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-The Project Gutenberg eBook of Souvenirs littéraires... et autres, by Willy
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Souvenirs littéraires... et autres
-
-Author: Willy
-
-Release Date: April 23, 2021 [eBook #65150]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS LITTÉRAIRES... ET
-AUTRES ***
-
-
-
-
-
- WILLY
-
- SOUVENIRS
- LITTÉRAIRES
- ... ET AUTRES
-
- Avec un index alphabétique des principaux noms propres
- cités dans l’ouvrage
-
- [Vignette: JE NE FAY RIEN SANS GAYETÉ]
-
- ÉDITIONS MONTAIGNE
- IMPASSE DE CONTI Nº 2
- PARIS (IXe)
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
-OLLENDORF
-
- Claudine à l’école
- Claudine à Paris
- Claudine en ménage (Mercure de France)
- Claudine s’en va
-
-
-ALBIN MICHEL
-
- La maîtresse du Prince Jean
- Un petit vieux bien propre
- Jeux de Princes
- L’implacable Siska
- Lélie fumeuse d’opium
- La virginité de Mademoiselle Thulette (avec Jeanne Marais)
- Ça finit par un mariage
-
-
-ÉDITIONS PARVILLE
-
- Chaussettes pour dames (avec Curnonsky)
- Marc Twain
- A manger du foin
- Confidences d’une ouvreuse
-
-
-DIVERS
-
- Le mariage de Louis XV (Plon)
- Mémoires d’un Grenadier anglais (Plon)
- Un vétéran de la Grande Armée (Delagrave)
- Le petit Roi de la Forêt (Hachette)
- Une Passade (avec Pierre Veber) (Flammarion)
- La Bayadère (Flammarion)
- Maugis en ménage (Méricant)
-
-
-
-
-De cet ouvrage il a été tiré
-
-1 exemplaire sur Japon
-
-et 25 exemplaires sur papier pur fil Lafuma
-
-numérotés de 2 à 26
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-Enquêteurs et enquêtés: _Gaston Picard_, _Jean-Bernard_, _Ajalbert_,
-_Divoire_, _etc._--Correspondances saphiques des journaux de modes.
-
-
-Comme un vol de corbeaux hors du etc..., les enquêteurs fondent à grand
-bruit sur le malheureux homme de lettres, ils croassent et multiplient.
-
-Pourquoi ne pas les écarter?
-
-A mon jeune ami Gaston Picard[1], idéaliste lascif, j’eus l’imprudence
-de déclarer, l’année dernière: «Si l’Agriculture manque de bras, la
-Littérature ne manque pas de pieds». Cette vérité irréfutable ayant été
-reproduite par 186 gazettes départementales, je jurai, devant la facture
-que me présenta l’Agence découpeuse de journaux, de ne plus répondre,
-désormais, à aucune enquête. Malheureusement, je n’ai jamais pu tenir un
-serment de ma vie.
-
- [1] J’ai silhouetté Picard sous ce pseudonyme anagrammatique «Dracip»
- dans la _Bonne Maîtresse_, roman montmartrois que, pendant la
- guerre, s’empressa de signaler aux rigueurs de la Censure un
- fielleux confrère nommé par les lecteurs du _Matin_ «Forest» et par
- son acte de naissance: «Nathan».
-
-Un autre ami, «curieux» dans toutes les acceptions du mot, l’érudit
-Jean-Bernard de la _Presse Associée_, voulut savoir pourquoi les
-écrivains écrivaient.
-
-Jean Ajalbert répondit, avec un humour à désarmer le duc de Trévise
-lui-même: «Je me le demande.» Divoire exprima une indécision analogue,
-en termes plus ésotériques: «Demandez à Monseigneur l’Hyperconscient».
-L’inquiétant converti Max Jacob expliqua, non sans finesse: «Pour mieux
-écrire.» Pierre Mille galopa dans la voie des aveux: «Parce que je n’ai
-réussi dans aucune autre profession, même inavouable».
-
-Duo d’Eugène Montfort et de Marcelle Tinayre, chantant à la tierce. Lui:
-«Parce que j’ai ça dans la peau». Elle: «Parce que c’est ma vocation,
-comme un pommier porte ses pommes».
-
-Quant à Gauthier-Villars, voici sa réponse: «J’écris pour convaincre
-quelques confrères des deux sexes que, malgré leur vif désir de me voir
-enterré, je subsiste encore». Décidément, le père des _Claudine_ aura du
-mal à devenir sérieux, qu’il signe Henry Maugis, Robert Parville, Jim
-Smiley, l’Ouvreuse ou Boris Zichine. Pourquoi donc tant de pseudonymes?
-
-Dans une biographie où il me représentait «blond et bleu, portant sans
-ostentation un aimable embonpoint et plusieurs ordres étrangers», Félix
-Fénéon (le compagnon «Elie» de cette _Passade_[2], sur quoi s’excite M.
-Edouard de Keyser, polygraphe sans génie), prétendait qu’en multipliant
-les faux-nez, ma modestie cherchait à dépister la renommée plus
-sûrement.
-
- [2] L’héroïne de ce livre, Mina Schräder de Nysolt (_alias_ Dupont de
- Nyeweldt), graphomane exaltée, manifestait autrefois l’intention de
- juguler Pierre Veber. Elle envoya, en outre, à moi des lettres de 30
- pages et au député Lazare Weiller un coup de revolver. Il fallut
- l’interner (la demoiselle, pas le parlementaire).
-
-Aussi bien, c’est une mode universellement répandue.
-
-Le socialiste unifié «Bracke» enseigna le grec sous son nom véritable:
-Desrousseaux. «Jules Guesde» s’appelait, en réalité, Basile. Les
-registres de l’état civil n’ont jamais connu le ministre «Jules Simon»,
-mais seulement Suisse, dont le pseudonyme était le patronyme d’un autre
-politicien, «Lockroy».
-
-Les trois-quarts des littérateurs s’affublent d’un masque: «Anatole
-France» dissimulait Thibaut et «Pierre Loti» l’officier de marine Julien
-Viaud. Les romans de «Rosny» sortent du cerveau des frères Boex (dont
-l’aîné a tant de talent). Le capitaine de vaisseau Bargone est inconnu
-des admirateurs de «Claude Farrère». Et nombre de lecteurs, s’ils savent
-que «Jean Rameau» est Lebaigt et «Xanrof» Fourneau, ignorent que le
-spirituel «Henri Duvernois» porte le nom peu parisien, de Schwabacher.
-
-La particule tente les bourgeois. Tandis que la comtesse de Martel, née
-Mirabeau, adopte un monosyllabe gamin: «Gyp», Louise Chassaigne, épouse
-Pourpre, se fit appeler «Liane de Pougy» (à cause de son linge, elle
-garda les mêmes initiales); le dramaturge Wiener se mue en «Francis de
-Croisset» et ce serin de Dupont, né Durand, écrit au-dessous des
-papotages dont il paie l’insertion: «Marquis de Lardillon de Laboucle de
-Monbissac».
-
-Dans la «Ruche» où bourdonnent les Abeilles butinant les _Modes des
-Femmes de France_, dans les _Tablettes_ où stridulent moult cigales,
-dans les _Elégances de Paris_, ailleurs encore, les pseudonymes sont de
-rigueur. Il en est de significatifs. Si un mari autorise sa femme à
-correspondre avec l’une de ces affranchies qui signent leurs communiqués
-«Bilitis, Mlle de Maupin, La fille aux yeux d’or, Sapho», c’est qu’il
-n’a jamais lu Pierre Louÿs, Théophile Gautier, Balzac ni la poëtesse à
-qui l’amour semblait _glukupikros_ «mêlé de douceur et de fiel» comme
-traduit Lamartine.
-
-Ou bien c’est un daim.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-Les deux Willy. Octopodes autobiographiques. Mon ancêtre le Maréchal de
-Villars.
-
-
-Le kaiser Guillaume II est né en 1859. Moi aussi.
-
-Il a quitté sa patrie pour vivre à l’étranger. Moi aussi.
-
-Il signe toute sa correspondance «Willy». Moi aussi.
-
-Mais là s’arrête la ressemblance.
-
-Tandis que le Hohenzollern s’enorgueillit d’aïeux importants, ma
-naissance est modeste et mes vœux sont ceux «d’un simple bachelier»
-(ès-lettres).
-
-Pourtant, à la suite d’un journal facétieux, quelques gazettes
-m’attribuèrent une origine illustre, il y a plus d’un quart de siècle.
-Le même jour, je reçus une couple de lettres envoyées l’une par un
-quotidien de Paris, l’autre par une revue littéraire éditée en province,
-toutes deux me demandant de leur expédier mon autobiographie. La
-publication départementale spécifiait que ce portrait devait être rédigé
-en vers.
-
-Docile, je lui adressai ces renseignements que, plus tard, Alcanter de
-Brahm fit applaudir au Banquet des «Lettres et des Arts» présidé par
-Leconte, non le charmant académicien, mais Sébastien-Charles Leconte,
-poète somptueux et magistrat à ses moments perdus.
-
-N’étant pas ministre, ni même sénateur, non plus que préfet, bien que
-j’aime le travail fait, j’ai fort peu de temps pour la flemme.
-
-Au rebours du roi d’Yvetot, je dors fort peu, quoique sans gloire et,
-couché tard dans la nuit noire, le matin je me lève tôt.
-
-D’une œuvre, une autre me repose: dans les tiroirs les plus divers
-j’enfourne des chansons (en vers), sans parler des romans (en prose).
-
-C’est gai, ça l’est depuis quinze ans et, comme le vieux, je persiste.
-N’empêche que je serais triste, quelquefois, si j’avais le temps.
-
-Si j’en avais le temps encore, je regarderais couler l’eau, tandis que
-le tremblant bouleau s’éclaire de lune ou d’aurore.
-
-... Et dans un rêve, je me vois près de Claudine aux yeux magiques,
-oubliant toutes les musiques pour écouter rire sa voix.»
-
-Quelques jours plus tard, le canard de sous-préfecture me retournait mes
-octopodes accompagnés de ce mot: «Mille regrets, mon cher confrère, mais
-nous ne pouvons publier de la prose.»
-
-Cette expérience m’ayant dégoûté, je n’opposai qu’un froid silence à la
-demande du journal parisien, si bien que, vexé de mon abstention, il
-bouffonna: «Notre enquête démocratique ne pouvait qu’être méprisée par
-ce confrère de haut lignage, descendant du maréchal de Villars, le
-vainqueur de Malplaquet».
-
-Cette «victoire» de Malplaquet me surprit... On s’instruit à tout âge!
-
-Au vrai, mon origine est infiniment plus humble. Le premier Villars de
-ma famille qui ait marqué était un berger, un «heureux petit berger»
-comme chantait dans _Mireille_ Mlle Auguez, avant d’épouser Henri
-Lavedan. Au commencement du règne de Louis XVI, il gardait ses troupeaux
-dans le village montagneux de Champsaur (rien de commun avec Félicien).
-
-Un brave curé de campagne, desservant de Saint-Bonnet, frappé de la
-précoce intelligence du gamin, lui enseigna les éléments de la botanique
-et puis l’envoya au lycée de Grenoble (à ses frais, s. v. p.). Là, le
-jeune Villars, travailleur infatigable, conquit à la pointe de la plume
-grades et parchemins, passa brillamment tous ses examens, devint
-médecin, ouvrit un cours de botanique où les étudiants venaient de tous
-les coins de la France, créa un Jardin des plantes, écrivit des volumes
-appréciés du monde savant, acquit de la notoriété, puis de la gloire, et
-mourut en 1831 à Strasbourg, doyen de la Faculté des Sciences.
-
-Petite anecdote pour terminer: Au temps où il était médecin-chef à
-l’hôpital de Grenoble, il s’arrêta près du lit dans lequel on venait de
-coucher un soldat blessé qui ne donnait plus signe de vie.
-
---Rien à faire pour celui-là, soupira le frère Johannès, directeur de la
-salle; un confesseur suffira.
-
---Non, non, voyons-le tout de même, insista Villars.
-
-Il examina le pauvre diable longuement, minutieusement; puis conclut:
-«Portez-le tout de suite à la salle d’opérations».
-
-Six semaines après, complètement guéri, le soldat rejoignait les armées
-victorieuses du général Bonaparte. C’était un brave. Il se nommait
-Bernadotte et régna sous le nom de Charles XIV.
-
-Je suis certain que si le souverain actuel de la Suède vient à connaître
-cette histoire, il ne manquera pas d’envoyer une pension au descendant
-de Dominique Villars qui écrit ces lignes.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-Le veuf sur le toit.--Deux académiciens m’interviewent: _Jules Simon_ et
-_Caro_.--Les bas rouges de Madame _Aurel_.--_Dekobra_ et _Franc-Nohain_
-au collège.
-
-
-Le trépas de Radiguet laissa son Cocteau si inconsolable, pendant près
-de deux mois, que les Dadaïstes collèrent au dos du dépareillé cette
-étiquette goguenarde: _Le veuf sur le toit_.
-
-En revanche, la mort prématurée de ce «Diable au corps» n’apaisa pas
-certaines rancunes suscitées par son cynisme de potache à proclamer
-«Nous autres jeunes, ce qu’on a rigolé pendant la guerre!»
-
-Que le bourgeois offusqué par ces aveux impudents fasse un retour sur
-lui-même comme le Jourdain du Psalmiste. Il n’a pas dû, jeune, penser
-différemment. Rien de plus égoïste que l’enfance.
-
-J’aimais beaucoup mes parents; néanmoins, en 1870, pendant qu’ils
-mastiquaient dans Paris bombardé par les Prussiens d’insuffisants
-biftecks de cheval («hippotecks» serait plus juste), je trouvais la vie
-belle à Châteauroux où ma mère m’avait envoyé, loin des balles, chez sa
-sœur; je flânais à travers les prés fleuris que l’Indre arrose, je
-séchais les classes, voluptueusement. O les adorables après-midi, sous
-le préau du Lycée transformé en ambulance! O les divines parties de loto
-avec les turcos basanés, aux dents de marbre! Un grand diable rieur,
-Mohammed-ben-Kekchose, mit sur sa tête ma casquette de collégien et me
-coiffa de sa chéchia. Des poux l’habitaient. Sans m’en douter, je les
-hospitalisai. Le coiffeur, mandé en hâte, vint me couper les cheveux
-dans le jardin, encerclé de mes cousins qui contemplaient l’opération,
-avec un mélange d’horreur et d’envie: «C’est des poux d’Afrique!»
-Cependant, ma pauvre tante, accablée de honte, pleurait en me promettant
-l’échafaud.
-
-Rentré à Paris, je fis ma première communion, peu après les fusillades
-de la Commune, en août 1871. J’étais croyant autant qu’on peut l’être.
-Avec mon cierge, je faillis incendier les mousselines d’une fillette et
-comme l’abbé Delafosse m’objurguait, la sueur aux tempes: «Petit
-maladroit, un peu plus, tu lui mettais le feu!...» je répondis,
-extatique: «Elle serait allée tout droit au ciel.»
-
-Au Lycée Fontanes, qui ne s’appelait plus Bonaparte et pas encore
-Condorcet, je suivis les cours, sans fiévreuse ardeur mais sans ennui;
-en 1873, on me remit une médaille commémorative: «Place de premier en
-composition générale de version grecque»; je l’ai retrouvée dans un
-grenier où elle se vertdegrisait depuis un demi-siècle. L’obtiendrais-je
-encore aujourd’hui, cher Thierry Sandre?
-
-La même année, je pus admirer Jules Simon qui inspectait les classes en
-qualité de ministre, sauf erreur; pattes de lapin, petite moustache
-courte, l’air d’un maquignon paterne et finaud. Ce partisan convaincu de
-l’hydrothérapie, dont il vantait les bienfaits en toute occasion,
-m’interrogea, honneur dont je me serais volontiers passé.
-
---Que faites-vous, mon ami, quand vous vous levez?
-
---M’sieur, je m’habille.
-
---Et avant de vous habiller?
-
-Il espérait la réponse «Je me débarbouille», qui lui eût permis d’étaler
-sa conférence sur l’utilité des ablutions complètes. Mais, très
-embarrassé, je me confinais dans un silence qui finit par l’impatienter:
-
---Voyons, mon garçon, ne restez pas là comme une souche! Que faites-vous
-le matin, avant de vous habiller?
-
-Alors, penaud, cramoisi de confusion, je balbutiai:
-
---M’sieur, je fais pipi.
-
- * * * * *
-
-Beaucoup d’hommes de lettres, et de femmes aussi, ne se sont pas fripé
-les méninges pendant leurs années scolaires. Je le tiens de Jacques
-Mortane qui, honoré de leurs confidences, s’est empressé de m’en faire
-part, car je l’ai connu tout gosse, avant qu’il songeât à rédiger des
-revues sportives, avant même qu’il entrât comme secrétaire chez William
-Busnach, écrivaillon octogénaire, à demi dingo, qui lui donnait cent
-sous par jour, et des punaises.
-
-A l’en croire, Aurel, au couvent de Saint-Mandé, scandalisait par ses
-jambes en bas rouges, sous des jupes très courtes, les religieuses à
-cent lieues de prévoir que cette petite pensionnaire, inquiétante de
-précocité intellectuelle, deviendrait, ardente féministe, «le berger
-désespéré d’un troupeau qui refuse de bêler au bonheur», pour parler
-comme Mme Delarue-Mardrus.
-
-Pendant les études, sous l’œil défiant du pion qui n’encaissait pas
-l’élève Tessier, celui qui devait devenir le brillant «Dekobra»
-examinait son cœur au ralenti, son cœur incendié par une chanteuse de
-café-concert dont il a révélé: «Elle mettait le Pélion de ses 52 ans sur
-l’Ossa de mon inexpérience» (Ossa! Pélion! Et l’on prétend que les
-montagnes ne se rencontrent pas!).
-
-Le psychologue du _Petit Trott_ qui est très joli et des _Centaures_ qui
-sont très beaux, André Lichtenberger, s’arrangeait à l’amiable avec son
-professeur du Lycée de Bayonne pour être malade en même temps que lui
-quand il faisait trop froid, ou quand il faisait trop chaud, ou quand
-une partie de pelote réclamait sa présence. «Cela ne m’empêcha pas,
-ajoute-t-il, de récolter tous les prix de la classe: nous étions un.»
-
-Maurice Legrand, calé en lettres, s’avérait absolument décalé en matière
-scientifique. Dès que le prof. de math. l’appelait au tableau, ses
-condisciples de Janson de Sailly murmuraient: «Il va merdoyer à la
-planche». Et ils ne se trompaient pas.
-
-A son bachot de philo, on lui demanda: «Parlez-moi des os», ce qui le
-rendit perplexe; après quelques minutes de réflexions infructueuses, il
-esquissa, des deux bras, un geste d’impuissance qui fit dire au
-questionneur:
-
---Je vois: les os ne vous inspirent pas... Ils vous intéresseraient
-davantage si vous étiez chien.
-
-La réflexion n’avait rien de particulièrement génial, mais le candidat
-la salua d’un sourire courtisanesque, de sorte que l’examinateur,
-flatté, lui alloua une note suffisante pour le sacrer naturaliste, et
-chimiste, et physicien par-dessus le marché. Depuis ce jour, Maurice
-Legrand n’attribue aux diplômes qu’une valeur mystique et les blague
-volontiers en ses écrits, qu’il signe «Franc Nohain».
-
- * * * * *
-
-On lit dans les Caractères de La Bruyère (édition G.-A. Masson) «Herriot
-a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes, l’œil fixe et
-assuré, les épaules larges, l’estomac haut...»
-
-Sur les bancs du lycée Saint-Charlemagne, il épatait déjà ses
-condisciples, comme il fit ses collègues (pas tous), sur les bancs de la
-Chambre des députés. Le biographe de _Blaise Putois, boxeur_, m’assure
-que le rhétoricien Herriot, chargé de narrer l’entrée d’Isabeau de
-Bavière[3] à Paris, rédigea sa composition en un «viel françois» dont
-s’émerveilla toute la classe où se trouvaient Léon Daudet, Camille
-Mauclair, Paul Claudel, Fortunat Strowski, sans oublier un stagiaire
-chargé de cours «barbe fleuve, yeux candides», Romain Rolland.
-
- [3] Cette dame fut stigmatisée à l’Odéon par Paul Fort, merle tout de
- noir vêtu qui siffle avec le même entrain, assurent des
- thuriféraires, et les vieilles Chansons de France et les bouteilles
- de vin blanc.
-
-Après tant de grands noms, je n’ose me nommer... Vu l’abondance des
-matières qu’il fallait s’assimiler, j’étudiais uniquement celles
-auxquelles je trouvais, à tort ou à raison, quelque attrait, que
-l’enseignement me fût donné au Lycée Bonaparte-Fontanes-Condorcet, ou au
-Collège Stanislas, ou à l’Ecole Monge--«une école charmante et pourtant
-disparue» a soupiré Maurice Renard en enterrant Léo Claretie--dont on se
-promettait monge et merveilles...
-
-Un excellent professeur de rhétorique, M. Feugère, avait coutume de
-dire: «Quand je vois vos yeux fixés sur moi attentivement, je
-songe:--Attention! Si ce fantaisiste s’intéresse à ce que je dis, c’est
-que, sûrement, je me suis lancé dans une digression étrangère à mon
-sujet...»
-
-C’est surtout à la poésie que je m’adonnais avec passion: mes vers
-français, d’une élégance proprette, se garaient de toute originalité; je
-réussissais mieux les vers latins, sans arriver pourtant à la maîtrise
-du peintre Ferdinand Humbert qui a bien voulu me donner des pièces d’une
-maestria à faire jaunir d’envie Sannazar et Henry Céard--évidemment
-cette occupation ne peut qu’exciter le mépris des lascars dont parle
-Kipling «qui lisent avec leurs coudes et pensent avec leurs bottes».
-
-Il me souvient d’un devoir développant le thème «... Tout chante dans la
-Nature»... (_Barbe-Bleue_). Les hexamètres se suivaient et se
-ressemblaient, musicaux pour célébrer la Musique universelle. _Est et
-arundineis modulamen amabile ripis..._
-
-Ici le professeur sursauta; blessé dans son misonéisme qui n’admettait
-rien en dehors du siècle d’Auguste, il blâma _modulamen_, mot de la
-mauvaise époque, selon lui, mot sentant son Sidoine Apollinaire. Des
-protestations s’élevèrent contre l’étroitesse de ce classicisme, si
-indignées, si convaincues, que le brave homme se mit à rire et passa
-condamnation.
-
-Malgré l’irrégularité de ces études, je passai mes divers bachots sans
-douleur. Le précieux Caro que, plus tard, sa caricature (Bellac) du
-_Monde où l’on s’ennuie_ devait rendre à jamais ridicule, Caro me posa,
-sur un chapitre de Kant que je connaissais mal, une question que je ne
-compris pas du tout; je lui répondis par des considérations prudemment
-absconses dont il écouta le nébuleux développement sans m’interrompre;
-quand je m’arrêtai, à bout de souffle, il prononça simplement «Soit»,
-d’un air si résigné que j’eus du mal à ne pas éclater de rire. Ces
-jours-ci, en relisant _Paludes_, je tiquai sur ceci: «Quand un
-philosophe vous répond, on ne comprend plus ce qu’on avait demandé» et
-ce paradoxe de Gide, en me rappelant mon examen, me rendit songeur, car,
-j’en appelle à Jacques Rivière, que faire en lisant Gide, à moins que
-l’on ne songe? Pourquoi Himly, professeur d’histoire, m’interrogea-t-il
-sur _Guillaume Tell_? Je n’en sais rien. Je sais seulement qu’à son
-assertion «après Gœthe, le plus grand poète germanique est Schiller»,
-j’opposai crânement mes préférences pour le cher Henri Heine. Il
-s’indigna, ce qui ne l’empêcha pas, après une chaude discussion en
-allemand--que j’aurais du mal à soutenir aujourd’hui--de me gratifier
-d’une très bonne note, avec cette absolution rehaussée d’un formidable
-accent alsacien: «Allez et ne bêchez plus». Ce «bêchez» fit ma joie.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-L’orang _Tailhade_, _Mallarmé_ et autres.--_Sarcey_ chahuté.--L’inceste
-au théâtre.
-
-
-Dans une conférence à l’Atelier, Georges Pioch a récemment évoqué
-l’époque tumultueuse et si amusante des premiers vers-libristes, des
-chat-noiristes, des essayistes-wagnéristes, des symbolistes, des
-cymbalistes, l’époque où les succès de Moréas empoisonnaient cet infect
-Laurent Tailhade, qui décrétait, jaune d’envie:--«Ce grec est bête comme
-un ténor», l’époque où vaticinait Charles Morice «coutumier des grandes
-ambitions rarement suivies d’effets» si j’en crois _la Basse-Cour
-d’Apollon_, également dure pour Henry Bordeaux «cher aux charcutières
-sentimentales», pour Doumic «nullité constipée et rageuse», et pour
-Félicien Ch... «dont le nom évoque les harengs fumés», l’époque où la
-représentation d’_Ubu Roi_ fanatisait cinquante pour cent des
-spectateurs et exaspérait l’autre moitié... si bien que le délicieux
-Jean de Tinan, partagé entre deux courants d’opinions violemment
-antithétiques, s’ingéniait à les concilier en applaudissant à grand
-fracas tout en sifflant comme un merle.
-
-Voici l’une des cent anecdotes égrenées par Pioch:
-
-«... A la répétition générale de _La fille-aux-mains-coupées_, comme
-Francisque Sarcey riait insolemment, aux fauteuils d’orchestre, un jeune
-homme de forte corpulence, le poète oublié Saint-Paul Roux, enjamba le
-parapet des premières galeries et, se suspendant au-dessus de la tête de
-l’infortuné critique, il se mit à vociférer: «Monsieur, si vous
-continuez de rire ainsi, je me laisse tomber sur vous...»
-
-Enthousiasmée par cet héroïsme (sans péril), la foule cracha contre le
-philistin Sarcey d’effroyables malédictions qui semblaient l’amuser
-infiniment et auxquelles je ne pris aucune part.
-
-Sauf erreur, Paul Roux, qui se faisait appeler
-Saint-Pol-Roux-le-Magnifique, simplement, ne connaissait pas le martyre
-de l’obèse, immortalisé par Henri Béraud; je le vois plutôt mince, ce
-poète de la _Dame-à-la-Faux_ qui ne manquait pas de mérite sinon de
-naturel, l’air d’un pianiste sicilien, yeux noirs, cheveux noirs,
-pensers noirs, noir comme un dièze.
-
-J’assistais, moi aussi, à cette générale, en mars 1891, mais je n’ai pas
-gardé un souvenir très précis de Sarcey menacé de recevoir sur la tête
-les pieds de Damoclès, je veux dire de Saint-Paul-Roux-le-Magnifique.
-
-Au vrai, dans cette grande salle du faubourg Poissonnière, les
-spectateurs du Théâtre d’Art menaient un tel tapage que ce burlesque
-incident a pu passer inaperçu.
-
-Les thuriféraires du temps voyaient en l’auteur de la _Fille aux mains
-coupées_, Pierre Quillard, le trait d’union «entre le talent plastique
-d’Ephraïm Michael et la manière rêveuse d’Henri de Régnier». Ils avaient
-de bons yeux.
-
-Porteur d’une barbe sévère, ce jeune poète possédait, en outre, un
-coquin de petit nez rigolo malgré lui, un immense amour pour ces
-Arméniens chers à Séverine, chers à Gabrielle Réval, chers à d’autres
-encore, mais que Claude Farrère considère comme le rebut de l’humanité;
-une telle haine l’embrasait contre les Turcs, que le grec turcophobe
-Psichari, gendre de Renan, devant qui je l’entendis expectorer ses
-théories à Rosmapamon avec une naïveté sanguinaire, en parut gêné. Leur
-férocité simpliste, genre Ubu, m’amusa beaucoup.[4]
-
- [4] Dreyfusard intensif (comme Ferdinand Hérold auquel il servit de
- témoin quand je croisai le fer avec le poète de _Les Péans et les
- Thrênes_), Quillard m’en voulut de ne pas me ruer au secours du
- condamné de l’Ile du Diable que je connaissais bien, ayant été, en
- même temps que lui, lieutenant au 31e d’artillerie, dans la bonne
- ville du Mans.
-
-Parnassien de première classe, il élaborait des vers, aujourd’hui
-illisibles, qui ne s’occupaient du naturel que pour le chasser au
-galop, mais supérieurs, en tous cas, à l’intrigue de sa pièce
-symbolico-médiévale, oscillant entre le ziste et l’inceste. Figurez-vous
-une vierge aristocratique, irritée contre son père qu’elle trouvait
-exagérément tendre et comme envertigé par un «simoun» de désirs
-coupables, un père inquiétant comme celui de Peau d’Ane (dire qu’on
-donne ce conte à lire aux enfants!...) ou celui de la princesse
-Vouzin-Boufflers chère à l’émouvant dramaturge Schopfer, dit Claude
-Anet, qui a connu intimement cette «fille perdue». L’incandescent
-géniteur ayant déposé sur les mains filiales un baiser tendancieux,
-l’héroïne les faisait couper. Mais elles repoussaient bientôt (c’est
-comme j’ai l’honneur de vous le dire), de sorte que, pour fêter sa
-guérison, la jeune personne décidait de se donner du bon temps avec un
-poète qui s’engageait
-
- A faire vivre, par delà les étendues,
- Son nom glorifié sur les cordes tendues.
-
-Les femmes ont toujours adoré la réclame, chacun sait ça.
-
-Le même soir, Paul Franck, qui est devenu mime en vieillissant, alors
-tout jeunet, tout fluet, tout coquet, jouait un drame cérébral de
-Rachilde, étrange et puissant, _Madame la Mort_, avec une artiste dont
-l’auteur vantait à juste titre «le visage de camélia blanc, irisé
-d’immenses yeux de rosée pure» et qui épousa le sympathique créateur du
-Théâtre populaire de Bussang, Maurice Pottecher.
-
-Après les pièces, on récita des vers de Mallarmé. Des hurlements
-d’admiration s’élevèrent. Tous, sauf le poète de _Thulé des Brumes_ qui
-méprisait ce brumeux «Calchas pour métèques prosternés», tous
-acclamaient le maître aux gestes lents de sacerdote: Catulle Mendès
-bouillonnant d’une exaltation bien imitée; Léon Dierx qui répandait
-autour de lui une atmosphère de majestueux ennui; le dessinateur
-Verlainien Cazals, si 1830, si féroce et si loyal; le postillonneur Jean
-Lorrain gileté d’un arc-en-ciel; Verhaeren à la chevelure couleur de
-faro; José-Maria de Heredia, basané comme un vieux cuir de Cordoue,
-tous, vous dis-je.
-
-Une souple rousse aux yeux noirs poussait de petits cris d’extase, tout
-en se repoudrant le nez. Son nom appartenait à l’aristocratie
-«spontanée» comme a dit Fernand Aubier, parrain de la «circéenne»
-Yveline de Montry...
-
-Le plus emballé, celui qui transpirait le plus, était Paul-Napoléon
-Roinard. Le brave cœur! A coup sûr, le talent ne l’étouffait pas, mais à
-toutes les manifestations de ce «Théâtre d’Art» fondé et soutenu par
-Paul Fort (quoique s’en prétende le créateur un insupportable raté,
-Jules Méry, dit «M’as-tu lu» ex-anarcho grassement appointé par la
-Maison de jeu de Monte-Carlo), Paul-Napoléon apportait le concours de
-son zèle infatigable, de ses bourdonnements bien intentionnés et de ses
-avis lénifiants: l’Abeille du Coche.
-
-Comme je l’ai dit, je ne m’associai pas aux invectives lancées contre
-Francisque Sarcey, que conspuaient rituellement tous les artistes, ou se
-croyant tels, de la jeune génération. C’était devenu un sport.
-
-Un jour que Vallès, toujours travaillé par le besoin d’épater la
-galerie, hurlait dans je ne sais plus quel abreuvoir littéraire: «Il me
-faut cent mille têtes de bourgeois», Barbey d’Aurevilly répliqua: «Celle
-de Sarcey me suffira», ce qui fit déborder l’enthousiasme--et les
-chopes.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-Le journal “_Lutèce_”.--_Albert Delpit_ pleure dans les bras de ma
-cousine et fait pipi dans son pantalon.--Le pauvre _Paul Alexis_.
-
-
-En ce temps-là, je logeais mes élucubrations hebdomadaires et rossardes
-dans une petite feuille du quartier latin _Lutèce_, dont Ernest Raynaud
-(qui était alors commissaire de police), a écrit l’histoire avec une
-verveuse exactitude. A côté de mes fumisteries brillait la poésie
-apportée par Verlaine, Moréas, Henri de Régnier, Vielé-Griffin, Gustave
-Kahn, toute une bande d’écrivains suspects à la bourgeoisie bien
-pensante.
-
-Malgré cette collaboration étincelante, la renommée de _Lutèce_ ne
-passait guère les ponts. Cependant, sur la rive droite, je comptais deux
-lecteurs, deux lecteurs assidus qui suivaient mes articles comme, à
-l’époque des vendanges, les gamins suivent les voitures chargées de
-raisins, espérant en chiper quelques grappes.
-
-C’étaient deux hommes de théâtre, qui s’annexaient nombre de mes
-facéties et les enchâssaient dans leurs revues en les déclarant avec
-amabilité «impayables» ce qui les dispensa toujours de me les payer.
-
-Un jour, Sarcey reconnut, dans une de leurs pièces, deux ou trois
-douzaines de mes «trouvailles»--c’est le mot qu’il employa--et les
-signala. A dater de ce jour, le normalien d’Adrien Hébrard me devint
-sacré.
-
-Il me prit en amitié. Jamais il ne se formalisa des blagues
-chatnoiresques dont je lardais son abdomen--j’étais mince, alors
-(«sottile, sottile», chante le Falstaff de Verdi). Toujours, dans le
-_Temps_ et le _Matin_, il traita ce qu’il appelait mes «fantaisies
-outrancières» avec une indulgence amusée, même quand il ne les
-comprenait pas. Est-ce à dire que je le tenais pour un artiste? Point du
-tout. Il confectionnait ses articles au galop «sans prendre la peine de
-vérifier son impression fugace, sans s’astreindre à aucune réflexion» a
-noté Charles Maurras; sans jamais retoucher ce que lui dictait sa Muse,
-incontestablement «pedestris», il écrivait (traduisons librement),
-«comme un pied».
-
-Mais ses anecdotes m’amusaient, celles, surtout, qui remontaient à 1871.
-C’était le temps où, pour purifier la France des hontes de l’Empire, la
-jeune République du 4 Septembre rêvait de tout moraliser jusqu’aux
-cafés-concerts.
-
-Touché de la grâce, comme les autres, le Casino-Cadet, pince-cœur sans
-envergure, résolut, lui aussi, de se régénérer. Il en avait besoin.
-Dispensez-moi de décrire sa galerie circulaire dite «Allée de la
-Grande-Armée», vu les «vieilles gardes» qui s’y pressaient...
-
-Mandé en toute hâte pour prononcer une conférence moralisatrice, Sarcey
-accourut dans ce local bizarre et se trouva en présence de trois
-demoiselles mafflues, d’allure pauvre mais déshonnête, qui, sans
-soupçonner les transformations salvatrices rêvées par la Direction,
-attendaient impatiemment l’ouverture du bal. En apercevant le nouveau
-venu, la plus dodue des trois grasses s’écria:
-
---Chouette! C’est toi le nouveau chef d’orchestre, mon gros père? On va
-rigoler!
-
-On ne rigola pas, mais Sarcey refusa de prendre la parole et le
-Casino-Cadet renonça, du coup, à se régénérer.
-
-Un autre levier du relèvement social, plus convaincu encore, était
-Albert Delpit, penseur truffé de bonnes intentions, cœur droit et esprit
-faux. Comme il écrivait mal, ce don Quichotte à la Manque, figure
-longue, allongée encore par une barbiche rouge! Après je ne sais quelle
-discussion avec Alphonse Daudet, il lui envoya un ami porteur de ce mot:
-«J’ai la plus vive admiration pour votre talent, mais non pour votre
-caractère». Le père du fougueux polémiste de l’_Action Française_ sourit
-et répondit au commissionnaire, de sa voix musicale: «Dites-lui que moi,
-c’est tout le contraire».
-
-Delpit qui se croyait du génie parce que la _«Bévue» des Deux Mondes_
-accueillait son _Fils de Coralie_ et autres mignardises du même tonneau,
-Delpit faillit en trépasser de rage.
-
-Avant d’atteindre l’âge de raison, Delpit s’était pris de passion pour
-une charmante fillette, ma cousine Blanche L... (aujourd’hui grand’mère)
-à laquelle, avec l’entêtement inflexible des enfants, il s’obstinait à
-redemander, toutes les fois qu’il la rencontrait, l’histoire, toujours
-la même, du Petit Chaperon Rouge. Et chaque édition de l’inamovible
-récit arrachait régulièrement au trop sensible gamin des torrents de
-pleurs.
-
-Un jour, lasse d’être mouillée, la jeune narratrice s’avisa de modifier
-le dénouement de Perrault--comme firent depuis Gounod et Bruneau
-mariant, vers minuit, leurs héroïnes de _Mireille_ et du _Rêve_ dont la
-mort chagrinait les abonnés de l’Opéra-Comique. Auréolée d’optimisme,
-elle conta:
-
-«... Le loup allait s’élancer sur le Petit Chaperon Rouge, quand,
-heureusement, un chasseur survint qui tua la bête féroce; la mignonne
-enfant fut sauvée.»
-
-Mais le moutard tenait à son désespoir chronique; rituellement, il
-éclata en sanglots et s’écria, ruisselant de larmes: «Non, Blanche, tu
-t’as trompée, y avait pas de chasseurs et le méchant loup a mangé le
-pauvre Petit Chaperon Rouge... Hu! hu! hu!...»
-
-Pendant toute son existence, Delpit écrivit sans relâche et la postérité
-ne connaîtra de lui ni une ligne de prose, ni un vers, ni un trait
-d’esprit. Si, pourtant, il prononça un mot drôle à l’âge de trois ans.
-Aux Tuileries, un accident lui était arrivé, un accident déplorable. Et
-comme sa gouvernante anglaise l’emmenait, réprobatrice, passant au
-milieu des nourrices et des bonnes d’enfants, le pauvre Albert, déjà
-soucieux de l’opinion publique, murmura d’une voix angoissée, sans oser
-lever la tête: «Miss, est-ce que le monde a l’air de savoir que j’ai eu
-un malheur dans mon pantalon?»
-
-Bien entendu, Albert Delpit fut, lui aussi, piqué de la tarentule
-conférencière. Romancier miteux, il tint à prouver que, chez lui,
-l’écrivain l’emportait encore sur l’orateur. Il y réussit...
-
-Du moins, il possédait une qualité: le courage. Il mettait l’épée à la
-main pour une discussion de jeu, pour un heurt maladroit, «pour un louis
-ou pour un gnon», eût dit Maugis.
-
-Est-il besoin d’ajouter que ce malchanceux maniait l’épée aussi
-médiocrement que la plume? Et les armes à feu aussi médiocrement que les
-armes blanches?
-
-Lors de son inoffensive rencontre au pistolet avec Paul Alexis, tout le
-monde s’amusa de la gaucherie des duellistes, sauf les quatre témoins
-qui appréhendaient de recevoir les balles tirées par leurs empotés de
-clients.
-
-Infortuné Delpit, gouaillaient les boulevardiers: raté du théâtre, raté
-du roman, raté même par Paul Alexis!
-
-A propos de ce zoliste, justement oublié, le couple Deffoux-Zavie, qui
-connaît le groupe de Medan comme son Pater (mieux, peut-être) m’a conté
-que le somnolent naturaliste vit, un vilain matin, deux policiers
-bourrus pénétrer dans son logis de la rue des Apennins «une chambrette
-tapissée de bleu comme celle d’une rosière», précisait le narrateur,
-presque attendri.
-
---Vous êtes bien le sieur Paul Alexis?
-
---Parfaitement.
-
---Enfin, nous vous tenons! Vous êtes condamné à la déportation à vie
-dans une enceinte fortifiée; suivez-nous!
-
-Anéanti, le pauvre diable fut conduit au commissariat, puis au Dépôt,
-puis au Cherche-Midi, menottes aux poignets. Il fallut douze jours et
-vingt-quatre interrogatoires pour convaincre l’autorité que le médiocre
-chroniqueur du _Cri du Peuple_ n’avait rien de commun avec son homonyme,
-lieutenant des «Vengeurs de la Mort», recherché depuis l’écrasement de
-la Commune.
-
-Toutes les fois qu’Alexis dit «Trublot» narrait cette mésaventure, et il
-la narrait souvent, il ne manquait pas d’ajouter:
-
---Ce qui m’a le plus dégoûté, c’est qu’en me relâchant ces cochons m’ont
-dit: «Tâchez moyen qu’on ne vous y reprenne plus».
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-_Chabrier_ juge _Massenet_.--Mlle _Madeleine de Swarte_ me juge dans les
-“Fourberies de Papa”.--_Gounod_ juge _Gustave Charpentier_.--Le
-tragédien _Silvain_, navigateur et tireur à cinq.--_Armand Silvestre_ et
-ses maîtresses.--Le génie de _Wagner_ et les ridicules de
-_Bayreuth_.--“Claudine s’en va.”--_Mlle Polaire_ et “Siegfried”.--La
-chemise d’un sociétaire et _M. Raymond Roussel_.
-
-
-C’est en écrivant à _Lutèce_ que je fis la connaissance de Sarcey;
-celle, aussi, d’un compositeur dont les gens même qui craignaient la
-musique appréciaient certaines amusettes mélodico-zoologiques, canards
-qui se dandinent, gros dindons ébouriffés d’orgueil, petits cochons
-roses dont la ballade recèle une modulation amenée cocassement, la queue
-en vrille, toute une basse-cour en liesse que ne font pas oublier les
-récents _Bestiaires_, plus raffinés, de Poulenc, dans lesquels, ainsi
-que dans les _Histoires naturelles_ de Ravel, le talent abonde.
-
-Ces sujets convenaient à Chabrier, et aussi les _Propos de buveurs_ que
-devait lui forger Richepin, d’après Rabelais.
-
-Malheureusement, au lieu d’obéir à la bonne Loi naturelle, il se laissa
-manœuvrer par Catulle Mendès; les conseils de ce littérateur wagnérien,
-ou se croyant tel, le poussèrent à barboter dans le plus artificiel
-lyrisme et, sous prétexte qu’il admirait les drames bayreuthiens, à
-forcer son talent pour peiner sur une _Gwendoline_ que, sans être un
-lourdaud, il ne pouvait faire avec grâce, du moins avec unité, car les
-contradictions y fourmillent et les neuvièmes et les romances et toutes
-les antithèses lucidement signalées par Emile Cottinet: «paroxysme et
-langueur, extrême raffinement et presque vulgarité». (Ce «presque» est
-délicieusement aimable).
-
-Cette machine tetralogico-scandinave, où il perdit le meilleur de ses
-qualités, c’est elle qui me rapprocha du compositeur.
-
-On exécutait au Cirque d’Eté le Prélude du deux de _Gwendoline_; il y a
-40 ans de cela et je me souviens du concert, comme s’il avait eu lieu la
-semaine dernière; Van Dyck ténorisa les Adieux de _Lohengrin_; la
-pianiste Silberberg pleyela un concerto de Tschaïkowsky plutôt vaseux
-(puisse M. Stravinsky me pardonner ce blasphème); enfin Lamoureux
-dirigea, avec une sécheresse brillante, la page de Chabrier; elle me
-fascina. Naïvement, je le proclamai dans mon compte-rendu, indigné
-contre un confrère--Kerst, je crois--qui, jugeant l’œuvre luxuriante à
-l’excès, reprochait au compositeur de «mettre trop de choses dans chaque
-mesure». Soulevé d’une juvénile indignation je ricanais: «Dirait-on pas
-Ali-Baba écœuré par l’abondance des richesses amoncelées dans la caverne
-et qui ronchonnerait: «Trop de perles, trop de diamants!».
-
-Joie inespérée! Je reçus un billet désinvolte de Chabrier félicitant «le
-brave petit confrère de _Lutèce_» de ne pas se plaindre «que la mariée
-soit trop belle» et le remerciant de «cogner sur les Ali... Gaga!»
-
-Quelques jours après, je rencontrai mon indulgent correspondant à
-l’Opéra où sévissait la première du _Cid_; précautionneusement, ne
-sachant s’il goûtait cette massenetterie, «enduite d’onguent mystique» a
-justement noté René Brancour, j’eus soin de ne parler à Chabrier que des
-interprètes, le beau Rodrigue de Rezské, l’émouvante Chimène Devriez,
-l’infante Bosmann qui ravissait les abonnés avec un _Alleluia_
-d’opérette et, éblouissante dans ses danses espagnoles, Rosita Mauri
-dont je fiançai le nom à celui de mon interlocuteur dans un quatrain
-latino-fumiste qui amusa mes lecteurs du Quartier Latin. En ce temps-là
-(1885), ils n’étaient pas difficiles:
-
- Quand Rosita Mauri dont les grâces enchantent
- Revint pour saluer les gens de l’Opéra,
- Chabrier, pensif murmura.
- «Mauri, tu ris, tes saluts tentent.»
-
-La franchise de Chabrier ne me laissa pas ignorer ce qu’il pensait de
-cette partition, l’une des moins réussies de Massenet:
-
---Mon bonhomme, me dit-il, c’est de la sous-merde.
-
-Cette parole définitive me donna le goût de la critique musicale.
-
-Dans les _Fourberies de Papa_, où sa piété filiale me met en scène,
-considérablement embelli, Mlle Madeleine de Swarte invente une très
-curieuse profession de foi du «six» Georges Auric, au cours de laquelle
-il est question de Gounod, remis à la mode par les novateurs du dernier
-Dancing, les polytonaux désireux de dépasser les audaces d’Albéric
-Magnard qui, au dernier acte de _Mercœur_, partition d’un noble
-embêtement, faisait chanter des voix en si-majeur sur un accompagnement
-d’orchestre en _mi-bémol_.
-
-Ce passage tout pétillant d’esprit s’intéresse surtout à la
-«Gounodyssée», histoire touchante et ridicule du séjour que fit à
-l’étranger, en temps de guerre, le musicien de _Faust_, retenu loin de
-sa patrie par une Circé anglaise, à laquelle il adressait des strophes
-enamourées mais vaseuses:
-
- Je veux te dédier, cœur divin, Muse austère (!)
- Ces chants où j’ai parlé notre langue à tous deux.
- Prends-les et donne leur ta voix qui, sur la terre,
- Est un écho des cieux...
-
-Pauvre Gounod sentimental et sensuel! Jamais artiste d’esprit faible et
-de chair forte ne fut plus habilement chambré! Longtemps, le plus
-longtemps possible, Georgina Weldon, secondée à merveille par son
-businessman de mari, employa tous les moyens imaginables, tous, sans
-exception, pour garder le Maître français chez elle, en Angleterre,
-pendant qu’il composait _Polyeucte_, dont elle se voyait déjà
-l’interprète.
-
-La famille du Disparu se désolait. Les semaines se passaient, les
-mois...
-
-A la fin, des amis dévoués franchirent le détroit, bousculèrent les
-obstacles accumulés et emmenèrent de vive force, pour le reconduire chez
-les siens, le séquestré par persuasion.
-
-Aussitôt libéré, Gounod, avec cette merveilleuse inconscience d’enfant
-qu’il conserva toute sa vie, manifesta du soulagement, de l’allégresse
-même, mais point de remords. Et comme ses sauveteurs, avec des
-hésitations trop compréhensibles, discutaient sur la meilleure façon
-dont devait s’effectuer le retour de l’Enfant Prodigue, il s’écria,
-resplendissant d’optimisme:
-
---Ne vous faites donc pas d’inutiles soucis, mes amis, ma chère femme
-sait bien qu’à travers cette absurde aventure j’ai su lui garder un cœur
-inaltérablement fidèle!
-
-Il le croyait. Il le croyait presque. Et les autres, abasourdis par ce
-«distinguo», ne trouvèrent pas un mot à répondre.
-
-Sa rentrée au bercail n’eut rien de banal. Très émue au penser de revoir
-celui dont l’absence s’était si indécemment prolongée, Mme Gounod, dans
-son petit boudoir mélancolique, relisait la fable des «Deux Pigeons»,
-rêveuse... Ah! quand elle va le voir apparaître repentant, traînant
-l’aile et tirant le pié...
-
-Du bruit, au dehors; elle tressaille; la porte s’ouvre toute grande, le
-voyageur entre, gai, rieur, ses grands yeux clairs illuminés de joie.
-Devant elle, qui joint ses mains tremblantes, il se campe fièrement et
-sa voix claironne:
-
---Ma chère amie, je te rapporte un torse qui n’a rien à se reprocher!
-
-Assurément, les rigoristes peuvent trouver là quelque chose à reprendre;
-ce caractère, d’une complexité déroutante, faute d’en avoir étudié les
-nuances d’assez près, des observateurs simplistes, souvent, ont
-incriminé sa bonne foi. Erreur de gens tout d’une pièce. Gounod
-changeait d’opinion plus vite que le commun des mortels, voilà tout.
-
-En 1893, au Châtelet, Colonne dirigeait _La vie du Poète_,
-symphonie-drame résolument montmartroise de Gustave Charpentier.
-Installé dans une première loge, avec Guillaume Dubufe, Gounod donnait à
-voix haute des appréciations dont, placé aux fauteuils de balcon, juste
-au-dessous de lui, je ne perdais pas un mot. Au moment où, perçant les
-fanfares canailles du Moulin de la Galette, on entendit les cris de
-femme pâmée exigés par l’auteur, le maître proféra, sourcils froncés:
-«C’est ignoble!» Une minute après, pas même, ravi par la courbe
-séduisante d’une phrase confiée aux violoncelles, il s’écria, plein de
-la même vigueur: «C’est splendide!»
-
-Manque de conviction? Pas du tout! Des convictions, il en avait à
-revendre, des convictions qui, je le répète, se succédaient avec une
-rapidité essoufflante. Ecoutez plutôt...
-
-... Pendant qu’un journaliste commence à l’interviewer, on annonce «Mme
-de Granval», dont le nom arrache à Gounod une sourde exclamation agacée.
-Elle entre, un peu intimidée, son rouleau de musique à la main:
-
---Maître, c’est ma dernière œuvre. _Ode mystique_, ce que j’ai fait de
-moins mauvais. Si j’osais vous la soumettre...
-
---Voyons ça.
-
-Il s’assied au piano, joue le prélude de l’_Ode mystique_, chante l’_Ode
-mystique_, loue l’_Ode mystique_.
-
---C’est bien, c’est très bien, c’est même sublime...
-
---«Sublime!» Est-il possible, maître?
-
---Oh! je voudrais avoir écrit ça! Cette progression est d’un émouvant!
-Voyez, j’en pleure, mon enfant...
-
-En effet, il pleure. L’enfant (55 ans), pleure aussi. Ils s’embrassent.
-Extasiée, elle sort, la tête dans les nuages.
-
-La porte à peine refermée sur la triomphatrice, Gounod, essuyant ses
-cils encore emperlés de larmes, dit au reporter:
-
---Hein, mon petit, quelle raseuse!
-
-Ce spontané aux impressions cabriolantes devait être, pour la
-calculatrice Weldon, une proie facile.
-
-... Pouah! Cette insulaire aux joues de bifteck cru, son accent cockney
-aurait suffi à m’en dégoûter, car la prononciation de Mary Garden,
-auprès de celle-là, eût paru d’une pureté tourangelle.[5] D’ailleurs,
-Mar-Nielka est la seule Anglaise qui interprète le répertoire français
-sans accent étranger. (Réclame non payée).
-
- [5] J’aime encore mieux l’accent des norvégiens qui prononcent leur
- _sk_ comme notre _ch_. Cette particularité m’est connue depuis le
- jour que j’entendis à St-Moritz un aimable jeune homme de
- Christiania dire à _Suzanne de Calhas_:
-
- --Demain, j’aimerais _skier_ avec vous.
-
-Peu après la guerre de 1870, lorsque Georgina Weldon chanta l’oratorio
-biblique de Gounod, _Gallia_, elle faillit compromettre le succès de la
-Lamentation (rosalie sur batteries à douze-huit) en clamant
-«Djériousélem! Djériousélem! Reviens vers le Saeigneur!». C’était d’un
-comique navrant.
-
-Je me rappelle une autre chanteuse britannique de moindre talent mais
-affligée d’un accent plus saugrenu encore, la première femme du
-tragédien Silvain. Longtemps avant que le glorieux sociétaire du Théâtre
-Français songeât à épouser la belle Louise Hartmann, l’anglaise voulut
-bien me régaler d’une romance sucrée, alors en vogue, cuisinée par la
-baronne Willy de Rothschild. O lord! Je me mordais la langue pour ne pas
-rire, tandis qu’elle psalmodiait:
-
- Si vous havez rien à me daïre.
- Pourquoi venaïr auprès de moâ!
-
-Son morceau terminé, la dame me fit part de cette observation
-judicieuse:
-
-«N’est-ce pas une curieuse chaose, en vérité? Quand je parle français,
-j’ai encore une petite accent étrangère, mais quand je chante, plous du
-tout».
-
-Excellent Silvain! Aujourd’hui grave, grave, presque burgrave, il
-n’abandonne jamais son allure majestueuse ni son ton verni de majesté;
-sur les registres des églises, aux mariages huppés comme aux
-enterrements chics, il fait suivre sa signature de la mention vénérable:
-«Doyen du Théâtre Français».
-
-Et il poussa un gros soupir lorsqu’il apprit le jour des obsèques de
-Paul Adam, que l’irrévérencieux Dranem, en apposant son nom sur la même
-page, s’était permis d’ajouter: «Doyen de l’Eldorado». Le respect s’en
-va...
-
-Ils devraient bien songer à «faire la retraite» lui et cet autre vieux
-Silvain barytonnant qui encombre l’Opéra depuis si longtemps sous le
-pseudo: Delmas.
-
-Mais, à l’époque dont je parle, un aimable bohémianisme enjolivait son
-existence; il prenait des absinthes (sans sucre), dont un vieil officier
-de l’armée d’Afrique eût admiré le tassement; il jouait au baccarat
-jusqu’à ce que l’aurore--aux doigts gris--montrât son nez aux fenêtres
-de la salle de jeu; il recevait la visite d’huissiers «parlant à sa
-personne»; bref, il ne possédait pas encore la respectabilité qui,
-aujourd’hui, l’auréole.
-
-Et pourtant, dans le courant de la vie quotidienne, déjà cet écervelé
-folâtre s’affirmait parfois tragédien, j’allais dire tragique.
-
-Au Cercle de la Presse, la Veine, ce soir-là, refusait de favoriser
-l’artiste, trop aimé des femmes pour avoir beau jeu. Le hideux Albert
-Wolff était en banque et passait, passait, plus que ne passeront, n’en
-déplaise à la Marquise, Racine et le café. Rasé comme un ponton, Silvain
-tira de la poche où elles se cachaient ses deux dernières thunes, les
-jeta sur le tapis vert avec une amère désinvolture, prit la main.
-
---Cartes? proposa l’eunuque du _Figaro_.
-
---Voui.
-
-Silence d’angoisse. On aurait entendu voler un nouveau riche (il y en a
-eu toujours). Au joueur infortuné, qui avait 5, le banquier envoya, sans
-pitié, un autre 5.
-
-Alors, un rugissement sortit du sein de l’acteur; il empoigna d’une main
-frémissante ses cheveux en sueur et s’écria, très Boulevard-du-Crime:
-
---Malédiction! Je suis damné!
-
-Vive sensation. Je m’enfonçais mon mouchoir dans la bouche pour ne pas
-pouffer; un hideux sourire voltigea sur les traits du boche Albert
-Wolff, et les valets de pied eux-mêmes se tordirent.
-
-... En ce temps-là, Silvain incarnait Mathan dans _Athalie_, panne
-classicobiblique qu’il enlevait tambour-mathan, sans négliger pour si
-peu ses occupations d’oiseleur subtil et de pisciculteur consommé, non
-plus que ses fonctions de mécanicien sur le petit vapeur qui portait sa
-célébrité d’amiral d’eau douce de Mantes à Nogent.
-
-Un de ses plus assidus commensaux, Armand Silvestre, l’a noté sans
-rancune: «Il n’est aucun de nous, les poètes ses amis, qu’il n’ait tenté
-de noyer dans la Seine».
-
-Si ce tragédien naufrageur s’avérait, pour les porte-lyre qui
-fréquentaient sa maison de campagne, un redoutable metteur en Seine, il
-ne me jugea digne, moi, infime prosateur, que d’une immersion dans un
-affluent de son fleuve favori, plongeon effectué à l’aide d’un simple
-bateau à rames.
-
-Date inoubliable! C’est la veille de la première du _Prince d’Aurec_ que
-ce moderne Carrier s’efforça de me rayer du nombre des vivants. «Je rame
-comme personne», assurait-il. Comme personne, effectivement. En quelques
-coups d’aviron, son canot avait la quille en l’air et moi la tête en
-bas, dans la Marne. On me repêcha; on m’affubla, pendant que mes
-vêtements séchaient, d’une jupe et d’un corsage appartenant à la
-compagne (peut-être morganatique) de Silvain, la chanteuse anglaise qui
-sopranisait: «Si vous havez rien à me daïre». Encarnavalé de la sorte,
-je promenai mes rêveries sur le bord de la rivière qui avait failli
-m’engloutir...
-
-Un chuchotement de voix étouffées mit mon songe en fuite; redescendu sur
-terre je m’aperçus soudain qu’une foule curieuse se pressait autour de
-moi, une foule d’indigènes en train de contempler avidement cette femme
-à barbe dont la vue ne coûtait rien. Effrayé par ce succès inattendu, je
-me réfugiai dans la villa de Silvain avec une hâte qui jeta ses
-habitants dans la jubilation. Armand Silvestre, surtout, torchonnait
-vigoureusement ses yeux de topaze brûlée d’où coulaient des larmes
-heureuses.
-
-Pourtant, il était d’un caractère plutôt grognon, cet auteur gai! Je me
-le rappelle renfrogné--un trop petit nez au retroussis populacier dans
-une face bourrue salie par une barbe en désordre--geignard, jaloux du
-succès de ses confrères, et surtout blessé au vif, inguérissablement,
-par le renom de «rigolo» que lui assuraient, parmi les voyageurs de
-commerce, les gaillardises dont il emplissait le _Gil Blas_.
-
-Gaillardises? Le mot est insuffisant. Au vrai, ces grossiers récits de
-«Toto Laripète», ces histoires de corps de garde prodiguées par
-«Lekelpudubek», finissaient par verser dans la scatologie. N’insistons
-pas sur ce conteur à gaz.
-
-N’insistons pas davantage sur le goût manifesté par cet adorateur du
-dieu Crepitus et de la Vénus Callipyge pour les dondons ventripotentes
-ainsi que mégalofondamentales.
-
-Dans sa maison d’Asnières, de quatre heures du matin à midi, sans jamais
-prendre un jour de repos, il entassait feuillets sur feuillets, toujours
-à court d’argent pour alimenter ses nombreux ménages, bien que sa basse
-littérature lui rapportât des sommes élevées.
-
-A dessein de se faire pardonner par les lettrés cette prose commerciale,
-dont il détestait qu’on lui parlât, Armand Silvestre limait avec
-application des strophes d’un mysticisme malingre, «strophuleuses», si
-l’on peut dire, qu’il se désolait de voir bafouées par les jeunes, tous
-hostiles à ces bondieuseries sans conviction, religiosité en
-«Christocale» selon le mot de Chose... ou de Machin peut-être.
-
-Chez Silvain, ce jour-là, je parlais à cet ex-polytechnicien (car il
-appartint à l’Ecole comme Sully Prud’homme, Marcel Prévost, Michel
-Corday, Estaunié, etc.), des préférences qu’il accordait, en ses écrits,
-aux grosses dames confortablement capitonnées. Je réussis à l’exaspérer.
-Il me cria: «Mais je place au-dessus de tout la gracilité tanagréenne!
-Vous ne me croyez pas? La preuve, c’est que ma meilleure amie est mince
-comme une liane, vous la connaissez; c’est Madame A...».
-
-Tout à trac, il me lâcha le nom d’une chanteuse effectivement aussi
-maigriotte que son autre amie, Madame Cl. L... était grassouillette.
-Elle était mariée (Elle l’est encore). La goujaterie de cette révélation
-me suffoqua.
-
---Hé bien, fis-je pour toute réponse, vous qui prétendez toujours que
-Wagner était un mufle avec les femmes!
-
-Car, en ce temps-là, wagnérien militant, j’enrageais des incessantes
-attaques dirigées au nom du lyrisme toulousain par ce librettiste de
-Joncières et de Coquard, Dioscures de la platitude, contre le Titan de
-Bayreuth. Debussy ne m’avait pas encore démontré l’urgence de libérer
-l’Art français, l’art des Couperin et des Rameau, captif de la Muse
-germanique, «l’écrasante matrone» stigmatisée par Aurel.
-
-Et puis, on ignorait les cubistes musicaux dont les cuisantes
-trouvailles relèguent dans le domaine du pompiérisme ce que nous
-regardions alors comme des hardiesses, par exemple la série
-d’intervalles de septième réalisée par le ténor et le soprano dans le
-duo de _Tristan_. Pauvre Wagner, aujourd’hui décrété «fadasse» par ces
-acrobates éphémères que vont bientôt remplacer de nouveaux sauteurs, car
-un clown chasse l’autre.
-
-Bah! Laissons dire. Ils restent splendides, l’Hymne tristanesque du
-Désir inassouvi dont l’Ouvreuse, documentée par son vieux complice
-Alfred Ernst, célébrait le lyrisme lyriquement: «Des tendresses
-palpitent, des fièvres s’allument, une confusion de douleur et de
-ravissement, de désirs, d’appels, d’étreintes, grandit, lente et
-formidable, sous les ondes toujours renouvelées de la mélodie...»
-
-Et les _Meistersinger_! En dépit du sâr Joséphin Péladan, contempteur de
-cette œuvre «trop gaie» et de Camille Bellaigue qui, trop féru du joli
-pour aimer le beau, lui reprocha l’absence de rythme (!) et de tonalité
-(!), quel wagnérien, même converti aux doctrines modernes, resterait
-insensible à la rêverie de Sachs dans la nuit où flotte la senteur
-grisante des jasmins? Et le finale populaire... Quand j’entendis pour la
-première fois, jaillissant à l’apparition du poète, cette grandiose
-floraison vocale qui monte, s’élargit, se balance, «Wach auf»... ah!
-Dieu! mon vieux cœur en frémit encore!
-
-Victor Hugo prétendait admirer Shakespeare comme une brute. J’aime
-Wagner comme un garde républicain, oui, le garde républicain du Cirque
-d’Eté qui, un dimanche, au promenoir, tourneboulé par le prélude de
-_Tristan_ me confia: «Monsieur, quand j’entends ça, je me fous à rêver».
-
-... A Bayreuth, ce n’était pas trop de toutes ces splendeurs pour faire
-accepter aux pèlerins l’abomination de la camelote wagnérienne entassée
-dans les vitrines; Ferdinand Hérold contemplait, horrifié, des
-pantoufles-Parsifal où le père de Lohengrin, au point croisé,
-s’agenouille devant la sainte Lance; Maurice Renaud, baryton inégalé,
-acheta une pipe commémorative portant, sur le fourneau, un portrait du
-maître entre deux mentions; en haut: _Richard Wagner_; en bas:
-_injutable_.
-
-Plus odieuse encore, la suffisance germanique, faite d’orgueil et
-d’ignorance, convaincue (malgré l’affirmation contraire nettement
-proclamée par le maître) que des cerveaux latins, par conséquent
-superficiels, ne pourront jamais comprendre la profondeur de la musique
-allemande. Cette morgue niaise, qui sévissait dans tout le «Reich»,
-n’épargnait pas Wahnfried, domaine de Mme Cosima Wagner--maigre visage
-austère, illuminé d’intelligence, grand nez en anse... ce qu’un
-irrespectueux fumiste (ne me demandez pas son nom) appelait «l’anse de
-Bülow».
-
-Cocasse Wahnfried! Portier d’opérette en uniforme vert, feutre calabrais
-et boucles d’oreilles; quatre cents portraits du compositeur cachant les
-murs; scènes du «Ring» ignoblement peintes, orgue américain à tuyaux
-dorés d’un goût... chicagrotesque; et puis, au buffet, sardines à
-l’huile et fraises servies sur la même assiette!
-
-Pour une artiste de goût comme Mlle de Ahna, qu’épousa plus tard Richard
-Strauss, combien de chanteuses s’affublaient de costumes
-invraisemblables! Je vois encore la stupeur du sympathique Jacques
-Durand, le grand éditeur de musique, contemplant au deux de _Parsifal_
-l’opulente Materna qui arborait, pour interpréter la magicienne Kundry,
-une affolante toilette de soirée à la mode d’il y a 35 ans. Le peintre
-Clairin ricanait: «Elle a oublié son éventail!»
-
-En juillet 1892, Bayreuth représentait _Tannhaeuser_, pour faire rougir
-les Français, très nombreux cette année, du crime commis par leurs
-pères, siffleurs de Wagner sous le Second Empire... _Delicta majorum
-immeritus lues_... A Wahnfried, une amie de la comtesse Gravina
-entreprit de me persuader que cette œuvre de jeunesse (1845) était aussi
-belle que _Tristan_. Je lui ris au nez. Alors, l’agaçante mélomane se
-rabattit sur l’exécution, prétendant que nul orchestre au monde n’en
-pouvait donner une aussi magistrale, aussi impeccable, aussi...
-
---Ce n’est pas mon avis, interrompis-je, le nez plein de moutarde. Que
-Grüning détonne alors que, terrassé par le repentir, il chante étendu
-tout de son long par terre, cela prouve seulement que la position du
-ténor couché n’est pas favorable à la bonne émission de la voix, mais
-l’orchestre, votre fameux orchestre! Les trombones, hier, ont mugi le
-thème des Pèlerins si lentement que les violons, effarés, en ont saboté
-leur dessin descendant...
-
---Och! fit-elle, c’est vrai... Mais je ne croyais pas qu’un Français
-cette faute remarquer pouvait!
-
---Sans blague? mais dans mon pays, Madame, nous sommes tous comme ça.
-
-Mon chauvinisme cherrait un peu.
-
-En dépit de mes affirmations tranchantes, la France comptait un fort lot
-d’irréductibles (qui a dû grossir depuis la guerre), butés comme les
-manifestants lohengrincheux qui tapagèrent dans la rue en mai 1887 et en
-septembre 1891, toujours prêts, au nom d’un patriotisme fourvoyé, à
-dépecer le plus innocent passage du _Ring_, comme des bêtes cruelles,
-sans autre forme de procès.
-
-Feu Henry Maugis a même composé, sur ces animaux pleins de rage, une
-fable dont, malheureusement pour la littérature française, je n’ai
-retenu que le titre: _Le loup et l’anneau_ (du Nibelung).
-
-Sans manifester contre la Tétralogie aucune hostilité préconçue, Mlle
-Amélie Bouchaut, plus connue sous le nom de Polaire, me parut toujours,
-en dépit de ses études musicales prolongées, au Café-Concert,
-réfractaire--comme une brique--à la musique de Richard Wagner.
-
-On n’a jamais pris au sérieux le chapitre de _Claudine s’en va_ dans
-lequel cette frémissante artiste, de passage à Bayreuth, opine que
-l’Œuvre d’Art de l’Avenir, pfutt, «Y a pas de quoi se taper le derrière
-par terre» et que, du reste, Van Dyck, le «gonze poilu» chargé du rôle
-de Parsifal lui a bel et bien chipé un jeu de scène. Cependant, les
-auteurs du roman n’ont guère exagéré... En tous cas, voici un souvenir
-personnel:
-
-En 1902, l’Opéra annonçait _Siegfried_, presque inconnu en France. Comme
-on s’arrachait les places, Polaire me déclara que sa présence, à cette
-solennité artistique, s’imposait. Je l’emmenai donc dans le monument
-Garnier, où elle pénétrait pour la première fois de sa vie. A son
-entrée, toutes les jumelles convergèrent vers elle qui ne parut pas s’en
-apercevoir. Henri de Curzon haussa légèrement les épaules. Elle s’assit
-et le rideau se leva.
-
-Un instant divertie par le rythme saccadé du chant, presque parlé, de
-Laffite, Mime pittoresquement cauteleux, la créatrice de _Claudine_ aux
-Bouffes-Parisiens éprouva bientôt (comme les «quat’z’hommes accompagnés
-d’un caporal» de la chanson) les indéniables symptômes d’un embêtement
-général. Elle lutta vaillamment, mais pendant la scène de la Forge, elle
-me confia, d’une voix découragée:
-
---Vrai, Willy, ce que ça dure, cette histoire-là!
-
---C’est beau...
-
---Peut-être, mais il y en a trop! La seule chose qui me console, c’est
-de penser à la téterre que doit faire le pauvre type qu’on chahute dans
-ce panier.
-
---Quel type? Quel panier?
-
---Là haut, tenez, au bout de mon doigt. Vous ne connaissez donc pas la
-pièce? Reszké tire la ficelle pour le secouer. Et aïe donc!
-
---Mais, bon Dieu, ce que vous prenez pour un panier, c’est le soufflet
-de la forge!
-
---Pas possible! Vous êtes sûr que c’est un soufflet? Ben, fallait le
-dire... Vous m’espliquez jamais rien; alors, je m’embête.
-
---Comment? Vous vous embê...
-
---Pour sûr! Je vais me faire la paire et rentrer vivement chez moi, sans
-quoi, je m’endormirais.
-
---Dormez, ça n’a aucun inconvénient.
-
---Pensez-vous! Cette sale musique m’a enrhumée du cerveau, de sorte que
-la moindre des choses que je pioncerais, pan! je serais fichue de
-ronfler. Ça vous ferait remarquer. Je me trotte. Bonsoir. Sans rancune.
-Embrassez Colette de ma part.
-
---Non, Polaire, non, je vous en prie, ne partez pas maintenant, il
-faudrait déranger vingt personnes, patientez encore un instant, l’acte
-va être fini... Tenez, écoutez l’orchestre, c’est superbe, ce
-passage-là. Vous ne trouvez pas?
-
-Loyalement, remplie d’une bonne volonté touchante, elle écouta les
-violons qui, sous la direction de Taffanel, chantaient, chantaient...
-Mais, après dix secondes, secouant sa tête aux courtes boucles brunes,
-elle dit avec un peu de dégoût, les doigts écartés, comme une petite
-fille qui se serait poissée de confitures (ou d’autre chose):
-
---Pouah! Ça doit être plein de dièzes!
-
- *
-
- * *
-
-Le lendemain, comme elle souffrait encore d’un reste de wagnérite, je
-lui contai des anecdotes sur Silvain; j’en connaissais beaucoup.
-
-L’histoire de la pêche dissipa son reliquat de migraine, une belle
-histoire, mais qu’il faut entendre narrer par le «monstre» lui-même.
-
-Il venait de pêcher une carpe si dodue que, ravi, il s’écria:
-
---Y a pas, faut que je l’embrasse!
-
-Hélas! la carpe, qui n’aimait pas ces manières-là, ferma ses lèvres
-pinçantes sur le nez du tragédien; tout de suite il s’indigna:
-
---La rosse! Elle m’a mordu! Elle a osé me mordre!... Eh bien, pour la
-punir, je vais la ref... à l’eau.
-
-Et il le fit.
-
-J’ai lu, dans un conteur de fables, qu’un autre artiste du Théâtre
-Français apprit (forcément par une lettre d’ami intime) que sa femme le
-trompait avec un camarade de la Comédie. Il manda la coupable:
-
---Je sais tout!
-
---Grâce!... Grâce!...
-
-Elle se traîne à ses genoux. Lui, les lèvres crispées d’un amer sourire,
-mâche ses mots avec une lenteur dégoûtée comme de la chewing-gum sentant
-le moisi.
-
---Il faut que tu aies de singuliers goûts pour t’acoquiner avec un
-individu si totalement démuni de talent!
-
---Pardon!... Pardon!...
-
---Tu n’as qu’un moyen pour te faire pardonner, misérable créature...
-
---Je l’accepte d’avance... Dis vite...
-
---Ecoute... Demain, tu inviteras ton complice à déjeuner.
-
---Ici?
-
---Ici, bien entendu. Au dessert, je lui dirai devant toi qu’il est un
-gaillard sans aucune délicatesse et j’ajouterai que si jamais il
-recommence...
-
---Eh bien?
-
---Eh bien, je ne l’inviterai plus!
-
-Quant à l’histoire de la chemise de nuit, je me déclare incapable de
-l’exposer d’une façon admissible. Il n’est pas donné à tout le monde de
-palabrer décemment à propos de ces lingeries intimes. Comme le disait
-Raymond Roussel:
-
---Non «liquette» omnibus...
-
-Car l’auteur des _Impressions d’Afrique_ et de l’_Etoile au front_ est
-un pense-sans-rire.
-
- *
-
- * *
-
-A la Comédie-Française, on souffle peu dans les clés forées, constate
-l’auteur de _Retours à pied_. Pourtant, en janvier 1925, de violents
-coups de sifflet accueillirent le doyen, «ce vieillard au crâne de
-brique, au ventre turgescent, aux jambes molles et à la voix
-refoulante», comme le représente Henri Béraud en une esquisse dont je
-supprime quelques traits qui pourraient sembler malveillants.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-Roueries de _Degas_.--_Bonnat_ compare les critiques d’art aux
-cochons.--La mauvaise foi de _M. Jacques Blanche_.--Les Manchettes de
-Moréas, sa métrique, sa griserie.--_Mendès_, machiavel en tous
-genres.--Mots acides de _Moreno_.
-
-
-Ce jour-là, le bougon Degas causait avec moi, fort aimablement, (une
-fois n’est pas coutume) en sortant de l’atelier du peintre Mathey, son
-dénicheur de dessins d’Ingres, chez qui nous nous étions rencontrés.
-Guillaume Apollinaire nous aperçut, descendit la rue de Rome derrière
-nous et, dès que je fus seul, me rejoignit pour m’entretenir longuement
-du Maître--ce n’est pas Mathey que je veux dire--friand de détails, en
-vue d’un article peut-être...
-
-Je lui répétai une anecdote que je tenais de Louis Vauxcelles, critique
-d’art éclairé, à qui je reproche seulement un excès d’indulgence pour
-cet odieux arriviste de Jacques Blanche, peintre infecté de snobisme,
-littérateur ridicule et bavard fécond en commérages toxiques.
-
-C’était à Dieppe, Degas se mit à crayonner le portrait de Walter Sickert
-et celui-ci, qui avait endossé son pardessus négligemment, voulut en
-rabaisser le col.
-
---Laissez, laissez, s’écria le peintre, c’est mieux ainsi.
-
-Ludovic Halévy qui entendait ce dialogue murmura:
-
---Degas préfère toujours l’accident.
-
---Mon cher, s’écria Guillaume, épanoui, pour ce mot si intelligent, je
-donnerais toutes les _Petites Cardinal_... que je n’ai pas lues,
-d’ailleurs.
-
-La lucide malveillance de Degas n’épargnait personne. A l’Hôtel des
-Ventes, voyant exposées des terres cuites de Carpeaux, il les bafoua
-sans miséricorde et comme j’essayais de plaider pour quelques bustes,
-louant avec timidité l’adresse du sculpteur: «oh! renchérit le vieux
-peintre, on ne peut pas le nier, c’est dégoûtamment habile!»
-
-Devant un portrait de Carrière, il scandalisa Jean Dolent, féru de ces
-tendres pénombres, en ricanant: «On dirait des cervelles au beurre
-noir.»
-
-Chacun sait combien les artificielles somptuosités de Gustave Moreau,
-chères aux littérateurs, le choquaient: «Ces olympiens cossus ont
-vraiment trop de chaînes de montres!»
-
-Mais surtout son hostilité se déchaînait contre le richissime Isaac de
-Camondo, qui avait réuni à grands frais les plus célèbres œuvres du
-maître dans son hôtel--Eau et Degas à tous les étages.--Il refusait
-d’aller les voir chez leur nouveau propriétaire. Il affectait de s’en
-désintéresser. Et pourtant...
-
-Ce Camondo m’avait prié de visiter sa galerie de tableaux, non pour
-connaître mon avis dont il se souciait peu, avec raison, mais pour me
-recommander son amie de l’Opéra, Mme Marcy, Sieglinde plutôt faiblarde.
-Degas l’apprit et vint m’interviewer, sans en avoir l’air.
-
---Comme ça, «il» vous a retenu à déjeuner? Bon, bon... Et après le
-déjeuner, qu’avez-vous fait?
-
---Nous avons pris du café, oh! un café très remarquable.
-
-Le vieux peintre me lança un regard de reproche si triste que j’eus
-honte de ma taquinerie. Tout de suite, je repris:
-
---Il m’a montré les plus belles toiles que j’aie vues de ma vie.
-
---Oh! oh! les plus belles... enfin... passons. Bien entendu, ce monsieur
-a disserté sur mes œuvres, il a vanté son flair d’acheteur, il vous a
-expliqué ma peinture, il...
-
---Non. Il n’a rien dit du tout.
-
-Surpris, satisfait, Degas resta un instant silencieux. Puis, la figure
-éclairée d’un sourire inhabituel:
-
---Rien du tout? Mais, dites-donc, Willy, il se forme!
-
-Devenu presque complètement aveugle, ses derniers jours furent atroces.
-Il errait dans Paris, inconnu des passants qui le bousculaient,
-lamentable Œdipe sans Antigone.
-
-Quand je pense qu’un crétin de bochophile louangeur salarié des rapins
-auxquels il carotte des pochades, ose reprocher à Degas son «mépris de
-la Presse»! Comme si tous les peintres, les bons et les mauvais, ne la
-méprisaient pas, ouvertement ou non. Une preuve entre mille:
-
-J’ai fréquenté Uriage (l’«Arriège» de _Claudine s’en va_). Cette
-année-là l’agaçant M. Léonce de Joncières s’y trouvait, et aussi ce
-casse-cœur de Porto-Riche, très jalousé parce qu’il était trop bien vu
-par la jolie télégraphiste dont raffolaient tous les étrangers; je me
-promenais un après-midi avec Detaille qui, leste et bien découplé,
-s’amusait--le rossard!--à m’essouffler dans des sentiers de montagne,
-rocailleux à l’instar des poèmes de M. Jouve, romainrollandiste de son
-état, et désagréables comme les productions de M. Marcel Sauvage, qui
-s’intitule «chirurgien des roses» et fait des vers d’apothicaire.
-
-Le père Bonnat nous rejoignit et, tous trois, nous redescendîmes vers
-l’Etablissement de bains d’où montait une infecte puanteur sulfureuse
-mélangée au parfum des orangers... la noce du vidangeur!
-
-Sur nos talons, quelque chose de noir grognait obstinément, dans le
-crépuscule. Sans se retourner, Detaille interrogea:
-
---Kèkcèkça?
-
-Alors, bonhomme et bourru, le portraitiste attitré des Présidents de la
-République aligna des déductions façon Sherlock Holmes:
-
---Une sale bête? Tenace? qui suit les peintres en ronchonnant? Ça ne
-peut-être qu’un critique d’art!
-
- * * * * *
-
-Je pense à cette boutade chaque fois que j’entends un peintre grisonnant
-fredonner la vieille chanson antibitumineuse des Beaux-Arts, sur l’air:
-«Dans la gendarmerie...», vous savez, _la peinture à Bonnat, c’est comme
-du caca_!
-
-Avec Guillaume Apollinaire, nous reparlâmes de Blanche, et je lui contai
-un trait significatif du monsieur dont la fausseté peu de temps
-auparavant, avait écœuré tous les amis de Vincent d’Indy, dont il osait
-se proclamer dans les salons plus ou moins artistiques l’indéfectible
-partisan.
-
-Nombreux, nous avions pris le train pour applaudir la première de
-_Fervaal_ à la Monnaie. Pendant tout le trajet, de la gare du Nord
-parisienne à la gare du Midi bruxelloise, Jacques Blanche, une énorme
-partition ouverte sur ses genoux, ne cessa de montrer à ses voisins de
-wagon, soulignés d’un crayon malveillant, les passages qu’il prétendait
-chipés à Wagner. Le doux et rêveur Ernest Chausson, le pénétrant et fin
-Pierre de Bréville, le sensitif Louis de Serres, il embêtait tout le
-monde, sauf Mme Colette qui dormait du sommeil de l’innocence, comme on
-dit, aussi profondément que devaient dormir, trente ans après, les
-lecteurs assez imprudents pour avaler quelques fragments opiacés de la
-simili-autobiographie romanesque laborieusement fabriquée par Jacques
-Blanche Touchatout esthétique.
-
-Bien entendu, après la représentation, il s’empressa d’offrir à d’Indy
-d’une voix émue, l’hommage de son admiration sans réserve! Alfred
-Bruneau et André Corneau, tous deux anti-d’Indystes mais loyaux, ne
-purent s’empêcher de hausser les épaules en entendant les louanges
-sifflées par cette vipère doucereuse. Quant au sincère Gustave
-Samazeuilh, à peine au sortir de l’enfance, il en fumait d’indignation.
-
-Guillaume Apollinaire s’amusait de toutes ces histoires et riait avec
-entraînement.
-
-Quand je le rencontrais aux mercredis du _Mercure de France_, regorgeant
-de littérateurs, mais où j’allais surtout pour voir Rachilde et
-l’entendre--toujours originale, mordante et bonne avec ça--Guillaume
-Apollinaire montrait une avidité de gosse quêtant des confidences, à
-califourchon sur un genou d’ancêtre.
-
---Dites, Willy, vous devez être riche en souvenirs sur les _dii minores_
-de l’Ecole symboliste?
-
---Certes! J’ai plus de souvenirs que si j’avais... la capitale de la
-Lombardie.
-
---Fumiste! Pourquoi ne pas les écrire?
-
---Parce que ça m’ennuierait.
-
-Aussi bien, Ernest Raynaud, le commissaire de police-poète, a dit ce
-qu’il fallait dire, comme il fallait le dire, dans sa _Mêlée
-symboliste_, où il a silhouetté (je cite ses propres paroles)
-«quelques-unes des figures qu’on coudoyait chez Charles Cros, le jeudi
-soir: Ajalbert, Alphonse Allais, d’Esparbès, Haraucourt, Marsolleau,
-Willy, etc., extraordinaire mélange de talents disparates...», ce qui
-incitait l’historiographe à d’intéressantes réflexions sur «la bigarrure
-des esprits et la diversité d’un âge caméléon». C’était le temps où
-Georges Lecomte, caporal d’infanterie et symboliste, faisait siffler sa
-_Cravache_.
-
-Certains jeunes trouvent ce fouillis «grotesque». Mais le
-_superréalisme_ actuel, jugé par Lamandé «caricatural», l’est-il moins?
-
-Pour divertir Apollinaire, j’évoquais la mémoire d’un quarteron de
-poètes disparus, auxquels on reconnaissait jadis un flamboyant génie et
-dont quelques-uns avaient sans doute du talent.
-
-Nombre d’entre eux ont fait, dans l’océan de l’oubli, un plongeon
-définitif. Qui connaît encore la littérature de l’instituteur Icres, dit
-Crésy? (ou Crésy, _dit_ Icres, mes souvenirs s’embrument). A force de
-bassiner Antoine, ce sous-Léon Cladel avait réussi à lui faire jouer un
-acte sanglant: de fanatiques bouchers se massacraient à coups de
-couteau, dans un décor où, sur des tables en vrai marbre, s’étalaient
-des escalopes en vrai veau, mais aussi avancées que les opinions de
-l’_Humanité_ et dont la puanteur rendait malades les spectateurs assis
-trop près de la scène, qui sifflaient en se bouchant le nez.
-
-Dégoûté du théâtre par cette expérience malodorante, le Pyrénéen aux
-cheveux en révolte déclamait avec un accent qui semblait rouler des
-pierres dans un gave, des strrrophes où vibrrrait de la tendresse:
-
- Les danses nous ont assez
- Enlacés
- Dans leur tourbillon folâtre,
- Mignonne, voici le tour
- De l’amour.
- Et, tu sais, je t’idolâ-â-tre.
-
-Sous ces rythmes empruntés à la Pléïade, Marie Kryzinska (polonaise aux
-lèvres de négresse blonde qui prétendait avoir inventé le vers libre
-dont le père est en réalité Gustave Kahn), plaquait des accords
-minables.
-
-Mince, blond, atténué, Charles Vignier murmurait des vers frêles:
-
- Puisque nous aimons le reflet des choses
- Et les souvenirs demeurent en nous,
- Comme le parfum funéraire et doux
- Qui hante l’urne où sont mortes les roses...
-
-Il parlait avec courtoisie, non sans affectation, mais devenait
-extrêmement grossier la plume à la main. Dans la _Renaissance_, il
-conseillait avec insistance à M. Paul Bourget (qui ne faisait pas
-encore, il est vrai, partie de l’Académie) une bonne tisane «empêchant
-de péter en dormant».
-
-Un beau matin, à propos d’un vague écho relatant une altercation au
-cours de laquelle M. Félicien Champsaur avait reçu, ou donné, des
-gifles, Vignier tua d’un coup d’épée le bon gros Robert Caze. Tout le
-monde en fut surpris.
-
-Les revues littéraires s’entre-dévoraient depuis les _Ecrits pour
-l’Art_, bafouant le symbolisme traîné par Edouard Dujardin «dans une
-ornière de décrépitude et de niaiserie métaphysique», jusqu’à la _Revue
-Indépendante_ où les rancunes naturalistes dénonçaient le néant cérébral
-(_sic_) de Charles Morice et des «jongleurs abêtis... inventés par
-l’insidieux thuriféraire Anatole France».
-
-A me voir souffler sur ces charbons presque éteints pour en tirer de
-fugitives étincelles, Guillaume Apollinaire pétillait de joie.
-
---Un tel, Willy, vous l’avez connu? Et Chose aussi? Et Machin? Et So and
-So? Veinard! Et Catulle Mendès dans sa jeunesse? Parlez-moi de lui,
-grand frère, parlez-moi de lui... Est-ce vrai qu’il fit tout pour
-entraver la réussite du _Pèlerin passionné_, dont Ernest-Charles
-vitupère le lyrisme «poussif»?
-
-... L’altier Papadiamantopoulo, dit Moréas, Ernest Raynaud le peint
-«toujours ganté de blanc, lustré, frisé, sanglé, la boutonnière fleurie,
-orné de cravates multicolores et de plastrons rigides...». Je l’ai vu
-moins coruscant, beaucoup moins, la chemise isabelle, les ongles
-endeuillés. N’est-ce pas, Eugène Marsan, dont les tours de phrases
-eussent ravi Toulet: «Vous avez pu le voir au Napolitain, qui avait une
-jaquette fatiguée avec un tube roussi, et pour étirer sa moustache,
-comme il se plaisait à faire par un geste démodé et charmant, il
-montrait sans embarras des manchettes, et rondes, qui n’étaient pas du
-matin même...».
-
-Il lâchait volontiers des axiômes que son gras accent levantin bonifiait
-encore: «Jè suis un Baudèlaire avec plus de couleur».
-
-Aujourd’hui, les écrivains d’Action française exaltent ce grec dont
-l’iconoclaste Renée Dunan attaque «l’effarante banalité». Jadis, même
-désaccord parmi les critiques.
-
-Sur son compte, les opinions divergeaient bizarrement alors que Barrès
-voyait dans Moréas (première manière) «un sauvage assemblant ses
-colliers de guerre» et Huysmans une «poule de Valachie picotant des
-verroteries multicolores», Charles Maurras le saluait comme un des
-vainqueurs des grands barbares blancs, restés anonymes chez Verlaine,
-mais qu’il baptisait lui: «Rosetti, Swinburne, Shelley, Ibsen, Tolstoï,
-etc.». Et Camille Mauclair haussait les épaules devant les vers (?) de
-vingt pieds commis par Moréas qui se vantait d’allonger l’octosyllabe
-primitif «jusqu’où la nécessité musicale en décidera...». O
-subjectivisme périlleux! O arbitraire!
-
-A propos de métrique, un souvenir, vous permettez?
-
-Quelques jours avant de blesser en duel Rodolphe Darzens, Moréas me lut
-un de ses poèmes, en alexandrins réguliers, dont j’ai oublié le sujet et
-le titre. Il lisait admirablement. Je le complimentai comme il sied.
-Ensuite:
-
---Pourquoi donc as-tu glissé, parmi ces alexandrins, un vers d’onze
-pieds?
-
---Un hendécasyllabe? Tu es fou?
-
---Pas fou du tout! Tu as écrit «Oiseaux fabuleux, oiseaux bleus, oiseaux
-roses...» Compte sur tes doigts.
-
-Il devint vert (c’était sa façon de pâlir), réfléchit longuement, le
-front plissé; puis, rasséréné, il clama son vers revu et augmenté:
-«Oiseaux miraculeux, oiseaux bleus, oiseaux roses».
-
-Il avait repris sa superbe coutumière et tortillait sa moustache noire.
-
- (2 Az⁰³Ag + K²S = 2 Az⁰³K + Ag²S)
-
-l’air plus que jamais avantageux, «matamoréas» comme nous disions au
-Quartier Latin.
-
-«Garçon, un second bock!» On parla d’autre chose. Il ne fut plus
-question de métrique jusqu’au moment du départ, où le poète me
-recommanda d’un air détaché: «Ne raconte pas ça... _Ils_ sont si
-bêtes!...».
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Peu avant la guerre, j’envoyai à Guillaume Apollinaire quelques
-anecdotes de ces temps héroïques, rédigées à la hâte; en retour, il
-esquissa de moi, dans les _Marges_ un croquis flatteur et flatté: «...
-Talent spirituel, nourri de bonnes lettres... Il confectionne à souhait
-les acrostiches satiriques et défend l’hellénisme comme un
-florentin...». Une politesse en vaut une autre.
-
-Voici quelques-uns de mes feuillets qu’il dut égarer, je suppose:
-
-Catulle Mendès, gros mangeur, était cependant fin bec. Même, il lui
-arrivait de cuisiner en personne, comme Alexandre Dumas père, mais sans
-atteindre à la maîtrise de Gunsbourg-le-Monégasque dont certains
-macaronis s’avèrent dignes de figurer sur la Table des Olympiens:
-«Jupiter, s’il était malade, reprendrait l’appétit en tâtant d’un tel
-mets».
-
-Volontiers, il mêlait à l’élaboration de ses chefs-d’œuvre culinaires un
-peu de fantaisie romantique, le vieil éthéromane inoubliablement dressé
-parmi les _Fantômes et Vivants_ de Léon Daudet; c’est ainsi qu’un soir
-il convia quelques amis à déguster un plat de cèpes à la provençale
-préparés par ses soins et dans lequel il entrait, Dieu me pardonne, plus
-d’ail que de champignons!
-
-Il y avait là le très érudit Gustave Kahn au masque mongol; le verveux
-Courteline pour la moindre fantaisie duquel je donnerais tous les
-in-folios des «penseurs» professionnels; Lucien Descaves, parigot
-réfléchi, perspicace et buté. Qui encore? Paul Arène, un petit homme de
-Sisteron, qui avait un joli talent en Provençal et un exécrable
-caractère en français... Mendès exultait: les deux coudes sur la table,
-les cheveux en désordre, sa barbe blondie toute brillante de graisse
-reposant sur une lavallière de surah crème, tachée de bourgogne, il
-pérorait, la bouche pleine, sur la poésie, la cuisine et l’amour.
-
-(Or, cela se passait en des temps très anciens, Daniel Wilson, député
-d’Indre-et-Loire, ayant vendu trop de décorations, son beau-père, le
-Jurassien Grévy, avait dû, souffleté par l’indignation populaire,
-quitter l’Elysée bien malgré lui. Dans la rue, on entendait brailler les
-camelots vengeurs: Ah! quel malheur d’avoir un gendre!...)
-
-Cette année-là, inquiété par la gloire naissante de Moréas, Catulle
-Mendès décida, non sans peine, l’_Echo de Paris_ à s’assurer la
-collaboration du «bel Hellène» qui, dans ses manifestes, déclarait la
-langue française en décadence depuis le XVIe siècle. Astucieusement, il
-glissa dans l’oreille du débutant: «Ne faites aucune concession à la
-plèbe lisante, affirmez vos principes.» L’autre ne demandait qu’à les
-affirmer. Il s’appliqua doctement à faire revivre les «grâces et
-mignardises» du XVe siècle en trois contes que «sigilla le los de ses
-plus affinés disciples», mais dont l’archaïsme rébarbatif affola les
-lecteurs habitués aux Zévacochonneries des feuilletons populaires.
-L’_Echo_ se hâta de congédier ce collaborateur dangereux. Le tour était
-joué.
-
-La principale amie de Mendès était alors Lucy Gérard, blondinette frêle,
-en l’honneur de laquelle il fignolait des madrigaux d’un tarabiscotage
-érotique, nuance cuisse de nymphomane émue. Il la désignait par des
-périphrases dont la préciosité de Far-West rappelait à la fois Gustave
-Aimard et Mlle de Scudéry: l’idiome d’un Peau-Rouge suivant le sentier
-de la guerre dans le Pays du Tendre.
-
-Et les reporters de l’_Echo de Paris_ écarquillaient des yeux
-larges comme des pièces de cinq francs (en argent) lorsqu’ils
-entendaient le Maître dire à l’Aimée, tout en corrigeant ses
-épreuves: «Mignonne-oiselle-si-légère-que-vous-vous-posez
-sur-une-branche-de-rosier-sans-la-faire-ployer, donnez-moi une plume
-neuve, la mienne crache».
-
-Or, Mendès soupçonnait Lucy aux yeux purs de regarder avec trop
-d’intérêt la cambrure héroïque de Moréas et les moustaches de plus en
-plus noires que ce palikare effilait avec une crânerie très
-«indépendance hellénique». Après avoir évincé le littérateur, il fallait
-débusquer l’amoureux. Bon.
-
-Un soir, à la brasserie Pousset, l’auteur de _Syrtes_ qui avait déjà bu
-comme une sablière chez Mendès et que son hôte, insidieusement, poussait
-aux plus dangereuses vantardises, s’affirma «ingrisable», appuyant ce
-dire d’ivrogne d’admirables histoires de beuverie que Lucy écoutait,
-palpitante d’extase. Il était déjà saoul de son éloquence, quand Mendès
-susurra d’une voix douce: «Dans la jolie petite ville d’Heidelberg, nous
-autres, étudiants en théologie (?!?) nous préparions les soirs de
-_Commers_, une boisson diabolique: cognac, stout et absinthe. Nul n’y
-résistait et je me demande si vous-même...»
-
-Douter de la capacité de Moréas? Blasphème! Déjà, le Grec appelait à
-grands cris le garçon qui remplit de l’infâme mixture une vaste chope.
-Moréas l’avala d’un trait. Il eut tort.
-
-Livide, il dut restituer et le flot sans honneur de ce trop noir mélange
-et son dîner. Ce spectacle sans poésie lui enleva tout prestige aux yeux
-de Lucy qui, cependant qu’on fourrait dans un sapin le buveur effondré,
-murmurait au machiavélique Mendès d’un petit air dégoûté:
-
---Vraiment, Catulle, je ne comprends pas que tu me fasses fréquenter de
-semblables pochards!
-
-Il y avait, contre Mendès, dans la gent littéraire, beaucoup de haines.
-M. Fuss-Amoré le déteste encore aujourd’hui. Chez le «bibliopole»
-Vanier, j’entendis souvent Verlaine, affolé par des rancunes qu’avivait
-l’alcool, vociférer d’abominables injures contre «Crapule Mendax».
-
-Chez Hérédia, J.-H. Rosny (qui éprouve pour la Science une passion
-_poétique_, mais non malheureuse, bien que Marcel Boll--_Mercure_, nov.
-1924--prétende que, sur ce terrain, il n’a jamais écrit «une ligne qui
-se tienne»), Rosny--qui n’a jamais laissé sa raison au fond des pots--se
-formalisa, certain samedi, des quolibets dont Mendès criblait son exposé
-du système de Gall et déclara, phrénologue offensé: «Catulle a un crâne
-de singe; d’ailleurs il a singé tous les poètes de génie.» Le maître
-sonnettiste des _Trophées_ protesta, mais Catulle affecta de rire très
-haut. Fit-il pas mieux que de se plaindre?
-
-Au reste, le trop souple virtuose ne niait pas son manque de
-personnalité; mais il l’attribuait à sa race. Devant moi, il dit un soir
-à Gustave Kahn qui l’écoutait en mâchouillant un grêle cigare noir:
-
---Nous autres sémites, nous sommes de merveilleux assimilateurs, mais il
-ne faut rien nous demander d’original.
-
---Par exemple!
-
---C’est l’évidence même. Citez-moi un juif, un seul, qui ait créé
-quelque chose.
-
---Et Spinoza? jeta le poète des _Palais nomades_.
-
-(On aurait pu discuter _l’Ethique_, invoquer l’influence cartésienne;
-j’aurais voulu jouer Descartes sur table. Mais Mendès redoutant
-l’érudition de Kahn, préféra s’en tirer par une pirouette).
-
---Ah! Ah! s’écria-t-il avec son rire bizarre, comme renâclé, ah! ah!
-Spinoza! J’ai toujours pensé que la mère de cet opticien avait eu des
-faiblesses pour quelque polisson de chrétien...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Je pourrais mettre au jour d’amusants détails qui égaieraient les
-ennemis de Mendès; je ne le fais pas, d’abord parce qu’il adorait son
-beau petit Primice (la _Prière sur l’Enfant mort_, de la mère
-douloureuse, restera) ensuite parce qu’il pratiquait le pardon des
-injures. Un jour que je lui disais mon regret de l’avoir, au temps de ma
-jeunesse, harcelé de sottes agressions, il m’arrêta:
-
---Ne vous excusez pas, mon cher Willy. Il est nécessaire que l’irrespect
-des jeunes générations se dresse contre leurs prédécesseurs, exception
-faite, bien entendu, de Victor-Hugo qui est impeccable, intangible, etc.
-(_couplet sur Hugo-Dieu_).
-
---Merci, maître. D’ailleurs, j’espère bien que vous n’avez jamais lu ces
-niaiseries...
-
---Détrompez-vous! Je peux même vous citer une de vos comiques boutades.
-
---Non, non, je n’y tiens pas!
-
---Mais si. C’était très drôle et très juste, ma foi, car en ce temps-là
-je ne sais quel donjuanisme m’incitait à me vanter immodérément de mes
-succès féminins, à la vérité nombreux. Et je me souviens que dans un
-article amusant... si, si, mon cher Willy, il était fort amusant... vous
-compariez le talent des écrivains en vogue à diverses boissons. Armand
-Silvestre était assimilé, par votre verve caricaturale, au «vespétro» et
-Léon Cladel, dont vous blaguiez la chevelure hantée, au «piquepoux».
-
---C’était d’un goût exécrable.
-
---Laissez-moi finir: Coppée vous rappelait «le p’tit bleu de Suresnes».
-Quant à moi, vous m’appeliez, j’en ris encore; Ah! ah!... Vous
-m’appeliez «le vain du rein».
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Evidemment, Mendès eut toujours cette faiblesse de raconter les
-conquêtes qu’il prétendit remporter toute sa vie, même après avoir
-dépassé depuis longtemps l’âge où «il portait fièrement la honte d’être
-beau». Il avait composé une ballade au refrain vantard: «Quand j’ai fini
-je recommence». Malheureusement pour lui, plusieurs amies s’appliquaient
-à détruire malignement cette trop flatteuse légende; leur rosserie
-déclarait les amours du poète et sa littérature également
-inconsistantes.
-
-Il y a une trentaine d’années, même davantage... voyons, je venais de me
-marier, c’est bien ça... j’habitais alors rue Jacob, 28, une morne
-maison sur laquelle on n’attend que mon décès pour apposer une plaque de
-marbre. Donc, en 1893, une étudiante russe en visite chez moi interrogea
-Marguerite Moreno, qui bavardait dans un coin avec ma femme, sur ce
-sujet délicat:
-
---Dites, chère amie, est-ce que vraiment ce poète Catulle Mendès est un
-amant extraordinaire?
-
---Lui? répondit l’actrice au nez pointu, c’est un charmant causeur.
-
-Tout en truffant de rosseries calembouriques une chronique parisienne
-pendant que ces dames jacassaient, je les entendais malgré moi et je ne
-pus m’empêcher de rire.
-
-Moreno s’en aperçut et, l’étudiante russe à peine partie, me combla des
-plus réjouissantes précisions sur celui qu’elle surnommait familièrement
-«Tulle de Caca».
-
---Mon vieux Willy, tu penses bien que, devant cette vierge des steppes
-impollués je ne pouvais entrer dans les détails.
-
---Je suis sûr qu’il y a de quoi faire rougir le papier de tournesol.
-
---Que tu dis! Ecoute, chauve discret, pour qui je n’ai rien de caché:
-Mendès, toute la nuit, il me lit ses vers... et le matin, il me rate.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-Un pastiche de _Rostand_.--_Jean Richepin_ vilipendé par
-_Bouchor_.--_Mme Purnode_, chanteuse aphone.--_Camille Pelletan_,
-acrobate occasionnel, rate son tour.
-
-
-Une revue organise des concours de pastiches. Ça vaut mieux que d’aller
-au café. De tout temps, en France, on a prisé ce jeu. Albert Sorel,
-«sévère historien dans la tombe endormi» (les historiens finissent tous
-ainsi, quel que soit leur degré de sévérité), réussissait le Victor Hugo
-à merveille. Juliette Drouet--la «Juju» au grand «Toto»--s’y serait
-trompée.
-
-Le «parfait plagiaire» Georges Armand Masson, successeur de Pellerin,
-l’admirable «copiste indiscret», fabrique des simili dignes des «A la
-manière de...», ces chefs-d’œuvre de mes amis Reboux et Muller. Richepin
-a été pastiché, avec infiniment d’adresse, par quelqu’un dont je ne
-révèlerai pas le nom, parce que je l’ai oublié.
-
-Il existe une violente apostrophe à Guillaume II où bouillonnent des
-alexandrins de ce goût:
-
- Oui, crève comme un chien sur le bord d’une ornière!
- Crève ainsi qu’un crapaud dans le fond d’un fossé!
- Que la race des loups s’en retourne en poussière...
- Etc., etc...
-
-Cette pièce convulsive signée «Jean Richepin, de l’Académie Française»,
-imprimée sur des cartons format post-card, fut répandue en Suisse à
-profusion pendant les premiers mois de la guerre.
-
-Collaborateur à cette époque de la _Suisse génevoise_, dirigée par le
-charmant francophile Martinet[6], je m’inscrivis en faux contre cette
-assertion. Richepin m’envoya, à ce sujet, des lignes amusées.
-
- [6] En 1924, la _Suisse_ étant devenue la propriété d’un monsieur
- Cramer qui a marié sa fille à un officier allemand, les rédacteurs
- français Delévraz, Louis Schneider et moi furent sacqués vivement.
-
-«_Ah non, parbleu, ces vers indignés ne sont pas de moi, cher Willy!
-Vous l’aviez subodoré très justement... Donc, démentez. Je l’ai déjà
-fait à l’_Intransigeant_, et aux _Annales_. Mais en vain; et cette
-espèce de «Christ au Vatican» (toutes révérences gardées) reste, pour
-beaucoup, mon chef-d’œuvre. Qu’y puis-je? Il m’a valu, du moins, la joie
-de votre souvenir, etc..._»
-
-Ni mes articles, ni sa lettre ne purent extirper cette croyance des
-cerveaux helvétiques et, comme le prévoyait ce psychologue, il se trouve
-encore des gens, convaincus sinon lettrés, pour dire autour d’une
-«fondue» arrosée d’un joli «fendant»:
-
---Diable de Richepin! Jamais il ne veut faire mieux!
-
-Non seulement cette légende n’afflige pas le bénéficiaire du prix Osiris
-(100.000 francs, ma chère), mais elle l’égaye.
-
-... Lorsque Rostand mourut, c’est Richepin, alors Directeur de
-l’Académie, qui devait, conformément au règlement, déclarer digne
-d’entrer «in illo docto corpore» le gendelettre choisi pour remplacer
-l’auteur de _Cyrano_ et de Maurice...
-
-L’immortel défunt était poète de son état, peut-être s’en souvient-on
-encore; Richepin exerce la même profession. C’est pourquoi l’Académie
-voulait, à ce que prétendirent quelques reporters facétieux, enjoindre
-au porte-lyre accueilli dans son vénérable sein, d’édifier l’éloge de
-Rostand non en vile prose, mais dans la langue des Dieux, qui est aussi
-celle de M. Jean Rameau. (Credat judæus Apella...).
-
-Jadis, la presse parisienne discuta passionnément une action de grâces
-académique, précisément signée «Rostand», écrite en alexandrins
-réguliers. J’ai mes raisons pour me rappeler les détails de cette
-histoire.
-
-Dans la _Nouvelle Revue_, grave recueil fondé par Mme Adam (Juliette
-Lamber), un certain Henry Gauthier-Villars, auteur de travaux peu lus
-sur le _Mariage de Louis XV_ et autres bobards historiques, publia
-d’importants fragments du discours de réception «primitivement esquissé
-en vers» affirmait-il, «par Rostand». En cette page inachevée, le
-brillant marseillais évoquait ses souvenirs de la Provence, de la
-Méditerranée...
-
- J’en conviens, vous avez réalisé le rêve
- Que j’ai conçu là-bas, tout enfant, sur la grève
- De Provence, où le rythme immortel de la mer
- Apporte, avec l’odeur du goémon amer,
- L’arôme des lauriers et des myrtes d’Athènes.
- Là j’entendis se réveiller des voix lointaines
- De joueuses de flûte et d’aèdes pensifs.
- Souvent, tandis que l’eau brisait sur les récifs
- Eclaboussant mon front de sel vif et d’iode
- J’ai reconnu les chants d’Eschyle et d’Hésiode;
- D’autres fois, le mistral faisant rire un galet,
- J’ai supposé qu’Aristophane me parlait...
-
-Tous les journaux reproduisirent cette trouvaille; deux ou trois
-seulement soulevèrent des objections. Parmi les rostandistes qui
-l’accueillirent avec plus de ferveur que de sens critique, l’excellent
-Jules Claretie se distingua par son exaltation. Dans un article de tête
-du _Figaro_ (29 mai 1903), il écrivit, charmé de ce petit morceau qu’il
-comparait à des pétales de roses jetés au vent:
-
-«... Chez ce Français de pure race, il y a de l’Athénien par la grâce et
-le charme, de l’Aristophane par l’ironie et le caprice. Il y a aussi du
-rêveur de légendes», etc.
-
-Il y avait, à l’en croire, bien d’autres choses encore, Claretie les
-énuméra toutes. Mais, le lendemain, il reçut de Gauthier-Villars une
-lettre qui doucha ses enthousiasmes et dans laquelle le facétieux
-pasticheur s’avouait, sans remords, l’auteur de la pièce imprudemment
-admirée.
-
-Edmond Rostand s’amusa beaucoup de cette supercherie. Claretie, moins.
-Quant à Richepin, il faillit crever de rire, le cher «Richop» méchamment
-caricaturé par le fils de son ami d’enfance, Bouchor, dans l’_Ironie
-sentimentale_, où les jolies notations abondent, et les gaffes[7].
-
- [7] Voici la plus grosse: «A cinquante ans, trop de jeunesse chez une
- femme vous arrête». Cher confrère adolescent, croyez-en quelqu’un
- qui connaît les quinquagénaires mieux que vous, ce n’est pas l’excès
- de jeunesse qui les arrête, c’est l’article 354 du Code Pénal et
- l’article 355 mêmement.
-
-En ce bouquin mal fichu mais non sans talent, Jean, fils de Maurice,
-traite Richepin de «retentissant imbécile», toujours prêt à «faire un
-rétablissement sur la barre-fixe de la réclame» etc. Bref, il cherche de
-son mieux à le ridiculiser.
-
-Il perd son temps. Celui qu’il attaque sans succès possède le «gri-gri»
-sauveur... mais non, au lieu de parler nègre, déformons, à son
-intention, la strophe de Malherbe que Moréas scandait souvent, au
-Vachette, de sa voix rauque et puissante:
-
- Apollon, à portes ouvertes,
- Laisse Jean Richepin cueillir
- Les belles feuilles toujours vertes
- Qui gardent les gens de mourir...
-
-... de mourir sous les coups du ridicule lequel, en France, tue à dire
-d’expert.
-
-Cet académicien est invulnérable. Il a pu bondir sur une scène de
-théâtre, ceint d’un yatagan, enturbanné de pierreries, des anneaux d’or
-aux oreilles et, dans cet accoutrement d’une couleur locale
-indoubitable, jeter les alexandrins de son _Nana-Sahib_, personne n’a
-trouvé ce poète ridicule.
-
-Je l’ai vu, arpentant à grandes enjambées la galerie supérieure du
-Kursaal d’Ostende et, de là, cambré dans une redingote qui ne
-réussissait pas à l’embourgeoiser, laisser tomber sur un auditoire de
-baigneurs, où dominait le Boche, des paradoxes enflammés, d’illusoires
-plans de conquêtes orientales dont il prêtait à Napoléon Ier
-l’aventureuse folie; il n’était pas ridicule.
-
-Il n’est pas ridicule non plus, Saint-Sébastien des _Annales politiques
-et littéraires_, transpercé par les regards de trois cents fillettes,
-hypnotisées dès qu’il leur barytonne à pleine gorge les vieilles
-chansons de France.
-
-Critique dramatique en province, il eut l’imprudence d’écrire d’une dame
-qui chantait mal: «Elle chante mal». Furibonde, elle l’attendit à la
-porte du théâtre et le gifla. Le lendemain, il était souriant et
-publiait dans son journal un cartel désopilant: «Madame, je vous demande
-une réparation par les... charmes: nous irons sur le terrain, nus
-jusqu’à la ceinture; les corps à corps ne seront pas interdits, non plus
-que l’usage de la main gauche, etc., etc.» Et la virago fut amplement
-ridicule.
-
-De tout temps, le sexe fort--c’est les dames que je veux dire--s’est
-regimbé contre la critique, âprement; que l’on se souvienne de Louise
-Collet (née Revoil) se précipitant sur Alphonse Karr, le couteau à la
-main... Récemment, Madeleine Carlier, rayonnante d’orgueil, répétait
-«J’osai frapper José Frappa».
-
-A moi-même, chétif, il advint d’encourir les fureurs d’une artiste du
-Théâtre de Genève, la dame Purnode, si ma mémoire est fidèle, manquant
-de talent à un tel point que les bravos salariés de ses «romains» ne
-pouvaient faire illusion à personne. Après une navrante représentation
-de _Thaïs_, obsédé par cette bouche de poisson pâmé, d’où ne sortaient
-que d’insaisissables sons, je la traitai, dans mon compte-rendu, de
-«carpe éolienne».
-
-Furieuse, elle s’embusqua dans un couloir obscur et, lorsque je passai
-sans méfiance à sa portée, d’un revers de main vindicatif elle fit voler
-mon monocle en l’air, au risque de m’éborgner.
-
---Décidément, opinai-je, en ramassant le cristal orbiculaire, elle ne
-peut rien faire sans le secours de la claque.
-
-Et Montégut, du _Petit Parisien_, qui passait par Genève en revenant
-d’Allemagne, ajouta, avec ce coquin d’accent provençal que j’aime tant:
-«Hé bé, fiston, toi qui la prétendais laide, elle t’a tout de même tapé
-dans l’œil!»
-
-Si nous revenions à l’ami Richepin qui possède un torse d’écuyer et le
-mépris du cant dira t’on. Avant Jean Bouchor, des malingres ont voulu
-ridiculiser son amour des exercices physiques; ils ont échoué. C’est
-merveille de le voir exécuter les tours de force que lui enseignèrent
-des bohémiens au cours de ses vagabondages juvéniles. Prodigieux de
-souplesse, il prouve également l’agilité de sa dialectique en informant
-les philistins tentés de mépriser ses acrobaties que, toutes, elles nous
-viennent de l’Antiquité. Il écrase les objections sous un vase étrusque
-exposé au Louvre; il éclaire son raisonnement à l’aide d’une fresque de
-Pompéï; il ferme la bouche de son interlocuteur avec un texte
-irréfutable d’Aulu-Gelle.
-
-Dans les bureaux de _Comœdia_, devant Jules Renard au sourire pincé, à
-dessein de convaincre mon incompétence que les Anciens connaissaient
-déjà le foot-ball, Richepin me récita deux pages de Galien décrivant
-avec une stupéfiante exactitude anticipée les péripéties d’une mêlée,
-j’allais écrire d’un «scrummage». Et, pour m’achever, il lança de sa
-voix métallique l’amusante protestation geignarde d’un joueur de
-«Harpastum» dont une bagarre vient d’endommager le cou:
-
- Oimoi, kakodaimôn, ton trachélon ôs échô!
-
---Vous vous rappelez bien, vieux Willy, ce vers d’Antiphane?
-
---Heu, heu, vaguement...
-
-Un de ses amis, comme lui ancien élève de l’Ecole Normale, mais tombé
-dans la politique, Camille Pelletan, imitait ses prouesses gymniques
-d’assez loin, à l’époque où, ministre, il abreuvait d’avanies les grands
-chefs de la marine, en dépit des petites affiches manuscrites placardées
-dans les couloirs du ministère par des mains anonymes: «Soyez bon pour
-les... amiraux».
-
-Beaucoup moins entraîné que le Touranien, le désorganisateur de la
-flotte française était néanmoins parvenu, grâce à sa persévérance et à
-la patience de Richepin, à «faire le crapaud», ce qui consiste, comme
-chacun sait, à passer les deux jambes en arrière, par dessus les
-épaules, puis à les croiser en ramenant les pieds sous le menton.
-
-Certain soir qu’il s’ennuyait, chez lui, Camille Pelletan s’avisa de se
-déshabiller complètement, pour faire le crapaud tout seul, sans son
-professeur. Il y réussit trop bien! Malgré d’énergiques efforts, il ne
-parvint plus à décrocher ses pieds, noués comme une cravate, pour les
-ramener à leur position normale. Angoissé, l’acrobate occasionnel appela
-au secours. Sa bonne accourut, regarda, les yeux exorbités, ce phénomène
-et s’enfuit en poussant des clameurs d’épouvante. On dut mander un
-médecin pour remettre en place, non sans peine, les jambes du «crapaud»
-qui, pendant cette opération, sacrait à grand fracas (les imprécations
-de Camille!).
-
-Honteux et confus de cette mésaventure, prophétisée par le spirituel
-Mérinos dans une nouvelle savoureuse, Pelletan jura qu’on ne le
-reprendrait plus à risquer de telles fantaisies, dangereuses dès qu’on a
-un peu de ventre.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX
-
-L’académicien _Frédéric Masson_ demande qu’on me fusille.--Le
-compositeur _Roze_ chez _Jean Lahor_.--Les dîners de _Judith Gautier_,
-wagnérienne.--Un frère de _Victor Hugo_ à Charenton.--_Liszt_ chez _Mme
-Erard_.
-
-
-Pendant la guerre, pour avoir confessé que je restais partisan
-«inchangé» de la musique wagnérienne, j’ai reçu plusieurs lettres où
-l’on me disait, entre autres douceurs «Si vous aimez Wagner, c’est que
-vous êtes un sale boche». Puissamment raisonné! Alors, si j’aime le thé,
-je suis un sale Chinois?
-
-En 1914, l’académicien Frédéric Masson,--on eût dit le colonel Ramollot
-assez gris pour s’être trompé d’uniforme--réclama patriotiquement, dans
-l’_Echo de Paris_, le peloton d’exécution pour tous les wagnériens en
-général et pour moi en particulier.
-
-J’aurais pardonné cette opinion à l’extravagant collectionneur de
-bretelles napoléoniennes dont Camille Mauclair--étrange! étrange!--a
-célébré un jour la courtoisie (?) si, dans le même article, il n’avait
-eu le culot de déclarer le rondouillard _Noël_ d’Adam supérieur à...
-_Parsifal_! Ces fétides propos me montèrent au nez et malgré les
-objurgations d’Henry Simon, son directeur et mon ami, pour qui l’habit
-vert est «Tabou», j’accrochai au derrière de ce vieux schnock des
-invectives de choix dont il eut l’imprudence de se montrer marri. Lors,
-je récidivai, dansant de joie, car le mot de Gavarni reste vrai: «Les
-marris me font toujours rire».
-
-En dépit des épitres comminatoires et des articles baveux je continuai
-de vénérer le titan de Bayreuth dont (en certaines occasions) la
-musique, aujourd’hui encore «me prend comme une mer». Et Debussy
-lui-même n’a pu me guérir complètement de ce qu’il tenait pour une
-maladie mortelle. Certes, un charme invincible émane des tendresses dont
-Pelléas enveloppe Mélisande aux longs cheveux; je le subis, mais il
-n’efface pas les amours anciennes. Et la volupté aiguë des accords de
-neuvième dont s’enivrent dangereusement ces enfants aux perversités
-presque innocentes ne peut abolir, en mon cœur fidèle, le souvenir du
-cor de Siegfried jetant, à travers le mouvant rempart des flammes
-magiques l’allègre défi de sa fanfare.
-
-Ce Wagner, m’objectaient des lecteurs assidus, mais ballots, ce Wagner,
-vous oubliez donc qu’il est Allemand? Pas le moins du monde. S’il avait
-pu naître à Paris et l’aigre Saint-Saëns à Leipzig, ça me ravirait.
-Malheureusement on ne m’a pas consulté...
-
-D’ailleurs je ne pousse pas l’amour du «Tondichter» jusqu’à chérir ses
-«épigones», pour parler comme les Allemands qui se rappellent leurs
-études grecques; il y a, dans nombre de villes germaniques, des chefs
-d’orchestre et des compositeurs hypowagnériens qui rééditent les
-formules du maître jusqu’à plus soif; confections niaisement adroites,
-auxquelles je préfère n’importe quelle inspiration personnelle de
-Massenet, voire de Puccini.
-
-Sur ce point, André Cœuroy me donne raison et quand j’ai l’assentiment
-d’André Cœuroy, je me fiche du reste.
-
-Hélas! Que j’en ai vu mourir des jeunes drilles, intoxiqués par ce
-vénéneux génie! L’un d’eux était le compositeur anglais Roze, fils de la
-chanteuse Mary Roze dont la carrière fut brillante. Musicien fort
-instruit (_rara avis_) il manquait totalement de rosserie (_rarissima
-avis_) mais aussi d’invention. A Londres, quelques années avant la
-guerre, cet homme aimable tint à me jouer le premier acte de sa _Jeanne
-d’Arc_, opéra désolant et désolé où tous les personnages pleuraient à
-l’envi; rien que dans le prologue, on répandait assez de larmes pour
-éteindre le bûcher de Rouen qui échauffa le talent poétique de MM.
-Péguy, François Porché, Schiller, etc.
-
-Bien entendu, il voulut connaître mon avis sur sa production. Après
-quelques circonlocutions courtoises, poussé à bout par son insistance,
-je finis par lui dire:
-
---A quoi bon faire chanter à la Pucelle d’Orléans des mélodies de Gounod
-sur des harmonies de _Tristan_?
-
-Il réfléchit un instant. Puis, avec une bonhomie désarmante, il me
-demanda:
-
---I say, Willy, est-ce que vous aimeriez préférablement mieux des
-mélodies de _Tristan_ sur des harmonies de Gounod?
-
-Ce brave Roze, pour rendre service à un ami qui projetait d’écrire «une
-grosse volume» sur Bizet, récoltait avec soin toutes les anecdotes
-relatives à son musicien favori, surtout les fausses. Je l’entends
-encore, dans le square frais et verdoyant de Kensington Garden, me
-conter, avec une candide émotion, qu’avant d’entrer au Conservatoire le
-futur auteur de _Carmen_ fut examiné par Meifred: tournant le dos au
-piano l’enfant nomma sans une seule erreur tous les accords frappés par
-le professeur qui avait soin de les choisir dans les tonalités les plus
-éloignées...
-
---Et finalement, concluait l’excellent Roze, professeur Meifred
-admiratif disait: «Bravo, my boy, vous entrerez un jour dans la
-Institut».
-
-Je n’eus pas le courage de détromper mon interlocuteur en lui apprenant
-que cette manière de dictée musicale est de pratique courante dans les
-classes de solfège, sans parler de l’enseignement raffiné donné par les
-Jaques-Dalcroze et les Jean d’Udine, dont les élèves réalisent, en se
-jouant, de véritables tours de force; je rappellerai qu’au cours de ses
-réceptions hebdomadaires, le docteur Cazalis soumettait sa fille à cette
-bénigne épreuve, chaque fois qu’un visiteur entrait dans le salon de la
-rue Herran. Il en entrait beaucoup.
-
-(Dans d’autres salons, j’ai vu d’autres enfants des deux sexes,
-accomplir les mêmes menues prouesses. Si l’Institut devait récompenser
-de si minces exploits, on devrait agrandir considérablement la bâtisse
-antique et solennelle qui fait l’ornement du quai Malaquais).
-
-Le précité docteur aimait la musique depuis que Saint-Saëns lui avait
-emprunté une pincée de pentamètres pour servir d’argument à sa _Danse
-macabre_, poème symphonique avec xylophone obligé, suggérant le bruit
-des squelettes entrechoqués: «Zig, et zig, et zag, la Mort en cadence».
-
-Il aimait également la poésie (je ne sais s’il aimait la médecine). Sans
-être aussi crevants que ceux de Léon Dierx... les seuls dont Mendès ne
-craignait pas de célébrer les discutables splendeurs, certain que nul ne
-pourrait les lire jusqu’au bout, les vers de Cazalis, signés «Jean
-Lahor», s’avéraient d’une beauté plutôt soporifique. Il fallait
-néanmoins feindre de les admirer, sous peine d’encourir les gronderies
-d’un vieil ami de la maison, qui lavait la tête des frigides trop lents
-à s’extasier.
-
-Lahor ni son grondeur ne nous rendaient heureux.
-
-Le jour que je l’amenai chez Cazalis, Raymond Roze ne manqua pas de
-flétrir, dos à la cheminée, l’ineptie du public parisien assez balourd
-pour n’avoir point compris, en 1872, la musique de l’_Arlésienne_. Il
-riait, croyant à une fumisterie, quand je lui disais que la faute
-incombait au compositeur.
-
-Rien de plus vrai, cependant! Une partition de scène trop réussie ne
-s’accommode pas de la demi-perception des auditeurs partagés entre la
-compréhension du dialogue et l’appréciation du décor musical: il
-faudrait des cerveaux fortement organisés pour opérer la dissociation
-nécessaire à l’intelligence du double texte, puis la synthèse permettant
-de goûter l’accord de ces éléments d’émotion.
-
---Roze, mon vieux Roze, répétais-je, soyez indulgent aux auditeurs
-simplistes du Vaudeville, pas fichus de recevoir simultanément dans
-l’oreille droite les «préciosités» (comme disait Reyer) de la prose
-d’Alphonse Daudet et, dans l’oreille gauche, les fines trouvailles
-harmoniques de Bizet. Contempler le Nord de l’œil gauche et le Sud de
-l’œil droit, ça s’appelle loucher; la première exécution de
-l’_Arlésienne_ n’aurait pu réussir que devant des gaillards atteints de
-strabisme auditif.
-
---Willy, old chap, vous êtes un phénoménal type, répondait Roze,
-imperturbable.
-
-Et il continuait à fumer sa pipe courte, bourrée d’un «navy-cut» qui
-sentait le pain d’épice.
-
-Souvent, il me demandait de le «tuyauter» sur Liszt, auquel il comptait,
-vaguement, que son ami consacrerait une volume «encore plus grosse» que
-celle de Bizet.
-
-... Liszt, je l’ai vu, trois ou quatre fois, pas davantage, mais Judith
-Gautier m’a souvent, très souvent, donné sur lui des détails qu’elle
-seule connaissait, détails si curieux que je n’ose les reproduire
-tous--par pudeur.
-
-Bonne Judith, que de confidences elle laissait ruisseler dans son petit
-appartement de la rue Washington, trop encombré de bibelots pour que la
-domestique osât le balayer à fond!
-
-Elle vivait là--au nº 39, je crois--en compagnie d’un hollandais
-amorphe, voix de chapon, barbe teintée d’acajou, le gros compositeur (?)
-Benedictus dont on n’entendait jamais une note de musique. Personne ne
-s’en plaignait.
-
-Chaque dimanche, autour de la table copieusement servie (mortadelle,
-loukoum, olives noires, ananas, pickles, anchois, sucreries variées), se
-serraient des dîneurs invités au hasard, je pense, ou qui s’invitaient
-eux-mêmes, peintres hongrois, boulevardiers anonymes, membres de
-l’Ambassade de Chine, certains assez décoratifs, d’autres remarquables
-par leurs décorations plutôt que par leur décorum, nombreux, en tous
-cas, à indigner Despréaux dont le sybaritisme exigeait que l’on fût à
-l’aise «assis en un festin». Parfois, Judith quêtait des renseignements:
-
---Dites donc, Willy, ce petit gros assis entre Paul Hillemacher et le
-comte François de Chevilly, qui est-ce donc?
-
---C’est la première fois que je vois sa bobine. Si vous interrogiez
-Benedictus?
-
---Mais c’est lui qui me l’envoie demander par la bonne! Autrement je ne
-vous en parlerais pas. Ça m’est tellement égal!
-
-Effectivement, tout lui était égal à cette femme de l’Islam, aux beaux
-yeux noirs inexpressifs, indifférente, indolente, noyée dans le gras
-fondu...
-
-Sa beauté, dont elle ne s’était jamais occupée beaucoup, les Anciens
-n’en parlaient qu’avec extase; sans relâche ils me récitaient le sonnet
-de Victor Hugo «Judith, nos deux destins sont tout près l’un de l’autre»
-si fréquemment que j’avais fini par le prendre en grippe.
-
- La mort et la beauté sont deux choses profondes
- Qui contiennent tant d’ombre et d’azur, qu’on dirait
- Deux sœurs, également terribles et fécondes,
- Ayant la même énigme et le même secret.
-
-Le dernier vers de ce premier quatrain, dirait-on pas de l’Henri de
-Régnier?
-
-Sur un mode plus badin c’est également à Judith Gautier que s’adressait
-«le Père» déplorant qu’elle eût refusé son invitation à dîner, pendant
-le siège de Paris (Noël 1870).
-
- Si vous étiez venue, ô Beauté que j’admire,
- Nous aurions fait ensemble un repas sans rival,
- J’aurais tué Pégase et je l’aurais fait cuire
- Pour que vous dégustiez une aile de cheval.
-
-D’ailleurs, l’hippophagie inspirait particulièrement Olympio s’il faut
-en juger d’après ce distique anxieux:
-
- Mon dîner me travaille et même me harcèle
- J’ai mangé du cheval et je songe... à la selle.
-
-Mais, de toutes ces poésies de circonstance, c’est à peine si
-l’indifférente Judith se souvenait.
-
-De son talent même--très réel--elle ne se souciait pas plus que du
-reste, écrivant sans effort des pages de belle tenue qui ne devaient
-rien aux leçons paternelles, car Théophile Gautier, elle me l’a répété
-souvent, lui avait donné, en tout et pour tout, ce conseil littéraire:
-«Ne commence pas deux alinéas de suite par le même mot, c’est laid à
-l’œil».
-
-Frantz Jourdain l’accusait de ne pas avoir «la moindre personnalité»;
-c’était peut-être vrai, après tout.
-
-A table, somnolente, son chat sur les genoux elle délaissait ses
-invités, toute à ses trois animaux favoris: une tortue mélancolique, un
-lézard aux digestions fantaisistes et M. de Clermont-Ganneau, membre de
-l’Institut, celui que voulait tuer Mme Myriam Harry (orientale
-vindicative qui salit ses anciens amoureux en bouquins lourdement
-autobiographiques), pour le punir d’avoir démasqué l’imposture du papa,
-plus érudit qu’honnête, dont elle était fière, un vieux juif enclin à
-vendre, en les affirmant très authentiques, des tiares et des manuscrits
-très chers, mais très faux, fabriqués par lui très habilement.
-
-Ses hôtes enfin partis, Judith Gautier ouvrait son «coffre à trésors» et
-me montrait des lettres de Richard Wagner, restées inédites, qu’elle
-aurait pu vendre au poids du radium... «Chère Judith, je me rappelle
-cette répétition de _Rheingold_ pendant laquelle j’ai gardé ta petite
-main dans les miennes tout le temps...»
-
---Vraiment, Judith, tout le temps?
-
---Dame, puisqu’il l’a dit, ce devait être vrai.
-
-D’une autre lettre, écrite pendant la composition de _Parsifal_, «Père
-né après son fils» j’ai retenu ceci: «Oui, oui, Parsifal va bien, mais
-ma robe de chambre en brocard d’or ne va pas du tout...» Suivaient
-d’innombrables détails vestimentaires.
-
-Judith énumérait les antipathies de Wagner: «Il avait horreur de
-Villiers de l’Isle Adam, entre autres, il affectait de le croire enragé,
-il grimpait aux arbres pour échapper à ses morsures, bouffonnerie dont
-le pauvre Villiers s’attristait...
-
---Est-il vrai qu’il détestait solidement Mendès?
-
---Ah! celui-là, n’en disons rien!
-
-Judith gardait une aversion inguérissable--elle, si bonne--pour ce
-Catulle qu’elle avait épousé, passant outre à l’intervention paternelle.
-
-Que n’ai-je retenu tout ce qu’elle m’a conté sur Liszt, pianiste
-hongrois ceinturé d’un sabre, polygame adulé, pécheur repentant entré
-dans les ordres, Liszt, dont l’étourdissante virtuosité masqua si
-longtemps un talent auquel, depuis peu (grâce à Ravel, Câlvocoressi et
-aux jeunes de ce groupe intelligent) on reconnaît d’ingénieuses
-recherches et d’étonnantes trouvailles.
-
-Malgré son culte pour Wagner, elle ne pouvait s’empêcher de reconnaître
-qu’il en usait cavalièrement avec l’auteur de la _Faust Symphonie_.
-
---Papa, gouaillait-il, ces verrues que tu as sur la figure c’est
-laid!... Tes femmes aimaient ça, autrefois?
-
-Liszt souriait, sans répondre.
-
-Un jour, on attendait, pour se mettre à table, le maître en train de
-composer. Un quart d’heure se passa. Une demi-heure. Cosima Wagner se
-dépensait en anecdotes, en considérations esthétiques, pour remplacer le
-gigot qui, sûrement, se racornissait à la cuisine.
-
-Brusquement, Wagner entre, les yeux flamboyants, le visage empourpré,
-encore tout plein du dieu:
-
---Papa, je viens de te chiper un motif pour mon Wotan, la, fa, ré, si,
-ré, ré, mi, fa (5 bémols, of course, ou deux dièzes).
-
---Je te remercie, Richard. Au moins c’est un thème de moi qui sera sûr
-de passer à la postérité.
-
-Cela fut dit si spontanément, avec un élan si convaincu, que Wagner, ému
-soudain, se jeta dans les bras de Liszt. Jolie scène touchante que les
-Allemands gâtèrent en l’applaudissant à grand fracas, comme au théâtre.
-Ah! peuple geschmacklos!
-
-De sa voix monotone, Judith rappelait aussi qu’appelé à l’asile de
-Charenton, dans l’espoir que sa musique réussirait à calmer certains
-sujets dangereusement agités, Liszt s’assit au piano, plaqua un
-accord... Des sonorités affreuses s’échappèrent... Un dément avait
-méchamment désaccordé l’instrument préparé pour l’illustre visiteur. En
-un instant, cette cacophonie surexcita jusqu’au délire la foule des
-aliénés qui se mirent à hurler de joie en dansant autour du virtuose
-interdit: «Liszt est fou! Liszt est fou!»
-
-Un de ceux qui gesticulaient et vociféraient était le frère aîné de
-Victor Hugo «Eugène, vicomte H...» écrivait le poète, qui tenait à lui
-donner ce titre auquel il n’avait aucun droit non plus qu’au blason des
-Hugo de Lorraine, également annexé par ce démocrate ami du panache,
-descendant, en réalité, de Joseph Hugo, menuisier à Nancy.
-
-... La dernière fois que je vis Liszt, ce fut à la Muette, où Mme Erard
-donnait en son honneur une grandissime soirée musicale, artistique,
-mondaine, d’ailleurs encombrée de politiciens qui n’avaient rien à y
-faire, depuis Jules Simon (gestes bénisseurs, mais sourire madré),
-jusqu’au duc de Broglie, arborant cet air désagréable que les reportages
-du _Gaulois_ qualifient «distinction aristocratique».
-
-On regardait beaucoup un vieux monsieur à figure ravagée, criblé de
-décorations au point qu’il ne pouvait remuer sans que l’on entendît sur
-sa poitrine un petit cliquetis d’ordres brinqueballants. Vu cette orgie
-de crachats étrangers, chacun le croyait un diplomate sud-américain. Le
-chroniqueur Scholl, les yeux pochés, les bajoues tombantes, regarda, à
-travers son monocle narquois, l’excessive noirceur du système pileux de
-l’inconnu qui, vexé, lui dit d’un air rosse:
-
---Vous ne rajeunissez pas, mon bon ami Aurélien.
-
---Que voulez-vous, gouailla le vieux Bordelais, nous noircissons, mon
-pauvre Vitu, nous noircissons.
-
-Atteint douloureusement par ce coup de boutoir, le critique dramatique
-du _Figaro_, pour se donner une contenance, effila d’un geste dégagé,
-mais imprudent, ses moustaches d’ébène qui, aussitôt, mâchurèrent son
-gant blanc de façon irrémédiable: il y eut des sourires. Le chauve
-Lamoureux, ravi, cessa de lancer des coups d’œil rageurs à son rival, le
-chevelu Colonne (prénommé Juda, non Edouard). Et Forain, qui portait
-toute sa barbe en ce temps-là, mâchonna «Musée de Teinture», ce qui fit
-rire aux larmes mon copain et collabo--mais oui!--Gabriel Pierné,
-blondin, l’air d’un baby.
-
-Pour l’achever, je lui répétai le mot tout frais de Chabrier, sur le
-compositeur de _Mignon_, qui, enfoui dans un fauteuil, considérait
-l’assistance en grimaçant comme s’il avait voulu mordre tout le monde:
-
---Il y a la bonne musique, il y a la mauvaise musique, et puis il y a la
-musique d’Ambroise Thomas.
-
-Immédiatement, la définition se mit à courir, comme le furet du
-Bois-Joli (exquise musique de Bréville) parmi les croque-notes présents
-qui, tous, s’en délectèrent, depuis cet inoffensif nègre blanc de
-Francis Thomé, jusqu’au long et solennel Benjamin Godard dont l’immense
-front romantique semblait sculpté par David d’Angers, mélodiste prolixe,
-pas méchant homme, mais crevant d’orgueil... Aujourd’hui Reynaldo Hahn
-cherche à nous convaincre que le sirupeux confectionneur de la Berceuse
-de _Jocelyn_ regorgeait de génie. Ce toqué sympathique d’Eugène
-d’Harcourt, déjà, s’y était essayé, sans succès.
-
-Angoissé, je me demandais si tous ces marchands de sons allaient
-fonctionner; mais, Dieu merci, trois seulement opérèrent. Ambroise
-Thomas, Gounod, Liszt, prirent place tour à tour devant le piano à queue
-(ce n’était pas un Pleyel). J’éprouvai une triple déception.
-
-L’auteur de _Mignon_ accompagna sec, dur, froid, l’inévitable «Elle ne
-croyait pas...», ténorisé par Talazac avec une telle vigueur que son cou
-s’enflait comme celui d’un boa avalant des lapins.
-
-Gounod lui succéda sur le tabouret tournant. Théâtral, la tête en
-arrière, la barbe en avant, les yeux au plafond, il attaqua la
-ritournelle de «Le soir ramène le silence...» avec un élargissement
-emphatique, un abus odieux de la pédale, une exagération de sonorité
-vraiment indécente.
-
-Tous ces défauts, Emile Ollivier, debout dans un coin, les signalait à
-ses voisins, frétillant d’une verve juvénile qui, chez ce sexagénaire,
-étonnait; je le vois encore, nez busqué, menton fort et tête de romain,
-il ne tarissait pas:
-
---Quel cabotinage! Ses poses extatiques, il les répète devant son
-armoire à glace. Vous allez voir, au contraire, la noble simplicité de
-Liszt, si éloigné de ce répugnant battage mystique...
-
-Et, tant que le chantre de _Faust_ se fit entendre, l’ancien commissaire
-de la République de 48 devenu ministre de Napoléon III le
-déchiqueta--d’un cœur léger.
-
-Enfin, Liszt s’avança, large et mince bouche en fente de tirelire dans
-une face osseuse, glabre, qu’encadraient, pareils à des planchettes de
-bois, deux paquets de cheveux plats obstinément rigides. Le comte de
-Franqueville, grand maître des cérémonies, annonça: «Le maître, mesdames
-et messieurs, va improviser une csarda».
-
-D’abord ses longs doigts décharnés errèrent sur les touches comme au
-hasard, hésitants, on eût dit découragés. Peu à peu, cependant, un thème
-se précisa, une plainte en sol mineur, relevée d’une altération plutôt
-prévue de la sensible. Et puis, de grands accords, s’envolèrent. Et puis
-des arpèges coururent sur le clavier, beaucoup d’arpèges, des bottes
-d’arpèges. Et puis ce fut tout.
-
-Emile Ollivier, pantelant d’enthousiasme, les yeux fulgurants derrière
-ses verres de lunettes larges comme des soucoupes, donna le signal des
-applaudissements qui éclatèrent, si violents, si prolongés, que les
-pendeloques du lustre s’entrechoquaient.
-
-Puis, désireux d’aérer son exaltation, il sortit brusquement dans le
-Parc de la Muette qu’il arpenta, silencieux, à longues enjambées,
-oubliant pour quelques minutes le mot malheureux qui avait écrasé
-définitivement sa fortune politique, le mot qui... n’oublions pas la
-chimie littéraire de Bergson... le mot qui semblable à la particule
-solide tombant dans une solution sursaturée, cristallisa ce que vingt
-ans d’Empire avaient soulevé de haines et de colères. (Je m’excuse de
-citer de mémoire).
-
-Tout remué par cette soirée musicale, je réintégrai sagement la maison
-paternelle pour me coucher dans mon lit virginal, mais, les nerfs en
-émoi, il me fut impossible de fermer l’œil.
-
-Bah! comme le disait Fauchois après avoir subi l’_Autre Nuit_ du fâcheux
-Arnyvelde:
-
---Une mauvaise nuit est bien vite passée.
-
-
-
-
-CHAPITRE X
-
-_Raoul Gunsbourg._--Son portrait par _Jules Lemaître_.--Il me réconcilie
-avec _Massenet_.
-
-
-Peu d’hommes ont soulevé autant de discussions, suscité autant de
-colères, et aucun, cependant, ne traversa la vie au milieu d’un plus
-brillant cortège d’inaltérables dévouements. Son existence est une
-perpétuelle légende à laquelle chaque jour ajoute un paragraphe, chaque
-mois un chapitre, chaque année un volume. On le déteste ou on l’aime, et
-souvent on éprouve à son sujet les deux sentiments à la fois. Telles des
-boutades dont fourmille sa conversation pittoresque semblent falotes
-tout d’abord, qui, à la réflexion, apparaissent pleines d’un profond bon
-sens, frappées au coin d’une observation sagace et précise...
-
-Ces 15 lignes, ne les trouvez-vous pas d’un style plus ferme que le
-reste de mon volume? Cela tient probablement à ce qu’elles sont de Jules
-Lemaître, auteur d’une étude «saisissante» consacrée à Gunsbourg
-«l’insaisissable», que j’ai retrouvée chez un fruitier de la Condamine,
-où elle enveloppait une poignée de gousses d’ail.
-
-Ce sauvé des aulx est le souverain artistique d’une principauté enclose
-dans les Alpes-Maritimes, plus célèbre qu’étendue, car elle mesure tout
-juste un kilomètre carré et demi de superficie et compte 22.956
-habitants et demi (le demi, c’est un cul-de-jatte).
-
-Dans une ville qu’en bonne justice on devrait nommer «Monte Gunsbourgo»,
-ce diable d’homme, comme l’appelait le bon gros Francisque Sarcey
-éberlué, ce diable d’homme déploie une activité qui déconcerte: levé à 7
-heures du matin (horreur!) il fait répéter jusqu’à midi chanteurs et
-instrumentistes de tout sexe et de tout pays: français, italiens,
-russes, anglais, patagons, il répand sur tous une averse d’indications
-tumultueusement polyglottes, car ce Roumain parisianisé parle toutes les
-langues connues, y compris le monégasque.
-
-Midi sonne. Gunsbourg oublie de déjeuner, s’engouffre en coup de vent
-dans l’atelier des décorateurs, chambarde leurs travaux, étouffe les
-protestations sous une avalanche de bons mots, réclame des projecteurs
-supplémentaires, rend fous deux ou trois électriciens, s’enferme pour
-composer une scène de son opéra en train (en train express), dicte douze
-lettres, lance vingt-quatre télégrammes, surveille minutieusement la
-représentation du soir, invite à souper, dans la grande salle de l’Hôtel
-de Paris, quarante personnes qu’il gave de détails succulents sur la
-cour de Russie et de caviar, également russe, également succulent.
-Enfin, il se couche, à 4 heures du matin. Et le lendemain, il
-recommence. Quand je le vois s’agiter de la sorte, sans s’accorder une
-minute de repos, je sue à grosses gouttes.
-
-Les médisants prétendent qu’il trouve encore le temps de se mettre en
-frais de coquetterie pour certaines artistes (pas les plus laides, bien
-sûr); lorsque cet infatigable faisait répéter _Ivan le Terrible_, ils
-chuchotaient, avec des clins d’œil renseignés que, dans son cabinet
-directorial... bref, ils l’appelaient «Divan-le-Terrible», ce qui
-divertissait prodigieusement l’intéressé, car il possède une bonne
-humeur inoxydable.
-
-Grâce à elle, il est toujours sorti sans encombre des discussions
-embrouillées, inextricables pour tout autre que lui, réellement
-impossibles à éviter quand des susceptibilités d’artiste et des vanités
-d’interprètes sont en jeu.
-
-Je me souviens d’une jolie «fille du Rhin» dont le grasseyement parisien
-me mettait en joie quand elle chantait «Albeuric»; elle se plaignait
-amèrement d’être étouffée par la ceinture dans laquelle la bouclaient
-les machinistes pour la balancer autour du roc où scintille l’or inviolé
-(fanfare en _ut_ majeur).
-
---Ça n’a rien à faire, m’sieur Gunsbourg, j’en ai marre, ce machin me
-serre si tellement que j’ai les flancs tout bleus.
-
---Hé bien, quoi, ma petite? Les flancs bleus sur la côte d’Azur, tu es
-dans la note.
-
-Désarmée, la parigotte déclara: «Ce rigolo-là, il est vraiment à la
-coule». Elle disait vrai.
-
-Il est assez «à la coule» pour rire des ingratitudes que sa bonté
-suscite, pour ne pas s’indigner quand un _m’as-tu-lu_, gorgé de ses
-bienfaits, parcourt les cafés en répétant aux joueurs de jacquet
-incrédules: «Rien d’étonnant à ce que les pièces de Gunsbourg
-réussissent, c’est moi qui les écris...»
-
-Sa charité sait trouver des truc ingénieux. Saint Vincent de Paul
-vaudevilliste! L’an dernier, au cours d’une conversation avec un antique
-gendelettres parisien, plus riche de souvenirs que de pécune, il lui
-dit, sur les terrasses de Monte-Carlo:
-
---Le surnom «Tanagra-double» date de 30 ans. Votre ami Willy en affubla,
-dans l’_Echo de Paris_, Sybil Sanderson qui venait de créer la _Thaïs_
-de Saint-Saëns.
-
---Vous voulez dire «de Massenet», cher maître!
-
---Du tout, c’est bien de Saint-Saëns. Protestez tant que vous voudrez,
-je suis sûr de ce que je dis.
-
---Mais...
-
---Je vous parie vingt-cinq louis contre cent sous que l’œuvre est de
-lui.
-
---Tenu!
-
-Le vieux journaleux retrouve ses jambes de vingt ans pour courir à la
-Bibliothèque, consulter la partition de _Thaïs_ sur laquelle s’étale,
-bien entendu, le nom de Massenet et la rapporte triomphalement à
-Gunsbourg, qui se mord les lèvres pour ne pas pouffer.
-
-Le pari immédiatement réglé, l’heureux gagnant s’en va, lesté d’un
-billet de cinq cents francs, conter à tout venant son aubaine, et il
-ajoute: «Tout de même, j’aurais cru le Patron plus au courant que ça de
-la musique contemporaine...»
-
-Je tiens l’anecdote de Massenet qui la narrait souvent, agité,
-ressemblant à la caricature tracée par Léon Daudet qui lui en veut
-toujours d’avoir piteusement emmusiqué _Sapho_ «la mine au vent, l’air
-inquiet, les cheveux plats rejetés en arrière, les mains dans les poches
-de son veston, mâchonnant toujours quelque chose qui finissait en
-compliment excessif...»
-
-Une dame qui avait le visage triangulaire et semblait, en 1900, au dire
-de la portraitiste Gabrielle Réval, «une adolescente plutôt qu’une jeune
-femme» bien qu’elle fût mariée depuis sept ans, a écrit de moi, pour
-blâmer ma mélomanie: «Il aime la musique comme une femme».
-
-Cette phrase est exacte, à condition de regarder «une femme» non comme
-un nominatif, mais comme un accusatif. Justement parce que je l’aimais,
-je bataillais--_in illo tempore_--contre l’engouement dont bénéficiait
-le truqueur de _Thaïs_, j’enrageais de voir César Franck s’user à donner
-des leçons de piano, tandis que la moindre mélodie de Massenet, éditée
-chez Heugel, lui rapportait autant de revenus qu’une ferme en Beauce. Et
-j’avais toujours réussi, quoique fréquentant plusieurs salons où l’on
-fêtait ce producteur trop heureux, à ne pas lui être présenté. Un soir
-cependant...
-
-La rencontre eut lieu au Palais de Monaco où le Prince Albert avait
-invité la presse parisienne, à l’occasion de _Don Quichotte_ que ce
-grand diable de Chaliapine venait de créer superbement, admiré de toutes
-les actrices présentes, depuis la haute et belle Paule Andral, jusqu’à
-la minuscule et affriolante brunette[8] qui scandalisa l’Hôtel de Paris
-en se crêpant le chignon avec sa cousine pour la possession d’un garçon
-d’ascenseur, _struggle for lift_.
-
- [8] Elle a, aujourd’hui, deux filles mariées, dont les corrects époux
- n’apprendraient pas sans embêtement les frasques de leur belle-mère.
- Qu’elle compte sur ma discrétion. Paix à ses gendres!
-
-Je ne me défiais de rien. Avec la soudaineté d’un cataclysme, Gunsbourg
-me précipita dans les bras de Massenet qui s’écria, avec un enthousiasme
-admirablement joué:
-
---Enfin! depuis le temps que je désirais vous connaître! Quelqu’un qui
-va être encore plus heureux que moi, c’est Lucy Arbell.
-
-J’aurais préféré ne pas la voir, car, en bonne justice, cette Dulcinée
-caverneuse ne pouvait m’être très reconnaissante d’avoir écrit dans
-l’_Echo de Paris_: «On dirait qu’elle chante dans un verre de lampe».
-Mais le moyen de résister! Le compositeur et Gunsbourg me charrièrent
-vers le canapé où chacun portait à la triomphatrice sa gerbe d’éloges;
-Massenet s’écria, non sans emphase:
-
---Chère amie, je vous présente le critique musical le plus érudit, le
-plus impartial, le plus...
-
-Il y eut un froid. Plusieurs anges passèrent. Lucy Arbell me regardait
-profondément. Enfin elle me tendit la main, disant avec une simplicité
-assez touchante:
-
---Monsieur, vos articles m’ont fait quelquefois pleurer.
-
---Pleurer? (intervint Massenet, gesticulant). Pleurer! Ces larmes, mon
-cher Willy, sont un juste hommage rendu à votre prose toujours
-émouvante...
-
-Devant cette prestesse rusée, l’actrice haussa légèrement les épaules et
-ne put s’empêcher de rire. J’en fis autant. Et Gunsbourg, avec un clin
-d’œil gamin à mon adresse, s’esclaffa plus fort que nous deux.
-
-La réception terminée je m’en fus, tout seul avec mes pensées, regarder
-sur la Méditerranée aux brisures sans nombre les coulées d’argent que
-versait la lune. Raoul vint me rejoindre et me dit en riant:
-
---Il y avait longtemps que je voulais vous réunir, vous et Massenet.
-Vous êtes tellement faits l’un pour l’autre!
-
-Je ne trouvai rien à répondre et je remontai, tout pensif à travers ces
-jardins de féerie où la luciole étincelle, où le rossignol s’égosille,
-paysages irréels, faits, dirait-on, pour illustrer l’Evangile de
-l’Enfance du Sauveur dont je pense que l’amusant latin mignard doit
-agacer Paul Cazin, père de Décadi et fervent de la Vulgate: _Jesus per
-sylvam ibat oblectatus cicendularum luce atque lusciniolarum cantu_...
-
-
-
-
-CHAPITRE XI
-
-_La Revue bleue._--Le fantaisiste _Jacques du Tillet_, le caustique
-_Vandérem_, le bon _Jules Lemaître_ et le perfide _Anatole
-France_.--_Lotte_ et ses amis.
-
-
-En ce temps-là (1890), la _Revue Politique et Littéraire_ accordait
-volontiers l’hospitalité aux débutants. Son directeur, le doux Henri
-Ferrari, un peu braque, rêveur, très accueillant aux jeunes, m’insérait
-des Nouvelles percheronnes, dont le mérite ne dut jamais troubler le
-sommeil du peintre attitré de la Normandie, Guy de Maupassant. Vandérem
-se réservait le Midi. Il publia le récit délicieusement ironique d’une
-randonnée conduite à travers la Provence par Mariéton, félibre lyonnais
-auquel ses concurrents trouvaient du talent sur lou rasoir; il
-esquissait les pittoresques Arlésiennes attablées devant l’or des
-bouillabaisses: «le coup d’_ail_ était inoubliable». Jacques du Tillet
-ne quittait pas Paris.
-
-Où est-il, à présent? Ses romans ont disparu; récits narquois, d’une
-mondanité sans snobisme (comme ceux de MM. de Comminges et François de
-Bondy) on ne les voit plus aux étalages et seul, Léon Treich qui,
-semblable à Kundry, sait beaucoup de choses et ne ment jamais, pourrait
-dire ce qu’ils sont devenus.
-
-Sans avoir jamais suivis les cours de simplicité du fantaisiste qui
-enseigne à forfait l’art d’écrire... «Albalat! Albalat! Albalat! Morne
-plaine!...» il savait également se garer de l’écholalie romantique dont
-l’odieux La Jeunesse n’a pas emporté, malheureusement, le secret dans sa
-tombe.
-
-Critique dramatique de la plus régalante impertinence, il jugeait les
-productions du théâtre contemporain selon un critérium immuable dont la
-simplicité m’enchantait.
-
-Si les pièces ressemblaient à celles de Meilhac et Halévy, du Tillet
-stigmatisait ces éhontés pastiches.
-
-Si les pièces ne ressemblaient pas à celles de Meilhac et Halévy, du
-Tillet les trouvait exécrables et ne l’envoyait pas dire à leurs
-auteurs.
-
-L’imprimeur Chamerot[9] mettait à notre disposition, comme bureau de
-rédaction, une salle nue et triste, où nous étions très gais. Un jour,
-entrant là, je vis se lever un petit monsieur maigriot, voûté, figure
-irrégulière et expressive; délaissant les épreuves qu’il corrigeait, il
-darda sur moi des yeux où scintillait de la malice derrière un lorgnon
-mal assujetti, puis, fourrageant sa barbe blondasse plantée à la diable,
-il déclama, d’une voix douce, singulièrement prenante, ce quatrain que
-je venais de publier dans le _Journal Amusant_:
-
- [9] Un galant homme, mais qui ne m’aimait guère, parce qu’il avait
- épousé une fille de Mme Pauline Viardot et les rancunes de la mère,
- dont j’avais apprécié les tardives exhibitions artistiques avec peu
- d’enthousiasme.
-
- La mine est là, béante; un champ qui la domine
- Glisse et s’abîme avec fracas.
-
-MORALE
-
- Garde-toi, tant que tu vivras,
- De jucher les champs sur la mine.
-
---Aussi vrai que je me nomme Jules Lemaître, ajouta-t-il, depuis que
-j’ai lu cette fable, j’ai compris la vérité d’un alexandrin qui,
-jusqu’alors, m’avait semblé entaché de quelque exagération: «L’apologue
-est un don qui vient des Immortels».
-
---Cher maître, répliquai-je, puisque je lui dois le plaisir de faire
-votre connaissance, je dirai, avec l’ampleur du robespierrot Floquet:
-«Vive l’apologue, Monsieur!»
-
-Et nous nous serrâmes les mains, componctueusement.
-
-Quel être délicieux! Les intransigeants de la littérature avancée
-l’exécraient. Huysmans, qui ne lui pardonnait pas les railleries
-érudites déchiquetant _A rebours_, grommelait: «C’est un normalien de la
-plus dangereuse espèce, celle qui a l’air de comprendre quelque chose».
-Eugène Morel, pourtant le meilleur fils du monde, le surnommait
-grincheusement «Jules Petit Maître». Un troisième lettré, Félicien
-Champsaur, lui lançait des injures de fort calibre. Je ne l’en gobais
-que davantage.
-
-Parmi les gens de lettres arrivés, en butte aux sollicitations des
-arrivistes, les uns--l’immense majorité--se renferment dans ce que l’on
-est convenu d’appeler «leur tour d’ivoire», traduisez: dans une commode
-indifférence qui respire l’égoïsme... et le fromage de Hollande.
-
-D’autres embrassent leurs jeunes rivaux, mais pour les étouffer. C’est
-la façon du «Président de la République littéraire des Pingouins», comme
-André Rouveyre (portraitiste désavoué par Mme Catulle Mendès) baptise le
-venimeusement douceâtre Anatole France. Ce stratège machiavélique aux
-instincts bas, dont Gide regrettait, il y a quinze ans, que certains
-imprudents voulussent faire «un écrivain considérable» a toujours aimé
-X... contre Y...; il feignit d’admirer Verlaine, son «Choulette», dans
-le seul dessein de démolir François Coppée, très malade, très courageux,
-très dignement revenu à la foi de sa jeunesse «Anus Dei», sifflaient les
-voyous. Et lorsque avec la connivence de sa protectrice, Mme de
-Caillavet, née Lippmann, il exalta Moréas (qu’il méprisait), ce fut pour
-rendre fou de rage Leconte de Lisle (qu’il haïssait).
-
-Jules Lemaître, lui, recevait les visiteurs à cœur ouvert, la bourse
-ouverte, dispensant avec la même bonté familière des conseils à Pierre,
-de l’argent à Paul, sans compter jamais sur de la reconnaissance. Il
-n’avait pas attendu cette fripouille vocifératrice de Léon Bloy pour
-savoir ce que c’est qu’un «mendiant ingrat».
-
-Quand on est vraiment bon, note Trébla, on ne se refait pas, on se
-laisse... refaire.
-
-Un tapeur, trop connu dans les salles de rédaction, trouva ceci pour
-l’attendrir:
-
---Cher Maître, je vous demande aujourd’hui une somme plus forte que
-d’habitude; c’est de cent francs que j’aurais besoin, parce que... je
-vais me marier.
-
---Voici cinq louis, pour acheter un bouquet de fleurs d’oranger.
-
-Parfait.
-
-L’uomo deliquente se retire, tout heureux et tout aise d’avoir «eu» le
-«cavé». (Il faudra que je demande à Francis Carco, spécialiste, si ces
-expressions de jadis s’entendent encore).
-
-Pendant qu’il redescend, Jules Lemaître laisse tomber, du haut de
-l’escalier, ce paternel avis:
-
---Dites donc, cher confrère, maintenant que vous avez l’argent, ne vous
-croyez pas obligé de vous marier pour ça...
-
-Débutant de lettres qui me lis, des vieux que nous servions connais la
-différence: l’avaricieux Anatole, le jour qu’il avança trente francs à
-l’auteur du _Livre de Monelle_, en fit confidence, sans retard, à son
-Egérie «la bonne Sous-France», bien sûr qu’elle répandrait l’histoire
-dans tout Paris, avec ce correctif tartufiant: «N’en parlez pas... Cela
-pourrait désobliger ce pauvre Marcel Schwob que M. France et mon mari
-aiment beaucoup.»
-
-... Lorsqu’on exhuma des palimpsestes les tableautins d’Hérondas, je
-raffolai tout de suite de ce Théocrite populacier dont les _Mimes_ nous
-ont restitué une antiquité délicieusement familière que le classicisme
-artificiel et gourmé des professeurs ne soupçonnait pas. Ses «scazons»
-me ravissaient, alertes, pittoresques, çà et là scabreux--ô le dialogue
-effronté des jolies acheteuses (des veuves je suppose), marchandant chez
-le vendeur de bibelots en cuir l’objet de leurs convoitises,
-l’Ersatz![10] Par malheur, la prose de Quillard, maladroitement rigide
-et les approximations d’Almereyda, d’une élégance académique si floue,
-justifiaient le dicton italien: «Traduttore, traditore.» J’aurais voulu
-décider Lemaître à nous donner une translation réunissant la pénétration
-du texte; le parfum antique, toutes les qualités dont manque
-douloureusement le «Satyricon» défiguré avec tant de sans-gêne
-anachronique par la collaboration dégradante de Laurent Tailhade; je le
-prêchai longtemps, dans son studio de la rue d’Artois où, enveloppé
-d’une robe de bure--l’air d’une illustration pour le Roman du Renard--il
-m’écoutait avec une attention moqueuse, puis:
-
- [10] M. Reinach crut d’abord qu’il s’agissait d’une sorte de chapeau;
- mais il se rendit compte, par la suite que le _baubôn_ ne se mettait
- pas sur la tête.
-
---Méprisez-moi, mon bon Willy, mais toutes ces machines-là, je trouve
-que ça ne vaut pas Courteline.
-
-Ce disant, il se frottait les mains, avec cette onction de séminariste
-dont jamais il ne se défit exactement, les yeux si rieurs que je
-ronchonnai, exaspéré par cette gaminerie irréductible:
-
---Vous ressemblez à un vieil enfant de chœur tout fier parce qu’il a
-liché le vin des burettes!
-
- *
-
- * *
-
-La politique, un temps, l’attira, ou mieux le désir de répandre des
-opinions saines, de purifier l’atmosphère des partis, de prendre contact
-directement avec le suffrage universel, de devenir le _deus ex machina_
-qui, sur le terrain électoral fait la pluie... et le votant. Il
-multiplia les conférences. Il créa, par toute la France, une agitation
-féconde. Paul Acker qui l’accompagna quatre mois dans ses exténuantes
-tournées nationalistes, m’a souvent conté avec quel courage insouciant,
-voire amusé, il affrontait les plus brutales contradictions, indifférent
-aux huées, comme aux ruées, des adversaires politiques tentant
-d’escalader la tribune, et même aux cailloux que lui lancèrent, à
-Belfort, des filles à soldats excitées par une poignée de juifs
-allemands naturalisés de la veille...
-
-(Sur ce sujet, il ne tarissait pas, le brave petit Acker, lorrain doux,
-fin et têtu. Quand il bachotait à Sainte-Barbe, j’étais son
-correspondant, je l’aimais beaucoup. La guerre l’a pris...).
-
-Malgré les succès qu’elle lui valait, je maintiens que la Politique
-n’était pas le fait de Jules Lemaître.
-
-Un matin, à neuf heures, son domestique me téléphona que «Monsieur me
-priait de passer chez lui, d’urgence». J’envoyai Monsieur au diable, _in
-petto_. Neuf heures! Moi qui noircissais du papier de minuit au lever du
-soleil, je trouvai la convocation saumâtre. Enfin! Cocher, 29, rue
-d’Artois.
-
-Je vis le coquet appartement de l’écrivain encombré d’hommes politiques;
-il y avait des électeurs dans tous les coins: il y avait, dans
-l’antichambre, une délégation des bouchers réactionnaires de la Villette
-(tout dévoués au comte de Sabran-Pontevès); il y avait Mme Barillier,
-femme du louchebem nationaliste, hypnotisée par un gigantesque
-phonographe qui vomissait des allocutions patriotiques panachées de
-_Marseillaise_. Au milieu de ces gens manifestement étrangers à toute
-littérature, Lemaître circulait souriant, actif, fort à l’aise.
-
-Après qu’il m’eut, en trois minutes, expliqué ce qu’il désirait de moi,
-je ne lui cachai pas ma stupéfaction de le voir dans un pareil milieu, à
-cette heure imprévue:
-
---J’étais convaincu que vous aussi, comme tous les couche-tard, vous
-n’étiez pas, avant midi, en pleine possession de vos facultés
-intellectuelles.
-
---Bien sûr, mon bon Willy, bien sûr que je ne l’ai pas, cette pleine
-possession dont vous parlez si élégamment! Je serais fort empêché, avant
-les œufs à la coque et la côtelette de mon déjeuner, d’écrire trois
-lignes honorablement rédigées... C’est pourquoi, me sentant
-indéniablement pâteux, je reçois, non des lettrés, mais des gens qui se
-passionnent pour ou contre le gouvernement.
-
---C’est plus prudent. Et, dites-moi, malgré l’heure matinale, votre
-intelligence est suffisamment désembrumée pour comprendre tous ces
-politiciens?
-
---Comment donc! (_Un rire silencieux plissa son visage_). Ils me
-trouvent subtil!
-
- *
-
- * *
-
-Lors des premières excursions qu’en bon provincial à peine débarqué dans
-la Capitale il ne manqua pas de faire au Chat Noir--terra
-incognita--Lemaître entendit fréquemment parler d’une célébrité
-montmartroise «Lotte» et souhaita la connaître.
-
-Je pus «contenter son caprice» comme barytonne l’obligeant
-Méphistophélès gounodien, car je voyais souvent cette originale gamine
-qui habitait rue Bochard de Saron, tout près du vieux compositeur
-pianophobe Reyer, un appartement si étroit que, pour passer la manche de
-mon veston, j’étais obligé d’ouvrir la fenêtre.
-
-Comme celles du Nil, les origines de Lotte s’enveloppaient de mystère.
-Elle se prétendait fille non de son père légal, le citoyen K. (condamné
-après la Commune pour avoir obligeamment signé des articles incendiaires
-dont le prudent Cournet préférait ne pas s’avouer l’auteur), mais de
-Jules Guesde, ou peut-être de Massenet, «pas le musico, pas le gendarme
-non plus, un troisième frère «de Marancourt» qui était impresario dans
-l’Amérique du Sud, avec des manchettes en dentelles».
-
-Frimousse de gavrochette, de beaux yeux toujours en ignition, un nez
-folâtre, une bouche passionnée, cette fillette, d’une impulsivité
-redoutable, passait du rire aux larmes dans la même seconde; rosse à
-l’occasion, quoique foncièrement bonne, l’imprévu drôlatique de ses
-réflexions amusait le délicieux Georges Auriol, le candide et beau Poiré
-dit Caran d’Ache, Alphonse Allais dont cependant la tête de cheval
-triste ne se déridait pas facilement, bref toute la bande de peintres et
-de littérateurs mise en coupe réglée par l’exploiteur Rodolphe Salis,
-seigneur de Chatnoirville-en-Vexin.
-
-Pour satisfaire la curiosité de Lemaître, on organisa un dîner dans je
-ne sais plus quelle guinguette montmartroise. Trois ou quatre amis,
-beaucoup de hors-d’œuvre, du Vouvray et pas le moindre protocole.
-
-Tout de suite, Lotte se manifesta très Lotte:
-
---Une veine que j’ai pu calter sans que le pied me voie...
-
---Le pied? interrogea Lemaître, ami des précisions.
-
---Mon père, quoi!
-
-Déjà elle fronçait ses sourcils irritables. On expliqua rapidement au
-noble étranger que la jeune personne usait d’un vocabulaire quelque peu
-spécial: son père, c’était le «pied» ou le «jeune prince», selon
-l’occurence; sa maman: «Rozembach»; Salis: «le Pou»; moi: «Kiki». Il
-suffisait d’être prévenu.
-
-Alors, le psychologue du _Pardon_ et de l’_Aînée_ posa quelques
-questions:
-
---Mlle Lotte, j’ai entendu parler de vous par votre amie Alberte, une
-blonde oxygénée qui, après avoir figuré quelques semaines aux Variétés,
-s’adonne présentement, sauf erreur, à la galanterie.
-
---La «ga...» quoi! La galanterie? Ya erreur! La seule Alberte que je
-connais, elle fait la grue.
-
---C’est bien ce que je voulais dire.
-
---Hé! ben, alors, dites-le... Oui, je la connais, même qu’elle m’avait
-invitée à dîner ce soir avec elle, ma sœur Marianne Ducroquet et son
-type dans une boîte chic.
-
---Combien nous regrettons de vous avoir privée de...
-
---Oh! Ne vous en faites pas! Je déteste quand elle m’emmène dans les
-grands restaurants parce que (_baissant la voix_), c’est une typesse qui
-sait pas se tenir.
-
---Vraiment?
-
---Oui! Des fois elle «chauffe» les couverts.
-
---Elle chauffe?... J’ignorais ce raffinement, confessa Lemaître.
-
---Elle les chauffe, je veux dire qu’elle les «poisse».
-
---Un peu de moiteur aux mains, sans doute? suggéra le futur académicien,
-qui ne soupçonnait pas tant de synonymes du verbe «voler».
-
-Lotte ne jugea pas ce _minus habens_ digne d’une réponse. Elle me lança
-un coup d’œil chargé de noirs reproches:
-
---Hé ben vrai, Kiki, toi qui prétendais que ton copain était très
-intelligent! Mais il ne comprend rien de rien! Comme gourdée, il n’en
-craint pas...
-
-Et ce fut ainsi tout le long de cette soirée dont Lemaître, tour à tour
-héros et victime, m’affirma souvent qu’elle restait parmi ses souvenirs
-de choix.
-
-A la longue, cette «fille sauvage» finit par se polir un peu au contact
-de gens qui, à son grand étonnement, pouvaient vivre autre part que sur
-la «Butte». Le poète Edmond Haraucourt était de ceux-là. Enthousiasmé
-des réparties de Lotte, voulait-il pas la présenter à Waldeck-Rousseau!
-Je lui conseillai de la mener plutôt au Musée de Cluny (qu’il conserve)
-et dont les vénérables ceintures de chasteté avaient plus de chance
-d’intéresser Lotte qu’un profil ministériel.
-
-Le Goffic, armoricain trop modeste, aussi rempli de bonté que de talent,
-s’intéressa, lui aussi, à Lotte, fraternellement, l’emmenant en Bretagne
-quand le cafard la travaillait trop dur... Aussi bien, c’était la
-compagne de voyage rêvée, admirant tout paysage nouveau, insensible à la
-fatigue, contente de tout. J’ajoute que, d’instinct, elle possédait des
-délicatesses physiques et morales que bien des donzelles gonflées de
-prétentions n’apprennent qu’à l’usage. Ce n’est pas elle qui aurait
-jamais écrit, comme le fit Dora Musi (avant de connaître la gloire au
-cinéma): «Mon aimé, quel dommage que tu ne sois pas venu! Je m’étais
-justement fait les ongles des pieds...» Lotte s’acquittait de ces soins,
-sans en parler, même quand elle n’attendait personne.
-
-Pauvre petite déséquilibrée! Une après-midi de novembre, la pluie
-faisait rage; Lotte écrivit fébrilement sur une grande feuille de papier
-écolier qu’elle posa bien en évidence au milieu de la table de la salle
-à manger: «Quand il lansquine pareillement, c’est incroyable ce que tout
-me dégoûte.»
-
-Son porte-plume lui ayant taché d’encre le médius, elle se lava
-soigneusement les mains, ses jolies mains étroites et longues.
-
-Puis elle appuya contre sa tempe droite le canon d’un petit revolver et
-se tua, net.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII
-
-Les nègres.--Les homosexuels.--A bientôt!
-
-
-J’aurais encore beaucoup à dire. Pourquoi faut-il que le papier coûte si
-cher?
-
-Il me reste à traiter--c’est bien mon tour--la question des «nègres» sur
-laquelle Louis Thomas a écrit des choses très justes et Edouard Keyser
-de malveillantes âneries. L’omniscient Léon Treich a malicieusement
-insinué que je devais détenir des pièces intéressantes. En effet. Les
-nègres (je n’englobe pas dans cette dénomination mon vieux Curnonsky,
-humoriste profond, collabo inappréciable), les nègres, je m’en suis
-servi, mais j’ai servi aussi de nègre. Maintes fois.
-
-Sur le cas Anatole France, le miséricordieux J.-J. Brousson n’a pas
-voulu tout raconter. A l’article de l’_Eclair_ (24 novembre 1924) que
-les lettrés devraient conserver dans leurs archives, des révélations
-viendront s’ajouter touchant les pièges tendus par «Madame» aux habitués
-de l’avenue Hoche qu’elle jugeait utile d’évincer; pourquoi ne pas
-publier également certains détails montrant l’avarice du Maître? O le
-voyage en Italie que fit, sous sa conduite le jeune ménage de
-Caillavet... il était jeune, alors!
-
-(Pour avoir publié d’indiscrets ragots sur Anatole France en pantoufles,
-J.-J. Brousson fut traité dans l’_Ere Nouvelle_, par Pioch, d’écrivain
-«excrémentiel... d’une infamie assez vile pour faire baver de dégoût les
-cloportes eux-mêmes». Mais ce sont les risques du métier. Un autre
-francophobe, M. René Johannet, s’en est tiré à meilleur compte.)
-
-On m’a demandé des précisions, je les fournirai, sur mon premier
-mariage, mon premier divorce, mon second mariage, mon second divorce,
-(_à suivre_)...
-
-Théodore de Banville, Emile Faguet, Toulet, Rachilde, etc., sans oublier
-Guillaume Apollinaire qui m’écrivit des lettres précieuses, j’aimerais
-leur consacrer des pages, et à d’autres hommes, et à d’autres femmes, et
-à des hommes-femmes. Ces derniers, je ne les raterai pas.
-
-Blessés par la préface de l’_Ersatz d’amour_, certains d’entre eux m’ont
-attaqué, (par derrière, of course). Pourquoi ne pas mettre au jour les
-manigances d’un pianiste en ébullition toujours effervescent comme une
-bouteille d’eau Perrier, accoutumé à «tripuder»--ô lord Hantayad--sur un
-instrument qui ne sort ni de la maison Pleyel ni de l’ordinaire.
-Devrait-il point faire meilleur usage de ses dix doigts?
-
-Une coquine qui se targue, en sirotant son Cinzano, de préférer, à la
-musique, les lettres (surtout la dix-septième, je pense), s’est permis
-d’écrire dans une feuille de chou--ou de rose--confidentielle: «M.
-Gauthier de (_sic_) Villars a expérimenté les pipes de touffiane avant
-d’écrire _Lélie fumeuse d’opium_; pourquoi n’aurait-il pas procédé à des
-expériences lui permettant de documenter son _Ersatz d’amour?_ J’indique
-sans le développer, ce thème...»
-
-Tu as raison, gâcheuse. Ce n’est pas ton affaire, le thème; tu es plutôt
-fait pour l’inversion. Mais ne me nomme pas Gauthier _de_ Villars, je
-n’ai aucun besoin de ta particule.
-
-Où irions-nous, si un auteur ne pouvait, sans encourir le soupçon,
-décrire d’autres mœurs que les siennes propres (entendez «propres» comme
-il faut)? André Gide n’aurait pu donner son inoubliable _Saül_
-immoraliste entiché d’un harpiste adolescent, ni Binet-Valmer l’émouvant
-_Lucien_, son chef-d’œuvre; ni Rachilde tant de peintures dont Retté
-déplore «l’amoralité totale»; ni Birabeau sa _Débauche_ au dénouement
-paradoxal; ni «ni notre précieux pasticheur» Abel Hermant, pour parler
-comme M. Martin du Gard, ses esquisses d’homoérotes anglo-saxons qui
-eussent séduit Walt Withmann; ni Fazy la _Nouvelle Sodome_ dont les
-révélations firent sortir de ses gonds la Sublime Porte; ni Marcel
-Proust ses réquisitoires minutieux et compacts; ni Mme Colette certain
-personnage de cette _Ingénue libertine_ dont ses biographes, Keller et
-Gautier aussi vaseux que le Marcel Sauvage, chirurgien des roses et
-brouteur de chardons, blâment le prétendu «pathos sentimental»; ni
-Francis de Miomandre ses _Petits messieurs_ évoluant, poudrerisés,
-autour de don J’aime; ni Carco son _Jésus-la-Caille_ qui, habitué des
-fumeries suspectes, tire sur le Bambou.
-
-Je ne fais que mentionner, faute de place, Anquetil, terriblement
-documenté; le sinologue qui se complaît aux chinoiseries
-invraisemblables de _Bijou-de-Ceinture_, dont la publication valut au
-_Mercure de France_ quelques désabonnements pudibonds; Henry Ner,
-verbeux; Henry Marx, crâneur; le mièvre Essebac (anagramme de Bécasse)
-et sa cargaison de petits bouquins peureusement antiphysiques; le
-docteur (?) Agrippa dont la _Première Flétrissure_, il y a vingt ans, se
-vendait presque autant que les mornes _Lettres d’un Frère à son élève_;
-enfin Manoel et Bénito, les deux associés sud-américains en train de
-fabriquer un roman à clef où se retrouveront leurs amis, comme eux
-«pédérastas».
-
-En ce qui me concerne, jamais je ne serai la proie de la pieuvre
-Homosexualité, dont je méprise les... tentacules. Vieux tireur
-impénitent, pourquoi changerais-je mon fusil de pôle? La Femme vaut
-encore mieux que l’Ersatz. Je ne prétends pas qu’elle vaille grand
-chose.
-
-Nous nous reverrons, gens de bien. Mon prochain volume paraîtra bientôt.
-Un proverbe qui n’est pas emprunté au bagage psychologico-culinaire de
-M. Rouff, styliste génevois, assure que «la vengeance et le veau doivent
-se manger froid». Ma vengeance ne perdra rien pour attendre.
-
-Les veaux non plus.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-INDEX ALPHABÉTIQUE DES NOMS CITÉS DANS CET OUVRAGE
-
-
- ACKER Paul
- ADAM Mme
- ADAM Paul
- AIMARD Gustave
- AJALBERT Jean
- ALEXIS Paul
- ALLAIS Alphonse
- ALMEREYDA
- ANDRAL Paule
- ANET Claude
- ANQUETIL Georges
- APOLLINAIRE Guillaume
- ARBELL Lucy
- ARÈNE Paul
- AUBIER Fernand
- AUREL Mme
- AURIC Georges
- AURIOL Georges
-
- BARBEY D’AUREVILLY
- BARRÈS Maurice
- BELLAIGUE Camille
- BÉRAUD Henri
- BERGSON
- BINET-VALMER
- BLANCHE Jacques
- BORDEAUX Henry
- BONNAT
- BONDY François de
- BOUCHOR Maurice
- BOURGET Paul
- BRACKE
- BROUSSON
- BROGLIE
- BRUNEAU
- BUSNACH William
-
- CAILLAVET de
- CAMONDO Isaac de
- CARCO Francis
- CARLIER Madeleine
- CARRIÈRE Eugène
- CAZALS
- CAZALIS
- CAZIN Paul
- CÉARD Henry
- CHABRIER
- CHALIAPINE
- CHAMPSAUR Félicien
- CHARPENTIER Gustave
- CHAUSSON Ernest
- CLAUDEL Paul
- CLERMONT-GANNEAU
- CLARETIE Jules
- COCTEAU
- COLETTE
- COLONNE
- COMMINGES
- COPPÉE François
- CORDAY Michel
- CORNEAU André
- COURTELINE
- CROISSET Francis de
- CURNONSKY
-
- DALCROZE Jacques
- DARZENS Rodolphe
- DAUDET Alphonse
- DAUDET Léon
- DEBUSSY
- DEFFOUX
- DEKOBRA
- DEGAS
- DELAFOSSE
- DELARUE-MARDRUS Lucie
- DELPIT Albert
- DESCAVES Lucien
- DIERX Léon
- DIVOIRE Fernand
- DOLENT Jean
- DORCHAIN
- DOUMIC
- DRANEM
- DROUET Juliette
- DUBUFE Guillaume
- DUJARDIN Edouard
- DUVERNOIS Henri
-
- ESPARBÈS Georges d’
- ESTAUNIÉ
-
- FARRÈRE Claude
- FAUCHOIS René
- FÉNÉON Félix
- FERRARI Henri
- FEUGÈRE
- FORAIN
- FORT Paul
- FRANCE Anatole
- FRANCK César
- FRANCK Paul
- FRANC NOHAIN
-
- GARDEN Mary
- GAUTIER Judith
- GÉRARD Lucy
- GIDE André
- GOUNOD
- GUESDE Jules
- GUNSBOURG
- GYP
-
- HAHN Raynaldo
- HALÉVY Ludovic
- HARAUCOURT Edmond
- HARCOURT Eugène d’
- HÉBRARD Adrien
- HEREDIA José Maria de
- HERMANT Abel
- HÉROLD Ferdinand
- HERRIOT
- HUMBERT Ferdinand
- HUYSMANS
-
- INDY Vincent d’
-
- JACOB Max
- JEAN-BERNARD
- JONCIÈRES
- JOUVE
-
- KAHN Gustave
- KEYSER Edouard de
- KIPLING
-
- LAMOUREUX
- LE GOFFIC
- LEMAITRE Jules
- LEGRAND Maurice
- LICHTENBERGER André
- LISZT
- LORRAIN Jean
- LOTI Pierre
- LOTTE
- LOUYS Pierre
-
- MAGNARD Albéric
- MALLARMÉ
- MARSAN Eugène
- MARSOLLEAU
- MALHERBE
- MARTINET
- MARX Henry
- MASSON Frédéric
- MASSON Georges-Armand
- MASSENET
- MARTIN DU GARD
- MATHEY
- MAURI Rosita
- MAUCLAIR Camille
- MAUPASSANT Guy de
- MAURRAS Charles
- MENDÈS Catulle
- MÉRY Jules
- MICHAEL Ephraïm
- MILLE Pierre
- MIOMANDRE Francis de
- MONTÉGUT
- MONTFORT Eugène
- MORÉAS
- MOREAU Gustave
- MOREL Eugène
- MORENO Marguerite
- MORICE Charles
- MORTANE Jacques
- MULLER Charles
- MUSI Dora
- MYRIAM HARRY
-
- NER Henry
-
- OLLIVIER Emile
-
- PELLETAN Camille
- PICARD Gaston
- PIERNÉ Gabriel
- PIOCH Georges
- POIRÉ
- POLAIRE
- PORTO-RICHE
- POTTECHER Maurice
- POUGY Liane de
- POULENC
- PRÉVOST Marcel
- PROUST Marcel
- PSICHARI
-
- QUILLARD Pierre
-
- RABELAIS
- RACHILDE
- RAMEAU Jean
- RADIGUET
- RAVEL
- RAYNAUD Ernest
- REBOUX Paul
- RÉGNIER Henri (de)
- RENARD Maurice
- RENARD Jules
- RETTÉ
- RÉVAL Gabrielle
- REYER
- RICHEPIN
- RIVIÈRE Jacques
- ROLLAND Romain
- ROSNY
- ROSTAND Edmond
- ROTHSCHILD Willy (de)
- ROUSSEL Raymond
- ROUVEYRE André
- ROZE
- ROINARD Paul-Napoléon
-
- SAINT-POL ROUX
- SAINT-SAENS
- SANDERSON Sybil
- SARCEY Francisque
- SCHOLL
- SCHWOB Marcel
- SERRES Louis (de)
- SÉVERINE
- SIMON Henry
- SIMON Jules
- SILVESTRE Armand
- SILVAIN
- SOREL Albert
- STRAVINSKY
- STROWSKI Fortunat
- SULLY PRUD’HOMME
- SWARTE Madeleine (de)
-
- TAILHADE Laurent
- THOMAS Ambroise
- THOMÉ Francis
- TINAYRE Marcelle
- TRÉBLA
- TREICH Léon
-
- VALLES
- VAN DYCK
- VAUXCELLES Louis
- VERHAEREN
- VERLAINE
- VIELÉ-GRIFFIN
-
- WAGNER Richard
- WALDECK-ROUSSEAU
- WOLFF Albert
-
- XANROF
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- I.--Enquêteur et enquêtés: _Gaston Picard_, _Jean-Bernard_,
- _Ajalbert_, _Divoire_, _etc._--Correspondances saphiques
- des journaux de modes. 5
-
- II.--Les deux Willy.--Octopodes auto-biographiques.--Mon
- ancêtre le maréchal de Villars. 10
-
- III.--Le veuf sur le toit.--Deux académiciens m’interviewent:
- _Jules Simon_ et _Caro_.--Les bas rouges de Madame
- Aurel.--_Dekobra_ et _Franc-Nohain_ au collège. 15
-
- IV.--L’orang _Tailhade_, _Mallarmé_ et autres.--_Sarcey_
- chahuté.--L’inceste au théâtre. 24
-
- V.--Le journal «_Lutèce_».--_Albert Delpit_. 30
-
- VI.--_Chabrier_ juge _Massenet_.--_Mlle Madeleine de Swarte_
- me juge dans les Fourberies de papa.--_Gounod_ juge _Gustave
- Charpentier_.--Le tragédien _Silvain_, navigateur et tireur
- à cinq.--_Armand Sylvestre_ et ses maîtresses.--Le génie de
- _Wagner_ et les ridicules de _Bayreuth_.--«Claudine s’en
- va».--_Mlle Polaire_ et «_Siegfried_».--La chemise d’un
- sociétaire et _M. Raymond Roussel_. 37
-
- VII.--Rosseries de _Degas_.--_Bonnat_ compare les critiques aux
- cochons.--La mauvaise foi de _M. Jacques Blanche_.--Les
- manchettes de _Moréas_, sa métrique, sa griserie.--_Mendès_,
- Machiavel en tous genres.--Mots acides de _Moreno_. 62
-
- VIII.--Un pastiche de _Rostand_.--_Jean Richepin_ vilipendé par
- _Bouchor_.--_Mme Purnode_, chanteuse aphone.--_Camille
- Pelletan_, acrobate occasionnel rate son tour. 83
-
- IX.--L’académicien _Frédéric Masson_ demande qu’on me
- fusille.--Le compositeur _Roze_ chez _Jean Lahor_.--Les
- dîners de _Judith Gautier_, wagnérienne.--Un frère de
- _Victor Hugo_ à Charenton.--_Listz_ chez _Mme Erard_. 94
-
- X.--_Raoul Gunsbourg_.--Son portrait par _Jules
- Lemaître_.--Il me réconcilie avec Massenet. 113
-
- XI.--La Revue bleue.--Le fantaisiste _Jacques du Tillet_, le
- caustique _Vandérem_, le bon _Jules Lemaître_ et le perfide
- _Anatole France_.--_Lotte_ et ses amis. 122
-
- XII.--Les nègres.--Les homosexuels.--A bientôt. 137
-
-
-
-
- ACHEVÉ D’IMPRIMER
- LE 13 MAI 1925
- SUR LES PRESSES DES
- ARTISANS IMPRIMEURS
- F. LEFÈVRE, DIRECTEUR
- 23, RUE DE LA MARE
- A PARIS (XXe)
-
-
-
-
-LES
-
-Éditions Montaigne
-
-recommandent aux amis des belles lettres
-
-
-LA COLLECTION DE GAI SAVOIR
-
- qui comprendra une vingtaine de volumes dont les sujets, intéressants
- pour tous, sont traités avec bonne humeur, suivant une devise
- empruntée à Montaigne: «Je ne fais rien sans gayeté». Élégamment
- présentés, les premiers ouvrages ont tout de suite connu le grand
- succès.
-
-
-LA COLLECTION DES LETTRÉS
-
- qui a commencé par un livre de Pierre Louÿs, attendu depuis longtemps:
- Le Crépuscule des Nymphes. Présentation soignée, papier alfa
- spécialement fabriqué pour cette collection. Gravures d’artistes
- connus. Tout amateur de livres doit surveiller cette collection.
-
-
-«LA CLAIRE POÉSIE»
-
- Retenez ces noms déjà célèbres: Emmanuel Signoret, Henriette Hervé,
- Jacques Feschotte... D’autres vont suivre. Lisez surtout leurs vers.
- Vous comprendrez leur gloire naissante. Vous les aimerez.
-
-
-LES ESSAIS LITTÉRAIRES
-
- Gustave Kahn, puis Willy ont ouvert une collection qui sera précieuse
- à l’histoire des lettres. Agréables à lire, ils ont leur place dans
- «toute librairie d’honnête homme».
-
-
-ÉDITIONS MONTAIGNE
-
-_Impasse de Conti, Nº 2_ (entre l’Académie Française et la Monnaie)
-
-PARIS (VIe)
-
-
-
-
-COLLECTION DE GAI SAVOIR
-
-Nº 1
-
-JEAN GRAVIGNY
-
-Montmartre en 1925
-
-AVEC UN VOCABULAIRE DE L’ARGOT USITÉ A MONTMARTRE
-
-In-16 jésus broché: 12 fr.--Couverture en couleurs et 104 dessins de V.
-de Rego Monteiro.
-
-
-Le succès de ce livre vient en partie de ce que nous ne possédions que
-des ouvrages historiques sur Montmartre. L’auteur a préféré s’en tenir
-au Montmartre de maintenant, fêtard et voluptueux, pervers et
-sentimental. Chacun trouvera là le renseignement dont il a besoin au gré
-de ses préférences. Il s’agit, en effet, d’un livre documentaire qui
-est, en même temps, le plus précieux des guides.
-
-TABLE DES MATIÈRES.--I. Topographie de Montmartre, comparaison avec
-Montparnasse, l’enchantement de Montmartre.--II. L’ancien Montmartre,
-les bombes d’Henri IV, la vogue au XIXe siècle. Hier et aujourd’hui.
-Respectons le vieux Montmartre.--III. La république de Montmartre, la
-foire aux croûtes, l’Antre du Lapin Agile, la place du Tertre, les
-ateliers d’artistes. Où peut-on manger à Montmartre?--IV. A l’ombre du
-Sacré-Cœur, Saint-Pierre de Montmartre, le Sacré-Cœur, Saint-Jean
-l’Evangéliste.--V. Montmartre la nuit. A minuit place Pigalle. Refuge de
-tous les fêtards. Une joyeuse tour de Babel.--VI. Quelques types
-nocturnes: les danseurs, les danseuses, les chasseurs, les mendigots,
-les Russes et la haute noce.--VII. La galanterie à Montmartre: les
-belles de nuit, les inévitables compagnons de ces dames.--VIII. Deux
-vices importés: la coco et ses amateurs, les petits Messieurs.--IX. Les
-grands dancings populaires.--X. Etablissements excentriques.--XI. Les
-cabarets de chansonniers.--XII. Les grands établissements de nuit. A
-quelle heure monter à Montmartre? Distractions variées.--XIII. Champagne
-obligatoire. Initiation champenoise. Comment choisir son champagne. Le
-prix du champagne. Conseils aux consommateurs. Les grandes années de
-champagne.--XIV. Vocabulaire de l’argot, tel qu’il est usité de nos
-jours à Montmartre.
-
-
-
-
-COLLECTION DE GAI SAVOIR
-
-Nº 2
-
-MAX FRANTEL
-
-Joyeuses Anecdotes
-
-POUR SERVIR A L’HISTOIRE DE LA POLITIQUE, DES LETTRES, DES ARTS ET DES
-MŒURS EN L’AN DE GRACE ET DE DISGRACES 1924
-
-In-16 jésus broché: 9 fr.--Il a été tiré 25 exemplaires sur papier pur
-fil Lafuma à 30 fr. portant la signature de l’auteur.
-
-
-Voici les échos les plus malicieux de l’année, ceux qui passeront pour
-la plupart dans l’histoire. Le mémorialiste nous introduit partout. Il
-force pour nous les salles du trône et les alcôves. Il nous fait entrer
-dans les salons les plus fermés et les boudoirs les plus accueillants.
-Par lui, le lecteur n’ignore rien de ce qui se passe dans les coulisses
-des théâtres ou du Palais-Bourbon, le plus divertissant des théâtres
-pour les yeux qui savent s’amuser. _Joyeuses Anecdotes_ est un exposé
-hilarant de l’histoire qui se fait. Chaque chapitre résume en quelques
-lignes les grands faits que nous aurions pu déjà oublier; mais cette
-présentation protocolaire est aussitôt suivie d’un déluge
-d’historiettes, de bons mots, d’aventures savoureuses dont ministres,
-parlementaires, littérateurs célèbres, artistes à la mode, jolies femmes
-en vue font les frais. Nous suivons ainsi sans fatigue et avec joie un
-guide qui satisfait à toutes les curiosités actuelles. L’auteur a pensé
-que la petite histoire est la meilleure façon de retenir l’histoire qui
-se fait. Il paraît estimer qu’un grand homme nous semble plus près de
-nous, plus humain, plus facile à pénétrer, si nous pouvons le voir hors
-de toute parade, en pyjama, dans ses rapports domestiques, dans ses
-inévitables intimités. Les historiens de l’avenir consulteront _Joyeuses
-Anecdotes_ comme ceux de maintenant aiment à lire Tallemant des Réaux.
-
-
-
-
-COLLECTION DE GAI SAVOIR
-
-Nº 3
-
-ÉMILE FENOUILLET
-
-L’art de trouver un mari
-
-ÉTUDE PRATIQUE ET LUMINEUSE DE LA PLUS GRANDE DIFFICULTÉ SENTIMENTALE
-D’APRÈS-GUERRE
-
-In-16 jésus sur bel alfa bouffant. Couverture de Lébédeff. L’exemplaire
-broché: 10 francs
-
-
-Jusqu’à ce jour tous ceux qui ont écrit ou parlé de la crise
-matrimoniale, après la guerre, se sont bornés à faire entendre des
-lamentations. Voici un livre plus utile. Par des conseils habiles,
-l’auteur essaie loyalement d’atténuer cette grande misère sociale.
-Toutes les difficultés du problème sont étudiées avec précision, d’un
-regard pénétrant et non sans hardiesse. Toujours avec esprit, dans une
-forme originale, souple et puissante, Émile Fenouillet initie les jeunes
-filles d’aujourd’hui à la conquête si malaisée du mari. Il les mène à
-l’assaut des principales forteresses où se retranche l’égoïsme des
-hommes; il leur enseigne la plus sûre et la plus rapide tactique pour un
-assaut victorieux. Combien lui devront le bonheur qu’elles recherchent!
-
-Pour ceux qui ne désirent que la joie de lire un beau livre, ils devront
-mettre ce livre à côté de l’étonnante «Physiologie du mariage» de
-Balzac.
-
-
-
-
-COLLECTION DE GAI SAVOIR
-
-Nº 4
-
-Paraîtra en Juin
-
-Les Amoureux Passe-Temps
-
-OU CHOIX DES PLUS GENTILLES ET GAILLARDES INVENTIONS DES XVIe et XVIIe
-SIÈCLES
-
-depuis Ronsard jusqu’à Théophile colligées sur les manuscrits et les
-éditions originales par
-
-FERNAND FLEURET
-
-
-_Un avertissement badin de Fernand Fleuret nous éclaire ainsi sur la
-véritable portée de cette anthologie de haute saveur_:
-
-«Ce n’est pas absolument dans le dessein de te présenter un Recueil de
-pièces libres, LECTEUR, que j’ai réuni ces _Amoureux Passe-Temps_ que je
-pourrais pousser dans le monde comme la Somme de la poésie licencieuse
-de près d’un siècle...
-
-»Il s’agissait encore de t’instruire en t’amusant, si toutefois tu le
-veux bien. Je me suis donc mis en cervelle de te montrer l’influence de
-Ronsard sur les poètes de son temps. Je n’ai pas choisi pour ce faire,
-le Ronsard pindarique et pétrarquiste, celui que l’on t’enseigna si mal
-sur les bancs, mais un Ronsard gaulois que tu connais encore moins, sans
-doute. Ainsi te révèlerai-je du même coup toute une poésie gaillarde et
-folâtre que tes maîtres n’ont eu cure de t’apprendre parce qu’ils ne la
-connaissent point...
-
-»Je t’ai mis plus de trente poètes du même siècle, sur lesquels il en
-est bien vingt qui ont contrefait son langage, qui lui ont dérobé des
-sujets, des tours, des vers, des expressions: tu jugeras donc que
-Ronsard avait trouvé le style qui convient à la galanterie, sans quoi
-personne ne se serait avisé de le lui emprunter pour parler à sa
-belle... Bref, il fut le révélateur de la poésie badine et son influence
-est encore vivace chez la plupart des poètes de l’âge suivant, bien que
-ces derniers, en trahissant leur maître, en le méprisant parfois, aient
-fait dévier vers le libertinage un genre gracieux, naturel, exempt de
-vice et de la plus authentique Poésie...
-
-»Tu trouveras dans ces “Recueils” des vers de Malherbe et de ses élèves.
-Sais-tu que surnommé le “Père Luxure”, il a commis une dizaine de pièces
-légères, dont cinq sonnets embrasés qui peuvent compter parmi les plus
-beaux vers de la langue? Sais-tu que ce tyran des mots et des syllabes
-ordonnait à Racan, alors âgé de trente-cinq ans, de versifier des
-«friponneries de page», et qu’il en discutait les termes avec lui?».
-
-Un volume de 290 pages in-16 jésus à 1500 exemplaires, c’est-à-dire:
-
- 25 exemplaires (de 1 à 25) sur japon, contenant un état
- des bois rayés à 130 fr.
- 75 exemplaires (de 26 à 100) sur madagascar 90 fr.
- 400 exemplaires (de 101 à 500) sur pur fil Lafuma 50 fr.
- 2000 exemplaires (de 501 a 2500) sur bel alfa bouffant 25 fr.
-
-Nous nous réservons le droit, en raison des prix de revient de plus en
-plus onéreux, de majorer les prix ci-dessus après la mise en vente.
-
-
-
-
-COLLECTION DE GAI SAVOIR
-
-Nº 5
-
-à paraître en Juin
-
-POL PRILLE
-
-Bois de Boulogne, Bois d’Amour.
-
-1 volume sur alfa bouffant: 10 francs
-
-
-Il semble que la chronique scandaleuse veuille représenter notre
-plaisant Bois de Boulogne comme une sorte de moderne et démocratique
-Parc aux Cerfs. Certains romans, d’apparence documentée, contribuèrent à
-imposer cette réputation. Si l’on s’en rapporte à ces différentes
-sources, les Hamadryades continueraient même de nos jours leurs
-provocantes chorégraphies; Nymphes et Satyres maintiendraient encore,
-jusqu’à la porte de Paris, cette tradition de lascivité que les poètes
-antiques nous ont révélée. Que faut-il croire de ces potins qui passent
-de bouche en bouche? Pol Prille vient nous le dire aujourd’hui. Une
-suite d’enquêtes minutieuses lui a permis de voir clair dans ces
-amoureuses nuits de mai à octobre. Il dévoile en historien objectif
-leurs prétendus mystères. Il délimite exactement, avec une précision
-d’observateur incorruptible, ce qu’il faut entendre par ces actuelles et
-nocturnes Saturnales. Huysmans eût aimé ce livre-là, comme une suite
-naturelle aux perversités diaboliques dont il s’est fait
-l’historiographe.
-
-
-
-
-COLLECTION DES LETTRÉS
-
-Nº 1
-
-PIERRE LOUŸS
-
-Le Crépuscule des Nymphes
-
-In-8 couronne sur bel alfa bouffant, avec couverture et bois originaux
-dessinés et gravés par Jean Saint-Paul broché: 12 francs
-
-
-Pour la première fois, le “Crépuscule des Nymphes” présente au public,
-en édition collective, l’œuvre la plus caractéristique d’un écrivain qui
-a toujours négligé la gloire et que la gloire ne cesse de poursuivre.
-
-«Un livre délicieux, plein d’idées, de motifs à réflexions, ou à
-rêveries, dont on s’étonne seulement qu’il se soit fait si longtemps
-attendre». Ainsi conclut M. Paul Souday dans le feuilleton du “Temps”
-qu’il a consacré à ce livre de Pierre Louÿs. Jamais, en effet, la
-sensualité païenne de l’auteur ne s’est manifestée, depuis Aphrodite,
-avec plus de charme et de mélancolie désabusée. Son tour d’ironie peut
-être quelquefois un peu cynique; il n’est jamais licencieux. On ne se
-lasse pas de cette musique des mots qui voile une pensée profonde. Les
-nymphes de Pierre Louys nous font ainsi parcourir, avec quel
-enchantement, tout le cycle de l’éternel amour.
-
-
-
-
-COLLECTION DES LETTRÉS
-
-Nº 2
-
-Paraît fin mai
-
-MAURICE VERNE
-
-Palace-Hôtels
-
-ROMAN
-
-1 volume sur alfa bouffant: 10 francs
-
-
-Sous ce titre, Maurice Verne publie un roman qui complète le fameux
-livre des “Rois de Babel”, provocateur de passionnantes polémiques.
-Pendant quatre ans, Maurice Verne fut à peu près absent de Paris; il
-voyageait de capitale en capitale et se documentait pour nous montrer
-sous un jour familier quelques-uns de ces rois nouveaux qui mènent
-désormais le monde, ceux d’hier et d’aujourd’hui: Carnegie qui arriva en
-Amérique avec quelques shillings dans sa poche et cinquante ans plus
-tard, pouvait offrir le palais de la paix avec ses millions gagnés dans
-les fonderies d’acier; Vanderbilt; Pierpont-Morgan, le roi de l’or;
-Rockefeller qui éleva le premier institut médical du monde, coût trois
-cents millions de dollars, après avoir débuté comme petit employé dans
-les maisons de commerce américaines. Puis viennent les Krupp, Thyssen.
-De même les lords, maîtres des grandes industries et du commerce
-britanniques; les Chamberlain, par exemple, les rois du fer de
-Birmingham et par conséquent les maîtres de la politique du
-protectionnisme. Ce livre n’avait jamais encore été fait. Il fallait un
-voyageur pour le mettre à point. “Palace-Hôtels” de Maurice Verne, est,
-sous la forme du roman, une petite histoire contemporaine, l’histoire
-que les historiens n’écrivent jamais, parce qu’ils ne quittent pas leur
-cabinet de travail.
-
-
-
-
-COLLECTION DES LETTRÉS
-
-Nº 3
-
-FERNAND AUBIER
-
-Le galant gynécologue
-
-ROMAN
-
-BOIS ORIGINAUX DE SIMA
-
-1 volume sur alfa bouffant: 10 francs
-
-
-Le gynécologue est souvent un homme et devrait toujours être un dieu.
-Celui dont l’histoire est si plaisamment racontée par Fernand Aubier
-semble avoir cette double puissance humaine et divine. Résumer en
-quelques lignes les savoureuses péripéties de ce roman exposerai à en
-donner une idée fausse. Le thème est en effet d’une rare audace. Mais
-l’auteur, avec une souplesse surprenante, évite le détail qui pourrait
-choquer les délicats. Il dit tout ce qu’il faut savoir quand le héros
-est un gynécologue, les situations les plus hardies n’en sont pas moins
-exposées avec un art attentif; elles ne sont que prétexte à
-d’insinueuses idées générales. Jamais le freudisme n’avait inspiré un
-livre plus complet, pénétrant et définitif. La conclusion? L’auteur
-semble l’avoir trouvée dans cette phrase de Saint-François de Sales,
-qu’il épingle en exergue de son XXVe chapitre: «Ne permettez jamais,
-Philothée, qu’aucun ne vous touche ni civilement, ni par manière de
-folastrerie, ni par manière de faveur».
-
-
-
-
-GUSTAVE KAHN
-
-
-Silhouettes littéraires
-
-in-8 couronne: 6 fr. 50
-
-Gustave Kahn pourrait nous donner la meilleure _Histoire de la
-littérature française d’aujourd’hui_. Il semble s’y être préparé par ce
-volume. Ce ne sont peut-être, comme il les appelle avec trop de
-modestie, que des silhouettes. Mais elles ont plus de caractère et de
-vérité que des portraits achevés. On comprend, en l’écoutant, qu’il a
-vécu ardemment la lutte symboliste. Il y a joué un des rôles principaux.
-Ses souvenirs nous font revivre tout ce qui doit rester de ce mouvement
-formidable. Sa grâce et son malicieux enjouement de conteur sont
-inégalables. Enfin sa documentation apporte une lumière définitive sur
-maint problème littéraire. Ceux qui connaissent Gustave Kahn savent avec
-quelle conscience il donne son témoignage sur les combats qu’il a
-soutenus. Ils savent également que sa mémoire n’a rien oublié des
-personnages considérables dont il fut le familier et l’observateur
-pénétrant.
-
-
-L’Aube enamourée
-
-ROMAN
-
-Quelle délicate sobriété dans cette peinture d’un amour qui ne veut pas
-s’avouer,--mais aussi quelle force violente tant elle est concentrée!
-Gustave Kahn donne là une sévère leçon à tous les bâcleurs d’épisodes
-sans intérêt, à tant d’écrivains qui ne savent pas écrire. Après avoir
-été un des princes de l’école symboliste, il s’impose par l’_Aube
-enamourée_ comme un des maîtres du roman d’après-guerre.
-
-1 volume; 7 fr. 50
-
-
-
-
-WILLY
-
-Souvenirs littéraires
-
-... et autres
-
-In-8 couronne: 6 fr. 50
-
-
-TABLE DES MATIÈRES.--I. Enquêteurs et enquêtés, Gaston Picard,
-Jean-Bernard, Ajalbert, Divoire, etc. Correspondances saphiques des
-journaux des modes.--II. Les deux Willy. Octopodes autobiographiques.
-Mon ancêtre le maréchal de Villars.--III. Le veuf sur le toit. Deux
-académiciens s’interviewent: Jules Simon et Caro. Les bas rouges de
-Madame Aurel. Dekobra et Franc-Nohain au collège.--IV. L’orang Tailhade,
-Mallarmé et autres. Sarcey chahute. L’inceste au théâtre.--V. Le journal
-«_Lutèce_». Albert Delpit pleure dans les bras de ma cousine et fait
-pipi dans son pantalon. Le pauvre Paul Alexis.--VI. Chabrier juge
-Massenet. Mademoiselle Madeleine de Swarte me juge dans les «Fourberies
-de Papa». Gounod juge Gustave Charpentier. Le tragédien Sylvain,
-navigateur et tireur à cinq. Armand Sylvestre et ses maîtresses. Le
-génie de Wagner et les ridicules de Bayreuth. «Claudine s’en va».
-Mademoiselle Polaire et «Siegfried». La chemise d’un sociétaire et
-Monsieur Raymond Roussel.--VII. Rosseries de Degas. Bonnat compare les
-critiques d’art aux cochons. La mauvaise foi de Monsieur Jacques
-Blanche. Les manchettes de Moréas, sa métrique, sa griserie. Mendès,
-machiavel en tous genres. Mots acides de Moréno.--VIII. Un pastiche de
-Rostand. Jean Richepin vilipendé par Bouchor. Madame Purnode, chanteuse
-aphone. Camille Pelletan, acrobate occasionnel, rate son tour.--IX.
-L’académicien Frédéric Masson demande qu’on me fusille. Le compositeur
-Roze chez Jean Lahor. Les dîners de Judith Gautier, wagnérienne. Un
-frère de Victor Hugo à Charenton. Liszt chez Madame Erard.--X. Raoul
-Gunsbourg. Son portrait par Jules Lemaître. Il me réconcilie avec
-Massenet.--XI. La revue bleue. Le fantaisiste Jacques du Tillet, le
-caustique Vandérem, le bon Jules Lemaître et le perfide Anatole France.
-Lotte et ses amis.--XII. Les nègres. Les homosexuels. A bientôt.
-
-
-
-
-“LA CLAIRE POÉSIE”
-
-
-Cette collection de poètes nouveaux doit tenter particulièrement le
-parfait bibliophile, c’est-à-dire celui qui s’intéresse non seulement à
-l’habillage du livre mais encore à son contenu. Le tirage restreint
-augmente encore la valeur de cette collection.
-
-Chaque volume in-16 jésus broché, orné de bois originaux est tiré à 750
-exemplaires numérotés, c’est-à-dire 150 exemplaires sur pur fil Lafuma à
-50 fr. et 600 exemplaires sur bel alfa bouffant spécialement fabriqué
-pour cette collection, à 15 fr. l’exemplaire.
-
- Nº 1
- EMMANUEL SIGNORET: ÈVE
-
- Nº 2
- HENRIETTE HERVÉ: DILECTION
-
- Nº 3
- JACQUES FESCHOTTE: D’AMOUR
-
-ÉDITIONS MONTAIGNE
-
-2, Impasse de Conti, 2
-
-PARIS (VIe)
-
-
-Chèques Postaux: Paris 712.97
-
-Tél.: Fleurus 42-79
-
-
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-AUTRES ***
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- The Project Gutenberg eBook of Souvenirs littéraires… et autres, by Willy.
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-<body>
-
-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Souvenirs littéraires... et autres, by Willy</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Souvenirs littéraires... et autres</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Willy</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: April 23, 2021 [eBook #65150]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS LITTÉRAIRES... ET AUTRES ***</div>
-<p class="r large u g narrow">WILLY</p>
-
-<h1><span class="g">SOUVENIRS</span><br />
-LITTÉRAIRES<br />
-… ET AUTRES</h1>
-
-<p class="c small">Avec un index alphabétique des principaux noms propres
-cités dans l’ouvrage</p>
-
-<div class="c"><img src="images/illu.jpg" class="w10" alt="[Vignette : JE NE FAY RIEN SANS GAYETÉ]" /></div>
-<p class="c"><span class="g">ÉDITIONS MONTAIGNE</span><br />
-<span class="small">IMPASSE DE CONTI N<sup>o</sup> 2</span><br />
-PARIS (IX<sup>e</sup>)</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em large">DU MÊME AUTEUR</p>
-
-
-<p class="c">OLLENDORF</p>
-
-<ul>
-<li><b>Claudine à l’école</b></li>
-<li><b>Claudine à Paris</b></li>
-<li><b>Claudine en ménage</b> (Mercure de France)</li>
-<li><b>Claudine s’en va</b></li>
-</ul>
-
-<p class="c">ALBIN MICHEL</p>
-
-<ul>
-<li><b>La maîtresse du Prince Jean</b></li>
-<li><b>Un petit vieux bien propre</b></li>
-<li><b>Jeux de Princes</b></li>
-<li><b>L’implacable Siska</b></li>
-<li><b>Lélie fumeuse d’opium</b></li>
-<li><b>La virginité de Mademoiselle Thulette</b> (avec Jeanne Marais)</li>
-<li><b>Ça finit par un mariage</b></li>
-</ul>
-
-<p class="c">ÉDITIONS PARVILLE</p>
-
-<ul>
-<li><b>Chaussettes pour dames</b> (avec Curnonsky)</li>
-<li><b>Marc Twain</b></li>
-<li><b>A manger du foin</b></li>
-<li><b>Confidences d’une ouvreuse</b></li>
-</ul>
-
-<p class="c">DIVERS</p>
-
-<ul>
-<li><b>Le mariage de Louis XV</b> (Plon)</li>
-<li><b>Mémoires d’un Grenadier anglais</b> (Plon)</li>
-<li><b>Un vétéran de la Grande Armée</b> (Delagrave)</li>
-<li><b>Le petit Roi de la Forêt</b> (Hachette)</li>
-<li><b>Une Passade</b> (avec Pierre Veber) (Flammarion)</li>
-<li><b>La Bayadère</b> (Flammarion)</li>
-<li><b>Maugis en ménage</b> (Méricant)</li>
-</ul>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">De cet ouvrage il a été tiré<br />
-1 exemplaire sur Japon<br />
-et 25 exemplaires sur papier pur fil Lafuma<br />
-numérotés de 2 à 26</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch1">CHAPITRE PREMIER</h2>
-
-<p class="d">Enquêteurs et enquêtés : <i>Gaston Picard</i>, <i>Jean-Bernard</i>, <i>Ajalbert</i>, <i>Divoire</i>,
-<i>etc.</i> — Correspondances saphiques des journaux de modes.</p>
-
-
-<p>Comme un vol de corbeaux hors du etc…,
-les enquêteurs fondent à grand bruit sur
-le malheureux homme de lettres, ils croassent
-et multiplient.</p>
-
-<p>Pourquoi ne pas les écarter ?</p>
-
-<p>A mon jeune ami <a id="picard"></a>Gaston Picard<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, idéaliste
-lascif, j’eus l’imprudence de déclarer,
-l’année dernière : « Si l’Agriculture manque
-de bras, la Littérature ne manque pas de
-pieds ». Cette vérité irréfutable ayant été
-reproduite par 186 gazettes départementales,
-je jurai, devant la facture que me présenta
-l’Agence découpeuse de journaux, de
-ne plus répondre, désormais, à aucune enquête.
-Malheureusement, je n’ai jamais
-pu tenir un serment de ma vie.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> J’ai silhouetté Picard sous ce pseudonyme anagrammatique
-« Dracip » dans la <i>Bonne Maîtresse</i>, roman montmartrois
-que, pendant la guerre, s’empressa de signaler aux
-rigueurs de la Censure un fielleux confrère nommé par les
-lecteurs du <i>Matin</i> « Forest » et par son acte de naissance :
-« Nathan ».</p>
-</div>
-<p>Un autre ami, « curieux » dans toutes les
-acceptions du mot, l’érudit <a id="jean-bernard"></a>Jean-Bernard de
-la <i>Presse Associée</i>, voulut savoir pourquoi
-les écrivains écrivaient.</p>
-
-<p id="ajalbert">Jean Ajalbert répondit, avec un humour à
-désarmer le duc de Trévise lui-même : « Je
-me le demande. » <a id="divoire"></a>Divoire exprima une indécision
-analogue, en termes plus ésotériques :
-« Demandez à Monseigneur l’Hyperconscient ».
-L’inquiétant converti <a id="jacob"></a>Max Jacob
-expliqua, non sans finesse : « Pour mieux
-écrire. » <a id="mille"></a>Pierre Mille galopa dans la voie
-des aveux : « Parce que je n’ai réussi dans
-aucune autre profession, même inavouable ».</p>
-
-<p>Duo d’<a id="montfort"></a>Eugène Montfort et de <a id="tinayre"></a>Marcelle
-Tinayre, chantant à la tierce. Lui : « Parce
-que j’ai ça dans la peau ». Elle : « Parce que
-c’est ma vocation, comme un pommier porte
-ses pommes ».</p>
-
-<p>Quant à Gauthier-Villars, voici sa réponse :
-« J’écris pour convaincre quelques confrères
-des deux sexes que, malgré leur vif
-désir de me voir enterré, je subsiste encore ».
-Décidément, le père des <i>Claudine</i> aura
-du mal à devenir sérieux, qu’il signe Henry
-Maugis, Robert Parville, Jim Smiley, l’Ouvreuse
-ou Boris Zichine. Pourquoi donc tant
-de pseudonymes ?</p>
-
-<p>Dans une biographie où il me représentait
-« blond et bleu, portant sans ostentation un
-aimable embonpoint et plusieurs ordres
-étrangers », <a id="feneon"></a>Félix Fénéon (le compagnon
-« Elie » de cette <i>Passade</i><a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, sur quoi s’excite
-M. <a id="keyser"></a>Edouard de Keyser, polygraphe sans
-génie), prétendait qu’en multipliant les faux-nez,
-ma modestie cherchait à dépister la
-renommée plus sûrement.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> L’héroïne de ce livre, Mina Schräder de Nysolt (<i>alias</i>
-Dupont de Nyeweldt), graphomane exaltée, manifestait autrefois
-l’intention de juguler Pierre Veber. Elle envoya, en
-outre, à moi des lettres de 30 pages et au député Lazare
-Weiller un coup de revolver. Il fallut l’interner (la demoiselle,
-pas le parlementaire).</p>
-</div>
-<p>Aussi bien, c’est une mode universellement
-répandue.</p>
-
-<p id="bracke">Le socialiste unifié « Bracke » enseigna
-le grec sous son nom véritable : Desrousseaux.
-« <a id="guesde"></a>Jules Guesde » s’appelait, en réalité,
-Basile. Les registres de l’état civil n’ont
-jamais connu le ministre « Jules Simon »,
-mais seulement Suisse, dont le pseudonyme
-était le patronyme d’un autre politicien,
-« Lockroy ».</p>
-
-<p>Les trois-quarts des littérateurs s’affublent
-d’un masque : « Anatole France » dissimulait
-Thibaut et « <a id="loti"></a>Pierre Loti » l’officier
-de marine Julien Viaud. Les romans de
-« <a id="rosny"></a>Rosny » sortent du cerveau des frères
-Boex (dont l’aîné a tant de talent). Le capitaine
-de vaisseau Bargone est inconnu des
-admirateurs de « <a id="farrere"></a>Claude Farrère ». Et
-nombre de lecteurs, s’ils savent que « <a id="rameau"></a>Jean
-Rameau » est Lebaigt et « <a id="xanrof"></a>Xanrof » Fourneau,
-ignorent que le spirituel « <a id="duvernois"></a>Henri Duvernois »
-porte le nom peu parisien, de
-Schwabacher.</p>
-
-<p>La particule tente les bourgeois. Tandis
-que la comtesse de Martel, née Mirabeau,
-adopte un monosyllabe gamin : « <a id="gyp"></a>Gyp »,
-Louise Chassaigne, épouse Pourpre, se fit
-appeler « <a id="pougy"></a>Liane de Pougy » (à cause de son
-linge, elle garda les mêmes initiales) ; le dramaturge
-Wiener se mue en « <a id="croisset"></a>Francis de
-Croisset » et ce serin de Dupont, né Durand,
-écrit au-dessous des papotages dont il paie
-l’insertion : « Marquis de Lardillon de Laboucle
-de Monbissac ».</p>
-
-<p>Dans la « Ruche » où bourdonnent les
-Abeilles butinant les <i>Modes des Femmes de
-France</i>, dans les <i>Tablettes</i> où stridulent
-moult cigales, dans les <i>Elégances de Paris</i>,
-ailleurs encore, les pseudonymes sont de rigueur.
-Il en est de significatifs. Si un mari
-autorise sa femme à correspondre avec l’une
-de ces affranchies qui signent leurs communiqués
-« Bilitis, Mlle de Maupin, La fille
-aux yeux d’or, Sapho », c’est qu’il n’a jamais
-lu <a id="louys"></a>Pierre Louÿs, Théophile Gautier,
-Balzac ni la poëtesse à qui l’amour semblait
-<i>glukupikros</i> « mêlé de douceur et de fiel »
-comme traduit Lamartine.</p>
-
-<p>Ou bien c’est un daim.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch2">CHAPITRE II</h2>
-
-<p class="d">Les deux Willy. Octopodes autobiographiques. Mon ancêtre le Maréchal
-de Villars.</p>
-
-
-<p>Le <span lang="de" xml:lang="de">kaiser</span> Guillaume II est né en 1859.
-Moi aussi.</p>
-
-<p>Il a quitté sa patrie pour vivre à l’étranger.
-Moi aussi.</p>
-
-<p>Il signe toute sa correspondance « Willy ».
-Moi aussi.</p>
-
-<p>Mais là s’arrête la ressemblance.</p>
-
-<p>Tandis que le Hohenzollern s’enorgueillit
-d’aïeux importants, ma naissance est modeste
-et mes vœux sont ceux « d’un simple
-bachelier » (ès-lettres).</p>
-
-<p>Pourtant, à la suite d’un journal facétieux,
-quelques gazettes m’attribuèrent une
-origine illustre, il y a plus d’un quart de siècle.
-Le même jour, je reçus une couple de
-lettres envoyées l’une par un quotidien de
-Paris, l’autre par une revue littéraire éditée
-en province, toutes deux me demandant de
-leur expédier mon autobiographie. La publication
-départementale spécifiait que ce portrait
-devait être rédigé en vers.</p>
-
-<p>Docile, je lui adressai ces renseignements
-que, plus tard, Alcanter de Brahm fit applaudir
-au Banquet des « Lettres et des
-Arts » présidé par Leconte, non le charmant
-académicien, mais Sébastien-Charles
-Leconte, poète somptueux et magistrat à ses
-moments perdus.</p>
-
-<p>N’étant pas ministre, ni même sénateur,
-non plus que préfet, bien que j’aime le travail
-fait, j’ai fort peu de temps pour la
-flemme.</p>
-
-<p>Au rebours du roi d’Yvetot, je dors fort
-peu, quoique sans gloire et, couché tard dans
-la nuit noire, le matin je me lève tôt.</p>
-
-<p>D’une œuvre, une autre me repose : dans
-les tiroirs les plus divers j’enfourne des
-chansons (en vers), sans parler des romans
-(en prose).</p>
-
-<p>C’est gai, ça l’est depuis quinze ans et,
-comme le vieux, je persiste. N’empêche que
-je serais triste, quelquefois, si j’avais le
-temps.</p>
-
-<p>Si j’en avais le temps encore, je regarderais
-couler l’eau, tandis que le tremblant bouleau
-s’éclaire de lune ou d’aurore.</p>
-
-<p>… Et dans un rêve, je me vois près de
-Claudine aux yeux magiques, oubliant toutes
-les musiques pour écouter rire sa voix. »</p>
-
-<p>Quelques jours plus tard, le canard de
-sous-préfecture me retournait mes octopodes
-accompagnés de ce mot : « Mille regrets,
-mon cher confrère, mais nous ne pouvons
-publier de la prose. »</p>
-
-<p>Cette expérience m’ayant dégoûté, je n’opposai
-qu’un froid silence à la demande du
-journal parisien, si bien que, vexé de mon
-abstention, il bouffonna : « Notre enquête
-démocratique ne pouvait qu’être méprisée
-par ce confrère de haut lignage, descendant
-du maréchal de Villars, le vainqueur de Malplaquet ».</p>
-
-<p>Cette « victoire » de Malplaquet me surprit…
-On s’instruit à tout âge !</p>
-
-<p>Au vrai, mon origine est infiniment plus
-humble. Le premier Villars de ma famille
-qui ait marqué était un berger, un « heureux
-petit berger » comme chantait dans <i>Mireille</i>
-Mlle Auguez, avant d’épouser Henri
-Lavedan. Au commencement du règne de
-Louis XVI, il gardait ses troupeaux dans le
-village montagneux de Champsaur (rien de
-commun avec Félicien).</p>
-
-<p>Un brave curé de campagne, desservant
-de Saint-Bonnet, frappé de la précoce intelligence
-du gamin, lui enseigna les éléments
-de la botanique et puis l’envoya au lycée de
-Grenoble (à ses frais, s. v. p.). Là, le jeune
-Villars, travailleur infatigable, conquit à la
-pointe de la plume grades et parchemins,
-passa brillamment tous ses examens, devint
-médecin, ouvrit un cours de botanique où les
-étudiants venaient de tous les coins de la
-France, créa un Jardin des plantes, écrivit
-des volumes appréciés du monde savant, acquit
-de la notoriété, puis de la gloire, et
-mourut en 1831 à Strasbourg, doyen de la
-Faculté des Sciences.</p>
-
-<p>Petite anecdote pour terminer : Au temps
-où il était médecin-chef à l’hôpital de Grenoble,
-il s’arrêta près du lit dans lequel on
-venait de coucher un soldat blessé qui ne
-donnait plus signe de vie.</p>
-
-<p>— Rien à faire pour celui-là, soupira le
-frère Johannès, directeur de la salle ; un confesseur
-suffira.</p>
-
-<p>— Non, non, voyons-le tout de même, insista
-Villars.</p>
-
-<p>Il examina le pauvre diable longuement,
-minutieusement ; puis conclut : « Portez-le
-tout de suite à la salle d’opérations ».</p>
-
-<p>Six semaines après, complètement guéri,
-le soldat rejoignait les armées victorieuses
-du général Bonaparte. C’était un brave. Il
-se nommait Bernadotte et régna sous le nom
-de Charles XIV.</p>
-
-<p>Je suis certain que si le souverain actuel
-de la Suède vient à connaître cette histoire,
-il ne manquera pas d’envoyer une pension au
-descendant de Dominique Villars qui écrit
-ces lignes.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch3">CHAPITRE III</h2>
-
-<p class="d">Le veuf sur le toit. — Deux académiciens m’interviewent : <i>Jules Simon</i>
-et <i>Caro</i>. — Les bas rouges de Madame <i>Aurel</i>. — <i>Dekobra</i> et
-<i>Franc-Nohain</i> au collège.</p>
-
-
-<p>Le trépas de <a id="radiguet"></a>Radiguet laissa son <a id="cocteau"></a>Cocteau
-si inconsolable, pendant près de deux mois,
-que les Dadaïstes collèrent au dos du dépareillé
-cette étiquette goguenarde : <i>Le veuf sur
-le toit</i>.</p>
-
-<p>En revanche, la mort prématurée de ce
-« Diable au corps » n’apaisa pas certaines
-rancunes suscitées par son cynisme de potache
-à proclamer « Nous autres jeunes, ce
-qu’on a rigolé pendant la guerre ! »</p>
-
-<p>Que le bourgeois offusqué par ces aveux
-impudents fasse un retour sur lui-même
-comme le Jourdain du Psalmiste. Il n’a pas
-dû, jeune, penser différemment. Rien de
-plus égoïste que l’enfance.</p>
-
-<p>J’aimais beaucoup mes parents ; néanmoins,
-en 1870, pendant qu’ils mastiquaient
-dans Paris bombardé par les Prussiens d’insuffisants
-biftecks de cheval (« hippotecks »
-serait plus juste), je trouvais la vie belle à
-Châteauroux où ma mère m’avait envoyé,
-loin des balles, chez sa sœur ; je flânais à travers
-les prés fleuris que l’Indre arrose, je séchais
-les classes, voluptueusement. O les
-adorables après-midi, sous le préau du Lycée
-transformé en ambulance ! O les divines
-parties de loto avec les turcos basanés, aux
-dents de marbre ! Un grand diable rieur, Mohammed-ben-Kekchose,
-mit sur sa tête ma
-casquette de collégien et me coiffa de sa chéchia.
-Des poux l’habitaient. Sans m’en douter,
-je les hospitalisai. Le coiffeur, mandé en
-hâte, vint me couper les cheveux dans le jardin,
-encerclé de mes cousins qui contemplaient
-l’opération, avec un mélange d’horreur
-et d’envie : « C’est des poux d’Afrique ! »
-Cependant, ma pauvre tante, accablée
-de honte, pleurait en me promettant
-l’échafaud.</p>
-
-<p id="delafosse">Rentré à Paris, je fis ma première communion,
-peu après les fusillades de la Commune,
-en août 1871. J’étais croyant autant
-qu’on peut l’être. Avec mon cierge, je faillis
-incendier les mousselines d’une fillette et
-comme l’abbé Delafosse m’objurguait, la
-sueur aux tempes : « Petit maladroit, un peu
-plus, tu lui mettais le feu !… » je répondis,
-extatique : « Elle serait allée tout droit au
-ciel. »</p>
-
-<p>Au Lycée Fontanes, qui ne s’appelait plus
-Bonaparte et pas encore Condorcet, je suivis
-les cours, sans fiévreuse ardeur mais sans ennui ;
-en 1873, on me remit une médaille commémorative :
-« Place de premier en composition
-générale de version grecque » ; je l’ai
-retrouvée dans un grenier où elle se vertdegrisait
-depuis un demi-siècle. L’obtiendrais-je
-encore aujourd’hui, cher Thierry Sandre ?</p>
-
-<p>La même année, je pus admirer <a id="simon-jules"></a>Jules Simon
-qui inspectait les classes en qualité de
-ministre, sauf erreur ; pattes de lapin, petite
-moustache courte, l’air d’un maquignon paterne
-et finaud. Ce partisan convaincu de
-l’hydrothérapie, dont il vantait les bienfaits
-en toute occasion, m’interrogea, honneur
-dont je me serais volontiers passé.</p>
-
-<p>— Que faites-vous, mon ami, quand vous
-vous levez ?</p>
-
-<p>— M’sieur, je m’habille.</p>
-
-<p>— Et avant de vous habiller ?</p>
-
-<p>Il espérait la réponse « Je me débarbouille »,
-qui lui eût permis d’étaler sa conférence
-sur l’utilité des ablutions complètes. Mais,
-très embarrassé, je me confinais dans un silence
-qui finit par l’impatienter :</p>
-
-<p>— Voyons, mon garçon, ne restez pas là
-comme une souche ! Que faites-vous le matin,
-avant de vous habiller ?</p>
-
-<p>Alors, penaud, cramoisi de confusion, je
-balbutiai :</p>
-
-<p>— M’sieur, je fais pipi.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Beaucoup d’hommes de lettres, et de femmes
-aussi, ne se sont pas fripé les méninges
-pendant leurs années scolaires. Je le tiens de
-<a id="mortane"></a>Jacques Mortane qui, honoré de leurs confidences,
-s’est empressé de m’en faire part,
-car je l’ai connu tout gosse, avant qu’il songeât
-à rédiger des revues sportives, avant
-même qu’il entrât comme secrétaire chez
-<a id="busnach"></a>William Busnach, écrivaillon octogénaire, à
-demi dingo, qui lui donnait cent sous par
-jour, et des punaises.</p>
-
-<p id="aurel">A l’en croire, Aurel, au couvent de Saint-Mandé,
-scandalisait par ses jambes en bas
-rouges, sous des jupes très courtes, les religieuses
-à cent lieues de prévoir que cette petite
-pensionnaire, inquiétante de précocité
-intellectuelle, deviendrait, ardente féministe,
-« le berger désespéré d’un troupeau qui refuse
-de bêler au bonheur », pour parler
-comme Mme <a id="delarue-mardrus"></a>Delarue-Mardrus.</p>
-
-<p>Pendant les études, sous l’œil défiant du
-pion qui n’encaissait pas l’élève Tessier, celui
-qui devait devenir le brillant « <a id="dekobra"></a>Dekobra »
-examinait son cœur au ralenti, son cœur incendié
-par une chanteuse de café-concert
-dont il a révélé : « Elle mettait le Pélion de
-ses 52 ans sur l’Ossa de mon inexpérience »
-(Ossa ! Pélion ! Et l’on prétend que les montagnes
-ne se rencontrent pas !).</p>
-
-<p>Le psychologue du <i>Petit Trott</i> qui est très
-joli et des <i>Centaures</i> qui sont très beaux,
-<a id="lichtenberger"></a>André Lichtenberger, s’arrangeait à l’amiable
-avec son professeur du Lycée de Bayonne
-pour être malade en même temps que lui
-quand il faisait trop froid, ou quand il faisait
-trop chaud, ou quand une partie de pelote
-réclamait sa présence. « Cela ne m’empêcha
-pas, ajoute-t-il, de récolter tous les
-prix de la classe : nous étions un. »</p>
-
-<p id="franc-nohain">Maurice Legrand, calé en lettres, s’avérait
-absolument décalé en matière scientifique.
-Dès que le prof. de math. l’appelait au
-tableau, ses condisciples de Janson de Sailly
-murmuraient : « Il va merdoyer à la planche ».
-Et ils ne se trompaient pas.</p>
-
-<p>A son bachot de philo, on lui demanda :
-« Parlez-moi des os », ce qui le rendit perplexe ;
-après quelques minutes de réflexions
-infructueuses, il esquissa, des deux bras, un
-geste d’impuissance qui fit dire au questionneur :</p>
-
-<p>— Je vois : les os ne vous inspirent pas…
-Ils vous intéresseraient davantage si vous
-étiez chien.</p>
-
-<p>La réflexion n’avait rien de particulièrement
-génial, mais le candidat la salua d’un
-sourire courtisanesque, de sorte que l’examinateur,
-flatté, lui alloua une note suffisante
-pour le sacrer naturaliste, et chimiste, et
-physicien par-dessus le marché. Depuis ce
-jour, Maurice Legrand n’attribue aux diplômes
-qu’une valeur mystique et les blague volontiers
-en ses écrits, qu’il signe « Franc
-Nohain ».</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>On lit dans les Caractères de La Bruyère
-(édition G.-A. Masson) « <a id="herriot"></a>Herriot a le teint
-frais, le visage plein et les joues pendantes,
-l’œil fixe et assuré, les épaules larges, l’estomac
-haut… »</p>
-
-<p>Sur les bancs du lycée Saint-Charlemagne,
-il épatait déjà ses condisciples, comme il fit
-ses collègues (pas tous), sur les bancs de la
-Chambre des députés. Le biographe de
-<i>Blaise Putois, boxeur</i>, m’assure que le rhétoricien
-Herriot, chargé de narrer l’entrée
-d’Isabeau de Bavière<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> à Paris, rédigea sa
-composition en un « viel françois » dont
-s’émerveilla toute la classe où se trouvaient
-<a id="daudet-leon"></a>Léon Daudet, <a id="mauclair"></a>Camille Mauclair, <a id="claudel"></a>Paul Claudel,
-<a id="strowski"></a>Fortunat Strowski, sans oublier un stagiaire
-chargé de cours « barbe fleuve, yeux
-candides », <a id="rolland"></a>Romain Rolland.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Cette dame fut stigmatisée à l’Odéon par <a id="fort"></a>Paul Fort,
-merle tout de noir vêtu qui siffle avec le même entrain,
-assurent des thuriféraires, et les vieilles Chansons de France
-et les bouteilles de vin blanc.</p>
-</div>
-<p>Après tant de grands noms, je n’ose me
-nommer… Vu l’abondance des matières qu’il
-fallait s’assimiler, j’étudiais uniquement celles
-auxquelles je trouvais, à tort ou à raison,
-quelque attrait, que l’enseignement me fût
-donné au Lycée Bonaparte-Fontanes-Condorcet,
-ou au Collège Stanislas, ou à l’Ecole
-Monge — « une école charmante et pourtant
-disparue » a soupiré <a id="renard-maurice"></a>Maurice Renard en enterrant
-Léo Claretie — dont on se promettait
-monge et merveilles…</p>
-
-<p id="feugere">Un excellent professeur de rhétorique,
-M. Feugère, avait coutume de dire : « Quand
-je vois vos yeux fixés sur moi attentivement,
-je songe : — Attention ! Si ce fantaisiste s’intéresse
-à ce que je dis, c’est que, sûrement,
-je me suis lancé dans une digression étrangère
-à mon sujet… »</p>
-
-<p>C’est surtout à la poésie que je m’adonnais
-avec passion : mes vers français, d’une
-élégance proprette, se garaient de toute originalité ;
-je réussissais mieux les vers latins,
-sans arriver pourtant à la maîtrise du peintre
-<a id="humbert"></a>Ferdinand Humbert qui a bien voulu me
-donner des pièces d’une maestria à faire jaunir
-d’envie Sannazar et <a id="ceard"></a>Henry Céard — évidemment
-cette occupation ne peut qu’exciter
-le mépris des lascars dont parle <a id="kipling"></a>Kipling « qui
-lisent avec leurs coudes et pensent avec leurs
-bottes ».</p>
-
-<p>Il me souvient d’un devoir développant le
-thème « … Tout chante dans la Nature »…
-(<i>Barbe-Bleue</i>). Les hexamètres se suivaient
-et se ressemblaient, musicaux pour célébrer
-la Musique universelle. <i>Est et arundineis modulamen
-amabile ripis…</i></p>
-
-<p>Ici le professeur sursauta ; blessé dans son
-misonéisme qui n’admettait rien en dehors
-du siècle d’Auguste, il blâma <i>modulamen</i>,
-mot de la mauvaise époque, selon lui, mot
-sentant son Sidoine Apollinaire. Des protestations
-s’élevèrent contre l’étroitesse de ce
-classicisme, si indignées, si convaincues, que
-le brave homme se mit à rire et passa condamnation.</p>
-
-<p>Malgré l’irrégularité de ces études, je passai
-mes divers bachots sans douleur. Le
-précieux Caro que, plus tard, sa caricature
-(Bellac) du <i>Monde où l’on s’ennuie</i> devait
-rendre à jamais ridicule, Caro me posa, sur
-un chapitre de Kant que je connaissais mal,
-une question que je ne compris pas du tout ;
-je lui répondis par des considérations prudemment
-absconses dont il écouta le nébuleux
-développement sans m’interrompre ;
-quand je m’arrêtai, à bout de souffle, il prononça
-simplement « Soit », d’un air si résigné
-que j’eus du mal à ne pas éclater de rire.
-<a id="gide"></a>Ces jours-ci, en relisant <i>Paludes</i>, je tiquai
-sur ceci : « Quand un philosophe vous répond,
-on ne comprend plus ce qu’on avait
-demandé » et ce paradoxe de Gide, en me
-rappelant mon examen, me rendit songeur,
-car, j’en appelle à <a id="riviere"></a>Jacques Rivière, que faire
-en lisant Gide, à moins que l’on ne songe ?
-Pourquoi Himly, professeur d’histoire,
-m’interrogea-t-il sur <i>Guillaume Tell</i> ? Je
-n’en sais rien. Je sais seulement qu’à son assertion
-« après Gœthe, le plus grand poète
-germanique est Schiller », j’opposai crânement
-mes préférences pour le cher Henri
-Heine. Il s’indigna, ce qui ne l’empêcha pas,
-après une chaude discussion en allemand — que
-j’aurais du mal à soutenir aujourd’hui — de
-me gratifier d’une très bonne note, avec
-cette absolution rehaussée d’un formidable
-accent alsacien : « Allez et ne bêchez plus ».
-Ce « bêchez » fit ma joie.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch4">CHAPITRE IV</h2>
-
-<p class="d">L’orang <i>Tailhade</i>, <i>Mallarmé</i> et autres. — <i>Sarcey</i>
-chahuté. — L’inceste au théâtre.</p>
-
-
-<p>Dans une conférence à l’Atelier, <a id="pioch"></a>Georges
-Pioch a récemment évoqué l’époque tumultueuse
-et si amusante des premiers vers-libristes,
-des chat-noiristes, des essayistes-wagnéristes,
-des symbolistes, des cymbalistes,
-l’époque où les succès de Moréas empoisonnaient
-cet infect <a id="tailhade"></a>Laurent Tailhade, qui
-décrétait, jaune d’envie : — « Ce grec est
-bête comme un ténor », l’époque où vaticinait
-<a id="morice"></a>Charles Morice « coutumier des grandes
-ambitions rarement suivies d’effets » si j’en
-crois <i>la Basse-Cour d’Apollon</i>, également
-dure pour <a id="bordeaux"></a>Henry Bordeaux « cher aux charcutières
-sentimentales », pour <a id="doumic"></a>Doumic
-« nullité constipée et rageuse », et pour Félicien
-Ch… « dont le nom évoque les harengs
-fumés », l’époque où la représentation d’<i>Ubu
-Roi</i> fanatisait cinquante pour cent des spectateurs
-et exaspérait l’autre moitié… si bien
-que le délicieux Jean de Tinan, partagé entre
-deux courants d’opinions violemment antithétiques,
-s’ingéniait à les concilier en applaudissant
-à grand fracas tout en sifflant
-comme un merle.</p>
-
-<p>Voici l’une des cent anecdotes égrenées
-par Pioch :</p>
-
-<p>« … A la répétition générale de <i>La fille-aux-mains-coupées</i>,
-comme <a id="sarcey"></a>Francisque Sarcey
-riait insolemment, aux fauteuils d’orchestre,
-un jeune homme de forte corpulence,
-le poète oublié Saint-Paul Roux, enjamba
-le parapet des premières galeries et, se suspendant
-au-dessus de la tête de l’infortuné
-critique, il se mit à vociférer : « Monsieur,
-si vous continuez de rire ainsi, je me laisse
-tomber sur vous… »</p>
-
-<p>Enthousiasmée par cet héroïsme (sans
-péril), la foule cracha contre le philistin Sarcey
-d’effroyables malédictions qui semblaient
-l’amuser infiniment et auxquelles je ne pris
-aucune part.</p>
-
-<p>Sauf erreur, Paul Roux, qui se faisait appeler
-<a id="saint-pol-roux"></a>Saint-Pol-Roux-le-Magnifique, simplement,
-ne connaissait pas le martyre de l’obèse,
-immortalisé par <a id="beraud"></a>Henri Béraud ; je le vois
-plutôt mince, ce poète de la <i>Dame-à-la-Faux</i>
-qui ne manquait pas de mérite sinon de naturel,
-l’air d’un pianiste sicilien, yeux noirs,
-cheveux noirs, pensers noirs, noir comme un
-dièze.</p>
-
-<p>J’assistais, moi aussi, à cette générale, en
-mars 1891, mais je n’ai pas gardé un souvenir
-très précis de Sarcey menacé de recevoir
-sur la tête les pieds de Damoclès, je veux dire
-de Saint-Paul-Roux-le-Magnifique.</p>
-
-<p>Au vrai, dans cette grande salle du faubourg
-Poissonnière, les spectateurs du Théâtre
-d’Art menaient un tel tapage que ce burlesque
-incident a pu passer inaperçu.</p>
-
-<p>Les thuriféraires du temps voyaient en
-l’auteur de la <i>Fille aux mains coupées</i>, <a id="quillard"></a>Pierre
-Quillard, le trait d’union « entre le talent
-plastique d’<a id="michael"></a>Ephraïm Michael et la manière
-rêveuse d’<a id="regnier"></a>Henri de Régnier ». Ils avaient de
-bons yeux.</p>
-
-<p>Porteur d’une barbe sévère, ce jeune poète
-possédait, en outre, un coquin de petit nez
-rigolo malgré lui, un immense amour pour
-ces Arméniens chers à <a id="severine"></a>Séverine, chers à <a id="reval"></a>Gabrielle
-Réval, chers à d’autres encore, mais
-que Claude Farrère considère comme le rebut
-de l’humanité ; une telle haine l’embrasait
-contre les Turcs, que le grec turcophobe
-<a id="psichari"></a>Psichari, gendre de Renan, devant qui je
-l’entendis expectorer ses théories à Rosmapamon
-avec une naïveté sanguinaire, en parut
-gêné. Leur férocité simpliste, genre Ubu,
-m’amusa beaucoup.<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a></p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Dreyfusard intensif (comme Ferdinand Hérold auquel
-il servit de témoin quand je croisai le fer avec le poète de
-<i>Les Péans et les Thrênes</i>), Quillard m’en voulut de ne pas
-me ruer au secours du condamné de l’Ile du Diable que je
-connaissais bien, ayant été, en même temps que lui, lieutenant
-au 31<sup>e</sup> d’artillerie, dans la bonne ville du Mans.</p>
-</div>
-<p>Parnassien de première classe, il élaborait
-des vers, aujourd’hui illisibles, qui ne s’occupaient
-du naturel que pour le chasser au galop,
-mais supérieurs, en tous cas, à l’intrigue
-de sa pièce symbolico-médiévale, oscillant
-entre le ziste et l’inceste. Figurez-vous une
-vierge aristocratique, irritée contre son père
-qu’elle trouvait exagérément tendre et
-comme envertigé par un « simoun » de désirs
-coupables, un père inquiétant comme celui
-de Peau d’Ane (dire qu’on donne ce conte
-à lire aux enfants !…) ou celui de la princesse
-Vouzin-Boufflers chère à l’émouvant
-dramaturge Schopfer, dit <a id="anet"></a>Claude Anet, qui
-a connu intimement cette « fille perdue ».
-L’incandescent géniteur ayant déposé sur les
-mains filiales un baiser tendancieux, l’héroïne
-les faisait couper. Mais elles repoussaient
-bientôt (c’est comme j’ai l’honneur de
-vous le dire), de sorte que, pour fêter sa guérison,
-la jeune personne décidait de se donner
-du bon temps avec un poète qui s’engageait</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">A faire vivre, par delà les étendues,</div>
-<div class="verse">Son nom glorifié sur les cordes tendues.</div>
-</div>
-
-<p>Les femmes ont toujours adoré la réclame,
-chacun sait ça.</p>
-
-<p>Le même soir, <a id="franck-paul"></a>Paul Franck, qui est devenu
-mime en vieillissant, alors tout jeunet, tout
-fluet, tout coquet, jouait un drame cérébral
-de <a id="rachilde"></a>Rachilde, étrange et puissant, <i>Madame la
-Mort</i>, avec une artiste dont l’auteur vantait
-à juste titre « le visage de camélia blanc,
-irisé d’immenses yeux de rosée pure » et qui
-épousa le sympathique créateur du Théâtre
-populaire de Bussang, <a id="pottecher"></a>Maurice Pottecher.</p>
-
-<p>Après les pièces, on récita des vers de
-<a id="mallarme"></a>Mallarmé. Des hurlements d’admiration s’élevèrent.
-Tous, sauf le poète de <i>Thulé des
-Brumes</i> qui méprisait ce brumeux « Calchas
-pour métèques prosternés », tous acclamaient
-le maître aux gestes lents de sacerdote :
-Catulle Mendès bouillonnant d’une exaltation
-bien imitée ; <a id="dierx"></a>Léon Dierx qui répandait
-autour de lui une atmosphère de majestueux
-ennui ; le dessinateur Verlainien <a id="cazals"></a>Cazals, si
-1830, si féroce et si loyal ; le postillonneur
-<a id="lorrain"></a>Jean Lorrain gileté d’un arc-en-ciel ; <a id="verhaeren"></a>Verhaeren
-à la chevelure couleur de faro ; <a id="heredia"></a>José-Maria
-de Heredia, basané comme un vieux cuir
-de Cordoue, tous, vous dis-je.</p>
-
-<p>Une souple rousse aux yeux noirs poussait
-de petits cris d’extase, tout en se repoudrant
-le nez. Son nom appartenait à l’aristocratie
-« spontanée » comme a dit <a id="aubier"></a>Fernand
-Aubier, parrain de la « circéenne » Yveline
-de Montry…</p>
-
-<p>Le plus emballé, celui qui transpirait le
-plus, était <a id="roinard"></a>Paul-Napoléon Roinard. Le brave
-cœur ! A coup sûr, le talent ne l’étouffait pas,
-mais à toutes les manifestations de ce
-« Théâtre d’Art » fondé et soutenu par Paul
-Fort (quoique s’en prétende le créateur un
-insupportable raté, <a id="mery"></a>Jules Méry, dit « M’as-tu
-lu » ex-anarcho grassement appointé par la
-Maison de jeu de Monte-Carlo), Paul-Napoléon
-apportait le concours de son zèle infatigable,
-de ses bourdonnements bien intentionnés
-et de ses avis lénifiants : l’Abeille du
-Coche.</p>
-
-<p>Comme je l’ai dit, je ne m’associai pas aux
-invectives lancées contre Francisque Sarcey,
-que conspuaient rituellement tous les artistes,
-ou se croyant tels, de la jeune génération.
-C’était devenu un sport.</p>
-
-<p>Un jour que <a id="valles"></a>Vallès, toujours travaillé par
-le besoin d’épater la galerie, hurlait dans je
-ne sais plus quel abreuvoir littéraire : « Il me
-faut cent mille têtes de bourgeois », <a id="barbey"></a>Barbey
-d’Aurevilly répliqua : « Celle de Sarcey me
-suffira », ce qui fit déborder l’enthousiasme — et
-les chopes.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch5">CHAPITRE V</h2>
-
-<p class="d">Le journal “<i>Lutèce</i>”. — <i>Albert Delpit</i> pleure dans les bras de ma
-cousine et fait pipi dans son pantalon. — Le pauvre <i>Paul Alexis</i>.</p>
-
-
-<p>En ce temps-là, je logeais mes élucubrations
-hebdomadaires et rossardes dans une petite
-feuille du quartier latin <i>Lutèce</i>, dont <a id="raynaud"></a>Ernest
-Raynaud (qui était alors commissaire de police),
-a écrit l’histoire avec une verveuse exactitude.
-A côté de mes fumisteries brillait la
-poésie apportée par Verlaine, Moréas, Henri
-de Régnier, <a id="viele-griffin"></a>Vielé-Griffin, <a id="kahn"></a>Gustave Kahn, toute
-une bande d’écrivains suspects à la bourgeoisie
-bien pensante.</p>
-
-<p>Malgré cette collaboration étincelante, la
-renommée de <i>Lutèce</i> ne passait guère les
-ponts. Cependant, sur la rive droite, je comptais
-deux lecteurs, deux lecteurs assidus qui
-suivaient mes articles comme, à l’époque des
-vendanges, les gamins suivent les voitures
-chargées de raisins, espérant en chiper quelques
-grappes.</p>
-
-<p>C’étaient deux hommes de théâtre, qui
-s’annexaient nombre de mes facéties et les enchâssaient
-dans leurs revues en les déclarant
-avec amabilité « impayables » ce qui les dispensa
-toujours de me les payer.</p>
-
-<p>Un jour, Sarcey reconnut, dans une de
-leurs pièces, deux ou trois douzaines de mes
-« trouvailles » — c’est le mot qu’il employa — et
-les signala. A dater de ce jour, le normalien
-d’<a id="hebrard"></a>Adrien Hébrard me devint sacré.</p>
-
-<p>Il me prit en amitié. Jamais il ne se formalisa
-des blagues chatnoiresques dont je lardais
-son abdomen — j’étais mince, alors
-(« <span lang="it" xml:lang="it">sottile, sottile</span> », chante le Falstaff de Verdi).
-Toujours, dans le <i>Temps</i> et le <i>Matin</i>, il
-traita ce qu’il appelait mes « fantaisies outrancières »
-avec une indulgence amusée,
-même quand il ne les comprenait pas. Est-ce
-à dire que je le tenais pour un artiste ? Point
-du tout. Il confectionnait ses articles au galop
-« sans prendre la peine de vérifier son impression
-fugace, sans s’astreindre à aucune réflexion »
-a noté <a id="maurras"></a>Charles Maurras ; sans jamais
-retoucher ce que lui dictait sa Muse, incontestablement
-« <span lang="la" xml:lang="la">pedestris</span> », il écrivait (traduisons
-librement), « comme un pied ».</p>
-
-<p>Mais ses anecdotes m’amusaient, celles,
-surtout, qui remontaient à 1871. C’était le
-temps où, pour purifier la France des hontes
-de l’Empire, la jeune République du 4 Septembre
-rêvait de tout moraliser jusqu’aux
-cafés-concerts.</p>
-
-<p>Touché de la grâce, comme les autres, le
-Casino-Cadet, pince-cœur sans envergure, résolut,
-lui aussi, de se régénérer. Il en avait
-besoin. Dispensez-moi de décrire sa galerie
-circulaire dite « Allée de la Grande-Armée »,
-vu les « vieilles gardes » qui s’y pressaient…</p>
-
-<p>Mandé en toute hâte pour prononcer une
-conférence moralisatrice, Sarcey accourut
-dans ce local bizarre et se trouva en présence
-de trois demoiselles mafflues, d’allure pauvre
-mais déshonnête, qui, sans soupçonner les
-transformations salvatrices rêvées par la Direction,
-attendaient impatiemment l’ouverture
-du bal. En apercevant le nouveau venu, la
-plus dodue des trois grasses s’écria :</p>
-
-<p>— Chouette ! C’est toi le nouveau chef
-d’orchestre, mon gros père ? On va rigoler !</p>
-
-<p>On ne rigola pas, mais Sarcey refusa de
-prendre la parole et le Casino-Cadet renonça,
-du coup, à se régénérer.</p>
-
-<p id="delpit">Un autre levier du relèvement social, plus
-convaincu encore, était Albert Delpit, penseur
-truffé de bonnes intentions, cœur droit
-et esprit faux. Comme il écrivait mal, ce
-don Quichotte à la Manque, figure longue,
-allongée encore par une barbiche rouge !
-Après je ne sais quelle discussion avec <a id="daudet-alphonse"></a>Alphonse
-Daudet, il lui envoya un ami porteur
-de ce mot : « J’ai la plus vive admiration
-pour votre talent, mais non pour votre caractère ».
-Le père du fougueux polémiste de
-l’<i>Action Française</i> sourit et répondit au
-commissionnaire, de sa voix musicale :
-« Dites-lui que moi, c’est tout le contraire ».</p>
-
-<p>Delpit qui se croyait du génie parce que
-la <i>« Bévue » des Deux Mondes</i> accueillait
-son <i>Fils de Coralie</i> et autres mignardises
-du même tonneau, Delpit faillit en trépasser
-de rage.</p>
-
-<p>Avant d’atteindre l’âge de raison, Delpit
-s’était pris de passion pour une charmante
-fillette, ma cousine Blanche L… (aujourd’hui
-grand’mère) à laquelle, avec l’entêtement
-inflexible des enfants, il s’obstinait à
-redemander, toutes les fois qu’il la rencontrait,
-l’histoire, toujours la même, du Petit
-Chaperon Rouge. Et chaque édition de l’inamovible
-récit arrachait régulièrement au
-trop sensible gamin des torrents de pleurs.</p>
-
-<p>Un jour, lasse d’être mouillée, la jeune
-narratrice s’avisa de modifier le dénouement
-de Perrault — comme firent depuis Gounod
-et <a id="bruneau"></a>Bruneau mariant, vers minuit, leurs héroïnes
-de <i>Mireille</i> et du <i>Rêve</i> dont la mort
-chagrinait les abonnés de l’Opéra-Comique.
-Auréolée d’optimisme, elle conta :</p>
-
-<p>« … Le loup allait s’élancer sur le Petit
-Chaperon Rouge, quand, heureusement, un
-chasseur survint qui tua la bête féroce ; la
-mignonne enfant fut sauvée. »</p>
-
-<p>Mais le moutard tenait à son désespoir
-chronique ; rituellement, il éclata en sanglots
-et s’écria, ruisselant de larmes : « Non,
-Blanche, tu t’as trompée, y avait pas de chasseurs
-et le méchant loup a mangé le pauvre
-Petit Chaperon Rouge… Hu ! hu ! hu !… »</p>
-
-<p>Pendant toute son existence, Delpit écrivit
-sans relâche et la postérité ne connaîtra de
-lui ni une ligne de prose, ni un vers, ni un
-trait d’esprit. Si, pourtant, il prononça un
-mot drôle à l’âge de trois ans. Aux Tuileries,
-un accident lui était arrivé, un accident
-déplorable. Et comme sa gouvernante anglaise
-l’emmenait, réprobatrice, passant au
-milieu des nourrices et des bonnes d’enfants,
-le pauvre Albert, déjà soucieux de l’opinion
-publique, murmura d’une voix angoissée,
-sans oser lever la tête : « Miss, est-ce que le
-monde a l’air de savoir que j’ai eu un malheur
-dans mon pantalon ? »</p>
-
-<p>Bien entendu, Albert Delpit fut, lui aussi,
-piqué de la tarentule conférencière. Romancier
-miteux, il tint à prouver que, chez lui,
-l’écrivain l’emportait encore sur l’orateur. Il
-y réussit…</p>
-
-<p>Du moins, il possédait une qualité : le courage.
-Il mettait l’épée à la main pour une
-discussion de jeu, pour un heurt maladroit,
-« pour un louis ou pour un gnon », eût dit
-Maugis.</p>
-
-<p>Est-il besoin d’ajouter que ce malchanceux
-maniait l’épée aussi médiocrement que la
-plume ? Et les armes à feu aussi médiocrement
-que les armes blanches ?</p>
-
-<p id="alexis">Lors de son inoffensive rencontre au pistolet
-avec Paul Alexis, tout le monde s’amusa
-de la gaucherie des duellistes, sauf les
-quatre témoins qui appréhendaient de recevoir
-les balles tirées par leurs empotés de
-clients.</p>
-
-<p>Infortuné Delpit, gouaillaient les boulevardiers :
-raté du théâtre, raté du roman,
-raté même par Paul Alexis !</p>
-
-<p>A propos de ce zoliste, justement oublié,
-le couple <a id="deffoux"></a>Deffoux-Zavie, qui connaît le groupe
-de Medan comme son <span lang="la" xml:lang="la">Pater</span> (mieux, peut-être)
-m’a conté que le somnolent naturaliste
-vit, un vilain matin, deux policiers bourrus
-pénétrer dans son logis de la rue des Apennins
-« une chambrette tapissée de bleu
-comme celle d’une rosière », précisait le narrateur,
-presque attendri.</p>
-
-<p>— Vous êtes bien le sieur Paul Alexis ?</p>
-
-<p>— Parfaitement.</p>
-
-<p>— Enfin, nous vous tenons ! Vous êtes
-condamné à la déportation à vie dans une
-enceinte fortifiée ; suivez-nous !</p>
-
-<p>Anéanti, le pauvre diable fut conduit au
-commissariat, puis au Dépôt, puis au Cherche-Midi,
-menottes aux poignets. Il fallut
-douze jours et vingt-quatre interrogatoires
-pour convaincre l’autorité que le médiocre
-chroniqueur du <i>Cri du Peuple</i> n’avait rien
-de commun avec son homonyme, lieutenant
-des « Vengeurs de la Mort », recherché depuis
-l’écrasement de la Commune.</p>
-
-<p>Toutes les fois qu’Alexis dit « Trublot »
-narrait cette mésaventure, et il la narrait
-souvent, il ne manquait pas d’ajouter :</p>
-
-<p>— Ce qui m’a le plus dégoûté, c’est qu’en
-me relâchant ces cochons m’ont dit : « Tâchez
-moyen qu’on ne vous y reprenne plus ».</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch6">CHAPITRE VI</h2>
-
-<p class="d"><i>Chabrier</i> juge <i>Massenet</i>. — Mlle <i>Madeleine de Swarte</i> me juge dans les
-“Fourberies de Papa”. — <i>Gounod</i> juge <i>Gustave Charpentier</i>. — Le
-tragédien <i>Silvain</i>, navigateur et tireur à cinq. — <i>Armand Silvestre</i>
-et ses maîtresses. — Le génie de <i>Wagner</i> et les ridicules de
-<i>Bayreuth</i>. — “Claudine
-s’en va.” — <i>Mlle Polaire</i> et “Siegfried”. — La
-chemise d’un sociétaire et <i>M. Raymond Roussel</i>.</p>
-
-
-<p>C’est en écrivant à <i>Lutèce</i> que je fis la
-connaissance de Sarcey ; celle, aussi, d’un
-compositeur dont les gens même qui craignaient
-la musique appréciaient certaines
-amusettes mélodico-zoologiques, canards qui
-se dandinent, gros dindons ébouriffés d’orgueil,
-petits cochons roses dont la ballade
-recèle une modulation amenée cocassement,
-la queue en vrille, toute une basse-cour
-en liesse que ne font pas oublier les récents
-<i>Bestiaires</i>, plus raffinés, de <a id="poulenc"></a>Poulenc, dans
-lesquels, ainsi que dans les <i>Histoires naturelles</i>
-de <a id="ravel"></a>Ravel, le talent abonde.</p>
-
-<p id="chabrier">Ces sujets convenaient à Chabrier, et
-aussi les <i>Propos de buveurs</i> que devait lui
-forger Richepin, d’après <a id="rabelais"></a>Rabelais.</p>
-
-<p>Malheureusement, au lieu d’obéir à la
-bonne Loi naturelle, il se laissa manœuvrer
-par Catulle Mendès ; les conseils de ce littérateur
-wagnérien, ou se croyant tel, le
-poussèrent à barboter dans le plus artificiel
-lyrisme et, sous prétexte qu’il admirait les
-drames bayreuthiens, à forcer son talent
-pour peiner sur une <i>Gwendoline</i> que, sans
-être un lourdaud, il ne pouvait faire avec
-grâce, du moins avec unité, car les contradictions
-y fourmillent et les neuvièmes et les romances
-et toutes les antithèses lucidement signalées
-par Emile Cottinet : « paroxysme et
-langueur, extrême raffinement et presque
-vulgarité ». (Ce « presque » est délicieusement
-aimable).</p>
-
-<p>Cette machine tetralogico-scandinave, où
-il perdit le meilleur de ses qualités, c’est elle
-qui me rapprocha du compositeur.</p>
-
-<p>On exécutait au Cirque d’Eté le Prélude
-du deux de <i>Gwendoline</i> ; il y a 40 ans de cela
-et je me souviens du concert, comme s’il avait
-eu lieu la semaine dernière ; <a id="van-dyck"></a>Van Dyck ténorisa
-les Adieux de <i>Lohengrin</i> ; la pianiste
-Silberberg pleyela un concerto de Tschaïkowsky
-plutôt vaseux (puisse M. <a id="stravinsky"></a>Stravinsky
-me pardonner ce blasphème) ; enfin <a id="lamoureux"></a>Lamoureux
-dirigea, avec une sécheresse brillante,
-la page de Chabrier ; elle me fascina. Naïvement,
-je le proclamai dans mon compte-rendu,
-indigné contre un confrère — Kerst, je
-crois — qui, jugeant l’œuvre luxuriante à
-l’excès, reprochait au compositeur de « mettre
-trop de choses dans chaque mesure ».
-Soulevé d’une juvénile indignation je ricanais :
-« Dirait-on pas Ali-Baba écœuré par
-l’abondance des richesses amoncelées dans
-la caverne et qui ronchonnerait : « Trop de
-perles, trop de diamants ! ».</p>
-
-<p>Joie inespérée ! Je reçus un billet désinvolte
-de Chabrier félicitant « le brave petit confrère
-de <i>Lutèce</i> » de ne pas se plaindre « que
-la mariée soit trop belle » et le remerciant de
-« cogner sur les Ali… Gaga ! »</p>
-
-<p>Quelques jours après, je rencontrai mon
-indulgent correspondant à l’Opéra où sévissait
-la première du <i>Cid</i> ; précautionneusement,
-ne sachant s’il goûtait cette massenetterie,
-« enduite d’onguent mystique » a justement
-noté René Brancour, j’eus soin de ne
-parler à Chabrier que des interprètes, le
-beau Rodrigue de Rezské, l’émouvante Chimène
-Devriez, l’infante Bosmann qui ravissait
-les abonnés avec un <i>Alleluia</i> d’opérette
-et, éblouissante dans ses danses espagnoles,
-<a id="mauri"></a>Rosita Mauri dont je fiançai le nom à celui
-de mon interlocuteur dans un quatrain latino-fumiste
-qui amusa mes lecteurs du Quartier
-Latin. En ce temps-là (1885), ils n’étaient
-pas difficiles :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Quand Rosita Mauri dont les grâces enchantent</div>
-<div class="verse">Revint pour saluer les gens de l’Opéra,</div>
-<div class="verse i2">Chabrier, pensif murmura.</div>
-<div class="verse">« Mauri, tu ris, tes saluts tentent. »</div>
-</div>
-
-<p id="massenet">La franchise de Chabrier ne me laissa pas
-ignorer ce qu’il pensait de cette partition,
-l’une des moins réussies de Massenet :</p>
-
-<p>— Mon bonhomme, me dit-il, c’est de la
-sous-merde.</p>
-
-<p>Cette parole définitive me donna le goût de
-la critique musicale.</p>
-
-<p>Dans les <i>Fourberies de Papa</i>, où sa piété
-filiale me met en scène, considérablement
-embelli, Mlle <a id="swarte"></a>Madeleine de Swarte invente
-une très curieuse profession de foi du « six »
-<a id="auric"></a>Georges Auric, au cours de laquelle il est
-question de <a id="gounod"></a>Gounod, remis à la mode par les
-novateurs du dernier Dancing, les polytonaux
-désireux de dépasser les audaces d’<a id="magnard"></a>Albéric
-Magnard qui, au dernier acte de <i>Mercœur</i>,
-partition d’un noble embêtement, faisait
-chanter des voix en si-majeur sur un
-accompagnement d’orchestre en <i>mi-bémol</i>.</p>
-
-<p>Ce passage tout pétillant d’esprit s’intéresse
-surtout à la « Gounodyssée », histoire
-touchante et ridicule du séjour que fit à
-l’étranger, en temps de guerre, le musicien
-de <i>Faust</i>, retenu loin de sa patrie par une
-Circé anglaise, à laquelle il adressait des
-strophes enamourées mais vaseuses :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je veux te dédier, cœur divin, Muse austère ( !)</div>
-<div class="verse">Ces chants où j’ai parlé notre langue à tous deux.</div>
-<div class="verse">Prends-les et donne leur ta voix qui, sur la terre,</div>
-<div class="verse i4">Est un écho des cieux…</div>
-</div>
-
-<p>Pauvre Gounod sentimental et sensuel !
-Jamais artiste d’esprit faible et de chair forte
-ne fut plus habilement chambré ! Longtemps,
-le plus longtemps possible, Georgina Weldon,
-secondée à merveille par son businessman
-de mari, employa tous les moyens imaginables,
-tous, sans exception, pour garder
-le Maître français chez elle, en Angleterre,
-pendant qu’il composait <i>Polyeucte</i>, dont elle
-se voyait déjà l’interprète.</p>
-
-<p>La famille du Disparu se désolait. Les
-semaines se passaient, les mois…</p>
-
-<p>A la fin, des amis dévoués franchirent le
-détroit, bousculèrent les obstacles accumulés
-et emmenèrent de vive force, pour le reconduire
-chez les siens, le séquestré par persuasion.</p>
-
-<p>Aussitôt libéré, Gounod, avec cette merveilleuse
-inconscience d’enfant qu’il conserva
-toute sa vie, manifesta du soulagement, de
-l’allégresse même, mais point de remords.
-Et comme ses sauveteurs, avec des hésitations
-trop compréhensibles, discutaient sur
-la meilleure façon dont devait s’effectuer le
-retour de l’Enfant Prodigue, il s’écria, resplendissant
-d’optimisme :</p>
-
-<p>— Ne vous faites donc pas d’inutiles soucis,
-mes amis, ma chère femme sait bien qu’à
-travers cette absurde aventure j’ai su lui
-garder un cœur inaltérablement fidèle !</p>
-
-<p>Il le croyait. Il le croyait presque. Et les
-autres, abasourdis par ce « distinguo », ne
-trouvèrent pas un mot à répondre.</p>
-
-<p>Sa rentrée au bercail n’eut rien de banal.
-Très émue au penser de revoir celui dont
-l’absence s’était si indécemment prolongée,
-Mme Gounod, dans son petit boudoir mélancolique,
-relisait la fable des « Deux Pigeons »,
-rêveuse… Ah ! quand elle va le voir
-apparaître repentant, traînant l’aile et tirant
-le pié…</p>
-
-<p>Du bruit, au dehors ; elle tressaille ; la
-porte s’ouvre toute grande, le voyageur entre,
-gai, rieur, ses grands yeux clairs illuminés
-de joie. Devant elle, qui joint ses mains
-tremblantes, il se campe fièrement et sa voix
-claironne :</p>
-
-<p>— Ma chère amie, je te rapporte un torse
-qui n’a rien à se reprocher !</p>
-
-<p>Assurément, les rigoristes peuvent trouver
-là quelque chose à reprendre ; ce caractère,
-d’une complexité déroutante, faute d’en
-avoir étudié les nuances d’assez près, des
-observateurs simplistes, souvent, ont incriminé
-sa bonne foi. Erreur de gens tout d’une
-pièce. Gounod changeait d’opinion plus vite
-que le commun des mortels, voilà tout.</p>
-
-<p>En 1893, au Châtelet, <a id="colonne"></a>Colonne dirigeait
-<i>La vie du Poète</i>, symphonie-drame résolument
-montmartroise de <a id="charpentier"></a>Gustave Charpentier.
-Installé dans une première loge, avec
-<a id="dubufe"></a>Guillaume Dubufe, Gounod donnait à voix
-haute des appréciations dont, placé aux fauteuils
-de balcon, juste au-dessous de lui, je
-ne perdais pas un mot. Au moment où, perçant
-les fanfares canailles du Moulin de la
-Galette, on entendit les cris de femme pâmée
-exigés par l’auteur, le maître proféra, sourcils
-froncés : « C’est ignoble ! » Une minute
-après, pas même, ravi par la courbe séduisante
-d’une phrase confiée aux violoncelles,
-il s’écria, plein de la même vigueur : « C’est
-splendide ! »</p>
-
-<p>Manque de conviction ? Pas du tout ! Des
-convictions, il en avait à revendre, des convictions
-qui, je le répète, se succédaient avec
-une rapidité essoufflante. Ecoutez plutôt…</p>
-
-<p>… Pendant qu’un journaliste commence
-à l’interviewer, on annonce « Mme de Granval »,
-dont le nom arrache à Gounod une
-sourde exclamation agacée. Elle entre, un
-peu intimidée, son rouleau de musique à la
-main :</p>
-
-<p>— Maître, c’est ma dernière œuvre. <i>Ode
-mystique</i>, ce que j’ai fait de moins mauvais.
-Si j’osais vous la soumettre…</p>
-
-<p>— Voyons ça.</p>
-
-<p>Il s’assied au piano, joue le prélude de
-l’<i>Ode mystique</i>, chante l’<i>Ode mystique</i>, loue
-l’<i>Ode mystique</i>.</p>
-
-<p>— C’est bien, c’est très bien, c’est même
-sublime…</p>
-
-<p>— « Sublime ! » Est-il possible, maître ?</p>
-
-<p>— Oh ! je voudrais avoir écrit ça ! Cette
-progression est d’un émouvant ! Voyez, j’en
-pleure, mon enfant…</p>
-
-<p>En effet, il pleure. L’enfant (55 ans), pleure
-aussi. Ils s’embrassent. Extasiée, elle sort,
-la tête dans les nuages.</p>
-
-<p>La porte à peine refermée sur la triomphatrice,
-Gounod, essuyant ses cils encore
-emperlés de larmes, dit au reporter :</p>
-
-<p>— Hein, mon petit, quelle raseuse !</p>
-
-<p>Ce spontané aux impressions cabriolantes
-devait être, pour la calculatrice Weldon,
-une proie facile.</p>
-
-<p>… Pouah ! Cette insulaire aux joues de
-bifteck cru, son accent cockney aurait suffi
-à m’en dégoûter, car la prononciation de
-<a id="garden"></a>Mary Garden, auprès de celle-là, eût paru
-d’une pureté tourangelle.<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> D’ailleurs, Mar-Nielka
-est la seule Anglaise qui interprète le
-répertoire français sans accent étranger.
-(Réclame non payée).</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> J’aime encore mieux l’accent des norvégiens qui prononcent leur <i>sk</i>
-comme notre <i>ch</i>. Cette particularité m’est connue depuis le jour que
-j’entendis à St-Moritz un aimable jeune homme de Christiania dire à
-<i>Suzanne de Calhas</i> :</p>
-
-<p>— Demain, j’aimerais <i>skier</i> avec vous.</p>
-</div>
-<p>Peu après la guerre de 1870, lorsque Georgina
-Weldon chanta l’oratorio biblique de
-Gounod, <i>Gallia</i>, elle faillit compromettre le
-succès de la Lamentation (rosalie sur batteries
-à douze-huit) en clamant « Djériousélem !
-Djériousélem ! Reviens vers le Saeigneur ! ».
-C’était d’un comique navrant.</p>
-
-<p>Je me rappelle une autre chanteuse britannique
-de moindre talent mais affligée d’un
-accent plus saugrenu encore, la première
-femme du tragédien <a id="silvain"></a>Silvain. Longtemps
-avant que le glorieux sociétaire du Théâtre
-Français songeât à épouser la belle Louise
-Hartmann, l’anglaise voulut bien me régaler
-d’une romance sucrée, alors en vogue, cuisinée
-par la baronne <a id="rothschild"></a>Willy de Rothschild.
-<span lang="en" xml:lang="en">O lord !</span> Je me mordais la langue pour ne pas
-rire, tandis qu’elle psalmodiait :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Si vous havez rien à me daïre.</div>
-<div class="verse">Pourquoi venaïr auprès de moâ !</div>
-</div>
-
-<p>Son morceau terminé, la dame me fit part
-de cette observation judicieuse :</p>
-
-<p>« N’est-ce pas une curieuse chaose, en vérité ?
-Quand je parle français, j’ai encore une
-petite accent étrangère, mais quand je chante,
-plous du tout ».</p>
-
-<p>Excellent Silvain ! Aujourd’hui grave,
-grave, presque burgrave, il n’abandonne jamais
-son allure majestueuse ni son ton verni
-de majesté ; sur les registres des églises, aux
-mariages huppés comme aux enterrements
-chics, il fait suivre sa signature de la mention
-vénérable : « Doyen du Théâtre Français ».</p>
-
-<p id="adam-paul">Et il poussa un gros soupir lorsqu’il apprit
-le jour des obsèques de Paul Adam, que l’irrévérencieux
-<a id="dranem"></a>Dranem, en apposant son nom
-sur la même page, s’était permis d’ajouter :
-« Doyen de l’Eldorado ». Le respect s’en va…</p>
-
-<p>Ils devraient bien songer à « faire la retraite »
-lui et cet autre vieux Silvain barytonnant
-qui encombre l’Opéra depuis si longtemps
-sous le pseudo : Delmas.</p>
-
-<p>Mais, à l’époque dont je parle, un aimable
-bohémianisme enjolivait son existence ; il
-prenait des absinthes (sans sucre), dont un
-vieil officier de l’armée d’Afrique eût admiré
-le tassement ; il jouait au baccarat jusqu’à ce
-que l’aurore — aux doigts gris — montrât
-son nez aux fenêtres de la salle de jeu ; il recevait
-la visite d’huissiers « parlant à sa personne » ;
-bref, il ne possédait pas encore la
-respectabilité qui, aujourd’hui, l’auréole.</p>
-
-<p>Et pourtant, dans le courant de la vie
-quotidienne, déjà cet écervelé folâtre s’affirmait
-parfois tragédien, j’allais dire tragique.</p>
-
-<p>Au Cercle de la Presse, la Veine, ce soir-là,
-refusait de favoriser l’artiste, trop aimé
-des femmes pour avoir beau jeu. Le hideux
-<a id="wolff"></a>Albert Wolff était en banque et passait, passait,
-plus que ne passeront, n’en déplaise à la
-Marquise, Racine et le café. Rasé comme un
-ponton, Silvain tira de la poche où elles se
-cachaient ses deux dernières thunes, les jeta
-sur le tapis vert avec une amère désinvolture,
-prit la main.</p>
-
-<p>— Cartes ? proposa l’eunuque du <i>Figaro</i>.</p>
-
-<p>— Voui.</p>
-
-<p>Silence d’angoisse. On aurait entendu voler
-un nouveau riche (il y en a eu toujours).
-Au joueur infortuné, qui avait 5, le banquier
-envoya, sans pitié, un autre 5.</p>
-
-<p>Alors, un rugissement sortit du sein de
-l’acteur ; il empoigna d’une main frémissante
-ses cheveux en sueur et s’écria, très Boulevard-du-Crime :</p>
-
-<p>— Malédiction ! Je suis damné !</p>
-
-<p>Vive sensation. Je m’enfonçais mon mouchoir
-dans la bouche pour ne pas pouffer ; un
-hideux sourire voltigea sur les traits du
-boche Albert Wolff, et les valets de pied eux-mêmes
-se tordirent.</p>
-
-<p>… En ce temps-là, Silvain incarnait Mathan
-dans <i>Athalie</i>, panne classicobiblique
-qu’il enlevait tambour-mathan, sans négliger
-pour si peu ses occupations d’oiseleur subtil
-et de pisciculteur consommé, non plus que ses
-fonctions de mécanicien sur le petit vapeur
-qui portait sa célébrité d’amiral d’eau douce
-de Mantes à Nogent.</p>
-
-<p>Un de ses plus assidus commensaux, <a id="silvestre"></a>Armand
-Silvestre, l’a noté sans rancune : « Il
-n’est aucun de nous, les poètes ses amis, qu’il
-n’ait tenté de noyer dans la Seine ».</p>
-
-<p>Si ce tragédien naufrageur s’avérait, pour
-les porte-lyre qui fréquentaient sa maison de
-campagne, un redoutable metteur en Seine,
-il ne me jugea digne, moi, infime prosateur,
-que d’une immersion dans un affluent de son
-fleuve favori, plongeon effectué à l’aide d’un
-simple bateau à rames.</p>
-
-<p>Date inoubliable ! C’est la veille de la première
-du <i>Prince d’Aurec</i> que ce moderne Carrier
-s’efforça de me rayer du nombre des vivants.
-« Je rame comme personne », assurait-il.
-Comme personne, effectivement. En quelques
-coups d’aviron, son canot avait la quille
-en l’air et moi la tête en bas, dans la Marne.
-On me repêcha ; on m’affubla, pendant que
-mes vêtements séchaient, d’une jupe et d’un
-corsage appartenant à la compagne (peut-être
-morganatique) de Silvain, la chanteuse
-anglaise qui sopranisait : « Si vous havez rien
-à me daïre ». Encarnavalé de la sorte, je promenai
-mes rêveries sur le bord de la rivière
-qui avait failli m’engloutir…</p>
-
-<p>Un chuchotement de voix étouffées mit
-mon songe en fuite ; redescendu sur terre je
-m’aperçus soudain qu’une foule curieuse se
-pressait autour de moi, une foule d’indigènes
-en train de contempler avidement cette femme
-à barbe dont la vue ne coûtait rien. Effrayé
-par ce succès inattendu, je me réfugiai dans
-la villa de Silvain avec une hâte qui jeta ses
-habitants dans la jubilation. Armand Silvestre,
-surtout, torchonnait vigoureusement
-ses yeux de topaze brûlée d’où coulaient des
-larmes heureuses.</p>
-
-<p>Pourtant, il était d’un caractère plutôt grognon,
-cet auteur gai ! Je me le rappelle renfrogné — un
-trop petit nez au retroussis populacier
-dans une face bourrue salie par une
-barbe en désordre — geignard, jaloux du
-succès de ses confrères, et surtout blessé au
-vif, inguérissablement, par le renom de « rigolo »
-que lui assuraient, parmi les voyageurs
-de commerce, les gaillardises dont il emplissait
-le <i>Gil Blas</i>.</p>
-
-<p>Gaillardises ? Le mot est insuffisant. Au
-vrai, ces grossiers récits de « Toto Laripète »,
-ces histoires de corps de garde prodiguées
-par « Lekelpudubek », finissaient par verser
-dans la scatologie. N’insistons pas sur ce conteur
-à gaz.</p>
-
-<p>N’insistons pas davantage sur le goût manifesté
-par cet adorateur du dieu Crepitus et
-de la Vénus Callipyge pour les dondons ventripotentes
-ainsi que mégalofondamentales.</p>
-
-<p>Dans sa maison d’Asnières, de quatre
-heures du matin à midi, sans jamais prendre
-un jour de repos, il entassait feuillets sur
-feuillets, toujours à court d’argent pour alimenter
-ses nombreux ménages, bien que sa
-basse littérature lui rapportât des sommes
-élevées.</p>
-
-<p>A dessein de se faire pardonner par les
-lettrés cette prose commerciale, dont il détestait
-qu’on lui parlât, Armand Silvestre limait
-avec application des strophes d’un mysticisme
-malingre, « strophuleuses », si l’on
-peut dire, qu’il se désolait de voir bafouées
-par les jeunes, tous hostiles à ces bondieuseries
-sans conviction, religiosité en « Christocale »
-selon le mot de Chose… ou de Machin
-peut-être.</p>
-
-<p>Chez Silvain, ce jour-là, je parlais à cet
-ex-polytechnicien (car il appartint à l’Ecole
-comme <a id="sully-prudhomme"></a>Sully Prud’homme, <a id="prevost"></a>Marcel Prévost,
-<a id="corday"></a>Michel Corday, <a id="estaunie"></a>Estaunié, etc.), des préférences
-qu’il accordait, en ses écrits, aux
-grosses dames confortablement capitonnées.
-Je réussis à l’exaspérer. Il me cria : « Mais je
-place au-dessus de tout la gracilité tanagréenne !
-Vous ne me croyez pas ? La preuve,
-c’est que ma meilleure amie est mince comme
-une liane, vous la connaissez ; c’est Madame
-A… ».</p>
-
-<p>Tout à trac, il me lâcha le nom d’une chanteuse
-effectivement aussi maigriotte que son
-autre amie, Madame Cl. L… était grassouillette.
-Elle était mariée (Elle l’est encore). La
-goujaterie de cette révélation me suffoqua.</p>
-
-<p>— Hé bien, fis-je pour toute réponse, vous
-qui prétendez toujours que <a id="wagner"></a>Wagner était un
-mufle avec les femmes !</p>
-
-<p>Car, en ce temps-là, wagnérien militant,
-j’enrageais des incessantes attaques dirigées
-au nom du lyrisme toulousain par ce librettiste
-de <a id="joncieres"></a>Joncières et de Coquard, Dioscures
-de la platitude, contre le Titan de Bayreuth.
-<a id="debussy"></a>Debussy ne m’avait pas encore démontré
-l’urgence de libérer l’Art français, l’art des
-Couperin et des Rameau, captif de la Muse
-germanique, « l’écrasante matrone » stigmatisée
-par Aurel.</p>
-
-<p>Et puis, on ignorait les cubistes musicaux
-dont les cuisantes trouvailles relèguent dans
-le domaine du pompiérisme ce que nous regardions
-alors comme des hardiesses, par
-exemple la série d’intervalles de septième réalisée
-par le ténor et le soprano dans le duo
-de <i>Tristan</i>. Pauvre Wagner, aujourd’hui décrété
-« fadasse » par ces acrobates éphémères
-que vont bientôt remplacer de nouveaux
-sauteurs, car un clown chasse l’autre.</p>
-
-<p>Bah ! Laissons dire. Ils restent splendides,
-l’Hymne tristanesque du Désir inassouvi
-dont l’Ouvreuse, documentée par son vieux
-complice Alfred Ernst, célébrait le lyrisme
-lyriquement : « Des tendresses palpitent, des
-fièvres s’allument, une confusion de douleur
-et de ravissement, de désirs, d’appels, d’étreintes,
-grandit, lente et formidable, sous
-les ondes toujours renouvelées de la mélodie… »</p>
-
-<p>Et les <i>Meistersinger</i> ! En dépit du sâr Joséphin
-Péladan, contempteur de cette œuvre
-« trop gaie » et de <a id="bellaigue"></a>Camille Bellaigue qui, trop
-féru du joli pour aimer le beau, lui reprocha
-l’absence de rythme ( !) et de tonalité ( !), quel
-wagnérien, même converti aux doctrines modernes,
-resterait insensible à la rêverie de
-Sachs dans la nuit où flotte la senteur grisante
-des jasmins ? Et le finale populaire… Quand
-j’entendis pour la première fois, jaillissant à
-l’apparition du poète, cette grandiose floraison
-vocale qui monte, s’élargit, se balance,
-« <span lang="en" xml:lang="en">Wach auf</span> »… ah ! Dieu ! mon vieux cœur en
-frémit encore !</p>
-
-<p>Victor Hugo prétendait admirer Shakespeare
-comme une brute. J’aime Wagner
-comme un garde républicain, oui, le garde républicain
-du Cirque d’Eté qui, un dimanche,
-au promenoir, tourneboulé par le prélude de
-<i>Tristan</i> me confia : « Monsieur, quand j’entends
-ça, je me fous à rêver ».</p>
-
-<p>… A Bayreuth, ce n’était pas trop de toutes
-ces splendeurs pour faire accepter aux pèlerins
-l’abomination de la camelote wagnérienne
-entassée dans les vitrines ; <a id="herold"></a>Ferdinand
-Hérold contemplait, horrifié, des pantoufles-Parsifal
-où le père de Lohengrin, au point
-croisé, s’agenouille devant la sainte Lance ;
-Maurice Renaud, baryton inégalé, acheta une
-pipe commémorative portant, sur le fourneau,
-un portrait du maître entre deux mentions ;
-en haut : <i>Richard Wagner</i> ; en bas : <i>injutable</i>.</p>
-
-<p>Plus odieuse encore, la suffisance germanique,
-faite d’orgueil et d’ignorance, convaincue
-(malgré l’affirmation contraire nettement
-proclamée par le maître) que des cerveaux
-latins, par conséquent superficiels, ne pourront
-jamais comprendre la profondeur de la
-musique allemande. Cette morgue niaise, qui
-sévissait dans tout le « <span lang="de" xml:lang="de">Reich</span> », n’épargnait
-pas Wahnfried, domaine de Mme Cosima
-Wagner — maigre visage austère, illuminé
-d’intelligence, grand nez en anse… ce qu’un
-irrespectueux fumiste (ne me demandez pas
-son nom) appelait « l’anse de Bülow ».</p>
-
-<p>Cocasse Wahnfried ! Portier d’opérette en
-uniforme vert, feutre calabrais et boucles
-d’oreilles ; quatre cents portraits du compositeur
-cachant les murs ; scènes du « Ring »
-ignoblement peintes, orgue américain à tuyaux
-dorés d’un goût… chicagrotesque ; et
-puis, au buffet, sardines à l’huile et fraises
-servies sur la même assiette !</p>
-
-<p>Pour une artiste de goût comme M<sup>lle</sup> de
-Ahna, qu’épousa plus tard Richard Strauss,
-combien de chanteuses s’affublaient de costumes
-invraisemblables ! Je vois encore la
-stupeur du sympathique Jacques Durand, le
-grand éditeur de musique, contemplant au
-deux de <i>Parsifal</i> l’opulente Materna qui arborait,
-pour interpréter la magicienne Kundry,
-une affolante toilette de soirée à la mode d’il
-y a 35 ans. Le peintre Clairin ricanait : « Elle
-a oublié son éventail ! »</p>
-
-<p>En juillet 1892, Bayreuth représentait
-<i>Tannhaeuser</i>, pour faire rougir les Français,
-très nombreux cette année, du crime commis
-par leurs pères, siffleurs de Wagner sous le
-Second Empire… <i lang="la" xml:lang="la">Delicta majorum immeritus
-lues</i>… A Wahnfried, une amie de la comtesse
-Gravina entreprit de me persuader que cette
-œuvre de jeunesse (1845) était aussi belle que
-<i>Tristan</i>. Je lui ris au nez. Alors, l’agaçante
-mélomane se rabattit sur l’exécution, prétendant
-que nul orchestre au monde n’en
-pouvait donner une aussi magistrale, aussi
-impeccable, aussi…</p>
-
-<p>— Ce n’est pas mon avis, interrompis-je, le
-nez plein de moutarde. Que Grüning détonne
-alors que, terrassé par le repentir, il chante
-étendu tout de son long par terre, cela prouve
-seulement que la position du ténor couché
-n’est pas favorable à la bonne émission de la
-voix, mais l’orchestre, votre fameux orchestre !
-Les trombones, hier, ont mugi le
-thème des Pèlerins si lentement que les violons,
-effarés, en ont saboté leur dessin descendant…</p>
-
-<p>— Och ! fit-elle, c’est vrai… Mais je ne
-croyais pas qu’un Français cette faute remarquer
-pouvait !</p>
-
-<p>— Sans blague ? mais dans mon pays, Madame,
-nous sommes tous comme ça.</p>
-
-<p>Mon chauvinisme cherrait un peu.</p>
-
-<p>En dépit de mes affirmations tranchantes,
-la France comptait un fort lot d’irréductibles
-(qui a dû grossir depuis la guerre), butés
-comme les manifestants lohengrincheux qui
-tapagèrent dans la rue en mai 1887 et en septembre
-1891, toujours prêts, au nom d’un
-patriotisme fourvoyé, à dépecer le plus innocent
-passage du <i>Ring</i>, comme des bêtes
-cruelles, sans autre forme de procès.</p>
-
-<p>Feu Henry Maugis a même composé, sur
-ces animaux pleins de rage, une fable dont,
-malheureusement pour la littérature française,
-je n’ai retenu que le titre : <i>Le loup et
-l’anneau</i> (du Nibelung).</p>
-
-<p>Sans manifester contre la Tétralogie aucune
-hostilité préconçue, Mlle Amélie Bouchaut,
-plus connue sous le nom de <a id="polaire"></a>Polaire,
-me parut toujours, en dépit de ses études musicales
-prolongées, au Café-Concert, réfractaire — comme
-une brique — à la musique
-de Richard Wagner.</p>
-
-<p>On n’a jamais pris au sérieux le chapitre
-de <i>Claudine s’en va</i> dans lequel cette frémissante
-artiste, de passage à Bayreuth, opine
-que l’Œuvre d’Art de l’Avenir, pfutt, « Y a
-pas de quoi se taper le derrière par terre » et
-que, du reste, Van Dyck, le « gonze poilu »
-chargé du rôle de Parsifal lui a bel et bien
-chipé un jeu de scène. Cependant, les auteurs
-du roman n’ont guère exagéré… En tous cas,
-voici un souvenir personnel :</p>
-
-<p>En 1902, l’Opéra annonçait <i>Siegfried</i>,
-presque inconnu en France. Comme on s’arrachait
-les places, Polaire me déclara que sa
-présence, à cette solennité artistique, s’imposait.
-Je l’emmenai donc dans le monument
-Garnier, où elle pénétrait pour la première
-fois de sa vie. A son entrée, toutes les jumelles
-convergèrent vers elle qui ne parut
-pas s’en apercevoir. Henri de Curzon haussa
-légèrement les épaules. Elle s’assit et le rideau
-se leva.</p>
-
-<p>Un instant divertie par le rythme saccadé
-du chant, presque parlé, de Laffite, Mime pittoresquement
-cauteleux, la créatrice de <i>Claudine</i>
-aux Bouffes-Parisiens éprouva bientôt
-(comme les « quat’z’hommes accompagnés
-d’un caporal » de la chanson) les indéniables
-symptômes d’un embêtement général. Elle
-lutta vaillamment, mais pendant la scène de
-la Forge, elle me confia, d’une voix découragée :</p>
-
-<p>— Vrai, Willy, ce que ça dure, cette histoire-là !</p>
-
-<p>— C’est beau…</p>
-
-<p>— Peut-être, mais il y en a trop ! La seule
-chose qui me console, c’est de penser à la
-téterre que doit faire le pauvre type qu’on
-chahute dans ce panier.</p>
-
-<p>— Quel type ? Quel panier ?</p>
-
-<p>— Là haut, tenez, au bout de mon doigt.
-Vous ne connaissez donc pas la pièce ? Reszké
-tire la ficelle pour le secouer. Et aïe donc !</p>
-
-<p>— Mais, bon Dieu, ce que vous prenez pour
-un panier, c’est le soufflet de la forge !</p>
-
-<p>— Pas possible ! Vous êtes sûr que c’est un
-soufflet ? Ben, fallait le dire… Vous m’espliquez
-jamais rien ; alors, je m’embête.</p>
-
-<p>— Comment ? Vous vous embê…</p>
-
-<p>— Pour sûr ! Je vais me faire la paire et
-rentrer vivement chez moi, sans quoi, je
-m’endormirais.</p>
-
-<p>— Dormez, ça n’a aucun inconvénient.</p>
-
-<p>— Pensez-vous ! Cette sale musique m’a
-enrhumée du cerveau, de sorte que la moindre
-des choses que je pioncerais, pan ! je serais
-fichue de ronfler. Ça vous ferait remarquer.
-Je me trotte. Bonsoir. Sans rancune.
-Embrassez Colette de ma part.</p>
-
-<p>— Non, Polaire, non, je vous en prie, ne
-partez pas maintenant, il faudrait déranger
-vingt personnes, patientez encore un instant,
-l’acte va être fini… Tenez, écoutez l’orchestre,
-c’est superbe, ce passage-là. Vous ne trouvez
-pas ?</p>
-
-<p>Loyalement, remplie d’une bonne volonté
-touchante, elle écouta les violons qui, sous la
-direction de Taffanel, chantaient, chantaient…
-Mais, après dix secondes, secouant
-sa tête aux courtes boucles brunes, elle dit
-avec un peu de dégoût, les doigts écartés,
-comme une petite fille qui se serait poissée de
-confitures (ou d’autre chose) :</p>
-
-<p>— Pouah ! Ça doit être plein de dièzes !</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Le lendemain, comme elle souffrait encore
-d’un reste de wagnérite, je lui contai des
-anecdotes sur Silvain ; j’en connaissais beaucoup.</p>
-
-<p>L’histoire de la pêche dissipa son reliquat
-de migraine, une belle histoire, mais qu’il
-faut entendre narrer par le « monstre » lui-même.</p>
-
-<p>Il venait de pêcher une carpe si dodue que,
-ravi, il s’écria :</p>
-
-<p>— Y a pas, faut que je l’embrasse !</p>
-
-<p>Hélas ! la carpe, qui n’aimait pas ces manières-là,
-ferma ses lèvres pinçantes sur le
-nez du tragédien ; tout de suite il s’indigna :</p>
-
-<p>— La rosse ! Elle m’a mordu ! Elle a osé
-me mordre !… Eh bien, pour la punir, je vais
-la ref… à l’eau.</p>
-
-<p>Et il le fit.</p>
-
-<p>J’ai lu, dans un conteur de fables, qu’un
-autre artiste du Théâtre Français apprit (forcément
-par une lettre d’ami intime) que sa
-femme le trompait avec un camarade de la
-Comédie. Il manda la coupable :</p>
-
-<p>— Je sais tout !</p>
-
-<p>— Grâce !… Grâce !…</p>
-
-<p>Elle se traîne à ses genoux. Lui, les lèvres
-crispées d’un amer sourire, mâche ses mots
-avec une lenteur dégoûtée comme de la chewing-gum
-sentant le moisi.</p>
-
-<p>— Il faut que tu aies de singuliers goûts
-pour t’acoquiner avec un individu si totalement
-démuni de talent !</p>
-
-<p>— Pardon !… Pardon !…</p>
-
-<p>— Tu n’as qu’un moyen pour te faire pardonner,
-misérable créature…</p>
-
-<p>— Je l’accepte d’avance… Dis vite…</p>
-
-<p>— Ecoute… Demain, tu inviteras ton complice
-à déjeuner.</p>
-
-<p>— Ici ?</p>
-
-<p>— Ici, bien entendu. Au dessert, je lui dirai
-devant toi qu’il est un gaillard sans aucune
-délicatesse et j’ajouterai que si jamais
-il recommence…</p>
-
-<p>— Eh bien ?</p>
-
-<p>— Eh bien, je ne l’inviterai plus !</p>
-
-<p>Quant à l’histoire de la chemise de nuit,
-je me déclare incapable de l’exposer d’une
-façon admissible. Il n’est pas donné à tout le
-monde de palabrer décemment à propos de
-ces lingeries intimes. Comme le disait <a id="roussel"></a>Raymond
-Roussel :</p>
-
-<p>— <span lang="la" xml:lang="la">Non</span> « liquette » <span lang="la" xml:lang="la">omnibus</span>…</p>
-
-<p>Car l’auteur des <i>Impressions d’Afrique</i> et
-de l’<i>Etoile au front</i> est un pense-sans-rire.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>A la Comédie-Française, on souffle peu
-dans les clés forées, constate l’auteur de <i>Retours
-à pied</i>. Pourtant, en janvier 1925, de
-violents coups de sifflet accueillirent le doyen,
-« ce vieillard au crâne de brique, au ventre
-turgescent, aux jambes molles et à la voix
-refoulante », comme le représente Henri
-Béraud en une esquisse dont je supprime
-quelques traits qui pourraient sembler malveillants.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch7">CHAPITRE VII</h2>
-
-<p class="d">Roueries de <i>Degas</i>. — <i>Bonnat</i> compare les critiques d’art aux cochons. — La
-mauvaise foi de <i>M. Jacques Blanche</i>. — Les Manchettes de
-Moréas, sa métrique, sa griserie. — <i>Mendès</i>, machiavel en tous
-genres. — Mots acides de <i>Moreno</i>.</p>
-
-
-<p id="degas">Ce jour-là, le bougon Degas causait avec
-moi, fort aimablement, (une fois n’est pas
-coutume) en sortant de l’atelier du peintre
-<a id="mathey"></a>Mathey, son dénicheur de dessins d’Ingres,
-chez qui nous nous étions rencontrés. <a id="apollinaire"></a>Guillaume
-Apollinaire nous aperçut, descendit la
-rue de Rome derrière nous et, dès que je fus
-seul, me rejoignit pour m’entretenir longuement
-du Maître — ce n’est pas Mathey que je
-veux dire — friand de détails, en vue d’un
-article peut-être…</p>
-
-<p>Je lui répétai une anecdote que je tenais
-de <a id="vauxcelles"></a>Louis Vauxcelles, critique d’art éclairé,
-à qui je reproche seulement un excès d’indulgence
-pour cet odieux arriviste de <a id="blanche"></a>Jacques
-Blanche, peintre infecté de snobisme, littérateur
-ridicule et bavard fécond en commérages
-toxiques.</p>
-
-<p>C’était à Dieppe, Degas se mit à crayonner
-le portrait de Walter Sickert et celui-ci, qui
-avait endossé son pardessus négligemment,
-voulut en rabaisser le col.</p>
-
-<p>— Laissez, laissez, s’écria le peintre, c’est
-mieux ainsi.</p>
-
-<p id="halevy">Ludovic Halévy qui entendait ce dialogue
-murmura :</p>
-
-<p>— Degas préfère toujours l’accident.</p>
-
-<p>— Mon cher, s’écria Guillaume, épanoui,
-pour ce mot si intelligent, je donnerais toutes
-les <i>Petites Cardinal</i>… que je n’ai pas lues,
-d’ailleurs.</p>
-
-<p>La lucide malveillance de Degas n’épargnait
-personne. A l’Hôtel des Ventes, voyant
-exposées des terres cuites de Carpeaux, il
-les bafoua sans miséricorde et comme j’essayais
-de plaider pour quelques bustes, louant
-avec timidité l’adresse du sculpteur : « oh !
-renchérit le vieux peintre, on ne peut pas le
-nier, c’est dégoûtamment habile ! »</p>
-
-<p>Devant un portrait de <a id="carriere"></a>Carrière, il scandalisa
-<a id="dolent"></a>Jean Dolent, féru de ces tendres pénombres,
-en ricanant : « On dirait des cervelles
-au beurre noir. »</p>
-
-<p>Chacun sait combien les artificielles somptuosités
-de <a id="moreau"></a>Gustave Moreau, chères aux littérateurs,
-le choquaient : « Ces olympiens
-cossus ont vraiment trop de chaînes de
-montres ! »</p>
-
-<p>Mais surtout son hostilité se déchaînait
-contre le richissime <a id="camondo"></a>Isaac de Camondo, qui
-avait réuni à grands frais les plus célèbres
-œuvres du maître dans son hôtel — Eau et
-Degas à tous les étages. — Il refusait d’aller
-les voir chez leur nouveau propriétaire. Il
-affectait de s’en désintéresser. Et pourtant…</p>
-
-<p>Ce Camondo m’avait prié de visiter sa
-galerie de tableaux, non pour connaître mon
-avis dont il se souciait peu, avec raison, mais
-pour me recommander son amie de l’Opéra,
-Mme Marcy, Sieglinde plutôt faiblarde. Degas
-l’apprit et vint m’interviewer, sans en
-avoir l’air.</p>
-
-<p>— Comme ça, « il » vous a retenu à déjeuner ?
-Bon, bon… Et après le déjeuner, qu’avez-vous
-fait ?</p>
-
-<p>— Nous avons pris du café, oh ! un café
-très remarquable.</p>
-
-<p>Le vieux peintre me lança un regard de
-reproche si triste que j’eus honte de ma taquinerie.
-Tout de suite, je repris :</p>
-
-<p>— Il m’a montré les plus belles toiles que
-j’aie vues de ma vie.</p>
-
-<p>— Oh ! oh ! les plus belles… enfin… passons.
-Bien entendu, ce monsieur a disserté sur mes
-œuvres, il a vanté son flair d’acheteur, il
-vous a expliqué ma peinture, il…</p>
-
-<p>— Non. Il n’a rien dit du tout.</p>
-
-<p>Surpris, satisfait, Degas resta un instant
-silencieux. Puis, la figure éclairée d’un sourire
-inhabituel :</p>
-
-<p>— Rien du tout ? Mais, dites-donc, Willy,
-il se forme !</p>
-
-<p>Devenu presque complètement aveugle, ses
-derniers jours furent atroces. Il errait dans
-Paris, inconnu des passants qui le bousculaient,
-lamentable Œdipe sans Antigone.</p>
-
-<p>Quand je pense qu’un crétin de bochophile
-louangeur salarié des rapins auxquels il carotte
-des pochades, ose reprocher à Degas
-son « mépris de la Presse » ! Comme si tous
-les peintres, les bons et les mauvais, ne la
-méprisaient pas, ouvertement ou non. Une
-preuve entre mille :</p>
-
-<p>J’ai fréquenté Uriage (l’« Arriège » de
-<i>Claudine s’en va</i>). Cette année-là l’agaçant
-M. Léonce de Joncières s’y trouvait, et aussi
-ce casse-cœur de <a id="porto-riche"></a>Porto-Riche, très jalousé
-parce qu’il était trop bien vu par la jolie télégraphiste
-dont raffolaient tous les étrangers ;
-je me promenais un après-midi avec Detaille
-qui, leste et bien découplé, s’amusait — le
-rossard ! — à m’essouffler dans des sentiers
-de montagne, rocailleux à l’instar des poèmes
-de M. <a id="jouve"></a>Jouve, romainrollandiste de son état, et
-désagréables comme les productions de M.
-Marcel Sauvage, qui s’intitule « chirurgien
-des roses » et fait des vers d’apothicaire.</p>
-
-<p id="bonnat">Le père Bonnat nous rejoignit et, tous
-trois, nous redescendîmes vers l’Etablissement
-de bains d’où montait une infecte puanteur
-sulfureuse mélangée au parfum des
-orangers… la noce du vidangeur !</p>
-
-<p>Sur nos talons, quelque chose de noir grognait
-obstinément, dans le crépuscule. Sans
-se retourner, Detaille interrogea :</p>
-
-<p>— Kèkcèkça ?</p>
-
-<p>Alors, bonhomme et bourru, le portraitiste
-attitré des Présidents de la République aligna
-des déductions façon Sherlock Holmes :</p>
-
-<p>— Une sale bête ? Tenace ? qui suit les
-peintres en ronchonnant ? Ça ne peut-être
-qu’un critique d’art !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je pense à cette boutade chaque fois que
-j’entends un peintre grisonnant fredonner la
-vieille chanson antibitumineuse des Beaux-Arts,
-sur l’air : « Dans la gendarmerie… »,
-vous savez, <i>la peinture à Bonnat, c’est comme
-du caca</i> !</p>
-
-<p>Avec Guillaume Apollinaire, nous reparlâmes
-de Blanche, et je lui contai un trait
-significatif du monsieur dont la fausseté peu
-de temps auparavant, avait écœuré tous les
-amis de <a id="indy"></a>Vincent d’Indy, dont il osait se proclamer
-dans les salons plus ou moins artistiques
-l’indéfectible partisan.</p>
-
-<p>Nombreux, nous avions pris le train pour
-applaudir la première de <i>Fervaal</i> à la Monnaie.
-Pendant tout le trajet, de la gare du
-Nord parisienne à la gare du Midi bruxelloise,
-Jacques Blanche, une énorme partition
-ouverte sur ses genoux, ne cessa de montrer
-à ses voisins de wagon, soulignés d’un crayon
-malveillant, les passages qu’il prétendait chipés
-à Wagner. Le doux et rêveur <a id="chausson"></a>Ernest
-Chausson, le pénétrant et fin Pierre de Bréville,
-le sensitif <a id="serres"></a>Louis de Serres, il embêtait
-tout le monde, sauf Mme <a id="colette"></a>Colette qui dormait
-du sommeil de l’innocence, comme on dit,
-aussi profondément que devaient dormir,
-trente ans après, les lecteurs assez imprudents
-pour avaler quelques fragments opiacés
-de la simili-autobiographie romanesque laborieusement
-fabriquée par Jacques Blanche
-Touchatout esthétique.</p>
-
-<p>Bien entendu, après la représentation, il
-s’empressa d’offrir à d’Indy d’une voix émue,
-l’hommage de son admiration sans réserve !
-Alfred Bruneau et <a id="corneau"></a>André Corneau, tous deux
-anti-d’Indystes mais loyaux, ne purent s’empêcher
-de hausser les épaules en entendant
-les louanges sifflées par cette vipère doucereuse.
-Quant au sincère Gustave Samazeuilh,
-à peine au sortir de l’enfance, il en fumait
-d’indignation.</p>
-
-<p>Guillaume Apollinaire s’amusait de toutes
-ces histoires et riait avec entraînement.</p>
-
-<p>Quand je le rencontrais aux mercredis du
-<i>Mercure de France</i>, regorgeant de littérateurs,
-mais où j’allais surtout pour voir Rachilde
-et l’entendre — toujours originale,
-mordante et bonne avec ça — Guillaume
-Apollinaire montrait une avidité de gosse
-quêtant des confidences, à califourchon sur
-un genou d’ancêtre.</p>
-
-<p>— Dites, Willy, vous devez être riche en
-souvenirs sur les <i lang="la" xml:lang="la">dii minores</i> de l’Ecole symboliste ?</p>
-
-<p>— Certes ! J’ai plus de souvenirs que si
-j’avais… la capitale de la Lombardie.</p>
-
-<p>— Fumiste ! Pourquoi ne pas les écrire ?</p>
-
-<p>— Parce que ça m’ennuierait.</p>
-
-<p>Aussi bien, Ernest Raynaud, le commissaire
-de police-poète, a dit ce qu’il fallait
-dire, comme il fallait le dire, dans sa <i>Mêlée
-symboliste</i>, où il a silhouetté (je cite ses
-propres paroles) « quelques-unes des figures
-qu’on coudoyait chez Charles Cros, le jeudi
-soir : Ajalbert, <a id="allais"></a>Alphonse Allais, d’<a id="esparbes"></a>Esparbès,
-Haraucourt, <a id="marsolleau"></a>Marsolleau, Willy, etc., extraordinaire
-mélange de talents disparates… », ce
-qui incitait l’historiographe à d’intéressantes
-réflexions sur « la bigarrure des esprits et la
-diversité d’un âge caméléon ». C’était le temps
-où Georges Lecomte, caporal d’infanterie et
-symboliste, faisait siffler sa <i>Cravache</i>.</p>
-
-<p>Certains jeunes trouvent ce fouillis « grotesque ».
-Mais le <i>superréalisme</i> actuel, jugé
-par Lamandé « caricatural », l’est-il moins ?</p>
-
-<p>Pour divertir Apollinaire, j’évoquais la
-mémoire d’un quarteron de poètes disparus,
-auxquels on reconnaissait jadis un flamboyant
-génie et dont quelques-uns avaient
-sans doute du talent.</p>
-
-<p>Nombre d’entre eux ont fait, dans l’océan
-de l’oubli, un plongeon définitif. Qui connaît
-encore la littérature de l’instituteur Icres, dit
-Crésy ? (ou Crésy, <i>dit</i> Icres, mes souvenirs
-s’embrument). A force de bassiner Antoine,
-ce sous-Léon Cladel avait réussi à lui faire
-jouer un acte sanglant : de fanatiques bouchers
-se massacraient à coups de couteau,
-dans un décor où, sur des tables en vrai
-marbre, s’étalaient des escalopes en vrai veau,
-mais aussi avancées que les opinions de l’<i>Humanité</i>
-et dont la puanteur rendait malades
-les spectateurs assis trop près de la scène, qui
-sifflaient en se bouchant le nez.</p>
-
-<p>Dégoûté du théâtre par cette expérience
-malodorante, le Pyrénéen aux cheveux en
-révolte déclamait avec un accent qui semblait
-rouler des pierres dans un gave, des strrrophes
-où vibrrrait de la tendresse :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Les danses nous ont assez</div>
-<div class="verse i3">Enlacés</div>
-<div class="verse">Dans leur tourbillon folâtre,</div>
-<div class="verse">Mignonne, voici le tour</div>
-<div class="verse i3">De l’amour.</div>
-<div class="verse">Et, tu sais, je t’idolâ-â-tre.</div>
-</div>
-
-<p>Sous ces rythmes empruntés à la Pléïade,
-Marie Kryzinska (polonaise aux lèvres de
-négresse blonde qui prétendait avoir inventé
-le vers libre dont le père est en réalité Gustave
-Kahn), plaquait des accords minables.</p>
-
-<p>Mince, blond, atténué, Charles Vignier
-murmurait des vers frêles :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Puisque nous aimons le reflet des choses</div>
-<div class="verse">Et les souvenirs demeurent en nous,</div>
-<div class="verse">Comme le parfum funéraire et doux</div>
-<div class="verse">Qui hante l’urne où sont mortes les roses…</div>
-</div>
-
-<p>Il parlait avec courtoisie, non sans affectation,
-mais devenait extrêmement grossier la
-plume à la main. Dans la <i>Renaissance</i>, il
-conseillait avec insistance à M. <a id="bourget"></a>Paul Bourget
-(qui ne faisait pas encore, il est vrai, partie
-de l’Académie) une bonne tisane « empêchant
-de péter en dormant ».</p>
-
-<p>Un beau matin, à propos d’un vague écho
-relatant une altercation au cours de laquelle
-M. <a id="champsaur"></a>Félicien Champsaur avait reçu, ou donné,
-des gifles, Vignier tua d’un coup d’épée le bon
-gros Robert Caze. Tout le monde en fut surpris.</p>
-
-<p>Les revues littéraires s’entre-dévoraient
-depuis les <i>Ecrits pour l’Art</i>, bafouant le symbolisme
-traîné par <a id="dujardin"></a>Edouard Dujardin « dans
-une ornière de décrépitude et de niaiserie métaphysique »,
-jusqu’à la <i>Revue Indépendante</i>
-où les rancunes naturalistes dénonçaient le
-néant cérébral (<i>sic</i>) de Charles Morice et des
-« jongleurs abêtis… inventés par l’insidieux
-thuriféraire Anatole France ».</p>
-
-<p>A me voir souffler sur ces charbons
-presque éteints pour en tirer de fugitives étincelles,
-Guillaume Apollinaire pétillait de joie.</p>
-
-<p>— Un tel, Willy, vous l’avez connu ? Et
-Chose aussi ? Et Machin ? Et <span lang="en" xml:lang="en">So and So</span> ? Veinard !
-Et Catulle Mendès dans sa jeunesse ?
-Parlez-moi de lui, grand frère, parlez-moi de
-lui… Est-ce vrai qu’il fit tout pour entraver
-la réussite du <i>Pèlerin passionné</i>, dont Ernest-Charles
-vitupère le lyrisme « poussif » ?</p>
-
-<p id="moreas">… L’altier Papadiamantopoulo, dit Moréas,
-Ernest Raynaud le peint « toujours ganté
-de blanc, lustré, frisé, sanglé, la boutonnière
-fleurie, orné de cravates multicolores et de
-plastrons rigides… ». Je l’ai vu moins coruscant,
-beaucoup moins, la chemise isabelle, les
-ongles endeuillés. N’est-ce pas, <a id="marsan"></a>Eugène Marsan,
-dont les tours de phrases eussent ravi
-Toulet : « Vous avez pu le voir au Napolitain,
-qui avait une jaquette fatiguée avec un
-tube roussi, et pour étirer sa moustache,
-comme il se plaisait à faire par un geste démodé
-et charmant, il montrait sans embarras
-des manchettes, et rondes, qui n’étaient pas
-du matin même… ».</p>
-
-<p>Il lâchait volontiers des axiômes que son
-gras accent levantin bonifiait encore : « Jè
-suis un Baudèlaire avec plus de couleur ».</p>
-
-<p>Aujourd’hui, les écrivains d’Action française
-exaltent ce grec dont l’iconoclaste Renée
-Dunan attaque « l’effarante banalité ». Jadis,
-même désaccord parmi les critiques.</p>
-
-<p>Sur son compte, les opinions divergeaient
-bizarrement alors que <a id="barres"></a>Barrès voyait dans
-Moréas (première manière) « un sauvage
-assemblant ses colliers de guerre » et <a id="huysmans"></a>Huysmans
-une « poule de Valachie picotant des
-verroteries multicolores », Charles Maurras
-le saluait comme un des vainqueurs des
-grands barbares blancs, restés anonymes chez
-Verlaine, mais qu’il baptisait lui : « Rosetti,
-Swinburne, Shelley, Ibsen, Tolstoï, etc. ». Et
-Camille Mauclair haussait les épaules devant
-les vers ( ?) de vingt pieds commis par Moréas
-qui se vantait d’allonger l’octosyllabe
-primitif « jusqu’où la nécessité musicale en
-décidera… ». O subjectivisme périlleux ! O
-arbitraire !</p>
-
-<p>A propos de métrique, un souvenir, vous
-permettez ?</p>
-
-<p>Quelques jours avant de blesser en duel
-<a id="darzens"></a>Rodolphe Darzens, Moréas me lut un de ses
-poèmes, en alexandrins réguliers, dont j’ai
-oublié le sujet et le titre. Il lisait admirablement.
-Je le complimentai comme il sied. Ensuite :</p>
-
-<p>— Pourquoi donc as-tu glissé, parmi ces
-alexandrins, un vers d’onze pieds ?</p>
-
-<p>— Un hendécasyllabe ? Tu es fou ?</p>
-
-<p>— Pas fou du tout ! Tu as écrit « Oiseaux
-fabuleux, oiseaux bleus, oiseaux roses… »
-Compte sur tes doigts.</p>
-
-<p>Il devint vert (c’était sa façon de pâlir), réfléchit
-longuement, le front plissé ; puis, rasséréné,
-il clama son vers revu et augmenté :
-« Oiseaux miraculeux, oiseaux bleus, oiseaux
-roses ».</p>
-
-<p>Il avait repris sa superbe coutumière et
-tortillait sa moustache noire.</p>
-
-<p class="c">(2 Az<sup>03</sup>Ag + K<sup>2</sup>S = 2 Az<sup>03</sup>K + Ag<sup>2</sup>S)</p>
-
-<p class="noindent">l’air plus que jamais avantageux, « matamoréas »
-comme nous disions au Quartier
-Latin.</p>
-
-<p>« Garçon, un second bock ! » On parla
-d’autre chose. Il ne fut plus question de métrique
-jusqu’au moment du départ, où le
-poète me recommanda d’un air détaché :
-« Ne raconte pas ça… <i>Ils</i> sont si bêtes !… ».</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Peu avant la guerre, j’envoyai à Guillaume
-Apollinaire quelques anecdotes de ces temps
-héroïques, rédigées à la hâte ; en retour, il esquissa
-de moi, dans les <i>Marges</i> un croquis
-flatteur et flatté : « … Talent spirituel, nourri
-de bonnes lettres… Il confectionne à souhait
-les acrostiches satiriques et défend l’hellénisme
-comme un florentin… ». Une politesse
-en vaut une autre.</p>
-
-<p>Voici quelques-uns de mes feuillets qu’il
-dut égarer, je suppose :</p>
-
-<p id="mendes">Catulle Mendès, gros mangeur, était cependant
-fin bec. Même, il lui arrivait de cuisiner
-en personne, comme Alexandre Dumas
-père, mais sans atteindre à la maîtrise de
-<a id="gunsbourg"></a>Gunsbourg-le-Monégasque dont certains macaronis
-s’avèrent dignes de figurer sur la
-Table des Olympiens : « Jupiter, s’il était
-malade, reprendrait l’appétit en tâtant d’un
-tel mets ».</p>
-
-<p>Volontiers, il mêlait à l’élaboration de ses
-chefs-d’œuvre culinaires un peu de fantaisie
-romantique, le vieil éthéromane inoubliablement
-dressé parmi les <i>Fantômes et Vivants</i>
-de Léon Daudet ; c’est ainsi qu’un soir il convia
-quelques amis à déguster un plat de cèpes
-à la provençale préparés par ses soins et dans
-lequel il entrait, Dieu me pardonne, plus d’ail
-que de champignons !</p>
-
-<p>Il y avait là le très érudit Gustave Kahn au
-masque mongol ; le verveux <a id="courteline"></a>Courteline pour
-la moindre fantaisie duquel je donnerais tous
-les in-folios des « penseurs » professionnels ;
-<a id="descaves"></a>Lucien Descaves, parigot réfléchi, perspicace
-et buté. Qui encore ? <a id="arene"></a>Paul Arène, un petit
-homme de Sisteron, qui avait un joli talent en
-Provençal et un exécrable caractère en français…
-Mendès exultait : les deux coudes sur la
-table, les cheveux en désordre, sa barbe
-blondie toute brillante de graisse reposant
-sur une lavallière de surah crème, tachée de
-bourgogne, il pérorait, la bouche pleine, sur
-la poésie, la cuisine et l’amour.</p>
-
-<p>(Or, cela se passait en des temps très anciens,
-Daniel Wilson, député d’Indre-et-Loire,
-ayant vendu trop de décorations, son
-beau-père, le Jurassien Grévy, avait dû,
-souffleté par l’indignation populaire, quitter
-l’Elysée bien malgré lui. Dans la rue, on entendait
-brailler les camelots vengeurs : Ah !
-quel malheur d’avoir un gendre !…)</p>
-
-<p>Cette année-là, inquiété par la gloire naissante
-de Moréas, Catulle Mendès décida, non
-sans peine, l’<i>Echo de Paris</i> à s’assurer la collaboration
-du « bel Hellène » qui, dans ses
-manifestes, déclarait la langue française en
-décadence depuis le <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle. Astucieusement,
-il glissa dans l’oreille du débutant :
-« Ne faites aucune concession à la plèbe lisante,
-affirmez vos principes. » L’autre ne
-demandait qu’à les affirmer. Il s’appliqua
-doctement à faire revivre les « grâces et mignardises »
-du <small>XV</small><sup>e</sup> siècle en trois contes que
-« sigilla le los de ses plus affinés disciples »,
-mais dont l’archaïsme rébarbatif affola les
-lecteurs habitués aux Zévacochonneries des
-feuilletons populaires. L’<i>Echo</i> se hâta de
-congédier ce collaborateur dangereux. Le
-tour était joué.</p>
-
-<p>La principale amie de Mendès était alors
-<a id="gerard"></a>Lucy Gérard, blondinette frêle, en l’honneur
-de laquelle il fignolait des madrigaux
-d’un tarabiscotage érotique, nuance cuisse de
-nymphomane émue. Il la désignait par des
-périphrases dont la préciosité de Far-West
-rappelait à la fois <a id="aimard"></a>Gustave Aimard et Mlle de
-Scudéry : l’idiome d’un Peau-Rouge suivant
-le sentier de la guerre dans le Pays du Tendre.</p>
-
-<p>Et les reporters de l’<i>Echo de Paris</i> écarquillaient
-des yeux larges comme des pièces
-de cinq francs (en argent) lorsqu’ils entendaient
-le Maître dire à l’Aimée, tout en corrigeant
-ses épreuves : « Mignonne-oiselle-si-légère-que-vous-vous-posez
-sur-une-branche-de-rosier-sans-la-faire-ployer,
-donnez-moi
-une plume neuve, la mienne crache ».</p>
-
-<p>Or, Mendès soupçonnait Lucy aux yeux
-purs de regarder avec trop d’intérêt la cambrure
-héroïque de Moréas et les moustaches
-de plus en plus noires que ce palikare effilait
-avec une crânerie très « indépendance hellénique ».
-Après avoir évincé le littérateur,
-il fallait débusquer l’amoureux. Bon.</p>
-
-<p>Un soir, à la brasserie Pousset, l’auteur de
-<i>Syrtes</i> qui avait déjà bu comme une sablière
-chez Mendès et que son hôte, insidieusement,
-poussait aux plus dangereuses vantardises,
-s’affirma « ingrisable », appuyant ce dire
-d’ivrogne d’admirables histoires de beuverie
-que Lucy écoutait, palpitante d’extase. Il
-était déjà saoul de son éloquence, quand
-Mendès susurra d’une voix douce : « Dans la
-jolie petite ville d’Heidelberg, nous autres,
-étudiants en théologie ( ? ! ?) nous préparions
-les soirs de <i>Commers</i>, une boisson diabolique :
-cognac, stout et absinthe. Nul n’y résistait
-et je me demande si vous-même… »</p>
-
-<p>Douter de la capacité de Moréas ? Blasphème !
-Déjà, le Grec appelait à grands cris
-le garçon qui remplit de l’infâme mixture
-une vaste chope. Moréas l’avala d’un trait.
-Il eut tort.</p>
-
-<p>Livide, il dut restituer et le flot sans honneur
-de ce trop noir mélange et son dîner.
-Ce spectacle sans poésie lui enleva tout prestige
-aux yeux de Lucy qui, cependant qu’on
-fourrait dans un sapin le buveur effondré,
-murmurait au machiavélique Mendès d’un
-petit air dégoûté :</p>
-
-<p>— Vraiment, Catulle, je ne comprends
-pas que tu me fasses fréquenter de semblables
-pochards !</p>
-
-<p>Il y avait, contre Mendès, dans la gent
-littéraire, beaucoup de haines. M. Fuss-Amoré
-le déteste encore aujourd’hui. Chez le « bibliopole »
-Vanier, j’entendis souvent <a id="verlaine"></a>Verlaine,
-affolé par des rancunes qu’avivait
-l’alcool, vociférer d’abominables injures contre
-« Crapule Mendax ».</p>
-
-<p>Chez Hérédia, J.-H. Rosny (qui éprouve
-pour la Science une passion <i>poétique</i>, mais
-non malheureuse, bien que Marcel Boll — <i>Mercure</i>,
-nov. 1924 — prétende que, sur ce
-terrain, il n’a jamais écrit « une ligne qui se
-tienne »), Rosny — qui n’a jamais laissé sa
-raison au fond des pots — se formalisa, certain
-samedi, des quolibets dont Mendès criblait
-son exposé du système de Gall et déclara,
-phrénologue offensé : « Catulle a un crâne de
-singe ; d’ailleurs il a singé tous les poètes de
-génie. » Le maître sonnettiste des <i>Trophées</i>
-protesta, mais Catulle affecta de rire très
-haut. Fit-il pas mieux que de se plaindre ?</p>
-
-<p>Au reste, le trop souple virtuose ne niait
-pas son manque de personnalité ; mais il l’attribuait
-à sa race. Devant moi, il dit un soir
-à Gustave Kahn qui l’écoutait en mâchouillant
-un grêle cigare noir :</p>
-
-<p>— Nous autres sémites, nous sommes de
-merveilleux assimilateurs, mais il ne faut
-rien nous demander d’original.</p>
-
-<p>— Par exemple !</p>
-
-<p>— C’est l’évidence même. Citez-moi un
-juif, un seul, qui ait créé quelque chose.</p>
-
-<p>— Et Spinoza ? jeta le poète des <i>Palais
-nomades</i>.</p>
-
-<p>(On aurait pu discuter <i>l’Ethique</i>, invoquer
-l’influence cartésienne ; j’aurais voulu jouer
-Descartes sur table. Mais Mendès redoutant
-l’érudition de Kahn, préféra s’en tirer par
-une pirouette).</p>
-
-<p>— Ah ! Ah ! s’écria-t-il avec son rire bizarre,
-comme renâclé, ah ! ah ! Spinoza ! J’ai
-toujours pensé que la mère de cet opticien
-avait eu des faiblesses pour quelque polisson
-de chrétien…</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Je pourrais mettre au jour d’amusants
-détails qui égaieraient les ennemis de Mendès ;
-je ne le fais pas, d’abord parce qu’il
-adorait son beau petit Primice (la <i>Prière sur
-l’Enfant mort</i>, de la mère douloureuse, restera)
-ensuite parce qu’il pratiquait le pardon
-des injures. Un jour que je lui disais mon
-regret de l’avoir, au temps de ma jeunesse,
-harcelé de sottes agressions, il m’arrêta :</p>
-
-<p>— Ne vous excusez pas, mon cher Willy.
-Il est nécessaire que l’irrespect des jeunes
-générations se dresse contre leurs prédécesseurs,
-exception faite, bien entendu, de Victor-Hugo
-qui est impeccable, intangible, etc.
-(<i>couplet sur Hugo-Dieu</i>).</p>
-
-<p>— Merci, maître. D’ailleurs, j’espère bien
-que vous n’avez jamais lu ces niaiseries…</p>
-
-<p>— Détrompez-vous ! Je peux même vous
-citer une de vos comiques boutades.</p>
-
-<p>— Non, non, je n’y tiens pas !</p>
-
-<p>— Mais si. C’était très drôle et très juste,
-ma foi, car en ce temps-là je ne sais quel
-donjuanisme m’incitait à me vanter immodérément
-de mes succès féminins, à la vérité
-nombreux. Et je me souviens que dans un
-article amusant… si, si, mon cher Willy, il
-était fort amusant… vous compariez le talent
-des écrivains en vogue à diverses boissons.
-Armand Silvestre était assimilé, par
-votre verve caricaturale, au « vespétro » et
-Léon Cladel, dont vous blaguiez la chevelure
-hantée, au « piquepoux ».</p>
-
-<p>— C’était d’un goût exécrable.</p>
-
-<p>— Laissez-moi finir : Coppée vous rappelait
-« le p’tit bleu de Suresnes ». Quant à moi,
-vous m’appeliez, j’en ris encore ; Ah ! ah !…
-Vous m’appeliez « le vain du rein ».</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Evidemment, Mendès eut toujours cette
-faiblesse de raconter les conquêtes qu’il prétendit
-remporter toute sa vie, même après
-avoir dépassé depuis longtemps l’âge où « il
-portait fièrement la honte d’être beau ». Il
-avait composé une ballade au refrain vantard :
-« Quand j’ai fini je recommence ».
-Malheureusement pour lui, plusieurs amies
-s’appliquaient à détruire malignement cette
-trop flatteuse légende ; leur rosserie déclarait
-les amours du poète et sa littérature également
-inconsistantes.</p>
-
-<p>Il y a une trentaine d’années, même davantage…
-voyons, je venais de me marier,
-c’est bien ça… j’habitais alors rue Jacob, 28,
-une morne maison sur laquelle on n’attend
-que mon décès pour apposer une plaque de
-marbre. Donc, en 1893, une étudiante russe
-en visite chez moi interrogea <a id="moreno"></a>Marguerite
-Moreno, qui bavardait dans un coin avec ma
-femme, sur ce sujet délicat :</p>
-
-<p>— Dites, chère amie, est-ce que vraiment
-ce poète Catulle Mendès est un amant extraordinaire ?</p>
-
-<p>— Lui ? répondit l’actrice au nez pointu,
-c’est un charmant causeur.</p>
-
-<p>Tout en truffant de rosseries calembouriques
-une chronique parisienne pendant que
-ces dames jacassaient, je les entendais malgré
-moi et je ne pus m’empêcher de rire.</p>
-
-<p>Moreno s’en aperçut et, l’étudiante russe
-à peine partie, me combla des plus réjouissantes
-précisions sur celui qu’elle surnommait
-familièrement « Tulle de Caca ».</p>
-
-<p>— Mon vieux Willy, tu penses bien que,
-devant cette vierge des steppes impollués je
-ne pouvais entrer dans les détails.</p>
-
-<p>— Je suis sûr qu’il y a de quoi faire rougir
-le papier de tournesol.</p>
-
-<p>— Que tu dis ! Ecoute, chauve discret,
-pour qui je n’ai rien de caché : Mendès, toute
-la nuit, il me lit ses vers… et le matin, il me
-rate.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch8">CHAPITRE VIII</h2>
-
-<p class="d">Un pastiche de <i>Rostand</i>. — <i>Jean Richepin</i> vilipendé par <i>Bouchor</i>. — <i>Mme
-Purnode</i>, chanteuse aphone. — <i>Camille Pelletan</i>, acrobate
-occasionnel, rate son tour.</p>
-
-
-<p>Une revue organise des concours de pastiches.
-Ça vaut mieux que d’aller au café. De
-tout temps, en France, on a prisé ce jeu.
-<a id="sorel"></a>Albert Sorel, « sévère historien dans la
-tombe endormi » (les historiens finissent tous
-ainsi, quel que soit leur degré de sévérité),
-réussissait le Victor Hugo à merveille. <a id="drouet"></a>Juliette
-Drouet — la « Juju » au grand « Toto » — s’y
-serait trompée.</p>
-
-<p>Le « parfait plagiaire » <a id="masson-g-a"></a>Georges Armand
-Masson, successeur de Pellerin, l’admirable
-« copiste indiscret », fabrique des simili
-dignes des « A la manière de… », ces chefs-d’œuvre
-de mes amis <a id="reboux"></a>Reboux et <a id="muller"></a>Muller. <a id="richepin"></a>Richepin
-a été pastiché, avec infiniment d’adresse,
-par quelqu’un dont je ne révèlerai pas
-le nom, parce que je l’ai oublié.</p>
-
-<p>Il existe une violente apostrophe à Guillaume
-II où bouillonnent des alexandrins de
-ce goût :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oui, crève comme un chien sur le bord d’une ornière !</div>
-<div class="verse">Crève ainsi qu’un crapaud dans le fond d’un fossé !</div>
-<div class="verse">Que la race des loups s’en retourne en poussière…</div>
-<div class="verse">Etc., etc…</div>
-</div>
-
-<p>Cette pièce convulsive signée « Jean Richepin,
-de l’Académie Française », imprimée
-sur des cartons format <span lang="en" xml:lang="en">post-card</span>, fut répandue
-en Suisse à profusion pendant les premiers
-mois de la guerre.</p>
-
-<p>Collaborateur à cette époque de la <i>Suisse
-génevoise</i>, dirigée par le charmant francophile
-<a id="martinet"></a>Martinet<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, je m’inscrivis en faux
-contre cette assertion. Richepin m’envoya, à
-ce sujet, des lignes amusées.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> En 1924, la <i>Suisse</i> étant devenue la propriété d’un
-monsieur Cramer qui a marié sa fille à un officier allemand,
-les rédacteurs français Delévraz, Louis Schneider et
-moi furent sacqués vivement.</p>
-</div>
-<p>« <span class="i">Ah non, parbleu, ces vers indignés ne
-sont pas de moi, cher Willy ! Vous l’aviez subodoré
-très justement… Donc, démentez. Je
-l’ai déjà fait à l’<i>Intransigeant</i>, et aux <i>Annales</i>.
-Mais en vain ; et cette espèce de « Christ au
-Vatican » (toutes révérences gardées) reste,
-pour beaucoup, mon chef-d’œuvre. Qu’y
-puis-je ? Il m’a valu, du moins, la joie de votre
-souvenir, etc…</span> »</p>
-
-<p>Ni mes articles, ni sa lettre ne purent extirper
-cette croyance des cerveaux helvétiques
-et, comme le prévoyait ce psychologue, il
-se trouve encore des gens, convaincus sinon
-lettrés, pour dire autour d’une « fondue »
-arrosée d’un joli « fendant » :</p>
-
-<p>— Diable de Richepin ! Jamais il ne veut
-faire mieux !</p>
-
-<p>Non seulement cette légende n’afflige pas
-le bénéficiaire du prix Osiris (100.000 francs,
-ma chère), mais elle l’égaye.</p>
-
-<p>… Lorsque <a id="rostand"></a>Rostand mourut, c’est Richepin,
-alors Directeur de l’Académie, qui devait,
-conformément au règlement, déclarer digne
-d’entrer « <span lang="la" xml:lang="la">in illo docto corpore</span> » le gendelettre
-choisi pour remplacer l’auteur de <i>Cyrano</i>
-et de Maurice…</p>
-
-<p>L’immortel défunt était poète de son état,
-peut-être s’en souvient-on encore ; Richepin
-exerce la même profession. C’est pourquoi
-l’Académie voulait, à ce que prétendirent
-quelques reporters facétieux, enjoindre au
-porte-lyre accueilli dans son vénérable sein,
-d’édifier l’éloge de Rostand non en vile prose,
-mais dans la langue des Dieux, qui est aussi
-celle de M. Jean Rameau. (<span lang="la" xml:lang="la">Credat judæus
-Apella…</span>).</p>
-
-<p>Jadis, la presse parisienne discuta passionnément
-une action de grâces académique, précisément
-signée « Rostand », écrite en
-alexandrins réguliers. J’ai mes raisons pour
-me rappeler les détails de cette histoire.</p>
-
-<p id="adam">Dans la <i>Nouvelle Revue</i>, grave recueil fondé
-par Mme Adam (Juliette Lamber), un certain
-Henry Gauthier-Villars, auteur de travaux
-peu lus sur le <i>Mariage de Louis XV</i> et
-autres bobards historiques, publia d’importants
-fragments du discours de réception
-« primitivement esquissé en vers » affirmait-il,
-« par Rostand ». En cette page inachevée,
-le brillant marseillais évoquait ses souvenirs
-de la Provence, de la Méditerranée…</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">J’en conviens, vous avez réalisé le rêve</div>
-<div class="verse">Que j’ai conçu là-bas, tout enfant, sur la grève</div>
-<div class="verse">De Provence, où le rythme immortel de la mer</div>
-<div class="verse">Apporte, avec l’odeur du goémon amer,</div>
-<div class="verse">L’arôme des lauriers et des myrtes d’Athènes.</div>
-<div class="verse">Là j’entendis se réveiller des voix lointaines</div>
-<div class="verse">De joueuses de flûte et d’aèdes pensifs.</div>
-<div class="verse">Souvent, tandis que l’eau brisait sur les récifs</div>
-<div class="verse">Eclaboussant mon front de sel vif et d’iode</div>
-<div class="verse">J’ai reconnu les chants d’Eschyle et d’Hésiode ;</div>
-<div class="verse">D’autres fois, le mistral faisant rire un galet,</div>
-<div class="verse">J’ai supposé qu’Aristophane me parlait…</div>
-</div>
-
-<p>Tous les journaux reproduisirent cette
-trouvaille ; deux ou trois seulement soulevèrent
-des objections. Parmi les rostandistes
-qui l’accueillirent avec plus de ferveur que
-de sens critique, l’excellent <a id="claretie"></a>Jules Claretie se
-distingua par son exaltation. Dans un article
-de tête du <i>Figaro</i> (29 mai 1903), il écrivit,
-charmé de ce petit morceau qu’il comparait
-à des pétales de roses jetés au vent :</p>
-
-<p>« … Chez ce Français de pure race, il y a
-de l’Athénien par la grâce et le charme, de
-l’Aristophane par l’ironie et le caprice. Il y a
-aussi du rêveur de légendes », etc.</p>
-
-<p>Il y avait, à l’en croire, bien d’autres choses
-encore, Claretie les énuméra toutes. Mais,
-le lendemain, il reçut de Gauthier-Villars une
-lettre qui doucha ses enthousiasmes et dans
-laquelle le facétieux pasticheur s’avouait,
-sans remords, l’auteur de la pièce imprudemment
-admirée.</p>
-
-<p>Edmond Rostand s’amusa beaucoup de
-cette supercherie. Claretie, moins. Quant à
-Richepin, il faillit crever de rire, le cher
-« Richop » méchamment caricaturé par le
-fils de son ami d’enfance, <a id="bouchor"></a>Bouchor, dans
-l’<i>Ironie sentimentale</i>, où les jolies notations
-abondent, et les gaffes<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Voici la plus grosse : « A cinquante ans, trop de jeunesse
-chez une femme vous arrête ». Cher confrère adolescent,
-croyez-en quelqu’un qui connaît les quinquagénaires
-mieux que vous, ce n’est pas l’excès de jeunesse qui les
-arrête, c’est l’article 354 du Code Pénal et l’article 355 mêmement.</p>
-</div>
-<p>En ce bouquin mal fichu mais non sans talent,
-Jean, fils de Maurice, traite Richepin de
-« retentissant imbécile », toujours prêt à
-« faire un rétablissement sur la barre-fixe de
-la réclame » etc. Bref, il cherche de son
-mieux à le ridiculiser.</p>
-
-<p>Il perd son temps. Celui qu’il attaque sans
-succès possède le « gri-gri » sauveur… mais
-non, au lieu de parler nègre, déformons, à
-son intention, la strophe de <a id="malherbe"></a>Malherbe que
-Moréas scandait souvent, au Vachette, de sa
-voix rauque et puissante :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Apollon, à portes ouvertes,</div>
-<div class="verse">Laisse Jean Richepin cueillir</div>
-<div class="verse">Les belles feuilles toujours vertes</div>
-<div class="verse">Qui gardent les gens de mourir…</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">… de mourir sous les coups du ridicule lequel,
-en France, tue à dire d’expert.</p>
-
-<p>Cet académicien est invulnérable. Il a pu
-bondir sur une scène de théâtre, ceint d’un
-yatagan, enturbanné de pierreries, des anneaux
-d’or aux oreilles et, dans cet accoutrement
-d’une couleur locale indoubitable, jeter
-les alexandrins de son <i>Nana-Sahib</i>, personne
-n’a trouvé ce poète ridicule.</p>
-
-<p>Je l’ai vu, arpentant à grandes enjambées
-la galerie supérieure du Kursaal d’Ostende
-et, de là, cambré dans une redingote qui ne
-réussissait pas à l’embourgeoiser, laisser tomber
-sur un auditoire de baigneurs, où dominait
-le Boche, des paradoxes enflammés, d’illusoires
-plans de conquêtes orientales dont il
-prêtait à Napoléon I<sup>er</sup> l’aventureuse folie ; il
-n’était pas ridicule.</p>
-
-<p>Il n’est pas ridicule non plus, Saint-Sébastien
-des <i>Annales politiques et littéraires</i>,
-transpercé par les regards de trois cents fillettes,
-hypnotisées dès qu’il leur barytonne à
-pleine gorge les vieilles chansons de France.</p>
-
-<p>Critique dramatique en province, il eut
-l’imprudence d’écrire d’une dame qui chantait
-mal : « Elle chante mal ». Furibonde, elle
-l’attendit à la porte du théâtre et le gifla. Le
-lendemain, il était souriant et publiait dans
-son journal un cartel désopilant : « Madame,
-je vous demande une réparation par les…
-charmes : nous irons sur le terrain, nus jusqu’à
-la ceinture ; les corps à corps ne seront
-pas interdits, non plus que l’usage de la main
-gauche, etc., etc. » Et la virago fut amplement
-ridicule.</p>
-
-<p>De tout temps, le sexe fort — c’est les
-dames que je veux dire — s’est regimbé
-contre la critique, âprement ; que l’on se souvienne
-de Louise Collet (née Revoil) se précipitant
-sur Alphonse Karr, le couteau à la
-main… Récemment, <a id="carlier"></a>Madeleine Carlier,
-rayonnante d’orgueil, répétait « J’osai frapper
-José Frappa ».</p>
-
-<p>A moi-même, chétif, il advint d’encourir
-les fureurs d’une artiste du Théâtre de Genève,
-la dame Purnode, si ma mémoire est
-fidèle, manquant de talent à un tel point que
-les bravos salariés de ses « romains » ne
-pouvaient faire illusion à personne. Après
-une navrante représentation de <i>Thaïs</i>, obsédé
-par cette bouche de poisson pâmé, d’où ne
-sortaient que d’insaisissables sons, je la traitai,
-dans mon compte-rendu, de « carpe éolienne ».</p>
-
-<p>Furieuse, elle s’embusqua dans un couloir
-obscur et, lorsque je passai sans méfiance à
-sa portée, d’un revers de main vindicatif elle
-fit voler mon monocle en l’air, au risque de
-m’éborgner.</p>
-
-<p>— Décidément, opinai-je, en ramassant le
-cristal orbiculaire, elle ne peut rien faire sans
-le secours de la claque.</p>
-
-<p id="montegut">Et Montégut, du <i>Petit Parisien</i>, qui passait
-par Genève en revenant d’Allemagne,
-ajouta, avec ce coquin d’accent provençal
-que j’aime tant : « Hé bé, fiston, toi qui la prétendais
-laide, elle t’a tout de même tapé dans
-l’œil ! »</p>
-
-<p>Si nous revenions à l’ami Richepin qui possède
-un torse d’écuyer et le mépris du <span lang="en" xml:lang="en">cant</span>
-dira t’on. Avant Jean Bouchor, des malingres
-ont voulu ridiculiser son amour des exercices
-physiques ; ils ont échoué. C’est merveille de
-le voir exécuter les tours de force que lui enseignèrent
-des bohémiens au cours de ses vagabondages
-juvéniles. Prodigieux de souplesse,
-il prouve également l’agilité de sa
-dialectique en informant les philistins tentés
-de mépriser ses acrobaties que, toutes, elles
-nous viennent de l’Antiquité. Il écrase les
-objections sous un vase étrusque exposé au
-Louvre ; il éclaire son raisonnement à l’aide
-d’une fresque de Pompéï ; il ferme la bouche
-de son interlocuteur avec un texte irréfutable
-d’Aulu-Gelle.</p>
-
-<p>Dans les bureaux de <i lang="la" xml:lang="la">Comœdia</i>, devant
-<a id="renard-jules"></a>Jules Renard au sourire pincé, à dessein de
-convaincre mon incompétence que les Anciens
-connaissaient déjà le foot-ball, Richepin me
-récita deux pages de Galien décrivant avec
-une stupéfiante exactitude anticipée les péripéties
-d’une mêlée, j’allais écrire d’un
-« <span lang="en" xml:lang="en">scrummage</span> ». Et, pour m’achever, il lança
-de sa voix métallique l’amusante protestation
-geignarde d’un joueur de « <span lang="la" xml:lang="la">Harpastum</span> »
-dont une bagarre vient d’endommager le cou :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oimoi, kakodaimôn, ton trachélon ôs échô !</div>
-</div>
-
-<p>— Vous vous rappelez bien, vieux Willy,
-ce vers d’Antiphane ?</p>
-
-<p>— Heu, heu, vaguement…</p>
-
-<p>Un de ses amis, comme lui ancien élève de
-l’Ecole Normale, mais tombé dans la politique,
-<a id="pelletan"></a>Camille Pelletan, imitait ses prouesses
-gymniques d’assez loin, à l’époque où, ministre,
-il abreuvait d’avanies les grands chefs
-de la marine, en dépit des petites affiches
-manuscrites placardées dans les couloirs du
-ministère par des mains anonymes : « Soyez
-bon pour les… amiraux ».</p>
-
-<p>Beaucoup moins entraîné que le Touranien,
-le désorganisateur de la flotte française était
-néanmoins parvenu, grâce à sa persévérance
-et à la patience de Richepin, à « faire le crapaud »,
-ce qui consiste, comme chacun sait, à
-passer les deux jambes en arrière, par dessus
-les épaules, puis à les croiser en ramenant les
-pieds sous le menton.</p>
-
-<p>Certain soir qu’il s’ennuyait, chez lui, Camille
-Pelletan s’avisa de se déshabiller complètement,
-pour faire le crapaud tout seul,
-sans son professeur. Il y réussit trop bien !
-Malgré d’énergiques efforts, il ne parvint
-plus à décrocher ses pieds, noués comme une
-cravate, pour les ramener à leur position normale.
-Angoissé, l’acrobate occasionnel appela
-au secours. Sa bonne accourut, regarda, les
-yeux exorbités, ce phénomène et s’enfuit en
-poussant des clameurs d’épouvante. On dut
-mander un médecin pour remettre en place,
-non sans peine, les jambes du « crapaud »
-qui, pendant cette opération, sacrait à grand
-fracas (les imprécations de Camille !).</p>
-
-<p>Honteux et confus de cette mésaventure,
-prophétisée par le spirituel Mérinos dans une
-nouvelle savoureuse, Pelletan jura qu’on ne
-le reprendrait plus à risquer de telles fantaisies,
-dangereuses dès qu’on a un peu de
-ventre.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch9">CHAPITRE IX</h2>
-
-<p class="d">L’académicien <i>Frédéric Masson</i> demande qu’on me fusille. — Le
-compositeur <i>Roze</i> chez <i>Jean Lahor</i>. — Les dîners de <i>Judith Gautier</i>,
-wagnérienne. — Un frère de <i>Victor Hugo</i> à Charenton. — <i>Liszt</i>
-chez <i>Mme Erard</i>.</p>
-
-
-<p>Pendant la guerre, pour avoir confessé
-que je restais partisan « inchangé » de la
-musique wagnérienne, j’ai reçu plusieurs
-lettres où l’on me disait, entre autres douceurs
-« Si vous aimez Wagner, c’est que vous
-êtes un sale boche ». Puissamment raisonné !
-Alors, si j’aime le thé, je suis un sale Chinois ?</p>
-
-<p>En 1914, l’académicien <a id="masson-frederic"></a>Frédéric Masson, — on
-eût dit le colonel Ramollot assez gris
-pour s’être trompé d’uniforme — réclama
-patriotiquement, dans l’<i>Echo de Paris</i>, le peloton
-d’exécution pour tous les wagnériens
-en général et pour moi en particulier.</p>
-
-<p>J’aurais pardonné cette opinion à l’extravagant
-collectionneur de bretelles napoléoniennes
-dont Camille Mauclair — étrange !
-étrange ! — a célébré un jour la courtoisie ( ?)
-si, dans le même article, il n’avait eu le culot
-de déclarer le rondouillard <i>Noël</i> d’Adam supérieur
-à… <i>Parsifal</i> ! Ces fétides propos me
-montèrent au nez et malgré les objurgations
-d’<a id="simon-henry"></a>Henry Simon, son directeur et mon ami,
-pour qui l’habit vert est « Tabou », j’accrochai
-au derrière de ce vieux schnock des invectives
-de choix dont il eut l’imprudence de
-se montrer marri. Lors, je récidivai, dansant
-de joie, car le mot de Gavarni reste vrai :
-« Les marris me font toujours rire ».</p>
-
-<p>En dépit des épitres comminatoires et des
-articles baveux je continuai de vénérer le
-titan de Bayreuth dont (en certaines occasions)
-la musique, aujourd’hui encore « me
-prend comme une mer ». Et Debussy lui-même
-n’a pu me guérir complètement de ce
-qu’il tenait pour une maladie mortelle. Certes,
-un charme invincible émane des tendresses
-dont Pelléas enveloppe Mélisande aux longs
-cheveux ; je le subis, mais il n’efface pas les
-amours anciennes. Et la volupté aiguë des
-accords de neuvième dont s’enivrent dangereusement
-ces enfants aux perversités
-presque innocentes ne peut abolir, en mon
-cœur fidèle, le souvenir du cor de Siegfried
-jetant, à travers le mouvant rempart des
-flammes magiques l’allègre défi de sa fanfare.</p>
-
-<p>Ce Wagner, m’objectaient des lecteurs assidus,
-mais ballots, ce Wagner, vous oubliez
-donc qu’il est Allemand ? Pas le moins du
-monde. S’il avait pu naître à Paris et l’aigre
-<a id="saint-saens"></a>Saint-Saëns à Leipzig, ça me ravirait. Malheureusement
-on ne m’a pas consulté…</p>
-
-<p>D’ailleurs je ne pousse pas l’amour du
-« <span lang="de" xml:lang="de">Tondichter</span> » jusqu’à chérir ses « épigones »,
-pour parler comme les Allemands
-qui se rappellent leurs études grecques ; il y a,
-dans nombre de villes germaniques, des chefs
-d’orchestre et des compositeurs hypowagnériens
-qui rééditent les formules du maître
-jusqu’à plus soif ; confections niaisement
-adroites, auxquelles je préfère n’importe
-quelle inspiration personnelle de Massenet,
-voire de Puccini.</p>
-
-<p>Sur ce point, André Cœuroy me donne raison
-et quand j’ai l’assentiment d’André
-Cœuroy, je me fiche du reste.</p>
-
-<p>Hélas ! Que j’en ai vu mourir des jeunes
-drilles, intoxiqués par ce vénéneux génie !
-L’un d’eux était le compositeur anglais <a id="roze"></a>Roze,
-fils de la chanteuse Mary Roze dont la carrière
-fut brillante. Musicien fort instruit (<i lang="la" xml:lang="la">rara
-avis</i>) il manquait totalement de rosserie
-(<i lang="la" xml:lang="la">rarissima avis</i>) mais aussi d’invention. A
-Londres, quelques années avant la guerre,
-cet homme aimable tint à me jouer le premier
-acte de sa <i>Jeanne d’Arc</i>, opéra désolant et
-désolé où tous les personnages pleuraient à
-l’envi ; rien que dans le prologue, on répandait
-assez de larmes pour éteindre le bûcher
-de Rouen qui échauffa le talent poétique de
-MM. Péguy, François Porché, Schiller, etc.</p>
-
-<p>Bien entendu, il voulut connaître mon avis
-sur sa production. Après quelques circonlocutions
-courtoises, poussé à bout par son insistance,
-je finis par lui dire :</p>
-
-<p>— A quoi bon faire chanter à la Pucelle
-d’Orléans des mélodies de Gounod sur des
-harmonies de <i>Tristan</i> ?</p>
-
-<p>Il réfléchit un instant. Puis, avec une bonhomie
-désarmante, il me demanda :</p>
-
-<p>— <span lang="en" xml:lang="en">I say</span>, Willy, est-ce que vous aimeriez
-préférablement mieux des mélodies de <i>Tristan</i>
-sur des harmonies de Gounod ?</p>
-
-<p>Ce brave Roze, pour rendre service à un
-ami qui projetait d’écrire « une grosse volume »
-sur Bizet, récoltait avec soin toutes
-les anecdotes relatives à son musicien favori,
-surtout les fausses. Je l’entends encore, dans
-le square frais et verdoyant de Kensington
-Garden, me conter, avec une candide émotion,
-qu’avant d’entrer au Conservatoire le
-futur auteur de <i>Carmen</i> fut examiné par
-Meifred : tournant le dos au piano l’enfant
-nomma sans une seule erreur tous les accords
-frappés par le professeur qui avait soin
-de les choisir dans les tonalités les plus éloignées…</p>
-
-<p>— Et finalement, concluait l’excellent Roze,
-professeur Meifred admiratif disait :
-« Bravo, <span lang="en" xml:lang="en">my boy</span>, vous entrerez un jour dans
-la Institut ».</p>
-
-<p>Je n’eus pas le courage de détromper mon
-interlocuteur en lui apprenant que cette manière
-de dictée musicale est de pratique courante
-dans les classes de solfège, sans parler
-de l’enseignement raffiné donné par les <a id="dalcroze"></a>Jaques-Dalcroze
-et les Jean d’Udine, dont les
-élèves réalisent, en se jouant, de véritables
-tours de force ; je rappellerai qu’au cours de
-ses réceptions hebdomadaires, le docteur <a id="cazalis"></a>Cazalis
-soumettait sa fille à cette bénigne
-épreuve, chaque fois qu’un visiteur entrait
-dans le salon de la rue Herran. Il en entrait
-beaucoup.</p>
-
-<p>(Dans d’autres salons, j’ai vu d’autres enfants
-des deux sexes, accomplir les mêmes
-menues prouesses. Si l’Institut devait récompenser
-de si minces exploits, on devrait
-agrandir considérablement la bâtisse antique
-et solennelle qui fait l’ornement du quai
-Malaquais).</p>
-
-<p>Le précité docteur aimait la musique depuis
-que Saint-Saëns lui avait emprunté une
-pincée de pentamètres pour servir d’argument
-à sa <i>Danse macabre</i>, poème symphonique
-avec xylophone obligé, suggérant le bruit
-des squelettes entrechoqués : « Zig, et zig, et
-zag, la Mort en cadence ».</p>
-
-<p>Il aimait également la poésie (je ne sais
-s’il aimait la médecine). Sans être aussi crevants
-que ceux de Léon Dierx… les seuls
-dont Mendès ne craignait pas de célébrer les
-discutables splendeurs, certain que nul ne
-pourrait les lire jusqu’au bout, les vers de
-Cazalis, signés « Jean Lahor », s’avéraient
-d’une beauté plutôt soporifique. Il fallait néanmoins
-feindre de les admirer, sous peine
-d’encourir les gronderies d’un vieil ami de la
-maison, qui lavait la tête des frigides trop
-lents à s’extasier.</p>
-
-<p>Lahor ni son grondeur ne nous rendaient
-heureux.</p>
-
-<p>Le jour que je l’amenai chez Cazalis, Raymond
-Roze ne manqua pas de flétrir, dos à la
-cheminée, l’ineptie du public parisien assez
-balourd pour n’avoir point compris, en 1872,
-la musique de l’<i>Arlésienne</i>. Il riait, croyant
-à une fumisterie, quand je lui disais que la
-faute incombait au compositeur.</p>
-
-<p>Rien de plus vrai, cependant ! Une partition
-de scène trop réussie ne s’accommode
-pas de la demi-perception des auditeurs partagés
-entre la compréhension du dialogue et
-l’appréciation du décor musical : il faudrait
-des cerveaux fortement organisés pour opérer
-la dissociation nécessaire à l’intelligence
-du double texte, puis la synthèse permettant
-de goûter l’accord de ces éléments d’émotion.</p>
-
-<p>— Roze, mon vieux Roze, répétais-je,
-soyez indulgent aux auditeurs simplistes du
-Vaudeville, pas fichus de recevoir simultanément
-dans l’oreille droite les « préciosités »
-(comme disait <a id="reyer"></a>Reyer) de la prose d’Alphonse
-Daudet et, dans l’oreille gauche, les fines
-trouvailles harmoniques de Bizet. Contempler
-le Nord de l’œil gauche et le Sud de l’œil
-droit, ça s’appelle loucher ; la première exécution
-de l’<i>Arlésienne</i> n’aurait pu réussir que
-devant des gaillards atteints de strabisme
-auditif.</p>
-
-<p>— Willy, <span lang="en" xml:lang="en">old chap</span>, vous êtes un phénoménal
-type, répondait Roze, imperturbable.</p>
-
-<p>Et il continuait à fumer sa pipe courte,
-bourrée d’un « <span lang="en" xml:lang="en">navy-cut</span> » qui sentait le pain
-d’épice.</p>
-
-<p>Souvent, il me demandait de le « tuyauter »
-sur <a id="liszt"></a>Liszt, auquel il comptait, vaguement,
-que son ami consacrerait une volume
-« encore plus grosse » que celle de Bizet.</p>
-
-<p>… Liszt, je l’ai vu, trois ou quatre fois, pas
-davantage, mais <a id="gautier"></a>Judith Gautier m’a souvent,
-très souvent, donné sur lui des détails qu’elle
-seule connaissait, détails si curieux que je
-n’ose les reproduire tous — par pudeur.</p>
-
-<p>Bonne Judith, que de confidences elle laissait
-ruisseler dans son petit appartement de
-la rue Washington, trop encombré de bibelots
-pour que la domestique osât le balayer à
-fond !</p>
-
-<p>Elle vivait là — au n<sup>o</sup> 39, je crois — en
-compagnie d’un hollandais amorphe, voix de
-chapon, barbe teintée d’acajou, le gros compositeur
-( ?) Benedictus dont on n’entendait
-jamais une note de musique. Personne ne
-s’en plaignait.</p>
-
-<p>Chaque dimanche, autour de la table copieusement
-servie (mortadelle, loukoum,
-olives noires, ananas, pickles, anchois, sucreries
-variées), se serraient des dîneurs invités
-au hasard, je pense, ou qui s’invitaient eux-mêmes,
-peintres hongrois, boulevardiers anonymes,
-membres de l’Ambassade de Chine,
-certains assez décoratifs, d’autres remarquables
-par leurs décorations plutôt que par leur
-décorum, nombreux, en tous cas, à indigner
-Despréaux dont le sybaritisme exigeait que
-l’on fût à l’aise « assis en un festin ». Parfois,
-Judith quêtait des renseignements :</p>
-
-<p>— Dites donc, Willy, ce petit gros assis
-entre Paul Hillemacher et le comte François
-de Chevilly, qui est-ce donc ?</p>
-
-<p>— C’est la première fois que je vois sa bobine.
-Si vous interrogiez Benedictus ?</p>
-
-<p>— Mais c’est lui qui me l’envoie demander
-par la bonne ! Autrement je ne vous en
-parlerais pas. Ça m’est tellement égal !</p>
-
-<p>Effectivement, tout lui était égal à cette
-femme de l’Islam, aux beaux yeux noirs
-inexpressifs, indifférente, indolente, noyée
-dans le gras fondu…</p>
-
-<p>Sa beauté, dont elle ne s’était jamais occupée
-beaucoup, les Anciens n’en parlaient
-qu’avec extase ; sans relâche ils me récitaient
-le sonnet de Victor Hugo « Judith, nos deux
-destins sont tout près l’un de l’autre » si
-fréquemment que j’avais fini par le prendre
-en grippe.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La mort et la beauté sont deux choses profondes</div>
-<div class="verse">Qui contiennent tant d’ombre et d’azur, qu’on dirait</div>
-<div class="verse">Deux sœurs, également terribles et fécondes,</div>
-<div class="verse">Ayant la même énigme et le même secret.</div>
-</div>
-
-<p>Le dernier vers de ce premier quatrain,
-dirait-on pas de l’Henri de Régnier ?</p>
-
-<p>Sur un mode plus badin c’est également à
-Judith Gautier que s’adressait « le Père »
-déplorant qu’elle eût refusé son invitation à
-dîner, pendant le siège de Paris (Noël 1870).</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Si vous étiez venue, ô Beauté que j’admire,</div>
-<div class="verse">Nous aurions fait ensemble un repas sans rival,</div>
-<div class="verse">J’aurais tué Pégase et je l’aurais fait cuire</div>
-<div class="verse">Pour que vous dégustiez une aile de cheval.</div>
-</div>
-
-<p>D’ailleurs, l’hippophagie inspirait particulièrement
-Olympio s’il faut en juger d’après
-ce distique anxieux :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mon dîner me travaille et même me harcèle</div>
-<div class="verse">J’ai mangé du cheval et je songe… à la selle.</div>
-</div>
-
-<p>Mais, de toutes ces poésies de circonstance,
-c’est à peine si l’indifférente Judith se
-souvenait.</p>
-
-<p>De son talent même — très réel — elle ne
-se souciait pas plus que du reste, écrivant
-sans effort des pages de belle tenue qui ne
-devaient rien aux leçons paternelles, car
-Théophile Gautier, elle me l’a répété souvent,
-lui avait donné, en tout et pour tout, ce conseil
-littéraire : « Ne commence pas deux
-alinéas de suite par le même mot, c’est laid à
-l’œil ».</p>
-
-<p>Frantz Jourdain l’accusait de ne pas avoir
-« la moindre personnalité » ; c’était peut-être
-vrai, après tout.</p>
-
-<p>A table, somnolente, son chat sur les genoux
-elle délaissait ses invités, toute à ses
-trois animaux favoris : une tortue mélancolique,
-un lézard aux digestions fantaisistes et
-M. de <a id="clermont-ganneau"></a>Clermont-Ganneau, membre de l’Institut,
-celui que voulait tuer Mme <a id="myriam-harry"></a>Myriam
-Harry (orientale vindicative qui salit ses anciens
-amoureux en bouquins lourdement
-autobiographiques), pour le punir d’avoir
-démasqué l’imposture du papa, plus érudit
-qu’honnête, dont elle était fière, un vieux juif
-enclin à vendre, en les affirmant très authentiques,
-des tiares et des manuscrits très chers,
-mais très faux, fabriqués par lui très habilement.</p>
-
-<p>Ses hôtes enfin partis, Judith Gautier ouvrait
-son « coffre à trésors » et me montrait
-des lettres de Richard Wagner, restées inédites,
-qu’elle aurait pu vendre au poids du
-radium… « Chère Judith, je me rappelle
-cette répétition de <i>Rheingold</i> pendant laquelle
-j’ai gardé ta petite main dans les
-miennes tout le temps… »</p>
-
-<p>— Vraiment, Judith, tout le temps ?</p>
-
-<p>— Dame, puisqu’il l’a dit, ce devait être
-vrai.</p>
-
-<p>D’une autre lettre, écrite pendant la composition
-de <i>Parsifal</i>, « Père né après son
-fils » j’ai retenu ceci : « Oui, oui, Parsifal va
-bien, mais ma robe de chambre en brocard
-d’or ne va pas du tout… » Suivaient d’innombrables
-détails vestimentaires.</p>
-
-<p>Judith énumérait les antipathies de Wagner :
-« Il avait horreur de Villiers de l’Isle
-Adam, entre autres, il affectait de le croire
-enragé, il grimpait aux arbres pour échapper
-à ses morsures, bouffonnerie dont le pauvre
-Villiers s’attristait…</p>
-
-<p>— Est-il vrai qu’il détestait solidement
-Mendès ?</p>
-
-<p>— Ah ! celui-là, n’en disons rien !</p>
-
-<p>Judith gardait une aversion inguérissable — elle,
-si bonne — pour ce Catulle qu’elle
-avait épousé, passant outre à l’intervention
-paternelle.</p>
-
-<p>Que n’ai-je retenu tout ce qu’elle m’a conté
-sur Liszt, pianiste hongrois ceinturé d’un
-sabre, polygame adulé, pécheur repentant
-entré dans les ordres, Liszt, dont l’étourdissante
-virtuosité masqua si longtemps un talent
-auquel, depuis peu (grâce à Ravel,
-Câlvocoressi et aux jeunes de ce groupe intelligent)
-on reconnaît d’ingénieuses recherches
-et d’étonnantes trouvailles.</p>
-
-<p>Malgré son culte pour Wagner, elle ne
-pouvait s’empêcher de reconnaître qu’il en
-usait cavalièrement avec l’auteur de la <i>Faust
-Symphonie</i>.</p>
-
-<p>— Papa, gouaillait-il, ces verrues que tu
-as sur la figure c’est laid !… Tes femmes aimaient
-ça, autrefois ?</p>
-
-<p>Liszt souriait, sans répondre.</p>
-
-<p>Un jour, on attendait, pour se mettre à table,
-le maître en train de composer. Un quart
-d’heure se passa. Une demi-heure. Cosima
-Wagner se dépensait en anecdotes, en considérations
-esthétiques, pour remplacer le gigot
-qui, sûrement, se racornissait à la cuisine.</p>
-
-<p>Brusquement, Wagner entre, les yeux
-flamboyants, le visage empourpré, encore
-tout plein du dieu :</p>
-
-<p>— Papa, je viens de te chiper un motif
-pour mon Wotan, la, fa, ré, si, ré, ré, mi, fa
-(5 bémols, <span lang="en" xml:lang="en">of course</span>, ou deux dièzes).</p>
-
-<p>— Je te remercie, Richard. Au moins c’est
-un thème de moi qui sera sûr de passer à la
-postérité.</p>
-
-<p>Cela fut dit si spontanément, avec un élan
-si convaincu, que Wagner, ému soudain, se
-jeta dans les bras de Liszt. Jolie scène touchante
-que les Allemands gâtèrent en l’applaudissant
-à grand fracas, comme au théâtre.
-Ah ! peuple <span lang="de" xml:lang="de">geschmacklos</span> !</p>
-
-<p>De sa voix monotone, Judith rappelait
-aussi qu’appelé à l’asile de Charenton, dans
-l’espoir que sa musique réussirait à calmer
-certains sujets dangereusement agités, Liszt
-s’assit au piano, plaqua un accord… Des sonorités
-affreuses s’échappèrent… Un dément
-avait méchamment désaccordé l’instrument
-préparé pour l’illustre visiteur. En un instant,
-cette cacophonie surexcita jusqu’au
-délire la foule des aliénés qui se mirent à
-hurler de joie en dansant autour du virtuose
-interdit : « Liszt est fou ! Liszt est fou ! »</p>
-
-<p>Un de ceux qui gesticulaient et vociféraient
-était le frère aîné de Victor Hugo
-« Eugène, vicomte H… » écrivait le poète,
-qui tenait à lui donner ce titre auquel il
-n’avait aucun droit non plus qu’au blason
-des Hugo de Lorraine, également annexé par
-ce démocrate ami du panache, descendant, en
-réalité, de Joseph Hugo, menuisier à Nancy.</p>
-
-<p>… La dernière fois que je vis Liszt, ce
-fut à la Muette, où Mme Erard donnait en
-son honneur une grandissime soirée musicale,
-artistique, mondaine, d’ailleurs encombrée
-de politiciens qui n’avaient rien à y
-faire, depuis Jules Simon (gestes bénisseurs,
-mais sourire madré), jusqu’au duc de <a id="broglie"></a>Broglie,
-arborant cet air désagréable que les reportages
-du <i>Gaulois</i> qualifient « distinction
-aristocratique ».</p>
-
-<p>On regardait beaucoup un vieux monsieur
-à figure ravagée, criblé de décorations au
-point qu’il ne pouvait remuer sans que l’on
-entendît sur sa poitrine un petit cliquetis
-d’ordres brinqueballants. Vu cette orgie de
-crachats étrangers, chacun le croyait un diplomate
-sud-américain. Le chroniqueur
-<a id="scholl"></a>Scholl, les yeux pochés, les bajoues tombantes,
-regarda, à travers son monocle narquois,
-l’excessive noirceur du système pileux de
-l’inconnu qui, vexé, lui dit d’un air rosse :</p>
-
-<p>— Vous ne rajeunissez pas, mon bon ami
-Aurélien.</p>
-
-<p>— Que voulez-vous, gouailla le vieux
-Bordelais, nous noircissons, mon pauvre
-Vitu, nous noircissons.</p>
-
-<p>Atteint douloureusement par ce coup de
-boutoir, le critique dramatique du <i>Figaro</i>,
-pour se donner une contenance, effila d’un
-geste dégagé, mais imprudent, ses moustaches
-d’ébène qui, aussitôt, mâchurèrent son
-gant blanc de façon irrémédiable : il y eut
-des sourires. Le chauve Lamoureux, ravi,
-cessa de lancer des coups d’œil rageurs à son
-rival, le chevelu Colonne (prénommé Juda,
-non Edouard). Et <a id="forain"></a>Forain, qui portait toute
-sa barbe en ce temps-là, mâchonna « Musée
-de Teinture », ce qui fit rire aux larmes mon
-copain et collabo — mais oui ! — <a id="pierne"></a>Gabriel
-Pierné, blondin, l’air d’un baby.</p>
-
-<p>Pour l’achever, je lui répétai le mot tout
-frais de Chabrier, sur le compositeur de
-<i>Mignon</i>, qui, enfoui dans un fauteuil, considérait
-l’assistance en grimaçant comme s’il
-avait voulu mordre tout le monde :</p>
-
-<p>— Il y a la bonne musique, il y a la mauvaise
-musique, et puis il y a la musique
-d’<a id="thomas"></a>Ambroise Thomas.</p>
-
-<p>Immédiatement, la définition se mit à courir,
-comme le furet du Bois-Joli (exquise
-musique de Bréville) parmi les croque-notes
-présents qui, tous, s’en délectèrent, depuis cet
-inoffensif nègre blanc de <a id="thome"></a>Francis Thomé,
-jusqu’au long et solennel Benjamin Godard
-dont l’immense front romantique semblait
-sculpté par David d’Angers, mélodiste prolixe,
-pas méchant homme, mais crevant d’orgueil…
-Aujourd’hui <a id="hahn"></a>Reynaldo Hahn cherche
-à nous convaincre que le sirupeux confectionneur
-de la Berceuse de <i>Jocelyn</i> regorgeait
-de génie. Ce toqué sympathique d’<a id="harcourt"></a>Eugène
-d’Harcourt, déjà, s’y était essayé, sans
-succès.</p>
-
-<p>Angoissé, je me demandais si tous ces
-marchands de sons allaient fonctionner ;
-mais, Dieu merci, trois seulement opérèrent.
-Ambroise Thomas, Gounod, Liszt, prirent
-place tour à tour devant le piano à queue (ce
-n’était pas un Pleyel). J’éprouvai une triple
-déception.</p>
-
-<p>L’auteur de <i>Mignon</i> accompagna sec, dur,
-froid, l’inévitable « Elle ne croyait pas… »,
-ténorisé par Talazac avec une telle vigueur
-que son cou s’enflait comme celui d’un boa
-avalant des lapins.</p>
-
-<p>Gounod lui succéda sur le tabouret tournant.
-Théâtral, la tête en arrière, la barbe en
-avant, les yeux au plafond, il attaqua la ritournelle
-de « Le soir ramène le silence… »
-avec un élargissement emphatique, un abus
-odieux de la pédale, une exagération de sonorité
-vraiment indécente.</p>
-
-<p>Tous ces défauts, <a id="ollivier"></a>Emile Ollivier, debout
-dans un coin, les signalait à ses voisins, frétillant
-d’une verve juvénile qui, chez ce sexagénaire,
-étonnait ; je le vois encore, nez busqué,
-menton fort et tête de romain, il ne tarissait
-pas :</p>
-
-<p>— Quel cabotinage ! Ses poses extatiques,
-il les répète devant son armoire à glace. Vous
-allez voir, au contraire, la noble simplicité
-de Liszt, si éloigné de ce répugnant battage
-mystique…</p>
-
-<p>Et, tant que le chantre de <i>Faust</i> se fit entendre,
-l’ancien commissaire de la République
-de 48 devenu ministre de Napoléon III
-le déchiqueta — d’un cœur léger.</p>
-
-<p>Enfin, Liszt s’avança, large et mince bouche
-en fente de tirelire dans une face osseuse,
-glabre, qu’encadraient, pareils à des planchettes
-de bois, deux paquets de cheveux
-plats obstinément rigides. Le comte de Franqueville,
-grand maître des cérémonies, annonça :
-« Le maître, mesdames et messieurs,
-va improviser une csarda ».</p>
-
-<p>D’abord ses longs doigts décharnés errèrent
-sur les touches comme au hasard, hésitants,
-on eût dit découragés. Peu à peu, cependant,
-un thème se précisa, une plainte en
-sol mineur, relevée d’une altération plutôt
-prévue de la sensible. Et puis, de grands accords,
-s’envolèrent. Et puis des arpèges coururent
-sur le clavier, beaucoup d’arpèges,
-des bottes d’arpèges. Et puis ce fut tout.</p>
-
-<p>Emile Ollivier, pantelant d’enthousiasme,
-les yeux fulgurants derrière ses verres de
-lunettes larges comme des soucoupes, donna
-le signal des applaudissements qui éclatèrent,
-si violents, si prolongés, que les pendeloques
-du lustre s’entrechoquaient.</p>
-
-<p>Puis, désireux d’aérer son exaltation, il
-sortit brusquement dans le Parc de la Muette
-qu’il arpenta, silencieux, à longues enjambées,
-oubliant pour quelques minutes le mot
-malheureux qui avait écrasé définitivement
-sa fortune politique, le mot qui… n’oublions
-pas la chimie littéraire de <a id="bergson"></a>Bergson… le mot
-qui semblable à la particule solide tombant
-dans une solution sursaturée, cristallisa ce
-que vingt ans d’Empire avaient soulevé de
-haines et de colères. (Je m’excuse de citer
-de mémoire).</p>
-
-<p>Tout remué par cette soirée musicale, je
-réintégrai sagement la maison paternelle
-pour me coucher dans mon lit virginal, mais,
-les nerfs en émoi, il me fut impossible de fermer
-l’œil.</p>
-
-<p id="fauchois">Bah ! comme le disait Fauchois après avoir
-subi l’<i>Autre Nuit</i> du fâcheux Arnyvelde :</p>
-
-<p>— Une mauvaise nuit est bien vite passée.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch10">CHAPITRE X</h2>
-
-<p class="d"><i>Raoul Gunsbourg.</i> — Son portrait par <i>Jules Lemaître</i>. — Il me réconcilie
-avec <i>Massenet</i>.</p>
-
-
-<p>Peu d’hommes ont soulevé autant de discussions,
-suscité autant de colères, et aucun,
-cependant, ne traversa la vie au milieu d’un
-plus brillant cortège d’inaltérables dévouements.
-Son existence est une perpétuelle légende
-à laquelle chaque jour ajoute un paragraphe,
-chaque mois un chapitre, chaque année
-un volume. On le déteste ou on l’aime, et
-souvent on éprouve à son sujet les deux sentiments
-à la fois. Telles des boutades dont
-fourmille sa conversation pittoresque semblent
-falotes tout d’abord, qui, à la réflexion,
-apparaissent pleines d’un profond bon sens,
-frappées au coin d’une observation sagace
-et précise…</p>
-
-<p>Ces 15 lignes, ne les trouvez-vous pas d’un
-style plus ferme que le reste de mon volume ?
-Cela tient probablement à ce qu’elles sont de
-<a id="lemaitre"></a>Jules Lemaître, auteur d’une étude « saisissante »
-consacrée à Gunsbourg « l’insaisissable »,
-que j’ai retrouvée chez un fruitier
-de la Condamine, où elle enveloppait une
-poignée de gousses d’ail.</p>
-
-<p>Ce sauvé des aulx est le souverain artistique
-d’une principauté enclose dans les Alpes-Maritimes,
-plus célèbre qu’étendue, car elle
-mesure tout juste un kilomètre carré et demi
-de superficie et compte 22.956 habitants
-et demi (le demi, c’est un cul-de-jatte).</p>
-
-<p>Dans une ville qu’en bonne justice on devrait
-nommer « Monte Gunsbourgo », ce
-diable d’homme, comme l’appelait le bon gros
-Francisque Sarcey éberlué, ce diable d’homme
-déploie une activité qui déconcerte : levé
-à 7 heures du matin (horreur !) il fait répéter
-jusqu’à midi chanteurs et instrumentistes
-de tout sexe et de tout pays : français, italiens,
-russes, anglais, patagons, il répand sur
-tous une averse d’indications tumultueusement
-polyglottes, car ce Roumain parisianisé
-parle toutes les langues connues, y compris
-le monégasque.</p>
-
-<p>Midi sonne. Gunsbourg oublie de déjeuner,
-s’engouffre en coup de vent dans l’atelier
-des décorateurs, chambarde leurs travaux,
-étouffe les protestations sous une avalanche
-de bons mots, réclame des projecteurs
-supplémentaires, rend fous deux ou trois électriciens,
-s’enferme pour composer une scène
-de son opéra en train (en train express), dicte
-douze lettres, lance vingt-quatre télégrammes,
-surveille minutieusement la représentation
-du soir, invite à souper, dans la grande
-salle de l’Hôtel de Paris, quarante personnes
-qu’il gave de détails succulents sur la cour
-de Russie et de caviar, également russe, également
-succulent. Enfin, il se couche, à 4 heures
-du matin. Et le lendemain, il recommence.
-Quand je le vois s’agiter de la sorte, sans
-s’accorder une minute de repos, je sue à grosses
-gouttes.</p>
-
-<p>Les médisants prétendent qu’il trouve encore
-le temps de se mettre en frais de coquetterie
-pour certaines artistes (pas les plus laides,
-bien sûr) ; lorsque cet infatigable faisait
-répéter <i>Ivan le Terrible</i>, ils chuchotaient,
-avec des clins d’œil renseignés que, dans son
-cabinet directorial… bref, ils l’appelaient
-« Divan-le-Terrible », ce qui divertissait
-prodigieusement l’intéressé, car il possède
-une bonne humeur inoxydable.</p>
-
-<p>Grâce à elle, il est toujours sorti sans encombre
-des discussions embrouillées, inextricables
-pour tout autre que lui, réellement
-impossibles à éviter quand des susceptibilités
-d’artiste et des vanités d’interprètes sont en
-jeu.</p>
-
-<p>Je me souviens d’une jolie « fille du Rhin »
-dont le grasseyement parisien me mettait en
-joie quand elle chantait « Albeuric » ; elle se
-plaignait amèrement d’être étouffée par la
-ceinture dans laquelle la bouclaient les machinistes
-pour la balancer autour du roc où
-scintille l’or inviolé (fanfare en <i>ut</i> majeur).</p>
-
-<p>— Ça n’a rien à faire, m’sieur Gunsbourg,
-j’en ai marre, ce machin me serre si tellement
-que j’ai les flancs tout bleus.</p>
-
-<p>— Hé bien, quoi, ma petite ? Les flancs
-bleus sur la côte d’Azur, tu es dans la note.</p>
-
-<p>Désarmée, la parigotte déclara : « Ce rigolo-là,
-il est vraiment à la coule ». Elle disait
-vrai.</p>
-
-<p>Il est assez « à la coule » pour rire des
-ingratitudes que sa bonté suscite, pour ne
-pas s’indigner quand un <i>m’as-tu-lu</i>, gorgé de
-ses bienfaits, parcourt les cafés en répétant
-aux joueurs de jacquet incrédules : « Rien
-d’étonnant à ce que les pièces de Gunsbourg
-réussissent, c’est moi qui les écris… »</p>
-
-<p>Sa charité sait trouver des truc ingénieux.
-Saint Vincent de Paul vaudevilliste ! L’an
-dernier, au cours d’une conversation avec
-un antique gendelettres parisien, plus riche
-de souvenirs que de pécune, il lui dit, sur les
-terrasses de Monte-Carlo :</p>
-
-<p>— Le surnom « Tanagra-double » date de
-30 ans. Votre ami Willy en affubla, dans
-l’<i>Echo de Paris</i>, <a id="sanderson"></a>Sybil Sanderson qui venait
-de créer la <i>Thaïs</i> de Saint-Saëns.</p>
-
-<p>— Vous voulez dire « de Massenet », cher
-maître !</p>
-
-<p>— Du tout, c’est bien de Saint-Saëns. Protestez
-tant que vous voudrez, je suis sûr de
-ce que je dis.</p>
-
-<p>— Mais…</p>
-
-<p>— Je vous parie vingt-cinq louis contre
-cent sous que l’œuvre est de lui.</p>
-
-<p>— Tenu !</p>
-
-<p>Le vieux journaleux retrouve ses jambes
-de vingt ans pour courir à la Bibliothèque,
-consulter la partition de <i>Thaïs</i> sur laquelle
-s’étale, bien entendu, le nom de Massenet et
-la rapporte triomphalement à Gunsbourg,
-qui se mord les lèvres pour ne pas pouffer.</p>
-
-<p>Le pari immédiatement réglé, l’heureux
-gagnant s’en va, lesté d’un billet de cinq
-cents francs, conter à tout venant son aubaine,
-et il ajoute : « Tout de même, j’aurais
-cru le Patron plus au courant que ça de la
-musique contemporaine… »</p>
-
-<p>Je tiens l’anecdote de Massenet qui la narrait
-souvent, agité, ressemblant à la caricature
-tracée par Léon Daudet qui lui en veut
-toujours d’avoir piteusement emmusiqué <i>Sapho</i>
-« la mine au vent, l’air inquiet, les cheveux
-plats rejetés en arrière, les mains dans
-les poches de son veston, mâchonnant toujours
-quelque chose qui finissait en compliment
-excessif… »</p>
-
-<p>Une dame qui avait le visage triangulaire
-et semblait, en 1900, au dire de la portraitiste
-Gabrielle Réval, « une adolescente plutôt
-qu’une jeune femme » bien qu’elle fût
-mariée depuis sept ans, a écrit de moi, pour
-blâmer ma mélomanie : « Il aime la musique
-comme une femme ».</p>
-
-<p>Cette phrase est exacte, à condition de regarder
-« une femme » non comme un nominatif,
-mais comme un accusatif. Justement
-parce que je l’aimais, je bataillais — <i lang="la" xml:lang="la">in illo
-tempore</i> — contre l’engouement dont bénéficiait
-le truqueur de <i>Thaïs</i>, j’enrageais de voir
-<a id="franck-cesar"></a>César Franck s’user à donner des leçons de
-piano, tandis que la moindre mélodie de Massenet,
-éditée chez Heugel, lui rapportait autant
-de revenus qu’une ferme en Beauce. Et
-j’avais toujours réussi, quoique fréquentant
-plusieurs salons où l’on fêtait ce producteur
-trop heureux, à ne pas lui être présenté. Un
-soir cependant…</p>
-
-<p>La rencontre eut lieu au Palais de Monaco
-où le Prince Albert avait invité la presse parisienne,
-à l’occasion de <i>Don Quichotte</i> que
-ce grand diable de <a id="chaliapine"></a>Chaliapine venait de créer
-superbement, admiré de toutes les actrices
-présentes, depuis la haute et belle <a id="andral"></a>Paule Andral,
-jusqu’à la minuscule et affriolante brunette<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>
-qui scandalisa l’Hôtel de Paris en
-se crêpant le chignon avec sa cousine pour
-la possession d’un garçon d’ascenseur, <i lang="en" xml:lang="en">struggle
-for lift</i>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Elle a, aujourd’hui, deux filles mariées, dont les corrects
-époux n’apprendraient pas sans embêtement les frasques
-de leur belle-mère. Qu’elle compte sur ma discrétion.
-Paix à ses gendres !</p>
-</div>
-<p>Je ne me défiais de rien. Avec la soudaineté
-d’un cataclysme, Gunsbourg me précipita
-dans les bras de Massenet qui s’écria,
-avec un enthousiasme admirablement joué :</p>
-
-<p>— Enfin ! depuis le temps que je désirais
-vous connaître ! Quelqu’un qui va être encore
-plus heureux que moi, c’est <a id="arbell"></a>Lucy Arbell.</p>
-
-<p>J’aurais préféré ne pas la voir, car, en
-bonne justice, cette Dulcinée caverneuse ne
-pouvait m’être très reconnaissante d’avoir
-écrit dans l’<i>Echo de Paris</i> : « On dirait qu’elle
-chante dans un verre de lampe ». Mais le
-moyen de résister ! Le compositeur et Gunsbourg
-me charrièrent vers le canapé où chacun
-portait à la triomphatrice sa gerbe d’éloges ;
-Massenet s’écria, non sans emphase :</p>
-
-<p>— Chère amie, je vous présente le critique
-musical le plus érudit, le plus impartial, le
-plus…</p>
-
-<p>Il y eut un froid. Plusieurs anges passèrent.
-Lucy Arbell me regardait profondément.
-Enfin elle me tendit la main, disant
-avec une simplicité assez touchante :</p>
-
-<p>— Monsieur, vos articles m’ont fait quelquefois
-pleurer.</p>
-
-<p>— Pleurer ? (intervint Massenet, gesticulant).
-Pleurer ! Ces larmes, mon cher Willy,
-sont un juste hommage rendu à votre prose
-toujours émouvante…</p>
-
-<p>Devant cette prestesse rusée, l’actrice
-haussa légèrement les épaules et ne put s’empêcher
-de rire. J’en fis autant. Et Gunsbourg,
-avec un clin d’œil gamin à mon adresse, s’esclaffa
-plus fort que nous deux.</p>
-
-<p>La réception terminée je m’en fus, tout
-seul avec mes pensées, regarder sur la Méditerranée
-aux brisures sans nombre les
-coulées d’argent que versait la lune. Raoul
-vint me rejoindre et me dit en riant :</p>
-
-<p>— Il y avait longtemps que je voulais vous
-réunir, vous et Massenet. Vous êtes tellement
-faits l’un pour l’autre !</p>
-
-<p>Je ne trouvai rien à répondre et je remontai,
-tout pensif à travers ces jardins de féerie
-où la luciole étincelle, où le rossignol
-s’égosille, paysages irréels, faits, dirait-on,
-pour illustrer l’Evangile de l’Enfance du
-Sauveur dont je pense que l’amusant latin
-mignard doit agacer <a id="cazin"></a>Paul Cazin, père de
-Décadi et fervent de la Vulgate : <i lang="la" xml:lang="la">Jesus per
-sylvam ibat oblectatus cicendularum luce atque
-lusciniolarum cantu</i>…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch11">CHAPITRE XI</h2>
-
-<p class="d"><i>La Revue bleue.</i> — Le fantaisiste <i>Jacques du Tillet</i>, le caustique <i>Vandérem</i>,
-le bon <i>Jules Lemaître</i> et le perfide <i>Anatole France</i>. — <i>Lotte</i>
-et ses amis.</p>
-
-
-<p>En ce temps-là (1890), la <i>Revue Politique
-et Littéraire</i> accordait volontiers l’hospitalité
-aux débutants. Son directeur, le doux
-<a id="ferrari"></a>Henri Ferrari, un peu braque, rêveur, très
-accueillant aux jeunes, m’insérait des Nouvelles
-percheronnes, dont le mérite ne dut
-jamais troubler le sommeil du peintre attitré
-de la Normandie, <a id="maupassant"></a>Guy de Maupassant. Vandérem
-se réservait le Midi. Il publia le récit
-délicieusement ironique d’une randonnée
-conduite à travers la Provence par Mariéton,
-félibre lyonnais auquel ses concurrents trouvaient
-du talent sur lou rasoir ; il esquissait
-les pittoresques Arlésiennes attablées devant
-l’or des bouillabaisses : « le coup d’<i>ail</i> était
-inoubliable ». Jacques du Tillet ne quittait pas
-Paris.</p>
-
-<p>Où est-il, à présent ? Ses romans ont disparu ;
-récits narquois, d’une mondanité sans
-snobisme (comme ceux de MM. de <a id="comminges"></a>Comminges
-et <a id="bondy"></a>François de Bondy) on ne les voit plus
-aux étalages et seul, <a id="treich"></a>Léon Treich qui, semblable
-à Kundry, sait beaucoup de choses et
-ne ment jamais, pourrait dire ce qu’ils sont
-devenus.</p>
-
-<p>Sans avoir jamais suivis les cours de simplicité
-du fantaisiste qui enseigne à forfait
-l’art d’écrire… « Albalat ! Albalat ! Albalat !
-Morne plaine !… » il savait également se
-garer de l’écholalie romantique dont l’odieux
-La Jeunesse n’a pas emporté, malheureusement,
-le secret dans sa tombe.</p>
-
-<p>Critique dramatique de la plus régalante
-impertinence, il jugeait les productions du
-théâtre contemporain selon un critérium
-immuable dont la simplicité m’enchantait.</p>
-
-<p>Si les pièces ressemblaient à celles de
-Meilhac et Halévy, du Tillet stigmatisait ces
-éhontés pastiches.</p>
-
-<p>Si les pièces ne ressemblaient pas à celles
-de Meilhac et Halévy, du Tillet les trouvait
-exécrables et ne l’envoyait pas dire à leurs
-auteurs.</p>
-
-<p>L’imprimeur Chamerot<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> mettait à notre
-disposition, comme bureau de rédaction,
-une salle nue et triste, où nous étions très
-gais. Un jour, entrant là, je vis se lever un
-petit monsieur maigriot, voûté, figure irrégulière
-et expressive ; délaissant les épreuves
-qu’il corrigeait, il darda sur moi des yeux où
-scintillait de la malice derrière un lorgnon
-mal assujetti, puis, fourrageant sa barbe
-blondasse plantée à la diable, il déclama,
-d’une voix douce, singulièrement prenante,
-ce quatrain que je venais de publier dans le
-<i>Journal Amusant</i> :</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Un galant homme, mais qui ne m’aimait guère, parce
-qu’il avait épousé une fille de Mme Pauline Viardot et les
-rancunes de la mère, dont j’avais apprécié les tardives exhibitions
-artistiques avec peu d’enthousiasme.</p>
-</div>
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La mine est là, béante ; un champ qui la domine</div>
-<div class="verse i2">Glisse et s’abîme avec fracas.</div>
-</div>
-
-<p class="c"><span class="sc">Morale</span></p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Garde-toi, tant que tu vivras,</div>
-<div class="verse i2">De jucher les champs sur la mine.</div>
-</div>
-
-<p>— Aussi vrai que je me nomme Jules Lemaître,
-ajouta-t-il, depuis que j’ai lu cette
-fable, j’ai compris la vérité d’un alexandrin
-qui, jusqu’alors, m’avait semblé entaché de
-quelque exagération : « L’apologue est un
-don qui vient des Immortels ».</p>
-
-<p>— Cher maître, répliquai-je, puisque je lui
-dois le plaisir de faire votre connaissance, je
-dirai, avec l’ampleur du robespierrot Floquet :
-« Vive l’apologue, Monsieur ! »</p>
-
-<p>Et nous nous serrâmes les mains, componctueusement.</p>
-
-<p>Quel être délicieux ! Les intransigeants de
-la littérature avancée l’exécraient. Huysmans,
-qui ne lui pardonnait pas les railleries
-érudites déchiquetant <i>A rebours</i>, grommelait :
-« C’est un normalien de la plus dangereuse
-espèce, celle qui a l’air de comprendre
-quelque chose ». <a id="morel"></a>Eugène Morel, pourtant le
-meilleur fils du monde, le surnommait grincheusement
-« Jules Petit Maître ». Un
-troisième lettré, Félicien Champsaur, lui lançait
-des injures de fort calibre. Je ne l’en
-gobais que davantage.</p>
-
-<p>Parmi les gens de lettres arrivés, en butte
-aux sollicitations des arrivistes, les uns — l’immense
-majorité — se renferment dans ce
-que l’on est convenu d’appeler « leur tour
-d’ivoire », traduisez : dans une commode indifférence
-qui respire l’égoïsme… et le fromage
-de Hollande.</p>
-
-<p>D’autres embrassent leurs jeunes rivaux,
-mais pour les étouffer. C’est la façon du
-« Président de la République littéraire des
-Pingouins », comme <a id="rouveyre"></a>André Rouveyre (portraitiste
-désavoué par Mme Catulle Mendès)
-baptise le venimeusement douceâtre <a id="france"></a>Anatole
-France. Ce stratège machiavélique aux instincts
-bas, dont Gide regrettait, il y a quinze
-ans, que certains imprudents voulussent faire
-« un écrivain considérable » a toujours aimé
-X… contre Y… ; il feignit d’admirer Verlaine,
-son « Choulette », dans le seul dessein
-de démolir <a id="coppee"></a>François Coppée, très malade,
-très courageux, très dignement revenu à la
-foi de sa jeunesse « <span lang="la" xml:lang="la">Anus Dei</span> », sifflaient
-les voyous. Et lorsque avec la connivence de
-sa protectrice, <a id="caillavet"></a>Mme de Caillavet, née Lippmann,
-il exalta Moréas (qu’il méprisait), ce
-fut pour rendre fou de rage Leconte de Lisle
-(qu’il haïssait).</p>
-
-<p>Jules Lemaître, lui, recevait les visiteurs
-à cœur ouvert, la bourse ouverte, dispensant
-avec la même bonté familière des conseils à
-Pierre, de l’argent à Paul, sans compter jamais
-sur de la reconnaissance. Il n’avait pas
-attendu cette fripouille vocifératrice de Léon
-Bloy pour savoir ce que c’est qu’un « mendiant
-ingrat ».</p>
-
-<p>Quand on est vraiment bon, note <a id="trebla"></a>Trébla,
-on ne se refait pas, on se laisse… refaire.</p>
-
-<p>Un tapeur, trop connu dans les salles de
-rédaction, trouva ceci pour l’attendrir :</p>
-
-<p>— Cher Maître, je vous demande aujourd’hui
-une somme plus forte que d’habitude ;
-c’est de cent francs que j’aurais besoin, parce
-que… je vais me marier.</p>
-
-<p>— Voici cinq louis, pour acheter un bouquet
-de fleurs d’oranger.</p>
-
-<p>Parfait.</p>
-
-<p>L’<span lang="it" xml:lang="it">uomo deliquente</span> se retire, tout heureux
-et tout aise d’avoir « eu » le « cavé ». (Il
-faudra que je demande à <a id="carco"></a>Francis Carco,
-spécialiste, si ces expressions de jadis s’entendent
-encore).</p>
-
-<p>Pendant qu’il redescend, Jules Lemaître
-laisse tomber, du haut de l’escalier, ce paternel
-avis :</p>
-
-<p>— Dites donc, cher confrère, maintenant
-que vous avez l’argent, ne vous croyez pas
-obligé de vous marier pour ça…</p>
-
-<p>Débutant de lettres qui me lis, des vieux
-que nous servions connais la différence :
-l’avaricieux Anatole, le jour qu’il avança
-trente francs à l’auteur du <i>Livre de Monelle</i>,
-en fit confidence, sans retard, à son Egérie
-« la bonne Sous-France », bien sûr qu’elle
-répandrait l’histoire dans tout Paris, avec ce
-correctif tartufiant : « N’en parlez pas… Cela
-pourrait désobliger ce pauvre <a id="schwob"></a>Marcel Schwob
-que M. France et mon mari aiment
-beaucoup. »</p>
-
-<p>… Lorsqu’on exhuma des palimpsestes les
-tableautins d’Hérondas, je raffolai tout de
-suite de ce Théocrite populacier dont les <i>Mimes</i>
-nous ont restitué une antiquité délicieusement
-familière que le classicisme artificiel
-et gourmé des professeurs ne soupçonnait
-pas. Ses « scazons » me ravissaient, alertes,
-pittoresques, çà et là scabreux — ô le dialogue
-effronté des jolies acheteuses (des veuves
-je suppose), marchandant chez le vendeur
-de bibelots en cuir l’objet de leurs convoitises,
-l’Ersatz !<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> Par malheur, la prose de
-Quillard, maladroitement rigide et les approximations
-d’<a id="almereyda"></a>Almereyda, d’une élégance académique
-si floue, justifiaient le dicton italien :
-« <span lang="it" xml:lang="it">Traduttore, traditore.</span> » J’aurais voulu
-décider Lemaître à nous donner une translation
-réunissant la pénétration du texte ; le
-parfum antique, toutes les qualités dont
-manque douloureusement le « Satyricon »
-défiguré avec tant de sans-gêne anachronique
-par la collaboration dégradante de Laurent
-Tailhade ; je le prêchai longtemps, dans son
-studio de la rue d’Artois où, enveloppé d’une
-robe de bure — l’air d’une illustration pour
-le Roman du Renard — il m’écoutait avec
-une attention moqueuse, puis :</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> M. Reinach crut d’abord qu’il s’agissait d’une sorte de
-chapeau ; mais il se rendit compte, par la suite que le <i>baubôn</i>
-ne se mettait pas sur la tête.</p>
-</div>
-<p>— Méprisez-moi, mon bon Willy, mais
-toutes ces machines-là, je trouve que ça ne
-vaut pas Courteline.</p>
-
-<p>Ce disant, il se frottait les mains, avec
-cette onction de séminariste dont jamais il
-ne se défit exactement, les yeux si rieurs que
-je ronchonnai, exaspéré par cette gaminerie
-irréductible :</p>
-
-<p>— Vous ressemblez à un vieil enfant de
-chœur tout fier parce qu’il a liché le vin des
-burettes !</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>La politique, un temps, l’attira, ou mieux
-le désir de répandre des opinions saines, de
-purifier l’atmosphère des partis, de prendre
-contact directement avec le suffrage universel,
-de devenir le <i lang="la" xml:lang="la">deus ex machina</i> qui, sur
-le terrain électoral fait la pluie… et le votant.
-Il multiplia les conférences. Il créa, par toute
-la France, une agitation féconde. <a id="acker"></a>Paul Acker
-qui l’accompagna quatre mois dans ses exténuantes
-tournées nationalistes, m’a souvent
-conté avec quel courage insouciant, voire
-amusé, il affrontait les plus brutales contradictions,
-indifférent aux huées, comme aux
-ruées, des adversaires politiques tentant d’escalader
-la tribune, et même aux cailloux que
-lui lancèrent, à Belfort, des filles à soldats
-excitées par une poignée de juifs allemands
-naturalisés de la veille…</p>
-
-<p>(Sur ce sujet, il ne tarissait pas, le brave
-petit Acker, lorrain doux, fin et têtu. Quand
-il bachotait à Sainte-Barbe, j’étais son correspondant,
-je l’aimais beaucoup. La guerre
-l’a pris…).</p>
-
-<p>Malgré les succès qu’elle lui valait, je
-maintiens que la Politique n’était pas le fait
-de Jules Lemaître.</p>
-
-<p>Un matin, à neuf heures, son domestique
-me téléphona que « Monsieur me priait de
-passer chez lui, d’urgence ». J’envoyai Monsieur
-au diable, <i lang="it" xml:lang="it">in petto</i>. Neuf heures ! Moi
-qui noircissais du papier de minuit au lever
-du soleil, je trouvai la convocation saumâtre.
-Enfin ! Cocher, 29, rue d’Artois.</p>
-
-<p>Je vis le coquet appartement de l’écrivain
-encombré d’hommes politiques ; il y avait des
-électeurs dans tous les coins : il y avait, dans
-l’antichambre, une délégation des bouchers
-réactionnaires de la Villette (tout dévoués au
-comte de Sabran-Pontevès) ; il y avait Mme
-Barillier, femme du louchebem nationaliste,
-hypnotisée par un gigantesque phonographe
-qui vomissait des allocutions patriotiques
-panachées de <i>Marseillaise</i>. Au milieu de ces
-gens manifestement étrangers à toute littérature,
-Lemaître circulait souriant, actif,
-fort à l’aise.</p>
-
-<p>Après qu’il m’eut, en trois minutes, expliqué
-ce qu’il désirait de moi, je ne lui cachai
-pas ma stupéfaction de le voir dans un pareil
-milieu, à cette heure imprévue :</p>
-
-<p>— J’étais convaincu que vous aussi, comme
-tous les couche-tard, vous n’étiez pas,
-avant midi, en pleine possession de vos facultés
-intellectuelles.</p>
-
-<p>— Bien sûr, mon bon Willy, bien sûr que
-je ne l’ai pas, cette pleine possession dont
-vous parlez si élégamment ! Je serais fort
-empêché, avant les œufs à la coque et la côtelette
-de mon déjeuner, d’écrire trois lignes
-honorablement rédigées… C’est pourquoi, me
-sentant indéniablement pâteux, je reçois, non
-des lettrés, mais des gens qui se passionnent
-pour ou contre le gouvernement.</p>
-
-<p>— C’est plus prudent. Et, dites-moi, malgré
-l’heure matinale, votre intelligence est
-suffisamment désembrumée pour comprendre
-tous ces politiciens ?</p>
-
-<p>— Comment donc ! (<i>Un rire silencieux
-plissa son visage</i>). Ils me trouvent subtil !</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Lors des premières excursions qu’en bon
-provincial à peine débarqué dans la Capitale
-il ne manqua pas de faire au Chat Noir — <span lang="la" xml:lang="la">terra
-incognita</span> — Lemaître entendit fréquemment
-parler d’une célébrité montmartroise
-« <a id="lotte"></a>Lotte » et souhaita la connaître.</p>
-
-<p>Je pus « contenter son caprice » comme
-barytonne l’obligeant Méphistophélès gounodien,
-car je voyais souvent cette originale
-gamine qui habitait rue Bochard de Saron,
-tout près du vieux compositeur pianophobe
-Reyer, un appartement si étroit que, pour passer
-la manche de mon veston, j’étais obligé
-d’ouvrir la fenêtre.</p>
-
-<p>Comme celles du Nil, les origines de Lotte
-s’enveloppaient de mystère. Elle se prétendait
-fille non de son père légal, le citoyen K.
-(condamné après la Commune pour avoir
-obligeamment signé des articles incendiaires
-dont le prudent Cournet préférait ne pas
-s’avouer l’auteur), mais de Jules Guesde, ou
-peut-être de Massenet, « pas le musico, pas
-le gendarme non plus, un troisième frère
-« de Marancourt » qui était impresario dans
-l’Amérique du Sud, avec des manchettes en
-dentelles ».</p>
-
-<p>Frimousse de gavrochette, de beaux yeux
-toujours en ignition, un nez folâtre, une
-bouche passionnée, cette fillette, d’une impulsivité
-redoutable, passait du rire aux larmes
-dans la même seconde ; rosse à l’occasion,
-quoique foncièrement bonne, l’imprévu drôlatique
-de ses réflexions amusait le délicieux
-<a id="auriol"></a>Georges Auriol, le candide et beau <a id="poire"></a>Poiré dit
-Caran d’Ache, Alphonse Allais dont cependant
-la tête de cheval triste ne se déridait
-pas facilement, bref toute la bande de peintres
-et de littérateurs mise en coupe réglée
-par l’exploiteur Rodolphe Salis, seigneur de
-Chatnoirville-en-Vexin.</p>
-
-<p>Pour satisfaire la curiosité de Lemaître, on
-organisa un dîner dans je ne sais plus quelle
-guinguette montmartroise. Trois ou quatre
-amis, beaucoup de hors-d’œuvre, du Vouvray
-et pas le moindre protocole.</p>
-
-<p>Tout de suite, Lotte se manifesta très
-Lotte :</p>
-
-<p>— Une veine que j’ai pu calter sans que
-le pied me voie…</p>
-
-<p>— Le pied ? interrogea Lemaître, ami des
-précisions.</p>
-
-<p>— Mon père, quoi !</p>
-
-<p>Déjà elle fronçait ses sourcils irritables.
-On expliqua rapidement au noble étranger
-que la jeune personne usait d’un vocabulaire
-quelque peu spécial : son père, c’était le
-« pied » ou le « jeune prince », selon l’occurence ;
-sa maman : « Rozembach » ; Salis :
-« le Pou » ; moi : « Kiki ». Il suffisait d’être
-prévenu.</p>
-
-<p>Alors, le psychologue du <i>Pardon</i> et de l’<i>Aînée</i>
-posa quelques questions :</p>
-
-<p>— Mlle Lotte, j’ai entendu parler de vous
-par votre amie Alberte, une blonde oxygénée
-qui, après avoir figuré quelques semaines
-aux Variétés, s’adonne présentement, sauf
-erreur, à la galanterie.</p>
-
-<p>— La « ga… » quoi ! La galanterie ? Ya
-erreur ! La seule Alberte que je connais, elle
-fait la grue.</p>
-
-<p>— C’est bien ce que je voulais dire.</p>
-
-<p>— Hé ! ben, alors, dites-le… Oui, je la connais,
-même qu’elle m’avait invitée à dîner ce
-soir avec elle, ma sœur Marianne Ducroquet
-et son type dans une boîte chic.</p>
-
-<p>— Combien nous regrettons de vous avoir
-privée de…</p>
-
-<p>— Oh ! Ne vous en faites pas ! Je déteste
-quand elle m’emmène dans les grands restaurants
-parce que (<i>baissant la voix</i>), c’est une
-typesse qui sait pas se tenir.</p>
-
-<p>— Vraiment ?</p>
-
-<p>— Oui ! Des fois elle « chauffe » les couverts.</p>
-
-<p>— Elle chauffe ?… J’ignorais ce raffinement,
-confessa Lemaître.</p>
-
-<p>— Elle les chauffe, je veux dire qu’elle les
-« poisse ».</p>
-
-<p>— Un peu de moiteur aux mains, sans
-doute ? suggéra le futur académicien, qui ne
-soupçonnait pas tant de synonymes du verbe
-« voler ».</p>
-
-<p>Lotte ne jugea pas ce <i lang="la" xml:lang="la">minus habens</i> digne
-d’une réponse. Elle me lança un coup d’œil
-chargé de noirs reproches :</p>
-
-<p>— Hé ben vrai, Kiki, toi qui prétendais
-que ton copain était très intelligent ! Mais
-il ne comprend rien de rien ! Comme gourdée,
-il n’en craint pas…</p>
-
-<p>Et ce fut ainsi tout le long de cette soirée
-dont Lemaître, tour à tour héros et victime,
-m’affirma souvent qu’elle restait parmi ses
-souvenirs de choix.</p>
-
-<p>A la longue, cette « fille sauvage » finit
-par se polir un peu au contact de gens qui, à
-son grand étonnement, pouvaient vivre autre
-part que sur la « Butte ». <a id="haraucourt"></a>Le poète Edmond
-Haraucourt était de ceux-là. Enthousiasmé
-des réparties de Lotte, voulait-il pas
-la présenter à <a id="waldeck-rousseau"></a>Waldeck-Rousseau ! Je lui
-conseillai de la mener plutôt au Musée de
-Cluny (qu’il conserve) et dont les vénérables
-ceintures de chasteté avaient plus de chance
-d’intéresser Lotte qu’un profil ministériel.</p>
-
-<p id="le-goffic">Le Goffic, armoricain trop modeste, aussi
-rempli de bonté que de talent, s’intéressa, lui
-aussi, à Lotte, fraternellement, l’emmenant
-en Bretagne quand le cafard la travaillait
-trop dur… Aussi bien, c’était la compagne
-de voyage rêvée, admirant tout paysage nouveau,
-insensible à la fatigue, contente de
-tout. J’ajoute que, d’instinct, elle possédait
-des délicatesses physiques et morales que
-bien des donzelles gonflées de prétentions
-n’apprennent qu’à l’usage. Ce n’est pas elle
-qui aurait jamais écrit, comme le fit <a id="musi"></a>Dora
-Musi (avant de connaître la gloire au cinéma) :
-« Mon aimé, quel dommage que tu ne
-sois pas venu ! Je m’étais justement fait les
-ongles des pieds… » Lotte s’acquittait de ces
-soins, sans en parler, même quand elle n’attendait
-personne.</p>
-
-<p>Pauvre petite déséquilibrée ! Une après-midi
-de novembre, la pluie faisait rage ; Lotte
-écrivit fébrilement sur une grande feuille de
-papier écolier qu’elle posa bien en évidence
-au milieu de la table de la salle à manger :
-« Quand il lansquine pareillement, c’est incroyable
-ce que tout me dégoûte. »</p>
-
-<p>Son porte-plume lui ayant taché d’encre
-le médius, elle se lava soigneusement les
-mains, ses jolies mains étroites et longues.</p>
-
-<p>Puis elle appuya contre sa tempe droite le
-canon d’un petit revolver et se tua, net.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch12">CHAPITRE XII</h2>
-
-<p class="d">Les nègres. — Les homosexuels. — A bientôt !</p>
-
-
-<p>J’aurais encore beaucoup à dire. Pourquoi
-faut-il que le papier coûte si cher ?</p>
-
-<p>Il me reste à traiter — c’est bien mon tour — la
-question des « nègres » sur laquelle
-Louis Thomas a écrit des choses très justes
-et Edouard Keyser de malveillantes âneries.
-L’omniscient Léon Treich a malicieusement
-insinué que je devais détenir des pièces intéressantes.
-En effet. Les nègres (je n’englobe
-pas dans cette dénomination mon vieux <a id="curnonsky"></a>Curnonsky,
-humoriste profond, collabo inappréciable),
-les nègres, je m’en suis servi, mais
-j’ai servi aussi de nègre. Maintes fois.</p>
-
-<p>Sur le cas Anatole France, le miséricordieux
-<a id="brousson"></a>J.-J. Brousson n’a pas voulu tout raconter.
-A l’article de l’<i>Eclair</i> (24 novembre
-1924) que les lettrés devraient conserver dans
-leurs archives, des révélations viendront s’ajouter
-touchant les pièges tendus par « Madame »
-aux habitués de l’avenue Hoche
-qu’elle jugeait utile d’évincer ; pourquoi ne
-pas publier également certains détails montrant
-l’avarice du Maître ? O le voyage en
-Italie que fit, sous sa conduite le jeune ménage
-de Caillavet… il était jeune, alors !</p>
-
-<p>(Pour avoir publié d’indiscrets ragots sur
-Anatole France en pantoufles, J.-J. Brousson
-fut traité dans l’<i>Ere Nouvelle</i>, par Pioch,
-d’écrivain « excrémentiel… d’une infamie
-assez vile pour faire baver de dégoût les cloportes
-eux-mêmes ». Mais ce sont les risques
-du métier. Un autre francophobe, M. René
-Johannet, s’en est tiré à meilleur compte.)</p>
-
-<p>On m’a demandé des précisions, je les fournirai,
-sur mon premier mariage, mon premier
-divorce, mon second mariage, mon second divorce,
-(<i>à suivre</i>)…</p>
-
-<p>Théodore de Banville, Emile Faguet, Toulet,
-Rachilde, etc., sans oublier Guillaume
-Apollinaire qui m’écrivit des lettres précieuses,
-j’aimerais leur consacrer des pages,
-et à d’autres hommes, et à d’autres femmes,
-et à des hommes-femmes. Ces derniers, je ne
-les raterai pas.</p>
-
-<p>Blessés par la préface de l’<i>Ersatz d’amour</i>,
-certains d’entre eux m’ont attaqué, (par derrière,
-<span lang="en" xml:lang="en">of course</span>). Pourquoi ne pas mettre au
-jour les manigances d’un pianiste en ébullition
-toujours effervescent comme une bouteille
-d’eau Perrier, accoutumé à « tripuder » — ô
-lord Hantayad — sur un instrument
-qui ne sort ni de la maison Pleyel ni de
-l’ordinaire. Devrait-il point faire meilleur
-usage de ses dix doigts ?</p>
-
-<p>Une coquine qui se targue, en sirotant son
-Cinzano, de préférer, à la musique, les lettres
-(surtout la dix-septième, je pense), s’est permis
-d’écrire dans une feuille de chou — ou
-de rose — confidentielle : « M. Gauthier de
-(<i>sic</i>) Villars a expérimenté les pipes de touffiane
-avant d’écrire <i>Lélie fumeuse d’opium</i> ;
-pourquoi n’aurait-il pas procédé à des expériences
-lui permettant de documenter son
-<i>Ersatz d’amour ?</i> J’indique sans le développer,
-ce thème… »</p>
-
-<p>Tu as raison, gâcheuse. Ce n’est pas ton
-affaire, le thème ; tu es plutôt fait pour l’inversion.
-Mais ne me nomme pas Gauthier <i>de</i>
-Villars, je n’ai aucun besoin de ta particule.</p>
-
-<p>Où irions-nous, si un auteur ne pouvait,
-sans encourir le soupçon, décrire d’autres
-mœurs que les siennes propres (entendez
-« propres » comme il faut) ? André Gide
-n’aurait pu donner son inoubliable <i>Saül</i> immoraliste
-entiché d’un harpiste adolescent,
-ni <a id="binet-valmer"></a>Binet-Valmer l’émouvant <i>Lucien</i>, son
-chef-d’œuvre ; ni Rachilde tant de peintures
-dont <a id="rette"></a>Retté déplore « l’amoralité totale » ; ni
-Birabeau sa <i>Débauche</i> au dénouement paradoxal ;
-ni « ni notre précieux pasticheur »
-<a id="hermant"></a>Abel Hermant, pour parler comme M. <a id="martin-du-gard"></a>Martin
-du Gard, ses esquisses d’homoérotes anglo-saxons
-qui eussent séduit Walt Withmann ; ni
-Fazy la <i>Nouvelle Sodome</i> dont les révélations
-firent sortir de ses gonds la Sublime Porte ;
-ni <a id="proust"></a>Marcel Proust ses réquisitoires minutieux
-et compacts ; ni Mme Colette certain personnage
-de cette <i>Ingénue libertine</i> dont ses biographes,
-Keller et Gautier aussi vaseux que
-le Marcel Sauvage, chirurgien des roses et
-brouteur de chardons, blâment le prétendu
-« pathos sentimental » ; ni <a id="miomandre"></a>Francis de Miomandre
-ses <i>Petits messieurs</i> évoluant, poudrerisés,
-autour de don J’aime ; ni Carco son
-<i>Jésus-la-Caille</i> qui, habitué des fumeries suspectes,
-tire sur le Bambou.</p>
-
-<p id="anquetil">Je ne fais que mentionner, faute de place,
-Anquetil, terriblement documenté ; le sinologue
-qui se complaît aux chinoiseries invraisemblables
-de <i>Bijou-de-Ceinture</i>, dont la publication
-valut au <i>Mercure de France</i> quelques
-désabonnements pudibonds ; <a id="ner"></a>Henry Ner,
-verbeux ; <a id="marx"></a>Henry Marx, crâneur ; le mièvre
-Essebac (anagramme de Bécasse) et sa cargaison
-de petits bouquins peureusement antiphysiques ;
-le docteur ( ?) Agrippa dont la
-<i>Première Flétrissure</i>, il y a vingt ans, se vendait
-presque autant que les mornes <i>Lettres
-d’un Frère à son élève</i> ; enfin Manoel et Bénito,
-les deux associés sud-américains en train
-de fabriquer un roman à clef où se retrouveront
-leurs amis, comme eux « pédérastas ».</p>
-
-<p>En ce qui me concerne, jamais je ne serai
-la proie de la pieuvre Homosexualité, dont
-je méprise les… tentacules. Vieux tireur impénitent,
-pourquoi changerais-je mon fusil de
-pôle ? La Femme vaut encore mieux que l’Ersatz.
-Je ne prétends pas qu’elle vaille grand
-chose.</p>
-
-<p>Nous nous reverrons, gens de bien. Mon
-prochain volume paraîtra bientôt. Un proverbe
-qui n’est pas emprunté au bagage psychologico-culinaire
-de M. Rouff, styliste génevois,
-assure que « la vengeance et le veau
-doivent se manger froid ». Ma vengeance ne
-perdra rien pour attendre.</p>
-
-<p>Les veaux non plus.</p>
-
-
-<p class="c gap small">FIN</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">INDEX ALPHABÉTIQUE
-DES NOMS CITÉS DANS CET OUVRAGE</h2>
-
-
-<ul class="small">
-<li><a href="#acker"><span class="sc">Acker</span> Paul</a></li>
-<li><a href="#adam"><span class="sc">Adam</span> Mme</a></li>
-<li><a href="#adam-paul"><span class="sc">Adam</span> Paul</a></li>
-<li><a href="#aimard"><span class="sc">Aimard</span> Gustave</a></li>
-<li><a href="#ajalbert"><span class="sc">Ajalbert</span> Jean</a></li>
-<li><a href="#alexis"><span class="sc">Alexis</span> Paul</a></li>
-<li><a href="#allais"><span class="sc">Allais</span> Alphonse</a></li>
-<li><a href="#almereyda"><span class="sc">Almereyda</span></a></li>
-<li><a href="#andral"><span class="sc">Andral</span> Paule</a></li>
-<li><a href="#anet"><span class="sc">Anet</span> Claude</a></li>
-<li><a href="#anquetil"><span class="sc">Anquetil</span> Georges</a></li>
-<li><a href="#apollinaire"><span class="sc">Apollinaire</span> Guillaume</a></li>
-<li><a href="#arbell"><span class="sc">Arbell</span> Lucy</a></li>
-<li><a href="#arene"><span class="sc">Arène</span> Paul</a></li>
-<li><a href="#aubier"><span class="sc">Aubier</span> Fernand</a></li>
-<li><a href="#aurel"><span class="sc">Aurel</span> Mme</a></li>
-<li><a href="#auric"><span class="sc">Auric</span> Georges</a></li>
-<li><a href="#auriol"><span class="sc">Auriol</span> Georges</a></li>
-</ul>
-<ul class="small">
-<li><a href="#barbey"><span class="sc">Barbey d’Aurevilly</span></a></li>
-<li><a href="#barres"><span class="sc">Barrès</span> Maurice</a></li>
-<li><a href="#bellaigue"><span class="sc">Bellaigue</span> Camille</a></li>
-<li><a href="#beraud"><span class="sc">Béraud</span> Henri</a></li>
-<li><a href="#bergson"><span class="sc">Bergson</span></a></li>
-<li><a href="#binet-valmer"><span class="sc">Binet-Valmer</span></a></li>
-<li><a href="#blanche"><span class="sc">Blanche</span> Jacques</a></li>
-<li><a href="#bordeaux"><span class="sc">Bordeaux</span> Henry</a></li>
-<li><a href="#bonnat"><span class="sc">Bonnat</span></a></li>
-<li><a href="#bondy"><span class="sc">Bondy</span> François de</a></li>
-<li><a href="#bouchor"><span class="sc">Bouchor</span> Maurice</a></li>
-<li><a href="#bourget"><span class="sc">Bourget</span> Paul</a></li>
-<li><a href="#bracke"><span class="sc">Bracke</span></a></li>
-<li><a href="#brousson"><span class="sc">Brousson</span></a></li>
-<li><a href="#broglie"><span class="sc">Broglie</span></a></li>
-<li><a href="#bruneau"><span class="sc">Bruneau</span></a></li>
-<li><a href="#busnach"><span class="sc">Busnach</span> William</a></li>
-</ul>
-<ul class="small">
-<li><a href="#caillavet"><span class="sc">Caillavet</span> de</a></li>
-<li><a href="#camondo"><span class="sc">Camondo</span> Isaac de</a></li>
-<li><a href="#carco"><span class="sc">Carco</span> Francis</a></li>
-<li><a href="#carlier"><span class="sc">Carlier</span> Madeleine</a></li>
-<li><a href="#carriere"><span class="sc">Carrière</span> Eugène</a></li>
-<li><a href="#cazals"><span class="sc">Cazals</span></a></li>
-<li><a href="#cazalis"><span class="sc">Cazalis</span></a></li>
-<li><a href="#cazin"><span class="sc">Cazin</span> Paul</a></li>
-<li><a href="#ceard"><span class="sc">Céard</span> Henry</a></li>
-<li><a href="#chabrier"><span class="sc">Chabrier</span></a></li>
-<li><a href="#chaliapine"><span class="sc">Chaliapine</span></a></li>
-<li><a href="#champsaur"><span class="sc">Champsaur</span> Félicien</a></li>
-<li><a href="#charpentier"><span class="sc">Charpentier</span> Gustave</a></li>
-<li><a href="#chausson"><span class="sc">Chausson</span> Ernest</a></li>
-<li><a href="#claudel"><span class="sc">Claudel</span> Paul</a></li>
-<li><a href="#clermont-ganneau"><span class="sc">Clermont-Ganneau</span></a></li>
-<li><a href="#claretie"><span class="sc">Claretie</span> Jules</a></li>
-<li><a href="#cocteau"><span class="sc">Cocteau</span></a></li>
-<li><a href="#colette"><span class="sc">Colette</span></a></li>
-<li><a href="#colonne"><span class="sc">Colonne</span></a></li>
-<li><a href="#comminges"><span class="sc">Comminges</span></a></li>
-<li><a href="#coppee"><span class="sc">Coppée</span> François</a></li>
-<li><a href="#corday"><span class="sc">Corday</span> Michel</a></li>
-<li><a href="#corneau"><span class="sc">Corneau</span> André</a></li>
-<li><a href="#courteline"><span class="sc">Courteline</span></a></li>
-<li><a href="#croisset"><span class="sc">Croisset</span> Francis de</a></li>
-<li><a href="#curnonsky"><span class="sc">Curnonsky</span></a></li>
-</ul>
-<ul class="small">
-<li><a href="#dalcroze"><span class="sc">Dalcroze</span> Jacques</a></li>
-<li><a href="#darzens"><span class="sc">Darzens</span> Rodolphe</a></li>
-<li><a href="#daudet-alphonse"><span class="sc">Daudet</span> Alphonse</a></li>
-<li><a href="#daudet-leon"><span class="sc">Daudet</span> Léon</a></li>
-<li><a href="#debussy"><span class="sc">Debussy</span></a></li>
-<li><a href="#deffoux"><span class="sc">Deffoux</span></a></li>
-<li><a href="#dekobra"><span class="sc">Dekobra</span></a></li>
-<li><a href="#degas"><span class="sc">Degas</span></a></li>
-<li><a href="#delafosse"><span class="sc">Delafosse</span></a></li>
-<li><a href="#delarue-mardrus"><span class="sc">Delarue-Mardrus</span> Lucie</a></li>
-<li><a href="#delpit"><span class="sc">Delpit</span> Albert</a></li>
-<li><a href="#descaves"><span class="sc">Descaves</span> Lucien</a></li>
-<li><a href="#dierx"><span class="sc">Dierx</span> Léon</a></li>
-<li><a href="#divoire"><span class="sc">Divoire</span> Fernand</a></li>
-<li><a href="#dolent"><span class="sc">Dolent</span> Jean</a></li>
-<li><span class="sc">Dorchain</span></li>
-<li><a href="#doumic"><span class="sc">Doumic</span></a></li>
-<li><a href="#dranem"><span class="sc">Dranem</span></a></li>
-<li><a href="#drouet"><span class="sc">Drouet</span> Juliette</a></li>
-<li><a href="#dubufe"><span class="sc">Dubufe</span> Guillaume</a></li>
-<li><a href="#dujardin"><span class="sc">Dujardin</span> Edouard</a></li>
-<li><a href="#duvernois"><span class="sc">Duvernois</span> Henri</a></li>
-</ul>
-<ul class="small">
-<li><a href="#esparbes"><span class="sc">Esparbès</span> Georges d’</a></li>
-<li><a href="#estaunie"><span class="sc">Estaunié</span></a></li>
-</ul>
-<ul class="small">
-<li><a href="#farrere"><span class="sc">Farrère</span> Claude</a></li>
-<li><a href="#fauchois"><span class="sc">Fauchois</span> René</a></li>
-<li><a href="#feneon"><span class="sc">Fénéon</span> Félix</a></li>
-<li><a href="#ferrari"><span class="sc">Ferrari</span> Henri</a></li>
-<li><a href="#feugere"><span class="sc">Feugère</span></a></li>
-<li><a href="#forain"><span class="sc">Forain</span></a></li>
-<li><a href="#fort"><span class="sc">Fort</span> Paul</a></li>
-<li><a href="#france"><span class="sc">France</span> Anatole</a></li>
-<li><a href="#franck-cesar"><span class="sc">Franck</span> César</a></li>
-<li><a href="#franck-paul"><span class="sc">Franck</span> Paul</a></li>
-<li><a href="#franc-nohain"><span class="sc">Franc Nohain</span></a></li>
-</ul>
-<ul class="small">
-<li><a href="#garden"><span class="sc">Garden</span> Mary</a></li>
-<li><a href="#gautier"><span class="sc">Gautier</span> Judith</a></li>
-<li><a href="#gerard"><span class="sc">Gérard</span> Lucy</a></li>
-<li><a href="#gide"><span class="sc">Gide</span> André</a></li>
-<li><a href="#gounod"><span class="sc">Gounod</span></a></li>
-<li><a href="#guesde"><span class="sc">Guesde</span> Jules</a></li>
-<li><a href="#gunsbourg"><span class="sc">Gunsbourg</span></a></li>
-<li><a href="#gyp"><span class="sc">Gyp</span></a></li>
-</ul>
-<ul class="small">
-<li><a href="#hahn"><span class="sc">Hahn</span> Raynaldo</a></li>
-<li><a href="#halevy"><span class="sc">Halévy</span> Ludovic</a></li>
-<li><a href="#haraucourt"><span class="sc">Haraucourt</span> Edmond</a></li>
-<li><a href="#harcourt"><span class="sc">Harcourt</span> Eugène d’</a></li>
-<li><a href="#hebrard"><span class="sc">Hébrard</span> Adrien</a></li>
-<li><a href="#heredia"><span class="sc">Heredia</span> José Maria de</a></li>
-<li><a href="#hermant"><span class="sc">Hermant</span> Abel</a></li>
-<li><a href="#herold"><span class="sc">Hérold</span> Ferdinand</a></li>
-<li><a href="#herriot"><span class="sc">Herriot</span></a></li>
-<li><a href="#humbert"><span class="sc">Humbert</span> Ferdinand</a></li>
-<li><a href="#huysmans"><span class="sc">Huysmans</span></a></li>
-</ul>
-<ul class="small">
-<li><a href="#indy"><span class="sc">Indy</span> Vincent d’</a></li>
-</ul>
-<ul class="small">
-<li><a href="#jacob"><span class="sc">Jacob</span> Max</a></li>
-<li><a href="#jean-bernard"><span class="sc">Jean-Bernard</span></a></li>
-<li><a href="#joncieres"><span class="sc">Joncières</span></a></li>
-<li><a href="#jouve"><span class="sc">Jouve</span></a></li>
-</ul>
-<ul class="small">
-<li><a href="#kahn"><span class="sc">Kahn</span> Gustave</a></li>
-<li><a href="#keyser"><span class="sc">Keyser</span> Edouard de</a></li>
-<li><a href="#kipling"><span class="sc">Kipling</span></a></li>
-</ul>
-<ul class="small">
-<li><a href="#lamoureux"><span class="sc">Lamoureux</span></a></li>
-<li><a href="#le-goffic"><span class="sc">Le Goffic</span></a></li>
-<li><a href="#lemaitre"><span class="sc">Lemaitre</span> Jules</a></li>
-<li><a href="#franc-nohain"><span class="sc">Legrand</span> Maurice</a></li>
-<li><a href="#lichtenberger"><span class="sc">Lichtenberger</span> André</a></li>
-<li><a href="#liszt"><span class="sc">Liszt</span></a></li>
-<li><a href="#lorrain"><span class="sc">Lorrain</span> Jean</a></li>
-<li><a href="#loti"><span class="sc">Loti</span> Pierre</a></li>
-<li><a href="#lotte"><span class="sc">Lotte</span></a></li>
-<li><a href="#louys"><span class="sc">Louys</span> Pierre</a></li>
-</ul>
-<ul class="small">
-<li><a href="#magnard"><span class="sc">Magnard</span> Albéric</a></li>
-<li><a href="#mallarme"><span class="sc">Mallarmé</span></a></li>
-<li><a href="#marsan"><span class="sc">Marsan</span> Eugène</a></li>
-<li><a href="#marsolleau"><span class="sc">Marsolleau</span></a></li>
-<li><a href="#malherbe"><span class="sc">Malherbe</span></a></li>
-<li><a href="#martinet"><span class="sc">Martinet</span></a></li>
-<li><a href="#marx"><span class="sc">Marx</span> Henry</a></li>
-<li><a href="#masson-frederic"><span class="sc">Masson</span> Frédéric</a></li>
-<li><a href="#masson-g-a"><span class="sc">Masson</span> Georges-Armand</a></li>
-<li><a href="#massenet"><span class="sc">Massenet</span></a></li>
-<li><a href="#martin-du-gard"><span class="sc">Martin du Gard</span></a></li>
-<li><a href="#mathey"><span class="sc">Mathey</span></a></li>
-<li><a href="#mauri"><span class="sc">Mauri</span> Rosita</a></li>
-<li><a href="#mauclair"><span class="sc">Mauclair</span> Camille</a></li>
-<li><a href="#maupassant"><span class="sc">Maupassant</span> Guy de</a></li>
-<li><a href="#maurras"><span class="sc">Maurras</span> Charles</a></li>
-<li><a href="#mendes"><span class="sc">Mendès</span> Catulle</a></li>
-<li><a href="#mery"><span class="sc">Méry</span> Jules</a></li>
-<li><a href="#michael"><span class="sc">Michael</span> Ephraïm</a></li>
-<li><a href="#mille"><span class="sc">Mille</span> Pierre</a></li>
-<li><a href="#miomandre"><span class="sc">Miomandre</span> Francis de</a></li>
-<li><a href="#montegut"><span class="sc">Montégut</span></a></li>
-<li><a href="#montfort"><span class="sc">Montfort</span> Eugène</a></li>
-<li><a href="#moreas"><span class="sc">Moréas</span></a></li>
-<li><a href="#moreau"><span class="sc">Moreau</span> Gustave</a></li>
-<li><a href="#morel"><span class="sc">Morel</span> Eugène</a></li>
-<li><a href="#moreno"><span class="sc">Moreno</span> Marguerite</a></li>
-<li><a href="#morice"><span class="sc">Morice</span> Charles</a></li>
-<li><a href="#mortane"><span class="sc">Mortane</span> Jacques</a></li>
-<li><a href="#muller"><span class="sc">Muller</span> Charles</a></li>
-<li><a href="#musi"><span class="sc">Musi</span> Dora</a></li>
-<li><a href="#myriam-harry"><span class="sc">Myriam Harry</span></a></li>
-</ul>
-<ul class="small">
-<li><a href="#ner"><span class="sc">Ner</span> Henry</a></li>
-</ul>
-<ul class="small">
-<li><a href="#ollivier"><span class="sc">Ollivier</span> Emile</a></li>
-</ul>
-<ul class="small">
-<li><a href="#pelletan"><span class="sc">Pelletan</span> Camille</a></li>
-<li><a href="#picard"><span class="sc">Picard</span> Gaston</a></li>
-<li><a href="#pierne"><span class="sc">Pierné</span> Gabriel</a></li>
-<li><a href="#pioch"><span class="sc">Pioch</span> Georges</a></li>
-<li><a href="#poire"><span class="sc">Poiré</span></a></li>
-<li><a href="#polaire"><span class="sc">Polaire</span></a></li>
-<li><a href="#porto-riche"><span class="sc">Porto-Riche</span></a></li>
-<li><a href="#pottecher"><span class="sc">Pottecher</span> Maurice</a></li>
-<li><a href="#pougy"><span class="sc">Pougy</span> Liane de</a></li>
-<li><a href="#poulenc"><span class="sc">Poulenc</span></a></li>
-<li><a href="#prevost"><span class="sc">Prévost</span> Marcel</a></li>
-<li><a href="#proust"><span class="sc">Proust</span> Marcel</a></li>
-<li><a href="#psichari"><span class="sc">Psichari</span></a></li>
-</ul>
-<ul class="small">
-<li><a href="#quillard"><span class="sc">Quillard</span> Pierre</a></li>
-</ul>
-<ul class="small">
-<li><a href="#rabelais"><span class="sc">Rabelais</span></a></li>
-<li><a href="#rachilde"><span class="sc">Rachilde</span></a></li>
-<li><a href="#rameau"><span class="sc">Rameau</span> Jean</a></li>
-<li><a href="#radiguet"><span class="sc">Radiguet</span></a></li>
-<li><a href="#ravel"><span class="sc">Ravel</span></a></li>
-<li><a href="#raynaud"><span class="sc">Raynaud</span> Ernest</a></li>
-<li><a href="#reboux"><span class="sc">Reboux</span> Paul</a></li>
-<li><a href="#regnier"><span class="sc">Régnier</span> Henri (de)</a></li>
-<li><a href="#renard-maurice"><span class="sc">Renard</span> Maurice</a></li>
-<li><a href="#renard-jules"><span class="sc">Renard</span> Jules</a></li>
-<li><a href="#rette"><span class="sc">Retté</span></a></li>
-<li><a href="#reval"><span class="sc">Réval</span> Gabrielle</a></li>
-<li><a href="#reyer"><span class="sc">Reyer</span></a></li>
-<li><a href="#richepin"><span class="sc">Richepin</span></a></li>
-<li><a href="#riviere"><span class="sc">Rivière</span> Jacques</a></li>
-<li><a href="#rolland"><span class="sc">Rolland</span> Romain</a></li>
-<li><a href="#rosny"><span class="sc">Rosny</span></a></li>
-<li><a href="#rostand"><span class="sc">Rostand</span> Edmond</a></li>
-<li><a href="#rothschild"><span class="sc">Rothschild</span> Willy (de)</a></li>
-<li><a href="#roussel"><span class="sc">Roussel</span> Raymond</a></li>
-<li><a href="#rouveyre"><span class="sc">Rouveyre</span> André</a></li>
-<li><a href="#roze"><span class="sc">Roze</span></a></li>
-<li><a href="#roinard"><span class="sc">Roinard</span> Paul-Napoléon</a></li>
-</ul>
-<ul class="small">
-<li><a href="#saint-pol-roux"><span class="sc">Saint-Pol Roux</span></a></li>
-<li><a href="#saint-saens"><span class="sc">Saint-Saens</span></a></li>
-<li><a href="#sanderson"><span class="sc">Sanderson</span> Sybil</a></li>
-<li><a href="#sarcey"><span class="sc">Sarcey</span> Francisque</a></li>
-<li><a href="#scholl"><span class="sc">Scholl</span></a></li>
-<li><a href="#schwob"><span class="sc">Schwob</span> Marcel</a></li>
-<li><a href="#serres"><span class="sc">Serres</span> Louis (de)</a></li>
-<li><a href="#severine"><span class="sc">Séverine</span></a></li>
-<li><a href="#simon-henry"><span class="sc">Simon</span> Henry</a></li>
-<li><a href="#simon-jules"><span class="sc">Simon</span> Jules</a></li>
-<li><a href="#silvestre"><span class="sc">Silvestre</span> Armand</a></li>
-<li><a href="#silvain"><span class="sc">Silvain</span></a></li>
-<li><a href="#sorel"><span class="sc">Sorel</span> Albert</a></li>
-<li><a href="#stravinsky"><span class="sc">Stravinsky</span></a></li>
-<li><a href="#strowski"><span class="sc">Strowski</span> Fortunat</a></li>
-<li><a href="#sully-prudhomme"><span class="sc">Sully Prud’homme</span></a></li>
-<li><a href="#swarte"><span class="sc">Swarte</span> Madeleine (de)</a></li>
-</ul>
-<ul class="small">
-<li><a href="#tailhade"><span class="sc">Tailhade</span> Laurent</a></li>
-<li><a href="#thomas"><span class="sc">Thomas</span> Ambroise</a></li>
-<li><a href="#thome"><span class="sc">Thomé</span> Francis</a></li>
-<li><a href="#tinayre"><span class="sc">Tinayre</span> Marcelle</a></li>
-<li><a href="#trebla"><span class="sc">Trébla</span></a></li>
-<li><a href="#treich"><span class="sc">Treich</span> Léon</a></li>
-</ul>
-<ul class="small">
-<li><a href="#valles"><span class="sc">Valles</span></a></li>
-<li><a href="#van-dyck"><span class="sc">Van Dyck</span></a></li>
-<li><a href="#vauxcelles"><span class="sc">Vauxcelles</span> Louis</a></li>
-<li><a href="#verhaeren"><span class="sc">Verhaeren</span></a></li>
-<li><a href="#verlaine"><span class="sc">Verlaine</span></a></li>
-<li><a href="#viele-griffin"><span class="sc">Vielé-Griffin</span></a></li>
-</ul>
-<ul class="small">
-<li><a href="#wagner"><span class="sc">Wagner</span> Richard</a></li>
-<li><a href="#waldeck-rousseau"><span class="sc">Waldeck-Rousseau</span></a></li>
-<li><a href="#wolff"><span class="sc">Wolff</span> Albert</a></li>
-</ul>
-<ul class="small">
-<li><a href="#xanrof"><span class="sc">Xanrof</span></a></li>
-</ul>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td class="r"><div>I.</div></td>
-<td class="drap i">— Enquêteur et enquêtés : <i>Gaston Picard</i>,
-<i>Jean-Bernard</i>, <i>Ajalbert</i>, <i>Divoire</i>, <i>etc.</i> — Correspondances
-saphiques des journaux de modes.</td>
-<td class="bot r"><div ><a href="#ch1">5</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>II.</div></td>
-<td class="drap i">— Les deux Willy. — Octopodes auto-biographiques. — Mon
-ancêtre le maréchal de Villars.</td>
-<td class="bot r"><div ><a href="#ch2">10</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>III.</div></td>
-<td class="drap i">— Le veuf sur le toit. — Deux académiciens
-m’interviewent : <i>Jules Simon</i> et <i>Caro</i>. — Les
-bas rouges de Madame Aurel. — <i>Dekobra</i>
-et <i>Franc-Nohain</i> au collège.</td>
-<td class="bot r"><div ><a href="#ch3">15</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>IV.</div></td>
-<td class="drap i">— L’orang <i>Tailhade</i>, <i>Mallarmé</i> et autres. — <i>Sarcey</i>
-chahuté. — L’inceste au théâtre.</td>
-<td class="bot r"><div ><a href="#ch4">24</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>V.</div></td>
-<td class="drap i">— Le journal « <i>Lutèce</i> ». — <i>Albert Delpit</i>.</td>
-<td class="bot r"><div ><a href="#ch5">30</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>VI.</div></td>
-<td class="drap i">— <i>Chabrier</i> juge <i>Massenet</i>. — <i>Mlle Madeleine
-de Swarte</i> me juge dans les Fourberies
-de papa. — <i>Gounod</i> juge <i>Gustave
-Charpentier</i>. — Le tragédien <i>Silvain</i>, navigateur
-et tireur à cinq. — <i>Armand
-Sylvestre</i> et ses maîtresses. — Le génie
-de <i>Wagner</i> et les ridicules de <i>Bayreuth</i>. — « Claudine
-s’en va ». — <i>Mlle Polaire</i>
-et « <i>Siegfried</i> ». — La chemise d’un sociétaire
-et <i>M. Raymond Roussel</i>.</td>
-<td class="bot r"><div ><a href="#ch6">37</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>VII.</div></td>
-<td class="drap i">— Rosseries de <i>Degas</i>. — <i>Bonnat</i> compare
-les critiques aux cochons. — La mauvaise
-foi de <i>M. Jacques Blanche</i>. — Les
-manchettes de <i>Moréas</i>, sa métrique,
-sa griserie. — <i>Mendès</i>, Machiavel en
-tous genres. — Mots acides de <i>Moreno</i>.</td>
-<td class="bot r"><div ><a href="#ch7">62</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td>
-<td class="drap i">— Un pastiche de <i>Rostand</i>. — <i>Jean Richepin</i>
-vilipendé par <i>Bouchor</i>. — <i>Mme Purnode</i>,
-chanteuse aphone. — <i>Camille
-Pelletan</i>, acrobate occasionnel rate son
-tour.</td>
-<td class="bot r"><div ><a href="#ch8">83</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>IX.</div></td>
-<td class="drap i">— L’académicien <i>Frédéric Masson</i> demande
-qu’on me fusille. — Le compositeur
-<i>Roze</i> chez <i>Jean Lahor</i>. — Les dîners de
-<i>Judith Gautier</i>, wagnérienne. — Un
-frère de <i>Victor Hugo</i> à Charenton. — <i>Listz</i>
-chez <i>Mme Erard</i>.</td>
-<td class="bot r"><div ><a href="#ch9">94</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>X.</div></td>
-<td class="drap i">— <i>Raoul Gunsbourg</i>. — Son portrait par
-<i>Jules Lemaître</i>. — Il me réconcilie avec
-Massenet.</td>
-<td class="bot r"><div ><a href="#ch10">113</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XI.</div></td>
-<td class="drap i">— La Revue bleue. — Le fantaisiste <i>Jacques
-du Tillet</i>, le caustique <i>Vandérem</i>, le bon
-<i>Jules Lemaître</i> et le perfide <i>Anatole
-France</i>. — <i>Lotte</i> et ses amis.</td>
-<td class="bot r"><div ><a href="#ch11">122</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XII.</div></td>
-<td class="drap i">— Les nègres. — Les homosexuels. — A
-bientôt.</td>
-<td class="bot r"><div ><a href="#ch12">137</a></div></td></tr>
-</table>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="narrow top4em noindent small">ACHEVÉ D’IMPRIMER
-LE 13 MAI 1925
-SUR LES PRESSES DES
-ARTISANS IMPRIMEURS
-F. LEFÈVRE, DIRECTEUR
-23, RUE DE LA MARE
-A PARIS (XX<sup>e</sup>)</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="noindent lh2 top2em">LES<br />
-<span class="xlarge">Éditions Montaigne</span></p>
-
-<p class="cc i">recommandent aux amis des belles lettres</p>
-
-
-<p class="noindent u ugap">LA COLLECTION DE GAI SAVOIR</p>
-
-<blockquote>
-<p class="noindent">qui comprendra une vingtaine de volumes dont les
-sujets, intéressants pour tous, sont traités avec bonne
-humeur, suivant une devise empruntée à Montaigne :
-« Je ne fais rien sans gayeté ». Élégamment présentés,
-les premiers ouvrages ont tout de suite connu le
-grand succès.</p>
-</blockquote>
-
-
-<p class="noindent u">LA COLLECTION DES LETTRÉS</p>
-
-<blockquote>
-<p class="noindent">qui a commencé par un livre de Pierre Louÿs,
-attendu depuis longtemps : Le Crépuscule des Nymphes.
-Présentation soignée, papier alfa spécialement fabriqué
-pour cette collection. Gravures d’artistes connus.
-Tout amateur de livres doit surveiller cette collection.</p>
-</blockquote>
-
-
-<p class="noindent u">« LA CLAIRE POÉSIE »</p>
-
-<blockquote>
-<p class="noindent">Retenez ces noms déjà célèbres : Emmanuel Signoret,
-Henriette Hervé, Jacques Feschotte… D’autres vont
-suivre. Lisez surtout leurs vers. Vous comprendrez
-leur gloire naissante. Vous les aimerez.</p>
-</blockquote>
-
-
-<p class="noindent u">LES ESSAIS LITTÉRAIRES</p>
-
-<blockquote>
-<p class="noindent">Gustave Kahn, puis Willy ont ouvert une collection qui
-sera précieuse à l’histoire des lettres. Agréables à lire, ils
-ont leur place dans « toute librairie d’honnête homme ».</p>
-</blockquote>
-
-
-<p class="c gap"><span class="large">ÉDITIONS MONTAIGNE</span><br />
-<span class="small"><i>Impasse de Conti, N<sup>o</sup> 2</i> (entre l’Académie Française et la Monnaie)</span><br />
-PARIS (VI<sup>e</sup>)</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="noindent top2em i">COLLECTION DE GAI SAVOIR<br />
-N<sup>o</sup> <b>1</b></p>
-
-<p class="cc">JEAN GRAVIGNY</p>
-
-<p class="cc xlarge">Montmartre en 1925</p>
-
-<p class="cc xsmall">AVEC UN VOCABULAIRE DE L’ARGOT USITÉ A MONTMARTRE</p>
-
-<p class="cc i">In-16 jésus broché : <b>12</b> fr. — Couverture en couleurs et 104
-dessins de V. de Rego Monteiro.</p>
-
-
-<p class="noindent ugap">Le succès de ce livre vient en partie de ce que nous ne
-possédions que des ouvrages historiques sur Montmartre.
-L’auteur a préféré s’en tenir au Montmartre de maintenant,
-fêtard et voluptueux, pervers et sentimental. Chacun trouvera
-là le renseignement dont il a besoin au gré de ses
-préférences. Il s’agit, en effet, d’un livre documentaire
-qui est, en même temps, le plus précieux des guides.</p>
-
-<p class="noindent small">TABLE DES MATIÈRES. — I. Topographie de Montmartre, comparaison
-avec Montparnasse, l’enchantement de Montmartre. — II.
-L’ancien Montmartre, les bombes d’Henri IV, la vogue au <small>XIX</small><sup>e</sup>
-siècle. Hier et aujourd’hui. Respectons le vieux Montmartre. — III. La
-république de Montmartre, la foire aux croûtes, l’Antre du Lapin
-Agile, la place du Tertre, les ateliers d’artistes. Où peut-on manger à
-Montmartre ? — IV. A l’ombre du Sacré-Cœur, Saint-Pierre de
-Montmartre, le Sacré-Cœur, Saint-Jean l’Evangéliste. — V. Montmartre
-la nuit. A minuit place Pigalle. Refuge de tous les fêtards. Une
-joyeuse tour de Babel. — VI. Quelques types nocturnes : les danseurs,
-les danseuses, les chasseurs, les mendigots, les Russes et la haute noce. — VII.
-La galanterie à Montmartre : les belles de nuit, les inévitables
-compagnons de ces dames. — VIII. Deux vices importés : la coco et
-ses amateurs, les petits Messieurs. — IX. Les grands dancings populaires. — X.
-Etablissements excentriques. — XI. Les cabarets de chansonniers. — XII.
-Les grands établissements de nuit. A quelle heure
-monter à Montmartre ? Distractions variées. — XIII. Champagne obligatoire.
-Initiation champenoise. Comment choisir son champagne. Le
-prix du champagne. Conseils aux consommateurs. Les grandes années de
-champagne. — XIV. Vocabulaire de l’argot, tel qu’il est usité de nos
-jours à Montmartre.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="noindent top2em i">COLLECTION DE GAI SAVOIR<br />
-N<sup>o</sup> <b>2</b></p>
-
-<p class="cc">MAX FRANTEL</p>
-
-<p class="cc xlarge">Joyeuses Anecdotes</p>
-
-<p class="cc xsmall">POUR SERVIR A L’HISTOIRE DE LA POLITIQUE,
-DES LETTRES, DES ARTS ET DES MŒURS EN
-L’AN DE GRACE ET DE DISGRACES 1924</p>
-
-<p class="cc i">In-16 jésus broché : <b>9</b> fr. — Il a été tiré 25 exemplaires sur
-papier pur fil Lafuma à <b>30</b> fr. portant la signature de l’auteur.</p>
-
-
-<p class="noindent ugap">Voici les échos les plus malicieux de l’année, ceux qui
-passeront pour la plupart dans l’histoire. Le mémorialiste
-nous introduit partout. Il force pour nous les salles du
-trône et les alcôves. Il nous fait entrer dans les salons les
-plus fermés et les boudoirs les plus accueillants. Par lui,
-le lecteur n’ignore rien de ce qui se passe dans les coulisses
-des théâtres ou du Palais-Bourbon, le plus divertissant des
-théâtres pour les yeux qui savent s’amuser. <i>Joyeuses Anecdotes</i>
-est un exposé hilarant de l’histoire qui se fait. Chaque
-chapitre résume en quelques lignes les grands faits que nous
-aurions pu déjà oublier ; mais cette présentation protocolaire
-est aussitôt suivie d’un déluge d’historiettes, de bons mots,
-d’aventures savoureuses dont ministres, parlementaires, littérateurs
-célèbres, artistes à la mode, jolies femmes en vue font
-les frais. Nous suivons ainsi sans fatigue et avec joie un
-guide qui satisfait à toutes les curiosités actuelles. L’auteur a
-pensé que la petite histoire est la meilleure façon de retenir
-l’histoire qui se fait. Il paraît estimer qu’un grand homme
-nous semble plus près de nous, plus humain, plus facile à
-pénétrer, si nous pouvons le voir hors de toute parade, en
-pyjama, dans ses rapports domestiques, dans ses inévitables
-intimités. Les historiens de l’avenir consulteront <i>Joyeuses
-Anecdotes</i> comme ceux de maintenant aiment à lire
-Tallemant des Réaux.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="noindent top2em i">COLLECTION DE GAI SAVOIR<br />
-N<sup>o</sup> <b>3</b></p>
-
-<p class="cc">ÉMILE FENOUILLET</p>
-
-<p class="cc xlarge">L’art de trouver un mari</p>
-
-<p class="cc xsmall">ÉTUDE PRATIQUE ET LUMINEUSE
-DE LA PLUS GRANDE DIFFICULTÉ SENTIMENTALE
-D’APRÈS-GUERRE</p>
-
-<p class="cc i">In-16 jésus sur bel alfa bouffant. Couverture de Lébédeff.
-L’exemplaire broché : <b>10</b> francs</p>
-
-
-<p class="noindent ugap">Jusqu’à ce jour tous ceux qui ont écrit ou parlé de la crise
-matrimoniale, après la guerre, se sont bornés à faire entendre
-des lamentations. Voici un livre plus utile. Par des conseils
-habiles, l’auteur essaie loyalement d’atténuer cette grande
-misère sociale. Toutes les difficultés du problème sont
-étudiées avec précision, d’un regard pénétrant et non sans
-hardiesse. Toujours avec esprit, dans une forme originale,
-souple et puissante, Émile Fenouillet initie les jeunes filles
-d’aujourd’hui à la conquête si malaisée du mari. Il les mène
-à l’assaut des principales forteresses où se retranche l’égoïsme
-des hommes ; il leur enseigne la plus sûre et la plus rapide
-tactique pour un assaut victorieux. Combien lui devront le
-bonheur qu’elles recherchent !</p>
-
-<p class="noindent">Pour ceux qui ne désirent que la joie de lire un beau livre,
-ils devront mettre ce livre à côté de l’étonnante « Physiologie
-du mariage » de Balzac.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="noindent top2em i">COLLECTION DE GAI SAVOIR<br />
-N<sup>o</sup> <b>4</b></p>
-
-<p class="r i small">Paraîtra en Juin</p>
-
-<p class="cc xlarge">Les Amoureux Passe-Temps</p>
-
-<p class="cc small">OU CHOIX DES PLUS GENTILLES ET GAILLARDES
-INVENTIONS DES XVI<sup>e</sup> et XVII<sup>e</sup> SIÈCLES<br />
-depuis Ronsard jusqu’à Théophile
-colligées sur les manuscrits et les éditions originales par<br />
-FERNAND FLEURET</p>
-
-
-<p class="noindent ugap"><i>Un avertissement badin de Fernand Fleuret nous éclaire ainsi sur la
-véritable portée de cette anthologie de haute saveur</i> :</p>
-
-<p class="noindent ugap">« Ce n’est pas absolument dans le dessein de te présenter un Recueil
-de pièces libres, <span class="sc">Lecteur</span>, que j’ai réuni ces <i>Amoureux Passe-Temps</i>
-que je pourrais pousser dans le monde comme la Somme de la
-poésie licencieuse de près d’un siècle…</p>
-
-<p class="noindent">» Il s’agissait encore de t’instruire en t’amusant, si toutefois tu le
-veux bien. Je me suis donc mis en cervelle de te montrer l’influence
-de Ronsard sur les poètes de son temps. Je n’ai pas choisi pour
-ce faire, le Ronsard pindarique et pétrarquiste, celui que l’on
-t’enseigna si mal sur les bancs, mais un Ronsard gaulois que tu
-connais encore moins, sans doute. Ainsi te révèlerai-je du même coup
-toute une poésie gaillarde et folâtre que tes maîtres n’ont eu cure
-de t’apprendre parce qu’ils ne la connaissent point…</p>
-
-<p class="noindent">» Je t’ai mis plus de trente poètes du même siècle, sur lesquels il en
-est bien vingt qui ont contrefait son langage, qui lui ont dérobé des
-sujets, des tours, des vers, des expressions : tu jugeras donc que
-Ronsard avait trouvé le style qui convient à la galanterie, sans quoi
-personne ne se serait avisé de le lui emprunter pour parler à sa belle…
-Bref, il fut le révélateur de la poésie badine et son influence est
-encore vivace chez la plupart des poètes de l’âge suivant, bien que
-ces derniers, en trahissant leur maître, en le méprisant parfois,
-aient fait dévier vers le libertinage un genre gracieux, naturel,
-exempt de vice et de la plus authentique Poésie…</p>
-
-<p class="noindent">» Tu trouveras dans ces “Recueils” des vers de Malherbe et de ses
-élèves. Sais-tu que surnommé le “Père Luxure”, il a commis une
-dizaine de pièces légères, dont cinq sonnets embrasés qui peuvent
-compter parmi les plus beaux vers de la langue ? Sais-tu que ce tyran
-des mots et des syllabes ordonnait à Racan, alors âgé de trente-cinq
-ans, de versifier des « friponneries de page », et qu’il en discutait les
-termes avec lui ? ».</p>
-
-<p class="noindent small">Un volume de 290 pages in-16 jésus à 1500 exemplaires, c’est-à-dire :</p>
-
-<table summary="" class="small">
-<tr><td class="r"><div>25</div></td>
-<td class="drap">exemplaires (de 1 à 25) sur japon, contenant un état des bois rayés à</td>
-<td class="bot r"><div>130 fr.</div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>75</div></td>
-<td class="drap">exemplaires (de 26 à 100) sur madagascar</td>
-<td class="bot r"><div>90 fr.</div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>400</div></td>
-<td class="drap">exemplaires (de 101 à 500) sur pur fil Lafuma</td>
-<td class="bot r"><div>50 fr.</div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>2000</div></td>
-<td class="drap">exemplaires (de 501 a 2500) sur bel alfa bouffant</td>
-<td class="bot r"><div>25 fr.</div></td></tr>
-</table>
-<p class="noindent small">Nous nous réservons le droit, en raison des prix de revient de plus en plus onéreux,
-de majorer les prix ci-dessus après la mise en vente.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="noindent top2em i">COLLECTION DE GAI SAVOIR<br />
-N<sup>o</sup> <b>5</b></p>
-
-<p class="r i small">à paraître en Juin</p>
-
-<p class="cc">POL PRILLE</p>
-
-<p class="cc xlarge">Bois de Boulogne, Bois d’Amour.</p>
-
-<p class="cc small">1 volume sur alfa bouffant : <b>10</b> francs</p>
-
-
-<p class="noindent ugap">Il semble que la chronique scandaleuse veuille
-représenter notre plaisant Bois de Boulogne comme
-une sorte de moderne et démocratique Parc aux Cerfs.
-Certains romans, d’apparence documentée,
-contribuèrent à imposer cette réputation. Si l’on s’en
-rapporte à ces différentes sources, les Hamadryades
-continueraient même de nos jours leurs provocantes
-chorégraphies ; Nymphes et Satyres maintiendraient
-encore, jusqu’à la porte de Paris, cette tradition de
-lascivité que les poètes antiques nous ont révélée.
-Que faut-il croire de ces potins qui passent de
-bouche en bouche ? Pol Prille vient nous le dire
-aujourd’hui. Une suite d’enquêtes minutieuses lui a
-permis de voir clair dans ces amoureuses nuits de
-mai à octobre. Il dévoile en historien objectif leurs prétendus
-mystères. Il délimite exactement, avec une précision
-d’observateur incorruptible, ce qu’il faut entendre
-par ces actuelles et nocturnes Saturnales. Huysmans
-eût aimé ce livre-là, comme une suite naturelle aux
-perversités diaboliques dont il s’est fait l’historiographe.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="noindent top2em i">COLLECTION DES LETTRÉS<br />
-N<sup>o</sup> <b>1</b></p>
-
-<p class="cc">PIERRE LOUŸS</p>
-
-<p class="cc xlarge">Le Crépuscule des Nymphes</p>
-
-<p class="cc small"><span class="i">In-8 couronne sur bel alfa bouffant, avec couverture
-et bois originaux dessinés et gravés par Jean Saint-Paul</span><br />
-broché : <b>12</b> francs</p>
-
-
-<p class="noindent ugap">Pour la première fois, le “Crépuscule des Nymphes”
-présente au public, en édition collective, l’œuvre
-la plus caractéristique d’un écrivain qui a toujours
-négligé la gloire et que la gloire ne cesse de
-poursuivre.</p>
-
-<p class="noindent">« Un livre délicieux, plein d’idées, de motifs à
-réflexions, ou à rêveries, dont on s’étonne seulement
-qu’il se soit fait si longtemps attendre ». Ainsi conclut
-M. Paul Souday dans le feuilleton du “Temps” qu’il
-a consacré à ce livre de Pierre Louÿs. Jamais, en
-effet, la sensualité païenne de l’auteur ne s’est
-manifestée, depuis Aphrodite, avec plus de charme
-et de mélancolie désabusée. Son tour d’ironie peut
-être quelquefois un peu cynique ; il n’est jamais licencieux.
-On ne se lasse pas de cette musique des mots
-qui voile une pensée profonde. Les nymphes de
-Pierre Louys nous font ainsi parcourir, avec quel
-enchantement, tout le cycle de l’éternel amour.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="noindent top2em i">COLLECTION DES LETTRÉS<br />
-N<sup>o</sup> <b>2</b></p>
-
-<p class="r i small">Paraît fin mai</p>
-
-<p class="cc">MAURICE VERNE</p>
-
-<p class="cc xlarge">Palace-Hôtels</p>
-
-<p class="cc xsmall">ROMAN</p>
-
-<p class="cc i small">1 volume sur alfa bouffant : <b>10</b> francs</p>
-
-
-<p class="noindent ugap">Sous ce titre, Maurice Verne publie un roman qui
-complète le fameux livre des “Rois de Babel”, provocateur
-de passionnantes polémiques. Pendant quatre
-ans, Maurice Verne fut à peu près absent de Paris ; il
-voyageait de capitale en capitale et se documentait
-pour nous montrer sous un jour familier quelques-uns
-de ces rois nouveaux qui mènent désormais le monde,
-ceux d’hier et d’aujourd’hui : Carnegie qui arriva en
-Amérique avec quelques shillings dans sa poche et
-cinquante ans plus tard, pouvait offrir le palais de la
-paix avec ses millions gagnés dans les fonderies d’acier ;
-Vanderbilt ; Pierpont-Morgan, le roi de l’or ; Rockefeller
-qui éleva le premier institut médical du monde,
-coût trois cents millions de dollars, après avoir débuté
-comme petit employé dans les maisons de commerce
-américaines. Puis viennent les Krupp, Thyssen. De
-même les lords, maîtres des grandes industries et du commerce
-britanniques ; les Chamberlain, par exemple,
-les rois du fer de Birmingham et par conséquent
-les maîtres de la politique du protectionnisme. Ce
-livre n’avait jamais encore été fait. Il fallait un voyageur
-pour le mettre à point. “Palace-Hôtels” de
-Maurice Verne, est, sous la forme du roman, une
-petite histoire contemporaine, l’histoire que les historiens
-n’écrivent jamais, parce qu’ils ne quittent
-pas leur cabinet de travail.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="noindent top2em i">COLLECTION DES LETTRÉS<br />
-N<sup>o</sup> <b>3</b></p>
-
-<p class="cc">FERNAND AUBIER</p>
-
-<p class="cc xlarge">Le galant gynécologue</p>
-
-<p class="cc xsmall">ROMAN<br />
-BOIS ORIGINAUX DE SIMA</p>
-
-<p class="cc small">1 volume sur alfa bouffant : <b>10</b> francs</p>
-
-
-<p class="noindent ugap">Le gynécologue est souvent un homme et devrait
-toujours être un dieu. Celui dont l’histoire est si
-plaisamment racontée par Fernand Aubier semble
-avoir cette double puissance humaine et divine.
-Résumer en quelques lignes les savoureuses péripéties
-de ce roman exposerai à en donner une idée fausse.
-Le thème est en effet d’une rare audace. Mais
-l’auteur, avec une souplesse surprenante, évite le
-détail qui pourrait choquer les délicats. Il dit tout ce
-qu’il faut savoir quand le héros est un gynécologue,
-les situations les plus hardies n’en sont pas moins
-exposées avec un art attentif ; elles ne sont que
-prétexte à d’insinueuses idées générales. Jamais le freudisme
-n’avait inspiré un livre plus complet, pénétrant
-et définitif. La conclusion ? L’auteur semble l’avoir
-trouvée dans cette phrase de Saint-François de Sales,
-qu’il épingle en exergue de son <small>XXV</small><sup>e</sup> chapitre :
-« Ne permettez jamais, Philothée, qu’aucun ne vous
-touche ni civilement, ni par manière de folastrerie,
-ni par manière de faveur ».</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="cc top2em">GUSTAVE KAHN</p>
-
-
-<p class="cc xlarge">Silhouettes littéraires</p>
-
-<p class="cc small">in-8 couronne : <b>6</b> fr. <b>50</b></p>
-
-<p class="ugap">Gustave Kahn pourrait nous donner la meilleure <i>Histoire de la littérature
-française d’aujourd’hui</i>. Il semble s’y être préparé par ce volume.
-Ce ne sont peut-être, comme il les appelle avec trop de modestie, que
-des silhouettes. Mais elles ont plus de caractère et de vérité que des
-portraits achevés. On comprend, en l’écoutant, qu’il a vécu ardemment
-la lutte symboliste. Il y a joué un des rôles principaux. Ses souvenirs nous
-font revivre tout ce qui doit rester de ce mouvement formidable. Sa grâce
-et son malicieux enjouement de conteur sont inégalables. Enfin sa
-documentation apporte une lumière définitive sur maint problème littéraire.
-Ceux qui connaissent Gustave Kahn savent avec quelle conscience il
-donne son témoignage sur les combats qu’il a soutenus. Ils savent
-également que sa mémoire n’a rien oublié des personnages considérables
-dont il fut le familier et l’observateur pénétrant.</p>
-
-
-<p class="cc gap xlarge">L’Aube enamourée</p>
-
-<p class="cc xsmall">ROMAN</p>
-
-<p class="ugap">Quelle délicate sobriété dans cette peinture d’un amour qui ne
-veut pas s’avouer, — mais aussi quelle force violente tant elle est
-concentrée ! Gustave Kahn donne là une sévère leçon à tous les bâcleurs
-d’épisodes sans intérêt, à tant d’écrivains qui ne savent pas écrire. Après
-avoir été un des princes de l’école symboliste, il s’impose par l’<i>Aube
-enamourée</i> comme un des maîtres du roman d’après-guerre.</p>
-
-<p class="c small">1 volume ; <b>7</b> fr. <b>50</b></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="cc top2em">WILLY</p>
-
-<p class="noindent xlarge">Souvenirs littéraires<br />
-… et autres</p>
-
-<p class="cc i small">In-8 couronne : <b>6</b> fr. <b>50</b></p>
-
-
-<p class="noindent ugap">TABLE DES MATIÈRES. — I. Enquêteurs et enquêtés, Gaston
-Picard, Jean-Bernard, Ajalbert, Divoire, etc. Correspondances saphiques
-des journaux des modes. — II. Les deux Willy. Octopodes autobiographiques.
-Mon ancêtre le maréchal de Villars. — III. Le veuf sur le
-toit. Deux académiciens s’interviewent : Jules Simon et Caro. Les bas
-rouges de Madame Aurel. Dekobra et Franc-Nohain au collège. — IV.
-L’orang Tailhade, Mallarmé et autres. Sarcey chahute. L’inceste au
-théâtre. — V. Le journal « <i>Lutèce</i> ». Albert Delpit pleure dans les bras
-de ma cousine et fait pipi dans son pantalon. Le pauvre Paul Alexis. — VI.
-Chabrier juge Massenet. Mademoiselle Madeleine de Swarte me juge
-dans les « Fourberies de Papa ». Gounod juge Gustave Charpentier. Le
-tragédien Sylvain, navigateur et tireur à cinq. Armand Sylvestre et ses
-maîtresses. Le génie de Wagner et les ridicules de Bayreuth. « Claudine
-s’en va ». Mademoiselle Polaire et « Siegfried ». La chemise d’un sociétaire
-et Monsieur Raymond Roussel. — VII. Rosseries de Degas.
-Bonnat compare les critiques d’art aux cochons. La mauvaise foi de
-Monsieur Jacques Blanche. Les manchettes de Moréas, sa métrique, sa
-griserie. Mendès, machiavel en tous genres. Mots acides de Moréno. — VIII.
-Un pastiche de Rostand. Jean Richepin vilipendé par Bouchor.
-Madame Purnode, chanteuse aphone. Camille Pelletan, acrobate occasionnel,
-rate son tour. — IX. L’académicien Frédéric Masson demande
-qu’on me fusille. Le compositeur Roze chez Jean Lahor. Les dîners de
-Judith Gautier, wagnérienne. Un frère de Victor Hugo à Charenton.
-Liszt chez Madame Erard. — X. Raoul Gunsbourg. Son portrait par
-Jules Lemaître. Il me réconcilie avec Massenet. — XI. La revue bleue.
-Le fantaisiste Jacques du Tillet, le caustique Vandérem, le bon Jules
-Lemaître et le perfide Anatole France. Lotte et ses amis. — XII. Les
-nègres. Les homosexuels. A bientôt.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="cc top2em xlarge">“LA CLAIRE POÉSIE”</p>
-
-
-<p class="noindent ugap">Cette collection de poètes nouveaux doit tenter
-particulièrement le parfait bibliophile, c’est-à-dire
-celui qui s’intéresse non seulement à l’habillage du
-livre mais encore à son contenu. Le tirage restreint
-augmente encore la valeur de cette collection.</p>
-
-<p class="noindent">Chaque volume in-16 jésus broché, orné de bois
-originaux est tiré à 750 exemplaires numérotés, c’est-à-dire
-150 exemplaires sur pur fil Lafuma à <b>50</b> fr. et
-600 exemplaires sur bel alfa bouffant spécialement
-fabriqué pour cette collection, à <b>15</b> fr. l’exemplaire.</p>
-
-<p class="noindent gap"><span class="small">N<sup>o</sup> <b>1</b></span><br />
-EMMANUEL SIGNORET : <b>ÈVE</b></p>
-
-<p class="noindent"><span class="small">N<sup>o</sup> <b>2</b></span><br />
-HENRIETTE HERVÉ : <b>DILECTION</b></p>
-
-<p class="noindent"><span class="small">N<sup>o</sup> <b>3</b></span><br />
-JACQUES FESCHOTTE : <b>D’AMOUR</b></p>
-
-<p class="cc xlarge b gap">ÉDITIONS MONTAIGNE</p>
-
-<p class="cc i">2, Impasse de Conti, 2</p>
-
-<p class="cc">PARIS (VI<sup>e</sup>)</p>
-
-
-<p class="noindent small">Chèques Postaux : Paris 712.97</p>
-
-<p class="r small">Tél. : Fleurus 42-79</p>
-
-
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS LITTÉRAIRES... ET AUTRES ***</div>
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-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
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-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
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-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
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-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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-</div>
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-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
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deleted file mode 100644
index b4656b2..0000000
--- a/old/65150-h/images/cover.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/65150-h/images/illu.jpg b/old/65150-h/images/illu.jpg
deleted file mode 100644
index f53ccd8..0000000
--- a/old/65150-h/images/illu.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ