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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Souvenirs littéraires... et autres - -Author: Willy - -Release Date: April 23, 2021 [eBook #65150] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by the Bibliothèque nationale de - France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS LITTÉRAIRES... ET -AUTRES *** - - - - - - WILLY - - SOUVENIRS - LITTÉRAIRES - ... ET AUTRES - - Avec un index alphabétique des principaux noms propres - cités dans l’ouvrage - - [Vignette: JE NE FAY RIEN SANS GAYETÉ] - - ÉDITIONS MONTAIGNE - IMPASSE DE CONTI Nº 2 - PARIS (IXe) - - - - -DU MÊME AUTEUR - - -OLLENDORF - - Claudine à l’école - Claudine à Paris - Claudine en ménage (Mercure de France) - Claudine s’en va - - -ALBIN MICHEL - - La maîtresse du Prince Jean - Un petit vieux bien propre - Jeux de Princes - L’implacable Siska - Lélie fumeuse d’opium - La virginité de Mademoiselle Thulette (avec Jeanne Marais) - Ça finit par un mariage - - -ÉDITIONS PARVILLE - - Chaussettes pour dames (avec Curnonsky) - Marc Twain - A manger du foin - Confidences d’une ouvreuse - - -DIVERS - - Le mariage de Louis XV (Plon) - Mémoires d’un Grenadier anglais (Plon) - Un vétéran de la Grande Armée (Delagrave) - Le petit Roi de la Forêt (Hachette) - Une Passade (avec Pierre Veber) (Flammarion) - La Bayadère (Flammarion) - Maugis en ménage (Méricant) - - - - -De cet ouvrage il a été tiré - -1 exemplaire sur Japon - -et 25 exemplaires sur papier pur fil Lafuma - -numérotés de 2 à 26 - - - - -CHAPITRE PREMIER - -Enquêteurs et enquêtés: _Gaston Picard_, _Jean-Bernard_, _Ajalbert_, -_Divoire_, _etc._--Correspondances saphiques des journaux de modes. - - -Comme un vol de corbeaux hors du etc..., les enquêteurs fondent à grand -bruit sur le malheureux homme de lettres, ils croassent et multiplient. - -Pourquoi ne pas les écarter? - -A mon jeune ami Gaston Picard[1], idéaliste lascif, j’eus l’imprudence -de déclarer, l’année dernière: «Si l’Agriculture manque de bras, la -Littérature ne manque pas de pieds». Cette vérité irréfutable ayant été -reproduite par 186 gazettes départementales, je jurai, devant la facture -que me présenta l’Agence découpeuse de journaux, de ne plus répondre, -désormais, à aucune enquête. Malheureusement, je n’ai jamais pu tenir un -serment de ma vie. - - [1] J’ai silhouetté Picard sous ce pseudonyme anagrammatique «Dracip» - dans la _Bonne Maîtresse_, roman montmartrois que, pendant la - guerre, s’empressa de signaler aux rigueurs de la Censure un - fielleux confrère nommé par les lecteurs du _Matin_ «Forest» et par - son acte de naissance: «Nathan». - -Un autre ami, «curieux» dans toutes les acceptions du mot, l’érudit -Jean-Bernard de la _Presse Associée_, voulut savoir pourquoi les -écrivains écrivaient. - -Jean Ajalbert répondit, avec un humour à désarmer le duc de Trévise -lui-même: «Je me le demande.» Divoire exprima une indécision analogue, -en termes plus ésotériques: «Demandez à Monseigneur l’Hyperconscient». -L’inquiétant converti Max Jacob expliqua, non sans finesse: «Pour mieux -écrire.» Pierre Mille galopa dans la voie des aveux: «Parce que je n’ai -réussi dans aucune autre profession, même inavouable». - -Duo d’Eugène Montfort et de Marcelle Tinayre, chantant à la tierce. Lui: -«Parce que j’ai ça dans la peau». Elle: «Parce que c’est ma vocation, -comme un pommier porte ses pommes». - -Quant à Gauthier-Villars, voici sa réponse: «J’écris pour convaincre -quelques confrères des deux sexes que, malgré leur vif désir de me voir -enterré, je subsiste encore». Décidément, le père des _Claudine_ aura du -mal à devenir sérieux, qu’il signe Henry Maugis, Robert Parville, Jim -Smiley, l’Ouvreuse ou Boris Zichine. Pourquoi donc tant de pseudonymes? - -Dans une biographie où il me représentait «blond et bleu, portant sans -ostentation un aimable embonpoint et plusieurs ordres étrangers», Félix -Fénéon (le compagnon «Elie» de cette _Passade_[2], sur quoi s’excite M. -Edouard de Keyser, polygraphe sans génie), prétendait qu’en multipliant -les faux-nez, ma modestie cherchait à dépister la renommée plus -sûrement. - - [2] L’héroïne de ce livre, Mina Schräder de Nysolt (_alias_ Dupont de - Nyeweldt), graphomane exaltée, manifestait autrefois l’intention de - juguler Pierre Veber. Elle envoya, en outre, à moi des lettres de 30 - pages et au député Lazare Weiller un coup de revolver. Il fallut - l’interner (la demoiselle, pas le parlementaire). - -Aussi bien, c’est une mode universellement répandue. - -Le socialiste unifié «Bracke» enseigna le grec sous son nom véritable: -Desrousseaux. «Jules Guesde» s’appelait, en réalité, Basile. Les -registres de l’état civil n’ont jamais connu le ministre «Jules Simon», -mais seulement Suisse, dont le pseudonyme était le patronyme d’un autre -politicien, «Lockroy». - -Les trois-quarts des littérateurs s’affublent d’un masque: «Anatole -France» dissimulait Thibaut et «Pierre Loti» l’officier de marine Julien -Viaud. Les romans de «Rosny» sortent du cerveau des frères Boex (dont -l’aîné a tant de talent). Le capitaine de vaisseau Bargone est inconnu -des admirateurs de «Claude Farrère». Et nombre de lecteurs, s’ils savent -que «Jean Rameau» est Lebaigt et «Xanrof» Fourneau, ignorent que le -spirituel «Henri Duvernois» porte le nom peu parisien, de Schwabacher. - -La particule tente les bourgeois. Tandis que la comtesse de Martel, née -Mirabeau, adopte un monosyllabe gamin: «Gyp», Louise Chassaigne, épouse -Pourpre, se fit appeler «Liane de Pougy» (à cause de son linge, elle -garda les mêmes initiales); le dramaturge Wiener se mue en «Francis de -Croisset» et ce serin de Dupont, né Durand, écrit au-dessous des -papotages dont il paie l’insertion: «Marquis de Lardillon de Laboucle de -Monbissac». - -Dans la «Ruche» où bourdonnent les Abeilles butinant les _Modes des -Femmes de France_, dans les _Tablettes_ où stridulent moult cigales, -dans les _Elégances de Paris_, ailleurs encore, les pseudonymes sont de -rigueur. Il en est de significatifs. Si un mari autorise sa femme à -correspondre avec l’une de ces affranchies qui signent leurs communiqués -«Bilitis, Mlle de Maupin, La fille aux yeux d’or, Sapho», c’est qu’il -n’a jamais lu Pierre Louÿs, Théophile Gautier, Balzac ni la poëtesse à -qui l’amour semblait _glukupikros_ «mêlé de douceur et de fiel» comme -traduit Lamartine. - -Ou bien c’est un daim. - - - - -CHAPITRE II - -Les deux Willy. Octopodes autobiographiques. Mon ancêtre le Maréchal de -Villars. - - -Le kaiser Guillaume II est né en 1859. Moi aussi. - -Il a quitté sa patrie pour vivre à l’étranger. Moi aussi. - -Il signe toute sa correspondance «Willy». Moi aussi. - -Mais là s’arrête la ressemblance. - -Tandis que le Hohenzollern s’enorgueillit d’aïeux importants, ma -naissance est modeste et mes vœux sont ceux «d’un simple bachelier» -(ès-lettres). - -Pourtant, à la suite d’un journal facétieux, quelques gazettes -m’attribuèrent une origine illustre, il y a plus d’un quart de siècle. -Le même jour, je reçus une couple de lettres envoyées l’une par un -quotidien de Paris, l’autre par une revue littéraire éditée en province, -toutes deux me demandant de leur expédier mon autobiographie. La -publication départementale spécifiait que ce portrait devait être rédigé -en vers. - -Docile, je lui adressai ces renseignements que, plus tard, Alcanter de -Brahm fit applaudir au Banquet des «Lettres et des Arts» présidé par -Leconte, non le charmant académicien, mais Sébastien-Charles Leconte, -poète somptueux et magistrat à ses moments perdus. - -N’étant pas ministre, ni même sénateur, non plus que préfet, bien que -j’aime le travail fait, j’ai fort peu de temps pour la flemme. - -Au rebours du roi d’Yvetot, je dors fort peu, quoique sans gloire et, -couché tard dans la nuit noire, le matin je me lève tôt. - -D’une œuvre, une autre me repose: dans les tiroirs les plus divers -j’enfourne des chansons (en vers), sans parler des romans (en prose). - -C’est gai, ça l’est depuis quinze ans et, comme le vieux, je persiste. -N’empêche que je serais triste, quelquefois, si j’avais le temps. - -Si j’en avais le temps encore, je regarderais couler l’eau, tandis que -le tremblant bouleau s’éclaire de lune ou d’aurore. - -... Et dans un rêve, je me vois près de Claudine aux yeux magiques, -oubliant toutes les musiques pour écouter rire sa voix.» - -Quelques jours plus tard, le canard de sous-préfecture me retournait mes -octopodes accompagnés de ce mot: «Mille regrets, mon cher confrère, mais -nous ne pouvons publier de la prose.» - -Cette expérience m’ayant dégoûté, je n’opposai qu’un froid silence à la -demande du journal parisien, si bien que, vexé de mon abstention, il -bouffonna: «Notre enquête démocratique ne pouvait qu’être méprisée par -ce confrère de haut lignage, descendant du maréchal de Villars, le -vainqueur de Malplaquet». - -Cette «victoire» de Malplaquet me surprit... On s’instruit à tout âge! - -Au vrai, mon origine est infiniment plus humble. Le premier Villars de -ma famille qui ait marqué était un berger, un «heureux petit berger» -comme chantait dans _Mireille_ Mlle Auguez, avant d’épouser Henri -Lavedan. Au commencement du règne de Louis XVI, il gardait ses troupeaux -dans le village montagneux de Champsaur (rien de commun avec Félicien). - -Un brave curé de campagne, desservant de Saint-Bonnet, frappé de la -précoce intelligence du gamin, lui enseigna les éléments de la botanique -et puis l’envoya au lycée de Grenoble (à ses frais, s. v. p.). Là, le -jeune Villars, travailleur infatigable, conquit à la pointe de la plume -grades et parchemins, passa brillamment tous ses examens, devint -médecin, ouvrit un cours de botanique où les étudiants venaient de tous -les coins de la France, créa un Jardin des plantes, écrivit des volumes -appréciés du monde savant, acquit de la notoriété, puis de la gloire, et -mourut en 1831 à Strasbourg, doyen de la Faculté des Sciences. - -Petite anecdote pour terminer: Au temps où il était médecin-chef à -l’hôpital de Grenoble, il s’arrêta près du lit dans lequel on venait de -coucher un soldat blessé qui ne donnait plus signe de vie. - ---Rien à faire pour celui-là, soupira le frère Johannès, directeur de la -salle; un confesseur suffira. - ---Non, non, voyons-le tout de même, insista Villars. - -Il examina le pauvre diable longuement, minutieusement; puis conclut: -«Portez-le tout de suite à la salle d’opérations». - -Six semaines après, complètement guéri, le soldat rejoignait les armées -victorieuses du général Bonaparte. C’était un brave. Il se nommait -Bernadotte et régna sous le nom de Charles XIV. - -Je suis certain que si le souverain actuel de la Suède vient à connaître -cette histoire, il ne manquera pas d’envoyer une pension au descendant -de Dominique Villars qui écrit ces lignes. - - - - -CHAPITRE III - -Le veuf sur le toit.--Deux académiciens m’interviewent: _Jules Simon_ et -_Caro_.--Les bas rouges de Madame _Aurel_.--_Dekobra_ et _Franc-Nohain_ -au collège. - - -Le trépas de Radiguet laissa son Cocteau si inconsolable, pendant près -de deux mois, que les Dadaïstes collèrent au dos du dépareillé cette -étiquette goguenarde: _Le veuf sur le toit_. - -En revanche, la mort prématurée de ce «Diable au corps» n’apaisa pas -certaines rancunes suscitées par son cynisme de potache à proclamer -«Nous autres jeunes, ce qu’on a rigolé pendant la guerre!» - -Que le bourgeois offusqué par ces aveux impudents fasse un retour sur -lui-même comme le Jourdain du Psalmiste. Il n’a pas dû, jeune, penser -différemment. Rien de plus égoïste que l’enfance. - -J’aimais beaucoup mes parents; néanmoins, en 1870, pendant qu’ils -mastiquaient dans Paris bombardé par les Prussiens d’insuffisants -biftecks de cheval («hippotecks» serait plus juste), je trouvais la vie -belle à Châteauroux où ma mère m’avait envoyé, loin des balles, chez sa -sœur; je flânais à travers les prés fleuris que l’Indre arrose, je -séchais les classes, voluptueusement. O les adorables après-midi, sous -le préau du Lycée transformé en ambulance! O les divines parties de loto -avec les turcos basanés, aux dents de marbre! Un grand diable rieur, -Mohammed-ben-Kekchose, mit sur sa tête ma casquette de collégien et me -coiffa de sa chéchia. Des poux l’habitaient. Sans m’en douter, je les -hospitalisai. Le coiffeur, mandé en hâte, vint me couper les cheveux -dans le jardin, encerclé de mes cousins qui contemplaient l’opération, -avec un mélange d’horreur et d’envie: «C’est des poux d’Afrique!» -Cependant, ma pauvre tante, accablée de honte, pleurait en me promettant -l’échafaud. - -Rentré à Paris, je fis ma première communion, peu après les fusillades -de la Commune, en août 1871. J’étais croyant autant qu’on peut l’être. -Avec mon cierge, je faillis incendier les mousselines d’une fillette et -comme l’abbé Delafosse m’objurguait, la sueur aux tempes: «Petit -maladroit, un peu plus, tu lui mettais le feu!...» je répondis, -extatique: «Elle serait allée tout droit au ciel.» - -Au Lycée Fontanes, qui ne s’appelait plus Bonaparte et pas encore -Condorcet, je suivis les cours, sans fiévreuse ardeur mais sans ennui; -en 1873, on me remit une médaille commémorative: «Place de premier en -composition générale de version grecque»; je l’ai retrouvée dans un -grenier où elle se vertdegrisait depuis un demi-siècle. L’obtiendrais-je -encore aujourd’hui, cher Thierry Sandre? - -La même année, je pus admirer Jules Simon qui inspectait les classes en -qualité de ministre, sauf erreur; pattes de lapin, petite moustache -courte, l’air d’un maquignon paterne et finaud. Ce partisan convaincu de -l’hydrothérapie, dont il vantait les bienfaits en toute occasion, -m’interrogea, honneur dont je me serais volontiers passé. - ---Que faites-vous, mon ami, quand vous vous levez? - ---M’sieur, je m’habille. - ---Et avant de vous habiller? - -Il espérait la réponse «Je me débarbouille», qui lui eût permis d’étaler -sa conférence sur l’utilité des ablutions complètes. Mais, très -embarrassé, je me confinais dans un silence qui finit par l’impatienter: - ---Voyons, mon garçon, ne restez pas là comme une souche! Que faites-vous -le matin, avant de vous habiller? - -Alors, penaud, cramoisi de confusion, je balbutiai: - ---M’sieur, je fais pipi. - - * * * * * - -Beaucoup d’hommes de lettres, et de femmes aussi, ne se sont pas fripé -les méninges pendant leurs années scolaires. Je le tiens de Jacques -Mortane qui, honoré de leurs confidences, s’est empressé de m’en faire -part, car je l’ai connu tout gosse, avant qu’il songeât à rédiger des -revues sportives, avant même qu’il entrât comme secrétaire chez William -Busnach, écrivaillon octogénaire, à demi dingo, qui lui donnait cent -sous par jour, et des punaises. - -A l’en croire, Aurel, au couvent de Saint-Mandé, scandalisait par ses -jambes en bas rouges, sous des jupes très courtes, les religieuses à -cent lieues de prévoir que cette petite pensionnaire, inquiétante de -précocité intellectuelle, deviendrait, ardente féministe, «le berger -désespéré d’un troupeau qui refuse de bêler au bonheur», pour parler -comme Mme Delarue-Mardrus. - -Pendant les études, sous l’œil défiant du pion qui n’encaissait pas -l’élève Tessier, celui qui devait devenir le brillant «Dekobra» -examinait son cœur au ralenti, son cœur incendié par une chanteuse de -café-concert dont il a révélé: «Elle mettait le Pélion de ses 52 ans sur -l’Ossa de mon inexpérience» (Ossa! Pélion! Et l’on prétend que les -montagnes ne se rencontrent pas!). - -Le psychologue du _Petit Trott_ qui est très joli et des _Centaures_ qui -sont très beaux, André Lichtenberger, s’arrangeait à l’amiable avec son -professeur du Lycée de Bayonne pour être malade en même temps que lui -quand il faisait trop froid, ou quand il faisait trop chaud, ou quand -une partie de pelote réclamait sa présence. «Cela ne m’empêcha pas, -ajoute-t-il, de récolter tous les prix de la classe: nous étions un.» - -Maurice Legrand, calé en lettres, s’avérait absolument décalé en matière -scientifique. Dès que le prof. de math. l’appelait au tableau, ses -condisciples de Janson de Sailly murmuraient: «Il va merdoyer à la -planche». Et ils ne se trompaient pas. - -A son bachot de philo, on lui demanda: «Parlez-moi des os», ce qui le -rendit perplexe; après quelques minutes de réflexions infructueuses, il -esquissa, des deux bras, un geste d’impuissance qui fit dire au -questionneur: - ---Je vois: les os ne vous inspirent pas... Ils vous intéresseraient -davantage si vous étiez chien. - -La réflexion n’avait rien de particulièrement génial, mais le candidat -la salua d’un sourire courtisanesque, de sorte que l’examinateur, -flatté, lui alloua une note suffisante pour le sacrer naturaliste, et -chimiste, et physicien par-dessus le marché. Depuis ce jour, Maurice -Legrand n’attribue aux diplômes qu’une valeur mystique et les blague -volontiers en ses écrits, qu’il signe «Franc Nohain». - - * * * * * - -On lit dans les Caractères de La Bruyère (édition G.-A. Masson) «Herriot -a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes, l’œil fixe et -assuré, les épaules larges, l’estomac haut...» - -Sur les bancs du lycée Saint-Charlemagne, il épatait déjà ses -condisciples, comme il fit ses collègues (pas tous), sur les bancs de la -Chambre des députés. Le biographe de _Blaise Putois, boxeur_, m’assure -que le rhétoricien Herriot, chargé de narrer l’entrée d’Isabeau de -Bavière[3] à Paris, rédigea sa composition en un «viel françois» dont -s’émerveilla toute la classe où se trouvaient Léon Daudet, Camille -Mauclair, Paul Claudel, Fortunat Strowski, sans oublier un stagiaire -chargé de cours «barbe fleuve, yeux candides», Romain Rolland. - - [3] Cette dame fut stigmatisée à l’Odéon par Paul Fort, merle tout de - noir vêtu qui siffle avec le même entrain, assurent des - thuriféraires, et les vieilles Chansons de France et les bouteilles - de vin blanc. - -Après tant de grands noms, je n’ose me nommer... Vu l’abondance des -matières qu’il fallait s’assimiler, j’étudiais uniquement celles -auxquelles je trouvais, à tort ou à raison, quelque attrait, que -l’enseignement me fût donné au Lycée Bonaparte-Fontanes-Condorcet, ou au -Collège Stanislas, ou à l’Ecole Monge--«une école charmante et pourtant -disparue» a soupiré Maurice Renard en enterrant Léo Claretie--dont on se -promettait monge et merveilles... - -Un excellent professeur de rhétorique, M. Feugère, avait coutume de -dire: «Quand je vois vos yeux fixés sur moi attentivement, je -songe:--Attention! Si ce fantaisiste s’intéresse à ce que je dis, c’est -que, sûrement, je me suis lancé dans une digression étrangère à mon -sujet...» - -C’est surtout à la poésie que je m’adonnais avec passion: mes vers -français, d’une élégance proprette, se garaient de toute originalité; je -réussissais mieux les vers latins, sans arriver pourtant à la maîtrise -du peintre Ferdinand Humbert qui a bien voulu me donner des pièces d’une -maestria à faire jaunir d’envie Sannazar et Henry Céard--évidemment -cette occupation ne peut qu’exciter le mépris des lascars dont parle -Kipling «qui lisent avec leurs coudes et pensent avec leurs bottes». - -Il me souvient d’un devoir développant le thème «... Tout chante dans la -Nature»... (_Barbe-Bleue_). Les hexamètres se suivaient et se -ressemblaient, musicaux pour célébrer la Musique universelle. _Est et -arundineis modulamen amabile ripis..._ - -Ici le professeur sursauta; blessé dans son misonéisme qui n’admettait -rien en dehors du siècle d’Auguste, il blâma _modulamen_, mot de la -mauvaise époque, selon lui, mot sentant son Sidoine Apollinaire. Des -protestations s’élevèrent contre l’étroitesse de ce classicisme, si -indignées, si convaincues, que le brave homme se mit à rire et passa -condamnation. - -Malgré l’irrégularité de ces études, je passai mes divers bachots sans -douleur. Le précieux Caro que, plus tard, sa caricature (Bellac) du -_Monde où l’on s’ennuie_ devait rendre à jamais ridicule, Caro me posa, -sur un chapitre de Kant que je connaissais mal, une question que je ne -compris pas du tout; je lui répondis par des considérations prudemment -absconses dont il écouta le nébuleux développement sans m’interrompre; -quand je m’arrêtai, à bout de souffle, il prononça simplement «Soit», -d’un air si résigné que j’eus du mal à ne pas éclater de rire. Ces -jours-ci, en relisant _Paludes_, je tiquai sur ceci: «Quand un -philosophe vous répond, on ne comprend plus ce qu’on avait demandé» et -ce paradoxe de Gide, en me rappelant mon examen, me rendit songeur, car, -j’en appelle à Jacques Rivière, que faire en lisant Gide, à moins que -l’on ne songe? Pourquoi Himly, professeur d’histoire, m’interrogea-t-il -sur _Guillaume Tell_? Je n’en sais rien. Je sais seulement qu’à son -assertion «après Gœthe, le plus grand poète germanique est Schiller», -j’opposai crânement mes préférences pour le cher Henri Heine. Il -s’indigna, ce qui ne l’empêcha pas, après une chaude discussion en -allemand--que j’aurais du mal à soutenir aujourd’hui--de me gratifier -d’une très bonne note, avec cette absolution rehaussée d’un formidable -accent alsacien: «Allez et ne bêchez plus». Ce «bêchez» fit ma joie. - - - - -CHAPITRE IV - -L’orang _Tailhade_, _Mallarmé_ et autres.--_Sarcey_ chahuté.--L’inceste -au théâtre. - - -Dans une conférence à l’Atelier, Georges Pioch a récemment évoqué -l’époque tumultueuse et si amusante des premiers vers-libristes, des -chat-noiristes, des essayistes-wagnéristes, des symbolistes, des -cymbalistes, l’époque où les succès de Moréas empoisonnaient cet infect -Laurent Tailhade, qui décrétait, jaune d’envie:--«Ce grec est bête comme -un ténor», l’époque où vaticinait Charles Morice «coutumier des grandes -ambitions rarement suivies d’effets» si j’en crois _la Basse-Cour -d’Apollon_, également dure pour Henry Bordeaux «cher aux charcutières -sentimentales», pour Doumic «nullité constipée et rageuse», et pour -Félicien Ch... «dont le nom évoque les harengs fumés», l’époque où la -représentation d’_Ubu Roi_ fanatisait cinquante pour cent des -spectateurs et exaspérait l’autre moitié... si bien que le délicieux -Jean de Tinan, partagé entre deux courants d’opinions violemment -antithétiques, s’ingéniait à les concilier en applaudissant à grand -fracas tout en sifflant comme un merle. - -Voici l’une des cent anecdotes égrenées par Pioch: - -«... A la répétition générale de _La fille-aux-mains-coupées_, comme -Francisque Sarcey riait insolemment, aux fauteuils d’orchestre, un jeune -homme de forte corpulence, le poète oublié Saint-Paul Roux, enjamba le -parapet des premières galeries et, se suspendant au-dessus de la tête de -l’infortuné critique, il se mit à vociférer: «Monsieur, si vous -continuez de rire ainsi, je me laisse tomber sur vous...» - -Enthousiasmée par cet héroïsme (sans péril), la foule cracha contre le -philistin Sarcey d’effroyables malédictions qui semblaient l’amuser -infiniment et auxquelles je ne pris aucune part. - -Sauf erreur, Paul Roux, qui se faisait appeler -Saint-Pol-Roux-le-Magnifique, simplement, ne connaissait pas le martyre -de l’obèse, immortalisé par Henri Béraud; je le vois plutôt mince, ce -poète de la _Dame-à-la-Faux_ qui ne manquait pas de mérite sinon de -naturel, l’air d’un pianiste sicilien, yeux noirs, cheveux noirs, -pensers noirs, noir comme un dièze. - -J’assistais, moi aussi, à cette générale, en mars 1891, mais je n’ai pas -gardé un souvenir très précis de Sarcey menacé de recevoir sur la tête -les pieds de Damoclès, je veux dire de Saint-Paul-Roux-le-Magnifique. - -Au vrai, dans cette grande salle du faubourg Poissonnière, les -spectateurs du Théâtre d’Art menaient un tel tapage que ce burlesque -incident a pu passer inaperçu. - -Les thuriféraires du temps voyaient en l’auteur de la _Fille aux mains -coupées_, Pierre Quillard, le trait d’union «entre le talent plastique -d’Ephraïm Michael et la manière rêveuse d’Henri de Régnier». Ils avaient -de bons yeux. - -Porteur d’une barbe sévère, ce jeune poète possédait, en outre, un -coquin de petit nez rigolo malgré lui, un immense amour pour ces -Arméniens chers à Séverine, chers à Gabrielle Réval, chers à d’autres -encore, mais que Claude Farrère considère comme le rebut de l’humanité; -une telle haine l’embrasait contre les Turcs, que le grec turcophobe -Psichari, gendre de Renan, devant qui je l’entendis expectorer ses -théories à Rosmapamon avec une naïveté sanguinaire, en parut gêné. Leur -férocité simpliste, genre Ubu, m’amusa beaucoup.[4] - - [4] Dreyfusard intensif (comme Ferdinand Hérold auquel il servit de - témoin quand je croisai le fer avec le poète de _Les Péans et les - Thrênes_), Quillard m’en voulut de ne pas me ruer au secours du - condamné de l’Ile du Diable que je connaissais bien, ayant été, en - même temps que lui, lieutenant au 31e d’artillerie, dans la bonne - ville du Mans. - -Parnassien de première classe, il élaborait des vers, aujourd’hui -illisibles, qui ne s’occupaient du naturel que pour le chasser au -galop, mais supérieurs, en tous cas, à l’intrigue de sa pièce -symbolico-médiévale, oscillant entre le ziste et l’inceste. Figurez-vous -une vierge aristocratique, irritée contre son père qu’elle trouvait -exagérément tendre et comme envertigé par un «simoun» de désirs -coupables, un père inquiétant comme celui de Peau d’Ane (dire qu’on -donne ce conte à lire aux enfants!...) ou celui de la princesse -Vouzin-Boufflers chère à l’émouvant dramaturge Schopfer, dit Claude -Anet, qui a connu intimement cette «fille perdue». L’incandescent -géniteur ayant déposé sur les mains filiales un baiser tendancieux, -l’héroïne les faisait couper. Mais elles repoussaient bientôt (c’est -comme j’ai l’honneur de vous le dire), de sorte que, pour fêter sa -guérison, la jeune personne décidait de se donner du bon temps avec un -poète qui s’engageait - - A faire vivre, par delà les étendues, - Son nom glorifié sur les cordes tendues. - -Les femmes ont toujours adoré la réclame, chacun sait ça. - -Le même soir, Paul Franck, qui est devenu mime en vieillissant, alors -tout jeunet, tout fluet, tout coquet, jouait un drame cérébral de -Rachilde, étrange et puissant, _Madame la Mort_, avec une artiste dont -l’auteur vantait à juste titre «le visage de camélia blanc, irisé -d’immenses yeux de rosée pure» et qui épousa le sympathique créateur du -Théâtre populaire de Bussang, Maurice Pottecher. - -Après les pièces, on récita des vers de Mallarmé. Des hurlements -d’admiration s’élevèrent. Tous, sauf le poète de _Thulé des Brumes_ qui -méprisait ce brumeux «Calchas pour métèques prosternés», tous -acclamaient le maître aux gestes lents de sacerdote: Catulle Mendès -bouillonnant d’une exaltation bien imitée; Léon Dierx qui répandait -autour de lui une atmosphère de majestueux ennui; le dessinateur -Verlainien Cazals, si 1830, si féroce et si loyal; le postillonneur Jean -Lorrain gileté d’un arc-en-ciel; Verhaeren à la chevelure couleur de -faro; José-Maria de Heredia, basané comme un vieux cuir de Cordoue, -tous, vous dis-je. - -Une souple rousse aux yeux noirs poussait de petits cris d’extase, tout -en se repoudrant le nez. Son nom appartenait à l’aristocratie -«spontanée» comme a dit Fernand Aubier, parrain de la «circéenne» -Yveline de Montry... - -Le plus emballé, celui qui transpirait le plus, était Paul-Napoléon -Roinard. Le brave cœur! A coup sûr, le talent ne l’étouffait pas, mais à -toutes les manifestations de ce «Théâtre d’Art» fondé et soutenu par -Paul Fort (quoique s’en prétende le créateur un insupportable raté, -Jules Méry, dit «M’as-tu lu» ex-anarcho grassement appointé par la -Maison de jeu de Monte-Carlo), Paul-Napoléon apportait le concours de -son zèle infatigable, de ses bourdonnements bien intentionnés et de ses -avis lénifiants: l’Abeille du Coche. - -Comme je l’ai dit, je ne m’associai pas aux invectives lancées contre -Francisque Sarcey, que conspuaient rituellement tous les artistes, ou se -croyant tels, de la jeune génération. C’était devenu un sport. - -Un jour que Vallès, toujours travaillé par le besoin d’épater la -galerie, hurlait dans je ne sais plus quel abreuvoir littéraire: «Il me -faut cent mille têtes de bourgeois», Barbey d’Aurevilly répliqua: «Celle -de Sarcey me suffira», ce qui fit déborder l’enthousiasme--et les -chopes. - - - - -CHAPITRE V - -Le journal “_Lutèce_”.--_Albert Delpit_ pleure dans les bras de ma -cousine et fait pipi dans son pantalon.--Le pauvre _Paul Alexis_. - - -En ce temps-là, je logeais mes élucubrations hebdomadaires et rossardes -dans une petite feuille du quartier latin _Lutèce_, dont Ernest Raynaud -(qui était alors commissaire de police), a écrit l’histoire avec une -verveuse exactitude. A côté de mes fumisteries brillait la poésie -apportée par Verlaine, Moréas, Henri de Régnier, Vielé-Griffin, Gustave -Kahn, toute une bande d’écrivains suspects à la bourgeoisie bien -pensante. - -Malgré cette collaboration étincelante, la renommée de _Lutèce_ ne -passait guère les ponts. Cependant, sur la rive droite, je comptais deux -lecteurs, deux lecteurs assidus qui suivaient mes articles comme, à -l’époque des vendanges, les gamins suivent les voitures chargées de -raisins, espérant en chiper quelques grappes. - -C’étaient deux hommes de théâtre, qui s’annexaient nombre de mes -facéties et les enchâssaient dans leurs revues en les déclarant avec -amabilité «impayables» ce qui les dispensa toujours de me les payer. - -Un jour, Sarcey reconnut, dans une de leurs pièces, deux ou trois -douzaines de mes «trouvailles»--c’est le mot qu’il employa--et les -signala. A dater de ce jour, le normalien d’Adrien Hébrard me devint -sacré. - -Il me prit en amitié. Jamais il ne se formalisa des blagues -chatnoiresques dont je lardais son abdomen--j’étais mince, alors -(«sottile, sottile», chante le Falstaff de Verdi). Toujours, dans le -_Temps_ et le _Matin_, il traita ce qu’il appelait mes «fantaisies -outrancières» avec une indulgence amusée, même quand il ne les -comprenait pas. Est-ce à dire que je le tenais pour un artiste? Point du -tout. Il confectionnait ses articles au galop «sans prendre la peine de -vérifier son impression fugace, sans s’astreindre à aucune réflexion» a -noté Charles Maurras; sans jamais retoucher ce que lui dictait sa Muse, -incontestablement «pedestris», il écrivait (traduisons librement), -«comme un pied». - -Mais ses anecdotes m’amusaient, celles, surtout, qui remontaient à 1871. -C’était le temps où, pour purifier la France des hontes de l’Empire, la -jeune République du 4 Septembre rêvait de tout moraliser jusqu’aux -cafés-concerts. - -Touché de la grâce, comme les autres, le Casino-Cadet, pince-cœur sans -envergure, résolut, lui aussi, de se régénérer. Il en avait besoin. -Dispensez-moi de décrire sa galerie circulaire dite «Allée de la -Grande-Armée», vu les «vieilles gardes» qui s’y pressaient... - -Mandé en toute hâte pour prononcer une conférence moralisatrice, Sarcey -accourut dans ce local bizarre et se trouva en présence de trois -demoiselles mafflues, d’allure pauvre mais déshonnête, qui, sans -soupçonner les transformations salvatrices rêvées par la Direction, -attendaient impatiemment l’ouverture du bal. En apercevant le nouveau -venu, la plus dodue des trois grasses s’écria: - ---Chouette! C’est toi le nouveau chef d’orchestre, mon gros père? On va -rigoler! - -On ne rigola pas, mais Sarcey refusa de prendre la parole et le -Casino-Cadet renonça, du coup, à se régénérer. - -Un autre levier du relèvement social, plus convaincu encore, était -Albert Delpit, penseur truffé de bonnes intentions, cœur droit et esprit -faux. Comme il écrivait mal, ce don Quichotte à la Manque, figure -longue, allongée encore par une barbiche rouge! Après je ne sais quelle -discussion avec Alphonse Daudet, il lui envoya un ami porteur de ce mot: -«J’ai la plus vive admiration pour votre talent, mais non pour votre -caractère». Le père du fougueux polémiste de l’_Action Française_ sourit -et répondit au commissionnaire, de sa voix musicale: «Dites-lui que moi, -c’est tout le contraire». - -Delpit qui se croyait du génie parce que la _«Bévue» des Deux Mondes_ -accueillait son _Fils de Coralie_ et autres mignardises du même tonneau, -Delpit faillit en trépasser de rage. - -Avant d’atteindre l’âge de raison, Delpit s’était pris de passion pour -une charmante fillette, ma cousine Blanche L... (aujourd’hui grand’mère) -à laquelle, avec l’entêtement inflexible des enfants, il s’obstinait à -redemander, toutes les fois qu’il la rencontrait, l’histoire, toujours -la même, du Petit Chaperon Rouge. Et chaque édition de l’inamovible -récit arrachait régulièrement au trop sensible gamin des torrents de -pleurs. - -Un jour, lasse d’être mouillée, la jeune narratrice s’avisa de modifier -le dénouement de Perrault--comme firent depuis Gounod et Bruneau -mariant, vers minuit, leurs héroïnes de _Mireille_ et du _Rêve_ dont la -mort chagrinait les abonnés de l’Opéra-Comique. Auréolée d’optimisme, -elle conta: - -«... Le loup allait s’élancer sur le Petit Chaperon Rouge, quand, -heureusement, un chasseur survint qui tua la bête féroce; la mignonne -enfant fut sauvée.» - -Mais le moutard tenait à son désespoir chronique; rituellement, il -éclata en sanglots et s’écria, ruisselant de larmes: «Non, Blanche, tu -t’as trompée, y avait pas de chasseurs et le méchant loup a mangé le -pauvre Petit Chaperon Rouge... Hu! hu! hu!...» - -Pendant toute son existence, Delpit écrivit sans relâche et la postérité -ne connaîtra de lui ni une ligne de prose, ni un vers, ni un trait -d’esprit. Si, pourtant, il prononça un mot drôle à l’âge de trois ans. -Aux Tuileries, un accident lui était arrivé, un accident déplorable. Et -comme sa gouvernante anglaise l’emmenait, réprobatrice, passant au -milieu des nourrices et des bonnes d’enfants, le pauvre Albert, déjà -soucieux de l’opinion publique, murmura d’une voix angoissée, sans oser -lever la tête: «Miss, est-ce que le monde a l’air de savoir que j’ai eu -un malheur dans mon pantalon?» - -Bien entendu, Albert Delpit fut, lui aussi, piqué de la tarentule -conférencière. Romancier miteux, il tint à prouver que, chez lui, -l’écrivain l’emportait encore sur l’orateur. Il y réussit... - -Du moins, il possédait une qualité: le courage. Il mettait l’épée à la -main pour une discussion de jeu, pour un heurt maladroit, «pour un louis -ou pour un gnon», eût dit Maugis. - -Est-il besoin d’ajouter que ce malchanceux maniait l’épée aussi -médiocrement que la plume? Et les armes à feu aussi médiocrement que les -armes blanches? - -Lors de son inoffensive rencontre au pistolet avec Paul Alexis, tout le -monde s’amusa de la gaucherie des duellistes, sauf les quatre témoins -qui appréhendaient de recevoir les balles tirées par leurs empotés de -clients. - -Infortuné Delpit, gouaillaient les boulevardiers: raté du théâtre, raté -du roman, raté même par Paul Alexis! - -A propos de ce zoliste, justement oublié, le couple Deffoux-Zavie, qui -connaît le groupe de Medan comme son Pater (mieux, peut-être) m’a conté -que le somnolent naturaliste vit, un vilain matin, deux policiers -bourrus pénétrer dans son logis de la rue des Apennins «une chambrette -tapissée de bleu comme celle d’une rosière», précisait le narrateur, -presque attendri. - ---Vous êtes bien le sieur Paul Alexis? - ---Parfaitement. - ---Enfin, nous vous tenons! Vous êtes condamné à la déportation à vie -dans une enceinte fortifiée; suivez-nous! - -Anéanti, le pauvre diable fut conduit au commissariat, puis au Dépôt, -puis au Cherche-Midi, menottes aux poignets. Il fallut douze jours et -vingt-quatre interrogatoires pour convaincre l’autorité que le médiocre -chroniqueur du _Cri du Peuple_ n’avait rien de commun avec son homonyme, -lieutenant des «Vengeurs de la Mort», recherché depuis l’écrasement de -la Commune. - -Toutes les fois qu’Alexis dit «Trublot» narrait cette mésaventure, et il -la narrait souvent, il ne manquait pas d’ajouter: - ---Ce qui m’a le plus dégoûté, c’est qu’en me relâchant ces cochons m’ont -dit: «Tâchez moyen qu’on ne vous y reprenne plus». - - - - -CHAPITRE VI - -_Chabrier_ juge _Massenet_.--Mlle _Madeleine de Swarte_ me juge dans les -“Fourberies de Papa”.--_Gounod_ juge _Gustave Charpentier_.--Le -tragédien _Silvain_, navigateur et tireur à cinq.--_Armand Silvestre_ et -ses maîtresses.--Le génie de _Wagner_ et les ridicules de -_Bayreuth_.--“Claudine s’en va.”--_Mlle Polaire_ et “Siegfried”.--La -chemise d’un sociétaire et _M. Raymond Roussel_. - - -C’est en écrivant à _Lutèce_ que je fis la connaissance de Sarcey; -celle, aussi, d’un compositeur dont les gens même qui craignaient la -musique appréciaient certaines amusettes mélodico-zoologiques, canards -qui se dandinent, gros dindons ébouriffés d’orgueil, petits cochons -roses dont la ballade recèle une modulation amenée cocassement, la queue -en vrille, toute une basse-cour en liesse que ne font pas oublier les -récents _Bestiaires_, plus raffinés, de Poulenc, dans lesquels, ainsi -que dans les _Histoires naturelles_ de Ravel, le talent abonde. - -Ces sujets convenaient à Chabrier, et aussi les _Propos de buveurs_ que -devait lui forger Richepin, d’après Rabelais. - -Malheureusement, au lieu d’obéir à la bonne Loi naturelle, il se laissa -manœuvrer par Catulle Mendès; les conseils de ce littérateur wagnérien, -ou se croyant tel, le poussèrent à barboter dans le plus artificiel -lyrisme et, sous prétexte qu’il admirait les drames bayreuthiens, à -forcer son talent pour peiner sur une _Gwendoline_ que, sans être un -lourdaud, il ne pouvait faire avec grâce, du moins avec unité, car les -contradictions y fourmillent et les neuvièmes et les romances et toutes -les antithèses lucidement signalées par Emile Cottinet: «paroxysme et -langueur, extrême raffinement et presque vulgarité». (Ce «presque» est -délicieusement aimable). - -Cette machine tetralogico-scandinave, où il perdit le meilleur de ses -qualités, c’est elle qui me rapprocha du compositeur. - -On exécutait au Cirque d’Eté le Prélude du deux de _Gwendoline_; il y a -40 ans de cela et je me souviens du concert, comme s’il avait eu lieu la -semaine dernière; Van Dyck ténorisa les Adieux de _Lohengrin_; la -pianiste Silberberg pleyela un concerto de Tschaïkowsky plutôt vaseux -(puisse M. Stravinsky me pardonner ce blasphème); enfin Lamoureux -dirigea, avec une sécheresse brillante, la page de Chabrier; elle me -fascina. Naïvement, je le proclamai dans mon compte-rendu, indigné -contre un confrère--Kerst, je crois--qui, jugeant l’œuvre luxuriante à -l’excès, reprochait au compositeur de «mettre trop de choses dans chaque -mesure». Soulevé d’une juvénile indignation je ricanais: «Dirait-on pas -Ali-Baba écœuré par l’abondance des richesses amoncelées dans la caverne -et qui ronchonnerait: «Trop de perles, trop de diamants!». - -Joie inespérée! Je reçus un billet désinvolte de Chabrier félicitant «le -brave petit confrère de _Lutèce_» de ne pas se plaindre «que la mariée -soit trop belle» et le remerciant de «cogner sur les Ali... Gaga!» - -Quelques jours après, je rencontrai mon indulgent correspondant à -l’Opéra où sévissait la première du _Cid_; précautionneusement, ne -sachant s’il goûtait cette massenetterie, «enduite d’onguent mystique» a -justement noté René Brancour, j’eus soin de ne parler à Chabrier que des -interprètes, le beau Rodrigue de Rezské, l’émouvante Chimène Devriez, -l’infante Bosmann qui ravissait les abonnés avec un _Alleluia_ -d’opérette et, éblouissante dans ses danses espagnoles, Rosita Mauri -dont je fiançai le nom à celui de mon interlocuteur dans un quatrain -latino-fumiste qui amusa mes lecteurs du Quartier Latin. En ce temps-là -(1885), ils n’étaient pas difficiles: - - Quand Rosita Mauri dont les grâces enchantent - Revint pour saluer les gens de l’Opéra, - Chabrier, pensif murmura. - «Mauri, tu ris, tes saluts tentent.» - -La franchise de Chabrier ne me laissa pas ignorer ce qu’il pensait de -cette partition, l’une des moins réussies de Massenet: - ---Mon bonhomme, me dit-il, c’est de la sous-merde. - -Cette parole définitive me donna le goût de la critique musicale. - -Dans les _Fourberies de Papa_, où sa piété filiale me met en scène, -considérablement embelli, Mlle Madeleine de Swarte invente une très -curieuse profession de foi du «six» Georges Auric, au cours de laquelle -il est question de Gounod, remis à la mode par les novateurs du dernier -Dancing, les polytonaux désireux de dépasser les audaces d’Albéric -Magnard qui, au dernier acte de _Mercœur_, partition d’un noble -embêtement, faisait chanter des voix en si-majeur sur un accompagnement -d’orchestre en _mi-bémol_. - -Ce passage tout pétillant d’esprit s’intéresse surtout à la -«Gounodyssée», histoire touchante et ridicule du séjour que fit à -l’étranger, en temps de guerre, le musicien de _Faust_, retenu loin de -sa patrie par une Circé anglaise, à laquelle il adressait des strophes -enamourées mais vaseuses: - - Je veux te dédier, cœur divin, Muse austère (!) - Ces chants où j’ai parlé notre langue à tous deux. - Prends-les et donne leur ta voix qui, sur la terre, - Est un écho des cieux... - -Pauvre Gounod sentimental et sensuel! Jamais artiste d’esprit faible et -de chair forte ne fut plus habilement chambré! Longtemps, le plus -longtemps possible, Georgina Weldon, secondée à merveille par son -businessman de mari, employa tous les moyens imaginables, tous, sans -exception, pour garder le Maître français chez elle, en Angleterre, -pendant qu’il composait _Polyeucte_, dont elle se voyait déjà -l’interprète. - -La famille du Disparu se désolait. Les semaines se passaient, les -mois... - -A la fin, des amis dévoués franchirent le détroit, bousculèrent les -obstacles accumulés et emmenèrent de vive force, pour le reconduire chez -les siens, le séquestré par persuasion. - -Aussitôt libéré, Gounod, avec cette merveilleuse inconscience d’enfant -qu’il conserva toute sa vie, manifesta du soulagement, de l’allégresse -même, mais point de remords. Et comme ses sauveteurs, avec des -hésitations trop compréhensibles, discutaient sur la meilleure façon -dont devait s’effectuer le retour de l’Enfant Prodigue, il s’écria, -resplendissant d’optimisme: - ---Ne vous faites donc pas d’inutiles soucis, mes amis, ma chère femme -sait bien qu’à travers cette absurde aventure j’ai su lui garder un cœur -inaltérablement fidèle! - -Il le croyait. Il le croyait presque. Et les autres, abasourdis par ce -«distinguo», ne trouvèrent pas un mot à répondre. - -Sa rentrée au bercail n’eut rien de banal. Très émue au penser de revoir -celui dont l’absence s’était si indécemment prolongée, Mme Gounod, dans -son petit boudoir mélancolique, relisait la fable des «Deux Pigeons», -rêveuse... Ah! quand elle va le voir apparaître repentant, traînant -l’aile et tirant le pié... - -Du bruit, au dehors; elle tressaille; la porte s’ouvre toute grande, le -voyageur entre, gai, rieur, ses grands yeux clairs illuminés de joie. -Devant elle, qui joint ses mains tremblantes, il se campe fièrement et -sa voix claironne: - ---Ma chère amie, je te rapporte un torse qui n’a rien à se reprocher! - -Assurément, les rigoristes peuvent trouver là quelque chose à reprendre; -ce caractère, d’une complexité déroutante, faute d’en avoir étudié les -nuances d’assez près, des observateurs simplistes, souvent, ont -incriminé sa bonne foi. Erreur de gens tout d’une pièce. Gounod -changeait d’opinion plus vite que le commun des mortels, voilà tout. - -En 1893, au Châtelet, Colonne dirigeait _La vie du Poète_, -symphonie-drame résolument montmartroise de Gustave Charpentier. -Installé dans une première loge, avec Guillaume Dubufe, Gounod donnait à -voix haute des appréciations dont, placé aux fauteuils de balcon, juste -au-dessous de lui, je ne perdais pas un mot. Au moment où, perçant les -fanfares canailles du Moulin de la Galette, on entendit les cris de -femme pâmée exigés par l’auteur, le maître proféra, sourcils froncés: -«C’est ignoble!» Une minute après, pas même, ravi par la courbe -séduisante d’une phrase confiée aux violoncelles, il s’écria, plein de -la même vigueur: «C’est splendide!» - -Manque de conviction? Pas du tout! Des convictions, il en avait à -revendre, des convictions qui, je le répète, se succédaient avec une -rapidité essoufflante. Ecoutez plutôt... - -... Pendant qu’un journaliste commence à l’interviewer, on annonce «Mme -de Granval», dont le nom arrache à Gounod une sourde exclamation agacée. -Elle entre, un peu intimidée, son rouleau de musique à la main: - ---Maître, c’est ma dernière œuvre. _Ode mystique_, ce que j’ai fait de -moins mauvais. Si j’osais vous la soumettre... - ---Voyons ça. - -Il s’assied au piano, joue le prélude de l’_Ode mystique_, chante l’_Ode -mystique_, loue l’_Ode mystique_. - ---C’est bien, c’est très bien, c’est même sublime... - ---«Sublime!» Est-il possible, maître? - ---Oh! je voudrais avoir écrit ça! Cette progression est d’un émouvant! -Voyez, j’en pleure, mon enfant... - -En effet, il pleure. L’enfant (55 ans), pleure aussi. Ils s’embrassent. -Extasiée, elle sort, la tête dans les nuages. - -La porte à peine refermée sur la triomphatrice, Gounod, essuyant ses -cils encore emperlés de larmes, dit au reporter: - ---Hein, mon petit, quelle raseuse! - -Ce spontané aux impressions cabriolantes devait être, pour la -calculatrice Weldon, une proie facile. - -... Pouah! Cette insulaire aux joues de bifteck cru, son accent cockney -aurait suffi à m’en dégoûter, car la prononciation de Mary Garden, -auprès de celle-là, eût paru d’une pureté tourangelle.[5] D’ailleurs, -Mar-Nielka est la seule Anglaise qui interprète le répertoire français -sans accent étranger. (Réclame non payée). - - [5] J’aime encore mieux l’accent des norvégiens qui prononcent leur - _sk_ comme notre _ch_. Cette particularité m’est connue depuis le - jour que j’entendis à St-Moritz un aimable jeune homme de - Christiania dire à _Suzanne de Calhas_: - - --Demain, j’aimerais _skier_ avec vous. - -Peu après la guerre de 1870, lorsque Georgina Weldon chanta l’oratorio -biblique de Gounod, _Gallia_, elle faillit compromettre le succès de la -Lamentation (rosalie sur batteries à douze-huit) en clamant -«Djériousélem! Djériousélem! Reviens vers le Saeigneur!». C’était d’un -comique navrant. - -Je me rappelle une autre chanteuse britannique de moindre talent mais -affligée d’un accent plus saugrenu encore, la première femme du -tragédien Silvain. Longtemps avant que le glorieux sociétaire du Théâtre -Français songeât à épouser la belle Louise Hartmann, l’anglaise voulut -bien me régaler d’une romance sucrée, alors en vogue, cuisinée par la -baronne Willy de Rothschild. O lord! Je me mordais la langue pour ne pas -rire, tandis qu’elle psalmodiait: - - Si vous havez rien à me daïre. - Pourquoi venaïr auprès de moâ! - -Son morceau terminé, la dame me fit part de cette observation -judicieuse: - -«N’est-ce pas une curieuse chaose, en vérité? Quand je parle français, -j’ai encore une petite accent étrangère, mais quand je chante, plous du -tout». - -Excellent Silvain! Aujourd’hui grave, grave, presque burgrave, il -n’abandonne jamais son allure majestueuse ni son ton verni de majesté; -sur les registres des églises, aux mariages huppés comme aux -enterrements chics, il fait suivre sa signature de la mention vénérable: -«Doyen du Théâtre Français». - -Et il poussa un gros soupir lorsqu’il apprit le jour des obsèques de -Paul Adam, que l’irrévérencieux Dranem, en apposant son nom sur la même -page, s’était permis d’ajouter: «Doyen de l’Eldorado». Le respect s’en -va... - -Ils devraient bien songer à «faire la retraite» lui et cet autre vieux -Silvain barytonnant qui encombre l’Opéra depuis si longtemps sous le -pseudo: Delmas. - -Mais, à l’époque dont je parle, un aimable bohémianisme enjolivait son -existence; il prenait des absinthes (sans sucre), dont un vieil officier -de l’armée d’Afrique eût admiré le tassement; il jouait au baccarat -jusqu’à ce que l’aurore--aux doigts gris--montrât son nez aux fenêtres -de la salle de jeu; il recevait la visite d’huissiers «parlant à sa -personne»; bref, il ne possédait pas encore la respectabilité qui, -aujourd’hui, l’auréole. - -Et pourtant, dans le courant de la vie quotidienne, déjà cet écervelé -folâtre s’affirmait parfois tragédien, j’allais dire tragique. - -Au Cercle de la Presse, la Veine, ce soir-là, refusait de favoriser -l’artiste, trop aimé des femmes pour avoir beau jeu. Le hideux Albert -Wolff était en banque et passait, passait, plus que ne passeront, n’en -déplaise à la Marquise, Racine et le café. Rasé comme un ponton, Silvain -tira de la poche où elles se cachaient ses deux dernières thunes, les -jeta sur le tapis vert avec une amère désinvolture, prit la main. - ---Cartes? proposa l’eunuque du _Figaro_. - ---Voui. - -Silence d’angoisse. On aurait entendu voler un nouveau riche (il y en a -eu toujours). Au joueur infortuné, qui avait 5, le banquier envoya, sans -pitié, un autre 5. - -Alors, un rugissement sortit du sein de l’acteur; il empoigna d’une main -frémissante ses cheveux en sueur et s’écria, très Boulevard-du-Crime: - ---Malédiction! Je suis damné! - -Vive sensation. Je m’enfonçais mon mouchoir dans la bouche pour ne pas -pouffer; un hideux sourire voltigea sur les traits du boche Albert -Wolff, et les valets de pied eux-mêmes se tordirent. - -... En ce temps-là, Silvain incarnait Mathan dans _Athalie_, panne -classicobiblique qu’il enlevait tambour-mathan, sans négliger pour si -peu ses occupations d’oiseleur subtil et de pisciculteur consommé, non -plus que ses fonctions de mécanicien sur le petit vapeur qui portait sa -célébrité d’amiral d’eau douce de Mantes à Nogent. - -Un de ses plus assidus commensaux, Armand Silvestre, l’a noté sans -rancune: «Il n’est aucun de nous, les poètes ses amis, qu’il n’ait tenté -de noyer dans la Seine». - -Si ce tragédien naufrageur s’avérait, pour les porte-lyre qui -fréquentaient sa maison de campagne, un redoutable metteur en Seine, il -ne me jugea digne, moi, infime prosateur, que d’une immersion dans un -affluent de son fleuve favori, plongeon effectué à l’aide d’un simple -bateau à rames. - -Date inoubliable! C’est la veille de la première du _Prince d’Aurec_ que -ce moderne Carrier s’efforça de me rayer du nombre des vivants. «Je rame -comme personne», assurait-il. Comme personne, effectivement. En quelques -coups d’aviron, son canot avait la quille en l’air et moi la tête en -bas, dans la Marne. On me repêcha; on m’affubla, pendant que mes -vêtements séchaient, d’une jupe et d’un corsage appartenant à la -compagne (peut-être morganatique) de Silvain, la chanteuse anglaise qui -sopranisait: «Si vous havez rien à me daïre». Encarnavalé de la sorte, -je promenai mes rêveries sur le bord de la rivière qui avait failli -m’engloutir... - -Un chuchotement de voix étouffées mit mon songe en fuite; redescendu sur -terre je m’aperçus soudain qu’une foule curieuse se pressait autour de -moi, une foule d’indigènes en train de contempler avidement cette femme -à barbe dont la vue ne coûtait rien. Effrayé par ce succès inattendu, je -me réfugiai dans la villa de Silvain avec une hâte qui jeta ses -habitants dans la jubilation. Armand Silvestre, surtout, torchonnait -vigoureusement ses yeux de topaze brûlée d’où coulaient des larmes -heureuses. - -Pourtant, il était d’un caractère plutôt grognon, cet auteur gai! Je me -le rappelle renfrogné--un trop petit nez au retroussis populacier dans -une face bourrue salie par une barbe en désordre--geignard, jaloux du -succès de ses confrères, et surtout blessé au vif, inguérissablement, -par le renom de «rigolo» que lui assuraient, parmi les voyageurs de -commerce, les gaillardises dont il emplissait le _Gil Blas_. - -Gaillardises? Le mot est insuffisant. Au vrai, ces grossiers récits de -«Toto Laripète», ces histoires de corps de garde prodiguées par -«Lekelpudubek», finissaient par verser dans la scatologie. N’insistons -pas sur ce conteur à gaz. - -N’insistons pas davantage sur le goût manifesté par cet adorateur du -dieu Crepitus et de la Vénus Callipyge pour les dondons ventripotentes -ainsi que mégalofondamentales. - -Dans sa maison d’Asnières, de quatre heures du matin à midi, sans jamais -prendre un jour de repos, il entassait feuillets sur feuillets, toujours -à court d’argent pour alimenter ses nombreux ménages, bien que sa basse -littérature lui rapportât des sommes élevées. - -A dessein de se faire pardonner par les lettrés cette prose commerciale, -dont il détestait qu’on lui parlât, Armand Silvestre limait avec -application des strophes d’un mysticisme malingre, «strophuleuses», si -l’on peut dire, qu’il se désolait de voir bafouées par les jeunes, tous -hostiles à ces bondieuseries sans conviction, religiosité en -«Christocale» selon le mot de Chose... ou de Machin peut-être. - -Chez Silvain, ce jour-là, je parlais à cet ex-polytechnicien (car il -appartint à l’Ecole comme Sully Prud’homme, Marcel Prévost, Michel -Corday, Estaunié, etc.), des préférences qu’il accordait, en ses écrits, -aux grosses dames confortablement capitonnées. Je réussis à l’exaspérer. -Il me cria: «Mais je place au-dessus de tout la gracilité tanagréenne! -Vous ne me croyez pas? La preuve, c’est que ma meilleure amie est mince -comme une liane, vous la connaissez; c’est Madame A...». - -Tout à trac, il me lâcha le nom d’une chanteuse effectivement aussi -maigriotte que son autre amie, Madame Cl. L... était grassouillette. -Elle était mariée (Elle l’est encore). La goujaterie de cette révélation -me suffoqua. - ---Hé bien, fis-je pour toute réponse, vous qui prétendez toujours que -Wagner était un mufle avec les femmes! - -Car, en ce temps-là, wagnérien militant, j’enrageais des incessantes -attaques dirigées au nom du lyrisme toulousain par ce librettiste de -Joncières et de Coquard, Dioscures de la platitude, contre le Titan de -Bayreuth. Debussy ne m’avait pas encore démontré l’urgence de libérer -l’Art français, l’art des Couperin et des Rameau, captif de la Muse -germanique, «l’écrasante matrone» stigmatisée par Aurel. - -Et puis, on ignorait les cubistes musicaux dont les cuisantes -trouvailles relèguent dans le domaine du pompiérisme ce que nous -regardions alors comme des hardiesses, par exemple la série -d’intervalles de septième réalisée par le ténor et le soprano dans le -duo de _Tristan_. Pauvre Wagner, aujourd’hui décrété «fadasse» par ces -acrobates éphémères que vont bientôt remplacer de nouveaux sauteurs, car -un clown chasse l’autre. - -Bah! Laissons dire. Ils restent splendides, l’Hymne tristanesque du -Désir inassouvi dont l’Ouvreuse, documentée par son vieux complice -Alfred Ernst, célébrait le lyrisme lyriquement: «Des tendresses -palpitent, des fièvres s’allument, une confusion de douleur et de -ravissement, de désirs, d’appels, d’étreintes, grandit, lente et -formidable, sous les ondes toujours renouvelées de la mélodie...» - -Et les _Meistersinger_! En dépit du sâr Joséphin Péladan, contempteur de -cette œuvre «trop gaie» et de Camille Bellaigue qui, trop féru du joli -pour aimer le beau, lui reprocha l’absence de rythme (!) et de tonalité -(!), quel wagnérien, même converti aux doctrines modernes, resterait -insensible à la rêverie de Sachs dans la nuit où flotte la senteur -grisante des jasmins? Et le finale populaire... Quand j’entendis pour la -première fois, jaillissant à l’apparition du poète, cette grandiose -floraison vocale qui monte, s’élargit, se balance, «Wach auf»... ah! -Dieu! mon vieux cœur en frémit encore! - -Victor Hugo prétendait admirer Shakespeare comme une brute. J’aime -Wagner comme un garde républicain, oui, le garde républicain du Cirque -d’Eté qui, un dimanche, au promenoir, tourneboulé par le prélude de -_Tristan_ me confia: «Monsieur, quand j’entends ça, je me fous à rêver». - -... A Bayreuth, ce n’était pas trop de toutes ces splendeurs pour faire -accepter aux pèlerins l’abomination de la camelote wagnérienne entassée -dans les vitrines; Ferdinand Hérold contemplait, horrifié, des -pantoufles-Parsifal où le père de Lohengrin, au point croisé, -s’agenouille devant la sainte Lance; Maurice Renaud, baryton inégalé, -acheta une pipe commémorative portant, sur le fourneau, un portrait du -maître entre deux mentions; en haut: _Richard Wagner_; en bas: -_injutable_. - -Plus odieuse encore, la suffisance germanique, faite d’orgueil et -d’ignorance, convaincue (malgré l’affirmation contraire nettement -proclamée par le maître) que des cerveaux latins, par conséquent -superficiels, ne pourront jamais comprendre la profondeur de la musique -allemande. Cette morgue niaise, qui sévissait dans tout le «Reich», -n’épargnait pas Wahnfried, domaine de Mme Cosima Wagner--maigre visage -austère, illuminé d’intelligence, grand nez en anse... ce qu’un -irrespectueux fumiste (ne me demandez pas son nom) appelait «l’anse de -Bülow». - -Cocasse Wahnfried! Portier d’opérette en uniforme vert, feutre calabrais -et boucles d’oreilles; quatre cents portraits du compositeur cachant les -murs; scènes du «Ring» ignoblement peintes, orgue américain à tuyaux -dorés d’un goût... chicagrotesque; et puis, au buffet, sardines à -l’huile et fraises servies sur la même assiette! - -Pour une artiste de goût comme Mlle de Ahna, qu’épousa plus tard Richard -Strauss, combien de chanteuses s’affublaient de costumes -invraisemblables! Je vois encore la stupeur du sympathique Jacques -Durand, le grand éditeur de musique, contemplant au deux de _Parsifal_ -l’opulente Materna qui arborait, pour interpréter la magicienne Kundry, -une affolante toilette de soirée à la mode d’il y a 35 ans. Le peintre -Clairin ricanait: «Elle a oublié son éventail!» - -En juillet 1892, Bayreuth représentait _Tannhaeuser_, pour faire rougir -les Français, très nombreux cette année, du crime commis par leurs -pères, siffleurs de Wagner sous le Second Empire... _Delicta majorum -immeritus lues_... A Wahnfried, une amie de la comtesse Gravina -entreprit de me persuader que cette œuvre de jeunesse (1845) était aussi -belle que _Tristan_. Je lui ris au nez. Alors, l’agaçante mélomane se -rabattit sur l’exécution, prétendant que nul orchestre au monde n’en -pouvait donner une aussi magistrale, aussi impeccable, aussi... - ---Ce n’est pas mon avis, interrompis-je, le nez plein de moutarde. Que -Grüning détonne alors que, terrassé par le repentir, il chante étendu -tout de son long par terre, cela prouve seulement que la position du -ténor couché n’est pas favorable à la bonne émission de la voix, mais -l’orchestre, votre fameux orchestre! Les trombones, hier, ont mugi le -thème des Pèlerins si lentement que les violons, effarés, en ont saboté -leur dessin descendant... - ---Och! fit-elle, c’est vrai... Mais je ne croyais pas qu’un Français -cette faute remarquer pouvait! - ---Sans blague? mais dans mon pays, Madame, nous sommes tous comme ça. - -Mon chauvinisme cherrait un peu. - -En dépit de mes affirmations tranchantes, la France comptait un fort lot -d’irréductibles (qui a dû grossir depuis la guerre), butés comme les -manifestants lohengrincheux qui tapagèrent dans la rue en mai 1887 et en -septembre 1891, toujours prêts, au nom d’un patriotisme fourvoyé, à -dépecer le plus innocent passage du _Ring_, comme des bêtes cruelles, -sans autre forme de procès. - -Feu Henry Maugis a même composé, sur ces animaux pleins de rage, une -fable dont, malheureusement pour la littérature française, je n’ai -retenu que le titre: _Le loup et l’anneau_ (du Nibelung). - -Sans manifester contre la Tétralogie aucune hostilité préconçue, Mlle -Amélie Bouchaut, plus connue sous le nom de Polaire, me parut toujours, -en dépit de ses études musicales prolongées, au Café-Concert, -réfractaire--comme une brique--à la musique de Richard Wagner. - -On n’a jamais pris au sérieux le chapitre de _Claudine s’en va_ dans -lequel cette frémissante artiste, de passage à Bayreuth, opine que -l’Œuvre d’Art de l’Avenir, pfutt, «Y a pas de quoi se taper le derrière -par terre» et que, du reste, Van Dyck, le «gonze poilu» chargé du rôle -de Parsifal lui a bel et bien chipé un jeu de scène. Cependant, les -auteurs du roman n’ont guère exagéré... En tous cas, voici un souvenir -personnel: - -En 1902, l’Opéra annonçait _Siegfried_, presque inconnu en France. Comme -on s’arrachait les places, Polaire me déclara que sa présence, à cette -solennité artistique, s’imposait. Je l’emmenai donc dans le monument -Garnier, où elle pénétrait pour la première fois de sa vie. A son -entrée, toutes les jumelles convergèrent vers elle qui ne parut pas s’en -apercevoir. Henri de Curzon haussa légèrement les épaules. Elle s’assit -et le rideau se leva. - -Un instant divertie par le rythme saccadé du chant, presque parlé, de -Laffite, Mime pittoresquement cauteleux, la créatrice de _Claudine_ aux -Bouffes-Parisiens éprouva bientôt (comme les «quat’z’hommes accompagnés -d’un caporal» de la chanson) les indéniables symptômes d’un embêtement -général. Elle lutta vaillamment, mais pendant la scène de la Forge, elle -me confia, d’une voix découragée: - ---Vrai, Willy, ce que ça dure, cette histoire-là! - ---C’est beau... - ---Peut-être, mais il y en a trop! La seule chose qui me console, c’est -de penser à la téterre que doit faire le pauvre type qu’on chahute dans -ce panier. - ---Quel type? Quel panier? - ---Là haut, tenez, au bout de mon doigt. Vous ne connaissez donc pas la -pièce? Reszké tire la ficelle pour le secouer. Et aïe donc! - ---Mais, bon Dieu, ce que vous prenez pour un panier, c’est le soufflet -de la forge! - ---Pas possible! Vous êtes sûr que c’est un soufflet? Ben, fallait le -dire... Vous m’espliquez jamais rien; alors, je m’embête. - ---Comment? Vous vous embê... - ---Pour sûr! Je vais me faire la paire et rentrer vivement chez moi, sans -quoi, je m’endormirais. - ---Dormez, ça n’a aucun inconvénient. - ---Pensez-vous! Cette sale musique m’a enrhumée du cerveau, de sorte que -la moindre des choses que je pioncerais, pan! je serais fichue de -ronfler. Ça vous ferait remarquer. Je me trotte. Bonsoir. Sans rancune. -Embrassez Colette de ma part. - ---Non, Polaire, non, je vous en prie, ne partez pas maintenant, il -faudrait déranger vingt personnes, patientez encore un instant, l’acte -va être fini... Tenez, écoutez l’orchestre, c’est superbe, ce -passage-là. Vous ne trouvez pas? - -Loyalement, remplie d’une bonne volonté touchante, elle écouta les -violons qui, sous la direction de Taffanel, chantaient, chantaient... -Mais, après dix secondes, secouant sa tête aux courtes boucles brunes, -elle dit avec un peu de dégoût, les doigts écartés, comme une petite -fille qui se serait poissée de confitures (ou d’autre chose): - ---Pouah! Ça doit être plein de dièzes! - - * - - * * - -Le lendemain, comme elle souffrait encore d’un reste de wagnérite, je -lui contai des anecdotes sur Silvain; j’en connaissais beaucoup. - -L’histoire de la pêche dissipa son reliquat de migraine, une belle -histoire, mais qu’il faut entendre narrer par le «monstre» lui-même. - -Il venait de pêcher une carpe si dodue que, ravi, il s’écria: - ---Y a pas, faut que je l’embrasse! - -Hélas! la carpe, qui n’aimait pas ces manières-là, ferma ses lèvres -pinçantes sur le nez du tragédien; tout de suite il s’indigna: - ---La rosse! Elle m’a mordu! Elle a osé me mordre!... Eh bien, pour la -punir, je vais la ref... à l’eau. - -Et il le fit. - -J’ai lu, dans un conteur de fables, qu’un autre artiste du Théâtre -Français apprit (forcément par une lettre d’ami intime) que sa femme le -trompait avec un camarade de la Comédie. Il manda la coupable: - ---Je sais tout! - ---Grâce!... Grâce!... - -Elle se traîne à ses genoux. Lui, les lèvres crispées d’un amer sourire, -mâche ses mots avec une lenteur dégoûtée comme de la chewing-gum sentant -le moisi. - ---Il faut que tu aies de singuliers goûts pour t’acoquiner avec un -individu si totalement démuni de talent! - ---Pardon!... Pardon!... - ---Tu n’as qu’un moyen pour te faire pardonner, misérable créature... - ---Je l’accepte d’avance... Dis vite... - ---Ecoute... Demain, tu inviteras ton complice à déjeuner. - ---Ici? - ---Ici, bien entendu. Au dessert, je lui dirai devant toi qu’il est un -gaillard sans aucune délicatesse et j’ajouterai que si jamais il -recommence... - ---Eh bien? - ---Eh bien, je ne l’inviterai plus! - -Quant à l’histoire de la chemise de nuit, je me déclare incapable de -l’exposer d’une façon admissible. Il n’est pas donné à tout le monde de -palabrer décemment à propos de ces lingeries intimes. Comme le disait -Raymond Roussel: - ---Non «liquette» omnibus... - -Car l’auteur des _Impressions d’Afrique_ et de l’_Etoile au front_ est -un pense-sans-rire. - - * - - * * - -A la Comédie-Française, on souffle peu dans les clés forées, constate -l’auteur de _Retours à pied_. Pourtant, en janvier 1925, de violents -coups de sifflet accueillirent le doyen, «ce vieillard au crâne de -brique, au ventre turgescent, aux jambes molles et à la voix -refoulante», comme le représente Henri Béraud en une esquisse dont je -supprime quelques traits qui pourraient sembler malveillants. - - - - -CHAPITRE VII - -Roueries de _Degas_.--_Bonnat_ compare les critiques d’art aux -cochons.--La mauvaise foi de _M. Jacques Blanche_.--Les Manchettes de -Moréas, sa métrique, sa griserie.--_Mendès_, machiavel en tous -genres.--Mots acides de _Moreno_. - - -Ce jour-là, le bougon Degas causait avec moi, fort aimablement, (une -fois n’est pas coutume) en sortant de l’atelier du peintre Mathey, son -dénicheur de dessins d’Ingres, chez qui nous nous étions rencontrés. -Guillaume Apollinaire nous aperçut, descendit la rue de Rome derrière -nous et, dès que je fus seul, me rejoignit pour m’entretenir longuement -du Maître--ce n’est pas Mathey que je veux dire--friand de détails, en -vue d’un article peut-être... - -Je lui répétai une anecdote que je tenais de Louis Vauxcelles, critique -d’art éclairé, à qui je reproche seulement un excès d’indulgence pour -cet odieux arriviste de Jacques Blanche, peintre infecté de snobisme, -littérateur ridicule et bavard fécond en commérages toxiques. - -C’était à Dieppe, Degas se mit à crayonner le portrait de Walter Sickert -et celui-ci, qui avait endossé son pardessus négligemment, voulut en -rabaisser le col. - ---Laissez, laissez, s’écria le peintre, c’est mieux ainsi. - -Ludovic Halévy qui entendait ce dialogue murmura: - ---Degas préfère toujours l’accident. - ---Mon cher, s’écria Guillaume, épanoui, pour ce mot si intelligent, je -donnerais toutes les _Petites Cardinal_... que je n’ai pas lues, -d’ailleurs. - -La lucide malveillance de Degas n’épargnait personne. A l’Hôtel des -Ventes, voyant exposées des terres cuites de Carpeaux, il les bafoua -sans miséricorde et comme j’essayais de plaider pour quelques bustes, -louant avec timidité l’adresse du sculpteur: «oh! renchérit le vieux -peintre, on ne peut pas le nier, c’est dégoûtamment habile!» - -Devant un portrait de Carrière, il scandalisa Jean Dolent, féru de ces -tendres pénombres, en ricanant: «On dirait des cervelles au beurre -noir.» - -Chacun sait combien les artificielles somptuosités de Gustave Moreau, -chères aux littérateurs, le choquaient: «Ces olympiens cossus ont -vraiment trop de chaînes de montres!» - -Mais surtout son hostilité se déchaînait contre le richissime Isaac de -Camondo, qui avait réuni à grands frais les plus célèbres œuvres du -maître dans son hôtel--Eau et Degas à tous les étages.--Il refusait -d’aller les voir chez leur nouveau propriétaire. Il affectait de s’en -désintéresser. Et pourtant... - -Ce Camondo m’avait prié de visiter sa galerie de tableaux, non pour -connaître mon avis dont il se souciait peu, avec raison, mais pour me -recommander son amie de l’Opéra, Mme Marcy, Sieglinde plutôt faiblarde. -Degas l’apprit et vint m’interviewer, sans en avoir l’air. - ---Comme ça, «il» vous a retenu à déjeuner? Bon, bon... Et après le -déjeuner, qu’avez-vous fait? - ---Nous avons pris du café, oh! un café très remarquable. - -Le vieux peintre me lança un regard de reproche si triste que j’eus -honte de ma taquinerie. Tout de suite, je repris: - ---Il m’a montré les plus belles toiles que j’aie vues de ma vie. - ---Oh! oh! les plus belles... enfin... passons. Bien entendu, ce monsieur -a disserté sur mes œuvres, il a vanté son flair d’acheteur, il vous a -expliqué ma peinture, il... - ---Non. Il n’a rien dit du tout. - -Surpris, satisfait, Degas resta un instant silencieux. Puis, la figure -éclairée d’un sourire inhabituel: - ---Rien du tout? Mais, dites-donc, Willy, il se forme! - -Devenu presque complètement aveugle, ses derniers jours furent atroces. -Il errait dans Paris, inconnu des passants qui le bousculaient, -lamentable Œdipe sans Antigone. - -Quand je pense qu’un crétin de bochophile louangeur salarié des rapins -auxquels il carotte des pochades, ose reprocher à Degas son «mépris de -la Presse»! Comme si tous les peintres, les bons et les mauvais, ne la -méprisaient pas, ouvertement ou non. Une preuve entre mille: - -J’ai fréquenté Uriage (l’«Arriège» de _Claudine s’en va_). Cette -année-là l’agaçant M. Léonce de Joncières s’y trouvait, et aussi ce -casse-cœur de Porto-Riche, très jalousé parce qu’il était trop bien vu -par la jolie télégraphiste dont raffolaient tous les étrangers; je me -promenais un après-midi avec Detaille qui, leste et bien découplé, -s’amusait--le rossard!--à m’essouffler dans des sentiers de montagne, -rocailleux à l’instar des poèmes de M. Jouve, romainrollandiste de son -état, et désagréables comme les productions de M. Marcel Sauvage, qui -s’intitule «chirurgien des roses» et fait des vers d’apothicaire. - -Le père Bonnat nous rejoignit et, tous trois, nous redescendîmes vers -l’Etablissement de bains d’où montait une infecte puanteur sulfureuse -mélangée au parfum des orangers... la noce du vidangeur! - -Sur nos talons, quelque chose de noir grognait obstinément, dans le -crépuscule. Sans se retourner, Detaille interrogea: - ---Kèkcèkça? - -Alors, bonhomme et bourru, le portraitiste attitré des Présidents de la -République aligna des déductions façon Sherlock Holmes: - ---Une sale bête? Tenace? qui suit les peintres en ronchonnant? Ça ne -peut-être qu’un critique d’art! - - * * * * * - -Je pense à cette boutade chaque fois que j’entends un peintre grisonnant -fredonner la vieille chanson antibitumineuse des Beaux-Arts, sur l’air: -«Dans la gendarmerie...», vous savez, _la peinture à Bonnat, c’est comme -du caca_! - -Avec Guillaume Apollinaire, nous reparlâmes de Blanche, et je lui contai -un trait significatif du monsieur dont la fausseté peu de temps -auparavant, avait écœuré tous les amis de Vincent d’Indy, dont il osait -se proclamer dans les salons plus ou moins artistiques l’indéfectible -partisan. - -Nombreux, nous avions pris le train pour applaudir la première de -_Fervaal_ à la Monnaie. Pendant tout le trajet, de la gare du Nord -parisienne à la gare du Midi bruxelloise, Jacques Blanche, une énorme -partition ouverte sur ses genoux, ne cessa de montrer à ses voisins de -wagon, soulignés d’un crayon malveillant, les passages qu’il prétendait -chipés à Wagner. Le doux et rêveur Ernest Chausson, le pénétrant et fin -Pierre de Bréville, le sensitif Louis de Serres, il embêtait tout le -monde, sauf Mme Colette qui dormait du sommeil de l’innocence, comme on -dit, aussi profondément que devaient dormir, trente ans après, les -lecteurs assez imprudents pour avaler quelques fragments opiacés de la -simili-autobiographie romanesque laborieusement fabriquée par Jacques -Blanche Touchatout esthétique. - -Bien entendu, après la représentation, il s’empressa d’offrir à d’Indy -d’une voix émue, l’hommage de son admiration sans réserve! Alfred -Bruneau et André Corneau, tous deux anti-d’Indystes mais loyaux, ne -purent s’empêcher de hausser les épaules en entendant les louanges -sifflées par cette vipère doucereuse. Quant au sincère Gustave -Samazeuilh, à peine au sortir de l’enfance, il en fumait d’indignation. - -Guillaume Apollinaire s’amusait de toutes ces histoires et riait avec -entraînement. - -Quand je le rencontrais aux mercredis du _Mercure de France_, regorgeant -de littérateurs, mais où j’allais surtout pour voir Rachilde et -l’entendre--toujours originale, mordante et bonne avec ça--Guillaume -Apollinaire montrait une avidité de gosse quêtant des confidences, à -califourchon sur un genou d’ancêtre. - ---Dites, Willy, vous devez être riche en souvenirs sur les _dii minores_ -de l’Ecole symboliste? - ---Certes! J’ai plus de souvenirs que si j’avais... la capitale de la -Lombardie. - ---Fumiste! Pourquoi ne pas les écrire? - ---Parce que ça m’ennuierait. - -Aussi bien, Ernest Raynaud, le commissaire de police-poète, a dit ce -qu’il fallait dire, comme il fallait le dire, dans sa _Mêlée -symboliste_, où il a silhouetté (je cite ses propres paroles) -«quelques-unes des figures qu’on coudoyait chez Charles Cros, le jeudi -soir: Ajalbert, Alphonse Allais, d’Esparbès, Haraucourt, Marsolleau, -Willy, etc., extraordinaire mélange de talents disparates...», ce qui -incitait l’historiographe à d’intéressantes réflexions sur «la bigarrure -des esprits et la diversité d’un âge caméléon». C’était le temps où -Georges Lecomte, caporal d’infanterie et symboliste, faisait siffler sa -_Cravache_. - -Certains jeunes trouvent ce fouillis «grotesque». Mais le -_superréalisme_ actuel, jugé par Lamandé «caricatural», l’est-il moins? - -Pour divertir Apollinaire, j’évoquais la mémoire d’un quarteron de -poètes disparus, auxquels on reconnaissait jadis un flamboyant génie et -dont quelques-uns avaient sans doute du talent. - -Nombre d’entre eux ont fait, dans l’océan de l’oubli, un plongeon -définitif. Qui connaît encore la littérature de l’instituteur Icres, dit -Crésy? (ou Crésy, _dit_ Icres, mes souvenirs s’embrument). A force de -bassiner Antoine, ce sous-Léon Cladel avait réussi à lui faire jouer un -acte sanglant: de fanatiques bouchers se massacraient à coups de -couteau, dans un décor où, sur des tables en vrai marbre, s’étalaient -des escalopes en vrai veau, mais aussi avancées que les opinions de -l’_Humanité_ et dont la puanteur rendait malades les spectateurs assis -trop près de la scène, qui sifflaient en se bouchant le nez. - -Dégoûté du théâtre par cette expérience malodorante, le Pyrénéen aux -cheveux en révolte déclamait avec un accent qui semblait rouler des -pierres dans un gave, des strrrophes où vibrrrait de la tendresse: - - Les danses nous ont assez - Enlacés - Dans leur tourbillon folâtre, - Mignonne, voici le tour - De l’amour. - Et, tu sais, je t’idolâ-â-tre. - -Sous ces rythmes empruntés à la Pléïade, Marie Kryzinska (polonaise aux -lèvres de négresse blonde qui prétendait avoir inventé le vers libre -dont le père est en réalité Gustave Kahn), plaquait des accords -minables. - -Mince, blond, atténué, Charles Vignier murmurait des vers frêles: - - Puisque nous aimons le reflet des choses - Et les souvenirs demeurent en nous, - Comme le parfum funéraire et doux - Qui hante l’urne où sont mortes les roses... - -Il parlait avec courtoisie, non sans affectation, mais devenait -extrêmement grossier la plume à la main. Dans la _Renaissance_, il -conseillait avec insistance à M. Paul Bourget (qui ne faisait pas -encore, il est vrai, partie de l’Académie) une bonne tisane «empêchant -de péter en dormant». - -Un beau matin, à propos d’un vague écho relatant une altercation au -cours de laquelle M. Félicien Champsaur avait reçu, ou donné, des -gifles, Vignier tua d’un coup d’épée le bon gros Robert Caze. Tout le -monde en fut surpris. - -Les revues littéraires s’entre-dévoraient depuis les _Ecrits pour -l’Art_, bafouant le symbolisme traîné par Edouard Dujardin «dans une -ornière de décrépitude et de niaiserie métaphysique», jusqu’à la _Revue -Indépendante_ où les rancunes naturalistes dénonçaient le néant cérébral -(_sic_) de Charles Morice et des «jongleurs abêtis... inventés par -l’insidieux thuriféraire Anatole France». - -A me voir souffler sur ces charbons presque éteints pour en tirer de -fugitives étincelles, Guillaume Apollinaire pétillait de joie. - ---Un tel, Willy, vous l’avez connu? Et Chose aussi? Et Machin? Et So and -So? Veinard! Et Catulle Mendès dans sa jeunesse? Parlez-moi de lui, -grand frère, parlez-moi de lui... Est-ce vrai qu’il fit tout pour -entraver la réussite du _Pèlerin passionné_, dont Ernest-Charles -vitupère le lyrisme «poussif»? - -... L’altier Papadiamantopoulo, dit Moréas, Ernest Raynaud le peint -«toujours ganté de blanc, lustré, frisé, sanglé, la boutonnière fleurie, -orné de cravates multicolores et de plastrons rigides...». Je l’ai vu -moins coruscant, beaucoup moins, la chemise isabelle, les ongles -endeuillés. N’est-ce pas, Eugène Marsan, dont les tours de phrases -eussent ravi Toulet: «Vous avez pu le voir au Napolitain, qui avait une -jaquette fatiguée avec un tube roussi, et pour étirer sa moustache, -comme il se plaisait à faire par un geste démodé et charmant, il -montrait sans embarras des manchettes, et rondes, qui n’étaient pas du -matin même...». - -Il lâchait volontiers des axiômes que son gras accent levantin bonifiait -encore: «Jè suis un Baudèlaire avec plus de couleur». - -Aujourd’hui, les écrivains d’Action française exaltent ce grec dont -l’iconoclaste Renée Dunan attaque «l’effarante banalité». Jadis, même -désaccord parmi les critiques. - -Sur son compte, les opinions divergeaient bizarrement alors que Barrès -voyait dans Moréas (première manière) «un sauvage assemblant ses -colliers de guerre» et Huysmans une «poule de Valachie picotant des -verroteries multicolores», Charles Maurras le saluait comme un des -vainqueurs des grands barbares blancs, restés anonymes chez Verlaine, -mais qu’il baptisait lui: «Rosetti, Swinburne, Shelley, Ibsen, Tolstoï, -etc.». Et Camille Mauclair haussait les épaules devant les vers (?) de -vingt pieds commis par Moréas qui se vantait d’allonger l’octosyllabe -primitif «jusqu’où la nécessité musicale en décidera...». O -subjectivisme périlleux! O arbitraire! - -A propos de métrique, un souvenir, vous permettez? - -Quelques jours avant de blesser en duel Rodolphe Darzens, Moréas me lut -un de ses poèmes, en alexandrins réguliers, dont j’ai oublié le sujet et -le titre. Il lisait admirablement. Je le complimentai comme il sied. -Ensuite: - ---Pourquoi donc as-tu glissé, parmi ces alexandrins, un vers d’onze -pieds? - ---Un hendécasyllabe? Tu es fou? - ---Pas fou du tout! Tu as écrit «Oiseaux fabuleux, oiseaux bleus, oiseaux -roses...» Compte sur tes doigts. - -Il devint vert (c’était sa façon de pâlir), réfléchit longuement, le -front plissé; puis, rasséréné, il clama son vers revu et augmenté: -«Oiseaux miraculeux, oiseaux bleus, oiseaux roses». - -Il avait repris sa superbe coutumière et tortillait sa moustache noire. - - (2 Az⁰³Ag + K²S = 2 Az⁰³K + Ag²S) - -l’air plus que jamais avantageux, «matamoréas» comme nous disions au -Quartier Latin. - -«Garçon, un second bock!» On parla d’autre chose. Il ne fut plus -question de métrique jusqu’au moment du départ, où le poète me -recommanda d’un air détaché: «Ne raconte pas ça... _Ils_ sont si -bêtes!...». - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Peu avant la guerre, j’envoyai à Guillaume Apollinaire quelques -anecdotes de ces temps héroïques, rédigées à la hâte; en retour, il -esquissa de moi, dans les _Marges_ un croquis flatteur et flatté: «... -Talent spirituel, nourri de bonnes lettres... Il confectionne à souhait -les acrostiches satiriques et défend l’hellénisme comme un -florentin...». Une politesse en vaut une autre. - -Voici quelques-uns de mes feuillets qu’il dut égarer, je suppose: - -Catulle Mendès, gros mangeur, était cependant fin bec. Même, il lui -arrivait de cuisiner en personne, comme Alexandre Dumas père, mais sans -atteindre à la maîtrise de Gunsbourg-le-Monégasque dont certains -macaronis s’avèrent dignes de figurer sur la Table des Olympiens: -«Jupiter, s’il était malade, reprendrait l’appétit en tâtant d’un tel -mets». - -Volontiers, il mêlait à l’élaboration de ses chefs-d’œuvre culinaires un -peu de fantaisie romantique, le vieil éthéromane inoubliablement dressé -parmi les _Fantômes et Vivants_ de Léon Daudet; c’est ainsi qu’un soir -il convia quelques amis à déguster un plat de cèpes à la provençale -préparés par ses soins et dans lequel il entrait, Dieu me pardonne, plus -d’ail que de champignons! - -Il y avait là le très érudit Gustave Kahn au masque mongol; le verveux -Courteline pour la moindre fantaisie duquel je donnerais tous les -in-folios des «penseurs» professionnels; Lucien Descaves, parigot -réfléchi, perspicace et buté. Qui encore? Paul Arène, un petit homme de -Sisteron, qui avait un joli talent en Provençal et un exécrable -caractère en français... Mendès exultait: les deux coudes sur la table, -les cheveux en désordre, sa barbe blondie toute brillante de graisse -reposant sur une lavallière de surah crème, tachée de bourgogne, il -pérorait, la bouche pleine, sur la poésie, la cuisine et l’amour. - -(Or, cela se passait en des temps très anciens, Daniel Wilson, député -d’Indre-et-Loire, ayant vendu trop de décorations, son beau-père, le -Jurassien Grévy, avait dû, souffleté par l’indignation populaire, -quitter l’Elysée bien malgré lui. Dans la rue, on entendait brailler les -camelots vengeurs: Ah! quel malheur d’avoir un gendre!...) - -Cette année-là, inquiété par la gloire naissante de Moréas, Catulle -Mendès décida, non sans peine, l’_Echo de Paris_ à s’assurer la -collaboration du «bel Hellène» qui, dans ses manifestes, déclarait la -langue française en décadence depuis le XVIe siècle. Astucieusement, il -glissa dans l’oreille du débutant: «Ne faites aucune concession à la -plèbe lisante, affirmez vos principes.» L’autre ne demandait qu’à les -affirmer. Il s’appliqua doctement à faire revivre les «grâces et -mignardises» du XVe siècle en trois contes que «sigilla le los de ses -plus affinés disciples», mais dont l’archaïsme rébarbatif affola les -lecteurs habitués aux Zévacochonneries des feuilletons populaires. -L’_Echo_ se hâta de congédier ce collaborateur dangereux. Le tour était -joué. - -La principale amie de Mendès était alors Lucy Gérard, blondinette frêle, -en l’honneur de laquelle il fignolait des madrigaux d’un tarabiscotage -érotique, nuance cuisse de nymphomane émue. Il la désignait par des -périphrases dont la préciosité de Far-West rappelait à la fois Gustave -Aimard et Mlle de Scudéry: l’idiome d’un Peau-Rouge suivant le sentier -de la guerre dans le Pays du Tendre. - -Et les reporters de l’_Echo de Paris_ écarquillaient des yeux -larges comme des pièces de cinq francs (en argent) lorsqu’ils -entendaient le Maître dire à l’Aimée, tout en corrigeant ses -épreuves: «Mignonne-oiselle-si-légère-que-vous-vous-posez -sur-une-branche-de-rosier-sans-la-faire-ployer, donnez-moi une plume -neuve, la mienne crache». - -Or, Mendès soupçonnait Lucy aux yeux purs de regarder avec trop -d’intérêt la cambrure héroïque de Moréas et les moustaches de plus en -plus noires que ce palikare effilait avec une crânerie très -«indépendance hellénique». Après avoir évincé le littérateur, il fallait -débusquer l’amoureux. Bon. - -Un soir, à la brasserie Pousset, l’auteur de _Syrtes_ qui avait déjà bu -comme une sablière chez Mendès et que son hôte, insidieusement, poussait -aux plus dangereuses vantardises, s’affirma «ingrisable», appuyant ce -dire d’ivrogne d’admirables histoires de beuverie que Lucy écoutait, -palpitante d’extase. Il était déjà saoul de son éloquence, quand Mendès -susurra d’une voix douce: «Dans la jolie petite ville d’Heidelberg, nous -autres, étudiants en théologie (?!?) nous préparions les soirs de -_Commers_, une boisson diabolique: cognac, stout et absinthe. Nul n’y -résistait et je me demande si vous-même...» - -Douter de la capacité de Moréas? Blasphème! Déjà, le Grec appelait à -grands cris le garçon qui remplit de l’infâme mixture une vaste chope. -Moréas l’avala d’un trait. Il eut tort. - -Livide, il dut restituer et le flot sans honneur de ce trop noir mélange -et son dîner. Ce spectacle sans poésie lui enleva tout prestige aux yeux -de Lucy qui, cependant qu’on fourrait dans un sapin le buveur effondré, -murmurait au machiavélique Mendès d’un petit air dégoûté: - ---Vraiment, Catulle, je ne comprends pas que tu me fasses fréquenter de -semblables pochards! - -Il y avait, contre Mendès, dans la gent littéraire, beaucoup de haines. -M. Fuss-Amoré le déteste encore aujourd’hui. Chez le «bibliopole» -Vanier, j’entendis souvent Verlaine, affolé par des rancunes qu’avivait -l’alcool, vociférer d’abominables injures contre «Crapule Mendax». - -Chez Hérédia, J.-H. Rosny (qui éprouve pour la Science une passion -_poétique_, mais non malheureuse, bien que Marcel Boll--_Mercure_, nov. -1924--prétende que, sur ce terrain, il n’a jamais écrit «une ligne qui -se tienne»), Rosny--qui n’a jamais laissé sa raison au fond des pots--se -formalisa, certain samedi, des quolibets dont Mendès criblait son exposé -du système de Gall et déclara, phrénologue offensé: «Catulle a un crâne -de singe; d’ailleurs il a singé tous les poètes de génie.» Le maître -sonnettiste des _Trophées_ protesta, mais Catulle affecta de rire très -haut. Fit-il pas mieux que de se plaindre? - -Au reste, le trop souple virtuose ne niait pas son manque de -personnalité; mais il l’attribuait à sa race. Devant moi, il dit un soir -à Gustave Kahn qui l’écoutait en mâchouillant un grêle cigare noir: - ---Nous autres sémites, nous sommes de merveilleux assimilateurs, mais il -ne faut rien nous demander d’original. - ---Par exemple! - ---C’est l’évidence même. Citez-moi un juif, un seul, qui ait créé -quelque chose. - ---Et Spinoza? jeta le poète des _Palais nomades_. - -(On aurait pu discuter _l’Ethique_, invoquer l’influence cartésienne; -j’aurais voulu jouer Descartes sur table. Mais Mendès redoutant -l’érudition de Kahn, préféra s’en tirer par une pirouette). - ---Ah! Ah! s’écria-t-il avec son rire bizarre, comme renâclé, ah! ah! -Spinoza! J’ai toujours pensé que la mère de cet opticien avait eu des -faiblesses pour quelque polisson de chrétien... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Je pourrais mettre au jour d’amusants détails qui égaieraient les -ennemis de Mendès; je ne le fais pas, d’abord parce qu’il adorait son -beau petit Primice (la _Prière sur l’Enfant mort_, de la mère -douloureuse, restera) ensuite parce qu’il pratiquait le pardon des -injures. Un jour que je lui disais mon regret de l’avoir, au temps de ma -jeunesse, harcelé de sottes agressions, il m’arrêta: - ---Ne vous excusez pas, mon cher Willy. Il est nécessaire que l’irrespect -des jeunes générations se dresse contre leurs prédécesseurs, exception -faite, bien entendu, de Victor-Hugo qui est impeccable, intangible, etc. -(_couplet sur Hugo-Dieu_). - ---Merci, maître. D’ailleurs, j’espère bien que vous n’avez jamais lu ces -niaiseries... - ---Détrompez-vous! Je peux même vous citer une de vos comiques boutades. - ---Non, non, je n’y tiens pas! - ---Mais si. C’était très drôle et très juste, ma foi, car en ce temps-là -je ne sais quel donjuanisme m’incitait à me vanter immodérément de mes -succès féminins, à la vérité nombreux. Et je me souviens que dans un -article amusant... si, si, mon cher Willy, il était fort amusant... vous -compariez le talent des écrivains en vogue à diverses boissons. Armand -Silvestre était assimilé, par votre verve caricaturale, au «vespétro» et -Léon Cladel, dont vous blaguiez la chevelure hantée, au «piquepoux». - ---C’était d’un goût exécrable. - ---Laissez-moi finir: Coppée vous rappelait «le p’tit bleu de Suresnes». -Quant à moi, vous m’appeliez, j’en ris encore; Ah! ah!... Vous -m’appeliez «le vain du rein». - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Evidemment, Mendès eut toujours cette faiblesse de raconter les -conquêtes qu’il prétendit remporter toute sa vie, même après avoir -dépassé depuis longtemps l’âge où «il portait fièrement la honte d’être -beau». Il avait composé une ballade au refrain vantard: «Quand j’ai fini -je recommence». Malheureusement pour lui, plusieurs amies s’appliquaient -à détruire malignement cette trop flatteuse légende; leur rosserie -déclarait les amours du poète et sa littérature également -inconsistantes. - -Il y a une trentaine d’années, même davantage... voyons, je venais de me -marier, c’est bien ça... j’habitais alors rue Jacob, 28, une morne -maison sur laquelle on n’attend que mon décès pour apposer une plaque de -marbre. Donc, en 1893, une étudiante russe en visite chez moi interrogea -Marguerite Moreno, qui bavardait dans un coin avec ma femme, sur ce -sujet délicat: - ---Dites, chère amie, est-ce que vraiment ce poète Catulle Mendès est un -amant extraordinaire? - ---Lui? répondit l’actrice au nez pointu, c’est un charmant causeur. - -Tout en truffant de rosseries calembouriques une chronique parisienne -pendant que ces dames jacassaient, je les entendais malgré moi et je ne -pus m’empêcher de rire. - -Moreno s’en aperçut et, l’étudiante russe à peine partie, me combla des -plus réjouissantes précisions sur celui qu’elle surnommait familièrement -«Tulle de Caca». - ---Mon vieux Willy, tu penses bien que, devant cette vierge des steppes -impollués je ne pouvais entrer dans les détails. - ---Je suis sûr qu’il y a de quoi faire rougir le papier de tournesol. - ---Que tu dis! Ecoute, chauve discret, pour qui je n’ai rien de caché: -Mendès, toute la nuit, il me lit ses vers... et le matin, il me rate. - - - - -CHAPITRE VIII - -Un pastiche de _Rostand_.--_Jean Richepin_ vilipendé par -_Bouchor_.--_Mme Purnode_, chanteuse aphone.--_Camille Pelletan_, -acrobate occasionnel, rate son tour. - - -Une revue organise des concours de pastiches. Ça vaut mieux que d’aller -au café. De tout temps, en France, on a prisé ce jeu. Albert Sorel, -«sévère historien dans la tombe endormi» (les historiens finissent tous -ainsi, quel que soit leur degré de sévérité), réussissait le Victor Hugo -à merveille. Juliette Drouet--la «Juju» au grand «Toto»--s’y serait -trompée. - -Le «parfait plagiaire» Georges Armand Masson, successeur de Pellerin, -l’admirable «copiste indiscret», fabrique des simili dignes des «A la -manière de...», ces chefs-d’œuvre de mes amis Reboux et Muller. Richepin -a été pastiché, avec infiniment d’adresse, par quelqu’un dont je ne -révèlerai pas le nom, parce que je l’ai oublié. - -Il existe une violente apostrophe à Guillaume II où bouillonnent des -alexandrins de ce goût: - - Oui, crève comme un chien sur le bord d’une ornière! - Crève ainsi qu’un crapaud dans le fond d’un fossé! - Que la race des loups s’en retourne en poussière... - Etc., etc... - -Cette pièce convulsive signée «Jean Richepin, de l’Académie Française», -imprimée sur des cartons format post-card, fut répandue en Suisse à -profusion pendant les premiers mois de la guerre. - -Collaborateur à cette époque de la _Suisse génevoise_, dirigée par le -charmant francophile Martinet[6], je m’inscrivis en faux contre cette -assertion. Richepin m’envoya, à ce sujet, des lignes amusées. - - [6] En 1924, la _Suisse_ étant devenue la propriété d’un monsieur - Cramer qui a marié sa fille à un officier allemand, les rédacteurs - français Delévraz, Louis Schneider et moi furent sacqués vivement. - -«_Ah non, parbleu, ces vers indignés ne sont pas de moi, cher Willy! -Vous l’aviez subodoré très justement... Donc, démentez. Je l’ai déjà -fait à l’_Intransigeant_, et aux _Annales_. Mais en vain; et cette -espèce de «Christ au Vatican» (toutes révérences gardées) reste, pour -beaucoup, mon chef-d’œuvre. Qu’y puis-je? Il m’a valu, du moins, la joie -de votre souvenir, etc..._» - -Ni mes articles, ni sa lettre ne purent extirper cette croyance des -cerveaux helvétiques et, comme le prévoyait ce psychologue, il se trouve -encore des gens, convaincus sinon lettrés, pour dire autour d’une -«fondue» arrosée d’un joli «fendant»: - ---Diable de Richepin! Jamais il ne veut faire mieux! - -Non seulement cette légende n’afflige pas le bénéficiaire du prix Osiris -(100.000 francs, ma chère), mais elle l’égaye. - -... Lorsque Rostand mourut, c’est Richepin, alors Directeur de -l’Académie, qui devait, conformément au règlement, déclarer digne -d’entrer «in illo docto corpore» le gendelettre choisi pour remplacer -l’auteur de _Cyrano_ et de Maurice... - -L’immortel défunt était poète de son état, peut-être s’en souvient-on -encore; Richepin exerce la même profession. C’est pourquoi l’Académie -voulait, à ce que prétendirent quelques reporters facétieux, enjoindre -au porte-lyre accueilli dans son vénérable sein, d’édifier l’éloge de -Rostand non en vile prose, mais dans la langue des Dieux, qui est aussi -celle de M. Jean Rameau. (Credat judæus Apella...). - -Jadis, la presse parisienne discuta passionnément une action de grâces -académique, précisément signée «Rostand», écrite en alexandrins -réguliers. J’ai mes raisons pour me rappeler les détails de cette -histoire. - -Dans la _Nouvelle Revue_, grave recueil fondé par Mme Adam (Juliette -Lamber), un certain Henry Gauthier-Villars, auteur de travaux peu lus -sur le _Mariage de Louis XV_ et autres bobards historiques, publia -d’importants fragments du discours de réception «primitivement esquissé -en vers» affirmait-il, «par Rostand». En cette page inachevée, le -brillant marseillais évoquait ses souvenirs de la Provence, de la -Méditerranée... - - J’en conviens, vous avez réalisé le rêve - Que j’ai conçu là-bas, tout enfant, sur la grève - De Provence, où le rythme immortel de la mer - Apporte, avec l’odeur du goémon amer, - L’arôme des lauriers et des myrtes d’Athènes. - Là j’entendis se réveiller des voix lointaines - De joueuses de flûte et d’aèdes pensifs. - Souvent, tandis que l’eau brisait sur les récifs - Eclaboussant mon front de sel vif et d’iode - J’ai reconnu les chants d’Eschyle et d’Hésiode; - D’autres fois, le mistral faisant rire un galet, - J’ai supposé qu’Aristophane me parlait... - -Tous les journaux reproduisirent cette trouvaille; deux ou trois -seulement soulevèrent des objections. Parmi les rostandistes qui -l’accueillirent avec plus de ferveur que de sens critique, l’excellent -Jules Claretie se distingua par son exaltation. Dans un article de tête -du _Figaro_ (29 mai 1903), il écrivit, charmé de ce petit morceau qu’il -comparait à des pétales de roses jetés au vent: - -«... Chez ce Français de pure race, il y a de l’Athénien par la grâce et -le charme, de l’Aristophane par l’ironie et le caprice. Il y a aussi du -rêveur de légendes», etc. - -Il y avait, à l’en croire, bien d’autres choses encore, Claretie les -énuméra toutes. Mais, le lendemain, il reçut de Gauthier-Villars une -lettre qui doucha ses enthousiasmes et dans laquelle le facétieux -pasticheur s’avouait, sans remords, l’auteur de la pièce imprudemment -admirée. - -Edmond Rostand s’amusa beaucoup de cette supercherie. Claretie, moins. -Quant à Richepin, il faillit crever de rire, le cher «Richop» méchamment -caricaturé par le fils de son ami d’enfance, Bouchor, dans l’_Ironie -sentimentale_, où les jolies notations abondent, et les gaffes[7]. - - [7] Voici la plus grosse: «A cinquante ans, trop de jeunesse chez une - femme vous arrête». Cher confrère adolescent, croyez-en quelqu’un - qui connaît les quinquagénaires mieux que vous, ce n’est pas l’excès - de jeunesse qui les arrête, c’est l’article 354 du Code Pénal et - l’article 355 mêmement. - -En ce bouquin mal fichu mais non sans talent, Jean, fils de Maurice, -traite Richepin de «retentissant imbécile», toujours prêt à «faire un -rétablissement sur la barre-fixe de la réclame» etc. Bref, il cherche de -son mieux à le ridiculiser. - -Il perd son temps. Celui qu’il attaque sans succès possède le «gri-gri» -sauveur... mais non, au lieu de parler nègre, déformons, à son -intention, la strophe de Malherbe que Moréas scandait souvent, au -Vachette, de sa voix rauque et puissante: - - Apollon, à portes ouvertes, - Laisse Jean Richepin cueillir - Les belles feuilles toujours vertes - Qui gardent les gens de mourir... - -... de mourir sous les coups du ridicule lequel, en France, tue à dire -d’expert. - -Cet académicien est invulnérable. Il a pu bondir sur une scène de -théâtre, ceint d’un yatagan, enturbanné de pierreries, des anneaux d’or -aux oreilles et, dans cet accoutrement d’une couleur locale -indoubitable, jeter les alexandrins de son _Nana-Sahib_, personne n’a -trouvé ce poète ridicule. - -Je l’ai vu, arpentant à grandes enjambées la galerie supérieure du -Kursaal d’Ostende et, de là, cambré dans une redingote qui ne -réussissait pas à l’embourgeoiser, laisser tomber sur un auditoire de -baigneurs, où dominait le Boche, des paradoxes enflammés, d’illusoires -plans de conquêtes orientales dont il prêtait à Napoléon Ier -l’aventureuse folie; il n’était pas ridicule. - -Il n’est pas ridicule non plus, Saint-Sébastien des _Annales politiques -et littéraires_, transpercé par les regards de trois cents fillettes, -hypnotisées dès qu’il leur barytonne à pleine gorge les vieilles -chansons de France. - -Critique dramatique en province, il eut l’imprudence d’écrire d’une dame -qui chantait mal: «Elle chante mal». Furibonde, elle l’attendit à la -porte du théâtre et le gifla. Le lendemain, il était souriant et -publiait dans son journal un cartel désopilant: «Madame, je vous demande -une réparation par les... charmes: nous irons sur le terrain, nus -jusqu’à la ceinture; les corps à corps ne seront pas interdits, non plus -que l’usage de la main gauche, etc., etc.» Et la virago fut amplement -ridicule. - -De tout temps, le sexe fort--c’est les dames que je veux dire--s’est -regimbé contre la critique, âprement; que l’on se souvienne de Louise -Collet (née Revoil) se précipitant sur Alphonse Karr, le couteau à la -main... Récemment, Madeleine Carlier, rayonnante d’orgueil, répétait -«J’osai frapper José Frappa». - -A moi-même, chétif, il advint d’encourir les fureurs d’une artiste du -Théâtre de Genève, la dame Purnode, si ma mémoire est fidèle, manquant -de talent à un tel point que les bravos salariés de ses «romains» ne -pouvaient faire illusion à personne. Après une navrante représentation -de _Thaïs_, obsédé par cette bouche de poisson pâmé, d’où ne sortaient -que d’insaisissables sons, je la traitai, dans mon compte-rendu, de -«carpe éolienne». - -Furieuse, elle s’embusqua dans un couloir obscur et, lorsque je passai -sans méfiance à sa portée, d’un revers de main vindicatif elle fit voler -mon monocle en l’air, au risque de m’éborgner. - ---Décidément, opinai-je, en ramassant le cristal orbiculaire, elle ne -peut rien faire sans le secours de la claque. - -Et Montégut, du _Petit Parisien_, qui passait par Genève en revenant -d’Allemagne, ajouta, avec ce coquin d’accent provençal que j’aime tant: -«Hé bé, fiston, toi qui la prétendais laide, elle t’a tout de même tapé -dans l’œil!» - -Si nous revenions à l’ami Richepin qui possède un torse d’écuyer et le -mépris du cant dira t’on. Avant Jean Bouchor, des malingres ont voulu -ridiculiser son amour des exercices physiques; ils ont échoué. C’est -merveille de le voir exécuter les tours de force que lui enseignèrent -des bohémiens au cours de ses vagabondages juvéniles. Prodigieux de -souplesse, il prouve également l’agilité de sa dialectique en informant -les philistins tentés de mépriser ses acrobaties que, toutes, elles nous -viennent de l’Antiquité. Il écrase les objections sous un vase étrusque -exposé au Louvre; il éclaire son raisonnement à l’aide d’une fresque de -Pompéï; il ferme la bouche de son interlocuteur avec un texte -irréfutable d’Aulu-Gelle. - -Dans les bureaux de _Comœdia_, devant Jules Renard au sourire pincé, à -dessein de convaincre mon incompétence que les Anciens connaissaient -déjà le foot-ball, Richepin me récita deux pages de Galien décrivant -avec une stupéfiante exactitude anticipée les péripéties d’une mêlée, -j’allais écrire d’un «scrummage». Et, pour m’achever, il lança de sa -voix métallique l’amusante protestation geignarde d’un joueur de -«Harpastum» dont une bagarre vient d’endommager le cou: - - Oimoi, kakodaimôn, ton trachélon ôs échô! - ---Vous vous rappelez bien, vieux Willy, ce vers d’Antiphane? - ---Heu, heu, vaguement... - -Un de ses amis, comme lui ancien élève de l’Ecole Normale, mais tombé -dans la politique, Camille Pelletan, imitait ses prouesses gymniques -d’assez loin, à l’époque où, ministre, il abreuvait d’avanies les grands -chefs de la marine, en dépit des petites affiches manuscrites placardées -dans les couloirs du ministère par des mains anonymes: «Soyez bon pour -les... amiraux». - -Beaucoup moins entraîné que le Touranien, le désorganisateur de la -flotte française était néanmoins parvenu, grâce à sa persévérance et à -la patience de Richepin, à «faire le crapaud», ce qui consiste, comme -chacun sait, à passer les deux jambes en arrière, par dessus les -épaules, puis à les croiser en ramenant les pieds sous le menton. - -Certain soir qu’il s’ennuyait, chez lui, Camille Pelletan s’avisa de se -déshabiller complètement, pour faire le crapaud tout seul, sans son -professeur. Il y réussit trop bien! Malgré d’énergiques efforts, il ne -parvint plus à décrocher ses pieds, noués comme une cravate, pour les -ramener à leur position normale. Angoissé, l’acrobate occasionnel appela -au secours. Sa bonne accourut, regarda, les yeux exorbités, ce phénomène -et s’enfuit en poussant des clameurs d’épouvante. On dut mander un -médecin pour remettre en place, non sans peine, les jambes du «crapaud» -qui, pendant cette opération, sacrait à grand fracas (les imprécations -de Camille!). - -Honteux et confus de cette mésaventure, prophétisée par le spirituel -Mérinos dans une nouvelle savoureuse, Pelletan jura qu’on ne le -reprendrait plus à risquer de telles fantaisies, dangereuses dès qu’on a -un peu de ventre. - - - - -CHAPITRE IX - -L’académicien _Frédéric Masson_ demande qu’on me fusille.--Le -compositeur _Roze_ chez _Jean Lahor_.--Les dîners de _Judith Gautier_, -wagnérienne.--Un frère de _Victor Hugo_ à Charenton.--_Liszt_ chez _Mme -Erard_. - - -Pendant la guerre, pour avoir confessé que je restais partisan -«inchangé» de la musique wagnérienne, j’ai reçu plusieurs lettres où -l’on me disait, entre autres douceurs «Si vous aimez Wagner, c’est que -vous êtes un sale boche». Puissamment raisonné! Alors, si j’aime le thé, -je suis un sale Chinois? - -En 1914, l’académicien Frédéric Masson,--on eût dit le colonel Ramollot -assez gris pour s’être trompé d’uniforme--réclama patriotiquement, dans -l’_Echo de Paris_, le peloton d’exécution pour tous les wagnériens en -général et pour moi en particulier. - -J’aurais pardonné cette opinion à l’extravagant collectionneur de -bretelles napoléoniennes dont Camille Mauclair--étrange! étrange!--a -célébré un jour la courtoisie (?) si, dans le même article, il n’avait -eu le culot de déclarer le rondouillard _Noël_ d’Adam supérieur à... -_Parsifal_! Ces fétides propos me montèrent au nez et malgré les -objurgations d’Henry Simon, son directeur et mon ami, pour qui l’habit -vert est «Tabou», j’accrochai au derrière de ce vieux schnock des -invectives de choix dont il eut l’imprudence de se montrer marri. Lors, -je récidivai, dansant de joie, car le mot de Gavarni reste vrai: «Les -marris me font toujours rire». - -En dépit des épitres comminatoires et des articles baveux je continuai -de vénérer le titan de Bayreuth dont (en certaines occasions) la -musique, aujourd’hui encore «me prend comme une mer». Et Debussy -lui-même n’a pu me guérir complètement de ce qu’il tenait pour une -maladie mortelle. Certes, un charme invincible émane des tendresses dont -Pelléas enveloppe Mélisande aux longs cheveux; je le subis, mais il -n’efface pas les amours anciennes. Et la volupté aiguë des accords de -neuvième dont s’enivrent dangereusement ces enfants aux perversités -presque innocentes ne peut abolir, en mon cœur fidèle, le souvenir du -cor de Siegfried jetant, à travers le mouvant rempart des flammes -magiques l’allègre défi de sa fanfare. - -Ce Wagner, m’objectaient des lecteurs assidus, mais ballots, ce Wagner, -vous oubliez donc qu’il est Allemand? Pas le moins du monde. S’il avait -pu naître à Paris et l’aigre Saint-Saëns à Leipzig, ça me ravirait. -Malheureusement on ne m’a pas consulté... - -D’ailleurs je ne pousse pas l’amour du «Tondichter» jusqu’à chérir ses -«épigones», pour parler comme les Allemands qui se rappellent leurs -études grecques; il y a, dans nombre de villes germaniques, des chefs -d’orchestre et des compositeurs hypowagnériens qui rééditent les -formules du maître jusqu’à plus soif; confections niaisement adroites, -auxquelles je préfère n’importe quelle inspiration personnelle de -Massenet, voire de Puccini. - -Sur ce point, André Cœuroy me donne raison et quand j’ai l’assentiment -d’André Cœuroy, je me fiche du reste. - -Hélas! Que j’en ai vu mourir des jeunes drilles, intoxiqués par ce -vénéneux génie! L’un d’eux était le compositeur anglais Roze, fils de la -chanteuse Mary Roze dont la carrière fut brillante. Musicien fort -instruit (_rara avis_) il manquait totalement de rosserie (_rarissima -avis_) mais aussi d’invention. A Londres, quelques années avant la -guerre, cet homme aimable tint à me jouer le premier acte de sa _Jeanne -d’Arc_, opéra désolant et désolé où tous les personnages pleuraient à -l’envi; rien que dans le prologue, on répandait assez de larmes pour -éteindre le bûcher de Rouen qui échauffa le talent poétique de MM. -Péguy, François Porché, Schiller, etc. - -Bien entendu, il voulut connaître mon avis sur sa production. Après -quelques circonlocutions courtoises, poussé à bout par son insistance, -je finis par lui dire: - ---A quoi bon faire chanter à la Pucelle d’Orléans des mélodies de Gounod -sur des harmonies de _Tristan_? - -Il réfléchit un instant. Puis, avec une bonhomie désarmante, il me -demanda: - ---I say, Willy, est-ce que vous aimeriez préférablement mieux des -mélodies de _Tristan_ sur des harmonies de Gounod? - -Ce brave Roze, pour rendre service à un ami qui projetait d’écrire «une -grosse volume» sur Bizet, récoltait avec soin toutes les anecdotes -relatives à son musicien favori, surtout les fausses. Je l’entends -encore, dans le square frais et verdoyant de Kensington Garden, me -conter, avec une candide émotion, qu’avant d’entrer au Conservatoire le -futur auteur de _Carmen_ fut examiné par Meifred: tournant le dos au -piano l’enfant nomma sans une seule erreur tous les accords frappés par -le professeur qui avait soin de les choisir dans les tonalités les plus -éloignées... - ---Et finalement, concluait l’excellent Roze, professeur Meifred -admiratif disait: «Bravo, my boy, vous entrerez un jour dans la -Institut». - -Je n’eus pas le courage de détromper mon interlocuteur en lui apprenant -que cette manière de dictée musicale est de pratique courante dans les -classes de solfège, sans parler de l’enseignement raffiné donné par les -Jaques-Dalcroze et les Jean d’Udine, dont les élèves réalisent, en se -jouant, de véritables tours de force; je rappellerai qu’au cours de ses -réceptions hebdomadaires, le docteur Cazalis soumettait sa fille à cette -bénigne épreuve, chaque fois qu’un visiteur entrait dans le salon de la -rue Herran. Il en entrait beaucoup. - -(Dans d’autres salons, j’ai vu d’autres enfants des deux sexes, -accomplir les mêmes menues prouesses. Si l’Institut devait récompenser -de si minces exploits, on devrait agrandir considérablement la bâtisse -antique et solennelle qui fait l’ornement du quai Malaquais). - -Le précité docteur aimait la musique depuis que Saint-Saëns lui avait -emprunté une pincée de pentamètres pour servir d’argument à sa _Danse -macabre_, poème symphonique avec xylophone obligé, suggérant le bruit -des squelettes entrechoqués: «Zig, et zig, et zag, la Mort en cadence». - -Il aimait également la poésie (je ne sais s’il aimait la médecine). Sans -être aussi crevants que ceux de Léon Dierx... les seuls dont Mendès ne -craignait pas de célébrer les discutables splendeurs, certain que nul ne -pourrait les lire jusqu’au bout, les vers de Cazalis, signés «Jean -Lahor», s’avéraient d’une beauté plutôt soporifique. Il fallait -néanmoins feindre de les admirer, sous peine d’encourir les gronderies -d’un vieil ami de la maison, qui lavait la tête des frigides trop lents -à s’extasier. - -Lahor ni son grondeur ne nous rendaient heureux. - -Le jour que je l’amenai chez Cazalis, Raymond Roze ne manqua pas de -flétrir, dos à la cheminée, l’ineptie du public parisien assez balourd -pour n’avoir point compris, en 1872, la musique de l’_Arlésienne_. Il -riait, croyant à une fumisterie, quand je lui disais que la faute -incombait au compositeur. - -Rien de plus vrai, cependant! Une partition de scène trop réussie ne -s’accommode pas de la demi-perception des auditeurs partagés entre la -compréhension du dialogue et l’appréciation du décor musical: il -faudrait des cerveaux fortement organisés pour opérer la dissociation -nécessaire à l’intelligence du double texte, puis la synthèse permettant -de goûter l’accord de ces éléments d’émotion. - ---Roze, mon vieux Roze, répétais-je, soyez indulgent aux auditeurs -simplistes du Vaudeville, pas fichus de recevoir simultanément dans -l’oreille droite les «préciosités» (comme disait Reyer) de la prose -d’Alphonse Daudet et, dans l’oreille gauche, les fines trouvailles -harmoniques de Bizet. Contempler le Nord de l’œil gauche et le Sud de -l’œil droit, ça s’appelle loucher; la première exécution de -l’_Arlésienne_ n’aurait pu réussir que devant des gaillards atteints de -strabisme auditif. - ---Willy, old chap, vous êtes un phénoménal type, répondait Roze, -imperturbable. - -Et il continuait à fumer sa pipe courte, bourrée d’un «navy-cut» qui -sentait le pain d’épice. - -Souvent, il me demandait de le «tuyauter» sur Liszt, auquel il comptait, -vaguement, que son ami consacrerait une volume «encore plus grosse» que -celle de Bizet. - -... Liszt, je l’ai vu, trois ou quatre fois, pas davantage, mais Judith -Gautier m’a souvent, très souvent, donné sur lui des détails qu’elle -seule connaissait, détails si curieux que je n’ose les reproduire -tous--par pudeur. - -Bonne Judith, que de confidences elle laissait ruisseler dans son petit -appartement de la rue Washington, trop encombré de bibelots pour que la -domestique osât le balayer à fond! - -Elle vivait là--au nº 39, je crois--en compagnie d’un hollandais -amorphe, voix de chapon, barbe teintée d’acajou, le gros compositeur (?) -Benedictus dont on n’entendait jamais une note de musique. Personne ne -s’en plaignait. - -Chaque dimanche, autour de la table copieusement servie (mortadelle, -loukoum, olives noires, ananas, pickles, anchois, sucreries variées), se -serraient des dîneurs invités au hasard, je pense, ou qui s’invitaient -eux-mêmes, peintres hongrois, boulevardiers anonymes, membres de -l’Ambassade de Chine, certains assez décoratifs, d’autres remarquables -par leurs décorations plutôt que par leur décorum, nombreux, en tous -cas, à indigner Despréaux dont le sybaritisme exigeait que l’on fût à -l’aise «assis en un festin». Parfois, Judith quêtait des renseignements: - ---Dites donc, Willy, ce petit gros assis entre Paul Hillemacher et le -comte François de Chevilly, qui est-ce donc? - ---C’est la première fois que je vois sa bobine. Si vous interrogiez -Benedictus? - ---Mais c’est lui qui me l’envoie demander par la bonne! Autrement je ne -vous en parlerais pas. Ça m’est tellement égal! - -Effectivement, tout lui était égal à cette femme de l’Islam, aux beaux -yeux noirs inexpressifs, indifférente, indolente, noyée dans le gras -fondu... - -Sa beauté, dont elle ne s’était jamais occupée beaucoup, les Anciens -n’en parlaient qu’avec extase; sans relâche ils me récitaient le sonnet -de Victor Hugo «Judith, nos deux destins sont tout près l’un de l’autre» -si fréquemment que j’avais fini par le prendre en grippe. - - La mort et la beauté sont deux choses profondes - Qui contiennent tant d’ombre et d’azur, qu’on dirait - Deux sœurs, également terribles et fécondes, - Ayant la même énigme et le même secret. - -Le dernier vers de ce premier quatrain, dirait-on pas de l’Henri de -Régnier? - -Sur un mode plus badin c’est également à Judith Gautier que s’adressait -«le Père» déplorant qu’elle eût refusé son invitation à dîner, pendant -le siège de Paris (Noël 1870). - - Si vous étiez venue, ô Beauté que j’admire, - Nous aurions fait ensemble un repas sans rival, - J’aurais tué Pégase et je l’aurais fait cuire - Pour que vous dégustiez une aile de cheval. - -D’ailleurs, l’hippophagie inspirait particulièrement Olympio s’il faut -en juger d’après ce distique anxieux: - - Mon dîner me travaille et même me harcèle - J’ai mangé du cheval et je songe... à la selle. - -Mais, de toutes ces poésies de circonstance, c’est à peine si -l’indifférente Judith se souvenait. - -De son talent même--très réel--elle ne se souciait pas plus que du -reste, écrivant sans effort des pages de belle tenue qui ne devaient -rien aux leçons paternelles, car Théophile Gautier, elle me l’a répété -souvent, lui avait donné, en tout et pour tout, ce conseil littéraire: -«Ne commence pas deux alinéas de suite par le même mot, c’est laid à -l’œil». - -Frantz Jourdain l’accusait de ne pas avoir «la moindre personnalité»; -c’était peut-être vrai, après tout. - -A table, somnolente, son chat sur les genoux elle délaissait ses -invités, toute à ses trois animaux favoris: une tortue mélancolique, un -lézard aux digestions fantaisistes et M. de Clermont-Ganneau, membre de -l’Institut, celui que voulait tuer Mme Myriam Harry (orientale -vindicative qui salit ses anciens amoureux en bouquins lourdement -autobiographiques), pour le punir d’avoir démasqué l’imposture du papa, -plus érudit qu’honnête, dont elle était fière, un vieux juif enclin à -vendre, en les affirmant très authentiques, des tiares et des manuscrits -très chers, mais très faux, fabriqués par lui très habilement. - -Ses hôtes enfin partis, Judith Gautier ouvrait son «coffre à trésors» et -me montrait des lettres de Richard Wagner, restées inédites, qu’elle -aurait pu vendre au poids du radium... «Chère Judith, je me rappelle -cette répétition de _Rheingold_ pendant laquelle j’ai gardé ta petite -main dans les miennes tout le temps...» - ---Vraiment, Judith, tout le temps? - ---Dame, puisqu’il l’a dit, ce devait être vrai. - -D’une autre lettre, écrite pendant la composition de _Parsifal_, «Père -né après son fils» j’ai retenu ceci: «Oui, oui, Parsifal va bien, mais -ma robe de chambre en brocard d’or ne va pas du tout...» Suivaient -d’innombrables détails vestimentaires. - -Judith énumérait les antipathies de Wagner: «Il avait horreur de -Villiers de l’Isle Adam, entre autres, il affectait de le croire enragé, -il grimpait aux arbres pour échapper à ses morsures, bouffonnerie dont -le pauvre Villiers s’attristait... - ---Est-il vrai qu’il détestait solidement Mendès? - ---Ah! celui-là, n’en disons rien! - -Judith gardait une aversion inguérissable--elle, si bonne--pour ce -Catulle qu’elle avait épousé, passant outre à l’intervention paternelle. - -Que n’ai-je retenu tout ce qu’elle m’a conté sur Liszt, pianiste -hongrois ceinturé d’un sabre, polygame adulé, pécheur repentant entré -dans les ordres, Liszt, dont l’étourdissante virtuosité masqua si -longtemps un talent auquel, depuis peu (grâce à Ravel, Câlvocoressi et -aux jeunes de ce groupe intelligent) on reconnaît d’ingénieuses -recherches et d’étonnantes trouvailles. - -Malgré son culte pour Wagner, elle ne pouvait s’empêcher de reconnaître -qu’il en usait cavalièrement avec l’auteur de la _Faust Symphonie_. - ---Papa, gouaillait-il, ces verrues que tu as sur la figure c’est -laid!... Tes femmes aimaient ça, autrefois? - -Liszt souriait, sans répondre. - -Un jour, on attendait, pour se mettre à table, le maître en train de -composer. Un quart d’heure se passa. Une demi-heure. Cosima Wagner se -dépensait en anecdotes, en considérations esthétiques, pour remplacer le -gigot qui, sûrement, se racornissait à la cuisine. - -Brusquement, Wagner entre, les yeux flamboyants, le visage empourpré, -encore tout plein du dieu: - ---Papa, je viens de te chiper un motif pour mon Wotan, la, fa, ré, si, -ré, ré, mi, fa (5 bémols, of course, ou deux dièzes). - ---Je te remercie, Richard. Au moins c’est un thème de moi qui sera sûr -de passer à la postérité. - -Cela fut dit si spontanément, avec un élan si convaincu, que Wagner, ému -soudain, se jeta dans les bras de Liszt. Jolie scène touchante que les -Allemands gâtèrent en l’applaudissant à grand fracas, comme au théâtre. -Ah! peuple geschmacklos! - -De sa voix monotone, Judith rappelait aussi qu’appelé à l’asile de -Charenton, dans l’espoir que sa musique réussirait à calmer certains -sujets dangereusement agités, Liszt s’assit au piano, plaqua un -accord... Des sonorités affreuses s’échappèrent... Un dément avait -méchamment désaccordé l’instrument préparé pour l’illustre visiteur. En -un instant, cette cacophonie surexcita jusqu’au délire la foule des -aliénés qui se mirent à hurler de joie en dansant autour du virtuose -interdit: «Liszt est fou! Liszt est fou!» - -Un de ceux qui gesticulaient et vociféraient était le frère aîné de -Victor Hugo «Eugène, vicomte H...» écrivait le poète, qui tenait à lui -donner ce titre auquel il n’avait aucun droit non plus qu’au blason des -Hugo de Lorraine, également annexé par ce démocrate ami du panache, -descendant, en réalité, de Joseph Hugo, menuisier à Nancy. - -... La dernière fois que je vis Liszt, ce fut à la Muette, où Mme Erard -donnait en son honneur une grandissime soirée musicale, artistique, -mondaine, d’ailleurs encombrée de politiciens qui n’avaient rien à y -faire, depuis Jules Simon (gestes bénisseurs, mais sourire madré), -jusqu’au duc de Broglie, arborant cet air désagréable que les reportages -du _Gaulois_ qualifient «distinction aristocratique». - -On regardait beaucoup un vieux monsieur à figure ravagée, criblé de -décorations au point qu’il ne pouvait remuer sans que l’on entendît sur -sa poitrine un petit cliquetis d’ordres brinqueballants. Vu cette orgie -de crachats étrangers, chacun le croyait un diplomate sud-américain. Le -chroniqueur Scholl, les yeux pochés, les bajoues tombantes, regarda, à -travers son monocle narquois, l’excessive noirceur du système pileux de -l’inconnu qui, vexé, lui dit d’un air rosse: - ---Vous ne rajeunissez pas, mon bon ami Aurélien. - ---Que voulez-vous, gouailla le vieux Bordelais, nous noircissons, mon -pauvre Vitu, nous noircissons. - -Atteint douloureusement par ce coup de boutoir, le critique dramatique -du _Figaro_, pour se donner une contenance, effila d’un geste dégagé, -mais imprudent, ses moustaches d’ébène qui, aussitôt, mâchurèrent son -gant blanc de façon irrémédiable: il y eut des sourires. Le chauve -Lamoureux, ravi, cessa de lancer des coups d’œil rageurs à son rival, le -chevelu Colonne (prénommé Juda, non Edouard). Et Forain, qui portait -toute sa barbe en ce temps-là, mâchonna «Musée de Teinture», ce qui fit -rire aux larmes mon copain et collabo--mais oui!--Gabriel Pierné, -blondin, l’air d’un baby. - -Pour l’achever, je lui répétai le mot tout frais de Chabrier, sur le -compositeur de _Mignon_, qui, enfoui dans un fauteuil, considérait -l’assistance en grimaçant comme s’il avait voulu mordre tout le monde: - ---Il y a la bonne musique, il y a la mauvaise musique, et puis il y a la -musique d’Ambroise Thomas. - -Immédiatement, la définition se mit à courir, comme le furet du -Bois-Joli (exquise musique de Bréville) parmi les croque-notes présents -qui, tous, s’en délectèrent, depuis cet inoffensif nègre blanc de -Francis Thomé, jusqu’au long et solennel Benjamin Godard dont l’immense -front romantique semblait sculpté par David d’Angers, mélodiste prolixe, -pas méchant homme, mais crevant d’orgueil... Aujourd’hui Reynaldo Hahn -cherche à nous convaincre que le sirupeux confectionneur de la Berceuse -de _Jocelyn_ regorgeait de génie. Ce toqué sympathique d’Eugène -d’Harcourt, déjà, s’y était essayé, sans succès. - -Angoissé, je me demandais si tous ces marchands de sons allaient -fonctionner; mais, Dieu merci, trois seulement opérèrent. Ambroise -Thomas, Gounod, Liszt, prirent place tour à tour devant le piano à queue -(ce n’était pas un Pleyel). J’éprouvai une triple déception. - -L’auteur de _Mignon_ accompagna sec, dur, froid, l’inévitable «Elle ne -croyait pas...», ténorisé par Talazac avec une telle vigueur que son cou -s’enflait comme celui d’un boa avalant des lapins. - -Gounod lui succéda sur le tabouret tournant. Théâtral, la tête en -arrière, la barbe en avant, les yeux au plafond, il attaqua la -ritournelle de «Le soir ramène le silence...» avec un élargissement -emphatique, un abus odieux de la pédale, une exagération de sonorité -vraiment indécente. - -Tous ces défauts, Emile Ollivier, debout dans un coin, les signalait à -ses voisins, frétillant d’une verve juvénile qui, chez ce sexagénaire, -étonnait; je le vois encore, nez busqué, menton fort et tête de romain, -il ne tarissait pas: - ---Quel cabotinage! Ses poses extatiques, il les répète devant son -armoire à glace. Vous allez voir, au contraire, la noble simplicité de -Liszt, si éloigné de ce répugnant battage mystique... - -Et, tant que le chantre de _Faust_ se fit entendre, l’ancien commissaire -de la République de 48 devenu ministre de Napoléon III le -déchiqueta--d’un cœur léger. - -Enfin, Liszt s’avança, large et mince bouche en fente de tirelire dans -une face osseuse, glabre, qu’encadraient, pareils à des planchettes de -bois, deux paquets de cheveux plats obstinément rigides. Le comte de -Franqueville, grand maître des cérémonies, annonça: «Le maître, mesdames -et messieurs, va improviser une csarda». - -D’abord ses longs doigts décharnés errèrent sur les touches comme au -hasard, hésitants, on eût dit découragés. Peu à peu, cependant, un thème -se précisa, une plainte en sol mineur, relevée d’une altération plutôt -prévue de la sensible. Et puis, de grands accords, s’envolèrent. Et puis -des arpèges coururent sur le clavier, beaucoup d’arpèges, des bottes -d’arpèges. Et puis ce fut tout. - -Emile Ollivier, pantelant d’enthousiasme, les yeux fulgurants derrière -ses verres de lunettes larges comme des soucoupes, donna le signal des -applaudissements qui éclatèrent, si violents, si prolongés, que les -pendeloques du lustre s’entrechoquaient. - -Puis, désireux d’aérer son exaltation, il sortit brusquement dans le -Parc de la Muette qu’il arpenta, silencieux, à longues enjambées, -oubliant pour quelques minutes le mot malheureux qui avait écrasé -définitivement sa fortune politique, le mot qui... n’oublions pas la -chimie littéraire de Bergson... le mot qui semblable à la particule -solide tombant dans une solution sursaturée, cristallisa ce que vingt -ans d’Empire avaient soulevé de haines et de colères. (Je m’excuse de -citer de mémoire). - -Tout remué par cette soirée musicale, je réintégrai sagement la maison -paternelle pour me coucher dans mon lit virginal, mais, les nerfs en -émoi, il me fut impossible de fermer l’œil. - -Bah! comme le disait Fauchois après avoir subi l’_Autre Nuit_ du fâcheux -Arnyvelde: - ---Une mauvaise nuit est bien vite passée. - - - - -CHAPITRE X - -_Raoul Gunsbourg._--Son portrait par _Jules Lemaître_.--Il me réconcilie -avec _Massenet_. - - -Peu d’hommes ont soulevé autant de discussions, suscité autant de -colères, et aucun, cependant, ne traversa la vie au milieu d’un plus -brillant cortège d’inaltérables dévouements. Son existence est une -perpétuelle légende à laquelle chaque jour ajoute un paragraphe, chaque -mois un chapitre, chaque année un volume. On le déteste ou on l’aime, et -souvent on éprouve à son sujet les deux sentiments à la fois. Telles des -boutades dont fourmille sa conversation pittoresque semblent falotes -tout d’abord, qui, à la réflexion, apparaissent pleines d’un profond bon -sens, frappées au coin d’une observation sagace et précise... - -Ces 15 lignes, ne les trouvez-vous pas d’un style plus ferme que le -reste de mon volume? Cela tient probablement à ce qu’elles sont de Jules -Lemaître, auteur d’une étude «saisissante» consacrée à Gunsbourg -«l’insaisissable», que j’ai retrouvée chez un fruitier de la Condamine, -où elle enveloppait une poignée de gousses d’ail. - -Ce sauvé des aulx est le souverain artistique d’une principauté enclose -dans les Alpes-Maritimes, plus célèbre qu’étendue, car elle mesure tout -juste un kilomètre carré et demi de superficie et compte 22.956 -habitants et demi (le demi, c’est un cul-de-jatte). - -Dans une ville qu’en bonne justice on devrait nommer «Monte Gunsbourgo», -ce diable d’homme, comme l’appelait le bon gros Francisque Sarcey -éberlué, ce diable d’homme déploie une activité qui déconcerte: levé à 7 -heures du matin (horreur!) il fait répéter jusqu’à midi chanteurs et -instrumentistes de tout sexe et de tout pays: français, italiens, -russes, anglais, patagons, il répand sur tous une averse d’indications -tumultueusement polyglottes, car ce Roumain parisianisé parle toutes les -langues connues, y compris le monégasque. - -Midi sonne. Gunsbourg oublie de déjeuner, s’engouffre en coup de vent -dans l’atelier des décorateurs, chambarde leurs travaux, étouffe les -protestations sous une avalanche de bons mots, réclame des projecteurs -supplémentaires, rend fous deux ou trois électriciens, s’enferme pour -composer une scène de son opéra en train (en train express), dicte douze -lettres, lance vingt-quatre télégrammes, surveille minutieusement la -représentation du soir, invite à souper, dans la grande salle de l’Hôtel -de Paris, quarante personnes qu’il gave de détails succulents sur la -cour de Russie et de caviar, également russe, également succulent. -Enfin, il se couche, à 4 heures du matin. Et le lendemain, il -recommence. Quand je le vois s’agiter de la sorte, sans s’accorder une -minute de repos, je sue à grosses gouttes. - -Les médisants prétendent qu’il trouve encore le temps de se mettre en -frais de coquetterie pour certaines artistes (pas les plus laides, bien -sûr); lorsque cet infatigable faisait répéter _Ivan le Terrible_, ils -chuchotaient, avec des clins d’œil renseignés que, dans son cabinet -directorial... bref, ils l’appelaient «Divan-le-Terrible», ce qui -divertissait prodigieusement l’intéressé, car il possède une bonne -humeur inoxydable. - -Grâce à elle, il est toujours sorti sans encombre des discussions -embrouillées, inextricables pour tout autre que lui, réellement -impossibles à éviter quand des susceptibilités d’artiste et des vanités -d’interprètes sont en jeu. - -Je me souviens d’une jolie «fille du Rhin» dont le grasseyement parisien -me mettait en joie quand elle chantait «Albeuric»; elle se plaignait -amèrement d’être étouffée par la ceinture dans laquelle la bouclaient -les machinistes pour la balancer autour du roc où scintille l’or inviolé -(fanfare en _ut_ majeur). - ---Ça n’a rien à faire, m’sieur Gunsbourg, j’en ai marre, ce machin me -serre si tellement que j’ai les flancs tout bleus. - ---Hé bien, quoi, ma petite? Les flancs bleus sur la côte d’Azur, tu es -dans la note. - -Désarmée, la parigotte déclara: «Ce rigolo-là, il est vraiment à la -coule». Elle disait vrai. - -Il est assez «à la coule» pour rire des ingratitudes que sa bonté -suscite, pour ne pas s’indigner quand un _m’as-tu-lu_, gorgé de ses -bienfaits, parcourt les cafés en répétant aux joueurs de jacquet -incrédules: «Rien d’étonnant à ce que les pièces de Gunsbourg -réussissent, c’est moi qui les écris...» - -Sa charité sait trouver des truc ingénieux. Saint Vincent de Paul -vaudevilliste! L’an dernier, au cours d’une conversation avec un antique -gendelettres parisien, plus riche de souvenirs que de pécune, il lui -dit, sur les terrasses de Monte-Carlo: - ---Le surnom «Tanagra-double» date de 30 ans. Votre ami Willy en affubla, -dans l’_Echo de Paris_, Sybil Sanderson qui venait de créer la _Thaïs_ -de Saint-Saëns. - ---Vous voulez dire «de Massenet», cher maître! - ---Du tout, c’est bien de Saint-Saëns. Protestez tant que vous voudrez, -je suis sûr de ce que je dis. - ---Mais... - ---Je vous parie vingt-cinq louis contre cent sous que l’œuvre est de -lui. - ---Tenu! - -Le vieux journaleux retrouve ses jambes de vingt ans pour courir à la -Bibliothèque, consulter la partition de _Thaïs_ sur laquelle s’étale, -bien entendu, le nom de Massenet et la rapporte triomphalement à -Gunsbourg, qui se mord les lèvres pour ne pas pouffer. - -Le pari immédiatement réglé, l’heureux gagnant s’en va, lesté d’un -billet de cinq cents francs, conter à tout venant son aubaine, et il -ajoute: «Tout de même, j’aurais cru le Patron plus au courant que ça de -la musique contemporaine...» - -Je tiens l’anecdote de Massenet qui la narrait souvent, agité, -ressemblant à la caricature tracée par Léon Daudet qui lui en veut -toujours d’avoir piteusement emmusiqué _Sapho_ «la mine au vent, l’air -inquiet, les cheveux plats rejetés en arrière, les mains dans les poches -de son veston, mâchonnant toujours quelque chose qui finissait en -compliment excessif...» - -Une dame qui avait le visage triangulaire et semblait, en 1900, au dire -de la portraitiste Gabrielle Réval, «une adolescente plutôt qu’une jeune -femme» bien qu’elle fût mariée depuis sept ans, a écrit de moi, pour -blâmer ma mélomanie: «Il aime la musique comme une femme». - -Cette phrase est exacte, à condition de regarder «une femme» non comme -un nominatif, mais comme un accusatif. Justement parce que je l’aimais, -je bataillais--_in illo tempore_--contre l’engouement dont bénéficiait -le truqueur de _Thaïs_, j’enrageais de voir César Franck s’user à donner -des leçons de piano, tandis que la moindre mélodie de Massenet, éditée -chez Heugel, lui rapportait autant de revenus qu’une ferme en Beauce. Et -j’avais toujours réussi, quoique fréquentant plusieurs salons où l’on -fêtait ce producteur trop heureux, à ne pas lui être présenté. Un soir -cependant... - -La rencontre eut lieu au Palais de Monaco où le Prince Albert avait -invité la presse parisienne, à l’occasion de _Don Quichotte_ que ce -grand diable de Chaliapine venait de créer superbement, admiré de toutes -les actrices présentes, depuis la haute et belle Paule Andral, jusqu’à -la minuscule et affriolante brunette[8] qui scandalisa l’Hôtel de Paris -en se crêpant le chignon avec sa cousine pour la possession d’un garçon -d’ascenseur, _struggle for lift_. - - [8] Elle a, aujourd’hui, deux filles mariées, dont les corrects époux - n’apprendraient pas sans embêtement les frasques de leur belle-mère. - Qu’elle compte sur ma discrétion. Paix à ses gendres! - -Je ne me défiais de rien. Avec la soudaineté d’un cataclysme, Gunsbourg -me précipita dans les bras de Massenet qui s’écria, avec un enthousiasme -admirablement joué: - ---Enfin! depuis le temps que je désirais vous connaître! Quelqu’un qui -va être encore plus heureux que moi, c’est Lucy Arbell. - -J’aurais préféré ne pas la voir, car, en bonne justice, cette Dulcinée -caverneuse ne pouvait m’être très reconnaissante d’avoir écrit dans -l’_Echo de Paris_: «On dirait qu’elle chante dans un verre de lampe». -Mais le moyen de résister! Le compositeur et Gunsbourg me charrièrent -vers le canapé où chacun portait à la triomphatrice sa gerbe d’éloges; -Massenet s’écria, non sans emphase: - ---Chère amie, je vous présente le critique musical le plus érudit, le -plus impartial, le plus... - -Il y eut un froid. Plusieurs anges passèrent. Lucy Arbell me regardait -profondément. Enfin elle me tendit la main, disant avec une simplicité -assez touchante: - ---Monsieur, vos articles m’ont fait quelquefois pleurer. - ---Pleurer? (intervint Massenet, gesticulant). Pleurer! Ces larmes, mon -cher Willy, sont un juste hommage rendu à votre prose toujours -émouvante... - -Devant cette prestesse rusée, l’actrice haussa légèrement les épaules et -ne put s’empêcher de rire. J’en fis autant. Et Gunsbourg, avec un clin -d’œil gamin à mon adresse, s’esclaffa plus fort que nous deux. - -La réception terminée je m’en fus, tout seul avec mes pensées, regarder -sur la Méditerranée aux brisures sans nombre les coulées d’argent que -versait la lune. Raoul vint me rejoindre et me dit en riant: - ---Il y avait longtemps que je voulais vous réunir, vous et Massenet. -Vous êtes tellement faits l’un pour l’autre! - -Je ne trouvai rien à répondre et je remontai, tout pensif à travers ces -jardins de féerie où la luciole étincelle, où le rossignol s’égosille, -paysages irréels, faits, dirait-on, pour illustrer l’Evangile de -l’Enfance du Sauveur dont je pense que l’amusant latin mignard doit -agacer Paul Cazin, père de Décadi et fervent de la Vulgate: _Jesus per -sylvam ibat oblectatus cicendularum luce atque lusciniolarum cantu_... - - - - -CHAPITRE XI - -_La Revue bleue._--Le fantaisiste _Jacques du Tillet_, le caustique -_Vandérem_, le bon _Jules Lemaître_ et le perfide _Anatole -France_.--_Lotte_ et ses amis. - - -En ce temps-là (1890), la _Revue Politique et Littéraire_ accordait -volontiers l’hospitalité aux débutants. Son directeur, le doux Henri -Ferrari, un peu braque, rêveur, très accueillant aux jeunes, m’insérait -des Nouvelles percheronnes, dont le mérite ne dut jamais troubler le -sommeil du peintre attitré de la Normandie, Guy de Maupassant. Vandérem -se réservait le Midi. Il publia le récit délicieusement ironique d’une -randonnée conduite à travers la Provence par Mariéton, félibre lyonnais -auquel ses concurrents trouvaient du talent sur lou rasoir; il -esquissait les pittoresques Arlésiennes attablées devant l’or des -bouillabaisses: «le coup d’_ail_ était inoubliable». Jacques du Tillet -ne quittait pas Paris. - -Où est-il, à présent? Ses romans ont disparu; récits narquois, d’une -mondanité sans snobisme (comme ceux de MM. de Comminges et François de -Bondy) on ne les voit plus aux étalages et seul, Léon Treich qui, -semblable à Kundry, sait beaucoup de choses et ne ment jamais, pourrait -dire ce qu’ils sont devenus. - -Sans avoir jamais suivis les cours de simplicité du fantaisiste qui -enseigne à forfait l’art d’écrire... «Albalat! Albalat! Albalat! Morne -plaine!...» il savait également se garer de l’écholalie romantique dont -l’odieux La Jeunesse n’a pas emporté, malheureusement, le secret dans sa -tombe. - -Critique dramatique de la plus régalante impertinence, il jugeait les -productions du théâtre contemporain selon un critérium immuable dont la -simplicité m’enchantait. - -Si les pièces ressemblaient à celles de Meilhac et Halévy, du Tillet -stigmatisait ces éhontés pastiches. - -Si les pièces ne ressemblaient pas à celles de Meilhac et Halévy, du -Tillet les trouvait exécrables et ne l’envoyait pas dire à leurs -auteurs. - -L’imprimeur Chamerot[9] mettait à notre disposition, comme bureau de -rédaction, une salle nue et triste, où nous étions très gais. Un jour, -entrant là, je vis se lever un petit monsieur maigriot, voûté, figure -irrégulière et expressive; délaissant les épreuves qu’il corrigeait, il -darda sur moi des yeux où scintillait de la malice derrière un lorgnon -mal assujetti, puis, fourrageant sa barbe blondasse plantée à la diable, -il déclama, d’une voix douce, singulièrement prenante, ce quatrain que -je venais de publier dans le _Journal Amusant_: - - [9] Un galant homme, mais qui ne m’aimait guère, parce qu’il avait - épousé une fille de Mme Pauline Viardot et les rancunes de la mère, - dont j’avais apprécié les tardives exhibitions artistiques avec peu - d’enthousiasme. - - La mine est là, béante; un champ qui la domine - Glisse et s’abîme avec fracas. - -MORALE - - Garde-toi, tant que tu vivras, - De jucher les champs sur la mine. - ---Aussi vrai que je me nomme Jules Lemaître, ajouta-t-il, depuis que -j’ai lu cette fable, j’ai compris la vérité d’un alexandrin qui, -jusqu’alors, m’avait semblé entaché de quelque exagération: «L’apologue -est un don qui vient des Immortels». - ---Cher maître, répliquai-je, puisque je lui dois le plaisir de faire -votre connaissance, je dirai, avec l’ampleur du robespierrot Floquet: -«Vive l’apologue, Monsieur!» - -Et nous nous serrâmes les mains, componctueusement. - -Quel être délicieux! Les intransigeants de la littérature avancée -l’exécraient. Huysmans, qui ne lui pardonnait pas les railleries -érudites déchiquetant _A rebours_, grommelait: «C’est un normalien de la -plus dangereuse espèce, celle qui a l’air de comprendre quelque chose». -Eugène Morel, pourtant le meilleur fils du monde, le surnommait -grincheusement «Jules Petit Maître». Un troisième lettré, Félicien -Champsaur, lui lançait des injures de fort calibre. Je ne l’en gobais -que davantage. - -Parmi les gens de lettres arrivés, en butte aux sollicitations des -arrivistes, les uns--l’immense majorité--se renferment dans ce que l’on -est convenu d’appeler «leur tour d’ivoire», traduisez: dans une commode -indifférence qui respire l’égoïsme... et le fromage de Hollande. - -D’autres embrassent leurs jeunes rivaux, mais pour les étouffer. C’est -la façon du «Président de la République littéraire des Pingouins», comme -André Rouveyre (portraitiste désavoué par Mme Catulle Mendès) baptise le -venimeusement douceâtre Anatole France. Ce stratège machiavélique aux -instincts bas, dont Gide regrettait, il y a quinze ans, que certains -imprudents voulussent faire «un écrivain considérable» a toujours aimé -X... contre Y...; il feignit d’admirer Verlaine, son «Choulette», dans -le seul dessein de démolir François Coppée, très malade, très courageux, -très dignement revenu à la foi de sa jeunesse «Anus Dei», sifflaient les -voyous. Et lorsque avec la connivence de sa protectrice, Mme de -Caillavet, née Lippmann, il exalta Moréas (qu’il méprisait), ce fut pour -rendre fou de rage Leconte de Lisle (qu’il haïssait). - -Jules Lemaître, lui, recevait les visiteurs à cœur ouvert, la bourse -ouverte, dispensant avec la même bonté familière des conseils à Pierre, -de l’argent à Paul, sans compter jamais sur de la reconnaissance. Il -n’avait pas attendu cette fripouille vocifératrice de Léon Bloy pour -savoir ce que c’est qu’un «mendiant ingrat». - -Quand on est vraiment bon, note Trébla, on ne se refait pas, on se -laisse... refaire. - -Un tapeur, trop connu dans les salles de rédaction, trouva ceci pour -l’attendrir: - ---Cher Maître, je vous demande aujourd’hui une somme plus forte que -d’habitude; c’est de cent francs que j’aurais besoin, parce que... je -vais me marier. - ---Voici cinq louis, pour acheter un bouquet de fleurs d’oranger. - -Parfait. - -L’uomo deliquente se retire, tout heureux et tout aise d’avoir «eu» le -«cavé». (Il faudra que je demande à Francis Carco, spécialiste, si ces -expressions de jadis s’entendent encore). - -Pendant qu’il redescend, Jules Lemaître laisse tomber, du haut de -l’escalier, ce paternel avis: - ---Dites donc, cher confrère, maintenant que vous avez l’argent, ne vous -croyez pas obligé de vous marier pour ça... - -Débutant de lettres qui me lis, des vieux que nous servions connais la -différence: l’avaricieux Anatole, le jour qu’il avança trente francs à -l’auteur du _Livre de Monelle_, en fit confidence, sans retard, à son -Egérie «la bonne Sous-France», bien sûr qu’elle répandrait l’histoire -dans tout Paris, avec ce correctif tartufiant: «N’en parlez pas... Cela -pourrait désobliger ce pauvre Marcel Schwob que M. France et mon mari -aiment beaucoup.» - -... Lorsqu’on exhuma des palimpsestes les tableautins d’Hérondas, je -raffolai tout de suite de ce Théocrite populacier dont les _Mimes_ nous -ont restitué une antiquité délicieusement familière que le classicisme -artificiel et gourmé des professeurs ne soupçonnait pas. Ses «scazons» -me ravissaient, alertes, pittoresques, çà et là scabreux--ô le dialogue -effronté des jolies acheteuses (des veuves je suppose), marchandant chez -le vendeur de bibelots en cuir l’objet de leurs convoitises, -l’Ersatz![10] Par malheur, la prose de Quillard, maladroitement rigide -et les approximations d’Almereyda, d’une élégance académique si floue, -justifiaient le dicton italien: «Traduttore, traditore.» J’aurais voulu -décider Lemaître à nous donner une translation réunissant la pénétration -du texte; le parfum antique, toutes les qualités dont manque -douloureusement le «Satyricon» défiguré avec tant de sans-gêne -anachronique par la collaboration dégradante de Laurent Tailhade; je le -prêchai longtemps, dans son studio de la rue d’Artois où, enveloppé -d’une robe de bure--l’air d’une illustration pour le Roman du Renard--il -m’écoutait avec une attention moqueuse, puis: - - [10] M. Reinach crut d’abord qu’il s’agissait d’une sorte de chapeau; - mais il se rendit compte, par la suite que le _baubôn_ ne se mettait - pas sur la tête. - ---Méprisez-moi, mon bon Willy, mais toutes ces machines-là, je trouve -que ça ne vaut pas Courteline. - -Ce disant, il se frottait les mains, avec cette onction de séminariste -dont jamais il ne se défit exactement, les yeux si rieurs que je -ronchonnai, exaspéré par cette gaminerie irréductible: - ---Vous ressemblez à un vieil enfant de chœur tout fier parce qu’il a -liché le vin des burettes! - - * - - * * - -La politique, un temps, l’attira, ou mieux le désir de répandre des -opinions saines, de purifier l’atmosphère des partis, de prendre contact -directement avec le suffrage universel, de devenir le _deus ex machina_ -qui, sur le terrain électoral fait la pluie... et le votant. Il -multiplia les conférences. Il créa, par toute la France, une agitation -féconde. Paul Acker qui l’accompagna quatre mois dans ses exténuantes -tournées nationalistes, m’a souvent conté avec quel courage insouciant, -voire amusé, il affrontait les plus brutales contradictions, indifférent -aux huées, comme aux ruées, des adversaires politiques tentant -d’escalader la tribune, et même aux cailloux que lui lancèrent, à -Belfort, des filles à soldats excitées par une poignée de juifs -allemands naturalisés de la veille... - -(Sur ce sujet, il ne tarissait pas, le brave petit Acker, lorrain doux, -fin et têtu. Quand il bachotait à Sainte-Barbe, j’étais son -correspondant, je l’aimais beaucoup. La guerre l’a pris...). - -Malgré les succès qu’elle lui valait, je maintiens que la Politique -n’était pas le fait de Jules Lemaître. - -Un matin, à neuf heures, son domestique me téléphona que «Monsieur me -priait de passer chez lui, d’urgence». J’envoyai Monsieur au diable, _in -petto_. Neuf heures! Moi qui noircissais du papier de minuit au lever du -soleil, je trouvai la convocation saumâtre. Enfin! Cocher, 29, rue -d’Artois. - -Je vis le coquet appartement de l’écrivain encombré d’hommes politiques; -il y avait des électeurs dans tous les coins: il y avait, dans -l’antichambre, une délégation des bouchers réactionnaires de la Villette -(tout dévoués au comte de Sabran-Pontevès); il y avait Mme Barillier, -femme du louchebem nationaliste, hypnotisée par un gigantesque -phonographe qui vomissait des allocutions patriotiques panachées de -_Marseillaise_. Au milieu de ces gens manifestement étrangers à toute -littérature, Lemaître circulait souriant, actif, fort à l’aise. - -Après qu’il m’eut, en trois minutes, expliqué ce qu’il désirait de moi, -je ne lui cachai pas ma stupéfaction de le voir dans un pareil milieu, à -cette heure imprévue: - ---J’étais convaincu que vous aussi, comme tous les couche-tard, vous -n’étiez pas, avant midi, en pleine possession de vos facultés -intellectuelles. - ---Bien sûr, mon bon Willy, bien sûr que je ne l’ai pas, cette pleine -possession dont vous parlez si élégamment! Je serais fort empêché, avant -les œufs à la coque et la côtelette de mon déjeuner, d’écrire trois -lignes honorablement rédigées... C’est pourquoi, me sentant -indéniablement pâteux, je reçois, non des lettrés, mais des gens qui se -passionnent pour ou contre le gouvernement. - ---C’est plus prudent. Et, dites-moi, malgré l’heure matinale, votre -intelligence est suffisamment désembrumée pour comprendre tous ces -politiciens? - ---Comment donc! (_Un rire silencieux plissa son visage_). Ils me -trouvent subtil! - - * - - * * - -Lors des premières excursions qu’en bon provincial à peine débarqué dans -la Capitale il ne manqua pas de faire au Chat Noir--terra -incognita--Lemaître entendit fréquemment parler d’une célébrité -montmartroise «Lotte» et souhaita la connaître. - -Je pus «contenter son caprice» comme barytonne l’obligeant -Méphistophélès gounodien, car je voyais souvent cette originale gamine -qui habitait rue Bochard de Saron, tout près du vieux compositeur -pianophobe Reyer, un appartement si étroit que, pour passer la manche de -mon veston, j’étais obligé d’ouvrir la fenêtre. - -Comme celles du Nil, les origines de Lotte s’enveloppaient de mystère. -Elle se prétendait fille non de son père légal, le citoyen K. (condamné -après la Commune pour avoir obligeamment signé des articles incendiaires -dont le prudent Cournet préférait ne pas s’avouer l’auteur), mais de -Jules Guesde, ou peut-être de Massenet, «pas le musico, pas le gendarme -non plus, un troisième frère «de Marancourt» qui était impresario dans -l’Amérique du Sud, avec des manchettes en dentelles». - -Frimousse de gavrochette, de beaux yeux toujours en ignition, un nez -folâtre, une bouche passionnée, cette fillette, d’une impulsivité -redoutable, passait du rire aux larmes dans la même seconde; rosse à -l’occasion, quoique foncièrement bonne, l’imprévu drôlatique de ses -réflexions amusait le délicieux Georges Auriol, le candide et beau Poiré -dit Caran d’Ache, Alphonse Allais dont cependant la tête de cheval -triste ne se déridait pas facilement, bref toute la bande de peintres et -de littérateurs mise en coupe réglée par l’exploiteur Rodolphe Salis, -seigneur de Chatnoirville-en-Vexin. - -Pour satisfaire la curiosité de Lemaître, on organisa un dîner dans je -ne sais plus quelle guinguette montmartroise. Trois ou quatre amis, -beaucoup de hors-d’œuvre, du Vouvray et pas le moindre protocole. - -Tout de suite, Lotte se manifesta très Lotte: - ---Une veine que j’ai pu calter sans que le pied me voie... - ---Le pied? interrogea Lemaître, ami des précisions. - ---Mon père, quoi! - -Déjà elle fronçait ses sourcils irritables. On expliqua rapidement au -noble étranger que la jeune personne usait d’un vocabulaire quelque peu -spécial: son père, c’était le «pied» ou le «jeune prince», selon -l’occurence; sa maman: «Rozembach»; Salis: «le Pou»; moi: «Kiki». Il -suffisait d’être prévenu. - -Alors, le psychologue du _Pardon_ et de l’_Aînée_ posa quelques -questions: - ---Mlle Lotte, j’ai entendu parler de vous par votre amie Alberte, une -blonde oxygénée qui, après avoir figuré quelques semaines aux Variétés, -s’adonne présentement, sauf erreur, à la galanterie. - ---La «ga...» quoi! La galanterie? Ya erreur! La seule Alberte que je -connais, elle fait la grue. - ---C’est bien ce que je voulais dire. - ---Hé! ben, alors, dites-le... Oui, je la connais, même qu’elle m’avait -invitée à dîner ce soir avec elle, ma sœur Marianne Ducroquet et son -type dans une boîte chic. - ---Combien nous regrettons de vous avoir privée de... - ---Oh! Ne vous en faites pas! Je déteste quand elle m’emmène dans les -grands restaurants parce que (_baissant la voix_), c’est une typesse qui -sait pas se tenir. - ---Vraiment? - ---Oui! Des fois elle «chauffe» les couverts. - ---Elle chauffe?... J’ignorais ce raffinement, confessa Lemaître. - ---Elle les chauffe, je veux dire qu’elle les «poisse». - ---Un peu de moiteur aux mains, sans doute? suggéra le futur académicien, -qui ne soupçonnait pas tant de synonymes du verbe «voler». - -Lotte ne jugea pas ce _minus habens_ digne d’une réponse. Elle me lança -un coup d’œil chargé de noirs reproches: - ---Hé ben vrai, Kiki, toi qui prétendais que ton copain était très -intelligent! Mais il ne comprend rien de rien! Comme gourdée, il n’en -craint pas... - -Et ce fut ainsi tout le long de cette soirée dont Lemaître, tour à tour -héros et victime, m’affirma souvent qu’elle restait parmi ses souvenirs -de choix. - -A la longue, cette «fille sauvage» finit par se polir un peu au contact -de gens qui, à son grand étonnement, pouvaient vivre autre part que sur -la «Butte». Le poète Edmond Haraucourt était de ceux-là. Enthousiasmé -des réparties de Lotte, voulait-il pas la présenter à Waldeck-Rousseau! -Je lui conseillai de la mener plutôt au Musée de Cluny (qu’il conserve) -et dont les vénérables ceintures de chasteté avaient plus de chance -d’intéresser Lotte qu’un profil ministériel. - -Le Goffic, armoricain trop modeste, aussi rempli de bonté que de talent, -s’intéressa, lui aussi, à Lotte, fraternellement, l’emmenant en Bretagne -quand le cafard la travaillait trop dur... Aussi bien, c’était la -compagne de voyage rêvée, admirant tout paysage nouveau, insensible à la -fatigue, contente de tout. J’ajoute que, d’instinct, elle possédait des -délicatesses physiques et morales que bien des donzelles gonflées de -prétentions n’apprennent qu’à l’usage. Ce n’est pas elle qui aurait -jamais écrit, comme le fit Dora Musi (avant de connaître la gloire au -cinéma): «Mon aimé, quel dommage que tu ne sois pas venu! Je m’étais -justement fait les ongles des pieds...» Lotte s’acquittait de ces soins, -sans en parler, même quand elle n’attendait personne. - -Pauvre petite déséquilibrée! Une après-midi de novembre, la pluie -faisait rage; Lotte écrivit fébrilement sur une grande feuille de papier -écolier qu’elle posa bien en évidence au milieu de la table de la salle -à manger: «Quand il lansquine pareillement, c’est incroyable ce que tout -me dégoûte.» - -Son porte-plume lui ayant taché d’encre le médius, elle se lava -soigneusement les mains, ses jolies mains étroites et longues. - -Puis elle appuya contre sa tempe droite le canon d’un petit revolver et -se tua, net. - - - - -CHAPITRE XII - -Les nègres.--Les homosexuels.--A bientôt! - - -J’aurais encore beaucoup à dire. Pourquoi faut-il que le papier coûte si -cher? - -Il me reste à traiter--c’est bien mon tour--la question des «nègres» sur -laquelle Louis Thomas a écrit des choses très justes et Edouard Keyser -de malveillantes âneries. L’omniscient Léon Treich a malicieusement -insinué que je devais détenir des pièces intéressantes. En effet. Les -nègres (je n’englobe pas dans cette dénomination mon vieux Curnonsky, -humoriste profond, collabo inappréciable), les nègres, je m’en suis -servi, mais j’ai servi aussi de nègre. Maintes fois. - -Sur le cas Anatole France, le miséricordieux J.-J. Brousson n’a pas -voulu tout raconter. A l’article de l’_Eclair_ (24 novembre 1924) que -les lettrés devraient conserver dans leurs archives, des révélations -viendront s’ajouter touchant les pièges tendus par «Madame» aux habitués -de l’avenue Hoche qu’elle jugeait utile d’évincer; pourquoi ne pas -publier également certains détails montrant l’avarice du Maître? O le -voyage en Italie que fit, sous sa conduite le jeune ménage de -Caillavet... il était jeune, alors! - -(Pour avoir publié d’indiscrets ragots sur Anatole France en pantoufles, -J.-J. Brousson fut traité dans l’_Ere Nouvelle_, par Pioch, d’écrivain -«excrémentiel... d’une infamie assez vile pour faire baver de dégoût les -cloportes eux-mêmes». Mais ce sont les risques du métier. Un autre -francophobe, M. René Johannet, s’en est tiré à meilleur compte.) - -On m’a demandé des précisions, je les fournirai, sur mon premier -mariage, mon premier divorce, mon second mariage, mon second divorce, -(_à suivre_)... - -Théodore de Banville, Emile Faguet, Toulet, Rachilde, etc., sans oublier -Guillaume Apollinaire qui m’écrivit des lettres précieuses, j’aimerais -leur consacrer des pages, et à d’autres hommes, et à d’autres femmes, et -à des hommes-femmes. Ces derniers, je ne les raterai pas. - -Blessés par la préface de l’_Ersatz d’amour_, certains d’entre eux m’ont -attaqué, (par derrière, of course). Pourquoi ne pas mettre au jour les -manigances d’un pianiste en ébullition toujours effervescent comme une -bouteille d’eau Perrier, accoutumé à «tripuder»--ô lord Hantayad--sur un -instrument qui ne sort ni de la maison Pleyel ni de l’ordinaire. -Devrait-il point faire meilleur usage de ses dix doigts? - -Une coquine qui se targue, en sirotant son Cinzano, de préférer, à la -musique, les lettres (surtout la dix-septième, je pense), s’est permis -d’écrire dans une feuille de chou--ou de rose--confidentielle: «M. -Gauthier de (_sic_) Villars a expérimenté les pipes de touffiane avant -d’écrire _Lélie fumeuse d’opium_; pourquoi n’aurait-il pas procédé à des -expériences lui permettant de documenter son _Ersatz d’amour?_ J’indique -sans le développer, ce thème...» - -Tu as raison, gâcheuse. Ce n’est pas ton affaire, le thème; tu es plutôt -fait pour l’inversion. Mais ne me nomme pas Gauthier _de_ Villars, je -n’ai aucun besoin de ta particule. - -Où irions-nous, si un auteur ne pouvait, sans encourir le soupçon, -décrire d’autres mœurs que les siennes propres (entendez «propres» comme -il faut)? André Gide n’aurait pu donner son inoubliable _Saül_ -immoraliste entiché d’un harpiste adolescent, ni Binet-Valmer l’émouvant -_Lucien_, son chef-d’œuvre; ni Rachilde tant de peintures dont Retté -déplore «l’amoralité totale»; ni Birabeau sa _Débauche_ au dénouement -paradoxal; ni «ni notre précieux pasticheur» Abel Hermant, pour parler -comme M. Martin du Gard, ses esquisses d’homoérotes anglo-saxons qui -eussent séduit Walt Withmann; ni Fazy la _Nouvelle Sodome_ dont les -révélations firent sortir de ses gonds la Sublime Porte; ni Marcel -Proust ses réquisitoires minutieux et compacts; ni Mme Colette certain -personnage de cette _Ingénue libertine_ dont ses biographes, Keller et -Gautier aussi vaseux que le Marcel Sauvage, chirurgien des roses et -brouteur de chardons, blâment le prétendu «pathos sentimental»; ni -Francis de Miomandre ses _Petits messieurs_ évoluant, poudrerisés, -autour de don J’aime; ni Carco son _Jésus-la-Caille_ qui, habitué des -fumeries suspectes, tire sur le Bambou. - -Je ne fais que mentionner, faute de place, Anquetil, terriblement -documenté; le sinologue qui se complaît aux chinoiseries -invraisemblables de _Bijou-de-Ceinture_, dont la publication valut au -_Mercure de France_ quelques désabonnements pudibonds; Henry Ner, -verbeux; Henry Marx, crâneur; le mièvre Essebac (anagramme de Bécasse) -et sa cargaison de petits bouquins peureusement antiphysiques; le -docteur (?) Agrippa dont la _Première Flétrissure_, il y a vingt ans, se -vendait presque autant que les mornes _Lettres d’un Frère à son élève_; -enfin Manoel et Bénito, les deux associés sud-américains en train de -fabriquer un roman à clef où se retrouveront leurs amis, comme eux -«pédérastas». - -En ce qui me concerne, jamais je ne serai la proie de la pieuvre -Homosexualité, dont je méprise les... tentacules. Vieux tireur -impénitent, pourquoi changerais-je mon fusil de pôle? La Femme vaut -encore mieux que l’Ersatz. Je ne prétends pas qu’elle vaille grand -chose. - -Nous nous reverrons, gens de bien. Mon prochain volume paraîtra bientôt. -Un proverbe qui n’est pas emprunté au bagage psychologico-culinaire de -M. Rouff, styliste génevois, assure que «la vengeance et le veau doivent -se manger froid». Ma vengeance ne perdra rien pour attendre. - -Les veaux non plus. - - -FIN - - - - -INDEX ALPHABÉTIQUE DES NOMS CITÉS DANS CET OUVRAGE - - - ACKER Paul - ADAM Mme - ADAM Paul - AIMARD Gustave - AJALBERT Jean - ALEXIS Paul - ALLAIS Alphonse - ALMEREYDA - ANDRAL Paule - ANET Claude - ANQUETIL Georges - APOLLINAIRE Guillaume - ARBELL Lucy - ARÈNE Paul - AUBIER Fernand - AUREL Mme - AURIC Georges - AURIOL Georges - - BARBEY D’AUREVILLY - BARRÈS Maurice - BELLAIGUE Camille - BÉRAUD Henri - BERGSON - BINET-VALMER - BLANCHE Jacques - BORDEAUX Henry - BONNAT - BONDY François de - BOUCHOR Maurice - BOURGET Paul - BRACKE - BROUSSON - BROGLIE - BRUNEAU - BUSNACH William - - CAILLAVET de - CAMONDO Isaac de - CARCO Francis - CARLIER Madeleine - CARRIÈRE Eugène - CAZALS - CAZALIS - CAZIN Paul - CÉARD Henry - CHABRIER - CHALIAPINE - CHAMPSAUR Félicien - CHARPENTIER Gustave - CHAUSSON Ernest - CLAUDEL Paul - CLERMONT-GANNEAU - CLARETIE Jules - COCTEAU - COLETTE - COLONNE - COMMINGES - COPPÉE François - CORDAY Michel - CORNEAU André - COURTELINE - CROISSET Francis de - CURNONSKY - - DALCROZE Jacques - DARZENS Rodolphe - DAUDET Alphonse - DAUDET Léon - DEBUSSY - DEFFOUX - DEKOBRA - DEGAS - DELAFOSSE - DELARUE-MARDRUS Lucie - DELPIT Albert - DESCAVES Lucien - DIERX Léon - DIVOIRE Fernand - DOLENT Jean - DORCHAIN - DOUMIC - DRANEM - DROUET Juliette - DUBUFE Guillaume - DUJARDIN Edouard - DUVERNOIS Henri - - ESPARBÈS Georges d’ - ESTAUNIÉ - - FARRÈRE Claude - FAUCHOIS René - FÉNÉON Félix - FERRARI Henri - FEUGÈRE - FORAIN - FORT Paul - FRANCE Anatole - FRANCK César - FRANCK Paul - FRANC NOHAIN - - GARDEN Mary - GAUTIER Judith - GÉRARD Lucy - GIDE André - GOUNOD - GUESDE Jules - GUNSBOURG - GYP - - HAHN Raynaldo - HALÉVY Ludovic - HARAUCOURT Edmond - HARCOURT Eugène d’ - HÉBRARD Adrien - HEREDIA José Maria de - HERMANT Abel - HÉROLD Ferdinand - HERRIOT - HUMBERT Ferdinand - HUYSMANS - - INDY Vincent d’ - - JACOB Max - JEAN-BERNARD - JONCIÈRES - JOUVE - - KAHN Gustave - KEYSER Edouard de - KIPLING - - LAMOUREUX - LE GOFFIC - LEMAITRE Jules - LEGRAND Maurice - LICHTENBERGER André - LISZT - LORRAIN Jean - LOTI Pierre - LOTTE - LOUYS Pierre - - MAGNARD Albéric - MALLARMÉ - MARSAN Eugène - MARSOLLEAU - MALHERBE - MARTINET - MARX Henry - MASSON Frédéric - MASSON Georges-Armand - MASSENET - MARTIN DU GARD - MATHEY - MAURI Rosita - MAUCLAIR Camille - MAUPASSANT Guy de - MAURRAS Charles - MENDÈS Catulle - MÉRY Jules - MICHAEL Ephraïm - MILLE Pierre - MIOMANDRE Francis de - MONTÉGUT - MONTFORT Eugène - MORÉAS - MOREAU Gustave - MOREL Eugène - MORENO Marguerite - MORICE Charles - MORTANE Jacques - MULLER Charles - MUSI Dora - MYRIAM HARRY - - NER Henry - - OLLIVIER Emile - - PELLETAN Camille - PICARD Gaston - PIERNÉ Gabriel - PIOCH Georges - POIRÉ - POLAIRE - PORTO-RICHE - POTTECHER Maurice - POUGY Liane de - POULENC - PRÉVOST Marcel - PROUST Marcel - PSICHARI - - QUILLARD Pierre - - RABELAIS - RACHILDE - RAMEAU Jean - RADIGUET - RAVEL - RAYNAUD Ernest - REBOUX Paul - RÉGNIER Henri (de) - RENARD Maurice - RENARD Jules - RETTÉ - RÉVAL Gabrielle - REYER - RICHEPIN - RIVIÈRE Jacques - ROLLAND Romain - ROSNY - ROSTAND Edmond - ROTHSCHILD Willy (de) - ROUSSEL Raymond - ROUVEYRE André - ROZE - ROINARD Paul-Napoléon - - SAINT-POL ROUX - SAINT-SAENS - SANDERSON Sybil - SARCEY Francisque - SCHOLL - SCHWOB Marcel - SERRES Louis (de) - SÉVERINE - SIMON Henry - SIMON Jules - SILVESTRE Armand - SILVAIN - SOREL Albert - STRAVINSKY - STROWSKI Fortunat - SULLY PRUD’HOMME - SWARTE Madeleine (de) - - TAILHADE Laurent - THOMAS Ambroise - THOMÉ Francis - TINAYRE Marcelle - TRÉBLA - TREICH Léon - - VALLES - VAN DYCK - VAUXCELLES Louis - VERHAEREN - VERLAINE - VIELÉ-GRIFFIN - - WAGNER Richard - WALDECK-ROUSSEAU - WOLFF Albert - - XANROF - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - I.--Enquêteur et enquêtés: _Gaston Picard_, _Jean-Bernard_, - _Ajalbert_, _Divoire_, _etc._--Correspondances saphiques - des journaux de modes. 5 - - II.--Les deux Willy.--Octopodes auto-biographiques.--Mon - ancêtre le maréchal de Villars. 10 - - III.--Le veuf sur le toit.--Deux académiciens m’interviewent: - _Jules Simon_ et _Caro_.--Les bas rouges de Madame - Aurel.--_Dekobra_ et _Franc-Nohain_ au collège. 15 - - IV.--L’orang _Tailhade_, _Mallarmé_ et autres.--_Sarcey_ - chahuté.--L’inceste au théâtre. 24 - - V.--Le journal «_Lutèce_».--_Albert Delpit_. 30 - - VI.--_Chabrier_ juge _Massenet_.--_Mlle Madeleine de Swarte_ - me juge dans les Fourberies de papa.--_Gounod_ juge _Gustave - Charpentier_.--Le tragédien _Silvain_, navigateur et tireur - à cinq.--_Armand Sylvestre_ et ses maîtresses.--Le génie de - _Wagner_ et les ridicules de _Bayreuth_.--«Claudine s’en - va».--_Mlle Polaire_ et «_Siegfried_».--La chemise d’un - sociétaire et _M. Raymond Roussel_. 37 - - VII.--Rosseries de _Degas_.--_Bonnat_ compare les critiques aux - cochons.--La mauvaise foi de _M. Jacques Blanche_.--Les - manchettes de _Moréas_, sa métrique, sa griserie.--_Mendès_, - Machiavel en tous genres.--Mots acides de _Moreno_. 62 - - VIII.--Un pastiche de _Rostand_.--_Jean Richepin_ vilipendé par - _Bouchor_.--_Mme Purnode_, chanteuse aphone.--_Camille - Pelletan_, acrobate occasionnel rate son tour. 83 - - IX.--L’académicien _Frédéric Masson_ demande qu’on me - fusille.--Le compositeur _Roze_ chez _Jean Lahor_.--Les - dîners de _Judith Gautier_, wagnérienne.--Un frère de - _Victor Hugo_ à Charenton.--_Listz_ chez _Mme Erard_. 94 - - X.--_Raoul Gunsbourg_.--Son portrait par _Jules - Lemaître_.--Il me réconcilie avec Massenet. 113 - - XI.--La Revue bleue.--Le fantaisiste _Jacques du Tillet_, le - caustique _Vandérem_, le bon _Jules Lemaître_ et le perfide - _Anatole France_.--_Lotte_ et ses amis. 122 - - XII.--Les nègres.--Les homosexuels.--A bientôt. 137 - - - - - ACHEVÉ D’IMPRIMER - LE 13 MAI 1925 - SUR LES PRESSES DES - ARTISANS IMPRIMEURS - F. LEFÈVRE, DIRECTEUR - 23, RUE DE LA MARE - A PARIS (XXe) - - - - -LES - -Éditions Montaigne - -recommandent aux amis des belles lettres - - -LA COLLECTION DE GAI SAVOIR - - qui comprendra une vingtaine de volumes dont les sujets, intéressants - pour tous, sont traités avec bonne humeur, suivant une devise - empruntée à Montaigne: «Je ne fais rien sans gayeté». Élégamment - présentés, les premiers ouvrages ont tout de suite connu le grand - succès. - - -LA COLLECTION DES LETTRÉS - - qui a commencé par un livre de Pierre Louÿs, attendu depuis longtemps: - Le Crépuscule des Nymphes. Présentation soignée, papier alfa - spécialement fabriqué pour cette collection. Gravures d’artistes - connus. Tout amateur de livres doit surveiller cette collection. - - -«LA CLAIRE POÉSIE» - - Retenez ces noms déjà célèbres: Emmanuel Signoret, Henriette Hervé, - Jacques Feschotte... D’autres vont suivre. Lisez surtout leurs vers. - Vous comprendrez leur gloire naissante. Vous les aimerez. - - -LES ESSAIS LITTÉRAIRES - - Gustave Kahn, puis Willy ont ouvert une collection qui sera précieuse - à l’histoire des lettres. Agréables à lire, ils ont leur place dans - «toute librairie d’honnête homme». - - -ÉDITIONS MONTAIGNE - -_Impasse de Conti, Nº 2_ (entre l’Académie Française et la Monnaie) - -PARIS (VIe) - - - - -COLLECTION DE GAI SAVOIR - -Nº 1 - -JEAN GRAVIGNY - -Montmartre en 1925 - -AVEC UN VOCABULAIRE DE L’ARGOT USITÉ A MONTMARTRE - -In-16 jésus broché: 12 fr.--Couverture en couleurs et 104 dessins de V. -de Rego Monteiro. - - -Le succès de ce livre vient en partie de ce que nous ne possédions que -des ouvrages historiques sur Montmartre. L’auteur a préféré s’en tenir -au Montmartre de maintenant, fêtard et voluptueux, pervers et -sentimental. Chacun trouvera là le renseignement dont il a besoin au gré -de ses préférences. Il s’agit, en effet, d’un livre documentaire qui -est, en même temps, le plus précieux des guides. - -TABLE DES MATIÈRES.--I. Topographie de Montmartre, comparaison avec -Montparnasse, l’enchantement de Montmartre.--II. L’ancien Montmartre, -les bombes d’Henri IV, la vogue au XIXe siècle. Hier et aujourd’hui. -Respectons le vieux Montmartre.--III. La république de Montmartre, la -foire aux croûtes, l’Antre du Lapin Agile, la place du Tertre, les -ateliers d’artistes. Où peut-on manger à Montmartre?--IV. A l’ombre du -Sacré-Cœur, Saint-Pierre de Montmartre, le Sacré-Cœur, Saint-Jean -l’Evangéliste.--V. Montmartre la nuit. A minuit place Pigalle. Refuge de -tous les fêtards. Une joyeuse tour de Babel.--VI. Quelques types -nocturnes: les danseurs, les danseuses, les chasseurs, les mendigots, -les Russes et la haute noce.--VII. La galanterie à Montmartre: les -belles de nuit, les inévitables compagnons de ces dames.--VIII. Deux -vices importés: la coco et ses amateurs, les petits Messieurs.--IX. Les -grands dancings populaires.--X. Etablissements excentriques.--XI. Les -cabarets de chansonniers.--XII. Les grands établissements de nuit. A -quelle heure monter à Montmartre? Distractions variées.--XIII. Champagne -obligatoire. Initiation champenoise. Comment choisir son champagne. Le -prix du champagne. Conseils aux consommateurs. Les grandes années de -champagne.--XIV. Vocabulaire de l’argot, tel qu’il est usité de nos -jours à Montmartre. - - - - -COLLECTION DE GAI SAVOIR - -Nº 2 - -MAX FRANTEL - -Joyeuses Anecdotes - -POUR SERVIR A L’HISTOIRE DE LA POLITIQUE, DES LETTRES, DES ARTS ET DES -MŒURS EN L’AN DE GRACE ET DE DISGRACES 1924 - -In-16 jésus broché: 9 fr.--Il a été tiré 25 exemplaires sur papier pur -fil Lafuma à 30 fr. portant la signature de l’auteur. - - -Voici les échos les plus malicieux de l’année, ceux qui passeront pour -la plupart dans l’histoire. Le mémorialiste nous introduit partout. Il -force pour nous les salles du trône et les alcôves. Il nous fait entrer -dans les salons les plus fermés et les boudoirs les plus accueillants. -Par lui, le lecteur n’ignore rien de ce qui se passe dans les coulisses -des théâtres ou du Palais-Bourbon, le plus divertissant des théâtres -pour les yeux qui savent s’amuser. _Joyeuses Anecdotes_ est un exposé -hilarant de l’histoire qui se fait. Chaque chapitre résume en quelques -lignes les grands faits que nous aurions pu déjà oublier; mais cette -présentation protocolaire est aussitôt suivie d’un déluge -d’historiettes, de bons mots, d’aventures savoureuses dont ministres, -parlementaires, littérateurs célèbres, artistes à la mode, jolies femmes -en vue font les frais. Nous suivons ainsi sans fatigue et avec joie un -guide qui satisfait à toutes les curiosités actuelles. L’auteur a pensé -que la petite histoire est la meilleure façon de retenir l’histoire qui -se fait. Il paraît estimer qu’un grand homme nous semble plus près de -nous, plus humain, plus facile à pénétrer, si nous pouvons le voir hors -de toute parade, en pyjama, dans ses rapports domestiques, dans ses -inévitables intimités. Les historiens de l’avenir consulteront _Joyeuses -Anecdotes_ comme ceux de maintenant aiment à lire Tallemant des Réaux. - - - - -COLLECTION DE GAI SAVOIR - -Nº 3 - -ÉMILE FENOUILLET - -L’art de trouver un mari - -ÉTUDE PRATIQUE ET LUMINEUSE DE LA PLUS GRANDE DIFFICULTÉ SENTIMENTALE -D’APRÈS-GUERRE - -In-16 jésus sur bel alfa bouffant. Couverture de Lébédeff. L’exemplaire -broché: 10 francs - - -Jusqu’à ce jour tous ceux qui ont écrit ou parlé de la crise -matrimoniale, après la guerre, se sont bornés à faire entendre des -lamentations. Voici un livre plus utile. Par des conseils habiles, -l’auteur essaie loyalement d’atténuer cette grande misère sociale. -Toutes les difficultés du problème sont étudiées avec précision, d’un -regard pénétrant et non sans hardiesse. Toujours avec esprit, dans une -forme originale, souple et puissante, Émile Fenouillet initie les jeunes -filles d’aujourd’hui à la conquête si malaisée du mari. Il les mène à -l’assaut des principales forteresses où se retranche l’égoïsme des -hommes; il leur enseigne la plus sûre et la plus rapide tactique pour un -assaut victorieux. Combien lui devront le bonheur qu’elles recherchent! - -Pour ceux qui ne désirent que la joie de lire un beau livre, ils devront -mettre ce livre à côté de l’étonnante «Physiologie du mariage» de -Balzac. - - - - -COLLECTION DE GAI SAVOIR - -Nº 4 - -Paraîtra en Juin - -Les Amoureux Passe-Temps - -OU CHOIX DES PLUS GENTILLES ET GAILLARDES INVENTIONS DES XVIe et XVIIe -SIÈCLES - -depuis Ronsard jusqu’à Théophile colligées sur les manuscrits et les -éditions originales par - -FERNAND FLEURET - - -_Un avertissement badin de Fernand Fleuret nous éclaire ainsi sur la -véritable portée de cette anthologie de haute saveur_: - -«Ce n’est pas absolument dans le dessein de te présenter un Recueil de -pièces libres, LECTEUR, que j’ai réuni ces _Amoureux Passe-Temps_ que je -pourrais pousser dans le monde comme la Somme de la poésie licencieuse -de près d’un siècle... - -»Il s’agissait encore de t’instruire en t’amusant, si toutefois tu le -veux bien. Je me suis donc mis en cervelle de te montrer l’influence de -Ronsard sur les poètes de son temps. Je n’ai pas choisi pour ce faire, -le Ronsard pindarique et pétrarquiste, celui que l’on t’enseigna si mal -sur les bancs, mais un Ronsard gaulois que tu connais encore moins, sans -doute. Ainsi te révèlerai-je du même coup toute une poésie gaillarde et -folâtre que tes maîtres n’ont eu cure de t’apprendre parce qu’ils ne la -connaissent point... - -»Je t’ai mis plus de trente poètes du même siècle, sur lesquels il en -est bien vingt qui ont contrefait son langage, qui lui ont dérobé des -sujets, des tours, des vers, des expressions: tu jugeras donc que -Ronsard avait trouvé le style qui convient à la galanterie, sans quoi -personne ne se serait avisé de le lui emprunter pour parler à sa -belle... Bref, il fut le révélateur de la poésie badine et son influence -est encore vivace chez la plupart des poètes de l’âge suivant, bien que -ces derniers, en trahissant leur maître, en le méprisant parfois, aient -fait dévier vers le libertinage un genre gracieux, naturel, exempt de -vice et de la plus authentique Poésie... - -»Tu trouveras dans ces “Recueils” des vers de Malherbe et de ses élèves. -Sais-tu que surnommé le “Père Luxure”, il a commis une dizaine de pièces -légères, dont cinq sonnets embrasés qui peuvent compter parmi les plus -beaux vers de la langue? Sais-tu que ce tyran des mots et des syllabes -ordonnait à Racan, alors âgé de trente-cinq ans, de versifier des -«friponneries de page», et qu’il en discutait les termes avec lui?». - -Un volume de 290 pages in-16 jésus à 1500 exemplaires, c’est-à-dire: - - 25 exemplaires (de 1 à 25) sur japon, contenant un état - des bois rayés à 130 fr. - 75 exemplaires (de 26 à 100) sur madagascar 90 fr. - 400 exemplaires (de 101 à 500) sur pur fil Lafuma 50 fr. - 2000 exemplaires (de 501 a 2500) sur bel alfa bouffant 25 fr. - -Nous nous réservons le droit, en raison des prix de revient de plus en -plus onéreux, de majorer les prix ci-dessus après la mise en vente. - - - - -COLLECTION DE GAI SAVOIR - -Nº 5 - -à paraître en Juin - -POL PRILLE - -Bois de Boulogne, Bois d’Amour. - -1 volume sur alfa bouffant: 10 francs - - -Il semble que la chronique scandaleuse veuille représenter notre -plaisant Bois de Boulogne comme une sorte de moderne et démocratique -Parc aux Cerfs. Certains romans, d’apparence documentée, contribuèrent à -imposer cette réputation. Si l’on s’en rapporte à ces différentes -sources, les Hamadryades continueraient même de nos jours leurs -provocantes chorégraphies; Nymphes et Satyres maintiendraient encore, -jusqu’à la porte de Paris, cette tradition de lascivité que les poètes -antiques nous ont révélée. Que faut-il croire de ces potins qui passent -de bouche en bouche? Pol Prille vient nous le dire aujourd’hui. Une -suite d’enquêtes minutieuses lui a permis de voir clair dans ces -amoureuses nuits de mai à octobre. Il dévoile en historien objectif -leurs prétendus mystères. Il délimite exactement, avec une précision -d’observateur incorruptible, ce qu’il faut entendre par ces actuelles et -nocturnes Saturnales. Huysmans eût aimé ce livre-là, comme une suite -naturelle aux perversités diaboliques dont il s’est fait -l’historiographe. - - - - -COLLECTION DES LETTRÉS - -Nº 1 - -PIERRE LOUŸS - -Le Crépuscule des Nymphes - -In-8 couronne sur bel alfa bouffant, avec couverture et bois originaux -dessinés et gravés par Jean Saint-Paul broché: 12 francs - - -Pour la première fois, le “Crépuscule des Nymphes” présente au public, -en édition collective, l’œuvre la plus caractéristique d’un écrivain qui -a toujours négligé la gloire et que la gloire ne cesse de poursuivre. - -«Un livre délicieux, plein d’idées, de motifs à réflexions, ou à -rêveries, dont on s’étonne seulement qu’il se soit fait si longtemps -attendre». Ainsi conclut M. Paul Souday dans le feuilleton du “Temps” -qu’il a consacré à ce livre de Pierre Louÿs. Jamais, en effet, la -sensualité païenne de l’auteur ne s’est manifestée, depuis Aphrodite, -avec plus de charme et de mélancolie désabusée. Son tour d’ironie peut -être quelquefois un peu cynique; il n’est jamais licencieux. On ne se -lasse pas de cette musique des mots qui voile une pensée profonde. Les -nymphes de Pierre Louys nous font ainsi parcourir, avec quel -enchantement, tout le cycle de l’éternel amour. - - - - -COLLECTION DES LETTRÉS - -Nº 2 - -Paraît fin mai - -MAURICE VERNE - -Palace-Hôtels - -ROMAN - -1 volume sur alfa bouffant: 10 francs - - -Sous ce titre, Maurice Verne publie un roman qui complète le fameux -livre des “Rois de Babel”, provocateur de passionnantes polémiques. -Pendant quatre ans, Maurice Verne fut à peu près absent de Paris; il -voyageait de capitale en capitale et se documentait pour nous montrer -sous un jour familier quelques-uns de ces rois nouveaux qui mènent -désormais le monde, ceux d’hier et d’aujourd’hui: Carnegie qui arriva en -Amérique avec quelques shillings dans sa poche et cinquante ans plus -tard, pouvait offrir le palais de la paix avec ses millions gagnés dans -les fonderies d’acier; Vanderbilt; Pierpont-Morgan, le roi de l’or; -Rockefeller qui éleva le premier institut médical du monde, coût trois -cents millions de dollars, après avoir débuté comme petit employé dans -les maisons de commerce américaines. Puis viennent les Krupp, Thyssen. -De même les lords, maîtres des grandes industries et du commerce -britanniques; les Chamberlain, par exemple, les rois du fer de -Birmingham et par conséquent les maîtres de la politique du -protectionnisme. Ce livre n’avait jamais encore été fait. Il fallait un -voyageur pour le mettre à point. “Palace-Hôtels” de Maurice Verne, est, -sous la forme du roman, une petite histoire contemporaine, l’histoire -que les historiens n’écrivent jamais, parce qu’ils ne quittent pas leur -cabinet de travail. - - - - -COLLECTION DES LETTRÉS - -Nº 3 - -FERNAND AUBIER - -Le galant gynécologue - -ROMAN - -BOIS ORIGINAUX DE SIMA - -1 volume sur alfa bouffant: 10 francs - - -Le gynécologue est souvent un homme et devrait toujours être un dieu. -Celui dont l’histoire est si plaisamment racontée par Fernand Aubier -semble avoir cette double puissance humaine et divine. Résumer en -quelques lignes les savoureuses péripéties de ce roman exposerai à en -donner une idée fausse. Le thème est en effet d’une rare audace. Mais -l’auteur, avec une souplesse surprenante, évite le détail qui pourrait -choquer les délicats. Il dit tout ce qu’il faut savoir quand le héros -est un gynécologue, les situations les plus hardies n’en sont pas moins -exposées avec un art attentif; elles ne sont que prétexte à -d’insinueuses idées générales. Jamais le freudisme n’avait inspiré un -livre plus complet, pénétrant et définitif. La conclusion? L’auteur -semble l’avoir trouvée dans cette phrase de Saint-François de Sales, -qu’il épingle en exergue de son XXVe chapitre: «Ne permettez jamais, -Philothée, qu’aucun ne vous touche ni civilement, ni par manière de -folastrerie, ni par manière de faveur». - - - - -GUSTAVE KAHN - - -Silhouettes littéraires - -in-8 couronne: 6 fr. 50 - -Gustave Kahn pourrait nous donner la meilleure _Histoire de la -littérature française d’aujourd’hui_. Il semble s’y être préparé par ce -volume. Ce ne sont peut-être, comme il les appelle avec trop de -modestie, que des silhouettes. Mais elles ont plus de caractère et de -vérité que des portraits achevés. On comprend, en l’écoutant, qu’il a -vécu ardemment la lutte symboliste. Il y a joué un des rôles principaux. -Ses souvenirs nous font revivre tout ce qui doit rester de ce mouvement -formidable. Sa grâce et son malicieux enjouement de conteur sont -inégalables. Enfin sa documentation apporte une lumière définitive sur -maint problème littéraire. Ceux qui connaissent Gustave Kahn savent avec -quelle conscience il donne son témoignage sur les combats qu’il a -soutenus. Ils savent également que sa mémoire n’a rien oublié des -personnages considérables dont il fut le familier et l’observateur -pénétrant. - - -L’Aube enamourée - -ROMAN - -Quelle délicate sobriété dans cette peinture d’un amour qui ne veut pas -s’avouer,--mais aussi quelle force violente tant elle est concentrée! -Gustave Kahn donne là une sévère leçon à tous les bâcleurs d’épisodes -sans intérêt, à tant d’écrivains qui ne savent pas écrire. Après avoir -été un des princes de l’école symboliste, il s’impose par l’_Aube -enamourée_ comme un des maîtres du roman d’après-guerre. - -1 volume; 7 fr. 50 - - - - -WILLY - -Souvenirs littéraires - -... et autres - -In-8 couronne: 6 fr. 50 - - -TABLE DES MATIÈRES.--I. Enquêteurs et enquêtés, Gaston Picard, -Jean-Bernard, Ajalbert, Divoire, etc. Correspondances saphiques des -journaux des modes.--II. Les deux Willy. Octopodes autobiographiques. -Mon ancêtre le maréchal de Villars.--III. Le veuf sur le toit. Deux -académiciens s’interviewent: Jules Simon et Caro. Les bas rouges de -Madame Aurel. Dekobra et Franc-Nohain au collège.--IV. L’orang Tailhade, -Mallarmé et autres. Sarcey chahute. L’inceste au théâtre.--V. Le journal -«_Lutèce_». Albert Delpit pleure dans les bras de ma cousine et fait -pipi dans son pantalon. Le pauvre Paul Alexis.--VI. Chabrier juge -Massenet. Mademoiselle Madeleine de Swarte me juge dans les «Fourberies -de Papa». Gounod juge Gustave Charpentier. Le tragédien Sylvain, -navigateur et tireur à cinq. Armand Sylvestre et ses maîtresses. Le -génie de Wagner et les ridicules de Bayreuth. «Claudine s’en va». -Mademoiselle Polaire et «Siegfried». La chemise d’un sociétaire et -Monsieur Raymond Roussel.--VII. Rosseries de Degas. Bonnat compare les -critiques d’art aux cochons. La mauvaise foi de Monsieur Jacques -Blanche. Les manchettes de Moréas, sa métrique, sa griserie. Mendès, -machiavel en tous genres. Mots acides de Moréno.--VIII. Un pastiche de -Rostand. Jean Richepin vilipendé par Bouchor. Madame Purnode, chanteuse -aphone. Camille Pelletan, acrobate occasionnel, rate son tour.--IX. -L’académicien Frédéric Masson demande qu’on me fusille. Le compositeur -Roze chez Jean Lahor. Les dîners de Judith Gautier, wagnérienne. Un -frère de Victor Hugo à Charenton. Liszt chez Madame Erard.--X. Raoul -Gunsbourg. Son portrait par Jules Lemaître. Il me réconcilie avec -Massenet.--XI. La revue bleue. Le fantaisiste Jacques du Tillet, le -caustique Vandérem, le bon Jules Lemaître et le perfide Anatole France. -Lotte et ses amis.--XII. Les nègres. Les homosexuels. A bientôt. - - - - -“LA CLAIRE POÉSIE” - - -Cette collection de poètes nouveaux doit tenter particulièrement le -parfait bibliophile, c’est-à-dire celui qui s’intéresse non seulement à -l’habillage du livre mais encore à son contenu. Le tirage restreint -augmente encore la valeur de cette collection. - -Chaque volume in-16 jésus broché, orné de bois originaux est tiré à 750 -exemplaires numérotés, c’est-à-dire 150 exemplaires sur pur fil Lafuma à -50 fr. et 600 exemplaires sur bel alfa bouffant spécialement fabriqué -pour cette collection, à 15 fr. l’exemplaire. - - Nº 1 - EMMANUEL SIGNORET: ÈVE - - Nº 2 - HENRIETTE HERVÉ: DILECTION - - Nº 3 - JACQUES FESCHOTTE: D’AMOUR - -ÉDITIONS MONTAIGNE - -2, Impasse de Conti, 2 - -PARIS (VIe) - - -Chèques Postaux: Paris 712.97 - -Tél.: Fleurus 42-79 - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS LITTÉRAIRES... ET -AUTRES *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for -copies of this eBook, complying with the trademark license is very -easy. 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Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without -widespread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our website which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This website includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/65150-0.zip b/old/65150-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 94ea364..0000000 --- a/old/65150-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/65150-h.zip b/old/65150-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 9070027..0000000 --- a/old/65150-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/65150-h/65150-h.htm b/old/65150-h/65150-h.htm deleted file mode 100644 index 0c00f97..0000000 --- a/old/65150-h/65150-h.htm +++ /dev/null @@ -1,5929 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> - -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> -<head> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=UTF-8" /> -<title> - The Project Gutenberg eBook of Souvenirs littéraires… et autres, by Willy. -</title> -<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> -<style type="text/css"> - -p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; - margin: .3em 0;} -p.noindent { text-indent: 0; } - -h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } -h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } -p.d { margin-top: -1.5em; margin-bottom: 2em; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; - font-size: 90%; } - -.cc { text-align: center; text-indent: 0; } -div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; - margin: 1em 0; } -p.lh2 { line-height: 2em; } - -.large { font-size: 130%; } -.xlarge {font-size: 150%; } -.small { font-size: 90%; } -.xsmall, small { font-size: 80%; } - -.g { letter-spacing: .1em; } -.u { text-decoration: underline; } -.b { font-weight: bold; } -.i { font-style: italic; } -.i i, .i em, .i b { font-style: normal; } - -.sc { font-variant: small-caps; } - -.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 10%; } -.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; } -.i2 { margin-left: 10% } -.i3 { margin-left: 15% } -.i4 { margin-left: 20% } - -.narrow { margin-left: 15%; margin-right: 15%; } - -p.r { text-align: right; } - -hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } -.asterism { text-align: center; margin: 1em 0; line-height: .6em; font-size: 90%; } -div.dots { margin: .5em 0; text-align: center; } -div.dots b { display: inline-block; width: 4.8%; } - - -sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; } - -li { list-style: none; } - -table { margin: 1em auto; } -td { vertical-align: top; } -td.c div { text-align: center; } -td.r div { text-align: right; } -td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } -td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } - - -a { text-decoration: none; } - -.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; - text-decoration: none; -} -.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } -.footnote .label { } -.footnote + .footnote { margin-top: -.5em; } - -.ugap { margin-top: 1em; } -div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } -.break, .chapter { margin-top: 4em; } - -img { max-width: 100%; } -img.w10 { width: 10em; } - -@media screen { - body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } -} - -@media handheld { - .break, .chapter { page-break-before: always; } - .top2em { padding-top: 2em; } - .top4em { padding-top: 4em; } - .nobreak { page-break-before: avoid; } -} - -</style> -</head> -<body> - -<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Souvenirs littéraires... et autres, by Willy</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. 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If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> - -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Souvenirs littéraires... et autres</div> - -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Willy</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: April 23, 2021 [eBook #65150]</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div> - -<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)</div> - -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS LITTÉRAIRES... ET AUTRES ***</div> -<p class="r large u g narrow">WILLY</p> - -<h1><span class="g">SOUVENIRS</span><br /> -LITTÉRAIRES<br /> -… ET AUTRES</h1> - -<p class="c small">Avec un index alphabétique des principaux noms propres -cités dans l’ouvrage</p> - -<div class="c"><img src="images/illu.jpg" class="w10" alt="[Vignette : JE NE FAY RIEN SANS GAYETÉ]" /></div> -<p class="c"><span class="g">ÉDITIONS MONTAIGNE</span><br /> -<span class="small">IMPASSE DE CONTI N<sup>o</sup> 2</span><br /> -PARIS (IX<sup>e</sup>)</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em large">DU MÊME AUTEUR</p> - - -<p class="c">OLLENDORF</p> - -<ul> -<li><b>Claudine à l’école</b></li> -<li><b>Claudine à Paris</b></li> -<li><b>Claudine en ménage</b> (Mercure de France)</li> -<li><b>Claudine s’en va</b></li> -</ul> - -<p class="c">ALBIN MICHEL</p> - -<ul> -<li><b>La maîtresse du Prince Jean</b></li> -<li><b>Un petit vieux bien propre</b></li> -<li><b>Jeux de Princes</b></li> -<li><b>L’implacable Siska</b></li> -<li><b>Lélie fumeuse d’opium</b></li> -<li><b>La virginité de Mademoiselle Thulette</b> (avec Jeanne Marais)</li> -<li><b>Ça finit par un mariage</b></li> -</ul> - -<p class="c">ÉDITIONS PARVILLE</p> - -<ul> -<li><b>Chaussettes pour dames</b> (avec Curnonsky)</li> -<li><b>Marc Twain</b></li> -<li><b>A manger du foin</b></li> -<li><b>Confidences d’une ouvreuse</b></li> -</ul> - -<p class="c">DIVERS</p> - -<ul> -<li><b>Le mariage de Louis XV</b> (Plon)</li> -<li><b>Mémoires d’un Grenadier anglais</b> (Plon)</li> -<li><b>Un vétéran de la Grande Armée</b> (Delagrave)</li> -<li><b>Le petit Roi de la Forêt</b> (Hachette)</li> -<li><b>Une Passade</b> (avec Pierre Veber) (Flammarion)</li> -<li><b>La Bayadère</b> (Flammarion)</li> -<li><b>Maugis en ménage</b> (Méricant)</li> -</ul> -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em">De cet ouvrage il a été tiré<br /> -1 exemplaire sur Japon<br /> -et 25 exemplaires sur papier pur fil Lafuma<br /> -numérotés de 2 à 26</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch1">CHAPITRE PREMIER</h2> - -<p class="d">Enquêteurs et enquêtés : <i>Gaston Picard</i>, <i>Jean-Bernard</i>, <i>Ajalbert</i>, <i>Divoire</i>, -<i>etc.</i> — Correspondances saphiques des journaux de modes.</p> - - -<p>Comme un vol de corbeaux hors du etc…, -les enquêteurs fondent à grand bruit sur -le malheureux homme de lettres, ils croassent -et multiplient.</p> - -<p>Pourquoi ne pas les écarter ?</p> - -<p>A mon jeune ami <a id="picard"></a>Gaston Picard<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, idéaliste -lascif, j’eus l’imprudence de déclarer, -l’année dernière : « Si l’Agriculture manque -de bras, la Littérature ne manque pas de -pieds ». Cette vérité irréfutable ayant été -reproduite par 186 gazettes départementales, -je jurai, devant la facture que me présenta -l’Agence découpeuse de journaux, de -ne plus répondre, désormais, à aucune enquête. -Malheureusement, je n’ai jamais -pu tenir un serment de ma vie.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> J’ai silhouetté Picard sous ce pseudonyme anagrammatique -« Dracip » dans la <i>Bonne Maîtresse</i>, roman montmartrois -que, pendant la guerre, s’empressa de signaler aux -rigueurs de la Censure un fielleux confrère nommé par les -lecteurs du <i>Matin</i> « Forest » et par son acte de naissance : -« Nathan ».</p> -</div> -<p>Un autre ami, « curieux » dans toutes les -acceptions du mot, l’érudit <a id="jean-bernard"></a>Jean-Bernard de -la <i>Presse Associée</i>, voulut savoir pourquoi -les écrivains écrivaient.</p> - -<p id="ajalbert">Jean Ajalbert répondit, avec un humour à -désarmer le duc de Trévise lui-même : « Je -me le demande. » <a id="divoire"></a>Divoire exprima une indécision -analogue, en termes plus ésotériques : -« Demandez à Monseigneur l’Hyperconscient ». -L’inquiétant converti <a id="jacob"></a>Max Jacob -expliqua, non sans finesse : « Pour mieux -écrire. » <a id="mille"></a>Pierre Mille galopa dans la voie -des aveux : « Parce que je n’ai réussi dans -aucune autre profession, même inavouable ».</p> - -<p>Duo d’<a id="montfort"></a>Eugène Montfort et de <a id="tinayre"></a>Marcelle -Tinayre, chantant à la tierce. Lui : « Parce -que j’ai ça dans la peau ». Elle : « Parce que -c’est ma vocation, comme un pommier porte -ses pommes ».</p> - -<p>Quant à Gauthier-Villars, voici sa réponse : -« J’écris pour convaincre quelques confrères -des deux sexes que, malgré leur vif -désir de me voir enterré, je subsiste encore ». -Décidément, le père des <i>Claudine</i> aura -du mal à devenir sérieux, qu’il signe Henry -Maugis, Robert Parville, Jim Smiley, l’Ouvreuse -ou Boris Zichine. Pourquoi donc tant -de pseudonymes ?</p> - -<p>Dans une biographie où il me représentait -« blond et bleu, portant sans ostentation un -aimable embonpoint et plusieurs ordres -étrangers », <a id="feneon"></a>Félix Fénéon (le compagnon -« Elie » de cette <i>Passade</i><a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, sur quoi s’excite -M. <a id="keyser"></a>Edouard de Keyser, polygraphe sans -génie), prétendait qu’en multipliant les faux-nez, -ma modestie cherchait à dépister la -renommée plus sûrement.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> L’héroïne de ce livre, Mina Schräder de Nysolt (<i>alias</i> -Dupont de Nyeweldt), graphomane exaltée, manifestait autrefois -l’intention de juguler Pierre Veber. Elle envoya, en -outre, à moi des lettres de 30 pages et au député Lazare -Weiller un coup de revolver. Il fallut l’interner (la demoiselle, -pas le parlementaire).</p> -</div> -<p>Aussi bien, c’est une mode universellement -répandue.</p> - -<p id="bracke">Le socialiste unifié « Bracke » enseigna -le grec sous son nom véritable : Desrousseaux. -« <a id="guesde"></a>Jules Guesde » s’appelait, en réalité, -Basile. Les registres de l’état civil n’ont -jamais connu le ministre « Jules Simon », -mais seulement Suisse, dont le pseudonyme -était le patronyme d’un autre politicien, -« Lockroy ».</p> - -<p>Les trois-quarts des littérateurs s’affublent -d’un masque : « Anatole France » dissimulait -Thibaut et « <a id="loti"></a>Pierre Loti » l’officier -de marine Julien Viaud. Les romans de -« <a id="rosny"></a>Rosny » sortent du cerveau des frères -Boex (dont l’aîné a tant de talent). Le capitaine -de vaisseau Bargone est inconnu des -admirateurs de « <a id="farrere"></a>Claude Farrère ». Et -nombre de lecteurs, s’ils savent que « <a id="rameau"></a>Jean -Rameau » est Lebaigt et « <a id="xanrof"></a>Xanrof » Fourneau, -ignorent que le spirituel « <a id="duvernois"></a>Henri Duvernois » -porte le nom peu parisien, de -Schwabacher.</p> - -<p>La particule tente les bourgeois. Tandis -que la comtesse de Martel, née Mirabeau, -adopte un monosyllabe gamin : « <a id="gyp"></a>Gyp », -Louise Chassaigne, épouse Pourpre, se fit -appeler « <a id="pougy"></a>Liane de Pougy » (à cause de son -linge, elle garda les mêmes initiales) ; le dramaturge -Wiener se mue en « <a id="croisset"></a>Francis de -Croisset » et ce serin de Dupont, né Durand, -écrit au-dessous des papotages dont il paie -l’insertion : « Marquis de Lardillon de Laboucle -de Monbissac ».</p> - -<p>Dans la « Ruche » où bourdonnent les -Abeilles butinant les <i>Modes des Femmes de -France</i>, dans les <i>Tablettes</i> où stridulent -moult cigales, dans les <i>Elégances de Paris</i>, -ailleurs encore, les pseudonymes sont de rigueur. -Il en est de significatifs. Si un mari -autorise sa femme à correspondre avec l’une -de ces affranchies qui signent leurs communiqués -« Bilitis, Mlle de Maupin, La fille -aux yeux d’or, Sapho », c’est qu’il n’a jamais -lu <a id="louys"></a>Pierre Louÿs, Théophile Gautier, -Balzac ni la poëtesse à qui l’amour semblait -<i>glukupikros</i> « mêlé de douceur et de fiel » -comme traduit Lamartine.</p> - -<p>Ou bien c’est un daim.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch2">CHAPITRE II</h2> - -<p class="d">Les deux Willy. Octopodes autobiographiques. Mon ancêtre le Maréchal -de Villars.</p> - - -<p>Le <span lang="de" xml:lang="de">kaiser</span> Guillaume II est né en 1859. -Moi aussi.</p> - -<p>Il a quitté sa patrie pour vivre à l’étranger. -Moi aussi.</p> - -<p>Il signe toute sa correspondance « Willy ». -Moi aussi.</p> - -<p>Mais là s’arrête la ressemblance.</p> - -<p>Tandis que le Hohenzollern s’enorgueillit -d’aïeux importants, ma naissance est modeste -et mes vœux sont ceux « d’un simple -bachelier » (ès-lettres).</p> - -<p>Pourtant, à la suite d’un journal facétieux, -quelques gazettes m’attribuèrent une -origine illustre, il y a plus d’un quart de siècle. -Le même jour, je reçus une couple de -lettres envoyées l’une par un quotidien de -Paris, l’autre par une revue littéraire éditée -en province, toutes deux me demandant de -leur expédier mon autobiographie. La publication -départementale spécifiait que ce portrait -devait être rédigé en vers.</p> - -<p>Docile, je lui adressai ces renseignements -que, plus tard, Alcanter de Brahm fit applaudir -au Banquet des « Lettres et des -Arts » présidé par Leconte, non le charmant -académicien, mais Sébastien-Charles -Leconte, poète somptueux et magistrat à ses -moments perdus.</p> - -<p>N’étant pas ministre, ni même sénateur, -non plus que préfet, bien que j’aime le travail -fait, j’ai fort peu de temps pour la -flemme.</p> - -<p>Au rebours du roi d’Yvetot, je dors fort -peu, quoique sans gloire et, couché tard dans -la nuit noire, le matin je me lève tôt.</p> - -<p>D’une œuvre, une autre me repose : dans -les tiroirs les plus divers j’enfourne des -chansons (en vers), sans parler des romans -(en prose).</p> - -<p>C’est gai, ça l’est depuis quinze ans et, -comme le vieux, je persiste. N’empêche que -je serais triste, quelquefois, si j’avais le -temps.</p> - -<p>Si j’en avais le temps encore, je regarderais -couler l’eau, tandis que le tremblant bouleau -s’éclaire de lune ou d’aurore.</p> - -<p>… Et dans un rêve, je me vois près de -Claudine aux yeux magiques, oubliant toutes -les musiques pour écouter rire sa voix. »</p> - -<p>Quelques jours plus tard, le canard de -sous-préfecture me retournait mes octopodes -accompagnés de ce mot : « Mille regrets, -mon cher confrère, mais nous ne pouvons -publier de la prose. »</p> - -<p>Cette expérience m’ayant dégoûté, je n’opposai -qu’un froid silence à la demande du -journal parisien, si bien que, vexé de mon -abstention, il bouffonna : « Notre enquête -démocratique ne pouvait qu’être méprisée -par ce confrère de haut lignage, descendant -du maréchal de Villars, le vainqueur de Malplaquet ».</p> - -<p>Cette « victoire » de Malplaquet me surprit… -On s’instruit à tout âge !</p> - -<p>Au vrai, mon origine est infiniment plus -humble. Le premier Villars de ma famille -qui ait marqué était un berger, un « heureux -petit berger » comme chantait dans <i>Mireille</i> -Mlle Auguez, avant d’épouser Henri -Lavedan. Au commencement du règne de -Louis XVI, il gardait ses troupeaux dans le -village montagneux de Champsaur (rien de -commun avec Félicien).</p> - -<p>Un brave curé de campagne, desservant -de Saint-Bonnet, frappé de la précoce intelligence -du gamin, lui enseigna les éléments -de la botanique et puis l’envoya au lycée de -Grenoble (à ses frais, s. v. p.). Là, le jeune -Villars, travailleur infatigable, conquit à la -pointe de la plume grades et parchemins, -passa brillamment tous ses examens, devint -médecin, ouvrit un cours de botanique où les -étudiants venaient de tous les coins de la -France, créa un Jardin des plantes, écrivit -des volumes appréciés du monde savant, acquit -de la notoriété, puis de la gloire, et -mourut en 1831 à Strasbourg, doyen de la -Faculté des Sciences.</p> - -<p>Petite anecdote pour terminer : Au temps -où il était médecin-chef à l’hôpital de Grenoble, -il s’arrêta près du lit dans lequel on -venait de coucher un soldat blessé qui ne -donnait plus signe de vie.</p> - -<p>— Rien à faire pour celui-là, soupira le -frère Johannès, directeur de la salle ; un confesseur -suffira.</p> - -<p>— Non, non, voyons-le tout de même, insista -Villars.</p> - -<p>Il examina le pauvre diable longuement, -minutieusement ; puis conclut : « Portez-le -tout de suite à la salle d’opérations ».</p> - -<p>Six semaines après, complètement guéri, -le soldat rejoignait les armées victorieuses -du général Bonaparte. C’était un brave. Il -se nommait Bernadotte et régna sous le nom -de Charles XIV.</p> - -<p>Je suis certain que si le souverain actuel -de la Suède vient à connaître cette histoire, -il ne manquera pas d’envoyer une pension au -descendant de Dominique Villars qui écrit -ces lignes.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch3">CHAPITRE III</h2> - -<p class="d">Le veuf sur le toit. — Deux académiciens m’interviewent : <i>Jules Simon</i> -et <i>Caro</i>. — Les bas rouges de Madame <i>Aurel</i>. — <i>Dekobra</i> et -<i>Franc-Nohain</i> au collège.</p> - - -<p>Le trépas de <a id="radiguet"></a>Radiguet laissa son <a id="cocteau"></a>Cocteau -si inconsolable, pendant près de deux mois, -que les Dadaïstes collèrent au dos du dépareillé -cette étiquette goguenarde : <i>Le veuf sur -le toit</i>.</p> - -<p>En revanche, la mort prématurée de ce -« Diable au corps » n’apaisa pas certaines -rancunes suscitées par son cynisme de potache -à proclamer « Nous autres jeunes, ce -qu’on a rigolé pendant la guerre ! »</p> - -<p>Que le bourgeois offusqué par ces aveux -impudents fasse un retour sur lui-même -comme le Jourdain du Psalmiste. Il n’a pas -dû, jeune, penser différemment. Rien de -plus égoïste que l’enfance.</p> - -<p>J’aimais beaucoup mes parents ; néanmoins, -en 1870, pendant qu’ils mastiquaient -dans Paris bombardé par les Prussiens d’insuffisants -biftecks de cheval (« hippotecks » -serait plus juste), je trouvais la vie belle à -Châteauroux où ma mère m’avait envoyé, -loin des balles, chez sa sœur ; je flânais à travers -les prés fleuris que l’Indre arrose, je séchais -les classes, voluptueusement. O les -adorables après-midi, sous le préau du Lycée -transformé en ambulance ! O les divines -parties de loto avec les turcos basanés, aux -dents de marbre ! Un grand diable rieur, Mohammed-ben-Kekchose, -mit sur sa tête ma -casquette de collégien et me coiffa de sa chéchia. -Des poux l’habitaient. Sans m’en douter, -je les hospitalisai. Le coiffeur, mandé en -hâte, vint me couper les cheveux dans le jardin, -encerclé de mes cousins qui contemplaient -l’opération, avec un mélange d’horreur -et d’envie : « C’est des poux d’Afrique ! » -Cependant, ma pauvre tante, accablée -de honte, pleurait en me promettant -l’échafaud.</p> - -<p id="delafosse">Rentré à Paris, je fis ma première communion, -peu après les fusillades de la Commune, -en août 1871. J’étais croyant autant -qu’on peut l’être. Avec mon cierge, je faillis -incendier les mousselines d’une fillette et -comme l’abbé Delafosse m’objurguait, la -sueur aux tempes : « Petit maladroit, un peu -plus, tu lui mettais le feu !… » je répondis, -extatique : « Elle serait allée tout droit au -ciel. »</p> - -<p>Au Lycée Fontanes, qui ne s’appelait plus -Bonaparte et pas encore Condorcet, je suivis -les cours, sans fiévreuse ardeur mais sans ennui ; -en 1873, on me remit une médaille commémorative : -« Place de premier en composition -générale de version grecque » ; je l’ai -retrouvée dans un grenier où elle se vertdegrisait -depuis un demi-siècle. L’obtiendrais-je -encore aujourd’hui, cher Thierry Sandre ?</p> - -<p>La même année, je pus admirer <a id="simon-jules"></a>Jules Simon -qui inspectait les classes en qualité de -ministre, sauf erreur ; pattes de lapin, petite -moustache courte, l’air d’un maquignon paterne -et finaud. Ce partisan convaincu de -l’hydrothérapie, dont il vantait les bienfaits -en toute occasion, m’interrogea, honneur -dont je me serais volontiers passé.</p> - -<p>— Que faites-vous, mon ami, quand vous -vous levez ?</p> - -<p>— M’sieur, je m’habille.</p> - -<p>— Et avant de vous habiller ?</p> - -<p>Il espérait la réponse « Je me débarbouille », -qui lui eût permis d’étaler sa conférence -sur l’utilité des ablutions complètes. Mais, -très embarrassé, je me confinais dans un silence -qui finit par l’impatienter :</p> - -<p>— Voyons, mon garçon, ne restez pas là -comme une souche ! Que faites-vous le matin, -avant de vous habiller ?</p> - -<p>Alors, penaud, cramoisi de confusion, je -balbutiai :</p> - -<p>— M’sieur, je fais pipi.</p> - -<hr /> - - -<p>Beaucoup d’hommes de lettres, et de femmes -aussi, ne se sont pas fripé les méninges -pendant leurs années scolaires. Je le tiens de -<a id="mortane"></a>Jacques Mortane qui, honoré de leurs confidences, -s’est empressé de m’en faire part, -car je l’ai connu tout gosse, avant qu’il songeât -à rédiger des revues sportives, avant -même qu’il entrât comme secrétaire chez -<a id="busnach"></a>William Busnach, écrivaillon octogénaire, à -demi dingo, qui lui donnait cent sous par -jour, et des punaises.</p> - -<p id="aurel">A l’en croire, Aurel, au couvent de Saint-Mandé, -scandalisait par ses jambes en bas -rouges, sous des jupes très courtes, les religieuses -à cent lieues de prévoir que cette petite -pensionnaire, inquiétante de précocité -intellectuelle, deviendrait, ardente féministe, -« le berger désespéré d’un troupeau qui refuse -de bêler au bonheur », pour parler -comme Mme <a id="delarue-mardrus"></a>Delarue-Mardrus.</p> - -<p>Pendant les études, sous l’œil défiant du -pion qui n’encaissait pas l’élève Tessier, celui -qui devait devenir le brillant « <a id="dekobra"></a>Dekobra » -examinait son cœur au ralenti, son cœur incendié -par une chanteuse de café-concert -dont il a révélé : « Elle mettait le Pélion de -ses 52 ans sur l’Ossa de mon inexpérience » -(Ossa ! Pélion ! Et l’on prétend que les montagnes -ne se rencontrent pas !).</p> - -<p>Le psychologue du <i>Petit Trott</i> qui est très -joli et des <i>Centaures</i> qui sont très beaux, -<a id="lichtenberger"></a>André Lichtenberger, s’arrangeait à l’amiable -avec son professeur du Lycée de Bayonne -pour être malade en même temps que lui -quand il faisait trop froid, ou quand il faisait -trop chaud, ou quand une partie de pelote -réclamait sa présence. « Cela ne m’empêcha -pas, ajoute-t-il, de récolter tous les -prix de la classe : nous étions un. »</p> - -<p id="franc-nohain">Maurice Legrand, calé en lettres, s’avérait -absolument décalé en matière scientifique. -Dès que le prof. de math. l’appelait au -tableau, ses condisciples de Janson de Sailly -murmuraient : « Il va merdoyer à la planche ». -Et ils ne se trompaient pas.</p> - -<p>A son bachot de philo, on lui demanda : -« Parlez-moi des os », ce qui le rendit perplexe ; -après quelques minutes de réflexions -infructueuses, il esquissa, des deux bras, un -geste d’impuissance qui fit dire au questionneur :</p> - -<p>— Je vois : les os ne vous inspirent pas… -Ils vous intéresseraient davantage si vous -étiez chien.</p> - -<p>La réflexion n’avait rien de particulièrement -génial, mais le candidat la salua d’un -sourire courtisanesque, de sorte que l’examinateur, -flatté, lui alloua une note suffisante -pour le sacrer naturaliste, et chimiste, et -physicien par-dessus le marché. Depuis ce -jour, Maurice Legrand n’attribue aux diplômes -qu’une valeur mystique et les blague volontiers -en ses écrits, qu’il signe « Franc -Nohain ».</p> - -<hr /> - - -<p>On lit dans les Caractères de La Bruyère -(édition G.-A. Masson) « <a id="herriot"></a>Herriot a le teint -frais, le visage plein et les joues pendantes, -l’œil fixe et assuré, les épaules larges, l’estomac -haut… »</p> - -<p>Sur les bancs du lycée Saint-Charlemagne, -il épatait déjà ses condisciples, comme il fit -ses collègues (pas tous), sur les bancs de la -Chambre des députés. Le biographe de -<i>Blaise Putois, boxeur</i>, m’assure que le rhétoricien -Herriot, chargé de narrer l’entrée -d’Isabeau de Bavière<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> à Paris, rédigea sa -composition en un « viel françois » dont -s’émerveilla toute la classe où se trouvaient -<a id="daudet-leon"></a>Léon Daudet, <a id="mauclair"></a>Camille Mauclair, <a id="claudel"></a>Paul Claudel, -<a id="strowski"></a>Fortunat Strowski, sans oublier un stagiaire -chargé de cours « barbe fleuve, yeux -candides », <a id="rolland"></a>Romain Rolland.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Cette dame fut stigmatisée à l’Odéon par <a id="fort"></a>Paul Fort, -merle tout de noir vêtu qui siffle avec le même entrain, -assurent des thuriféraires, et les vieilles Chansons de France -et les bouteilles de vin blanc.</p> -</div> -<p>Après tant de grands noms, je n’ose me -nommer… Vu l’abondance des matières qu’il -fallait s’assimiler, j’étudiais uniquement celles -auxquelles je trouvais, à tort ou à raison, -quelque attrait, que l’enseignement me fût -donné au Lycée Bonaparte-Fontanes-Condorcet, -ou au Collège Stanislas, ou à l’Ecole -Monge — « une école charmante et pourtant -disparue » a soupiré <a id="renard-maurice"></a>Maurice Renard en enterrant -Léo Claretie — dont on se promettait -monge et merveilles…</p> - -<p id="feugere">Un excellent professeur de rhétorique, -M. Feugère, avait coutume de dire : « Quand -je vois vos yeux fixés sur moi attentivement, -je songe : — Attention ! Si ce fantaisiste s’intéresse -à ce que je dis, c’est que, sûrement, -je me suis lancé dans une digression étrangère -à mon sujet… »</p> - -<p>C’est surtout à la poésie que je m’adonnais -avec passion : mes vers français, d’une -élégance proprette, se garaient de toute originalité ; -je réussissais mieux les vers latins, -sans arriver pourtant à la maîtrise du peintre -<a id="humbert"></a>Ferdinand Humbert qui a bien voulu me -donner des pièces d’une maestria à faire jaunir -d’envie Sannazar et <a id="ceard"></a>Henry Céard — évidemment -cette occupation ne peut qu’exciter -le mépris des lascars dont parle <a id="kipling"></a>Kipling « qui -lisent avec leurs coudes et pensent avec leurs -bottes ».</p> - -<p>Il me souvient d’un devoir développant le -thème « … Tout chante dans la Nature »… -(<i>Barbe-Bleue</i>). Les hexamètres se suivaient -et se ressemblaient, musicaux pour célébrer -la Musique universelle. <i>Est et arundineis modulamen -amabile ripis…</i></p> - -<p>Ici le professeur sursauta ; blessé dans son -misonéisme qui n’admettait rien en dehors -du siècle d’Auguste, il blâma <i>modulamen</i>, -mot de la mauvaise époque, selon lui, mot -sentant son Sidoine Apollinaire. Des protestations -s’élevèrent contre l’étroitesse de ce -classicisme, si indignées, si convaincues, que -le brave homme se mit à rire et passa condamnation.</p> - -<p>Malgré l’irrégularité de ces études, je passai -mes divers bachots sans douleur. Le -précieux Caro que, plus tard, sa caricature -(Bellac) du <i>Monde où l’on s’ennuie</i> devait -rendre à jamais ridicule, Caro me posa, sur -un chapitre de Kant que je connaissais mal, -une question que je ne compris pas du tout ; -je lui répondis par des considérations prudemment -absconses dont il écouta le nébuleux -développement sans m’interrompre ; -quand je m’arrêtai, à bout de souffle, il prononça -simplement « Soit », d’un air si résigné -que j’eus du mal à ne pas éclater de rire. -<a id="gide"></a>Ces jours-ci, en relisant <i>Paludes</i>, je tiquai -sur ceci : « Quand un philosophe vous répond, -on ne comprend plus ce qu’on avait -demandé » et ce paradoxe de Gide, en me -rappelant mon examen, me rendit songeur, -car, j’en appelle à <a id="riviere"></a>Jacques Rivière, que faire -en lisant Gide, à moins que l’on ne songe ? -Pourquoi Himly, professeur d’histoire, -m’interrogea-t-il sur <i>Guillaume Tell</i> ? Je -n’en sais rien. Je sais seulement qu’à son assertion -« après Gœthe, le plus grand poète -germanique est Schiller », j’opposai crânement -mes préférences pour le cher Henri -Heine. Il s’indigna, ce qui ne l’empêcha pas, -après une chaude discussion en allemand — que -j’aurais du mal à soutenir aujourd’hui — de -me gratifier d’une très bonne note, avec -cette absolution rehaussée d’un formidable -accent alsacien : « Allez et ne bêchez plus ». -Ce « bêchez » fit ma joie.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch4">CHAPITRE IV</h2> - -<p class="d">L’orang <i>Tailhade</i>, <i>Mallarmé</i> et autres. — <i>Sarcey</i> -chahuté. — L’inceste au théâtre.</p> - - -<p>Dans une conférence à l’Atelier, <a id="pioch"></a>Georges -Pioch a récemment évoqué l’époque tumultueuse -et si amusante des premiers vers-libristes, -des chat-noiristes, des essayistes-wagnéristes, -des symbolistes, des cymbalistes, -l’époque où les succès de Moréas empoisonnaient -cet infect <a id="tailhade"></a>Laurent Tailhade, qui -décrétait, jaune d’envie : — « Ce grec est -bête comme un ténor », l’époque où vaticinait -<a id="morice"></a>Charles Morice « coutumier des grandes -ambitions rarement suivies d’effets » si j’en -crois <i>la Basse-Cour d’Apollon</i>, également -dure pour <a id="bordeaux"></a>Henry Bordeaux « cher aux charcutières -sentimentales », pour <a id="doumic"></a>Doumic -« nullité constipée et rageuse », et pour Félicien -Ch… « dont le nom évoque les harengs -fumés », l’époque où la représentation d’<i>Ubu -Roi</i> fanatisait cinquante pour cent des spectateurs -et exaspérait l’autre moitié… si bien -que le délicieux Jean de Tinan, partagé entre -deux courants d’opinions violemment antithétiques, -s’ingéniait à les concilier en applaudissant -à grand fracas tout en sifflant -comme un merle.</p> - -<p>Voici l’une des cent anecdotes égrenées -par Pioch :</p> - -<p>« … A la répétition générale de <i>La fille-aux-mains-coupées</i>, -comme <a id="sarcey"></a>Francisque Sarcey -riait insolemment, aux fauteuils d’orchestre, -un jeune homme de forte corpulence, -le poète oublié Saint-Paul Roux, enjamba -le parapet des premières galeries et, se suspendant -au-dessus de la tête de l’infortuné -critique, il se mit à vociférer : « Monsieur, -si vous continuez de rire ainsi, je me laisse -tomber sur vous… »</p> - -<p>Enthousiasmée par cet héroïsme (sans -péril), la foule cracha contre le philistin Sarcey -d’effroyables malédictions qui semblaient -l’amuser infiniment et auxquelles je ne pris -aucune part.</p> - -<p>Sauf erreur, Paul Roux, qui se faisait appeler -<a id="saint-pol-roux"></a>Saint-Pol-Roux-le-Magnifique, simplement, -ne connaissait pas le martyre de l’obèse, -immortalisé par <a id="beraud"></a>Henri Béraud ; je le vois -plutôt mince, ce poète de la <i>Dame-à-la-Faux</i> -qui ne manquait pas de mérite sinon de naturel, -l’air d’un pianiste sicilien, yeux noirs, -cheveux noirs, pensers noirs, noir comme un -dièze.</p> - -<p>J’assistais, moi aussi, à cette générale, en -mars 1891, mais je n’ai pas gardé un souvenir -très précis de Sarcey menacé de recevoir -sur la tête les pieds de Damoclès, je veux dire -de Saint-Paul-Roux-le-Magnifique.</p> - -<p>Au vrai, dans cette grande salle du faubourg -Poissonnière, les spectateurs du Théâtre -d’Art menaient un tel tapage que ce burlesque -incident a pu passer inaperçu.</p> - -<p>Les thuriféraires du temps voyaient en -l’auteur de la <i>Fille aux mains coupées</i>, <a id="quillard"></a>Pierre -Quillard, le trait d’union « entre le talent -plastique d’<a id="michael"></a>Ephraïm Michael et la manière -rêveuse d’<a id="regnier"></a>Henri de Régnier ». Ils avaient de -bons yeux.</p> - -<p>Porteur d’une barbe sévère, ce jeune poète -possédait, en outre, un coquin de petit nez -rigolo malgré lui, un immense amour pour -ces Arméniens chers à <a id="severine"></a>Séverine, chers à <a id="reval"></a>Gabrielle -Réval, chers à d’autres encore, mais -que Claude Farrère considère comme le rebut -de l’humanité ; une telle haine l’embrasait -contre les Turcs, que le grec turcophobe -<a id="psichari"></a>Psichari, gendre de Renan, devant qui je -l’entendis expectorer ses théories à Rosmapamon -avec une naïveté sanguinaire, en parut -gêné. Leur férocité simpliste, genre Ubu, -m’amusa beaucoup.<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Dreyfusard intensif (comme Ferdinand Hérold auquel -il servit de témoin quand je croisai le fer avec le poète de -<i>Les Péans et les Thrênes</i>), Quillard m’en voulut de ne pas -me ruer au secours du condamné de l’Ile du Diable que je -connaissais bien, ayant été, en même temps que lui, lieutenant -au 31<sup>e</sup> d’artillerie, dans la bonne ville du Mans.</p> -</div> -<p>Parnassien de première classe, il élaborait -des vers, aujourd’hui illisibles, qui ne s’occupaient -du naturel que pour le chasser au galop, -mais supérieurs, en tous cas, à l’intrigue -de sa pièce symbolico-médiévale, oscillant -entre le ziste et l’inceste. Figurez-vous une -vierge aristocratique, irritée contre son père -qu’elle trouvait exagérément tendre et -comme envertigé par un « simoun » de désirs -coupables, un père inquiétant comme celui -de Peau d’Ane (dire qu’on donne ce conte -à lire aux enfants !…) ou celui de la princesse -Vouzin-Boufflers chère à l’émouvant -dramaturge Schopfer, dit <a id="anet"></a>Claude Anet, qui -a connu intimement cette « fille perdue ». -L’incandescent géniteur ayant déposé sur les -mains filiales un baiser tendancieux, l’héroïne -les faisait couper. Mais elles repoussaient -bientôt (c’est comme j’ai l’honneur de -vous le dire), de sorte que, pour fêter sa guérison, -la jeune personne décidait de se donner -du bon temps avec un poète qui s’engageait</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">A faire vivre, par delà les étendues,</div> -<div class="verse">Son nom glorifié sur les cordes tendues.</div> -</div> - -<p>Les femmes ont toujours adoré la réclame, -chacun sait ça.</p> - -<p>Le même soir, <a id="franck-paul"></a>Paul Franck, qui est devenu -mime en vieillissant, alors tout jeunet, tout -fluet, tout coquet, jouait un drame cérébral -de <a id="rachilde"></a>Rachilde, étrange et puissant, <i>Madame la -Mort</i>, avec une artiste dont l’auteur vantait -à juste titre « le visage de camélia blanc, -irisé d’immenses yeux de rosée pure » et qui -épousa le sympathique créateur du Théâtre -populaire de Bussang, <a id="pottecher"></a>Maurice Pottecher.</p> - -<p>Après les pièces, on récita des vers de -<a id="mallarme"></a>Mallarmé. Des hurlements d’admiration s’élevèrent. -Tous, sauf le poète de <i>Thulé des -Brumes</i> qui méprisait ce brumeux « Calchas -pour métèques prosternés », tous acclamaient -le maître aux gestes lents de sacerdote : -Catulle Mendès bouillonnant d’une exaltation -bien imitée ; <a id="dierx"></a>Léon Dierx qui répandait -autour de lui une atmosphère de majestueux -ennui ; le dessinateur Verlainien <a id="cazals"></a>Cazals, si -1830, si féroce et si loyal ; le postillonneur -<a id="lorrain"></a>Jean Lorrain gileté d’un arc-en-ciel ; <a id="verhaeren"></a>Verhaeren -à la chevelure couleur de faro ; <a id="heredia"></a>José-Maria -de Heredia, basané comme un vieux cuir -de Cordoue, tous, vous dis-je.</p> - -<p>Une souple rousse aux yeux noirs poussait -de petits cris d’extase, tout en se repoudrant -le nez. Son nom appartenait à l’aristocratie -« spontanée » comme a dit <a id="aubier"></a>Fernand -Aubier, parrain de la « circéenne » Yveline -de Montry…</p> - -<p>Le plus emballé, celui qui transpirait le -plus, était <a id="roinard"></a>Paul-Napoléon Roinard. Le brave -cœur ! A coup sûr, le talent ne l’étouffait pas, -mais à toutes les manifestations de ce -« Théâtre d’Art » fondé et soutenu par Paul -Fort (quoique s’en prétende le créateur un -insupportable raté, <a id="mery"></a>Jules Méry, dit « M’as-tu -lu » ex-anarcho grassement appointé par la -Maison de jeu de Monte-Carlo), Paul-Napoléon -apportait le concours de son zèle infatigable, -de ses bourdonnements bien intentionnés -et de ses avis lénifiants : l’Abeille du -Coche.</p> - -<p>Comme je l’ai dit, je ne m’associai pas aux -invectives lancées contre Francisque Sarcey, -que conspuaient rituellement tous les artistes, -ou se croyant tels, de la jeune génération. -C’était devenu un sport.</p> - -<p>Un jour que <a id="valles"></a>Vallès, toujours travaillé par -le besoin d’épater la galerie, hurlait dans je -ne sais plus quel abreuvoir littéraire : « Il me -faut cent mille têtes de bourgeois », <a id="barbey"></a>Barbey -d’Aurevilly répliqua : « Celle de Sarcey me -suffira », ce qui fit déborder l’enthousiasme — et -les chopes.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch5">CHAPITRE V</h2> - -<p class="d">Le journal “<i>Lutèce</i>”. — <i>Albert Delpit</i> pleure dans les bras de ma -cousine et fait pipi dans son pantalon. — Le pauvre <i>Paul Alexis</i>.</p> - - -<p>En ce temps-là, je logeais mes élucubrations -hebdomadaires et rossardes dans une petite -feuille du quartier latin <i>Lutèce</i>, dont <a id="raynaud"></a>Ernest -Raynaud (qui était alors commissaire de police), -a écrit l’histoire avec une verveuse exactitude. -A côté de mes fumisteries brillait la -poésie apportée par Verlaine, Moréas, Henri -de Régnier, <a id="viele-griffin"></a>Vielé-Griffin, <a id="kahn"></a>Gustave Kahn, toute -une bande d’écrivains suspects à la bourgeoisie -bien pensante.</p> - -<p>Malgré cette collaboration étincelante, la -renommée de <i>Lutèce</i> ne passait guère les -ponts. Cependant, sur la rive droite, je comptais -deux lecteurs, deux lecteurs assidus qui -suivaient mes articles comme, à l’époque des -vendanges, les gamins suivent les voitures -chargées de raisins, espérant en chiper quelques -grappes.</p> - -<p>C’étaient deux hommes de théâtre, qui -s’annexaient nombre de mes facéties et les enchâssaient -dans leurs revues en les déclarant -avec amabilité « impayables » ce qui les dispensa -toujours de me les payer.</p> - -<p>Un jour, Sarcey reconnut, dans une de -leurs pièces, deux ou trois douzaines de mes -« trouvailles » — c’est le mot qu’il employa — et -les signala. A dater de ce jour, le normalien -d’<a id="hebrard"></a>Adrien Hébrard me devint sacré.</p> - -<p>Il me prit en amitié. Jamais il ne se formalisa -des blagues chatnoiresques dont je lardais -son abdomen — j’étais mince, alors -(« <span lang="it" xml:lang="it">sottile, sottile</span> », chante le Falstaff de Verdi). -Toujours, dans le <i>Temps</i> et le <i>Matin</i>, il -traita ce qu’il appelait mes « fantaisies outrancières » -avec une indulgence amusée, -même quand il ne les comprenait pas. Est-ce -à dire que je le tenais pour un artiste ? Point -du tout. Il confectionnait ses articles au galop -« sans prendre la peine de vérifier son impression -fugace, sans s’astreindre à aucune réflexion » -a noté <a id="maurras"></a>Charles Maurras ; sans jamais -retoucher ce que lui dictait sa Muse, incontestablement -« <span lang="la" xml:lang="la">pedestris</span> », il écrivait (traduisons -librement), « comme un pied ».</p> - -<p>Mais ses anecdotes m’amusaient, celles, -surtout, qui remontaient à 1871. C’était le -temps où, pour purifier la France des hontes -de l’Empire, la jeune République du 4 Septembre -rêvait de tout moraliser jusqu’aux -cafés-concerts.</p> - -<p>Touché de la grâce, comme les autres, le -Casino-Cadet, pince-cœur sans envergure, résolut, -lui aussi, de se régénérer. Il en avait -besoin. Dispensez-moi de décrire sa galerie -circulaire dite « Allée de la Grande-Armée », -vu les « vieilles gardes » qui s’y pressaient…</p> - -<p>Mandé en toute hâte pour prononcer une -conférence moralisatrice, Sarcey accourut -dans ce local bizarre et se trouva en présence -de trois demoiselles mafflues, d’allure pauvre -mais déshonnête, qui, sans soupçonner les -transformations salvatrices rêvées par la Direction, -attendaient impatiemment l’ouverture -du bal. En apercevant le nouveau venu, la -plus dodue des trois grasses s’écria :</p> - -<p>— Chouette ! C’est toi le nouveau chef -d’orchestre, mon gros père ? On va rigoler !</p> - -<p>On ne rigola pas, mais Sarcey refusa de -prendre la parole et le Casino-Cadet renonça, -du coup, à se régénérer.</p> - -<p id="delpit">Un autre levier du relèvement social, plus -convaincu encore, était Albert Delpit, penseur -truffé de bonnes intentions, cœur droit -et esprit faux. Comme il écrivait mal, ce -don Quichotte à la Manque, figure longue, -allongée encore par une barbiche rouge ! -Après je ne sais quelle discussion avec <a id="daudet-alphonse"></a>Alphonse -Daudet, il lui envoya un ami porteur -de ce mot : « J’ai la plus vive admiration -pour votre talent, mais non pour votre caractère ». -Le père du fougueux polémiste de -l’<i>Action Française</i> sourit et répondit au -commissionnaire, de sa voix musicale : -« Dites-lui que moi, c’est tout le contraire ».</p> - -<p>Delpit qui se croyait du génie parce que -la <i>« Bévue » des Deux Mondes</i> accueillait -son <i>Fils de Coralie</i> et autres mignardises -du même tonneau, Delpit faillit en trépasser -de rage.</p> - -<p>Avant d’atteindre l’âge de raison, Delpit -s’était pris de passion pour une charmante -fillette, ma cousine Blanche L… (aujourd’hui -grand’mère) à laquelle, avec l’entêtement -inflexible des enfants, il s’obstinait à -redemander, toutes les fois qu’il la rencontrait, -l’histoire, toujours la même, du Petit -Chaperon Rouge. Et chaque édition de l’inamovible -récit arrachait régulièrement au -trop sensible gamin des torrents de pleurs.</p> - -<p>Un jour, lasse d’être mouillée, la jeune -narratrice s’avisa de modifier le dénouement -de Perrault — comme firent depuis Gounod -et <a id="bruneau"></a>Bruneau mariant, vers minuit, leurs héroïnes -de <i>Mireille</i> et du <i>Rêve</i> dont la mort -chagrinait les abonnés de l’Opéra-Comique. -Auréolée d’optimisme, elle conta :</p> - -<p>« … Le loup allait s’élancer sur le Petit -Chaperon Rouge, quand, heureusement, un -chasseur survint qui tua la bête féroce ; la -mignonne enfant fut sauvée. »</p> - -<p>Mais le moutard tenait à son désespoir -chronique ; rituellement, il éclata en sanglots -et s’écria, ruisselant de larmes : « Non, -Blanche, tu t’as trompée, y avait pas de chasseurs -et le méchant loup a mangé le pauvre -Petit Chaperon Rouge… Hu ! hu ! hu !… »</p> - -<p>Pendant toute son existence, Delpit écrivit -sans relâche et la postérité ne connaîtra de -lui ni une ligne de prose, ni un vers, ni un -trait d’esprit. Si, pourtant, il prononça un -mot drôle à l’âge de trois ans. Aux Tuileries, -un accident lui était arrivé, un accident -déplorable. Et comme sa gouvernante anglaise -l’emmenait, réprobatrice, passant au -milieu des nourrices et des bonnes d’enfants, -le pauvre Albert, déjà soucieux de l’opinion -publique, murmura d’une voix angoissée, -sans oser lever la tête : « Miss, est-ce que le -monde a l’air de savoir que j’ai eu un malheur -dans mon pantalon ? »</p> - -<p>Bien entendu, Albert Delpit fut, lui aussi, -piqué de la tarentule conférencière. Romancier -miteux, il tint à prouver que, chez lui, -l’écrivain l’emportait encore sur l’orateur. Il -y réussit…</p> - -<p>Du moins, il possédait une qualité : le courage. -Il mettait l’épée à la main pour une -discussion de jeu, pour un heurt maladroit, -« pour un louis ou pour un gnon », eût dit -Maugis.</p> - -<p>Est-il besoin d’ajouter que ce malchanceux -maniait l’épée aussi médiocrement que la -plume ? Et les armes à feu aussi médiocrement -que les armes blanches ?</p> - -<p id="alexis">Lors de son inoffensive rencontre au pistolet -avec Paul Alexis, tout le monde s’amusa -de la gaucherie des duellistes, sauf les -quatre témoins qui appréhendaient de recevoir -les balles tirées par leurs empotés de -clients.</p> - -<p>Infortuné Delpit, gouaillaient les boulevardiers : -raté du théâtre, raté du roman, -raté même par Paul Alexis !</p> - -<p>A propos de ce zoliste, justement oublié, -le couple <a id="deffoux"></a>Deffoux-Zavie, qui connaît le groupe -de Medan comme son <span lang="la" xml:lang="la">Pater</span> (mieux, peut-être) -m’a conté que le somnolent naturaliste -vit, un vilain matin, deux policiers bourrus -pénétrer dans son logis de la rue des Apennins -« une chambrette tapissée de bleu -comme celle d’une rosière », précisait le narrateur, -presque attendri.</p> - -<p>— Vous êtes bien le sieur Paul Alexis ?</p> - -<p>— Parfaitement.</p> - -<p>— Enfin, nous vous tenons ! Vous êtes -condamné à la déportation à vie dans une -enceinte fortifiée ; suivez-nous !</p> - -<p>Anéanti, le pauvre diable fut conduit au -commissariat, puis au Dépôt, puis au Cherche-Midi, -menottes aux poignets. Il fallut -douze jours et vingt-quatre interrogatoires -pour convaincre l’autorité que le médiocre -chroniqueur du <i>Cri du Peuple</i> n’avait rien -de commun avec son homonyme, lieutenant -des « Vengeurs de la Mort », recherché depuis -l’écrasement de la Commune.</p> - -<p>Toutes les fois qu’Alexis dit « Trublot » -narrait cette mésaventure, et il la narrait -souvent, il ne manquait pas d’ajouter :</p> - -<p>— Ce qui m’a le plus dégoûté, c’est qu’en -me relâchant ces cochons m’ont dit : « Tâchez -moyen qu’on ne vous y reprenne plus ».</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch6">CHAPITRE VI</h2> - -<p class="d"><i>Chabrier</i> juge <i>Massenet</i>. — Mlle <i>Madeleine de Swarte</i> me juge dans les -“Fourberies de Papa”. — <i>Gounod</i> juge <i>Gustave Charpentier</i>. — Le -tragédien <i>Silvain</i>, navigateur et tireur à cinq. — <i>Armand Silvestre</i> -et ses maîtresses. — Le génie de <i>Wagner</i> et les ridicules de -<i>Bayreuth</i>. — “Claudine -s’en va.” — <i>Mlle Polaire</i> et “Siegfried”. — La -chemise d’un sociétaire et <i>M. Raymond Roussel</i>.</p> - - -<p>C’est en écrivant à <i>Lutèce</i> que je fis la -connaissance de Sarcey ; celle, aussi, d’un -compositeur dont les gens même qui craignaient -la musique appréciaient certaines -amusettes mélodico-zoologiques, canards qui -se dandinent, gros dindons ébouriffés d’orgueil, -petits cochons roses dont la ballade -recèle une modulation amenée cocassement, -la queue en vrille, toute une basse-cour -en liesse que ne font pas oublier les récents -<i>Bestiaires</i>, plus raffinés, de <a id="poulenc"></a>Poulenc, dans -lesquels, ainsi que dans les <i>Histoires naturelles</i> -de <a id="ravel"></a>Ravel, le talent abonde.</p> - -<p id="chabrier">Ces sujets convenaient à Chabrier, et -aussi les <i>Propos de buveurs</i> que devait lui -forger Richepin, d’après <a id="rabelais"></a>Rabelais.</p> - -<p>Malheureusement, au lieu d’obéir à la -bonne Loi naturelle, il se laissa manœuvrer -par Catulle Mendès ; les conseils de ce littérateur -wagnérien, ou se croyant tel, le -poussèrent à barboter dans le plus artificiel -lyrisme et, sous prétexte qu’il admirait les -drames bayreuthiens, à forcer son talent -pour peiner sur une <i>Gwendoline</i> que, sans -être un lourdaud, il ne pouvait faire avec -grâce, du moins avec unité, car les contradictions -y fourmillent et les neuvièmes et les romances -et toutes les antithèses lucidement signalées -par Emile Cottinet : « paroxysme et -langueur, extrême raffinement et presque -vulgarité ». (Ce « presque » est délicieusement -aimable).</p> - -<p>Cette machine tetralogico-scandinave, où -il perdit le meilleur de ses qualités, c’est elle -qui me rapprocha du compositeur.</p> - -<p>On exécutait au Cirque d’Eté le Prélude -du deux de <i>Gwendoline</i> ; il y a 40 ans de cela -et je me souviens du concert, comme s’il avait -eu lieu la semaine dernière ; <a id="van-dyck"></a>Van Dyck ténorisa -les Adieux de <i>Lohengrin</i> ; la pianiste -Silberberg pleyela un concerto de Tschaïkowsky -plutôt vaseux (puisse M. <a id="stravinsky"></a>Stravinsky -me pardonner ce blasphème) ; enfin <a id="lamoureux"></a>Lamoureux -dirigea, avec une sécheresse brillante, -la page de Chabrier ; elle me fascina. Naïvement, -je le proclamai dans mon compte-rendu, -indigné contre un confrère — Kerst, je -crois — qui, jugeant l’œuvre luxuriante à -l’excès, reprochait au compositeur de « mettre -trop de choses dans chaque mesure ». -Soulevé d’une juvénile indignation je ricanais : -« Dirait-on pas Ali-Baba écœuré par -l’abondance des richesses amoncelées dans -la caverne et qui ronchonnerait : « Trop de -perles, trop de diamants ! ».</p> - -<p>Joie inespérée ! Je reçus un billet désinvolte -de Chabrier félicitant « le brave petit confrère -de <i>Lutèce</i> » de ne pas se plaindre « que -la mariée soit trop belle » et le remerciant de -« cogner sur les Ali… Gaga ! »</p> - -<p>Quelques jours après, je rencontrai mon -indulgent correspondant à l’Opéra où sévissait -la première du <i>Cid</i> ; précautionneusement, -ne sachant s’il goûtait cette massenetterie, -« enduite d’onguent mystique » a justement -noté René Brancour, j’eus soin de ne -parler à Chabrier que des interprètes, le -beau Rodrigue de Rezské, l’émouvante Chimène -Devriez, l’infante Bosmann qui ravissait -les abonnés avec un <i>Alleluia</i> d’opérette -et, éblouissante dans ses danses espagnoles, -<a id="mauri"></a>Rosita Mauri dont je fiançai le nom à celui -de mon interlocuteur dans un quatrain latino-fumiste -qui amusa mes lecteurs du Quartier -Latin. En ce temps-là (1885), ils n’étaient -pas difficiles :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Quand Rosita Mauri dont les grâces enchantent</div> -<div class="verse">Revint pour saluer les gens de l’Opéra,</div> -<div class="verse i2">Chabrier, pensif murmura.</div> -<div class="verse">« Mauri, tu ris, tes saluts tentent. »</div> -</div> - -<p id="massenet">La franchise de Chabrier ne me laissa pas -ignorer ce qu’il pensait de cette partition, -l’une des moins réussies de Massenet :</p> - -<p>— Mon bonhomme, me dit-il, c’est de la -sous-merde.</p> - -<p>Cette parole définitive me donna le goût de -la critique musicale.</p> - -<p>Dans les <i>Fourberies de Papa</i>, où sa piété -filiale me met en scène, considérablement -embelli, Mlle <a id="swarte"></a>Madeleine de Swarte invente -une très curieuse profession de foi du « six » -<a id="auric"></a>Georges Auric, au cours de laquelle il est -question de <a id="gounod"></a>Gounod, remis à la mode par les -novateurs du dernier Dancing, les polytonaux -désireux de dépasser les audaces d’<a id="magnard"></a>Albéric -Magnard qui, au dernier acte de <i>Mercœur</i>, -partition d’un noble embêtement, faisait -chanter des voix en si-majeur sur un -accompagnement d’orchestre en <i>mi-bémol</i>.</p> - -<p>Ce passage tout pétillant d’esprit s’intéresse -surtout à la « Gounodyssée », histoire -touchante et ridicule du séjour que fit à -l’étranger, en temps de guerre, le musicien -de <i>Faust</i>, retenu loin de sa patrie par une -Circé anglaise, à laquelle il adressait des -strophes enamourées mais vaseuses :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je veux te dédier, cœur divin, Muse austère ( !)</div> -<div class="verse">Ces chants où j’ai parlé notre langue à tous deux.</div> -<div class="verse">Prends-les et donne leur ta voix qui, sur la terre,</div> -<div class="verse i4">Est un écho des cieux…</div> -</div> - -<p>Pauvre Gounod sentimental et sensuel ! -Jamais artiste d’esprit faible et de chair forte -ne fut plus habilement chambré ! Longtemps, -le plus longtemps possible, Georgina Weldon, -secondée à merveille par son businessman -de mari, employa tous les moyens imaginables, -tous, sans exception, pour garder -le Maître français chez elle, en Angleterre, -pendant qu’il composait <i>Polyeucte</i>, dont elle -se voyait déjà l’interprète.</p> - -<p>La famille du Disparu se désolait. Les -semaines se passaient, les mois…</p> - -<p>A la fin, des amis dévoués franchirent le -détroit, bousculèrent les obstacles accumulés -et emmenèrent de vive force, pour le reconduire -chez les siens, le séquestré par persuasion.</p> - -<p>Aussitôt libéré, Gounod, avec cette merveilleuse -inconscience d’enfant qu’il conserva -toute sa vie, manifesta du soulagement, de -l’allégresse même, mais point de remords. -Et comme ses sauveteurs, avec des hésitations -trop compréhensibles, discutaient sur -la meilleure façon dont devait s’effectuer le -retour de l’Enfant Prodigue, il s’écria, resplendissant -d’optimisme :</p> - -<p>— Ne vous faites donc pas d’inutiles soucis, -mes amis, ma chère femme sait bien qu’à -travers cette absurde aventure j’ai su lui -garder un cœur inaltérablement fidèle !</p> - -<p>Il le croyait. Il le croyait presque. Et les -autres, abasourdis par ce « distinguo », ne -trouvèrent pas un mot à répondre.</p> - -<p>Sa rentrée au bercail n’eut rien de banal. -Très émue au penser de revoir celui dont -l’absence s’était si indécemment prolongée, -Mme Gounod, dans son petit boudoir mélancolique, -relisait la fable des « Deux Pigeons », -rêveuse… Ah ! quand elle va le voir -apparaître repentant, traînant l’aile et tirant -le pié…</p> - -<p>Du bruit, au dehors ; elle tressaille ; la -porte s’ouvre toute grande, le voyageur entre, -gai, rieur, ses grands yeux clairs illuminés -de joie. Devant elle, qui joint ses mains -tremblantes, il se campe fièrement et sa voix -claironne :</p> - -<p>— Ma chère amie, je te rapporte un torse -qui n’a rien à se reprocher !</p> - -<p>Assurément, les rigoristes peuvent trouver -là quelque chose à reprendre ; ce caractère, -d’une complexité déroutante, faute d’en -avoir étudié les nuances d’assez près, des -observateurs simplistes, souvent, ont incriminé -sa bonne foi. Erreur de gens tout d’une -pièce. Gounod changeait d’opinion plus vite -que le commun des mortels, voilà tout.</p> - -<p>En 1893, au Châtelet, <a id="colonne"></a>Colonne dirigeait -<i>La vie du Poète</i>, symphonie-drame résolument -montmartroise de <a id="charpentier"></a>Gustave Charpentier. -Installé dans une première loge, avec -<a id="dubufe"></a>Guillaume Dubufe, Gounod donnait à voix -haute des appréciations dont, placé aux fauteuils -de balcon, juste au-dessous de lui, je -ne perdais pas un mot. Au moment où, perçant -les fanfares canailles du Moulin de la -Galette, on entendit les cris de femme pâmée -exigés par l’auteur, le maître proféra, sourcils -froncés : « C’est ignoble ! » Une minute -après, pas même, ravi par la courbe séduisante -d’une phrase confiée aux violoncelles, -il s’écria, plein de la même vigueur : « C’est -splendide ! »</p> - -<p>Manque de conviction ? Pas du tout ! Des -convictions, il en avait à revendre, des convictions -qui, je le répète, se succédaient avec -une rapidité essoufflante. Ecoutez plutôt…</p> - -<p>… Pendant qu’un journaliste commence -à l’interviewer, on annonce « Mme de Granval », -dont le nom arrache à Gounod une -sourde exclamation agacée. Elle entre, un -peu intimidée, son rouleau de musique à la -main :</p> - -<p>— Maître, c’est ma dernière œuvre. <i>Ode -mystique</i>, ce que j’ai fait de moins mauvais. -Si j’osais vous la soumettre…</p> - -<p>— Voyons ça.</p> - -<p>Il s’assied au piano, joue le prélude de -l’<i>Ode mystique</i>, chante l’<i>Ode mystique</i>, loue -l’<i>Ode mystique</i>.</p> - -<p>— C’est bien, c’est très bien, c’est même -sublime…</p> - -<p>— « Sublime ! » Est-il possible, maître ?</p> - -<p>— Oh ! je voudrais avoir écrit ça ! Cette -progression est d’un émouvant ! Voyez, j’en -pleure, mon enfant…</p> - -<p>En effet, il pleure. L’enfant (55 ans), pleure -aussi. Ils s’embrassent. Extasiée, elle sort, -la tête dans les nuages.</p> - -<p>La porte à peine refermée sur la triomphatrice, -Gounod, essuyant ses cils encore -emperlés de larmes, dit au reporter :</p> - -<p>— Hein, mon petit, quelle raseuse !</p> - -<p>Ce spontané aux impressions cabriolantes -devait être, pour la calculatrice Weldon, -une proie facile.</p> - -<p>… Pouah ! Cette insulaire aux joues de -bifteck cru, son accent cockney aurait suffi -à m’en dégoûter, car la prononciation de -<a id="garden"></a>Mary Garden, auprès de celle-là, eût paru -d’une pureté tourangelle.<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> D’ailleurs, Mar-Nielka -est la seule Anglaise qui interprète le -répertoire français sans accent étranger. -(Réclame non payée).</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> J’aime encore mieux l’accent des norvégiens qui prononcent leur <i>sk</i> -comme notre <i>ch</i>. Cette particularité m’est connue depuis le jour que -j’entendis à St-Moritz un aimable jeune homme de Christiania dire à -<i>Suzanne de Calhas</i> :</p> - -<p>— Demain, j’aimerais <i>skier</i> avec vous.</p> -</div> -<p>Peu après la guerre de 1870, lorsque Georgina -Weldon chanta l’oratorio biblique de -Gounod, <i>Gallia</i>, elle faillit compromettre le -succès de la Lamentation (rosalie sur batteries -à douze-huit) en clamant « Djériousélem ! -Djériousélem ! Reviens vers le Saeigneur ! ». -C’était d’un comique navrant.</p> - -<p>Je me rappelle une autre chanteuse britannique -de moindre talent mais affligée d’un -accent plus saugrenu encore, la première -femme du tragédien <a id="silvain"></a>Silvain. Longtemps -avant que le glorieux sociétaire du Théâtre -Français songeât à épouser la belle Louise -Hartmann, l’anglaise voulut bien me régaler -d’une romance sucrée, alors en vogue, cuisinée -par la baronne <a id="rothschild"></a>Willy de Rothschild. -<span lang="en" xml:lang="en">O lord !</span> Je me mordais la langue pour ne pas -rire, tandis qu’elle psalmodiait :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Si vous havez rien à me daïre.</div> -<div class="verse">Pourquoi venaïr auprès de moâ !</div> -</div> - -<p>Son morceau terminé, la dame me fit part -de cette observation judicieuse :</p> - -<p>« N’est-ce pas une curieuse chaose, en vérité ? -Quand je parle français, j’ai encore une -petite accent étrangère, mais quand je chante, -plous du tout ».</p> - -<p>Excellent Silvain ! Aujourd’hui grave, -grave, presque burgrave, il n’abandonne jamais -son allure majestueuse ni son ton verni -de majesté ; sur les registres des églises, aux -mariages huppés comme aux enterrements -chics, il fait suivre sa signature de la mention -vénérable : « Doyen du Théâtre Français ».</p> - -<p id="adam-paul">Et il poussa un gros soupir lorsqu’il apprit -le jour des obsèques de Paul Adam, que l’irrévérencieux -<a id="dranem"></a>Dranem, en apposant son nom -sur la même page, s’était permis d’ajouter : -« Doyen de l’Eldorado ». Le respect s’en va…</p> - -<p>Ils devraient bien songer à « faire la retraite » -lui et cet autre vieux Silvain barytonnant -qui encombre l’Opéra depuis si longtemps -sous le pseudo : Delmas.</p> - -<p>Mais, à l’époque dont je parle, un aimable -bohémianisme enjolivait son existence ; il -prenait des absinthes (sans sucre), dont un -vieil officier de l’armée d’Afrique eût admiré -le tassement ; il jouait au baccarat jusqu’à ce -que l’aurore — aux doigts gris — montrât -son nez aux fenêtres de la salle de jeu ; il recevait -la visite d’huissiers « parlant à sa personne » ; -bref, il ne possédait pas encore la -respectabilité qui, aujourd’hui, l’auréole.</p> - -<p>Et pourtant, dans le courant de la vie -quotidienne, déjà cet écervelé folâtre s’affirmait -parfois tragédien, j’allais dire tragique.</p> - -<p>Au Cercle de la Presse, la Veine, ce soir-là, -refusait de favoriser l’artiste, trop aimé -des femmes pour avoir beau jeu. Le hideux -<a id="wolff"></a>Albert Wolff était en banque et passait, passait, -plus que ne passeront, n’en déplaise à la -Marquise, Racine et le café. Rasé comme un -ponton, Silvain tira de la poche où elles se -cachaient ses deux dernières thunes, les jeta -sur le tapis vert avec une amère désinvolture, -prit la main.</p> - -<p>— Cartes ? proposa l’eunuque du <i>Figaro</i>.</p> - -<p>— Voui.</p> - -<p>Silence d’angoisse. On aurait entendu voler -un nouveau riche (il y en a eu toujours). -Au joueur infortuné, qui avait 5, le banquier -envoya, sans pitié, un autre 5.</p> - -<p>Alors, un rugissement sortit du sein de -l’acteur ; il empoigna d’une main frémissante -ses cheveux en sueur et s’écria, très Boulevard-du-Crime :</p> - -<p>— Malédiction ! Je suis damné !</p> - -<p>Vive sensation. Je m’enfonçais mon mouchoir -dans la bouche pour ne pas pouffer ; un -hideux sourire voltigea sur les traits du -boche Albert Wolff, et les valets de pied eux-mêmes -se tordirent.</p> - -<p>… En ce temps-là, Silvain incarnait Mathan -dans <i>Athalie</i>, panne classicobiblique -qu’il enlevait tambour-mathan, sans négliger -pour si peu ses occupations d’oiseleur subtil -et de pisciculteur consommé, non plus que ses -fonctions de mécanicien sur le petit vapeur -qui portait sa célébrité d’amiral d’eau douce -de Mantes à Nogent.</p> - -<p>Un de ses plus assidus commensaux, <a id="silvestre"></a>Armand -Silvestre, l’a noté sans rancune : « Il -n’est aucun de nous, les poètes ses amis, qu’il -n’ait tenté de noyer dans la Seine ».</p> - -<p>Si ce tragédien naufrageur s’avérait, pour -les porte-lyre qui fréquentaient sa maison de -campagne, un redoutable metteur en Seine, -il ne me jugea digne, moi, infime prosateur, -que d’une immersion dans un affluent de son -fleuve favori, plongeon effectué à l’aide d’un -simple bateau à rames.</p> - -<p>Date inoubliable ! C’est la veille de la première -du <i>Prince d’Aurec</i> que ce moderne Carrier -s’efforça de me rayer du nombre des vivants. -« Je rame comme personne », assurait-il. -Comme personne, effectivement. En quelques -coups d’aviron, son canot avait la quille -en l’air et moi la tête en bas, dans la Marne. -On me repêcha ; on m’affubla, pendant que -mes vêtements séchaient, d’une jupe et d’un -corsage appartenant à la compagne (peut-être -morganatique) de Silvain, la chanteuse -anglaise qui sopranisait : « Si vous havez rien -à me daïre ». Encarnavalé de la sorte, je promenai -mes rêveries sur le bord de la rivière -qui avait failli m’engloutir…</p> - -<p>Un chuchotement de voix étouffées mit -mon songe en fuite ; redescendu sur terre je -m’aperçus soudain qu’une foule curieuse se -pressait autour de moi, une foule d’indigènes -en train de contempler avidement cette femme -à barbe dont la vue ne coûtait rien. Effrayé -par ce succès inattendu, je me réfugiai dans -la villa de Silvain avec une hâte qui jeta ses -habitants dans la jubilation. Armand Silvestre, -surtout, torchonnait vigoureusement -ses yeux de topaze brûlée d’où coulaient des -larmes heureuses.</p> - -<p>Pourtant, il était d’un caractère plutôt grognon, -cet auteur gai ! Je me le rappelle renfrogné — un -trop petit nez au retroussis populacier -dans une face bourrue salie par une -barbe en désordre — geignard, jaloux du -succès de ses confrères, et surtout blessé au -vif, inguérissablement, par le renom de « rigolo » -que lui assuraient, parmi les voyageurs -de commerce, les gaillardises dont il emplissait -le <i>Gil Blas</i>.</p> - -<p>Gaillardises ? Le mot est insuffisant. Au -vrai, ces grossiers récits de « Toto Laripète », -ces histoires de corps de garde prodiguées -par « Lekelpudubek », finissaient par verser -dans la scatologie. N’insistons pas sur ce conteur -à gaz.</p> - -<p>N’insistons pas davantage sur le goût manifesté -par cet adorateur du dieu Crepitus et -de la Vénus Callipyge pour les dondons ventripotentes -ainsi que mégalofondamentales.</p> - -<p>Dans sa maison d’Asnières, de quatre -heures du matin à midi, sans jamais prendre -un jour de repos, il entassait feuillets sur -feuillets, toujours à court d’argent pour alimenter -ses nombreux ménages, bien que sa -basse littérature lui rapportât des sommes -élevées.</p> - -<p>A dessein de se faire pardonner par les -lettrés cette prose commerciale, dont il détestait -qu’on lui parlât, Armand Silvestre limait -avec application des strophes d’un mysticisme -malingre, « strophuleuses », si l’on -peut dire, qu’il se désolait de voir bafouées -par les jeunes, tous hostiles à ces bondieuseries -sans conviction, religiosité en « Christocale » -selon le mot de Chose… ou de Machin -peut-être.</p> - -<p>Chez Silvain, ce jour-là, je parlais à cet -ex-polytechnicien (car il appartint à l’Ecole -comme <a id="sully-prudhomme"></a>Sully Prud’homme, <a id="prevost"></a>Marcel Prévost, -<a id="corday"></a>Michel Corday, <a id="estaunie"></a>Estaunié, etc.), des préférences -qu’il accordait, en ses écrits, aux -grosses dames confortablement capitonnées. -Je réussis à l’exaspérer. Il me cria : « Mais je -place au-dessus de tout la gracilité tanagréenne ! -Vous ne me croyez pas ? La preuve, -c’est que ma meilleure amie est mince comme -une liane, vous la connaissez ; c’est Madame -A… ».</p> - -<p>Tout à trac, il me lâcha le nom d’une chanteuse -effectivement aussi maigriotte que son -autre amie, Madame Cl. L… était grassouillette. -Elle était mariée (Elle l’est encore). La -goujaterie de cette révélation me suffoqua.</p> - -<p>— Hé bien, fis-je pour toute réponse, vous -qui prétendez toujours que <a id="wagner"></a>Wagner était un -mufle avec les femmes !</p> - -<p>Car, en ce temps-là, wagnérien militant, -j’enrageais des incessantes attaques dirigées -au nom du lyrisme toulousain par ce librettiste -de <a id="joncieres"></a>Joncières et de Coquard, Dioscures -de la platitude, contre le Titan de Bayreuth. -<a id="debussy"></a>Debussy ne m’avait pas encore démontré -l’urgence de libérer l’Art français, l’art des -Couperin et des Rameau, captif de la Muse -germanique, « l’écrasante matrone » stigmatisée -par Aurel.</p> - -<p>Et puis, on ignorait les cubistes musicaux -dont les cuisantes trouvailles relèguent dans -le domaine du pompiérisme ce que nous regardions -alors comme des hardiesses, par -exemple la série d’intervalles de septième réalisée -par le ténor et le soprano dans le duo -de <i>Tristan</i>. Pauvre Wagner, aujourd’hui décrété -« fadasse » par ces acrobates éphémères -que vont bientôt remplacer de nouveaux -sauteurs, car un clown chasse l’autre.</p> - -<p>Bah ! Laissons dire. Ils restent splendides, -l’Hymne tristanesque du Désir inassouvi -dont l’Ouvreuse, documentée par son vieux -complice Alfred Ernst, célébrait le lyrisme -lyriquement : « Des tendresses palpitent, des -fièvres s’allument, une confusion de douleur -et de ravissement, de désirs, d’appels, d’étreintes, -grandit, lente et formidable, sous -les ondes toujours renouvelées de la mélodie… »</p> - -<p>Et les <i>Meistersinger</i> ! En dépit du sâr Joséphin -Péladan, contempteur de cette œuvre -« trop gaie » et de <a id="bellaigue"></a>Camille Bellaigue qui, trop -féru du joli pour aimer le beau, lui reprocha -l’absence de rythme ( !) et de tonalité ( !), quel -wagnérien, même converti aux doctrines modernes, -resterait insensible à la rêverie de -Sachs dans la nuit où flotte la senteur grisante -des jasmins ? Et le finale populaire… Quand -j’entendis pour la première fois, jaillissant à -l’apparition du poète, cette grandiose floraison -vocale qui monte, s’élargit, se balance, -« <span lang="en" xml:lang="en">Wach auf</span> »… ah ! Dieu ! mon vieux cœur en -frémit encore !</p> - -<p>Victor Hugo prétendait admirer Shakespeare -comme une brute. J’aime Wagner -comme un garde républicain, oui, le garde républicain -du Cirque d’Eté qui, un dimanche, -au promenoir, tourneboulé par le prélude de -<i>Tristan</i> me confia : « Monsieur, quand j’entends -ça, je me fous à rêver ».</p> - -<p>… A Bayreuth, ce n’était pas trop de toutes -ces splendeurs pour faire accepter aux pèlerins -l’abomination de la camelote wagnérienne -entassée dans les vitrines ; <a id="herold"></a>Ferdinand -Hérold contemplait, horrifié, des pantoufles-Parsifal -où le père de Lohengrin, au point -croisé, s’agenouille devant la sainte Lance ; -Maurice Renaud, baryton inégalé, acheta une -pipe commémorative portant, sur le fourneau, -un portrait du maître entre deux mentions ; -en haut : <i>Richard Wagner</i> ; en bas : <i>injutable</i>.</p> - -<p>Plus odieuse encore, la suffisance germanique, -faite d’orgueil et d’ignorance, convaincue -(malgré l’affirmation contraire nettement -proclamée par le maître) que des cerveaux -latins, par conséquent superficiels, ne pourront -jamais comprendre la profondeur de la -musique allemande. Cette morgue niaise, qui -sévissait dans tout le « <span lang="de" xml:lang="de">Reich</span> », n’épargnait -pas Wahnfried, domaine de Mme Cosima -Wagner — maigre visage austère, illuminé -d’intelligence, grand nez en anse… ce qu’un -irrespectueux fumiste (ne me demandez pas -son nom) appelait « l’anse de Bülow ».</p> - -<p>Cocasse Wahnfried ! Portier d’opérette en -uniforme vert, feutre calabrais et boucles -d’oreilles ; quatre cents portraits du compositeur -cachant les murs ; scènes du « Ring » -ignoblement peintes, orgue américain à tuyaux -dorés d’un goût… chicagrotesque ; et -puis, au buffet, sardines à l’huile et fraises -servies sur la même assiette !</p> - -<p>Pour une artiste de goût comme M<sup>lle</sup> de -Ahna, qu’épousa plus tard Richard Strauss, -combien de chanteuses s’affublaient de costumes -invraisemblables ! Je vois encore la -stupeur du sympathique Jacques Durand, le -grand éditeur de musique, contemplant au -deux de <i>Parsifal</i> l’opulente Materna qui arborait, -pour interpréter la magicienne Kundry, -une affolante toilette de soirée à la mode d’il -y a 35 ans. Le peintre Clairin ricanait : « Elle -a oublié son éventail ! »</p> - -<p>En juillet 1892, Bayreuth représentait -<i>Tannhaeuser</i>, pour faire rougir les Français, -très nombreux cette année, du crime commis -par leurs pères, siffleurs de Wagner sous le -Second Empire… <i lang="la" xml:lang="la">Delicta majorum immeritus -lues</i>… A Wahnfried, une amie de la comtesse -Gravina entreprit de me persuader que cette -œuvre de jeunesse (1845) était aussi belle que -<i>Tristan</i>. Je lui ris au nez. Alors, l’agaçante -mélomane se rabattit sur l’exécution, prétendant -que nul orchestre au monde n’en -pouvait donner une aussi magistrale, aussi -impeccable, aussi…</p> - -<p>— Ce n’est pas mon avis, interrompis-je, le -nez plein de moutarde. Que Grüning détonne -alors que, terrassé par le repentir, il chante -étendu tout de son long par terre, cela prouve -seulement que la position du ténor couché -n’est pas favorable à la bonne émission de la -voix, mais l’orchestre, votre fameux orchestre ! -Les trombones, hier, ont mugi le -thème des Pèlerins si lentement que les violons, -effarés, en ont saboté leur dessin descendant…</p> - -<p>— Och ! fit-elle, c’est vrai… Mais je ne -croyais pas qu’un Français cette faute remarquer -pouvait !</p> - -<p>— Sans blague ? mais dans mon pays, Madame, -nous sommes tous comme ça.</p> - -<p>Mon chauvinisme cherrait un peu.</p> - -<p>En dépit de mes affirmations tranchantes, -la France comptait un fort lot d’irréductibles -(qui a dû grossir depuis la guerre), butés -comme les manifestants lohengrincheux qui -tapagèrent dans la rue en mai 1887 et en septembre -1891, toujours prêts, au nom d’un -patriotisme fourvoyé, à dépecer le plus innocent -passage du <i>Ring</i>, comme des bêtes -cruelles, sans autre forme de procès.</p> - -<p>Feu Henry Maugis a même composé, sur -ces animaux pleins de rage, une fable dont, -malheureusement pour la littérature française, -je n’ai retenu que le titre : <i>Le loup et -l’anneau</i> (du Nibelung).</p> - -<p>Sans manifester contre la Tétralogie aucune -hostilité préconçue, Mlle Amélie Bouchaut, -plus connue sous le nom de <a id="polaire"></a>Polaire, -me parut toujours, en dépit de ses études musicales -prolongées, au Café-Concert, réfractaire — comme -une brique — à la musique -de Richard Wagner.</p> - -<p>On n’a jamais pris au sérieux le chapitre -de <i>Claudine s’en va</i> dans lequel cette frémissante -artiste, de passage à Bayreuth, opine -que l’Œuvre d’Art de l’Avenir, pfutt, « Y a -pas de quoi se taper le derrière par terre » et -que, du reste, Van Dyck, le « gonze poilu » -chargé du rôle de Parsifal lui a bel et bien -chipé un jeu de scène. Cependant, les auteurs -du roman n’ont guère exagéré… En tous cas, -voici un souvenir personnel :</p> - -<p>En 1902, l’Opéra annonçait <i>Siegfried</i>, -presque inconnu en France. Comme on s’arrachait -les places, Polaire me déclara que sa -présence, à cette solennité artistique, s’imposait. -Je l’emmenai donc dans le monument -Garnier, où elle pénétrait pour la première -fois de sa vie. A son entrée, toutes les jumelles -convergèrent vers elle qui ne parut -pas s’en apercevoir. Henri de Curzon haussa -légèrement les épaules. Elle s’assit et le rideau -se leva.</p> - -<p>Un instant divertie par le rythme saccadé -du chant, presque parlé, de Laffite, Mime pittoresquement -cauteleux, la créatrice de <i>Claudine</i> -aux Bouffes-Parisiens éprouva bientôt -(comme les « quat’z’hommes accompagnés -d’un caporal » de la chanson) les indéniables -symptômes d’un embêtement général. Elle -lutta vaillamment, mais pendant la scène de -la Forge, elle me confia, d’une voix découragée :</p> - -<p>— Vrai, Willy, ce que ça dure, cette histoire-là !</p> - -<p>— C’est beau…</p> - -<p>— Peut-être, mais il y en a trop ! La seule -chose qui me console, c’est de penser à la -téterre que doit faire le pauvre type qu’on -chahute dans ce panier.</p> - -<p>— Quel type ? Quel panier ?</p> - -<p>— Là haut, tenez, au bout de mon doigt. -Vous ne connaissez donc pas la pièce ? Reszké -tire la ficelle pour le secouer. Et aïe donc !</p> - -<p>— Mais, bon Dieu, ce que vous prenez pour -un panier, c’est le soufflet de la forge !</p> - -<p>— Pas possible ! Vous êtes sûr que c’est un -soufflet ? Ben, fallait le dire… Vous m’espliquez -jamais rien ; alors, je m’embête.</p> - -<p>— Comment ? Vous vous embê…</p> - -<p>— Pour sûr ! Je vais me faire la paire et -rentrer vivement chez moi, sans quoi, je -m’endormirais.</p> - -<p>— Dormez, ça n’a aucun inconvénient.</p> - -<p>— Pensez-vous ! Cette sale musique m’a -enrhumée du cerveau, de sorte que la moindre -des choses que je pioncerais, pan ! je serais -fichue de ronfler. Ça vous ferait remarquer. -Je me trotte. Bonsoir. Sans rancune. -Embrassez Colette de ma part.</p> - -<p>— Non, Polaire, non, je vous en prie, ne -partez pas maintenant, il faudrait déranger -vingt personnes, patientez encore un instant, -l’acte va être fini… Tenez, écoutez l’orchestre, -c’est superbe, ce passage-là. Vous ne trouvez -pas ?</p> - -<p>Loyalement, remplie d’une bonne volonté -touchante, elle écouta les violons qui, sous la -direction de Taffanel, chantaient, chantaient… -Mais, après dix secondes, secouant -sa tête aux courtes boucles brunes, elle dit -avec un peu de dégoût, les doigts écartés, -comme une petite fille qui se serait poissée de -confitures (ou d’autre chose) :</p> - -<p>— Pouah ! Ça doit être plein de dièzes !</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Le lendemain, comme elle souffrait encore -d’un reste de wagnérite, je lui contai des -anecdotes sur Silvain ; j’en connaissais beaucoup.</p> - -<p>L’histoire de la pêche dissipa son reliquat -de migraine, une belle histoire, mais qu’il -faut entendre narrer par le « monstre » lui-même.</p> - -<p>Il venait de pêcher une carpe si dodue que, -ravi, il s’écria :</p> - -<p>— Y a pas, faut que je l’embrasse !</p> - -<p>Hélas ! la carpe, qui n’aimait pas ces manières-là, -ferma ses lèvres pinçantes sur le -nez du tragédien ; tout de suite il s’indigna :</p> - -<p>— La rosse ! Elle m’a mordu ! Elle a osé -me mordre !… Eh bien, pour la punir, je vais -la ref… à l’eau.</p> - -<p>Et il le fit.</p> - -<p>J’ai lu, dans un conteur de fables, qu’un -autre artiste du Théâtre Français apprit (forcément -par une lettre d’ami intime) que sa -femme le trompait avec un camarade de la -Comédie. Il manda la coupable :</p> - -<p>— Je sais tout !</p> - -<p>— Grâce !… Grâce !…</p> - -<p>Elle se traîne à ses genoux. Lui, les lèvres -crispées d’un amer sourire, mâche ses mots -avec une lenteur dégoûtée comme de la chewing-gum -sentant le moisi.</p> - -<p>— Il faut que tu aies de singuliers goûts -pour t’acoquiner avec un individu si totalement -démuni de talent !</p> - -<p>— Pardon !… Pardon !…</p> - -<p>— Tu n’as qu’un moyen pour te faire pardonner, -misérable créature…</p> - -<p>— Je l’accepte d’avance… Dis vite…</p> - -<p>— Ecoute… Demain, tu inviteras ton complice -à déjeuner.</p> - -<p>— Ici ?</p> - -<p>— Ici, bien entendu. Au dessert, je lui dirai -devant toi qu’il est un gaillard sans aucune -délicatesse et j’ajouterai que si jamais -il recommence…</p> - -<p>— Eh bien ?</p> - -<p>— Eh bien, je ne l’inviterai plus !</p> - -<p>Quant à l’histoire de la chemise de nuit, -je me déclare incapable de l’exposer d’une -façon admissible. Il n’est pas donné à tout le -monde de palabrer décemment à propos de -ces lingeries intimes. Comme le disait <a id="roussel"></a>Raymond -Roussel :</p> - -<p>— <span lang="la" xml:lang="la">Non</span> « liquette » <span lang="la" xml:lang="la">omnibus</span>…</p> - -<p>Car l’auteur des <i>Impressions d’Afrique</i> et -de l’<i>Etoile au front</i> est un pense-sans-rire.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>A la Comédie-Française, on souffle peu -dans les clés forées, constate l’auteur de <i>Retours -à pied</i>. Pourtant, en janvier 1925, de -violents coups de sifflet accueillirent le doyen, -« ce vieillard au crâne de brique, au ventre -turgescent, aux jambes molles et à la voix -refoulante », comme le représente Henri -Béraud en une esquisse dont je supprime -quelques traits qui pourraient sembler malveillants.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch7">CHAPITRE VII</h2> - -<p class="d">Roueries de <i>Degas</i>. — <i>Bonnat</i> compare les critiques d’art aux cochons. — La -mauvaise foi de <i>M. Jacques Blanche</i>. — Les Manchettes de -Moréas, sa métrique, sa griserie. — <i>Mendès</i>, machiavel en tous -genres. — Mots acides de <i>Moreno</i>.</p> - - -<p id="degas">Ce jour-là, le bougon Degas causait avec -moi, fort aimablement, (une fois n’est pas -coutume) en sortant de l’atelier du peintre -<a id="mathey"></a>Mathey, son dénicheur de dessins d’Ingres, -chez qui nous nous étions rencontrés. <a id="apollinaire"></a>Guillaume -Apollinaire nous aperçut, descendit la -rue de Rome derrière nous et, dès que je fus -seul, me rejoignit pour m’entretenir longuement -du Maître — ce n’est pas Mathey que je -veux dire — friand de détails, en vue d’un -article peut-être…</p> - -<p>Je lui répétai une anecdote que je tenais -de <a id="vauxcelles"></a>Louis Vauxcelles, critique d’art éclairé, -à qui je reproche seulement un excès d’indulgence -pour cet odieux arriviste de <a id="blanche"></a>Jacques -Blanche, peintre infecté de snobisme, littérateur -ridicule et bavard fécond en commérages -toxiques.</p> - -<p>C’était à Dieppe, Degas se mit à crayonner -le portrait de Walter Sickert et celui-ci, qui -avait endossé son pardessus négligemment, -voulut en rabaisser le col.</p> - -<p>— Laissez, laissez, s’écria le peintre, c’est -mieux ainsi.</p> - -<p id="halevy">Ludovic Halévy qui entendait ce dialogue -murmura :</p> - -<p>— Degas préfère toujours l’accident.</p> - -<p>— Mon cher, s’écria Guillaume, épanoui, -pour ce mot si intelligent, je donnerais toutes -les <i>Petites Cardinal</i>… que je n’ai pas lues, -d’ailleurs.</p> - -<p>La lucide malveillance de Degas n’épargnait -personne. A l’Hôtel des Ventes, voyant -exposées des terres cuites de Carpeaux, il -les bafoua sans miséricorde et comme j’essayais -de plaider pour quelques bustes, louant -avec timidité l’adresse du sculpteur : « oh ! -renchérit le vieux peintre, on ne peut pas le -nier, c’est dégoûtamment habile ! »</p> - -<p>Devant un portrait de <a id="carriere"></a>Carrière, il scandalisa -<a id="dolent"></a>Jean Dolent, féru de ces tendres pénombres, -en ricanant : « On dirait des cervelles -au beurre noir. »</p> - -<p>Chacun sait combien les artificielles somptuosités -de <a id="moreau"></a>Gustave Moreau, chères aux littérateurs, -le choquaient : « Ces olympiens -cossus ont vraiment trop de chaînes de -montres ! »</p> - -<p>Mais surtout son hostilité se déchaînait -contre le richissime <a id="camondo"></a>Isaac de Camondo, qui -avait réuni à grands frais les plus célèbres -œuvres du maître dans son hôtel — Eau et -Degas à tous les étages. — Il refusait d’aller -les voir chez leur nouveau propriétaire. Il -affectait de s’en désintéresser. Et pourtant…</p> - -<p>Ce Camondo m’avait prié de visiter sa -galerie de tableaux, non pour connaître mon -avis dont il se souciait peu, avec raison, mais -pour me recommander son amie de l’Opéra, -Mme Marcy, Sieglinde plutôt faiblarde. Degas -l’apprit et vint m’interviewer, sans en -avoir l’air.</p> - -<p>— Comme ça, « il » vous a retenu à déjeuner ? -Bon, bon… Et après le déjeuner, qu’avez-vous -fait ?</p> - -<p>— Nous avons pris du café, oh ! un café -très remarquable.</p> - -<p>Le vieux peintre me lança un regard de -reproche si triste que j’eus honte de ma taquinerie. -Tout de suite, je repris :</p> - -<p>— Il m’a montré les plus belles toiles que -j’aie vues de ma vie.</p> - -<p>— Oh ! oh ! les plus belles… enfin… passons. -Bien entendu, ce monsieur a disserté sur mes -œuvres, il a vanté son flair d’acheteur, il -vous a expliqué ma peinture, il…</p> - -<p>— Non. Il n’a rien dit du tout.</p> - -<p>Surpris, satisfait, Degas resta un instant -silencieux. Puis, la figure éclairée d’un sourire -inhabituel :</p> - -<p>— Rien du tout ? Mais, dites-donc, Willy, -il se forme !</p> - -<p>Devenu presque complètement aveugle, ses -derniers jours furent atroces. Il errait dans -Paris, inconnu des passants qui le bousculaient, -lamentable Œdipe sans Antigone.</p> - -<p>Quand je pense qu’un crétin de bochophile -louangeur salarié des rapins auxquels il carotte -des pochades, ose reprocher à Degas -son « mépris de la Presse » ! Comme si tous -les peintres, les bons et les mauvais, ne la -méprisaient pas, ouvertement ou non. Une -preuve entre mille :</p> - -<p>J’ai fréquenté Uriage (l’« Arriège » de -<i>Claudine s’en va</i>). Cette année-là l’agaçant -M. Léonce de Joncières s’y trouvait, et aussi -ce casse-cœur de <a id="porto-riche"></a>Porto-Riche, très jalousé -parce qu’il était trop bien vu par la jolie télégraphiste -dont raffolaient tous les étrangers ; -je me promenais un après-midi avec Detaille -qui, leste et bien découplé, s’amusait — le -rossard ! — à m’essouffler dans des sentiers -de montagne, rocailleux à l’instar des poèmes -de M. <a id="jouve"></a>Jouve, romainrollandiste de son état, et -désagréables comme les productions de M. -Marcel Sauvage, qui s’intitule « chirurgien -des roses » et fait des vers d’apothicaire.</p> - -<p id="bonnat">Le père Bonnat nous rejoignit et, tous -trois, nous redescendîmes vers l’Etablissement -de bains d’où montait une infecte puanteur -sulfureuse mélangée au parfum des -orangers… la noce du vidangeur !</p> - -<p>Sur nos talons, quelque chose de noir grognait -obstinément, dans le crépuscule. Sans -se retourner, Detaille interrogea :</p> - -<p>— Kèkcèkça ?</p> - -<p>Alors, bonhomme et bourru, le portraitiste -attitré des Présidents de la République aligna -des déductions façon Sherlock Holmes :</p> - -<p>— Une sale bête ? Tenace ? qui suit les -peintres en ronchonnant ? Ça ne peut-être -qu’un critique d’art !</p> - -<hr /> - - -<p>Je pense à cette boutade chaque fois que -j’entends un peintre grisonnant fredonner la -vieille chanson antibitumineuse des Beaux-Arts, -sur l’air : « Dans la gendarmerie… », -vous savez, <i>la peinture à Bonnat, c’est comme -du caca</i> !</p> - -<p>Avec Guillaume Apollinaire, nous reparlâmes -de Blanche, et je lui contai un trait -significatif du monsieur dont la fausseté peu -de temps auparavant, avait écœuré tous les -amis de <a id="indy"></a>Vincent d’Indy, dont il osait se proclamer -dans les salons plus ou moins artistiques -l’indéfectible partisan.</p> - -<p>Nombreux, nous avions pris le train pour -applaudir la première de <i>Fervaal</i> à la Monnaie. -Pendant tout le trajet, de la gare du -Nord parisienne à la gare du Midi bruxelloise, -Jacques Blanche, une énorme partition -ouverte sur ses genoux, ne cessa de montrer -à ses voisins de wagon, soulignés d’un crayon -malveillant, les passages qu’il prétendait chipés -à Wagner. Le doux et rêveur <a id="chausson"></a>Ernest -Chausson, le pénétrant et fin Pierre de Bréville, -le sensitif <a id="serres"></a>Louis de Serres, il embêtait -tout le monde, sauf Mme <a id="colette"></a>Colette qui dormait -du sommeil de l’innocence, comme on dit, -aussi profondément que devaient dormir, -trente ans après, les lecteurs assez imprudents -pour avaler quelques fragments opiacés -de la simili-autobiographie romanesque laborieusement -fabriquée par Jacques Blanche -Touchatout esthétique.</p> - -<p>Bien entendu, après la représentation, il -s’empressa d’offrir à d’Indy d’une voix émue, -l’hommage de son admiration sans réserve ! -Alfred Bruneau et <a id="corneau"></a>André Corneau, tous deux -anti-d’Indystes mais loyaux, ne purent s’empêcher -de hausser les épaules en entendant -les louanges sifflées par cette vipère doucereuse. -Quant au sincère Gustave Samazeuilh, -à peine au sortir de l’enfance, il en fumait -d’indignation.</p> - -<p>Guillaume Apollinaire s’amusait de toutes -ces histoires et riait avec entraînement.</p> - -<p>Quand je le rencontrais aux mercredis du -<i>Mercure de France</i>, regorgeant de littérateurs, -mais où j’allais surtout pour voir Rachilde -et l’entendre — toujours originale, -mordante et bonne avec ça — Guillaume -Apollinaire montrait une avidité de gosse -quêtant des confidences, à califourchon sur -un genou d’ancêtre.</p> - -<p>— Dites, Willy, vous devez être riche en -souvenirs sur les <i lang="la" xml:lang="la">dii minores</i> de l’Ecole symboliste ?</p> - -<p>— Certes ! J’ai plus de souvenirs que si -j’avais… la capitale de la Lombardie.</p> - -<p>— Fumiste ! Pourquoi ne pas les écrire ?</p> - -<p>— Parce que ça m’ennuierait.</p> - -<p>Aussi bien, Ernest Raynaud, le commissaire -de police-poète, a dit ce qu’il fallait -dire, comme il fallait le dire, dans sa <i>Mêlée -symboliste</i>, où il a silhouetté (je cite ses -propres paroles) « quelques-unes des figures -qu’on coudoyait chez Charles Cros, le jeudi -soir : Ajalbert, <a id="allais"></a>Alphonse Allais, d’<a id="esparbes"></a>Esparbès, -Haraucourt, <a id="marsolleau"></a>Marsolleau, Willy, etc., extraordinaire -mélange de talents disparates… », ce -qui incitait l’historiographe à d’intéressantes -réflexions sur « la bigarrure des esprits et la -diversité d’un âge caméléon ». C’était le temps -où Georges Lecomte, caporal d’infanterie et -symboliste, faisait siffler sa <i>Cravache</i>.</p> - -<p>Certains jeunes trouvent ce fouillis « grotesque ». -Mais le <i>superréalisme</i> actuel, jugé -par Lamandé « caricatural », l’est-il moins ?</p> - -<p>Pour divertir Apollinaire, j’évoquais la -mémoire d’un quarteron de poètes disparus, -auxquels on reconnaissait jadis un flamboyant -génie et dont quelques-uns avaient -sans doute du talent.</p> - -<p>Nombre d’entre eux ont fait, dans l’océan -de l’oubli, un plongeon définitif. Qui connaît -encore la littérature de l’instituteur Icres, dit -Crésy ? (ou Crésy, <i>dit</i> Icres, mes souvenirs -s’embrument). A force de bassiner Antoine, -ce sous-Léon Cladel avait réussi à lui faire -jouer un acte sanglant : de fanatiques bouchers -se massacraient à coups de couteau, -dans un décor où, sur des tables en vrai -marbre, s’étalaient des escalopes en vrai veau, -mais aussi avancées que les opinions de l’<i>Humanité</i> -et dont la puanteur rendait malades -les spectateurs assis trop près de la scène, qui -sifflaient en se bouchant le nez.</p> - -<p>Dégoûté du théâtre par cette expérience -malodorante, le Pyrénéen aux cheveux en -révolte déclamait avec un accent qui semblait -rouler des pierres dans un gave, des strrrophes -où vibrrrait de la tendresse :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Les danses nous ont assez</div> -<div class="verse i3">Enlacés</div> -<div class="verse">Dans leur tourbillon folâtre,</div> -<div class="verse">Mignonne, voici le tour</div> -<div class="verse i3">De l’amour.</div> -<div class="verse">Et, tu sais, je t’idolâ-â-tre.</div> -</div> - -<p>Sous ces rythmes empruntés à la Pléïade, -Marie Kryzinska (polonaise aux lèvres de -négresse blonde qui prétendait avoir inventé -le vers libre dont le père est en réalité Gustave -Kahn), plaquait des accords minables.</p> - -<p>Mince, blond, atténué, Charles Vignier -murmurait des vers frêles :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Puisque nous aimons le reflet des choses</div> -<div class="verse">Et les souvenirs demeurent en nous,</div> -<div class="verse">Comme le parfum funéraire et doux</div> -<div class="verse">Qui hante l’urne où sont mortes les roses…</div> -</div> - -<p>Il parlait avec courtoisie, non sans affectation, -mais devenait extrêmement grossier la -plume à la main. Dans la <i>Renaissance</i>, il -conseillait avec insistance à M. <a id="bourget"></a>Paul Bourget -(qui ne faisait pas encore, il est vrai, partie -de l’Académie) une bonne tisane « empêchant -de péter en dormant ».</p> - -<p>Un beau matin, à propos d’un vague écho -relatant une altercation au cours de laquelle -M. <a id="champsaur"></a>Félicien Champsaur avait reçu, ou donné, -des gifles, Vignier tua d’un coup d’épée le bon -gros Robert Caze. Tout le monde en fut surpris.</p> - -<p>Les revues littéraires s’entre-dévoraient -depuis les <i>Ecrits pour l’Art</i>, bafouant le symbolisme -traîné par <a id="dujardin"></a>Edouard Dujardin « dans -une ornière de décrépitude et de niaiserie métaphysique », -jusqu’à la <i>Revue Indépendante</i> -où les rancunes naturalistes dénonçaient le -néant cérébral (<i>sic</i>) de Charles Morice et des -« jongleurs abêtis… inventés par l’insidieux -thuriféraire Anatole France ».</p> - -<p>A me voir souffler sur ces charbons -presque éteints pour en tirer de fugitives étincelles, -Guillaume Apollinaire pétillait de joie.</p> - -<p>— Un tel, Willy, vous l’avez connu ? Et -Chose aussi ? Et Machin ? Et <span lang="en" xml:lang="en">So and So</span> ? Veinard ! -Et Catulle Mendès dans sa jeunesse ? -Parlez-moi de lui, grand frère, parlez-moi de -lui… Est-ce vrai qu’il fit tout pour entraver -la réussite du <i>Pèlerin passionné</i>, dont Ernest-Charles -vitupère le lyrisme « poussif » ?</p> - -<p id="moreas">… L’altier Papadiamantopoulo, dit Moréas, -Ernest Raynaud le peint « toujours ganté -de blanc, lustré, frisé, sanglé, la boutonnière -fleurie, orné de cravates multicolores et de -plastrons rigides… ». Je l’ai vu moins coruscant, -beaucoup moins, la chemise isabelle, les -ongles endeuillés. N’est-ce pas, <a id="marsan"></a>Eugène Marsan, -dont les tours de phrases eussent ravi -Toulet : « Vous avez pu le voir au Napolitain, -qui avait une jaquette fatiguée avec un -tube roussi, et pour étirer sa moustache, -comme il se plaisait à faire par un geste démodé -et charmant, il montrait sans embarras -des manchettes, et rondes, qui n’étaient pas -du matin même… ».</p> - -<p>Il lâchait volontiers des axiômes que son -gras accent levantin bonifiait encore : « Jè -suis un Baudèlaire avec plus de couleur ».</p> - -<p>Aujourd’hui, les écrivains d’Action française -exaltent ce grec dont l’iconoclaste Renée -Dunan attaque « l’effarante banalité ». Jadis, -même désaccord parmi les critiques.</p> - -<p>Sur son compte, les opinions divergeaient -bizarrement alors que <a id="barres"></a>Barrès voyait dans -Moréas (première manière) « un sauvage -assemblant ses colliers de guerre » et <a id="huysmans"></a>Huysmans -une « poule de Valachie picotant des -verroteries multicolores », Charles Maurras -le saluait comme un des vainqueurs des -grands barbares blancs, restés anonymes chez -Verlaine, mais qu’il baptisait lui : « Rosetti, -Swinburne, Shelley, Ibsen, Tolstoï, etc. ». Et -Camille Mauclair haussait les épaules devant -les vers ( ?) de vingt pieds commis par Moréas -qui se vantait d’allonger l’octosyllabe -primitif « jusqu’où la nécessité musicale en -décidera… ». O subjectivisme périlleux ! O -arbitraire !</p> - -<p>A propos de métrique, un souvenir, vous -permettez ?</p> - -<p>Quelques jours avant de blesser en duel -<a id="darzens"></a>Rodolphe Darzens, Moréas me lut un de ses -poèmes, en alexandrins réguliers, dont j’ai -oublié le sujet et le titre. Il lisait admirablement. -Je le complimentai comme il sied. Ensuite :</p> - -<p>— Pourquoi donc as-tu glissé, parmi ces -alexandrins, un vers d’onze pieds ?</p> - -<p>— Un hendécasyllabe ? Tu es fou ?</p> - -<p>— Pas fou du tout ! Tu as écrit « Oiseaux -fabuleux, oiseaux bleus, oiseaux roses… » -Compte sur tes doigts.</p> - -<p>Il devint vert (c’était sa façon de pâlir), réfléchit -longuement, le front plissé ; puis, rasséréné, -il clama son vers revu et augmenté : -« Oiseaux miraculeux, oiseaux bleus, oiseaux -roses ».</p> - -<p>Il avait repris sa superbe coutumière et -tortillait sa moustache noire.</p> - -<p class="c">(2 Az<sup>03</sup>Ag + K<sup>2</sup>S = 2 Az<sup>03</sup>K + Ag<sup>2</sup>S)</p> - -<p class="noindent">l’air plus que jamais avantageux, « matamoréas » -comme nous disions au Quartier -Latin.</p> - -<p>« Garçon, un second bock ! » On parla -d’autre chose. Il ne fut plus question de métrique -jusqu’au moment du départ, où le -poète me recommanda d’un air détaché : -« Ne raconte pas ça… <i>Ils</i> sont si bêtes !… ».</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Peu avant la guerre, j’envoyai à Guillaume -Apollinaire quelques anecdotes de ces temps -héroïques, rédigées à la hâte ; en retour, il esquissa -de moi, dans les <i>Marges</i> un croquis -flatteur et flatté : « … Talent spirituel, nourri -de bonnes lettres… Il confectionne à souhait -les acrostiches satiriques et défend l’hellénisme -comme un florentin… ». Une politesse -en vaut une autre.</p> - -<p>Voici quelques-uns de mes feuillets qu’il -dut égarer, je suppose :</p> - -<p id="mendes">Catulle Mendès, gros mangeur, était cependant -fin bec. Même, il lui arrivait de cuisiner -en personne, comme Alexandre Dumas -père, mais sans atteindre à la maîtrise de -<a id="gunsbourg"></a>Gunsbourg-le-Monégasque dont certains macaronis -s’avèrent dignes de figurer sur la -Table des Olympiens : « Jupiter, s’il était -malade, reprendrait l’appétit en tâtant d’un -tel mets ».</p> - -<p>Volontiers, il mêlait à l’élaboration de ses -chefs-d’œuvre culinaires un peu de fantaisie -romantique, le vieil éthéromane inoubliablement -dressé parmi les <i>Fantômes et Vivants</i> -de Léon Daudet ; c’est ainsi qu’un soir il convia -quelques amis à déguster un plat de cèpes -à la provençale préparés par ses soins et dans -lequel il entrait, Dieu me pardonne, plus d’ail -que de champignons !</p> - -<p>Il y avait là le très érudit Gustave Kahn au -masque mongol ; le verveux <a id="courteline"></a>Courteline pour -la moindre fantaisie duquel je donnerais tous -les in-folios des « penseurs » professionnels ; -<a id="descaves"></a>Lucien Descaves, parigot réfléchi, perspicace -et buté. Qui encore ? <a id="arene"></a>Paul Arène, un petit -homme de Sisteron, qui avait un joli talent en -Provençal et un exécrable caractère en français… -Mendès exultait : les deux coudes sur la -table, les cheveux en désordre, sa barbe -blondie toute brillante de graisse reposant -sur une lavallière de surah crème, tachée de -bourgogne, il pérorait, la bouche pleine, sur -la poésie, la cuisine et l’amour.</p> - -<p>(Or, cela se passait en des temps très anciens, -Daniel Wilson, député d’Indre-et-Loire, -ayant vendu trop de décorations, son -beau-père, le Jurassien Grévy, avait dû, -souffleté par l’indignation populaire, quitter -l’Elysée bien malgré lui. Dans la rue, on entendait -brailler les camelots vengeurs : Ah ! -quel malheur d’avoir un gendre !…)</p> - -<p>Cette année-là, inquiété par la gloire naissante -de Moréas, Catulle Mendès décida, non -sans peine, l’<i>Echo de Paris</i> à s’assurer la collaboration -du « bel Hellène » qui, dans ses -manifestes, déclarait la langue française en -décadence depuis le <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle. Astucieusement, -il glissa dans l’oreille du débutant : -« Ne faites aucune concession à la plèbe lisante, -affirmez vos principes. » L’autre ne -demandait qu’à les affirmer. Il s’appliqua -doctement à faire revivre les « grâces et mignardises » -du <small>XV</small><sup>e</sup> siècle en trois contes que -« sigilla le los de ses plus affinés disciples », -mais dont l’archaïsme rébarbatif affola les -lecteurs habitués aux Zévacochonneries des -feuilletons populaires. L’<i>Echo</i> se hâta de -congédier ce collaborateur dangereux. Le -tour était joué.</p> - -<p>La principale amie de Mendès était alors -<a id="gerard"></a>Lucy Gérard, blondinette frêle, en l’honneur -de laquelle il fignolait des madrigaux -d’un tarabiscotage érotique, nuance cuisse de -nymphomane émue. Il la désignait par des -périphrases dont la préciosité de Far-West -rappelait à la fois <a id="aimard"></a>Gustave Aimard et Mlle de -Scudéry : l’idiome d’un Peau-Rouge suivant -le sentier de la guerre dans le Pays du Tendre.</p> - -<p>Et les reporters de l’<i>Echo de Paris</i> écarquillaient -des yeux larges comme des pièces -de cinq francs (en argent) lorsqu’ils entendaient -le Maître dire à l’Aimée, tout en corrigeant -ses épreuves : « Mignonne-oiselle-si-légère-que-vous-vous-posez -sur-une-branche-de-rosier-sans-la-faire-ployer, -donnez-moi -une plume neuve, la mienne crache ».</p> - -<p>Or, Mendès soupçonnait Lucy aux yeux -purs de regarder avec trop d’intérêt la cambrure -héroïque de Moréas et les moustaches -de plus en plus noires que ce palikare effilait -avec une crânerie très « indépendance hellénique ». -Après avoir évincé le littérateur, -il fallait débusquer l’amoureux. Bon.</p> - -<p>Un soir, à la brasserie Pousset, l’auteur de -<i>Syrtes</i> qui avait déjà bu comme une sablière -chez Mendès et que son hôte, insidieusement, -poussait aux plus dangereuses vantardises, -s’affirma « ingrisable », appuyant ce dire -d’ivrogne d’admirables histoires de beuverie -que Lucy écoutait, palpitante d’extase. Il -était déjà saoul de son éloquence, quand -Mendès susurra d’une voix douce : « Dans la -jolie petite ville d’Heidelberg, nous autres, -étudiants en théologie ( ? ! ?) nous préparions -les soirs de <i>Commers</i>, une boisson diabolique : -cognac, stout et absinthe. Nul n’y résistait -et je me demande si vous-même… »</p> - -<p>Douter de la capacité de Moréas ? Blasphème ! -Déjà, le Grec appelait à grands cris -le garçon qui remplit de l’infâme mixture -une vaste chope. Moréas l’avala d’un trait. -Il eut tort.</p> - -<p>Livide, il dut restituer et le flot sans honneur -de ce trop noir mélange et son dîner. -Ce spectacle sans poésie lui enleva tout prestige -aux yeux de Lucy qui, cependant qu’on -fourrait dans un sapin le buveur effondré, -murmurait au machiavélique Mendès d’un -petit air dégoûté :</p> - -<p>— Vraiment, Catulle, je ne comprends -pas que tu me fasses fréquenter de semblables -pochards !</p> - -<p>Il y avait, contre Mendès, dans la gent -littéraire, beaucoup de haines. M. Fuss-Amoré -le déteste encore aujourd’hui. Chez le « bibliopole » -Vanier, j’entendis souvent <a id="verlaine"></a>Verlaine, -affolé par des rancunes qu’avivait -l’alcool, vociférer d’abominables injures contre -« Crapule Mendax ».</p> - -<p>Chez Hérédia, J.-H. Rosny (qui éprouve -pour la Science une passion <i>poétique</i>, mais -non malheureuse, bien que Marcel Boll — <i>Mercure</i>, -nov. 1924 — prétende que, sur ce -terrain, il n’a jamais écrit « une ligne qui se -tienne »), Rosny — qui n’a jamais laissé sa -raison au fond des pots — se formalisa, certain -samedi, des quolibets dont Mendès criblait -son exposé du système de Gall et déclara, -phrénologue offensé : « Catulle a un crâne de -singe ; d’ailleurs il a singé tous les poètes de -génie. » Le maître sonnettiste des <i>Trophées</i> -protesta, mais Catulle affecta de rire très -haut. Fit-il pas mieux que de se plaindre ?</p> - -<p>Au reste, le trop souple virtuose ne niait -pas son manque de personnalité ; mais il l’attribuait -à sa race. Devant moi, il dit un soir -à Gustave Kahn qui l’écoutait en mâchouillant -un grêle cigare noir :</p> - -<p>— Nous autres sémites, nous sommes de -merveilleux assimilateurs, mais il ne faut -rien nous demander d’original.</p> - -<p>— Par exemple !</p> - -<p>— C’est l’évidence même. Citez-moi un -juif, un seul, qui ait créé quelque chose.</p> - -<p>— Et Spinoza ? jeta le poète des <i>Palais -nomades</i>.</p> - -<p>(On aurait pu discuter <i>l’Ethique</i>, invoquer -l’influence cartésienne ; j’aurais voulu jouer -Descartes sur table. Mais Mendès redoutant -l’érudition de Kahn, préféra s’en tirer par -une pirouette).</p> - -<p>— Ah ! Ah ! s’écria-t-il avec son rire bizarre, -comme renâclé, ah ! ah ! Spinoza ! J’ai -toujours pensé que la mère de cet opticien -avait eu des faiblesses pour quelque polisson -de chrétien…</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Je pourrais mettre au jour d’amusants -détails qui égaieraient les ennemis de Mendès ; -je ne le fais pas, d’abord parce qu’il -adorait son beau petit Primice (la <i>Prière sur -l’Enfant mort</i>, de la mère douloureuse, restera) -ensuite parce qu’il pratiquait le pardon -des injures. Un jour que je lui disais mon -regret de l’avoir, au temps de ma jeunesse, -harcelé de sottes agressions, il m’arrêta :</p> - -<p>— Ne vous excusez pas, mon cher Willy. -Il est nécessaire que l’irrespect des jeunes -générations se dresse contre leurs prédécesseurs, -exception faite, bien entendu, de Victor-Hugo -qui est impeccable, intangible, etc. -(<i>couplet sur Hugo-Dieu</i>).</p> - -<p>— Merci, maître. D’ailleurs, j’espère bien -que vous n’avez jamais lu ces niaiseries…</p> - -<p>— Détrompez-vous ! Je peux même vous -citer une de vos comiques boutades.</p> - -<p>— Non, non, je n’y tiens pas !</p> - -<p>— Mais si. C’était très drôle et très juste, -ma foi, car en ce temps-là je ne sais quel -donjuanisme m’incitait à me vanter immodérément -de mes succès féminins, à la vérité -nombreux. Et je me souviens que dans un -article amusant… si, si, mon cher Willy, il -était fort amusant… vous compariez le talent -des écrivains en vogue à diverses boissons. -Armand Silvestre était assimilé, par -votre verve caricaturale, au « vespétro » et -Léon Cladel, dont vous blaguiez la chevelure -hantée, au « piquepoux ».</p> - -<p>— C’était d’un goût exécrable.</p> - -<p>— Laissez-moi finir : Coppée vous rappelait -« le p’tit bleu de Suresnes ». Quant à moi, -vous m’appeliez, j’en ris encore ; Ah ! ah !… -Vous m’appeliez « le vain du rein ».</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Evidemment, Mendès eut toujours cette -faiblesse de raconter les conquêtes qu’il prétendit -remporter toute sa vie, même après -avoir dépassé depuis longtemps l’âge où « il -portait fièrement la honte d’être beau ». Il -avait composé une ballade au refrain vantard : -« Quand j’ai fini je recommence ». -Malheureusement pour lui, plusieurs amies -s’appliquaient à détruire malignement cette -trop flatteuse légende ; leur rosserie déclarait -les amours du poète et sa littérature également -inconsistantes.</p> - -<p>Il y a une trentaine d’années, même davantage… -voyons, je venais de me marier, -c’est bien ça… j’habitais alors rue Jacob, 28, -une morne maison sur laquelle on n’attend -que mon décès pour apposer une plaque de -marbre. Donc, en 1893, une étudiante russe -en visite chez moi interrogea <a id="moreno"></a>Marguerite -Moreno, qui bavardait dans un coin avec ma -femme, sur ce sujet délicat :</p> - -<p>— Dites, chère amie, est-ce que vraiment -ce poète Catulle Mendès est un amant extraordinaire ?</p> - -<p>— Lui ? répondit l’actrice au nez pointu, -c’est un charmant causeur.</p> - -<p>Tout en truffant de rosseries calembouriques -une chronique parisienne pendant que -ces dames jacassaient, je les entendais malgré -moi et je ne pus m’empêcher de rire.</p> - -<p>Moreno s’en aperçut et, l’étudiante russe -à peine partie, me combla des plus réjouissantes -précisions sur celui qu’elle surnommait -familièrement « Tulle de Caca ».</p> - -<p>— Mon vieux Willy, tu penses bien que, -devant cette vierge des steppes impollués je -ne pouvais entrer dans les détails.</p> - -<p>— Je suis sûr qu’il y a de quoi faire rougir -le papier de tournesol.</p> - -<p>— Que tu dis ! Ecoute, chauve discret, -pour qui je n’ai rien de caché : Mendès, toute -la nuit, il me lit ses vers… et le matin, il me -rate.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch8">CHAPITRE VIII</h2> - -<p class="d">Un pastiche de <i>Rostand</i>. — <i>Jean Richepin</i> vilipendé par <i>Bouchor</i>. — <i>Mme -Purnode</i>, chanteuse aphone. — <i>Camille Pelletan</i>, acrobate -occasionnel, rate son tour.</p> - - -<p>Une revue organise des concours de pastiches. -Ça vaut mieux que d’aller au café. De -tout temps, en France, on a prisé ce jeu. -<a id="sorel"></a>Albert Sorel, « sévère historien dans la -tombe endormi » (les historiens finissent tous -ainsi, quel que soit leur degré de sévérité), -réussissait le Victor Hugo à merveille. <a id="drouet"></a>Juliette -Drouet — la « Juju » au grand « Toto » — s’y -serait trompée.</p> - -<p>Le « parfait plagiaire » <a id="masson-g-a"></a>Georges Armand -Masson, successeur de Pellerin, l’admirable -« copiste indiscret », fabrique des simili -dignes des « A la manière de… », ces chefs-d’œuvre -de mes amis <a id="reboux"></a>Reboux et <a id="muller"></a>Muller. <a id="richepin"></a>Richepin -a été pastiché, avec infiniment d’adresse, -par quelqu’un dont je ne révèlerai pas -le nom, parce que je l’ai oublié.</p> - -<p>Il existe une violente apostrophe à Guillaume -II où bouillonnent des alexandrins de -ce goût :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Oui, crève comme un chien sur le bord d’une ornière !</div> -<div class="verse">Crève ainsi qu’un crapaud dans le fond d’un fossé !</div> -<div class="verse">Que la race des loups s’en retourne en poussière…</div> -<div class="verse">Etc., etc…</div> -</div> - -<p>Cette pièce convulsive signée « Jean Richepin, -de l’Académie Française », imprimée -sur des cartons format <span lang="en" xml:lang="en">post-card</span>, fut répandue -en Suisse à profusion pendant les premiers -mois de la guerre.</p> - -<p>Collaborateur à cette époque de la <i>Suisse -génevoise</i>, dirigée par le charmant francophile -<a id="martinet"></a>Martinet<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, je m’inscrivis en faux -contre cette assertion. Richepin m’envoya, à -ce sujet, des lignes amusées.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> En 1924, la <i>Suisse</i> étant devenue la propriété d’un -monsieur Cramer qui a marié sa fille à un officier allemand, -les rédacteurs français Delévraz, Louis Schneider et -moi furent sacqués vivement.</p> -</div> -<p>« <span class="i">Ah non, parbleu, ces vers indignés ne -sont pas de moi, cher Willy ! Vous l’aviez subodoré -très justement… Donc, démentez. Je -l’ai déjà fait à l’<i>Intransigeant</i>, et aux <i>Annales</i>. -Mais en vain ; et cette espèce de « Christ au -Vatican » (toutes révérences gardées) reste, -pour beaucoup, mon chef-d’œuvre. Qu’y -puis-je ? Il m’a valu, du moins, la joie de votre -souvenir, etc…</span> »</p> - -<p>Ni mes articles, ni sa lettre ne purent extirper -cette croyance des cerveaux helvétiques -et, comme le prévoyait ce psychologue, il -se trouve encore des gens, convaincus sinon -lettrés, pour dire autour d’une « fondue » -arrosée d’un joli « fendant » :</p> - -<p>— Diable de Richepin ! Jamais il ne veut -faire mieux !</p> - -<p>Non seulement cette légende n’afflige pas -le bénéficiaire du prix Osiris (100.000 francs, -ma chère), mais elle l’égaye.</p> - -<p>… Lorsque <a id="rostand"></a>Rostand mourut, c’est Richepin, -alors Directeur de l’Académie, qui devait, -conformément au règlement, déclarer digne -d’entrer « <span lang="la" xml:lang="la">in illo docto corpore</span> » le gendelettre -choisi pour remplacer l’auteur de <i>Cyrano</i> -et de Maurice…</p> - -<p>L’immortel défunt était poète de son état, -peut-être s’en souvient-on encore ; Richepin -exerce la même profession. C’est pourquoi -l’Académie voulait, à ce que prétendirent -quelques reporters facétieux, enjoindre au -porte-lyre accueilli dans son vénérable sein, -d’édifier l’éloge de Rostand non en vile prose, -mais dans la langue des Dieux, qui est aussi -celle de M. Jean Rameau. (<span lang="la" xml:lang="la">Credat judæus -Apella…</span>).</p> - -<p>Jadis, la presse parisienne discuta passionnément -une action de grâces académique, précisément -signée « Rostand », écrite en -alexandrins réguliers. J’ai mes raisons pour -me rappeler les détails de cette histoire.</p> - -<p id="adam">Dans la <i>Nouvelle Revue</i>, grave recueil fondé -par Mme Adam (Juliette Lamber), un certain -Henry Gauthier-Villars, auteur de travaux -peu lus sur le <i>Mariage de Louis XV</i> et -autres bobards historiques, publia d’importants -fragments du discours de réception -« primitivement esquissé en vers » affirmait-il, -« par Rostand ». En cette page inachevée, -le brillant marseillais évoquait ses souvenirs -de la Provence, de la Méditerranée…</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">J’en conviens, vous avez réalisé le rêve</div> -<div class="verse">Que j’ai conçu là-bas, tout enfant, sur la grève</div> -<div class="verse">De Provence, où le rythme immortel de la mer</div> -<div class="verse">Apporte, avec l’odeur du goémon amer,</div> -<div class="verse">L’arôme des lauriers et des myrtes d’Athènes.</div> -<div class="verse">Là j’entendis se réveiller des voix lointaines</div> -<div class="verse">De joueuses de flûte et d’aèdes pensifs.</div> -<div class="verse">Souvent, tandis que l’eau brisait sur les récifs</div> -<div class="verse">Eclaboussant mon front de sel vif et d’iode</div> -<div class="verse">J’ai reconnu les chants d’Eschyle et d’Hésiode ;</div> -<div class="verse">D’autres fois, le mistral faisant rire un galet,</div> -<div class="verse">J’ai supposé qu’Aristophane me parlait…</div> -</div> - -<p>Tous les journaux reproduisirent cette -trouvaille ; deux ou trois seulement soulevèrent -des objections. Parmi les rostandistes -qui l’accueillirent avec plus de ferveur que -de sens critique, l’excellent <a id="claretie"></a>Jules Claretie se -distingua par son exaltation. Dans un article -de tête du <i>Figaro</i> (29 mai 1903), il écrivit, -charmé de ce petit morceau qu’il comparait -à des pétales de roses jetés au vent :</p> - -<p>« … Chez ce Français de pure race, il y a -de l’Athénien par la grâce et le charme, de -l’Aristophane par l’ironie et le caprice. Il y a -aussi du rêveur de légendes », etc.</p> - -<p>Il y avait, à l’en croire, bien d’autres choses -encore, Claretie les énuméra toutes. Mais, -le lendemain, il reçut de Gauthier-Villars une -lettre qui doucha ses enthousiasmes et dans -laquelle le facétieux pasticheur s’avouait, -sans remords, l’auteur de la pièce imprudemment -admirée.</p> - -<p>Edmond Rostand s’amusa beaucoup de -cette supercherie. Claretie, moins. Quant à -Richepin, il faillit crever de rire, le cher -« Richop » méchamment caricaturé par le -fils de son ami d’enfance, <a id="bouchor"></a>Bouchor, dans -l’<i>Ironie sentimentale</i>, où les jolies notations -abondent, et les gaffes<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Voici la plus grosse : « A cinquante ans, trop de jeunesse -chez une femme vous arrête ». Cher confrère adolescent, -croyez-en quelqu’un qui connaît les quinquagénaires -mieux que vous, ce n’est pas l’excès de jeunesse qui les -arrête, c’est l’article 354 du Code Pénal et l’article 355 mêmement.</p> -</div> -<p>En ce bouquin mal fichu mais non sans talent, -Jean, fils de Maurice, traite Richepin de -« retentissant imbécile », toujours prêt à -« faire un rétablissement sur la barre-fixe de -la réclame » etc. Bref, il cherche de son -mieux à le ridiculiser.</p> - -<p>Il perd son temps. Celui qu’il attaque sans -succès possède le « gri-gri » sauveur… mais -non, au lieu de parler nègre, déformons, à -son intention, la strophe de <a id="malherbe"></a>Malherbe que -Moréas scandait souvent, au Vachette, de sa -voix rauque et puissante :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Apollon, à portes ouvertes,</div> -<div class="verse">Laisse Jean Richepin cueillir</div> -<div class="verse">Les belles feuilles toujours vertes</div> -<div class="verse">Qui gardent les gens de mourir…</div> -</div> - -<p class="noindent">… de mourir sous les coups du ridicule lequel, -en France, tue à dire d’expert.</p> - -<p>Cet académicien est invulnérable. Il a pu -bondir sur une scène de théâtre, ceint d’un -yatagan, enturbanné de pierreries, des anneaux -d’or aux oreilles et, dans cet accoutrement -d’une couleur locale indoubitable, jeter -les alexandrins de son <i>Nana-Sahib</i>, personne -n’a trouvé ce poète ridicule.</p> - -<p>Je l’ai vu, arpentant à grandes enjambées -la galerie supérieure du Kursaal d’Ostende -et, de là, cambré dans une redingote qui ne -réussissait pas à l’embourgeoiser, laisser tomber -sur un auditoire de baigneurs, où dominait -le Boche, des paradoxes enflammés, d’illusoires -plans de conquêtes orientales dont il -prêtait à Napoléon I<sup>er</sup> l’aventureuse folie ; il -n’était pas ridicule.</p> - -<p>Il n’est pas ridicule non plus, Saint-Sébastien -des <i>Annales politiques et littéraires</i>, -transpercé par les regards de trois cents fillettes, -hypnotisées dès qu’il leur barytonne à -pleine gorge les vieilles chansons de France.</p> - -<p>Critique dramatique en province, il eut -l’imprudence d’écrire d’une dame qui chantait -mal : « Elle chante mal ». Furibonde, elle -l’attendit à la porte du théâtre et le gifla. Le -lendemain, il était souriant et publiait dans -son journal un cartel désopilant : « Madame, -je vous demande une réparation par les… -charmes : nous irons sur le terrain, nus jusqu’à -la ceinture ; les corps à corps ne seront -pas interdits, non plus que l’usage de la main -gauche, etc., etc. » Et la virago fut amplement -ridicule.</p> - -<p>De tout temps, le sexe fort — c’est les -dames que je veux dire — s’est regimbé -contre la critique, âprement ; que l’on se souvienne -de Louise Collet (née Revoil) se précipitant -sur Alphonse Karr, le couteau à la -main… Récemment, <a id="carlier"></a>Madeleine Carlier, -rayonnante d’orgueil, répétait « J’osai frapper -José Frappa ».</p> - -<p>A moi-même, chétif, il advint d’encourir -les fureurs d’une artiste du Théâtre de Genève, -la dame Purnode, si ma mémoire est -fidèle, manquant de talent à un tel point que -les bravos salariés de ses « romains » ne -pouvaient faire illusion à personne. Après -une navrante représentation de <i>Thaïs</i>, obsédé -par cette bouche de poisson pâmé, d’où ne -sortaient que d’insaisissables sons, je la traitai, -dans mon compte-rendu, de « carpe éolienne ».</p> - -<p>Furieuse, elle s’embusqua dans un couloir -obscur et, lorsque je passai sans méfiance à -sa portée, d’un revers de main vindicatif elle -fit voler mon monocle en l’air, au risque de -m’éborgner.</p> - -<p>— Décidément, opinai-je, en ramassant le -cristal orbiculaire, elle ne peut rien faire sans -le secours de la claque.</p> - -<p id="montegut">Et Montégut, du <i>Petit Parisien</i>, qui passait -par Genève en revenant d’Allemagne, -ajouta, avec ce coquin d’accent provençal -que j’aime tant : « Hé bé, fiston, toi qui la prétendais -laide, elle t’a tout de même tapé dans -l’œil ! »</p> - -<p>Si nous revenions à l’ami Richepin qui possède -un torse d’écuyer et le mépris du <span lang="en" xml:lang="en">cant</span> -dira t’on. Avant Jean Bouchor, des malingres -ont voulu ridiculiser son amour des exercices -physiques ; ils ont échoué. C’est merveille de -le voir exécuter les tours de force que lui enseignèrent -des bohémiens au cours de ses vagabondages -juvéniles. Prodigieux de souplesse, -il prouve également l’agilité de sa -dialectique en informant les philistins tentés -de mépriser ses acrobaties que, toutes, elles -nous viennent de l’Antiquité. Il écrase les -objections sous un vase étrusque exposé au -Louvre ; il éclaire son raisonnement à l’aide -d’une fresque de Pompéï ; il ferme la bouche -de son interlocuteur avec un texte irréfutable -d’Aulu-Gelle.</p> - -<p>Dans les bureaux de <i lang="la" xml:lang="la">Comœdia</i>, devant -<a id="renard-jules"></a>Jules Renard au sourire pincé, à dessein de -convaincre mon incompétence que les Anciens -connaissaient déjà le foot-ball, Richepin me -récita deux pages de Galien décrivant avec -une stupéfiante exactitude anticipée les péripéties -d’une mêlée, j’allais écrire d’un -« <span lang="en" xml:lang="en">scrummage</span> ». Et, pour m’achever, il lança -de sa voix métallique l’amusante protestation -geignarde d’un joueur de « <span lang="la" xml:lang="la">Harpastum</span> » -dont une bagarre vient d’endommager le cou :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Oimoi, kakodaimôn, ton trachélon ôs échô !</div> -</div> - -<p>— Vous vous rappelez bien, vieux Willy, -ce vers d’Antiphane ?</p> - -<p>— Heu, heu, vaguement…</p> - -<p>Un de ses amis, comme lui ancien élève de -l’Ecole Normale, mais tombé dans la politique, -<a id="pelletan"></a>Camille Pelletan, imitait ses prouesses -gymniques d’assez loin, à l’époque où, ministre, -il abreuvait d’avanies les grands chefs -de la marine, en dépit des petites affiches -manuscrites placardées dans les couloirs du -ministère par des mains anonymes : « Soyez -bon pour les… amiraux ».</p> - -<p>Beaucoup moins entraîné que le Touranien, -le désorganisateur de la flotte française était -néanmoins parvenu, grâce à sa persévérance -et à la patience de Richepin, à « faire le crapaud », -ce qui consiste, comme chacun sait, à -passer les deux jambes en arrière, par dessus -les épaules, puis à les croiser en ramenant les -pieds sous le menton.</p> - -<p>Certain soir qu’il s’ennuyait, chez lui, Camille -Pelletan s’avisa de se déshabiller complètement, -pour faire le crapaud tout seul, -sans son professeur. Il y réussit trop bien ! -Malgré d’énergiques efforts, il ne parvint -plus à décrocher ses pieds, noués comme une -cravate, pour les ramener à leur position normale. -Angoissé, l’acrobate occasionnel appela -au secours. Sa bonne accourut, regarda, les -yeux exorbités, ce phénomène et s’enfuit en -poussant des clameurs d’épouvante. On dut -mander un médecin pour remettre en place, -non sans peine, les jambes du « crapaud » -qui, pendant cette opération, sacrait à grand -fracas (les imprécations de Camille !).</p> - -<p>Honteux et confus de cette mésaventure, -prophétisée par le spirituel Mérinos dans une -nouvelle savoureuse, Pelletan jura qu’on ne -le reprendrait plus à risquer de telles fantaisies, -dangereuses dès qu’on a un peu de -ventre.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch9">CHAPITRE IX</h2> - -<p class="d">L’académicien <i>Frédéric Masson</i> demande qu’on me fusille. — Le -compositeur <i>Roze</i> chez <i>Jean Lahor</i>. — Les dîners de <i>Judith Gautier</i>, -wagnérienne. — Un frère de <i>Victor Hugo</i> à Charenton. — <i>Liszt</i> -chez <i>Mme Erard</i>.</p> - - -<p>Pendant la guerre, pour avoir confessé -que je restais partisan « inchangé » de la -musique wagnérienne, j’ai reçu plusieurs -lettres où l’on me disait, entre autres douceurs -« Si vous aimez Wagner, c’est que vous -êtes un sale boche ». Puissamment raisonné ! -Alors, si j’aime le thé, je suis un sale Chinois ?</p> - -<p>En 1914, l’académicien <a id="masson-frederic"></a>Frédéric Masson, — on -eût dit le colonel Ramollot assez gris -pour s’être trompé d’uniforme — réclama -patriotiquement, dans l’<i>Echo de Paris</i>, le peloton -d’exécution pour tous les wagnériens -en général et pour moi en particulier.</p> - -<p>J’aurais pardonné cette opinion à l’extravagant -collectionneur de bretelles napoléoniennes -dont Camille Mauclair — étrange ! -étrange ! — a célébré un jour la courtoisie ( ?) -si, dans le même article, il n’avait eu le culot -de déclarer le rondouillard <i>Noël</i> d’Adam supérieur -à… <i>Parsifal</i> ! Ces fétides propos me -montèrent au nez et malgré les objurgations -d’<a id="simon-henry"></a>Henry Simon, son directeur et mon ami, -pour qui l’habit vert est « Tabou », j’accrochai -au derrière de ce vieux schnock des invectives -de choix dont il eut l’imprudence de -se montrer marri. Lors, je récidivai, dansant -de joie, car le mot de Gavarni reste vrai : -« Les marris me font toujours rire ».</p> - -<p>En dépit des épitres comminatoires et des -articles baveux je continuai de vénérer le -titan de Bayreuth dont (en certaines occasions) -la musique, aujourd’hui encore « me -prend comme une mer ». Et Debussy lui-même -n’a pu me guérir complètement de ce -qu’il tenait pour une maladie mortelle. Certes, -un charme invincible émane des tendresses -dont Pelléas enveloppe Mélisande aux longs -cheveux ; je le subis, mais il n’efface pas les -amours anciennes. Et la volupté aiguë des -accords de neuvième dont s’enivrent dangereusement -ces enfants aux perversités -presque innocentes ne peut abolir, en mon -cœur fidèle, le souvenir du cor de Siegfried -jetant, à travers le mouvant rempart des -flammes magiques l’allègre défi de sa fanfare.</p> - -<p>Ce Wagner, m’objectaient des lecteurs assidus, -mais ballots, ce Wagner, vous oubliez -donc qu’il est Allemand ? Pas le moins du -monde. S’il avait pu naître à Paris et l’aigre -<a id="saint-saens"></a>Saint-Saëns à Leipzig, ça me ravirait. Malheureusement -on ne m’a pas consulté…</p> - -<p>D’ailleurs je ne pousse pas l’amour du -« <span lang="de" xml:lang="de">Tondichter</span> » jusqu’à chérir ses « épigones », -pour parler comme les Allemands -qui se rappellent leurs études grecques ; il y a, -dans nombre de villes germaniques, des chefs -d’orchestre et des compositeurs hypowagnériens -qui rééditent les formules du maître -jusqu’à plus soif ; confections niaisement -adroites, auxquelles je préfère n’importe -quelle inspiration personnelle de Massenet, -voire de Puccini.</p> - -<p>Sur ce point, André Cœuroy me donne raison -et quand j’ai l’assentiment d’André -Cœuroy, je me fiche du reste.</p> - -<p>Hélas ! Que j’en ai vu mourir des jeunes -drilles, intoxiqués par ce vénéneux génie ! -L’un d’eux était le compositeur anglais <a id="roze"></a>Roze, -fils de la chanteuse Mary Roze dont la carrière -fut brillante. Musicien fort instruit (<i lang="la" xml:lang="la">rara -avis</i>) il manquait totalement de rosserie -(<i lang="la" xml:lang="la">rarissima avis</i>) mais aussi d’invention. A -Londres, quelques années avant la guerre, -cet homme aimable tint à me jouer le premier -acte de sa <i>Jeanne d’Arc</i>, opéra désolant et -désolé où tous les personnages pleuraient à -l’envi ; rien que dans le prologue, on répandait -assez de larmes pour éteindre le bûcher -de Rouen qui échauffa le talent poétique de -MM. Péguy, François Porché, Schiller, etc.</p> - -<p>Bien entendu, il voulut connaître mon avis -sur sa production. Après quelques circonlocutions -courtoises, poussé à bout par son insistance, -je finis par lui dire :</p> - -<p>— A quoi bon faire chanter à la Pucelle -d’Orléans des mélodies de Gounod sur des -harmonies de <i>Tristan</i> ?</p> - -<p>Il réfléchit un instant. Puis, avec une bonhomie -désarmante, il me demanda :</p> - -<p>— <span lang="en" xml:lang="en">I say</span>, Willy, est-ce que vous aimeriez -préférablement mieux des mélodies de <i>Tristan</i> -sur des harmonies de Gounod ?</p> - -<p>Ce brave Roze, pour rendre service à un -ami qui projetait d’écrire « une grosse volume » -sur Bizet, récoltait avec soin toutes -les anecdotes relatives à son musicien favori, -surtout les fausses. Je l’entends encore, dans -le square frais et verdoyant de Kensington -Garden, me conter, avec une candide émotion, -qu’avant d’entrer au Conservatoire le -futur auteur de <i>Carmen</i> fut examiné par -Meifred : tournant le dos au piano l’enfant -nomma sans une seule erreur tous les accords -frappés par le professeur qui avait soin -de les choisir dans les tonalités les plus éloignées…</p> - -<p>— Et finalement, concluait l’excellent Roze, -professeur Meifred admiratif disait : -« Bravo, <span lang="en" xml:lang="en">my boy</span>, vous entrerez un jour dans -la Institut ».</p> - -<p>Je n’eus pas le courage de détromper mon -interlocuteur en lui apprenant que cette manière -de dictée musicale est de pratique courante -dans les classes de solfège, sans parler -de l’enseignement raffiné donné par les <a id="dalcroze"></a>Jaques-Dalcroze -et les Jean d’Udine, dont les -élèves réalisent, en se jouant, de véritables -tours de force ; je rappellerai qu’au cours de -ses réceptions hebdomadaires, le docteur <a id="cazalis"></a>Cazalis -soumettait sa fille à cette bénigne -épreuve, chaque fois qu’un visiteur entrait -dans le salon de la rue Herran. Il en entrait -beaucoup.</p> - -<p>(Dans d’autres salons, j’ai vu d’autres enfants -des deux sexes, accomplir les mêmes -menues prouesses. Si l’Institut devait récompenser -de si minces exploits, on devrait -agrandir considérablement la bâtisse antique -et solennelle qui fait l’ornement du quai -Malaquais).</p> - -<p>Le précité docteur aimait la musique depuis -que Saint-Saëns lui avait emprunté une -pincée de pentamètres pour servir d’argument -à sa <i>Danse macabre</i>, poème symphonique -avec xylophone obligé, suggérant le bruit -des squelettes entrechoqués : « Zig, et zig, et -zag, la Mort en cadence ».</p> - -<p>Il aimait également la poésie (je ne sais -s’il aimait la médecine). Sans être aussi crevants -que ceux de Léon Dierx… les seuls -dont Mendès ne craignait pas de célébrer les -discutables splendeurs, certain que nul ne -pourrait les lire jusqu’au bout, les vers de -Cazalis, signés « Jean Lahor », s’avéraient -d’une beauté plutôt soporifique. Il fallait néanmoins -feindre de les admirer, sous peine -d’encourir les gronderies d’un vieil ami de la -maison, qui lavait la tête des frigides trop -lents à s’extasier.</p> - -<p>Lahor ni son grondeur ne nous rendaient -heureux.</p> - -<p>Le jour que je l’amenai chez Cazalis, Raymond -Roze ne manqua pas de flétrir, dos à la -cheminée, l’ineptie du public parisien assez -balourd pour n’avoir point compris, en 1872, -la musique de l’<i>Arlésienne</i>. Il riait, croyant -à une fumisterie, quand je lui disais que la -faute incombait au compositeur.</p> - -<p>Rien de plus vrai, cependant ! Une partition -de scène trop réussie ne s’accommode -pas de la demi-perception des auditeurs partagés -entre la compréhension du dialogue et -l’appréciation du décor musical : il faudrait -des cerveaux fortement organisés pour opérer -la dissociation nécessaire à l’intelligence -du double texte, puis la synthèse permettant -de goûter l’accord de ces éléments d’émotion.</p> - -<p>— Roze, mon vieux Roze, répétais-je, -soyez indulgent aux auditeurs simplistes du -Vaudeville, pas fichus de recevoir simultanément -dans l’oreille droite les « préciosités » -(comme disait <a id="reyer"></a>Reyer) de la prose d’Alphonse -Daudet et, dans l’oreille gauche, les fines -trouvailles harmoniques de Bizet. Contempler -le Nord de l’œil gauche et le Sud de l’œil -droit, ça s’appelle loucher ; la première exécution -de l’<i>Arlésienne</i> n’aurait pu réussir que -devant des gaillards atteints de strabisme -auditif.</p> - -<p>— Willy, <span lang="en" xml:lang="en">old chap</span>, vous êtes un phénoménal -type, répondait Roze, imperturbable.</p> - -<p>Et il continuait à fumer sa pipe courte, -bourrée d’un « <span lang="en" xml:lang="en">navy-cut</span> » qui sentait le pain -d’épice.</p> - -<p>Souvent, il me demandait de le « tuyauter » -sur <a id="liszt"></a>Liszt, auquel il comptait, vaguement, -que son ami consacrerait une volume -« encore plus grosse » que celle de Bizet.</p> - -<p>… Liszt, je l’ai vu, trois ou quatre fois, pas -davantage, mais <a id="gautier"></a>Judith Gautier m’a souvent, -très souvent, donné sur lui des détails qu’elle -seule connaissait, détails si curieux que je -n’ose les reproduire tous — par pudeur.</p> - -<p>Bonne Judith, que de confidences elle laissait -ruisseler dans son petit appartement de -la rue Washington, trop encombré de bibelots -pour que la domestique osât le balayer à -fond !</p> - -<p>Elle vivait là — au n<sup>o</sup> 39, je crois — en -compagnie d’un hollandais amorphe, voix de -chapon, barbe teintée d’acajou, le gros compositeur -( ?) Benedictus dont on n’entendait -jamais une note de musique. Personne ne -s’en plaignait.</p> - -<p>Chaque dimanche, autour de la table copieusement -servie (mortadelle, loukoum, -olives noires, ananas, pickles, anchois, sucreries -variées), se serraient des dîneurs invités -au hasard, je pense, ou qui s’invitaient eux-mêmes, -peintres hongrois, boulevardiers anonymes, -membres de l’Ambassade de Chine, -certains assez décoratifs, d’autres remarquables -par leurs décorations plutôt que par leur -décorum, nombreux, en tous cas, à indigner -Despréaux dont le sybaritisme exigeait que -l’on fût à l’aise « assis en un festin ». Parfois, -Judith quêtait des renseignements :</p> - -<p>— Dites donc, Willy, ce petit gros assis -entre Paul Hillemacher et le comte François -de Chevilly, qui est-ce donc ?</p> - -<p>— C’est la première fois que je vois sa bobine. -Si vous interrogiez Benedictus ?</p> - -<p>— Mais c’est lui qui me l’envoie demander -par la bonne ! Autrement je ne vous en -parlerais pas. Ça m’est tellement égal !</p> - -<p>Effectivement, tout lui était égal à cette -femme de l’Islam, aux beaux yeux noirs -inexpressifs, indifférente, indolente, noyée -dans le gras fondu…</p> - -<p>Sa beauté, dont elle ne s’était jamais occupée -beaucoup, les Anciens n’en parlaient -qu’avec extase ; sans relâche ils me récitaient -le sonnet de Victor Hugo « Judith, nos deux -destins sont tout près l’un de l’autre » si -fréquemment que j’avais fini par le prendre -en grippe.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">La mort et la beauté sont deux choses profondes</div> -<div class="verse">Qui contiennent tant d’ombre et d’azur, qu’on dirait</div> -<div class="verse">Deux sœurs, également terribles et fécondes,</div> -<div class="verse">Ayant la même énigme et le même secret.</div> -</div> - -<p>Le dernier vers de ce premier quatrain, -dirait-on pas de l’Henri de Régnier ?</p> - -<p>Sur un mode plus badin c’est également à -Judith Gautier que s’adressait « le Père » -déplorant qu’elle eût refusé son invitation à -dîner, pendant le siège de Paris (Noël 1870).</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Si vous étiez venue, ô Beauté que j’admire,</div> -<div class="verse">Nous aurions fait ensemble un repas sans rival,</div> -<div class="verse">J’aurais tué Pégase et je l’aurais fait cuire</div> -<div class="verse">Pour que vous dégustiez une aile de cheval.</div> -</div> - -<p>D’ailleurs, l’hippophagie inspirait particulièrement -Olympio s’il faut en juger d’après -ce distique anxieux :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Mon dîner me travaille et même me harcèle</div> -<div class="verse">J’ai mangé du cheval et je songe… à la selle.</div> -</div> - -<p>Mais, de toutes ces poésies de circonstance, -c’est à peine si l’indifférente Judith se -souvenait.</p> - -<p>De son talent même — très réel — elle ne -se souciait pas plus que du reste, écrivant -sans effort des pages de belle tenue qui ne -devaient rien aux leçons paternelles, car -Théophile Gautier, elle me l’a répété souvent, -lui avait donné, en tout et pour tout, ce conseil -littéraire : « Ne commence pas deux -alinéas de suite par le même mot, c’est laid à -l’œil ».</p> - -<p>Frantz Jourdain l’accusait de ne pas avoir -« la moindre personnalité » ; c’était peut-être -vrai, après tout.</p> - -<p>A table, somnolente, son chat sur les genoux -elle délaissait ses invités, toute à ses -trois animaux favoris : une tortue mélancolique, -un lézard aux digestions fantaisistes et -M. de <a id="clermont-ganneau"></a>Clermont-Ganneau, membre de l’Institut, -celui que voulait tuer Mme <a id="myriam-harry"></a>Myriam -Harry (orientale vindicative qui salit ses anciens -amoureux en bouquins lourdement -autobiographiques), pour le punir d’avoir -démasqué l’imposture du papa, plus érudit -qu’honnête, dont elle était fière, un vieux juif -enclin à vendre, en les affirmant très authentiques, -des tiares et des manuscrits très chers, -mais très faux, fabriqués par lui très habilement.</p> - -<p>Ses hôtes enfin partis, Judith Gautier ouvrait -son « coffre à trésors » et me montrait -des lettres de Richard Wagner, restées inédites, -qu’elle aurait pu vendre au poids du -radium… « Chère Judith, je me rappelle -cette répétition de <i>Rheingold</i> pendant laquelle -j’ai gardé ta petite main dans les -miennes tout le temps… »</p> - -<p>— Vraiment, Judith, tout le temps ?</p> - -<p>— Dame, puisqu’il l’a dit, ce devait être -vrai.</p> - -<p>D’une autre lettre, écrite pendant la composition -de <i>Parsifal</i>, « Père né après son -fils » j’ai retenu ceci : « Oui, oui, Parsifal va -bien, mais ma robe de chambre en brocard -d’or ne va pas du tout… » Suivaient d’innombrables -détails vestimentaires.</p> - -<p>Judith énumérait les antipathies de Wagner : -« Il avait horreur de Villiers de l’Isle -Adam, entre autres, il affectait de le croire -enragé, il grimpait aux arbres pour échapper -à ses morsures, bouffonnerie dont le pauvre -Villiers s’attristait…</p> - -<p>— Est-il vrai qu’il détestait solidement -Mendès ?</p> - -<p>— Ah ! celui-là, n’en disons rien !</p> - -<p>Judith gardait une aversion inguérissable — elle, -si bonne — pour ce Catulle qu’elle -avait épousé, passant outre à l’intervention -paternelle.</p> - -<p>Que n’ai-je retenu tout ce qu’elle m’a conté -sur Liszt, pianiste hongrois ceinturé d’un -sabre, polygame adulé, pécheur repentant -entré dans les ordres, Liszt, dont l’étourdissante -virtuosité masqua si longtemps un talent -auquel, depuis peu (grâce à Ravel, -Câlvocoressi et aux jeunes de ce groupe intelligent) -on reconnaît d’ingénieuses recherches -et d’étonnantes trouvailles.</p> - -<p>Malgré son culte pour Wagner, elle ne -pouvait s’empêcher de reconnaître qu’il en -usait cavalièrement avec l’auteur de la <i>Faust -Symphonie</i>.</p> - -<p>— Papa, gouaillait-il, ces verrues que tu -as sur la figure c’est laid !… Tes femmes aimaient -ça, autrefois ?</p> - -<p>Liszt souriait, sans répondre.</p> - -<p>Un jour, on attendait, pour se mettre à table, -le maître en train de composer. Un quart -d’heure se passa. Une demi-heure. Cosima -Wagner se dépensait en anecdotes, en considérations -esthétiques, pour remplacer le gigot -qui, sûrement, se racornissait à la cuisine.</p> - -<p>Brusquement, Wagner entre, les yeux -flamboyants, le visage empourpré, encore -tout plein du dieu :</p> - -<p>— Papa, je viens de te chiper un motif -pour mon Wotan, la, fa, ré, si, ré, ré, mi, fa -(5 bémols, <span lang="en" xml:lang="en">of course</span>, ou deux dièzes).</p> - -<p>— Je te remercie, Richard. Au moins c’est -un thème de moi qui sera sûr de passer à la -postérité.</p> - -<p>Cela fut dit si spontanément, avec un élan -si convaincu, que Wagner, ému soudain, se -jeta dans les bras de Liszt. Jolie scène touchante -que les Allemands gâtèrent en l’applaudissant -à grand fracas, comme au théâtre. -Ah ! peuple <span lang="de" xml:lang="de">geschmacklos</span> !</p> - -<p>De sa voix monotone, Judith rappelait -aussi qu’appelé à l’asile de Charenton, dans -l’espoir que sa musique réussirait à calmer -certains sujets dangereusement agités, Liszt -s’assit au piano, plaqua un accord… Des sonorités -affreuses s’échappèrent… Un dément -avait méchamment désaccordé l’instrument -préparé pour l’illustre visiteur. En un instant, -cette cacophonie surexcita jusqu’au -délire la foule des aliénés qui se mirent à -hurler de joie en dansant autour du virtuose -interdit : « Liszt est fou ! Liszt est fou ! »</p> - -<p>Un de ceux qui gesticulaient et vociféraient -était le frère aîné de Victor Hugo -« Eugène, vicomte H… » écrivait le poète, -qui tenait à lui donner ce titre auquel il -n’avait aucun droit non plus qu’au blason -des Hugo de Lorraine, également annexé par -ce démocrate ami du panache, descendant, en -réalité, de Joseph Hugo, menuisier à Nancy.</p> - -<p>… La dernière fois que je vis Liszt, ce -fut à la Muette, où Mme Erard donnait en -son honneur une grandissime soirée musicale, -artistique, mondaine, d’ailleurs encombrée -de politiciens qui n’avaient rien à y -faire, depuis Jules Simon (gestes bénisseurs, -mais sourire madré), jusqu’au duc de <a id="broglie"></a>Broglie, -arborant cet air désagréable que les reportages -du <i>Gaulois</i> qualifient « distinction -aristocratique ».</p> - -<p>On regardait beaucoup un vieux monsieur -à figure ravagée, criblé de décorations au -point qu’il ne pouvait remuer sans que l’on -entendît sur sa poitrine un petit cliquetis -d’ordres brinqueballants. Vu cette orgie de -crachats étrangers, chacun le croyait un diplomate -sud-américain. Le chroniqueur -<a id="scholl"></a>Scholl, les yeux pochés, les bajoues tombantes, -regarda, à travers son monocle narquois, -l’excessive noirceur du système pileux de -l’inconnu qui, vexé, lui dit d’un air rosse :</p> - -<p>— Vous ne rajeunissez pas, mon bon ami -Aurélien.</p> - -<p>— Que voulez-vous, gouailla le vieux -Bordelais, nous noircissons, mon pauvre -Vitu, nous noircissons.</p> - -<p>Atteint douloureusement par ce coup de -boutoir, le critique dramatique du <i>Figaro</i>, -pour se donner une contenance, effila d’un -geste dégagé, mais imprudent, ses moustaches -d’ébène qui, aussitôt, mâchurèrent son -gant blanc de façon irrémédiable : il y eut -des sourires. Le chauve Lamoureux, ravi, -cessa de lancer des coups d’œil rageurs à son -rival, le chevelu Colonne (prénommé Juda, -non Edouard). Et <a id="forain"></a>Forain, qui portait toute -sa barbe en ce temps-là, mâchonna « Musée -de Teinture », ce qui fit rire aux larmes mon -copain et collabo — mais oui ! — <a id="pierne"></a>Gabriel -Pierné, blondin, l’air d’un baby.</p> - -<p>Pour l’achever, je lui répétai le mot tout -frais de Chabrier, sur le compositeur de -<i>Mignon</i>, qui, enfoui dans un fauteuil, considérait -l’assistance en grimaçant comme s’il -avait voulu mordre tout le monde :</p> - -<p>— Il y a la bonne musique, il y a la mauvaise -musique, et puis il y a la musique -d’<a id="thomas"></a>Ambroise Thomas.</p> - -<p>Immédiatement, la définition se mit à courir, -comme le furet du Bois-Joli (exquise -musique de Bréville) parmi les croque-notes -présents qui, tous, s’en délectèrent, depuis cet -inoffensif nègre blanc de <a id="thome"></a>Francis Thomé, -jusqu’au long et solennel Benjamin Godard -dont l’immense front romantique semblait -sculpté par David d’Angers, mélodiste prolixe, -pas méchant homme, mais crevant d’orgueil… -Aujourd’hui <a id="hahn"></a>Reynaldo Hahn cherche -à nous convaincre que le sirupeux confectionneur -de la Berceuse de <i>Jocelyn</i> regorgeait -de génie. Ce toqué sympathique d’<a id="harcourt"></a>Eugène -d’Harcourt, déjà, s’y était essayé, sans -succès.</p> - -<p>Angoissé, je me demandais si tous ces -marchands de sons allaient fonctionner ; -mais, Dieu merci, trois seulement opérèrent. -Ambroise Thomas, Gounod, Liszt, prirent -place tour à tour devant le piano à queue (ce -n’était pas un Pleyel). J’éprouvai une triple -déception.</p> - -<p>L’auteur de <i>Mignon</i> accompagna sec, dur, -froid, l’inévitable « Elle ne croyait pas… », -ténorisé par Talazac avec une telle vigueur -que son cou s’enflait comme celui d’un boa -avalant des lapins.</p> - -<p>Gounod lui succéda sur le tabouret tournant. -Théâtral, la tête en arrière, la barbe en -avant, les yeux au plafond, il attaqua la ritournelle -de « Le soir ramène le silence… » -avec un élargissement emphatique, un abus -odieux de la pédale, une exagération de sonorité -vraiment indécente.</p> - -<p>Tous ces défauts, <a id="ollivier"></a>Emile Ollivier, debout -dans un coin, les signalait à ses voisins, frétillant -d’une verve juvénile qui, chez ce sexagénaire, -étonnait ; je le vois encore, nez busqué, -menton fort et tête de romain, il ne tarissait -pas :</p> - -<p>— Quel cabotinage ! Ses poses extatiques, -il les répète devant son armoire à glace. Vous -allez voir, au contraire, la noble simplicité -de Liszt, si éloigné de ce répugnant battage -mystique…</p> - -<p>Et, tant que le chantre de <i>Faust</i> se fit entendre, -l’ancien commissaire de la République -de 48 devenu ministre de Napoléon III -le déchiqueta — d’un cœur léger.</p> - -<p>Enfin, Liszt s’avança, large et mince bouche -en fente de tirelire dans une face osseuse, -glabre, qu’encadraient, pareils à des planchettes -de bois, deux paquets de cheveux -plats obstinément rigides. Le comte de Franqueville, -grand maître des cérémonies, annonça : -« Le maître, mesdames et messieurs, -va improviser une csarda ».</p> - -<p>D’abord ses longs doigts décharnés errèrent -sur les touches comme au hasard, hésitants, -on eût dit découragés. Peu à peu, cependant, -un thème se précisa, une plainte en -sol mineur, relevée d’une altération plutôt -prévue de la sensible. Et puis, de grands accords, -s’envolèrent. Et puis des arpèges coururent -sur le clavier, beaucoup d’arpèges, -des bottes d’arpèges. Et puis ce fut tout.</p> - -<p>Emile Ollivier, pantelant d’enthousiasme, -les yeux fulgurants derrière ses verres de -lunettes larges comme des soucoupes, donna -le signal des applaudissements qui éclatèrent, -si violents, si prolongés, que les pendeloques -du lustre s’entrechoquaient.</p> - -<p>Puis, désireux d’aérer son exaltation, il -sortit brusquement dans le Parc de la Muette -qu’il arpenta, silencieux, à longues enjambées, -oubliant pour quelques minutes le mot -malheureux qui avait écrasé définitivement -sa fortune politique, le mot qui… n’oublions -pas la chimie littéraire de <a id="bergson"></a>Bergson… le mot -qui semblable à la particule solide tombant -dans une solution sursaturée, cristallisa ce -que vingt ans d’Empire avaient soulevé de -haines et de colères. (Je m’excuse de citer -de mémoire).</p> - -<p>Tout remué par cette soirée musicale, je -réintégrai sagement la maison paternelle -pour me coucher dans mon lit virginal, mais, -les nerfs en émoi, il me fut impossible de fermer -l’œil.</p> - -<p id="fauchois">Bah ! comme le disait Fauchois après avoir -subi l’<i>Autre Nuit</i> du fâcheux Arnyvelde :</p> - -<p>— Une mauvaise nuit est bien vite passée.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch10">CHAPITRE X</h2> - -<p class="d"><i>Raoul Gunsbourg.</i> — Son portrait par <i>Jules Lemaître</i>. — Il me réconcilie -avec <i>Massenet</i>.</p> - - -<p>Peu d’hommes ont soulevé autant de discussions, -suscité autant de colères, et aucun, -cependant, ne traversa la vie au milieu d’un -plus brillant cortège d’inaltérables dévouements. -Son existence est une perpétuelle légende -à laquelle chaque jour ajoute un paragraphe, -chaque mois un chapitre, chaque année -un volume. On le déteste ou on l’aime, et -souvent on éprouve à son sujet les deux sentiments -à la fois. Telles des boutades dont -fourmille sa conversation pittoresque semblent -falotes tout d’abord, qui, à la réflexion, -apparaissent pleines d’un profond bon sens, -frappées au coin d’une observation sagace -et précise…</p> - -<p>Ces 15 lignes, ne les trouvez-vous pas d’un -style plus ferme que le reste de mon volume ? -Cela tient probablement à ce qu’elles sont de -<a id="lemaitre"></a>Jules Lemaître, auteur d’une étude « saisissante » -consacrée à Gunsbourg « l’insaisissable », -que j’ai retrouvée chez un fruitier -de la Condamine, où elle enveloppait une -poignée de gousses d’ail.</p> - -<p>Ce sauvé des aulx est le souverain artistique -d’une principauté enclose dans les Alpes-Maritimes, -plus célèbre qu’étendue, car elle -mesure tout juste un kilomètre carré et demi -de superficie et compte 22.956 habitants -et demi (le demi, c’est un cul-de-jatte).</p> - -<p>Dans une ville qu’en bonne justice on devrait -nommer « Monte Gunsbourgo », ce -diable d’homme, comme l’appelait le bon gros -Francisque Sarcey éberlué, ce diable d’homme -déploie une activité qui déconcerte : levé -à 7 heures du matin (horreur !) il fait répéter -jusqu’à midi chanteurs et instrumentistes -de tout sexe et de tout pays : français, italiens, -russes, anglais, patagons, il répand sur -tous une averse d’indications tumultueusement -polyglottes, car ce Roumain parisianisé -parle toutes les langues connues, y compris -le monégasque.</p> - -<p>Midi sonne. Gunsbourg oublie de déjeuner, -s’engouffre en coup de vent dans l’atelier -des décorateurs, chambarde leurs travaux, -étouffe les protestations sous une avalanche -de bons mots, réclame des projecteurs -supplémentaires, rend fous deux ou trois électriciens, -s’enferme pour composer une scène -de son opéra en train (en train express), dicte -douze lettres, lance vingt-quatre télégrammes, -surveille minutieusement la représentation -du soir, invite à souper, dans la grande -salle de l’Hôtel de Paris, quarante personnes -qu’il gave de détails succulents sur la cour -de Russie et de caviar, également russe, également -succulent. Enfin, il se couche, à 4 heures -du matin. Et le lendemain, il recommence. -Quand je le vois s’agiter de la sorte, sans -s’accorder une minute de repos, je sue à grosses -gouttes.</p> - -<p>Les médisants prétendent qu’il trouve encore -le temps de se mettre en frais de coquetterie -pour certaines artistes (pas les plus laides, -bien sûr) ; lorsque cet infatigable faisait -répéter <i>Ivan le Terrible</i>, ils chuchotaient, -avec des clins d’œil renseignés que, dans son -cabinet directorial… bref, ils l’appelaient -« Divan-le-Terrible », ce qui divertissait -prodigieusement l’intéressé, car il possède -une bonne humeur inoxydable.</p> - -<p>Grâce à elle, il est toujours sorti sans encombre -des discussions embrouillées, inextricables -pour tout autre que lui, réellement -impossibles à éviter quand des susceptibilités -d’artiste et des vanités d’interprètes sont en -jeu.</p> - -<p>Je me souviens d’une jolie « fille du Rhin » -dont le grasseyement parisien me mettait en -joie quand elle chantait « Albeuric » ; elle se -plaignait amèrement d’être étouffée par la -ceinture dans laquelle la bouclaient les machinistes -pour la balancer autour du roc où -scintille l’or inviolé (fanfare en <i>ut</i> majeur).</p> - -<p>— Ça n’a rien à faire, m’sieur Gunsbourg, -j’en ai marre, ce machin me serre si tellement -que j’ai les flancs tout bleus.</p> - -<p>— Hé bien, quoi, ma petite ? Les flancs -bleus sur la côte d’Azur, tu es dans la note.</p> - -<p>Désarmée, la parigotte déclara : « Ce rigolo-là, -il est vraiment à la coule ». Elle disait -vrai.</p> - -<p>Il est assez « à la coule » pour rire des -ingratitudes que sa bonté suscite, pour ne -pas s’indigner quand un <i>m’as-tu-lu</i>, gorgé de -ses bienfaits, parcourt les cafés en répétant -aux joueurs de jacquet incrédules : « Rien -d’étonnant à ce que les pièces de Gunsbourg -réussissent, c’est moi qui les écris… »</p> - -<p>Sa charité sait trouver des truc ingénieux. -Saint Vincent de Paul vaudevilliste ! L’an -dernier, au cours d’une conversation avec -un antique gendelettres parisien, plus riche -de souvenirs que de pécune, il lui dit, sur les -terrasses de Monte-Carlo :</p> - -<p>— Le surnom « Tanagra-double » date de -30 ans. Votre ami Willy en affubla, dans -l’<i>Echo de Paris</i>, <a id="sanderson"></a>Sybil Sanderson qui venait -de créer la <i>Thaïs</i> de Saint-Saëns.</p> - -<p>— Vous voulez dire « de Massenet », cher -maître !</p> - -<p>— Du tout, c’est bien de Saint-Saëns. Protestez -tant que vous voudrez, je suis sûr de -ce que je dis.</p> - -<p>— Mais…</p> - -<p>— Je vous parie vingt-cinq louis contre -cent sous que l’œuvre est de lui.</p> - -<p>— Tenu !</p> - -<p>Le vieux journaleux retrouve ses jambes -de vingt ans pour courir à la Bibliothèque, -consulter la partition de <i>Thaïs</i> sur laquelle -s’étale, bien entendu, le nom de Massenet et -la rapporte triomphalement à Gunsbourg, -qui se mord les lèvres pour ne pas pouffer.</p> - -<p>Le pari immédiatement réglé, l’heureux -gagnant s’en va, lesté d’un billet de cinq -cents francs, conter à tout venant son aubaine, -et il ajoute : « Tout de même, j’aurais -cru le Patron plus au courant que ça de la -musique contemporaine… »</p> - -<p>Je tiens l’anecdote de Massenet qui la narrait -souvent, agité, ressemblant à la caricature -tracée par Léon Daudet qui lui en veut -toujours d’avoir piteusement emmusiqué <i>Sapho</i> -« la mine au vent, l’air inquiet, les cheveux -plats rejetés en arrière, les mains dans -les poches de son veston, mâchonnant toujours -quelque chose qui finissait en compliment -excessif… »</p> - -<p>Une dame qui avait le visage triangulaire -et semblait, en 1900, au dire de la portraitiste -Gabrielle Réval, « une adolescente plutôt -qu’une jeune femme » bien qu’elle fût -mariée depuis sept ans, a écrit de moi, pour -blâmer ma mélomanie : « Il aime la musique -comme une femme ».</p> - -<p>Cette phrase est exacte, à condition de regarder -« une femme » non comme un nominatif, -mais comme un accusatif. Justement -parce que je l’aimais, je bataillais — <i lang="la" xml:lang="la">in illo -tempore</i> — contre l’engouement dont bénéficiait -le truqueur de <i>Thaïs</i>, j’enrageais de voir -<a id="franck-cesar"></a>César Franck s’user à donner des leçons de -piano, tandis que la moindre mélodie de Massenet, -éditée chez Heugel, lui rapportait autant -de revenus qu’une ferme en Beauce. Et -j’avais toujours réussi, quoique fréquentant -plusieurs salons où l’on fêtait ce producteur -trop heureux, à ne pas lui être présenté. Un -soir cependant…</p> - -<p>La rencontre eut lieu au Palais de Monaco -où le Prince Albert avait invité la presse parisienne, -à l’occasion de <i>Don Quichotte</i> que -ce grand diable de <a id="chaliapine"></a>Chaliapine venait de créer -superbement, admiré de toutes les actrices -présentes, depuis la haute et belle <a id="andral"></a>Paule Andral, -jusqu’à la minuscule et affriolante brunette<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a> -qui scandalisa l’Hôtel de Paris en -se crêpant le chignon avec sa cousine pour -la possession d’un garçon d’ascenseur, <i lang="en" xml:lang="en">struggle -for lift</i>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Elle a, aujourd’hui, deux filles mariées, dont les corrects -époux n’apprendraient pas sans embêtement les frasques -de leur belle-mère. Qu’elle compte sur ma discrétion. -Paix à ses gendres !</p> -</div> -<p>Je ne me défiais de rien. Avec la soudaineté -d’un cataclysme, Gunsbourg me précipita -dans les bras de Massenet qui s’écria, -avec un enthousiasme admirablement joué :</p> - -<p>— Enfin ! depuis le temps que je désirais -vous connaître ! Quelqu’un qui va être encore -plus heureux que moi, c’est <a id="arbell"></a>Lucy Arbell.</p> - -<p>J’aurais préféré ne pas la voir, car, en -bonne justice, cette Dulcinée caverneuse ne -pouvait m’être très reconnaissante d’avoir -écrit dans l’<i>Echo de Paris</i> : « On dirait qu’elle -chante dans un verre de lampe ». Mais le -moyen de résister ! Le compositeur et Gunsbourg -me charrièrent vers le canapé où chacun -portait à la triomphatrice sa gerbe d’éloges ; -Massenet s’écria, non sans emphase :</p> - -<p>— Chère amie, je vous présente le critique -musical le plus érudit, le plus impartial, le -plus…</p> - -<p>Il y eut un froid. Plusieurs anges passèrent. -Lucy Arbell me regardait profondément. -Enfin elle me tendit la main, disant -avec une simplicité assez touchante :</p> - -<p>— Monsieur, vos articles m’ont fait quelquefois -pleurer.</p> - -<p>— Pleurer ? (intervint Massenet, gesticulant). -Pleurer ! Ces larmes, mon cher Willy, -sont un juste hommage rendu à votre prose -toujours émouvante…</p> - -<p>Devant cette prestesse rusée, l’actrice -haussa légèrement les épaules et ne put s’empêcher -de rire. J’en fis autant. Et Gunsbourg, -avec un clin d’œil gamin à mon adresse, s’esclaffa -plus fort que nous deux.</p> - -<p>La réception terminée je m’en fus, tout -seul avec mes pensées, regarder sur la Méditerranée -aux brisures sans nombre les -coulées d’argent que versait la lune. Raoul -vint me rejoindre et me dit en riant :</p> - -<p>— Il y avait longtemps que je voulais vous -réunir, vous et Massenet. Vous êtes tellement -faits l’un pour l’autre !</p> - -<p>Je ne trouvai rien à répondre et je remontai, -tout pensif à travers ces jardins de féerie -où la luciole étincelle, où le rossignol -s’égosille, paysages irréels, faits, dirait-on, -pour illustrer l’Evangile de l’Enfance du -Sauveur dont je pense que l’amusant latin -mignard doit agacer <a id="cazin"></a>Paul Cazin, père de -Décadi et fervent de la Vulgate : <i lang="la" xml:lang="la">Jesus per -sylvam ibat oblectatus cicendularum luce atque -lusciniolarum cantu</i>…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch11">CHAPITRE XI</h2> - -<p class="d"><i>La Revue bleue.</i> — Le fantaisiste <i>Jacques du Tillet</i>, le caustique <i>Vandérem</i>, -le bon <i>Jules Lemaître</i> et le perfide <i>Anatole France</i>. — <i>Lotte</i> -et ses amis.</p> - - -<p>En ce temps-là (1890), la <i>Revue Politique -et Littéraire</i> accordait volontiers l’hospitalité -aux débutants. Son directeur, le doux -<a id="ferrari"></a>Henri Ferrari, un peu braque, rêveur, très -accueillant aux jeunes, m’insérait des Nouvelles -percheronnes, dont le mérite ne dut -jamais troubler le sommeil du peintre attitré -de la Normandie, <a id="maupassant"></a>Guy de Maupassant. Vandérem -se réservait le Midi. Il publia le récit -délicieusement ironique d’une randonnée -conduite à travers la Provence par Mariéton, -félibre lyonnais auquel ses concurrents trouvaient -du talent sur lou rasoir ; il esquissait -les pittoresques Arlésiennes attablées devant -l’or des bouillabaisses : « le coup d’<i>ail</i> était -inoubliable ». Jacques du Tillet ne quittait pas -Paris.</p> - -<p>Où est-il, à présent ? Ses romans ont disparu ; -récits narquois, d’une mondanité sans -snobisme (comme ceux de MM. de <a id="comminges"></a>Comminges -et <a id="bondy"></a>François de Bondy) on ne les voit plus -aux étalages et seul, <a id="treich"></a>Léon Treich qui, semblable -à Kundry, sait beaucoup de choses et -ne ment jamais, pourrait dire ce qu’ils sont -devenus.</p> - -<p>Sans avoir jamais suivis les cours de simplicité -du fantaisiste qui enseigne à forfait -l’art d’écrire… « Albalat ! Albalat ! Albalat ! -Morne plaine !… » il savait également se -garer de l’écholalie romantique dont l’odieux -La Jeunesse n’a pas emporté, malheureusement, -le secret dans sa tombe.</p> - -<p>Critique dramatique de la plus régalante -impertinence, il jugeait les productions du -théâtre contemporain selon un critérium -immuable dont la simplicité m’enchantait.</p> - -<p>Si les pièces ressemblaient à celles de -Meilhac et Halévy, du Tillet stigmatisait ces -éhontés pastiches.</p> - -<p>Si les pièces ne ressemblaient pas à celles -de Meilhac et Halévy, du Tillet les trouvait -exécrables et ne l’envoyait pas dire à leurs -auteurs.</p> - -<p>L’imprimeur Chamerot<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> mettait à notre -disposition, comme bureau de rédaction, -une salle nue et triste, où nous étions très -gais. Un jour, entrant là, je vis se lever un -petit monsieur maigriot, voûté, figure irrégulière -et expressive ; délaissant les épreuves -qu’il corrigeait, il darda sur moi des yeux où -scintillait de la malice derrière un lorgnon -mal assujetti, puis, fourrageant sa barbe -blondasse plantée à la diable, il déclama, -d’une voix douce, singulièrement prenante, -ce quatrain que je venais de publier dans le -<i>Journal Amusant</i> :</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Un galant homme, mais qui ne m’aimait guère, parce -qu’il avait épousé une fille de Mme Pauline Viardot et les -rancunes de la mère, dont j’avais apprécié les tardives exhibitions -artistiques avec peu d’enthousiasme.</p> -</div> -<div class="poetry"> -<div class="verse">La mine est là, béante ; un champ qui la domine</div> -<div class="verse i2">Glisse et s’abîme avec fracas.</div> -</div> - -<p class="c"><span class="sc">Morale</span></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Garde-toi, tant que tu vivras,</div> -<div class="verse i2">De jucher les champs sur la mine.</div> -</div> - -<p>— Aussi vrai que je me nomme Jules Lemaître, -ajouta-t-il, depuis que j’ai lu cette -fable, j’ai compris la vérité d’un alexandrin -qui, jusqu’alors, m’avait semblé entaché de -quelque exagération : « L’apologue est un -don qui vient des Immortels ».</p> - -<p>— Cher maître, répliquai-je, puisque je lui -dois le plaisir de faire votre connaissance, je -dirai, avec l’ampleur du robespierrot Floquet : -« Vive l’apologue, Monsieur ! »</p> - -<p>Et nous nous serrâmes les mains, componctueusement.</p> - -<p>Quel être délicieux ! Les intransigeants de -la littérature avancée l’exécraient. Huysmans, -qui ne lui pardonnait pas les railleries -érudites déchiquetant <i>A rebours</i>, grommelait : -« C’est un normalien de la plus dangereuse -espèce, celle qui a l’air de comprendre -quelque chose ». <a id="morel"></a>Eugène Morel, pourtant le -meilleur fils du monde, le surnommait grincheusement -« Jules Petit Maître ». Un -troisième lettré, Félicien Champsaur, lui lançait -des injures de fort calibre. Je ne l’en -gobais que davantage.</p> - -<p>Parmi les gens de lettres arrivés, en butte -aux sollicitations des arrivistes, les uns — l’immense -majorité — se renferment dans ce -que l’on est convenu d’appeler « leur tour -d’ivoire », traduisez : dans une commode indifférence -qui respire l’égoïsme… et le fromage -de Hollande.</p> - -<p>D’autres embrassent leurs jeunes rivaux, -mais pour les étouffer. C’est la façon du -« Président de la République littéraire des -Pingouins », comme <a id="rouveyre"></a>André Rouveyre (portraitiste -désavoué par Mme Catulle Mendès) -baptise le venimeusement douceâtre <a id="france"></a>Anatole -France. Ce stratège machiavélique aux instincts -bas, dont Gide regrettait, il y a quinze -ans, que certains imprudents voulussent faire -« un écrivain considérable » a toujours aimé -X… contre Y… ; il feignit d’admirer Verlaine, -son « Choulette », dans le seul dessein -de démolir <a id="coppee"></a>François Coppée, très malade, -très courageux, très dignement revenu à la -foi de sa jeunesse « <span lang="la" xml:lang="la">Anus Dei</span> », sifflaient -les voyous. Et lorsque avec la connivence de -sa protectrice, <a id="caillavet"></a>Mme de Caillavet, née Lippmann, -il exalta Moréas (qu’il méprisait), ce -fut pour rendre fou de rage Leconte de Lisle -(qu’il haïssait).</p> - -<p>Jules Lemaître, lui, recevait les visiteurs -à cœur ouvert, la bourse ouverte, dispensant -avec la même bonté familière des conseils à -Pierre, de l’argent à Paul, sans compter jamais -sur de la reconnaissance. Il n’avait pas -attendu cette fripouille vocifératrice de Léon -Bloy pour savoir ce que c’est qu’un « mendiant -ingrat ».</p> - -<p>Quand on est vraiment bon, note <a id="trebla"></a>Trébla, -on ne se refait pas, on se laisse… refaire.</p> - -<p>Un tapeur, trop connu dans les salles de -rédaction, trouva ceci pour l’attendrir :</p> - -<p>— Cher Maître, je vous demande aujourd’hui -une somme plus forte que d’habitude ; -c’est de cent francs que j’aurais besoin, parce -que… je vais me marier.</p> - -<p>— Voici cinq louis, pour acheter un bouquet -de fleurs d’oranger.</p> - -<p>Parfait.</p> - -<p>L’<span lang="it" xml:lang="it">uomo deliquente</span> se retire, tout heureux -et tout aise d’avoir « eu » le « cavé ». (Il -faudra que je demande à <a id="carco"></a>Francis Carco, -spécialiste, si ces expressions de jadis s’entendent -encore).</p> - -<p>Pendant qu’il redescend, Jules Lemaître -laisse tomber, du haut de l’escalier, ce paternel -avis :</p> - -<p>— Dites donc, cher confrère, maintenant -que vous avez l’argent, ne vous croyez pas -obligé de vous marier pour ça…</p> - -<p>Débutant de lettres qui me lis, des vieux -que nous servions connais la différence : -l’avaricieux Anatole, le jour qu’il avança -trente francs à l’auteur du <i>Livre de Monelle</i>, -en fit confidence, sans retard, à son Egérie -« la bonne Sous-France », bien sûr qu’elle -répandrait l’histoire dans tout Paris, avec ce -correctif tartufiant : « N’en parlez pas… Cela -pourrait désobliger ce pauvre <a id="schwob"></a>Marcel Schwob -que M. France et mon mari aiment -beaucoup. »</p> - -<p>… Lorsqu’on exhuma des palimpsestes les -tableautins d’Hérondas, je raffolai tout de -suite de ce Théocrite populacier dont les <i>Mimes</i> -nous ont restitué une antiquité délicieusement -familière que le classicisme artificiel -et gourmé des professeurs ne soupçonnait -pas. Ses « scazons » me ravissaient, alertes, -pittoresques, çà et là scabreux — ô le dialogue -effronté des jolies acheteuses (des veuves -je suppose), marchandant chez le vendeur -de bibelots en cuir l’objet de leurs convoitises, -l’Ersatz !<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> Par malheur, la prose de -Quillard, maladroitement rigide et les approximations -d’<a id="almereyda"></a>Almereyda, d’une élégance académique -si floue, justifiaient le dicton italien : -« <span lang="it" xml:lang="it">Traduttore, traditore.</span> » J’aurais voulu -décider Lemaître à nous donner une translation -réunissant la pénétration du texte ; le -parfum antique, toutes les qualités dont -manque douloureusement le « Satyricon » -défiguré avec tant de sans-gêne anachronique -par la collaboration dégradante de Laurent -Tailhade ; je le prêchai longtemps, dans son -studio de la rue d’Artois où, enveloppé d’une -robe de bure — l’air d’une illustration pour -le Roman du Renard — il m’écoutait avec -une attention moqueuse, puis :</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> M. Reinach crut d’abord qu’il s’agissait d’une sorte de -chapeau ; mais il se rendit compte, par la suite que le <i>baubôn</i> -ne se mettait pas sur la tête.</p> -</div> -<p>— Méprisez-moi, mon bon Willy, mais -toutes ces machines-là, je trouve que ça ne -vaut pas Courteline.</p> - -<p>Ce disant, il se frottait les mains, avec -cette onction de séminariste dont jamais il -ne se défit exactement, les yeux si rieurs que -je ronchonnai, exaspéré par cette gaminerie -irréductible :</p> - -<p>— Vous ressemblez à un vieil enfant de -chœur tout fier parce qu’il a liché le vin des -burettes !</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>La politique, un temps, l’attira, ou mieux -le désir de répandre des opinions saines, de -purifier l’atmosphère des partis, de prendre -contact directement avec le suffrage universel, -de devenir le <i lang="la" xml:lang="la">deus ex machina</i> qui, sur -le terrain électoral fait la pluie… et le votant. -Il multiplia les conférences. Il créa, par toute -la France, une agitation féconde. <a id="acker"></a>Paul Acker -qui l’accompagna quatre mois dans ses exténuantes -tournées nationalistes, m’a souvent -conté avec quel courage insouciant, voire -amusé, il affrontait les plus brutales contradictions, -indifférent aux huées, comme aux -ruées, des adversaires politiques tentant d’escalader -la tribune, et même aux cailloux que -lui lancèrent, à Belfort, des filles à soldats -excitées par une poignée de juifs allemands -naturalisés de la veille…</p> - -<p>(Sur ce sujet, il ne tarissait pas, le brave -petit Acker, lorrain doux, fin et têtu. Quand -il bachotait à Sainte-Barbe, j’étais son correspondant, -je l’aimais beaucoup. La guerre -l’a pris…).</p> - -<p>Malgré les succès qu’elle lui valait, je -maintiens que la Politique n’était pas le fait -de Jules Lemaître.</p> - -<p>Un matin, à neuf heures, son domestique -me téléphona que « Monsieur me priait de -passer chez lui, d’urgence ». J’envoyai Monsieur -au diable, <i lang="it" xml:lang="it">in petto</i>. Neuf heures ! Moi -qui noircissais du papier de minuit au lever -du soleil, je trouvai la convocation saumâtre. -Enfin ! Cocher, 29, rue d’Artois.</p> - -<p>Je vis le coquet appartement de l’écrivain -encombré d’hommes politiques ; il y avait des -électeurs dans tous les coins : il y avait, dans -l’antichambre, une délégation des bouchers -réactionnaires de la Villette (tout dévoués au -comte de Sabran-Pontevès) ; il y avait Mme -Barillier, femme du louchebem nationaliste, -hypnotisée par un gigantesque phonographe -qui vomissait des allocutions patriotiques -panachées de <i>Marseillaise</i>. Au milieu de ces -gens manifestement étrangers à toute littérature, -Lemaître circulait souriant, actif, -fort à l’aise.</p> - -<p>Après qu’il m’eut, en trois minutes, expliqué -ce qu’il désirait de moi, je ne lui cachai -pas ma stupéfaction de le voir dans un pareil -milieu, à cette heure imprévue :</p> - -<p>— J’étais convaincu que vous aussi, comme -tous les couche-tard, vous n’étiez pas, -avant midi, en pleine possession de vos facultés -intellectuelles.</p> - -<p>— Bien sûr, mon bon Willy, bien sûr que -je ne l’ai pas, cette pleine possession dont -vous parlez si élégamment ! Je serais fort -empêché, avant les œufs à la coque et la côtelette -de mon déjeuner, d’écrire trois lignes -honorablement rédigées… C’est pourquoi, me -sentant indéniablement pâteux, je reçois, non -des lettrés, mais des gens qui se passionnent -pour ou contre le gouvernement.</p> - -<p>— C’est plus prudent. Et, dites-moi, malgré -l’heure matinale, votre intelligence est -suffisamment désembrumée pour comprendre -tous ces politiciens ?</p> - -<p>— Comment donc ! (<i>Un rire silencieux -plissa son visage</i>). Ils me trouvent subtil !</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Lors des premières excursions qu’en bon -provincial à peine débarqué dans la Capitale -il ne manqua pas de faire au Chat Noir — <span lang="la" xml:lang="la">terra -incognita</span> — Lemaître entendit fréquemment -parler d’une célébrité montmartroise -« <a id="lotte"></a>Lotte » et souhaita la connaître.</p> - -<p>Je pus « contenter son caprice » comme -barytonne l’obligeant Méphistophélès gounodien, -car je voyais souvent cette originale -gamine qui habitait rue Bochard de Saron, -tout près du vieux compositeur pianophobe -Reyer, un appartement si étroit que, pour passer -la manche de mon veston, j’étais obligé -d’ouvrir la fenêtre.</p> - -<p>Comme celles du Nil, les origines de Lotte -s’enveloppaient de mystère. Elle se prétendait -fille non de son père légal, le citoyen K. -(condamné après la Commune pour avoir -obligeamment signé des articles incendiaires -dont le prudent Cournet préférait ne pas -s’avouer l’auteur), mais de Jules Guesde, ou -peut-être de Massenet, « pas le musico, pas -le gendarme non plus, un troisième frère -« de Marancourt » qui était impresario dans -l’Amérique du Sud, avec des manchettes en -dentelles ».</p> - -<p>Frimousse de gavrochette, de beaux yeux -toujours en ignition, un nez folâtre, une -bouche passionnée, cette fillette, d’une impulsivité -redoutable, passait du rire aux larmes -dans la même seconde ; rosse à l’occasion, -quoique foncièrement bonne, l’imprévu drôlatique -de ses réflexions amusait le délicieux -<a id="auriol"></a>Georges Auriol, le candide et beau <a id="poire"></a>Poiré dit -Caran d’Ache, Alphonse Allais dont cependant -la tête de cheval triste ne se déridait -pas facilement, bref toute la bande de peintres -et de littérateurs mise en coupe réglée -par l’exploiteur Rodolphe Salis, seigneur de -Chatnoirville-en-Vexin.</p> - -<p>Pour satisfaire la curiosité de Lemaître, on -organisa un dîner dans je ne sais plus quelle -guinguette montmartroise. Trois ou quatre -amis, beaucoup de hors-d’œuvre, du Vouvray -et pas le moindre protocole.</p> - -<p>Tout de suite, Lotte se manifesta très -Lotte :</p> - -<p>— Une veine que j’ai pu calter sans que -le pied me voie…</p> - -<p>— Le pied ? interrogea Lemaître, ami des -précisions.</p> - -<p>— Mon père, quoi !</p> - -<p>Déjà elle fronçait ses sourcils irritables. -On expliqua rapidement au noble étranger -que la jeune personne usait d’un vocabulaire -quelque peu spécial : son père, c’était le -« pied » ou le « jeune prince », selon l’occurence ; -sa maman : « Rozembach » ; Salis : -« le Pou » ; moi : « Kiki ». Il suffisait d’être -prévenu.</p> - -<p>Alors, le psychologue du <i>Pardon</i> et de l’<i>Aînée</i> -posa quelques questions :</p> - -<p>— Mlle Lotte, j’ai entendu parler de vous -par votre amie Alberte, une blonde oxygénée -qui, après avoir figuré quelques semaines -aux Variétés, s’adonne présentement, sauf -erreur, à la galanterie.</p> - -<p>— La « ga… » quoi ! La galanterie ? Ya -erreur ! La seule Alberte que je connais, elle -fait la grue.</p> - -<p>— C’est bien ce que je voulais dire.</p> - -<p>— Hé ! ben, alors, dites-le… Oui, je la connais, -même qu’elle m’avait invitée à dîner ce -soir avec elle, ma sœur Marianne Ducroquet -et son type dans une boîte chic.</p> - -<p>— Combien nous regrettons de vous avoir -privée de…</p> - -<p>— Oh ! Ne vous en faites pas ! Je déteste -quand elle m’emmène dans les grands restaurants -parce que (<i>baissant la voix</i>), c’est une -typesse qui sait pas se tenir.</p> - -<p>— Vraiment ?</p> - -<p>— Oui ! Des fois elle « chauffe » les couverts.</p> - -<p>— Elle chauffe ?… J’ignorais ce raffinement, -confessa Lemaître.</p> - -<p>— Elle les chauffe, je veux dire qu’elle les -« poisse ».</p> - -<p>— Un peu de moiteur aux mains, sans -doute ? suggéra le futur académicien, qui ne -soupçonnait pas tant de synonymes du verbe -« voler ».</p> - -<p>Lotte ne jugea pas ce <i lang="la" xml:lang="la">minus habens</i> digne -d’une réponse. Elle me lança un coup d’œil -chargé de noirs reproches :</p> - -<p>— Hé ben vrai, Kiki, toi qui prétendais -que ton copain était très intelligent ! Mais -il ne comprend rien de rien ! Comme gourdée, -il n’en craint pas…</p> - -<p>Et ce fut ainsi tout le long de cette soirée -dont Lemaître, tour à tour héros et victime, -m’affirma souvent qu’elle restait parmi ses -souvenirs de choix.</p> - -<p>A la longue, cette « fille sauvage » finit -par se polir un peu au contact de gens qui, à -son grand étonnement, pouvaient vivre autre -part que sur la « Butte ». <a id="haraucourt"></a>Le poète Edmond -Haraucourt était de ceux-là. Enthousiasmé -des réparties de Lotte, voulait-il pas -la présenter à <a id="waldeck-rousseau"></a>Waldeck-Rousseau ! Je lui -conseillai de la mener plutôt au Musée de -Cluny (qu’il conserve) et dont les vénérables -ceintures de chasteté avaient plus de chance -d’intéresser Lotte qu’un profil ministériel.</p> - -<p id="le-goffic">Le Goffic, armoricain trop modeste, aussi -rempli de bonté que de talent, s’intéressa, lui -aussi, à Lotte, fraternellement, l’emmenant -en Bretagne quand le cafard la travaillait -trop dur… Aussi bien, c’était la compagne -de voyage rêvée, admirant tout paysage nouveau, -insensible à la fatigue, contente de -tout. J’ajoute que, d’instinct, elle possédait -des délicatesses physiques et morales que -bien des donzelles gonflées de prétentions -n’apprennent qu’à l’usage. Ce n’est pas elle -qui aurait jamais écrit, comme le fit <a id="musi"></a>Dora -Musi (avant de connaître la gloire au cinéma) : -« Mon aimé, quel dommage que tu ne -sois pas venu ! Je m’étais justement fait les -ongles des pieds… » Lotte s’acquittait de ces -soins, sans en parler, même quand elle n’attendait -personne.</p> - -<p>Pauvre petite déséquilibrée ! Une après-midi -de novembre, la pluie faisait rage ; Lotte -écrivit fébrilement sur une grande feuille de -papier écolier qu’elle posa bien en évidence -au milieu de la table de la salle à manger : -« Quand il lansquine pareillement, c’est incroyable -ce que tout me dégoûte. »</p> - -<p>Son porte-plume lui ayant taché d’encre -le médius, elle se lava soigneusement les -mains, ses jolies mains étroites et longues.</p> - -<p>Puis elle appuya contre sa tempe droite le -canon d’un petit revolver et se tua, net.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch12">CHAPITRE XII</h2> - -<p class="d">Les nègres. — Les homosexuels. — A bientôt !</p> - - -<p>J’aurais encore beaucoup à dire. Pourquoi -faut-il que le papier coûte si cher ?</p> - -<p>Il me reste à traiter — c’est bien mon tour — la -question des « nègres » sur laquelle -Louis Thomas a écrit des choses très justes -et Edouard Keyser de malveillantes âneries. -L’omniscient Léon Treich a malicieusement -insinué que je devais détenir des pièces intéressantes. -En effet. Les nègres (je n’englobe -pas dans cette dénomination mon vieux <a id="curnonsky"></a>Curnonsky, -humoriste profond, collabo inappréciable), -les nègres, je m’en suis servi, mais -j’ai servi aussi de nègre. Maintes fois.</p> - -<p>Sur le cas Anatole France, le miséricordieux -<a id="brousson"></a>J.-J. Brousson n’a pas voulu tout raconter. -A l’article de l’<i>Eclair</i> (24 novembre -1924) que les lettrés devraient conserver dans -leurs archives, des révélations viendront s’ajouter -touchant les pièges tendus par « Madame » -aux habitués de l’avenue Hoche -qu’elle jugeait utile d’évincer ; pourquoi ne -pas publier également certains détails montrant -l’avarice du Maître ? O le voyage en -Italie que fit, sous sa conduite le jeune ménage -de Caillavet… il était jeune, alors !</p> - -<p>(Pour avoir publié d’indiscrets ragots sur -Anatole France en pantoufles, J.-J. Brousson -fut traité dans l’<i>Ere Nouvelle</i>, par Pioch, -d’écrivain « excrémentiel… d’une infamie -assez vile pour faire baver de dégoût les cloportes -eux-mêmes ». Mais ce sont les risques -du métier. Un autre francophobe, M. René -Johannet, s’en est tiré à meilleur compte.)</p> - -<p>On m’a demandé des précisions, je les fournirai, -sur mon premier mariage, mon premier -divorce, mon second mariage, mon second divorce, -(<i>à suivre</i>)…</p> - -<p>Théodore de Banville, Emile Faguet, Toulet, -Rachilde, etc., sans oublier Guillaume -Apollinaire qui m’écrivit des lettres précieuses, -j’aimerais leur consacrer des pages, -et à d’autres hommes, et à d’autres femmes, -et à des hommes-femmes. Ces derniers, je ne -les raterai pas.</p> - -<p>Blessés par la préface de l’<i>Ersatz d’amour</i>, -certains d’entre eux m’ont attaqué, (par derrière, -<span lang="en" xml:lang="en">of course</span>). Pourquoi ne pas mettre au -jour les manigances d’un pianiste en ébullition -toujours effervescent comme une bouteille -d’eau Perrier, accoutumé à « tripuder » — ô -lord Hantayad — sur un instrument -qui ne sort ni de la maison Pleyel ni de -l’ordinaire. Devrait-il point faire meilleur -usage de ses dix doigts ?</p> - -<p>Une coquine qui se targue, en sirotant son -Cinzano, de préférer, à la musique, les lettres -(surtout la dix-septième, je pense), s’est permis -d’écrire dans une feuille de chou — ou -de rose — confidentielle : « M. Gauthier de -(<i>sic</i>) Villars a expérimenté les pipes de touffiane -avant d’écrire <i>Lélie fumeuse d’opium</i> ; -pourquoi n’aurait-il pas procédé à des expériences -lui permettant de documenter son -<i>Ersatz d’amour ?</i> J’indique sans le développer, -ce thème… »</p> - -<p>Tu as raison, gâcheuse. Ce n’est pas ton -affaire, le thème ; tu es plutôt fait pour l’inversion. -Mais ne me nomme pas Gauthier <i>de</i> -Villars, je n’ai aucun besoin de ta particule.</p> - -<p>Où irions-nous, si un auteur ne pouvait, -sans encourir le soupçon, décrire d’autres -mœurs que les siennes propres (entendez -« propres » comme il faut) ? André Gide -n’aurait pu donner son inoubliable <i>Saül</i> immoraliste -entiché d’un harpiste adolescent, -ni <a id="binet-valmer"></a>Binet-Valmer l’émouvant <i>Lucien</i>, son -chef-d’œuvre ; ni Rachilde tant de peintures -dont <a id="rette"></a>Retté déplore « l’amoralité totale » ; ni -Birabeau sa <i>Débauche</i> au dénouement paradoxal ; -ni « ni notre précieux pasticheur » -<a id="hermant"></a>Abel Hermant, pour parler comme M. <a id="martin-du-gard"></a>Martin -du Gard, ses esquisses d’homoérotes anglo-saxons -qui eussent séduit Walt Withmann ; ni -Fazy la <i>Nouvelle Sodome</i> dont les révélations -firent sortir de ses gonds la Sublime Porte ; -ni <a id="proust"></a>Marcel Proust ses réquisitoires minutieux -et compacts ; ni Mme Colette certain personnage -de cette <i>Ingénue libertine</i> dont ses biographes, -Keller et Gautier aussi vaseux que -le Marcel Sauvage, chirurgien des roses et -brouteur de chardons, blâment le prétendu -« pathos sentimental » ; ni <a id="miomandre"></a>Francis de Miomandre -ses <i>Petits messieurs</i> évoluant, poudrerisés, -autour de don J’aime ; ni Carco son -<i>Jésus-la-Caille</i> qui, habitué des fumeries suspectes, -tire sur le Bambou.</p> - -<p id="anquetil">Je ne fais que mentionner, faute de place, -Anquetil, terriblement documenté ; le sinologue -qui se complaît aux chinoiseries invraisemblables -de <i>Bijou-de-Ceinture</i>, dont la publication -valut au <i>Mercure de France</i> quelques -désabonnements pudibonds ; <a id="ner"></a>Henry Ner, -verbeux ; <a id="marx"></a>Henry Marx, crâneur ; le mièvre -Essebac (anagramme de Bécasse) et sa cargaison -de petits bouquins peureusement antiphysiques ; -le docteur ( ?) Agrippa dont la -<i>Première Flétrissure</i>, il y a vingt ans, se vendait -presque autant que les mornes <i>Lettres -d’un Frère à son élève</i> ; enfin Manoel et Bénito, -les deux associés sud-américains en train -de fabriquer un roman à clef où se retrouveront -leurs amis, comme eux « pédérastas ».</p> - -<p>En ce qui me concerne, jamais je ne serai -la proie de la pieuvre Homosexualité, dont -je méprise les… tentacules. Vieux tireur impénitent, -pourquoi changerais-je mon fusil de -pôle ? La Femme vaut encore mieux que l’Ersatz. -Je ne prétends pas qu’elle vaille grand -chose.</p> - -<p>Nous nous reverrons, gens de bien. Mon -prochain volume paraîtra bientôt. Un proverbe -qui n’est pas emprunté au bagage psychologico-culinaire -de M. Rouff, styliste génevois, -assure que « la vengeance et le veau -doivent se manger froid ». Ma vengeance ne -perdra rien pour attendre.</p> - -<p>Les veaux non plus.</p> - - -<p class="c gap small">FIN</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">INDEX ALPHABÉTIQUE -DES NOMS CITÉS DANS CET OUVRAGE</h2> - - -<ul class="small"> -<li><a href="#acker"><span class="sc">Acker</span> Paul</a></li> -<li><a href="#adam"><span class="sc">Adam</span> Mme</a></li> -<li><a href="#adam-paul"><span class="sc">Adam</span> Paul</a></li> -<li><a href="#aimard"><span class="sc">Aimard</span> Gustave</a></li> -<li><a href="#ajalbert"><span class="sc">Ajalbert</span> Jean</a></li> -<li><a href="#alexis"><span class="sc">Alexis</span> Paul</a></li> -<li><a href="#allais"><span class="sc">Allais</span> Alphonse</a></li> -<li><a href="#almereyda"><span class="sc">Almereyda</span></a></li> -<li><a href="#andral"><span class="sc">Andral</span> Paule</a></li> -<li><a href="#anet"><span class="sc">Anet</span> Claude</a></li> -<li><a href="#anquetil"><span class="sc">Anquetil</span> Georges</a></li> -<li><a href="#apollinaire"><span class="sc">Apollinaire</span> Guillaume</a></li> -<li><a href="#arbell"><span class="sc">Arbell</span> Lucy</a></li> -<li><a href="#arene"><span class="sc">Arène</span> Paul</a></li> -<li><a href="#aubier"><span class="sc">Aubier</span> Fernand</a></li> -<li><a href="#aurel"><span class="sc">Aurel</span> Mme</a></li> -<li><a href="#auric"><span class="sc">Auric</span> Georges</a></li> -<li><a href="#auriol"><span class="sc">Auriol</span> Georges</a></li> -</ul> -<ul class="small"> -<li><a href="#barbey"><span class="sc">Barbey d’Aurevilly</span></a></li> -<li><a href="#barres"><span class="sc">Barrès</span> Maurice</a></li> -<li><a href="#bellaigue"><span class="sc">Bellaigue</span> Camille</a></li> -<li><a href="#beraud"><span class="sc">Béraud</span> Henri</a></li> -<li><a href="#bergson"><span class="sc">Bergson</span></a></li> -<li><a href="#binet-valmer"><span class="sc">Binet-Valmer</span></a></li> -<li><a href="#blanche"><span class="sc">Blanche</span> Jacques</a></li> -<li><a href="#bordeaux"><span class="sc">Bordeaux</span> Henry</a></li> -<li><a href="#bonnat"><span class="sc">Bonnat</span></a></li> -<li><a href="#bondy"><span class="sc">Bondy</span> François de</a></li> -<li><a href="#bouchor"><span class="sc">Bouchor</span> Maurice</a></li> -<li><a href="#bourget"><span class="sc">Bourget</span> Paul</a></li> -<li><a href="#bracke"><span class="sc">Bracke</span></a></li> -<li><a href="#brousson"><span class="sc">Brousson</span></a></li> -<li><a href="#broglie"><span class="sc">Broglie</span></a></li> -<li><a href="#bruneau"><span class="sc">Bruneau</span></a></li> -<li><a href="#busnach"><span class="sc">Busnach</span> William</a></li> -</ul> -<ul class="small"> -<li><a href="#caillavet"><span class="sc">Caillavet</span> de</a></li> -<li><a href="#camondo"><span class="sc">Camondo</span> Isaac de</a></li> -<li><a href="#carco"><span class="sc">Carco</span> Francis</a></li> -<li><a href="#carlier"><span class="sc">Carlier</span> Madeleine</a></li> -<li><a href="#carriere"><span class="sc">Carrière</span> Eugène</a></li> -<li><a href="#cazals"><span class="sc">Cazals</span></a></li> -<li><a href="#cazalis"><span class="sc">Cazalis</span></a></li> -<li><a href="#cazin"><span class="sc">Cazin</span> Paul</a></li> -<li><a href="#ceard"><span class="sc">Céard</span> Henry</a></li> -<li><a href="#chabrier"><span class="sc">Chabrier</span></a></li> -<li><a href="#chaliapine"><span class="sc">Chaliapine</span></a></li> -<li><a href="#champsaur"><span class="sc">Champsaur</span> Félicien</a></li> -<li><a href="#charpentier"><span class="sc">Charpentier</span> Gustave</a></li> -<li><a href="#chausson"><span class="sc">Chausson</span> Ernest</a></li> -<li><a href="#claudel"><span class="sc">Claudel</span> Paul</a></li> -<li><a href="#clermont-ganneau"><span class="sc">Clermont-Ganneau</span></a></li> -<li><a href="#claretie"><span class="sc">Claretie</span> Jules</a></li> -<li><a href="#cocteau"><span class="sc">Cocteau</span></a></li> -<li><a href="#colette"><span class="sc">Colette</span></a></li> -<li><a href="#colonne"><span class="sc">Colonne</span></a></li> -<li><a href="#comminges"><span class="sc">Comminges</span></a></li> -<li><a href="#coppee"><span class="sc">Coppée</span> François</a></li> -<li><a href="#corday"><span class="sc">Corday</span> Michel</a></li> -<li><a href="#corneau"><span class="sc">Corneau</span> André</a></li> -<li><a href="#courteline"><span class="sc">Courteline</span></a></li> -<li><a href="#croisset"><span class="sc">Croisset</span> Francis de</a></li> -<li><a href="#curnonsky"><span class="sc">Curnonsky</span></a></li> -</ul> -<ul class="small"> -<li><a href="#dalcroze"><span class="sc">Dalcroze</span> Jacques</a></li> -<li><a href="#darzens"><span class="sc">Darzens</span> Rodolphe</a></li> -<li><a href="#daudet-alphonse"><span class="sc">Daudet</span> Alphonse</a></li> -<li><a href="#daudet-leon"><span class="sc">Daudet</span> Léon</a></li> -<li><a href="#debussy"><span class="sc">Debussy</span></a></li> -<li><a href="#deffoux"><span class="sc">Deffoux</span></a></li> -<li><a href="#dekobra"><span class="sc">Dekobra</span></a></li> -<li><a href="#degas"><span class="sc">Degas</span></a></li> -<li><a href="#delafosse"><span class="sc">Delafosse</span></a></li> -<li><a href="#delarue-mardrus"><span class="sc">Delarue-Mardrus</span> Lucie</a></li> -<li><a href="#delpit"><span class="sc">Delpit</span> Albert</a></li> -<li><a href="#descaves"><span class="sc">Descaves</span> Lucien</a></li> -<li><a href="#dierx"><span class="sc">Dierx</span> Léon</a></li> -<li><a href="#divoire"><span class="sc">Divoire</span> Fernand</a></li> -<li><a href="#dolent"><span class="sc">Dolent</span> Jean</a></li> -<li><span class="sc">Dorchain</span></li> -<li><a href="#doumic"><span class="sc">Doumic</span></a></li> -<li><a href="#dranem"><span class="sc">Dranem</span></a></li> -<li><a href="#drouet"><span class="sc">Drouet</span> Juliette</a></li> -<li><a href="#dubufe"><span class="sc">Dubufe</span> Guillaume</a></li> -<li><a href="#dujardin"><span class="sc">Dujardin</span> Edouard</a></li> -<li><a href="#duvernois"><span class="sc">Duvernois</span> Henri</a></li> -</ul> -<ul class="small"> -<li><a href="#esparbes"><span class="sc">Esparbès</span> Georges d’</a></li> -<li><a href="#estaunie"><span class="sc">Estaunié</span></a></li> -</ul> -<ul class="small"> -<li><a href="#farrere"><span class="sc">Farrère</span> Claude</a></li> -<li><a href="#fauchois"><span class="sc">Fauchois</span> René</a></li> -<li><a href="#feneon"><span class="sc">Fénéon</span> Félix</a></li> -<li><a href="#ferrari"><span class="sc">Ferrari</span> Henri</a></li> -<li><a href="#feugere"><span class="sc">Feugère</span></a></li> -<li><a href="#forain"><span class="sc">Forain</span></a></li> -<li><a href="#fort"><span class="sc">Fort</span> Paul</a></li> -<li><a href="#france"><span class="sc">France</span> Anatole</a></li> -<li><a href="#franck-cesar"><span class="sc">Franck</span> César</a></li> -<li><a href="#franck-paul"><span class="sc">Franck</span> Paul</a></li> -<li><a href="#franc-nohain"><span class="sc">Franc Nohain</span></a></li> -</ul> -<ul class="small"> -<li><a href="#garden"><span class="sc">Garden</span> Mary</a></li> -<li><a href="#gautier"><span class="sc">Gautier</span> Judith</a></li> -<li><a href="#gerard"><span class="sc">Gérard</span> Lucy</a></li> -<li><a href="#gide"><span class="sc">Gide</span> André</a></li> -<li><a href="#gounod"><span class="sc">Gounod</span></a></li> -<li><a href="#guesde"><span class="sc">Guesde</span> Jules</a></li> -<li><a href="#gunsbourg"><span class="sc">Gunsbourg</span></a></li> -<li><a href="#gyp"><span class="sc">Gyp</span></a></li> -</ul> -<ul class="small"> -<li><a href="#hahn"><span class="sc">Hahn</span> Raynaldo</a></li> -<li><a href="#halevy"><span class="sc">Halévy</span> Ludovic</a></li> -<li><a href="#haraucourt"><span class="sc">Haraucourt</span> Edmond</a></li> -<li><a href="#harcourt"><span class="sc">Harcourt</span> Eugène d’</a></li> -<li><a href="#hebrard"><span class="sc">Hébrard</span> Adrien</a></li> -<li><a href="#heredia"><span class="sc">Heredia</span> José Maria de</a></li> -<li><a href="#hermant"><span class="sc">Hermant</span> Abel</a></li> -<li><a href="#herold"><span class="sc">Hérold</span> Ferdinand</a></li> -<li><a href="#herriot"><span class="sc">Herriot</span></a></li> -<li><a href="#humbert"><span class="sc">Humbert</span> Ferdinand</a></li> -<li><a href="#huysmans"><span class="sc">Huysmans</span></a></li> -</ul> -<ul class="small"> -<li><a href="#indy"><span class="sc">Indy</span> Vincent d’</a></li> -</ul> -<ul class="small"> -<li><a href="#jacob"><span class="sc">Jacob</span> Max</a></li> -<li><a href="#jean-bernard"><span class="sc">Jean-Bernard</span></a></li> -<li><a href="#joncieres"><span class="sc">Joncières</span></a></li> -<li><a href="#jouve"><span class="sc">Jouve</span></a></li> -</ul> -<ul class="small"> -<li><a href="#kahn"><span class="sc">Kahn</span> Gustave</a></li> -<li><a href="#keyser"><span class="sc">Keyser</span> Edouard de</a></li> -<li><a href="#kipling"><span class="sc">Kipling</span></a></li> -</ul> -<ul class="small"> -<li><a href="#lamoureux"><span class="sc">Lamoureux</span></a></li> -<li><a href="#le-goffic"><span class="sc">Le Goffic</span></a></li> -<li><a href="#lemaitre"><span class="sc">Lemaitre</span> Jules</a></li> -<li><a href="#franc-nohain"><span class="sc">Legrand</span> Maurice</a></li> -<li><a href="#lichtenberger"><span class="sc">Lichtenberger</span> André</a></li> -<li><a href="#liszt"><span class="sc">Liszt</span></a></li> -<li><a href="#lorrain"><span class="sc">Lorrain</span> Jean</a></li> -<li><a href="#loti"><span class="sc">Loti</span> Pierre</a></li> -<li><a href="#lotte"><span class="sc">Lotte</span></a></li> -<li><a href="#louys"><span class="sc">Louys</span> Pierre</a></li> -</ul> -<ul class="small"> -<li><a href="#magnard"><span class="sc">Magnard</span> Albéric</a></li> -<li><a href="#mallarme"><span class="sc">Mallarmé</span></a></li> -<li><a href="#marsan"><span class="sc">Marsan</span> Eugène</a></li> -<li><a href="#marsolleau"><span class="sc">Marsolleau</span></a></li> -<li><a href="#malherbe"><span class="sc">Malherbe</span></a></li> -<li><a href="#martinet"><span class="sc">Martinet</span></a></li> -<li><a href="#marx"><span class="sc">Marx</span> Henry</a></li> -<li><a href="#masson-frederic"><span class="sc">Masson</span> Frédéric</a></li> -<li><a href="#masson-g-a"><span class="sc">Masson</span> Georges-Armand</a></li> -<li><a href="#massenet"><span class="sc">Massenet</span></a></li> -<li><a href="#martin-du-gard"><span class="sc">Martin du Gard</span></a></li> -<li><a href="#mathey"><span class="sc">Mathey</span></a></li> -<li><a href="#mauri"><span class="sc">Mauri</span> Rosita</a></li> -<li><a href="#mauclair"><span class="sc">Mauclair</span> Camille</a></li> -<li><a href="#maupassant"><span class="sc">Maupassant</span> Guy de</a></li> -<li><a href="#maurras"><span class="sc">Maurras</span> Charles</a></li> -<li><a href="#mendes"><span class="sc">Mendès</span> Catulle</a></li> -<li><a href="#mery"><span class="sc">Méry</span> Jules</a></li> -<li><a href="#michael"><span class="sc">Michael</span> Ephraïm</a></li> -<li><a href="#mille"><span class="sc">Mille</span> Pierre</a></li> -<li><a href="#miomandre"><span class="sc">Miomandre</span> Francis de</a></li> -<li><a href="#montegut"><span class="sc">Montégut</span></a></li> -<li><a href="#montfort"><span class="sc">Montfort</span> Eugène</a></li> -<li><a href="#moreas"><span class="sc">Moréas</span></a></li> -<li><a href="#moreau"><span class="sc">Moreau</span> Gustave</a></li> -<li><a href="#morel"><span class="sc">Morel</span> Eugène</a></li> -<li><a href="#moreno"><span class="sc">Moreno</span> Marguerite</a></li> -<li><a href="#morice"><span class="sc">Morice</span> Charles</a></li> -<li><a href="#mortane"><span class="sc">Mortane</span> Jacques</a></li> -<li><a href="#muller"><span class="sc">Muller</span> Charles</a></li> -<li><a href="#musi"><span class="sc">Musi</span> Dora</a></li> -<li><a href="#myriam-harry"><span class="sc">Myriam Harry</span></a></li> -</ul> -<ul class="small"> -<li><a href="#ner"><span class="sc">Ner</span> Henry</a></li> -</ul> -<ul class="small"> -<li><a href="#ollivier"><span class="sc">Ollivier</span> Emile</a></li> -</ul> -<ul class="small"> -<li><a href="#pelletan"><span class="sc">Pelletan</span> Camille</a></li> -<li><a href="#picard"><span class="sc">Picard</span> Gaston</a></li> -<li><a href="#pierne"><span class="sc">Pierné</span> Gabriel</a></li> -<li><a href="#pioch"><span class="sc">Pioch</span> Georges</a></li> -<li><a href="#poire"><span class="sc">Poiré</span></a></li> -<li><a href="#polaire"><span class="sc">Polaire</span></a></li> -<li><a href="#porto-riche"><span class="sc">Porto-Riche</span></a></li> -<li><a href="#pottecher"><span class="sc">Pottecher</span> Maurice</a></li> -<li><a href="#pougy"><span class="sc">Pougy</span> Liane de</a></li> -<li><a href="#poulenc"><span class="sc">Poulenc</span></a></li> -<li><a href="#prevost"><span class="sc">Prévost</span> Marcel</a></li> -<li><a href="#proust"><span class="sc">Proust</span> Marcel</a></li> -<li><a href="#psichari"><span class="sc">Psichari</span></a></li> -</ul> -<ul class="small"> -<li><a href="#quillard"><span class="sc">Quillard</span> Pierre</a></li> -</ul> -<ul class="small"> -<li><a href="#rabelais"><span class="sc">Rabelais</span></a></li> -<li><a href="#rachilde"><span class="sc">Rachilde</span></a></li> -<li><a href="#rameau"><span class="sc">Rameau</span> Jean</a></li> -<li><a href="#radiguet"><span class="sc">Radiguet</span></a></li> -<li><a href="#ravel"><span class="sc">Ravel</span></a></li> -<li><a href="#raynaud"><span class="sc">Raynaud</span> Ernest</a></li> -<li><a href="#reboux"><span class="sc">Reboux</span> Paul</a></li> -<li><a href="#regnier"><span class="sc">Régnier</span> Henri (de)</a></li> -<li><a href="#renard-maurice"><span class="sc">Renard</span> Maurice</a></li> -<li><a href="#renard-jules"><span class="sc">Renard</span> Jules</a></li> -<li><a href="#rette"><span class="sc">Retté</span></a></li> -<li><a href="#reval"><span class="sc">Réval</span> Gabrielle</a></li> -<li><a href="#reyer"><span class="sc">Reyer</span></a></li> -<li><a href="#richepin"><span class="sc">Richepin</span></a></li> -<li><a href="#riviere"><span class="sc">Rivière</span> Jacques</a></li> -<li><a href="#rolland"><span class="sc">Rolland</span> Romain</a></li> -<li><a href="#rosny"><span class="sc">Rosny</span></a></li> -<li><a href="#rostand"><span class="sc">Rostand</span> Edmond</a></li> -<li><a href="#rothschild"><span class="sc">Rothschild</span> Willy (de)</a></li> -<li><a href="#roussel"><span class="sc">Roussel</span> Raymond</a></li> -<li><a href="#rouveyre"><span class="sc">Rouveyre</span> André</a></li> -<li><a href="#roze"><span class="sc">Roze</span></a></li> -<li><a href="#roinard"><span class="sc">Roinard</span> Paul-Napoléon</a></li> -</ul> -<ul class="small"> -<li><a href="#saint-pol-roux"><span class="sc">Saint-Pol Roux</span></a></li> -<li><a href="#saint-saens"><span class="sc">Saint-Saens</span></a></li> -<li><a href="#sanderson"><span class="sc">Sanderson</span> Sybil</a></li> -<li><a href="#sarcey"><span class="sc">Sarcey</span> Francisque</a></li> -<li><a href="#scholl"><span class="sc">Scholl</span></a></li> -<li><a href="#schwob"><span class="sc">Schwob</span> Marcel</a></li> -<li><a href="#serres"><span class="sc">Serres</span> Louis (de)</a></li> -<li><a href="#severine"><span class="sc">Séverine</span></a></li> -<li><a href="#simon-henry"><span class="sc">Simon</span> Henry</a></li> -<li><a href="#simon-jules"><span class="sc">Simon</span> Jules</a></li> -<li><a href="#silvestre"><span class="sc">Silvestre</span> Armand</a></li> -<li><a href="#silvain"><span class="sc">Silvain</span></a></li> -<li><a href="#sorel"><span class="sc">Sorel</span> Albert</a></li> -<li><a href="#stravinsky"><span class="sc">Stravinsky</span></a></li> -<li><a href="#strowski"><span class="sc">Strowski</span> Fortunat</a></li> -<li><a href="#sully-prudhomme"><span class="sc">Sully Prud’homme</span></a></li> -<li><a href="#swarte"><span class="sc">Swarte</span> Madeleine (de)</a></li> -</ul> -<ul class="small"> -<li><a href="#tailhade"><span class="sc">Tailhade</span> Laurent</a></li> -<li><a href="#thomas"><span class="sc">Thomas</span> Ambroise</a></li> -<li><a href="#thome"><span class="sc">Thomé</span> Francis</a></li> -<li><a href="#tinayre"><span class="sc">Tinayre</span> Marcelle</a></li> -<li><a href="#trebla"><span class="sc">Trébla</span></a></li> -<li><a href="#treich"><span class="sc">Treich</span> Léon</a></li> -</ul> -<ul class="small"> -<li><a href="#valles"><span class="sc">Valles</span></a></li> -<li><a href="#van-dyck"><span class="sc">Van Dyck</span></a></li> -<li><a href="#vauxcelles"><span class="sc">Vauxcelles</span> Louis</a></li> -<li><a href="#verhaeren"><span class="sc">Verhaeren</span></a></li> -<li><a href="#verlaine"><span class="sc">Verlaine</span></a></li> -<li><a href="#viele-griffin"><span class="sc">Vielé-Griffin</span></a></li> -</ul> -<ul class="small"> -<li><a href="#wagner"><span class="sc">Wagner</span> Richard</a></li> -<li><a href="#waldeck-rousseau"><span class="sc">Waldeck-Rousseau</span></a></li> -<li><a href="#wolff"><span class="sc">Wolff</span> Albert</a></li> -</ul> -<ul class="small"> -<li><a href="#xanrof"><span class="sc">Xanrof</span></a></li> -</ul> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td class="r"><div>I.</div></td> -<td class="drap i">— Enquêteur et enquêtés : <i>Gaston Picard</i>, -<i>Jean-Bernard</i>, <i>Ajalbert</i>, <i>Divoire</i>, <i>etc.</i> — Correspondances -saphiques des journaux de modes.</td> -<td class="bot r"><div ><a href="#ch1">5</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>II.</div></td> -<td class="drap i">— Les deux Willy. — Octopodes auto-biographiques. — Mon -ancêtre le maréchal de Villars.</td> -<td class="bot r"><div ><a href="#ch2">10</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>III.</div></td> -<td class="drap i">— Le veuf sur le toit. — Deux académiciens -m’interviewent : <i>Jules Simon</i> et <i>Caro</i>. — Les -bas rouges de Madame Aurel. — <i>Dekobra</i> -et <i>Franc-Nohain</i> au collège.</td> -<td class="bot r"><div ><a href="#ch3">15</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>IV.</div></td> -<td class="drap i">— L’orang <i>Tailhade</i>, <i>Mallarmé</i> et autres. — <i>Sarcey</i> -chahuté. — L’inceste au théâtre.</td> -<td class="bot r"><div ><a href="#ch4">24</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>V.</div></td> -<td class="drap i">— Le journal « <i>Lutèce</i> ». — <i>Albert Delpit</i>.</td> -<td class="bot r"><div ><a href="#ch5">30</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>VI.</div></td> -<td class="drap i">— <i>Chabrier</i> juge <i>Massenet</i>. — <i>Mlle Madeleine -de Swarte</i> me juge dans les Fourberies -de papa. — <i>Gounod</i> juge <i>Gustave -Charpentier</i>. — Le tragédien <i>Silvain</i>, navigateur -et tireur à cinq. — <i>Armand -Sylvestre</i> et ses maîtresses. — Le génie -de <i>Wagner</i> et les ridicules de <i>Bayreuth</i>. — « Claudine -s’en va ». — <i>Mlle Polaire</i> -et « <i>Siegfried</i> ». — La chemise d’un sociétaire -et <i>M. Raymond Roussel</i>.</td> -<td class="bot r"><div ><a href="#ch6">37</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>VII.</div></td> -<td class="drap i">— Rosseries de <i>Degas</i>. — <i>Bonnat</i> compare -les critiques aux cochons. — La mauvaise -foi de <i>M. Jacques Blanche</i>. — Les -manchettes de <i>Moréas</i>, sa métrique, -sa griserie. — <i>Mendès</i>, Machiavel en -tous genres. — Mots acides de <i>Moreno</i>.</td> -<td class="bot r"><div ><a href="#ch7">62</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td> -<td class="drap i">— Un pastiche de <i>Rostand</i>. — <i>Jean Richepin</i> -vilipendé par <i>Bouchor</i>. — <i>Mme Purnode</i>, -chanteuse aphone. — <i>Camille -Pelletan</i>, acrobate occasionnel rate son -tour.</td> -<td class="bot r"><div ><a href="#ch8">83</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>IX.</div></td> -<td class="drap i">— L’académicien <i>Frédéric Masson</i> demande -qu’on me fusille. — Le compositeur -<i>Roze</i> chez <i>Jean Lahor</i>. — Les dîners de -<i>Judith Gautier</i>, wagnérienne. — Un -frère de <i>Victor Hugo</i> à Charenton. — <i>Listz</i> -chez <i>Mme Erard</i>.</td> -<td class="bot r"><div ><a href="#ch9">94</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>X.</div></td> -<td class="drap i">— <i>Raoul Gunsbourg</i>. — Son portrait par -<i>Jules Lemaître</i>. — Il me réconcilie avec -Massenet.</td> -<td class="bot r"><div ><a href="#ch10">113</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XI.</div></td> -<td class="drap i">— La Revue bleue. — Le fantaisiste <i>Jacques -du Tillet</i>, le caustique <i>Vandérem</i>, le bon -<i>Jules Lemaître</i> et le perfide <i>Anatole -France</i>. — <i>Lotte</i> et ses amis.</td> -<td class="bot r"><div ><a href="#ch11">122</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XII.</div></td> -<td class="drap i">— Les nègres. — Les homosexuels. — A -bientôt.</td> -<td class="bot r"><div ><a href="#ch12">137</a></div></td></tr> -</table> -<div class="break"></div> - -<p class="narrow top4em noindent small">ACHEVÉ D’IMPRIMER -LE 13 MAI 1925 -SUR LES PRESSES DES -ARTISANS IMPRIMEURS -F. LEFÈVRE, DIRECTEUR -23, RUE DE LA MARE -A PARIS (XX<sup>e</sup>)</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="noindent lh2 top2em">LES<br /> -<span class="xlarge">Éditions Montaigne</span></p> - -<p class="cc i">recommandent aux amis des belles lettres</p> - - -<p class="noindent u ugap">LA COLLECTION DE GAI SAVOIR</p> - -<blockquote> -<p class="noindent">qui comprendra une vingtaine de volumes dont les -sujets, intéressants pour tous, sont traités avec bonne -humeur, suivant une devise empruntée à Montaigne : -« Je ne fais rien sans gayeté ». Élégamment présentés, -les premiers ouvrages ont tout de suite connu le -grand succès.</p> -</blockquote> - - -<p class="noindent u">LA COLLECTION DES LETTRÉS</p> - -<blockquote> -<p class="noindent">qui a commencé par un livre de Pierre Louÿs, -attendu depuis longtemps : Le Crépuscule des Nymphes. -Présentation soignée, papier alfa spécialement fabriqué -pour cette collection. Gravures d’artistes connus. -Tout amateur de livres doit surveiller cette collection.</p> -</blockquote> - - -<p class="noindent u">« LA CLAIRE POÉSIE »</p> - -<blockquote> -<p class="noindent">Retenez ces noms déjà célèbres : Emmanuel Signoret, -Henriette Hervé, Jacques Feschotte… D’autres vont -suivre. Lisez surtout leurs vers. Vous comprendrez -leur gloire naissante. Vous les aimerez.</p> -</blockquote> - - -<p class="noindent u">LES ESSAIS LITTÉRAIRES</p> - -<blockquote> -<p class="noindent">Gustave Kahn, puis Willy ont ouvert une collection qui -sera précieuse à l’histoire des lettres. Agréables à lire, ils -ont leur place dans « toute librairie d’honnête homme ».</p> -</blockquote> - - -<p class="c gap"><span class="large">ÉDITIONS MONTAIGNE</span><br /> -<span class="small"><i>Impasse de Conti, N<sup>o</sup> 2</i> (entre l’Académie Française et la Monnaie)</span><br /> -PARIS (VI<sup>e</sup>)</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="noindent top2em i">COLLECTION DE GAI SAVOIR<br /> -N<sup>o</sup> <b>1</b></p> - -<p class="cc">JEAN GRAVIGNY</p> - -<p class="cc xlarge">Montmartre en 1925</p> - -<p class="cc xsmall">AVEC UN VOCABULAIRE DE L’ARGOT USITÉ A MONTMARTRE</p> - -<p class="cc i">In-16 jésus broché : <b>12</b> fr. — Couverture en couleurs et 104 -dessins de V. de Rego Monteiro.</p> - - -<p class="noindent ugap">Le succès de ce livre vient en partie de ce que nous ne -possédions que des ouvrages historiques sur Montmartre. -L’auteur a préféré s’en tenir au Montmartre de maintenant, -fêtard et voluptueux, pervers et sentimental. Chacun trouvera -là le renseignement dont il a besoin au gré de ses -préférences. Il s’agit, en effet, d’un livre documentaire -qui est, en même temps, le plus précieux des guides.</p> - -<p class="noindent small">TABLE DES MATIÈRES. — I. Topographie de Montmartre, comparaison -avec Montparnasse, l’enchantement de Montmartre. — II. -L’ancien Montmartre, les bombes d’Henri IV, la vogue au <small>XIX</small><sup>e</sup> -siècle. Hier et aujourd’hui. Respectons le vieux Montmartre. — III. La -république de Montmartre, la foire aux croûtes, l’Antre du Lapin -Agile, la place du Tertre, les ateliers d’artistes. Où peut-on manger à -Montmartre ? — IV. A l’ombre du Sacré-Cœur, Saint-Pierre de -Montmartre, le Sacré-Cœur, Saint-Jean l’Evangéliste. — V. Montmartre -la nuit. A minuit place Pigalle. Refuge de tous les fêtards. Une -joyeuse tour de Babel. — VI. Quelques types nocturnes : les danseurs, -les danseuses, les chasseurs, les mendigots, les Russes et la haute noce. — VII. -La galanterie à Montmartre : les belles de nuit, les inévitables -compagnons de ces dames. — VIII. Deux vices importés : la coco et -ses amateurs, les petits Messieurs. — IX. Les grands dancings populaires. — X. -Etablissements excentriques. — XI. Les cabarets de chansonniers. — XII. -Les grands établissements de nuit. A quelle heure -monter à Montmartre ? Distractions variées. — XIII. Champagne obligatoire. -Initiation champenoise. Comment choisir son champagne. Le -prix du champagne. Conseils aux consommateurs. Les grandes années de -champagne. — XIV. Vocabulaire de l’argot, tel qu’il est usité de nos -jours à Montmartre.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="noindent top2em i">COLLECTION DE GAI SAVOIR<br /> -N<sup>o</sup> <b>2</b></p> - -<p class="cc">MAX FRANTEL</p> - -<p class="cc xlarge">Joyeuses Anecdotes</p> - -<p class="cc xsmall">POUR SERVIR A L’HISTOIRE DE LA POLITIQUE, -DES LETTRES, DES ARTS ET DES MŒURS EN -L’AN DE GRACE ET DE DISGRACES 1924</p> - -<p class="cc i">In-16 jésus broché : <b>9</b> fr. — Il a été tiré 25 exemplaires sur -papier pur fil Lafuma à <b>30</b> fr. portant la signature de l’auteur.</p> - - -<p class="noindent ugap">Voici les échos les plus malicieux de l’année, ceux qui -passeront pour la plupart dans l’histoire. Le mémorialiste -nous introduit partout. Il force pour nous les salles du -trône et les alcôves. Il nous fait entrer dans les salons les -plus fermés et les boudoirs les plus accueillants. Par lui, -le lecteur n’ignore rien de ce qui se passe dans les coulisses -des théâtres ou du Palais-Bourbon, le plus divertissant des -théâtres pour les yeux qui savent s’amuser. <i>Joyeuses Anecdotes</i> -est un exposé hilarant de l’histoire qui se fait. Chaque -chapitre résume en quelques lignes les grands faits que nous -aurions pu déjà oublier ; mais cette présentation protocolaire -est aussitôt suivie d’un déluge d’historiettes, de bons mots, -d’aventures savoureuses dont ministres, parlementaires, littérateurs -célèbres, artistes à la mode, jolies femmes en vue font -les frais. Nous suivons ainsi sans fatigue et avec joie un -guide qui satisfait à toutes les curiosités actuelles. L’auteur a -pensé que la petite histoire est la meilleure façon de retenir -l’histoire qui se fait. Il paraît estimer qu’un grand homme -nous semble plus près de nous, plus humain, plus facile à -pénétrer, si nous pouvons le voir hors de toute parade, en -pyjama, dans ses rapports domestiques, dans ses inévitables -intimités. Les historiens de l’avenir consulteront <i>Joyeuses -Anecdotes</i> comme ceux de maintenant aiment à lire -Tallemant des Réaux.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="noindent top2em i">COLLECTION DE GAI SAVOIR<br /> -N<sup>o</sup> <b>3</b></p> - -<p class="cc">ÉMILE FENOUILLET</p> - -<p class="cc xlarge">L’art de trouver un mari</p> - -<p class="cc xsmall">ÉTUDE PRATIQUE ET LUMINEUSE -DE LA PLUS GRANDE DIFFICULTÉ SENTIMENTALE -D’APRÈS-GUERRE</p> - -<p class="cc i">In-16 jésus sur bel alfa bouffant. Couverture de Lébédeff. -L’exemplaire broché : <b>10</b> francs</p> - - -<p class="noindent ugap">Jusqu’à ce jour tous ceux qui ont écrit ou parlé de la crise -matrimoniale, après la guerre, se sont bornés à faire entendre -des lamentations. Voici un livre plus utile. Par des conseils -habiles, l’auteur essaie loyalement d’atténuer cette grande -misère sociale. Toutes les difficultés du problème sont -étudiées avec précision, d’un regard pénétrant et non sans -hardiesse. Toujours avec esprit, dans une forme originale, -souple et puissante, Émile Fenouillet initie les jeunes filles -d’aujourd’hui à la conquête si malaisée du mari. Il les mène -à l’assaut des principales forteresses où se retranche l’égoïsme -des hommes ; il leur enseigne la plus sûre et la plus rapide -tactique pour un assaut victorieux. Combien lui devront le -bonheur qu’elles recherchent !</p> - -<p class="noindent">Pour ceux qui ne désirent que la joie de lire un beau livre, -ils devront mettre ce livre à côté de l’étonnante « Physiologie -du mariage » de Balzac.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="noindent top2em i">COLLECTION DE GAI SAVOIR<br /> -N<sup>o</sup> <b>4</b></p> - -<p class="r i small">Paraîtra en Juin</p> - -<p class="cc xlarge">Les Amoureux Passe-Temps</p> - -<p class="cc small">OU CHOIX DES PLUS GENTILLES ET GAILLARDES -INVENTIONS DES XVI<sup>e</sup> et XVII<sup>e</sup> SIÈCLES<br /> -depuis Ronsard jusqu’à Théophile -colligées sur les manuscrits et les éditions originales par<br /> -FERNAND FLEURET</p> - - -<p class="noindent ugap"><i>Un avertissement badin de Fernand Fleuret nous éclaire ainsi sur la -véritable portée de cette anthologie de haute saveur</i> :</p> - -<p class="noindent ugap">« Ce n’est pas absolument dans le dessein de te présenter un Recueil -de pièces libres, <span class="sc">Lecteur</span>, que j’ai réuni ces <i>Amoureux Passe-Temps</i> -que je pourrais pousser dans le monde comme la Somme de la -poésie licencieuse de près d’un siècle…</p> - -<p class="noindent">» Il s’agissait encore de t’instruire en t’amusant, si toutefois tu le -veux bien. Je me suis donc mis en cervelle de te montrer l’influence -de Ronsard sur les poètes de son temps. Je n’ai pas choisi pour -ce faire, le Ronsard pindarique et pétrarquiste, celui que l’on -t’enseigna si mal sur les bancs, mais un Ronsard gaulois que tu -connais encore moins, sans doute. Ainsi te révèlerai-je du même coup -toute une poésie gaillarde et folâtre que tes maîtres n’ont eu cure -de t’apprendre parce qu’ils ne la connaissent point…</p> - -<p class="noindent">» Je t’ai mis plus de trente poètes du même siècle, sur lesquels il en -est bien vingt qui ont contrefait son langage, qui lui ont dérobé des -sujets, des tours, des vers, des expressions : tu jugeras donc que -Ronsard avait trouvé le style qui convient à la galanterie, sans quoi -personne ne se serait avisé de le lui emprunter pour parler à sa belle… -Bref, il fut le révélateur de la poésie badine et son influence est -encore vivace chez la plupart des poètes de l’âge suivant, bien que -ces derniers, en trahissant leur maître, en le méprisant parfois, -aient fait dévier vers le libertinage un genre gracieux, naturel, -exempt de vice et de la plus authentique Poésie…</p> - -<p class="noindent">» Tu trouveras dans ces “Recueils” des vers de Malherbe et de ses -élèves. Sais-tu que surnommé le “Père Luxure”, il a commis une -dizaine de pièces légères, dont cinq sonnets embrasés qui peuvent -compter parmi les plus beaux vers de la langue ? Sais-tu que ce tyran -des mots et des syllabes ordonnait à Racan, alors âgé de trente-cinq -ans, de versifier des « friponneries de page », et qu’il en discutait les -termes avec lui ? ».</p> - -<p class="noindent small">Un volume de 290 pages in-16 jésus à 1500 exemplaires, c’est-à-dire :</p> - -<table summary="" class="small"> -<tr><td class="r"><div>25</div></td> -<td class="drap">exemplaires (de 1 à 25) sur japon, contenant un état des bois rayés à</td> -<td class="bot r"><div>130 fr.</div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>75</div></td> -<td class="drap">exemplaires (de 26 à 100) sur madagascar</td> -<td class="bot r"><div>90 fr.</div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>400</div></td> -<td class="drap">exemplaires (de 101 à 500) sur pur fil Lafuma</td> -<td class="bot r"><div>50 fr.</div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>2000</div></td> -<td class="drap">exemplaires (de 501 a 2500) sur bel alfa bouffant</td> -<td class="bot r"><div>25 fr.</div></td></tr> -</table> -<p class="noindent small">Nous nous réservons le droit, en raison des prix de revient de plus en plus onéreux, -de majorer les prix ci-dessus après la mise en vente.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="noindent top2em i">COLLECTION DE GAI SAVOIR<br /> -N<sup>o</sup> <b>5</b></p> - -<p class="r i small">à paraître en Juin</p> - -<p class="cc">POL PRILLE</p> - -<p class="cc xlarge">Bois de Boulogne, Bois d’Amour.</p> - -<p class="cc small">1 volume sur alfa bouffant : <b>10</b> francs</p> - - -<p class="noindent ugap">Il semble que la chronique scandaleuse veuille -représenter notre plaisant Bois de Boulogne comme -une sorte de moderne et démocratique Parc aux Cerfs. -Certains romans, d’apparence documentée, -contribuèrent à imposer cette réputation. Si l’on s’en -rapporte à ces différentes sources, les Hamadryades -continueraient même de nos jours leurs provocantes -chorégraphies ; Nymphes et Satyres maintiendraient -encore, jusqu’à la porte de Paris, cette tradition de -lascivité que les poètes antiques nous ont révélée. -Que faut-il croire de ces potins qui passent de -bouche en bouche ? Pol Prille vient nous le dire -aujourd’hui. Une suite d’enquêtes minutieuses lui a -permis de voir clair dans ces amoureuses nuits de -mai à octobre. Il dévoile en historien objectif leurs prétendus -mystères. Il délimite exactement, avec une précision -d’observateur incorruptible, ce qu’il faut entendre -par ces actuelles et nocturnes Saturnales. Huysmans -eût aimé ce livre-là, comme une suite naturelle aux -perversités diaboliques dont il s’est fait l’historiographe.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="noindent top2em i">COLLECTION DES LETTRÉS<br /> -N<sup>o</sup> <b>1</b></p> - -<p class="cc">PIERRE LOUŸS</p> - -<p class="cc xlarge">Le Crépuscule des Nymphes</p> - -<p class="cc small"><span class="i">In-8 couronne sur bel alfa bouffant, avec couverture -et bois originaux dessinés et gravés par Jean Saint-Paul</span><br /> -broché : <b>12</b> francs</p> - - -<p class="noindent ugap">Pour la première fois, le “Crépuscule des Nymphes” -présente au public, en édition collective, l’œuvre -la plus caractéristique d’un écrivain qui a toujours -négligé la gloire et que la gloire ne cesse de -poursuivre.</p> - -<p class="noindent">« Un livre délicieux, plein d’idées, de motifs à -réflexions, ou à rêveries, dont on s’étonne seulement -qu’il se soit fait si longtemps attendre ». Ainsi conclut -M. Paul Souday dans le feuilleton du “Temps” qu’il -a consacré à ce livre de Pierre Louÿs. Jamais, en -effet, la sensualité païenne de l’auteur ne s’est -manifestée, depuis Aphrodite, avec plus de charme -et de mélancolie désabusée. Son tour d’ironie peut -être quelquefois un peu cynique ; il n’est jamais licencieux. -On ne se lasse pas de cette musique des mots -qui voile une pensée profonde. Les nymphes de -Pierre Louys nous font ainsi parcourir, avec quel -enchantement, tout le cycle de l’éternel amour.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="noindent top2em i">COLLECTION DES LETTRÉS<br /> -N<sup>o</sup> <b>2</b></p> - -<p class="r i small">Paraît fin mai</p> - -<p class="cc">MAURICE VERNE</p> - -<p class="cc xlarge">Palace-Hôtels</p> - -<p class="cc xsmall">ROMAN</p> - -<p class="cc i small">1 volume sur alfa bouffant : <b>10</b> francs</p> - - -<p class="noindent ugap">Sous ce titre, Maurice Verne publie un roman qui -complète le fameux livre des “Rois de Babel”, provocateur -de passionnantes polémiques. Pendant quatre -ans, Maurice Verne fut à peu près absent de Paris ; il -voyageait de capitale en capitale et se documentait -pour nous montrer sous un jour familier quelques-uns -de ces rois nouveaux qui mènent désormais le monde, -ceux d’hier et d’aujourd’hui : Carnegie qui arriva en -Amérique avec quelques shillings dans sa poche et -cinquante ans plus tard, pouvait offrir le palais de la -paix avec ses millions gagnés dans les fonderies d’acier ; -Vanderbilt ; Pierpont-Morgan, le roi de l’or ; Rockefeller -qui éleva le premier institut médical du monde, -coût trois cents millions de dollars, après avoir débuté -comme petit employé dans les maisons de commerce -américaines. Puis viennent les Krupp, Thyssen. De -même les lords, maîtres des grandes industries et du commerce -britanniques ; les Chamberlain, par exemple, -les rois du fer de Birmingham et par conséquent -les maîtres de la politique du protectionnisme. Ce -livre n’avait jamais encore été fait. Il fallait un voyageur -pour le mettre à point. “Palace-Hôtels” de -Maurice Verne, est, sous la forme du roman, une -petite histoire contemporaine, l’histoire que les historiens -n’écrivent jamais, parce qu’ils ne quittent -pas leur cabinet de travail.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="noindent top2em i">COLLECTION DES LETTRÉS<br /> -N<sup>o</sup> <b>3</b></p> - -<p class="cc">FERNAND AUBIER</p> - -<p class="cc xlarge">Le galant gynécologue</p> - -<p class="cc xsmall">ROMAN<br /> -BOIS ORIGINAUX DE SIMA</p> - -<p class="cc small">1 volume sur alfa bouffant : <b>10</b> francs</p> - - -<p class="noindent ugap">Le gynécologue est souvent un homme et devrait -toujours être un dieu. Celui dont l’histoire est si -plaisamment racontée par Fernand Aubier semble -avoir cette double puissance humaine et divine. -Résumer en quelques lignes les savoureuses péripéties -de ce roman exposerai à en donner une idée fausse. -Le thème est en effet d’une rare audace. Mais -l’auteur, avec une souplesse surprenante, évite le -détail qui pourrait choquer les délicats. Il dit tout ce -qu’il faut savoir quand le héros est un gynécologue, -les situations les plus hardies n’en sont pas moins -exposées avec un art attentif ; elles ne sont que -prétexte à d’insinueuses idées générales. Jamais le freudisme -n’avait inspiré un livre plus complet, pénétrant -et définitif. La conclusion ? L’auteur semble l’avoir -trouvée dans cette phrase de Saint-François de Sales, -qu’il épingle en exergue de son <small>XXV</small><sup>e</sup> chapitre : -« Ne permettez jamais, Philothée, qu’aucun ne vous -touche ni civilement, ni par manière de folastrerie, -ni par manière de faveur ».</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="cc top2em">GUSTAVE KAHN</p> - - -<p class="cc xlarge">Silhouettes littéraires</p> - -<p class="cc small">in-8 couronne : <b>6</b> fr. <b>50</b></p> - -<p class="ugap">Gustave Kahn pourrait nous donner la meilleure <i>Histoire de la littérature -française d’aujourd’hui</i>. Il semble s’y être préparé par ce volume. -Ce ne sont peut-être, comme il les appelle avec trop de modestie, que -des silhouettes. Mais elles ont plus de caractère et de vérité que des -portraits achevés. On comprend, en l’écoutant, qu’il a vécu ardemment -la lutte symboliste. Il y a joué un des rôles principaux. Ses souvenirs nous -font revivre tout ce qui doit rester de ce mouvement formidable. Sa grâce -et son malicieux enjouement de conteur sont inégalables. Enfin sa -documentation apporte une lumière définitive sur maint problème littéraire. -Ceux qui connaissent Gustave Kahn savent avec quelle conscience il -donne son témoignage sur les combats qu’il a soutenus. Ils savent -également que sa mémoire n’a rien oublié des personnages considérables -dont il fut le familier et l’observateur pénétrant.</p> - - -<p class="cc gap xlarge">L’Aube enamourée</p> - -<p class="cc xsmall">ROMAN</p> - -<p class="ugap">Quelle délicate sobriété dans cette peinture d’un amour qui ne -veut pas s’avouer, — mais aussi quelle force violente tant elle est -concentrée ! Gustave Kahn donne là une sévère leçon à tous les bâcleurs -d’épisodes sans intérêt, à tant d’écrivains qui ne savent pas écrire. Après -avoir été un des princes de l’école symboliste, il s’impose par l’<i>Aube -enamourée</i> comme un des maîtres du roman d’après-guerre.</p> - -<p class="c small">1 volume ; <b>7</b> fr. <b>50</b></p> - -<div class="break"></div> - -<p class="cc top2em">WILLY</p> - -<p class="noindent xlarge">Souvenirs littéraires<br /> -… et autres</p> - -<p class="cc i small">In-8 couronne : <b>6</b> fr. <b>50</b></p> - - -<p class="noindent ugap">TABLE DES MATIÈRES. — I. Enquêteurs et enquêtés, Gaston -Picard, Jean-Bernard, Ajalbert, Divoire, etc. Correspondances saphiques -des journaux des modes. — II. Les deux Willy. Octopodes autobiographiques. -Mon ancêtre le maréchal de Villars. — III. Le veuf sur le -toit. Deux académiciens s’interviewent : Jules Simon et Caro. Les bas -rouges de Madame Aurel. Dekobra et Franc-Nohain au collège. — IV. -L’orang Tailhade, Mallarmé et autres. Sarcey chahute. L’inceste au -théâtre. — V. Le journal « <i>Lutèce</i> ». Albert Delpit pleure dans les bras -de ma cousine et fait pipi dans son pantalon. Le pauvre Paul Alexis. — VI. -Chabrier juge Massenet. Mademoiselle Madeleine de Swarte me juge -dans les « Fourberies de Papa ». Gounod juge Gustave Charpentier. Le -tragédien Sylvain, navigateur et tireur à cinq. Armand Sylvestre et ses -maîtresses. Le génie de Wagner et les ridicules de Bayreuth. « Claudine -s’en va ». Mademoiselle Polaire et « Siegfried ». La chemise d’un sociétaire -et Monsieur Raymond Roussel. — VII. Rosseries de Degas. -Bonnat compare les critiques d’art aux cochons. La mauvaise foi de -Monsieur Jacques Blanche. Les manchettes de Moréas, sa métrique, sa -griserie. Mendès, machiavel en tous genres. Mots acides de Moréno. — VIII. -Un pastiche de Rostand. Jean Richepin vilipendé par Bouchor. -Madame Purnode, chanteuse aphone. Camille Pelletan, acrobate occasionnel, -rate son tour. — IX. L’académicien Frédéric Masson demande -qu’on me fusille. Le compositeur Roze chez Jean Lahor. Les dîners de -Judith Gautier, wagnérienne. Un frère de Victor Hugo à Charenton. -Liszt chez Madame Erard. — X. Raoul Gunsbourg. Son portrait par -Jules Lemaître. Il me réconcilie avec Massenet. — XI. La revue bleue. -Le fantaisiste Jacques du Tillet, le caustique Vandérem, le bon Jules -Lemaître et le perfide Anatole France. Lotte et ses amis. — XII. Les -nègres. Les homosexuels. A bientôt.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="cc top2em xlarge">“LA CLAIRE POÉSIE”</p> - - -<p class="noindent ugap">Cette collection de poètes nouveaux doit tenter -particulièrement le parfait bibliophile, c’est-à-dire -celui qui s’intéresse non seulement à l’habillage du -livre mais encore à son contenu. Le tirage restreint -augmente encore la valeur de cette collection.</p> - -<p class="noindent">Chaque volume in-16 jésus broché, orné de bois -originaux est tiré à 750 exemplaires numérotés, c’est-à-dire -150 exemplaires sur pur fil Lafuma à <b>50</b> fr. et -600 exemplaires sur bel alfa bouffant spécialement -fabriqué pour cette collection, à <b>15</b> fr. l’exemplaire.</p> - -<p class="noindent gap"><span class="small">N<sup>o</sup> <b>1</b></span><br /> -EMMANUEL SIGNORET : <b>ÈVE</b></p> - -<p class="noindent"><span class="small">N<sup>o</sup> <b>2</b></span><br /> -HENRIETTE HERVÉ : <b>DILECTION</b></p> - -<p class="noindent"><span class="small">N<sup>o</sup> <b>3</b></span><br /> -JACQUES FESCHOTTE : <b>D’AMOUR</b></p> - -<p class="cc xlarge b gap">ÉDITIONS MONTAIGNE</p> - -<p class="cc i">2, Impasse de Conti, 2</p> - -<p class="cc">PARIS (VI<sup>e</sup>)</p> - - -<p class="noindent small">Chèques Postaux : Paris 712.97</p> - -<p class="r small">Tél. : Fleurus 42-79</p> - - -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS LITTÉRAIRES... ET AUTRES ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for -copies of this eBook, complying with the trademark license is very -easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation -of derivative works, reports, performances and research. Project -Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may -do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected -by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> -<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg™ electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg™ electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg™ -electronic works. See paragraph 1.E below. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the -Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg™ electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> - -</body> -</html> diff --git a/old/65150-h/images/cover.jpg b/old/65150-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index b4656b2..0000000 --- a/old/65150-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/65150-h/images/illu.jpg b/old/65150-h/images/illu.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index f53ccd8..0000000 --- a/old/65150-h/images/illu.jpg +++ /dev/null |
