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-The Project Gutenberg eBook of Deux romanciers de Provence: Honoré d'Urfé
-et Émile Zola, by Edmond Rostand
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-using this eBook.
-
-Title: Deux romanciers de Provence: Honoré d'Urfé et Émile Zola
- Le roman sentimental et le roman naturaliste
-
-Author: Edmond Rostand
-
-Editor: Émile Ripert
-
-Release Date: March 30, 2021 [eBook #64966]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images generously
- made available by the Bibliothèque nationale de France
- (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DEUX ROMANCIERS DE PROVENCE:
-HONORÉ D'URFÉ ET ÉMILE ZOLA ***
-
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-
- EDMOND ROSTAND
-
- DEUX ROMANCIERS DE PROVENCE
- HONORÉ D’URFÉ ET ÉMILE ZOLA
-
- LE ROMAN SENTIMENTAL
- ET LE ROMAN NATURALISTE
-
- Essai qui a obtenu à l’Académie de Marseille
- le prix du Maréchal de Villars en 1887
-
-
- PARIS
- LIBRAIRIE ANCIENNE ÉDOUARD CHAMPION
- 5, QUAI MALAQUAIS (6e)
- 1921
-
-
-
-
-JUSTIFICATION DU TIRAGE
-
-
-Il a été tiré de cet ouvrage:
-
-1000 exemplaires sur papier d’Arches;
- 50 -- sur papier du Japon;
- 5 -- sur papier de Chine.
-
-
-
-
-INTRODUCTION
-
-
-Qu’un écrivain célèbre ait débuté par des essais, qui n’ont aucun
-rapport avec le genre, qui a fait depuis sa réputation, c’est là ce
-qu’on a eu l’occasion de voir plus d’une fois: Corneille écrit d’abord
-des comédies, Pascal des traités scientifiques, Voltaire des tragédies,
-un poème épique; plus proches de nous un Paul Bourget, un Jules Lemaître
-font des vers jusqu’à leur trentième année, et ce Zola, dont nous allons
-tout à l’heure avec Edmond Rostand évoquer la figure, est entré dans la
-vie littéraire en apportant des contes sentimentaux.
-
-Mais il arrive à l’ordinaire que cette première activité--et c’est le
-cas de tous les écrivains que je viens de citer--s’est poursuivie durant
-quelques années et que les lettrés du moins n’en ont pas tout à fait
-perdu le souvenir.
-
-Or qu’on vienne leur annoncer aujourd’hui, je dis même aux mieux
-informés: «Edmond Rostand a débuté, non point, comme on l’a dit, par un
-vaudeville, ce qui est déjà du théâtre, mais par un essai critique en
-prose, et non pas sur deux auteurs dramatiques, mais sur deux
-romanciers», ils s’étonneront, s’informeront des conditions où cet essai
-a paru, de son sujet, de sa valeur; ils voudront des explications; ces
-explications, en tête de ces pages, qui sont rééditées aujourd’hui par
-les soins d’Édouard Champion, voici que je dois donc les donner à la
-curiosité du public.
-
-Pour bien comprendre il n’est que d’évoquer un instant celle qui a formé
-le jeune génie d’Edmond Rostand bien plus qu’il ne s’en est lui-même
-rendu compte et qu’on ne l’a dit en parlant de lui, la bonne fée penchée
-sur son enfance pour lui donner tour à tour les plus brillants des dons
-poétiques, je veux dire la Provence. Car c’est elle qui lui fournit à la
-fois l’occasion, le thème, les personnages de ce premier essai et les
-qualités d’esprit qu’il fallait pour le bien traiter et qu’il devait
-appliquer ensuite à de plus glorieux travaux.
-
-On sait assez qu’Edmond Rostand est né à Marseille le 1er avril 1868,
-mais quand on a donné ce premier détail biographique, on passe et l’on
-en vient à considérer tout de suite le collégien de Stanislas ou le
-jeune auteur des _Romanesques_. Aujourd’hui soyons plus attentifs à ses
-origines. Arrêtons-nous un instant à Marseille, devant cette maison de
-la rue Montaux, aujourd’hui la rue Edmond Rostand, où cet enfant
-s’éveille à la vie, devant ce vieux lycée où il prend contact avec les
-poètes, devant cette Académie de Marseille qui lui tend sa première
-couronne.
-
- *
-
- * *
-
-Edmond Rostand est né à Marseille, non point par hasard comme cet Honoré
-d’Urfé qu’il évoque à ses débuts, mais d’une vieille famille
-marseillaise, et, mieux encore, provençale. Car c’est d’Orgon, ce gros
-village voisin de Saint-Remy, la patrie de Roumanille, de Maillane, la
-patrie de Mistral, que s’élève cette famille des Rostand. A Orgon, au
-XVIIIe siècle, nous savons qu’un Esprit Rostand--Esprit, le joli nom
-pour qui doit faire souche de poètes!--est notaire royal. A la fin du
-siècle un de ses fils descend à Marseille, y fonde une maison pour le
-commerce des draps, y épouse une fille de Toulon, Marguerite Lions, dont
-il a huit enfants. L’un d’eux, Alexis, sera l’aïeul d’Edmond Rostand. Il
-a vingt ans quand la Révolution éclate; il sert à l’armée des
-Pyrénées-Orientales, il est cité à l’ordre du jour pour être entré le
-premier dans une redoute; à l’armée des Pyrénées-Orientales servait
-aussi un jeune homme de Maillane, qui s’appelait Frédéric Mistral.
-C’était le père du poète. Père d’un Mistral, aïeul d’un Rostand, ces
-hommes d’action, qui ont vu s’illuminer leur jeunesse à la lueur de si
-grands événements, ont conservé toute leur vie le goût de l’activité uni
-au respect des choses de l’esprit.
-
-Les guerres finies, Alexis Rostand rentre à Marseille et dans la cité
-qui se réorganise occupe peu à peu une place éminente: juge et président
-du Tribunal de Commerce, maire de la ville de Marseille, président du
-Conseil général des Bouches-du-Rhône, fondateur et président de la
-Caisse d’épargne, auteur de nombreux mémoires, rapports et discours, il
-répand en tous sens une magnifique activité de grand travailleur et
-meurt en 1854, en sa quatre-vingt-sixième année, chargé d’ans et
-d’honneurs.
-
-En même temps son frère Bruno commerce avec les Échelles du Levant. Un
-jour un riche voyageur vient le trouver, qui lui demande de noliser un
-brick à son intention, pour s’en aller vers la Palestine; M. Bruno
-Rostand met à sa disposition un de ses meilleurs bâtiments, l’_Alceste_,
-commandé par le capitaine Blanc, du port de La Ciotat. On était en juin
-1832: le riche voyageur, qui voyait des fenêtres de l’Hôtel Beauvau
-l’_Alceste_ se balancer dans le Vieux-Port, s’appelait Alphonse de
-Lamartine. Avec une gratitude émue le grand poète a cité dans son
-_Voyage en Orient_ le nom de ce Bruno Rostand, qui «l’avait comblé de
-prévenances et de bontés, homme instruit, disait-il, et capable des
-emplois les plus éminents, entouré d’une famille charmante et ne
-s’occupant qu’à répandre parmi ses enfants des traditions de loyauté et
-de vertu».
-
-On voit assez ce milieu de bourgeoisie aisée et lettrée; le fils
-d’Alexis, Joseph Rostand, est à Marseille même receveur des taxes
-municipales; ses deux fils, Eugène et Alexis, le père et l’oncle
-d’Edmond Rostand, sont à la fois des hommes d’affaires et des artistes:
-Alexis Rostand, mort récemment directeur du Comptoir National d’Escompte
-à Paris, après en avoir longtemps dirigé la succursale à Marseille, et
-tout à la fois musicien estimé, auteur de mélodies et d’oratorios;
-Eugène Rostand, économiste et poète.
-
-Évoquons un instant sa figure; aussi bien elle est à l’origine de ces
-pages que j’ai l’honneur de présenter au public lettré. Il les inspire
-directement et c’est par ses soins que, pour la première fois, elles
-voient le jour.
-
-Économiste et poète, ai-je dit. Oui, poète mort jeune, à qui l’homme a
-survécu, poète qui s’est tu modestement, quand il a vu qu’un fils,
-infiniment doué pour la poésie, avait repris et amplifié le chant clair
-et sincère, qu’il avait essayé de moduler, sans autre prétention que
-celle d’apparaître un honnête homme, un amateur distingué. _Ébauches_,
-avait-il dit en 1865; la _Seconde Page_ avait-il ajouté en 1866, livres
-simples et tendres, où l’on avait entendu les accents de l’amour et de
-la jeunesse; les _Sentiers unis_, disait-il encore en 1887, pour
-désigner le livre de maturité où il notait les émotions plus profondes
-de la paternité auprès du berceau de ses filles et de ce petit garçon
-que tout le monde appelait Edmond et qu’il appelait, plus tendrement,
-Eddy.
-
-Entre temps, humaniste, qui se souvenait d’avoir eu au lycée de
-Marseille un prix d’honneur et pour maître l’annotateur bien connu de
-Virgile, le latiniste Benoist, qui fut depuis à la Sorbonne professeur
-de poésie latine, il avait traduit Catulle en vers français, d’une façon
-charmante et telle qu’il est peu d’exemples d’une traduction aussi
-serrée et aussi élégante d’un auteur latin.
-
-Mais, pris dans le tourbillon des affaires marseillaises, cet érudit, ce
-poète abandonne Catulle pour devenir président de la Caisse d’épargne,
-qu’avait fondée son grand-père Alexis, et puis de je ne sais combien
-d’œuvres diverses, et pour collaborer au _Journal des Débats_, comme au
-_Journal de Marseille_. Cependant, en 1877, il a été élu membre de
-l’Académie de Marseille, et c’est par là qu’il mérite ici de nous
-intéresser le mieux.
-
- *
-
- * *
-
-Nous voici en effet revenus au point de départ de notre brochure. Car ce
-jeune Edmond, qui est le fils d’Eugène Rostand, et qui a fait au lycée
-de Marseille, de la sixième à la rhétorique incluse, des classes fort
-brillantes, en récoltant un grand nombre de nominations et toujours des
-prix de français et d’histoire, présage d’une vocation pour le drame
-historique, voici qu’il est devenu l’élève de René Doumic au collège
-Stanislas, et puis, tout grisé de cette littérature qui l’a enveloppé
-dès l’enfance, enivré de lumière méditerranéenne, il songe, lui aussi, à
-devenir à Paris ce poète que nul ne demandait, comme il dit dans son
-excessive modestie, au risque d’y être un «Daniel Eyssette sans Alphonse
-Daudet».
-
-Mais, en ses débuts, nostalgique et presque dégoûté d’avoir à se faire
-«une place au soleil d’une ville qui n’a pas de soleil», de ce Paris où
-il fait un peu figure d’exilé, ses yeux se tournent, éblouis encore,
-vers sa ville natale.
-
-Or un jour, en 1887, son père lui communique le sujet que propose
-l’Académie de Marseille pour le prix du maréchal de Villars, qu’elle
-décerne annuellement. Il est un peu bizarre, ce sujet, et il diffère
-notablement des bons travaux ordinaires que proposent aux concurrents
-bénévoles les Académies de province. Peut-être doit-on penser que c’est
-Eugène Rostand lui-même qui l’a soufflé à ses confrères: «Deux
-romanciers provençaux, Honoré d’Urfé et Émile Zola», le premier et le
-dernier de la série, l’un toute grâce et toute élégance, peintre d’une
-société raffinée, l’autre toute crudité et toute grossièreté parfois,
-miroir brutal du monde moderne en toute sa vulgarité. Quel intéressant
-contraste! Quelle gageure à soutenir que cette comparaison paradoxale!
-Et voici que, piqué au jeu, ce jeune homme de dix-huit ans se met à
-l’œuvre. Il aime la Provence, le passé que représente d’Urfé, et il
-n’est pas insensible au présent d’affaires et de négoces que représente
-Zola; il retrouve en un tel sujet les goûts même, si divers, de sa race
-complexe.
-
-Et puis obtenir le prix du maréchal de Villars à l’Académie de
-Marseille, ce n’est point déjà si mince honneur aux yeux d’un jeune
-homme qui, dès son enfance, a entendu parler avec éloges de cette digne
-compagnie, dont son père et son oncle font partie.
-
-N’est-elle pas une des plus notables parmi les Académies de province?
-Ces Académies de province, on les a volontiers ridiculisées. Elles n’ont
-pas toujours mérité qu’on se moquât d’elles à ce point. Au XVIIIe siècle
-la plupart d’entre elles poursuivent une tâche noble, belle, utile, qui
-est de représenter dans toute la France la culture française et de ne
-point la laisser se perdre dans les salons où paradent, après les
-Précieuses ridicules, bien d’autres beaux esprits de province. Au XIXe
-siècle leur tâche est plus austère peut-être, mais peut-être aussi plus
-utile; par les recherches de leurs travailleurs, elles éclairent
-l’archéologie, l’histoire, la géographie régionales; dans leurs mémoires
-reposent bien des documents, présentés parfois, je l’accorde, de façon
-maladroite, mais infiniment utiles à consulter.
-
-En outre l’appréciation des valeurs littéraires ne leur a point manqué;
-pouvons-nous oublier que l’Académie de Dijon a révélé Rousseau à la
-France et que l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse, berceau du
-premier romantisme, a couronné, la première, Victor Hugo?
-
-L’Académie de Marseille, elle aussi, a quelques titres qu’elle peut
-faire valoir avec assez d’honneur. Elle fut fondée en 1726 par le
-maréchal de Villars, qui, l’année même de la victoire de Denain, avait
-été nommé gouverneur de Provence. En ces fonctions Villars s’était fait
-une vraie popularité qu’il aimait à cultiver; il avait de l’affection
-pour sa «grosse ville» et ses «bons amis» de Marseille, comme il le
-disait; il entretenait les rapports les plus cordiaux avec la Chambre de
-Commerce, qui, chaque année, à l’époque du carême, lui envoyait un
-quintal et demi de café trié, deux barils d’huile d’un quintal pièce, un
-baril de thon mariné, un baril de soles marinées, douze pots d’anchois,
-douze bouteilles d’olives.
-
-Ces relations gastronomiques entre Villars et Marseille ne devaient pas
-être les seules; il voulut satisfaire aussi aux exigences de l’esprit.
-En 1726 il fondait, sur le modèle de l’Académie française, dont il était
-membre, une Académie à Marseille, et cette même année, le 19 septembre,
-en séance solennelle, cette Académie était adoptée par l’Académie
-française. Fontenelle répondant au discours de Chalamond de la Visclède,
-le délégué de l’Académie de Marseille, disait amicalement:
-
-«Votre Académie sera plutôt une sœur de la nôtre qu’une fille; cet
-ouvrage, que vous êtes engagés à nous envoyer tous les ans, nous le
-recevrons comme un présent que vous nous ferez, comme un gage de notre
-union, semblable à ces marques employées chez les anciens pour se faire
-reconnaître à des amis éloignés.»
-
-Par ces paroles il faisait allusion au tribut littéraire que l’Académie
-de Marseille s’était engagée à payer chaque année à l’Académie
-française, sous forme de vers ou de prose, tribut qui fut en effet
-fourni régulièrement pendant quelques années. Et puis, à la suite de
-quelques froissements, les rapports entre les deux compagnies subirent
-diverses fluctuations et finalement furent interrompus par la
-Révolution. Mais jusqu’alors les Académiciens de Marseille avaient eu,
-en principe, le droit de siéger avec les Immortels, aux séances de
-l’Académie française, quand ils étaient de passage à Paris. Il serait
-peut-être intéressant d’examiner aujourd’hui s’il ne serait pas opportun
-de renouer de tels rapports entre les Académies de province et
-l’Académie française.
-
-Mais sans prétendre discuter ici cette question, bornons-nous à noter
-qu’après la Révolution le Provençal François Raynouard, le premier
-éditeur des Troubadours, secrétaire perpétuel de l’Académie française et
-membre associé de l’Académie de Marseille, avait essayé de rétablir de
-tels rapports que sa personnalité facilitait et qu’en 1831, en un jour
-d’exaltation, le plus glorieux des Académiciens d’alors, Lamartine,
-était solennellement reçu par ses confrères marseillais, quand il
-s’embarquait pour l’Orient, et leur laissait, en mémoire de cette
-réception, le magnifique poème par lequel il faisait ses adieux à la
-France et à Marseille.
-
-Depuis l’Académie de Marseille a compté parmi ses membres associés bien
-des écrivains français, parmi ses membres résidants des hommes
-remarquables, et à côté des principales personnalités de la région, des
-hommes comme Joseph Méry, Joseph Autran, J.-Ch. Roux, Frédéric Mistral,
-que recevait solennellement, par un beau discours, Eugène Rostand, alors
-directeur de l’Académie, le 13 février 1887: en cette même année 1887,
-quelques mois après, elle couronnait la première le jeune Edmond
-Rostand.
-
- *
-
- * *
-
-Ce n’était pas seulement qu’elle saluât en ce jeune homme le fils bien
-doué d’un de ses membres les plus sympathiques, mais c’est aussi que ce
-travail, qu’elle récompensait ainsi, témoignait vraiment--on en
-jugera--des plus rares qualités par lesquelles devait se signaler un
-critique qui était en même temps un poète.
-
-La poésie, il l’avait respirée, on vient de le voir, dès ses premières
-années dans sa famille et dans sa ville, dans son pays, «au pays, dit-il
-lui-même, de l’imagination toute-puissante, près de la mer chantante,
-sous le ciel bleu, dans l’air parfumé», sous la caresse d’un soleil, qui
-«d’une vieille rue grimpant dans un quartier sale, d’un groupe
-déguenillé, fait quelque chose de pittoresque et de saisissant», et,
-comme dira _Chantecler_, fait un étendard en séchant un torchon.
-
-La Provence lui a donc donné, dès son enfance, «cette facilité de
-conter, cette verve, cet enthousiasme dans le récit qui le font vif,
-coloré, entraînant», et qu’il salue dans les écrivains dont il va
-parler. Elle lui fournit aussi les deux types sur lesquels cette
-imagination et cette verve vont s’exercer: Zola, né à Aix, où il a passé
-son adolescence et dont toujours le souvenir revient vers la vieille
-ville, qu’il appelle Plassans, et qu’il introduit dans ses premiers
-romans et dans quelques-uns de ses derniers; Honoré d’Urfé, de race
-savoyarde, à dire le vrai, mais qui naît à Marseille, au cœur de la
-vieille ville, et qui va mourir, non loin de là, sur la Côte d’azur, à
-Villefranche.
-
-Pour comparer ces deux écrivains si différents, il fallait toutes les
-ressources d’un esprit singulièrement ingénieux. Si l’étude de chacun de
-ces deux romanciers était relativement aisée, leur parallèle devenait
-périlleux. Je crois que c’est justement cette difficulté qui a tenté
-Edmond Rostand.
-
-Qu’il traitât ce sujet parce qu’il y voyait une occasion facile d’avoir
-un prix littéraire, faisons-lui l’honneur de ne point le croire. Au
-reste, ce prix n’était pas tellement important ni glorieux qu’il eût
-mérité cette contrainte intellectuelle. Si donc ce jeune homme, cédant
-aux suggestions de son père, se laisse aller à traiter un tel sujet,
-c’est qu’il y trouve un certain intérêt littéraire, et la joie tout
-d’abord certainement de vaincre une difficulté.
-
-Un tel esprit, durant toute sa carrière, loin de fuir ou de tourner les
-obstacles, les accumulera complaisamment devant lui pour avoir le
-plaisir de les franchir. Deux amoureux s’aiment quand ils se croient
-séparés par la haine de leurs pères et ne s’aiment plus sitôt que
-l’amour leur est permis; un homme intelligent et laid emprunte, pour se
-faire aimer, le masque d’un beau garçon naïf; un troubadour s’éprend
-d’une dame qu’il n’a jamais vue et meurt le jour qu’il la voit; un coq
-croit faire lever le soleil et s’aperçoit qu’il n’en est rien; autant de
-sujets impossibles pour la moyenne des poètes et qui sont pour l’esprit
-de Rostand de merveilleux excitants; et la difficulté n’était sans doute
-pas moindre de mettre à la scène le Christ de la _Samaritaine_ ou le
-fils de Napoléon. Sujets difficiles, et dans la façon de les traiter
-détails à chaque instant imprévus, surprise continuelle de l’épithète,
-de la coupe, de la rime, amour toujours éveillé de la chose rare, de
-l’effet inédit, de ce qui est subtil, fragile, irréel, des ombres et des
-fumées; frère de ces ratés, de ces délicats qui ne peuvent traduire les
-finesses qu’ils sentent et qui gardent leurs œuvres en eux-mêmes, ne
-pouvant réaliser de trop magnifiques projets, de ces peintres que
-«désespère la toujours fuyante couleur», et descendant aussi de cette
-race des troubadours, qui avait poussé jusqu’à l’extrême limite le
-raffinement de l’amour et des termes par lesquels il s’exprime,--tel
-sera Edmond Rostand, tel il est, quand il se trouve à dix-huit ans
-excité par ce sujet paradoxal: comparer d’Urfé et Zola, le romancier de
-toutes les grâces et de toutes les subtilités amoureuses, celui de
-toutes les audaces et de toutes les vulgarités naturalistes. Voilà le
-parallèle qu’il trouve «piquant», l’opposition de cette ancienne glace,
-un peu estompée, peuplée de fantômes charmants, d’ombres confuses de
-bergers et de bergères, et de ce cruel miroir moderne, haut et clair,
-reproduisant tout avec un éclat dur, froid, implacable,--le contraste
-enfin de ces deux Provences, l’une ardente et sensuelle, cynique et
-dure, l’autre amollie, raffinée, italienne déjà, vraie gueuse parfumée,
-«_parfumée_ avec d’Urfé, _gueuse_ avec Zola».
-
-Cet exercice ingénieux enchante, à n’en pas douter, l’esprit d’Edmond
-Rostand et si l’on sent assez qu’il connaît bien l’œuvre de Zola, (son
-Flambeau d’ailleurs ne dédaignera pas le mot populaire et parfois le mot
-cru), mais qu’il l’aime assez peu, tout en lui rendant beaucoup mieux
-justice que les gens de son monde vers 1887 n’avaient coutume de le
-faire, par contre on sent qu’il adore parler d’Honoré d’Urfé, comme sans
-doute il a pris plaisir à le lire, «à la Bibliothèque de Marseille, dans
-l’édition de Toussaint de Bray, qui date de 1610», nous dit-il.
-
-On devra y songer, toutes les fois qu’on voudra parler de _Cyrano_: à
-dix-huit ans Edmond Rostand a lu Honoré d’Urfé. Combien de gens de
-lettres, d’universitaires, de spécialistes même peuvent-ils se vanter
-d’en avoir fait autant? Il a lu l’_Astrée_, non point par simple devoir
-de postulant consciencieux d’un prix académique, mais avec plaisir, on
-le sent à la façon dont il en parle, en soulignant d’un doigt
-complaisant les bons endroits. Et n’avoir éprouvé à cette lecture aucun
-ennui, si cela est normal au XVIIe siècle, à la fin du XIXe siècle cela
-est beaucoup plus rare et situe tout de suite un tempérament.
-
- *
-
- * *
-
-Extraire donc ces premières pages d’Edmond Rostand des quelques rares
-bibliothèques provençales où elles étaient enfouies, sans que nul
-s’inquiétât de les relire, ce n’est point simple curiosité de
-bibliophile. Il y fallait ce bibliophile; grâces en soient rendues à M.
-Auguste Rondel, qui, depuis des années, collectionne avec un soin pieux
-tout ce qui peut éclairer l’histoire du théâtre; je dois à sa
-complaisance d’avoir lu, à quelques pas de la maison où naquit Edmond
-Rostand, cette brochure, où l’esprit du poète est né à la lumière de
-l’édition; et tous les lettrés lui devront, maintenant, tout comme moi,
-de pouvoir les lire.
-
-Mais ce n’est pas, je l’ai dit, simple curiosité; à nous pencher sur de
-telles pages, nous surprenons à sa source même le génie d’Edmond
-Rostand. C’est dans un jardin de Provence, qui serait un peu semblable à
-ceux de l’_Astrée_, le premier murmure d’une fontaine où viendraient se
-mirer de jeunes romanesques; c’est le clair de lune sur les quais de
-Tripoli, ou sur le balcon de Roxane; c’est, dans le parc de Schœnbrünn,
-la fuite en pleurs de «la petite source». Voici, en raccourci, soumises
-dès 1887 au jugement de l’Académie de Marseille, toutes ces brillantes
-qualités, qui, dans un soir de décembre 1897, vont éblouir Paris, la
-fantaisie joyeuse et déjà par instants étincelante, le goût du subtil,
-du rare, du précieux, la sentimentalité tendre, un peu d’ironie
-juvénile, sans insolence ni méchanceté, un joli cliquetis de phrases et
-de mots. Voici surtout l’évocation de toute cette charmante société du
-XVIIe siècle à son début, telle que l’ont faite l’_Astrée_ et l’Hôtel de
-Rambouillet, le monde délicieux qui, dix ans après, entrera dans la
-figuration de _Cyrano_ ou sera évoqué dans _La Journée d’une Précieuse_.
-Voici enfin ce grand amour de la lumière qui depuis les _Musardises_
-baigne l’âme de ce charmant _lazzarone_ et la soulèvera jusqu’à la faire
-éclater, ouverte et chantante, dans les appels passionnés de Chantecler
-à la lumière.
-
-Oui, très jeune, ce poète est déjà lui-même, et de là vient que, s’étant
-trouvé ainsi dès l’aube de sa vie il s’est imposé au public dès son
-aurore. On conserve dans sa famille un portrait de son enfance, dû à un
-peintre marseillais, où déjà les traits essentiels de sa physionomie
-sont dessinés. De même sa physionomie intellectuelle; à dix-huit ans il
-est déjà ce qu’il sera plus tard; dans cette œuvre de jeunesse,--et
-c’est son intérêt,--reconnaissons déjà une sorte de poème subtil et
-lumineux.
-
-Tel quel cet essai obtient en 1887 le prix du maréchal de Villars.
-J’imagine les Académiciens de Marseille se penchant sur ce travail, un
-peu inquiets peut-être de certains tours paradoxaux de pensée et de
-style, mais agréablement impressionnés tout de même par les grâces
-charmantes de l’ensemble; je les vois félicitant avec une cordialité
-toute marseillaise M. Eugène Rostand, qui accepte avec une satisfaction
-modeste ces félicitations, dont le murmure flatteur salue le premier
-succès de son fils. Il veut prolonger ce succès: ce travail ne doit pas
-rester dans l’ombre d’une Académie; il le publie dans le _Journal de
-Marseille_, et, profitant de sa composition typographique, il en fait
-une brochure, qui paraît en 1888; et est le vrai début d’Edmond Rostand
-dans le monde littéraire; deux ans plus tard ce nom devait reparaître en
-tête d’un volume de vers, publié par l’éditeur Lemerre, et qui
-s’appelait _Les Musardises_; cinq ans plus tard sur la verte brochure,
-que l’on vendait dans les couloirs du Théâtre-Français aux
-représentations des _Romanesques_.
-
-Il n’y a pas, on le voit, de solution de continuité; si le début
-d’Edmond Rostand, à le juger par sa forme extérieure, n’a aucun rapport,
-nous l’avons dit au début, avec le genre qui a fait sa gloire, cependant
-ne nous laissons point tromper par les apparences et, plus exactement
-renseignés maintenant, saluons dans le jeune lauréat de l’Académie de
-Marseille le futur auteur de _Cyrano_ et de _Chantecler_. S’il est vrai,
-comme il l’a dit lui-même, que «l’âme des coutelas rêve dans les canifs»
-et qu’il ne faut pas prendre «des essais pour des diminutifs», soyons
-assurés que ce n’est pas diminuer le génie d’Edmond Rostand que de
-publier cet essai, où l’on entend déjà vibrer les accents les plus
-intimes de son âme et de sa poésie.
-
-Émile RIPERT.
-
-
-
-
-DEUX ROMANCIERS DE PROVENCE
-
-HONORÉ D’URFÉ ET ÉMILE ZOLA
-
-LE ROMAN SENTIMENTAL ET LE ROMAN NATURALISTE
-
- «N’allons pas surfaire l’ancien roman, ni le sacrifier. Et
- pourquoi s’obstiner absolument à donner le prix, à chercher un
- vainqueur et un vaincu? Il n’y en a pas, ou plutôt je ne vois
- que deux vainqueurs: chacun des deux, vu à son heure, a sa
- couronne.»
-
- (SAINTE-BEUVE, _Nouveaux lundis_.)
-
-
-Il semble que nulle part le Roman ne doive être plus en faveur qu’au
-pays de l’imagination toute-puissante, en cette Provence amoureuse de
-l’Amour (c’est chez elle qu’il a tenu des cours célèbres), et qui aime
-tout ce qui en parle, où jadis, dans les manoirs seigneuriaux, on
-attendait impatiemment la venue, chaque nouvel an, avec la saison des
-violettes, du troubadour,--ce romancier voyageur...
-
-Là, près de la mer chantante, sous le ciel bleu, dans l’air parfumé,
-tout est Roman. Et ce qui ne l’est pas le devient. Car l’imagination des
-Provençaux est comme leur soleil, ce soleil dont la lumière chaude
-transfigure et fait resplendir. La couleur éclate partout où il pose sa
-caresse; d’une vieille rue grimpant dans un quartier sale, d’un groupe
-déguenillé, il fait quelque chose de pittoresque et de saisissant.
-Demandez à tous les peintres: d’un rien on fait un tableau avec ce
-soleil! Et avec cette imagination, qui n’a qu’à rayonner comme lui pour
-que tout se dore et se poétise,--il n’en faut pas beaucoup non plus pour
-faire un roman.
-
-A-t-on noté comme en Provence le moindre incident de la vie banale, une
-anecdote insignifiante, triviale, se transforme et se dramatise? Et
-cela, grâce à cette facilité de conter--peut-être aussi un peu d’en
-conter--que presque tous possèdent, à cette verve, à cet enthousiasme
-dans le récit qui le font vif, coloré, entraînant, l’enrichissent de
-détails point authentiques toujours, mais choisis à merveille, propres à
-faire voir, si naturels qu’ils donneraient de la vraisemblance à la
-vérité même, qui peut en manquer. Il faudrait être bien ennemi de son
-plaisir pour reprocher une pointe d’exagération méridionale,--si
-inconsciente d’ailleurs,--et ne pas admirer l’art surprenant de mettre
-en scène, de camper les personnages, d’engager le dialogue. On ne peut
-s’étonner vraiment qu’il y ait eu beaucoup de romanciers en Provence.
-Mais chez nous, tout le monde l’est plus ou moins, romancier!...
-
-Si on demandait la liste des romanciers provençaux, peu de gens, après
-avoir cité les plus connus, les deux Méry, Léon Gozlan, Pontmartin,
-Louis Reybaud, Mme Reybaud, Amédée Achard, Alphonse Daudet, oublieraient
-de terminer par le nom d’Émile Zola... Combien songeraient à commencer
-par celui d’Honoré d’Urfé?
-
-Et pourtant il faut bien consentir à ce que nos romanciers--non
-seulement les nôtres, mais tous ceux de la France,--descendent de lui.
-Après tout, ces jolis bergers qui errent, dolents, sous les ombrages du
-Forest, nous devons les regarder comme les frères aînés des héros de
-roman d’aujourd’hui, quoiqu’on ait peine à reconnaître la parenté.
-
-On les peignait, autrefois, avec des couleurs discrètes, dans des
-teintes assourdies, amoureux plutôt que passionnés, tendres pasteurs
-d’une mélancolie virgilienne et très douce, sans rien de troublé ni de
-malsain, qui toujours conservent les grâces naïves, le visage frais et
-rose des Amours folâtrant à la première page, autour d’une vieille
-estampe. On les montre aujourd’hui sous une lumière crue, pâles et
-flétris le plus souvent, ayant des emportements de passion cynique ou
-des tristesses maladives,--moins enrubannés et plus vrais, à ce qu’on
-prétend. Mais un lien subsiste toujours. Et Céladon commence la série
-des soupirants sympathiques; il est l’éternel jeune premier, qui devrait
-commencer à devenir vieux, mais qui va se métamorphosant selon le temps
-et les mœurs, suivant les modes. Jadis il levait les yeux au ciel, et
-avec de grands gestes parlait de _rochers de cruauté_, invoquait le dieu
-malin Cupidon,--et sa tirade se prolongeait interminablement, pleine
-d’allusions mythologiques. Aujourd’hui cette manière de faire sa cour
-prêterait à rire, et il a adopté la nouvelle, prenant des poses plus
-simples, mais non moins étudiées, sur les canapés et les poufs de
-peluche, accoudé au dossier du fauteuil, glissant un mot derrière
-l’éventail... Mais c’est toujours Céladon!
-
-Sans doute il faut se garder d’aller trop loin, et de vouloir découvrir
-des rapports étroits entre le vieux roman sentimental et le roman
-nouveau. Mais les étudier l’un en face de l’autre, indiquer même avec
-discrétion un parallèle, ne serait-il pas piquant?
-
-J’aurais devant moi deux toiles de maîtres différents, très éloignés
-l’un de l’autre, par exemple un Boucher et un de Nittis... Un peintre
-aurait beau me dire: «Cela n’a aucun rapport,--Boucher, l’artiste
-délicat, fade, et Nittis, le maître impressionniste, ne comparez donc
-pas!» Je comparerais... ou plutôt, non, comparer n’est pas le terme
-exact,--je voudrais voir simplement ce que fait naître dans mon esprit
-cette rencontre, jouir du rapprochement, noter ce qu’il peut éveiller
-d’idées, ouvrir de points de vue, analyser tout ce que me fait éprouver
-de curieux le sentiment d’avoir là, à ma droite, l’impression du XVIIIe
-siècle, et là, à ma gauche, celle du XIXe...
-
-C’est pour cela que dans la liste des romanciers de Provence il paraît
-bien intéressant de considérer le premier et le dernier, Honoré d’Urfé
-et Émile Zola. N’est-ce pas plein d’attrait et de nouveauté de parler de
-l’un à propos de l’autre, de l’_Astrée_ et de l’_Assommoir_, et de la
-série de l’_Astrée_ à propos de celle des _Rougon-Macquart_?...
-
-D’Urfé et Zola! Dans le contraste de ces deux noms, le génie de la
-Provence se révèle, plein d’âpreté et de violence, et aussi de
-délicatesse. Elle est le pays des amours ardentes et sensuelles, comme
-aussi celui des tendresses pures et platoniques, qui garde le souvenir
-d’un Pétrarque et d’une Laure de Noves. Il y a la Provence sauvage,
-fille aux cheveux fauves plantés drus sur une nuque puissante, brunie au
-soleil, superbe de santé, de sève débordante, aimant une langue forte et
-vraie, mais dure souvent et cynique... Et il y a aussi une femme d’une
-grâce amollie et presque énervée, raffinée de goûts, italienne dans son
-amour des douceurs et des _concetti_, d’un parler musical et enjôleur,
-ayant préféré à l’odeur simple et saine de ses lavandes les parfums
-quintessenciés et musqués... Et le mot célèbre nous revient en mémoire:
-la Provence nous apparaît bien ici comme la _gueuse parfumée_, parfumée
-avec d’Urfé, gueuse avec Zola!
-
-
-
-
-I
-
-
-On nous pardonnera sans doute une comparaison un peu subtile en songeant
-que ce n’est point impunément tout à fait, sans y gagner quelque
-recherche et quelque préciosité, qu’on lit l’_Astrée_ d’Honoré
-d’Urfé.--Supposons qu’une très ancienne glace ait par miracle conservé
-l’image de tout ce qu’elle a reflété, que les profondeurs mystérieuses
-et endormies du vieux miroir se peuplent de fantômes charmants, d’ombres
-confuses de bergers et de bergères qui passent, entrelacés, couples
-touchants et fanés, d’un ridicule attendrissant; et dans le cadre dédoré
-nous voyons saluer et sourire, avec des grâces vieillies, la société
-d’autrefois. Celle d’aujourd’hui nous apparaîtrait en face, reproduite
-dans une glace moderne, haute et claire. Il est bien évident que s’il
-s’agissait de comparer les deux glaces, nous serions amenés à comparer
-ce qu’elles reflètent, les deux sociétés. Nous parlerons donc de la
-société d’Honoré d’Urfé et de celle d’Émile Zola. Et nous pourrons
-ensuite nous occuper des miroirs, que l’on ne fait certes plus,
-aujourd’hui comme autrefois, courtisans et menteurs, prêtant des
-charmes, de la poésie, reflétant en beau, mais cruellement fidèles,
-reproduisant tout, avec un éclat dur, froid, implacable; et il en est
-même quelquefois auxquels on reprocherait presque d’enlaidir.
-
-C’est bien avant 1616, quoi qu’on en ait dit, que parurent les deux
-premiers volumes de l’_Astrée_; la Bibliothèque de Marseille possède
-l’édition de Toussaint de Bray qui porte la date de 1610: c’est vers
-1608 que d’Urfé en dédiait à Henri IV la première partie.
-
-Henri IV venait de rendre la paix à la France, et celle-ci, délivrée
-enfin des angoisses horribles de la guerre civile, respirait librement.
-C’était, comme après toutes les guerres meurtrières, ce brusque réveil
-des Amours dont a parlé le poète, des Amours qui vont refaire le sang
-tari. La nature prend sa revanche, et les campagnes dévastées, les
-champs foulés par les charges impétueuses reverdissent. C’est le grand
-renouveau: le mot «Je t’aime» paraissait avoir été oublié: mais voilà
-que les amants se le murmurent encore, lèvre à lèvre...
-
- Parmi tant d’isolés qui pleurent
- Ils se sentent mieux réunis...
- Ils se blottissent mieux ensemble
- Après tant de jours alarmants;
- Le retour du baiser leur semble
- Plus doux que ses commencements.
-
-Et la France entière est amoureuse. Tout le monde est gagné de mollesse.
-Le Béarnais donne l’exemple des galanteries. Bientôt ce n’est plus
-seulement un besoin de tendresse qui se fait sentir, c’est aussi un
-besoin de volupté. Chacun, avide de jouir, semble avoir pris pour règle
-de conduite la devise rabelaisienne: vivons joyeux! Les croyances depuis
-longtemps sont ébranlées, et la morale achève de se relâcher.
-
-Il est à craindre maintenant que cette société ne se rue aux plaisirs
-avec trop d’emportement, qu’elle ne se souvienne des leçons dégradantes
-de vice données par la cour des derniers Valois. On prévoit déjà la
-perte de toute décence, de toute pudeur... Mais voilà que cette
-effervescence paraît se calmer. L’Amour ne se ressent pas aussi
-longtemps qu’on l’aurait pu craindre des habitudes soldatesques prises
-dans les dernières années: ces farouches ligueurs qu’on s’attendait à
-voir aimer en reîtres, en lansquenets, se changent en gentilshommes
-polis, raffinés, parlant un langage tendre et gracieux, facilement
-résignés au rôle de soupirants platoniques.
-
-Le vent des passions qui commençait à souffler en tempête est tombé tout
-à coup: ce n’est plus qu’une brise caressante et douce. Il flotte une
-odeur de bergerie. On entend le chalumeau soupirer un air pastoral. Dans
-la folie amoureuse tous les freins n’ont pas été brisés: ce n’est pas,
-de tous côtés, l’assouvissement bestial. Loin de là: on aime avec mille
-délicatesses, avec mille nuances; on madrigalise à ravir, on emploie les
-plus adroits artifices, les plus infinies précautions pour _déclarer sa
-flamme_; jamais on n’a mis tant de retenue dans l’expression d’un
-sentiment. C’est à ce moment enfin qu’on invente pour le parfait amour,
-le nom joli, le nom discret et chaste d’_honneste amitié_.
-
-A qui doit-on ce bienfait d’un voile poétique et charmant jeté sur la
-brutalité des passions? Qui a accompli l’œuvre difficile de cette
-réforme dans les mœurs? C’est Honoré d’Urfé, à n’en point douter. Mais
-il est juste de dire qu’il fut aidé en cela par l’hôtel de Rambouillet:
-son roman a été porté vers le succès à la faveur du courant créé par la
-marquise et ses amis.
-
-Tous ceux que blessait la grossièreté des mœurs, tous les délicats
-s’étaient réfugiés autour de Catherine d’Angennes, marquise de
-Rambouillet, qui fuyait, au fond de son hôtel, le spectacle d’une cour
-corrompue. Dès qu’une fois on avait été admis dans son intimité, on lui
-demeurait dévoué, on revenait sans cesse. On était irrésistiblement
-gagné par la séduction de cette créature exquise, d’un esprit cultivé,
-bonne, indulgente, nature affinée encore par la maladie, par la vie
-renfermée, qui fait se replier sur soi-même, penser, analyser. Dans
-cette société d’élite, les grands plaisirs étaient ceux d’une
-conversation à la fois sérieuse et enjouée, sur toutes sortes de sujets
-nobles et décents. C’est là que naquit cet art si essentiellement
-français de gaspiller l’esprit, de le mettre en monnaie courante, de
-l’éparpiller aux quatre coins d’un salon, avec une grâce désinvolte,
-comme si on en était trop riche, d’assaisonner les moindres paroles de
-cette denrée si rare. C’est là qu’on apprit à le mêler à tout ce qu’on
-dit, à le faire circuler dans la conversation qu’il rend alerte et
-pimpante, dans laquelle il sautille de mot en mot sans qu’on puisse le
-saisir au passage, qu’il anime, invisible, sans qu’on puisse dire
-derrière quelle métaphore, dans quel recoin de phrase il s’est niché,
-sans qu’on puisse le montrer du doigt à ceux qui ne l’ont point aperçu,
-senti passer, l’expliquer à ceux qui ne l’ont pas compris. En un mot,
-c’est là que pour la première fois, on causa, que l’on fit cercle autour
-des parleurs de profession, «poètes de devant de cheminée».
-
-Dans ce milieu, grâce aux femmes qui y fréquentent, le respect de la
-femme se conserve, le bon ton continue de régner, et on l’exagère même,
-par esprit d’opposition. La politesse chaque jour se raffine, on en
-complète le code. Et dans le demi-jour de la chambre bleue d’Arthénice,
-de ce sanctuaire où flotte le parfum discret de toutes les vertus
-mondaines, au milieu des jolies femmes et des fleurs dont aime à
-s’entourer la marquise, on parle d’amour dans un langage tout nouveau,
-qui a des pudeurs outrées, mais exquises; chacun s’efforce, suivant un
-mot d’alors, d’_épurer sa flamme_, et l’on cherche en tout _le fin du
-fin_...
-
-Puisque, décidément, pour cette société revenue à l’Amour, il paraissait
-la grande affaire, l’occupation unique, il était bon qu’on lui donnât de
-la dignité en l’exigeant dépouillé de toute impureté, noble, fidèle,
-dévoué, sans mélange d’égoïsme, et qu’on l’érigeât presque en vertu; il
-était bon qu’on s’occupât de l’analyser, de le quintessencier, que l’on
-consacrât du temps à l’étude de sa théorie,--autant de dérobé à sa
-pratique.
-
-A ce beau monde délicat il fallait une lecture. Quel était l’ouvrage
-qu’on allait se passer de main en main, lire dans toutes les ruelles,
-discuter dans tous les _ronds_?... Il a paru de tous temps de ces
-livres, autour desquels, dès leur apparition, se fait un grand remous de
-la curiosité, qui ont eu le bonheur d’arriver à propos pour saisir, pour
-dépeindre un état d’âme, dans lesquels toute une société aime à se
-reconnaître, se reconnaît avec enthousiasme. Il est difficile, pour ces
-romans, de dire s’ils ressemblent à la société qui fait leur succès
-comme le portrait au modèle, ou comme le modèle au portrait,--si
-l’exactitude de leur psychologie tient à ce que leurs héros pensent et
-sentent comme l’on pensait et comme l’on sentait alors, ou bien,
-simplement, à ce qu’il a été de mode, à leur époque, de sentir et de
-penser comme ces héros.
-
-De nos jours, par exemple, nous savons que la jeunesse qui s’est
-reconnue dans le désespéré de Gœthe s’est surtout façonnée sur lui, et
-qu’il y a eu plus de Werthers après qu’avant la publication du roman.
-
-L’_Astrée_ fut pour le XVIIe siècle ce livre privilégié, copie et modèle
-tout à la fois. On l’attendait vaguement. L’École des parfaits amants
-avait besoin d’un manifeste. Il fallait à la jeunesse précieuse un héros
-sur qui se régler, le Céladon dont elle allait pouvoir imiter les
-manières de parler, sur les amours de qui elle pourrait arranger les
-siennes.
-
-Pour plaire à ce public, le roman avait à réunir des qualités bien
-diverses.
-
-Tout d’abord à ces gens sortant de la période agitée des guerres civiles
-plairait l’éloge de la vie tranquille, oisive, la peinture des bonheurs
-de la paix, de la vie des champs: la note devait être doucement
-attendrie; on allait aimer à voir des pâtres conduisant leurs troupeaux,
-chantant comme Tityre à l’ombre des hêtres, disputant de leurs belles.
-Comme on s’adressait à des blasés, à des esprits déjà compliqués, il
-fallait se garder de faire une trop candide pastorale, une paysannerie
-trop vraie: le tableau devrait être artificiel, avoir la simplicité de
-convention des époques de décadence; des amours de village, simplement
-contées, n’auraient point intéressé. Il fallait que les personnages
-eussent toutes les qualités de _l’honnête homme_, assez d’esprit pour
-discuter les problèmes de métaphysique amoureuse qui intéressaient
-alors. Il fallait que ces bergers fussent les «sophistes pointilleux»
-que Fontenelle a critiqués, et qu’on pût dire d’eux ce que la bergère de
-d’Urfé dit de ses parents: qu’ils n’ont point pris la houlette «pour
-n’avoir de quoi vivre autrement, mais pour s’acheter par cette douce vie
-un honnête repos». Il fallait enfin, aux lecteurs d’alors, de cette
-sensiblerie de bon goût, de ce champêtre raffiné, de toutes ces fadeurs
-jolies. Après les Saint-Barthélemy, et les coups d’arquebuse dans les
-rues, et les égorgements impitoyables, par ce besoin de réaction bien
-gaulois qui rejette à l’extrême de siècle en siècle nos mœurs, nos
-idées, nos goûts, on voulait de la bergerie, de l’Amaryllis de bon ton,
-le tout aimable, parfumé, fleurant bon... De ces désirs, de ces besoins
-naquit l’_Astrée_, qui leur donna satisfaction et élan. On ne saurait
-trop insister sur l’importance prêtée par l’époque à une œuvre qui la
-personnifait: notre histoire littéraire compte de ces identifications,
-mais point de plus étroite, de plus solennellement proclamée par le goût
-public, par les milieux et les cercles qui donnaient le ton et faisaient
-la mode.
-
-L’_Astrée_ fut exactement ce qu’on attendait, ce qu’il fallait pour
-intéresser. On voulait du sincère, du délicat; d’Urfé sut en mettre
-partout. Aussi, me paraît-il se faire quelque illusion, lorsqu’il dit à
-Céladon, dans la lettre qu’il lui adresse en préface d’un de ses
-volumes: «Aimer comme toi, c’est aimer à la vieille gauloise, comme
-faisaient les chevaliers de la Table Ronde, ou le beau Ténébreux.» A la
-vieille gauloise! le mot est charmant; il exprime à ravir «ce train
-d’amour qui allait», comme dit Marot dans son gentil rondel, si
-simplement, si naïvement «au bon vieux temps»... Mais Céladon aime
-beaucoup plutôt à l’italienne; j’allais écrire à la provençale; c’est un
-raffiné, un littérateur en amour, il a lu Pétrarque et s’en souvient
-dans les sonnets qu’il adresse à sa belle. Il est de l’école de Ronsard,
-nourrie de l’antiquité classique; il n’a pas cependant l’allure trop
-raide de celui-ci, et je reconnais souvent dans ce qu’il dit, n’en
-déplaise à certains auteurs, les grâces maniérées, les _épiceries_ que
-la _Pléiade_ reprochait à l’école des Melin de Saint-Gelais et autres
-poétereaux de cour. Le livre se ressent du séjour prolongé de son auteur
-en Italie. Il serait difficile de noter toutes les imitations qu’a
-faites d’Urfé; elles servirent certainement au succès du roman, furent
-très goûtées des lettrés, qui savourèrent avec délices ce plaisir de
-reconnaître çà et là des fragments de leurs auteurs. Les prêtres
-apprécient pour cela particulièrement l’_Astrée_[a]. Théocrite et
-Virgile sont mis à contribution: Marini a fourni des _concetti_;
-l’_Aminte_ du Tasse et le _Pastor fido_ se retrouvent par fragments.
-D’Urfé s’est servi aussi de la _Filli di Seiri_ de Guidubaldo Bonarelli,
-de l’_Arcadie_ de Sannazar, et enfin de toute la poésie de Montemayor.
-La fameuse Diane de Montemayor a été pour lui le modèle qu’il a réussi à
-dépasser.
-
-Dès son apparition, le roman eut donc un succès éclatant, qui durant
-tout le XVIIe siècle ne se démentit pas. Les romans de chevalerie
-avaient fini leur temps: on n’en pouvait plus comprendre le charme naïf,
-la poésie très simple. On délaissait les insipides récits d’Ollenix du
-Mont-Sacré, et ce n’était plus qu’en bâillant, faute de mieux, qu’on
-lisait les _Bergeries de Juliette_, les _Amours de Cléandre et de
-Domiphille_. Dans ces compilations, le style était absurde, l’intérêt
-n’existait pas. On acclama le premier roman qui eût un réel mérite
-littéraire, qui valût non seulement par le style, mais par l’art de la
-narration, l’ordre, la régularité.
-
-Ceux qui entreprennent de lire l’_Astrée_ aujourd’hui sont rares; cet
-ouvrage a eu pourtant des admirateurs, récemment encore. Jules Janin le
-disait à un Marseillais lettré[1]: il faisait de ce roman une de ses
-lectures préférées. On est découragé par la longueur, la diffusion.
-Aussi peut-on s’étonner que nous louions l’ordre et la régularité du
-développement. Sans doute le récit des amours d’Astrée et de Céladon
-s’embarrasse de mille autres récits, et l’auteur semble avoir cherché à
-rendre l’œuvre touffue. Ce roman dans lequel se serrent, s’entassent
-tant d’autres petits romans, nous paraît indigeste. Mais il faut avoir
-essayé de lire les romans qui précédèrent l’_Astrée_ pour comprendre
-combien cette narration, qui nous paraît si embrouillée aujourd’hui,
-était simple, relativement. Un ordre très grand règne dans cette
-diffusion apparente; tout cela s’enchevêtre avec art. La netteté
-subsiste, grâce à la disposition même adoptée par d’Urfé qui va
-régulièrement à la ligne lorsqu’il commence une histoire en dehors de
-l’action, et annonce, tout naïvement: _Histoire d’Alcippe_... _Histoire
-de Sylvandre_.
-
- [1] M. Tollon, de qui je tiens le renseignement[b].
-
-Il faut surtout saisir ce fait qu’à l’époque de l’_Astrée_ on demandait
-seulement ceci: avoir beaucoup à lire. On ne lisait point, comme
-aujourd’hui, sans préférences, sans méthode, avec une envie dévorante de
-tout voir, de tout connaître, des appétits de curiosité jamais
-satisfaits. L’heure n’était pas venue encore du journal, du feuilleton,
-ces miettes du repas substantiel auquel s’attablaient nos pères. La vie
-de cour et de salon avait de calmes et longs loisirs; on ne lisait point
-hâtivement, avec la crainte toujours de n’avoir pas le temps. Une
-lecture suffisait pourvu qu’elle durât, qu’elle pût occuper les
-veillées, être reprise à tous les intermèdes d’une existence que
-n’activait même pas l’émotion guerrière. Il ne fallait point non plus
-l’angoisse poignante, la passion qui assombrit le roman moderne. On
-voulait un récit qui ne fût pas un drame trop vivement conté, obligeant
-à lire d’un trait, mais quelque chose d’un intérêt continu, un livre que
-l’on pût feuilleter sans précipitation, sans l’anxiété qui fait courir à
-la dernière page, qui eût mille petits dénoûments secondaires,
-permettant de s’arrêter ici et là, sans que la curiosité trop excitée en
-souffrît. Et c’est comme cela qu’on s’explique le succès de ce long,
-compendieux roman[c] de l’_Astrée_, avec ses cinq énormes volumes.
-
-On voulait aussi qu’un livre pût être discuté, qu’il servît de thème aux
-conversations. Après avoir lu quelques pages, on allait en parler dans
-une ruelle. Et l’on discutait sur un de ces cas curieux de psychologie
-amoureuse que d’Urfé, continuellement, soumet à son lecteur.
-
-Cette psychologie, qui, sans être très profonde, ne manque pas de
-subtilité, séduisait alors beaucoup. Et l’on raffolait de certaines
-petites analyses de sentiments, telles que celles-ci. La bergère Astrée
-pleure la perte de Céladon qui s’est allé jeter dans les eaux du
-tranquille Lignon, devenu pour la circonstance un torrent impétueux.
-Toutefois elle n’est pas fâchée qu’il lui ait donné cette preuve
-d’amour, et, bien femme, elle a un sourire de satisfaction au milieu de
-ses larmes... «Elle recevait un déplaisir extrême de la mort de Céladon,
-et toutefois elle n’était point sans quelque contentement au milieu de
-tant d’ennuis, connaissant que véritablement il ne lui avait point été
-infidèle.»
-
-Astrée a fait semblant d’aimer Lycidas; une bergère lui dit très
-justement: «A quoi nous servait, pour cacher ce que vraiment nous
-aimions, de faire croire un amour qui n’était pas... puisque vous deviez
-bien autant craindre que l’on crût que vous voulussiez du bien à Lycidas
-comme à Céladon?--Ma sœur, ma sœur, répliqua Astrée, lui frappant de la
-main sur l’épaule, nous ne craignons guère qu’on pense de nous ce qui
-n’est pas, et au contraire le moindre soupçon de ce qui est vrai ne nous
-laisse aucun repos.»
-
-On se pâmait sur ces mille menues observations du cœur humain:
-
-«Et quoiqu’elle reconnût que vraiment c’était lui, se disputait-elle le
-contraire en son âme, suivant la coutume des personnes qui veulent
-toujours fortifier comme que ce soit leur opinion.»
-
-Enfin on était ravi de retrouver des discussions très subtiles, des duos
-d’amour tels qu’on en entendait à l’hôtel de Rambouillet, tels que celui
-que nous transcrivons d’Alcippe et d’Amaryllis:
-
-«Je n’eusse jamais cru avoir si peu de force que de ne pouvoir résister
-aux coups d’un ennemi qui me blesse sans y penser...» Elle lui répondit:
-«Celui qui blesse par mégarde ne doit pas avoir le nom d’ennemi.--Non
-pas, répondit-il, ceux qui ne s’arrêtent pas aux effets, mais aux causes
-seulement... Quant à moi, je trouve que celui qui offense comme que ce
-soit est ennemi, et c’est pourquoi je vous puis bien donner ce nom.»
-
-Le dialogue, engagé sur ce ton-là, ne s’arrêtera plus. Mais on ne s’en
-impatientait pas, et l’on trouvait agréables des compliments dans le
-goût de celui-ci: «C’est de votre glace que procède ma chaleur, et de ma
-chaleur votre glace.»
-
-A ce moment, on avait aussi la rage des petits vers: M. de Montausier
-lui-même, comme on l’a fait remarquer, était plus capable de faire les
-vers d’Oronte que de les juger dignes du cabinet. Tout honnête homme se
-piquait d’un peu de littérature, et après s’être fait convenablement
-prier, se levait pour dire, en se dandinant d’un air satisfait:
-«Sonnet... c’est un sonnet!» Les petits abbés ne venaient point en
-visite sans rimer quelque impromptu, déclamer quelque madrigal, en
-s’écriant:
-
- Et c’est dans votre cour que j’en viens d’accoucher!
-
-Les vers de d’Urfé servirent au succès de l’_Astrée_. Il sema tout son
-roman de petites pièces écrites dans le goût du temps. Il ferait beau
-voir que l’on puisse être amoureux sans rimer!... Et ces bergers, dès
-qu’ils ont un chagrin ou une joie, vite vont l’écrire sur l’écorce d’un
-arbre, en vers. Il fallait par-ci par-là, des madrigaux: d’Urfé ne prend
-guère la peine de les amener; il sait qu’après quelques pages de prose
-on attend un peu de poésie, et tout bonnement, il arrête le récit pour
-dire:
-
-«Et sur ce sujet, un jour qu’il fut prié de chanter, il dit de tels
-vers...»
-
-Ou bien:
-
-«Après qu’ils furent séparés, Alcippe grava de tels vers sur un
-arbre...»
-
-La plupart de ces vers sont déplorables, il faut le dire. Mais dans le
-nombre on en peut noter quelques-uns de jolis. En voici quatre que nous
-citons pour leur coupe toute moderne, un je ne sais quoi qui rappelle
-les vers de M. Sully Prudhomme:
-
- Quoique l’Espérance soit morte,
- Désir, pourtant tu ne meurs pas!
- . . . . . . . . . . . . . . . .
- Le désir me demeure en l’âme,
- Bien que l’espoir en soit ôté...
-
-Par toutes ces fadeurs, par tout cet artificiel, le roman devait plaire.
-Chacun alla habiter en imagination ce pays de Forest qui, tel que d’Urfé
-le dépeignait, paraissait si bien fait pour des gens frivolement
-amoureux, avec son paysage de décors, joli et frais, comme peint, et ses
-grands arbres dont les troncs noueux se couvrent d’inscriptions rimées,
-de chiffres entrelacés, et ces fontaines, ces grottes merveilleuses, ces
-apparitions de nymphes dans le feuillage... O le ravissant pays!
-n’est-ce pas le pays du Tendre lui-même? La nature y est complice,
-_truquée_, comme nous dirions aujourd’hui: un petit bois s’offre toutes
-les fois qu’on en a besoin; sous les pas des couples enlacés le sol se
-feutre d’un gazon épais; le soleil se couche à propos, la lune éclaire
-au bon moment, des rochers tapissés de mousse prêtent pour s’asseoir à
-deux une place engageante; et les vieux arbres sont creux, pour servir
-de boîte aux lettres...
-
-Ce petit coin délicieux où tout, par une divinité invisible, a été
-arrangé pour qu’on s’y aime à l’aise, devait paraître un paradis à cette
-société qui subordonnait tout à l’amour. Car on était alors parfait
-amant, et rien de plus; tout autre sentiment que celui d’_honneste
-amitié_ était étouffé. A tel point que lorsqu’Astrée perdit ses parents,
-«ce ne fut pour elle un faible soulagement, pouvant plaindre la perte de
-Céladon sous la couverture de celle de son père et de sa mère». Le petit
-calcul de la tendre bergère n’est-il pas du dernier touchant? Et d’Urfé
-nous conte cela naïvement, sans y rien voir de mal. Il semble, d’après
-ces deux lignes négligemment jetées, que les liens de famille au XVIIe
-siècle n’étaient pas très resserrés.
-
-Comme dernier élément de succès, notons les allusions contemporaines.
-Mais il faut se garder de voir dans l’_Astrée_ un roman à clef. On a
-voulu tout expliquer; cela paraît absurde. Ce qui est vrai, c’est
-qu’Henri IV est représenté sous les traits d’Euric, roi des Wisigoths,
-Bellegarde sous ceux d’Alcidon; la belle Daphnide n’est autre que
-Gabrielle d’Estrées.
-
-Si après avoir expliqué le succès de l’_Astrée_ nous voulons le
-constater, cela nous est facile dans tous les écrivains du temps. Ce fut
-un des seuls romans qui, devant le clergé lui-même, trouvaient grâce.
-Pierre de Camus, évêque de Belley, adorait d’Urfé. François de Sales
-lui-même en fut l’admirateur. L’_Histoire littéraire des Bénédictins_
-dit qu’Honoré d’Urfé tira les romans de la barbarie dans laquelle ils
-avaient végété jusqu’alors. Les esprits les plus graves furent séduits:
-Honoré d’Urfé exerce sur toute la littérature classique une grande
-influence. Patru savait par cœur trois volumes de l’_Astrée_, et La
-Fontaine en faisait ses délices, malgré sa peur des grands ouvrages. Il
-a dit de d’Urfé:
-
- Étant petit garçon, je lisais son roman,
- Et je le lis encore, ayant la barbe grise.
-
-Boileau en a fait un bel éloge: «d’Urfé a soutenu, dit-il, l’intérêt de
-sa longue pastorale par une narration également vive et fleurie, par des
-fictions très ingénieuses et par des caractères aussi finement imaginés
-qu’agréablement variés et bien suivis.»
-
-Longtemps après l’apparition du livre, la vogue de l’_Astrée_ était
-extraordinaire dans les salons, dans le monde. Un honnête homme est tenu
-de savoir son _Astrée_: on peut le questionner. Et même cela devient un
-passe-temps, un jeu de société: «Chez l’abbé de Gondy on se divertissait
-entre autres choses à s’écrire des questions sur l’_Astrée_, et qui ne
-répondait pas bien payait pour chaque faute une paire de gants de
-frangipane...» Il ne fallait pas se tromper sur les aventures de Céladon
-et de Sylvandre; on devait, pour être du bel air, en connaître tous les
-détails. Ce genre de succès, très mondain, restreint dans les limites
-des salons, ressemble peu à celui qu’obtiennent aujourd’hui les romans
-d’Émile Zola. Voit-on, dans une réunion élégante, au thé de cinq heures
-d’une mondaine, ces dames se distraire à poser des questions sur les
-aventures de Gervaise ou de Coupeau?...
-
-Ce succès ne fut pas seulement français. Il s’étendit dans toute
-l’Europe. Honoré d’Urfé reçut, vers 1624, une lettre fort curieuse,
-adressée par 29 princes ou princesses, 19 grands seigneurs ou dames
-d’Allemagne, qui ayant pris les noms des personnages de l’_Astrée_
-avaient formé l’Académie des vrais amants, une réunion pastorale à
-limitation de celles du roman. Datée du «carrefour de Mercure», elle le
-suppliait de prendre pour lui le nom de Céladon.
-
-L’_Astrée_ a rendu à la langue française un grand service en la tirant
-du pathos. Car les périodes trop fleuries, les expressions
-prétentieuses, n’empêchent pas le style d’être coulant, vif, aisé, même
-par moments ingénu, simple, et d’une grâce facile. C’est de la véritable
-prose française. La phrase se balance harmonieusement sans être trop
-longue. On a souvent cité le début, cette jolie description du pays du
-Forest et du Lignon. En mille endroits, le style est délicieux, d’une
-pureté parfaite. On a dit que d’Urfé avait préparé la langue dont
-allaient se servir les maîtres, la langue pure et élégante de Racine; et
-cela ne semble pas exagéré.
-
-Mais l’œuvre de d’Urfé, celle dont il faut le plus lui être
-reconnaissant, est celle qu’il a accomplie avec l’hôtel de Rambouillet.
-L’influence que son roman a exercée sur les mœurs est incontestable;
-cette société polie, raffinée du XVIIe siècle, que nous admirons, a
-copié l’_Astrée_. C’est à d’Urfé qu’on est redevable de toutes les
-élégances de sentir et de penser du siècle de Racine. C’est grâce à lui
-que l’on vit à Paris, au Louvre, à Chantilly, à l’hôtel de Soissons,
-s’ouvrir de véritables cours d’amour; la société déjà mise en goût de
-vertu par l’exemple de la marquise de Rambouillet acheva de se convertir
-à l’amour honnête qui lui paraissait si séduisant et prit de belles
-leçons de morale en écoutant la parole grave du druide Adamas qui, dans
-l’_Astrée_, fait toujours entendre la voix de la raison et de la vertu
-tolérante.
-
-Allons chercher dans M. Zola lui-même une expression qui peint bien ce
-que fit d’Urfé: «il planta les petites fleurs bleues de l’idéal dans la
-brutalité des désirs.» Et qui sait? peut-être est-ce grâce à lui
-qu’Henri IV, le roi joyeux viveur, peu délicat en fait d’amour, eut sa
-petite fleur bleue, lui aussi! Il aima une fois platoniquement, le
-libertin Béarnais; il conçut un pur amour, une respectueuse adoration
-pour la charmante Mme de Guercheville qui sut, avec une fermeté douce,
-le repousser. Et pourquoi ne pas reconnaître l’influence de l’_Astrée_,
-lorsqu’il lui écrit, à la veille d’une bataille: «Si je meurs, bien vous
-puis-je assurer que ma pénultième pensée sera à vous, et ma dernière à
-Dieu, auquel je vous recommande, et moi aussi...»?
-
-
-
-
-II
-
-
-Peindre la société qui lut l’_Astrée_--société d’élite cantonnée dans
-quelques salons, dont rien ne vit plus, placée maintenant au vrai point
-de vue pour l’observateur que n’agitent plus les passions, qui ne
-cherche plus à défendre les thèses du moment,--est en somme chose aisée.
-Mais donner la physionomie de l’heure présente, de l’heure qui sonne
-pour une société démocratique étendue à l’infini, où tout se mêle, se
-confond,--paraît plus difficile. Ce n’est plus un petit coin qu’il faut
-montrer, la société n’est plus composée d’un seul groupe lettré et
-délicat, c’est tout un monde énorme qu’il faudrait étudier. Cela devient
-presque impossible.
-
-Il importe cependant, après avoir replacé d’Urfé dans la société qu’il
-anime, de camper dans son siècle, dans son milieu, Émile Zola. Ce sera
-l’étudier d’après ses principes mêmes.
-
-Quel changement apporté par deux siècles! Un abîme profond s’est creusé,
-dont les rives, maintenant lointaines, ne paraissent pas avoir pu être
-autrefois réunies.
-
-La poésie et ses banalités tendres, la galanterie exquise dont le nom
-lui-même a été profané odieusement, toutes ces douces inutilités dont le
-souci du positif, le goût du pratique et du réel n’ont rien à faire, ont
-été balayées. La place est nette; et le siècle dans son orgueil, se pare
-de ces ruines croulantes; il se glorifie de sa vieillesse; les
-décadences n’ont jamais été portées avec une telle fierté; les hontes
-s’avouent. Bien vieille en effet cette société qui a tout vu, tout
-appris sans s’instruire, qui a essayé et brisé tant d’outils, qui se
-raille des enthousiasmes des sociétés jeunes, à qui reste seulement le
-culte de la matière, du tangible! On ne se laisse plus bercer par les
-contes bleus, par les rêveries poétiques. On pense moins qu’on ne
-compte. Nous vivons sur une table de Pythagore, pour emprunter
-l’expression d’une héroïne de M. Dumas, un des contempteurs les plus
-âpres, les plus impitoyables de son siècle. On ne s’amuse pas, on jouit.
-Les goûts ont fait place aux besoins, les désirs vagues d’idéal, de
-bonheur vrai, aux appétits dont la brutalité s’affiche.
-
-On est loin certes des rubans et des dentelles; il n’y a plus
-d’élégance, ou du moins ce n’est qu’une élégance extérieure,
-superficielle (bien contestable d’ailleurs), qui masque à peine le fond
-de grossièreté, la parfaite inélégance dans les façons de sentir et de
-penser. La notion de l’amour a subi l’atteinte de cette dépravation
-générale, le culte chevaleresque est disparu, son rite ridiculisé!
-
-Surprenez quelques-uns des madrigaux qu’adressent les jeunes hommes aux
-jeunes femmes d’aujourd’hui; vous n’aurez certes pas à en admirer la
-discrétion, l’expression contenue: ils sont le plus souvent d’un cynisme
-à peine déguisé, et le désir s’y exprime plus que l’amour. Car on entre
-maintenant de plain-pied du monde où l’on ne respecte pas les femmes
-dans celui où on est obligé à des égards--on passe de l’un à l’autre si
-rapidement d’ordinaire qu’on n’a pas le temps toujours de changer
-d’habitudes, de langage. L’argot a envahi peu à peu les salons. Ne
-valait-il pas mieux la belle langue pure, un peu cérémonieuse,
-d’autrefois--ou même le jargon des précieux?
-
-Nous sommes dans une période de transition, comme toutes les périodes
-dites décadentes, malades de progrès, d’industrie, de science. Nous
-sommes dans un siècle de démolition; «une poussière de plâtre emplit
-l’air, les décombres tombent avec fracas.» Plaise à Dieu qu’ils ne se
-trompent pas ceux qui ajoutent avec Zola: «Demain, l’édifice sera
-reconstruit»!
-
-Nous vivons dans la fièvre: il nous faut des œuvres fiévreuses. Comme le
-dit le chef de l’école naturaliste, «nous nous plaisons à fouiller dans
-les plaies, à descendre toujours plus bas, avides de connaître le
-cadavre du cœur humain». On ne veut plus vivre dans le convenu; on
-repousse les banalités doucereuses du mensonge. Vaut-il pas mieux
-traiter cette société énervée par les «fortifiantes brutalités de la
-vérité?»
-
-Et alors on voit paraître des livres que nul n’aurait osé signer
-autrefois. Le lecteur, peu à peu habitué par les journaux qui racontent
-tout, finit par ne plus se choquer de rien. Et on s’accoutume si bien à
-la littérature malsaine que c’est, comme on la dit, le livre honnête que
-l’on cache et que l’on rougit de lire.
-
-On se laisse entraîner par le courant, car cette littérature a sa
-grandeur, sa force. «Cela vous monte à la tête, comme un vin puissant;
-on s’oublie à lire, mal à l’aise et goûtant des délices étranges.» La
-théorie artistique le proclame: peu importent l’hygiène, la santé
-morale--il faut du vrai, du vécu; on veut retrouver un homme dans chaque
-œuvre, et l’on sait bien que l’homme a des bassesses. «Une œuvre d’art
-est un coin de la création vu à travers un tempérament.» Voilà la grande
-formule. Peu importe que ce tempérament soit plus ou moins ardent, plus
-ou moins libertin.
-
-Zola, avec sa franchise qui ne recule devant rien, le dit bien haut, et
-presque toute l’époque le répète après lui: «J’aime les ragoûts
-littéraires fortement épicés, les œuvres de décadence où une sorte de
-sensibilité maladive remplace la santé plantureuse des époques
-classiques. Je suis de mon âge.»
-
-Et malheureusement tous, nous sommes de notre âge: et qui sait même où
-nous irons, à force d’être de notre âge?
-
-La théorie de Zola est fort simple: point de héros, des hommes. La vie
-doit être étalée, racontée telle qu’elle est, dans sa banalité comme
-dans ses brutalités. L’intrigue habilement nouée, le _deus ex machinâ_,
-ces ressources de la scène, sont écartées; c’est le journal quotidien,
-par doit et avoir, des faits. La nouvelle école, «lasse des héros et de
-leurs mensonges, s’est aperçue qu’elle n’avait qu’à se baisser, à
-déshabiller le premier passant venu, pour faire du terrible et du
-grand». Oui; mais le premier passant venu est souvent, presque toujours,
-l’être banal, commun, étranger à ce «terrible» et à ce «grand» qui
-attachaient et passionnaient dans le roman d’autrefois, ce roman relégué
-par les nouveaux venus dans l’armoire aux jouets cassés, aux amusettes
-d’enfants.
-
-Émile Zola veut laisser dans le roman le moins de place possible à la
-création. «Le don de voir est moins commun que celui de créer.» Zola ne
-voit point le sophisme: l’auteur qui crée a vu déjà; l’étude de
-l’individu et l’observation des détails lui sont indispensables pour la
-conception du type et de l’ensemble. Zola pousse à fond son idée,
-ingénieusement suivie d’ailleurs. «De même qu’autrefois on disait d’un
-romancier: il a de l’imagination, je demande qu’on dise aujourd’hui: il
-a le sens du réel.»
-
-Les romans seront ainsi de fortes pages d’étude; leur intérêt sera dans
-la nouveauté des documents et l’exactitude des peintures. Ils seront
-enfin le «procès-verbal humain» que rêve la nouvelle école.
-
-Le romancier que veut être Zola, il nous l’a dit en deux lignes: «Celui
-qui a le sens du réel, et qui exprime avec originalité la nature en la
-faisant vivre de sa vie propre...»
-
-Est-il arrivé à faire des tableaux aussi vrais qu’il le prétend? C’est
-ce que nous ne croyons pas. Il l’avoue lui-même: le romancier, à notre
-époque, ne se dégage pas assez du littérateur. Il reconnaît qu’on trouve
-trop de plaisir à polir une phrase, à La faire harmonieuse, et qu’on a
-des recherches exagérées d’expressions. Il craint que bien des œuvres
-d’aujourd’hui ne soient que de «jolis joujoux» qui ne resteront pas. Il
-va jusqu’à regretter la belle prose simple du XVIIe siècle.
-
-Et en effet, c’est là ce qui lui manque, à lui, presque toujours,
-presque partout, la simplicité. Il prétend en outre nous montrer la vie
-toute plate, toute banale, dans son désordre. Mais il n’y parvient pas
-toujours, car il y a une ordonnance souvent parfaite dans ses romans. Le
-dénouement romanesque n’existe pas si l’on veut; mais on voit que
-l’auteur, pour nous donner une image parfaite de la vie, va remettre les
-personnages dans la position où ils étaient au commencement, et nous
-montrer, la crise une fois passée, l’existence humaine reprenant son
-train bourgeois. Mais pour en arriver là il faut quelquefois déployer
-plus d’art que pour ménager un dénouement, et cet art peut se laisser
-sentir. On aboutit aussi à écarter trop l’imprévu, à faire notre vie
-trop banale. Nous savons tous qu’il se passe quelquefois des drames
-singuliers, compliqués, presque semblables à ceux qu’inventent les
-auteurs méprisés par Zola.
-
-Du reste, lui, si prosaïque, si brutal, qui crie contre le lyrisme,
-n’a-t-il pas souvent composé ses romans comme de véritables poèmes? Il y
-a chez lui une étrange, une vigoureuse poésie, qu’il dégage de la
-matière. Je ne parle pas de ses premiers romans, _Madeleine Férat_ par
-exemple, où l’on noterait des tirades d’amour dignes du théâtre de
-Victor Hugo. Mais dans ses romans les mieux observés, ceux dans lesquels
-il ne s’est infiltré, comme il dit, aucun lyrisme, qui passent pour être
-d’une terrible brutalité, tels que la _Curée_, _Nana_, _Pot-Bouille_,
-etc...; réussit-il à peindre avec une parfaite vérité? C’est encore
-contestable.
-
-Qu’il le veuille ou non, il a exagéré le mal. Ou pour mieux dire (car le
-mal existe certainement, peut-être aussi horrible qu’il nous le
-dépeint), il n’a rien vu de la partie saine. On citera telle ou telle
-page, très vertueuse, très honnête: mais on sait bien que ce sont là des
-exceptions. Quand il a étudié la bourgeoisie, les classes riches, il les
-a étudiées par les cours intérieures, par les communs. Et le peuple, il
-l’a étudié par le mastroquet, par l’_Assommoir_. Dans sa maison de
-_Pot-Bouille_, tous ses bourgeois sont des misérables, et des abîmes de
-perversité se creusent «derrière leurs belles portes d’acajou verni». Il
-y a peut-être dans tout l’hôtel une famille honnête: il ne nous en dit
-rien, il nous la montre seulement sortant en voiture, et cela lui
-suffit, de nous l’avoir fait admirer une fois, à travers les glaces du
-coupé. Dans son _Assommoir_, tous ses ouvriers sont des ivrognes, des
-dépravés. Et s’il veut en peindre un honnête, rangé, le bonhomme mal
-campé sur ses pieds est tout de suite ridicule, gauche: son _Gueule
-d’Or_ prête à rire, avec ses sermons.
-
-Il semble pourtant que la meilleure partie de son œuvre soit précisément
-cet _Assommoir_ et tout ce qui ne prétend pas décrire le monde brillant,
-le monde riche. Car celui-là, Zola en donne la plus fausse idée: il le
-peint en homme qui en a toujours vécu éloigné; il en décrit les luxes
-avec une véritable naïveté, parlant des intérieurs somptueux comme en
-doit parler un ouvrier socialiste qui n’en a jamais visité un. Il croit
-aux raffinements inouïs, aux baignoires d’argent, aux moindres objets en
-or fin, aux serres qui sont de véritables forêts vierges, aux boudoirs
-où s’entassent des fortunes en bibelots. Il exagère, il exagère
-toujours: c’est là son maître défaut, celui où se trahit le Provençal.
-Dans ce décor éblouissant qui tient du conte de fées, il ne fait mouvoir
-que des corrompus, que d’horribles vicieux, Là encore, il n’a rien voulu
-voir de ce qu’il peut y avoir de bon, d’honorable. Et n’en trouvons-nous
-pas la preuve dans cet aveu étonnant: «Nous autres, manants, gens de
-petite fortune, nous ne connaissons le monde que par les procès
-scandaleux qui éclatent chaque hiver...»?
-
-Tout s’explique alors. Il étudie sur les exceptions. Car il nous est
-permis d’avancer que les procès sont des exceptions. On comprend qu’en
-travaillant de la sorte, Zola ne peut voir que ce qu’il y a de pire, ce
-que la société rejette chaque année. «Le monde, s’écrie-t-il, le voilà
-quand une passion le secoue, quand un drame violent le jette en dehors
-de ses politesses et de ses convenances.» C’est-à-dire: le monde, le
-voilà quand il n’est plus le monde. Puisque Zola veut étudier la vie
-ordinaire, dans son train de tous les jours, qu’il étudie la société
-dans ses habitudes, dans ses mœurs, lorsqu’elle n’est point «secouée».
-Qu’il n’aille pas choisir justement pour la dépeindre, le moment où elle
-est en plein «drame violent»: d’abord parce que c’est imiter les
-romanciers qu’il décrie, qui cherchent l’extraordinaire, le poignant, et
-puis parce qu’il ne nous montre pas la vie banale, la vie qu’il nous a
-promis de copier.
-
-Ceci ne fait point que nous n’admirions Zola; il a écrit des pages
-superbes, des pages qui resteront: plus que tout autre, il a l’art de
-décrire, de donner l’impression. On garde le souvenir d’un roman de lui
-comme d’une chose qu’on a vue. On ne saurait lui nier la puissance, la
-grandeur, souvent l’éloquence indignée. Enfin, il faut respecter en lui
-la foi, la foi sincère, vibrante, que quelques-uns ont voulu mettre en
-doute, mais qui existe cependant chez lui. Nous avons peu d’écrivains
-plus convaincus.
-
-Il nous reste à voir, comme pour d’Urfé, les services qu’il a pu rendre.
-N’hésitons pas à dire qu’il a nui. Au point de vue moral, quoiqu’il
-prétende être d’une lecture fortifiante, il a aidé certainement à la
-dépravation. Nous avons entendu dire à un médecin d’esprit supérieur
-qu’à notre époque où tout le monde est plus ou moins hystérique, il est
-impossible, scientifiquement impossible, qu’une jeune femme, un jeune
-homme lisent Zola sans en subir une atteinte pernicieuse. Certaines
-descriptions seraient d’un effet infaillible sur les nerfs d’un sujet un
-peu faible. Récemment, dans la _Revue des deux mondes_, M.
-d’Haussonville attribuait à la littérature naturaliste l’abaissement du
-sens moral, la recrudescence des crimes. Il ne faudrait pas exagérer ces
-effets: ils existent pourtant.
-
-Au point de vue artistique, nous comprenons la thèse de Zola; nous
-admirons dans ces œuvres de décadence, comme il les appelle, ce qu’il y
-faut admirer, l’art, la puissance, la vérité. Il a le droit, lui, quand
-paraît un de ces romans de malades «où tout souffre, tout se plaint», de
-louer, de s’enthousiasmer: car il n’est qu’artiste, et nous savons bien
-qu’il ne s’occupe pas de l’ordure que les autres voient. Il a le droit,
-devant ce roman, de s’écrier: «J’ai pour lui la curiosité du médecin qui
-est mis en face d’une maladie nouvelle. Alors je ne recule devant aucun
-dégoût: enthousiasmé, je me penche sur l’œuvre, saine ou malsaine, et au
-delà de la morale, au delà des pudeurs et des puretés, j’aperçois tout
-au fond une grande lueur qui sert à éclairer l’ouvrage entier, la lueur
-du génie humain en enfantement.» Mais combien en est-il qui aient le
-droit de parler ainsi? C’est à un petit groupe très restreint
-d’artistes, de lettrés, de délicats que devraient s’adresser les œuvres
-de Zola. Je voudrais croire que pour ceux-là seuls il les a écrites, et
-qu’il s’irrite, comme il le dit, de voir ses livres achetés pour y
-chercher des gravelures. Mais le fait est indéniable; et ceux qui
-peuvent véritablement comprendre ce qu’a voulu l’auteur ne sont pas
-assez nombreux pour faire _monter si haut_ le chiffre des éditions de
-_Nana_ ou de _Pot-Bouille_.
-
-Au gros public ces livres ont fait du mal. On y a trop vu l’habileté, la
-coquinerie triomphantes. Enfin le vice y a trop été décrit, le vice qui,
-sous quelques couleurs qu’on le présente, ne fait jamais horreur. Ce
-pessimisme, dont tous ressentent les atteintes, n’est-il pas un des
-fruits de cette littérature? Je ne crois pas qu’après avoir lu la
-_Curée_ ou _Nana_ on voie la vie sous des couleurs claires et gaies. On
-se sent attristé, plein d’amertume, quand on ferme un des ouvrages de
-cet homme de grand talent qui s’enorgueillit d’être un «hypocondre».
-
-
-
-
-III
-
-
-Nous avons étudié les deux romanciers, après les avoir placés dans leurs
-milieux. Il est inutile d’insister sur les différences qui existent
-entre eux. D’un côté, l’ultra-sentimentalisme, de l’autre, le
-naturalisme brutal; ici, l’artificiel, le convenu; et là, l’affectation
-du naturel. Zola décrira les maladies les plus affreuses[2];--d’Urfé, au
-contraire, voulant faire allusion à une jeune femme atteinte de la
-petite vérole, supposera «une beauté qui se déchire le visage avec la
-pointe d’un diamant». Car il est de ceux dont parle Sainte-Beuve «qui
-cherchent avant tout, dans le roman, l’embellissement ou l’oubli de la
-vie». Ses peintures sont de fantaisie: «Quand j’ai visité les rives du
-Lignon, sur la foi de d’Urfé, disait Jean-Jacques à Bernardin de
-Saint-Pierre, je n’y ai trouvé que des forges et un pays enfumé.» Zola,
-lui, aurait décrit le pays enfumé et les forges.
-
- [2] Voir les peintures de la goutte (_La Joie de vivre_), du delirium
- tremens (_L’Assommoir_), la mort de Nana.
-
-Pourtant entre ces deux écrivains si opposés, placés aux deux extrémités
-d’une évolution opérée dans les mœurs, dans les esprits, ne pourrait-on
-trouver quelque chose de commun? Pour être éclos sous le même soleil,
-leurs talents n’auront-ils conservé aucune parenté? Ce sont deux
-novateurs, deux chefs d’école: tous deux traînent à leur suite une foule
-d’imitateurs qui les font méconnaître, qui nuisent à leurs théories par
-les applications bizarres ou excessives qu’ils en font. Mais ce n’est là
-qu’une coïncidence. Provençaux tous deux, n’ont-ils rien de commun en
-provençalisme?
-
-Tout de suite, nous remarquons chez eux la longueur, l’abondance
-immodérée des détails. N’est-ce pas là un peu le bavardage méridional?
-Et aussi une tendance naturelle, très marquée, à décrire? Nous touchons
-ici à cette importante question de la description, particulièrement
-intéressante à étudier dans Zola et dans d’Urfé.
-
-«Il serait bien intéressant, a dit Zola, d’étudier la description dans
-nos romans, depuis Mlle de Scudéry jusqu’à Flaubert. Ce serait faire
-l’histoire de la philosophie et de la science pendant les deux derniers
-siècles: car sous cette question littéraire de la description, il n’y a
-pas autre chose que le retour à la nature, ce grand courant naturaliste
-qui a produit nos croyances et nos connaissances actuelles. Nous
-verrions le roman du XVIIe siècle, tout comme la tragédie, faire mouvoir
-des créations purement intellectuelles sur un fond neutre, indéterminé,
-conventionnel; les personnages sont de simples mécaniques à sentiments
-et à passions, qui fonctionnent hors du temps et de l’espace; et dès
-lors le milieu n’importe pas, la nature n’a aucun rôle à jouer dans
-l’œuvre...»
-
-Zola se trompe. Très probablement, il n’a pas lu l’_Astrée_. Il y a chez
-d’Urfé une étonnante précision, la plus scrupuleuse exactitude dans les
-descriptions. Et nous n’hésiterions pas à dire qu’il est le premier qui
-ait introduit dans le roman le sentiment de la nature, encadrant les
-émotions du cœur humain. D’Urfé sait associer les impressions que nous
-font les paysages aux divers sentiments qui agitent ses héros. N’est-ce
-pas ainsi que l’on décrit aujourd’hui dans le roman, en montrant de
-quelle lumière triste ou rose s’éclaire un site, selon que nous sommes
-d’humeur joyeuse ou mélancolique?
-
-Sylvandre erre seul, la nuit, dans un bois, et «le lieu solitaire, le
-silence et l’agréable lumière se fait complice de sa rêverie.» «Tout ce
-qu’il voyait et tout ce qui se présentait devant lui ne servait qu’à
-l’entretenir en cette imagination.»
-
-Ceci ne paraît-il pas tout moderne? Sylvandre a surpris les confidences
-de Diane à Astrée:
-
-«Il se retira vers ses compagnons aussi doucement qu’il en était parti,
-et ayant repris sa place, et regardé si quelqu’un de ces bergers ne
-veillait point, et trouvant qu’ils étaient tous profondément endormis,
-il se mit à la renverse, et les yeux en haut, il considérait à travers
-l’épaisseur des arbres les étoiles qui paraissaient et les diverses
-chimères qui se formaient dans la nue; mais il n’y en avait point tant,
-ni de si diverses, que celles que les discours qu’il venait d’ouïr lui
-mettaient en la pensée...»
-
-Toutefois la description chez d’Urfé n’a pas les mêmes caractères que
-chez Zola. Elle n’est pas toujours _vivante_ comme celles que Zola
-s’efforce de faire. Car la nouvelle école essaie de faire une traduction
-de la nature, comme dit Zola, qui _respire_ «dans ces frissons notés,
-ces chuchotements balbutiés, ces mille souffles rendus sensibles...».
-
-«C’est injustement rapetisser notre ambition que de vouloir nous
-enfermer dans une manie descriptive n’allant pas au delà de l’image plus
-ou moins peinturlurée.»
-
-Ce qui multiplie aussi les descriptions chez les romanciers de l’école
-naturaliste, c’est l’amour passionné de la nature; ils en sont arrivés à
-mettre une âme dans tout, à faire souffrir le paysage pour ainsi dire.
-C’est là ce qui distingue bien leurs descriptions de celles de d’Urfé.
-«La passion de la nature nous a souvent emportés, et nous avons donné de
-mauvais exemples par notre exubérance, par nos griseries de grand air.
-Rien ne détraque plus sûrement une cervelle de poète qu’un coup de
-soleil. On rêve alors toutes sortes de choses folles; on écrit des
-œuvres où les ruisseaux se mettent à chanter, où les chênes causent
-entre eux, où les roches blanches soupirent comme des poitrines de femme
-à la chaleur de midi. Et ce sont des symphonies de feuillages, des rôles
-donnés aux brins d’herbe, des poèmes de clartés et de parfums. S’il y a
-une excuse possible à de tels écarts, c’est que nous avons rêvé
-d’élargir l’humanité, et que nous l’avons mise jusque dans les pierres
-du chemin.»
-
-Ce n’est évidemment pas avec cette poésie de la matière que d’Urfé
-dépeint. Mais il semble pourtant qu’il ait compris la description comme
-Zola, lorsque celui-ci la définit «un état du milieu qui détermine et
-complète l’homme.» Dans l’_Astrée_, les héros sont toujours placés dans
-un certain milieu; on décrit avec soin le fond sur lequel ils se
-meuvent, et aussi leur manière de se mouvoir. D’Urfé peint toute chose
-avec une extrême vérité qui étonne lorsqu’on le lit aujourd’hui, et
-paraît toute moderne. Il montre ses personnages, et note soigneusement
-tous leurs mouvements, tous leurs gestes. On ne les entend pas
-seulement, on les voit parler: «Se tournant vers moi, comme souriant,
-elle dit en penchant dédaigneusement la tête de son côté.» Il y a dans
-l’_Astrée_ des petites scènes que l’on pourrait mimer. Si nous ouvrons
-au hasard un roman de Zola, nous trouvons ce moyen employé; ainsi dans
-une _Page d’Amour_ l’arrivée du soldat, «le petit bonhomme bêta»
-cherchant dans sa poche la lettre qu’on lui a confiée. Tous ses gestes
-sont notés; on les suit jusqu’au dernier, très trivial, de se taper sur
-les cuisses, désespéré. C’est là ce qu’on rencontre sans cesse chez
-d’Urfé. On voit bien la succession des mouvements de Galathée au moment
-où, assise entre ses deux compagnes, sur les rives du Lignon, elle
-aperçoit à travers les arbres Céladon évanoui:
-
-«Parce qu’elle croyait d’abord que ce fut un berger endormi, elle
-étendit les mains de chaque côté sur ses compagnes... puis, sans dire un
-mot, mettant le doigt sur la bouche, leur montra de l’autre main, entre
-ces petits arbres, ce qu’elle voyait, et se leva le plus doucement
-qu’elle put pour ne l’éveiller.»
-
-D’Urfé se préoccupe toujours de montrer les attitudes, de poser ses
-personnages, procédé encore tout moderne. Nous voyons Astrée «qui déjà
-s’étant assise sur un vieux tronc, le coude appuyé sur le genouil, la
-joue sur la main, se soutenait la tête et demeurait pensive...».
-
-Quand le berger et la bergère causent, assis l’un près de l’autre, tout
-comme un romancier d’aujourd’hui il nous montre l’endroit: «Un tertre un
-peu relevé, contre lequel la fureur de l’onde allait se rompant, soutenu
-par en bas d’un rocher tout nu, couvert en dessus seulement d’un peu de
-mousse...»; et nous voyons le berger qui, tout en causant ainsi au bord
-de l’eau, distraitement «frappe dans la rivière du bout de sa houlette».
-
-S’il est vrai que sa description manque d’âme, n’a pas cette vie qui
-circule dans celle de Zola, et qu’on sent souvent, lorsqu’elle se
-prolonge, que l’auteur prend à la faire un «plaisir de rhétoricien», si
-elle ressemble à celle de Théophile Gautier, elle n’en est pas moins
-souvent gracieuse, et dément l’assertion de Zola qui nie qu’on ait
-décrit dans le roman au XVIIe siècle.
-
-Cette description semble d’aujourd’hui: «Sur le penchant du vallon
-voisin, duquel ce petit ruisseau arrose le pied, il s’élève un bocage
-épais, branche sur branche, de diverses feuilles. Là, les arbres s’entre
-ombragent, épandus l’un sur l’autre, de sorte que malaisément
-pouvaient-ils être percés du soleil, et par ainsi au plus haut du midi
-même, _une chiche lumière d’un jour blafard y pâlissait d’ordinaire_.»
-
-D’Urfé se rapproche encore de Zola par l’extraordinaire minutie, par
-l’amour du petit détail. Quand il peint les tableaux de la Grotte
-merveilleuse, il nous fait exactement voir la position de ses Amours. En
-voici un qui, «ayant mis la corde à un des bouts de l’arc, afin de la
-mettre en l’autre, baisse ce côté en terre, et du genou gauche plie ce
-côté en dedans; de l’estomac il s’appuie dessus, et de la main gauche et
-de la droite, il tâche de faire glisser la corde jusqu’en bas. Cupidon
-est un peu plus haut, de qui la main gauche tient son arc, ayant la
-droite encore derrière l’oreille, le coude levé, les trois premiers
-doigts entre ouverts et presque étendus».
-
-Ne serait-il pas piquant enfin de montrer dans quelques descriptions
-d’Urfé naturaliste, d’Urfé aussi réaliste qu’a pu l’être Zola? Voilà
-sans doute ce que peu de gens soupçonnent. Prenons cette vieille qui est
-dépeinte «une baguette en la main droite, un livre tout crasseux en
-l’autre, avec une chandelle...». Les oppositions des ombres, les effets
-de la chandelle entre les obscurités de la nuit, sont notés comme par
-Zola lui-même: «le côté gauche du visage fort clair, la bouche
-entrouverte paraît par le dedans claire, autant que l’ouverture permet à
-la clarté d’y entrer; le bras qui tient la chandelle, vous le voyez
-auprès de la main fort obscur, à cause que le livre qu’elle tient y fait
-ombre, et le reste est si clair par le dessus qu’il fait plus paraître
-la noirceur du dessous.»
-
-Voici une page, la description d’un noyé, qui est du pur naturalisme, il
-n’y aurait pas un mot à changer pour l’introduire dans un livre moderne:
-
-«Il avait encore les jambes en l’eau, le bras droit mollement étendu
-par-dessus la tête, le gauche à demi tourné par derrière et comme engagé
-sous le corps. Le cou faisait un pli en avant pour la pesanteur de la
-tête qui se laissait aller en arrière; la bouche, à demi entrouverte et
-presque pleine de sablon, dégouttait encore de tous côtés; le visage en
-quelques lieux égratigné, souillé, les cheveux qu’il portait assez longs
-si mouillés que l’eau en coulait comme de deux sources le long de ses
-joues; le milieu des reins était tellement avancé qu’il semblait rompu,
-et cela faisait paraître le ventre plus enflé, quoique, rempli de tant
-d’eau, il le fût assez de lui-même.»
-
-Le dernier trait est tout à fait remarquable: «Au même instant l’eau
-qu’il avait avalée ressortit en telle abondance, que Nyope eut opinion
-qu’on pouvait le sauver.»
-
-Nous pourrions citer encore bien de ces descriptions. En quelques mots,
-d’Urfé nous montre le petit Sanymède «grasset, potelé, blanc, les
-cheveux dorés et frisés», ou un nègre horrible, «le visage reluisant de
-noirceur, les cheveux raccourcis et mêlés, la barbe à petits bouquets,
-la bouche grosse, les lèvres renversées et presque fendues sous le
-nez.»--Ce tableau de Saturne dévorant ses enfants prouvera que ce n’est
-point un paradoxe de soutenir qu’il y ait du naturaliste dans d’Urfé. Il
-nous montre le dieu «la bouche dégouttante de sang, pleine encore d’un
-morceau de ses enfants dont il avait un demi mangé en la main gauche,
-auquel par l’ouverture qu’il lui avait faite au côté avec les dents on
-voyait comme panteler les poumons et trembler le cœur...» L’enfant a la
-tête renversée, «les jambes élargies d’un côté et d’autre, toutes
-rougissantes du sang qui sortait de la blessure que ce vieillard lui
-avait faite, de qui la barbe longue et chenue se voyait tachée des
-gouttes de sang qui tombaient du morceau qu’il tâchait d’avaler. Ses
-bras et jambes nerveuses et crasseuses étaient en divers endroits
-couvertes de poils, aussi bien que ses cuisses maigres et décharnées».
-
-Ainsi, tout comme Zola, d’Urfé a eu la passion de décrire: il a
-introduit dans le roman le sentiment de la nature, que plus tard Zola
-ramène, après George Sand, en le concevant d’autre manière. Les deux
-romanciers ont ce même soin du menu détail, de la précision. Ils en
-arrivent l’un et l’autre à écrire de trop longues pages d’inventaire. Et
-ces descriptions auront sans doute la même fortune. Combien de celles de
-d’Urfé aujourd’hui nous paraissent insupportables! Et pourtant elles
-durent intéresser autrefois, alors qu’elles montraient les choses de
-l’époque, qu’elles portaient sur ce qui plaisait. Que de descriptions
-chez Zola paraîtront aussi fastidieuses que celles de l’_Astrée_!
-
-Nous cherchions quel caractère commun pourrait trahir en ces deux
-Provençaux leur pareille origine, pourquoi ne pas nous arrêter à ce goût
-très vif qu’ils ont tous deux de dépeindre, d’énumérer longuement, à
-cette habitude bien provençale de faire tout voir à celui à qui on
-raconte, de n’omettre rien? Notre amour du pittoresque se révèle dans
-ces paysages vivement brossés, enlevés de verve. Et ne pouvons-nous pas
-reconnaître notre prolixité, notre bavardage légendaires, dans les
-interminables pages de description ennuyeuse, infatigable, vide?
-
-
-
-
-IV
-
-
-Le roman sentimental confond la mièvrerie et la grâce, le subtil et le
-fin, le maniéré et le joli; le roman naturaliste, la violence et la
-force, la brutalité et l’énergie.
-
-L’un aboutit à la convention, à la fadeur, à la chimère; l’autre à
-l’exagération ou à la médiocrité. On peut dire des rapports du roman
-sentimental et du roman réaliste ce que M. Paul Bourget dit de ceux du
-roman réaliste et du roman piétiste, qui est aujourd’hui le dernier
-terme du roman idéaliste: «Chacun d’eux n’est pas seulement coupable de
-ses propres fautes; les premiers doivent répondre aussi des réactions
-antilittéraires chez ceux que révoltent leurs tableaux trop crus; les
-autres, par leurs fades inventions, redoublent chez les esprits
-énergiques le désir d’étonner le lecteur par le scandale...»
-
-N’y aurait-il pas un juste milieu à prendre? Où se place la vérité? Pour
-nous, il nous paraît que ce sera dans une observation impartiale, dans
-une peinture exacte, évitant les exagérations de couleur. Non point le
-réalisme, mais la nature.
-
-Pour voir juste, comme le demande Zola, pour avoir le «sens du réel»,
-dont il parle tant, il ne faut pas voir trop en beau, ou en fin, comme
-d’Urfé, ni trop en laid et en grossier comme Zola. La vérité montrée
-simplement, c’est là la grande tradition du roman français, qui va de la
-_Princesse de Clèves_ (surtout de cette première partie que Mme de
-Sévigné trouvait admirable) à _Manon Lescaut_, à _René_, à _Adolphe_,
-aux romans rustiques de George Sand, à la _Comédie_ et au roman de mœurs
-si humain de Balzac.
-
-Le débat entre les deux écoles correspond à l’éternelle lutte qui se
-prolonge en France entre l’esprit gaulois et l’esprit précieux. Il y eut
-de tout temps chez nous deux tendances qui se combattent et qui ne
-réussissent à se concilier que dans les très grands écrivains.
-Au-dessous d’eux, les uns sont gaulois, les autres précieux, dit M.
-Brunetière. Pour comprendre ce que nous voulons exprimer, il faut
-entendre le mot gaulois au sens où il l’emploie: «l’esprit gaulois est
-un esprit d’indiscipline dont la pente naturelle, pour aller tout de
-suite aux extrêmes, est vers le cynisme et la grossièreté.» Et l’esprit
-précieux est un esprit de mesure, de politesse, qui trop vite dégénère
-en esprit d’étroitesse et d’affectation.
-
-Les romanciers souverains seront ceux qui auront su n’être ni trop
-précieux par amour de l’idéalisme, du sentimental, ni trop réalistes par
-brutalité, par franchise cynique, et qui auront équilibré leur talent
-entre ces deux tendances, «également fortes parce qu’elles sont
-également intimes à l’esprit national».
-
-De ces maîtres du premier ordre dans l’art ingénieux, exquis, du roman,
-maîtres par la mesure, par l’équilibre, comme par le génie, par l’art de
-concilier l’idéal avec l’observation et la vérité humaine, notre
-Provence passionnée, excessive, en produira-t-elle jamais?
-
-Que l’avenir lui réserve ou non cette gloire, elle a celle d’avoir vu
-deux Provençaux porter au plus haut point d’éclat les deux formes
-opposées et extrêmes d’un genre littéraire excellemment français.
-
-Février-avril 1887.
-
-
-
-
-NOTES
-
-
-_Les notes indiquées dans le texte par des chiffres sont d’Edmond
-Rostand. Pour les distinguer, les notes que j’ai cru devoir ajouter sont
-appelées par des lettres et rejetées ici._--E. R.
-
-[a] Il semble que cette phrase contienne une erreur typographique et
-qu’il faille lire non pas: _les prêtres_, mais _les poètes_.
-
-[b] Un M. Tollon a été juge au tribunal de Marseille à l’époque où
-Edmond Rostand s’y trouvait adolescent. C’est probablement de lui qu’il
-s’agit ici.
-
-[c] Ed. Rostand prend ici l’adjectif _compendieux_, comme on le fait
-souvent par erreur, dans le sens de _long, interminable_ alors qu’il
-signifie au contraire: _bref_.
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- Pages.
- Introduction V
- Le roman sentimental et le roman naturaliste 1
- Première partie 9
- Deuxième partie 38
- Troisième partie 55
- Quatrième partie 70
- Notes 74
-
-
-MACON, PROTAT FRÈRES, IMPRIMEURS.
-
-
-
-
-LIBRAIRIE ANCIENNE ÉDOUARD CHAMPION
-
-
- BARTHOU (Louis), de l’Académie française. La bataille du
- Maroc, pet. in-8º 3 fr. 25
-
- BEDIER (J.), de l’Académie française. Les Légendes Épiques.
- Recherches sur la formation des chansons de geste. 2e
- édition revue et corrigée, 4 vol. petit in-8, chaque 10 fr.
-
- Couronné par l’Institut, Grand prix Gobert 1911 et prix
- Jean Reynaud, 1914.
-
- --Hommage à Gaston Paris, in-16 2 fr. 75
-
- --Discours prononcé à l’Académie française, le 3 novembre
- 1921 par M. J. Bédier, élu en remplacement d’Edmond
- Rostand, in-16 3 fr.
-
- CHARLIER (Gustave). Un amour de Ronsard «Astrée», in-8,
- portrait 5 fr.
-
- CYRANO DE BERGERAC. Œuvres libertines, p. p. Lachèvre,
- 2 vol. in-8 (Sous presse)
-
- FRANCE (Anatole), de l’Académie française. Sur la voie
- glorieuse, in-4, fac-similé 5 fr. 25
-
- MAURRAS (Charles). L’Étang de Berre. Les trente beautés de
- Martigues. La politique provençale. La Sagesse de Mistral.
- Maîtres et Amis: Le sacre d’Aix, P. Arsène, F, Amouretti,
- A. Guigou, Lionel des Rieux, J. Moréas. Barbares et
- Romans, 1915, in-8 10 fr.
-
- Quelques exemplaires sur Hollande. 50 fr.
-
- NOLHAC (Pierre de). Ronsard et l’humanisme, 1921, in-8.
- XI-365 pages 35 fr.
-
- Il a été tiré cinquante exemplaires sur papier vergé
- de Hollande. 60 fr.
-
- RIPERT (Émile). La Renaissance Provençale (1800-1860).
- 1918, in-8 de 550 p. 19 fr. 50
-
- Prix Bordin (Académie française).--Prix Thiers
- (Académie d’Aix).
-
- --La versification de Frédéric Mistral. 1918, in-8
- de 160 p. 7 fr. 80
-
- --Éloge de Frédéric Mistral. Discours prononcé à l’Académie
- de Marseille le 1er février 1920, in-8 de 32 p. 2 fr. 50
-
- Revue de littérature comparée, dirigée par F. Baldensperger,
- et P. Hazard. Secrétaire: Édouard Champion, 1922, 2e année.
- Abonnement 40 fr.
-
- Année 1921 50 fr.
-
-
-MACON, PROTAT FRÈRES IMPRIMEURS.
-
-
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-D'URFÉ ET ÉMILE ZOLA ***
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