazon épais ; le soleil se couche -à propos, la lune éclaire au bon moment, des -rochers tapissés de mousse prêtent pour -s’asseoir à deux une place engageante ; et -les vieux arbres sont creux, pour servir de -boîte aux lettres…</p> - -<p>Ce petit coin délicieux où tout, par une -divinité invisible, a été arrangé pour qu’on -s’y aime à l’aise, devait paraître un paradis -à cette société qui subordonnait tout à -l’amour. Car on était alors parfait amant, et -rien de plus ; tout autre sentiment que celui -d’<i>honneste amitié</i> était étouffé. A tel point -que lorsqu’Astrée perdit ses parents, « ce ne -fut pour elle un faible soulagement, pouvant -plaindre la perte de Céladon sous la -couverture de celle de son père et de sa -mère ». Le petit calcul de la tendre bergère -n’est-il pas du dernier touchant ? Et -d’Urfé nous conte cela naïvement, sans y -rien voir de mal. Il semble, d’après ces deux -lignes négligemment jetées, que les liens de -famille au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle n’étaient pas très resserrés.</p> - -<p>Comme dernier élément de succès, notons -les allusions contemporaines. Mais il faut se -garder de voir dans l’<i>Astrée</i> un roman à clef. -On a voulu tout expliquer ; cela paraît -absurde. Ce qui est vrai, c’est qu’Henri IV est -représenté sous les traits d’Euric, roi des -Wisigoths, Bellegarde sous ceux d’Alcidon ; -la belle Daphnide n’est autre que Gabrielle -d’Estrées.</p> - -<p>Si après avoir expliqué le succès de l’<i>Astrée</i> -nous voulons le constater, cela nous est -facile dans tous les écrivains du temps. Ce -fut un des seuls romans qui, devant le -clergé lui-même, trouvaient grâce. Pierre de -Camus, évêque de Belley, adorait d’Urfé. -François de Sales lui-même en fut l’admirateur. -L’<i>Histoire littéraire des Bénédictins</i> dit -qu’Honoré d’Urfé tira les romans de la -barbarie dans laquelle ils avaient végété -jusqu’alors. Les esprits les plus graves furent -séduits : Honoré d’Urfé exerce sur toute la -littérature classique une grande influence. -Patru savait par cœur trois volumes de -l’<i>Astrée</i>, et La Fontaine en faisait ses délices, -malgré sa peur des grands ouvrages. Il a dit -de d’Urfé :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Étant petit garçon, je lisais son roman,</div> -<div class="verse">Et je le lis encore, ayant la barbe grise.</div> -</div> - -<p>Boileau en a fait un bel éloge : « d’Urfé -a soutenu, dit-il, l’intérêt de sa longue pastorale -par une narration également vive et -fleurie, par des fictions très ingénieuses et -par des caractères aussi finement imaginés -qu’agréablement variés et bien suivis. »</p> - -<p>Longtemps après l’apparition du livre, la -vogue de l’<i>Astrée</i> était extraordinaire dans -les salons, dans le monde. Un honnête -homme est tenu de savoir son <i>Astrée</i> : on -peut le questionner. Et même cela devient un -passe-temps, un jeu de société : « Chez -l’abbé de Gondy on se divertissait entre -autres choses à s’écrire des questions sur -l’<i>Astrée</i>, et qui ne répondait pas bien payait -pour chaque faute une paire de gants de -frangipane… » Il ne fallait pas se tromper -sur les aventures de Céladon et de Sylvandre ; -on devait, pour être du bel air, en -connaître tous les détails. Ce genre de succès, -très mondain, restreint dans les limites -des salons, ressemble peu à celui qu’obtiennent -aujourd’hui les romans d’Émile -Zola. Voit-on, dans une réunion élégante, -au thé de cinq heures d’une mondaine, ces -dames se distraire à poser des questions sur -les aventures de Gervaise ou de Coupeau ?…</p> - -<p>Ce succès ne fut pas seulement français. -Il s’étendit dans toute l’Europe. Honoré -d’Urfé reçut, vers 1624, une lettre fort -curieuse, adressée par 29 princes ou princesses, -19 grands seigneurs ou dames d’Allemagne, -qui ayant pris les noms des personnages -de l’<i>Astrée</i> avaient formé l’Académie -des vrais amants, une réunion pastorale à -limitation de celles du roman. Datée du -« carrefour de Mercure », elle le suppliait de -prendre pour lui le nom de Céladon.</p> - -<p>L’<i>Astrée</i> a rendu à la langue française un -grand service en la tirant du pathos. Car les -périodes trop fleuries, les expressions prétentieuses, -n’empêchent pas le style d’être coulant, -vif, aisé, même par moments ingénu, -simple, et d’une grâce facile. C’est de la véritable -prose française. La phrase se balance -harmonieusement sans être trop longue. On -a souvent cité le début, cette jolie description -du pays du Forest et du Lignon. En mille -endroits, le style est délicieux, d’une pureté -parfaite. On a dit que d’Urfé avait préparé la -langue dont allaient se servir les maîtres, la -langue pure et élégante de Racine ; et cela -ne semble pas exagéré.</p> - -<p>Mais l’œuvre de d’Urfé, celle dont il faut -le plus lui être reconnaissant, est celle qu’il -a accomplie avec l’hôtel de Rambouillet. -L’influence que son roman a exercée sur les -mœurs est incontestable ; cette société polie, -raffinée du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, que nous admirons, -a copié l’<i>Astrée</i>. C’est à d’Urfé qu’on est -redevable de toutes les élégances de sentir et -de penser du siècle de Racine. C’est grâce à -lui que l’on vit à Paris, au Louvre, à Chantilly, -à l’hôtel de Soissons, s’ouvrir de véritables -cours d’amour ; la société déjà mise en -goût de vertu par l’exemple de la marquise -de Rambouillet acheva de se convertir à -l’amour honnête qui lui paraissait si séduisant -et prit de belles leçons de morale en -écoutant la parole grave du druide Adamas -qui, dans l’<i>Astrée</i>, fait toujours entendre la -voix de la raison et de la vertu tolérante.</p> - -<p>Allons chercher dans M. Zola lui-même -une expression qui peint bien ce que fit -d’Urfé : « il planta les petites fleurs bleues -de l’idéal dans la brutalité des désirs. » Et -qui sait ? peut-être est-ce grâce à lui qu’Henri -IV, le roi joyeux viveur, peu délicat en fait -d’amour, eut sa petite fleur bleue, lui aussi ! -Il aima une fois platoniquement, le libertin -Béarnais ; il conçut un pur amour, une respectueuse -adoration pour la charmante M<sup>me</sup> de -Guercheville qui sut, avec une fermeté douce, -le repousser. Et pourquoi ne pas reconnaître -l’influence de l’<i>Astrée</i>, lorsqu’il lui écrit, à la -veille d’une bataille : « Si je meurs, bien vous -puis-je assurer que ma pénultième pensée -sera à vous, et ma dernière à Dieu, auquel -je vous recommande, et moi aussi… » ?</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch4">II</h3> - - -<p>Peindre la société qui lut l’<i>Astrée</i> — société -d’élite cantonnée dans quelques salons, dont -rien ne vit plus, placée maintenant au vrai -point de vue pour l’observateur que n’agitent -plus les passions, qui ne cherche plus à -défendre les thèses du moment, — est en -somme chose aisée. Mais donner la physionomie -de l’heure présente, de l’heure qui -sonne pour une société démocratique étendue -à l’infini, où tout se mêle, se confond, — paraît -plus difficile. Ce n’est plus un petit -coin qu’il faut montrer, la société n’est plus -composée d’un seul groupe lettré et délicat, -c’est tout un monde énorme qu’il faudrait -étudier. Cela devient presque impossible.</p> - -<p>Il importe cependant, après avoir replacé -d’Urfé dans la société qu’il anime, de camper -dans son siècle, dans son milieu, Émile -Zola. Ce sera l’étudier d’après ses principes -mêmes.</p> - -<p>Quel changement apporté par deux siècles ! -Un abîme profond s’est creusé, dont les -rives, maintenant lointaines, ne paraissent -pas avoir pu être autrefois réunies.</p> - -<p>La poésie et ses banalités tendres, la galanterie -exquise dont le nom lui-même a été -profané odieusement, toutes ces douces inutilités -dont le souci du positif, le goût du -pratique et du réel n’ont rien à faire, ont été -balayées. La place est nette ; et le siècle dans -son orgueil, se pare de ces ruines croulantes ; -il se glorifie de sa vieillesse ; les décadences -n’ont jamais été portées avec une telle -fierté ; les hontes s’avouent. Bien vieille en -effet cette société qui a tout vu, tout appris -sans s’instruire, qui a essayé et brisé tant -d’outils, qui se raille des enthousiasmes des -sociétés jeunes, à qui reste seulement le -culte de la matière, du tangible ! On ne se -laisse plus bercer par les contes bleus, par -les rêveries poétiques. On pense moins -qu’on ne compte. Nous vivons sur une table -de Pythagore, pour emprunter l’expression -d’une héroïne de M. Dumas, un des contempteurs -les plus âpres, les plus impitoyables -de son siècle. On ne s’amuse pas, on jouit. -Les goûts ont fait place aux besoins, les -désirs vagues d’idéal, de bonheur vrai, aux -appétits dont la brutalité s’affiche.</p> - -<p>On est loin certes des rubans et des dentelles ; -il n’y a plus d’élégance, ou du moins -ce n’est qu’une élégance extérieure, superficielle -(bien contestable d’ailleurs), qui -masque à peine le fond de grossièreté, la -parfaite inélégance dans les façons de sentir -et de penser. La notion de l’amour a subi -l’atteinte de cette dépravation générale, le -culte chevaleresque est disparu, son rite -ridiculisé !</p> - -<p>Surprenez quelques-uns des madrigaux -qu’adressent les jeunes hommes aux jeunes -femmes d’aujourd’hui ; vous n’aurez certes -pas à en admirer la discrétion, l’expression -contenue : ils sont le plus souvent d’un -cynisme à peine déguisé, et le désir s’y -exprime plus que l’amour. Car on entre -maintenant de plain-pied du monde où l’on -ne respecte pas les femmes dans celui où on -est obligé à des égards — on passe de l’un -à l’autre si rapidement d’ordinaire qu’on n’a -pas le temps toujours de changer d’habitudes, -de langage. L’argot a envahi peu à -peu les salons. Ne valait-il pas mieux la belle -langue pure, un peu cérémonieuse, d’autrefois — ou -même le jargon des précieux ?</p> - -<p>Nous sommes dans une période de transition, -comme toutes les périodes dites décadentes, -malades de progrès, d’industrie, de -science. Nous sommes dans un siècle de -démolition ; « une poussière de plâtre emplit -l’air, les décombres tombent avec fracas. » -Plaise à Dieu qu’ils ne se trompent pas ceux -qui ajoutent avec Zola : « Demain, l’édifice -sera reconstruit » !</p> - -<p>Nous vivons dans la fièvre : il nous faut -des œuvres fiévreuses. Comme le dit le chef -de l’école naturaliste, « nous nous plaisons -à fouiller dans les plaies, à descendre toujours -plus bas, avides de connaître le cadavre -du cœur humain ». On ne veut plus vivre -dans le convenu ; on repousse les banalités -doucereuses du mensonge. Vaut-il pas mieux -traiter cette société énervée par les « fortifiantes -brutalités de la vérité ? »</p> - -<p>Et alors on voit paraître des livres que -nul n’aurait osé signer autrefois. Le lecteur, -peu à peu habitué par les journaux qui -racontent tout, finit par ne plus se choquer -de rien. Et on s’accoutume si bien à la littérature -malsaine que c’est, comme on la -dit, le livre honnête que l’on cache et que -l’on rougit de lire.</p> - -<p>On se laisse entraîner par le courant, car -cette littérature a sa grandeur, sa force. -« Cela vous monte à la tête, comme un vin -puissant ; on s’oublie à lire, mal à l’aise et -goûtant des délices étranges. » La théorie -artistique le proclame : peu importent l’hygiène, -la santé morale — il faut du vrai, -du vécu ; on veut retrouver un homme dans -chaque œuvre, et l’on sait bien que l’homme -a des bassesses. « Une œuvre d’art est un -coin de la création vu à travers un tempérament. » -Voilà la grande formule. Peu -importe que ce tempérament soit plus ou -moins ardent, plus ou moins libertin.</p> - -<p>Zola, avec sa franchise qui ne recule devant -rien, le dit bien haut, et presque toute -l’époque le répète après lui : « J’aime les -ragoûts littéraires fortement épicés, les -œuvres de décadence où une sorte de sensibilité -maladive remplace la santé plantureuse -des époques classiques. Je suis de mon -âge. »</p> - -<p>Et malheureusement tous, nous sommes -de notre âge : et qui sait même où nous -irons, à force d’être de notre âge ?</p> - -<p>La théorie de Zola est fort simple : point -de héros, des hommes. La vie doit être étalée, -racontée telle qu’elle est, dans sa banalité -comme dans ses brutalités. L’intrigue -habilement nouée, le <i lang="la" xml:lang="la">deus ex machinâ</i>, ces -ressources de la scène, sont écartées ; c’est -le journal quotidien, par doit et avoir, des -faits. La nouvelle école, « lasse des héros et -de leurs mensonges, s’est aperçue qu’elle -n’avait qu’à se baisser, à déshabiller le premier -passant venu, pour faire du terrible et -du grand ». Oui ; mais le premier passant -venu est souvent, presque toujours, l’être -banal, commun, étranger à ce « terrible » et -à ce « grand » qui attachaient et passionnaient -dans le roman d’autrefois, ce roman -relégué par les nouveaux venus dans l’armoire -aux jouets cassés, aux amusettes d’enfants.</p> - -<p>Émile Zola veut laisser dans le roman le -moins de place possible à la création. « Le -don de voir est moins commun que celui de -créer. » Zola ne voit point le sophisme : -l’auteur qui crée a vu déjà ; l’étude de l’individu -et l’observation des détails lui sont -indispensables pour la conception du type -et de l’ensemble. Zola pousse à fond son -idée, ingénieusement suivie d’ailleurs. « De -même qu’autrefois on disait d’un romancier : -il a de l’imagination, je demande qu’on -dise aujourd’hui : il a le sens du réel. »</p> - -<p>Les romans seront ainsi de fortes pages -d’étude ; leur intérêt sera dans la nouveauté -des documents et l’exactitude des peintures. -Ils seront enfin le « procès-verbal humain » -que rêve la nouvelle école.</p> - -<p>Le romancier que veut être Zola, il nous -l’a dit en deux lignes : « Celui qui a le sens -du réel, et qui exprime avec originalité la -nature en la faisant vivre de sa vie propre… »</p> - -<p>Est-il arrivé à faire des tableaux aussi -vrais qu’il le prétend ? C’est ce que nous ne -croyons pas. Il l’avoue lui-même : le romancier, -à notre époque, ne se dégage pas assez -du littérateur. Il reconnaît qu’on trouve trop -de plaisir à polir une phrase, à La faire harmonieuse, -et qu’on a des recherches exagérées -d’expressions. Il craint que bien des -œuvres d’aujourd’hui ne soient que de -« jolis joujoux » qui ne resteront pas. Il va -jusqu’à regretter la belle prose simple du -<small>XVII</small><sup>e</sup> siècle.</p> - -<p>Et en effet, c’est là ce qui lui manque, à -lui, presque toujours, presque partout, la -simplicité. Il prétend en outre nous montrer -la vie toute plate, toute banale, dans -son désordre. Mais il n’y parvient pas toujours, -car il y a une ordonnance souvent -parfaite dans ses romans. Le dénouement -romanesque n’existe pas si l’on veut ; mais -on voit que l’auteur, pour nous donner une -image parfaite de la vie, va remettre les personnages -dans la position où ils étaient au -commencement, et nous montrer, la crise -une fois passée, l’existence humaine reprenant -son train bourgeois. Mais pour en arriver -là il faut quelquefois déployer plus d’art -que pour ménager un dénouement, et cet -art peut se laisser sentir. On aboutit aussi -à écarter trop l’imprévu, à faire notre vie -trop banale. Nous savons tous qu’il se passe -quelquefois des drames singuliers, compliqués, -presque semblables à ceux qu’inventent -les auteurs méprisés par Zola.</p> - -<p>Du reste, lui, si prosaïque, si brutal, qui -crie contre le lyrisme, n’a-t-il pas souvent -composé ses romans comme de véritables -poèmes ? Il y a chez lui une étrange, une -vigoureuse poésie, qu’il dégage de la matière. -Je ne parle pas de ses premiers romans, -<i>Madeleine Férat</i> par exemple, où l’on noterait -des tirades d’amour dignes du théâtre -de Victor Hugo. Mais dans ses romans les -mieux observés, ceux dans lesquels il ne -s’est infiltré, comme il dit, aucun lyrisme, -qui passent pour être d’une terrible brutalité, -tels que la <i>Curée</i>, <i>Nana</i>, <i>Pot-Bouille</i>, etc… ; -réussit-il à peindre avec une parfaite vérité ? -C’est encore contestable.</p> - -<p>Qu’il le veuille ou non, il a exagéré le -mal. Ou pour mieux dire (car le mal existe -certainement, peut-être aussi horrible qu’il -nous le dépeint), il n’a rien vu de la partie -saine. On citera telle ou telle page, très vertueuse, -très honnête : mais on sait bien que -ce sont là des exceptions. Quand il a étudié -la bourgeoisie, les classes riches, il les a étudiées -par les cours intérieures, par les communs. -Et le peuple, il l’a étudié par le mastroquet, -par l’<i>Assommoir</i>. Dans sa maison de -<i>Pot-Bouille</i>, tous ses bourgeois sont des misérables, -et des abîmes de perversité se -creusent « derrière leurs belles portes d’acajou -verni ». Il y a peut-être dans tout l’hôtel -une famille honnête : il ne nous en dit rien, -il nous la montre seulement sortant en voiture, -et cela lui suffit, de nous l’avoir fait -admirer une fois, à travers les glaces du -coupé. Dans son <i>Assommoir</i>, tous ses -ouvriers sont des ivrognes, des dépravés. -Et s’il veut en peindre un honnête, rangé, -le bonhomme mal campé sur ses pieds est -tout de suite ridicule, gauche : son <i>Gueule -d’Or</i> prête à rire, avec ses sermons.</p> - -<p>Il semble pourtant que la meilleure partie -de son œuvre soit précisément cet <i>Assommoir</i> -et tout ce qui ne prétend pas décrire le -monde brillant, le monde riche. Car celui-là, -Zola en donne la plus fausse idée : il le -peint en homme qui en a toujours vécu -éloigné ; il en décrit les luxes avec une véritable -naïveté, parlant des intérieurs somptueux -comme en doit parler un ouvrier -socialiste qui n’en a jamais visité un. Il croit -aux raffinements inouïs, aux baignoires d’argent, -aux moindres objets en or fin, aux -serres qui sont de véritables forêts vierges, -aux boudoirs où s’entassent des fortunes en -bibelots. Il exagère, il exagère toujours : c’est -là son maître défaut, celui où se trahit le -Provençal. Dans ce décor éblouissant qui -tient du conte de fées, il ne fait mouvoir que -des corrompus, que d’horribles vicieux, Là -encore, il n’a rien voulu voir de ce qu’il peut -y avoir de bon, d’honorable. Et n’en trouvons-nous -pas la preuve dans cet aveu -étonnant : « Nous autres, manants, gens de -petite fortune, nous ne connaissons le monde -que par les procès scandaleux qui éclatent -chaque hiver… » ?</p> - -<p>Tout s’explique alors. Il étudie sur les -exceptions. Car il nous est permis d’avancer -que les procès sont des exceptions. On comprend -qu’en travaillant de la sorte, Zola ne -peut voir que ce qu’il y a de pire, ce que la -société rejette chaque année. « Le monde, -s’écrie-t-il, le voilà quand une passion le -secoue, quand un drame violent le jette en -dehors de ses politesses et de ses convenances. » -C’est-à-dire : le monde, le voilà -quand il n’est plus le monde. Puisque Zola -veut étudier la vie ordinaire, dans son train -de tous les jours, qu’il étudie la société dans -ses habitudes, dans ses mœurs, lorsqu’elle -n’est point « secouée ». Qu’il n’aille pas -choisir justement pour la dépeindre, le -moment où elle est en plein « drame violent » : -d’abord parce que c’est imiter les -romanciers qu’il décrie, qui cherchent l’extraordinaire, -le poignant, et puis parce qu’il ne -nous montre pas la vie banale, la vie qu’il -nous a promis de copier.</p> - -<p>Ceci ne fait point que nous n’admirions -Zola ; il a écrit des pages superbes, des pages -qui resteront : plus que tout autre, il a l’art -de décrire, de donner l’impression. On garde -le souvenir d’un roman de lui comme d’une -chose qu’on a vue. On ne saurait lui nier -la puissance, la grandeur, souvent l’éloquence -indignée. Enfin, il faut respecter en -lui la foi, la foi sincère, vibrante, que -quelques-uns ont voulu mettre en doute, -mais qui existe cependant chez lui. Nous -avons peu d’écrivains plus convaincus.</p> - -<p>Il nous reste à voir, comme pour d’Urfé, -les services qu’il a pu rendre. N’hésitons pas -à dire qu’il a nui. Au point de vue moral, -quoiqu’il prétende être d’une lecture fortifiante, -il a aidé certainement à la dépravation. -Nous avons entendu dire à un médecin -d’esprit supérieur qu’à notre époque où -tout le monde est plus ou moins hystérique, -il est impossible, scientifiquement -impossible, qu’une jeune femme, un jeune -homme lisent Zola sans en subir une atteinte -pernicieuse. Certaines descriptions seraient -d’un effet infaillible sur les nerfs d’un sujet -un peu faible. Récemment, dans la <i>Revue des -deux mondes</i>, M. d’Haussonville attribuait à -la littérature naturaliste l’abaissement du -sens moral, la recrudescence des crimes. Il -ne faudrait pas exagérer ces effets : ils -existent pourtant.</p> - -<p>Au point de vue artistique, nous comprenons -la thèse de Zola ; nous admirons dans -ces œuvres de décadence, comme il les -appelle, ce qu’il y faut admirer, l’art, la -puissance, la vérité. Il a le droit, lui, quand -paraît un de ces romans de malades « où -tout souffre, tout se plaint », de louer, de -s’enthousiasmer : car il n’est qu’artiste, et -nous savons bien qu’il ne s’occupe pas de -l’ordure que les autres voient. Il a le droit, -devant ce roman, de s’écrier : « J’ai pour lui -la curiosité du médecin qui est mis en face -d’une maladie nouvelle. Alors je ne recule -devant aucun dégoût : enthousiasmé, je me -penche sur l’œuvre, saine ou malsaine, et -au delà de la morale, au delà des pudeurs et -des puretés, j’aperçois tout au fond une grande -lueur qui sert à éclairer l’ouvrage entier, la -lueur du génie humain en enfantement. » -Mais combien en est-il qui aient le droit de -parler ainsi ? C’est à un petit groupe très -restreint d’artistes, de lettrés, de délicats que -devraient s’adresser les œuvres de Zola. Je -voudrais croire que pour ceux-là seuls il les -a écrites, et qu’il s’irrite, comme il le dit, de -voir ses livres achetés pour y chercher des -gravelures. Mais le fait est indéniable ; et -ceux qui peuvent véritablement comprendre -ce qu’a voulu l’auteur ne sont pas assez -nombreux pour faire <i>monter si haut</i> le -chiffre des éditions de <i>Nana</i> ou de <i>Pot-Bouille</i>.</p> - -<p>Au gros public ces livres ont fait du mal. -On y a trop vu l’habileté, la coquinerie -triomphantes. Enfin le vice y a trop été -décrit, le vice qui, sous quelques couleurs -qu’on le présente, ne fait jamais horreur. -Ce pessimisme, dont tous ressentent les -atteintes, n’est-il pas un des fruits de cette -littérature ? Je ne crois pas qu’après avoir -lu la <i>Curée</i> ou <i>Nana</i> on voie la vie -sous des couleurs claires et gaies. On se sent -attristé, plein d’amertume, quand on ferme -un des ouvrages de cet homme de grand -talent qui s’enorgueillit d’être un « hypocondre ».</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch5">III</h3> - - -<p>Nous avons étudié les deux romanciers, -après les avoir placés dans leurs milieux. Il -est inutile d’insister sur les différences qui -existent entre eux. D’un côté, l’ultra-sentimentalisme, -de l’autre, le naturalisme brutal ; -ici, l’artificiel, le convenu ; et là, l’affectation -du naturel. Zola décrira les maladies -les plus affreuses<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> ; — d’Urfé, au contraire, -voulant faire allusion à une jeune femme -atteinte de la petite vérole, supposera « une -beauté qui se déchire le visage avec la pointe -d’un diamant ». Car il est de ceux dont -parle Sainte-Beuve « qui cherchent avant -tout, dans le roman, l’embellissement ou -l’oubli de la vie ». Ses peintures sont de fantaisie : -« Quand j’ai visité les rives du -Lignon, sur la foi de d’Urfé, disait Jean-Jacques -à Bernardin de Saint-Pierre, je n’y -ai trouvé que des forges et un pays -enfumé. » Zola, lui, aurait décrit le pays -enfumé et les forges.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Voir les peintures de la goutte (<i>La Joie de vivre</i>), du -<span lang="la" xml:lang="la">delirium tremens</span> (<i>L’Assommoir</i>), la mort de Nana.</p> -</div> -<p>Pourtant entre ces deux écrivains si opposés, -placés aux deux extrémités d’une évolution -opérée dans les mœurs, dans les -esprits, ne pourrait-on trouver quelque chose -de commun ? Pour être éclos sous le même -soleil, leurs talents n’auront-ils conservé -aucune parenté ? Ce sont deux novateurs, -deux chefs d’école : tous deux traînent à -leur suite une foule d’imitateurs qui les font -méconnaître, qui nuisent à leurs théories -par les applications bizarres ou excessives -qu’ils en font. Mais ce n’est là qu’une coïncidence. -Provençaux tous deux, n’ont-ils -rien de commun en provençalisme ?</p> - -<p>Tout de suite, nous remarquons chez eux -la longueur, l’abondance immodérée des -détails. N’est-ce pas là un peu le bavardage -méridional ? Et aussi une tendance naturelle, -très marquée, à décrire ? Nous touchons -ici à cette importante question de la description, -particulièrement intéressante à étudier -dans Zola et dans d’Urfé.</p> - -<p>« Il serait bien intéressant, a dit Zola, -d’étudier la description dans nos romans, -depuis M<sup>lle</sup> de Scudéry jusqu’à Flaubert. Ce -serait faire l’histoire de la philosophie et de -la science pendant les deux derniers siècles : -car sous cette question littéraire de la description, -il n’y a pas autre chose que le -retour à la nature, ce grand courant naturaliste -qui a produit nos croyances et nos connaissances -actuelles. Nous verrions le roman -du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, tout comme la tragédie, faire -mouvoir des créations purement intellectuelles -sur un fond neutre, indéterminé, conventionnel ; -les personnages sont de simples -mécaniques à sentiments et à passions, qui -fonctionnent hors du temps et de l’espace ; -et dès lors le milieu n’importe pas, la -nature n’a aucun rôle à jouer dans -l’œuvre… »</p> - -<p>Zola se trompe. Très probablement, il -n’a pas lu l’<i>Astrée</i>. Il y a chez d’Urfé une -étonnante précision, la plus scrupuleuse -exactitude dans les descriptions. Et nous -n’hésiterions pas à dire qu’il est le premier -qui ait introduit dans le roman le sentiment -de la nature, encadrant les émotions du -cœur humain. D’Urfé sait associer les -impressions que nous font les paysages aux -divers sentiments qui agitent ses héros. -N’est-ce pas ainsi que l’on décrit aujourd’hui -dans le roman, en montrant de quelle -lumière triste ou rose s’éclaire un site, selon -que nous sommes d’humeur joyeuse ou -mélancolique ?</p> - -<p>Sylvandre erre seul, la nuit, dans un bois, -et « le lieu solitaire, le silence et l’agréable -lumière se fait complice de sa rêverie. » -« Tout ce qu’il voyait et tout ce qui se présentait -devant lui ne servait qu’à l’entretenir -en cette imagination. »</p> - -<p>Ceci ne paraît-il pas tout moderne ? Sylvandre -a surpris les confidences de Diane à -Astrée :</p> - -<p>« Il se retira vers ses compagnons aussi -doucement qu’il en était parti, et ayant repris -sa place, et regardé si quelqu’un de ces bergers -ne veillait point, et trouvant qu’ils -étaient tous profondément endormis, il se -mit à la renverse, et les yeux en haut, il considérait -à travers l’épaisseur des arbres les -étoiles qui paraissaient et les diverses chimères -qui se formaient dans la nue ; mais -il n’y en avait point tant, ni de si diverses, -que celles que les discours qu’il venait d’ouïr -lui mettaient en la pensée… »</p> - -<p>Toutefois la description chez d’Urfé n’a -pas les mêmes caractères que chez Zola. Elle -n’est pas toujours <i>vivante</i> comme celles que -Zola s’efforce de faire. Car la nouvelle école -essaie de faire une traduction de la nature, -comme dit Zola, qui <i>respire</i> « dans ces frissons -notés, ces chuchotements balbutiés, ces -mille souffles rendus sensibles… ».</p> - -<p>« C’est injustement rapetisser notre ambition -que de vouloir nous enfermer dans une -manie descriptive n’allant pas au delà de -l’image plus ou moins peinturlurée. »</p> - -<p>Ce qui multiplie aussi les descriptions -chez les romanciers de l’école naturaliste, -c’est l’amour passionné de la nature ; ils en -sont arrivés à mettre une âme dans tout, à -faire souffrir le paysage pour ainsi dire. C’est -là ce qui distingue bien leurs descriptions -de celles de d’Urfé. « La passion de la nature -nous a souvent emportés, et nous avons -donné de mauvais exemples par notre exubérance, -par nos griseries de grand air. Rien -ne détraque plus sûrement une cervelle de -poète qu’un coup de soleil. On rêve alors -toutes sortes de choses folles ; on écrit des -œuvres où les ruisseaux se mettent à chanter, -où les chênes causent entre eux, où les -roches blanches soupirent comme des poitrines -de femme à la chaleur de midi. Et ce -sont des symphonies de feuillages, des rôles -donnés aux brins d’herbe, des poèmes de -clartés et de parfums. S’il y a une excuse -possible à de tels écarts, c’est que nous avons -rêvé d’élargir l’humanité, et que nous l’avons -mise jusque dans les pierres du chemin. »</p> - -<p>Ce n’est évidemment pas avec cette poésie -de la matière que d’Urfé dépeint. Mais il -semble pourtant qu’il ait compris la description -comme Zola, lorsque celui-ci la définit -« un état du milieu qui détermine et -complète l’homme. » Dans l’<i>Astrée</i>, les héros -sont toujours placés dans un certain milieu ; -on décrit avec soin le fond sur lequel ils se -meuvent, et aussi leur manière de se mouvoir. -D’Urfé peint toute chose avec une -extrême vérité qui étonne lorsqu’on le lit -aujourd’hui, et paraît toute moderne. Il -montre ses personnages, et note soigneusement -tous leurs mouvements, tous leurs -gestes. On ne les entend pas seulement, on -les voit parler : « Se tournant vers moi, -comme souriant, elle dit en penchant dédaigneusement -la tête de son côté. » Il y a dans -l’<i>Astrée</i> des petites scènes que l’on pourrait -mimer. Si nous ouvrons au hasard un roman -de Zola, nous trouvons ce moyen employé ; -ainsi dans une <i>Page d’Amour</i> l’arrivée du -soldat, « le petit bonhomme bêta » cherchant -dans sa poche la lettre qu’on lui a confiée. -Tous ses gestes sont notés ; on les suit jusqu’au -dernier, très trivial, de se taper sur les -cuisses, désespéré. C’est là ce qu’on rencontre -sans cesse chez d’Urfé. On voit bien la succession -des mouvements de Galathée au -moment où, assise entre ses deux compagnes, -sur les rives du Lignon, elle aperçoit -à travers les arbres Céladon évanoui :</p> - -<p>« Parce qu’elle croyait d’abord que ce fut -un berger endormi, elle étendit les mains de -chaque côté sur ses compagnes… puis, sans -dire un mot, mettant le doigt sur la bouche, -leur montra de l’autre main, entre ces petits -arbres, ce qu’elle voyait, et se leva le plus -doucement qu’elle put pour ne l’éveiller. »</p> - -<p>D’Urfé se préoccupe toujours de montrer -les attitudes, de poser ses personnages, procédé -encore tout moderne. Nous voyons -Astrée « qui déjà s’étant assise sur un vieux -tronc, le coude appuyé sur le genouil, la -joue sur la main, se soutenait la tête et -demeurait pensive… ».</p> - -<p>Quand le berger et la bergère causent, -assis l’un près de l’autre, tout comme un -romancier d’aujourd’hui il nous montre -l’endroit : « Un tertre un peu relevé, contre -lequel la fureur de l’onde allait se rompant, -soutenu par en bas d’un rocher tout nu, -couvert en dessus seulement d’un peu de -mousse… » ; et nous voyons le berger qui, -tout en causant ainsi au bord de l’eau, distraitement -« frappe dans la rivière du bout -de sa houlette ».</p> - -<p>S’il est vrai que sa description manque -d’âme, n’a pas cette vie qui circule dans celle -de Zola, et qu’on sent souvent, lorsqu’elle -se prolonge, que l’auteur prend à la faire un -« plaisir de rhétoricien », si elle ressemble -à celle de Théophile Gautier, elle n’en est -pas moins souvent gracieuse, et dément l’assertion -de Zola qui nie qu’on ait décrit dans -le roman au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle.</p> - -<p>Cette description semble d’aujourd’hui : -« Sur le penchant du vallon voisin, duquel -ce petit ruisseau arrose le pied, il -s’élève un bocage épais, branche sur branche, -de diverses feuilles. Là, les arbres s’entre -ombragent, épandus l’un sur l’autre, de sorte -que malaisément pouvaient-ils être percés -du soleil, et par ainsi au plus haut du midi -même, <i>une chiche lumière d’un jour blafard y -pâlissait d’ordinaire</i>. »</p> - -<p>D’Urfé se rapproche encore de Zola par -l’extraordinaire minutie, par l’amour du -petit détail. Quand il peint les tableaux de -la Grotte merveilleuse, il nous fait exactement -voir la position de ses Amours. En -voici un qui, « ayant mis la corde à un des -bouts de l’arc, afin de la mettre en l’autre, -baisse ce côté en terre, et du genou gauche -plie ce côté en dedans ; de l’estomac il s’appuie -dessus, et de la main gauche et de la -droite, il tâche de faire glisser la corde jusqu’en -bas. Cupidon est un peu plus haut, de -qui la main gauche tient son arc, ayant -la droite encore derrière l’oreille, le coude -levé, les trois premiers doigts entre ouverts -et presque étendus ».</p> - -<p>Ne serait-il pas piquant enfin de montrer -dans quelques descriptions d’Urfé naturaliste, -d’Urfé aussi réaliste qu’a pu l’être Zola ? -Voilà sans doute ce que peu de gens soupçonnent. -Prenons cette vieille qui est -dépeinte « une baguette en la main droite, -un livre tout crasseux en l’autre, avec une -chandelle… ». Les oppositions des ombres, -les effets de la chandelle entre les obscurités -de la nuit, sont notés comme par Zola lui-même : -« le côté gauche du visage fort clair, -la bouche entrouverte paraît par le dedans -claire, autant que l’ouverture permet à la -clarté d’y entrer ; le bras qui tient la chandelle, -vous le voyez auprès de la main fort -obscur, à cause que le livre qu’elle tient y fait -ombre, et le reste est si clair par le dessus -qu’il fait plus paraître la noirceur du dessous. »</p> - -<p>Voici une page, la description d’un noyé, -qui est du pur naturalisme, il n’y aurait pas -un mot à changer pour l’introduire dans un -livre moderne :</p> - -<p>« Il avait encore les jambes en l’eau, le -bras droit mollement étendu par-dessus la -tête, le gauche à demi tourné par derrière et -comme engagé sous le corps. Le cou faisait -un pli en avant pour la pesanteur de la tête -qui se laissait aller en arrière ; la bouche, à -demi entrouverte et presque pleine de -sablon, dégouttait encore de tous côtés ; le -visage en quelques lieux égratigné, souillé, -les cheveux qu’il portait assez longs si -mouillés que l’eau en coulait comme de deux -sources le long de ses joues ; le milieu des -reins était tellement avancé qu’il semblait -rompu, et cela faisait paraître le ventre plus -enflé, quoique, rempli de tant d’eau, il le -fût assez de lui-même. »</p> - -<p>Le dernier trait est tout à fait remarquable : -« Au même instant l’eau qu’il avait avalée -ressortit en telle abondance, que Nyope eut -opinion qu’on pouvait le sauver. »</p> - -<p>Nous pourrions citer encore bien de ces -descriptions. En quelques mots, d’Urfé nous -montre le petit Sanymède « grasset, potelé, -blanc, les cheveux dorés et frisés », ou un -nègre horrible, « le visage reluisant de noirceur, -les cheveux raccourcis et mêlés, la -barbe à petits bouquets, la bouche grosse, -les lèvres renversées et presque fendues sous -le nez. » — Ce tableau de Saturne dévorant -ses enfants prouvera que ce n’est point un -paradoxe de soutenir qu’il y ait du naturaliste -dans d’Urfé. Il nous montre le dieu « la -bouche dégouttante de sang, pleine encore -d’un morceau de ses enfants dont il avait -un demi mangé en la main gauche, auquel -par l’ouverture qu’il lui avait faite au côté -avec les dents on voyait comme panteler les -poumons et trembler le cœur… » L’enfant a -la tête renversée, « les jambes élargies d’un -côté et d’autre, toutes rougissantes du sang -qui sortait de la blessure que ce vieillard lui -avait faite, de qui la barbe longue et chenue -se voyait tachée des gouttes de sang qui -tombaient du morceau qu’il tâchait d’avaler. -Ses bras et jambes nerveuses et crasseuses -étaient en divers endroits couvertes -de poils, aussi bien que ses cuisses maigres -et décharnées ».</p> - -<p>Ainsi, tout comme Zola, d’Urfé a eu la -passion de décrire : il a introduit dans le -roman le sentiment de la nature, que plus -tard Zola ramène, après George Sand, en le -concevant d’autre manière. Les deux romanciers -ont ce même soin du menu détail, de -la précision. Ils en arrivent l’un et l’autre à -écrire de trop longues pages d’inventaire. Et -ces descriptions auront sans doute la même -fortune. Combien de celles de d’Urfé aujourd’hui -nous paraissent insupportables ! Et -pourtant elles durent intéresser autrefois, -alors qu’elles montraient les choses de -l’époque, qu’elles portaient sur ce qui plaisait. -Que de descriptions chez Zola paraîtront -aussi fastidieuses que celles de l’<i>Astrée</i> !</p> - -<p>Nous cherchions quel caractère commun -pourrait trahir en ces deux Provençaux leur -pareille origine, pourquoi ne pas nous arrêter -à ce goût très vif qu’ils ont tous deux -de dépeindre, d’énumérer longuement, à -cette habitude bien provençale de faire tout -voir à celui à qui on raconte, de n’omettre -rien ? Notre amour du pittoresque se révèle -dans ces paysages vivement brossés, enlevés -de verve. Et ne pouvons-nous pas reconnaître -notre prolixité, notre bavardage -légendaires, dans les interminables pages de -description ennuyeuse, infatigable, vide ?</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch6">IV</h3> - - -<p>Le roman sentimental confond la mièvrerie -et la grâce, le subtil et le fin, le -maniéré et le joli ; le roman naturaliste, la -violence et la force, la brutalité et l’énergie.</p> - -<p>L’un aboutit à la convention, à la fadeur, -à la chimère ; l’autre à l’exagération ou à la -médiocrité. On peut dire des rapports du -roman sentimental et du roman réaliste ce -que M. Paul Bourget dit de ceux du roman -réaliste et du roman piétiste, qui est -aujourd’hui le dernier terme du roman -idéaliste : « Chacun d’eux n’est pas seulement -coupable de ses propres fautes ; les -premiers doivent répondre aussi des réactions -antilittéraires chez ceux que révoltent -leurs tableaux trop crus ; les autres, par leurs -fades inventions, redoublent chez les esprits -énergiques le désir d’étonner le lecteur par -le scandale… »</p> - -<p>N’y aurait-il pas un juste milieu à prendre ? -Où se place la vérité ? Pour nous, il nous -paraît que ce sera dans une observation -impartiale, dans une peinture exacte, évitant -les exagérations de couleur. Non point le -réalisme, mais la nature.</p> - -<p>Pour voir juste, comme le demande Zola, -pour avoir le « sens du réel », dont il parle -tant, il ne faut pas voir trop en beau, ou en -fin, comme d’Urfé, ni trop en laid et en -grossier comme Zola. La vérité montrée -simplement, c’est là la grande tradition du -roman français, qui va de la <i>Princesse de -Clèves</i> (surtout de cette première partie que -M<sup>me</sup> de Sévigné trouvait admirable) à -<i>Manon Lescaut</i>, à <i>René</i>, à <i>Adolphe</i>, aux -romans rustiques de George Sand, à la -<i>Comédie</i> et au roman de mœurs si humain -de Balzac.</p> - -<p>Le débat entre les deux écoles correspond -à l’éternelle lutte qui se prolonge en France -entre l’esprit gaulois et l’esprit précieux. Il y -eut de tout temps chez nous deux tendances -qui se combattent et qui ne réussissent -à se concilier que dans les très -grands écrivains. Au-dessous d’eux, les uns -sont gaulois, les autres précieux, dit M. Brunetière. -Pour comprendre ce que nous voulons -exprimer, il faut entendre le mot gaulois -au sens où il l’emploie : « l’esprit -gaulois est un esprit d’indiscipline dont la -pente naturelle, pour aller tout de suite aux -extrêmes, est vers le cynisme et la grossièreté. » -Et l’esprit précieux est un esprit de -mesure, de politesse, qui trop vite dégénère -en esprit d’étroitesse et d’affectation.</p> - -<p>Les romanciers souverains seront ceux -qui auront su n’être ni trop précieux par -amour de l’idéalisme, du sentimental, ni trop -réalistes par brutalité, par franchise cynique, -et qui auront équilibré leur talent entre ces -deux tendances, « également fortes parce -qu’elles sont également intimes à l’esprit -national ».</p> - -<p>De ces maîtres du premier ordre dans -l’art ingénieux, exquis, du roman, maîtres -par la mesure, par l’équilibre, comme par le -génie, par l’art de concilier l’idéal avec l’observation -et la vérité humaine, notre Provence -passionnée, excessive, en produira-t-elle -jamais ?</p> - -<p>Que l’avenir lui réserve ou non cette -gloire, elle a celle d’avoir vu deux Provençaux -porter au plus haut point d’éclat les -deux formes opposées et extrêmes d’un -genre littéraire excellemment français.</p> - -<p class="ind small">Février-avril 1887.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch7">NOTES</h2> - - -<p><i>Les notes indiquées dans le texte par des chiffres sont d’Edmond -Rostand. Pour les distinguer, les notes que j’ai cru devoir -ajouter sont appelées par des lettres et rejetées ici.</i> — E. R.</p> - -<p class="ugap"><a href="#ancre-a" id="note-a">[a]</a> Il semble que cette phrase contienne une erreur typographique -et qu’il faille lire non pas : <i>les prêtres</i>, mais <i>les poètes</i>.</p> - -<p><a href="#ancre-b" id="note-b">[b]</a> Un M. Tollon a été juge au tribunal de Marseille à -l’époque où Edmond Rostand s’y trouvait adolescent. C’est -probablement de lui qu’il s’agit ici.</p> - -<p><a href="#ancre-c" id="note-c">[c]</a> Ed. Rostand prend ici l’adjectif <i>compendieux</i>, comme on -le fait souvent par erreur, dans le sens de <i>long, interminable</i> -alors qu’il signifie au contraire : <i>bref</i>.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td> </td> <td class="small">Pages.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Introduction</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch1"><small>V</small></a></div></td></tr> -<tr><td class="drap upad"><span class="sc">Le roman sentimental et le roman naturaliste</span></td> -<td class="bot upad r"><div><a href="#ch2">1</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap2">Première partie</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch3">9</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap2">Deuxième partie</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch4">38</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap2">Troisième partie</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch5">55</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap2">Quatrième partie</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch6">70</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap upad"><span class="sc">Notes</span></td> -<td class="bot upad r"><div><a href="#ch7">74</a></div></td></tr> -</table> - -<p class="c xsmall gap">MACON, PROTAT FRÈRES, IMPRIMEURS.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top2em small">LIBRAIRIE ANCIENNE ÉDOUARD CHAMPION</p> - - -<table summary=""> -<tr><td class="drap">BARTHOU (Louis), de l’Académie française. <b>La bataille du -Maroc</b>, pet. in-8<sup>o</sup></td> -<td class="bot r b w3"><div>3 fr.</div></td> <td class="bot b w1">25</td></tr> -<tr><td class="drap">BEDIER (J.), de l’Académie française. <b>Les Légendes Épiques</b>. -Recherches sur la formation des chansons de geste. 2<sup>e</sup> édition -revue et corrigée, 4 vol. petit in-8, chaque</td> -<td class="bot r b"><div>10 fr.</div></td> <td> </td></tr> -<tr><td class="drap2 small">Couronné par l’Institut, <span class="sc">Grand prix Gobert</span> 1911 et prix <span class="sc">Jean Reynaud</span>, -1914.</td> -<td colspan="2"> </td></tr> -<tr><td class="drap">— <b>Hommage à Gaston Paris</b>, in-16</td> -<td class="bot r b"><div>2 fr.</div></td> <td class="bot b">75</td></tr> -<tr><td class="drap">— <b>Discours prononcé à l’Académie française</b>, le 3 novembre -1921 par M. J. Bédier, élu en remplacement d’Edmond Rostand, -in-16</td> -<td class="bot r b"><div>3 fr.</div></td> <td> </td></tr> -<tr><td class="drap">CHARLIER (Gustave). <b>Un amour de Ronsard « Astrée »</b>, -in-8, portrait</td> -<td class="bot r b"><div>5 fr.</div></td> <td> </td></tr> -<tr><td class="drap">CYRANO DE BERGERAC. <b>Œuvres libertines</b>, p. p. <span class="sc">Lachèvre</span>, -2 vol. in-8 (<i>Sous presse</i>)</td> -<td colspan="2"> </td></tr> -<tr><td class="drap">FRANCE (Anatole), de l’Académie française. <b>Sur la voie glorieuse</b>, -in-4, fac-similé</td> -<td class="bot r b"><div>5 fr.</div></td> <td class="bot b">25</td></tr> -<tr><td class="drap">MAURRAS (Charles). <b>L’Étang de Berre</b>. Les trente beautés -de Martigues. La politique provençale. La Sagesse de Mistral. -Maîtres et Amis : Le sacre d’Aix, P. Arsène, F, Amouretti, -A. Guigou, Lionel des Rieux, J. Moréas. Barbares et Romans, -1915, in-8</td> -<td class="bot r b"><div>10 fr.</div></td> <td rowspan="4"> </td></tr> -<tr><td class="drap2 small">Quelques exemplaires sur Hollande.</td> -<td class="bot r b"><div>50 fr.</div></td></tr> -<tr><td class="drap">NOLHAC (Pierre de). <b>Ronsard et l’humanisme</b>, 1921, in-8. -<small>XI</small>-365 pages</td> -<td class="bot r b"><div>35 fr.</div></td></tr> -<tr><td class="drap2 small">Il a été tiré cinquante exemplaires sur papier vergé de Hollande.</td> -<td class="bot r b"><div>60 fr.</div></td></tr> -<tr><td class="drap">RIPERT (Émile). <b>La Renaissance Provençale</b> (1800-1860). -1918, in-8 de 550 p.</td> -<td class="bot r b"><div>19 fr.</div></td> <td class="bot b">50</td></tr> -<tr><td class="drap2 small">Prix <span class="sc">Bordin</span> (Académie française). — Prix -<span class="sc">Thiers</span> (Académie d’Aix).</td> -<td colspan="2"> </td></tr> -<tr><td class="drap">— <b>La versification de Frédéric Mistral</b>. 1918, in-8 de 160 p.</td> -<td class="bot r b"><div>7 fr.</div></td> <td class="bot b">80</td></tr> -<tr><td class="drap">— <b>Éloge de Frédéric Mistral</b>. Discours prononcé à l’Académie -de Marseille le 1<sup>er</sup> février 1920, in-8 de 32 p.</td> -<td class="bot r b"><div>2 fr.</div></td> <td class="bot b">50</td></tr> -<tr><td class="drap"><b>Revue de littérature comparée</b>, dirigée par F. <span class="sc">Baldensperger</span>, -et P. <span class="sc">Hazard</span>. Secrétaire : Édouard Champion, 1922, 2<sup>e</sup> année. -Abonnement</td> -<td class="bot r b"><div>40 fr.</div></td> <td rowspan="2"> </td></tr> -<tr><td class="drap">Année 1921</td> -<td class="bot r b"><div>50 fr.</div></td></tr> -</table> - -<p class="c gap xsmall">MACON, PROTAT FRÈRES IMPRIMEURS.</p> - - -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DEUX ROMANCIERS DE PROVENCE: HONORÉ D'URFÉ ET ÉMILE ZOLA ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> -<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. 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