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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Deux romanciers de Provence: Honoré d'Urfé et Émile Zola - Le roman sentimental et le roman naturaliste - -Author: Edmond Rostand - -Editor: Émile Ripert - -Release Date: March 30, 2021 [eBook #64966] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images generously - made available by the Bibliothèque nationale de France - (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DEUX ROMANCIERS DE PROVENCE: -HONORÉ D'URFÉ ET ÉMILE ZOLA *** - - - - - EDMOND ROSTAND - - DEUX ROMANCIERS DE PROVENCE - HONORÉ D’URFÉ ET ÉMILE ZOLA - - LE ROMAN SENTIMENTAL - ET LE ROMAN NATURALISTE - - Essai qui a obtenu à l’Académie de Marseille - le prix du Maréchal de Villars en 1887 - - - PARIS - LIBRAIRIE ANCIENNE ÉDOUARD CHAMPION - 5, QUAI MALAQUAIS (6e) - 1921 - - - - -JUSTIFICATION DU TIRAGE - - -Il a été tiré de cet ouvrage: - -1000 exemplaires sur papier d’Arches; - 50 -- sur papier du Japon; - 5 -- sur papier de Chine. - - - - -INTRODUCTION - - -Qu’un écrivain célèbre ait débuté par des essais, qui n’ont aucun -rapport avec le genre, qui a fait depuis sa réputation, c’est là ce -qu’on a eu l’occasion de voir plus d’une fois: Corneille écrit d’abord -des comédies, Pascal des traités scientifiques, Voltaire des tragédies, -un poème épique; plus proches de nous un Paul Bourget, un Jules Lemaître -font des vers jusqu’à leur trentième année, et ce Zola, dont nous allons -tout à l’heure avec Edmond Rostand évoquer la figure, est entré dans la -vie littéraire en apportant des contes sentimentaux. - -Mais il arrive à l’ordinaire que cette première activité--et c’est le -cas de tous les écrivains que je viens de citer--s’est poursuivie durant -quelques années et que les lettrés du moins n’en ont pas tout à fait -perdu le souvenir. - -Or qu’on vienne leur annoncer aujourd’hui, je dis même aux mieux -informés: «Edmond Rostand a débuté, non point, comme on l’a dit, par un -vaudeville, ce qui est déjà du théâtre, mais par un essai critique en -prose, et non pas sur deux auteurs dramatiques, mais sur deux -romanciers», ils s’étonneront, s’informeront des conditions où cet essai -a paru, de son sujet, de sa valeur; ils voudront des explications; ces -explications, en tête de ces pages, qui sont rééditées aujourd’hui par -les soins d’Édouard Champion, voici que je dois donc les donner à la -curiosité du public. - -Pour bien comprendre il n’est que d’évoquer un instant celle qui a formé -le jeune génie d’Edmond Rostand bien plus qu’il ne s’en est lui-même -rendu compte et qu’on ne l’a dit en parlant de lui, la bonne fée penchée -sur son enfance pour lui donner tour à tour les plus brillants des dons -poétiques, je veux dire la Provence. Car c’est elle qui lui fournit à la -fois l’occasion, le thème, les personnages de ce premier essai et les -qualités d’esprit qu’il fallait pour le bien traiter et qu’il devait -appliquer ensuite à de plus glorieux travaux. - -On sait assez qu’Edmond Rostand est né à Marseille le 1er avril 1868, -mais quand on a donné ce premier détail biographique, on passe et l’on -en vient à considérer tout de suite le collégien de Stanislas ou le -jeune auteur des _Romanesques_. Aujourd’hui soyons plus attentifs à ses -origines. Arrêtons-nous un instant à Marseille, devant cette maison de -la rue Montaux, aujourd’hui la rue Edmond Rostand, où cet enfant -s’éveille à la vie, devant ce vieux lycée où il prend contact avec les -poètes, devant cette Académie de Marseille qui lui tend sa première -couronne. - - * - - * * - -Edmond Rostand est né à Marseille, non point par hasard comme cet Honoré -d’Urfé qu’il évoque à ses débuts, mais d’une vieille famille -marseillaise, et, mieux encore, provençale. Car c’est d’Orgon, ce gros -village voisin de Saint-Remy, la patrie de Roumanille, de Maillane, la -patrie de Mistral, que s’élève cette famille des Rostand. A Orgon, au -XVIIIe siècle, nous savons qu’un Esprit Rostand--Esprit, le joli nom -pour qui doit faire souche de poètes!--est notaire royal. A la fin du -siècle un de ses fils descend à Marseille, y fonde une maison pour le -commerce des draps, y épouse une fille de Toulon, Marguerite Lions, dont -il a huit enfants. L’un d’eux, Alexis, sera l’aïeul d’Edmond Rostand. Il -a vingt ans quand la Révolution éclate; il sert à l’armée des -Pyrénées-Orientales, il est cité à l’ordre du jour pour être entré le -premier dans une redoute; à l’armée des Pyrénées-Orientales servait -aussi un jeune homme de Maillane, qui s’appelait Frédéric Mistral. -C’était le père du poète. Père d’un Mistral, aïeul d’un Rostand, ces -hommes d’action, qui ont vu s’illuminer leur jeunesse à la lueur de si -grands événements, ont conservé toute leur vie le goût de l’activité uni -au respect des choses de l’esprit. - -Les guerres finies, Alexis Rostand rentre à Marseille et dans la cité -qui se réorganise occupe peu à peu une place éminente: juge et président -du Tribunal de Commerce, maire de la ville de Marseille, président du -Conseil général des Bouches-du-Rhône, fondateur et président de la -Caisse d’épargne, auteur de nombreux mémoires, rapports et discours, il -répand en tous sens une magnifique activité de grand travailleur et -meurt en 1854, en sa quatre-vingt-sixième année, chargé d’ans et -d’honneurs. - -En même temps son frère Bruno commerce avec les Échelles du Levant. Un -jour un riche voyageur vient le trouver, qui lui demande de noliser un -brick à son intention, pour s’en aller vers la Palestine; M. Bruno -Rostand met à sa disposition un de ses meilleurs bâtiments, l’_Alceste_, -commandé par le capitaine Blanc, du port de La Ciotat. On était en juin -1832: le riche voyageur, qui voyait des fenêtres de l’Hôtel Beauvau -l’_Alceste_ se balancer dans le Vieux-Port, s’appelait Alphonse de -Lamartine. Avec une gratitude émue le grand poète a cité dans son -_Voyage en Orient_ le nom de ce Bruno Rostand, qui «l’avait comblé de -prévenances et de bontés, homme instruit, disait-il, et capable des -emplois les plus éminents, entouré d’une famille charmante et ne -s’occupant qu’à répandre parmi ses enfants des traditions de loyauté et -de vertu». - -On voit assez ce milieu de bourgeoisie aisée et lettrée; le fils -d’Alexis, Joseph Rostand, est à Marseille même receveur des taxes -municipales; ses deux fils, Eugène et Alexis, le père et l’oncle -d’Edmond Rostand, sont à la fois des hommes d’affaires et des artistes: -Alexis Rostand, mort récemment directeur du Comptoir National d’Escompte -à Paris, après en avoir longtemps dirigé la succursale à Marseille, et -tout à la fois musicien estimé, auteur de mélodies et d’oratorios; -Eugène Rostand, économiste et poète. - -Évoquons un instant sa figure; aussi bien elle est à l’origine de ces -pages que j’ai l’honneur de présenter au public lettré. Il les inspire -directement et c’est par ses soins que, pour la première fois, elles -voient le jour. - -Économiste et poète, ai-je dit. Oui, poète mort jeune, à qui l’homme a -survécu, poète qui s’est tu modestement, quand il a vu qu’un fils, -infiniment doué pour la poésie, avait repris et amplifié le chant clair -et sincère, qu’il avait essayé de moduler, sans autre prétention que -celle d’apparaître un honnête homme, un amateur distingué. _Ébauches_, -avait-il dit en 1865; la _Seconde Page_ avait-il ajouté en 1866, livres -simples et tendres, où l’on avait entendu les accents de l’amour et de -la jeunesse; les _Sentiers unis_, disait-il encore en 1887, pour -désigner le livre de maturité où il notait les émotions plus profondes -de la paternité auprès du berceau de ses filles et de ce petit garçon -que tout le monde appelait Edmond et qu’il appelait, plus tendrement, -Eddy. - -Entre temps, humaniste, qui se souvenait d’avoir eu au lycée de -Marseille un prix d’honneur et pour maître l’annotateur bien connu de -Virgile, le latiniste Benoist, qui fut depuis à la Sorbonne professeur -de poésie latine, il avait traduit Catulle en vers français, d’une façon -charmante et telle qu’il est peu d’exemples d’une traduction aussi -serrée et aussi élégante d’un auteur latin. - -Mais, pris dans le tourbillon des affaires marseillaises, cet érudit, ce -poète abandonne Catulle pour devenir président de la Caisse d’épargne, -qu’avait fondée son grand-père Alexis, et puis de je ne sais combien -d’œuvres diverses, et pour collaborer au _Journal des Débats_, comme au -_Journal de Marseille_. Cependant, en 1877, il a été élu membre de -l’Académie de Marseille, et c’est par là qu’il mérite ici de nous -intéresser le mieux. - - * - - * * - -Nous voici en effet revenus au point de départ de notre brochure. Car ce -jeune Edmond, qui est le fils d’Eugène Rostand, et qui a fait au lycée -de Marseille, de la sixième à la rhétorique incluse, des classes fort -brillantes, en récoltant un grand nombre de nominations et toujours des -prix de français et d’histoire, présage d’une vocation pour le drame -historique, voici qu’il est devenu l’élève de René Doumic au collège -Stanislas, et puis, tout grisé de cette littérature qui l’a enveloppé -dès l’enfance, enivré de lumière méditerranéenne, il songe, lui aussi, à -devenir à Paris ce poète que nul ne demandait, comme il dit dans son -excessive modestie, au risque d’y être un «Daniel Eyssette sans Alphonse -Daudet». - -Mais, en ses débuts, nostalgique et presque dégoûté d’avoir à se faire -«une place au soleil d’une ville qui n’a pas de soleil», de ce Paris où -il fait un peu figure d’exilé, ses yeux se tournent, éblouis encore, -vers sa ville natale. - -Or un jour, en 1887, son père lui communique le sujet que propose -l’Académie de Marseille pour le prix du maréchal de Villars, qu’elle -décerne annuellement. Il est un peu bizarre, ce sujet, et il diffère -notablement des bons travaux ordinaires que proposent aux concurrents -bénévoles les Académies de province. Peut-être doit-on penser que c’est -Eugène Rostand lui-même qui l’a soufflé à ses confrères: «Deux -romanciers provençaux, Honoré d’Urfé et Émile Zola», le premier et le -dernier de la série, l’un toute grâce et toute élégance, peintre d’une -société raffinée, l’autre toute crudité et toute grossièreté parfois, -miroir brutal du monde moderne en toute sa vulgarité. Quel intéressant -contraste! Quelle gageure à soutenir que cette comparaison paradoxale! -Et voici que, piqué au jeu, ce jeune homme de dix-huit ans se met à -l’œuvre. Il aime la Provence, le passé que représente d’Urfé, et il -n’est pas insensible au présent d’affaires et de négoces que représente -Zola; il retrouve en un tel sujet les goûts même, si divers, de sa race -complexe. - -Et puis obtenir le prix du maréchal de Villars à l’Académie de -Marseille, ce n’est point déjà si mince honneur aux yeux d’un jeune -homme qui, dès son enfance, a entendu parler avec éloges de cette digne -compagnie, dont son père et son oncle font partie. - -N’est-elle pas une des plus notables parmi les Académies de province? -Ces Académies de province, on les a volontiers ridiculisées. Elles n’ont -pas toujours mérité qu’on se moquât d’elles à ce point. Au XVIIIe siècle -la plupart d’entre elles poursuivent une tâche noble, belle, utile, qui -est de représenter dans toute la France la culture française et de ne -point la laisser se perdre dans les salons où paradent, après les -Précieuses ridicules, bien d’autres beaux esprits de province. Au XIXe -siècle leur tâche est plus austère peut-être, mais peut-être aussi plus -utile; par les recherches de leurs travailleurs, elles éclairent -l’archéologie, l’histoire, la géographie régionales; dans leurs mémoires -reposent bien des documents, présentés parfois, je l’accorde, de façon -maladroite, mais infiniment utiles à consulter. - -En outre l’appréciation des valeurs littéraires ne leur a point manqué; -pouvons-nous oublier que l’Académie de Dijon a révélé Rousseau à la -France et que l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse, berceau du -premier romantisme, a couronné, la première, Victor Hugo? - -L’Académie de Marseille, elle aussi, a quelques titres qu’elle peut -faire valoir avec assez d’honneur. Elle fut fondée en 1726 par le -maréchal de Villars, qui, l’année même de la victoire de Denain, avait -été nommé gouverneur de Provence. En ces fonctions Villars s’était fait -une vraie popularité qu’il aimait à cultiver; il avait de l’affection -pour sa «grosse ville» et ses «bons amis» de Marseille, comme il le -disait; il entretenait les rapports les plus cordiaux avec la Chambre de -Commerce, qui, chaque année, à l’époque du carême, lui envoyait un -quintal et demi de café trié, deux barils d’huile d’un quintal pièce, un -baril de thon mariné, un baril de soles marinées, douze pots d’anchois, -douze bouteilles d’olives. - -Ces relations gastronomiques entre Villars et Marseille ne devaient pas -être les seules; il voulut satisfaire aussi aux exigences de l’esprit. -En 1726 il fondait, sur le modèle de l’Académie française, dont il était -membre, une Académie à Marseille, et cette même année, le 19 septembre, -en séance solennelle, cette Académie était adoptée par l’Académie -française. Fontenelle répondant au discours de Chalamond de la Visclède, -le délégué de l’Académie de Marseille, disait amicalement: - -«Votre Académie sera plutôt une sœur de la nôtre qu’une fille; cet -ouvrage, que vous êtes engagés à nous envoyer tous les ans, nous le -recevrons comme un présent que vous nous ferez, comme un gage de notre -union, semblable à ces marques employées chez les anciens pour se faire -reconnaître à des amis éloignés.» - -Par ces paroles il faisait allusion au tribut littéraire que l’Académie -de Marseille s’était engagée à payer chaque année à l’Académie -française, sous forme de vers ou de prose, tribut qui fut en effet -fourni régulièrement pendant quelques années. Et puis, à la suite de -quelques froissements, les rapports entre les deux compagnies subirent -diverses fluctuations et finalement furent interrompus par la -Révolution. Mais jusqu’alors les Académiciens de Marseille avaient eu, -en principe, le droit de siéger avec les Immortels, aux séances de -l’Académie française, quand ils étaient de passage à Paris. Il serait -peut-être intéressant d’examiner aujourd’hui s’il ne serait pas opportun -de renouer de tels rapports entre les Académies de province et -l’Académie française. - -Mais sans prétendre discuter ici cette question, bornons-nous à noter -qu’après la Révolution le Provençal François Raynouard, le premier -éditeur des Troubadours, secrétaire perpétuel de l’Académie française et -membre associé de l’Académie de Marseille, avait essayé de rétablir de -tels rapports que sa personnalité facilitait et qu’en 1831, en un jour -d’exaltation, le plus glorieux des Académiciens d’alors, Lamartine, -était solennellement reçu par ses confrères marseillais, quand il -s’embarquait pour l’Orient, et leur laissait, en mémoire de cette -réception, le magnifique poème par lequel il faisait ses adieux à la -France et à Marseille. - -Depuis l’Académie de Marseille a compté parmi ses membres associés bien -des écrivains français, parmi ses membres résidants des hommes -remarquables, et à côté des principales personnalités de la région, des -hommes comme Joseph Méry, Joseph Autran, J.-Ch. Roux, Frédéric Mistral, -que recevait solennellement, par un beau discours, Eugène Rostand, alors -directeur de l’Académie, le 13 février 1887: en cette même année 1887, -quelques mois après, elle couronnait la première le jeune Edmond -Rostand. - - * - - * * - -Ce n’était pas seulement qu’elle saluât en ce jeune homme le fils bien -doué d’un de ses membres les plus sympathiques, mais c’est aussi que ce -travail, qu’elle récompensait ainsi, témoignait vraiment--on en -jugera--des plus rares qualités par lesquelles devait se signaler un -critique qui était en même temps un poète. - -La poésie, il l’avait respirée, on vient de le voir, dès ses premières -années dans sa famille et dans sa ville, dans son pays, «au pays, dit-il -lui-même, de l’imagination toute-puissante, près de la mer chantante, -sous le ciel bleu, dans l’air parfumé», sous la caresse d’un soleil, qui -«d’une vieille rue grimpant dans un quartier sale, d’un groupe -déguenillé, fait quelque chose de pittoresque et de saisissant», et, -comme dira _Chantecler_, fait un étendard en séchant un torchon. - -La Provence lui a donc donné, dès son enfance, «cette facilité de -conter, cette verve, cet enthousiasme dans le récit qui le font vif, -coloré, entraînant», et qu’il salue dans les écrivains dont il va -parler. Elle lui fournit aussi les deux types sur lesquels cette -imagination et cette verve vont s’exercer: Zola, né à Aix, où il a passé -son adolescence et dont toujours le souvenir revient vers la vieille -ville, qu’il appelle Plassans, et qu’il introduit dans ses premiers -romans et dans quelques-uns de ses derniers; Honoré d’Urfé, de race -savoyarde, à dire le vrai, mais qui naît à Marseille, au cœur de la -vieille ville, et qui va mourir, non loin de là, sur la Côte d’azur, à -Villefranche. - -Pour comparer ces deux écrivains si différents, il fallait toutes les -ressources d’un esprit singulièrement ingénieux. Si l’étude de chacun de -ces deux romanciers était relativement aisée, leur parallèle devenait -périlleux. Je crois que c’est justement cette difficulté qui a tenté -Edmond Rostand. - -Qu’il traitât ce sujet parce qu’il y voyait une occasion facile d’avoir -un prix littéraire, faisons-lui l’honneur de ne point le croire. Au -reste, ce prix n’était pas tellement important ni glorieux qu’il eût -mérité cette contrainte intellectuelle. Si donc ce jeune homme, cédant -aux suggestions de son père, se laisse aller à traiter un tel sujet, -c’est qu’il y trouve un certain intérêt littéraire, et la joie tout -d’abord certainement de vaincre une difficulté. - -Un tel esprit, durant toute sa carrière, loin de fuir ou de tourner les -obstacles, les accumulera complaisamment devant lui pour avoir le -plaisir de les franchir. Deux amoureux s’aiment quand ils se croient -séparés par la haine de leurs pères et ne s’aiment plus sitôt que -l’amour leur est permis; un homme intelligent et laid emprunte, pour se -faire aimer, le masque d’un beau garçon naïf; un troubadour s’éprend -d’une dame qu’il n’a jamais vue et meurt le jour qu’il la voit; un coq -croit faire lever le soleil et s’aperçoit qu’il n’en est rien; autant de -sujets impossibles pour la moyenne des poètes et qui sont pour l’esprit -de Rostand de merveilleux excitants; et la difficulté n’était sans doute -pas moindre de mettre à la scène le Christ de la _Samaritaine_ ou le -fils de Napoléon. Sujets difficiles, et dans la façon de les traiter -détails à chaque instant imprévus, surprise continuelle de l’épithète, -de la coupe, de la rime, amour toujours éveillé de la chose rare, de -l’effet inédit, de ce qui est subtil, fragile, irréel, des ombres et des -fumées; frère de ces ratés, de ces délicats qui ne peuvent traduire les -finesses qu’ils sentent et qui gardent leurs œuvres en eux-mêmes, ne -pouvant réaliser de trop magnifiques projets, de ces peintres que -«désespère la toujours fuyante couleur», et descendant aussi de cette -race des troubadours, qui avait poussé jusqu’à l’extrême limite le -raffinement de l’amour et des termes par lesquels il s’exprime,--tel -sera Edmond Rostand, tel il est, quand il se trouve à dix-huit ans -excité par ce sujet paradoxal: comparer d’Urfé et Zola, le romancier de -toutes les grâces et de toutes les subtilités amoureuses, celui de -toutes les audaces et de toutes les vulgarités naturalistes. Voilà le -parallèle qu’il trouve «piquant», l’opposition de cette ancienne glace, -un peu estompée, peuplée de fantômes charmants, d’ombres confuses de -bergers et de bergères, et de ce cruel miroir moderne, haut et clair, -reproduisant tout avec un éclat dur, froid, implacable,--le contraste -enfin de ces deux Provences, l’une ardente et sensuelle, cynique et -dure, l’autre amollie, raffinée, italienne déjà, vraie gueuse parfumée, -«_parfumée_ avec d’Urfé, _gueuse_ avec Zola». - -Cet exercice ingénieux enchante, à n’en pas douter, l’esprit d’Edmond -Rostand et si l’on sent assez qu’il connaît bien l’œuvre de Zola, (son -Flambeau d’ailleurs ne dédaignera pas le mot populaire et parfois le mot -cru), mais qu’il l’aime assez peu, tout en lui rendant beaucoup mieux -justice que les gens de son monde vers 1887 n’avaient coutume de le -faire, par contre on sent qu’il adore parler d’Honoré d’Urfé, comme sans -doute il a pris plaisir à le lire, «à la Bibliothèque de Marseille, dans -l’édition de Toussaint de Bray, qui date de 1610», nous dit-il. - -On devra y songer, toutes les fois qu’on voudra parler de _Cyrano_: à -dix-huit ans Edmond Rostand a lu Honoré d’Urfé. Combien de gens de -lettres, d’universitaires, de spécialistes même peuvent-ils se vanter -d’en avoir fait autant? Il a lu l’_Astrée_, non point par simple devoir -de postulant consciencieux d’un prix académique, mais avec plaisir, on -le sent à la façon dont il en parle, en soulignant d’un doigt -complaisant les bons endroits. Et n’avoir éprouvé à cette lecture aucun -ennui, si cela est normal au XVIIe siècle, à la fin du XIXe siècle cela -est beaucoup plus rare et situe tout de suite un tempérament. - - * - - * * - -Extraire donc ces premières pages d’Edmond Rostand des quelques rares -bibliothèques provençales où elles étaient enfouies, sans que nul -s’inquiétât de les relire, ce n’est point simple curiosité de -bibliophile. Il y fallait ce bibliophile; grâces en soient rendues à M. -Auguste Rondel, qui, depuis des années, collectionne avec un soin pieux -tout ce qui peut éclairer l’histoire du théâtre; je dois à sa -complaisance d’avoir lu, à quelques pas de la maison où naquit Edmond -Rostand, cette brochure, où l’esprit du poète est né à la lumière de -l’édition; et tous les lettrés lui devront, maintenant, tout comme moi, -de pouvoir les lire. - -Mais ce n’est pas, je l’ai dit, simple curiosité; à nous pencher sur de -telles pages, nous surprenons à sa source même le génie d’Edmond -Rostand. C’est dans un jardin de Provence, qui serait un peu semblable à -ceux de l’_Astrée_, le premier murmure d’une fontaine où viendraient se -mirer de jeunes romanesques; c’est le clair de lune sur les quais de -Tripoli, ou sur le balcon de Roxane; c’est, dans le parc de Schœnbrünn, -la fuite en pleurs de «la petite source». Voici, en raccourci, soumises -dès 1887 au jugement de l’Académie de Marseille, toutes ces brillantes -qualités, qui, dans un soir de décembre 1897, vont éblouir Paris, la -fantaisie joyeuse et déjà par instants étincelante, le goût du subtil, -du rare, du précieux, la sentimentalité tendre, un peu d’ironie -juvénile, sans insolence ni méchanceté, un joli cliquetis de phrases et -de mots. Voici surtout l’évocation de toute cette charmante société du -XVIIe siècle à son début, telle que l’ont faite l’_Astrée_ et l’Hôtel de -Rambouillet, le monde délicieux qui, dix ans après, entrera dans la -figuration de _Cyrano_ ou sera évoqué dans _La Journée d’une Précieuse_. -Voici enfin ce grand amour de la lumière qui depuis les _Musardises_ -baigne l’âme de ce charmant _lazzarone_ et la soulèvera jusqu’à la faire -éclater, ouverte et chantante, dans les appels passionnés de Chantecler -à la lumière. - -Oui, très jeune, ce poète est déjà lui-même, et de là vient que, s’étant -trouvé ainsi dès l’aube de sa vie il s’est imposé au public dès son -aurore. On conserve dans sa famille un portrait de son enfance, dû à un -peintre marseillais, où déjà les traits essentiels de sa physionomie -sont dessinés. De même sa physionomie intellectuelle; à dix-huit ans il -est déjà ce qu’il sera plus tard; dans cette œuvre de jeunesse,--et -c’est son intérêt,--reconnaissons déjà une sorte de poème subtil et -lumineux. - -Tel quel cet essai obtient en 1887 le prix du maréchal de Villars. -J’imagine les Académiciens de Marseille se penchant sur ce travail, un -peu inquiets peut-être de certains tours paradoxaux de pensée et de -style, mais agréablement impressionnés tout de même par les grâces -charmantes de l’ensemble; je les vois félicitant avec une cordialité -toute marseillaise M. Eugène Rostand, qui accepte avec une satisfaction -modeste ces félicitations, dont le murmure flatteur salue le premier -succès de son fils. Il veut prolonger ce succès: ce travail ne doit pas -rester dans l’ombre d’une Académie; il le publie dans le _Journal de -Marseille_, et, profitant de sa composition typographique, il en fait -une brochure, qui paraît en 1888; et est le vrai début d’Edmond Rostand -dans le monde littéraire; deux ans plus tard ce nom devait reparaître en -tête d’un volume de vers, publié par l’éditeur Lemerre, et qui -s’appelait _Les Musardises_; cinq ans plus tard sur la verte brochure, -que l’on vendait dans les couloirs du Théâtre-Français aux -représentations des _Romanesques_. - -Il n’y a pas, on le voit, de solution de continuité; si le début -d’Edmond Rostand, à le juger par sa forme extérieure, n’a aucun rapport, -nous l’avons dit au début, avec le genre qui a fait sa gloire, cependant -ne nous laissons point tromper par les apparences et, plus exactement -renseignés maintenant, saluons dans le jeune lauréat de l’Académie de -Marseille le futur auteur de _Cyrano_ et de _Chantecler_. S’il est vrai, -comme il l’a dit lui-même, que «l’âme des coutelas rêve dans les canifs» -et qu’il ne faut pas prendre «des essais pour des diminutifs», soyons -assurés que ce n’est pas diminuer le génie d’Edmond Rostand que de -publier cet essai, où l’on entend déjà vibrer les accents les plus -intimes de son âme et de sa poésie. - -Émile RIPERT. - - - - -DEUX ROMANCIERS DE PROVENCE - -HONORÉ D’URFÉ ET ÉMILE ZOLA - -LE ROMAN SENTIMENTAL ET LE ROMAN NATURALISTE - - «N’allons pas surfaire l’ancien roman, ni le sacrifier. Et - pourquoi s’obstiner absolument à donner le prix, à chercher un - vainqueur et un vaincu? Il n’y en a pas, ou plutôt je ne vois - que deux vainqueurs: chacun des deux, vu à son heure, a sa - couronne.» - - (SAINTE-BEUVE, _Nouveaux lundis_.) - - -Il semble que nulle part le Roman ne doive être plus en faveur qu’au -pays de l’imagination toute-puissante, en cette Provence amoureuse de -l’Amour (c’est chez elle qu’il a tenu des cours célèbres), et qui aime -tout ce qui en parle, où jadis, dans les manoirs seigneuriaux, on -attendait impatiemment la venue, chaque nouvel an, avec la saison des -violettes, du troubadour,--ce romancier voyageur... - -Là, près de la mer chantante, sous le ciel bleu, dans l’air parfumé, -tout est Roman. Et ce qui ne l’est pas le devient. Car l’imagination des -Provençaux est comme leur soleil, ce soleil dont la lumière chaude -transfigure et fait resplendir. La couleur éclate partout où il pose sa -caresse; d’une vieille rue grimpant dans un quartier sale, d’un groupe -déguenillé, il fait quelque chose de pittoresque et de saisissant. -Demandez à tous les peintres: d’un rien on fait un tableau avec ce -soleil! Et avec cette imagination, qui n’a qu’à rayonner comme lui pour -que tout se dore et se poétise,--il n’en faut pas beaucoup non plus pour -faire un roman. - -A-t-on noté comme en Provence le moindre incident de la vie banale, une -anecdote insignifiante, triviale, se transforme et se dramatise? Et -cela, grâce à cette facilité de conter--peut-être aussi un peu d’en -conter--que presque tous possèdent, à cette verve, à cet enthousiasme -dans le récit qui le font vif, coloré, entraînant, l’enrichissent de -détails point authentiques toujours, mais choisis à merveille, propres à -faire voir, si naturels qu’ils donneraient de la vraisemblance à la -vérité même, qui peut en manquer. Il faudrait être bien ennemi de son -plaisir pour reprocher une pointe d’exagération méridionale,--si -inconsciente d’ailleurs,--et ne pas admirer l’art surprenant de mettre -en scène, de camper les personnages, d’engager le dialogue. On ne peut -s’étonner vraiment qu’il y ait eu beaucoup de romanciers en Provence. -Mais chez nous, tout le monde l’est plus ou moins, romancier!... - -Si on demandait la liste des romanciers provençaux, peu de gens, après -avoir cité les plus connus, les deux Méry, Léon Gozlan, Pontmartin, -Louis Reybaud, Mme Reybaud, Amédée Achard, Alphonse Daudet, oublieraient -de terminer par le nom d’Émile Zola... Combien songeraient à commencer -par celui d’Honoré d’Urfé? - -Et pourtant il faut bien consentir à ce que nos romanciers--non -seulement les nôtres, mais tous ceux de la France,--descendent de lui. -Après tout, ces jolis bergers qui errent, dolents, sous les ombrages du -Forest, nous devons les regarder comme les frères aînés des héros de -roman d’aujourd’hui, quoiqu’on ait peine à reconnaître la parenté. - -On les peignait, autrefois, avec des couleurs discrètes, dans des -teintes assourdies, amoureux plutôt que passionnés, tendres pasteurs -d’une mélancolie virgilienne et très douce, sans rien de troublé ni de -malsain, qui toujours conservent les grâces naïves, le visage frais et -rose des Amours folâtrant à la première page, autour d’une vieille -estampe. On les montre aujourd’hui sous une lumière crue, pâles et -flétris le plus souvent, ayant des emportements de passion cynique ou -des tristesses maladives,--moins enrubannés et plus vrais, à ce qu’on -prétend. Mais un lien subsiste toujours. Et Céladon commence la série -des soupirants sympathiques; il est l’éternel jeune premier, qui devrait -commencer à devenir vieux, mais qui va se métamorphosant selon le temps -et les mœurs, suivant les modes. Jadis il levait les yeux au ciel, et -avec de grands gestes parlait de _rochers de cruauté_, invoquait le dieu -malin Cupidon,--et sa tirade se prolongeait interminablement, pleine -d’allusions mythologiques. Aujourd’hui cette manière de faire sa cour -prêterait à rire, et il a adopté la nouvelle, prenant des poses plus -simples, mais non moins étudiées, sur les canapés et les poufs de -peluche, accoudé au dossier du fauteuil, glissant un mot derrière -l’éventail... Mais c’est toujours Céladon! - -Sans doute il faut se garder d’aller trop loin, et de vouloir découvrir -des rapports étroits entre le vieux roman sentimental et le roman -nouveau. Mais les étudier l’un en face de l’autre, indiquer même avec -discrétion un parallèle, ne serait-il pas piquant? - -J’aurais devant moi deux toiles de maîtres différents, très éloignés -l’un de l’autre, par exemple un Boucher et un de Nittis... Un peintre -aurait beau me dire: «Cela n’a aucun rapport,--Boucher, l’artiste -délicat, fade, et Nittis, le maître impressionniste, ne comparez donc -pas!» Je comparerais... ou plutôt, non, comparer n’est pas le terme -exact,--je voudrais voir simplement ce que fait naître dans mon esprit -cette rencontre, jouir du rapprochement, noter ce qu’il peut éveiller -d’idées, ouvrir de points de vue, analyser tout ce que me fait éprouver -de curieux le sentiment d’avoir là, à ma droite, l’impression du XVIIIe -siècle, et là, à ma gauche, celle du XIXe... - -C’est pour cela que dans la liste des romanciers de Provence il paraît -bien intéressant de considérer le premier et le dernier, Honoré d’Urfé -et Émile Zola. N’est-ce pas plein d’attrait et de nouveauté de parler de -l’un à propos de l’autre, de l’_Astrée_ et de l’_Assommoir_, et de la -série de l’_Astrée_ à propos de celle des _Rougon-Macquart_?... - -D’Urfé et Zola! Dans le contraste de ces deux noms, le génie de la -Provence se révèle, plein d’âpreté et de violence, et aussi de -délicatesse. Elle est le pays des amours ardentes et sensuelles, comme -aussi celui des tendresses pures et platoniques, qui garde le souvenir -d’un Pétrarque et d’une Laure de Noves. Il y a la Provence sauvage, -fille aux cheveux fauves plantés drus sur une nuque puissante, brunie au -soleil, superbe de santé, de sève débordante, aimant une langue forte et -vraie, mais dure souvent et cynique... Et il y a aussi une femme d’une -grâce amollie et presque énervée, raffinée de goûts, italienne dans son -amour des douceurs et des _concetti_, d’un parler musical et enjôleur, -ayant préféré à l’odeur simple et saine de ses lavandes les parfums -quintessenciés et musqués... Et le mot célèbre nous revient en mémoire: -la Provence nous apparaît bien ici comme la _gueuse parfumée_, parfumée -avec d’Urfé, gueuse avec Zola! - - - - -I - - -On nous pardonnera sans doute une comparaison un peu subtile en songeant -que ce n’est point impunément tout à fait, sans y gagner quelque -recherche et quelque préciosité, qu’on lit l’_Astrée_ d’Honoré -d’Urfé.--Supposons qu’une très ancienne glace ait par miracle conservé -l’image de tout ce qu’elle a reflété, que les profondeurs mystérieuses -et endormies du vieux miroir se peuplent de fantômes charmants, d’ombres -confuses de bergers et de bergères qui passent, entrelacés, couples -touchants et fanés, d’un ridicule attendrissant; et dans le cadre dédoré -nous voyons saluer et sourire, avec des grâces vieillies, la société -d’autrefois. Celle d’aujourd’hui nous apparaîtrait en face, reproduite -dans une glace moderne, haute et claire. Il est bien évident que s’il -s’agissait de comparer les deux glaces, nous serions amenés à comparer -ce qu’elles reflètent, les deux sociétés. Nous parlerons donc de la -société d’Honoré d’Urfé et de celle d’Émile Zola. Et nous pourrons -ensuite nous occuper des miroirs, que l’on ne fait certes plus, -aujourd’hui comme autrefois, courtisans et menteurs, prêtant des -charmes, de la poésie, reflétant en beau, mais cruellement fidèles, -reproduisant tout, avec un éclat dur, froid, implacable; et il en est -même quelquefois auxquels on reprocherait presque d’enlaidir. - -C’est bien avant 1616, quoi qu’on en ait dit, que parurent les deux -premiers volumes de l’_Astrée_; la Bibliothèque de Marseille possède -l’édition de Toussaint de Bray qui porte la date de 1610: c’est vers -1608 que d’Urfé en dédiait à Henri IV la première partie. - -Henri IV venait de rendre la paix à la France, et celle-ci, délivrée -enfin des angoisses horribles de la guerre civile, respirait librement. -C’était, comme après toutes les guerres meurtrières, ce brusque réveil -des Amours dont a parlé le poète, des Amours qui vont refaire le sang -tari. La nature prend sa revanche, et les campagnes dévastées, les -champs foulés par les charges impétueuses reverdissent. C’est le grand -renouveau: le mot «Je t’aime» paraissait avoir été oublié: mais voilà -que les amants se le murmurent encore, lèvre à lèvre... - - Parmi tant d’isolés qui pleurent - Ils se sentent mieux réunis... - Ils se blottissent mieux ensemble - Après tant de jours alarmants; - Le retour du baiser leur semble - Plus doux que ses commencements. - -Et la France entière est amoureuse. Tout le monde est gagné de mollesse. -Le Béarnais donne l’exemple des galanteries. Bientôt ce n’est plus -seulement un besoin de tendresse qui se fait sentir, c’est aussi un -besoin de volupté. Chacun, avide de jouir, semble avoir pris pour règle -de conduite la devise rabelaisienne: vivons joyeux! Les croyances depuis -longtemps sont ébranlées, et la morale achève de se relâcher. - -Il est à craindre maintenant que cette société ne se rue aux plaisirs -avec trop d’emportement, qu’elle ne se souvienne des leçons dégradantes -de vice données par la cour des derniers Valois. On prévoit déjà la -perte de toute décence, de toute pudeur... Mais voilà que cette -effervescence paraît se calmer. L’Amour ne se ressent pas aussi -longtemps qu’on l’aurait pu craindre des habitudes soldatesques prises -dans les dernières années: ces farouches ligueurs qu’on s’attendait à -voir aimer en reîtres, en lansquenets, se changent en gentilshommes -polis, raffinés, parlant un langage tendre et gracieux, facilement -résignés au rôle de soupirants platoniques. - -Le vent des passions qui commençait à souffler en tempête est tombé tout -à coup: ce n’est plus qu’une brise caressante et douce. Il flotte une -odeur de bergerie. On entend le chalumeau soupirer un air pastoral. Dans -la folie amoureuse tous les freins n’ont pas été brisés: ce n’est pas, -de tous côtés, l’assouvissement bestial. Loin de là: on aime avec mille -délicatesses, avec mille nuances; on madrigalise à ravir, on emploie les -plus adroits artifices, les plus infinies précautions pour _déclarer sa -flamme_; jamais on n’a mis tant de retenue dans l’expression d’un -sentiment. C’est à ce moment enfin qu’on invente pour le parfait amour, -le nom joli, le nom discret et chaste d’_honneste amitié_. - -A qui doit-on ce bienfait d’un voile poétique et charmant jeté sur la -brutalité des passions? Qui a accompli l’œuvre difficile de cette -réforme dans les mœurs? C’est Honoré d’Urfé, à n’en point douter. Mais -il est juste de dire qu’il fut aidé en cela par l’hôtel de Rambouillet: -son roman a été porté vers le succès à la faveur du courant créé par la -marquise et ses amis. - -Tous ceux que blessait la grossièreté des mœurs, tous les délicats -s’étaient réfugiés autour de Catherine d’Angennes, marquise de -Rambouillet, qui fuyait, au fond de son hôtel, le spectacle d’une cour -corrompue. Dès qu’une fois on avait été admis dans son intimité, on lui -demeurait dévoué, on revenait sans cesse. On était irrésistiblement -gagné par la séduction de cette créature exquise, d’un esprit cultivé, -bonne, indulgente, nature affinée encore par la maladie, par la vie -renfermée, qui fait se replier sur soi-même, penser, analyser. Dans -cette société d’élite, les grands plaisirs étaient ceux d’une -conversation à la fois sérieuse et enjouée, sur toutes sortes de sujets -nobles et décents. C’est là que naquit cet art si essentiellement -français de gaspiller l’esprit, de le mettre en monnaie courante, de -l’éparpiller aux quatre coins d’un salon, avec une grâce désinvolte, -comme si on en était trop riche, d’assaisonner les moindres paroles de -cette denrée si rare. C’est là qu’on apprit à le mêler à tout ce qu’on -dit, à le faire circuler dans la conversation qu’il rend alerte et -pimpante, dans laquelle il sautille de mot en mot sans qu’on puisse le -saisir au passage, qu’il anime, invisible, sans qu’on puisse dire -derrière quelle métaphore, dans quel recoin de phrase il s’est niché, -sans qu’on puisse le montrer du doigt à ceux qui ne l’ont point aperçu, -senti passer, l’expliquer à ceux qui ne l’ont pas compris. En un mot, -c’est là que pour la première fois, on causa, que l’on fit cercle autour -des parleurs de profession, «poètes de devant de cheminée». - -Dans ce milieu, grâce aux femmes qui y fréquentent, le respect de la -femme se conserve, le bon ton continue de régner, et on l’exagère même, -par esprit d’opposition. La politesse chaque jour se raffine, on en -complète le code. Et dans le demi-jour de la chambre bleue d’Arthénice, -de ce sanctuaire où flotte le parfum discret de toutes les vertus -mondaines, au milieu des jolies femmes et des fleurs dont aime à -s’entourer la marquise, on parle d’amour dans un langage tout nouveau, -qui a des pudeurs outrées, mais exquises; chacun s’efforce, suivant un -mot d’alors, d’_épurer sa flamme_, et l’on cherche en tout _le fin du -fin_... - -Puisque, décidément, pour cette société revenue à l’Amour, il paraissait -la grande affaire, l’occupation unique, il était bon qu’on lui donnât de -la dignité en l’exigeant dépouillé de toute impureté, noble, fidèle, -dévoué, sans mélange d’égoïsme, et qu’on l’érigeât presque en vertu; il -était bon qu’on s’occupât de l’analyser, de le quintessencier, que l’on -consacrât du temps à l’étude de sa théorie,--autant de dérobé à sa -pratique. - -A ce beau monde délicat il fallait une lecture. Quel était l’ouvrage -qu’on allait se passer de main en main, lire dans toutes les ruelles, -discuter dans tous les _ronds_?... Il a paru de tous temps de ces -livres, autour desquels, dès leur apparition, se fait un grand remous de -la curiosité, qui ont eu le bonheur d’arriver à propos pour saisir, pour -dépeindre un état d’âme, dans lesquels toute une société aime à se -reconnaître, se reconnaît avec enthousiasme. Il est difficile, pour ces -romans, de dire s’ils ressemblent à la société qui fait leur succès -comme le portrait au modèle, ou comme le modèle au portrait,--si -l’exactitude de leur psychologie tient à ce que leurs héros pensent et -sentent comme l’on pensait et comme l’on sentait alors, ou bien, -simplement, à ce qu’il a été de mode, à leur époque, de sentir et de -penser comme ces héros. - -De nos jours, par exemple, nous savons que la jeunesse qui s’est -reconnue dans le désespéré de Gœthe s’est surtout façonnée sur lui, et -qu’il y a eu plus de Werthers après qu’avant la publication du roman. - -L’_Astrée_ fut pour le XVIIe siècle ce livre privilégié, copie et modèle -tout à la fois. On l’attendait vaguement. L’École des parfaits amants -avait besoin d’un manifeste. Il fallait à la jeunesse précieuse un héros -sur qui se régler, le Céladon dont elle allait pouvoir imiter les -manières de parler, sur les amours de qui elle pourrait arranger les -siennes. - -Pour plaire à ce public, le roman avait à réunir des qualités bien -diverses. - -Tout d’abord à ces gens sortant de la période agitée des guerres civiles -plairait l’éloge de la vie tranquille, oisive, la peinture des bonheurs -de la paix, de la vie des champs: la note devait être doucement -attendrie; on allait aimer à voir des pâtres conduisant leurs troupeaux, -chantant comme Tityre à l’ombre des hêtres, disputant de leurs belles. -Comme on s’adressait à des blasés, à des esprits déjà compliqués, il -fallait se garder de faire une trop candide pastorale, une paysannerie -trop vraie: le tableau devrait être artificiel, avoir la simplicité de -convention des époques de décadence; des amours de village, simplement -contées, n’auraient point intéressé. Il fallait que les personnages -eussent toutes les qualités de _l’honnête homme_, assez d’esprit pour -discuter les problèmes de métaphysique amoureuse qui intéressaient -alors. Il fallait que ces bergers fussent les «sophistes pointilleux» -que Fontenelle a critiqués, et qu’on pût dire d’eux ce que la bergère de -d’Urfé dit de ses parents: qu’ils n’ont point pris la houlette «pour -n’avoir de quoi vivre autrement, mais pour s’acheter par cette douce vie -un honnête repos». Il fallait enfin, aux lecteurs d’alors, de cette -sensiblerie de bon goût, de ce champêtre raffiné, de toutes ces fadeurs -jolies. Après les Saint-Barthélemy, et les coups d’arquebuse dans les -rues, et les égorgements impitoyables, par ce besoin de réaction bien -gaulois qui rejette à l’extrême de siècle en siècle nos mœurs, nos -idées, nos goûts, on voulait de la bergerie, de l’Amaryllis de bon ton, -le tout aimable, parfumé, fleurant bon... De ces désirs, de ces besoins -naquit l’_Astrée_, qui leur donna satisfaction et élan. On ne saurait -trop insister sur l’importance prêtée par l’époque à une œuvre qui la -personnifait: notre histoire littéraire compte de ces identifications, -mais point de plus étroite, de plus solennellement proclamée par le goût -public, par les milieux et les cercles qui donnaient le ton et faisaient -la mode. - -L’_Astrée_ fut exactement ce qu’on attendait, ce qu’il fallait pour -intéresser. On voulait du sincère, du délicat; d’Urfé sut en mettre -partout. Aussi, me paraît-il se faire quelque illusion, lorsqu’il dit à -Céladon, dans la lettre qu’il lui adresse en préface d’un de ses -volumes: «Aimer comme toi, c’est aimer à la vieille gauloise, comme -faisaient les chevaliers de la Table Ronde, ou le beau Ténébreux.» A la -vieille gauloise! le mot est charmant; il exprime à ravir «ce train -d’amour qui allait», comme dit Marot dans son gentil rondel, si -simplement, si naïvement «au bon vieux temps»... Mais Céladon aime -beaucoup plutôt à l’italienne; j’allais écrire à la provençale; c’est un -raffiné, un littérateur en amour, il a lu Pétrarque et s’en souvient -dans les sonnets qu’il adresse à sa belle. Il est de l’école de Ronsard, -nourrie de l’antiquité classique; il n’a pas cependant l’allure trop -raide de celui-ci, et je reconnais souvent dans ce qu’il dit, n’en -déplaise à certains auteurs, les grâces maniérées, les _épiceries_ que -la _Pléiade_ reprochait à l’école des Melin de Saint-Gelais et autres -poétereaux de cour. Le livre se ressent du séjour prolongé de son auteur -en Italie. Il serait difficile de noter toutes les imitations qu’a -faites d’Urfé; elles servirent certainement au succès du roman, furent -très goûtées des lettrés, qui savourèrent avec délices ce plaisir de -reconnaître çà et là des fragments de leurs auteurs. Les prêtres -apprécient pour cela particulièrement l’_Astrée_[a]. Théocrite et -Virgile sont mis à contribution: Marini a fourni des _concetti_; -l’_Aminte_ du Tasse et le _Pastor fido_ se retrouvent par fragments. -D’Urfé s’est servi aussi de la _Filli di Seiri_ de Guidubaldo Bonarelli, -de l’_Arcadie_ de Sannazar, et enfin de toute la poésie de Montemayor. -La fameuse Diane de Montemayor a été pour lui le modèle qu’il a réussi à -dépasser. - -Dès son apparition, le roman eut donc un succès éclatant, qui durant -tout le XVIIe siècle ne se démentit pas. Les romans de chevalerie -avaient fini leur temps: on n’en pouvait plus comprendre le charme naïf, -la poésie très simple. On délaissait les insipides récits d’Ollenix du -Mont-Sacré, et ce n’était plus qu’en bâillant, faute de mieux, qu’on -lisait les _Bergeries de Juliette_, les _Amours de Cléandre et de -Domiphille_. Dans ces compilations, le style était absurde, l’intérêt -n’existait pas. On acclama le premier roman qui eût un réel mérite -littéraire, qui valût non seulement par le style, mais par l’art de la -narration, l’ordre, la régularité. - -Ceux qui entreprennent de lire l’_Astrée_ aujourd’hui sont rares; cet -ouvrage a eu pourtant des admirateurs, récemment encore. Jules Janin le -disait à un Marseillais lettré[1]: il faisait de ce roman une de ses -lectures préférées. On est découragé par la longueur, la diffusion. -Aussi peut-on s’étonner que nous louions l’ordre et la régularité du -développement. Sans doute le récit des amours d’Astrée et de Céladon -s’embarrasse de mille autres récits, et l’auteur semble avoir cherché à -rendre l’œuvre touffue. Ce roman dans lequel se serrent, s’entassent -tant d’autres petits romans, nous paraît indigeste. Mais il faut avoir -essayé de lire les romans qui précédèrent l’_Astrée_ pour comprendre -combien cette narration, qui nous paraît si embrouillée aujourd’hui, -était simple, relativement. Un ordre très grand règne dans cette -diffusion apparente; tout cela s’enchevêtre avec art. La netteté -subsiste, grâce à la disposition même adoptée par d’Urfé qui va -régulièrement à la ligne lorsqu’il commence une histoire en dehors de -l’action, et annonce, tout naïvement: _Histoire d’Alcippe_... _Histoire -de Sylvandre_. - - [1] M. Tollon, de qui je tiens le renseignement[b]. - -Il faut surtout saisir ce fait qu’à l’époque de l’_Astrée_ on demandait -seulement ceci: avoir beaucoup à lire. On ne lisait point, comme -aujourd’hui, sans préférences, sans méthode, avec une envie dévorante de -tout voir, de tout connaître, des appétits de curiosité jamais -satisfaits. L’heure n’était pas venue encore du journal, du feuilleton, -ces miettes du repas substantiel auquel s’attablaient nos pères. La vie -de cour et de salon avait de calmes et longs loisirs; on ne lisait point -hâtivement, avec la crainte toujours de n’avoir pas le temps. Une -lecture suffisait pourvu qu’elle durât, qu’elle pût occuper les -veillées, être reprise à tous les intermèdes d’une existence que -n’activait même pas l’émotion guerrière. Il ne fallait point non plus -l’angoisse poignante, la passion qui assombrit le roman moderne. On -voulait un récit qui ne fût pas un drame trop vivement conté, obligeant -à lire d’un trait, mais quelque chose d’un intérêt continu, un livre que -l’on pût feuilleter sans précipitation, sans l’anxiété qui fait courir à -la dernière page, qui eût mille petits dénoûments secondaires, -permettant de s’arrêter ici et là, sans que la curiosité trop excitée en -souffrît. Et c’est comme cela qu’on s’explique le succès de ce long, -compendieux roman[c] de l’_Astrée_, avec ses cinq énormes volumes. - -On voulait aussi qu’un livre pût être discuté, qu’il servît de thème aux -conversations. Après avoir lu quelques pages, on allait en parler dans -une ruelle. Et l’on discutait sur un de ces cas curieux de psychologie -amoureuse que d’Urfé, continuellement, soumet à son lecteur. - -Cette psychologie, qui, sans être très profonde, ne manque pas de -subtilité, séduisait alors beaucoup. Et l’on raffolait de certaines -petites analyses de sentiments, telles que celles-ci. La bergère Astrée -pleure la perte de Céladon qui s’est allé jeter dans les eaux du -tranquille Lignon, devenu pour la circonstance un torrent impétueux. -Toutefois elle n’est pas fâchée qu’il lui ait donné cette preuve -d’amour, et, bien femme, elle a un sourire de satisfaction au milieu de -ses larmes... «Elle recevait un déplaisir extrême de la mort de Céladon, -et toutefois elle n’était point sans quelque contentement au milieu de -tant d’ennuis, connaissant que véritablement il ne lui avait point été -infidèle.» - -Astrée a fait semblant d’aimer Lycidas; une bergère lui dit très -justement: «A quoi nous servait, pour cacher ce que vraiment nous -aimions, de faire croire un amour qui n’était pas... puisque vous deviez -bien autant craindre que l’on crût que vous voulussiez du bien à Lycidas -comme à Céladon?--Ma sœur, ma sœur, répliqua Astrée, lui frappant de la -main sur l’épaule, nous ne craignons guère qu’on pense de nous ce qui -n’est pas, et au contraire le moindre soupçon de ce qui est vrai ne nous -laisse aucun repos.» - -On se pâmait sur ces mille menues observations du cœur humain: - -«Et quoiqu’elle reconnût que vraiment c’était lui, se disputait-elle le -contraire en son âme, suivant la coutume des personnes qui veulent -toujours fortifier comme que ce soit leur opinion.» - -Enfin on était ravi de retrouver des discussions très subtiles, des duos -d’amour tels qu’on en entendait à l’hôtel de Rambouillet, tels que celui -que nous transcrivons d’Alcippe et d’Amaryllis: - -«Je n’eusse jamais cru avoir si peu de force que de ne pouvoir résister -aux coups d’un ennemi qui me blesse sans y penser...» Elle lui répondit: -«Celui qui blesse par mégarde ne doit pas avoir le nom d’ennemi.--Non -pas, répondit-il, ceux qui ne s’arrêtent pas aux effets, mais aux causes -seulement... Quant à moi, je trouve que celui qui offense comme que ce -soit est ennemi, et c’est pourquoi je vous puis bien donner ce nom.» - -Le dialogue, engagé sur ce ton-là, ne s’arrêtera plus. Mais on ne s’en -impatientait pas, et l’on trouvait agréables des compliments dans le -goût de celui-ci: «C’est de votre glace que procède ma chaleur, et de ma -chaleur votre glace.» - -A ce moment, on avait aussi la rage des petits vers: M. de Montausier -lui-même, comme on l’a fait remarquer, était plus capable de faire les -vers d’Oronte que de les juger dignes du cabinet. Tout honnête homme se -piquait d’un peu de littérature, et après s’être fait convenablement -prier, se levait pour dire, en se dandinant d’un air satisfait: -«Sonnet... c’est un sonnet!» Les petits abbés ne venaient point en -visite sans rimer quelque impromptu, déclamer quelque madrigal, en -s’écriant: - - Et c’est dans votre cour que j’en viens d’accoucher! - -Les vers de d’Urfé servirent au succès de l’_Astrée_. Il sema tout son -roman de petites pièces écrites dans le goût du temps. Il ferait beau -voir que l’on puisse être amoureux sans rimer!... Et ces bergers, dès -qu’ils ont un chagrin ou une joie, vite vont l’écrire sur l’écorce d’un -arbre, en vers. Il fallait par-ci par-là, des madrigaux: d’Urfé ne prend -guère la peine de les amener; il sait qu’après quelques pages de prose -on attend un peu de poésie, et tout bonnement, il arrête le récit pour -dire: - -«Et sur ce sujet, un jour qu’il fut prié de chanter, il dit de tels -vers...» - -Ou bien: - -«Après qu’ils furent séparés, Alcippe grava de tels vers sur un -arbre...» - -La plupart de ces vers sont déplorables, il faut le dire. Mais dans le -nombre on en peut noter quelques-uns de jolis. En voici quatre que nous -citons pour leur coupe toute moderne, un je ne sais quoi qui rappelle -les vers de M. Sully Prudhomme: - - Quoique l’Espérance soit morte, - Désir, pourtant tu ne meurs pas! - . . . . . . . . . . . . . . . . - Le désir me demeure en l’âme, - Bien que l’espoir en soit ôté... - -Par toutes ces fadeurs, par tout cet artificiel, le roman devait plaire. -Chacun alla habiter en imagination ce pays de Forest qui, tel que d’Urfé -le dépeignait, paraissait si bien fait pour des gens frivolement -amoureux, avec son paysage de décors, joli et frais, comme peint, et ses -grands arbres dont les troncs noueux se couvrent d’inscriptions rimées, -de chiffres entrelacés, et ces fontaines, ces grottes merveilleuses, ces -apparitions de nymphes dans le feuillage... O le ravissant pays! -n’est-ce pas le pays du Tendre lui-même? La nature y est complice, -_truquée_, comme nous dirions aujourd’hui: un petit bois s’offre toutes -les fois qu’on en a besoin; sous les pas des couples enlacés le sol se -feutre d’un gazon épais; le soleil se couche à propos, la lune éclaire -au bon moment, des rochers tapissés de mousse prêtent pour s’asseoir à -deux une place engageante; et les vieux arbres sont creux, pour servir -de boîte aux lettres... - -Ce petit coin délicieux où tout, par une divinité invisible, a été -arrangé pour qu’on s’y aime à l’aise, devait paraître un paradis à cette -société qui subordonnait tout à l’amour. Car on était alors parfait -amant, et rien de plus; tout autre sentiment que celui d’_honneste -amitié_ était étouffé. A tel point que lorsqu’Astrée perdit ses parents, -«ce ne fut pour elle un faible soulagement, pouvant plaindre la perte de -Céladon sous la couverture de celle de son père et de sa mère». Le petit -calcul de la tendre bergère n’est-il pas du dernier touchant? Et d’Urfé -nous conte cela naïvement, sans y rien voir de mal. Il semble, d’après -ces deux lignes négligemment jetées, que les liens de famille au XVIIe -siècle n’étaient pas très resserrés. - -Comme dernier élément de succès, notons les allusions contemporaines. -Mais il faut se garder de voir dans l’_Astrée_ un roman à clef. On a -voulu tout expliquer; cela paraît absurde. Ce qui est vrai, c’est -qu’Henri IV est représenté sous les traits d’Euric, roi des Wisigoths, -Bellegarde sous ceux d’Alcidon; la belle Daphnide n’est autre que -Gabrielle d’Estrées. - -Si après avoir expliqué le succès de l’_Astrée_ nous voulons le -constater, cela nous est facile dans tous les écrivains du temps. Ce fut -un des seuls romans qui, devant le clergé lui-même, trouvaient grâce. -Pierre de Camus, évêque de Belley, adorait d’Urfé. François de Sales -lui-même en fut l’admirateur. L’_Histoire littéraire des Bénédictins_ -dit qu’Honoré d’Urfé tira les romans de la barbarie dans laquelle ils -avaient végété jusqu’alors. Les esprits les plus graves furent séduits: -Honoré d’Urfé exerce sur toute la littérature classique une grande -influence. Patru savait par cœur trois volumes de l’_Astrée_, et La -Fontaine en faisait ses délices, malgré sa peur des grands ouvrages. Il -a dit de d’Urfé: - - Étant petit garçon, je lisais son roman, - Et je le lis encore, ayant la barbe grise. - -Boileau en a fait un bel éloge: «d’Urfé a soutenu, dit-il, l’intérêt de -sa longue pastorale par une narration également vive et fleurie, par des -fictions très ingénieuses et par des caractères aussi finement imaginés -qu’agréablement variés et bien suivis.» - -Longtemps après l’apparition du livre, la vogue de l’_Astrée_ était -extraordinaire dans les salons, dans le monde. Un honnête homme est tenu -de savoir son _Astrée_: on peut le questionner. Et même cela devient un -passe-temps, un jeu de société: «Chez l’abbé de Gondy on se divertissait -entre autres choses à s’écrire des questions sur l’_Astrée_, et qui ne -répondait pas bien payait pour chaque faute une paire de gants de -frangipane...» Il ne fallait pas se tromper sur les aventures de Céladon -et de Sylvandre; on devait, pour être du bel air, en connaître tous les -détails. Ce genre de succès, très mondain, restreint dans les limites -des salons, ressemble peu à celui qu’obtiennent aujourd’hui les romans -d’Émile Zola. Voit-on, dans une réunion élégante, au thé de cinq heures -d’une mondaine, ces dames se distraire à poser des questions sur les -aventures de Gervaise ou de Coupeau?... - -Ce succès ne fut pas seulement français. Il s’étendit dans toute -l’Europe. Honoré d’Urfé reçut, vers 1624, une lettre fort curieuse, -adressée par 29 princes ou princesses, 19 grands seigneurs ou dames -d’Allemagne, qui ayant pris les noms des personnages de l’_Astrée_ -avaient formé l’Académie des vrais amants, une réunion pastorale à -limitation de celles du roman. Datée du «carrefour de Mercure», elle le -suppliait de prendre pour lui le nom de Céladon. - -L’_Astrée_ a rendu à la langue française un grand service en la tirant -du pathos. Car les périodes trop fleuries, les expressions -prétentieuses, n’empêchent pas le style d’être coulant, vif, aisé, même -par moments ingénu, simple, et d’une grâce facile. C’est de la véritable -prose française. La phrase se balance harmonieusement sans être trop -longue. On a souvent cité le début, cette jolie description du pays du -Forest et du Lignon. En mille endroits, le style est délicieux, d’une -pureté parfaite. On a dit que d’Urfé avait préparé la langue dont -allaient se servir les maîtres, la langue pure et élégante de Racine; et -cela ne semble pas exagéré. - -Mais l’œuvre de d’Urfé, celle dont il faut le plus lui être -reconnaissant, est celle qu’il a accomplie avec l’hôtel de Rambouillet. -L’influence que son roman a exercée sur les mœurs est incontestable; -cette société polie, raffinée du XVIIe siècle, que nous admirons, a -copié l’_Astrée_. C’est à d’Urfé qu’on est redevable de toutes les -élégances de sentir et de penser du siècle de Racine. C’est grâce à lui -que l’on vit à Paris, au Louvre, à Chantilly, à l’hôtel de Soissons, -s’ouvrir de véritables cours d’amour; la société déjà mise en goût de -vertu par l’exemple de la marquise de Rambouillet acheva de se convertir -à l’amour honnête qui lui paraissait si séduisant et prit de belles -leçons de morale en écoutant la parole grave du druide Adamas qui, dans -l’_Astrée_, fait toujours entendre la voix de la raison et de la vertu -tolérante. - -Allons chercher dans M. Zola lui-même une expression qui peint bien ce -que fit d’Urfé: «il planta les petites fleurs bleues de l’idéal dans la -brutalité des désirs.» Et qui sait? peut-être est-ce grâce à lui -qu’Henri IV, le roi joyeux viveur, peu délicat en fait d’amour, eut sa -petite fleur bleue, lui aussi! Il aima une fois platoniquement, le -libertin Béarnais; il conçut un pur amour, une respectueuse adoration -pour la charmante Mme de Guercheville qui sut, avec une fermeté douce, -le repousser. Et pourquoi ne pas reconnaître l’influence de l’_Astrée_, -lorsqu’il lui écrit, à la veille d’une bataille: «Si je meurs, bien vous -puis-je assurer que ma pénultième pensée sera à vous, et ma dernière à -Dieu, auquel je vous recommande, et moi aussi...»? - - - - -II - - -Peindre la société qui lut l’_Astrée_--société d’élite cantonnée dans -quelques salons, dont rien ne vit plus, placée maintenant au vrai point -de vue pour l’observateur que n’agitent plus les passions, qui ne -cherche plus à défendre les thèses du moment,--est en somme chose aisée. -Mais donner la physionomie de l’heure présente, de l’heure qui sonne -pour une société démocratique étendue à l’infini, où tout se mêle, se -confond,--paraît plus difficile. Ce n’est plus un petit coin qu’il faut -montrer, la société n’est plus composée d’un seul groupe lettré et -délicat, c’est tout un monde énorme qu’il faudrait étudier. Cela devient -presque impossible. - -Il importe cependant, après avoir replacé d’Urfé dans la société qu’il -anime, de camper dans son siècle, dans son milieu, Émile Zola. Ce sera -l’étudier d’après ses principes mêmes. - -Quel changement apporté par deux siècles! Un abîme profond s’est creusé, -dont les rives, maintenant lointaines, ne paraissent pas avoir pu être -autrefois réunies. - -La poésie et ses banalités tendres, la galanterie exquise dont le nom -lui-même a été profané odieusement, toutes ces douces inutilités dont le -souci du positif, le goût du pratique et du réel n’ont rien à faire, ont -été balayées. La place est nette; et le siècle dans son orgueil, se pare -de ces ruines croulantes; il se glorifie de sa vieillesse; les -décadences n’ont jamais été portées avec une telle fierté; les hontes -s’avouent. Bien vieille en effet cette société qui a tout vu, tout -appris sans s’instruire, qui a essayé et brisé tant d’outils, qui se -raille des enthousiasmes des sociétés jeunes, à qui reste seulement le -culte de la matière, du tangible! On ne se laisse plus bercer par les -contes bleus, par les rêveries poétiques. On pense moins qu’on ne -compte. Nous vivons sur une table de Pythagore, pour emprunter -l’expression d’une héroïne de M. Dumas, un des contempteurs les plus -âpres, les plus impitoyables de son siècle. On ne s’amuse pas, on jouit. -Les goûts ont fait place aux besoins, les désirs vagues d’idéal, de -bonheur vrai, aux appétits dont la brutalité s’affiche. - -On est loin certes des rubans et des dentelles; il n’y a plus -d’élégance, ou du moins ce n’est qu’une élégance extérieure, -superficielle (bien contestable d’ailleurs), qui masque à peine le fond -de grossièreté, la parfaite inélégance dans les façons de sentir et de -penser. La notion de l’amour a subi l’atteinte de cette dépravation -générale, le culte chevaleresque est disparu, son rite ridiculisé! - -Surprenez quelques-uns des madrigaux qu’adressent les jeunes hommes aux -jeunes femmes d’aujourd’hui; vous n’aurez certes pas à en admirer la -discrétion, l’expression contenue: ils sont le plus souvent d’un cynisme -à peine déguisé, et le désir s’y exprime plus que l’amour. Car on entre -maintenant de plain-pied du monde où l’on ne respecte pas les femmes -dans celui où on est obligé à des égards--on passe de l’un à l’autre si -rapidement d’ordinaire qu’on n’a pas le temps toujours de changer -d’habitudes, de langage. L’argot a envahi peu à peu les salons. Ne -valait-il pas mieux la belle langue pure, un peu cérémonieuse, -d’autrefois--ou même le jargon des précieux? - -Nous sommes dans une période de transition, comme toutes les périodes -dites décadentes, malades de progrès, d’industrie, de science. Nous -sommes dans un siècle de démolition; «une poussière de plâtre emplit -l’air, les décombres tombent avec fracas.» Plaise à Dieu qu’ils ne se -trompent pas ceux qui ajoutent avec Zola: «Demain, l’édifice sera -reconstruit»! - -Nous vivons dans la fièvre: il nous faut des œuvres fiévreuses. Comme le -dit le chef de l’école naturaliste, «nous nous plaisons à fouiller dans -les plaies, à descendre toujours plus bas, avides de connaître le -cadavre du cœur humain». On ne veut plus vivre dans le convenu; on -repousse les banalités doucereuses du mensonge. Vaut-il pas mieux -traiter cette société énervée par les «fortifiantes brutalités de la -vérité?» - -Et alors on voit paraître des livres que nul n’aurait osé signer -autrefois. Le lecteur, peu à peu habitué par les journaux qui racontent -tout, finit par ne plus se choquer de rien. Et on s’accoutume si bien à -la littérature malsaine que c’est, comme on la dit, le livre honnête que -l’on cache et que l’on rougit de lire. - -On se laisse entraîner par le courant, car cette littérature a sa -grandeur, sa force. «Cela vous monte à la tête, comme un vin puissant; -on s’oublie à lire, mal à l’aise et goûtant des délices étranges.» La -théorie artistique le proclame: peu importent l’hygiène, la santé -morale--il faut du vrai, du vécu; on veut retrouver un homme dans chaque -œuvre, et l’on sait bien que l’homme a des bassesses. «Une œuvre d’art -est un coin de la création vu à travers un tempérament.» Voilà la grande -formule. Peu importe que ce tempérament soit plus ou moins ardent, plus -ou moins libertin. - -Zola, avec sa franchise qui ne recule devant rien, le dit bien haut, et -presque toute l’époque le répète après lui: «J’aime les ragoûts -littéraires fortement épicés, les œuvres de décadence où une sorte de -sensibilité maladive remplace la santé plantureuse des époques -classiques. Je suis de mon âge.» - -Et malheureusement tous, nous sommes de notre âge: et qui sait même où -nous irons, à force d’être de notre âge? - -La théorie de Zola est fort simple: point de héros, des hommes. La vie -doit être étalée, racontée telle qu’elle est, dans sa banalité comme -dans ses brutalités. L’intrigue habilement nouée, le _deus ex machinâ_, -ces ressources de la scène, sont écartées; c’est le journal quotidien, -par doit et avoir, des faits. La nouvelle école, «lasse des héros et de -leurs mensonges, s’est aperçue qu’elle n’avait qu’à se baisser, à -déshabiller le premier passant venu, pour faire du terrible et du -grand». Oui; mais le premier passant venu est souvent, presque toujours, -l’être banal, commun, étranger à ce «terrible» et à ce «grand» qui -attachaient et passionnaient dans le roman d’autrefois, ce roman relégué -par les nouveaux venus dans l’armoire aux jouets cassés, aux amusettes -d’enfants. - -Émile Zola veut laisser dans le roman le moins de place possible à la -création. «Le don de voir est moins commun que celui de créer.» Zola ne -voit point le sophisme: l’auteur qui crée a vu déjà; l’étude de -l’individu et l’observation des détails lui sont indispensables pour la -conception du type et de l’ensemble. Zola pousse à fond son idée, -ingénieusement suivie d’ailleurs. «De même qu’autrefois on disait d’un -romancier: il a de l’imagination, je demande qu’on dise aujourd’hui: il -a le sens du réel.» - -Les romans seront ainsi de fortes pages d’étude; leur intérêt sera dans -la nouveauté des documents et l’exactitude des peintures. Ils seront -enfin le «procès-verbal humain» que rêve la nouvelle école. - -Le romancier que veut être Zola, il nous l’a dit en deux lignes: «Celui -qui a le sens du réel, et qui exprime avec originalité la nature en la -faisant vivre de sa vie propre...» - -Est-il arrivé à faire des tableaux aussi vrais qu’il le prétend? C’est -ce que nous ne croyons pas. Il l’avoue lui-même: le romancier, à notre -époque, ne se dégage pas assez du littérateur. Il reconnaît qu’on trouve -trop de plaisir à polir une phrase, à La faire harmonieuse, et qu’on a -des recherches exagérées d’expressions. Il craint que bien des œuvres -d’aujourd’hui ne soient que de «jolis joujoux» qui ne resteront pas. Il -va jusqu’à regretter la belle prose simple du XVIIe siècle. - -Et en effet, c’est là ce qui lui manque, à lui, presque toujours, -presque partout, la simplicité. Il prétend en outre nous montrer la vie -toute plate, toute banale, dans son désordre. Mais il n’y parvient pas -toujours, car il y a une ordonnance souvent parfaite dans ses romans. Le -dénouement romanesque n’existe pas si l’on veut; mais on voit que -l’auteur, pour nous donner une image parfaite de la vie, va remettre les -personnages dans la position où ils étaient au commencement, et nous -montrer, la crise une fois passée, l’existence humaine reprenant son -train bourgeois. Mais pour en arriver là il faut quelquefois déployer -plus d’art que pour ménager un dénouement, et cet art peut se laisser -sentir. On aboutit aussi à écarter trop l’imprévu, à faire notre vie -trop banale. Nous savons tous qu’il se passe quelquefois des drames -singuliers, compliqués, presque semblables à ceux qu’inventent les -auteurs méprisés par Zola. - -Du reste, lui, si prosaïque, si brutal, qui crie contre le lyrisme, -n’a-t-il pas souvent composé ses romans comme de véritables poèmes? Il y -a chez lui une étrange, une vigoureuse poésie, qu’il dégage de la -matière. Je ne parle pas de ses premiers romans, _Madeleine Férat_ par -exemple, où l’on noterait des tirades d’amour dignes du théâtre de -Victor Hugo. Mais dans ses romans les mieux observés, ceux dans lesquels -il ne s’est infiltré, comme il dit, aucun lyrisme, qui passent pour être -d’une terrible brutalité, tels que la _Curée_, _Nana_, _Pot-Bouille_, -etc...; réussit-il à peindre avec une parfaite vérité? C’est encore -contestable. - -Qu’il le veuille ou non, il a exagéré le mal. Ou pour mieux dire (car le -mal existe certainement, peut-être aussi horrible qu’il nous le -dépeint), il n’a rien vu de la partie saine. On citera telle ou telle -page, très vertueuse, très honnête: mais on sait bien que ce sont là des -exceptions. Quand il a étudié la bourgeoisie, les classes riches, il les -a étudiées par les cours intérieures, par les communs. Et le peuple, il -l’a étudié par le mastroquet, par l’_Assommoir_. Dans sa maison de -_Pot-Bouille_, tous ses bourgeois sont des misérables, et des abîmes de -perversité se creusent «derrière leurs belles portes d’acajou verni». Il -y a peut-être dans tout l’hôtel une famille honnête: il ne nous en dit -rien, il nous la montre seulement sortant en voiture, et cela lui -suffit, de nous l’avoir fait admirer une fois, à travers les glaces du -coupé. Dans son _Assommoir_, tous ses ouvriers sont des ivrognes, des -dépravés. Et s’il veut en peindre un honnête, rangé, le bonhomme mal -campé sur ses pieds est tout de suite ridicule, gauche: son _Gueule -d’Or_ prête à rire, avec ses sermons. - -Il semble pourtant que la meilleure partie de son œuvre soit précisément -cet _Assommoir_ et tout ce qui ne prétend pas décrire le monde brillant, -le monde riche. Car celui-là, Zola en donne la plus fausse idée: il le -peint en homme qui en a toujours vécu éloigné; il en décrit les luxes -avec une véritable naïveté, parlant des intérieurs somptueux comme en -doit parler un ouvrier socialiste qui n’en a jamais visité un. Il croit -aux raffinements inouïs, aux baignoires d’argent, aux moindres objets en -or fin, aux serres qui sont de véritables forêts vierges, aux boudoirs -où s’entassent des fortunes en bibelots. Il exagère, il exagère -toujours: c’est là son maître défaut, celui où se trahit le Provençal. -Dans ce décor éblouissant qui tient du conte de fées, il ne fait mouvoir -que des corrompus, que d’horribles vicieux, Là encore, il n’a rien voulu -voir de ce qu’il peut y avoir de bon, d’honorable. Et n’en trouvons-nous -pas la preuve dans cet aveu étonnant: «Nous autres, manants, gens de -petite fortune, nous ne connaissons le monde que par les procès -scandaleux qui éclatent chaque hiver...»? - -Tout s’explique alors. Il étudie sur les exceptions. Car il nous est -permis d’avancer que les procès sont des exceptions. On comprend qu’en -travaillant de la sorte, Zola ne peut voir que ce qu’il y a de pire, ce -que la société rejette chaque année. «Le monde, s’écrie-t-il, le voilà -quand une passion le secoue, quand un drame violent le jette en dehors -de ses politesses et de ses convenances.» C’est-à-dire: le monde, le -voilà quand il n’est plus le monde. Puisque Zola veut étudier la vie -ordinaire, dans son train de tous les jours, qu’il étudie la société -dans ses habitudes, dans ses mœurs, lorsqu’elle n’est point «secouée». -Qu’il n’aille pas choisir justement pour la dépeindre, le moment où elle -est en plein «drame violent»: d’abord parce que c’est imiter les -romanciers qu’il décrie, qui cherchent l’extraordinaire, le poignant, et -puis parce qu’il ne nous montre pas la vie banale, la vie qu’il nous a -promis de copier. - -Ceci ne fait point que nous n’admirions Zola; il a écrit des pages -superbes, des pages qui resteront: plus que tout autre, il a l’art de -décrire, de donner l’impression. On garde le souvenir d’un roman de lui -comme d’une chose qu’on a vue. On ne saurait lui nier la puissance, la -grandeur, souvent l’éloquence indignée. Enfin, il faut respecter en lui -la foi, la foi sincère, vibrante, que quelques-uns ont voulu mettre en -doute, mais qui existe cependant chez lui. Nous avons peu d’écrivains -plus convaincus. - -Il nous reste à voir, comme pour d’Urfé, les services qu’il a pu rendre. -N’hésitons pas à dire qu’il a nui. Au point de vue moral, quoiqu’il -prétende être d’une lecture fortifiante, il a aidé certainement à la -dépravation. Nous avons entendu dire à un médecin d’esprit supérieur -qu’à notre époque où tout le monde est plus ou moins hystérique, il est -impossible, scientifiquement impossible, qu’une jeune femme, un jeune -homme lisent Zola sans en subir une atteinte pernicieuse. Certaines -descriptions seraient d’un effet infaillible sur les nerfs d’un sujet un -peu faible. Récemment, dans la _Revue des deux mondes_, M. -d’Haussonville attribuait à la littérature naturaliste l’abaissement du -sens moral, la recrudescence des crimes. Il ne faudrait pas exagérer ces -effets: ils existent pourtant. - -Au point de vue artistique, nous comprenons la thèse de Zola; nous -admirons dans ces œuvres de décadence, comme il les appelle, ce qu’il y -faut admirer, l’art, la puissance, la vérité. Il a le droit, lui, quand -paraît un de ces romans de malades «où tout souffre, tout se plaint», de -louer, de s’enthousiasmer: car il n’est qu’artiste, et nous savons bien -qu’il ne s’occupe pas de l’ordure que les autres voient. Il a le droit, -devant ce roman, de s’écrier: «J’ai pour lui la curiosité du médecin qui -est mis en face d’une maladie nouvelle. Alors je ne recule devant aucun -dégoût: enthousiasmé, je me penche sur l’œuvre, saine ou malsaine, et au -delà de la morale, au delà des pudeurs et des puretés, j’aperçois tout -au fond une grande lueur qui sert à éclairer l’ouvrage entier, la lueur -du génie humain en enfantement.» Mais combien en est-il qui aient le -droit de parler ainsi? C’est à un petit groupe très restreint -d’artistes, de lettrés, de délicats que devraient s’adresser les œuvres -de Zola. Je voudrais croire que pour ceux-là seuls il les a écrites, et -qu’il s’irrite, comme il le dit, de voir ses livres achetés pour y -chercher des gravelures. Mais le fait est indéniable; et ceux qui -peuvent véritablement comprendre ce qu’a voulu l’auteur ne sont pas -assez nombreux pour faire _monter si haut_ le chiffre des éditions de -_Nana_ ou de _Pot-Bouille_. - -Au gros public ces livres ont fait du mal. On y a trop vu l’habileté, la -coquinerie triomphantes. Enfin le vice y a trop été décrit, le vice qui, -sous quelques couleurs qu’on le présente, ne fait jamais horreur. Ce -pessimisme, dont tous ressentent les atteintes, n’est-il pas un des -fruits de cette littérature? Je ne crois pas qu’après avoir lu la -_Curée_ ou _Nana_ on voie la vie sous des couleurs claires et gaies. On -se sent attristé, plein d’amertume, quand on ferme un des ouvrages de -cet homme de grand talent qui s’enorgueillit d’être un «hypocondre». - - - - -III - - -Nous avons étudié les deux romanciers, après les avoir placés dans leurs -milieux. Il est inutile d’insister sur les différences qui existent -entre eux. D’un côté, l’ultra-sentimentalisme, de l’autre, le -naturalisme brutal; ici, l’artificiel, le convenu; et là, l’affectation -du naturel. Zola décrira les maladies les plus affreuses[2];--d’Urfé, au -contraire, voulant faire allusion à une jeune femme atteinte de la -petite vérole, supposera «une beauté qui se déchire le visage avec la -pointe d’un diamant». Car il est de ceux dont parle Sainte-Beuve «qui -cherchent avant tout, dans le roman, l’embellissement ou l’oubli de la -vie». Ses peintures sont de fantaisie: «Quand j’ai visité les rives du -Lignon, sur la foi de d’Urfé, disait Jean-Jacques à Bernardin de -Saint-Pierre, je n’y ai trouvé que des forges et un pays enfumé.» Zola, -lui, aurait décrit le pays enfumé et les forges. - - [2] Voir les peintures de la goutte (_La Joie de vivre_), du delirium - tremens (_L’Assommoir_), la mort de Nana. - -Pourtant entre ces deux écrivains si opposés, placés aux deux extrémités -d’une évolution opérée dans les mœurs, dans les esprits, ne pourrait-on -trouver quelque chose de commun? Pour être éclos sous le même soleil, -leurs talents n’auront-ils conservé aucune parenté? Ce sont deux -novateurs, deux chefs d’école: tous deux traînent à leur suite une foule -d’imitateurs qui les font méconnaître, qui nuisent à leurs théories par -les applications bizarres ou excessives qu’ils en font. Mais ce n’est là -qu’une coïncidence. Provençaux tous deux, n’ont-ils rien de commun en -provençalisme? - -Tout de suite, nous remarquons chez eux la longueur, l’abondance -immodérée des détails. N’est-ce pas là un peu le bavardage méridional? -Et aussi une tendance naturelle, très marquée, à décrire? Nous touchons -ici à cette importante question de la description, particulièrement -intéressante à étudier dans Zola et dans d’Urfé. - -«Il serait bien intéressant, a dit Zola, d’étudier la description dans -nos romans, depuis Mlle de Scudéry jusqu’à Flaubert. Ce serait faire -l’histoire de la philosophie et de la science pendant les deux derniers -siècles: car sous cette question littéraire de la description, il n’y a -pas autre chose que le retour à la nature, ce grand courant naturaliste -qui a produit nos croyances et nos connaissances actuelles. Nous -verrions le roman du XVIIe siècle, tout comme la tragédie, faire mouvoir -des créations purement intellectuelles sur un fond neutre, indéterminé, -conventionnel; les personnages sont de simples mécaniques à sentiments -et à passions, qui fonctionnent hors du temps et de l’espace; et dès -lors le milieu n’importe pas, la nature n’a aucun rôle à jouer dans -l’œuvre...» - -Zola se trompe. Très probablement, il n’a pas lu l’_Astrée_. Il y a chez -d’Urfé une étonnante précision, la plus scrupuleuse exactitude dans les -descriptions. Et nous n’hésiterions pas à dire qu’il est le premier qui -ait introduit dans le roman le sentiment de la nature, encadrant les -émotions du cœur humain. D’Urfé sait associer les impressions que nous -font les paysages aux divers sentiments qui agitent ses héros. N’est-ce -pas ainsi que l’on décrit aujourd’hui dans le roman, en montrant de -quelle lumière triste ou rose s’éclaire un site, selon que nous sommes -d’humeur joyeuse ou mélancolique? - -Sylvandre erre seul, la nuit, dans un bois, et «le lieu solitaire, le -silence et l’agréable lumière se fait complice de sa rêverie.» «Tout ce -qu’il voyait et tout ce qui se présentait devant lui ne servait qu’à -l’entretenir en cette imagination.» - -Ceci ne paraît-il pas tout moderne? Sylvandre a surpris les confidences -de Diane à Astrée: - -«Il se retira vers ses compagnons aussi doucement qu’il en était parti, -et ayant repris sa place, et regardé si quelqu’un de ces bergers ne -veillait point, et trouvant qu’ils étaient tous profondément endormis, -il se mit à la renverse, et les yeux en haut, il considérait à travers -l’épaisseur des arbres les étoiles qui paraissaient et les diverses -chimères qui se formaient dans la nue; mais il n’y en avait point tant, -ni de si diverses, que celles que les discours qu’il venait d’ouïr lui -mettaient en la pensée...» - -Toutefois la description chez d’Urfé n’a pas les mêmes caractères que -chez Zola. Elle n’est pas toujours _vivante_ comme celles que Zola -s’efforce de faire. Car la nouvelle école essaie de faire une traduction -de la nature, comme dit Zola, qui _respire_ «dans ces frissons notés, -ces chuchotements balbutiés, ces mille souffles rendus sensibles...». - -«C’est injustement rapetisser notre ambition que de vouloir nous -enfermer dans une manie descriptive n’allant pas au delà de l’image plus -ou moins peinturlurée.» - -Ce qui multiplie aussi les descriptions chez les romanciers de l’école -naturaliste, c’est l’amour passionné de la nature; ils en sont arrivés à -mettre une âme dans tout, à faire souffrir le paysage pour ainsi dire. -C’est là ce qui distingue bien leurs descriptions de celles de d’Urfé. -«La passion de la nature nous a souvent emportés, et nous avons donné de -mauvais exemples par notre exubérance, par nos griseries de grand air. -Rien ne détraque plus sûrement une cervelle de poète qu’un coup de -soleil. On rêve alors toutes sortes de choses folles; on écrit des -œuvres où les ruisseaux se mettent à chanter, où les chênes causent -entre eux, où les roches blanches soupirent comme des poitrines de femme -à la chaleur de midi. Et ce sont des symphonies de feuillages, des rôles -donnés aux brins d’herbe, des poèmes de clartés et de parfums. S’il y a -une excuse possible à de tels écarts, c’est que nous avons rêvé -d’élargir l’humanité, et que nous l’avons mise jusque dans les pierres -du chemin.» - -Ce n’est évidemment pas avec cette poésie de la matière que d’Urfé -dépeint. Mais il semble pourtant qu’il ait compris la description comme -Zola, lorsque celui-ci la définit «un état du milieu qui détermine et -complète l’homme.» Dans l’_Astrée_, les héros sont toujours placés dans -un certain milieu; on décrit avec soin le fond sur lequel ils se -meuvent, et aussi leur manière de se mouvoir. D’Urfé peint toute chose -avec une extrême vérité qui étonne lorsqu’on le lit aujourd’hui, et -paraît toute moderne. Il montre ses personnages, et note soigneusement -tous leurs mouvements, tous leurs gestes. On ne les entend pas -seulement, on les voit parler: «Se tournant vers moi, comme souriant, -elle dit en penchant dédaigneusement la tête de son côté.» Il y a dans -l’_Astrée_ des petites scènes que l’on pourrait mimer. Si nous ouvrons -au hasard un roman de Zola, nous trouvons ce moyen employé; ainsi dans -une _Page d’Amour_ l’arrivée du soldat, «le petit bonhomme bêta» -cherchant dans sa poche la lettre qu’on lui a confiée. Tous ses gestes -sont notés; on les suit jusqu’au dernier, très trivial, de se taper sur -les cuisses, désespéré. C’est là ce qu’on rencontre sans cesse chez -d’Urfé. On voit bien la succession des mouvements de Galathée au moment -où, assise entre ses deux compagnes, sur les rives du Lignon, elle -aperçoit à travers les arbres Céladon évanoui: - -«Parce qu’elle croyait d’abord que ce fut un berger endormi, elle -étendit les mains de chaque côté sur ses compagnes... puis, sans dire un -mot, mettant le doigt sur la bouche, leur montra de l’autre main, entre -ces petits arbres, ce qu’elle voyait, et se leva le plus doucement -qu’elle put pour ne l’éveiller.» - -D’Urfé se préoccupe toujours de montrer les attitudes, de poser ses -personnages, procédé encore tout moderne. Nous voyons Astrée «qui déjà -s’étant assise sur un vieux tronc, le coude appuyé sur le genouil, la -joue sur la main, se soutenait la tête et demeurait pensive...». - -Quand le berger et la bergère causent, assis l’un près de l’autre, tout -comme un romancier d’aujourd’hui il nous montre l’endroit: «Un tertre un -peu relevé, contre lequel la fureur de l’onde allait se rompant, soutenu -par en bas d’un rocher tout nu, couvert en dessus seulement d’un peu de -mousse...»; et nous voyons le berger qui, tout en causant ainsi au bord -de l’eau, distraitement «frappe dans la rivière du bout de sa houlette». - -S’il est vrai que sa description manque d’âme, n’a pas cette vie qui -circule dans celle de Zola, et qu’on sent souvent, lorsqu’elle se -prolonge, que l’auteur prend à la faire un «plaisir de rhétoricien», si -elle ressemble à celle de Théophile Gautier, elle n’en est pas moins -souvent gracieuse, et dément l’assertion de Zola qui nie qu’on ait -décrit dans le roman au XVIIe siècle. - -Cette description semble d’aujourd’hui: «Sur le penchant du vallon -voisin, duquel ce petit ruisseau arrose le pied, il s’élève un bocage -épais, branche sur branche, de diverses feuilles. Là, les arbres s’entre -ombragent, épandus l’un sur l’autre, de sorte que malaisément -pouvaient-ils être percés du soleil, et par ainsi au plus haut du midi -même, _une chiche lumière d’un jour blafard y pâlissait d’ordinaire_.» - -D’Urfé se rapproche encore de Zola par l’extraordinaire minutie, par -l’amour du petit détail. Quand il peint les tableaux de la Grotte -merveilleuse, il nous fait exactement voir la position de ses Amours. En -voici un qui, «ayant mis la corde à un des bouts de l’arc, afin de la -mettre en l’autre, baisse ce côté en terre, et du genou gauche plie ce -côté en dedans; de l’estomac il s’appuie dessus, et de la main gauche et -de la droite, il tâche de faire glisser la corde jusqu’en bas. Cupidon -est un peu plus haut, de qui la main gauche tient son arc, ayant la -droite encore derrière l’oreille, le coude levé, les trois premiers -doigts entre ouverts et presque étendus». - -Ne serait-il pas piquant enfin de montrer dans quelques descriptions -d’Urfé naturaliste, d’Urfé aussi réaliste qu’a pu l’être Zola? Voilà -sans doute ce que peu de gens soupçonnent. Prenons cette vieille qui est -dépeinte «une baguette en la main droite, un livre tout crasseux en -l’autre, avec une chandelle...». Les oppositions des ombres, les effets -de la chandelle entre les obscurités de la nuit, sont notés comme par -Zola lui-même: «le côté gauche du visage fort clair, la bouche -entrouverte paraît par le dedans claire, autant que l’ouverture permet à -la clarté d’y entrer; le bras qui tient la chandelle, vous le voyez -auprès de la main fort obscur, à cause que le livre qu’elle tient y fait -ombre, et le reste est si clair par le dessus qu’il fait plus paraître -la noirceur du dessous.» - -Voici une page, la description d’un noyé, qui est du pur naturalisme, il -n’y aurait pas un mot à changer pour l’introduire dans un livre moderne: - -«Il avait encore les jambes en l’eau, le bras droit mollement étendu -par-dessus la tête, le gauche à demi tourné par derrière et comme engagé -sous le corps. Le cou faisait un pli en avant pour la pesanteur de la -tête qui se laissait aller en arrière; la bouche, à demi entrouverte et -presque pleine de sablon, dégouttait encore de tous côtés; le visage en -quelques lieux égratigné, souillé, les cheveux qu’il portait assez longs -si mouillés que l’eau en coulait comme de deux sources le long de ses -joues; le milieu des reins était tellement avancé qu’il semblait rompu, -et cela faisait paraître le ventre plus enflé, quoique, rempli de tant -d’eau, il le fût assez de lui-même.» - -Le dernier trait est tout à fait remarquable: «Au même instant l’eau -qu’il avait avalée ressortit en telle abondance, que Nyope eut opinion -qu’on pouvait le sauver.» - -Nous pourrions citer encore bien de ces descriptions. En quelques mots, -d’Urfé nous montre le petit Sanymède «grasset, potelé, blanc, les -cheveux dorés et frisés», ou un nègre horrible, «le visage reluisant de -noirceur, les cheveux raccourcis et mêlés, la barbe à petits bouquets, -la bouche grosse, les lèvres renversées et presque fendues sous le -nez.»--Ce tableau de Saturne dévorant ses enfants prouvera que ce n’est -point un paradoxe de soutenir qu’il y ait du naturaliste dans d’Urfé. Il -nous montre le dieu «la bouche dégouttante de sang, pleine encore d’un -morceau de ses enfants dont il avait un demi mangé en la main gauche, -auquel par l’ouverture qu’il lui avait faite au côté avec les dents on -voyait comme panteler les poumons et trembler le cœur...» L’enfant a la -tête renversée, «les jambes élargies d’un côté et d’autre, toutes -rougissantes du sang qui sortait de la blessure que ce vieillard lui -avait faite, de qui la barbe longue et chenue se voyait tachée des -gouttes de sang qui tombaient du morceau qu’il tâchait d’avaler. Ses -bras et jambes nerveuses et crasseuses étaient en divers endroits -couvertes de poils, aussi bien que ses cuisses maigres et décharnées». - -Ainsi, tout comme Zola, d’Urfé a eu la passion de décrire: il a -introduit dans le roman le sentiment de la nature, que plus tard Zola -ramène, après George Sand, en le concevant d’autre manière. Les deux -romanciers ont ce même soin du menu détail, de la précision. Ils en -arrivent l’un et l’autre à écrire de trop longues pages d’inventaire. Et -ces descriptions auront sans doute la même fortune. Combien de celles de -d’Urfé aujourd’hui nous paraissent insupportables! Et pourtant elles -durent intéresser autrefois, alors qu’elles montraient les choses de -l’époque, qu’elles portaient sur ce qui plaisait. Que de descriptions -chez Zola paraîtront aussi fastidieuses que celles de l’_Astrée_! - -Nous cherchions quel caractère commun pourrait trahir en ces deux -Provençaux leur pareille origine, pourquoi ne pas nous arrêter à ce goût -très vif qu’ils ont tous deux de dépeindre, d’énumérer longuement, à -cette habitude bien provençale de faire tout voir à celui à qui on -raconte, de n’omettre rien? Notre amour du pittoresque se révèle dans -ces paysages vivement brossés, enlevés de verve. Et ne pouvons-nous pas -reconnaître notre prolixité, notre bavardage légendaires, dans les -interminables pages de description ennuyeuse, infatigable, vide? - - - - -IV - - -Le roman sentimental confond la mièvrerie et la grâce, le subtil et le -fin, le maniéré et le joli; le roman naturaliste, la violence et la -force, la brutalité et l’énergie. - -L’un aboutit à la convention, à la fadeur, à la chimère; l’autre à -l’exagération ou à la médiocrité. On peut dire des rapports du roman -sentimental et du roman réaliste ce que M. Paul Bourget dit de ceux du -roman réaliste et du roman piétiste, qui est aujourd’hui le dernier -terme du roman idéaliste: «Chacun d’eux n’est pas seulement coupable de -ses propres fautes; les premiers doivent répondre aussi des réactions -antilittéraires chez ceux que révoltent leurs tableaux trop crus; les -autres, par leurs fades inventions, redoublent chez les esprits -énergiques le désir d’étonner le lecteur par le scandale...» - -N’y aurait-il pas un juste milieu à prendre? Où se place la vérité? Pour -nous, il nous paraît que ce sera dans une observation impartiale, dans -une peinture exacte, évitant les exagérations de couleur. Non point le -réalisme, mais la nature. - -Pour voir juste, comme le demande Zola, pour avoir le «sens du réel», -dont il parle tant, il ne faut pas voir trop en beau, ou en fin, comme -d’Urfé, ni trop en laid et en grossier comme Zola. La vérité montrée -simplement, c’est là la grande tradition du roman français, qui va de la -_Princesse de Clèves_ (surtout de cette première partie que Mme de -Sévigné trouvait admirable) à _Manon Lescaut_, à _René_, à _Adolphe_, -aux romans rustiques de George Sand, à la _Comédie_ et au roman de mœurs -si humain de Balzac. - -Le débat entre les deux écoles correspond à l’éternelle lutte qui se -prolonge en France entre l’esprit gaulois et l’esprit précieux. Il y eut -de tout temps chez nous deux tendances qui se combattent et qui ne -réussissent à se concilier que dans les très grands écrivains. -Au-dessous d’eux, les uns sont gaulois, les autres précieux, dit M. -Brunetière. Pour comprendre ce que nous voulons exprimer, il faut -entendre le mot gaulois au sens où il l’emploie: «l’esprit gaulois est -un esprit d’indiscipline dont la pente naturelle, pour aller tout de -suite aux extrêmes, est vers le cynisme et la grossièreté.» Et l’esprit -précieux est un esprit de mesure, de politesse, qui trop vite dégénère -en esprit d’étroitesse et d’affectation. - -Les romanciers souverains seront ceux qui auront su n’être ni trop -précieux par amour de l’idéalisme, du sentimental, ni trop réalistes par -brutalité, par franchise cynique, et qui auront équilibré leur talent -entre ces deux tendances, «également fortes parce qu’elles sont -également intimes à l’esprit national». - -De ces maîtres du premier ordre dans l’art ingénieux, exquis, du roman, -maîtres par la mesure, par l’équilibre, comme par le génie, par l’art de -concilier l’idéal avec l’observation et la vérité humaine, notre -Provence passionnée, excessive, en produira-t-elle jamais? - -Que l’avenir lui réserve ou non cette gloire, elle a celle d’avoir vu -deux Provençaux porter au plus haut point d’éclat les deux formes -opposées et extrêmes d’un genre littéraire excellemment français. - -Février-avril 1887. - - - - -NOTES - - -_Les notes indiquées dans le texte par des chiffres sont d’Edmond -Rostand. Pour les distinguer, les notes que j’ai cru devoir ajouter sont -appelées par des lettres et rejetées ici._--E. R. - -[a] Il semble que cette phrase contienne une erreur typographique et -qu’il faille lire non pas: _les prêtres_, mais _les poètes_. - -[b] Un M. Tollon a été juge au tribunal de Marseille à l’époque où -Edmond Rostand s’y trouvait adolescent. C’est probablement de lui qu’il -s’agit ici. - -[c] Ed. Rostand prend ici l’adjectif _compendieux_, comme on le fait -souvent par erreur, dans le sens de _long, interminable_ alors qu’il -signifie au contraire: _bref_. - - - - -TABLE - - - Pages. - Introduction V - Le roman sentimental et le roman naturaliste 1 - Première partie 9 - Deuxième partie 38 - Troisième partie 55 - Quatrième partie 70 - Notes 74 - - -MACON, PROTAT FRÈRES, IMPRIMEURS. - - - - -LIBRAIRIE ANCIENNE ÉDOUARD CHAMPION - - - BARTHOU (Louis), de l’Académie française. La bataille du - Maroc, pet. in-8º 3 fr. 25 - - BEDIER (J.), de l’Académie française. Les Légendes Épiques. - Recherches sur la formation des chansons de geste. 2e - édition revue et corrigée, 4 vol. petit in-8, chaque 10 fr. - - Couronné par l’Institut, Grand prix Gobert 1911 et prix - Jean Reynaud, 1914. - - --Hommage à Gaston Paris, in-16 2 fr. 75 - - --Discours prononcé à l’Académie française, le 3 novembre - 1921 par M. J. Bédier, élu en remplacement d’Edmond - Rostand, in-16 3 fr. - - CHARLIER (Gustave). Un amour de Ronsard «Astrée», in-8, - portrait 5 fr. - - CYRANO DE BERGERAC. Œuvres libertines, p. p. Lachèvre, - 2 vol. in-8 (Sous presse) - - FRANCE (Anatole), de l’Académie française. Sur la voie - glorieuse, in-4, fac-similé 5 fr. 25 - - MAURRAS (Charles). L’Étang de Berre. Les trente beautés de - Martigues. La politique provençale. La Sagesse de Mistral. - Maîtres et Amis: Le sacre d’Aix, P. Arsène, F, Amouretti, - A. Guigou, Lionel des Rieux, J. Moréas. Barbares et - Romans, 1915, in-8 10 fr. - - Quelques exemplaires sur Hollande. 50 fr. - - NOLHAC (Pierre de). Ronsard et l’humanisme, 1921, in-8. - XI-365 pages 35 fr. - - Il a été tiré cinquante exemplaires sur papier vergé - de Hollande. 60 fr. - - RIPERT (Émile). La Renaissance Provençale (1800-1860). - 1918, in-8 de 550 p. 19 fr. 50 - - Prix Bordin (Académie française).--Prix Thiers - (Académie d’Aix). - - --La versification de Frédéric Mistral. 1918, in-8 - de 160 p. 7 fr. 80 - - --Éloge de Frédéric Mistral. Discours prononcé à l’Académie - de Marseille le 1er février 1920, in-8 de 32 p. 2 fr. 50 - - Revue de littérature comparée, dirigée par F. Baldensperger, - et P. Hazard. Secrétaire: Édouard Champion, 1922, 2e année. - Abonnement 40 fr. - - Année 1921 50 fr. - - -MACON, PROTAT FRÈRES IMPRIMEURS. - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DEUX ROMANCIERS DE PROVENCE: HONORÉ -D'URFÉ ET ÉMILE ZOLA *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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