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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Vengeances Corses - -Author: Pierre-Paul Raoul Colonna de Cesari Rocca - -Release Date: May 14, 2021 [eBook #65339] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Véronique Le Bris, Laurent Vogel and the Online Distributed - Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was - produced from images generously made available by the - Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at - http://gallica.bnf.fr) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VENGEANCES CORSES *** - - - - - - COLONNA DE CESARI ROCCA - - VENGEANCES - CORSES - - [Illustration] - - Collection A.-L. GUYOT, 51, Rue Monsieur-le-Prince PARIS. - 20 Centimes--Algérie, Colonies et Étranger: 25 Centimes (Port en plus) - - - - -OUVRAGES DU MÊME AUTEUR - -_En vente dans les Bureaux_ - -DE LA - -Collection A.-L. GUYOT - - - Histoire de la Corse, écrite pour la première fois d’après les sources - originales. Prix 3 fr. 50 - - Le Nid de l’Aigle, Napoléon, sa patrie, son foyer, sa race, d’après - des documents inédits. Prix 3 fr. 50 - - La Vendetta dans l’Histoire 0 fr. 65 - - - - - VENGEANCES CORSES - - CHRONIQUES ET RÉCITS - RECUEILLIS PAR - Colonna de Cesari Rocca - - PARIS - Collection A.-L. GUYOT - 51, rue Monsieur-le-Prince, 51 - - TOUS DROITS RÉSERVÉS - - - - -VENGEANCES CORSES - - - - -LA VENDETTA - - -«_Prima lex est ulcisci_--La première loi du Corse est de se venger», -dit un vieux distique anonyme attribué à Sénèque probablement à tort, -mais en tous cas fort ancien. Un Corse du moyen âge auquel on ne saurait -reprocher de ne pas aimer sa patrie dont il fut plus l’apologiste que -l’historien (_Petrus Cyrnæus_) écrivait: - -«Les Corses aiment les factions et ont soif de victoires; avides de -vengeance, s’ils ne peuvent l’obtenir ouvertement, ils emploient des -embûches, la ruse et tous les modes d’artifices pour atteindre leur -but.» - -«Qu’il soit vivant, qu’il soit mort, redoute le Corse qui n’a pas -satisfait sa vengeance», dit un proverbe italien du XVIIe siècle. - -Et Stendhal: - -«Ils ne songent qu’à deux choses: se venger de leur ennemi et aimer leur -maîtresse.» - -Ces quatre jugements portés en des siècles bien différents sur la -caractéristique essentielle des mœurs corses serviront d’épigraphes aux -pages qui vont suivre. - -La tendance de l’homme à se faire justice soi-même est instinctive. Par -loi de nature il écarte ou détruit tout obstacle à sa conservation ou à -son bien-être. Si un accident lui arrive, si un malheur le frappe, les -causes de cet accident, de ce malheur lui seront toujours un souvenir -pénible, même si ces causes sont d’ordre matériel. Mais quand la -catastrophe dont il a été victime a pour auteur un être conscient qui, -volontairement, a provoqué sa douleur ou son mécontentement, qui, -ensuite, a tiré de son succès une _satisfaction_ outrageante pour lui, -l’homme veut à son tour la _satisfaction_ adéquate qui ne se peut -obtenir que par une souffrance égale ou supérieure chez celui qui l’a -offensé. Quand la société préside à cet acte de compensation, c’est la -justice; sinon c’est la vengeance. - -Mais il est rare qu’un équilibre absolu soit établi entre le crime et la -sanction exercée par la justice individuelle, c’est-à-dire par la -vengeance. Celle-ci, d’ailleurs, eût-elle strictement observé la loi du -talion «dent pour dent, œil pour œil», il est certain que celui qui est -frappé par cette condamnation n’en appréciera pas l’équité. Si son -adversaire a été juge et partie, lui s’est trouvé accusé et partie. A -dater de l’exécution de la sentence mentalement prononcée, les rôles -s’intervertissent et l’accusé, le condamné de la veille, devient juge à -son tour. C’est la _vendetta_. - -La justice individuelle des Corses ne connaît qu’une pénalité: la -suppression, c’est-à-dire la mort. Il est rare qu’elle soit précédée de -cruautés inutiles. La haine même ne préside toujours pas à ces -sanglantes exécutions dont le préjugé a fait un devoir. «La haine, dit -Balzac, est le vice des âmes étroites, elles l’alimentent de toutes -leurs petitesses, elles en font le prétexte de leurs basses tyrannies. -La vengeance est l’effet d’une loi à laquelle obéissent les grandes -âmes. Dieu se venge et ne hait pas.» N’a-t-on pas vu un bandit offrir -deux de ses cartouches à un homme que ses représentations et ses prières -ne pouvaient empêcher de se déclarer son ennemi, en acceptant deux des -siennes, et lui dire les larmes aux yeux: - ---Puisque tu le veux, eh bien! que la destinée s’accomplisse! nous -sommes en guerre: à partir de demain, garde-toi! - -On conçoit par ce qui précède que la vendetta ne peut pas être -restreinte dans ses effets à deux individus seulement. C’est une guerre -de famille à famille; après chaque exécution, un nouveau justicier se -lève parmi les proches de la victime. Le sang appelle le sang. Ces duels -qui mettent en présence des races entières duraient parfois pendant -plusieurs générations. - -En Corse tout acte est producteur d’autres actes d’une importance égale, -ou supérieure: et cela provient de ce que nul ne conçoit de la part d’un -autre un mouvement, un geste irréfléchi. Si le germe de ce mouvement, de -ce geste échappe à son discernement, son inquiétude se manifeste par une -défiance dont il ne se départira qu’avec peine. - -Tous les peuples du Midi sont enclins à l’oisiveté. Le Corse ne fait -point exception; sa sobriété se contente des produits qu’une terre -favorable fournit sans exiger trop d’efforts. Mais alors que les -populations méridionales, baignées de soleil, respirent la gaieté et la -joie, le Corse est méditatif et presque taciturne; son isolement entre -la mer et la montagne ont développé chez lui le penchant à la réflexion. -Sans contact avec les civilisations extérieures, avec les sciences, les -lettres, les arts, en un mot avec tout ce qui aurait pu mûrir le génie -naturel de la race, son cerveau, par une activité contrastant avec -l’oisiveté de ses membres, s’arma pour la lutte, acquit les qualités et -les défauts exigés pour la défense de l’homme en société. - -Suivant un écrivain continental[1], auquel nous devons l’ouvrage le plus -judicieux qui ait été écrit sur notre île, le Corse est «naturellement -porté vers la justice, mais lorsqu’elle frappe au dehors de sa famille; -fort de raison et de logique lorsqu’il est désintéressé dans ses -jugements; sophiste lorsqu’il s’agit de ses propres intérêts; d’une -grande pénétration d’esprit; curieux comme une femme des affaires des -autres, extrêmement secret sur ce qui le concerne. Il abhorre le -mensonge, et souvent n’aime pas dire toute la vérité: ce qui le rend -parfois contraint et embarrassé en société. Il est taciturne par -caractère, réservé par prudence, soupçonneux et méfiant en public, -expansif au sein de l’amitié.» - - [1] Robiquet. _Recherches historiques et statistiques sur la Corse_. - -Le Corse a une haute opinion de soi. En principe, il est rebelle à tout -esprit de hiérarchie. Nous verrons plus loin ce qui a fait de la Corse -le pays du monde où les inégalités sociales sont le moins sensibles. -Contentons-nous pour l’instant de le constater. Le dernier paysan corse -traite d’égal à égal avec ses compatriotes et les étrangers le plus haut -placés. Un sous-préfet de la Restauration, qui séjourna en Corse assez -longtemps pour connaître le pays et ses habitants, raconte que le berger -insulaire aborde avec hardiesse des inconnus, s’enquiert de ce qui les -concerne, et entame avec eux des discussions politiques. Enfin il le -dépeint comme très curieux. Un autre écrivain prétend qu’il y a dans son -cas moins de curiosité que d’orgueil. «Ce Corse, ajoute-t-il, dans cet -entretien, ne veut prouver autre chose, sinon que, dans son humble -position, il comprend les questions les plus élevées, et, tout en vous -parlant, il a la conviction que si le Ciel l’eût fait naître riche ou -favorisé par les circonstances, il serait devenu un homme supérieur.» - -Les Corses ont bonne opinion d’eux-mêmes, non seulement comme individus, -mais comme peuple. Quoique jaloux les uns des autres, ils ont de leurs -concitoyens les idées les plus avantageuses. Ce sentiment a été justifié -par la fortune rapide des Corses qui abandonnèrent leur patrie pour -courir les aventures. Presque toutes les familles ont eu un ou plusieurs -membres qui se sont élevés à un rang supérieur. Tous les villages ont -leurs gloires locales, dont l’honneur rejaillit sur sa parenté qui est -nombreuse, car on conserve le souvenir des alliances et des origines -pendant bien des générations. Avec le temps, les exemples de fortune se -sont multipliés. Cette fortune, tous les Corses l’espèrent et la visent; -la mauvaise fortune, tous les Corses la veulent dompter. - -Souvent la confiance en soi, la présomption même servent à merveille -l’ambition qui n’est pas complètement dénuée de mérite. C’est elle qui -lui inculque l’art de tirer profit des événements. Le Corse ne doute pas -de son jugement: pour lui, tout fait auquel il a prêté son attention est -utile ou nuisible: s’il est nuisible, il doit en amoindrir la portée ou -en empêcher le retour; s’il est utile, il doit s’en servir. - -Donc, toute pensée provoquée par des circonstances ambiantes est propre -à engendrer un acte. Cette sensibilité quand elle est poussée à l’excès, -cette perspicacité quand elle est faussée--et le cas est -fréquent--deviennent de la susceptibilité. L’esprit de clan, la -solidarité des membres d’une famille font le reste. - - * * * * * - -Ainsi naissent les _vendette_; pour des causes graves parfois, futiles -le plus souvent. Vers 1825, le village de Levie (arrondissement de -Sartène) fut troublé par une grave inimitié entre deux familles. En -voici la raison: - -Un coq s’était échappé de sa basse-cour. Sa propriétaire vint le -réclamer à la voisine qui avait hospitalisé, peut-être sans le savoir, -le volatile fugitif. Celle-ci refusa tout d’abord de se livrer à une -enquête, cependant sur les instances d’un prêtre qui avait vu le coq -passer d’un jardin dans l’autre elle consentit à visiter son poulailler. -Furieuse de la forme de restitution, la propriétaire de la bête tordit -le cou de l’animal et le jeta à la figure de l’autre femme, en lui -disant: «Puisque ce coq est à toi, mange-le.» Les hommes accoururent, on -déchargea les fusils, un enfant fut tué. Les représailles durèrent deux -ans. - -Vers 1880, un individu nommé Rocchini trouva son chien expirant sur la -route devant la maison Taffani. Le lendemain, il assommait un chien des -Taffani. Quelques jours se passent. Cette fois, ce n’est plus un chien, -c’est un Rocchini que l’on trouve mort. Un Rocchini vaut un Taffani. La -lutte commence, Rocchini par ci, Taffani par là, ainsi de suite jusqu’à -ce qu’il n’en reste plus qu’un seul--c’était un Rocchini, on le -guillotina sur la place publique de Sartène. - -Alors que dans tous les pays, les guerres privées ne survenaient -qu’entre gens appartenant aux classes supérieures, chaque individu en -Corse nourri d’un sentiment égalitaire, fort de son indépendance -personnelle, encouragé par les ressources que la nature mettait à sa -disposition, adopta l’habitude de se faire justice soi-même. Ce droit -que la morale traditionnelle ne contestait pas fut bientôt un devoir. - -Dans d’autres pays, la société _épousa la querelle_, si l’on peut -s’exprimer ainsi, de celui qui avait été lésé dans sa personne, dans son -honneur ou dans ses biens. Ainsi naquit la justice. Bien ou mal rendue, -elle inspira assez de terreur aux masses pour réduire considérablement -le nombre des homicides et faire du meurtre un crime _aristocratique_. -Sur le continent, il y eut des répressions capables de faire réfléchir -ceux qui étaient à leur portée. Sur le continent, on put faire et -appliquer des lois préventives, interdire le port des armes à la -multitude, imposer la trêve de Dieu. Tout conspirait à interdire à la -justice le sol de la Corse. La politique génoise entra dans la -conjuration. - -La maxime «Diviser pour régner» fut de tout temps la base de toutes les -opérations politiques conçues par les Génois. C’est pourquoi non -seulement ils ne firent aucun effort pour mettre fin aux guerres -intestines, mais encore ils les encouragèrent. - -Dès qu’un homme s’élevait assez pour devenir redoutable, la république -lui opposait un de ses égaux de la veille; elle mettait aux prises deux -ambitions, deux susceptibilités qui se brisaient l’une l’autre; le -vaincu gagnait le maquis, devenait un bandit. - -L’histoire de la Corse est celle du banditisme et de la vendetta; tous -ses héros ont vécu des jours ou des années dans la montagne, traqués -comme des bêtes fauves. Giudice de Cinarca, considéré par ses -contemporains comme le souverain de la Corse, vécut en bandit pour -venger la mort de son père[2]. Son descendant Rinuccio delle Rocca, -seigneur puissant, fut réduit, dit un contemporain, à fuir toujours -comme la bête sauvage poursuivie par les chasseurs. Pour dépister ses -ennemis, il ferrait son cheval tantôt à l’endroit, tantôt à l’envers; -comme on empoisonnait les sources proches des cavernes où on le croyait -réfugié, il supportait patiemment la soif pendant des jours entiers, -attendant, pour se désaltérer, qu’il pût boire l’eau d’une fontaine dont -il avait la clef. Peut-être aurait-il résisté longtemps encore si deux -de ses cousins, par vendetta, ne l’avaient fait périr dans une -embuscade. - - [2] Sa biographie dans la _Vendetta dans l’Histoire_. - - - - -LE FUSIL - - -L’introduction des armes à feu en Corse permit aux haines individuelles -de se satisfaire avec plus de facilité et de violence. «Auparavant, -écrit Filippini, vers 1580, lorsqu’on ne se servait point d’armes -semblables, si des ennemis mortels se rencontraient, l’un des partis -n’osait le plus souvent attaquer l’autre, bien que celui-ci comptât -trois ou quatre hommes de moins. Aujourd’hui, un homme qui a contre un -autre un peu de colère, qui n’oserait pas avec une autre arme le -regarder en face, l’attend caché dans un buisson ou dans un bois, et -tire sur lui comme sur un animal. Le meurtrier est inconnu et la justice -reste impuissante. - -«En outre, les Corses se sont si bien exercés au maniement de ces -arquebuses qu’en cas de guerre, le parti contre lequel ils se -déclareraient aurait à courir des dangers. Les enfants de huit à dix -ans, eux-mêmes, qui peuvent à peine porter une arquebuse et lâcher la -détente passent leur journée à tirer à la cible, et ne fût-elle pas plus -large qu’un écu, ils l’atteignent. - -«Et pourtant, je me souviens que, lorsque pour notre malheur, la guerre -éclata en Corse, en l’année 1553, pas un seul insulaire, à l’exception -de ceux qui avaient appris sur le continent à manier les armes, ne -savait adapter la corde à la serpentine. Lorsque Paul de Thermes[3] eut -par des récompenses et de magnifiques promesses, gagné à la cause des -Français les populations toujours avides de nouveautés et de changement, -en les voyant si bien disposées en sa faveur, mais sans armes, il envoya -exprès chercher à Marseille des armes pour les leur distribuer. On -souriait en voyant comment s’y prenaient les Corses pour manier leurs -arquebuses, ils ne savaient même pas les charger, et ce n’était qu’en -tremblant qu’ils mettaient le feu. Aujourd’hui, tous les Corses, en -n’importe quel endroit de l’île, manient des arquebuses à rouet, et les -soldats réguliers, eux-mêmes, ne les tiennent pas avec plus de soin. -J’avais donc raison de dire tout à l’heure que les populations et -particulièrement les Corses, étant d’humeur inconstante, on peut prévoir -sans peine à quels dangers et à quelles pertes se trouveront exposés à -l’avenir les habitants de l’île.» - - [3] Général chargé par Henri II de conduire l’expédition de Corse. - -Les Corses étaient effrayés eux-mêmes des crimes et des délits de tout -ordre qui se commettaient dans l’île et ils réclamaient une répression -sévère. De même que les gouverneurs avaient imaginé de vendre les ports -d’armes, ils consentirent de temps en temps à opérer un désarmement, -mais c’était pour pouvoir revendre les armes confisquées. Le même fusil, -dit-on, fut vendu jusqu’à sept fois. - - * * * * * - -Si l’on s’en rapporte à la _Justification de la révolution de la Corse_, -ouvrage dont le but est clairement exprimé par le titre, et que les -Génois eux-mêmes ne réfutèrent que faiblement, on jugera de l’état de la -Corse sous la domination génoise. - -Dès qu’un homicide se commettait, dit la _Justification_, les parents du -mort recouraient à la justice contre l’assassin; les parents de -l’assassin accouraient pour empêcher l’action de la justice; il y avait -entre les parties une première lutte devant le greffier pour en obtenir -un procès-verbal favorable; une seconde devant le juge qui émettait son -avis; une troisième devant le gouverneur de qui émanait la sentence. Si -les parties avaient quelques moyens pécuniaires, on profitait de -l’occasion pour faire une moisson abondante: les plus offrants gagnaient -toujours leur procès; mais si c’étaient les parents du mort, on ne -condamnait l’assassin qu’à une peine légère, et simplement pour leur -donner une sorte de satisfaction, tandis que si c’étaient les parents du -meurtrier, le meurtrier lui-même était exempté de toute peine afflictive -ou infamante; et si on ne pouvait ou altérer les pièces, ou torturer le -sens de la loi, par suite de la vigilance importune de la partie qui en -réclamait l’observation, on faisait intervenir l’autorité despotique du -gouverneur qui, étalant mal à propos une clémence et une miséricorde -intéressées, arrêtait le cours de la procédure et de la justice par ces -fameux décrets de _non procedatur_ dont la vertu absolvait de toute -peine les coupables les plus convaincus. Que si les assassins étaient -pauvres, alors, pour faire parade d’une justice incorruptible, ils -étaient condamnés au bannissement; mais bientôt, pour une pièce de -quatre-vingts francs (genovina) on accordait un sauf-conduit de six -mois, même aux bannis pour peine capitale, avec permis de port d’armes, -afin que pouvant parcourir l’île en toute sécurité, ils fussent non -seulement en état de se défendre contre leurs ennemis, mais même de -commettre de nouveaux attentats; quelquefois, on les faisait embarquer -pour Gênes où, admis au service de la République, ils étaient élevés à -des grades honorables, et même à celui de colonel. Enfin, au bout de peu -d’années, tous les bannis, absous par des grâces générales ou -particulières, retournaient chez eux d’un air de triomphe et plus -insolents que jamais. - -Et quelles étaient les funestes conséquences de cette impunité? -l’absolution d’un homicide devenant le germe de plusieurs autres. Les -individus offensés, voyant l’offenseur promener insolemment sous leurs -yeux son audace impunie, se rendaient par eux-mêmes cette justice que le -gouvernement leur avait refusée. Ainsi, dans cette succession rapide et -réciproque de forfaits, trente ou quarante assassinats étaient la suite -d’un premier crime, et, de là, la destruction de plusieurs familles qui -s’y trouvaient, même involontairement engagées. - - * * * * * - -En l’espace de trente-deux ans (1683-1715) les registres de la -République constatent 28,715 meurtres. En 1714, un jésuite corse, le -Père Murati, délégué à Gênes, obtint qu’il ne serait plus délivré aucun -port d’armes, à condition qu’une redevance de deux _seini_ (0 fr. 40) -par feu indemniserait la République du tort que lui causait la -suppression des patentes. Le nouveau gouverneur Pallavicini, chargé -d’opérer le désarmement, ne rencontra dans sa tâche aucun obstacle, et -la police de l’île parut entrer dans une meilleure voie; -malheureusement, de toutes les mesures prises, une seule survécut: -l’impôt auquel les malheureux insulaires s’étaient volontairement -soumis. - - * * * * * - -Les lois ont été abrogées, refaites, modifiées; les gouvernements ont -disparu; les régimes les plus divers se sont succédé; le fusil est resté -le fidèle compagnon du Corse, et aujourd’hui encore, pour endormir son -enfant, la mère chante sur un rythme monotone: - - _Quando voi sarete grandi - Vi manderemo alla scola - La carchera e lo stiletto - L’archibugia e la pistola._ - - Lorsque vous serez grand, - Nous vous enverrons à l’école - La cartouchière et le stylet, - L’arquebuse et le pistolet. - - - - -RÈGLES & COUTUMES DE LA VENDETTA - - -Le deuil avait autrefois en Corse, et il a conservé jusqu’à nos jours -dans certains villages de l’intérieur, un caractère particulier et des -formes tout à fait dramatiques. - -Si dans une maison il se trouve un malade, les parents et les amis, -hommes et femmes, s’y réunissent, les hommes dans un appartement, les -femmes dans un autre pour assister la famille et veiller nuit et jour -avec elle. - -Le malade mort, le soir même, à l’_Angelus_, le prêtre se rend auprès de -lui, et devant la foule réunie, il récite le rosaire et les litanies -chantées alternativement par lui et par les assistants. - -Le prêtre parti, tout le village, à l’exception des ennemis de la -famille, passe la nuit auprès du corps; à minuit, on leur sert une -collation. - -Dans certaines localités, les _voceratrice_, sortes de professionnelles -de la douleur, se réunissent autour du lit du défunt. Chacune à son tour -se détache et vient psalmodier les mérites du mort, «en gesticulant, -tournant autour de lui, lui parlant, feignant de l’écouter, le faisant -répondre, le touchant, lui prenant les mains, comme s’il était vivant». - -Cette première cérémonie faite, on enlève le cadavre pour le porter à -l’église, et, aussitôt, les _voceratrice_ se lamentent à la fois. La -messe finie, on porte le corps au cimetière, et tout le monde retourne à -la maison mortuaire où un dîner réunit les membres du clergé, la famille -et les amis. En Balagne[4] ce sont les habitants du village qui portent -à la famille du mort pour elle et les étrangers qui sont venus -différents mets qui forment ce qu’on appelle le _conforto_. - - [4] Région qui comprend la partie septentrionale de l’arrondissement - de Calvi. - - * * * * * - -Si le mort a été tué, les lamentations prennent un autre caractère; les -_voceratrice_ ressemblent à des furies et chacun de leur cri est un cri -de vengeance. Elles déchirent leurs vêtements, s’arrachent les cheveux -et s’ensanglantent avec leurs ongles la figure et la poitrine. Souvent, -elles sucent les plaies du mort et conservent sa chemise et ses -vêtements ensanglantés pour les montrer à ses enfants. On en a vu -profiter de la circonstance pour rappeler la mort d’une personne tuée -depuis douze ans, et qui n’avait pas été vengée, demander vengeance pour -elle et l’obtenir! Les hommes, dans ce cas, n’assistent pas à la -cérémonie en vains spectateurs. Ils s’arrachent la barbe et les cheveux -et se déchirent le visage en criant: _Ohime! Ohime!_ (hélas! hélas!) Les -hommes en signe de deuil ne se coupent plus la barbe, et on n’ouvre -jamais les croisées jusqu’à ce que le mort ait été vengé. «Nous -connaissons un gendarme, dit M. Gracieux Faure, qui écrivait en 1858, -dont le père fut tué un vendredi, il y a plus de vingt ans, et qui -depuis cette époque n’a jamais, en signe de deuil, manqué de jeûner le -vendredi au pain et à l’eau. Nous avons vu s’ouvrir, en 1858, des volets -qui étaient demeurés fermés depuis 1830; voici dans quelle circonstance: -trois jeunes gens avaient été tués à cette époque; ils étaient -orphelins: leur tante et leur oncle qui était prêtre, ne pouvant -personnellement les venger, s’enfermèrent chez eux et se condamnèrent à -une réclusion si rigoureuse que, jusqu’à la fin de leur vie, ni l’un ni -l’autre n’a jamais revu le soleil. - -«Si leurs neveux eussent été vengés par la mort de trois de leurs -ennemis, le deuil eût cessé par là même, et la maison se fût ouverte -comme par le passé: mais le meurtrier seul ayant été tué, une -demi-persienne seulement fut ouverte; l’oncle passa ainsi dix-sept ans, -et sa sœur vingt-huit, au milieu de ténèbres volontaires. Celle-ci est -morte tout récemment laissant une fortune considérable, et, par son -testament, elle a légué une certaine somme à ceux qui devaient la porter -en terre, à la condition qu’ils feraient un long détour pour éviter de -passer devant la maison de ses anciens ennemis. Elle a voulu, en outre, -que son cercueil fût scellé dans le mur, et que la clef en fût jetée -dans le fleuve voisin, pour le cas peu probable où le tombeau de sa -famille deviendrait la propriété de ses adversaires.» - -Tel est le sort auquel se condamnait, il y a peu d’années, une famille -forcée par des circonstances exceptionnelles de renoncer à sa vengeance. -Mais ces circonstances étaient excessivement rares, le sang versé -appelait le sang et la guerre était déclarée. Presque toujours on -avertissait avant de commencer les hostilités par la formule -sacramentelle: «Garde-toi». «Le Corse, dit Paul de Saint-Victor, -conserva toujours jusque dans ses crimes une grandeur native; la -carabine de ces bandits avait à sa manière l’honneur de l’épée du duel. -Une sorte de droit des gens réglait la guerre de vendetta; elle avait -ses cartels, ses défis, ses délais, ses trêves, ses lieux d’asile. Les -clauses de ce code des buissons furent toujours observées avec une -loyauté scrupuleuse.» - -Pour se faire une idée de la profondeur avec laquelle la vendetta et son -code étaient encore ancrés, il y a vingt ans, dans les mœurs corses, il -suffit de lire cette ordonnance, qui fut affichée sur le territoire d’un -chef-lieu de canton de l’arrondissement de Sartène: - -«ARTICLE PREMIER.--Il est formellement interdit de porter des armes sur -le territoire de la commune de Levie. - -«ART. II.--Exception est faite pour les personnes notoirement en état -d’inimitié.» - -Et notez que le brave homme de maire, qui a rédigé et fait placarder -cette ordonnance en 1886, se considérait comme ayant des idées très -avancées. - - * * * * * - -Quand le terrible «Garde-toi» avait été prononcé, la catastrophe était -prochaine, à moins--ce qui était fort rare--que l’un des partis _refusât -l’inimitié_. Un homme qui avait été provoqué par un outrage personnel, -ou par le meurtre d’un des siens, n’était pas absolument et -inévitablement tenu à la vengeance. Cela n’était pas très honorable; -mais on en cite quelques exemples. Pour refuser l’inimitié, il n’était -pas nécessaire d’avoir directement ou par autrui, un entretien avec ses -ennemis; il suffisait de ne porter ni fusil, ni pistolet, ni autres -armes. Dès lors, cet homme devenait inviolable et on aurait regardé -comme lâche et infâme celui qui l’aurait frappé. - - * * * * * - -Si l’inimitié a été acceptée, si la famille réunie en conseil a déclaré -que l’honneur exige une vengeance, on voit immédiatement s’entremettre -les _parolanti_ ou _paceri_ (conciliateurs). Souvent, par des -concessions demandées à propos, ils faisaient tomber les armes au plus -fort de la lutte et réconciliaient des familles prêtes à s’entr’égorger. -Se portant garants de la sincérité et de la durée du traité conclu, les -_paceri_ en répondaient sur leur tête et sur leurs biens. Fallait-il -fixer par écrit les conditions de la paix? ils se chargeaient de ce -soin. Pour qu’ils pussent se livrer en toute sécurité à cette belle -mission, les _paceri_ jouissaient du privilège de l’inviolabilité. A -leur approche, les hostilités étaient suspendues, les stylets rentraient -dans le fourreau, et les trêves duraient aussi longtemps que les -négociations pacifiques n’étaient pas rompues. Le moindre outrage fait à -ces hommes de bien se dévouant pour la paix générale eût suffi pour -déshonorer un parti ou une race. - -Si les _parolanti_ échouaient, la situation des familles ennemies -devenait épouvantable. Il n’était pour eux plus de refuge, plus d’abri -où la mort ne les frôlât pas à chaque instant. Lorsqu’ils voulaient se -transporter d’un lieu dans un autre, dit Salvatore Viale, ils -voyageaient comme les pèlerins de l’Asie en caravane, avec trois troupes -de bretteurs, l’une armée pour les escorter, les deux autres pour battre -les maquis à droite et à gauche, afin de rompre ou d’empêcher les -embuscades. Tel qui se trouvait trop pauvre ou dénué d’amis pour -employer ce moyen se croyait au moins obligé de dissimuler le voyage -qu’il allait entreprendre. La défiance était si grande que non seulement -il cachait ce voyage à ses proches, mais encore à sa femme et à ses -enfants eux-mêmes; ou s’il leur disait qu’il allait à la montagne, -c’était pour descendre avec plus de sécurité dans la plaine. Souvent, il -choisissait comme l’heure le plus favorable à son départ le moment où -éclatait une tempête nocturne. Il comprenait si bien le danger qu’il -allait courir que, dans ces occasions, il renfermait dans un paquet -cacheté le testament qui contenait ses dernières volontés. S’il -traversait un bois ou longeait un précipice, il appuyait l’index sur la -détente d’un pistolet et tressaillait au moindre bruit des branches, -menacé à chaque instant par l’apparition du canon d’un fusil. - -Les murailles dans lesquelles vivaient les familles en état d’inimitié -portaient l’indice plus ou moins apparent de leur situation; les -ouvertures étaient à moitié murées comme celles des monastères et -défendues par des mâchicoulis; les jardins étaient entourés de remparts: -la terrasse bâtie au-dessus du toit était protégée par un parapet -crénelé. Dans plusieurs localités, les habitations comportaient un four -et un puits, afin qu’en cas de siège on pût sans sortir faire face à -tous les besoins du ménage. On reconnaissait facilement l’état -d’inimitié auquel ces demeures étaient soumises lorsque, contrairement à -l’usage, on n’apercevait pas de linge étendu pour sécher aux fenêtres et -que celles-ci étaient fermées comme dans les lieux où règne la malaria. - -L’étranger, admis à une hospitalité généreuse, s’étonnait de voir le -chef de famille se promener le long de la salle, s’avançant ou reculant -tour à tour d’une fenêtre à l’autre dans l’attitude d’un maître -d’escrime. La légende a gardé le souvenir d’un prêtre qui, par suite -d’une inimitié que lui avaient légué ses ancêtres, resta dix ans en état -de quarantaine domestique. Fatigué de compter et de mesurer sans cesse -ses pas, il avait tracé des lignes de divers côtés pour marquer l’espace -dans lequel il pourrait dégourdir ses jambes sans risquer sa vie. - -Dans certains villages, des générations presque entières passèrent sans -prendre aucune part à la vie sociale. On assure que dans -l’arrondissement de Sartène, de petits enfants, portés sur les fonts -baptismaux le jour de leur naissance, ne purent reparaître à l’église -qu’après que l’âge eut blanchi leurs cheveux. - - * * * * * - -Quelquefois en approchant d’une maison d’aspect inhabité, le voyageur -lisait, collée sur un arbre, à quelques mètres de l’habitation, une -affiche ainsi conçue: - -«Il est défendu à tout médecin, notaire, curé, fonctionnaire public, -soldat, gendarme, ouvrier, de porter secours et assistance à X...» - -Ces avis étaient généralement plus respectés que ceux que placardent les -agents de l’autorité. Pour avoir contrevenu à une interdiction de ce -genre, un Lucquois eut l’oreille coupée. Le moindre accident qui puisse -arriver au délinquant est d’être mis à nu et fustigé avec un faisceau de -verges et d’orties. L’exécution a toujours lieu en présence de témoins -pour que l’exemple en soit salutaire. - - - - -LE BANDITISME - - -Autrefois, un acte de vengeance ne poussait pas toujours dans le maquis -l’individu qui s’en était rendu socialement coupable. Par suite de la -répression, le nombre des bandits a considérablement augmenté -proportionnellement aux meurtres relevés dans l’île. Il va de soi que -tout _prévenu_ qui se refuse à reconnaître l’arbitrage des tribunaux se -trouve par là même hors la loi. C’est le _bandit_. - -La Corse est le seul pays où le mot _bandit_ soit encore employé dans -son acception primitive: banni. Il désigne, non pas celui qui fait -partie d’une _bande_, mais l’individu au ban de la société, qui -justement vit presque toujours isolé. - -Cependant, l’acception injurieuse du mot se généralisant, les Corses, -pour exprimer l’état d’un compatriote qui a pris le maquis, disent -qu’«il est dans le malheur». Cette locution, d’un fatalisme douloureux, -est souvent justifiée. - -Le bandit n’est pas toujours un criminel, pas même un meurtrier; les -condamnations à quelques jours de prison pour un simple délit, les -contraventions les plus futiles, la loi du recrutement, auquel la -population, malgré ses goûts belliqueux, se montrait assez réfractaire, -les luttes électorales, plus chaudes en Corse que partout ailleurs, ont -jeté des quantités d’insulaires dans le maquis. Tous n’y restèrent pas, -et nous pourrions citer plus d’un bandit qui a fourni par la suite une -très honorable carrière dans l’administration ou dans l’armée. D’autres -entraînés par les circonstances ont fait de nombreuses victimes et ont -fini par porter leur tête sur l’échafaud. Cependant, on peut dire du -banditisme, comme du journalisme, qu’il mène à tout, à la condition d’en -sortir. - -Les bandits d’autrefois furent des personnages quasi-historiques: s’ils -se trouvèrent hors la loi, ce fut plus comme adversaires du gouvernement -que comme criminels. Nul ne songeait guère à leur reprocher leurs actes -de _vendette_; mais leur ambition, leur influence sur les masses et -l’usage qu’ils en faisaient les rendaient dangereux pour la -_tranquillité de l’Etat_. Quand ils voulaient venir à composition et se -mettre au service du gouvernement, ils étaient bien accueillis et bien -rétribués, non seulement les grands chefs, qui maniaient des milliers -d’hommes, mais encore les plus vulgaires assassins[5]. - - [5] Lire dans la _Vendetta dans l’histoire_, les biographies de - Giudice delle Rocca et de Ferrando da Quenza. On trouvera plus loin - celle de Sampiero Corso, père et grand-père de maréchaux de France. - - * * * * * - -En 1768, la Corse étant passée sous la domination française, le nouveau -régime se montra trop sévère, car il oublia souvent qu’il avait affaire -non à des criminels de droit commun, mais à des hommes qui ne voulaient -pas plus reconnaître au roi de France le droit de les acheter qu’à la -république celui de les vendre. - -Le premier édit concernant la vendetta est du mois de juin de 1769. Il -est ainsi conçu: «L’assassinat prémédité avec guet-apens sera puni du -supplice de la roue. Voulons que, en cas qu’il ait été commis par -vengeance ou querelle de famille, en haine transmise, la maison du -coupable soit rasée et sa postérité déclarée incapable de remplir jamais -aucune fonction publique.» - -Les ordonnances de mars et de juin 1770 s’expriment ainsi: - -«Ceux de nos sujets corses qui seront arrêtés porteurs d’armes à feu, ou -dans les maisons desquels il en sera trouvé, seront punis de mort. La -peine de mort sera prononcée contre les malfaiteurs connus dans l’île -sous le nom de bandits. - -«Considérant que les bandits n’ont pour but que le vol et l’assassinat, -en vertu des pouvoirs à nous donnés par Sa Majesté, déclarons par ces -présentes que dans la marche que nous allons faire contre les bandits, -ceux qui seront pris seront pendus, à l’heure même, au premier arbre et -sans autre forme de procès.» - -La justice ne se contenta pas d’exécuter les édits à la lettre; elle -inventa des supplices nouveaux contre les gens qui portaient des armes -sans permission. Quand on en trouvait, on pliait deux grosses branches -d’arbres de façon à les rapprocher, à l’une on attachait les jambes, à -l’autre les bras du coupable, puis on rendait à l’arbre sa liberté. Les -branches en reprenant leur position naturelle brisaient le corps du -supplicié. - -Il est vrai qu’au XVIIIe siècle il exista des bandits qui eussent été -plus justement qualifiés brigands. Jaussin, pharmacien en chef de -l’armée française en 1739, raconte le fait suivant qui est -particulièrement typique: - -Il avait logé trois semaines chez un prétendu bourgeois qui avait de -bonnes manières et une maison de belle apparence. Il lui laissa donc -avec confiance sa cassette contenant pour 4.000 livres d’argenterie, de -bijoux et d’argent qui, à son retour, lui fut remise intacte. - -Ce fidèle dépositaire n’était, toutefois, ainsi que ses deux frères, son -oncle et son cousin, qu’un _ladro publico_ (voleur public), la bande -assassina vers ce temps plusieurs soldats, vivandiers et autres -passants. - -Le chef, arrêté et conduit à Ajaccio, fut interrogé devant -_l’apothicaire-major_, qui, s’étonnant de ce qu’il ne l’avait ni volé, -ni assassiné au lieu des pauvres hères qu’il avait dépouillés, reçut -pour réponse: «Je m’en serais bien gardé, monsieur, c’eût été violer les -lois de l’hospitalité.» - -Jaussin sollicite sa grâce, et l’obtint sous condition qu’il servirait -dans le Royal-Corse. Après quelques mois, il déserta pour retourner à -son premier métier. - -Ce respect de l’hospitalité fut toujours un des points caractéristiques -de la race corse, même parmi les gens en état d’inimitié. - - * * * * * - -Napoléon disait à Sainte-Hélène: «Je voulais consacrer trente mille -hommes à la pacification de la Corse et trente millions à sa prospérité, -mais absorbé par les soins de la guerre et les affaires du continent, -j’avais renvoyé à la paix l’exécution de ce dessein; le temps m’a -manqué.» La Corse, sous l’Empire, progressa peu; elle n’eut pas à se -louer, dit-on, de Miot et des autres administrateurs que le continent -lui envoya. Le général Morand les dépassa tous. En 1808, il s’imagina -que les Anglais recrutaient des soldats dans le Fiumorbo. Par un procédé -indigne d’un soldat, il s’empara de cent cinquante-huit suspects, qui -furent garrottés et emmenés comme des criminels. Dix d’entre eux furent -fusillés. Les autres, déportés à Embrun, y périrent du climat et des -mauvais traitements, à l’exception d’une vingtaine que l’on rapatria en -1810. - - * * * * * - -Le gouvernement de la Restauration supposant, non sans quelque raison, -que les Corses resteraient en grande majorité attachés à la dynastie -impériale, soumit malencontreusement l’île à des lois d’exception. Une -maladresse du général Berthier causa les premiers malentendus. Celui-ci, -dès 1814, frappait le département d’une contribution extraordinaire de -500.000 francs sous prétexte que les besoins impérieux du service public -l’exigeaient. Les gros contribuables de Bastia (taxée pour sa part à -cent mille francs) prirent une résolution énergique. L’un d’eux se rend -chez le sous-préfet qui l’accueille à peu près en ces termes: «Je sais -que vous êtes une douzaine de désespérés qui n’avez rien à perdre, et -qui voulez provoquer un mouvement populaire à la faveur duquel vous -comptez gagner quelque chose; mais vos mesures sont mal prises; -l’autorité n’ignore rien; elle saura prévenir vos desseins et punir les -coupables. - ---Eh bien, monsieur, répondit l’autre, puisque vous êtes si bien -instruit, que tardez-vous à agir? Vous n’avez point de temps à perdre, -car, dans l’instant même, vous allez cesser d’être sous-préfet, et, -avant deux heures, il y aura probablement de la _chair fraîche_ dans la -ville.» - -Il sortit en disant ces mots et rencontra sur l’escalier un des -principaux chefs de la conspiration, qui montait à la sous-préfecture. -Ils retournèrent ensemble pour avertir leurs amis et ameuter le peuple. - -Il était onze heures du matin. Le sous-préfet et le maire, pour empêcher -le désordre, coururent chez le général commandant la place, mais -celui-ci n’avait pas encore mis ses bottes que la citadelle était prise -par les conjurés. - -Nous passerons rapidement sur les détails de cette affaire héroï-comique -qu’il nous fallait tout au moins rappeler pour expliquer la sévérité du -régime de Louis XVIII. Alors que le reste de la France bénéficiait de -l’institution des jurys, le gouvernement maintint à Bastia une cour -prévôtale dont les décisions, empreintes d’une rigueur excessive, -réveillèrent les passions. Les préfets voulurent rattacher quelques -crimes ordinaires à des ramifications politiques; on abusa de la -guillotine, et l’opinion publique s’émut de voir tomber des têtes -innocentes. - -Ces maladresses, auxquelles s’ajoutèrent de véritables dénis de justice, -indignèrent l’opinion publique. On manifesta ouvertement en faveur des -bandits qui s’affilièrent aux sociétés secrètes et se firent presque -tous carbonari. D’anciens soldats de Napoléon, d’anciens officiers même -se mêlèrent à eux et les dirigèrent. Enfin, les traités d’extradition -coupant aux bandits toute retraite, ils s’organisèrent en bandes et se -donnèrent des chefs, des constitutions. Ils devinrent alors réellement -redoutables. - -En 1816, le marquis de Rivière, gouverneur de la Corse, dans un accès de -zèle intempestif, résolut de saisir les diamants de Murat que celui-ci -avait confiés à un ancien officier de l’empereur, le commandant -Poli.--Ce dernier les avait mis en dépôt; il ne refusa pas de les -remettre à Rivière, mais il allégua qu’il ne pouvait toucher au dépôt -sans l’autorisation des héritiers du roi de Naples. Irrité, le -gouverneur fit perquisitionner chez toutes les personnes qu’il supposait -avoir eu des relations avec Murat, chez leurs parents et leurs amis. Ce -fut ainsi que la femme du général Franceschetti, fille du notaire -Colonna Ceccaldi, chez qui Murat avait déjà reçu l’hospitalité à -Vescovato, fut dépouillée de tous ses vêtements par ordre du préfet. On -ne trouva rien. Rivière, accompagné du général Delaunay, commandant la -division, et du préfet Saint-Genest, entreprit contre le commandant -Poli, une bruyante expédition qui sombra dans le ridicule. Il perdit des -hommes, se vit dépouiller de ses bagages et s’enfuit en laissant un -nombre important de prisonniers. Sans la présence d’esprit d’un officier -qui coupa la corde qui remorquait le gouverneur, celui-ci était pris au -lasso par un habile montagnard. - - * * * * * - -Déconsidéré par cette burlesque expédition dont Rivière vengea la honte -sur deux malheureux jeunes gens accusés de carbonarisme, le gouvernement -de la Restauration s’aliéna toutes les sympathies. Ce fut l’âge d’or du -banditisme. Ce fut l’époque où les bandits les plus notoires, condamnés -plusieurs fois à mort, se montraient au théâtre dans une loge voisine de -celle du préfet; où l’administration et la justice rencontrèrent contre -elles coalisées toutes les forces de la Corse. Comme presque toutes les -familles avaient quelqu’un de ses membres dans le maquis, le pouvoir eut -tout le monde contre lui. - -Le maire d’une commune d’Ajaccio possédait une maison à deux étages, le -premier était occupé par le propriétaire et par sa famille; il avait -loué le rez-de-chaussée à la gendarmerie et le second était habité par -des locataires moins notoires, mais faisant tous profession de -banditisme. Tandis que les gendarmes battaient nuit et jour la campagne, -ceux-ci vidaient tranquillement quelques bouteilles, jouant à la scopa -avec le maire et ses adjoints. Cela dura près d’une année et quand on -connut la retraite des bandits, on voulut procéder à leur arrestation. -Inutile, avertis à temps ils avaient changé de domicile. - -Le curé de Poggio-di-Nazza, dans le Fiumorbo, prenant, en 1818, -possession de sa paroisse et sachant que ses ouailles nourrissaient des -sentiments hostiles à son égard, entra dans l’église armé à la façon des -bandits. Comme on s’en étonnait, il déposa son fusil contre l’autel en -disant: «Voici le Père», puis plaçant un pistolet sur l’autel: «Voici le -Fils», et tirant de sa soutane un stylet, il ajouta «Voici le -Saint-Esprit». - -Les protestations contre lui furent dès lors plus discrètes. - -Dans le Fiumorbo, un chef de bande était à la fois juge de paix du -canton et maire de son village. Quand on requérait ses bons offices, il -s’avançait le chapeau à la main: «Qui désirez-vous, disait-il en -souriant: est-ce le juge de paix ou le maire? car, si c’était le -bandit?...» Un geste vers son fusil déposé dans un coin de la salle -complétait la phrase. - -On raconte que cet énergique individu, qui n’avait pas alors plus de -vingt-cinq ans, est mort officier de la Légion d’honneur et membre du -conseil général. - - * * * * * - -Le plus célèbre chef de bande était alors Théodore Poli[6], surnommé le -Roi de la Montagne: tous les bandits sollicitaient l’honneur de servir -sous ses ordres. Avec ses compagnons Gallocchio et Gambini, il s’empara -un jour du bourreau de Bastia et le fit fusiller à trois cents mètres du -tribunal, à l’endroit même où un de ses hommes avait été exécuté -quelques jours auparavant. - - [6] Il n’avait aucun lien de parenté, même éloignée, avec le - commandant Poli. - -La bande subvenait à ses besoins par des contributions levées sur les -fonctionnaires et les curés. - -«Messieurs, disait Théodore à ces derniers, vous n’avez ni femme ni -enfants, vous pouvez contribuer à notre entretien. Pour vous éviter tout -dérangement, un collecteur se présentera chez vous tous les mois, -recevra l’impôt et vous donnera quittance.» - -Les ecclésiastiques se soumirent, seul le curé de Guillaza envoya -brutalement promener le percepteur. Théodore jugea que cette résistance -était d’un mauvais exemple et pouvait devenir contagieuse. Le lendemain, -il se rendit en personne au presbytère. Le curé était un homme -déterminé, qui avait calculé la portée de ses actes, et s’était décidé à -ne plus sortir qu’avec son fusil. Il disait sa messe lorsque Théodore, -accompagné de deux de ses lieutenants, entre dans l’église et -s’agenouille pieusement. La cérémonie terminée, le Roi de la Montagne -s’approche du curé et lui dit: - ---Vous êtes encore à jeun, envoyez cet enfant dire à votre servante de -vous apporter à manger. Seulement, il est inutile qu’elle vous apporte -du vin, attendu que celui de ma gourde vaut probablement mieux que le -vôtre. - -Seul contre trois, le curé est forcé d’obéir; la servante arrive, il -mange de bon appétit, et fait même honneur au vin de Théodore, pour lui -montrer que sa présence ne l’impressionne pas. Celui-ci, de son côté, a -la discrétion de ne faire aucune allusion à l’objet de sa visite, mais -dès que le repas est terminé: - ---Eh bien, monsieur le curé, êtes-vous disposé à réparer l’injure -qu’hier vous m’avez faite et à payer l’impôt? - ---Moins que jamais. - ---Et pourquoi? - ---Parce que vous n’avez aucun droit de lever des contributions. - ---Il me serait pénible d’user à votre égard de mon autorité; veuillez, -s’il vous plaît, nous épargner à tous deux ce désagrément. - ---Je ne payerai pas. - ---C’est votre dernier mot? - ---Oui. - ---Saisissez monsieur le curé, et couchez-le par terre. - -En un instant, l’ecclésiastique saisi par quatre mains de fer est étendu -sur le dos. - ---Persistez-vous toujours? reprend le bandit. - ---Toujours. - ---Brusco, allume! - -Et aussitôt, sans faire la moindre observation, Brusco allume une de ces -torches en bois résineux que les bandits portaient toujours, pour -s’éclairer au besoin pendant la nuit, et met le feu par le bas aux -vêtements du prisonnier. Celui-ci sentant déjà la flamme demande qu’on -éteigne et offre de payer. - ---Voici mes dix francs. - ---Ceci est pour l’impôt, mais, en punition de votre conduite, vous -voudrez bien y ajouter cent cinquante francs à titre d’amende; total -cent soixante. Vous devrez vous estimer heureux d’en être quitte à si -peu de frais. Seulement, pas de récidive. - -Il fallut payer bon gré, mal gré. Grâce à cet acte de rigueur, Théodore -vit l’impôt ecclésiastique rentrer désormais sans difficulté chaque -mois, et son trésor se remplir tout seul pour ainsi dire sans qu’il eût -besoin de s’en mêler davantage. - -Le budget assuré, restait la question du vêtement et de la chaussure. -Les bandits étaient plus forts qu’il ne fallait pour emporter d’assaut -les villages et la plupart des villes de Corse et dévaliser les -magasins; mais ce moyen aurait eu de graves inconvénients, le premier de -leur créer une multitude d’ennemis; le second de nuire à leur réputation -de probité, à laquelle le plus grand nombre tenait sincèrement. Théodore -résolut donc, au lieu de s’adresser aux marchands de drap et aux -cordonniers, de mettre à contribution la gendarmerie en personne. - ---De cette façon, disait-il, comme le traitement du clergé et les -appointements des gendarmes leur viennent de l’Etat, en définitive, ce -sera l’Etat qui aura l’honneur de nous salarier indirectement. - -Toutefois, ajoute M. Gracieux Faure, à qui nous devons ces pittoresques -détails, la méthode employée à l’égard du clergé n’était point -applicable aux gendarmes, car ceux-ci n’étaient pas d’humeur à se -laisser attirer dans la montagne pour se dépouiller de leurs vêtements -et les céder aux bandits. Il fut donc arrêté que, vu le peu d’espoir -qu’il y avait à les décider à apporter volontairement leur tribut, on -irait le chercher soi-même jusque dans l’intérieur des casernes. - -Dans la troupe de Théodore, tout individu convaincu d’attentat à la -propriété privée était rayé des contrôles. Si le cas était assez grave -pour compromettre la _dignité_ du banditisme, le délinquant était passé -par les armes. - -Les bandits généralement respectueux de la vie de leurs compatriotes et -des étrangers ne ménageaient pas la force publique représentée par la -magistrature judiciaire: en 1820, un juge d’instruction, nommé Colonna -d’Istria, fut tué sur la route d’Ajaccio à Bastelica où il avait -commencé une information criminelle; en 1832, M. de Susini, procureur du -roi à Sartène, fut assassiné par un contumace qu’il avait été obligé de -poursuivre. Théodore attaqua lui-même le conseiller Arena dans la forêt -de Vizzavona. - -Ces traditions se sont pieusement conservées dans le maquis; on put -voir, il y a peu d’années, un bandit coiffé du képi préfectoral: il en -avait lui-même effectué la saisie sur la tête du premier magistrat de -son département, dont le prestige se trouva, de ce chef, -considérablement amoindri. - - * * * * * - -A côté des magistrats et des gendarmes, figurait une catégorie -d’individus envers laquelle les bandits se montraient inexorables, -c’était celle des témoins qui avaient déposé contre eux devant les -tribunaux. Les représailles qu’ils exerçaient furent telles qu’on en -arriva à ne plus trouver de témoins pour affirmer les faits les plus -notoires: «Il est, disait M. Bertrand, avocat général à la Cour de -Bastia, quelquefois difficile de faire répéter, en Cour d’assises, -devant l’accusé, la vérité dite au juge d’instruction dans le -tête-à-tête du cabinet. - -«--L’avete veduto, si o no? (L’avez-vous vu, oui ou non?) demande le -président. - -«--Si, Signor, ma non sono sicuro, li occhi sono fatti d’acqua. (Oui -monsieur, mais je ne suis pas sûr, les yeux _sont faits d’eau_) répond -le témoin, voulant, par là, dire que l’organe de la vue est imparfait et -qu’une erreur est possible. - -La dénonciation et le faux témoignage, quoique rares, ont été le prélude -de sanglantes _vendette_ et ont frayé la carrière de plus d’un bandit. -Vers 1860, un jeune homme appartenant à la famille Giacomoni, une des -meilleures du canton de Sainte-Lucie-de-Tallano, fut condamné -injustement aux travaux forcés comme assassin. Deux dépositions -provenant l’une d’un juge de paix, l’autre d’un médecin, avaient -contribué pour une grande part à sa condamnation: «Que j’aie les yeux -crevés comme Sainte-Lucie, si je mens!» avait dit le magistrat devant le -tribunal. Persuadé de l’innocence du condamné, son frère qui terminait -ses études sur le continent, s’embarqua pour la Corse, arrive de nuit -chez le juge de paix, le confesse, et lui fait répéter la formule de son -serment. Quand l’autre a obéi sous l’impulsion de la terreur, de son -poignard il lui fait sauter les deux yeux. Depuis, on ne l’appela plus -que Sainte-Lucie. - -D’accord avec un autre de ses frères, il adressa au médecin le billet -suivant: - - «De la montagne, - - «Nous avons l’honneur de vous informer que lorsque la Providence nous - fera la grâce de vous mettre sur notre chemin, le moindre déplaisir - qui puisse vous arriver est l’ablation du nez et des oreilles. Notre - courtoisie et notre éducation ne nous permettent pas de vous - surprendre sans vous avoir correctement prévenu. - - «SAINTE-LUCIE et GIACOMONI.» - -Effrayé, le docteur se retira à Ajaccio, où il eut l’imprudence de se -croire en sûreté. Pendant quelques semaines il put supposer que son -persécuteur l’avait oublié. Il n’en était rien. - -Appelé par un malade, il passait un jour devant le portique de -Notre-Dame, quand il se vit interpeller. - ---Un mot, docteur! - -Avant qu’il ait pu se reconnaître, Sainte-Lucie lui déchargeait son -pistolet dans la poitrine. - -On pourrait croire que ce meurtre commis en plein jour, devant une -cathédrale, dans un chef-lieu de département, n’est pas resté impuni. -Détrompez-vous: voici ce qui arriva. - -Pendant que l’on portait secours à la victime, Sainte-Lucie s’éloigna. -Le premier moment de stupeur passé, plusieurs personnes se lancèrent à -sa poursuite. Sur le point d’être atteint, le bandit s’arrêta -brusquement, et mettant à découvert un long stylet, il attendit les -assaillants d’une mine si ferme que les plus courageux reculèrent. - -Profitant de leur hésitation, Sainte-Lucie se mit à fuir vers la porte -de la ville. Un douanier dont l’attention avait été éveillée par les -cris de la foule le coucha en joue: «Arrête, s’écria l’assassin, je me -rends.» Et s’approchant dans l’attitude de la soumission, il saisit le -canon du fusil qu’il arracha des mains du douanier poignardé. - -On le vit, après cet exploit, muni de son trophée, se diriger au pas de -course vers la plage, puis quitter la route qui borde le golfe pour -disparaître dans la montagne. - -Sainte-Lucie fut par la suite un des plus fameux bandits de l’île. Très -supérieur à la masse par son éducation, il jouissait d’une autorité sans -bornes sur les autres bandits. En 1847, il quitta la Corse avec le -consentement tacite des autorités. L’année suivante, il était capitaine -dans l’armée romaine. Quelque temps après, il vint à Paris où il excita -la curiosité des journalistes. L’un d’eux, Germond de Lavigne, lui -consacra toute une série de chroniques dans _la Liberté_. - - * * * * * - -Nous avons dit tout à l’heure qu’en 1820, M. Colonna d’Istria, juge -d’instruction, fut assassiné sur la route d’Ajaccio à Bastelica. Un -bandit appelé le _Rosso_ (le Roux) fut accusé de ce crime, et il se -trouva des témoins pour déposer contre lui. Le Rosso était innocent; il -passait pour très honnête et très scrupuleux; sa mauvaise étoile et les -préjugés locaux l’avaient jeté dans le maquis, mais sa douceur et sa -probité étaient connues de tous. Cependant, sur la déposition d’ennemis -personnels, il fut condamné à mort--par défaut naturellement. - -Jusque-là, le Rosso, loin de chercher à se faire redouter, s’était -appliqué à vivre en bonne intelligence avec ses compatriotes et à -mériter leur estime. Cette condamnation le remplit de douleur et de -colère. Le premier des faux témoins qu’il rencontre est un nommé -_Pasqualini_. Il tire dessus et lui casse un bras. Pasqualini se -précipite dans un groupe de paysannes qui passaient avec leurs fagots -sur la tête en criant: «Sauvez-moi, sauvez-moi». Elles jettent bas leurs -fardeaux et lui font un rempart de leur corps. Le Rosso arrive -implacable, l’arrache de leurs bras et l’achève à coups de stylet sous -leurs yeux en disant: «Il m’a fait condamner injustement à mort, et moi -je l’exécute avec justice.» - -Les autres témoins succombèrent, l’un après l’autre, sous ses coups. -Quand il eut _lavé son honneur_ dans le sang de ses ennemis, il gagna la -plage et se fit conduire en Sardaigne. Il mourut gardien d’un fanal dans -l’île d’Asinara. - - * * * * * - -L’organisation bien entendue des bandits ne permettait plus à la -gendarmerie de lutter contre eux. C’est pourquoi en 1823 on créa un -bataillon de _voltigeurs corses_, composé uniquement de volontaires. Ces -soldats, qui connaissaient admirablement les mœurs, la langue et la -nature physique du pays, firent des prodiges, mais il ne leur fallut pas -moins de dix-sept ans pour rétablir l’ordre et la sécurité. On licencia -le bataillon en 1850; malgré le progrès obtenu, les préfets purent -s’apercevoir que cette mesure était prématurée. - -En effet, le banditisme, quoique réduit à des individualités, ne -disparut pas plus que la vendetta. Pour quelques-uns, il fut encore une -carrière: témoins les fameux Bellacoscia dont le plus jeune est mort en -1907. Dès 1869, Napoléon III, à qui on demandait leur grâce, dut refuser -à cause de la complication de leur casier judiciaire. Les magistrats de -la république, comme ceux des régimes qui avaient précédé, les -condamnèrent à mort un certain nombre de fois. Ils ne s’en portèrent pas -plus mal, continuèrent à lever des impôts dans leur canton, à exécuter -des _contribuables_ récalcitrants, à recevoir les visites des voyageurs -notables et à assurer l’élection du candidat de leur choix dans -l’arrondissement d’Ajaccio. - - - - -SAMPIERO CORSO - - -A l’attaque de Borgo-Forte en 1526, le commandant des troupes -pontificales fut blessé grièvement à la cuisse d’un coup de fauconneau. -Il s’appelait Jean de Médicis et était âgé de vingt-huit ans. L’ablation -immédiate de la jambe ayant été jugée nécessaire, il éclaira lui-même le -chirurgien et ne voulut supporter que personne tînt la bougie pendant -cette cruelle opération. - -Il mourut huit jours après. Ses soldats prirent le deuil, et arborèrent -leurs bannières et leurs enseignes noires. Ce qui leur fit donner le nom -de _Bandes-Noires_. - -Du vivant de Jean de Médicis, n’entrait pas qui voulait dans ces -terribles bandes. Pour être enrôlé, il fallait passer sous les yeux du -maître. Si le candidat plaisait, on l’invitait à montrer sa force et son -adresse en luttant avec les vieux soldats éprouvés. Quand un soldat -briguait la haute paye, il venait s’offrir aux coups du général qui -jugeait lui-même de l’habileté et de la résistance du sujet. Et comme -pour obtenir un avancement il fallait que le candidat vainquît à pied et -à cheval un gradé qui ne devait sa position qu’à ses succès dans une -épreuve analogue, Jean de Médicis perfectionnait chaque jour les cadres -de ses troupes. Les exploits étaient récompensés largement; les lâches -étaient renvoyés quand ils n’étaient pas poignardés de la main du -général. - -Après avoir débuté dans les rangs les plus infimes, le corse Sampiero da -Bastelica était parvenu, tout jeune, aux grades les plus élevés. On -racontait de lui des choses surprenantes: il avait abattu un taureau -furieux d’un seul coup d’épée. Attaqué un jour inopinément par sept -hommes armés, il en tue deux et déploie une vigueur si terrible que les -cinq autres prennent la fuite[7]. A Rome, raconte Brantôme, il offre à -l’ambassadeur de France de mettre fin aux guerres impériales en se -saisissant de Charles-Quint, quand il passerait sur le pont Saint-Ange, -au milieu de ses chevaliers, et en le précipitant dans le Tibre. - - [7] Carboni, _Compendio della storia ligure_. - -Un duel qu’il eut avec un de ses collègues, quand il servait sous les -ordres de Jean de Médicis, achèvera le portrait de ce soldat dont ses -contemporains admirèrent la bravoure et l’énergie constante au milieu -des circonstances les plus pénibles d’une vie bizarrement accidentée. - -Sampiero Corso et Giovanni da Torino étaient donc en désaccord. Jean de -Médicis, connaissant leur humeur et sachant que ce désaccord était -appelé à un dénouement tragique s’il n’y mettait ordre, employa tous les -moyens qu’il avait en son pouvoir pour les réconcilier. N’y pouvant -parvenir, de dépit, il déchira sa cape en deux, leur en donna chacun la -moitié et deux bonnes épées. Puis il les enferma dans une salle, en leur -disant qu’ils en sortiraient quand ils se seraient mis d’accord. - -Sans préambules inutiles, _ils furent tout de suite d’accord_ pour en -venir aux mains. Giovanni da Torino «donna, dit Brantôme, une estocade -au front de Sampiero, petite pourtant, mais d’importance, d’autant que -le sang lui commença aussitôt à lui couler sur les yeux et le long du -visage, si bien qu’à tous les coups, il lui fallait porter la main pour -essuyer ses yeux.» - -Alors Giovanni da Torino abaissant son épée, lui dit: - ---Sampiero Corso, arrête-toi et bande un peu ta plaie. - -L’autre le prit au mot, sortit son mouchoir et banda sa blessure le -mieux qu’il put. Puis le combat recommença, mais avec une telle âpreté -que Sampiero fit sauter au loin l’épée de Giovanni. Ce fut au tour de -Sampiero à suspendre le combat en disant à son adversaire: - ---Giovanni da Torino, ramasse ton épée, car je ne veux pas profiter d’un -avantage pour te blesser. - -On pourrait supposer qu’après cet échange de courtoisies, les deux -champions étaient bien près de se tendre la main et de faire la paix. -Ils n’y pensaient même pas, et les gens qui suivaient les péripéties du -combat à travers les fentes des portes, les virent se porter des coups -tels que d’un commun accord, ils vinrent supplier Giovanni de Médicis -d’intervenir. - -Quand celui-ci entra dans la salle, il les trouva «tous deux, l’un deçà -et l’autre delà, tombés et couchés par terre, n’en pouvant plus, pour -les grandes blessures qu’ils s’étaient entredonnées et du grand sang -répandu.» - - * * * * * - -En 1545, Sampiero se rendait en Corse où il épousait Vannina, fille de -Francesco, seigneur d’Ornano, mais Sampiero n’était pas un homme que -l’amour arrache à ses ambitions. Il était marié depuis peu, lorsqu’il -apprit que Pier Lugi Farnese (fils du pape Paul III), généralissime des -troupes de l’Eglise, venait d’être tué. Laissant sa femme à Santa-Maria -d’Ornano, chez son père, il s’embarqua pour Civita Vecchia, et courut à -Rome solliciter un poste auquel sa bravoure et sa réputation le -semblaient désigner. Mais ses espérances ne s’étant pas réalisées, il -revint presque aussitôt. - -Au cours de son voyage, Sampiero avait eu, disait-on, une conférence -intime avec Cesare Fregoso, génois considérable, mais exilé et alors au -service du roi de France. Il avait été décidé dans cette entrevue, au -dire de rapports d’espions, que Sampiero irait en Corse, et tenterait de -s’emparer par surprise de la forteresse de Bonifacio, afin de pouvoir -entraîner plus facilement les populations de l’île à la révolte. - -Vraies ou supposées, ces menées inquiétèrent la Banque de San-Giorgio, -qui était alors souveraine de la Corse et le gouverneur Giovan-Maria -Spinola fut avisé d’avoir à procéder à l’arrestation de Sampiero. -Celui-ci appelé à Bastia, s’y rendit avec Francesco d’Ornano, ce dont il -se repentit sur le champ car le gouverneur le retint dans la citadelle. -Francesco passa aussitôt sur le continent, et informa le roi de cette -arrestation non justifiée. Henri II envoya des députés à Gênes et -Sampiero fut remis en liberté. - -Il était temps: le gouverneur avait bien reconnu l’inconsistance de -l’accusation, mais, ayant pu apprécier le caractère énergique et -vindicatif de Sampiero, sachant son influence sur les populations, il -était convaincu d’éviter à sa patrie de terribles dangers en le faisant -mettre à mort. - -Libre, Sampiero ne se fit point d’illusion sur l’importance du péril -auquel il venait d’échapper. Et l’on peut déclarer hardiment que dès -l’instant où il fut hors de sa prison, Sampiero déclara la _vendetta_ à -la république. - -Il employa dès lors son activité à lui susciter des ennemis. Lié avec le -cardinal du Bellay, il fit rappeler par celui-ci au roi Henri II les -projets de son père sur la Corse; l’île était possession génoise et -Gênes l’alliée de Charles-Quint: la conquête en serait facile. En 1553, -l’expédition fut décidée. - -La campagne des Français en Corse, la soumission de l’île sont du -ressort de l’histoire générale. Sampiero se montra à la hauteur des -circonstances et justifia l’espoir que le roi avait mis en lui. -Malheureusement, le traité de Cateau-Cambresis qui enlevait plus à la -France en un jour «qu’on ne lui aurait ôté en trente ans de revers» -rendit la Corse aux Génois. - - * * * * * - -Mais Sampiero n’oubliait pas. Pendant quatre ans, il ne cessa de -parcourir l’Europe, sollicitant de tous aide et secours. Reçu par les -cours de Navarre et de Florence avec beaucoup d’égards, il n’en obtint -cependant que des promesses. Il résolut alors de s’adresser aux princes -musulmans. Khaïr-Eddin Barberousse, le célèbre corsaire, l’accueillit en -Alger avec de grands honneurs. Il s’apprêtait à se rendre à -Constantinople, quand il reçut l’accablante nouvelle que sa femme -entretenait des intelligences avec les Génois, qu’elle avait tenté de -s’enfuir et que sans l’intervention d’Antonio da San-Firenzo, son ami -dévoué, qui l’avait retenue, elle emportait son fils à Gênes où elle -avait décidé de se retirer. - -Ce fut un coup de foudre pour Sampiero qui s’empressa de rentrer à -Marseille. Là, un de ses compatriotes, riche négociant, Tomaso Lencio, -le mit au courant des moindres détails de l’affaire à laquelle certains -écrivains ont voulu mêler une amoureuse intrigue. Il ne résulte pas des -documents qu’ils aient été bien informés. Voici, d’après Filippini, -contemporain de Sampiero, ce qui s’était passé: - -Pendant la guerre précédente, les Génois avaient pu estimer la mesure du -ressentiment que Sampiero nourrissait contre eux; ils savaient que ce -ressentiment n’était pas apaisé et ils s’efforçaient de le réduire à -l’impuissance. Ayant appris qu’il se disposait à faire un voyage dans le -Levant, ils n’épargnèrent aucun effort pour que Vannina, sa femme, allât -résider à Gênes; ils pensaient que s’ils réussissaient, ils n’auraient -plus rien à craindre de lui. Pour arriver à ce but, ils se servirent -d’un certain Agostino Baccigalupo, qui se rendait souvent à Marseille -pour ses affaires, et du prêtre Michel’ Angelo Ombrone, en qui Sampiero -avait la plus grande confiance et qu’il avait même chargé de l’éducation -de ses fils, Alphonso et Anton’ Francesco. Ces deux personnages -exposèrent à Vannina qu’en allant à Gênes, elle assurerait à jamais sa -tranquillité et son repos, parce qu’elle rentrerait ainsi en possession -de deux maisons d’une valeur considérable que Sampiero avait vendues -dans cette ville, et qu’elle obtiendrait plus tard le pardon de -Sampiero. A force d’insister sur ces raisons, Agostino et Michele Angelo -firent si bien que Vannina entra dans leurs vues, «la femme étant, comme -on dit, mobile par tempérament.» - -Sa résolution étant prise, continue Filippini après sa judicieuse -observation, comme il n’y avait personne qui pût l’arrêter, elle fit -partir d’avance, en secret, tout ce qu’elle possédait de plus précieux; -puis, elle s’embarqua sur une frégate bien armée et quitta Marseille -pendant la nuit, emmenant Anton’ Francesco, son plus jeune fils; le -prêtre Michel’ Angelo Ombrone l’accompagnait. - -Le lendemain matin, Antonio de San-Firenzo, à qui Sampiero avait confié -le soin de veiller sur Vannina, apprenant sa fuite, monta sur un autre -vaisseau armé et se mit à sa poursuite. Un matin (le surlendemain -probablement), au point du jour, il l’atteignit au cap d’Antibes. - -Dès que Vannina vit le bateau qui portait Antonio, elle comprit qu’elle -serait rejointe et voulut gagner la côte pour se sauver, mais elle n’en -eut pas le temps. Antonio de San-Firenzo, qui était accompagné de douze -corses, l’arrêta au nom du comte de Fiesque, général des galères du roi, -et la remit au nom du roi de France au commandant de la forteresse -d’Antibes, pour qu’il l’envoyât sous escorte à Aix où se tenait la -grande Cour de Provence. Au dire de Vannina, qui raconte elle-même son -arrestation dans une lettre adressée aux membres du gouvernement génois, -le 15 janvier 1563, Antonio se conduisit brutalement avec elle, la -menaça de mort et l’accusa de s’enfuir pour conclure, sous les auspices -de la république, un nouveau mariage avec un gentilhomme génois. - -Sampiero, comme nous l’avons dit, s’embarqua donc pour Marseille. Comme -chacun, sur le navire, se perdait en conjectures sur la conduite de -Vannina, un bavard se mit à dire étourdiment qu’il savait depuis quelque -temps déjà ce qui devait arriver. Sampiero, fort irrité, lui demanda -pourquoi il avait gardé le silence jusqu’à ce moment. L’autre répondit -«qu’il craignait de mourir comme Florio da Corte, que Vannina avait fait -assassiner par un de ses esclaves, pour arrêter le cours de ses -indiscrétions.» L’imprudent ne survécut pas à son audacieuse confidence. -Sans daigner répondre, Sampiero le poignarda de sa propre main. - -Arrivé à Marseille, renseigné comme nous l’avons dit par Tomaso Lencio, -Sampiero partit pour Aix où était sa femme. Il arriva de nuit devant la -maison; il y attendit, en se promenant, le lever du soleil. Le premier -valet qui sortit lui apprit que sa femme était encore couchée. Il entra -et la trouva au lit, surprise de son arrivée. - -On a peu de détails sur cette entrevue et sur le drame qui devait -succéder. Filippini, qui dédiait son histoire au fils de Sampiero et de -Vannina ne pouvait aisément s’étendre sur des points aussi délicats. -Sampiero voulut sur-le-champ conduire sa femme à Marseille, mais les -autorités de la ville, probablement averties, s’y opposèrent. Cependant, -Vannina ayant déclaré qu’elle était prête à suivre son mari partout où -il voudrait l’emmener, ils se rendirent à Marseille. - -En arrivant chez lui, Sampiero trouva la maison entièrement dépouillée, -Vannina, comme nous l’avons dit, ayant expédié à Gênes ce qu’elle -possédait de plus précieux. Sampiero en fut exaspéré, car il ne pouvait -plus douter que Vannina n’eût quitté Marseille sans espoir de retour. -Néanmoins, il ne donna pas cours immédiatement à sa colère. L’acte -auquel il se résolut fut mûrement réfléchi et semble-t-il froidement -exécuté. Quand, après plusieurs jours de vie commune, il lui eut -signifié sa résolution de la faire mourir, elle ne s’abandonna pas à des -supplications inutiles et la seule faveur qu’elle sollicita fut de -recevoir la mort de sa propre main. Soumission à la fatalité, -résignation à une volonté qu’elle savait inexorable, ou habileté suprême -d’une coquette qui entrevoit dans cette émouvante flatterie une dernière -chance de salut!... Où les chroniqueurs ont-ils cueilli ce poétique -détail? On racontait à la cour que Sampiero, sensible à sa prière, la -prit dans ses bras, l’embrassa, puis l’étrangla avec une écharpe qu’elle -avait brodée de ses propres mains. - -Suivant l’usage corse, Vannina d’Ornano, n’ayant pas de frère, c’était à -ses cousins que revenait le devoir de venger sa mort. - -Ce fut, il est vrai, de la main des plus proches parents de Vannina que -périt Sampiero, mais il serait bien hasardé d’affirmer que nul autre -motif n’arma leurs bras. Dans cette vendetta, il est hors de doute que -l’intérêt personnel et l’inimitié politique remplissent les principaux -rôles. Mais ces rôles furent préparés par les haines que provoqua le -caractère violent et tyrannique de Sampiero. - -Vannina avait eu dix cousins germains, tous petits-fils d’Alfonso -d’Ornano, l’un des hommes les plus sanguinaires de son temps et qui -finit par être assassiné lui-même par de proches parents. Ses trois fils -firent peu parler d’eux. Toute la sève batailleuse et féroce du -grand-père passa aux petits-fils. Vannina en eut-elle sa part? -N’avons-nous pas vu un compagnon de Sampiero lui déclarer qu’elle avait -fait tuer par son esclave un corse dont elle redoutait les -indiscrétions. Vannina fut la fille unique de Francesco. Bernardino, -second fils d’Alfonso, eut six fils, leur destinée est un tableau de -l’époque, du pays, de la race. - -Les deux aînés s’entretuèrent, et voici dans quelles conditions: «Ces -jeunes gens braves et _distingués_, dit Ceccaldi, qui fut leur -contemporain, avaient épousé tous les deux des femmes fort belles. Ils -devinrent extrêmement jaloux l’un de l’autre, si bien qu’un jour, ils -mirent les armes à la main et s’entretuèrent. Je veux dire qu’Anton’ -Guglielmo tua Anton’ Paolo et qu’un serviteur d’Anton’ Paolo le tua à -son tour.» - -Bernardino, leur frère, à une époque où le courage et l’adresse étaient -vertus courantes, étonna ses contemporains par un fait d’armes sans -précédent. Pendant la guerre de Corse, il avait pris parti contre les -Génois. Après la prise de San-Firenzo par les Français, il se trouva -rester avec le commandant en chef Jourdan des Ursins, dans la place que -les ennemis ne tardèrent pas à venir assiéger. Pendant trois mois, la -garnison supporta héroïquement le blocus et repoussa les assauts des -Génois; les vivres venant à manquer, on commença à manger «les rats, les -souris et les lézards», mais la famine décimant les soldats, plus encore -que la lutte, Jourdan des Ursins dut se résoudre à capituler. Comme -Andrea d’Oria, qui commandait les troupes génoises, ne voulait pas que -les Corses bénéficiassent de la capitulation, Bernardino, autant pour ne -pas compromettre le succès des négociations que pour ne pas -«s’abandonner à la disposition d’un ennemi victorieux, dit Brantôme, -prit avec ses gens une résolution téméraire. La ville était investie de -tous côtés par des lignes si étroitement fermées que personne n’en -pouvait sortir. Cet officier, peu frappé de l’évidence du danger, après -avoir tué tous ceux qui lui firent résistance, forcé les lignes et fait -un grand carnage, s’échappa enfin des mains des ennemis, et fit voir, -par son exemple, que rien n’est impossible au courage animé par -l’exaspération.» - -Cet homme qui avait affronté tous les périls, qui avait presque dompté -la mort, périt victime d’une basse trahison. Bernardino était cantonné -avec sa compagnie à Mocale, village distant de Calvi d’environ trois -milles. Un officier génois, Léonardo Giustiniano se concerta avec le -maître de la maison où Bernardino était logé, et fit partir pendant la -nuit son lieutenant avec une partie de la compagnie. Celui-ci assaillit -Bernardino à l’improviste, tua sept des Corses qui se trouvaient avec -lui, et le laissa lui-même si grièvement blessé qu’il mourut au bout de -quelques jours. - -Quant aux romanesques aventures du quatrième fils de Bernardino, appelé -Pier’ Giovanni, il faudrait un volume pour les raconter. Banni de Corse -par la justice française, pour avoir enlevé la fille d’un gentilhomme -corse, il tomba, pour comble de malheur, entre les mains des Turcs qui -l’emmenèrent en esclavage. Sampiero le rencontra en Alger et le ramena -en Corse. Les hasards d’une rencontre le firent tomber aux mains du -capitaine génois Francesco Giustiniano. Celui-ci, redoutant que Sampiero -ne fût dans les environs et ne voulant pas s’exposer à se faire arracher -une capture aussi honorable, le fit décapiter et envoya sa tête à Bastia -pour y être exposée au bout d’une pique. - -Telle est la version de Giustiniano même. Suivant Filippini, l’insolence -de Pier’ Giovanni aurait précipité sa perte. Les Génois étaient -accompagnés d’un détachement de cavalerie sarde. Dès qu’il se vit -prisonnier, Pier’ Giovanni se tourna vers les gardes et leur dit: -«Messieurs et honorables chevaliers, je vous prie de bien vouloir -m’arracher la vie de vos propres mains pour ne pas me laisser tomber -vivant entre les mains de mes ennemis.» Irrité de ce langage, Francesco -Giustiniano descendit de cheval et poignarda de sa propre main Pier’ -Giovanni. Dans la compagnie du capitaine Sorfaglio, qui était de la -suite de Giustiniano se trouvait un soldat du nom de Luca Bonaparte. -Nous aurons l’occasion de retrouver ce personnage. - -Restait un frère: Orlando. Quoique d’esprit moins remuant, il eut la -malechance d’être soupçonné également par Sampiero et par les Génois. -Par crainte du premier, il se retira à Ajaccio où les seconds -l’emprisonnèrent et lui appliquèrent la torture. «Outre la peine de la -corde, dit Filippini, il subit encore le feu aux pieds et aux mains à -deux reprises, et comme il ne fit aucun aveu on le laissa en prison -pendant trois ans.» - -Nous n’avons pas encore parlé des enfants de Paolo, le troisième fils -d’Alfonso, sous les verrous, tout à l’heure à l’œuvre. Pour l’instant, -revenons à Sampiero. - - * * * * * - -Le 12 juin 1564, celui-ci débarqua avec vingt-cinq Corses et vingt-cinq -Français. Quelques jours après il était à la tête d’une petite armée -avec laquelle il soutint l’effort des troupes de la république, -commandées par ses meilleurs généraux pendant trente mois. - -Cette lutte dépassa en horreur toutes les précédentes. Les ennemis ne -connaissaient plus de ménagements. Sampiero jetait les prisonniers en -pâture à ses chiens; les Génois torturaient les Corses tombés entre -leurs mains avant de les pendre; les femmes, elles-mêmes, se livraient -sur les prisonniers à de monstrueuses cruautés. L’exaspération était à -son comble. Les d’Oria brûlaient des villages entiers, malgré les -efforts des Corses à leur service pour les en empêcher. Pour les -insulaires, pas de neutralité possible; les habitants de Pozzo di Borgo, -sommés de se rendre par un capitaine génois, répondirent par la bouche -d’un de leurs chefs: «Dans un cas comme dans l’autre, nous serons -brûlés, que ce soit par les gens de Sampiero ou par vous. Puisque notre -sort est inévitable, nous préférons mourir de votre main que de celle de -nos compatriotes. - -Ils voyaient juste. Les Génois soupçonnant leur fidélité, mirent le feu -à leurs maisons et comme ils s’enfuyaient vers le camp de Sampiero, -celui-ci, les accusant d’espionnage, les fit dévorer par ses chiens. - -A Vescovato, Sampiero jeta dans le feu les prisonniers génois, et -poignarda de sa propre main les capitaines corses qu’il prit dans leurs -rangs. Nous avons vu, à propos de la mort de Pier’ Giovanni d’Ornano, -que les officiers Génois ne dédaignaient pas d’employer cette méthode à -l’occasion. - -Nous avons déjà dit que les instincts violents et la nature autoritaire -de Sampiero furent cause de sa perte. Déjà plusieurs de ses compagnons, -las de son despotisme, l’avaient abandonné. Au mois de novembre 1566, -Sampiero, qui résidait alors à Vico, eut avec un de ses plus précieux -lieutenants, Ercole d’Istria, une discussion qui s’échauffa. Celui-ci -qui s’attendait à être mieux traité par Sampiero, lui garda rancune et -résolut de le quitter. - -Sampiero qui avait pénétré son dessein, le surveillait de près. Un jour, -Ercole partit, mais Sampiero le rejoignit et le ramena à Vico «parce -qu’il savait combien il avait à perdre au départ d’un pareil homme». -Lorsqu’ils furent arrivés, Ercole demanda à Sampiero ce qu’il voulait -faire de lui. Sampiero lui répondit qu’il voulait l’envoyer à la Cour de -France pour servir ses intérêts et son honneur. Ercole ayant répliqué -qu’il devait au moins le laisser aller dans sa maison pour y prendre des -habits, Sampiero refusa, disant qu’il n’avait qu’à écrire qu’on les lui -envoyât. Il écrivit donc chez lui pour les demander, mais, dans cette -lettre, il glissa un pli à l’adresse de Raffaello Giustiniano qui -commandait pour les Génois à Ajaccio. Il l’informait de tout de qui -était arrivé et lui indiquait le jour où l’ambassade de Sampiero -s’embarquerait dans le golfe de Sagone. Il pressait Raffaello d’envoyer -par mer une troupe armée pour le faire lui-même prisonnier. - -Raffaello, après avoir reçu la lettre d’Ercole, ne perdit point de -temps; il envoya aussitôt plusieurs frégates du côté du port de Sagone. -Ercole ne pouvait croire fermement que Sampiero eût dit la vérité en -déclarant qu’il voulait l’envoyer en France. Cependant, on lui avait -rapporté certain propos tenu par Sampiero qui ne laissait pas de doute -sur sa destinée, s’il ne se rendait pas à ses désirs. Le chef ne parlait -de rien moins que de le poignarder de sa propre main. - -L’ambassade de Sampiero se composait de ses plus brillants compagnons: -Léonardo da Casanova, plus tard maréchal de camp au service de la -France, d’Anton’ Panovano de Pozzo di Brando, de Domenico Cataccinolo, -riche bourgeois de Bonifacio, de Paris de San-Firenzo et d’Anton’ -Francesco Cirnucolo, dit le Piovanello (petit curé) de Calvi. Avec eux, -partait Ercole d’Istria qu’il recommandait chaudement au roi, espérant -que, s’il revenait satisfait, il oublierait son ressentiment et serait, -dans la suite, un appui sûr et fidèle. Il voulait surtout le mettre dans -l’impossibilité de se rendre à Ajaccio parce qu’il redoutait de le voir -passer à l’ennemi. - -Sampiero se rendit donc à Sagone avec ses partisans; il fit d’abord -embarquer ses ambassadeurs puis les trois hommes auxquels il avait en -quelque sorte confié la surveillance d’Ercole. Il dit ensuite à celui-ci -de joindre ses compagnons et ajouta que s’il refusait, il aurait lieu de -s’en repentir. Ercole déplorant le côté délicat de sa situation si -l’attaque qu’il avait provoquée se produisait, se décida à obéir. - -Mais, à peine le bateau s’éloignait-il de Sagone que les soldats génois -envoyés par Raffaello arrivaient par mer. Ceux-ci aperçurent le vaisseau -des Corses encore peu éloigné du rivage, et comme le temps était fort -mauvais, ils comprirent qu’il serait obligé de rebrousser chemin et -s’arrêtèrent pour l’attendre. En effet, la tempête menaçant, ils le -virent bientôt changer de direction et revenir vers la côte. Ils se -cachèrent alors avec leur vaisseau, et, lorsque les Corses furent auprès -d’eux, ils les assaillirent à l’improviste. - -Ceux-ci, qui n’avaient à attendre aucun secours, se jetèrent à la nage -pour gagner la côte. Les deux ambassadeurs, Léonardo et Antonpadovano -seuls s’échappèrent; Cattaciuolo se noya. Ercole, Paris et le Piovanello -furent pris et conduits à Ajaccio. Le commissaire général Fornari, -récemment arrivé, reçut Ercole avec affabilité et fit jeter les deux -autres en prison. - -Sur-le-champ, on instruisit leur procès. Ercole d’Istria, courtoisement -invité à dire ce qu’il savait, donna libre cours à son ressentiment et -fit une déposition copieuse. Aux deux autres, on appliqua la torture. - -Torture cruelle s’il en fut et qui me dura pas moins de huit jours. A la -quatrième séance, le malheureux Piovanello était fou. Sans répondre aux -questions qu’on lui adressait au cours des pires supplices, il chantait -le _Gloria in excelsis_ et le _Miserere_. - -Le cinquième jour, il dit au chancelier, chargé d’écrire sa déposition: -«Toutes mes chairs seront brûlées, mais tout cela retombera sur ta -tête.» - -On lui étendit les pieds sur des charbons ardents; il se tourna alors -vers le commissaire: «Seigneur Autome, dit-il, vous êtes le bienvenu et -je suis votre serviteur.» Puis il perdit connaissance: «Il s’endormit, -raconte le procès-verbal et quoiqu’on lui appliqua, pendant environ une -heure, la question du feu, il ne répondit pas, persévérant dans un -profond sommeil.» - -Un matin, le geôlier le trouva mort dans sa prison. Depuis plusieurs -jours, déclara cet homme, jour et nuit, il criait et chantait _à la -façon des Corses quand ils se lamentent_. Il appelait le diable à haute -voix et disait qu’il voulait se laisser mourir de faim et de froid. Il -se couchait tout nu sur des boulets de canon qui étaient dans sa prison. -(Ceci se passait dans la première semaine de janvier 1567). - -S’il faut en croire Filippini, ces boulets auraient fourni au Piovanello -le moyen d’échapper au bourreau. Ayant mis l’un de ces boulets dans une -embrasure assez élevée au-dessus du sol, et plaçant l’autre à terre, -juste au-dessous du premier, il s’étendit sur le pavé, appuya sa tête -sur le boulet d’en bas comme s’il voulait dormir, puis, faisant tomber -l’autre en se servant des cordons de ses chausses, il s’écrasa la tête. - -Le 11 janvier 1567, le commissaire rendit le jugement suivant, dont -l’horreur macabre dépasse l’imagination. Cette sentence fut prononcée, -ironie navrante, _après invocation du nom de Notre Seigneur -Jésus-Christ_, suivant la formule consacrée. - -«1º Le cadavre de Gio Francesco Cernucolo, appelé le Piovanello de -Calvi, sera extrait de la prison, attaché sur un mulet et transporté au -lieu affecté aux exécutions pour y être suspendu à la potence par un -pied, la tête tournée vers la terre. - -«2º Paris de San-Firenzo est condamné à la mort naturelle. Le susdit -Paris ne pouvant marcher, ses pieds ayant été brûlés, sera extrait de sa -prison et conduit à un prêtre pour qu’il lui confesse ses péchés. Puis, -il sera placé à cheval sur un mulet qui marchera côte à côte avec -l’autre. Il sera conduit ainsi au-delà de la porte de cette ville, à -l’endroit où est une batterie d’artillerie et là, il sera pendu par un -pied, la tête en bas et, ainsi, sera arquebusé par les soldats. Ensuite, -son cadavre sera transporté sur le mulet au lieu de justice pour y être -attaché par un pied à la potence, la tête tournée vers la terre.» - - * * * * * - -De la mort de ces deux hommes, Sampiero conçut une vive douleur. Les -représailles ne se firent pas attendre. Le lendemain ou le surlendemain, -un officier génois, Ettore Ravaschiere, tomba entre les mains des -Corses. Ceux-ci le lièrent et lâchèrent sur lui quelques chiens des plus -féroces qui commencèrent à le déchirer. Alors, le Génois se tournant -vers Antonio de San-Firenzo qui commandait, lui dit qu’un soldat et un -homme d’honneur ne devait pas souffrir sous ses yeux une pareille -monstruosité. Sensible à ces reproches, Antonio fit éloigner les chiens -et dit à Ettore qu’il n’avait pas à s’étonner d’être traité ainsi quand -les Génois déployaient contre les Corses tant de rigueurs et de cruautés -en recourant au meurtre, aux galères, à l’incendie et à d’autres -traitements barbares; il lui reprocha la mort de Paris de San-Firenzo -sur qui les génois avaient déchargé leurs arquebuses comme sur une -cible; enfin, après tous ces reproches et beaucoup d’autres encore, il -le tua d’un coup d’arquebuse. Lorsque le commissaire d’Ajaccio apprit -cet événement, il infligea à un Corse, détenu dans la prison, le -supplice qu’avait subi Paris de San-Firenzo. - -La crainte qu’éprouvait Ercole d’Istria de tomber aux mains de Sampiero -le fit hâter sa vengeance. Il y employa un religieux Corse, Fra Ambrogio -da Bastelica et un autre individu du même village qui servait d’écuyer à -Sampiero et qui en était très particulièrement aimé; on l’appelait la -capitaine Vittolo. Raffaello Giustiniano était en relations quotidiennes -avec ces différents personnages. Fra Ambrogio, à cause de son habit -religieux, pouvait aller aisément à Ajaccio, sans que l’on s’étonnât de -ses démarches. Vittolo lui-même, dit-on, s’y rendit parfois secrètement. - -L’affaire, d’ailleurs, ne traîna pas. Le 13 janvier, Sampiero, qui -résidait toujours à Vico, fut avisé que les habitants de la seigneurie -della Rocca se disposaient à se révolter contre lui. «Quelques -personnes, dignes de foi, écrit Filippini, prétendent que cet avis avait -été envoyé à Sampiero par Fra Ambrogio, Ercole, Raffaello et Vittolo, -qui avaient résolu de le faire périr, ce qui ne tarda pas à arriver, en -effet.» - -Pour se rendre dans la seigneurie della Rocca, Sampiero devait rejoindre -la route d’Ajaccio à Sartène, au village de Cauro. Comme il se -détournait légèrement de cet itinéraire, Vittolo, qui campait dans cet -endroit avec une vingtaine d’hommes, fit en sorte que Sampiero le crût -en danger et se portât à son secours. Les Génois avaient groupé non loin -de là, dans la plaine de Campoloro, toute leur cavalerie et une -infanterie «aussi nombreuse que possible». Raffaello Giustiniano -commandait la cavalerie; avec lui se trouvaient Ercole d’Istria et les -cousins de Vannina, Michel’ Angelo, Gio-Antonio et Gio-Francesco -d’Ornano, fils de Paolo (troisième fils d’Alfonso). - -Michel’ Angelo était le lieutenant de Giustiniano: il partit en avant -avec ses frères, quelques cavaliers et une compagnie de fantassins. Les -deux troupes ennemies engagées dans un défilé se rencontrèrent plus tôt -qu’elles ne s’y attendaient. Sampiero, constatant l’inégalité de la -lutte, ordonna à son fils de s’enfuir et à sa troupe de battre en -retraite. Suivant son habitude, il restait à l’arrière-garde et -protégeait la retraite. - -Giovan’ Antonio d’Ornano le joignit le premier. Sampiero fondit sur lui -et lui tira à bout portant un coup d’arquebuse qui ne le blessa que -légèrement à la gorge. Sampiero prit une autre arquebuse et voulut en -finir avec Giovan’ Antonio, mais le coup ne partit pas. On raconta que -Vittolo avait mélangé de la terre à la poudre qui chargeait les armes de -Sampiero. Giovan’ Antonio se rapprocha alors de son ennemi et tenta de -le saisir par le milieu du corps; mais celui-ci se servant alors de son -arquebuse comme d’une massue, en porta un coup si vigoureux sur la tête -de Giovan’ Antonio que ce dernier en fut étourdi et faillit tomber de -cheval. Néanmoins, il eut encore la force d’enlacer son adversaire; tous -deux luttaient, faisant des efforts pour se désarçonner, quand Michel’ -Angelo d’Ornano accourut au secours de son frère. Il porta, dit-on, à -Sampiero, un coup d’épée qui le blessa au front. Sampiero, aveuglé par -le sang, fut jeté à bas de son cheval par les frères Ornano et criblé de -coups d’épée. Selon une autre version, il aurait été frappé par derrière -d’un coup d’arquebuse qui l’aurait traversé de part en part. - -Cette version était fort contestée par Michel’ Angelo et ses frères qui -entendaient partager entre eux trois, à l’exclusion de tout autre, la -somme promise à qui ferait périr Sampiero--«parce que, disaient-ils, eux -trois seulement, sans reculer devant la grandeur du péril, avaient mis -fin à la guerre de Corse en tuant l’irréconciliable ennemi de la -république, car, c’étaient eux trois, et nul autre, qui l’avaient -frappé.» - -«Mais les soldats génois alléguaient que pendant que les cavaliers -étaient aux prises, c’étaient eux-mêmes qui, en tirant des coups -d’arquebuse d’un endroit fort avantageux, avaient frappé Sampiero dans -le flanc et l’avaient tué.» On fit une enquête. Le collet et la -chemisette de drap portés par Sampiero étaient percés de tant de trous -que des experts ne purent se prononcer. - -Michel’ Angelo trancha la tête de Sampiero et la rapporta en triomphe à -Ajaccio (17 janvier 1567). On ne saurait croire aux transports des -Génois à la nouvelle de sa mort, si nous n’en trouvions la preuve -authentique dans la correspondance des officiers: «Dieu soit loué! -commence le commissaire général Fornari, dans sa lettre au Sénat. Ce -matin, j’ai fait mettre la tête du rebelle Sampiero sur une pique à la -porte de la ville et une jambe sur le bastion; je n’ai pu réunir le -reste du corps, parce que les cavaliers et les soldats ont voulu en -avoir chacun un morceau pour piquer à leurs lances en guise de -trophées.» - - - - -LE CAPORAL BONAPARTE - - -Par suite de quelles circonstances le capitaine Giovan-Antonio d’Ornano -en vint-il à souffleter sur la voie publique Luca Bonaparte, caporal -dans l’armée génoise? Les dépositions faites par les témoins, lors du -procès qui en résulta, offrent de trop sensibles différences pour qu’il -se puisse rien affirmer. D’après le capitaine, Luca aurait appliqué -l’épithète de traîtres à la collectivité des Corses et, en riposte, -Ornano avait détaché sur la face du caporal un soufflet retentissant. - -Giovan-Antonio était un homme de mœurs violentes, et, depuis la mort du -terrible chef corse Sampiero, que lui et ses frères avaient tué de leurs -propres mains, l’orgueil et la jactance des Ornano ne connaissaient plus -de limite; car ils estimaient que l’importance du service rendu par eux -à la république devait leur assurer à jamais l’impunité. - -Au reçu du soufflet, Luca, bondissant, avait porté la main à son épée, -mais avant qu’il eût pu s’en servir, trois compagnons de -Giovan-Antonio--tous Ornano--dégaînaient, et l’un d’eux, qui jadis avait -eu les pieds brûlés, en subissant la torture, brandissait sur la tête du -caporal le bâton dont il se servait ordinairement pour s’appuyer, geste -que l’instruction lui reprocha. - -L’affaire prenait un caractère de haute gravité; car déjà Corses et -Génois se rangeaient qui d’un côté, qui de l’autre; et Ajaccio était une -ville où les rixes dégénéraient le plus souvent en batailles. La -présence d’esprit d’un officier supérieur de l’armée génoise, Fabrizio -Spinola, arrêta le sang prêt à couler; il fit emmener sur-le-champ Luca -Bonaparte et ajourna l’arrestation de Giovan-Antonio, qui se trouva fort -surpris lorsqu’il fut invité, le lendemain, à se rendre auprès du -commissaire. Celui-ci, après l’avoir retenu quelque temps, l’autorisa, -moyennant une caution assez forte, à garder les arrêts dans sa maison. -Ce dont les Ornano se trouvèrent fort irrités; et, sur un ton gouailleur -et impertinent, ils demandèrent la mise en liberté de leur frère: «Parce -que nous avons tué Sampiero de Bastelica, chef des rebelles, dirent-ils, -voilà que nous sommes les assassins de Luca Bonaparte, soldat de la -garnison d’Ajaccio. Giovan-Antonio a souffleté un soldat. Eh bien! -d’après les statuts criminels de Corse, ce fait est passible d’une -amende de dix à cent livres. Il paiera son amende, mais, pour Dieu, -qu’on le laisse tranquille!...» Les petits ont toujours tort; les -supérieurs de Luca l’engagèrent à faire la paix avec les Ornano, et -comme, jugeant tout arrangement dans ce sens indigne d’un soldat, il ne -s’y décidait pas, on l’expédia sur Calvi avec quelque avancement (1572). - - * * * * * - -Plusieurs années avaient passé, et l’aventure du caporal Bonaparte était -oubliée, quand, un matin, les domestiques de Giovan-Antonio trouvèrent -sur le seuil de la maison leur maître expirant, la main gauche collée à -une blessure qui lui déchirait le flanc, la main droite traversée d’un -poignard brisé. On remarqua en outre sur la porte une traînée de sang -partant à hauteur d’homme d’une tache d’un rouge plus noir, figurant un -astérisque ou l’empreinte de cinq doigts écartés. En regardant de plus -près, on retrouva la pointe du poignard enfoncée dans le bois de la -porte à l’endroit figurant la paume de la main. Alors on comprit que le -capitaine avait été littéralement cloué à sa propre demeure. - -Il expira sans avoir prononcé une parole. Le commissaire d’Ajaccio -ouvrit une enquête; mais la ville était peuplée de trop de gens ayant à -se plaindre de Giovan-Antonio pour qu’on pût donner préférence à l’un -d’eux. Un réfugié français de Toulon, marié à une bohémienne se livrant -à divers métiers inavouables, fut cependant arrêté, mais peu de temps, -car il établit par témoins qu’il était resté jusqu’à l’aube à une veille -mortuaire. Il ajouta, qu’assez avant dans la nuit, Giovan-Antonio était -venu quérir chez lui des simples pour se soulager d’un mal de dents. - -L’enquête, poussée sans aucun zèle, n’aboutit pas. Les Ornano -soupçonnèrent du meurtre une famille de Bastelica avec laquelle ils -restèrent en inimitié pendant vingt ans. Cependant, certains se -remémorèrent le soufflet donné par Giovan-Antonio au caporal Bonaparte, -et de nouvelles rumeurs circulèrent relativement à la mort de celui-là. - -Luca, venu secrètement à Ajaccio, après s’être informé des habitudes de -Giovan-Antonio, apprit que le capitaine avait accoutumé, certaines -nuits, de passer quelques heures dans l’hospitalière maison. Cette fois -justement, Luca dut attendre son ennemi jusqu’à l’aube; d’aucuns dirent -qu’il était caché lui-même chez la bohémienne, et que, lorsqu’il -entendit Ornano se préparer à partir, il courut d’une haleine se blottir -sous le porche où il avait médité d’accomplir sa vengeance. - -Le duel--s’il y eut duel--ne dura pas longtemps; selon les uns, -Giovan-Antonio, se sentant blessé, s’efforça de se rapprocher du -portail, et, à sa surprise, vit que Luca lui laissant le champ libre, -prenait le côté opposé; un coup d’épée dans le flanc le précipita contre -la porte les bras étendus, désarmé. - -Ce fut alors que, de son poignard, Luca aurait fixé sur le bois la main -qui l’avait souffleté. Suivant une autre version, Bonaparte, après avoir -blessé mortellement Giovan-Antonio, l’aurait soulevé par les bras et -aurait exécuté froidement ses terribles représailles. Mais, de tout -ceci, on ne saurait rien affirmer; si une partie de cette chronique -légendaire repose ponctuellement sur des documents, l’autre ne peut -appuyer son authenticité que sur un récit sorti plus tard de la bouche -de Luca Bonaparte, car le mystère le plus profond régna toujours sur cet -événement[8]. - - [8] Extrait du _Nid de l’Aigle, Napoléon, sa Patrie, son Foyer, sa - Race_, par Colonna de Cesari Rocca. - -Giovan-Antonio fut le trisaïeul de Louis d’Ornano, qui épousa Isabelle -Bonaparte. De cette union naquit Philippe-Antoine d’Ornano, maréchal de -France, mort gouverneur des Invalides en 1864. - - - - -NASONE - - -Jeune encore, Nasone (grand-nez) à qui les dimensions exagérées de son -nez avaient valu ce surnom, vint s’établir à San-Martino di Lota, non -loin de Bastia. Soit que sa taille gigantesque (il atteignait presque -deux mètres) et son énorme corpulence humiliassent ses voisins, soit que -la vue de son nez leur fût intolérable, Nasone, dont la bonté et la -sottise s’ébattaient en paix dans un crâne vide et démesuré, se vit -bientôt l’objet d’une animosité sourde de la part des habitants de -San-Martino. - -L’un d’eux, la lui manifesta de la façon la plus méprisante pour qui -connaît les mœurs corses. Il afficha la prétention de passer de force -dans une vigne appartenant à Nasone. Celui-ci s’y opposa. D’où procès. - -Dans toutes les juridictions successivement épuisées: citation au -possessoire, assignation devant le tribunal de 1re instance au -pétitoire, appel à la cour, recours en cassation, Nasone obtint gain de -cause; on s’imagina l’affaire réglée, et l’état des frais et dépens fut -présenté au vaincu. Celui-ci répondit à la sentence qui le condamnait en -déclarant la vendetta à l’adversaire favorisé des hasards d’une justice -légale. - -Implicitement, venait d’être prononcé le fameux «Garde-toi» corse: _Se -il sole ti vede, il mio piombo ti tocca_[9]. - - [9] Si le soleil te voit, mon plomb te touche. - -Alors, Nasone se retrancha dans sa demeure; il en barricada les fenêtres -pour y établir des «archere». - -La première fois qu’après avoir laissé s’écouler un long intervalle, il -risqua de s’aventurer hors de sa retraite, son ennemi armé d’une -serpette sauta sur lui; il s’ensuivit une lutte terrible dans laquelle -Nasone fut terrassé, sa force ayant succombé sous l’adresse rusée de son -adversaire; mais au moment où celui-ci s’apprêtait à lui écraser la tête -d’un tronc d’arbre, des paysans accourus interrompirent la besogne du -meurtrier qui gagna le maquis. - -De cet instant la vie de Nasone fut une suite de supplices, car la haine -qui le poursuivait avait résolu maintenant, avant le coup de la _mala -morte_, la mutilation de ce corps de géant. - -Et cela dura trois ans, trois ans au cours desquels Nasone fut la cible -de cette volonté homicide qui osa, à quelques kilomètres de Bastia, et -sous les yeux de la gendarmerie, commandée à cette époque par le colonel -de Guénée, quatre attaques consécutives--véritables assauts livrés à une -redoute corporelle pour la démantibuler pièce à pièce--et inouïes -d’audace. - -Successivement, Nasone eut la gorge perforée, le crâne fendu, la main -fracassée; et quand il parut au bandit que l’état de sa victime était -bien selon le souhait de son diabolique désir, il songea à abattre -définitivement ce débris humain. - -A cette fin, il poussa la hardiesse jusqu’à attendre Nasone au coin d’un -bois un jour où celui-ci se rendait au marché, et, près de l’usine même -de Toga, il lui tira un coup de fusil presque à bout portant: la balle -entra par l’œil et alla sortir par l’oreille; Nasone tomba inanimé; -longtemps, il demeura sans mouvements et l’on put croire que la vie -allait abandonner ce grand corps abîmé; il n’en fut rien. - -Cependant, il comprit qu’il ne pouvait séjourner plus longtemps à -San-Martino di Lota, et il s’en fut chercher un asile dans un des -quartiers les plus populeux de Bastia. On y vit alors errer, vivant -symbole de l’implacable vendetta, en des allures apeurées d’animal -traqué, cette chose innommable qu’est un homme auquel il ne reste plus -d’intacts qu’une jambe, une main, un œil et une oreille. - -D’ailleurs, là encore, il ne pouvait vivre en repos; sa profession de -cultivateur ne lui faisait-elle pas une nécessité de visiter de temps à -autre sa petite exploitation rurale? Il avait imaginé, afin d’éviter une -terre trop perfide, de se fier à la mer pour ce court trajet. Et, de -loin en loin, on le voyait avec tout un arsenal d’armes, de munitions, -partir à l’arrière d’un canot qui longeait à une distance prudente une -côte scrutée d’un regard inquiet. Puis quand étaient passés les -pittoresques villages de Casavecchie, d’Astima, de Guaïtella, de -Sainte-Lucie, quand on était parvenu à la hauteur de San-Martino di -Lota, l’esquif était dirigé vers une petite crique où Nasone débarquait. -Après avoir fait éclairer le sentier par deux de ses parents, il se -dirigeait en toute hâte vers sa propriété. - -... Une nuit, sur l’ordre d’un colonel, quatre gendarmes quittèrent leur -caserne, et, en secret, furent introduits dans la maison de campagne de -Nasone. Le surlendemain, le pourchassé lui-même voyageait en grand -apparat, et venait s’y installer ostensiblement. Il avait espéré que sa -présence allait attirer le bandit auquel cinq fusils qui portaient loin -le plomb étaient prêts à faire accueil. - -Celui-ci flaira-t-il le piège? toujours est-il qu’il ne vint pas; mais -cependant que la petite garnison faisait honneur au vin, à la viande -salée et au «bruccio», prévenu que la campagne était libre, il mettait -le feu à la grange de Nasone et ravageait ses récoltes. - -Dans cette nouvelle défaite, en sa nature superstitieuse de Corse, -Nasone vit peut-être le signe de la fatalité; ce qu’il y a de certain, -c’est qu’il se reconnut vaincu, et demanda à capituler. Son bourreau -daigna accepter d’entrer en pourparlers et fixa à telles conditions la -paix dont pourrait jouir Nasone: qu’il eut à _accorder le passage -interdit_, à payer les frais du procès, et, en outre, à lui verser 1.200 -francs, afin de lui donner les moyens de gagner l’Amérique. - -Nasone ayant consenti, put regagner sa demeure et voir la fin de cette -persécution démoniaque dont il avait été le misérable objet. - -Jusqu’à sa mort pourtant, cette atroce vendetta devait avoir une -effroyable répercussion. Non seulement elle avait modelé à coups de -fusil un être au physique d’épouvante, mais encore dans la moelle de cet -être, elle avait infiltré le poison subtil et torturant de la peur. - -Un pas qui semblait s’acharner un peu après le sien, Nasone, le sentait -à ses talons; un froissement insolite de feuillages, et sa colossale -stature était secouée d’un tremblement nerveux. - -Et rien que je sache de plus pitoyable que la pensée de cette force -démembrée, tourmentée par cette peur d’enfant. - - - - -GALLOCCHIO - - -Le voyageur qui se rend à Ampriani, chef-lieu d’une petite commune de -l’arrondissement de Corte, aperçoit sur une colline qui domine la rive -gauche de Corsigliese, affluent du Tavignano, au milieu d’un épais -massif de châtaigniers, une maison isolée qui précède le village. - -Elle était habitée en 18.. par Antonmarchi (Louis), propriétaire aisé, -laborieux, mais avare et détesté de tous ses voisins. Il avait plusieurs -enfants mâles et trois filles. L’aîné, qui devait perpétuer la famille, -d’après l’antique usage du pays, s’appelait Joseph, mais on l’avait -surnommé Gallocchio (petit coq), parce qu’il était très petit de taille -et très éveillé. Dès son enfance, il avait eu à subir la tyrannie et les -mauvais instincts de son père: car ce vieillard n’était entouré que -d’ennemis, et il savait bien que le jour où les infirmités -l’atteindraient, ceux-ci, et ils étaient nombreux, ne manqueraient pas -de se venger de toutes les méchancetés qu’il leur avait fait endurer. -Pour s’en défendre, il cherchait à inculquer ses sentiments de haine et -de vengeance dans l’esprit de son fils. - -Un jour que ce dernier rentrait pleurant et couvert de sang au domicile -paternel, Antonmarchi lui demanda pourquoi il avait été battu et quels -étaient ses agresseurs. L’enfant, pour se justifier, allégua que deux de -ses camarades plus âgés que lui, s’étaient réunis contre lui et qu’il -avait succombé dans la lutte. A ces mots, son père le maltraita si -brutalement que l’enfant en fit une maladie; il lui répétait sans cesse: -_Dans notre famille, un homme doit en terrasser quatre._ - -Il est facile de prévoir quels devaient être les résultats d’une telle -éducation. Cependant, Gallocchio grandissait et intéressait ceux qui le -connaissaient, soit par les mauvais traitements que son père lui faisait -subir, soit par son intelligence précoce. - -Le curé d’Ampriani l’attira chez lui; il lui apprit à lire, à écrire, à -compter, et même quelque peu de latin. Mais son père n’approuvait par ce -genre d’éducation, et il aimait mieux le voir courir dans les maquis et -s’exercer au maniement des armes à feu. - -Lorsqu’il eut atteint sa dix-huitième année, son père voulut le marier, -soit pour éviter qu’il embrassât la carrière ecclésiastique, soit pour -qu’il se conformât aux usages du pays qui exigent que les jeunes gens se -marient fort jeunes. - -Gallocchio dut subir la volonté paternelle et se marier: ceci le -contraria vivement, et le porta à s’adonner au travail avec une énergie -qui n’est pas habituelle aux Corses. Il apporta dans la culture d’un -petit enclos qui faisait partie du hameau de Casevecchie toute la -passion de son âge et toute la volonté que met une âme fortement trempée -dans l’accomplissement d’un devoir qu’elle s’est imposée. Il paraissait -heureux de ce genre de vie, et son père, qui profitait de son travail, -semblait avoir oublié ses idées de mariage, lorsque des voisins riches, -émerveillés de sa conduite, de son amour pour le travail et de sa bonne -mine, conçurent l’idée de l’avoir pour gendre. - -Gallocchio ne comprit rien aux politesses dont il était l’objet de la -part de ses voisins; malgré les provocations de Rosola, il ne paraissait -point faire attention aux beaux yeux de sa fille Louise, qui était -cependant une superbe enfant de quinze ans; soit qu’il n’éprouvât aucun -penchant pour elle, soit qu’il crût que c’était porter trop haut ses -prétentions. Mais comme cette femme était ambitieuse et volontaire, elle -l’attira chez elle, elle lui fit part de ses projets et le présenta à -Louise comme son futur époux. A cet âge, et dans les conditions où ils -se trouvaient l’un et l’autre, ces jeunes enfants s’aimèrent, ce qui fit -le bonheur des deux familles. - -Antonmarchi, le père, trouvait dans cette union deux avantages qu’il -n’avait jamais osé espérer; d’abord, il s’alliait à une famille -nombreuse et puissante, ce qui lui donnait toute sécurité pour sa -personne; en second lieu, il était fier de voir que son fils épousait -une riche héritière. Gallocchio n’envisageait pas les choses de la même -manière; il craignait de prendre un engagement, qui pour tout autre que -lui, habitué à peser les actions avec un bon sens au-dessus de son âge, -eût réalisé à la fois le bonheur de son cœur et les rêves de son -ambition. Il fit souvent part de ses inquiétudes au père et à la mère de -Louise; tous deux repoussèrent bien loin cette réserve et n’eurent point -de peine à lui faire partager leurs espérances. Si bien qu’il fut décidé -que l’_abbraccio_ aurait lieu immédiatement. «_N’oubliez pas_, dit -Gallocchio à Rosola et à son mari, _qu’à partir de ce jour vous avez -engagé votre âme au diable_.» - -Ces paroles sont textuelles, et elles ont un sens très significatif pour -quiconque connaît les mœurs corses. - -L’_abbraccio_ ou l’_amicitia_ précède toujours le mariage; lorsque les -deux familles sont d’accord pour faire une demande de mariage, celle du -futur se rend au domicile de la future. La jeune fille se place au -milieu de tous ses parents, le jeune homme en fait de même, et c’est en -leur présence que les vieillards règlent les conventions de la dot et de -tout ce qui a trait aux questions d’intérêt. Lorsque tout le monde est -d’accord, le père du jeune homme se lève et demande à la jeune fille si -elle veut sérieusement et librement prendre son fils pour mari et -accomplir les devoirs que le titre d’épouse lui imposera. Si elle répond -affirmativement, elle s’assied. Puis, le père de la fiancée adresse les -mêmes questions au jeune homme. S’il répond de la même manière, il se -met debout, s’avance vers la jeune fille, les parents se lèvent -également, se prennent par la main et forment cercle autour des futurs -époux. - -Quelqu’un de la troupe chante des vers composés pour la circonstance et -l’on fait une ronde en chantant en cadence. Lorsque les chants sont -finis, le fiancé donne solennellement le baiser des fiançailles en -présence de toute la famille, la fiancée le rend à son fiancé; puis on -tire des coups de pistolet, on chante, et tous, parents ou amis, -prennent part au banquet de fiançailles. - -L’abbraccio n’a aucun caractère légal, ceci n’est pas douteux, mais -d’après les mœurs et les coutumes de la Corse, c’est lui seul qui -enchaîne les époux l’un à l’autre. Le consentement donné devant -l’officier de l’état civil, la bénédiction nuptiale elle-même ne fait -que confirmer un engagement contracté au sein de la famille. Ceci est -digne de remarque, surtout chez une nation très attachée à ses principes -religieux, et qui n’a jamais eu à subir les déchirements des luttes de -religion. L’abbraccio est un engagement si complet, si absolu et si -solennel que souvent la jeune fille vit maritalement, dès ce moment, -avec son fiancé. Le plus grand crime que l’un et l’autre puisse -commettre, l’affront le plus sanglant qu’ils puissent faire, l’action la -plus immorale dont ils puissent se rendre coupables serait de manquer à -la parole donnée. L’affront serait si sanglant que la famille toute -entière serait déshonorée, et que celui qui aurait rompu son engagement -serait hué sur la place publique comme celui qui, sur le continent, -aurait forfait à l’honneur. - -La cérémonie civile et religieuse du mariage avait été fixée au 15 août -suivant, d’après l’usage généralement suivi. - -Depuis l’abbraccio, les fiancés avaient continué à se fréquenter -publiquement et leur amour avait grandi avec l’espérance d’un bonheur -prochain. Les deux familles semblaient devoir jouir d’une félicité -mutuelle, lorsque tout à coup Gallocchio apprit que Louise devenait -infidèle et qu’elle allait se marier avec un de ses cousins qui était -beaucoup plus riche que lui. - -Il employa auprès de Rosola et de Louise toute l’éloquence que donne une -âme ardente et pure, lorsqu’elle est sous l’empire d’un amour sincère, -pour leur faire abandonner un projet qui serait la cause de la mort d’un -grand nombre d’hommes. Il leur représenta l’opprobre que leur manquement -à la foi jurée ferait retomber non seulement sur lui-même, mais encore -sur toute sa famille, ajoutant que quant à lui, il ferait peut-être le -sacrifice de son affection pour le bonheur de Louise, si elle -l’exigeait, mais qu’il ne pouvait sacrifier l’honneur de sa famille dont -il allait devenir le dépositaire. - -Louise, sommée devant sa mère de s’expliquer, répondit qu’elle était -liée par l’abbraccio avec son fiancé, qu’elle l’aimait, qu’elle -l’épouserait ou bien qu’elle ne se marierait jamais. Malgré cette -réponse, conforme au mouvement de son cœur et à la parole donnée, Rosola -employa tous les moyens pour obliger sa fille à violer son serment. - -Louise, pour se soustraire à la tyrannie de sa mère résolut, d’accord -avec son fiancé, de fuir la maison paternelle et d’aller demander -protection à l’un de ses oncles, ce qui fut exécuté dès le lendemain. - -Les parents de Louise se mirent aussitôt à sa recherche. Son père -semblait avoir changé de résolution, approuva son choix et lui donna sa -parole que son mariage avec Gallocchio serait célébré aussitôt après -l’accomplissement des formalités légales. Cependant, il demanda, avant -de se retirer, la permission à son fiancé de parler à Louise sans -témoins. - -Le lendemain de cette scène, au matin, Gallocchio s’aperçut que sa -fiancée s’était sauvée pendant la nuit; il se mit à sa poursuite et la -rejoignit au village d’Ampriani. Il la trouva entourée de tous ses -parents et la somma de s’expliquer publiquement, ce qu’elle fit en -disant: _Je vous ai suivi de mon plein gré, je vous ai quitté de même; -j’ai été par vous, traitée et respectée comme une sœur, mais je ne puis -résister plus longtemps aux obsessions de mes parents._ - ---Hier, reprend Gallocchio, je me serais fait tuer pour vous, -aujourd’hui, je vous méprise et je vous rends votre liberté. Je ne me -marierai jamais, parce que je suis votre fiancé, mais j’exige que vous -agissiez de même tant que je vivrai. - -Il fallait à Gallocchio une grande force d’âme pour ne pas laver -immédiatement cette injure dans des flots de sang et braver ouvertement -l’opinion publique. Son père, dont la haine, un instant assoupie, -s’était réveillée plus ardente que jamais, le poussait à entrer en -vendetta. Mais il ne s’y croyait pas obligé parce que l’outrage, d’après -lui, retombait bien plus sur la jeune fille et sur sa famille que sur -lui-même; puis il lui était difficile de passer subitement d’un amour -vrai à une haine sanglante. - -Les choses en étaient là, lorsqu’il apprit que la famille de Louise, -d’accord avec ses cousins, avait déposé au parquet de Bastia une plainte -contre lui, sous prétexte qu’il avait _enlevé Louise de vive force_. -Cette action infâme le trouva moins de sang-froid que la trahison de sa -fiancée. - -Cependant, il pria instamment Rosola de retirer cette dénonciation, -qu’elle savait bien être un mensonge; que sans cela, il serait contraint -d’entrer en vendetta avec sa famille; son mari et elle, jurèrent que -cela était fait et qu’ils n’avaient rien à redouter de leur part. - -Malgré cette assurance formelle, les gendarmes se présentèrent le -lendemain au domicile de Gallocchio pour l’arrêter; mais, prévenu à -temps par des amis dévoués, il avait pris la fuite. Il alla trouver le -curé qui l’avait élevé, et le pria de se rendre auprès de Rosola et -d’employer toute son influence vis-à-vis de cette famille pour la faire -renoncer à des poursuites injustes contre lui. Il employa également le -_Parolante_, homme de paix; mais toutes ses démarches devinrent -inutiles. Sa prudence et sa modération passèrent même aux yeux de ses -ennemis, pour une lâcheté. Après cette dernière tentative, Gallocchio, -poussé par son père, déclara la vendetta à cette famille parjure, en -employant les termes consacrés: «Je me garde, gardez-vous.» - -La famille de Rosola, qui était nombreuse, puissante et à laquelle deux -cousins jeunes et braves, vinrent prêter l’appui de leurs bras, -considéra Gallocchio comme un adversaire peu redoutable; elle pensa en -venir facilement à bout; sa déception devait être prochaine. - -Antonmarchi, qui surveillait le mari de Rosola bien plus activement que -son fils, apprit qu’il était allé voir une de ses parentes -dangereusement malade, et qu’il traverserait infailliblement une gorge -qui était le seul endroit par lequel il pût passer; il sut également -qu’il ne serait accompagné que d’un Lucquois. Il persuada à son fils, -soit en employant les menaces, soit en excitant le sentiment de haine -qu’il lui supposait contre le mari de Rosola, soit en lui montrant le -mépris dans lequel il tomberait lui-même dans l’opinion publique en ne -tirant pas vengeance de l’affront que tous les deux venaient de subir, -il persuada, disons-nous, à son fils de se poster dans le chemin par où -il devait passer et de le tuer. Gallocchio se rendit à l’endroit que son -père avait désigné et éprouva un serrement de cœur, auquel il ne -s’attendait pas, à l’idée de tuer le père de Louise. S’il l’avait -rencontré dans un de ces moments de crise qu’il ressentit à la nouvelle -de l’outrage que sa famille recevait, il comprenait alors que, s’élancer -sur son fusil et satisfaire sa vengeance, c’était peut-être un acte -légitime; mais attendre, caché dans un maquis, qu’un homme vînt se -mettre au bout de sa carabine pour le tuer, cette idée lui faisait -battre le cœur avec tant de violence qu’un moment il hésita et voulut -fuir. Mais la crainte d’être tué par son père le retint. - -C’est alors qu’il pactisa avec sa conscience, qu’il trouva des biais -pour légitimer son attaque et qu’il fit appel au hasard de la question -de savoir s’il tuerait cet homme. Il traça sur la terre un cercle -étroit, prit trois petites pierres, les lança en l’air en fermant les -yeux, et jura de se retirer si aucune pierre ne tombait dans le cercle, -et de le tuer si une seule y rentrait. Le destin fit que l’une de ces -pierres s’arrêta au milieu du rond, juste au moment où le mari de Rosola -vint à passer. Il était à cheval et suivi d’un Lucquois. Comme tous les -Corses de cette époque, il était armé d’une carabine et de deux -pistolets; il reconnut Gallocchio et déchargea sur lui un de ses -pistolets. Il le manqua, mais son ennemi lui logea une balle dans l’œil -droit et l’étendit raide mort. Le Lucquois qui était étranger à cette -scène, le regarda de sang-froid et vit Gallocchio fuir comme un moufflon -à travers le maquis. - -Le Lucquois prit tout ce qui appartenait à son maître et continua sa -route, tenant en laisse le cheval qu’il montait. Lorsque Rosola vit -venir cet homme seul, elle se douta du malheur qui lui était arrivé et -chercha à exciter les habitants du village à la poursuite de Gallocchio, -mais ils restèrent insensibles à ses larmes et à ses propositions. - -Gallocchio, après ce premier crime, se dirigea en toute hâte vers Matra -et trouva un des cousins de Louise occupé dans sa vigne avec un de ses -neveux, enfant d’une dizaine d’années; il le coucha en joue avant que -son ennemi eût eu le temps de prendre son fusil, qu’il avait eu -l’imprudence de laisser loin de lui, le fit mettre à genoux, lui permit -de faire son acte de contrition, et lui fracassa le crâne. L’enfant, -toujours à genoux, les mains jointes, faisait sa prière pendant cette -lugubre exécution. Gallocchio le traita avec bonté, car les enfants et -les femmes ne sont point compris dans la vendetta et il lui fit jurer -sur le corps de son oncle qu’il ne violerait jamais la foi donnée et -qu’il ne persécuterait pas l’innocent. - -Il rechargea son fusil et disparut dans les maquis. - -Rosola, veuve, privée de l’appui de ses neveux, conçut le projet -infernal de trouver un protecteur dans la famille même de Gallocchio et -de recommencer la lutte; elle jeta les yeux sur Cesario, cousin germain -de Gallocchio qui avait six frères, tous aussi énergiques que lui-même. -Celui-ci employa des amis communs pour empêcher son cousin d’être -l’instrument de la haine d’une femme parjure, il eut même une entrevue -avec lui à ce sujet; mais tout fut inutile. Le mariage de Cesario avec -Louise se célébra peu de temps après. - -Selon les usages corses, le fiancé et la fiancée ne peuvent jamais, sous -quelque prétexte que ce soit, violer la foi jurée par abbraccio, -puisque, à leur point de vue, c’est le consentement mutuel qui seul lie -les époux. Si le fiancé meurt après l’abbraccio, mais avant la -consécration du mariage à l’église, sa fiancée est considérée comme -veuve et doit se soumettre au deuil consacré par les coutumes; c’est -celui des femmes qui ont perdu leur mari. La première aimée, elle doit -être entièrement vêtue de noir depuis les pieds jusqu’à la tête et ne -jamais sortir de la maison; ses cheveux sont cachés avec le plus grand -soin, et des personnes dignes de foi nous ont affirmé qu’il était -d’usage anciennement de se teindre les dents et les ongles en noir. La -seconde année, elle peut laisser apparaître ses cheveux et introduire -quelques objets de couleur dans sa toilette; puis, - - Sur les ailes du temps la tristesse s’envole, - Le temps ramène les plaisirs. - -Si, au contraire le mariage a été consacré, la femme peut commettre le -délit d’adultère sans déshonorer son mari; elle peut le quitter, -cohabiter avec un autre homme même publiquement, sans que le mari soit -obligé, par les mœurs du pays, d’entrer en vendetta avec lui; la femme -qui, dans ce cas, a manqué à ses devoirs, se déshonore seule et ne peut -rendre son mari ou sa famille responsable de sa honte. Elle avait deux -chemins à prendre, celui de la vertu ou celui du vice; elle a choisi ce -dernier, elle est tombée sous le mépris public et n’est pas digne qu’un -homme d’honneur expose sa vie, puisque la mort ne lui rendrait pas -l’estime publique qu’elle a perdue à tout jamais. C’est pour cela que -les secondes noces sont toujours d’un mauvais œil en Corse; car, comme -le dit Tacite: _Ne tanquam maritum, sed tanquam matrimonium ament._ - -Le soir même de son mariage, Cesario se disposait à se mettre au lit, -lorsqu’il entendit un léger bruit à la croisée; il voulut ouvrir, -pensant que c’étaient des musiciens qui venaient lui donner la sérénade. -Sa femme lui cria: «Malheureux, garde-toi d’ouvrir!» mais il était trop -tard; une balle de Gallocchio l’avait atteint au front et l’étendit sans -vie sur le plancher. - -Cette dernière vengeance assouvie, Gallocchio prit la campagne et ne -chercha point à tuer les six frères de Cesario, bien qu’ils le -traquassent avec l’aide de la gendarmerie. - -D’autre part, comme il était condamné par contumace à la peine de mort -et que l’extradition avait été obtenue avec les pays voisins, il lui -était impossible de se rendre ou de fuir. Néanmoins, les gendarmes ne -s’acharnaient point à sa poursuite, car ils savaient bien qu’ils ne -réussiraient point à l’atteindre et qu’il n’était point d’humeur à se -laisser inquiéter. Des amis dévoués s’intéressèrent à lui, l’autorité -ferma les yeux, et il put se rendre à Athènes, où il prit du service -dans l’armée de l’indépendance. Lorsqu’il était sur le bateau qui devait -le conduire en Italie, des voltigeurs corses se présentèrent pour -s’assurer que le capitaine ne transportait aucun bandit. Ils ne firent -qu’une perquisition sommaire, sur l’assurance que leur donna le -capitaine, dont la bonne foi, d’ailleurs, était entière, qu’il n’avait -aucun suspect à bord. - -Cependant, un petit mousse avait reconnu Gallocchio, et en jouant sur -les mots, il s’écria: «Nous avons un petit coq qui est transi comme une -poule mouillée». Il était, en disant cela, auprès de la cage à poulets -et personne n’y fit attention; heureusement pour le bandit! - -Sur le même bateau, se trouvaient plusieurs officiers qui venaient -défendre la cause des Hellènes; la conversation devint intime entre eux, -et Gallocchio dut se nommer. Cependant, lorsqu’il arriva à Athènes, il -n’osa pas se présenter au général Tiburce Sebastiani, qui commandait en -Morée. Sans protecteur, il devint officier et sut mériter l’estime de -ses supérieurs et l’affection de ses camarades. Il semblait être heureux -dans sa nouvelle patrie, lorsque dans les premiers jours de l’année 18.. -le hasard fit tomber entre ses mains un journal de la Corse. Il lut que -son jeune frère, âgé de neuf ans à peine, venait d’être assassiné -traîtreusement par l’un des six frères de Cesario. A cette nouvelle, il -entra dans un accès de fureur insensée, car la famille de Cesario venait -de violer sur la personne de cet enfant toutes les règles de la -vendetta. Aussitôt, il donne sa démission et rentre en Corse. La nuit -même de son arrivée, il rencontre un de ses cousins, celui peut-être qui -a tué son frère; il va le tuer, lorsqu’il s’aperçoit qu’il est blessé. -Il s’approche de lui, panse sa blessure et lui dit: «Tu es incapable de -te défendre à cause de tes blessures, tu n’as rien à craindre de moi -maintenant, mais après ta guérison nous nous rencontrerons.» - -Quelques jours plus tard, Gallocchio se trouva en présence d’un autre -frère de Cesario; ils étaient armés tous les deux, ils firent feu en -même temps, mais aucun ne fut atteint. Ils se jetèrent alors l’un sur -l’autre, le stylet à la main, luttant avec une énergie incroyable. Enfin -Gallocchio, qui est plus leste, parvient à lui enfoncer son arme dans la -poitrine: il l’étend raide mort. - -Dès six frères de Cesario, Gallocchio en tua quatre; les deux autres -n’échappèrent à sa vengeance que parce qu’ils étaient détenus dans la -prison de Bastia, en raison de l’assassinat qu’ils avaient commis sur -son jeune frère. - -Gallocchio a été tué en 1845, alors qu’il était miné par la fièvre et -par les fatigues, par un misérable du nom de Lento Casanova, qui avait -été acheté par ses ennemis, et qui lui fracassa la tête avec une hache -pendant qu’il dormait. Ce vil meurtrier est exécré dans le pays et, si -nos renseignements sont exacts, il a été tué par ses compatriotes. - -Gallocchio possédait les sympathies d’un grand nombre d’insulaires; ses -malheurs, son courage, sa probité et sa piété en avaient fait l’idole -des Corses. Ils chantèrent des _lamenti_ en son honneur, et il est resté -comme le type le plus parfait et le plus infortuné de ces hommes mis -hors la loi pour un faux point d’honneur. - -Il a laissé ses mémoires, écrits en italien; on y remarque beaucoup -d’ordre et d’exactitude. Le style est pittoresque et nerveux. Il les a -légués à M. Arrighi, conseiller de la Cour impériale de Bastia[10]. - - [10] Recueillis par Léonard de Saint-Germain, _Itinéraire d’un Voyage - en Corse_. - - -FIN - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Chapitres Pages - - La Vendetta 7 - Le Fusil 19 - Règles et Coutumes de la Vendetta 26 - Le Banditisme 37 - Sampiero Corso 62 - Le Caporal Bonaparte 93 - Nasone 99 - Gallocchio 105 - - -_Grande Imprimerie de Troyes, 126, rue Thiers_ - - - - -HAUTE NOUVEAUTÉ! - -ACCORDÉONS avec voix en acier incassables! - -[Illustration] - -Au prix exceptionnel de 5 fr. 50, nous expédions, contre remboursement, -notre superbe accordéon à 2 chœurs, avec 10 touches, 2 registres, 2 -basses, 50 voix extra-fortes, avec double soufflet; ressorts en spirales -incassables et brevetés, pour les touches et les basses; clavier ouvert, -d’un son d’orgue. 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Guitton et Lerouge.--La Conspiration des Milliardaires 2 vol. - -- A coups de Milliards 2 vol. - -- Le Régiment des Hypnotiseurs 2 vol. - -- La Revanche du Vieux Monde 2 vol. - Capitaine Marryat.--Le Vaisseau Fantôme 2 vol. - -- Le Spectre de l’Océan 2 vol. - W. de Fonvielle.--Aventures d’un chercheur d’or au Klondike 2 vol. - Edgard Poë.--Aventures extraordinaires d’Arthur Gordon Pym 1 vol. - -- Contes extraordinaires 2 vol. - Henri Renou.--Les Mystères du Grand Chaco 1 vol. - -- L’Or du Gambusino 1 vol. - Bret-Harte.--Prisonniers des Neiges 1 vol. - - -Chez tous les libraires: 0 fr. 20.--Franco-poste: 0 fr. 25 - -ALGÉRIE, COLONIES ET ÉTRANGER: 25 CENTIMES (Port en plus) - - - -Notes du transcripteur - - -L’orthographe et la ponctuation sont conformes à l’original. Les erreurs -manifestement dues aux typographes ont été corrigées. On a également -désigné du nom de «Paolo» le troisième fils d’Alfonso d’Orlando (noté -«Polo» puis «Pola» dans l’original). - -On a indiqué _ainsi_ les passages en italique dans l’original. - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VENGEANCES CORSES *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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