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-The Project Gutenberg eBook of La conquête des femmes, by Maurice Magre
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-using this eBook.
-
-Title: La conquête des femmes
- Conseils à un jeune homme
-
-Author: Maurice Magre
-
-Release Date: May 15, 2021 [eBook #65349]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images generously
- made available by the Bibliothèque nationale de France
- (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CONQUÊTE DES FEMMES ***
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-
- MAURICE MAGRE
-
- LA CONQUÊTE DES FEMMES
-
- CONSEILS A UN JEUNE HOMME
-
- PARIS
- LIBRAIRIE CHARPENTIER ET FASQUELLE
- EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
- 11, RUE DE GRENELLE, 41
-
- 1908
- Tous droits réservés.
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-DU MÊME AUTEUR
-
-Dans la Bibliothèque-Charpentier à 3 fr. 50 le volume.
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-
- POÉSIE
-
- La Chanson des hommes. 1 vol.
- Le Poème de la jeunesse. 1 vol.
- Les Lèvres et le Secret. 1 vol.
-
- CONTES
-
- Histoire merveilleuse de Claire d’Amour, suivie d’autres
- contes 1 vol.
-
- THÉATRE
-
- Le Dernier Rêve, pièce en un acte, en vers (Odéon).
- (Fasquelle, édit.) 1 fr.
- Le Vieil Ami, comédie en un acte, en prose (Théâtre-Antoine).
- (Fasquelle, édit.) 1 fr.
- Velleda, tragédie en quatre actes, en vers (Odéon) 1 vol.
-
- EN PRÉPARATION:
-
- Le Marchand de passions, trois actes, en vers.
- L’an mille, quatre actes, en vers.
- Les plus beaux jours de la vie, quatre actes, en prose.
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-Il a été tiré du présent ouvrage 5 exemplaires numérotés sur papier de
-Hollande.
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-J’OFFRE CE LIVRE
-
-A MON AMI MARCEL CRUPPI
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-La Conquête des femmes.
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-PRÉFACE
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-
-Quand on monte un escalier, on passe devant des portes fermées et l’on
-ne songe pas d’ordinaire que les clefs en sont souvent sous les
-paillassons. Le petit morceau de fer qui ouvre l’accès d’appartements
-aux meubles rares, de salons délicats, est dans l’endroit où l’on a
-coutume de frotter la boue de ses pieds.
-
-Ainsi pour obtenir l’amour des femmes il faut connaître un petit secret,
-un talisman, et c’est presque toujours sous le paillasson sale que
-repose le précieux talisman.
-
-L’auteur de ce livre a voulu soulever tous les paillassons de l’escalier
-pour voir s’il y avait des clefs: il est demeuré surpris de la diversité
-de leur forme, il a pensé qu’il n’y avait pas de passe-partout qui
-pouvait ouvrir toutes des portes, et, comme il s’était sali les mains,
-il n’a osé entrer dans aucun appartement et il est redescendu dans la
-rue où il s’est trouvé tout seul.
-
-Il n’a écrit ce qui suit que pour une certaine catégorie de jeunes gens.
-
-Pourquoi ceux que la nature a faits, par un don aimable, grands de
-taille, beaux de visage et doués d’un esprit entreprenant avec la
-confiance en eux que donnent ces qualités, liraient-ils des observations
-et des conseils dont ils n’ont pas besoin? Car toutes les femmes disent
-qu’elles méprisent la beauté physique chez l’homme et qu’il n’y a que
-les qualités de l’intelligence et du cœur qui comptent pour elles, mais
-il n’en est rien. Un immense génie ne compense pas des taches de
-rousseur ou des yeux chassieux, des beaux triomphent des laids comme le
-jour triomphe de la nuit.
-
-De même, ce livre n’est pas fait pour ces jeunes hommes purement
-studieux et spéculatifs qui se destinent à la philosophie ou aux
-sciences et qui ne font aucun cas de l’amour. Ils seront punis de leur
-conception bornée de la vie quand ils se marieront; car si leur femme
-est jolie, elle les trompera, si elle est laide, ils auront
-quotidiennement cette laideur présente devant les yeux.
-
-Ceux que tente la carrière ecclésiastique, les commerçants très occupés,
-les magistrats sévères, ceux qui ont dans les administrations une
-situation élevée, et d’une façon générale les personnages hypocrites et
-d’une moralité conventionnelle doivent rejeter loin d’eux ce livre qui
-leur paraîtrait indigne et ne ferait que susciter leur colère et leur
-mépris.
-
-Les femmes éclateront de rire tellement les jugements portés ici sur
-elles leur paraîtront faux, les mobiles de leurs actes mal expliqués,
-les subtils rouages de leurs cœurs grossièrement maniés, et elles
-s’exclameront d’un tel excès de sottise. Peut-être auront-elles raison.
-La vérité en matière d’amour est semblable au port de la chevelure que
-les femmes ont longue et nouée sur la tête et que les hommes portent
-courte. Elle est différente selon le sexe.
-
-Je sais bien aussi que de riches oisifs penseront que les femmes ne sont
-séduites que par la fortune et ses avantages, les soupers dans les
-grands restaurants, l’offre de bijoux, les automobiles. Ce n’est vrai
-que partiellement. L’orchestre du Café de Paris ne suffit pas pour
-atténuer la tristesse de certains yeux; quelle que soit la qualité de
-son moteur, le nombre de chevaux de sa voiture, le riche chauffeur
-retrouvera-t-il sur la route un regret perdu de celle qu’il aime?
-
-Ce livre est écrit pour des gens d’un physique médiocre, d’une fortune
-moyenne, qui estiment que l’amour est la chose la plus précieuse, celle
-dont il faut s’occuper le plus, car c’est d’elle que nous vient tout
-notre bonheur.
-
-Ils me comprendront si ce sont des esprits un peu secs qu’une
-sensibilité trop grande aura amenés à cette sécheresse, si ce sont
-d’anciens romantiques dépouillés de leurs émotions de parade, comme ces
-vins qui en vieillissant perdent leur bouquet, mais gardent le pouvoir
-de donner l’ivresse.
-
-Ils feront la part d’une excessive sincérité qui se brave elle-même, ils
-avoueront peut-être avec l’auteur qu’il y a une grande vertu dans
-l’aveu, que l’illusion n’est pas divine. Et ils sauront bien, du reste,
-qu’il y a plus de larmes cachées dans l’allégresse que dans une
-tristesse de commande, si on aime ce dont on sourit.
-
-
-
-
-GRANDE IMPORTANCE DES FEMMES
-
-
-Dans ma vingt-sixième année, au mois de septembre, je découvris cette
-vérité essentielle que la conquête des femmes est ce qu’il y a de plus
-important dans la vie.
-
-J’étais en vacances, chez mes parents, dans la petite ville de V...
-Quelques légers succès remportés à Paris et dont j’avais par mes paroles
-augmenté l’étendue, le crédit que l’on faisait à ma carrière artistique,
-me donnaient auprès des miens et de leurs amis ce prestige qui entoure
-un jeune homme dont les facultés brillantes présagent un grand avenir
-qu’aucune réalisation n’a encore justifié.
-
-Un matin en m’éveillant, avec cette clairvoyance que donne à l’esprit
-une longue nuit de repos, j’eus le sentiment très net que ma vie était
-misérable, que je ne possédais aucun bonheur.
-
-Pourquoi donc vivons-nous? me dis-je. J’ai ici la sollicitude de mes
-parents, les bons repas, les livres qui m’intéressent, des promenades
-qui me plaisent, une belle maison avec un jardin et la facilité de me
-taire ou de parler en suscitant le respect de mon silence ou
-l’admiration de ce que je dis. Je ne suis tourmenté par aucun ennui
-d’argent puisque je n’ai aucun sujet de dépense. La grandeur de la
-maison paternelle, cette vague allure de parc, que prennent le soir les
-allées et les massifs du jardin vus de ma fenêtre, les marches du perron
-et l’empressement de la bonne à me servir me donnent l’illusion de la
-vie luxueuse des châtelains. Un ou deux amis dont l’intelligence est
-suffisante viennent me voir et j’ai la possibilité d’évoquer des
-souvenirs d’enfance en les embellissant, ce qui est un grand plaisir.
-Enfin, loin d’une maîtresse charmante, je devrais goûter avec l’absence
-d’amour une liberté que j’ai longtemps désirée.
-
-Il n’en est rien. Je ne suis pas heureux. Voilà la table de famille:
-j’aspire à mal dîner dans un petit restaurant. Voilà les peupliers, ce
-canal avec son écluse, ce paysage méridional sans beauté mais qui me
-tient au cœur: je regrette les kiosques d’omnibus, le tumulte des rues
-populaires. Une douce sérénité est sur la campagne et je devrais en
-goûter le charme: je songe à ce délicieux mal à la tête que donne une
-journée de Paris. Ma chambre est bien close, la lampe ne fumera pas, on
-a préparé le sucre, l’eau et le citron: j’ai la nostalgie de la sonnette
-qui retentit brusquement, de l’angoisse qu’on éprouve à l’idée d’une
-réclamation d’argent.
-
-Mais mal dîner, marcher dans des rues laides, avoir mal à la tête,
-redouter le gaz et Dufayel sont choses douloureuses en soi et qui ne se
-parent à mes yeux d’un prestige inattendu que parce qu’elles sont le
-cadre d’une beauté certaine.
-
-Cette beauté, quelle est-elle? Ce n’est pas l’amour que je suis censé
-avoir à mes yeux et aux yeux des autres pour ma maîtresse, puisque la
-seule idée que je suis séparé d’elle m’est un apport immédiat de joie.
-
-Ce qui me manque, ce sont les femmes, toutes les femmes qui vivent à
-Paris, celles que je frôle dans les grands magasins, celles qui sont
-dans les thés à cinq heures avec des jeunes gens qui ont plus d’autorité
-et plus d’élégance que moi, celles qui descendent de voiture, paient le
-cocher, traversent le trottoir, rentrent chez elles, avec assez
-d’absence de curiosité pour ne pas même lever les yeux sur le passant
-immobile et béant d’admiration que je suis alors.
-
-Le but de la vie, ce qui nous donne la plus grande somme de bonheur
-possible est donc de plaire aux femmes, de conquérir des maîtresses
-attrayantes et jolies.
-
-Connaître le but de la vie est la chose principale. Quand cette vérité
-me fut révélée, je compris que j’avais marché jusqu’alors comme un
-aveugle en tâtonnant et que maintenant seulement je voyais la lumière.
-J’avais pris le goût de la réussite, la vanité de la célébrité, l’amour
-de la poésie et de la nature pour les suprêmes aboutissants de mes
-efforts, tandis qu’ils n’étaient que d’humbles moyens. J’eus du remords
-de mon erreur. Je me jurai à moi-même de la réparer.
-
-
-
-
-PRESTIGE D’UNE MAUVAISE RÉPUTATION
-
-
-Il faut avoir beaucoup de femmes. C’est le nombre qui d’abord est
-important. Quand on aura eu beaucoup de femmes, on en aura peut-être
-une.
-
-Il faut s’efforcer de plaire aux femmes, même si cela vous ennuie; il
-faut s’efforcer de vaincre leur résistance, malgré les comédies
-ridicules, la stupidité des paroles, les haleines désagréables,
-l’imperfection des formes découvertes. Une tête qui se penche sur votre
-épaule est un peu plus de confiance en soi, une richesse pour le
-souvenir.
-
-Le temps perdu, la bouche fade, le goût souvent désagréable de la poudre
-de riz, la fatigue, la tête vide, pèsent moins, si l’on fait le total
-des gains et des pertes que le sentiment de la victoire morale
-remportée.
-
-Puis, dans le contour des épaules différentes, dans les spontanéités
-qu’on ne pouvait soupçonner, dans chaque mode personnel d’abandon, est
-la variété infinie de la beauté.
-
-Il faut avoir beaucoup de femmes. Jamais les yeux ne ressemblent aux
-yeux, jamais le sein ne ressemble au sein, jamais l’amour ne ressemble à
-l’amour. L’une est brutale, l’autre est tendre, l’autre est cynique,
-l’autre pleure, l’autre crie. Soi-même l’on est divers, selon l’heure,
-le désir ou le regret.
-
-Celui qui réalise ce soi-disant idéal d’épouser au début de sa vie une
-jeune fille vertueuse, jolie et qu’il aime, est un misérable fou ou
-plutôt un pauvre aveugle, même s’il est heureux avec elle toute sa vie.
-Car le bonheur qu’il connaîtra sera un bonheur quotidien, médiocre et
-sans élévation. Il sera pareil à un homme qui n’a, pour seule
-nourriture, que du pain bis et qui s’en contente, parce qu’il ignore la
-merveilleuse diversité des mets, l’art de la nature à donner des
-produits savoureux, l’art des cuisiniers à les préparer. Il sera pareil
-à un homme qui possède un livre plein de belles légendes. Il a lu la
-première qui lui plaît et il se refuse à lire les autres pour ne pas
-gâter l’impression qu’il en a, privant ainsi son imagination du
-merveilleux trésor de poésie enfermé dans le livre.
-
-La première femme vous fait goûter la seconde par comparaison et la
-troisième, quand elle sourit, est éclairée du sourire des deux
-premières.
-
-C’est une grande erreur des amants de jurer qu’ils aiment pour la
-première fois. La centième maîtresse se prétend jalouse des
-quatre-vingt-dix-neuf autres. Il n’en est rien. De l’amour inconnu de
-ces rivales absentes est fait son amour. Elle voudra surpasser en
-tendresse, en volupté surtout, ces quatre-vingt-dix-neuf ennemies et
-l’on bénéficiera de cet effort. Il conviendra de laisser paraître un
-vague regret pour des caresses anciennes et ainsi les caresses présentes
-seront d’autant plus passionnées.
-
-Il faut avoir beaucoup de femmes pour qu’on dise de vous: «Il a beaucoup
-de femmes» ou des choses telles que ceci: «C’est un coureur; il est
-comme un papillon; on ne le voit jamais avec la même femme: il aime à
-droite et à gauche; comment fait-il pour connaître tant de femmes?»
-
-Car presque toutes les femmes disent: «Jamais je ne pourrais m’attacher
-à un homme qui ne serait pas à moi seule. J’ai horreur de cette sorte
-d’hommes qui n’ont ni cœur ni fidélité.»
-
-Presque toutes les femmes mentent ou se dupent elles-mêmes en parlant
-ainsi. Et il conviendrait de savoir jusqu’à quel point une plus mauvaise
-réputation encore n’exercerait pas un plus puissant attrait. Et tout
-semble indiquer, bien qu’aucune bouche de femme n’ose jamais l’avouer,
-que la mésestime morale dont un homme est environné est un prodigieux
-élément de séduction.
-
-L’homme courageux qui, dans un but pratique, aurait assez de force pour
-tenir sa dignité cachée dans son cœur et affecterait les sentiments d’un
-homme vil, possédant à la fois sa propre noblesse, comme un soutien
-secret, et le prestige de la corruption, comme un vêtement magnifique,
-serait celui qui aurait le plus de femmes.
-
-Il faut avoir beaucoup de femmes, en vérité, voilà qui est certain. Mais
-cela est difficile.
-
-
-
-
-FACILITÉ DES FEMMES
-
-
-Il est difficile d’avoir beaucoup de femmes parce qu’on croit que c’est
-difficile. Mais cette difficulté tombe si on est persuadé qu’elle
-n’existe pas.
-
-L’homme exerce une profession, il est avocat, comédien. Il peint, il
-écrit des vers, il pense à autre chose qu’à l’amour. Mais la femme ne
-peint qu’elle-même, ne travaille qu’au poème de son corps; son art
-suprême est de se donner avec le plus d’agrément possible. C’est là
-l’unique but de sa vie. Elle a donc pour se donner plus de facilité que
-l’homme pour la désirer.
-
-Il n’est point de robe insoulevable. La femme la plus vertueuse se dévêt
-ou se dévêtira pour quelqu’un. On peut être celui-là.
-
-Les obstacles moraux doivent être considérés comme médiocres. Je veux
-dire qu’il ne faut pas tenir un compte exagéré de l’idée de devoir
-qu’une femme mariée, par exemple, prétend avoir en elle. La nature a
-préparé les souffles irrésistibles du soir, les langueurs du printemps,
-les mouvements des nerfs, les vertiges que donne l’excès du repos pour
-triompher d’une morale conventionnelle.
-
-Une seule seconde où les poignets sont brûlants, où la tête bourdonne,
-où la femme éprouve le besoin impérieux de n’être plus qu’un jouet, un
-docile instrument de plaisir aux bras d’un homme, a plus d’importance
-que vingt années de résolutions vertueuses.
-
-Les femmes sont faciles. Il ne faut pas se dire sottement: «Même si
-cette femme y consentait, où et comment pourrait-elle être ma maîtresse?
-Sa vie est régulière. Comment échapperait-elle à la surveillance de son
-mari, de sa petite fille, de sa bonne, de ses relations?»
-
-Absurde question que l’on se pose trop souvent! La femme la plus
-délicate, celle qui a les sentiments les plus élevés, est capable d’une
-grossière audace, d’un geste dont la volupté compense la vulgarité pour
-réaliser un dessein que ses sens ont formé, souvent à son insu.
-
- * * * * *
-
-Dans la petite ville de V... il était matériellement impossible à une
-femme mariée de tromper son mari. J’avais alors seize ans et madame de
-M... représentait pour moi un idéal de femme élégante, aristocratique et
-inaccessible. Je riais à la fois et m’indignais d’un certain Bergis,
-petit employé sans charme physique et assez timide, qui prétendait
-recevoir des œillades favorables de madame de M... et avoir obtenu des
-pressions de mains significatives et des paroles encourageantes, les
-deux ou trois fois où, à l’occasion d’une kermesse ou d’une rencontre à
-la gare, il avait eu l’occasion de lui parler. Cela durait depuis un an
-et n’avançait nullement.
-
-Je le rencontrai un soir, suffoqué par l’ivresse, la terreur et l’amour.
-Son trouble n’était pas simulé.
-
-Il me raconta qu’il était allé pour la première fois chez madame de M...
-faire une commission à son mari de la part du percepteur. Le mari étant
-absent, on l’avait conduit dans le jardin où madame de M... était
-assise. Après quelques minutes de conversation, sans qu’il ait rien fait
-pour cela, il avait eu madame de M... sur le banc où ils se trouvaient.
-Il faisait encore jour et l’on pouvait les apercevoir. La bonne était
-tout près de là et l’on entendait sa voix. Mais madame de M... avait
-oublié le monde extérieur. Et seuls, ceux qui en ont fait l’expérience
-peuvent savoir quelle initiative, quelle bonne volonté, doit avoir une
-femme qui se donne pour la première fois à quelqu’un, sur un banc et
-sans autre préparation.
-
-Cette histoire, il m’en souvient, fut pour ma jeune âme une désillusion,
-quand, au contraire, elle aurait dû être un encouragement.
-
-Les femmes sont faciles. Voilà bien ce qu’il faut se dire sans cesse.
-Quand nous voyons marcher devant nous une femme jolie, avec un mouvement
-voluptueux de hanches, nous songeons:
-
-«Je voudrais bien passer la nuit avec elle.»
-
-Les femmes les plus respectables font exactement les mêmes réflexions.
-La seule différence est que nous tenons de tels propos même quand nous
-n’avons aucune envie de réaliser notre souhait tandis qu’elles, ne
-disent rien, même si elles en ont une envie folle.
-
-Dans nos conversations entre hommes, nous parlons des femmes avec
-grossièreté, nous plaisantons, nous donnons des détails physiques et
-nous parlons ainsi, même quand il s’agit d’une maîtresse tendrement
-chérie.
-
-Les femmes, entre elles, sont peut-être plus réservées. Mais leur pensée
-est infiniment plus audacieuse et impudique que la nôtre. Elles vont
-plus loin que nous dans le domaine de la curiosité. Il est aisé de s’en
-rendre compte en observant à quelle hauteur se pose de préférence le
-regard de beaucoup de femmes curieuses quand elles sont en présence d’un
-homme.
-
-L’amour avec ses exigences physiques est à leurs yeux une chose plus
-légitime, plus normale que pour nous, parce qu’elles l’entourent de
-moins de complications. Elles pensent sans cesse à se donner, elles sont
-faciles par nature.
-
-
-
-
-EST-IL INDISPENSABLE D’ÊTRE RICHE?
-
-
-J’ai beau avoir un complet neuf, un chapeau dur et correct, m’être
-dépouillé de cet air artiste que j’avais malencontreusement affecté
-pendant des années, il s’échappe de moi un je ne sais quoi qui fait
-qu’on sait tout de suite que je ne suis pas un homme riche.
-
-La première fois que j’ai demandé Henriette L... à son concierge,
-celui-ci m’a répondu bienveillamment que c’était au premier à droite. Et
-dans son œil j’ai lu tout de suite le jugement sans appel qu’il portait
-sur moi:
-
---Allez, jeune homme. Allez faire la cour à madame L... Vous réussirez
-ou vous ne réussirez pas, cela m’est égal. Mais ce qui est certain,
-c’est que vous ne payerez jamais sa voiture et son appartement et que je
-n’obtiendrai de vous que des billets de théâtre ou de petites sommes
-sans importance.
-
-Si on a pour maîtresse une femme plus riche que soi, il faut agir avec
-prudence, les premières fois que l’on sort avec elle. Les femmes ne
-savent guère de quel argent on dispose. Si on leur dit: «Je gagne dix
-mille francs!» elles ignorent si c’est par an ou par mois, et elles
-seraient plus tentées de croire que c’est par mois.
-
-Si dès le début on se livre à des dépenses au-dessus de ses moyens,
-comment ensuite revenir sans honte en arrière? Quand on a été dîner avec
-sa maîtresse dans de petits restaurants, elle a du plaisir à aller dîner
-un jour dans un restaurant plus grand. Un lieutenant passe volontiers
-capitaine, mais on n’a jamais vu un capitaine être nommé lieutenant sans
-qu’il donnât immédiatement sa démission.
-
-Il convient d’avoir toujours l’autorité, l’aisance, le laisser-aller des
-gens qui ont beaucoup d’argent. Si on a eu la folie de partir, un soir,
-pour aller au théâtre et souper ensuite, sans avoir sur soi la somme qui
-permette de faire face à toutes les dépenses, il faut se garder de
-laisser percer la moindre anxiété, il faut se garder de parler de ces
-questions misérables. Quelque migraine subite et invincible doit vous
-ramener chez vous, non sans que des prodigalités (très petites
-naturellement) ne déguisent la vraie cause du mal.
-
-D’une façon générale, ces fleuristes qui vous présentent des bouquets
-aux terrasses des cafés sont de précieux auxiliaires. On a coutume de
-les chasser en se plaignant de leur importunité. On a tort. Pour
-quelques sous on paraît généreux, on fait un cadeau et ce cadeau est
-revêtu du prestige sentimental que les fleurs ont pour les femmes.
-
-De même, les personnages faméliques qui courent chercher les voitures,
-ouvrent et ferment les portières, quand ils reçoivent vingt centimes au
-lieu de dix, ont des paroles de louange qui ne sont pas perdues et
-tombent dans la balance de l’amour.
-
-Il n’est pas indispensable d’être riche pour conquérir les femmes, et il
-est faux de dire que les femmes qui ne coûtent rien coûtent plus cher
-que les autres. Car si l’on fait l’addition, les femmes qu’on paye
-nécessitent les mêmes dépenses, plus l’argent qu’on leur donne, moins
-l’amour qu’elles ne vous donnent pas.
-
-Car il semble mathématique qu’à mesure qu’un homme développe par ses
-bienfaits le sentiment de la reconnaissance dans le cœur d’une femme, il
-diminue son amour. La reconnaissance est toujours mêlée d’une certaine
-amertume, du regret de l’infériorité dans laquelle on est, de la pensée
-que le bienfaiteur ne fait pas assez, ne fait pas, en tout cas, tout ce
-qu’il pourrait faire.
-
-Une femme qui reçoit un sac en or, a toujours vu chez une de ses amies
-un autre sac en or, plus beau, d’un tissu plus fin, orné de petits
-diamants. Elle pensera aussitôt que l’ami qui lui donne ce sac a de
-belles propriétés, une banque prospère, fait pour lui personnellement de
-grandes dépenses; l’absence des petits diamants effacera tout le plaisir
-causé par le don du sac; il lui semblera que ces diamants lui revenaient
-de droit, qu’ils lui ont été en quelque sorte volés.
-
-Et de quel doute amer doit être saisi celui qui fait les frais de tous
-les meubles, de toutes les robes, de l’électricité et de la salle de
-bain? Quel plaisir peut-il éprouver, qui ne doive pas être gâté par le
-sentiment que toute joie est conventionnelle autour de lui, que celle
-qu’il aime lui fait poliment les honneurs de son bien, de même qu’un
-fermier présente au châtelain les vignes et les champs qu’il a cultivés
-et où il se plaisait, tant que le maître n’était pas là?
-
-Et comment ce riche, quand il il aura payé la note du tapissier et de la
-couturière, ne songera-t-il pas, en recevant le baiser de sa maîtresse,
-qu’elle paye aussi une note, et comment ne craindra-t-il pas que cette
-monnaie ne soit fausse, cette monnaie subtile qui n’est pas susceptible
-de vérification?
-
-
-
-
-CHOIX DU MILIEU
-
-
-Il faut avec soin choisir le milieu où l’on veut chercher une maîtresse,
-il faut, avant de s’efforcer à plaire, se demander si l’on a quelques
-chances de réussir.
-
-Il y a une foule de gens désagréables, antipathiques, qui nous donnent,
-quand nous les rencontrons sans les connaître encore, d’indubitables
-marques de dédain et qui deviennent charmants, amicaux, dès que nous
-entrons en relations avec eux et que nous pénétrons dans leur intimité.
-De même pour les femmes, nous sommes impressionnés par toute une
-catégorie d’orgueilleuses qui passent sans voir dans la rue, qui font à
-peine, quand on leur est présenté, une légère inclinaison de tête et qui
-ne tendent pas la main, même à des gens qu’elles connaissent beaucoup.
-
-Ces orgueilleuses ne sont la plupart du temps que des timides. Elles
-aspirent ardemment à se débarrasser de ce lourd fardeau qu’est la gêne
-que des personnes inconnues leur inspirent. Comme d’une armure, elles se
-sont revêtues d’une fierté apparente. Elles ne peuvent pas relever la
-tête, à cause de leur casque de mépris; comme des coups d’épée elles
-lancent des regards superbes. Mais elles voudraient bien déposer les
-armes, ne plus combattre, faire la paix. Il suffit quelquefois pour les
-y inciter d’une parole familière. Et quand ces terribles guerriers ont
-ôté leur vêtement artificiel, ils deviennent les plus dociles des
-esclaves.
-
-Il faut se méfier des femmes qui ont un caractère enfantin, qui sont
-puériles, affectent de ne rien savoir, rient de tout et ont conservé
-comme un souvenir, mais pour s’en amuser de temps en temps encore,
-disent-elles, les poupées de leur enfance.
-
-Les juives sont les maîtresses des seuls juifs. Un chrétien n’en peut
-attendre que désagréments et hostilités.
-
-Les femmes de café-concert sont les maîtresses de chanteurs comiques.
-Les ouvrières ont les employés de magasin et les femmes qu’on trouve à
-minuit dans les cafés de Montmartre ou du quartier latin ont des hommes
-qui sont à la même heure dans des bars avoisinants.
-
-Une Anglaise élevée en Angleterre ne peut pas aimer un jeune homme qui
-arrive de province et qui a été élevé en province. Mais il n’en est pas
-de même pour une Russe, surtout si elle est, ou dit être, nihiliste.
-
-Mon ami le sculpteur M... avait à plusieurs reprises, rencontré des
-femmes du plus grand monde cherchant fortune à Bullier et au Moulin
-Rouge. Il décrivait même complaisamment les splendides hôtels où ces
-femmes du monde avaient eu l’imprudence de l’amener.
-
-Il faut absolument renoncer à jouir d’une pareille faveur.
-
-On ne doit même pas regarder les femmes qui tiennent un commerce, les
-gérantes qui siègent derrière un comptoir, et cela pour plusieurs
-raisons. Étant exposées à la vue, elles sont accoutumées à recevoir des
-lettres et des sollicitations. Étant occupées tout le jour, elles n’ont
-pas le temps d’aller à un rendez-vous. Enfin pour les voir et montrer
-son amour on est obligé d’acheter une certaine quantité des objets
-qu’elles vendent et qu’on ne peut, la plupart du temps, employer.
-L’inconvénient est naturellement d’autant plus grand que les objets sont
-plus coûteux et de dimension considérable.
-
-Les femmes mariées exercent souvent à tort un grand prestige sur
-beaucoup de jeunes gens. Un des plus grands inconvénients de leur amour
-est d’être obligé de grimacer et de zézayer pour parler à leur enfant en
-bas âge. Cet enfant ne manque jamais de montrer une inexplicable
-antipathie pour l’amant de sa mère. Il mange vos bonbons, vous frappe à
-la dérobée avec une petite pelle en bois et pousse la malice jusqu’à ne
-pas se moucher quand on est absolument forcé de l’embrasser. Il faut
-louer perpétuellement son intelligence et c’est déjà bien beau si l’on
-n’est pas obligé de composer une petite poésie en son honneur, le jour
-de sa fête.
-
-Les jeunes filles sont infiniment mieux disposées à l’amour qu’on ne le
-croit généralement. Le seul danger est l’importance qu’elles y
-attachent.
-
-La demi-vierge est une création de l’esprit, une entité. Il n’y en a
-pas.
-
-Pour un jeune homme qui s’adonne à un art quelconque, le milieu le plus
-favorable à Paris est une petite bourgeoisie aisée, amoureuse de
-théâtre, où il y a beaucoup de femmes divorcées et vivant seules, où les
-artistes qui ont une notoriété même modeste sont reçus et honorés, où
-l’on joue encore de temps en temps aux charades et où il suffit de dire
-qu’on a, la veille, fumé de l’opium avec des officiers de marine pour
-être entouré d’une auréole d’exotisme et de rêve.
-
-Cette petite bourgeoisie est très nombreuse. Elle fait peu parler
-d’elle, elle est ignorée, elle est le cadre du bonheur. Les femmes y ont
-cet élément indispensable de l’amour: l’oisiveté.
-
-Les jeunes filles y sont libres; elles vont à des cours de dessin, à des
-conférences de la Sorbonne; elles visitent les musées.
-
-On y est souvent invité à dîner à la fortune du pot et le repas est
-plein de bonhomie et d’amitié.
-
-C’est là que l’on souffre le plus de tromper, soit des parents, soit un
-mari. Mais le bonheur est toujours proportionné au remords.
-
-
-
-
-RECHERCHE DE LA FEMME IDÉALE
-
-
-De même qu’un nageur nage pour faire de l’exercice et sentir la
-fraîcheur de l’eau, qu’un bavard parle par goût de parler, qu’un
-commerçant vend des objets à un prix plus élevé que leur valeur dans un
-but de spéculation, de même un amant aime naturellement pour aimer.
-
-Mais consciemment, ou à son insu, il est à la recherche d’un bonheur
-sublime. Ce bonheur existe, il le sait. Il en a eu le pressentiment, il
-en a connu même un commencement de réalisation.
-
-A l’heure de l’abandon, quand sa maîtresse a pressé tendrement ses
-lèvres contre les siennes, s’efforçant de mêler aux caresses physiques
-le don de son cœur, il a durant quelques secondes éprouvé une émotion
-que nulle parole ne peut redire.
-
-Mais cette émotion a été brusquement troublée. Tel défaut du corps
-bien-aimé lui est apparu avec une saisissante vérité. Il savait bien que
-le nez de sa maîtresse était, proportionnellement au reste de son
-visage, un peu long. Mais voilà que, sous la suggestion du bonheur, ce
-nez apparaît démesuré, étonnant, et il s’allonge encore, interrompant
-l’harmonie de beauté que l’amant créait dans son esprit.
-
-Ou bien, il aperçoit soudain un pied nu qui s’échappe du drap. Et il
-remarque avec tristesse que ce pied ne forme pas un ensemble régulier,
-mais que chaque doigt est autonome, a sa vie propre et s’agite comme
-s’il était brouillé avec son voisin.
-
-Et si le corps est parfait, où tout au moins s’il le paraît à l’amant
-illusionné, celui-ci ne sera-t-il pas nommé «agneau» ou «poulet» par son
-amie pâmée, n’entendra-t-il pas un ridicule diminutif de son nom, une
-parole stupide, qui arrêtera en lui le cours d’une rêverie charmante?
-
-Parfois aussi celle qu’on aime aura un excès de pudeur peu convenable à
-la volupté. Ou bien c’est l’excès de sa liberté qui sera choquant; elle
-emploiera des termes trop exacts, désignera avec trop de hardiesse ce à
-quoi on pense sans en parler.
-
-Mille raisons pourront rendre le bonheur de l’amant incomplet. Mais
-chaque espérance nouvelle, chaque déception, lui donneront un désir plus
-grand de trouver la femme parfaite, la femme idéale qui n’aura pas de
-défauts ou qui n’aura que des défauts qui correspondront à son amour
-particulier de certaines imperfections.
-
-Si l’on ajoute à la difficulté de cette intime correspondance l’exigence
-des corps, mystérieux dans leurs rapports, soumis à la fatigue, aux
-orages, aux maladies et ne relevant que d’une sensibilité personnelle
-inanalysable; si l’on tient compte des barrières que créent les
-fortunes, les situations, de l’impossibilité de faire connaissance avec
-les femmes qui n’appartiennent pas à votre milieu, l’on songera que le
-bonheur absolu de l’amour est difficile à atteindre.
-
-Doit-on trouver un jour la femme idéale? Celui qui a beaucoup de chance,
-encore plus de bonne volonté, qui voudra obstinément ne pas voir, qui
-s’efforcera d’être sourd, pourra peut-être, après un grand nombre
-d’expériences, croire qu’il l’a rencontrée.
-
-
-
-
-LA PREMIÈRE IMPRESSION
-
-
-La première impression est toujours la bonne, disent les femmes.
-
-Cela leur est commode, parce qu’elles ont l’horreur d’observer. A cause
-de cette paresse, il faut aussi prendre bien garde à la personne qui
-vous présente. On est vulgaire, si l’on est présenté par un ami
-vulgaire, riche si l’on est présenté par un ami riche.
-
-Être présenté à une femme à laquelle on veut plaire par une autre femme
-est une chose inestimable, surtout si celle-ci a dit du mal de vous car
-la curiosité est piquée.
-
-Si, la première fois qu’on a vu une femme, on avait un col trop large
-qui donnait la sensation que votre cou était mal vissé sur vos épaules;
-si parce qu’il pleuvait on avait mis un costume d’allure désuète dont le
-pantalon était trop court et si, pour ces raisons, la femme vous a rangé
-dans la catégorie des personnages ridicules, il sera vain, tous les
-jours de la vie qui suivront, d’avoir un col étroit à souhait, un
-costume qui va bien, la femme ne reviendra jamais sur sa première
-impression, on sera toujours ridicule pour elle, on n’aura jamais aucune
-chance d’être son amant.
-
-Car la femme est comme une plaque photographique. Elle reproduit une
-fois une image qui n’est pas susceptible de modification. Et elle est
-avide d’avoir immédiatement de quelqu’un une opinion définitive et
-simple. Pour elle un homme est brave, avare, poétique.
-
-Si l’on a le malheur de dire dans la conversation que l’on a l’habitude
-de prendre du café au lait tous les matins et que l’on ne peut s’en
-passer, on est un vieux garçon avec des habitudes régulières, bourgeois,
-pot-au-feu, et la femme a la vision confuse que vous mettez un bonnet de
-nuit pour dormir.
-
-Une indication de jalousie vous fait passer pour un cruel Othello, et
-malgré votre indulgence naturelle, la femme voit à mille signes que vous
-êtes tyrannique et peut-être brutal.
-
-De même il suffit de déclarer que l’on ne fait jamais de visites pour
-être considéré comme un indépendant qui brave tous les préjugés et est
-amoureux de sa liberté.
-
-Cinquante centimes habilement donnés à un pauvre vous assurent pour
-toujours une réputation de générosité d’autant plus certaine qu’on sait
-que vous avez peu de fortune.
-
-De même, si l’on a quelque avantage à passer pour très gai, il faut se
-hâter de plaisanter, de raconter certaines farces faites par vous; car
-s’il était décrété que vous étiez un triste, une tristesse éternelle
-vous serait imposée pour toujours que l’hilarité de Triboulet ne
-pourrait compenser.
-
-Parlez beaucoup dans la crainte d’être considéré comme silencieux. Vous
-pourrez vous taire à loisir quand vous aurez la réputation de parler
-beaucoup et bien.
-
-Du reste l’opinion qu’on a de notre personnalité la modifie en réalité.
-L’on est un parfait amant si la femme qu’on aime vous juge tel.
-
-
-
-
-RAPPORTS DU BONHEUR ET DES VÊTEMENTS QU’ON PORTE AU MOMENT OU ON EST
-HEUREUX
-
-
-Le bonheur dure cinq minutes, pas plus. D’ordinaire on ne sait pas qu’on
-est heureux à ce point. On est comme un voyageur qui traverse sans
-Bædeker un paysage célèbre et voit des monuments dont il ignore le nom
-et l’histoire. Il les juge sans indulgence, directement, selon ce qu’il
-éprouve. Quand ensuite on lui dit: c’était la chapelle Sixtine, c’était
-l’Acropole, il regrette de ne pas avoir admiré assez, il attribue à son
-ignorance et à sa sécheresse de cœur sa méconnaissance des grandes
-beautés.
-
-Ainsi, durant les quelques minutes imprévues où les circonstances nous
-donnent ce que nous appellerons ensuite le vrai bonheur, comme nous
-ignorons que ces minutes deviendront illustres dans notre souvenir, nous
-ne jouissons pas d’elles, même nous critiquons l’opportunité
-d’événements que nous devons plus tard raconter à nos amis en nous
-émerveillant d’eux.
-
- * * * * *
-
-Je me souviens qu’enfant j’éprouvai dans la douleur une des plus grandes
-joies de mes premières années. A l’occasion d’une exposition le shah de
-Perse était venu à T... Mes camarades du lycée et moi nous en étions
-longuement entretenus, à cause du caractère mystérieux qu’avait pour
-nous ce grand personnage. On lui offrit un banquet solennel, sous une
-tente, dans un jardin public de la ville. J’étais avec ma bonne au
-premier rang parmi la foule qui regardait de loin avec admiration. Mon
-père, qui assistait au banquet, m’aperçut et envoya un agent me
-chercher. C’était le moment du dessert; je bus du champagne, je mangeai
-des gâteaux. Le shah de Perse sourit en me regardant et prononça
-quelques mots aimables sur ma bonne mine.
-
-Il est certain que la satisfaction de ma gourmandise, la gloire unique
-dont je me sentais couvert, la possibilité de susciter l’envie de mes
-petits amis le lendemain, auraient dû me donner une somme de bonheur
-considérable. Il n’en était rien. Les gâteaux étaient d’une pâte sans
-saveur, le champagne semblable à l’eau claire. Un col marin trop empesé
-et que, sans raison, je croyais ridicule, hypnotisait ma pensée. J’étais
-transporté dans un univers d’angoisse où les sensations ne me
-parvenaient qu’effacées mais toujours douloureuses. Je ne savais pas que
-je devais être heureux.
-
- * * * * *
-
-On n’atteint jamais le sommet du bonheur quand on le cherche. On est
-comme celui qui marche sur les montagnes à travers le brouillard. Tout à
-coup se fait une éclaircie; on s’aperçoit qu’on est sur le point le plus
-élevé et on découvre soudain des vallées lointaines, d’autres montagnes
-qu’on ne soupçonnait pas, de grands horizons. Les aspects de la vie sont
-soudain amplifiés, le sang bat plus vite dans les artères, on comprend
-mieux, on est uni à toutes les choses par une sympathie parfaite. Mais
-le brouillard se reforme rapidement, les horizons se limitent, les
-beautés s’atténuent, il faut recommencer à marcher dans la brume des
-heures médiocres.
-
- * * * * *
-
-Jamais la réalisation de l’amour n’a donné, je crois, la plénitude du
-bonheur. On trouve d’ordinaire ces instants divins lorsqu’on reçoit des
-marques de sympathie inattendue de la part d’une femme qu’on aime et
-dont on ne se croyait pas aimé.
-
-Mais si l’on veut éviter d’amers regrets, si l’on ne veut pas
-empoisonner la source des souvenirs, il faut se dire qu’on a, avec son
-costume, soit un auxiliaire, soit un ennemi, et que la minute la plus
-exquise peut être gâtée par la négligence des vêtements.
-
-A la fin d’une soirée chez Henriette L..., comme les quelques amis
-présents étaient sur le seuil de la porte et serraient la main de la
-maîtresse de maison, elle se tourna vers moi qui étais le dernier et me
-dit doucement:
-
---Restez un peu, nous causerons.
-
-Je lui faisais depuis longtemps la cour et je croyais l’aimer. Elle
-avait été jusqu’alors réservée à mon égard et même, parfois, avait
-montré une froideur qui semblait vouloir me décourager. Il était minuit
-et elle me disait de rester seul avec elle. Elle laissait partir un
-jeune homme plus grand que moi de taille, mieux vêtu, d’une conversation
-plus brillante que la mienne et que je jalousais en secret parce que je
-supposais qu’il avait été l’amant d’Henriette L...
-
-Il m’arrivait donc un grand événement heureux, mais un torrent
-d’allégresse ne descendit pas en moi. Le chapeau et le pardessus que je
-tenais à la main prirent soudain un poids inattendu. Je me sentis la
-consistance, la froideur et le manque d’équilibre d’une statue. Je vis
-dans l’œil de mademoiselle B..., de l’Opéra-Comique, qui boutonnait son
-gant, une lueur d’étonnement pour le sourire subitement stupide qui
-avait apparu sur mes lèvres.
-
-Personne ne remarqua ou ne sembla remarquer que je restais et mon ami
-Charles, qui était au bas de l’escalier, ne remonta pas pour me rappeler
-que nous devions aller ensemble à Montmartre.
-
-Henriette L... me conduisit dans un petit boudoir bleu. Elle était
-décolletée et elle enleva ses bagues qu’elle déposa dans un écrin. Elle
-n’avait rien de particulier à me dire, je le compris aisément. De plus,
-elle avait perdu cette raideur d’attitude de la femme qui se dit qu’elle
-va être embrassée d’un instant à l’autre et qui ne veut pas y consentir.
-
-Mais comment aurais-je pu goûter le charme de cet imprévu, les parfums
-mélangés, le vertige d’après minuit, le sourire encourageant, les
-paroles à double sens, puis enfin les lèvres abandonnées? Comment, en
-répétant machinalement des phrases tendres, en donnant au petit bonheur
-de conventionnels baisers, n’aurais-je pas eu comme but suprême de
-partir rapidement sans déshonneur? Comment, au lieu de me laisser aller
-au plaisir, n’aurais-je pas simulé une factice ivresse plus sentimentale
-que sensuelle? Car tout mon corps était dévoré par une flamme
-pénétrante. Je sentais sur moi la tunique de Nessus me brûler. Nouvelle
-Déjanire, ma femme de ménage, trop prudente ou trop perfide, craignant
-pour moi le froid à cause du gilet ouvert de mon habit, m’avait tendu,
-le soir même, un tricot que j’avais mis sous ma chemise. Ce tricot était
-d’un tissu grossier. J’estimais que les yeux d’une femme ne pouvaient le
-voir sans honte pour moi. Je crois maintenant que j’avais tort et que
-nous ne valons que par nos actions. Mais quoiqu’il en soit, ce tricot me
-brûlait et me paralysait. Il était le principal acteur de cette soirée.
-Au lieu de jouir de mon bonheur, je pensais à sa forme odieuse, à ses
-manches étroites. Je me souvenais avec douleur de l’instant où j’avais
-hésité pour savoir si je le mettrais ou non et où un mauvais génie
-m’avait poussé à m’en revêtir.
-
-Évidemment, mille choses pouvaient s’accomplir sans que l’existence du
-tricot fût même soupçonnée. Mais l’idée qu’une action inattendue
-pourrait le faire apparaître, me glaçait d’épouvante.
-
-Après d’invraisemblables hypothèses par lesquelles je me serais
-dépouillé en secret de ce fatal tricot, mais dont je vis rapidement
-l’impossibilité, je me décidai à mêler habilement le respect à la
-volupté, j’expliquai combien il était délicieux de prolonger le désir et
-de retarder le moment de posséder la femme qu’on aime.
-
-Henriette L... n’osa pas ne pas m’approuver. Même, malgré la décision
-que j’avais lue dans ses yeux, elle se défendit d’avoir pensé à se
-donner, pour ne pas montrer une délicatesse moins grande que la mienne.
-
-Et je la quittai, à l’heure la plus favorable pour l’amour, ayant
-traversé avec un cœur torturé un sommet divin, comprenant pour la
-première fois le sens du vieux proverbe ainsi modifié:
-
-L’homme heureux n’a pas de tricot.
-
-
-
-
-MÉTHODE SENTIMENTALE:
-
-THÉORIE DES AMES-SŒURS; DANGER DU PARAPLUIE, ETC.
-
-
-Le procédé sentimental est, pour séduire les femmes, le plus employé,
-mais en province seulement.
-
-Alphonse Daudet fait dire quelque part à un de ses personnages que pour
-s’assurer définitivement l’amour d’une femme, il suffit de se servir de
-trois mots magiques, soit dans une lettre, soit dans une conversation.
-Ces trois mots qui font s’ouvrir les bras des maîtresses comme le Sésame
-d’Ali-Baba faisait s’ouvrir la caverne des voleurs, sont: âme, fleur,
-étoile...
-
-Mon ami le poète L... avec qui j’allais jadis dans des réunions
-mondaines fut, pendant un temps, très recherché des femmes du milieu que
-nous fréquentions. Il devint même l’amant de celle qu’il désirait et qui
-était la plus jolie. Les moyens qu’il employait pour arriver à ses fins
-étaient très simples. Il arrivait dans une soirée, même quand tout le
-monde était en habit, revêtu d’une longue redingote noire serrée à la
-taille. Il avait des cheveux longs et une cravate flottante. Il ne
-prononçait, sous aucun prétexte, la moindre parole. Il s’asseyait dans
-un coin, tout seul, et inclinait sa tête sur sa main comme si elle était
-pesante d’un poids d’amour infini. Si j’allais lui parler, il ne me
-répondait pas et ses yeux exprimaient une tristesse inexplicable, car il
-était d’un naturel joyeux et peu d’instants avant, dans la rue, avec
-moi, il s’était livré à mille plaisanteries. Mais un sûr instinct, car
-il n’était pas assez intelligent pour raisonner sa méthode,
-l’avertissait que là était le bon moyen de triompher.
-
-Il représentait dans ce milieu bourgeois l’idéal romantique. Il en avait
-le visage et le costume. Cela suffisait. Les discours n’étaient pas
-nécessaires. Il était un ornement de ces soirées. On briguait l’honneur
-de le posséder. Et tandis que je rougissais du silence stupide de mon
-ami, de l’ennui qu’il répandait autour de lui, je ne m’apercevais pas
-qu’il se gagnait toutes les sympathies par sa mélancolie affectée et que
-toutes les paroles aimables que je prononçais pour compenser étaient
-considérées comme un bavardage insupportable à côté de sa noble
-méditation.
-
- * * * * *
-
-Mon ami R..., qui remporta avant son mariage de grands succès auprès de
-modistes, de dactylographes et d’élèves du Conservatoire, employait,
-consciemment du reste, un moyen qu’il déclarait excellent. Il faisait la
-théorie des âmes-sœurs. Cela consistait à expliquer qu’il n’existait sur
-toute la surface de la terre qu’une seule femme dont l’âme était
-semblable à la sienne, pouvait le comprendre et l’aimer. Le bonheur dans
-l’amour était fait de la rencontre de deux êtres créés l’un pour
-l’autre. Mais cette rencontre, vu la grandeur du monde et la mauvaise
-volonté de la divinité qui mêlait au hasard les individus, était
-infiniment rare.
-
-Cela posé, il déclarait à la femme surprise et ravie qu’une coïncidence
-inouïe avait eu lieu, qu’il en était averti par une intuition certaine,
-qu’il formait avec elle le groupe unique des âmes-sœurs.
-
-Comment une jeune fille qui a vendu des rubans toute la journée ne
-serait-elle pas profondément émue par la pensée qu’un si rare bonheur
-l’attend devant la porte de son magasin et qu’elle est favorisée d’une
-telle chance?
-
-Et il s’ajoutait pour elle à cela le prestige d’avoir gagné le gros lot
-à une invisible loterie dont le billet ne lui avait rien coûté.
-
-Ce même R... comptait moins pour plaire sur ses qualités de cœur, sa
-fidélité, ou sa beauté physique, que sur le manteau violet d’un seigneur
-de la Renaissance qui formait, avec une épée damasquinée, un loup de
-velours noir et un éventail, une panoplie sentimentale disposée dans sa
-chambre à coucher.
-
-Si une femme lui demandait quel était ce manteau, il répondait
-invariablement:
-
---C’est le manteau de Roméo.
-
-R... affirmait que ces simples paroles déterminaient chez les femmes des
-transports de tendresse et je le crois volontiers.
-
- * * * * *
-
-Ceux qui emploient la méthode sentimentale marchent avec noblesse,
-s’accoudent volontiers aux cheminées, sont plus ou moins poètes ou
-musiciens. Ils redoutent le ridicule. Si un de leurs parents meurt, ils
-puisent une petite consolation dans le fait qu’ils s’habilleront de noir
-et qu’ainsi leur costume sera en harmonie avec celui du personnage idéal
-qu’ils ont inventé pour plaire.
-
-Ils préfèrent se mouiller que de porter un parapluie. Ils ont raison.
-Étant donné l’idée noble qu’ils donnent d’eux-mêmes, le parapluie, avec
-son aspect bourgeois et pratique, ne peut que leur nuire.
-
-Du reste il convient d’observer que le parapluie apporte toujours une
-petite diminution à l’admiration qu’on a pour quelqu’un, même s’il
-s’agit d’une femme.
-
-Il n’est utile que dans un seul cas, un jour de pluie naturellement,
-pour faire la connaissance dans la rue d’une femme qui a oublié le sien
-et qui craint de mouiller les plumes de son chapeau. Encore est-il
-vraisemblable que la femme utilisera le parapluie pour gagner un omnibus
-ou une voiture et vous quittera avec des paroles vagues de remerciement.
-
-Ceux qui emploient la méthode sentimentale ne plairont jamais à toute
-une catégorie assez nombreuse de femmes. Dans cette catégorie il y a
-celles qui sont vénales par nature ou par métier, celles qui aiment les
-paroles cyniques, celles qui allient une extrême sensualité à un
-caractère très pratique. Les actrices particulièrement sont peu
-sensibles au sentimentalisme; leur cœur est vieux et le sentiment est
-une poésie propre à la jeunesse.
-
- * * * * *
-
-Il ne faut jamais écrire, soit quand on fait la cour à une femme, soit
-au début d’une liaison, de longues lettres élégiaques où l’on peint un
-tendre amour. Les termes de ces lettres prennent malgré soi un caractère
-suranné et rococo. Elles font penser à des mèches de cheveux conservées
-dans un vieux coffret. Un souffle lamentable les anime. Quelque
-allégresse que l’on porte dans son cœur, elles laissent percer le dégoût
-de la vie, une tristesse immense. Or cette tristesse est la plus grande
-ennemie de l’amour. On mêle vainement à tout cela la poésie dont on est
-capable. On ne fait qu’aggraver son cas. Les énumérations de fleurs, les
-descriptions de sites charmants dans lesquels on s’est promené, où on
-voudrait se promener à deux, produisent toujours un effet de ridicule et
-de désenchantement.
-
-La femme qui lit une lettre écrite dans ce sens a le sentiment d’une
-chose grave, ennuyeuse et poétique qui pèse sur elle.
-
- * * * * *
-
-Mon ami Charles, qui est un bon vivant dont la présence sème
-l’allégresse, eut naguère en Suisse, durant l’été, une sorte de flirt
-avec une femme mariée jeune et jolie. Il l’accompagnait dans la
-montagne, jouait au tennis et canotait avec elle. Le soir, quand on
-était assis sur la terrasse de l’hôtel, il l’égayait de ses bons mots,
-de même qu’il égayait tous les amis de la jeune femme, et ainsi il était
-paré à ses yeux du prestige de la gaieté et des divertissements.
-
-Elle l’aima pour cette raison qui en valait bien une autre. Elle lui
-promit d’être à lui, les vacances terminées, à Paris. Ils se quittèrent
-durant un mois.
-
-Mais mon ami Charles eut la folie de lui écrire pendant ce temps de
-longues lettres d’amour contraires à son génie joyeux. Il lui peignit
-les tristesses de l’absence, non parce qu’il les éprouvait mais parce
-qu’il pensait qu’il était convenable de les éprouver. Il donna à ses
-rêves et à ses désirs une atmosphère douloureuse qu’il estimait propice
-à ses desseins et devant ajouter de la noblesse à un amour trop sportif.
-
-Il perdit ainsi la possibilité d’une maîtresse charmante. En effet, la
-jeune femme qu’il aimait ne fut jamais à lui. Elle eut raison. Elle
-avait eu du penchant pour un homme joyeux, elle n’en avait plus pour un
-triste.
-
-Et ce fut un juste châtiment pour mon ami Charles qui avait sacrifié sa
-vraie personnalité au profit d’un absurde idéal littéraire.
-
-
-
-
-MÉTHODE DE LA DISSIMULATION
-
-
-Le mensonge n’est pas d’une essence sublime. Il n’est pas tout-puissant.
-En tout cas, pour avoir quelque vertu, il doit reposer sur une base de
-vérité.
-
-Plaire aux femmes est un art comme la peinture ou la sculpture. Il y a
-une palette et mille couleurs. Il faut corriger la nature, mais il ne
-faut pas la déformer.
-
-Chaque femme se fait un idéal de l’amant. Il convient de se conformer à
-cet idéal, d’augmenter certains défauts que l’on a naturellement, de se
-parer de certaines qualités que l’on n’a jamais eues. Mais il y a une
-mesure. L’imposteur de tous les instants est confondu à la fin. Puis,
-s’il pense sans cesse à son rôle, il ne jouit pas de la comédie.
-
-Le problème, au début, est de savoir s’il faut laisser voir tout son
-amour, ou le cacher. Stendhal donne à Julien Sorel une pleine victoire
-sur mademoiselle de La Môle. A chaque mouvement de tendresse qu’il
-laisse échapper, correspond un mouvement de recul, de reprise
-d’elle-même, de la part de son orgueilleuse maîtresse. Il trouve assez
-d’empire sur lui-même pour lutter contre l’orgueil par un orgueil plus
-grand. Il est aimé précisément parce que, toutes les fois qu’il va
-s’abandonner, il a la force de dissimuler ses vrais sentiments; quand il
-est sur le point de dire qu’il aime, il dit qu’il n’aime pas.
-
-L’indifférence attire, mais elle éloigne aussi. Elle est comme ces
-poisons qui sont des remèdes à petite dose mais donnent la mort si on en
-abuse.
-
-Stendhal dit du reste ailleurs: «Tout l’art d’aimer se réduit, ce me
-semble, à dire exactement ce que le degré d’ivresse du moment comporte,
-c’est-à-dire, en d’autres termes, à écouter son âme.»
-
-Beaucoup de gens parlent comme ils croient qu’ils devraient parler. Ils
-dissimulent ainsi leur vraie personnalité. Ils plaisent moins.
-
- * * * * *
-
-Étant enfant, mes parents m’amenèrent pour la première fois à Paris
-visiter l’exposition de 1889. J’étais à cette époque dépourvu de toute
-curiosité. Je ne m’intéressai nullement à cette grande ville. Je
-regardai d’un œil morne les monuments qui me parurent sinistres de
-laideur. Je fus déçu de voir que Notre-Dame était une si petite église;
-les magasins du Louvre et du Bon-Marché me parurent d’infimes magasins à
-côté de ce que je croyais qu’ils étaient; les rues étaient obscures, les
-boulevards étroits. Je me mis à pleurer quand on voulut me faire
-pénétrer pour la seconde fois dans l’enceinte de l’exposition, tant la
-vue des pavillons exotiques, des nègres et des Chinois me paraissait
-dépourvue d’intérêt.
-
-Je n’aimai véritablement que les bouquinistes et leurs étalages où je
-trouvai une variété inconnue en province et où je pus faire, avec mes
-petites économies, l’achat de maint volume que je désirais.
-
-A mon retour, mon professeur au lycée, à l’estime duquel je tenais
-par-dessus tout, parce qu’il m’éveillait aux choses de l’esprit, me
-demanda ce que j’avais le mieux aimé à Paris. Je me troublai et, guidé
-par le sentiment stupide qu’il fallait penser comme les autres enfants
-de mon âge, je répondis que c’était le musée de marine, au Louvre. Or,
-j’étais passé dans ce musée de marine sans le regarder, mais deux de mes
-camarades qui avaient visité Paris avant moi m’avaient représenté ce
-musée, où il y a la reproduction en petit des navires de tous les temps
-et de tous les pays, comme la plus belle chose qui existât au monde.
-
-Je fus puni par le haussement d’épaules de mon professeur qui murmura:
-
---Les enfants sont tous les mêmes!
-
-Ainsi nous faisons faire souvent aux femmes cette réflexion désastreuse:
-«les hommes sont tous les mêmes!» uniquement parce que nous nous sommes
-dissimulés nous-mêmes, que nous nous sommes enveloppés sous un voile de
-banalité.
-
-Il faut se méfier du mensonge. C’est un traître. Il vous tend une main
-gantée de velours, il s’incline obséquieusement et il affirme qu’il va
-vous mener au but par un chemin obscur et détourné. On le suit et
-soudain il vous renverse pour vous mordre ou il vous jette dans un trou.
-
-
-
-
-MÉTHODE DE LA PROPHÉTIE ET DE LA MAGIE
-
-
-Ami, toi qui cherches une aventure pleine de poésie et d’imprévu avec
-une femme délicate appartenant à cette bourgeoisie que tu fréquentes,
-n’hésite pas à aller t’asseoir à côté de cette jeune dame blonde,
-distraite et presque méprisante.
-
-Elle semble une exilée dans cette soirée où tu la rencontres pour la
-première fois. Ni les chants de la jeune fille qu’on veut marier, ni les
-orangeades qui passent, ni les politesses des hommes ne peuvent retenir
-sa pensée.
-
-Mais tu peux sans crainte, en la regardant bien en face, lui dire:
-
---Voulez-vous me permettre de lire dans les lignes de votre main?
-
-Un intérêt subit animera son visage. Si elle manifestait le moindre
-étonnement, tu te hâterais de dire une phrase dans le genre de celle-ci:
-
---J’ai vu à votre regard que vous étiez marquée pour une étrange
-destinée.
-
-Et aussitôt elle se tournera vers toi avec amitié, reconnaissant que tu
-es une nature d’élite, le seul être fraternel parmi la foule de
-médiocres qui encombre le salon.
-
-Elle ôtera son gant et te tendra sa main avec une légère confusion et en
-s’excusant par avance que cette main ne soit pas d’une propreté absolue.
-Il est du reste à remarquer que les mains humaines ne demeurent vraiment
-propres que pendant les cinq minutes qui suivent le moment où l’on les a
-lavées.
-
-A peine as-tu pris cette main dans les tiennes en affectant de ne pas
-profiter de la circonstance pour jouir de sa finesse par une longue
-pression, à peine as-tu jeté un rapide coup d’œil sur sa forme, que tu
-dois pousser un cri d’admiration et de surprise.
-
-Il y a sur cette main un signe rare, unique, extraordinaire, tel qu’on
-n’en a presque jamais vu de semblable dans l’histoire de la chiromancie.
-Plusieurs lignes, dis-tu, forment une étoile, et cette étoile est placée
-de telle façon, par exemple à la conjonction de la ligne du cœur et du
-mont de Jupiter, que sa signification est immense.
-
-Les yeux de la dame blonde sont devenus brillants et animés; elle tend
-son autre main afin que tu puisses voir si le signe étonnant est
-confirmé. Il l’est en effet. Tu peux dire sur le sens de ce signe ce qui
-te plaira dans le domaine des succès artistiques, de la fortune, de
-l’amour. Pour ce qui est des lignes en général, tu n’auras qu’à te
-laisser aller à ta fantaisie du moment. Tu ne risques plus de te
-tromper. Par le fait que tu as vu le signe unique, tu es revêtu d’une
-grande autorité et tes erreurs deviendront des vérités. Si tu lui dis
-qu’elle est orgueilleuse et si elle est modeste, elle songera:
-
---C’est donc que j’étais orgueilleuse sans m’en douter.
-
-Du reste le désir d’intéresser sans danger te poussera à parler surtout
-de l’avenir.
-
-Ne manque pas d’affirmer que la dame blonde est soumise à l’influence de
-la planète Vénus, c’est-à-dire à l’influence de l’amour, et ajoute, si
-tu le juges à propos, qu’à cette influence s’ajoute celle d’Apollon, le
-goût des arts. Quand tu auras prédit en outre une grande passion
-prochaine, tu pourras laisser retomber la petite main qui contenait tant
-de grands secrets.
-
-A cause de ton étrange clairvoyance, par la vertu de ce génie
-prophétique tu seras invité à te rendre dans la semaine chez la dame
-blonde.
-
-Tu trouveras vraisemblablement dans ce milieu plusieurs personnes
-laides, intellectuelles et s’occupant de spiritisme, une ancienne
-actrice russe, un professeur, un pauvre homme vaguement fondateur d’une
-religion, un fumeur d’opium et peut-être un jeune homme venu là pour
-trouver une maîtresse et affectant imprudemment des airs sceptiques. Le
-mari de la dame blonde sera silencieux et admiratif pour les choses de
-la pensée qui seront traitées autour de lui.
-
-La principale occupation sera de faire tourner des tables. Insoucieux de
-l’ironie du jeune homme sceptique, déclare immédiatement que tu es un
-médium de premier ordre, que tu fais, comme il te plaît, venir les
-esprits, que la magie n’a pas de secrets pour toi. Tu n’as pas à
-craindre d’être confondu si tu affirmes avec audace. Là, un besoin de
-crédulité possède toutes les âmes. Le fondateur de religion te
-reconnaîtra tout de suite pour un des siens; le mari te respectera comme
-un maître; une des personnes laides et intellectuelles verra dans
-l’obscurité du fluide sortir de tes mains.
-
-Du reste, ta surprise sera grande de constater que les tables tournent à
-merveille, se lèvent sur un pied, frappent des coups à ta voix. Les
-esprits des hommes célèbres t’obéiront docilement, parleront comme il te
-plaira. Le jeune homme sceptique n’aura qu’à bien se tenir car il te
-sera très aisé d’empêcher qu’il soit désormais invité en déclarant que
-Napoléon ou que Louis XIV se refusent à venir en sa présence. Comment
-une maîtresse de maison un peu avisée hésiterait-elle un instant entre
-un jeune homme quelconque et d’aussi grands personnages?
-
-Et comment aussi une jeune dame blonde, quand elle donne à la vie future
-plus d’importance qu’à la vie présente, peut-elle ne pas désirer, de
-toute son ardeur, avoir pour amant sur cette terre d’exil, quelqu’un qui
-a un rayonnement astral, qui est prophète, en communication avec les
-esprits et qui peut faire mourir ses ennemis en enfonçant une aiguille
-dans une petite figure de cire?
-
-
-
-
-MÉTHODE DE LA PUISSANCE D’ATTRACTION
-
-
-J’allai voir un jour mon ami B... C’était un garçon fin, intelligent,
-mais timide et n’ayant pas de confiance en lui. Appelé par sa situation
-dans le monde et ses facultés à jouer un rôle important, il avait laissé
-sa volonté se désagréger et était considéré par tous comme un incapable.
-Il était trop riche et il avait trop de parents. Étant de beaucoup le
-plus intelligent de sa famille, une ligue occulte s’était formée parmi
-ces parents pour déclarer qu’il était stupide. Il l’avait cru, ou il
-avait laissé croire qu’il le croyait.
-
-Mais à cause de sa réputation une jeune fille qu’il aimait et qu’il
-avait demandée en mariage avait refusé de l’épouser.
-
-J’aimais beaucoup B... pour sa vision comique de la vie qui est la
-revanche de tous les faibles. Nous parlâmes de mademoiselle X... et des
-déceptions qu’elle lui avait causées. Je pensais qu’il avait renoncé à
-tout espoir et j’essayai doucement de la déprécier, pensant le consoler
-un peu.
-
-Mais il protesta vivement. Il me déclara que rien n’était perdu pour lui
-et que, malgré le refus formel de mademoiselle X... et de ses parents,
-il n’avait jamais été en aussi bonne posture. Je lui en demandai
-l’explication et ce qu’il comptait faire pour que ses projets
-réussissent.
-
---J’ai fait une grande découverte, me dit-il, qui me permettra d’être
-aimé. L’amour est une attraction s’exerçant entre deux êtres. Chacun de
-nous possède une certaine puissance d’attraction. Il faut pour être aimé
-développer en soi sa puissance d’attraction et le moyen de la dégager.
-C’est ce que je fais en ce moment.
-
---Avez-vous obtenu quelque résultat? lui demandai-je.
-
---Aucun, pour l’instant, s’écria-t-il. Je n’ai plus revu mademoiselle
-X... C’est dans la solitude et par l’effort de la volonté que la
-puissance d’attraction se développe. Je ne sors plus de ma chambre. Il
-viendra un moment où je serai aimé de mademoiselle X... sans que je
-l’aie revue. Je ris de mon ami Paul U... qui fait la cour à mademoiselle
-X... et qui se donne pour lui plaire un mal infini. Il croit avoir des
-avantages sur moi parce qu’il a une importante situation à la banque de
-son oncle, parce qu’il est agréé de la famille, parce qu’il joue au
-tennis avec mademoiselle X... et qu’il flirte avec elle dans les bals où
-ils se rencontrent régulièrement.
-
---Cependant il me semble, hasardai-je timidement...
-
---Non, non! reprit B..., je triompherai de Paul U... avec une certitude
-d’autant plus grande que je ferai moins de démarches. C’est le résultat
-d’un calcul, c’est mathématique. Ma cousine m’a, l’autre jour, invité à
-un thé où je pouvais rencontrer mademoiselle X... Je n’ai eu garde
-d’accepter!
-
---Pourtant.
-
---Cela m’aurait détourné de développer ma puissance d’attraction. C’est
-seul, entre ces quatre murs, que je dois décider de ma victoire.
-
-J’appris à quelque temps de là que mademoiselle X... venait d’épouser
-Paul U... Mon ami B... n’avait-il pas suivi point par point sa méthode?
-Ou le fait d’être dans une banque, d’avoir l’estime des parents, d’être
-habile au tennis, vaut-il mieux pour conquérir une jeune fille que la
-plus grande puissance d’attraction? Je laisse au lecteur le soin de le
-décider.
-
-
-
-
-MÉTHODE DU VIOL
-
-
-On voit dans les journaux que des êtres instinctifs et grossiers
-renversent des femmes sur des chemins déserts et parfois les mettent à
-mort. Ces tentatives criminelles inspirent évidemment l’horreur. Mais
-comment se défendre d’une certaine admiration en songeant que ces
-personnages aux nerfs peu délicats accomplissent l’amour en quelques
-secondes, sans les défaillances habituelles aux imaginatifs?
-
-Jadis, j’entendais un certain R..., qui depuis trois ans était aimé
-follement par une toute jeune personne au visage ingénu, dire qu’il
-n’avait obtenu cet amour que parce qu’il avait pris de force cette
-maîtresse. Il racontait qu’il l’avait fait venir dans sa chambre d’une
-façon d’autant plus aisée qu’il avait été jusqu’alors poli et
-respectueux à son égard. Il s’était alors jeté brusquement sur elle. Une
-lutte s’était engagée qui ne s’était terminée qu’au bout d’une heure de
-temps par sa victoire que je n’ai jamais pu m’expliquer.
-
-Il y a, en effet, des femmes qui aiment la sensation de voir un être
-charmant, raisonnable et doux se transformer brusquement en un
-inconscient sauvage qui les brutalise. Mais l’on ne peut pas jouer le
-personnage du sauvage. Il faut l’être réellement. Qu’arriverait-il et de
-quelle confusion ne serait-on pas saisi si l’on faisait tous les gestes
-du viol et si, à la dernière minute, au moment où la victime se résigne
-avec curiosité, on n’avait ni l’autorité ni l’absence d’émotion
-indispensables?
-
-Ces battements du cœur, ces tremblements, cette fébrilité qu’occasionne
-une étrange faiblesse, peuvent être à la rigueur excusés par une femme
-qui a l’habitude de l’amour, si on les met sur le compte d’un excès de
-désir, d’une immense tendresse. Ils couvriront d’un juste ridicule celui
-qui aura voulu se parer du prestige de la brutalité et qui n’aura pu en
-donner les bienfaits.
-
-
-
-
-MÉTHODE DU CYNISME
-
-(ART DE TROMPER)
-
-
-J’avais jadis un excellent camarade qui s’appelait Henri D... Il était
-intelligent, il avait une jolie femme et surtout il m’admirait beaucoup.
-Je me plaisais infiniment en sa compagnie.
-
-Nous nous voyions assez souvent et un jour il m’invita à dîner. Son
-intérieur était très agréable, j’étais de bonne humeur et tout faisait
-prévoir que j’allais passer une très heureuse soirée. Je vis aux
-préparatifs que l’on avait faits que cette invitation à dîner était un
-événement important. L’on se réjouissait beaucoup de m’avoir.
-
---Ma femme et ma belle-mère, me dit Henri D..., vous ont fait un plat
-spécial qu’elles ne font que dans les grandes occasions et pour les gens
-qu’elles aiment beaucoup.
-
-On se mit à table et la conversation porta uniquement sur le point de
-savoir si j’aimerais ou non le plat en question. Il vint enfin. J’y
-goûtai au milieu de l’anxiété générale. Le plat était pour moi une chose
-effroyable dont la seule odeur me soulevait le cœur. Je déclarai en
-souriant que c’était un plat délicieux et je félicitai les auteurs. Je
-fis un effort sur moi-même et je me forçai à manger ce qu’on m’avait
-servi. Toute ma soirée fut empoisonnée.
-
-Quelques semaines s’écoulèrent et je revins dîner chez mon ami Henri
-D...:
-
---Il y a une surprise pour vous, me dit tout de suite madame Henri D...
-
---On sait que vous êtes gourmand, ajouta la belle-mère de mon ami.
-
---On ne me gâte pas comme ça, dit Henri D...
-
-La surprise était le terrible plat. J’eus assez de présence d’esprit
-pour parler d’une atroce migraine et d’un manque total d’appétit. Je ne
-mangeai pas et sortis à jeun.
-
-J’eus l’imprudence de dîner une troisième fois chez Henri D... Rien ne
-pouvait me faire supposer, sauf l’œil brillant de sa femme, que le plat
-me guettait encore. Il apparut sans que j’aie pu me défendre de lui. On
-m’en servit une assiette toute pleine parce que, disait-on, il fallait
-rattraper mon manque d’appétit de la fois précédente.
-
-Je ne revins plus chez Henri D... Il m’écrivit à plusieurs reprises pour
-m’inviter à nouveau, mais je déchirai ses lettres sans y répondre, car
-il ajoutait toujours en _post-scriptum_:
-
-«Il y aura le plat que vous aimez.»
-
-J’ai perdu cette charmante relation à cause de ce plat. Je n’ai plus
-jamais parlé à mon ami Henri D... et, l’ayant aperçu une fois sur les
-boulevards, je me suis enfui au plus vite, croyant sentir monter à mes
-narines l’odeur fatale du plat.
-
-Ainsi, pour ne pas vouloir avouer nos goûts et nos dégoûts, dès le
-début, pour manquer de sincérité, nous nous trouvons vis-à-vis des
-femmes dans d’insolubles situations qui quelquefois nous obligent à ne
-plus les voir.
-
-Celui qui n’entend rien à la musique et qui, en présence d’une
-musicienne, au lieu de dire cette phrase si commode: «Je n’entends rien
-à la musique, mais je l’aime cependant», se flatte d’être un musicien
-accompli, s’expose à bien des périls s’il devient l’amant de cette
-musicienne, ou si seulement il entre davantage dans son intimité.
-
-Il faudra qu’il l’accompagne dans des concerts dont il aura à supporter
-l’ennui, il faudra qu’il complimente avec un enthousiasme simulé des
-personnages jeunes et inspirés dont le violon aura rendu des sons
-divins; il faudra qu’il se prononce sur la musique moderne et s’il
-condamne tel musicien, il faudra qu’il se le rappelle, pour ne pas le
-porter aux nues quelques jours après. Comment son ignorance ne
-transpirera-t-elle pas à la fin et quelle miraculeuse distraction
-sera-t-il obligé de feindre si on lui demande de venir près du piano
-pour tourner les pages d’un morceau?
-
-Il faut tout dire, tout avouer, avec franchise, avec cynisme même. Les
-paroles sont comme un feu qui brûle les pensées et les actes. Ce qu’on a
-de mauvais en soi, devient, sinon excellent, du moins neutre, par le
-fait qu’on l’exprime, qu’on lui donne la vie des mots.
-
-Le mal est dans le silence. La mobilité des paroles le transforme. Le
-cynique donne de la beauté à ses vices et les fait admettre en les
-proclamant.
-
-Les femmes qui ont une horreur native de la vérité, en présence de celui
-qui leur oppose une sincérité absolue, sont comme ces nègres très
-sauvages des îles de l’Océanie qui n’ont jamais vu un blanc. Ils croient
-d’abord qu’il est peint en blanc et que, si on frotte sa peau avec
-vigueur, la couleur noire qui est la couleur normale va reparaître.
-Quand ils s’aperçoivent de leur erreur, ils tombent aux genoux du blanc
-et l’adorent comme un Dieu.
-
-Quand votre maîtresse vous demande: «A quoi penses-tu?» il ne faut pas
-lui répondre comme tous les amants qui existent: «A toi.» Et si on lui
-dit qu’on ne pense à rien, ce qui arrive la plupart du temps, on grandit
-aussitôt dans sa pensée, car ce néant qui lui est familier a pour elle
-une valeur.
-
- * * * * *
-
-De même, pour bien tromper sa maîtresse, il faut lui dire en riant la
-vérité. On ne craint que les choses inconnues. La femme n’aura pas peur
-d’une aventure présentée sous un jour plaisant, invraisemblable. On aura
-beau jurer que ce qu’on dit est vrai, toujours en riant bien entendu,
-elle n’y ajoutera pas foi.
-
-Si cependant ses soupçons se sont précisés et si, par une série de
-plaintes, de scènes intolérables, de violences de langage, d’objets
-brisés, elle vous oblige à apporter une solution à cet état de choses,
-il faut opter entre deux partis:
-
-Dire simplement et gravement:
-
-«Tu sais bien, au fond, que je suis incapable de te tromper.»
-
-Cette parole est, je ne sais pourquoi, revêtue d’une grande force; en
-tout cas, quand les femmes nous la disent, elle est toujours
-irrésistible.
-
-Ou bien, s’écrier: «Eh bien! oui, je t’ai trompée!» et en expliquer,
-avec une sincérité véritable, les causes et les circonstances.
-
-Le deuxième parti est le meilleur. L’aveu est puissant. Il a l’éclat de
-tout ce qui correspond à un fait vrai. Si on aime, on peut se faire
-pardonner. Si on n’aime plus, grâce à cet aveu, on a fait un pas en
-avant qui sera, hélas! suivi de pas en arrière, sur le chemin escarpé,
-hérissé de cailloux et d’épines aiguës, qui conduit à la rupture.
-
-Mais, seul, celui qui a une âme haut placée a le courage de la sincérité
-absolue.
-
-
-
-
-LES COMPARAISONS
-
-
-Après deux mois de séparation je retrouve ma maîtresse à la gare où elle
-est venue m’attendre. J’ai mis ma tête à la portière pour la voir de
-loin. Elle est là. Nous faisons tous les deux le même geste de joie
-conventionnelle. En réalité nous nous trouvons l’un l’autre changés,
-moins beaux que nous ne le pensions. Nous sommes déçus. A vivre à côté
-de quelqu’un, on s’efforce de le parer de mille qualités et on y
-parvient. Si l’on se quitte un peu et si l’on se retrouve, on se voit
-tel qu’on est, parce qu’on a oublié le mensonge de son imagination.
-
-Qui des deux prendra l’initiative de tomber dans les bras de l’autre? Il
-faut dissimuler mon impression et j’esquisse un tendre geste. Elle me
-tend simplement la main. Je la lui serre; elle se reprend à son tour
-mais au moment où je soulève de terre ma valise, renonçant à tout
-baiser.
-
-Alors, je me dis pour m’excuser que rien n’est plus factice que ces
-étreintes sur des quais de gare, qu’il ne convient pas de donner sa
-tendresse en spectacle à des étrangers, que les véritables marques de la
-sympathie sont au fond du cœur.
-
-Près de moi, cependant, des êtres spontanés se sont embrassés en criant
-et en gesticulant. Dissimulaient-ils? Ils n’en avaient pas l’air. Ce
-sont des natures vulgaires, pensai-je.
-
-J’attends mes bagages. Il y a à côté de moi une femme bien plus jolie
-que ma maîtresse. Ses cheveux, au lieu d’être teints en blond, sont
-d’une couleur naturelle. Elle n’a pas sur le cou cet imperceptible pli,
-si visible pour moi, que je remarque avec tristesse sur le cou de
-Paulette. Comme elle s’habille avec goût! Elle a une taille élancée et
-la couleur des yeux qui me plaît. Il me semble qu’elle a jeté un coup
-d’œil ironique sur le chapeau de na maîtresse. Je considère ce chapeau à
-mon tour. Il est bizarre et compliqué. Il vient sans doute de quelque
-toute petite modiste. C’est le plus beau chapeau de Paulette, j’en suis
-sûr, et elle l’a mis pour venir m’attendre à la gare et frapper ainsi un
-grand coup sur mon imagination. Comme cette toque très simple dans un
-cercle de cheveux blonds est préférable!
-
-J’appelle un employé avec toute l’autorité dont je suis capable. La très
-jolie femme est de plus en plus dédaigneuse. Et quand on apporte ma
-malle, je ne sais pas si je suis plus honteux de son aspect minable de
-malle de famille à côté de l’élégante malle de cuir de l’étrangère, ou
-du chapeau de mon amie auprès de cette toque très simple.
-
-La comparaison suscite le désir et nous sommes d’autant plus forts que
-nous désirons beaucoup.
-
-
-
-
-L’HOMME QUI N’A QU’UNE FEMME
-
-
-Il y a dans l’appartement qui donne en face du mien, sur la cour, un
-monsieur qui habite avec une dame. Il vit avec elle et il ne vit qu’avec
-elle. Jamais il n’invite personne à dîner. Jamais on ne voit chez lui
-aucun autre homme ni aucune autre femme.
-
-Le monsieur et la dame sortent ensemble. Ils rentrent de même. Ils sont
-oisifs. Ils n’ont pas l’air de s’aimer passionnément. Ils n’ont pas
-l’air de s’ennuyer. La dame est maigre. Elle a un grand nez, l’air d’un
-oiseau étonné et sans ailes. Le matin elle ouvre sa fenêtre et, revêtue
-d’une camisole grisâtre, elle se livre à des travaux d’intérieur. Elle
-met pour cela, sans doute afin de ne pas salir ses mains, de vieux gants
-blancs.
-
-Comment le monsieur, qui est bien de sa personne et qui pourrait avoir
-d’autres femmes, a-t-il le courage de vivre avec une femme qui met des
-gants blancs à huit heures du matin?
-
-Je pourrais croire qu’il m’envie, qu’il m’admire de voir chez moi des
-femmes jolies et élégantes. Il n’en est rien. Même je sens une
-réprobation dans son regard. Il juge que je ne suis pas sérieux. Et la
-sincérité de cette réprobation se dégage de son attitude correcte, quand
-il me salue dans l’escalier.
-
-Cet homme n’a qu’une femme et une femme laide. Est-ce possible? C’est un
-cas unique, monstrueux. Peut-être est-ce un fou. Mais il paraît assez
-raisonnable. Il ne crie pas, il ne se livre pas à des danses saugrenues.
-
-Peut-être est-ce cette femme au nez pointu qui lui a persuadé qu’il n’y
-a pas d’établissements de thé, de grands magasins où passent des êtres
-séduisants avec de belles robes et des formes gracieuses. Il a un
-bandeau sur les yeux ou il est victime d’un sortilège. Peut-être
-aime-t-il cet objet de tristesse, cette source de pensées amères, et en
-est-il aimé. Mais un cœur, une délicieuse affection peuvent-ils habiter
-une poitrine si maigre? Peut-il y avoir de l’amour sans une petite
-flamme de beauté?
-
-
-
-
-PLAISIRS PHYSIQUES
-
-(LES SIMULACRES)
-
-
-Les femmes aiment les titres honorifiques, les situations importantes,
-l’argent, la beauté physique, la distinction, le prestige que donne
-l’admiration des autres hommes. Mais elles renonceront volontiers, et
-même avec orgueil, à tout ce qu’elles aiment pour un homme qui n’a rien
-que le don rare de leur donner, dans l’intimité de la nuit, du plaisir
-physique.
-
-Une légende absurde montre les femmes du monde se livrant à leurs
-domestiques pour la seule joie de leurs sens. Rien ne semble
-prédisposer, ni leurs travaux, ni leur éducation, les gens de maison à
-l’habileté dans l’art de donner des caresses physiques.
-
-Celui qui donne le plus de plaisir n’est pas le plus vigoureux ou celui
-dont le tempérament est conforme au tempérament de la femme. C’est celui
-qui en a le plus le goût imaginatif. Il donne une valeur inattendue à
-chaque caresse par l’amour avec lequel il la donne. Il multiplie à
-l’infini dans le domaine subtil des nerfs ces rayonnements de volupté si
-précieux aux natures sensibles.
-
-Les femmes le reconnaissent à son regard, à ses silences, à ses
-timidités, à un je ne sais quoi qui se dégage de lui. Il porte dans ses
-mouvements une beauté qui n’obéit pas aux lois ordinaires de la beauté,
-et qui n’est perceptible que pour les voluptueuses.
-
-Et celui-là est un grand maître qui possède assez de richesse pour
-donner à la fois la tendresse du cœur et le plaisir des sens; même
-auprès des femmes les plus honnêtes, il peut se passer d’être estimé et
-toute mauvaise action lui est permise car l’homme le plus estimable pour
-les femmes est celui qui apporte la plus grande somme de plaisir.
-
- * * * * *
-
-Une femme dit: «Je veux être respectée.»
-
-On doit se garder de se méprendre sur le sens de ces paroles. Elle fait
-allusion à un respect de forme, de détail, qui donne plus de prix au
-manque de respect ardemment sollicité par toutes les forces puissantes
-d’humiliation qui sont dans l’instinct de la femme. Elle a un grand
-désir de défaite. Sa défaite lui sera d’autant plus chère que nous lui
-aurons donné l’illusion de la victoire par notre politesse dans les
-conversations générales devant d’autres personnes, par notre galanterie
-tendre quand nous sommes seuls, mais seuls dans des endroits comme le
-théâtre ou les promenades, où le manque de respect ne peut pas se
-manifester librement.
-
-Dès que nous sommes séparés du monde extérieur par une porte fermée et
-que grâce à une entente inavouée, mais certaine, nous sommes réunis avec
-la délicate bien-aimée pour nous consacrer à l’amour, nous pouvons nous
-permettre impunément des actes d’une irrévérence sans mesure. Des gestes
-dont l’audace dépassera la nôtre nous assureront aussitôt que nous
-sommes loin d’avoir atteint les limites permises.
-
-Le respect est pour le monde ou pour le domaine de la convention
-sentimentale. Il faut, pensent les femmes, changer de ton selon l’heure
-qui convient, et elles ne sont nullement gênées de leur brusque
-transformation, tandis que nous nous croyons obligés, à leur égard, à
-des réticences et à des excuses.
-
- * * * * *
-
-Beaucoup de plaisirs physiques sont des simulacres. Cela tient à ce que
-la nature est avare des joies qu’elle nous donne. Nous avons honte de
-cette avarice. Nous nous flattons d’une capacité de bonheur que nous
-n’avons pas.
-
-Il ne faut pas laisser aux femmes le privilège de ces simulacres de
-plaisir. L’on aime d’autant plus que l’on croit dispenser une immense
-volupté. A tout instant, dans l’amour physique, la femme donne les
-signes d’un bonheur qui n’est pas croyable. Ce n’est qu’à la réflexion
-que nous cessons d’en être dupe. Mais un doute plane et nous l’aimons
-davantage pour cela. Faisons comme elle.
-
-Il est vain pourtant, quand on est dans les bras l’un de l’autre, à une
-heure tardive de la nuit, si votre maîtresse vous demande: «As-tu
-sommeil?» de lui répondre: «Certes non!» avec une intonation exaltée
-pour lui faire croire qu’on passera toute la nuit dans une extase divine
-de volupté, surtout si, quelques instants après, une respiration
-régulière trahit le sommeil profond dont on est frappé.
-
-
-
-
-UNE FEMME EN ATTIRE UNE AUTRE
-
-
-Je n’aime plus ma maîtresse. Son caractère est devenu désagréable et
-bien qu’elle soit jolie, j’ai trop pris l’habitude de sa beauté pour en
-tirer du plaisir.
-
-Cependant elle m’aime. M’aime-t-elle? Oui, puisqu’elle ne veut pas que
-j’aille dîner en ville, et qu’elle est de mauvaise humeur, pendant
-plusieurs jours, si elle apprend que j’ai pris le thé avec une autre
-femme qu’elle. Cette jalousie est-elle un signe d’amour ou simplement la
-manifestation de sa vanité? Et comment pourrai-je trouver la ligne qui
-partage le désir et l’amour-propre?
-
-Si elle m’aime, je dois respecter son affection, j’ai des devoirs
-formels vis-à-vis de ce noble sentiment. Je ne dois pas faire souffrir
-celle qui m’aime. Mais puisque je ne l’aime pas, dois-je le lui dire à
-cause de la vertu de la vérité, ou dois-je le lui cacher par pitié? Si
-je lui dis que je ne l’aime pas, je suis cruel et elle ne me croira pas,
-du reste. Si je mens, si je simule un amour que je n’éprouve plus,
-j’éternise une situation sans issue.
-
-Dans l’hypothèse, au contraire, où elle ne m’aime pas, ma conduite
-semble tracée. Je dois lui dire que je ne l’aime pas, que nous ne nous
-aimons ni l’un ni l’autre, je dois rompre avec elle.
-
-Mais alors je vais être sans maîtresse. Comment supporterai-je cet état
-de choses? Que ferai-je, le soir, seul? Je n’ai plus l’habitude de la
-solitude. J’ai, il est vrai, des amis. Mais il y a des soirées
-terribles, marquées par la destinée, où tous vos amis sont malades,
-invités à dîner, en voyage, où les billets de théâtre qu’ona demandés ne
-sont pas arrivés, où un concours de circonstances vous contraint à dîner
-tout seul dans un restaurant où justement les plats sont mauvais, les
-dîneurs hostiles et les garçons peu polis.
-
-Et puis un homme qui n’a pas une maîtresse attitrée a moins de puissance
-de rayonnement sympathique que les autres. Il est privé d’un double
-charmant qui le complète et l’embellit. Une femme en attire une autre.
-Le charme et l’amour sont les aimants qui appellent le charme et
-l’amour. Une femme jolie et qui a le goût du plaisir s’entoure bien
-rarement d’amies laides.
-
-Ma maîtresse est le centre d’un petit milieu où j’ai mille profits. Si
-je la quitte, ce milieu se dissoudra, s’éparpillera. Je resterai seul,
-privé de cette atmosphère d’amour où j’ai pris l’habitude de vivre et
-qui m’est nécessaire.
-
-Je me dis d’autre part que chacun a en soi une force amoureuse limitée.
-J’use quotidiennement cette force en conversations stériles, en
-affection simulée, en résistance à des scènes sans cause sérieuse. Je
-m’amoindris quand je me promène avec elle. D’admirables possibilités
-restent dans l’ombre par le seul fait que cette maîtresse existe. Je
-suis classé, casé, j’appartiens à une catégorie qui n’est pas
-disponible. Je suis aux femmes ce que sont aux gens qui veulent louer
-une propriété, les villas où il n’y a pas d’écriteau. Elles jettent un
-regard rapide. Elles songent: «Cela ferait peut-être l’affaire», mais
-elles passent et ne visitent pas.
-
-Une voix me dit: «Il faut rompre. Il faut être seul pour avoir beaucoup
-de femmes. La rue avec les devantures des magasins où l’on s’arrête, les
-omnibus avec leur choix de visages alignés, les entrées des
-métropolitains avec leurs souffles chauds où se mêlent les parfums et
-les poussières, appartiennent à celui qui n’est pas impatiemment attendu
-par sa maîtresse et qui fait tourner sa canne, ayant l’aisance d’un
-homme qui ne sait pas où il va.»
-
-Mais une autre voix me dit: «Quand on a une maîtresse, on en a
-plusieurs. Les femmes ont le goût des confidences. Entre elles, elles se
-disent tout. L’amie tente volontiers son amie par les paroles flatteuses
-qu’elle prononce sur le compte de son amant. Il est aisé de profiter des
-qualités dont elle a bien voulu vous parer. Garde ta maîtresse; si tu la
-perds, tu ne pourras plus la tromper et tu ne recevras plus de louanges
-d’une bouche si autorisée.»
-
-
-
-
-L’INSISTANCE ET L’OCCASION
-
-
-Un homme qui vient vous demander de l’argent et qui, dès les premières
-paroles qu’on prononce, dit: «Bon! Ne vous dérangez pas! Je vous demande
-pardon! Je reviendrai un autre jour!» n’obtiendra rien de vous, même si
-vous avez l’intention de lui accorder ce qu’il demande.
-
-Ce n’est pas de l’argent que nous sollicitons des femmes, c’est de la
-tendresse et du plaisir. C’est là la fortune dont elles disposent. Elles
-la considèrent comme très précieuse et elles commencent par la refuser.
-L’imprudent, le peu clairvoyant qui se laisse impressionner par un
-visage hautain, une attitude dédaigneuse, est un pauvre solliciteur.
-
-Vous avez quelquefois prêté cent francs, apitoyé par un discours, après
-avoir déclaré que vous étiez dans la plus grande misère. L’affirmation
-même que la femme aime follement un autre homme n’est pas mauvaise, est
-quelquefois excellente. Il ne faut pas oublier que l’amour peut être une
-transposition. Shakespeare voulant peindre le plus passionné des amants
-montre Roméo amoureux, au premier acte de _Roméo et Juliette_, d’une
-femme qui n’est pas Juliette. Il voit Juliette, il l’aime et il reporte
-sur elle toute la somme de passion que la précédente maîtresse avait
-développée en lui.
-
-Ainsi on peut bénéficier auprès de certaines femmes exaltées de l’effort
-d’amour accompli par un autre homme. La femme transpose sa passion. Il
-ne faut pas bien entendu qu’il y ait d’habitude physique. On est alors
-comme un voyageur qui prend possession d’une maison qu’il croit
-abandonnée et trouve le feu allumé, une collation servie, un livre de
-chevet.
-
-Il faut donc insister, mais il faut insister au bon moment, saisir
-l’occasion.
-
-L’occasion, c’est le moment où la femme manque de tendresse.
-
-Toute la vie est une poursuite de la tendresse. On périt parce qu’on en
-manque, on périt parce qu’on la cherche, on périt parce qu’on en a trop.
-L’absence de tendresse cause la plupart de nos actes. Celui qui, la
-nuit, au moment de regagner son appartement solitaire, fait signe à une
-fille de la rue, a moins, pour but, la volupté, qu’un vague geste tendre
-de cette fille qu’il ne paie pas trop cher avec cinq francs. On s’étonne
-souvent de voir un homme distingué épouser sa bonne. La raison en est
-presque toujours que c’est la seule femme qui lui a donné de la
-tendresse.
-
-La femme qui manque de tendresse est toujours à prendre. Quelle que soit
-son éducation, son rang, sa fierté, si elle est incomprise de son mari
-ou de son amant, méconnue de sa famille et de ses amies, si elle est
-seule ou se croit seule dans le domaine supérieur du sentiment, elle se
-donnera le premier soir à celui qui par un invisible signe lui aura fait
-comprendre qu’il apporte de la tendresse à son cœur.
-
-
-
-
-LES FEMMES GROSSES
-
-
-Les femmes qui engraissent et souffrent d’engraisser rencontrent chaque
-jour des amis qui leur disent:
-
---Comme vous avez maigri!
-
-Elles suscitent les paroles de ces amis en leur disant:
-
---N’est-ce pas que j’ai maigri?
-
-Par le même moyen elles obligent leur couturière complaisante à évaluer
-leur diminution par un chiffre de centimètres. Ainsi elles ont acquis la
-tranquillité de l’esprit. Elles se sont donné l’illusion qu’elles
-n’engraissaient pas; elles mangent désormais sans remords les plats
-qu’elles aiment et qu’elles savent susceptibles de les faire engraisser.
-
-Les femmes grosses deviennent de plus en plus grosses de même que les
-maigres maigrissent sans cesse. Il est donc insensé de dire avec orgueil
-d’une femme grosse: «Je la ferai maigrir!» On voit dans la nature les
-arbres se développer, donner des feuilles et des branches, mais quel est
-le chêne qui, devenu majestueux, se rapetisse et reprend les proportions
-du gland primitif?
-
-Il ne faut pas attendre des femmes grosses cette bonhomie, cette
-jovialité indulgente qui caractérise les hommes gros. Les femmes grosses
-sont pleines de duplicité et de ruse. Leur esprit s’est rétréci à mesure
-que leurs formes croissaient. Elles ont violé la loi de beauté de la
-nature, elles le sentent confusément, mais elles ne l’avoueront jamais;
-elles sont les apologistes de la grosseur et préféreront pour toute
-chose la quantité à la qualité.
-
-Elles sont immobiles. C’est à la fois leur force et leur perte. Elles se
-dressent devant l’amour comme un obstacle insurmontable. Elles défendent
-les idées bourgeoises, la vertu conventionnelle: elles sont les
-instruments des préjugés.
-
-Il convient de contourner les femmes grosses comme le vaisseau contourne
-le rocher.
-
-
-
-
-FORCE QUE DONNENT LA CRÉDULITÉ ET L’IGNORANCE
-
-
-De même qu’il existe infiniment plus de laissés pour compte des grands
-bottiers que de bottines produites par les grands bottiers, de même il y
-a parmi les femmes beaucoup plus de laissés pour compte des grandes
-familles qu’il n’y a en réalité de grandes familles.
-
-Les femmes ont une facilité naturelle à embellir la vie, à l’agrandir
-dans un sens honorifique pour elles. Que de généraux en chef qui n’ont
-pas existé, ont été dépeints avec un caractère rude et un grand sens de
-l’honneur par des filles qui prétendaient descendre d’eux! Que de beaux
-châteaux où nos maîtresses se sont ennuyées et qui n’ont dressé leurs
-tourelles que dans le royaume de l’imagination! Que de Voyages en Italie
-décrits avec de minutieux détails, des aventures plaisantes ou
-amoureuses, qui n’ont pas été faits!
-
-Il convient d’accueillir avec crédulité et favorablement ces
-embellissements de cœurs épris de beauté. L’homme qui voit tout, qui
-pénètre tous les mensonges, est vite odieux. Aucune illusion n’est
-possible avec lui. On est condamné à la froide médiocrité de la vie. Et
-cet effort de perspicacité est d’autant plus inutile qu’on n’arrivera
-jamais à une perspicacité absolue.
-
-En effet, l’invention des femmes n’a aucune base raisonnable. Elles ne
-sont pas toujours guidées par l’intérêt. Elles ne sont pas toujours
-guidées par le désir de briller. Il arrive qu’elles mentent sans motif,
-même sans motif caché, au petit bonheur, pour l’art. Quelquefois ces
-mensonges sont à leur désavantage, les montrent sous un jour fâcheux. On
-pourrait croire qu’elles ont un intérêt provisoire à se diminuer ainsi.
-Il n’en est rien.
-
-Il vaut mieux croire, tout croire également. La femme se plaît avec cet
-aimable aveugle qui l’admire de confiance.
-
- * * * * *
-
-Yvonne T... prétendait s’être battue en duel, déguisée en homme, avec un
-officier italien, à Naples, au bord de la mer. (Il est à remarquer que
-c’est pour beaucoup d’esprits, même sensés, un idéal désirable de se
-battre en duel, au bord de la mer et en Italie. Déjà à deux reprises,
-j’avais entendu deux amis raconter des duels analogues dont ils avaient
-été les héros. La seule différence est que l’un avait placé la scène
-dans une île.)
-
-Yvonne T... ajoutait, sans pudeur pour la vraisemblance, un orage et des
-éclairs. Elle faisait un récit détaillé qui est dans _Le Vicomte de
-Bragelonne_, roman qui l’avait beaucoup impressionnée quand elle l’avait
-lu.
-
-Cette histoire ne rencontrait que scepticisme et rires. Mais elle y
-tenait tellement qu’elle bravait l’opinion et qu’elle la racontait sans
-cesse et sans se décourager.
-
-Je me souviens de sa joie quand je lui demandai l’âge approximatif de
-l’officier italien--il avait trente ans environ--et les noms des
-témoins--ils étaient tous titrés.--J’acquis subitement une grande
-importance aux yeux d’Yvonne T... J’étais celui qui croyait à son
-glorieux récit, un être presque unique, et elle m’aima quelque temps
-pour son propre héroïsme, parce qu’elle voyait au fond de mes yeux
-admiratifs son duel imaginaire, un ciel d’orage, un paysage d’Italie.
-
- * * * * *
-
-Il est à remarquer que les femmes se donnent fort peu de mal pour
-concilier leurs inventions et la vraisemblance. Un mensonge est comme
-une balle qu’elles lancent, il atteint son but ou il ne l’atteint pas,
-peu importe. Quand elles sont convaincues d’avoir faussé la vérité,
-elles se contentent de sourire et n’en éprouvent nul embarras.
-
-Une jeune actrice de mes amies raconte volontiers des aventures inouïes
-qu’elle eut au Caire et à Alexandrie. Durant un court voyage qu’elle fit
-en réalité, elle se maria avec un Turc, fut enlevée, enfermée tour à
-tour dans un harem et dans un couvent de sœurs, joua un grand nombre de
-pièces sur divers théâtres orientaux, fut enlevée à nouveau, fit
-naufrage, eut ses bijoux volés, visita à son retour toute l’Italie où il
-lui arriva encore mille choses. Elle s’était absentée de Paris environ
-deux mois.
-
-Mais elle manque de mémoire. Elle oublie complètement certaines
-aventures qu’elle a contées avec un grand souci de détails et pour
-remédier à ces oublis elle en improvise de nouvelles. Prise en flagrant
-délit de contradiction, elle s’en tire avec une assurance et une gaîté
-parfaites.
-
-J’ai observé, du reste, qu’elle n’avait cette assurance que pour les
-mensonges et que toutes les fois qu’elle rapportait un petit fait
-véritable, elle le faisait avec timidité, et comme s’il n’était pas
-véritable.
-
-Il faut aussi être ignorant. Les questions sont dangereuses. Même si
-l’on n’est pas trompé, on ne peut retirer que déboires, soupçons,
-tristesses, de la connaissance exacte de ce que votre maîtresse a fait
-dans l’après-midi.
-
-Elle dit qu’elle va chez le photographe, à trois heures. On doit se
-garder de téléphoner, vers cette heure-là, à ce photographe en
-prétextant une chose urgente qu’on a oublié de lui dire. On serait puni
-par l’ironie lointaine qu’on croirait entendre dans la voix du
-photographe; votre maîtresse ne serait pas dupe, elle se sentirait
-surveillée, tyrannisée, l’irritation qu’elle en concevrait lui donnerait
-une autorité qu’elle n’avait pas, aggravée de votre faiblesse dévoilée.
-
-Il vaut mieux ne rien savoir; il vaut mieux être comme le sage qui
-reçoit la richesse sans en demander l’origine. Si nous nous
-préoccupions, quand on nous donne des pièces d’or, de toutes les mains
-qui les ont touchées, avant nous, de la façon dont elles ont été maniées
-dans leur carrière de pièces d’or, nous les rejetterions peut-être avec
-dégoût, quitte à nous mettre ensuite à genoux dans la boue pour les
-retrouver.
-
-A quoi bon fouiller dans les tiroirs? Les lettres qui traînent sont
-toujours des lettres de fournisseurs, ou si elles émanent d’un jeune
-homme, elles ne parlent que de respectueuse amitié.
-
-A quoi bon aller trouver l’ancien inspecteur de la Sûreté qui dirige une
-agence de renseignements? Cet homme, par son regard fixe, son attitude
-sévère, donnera tout d’abord la sensation qu’on fait auprès de lui une
-démarche coupable, qui tombe sous le coup des lois, et qu’il va vous
-mettre tout de suite en état d’arrestation. Il consent à écouter, puis
-dit avec simplicité:
-
---Va-t-elle dans les maisons de passe?...
-
-On est partagé entre l’envie de lui cracher au visage pour cette
-impudente hypothèse ou de se mettre à pleurer en lui disant qu’on a peur
-qu’elle y aille en effet.
-
-L’ancien inspecteur de la Sûreté fait payer ses services fort cher, et
-comment ajouter foi au témoignage de ce personnage lamentable auquel il
-confie votre destin, de ce déclassé qui a pour profession de suivre et
-d’espionner et qui prend dans ses mains sales la photographie de la
-charmante infidèle?
-
-A quoi bon attendre soi-même dans un fiacre aux stores baissés, devant
-des portes dont le vrai mystère ne s’éclaircira jamais? A quoi bon
-imaginer l’être cher auprès d’un inconnu, avec ce même abandon qu’on
-croyait être seul à provoquer, dans une pose dont l’audace et le détail
-vous affolent? A quoi bon guetter si la poudre est absente, si les
-lèvres sont trop rouges, si la coiffure a été défaite et refaite? A quoi
-bon empoisonner son bonheur de chaque jour?
-
-Il vaut mieux fermer les yeux, et, si l’on voit quand les paupières sont
-baissées, se jurer à soi-même qu’on ne voit pas.
-
-
-
-
-LA MAITRESSE ET LES AMIS
-
-
-Charles me dit:
-
---J’ai à te parler. Du reste je ne te vois plus. Viens au Pousset,
-demain, à cinq heures.
-
-Je fus très inquiet et le lendemain j’étais exact.
-
-Charles m’attendait et je cherchai en vain dans son regard l’expression
-de satisfaction qu’il avait d’ordinaire quand nous devions passer une
-heure ensemble.
-
-Quand deux amis sont en présence, ils luttent pour s’imposer l’un à
-l’autre les choses qui les intéressent personnellement. Le plus tenace
-est vainqueur et fait une énumération détaillée de tout ce qu’il a fait
-depuis le dernier jour où il a vu son ami. L’amitié ne repose très
-souvent que sur l’indulgence avec laquelle on écoute des pensées et des
-récits qui vous permettront par réciprocité de dire vos propres pensées
-et de raconter les récits où vous avez joué un rôle brillant.
-
---Il faut que je te parle sérieusement.
-
-Je me résignai et jurai sur sa demande de ne pas me fâcher de ce qu’il
-allait me dire, augurant fort mal de ce serment et prévoyant déjà toute
-la difficulté que j’aurais à le tenir.
-
---Voilà, dit-il. Je crois que ta maîtresse te fait beaucoup de tort et
-j’ai voulu t’en prévenir. D’abord, tu n’es plus le même, tu changes. Tu
-es inquiet, irritable. Puis tu es toujours pressé. Bien que tu n’aies
-rien à faire, tu ne peux pas rester en place. Il te semble toujours que
-tu seras mieux ailleurs. Et puis ta maîtresse l’attend. Elle t’attend
-toujours, à toutes les heures. Et si elle ne t’attend pas, par hasard,
-tu es inquiet de ne pas être attendu. Tu vas dans des endroits bizarres,
-parce que tu as le soupçon que tu pourras l’y trouver sans qu’elle l’ait
-prévenu et qu’ainsi tu auras l’avantage de lui faire une scène le
-premier, quand tu la reverras. Tu ne vois plus personne, tu négliges
-toutes les relations, tu vis presque seul.
-
-Je sentais profondément la vérité de ces paroles et cette vérité me
-remplissait d’une amertume inexplicable pour l’ami qui ne me la cachait
-pas.
-
-Je répondis sans croire à ce que je disais que mes relations n’étaient
-pas intéressantes, que c’était une perte de temps de voir des gens dont
-on ne tire aucun profit, que ma demi-solitude me permettait de réfléchir
-davantage, qu’enfin j’étais heureux.
-
---Non, répondit Charles, avec une grande autorité qu’il n’avait pas
-d’ordinaire et qu’il puisait dans la certitude de ne pas se tromper.
-Non, car tu es jaloux et tu te sens parfois un peu ridicule. Sous
-prétexte de liberté, tu permets à Paulette d’aller au bois de Boulogne,
-au théâtre, avec des jeunes gens de ses amis, avec le docteur V..., en
-particulier...
-
-Comme je souriais avec un geste pour exprimer à ce sujet une
-tranquillité d’âme que je n’avais pas, Charles se hâta de s’écrier:
-
---Je suis persuadé qu’il ne s’est rien passé entre Paulette et le
-docteur V...
-
-Et je lisais avec une netteté absolue dans son regard qu’il était
-certain qu’elle était la maîtresse du docteur V...
-
-Il reprit:
-
---Mais beaucoup de gens le disent. On les voit souvent ensemble. Cela
-paraît vraisemblable. Et puis, de toi à moi, veux-tu que je te parle
-franchement?...
-
-Je fis faiblement signe que oui, sentant que j’allais entendre des
-paroles qu’il aurait mieux valu ne pas entendre.
-
---Paulette n’est pas la maîtresse qu’il te faut. Tu as les désavantages
-et tu n’as pas les avantages. Si encore elle était jolie!...
-
-Il se reprit aussitôt:
-
---Elle est jolie... je veux dire... si elle était très jolie, enfin, une
-beauté...
-
-Je ne l’écoutais plus. Une flèche empoisonnée était dans mon cœur. Ainsi
-Charles ne trouvait pas Paulette jolie! Mais non! C’était impossible! Il
-disait cela pour la dénigrer, par un bas sentiment de jalousie, de
-haine.
-
-J’entendis vaguement qu’il énumérait divers défauts, des torts que
-Paulette avait eus et qui à tout autre moment m’auraient paru réels.
-
-Je répondais:
-
---C’est vrai, tu as peut-être raison, en hochant la tête.
-
-Mais en moi-même je songeais que sans doute Charles avait fait la cour à
-ma maîtresse et que celle-ci l’avait durement repoussé. Je me la
-représentais, luttant contre le désir de tous mes amis, de tous les
-hommes, et devenant l’objet de la colère générale à cause de sa vertu,
-de son noble amour pour moi. Je faisais le serment de la défendre contre
-tant d’injustice. Une multitude de souvenirs charmants que je croyais
-morts revivaient à ma mémoire avec des couleurs éclatantes et faisaient
-pâlir tous les griefs. Je l’aimais davantage parce qu’on ne la trouvait
-ni jolie ni agréable.
-
-Telle est toujours en ces matières l’erreur de l’amitié.
-
---Je t’admire, me dit un jour le peintre F..., homme perpétuellement
-illuminé par la joie de vivre.
-
-Je le regardai, étonné. Son visage exprimait en effet une admiration
-dont je m’enorgueillis aussitôt.
-
-Comme beaucoup de peintres, F... avait une finesse excessive
-d’intelligence pour certaines choses mais était complètement fermé à
-d’autres.
-
---Oui, je t’admire d’avoir un tempérament si peu jaloux.
-
---Comment?
-
---Moi, je suis d’une nature toute différente. Je suis violent malgré
-moi. La seule idée que ma maîtresse me trompe, m’affole. Je la battrais
-volontiers. Et en somme, c’est toi qui as raison.
-
---Que veux-tu dire?
-
---Tu es dans la vérité; tu as pris le bon côté de la vie. Tu veux ta
-maîtresse à telle heure, tu l’as. Le reste du temps, elle peut te
-tromper mille fois, cela t’est bien égal. Moi qui te connais, je vois
-bien que tu es au courant de tout et que tu t’en moques. Je t’admire et
-je t’envie.
-
-L’admiration la plus joyeuse était peinte sur sa physionomie. J’aurais
-voulu avoir l’énergie de le gifler. Mais il parlait avec une grande
-sincérité amicale.
-
---Ah! je voudrais bien être comme toi, mais non, je suis un instinctif,
-une brute.
-
-Et je songeai qu’il avait raison.
-
-
-
-
-L’INDISCRÉTION, LES CONFIDENTS, LES BONNES
-
-
-Il est indispensable de passer pour discret et pourtant il faut donner à
-ses amours, quand ils sont brillants, une certaine publicité afin d’en
-retirer tout le bénéfice moral. Il y a une conciliation difficile à
-trouver.
-
-Un homme dont les femmes seraient assurées de la discrétion, aurait une
-multitude de bonnes fortunes. Une liaison officiellement reconnue, mais
-que l’on tient cachée en apparence avec un soin très visible, est encore
-la meilleure chose.
-
-Mais nous avons un irrésistible besoin de raconter nos peines et nos
-joies. Une force mystérieuse oblige les hommes à parler. Aussi tout se
-sait. On n’est jamais assez persuadé de cette vérité. Les confidences
-faites sous le sceau du secret et après un serment, volent de bouche en
-bouche. Les plus forts résistent une heure, puis ils disent. Les plus
-faibles vous écrivent et vous font venir. Pour avoir l’occasion de
-parler ils font des visites et des démarches.
-
-De même que l’homme qui a pris un fiacre et qui n’en a pas l’habitude,
-en fait claquer la portière pour que les gens chez qui il arrive sachent
-qu’il est arrivé en fiacre et ensuite laisse tomber négligemment dans la
-conversation que le fiacre l’attend à la porte, de même l’homme qui a
-une maîtresse fait claquer aux oreilles de son interlocuteur les
-souvenirs de sa nuit, il livre les détails charmants ou voluptueux de
-l’intimité avec le même orgueil que l’homme au fiacre met à dire qu’il a
-donné un franc de pourboire au cocher.
-
-Le héros de l’aventure parle par vanité, pour montrer qu’il est heureux,
-qu’il joue un rôle dans la vie, qu’il éprouve les émotions habituelles
-de l’amour; le confident parle pour montrer qu’on lui a confié quelque
-chose, par goût naturel de trahir, ou seulement pour voir briller une
-flamme d’intérêt dans l’œil de la personne à laquelle il s’adresse.
-
-Ainsi, les mots qu’une femme a dits avec tout son cœur, même au plus
-amoureux des amants, sont divulgués, répandus, commentés. On sait si
-elle a, ou non, le goût physique de l’amour et quels sont ses gestes
-préférés. L’indiscrétion est quelquefois en raison directe de l’amour
-que l’homme éprouve. Il veut qu’on soit jaloux de lui, que tout le monde
-sache de quelle richesse inestimable il dispose.
-
- * * * * *
-
-Les femmes se confient très souvent à leurs bonnes. Ces personnages
-simples et familier jouent un grand rôle dans les liaisons amoureuses.
-Elles habillent, elles peignent, elles déshabillent, elles sont juges
-des déceptions, des espoirs, des cas de conscience. Elles placent un
-conseil, et ce conseil a beaucoup de poids parce qu’il a l’air de venir
-d’un cœur fruste et sincère. Elles apportent le petit déjeuner au lit,
-et elles sont les témoins involontaires et indulgents de quelque baiser
-matinal, de quelque caresse attardée. Leur désapprobation, leur visage
-sévère est un supplice; leur inimitié systématique est presque toujours
-fatale.
-
-Les bonnes, c’est là leur principal titre de gloire, sont pour l’amour
-désintéressé. Elles le défendent en toute occasion avec ardeur. Les
-bonnes des femmes entretenues favorisent contre leur intérêt les amants
-de cœur qui ne leur donnent que des étrennes médiocres mais ont pour
-elles des paroles joyeuses et familières. Elles prennent l’argent du
-riche amant et ouvrent avec d’autant plus d’allégresse la porte de
-l’escalier de service ou indiquent une heure favorable à celui qui n’a
-pour raison d’être que le plaisir qu’il apporte.
-
-Les bonnes des femmes mariées endorment l’attention des enfants,
-reçoivent des lettres ou vont à la poste restante, aident à tromper le
-mari. Pour la beauté de l’amour elles risquent leur situation et
-montrent parfois un réel héroïsme.
-
-D’instinct, elles considèrent le jeune amant qui ne donne pas d’argent,
-comme un allié, quelqu’un qui lutte comme elles, avec des moyens
-différents, contre les puissances des préjugés et de la richesse.
-
-Je me rappelle qu’à V... une certaine Anna se levait la nuit et courait
-dans les rues désertes jusqu’à la gare pour me rapporter quelque
-insignifiante parole de sa maîtresse. Je sais que la fidèle Hortense
-grondait Gaby C... parce qu’elle me négligeait, et un jour que celle-ci
-refusa de me recevoir à cause de l’ennui que je lui inspirais, je vis
-dans le regard d’Hortense, debout sur la porte, une tristesse bien plus
-grande que la mienne.
-
-Anna, Hortense, ou Marie, avec vos mains déformées par l’eau de
-vaisselle, sous le tablier blanc de votre uniforme, dans les parfums de
-la cuisine, ou sous la lucarne de la petite chambre du sixième, vous
-nourrissez un impérissable idéal. Je vous ai toujours vues passer dans
-mon bonheur et vous y avez joué un rôle bienveillant et familier. C’est
-vous qui avez jeté le télégramme où l’on me disait d’accourir. C’est
-vous qui m’avez dit ces paroles merveilleuses: «Madame vous attend.»
-Vous avez apporté le café; vous êtes sorties avec une discrétion
-exagérée qui ajoutait un mystère plus grand, et votre regard semblait
-affirmer:
-
-«Je veille sur vous; je souris à présent, mais si l’on sonne, je
-deviendrai pour garder la porte un intraitable Cerbère.»
-
-Vous m’avez défendu et protégé, vous avez été pour moi des anges
-gardiens, et si vous avez triché sur le prix des légumes ou des fruits
-qu’il vous soit pardonné car vous n’étiez pas capables de me dérober la
-moindre minute d’amour.
-
-
-
-
-FORCE QUE DONNE L’ABSENCE DE JALOUSIE
-
-
-Je me persuadai que la jalousie est un sentiment misérable et qu’il y a
-du mérite à être trompé.
-
-J’avais éprouvé cette accélération des battements du cœur, ce
-tremblement des mains, cette immobilité de tous les motifs de vivre, que
-procure l’idée que la femme qu’on aime pourrait être à un autre. Mais la
-monotonie de la vie, l’ennui, la crainte d’une éternelle fidélité, la
-fatigue et la certitude du plaisir avaient usé peu à peu toutes mes
-velléités de jalousie.
-
-Je me représentai que peut-être une trahison évidente, inattendue, à
-laquelle ma volonté ne contribuerait pas, serait une fin excellente à
-une liaison dont je commençais à sentir le poids.
-
-L’irrémédiable mal était la régularité de mes rapports avec ma
-maîtresse. Être trompé apporterait de toute façon un élément de
-nouveauté. Ce serait un fait, une chose qui trouble les rapports
-quotidiens, cause la pensée et le retour sur soi-même.
-
-La jalousie fait naître comme mouvement réflexe la jalousie. Ma
-maîtresse était jalouse, je l’étais aussi, inconsciemment ou par devoir.
-Cette jalousie systématique et nullement ressentie était une petite
-barrière qui m’empêchait d’être trompé. Je travaillai avec ardeur à la
-supprimer. Ce fut moins aisé que je ne le croyais tout d’abord.
-
-Il me fut difficile les premiers jours de ne pas demander à Paulette ce
-qu’elle avait fait dans l’après-midi, où elle était allée, etc. J’y
-parvins pourtant. Je supprimai toutes les questions qui pouvaient faire
-supposer que je m’intéressais à sa vie, quand elle était loin de moi.
-Elle en fut surprise. Elle m’énuméra toutes ses actions sans que je
-l’interroge, tandis qu’auparavant elle gardait malicieusement le silence
-et jouissait de ma curiosité qu’elle ne satisfaisait qu’à demi.
-
-Mais je fus distrait, absent, je fis semblant de ne pas écouter. Cette
-indifférence l’affecta à un point que je n’aurais pu croire.
-
-Toutes les fois qu’une petite discussion surgissait entre Paulette et
-moi, elle me menaçait d’un certain docteur V..., qui la soignait, qui
-lui avait fait la cour et dont j’avais été très jaloux.
-
---Je dîne avec le docteur V..., me dit un soir Paulette.
-
-Je répondis:
-
---Tant mieux! je suis moi-même invité par des amis.
-
-Et le lendemain, quand je la revis, je lui parlai tout de suite de
-petites choses indifférentes sans faire la moindre allusion à la soirée
-avec le docteur V...
-
-Pendant quelques jours je n’entendis parler que de ce docteur V... Il
-accompagnait mon amie en voiture, il lui écrivait, il allait lui écrire.
-Mais je gardai une inattention obstinée pour toutes les paroles qui le
-concernaient; j’approuvai tous les rendez-vous pris avec lui et je ne
-consentis à prononcer son nom que pour dire l’estime que je lui portais.
-
-Il sembla, un jour, que le docteur V... avait disparu de la terre. Il
-n’attendait pas Paulette au thé; il ne l’avait pas invitée au théâtre.
-Je demandai de ses nouvelles; il n’était pas en voyage. Il était
-simplement rentré dans l’ombre d’où la jalousie l’avait fait sortir un
-instant.
-
-Il y eut en moi un mouvement irraisonné de satisfaction et de victoire.
-Ma maîtresse m’était revenue avec une inaltérable fidélité, un
-redoublement d’amour. Mais j’eus la sensation de perdre un ami en
-perdant ce docteur V..., que je ne connaissais pas. Il avait été pour
-moi un occulte allié; nous nous comprenions sans nous entendre; je lui
-devais mes soirées de liberté. Il n’avait reçu aucun remerciement pour
-tant de bienfaits.
-
-Je connus la force terrible que donne l’absence de jalousie et que celui
-qui sait se mettre au-dessus de ce commun sentiment peut faire avec
-l’humiliation et l’étonnement de sa maîtresse un amour d’autant plus
-grand qu’il ne rencontre pas les bornes habituelles pour le contenir.
-
-Car la surprise, le sentiment que les règles ordinaires de l’instinct et
-du cœur sont violées, voilà de puissants attraits pour les femmes.
-
-
-
-
-LES RENDEZ-VOUS
-
-
-Toutes les fois qu’on a ordonné le matin à sa femme de ménage de mettre
-des draps neufs au lit, toutes les fois qu’on a disposé des fleurs dans
-les vases, qu’on a acheté du porto et des gâteaux, la femme qu’on attend
-ne vient pas.
-
-On a dit d’abord en souriant:
-
-«Les femmes sont toujours en retard!»
-
-On se rappelle d’autres rendez-vous où la même maîtresse arriva une
-heure après l’instant fixé. Mais elle avait poussé brusquement la porte
-à peine entr’ouverte pour tomber dans vos bras, et vous embrasser
-passionnément, insoucieuse des gens qui pouvaient passer dans l’escalier
-et la voir. Charmante compensation qui évite les paroles inutiles et
-supprime les premières hésitations, la gêne inhérente à la minute où
-l’on enlève les gants et le chapeau!
-
-Mais quand il y a une heure écoulée, l’inquiétude grandit. On récapitule
-tous les événements plausibles, toutes les causes sérieuses qui peuvent
-motiver cette absence. L’ennui qu’on peut inspirer à la femme aimée est
-le seul motif auquel on ne veut pas s’arrêter. On souhaite plutôt
-qu’elle soit très malade.
-
-On se dit que ce sont les préparatifs qu’on a faits qui vous ont porté
-malheur. Pour attendre, on mange un biscuit et l’on boit un peu: puis,
-ainsi, ces achats ne seront pas tout à fait perdus. Mais le goût est
-amer du porto que l’on boit tout seul, dans sa chambre, vers cinq heures
-et demie de l’après-midi. La superstition vous aide. Ce rendez-vous a
-été pris un mauvais jour. On se rappelle complaisamment que le mercredi,
-par exemple, on n’a jamais eu que des déboires et ainsi on attribue le
-mal présent à une fatalité supérieure au lieu d’en chercher la terrible
-cause dans les mouvements d’un cœur qu’on veut croire immuable.
-
-Soudain une idée vous saisit brusquement et vous remplit à la fois du
-regret de la soirée perdue et de l’allégresse qu’elle ne soit perdue que
-par la faute des choses. Votre amie est venue. Elle a monté l’escalier à
-l’heure dite, elle a sonné, elle est repartie. C’est que la sonnette ne
-marche pas. Cela est arrivé déjà une ou deux fois jadis. On se
-précipite. On presse le bouton; la sonnette retentit allègrement, même
-avec plus d’éclat que d’habitude, comme s’il y avait une ironie dans son
-bruit.
-
-Il a pu arriver autre chose. Elle s’est trompée d’étage, s’est arrêtée
-au troisième au lieu du quatrième: si les locataires ne sont pas là,
-personne n’a répondu et elle s’en est allée croyant que c’était vous qui
-aviez manqué le rendez-vous.
-
-On attend encore. Mais on se jette sur son chapeau et l’on descend
-quatre à quatre l’escalier. Le concierge sait! Elle possède le secret de
-votre bonheur! Elle a vu passer certainement celle que l’on attend. Puis
-par erreur, malveillance ou folie naturelle, elle a peut-être affirmé
-que vous n’étiez pas là.
-
-Le visage de la concierge est lourd de mystère. Il est revêtu d’une
-importance sans égale. Elle parle enfin. Un arrêt irrévocable tombe de
-sa bouche. Elle n’a vu personne. Elle en est bien sûre.
-
-On remonte l’escalier, le long escalier sans fin. Une odeur de cuisine
-s’échappe d’une porte ouverte. Il est plus de sept heures; tout espoir
-est perdu. On écrit une lettre. Quand elle est terminée, on s’aperçoit
-de son absurdité éclatante. Ce sont des reproches amers, l’expression
-d’une souffrance exagérée, d’un amour différent de celui qu’on éprouve.
-On la déchire. On en commence une autre sur un ton léger et badin, où
-l’on affecte une grande indifférence. On est perplexe. La sonnette
-retentit.
-
-C’est un télégraphiste. Il tend le petit bleu où l’on a reconnu une
-chère écriture, comme si c’était là un petit bleu ordinaire. On l’ouvre,
-on le lit à la clarté de l’escalier. Il y a trois mots aimables, une
-vague excuse. C’est bien assez. Un grand besoin d’expansion vous saisit.
-Le télégraphiste est toujours là. Il a l’air intelligent, il semble
-s’intéresser à cette aventure. On a envie de tout lui dire, de lui
-montrer le télégramme, de lui demander son avis.
-
-Le télégraphiste attend deux sous. On les lui donne. Il part en
-sifflotant. Il faut recommencer une troisième lettre. On se dit: «Cette
-excuse est très valable. Comme elle a été gentille! Tout va bien.»
-
-Mais au fond on n’en est pas bien sûr. On se sent seul...
-
-
-
-
-ABSURDITÉ DE LA PITIÉ
-
-
-On prend toujours une femme à quelqu’un, Il faut se résigner à faire de
-la peine à ce quelqu’un.
-
-C’est d’ordinaire un homme charmant pour lequel on a une grande
-sympathie. Il en a moins pour vous car il a compris dès l’origine de vos
-rapports que vous allez lui prendre sa maîtresse.
-
-Quelque attrait qu’exerce sur vous cet homme charmant, il faut être
-impitoyable avec lui, le dénigrer, le trouver laid et stupide parce
-qu’il sera impitoyable avec vous, vous trouvera laid et stupide.
-
-Du reste, une femme qui rompt le fait toujours sans ménagements, avec le
-maximum possible de la cruauté. Comment comprendrait-elle, au lieu de la
-jalousie qu’elle espère, une étrange pitié de son nouvel amant?
-
-Je me trouvai une après-midi chez Henriette L... avec Pierre T..., homme
-fin et lettré qui aimait encore éperdument Henriette et qu’Henriette
-avait aimé. Nous causâmes. Nous fûmes l’un pour l’autre d’une excessive
-politesse. Henriette aurait pu se conduire de même, être neutre.
-
-Elle eut des trésors d’invention pour cribler Pierre T..., résigné à
-tout, de paroles désagréables et blessantes. En vain j’essayai de les
-atténuer. Il ne se révolta jamais même quand Henriette L... me prit la
-main devant lui en le regardant avec une délicieuse ingénuité, comme
-pour le prendre à témoin.
-
-Il était sur le chemin désolé du renoncement. Il demanda en partant à
-Henriette quand il pourrait la revoir. Celle-ci répondit qu’elle était
-trop occupée pour que ce soit possible et il s’excusa de sa demande en
-déclarant qu’il était tout naturel qu’elle soit très occupée.
-
-Il partit. Son pas était si pesant dans l’escalier que je pris mon
-chapeau, de fort mauvaise humeur, et que je descendis après lui. Je le
-suivis quelques instants dans la rue en admirant la supériorité physique
-qu’il avait sur moi et en m’admirant moi-même d’en avoir triomphé, par
-des paroles, des actions habiles, de l’amour.
-
-Je lui frappai sur l’épaule, il se retourna et je lui dis:
-
---Je ne voudrais pas que vous m’en vouliez...
-
-Son visage exprima une telle surprise et une telle tristesse que je
-m’arrêtai. Il répondit en rougissant:
-
---Mais pourquoi?
-
-A ce moment un arroseur dirigea vers nous le tuyau qu’il tenait à la
-main et des gouttes d’eau mélangées de poussière nous éclaboussèrent.
-L’arroseur prononça en même temps des injures que nous comprîmes mal et
-que motivait notre immobilité.
-
-Nous dîmes en même temps, Pierre T... et moi, une phrase à peu près
-semblable qui équivalait à ceci:
-
---Ces arroseurs sont d’une grossièreté!...
-
-Nous étions l’un en face de l’autre, nous nous regardions
-silencieusement et l’arroseur continuait à nous menacer.
-
-Pierre T... me tendit la main pour mettre un terme à cette inepte
-situation, en disant:
-
---Alors, au revoir et je vous remercie.
-
-Je répondis stupidement:
-
---Mais c’est moi...
-
-Je revins sur mes pas, très mécontent de moi-même, ayant le sentiment
-d’avoir violé, par une inexplicable pitié, des lois imprescriptibles de
-jalousie et de haine vis-à-vis de l’homme qui a aimé avant vous une
-femme qu’on aime.
-
-Je sentis, quand je rentrai chez Henriette et qu’elle me demanda
-pourquoi j’étais parti brusquement, que je devais lui répondre que
-c’était pour frapper au visage Pierre T... Je n’en eus pas le courage.
-Je lui dis la vérité et elle m’en voulut pendant plusieurs jours.
-
-
-
-
-LES MAITRESSES LAIDES
-
-
-Il y a des hommes modestes qui s’appliquent à conquérir une maîtresse
-laide parce qu’ils croient que c’est plus facile que de conquérir une
-maîtresse jolie.
-
-C’est une erreur. La longue habitude d’être désirée, les regards qui
-l’ont suivie, des paroles bizarres prononcées par des hommes qui l’ont
-croisée dans la rue, ont, dès l’enfance, prédisposé la jolie à se
-donner. Elle sait qu’il y a en elle une fatalité de plaisir.
-
-La laide au contraire croit à la vertu. Elle craint tout de l’amour. Son
-instinct l’avertit qu’elle subira des avanies à cause de sa laideur,
-qu’elle inspirera la tristesse et peut-être le dégoût.
-
-Un génie pitoyable anime la laide. Elle est sottement tendre,
-ridiculement maternelle. Elle a peur des mots exacts, elle emploie des
-diminutifs qui exaspèrent, elle donne à toute chose la couleur terne de
-ses yeux. Quand on sort, elle vous recommande de ne pas vous faire
-écraser par les automobiles. Si elle est croyante, elle prie pour vous.
-La laide songe que votre chapeau n’est pas brossé. Elle se met de la
-poudre de riz en cachette. Pour peu que sa vue soit faible, elle porte
-sans honte des lorgnons ou même des lunettes, car la laide a une
-facilité inouïe à s’enlaidir encore. La laide est un ange gardien qui a
-peu de cheveux, des mains vulgaires et une robe qui lui va mal.
-
-Malheur à vous, maîtresses maigres qui avez un long nez et de petits
-yeux. Malheur à vous, corps déformés, trop courts, trop gros. Votre
-pudeur est une offense, une menace terrible, permanente; on veut en
-triompher, car la laideur exerce une attraction aussi grande que la
-beauté et l’on pleure sur cette victoire sans récompense. Votre impudeur
-est plus cruelle que votre pudeur. Cette forme dérisoire, inharmonieuse,
-qui se dresse brusquement dans la lumière bleue de la chambre et
-s’impose au rêve que l’on formait est comme un encrier jeté sur le
-visage de la Joconde.
-
-O laides, pourquoi ne vous adonnez-vous pas uniquement aux travaux de
-l’aiguille, à la littérature, à la dactylographie? Jouez du piano, on
-peut vous écouter les yeux fermés. Faites de la bicyclette, on peut
-regarder quand vous passez les arbres et le ciel.
-
-O laides aux pieds immenses, aux oreilles en éventail, aux doigts
-carrés, renoncez à l’amour, il ne vous donne aucun plaisir. Celui que
-vous semblez y prendre, que vos cris et que vos larmes trahissent, est
-un plaisir simulé et vous essayez d’en donner l’illusion parce que vous
-avez entendu dire, ô laides, que les jolies font ainsi...
-
-Malheur à vous, amants des maîtresses laides qui avez cédé au hasard, au
-brusque désir, à la tristesse de rentrer seuls à minuit, car chaque
-heure passée auprès d’un corps affreux, d’un visage sans grâce, est un
-pas en arrière sur le chemin de sa propre réalisation.
-
-
-
-
-ÉTRANGE PRESTIGE DES ACTRICES
-
-
-On ne saurait expliquer l’étrange prestige des actrices. Pourquoi
-suppose-t-on que des femmes qui jouent des pièces de théâtre, qui
-dansent ou qui chantent, sont des amoureuses exceptionnelles? Elles
-passent leur vie à simuler une reproduction conventionnelle de l’amour;
-comment pourraient-elles interrompre cette contrefaçon et donner de
-l’amour véritable? Va-t-on acheter des diamants chez quelqu’un qui vend
-du strass?
-
-Leur amour ressemble aussi peu à l’amour que la chicorée au café. La
-couleur est la même, le goût est plus amer; il y en a davantage mais
-cela fait mal à l’estomac et n’éveille pas le cerveau.
-
-Les actrices ont les mêmes défauts que les autres femmes:
-
-Elles ont le matin les cheveux tirés. Quand elles dorment, une
-expression stupide dépare leur visage. Elles manquent sans mesure de
-pitié pour leurs ennemis. Elles sont tour à tour trop sévères et trop
-familières avec les bonnes. Elles se laissent parler dans la rue par des
-gens qu’elles ne connaissent pas et qui sont toujours des gens très
-importants. Elles racontent à leur amant des rêves incongrus où
-paraissent d’autres hommes qu’eux. Leurs bas noirs déteignent ou se sont
-troués justement cinq minutes avant qu’elles enlèvent leurs bottines,
-etc.
-
-Et elles ont en outre des défauts qui leur sont personnels:
-
-La vue d’un jeune homme au visage rasé les trouble immodérément, elles
-brûlent de savoir à quel théâtre il appartient et ce désir se trahit par
-des signes et des sourires à l’adresse du jeune homme. Des êtres
-grossiers et inabordables qui sont directeurs de théâtre ont sur elles
-une autorité absolue et elles citent avec admiration et respect les
-injures que ces demi-dieux ont bien voulu leur adresser. Elles donnent à
-certains mots tels que «feux», «panoufle», «four» un sens qu’ils n’ont
-pas dans le langage ordinaire et elles les font revenir sans cesse dans
-la conversation. Elles reçoivent de leurs habilleuses des conseils sur
-la direction générale de leur vie, les relations qu’elles peuvent se
-faire et elles en sont profondément impressionnées. Elles ont horreur de
-la nature parce qu’elles trouvent que c’est une imitation mal peinte et
-inhabile des décors de théâtre. Elles sont persécutées par leurs
-camarades qui embusquent dans la salle une foule d’amis et de gens à
-gages avec mission de murmurer et de hausser les épaules quand elles
-parleront. Elles ne lisent jamais rien, même pas les pièces dans
-lesquelles elles jouent, dont elles ne connaissent que leur rôle. Elles
-ont des mères et si elles n’en ont pas, elles paient des sortes de
-fonctionnaires féminins pour en tenir lieu. Elles tutoient avec orgueil
-le régisseur, le souffleur et le chef d’orchestre. Elles ne se sentent
-vraiment bien, chez elles, à leur aise, que dans leur loge où l’air est
-irrespirable, où il n’y a pas de siège confortable et où tout le monde
-peut entrer quand elles se déshabillent.
-
-Amant des femmes de théâtre, je t’ai vu plusieurs fois te glisser avec
-fierté par la porte qui donne accès sur les coulisses. Tu salues très
-poliment la concierge et les machinistes que tu rencontres, avec
-l’espoir de te les concilier. Tu as le sentiment que tu es dans un
-endroit d’élection, un rare séjour de fantaisie, d’art et de plaisir.
-Là, tout est revêtu de beauté, le couloir sinistre devient par une grâce
-d’état une magique galerie, la poussière est excusable de salir et
-l’injure qu’échangent les figurants a, dans sa grossièreté, toute la
-saveur de la vie. Tu ne peux savoir à quel point tes bonbons et tes
-fleurs sont inutiles, combien ton habit correct, ton camélia à la
-boutonnière, ton air d’homme du monde ajoutent peu à tes chances de
-succès. Tu ne le sauras jamais. Tes doigts gantés frapperont
-éternellement à la porte de bois de la loge; timide et élégant, tu
-baiseras une petite main donnée avec indifférence. L’idéal que tu t’es
-fait au collège te condamne pour toute la vie aux amours de théâtre.
-Grâce à ta vanité et à ta fortune un imberbe élève du Conservatoire
-goûtera cette première ivresse que donne une maîtresse luxueuse.
-
-
-
-
-DUFAYEL
-
-
-Tu as acheté des meubles à crédit. Tu en jouis, tu les paies, par
-petites sommes, tous les mois à un employé et cependant tu n’as pas fait
-la connaissance de Dufayel lui-même, grâce auquel tu as des rideaux qui
-t’abritent, une table où tu travailles, un tapis et des coussins qui te
-donnent à l’aide de ton imagination la sensation du luxe.
-
-Agis de même pour le mari ou l’amant sérieux de la femme que tu aimes.
-Ignore sa forme et son visage. Laisse-le dans cette ombre inconnue où
-sont les puissances dont dépendent notre bonheur.
-
-Quel qu’il soit, ta maîtresse t’aura confié, avec un sourire, qu’il est,
-par une curieuse pauvreté de sa nature, incapable de tout plaisir
-physique. Tu auras accueilli avec une bienveillance infinie cette
-affirmation d’autant plus certaine à tes yeux qu’elle n’était pas
-vérifiable. Tu sauras que ta maîtresse ne reste avec lui que par pitié,
-parce qu’il se tuerait sans doute, si elle le quittait; et aussi à cause
-de quelques considérations matérielles.
-
-Fuis donc cet homme impuissant pour ne pas être choqué par son apparente
-vigueur et ne pas avoir à t’émerveiller des contradictions de la nature.
-
-Puis, quelque défectuosité que tu remarquerais, une hypothèse suggérée
-par son allure pourrait t’hypnotiser soudain et empoisonner désormais
-tes nuits avec la vision d’une image trop réelle.
-
-Résiste aux ruses de ton amie qui n’aspire qu’à voir réunis autour
-d’elle deux êtres qui lui sont chers pour des raisons différentes et
-dont le rapprochement lui permettrait de développer son génie de
-tromper.
-
-Le mari est un compagnon qui abuse de son autorité. Il emploierait
-souvent pour parler à sa femme des termes qui te choqueraient et tu ne
-pourrais intervenir sans que cette intervention soit déplacée.
-
-Il ne manquerait pas de dire, quand vous auriez passé une soirée
-ensemble: «Allons nous coucher!» avec un geste tendre et familier pour
-prendre le bras de ta maîtresse et tu sentirais peut-être dans ce geste
-une affectation victorieuse. Tu serais assez lâche pour les accompagner
-jusqu’à leur porte et une solitude épouvantable pèserait alors sur toi.
-
-Profite du lit, étends-toi sur les coussins, foule le tapis, paie
-l’employé, mais ne demande pas à voir Dufayel.
-
-
-
-
-LA CONFIANCE EN SOI
-
-
-La confiance en soi est comme l’inspiration du poète. C’est le don d’une
-matinée où l’on s’éveille de bonne humeur après avoir bien dormi.
-
-L’on songe immédiatement que l’on a, en somme, une situation importante
-que beaucoup de gens doivent envier, que l’on se porte bien, que l’on a
-un physique suffisant et une intelligence plus grande que celle de tous
-les gens que l’on connaît.
-
-L’on sort dans la rue et l’on remarque tout de suite et sans étonnement
-que les femmes qui passent vous regardent avec sympathie.
-
-L’on peut avec la presque certitude de la victoire se livrer à des
-démarches qui seraient à tout autre moment prématurées ou dangereuses.
-
-Il n’est pas essentiel ce jour-là d’avoir mis le costume qui va le
-mieux, ni même d’être rasé de frais. La confiance en soi supplée à ces
-apprêts qui ne sont absolument nécessaires que les jours où manque la
-confiance en soi.
-
-Le magnétisme des regards, prélude des liaisons qui s’ébauchent dans les
-omnibus, le métropolitain ou dans la rue, n’est pas inutile, malgré le
-ridicule qui s’y attache, s’il est accompagné d’une grande confiance.
-Par les yeux se transmettent les désirs sensuels et ces désirs sont
-contagieux. Mais il ne faut pas alors qu’un battement de paupière trop
-rapide trahisse une hésitation, une faiblesse.
-
-Avec la confiance, on peut aborder dans la rue plus de femmes
-distinguées qu’on ne croit d’ordinaire. Mais il faut, quand on pose ces
-questions banales, quand on émet ces généralités vaines qui sont les
-habituelles entrées en matière, ne pas avoir dans la voix le plus léger
-frémissement qui pourrait faire croire à une crainte.
-
-De même lorsque l’on dit à une femme: «Voulez-vous faire avec moi un
-tour en fiacre?», il ne faut pas rougir comme si l’on proposait
-d’accomplir une mauvaise action.
-
-Une femme qui accepte de s’isoler dans ce petit cube de bois à toujours
-l’arrière-pensée d’être embrassée.
-
-Il faut dire au cocher: «A l’heure!» avec beaucoup d’autorité et le
-regarder d’un regard sévère, afin qu’il ne mâchonne pas des paroles
-plaisantes sur «les amoureux» ou qu’il ne se mette pas à rire
-solitairement en fouettant son cheval.
-
-Baisser les stores est une formalité qu’il faut éviter. Celui qui a
-confiance ne craint ni d’être vu, ni de compromettre, il est emporté par
-sa passion et l’absence de toute réflexion est un signe d’assurance
-irrésistible. Beaucoup de femmes croient du reste vaguement que lorsque
-les stores d’un fiacre sont baissés, les agents de police ont le droit
-d’intervenir pour voir ce qui se passe derrière et cette pensée diminue
-leur liberté d’action.
-
-Il faut beaucoup oser.
-
-Que de femmes à l’allure fière, aux paupières baissées, qui espèrent
-ardemment des gestes audacieux sans que rien dans leur attitude puisse
-trahir cette espérance!
-
-Il n’y a pas de geste inconvenant, de brusque proposition qui ne soient
-pardonnés, quand ils sont attribués à un irrésistible amour.
-
-
-
-
-RÉUSSIT-ON PAR LES FEMMES,
-
-OU VOUS EMPÊCHENT-ELLES DE RÉUSSIR?
-
-
-C’est une légende surannée de croire que l’on peut réussir par les
-femmes. Au contraire elles vous empêchent de réussir.
-
-Ceux qui triomphent dans les affaires du monde ne sont d’ordinaire pas
-les vrais maîtres des femmes. Ils n’arrivent à l’être que par leur
-argent, leur pouvoir. Ils n’ont qu’un don superficiel. Les femmes
-réservent le meilleur d’elles-mêmes, l’essence subtile de leur amour
-pour des gens incapables de réussir dans la vie parce qu’ils ont tourné
-toute leur puissance d’effort vers les femmes.
-
-Les femmes sont un obstacle à la réussite, un obstacle frêle
-d’apparence, fait de chair, mais qui a la dureté et le poids de la
-pierre.
-
-Je ne parle pas des épouses de ces fonctionnaires qui sollicitent dans
-les ministères un avancement pour leur mari et l’obtiennent en prenant
-rendez-vous avec un chef de bureau ou un directeur du personnel. Il est
-évident que la beauté de la femme étant une valeur, on peut obtenir ce
-que l’on désire par voie d’échange.
-
-Du reste, quand on dit en ricanant de quelqu’un qu’il a obtenu divers
-avantages matériels grâce à sa femme, c’est le plus souvent grâce au
-seul prestige qu’a un homme qui est marié à une jolie femme sans que
-celle-ci ait rien fait pour cela.
-
-Les femmes sont un obstacle quand elles ne vous aiment pas, parce
-qu’alors elles vous trompent et vous font soupçonner d’être un amant ou
-un mari complaisant ou stupide et que la réputation de complaisance et
-de stupidité vous diminue.
-
-Les femmes sont un obstacle quand elles vous aiment. Alors, une lutte
-sourde et impitoyable éclate entre elles et tout ce qui n’est pas elles.
-
-Ma maîtresse m’a toujours empêché d’aller dîner en ville. Quand j’ai
-prétexté des invitations de gens très importants, elle s’est d’abord
-efforcée de me persuader qu’ils n’étaient pas importants et qu’ils ne
-pourraient me servir à rien. Si je citais des noms tels qu’elle était
-obligée de s’incliner, elle abondait dans mon sens, même se réjouissait
-avec moi d’une telle aubaine, mais déclarait aussitôt qu’elle avait
-besoin de se distraire et citait parmi les gens avec qui elle comptait
-passer la soirée ceux qui pouvaient m’être désagréables ou susciteraient
-ma jalousie.
-
-La maîtresse oblige l’amant, quand il est loin d’elle, à regarder
-l’heure fiévreusement, à écourter tous les entretiens, à se jeter dans
-une voiture, malgré le peu d’argent qu’il a sur lui, parce qu’elle lui a
-inspiré par ses scènes la terreur de la faire attendre.
-
-Elle accomplit, chaque jour, un lent et méthodique travail pour user,
-effriter les relations et les amitiés. Elle a des impolitesses qu’on
-ignore et qui exilent de chez vous telle personne qu’elle n’aime pas.
-Ces relations, inutiles en apparence, sont un soutien, un rayonnement
-amical, créent autour d’un homme une atmosphère bienveillante. Les
-femmes détruisent cela, comme elles voudraient détruire les livres qu’on
-lit, les pensées qu’elles ne connaissent pas.
-
-Elles vous condamnent à une solitude stérile et l’on est comme un arbre
-dans un désert, qui n’a pour compagnon que le vent qui le caresse et le
-secoue et le brisera un jour.
-
-Les femmes ne sont pas créatrices et ne peuvent susciter l’activité,
-qu’au début, quand on ne les a pas encore et qu’on veut briller à leurs
-yeux par des actions éclatantes.
-
-
-
-
-LES AVENTURES EN CHEMIN DE FER
-
-
-Un wagon à couloir est une petite ville mouvante longée par un étroit
-chemin. Les quelques personnes qui habitent cette ville sont oisives,
-dépossédées de leurs habitudes, énervées par le mouvement. Ce sont là
-des conditions très favorables à l’amour.
-
-Que faire lorsqu’on est assis en face d’une jeune femme blonde qui vous
-regarde avec une grande sympathie?
-
-Il y a plusieurs méthodes. On peut imaginer un amour spontané,
-irrésistible, le coup de foudre. Il faut, dans ce cas, rougir et pâlir
-tour à tour, écrire fiévreusement des choses avec un crayon, sur un
-morceau de papier, montrer avec des yeux brillants cette lettre
-improvisée, pliée en quatre. On peut aussi, plus simplement, offrir le
-journal, ou dire qu’il fait chaud, lever ou baisser le store, selon le
-soleil. Il y en a qui simulent un personnage bonhomme et joyeux, qui
-parlent à tout le monde et font des réflexions sur tout à haute voix. Il
-y en a qui jouent l’indifférence. Mon ami Léon, dont j’admire et envie
-les succès féminins, prétend profiter du moindre tunnel pour faire un
-geste très audacieux.
-
-Je délibérais en moi-même, plein d’inquiétude. A l’autre extrémité du
-compartiment une dame âgée et distinguée jetait parfois, de mon côté, un
-coup d’œil sournois.
-
-Que pensait-elle? Sans doute elle devinait mes intentions et elle
-attendait un geste ou une parole de moi pour laisser paraître sur son
-visage une expression de mépris et de pitié.
-
-Cependant je m’efforçais de jeter à la jeune femme blonde les regards
-les plus brûlants, je choisissais la pose la plus séduisante, un air à
-la fois tendre et rêveur.
-
-Mais voilà que la jeune femme blonde se pencha gracieusement vers moi et
-me dit en souriant:
-
---Vous ne me reconnaissez donc pas, monsieur Hubert?
-
-Ce nom m’était inconnu. Il y avait une méprise. Une idée de génie
-traversa mon cerveau. Je répondis:
-
---Je vous reconnais parfaitement.
-
-La conversation s’engagea. Je jouai à merveille le personnage de M.
-Hubert et m’étonnai de ma propre adresse.
-
-C’était une femme du plus grand monde et qui avait, depuis très
-longtemps, un faible pour M. Hubert. C’est du moins ce que devinait ma
-perspicacité.
-
-«Quelle admirable coïncidence! pensai-je. Quelle merveilleuse méprise!»
-
-Je parlai avec délicatesse et réserve, mais en laissant apparaître une
-passion contenue de mon amour antérieur.
-
-Je fus accueilli par une moue favorable.
-
-J’allais à Luchon, elle aussi. Le train s’arrêta. Je jetai à la dame
-âgée et distinguée un regard de triomphe et je vis, sur son visage, le
-regret qu’un incident ridicule pour moi ne soit pas survenu.
-
-Ma nouvelle amie descendait dans un hôtel qui me sembla fort coûteux
-pour ma bourse. Il n’importe! Tous les sacrifices étaient nécessaires
-pour mener à bien une telle aventure.
-
-Le repas fut gai. Des miracles de sous-entendus, des prodiges de
-souvenirs compris à demi-mot me permirent de jouer mon rôle de M.
-Hubert.
-
-Elle était fatiguée, nous montâmes de bonne heure dans nos chambres qui
-étaient contiguës. Elle défit ses cheveux qui lui donnaient mal à la
-tête, nous respirâmes l’air du soir à la fenêtre, et j’eus alors sur les
-montagnes, la nature, nos cœurs, l’amour, des paroles sentimentales et
-spontanées qui déterminèrent le sens de la soirée. Je connus un bonheur
-plus honorifique que réel.
-
-Au matin, j’allai me promener seul et regardai les femmes sur les
-quinconces avec une suffisance qui ne m’était pas habituelle.
-
-Ma conception de l’humanité était changée. La vie était, pour les
-audacieux, une série d’aventures joyeuses et imprévues.
-
-Quand je rentrai, mon amie avait reçu un télégramme d’un de ses oncles
-malade qu’elle appelait «le général» et qui l’obligeait à partir pour
-Ostende.
-
-Nous nous précipitâmes à la gare. Je pris son billet. Il y a loin
-d’Ostende à Luchon. Presque tout mon argent s’en alla en échange d’un
-petit morceau de carton.
-
-Sur le quai, un peu d’amertume me vint et aussi l’envie confuse de
-montrer que je l’avais dupée.
-
---Et si je n’étais pas M. Hubert? dis-je.
-
-Elle se mit à rire comme s’il s’agissait d’une plaisanterie que nous
-avions faite à deux.
-
---N’est-ce pas que c’était un bon moyen? fit-elle.
-
-Le train s’éloigna et seulement alors je compris.
-
-
-
-
-LES BIENFAITS
-
-
-L’amour de celle que l’on aime fait toujours défaut au moment où nous en
-avons le plus besoin.
-
-Toutes les fois qu’il m’est arrivé un grand ennui, par une curieuse
-coïncidence, il en est arrivé un plus grand à ma maîtresse, qui a
-relégué le mien au deuxième plan, comme une chose tout à fait
-négligeable, et j’ai été obligé de m’excuser de mon propre souci afin de
-la mieux consoler.
-
-Lorsque j’ai été un peu malade, j’ai senti que ma maîtresse m’aimait
-moins parce que j’étais un compagnon moins agréable, moins brillant.
-Elle a eu cette semaine-là plus de robes à essayer et plus d’invitations
-à dîner qu’elle n’a pu refuser. Quand elle s’est décidée à me soigner,
-elle a mis tellement d’ostentation à sa sollicitude que j’ai eu la
-sensation d’être un pauvre infirme et que j’ai eu honte de moi-même. A
-ces quelques heures de soins elle a fait une immense publicité auprès de
-ses amis et des miens et beaucoup la considèrent comme une véritable
-sœur de charité qui m’a sauvé la vie.
-
-Et puis subitement, comme si elle avait reconnu l’excellence de cette
-méthode, ma maîtresse m’a accablé de bienfaits.
-
-Elle m’a souhaité la fête d’une façon inattendue, restaurant sans raison
-cette habitude perdue de souhaiter la fête; elle a disposé des fleurs
-dans les vases de ma cheminée et mis de l’ordre sur ma table; elle m’a
-apporté une photographie d’elle quand elle avait quinze ans, que je
-désirais beaucoup avoir; elle a fait diverses recommandations à ma femme
-de ménage; elle a recopié des vers que j’avais écrits, et bien que son
-écriture soit presque illisible, j’ai été obligé de déclarer qu’elle
-était parfaite. Quand j’ai voulu acheter un chapeau, elle m’a sauvé
-d’une erreur capitale en m’empêchant d’acheter un chapeau gris que mon
-mauvais goût naturel me poussait irrésistiblement à acheter. Elle a
-remédié à mon manque de jugement en m’écartant de plusieurs amis qui
-auraient pu me faire beaucoup de tort. C’est grâce à ses conseils que
-j’ai fait plusieurs démarches utiles et elle en a fait, elle-même,
-quelques-unes qui, par un enchaînement de circonstances prévu et
-combiné, ont eu une grande et heureuse influence sur ma destinée. Sa
-surveillance, pendant les repas, m’a empêché d’avoir une maladie
-d’estomac. Sans elle, à cause de ma ridicule distraction, j’aurais été
-écrasé mille fois par des automobiles. Sans elle, j’aurais été brouillé
-avec ma concierge, sans elle je n’aurais pas eu de relations, sans elle,
-sans son sourire aimable, j’aurais été mal placé au théâtre, et grâce à
-sa présence les cochers consentaient à me porter.
-
-Il était notoire que j’avais appris à lire et à écrire dès l’âge de cinq
-ans, sans cela le bruit aurait couru que j’avais reçu d’elle ces
-modestes connaissances.
-
-Elle m’a suggéré toutes mes pensées, a dirigé toutes mes déterminations
-et quand j’ai acheté une boîte d’allumettes, ç’a été avec son
-assentiment.
-
-Enfin quand il fut bien évident que je ne pouvais plus mettre mon
-pardessus sans son secours, ouvrir la fenêtre à mon gré, admirer un
-livre qu’elle n’admirait pas, je pensai avec allégresse qu’il restait
-encore une action qu’il m’était possible d’accomplir seul: c’était
-d’ouvrir la porte et de me sauver en courant, très loin...
-
-
-
-
-SUPÉRIORITÉ DES FEMMES ROSSES
-
-
-Les femmes rosses sont de beaucoup les femmes les plus intéressantes.
-Dans chaque femme rosse il y a une amoureuse éperdue. Ce sont des fleurs
-de tendresse qui se sont séchées. Mais cette sécheresse n’est
-qu’apparente; il y a un secret pour leur redonner la couleur et le
-parfum.
-
-Elles ont une volonté terrible de trouver ceux en présence de qui elles
-sont, faibles et dominés. Elles imposent, elles suggèrent cette
-faiblesse et cette domination. Et elles n’ont aucun scrupule à faire du
-mal à ces vaincus.
-
-Mais elles sont comme le guerrier Achille, invulnérables, sauf par un
-point. Ce point est variable et déconcertant. Ces triomphatrices qui
-passent, et jettent sur les hommes de froids regards, sous leur
-chevelure qui semble un casque, sont à la merci d’une flèche habilement
-lancée.
-
-De ces âmes fermées peut jaillir une source inattendue. De même que
-l’audacieux est un ancien timide, le cœur sec cache des trésors
-d’émotion. Il a craint d’être trop tendre et il s’est enveloppé sous un
-vêtement d’ironie et de dédain.
-
-Je vous aime, femmes rosses, vous qui lisez d’un œil distrait les
-lettres d’amour que vous recevez, vous qui vous plaisez à conter à votre
-amant du jour les plaisirs pris avec l’amant de la veille pour voir dans
-ses yeux la jalousie et la souffrance, vous qui haussez les épaules si
-l’on parle de se tuer pour vous, et qui n’auriez peut-être pas un
-battement du cœur si on le faisait, je vous aime parce que votre
-indifférence présente a pour cause votre sensibilité de jadis, parce que
-ce sont des larmes cristallisées qui donnent à vos yeux ce reflet
-d’acier dur, parce que le jour où vous ouvrez vos bras, vous seules
-savez vous donner toutes avec amour.
-
-
-
-
-LA LIGUE CONTRE LE BONHEUR
-
-
-Les avantages acquis dans la vie ne le sont jamais définitivement. Il
-faut perpétuellement lutter pour les conserver. Celui qui est immobile,
-celui qui dort, perd du terrain par le seul fait de cette immobilité et
-de ce sommeil. Le mouvement des hommes, les événements, sont
-destructifs. Il faut, pour obtenir et pour garder, une volonté active.
-
-Ce qu’on acquiert dans le domaine de l’amour est ce qui est le plus
-susceptible d’être attaqué et emporté. L’amour est la richesse la plus
-précieuse, celle qui excite le plus de jalousie et d’indignation.
-
-Le possesseur d’une grande fortune s’installe dans une ville où il est
-inconnu. Personne ne le considère _à priori_ comme un voleur. Il est
-honoré spontanément comme un riche personnage. Deux amants au contraire
-seront vus d’un œil soupçonneux; je parle bien entendu du cas où la
-femme est jolie et où tous deux donnent le sentiment d’être heureux.
-Leur bien, c’est-à-dire leur bonheur, est, jusqu’à preuve du contraire,
-un bien mal acquis, il a pour base l’adultère ou une vie déréglée. Ils
-sont en butte à l’ironie des serviteurs, à l’hostilité des familles, à
-une vague malveillance générale.
-
-De suite que dans un milieu donné une liaison s’établit, une ligue
-obscure se crée autour de ceux qui s’aiment pour entraver leur amour,
-les faire se séparer.
-
-L’amant voit venir l’ami psychologue qui par sa fine pénétration a
-discerné qu’il ne doit pas continuer à aimer une femme si peu faite pour
-lui. Il doit rompre pour éviter de grands malheurs, en vertu d’une loi
-sur les caractères rigoureusement établie. Puis il y a l’ami qui dit
-tout, à cause de la sincérité irrésistible qui est en lui. Il nomme à
-son ami les amants que sa maîtresse a eus avant lui et il donne tous les
-détails qu’il sait, poussé par la force de la vérité.
-
-La maîtresse de son côté entend des choses plus terribles parce que les
-femmes osent plus que les hommes mêler la calomnie à leurs paroles et
-faire un habile mélange d’une petite chose vraie avec beaucoup de
-mensonge.
-
-Cette ligue d’amis trouve des auxiliaires inattendus, la concierge, les
-locataires d’en face, les bonnes, qui apportent le poids de leur
-désapprobation. Et il y a même des personnes absolument inconnues des
-amants qui s’en occupent, vont les unes chez les autres pour s’en
-entretenir, affectent d’être scandalisées, tâchent de leur nuire.
-
-Le bonheur doit être armé pour vivre; il devrait même, s’il était sage,
-porter les premiers coups, afin de ne pas être enseveli sous le flot
-incessant des critiques, des offenses, des insinuations calomnieuses.
-
-
-
-
-RAPPORTS ENTRE LES FEMMES ET LES CHOSES DE LA PENSÉE
-
-
-Il m’est arrivé à plusieurs reprises d’aller faire une visite avec mon
-ami Charles X... Il sonnait et il disait à la bonne:
-
---Dites que c’est M. X...
-
-Et il omettait complètement de mentionner ma présence. J’en étais
-toujours vexé et une fois, étant de mauvaise humeur, j’ajoutai d’une
-voix éclatante qu’il fallait dire que M. M... aussi était là.
-
-Quand on parle d’un livre, d’une pièce de théâtre, quand on émet une
-idée, il faut être vis-à-vis des femmes comme mon ami Charles vis-à-vis
-de moi quand nous faisons une visite, négliger leur opinion, comme il
-négligeait ma présence.
-
-Il n’y a aucun danger qu’elles s’écrient:
-
---Mon avis est différent du vôtre!
-
-Elles écoutent et acceptent docilement. Car la qualité qu’elles
-reconnaissent le plus facilement à l’homme, si celui-ci déclare qu’il la
-possède, c’est la supériorité intellectuelle. Mais il ne doit pas
-montrer alors le plus léger scepticisme et il doit se parer d’une
-supériorité universelle, tout savoir. Un poète ne peut pas ignorer la
-chimie, par exemple, sans paraître un médiocre poète.
-
-Du reste les choses de l’esprit ont pour elles une importance
-secondaire.
-
-Comme j’avais la folie de causer des poètes de l’antiquité avec
-mademoiselle E..., je vis au bout de quelques minutes qu’elle pensait
-qu’Homère et Virgile étaient un seul et même homme, appelé différemment
-dans des pays différents. Je lui fis remarquer avec toutes les
-précautions qu’exigeait la plus élémentaire délicatesse combien elle
-était dans l’erreur. Elle n’en eut point la moindre confusion et dit:
-
---C’est vrai. Je n’y avais plus pensé.
-
-Puis elle ajouta:
-
---Comment faites-vous donc pour ne jamais vous tromper?
-
-C’est une erreur de l’adolescence d’attribuer à la poésie un pouvoir
-infini.
-
-Certes des jeunes filles gardent pieusement le sonnet d’Arvers ou des
-poésies de Musset que des jeunes gens leur ont glissés en cachette, en
-s’en attribuant la paternité.
-
-Le fait d’être poète n’est pas pour les femmes une vertu en soi.
-
-Elles y voient, ou y croient voir, le signe d’une âme tendre,
-l’assurance que celui qui a écrit ces choses est prêt à perdre son temps
-pour se consacrer à elles, et donnera à l’amour un caractère sublime
-dont leur vanité féminine sera satisfaite.
-
-Mais on peut arriver à ce résultat par des paroles qui ne sont pas
-rimées. Et ainsi on a les avantages de la poésie sans en avoir les
-inconvénients.
-
-Ces inconvénients sont grands. Celui qui se flatte d’être poète devient
-immédiatement, pour les femmes, triste, bon et sans assurance. Ne pas
-faire rire, ne pas laisser flotter la vague menace d’une méchanceté
-inattendue, manquer d’autorité vis-à-vis des cochers et des garçons de
-café, voilà de terribles défauts que ne compensent pas les pensées
-élégiaques qu’on est susceptible d’écrire.
-
-Il vaut mieux triompher dans toute autre partie, comme l’agilité au
-tennis, l’art de conduire une automobile, la déclamation.
-
-
-
-
-DIVERS
-
-
-Tu périras d’être trop sensible. Il ne suffit pas de ne pas pleurer. Les
-femmes savent voir même les larmes qui ne coulent pas et elles se
-sentent plus fortes de cette faiblesse cachée.
-
- * * * * *
-
-Il y a un grand danger à ne pas donner la sensation qu’on va arriver
-d’un instant à l’autre au plus haut degré dans la carrière qu’on a
-embrassée. Si tu fais de la politique, donne-toi sans crainte comme un
-futur président de la République. Si tu t’occupes de Bourse ou de
-banque, parle en souriant de la fortune de Rothschild comme d’une petite
-fortune, à côté de ce que sera la tienne plus tard.
-
- * * * * *
-
-On a toujours avantage à n’employer dans la conversation que des mots
-choisis, à ne pas se laisser aller à ces grossièretés de langage qui
-sont la caractéristique des propos d’hommes. Si les mots vulgaires
-prennent parfois quelque saveur quand ils sont placés à leur heure,
-cette saveur est d’autant plus grande qu’elle a le mérite de la rareté.
-
-Il convient cependant de faire une exception pour les femmes et les
-filles d’officier qui emploient volontiers des mots crus. On peut sans
-crainte de les choquer appeler toute chose par son nom.
-
- * * * * *
-
-On ne doit battre une femme qu’avec une fleur. C’est alors une manière
-de caresser poétiquement. Mais rien ne peut faire croire qu’une gifle
-donnée à sa maîtresse amène chez elle une recrudescence d’amour.
-
- * * * * *
-
-La plus jolie femme, soit parce qu’elle est sous l’empire d’une pensée
-inattendue, soit parce que le repos provoque un affaissement de ses
-traits, devient laide tout d’un coup, à certaines minutes. La beauté est
-fuyante. Il faut s’y résigner et attendre son retour en détournant la
-tête et en s’efforçant d’effacer de son esprit la mauvaise image.
-
- * * * * *
-
-La question la plus importante est de savoir d’une femme si elle a des
-sens ou si elle n’en a pas. Les femmes qui en ont le cachent souvent. Si
-on les questionne, elles demeurent muettes. Celles qui n’en ont pas au
-contraire se flattent de n’en pas avoir, comme d’une qualité. Et c’est
-là une chose extraordinaire; car on n’a jamais vu un poète dire que ses
-poésies sont stupides ou un bijoutier louer ses diamants en affirmant
-qu’ils ne brillent pas.
-
- * * * * *
-
-On ne tient une femme que par les sens; mais ces sens eux-mêmes, on
-n’arrive à s’en emparer qu’en vertu d’une harmonie naturelle qu’on n’est
-pas le maître de créer.
-
-
-
-
-LA FOURMI AILÉE
-
-
-Quand on prend une fourmi dans sa main, il est très difficile de l’y
-garder quelques minutes. Elle a peur, court affolée et glisse entre vos
-doigts. Si on serre la main, on l’écrase, si on l’ouvre, elle tombe.
-Comment la retrouver alors parmi les grains uniformes de la terre ou les
-herbes d’une prairie? Il arrive aussi qu’elle monte audacieusement dans
-votre manche et je ne parle pas du cas où il s’agit d’une fourmi ailée
-et armée d’un dard aigu.
-
-L’affection des femmes est pareille à la fourmi captive. Quand on l’a
-saisie une fois entre ses deux mains, si on ne l’écrase pas par un excès
-d’amour, elle fuit, elle se dérobe, elle tombe, elle s’envole,
-quelquefois après vous avoir cruellement piqué le cœur.
-
-De même qu’il y a des gens qui cachent une immense stupidité sous un
-sourire fin et sceptique, de même, il y a des femmes qui cachent une
-totale absence d’affection à l’aide de certaines formalités de
-sensibilité.
-
-Elles ont brusquement cessé d’aimer, et, surprises elles-mêmes d’un tel
-changement, elles continuent quelque temps encore à donner des marques
-d’amour simulé.
-
-Combien la clairvoyance est alors un don déplorable! On s’est aperçu que
-la main joyeusement tendue à l’arrivée, le long regard qui accompagne le
-départ, ne sont que les aspects conventionnels d’une sympathie qui
-décroît. Alors on pèse, on scrute, on compare, on se souvient. On voit
-que la tête aimée se détourne légèrement quand on veut baiser les lèvres
-et que ces lèvres quittent aussitôt les vôtres dès que cela est possible
-sans injure. Le moindre geste familier froisse le corsage, abîme la
-jupe, tandis qu’avant il n’y avait pas de robe qui ne soit saccagée avec
-allégresse, dans l’oubli d’une étreinte. Chaque effort que l’on fait,
-chaque geste de tendresse, chaque parole trahit désormais un excès
-d’amour et parce qu’on a perdu du terrain on en perd encore davantage.
-
-Malheur à celui qui a laissé avant l’heure s’échapper de sa main la
-fourmi ailée! Il s’agenouillera sur la terre pour chercher la trace de
-ses pattes menues ou il courra comme un fou pour poursuivre dans l’air
-le petit être au vol capricieux.
-
-Malheur à lui, surtout s’il attribue à ses propres fautes la perte de
-l’amour! Il se rappellera amèrement ses attitudes, ses paroles, il se
-redira mille fois les phrases habiles qu’il aurait dû prononcer et dont
-il trouve trop tard la force séduisante.
-
-Puis il sera hypnotisé par une vision précise et cruelle. Les moments
-les plus heureux qu’il aura passés avec sa maîtresse reviendront à son
-esprit avec une puissante netteté. Il reverra des gestes d’abandon, des
-élans vers lui dont il n’avait pas goûté sur le moment tout le charme,
-de même que l’homme qui a un bel appartement ne jouit pas du luxe de ses
-meubles et en comprend l’agrément lorsqu’il en est privé. Telle caresse,
-qui lorsqu’elle fut donnée et reçue était une menue monnaie de la
-tendresse, devient par le souvenir une merveilleuse richesse.
-
-La plus grande douleur de l’amour est faite avec le sentiment du bonheur
-perdu. Mais comment te garder, délice insaisissable, fluide élément, toi
-qu’use le frottement discret de la vie, que brûle le petit rayon d’un
-regard, qu’émiette le frôlement d’une main inconnue?...
-
-
-
-
-RUPTURE
-
-
-Après un long silence, Henriette L... me dit en me prenant la main,
-comme dans un élan d’affection irrésistible:
-
---Nous devrions nous voir moins souvent. Il y a quelque temps déjà que
-je voulais te le dire. Dans l’intérêt de notre amour il serait
-préférable que tu fasses un voyage sans moi, un voyage assez long. Tu
-sais quel plaisir nous avons à nous retrouver quand nous nous sommes
-quittés pendant deux ou trois jours seulement. Eh bien! songe à ce que
-serait ce plaisir au bout d’un mois. Il vaut la peine, rien que pour
-l’éprouver, que nous nous quittions.
-
-Elle me regardait attentivement pour voir l’effet que produisait sur moi
-un raisonnement aussi logique.
-
-Nous étions en voiture, au Bois de Boulogne, et le soir tombait. Le dos
-du cocher était prodigieux; le taximètre annonçait de temps en temps par
-un petit bruit sec le prix de la promenade.
-
-Je compris sur-le-champ que ces paroles marquaient une ère nouvelle,
-qu’il s’était produit dans l’esprit de ma maîtresse un déclenchement
-analogue à celui du taximètre. Et de même qu’après 2 fr. 20 le chiffre
-qui doit apparaître n’est jamais 2 fr. 10, il était certain qu’après ce
-qu’elle avait dit, ma maîtresse ne souhaiterait pas ne plus me quitter.
-
-Des mots de protestation se pressaient sur mes lèvres. J’avais envie de
-lui répondre que moi je n’aspirais qu’à vivre toujours auprès d’elle et
-que ses gestes, la couleur de sa peau, sa conversation étaient tout mon
-bonheur.
-
-Mais je me tus; le paysage se revêtit autour de moi d’une grande
-importance. Un passant s’arrêta et nous regarda longuement comme s’il
-avait compris le caractère décisif de notre entretien.
-
-Je déclarai, sur un ton que j’essayai de rendre enjoué, qu’en effet une
-séparation d’un mois ou un mois et demi serait excellente pour notre
-amour et je la comparai même, afin de donner un caractère plaisant à ma
-pensée, à un vin tonique qui reconstituerait les forces de cet amour.
-
-L’œil d’Henriette L... était devenu plus brillant à un mot que j’avais
-dit pour lui tendre un piège et que je regrettai amèrement d’avoir
-prononcé.
-
---Un mois et demi! tu as raison, il faut que nous nous séparions au
-moins un mois et demi!
-
-Je lui demandai où elle comptait aller, mais je sentis que l’accent de
-ma voix était altéré.
-
-Il m’était indifférent, puisque je ne serais pas avec elle, qu’elle
-aille en n’importe quel endroit de la vaste terre. La Suisse avec ses
-lacs et ses montagnes peintes, les Pyrénées et leurs gorges espagnoles,
-les rivages de Normandie et de Bretagne étaient d’agréables séjours où
-j’aurais volontiers songé qu’était mon amie. Il n’y avait qu’un petit
-point au bord de la mer, une plage entre toutes les plages où je
-souhaitais avec toutes les forces de mon âme qu’elle ne se rendît pas.
-Ce petit point était Royan; je savais que monsieur X... dont j’étais
-jaloux y passait son été. Or c’était justement cet unique petit point de
-la terre qu’elle avait choisi.
-
-Je ne parlais plus à cause de la trahison de ma voix.
-
-Nous passâmes auprès d’un pavillon, en face d’une croix de pierre où
-nous étions venus dans les premiers soirs de notre amour et où nous nous
-étions embrassés, dans la demi-obscurité, avec l’anxiété charmante que
-d’autres consommateurs pourraient nous apercevoir. Nous vîmes de loin le
-lac et ses cygnes; nous ne leur avions jamais jeté de mies de pain, ma
-maîtresse et moi; mais je pensai que nous aurions pu le faire et je
-m’attendris en les voyant.
-
-Henriette L... disait des choses telles que ceci:
-
---Dans un mois et demi ou deux mois, lorsque nous nous retrouverons, tu
-aimeras peut-être une autre femme. Tu es si léger! Deux mois c’est
-beaucoup pour un homme... Je ne t’écrirai pas trop souvent, je t’écrirai
-même rarement parce que je veux t’éprouver et savoir quelle confiance tu
-as en moi. Qu’est-ce que tu dirais si tu restais plusieurs mois sans
-lettres?
-
-La voiture était sortie du Bois; l’Arc de triomphe était près de nous,
-mais je n’avais pour horizon que le dos du cocher qui me semblait à
-mesure que nous avancions plus considérable et plus pesant, comme la
-fatalité de l’amour.
-
-Enfin le cheval s’arrêta, le dos se déplaça; nous étions debout,
-silencieux, devant la porte. Je pensais à une bergère de son appartement
-où elle avait coutume de s’asseoir, à une robe de tussor qu’elle mettait
-le matin, à ses livres, à son piano, à tout ce qui était elle, à tout ce
-que j’avais perdu.
-
-Et quand elle m’eut tendu sa petite main, je me mis à marcher vite, très
-vite, comme si pour me rendre à l’endroit où j’allais je n’avais pas eu
-désormais toute la vie.
-
-
-
-
-LE PLUS GRAND ENNEMI
-
-
-Quand on a triomphé d’une femme, de sa vanité, de sa jalousie, de sa
-dissimulation, et qu’on croit avoir saisi le bonheur, il faut triompher
-de soi-même.
-
-Le plus grand ennemi est caché dans notre cœur. «Chacun tue ce qu’il
-aime...[1]» Aucune parole plus belle n’a été dite sur l’amour.
-
- [1] Oscar Wilde.
-
-Nous sommes comme les coureurs qui vont vers le but, les bras tendus, et
-qui mourraient pour l’atteindre. Lorsqu’ils sont arrivés, ils s’assoient
-dans la poussière et ils regardent avec mélancolie le chemin parcouru.
-
-La femme tendre est trop tendre: ses bras autour de notre cou, ses
-paroles d’amour toujours semblables répandent une fadeur sur notre vie;
-la femme voluptueuse nous fatigue: nous lui reprochons en secret la
-grossièreté de son instinct et nous nous disons qu’elle ne nous aime que
-pour la satisfaction de ses sens. La femme très belle n’est pas assez
-belle et une petite imperfection de son corps nous gâte tout le plaisir
-de sa beauté.
-
-Nous sommes avides de destruction. Nous tenons un vase précieux et le
-frappons pour éprouver sa solidité jusqu’à ce qu’il soit brisé.
-
-Avant qu’elle nous appartienne, un sourire de la bien-aimée, une
-pression de main comblait tous nos vœux. Parce qu’elle s’est donnée à
-nous, nous devenons tyranniques, nous épions ses démarches, nous nous
-croyons le droit de fouiller son passé, d’exiger des aveux humiliants,
-de la tourmenter et de l’offenser.
-
-Au lieu de cette délicieuse entente qui règne dans les premiers temps de
-l’amour et qui fait par une bienveillante et occulte concession qu’on a
-la même opinion sur les livres, qu’on se moque des mêmes personnes, on
-crée un état de colère et de discussion.
-
-On se persuade qu’on doit être jaloux des moindres choses, on interprète
-des regards, on se jette sur des lettres, ou on les exige par des
-paroles violentes.
-
-Généreux avec les autres, nous sommes égoïstes avec notre maîtresse.
-Nous prodiguons notre gaîté à nos amis et n’avons pour elle qu’un
-accueil glacial, un visage préoccupé. Nous prenons l’habitude de ne plus
-lui faire part que de nos soucis et nous nous affligeons qu’elle nous
-entretienne des siens.
-
-La mauvaise humeur amène la mauvaise humeur, une scène amène une scène.
-
-Or, une scène est comme un acide rongeur de l’amour; elle entraîne une
-usure définitive que rien ne pourra réparer.
-
-L’amour est un arbre qui ne donne qu’une fois son feuillage et ses
-fleurs. Si on cueille les fleurs, si on émonde les branches, il ne
-restera qu’un tronc desséché qu’aucun printemps ne verdira plus.
-
-Mais une force inexplicable nous pousse à frapper ce que nous
-chérissons. A peine avons-nous juré un amour éternel que nous voulons
-nous prouver à nous-même notre mensonge et notre folie. Par une
-incompréhensible contradiction nous tournons en dérision ce que nous
-avons loué. Nous détruisons l’édifice du bonheur et même quand nous
-pleurons de le voir détruit, nous travaillons encore à en achever la
-destruction.
-
-
-
-
-LE DÉSIR
-
-
-On n’a jamais les femmes.
-
-Nous avons beau les serrer de toutes nos forces sur notre poitrine,
-elles nous échappent. On dirait qu’elles sont faites d’une substance
-légère qui n’est pas susceptible d’être possédée.
-
-Dans la maison d’amour que nous avons bâtie et que nous estimons bien
-fermée, il y a toujours des portes dérobées par où les femmes sortent
-pour aller voir sans nous le soleil et les hommes.
-
-Elles gardent toujours des relations, des amitiés que nous ignorons.
-Elles font des confidences--et quelles confidences intimes!--avec plus
-d’ardeur et de sincérité, à leur amie, à leur bonne, à leur concierge, à
-un monsieur inconnu rencontré par hasard en chemin de fer, qu’à l’amant
-qui les aime.
-
-Elles sont tourmentées par le génie inexplicable de la trahison. Elles
-aspirent parfois à livrer un secret aussi fortement qu’elles aspirent à
-d’autres moments au sacrifice.
-
-On n’est jamais le premier amant d’une femme; à quelque âge qu’on la
-prenne, il y a toujours une caresse qui a précédé votre caresse, ne
-serait-ce qu’un baiser d’enfant.
-
-Et quel insensé pourrait penser qu’il est le dernier amant? C’est une
-trop célèbre illusion que celle qui consiste à croire l’amour éternel.
-
-Un jour, le monde s’est mis à tourner autour de tel numéro de telle rue.
-Une ordinaire maison rangée entre les autres est devenue sublime de
-poésie à cause de l’ovale d’un visage qui pouvait apparaître
-merveilleusement à la fenêtre du premier au-dessus de l’entresol et
-sourire. Tout ce qui entourait cet étonnant édifice a été transformé.
-L’omnibus qui passait au coin de la rue avait les allures d’un char de
-conte de fée et quand on arrivait sur son impériale, on commandait à
-l’univers. Le bureau de tabac lui-même avait un je ne sais quoi
-d’exceptionnel, de distingué, de rare; c’était le plus beau de tous les
-bureaux de tabac de Paris. Elle y prenait ses timbres.
-
-On est venu là, avec le cœur battant; on en est sorti triste ou joyeux.
-On a donné à d’absurdes paroles une importante infinie, on a écrit des
-lettres, on a attendu à des rendez-vous, on a cessé de lire, d’aller à
-la campagne voir les amis qui vous invitaient, on n’a plus donné de
-nouvelles à ses parents, on a aimé, on a souffert.
-
-Puis la bien-aimée a cessé de vous aimer. Alors l’inutilité des choses
-de la vie est apparue avec une netteté parfaite. On s’est dit que les
-nominations à des postes importants, les succès artistiques, l’argent
-gagné n’avaient plus aucun intérêt, puisque le but n’existait plus,
-qu’il n’y avait plus de bonne nouvelle, puisque les yeux charmants ne
-s’éclaireraient pas en l’apprenant. On a juré à ses amis que désormais
-on ne s’intéressait plus à rien: on a pris dans les cafés des poses
-nobles et tristes, on a souhaité d’être pâle, et même, comme on bravait
-la mort, on a traversé la rue sans se presser, malgré l’automobile qui
-arrivait au loin à toute vitesse.
-
-On ignorait que plus on aime, plus on a envie d’aimer, et que le désir
-se renouvelle perpétuellement en nous comme l’eau de la mer se
-renouvelle sur la plage avec la marée.
-
-O désir, c’est toi qui effaces peu à peu le visage adoré qui veille
-encore dans le souvenir: c’est toi qui fais penser, au théâtre ou dans
-la rue, combien est enviable le talent du magnétiseur s’il permet de
-faire défaillir une femme d’un seul regard; c’est à cause de toi qu’on
-descend dans le métropolitain à des stations inconnues pour suivre une
-femme charmante qui disparaît dans un couloir juste à l’instant où l’on
-allait lui parler et vous laisse, perdu et désemparé, dans un quartier
-très éloigné. Par toi, les hommes les plus vulgaires affectent des
-allures mondaines, et les mains rouges se revêtent de gants blancs. Tu
-donnes aux gens élégants un air compassé: tu as empesé leur col, verni
-leurs bottines, arrangé leurs cravates. O désir, quand tu troubles notre
-sang, tu fais trouver jolies des femmes médiocres: c’est pour t’obéir
-qu’on fait des visites, qu’on boit des sirops dans les soirées de
-famille, qu’on se livre à l’exercice de la danse, qu’on joue au tennis.
-Ta puissance est telle que les femmes les plus honnêtes font tes
-commissions amoureuses, favorisent tes unions les plus illégitimes, par
-un goût naturel de s’entremettre. O désir, tu es le geste du salut, la
-flamme fixe des regards, l’audace des mains, tu es dans le bruissement
-du thé qui coule à cinq heures, dans le balancement des robes et tu
-guides, sous la table, pendant le repas, les genoux humains, les uns
-vers les autres; tu permets à l’amant, quand il regarde sa maîtresse, de
-ne pas voir que le sein tombe légèrement, de ne point prêter d’attention
-à la plaisante mobilité de ses doigts de pied; tu fais croire aux
-larmes, aux soupirs simulés, tu endors, tu enivres, tu charmes, tu
-répands l’illusion, tu donnes le goût de la réalité et l’homme pieux qui
-respecte ce qu’il aime, ne doit pas négliger de dire chaque matin:
-«Amour, donne-moi aujourd’hui mon désir quotidien...»
-
-
-
-
-Conseils à un jeune homme pauvre qui vient faire de la littérature à
-Paris
-
-
-
-
-DE L’HOTEL GARNI
-
-
-O jeune homme qui viens faire de la littérature à Paris, qui as peu
-d’argent et pour la première fois apparais à la gare d’Orsay, arrête. Il
-est temps encore. Tu pourrais, ayant contemplé les quais mélancoliques,
-le Louvre bas, reprendre un train qui te remporterait vers la ville d’où
-tu viens. Tu gagnerais ainsi, peut-être, dix années de ta vie.
-
-Mais non! Tu te diriges allègrement vers le quartier latin, à pied, car
-une légende provinciale représente les cochers de fiacres, pauvres
-esclaves errants, comme des personnages injurieux et redoutables.
-
-Le choix d’un logis est une chose grave. Il faut payer d’avance le
-propriétaire de l’hôtel garni et tu seras condamné à rester un mois
-entier dans une chambre misérable, si tu cèdes à ta timidité et si tu
-acceptes la première venue, à cause de l’œil narquois du garçon qui te
-la fait visiter.
-
-Veille à ce que le numéro de cette chambre ne soit pas marqué sur la
-porte par un chiffre énorme. Tu entendras assez souvent dans l’hôtel des
-phrases telles que celles-ci:
-
-«Les lettres du huit! Le huit a sonné! Une visite pour le huit!»
-
-Tu souffriras de sentir ton nom dédaigné et tu ne peux te douter combien
-il te serait amer de voir, à minuit, à la lueur de ta bougie qui
-vacille, se dresser encore ce numéro fatidique comme le symbole de ton
-existence, désormais anonyme, dans la grande ville.
-
-Veille encore à ce que cette chambre renferme une cheminée. Cela n’est
-point négligeable. Tes écrits se ressentiraient de cette absence. Ils
-seraient chétifs et grelottants, car il y a de grands vides sous les
-portes, et les fenêtres laissent passer l’air abondamment.
-
-N’examine pas les meubles. Ils sont laids et dégagent une odeur
-indéfinissable de vieilleries. Accoutume-toi à leur médiocrité. Seule la
-table mérite quelque intérêt. Si tu en soulèves le tapis, peut-être y
-trouveras-tu une curieuse inscription, attestant le passage d’un autre
-jeune homme semblable à toi.
-
-N’aie pas honte de la pauvreté de ton hôtel. Affecte au contraire d’en
-tirer vanité. Si quelque ami t’accompagne par la suite jusqu’à ta porte,
-raconte des anecdotes pittoresques sur ces vieux murs dont ton
-imagination te fournira les thèmes variés; parle des personnages
-illustres qui les ont habités. Ainsi tu seras aisément comparé à un
-héros de Balzac et même celui qui a un riche appartement enviera
-peut-être la fantaisie de ta vie.
-
-Crains cette grosse dame trop aimable et trop familière, cette gérante
-curieuse et bavarde. Elle te tend chaque soir ta bougie avec quelques
-paroles de bienveillance. Hâte-toi par un sourire complaisant de flatter
-la bonne tenue de sa maison, loue son esprit et même sa beauté, si elle
-y prétend encore.
-
-Car cette grosse dame jouit d’un pouvoir terrible et discrétionnaire.
-Elle peut te faire crédit des vingt francs que tu lui donnes tous les
-quinze jours pour la chambre où tu vis; elle peut au contraire
-empoisonner ton existence en te les réclamant âprement, elle peut
-t’obliger à t’enfuir de chez toi, le matin, avant qu’elle ne soit levée,
-pour ne rentrer que dans la nuit, quand elle dort.
-
-Crains-la aussi parce que, sous le prétexte de faire ta chambre, elle
-compte ton linge, lit tes lettres, connaît ton existence aussi bien que
-toi.
-
-Et pourtant, souviens-toi aussi que lorsque le grand poète Oscar Wilde
-mourut dans un misérable hôtel de la rue des Beaux-Arts, un seul homme
-l’avait veillé à sa dernière heure, un seul homme suivit son enterrement
-et cet homme, c’était son propriétaire.
-
-Sur le cercueil de l’auteur de _De Profundis_ il n’y avait qu’une
-couronne et sur cette couronne était écrit: «A mon locataire!»
-
-Qu’il soit beaucoup pardonné à la race persécutrice, avide du prix des
-chambres, en souvenir de celui qui apporta, au grand homme abandonné de
-tous, le présent d’une suprême amitié.
-
-
-
-
-LA QUESTION D’ARGENT
-
-
-L’argent! Tel est le problème quotidien et inexorable qui se posera
-d’abord à toi.
-
-Tu t’apercevras vite qu’à Paris, plus qu’ailleurs, les hommes sont
-divisés en deux catégories: ceux qui ont de l’argent et ceux qui n’en
-ont pas.
-
-Dans l’œil de ton interlocuteur, tu liras cette question: «Comment
-vivez-vous? De quelle somme disposez-vous par mois?»
-
-L’argent est en apparence bien caché dans la poche du gilet, dans le
-portefeuille. Et pourtant on le voit. La qualité de la cravate, la
-finesse du parapluie, la forme du chapeau parlent de lui, disent qu’il
-est là avec sa grande puissance. Mais si ta main porte un gant troué,
-cache-la bien dans ta poche. Par le petit trou du gant s’enfuirait toute
-l’illusion de la richesse.
-
-L’homme riche se reconnaît aussi à l’assurance. Il ose s’impatienter
-bruyamment dans les restaurants si on ne le sert pas assez vite. Il ose
-entrer dans un magasin, examiner mille objets et s’en aller sans en
-avoir acheté un seul, tandis que l’homme pauvre au contraire préfère
-prendre et payer un livre dont il n’a pas besoin, un chapeau qui ne lui
-va pas, plutôt que d’être jugé pauvre par l’œil sévère du marchand.
-L’homme riche ose donner un pourboire de deux sous à un cocher, en
-prétextant qu’il n’a justement pas de monnaie pour lui donner davantage,
-insoucieux de l’injure et du mépris du cocher, parce qu’il est riche.
-
-Quand tu comparaîtras devant un concierge, un jour de pluie, la boue de
-tes souliers ne sera considérée comme un danger pour l’escalier que si
-tu as l’air timide et minable. La boue du riche ne tache pas. Dans le
-métropolitain, quand tu monteras en première avec un billet de seconde,
-l’employé, pour te réclamer dix centimes, sera insolent si tu sembles
-pauvre, obséquieux si ton aspect est élégant. Le riche est censé ne
-jamais duper.
-
-Il faut donc que tu paraisses avoir de l’argent, de même que, si l’on
-veut conserver un ami, il faut paraître heureux, simuler la joie.
-
-Pour cela, utilise ton argent avec sagesse, bien plus pour le superflu
-que pour le nécessaire.
-
-Ce n’est pas pour tes plaisirs que tu auras besoin d’argent. Après
-t’être étonné de la difficulté que l’on a à se procurer le moindre
-billet de théâtre et après avoir admiré en secret ces innombrables gens
-qui disent «avoir leurs entrées partout», tu verras vite qu’en somme à
-Paris les plaisirs sont gratuits pour un jeune homme intelligent, parce
-qu’au lieu d’être la satisfaction de désirs immédiats ils sont faits du
-sentiment que l’individu progresse et s’agrandit.
-
-Les omnibus, le métropolitain, les consommations que tu prendras à côté
-des grands poètes des cafés constitueront presque toutes tes dépenses.
-Les modestes ressources dont tu disposes disparaîtront bien vite par la
-lente usure des petites sommes. N’hésite pas à manger mal dans des
-endroits obscurs et parmi des humbles, car les œufs et les légumes sont
-bons partout et ce superflu qu’est un fiacre, si tu te l’offres à
-propos, peut avoir une portée infinie sur l’ensemble de ta vie.
-
-Arrange-toi pour que tu n’aies pas sensiblement moins d’argent à la fin
-du mois qu’au commencement. Sans doute un de tes amis, étudiant ou
-écrivain, se flattera de manger en trois jours la pension de sa famille.
-C’est un prestige très grand qui tient à la fois de la splendeur des
-orgies et de l’attrait de la générosité. Ne t’y laisse pas prendre. Cet
-ami a certainement un oncle très riche auquel il peut écrire, ou bien il
-ment: il n’a reçu aucune pension et il n’a, par conséquent, aucune peine
-à ne pas avoir d’argent.
-
-Tu serais forcé de porter ta montre au mont-de-piété et l’on ne peut se
-passer d’une montre à cause de l’exactitude aux rendez-vous qui est
-indispensable. De plus tu négligerais de la retirer et ainsi tu serais
-volé, n’ayant eu que le quart de sa valeur.
-
-A la dernière extrémité, vends plutôt les livres que tu possèdes. Mais
-s’ils t’ont été offerts par quelque grand homme désireux de popularité
-parmi la jeunesse, gratte avec soin et habileté la dédicace.
-
-Au café, ne permets jamais à un plus pauvre que toi de payer les
-consommations. Mais, si tu peux, laisse ce soin à plus riche.
-
-Aie toujours sur toi un sou neuf et même fais-le reluire chaque matin
-avant de sortir. Car avec ce sou neuf que tu tireras tardivement de ta
-poche, tu peux faire le geste de payer en laissant croire à la présence
-d’un louis.
-
-Tu n’es pas l’obligé de celui qui t’invite à déjeuner. Le sentiment de
-sa générosité, le plaisir de ta conversation ont largement dédommagé ton
-hôte des quelques francs qu’il a dépensés pour toi. Évite ce mouvement
-spontané qui te poussera à louer le choix et l’abondance inusitée des
-mets. Il te sera ainsi épargné un fin sourire sur le visage de ton
-interlocuteur.
-
-Sache-le bien. Il n’y a pas de question d’argent pour qui méprise
-l’argent. Si tu as un ami millionnaire, ne sois pas, vis-à-vis de lui,
-arrogant comme certains orgueilleux, flatteur comme un parasite. Sois
-son égal, exactement comme si la formidable différence de la richesse
-n’existait pas.
-
-
-
-
-IMPORTANCE DES HABITS
-
-
-Il ne faut jamais vendre ses habits.
-
-Dîne plutôt seul dans ta chambre, d’un morceau de pain et d’un peu
-de charcuterie sur un journal,--ce qui est le comble de
-l’horreur,--adresse-toi plutôt, si tu as trop besoin d’argent, à un
-gérant de café, en simulant pour cette occasion une personnalité joviale
-et familière, mais ne vends jamais tes habits.
-
-Ce sont eux qui te donnent ton assurance et ta fierté, qui te permettent
-de regarder le soir, à la lueur des becs de gaz, marcher à côté de toi
-ton ombre, une ombre honorable et connue dont tu admires l’aisance et
-qui, elle, n’a pas l’air de ne pas avoir d’argent. Tu sais bien quelle
-triste allure ont les vieux complets qu’on a trop mis, dont les coudes
-luisent et où il y a des taches imparfaitement nettoyées. On est humble
-sous un costume humble. On est un jeune homme instruit, plein d’avenir,
-dans un complet neuf.
-
-On est aussi un jeune homme distingué et élégant, ce qui est très
-important pour l’amour, pour les merveilleuses possibilités de la rue.
-
-Les conducteurs d’omnibus, les domestiques, les garçons de café sont
-tous sensibles au costume. Tu devras mille petites faveurs de la vie à
-ton apparence extérieure.
-
-Un de mes amis vécut plus d’un an à Paris avec cinquante francs par
-mois. Il habitait une mansarde dont le plafond était moins haut que sa
-taille; il n’avait pas de meubles et il couchait sur des journaux
-froissés. Il dut sa force de résistance et son salut à une cape
-espagnole. Que lui importaient en effet les privations, le froid, la
-misère! Il avait le sentiment d’être le jeune homme le plus beau et le
-plus romantique du monde.
-
-
-
-
-LES MAITRESSES
-
-
-Tu t’émerveilleras de la grande quantité de femmes que renferme Paris.
-Les coupés qui glissent vers le Bois de Boulogne, le frémissement des
-dessous luxueux, les visages ennuyés des grandes courtisanes,
-t’impressionneront profondément.
-
-Renonce d’abord à une illusion trop répandue. Tu n’auras pour maîtresse
-ni une femme du monde, ni une actrice célèbre. Ne demande pas pourquoi.
-Considère cela comme une vérité supérieure qu’il ne faut pas discuter.
-
-Il est vain d’importuner Liane de Pougy ou la belle Otero de lettres
-élégiaques. Sache bien que les lettres d’amour, quelle que soit leur
-beauté, n’ont aucune espèce d’influence sur cet ordre de femme. Seules,
-des actions inattendues et audacieuses pourraient te servir. Mais tu as
-encore trop de timidité provinciale en toi pour en être capable.
-
-Tu connaîtras, dans des concerts, des jeunes filles qui sortent du
-Conservatoire, qui sont à l’Odéon et tu feras même dire des vers par
-l’une d’elles. Mais ne lui écris pas des lettres d’amour, surtout ne
-l’aime pas. Tu ne seras jamais qu’un étranger pour cette personne qui,
-vivant dans la compagnie de héros littéraires nourris d’un idéal
-sublime, n’a pas gardé pour elle-même la moindre parcelle d’un idéal
-quelconque.
-
-Elle ne saurait aimer qu’un maître dans son art, un de ces hommes rasés
-et simples qui ont vingt ans de théâtre derrière eux et assez d’autorité
-pour la tutoyer, la première fois qu’ils la voient.
-
-Tu auras donc les femmes des cafés, les modèles de tes camarades
-peintres, peut-être une couturière dont tu feras connaissance au
-restaurant, les maîtresses de tes amis. Mais les femmes des cafés sont
-vénales, et quand elles sont désintéressées, toute l’ambition de leur
-génie consiste à boire une quantité illimitée de boissons américaines
-jusqu’à une heure très tardive. Les modèles sont mal faits et épris des
-seuls peintres. Un abîme d’ennui te séparera de la couturière; les
-maîtresses de tes amis seront toutes laides.
-
-Résigne-toi donc à vivre sans maîtresse, profitant seulement de
-l’aventure amenée par le hasard. Regarde les portes qui s’ouvrent quand
-tu montes l’escalier, les fenêtres qui sont en face des tiennes, la
-boutique derrière les vitres de laquelle rêve peut-être un visage
-charmant. En choisissant ta chambre, tu as décidé de ta vie
-sentimentale, car pour une femme ordinaire le prestige d’être un voisin
-est plus grand que celui d’être beau et illustre. Souviens-toi, du
-reste, que ceux qui passent leur temps à chercher des femmes n’en ont
-guère plus que ceux qui ne s’en occupent pas.
-
-Prends souvent le métropolitain. Ce lieu est favorable à des rencontres
-fortuites. Est-ce le sentiment de la vitesse, l’air irrespirable, la
-chaleur, la proximité des corps? il n’importe! Mais le regard des femmes
-est plus bienveillant qu’ailleurs, les moyens d’entrer en conversation
-sont plus aisés.
-
-Évite les grands magasins: on y fait des achats. Ne crains pas d’offrir
-le thé et les gâteaux: tu seras un homme distingué.
-
-Si tu invites à dîner, parle de suite d’un curieux petit restaurant où
-il y a des peintres et où la cuisine est exceptionnelle. Tu peux alors
-aller chez n’importe quel modeste marchand de vins dont les prix sont en
-rapport avec tes ressources. Il te suffira de demander en entrant si M.
-Villette n’est pas venu ce soir, pour parer cet endroit, aux yeux de ta
-compagne, de tout le charme de la vie des artistes.
-
-Ces sortes de liaison commencent dans les fiacres. Elles sont éphémères
-comme une course à deux francs l’heure.
-
-Il vaut mieux. La vie à deux sans argent est un abîme de tristesse, même
-quand on aime. Sacrifie l’amour dès l’origine. Il te paralyserait,
-limiterait ton action et tu le verrais mourir tout de même, à cause des
-draps qu’on ne change pas assez souvent, de l’odeur de la cuisine qu’on
-fait chez soi, du repas pris parmi tes livres, à cause de cette rancune
-qu’engendre la pauvreté à deux.
-
-Reste seul, travaille davantage, applique-toi à conquérir les hommes, ce
-qui est bien plus important que de conquérir les femmes.
-
-Et dis-toi qu’il y a, avec une immense mélancolie, quelque douceur
-pourtant, dans le souvenir d’une main qui t’a échappé sans t’avoir donné
-toute sa chaleur, dans le souvenir d’un beau et cher visage disparu...
-
-
-
-
-MANIÈRE DE SE CONDUIRE AVEC LES HOMMES INFLUENTS
-
-
-Étant sans maîtresse attitrée, tes jours seront libres. Le plus grand
-danger qui te guettera est celui des cafés où il fait chaud, l’hiver, où
-il y a des amis joyeux qui causent et boivent. N’y demeure qu’autant que
-cela sera nécessaire à resserrer des liens précieux d’amitié. Va dans la
-vie, n’importe où, au hasard, il y a une récolte dans chaque milieu.
-
-Tu verras des êtres divers; des antipathies et des sympathies naîtront
-autour de toi. Tu feras un choix et ta personnalité trouvera son chemin
-comme une rivière creuse son lit dans une montagne qu’elle descend.
-
-Ne va pas juger si un homme est important d’après son costume. A une
-certaine hauteur l’artifice du vêtement est inutile. L’homme important
-sait bien que sa puissance se dégage naturellement autour de lui comme
-une atmosphère. Tu seras même bien étonné un jour, si tu vas aux
-courses, quand on te désignera un homme très modestement vêtu et qu’on
-te dira: C’est un Rothschild.
-
-Du reste l’estime d’un honorable pauvre est plus précieuse quelquefois
-que l’amitié d’un ministre.
-
-Mais songe que tes plus grands ennemis sont en toi. Ils sont cet afflux
-de sang à tes joues, cette paralysie déplorable qui te fera bégayer, te
-donnera une apparence humble et modeste, quand tu seras en présence du
-directeur du _Figaro_, ou de celui de l’Odéon. Tu serais jugé d’un coup
-d’œil, classé pour la vie, et sans que ce jugement soit susceptible
-d’appel, dans la catégorie des personnages de troisième plan, qu’on fait
-attendre, qu’on reçoit debout, auxquels on n’accorde que quelques
-minutes, qu’on ne croira jamais susceptibles de grandes choses.
-
-Résiste à cette voix qui te pousse à dire tout de suite à l’homme
-influent que tu vas solliciter:
-
---Mais oui, ma demande est exagérée et absurde. Il est légitime que vous
-la repoussiez. Excusez-moi de vous avoir dérangé.
-
-Ne tombe pas dans un excès contraire d’audace simulée; ne te flatte pas
-d’une influence illusoire sur tes camarades, ou d’une ambition démesurée
-que tu n’as pas: ce serait plus fâcheux encore; tu serais considéré
-comme un de ces dangereux arrivistes dont il faut refréner l’ardeur,
-dont on peut tout craindre.
-
-Ne sois pas trop aimable; ne sois pas timide, là est l’essentiel. Songe
-que toutes les fois que tu seras en présence d’un homme dont dépendra ta
-destinée, auquel tu viendras demander quelque chose, un combat obscur se
-livrera. Tu seras comme un guerrier désarmé qui attaque seul une immense
-ville fortifiée. Pour ne pas mourir, ne perds jamais de vue la
-conscience favorable que tu as de toi-même.
-
-
-
-
-LE PRESTIGE DU MONDE
-
-
-Tu seras invité certainement à quelque soirée, chose très honorifique
-dans ta situation. Cela te permettra d’écrire à tes parents: «Je vais
-beaucoup dans le monde, ces temps-ci.» Et la vision qu’ils auront
-aussitôt de toi, récitant des vers devant une cheminée, sous les
-lustres, parmi les acclamations de femmes couvertes de bijoux, sera
-douce à ces cœurs simples.
-
-Il se peut, il est vraisemblable que tu aies un habit. Si tu n’en
-possédais pas cependant, sache qu’il est, rue Saint-André-des-Arts, une
-boutique modeste où tu pourras en faire achat, moyennant une somme
-dérisoire. Là, une foule d’habits reposent, couchés les uns sur les
-autres. Certainement il en sera un à ta taille. Tu l’essaieras dans la
-boutique même. Veille pendant cette minute à ce qu’on ne t’aperçoive pas
-de la rue. Mais ce serait un bien grand hasard si mademoiselle Sorel ou
-la comtesse de Noailles passaient justement par là et regardaient à
-travers les carreaux.
-
-Tu entreras dans le monde, ivre de fierté et tremblant de peur. Tu
-t’émerveilleras d’abord que tout aille si bien, que tu puisses saluer
-avec autant d’élégance, être présenté à des gens importants, prononcer
-des paroles suffisantes, serrer la main à droite et à gauche. Le sourire
-de la maîtresse de maison aura eu l’air de te marquer une estime
-particulière. La médiocrité incroyable des propos que tu entendras te
-rassurera peu à peu, te rendra l’estime de toi-même perdue dans la
-détresse du début.
-
-Alors, tu verras, dans un coin, un homme semblable à toi, mais plus
-modeste, plus timide, plus épouvanté, avec un habit frère du tien. Son
-œil triste, son attitude gênée, quelques mots prononcés à voix basse sur
-l’extrême chaleur, mendieront une parole de toi. Tu pourrais lui donner
-ce que tu cherches toi-même, un appui, le sentiment qu’il n’est pas
-absolument seul. Mais non! dans ta folie orgueilleuse, tu le mépriseras,
-tu pactiseras avec les hommes élégants, au nœud de cravate impeccable,
-avec la foule des ennemis.
-
-Plein de ta confiance en toi retrouvée, tu feras quelque démarche
-hardie, tu traverseras le salon, tu apercevras ta silhouette dans une
-glace et tu n’en seras pas mécontent.
-
-Cela durera jusqu’à la minute où tu auras regardé trop attentivement une
-jeune fille, une jeune fille dont le costume compliqué, les cheveux
-fins, la grâce délicate résumeront pour toi tous les charmes du monde
-parisien. Tu verras son regard froid et attentif, plein de curiosité,
-longuement fixé sur tes pieds. Ce regard sera sans mépris, sans ironie
-même, ce sera un regard qui constate, qui enregistre. Il enregistrera la
-forme surannée de tes bottines, la chute maladroite de ton pantalon.
-
-Pour la première fois de ta vie tu penseras à tes pieds et à leur grande
-importance.
-
-Avec une moue imperceptible, le visage charmant se sera détourné pour
-jamais. Tu regarderas autour de toi et tu t’apercevras que toutes les
-bottines voisines sont vernies et semblent neuves, tandis que les
-tiennes sont seulement cirées avec soin et déformées par des marches
-anciennes.
-
-Un horrible génie de comparaison naîtra tout d’un coup dans ton âme. Tu
-auras honte de tes cheveux trop longs, de ton col trop large, de ton
-gilet trop étroit. Ton pantalon te sera odieux parce qu’il n’aura pas de
-pli. Tu haïras ta mère ou ta sœur parce qu’elle t’aura donné tes boutons
-de manchettes. Ton habit se sera soudain fané sur ton dos; une tache que
-tu n’avais pas vue, se mettra à briller comme un phare. Le parfum de la
-benzine s’élèvera de tes gants nettoyés.
-
-Tu chercheras en vain celui que tu avais reconnu comme un homme de ta
-race, pour t’affliger avec lui de la stupidité immense des gens du
-monde. Trop tard! il aura déjà fui.
-
-Crois-moi. Gagne alors le buffet. Ces petits avantages que sont le vin
-et les gâteaux t’y attendent. L’être grossier qui est en toi pourra se
-dire que la soirée n’a pas été absolument perdue si le champagne était
-bon. C’est une curieuse illusion qui te fait croire que le maître
-d’hôtel te suit de l’œil et compte ce que tu prends. Cet homme solennel
-est sans ironie, et pourquoi serait-il avare de richesses dont il
-dispose, mais qui ne sont pas les siennes?
-
-Il sera deux ou trois heures du matin quand tu sortiras. Les voitures,
-la nuit, coûtent un prix exorbitant. Tu rentreras tristement à pied.
-Mais, à mesure que tu t’éloigneras, tu t’apercevras que ton pas résonne
-avec autorité dans la rue vide, ton habit retrouvera son prestige perdu,
-tu entr’ouvriras même ton pardessus pour qu’un passant l’aperçoive et
-ait une haute idée de cette élégance.
-
-La fatigue, le champagne et ta jeune imagination te donneront le
-sentiment d’une vie mondaine de plaisirs. Et malgré tes déboires, quand
-tu arriveras à ta porte, tu sonneras avec un certain orgueil et la
-négligence du noceur blasé.
-
-
-
-
-POSSIBILITÉ DE FAIRE FORTUNE PAR LE JEU
-
-
-Les déceptions du monde inclineront ton esprit à des réflexions amères.
-Vers cette époque, longeant le fleuve d’or, de billets de théâtre et
-d’amour qui coule entre la Madeleine et la Porte Saint-Martin, tu
-rencontreras un ami peu connu de toi, qui te tutoiera et t’offrira de te
-protéger. Tu lui raconteras tes ennuis et il rira, te tapera sur
-l’épaule en t’affirmant qu’il peut te faire gagner beaucoup d’argent. Il
-te conduira dans des cercles. En ne jouant que sur certains coups sûrs,
-l’homme patient et qui a de la volonté gagne sans aucun risque, te
-dira-t-il.
-
-Tu glisseras, plein d’anxiété sur son sort, une pièce de cinq francs sur
-un de ces coups. Un hasard très rare voudra justement que tu perdes
-malgré toutes ses prévisions. Une somme plus importante, confiée à ton
-nouvel ami partant pour les courses, disparaîtra de la même manière,
-contrairement au calcul et à la raison.
-
-Cela vaut mieux. Seuls, peuvent vivre du jeu, des personnages passagers,
-sans autre but précis que celui d’avoir de l’argent, sans foi en
-eux-mêmes. Tu n’es pas de ceux-là. Ne regrette ni l’illusion du luxe que
-donne le cercle, ni le dîner qui ne coûte rien, mais qu’il faut payer de
-conversations avec des vieillards, épaves de tous les mondes, que l’on
-ne trouve que là.
-
-Renonce au salon solennel où il y a tous les journaux illustrés, à
-l’orgueil d’être connu par des domestiques en uniforme.
-
-Les cartes à jouer ont un double visage. Pour avoir tes quelques sous,
-elles te tendent des billets de banque. Ne te laisse pas prendre à cette
-ruse grossière.
-
-
-
-
-LES PETITES ANNONCES:
-
-EMPRUNTS, BEAUX MARIAGES, MAITRESSES DÉSINTÉRESSÉES
-
-
-En lisant le journal, un samedi, tu découvriras que la vie est riche et
-qu’elle s’offre à toi dans son infinie variété.
-
-Petites annonces du journal, vous êtes le paradis des espérances! Après
-t’être émerveillé de l’extraordinaire prospérité du commerce des vieux
-dentiers, tu liras avec allégresse l’offre d’un monsieur qui offre à
-n’importe qui de prêter n’importe quelle somme d’argent.
-
-Paris est plein de philanthropes qui ne demandent pas mieux que de
-favoriser de jeunes écrivains comme moi, te diras-tu. Le tout est d’être
-en relation avec eux; le journal est pour cela un commode intermédiaire.
-
-Ce philanthrope habite très loin, dans un faubourg. Sa maison est une
-misérable maison ouvrière. C’est sa femme qui vient ouvrir la porte et
-elle regarde anxieusement celui qui arrive comme si on venait l’arrêter.
-Le philanthrope est derrière un petit bureau; il est mal vêtu et mal
-rasé; il demande sévèrement au visiteur ce qu’il veut.
-
-Tu crains de t’être trompé, tu balbuties, tu parles confusément d’un
-emprunt possible. Alors l’homme sourit; il a vu d’un coup d’œil que tu
-es honorable, il comprend que tu as de l’avenir; il demande de quelle
-somme tu as besoin. Tu dis un chiffre: cinq cents francs par exemple. Il
-rit aussitôt parce que c’est une toute petite somme très facile à
-prêter.
-
-Tu le suis des yeux; l’argent est là dans un tiroir, il va te le donner
-tout de suite. Quel philanthrope!
-
-Il te promet en effet de te le donner, mais dans trois jours seulement.
-Il a une absolue confiance en toi, mais les affaires sont les affaires.
-Il faut qu’il ait d’ici là une fiche de renseignements: c’est une simple
-formalité, l’usage de la maison. Les frais de cette fiche que donne une
-agence sont à la charge de l’emprunteur, bien entendu. Tu trouves cela
-trop légitime et tu lui donnes avec joie une somme qui varie entre trois
-et quinze francs. Vous vous quittez les meilleurs amis du monde et il
-doit t’écrire le surlendemain.
-
-Tu n’en entends plus jamais parler.
-
-Si tu en conçois quelque regret, console-toi en songeant que le
-philanthrope prêteur d’argent n’aurait peut-être pas dîné ce soir-là,
-ainsi que sa femme et ses enfants, sans l’argent de ta fiche. Et il ne
-t’a trompé en somme qu’à demi. Il a des renseignements sur toi: il sait
-désormais que tu es un homme honorable. Celui qui vous offre à dîner
-n’est-il pas toujours honorable?
-
-Il y a aussi, dans les petites annonces, de beaux mariages et des
-maîtresses désintéressées. Tu pourras te dire, qu’en effet, une foule
-d’admirables jeunes filles sans relations, d’étrangères aux yeux
-langoureux, de femmes désireuses de nouveauté mettent des annonces dans
-le journal.
-
-Cette distraction est inoffensive. Elle ne coûte qu’une boîte de papier
-à lettre élégant, des timbres, des démarches à la poste restante. Tu
-iras dans des kiosques d’omnibus, tenant à la main soit un bouquet de
-fleurs, soit un numéro du journal, comme signe de reconnaissance. Il
-t’arrivera d’y trouver une femme ayant passé la cinquantaine qui te fera
-fuir aussitôt. Il t’arrivera de te tromper, d’aller parler à des dames
-qui attendent simplement l’omnibus et d’être fort mal accueilli. Il
-t’arrivera d’être en butte à la moquerie de plusieurs jeunes gens,
-auteurs des lettres que tu as reçues et qui seront venus guetter ta
-déconvenue.
-
-Peut-être un jour, sur l’offre d’une dot de plusieurs millions, iras-tu
-dans une agence matrimoniale. Mais quand une personne âgée, en te
-regardant bien en face, te demandera combien tu gagnes par an, tu te
-troubleras, tu diras qu’il ne s’agit pas de toi, que tu viens de la part
-d’un de tes amis fort riche et tu t’en iras en maudissant les petites
-annonces, ce marché trompeur de l’espoir, à un franc soixante-quinze la
-ligne.
-
-
-
-
-FAUT-IL AVOIR UNE SITUATION?
-
-
-Tu chercheras une situation et voilà le plus grand danger qui te guette,
-ta vie ou ta mort, selon ton étoile bonne ou mauvaise.
-
-Sur les dix personnes auxquelles tu te seras adressé, amis de ton père,
-députés de ton pays, vieilles dames qui ont beaucoup de relations, il y
-en aura neuf qui te promettront de faire des démarches et de t’écrire
-bientôt et dont tu n’entendras plus parler. Tu n’en seras qu’à demi
-fâché, l’état de celui qui cherche une situation est agréable parce
-qu’il est au bord de l’imprévu.
-
-Mais la dixième personne, un homme bienveillant, oisif et protecteur,
-sera saisi pour toi d’une mystérieuse activité, d’un inquiétant désir de
-te voir casé. De quelle reconnaissance ne devras-tu pas être chargé à
-l’égard de ce terrible ami! Il fera des visites avec toi, écrira des
-lettres élogieuses sur ton compte, et cela sans raison, à cause de la
-sympathie personnelle que tu lui auras inspirée. Il t’annoncera enfin
-qu’il a trouvé une situation sérieuse, un poste sûr.
-
-C’est alors qu’il te faudra un grand courage.
-
-Ce poste sûr, tu dois le refuser, si quelque espérance est en toi, si
-quelque vertu t’anime. Mieux vaut déjeuner encore pour quelques sous,
-être un sujet de colère pour ta repasseuse, courir dans la rue lorsqu’il
-fait trop froid, ne plus revoir l’ami de ton père actif et bon.
-
-Tout jeune homme qui vient à Paris trouve cette situation. C’est une
-machine quelconque aux rouages inexorables, société industrielle, grande
-maison d’édition, compagnie d’assurances où il est jeté et broyé pour
-cent cinquante francs par mois avec la certitude d’en avoir deux cents
-dans dix ans.
-
-N’accepte pas, meurs plutôt.
-
-Surtout ne te dupe pas toi-même en acceptant à titre d’essai pour deux
-ou trois mois. La servitude dans laquelle tu tomberais, l’amitié de tes
-compagnons médiocres, les petits bonheurs du dimanche feraient
-rapidement de toi un lâche dont les désirs sont bornés. Tu perdrais
-l’habitude de l’effort véritable, qu’on accomplit pour soi-même,
-librement. Peut-être finirais-tu par croire que tes sept heures
-d’écriture constituent un louable travail. Tu serais invité dans de
-petits appartements par d’autres employés où des femmes laides mais
-laborieuses font le ménage, préparent le dîner. Le charme de la pauvreté
-propre et honnête te saisirait. Tu te trouverais des prétextes pour
-attendre les cent cinquante francs du mois suivant. Il te faudrait plus
-de force pour vaincre l’espérance misérable de ces cent cinquante
-francs, qu’il ne t’en a fallu pour vaincre ta province coalisée et venir
-à Paris.
-
-N’accepte que des situations incertaines. Les nouveaux journaux, les
-théâtres qui se fondent, les cabinets des ministres, si cela t’est
-possible, doivent être plus désignés à ton ambition, parce qu’ils sont
-passagers par leur nature. Tes maîtres n’exigeront pas trop de toi pour
-que tu n’exiges pas trop d’eux-mêmes. Ce seront des hommes dans ton
-genre avec quelques années de plus.
-
-Ne prête pas d’attention au mépris apparent que pourront te témoigner
-des médiocres, parce que tu ne gagnes pas un argent régulier.
-
-Si tu rencontres un ami arrivé, jadis semblable à toi, aujourd’hui bon
-fonctionnaire, richement marié, et s’il te prend en pitié à cause de ton
-état instable, appuie-toi, pour résister à son hypocrite sympathie, sur
-l’amour de toi-même, comme sur une colonne de marbre. Pardonne-lui
-l’excès de bonté qu’il te témoigne puisqu’il ne soupçonne même pas
-quelle hauteur tu veux atteindre.
-
-
-
-
-LA RICHESSE QUI DONNE L’AMITIÉ
-
-
-Tâche d’avoir des amis.
-
-On les acquiert d’abord par son visage bienveillant, la facilité qu’on a
-à saluer des gens peu connus, à serrer des mains qui se tendent. Le goût
-des conversations sympathiques, l’amour qu’on a des autres et de
-soi-même font vite que beaucoup de gens ont du plaisir à vous voir.
-
-Mais ce n’est pas assez. Il faut choisir. Ne laisse pas au hasard d’une
-rencontre, à un voisinage, le soin de te donner des amis.
-
-Une fois que tu auras élu un ami dans ton cœur, ne crains pas de
-l’importuner par des visites inattendues, des politesses excessives. Ne
-te laisse pas rebuter par sa froideur. Tu lui apportes, avec la
-prédilection de ta sympathie, une immense richesse, la même que tu
-attends de lui. Il comprendra forcément à la longue quel avantage vous
-avez tous deux à ce commerce idéal.
-
-Ce n’est jamais une aide matérielle que tu dois attendre de l’amitié.
-Garde-toi par exemple d’emprunter de l’argent à ton ami, même si tu l’as
-entendu déclarer plusieurs fois que l’argent est une chose méprisable,
-que lorsque l’un en a, l’autre doit en avoir, etc. On ne sait jamais
-jusqu’où plongent les racines de l’intérêt. Observe une semblable
-réserve si ton ami est très riche.
-
-Les biens de l’amitié sont plus précieux que n’importe quelle somme
-d’argent. Ils sont le sentiment que l’effort est partagé, que l’action
-solitaire qu’on accomplit est agrandie par la sympathie de l’ami, que
-l’injure qu’on reçoit, l’échec qu’on éprouve est diminué, rendu
-insignifiant ou plaisant par les commentaires favorables qu’en fait
-l’ami.
-
-Rends avec soin ce qui t’est donné dans ce domaine. Intéresse-toi aux
-moindres faits de la vie de ton ami, au récit de ses amours, aux détails
-de son budget, à ses souvenirs de service militaire.
-
-Ne dis jamais de mal de lui, car tout se sait. Surtout n’en pense pas
-quoi qu’il fasse. Aie pour lui la même indulgence que pour toi.
-
-S’il a une maîtresse, ne lui fais pas la cour. Elle se hâterait de l’en
-prévenir, en amplifiant ton audace, en transformant en perfidie ton goût
-naturel des femmes. Ne va pas non plus être trop froid à son égard, ne
-la regarde pas avec une complète indifférence. Elle te considérerait
-alors comme un mortel ennemi, elle t’accuserait de vouloir la faire
-rompre avec son amant et il lui serait très aisé de te brouiller avec
-lui: l’amour a toujours le pas sur l’amitié.
-
-Fais donc entendre une bonne fois à cette maîtresse par quelque parole à
-double sens que c’est elle que tu aurais aimée si l’amitié sacrée ne
-vous avait pas séparés irrévocablement. N’en parle jamais ensuite. Sa
-vanité sera satisfaite et elle attribuera tes indifférences pour elle à
-un scrupule sublime.
-
-N’attends aucun service de tes amis. Quand ils demanderont quelque chose
-pour toi, ce ne seront que des choses très modestes, bien au-dessous de
-ta valeur. Tu t’étonneras que des êtres qui t’aiment, dont tu as éprouvé
-les sentiments, te méconnaissent ainsi, ne te jugent digne que
-d’avantages tellement médiocres que tu ne pourrais les accepter sans
-honte.
-
-Cela tient à ce qu’ils ne te situent pas dans la vie. L’amitié leur a
-révélé tes faiblesses. Ce sont elles qu’ils voient, plutôt que tes
-qualités.
-
-Seuls, des hommes que tu connais à peine oseront te rendre de vrais
-services. Tu auras à leurs yeux le prestige d’un talent qu’ils ignorent,
-dont ils ne savent pas les petits côtés.
-
-Tes amis ne peuvent t’offrir que la douceur de la main tendue, des
-projets qu’on fait ensemble, des espérances qu’on partage, le plaisir
-inestimable de se raconter l’un à l’autre.
-
-Et c’est bien assez.
-
-Mais, crois-moi, garde-toi de t’enorgueillir d’amitiés puissantes ou
-illustres. Ta force est dans les liens qui t’unissent à ceux qui sont
-semblables à toi, seraient-ils plus humbles même, à la troupe famélique
-de ceux que la vie n’a pas favorisés, aux poètes des hôtels garnis à
-deux francs, aux écrivains qui habitent au sixième étage, aux auteurs
-dramatiques qui se font comédiens pour vivre.
-
-Sache bien que ces modestes compagnons avec leurs redingotes usées,
-leurs bottines où passe l’eau, leurs cheveux longs, ont une influence
-plus véritable que tous les hommes arrivés avec leurs paroles
-conventionnelles. Car leur désintéressement les précède et les défend,
-car seuls les cris qui partent d’en bas peuvent monter très haut et être
-entendus très loin.
-
-
-
-
-LA FORCE DE L’HOMME JOYEUX
-
-
-Il faut une grande force d’âme pour sentir, quand il fait froid, les
-bouffées chaudes des cafés devant lesquels on passe, où il y a des
-nappes blanches, des boissons qui miroitent et où l’on ne peut pas
-s’arrêter.
-
-Il est ennuyeux de ne pas manger à sa faim, dans le petit restaurant où
-l’on paie, d’être privé de dessert comme quand on était enfant et qu’on
-était puni, de regretter les vingt centimes que le café coûte en
-supplément.
-
-Il est ennuyeux de répondre à ses amis qui s’en vont en bande à Bullier
-qu’on est fatigué, qu’on a mal à la tête, alors qu’on a une envie folle
-de participer aux élégances de ce lieu, parce qu’on ne peut disposer de
-la petite somme que coûte l’entrée!
-
-Réclamations du propriétaire et du tailleur, papier qu’apporte l’employé
-de Dufayel, serviettes trouées, bottines ressemelées, odeurs de bois
-moisi, vous brisez le courage des cœurs les mieux trempés.
-
-O jeune homme, développe en toi ton allégresse, ta gaîté; sois, en dépit
-des événements et de la mauvaise fortune, un homme joyeux.
-
-L’homme joyeux est fort, même s’il est laid et mal vêtu, parce qu’il rit
-de celui qui est beau et élégant. L’homme joyeux regarde bien en face,
-serre la main très fort et fait comprendre tout de suite qu’il est
-joyeux.
-
-Lorsqu’il va dîner dans la maison du riche, il n’est pas sensible à
-l’ironie discrète, mais réelle, du laquais rasé qui prend
-obséquieusement son pardessus et qui en regarde la doublure déchirée,
-parce que, par son geste, par son attitude, il a montré qu’il savait
-bien que la doublure était déchirée, que cela lui était égal, qu’il en
-riait, et que par-dessus le marché il riait du laquais rasé et de son
-pauvre métier. L’homme joyeux n’a pas de fausse honte si le riche offre
-de lui prêter de l’argent, même s’il le fait à la manière habituelle des
-riches, d’une façon ostensible, humiliante, comme une aumône. Il accepte
-et il a raison, car il sait que ce riche est un médiocre oisif, tandis
-que lui travaille de sa pensée. Il considère que c’est là un bienfait
-général que cette richesse, au lieu d’être jouée aux cartes, au lieu de
-payer des livrées, des tapis, des bijoux, au lieu de servir à entretenir
-un luxe criard, lui permette d’acheter des livres, un chapeau, des
-souliers, de donner vingt francs à une petite femme qui passe et qui n’a
-pas d’argent et il rit de l’humiliation qui lui est imposée par ce
-passage de la richesse d’une main dans l’autre, qui est une forme de la
-justice.
-
-Il n’aura qu’à se souvenir de Baudelaire et de ses créanciers, de
-Verlaine dans les cafés du quartier latin. Il pourra se dire, en voyant
-passer des voitures élégantes, que les biens les plus charmants, la
-lumière, la richesse des visages, la beauté de la ville sont à tous,
-qu’on voit mieux Paris quand on est à pied. Ainsi il ne connaîtra pas de
-la vie seulement la forme extérieure, la surface: il pénétrera jusqu’à
-son cœur par les ruelles tortueuses où il y a plus d’hommes qui vivent à
-mesure qu’elles deviennent plus étroites. Il saura plus de choses parce
-qu’il aura eu moins d’argent.
-
-L’homme joyeux rira de l’avarice des puissants, de leur soif de garder
-jalousement ce qu’ils ont acquis; il rira des conventions modernes, des
-efforts immenses vers des buts mesquins, des décorations, des honneurs,
-de la gloire dérisoire d’être directeur de quelque chose, préfet ou
-ministre: il rira des poètes officiels, des cuistres assermentés, des
-gérontes orgueilleux, des académiciens, des pontifes, de tous les mornes
-adorateurs de la médiocrité, de tout ce qui est immobile, figé, esclave.
-
-Y a-t-il une fin à ta course? Le petit appartement que tu conquerras par
-bien des efforts, les meubles de Dufayel, les livres achetés un à un,
-les portraits d’actrices dans des cadres à bon marché, résisteront-ils à
-l’assaut des créanciers, ou seront-ils emportés ou dispersés? Ne
-seras-tu pas débordé par l’étrenne de la concierge, la feuille bleue de
-l’impôt, le fiacre imprudemment offert, le prix du pétrole et du
-charbon? Ne sentiras-tu pas, un soir, un immense écœurement pour la
-nourriture des bouillons Chartier, ton escalier où il y a des pots de
-lait à chaque étage, ton logis mal éclairé et trop étroit?
-
-As-tu vraiment du talent? Chacun le saura-t-il un jour? Ou ta maîtresse
-et un ou deux amis qui fondent avec toi des revues, en seront-ils seuls
-persuadés? Cette théorie est-elle bien vraie qui dit que la chance passe
-tôt ou tard pour chacun et qu’il suffit de l’attendre et de l’aider?
-
-Trouveras-tu ton repas quotidien, loup de la fable? Ne regretteras-tu
-pas le collier du chien? Atteindras-tu le but, coureur?
-
-O jeune homme, ô mon frère, ici s’arrête ce que je sais.
-
-Plusieurs fois déjà je t’ai vu passer, je t’ai guetté et suivi dans la
-rue, afin de presser ta main. Et j’avais envie de m’élancer vers toi et
-de te dire:
-
-«Je sais. Comme la mienne autrefois, ta lampe fume à cause de la mèche
-qu’une femme de ménage négligente mouche mal. Il y a des cendres sur le
-foyer, une légère odeur de suie, une déchirure dans le tapis et
-peut-être aussi redis-tu, le soir, comme je l’ai fait, ces vers
-admirables:
-
- La maîtresse a quitté l’amant
- A cause de l’appartement[2].
-
- [2] Ces vers sont du poète GABRIEL DE LAUTREC.
-
-«Mais va, il y a des poèmes meilleurs encore et plus joyeux et une foule
-de tapis neufs dans les grands magasins. Du reste, la meilleure beauté
-n’est pas plus dans le luxe de l’endroit où l’on vit que dans le regard
-d’une maîtresse. Une belle lumière peut briller, même si la femme de
-ménage n’a pas nettoyé la lampe et si la mèche fume, tachant de
-poussière noire les portraits aimés...»
-
-Mais je n’ai pas osé. Devant toi, jeune homme pauvre, une grande
-timidité m’a saisi, je me serais nommé et tu m’aurais dit:
-
-«Qui êtes-vous?»
-
-Et puis, par la puissance d’une invraisemblable espérance, n’aurais-tu
-pas souri de mes paroles?
-
-Et puis, quand je t’aurais dit la nécessité d’un effort patient et
-quotidien pour résister à tous tes protecteurs et ne pas obtenir les
-palmes académiques, peut-être, écartant ton pardessus et me montrant ta
-boutonnière, m’aurais-tu répondu avec orgueil.
-
-«Je les ai.»
-
-Aussi je t’ai regardé t’éloigner, chétif et mince, parmi les omnibus
-terribles, les maisons immenses. Tu n’avais pas l’air de connaître ta
-petitesse; tu tenais ta canne comme une épée. Et j’ai admiré avec quelle
-autorité peut résonner sur le pavé de la rue une bottine où il y a un
-trou.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- La conquête des femmes.
-
- Préface 3
- Grande importance des femmes 9
- Prestige d’une mauvaise réputation 15
- Facilité des femmes 21
- Est-il indispensable d’être riche? 27
- Choix du milieu 33
- Recherche de la femme idéale 39
- La première impression 43
- Rapports du bonheur et des vêtements qu’on porte au moment où
- on est heureux 47
- Méthode sentimentale: théorie des âmes-sœurs: danger du
- parapluie, etc. 55
- Méthode de la dissimulation 65
- Méthode de la prophétie et de la magie 71
- Méthode de la puissance d’attraction 77
- Méthode du viol 81
- Méthode du cynisme (art de tromper) 85
- Les comparaisons 93
- L’homme qui n’a qu’une femme 97
- Plaisirs physique (les simulacres) 101
- Une femme en attire une autre 107
- L’insistance et l’occasion 113
- Les femmes grosses 117
- Force que donnent la crédulité et l’ignorance 121
- La maîtresse et les amis 129
- L’indiscrétion, les confidents, les bonnes 137
- Force que donne l’absence de jalousie 143
- Les rendez-vous 149
- Absurdité de la pitié 155
- Les maîtresses laides 159
- Étrange prestige des actrices 163
- Dufayel 169
- La confiance en soi 173
- Réussit-on par les femmes, ou vous empêchent-elles de réussir? 177
- Les aventures en chemin de fer 181
- Les bienfaits 187
- Supériorité des femmes rosses 191
- La ligue contre le bonheur 195
- Rapports entre les femmes et les choses de la pensée 199
- Divers 203
- La fourmi ailée 207
- Rupture 211
- Le plus grand ennemi 217
- Le désir 221
-
- Conseils à un jeune homme pauvre qui vient faire de la
- littérature à Paris.
-
- De l’hôtel garni 229
- La question d’argent 235
- Importance des habits 241
- Les maîtresses 243
- Manière de se conduire avec les hommes influents 249
- Le prestige du monde 253
- Possibilité de faire fortune par le jeu 259
- Les petites annonces: emprunts, beaux mariages, maîtresses
- désintéressées 261
- Faut-il avoir une situation? 267
- La richesse qui donne l’amitié 271
- La force de l’homme joyeux 277
-
-
-
-
-ÉMILE COLIN ET Cie--IMPRIMERIE DE LAGNY
-
-E. GREVIN, SUCCr
-
-
-
-
-Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
-
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-
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-
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- Contes Hollandais 1 vol.
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- GEORGES LECOMTE
- L’Espoir 1 vol.
- MAURICE MAETERLINCK
- L’Intelligence des Fleurs 1 vol.
- VALENTIN MANDELSTAMM
- Un Aviateur 1 vol.
- VICTOR MARGUERITTE
- Jeunes filles 1 vol.
- OCTAVE MIRBEAU
- La 628-E8 1 vol.
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- Correspondance.--Les Lettres et les Arts 1 vol.
-
-
-ENVOI FRANCO PAR POSTE CONTRE MANDAT
-
-8988.--Imp. Motteroz et Martinet, rue Saint-Benoît, 7, Paris,
-
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