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-The Project Gutenberg eBook of Vengeances Corses, by Pierre-Paul Raoul
-Colonna de Cesari Rocca
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Vengeances Corses
-
-Author: Pierre-Paul Raoul Colonna de Cesari Rocca
-
-Release Date: May 14, 2021 [eBook #65339]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Véronique Le Bris, Laurent Vogel and the Online Distributed
- Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
- produced from images generously made available by the
- Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
- http://gallica.bnf.fr)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VENGEANCES CORSES ***
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- COLONNA DE CESARI ROCCA
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- VENGEANCES
- CORSES
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- [Illustration]
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- Collection A.-L. GUYOT, 51, Rue Monsieur-le-Prince PARIS.
- 20 Centimes--Algérie, Colonies et Étranger: 25 Centimes (Port en plus)
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-OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
-
-_En vente dans les Bureaux_
-
-DE LA
-
-Collection A.-L. GUYOT
-
-
- Histoire de la Corse, écrite pour la première fois d’après les sources
- originales. Prix 3 fr. 50
-
- Le Nid de l’Aigle, Napoléon, sa patrie, son foyer, sa race, d’après
- des documents inédits. Prix 3 fr. 50
-
- La Vendetta dans l’Histoire 0 fr. 65
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-
- VENGEANCES CORSES
-
- CHRONIQUES ET RÉCITS
- RECUEILLIS PAR
- Colonna de Cesari Rocca
-
- PARIS
- Collection A.-L. GUYOT
- 51, rue Monsieur-le-Prince, 51
-
- TOUS DROITS RÉSERVÉS
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-VENGEANCES CORSES
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-LA VENDETTA
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-«_Prima lex est ulcisci_--La première loi du Corse est de se venger»,
-dit un vieux distique anonyme attribué à Sénèque probablement à tort,
-mais en tous cas fort ancien. Un Corse du moyen âge auquel on ne saurait
-reprocher de ne pas aimer sa patrie dont il fut plus l’apologiste que
-l’historien (_Petrus Cyrnæus_) écrivait:
-
-«Les Corses aiment les factions et ont soif de victoires; avides de
-vengeance, s’ils ne peuvent l’obtenir ouvertement, ils emploient des
-embûches, la ruse et tous les modes d’artifices pour atteindre leur
-but.»
-
-«Qu’il soit vivant, qu’il soit mort, redoute le Corse qui n’a pas
-satisfait sa vengeance», dit un proverbe italien du XVIIe siècle.
-
-Et Stendhal:
-
-«Ils ne songent qu’à deux choses: se venger de leur ennemi et aimer leur
-maîtresse.»
-
-Ces quatre jugements portés en des siècles bien différents sur la
-caractéristique essentielle des mœurs corses serviront d’épigraphes aux
-pages qui vont suivre.
-
-La tendance de l’homme à se faire justice soi-même est instinctive. Par
-loi de nature il écarte ou détruit tout obstacle à sa conservation ou à
-son bien-être. Si un accident lui arrive, si un malheur le frappe, les
-causes de cet accident, de ce malheur lui seront toujours un souvenir
-pénible, même si ces causes sont d’ordre matériel. Mais quand la
-catastrophe dont il a été victime a pour auteur un être conscient qui,
-volontairement, a provoqué sa douleur ou son mécontentement, qui,
-ensuite, a tiré de son succès une _satisfaction_ outrageante pour lui,
-l’homme veut à son tour la _satisfaction_ adéquate qui ne se peut
-obtenir que par une souffrance égale ou supérieure chez celui qui l’a
-offensé. Quand la société préside à cet acte de compensation, c’est la
-justice; sinon c’est la vengeance.
-
-Mais il est rare qu’un équilibre absolu soit établi entre le crime et la
-sanction exercée par la justice individuelle, c’est-à-dire par la
-vengeance. Celle-ci, d’ailleurs, eût-elle strictement observé la loi du
-talion «dent pour dent, œil pour œil», il est certain que celui qui est
-frappé par cette condamnation n’en appréciera pas l’équité. Si son
-adversaire a été juge et partie, lui s’est trouvé accusé et partie. A
-dater de l’exécution de la sentence mentalement prononcée, les rôles
-s’intervertissent et l’accusé, le condamné de la veille, devient juge à
-son tour. C’est la _vendetta_.
-
-La justice individuelle des Corses ne connaît qu’une pénalité: la
-suppression, c’est-à-dire la mort. Il est rare qu’elle soit précédée de
-cruautés inutiles. La haine même ne préside toujours pas à ces
-sanglantes exécutions dont le préjugé a fait un devoir. «La haine, dit
-Balzac, est le vice des âmes étroites, elles l’alimentent de toutes
-leurs petitesses, elles en font le prétexte de leurs basses tyrannies.
-La vengeance est l’effet d’une loi à laquelle obéissent les grandes
-âmes. Dieu se venge et ne hait pas.» N’a-t-on pas vu un bandit offrir
-deux de ses cartouches à un homme que ses représentations et ses prières
-ne pouvaient empêcher de se déclarer son ennemi, en acceptant deux des
-siennes, et lui dire les larmes aux yeux:
-
---Puisque tu le veux, eh bien! que la destinée s’accomplisse! nous
-sommes en guerre: à partir de demain, garde-toi!
-
-On conçoit par ce qui précède que la vendetta ne peut pas être
-restreinte dans ses effets à deux individus seulement. C’est une guerre
-de famille à famille; après chaque exécution, un nouveau justicier se
-lève parmi les proches de la victime. Le sang appelle le sang. Ces duels
-qui mettent en présence des races entières duraient parfois pendant
-plusieurs générations.
-
-En Corse tout acte est producteur d’autres actes d’une importance égale,
-ou supérieure: et cela provient de ce que nul ne conçoit de la part d’un
-autre un mouvement, un geste irréfléchi. Si le germe de ce mouvement, de
-ce geste échappe à son discernement, son inquiétude se manifeste par une
-défiance dont il ne se départira qu’avec peine.
-
-Tous les peuples du Midi sont enclins à l’oisiveté. Le Corse ne fait
-point exception; sa sobriété se contente des produits qu’une terre
-favorable fournit sans exiger trop d’efforts. Mais alors que les
-populations méridionales, baignées de soleil, respirent la gaieté et la
-joie, le Corse est méditatif et presque taciturne; son isolement entre
-la mer et la montagne ont développé chez lui le penchant à la réflexion.
-Sans contact avec les civilisations extérieures, avec les sciences, les
-lettres, les arts, en un mot avec tout ce qui aurait pu mûrir le génie
-naturel de la race, son cerveau, par une activité contrastant avec
-l’oisiveté de ses membres, s’arma pour la lutte, acquit les qualités et
-les défauts exigés pour la défense de l’homme en société.
-
-Suivant un écrivain continental[1], auquel nous devons l’ouvrage le plus
-judicieux qui ait été écrit sur notre île, le Corse est «naturellement
-porté vers la justice, mais lorsqu’elle frappe au dehors de sa famille;
-fort de raison et de logique lorsqu’il est désintéressé dans ses
-jugements; sophiste lorsqu’il s’agit de ses propres intérêts; d’une
-grande pénétration d’esprit; curieux comme une femme des affaires des
-autres, extrêmement secret sur ce qui le concerne. Il abhorre le
-mensonge, et souvent n’aime pas dire toute la vérité: ce qui le rend
-parfois contraint et embarrassé en société. Il est taciturne par
-caractère, réservé par prudence, soupçonneux et méfiant en public,
-expansif au sein de l’amitié.»
-
- [1] Robiquet. _Recherches historiques et statistiques sur la Corse_.
-
-Le Corse a une haute opinion de soi. En principe, il est rebelle à tout
-esprit de hiérarchie. Nous verrons plus loin ce qui a fait de la Corse
-le pays du monde où les inégalités sociales sont le moins sensibles.
-Contentons-nous pour l’instant de le constater. Le dernier paysan corse
-traite d’égal à égal avec ses compatriotes et les étrangers le plus haut
-placés. Un sous-préfet de la Restauration, qui séjourna en Corse assez
-longtemps pour connaître le pays et ses habitants, raconte que le berger
-insulaire aborde avec hardiesse des inconnus, s’enquiert de ce qui les
-concerne, et entame avec eux des discussions politiques. Enfin il le
-dépeint comme très curieux. Un autre écrivain prétend qu’il y a dans son
-cas moins de curiosité que d’orgueil. «Ce Corse, ajoute-t-il, dans cet
-entretien, ne veut prouver autre chose, sinon que, dans son humble
-position, il comprend les questions les plus élevées, et, tout en vous
-parlant, il a la conviction que si le Ciel l’eût fait naître riche ou
-favorisé par les circonstances, il serait devenu un homme supérieur.»
-
-Les Corses ont bonne opinion d’eux-mêmes, non seulement comme individus,
-mais comme peuple. Quoique jaloux les uns des autres, ils ont de leurs
-concitoyens les idées les plus avantageuses. Ce sentiment a été justifié
-par la fortune rapide des Corses qui abandonnèrent leur patrie pour
-courir les aventures. Presque toutes les familles ont eu un ou plusieurs
-membres qui se sont élevés à un rang supérieur. Tous les villages ont
-leurs gloires locales, dont l’honneur rejaillit sur sa parenté qui est
-nombreuse, car on conserve le souvenir des alliances et des origines
-pendant bien des générations. Avec le temps, les exemples de fortune se
-sont multipliés. Cette fortune, tous les Corses l’espèrent et la visent;
-la mauvaise fortune, tous les Corses la veulent dompter.
-
-Souvent la confiance en soi, la présomption même servent à merveille
-l’ambition qui n’est pas complètement dénuée de mérite. C’est elle qui
-lui inculque l’art de tirer profit des événements. Le Corse ne doute pas
-de son jugement: pour lui, tout fait auquel il a prêté son attention est
-utile ou nuisible: s’il est nuisible, il doit en amoindrir la portée ou
-en empêcher le retour; s’il est utile, il doit s’en servir.
-
-Donc, toute pensée provoquée par des circonstances ambiantes est propre
-à engendrer un acte. Cette sensibilité quand elle est poussée à l’excès,
-cette perspicacité quand elle est faussée--et le cas est
-fréquent--deviennent de la susceptibilité. L’esprit de clan, la
-solidarité des membres d’une famille font le reste.
-
- * * * * *
-
-Ainsi naissent les _vendette_; pour des causes graves parfois, futiles
-le plus souvent. Vers 1825, le village de Levie (arrondissement de
-Sartène) fut troublé par une grave inimitié entre deux familles. En
-voici la raison:
-
-Un coq s’était échappé de sa basse-cour. Sa propriétaire vint le
-réclamer à la voisine qui avait hospitalisé, peut-être sans le savoir,
-le volatile fugitif. Celle-ci refusa tout d’abord de se livrer à une
-enquête, cependant sur les instances d’un prêtre qui avait vu le coq
-passer d’un jardin dans l’autre elle consentit à visiter son poulailler.
-Furieuse de la forme de restitution, la propriétaire de la bête tordit
-le cou de l’animal et le jeta à la figure de l’autre femme, en lui
-disant: «Puisque ce coq est à toi, mange-le.» Les hommes accoururent, on
-déchargea les fusils, un enfant fut tué. Les représailles durèrent deux
-ans.
-
-Vers 1880, un individu nommé Rocchini trouva son chien expirant sur la
-route devant la maison Taffani. Le lendemain, il assommait un chien des
-Taffani. Quelques jours se passent. Cette fois, ce n’est plus un chien,
-c’est un Rocchini que l’on trouve mort. Un Rocchini vaut un Taffani. La
-lutte commence, Rocchini par ci, Taffani par là, ainsi de suite jusqu’à
-ce qu’il n’en reste plus qu’un seul--c’était un Rocchini, on le
-guillotina sur la place publique de Sartène.
-
-Alors que dans tous les pays, les guerres privées ne survenaient
-qu’entre gens appartenant aux classes supérieures, chaque individu en
-Corse nourri d’un sentiment égalitaire, fort de son indépendance
-personnelle, encouragé par les ressources que la nature mettait à sa
-disposition, adopta l’habitude de se faire justice soi-même. Ce droit
-que la morale traditionnelle ne contestait pas fut bientôt un devoir.
-
-Dans d’autres pays, la société _épousa la querelle_, si l’on peut
-s’exprimer ainsi, de celui qui avait été lésé dans sa personne, dans son
-honneur ou dans ses biens. Ainsi naquit la justice. Bien ou mal rendue,
-elle inspira assez de terreur aux masses pour réduire considérablement
-le nombre des homicides et faire du meurtre un crime _aristocratique_.
-Sur le continent, il y eut des répressions capables de faire réfléchir
-ceux qui étaient à leur portée. Sur le continent, on put faire et
-appliquer des lois préventives, interdire le port des armes à la
-multitude, imposer la trêve de Dieu. Tout conspirait à interdire à la
-justice le sol de la Corse. La politique génoise entra dans la
-conjuration.
-
-La maxime «Diviser pour régner» fut de tout temps la base de toutes les
-opérations politiques conçues par les Génois. C’est pourquoi non
-seulement ils ne firent aucun effort pour mettre fin aux guerres
-intestines, mais encore ils les encouragèrent.
-
-Dès qu’un homme s’élevait assez pour devenir redoutable, la république
-lui opposait un de ses égaux de la veille; elle mettait aux prises deux
-ambitions, deux susceptibilités qui se brisaient l’une l’autre; le
-vaincu gagnait le maquis, devenait un bandit.
-
-L’histoire de la Corse est celle du banditisme et de la vendetta; tous
-ses héros ont vécu des jours ou des années dans la montagne, traqués
-comme des bêtes fauves. Giudice de Cinarca, considéré par ses
-contemporains comme le souverain de la Corse, vécut en bandit pour
-venger la mort de son père[2]. Son descendant Rinuccio delle Rocca,
-seigneur puissant, fut réduit, dit un contemporain, à fuir toujours
-comme la bête sauvage poursuivie par les chasseurs. Pour dépister ses
-ennemis, il ferrait son cheval tantôt à l’endroit, tantôt à l’envers;
-comme on empoisonnait les sources proches des cavernes où on le croyait
-réfugié, il supportait patiemment la soif pendant des jours entiers,
-attendant, pour se désaltérer, qu’il pût boire l’eau d’une fontaine dont
-il avait la clef. Peut-être aurait-il résisté longtemps encore si deux
-de ses cousins, par vendetta, ne l’avaient fait périr dans une
-embuscade.
-
- [2] Sa biographie dans la _Vendetta dans l’Histoire_.
-
-
-
-
-LE FUSIL
-
-
-L’introduction des armes à feu en Corse permit aux haines individuelles
-de se satisfaire avec plus de facilité et de violence. «Auparavant,
-écrit Filippini, vers 1580, lorsqu’on ne se servait point d’armes
-semblables, si des ennemis mortels se rencontraient, l’un des partis
-n’osait le plus souvent attaquer l’autre, bien que celui-ci comptât
-trois ou quatre hommes de moins. Aujourd’hui, un homme qui a contre un
-autre un peu de colère, qui n’oserait pas avec une autre arme le
-regarder en face, l’attend caché dans un buisson ou dans un bois, et
-tire sur lui comme sur un animal. Le meurtrier est inconnu et la justice
-reste impuissante.
-
-«En outre, les Corses se sont si bien exercés au maniement de ces
-arquebuses qu’en cas de guerre, le parti contre lequel ils se
-déclareraient aurait à courir des dangers. Les enfants de huit à dix
-ans, eux-mêmes, qui peuvent à peine porter une arquebuse et lâcher la
-détente passent leur journée à tirer à la cible, et ne fût-elle pas plus
-large qu’un écu, ils l’atteignent.
-
-«Et pourtant, je me souviens que, lorsque pour notre malheur, la guerre
-éclata en Corse, en l’année 1553, pas un seul insulaire, à l’exception
-de ceux qui avaient appris sur le continent à manier les armes, ne
-savait adapter la corde à la serpentine. Lorsque Paul de Thermes[3] eut
-par des récompenses et de magnifiques promesses, gagné à la cause des
-Français les populations toujours avides de nouveautés et de changement,
-en les voyant si bien disposées en sa faveur, mais sans armes, il envoya
-exprès chercher à Marseille des armes pour les leur distribuer. On
-souriait en voyant comment s’y prenaient les Corses pour manier leurs
-arquebuses, ils ne savaient même pas les charger, et ce n’était qu’en
-tremblant qu’ils mettaient le feu. Aujourd’hui, tous les Corses, en
-n’importe quel endroit de l’île, manient des arquebuses à rouet, et les
-soldats réguliers, eux-mêmes, ne les tiennent pas avec plus de soin.
-J’avais donc raison de dire tout à l’heure que les populations et
-particulièrement les Corses, étant d’humeur inconstante, on peut prévoir
-sans peine à quels dangers et à quelles pertes se trouveront exposés à
-l’avenir les habitants de l’île.»
-
- [3] Général chargé par Henri II de conduire l’expédition de Corse.
-
-Les Corses étaient effrayés eux-mêmes des crimes et des délits de tout
-ordre qui se commettaient dans l’île et ils réclamaient une répression
-sévère. De même que les gouverneurs avaient imaginé de vendre les ports
-d’armes, ils consentirent de temps en temps à opérer un désarmement,
-mais c’était pour pouvoir revendre les armes confisquées. Le même fusil,
-dit-on, fut vendu jusqu’à sept fois.
-
- * * * * *
-
-Si l’on s’en rapporte à la _Justification de la révolution de la Corse_,
-ouvrage dont le but est clairement exprimé par le titre, et que les
-Génois eux-mêmes ne réfutèrent que faiblement, on jugera de l’état de la
-Corse sous la domination génoise.
-
-Dès qu’un homicide se commettait, dit la _Justification_, les parents du
-mort recouraient à la justice contre l’assassin; les parents de
-l’assassin accouraient pour empêcher l’action de la justice; il y avait
-entre les parties une première lutte devant le greffier pour en obtenir
-un procès-verbal favorable; une seconde devant le juge qui émettait son
-avis; une troisième devant le gouverneur de qui émanait la sentence. Si
-les parties avaient quelques moyens pécuniaires, on profitait de
-l’occasion pour faire une moisson abondante: les plus offrants gagnaient
-toujours leur procès; mais si c’étaient les parents du mort, on ne
-condamnait l’assassin qu’à une peine légère, et simplement pour leur
-donner une sorte de satisfaction, tandis que si c’étaient les parents du
-meurtrier, le meurtrier lui-même était exempté de toute peine afflictive
-ou infamante; et si on ne pouvait ou altérer les pièces, ou torturer le
-sens de la loi, par suite de la vigilance importune de la partie qui en
-réclamait l’observation, on faisait intervenir l’autorité despotique du
-gouverneur qui, étalant mal à propos une clémence et une miséricorde
-intéressées, arrêtait le cours de la procédure et de la justice par ces
-fameux décrets de _non procedatur_ dont la vertu absolvait de toute
-peine les coupables les plus convaincus. Que si les assassins étaient
-pauvres, alors, pour faire parade d’une justice incorruptible, ils
-étaient condamnés au bannissement; mais bientôt, pour une pièce de
-quatre-vingts francs (genovina) on accordait un sauf-conduit de six
-mois, même aux bannis pour peine capitale, avec permis de port d’armes,
-afin que pouvant parcourir l’île en toute sécurité, ils fussent non
-seulement en état de se défendre contre leurs ennemis, mais même de
-commettre de nouveaux attentats; quelquefois, on les faisait embarquer
-pour Gênes où, admis au service de la République, ils étaient élevés à
-des grades honorables, et même à celui de colonel. Enfin, au bout de peu
-d’années, tous les bannis, absous par des grâces générales ou
-particulières, retournaient chez eux d’un air de triomphe et plus
-insolents que jamais.
-
-Et quelles étaient les funestes conséquences de cette impunité?
-l’absolution d’un homicide devenant le germe de plusieurs autres. Les
-individus offensés, voyant l’offenseur promener insolemment sous leurs
-yeux son audace impunie, se rendaient par eux-mêmes cette justice que le
-gouvernement leur avait refusée. Ainsi, dans cette succession rapide et
-réciproque de forfaits, trente ou quarante assassinats étaient la suite
-d’un premier crime, et, de là, la destruction de plusieurs familles qui
-s’y trouvaient, même involontairement engagées.
-
- * * * * *
-
-En l’espace de trente-deux ans (1683-1715) les registres de la
-République constatent 28,715 meurtres. En 1714, un jésuite corse, le
-Père Murati, délégué à Gênes, obtint qu’il ne serait plus délivré aucun
-port d’armes, à condition qu’une redevance de deux _seini_ (0 fr. 40)
-par feu indemniserait la République du tort que lui causait la
-suppression des patentes. Le nouveau gouverneur Pallavicini, chargé
-d’opérer le désarmement, ne rencontra dans sa tâche aucun obstacle, et
-la police de l’île parut entrer dans une meilleure voie;
-malheureusement, de toutes les mesures prises, une seule survécut:
-l’impôt auquel les malheureux insulaires s’étaient volontairement
-soumis.
-
- * * * * *
-
-Les lois ont été abrogées, refaites, modifiées; les gouvernements ont
-disparu; les régimes les plus divers se sont succédé; le fusil est resté
-le fidèle compagnon du Corse, et aujourd’hui encore, pour endormir son
-enfant, la mère chante sur un rythme monotone:
-
- _Quando voi sarete grandi
- Vi manderemo alla scola
- La carchera e lo stiletto
- L’archibugia e la pistola._
-
- Lorsque vous serez grand,
- Nous vous enverrons à l’école
- La cartouchière et le stylet,
- L’arquebuse et le pistolet.
-
-
-
-
-RÈGLES & COUTUMES DE LA VENDETTA
-
-
-Le deuil avait autrefois en Corse, et il a conservé jusqu’à nos jours
-dans certains villages de l’intérieur, un caractère particulier et des
-formes tout à fait dramatiques.
-
-Si dans une maison il se trouve un malade, les parents et les amis,
-hommes et femmes, s’y réunissent, les hommes dans un appartement, les
-femmes dans un autre pour assister la famille et veiller nuit et jour
-avec elle.
-
-Le malade mort, le soir même, à l’_Angelus_, le prêtre se rend auprès de
-lui, et devant la foule réunie, il récite le rosaire et les litanies
-chantées alternativement par lui et par les assistants.
-
-Le prêtre parti, tout le village, à l’exception des ennemis de la
-famille, passe la nuit auprès du corps; à minuit, on leur sert une
-collation.
-
-Dans certaines localités, les _voceratrice_, sortes de professionnelles
-de la douleur, se réunissent autour du lit du défunt. Chacune à son tour
-se détache et vient psalmodier les mérites du mort, «en gesticulant,
-tournant autour de lui, lui parlant, feignant de l’écouter, le faisant
-répondre, le touchant, lui prenant les mains, comme s’il était vivant».
-
-Cette première cérémonie faite, on enlève le cadavre pour le porter à
-l’église, et, aussitôt, les _voceratrice_ se lamentent à la fois. La
-messe finie, on porte le corps au cimetière, et tout le monde retourne à
-la maison mortuaire où un dîner réunit les membres du clergé, la famille
-et les amis. En Balagne[4] ce sont les habitants du village qui portent
-à la famille du mort pour elle et les étrangers qui sont venus
-différents mets qui forment ce qu’on appelle le _conforto_.
-
- [4] Région qui comprend la partie septentrionale de l’arrondissement
- de Calvi.
-
- * * * * *
-
-Si le mort a été tué, les lamentations prennent un autre caractère; les
-_voceratrice_ ressemblent à des furies et chacun de leur cri est un cri
-de vengeance. Elles déchirent leurs vêtements, s’arrachent les cheveux
-et s’ensanglantent avec leurs ongles la figure et la poitrine. Souvent,
-elles sucent les plaies du mort et conservent sa chemise et ses
-vêtements ensanglantés pour les montrer à ses enfants. On en a vu
-profiter de la circonstance pour rappeler la mort d’une personne tuée
-depuis douze ans, et qui n’avait pas été vengée, demander vengeance pour
-elle et l’obtenir! Les hommes, dans ce cas, n’assistent pas à la
-cérémonie en vains spectateurs. Ils s’arrachent la barbe et les cheveux
-et se déchirent le visage en criant: _Ohime! Ohime!_ (hélas! hélas!) Les
-hommes en signe de deuil ne se coupent plus la barbe, et on n’ouvre
-jamais les croisées jusqu’à ce que le mort ait été vengé. «Nous
-connaissons un gendarme, dit M. Gracieux Faure, qui écrivait en 1858,
-dont le père fut tué un vendredi, il y a plus de vingt ans, et qui
-depuis cette époque n’a jamais, en signe de deuil, manqué de jeûner le
-vendredi au pain et à l’eau. Nous avons vu s’ouvrir, en 1858, des volets
-qui étaient demeurés fermés depuis 1830; voici dans quelle circonstance:
-trois jeunes gens avaient été tués à cette époque; ils étaient
-orphelins: leur tante et leur oncle qui était prêtre, ne pouvant
-personnellement les venger, s’enfermèrent chez eux et se condamnèrent à
-une réclusion si rigoureuse que, jusqu’à la fin de leur vie, ni l’un ni
-l’autre n’a jamais revu le soleil.
-
-«Si leurs neveux eussent été vengés par la mort de trois de leurs
-ennemis, le deuil eût cessé par là même, et la maison se fût ouverte
-comme par le passé: mais le meurtrier seul ayant été tué, une
-demi-persienne seulement fut ouverte; l’oncle passa ainsi dix-sept ans,
-et sa sœur vingt-huit, au milieu de ténèbres volontaires. Celle-ci est
-morte tout récemment laissant une fortune considérable, et, par son
-testament, elle a légué une certaine somme à ceux qui devaient la porter
-en terre, à la condition qu’ils feraient un long détour pour éviter de
-passer devant la maison de ses anciens ennemis. Elle a voulu, en outre,
-que son cercueil fût scellé dans le mur, et que la clef en fût jetée
-dans le fleuve voisin, pour le cas peu probable où le tombeau de sa
-famille deviendrait la propriété de ses adversaires.»
-
-Tel est le sort auquel se condamnait, il y a peu d’années, une famille
-forcée par des circonstances exceptionnelles de renoncer à sa vengeance.
-Mais ces circonstances étaient excessivement rares, le sang versé
-appelait le sang et la guerre était déclarée. Presque toujours on
-avertissait avant de commencer les hostilités par la formule
-sacramentelle: «Garde-toi». «Le Corse, dit Paul de Saint-Victor,
-conserva toujours jusque dans ses crimes une grandeur native; la
-carabine de ces bandits avait à sa manière l’honneur de l’épée du duel.
-Une sorte de droit des gens réglait la guerre de vendetta; elle avait
-ses cartels, ses défis, ses délais, ses trêves, ses lieux d’asile. Les
-clauses de ce code des buissons furent toujours observées avec une
-loyauté scrupuleuse.»
-
-Pour se faire une idée de la profondeur avec laquelle la vendetta et son
-code étaient encore ancrés, il y a vingt ans, dans les mœurs corses, il
-suffit de lire cette ordonnance, qui fut affichée sur le territoire d’un
-chef-lieu de canton de l’arrondissement de Sartène:
-
-«ARTICLE PREMIER.--Il est formellement interdit de porter des armes sur
-le territoire de la commune de Levie.
-
-«ART. II.--Exception est faite pour les personnes notoirement en état
-d’inimitié.»
-
-Et notez que le brave homme de maire, qui a rédigé et fait placarder
-cette ordonnance en 1886, se considérait comme ayant des idées très
-avancées.
-
- * * * * *
-
-Quand le terrible «Garde-toi» avait été prononcé, la catastrophe était
-prochaine, à moins--ce qui était fort rare--que l’un des partis _refusât
-l’inimitié_. Un homme qui avait été provoqué par un outrage personnel,
-ou par le meurtre d’un des siens, n’était pas absolument et
-inévitablement tenu à la vengeance. Cela n’était pas très honorable;
-mais on en cite quelques exemples. Pour refuser l’inimitié, il n’était
-pas nécessaire d’avoir directement ou par autrui, un entretien avec ses
-ennemis; il suffisait de ne porter ni fusil, ni pistolet, ni autres
-armes. Dès lors, cet homme devenait inviolable et on aurait regardé
-comme lâche et infâme celui qui l’aurait frappé.
-
- * * * * *
-
-Si l’inimitié a été acceptée, si la famille réunie en conseil a déclaré
-que l’honneur exige une vengeance, on voit immédiatement s’entremettre
-les _parolanti_ ou _paceri_ (conciliateurs). Souvent, par des
-concessions demandées à propos, ils faisaient tomber les armes au plus
-fort de la lutte et réconciliaient des familles prêtes à s’entr’égorger.
-Se portant garants de la sincérité et de la durée du traité conclu, les
-_paceri_ en répondaient sur leur tête et sur leurs biens. Fallait-il
-fixer par écrit les conditions de la paix? ils se chargeaient de ce
-soin. Pour qu’ils pussent se livrer en toute sécurité à cette belle
-mission, les _paceri_ jouissaient du privilège de l’inviolabilité. A
-leur approche, les hostilités étaient suspendues, les stylets rentraient
-dans le fourreau, et les trêves duraient aussi longtemps que les
-négociations pacifiques n’étaient pas rompues. Le moindre outrage fait à
-ces hommes de bien se dévouant pour la paix générale eût suffi pour
-déshonorer un parti ou une race.
-
-Si les _parolanti_ échouaient, la situation des familles ennemies
-devenait épouvantable. Il n’était pour eux plus de refuge, plus d’abri
-où la mort ne les frôlât pas à chaque instant. Lorsqu’ils voulaient se
-transporter d’un lieu dans un autre, dit Salvatore Viale, ils
-voyageaient comme les pèlerins de l’Asie en caravane, avec trois troupes
-de bretteurs, l’une armée pour les escorter, les deux autres pour battre
-les maquis à droite et à gauche, afin de rompre ou d’empêcher les
-embuscades. Tel qui se trouvait trop pauvre ou dénué d’amis pour
-employer ce moyen se croyait au moins obligé de dissimuler le voyage
-qu’il allait entreprendre. La défiance était si grande que non seulement
-il cachait ce voyage à ses proches, mais encore à sa femme et à ses
-enfants eux-mêmes; ou s’il leur disait qu’il allait à la montagne,
-c’était pour descendre avec plus de sécurité dans la plaine. Souvent, il
-choisissait comme l’heure le plus favorable à son départ le moment où
-éclatait une tempête nocturne. Il comprenait si bien le danger qu’il
-allait courir que, dans ces occasions, il renfermait dans un paquet
-cacheté le testament qui contenait ses dernières volontés. S’il
-traversait un bois ou longeait un précipice, il appuyait l’index sur la
-détente d’un pistolet et tressaillait au moindre bruit des branches,
-menacé à chaque instant par l’apparition du canon d’un fusil.
-
-Les murailles dans lesquelles vivaient les familles en état d’inimitié
-portaient l’indice plus ou moins apparent de leur situation; les
-ouvertures étaient à moitié murées comme celles des monastères et
-défendues par des mâchicoulis; les jardins étaient entourés de remparts:
-la terrasse bâtie au-dessus du toit était protégée par un parapet
-crénelé. Dans plusieurs localités, les habitations comportaient un four
-et un puits, afin qu’en cas de siège on pût sans sortir faire face à
-tous les besoins du ménage. On reconnaissait facilement l’état
-d’inimitié auquel ces demeures étaient soumises lorsque, contrairement à
-l’usage, on n’apercevait pas de linge étendu pour sécher aux fenêtres et
-que celles-ci étaient fermées comme dans les lieux où règne la malaria.
-
-L’étranger, admis à une hospitalité généreuse, s’étonnait de voir le
-chef de famille se promener le long de la salle, s’avançant ou reculant
-tour à tour d’une fenêtre à l’autre dans l’attitude d’un maître
-d’escrime. La légende a gardé le souvenir d’un prêtre qui, par suite
-d’une inimitié que lui avaient légué ses ancêtres, resta dix ans en état
-de quarantaine domestique. Fatigué de compter et de mesurer sans cesse
-ses pas, il avait tracé des lignes de divers côtés pour marquer l’espace
-dans lequel il pourrait dégourdir ses jambes sans risquer sa vie.
-
-Dans certains villages, des générations presque entières passèrent sans
-prendre aucune part à la vie sociale. On assure que dans
-l’arrondissement de Sartène, de petits enfants, portés sur les fonts
-baptismaux le jour de leur naissance, ne purent reparaître à l’église
-qu’après que l’âge eut blanchi leurs cheveux.
-
- * * * * *
-
-Quelquefois en approchant d’une maison d’aspect inhabité, le voyageur
-lisait, collée sur un arbre, à quelques mètres de l’habitation, une
-affiche ainsi conçue:
-
-«Il est défendu à tout médecin, notaire, curé, fonctionnaire public,
-soldat, gendarme, ouvrier, de porter secours et assistance à X...»
-
-Ces avis étaient généralement plus respectés que ceux que placardent les
-agents de l’autorité. Pour avoir contrevenu à une interdiction de ce
-genre, un Lucquois eut l’oreille coupée. Le moindre accident qui puisse
-arriver au délinquant est d’être mis à nu et fustigé avec un faisceau de
-verges et d’orties. L’exécution a toujours lieu en présence de témoins
-pour que l’exemple en soit salutaire.
-
-
-
-
-LE BANDITISME
-
-
-Autrefois, un acte de vengeance ne poussait pas toujours dans le maquis
-l’individu qui s’en était rendu socialement coupable. Par suite de la
-répression, le nombre des bandits a considérablement augmenté
-proportionnellement aux meurtres relevés dans l’île. Il va de soi que
-tout _prévenu_ qui se refuse à reconnaître l’arbitrage des tribunaux se
-trouve par là même hors la loi. C’est le _bandit_.
-
-La Corse est le seul pays où le mot _bandit_ soit encore employé dans
-son acception primitive: banni. Il désigne, non pas celui qui fait
-partie d’une _bande_, mais l’individu au ban de la société, qui
-justement vit presque toujours isolé.
-
-Cependant, l’acception injurieuse du mot se généralisant, les Corses,
-pour exprimer l’état d’un compatriote qui a pris le maquis, disent
-qu’«il est dans le malheur». Cette locution, d’un fatalisme douloureux,
-est souvent justifiée.
-
-Le bandit n’est pas toujours un criminel, pas même un meurtrier; les
-condamnations à quelques jours de prison pour un simple délit, les
-contraventions les plus futiles, la loi du recrutement, auquel la
-population, malgré ses goûts belliqueux, se montrait assez réfractaire,
-les luttes électorales, plus chaudes en Corse que partout ailleurs, ont
-jeté des quantités d’insulaires dans le maquis. Tous n’y restèrent pas,
-et nous pourrions citer plus d’un bandit qui a fourni par la suite une
-très honorable carrière dans l’administration ou dans l’armée. D’autres
-entraînés par les circonstances ont fait de nombreuses victimes et ont
-fini par porter leur tête sur l’échafaud. Cependant, on peut dire du
-banditisme, comme du journalisme, qu’il mène à tout, à la condition d’en
-sortir.
-
-Les bandits d’autrefois furent des personnages quasi-historiques: s’ils
-se trouvèrent hors la loi, ce fut plus comme adversaires du gouvernement
-que comme criminels. Nul ne songeait guère à leur reprocher leurs actes
-de _vendette_; mais leur ambition, leur influence sur les masses et
-l’usage qu’ils en faisaient les rendaient dangereux pour la
-_tranquillité de l’Etat_. Quand ils voulaient venir à composition et se
-mettre au service du gouvernement, ils étaient bien accueillis et bien
-rétribués, non seulement les grands chefs, qui maniaient des milliers
-d’hommes, mais encore les plus vulgaires assassins[5].
-
- [5] Lire dans la _Vendetta dans l’histoire_, les biographies de
- Giudice delle Rocca et de Ferrando da Quenza. On trouvera plus loin
- celle de Sampiero Corso, père et grand-père de maréchaux de France.
-
- * * * * *
-
-En 1768, la Corse étant passée sous la domination française, le nouveau
-régime se montra trop sévère, car il oublia souvent qu’il avait affaire
-non à des criminels de droit commun, mais à des hommes qui ne voulaient
-pas plus reconnaître au roi de France le droit de les acheter qu’à la
-république celui de les vendre.
-
-Le premier édit concernant la vendetta est du mois de juin de 1769. Il
-est ainsi conçu: «L’assassinat prémédité avec guet-apens sera puni du
-supplice de la roue. Voulons que, en cas qu’il ait été commis par
-vengeance ou querelle de famille, en haine transmise, la maison du
-coupable soit rasée et sa postérité déclarée incapable de remplir jamais
-aucune fonction publique.»
-
-Les ordonnances de mars et de juin 1770 s’expriment ainsi:
-
-«Ceux de nos sujets corses qui seront arrêtés porteurs d’armes à feu, ou
-dans les maisons desquels il en sera trouvé, seront punis de mort. La
-peine de mort sera prononcée contre les malfaiteurs connus dans l’île
-sous le nom de bandits.
-
-«Considérant que les bandits n’ont pour but que le vol et l’assassinat,
-en vertu des pouvoirs à nous donnés par Sa Majesté, déclarons par ces
-présentes que dans la marche que nous allons faire contre les bandits,
-ceux qui seront pris seront pendus, à l’heure même, au premier arbre et
-sans autre forme de procès.»
-
-La justice ne se contenta pas d’exécuter les édits à la lettre; elle
-inventa des supplices nouveaux contre les gens qui portaient des armes
-sans permission. Quand on en trouvait, on pliait deux grosses branches
-d’arbres de façon à les rapprocher, à l’une on attachait les jambes, à
-l’autre les bras du coupable, puis on rendait à l’arbre sa liberté. Les
-branches en reprenant leur position naturelle brisaient le corps du
-supplicié.
-
-Il est vrai qu’au XVIIIe siècle il exista des bandits qui eussent été
-plus justement qualifiés brigands. Jaussin, pharmacien en chef de
-l’armée française en 1739, raconte le fait suivant qui est
-particulièrement typique:
-
-Il avait logé trois semaines chez un prétendu bourgeois qui avait de
-bonnes manières et une maison de belle apparence. Il lui laissa donc
-avec confiance sa cassette contenant pour 4.000 livres d’argenterie, de
-bijoux et d’argent qui, à son retour, lui fut remise intacte.
-
-Ce fidèle dépositaire n’était, toutefois, ainsi que ses deux frères, son
-oncle et son cousin, qu’un _ladro publico_ (voleur public), la bande
-assassina vers ce temps plusieurs soldats, vivandiers et autres
-passants.
-
-Le chef, arrêté et conduit à Ajaccio, fut interrogé devant
-_l’apothicaire-major_, qui, s’étonnant de ce qu’il ne l’avait ni volé,
-ni assassiné au lieu des pauvres hères qu’il avait dépouillés, reçut
-pour réponse: «Je m’en serais bien gardé, monsieur, c’eût été violer les
-lois de l’hospitalité.»
-
-Jaussin sollicite sa grâce, et l’obtint sous condition qu’il servirait
-dans le Royal-Corse. Après quelques mois, il déserta pour retourner à
-son premier métier.
-
-Ce respect de l’hospitalité fut toujours un des points caractéristiques
-de la race corse, même parmi les gens en état d’inimitié.
-
- * * * * *
-
-Napoléon disait à Sainte-Hélène: «Je voulais consacrer trente mille
-hommes à la pacification de la Corse et trente millions à sa prospérité,
-mais absorbé par les soins de la guerre et les affaires du continent,
-j’avais renvoyé à la paix l’exécution de ce dessein; le temps m’a
-manqué.» La Corse, sous l’Empire, progressa peu; elle n’eut pas à se
-louer, dit-on, de Miot et des autres administrateurs que le continent
-lui envoya. Le général Morand les dépassa tous. En 1808, il s’imagina
-que les Anglais recrutaient des soldats dans le Fiumorbo. Par un procédé
-indigne d’un soldat, il s’empara de cent cinquante-huit suspects, qui
-furent garrottés et emmenés comme des criminels. Dix d’entre eux furent
-fusillés. Les autres, déportés à Embrun, y périrent du climat et des
-mauvais traitements, à l’exception d’une vingtaine que l’on rapatria en
-1810.
-
- * * * * *
-
-Le gouvernement de la Restauration supposant, non sans quelque raison,
-que les Corses resteraient en grande majorité attachés à la dynastie
-impériale, soumit malencontreusement l’île à des lois d’exception. Une
-maladresse du général Berthier causa les premiers malentendus. Celui-ci,
-dès 1814, frappait le département d’une contribution extraordinaire de
-500.000 francs sous prétexte que les besoins impérieux du service public
-l’exigeaient. Les gros contribuables de Bastia (taxée pour sa part à
-cent mille francs) prirent une résolution énergique. L’un d’eux se rend
-chez le sous-préfet qui l’accueille à peu près en ces termes: «Je sais
-que vous êtes une douzaine de désespérés qui n’avez rien à perdre, et
-qui voulez provoquer un mouvement populaire à la faveur duquel vous
-comptez gagner quelque chose; mais vos mesures sont mal prises;
-l’autorité n’ignore rien; elle saura prévenir vos desseins et punir les
-coupables.
-
---Eh bien, monsieur, répondit l’autre, puisque vous êtes si bien
-instruit, que tardez-vous à agir? Vous n’avez point de temps à perdre,
-car, dans l’instant même, vous allez cesser d’être sous-préfet, et,
-avant deux heures, il y aura probablement de la _chair fraîche_ dans la
-ville.»
-
-Il sortit en disant ces mots et rencontra sur l’escalier un des
-principaux chefs de la conspiration, qui montait à la sous-préfecture.
-Ils retournèrent ensemble pour avertir leurs amis et ameuter le peuple.
-
-Il était onze heures du matin. Le sous-préfet et le maire, pour empêcher
-le désordre, coururent chez le général commandant la place, mais
-celui-ci n’avait pas encore mis ses bottes que la citadelle était prise
-par les conjurés.
-
-Nous passerons rapidement sur les détails de cette affaire héroï-comique
-qu’il nous fallait tout au moins rappeler pour expliquer la sévérité du
-régime de Louis XVIII. Alors que le reste de la France bénéficiait de
-l’institution des jurys, le gouvernement maintint à Bastia une cour
-prévôtale dont les décisions, empreintes d’une rigueur excessive,
-réveillèrent les passions. Les préfets voulurent rattacher quelques
-crimes ordinaires à des ramifications politiques; on abusa de la
-guillotine, et l’opinion publique s’émut de voir tomber des têtes
-innocentes.
-
-Ces maladresses, auxquelles s’ajoutèrent de véritables dénis de justice,
-indignèrent l’opinion publique. On manifesta ouvertement en faveur des
-bandits qui s’affilièrent aux sociétés secrètes et se firent presque
-tous carbonari. D’anciens soldats de Napoléon, d’anciens officiers même
-se mêlèrent à eux et les dirigèrent. Enfin, les traités d’extradition
-coupant aux bandits toute retraite, ils s’organisèrent en bandes et se
-donnèrent des chefs, des constitutions. Ils devinrent alors réellement
-redoutables.
-
-En 1816, le marquis de Rivière, gouverneur de la Corse, dans un accès de
-zèle intempestif, résolut de saisir les diamants de Murat que celui-ci
-avait confiés à un ancien officier de l’empereur, le commandant
-Poli.--Ce dernier les avait mis en dépôt; il ne refusa pas de les
-remettre à Rivière, mais il allégua qu’il ne pouvait toucher au dépôt
-sans l’autorisation des héritiers du roi de Naples. Irrité, le
-gouverneur fit perquisitionner chez toutes les personnes qu’il supposait
-avoir eu des relations avec Murat, chez leurs parents et leurs amis. Ce
-fut ainsi que la femme du général Franceschetti, fille du notaire
-Colonna Ceccaldi, chez qui Murat avait déjà reçu l’hospitalité à
-Vescovato, fut dépouillée de tous ses vêtements par ordre du préfet. On
-ne trouva rien. Rivière, accompagné du général Delaunay, commandant la
-division, et du préfet Saint-Genest, entreprit contre le commandant
-Poli, une bruyante expédition qui sombra dans le ridicule. Il perdit des
-hommes, se vit dépouiller de ses bagages et s’enfuit en laissant un
-nombre important de prisonniers. Sans la présence d’esprit d’un officier
-qui coupa la corde qui remorquait le gouverneur, celui-ci était pris au
-lasso par un habile montagnard.
-
- * * * * *
-
-Déconsidéré par cette burlesque expédition dont Rivière vengea la honte
-sur deux malheureux jeunes gens accusés de carbonarisme, le gouvernement
-de la Restauration s’aliéna toutes les sympathies. Ce fut l’âge d’or du
-banditisme. Ce fut l’époque où les bandits les plus notoires, condamnés
-plusieurs fois à mort, se montraient au théâtre dans une loge voisine de
-celle du préfet; où l’administration et la justice rencontrèrent contre
-elles coalisées toutes les forces de la Corse. Comme presque toutes les
-familles avaient quelqu’un de ses membres dans le maquis, le pouvoir eut
-tout le monde contre lui.
-
-Le maire d’une commune d’Ajaccio possédait une maison à deux étages, le
-premier était occupé par le propriétaire et par sa famille; il avait
-loué le rez-de-chaussée à la gendarmerie et le second était habité par
-des locataires moins notoires, mais faisant tous profession de
-banditisme. Tandis que les gendarmes battaient nuit et jour la campagne,
-ceux-ci vidaient tranquillement quelques bouteilles, jouant à la scopa
-avec le maire et ses adjoints. Cela dura près d’une année et quand on
-connut la retraite des bandits, on voulut procéder à leur arrestation.
-Inutile, avertis à temps ils avaient changé de domicile.
-
-Le curé de Poggio-di-Nazza, dans le Fiumorbo, prenant, en 1818,
-possession de sa paroisse et sachant que ses ouailles nourrissaient des
-sentiments hostiles à son égard, entra dans l’église armé à la façon des
-bandits. Comme on s’en étonnait, il déposa son fusil contre l’autel en
-disant: «Voici le Père», puis plaçant un pistolet sur l’autel: «Voici le
-Fils», et tirant de sa soutane un stylet, il ajouta «Voici le
-Saint-Esprit».
-
-Les protestations contre lui furent dès lors plus discrètes.
-
-Dans le Fiumorbo, un chef de bande était à la fois juge de paix du
-canton et maire de son village. Quand on requérait ses bons offices, il
-s’avançait le chapeau à la main: «Qui désirez-vous, disait-il en
-souriant: est-ce le juge de paix ou le maire? car, si c’était le
-bandit?...» Un geste vers son fusil déposé dans un coin de la salle
-complétait la phrase.
-
-On raconte que cet énergique individu, qui n’avait pas alors plus de
-vingt-cinq ans, est mort officier de la Légion d’honneur et membre du
-conseil général.
-
- * * * * *
-
-Le plus célèbre chef de bande était alors Théodore Poli[6], surnommé le
-Roi de la Montagne: tous les bandits sollicitaient l’honneur de servir
-sous ses ordres. Avec ses compagnons Gallocchio et Gambini, il s’empara
-un jour du bourreau de Bastia et le fit fusiller à trois cents mètres du
-tribunal, à l’endroit même où un de ses hommes avait été exécuté
-quelques jours auparavant.
-
- [6] Il n’avait aucun lien de parenté, même éloignée, avec le
- commandant Poli.
-
-La bande subvenait à ses besoins par des contributions levées sur les
-fonctionnaires et les curés.
-
-«Messieurs, disait Théodore à ces derniers, vous n’avez ni femme ni
-enfants, vous pouvez contribuer à notre entretien. Pour vous éviter tout
-dérangement, un collecteur se présentera chez vous tous les mois,
-recevra l’impôt et vous donnera quittance.»
-
-Les ecclésiastiques se soumirent, seul le curé de Guillaza envoya
-brutalement promener le percepteur. Théodore jugea que cette résistance
-était d’un mauvais exemple et pouvait devenir contagieuse. Le lendemain,
-il se rendit en personne au presbytère. Le curé était un homme
-déterminé, qui avait calculé la portée de ses actes, et s’était décidé à
-ne plus sortir qu’avec son fusil. Il disait sa messe lorsque Théodore,
-accompagné de deux de ses lieutenants, entre dans l’église et
-s’agenouille pieusement. La cérémonie terminée, le Roi de la Montagne
-s’approche du curé et lui dit:
-
---Vous êtes encore à jeun, envoyez cet enfant dire à votre servante de
-vous apporter à manger. Seulement, il est inutile qu’elle vous apporte
-du vin, attendu que celui de ma gourde vaut probablement mieux que le
-vôtre.
-
-Seul contre trois, le curé est forcé d’obéir; la servante arrive, il
-mange de bon appétit, et fait même honneur au vin de Théodore, pour lui
-montrer que sa présence ne l’impressionne pas. Celui-ci, de son côté, a
-la discrétion de ne faire aucune allusion à l’objet de sa visite, mais
-dès que le repas est terminé:
-
---Eh bien, monsieur le curé, êtes-vous disposé à réparer l’injure
-qu’hier vous m’avez faite et à payer l’impôt?
-
---Moins que jamais.
-
---Et pourquoi?
-
---Parce que vous n’avez aucun droit de lever des contributions.
-
---Il me serait pénible d’user à votre égard de mon autorité; veuillez,
-s’il vous plaît, nous épargner à tous deux ce désagrément.
-
---Je ne payerai pas.
-
---C’est votre dernier mot?
-
---Oui.
-
---Saisissez monsieur le curé, et couchez-le par terre.
-
-En un instant, l’ecclésiastique saisi par quatre mains de fer est étendu
-sur le dos.
-
---Persistez-vous toujours? reprend le bandit.
-
---Toujours.
-
---Brusco, allume!
-
-Et aussitôt, sans faire la moindre observation, Brusco allume une de ces
-torches en bois résineux que les bandits portaient toujours, pour
-s’éclairer au besoin pendant la nuit, et met le feu par le bas aux
-vêtements du prisonnier. Celui-ci sentant déjà la flamme demande qu’on
-éteigne et offre de payer.
-
---Voici mes dix francs.
-
---Ceci est pour l’impôt, mais, en punition de votre conduite, vous
-voudrez bien y ajouter cent cinquante francs à titre d’amende; total
-cent soixante. Vous devrez vous estimer heureux d’en être quitte à si
-peu de frais. Seulement, pas de récidive.
-
-Il fallut payer bon gré, mal gré. Grâce à cet acte de rigueur, Théodore
-vit l’impôt ecclésiastique rentrer désormais sans difficulté chaque
-mois, et son trésor se remplir tout seul pour ainsi dire sans qu’il eût
-besoin de s’en mêler davantage.
-
-Le budget assuré, restait la question du vêtement et de la chaussure.
-Les bandits étaient plus forts qu’il ne fallait pour emporter d’assaut
-les villages et la plupart des villes de Corse et dévaliser les
-magasins; mais ce moyen aurait eu de graves inconvénients, le premier de
-leur créer une multitude d’ennemis; le second de nuire à leur réputation
-de probité, à laquelle le plus grand nombre tenait sincèrement. Théodore
-résolut donc, au lieu de s’adresser aux marchands de drap et aux
-cordonniers, de mettre à contribution la gendarmerie en personne.
-
---De cette façon, disait-il, comme le traitement du clergé et les
-appointements des gendarmes leur viennent de l’Etat, en définitive, ce
-sera l’Etat qui aura l’honneur de nous salarier indirectement.
-
-Toutefois, ajoute M. Gracieux Faure, à qui nous devons ces pittoresques
-détails, la méthode employée à l’égard du clergé n’était point
-applicable aux gendarmes, car ceux-ci n’étaient pas d’humeur à se
-laisser attirer dans la montagne pour se dépouiller de leurs vêtements
-et les céder aux bandits. Il fut donc arrêté que, vu le peu d’espoir
-qu’il y avait à les décider à apporter volontairement leur tribut, on
-irait le chercher soi-même jusque dans l’intérieur des casernes.
-
-Dans la troupe de Théodore, tout individu convaincu d’attentat à la
-propriété privée était rayé des contrôles. Si le cas était assez grave
-pour compromettre la _dignité_ du banditisme, le délinquant était passé
-par les armes.
-
-Les bandits généralement respectueux de la vie de leurs compatriotes et
-des étrangers ne ménageaient pas la force publique représentée par la
-magistrature judiciaire: en 1820, un juge d’instruction, nommé Colonna
-d’Istria, fut tué sur la route d’Ajaccio à Bastelica où il avait
-commencé une information criminelle; en 1832, M. de Susini, procureur du
-roi à Sartène, fut assassiné par un contumace qu’il avait été obligé de
-poursuivre. Théodore attaqua lui-même le conseiller Arena dans la forêt
-de Vizzavona.
-
-Ces traditions se sont pieusement conservées dans le maquis; on put
-voir, il y a peu d’années, un bandit coiffé du képi préfectoral: il en
-avait lui-même effectué la saisie sur la tête du premier magistrat de
-son département, dont le prestige se trouva, de ce chef,
-considérablement amoindri.
-
- * * * * *
-
-A côté des magistrats et des gendarmes, figurait une catégorie
-d’individus envers laquelle les bandits se montraient inexorables,
-c’était celle des témoins qui avaient déposé contre eux devant les
-tribunaux. Les représailles qu’ils exerçaient furent telles qu’on en
-arriva à ne plus trouver de témoins pour affirmer les faits les plus
-notoires: «Il est, disait M. Bertrand, avocat général à la Cour de
-Bastia, quelquefois difficile de faire répéter, en Cour d’assises,
-devant l’accusé, la vérité dite au juge d’instruction dans le
-tête-à-tête du cabinet.
-
-«--L’avete veduto, si o no? (L’avez-vous vu, oui ou non?) demande le
-président.
-
-«--Si, Signor, ma non sono sicuro, li occhi sono fatti d’acqua. (Oui
-monsieur, mais je ne suis pas sûr, les yeux _sont faits d’eau_) répond
-le témoin, voulant, par là, dire que l’organe de la vue est imparfait et
-qu’une erreur est possible.
-
-La dénonciation et le faux témoignage, quoique rares, ont été le prélude
-de sanglantes _vendette_ et ont frayé la carrière de plus d’un bandit.
-Vers 1860, un jeune homme appartenant à la famille Giacomoni, une des
-meilleures du canton de Sainte-Lucie-de-Tallano, fut condamné
-injustement aux travaux forcés comme assassin. Deux dépositions
-provenant l’une d’un juge de paix, l’autre d’un médecin, avaient
-contribué pour une grande part à sa condamnation: «Que j’aie les yeux
-crevés comme Sainte-Lucie, si je mens!» avait dit le magistrat devant le
-tribunal. Persuadé de l’innocence du condamné, son frère qui terminait
-ses études sur le continent, s’embarqua pour la Corse, arrive de nuit
-chez le juge de paix, le confesse, et lui fait répéter la formule de son
-serment. Quand l’autre a obéi sous l’impulsion de la terreur, de son
-poignard il lui fait sauter les deux yeux. Depuis, on ne l’appela plus
-que Sainte-Lucie.
-
-D’accord avec un autre de ses frères, il adressa au médecin le billet
-suivant:
-
- «De la montagne,
-
- «Nous avons l’honneur de vous informer que lorsque la Providence nous
- fera la grâce de vous mettre sur notre chemin, le moindre déplaisir
- qui puisse vous arriver est l’ablation du nez et des oreilles. Notre
- courtoisie et notre éducation ne nous permettent pas de vous
- surprendre sans vous avoir correctement prévenu.
-
- «SAINTE-LUCIE et GIACOMONI.»
-
-Effrayé, le docteur se retira à Ajaccio, où il eut l’imprudence de se
-croire en sûreté. Pendant quelques semaines il put supposer que son
-persécuteur l’avait oublié. Il n’en était rien.
-
-Appelé par un malade, il passait un jour devant le portique de
-Notre-Dame, quand il se vit interpeller.
-
---Un mot, docteur!
-
-Avant qu’il ait pu se reconnaître, Sainte-Lucie lui déchargeait son
-pistolet dans la poitrine.
-
-On pourrait croire que ce meurtre commis en plein jour, devant une
-cathédrale, dans un chef-lieu de département, n’est pas resté impuni.
-Détrompez-vous: voici ce qui arriva.
-
-Pendant que l’on portait secours à la victime, Sainte-Lucie s’éloigna.
-Le premier moment de stupeur passé, plusieurs personnes se lancèrent à
-sa poursuite. Sur le point d’être atteint, le bandit s’arrêta
-brusquement, et mettant à découvert un long stylet, il attendit les
-assaillants d’une mine si ferme que les plus courageux reculèrent.
-
-Profitant de leur hésitation, Sainte-Lucie se mit à fuir vers la porte
-de la ville. Un douanier dont l’attention avait été éveillée par les
-cris de la foule le coucha en joue: «Arrête, s’écria l’assassin, je me
-rends.» Et s’approchant dans l’attitude de la soumission, il saisit le
-canon du fusil qu’il arracha des mains du douanier poignardé.
-
-On le vit, après cet exploit, muni de son trophée, se diriger au pas de
-course vers la plage, puis quitter la route qui borde le golfe pour
-disparaître dans la montagne.
-
-Sainte-Lucie fut par la suite un des plus fameux bandits de l’île. Très
-supérieur à la masse par son éducation, il jouissait d’une autorité sans
-bornes sur les autres bandits. En 1847, il quitta la Corse avec le
-consentement tacite des autorités. L’année suivante, il était capitaine
-dans l’armée romaine. Quelque temps après, il vint à Paris où il excita
-la curiosité des journalistes. L’un d’eux, Germond de Lavigne, lui
-consacra toute une série de chroniques dans _la Liberté_.
-
- * * * * *
-
-Nous avons dit tout à l’heure qu’en 1820, M. Colonna d’Istria, juge
-d’instruction, fut assassiné sur la route d’Ajaccio à Bastelica. Un
-bandit appelé le _Rosso_ (le Roux) fut accusé de ce crime, et il se
-trouva des témoins pour déposer contre lui. Le Rosso était innocent; il
-passait pour très honnête et très scrupuleux; sa mauvaise étoile et les
-préjugés locaux l’avaient jeté dans le maquis, mais sa douceur et sa
-probité étaient connues de tous. Cependant, sur la déposition d’ennemis
-personnels, il fut condamné à mort--par défaut naturellement.
-
-Jusque-là, le Rosso, loin de chercher à se faire redouter, s’était
-appliqué à vivre en bonne intelligence avec ses compatriotes et à
-mériter leur estime. Cette condamnation le remplit de douleur et de
-colère. Le premier des faux témoins qu’il rencontre est un nommé
-_Pasqualini_. Il tire dessus et lui casse un bras. Pasqualini se
-précipite dans un groupe de paysannes qui passaient avec leurs fagots
-sur la tête en criant: «Sauvez-moi, sauvez-moi». Elles jettent bas leurs
-fardeaux et lui font un rempart de leur corps. Le Rosso arrive
-implacable, l’arrache de leurs bras et l’achève à coups de stylet sous
-leurs yeux en disant: «Il m’a fait condamner injustement à mort, et moi
-je l’exécute avec justice.»
-
-Les autres témoins succombèrent, l’un après l’autre, sous ses coups.
-Quand il eut _lavé son honneur_ dans le sang de ses ennemis, il gagna la
-plage et se fit conduire en Sardaigne. Il mourut gardien d’un fanal dans
-l’île d’Asinara.
-
- * * * * *
-
-L’organisation bien entendue des bandits ne permettait plus à la
-gendarmerie de lutter contre eux. C’est pourquoi en 1823 on créa un
-bataillon de _voltigeurs corses_, composé uniquement de volontaires. Ces
-soldats, qui connaissaient admirablement les mœurs, la langue et la
-nature physique du pays, firent des prodiges, mais il ne leur fallut pas
-moins de dix-sept ans pour rétablir l’ordre et la sécurité. On licencia
-le bataillon en 1850; malgré le progrès obtenu, les préfets purent
-s’apercevoir que cette mesure était prématurée.
-
-En effet, le banditisme, quoique réduit à des individualités, ne
-disparut pas plus que la vendetta. Pour quelques-uns, il fut encore une
-carrière: témoins les fameux Bellacoscia dont le plus jeune est mort en
-1907. Dès 1869, Napoléon III, à qui on demandait leur grâce, dut refuser
-à cause de la complication de leur casier judiciaire. Les magistrats de
-la république, comme ceux des régimes qui avaient précédé, les
-condamnèrent à mort un certain nombre de fois. Ils ne s’en portèrent pas
-plus mal, continuèrent à lever des impôts dans leur canton, à exécuter
-des _contribuables_ récalcitrants, à recevoir les visites des voyageurs
-notables et à assurer l’élection du candidat de leur choix dans
-l’arrondissement d’Ajaccio.
-
-
-
-
-SAMPIERO CORSO
-
-
-A l’attaque de Borgo-Forte en 1526, le commandant des troupes
-pontificales fut blessé grièvement à la cuisse d’un coup de fauconneau.
-Il s’appelait Jean de Médicis et était âgé de vingt-huit ans. L’ablation
-immédiate de la jambe ayant été jugée nécessaire, il éclaira lui-même le
-chirurgien et ne voulut supporter que personne tînt la bougie pendant
-cette cruelle opération.
-
-Il mourut huit jours après. Ses soldats prirent le deuil, et arborèrent
-leurs bannières et leurs enseignes noires. Ce qui leur fit donner le nom
-de _Bandes-Noires_.
-
-Du vivant de Jean de Médicis, n’entrait pas qui voulait dans ces
-terribles bandes. Pour être enrôlé, il fallait passer sous les yeux du
-maître. Si le candidat plaisait, on l’invitait à montrer sa force et son
-adresse en luttant avec les vieux soldats éprouvés. Quand un soldat
-briguait la haute paye, il venait s’offrir aux coups du général qui
-jugeait lui-même de l’habileté et de la résistance du sujet. Et comme
-pour obtenir un avancement il fallait que le candidat vainquît à pied et
-à cheval un gradé qui ne devait sa position qu’à ses succès dans une
-épreuve analogue, Jean de Médicis perfectionnait chaque jour les cadres
-de ses troupes. Les exploits étaient récompensés largement; les lâches
-étaient renvoyés quand ils n’étaient pas poignardés de la main du
-général.
-
-Après avoir débuté dans les rangs les plus infimes, le corse Sampiero da
-Bastelica était parvenu, tout jeune, aux grades les plus élevés. On
-racontait de lui des choses surprenantes: il avait abattu un taureau
-furieux d’un seul coup d’épée. Attaqué un jour inopinément par sept
-hommes armés, il en tue deux et déploie une vigueur si terrible que les
-cinq autres prennent la fuite[7]. A Rome, raconte Brantôme, il offre à
-l’ambassadeur de France de mettre fin aux guerres impériales en se
-saisissant de Charles-Quint, quand il passerait sur le pont Saint-Ange,
-au milieu de ses chevaliers, et en le précipitant dans le Tibre.
-
- [7] Carboni, _Compendio della storia ligure_.
-
-Un duel qu’il eut avec un de ses collègues, quand il servait sous les
-ordres de Jean de Médicis, achèvera le portrait de ce soldat dont ses
-contemporains admirèrent la bravoure et l’énergie constante au milieu
-des circonstances les plus pénibles d’une vie bizarrement accidentée.
-
-Sampiero Corso et Giovanni da Torino étaient donc en désaccord. Jean de
-Médicis, connaissant leur humeur et sachant que ce désaccord était
-appelé à un dénouement tragique s’il n’y mettait ordre, employa tous les
-moyens qu’il avait en son pouvoir pour les réconcilier. N’y pouvant
-parvenir, de dépit, il déchira sa cape en deux, leur en donna chacun la
-moitié et deux bonnes épées. Puis il les enferma dans une salle, en leur
-disant qu’ils en sortiraient quand ils se seraient mis d’accord.
-
-Sans préambules inutiles, _ils furent tout de suite d’accord_ pour en
-venir aux mains. Giovanni da Torino «donna, dit Brantôme, une estocade
-au front de Sampiero, petite pourtant, mais d’importance, d’autant que
-le sang lui commença aussitôt à lui couler sur les yeux et le long du
-visage, si bien qu’à tous les coups, il lui fallait porter la main pour
-essuyer ses yeux.»
-
-Alors Giovanni da Torino abaissant son épée, lui dit:
-
---Sampiero Corso, arrête-toi et bande un peu ta plaie.
-
-L’autre le prit au mot, sortit son mouchoir et banda sa blessure le
-mieux qu’il put. Puis le combat recommença, mais avec une telle âpreté
-que Sampiero fit sauter au loin l’épée de Giovanni. Ce fut au tour de
-Sampiero à suspendre le combat en disant à son adversaire:
-
---Giovanni da Torino, ramasse ton épée, car je ne veux pas profiter d’un
-avantage pour te blesser.
-
-On pourrait supposer qu’après cet échange de courtoisies, les deux
-champions étaient bien près de se tendre la main et de faire la paix.
-Ils n’y pensaient même pas, et les gens qui suivaient les péripéties du
-combat à travers les fentes des portes, les virent se porter des coups
-tels que d’un commun accord, ils vinrent supplier Giovanni de Médicis
-d’intervenir.
-
-Quand celui-ci entra dans la salle, il les trouva «tous deux, l’un deçà
-et l’autre delà, tombés et couchés par terre, n’en pouvant plus, pour
-les grandes blessures qu’ils s’étaient entredonnées et du grand sang
-répandu.»
-
- * * * * *
-
-En 1545, Sampiero se rendait en Corse où il épousait Vannina, fille de
-Francesco, seigneur d’Ornano, mais Sampiero n’était pas un homme que
-l’amour arrache à ses ambitions. Il était marié depuis peu, lorsqu’il
-apprit que Pier Lugi Farnese (fils du pape Paul III), généralissime des
-troupes de l’Eglise, venait d’être tué. Laissant sa femme à Santa-Maria
-d’Ornano, chez son père, il s’embarqua pour Civita Vecchia, et courut à
-Rome solliciter un poste auquel sa bravoure et sa réputation le
-semblaient désigner. Mais ses espérances ne s’étant pas réalisées, il
-revint presque aussitôt.
-
-Au cours de son voyage, Sampiero avait eu, disait-on, une conférence
-intime avec Cesare Fregoso, génois considérable, mais exilé et alors au
-service du roi de France. Il avait été décidé dans cette entrevue, au
-dire de rapports d’espions, que Sampiero irait en Corse, et tenterait de
-s’emparer par surprise de la forteresse de Bonifacio, afin de pouvoir
-entraîner plus facilement les populations de l’île à la révolte.
-
-Vraies ou supposées, ces menées inquiétèrent la Banque de San-Giorgio,
-qui était alors souveraine de la Corse et le gouverneur Giovan-Maria
-Spinola fut avisé d’avoir à procéder à l’arrestation de Sampiero.
-Celui-ci appelé à Bastia, s’y rendit avec Francesco d’Ornano, ce dont il
-se repentit sur le champ car le gouverneur le retint dans la citadelle.
-Francesco passa aussitôt sur le continent, et informa le roi de cette
-arrestation non justifiée. Henri II envoya des députés à Gênes et
-Sampiero fut remis en liberté.
-
-Il était temps: le gouverneur avait bien reconnu l’inconsistance de
-l’accusation, mais, ayant pu apprécier le caractère énergique et
-vindicatif de Sampiero, sachant son influence sur les populations, il
-était convaincu d’éviter à sa patrie de terribles dangers en le faisant
-mettre à mort.
-
-Libre, Sampiero ne se fit point d’illusion sur l’importance du péril
-auquel il venait d’échapper. Et l’on peut déclarer hardiment que dès
-l’instant où il fut hors de sa prison, Sampiero déclara la _vendetta_ à
-la république.
-
-Il employa dès lors son activité à lui susciter des ennemis. Lié avec le
-cardinal du Bellay, il fit rappeler par celui-ci au roi Henri II les
-projets de son père sur la Corse; l’île était possession génoise et
-Gênes l’alliée de Charles-Quint: la conquête en serait facile. En 1553,
-l’expédition fut décidée.
-
-La campagne des Français en Corse, la soumission de l’île sont du
-ressort de l’histoire générale. Sampiero se montra à la hauteur des
-circonstances et justifia l’espoir que le roi avait mis en lui.
-Malheureusement, le traité de Cateau-Cambresis qui enlevait plus à la
-France en un jour «qu’on ne lui aurait ôté en trente ans de revers»
-rendit la Corse aux Génois.
-
- * * * * *
-
-Mais Sampiero n’oubliait pas. Pendant quatre ans, il ne cessa de
-parcourir l’Europe, sollicitant de tous aide et secours. Reçu par les
-cours de Navarre et de Florence avec beaucoup d’égards, il n’en obtint
-cependant que des promesses. Il résolut alors de s’adresser aux princes
-musulmans. Khaïr-Eddin Barberousse, le célèbre corsaire, l’accueillit en
-Alger avec de grands honneurs. Il s’apprêtait à se rendre à
-Constantinople, quand il reçut l’accablante nouvelle que sa femme
-entretenait des intelligences avec les Génois, qu’elle avait tenté de
-s’enfuir et que sans l’intervention d’Antonio da San-Firenzo, son ami
-dévoué, qui l’avait retenue, elle emportait son fils à Gênes où elle
-avait décidé de se retirer.
-
-Ce fut un coup de foudre pour Sampiero qui s’empressa de rentrer à
-Marseille. Là, un de ses compatriotes, riche négociant, Tomaso Lencio,
-le mit au courant des moindres détails de l’affaire à laquelle certains
-écrivains ont voulu mêler une amoureuse intrigue. Il ne résulte pas des
-documents qu’ils aient été bien informés. Voici, d’après Filippini,
-contemporain de Sampiero, ce qui s’était passé:
-
-Pendant la guerre précédente, les Génois avaient pu estimer la mesure du
-ressentiment que Sampiero nourrissait contre eux; ils savaient que ce
-ressentiment n’était pas apaisé et ils s’efforçaient de le réduire à
-l’impuissance. Ayant appris qu’il se disposait à faire un voyage dans le
-Levant, ils n’épargnèrent aucun effort pour que Vannina, sa femme, allât
-résider à Gênes; ils pensaient que s’ils réussissaient, ils n’auraient
-plus rien à craindre de lui. Pour arriver à ce but, ils se servirent
-d’un certain Agostino Baccigalupo, qui se rendait souvent à Marseille
-pour ses affaires, et du prêtre Michel’ Angelo Ombrone, en qui Sampiero
-avait la plus grande confiance et qu’il avait même chargé de l’éducation
-de ses fils, Alphonso et Anton’ Francesco. Ces deux personnages
-exposèrent à Vannina qu’en allant à Gênes, elle assurerait à jamais sa
-tranquillité et son repos, parce qu’elle rentrerait ainsi en possession
-de deux maisons d’une valeur considérable que Sampiero avait vendues
-dans cette ville, et qu’elle obtiendrait plus tard le pardon de
-Sampiero. A force d’insister sur ces raisons, Agostino et Michele Angelo
-firent si bien que Vannina entra dans leurs vues, «la femme étant, comme
-on dit, mobile par tempérament.»
-
-Sa résolution étant prise, continue Filippini après sa judicieuse
-observation, comme il n’y avait personne qui pût l’arrêter, elle fit
-partir d’avance, en secret, tout ce qu’elle possédait de plus précieux;
-puis, elle s’embarqua sur une frégate bien armée et quitta Marseille
-pendant la nuit, emmenant Anton’ Francesco, son plus jeune fils; le
-prêtre Michel’ Angelo Ombrone l’accompagnait.
-
-Le lendemain matin, Antonio de San-Firenzo, à qui Sampiero avait confié
-le soin de veiller sur Vannina, apprenant sa fuite, monta sur un autre
-vaisseau armé et se mit à sa poursuite. Un matin (le surlendemain
-probablement), au point du jour, il l’atteignit au cap d’Antibes.
-
-Dès que Vannina vit le bateau qui portait Antonio, elle comprit qu’elle
-serait rejointe et voulut gagner la côte pour se sauver, mais elle n’en
-eut pas le temps. Antonio de San-Firenzo, qui était accompagné de douze
-corses, l’arrêta au nom du comte de Fiesque, général des galères du roi,
-et la remit au nom du roi de France au commandant de la forteresse
-d’Antibes, pour qu’il l’envoyât sous escorte à Aix où se tenait la
-grande Cour de Provence. Au dire de Vannina, qui raconte elle-même son
-arrestation dans une lettre adressée aux membres du gouvernement génois,
-le 15 janvier 1563, Antonio se conduisit brutalement avec elle, la
-menaça de mort et l’accusa de s’enfuir pour conclure, sous les auspices
-de la république, un nouveau mariage avec un gentilhomme génois.
-
-Sampiero, comme nous l’avons dit, s’embarqua donc pour Marseille. Comme
-chacun, sur le navire, se perdait en conjectures sur la conduite de
-Vannina, un bavard se mit à dire étourdiment qu’il savait depuis quelque
-temps déjà ce qui devait arriver. Sampiero, fort irrité, lui demanda
-pourquoi il avait gardé le silence jusqu’à ce moment. L’autre répondit
-«qu’il craignait de mourir comme Florio da Corte, que Vannina avait fait
-assassiner par un de ses esclaves, pour arrêter le cours de ses
-indiscrétions.» L’imprudent ne survécut pas à son audacieuse confidence.
-Sans daigner répondre, Sampiero le poignarda de sa propre main.
-
-Arrivé à Marseille, renseigné comme nous l’avons dit par Tomaso Lencio,
-Sampiero partit pour Aix où était sa femme. Il arriva de nuit devant la
-maison; il y attendit, en se promenant, le lever du soleil. Le premier
-valet qui sortit lui apprit que sa femme était encore couchée. Il entra
-et la trouva au lit, surprise de son arrivée.
-
-On a peu de détails sur cette entrevue et sur le drame qui devait
-succéder. Filippini, qui dédiait son histoire au fils de Sampiero et de
-Vannina ne pouvait aisément s’étendre sur des points aussi délicats.
-Sampiero voulut sur-le-champ conduire sa femme à Marseille, mais les
-autorités de la ville, probablement averties, s’y opposèrent. Cependant,
-Vannina ayant déclaré qu’elle était prête à suivre son mari partout où
-il voudrait l’emmener, ils se rendirent à Marseille.
-
-En arrivant chez lui, Sampiero trouva la maison entièrement dépouillée,
-Vannina, comme nous l’avons dit, ayant expédié à Gênes ce qu’elle
-possédait de plus précieux. Sampiero en fut exaspéré, car il ne pouvait
-plus douter que Vannina n’eût quitté Marseille sans espoir de retour.
-Néanmoins, il ne donna pas cours immédiatement à sa colère. L’acte
-auquel il se résolut fut mûrement réfléchi et semble-t-il froidement
-exécuté. Quand, après plusieurs jours de vie commune, il lui eut
-signifié sa résolution de la faire mourir, elle ne s’abandonna pas à des
-supplications inutiles et la seule faveur qu’elle sollicita fut de
-recevoir la mort de sa propre main. Soumission à la fatalité,
-résignation à une volonté qu’elle savait inexorable, ou habileté suprême
-d’une coquette qui entrevoit dans cette émouvante flatterie une dernière
-chance de salut!... Où les chroniqueurs ont-ils cueilli ce poétique
-détail? On racontait à la cour que Sampiero, sensible à sa prière, la
-prit dans ses bras, l’embrassa, puis l’étrangla avec une écharpe qu’elle
-avait brodée de ses propres mains.
-
-Suivant l’usage corse, Vannina d’Ornano, n’ayant pas de frère, c’était à
-ses cousins que revenait le devoir de venger sa mort.
-
-Ce fut, il est vrai, de la main des plus proches parents de Vannina que
-périt Sampiero, mais il serait bien hasardé d’affirmer que nul autre
-motif n’arma leurs bras. Dans cette vendetta, il est hors de doute que
-l’intérêt personnel et l’inimitié politique remplissent les principaux
-rôles. Mais ces rôles furent préparés par les haines que provoqua le
-caractère violent et tyrannique de Sampiero.
-
-Vannina avait eu dix cousins germains, tous petits-fils d’Alfonso
-d’Ornano, l’un des hommes les plus sanguinaires de son temps et qui
-finit par être assassiné lui-même par de proches parents. Ses trois fils
-firent peu parler d’eux. Toute la sève batailleuse et féroce du
-grand-père passa aux petits-fils. Vannina en eut-elle sa part?
-N’avons-nous pas vu un compagnon de Sampiero lui déclarer qu’elle avait
-fait tuer par son esclave un corse dont elle redoutait les
-indiscrétions. Vannina fut la fille unique de Francesco. Bernardino,
-second fils d’Alfonso, eut six fils, leur destinée est un tableau de
-l’époque, du pays, de la race.
-
-Les deux aînés s’entretuèrent, et voici dans quelles conditions: «Ces
-jeunes gens braves et _distingués_, dit Ceccaldi, qui fut leur
-contemporain, avaient épousé tous les deux des femmes fort belles. Ils
-devinrent extrêmement jaloux l’un de l’autre, si bien qu’un jour, ils
-mirent les armes à la main et s’entretuèrent. Je veux dire qu’Anton’
-Guglielmo tua Anton’ Paolo et qu’un serviteur d’Anton’ Paolo le tua à
-son tour.»
-
-Bernardino, leur frère, à une époque où le courage et l’adresse étaient
-vertus courantes, étonna ses contemporains par un fait d’armes sans
-précédent. Pendant la guerre de Corse, il avait pris parti contre les
-Génois. Après la prise de San-Firenzo par les Français, il se trouva
-rester avec le commandant en chef Jourdan des Ursins, dans la place que
-les ennemis ne tardèrent pas à venir assiéger. Pendant trois mois, la
-garnison supporta héroïquement le blocus et repoussa les assauts des
-Génois; les vivres venant à manquer, on commença à manger «les rats, les
-souris et les lézards», mais la famine décimant les soldats, plus encore
-que la lutte, Jourdan des Ursins dut se résoudre à capituler. Comme
-Andrea d’Oria, qui commandait les troupes génoises, ne voulait pas que
-les Corses bénéficiassent de la capitulation, Bernardino, autant pour ne
-pas compromettre le succès des négociations que pour ne pas
-«s’abandonner à la disposition d’un ennemi victorieux, dit Brantôme,
-prit avec ses gens une résolution téméraire. La ville était investie de
-tous côtés par des lignes si étroitement fermées que personne n’en
-pouvait sortir. Cet officier, peu frappé de l’évidence du danger, après
-avoir tué tous ceux qui lui firent résistance, forcé les lignes et fait
-un grand carnage, s’échappa enfin des mains des ennemis, et fit voir,
-par son exemple, que rien n’est impossible au courage animé par
-l’exaspération.»
-
-Cet homme qui avait affronté tous les périls, qui avait presque dompté
-la mort, périt victime d’une basse trahison. Bernardino était cantonné
-avec sa compagnie à Mocale, village distant de Calvi d’environ trois
-milles. Un officier génois, Léonardo Giustiniano se concerta avec le
-maître de la maison où Bernardino était logé, et fit partir pendant la
-nuit son lieutenant avec une partie de la compagnie. Celui-ci assaillit
-Bernardino à l’improviste, tua sept des Corses qui se trouvaient avec
-lui, et le laissa lui-même si grièvement blessé qu’il mourut au bout de
-quelques jours.
-
-Quant aux romanesques aventures du quatrième fils de Bernardino, appelé
-Pier’ Giovanni, il faudrait un volume pour les raconter. Banni de Corse
-par la justice française, pour avoir enlevé la fille d’un gentilhomme
-corse, il tomba, pour comble de malheur, entre les mains des Turcs qui
-l’emmenèrent en esclavage. Sampiero le rencontra en Alger et le ramena
-en Corse. Les hasards d’une rencontre le firent tomber aux mains du
-capitaine génois Francesco Giustiniano. Celui-ci, redoutant que Sampiero
-ne fût dans les environs et ne voulant pas s’exposer à se faire arracher
-une capture aussi honorable, le fit décapiter et envoya sa tête à Bastia
-pour y être exposée au bout d’une pique.
-
-Telle est la version de Giustiniano même. Suivant Filippini, l’insolence
-de Pier’ Giovanni aurait précipité sa perte. Les Génois étaient
-accompagnés d’un détachement de cavalerie sarde. Dès qu’il se vit
-prisonnier, Pier’ Giovanni se tourna vers les gardes et leur dit:
-«Messieurs et honorables chevaliers, je vous prie de bien vouloir
-m’arracher la vie de vos propres mains pour ne pas me laisser tomber
-vivant entre les mains de mes ennemis.» Irrité de ce langage, Francesco
-Giustiniano descendit de cheval et poignarda de sa propre main Pier’
-Giovanni. Dans la compagnie du capitaine Sorfaglio, qui était de la
-suite de Giustiniano se trouvait un soldat du nom de Luca Bonaparte.
-Nous aurons l’occasion de retrouver ce personnage.
-
-Restait un frère: Orlando. Quoique d’esprit moins remuant, il eut la
-malechance d’être soupçonné également par Sampiero et par les Génois.
-Par crainte du premier, il se retira à Ajaccio où les seconds
-l’emprisonnèrent et lui appliquèrent la torture. «Outre la peine de la
-corde, dit Filippini, il subit encore le feu aux pieds et aux mains à
-deux reprises, et comme il ne fit aucun aveu on le laissa en prison
-pendant trois ans.»
-
-Nous n’avons pas encore parlé des enfants de Paolo, le troisième fils
-d’Alfonso, sous les verrous, tout à l’heure à l’œuvre. Pour l’instant,
-revenons à Sampiero.
-
- * * * * *
-
-Le 12 juin 1564, celui-ci débarqua avec vingt-cinq Corses et vingt-cinq
-Français. Quelques jours après il était à la tête d’une petite armée
-avec laquelle il soutint l’effort des troupes de la république,
-commandées par ses meilleurs généraux pendant trente mois.
-
-Cette lutte dépassa en horreur toutes les précédentes. Les ennemis ne
-connaissaient plus de ménagements. Sampiero jetait les prisonniers en
-pâture à ses chiens; les Génois torturaient les Corses tombés entre
-leurs mains avant de les pendre; les femmes, elles-mêmes, se livraient
-sur les prisonniers à de monstrueuses cruautés. L’exaspération était à
-son comble. Les d’Oria brûlaient des villages entiers, malgré les
-efforts des Corses à leur service pour les en empêcher. Pour les
-insulaires, pas de neutralité possible; les habitants de Pozzo di Borgo,
-sommés de se rendre par un capitaine génois, répondirent par la bouche
-d’un de leurs chefs: «Dans un cas comme dans l’autre, nous serons
-brûlés, que ce soit par les gens de Sampiero ou par vous. Puisque notre
-sort est inévitable, nous préférons mourir de votre main que de celle de
-nos compatriotes.
-
-Ils voyaient juste. Les Génois soupçonnant leur fidélité, mirent le feu
-à leurs maisons et comme ils s’enfuyaient vers le camp de Sampiero,
-celui-ci, les accusant d’espionnage, les fit dévorer par ses chiens.
-
-A Vescovato, Sampiero jeta dans le feu les prisonniers génois, et
-poignarda de sa propre main les capitaines corses qu’il prit dans leurs
-rangs. Nous avons vu, à propos de la mort de Pier’ Giovanni d’Ornano,
-que les officiers Génois ne dédaignaient pas d’employer cette méthode à
-l’occasion.
-
-Nous avons déjà dit que les instincts violents et la nature autoritaire
-de Sampiero furent cause de sa perte. Déjà plusieurs de ses compagnons,
-las de son despotisme, l’avaient abandonné. Au mois de novembre 1566,
-Sampiero, qui résidait alors à Vico, eut avec un de ses plus précieux
-lieutenants, Ercole d’Istria, une discussion qui s’échauffa. Celui-ci
-qui s’attendait à être mieux traité par Sampiero, lui garda rancune et
-résolut de le quitter.
-
-Sampiero qui avait pénétré son dessein, le surveillait de près. Un jour,
-Ercole partit, mais Sampiero le rejoignit et le ramena à Vico «parce
-qu’il savait combien il avait à perdre au départ d’un pareil homme».
-Lorsqu’ils furent arrivés, Ercole demanda à Sampiero ce qu’il voulait
-faire de lui. Sampiero lui répondit qu’il voulait l’envoyer à la Cour de
-France pour servir ses intérêts et son honneur. Ercole ayant répliqué
-qu’il devait au moins le laisser aller dans sa maison pour y prendre des
-habits, Sampiero refusa, disant qu’il n’avait qu’à écrire qu’on les lui
-envoyât. Il écrivit donc chez lui pour les demander, mais, dans cette
-lettre, il glissa un pli à l’adresse de Raffaello Giustiniano qui
-commandait pour les Génois à Ajaccio. Il l’informait de tout de qui
-était arrivé et lui indiquait le jour où l’ambassade de Sampiero
-s’embarquerait dans le golfe de Sagone. Il pressait Raffaello d’envoyer
-par mer une troupe armée pour le faire lui-même prisonnier.
-
-Raffaello, après avoir reçu la lettre d’Ercole, ne perdit point de
-temps; il envoya aussitôt plusieurs frégates du côté du port de Sagone.
-Ercole ne pouvait croire fermement que Sampiero eût dit la vérité en
-déclarant qu’il voulait l’envoyer en France. Cependant, on lui avait
-rapporté certain propos tenu par Sampiero qui ne laissait pas de doute
-sur sa destinée, s’il ne se rendait pas à ses désirs. Le chef ne parlait
-de rien moins que de le poignarder de sa propre main.
-
-L’ambassade de Sampiero se composait de ses plus brillants compagnons:
-Léonardo da Casanova, plus tard maréchal de camp au service de la
-France, d’Anton’ Panovano de Pozzo di Brando, de Domenico Cataccinolo,
-riche bourgeois de Bonifacio, de Paris de San-Firenzo et d’Anton’
-Francesco Cirnucolo, dit le Piovanello (petit curé) de Calvi. Avec eux,
-partait Ercole d’Istria qu’il recommandait chaudement au roi, espérant
-que, s’il revenait satisfait, il oublierait son ressentiment et serait,
-dans la suite, un appui sûr et fidèle. Il voulait surtout le mettre dans
-l’impossibilité de se rendre à Ajaccio parce qu’il redoutait de le voir
-passer à l’ennemi.
-
-Sampiero se rendit donc à Sagone avec ses partisans; il fit d’abord
-embarquer ses ambassadeurs puis les trois hommes auxquels il avait en
-quelque sorte confié la surveillance d’Ercole. Il dit ensuite à celui-ci
-de joindre ses compagnons et ajouta que s’il refusait, il aurait lieu de
-s’en repentir. Ercole déplorant le côté délicat de sa situation si
-l’attaque qu’il avait provoquée se produisait, se décida à obéir.
-
-Mais, à peine le bateau s’éloignait-il de Sagone que les soldats génois
-envoyés par Raffaello arrivaient par mer. Ceux-ci aperçurent le vaisseau
-des Corses encore peu éloigné du rivage, et comme le temps était fort
-mauvais, ils comprirent qu’il serait obligé de rebrousser chemin et
-s’arrêtèrent pour l’attendre. En effet, la tempête menaçant, ils le
-virent bientôt changer de direction et revenir vers la côte. Ils se
-cachèrent alors avec leur vaisseau, et, lorsque les Corses furent auprès
-d’eux, ils les assaillirent à l’improviste.
-
-Ceux-ci, qui n’avaient à attendre aucun secours, se jetèrent à la nage
-pour gagner la côte. Les deux ambassadeurs, Léonardo et Antonpadovano
-seuls s’échappèrent; Cattaciuolo se noya. Ercole, Paris et le Piovanello
-furent pris et conduits à Ajaccio. Le commissaire général Fornari,
-récemment arrivé, reçut Ercole avec affabilité et fit jeter les deux
-autres en prison.
-
-Sur-le-champ, on instruisit leur procès. Ercole d’Istria, courtoisement
-invité à dire ce qu’il savait, donna libre cours à son ressentiment et
-fit une déposition copieuse. Aux deux autres, on appliqua la torture.
-
-Torture cruelle s’il en fut et qui me dura pas moins de huit jours. A la
-quatrième séance, le malheureux Piovanello était fou. Sans répondre aux
-questions qu’on lui adressait au cours des pires supplices, il chantait
-le _Gloria in excelsis_ et le _Miserere_.
-
-Le cinquième jour, il dit au chancelier, chargé d’écrire sa déposition:
-«Toutes mes chairs seront brûlées, mais tout cela retombera sur ta
-tête.»
-
-On lui étendit les pieds sur des charbons ardents; il se tourna alors
-vers le commissaire: «Seigneur Autome, dit-il, vous êtes le bienvenu et
-je suis votre serviteur.» Puis il perdit connaissance: «Il s’endormit,
-raconte le procès-verbal et quoiqu’on lui appliqua, pendant environ une
-heure, la question du feu, il ne répondit pas, persévérant dans un
-profond sommeil.»
-
-Un matin, le geôlier le trouva mort dans sa prison. Depuis plusieurs
-jours, déclara cet homme, jour et nuit, il criait et chantait _à la
-façon des Corses quand ils se lamentent_. Il appelait le diable à haute
-voix et disait qu’il voulait se laisser mourir de faim et de froid. Il
-se couchait tout nu sur des boulets de canon qui étaient dans sa prison.
-(Ceci se passait dans la première semaine de janvier 1567).
-
-S’il faut en croire Filippini, ces boulets auraient fourni au Piovanello
-le moyen d’échapper au bourreau. Ayant mis l’un de ces boulets dans une
-embrasure assez élevée au-dessus du sol, et plaçant l’autre à terre,
-juste au-dessous du premier, il s’étendit sur le pavé, appuya sa tête
-sur le boulet d’en bas comme s’il voulait dormir, puis, faisant tomber
-l’autre en se servant des cordons de ses chausses, il s’écrasa la tête.
-
-Le 11 janvier 1567, le commissaire rendit le jugement suivant, dont
-l’horreur macabre dépasse l’imagination. Cette sentence fut prononcée,
-ironie navrante, _après invocation du nom de Notre Seigneur
-Jésus-Christ_, suivant la formule consacrée.
-
-«1º Le cadavre de Gio Francesco Cernucolo, appelé le Piovanello de
-Calvi, sera extrait de la prison, attaché sur un mulet et transporté au
-lieu affecté aux exécutions pour y être suspendu à la potence par un
-pied, la tête tournée vers la terre.
-
-«2º Paris de San-Firenzo est condamné à la mort naturelle. Le susdit
-Paris ne pouvant marcher, ses pieds ayant été brûlés, sera extrait de sa
-prison et conduit à un prêtre pour qu’il lui confesse ses péchés. Puis,
-il sera placé à cheval sur un mulet qui marchera côte à côte avec
-l’autre. Il sera conduit ainsi au-delà de la porte de cette ville, à
-l’endroit où est une batterie d’artillerie et là, il sera pendu par un
-pied, la tête en bas et, ainsi, sera arquebusé par les soldats. Ensuite,
-son cadavre sera transporté sur le mulet au lieu de justice pour y être
-attaché par un pied à la potence, la tête tournée vers la terre.»
-
- * * * * *
-
-De la mort de ces deux hommes, Sampiero conçut une vive douleur. Les
-représailles ne se firent pas attendre. Le lendemain ou le surlendemain,
-un officier génois, Ettore Ravaschiere, tomba entre les mains des
-Corses. Ceux-ci le lièrent et lâchèrent sur lui quelques chiens des plus
-féroces qui commencèrent à le déchirer. Alors, le Génois se tournant
-vers Antonio de San-Firenzo qui commandait, lui dit qu’un soldat et un
-homme d’honneur ne devait pas souffrir sous ses yeux une pareille
-monstruosité. Sensible à ces reproches, Antonio fit éloigner les chiens
-et dit à Ettore qu’il n’avait pas à s’étonner d’être traité ainsi quand
-les Génois déployaient contre les Corses tant de rigueurs et de cruautés
-en recourant au meurtre, aux galères, à l’incendie et à d’autres
-traitements barbares; il lui reprocha la mort de Paris de San-Firenzo
-sur qui les génois avaient déchargé leurs arquebuses comme sur une
-cible; enfin, après tous ces reproches et beaucoup d’autres encore, il
-le tua d’un coup d’arquebuse. Lorsque le commissaire d’Ajaccio apprit
-cet événement, il infligea à un Corse, détenu dans la prison, le
-supplice qu’avait subi Paris de San-Firenzo.
-
-La crainte qu’éprouvait Ercole d’Istria de tomber aux mains de Sampiero
-le fit hâter sa vengeance. Il y employa un religieux Corse, Fra Ambrogio
-da Bastelica et un autre individu du même village qui servait d’écuyer à
-Sampiero et qui en était très particulièrement aimé; on l’appelait la
-capitaine Vittolo. Raffaello Giustiniano était en relations quotidiennes
-avec ces différents personnages. Fra Ambrogio, à cause de son habit
-religieux, pouvait aller aisément à Ajaccio, sans que l’on s’étonnât de
-ses démarches. Vittolo lui-même, dit-on, s’y rendit parfois secrètement.
-
-L’affaire, d’ailleurs, ne traîna pas. Le 13 janvier, Sampiero, qui
-résidait toujours à Vico, fut avisé que les habitants de la seigneurie
-della Rocca se disposaient à se révolter contre lui. «Quelques
-personnes, dignes de foi, écrit Filippini, prétendent que cet avis avait
-été envoyé à Sampiero par Fra Ambrogio, Ercole, Raffaello et Vittolo,
-qui avaient résolu de le faire périr, ce qui ne tarda pas à arriver, en
-effet.»
-
-Pour se rendre dans la seigneurie della Rocca, Sampiero devait rejoindre
-la route d’Ajaccio à Sartène, au village de Cauro. Comme il se
-détournait légèrement de cet itinéraire, Vittolo, qui campait dans cet
-endroit avec une vingtaine d’hommes, fit en sorte que Sampiero le crût
-en danger et se portât à son secours. Les Génois avaient groupé non loin
-de là, dans la plaine de Campoloro, toute leur cavalerie et une
-infanterie «aussi nombreuse que possible». Raffaello Giustiniano
-commandait la cavalerie; avec lui se trouvaient Ercole d’Istria et les
-cousins de Vannina, Michel’ Angelo, Gio-Antonio et Gio-Francesco
-d’Ornano, fils de Paolo (troisième fils d’Alfonso).
-
-Michel’ Angelo était le lieutenant de Giustiniano: il partit en avant
-avec ses frères, quelques cavaliers et une compagnie de fantassins. Les
-deux troupes ennemies engagées dans un défilé se rencontrèrent plus tôt
-qu’elles ne s’y attendaient. Sampiero, constatant l’inégalité de la
-lutte, ordonna à son fils de s’enfuir et à sa troupe de battre en
-retraite. Suivant son habitude, il restait à l’arrière-garde et
-protégeait la retraite.
-
-Giovan’ Antonio d’Ornano le joignit le premier. Sampiero fondit sur lui
-et lui tira à bout portant un coup d’arquebuse qui ne le blessa que
-légèrement à la gorge. Sampiero prit une autre arquebuse et voulut en
-finir avec Giovan’ Antonio, mais le coup ne partit pas. On raconta que
-Vittolo avait mélangé de la terre à la poudre qui chargeait les armes de
-Sampiero. Giovan’ Antonio se rapprocha alors de son ennemi et tenta de
-le saisir par le milieu du corps; mais celui-ci se servant alors de son
-arquebuse comme d’une massue, en porta un coup si vigoureux sur la tête
-de Giovan’ Antonio que ce dernier en fut étourdi et faillit tomber de
-cheval. Néanmoins, il eut encore la force d’enlacer son adversaire; tous
-deux luttaient, faisant des efforts pour se désarçonner, quand Michel’
-Angelo d’Ornano accourut au secours de son frère. Il porta, dit-on, à
-Sampiero, un coup d’épée qui le blessa au front. Sampiero, aveuglé par
-le sang, fut jeté à bas de son cheval par les frères Ornano et criblé de
-coups d’épée. Selon une autre version, il aurait été frappé par derrière
-d’un coup d’arquebuse qui l’aurait traversé de part en part.
-
-Cette version était fort contestée par Michel’ Angelo et ses frères qui
-entendaient partager entre eux trois, à l’exclusion de tout autre, la
-somme promise à qui ferait périr Sampiero--«parce que, disaient-ils, eux
-trois seulement, sans reculer devant la grandeur du péril, avaient mis
-fin à la guerre de Corse en tuant l’irréconciliable ennemi de la
-république, car, c’étaient eux trois, et nul autre, qui l’avaient
-frappé.»
-
-«Mais les soldats génois alléguaient que pendant que les cavaliers
-étaient aux prises, c’étaient eux-mêmes qui, en tirant des coups
-d’arquebuse d’un endroit fort avantageux, avaient frappé Sampiero dans
-le flanc et l’avaient tué.» On fit une enquête. Le collet et la
-chemisette de drap portés par Sampiero étaient percés de tant de trous
-que des experts ne purent se prononcer.
-
-Michel’ Angelo trancha la tête de Sampiero et la rapporta en triomphe à
-Ajaccio (17 janvier 1567). On ne saurait croire aux transports des
-Génois à la nouvelle de sa mort, si nous n’en trouvions la preuve
-authentique dans la correspondance des officiers: «Dieu soit loué!
-commence le commissaire général Fornari, dans sa lettre au Sénat. Ce
-matin, j’ai fait mettre la tête du rebelle Sampiero sur une pique à la
-porte de la ville et une jambe sur le bastion; je n’ai pu réunir le
-reste du corps, parce que les cavaliers et les soldats ont voulu en
-avoir chacun un morceau pour piquer à leurs lances en guise de
-trophées.»
-
-
-
-
-LE CAPORAL BONAPARTE
-
-
-Par suite de quelles circonstances le capitaine Giovan-Antonio d’Ornano
-en vint-il à souffleter sur la voie publique Luca Bonaparte, caporal
-dans l’armée génoise? Les dépositions faites par les témoins, lors du
-procès qui en résulta, offrent de trop sensibles différences pour qu’il
-se puisse rien affirmer. D’après le capitaine, Luca aurait appliqué
-l’épithète de traîtres à la collectivité des Corses et, en riposte,
-Ornano avait détaché sur la face du caporal un soufflet retentissant.
-
-Giovan-Antonio était un homme de mœurs violentes, et, depuis la mort du
-terrible chef corse Sampiero, que lui et ses frères avaient tué de leurs
-propres mains, l’orgueil et la jactance des Ornano ne connaissaient plus
-de limite; car ils estimaient que l’importance du service rendu par eux
-à la république devait leur assurer à jamais l’impunité.
-
-Au reçu du soufflet, Luca, bondissant, avait porté la main à son épée,
-mais avant qu’il eût pu s’en servir, trois compagnons de
-Giovan-Antonio--tous Ornano--dégaînaient, et l’un d’eux, qui jadis avait
-eu les pieds brûlés, en subissant la torture, brandissait sur la tête du
-caporal le bâton dont il se servait ordinairement pour s’appuyer, geste
-que l’instruction lui reprocha.
-
-L’affaire prenait un caractère de haute gravité; car déjà Corses et
-Génois se rangeaient qui d’un côté, qui de l’autre; et Ajaccio était une
-ville où les rixes dégénéraient le plus souvent en batailles. La
-présence d’esprit d’un officier supérieur de l’armée génoise, Fabrizio
-Spinola, arrêta le sang prêt à couler; il fit emmener sur-le-champ Luca
-Bonaparte et ajourna l’arrestation de Giovan-Antonio, qui se trouva fort
-surpris lorsqu’il fut invité, le lendemain, à se rendre auprès du
-commissaire. Celui-ci, après l’avoir retenu quelque temps, l’autorisa,
-moyennant une caution assez forte, à garder les arrêts dans sa maison.
-Ce dont les Ornano se trouvèrent fort irrités; et, sur un ton gouailleur
-et impertinent, ils demandèrent la mise en liberté de leur frère: «Parce
-que nous avons tué Sampiero de Bastelica, chef des rebelles, dirent-ils,
-voilà que nous sommes les assassins de Luca Bonaparte, soldat de la
-garnison d’Ajaccio. Giovan-Antonio a souffleté un soldat. Eh bien!
-d’après les statuts criminels de Corse, ce fait est passible d’une
-amende de dix à cent livres. Il paiera son amende, mais, pour Dieu,
-qu’on le laisse tranquille!...» Les petits ont toujours tort; les
-supérieurs de Luca l’engagèrent à faire la paix avec les Ornano, et
-comme, jugeant tout arrangement dans ce sens indigne d’un soldat, il ne
-s’y décidait pas, on l’expédia sur Calvi avec quelque avancement (1572).
-
- * * * * *
-
-Plusieurs années avaient passé, et l’aventure du caporal Bonaparte était
-oubliée, quand, un matin, les domestiques de Giovan-Antonio trouvèrent
-sur le seuil de la maison leur maître expirant, la main gauche collée à
-une blessure qui lui déchirait le flanc, la main droite traversée d’un
-poignard brisé. On remarqua en outre sur la porte une traînée de sang
-partant à hauteur d’homme d’une tache d’un rouge plus noir, figurant un
-astérisque ou l’empreinte de cinq doigts écartés. En regardant de plus
-près, on retrouva la pointe du poignard enfoncée dans le bois de la
-porte à l’endroit figurant la paume de la main. Alors on comprit que le
-capitaine avait été littéralement cloué à sa propre demeure.
-
-Il expira sans avoir prononcé une parole. Le commissaire d’Ajaccio
-ouvrit une enquête; mais la ville était peuplée de trop de gens ayant à
-se plaindre de Giovan-Antonio pour qu’on pût donner préférence à l’un
-d’eux. Un réfugié français de Toulon, marié à une bohémienne se livrant
-à divers métiers inavouables, fut cependant arrêté, mais peu de temps,
-car il établit par témoins qu’il était resté jusqu’à l’aube à une veille
-mortuaire. Il ajouta, qu’assez avant dans la nuit, Giovan-Antonio était
-venu quérir chez lui des simples pour se soulager d’un mal de dents.
-
-L’enquête, poussée sans aucun zèle, n’aboutit pas. Les Ornano
-soupçonnèrent du meurtre une famille de Bastelica avec laquelle ils
-restèrent en inimitié pendant vingt ans. Cependant, certains se
-remémorèrent le soufflet donné par Giovan-Antonio au caporal Bonaparte,
-et de nouvelles rumeurs circulèrent relativement à la mort de celui-là.
-
-Luca, venu secrètement à Ajaccio, après s’être informé des habitudes de
-Giovan-Antonio, apprit que le capitaine avait accoutumé, certaines
-nuits, de passer quelques heures dans l’hospitalière maison. Cette fois
-justement, Luca dut attendre son ennemi jusqu’à l’aube; d’aucuns dirent
-qu’il était caché lui-même chez la bohémienne, et que, lorsqu’il
-entendit Ornano se préparer à partir, il courut d’une haleine se blottir
-sous le porche où il avait médité d’accomplir sa vengeance.
-
-Le duel--s’il y eut duel--ne dura pas longtemps; selon les uns,
-Giovan-Antonio, se sentant blessé, s’efforça de se rapprocher du
-portail, et, à sa surprise, vit que Luca lui laissant le champ libre,
-prenait le côté opposé; un coup d’épée dans le flanc le précipita contre
-la porte les bras étendus, désarmé.
-
-Ce fut alors que, de son poignard, Luca aurait fixé sur le bois la main
-qui l’avait souffleté. Suivant une autre version, Bonaparte, après avoir
-blessé mortellement Giovan-Antonio, l’aurait soulevé par les bras et
-aurait exécuté froidement ses terribles représailles. Mais, de tout
-ceci, on ne saurait rien affirmer; si une partie de cette chronique
-légendaire repose ponctuellement sur des documents, l’autre ne peut
-appuyer son authenticité que sur un récit sorti plus tard de la bouche
-de Luca Bonaparte, car le mystère le plus profond régna toujours sur cet
-événement[8].
-
- [8] Extrait du _Nid de l’Aigle, Napoléon, sa Patrie, son Foyer, sa
- Race_, par Colonna de Cesari Rocca.
-
-Giovan-Antonio fut le trisaïeul de Louis d’Ornano, qui épousa Isabelle
-Bonaparte. De cette union naquit Philippe-Antoine d’Ornano, maréchal de
-France, mort gouverneur des Invalides en 1864.
-
-
-
-
-NASONE
-
-
-Jeune encore, Nasone (grand-nez) à qui les dimensions exagérées de son
-nez avaient valu ce surnom, vint s’établir à San-Martino di Lota, non
-loin de Bastia. Soit que sa taille gigantesque (il atteignait presque
-deux mètres) et son énorme corpulence humiliassent ses voisins, soit que
-la vue de son nez leur fût intolérable, Nasone, dont la bonté et la
-sottise s’ébattaient en paix dans un crâne vide et démesuré, se vit
-bientôt l’objet d’une animosité sourde de la part des habitants de
-San-Martino.
-
-L’un d’eux, la lui manifesta de la façon la plus méprisante pour qui
-connaît les mœurs corses. Il afficha la prétention de passer de force
-dans une vigne appartenant à Nasone. Celui-ci s’y opposa. D’où procès.
-
-Dans toutes les juridictions successivement épuisées: citation au
-possessoire, assignation devant le tribunal de 1re instance au
-pétitoire, appel à la cour, recours en cassation, Nasone obtint gain de
-cause; on s’imagina l’affaire réglée, et l’état des frais et dépens fut
-présenté au vaincu. Celui-ci répondit à la sentence qui le condamnait en
-déclarant la vendetta à l’adversaire favorisé des hasards d’une justice
-légale.
-
-Implicitement, venait d’être prononcé le fameux «Garde-toi» corse: _Se
-il sole ti vede, il mio piombo ti tocca_[9].
-
- [9] Si le soleil te voit, mon plomb te touche.
-
-Alors, Nasone se retrancha dans sa demeure; il en barricada les fenêtres
-pour y établir des «archere».
-
-La première fois qu’après avoir laissé s’écouler un long intervalle, il
-risqua de s’aventurer hors de sa retraite, son ennemi armé d’une
-serpette sauta sur lui; il s’ensuivit une lutte terrible dans laquelle
-Nasone fut terrassé, sa force ayant succombé sous l’adresse rusée de son
-adversaire; mais au moment où celui-ci s’apprêtait à lui écraser la tête
-d’un tronc d’arbre, des paysans accourus interrompirent la besogne du
-meurtrier qui gagna le maquis.
-
-De cet instant la vie de Nasone fut une suite de supplices, car la haine
-qui le poursuivait avait résolu maintenant, avant le coup de la _mala
-morte_, la mutilation de ce corps de géant.
-
-Et cela dura trois ans, trois ans au cours desquels Nasone fut la cible
-de cette volonté homicide qui osa, à quelques kilomètres de Bastia, et
-sous les yeux de la gendarmerie, commandée à cette époque par le colonel
-de Guénée, quatre attaques consécutives--véritables assauts livrés à une
-redoute corporelle pour la démantibuler pièce à pièce--et inouïes
-d’audace.
-
-Successivement, Nasone eut la gorge perforée, le crâne fendu, la main
-fracassée; et quand il parut au bandit que l’état de sa victime était
-bien selon le souhait de son diabolique désir, il songea à abattre
-définitivement ce débris humain.
-
-A cette fin, il poussa la hardiesse jusqu’à attendre Nasone au coin d’un
-bois un jour où celui-ci se rendait au marché, et, près de l’usine même
-de Toga, il lui tira un coup de fusil presque à bout portant: la balle
-entra par l’œil et alla sortir par l’oreille; Nasone tomba inanimé;
-longtemps, il demeura sans mouvements et l’on put croire que la vie
-allait abandonner ce grand corps abîmé; il n’en fut rien.
-
-Cependant, il comprit qu’il ne pouvait séjourner plus longtemps à
-San-Martino di Lota, et il s’en fut chercher un asile dans un des
-quartiers les plus populeux de Bastia. On y vit alors errer, vivant
-symbole de l’implacable vendetta, en des allures apeurées d’animal
-traqué, cette chose innommable qu’est un homme auquel il ne reste plus
-d’intacts qu’une jambe, une main, un œil et une oreille.
-
-D’ailleurs, là encore, il ne pouvait vivre en repos; sa profession de
-cultivateur ne lui faisait-elle pas une nécessité de visiter de temps à
-autre sa petite exploitation rurale? Il avait imaginé, afin d’éviter une
-terre trop perfide, de se fier à la mer pour ce court trajet. Et, de
-loin en loin, on le voyait avec tout un arsenal d’armes, de munitions,
-partir à l’arrière d’un canot qui longeait à une distance prudente une
-côte scrutée d’un regard inquiet. Puis quand étaient passés les
-pittoresques villages de Casavecchie, d’Astima, de Guaïtella, de
-Sainte-Lucie, quand on était parvenu à la hauteur de San-Martino di
-Lota, l’esquif était dirigé vers une petite crique où Nasone débarquait.
-Après avoir fait éclairer le sentier par deux de ses parents, il se
-dirigeait en toute hâte vers sa propriété.
-
-... Une nuit, sur l’ordre d’un colonel, quatre gendarmes quittèrent leur
-caserne, et, en secret, furent introduits dans la maison de campagne de
-Nasone. Le surlendemain, le pourchassé lui-même voyageait en grand
-apparat, et venait s’y installer ostensiblement. Il avait espéré que sa
-présence allait attirer le bandit auquel cinq fusils qui portaient loin
-le plomb étaient prêts à faire accueil.
-
-Celui-ci flaira-t-il le piège? toujours est-il qu’il ne vint pas; mais
-cependant que la petite garnison faisait honneur au vin, à la viande
-salée et au «bruccio», prévenu que la campagne était libre, il mettait
-le feu à la grange de Nasone et ravageait ses récoltes.
-
-Dans cette nouvelle défaite, en sa nature superstitieuse de Corse,
-Nasone vit peut-être le signe de la fatalité; ce qu’il y a de certain,
-c’est qu’il se reconnut vaincu, et demanda à capituler. Son bourreau
-daigna accepter d’entrer en pourparlers et fixa à telles conditions la
-paix dont pourrait jouir Nasone: qu’il eut à _accorder le passage
-interdit_, à payer les frais du procès, et, en outre, à lui verser 1.200
-francs, afin de lui donner les moyens de gagner l’Amérique.
-
-Nasone ayant consenti, put regagner sa demeure et voir la fin de cette
-persécution démoniaque dont il avait été le misérable objet.
-
-Jusqu’à sa mort pourtant, cette atroce vendetta devait avoir une
-effroyable répercussion. Non seulement elle avait modelé à coups de
-fusil un être au physique d’épouvante, mais encore dans la moelle de cet
-être, elle avait infiltré le poison subtil et torturant de la peur.
-
-Un pas qui semblait s’acharner un peu après le sien, Nasone, le sentait
-à ses talons; un froissement insolite de feuillages, et sa colossale
-stature était secouée d’un tremblement nerveux.
-
-Et rien que je sache de plus pitoyable que la pensée de cette force
-démembrée, tourmentée par cette peur d’enfant.
-
-
-
-
-GALLOCCHIO
-
-
-Le voyageur qui se rend à Ampriani, chef-lieu d’une petite commune de
-l’arrondissement de Corte, aperçoit sur une colline qui domine la rive
-gauche de Corsigliese, affluent du Tavignano, au milieu d’un épais
-massif de châtaigniers, une maison isolée qui précède le village.
-
-Elle était habitée en 18.. par Antonmarchi (Louis), propriétaire aisé,
-laborieux, mais avare et détesté de tous ses voisins. Il avait plusieurs
-enfants mâles et trois filles. L’aîné, qui devait perpétuer la famille,
-d’après l’antique usage du pays, s’appelait Joseph, mais on l’avait
-surnommé Gallocchio (petit coq), parce qu’il était très petit de taille
-et très éveillé. Dès son enfance, il avait eu à subir la tyrannie et les
-mauvais instincts de son père: car ce vieillard n’était entouré que
-d’ennemis, et il savait bien que le jour où les infirmités
-l’atteindraient, ceux-ci, et ils étaient nombreux, ne manqueraient pas
-de se venger de toutes les méchancetés qu’il leur avait fait endurer.
-Pour s’en défendre, il cherchait à inculquer ses sentiments de haine et
-de vengeance dans l’esprit de son fils.
-
-Un jour que ce dernier rentrait pleurant et couvert de sang au domicile
-paternel, Antonmarchi lui demanda pourquoi il avait été battu et quels
-étaient ses agresseurs. L’enfant, pour se justifier, allégua que deux de
-ses camarades plus âgés que lui, s’étaient réunis contre lui et qu’il
-avait succombé dans la lutte. A ces mots, son père le maltraita si
-brutalement que l’enfant en fit une maladie; il lui répétait sans cesse:
-_Dans notre famille, un homme doit en terrasser quatre._
-
-Il est facile de prévoir quels devaient être les résultats d’une telle
-éducation. Cependant, Gallocchio grandissait et intéressait ceux qui le
-connaissaient, soit par les mauvais traitements que son père lui faisait
-subir, soit par son intelligence précoce.
-
-Le curé d’Ampriani l’attira chez lui; il lui apprit à lire, à écrire, à
-compter, et même quelque peu de latin. Mais son père n’approuvait par ce
-genre d’éducation, et il aimait mieux le voir courir dans les maquis et
-s’exercer au maniement des armes à feu.
-
-Lorsqu’il eut atteint sa dix-huitième année, son père voulut le marier,
-soit pour éviter qu’il embrassât la carrière ecclésiastique, soit pour
-qu’il se conformât aux usages du pays qui exigent que les jeunes gens se
-marient fort jeunes.
-
-Gallocchio dut subir la volonté paternelle et se marier: ceci le
-contraria vivement, et le porta à s’adonner au travail avec une énergie
-qui n’est pas habituelle aux Corses. Il apporta dans la culture d’un
-petit enclos qui faisait partie du hameau de Casevecchie toute la
-passion de son âge et toute la volonté que met une âme fortement trempée
-dans l’accomplissement d’un devoir qu’elle s’est imposée. Il paraissait
-heureux de ce genre de vie, et son père, qui profitait de son travail,
-semblait avoir oublié ses idées de mariage, lorsque des voisins riches,
-émerveillés de sa conduite, de son amour pour le travail et de sa bonne
-mine, conçurent l’idée de l’avoir pour gendre.
-
-Gallocchio ne comprit rien aux politesses dont il était l’objet de la
-part de ses voisins; malgré les provocations de Rosola, il ne paraissait
-point faire attention aux beaux yeux de sa fille Louise, qui était
-cependant une superbe enfant de quinze ans; soit qu’il n’éprouvât aucun
-penchant pour elle, soit qu’il crût que c’était porter trop haut ses
-prétentions. Mais comme cette femme était ambitieuse et volontaire, elle
-l’attira chez elle, elle lui fit part de ses projets et le présenta à
-Louise comme son futur époux. A cet âge, et dans les conditions où ils
-se trouvaient l’un et l’autre, ces jeunes enfants s’aimèrent, ce qui fit
-le bonheur des deux familles.
-
-Antonmarchi, le père, trouvait dans cette union deux avantages qu’il
-n’avait jamais osé espérer; d’abord, il s’alliait à une famille
-nombreuse et puissante, ce qui lui donnait toute sécurité pour sa
-personne; en second lieu, il était fier de voir que son fils épousait
-une riche héritière. Gallocchio n’envisageait pas les choses de la même
-manière; il craignait de prendre un engagement, qui pour tout autre que
-lui, habitué à peser les actions avec un bon sens au-dessus de son âge,
-eût réalisé à la fois le bonheur de son cœur et les rêves de son
-ambition. Il fit souvent part de ses inquiétudes au père et à la mère de
-Louise; tous deux repoussèrent bien loin cette réserve et n’eurent point
-de peine à lui faire partager leurs espérances. Si bien qu’il fut décidé
-que l’_abbraccio_ aurait lieu immédiatement. «_N’oubliez pas_, dit
-Gallocchio à Rosola et à son mari, _qu’à partir de ce jour vous avez
-engagé votre âme au diable_.»
-
-Ces paroles sont textuelles, et elles ont un sens très significatif pour
-quiconque connaît les mœurs corses.
-
-L’_abbraccio_ ou l’_amicitia_ précède toujours le mariage; lorsque les
-deux familles sont d’accord pour faire une demande de mariage, celle du
-futur se rend au domicile de la future. La jeune fille se place au
-milieu de tous ses parents, le jeune homme en fait de même, et c’est en
-leur présence que les vieillards règlent les conventions de la dot et de
-tout ce qui a trait aux questions d’intérêt. Lorsque tout le monde est
-d’accord, le père du jeune homme se lève et demande à la jeune fille si
-elle veut sérieusement et librement prendre son fils pour mari et
-accomplir les devoirs que le titre d’épouse lui imposera. Si elle répond
-affirmativement, elle s’assied. Puis, le père de la fiancée adresse les
-mêmes questions au jeune homme. S’il répond de la même manière, il se
-met debout, s’avance vers la jeune fille, les parents se lèvent
-également, se prennent par la main et forment cercle autour des futurs
-époux.
-
-Quelqu’un de la troupe chante des vers composés pour la circonstance et
-l’on fait une ronde en chantant en cadence. Lorsque les chants sont
-finis, le fiancé donne solennellement le baiser des fiançailles en
-présence de toute la famille, la fiancée le rend à son fiancé; puis on
-tire des coups de pistolet, on chante, et tous, parents ou amis,
-prennent part au banquet de fiançailles.
-
-L’abbraccio n’a aucun caractère légal, ceci n’est pas douteux, mais
-d’après les mœurs et les coutumes de la Corse, c’est lui seul qui
-enchaîne les époux l’un à l’autre. Le consentement donné devant
-l’officier de l’état civil, la bénédiction nuptiale elle-même ne fait
-que confirmer un engagement contracté au sein de la famille. Ceci est
-digne de remarque, surtout chez une nation très attachée à ses principes
-religieux, et qui n’a jamais eu à subir les déchirements des luttes de
-religion. L’abbraccio est un engagement si complet, si absolu et si
-solennel que souvent la jeune fille vit maritalement, dès ce moment,
-avec son fiancé. Le plus grand crime que l’un et l’autre puisse
-commettre, l’affront le plus sanglant qu’ils puissent faire, l’action la
-plus immorale dont ils puissent se rendre coupables serait de manquer à
-la parole donnée. L’affront serait si sanglant que la famille toute
-entière serait déshonorée, et que celui qui aurait rompu son engagement
-serait hué sur la place publique comme celui qui, sur le continent,
-aurait forfait à l’honneur.
-
-La cérémonie civile et religieuse du mariage avait été fixée au 15 août
-suivant, d’après l’usage généralement suivi.
-
-Depuis l’abbraccio, les fiancés avaient continué à se fréquenter
-publiquement et leur amour avait grandi avec l’espérance d’un bonheur
-prochain. Les deux familles semblaient devoir jouir d’une félicité
-mutuelle, lorsque tout à coup Gallocchio apprit que Louise devenait
-infidèle et qu’elle allait se marier avec un de ses cousins qui était
-beaucoup plus riche que lui.
-
-Il employa auprès de Rosola et de Louise toute l’éloquence que donne une
-âme ardente et pure, lorsqu’elle est sous l’empire d’un amour sincère,
-pour leur faire abandonner un projet qui serait la cause de la mort d’un
-grand nombre d’hommes. Il leur représenta l’opprobre que leur manquement
-à la foi jurée ferait retomber non seulement sur lui-même, mais encore
-sur toute sa famille, ajoutant que quant à lui, il ferait peut-être le
-sacrifice de son affection pour le bonheur de Louise, si elle
-l’exigeait, mais qu’il ne pouvait sacrifier l’honneur de sa famille dont
-il allait devenir le dépositaire.
-
-Louise, sommée devant sa mère de s’expliquer, répondit qu’elle était
-liée par l’abbraccio avec son fiancé, qu’elle l’aimait, qu’elle
-l’épouserait ou bien qu’elle ne se marierait jamais. Malgré cette
-réponse, conforme au mouvement de son cœur et à la parole donnée, Rosola
-employa tous les moyens pour obliger sa fille à violer son serment.
-
-Louise, pour se soustraire à la tyrannie de sa mère résolut, d’accord
-avec son fiancé, de fuir la maison paternelle et d’aller demander
-protection à l’un de ses oncles, ce qui fut exécuté dès le lendemain.
-
-Les parents de Louise se mirent aussitôt à sa recherche. Son père
-semblait avoir changé de résolution, approuva son choix et lui donna sa
-parole que son mariage avec Gallocchio serait célébré aussitôt après
-l’accomplissement des formalités légales. Cependant, il demanda, avant
-de se retirer, la permission à son fiancé de parler à Louise sans
-témoins.
-
-Le lendemain de cette scène, au matin, Gallocchio s’aperçut que sa
-fiancée s’était sauvée pendant la nuit; il se mit à sa poursuite et la
-rejoignit au village d’Ampriani. Il la trouva entourée de tous ses
-parents et la somma de s’expliquer publiquement, ce qu’elle fit en
-disant: _Je vous ai suivi de mon plein gré, je vous ai quitté de même;
-j’ai été par vous, traitée et respectée comme une sœur, mais je ne puis
-résister plus longtemps aux obsessions de mes parents._
-
---Hier, reprend Gallocchio, je me serais fait tuer pour vous,
-aujourd’hui, je vous méprise et je vous rends votre liberté. Je ne me
-marierai jamais, parce que je suis votre fiancé, mais j’exige que vous
-agissiez de même tant que je vivrai.
-
-Il fallait à Gallocchio une grande force d’âme pour ne pas laver
-immédiatement cette injure dans des flots de sang et braver ouvertement
-l’opinion publique. Son père, dont la haine, un instant assoupie,
-s’était réveillée plus ardente que jamais, le poussait à entrer en
-vendetta. Mais il ne s’y croyait pas obligé parce que l’outrage, d’après
-lui, retombait bien plus sur la jeune fille et sur sa famille que sur
-lui-même; puis il lui était difficile de passer subitement d’un amour
-vrai à une haine sanglante.
-
-Les choses en étaient là, lorsqu’il apprit que la famille de Louise,
-d’accord avec ses cousins, avait déposé au parquet de Bastia une plainte
-contre lui, sous prétexte qu’il avait _enlevé Louise de vive force_.
-Cette action infâme le trouva moins de sang-froid que la trahison de sa
-fiancée.
-
-Cependant, il pria instamment Rosola de retirer cette dénonciation,
-qu’elle savait bien être un mensonge; que sans cela, il serait contraint
-d’entrer en vendetta avec sa famille; son mari et elle, jurèrent que
-cela était fait et qu’ils n’avaient rien à redouter de leur part.
-
-Malgré cette assurance formelle, les gendarmes se présentèrent le
-lendemain au domicile de Gallocchio pour l’arrêter; mais, prévenu à
-temps par des amis dévoués, il avait pris la fuite. Il alla trouver le
-curé qui l’avait élevé, et le pria de se rendre auprès de Rosola et
-d’employer toute son influence vis-à-vis de cette famille pour la faire
-renoncer à des poursuites injustes contre lui. Il employa également le
-_Parolante_, homme de paix; mais toutes ses démarches devinrent
-inutiles. Sa prudence et sa modération passèrent même aux yeux de ses
-ennemis, pour une lâcheté. Après cette dernière tentative, Gallocchio,
-poussé par son père, déclara la vendetta à cette famille parjure, en
-employant les termes consacrés: «Je me garde, gardez-vous.»
-
-La famille de Rosola, qui était nombreuse, puissante et à laquelle deux
-cousins jeunes et braves, vinrent prêter l’appui de leurs bras,
-considéra Gallocchio comme un adversaire peu redoutable; elle pensa en
-venir facilement à bout; sa déception devait être prochaine.
-
-Antonmarchi, qui surveillait le mari de Rosola bien plus activement que
-son fils, apprit qu’il était allé voir une de ses parentes
-dangereusement malade, et qu’il traverserait infailliblement une gorge
-qui était le seul endroit par lequel il pût passer; il sut également
-qu’il ne serait accompagné que d’un Lucquois. Il persuada à son fils,
-soit en employant les menaces, soit en excitant le sentiment de haine
-qu’il lui supposait contre le mari de Rosola, soit en lui montrant le
-mépris dans lequel il tomberait lui-même dans l’opinion publique en ne
-tirant pas vengeance de l’affront que tous les deux venaient de subir,
-il persuada, disons-nous, à son fils de se poster dans le chemin par où
-il devait passer et de le tuer. Gallocchio se rendit à l’endroit que son
-père avait désigné et éprouva un serrement de cœur, auquel il ne
-s’attendait pas, à l’idée de tuer le père de Louise. S’il l’avait
-rencontré dans un de ces moments de crise qu’il ressentit à la nouvelle
-de l’outrage que sa famille recevait, il comprenait alors que, s’élancer
-sur son fusil et satisfaire sa vengeance, c’était peut-être un acte
-légitime; mais attendre, caché dans un maquis, qu’un homme vînt se
-mettre au bout de sa carabine pour le tuer, cette idée lui faisait
-battre le cœur avec tant de violence qu’un moment il hésita et voulut
-fuir. Mais la crainte d’être tué par son père le retint.
-
-C’est alors qu’il pactisa avec sa conscience, qu’il trouva des biais
-pour légitimer son attaque et qu’il fit appel au hasard de la question
-de savoir s’il tuerait cet homme. Il traça sur la terre un cercle
-étroit, prit trois petites pierres, les lança en l’air en fermant les
-yeux, et jura de se retirer si aucune pierre ne tombait dans le cercle,
-et de le tuer si une seule y rentrait. Le destin fit que l’une de ces
-pierres s’arrêta au milieu du rond, juste au moment où le mari de Rosola
-vint à passer. Il était à cheval et suivi d’un Lucquois. Comme tous les
-Corses de cette époque, il était armé d’une carabine et de deux
-pistolets; il reconnut Gallocchio et déchargea sur lui un de ses
-pistolets. Il le manqua, mais son ennemi lui logea une balle dans l’œil
-droit et l’étendit raide mort. Le Lucquois qui était étranger à cette
-scène, le regarda de sang-froid et vit Gallocchio fuir comme un moufflon
-à travers le maquis.
-
-Le Lucquois prit tout ce qui appartenait à son maître et continua sa
-route, tenant en laisse le cheval qu’il montait. Lorsque Rosola vit
-venir cet homme seul, elle se douta du malheur qui lui était arrivé et
-chercha à exciter les habitants du village à la poursuite de Gallocchio,
-mais ils restèrent insensibles à ses larmes et à ses propositions.
-
-Gallocchio, après ce premier crime, se dirigea en toute hâte vers Matra
-et trouva un des cousins de Louise occupé dans sa vigne avec un de ses
-neveux, enfant d’une dizaine d’années; il le coucha en joue avant que
-son ennemi eût eu le temps de prendre son fusil, qu’il avait eu
-l’imprudence de laisser loin de lui, le fit mettre à genoux, lui permit
-de faire son acte de contrition, et lui fracassa le crâne. L’enfant,
-toujours à genoux, les mains jointes, faisait sa prière pendant cette
-lugubre exécution. Gallocchio le traita avec bonté, car les enfants et
-les femmes ne sont point compris dans la vendetta et il lui fit jurer
-sur le corps de son oncle qu’il ne violerait jamais la foi donnée et
-qu’il ne persécuterait pas l’innocent.
-
-Il rechargea son fusil et disparut dans les maquis.
-
-Rosola, veuve, privée de l’appui de ses neveux, conçut le projet
-infernal de trouver un protecteur dans la famille même de Gallocchio et
-de recommencer la lutte; elle jeta les yeux sur Cesario, cousin germain
-de Gallocchio qui avait six frères, tous aussi énergiques que lui-même.
-Celui-ci employa des amis communs pour empêcher son cousin d’être
-l’instrument de la haine d’une femme parjure, il eut même une entrevue
-avec lui à ce sujet; mais tout fut inutile. Le mariage de Cesario avec
-Louise se célébra peu de temps après.
-
-Selon les usages corses, le fiancé et la fiancée ne peuvent jamais, sous
-quelque prétexte que ce soit, violer la foi jurée par abbraccio,
-puisque, à leur point de vue, c’est le consentement mutuel qui seul lie
-les époux. Si le fiancé meurt après l’abbraccio, mais avant la
-consécration du mariage à l’église, sa fiancée est considérée comme
-veuve et doit se soumettre au deuil consacré par les coutumes; c’est
-celui des femmes qui ont perdu leur mari. La première aimée, elle doit
-être entièrement vêtue de noir depuis les pieds jusqu’à la tête et ne
-jamais sortir de la maison; ses cheveux sont cachés avec le plus grand
-soin, et des personnes dignes de foi nous ont affirmé qu’il était
-d’usage anciennement de se teindre les dents et les ongles en noir. La
-seconde année, elle peut laisser apparaître ses cheveux et introduire
-quelques objets de couleur dans sa toilette; puis,
-
- Sur les ailes du temps la tristesse s’envole,
- Le temps ramène les plaisirs.
-
-Si, au contraire le mariage a été consacré, la femme peut commettre le
-délit d’adultère sans déshonorer son mari; elle peut le quitter,
-cohabiter avec un autre homme même publiquement, sans que le mari soit
-obligé, par les mœurs du pays, d’entrer en vendetta avec lui; la femme
-qui, dans ce cas, a manqué à ses devoirs, se déshonore seule et ne peut
-rendre son mari ou sa famille responsable de sa honte. Elle avait deux
-chemins à prendre, celui de la vertu ou celui du vice; elle a choisi ce
-dernier, elle est tombée sous le mépris public et n’est pas digne qu’un
-homme d’honneur expose sa vie, puisque la mort ne lui rendrait pas
-l’estime publique qu’elle a perdue à tout jamais. C’est pour cela que
-les secondes noces sont toujours d’un mauvais œil en Corse; car, comme
-le dit Tacite: _Ne tanquam maritum, sed tanquam matrimonium ament._
-
-Le soir même de son mariage, Cesario se disposait à se mettre au lit,
-lorsqu’il entendit un léger bruit à la croisée; il voulut ouvrir,
-pensant que c’étaient des musiciens qui venaient lui donner la sérénade.
-Sa femme lui cria: «Malheureux, garde-toi d’ouvrir!» mais il était trop
-tard; une balle de Gallocchio l’avait atteint au front et l’étendit sans
-vie sur le plancher.
-
-Cette dernière vengeance assouvie, Gallocchio prit la campagne et ne
-chercha point à tuer les six frères de Cesario, bien qu’ils le
-traquassent avec l’aide de la gendarmerie.
-
-D’autre part, comme il était condamné par contumace à la peine de mort
-et que l’extradition avait été obtenue avec les pays voisins, il lui
-était impossible de se rendre ou de fuir. Néanmoins, les gendarmes ne
-s’acharnaient point à sa poursuite, car ils savaient bien qu’ils ne
-réussiraient point à l’atteindre et qu’il n’était point d’humeur à se
-laisser inquiéter. Des amis dévoués s’intéressèrent à lui, l’autorité
-ferma les yeux, et il put se rendre à Athènes, où il prit du service
-dans l’armée de l’indépendance. Lorsqu’il était sur le bateau qui devait
-le conduire en Italie, des voltigeurs corses se présentèrent pour
-s’assurer que le capitaine ne transportait aucun bandit. Ils ne firent
-qu’une perquisition sommaire, sur l’assurance que leur donna le
-capitaine, dont la bonne foi, d’ailleurs, était entière, qu’il n’avait
-aucun suspect à bord.
-
-Cependant, un petit mousse avait reconnu Gallocchio, et en jouant sur
-les mots, il s’écria: «Nous avons un petit coq qui est transi comme une
-poule mouillée». Il était, en disant cela, auprès de la cage à poulets
-et personne n’y fit attention; heureusement pour le bandit!
-
-Sur le même bateau, se trouvaient plusieurs officiers qui venaient
-défendre la cause des Hellènes; la conversation devint intime entre eux,
-et Gallocchio dut se nommer. Cependant, lorsqu’il arriva à Athènes, il
-n’osa pas se présenter au général Tiburce Sebastiani, qui commandait en
-Morée. Sans protecteur, il devint officier et sut mériter l’estime de
-ses supérieurs et l’affection de ses camarades. Il semblait être heureux
-dans sa nouvelle patrie, lorsque dans les premiers jours de l’année 18..
-le hasard fit tomber entre ses mains un journal de la Corse. Il lut que
-son jeune frère, âgé de neuf ans à peine, venait d’être assassiné
-traîtreusement par l’un des six frères de Cesario. A cette nouvelle, il
-entra dans un accès de fureur insensée, car la famille de Cesario venait
-de violer sur la personne de cet enfant toutes les règles de la
-vendetta. Aussitôt, il donne sa démission et rentre en Corse. La nuit
-même de son arrivée, il rencontre un de ses cousins, celui peut-être qui
-a tué son frère; il va le tuer, lorsqu’il s’aperçoit qu’il est blessé.
-Il s’approche de lui, panse sa blessure et lui dit: «Tu es incapable de
-te défendre à cause de tes blessures, tu n’as rien à craindre de moi
-maintenant, mais après ta guérison nous nous rencontrerons.»
-
-Quelques jours plus tard, Gallocchio se trouva en présence d’un autre
-frère de Cesario; ils étaient armés tous les deux, ils firent feu en
-même temps, mais aucun ne fut atteint. Ils se jetèrent alors l’un sur
-l’autre, le stylet à la main, luttant avec une énergie incroyable. Enfin
-Gallocchio, qui est plus leste, parvient à lui enfoncer son arme dans la
-poitrine: il l’étend raide mort.
-
-Dès six frères de Cesario, Gallocchio en tua quatre; les deux autres
-n’échappèrent à sa vengeance que parce qu’ils étaient détenus dans la
-prison de Bastia, en raison de l’assassinat qu’ils avaient commis sur
-son jeune frère.
-
-Gallocchio a été tué en 1845, alors qu’il était miné par la fièvre et
-par les fatigues, par un misérable du nom de Lento Casanova, qui avait
-été acheté par ses ennemis, et qui lui fracassa la tête avec une hache
-pendant qu’il dormait. Ce vil meurtrier est exécré dans le pays et, si
-nos renseignements sont exacts, il a été tué par ses compatriotes.
-
-Gallocchio possédait les sympathies d’un grand nombre d’insulaires; ses
-malheurs, son courage, sa probité et sa piété en avaient fait l’idole
-des Corses. Ils chantèrent des _lamenti_ en son honneur, et il est resté
-comme le type le plus parfait et le plus infortuné de ces hommes mis
-hors la loi pour un faux point d’honneur.
-
-Il a laissé ses mémoires, écrits en italien; on y remarque beaucoup
-d’ordre et d’exactitude. Le style est pittoresque et nerveux. Il les a
-légués à M. Arrighi, conseiller de la Cour impériale de Bastia[10].
-
- [10] Recueillis par Léonard de Saint-Germain, _Itinéraire d’un Voyage
- en Corse_.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Chapitres Pages
-
- La Vendetta 7
- Le Fusil 19
- Règles et Coutumes de la Vendetta 26
- Le Banditisme 37
- Sampiero Corso 62
- Le Caporal Bonaparte 93
- Nasone 99
- Gallocchio 105
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-
-
-
-Notes du transcripteur
-
-
-L’orthographe et la ponctuation sont conformes à l’original. Les erreurs
-manifestement dues aux typographes ont été corrigées. On a également
-désigné du nom de «Paolo» le troisième fils d’Alfonso d’Orlando (noté
-«Polo» puis «Pola» dans l’original).
-
-On a indiqué _ainsi_ les passages en italique dans l’original.
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-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VENGEANCES CORSES ***
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