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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: La conquête des femmes - Conseils à un jeune homme - -Author: Maurice Magre - -Release Date: May 15, 2021 [eBook #65349] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images generously - made available by the Bibliothèque nationale de France - (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CONQUÊTE DES FEMMES *** - - - - - MAURICE MAGRE - - LA CONQUÊTE DES FEMMES - - CONSEILS A UN JEUNE HOMME - - PARIS - LIBRAIRIE CHARPENTIER ET FASQUELLE - EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR - 11, RUE DE GRENELLE, 41 - - 1908 - Tous droits réservés. - - - - -DU MÊME AUTEUR - -Dans la Bibliothèque-Charpentier à 3 fr. 50 le volume. - - - POÉSIE - - La Chanson des hommes. 1 vol. - Le Poème de la jeunesse. 1 vol. - Les Lèvres et le Secret. 1 vol. - - CONTES - - Histoire merveilleuse de Claire d’Amour, suivie d’autres - contes 1 vol. - - THÉATRE - - Le Dernier Rêve, pièce en un acte, en vers (Odéon). - (Fasquelle, édit.) 1 fr. - Le Vieil Ami, comédie en un acte, en prose (Théâtre-Antoine). - (Fasquelle, édit.) 1 fr. - Velleda, tragédie en quatre actes, en vers (Odéon) 1 vol. - - EN PRÉPARATION: - - Le Marchand de passions, trois actes, en vers. - L’an mille, quatre actes, en vers. - Les plus beaux jours de la vie, quatre actes, en prose. - - - - -Il a été tiré du présent ouvrage 5 exemplaires numérotés sur papier de -Hollande. - - - - -J’OFFRE CE LIVRE - -A MON AMI MARCEL CRUPPI - - - - -La Conquête des femmes. - - - - -PRÉFACE - - -Quand on monte un escalier, on passe devant des portes fermées et l’on -ne songe pas d’ordinaire que les clefs en sont souvent sous les -paillassons. Le petit morceau de fer qui ouvre l’accès d’appartements -aux meubles rares, de salons délicats, est dans l’endroit où l’on a -coutume de frotter la boue de ses pieds. - -Ainsi pour obtenir l’amour des femmes il faut connaître un petit secret, -un talisman, et c’est presque toujours sous le paillasson sale que -repose le précieux talisman. - -L’auteur de ce livre a voulu soulever tous les paillassons de l’escalier -pour voir s’il y avait des clefs: il est demeuré surpris de la diversité -de leur forme, il a pensé qu’il n’y avait pas de passe-partout qui -pouvait ouvrir toutes des portes, et, comme il s’était sali les mains, -il n’a osé entrer dans aucun appartement et il est redescendu dans la -rue où il s’est trouvé tout seul. - -Il n’a écrit ce qui suit que pour une certaine catégorie de jeunes gens. - -Pourquoi ceux que la nature a faits, par un don aimable, grands de -taille, beaux de visage et doués d’un esprit entreprenant avec la -confiance en eux que donnent ces qualités, liraient-ils des observations -et des conseils dont ils n’ont pas besoin? Car toutes les femmes disent -qu’elles méprisent la beauté physique chez l’homme et qu’il n’y a que -les qualités de l’intelligence et du cœur qui comptent pour elles, mais -il n’en est rien. Un immense génie ne compense pas des taches de -rousseur ou des yeux chassieux, des beaux triomphent des laids comme le -jour triomphe de la nuit. - -De même, ce livre n’est pas fait pour ces jeunes hommes purement -studieux et spéculatifs qui se destinent à la philosophie ou aux -sciences et qui ne font aucun cas de l’amour. Ils seront punis de leur -conception bornée de la vie quand ils se marieront; car si leur femme -est jolie, elle les trompera, si elle est laide, ils auront -quotidiennement cette laideur présente devant les yeux. - -Ceux que tente la carrière ecclésiastique, les commerçants très occupés, -les magistrats sévères, ceux qui ont dans les administrations une -situation élevée, et d’une façon générale les personnages hypocrites et -d’une moralité conventionnelle doivent rejeter loin d’eux ce livre qui -leur paraîtrait indigne et ne ferait que susciter leur colère et leur -mépris. - -Les femmes éclateront de rire tellement les jugements portés ici sur -elles leur paraîtront faux, les mobiles de leurs actes mal expliqués, -les subtils rouages de leurs cœurs grossièrement maniés, et elles -s’exclameront d’un tel excès de sottise. Peut-être auront-elles raison. -La vérité en matière d’amour est semblable au port de la chevelure que -les femmes ont longue et nouée sur la tête et que les hommes portent -courte. Elle est différente selon le sexe. - -Je sais bien aussi que de riches oisifs penseront que les femmes ne sont -séduites que par la fortune et ses avantages, les soupers dans les -grands restaurants, l’offre de bijoux, les automobiles. Ce n’est vrai -que partiellement. L’orchestre du Café de Paris ne suffit pas pour -atténuer la tristesse de certains yeux; quelle que soit la qualité de -son moteur, le nombre de chevaux de sa voiture, le riche chauffeur -retrouvera-t-il sur la route un regret perdu de celle qu’il aime? - -Ce livre est écrit pour des gens d’un physique médiocre, d’une fortune -moyenne, qui estiment que l’amour est la chose la plus précieuse, celle -dont il faut s’occuper le plus, car c’est d’elle que nous vient tout -notre bonheur. - -Ils me comprendront si ce sont des esprits un peu secs qu’une -sensibilité trop grande aura amenés à cette sécheresse, si ce sont -d’anciens romantiques dépouillés de leurs émotions de parade, comme ces -vins qui en vieillissant perdent leur bouquet, mais gardent le pouvoir -de donner l’ivresse. - -Ils feront la part d’une excessive sincérité qui se brave elle-même, ils -avoueront peut-être avec l’auteur qu’il y a une grande vertu dans -l’aveu, que l’illusion n’est pas divine. Et ils sauront bien, du reste, -qu’il y a plus de larmes cachées dans l’allégresse que dans une -tristesse de commande, si on aime ce dont on sourit. - - - - -GRANDE IMPORTANCE DES FEMMES - - -Dans ma vingt-sixième année, au mois de septembre, je découvris cette -vérité essentielle que la conquête des femmes est ce qu’il y a de plus -important dans la vie. - -J’étais en vacances, chez mes parents, dans la petite ville de V... -Quelques légers succès remportés à Paris et dont j’avais par mes paroles -augmenté l’étendue, le crédit que l’on faisait à ma carrière artistique, -me donnaient auprès des miens et de leurs amis ce prestige qui entoure -un jeune homme dont les facultés brillantes présagent un grand avenir -qu’aucune réalisation n’a encore justifié. - -Un matin en m’éveillant, avec cette clairvoyance que donne à l’esprit -une longue nuit de repos, j’eus le sentiment très net que ma vie était -misérable, que je ne possédais aucun bonheur. - -Pourquoi donc vivons-nous? me dis-je. J’ai ici la sollicitude de mes -parents, les bons repas, les livres qui m’intéressent, des promenades -qui me plaisent, une belle maison avec un jardin et la facilité de me -taire ou de parler en suscitant le respect de mon silence ou -l’admiration de ce que je dis. Je ne suis tourmenté par aucun ennui -d’argent puisque je n’ai aucun sujet de dépense. La grandeur de la -maison paternelle, cette vague allure de parc, que prennent le soir les -allées et les massifs du jardin vus de ma fenêtre, les marches du perron -et l’empressement de la bonne à me servir me donnent l’illusion de la -vie luxueuse des châtelains. Un ou deux amis dont l’intelligence est -suffisante viennent me voir et j’ai la possibilité d’évoquer des -souvenirs d’enfance en les embellissant, ce qui est un grand plaisir. -Enfin, loin d’une maîtresse charmante, je devrais goûter avec l’absence -d’amour une liberté que j’ai longtemps désirée. - -Il n’en est rien. Je ne suis pas heureux. Voilà la table de famille: -j’aspire à mal dîner dans un petit restaurant. Voilà les peupliers, ce -canal avec son écluse, ce paysage méridional sans beauté mais qui me -tient au cœur: je regrette les kiosques d’omnibus, le tumulte des rues -populaires. Une douce sérénité est sur la campagne et je devrais en -goûter le charme: je songe à ce délicieux mal à la tête que donne une -journée de Paris. Ma chambre est bien close, la lampe ne fumera pas, on -a préparé le sucre, l’eau et le citron: j’ai la nostalgie de la sonnette -qui retentit brusquement, de l’angoisse qu’on éprouve à l’idée d’une -réclamation d’argent. - -Mais mal dîner, marcher dans des rues laides, avoir mal à la tête, -redouter le gaz et Dufayel sont choses douloureuses en soi et qui ne se -parent à mes yeux d’un prestige inattendu que parce qu’elles sont le -cadre d’une beauté certaine. - -Cette beauté, quelle est-elle? Ce n’est pas l’amour que je suis censé -avoir à mes yeux et aux yeux des autres pour ma maîtresse, puisque la -seule idée que je suis séparé d’elle m’est un apport immédiat de joie. - -Ce qui me manque, ce sont les femmes, toutes les femmes qui vivent à -Paris, celles que je frôle dans les grands magasins, celles qui sont -dans les thés à cinq heures avec des jeunes gens qui ont plus d’autorité -et plus d’élégance que moi, celles qui descendent de voiture, paient le -cocher, traversent le trottoir, rentrent chez elles, avec assez -d’absence de curiosité pour ne pas même lever les yeux sur le passant -immobile et béant d’admiration que je suis alors. - -Le but de la vie, ce qui nous donne la plus grande somme de bonheur -possible est donc de plaire aux femmes, de conquérir des maîtresses -attrayantes et jolies. - -Connaître le but de la vie est la chose principale. Quand cette vérité -me fut révélée, je compris que j’avais marché jusqu’alors comme un -aveugle en tâtonnant et que maintenant seulement je voyais la lumière. -J’avais pris le goût de la réussite, la vanité de la célébrité, l’amour -de la poésie et de la nature pour les suprêmes aboutissants de mes -efforts, tandis qu’ils n’étaient que d’humbles moyens. J’eus du remords -de mon erreur. Je me jurai à moi-même de la réparer. - - - - -PRESTIGE D’UNE MAUVAISE RÉPUTATION - - -Il faut avoir beaucoup de femmes. C’est le nombre qui d’abord est -important. Quand on aura eu beaucoup de femmes, on en aura peut-être -une. - -Il faut s’efforcer de plaire aux femmes, même si cela vous ennuie; il -faut s’efforcer de vaincre leur résistance, malgré les comédies -ridicules, la stupidité des paroles, les haleines désagréables, -l’imperfection des formes découvertes. Une tête qui se penche sur votre -épaule est un peu plus de confiance en soi, une richesse pour le -souvenir. - -Le temps perdu, la bouche fade, le goût souvent désagréable de la poudre -de riz, la fatigue, la tête vide, pèsent moins, si l’on fait le total -des gains et des pertes que le sentiment de la victoire morale -remportée. - -Puis, dans le contour des épaules différentes, dans les spontanéités -qu’on ne pouvait soupçonner, dans chaque mode personnel d’abandon, est -la variété infinie de la beauté. - -Il faut avoir beaucoup de femmes. Jamais les yeux ne ressemblent aux -yeux, jamais le sein ne ressemble au sein, jamais l’amour ne ressemble à -l’amour. L’une est brutale, l’autre est tendre, l’autre est cynique, -l’autre pleure, l’autre crie. Soi-même l’on est divers, selon l’heure, -le désir ou le regret. - -Celui qui réalise ce soi-disant idéal d’épouser au début de sa vie une -jeune fille vertueuse, jolie et qu’il aime, est un misérable fou ou -plutôt un pauvre aveugle, même s’il est heureux avec elle toute sa vie. -Car le bonheur qu’il connaîtra sera un bonheur quotidien, médiocre et -sans élévation. Il sera pareil à un homme qui n’a, pour seule -nourriture, que du pain bis et qui s’en contente, parce qu’il ignore la -merveilleuse diversité des mets, l’art de la nature à donner des -produits savoureux, l’art des cuisiniers à les préparer. Il sera pareil -à un homme qui possède un livre plein de belles légendes. Il a lu la -première qui lui plaît et il se refuse à lire les autres pour ne pas -gâter l’impression qu’il en a, privant ainsi son imagination du -merveilleux trésor de poésie enfermé dans le livre. - -La première femme vous fait goûter la seconde par comparaison et la -troisième, quand elle sourit, est éclairée du sourire des deux -premières. - -C’est une grande erreur des amants de jurer qu’ils aiment pour la -première fois. La centième maîtresse se prétend jalouse des -quatre-vingt-dix-neuf autres. Il n’en est rien. De l’amour inconnu de -ces rivales absentes est fait son amour. Elle voudra surpasser en -tendresse, en volupté surtout, ces quatre-vingt-dix-neuf ennemies et -l’on bénéficiera de cet effort. Il conviendra de laisser paraître un -vague regret pour des caresses anciennes et ainsi les caresses présentes -seront d’autant plus passionnées. - -Il faut avoir beaucoup de femmes pour qu’on dise de vous: «Il a beaucoup -de femmes» ou des choses telles que ceci: «C’est un coureur; il est -comme un papillon; on ne le voit jamais avec la même femme: il aime à -droite et à gauche; comment fait-il pour connaître tant de femmes?» - -Car presque toutes les femmes disent: «Jamais je ne pourrais m’attacher -à un homme qui ne serait pas à moi seule. J’ai horreur de cette sorte -d’hommes qui n’ont ni cœur ni fidélité.» - -Presque toutes les femmes mentent ou se dupent elles-mêmes en parlant -ainsi. Et il conviendrait de savoir jusqu’à quel point une plus mauvaise -réputation encore n’exercerait pas un plus puissant attrait. Et tout -semble indiquer, bien qu’aucune bouche de femme n’ose jamais l’avouer, -que la mésestime morale dont un homme est environné est un prodigieux -élément de séduction. - -L’homme courageux qui, dans un but pratique, aurait assez de force pour -tenir sa dignité cachée dans son cœur et affecterait les sentiments d’un -homme vil, possédant à la fois sa propre noblesse, comme un soutien -secret, et le prestige de la corruption, comme un vêtement magnifique, -serait celui qui aurait le plus de femmes. - -Il faut avoir beaucoup de femmes, en vérité, voilà qui est certain. Mais -cela est difficile. - - - - -FACILITÉ DES FEMMES - - -Il est difficile d’avoir beaucoup de femmes parce qu’on croit que c’est -difficile. Mais cette difficulté tombe si on est persuadé qu’elle -n’existe pas. - -L’homme exerce une profession, il est avocat, comédien. Il peint, il -écrit des vers, il pense à autre chose qu’à l’amour. Mais la femme ne -peint qu’elle-même, ne travaille qu’au poème de son corps; son art -suprême est de se donner avec le plus d’agrément possible. C’est là -l’unique but de sa vie. Elle a donc pour se donner plus de facilité que -l’homme pour la désirer. - -Il n’est point de robe insoulevable. La femme la plus vertueuse se dévêt -ou se dévêtira pour quelqu’un. On peut être celui-là. - -Les obstacles moraux doivent être considérés comme médiocres. Je veux -dire qu’il ne faut pas tenir un compte exagéré de l’idée de devoir -qu’une femme mariée, par exemple, prétend avoir en elle. La nature a -préparé les souffles irrésistibles du soir, les langueurs du printemps, -les mouvements des nerfs, les vertiges que donne l’excès du repos pour -triompher d’une morale conventionnelle. - -Une seule seconde où les poignets sont brûlants, où la tête bourdonne, -où la femme éprouve le besoin impérieux de n’être plus qu’un jouet, un -docile instrument de plaisir aux bras d’un homme, a plus d’importance -que vingt années de résolutions vertueuses. - -Les femmes sont faciles. Il ne faut pas se dire sottement: «Même si -cette femme y consentait, où et comment pourrait-elle être ma maîtresse? -Sa vie est régulière. Comment échapperait-elle à la surveillance de son -mari, de sa petite fille, de sa bonne, de ses relations?» - -Absurde question que l’on se pose trop souvent! La femme la plus -délicate, celle qui a les sentiments les plus élevés, est capable d’une -grossière audace, d’un geste dont la volupté compense la vulgarité pour -réaliser un dessein que ses sens ont formé, souvent à son insu. - - * * * * * - -Dans la petite ville de V... il était matériellement impossible à une -femme mariée de tromper son mari. J’avais alors seize ans et madame de -M... représentait pour moi un idéal de femme élégante, aristocratique et -inaccessible. Je riais à la fois et m’indignais d’un certain Bergis, -petit employé sans charme physique et assez timide, qui prétendait -recevoir des œillades favorables de madame de M... et avoir obtenu des -pressions de mains significatives et des paroles encourageantes, les -deux ou trois fois où, à l’occasion d’une kermesse ou d’une rencontre à -la gare, il avait eu l’occasion de lui parler. Cela durait depuis un an -et n’avançait nullement. - -Je le rencontrai un soir, suffoqué par l’ivresse, la terreur et l’amour. -Son trouble n’était pas simulé. - -Il me raconta qu’il était allé pour la première fois chez madame de M... -faire une commission à son mari de la part du percepteur. Le mari étant -absent, on l’avait conduit dans le jardin où madame de M... était -assise. Après quelques minutes de conversation, sans qu’il ait rien fait -pour cela, il avait eu madame de M... sur le banc où ils se trouvaient. -Il faisait encore jour et l’on pouvait les apercevoir. La bonne était -tout près de là et l’on entendait sa voix. Mais madame de M... avait -oublié le monde extérieur. Et seuls, ceux qui en ont fait l’expérience -peuvent savoir quelle initiative, quelle bonne volonté, doit avoir une -femme qui se donne pour la première fois à quelqu’un, sur un banc et -sans autre préparation. - -Cette histoire, il m’en souvient, fut pour ma jeune âme une désillusion, -quand, au contraire, elle aurait dû être un encouragement. - -Les femmes sont faciles. Voilà bien ce qu’il faut se dire sans cesse. -Quand nous voyons marcher devant nous une femme jolie, avec un mouvement -voluptueux de hanches, nous songeons: - -«Je voudrais bien passer la nuit avec elle.» - -Les femmes les plus respectables font exactement les mêmes réflexions. -La seule différence est que nous tenons de tels propos même quand nous -n’avons aucune envie de réaliser notre souhait tandis qu’elles, ne -disent rien, même si elles en ont une envie folle. - -Dans nos conversations entre hommes, nous parlons des femmes avec -grossièreté, nous plaisantons, nous donnons des détails physiques et -nous parlons ainsi, même quand il s’agit d’une maîtresse tendrement -chérie. - -Les femmes, entre elles, sont peut-être plus réservées. Mais leur pensée -est infiniment plus audacieuse et impudique que la nôtre. Elles vont -plus loin que nous dans le domaine de la curiosité. Il est aisé de s’en -rendre compte en observant à quelle hauteur se pose de préférence le -regard de beaucoup de femmes curieuses quand elles sont en présence d’un -homme. - -L’amour avec ses exigences physiques est à leurs yeux une chose plus -légitime, plus normale que pour nous, parce qu’elles l’entourent de -moins de complications. Elles pensent sans cesse à se donner, elles sont -faciles par nature. - - - - -EST-IL INDISPENSABLE D’ÊTRE RICHE? - - -J’ai beau avoir un complet neuf, un chapeau dur et correct, m’être -dépouillé de cet air artiste que j’avais malencontreusement affecté -pendant des années, il s’échappe de moi un je ne sais quoi qui fait -qu’on sait tout de suite que je ne suis pas un homme riche. - -La première fois que j’ai demandé Henriette L... à son concierge, -celui-ci m’a répondu bienveillamment que c’était au premier à droite. Et -dans son œil j’ai lu tout de suite le jugement sans appel qu’il portait -sur moi: - ---Allez, jeune homme. Allez faire la cour à madame L... Vous réussirez -ou vous ne réussirez pas, cela m’est égal. Mais ce qui est certain, -c’est que vous ne payerez jamais sa voiture et son appartement et que je -n’obtiendrai de vous que des billets de théâtre ou de petites sommes -sans importance. - -Si on a pour maîtresse une femme plus riche que soi, il faut agir avec -prudence, les premières fois que l’on sort avec elle. Les femmes ne -savent guère de quel argent on dispose. Si on leur dit: «Je gagne dix -mille francs!» elles ignorent si c’est par an ou par mois, et elles -seraient plus tentées de croire que c’est par mois. - -Si dès le début on se livre à des dépenses au-dessus de ses moyens, -comment ensuite revenir sans honte en arrière? Quand on a été dîner avec -sa maîtresse dans de petits restaurants, elle a du plaisir à aller dîner -un jour dans un restaurant plus grand. Un lieutenant passe volontiers -capitaine, mais on n’a jamais vu un capitaine être nommé lieutenant sans -qu’il donnât immédiatement sa démission. - -Il convient d’avoir toujours l’autorité, l’aisance, le laisser-aller des -gens qui ont beaucoup d’argent. Si on a eu la folie de partir, un soir, -pour aller au théâtre et souper ensuite, sans avoir sur soi la somme qui -permette de faire face à toutes les dépenses, il faut se garder de -laisser percer la moindre anxiété, il faut se garder de parler de ces -questions misérables. Quelque migraine subite et invincible doit vous -ramener chez vous, non sans que des prodigalités (très petites -naturellement) ne déguisent la vraie cause du mal. - -D’une façon générale, ces fleuristes qui vous présentent des bouquets -aux terrasses des cafés sont de précieux auxiliaires. On a coutume de -les chasser en se plaignant de leur importunité. On a tort. Pour -quelques sous on paraît généreux, on fait un cadeau et ce cadeau est -revêtu du prestige sentimental que les fleurs ont pour les femmes. - -De même, les personnages faméliques qui courent chercher les voitures, -ouvrent et ferment les portières, quand ils reçoivent vingt centimes au -lieu de dix, ont des paroles de louange qui ne sont pas perdues et -tombent dans la balance de l’amour. - -Il n’est pas indispensable d’être riche pour conquérir les femmes, et il -est faux de dire que les femmes qui ne coûtent rien coûtent plus cher -que les autres. Car si l’on fait l’addition, les femmes qu’on paye -nécessitent les mêmes dépenses, plus l’argent qu’on leur donne, moins -l’amour qu’elles ne vous donnent pas. - -Car il semble mathématique qu’à mesure qu’un homme développe par ses -bienfaits le sentiment de la reconnaissance dans le cœur d’une femme, il -diminue son amour. La reconnaissance est toujours mêlée d’une certaine -amertume, du regret de l’infériorité dans laquelle on est, de la pensée -que le bienfaiteur ne fait pas assez, ne fait pas, en tout cas, tout ce -qu’il pourrait faire. - -Une femme qui reçoit un sac en or, a toujours vu chez une de ses amies -un autre sac en or, plus beau, d’un tissu plus fin, orné de petits -diamants. Elle pensera aussitôt que l’ami qui lui donne ce sac a de -belles propriétés, une banque prospère, fait pour lui personnellement de -grandes dépenses; l’absence des petits diamants effacera tout le plaisir -causé par le don du sac; il lui semblera que ces diamants lui revenaient -de droit, qu’ils lui ont été en quelque sorte volés. - -Et de quel doute amer doit être saisi celui qui fait les frais de tous -les meubles, de toutes les robes, de l’électricité et de la salle de -bain? Quel plaisir peut-il éprouver, qui ne doive pas être gâté par le -sentiment que toute joie est conventionnelle autour de lui, que celle -qu’il aime lui fait poliment les honneurs de son bien, de même qu’un -fermier présente au châtelain les vignes et les champs qu’il a cultivés -et où il se plaisait, tant que le maître n’était pas là? - -Et comment ce riche, quand il il aura payé la note du tapissier et de la -couturière, ne songera-t-il pas, en recevant le baiser de sa maîtresse, -qu’elle paye aussi une note, et comment ne craindra-t-il pas que cette -monnaie ne soit fausse, cette monnaie subtile qui n’est pas susceptible -de vérification? - - - - -CHOIX DU MILIEU - - -Il faut avec soin choisir le milieu où l’on veut chercher une maîtresse, -il faut, avant de s’efforcer à plaire, se demander si l’on a quelques -chances de réussir. - -Il y a une foule de gens désagréables, antipathiques, qui nous donnent, -quand nous les rencontrons sans les connaître encore, d’indubitables -marques de dédain et qui deviennent charmants, amicaux, dès que nous -entrons en relations avec eux et que nous pénétrons dans leur intimité. -De même pour les femmes, nous sommes impressionnés par toute une -catégorie d’orgueilleuses qui passent sans voir dans la rue, qui font à -peine, quand on leur est présenté, une légère inclinaison de tête et qui -ne tendent pas la main, même à des gens qu’elles connaissent beaucoup. - -Ces orgueilleuses ne sont la plupart du temps que des timides. Elles -aspirent ardemment à se débarrasser de ce lourd fardeau qu’est la gêne -que des personnes inconnues leur inspirent. Comme d’une armure, elles se -sont revêtues d’une fierté apparente. Elles ne peuvent pas relever la -tête, à cause de leur casque de mépris; comme des coups d’épée elles -lancent des regards superbes. Mais elles voudraient bien déposer les -armes, ne plus combattre, faire la paix. Il suffit quelquefois pour les -y inciter d’une parole familière. Et quand ces terribles guerriers ont -ôté leur vêtement artificiel, ils deviennent les plus dociles des -esclaves. - -Il faut se méfier des femmes qui ont un caractère enfantin, qui sont -puériles, affectent de ne rien savoir, rient de tout et ont conservé -comme un souvenir, mais pour s’en amuser de temps en temps encore, -disent-elles, les poupées de leur enfance. - -Les juives sont les maîtresses des seuls juifs. Un chrétien n’en peut -attendre que désagréments et hostilités. - -Les femmes de café-concert sont les maîtresses de chanteurs comiques. -Les ouvrières ont les employés de magasin et les femmes qu’on trouve à -minuit dans les cafés de Montmartre ou du quartier latin ont des hommes -qui sont à la même heure dans des bars avoisinants. - -Une Anglaise élevée en Angleterre ne peut pas aimer un jeune homme qui -arrive de province et qui a été élevé en province. Mais il n’en est pas -de même pour une Russe, surtout si elle est, ou dit être, nihiliste. - -Mon ami le sculpteur M... avait à plusieurs reprises, rencontré des -femmes du plus grand monde cherchant fortune à Bullier et au Moulin -Rouge. Il décrivait même complaisamment les splendides hôtels où ces -femmes du monde avaient eu l’imprudence de l’amener. - -Il faut absolument renoncer à jouir d’une pareille faveur. - -On ne doit même pas regarder les femmes qui tiennent un commerce, les -gérantes qui siègent derrière un comptoir, et cela pour plusieurs -raisons. Étant exposées à la vue, elles sont accoutumées à recevoir des -lettres et des sollicitations. Étant occupées tout le jour, elles n’ont -pas le temps d’aller à un rendez-vous. Enfin pour les voir et montrer -son amour on est obligé d’acheter une certaine quantité des objets -qu’elles vendent et qu’on ne peut, la plupart du temps, employer. -L’inconvénient est naturellement d’autant plus grand que les objets sont -plus coûteux et de dimension considérable. - -Les femmes mariées exercent souvent à tort un grand prestige sur -beaucoup de jeunes gens. Un des plus grands inconvénients de leur amour -est d’être obligé de grimacer et de zézayer pour parler à leur enfant en -bas âge. Cet enfant ne manque jamais de montrer une inexplicable -antipathie pour l’amant de sa mère. Il mange vos bonbons, vous frappe à -la dérobée avec une petite pelle en bois et pousse la malice jusqu’à ne -pas se moucher quand on est absolument forcé de l’embrasser. Il faut -louer perpétuellement son intelligence et c’est déjà bien beau si l’on -n’est pas obligé de composer une petite poésie en son honneur, le jour -de sa fête. - -Les jeunes filles sont infiniment mieux disposées à l’amour qu’on ne le -croit généralement. Le seul danger est l’importance qu’elles y -attachent. - -La demi-vierge est une création de l’esprit, une entité. Il n’y en a -pas. - -Pour un jeune homme qui s’adonne à un art quelconque, le milieu le plus -favorable à Paris est une petite bourgeoisie aisée, amoureuse de -théâtre, où il y a beaucoup de femmes divorcées et vivant seules, où les -artistes qui ont une notoriété même modeste sont reçus et honorés, où -l’on joue encore de temps en temps aux charades et où il suffit de dire -qu’on a, la veille, fumé de l’opium avec des officiers de marine pour -être entouré d’une auréole d’exotisme et de rêve. - -Cette petite bourgeoisie est très nombreuse. Elle fait peu parler -d’elle, elle est ignorée, elle est le cadre du bonheur. Les femmes y ont -cet élément indispensable de l’amour: l’oisiveté. - -Les jeunes filles y sont libres; elles vont à des cours de dessin, à des -conférences de la Sorbonne; elles visitent les musées. - -On y est souvent invité à dîner à la fortune du pot et le repas est -plein de bonhomie et d’amitié. - -C’est là que l’on souffre le plus de tromper, soit des parents, soit un -mari. Mais le bonheur est toujours proportionné au remords. - - - - -RECHERCHE DE LA FEMME IDÉALE - - -De même qu’un nageur nage pour faire de l’exercice et sentir la -fraîcheur de l’eau, qu’un bavard parle par goût de parler, qu’un -commerçant vend des objets à un prix plus élevé que leur valeur dans un -but de spéculation, de même un amant aime naturellement pour aimer. - -Mais consciemment, ou à son insu, il est à la recherche d’un bonheur -sublime. Ce bonheur existe, il le sait. Il en a eu le pressentiment, il -en a connu même un commencement de réalisation. - -A l’heure de l’abandon, quand sa maîtresse a pressé tendrement ses -lèvres contre les siennes, s’efforçant de mêler aux caresses physiques -le don de son cœur, il a durant quelques secondes éprouvé une émotion -que nulle parole ne peut redire. - -Mais cette émotion a été brusquement troublée. Tel défaut du corps -bien-aimé lui est apparu avec une saisissante vérité. Il savait bien que -le nez de sa maîtresse était, proportionnellement au reste de son -visage, un peu long. Mais voilà que, sous la suggestion du bonheur, ce -nez apparaît démesuré, étonnant, et il s’allonge encore, interrompant -l’harmonie de beauté que l’amant créait dans son esprit. - -Ou bien, il aperçoit soudain un pied nu qui s’échappe du drap. Et il -remarque avec tristesse que ce pied ne forme pas un ensemble régulier, -mais que chaque doigt est autonome, a sa vie propre et s’agite comme -s’il était brouillé avec son voisin. - -Et si le corps est parfait, où tout au moins s’il le paraît à l’amant -illusionné, celui-ci ne sera-t-il pas nommé «agneau» ou «poulet» par son -amie pâmée, n’entendra-t-il pas un ridicule diminutif de son nom, une -parole stupide, qui arrêtera en lui le cours d’une rêverie charmante? - -Parfois aussi celle qu’on aime aura un excès de pudeur peu convenable à -la volupté. Ou bien c’est l’excès de sa liberté qui sera choquant; elle -emploiera des termes trop exacts, désignera avec trop de hardiesse ce à -quoi on pense sans en parler. - -Mille raisons pourront rendre le bonheur de l’amant incomplet. Mais -chaque espérance nouvelle, chaque déception, lui donneront un désir plus -grand de trouver la femme parfaite, la femme idéale qui n’aura pas de -défauts ou qui n’aura que des défauts qui correspondront à son amour -particulier de certaines imperfections. - -Si l’on ajoute à la difficulté de cette intime correspondance l’exigence -des corps, mystérieux dans leurs rapports, soumis à la fatigue, aux -orages, aux maladies et ne relevant que d’une sensibilité personnelle -inanalysable; si l’on tient compte des barrières que créent les -fortunes, les situations, de l’impossibilité de faire connaissance avec -les femmes qui n’appartiennent pas à votre milieu, l’on songera que le -bonheur absolu de l’amour est difficile à atteindre. - -Doit-on trouver un jour la femme idéale? Celui qui a beaucoup de chance, -encore plus de bonne volonté, qui voudra obstinément ne pas voir, qui -s’efforcera d’être sourd, pourra peut-être, après un grand nombre -d’expériences, croire qu’il l’a rencontrée. - - - - -LA PREMIÈRE IMPRESSION - - -La première impression est toujours la bonne, disent les femmes. - -Cela leur est commode, parce qu’elles ont l’horreur d’observer. A cause -de cette paresse, il faut aussi prendre bien garde à la personne qui -vous présente. On est vulgaire, si l’on est présenté par un ami -vulgaire, riche si l’on est présenté par un ami riche. - -Être présenté à une femme à laquelle on veut plaire par une autre femme -est une chose inestimable, surtout si celle-ci a dit du mal de vous car -la curiosité est piquée. - -Si, la première fois qu’on a vu une femme, on avait un col trop large -qui donnait la sensation que votre cou était mal vissé sur vos épaules; -si parce qu’il pleuvait on avait mis un costume d’allure désuète dont le -pantalon était trop court et si, pour ces raisons, la femme vous a rangé -dans la catégorie des personnages ridicules, il sera vain, tous les -jours de la vie qui suivront, d’avoir un col étroit à souhait, un -costume qui va bien, la femme ne reviendra jamais sur sa première -impression, on sera toujours ridicule pour elle, on n’aura jamais aucune -chance d’être son amant. - -Car la femme est comme une plaque photographique. Elle reproduit une -fois une image qui n’est pas susceptible de modification. Et elle est -avide d’avoir immédiatement de quelqu’un une opinion définitive et -simple. Pour elle un homme est brave, avare, poétique. - -Si l’on a le malheur de dire dans la conversation que l’on a l’habitude -de prendre du café au lait tous les matins et que l’on ne peut s’en -passer, on est un vieux garçon avec des habitudes régulières, bourgeois, -pot-au-feu, et la femme a la vision confuse que vous mettez un bonnet de -nuit pour dormir. - -Une indication de jalousie vous fait passer pour un cruel Othello, et -malgré votre indulgence naturelle, la femme voit à mille signes que vous -êtes tyrannique et peut-être brutal. - -De même il suffit de déclarer que l’on ne fait jamais de visites pour -être considéré comme un indépendant qui brave tous les préjugés et est -amoureux de sa liberté. - -Cinquante centimes habilement donnés à un pauvre vous assurent pour -toujours une réputation de générosité d’autant plus certaine qu’on sait -que vous avez peu de fortune. - -De même, si l’on a quelque avantage à passer pour très gai, il faut se -hâter de plaisanter, de raconter certaines farces faites par vous; car -s’il était décrété que vous étiez un triste, une tristesse éternelle -vous serait imposée pour toujours que l’hilarité de Triboulet ne -pourrait compenser. - -Parlez beaucoup dans la crainte d’être considéré comme silencieux. Vous -pourrez vous taire à loisir quand vous aurez la réputation de parler -beaucoup et bien. - -Du reste l’opinion qu’on a de notre personnalité la modifie en réalité. -L’on est un parfait amant si la femme qu’on aime vous juge tel. - - - - -RAPPORTS DU BONHEUR ET DES VÊTEMENTS QU’ON PORTE AU MOMENT OU ON EST -HEUREUX - - -Le bonheur dure cinq minutes, pas plus. D’ordinaire on ne sait pas qu’on -est heureux à ce point. On est comme un voyageur qui traverse sans -Bædeker un paysage célèbre et voit des monuments dont il ignore le nom -et l’histoire. Il les juge sans indulgence, directement, selon ce qu’il -éprouve. Quand ensuite on lui dit: c’était la chapelle Sixtine, c’était -l’Acropole, il regrette de ne pas avoir admiré assez, il attribue à son -ignorance et à sa sécheresse de cœur sa méconnaissance des grandes -beautés. - -Ainsi, durant les quelques minutes imprévues où les circonstances nous -donnent ce que nous appellerons ensuite le vrai bonheur, comme nous -ignorons que ces minutes deviendront illustres dans notre souvenir, nous -ne jouissons pas d’elles, même nous critiquons l’opportunité -d’événements que nous devons plus tard raconter à nos amis en nous -émerveillant d’eux. - - * * * * * - -Je me souviens qu’enfant j’éprouvai dans la douleur une des plus grandes -joies de mes premières années. A l’occasion d’une exposition le shah de -Perse était venu à T... Mes camarades du lycée et moi nous en étions -longuement entretenus, à cause du caractère mystérieux qu’avait pour -nous ce grand personnage. On lui offrit un banquet solennel, sous une -tente, dans un jardin public de la ville. J’étais avec ma bonne au -premier rang parmi la foule qui regardait de loin avec admiration. Mon -père, qui assistait au banquet, m’aperçut et envoya un agent me -chercher. C’était le moment du dessert; je bus du champagne, je mangeai -des gâteaux. Le shah de Perse sourit en me regardant et prononça -quelques mots aimables sur ma bonne mine. - -Il est certain que la satisfaction de ma gourmandise, la gloire unique -dont je me sentais couvert, la possibilité de susciter l’envie de mes -petits amis le lendemain, auraient dû me donner une somme de bonheur -considérable. Il n’en était rien. Les gâteaux étaient d’une pâte sans -saveur, le champagne semblable à l’eau claire. Un col marin trop empesé -et que, sans raison, je croyais ridicule, hypnotisait ma pensée. J’étais -transporté dans un univers d’angoisse où les sensations ne me -parvenaient qu’effacées mais toujours douloureuses. Je ne savais pas que -je devais être heureux. - - * * * * * - -On n’atteint jamais le sommet du bonheur quand on le cherche. On est -comme celui qui marche sur les montagnes à travers le brouillard. Tout à -coup se fait une éclaircie; on s’aperçoit qu’on est sur le point le plus -élevé et on découvre soudain des vallées lointaines, d’autres montagnes -qu’on ne soupçonnait pas, de grands horizons. Les aspects de la vie sont -soudain amplifiés, le sang bat plus vite dans les artères, on comprend -mieux, on est uni à toutes les choses par une sympathie parfaite. Mais -le brouillard se reforme rapidement, les horizons se limitent, les -beautés s’atténuent, il faut recommencer à marcher dans la brume des -heures médiocres. - - * * * * * - -Jamais la réalisation de l’amour n’a donné, je crois, la plénitude du -bonheur. On trouve d’ordinaire ces instants divins lorsqu’on reçoit des -marques de sympathie inattendue de la part d’une femme qu’on aime et -dont on ne se croyait pas aimé. - -Mais si l’on veut éviter d’amers regrets, si l’on ne veut pas -empoisonner la source des souvenirs, il faut se dire qu’on a, avec son -costume, soit un auxiliaire, soit un ennemi, et que la minute la plus -exquise peut être gâtée par la négligence des vêtements. - -A la fin d’une soirée chez Henriette L..., comme les quelques amis -présents étaient sur le seuil de la porte et serraient la main de la -maîtresse de maison, elle se tourna vers moi qui étais le dernier et me -dit doucement: - ---Restez un peu, nous causerons. - -Je lui faisais depuis longtemps la cour et je croyais l’aimer. Elle -avait été jusqu’alors réservée à mon égard et même, parfois, avait -montré une froideur qui semblait vouloir me décourager. Il était minuit -et elle me disait de rester seul avec elle. Elle laissait partir un -jeune homme plus grand que moi de taille, mieux vêtu, d’une conversation -plus brillante que la mienne et que je jalousais en secret parce que je -supposais qu’il avait été l’amant d’Henriette L... - -Il m’arrivait donc un grand événement heureux, mais un torrent -d’allégresse ne descendit pas en moi. Le chapeau et le pardessus que je -tenais à la main prirent soudain un poids inattendu. Je me sentis la -consistance, la froideur et le manque d’équilibre d’une statue. Je vis -dans l’œil de mademoiselle B..., de l’Opéra-Comique, qui boutonnait son -gant, une lueur d’étonnement pour le sourire subitement stupide qui -avait apparu sur mes lèvres. - -Personne ne remarqua ou ne sembla remarquer que je restais et mon ami -Charles, qui était au bas de l’escalier, ne remonta pas pour me rappeler -que nous devions aller ensemble à Montmartre. - -Henriette L... me conduisit dans un petit boudoir bleu. Elle était -décolletée et elle enleva ses bagues qu’elle déposa dans un écrin. Elle -n’avait rien de particulier à me dire, je le compris aisément. De plus, -elle avait perdu cette raideur d’attitude de la femme qui se dit qu’elle -va être embrassée d’un instant à l’autre et qui ne veut pas y consentir. - -Mais comment aurais-je pu goûter le charme de cet imprévu, les parfums -mélangés, le vertige d’après minuit, le sourire encourageant, les -paroles à double sens, puis enfin les lèvres abandonnées? Comment, en -répétant machinalement des phrases tendres, en donnant au petit bonheur -de conventionnels baisers, n’aurais-je pas eu comme but suprême de -partir rapidement sans déshonneur? Comment, au lieu de me laisser aller -au plaisir, n’aurais-je pas simulé une factice ivresse plus sentimentale -que sensuelle? Car tout mon corps était dévoré par une flamme -pénétrante. Je sentais sur moi la tunique de Nessus me brûler. Nouvelle -Déjanire, ma femme de ménage, trop prudente ou trop perfide, craignant -pour moi le froid à cause du gilet ouvert de mon habit, m’avait tendu, -le soir même, un tricot que j’avais mis sous ma chemise. Ce tricot était -d’un tissu grossier. J’estimais que les yeux d’une femme ne pouvaient le -voir sans honte pour moi. Je crois maintenant que j’avais tort et que -nous ne valons que par nos actions. Mais quoiqu’il en soit, ce tricot me -brûlait et me paralysait. Il était le principal acteur de cette soirée. -Au lieu de jouir de mon bonheur, je pensais à sa forme odieuse, à ses -manches étroites. Je me souvenais avec douleur de l’instant où j’avais -hésité pour savoir si je le mettrais ou non et où un mauvais génie -m’avait poussé à m’en revêtir. - -Évidemment, mille choses pouvaient s’accomplir sans que l’existence du -tricot fût même soupçonnée. Mais l’idée qu’une action inattendue -pourrait le faire apparaître, me glaçait d’épouvante. - -Après d’invraisemblables hypothèses par lesquelles je me serais -dépouillé en secret de ce fatal tricot, mais dont je vis rapidement -l’impossibilité, je me décidai à mêler habilement le respect à la -volupté, j’expliquai combien il était délicieux de prolonger le désir et -de retarder le moment de posséder la femme qu’on aime. - -Henriette L... n’osa pas ne pas m’approuver. Même, malgré la décision -que j’avais lue dans ses yeux, elle se défendit d’avoir pensé à se -donner, pour ne pas montrer une délicatesse moins grande que la mienne. - -Et je la quittai, à l’heure la plus favorable pour l’amour, ayant -traversé avec un cœur torturé un sommet divin, comprenant pour la -première fois le sens du vieux proverbe ainsi modifié: - -L’homme heureux n’a pas de tricot. - - - - -MÉTHODE SENTIMENTALE: - -THÉORIE DES AMES-SŒURS; DANGER DU PARAPLUIE, ETC. - - -Le procédé sentimental est, pour séduire les femmes, le plus employé, -mais en province seulement. - -Alphonse Daudet fait dire quelque part à un de ses personnages que pour -s’assurer définitivement l’amour d’une femme, il suffit de se servir de -trois mots magiques, soit dans une lettre, soit dans une conversation. -Ces trois mots qui font s’ouvrir les bras des maîtresses comme le Sésame -d’Ali-Baba faisait s’ouvrir la caverne des voleurs, sont: âme, fleur, -étoile... - -Mon ami le poète L... avec qui j’allais jadis dans des réunions -mondaines fut, pendant un temps, très recherché des femmes du milieu que -nous fréquentions. Il devint même l’amant de celle qu’il désirait et qui -était la plus jolie. Les moyens qu’il employait pour arriver à ses fins -étaient très simples. Il arrivait dans une soirée, même quand tout le -monde était en habit, revêtu d’une longue redingote noire serrée à la -taille. Il avait des cheveux longs et une cravate flottante. Il ne -prononçait, sous aucun prétexte, la moindre parole. Il s’asseyait dans -un coin, tout seul, et inclinait sa tête sur sa main comme si elle était -pesante d’un poids d’amour infini. Si j’allais lui parler, il ne me -répondait pas et ses yeux exprimaient une tristesse inexplicable, car il -était d’un naturel joyeux et peu d’instants avant, dans la rue, avec -moi, il s’était livré à mille plaisanteries. Mais un sûr instinct, car -il n’était pas assez intelligent pour raisonner sa méthode, -l’avertissait que là était le bon moyen de triompher. - -Il représentait dans ce milieu bourgeois l’idéal romantique. Il en avait -le visage et le costume. Cela suffisait. Les discours n’étaient pas -nécessaires. Il était un ornement de ces soirées. On briguait l’honneur -de le posséder. Et tandis que je rougissais du silence stupide de mon -ami, de l’ennui qu’il répandait autour de lui, je ne m’apercevais pas -qu’il se gagnait toutes les sympathies par sa mélancolie affectée et que -toutes les paroles aimables que je prononçais pour compenser étaient -considérées comme un bavardage insupportable à côté de sa noble -méditation. - - * * * * * - -Mon ami R..., qui remporta avant son mariage de grands succès auprès de -modistes, de dactylographes et d’élèves du Conservatoire, employait, -consciemment du reste, un moyen qu’il déclarait excellent. Il faisait la -théorie des âmes-sœurs. Cela consistait à expliquer qu’il n’existait sur -toute la surface de la terre qu’une seule femme dont l’âme était -semblable à la sienne, pouvait le comprendre et l’aimer. Le bonheur dans -l’amour était fait de la rencontre de deux êtres créés l’un pour -l’autre. Mais cette rencontre, vu la grandeur du monde et la mauvaise -volonté de la divinité qui mêlait au hasard les individus, était -infiniment rare. - -Cela posé, il déclarait à la femme surprise et ravie qu’une coïncidence -inouïe avait eu lieu, qu’il en était averti par une intuition certaine, -qu’il formait avec elle le groupe unique des âmes-sœurs. - -Comment une jeune fille qui a vendu des rubans toute la journée ne -serait-elle pas profondément émue par la pensée qu’un si rare bonheur -l’attend devant la porte de son magasin et qu’elle est favorisée d’une -telle chance? - -Et il s’ajoutait pour elle à cela le prestige d’avoir gagné le gros lot -à une invisible loterie dont le billet ne lui avait rien coûté. - -Ce même R... comptait moins pour plaire sur ses qualités de cœur, sa -fidélité, ou sa beauté physique, que sur le manteau violet d’un seigneur -de la Renaissance qui formait, avec une épée damasquinée, un loup de -velours noir et un éventail, une panoplie sentimentale disposée dans sa -chambre à coucher. - -Si une femme lui demandait quel était ce manteau, il répondait -invariablement: - ---C’est le manteau de Roméo. - -R... affirmait que ces simples paroles déterminaient chez les femmes des -transports de tendresse et je le crois volontiers. - - * * * * * - -Ceux qui emploient la méthode sentimentale marchent avec noblesse, -s’accoudent volontiers aux cheminées, sont plus ou moins poètes ou -musiciens. Ils redoutent le ridicule. Si un de leurs parents meurt, ils -puisent une petite consolation dans le fait qu’ils s’habilleront de noir -et qu’ainsi leur costume sera en harmonie avec celui du personnage idéal -qu’ils ont inventé pour plaire. - -Ils préfèrent se mouiller que de porter un parapluie. Ils ont raison. -Étant donné l’idée noble qu’ils donnent d’eux-mêmes, le parapluie, avec -son aspect bourgeois et pratique, ne peut que leur nuire. - -Du reste il convient d’observer que le parapluie apporte toujours une -petite diminution à l’admiration qu’on a pour quelqu’un, même s’il -s’agit d’une femme. - -Il n’est utile que dans un seul cas, un jour de pluie naturellement, -pour faire la connaissance dans la rue d’une femme qui a oublié le sien -et qui craint de mouiller les plumes de son chapeau. Encore est-il -vraisemblable que la femme utilisera le parapluie pour gagner un omnibus -ou une voiture et vous quittera avec des paroles vagues de remerciement. - -Ceux qui emploient la méthode sentimentale ne plairont jamais à toute -une catégorie assez nombreuse de femmes. Dans cette catégorie il y a -celles qui sont vénales par nature ou par métier, celles qui aiment les -paroles cyniques, celles qui allient une extrême sensualité à un -caractère très pratique. Les actrices particulièrement sont peu -sensibles au sentimentalisme; leur cœur est vieux et le sentiment est -une poésie propre à la jeunesse. - - * * * * * - -Il ne faut jamais écrire, soit quand on fait la cour à une femme, soit -au début d’une liaison, de longues lettres élégiaques où l’on peint un -tendre amour. Les termes de ces lettres prennent malgré soi un caractère -suranné et rococo. Elles font penser à des mèches de cheveux conservées -dans un vieux coffret. Un souffle lamentable les anime. Quelque -allégresse que l’on porte dans son cœur, elles laissent percer le dégoût -de la vie, une tristesse immense. Or cette tristesse est la plus grande -ennemie de l’amour. On mêle vainement à tout cela la poésie dont on est -capable. On ne fait qu’aggraver son cas. Les énumérations de fleurs, les -descriptions de sites charmants dans lesquels on s’est promené, où on -voudrait se promener à deux, produisent toujours un effet de ridicule et -de désenchantement. - -La femme qui lit une lettre écrite dans ce sens a le sentiment d’une -chose grave, ennuyeuse et poétique qui pèse sur elle. - - * * * * * - -Mon ami Charles, qui est un bon vivant dont la présence sème -l’allégresse, eut naguère en Suisse, durant l’été, une sorte de flirt -avec une femme mariée jeune et jolie. Il l’accompagnait dans la -montagne, jouait au tennis et canotait avec elle. Le soir, quand on -était assis sur la terrasse de l’hôtel, il l’égayait de ses bons mots, -de même qu’il égayait tous les amis de la jeune femme, et ainsi il était -paré à ses yeux du prestige de la gaieté et des divertissements. - -Elle l’aima pour cette raison qui en valait bien une autre. Elle lui -promit d’être à lui, les vacances terminées, à Paris. Ils se quittèrent -durant un mois. - -Mais mon ami Charles eut la folie de lui écrire pendant ce temps de -longues lettres d’amour contraires à son génie joyeux. Il lui peignit -les tristesses de l’absence, non parce qu’il les éprouvait mais parce -qu’il pensait qu’il était convenable de les éprouver. Il donna à ses -rêves et à ses désirs une atmosphère douloureuse qu’il estimait propice -à ses desseins et devant ajouter de la noblesse à un amour trop sportif. - -Il perdit ainsi la possibilité d’une maîtresse charmante. En effet, la -jeune femme qu’il aimait ne fut jamais à lui. Elle eut raison. Elle -avait eu du penchant pour un homme joyeux, elle n’en avait plus pour un -triste. - -Et ce fut un juste châtiment pour mon ami Charles qui avait sacrifié sa -vraie personnalité au profit d’un absurde idéal littéraire. - - - - -MÉTHODE DE LA DISSIMULATION - - -Le mensonge n’est pas d’une essence sublime. Il n’est pas tout-puissant. -En tout cas, pour avoir quelque vertu, il doit reposer sur une base de -vérité. - -Plaire aux femmes est un art comme la peinture ou la sculpture. Il y a -une palette et mille couleurs. Il faut corriger la nature, mais il ne -faut pas la déformer. - -Chaque femme se fait un idéal de l’amant. Il convient de se conformer à -cet idéal, d’augmenter certains défauts que l’on a naturellement, de se -parer de certaines qualités que l’on n’a jamais eues. Mais il y a une -mesure. L’imposteur de tous les instants est confondu à la fin. Puis, -s’il pense sans cesse à son rôle, il ne jouit pas de la comédie. - -Le problème, au début, est de savoir s’il faut laisser voir tout son -amour, ou le cacher. Stendhal donne à Julien Sorel une pleine victoire -sur mademoiselle de La Môle. A chaque mouvement de tendresse qu’il -laisse échapper, correspond un mouvement de recul, de reprise -d’elle-même, de la part de son orgueilleuse maîtresse. Il trouve assez -d’empire sur lui-même pour lutter contre l’orgueil par un orgueil plus -grand. Il est aimé précisément parce que, toutes les fois qu’il va -s’abandonner, il a la force de dissimuler ses vrais sentiments; quand il -est sur le point de dire qu’il aime, il dit qu’il n’aime pas. - -L’indifférence attire, mais elle éloigne aussi. Elle est comme ces -poisons qui sont des remèdes à petite dose mais donnent la mort si on en -abuse. - -Stendhal dit du reste ailleurs: «Tout l’art d’aimer se réduit, ce me -semble, à dire exactement ce que le degré d’ivresse du moment comporte, -c’est-à-dire, en d’autres termes, à écouter son âme.» - -Beaucoup de gens parlent comme ils croient qu’ils devraient parler. Ils -dissimulent ainsi leur vraie personnalité. Ils plaisent moins. - - * * * * * - -Étant enfant, mes parents m’amenèrent pour la première fois à Paris -visiter l’exposition de 1889. J’étais à cette époque dépourvu de toute -curiosité. Je ne m’intéressai nullement à cette grande ville. Je -regardai d’un œil morne les monuments qui me parurent sinistres de -laideur. Je fus déçu de voir que Notre-Dame était une si petite église; -les magasins du Louvre et du Bon-Marché me parurent d’infimes magasins à -côté de ce que je croyais qu’ils étaient; les rues étaient obscures, les -boulevards étroits. Je me mis à pleurer quand on voulut me faire -pénétrer pour la seconde fois dans l’enceinte de l’exposition, tant la -vue des pavillons exotiques, des nègres et des Chinois me paraissait -dépourvue d’intérêt. - -Je n’aimai véritablement que les bouquinistes et leurs étalages où je -trouvai une variété inconnue en province et où je pus faire, avec mes -petites économies, l’achat de maint volume que je désirais. - -A mon retour, mon professeur au lycée, à l’estime duquel je tenais -par-dessus tout, parce qu’il m’éveillait aux choses de l’esprit, me -demanda ce que j’avais le mieux aimé à Paris. Je me troublai et, guidé -par le sentiment stupide qu’il fallait penser comme les autres enfants -de mon âge, je répondis que c’était le musée de marine, au Louvre. Or, -j’étais passé dans ce musée de marine sans le regarder, mais deux de mes -camarades qui avaient visité Paris avant moi m’avaient représenté ce -musée, où il y a la reproduction en petit des navires de tous les temps -et de tous les pays, comme la plus belle chose qui existât au monde. - -Je fus puni par le haussement d’épaules de mon professeur qui murmura: - ---Les enfants sont tous les mêmes! - -Ainsi nous faisons faire souvent aux femmes cette réflexion désastreuse: -«les hommes sont tous les mêmes!» uniquement parce que nous nous sommes -dissimulés nous-mêmes, que nous nous sommes enveloppés sous un voile de -banalité. - -Il faut se méfier du mensonge. C’est un traître. Il vous tend une main -gantée de velours, il s’incline obséquieusement et il affirme qu’il va -vous mener au but par un chemin obscur et détourné. On le suit et -soudain il vous renverse pour vous mordre ou il vous jette dans un trou. - - - - -MÉTHODE DE LA PROPHÉTIE ET DE LA MAGIE - - -Ami, toi qui cherches une aventure pleine de poésie et d’imprévu avec -une femme délicate appartenant à cette bourgeoisie que tu fréquentes, -n’hésite pas à aller t’asseoir à côté de cette jeune dame blonde, -distraite et presque méprisante. - -Elle semble une exilée dans cette soirée où tu la rencontres pour la -première fois. Ni les chants de la jeune fille qu’on veut marier, ni les -orangeades qui passent, ni les politesses des hommes ne peuvent retenir -sa pensée. - -Mais tu peux sans crainte, en la regardant bien en face, lui dire: - ---Voulez-vous me permettre de lire dans les lignes de votre main? - -Un intérêt subit animera son visage. Si elle manifestait le moindre -étonnement, tu te hâterais de dire une phrase dans le genre de celle-ci: - ---J’ai vu à votre regard que vous étiez marquée pour une étrange -destinée. - -Et aussitôt elle se tournera vers toi avec amitié, reconnaissant que tu -es une nature d’élite, le seul être fraternel parmi la foule de -médiocres qui encombre le salon. - -Elle ôtera son gant et te tendra sa main avec une légère confusion et en -s’excusant par avance que cette main ne soit pas d’une propreté absolue. -Il est du reste à remarquer que les mains humaines ne demeurent vraiment -propres que pendant les cinq minutes qui suivent le moment où l’on les a -lavées. - -A peine as-tu pris cette main dans les tiennes en affectant de ne pas -profiter de la circonstance pour jouir de sa finesse par une longue -pression, à peine as-tu jeté un rapide coup d’œil sur sa forme, que tu -dois pousser un cri d’admiration et de surprise. - -Il y a sur cette main un signe rare, unique, extraordinaire, tel qu’on -n’en a presque jamais vu de semblable dans l’histoire de la chiromancie. -Plusieurs lignes, dis-tu, forment une étoile, et cette étoile est placée -de telle façon, par exemple à la conjonction de la ligne du cœur et du -mont de Jupiter, que sa signification est immense. - -Les yeux de la dame blonde sont devenus brillants et animés; elle tend -son autre main afin que tu puisses voir si le signe étonnant est -confirmé. Il l’est en effet. Tu peux dire sur le sens de ce signe ce qui -te plaira dans le domaine des succès artistiques, de la fortune, de -l’amour. Pour ce qui est des lignes en général, tu n’auras qu’à te -laisser aller à ta fantaisie du moment. Tu ne risques plus de te -tromper. Par le fait que tu as vu le signe unique, tu es revêtu d’une -grande autorité et tes erreurs deviendront des vérités. Si tu lui dis -qu’elle est orgueilleuse et si elle est modeste, elle songera: - ---C’est donc que j’étais orgueilleuse sans m’en douter. - -Du reste le désir d’intéresser sans danger te poussera à parler surtout -de l’avenir. - -Ne manque pas d’affirmer que la dame blonde est soumise à l’influence de -la planète Vénus, c’est-à-dire à l’influence de l’amour, et ajoute, si -tu le juges à propos, qu’à cette influence s’ajoute celle d’Apollon, le -goût des arts. Quand tu auras prédit en outre une grande passion -prochaine, tu pourras laisser retomber la petite main qui contenait tant -de grands secrets. - -A cause de ton étrange clairvoyance, par la vertu de ce génie -prophétique tu seras invité à te rendre dans la semaine chez la dame -blonde. - -Tu trouveras vraisemblablement dans ce milieu plusieurs personnes -laides, intellectuelles et s’occupant de spiritisme, une ancienne -actrice russe, un professeur, un pauvre homme vaguement fondateur d’une -religion, un fumeur d’opium et peut-être un jeune homme venu là pour -trouver une maîtresse et affectant imprudemment des airs sceptiques. Le -mari de la dame blonde sera silencieux et admiratif pour les choses de -la pensée qui seront traitées autour de lui. - -La principale occupation sera de faire tourner des tables. Insoucieux de -l’ironie du jeune homme sceptique, déclare immédiatement que tu es un -médium de premier ordre, que tu fais, comme il te plaît, venir les -esprits, que la magie n’a pas de secrets pour toi. Tu n’as pas à -craindre d’être confondu si tu affirmes avec audace. Là, un besoin de -crédulité possède toutes les âmes. Le fondateur de religion te -reconnaîtra tout de suite pour un des siens; le mari te respectera comme -un maître; une des personnes laides et intellectuelles verra dans -l’obscurité du fluide sortir de tes mains. - -Du reste, ta surprise sera grande de constater que les tables tournent à -merveille, se lèvent sur un pied, frappent des coups à ta voix. Les -esprits des hommes célèbres t’obéiront docilement, parleront comme il te -plaira. Le jeune homme sceptique n’aura qu’à bien se tenir car il te -sera très aisé d’empêcher qu’il soit désormais invité en déclarant que -Napoléon ou que Louis XIV se refusent à venir en sa présence. Comment -une maîtresse de maison un peu avisée hésiterait-elle un instant entre -un jeune homme quelconque et d’aussi grands personnages? - -Et comment aussi une jeune dame blonde, quand elle donne à la vie future -plus d’importance qu’à la vie présente, peut-elle ne pas désirer, de -toute son ardeur, avoir pour amant sur cette terre d’exil, quelqu’un qui -a un rayonnement astral, qui est prophète, en communication avec les -esprits et qui peut faire mourir ses ennemis en enfonçant une aiguille -dans une petite figure de cire? - - - - -MÉTHODE DE LA PUISSANCE D’ATTRACTION - - -J’allai voir un jour mon ami B... C’était un garçon fin, intelligent, -mais timide et n’ayant pas de confiance en lui. Appelé par sa situation -dans le monde et ses facultés à jouer un rôle important, il avait laissé -sa volonté se désagréger et était considéré par tous comme un incapable. -Il était trop riche et il avait trop de parents. Étant de beaucoup le -plus intelligent de sa famille, une ligue occulte s’était formée parmi -ces parents pour déclarer qu’il était stupide. Il l’avait cru, ou il -avait laissé croire qu’il le croyait. - -Mais à cause de sa réputation une jeune fille qu’il aimait et qu’il -avait demandée en mariage avait refusé de l’épouser. - -J’aimais beaucoup B... pour sa vision comique de la vie qui est la -revanche de tous les faibles. Nous parlâmes de mademoiselle X... et des -déceptions qu’elle lui avait causées. Je pensais qu’il avait renoncé à -tout espoir et j’essayai doucement de la déprécier, pensant le consoler -un peu. - -Mais il protesta vivement. Il me déclara que rien n’était perdu pour lui -et que, malgré le refus formel de mademoiselle X... et de ses parents, -il n’avait jamais été en aussi bonne posture. Je lui en demandai -l’explication et ce qu’il comptait faire pour que ses projets -réussissent. - ---J’ai fait une grande découverte, me dit-il, qui me permettra d’être -aimé. L’amour est une attraction s’exerçant entre deux êtres. Chacun de -nous possède une certaine puissance d’attraction. Il faut pour être aimé -développer en soi sa puissance d’attraction et le moyen de la dégager. -C’est ce que je fais en ce moment. - ---Avez-vous obtenu quelque résultat? lui demandai-je. - ---Aucun, pour l’instant, s’écria-t-il. Je n’ai plus revu mademoiselle -X... C’est dans la solitude et par l’effort de la volonté que la -puissance d’attraction se développe. Je ne sors plus de ma chambre. Il -viendra un moment où je serai aimé de mademoiselle X... sans que je -l’aie revue. Je ris de mon ami Paul U... qui fait la cour à mademoiselle -X... et qui se donne pour lui plaire un mal infini. Il croit avoir des -avantages sur moi parce qu’il a une importante situation à la banque de -son oncle, parce qu’il est agréé de la famille, parce qu’il joue au -tennis avec mademoiselle X... et qu’il flirte avec elle dans les bals où -ils se rencontrent régulièrement. - ---Cependant il me semble, hasardai-je timidement... - ---Non, non! reprit B..., je triompherai de Paul U... avec une certitude -d’autant plus grande que je ferai moins de démarches. C’est le résultat -d’un calcul, c’est mathématique. Ma cousine m’a, l’autre jour, invité à -un thé où je pouvais rencontrer mademoiselle X... Je n’ai eu garde -d’accepter! - ---Pourtant. - ---Cela m’aurait détourné de développer ma puissance d’attraction. C’est -seul, entre ces quatre murs, que je dois décider de ma victoire. - -J’appris à quelque temps de là que mademoiselle X... venait d’épouser -Paul U... Mon ami B... n’avait-il pas suivi point par point sa méthode? -Ou le fait d’être dans une banque, d’avoir l’estime des parents, d’être -habile au tennis, vaut-il mieux pour conquérir une jeune fille que la -plus grande puissance d’attraction? Je laisse au lecteur le soin de le -décider. - - - - -MÉTHODE DU VIOL - - -On voit dans les journaux que des êtres instinctifs et grossiers -renversent des femmes sur des chemins déserts et parfois les mettent à -mort. Ces tentatives criminelles inspirent évidemment l’horreur. Mais -comment se défendre d’une certaine admiration en songeant que ces -personnages aux nerfs peu délicats accomplissent l’amour en quelques -secondes, sans les défaillances habituelles aux imaginatifs? - -Jadis, j’entendais un certain R..., qui depuis trois ans était aimé -follement par une toute jeune personne au visage ingénu, dire qu’il -n’avait obtenu cet amour que parce qu’il avait pris de force cette -maîtresse. Il racontait qu’il l’avait fait venir dans sa chambre d’une -façon d’autant plus aisée qu’il avait été jusqu’alors poli et -respectueux à son égard. Il s’était alors jeté brusquement sur elle. Une -lutte s’était engagée qui ne s’était terminée qu’au bout d’une heure de -temps par sa victoire que je n’ai jamais pu m’expliquer. - -Il y a, en effet, des femmes qui aiment la sensation de voir un être -charmant, raisonnable et doux se transformer brusquement en un -inconscient sauvage qui les brutalise. Mais l’on ne peut pas jouer le -personnage du sauvage. Il faut l’être réellement. Qu’arriverait-il et de -quelle confusion ne serait-on pas saisi si l’on faisait tous les gestes -du viol et si, à la dernière minute, au moment où la victime se résigne -avec curiosité, on n’avait ni l’autorité ni l’absence d’émotion -indispensables? - -Ces battements du cœur, ces tremblements, cette fébrilité qu’occasionne -une étrange faiblesse, peuvent être à la rigueur excusés par une femme -qui a l’habitude de l’amour, si on les met sur le compte d’un excès de -désir, d’une immense tendresse. Ils couvriront d’un juste ridicule celui -qui aura voulu se parer du prestige de la brutalité et qui n’aura pu en -donner les bienfaits. - - - - -MÉTHODE DU CYNISME - -(ART DE TROMPER) - - -J’avais jadis un excellent camarade qui s’appelait Henri D... Il était -intelligent, il avait une jolie femme et surtout il m’admirait beaucoup. -Je me plaisais infiniment en sa compagnie. - -Nous nous voyions assez souvent et un jour il m’invita à dîner. Son -intérieur était très agréable, j’étais de bonne humeur et tout faisait -prévoir que j’allais passer une très heureuse soirée. Je vis aux -préparatifs que l’on avait faits que cette invitation à dîner était un -événement important. L’on se réjouissait beaucoup de m’avoir. - ---Ma femme et ma belle-mère, me dit Henri D..., vous ont fait un plat -spécial qu’elles ne font que dans les grandes occasions et pour les gens -qu’elles aiment beaucoup. - -On se mit à table et la conversation porta uniquement sur le point de -savoir si j’aimerais ou non le plat en question. Il vint enfin. J’y -goûtai au milieu de l’anxiété générale. Le plat était pour moi une chose -effroyable dont la seule odeur me soulevait le cœur. Je déclarai en -souriant que c’était un plat délicieux et je félicitai les auteurs. Je -fis un effort sur moi-même et je me forçai à manger ce qu’on m’avait -servi. Toute ma soirée fut empoisonnée. - -Quelques semaines s’écoulèrent et je revins dîner chez mon ami Henri -D...: - ---Il y a une surprise pour vous, me dit tout de suite madame Henri D... - ---On sait que vous êtes gourmand, ajouta la belle-mère de mon ami. - ---On ne me gâte pas comme ça, dit Henri D... - -La surprise était le terrible plat. J’eus assez de présence d’esprit -pour parler d’une atroce migraine et d’un manque total d’appétit. Je ne -mangeai pas et sortis à jeun. - -J’eus l’imprudence de dîner une troisième fois chez Henri D... Rien ne -pouvait me faire supposer, sauf l’œil brillant de sa femme, que le plat -me guettait encore. Il apparut sans que j’aie pu me défendre de lui. On -m’en servit une assiette toute pleine parce que, disait-on, il fallait -rattraper mon manque d’appétit de la fois précédente. - -Je ne revins plus chez Henri D... Il m’écrivit à plusieurs reprises pour -m’inviter à nouveau, mais je déchirai ses lettres sans y répondre, car -il ajoutait toujours en _post-scriptum_: - -«Il y aura le plat que vous aimez.» - -J’ai perdu cette charmante relation à cause de ce plat. Je n’ai plus -jamais parlé à mon ami Henri D... et, l’ayant aperçu une fois sur les -boulevards, je me suis enfui au plus vite, croyant sentir monter à mes -narines l’odeur fatale du plat. - -Ainsi, pour ne pas vouloir avouer nos goûts et nos dégoûts, dès le -début, pour manquer de sincérité, nous nous trouvons vis-à-vis des -femmes dans d’insolubles situations qui quelquefois nous obligent à ne -plus les voir. - -Celui qui n’entend rien à la musique et qui, en présence d’une -musicienne, au lieu de dire cette phrase si commode: «Je n’entends rien -à la musique, mais je l’aime cependant», se flatte d’être un musicien -accompli, s’expose à bien des périls s’il devient l’amant de cette -musicienne, ou si seulement il entre davantage dans son intimité. - -Il faudra qu’il l’accompagne dans des concerts dont il aura à supporter -l’ennui, il faudra qu’il complimente avec un enthousiasme simulé des -personnages jeunes et inspirés dont le violon aura rendu des sons -divins; il faudra qu’il se prononce sur la musique moderne et s’il -condamne tel musicien, il faudra qu’il se le rappelle, pour ne pas le -porter aux nues quelques jours après. Comment son ignorance ne -transpirera-t-elle pas à la fin et quelle miraculeuse distraction -sera-t-il obligé de feindre si on lui demande de venir près du piano -pour tourner les pages d’un morceau? - -Il faut tout dire, tout avouer, avec franchise, avec cynisme même. Les -paroles sont comme un feu qui brûle les pensées et les actes. Ce qu’on a -de mauvais en soi, devient, sinon excellent, du moins neutre, par le -fait qu’on l’exprime, qu’on lui donne la vie des mots. - -Le mal est dans le silence. La mobilité des paroles le transforme. Le -cynique donne de la beauté à ses vices et les fait admettre en les -proclamant. - -Les femmes qui ont une horreur native de la vérité, en présence de celui -qui leur oppose une sincérité absolue, sont comme ces nègres très -sauvages des îles de l’Océanie qui n’ont jamais vu un blanc. Ils croient -d’abord qu’il est peint en blanc et que, si on frotte sa peau avec -vigueur, la couleur noire qui est la couleur normale va reparaître. -Quand ils s’aperçoivent de leur erreur, ils tombent aux genoux du blanc -et l’adorent comme un Dieu. - -Quand votre maîtresse vous demande: «A quoi penses-tu?» il ne faut pas -lui répondre comme tous les amants qui existent: «A toi.» Et si on lui -dit qu’on ne pense à rien, ce qui arrive la plupart du temps, on grandit -aussitôt dans sa pensée, car ce néant qui lui est familier a pour elle -une valeur. - - * * * * * - -De même, pour bien tromper sa maîtresse, il faut lui dire en riant la -vérité. On ne craint que les choses inconnues. La femme n’aura pas peur -d’une aventure présentée sous un jour plaisant, invraisemblable. On aura -beau jurer que ce qu’on dit est vrai, toujours en riant bien entendu, -elle n’y ajoutera pas foi. - -Si cependant ses soupçons se sont précisés et si, par une série de -plaintes, de scènes intolérables, de violences de langage, d’objets -brisés, elle vous oblige à apporter une solution à cet état de choses, -il faut opter entre deux partis: - -Dire simplement et gravement: - -«Tu sais bien, au fond, que je suis incapable de te tromper.» - -Cette parole est, je ne sais pourquoi, revêtue d’une grande force; en -tout cas, quand les femmes nous la disent, elle est toujours -irrésistible. - -Ou bien, s’écrier: «Eh bien! oui, je t’ai trompée!» et en expliquer, -avec une sincérité véritable, les causes et les circonstances. - -Le deuxième parti est le meilleur. L’aveu est puissant. Il a l’éclat de -tout ce qui correspond à un fait vrai. Si on aime, on peut se faire -pardonner. Si on n’aime plus, grâce à cet aveu, on a fait un pas en -avant qui sera, hélas! suivi de pas en arrière, sur le chemin escarpé, -hérissé de cailloux et d’épines aiguës, qui conduit à la rupture. - -Mais, seul, celui qui a une âme haut placée a le courage de la sincérité -absolue. - - - - -LES COMPARAISONS - - -Après deux mois de séparation je retrouve ma maîtresse à la gare où elle -est venue m’attendre. J’ai mis ma tête à la portière pour la voir de -loin. Elle est là. Nous faisons tous les deux le même geste de joie -conventionnelle. En réalité nous nous trouvons l’un l’autre changés, -moins beaux que nous ne le pensions. Nous sommes déçus. A vivre à côté -de quelqu’un, on s’efforce de le parer de mille qualités et on y -parvient. Si l’on se quitte un peu et si l’on se retrouve, on se voit -tel qu’on est, parce qu’on a oublié le mensonge de son imagination. - -Qui des deux prendra l’initiative de tomber dans les bras de l’autre? Il -faut dissimuler mon impression et j’esquisse un tendre geste. Elle me -tend simplement la main. Je la lui serre; elle se reprend à son tour -mais au moment où je soulève de terre ma valise, renonçant à tout -baiser. - -Alors, je me dis pour m’excuser que rien n’est plus factice que ces -étreintes sur des quais de gare, qu’il ne convient pas de donner sa -tendresse en spectacle à des étrangers, que les véritables marques de la -sympathie sont au fond du cœur. - -Près de moi, cependant, des êtres spontanés se sont embrassés en criant -et en gesticulant. Dissimulaient-ils? Ils n’en avaient pas l’air. Ce -sont des natures vulgaires, pensai-je. - -J’attends mes bagages. Il y a à côté de moi une femme bien plus jolie -que ma maîtresse. Ses cheveux, au lieu d’être teints en blond, sont -d’une couleur naturelle. Elle n’a pas sur le cou cet imperceptible pli, -si visible pour moi, que je remarque avec tristesse sur le cou de -Paulette. Comme elle s’habille avec goût! Elle a une taille élancée et -la couleur des yeux qui me plaît. Il me semble qu’elle a jeté un coup -d’œil ironique sur le chapeau de na maîtresse. Je considère ce chapeau à -mon tour. Il est bizarre et compliqué. Il vient sans doute de quelque -toute petite modiste. C’est le plus beau chapeau de Paulette, j’en suis -sûr, et elle l’a mis pour venir m’attendre à la gare et frapper ainsi un -grand coup sur mon imagination. Comme cette toque très simple dans un -cercle de cheveux blonds est préférable! - -J’appelle un employé avec toute l’autorité dont je suis capable. La très -jolie femme est de plus en plus dédaigneuse. Et quand on apporte ma -malle, je ne sais pas si je suis plus honteux de son aspect minable de -malle de famille à côté de l’élégante malle de cuir de l’étrangère, ou -du chapeau de mon amie auprès de cette toque très simple. - -La comparaison suscite le désir et nous sommes d’autant plus forts que -nous désirons beaucoup. - - - - -L’HOMME QUI N’A QU’UNE FEMME - - -Il y a dans l’appartement qui donne en face du mien, sur la cour, un -monsieur qui habite avec une dame. Il vit avec elle et il ne vit qu’avec -elle. Jamais il n’invite personne à dîner. Jamais on ne voit chez lui -aucun autre homme ni aucune autre femme. - -Le monsieur et la dame sortent ensemble. Ils rentrent de même. Ils sont -oisifs. Ils n’ont pas l’air de s’aimer passionnément. Ils n’ont pas -l’air de s’ennuyer. La dame est maigre. Elle a un grand nez, l’air d’un -oiseau étonné et sans ailes. Le matin elle ouvre sa fenêtre et, revêtue -d’une camisole grisâtre, elle se livre à des travaux d’intérieur. Elle -met pour cela, sans doute afin de ne pas salir ses mains, de vieux gants -blancs. - -Comment le monsieur, qui est bien de sa personne et qui pourrait avoir -d’autres femmes, a-t-il le courage de vivre avec une femme qui met des -gants blancs à huit heures du matin? - -Je pourrais croire qu’il m’envie, qu’il m’admire de voir chez moi des -femmes jolies et élégantes. Il n’en est rien. Même je sens une -réprobation dans son regard. Il juge que je ne suis pas sérieux. Et la -sincérité de cette réprobation se dégage de son attitude correcte, quand -il me salue dans l’escalier. - -Cet homme n’a qu’une femme et une femme laide. Est-ce possible? C’est un -cas unique, monstrueux. Peut-être est-ce un fou. Mais il paraît assez -raisonnable. Il ne crie pas, il ne se livre pas à des danses saugrenues. - -Peut-être est-ce cette femme au nez pointu qui lui a persuadé qu’il n’y -a pas d’établissements de thé, de grands magasins où passent des êtres -séduisants avec de belles robes et des formes gracieuses. Il a un -bandeau sur les yeux ou il est victime d’un sortilège. Peut-être -aime-t-il cet objet de tristesse, cette source de pensées amères, et en -est-il aimé. Mais un cœur, une délicieuse affection peuvent-ils habiter -une poitrine si maigre? Peut-il y avoir de l’amour sans une petite -flamme de beauté? - - - - -PLAISIRS PHYSIQUES - -(LES SIMULACRES) - - -Les femmes aiment les titres honorifiques, les situations importantes, -l’argent, la beauté physique, la distinction, le prestige que donne -l’admiration des autres hommes. Mais elles renonceront volontiers, et -même avec orgueil, à tout ce qu’elles aiment pour un homme qui n’a rien -que le don rare de leur donner, dans l’intimité de la nuit, du plaisir -physique. - -Une légende absurde montre les femmes du monde se livrant à leurs -domestiques pour la seule joie de leurs sens. Rien ne semble -prédisposer, ni leurs travaux, ni leur éducation, les gens de maison à -l’habileté dans l’art de donner des caresses physiques. - -Celui qui donne le plus de plaisir n’est pas le plus vigoureux ou celui -dont le tempérament est conforme au tempérament de la femme. C’est celui -qui en a le plus le goût imaginatif. Il donne une valeur inattendue à -chaque caresse par l’amour avec lequel il la donne. Il multiplie à -l’infini dans le domaine subtil des nerfs ces rayonnements de volupté si -précieux aux natures sensibles. - -Les femmes le reconnaissent à son regard, à ses silences, à ses -timidités, à un je ne sais quoi qui se dégage de lui. Il porte dans ses -mouvements une beauté qui n’obéit pas aux lois ordinaires de la beauté, -et qui n’est perceptible que pour les voluptueuses. - -Et celui-là est un grand maître qui possède assez de richesse pour -donner à la fois la tendresse du cœur et le plaisir des sens; même -auprès des femmes les plus honnêtes, il peut se passer d’être estimé et -toute mauvaise action lui est permise car l’homme le plus estimable pour -les femmes est celui qui apporte la plus grande somme de plaisir. - - * * * * * - -Une femme dit: «Je veux être respectée.» - -On doit se garder de se méprendre sur le sens de ces paroles. Elle fait -allusion à un respect de forme, de détail, qui donne plus de prix au -manque de respect ardemment sollicité par toutes les forces puissantes -d’humiliation qui sont dans l’instinct de la femme. Elle a un grand -désir de défaite. Sa défaite lui sera d’autant plus chère que nous lui -aurons donné l’illusion de la victoire par notre politesse dans les -conversations générales devant d’autres personnes, par notre galanterie -tendre quand nous sommes seuls, mais seuls dans des endroits comme le -théâtre ou les promenades, où le manque de respect ne peut pas se -manifester librement. - -Dès que nous sommes séparés du monde extérieur par une porte fermée et -que grâce à une entente inavouée, mais certaine, nous sommes réunis avec -la délicate bien-aimée pour nous consacrer à l’amour, nous pouvons nous -permettre impunément des actes d’une irrévérence sans mesure. Des gestes -dont l’audace dépassera la nôtre nous assureront aussitôt que nous -sommes loin d’avoir atteint les limites permises. - -Le respect est pour le monde ou pour le domaine de la convention -sentimentale. Il faut, pensent les femmes, changer de ton selon l’heure -qui convient, et elles ne sont nullement gênées de leur brusque -transformation, tandis que nous nous croyons obligés, à leur égard, à -des réticences et à des excuses. - - * * * * * - -Beaucoup de plaisirs physiques sont des simulacres. Cela tient à ce que -la nature est avare des joies qu’elle nous donne. Nous avons honte de -cette avarice. Nous nous flattons d’une capacité de bonheur que nous -n’avons pas. - -Il ne faut pas laisser aux femmes le privilège de ces simulacres de -plaisir. L’on aime d’autant plus que l’on croit dispenser une immense -volupté. A tout instant, dans l’amour physique, la femme donne les -signes d’un bonheur qui n’est pas croyable. Ce n’est qu’à la réflexion -que nous cessons d’en être dupe. Mais un doute plane et nous l’aimons -davantage pour cela. Faisons comme elle. - -Il est vain pourtant, quand on est dans les bras l’un de l’autre, à une -heure tardive de la nuit, si votre maîtresse vous demande: «As-tu -sommeil?» de lui répondre: «Certes non!» avec une intonation exaltée -pour lui faire croire qu’on passera toute la nuit dans une extase divine -de volupté, surtout si, quelques instants après, une respiration -régulière trahit le sommeil profond dont on est frappé. - - - - -UNE FEMME EN ATTIRE UNE AUTRE - - -Je n’aime plus ma maîtresse. Son caractère est devenu désagréable et -bien qu’elle soit jolie, j’ai trop pris l’habitude de sa beauté pour en -tirer du plaisir. - -Cependant elle m’aime. M’aime-t-elle? Oui, puisqu’elle ne veut pas que -j’aille dîner en ville, et qu’elle est de mauvaise humeur, pendant -plusieurs jours, si elle apprend que j’ai pris le thé avec une autre -femme qu’elle. Cette jalousie est-elle un signe d’amour ou simplement la -manifestation de sa vanité? Et comment pourrai-je trouver la ligne qui -partage le désir et l’amour-propre? - -Si elle m’aime, je dois respecter son affection, j’ai des devoirs -formels vis-à-vis de ce noble sentiment. Je ne dois pas faire souffrir -celle qui m’aime. Mais puisque je ne l’aime pas, dois-je le lui dire à -cause de la vertu de la vérité, ou dois-je le lui cacher par pitié? Si -je lui dis que je ne l’aime pas, je suis cruel et elle ne me croira pas, -du reste. Si je mens, si je simule un amour que je n’éprouve plus, -j’éternise une situation sans issue. - -Dans l’hypothèse, au contraire, où elle ne m’aime pas, ma conduite -semble tracée. Je dois lui dire que je ne l’aime pas, que nous ne nous -aimons ni l’un ni l’autre, je dois rompre avec elle. - -Mais alors je vais être sans maîtresse. Comment supporterai-je cet état -de choses? Que ferai-je, le soir, seul? Je n’ai plus l’habitude de la -solitude. J’ai, il est vrai, des amis. Mais il y a des soirées -terribles, marquées par la destinée, où tous vos amis sont malades, -invités à dîner, en voyage, où les billets de théâtre qu’ona demandés ne -sont pas arrivés, où un concours de circonstances vous contraint à dîner -tout seul dans un restaurant où justement les plats sont mauvais, les -dîneurs hostiles et les garçons peu polis. - -Et puis un homme qui n’a pas une maîtresse attitrée a moins de puissance -de rayonnement sympathique que les autres. Il est privé d’un double -charmant qui le complète et l’embellit. Une femme en attire une autre. -Le charme et l’amour sont les aimants qui appellent le charme et -l’amour. Une femme jolie et qui a le goût du plaisir s’entoure bien -rarement d’amies laides. - -Ma maîtresse est le centre d’un petit milieu où j’ai mille profits. Si -je la quitte, ce milieu se dissoudra, s’éparpillera. Je resterai seul, -privé de cette atmosphère d’amour où j’ai pris l’habitude de vivre et -qui m’est nécessaire. - -Je me dis d’autre part que chacun a en soi une force amoureuse limitée. -J’use quotidiennement cette force en conversations stériles, en -affection simulée, en résistance à des scènes sans cause sérieuse. Je -m’amoindris quand je me promène avec elle. D’admirables possibilités -restent dans l’ombre par le seul fait que cette maîtresse existe. Je -suis classé, casé, j’appartiens à une catégorie qui n’est pas -disponible. Je suis aux femmes ce que sont aux gens qui veulent louer -une propriété, les villas où il n’y a pas d’écriteau. Elles jettent un -regard rapide. Elles songent: «Cela ferait peut-être l’affaire», mais -elles passent et ne visitent pas. - -Une voix me dit: «Il faut rompre. Il faut être seul pour avoir beaucoup -de femmes. La rue avec les devantures des magasins où l’on s’arrête, les -omnibus avec leur choix de visages alignés, les entrées des -métropolitains avec leurs souffles chauds où se mêlent les parfums et -les poussières, appartiennent à celui qui n’est pas impatiemment attendu -par sa maîtresse et qui fait tourner sa canne, ayant l’aisance d’un -homme qui ne sait pas où il va.» - -Mais une autre voix me dit: «Quand on a une maîtresse, on en a -plusieurs. Les femmes ont le goût des confidences. Entre elles, elles se -disent tout. L’amie tente volontiers son amie par les paroles flatteuses -qu’elle prononce sur le compte de son amant. Il est aisé de profiter des -qualités dont elle a bien voulu vous parer. Garde ta maîtresse; si tu la -perds, tu ne pourras plus la tromper et tu ne recevras plus de louanges -d’une bouche si autorisée.» - - - - -L’INSISTANCE ET L’OCCASION - - -Un homme qui vient vous demander de l’argent et qui, dès les premières -paroles qu’on prononce, dit: «Bon! Ne vous dérangez pas! Je vous demande -pardon! Je reviendrai un autre jour!» n’obtiendra rien de vous, même si -vous avez l’intention de lui accorder ce qu’il demande. - -Ce n’est pas de l’argent que nous sollicitons des femmes, c’est de la -tendresse et du plaisir. C’est là la fortune dont elles disposent. Elles -la considèrent comme très précieuse et elles commencent par la refuser. -L’imprudent, le peu clairvoyant qui se laisse impressionner par un -visage hautain, une attitude dédaigneuse, est un pauvre solliciteur. - -Vous avez quelquefois prêté cent francs, apitoyé par un discours, après -avoir déclaré que vous étiez dans la plus grande misère. L’affirmation -même que la femme aime follement un autre homme n’est pas mauvaise, est -quelquefois excellente. Il ne faut pas oublier que l’amour peut être une -transposition. Shakespeare voulant peindre le plus passionné des amants -montre Roméo amoureux, au premier acte de _Roméo et Juliette_, d’une -femme qui n’est pas Juliette. Il voit Juliette, il l’aime et il reporte -sur elle toute la somme de passion que la précédente maîtresse avait -développée en lui. - -Ainsi on peut bénéficier auprès de certaines femmes exaltées de l’effort -d’amour accompli par un autre homme. La femme transpose sa passion. Il -ne faut pas bien entendu qu’il y ait d’habitude physique. On est alors -comme un voyageur qui prend possession d’une maison qu’il croit -abandonnée et trouve le feu allumé, une collation servie, un livre de -chevet. - -Il faut donc insister, mais il faut insister au bon moment, saisir -l’occasion. - -L’occasion, c’est le moment où la femme manque de tendresse. - -Toute la vie est une poursuite de la tendresse. On périt parce qu’on en -manque, on périt parce qu’on la cherche, on périt parce qu’on en a trop. -L’absence de tendresse cause la plupart de nos actes. Celui qui, la -nuit, au moment de regagner son appartement solitaire, fait signe à une -fille de la rue, a moins, pour but, la volupté, qu’un vague geste tendre -de cette fille qu’il ne paie pas trop cher avec cinq francs. On s’étonne -souvent de voir un homme distingué épouser sa bonne. La raison en est -presque toujours que c’est la seule femme qui lui a donné de la -tendresse. - -La femme qui manque de tendresse est toujours à prendre. Quelle que soit -son éducation, son rang, sa fierté, si elle est incomprise de son mari -ou de son amant, méconnue de sa famille et de ses amies, si elle est -seule ou se croit seule dans le domaine supérieur du sentiment, elle se -donnera le premier soir à celui qui par un invisible signe lui aura fait -comprendre qu’il apporte de la tendresse à son cœur. - - - - -LES FEMMES GROSSES - - -Les femmes qui engraissent et souffrent d’engraisser rencontrent chaque -jour des amis qui leur disent: - ---Comme vous avez maigri! - -Elles suscitent les paroles de ces amis en leur disant: - ---N’est-ce pas que j’ai maigri? - -Par le même moyen elles obligent leur couturière complaisante à évaluer -leur diminution par un chiffre de centimètres. Ainsi elles ont acquis la -tranquillité de l’esprit. Elles se sont donné l’illusion qu’elles -n’engraissaient pas; elles mangent désormais sans remords les plats -qu’elles aiment et qu’elles savent susceptibles de les faire engraisser. - -Les femmes grosses deviennent de plus en plus grosses de même que les -maigres maigrissent sans cesse. Il est donc insensé de dire avec orgueil -d’une femme grosse: «Je la ferai maigrir!» On voit dans la nature les -arbres se développer, donner des feuilles et des branches, mais quel est -le chêne qui, devenu majestueux, se rapetisse et reprend les proportions -du gland primitif? - -Il ne faut pas attendre des femmes grosses cette bonhomie, cette -jovialité indulgente qui caractérise les hommes gros. Les femmes grosses -sont pleines de duplicité et de ruse. Leur esprit s’est rétréci à mesure -que leurs formes croissaient. Elles ont violé la loi de beauté de la -nature, elles le sentent confusément, mais elles ne l’avoueront jamais; -elles sont les apologistes de la grosseur et préféreront pour toute -chose la quantité à la qualité. - -Elles sont immobiles. C’est à la fois leur force et leur perte. Elles se -dressent devant l’amour comme un obstacle insurmontable. Elles défendent -les idées bourgeoises, la vertu conventionnelle: elles sont les -instruments des préjugés. - -Il convient de contourner les femmes grosses comme le vaisseau contourne -le rocher. - - - - -FORCE QUE DONNENT LA CRÉDULITÉ ET L’IGNORANCE - - -De même qu’il existe infiniment plus de laissés pour compte des grands -bottiers que de bottines produites par les grands bottiers, de même il y -a parmi les femmes beaucoup plus de laissés pour compte des grandes -familles qu’il n’y a en réalité de grandes familles. - -Les femmes ont une facilité naturelle à embellir la vie, à l’agrandir -dans un sens honorifique pour elles. Que de généraux en chef qui n’ont -pas existé, ont été dépeints avec un caractère rude et un grand sens de -l’honneur par des filles qui prétendaient descendre d’eux! Que de beaux -châteaux où nos maîtresses se sont ennuyées et qui n’ont dressé leurs -tourelles que dans le royaume de l’imagination! Que de Voyages en Italie -décrits avec de minutieux détails, des aventures plaisantes ou -amoureuses, qui n’ont pas été faits! - -Il convient d’accueillir avec crédulité et favorablement ces -embellissements de cœurs épris de beauté. L’homme qui voit tout, qui -pénètre tous les mensonges, est vite odieux. Aucune illusion n’est -possible avec lui. On est condamné à la froide médiocrité de la vie. Et -cet effort de perspicacité est d’autant plus inutile qu’on n’arrivera -jamais à une perspicacité absolue. - -En effet, l’invention des femmes n’a aucune base raisonnable. Elles ne -sont pas toujours guidées par l’intérêt. Elles ne sont pas toujours -guidées par le désir de briller. Il arrive qu’elles mentent sans motif, -même sans motif caché, au petit bonheur, pour l’art. Quelquefois ces -mensonges sont à leur désavantage, les montrent sous un jour fâcheux. On -pourrait croire qu’elles ont un intérêt provisoire à se diminuer ainsi. -Il n’en est rien. - -Il vaut mieux croire, tout croire également. La femme se plaît avec cet -aimable aveugle qui l’admire de confiance. - - * * * * * - -Yvonne T... prétendait s’être battue en duel, déguisée en homme, avec un -officier italien, à Naples, au bord de la mer. (Il est à remarquer que -c’est pour beaucoup d’esprits, même sensés, un idéal désirable de se -battre en duel, au bord de la mer et en Italie. Déjà à deux reprises, -j’avais entendu deux amis raconter des duels analogues dont ils avaient -été les héros. La seule différence est que l’un avait placé la scène -dans une île.) - -Yvonne T... ajoutait, sans pudeur pour la vraisemblance, un orage et des -éclairs. Elle faisait un récit détaillé qui est dans _Le Vicomte de -Bragelonne_, roman qui l’avait beaucoup impressionnée quand elle l’avait -lu. - -Cette histoire ne rencontrait que scepticisme et rires. Mais elle y -tenait tellement qu’elle bravait l’opinion et qu’elle la racontait sans -cesse et sans se décourager. - -Je me souviens de sa joie quand je lui demandai l’âge approximatif de -l’officier italien--il avait trente ans environ--et les noms des -témoins--ils étaient tous titrés.--J’acquis subitement une grande -importance aux yeux d’Yvonne T... J’étais celui qui croyait à son -glorieux récit, un être presque unique, et elle m’aima quelque temps -pour son propre héroïsme, parce qu’elle voyait au fond de mes yeux -admiratifs son duel imaginaire, un ciel d’orage, un paysage d’Italie. - - * * * * * - -Il est à remarquer que les femmes se donnent fort peu de mal pour -concilier leurs inventions et la vraisemblance. Un mensonge est comme -une balle qu’elles lancent, il atteint son but ou il ne l’atteint pas, -peu importe. Quand elles sont convaincues d’avoir faussé la vérité, -elles se contentent de sourire et n’en éprouvent nul embarras. - -Une jeune actrice de mes amies raconte volontiers des aventures inouïes -qu’elle eut au Caire et à Alexandrie. Durant un court voyage qu’elle fit -en réalité, elle se maria avec un Turc, fut enlevée, enfermée tour à -tour dans un harem et dans un couvent de sœurs, joua un grand nombre de -pièces sur divers théâtres orientaux, fut enlevée à nouveau, fit -naufrage, eut ses bijoux volés, visita à son retour toute l’Italie où il -lui arriva encore mille choses. Elle s’était absentée de Paris environ -deux mois. - -Mais elle manque de mémoire. Elle oublie complètement certaines -aventures qu’elle a contées avec un grand souci de détails et pour -remédier à ces oublis elle en improvise de nouvelles. Prise en flagrant -délit de contradiction, elle s’en tire avec une assurance et une gaîté -parfaites. - -J’ai observé, du reste, qu’elle n’avait cette assurance que pour les -mensonges et que toutes les fois qu’elle rapportait un petit fait -véritable, elle le faisait avec timidité, et comme s’il n’était pas -véritable. - -Il faut aussi être ignorant. Les questions sont dangereuses. Même si -l’on n’est pas trompé, on ne peut retirer que déboires, soupçons, -tristesses, de la connaissance exacte de ce que votre maîtresse a fait -dans l’après-midi. - -Elle dit qu’elle va chez le photographe, à trois heures. On doit se -garder de téléphoner, vers cette heure-là, à ce photographe en -prétextant une chose urgente qu’on a oublié de lui dire. On serait puni -par l’ironie lointaine qu’on croirait entendre dans la voix du -photographe; votre maîtresse ne serait pas dupe, elle se sentirait -surveillée, tyrannisée, l’irritation qu’elle en concevrait lui donnerait -une autorité qu’elle n’avait pas, aggravée de votre faiblesse dévoilée. - -Il vaut mieux ne rien savoir; il vaut mieux être comme le sage qui -reçoit la richesse sans en demander l’origine. Si nous nous -préoccupions, quand on nous donne des pièces d’or, de toutes les mains -qui les ont touchées, avant nous, de la façon dont elles ont été maniées -dans leur carrière de pièces d’or, nous les rejetterions peut-être avec -dégoût, quitte à nous mettre ensuite à genoux dans la boue pour les -retrouver. - -A quoi bon fouiller dans les tiroirs? Les lettres qui traînent sont -toujours des lettres de fournisseurs, ou si elles émanent d’un jeune -homme, elles ne parlent que de respectueuse amitié. - -A quoi bon aller trouver l’ancien inspecteur de la Sûreté qui dirige une -agence de renseignements? Cet homme, par son regard fixe, son attitude -sévère, donnera tout d’abord la sensation qu’on fait auprès de lui une -démarche coupable, qui tombe sous le coup des lois, et qu’il va vous -mettre tout de suite en état d’arrestation. Il consent à écouter, puis -dit avec simplicité: - ---Va-t-elle dans les maisons de passe?... - -On est partagé entre l’envie de lui cracher au visage pour cette -impudente hypothèse ou de se mettre à pleurer en lui disant qu’on a peur -qu’elle y aille en effet. - -L’ancien inspecteur de la Sûreté fait payer ses services fort cher, et -comment ajouter foi au témoignage de ce personnage lamentable auquel il -confie votre destin, de ce déclassé qui a pour profession de suivre et -d’espionner et qui prend dans ses mains sales la photographie de la -charmante infidèle? - -A quoi bon attendre soi-même dans un fiacre aux stores baissés, devant -des portes dont le vrai mystère ne s’éclaircira jamais? A quoi bon -imaginer l’être cher auprès d’un inconnu, avec ce même abandon qu’on -croyait être seul à provoquer, dans une pose dont l’audace et le détail -vous affolent? A quoi bon guetter si la poudre est absente, si les -lèvres sont trop rouges, si la coiffure a été défaite et refaite? A quoi -bon empoisonner son bonheur de chaque jour? - -Il vaut mieux fermer les yeux, et, si l’on voit quand les paupières sont -baissées, se jurer à soi-même qu’on ne voit pas. - - - - -LA MAITRESSE ET LES AMIS - - -Charles me dit: - ---J’ai à te parler. Du reste je ne te vois plus. Viens au Pousset, -demain, à cinq heures. - -Je fus très inquiet et le lendemain j’étais exact. - -Charles m’attendait et je cherchai en vain dans son regard l’expression -de satisfaction qu’il avait d’ordinaire quand nous devions passer une -heure ensemble. - -Quand deux amis sont en présence, ils luttent pour s’imposer l’un à -l’autre les choses qui les intéressent personnellement. Le plus tenace -est vainqueur et fait une énumération détaillée de tout ce qu’il a fait -depuis le dernier jour où il a vu son ami. L’amitié ne repose très -souvent que sur l’indulgence avec laquelle on écoute des pensées et des -récits qui vous permettront par réciprocité de dire vos propres pensées -et de raconter les récits où vous avez joué un rôle brillant. - ---Il faut que je te parle sérieusement. - -Je me résignai et jurai sur sa demande de ne pas me fâcher de ce qu’il -allait me dire, augurant fort mal de ce serment et prévoyant déjà toute -la difficulté que j’aurais à le tenir. - ---Voilà, dit-il. Je crois que ta maîtresse te fait beaucoup de tort et -j’ai voulu t’en prévenir. D’abord, tu n’es plus le même, tu changes. Tu -es inquiet, irritable. Puis tu es toujours pressé. Bien que tu n’aies -rien à faire, tu ne peux pas rester en place. Il te semble toujours que -tu seras mieux ailleurs. Et puis ta maîtresse l’attend. Elle t’attend -toujours, à toutes les heures. Et si elle ne t’attend pas, par hasard, -tu es inquiet de ne pas être attendu. Tu vas dans des endroits bizarres, -parce que tu as le soupçon que tu pourras l’y trouver sans qu’elle l’ait -prévenu et qu’ainsi tu auras l’avantage de lui faire une scène le -premier, quand tu la reverras. Tu ne vois plus personne, tu négliges -toutes les relations, tu vis presque seul. - -Je sentais profondément la vérité de ces paroles et cette vérité me -remplissait d’une amertume inexplicable pour l’ami qui ne me la cachait -pas. - -Je répondis sans croire à ce que je disais que mes relations n’étaient -pas intéressantes, que c’était une perte de temps de voir des gens dont -on ne tire aucun profit, que ma demi-solitude me permettait de réfléchir -davantage, qu’enfin j’étais heureux. - ---Non, répondit Charles, avec une grande autorité qu’il n’avait pas -d’ordinaire et qu’il puisait dans la certitude de ne pas se tromper. -Non, car tu es jaloux et tu te sens parfois un peu ridicule. Sous -prétexte de liberté, tu permets à Paulette d’aller au bois de Boulogne, -au théâtre, avec des jeunes gens de ses amis, avec le docteur V..., en -particulier... - -Comme je souriais avec un geste pour exprimer à ce sujet une -tranquillité d’âme que je n’avais pas, Charles se hâta de s’écrier: - ---Je suis persuadé qu’il ne s’est rien passé entre Paulette et le -docteur V... - -Et je lisais avec une netteté absolue dans son regard qu’il était -certain qu’elle était la maîtresse du docteur V... - -Il reprit: - ---Mais beaucoup de gens le disent. On les voit souvent ensemble. Cela -paraît vraisemblable. Et puis, de toi à moi, veux-tu que je te parle -franchement?... - -Je fis faiblement signe que oui, sentant que j’allais entendre des -paroles qu’il aurait mieux valu ne pas entendre. - ---Paulette n’est pas la maîtresse qu’il te faut. Tu as les désavantages -et tu n’as pas les avantages. Si encore elle était jolie!... - -Il se reprit aussitôt: - ---Elle est jolie... je veux dire... si elle était très jolie, enfin, une -beauté... - -Je ne l’écoutais plus. Une flèche empoisonnée était dans mon cœur. Ainsi -Charles ne trouvait pas Paulette jolie! Mais non! C’était impossible! Il -disait cela pour la dénigrer, par un bas sentiment de jalousie, de -haine. - -J’entendis vaguement qu’il énumérait divers défauts, des torts que -Paulette avait eus et qui à tout autre moment m’auraient paru réels. - -Je répondais: - ---C’est vrai, tu as peut-être raison, en hochant la tête. - -Mais en moi-même je songeais que sans doute Charles avait fait la cour à -ma maîtresse et que celle-ci l’avait durement repoussé. Je me la -représentais, luttant contre le désir de tous mes amis, de tous les -hommes, et devenant l’objet de la colère générale à cause de sa vertu, -de son noble amour pour moi. Je faisais le serment de la défendre contre -tant d’injustice. Une multitude de souvenirs charmants que je croyais -morts revivaient à ma mémoire avec des couleurs éclatantes et faisaient -pâlir tous les griefs. Je l’aimais davantage parce qu’on ne la trouvait -ni jolie ni agréable. - -Telle est toujours en ces matières l’erreur de l’amitié. - ---Je t’admire, me dit un jour le peintre F..., homme perpétuellement -illuminé par la joie de vivre. - -Je le regardai, étonné. Son visage exprimait en effet une admiration -dont je m’enorgueillis aussitôt. - -Comme beaucoup de peintres, F... avait une finesse excessive -d’intelligence pour certaines choses mais était complètement fermé à -d’autres. - ---Oui, je t’admire d’avoir un tempérament si peu jaloux. - ---Comment? - ---Moi, je suis d’une nature toute différente. Je suis violent malgré -moi. La seule idée que ma maîtresse me trompe, m’affole. Je la battrais -volontiers. Et en somme, c’est toi qui as raison. - ---Que veux-tu dire? - ---Tu es dans la vérité; tu as pris le bon côté de la vie. Tu veux ta -maîtresse à telle heure, tu l’as. Le reste du temps, elle peut te -tromper mille fois, cela t’est bien égal. Moi qui te connais, je vois -bien que tu es au courant de tout et que tu t’en moques. Je t’admire et -je t’envie. - -L’admiration la plus joyeuse était peinte sur sa physionomie. J’aurais -voulu avoir l’énergie de le gifler. Mais il parlait avec une grande -sincérité amicale. - ---Ah! je voudrais bien être comme toi, mais non, je suis un instinctif, -une brute. - -Et je songeai qu’il avait raison. - - - - -L’INDISCRÉTION, LES CONFIDENTS, LES BONNES - - -Il est indispensable de passer pour discret et pourtant il faut donner à -ses amours, quand ils sont brillants, une certaine publicité afin d’en -retirer tout le bénéfice moral. Il y a une conciliation difficile à -trouver. - -Un homme dont les femmes seraient assurées de la discrétion, aurait une -multitude de bonnes fortunes. Une liaison officiellement reconnue, mais -que l’on tient cachée en apparence avec un soin très visible, est encore -la meilleure chose. - -Mais nous avons un irrésistible besoin de raconter nos peines et nos -joies. Une force mystérieuse oblige les hommes à parler. Aussi tout se -sait. On n’est jamais assez persuadé de cette vérité. Les confidences -faites sous le sceau du secret et après un serment, volent de bouche en -bouche. Les plus forts résistent une heure, puis ils disent. Les plus -faibles vous écrivent et vous font venir. Pour avoir l’occasion de -parler ils font des visites et des démarches. - -De même que l’homme qui a pris un fiacre et qui n’en a pas l’habitude, -en fait claquer la portière pour que les gens chez qui il arrive sachent -qu’il est arrivé en fiacre et ensuite laisse tomber négligemment dans la -conversation que le fiacre l’attend à la porte, de même l’homme qui a -une maîtresse fait claquer aux oreilles de son interlocuteur les -souvenirs de sa nuit, il livre les détails charmants ou voluptueux de -l’intimité avec le même orgueil que l’homme au fiacre met à dire qu’il a -donné un franc de pourboire au cocher. - -Le héros de l’aventure parle par vanité, pour montrer qu’il est heureux, -qu’il joue un rôle dans la vie, qu’il éprouve les émotions habituelles -de l’amour; le confident parle pour montrer qu’on lui a confié quelque -chose, par goût naturel de trahir, ou seulement pour voir briller une -flamme d’intérêt dans l’œil de la personne à laquelle il s’adresse. - -Ainsi, les mots qu’une femme a dits avec tout son cœur, même au plus -amoureux des amants, sont divulgués, répandus, commentés. On sait si -elle a, ou non, le goût physique de l’amour et quels sont ses gestes -préférés. L’indiscrétion est quelquefois en raison directe de l’amour -que l’homme éprouve. Il veut qu’on soit jaloux de lui, que tout le monde -sache de quelle richesse inestimable il dispose. - - * * * * * - -Les femmes se confient très souvent à leurs bonnes. Ces personnages -simples et familier jouent un grand rôle dans les liaisons amoureuses. -Elles habillent, elles peignent, elles déshabillent, elles sont juges -des déceptions, des espoirs, des cas de conscience. Elles placent un -conseil, et ce conseil a beaucoup de poids parce qu’il a l’air de venir -d’un cœur fruste et sincère. Elles apportent le petit déjeuner au lit, -et elles sont les témoins involontaires et indulgents de quelque baiser -matinal, de quelque caresse attardée. Leur désapprobation, leur visage -sévère est un supplice; leur inimitié systématique est presque toujours -fatale. - -Les bonnes, c’est là leur principal titre de gloire, sont pour l’amour -désintéressé. Elles le défendent en toute occasion avec ardeur. Les -bonnes des femmes entretenues favorisent contre leur intérêt les amants -de cœur qui ne leur donnent que des étrennes médiocres mais ont pour -elles des paroles joyeuses et familières. Elles prennent l’argent du -riche amant et ouvrent avec d’autant plus d’allégresse la porte de -l’escalier de service ou indiquent une heure favorable à celui qui n’a -pour raison d’être que le plaisir qu’il apporte. - -Les bonnes des femmes mariées endorment l’attention des enfants, -reçoivent des lettres ou vont à la poste restante, aident à tromper le -mari. Pour la beauté de l’amour elles risquent leur situation et -montrent parfois un réel héroïsme. - -D’instinct, elles considèrent le jeune amant qui ne donne pas d’argent, -comme un allié, quelqu’un qui lutte comme elles, avec des moyens -différents, contre les puissances des préjugés et de la richesse. - -Je me rappelle qu’à V... une certaine Anna se levait la nuit et courait -dans les rues désertes jusqu’à la gare pour me rapporter quelque -insignifiante parole de sa maîtresse. Je sais que la fidèle Hortense -grondait Gaby C... parce qu’elle me négligeait, et un jour que celle-ci -refusa de me recevoir à cause de l’ennui que je lui inspirais, je vis -dans le regard d’Hortense, debout sur la porte, une tristesse bien plus -grande que la mienne. - -Anna, Hortense, ou Marie, avec vos mains déformées par l’eau de -vaisselle, sous le tablier blanc de votre uniforme, dans les parfums de -la cuisine, ou sous la lucarne de la petite chambre du sixième, vous -nourrissez un impérissable idéal. Je vous ai toujours vues passer dans -mon bonheur et vous y avez joué un rôle bienveillant et familier. C’est -vous qui avez jeté le télégramme où l’on me disait d’accourir. C’est -vous qui m’avez dit ces paroles merveilleuses: «Madame vous attend.» -Vous avez apporté le café; vous êtes sorties avec une discrétion -exagérée qui ajoutait un mystère plus grand, et votre regard semblait -affirmer: - -«Je veille sur vous; je souris à présent, mais si l’on sonne, je -deviendrai pour garder la porte un intraitable Cerbère.» - -Vous m’avez défendu et protégé, vous avez été pour moi des anges -gardiens, et si vous avez triché sur le prix des légumes ou des fruits -qu’il vous soit pardonné car vous n’étiez pas capables de me dérober la -moindre minute d’amour. - - - - -FORCE QUE DONNE L’ABSENCE DE JALOUSIE - - -Je me persuadai que la jalousie est un sentiment misérable et qu’il y a -du mérite à être trompé. - -J’avais éprouvé cette accélération des battements du cœur, ce -tremblement des mains, cette immobilité de tous les motifs de vivre, que -procure l’idée que la femme qu’on aime pourrait être à un autre. Mais la -monotonie de la vie, l’ennui, la crainte d’une éternelle fidélité, la -fatigue et la certitude du plaisir avaient usé peu à peu toutes mes -velléités de jalousie. - -Je me représentai que peut-être une trahison évidente, inattendue, à -laquelle ma volonté ne contribuerait pas, serait une fin excellente à -une liaison dont je commençais à sentir le poids. - -L’irrémédiable mal était la régularité de mes rapports avec ma -maîtresse. Être trompé apporterait de toute façon un élément de -nouveauté. Ce serait un fait, une chose qui trouble les rapports -quotidiens, cause la pensée et le retour sur soi-même. - -La jalousie fait naître comme mouvement réflexe la jalousie. Ma -maîtresse était jalouse, je l’étais aussi, inconsciemment ou par devoir. -Cette jalousie systématique et nullement ressentie était une petite -barrière qui m’empêchait d’être trompé. Je travaillai avec ardeur à la -supprimer. Ce fut moins aisé que je ne le croyais tout d’abord. - -Il me fut difficile les premiers jours de ne pas demander à Paulette ce -qu’elle avait fait dans l’après-midi, où elle était allée, etc. J’y -parvins pourtant. Je supprimai toutes les questions qui pouvaient faire -supposer que je m’intéressais à sa vie, quand elle était loin de moi. -Elle en fut surprise. Elle m’énuméra toutes ses actions sans que je -l’interroge, tandis qu’auparavant elle gardait malicieusement le silence -et jouissait de ma curiosité qu’elle ne satisfaisait qu’à demi. - -Mais je fus distrait, absent, je fis semblant de ne pas écouter. Cette -indifférence l’affecta à un point que je n’aurais pu croire. - -Toutes les fois qu’une petite discussion surgissait entre Paulette et -moi, elle me menaçait d’un certain docteur V..., qui la soignait, qui -lui avait fait la cour et dont j’avais été très jaloux. - ---Je dîne avec le docteur V..., me dit un soir Paulette. - -Je répondis: - ---Tant mieux! je suis moi-même invité par des amis. - -Et le lendemain, quand je la revis, je lui parlai tout de suite de -petites choses indifférentes sans faire la moindre allusion à la soirée -avec le docteur V... - -Pendant quelques jours je n’entendis parler que de ce docteur V... Il -accompagnait mon amie en voiture, il lui écrivait, il allait lui écrire. -Mais je gardai une inattention obstinée pour toutes les paroles qui le -concernaient; j’approuvai tous les rendez-vous pris avec lui et je ne -consentis à prononcer son nom que pour dire l’estime que je lui portais. - -Il sembla, un jour, que le docteur V... avait disparu de la terre. Il -n’attendait pas Paulette au thé; il ne l’avait pas invitée au théâtre. -Je demandai de ses nouvelles; il n’était pas en voyage. Il était -simplement rentré dans l’ombre d’où la jalousie l’avait fait sortir un -instant. - -Il y eut en moi un mouvement irraisonné de satisfaction et de victoire. -Ma maîtresse m’était revenue avec une inaltérable fidélité, un -redoublement d’amour. Mais j’eus la sensation de perdre un ami en -perdant ce docteur V..., que je ne connaissais pas. Il avait été pour -moi un occulte allié; nous nous comprenions sans nous entendre; je lui -devais mes soirées de liberté. Il n’avait reçu aucun remerciement pour -tant de bienfaits. - -Je connus la force terrible que donne l’absence de jalousie et que celui -qui sait se mettre au-dessus de ce commun sentiment peut faire avec -l’humiliation et l’étonnement de sa maîtresse un amour d’autant plus -grand qu’il ne rencontre pas les bornes habituelles pour le contenir. - -Car la surprise, le sentiment que les règles ordinaires de l’instinct et -du cœur sont violées, voilà de puissants attraits pour les femmes. - - - - -LES RENDEZ-VOUS - - -Toutes les fois qu’on a ordonné le matin à sa femme de ménage de mettre -des draps neufs au lit, toutes les fois qu’on a disposé des fleurs dans -les vases, qu’on a acheté du porto et des gâteaux, la femme qu’on attend -ne vient pas. - -On a dit d’abord en souriant: - -«Les femmes sont toujours en retard!» - -On se rappelle d’autres rendez-vous où la même maîtresse arriva une -heure après l’instant fixé. Mais elle avait poussé brusquement la porte -à peine entr’ouverte pour tomber dans vos bras, et vous embrasser -passionnément, insoucieuse des gens qui pouvaient passer dans l’escalier -et la voir. Charmante compensation qui évite les paroles inutiles et -supprime les premières hésitations, la gêne inhérente à la minute où -l’on enlève les gants et le chapeau! - -Mais quand il y a une heure écoulée, l’inquiétude grandit. On récapitule -tous les événements plausibles, toutes les causes sérieuses qui peuvent -motiver cette absence. L’ennui qu’on peut inspirer à la femme aimée est -le seul motif auquel on ne veut pas s’arrêter. On souhaite plutôt -qu’elle soit très malade. - -On se dit que ce sont les préparatifs qu’on a faits qui vous ont porté -malheur. Pour attendre, on mange un biscuit et l’on boit un peu: puis, -ainsi, ces achats ne seront pas tout à fait perdus. Mais le goût est -amer du porto que l’on boit tout seul, dans sa chambre, vers cinq heures -et demie de l’après-midi. La superstition vous aide. Ce rendez-vous a -été pris un mauvais jour. On se rappelle complaisamment que le mercredi, -par exemple, on n’a jamais eu que des déboires et ainsi on attribue le -mal présent à une fatalité supérieure au lieu d’en chercher la terrible -cause dans les mouvements d’un cœur qu’on veut croire immuable. - -Soudain une idée vous saisit brusquement et vous remplit à la fois du -regret de la soirée perdue et de l’allégresse qu’elle ne soit perdue que -par la faute des choses. Votre amie est venue. Elle a monté l’escalier à -l’heure dite, elle a sonné, elle est repartie. C’est que la sonnette ne -marche pas. Cela est arrivé déjà une ou deux fois jadis. On se -précipite. On presse le bouton; la sonnette retentit allègrement, même -avec plus d’éclat que d’habitude, comme s’il y avait une ironie dans son -bruit. - -Il a pu arriver autre chose. Elle s’est trompée d’étage, s’est arrêtée -au troisième au lieu du quatrième: si les locataires ne sont pas là, -personne n’a répondu et elle s’en est allée croyant que c’était vous qui -aviez manqué le rendez-vous. - -On attend encore. Mais on se jette sur son chapeau et l’on descend -quatre à quatre l’escalier. Le concierge sait! Elle possède le secret de -votre bonheur! Elle a vu passer certainement celle que l’on attend. Puis -par erreur, malveillance ou folie naturelle, elle a peut-être affirmé -que vous n’étiez pas là. - -Le visage de la concierge est lourd de mystère. Il est revêtu d’une -importance sans égale. Elle parle enfin. Un arrêt irrévocable tombe de -sa bouche. Elle n’a vu personne. Elle en est bien sûre. - -On remonte l’escalier, le long escalier sans fin. Une odeur de cuisine -s’échappe d’une porte ouverte. Il est plus de sept heures; tout espoir -est perdu. On écrit une lettre. Quand elle est terminée, on s’aperçoit -de son absurdité éclatante. Ce sont des reproches amers, l’expression -d’une souffrance exagérée, d’un amour différent de celui qu’on éprouve. -On la déchire. On en commence une autre sur un ton léger et badin, où -l’on affecte une grande indifférence. On est perplexe. La sonnette -retentit. - -C’est un télégraphiste. Il tend le petit bleu où l’on a reconnu une -chère écriture, comme si c’était là un petit bleu ordinaire. On l’ouvre, -on le lit à la clarté de l’escalier. Il y a trois mots aimables, une -vague excuse. C’est bien assez. Un grand besoin d’expansion vous saisit. -Le télégraphiste est toujours là. Il a l’air intelligent, il semble -s’intéresser à cette aventure. On a envie de tout lui dire, de lui -montrer le télégramme, de lui demander son avis. - -Le télégraphiste attend deux sous. On les lui donne. Il part en -sifflotant. Il faut recommencer une troisième lettre. On se dit: «Cette -excuse est très valable. Comme elle a été gentille! Tout va bien.» - -Mais au fond on n’en est pas bien sûr. On se sent seul... - - - - -ABSURDITÉ DE LA PITIÉ - - -On prend toujours une femme à quelqu’un, Il faut se résigner à faire de -la peine à ce quelqu’un. - -C’est d’ordinaire un homme charmant pour lequel on a une grande -sympathie. Il en a moins pour vous car il a compris dès l’origine de vos -rapports que vous allez lui prendre sa maîtresse. - -Quelque attrait qu’exerce sur vous cet homme charmant, il faut être -impitoyable avec lui, le dénigrer, le trouver laid et stupide parce -qu’il sera impitoyable avec vous, vous trouvera laid et stupide. - -Du reste, une femme qui rompt le fait toujours sans ménagements, avec le -maximum possible de la cruauté. Comment comprendrait-elle, au lieu de la -jalousie qu’elle espère, une étrange pitié de son nouvel amant? - -Je me trouvai une après-midi chez Henriette L... avec Pierre T..., homme -fin et lettré qui aimait encore éperdument Henriette et qu’Henriette -avait aimé. Nous causâmes. Nous fûmes l’un pour l’autre d’une excessive -politesse. Henriette aurait pu se conduire de même, être neutre. - -Elle eut des trésors d’invention pour cribler Pierre T..., résigné à -tout, de paroles désagréables et blessantes. En vain j’essayai de les -atténuer. Il ne se révolta jamais même quand Henriette L... me prit la -main devant lui en le regardant avec une délicieuse ingénuité, comme -pour le prendre à témoin. - -Il était sur le chemin désolé du renoncement. Il demanda en partant à -Henriette quand il pourrait la revoir. Celle-ci répondit qu’elle était -trop occupée pour que ce soit possible et il s’excusa de sa demande en -déclarant qu’il était tout naturel qu’elle soit très occupée. - -Il partit. Son pas était si pesant dans l’escalier que je pris mon -chapeau, de fort mauvaise humeur, et que je descendis après lui. Je le -suivis quelques instants dans la rue en admirant la supériorité physique -qu’il avait sur moi et en m’admirant moi-même d’en avoir triomphé, par -des paroles, des actions habiles, de l’amour. - -Je lui frappai sur l’épaule, il se retourna et je lui dis: - ---Je ne voudrais pas que vous m’en vouliez... - -Son visage exprima une telle surprise et une telle tristesse que je -m’arrêtai. Il répondit en rougissant: - ---Mais pourquoi? - -A ce moment un arroseur dirigea vers nous le tuyau qu’il tenait à la -main et des gouttes d’eau mélangées de poussière nous éclaboussèrent. -L’arroseur prononça en même temps des injures que nous comprîmes mal et -que motivait notre immobilité. - -Nous dîmes en même temps, Pierre T... et moi, une phrase à peu près -semblable qui équivalait à ceci: - ---Ces arroseurs sont d’une grossièreté!... - -Nous étions l’un en face de l’autre, nous nous regardions -silencieusement et l’arroseur continuait à nous menacer. - -Pierre T... me tendit la main pour mettre un terme à cette inepte -situation, en disant: - ---Alors, au revoir et je vous remercie. - -Je répondis stupidement: - ---Mais c’est moi... - -Je revins sur mes pas, très mécontent de moi-même, ayant le sentiment -d’avoir violé, par une inexplicable pitié, des lois imprescriptibles de -jalousie et de haine vis-à-vis de l’homme qui a aimé avant vous une -femme qu’on aime. - -Je sentis, quand je rentrai chez Henriette et qu’elle me demanda -pourquoi j’étais parti brusquement, que je devais lui répondre que -c’était pour frapper au visage Pierre T... Je n’en eus pas le courage. -Je lui dis la vérité et elle m’en voulut pendant plusieurs jours. - - - - -LES MAITRESSES LAIDES - - -Il y a des hommes modestes qui s’appliquent à conquérir une maîtresse -laide parce qu’ils croient que c’est plus facile que de conquérir une -maîtresse jolie. - -C’est une erreur. La longue habitude d’être désirée, les regards qui -l’ont suivie, des paroles bizarres prononcées par des hommes qui l’ont -croisée dans la rue, ont, dès l’enfance, prédisposé la jolie à se -donner. Elle sait qu’il y a en elle une fatalité de plaisir. - -La laide au contraire croit à la vertu. Elle craint tout de l’amour. Son -instinct l’avertit qu’elle subira des avanies à cause de sa laideur, -qu’elle inspirera la tristesse et peut-être le dégoût. - -Un génie pitoyable anime la laide. Elle est sottement tendre, -ridiculement maternelle. Elle a peur des mots exacts, elle emploie des -diminutifs qui exaspèrent, elle donne à toute chose la couleur terne de -ses yeux. Quand on sort, elle vous recommande de ne pas vous faire -écraser par les automobiles. Si elle est croyante, elle prie pour vous. -La laide songe que votre chapeau n’est pas brossé. Elle se met de la -poudre de riz en cachette. Pour peu que sa vue soit faible, elle porte -sans honte des lorgnons ou même des lunettes, car la laide a une -facilité inouïe à s’enlaidir encore. La laide est un ange gardien qui a -peu de cheveux, des mains vulgaires et une robe qui lui va mal. - -Malheur à vous, maîtresses maigres qui avez un long nez et de petits -yeux. Malheur à vous, corps déformés, trop courts, trop gros. Votre -pudeur est une offense, une menace terrible, permanente; on veut en -triompher, car la laideur exerce une attraction aussi grande que la -beauté et l’on pleure sur cette victoire sans récompense. Votre impudeur -est plus cruelle que votre pudeur. Cette forme dérisoire, inharmonieuse, -qui se dresse brusquement dans la lumière bleue de la chambre et -s’impose au rêve que l’on formait est comme un encrier jeté sur le -visage de la Joconde. - -O laides, pourquoi ne vous adonnez-vous pas uniquement aux travaux de -l’aiguille, à la littérature, à la dactylographie? Jouez du piano, on -peut vous écouter les yeux fermés. Faites de la bicyclette, on peut -regarder quand vous passez les arbres et le ciel. - -O laides aux pieds immenses, aux oreilles en éventail, aux doigts -carrés, renoncez à l’amour, il ne vous donne aucun plaisir. Celui que -vous semblez y prendre, que vos cris et que vos larmes trahissent, est -un plaisir simulé et vous essayez d’en donner l’illusion parce que vous -avez entendu dire, ô laides, que les jolies font ainsi... - -Malheur à vous, amants des maîtresses laides qui avez cédé au hasard, au -brusque désir, à la tristesse de rentrer seuls à minuit, car chaque -heure passée auprès d’un corps affreux, d’un visage sans grâce, est un -pas en arrière sur le chemin de sa propre réalisation. - - - - -ÉTRANGE PRESTIGE DES ACTRICES - - -On ne saurait expliquer l’étrange prestige des actrices. Pourquoi -suppose-t-on que des femmes qui jouent des pièces de théâtre, qui -dansent ou qui chantent, sont des amoureuses exceptionnelles? Elles -passent leur vie à simuler une reproduction conventionnelle de l’amour; -comment pourraient-elles interrompre cette contrefaçon et donner de -l’amour véritable? Va-t-on acheter des diamants chez quelqu’un qui vend -du strass? - -Leur amour ressemble aussi peu à l’amour que la chicorée au café. La -couleur est la même, le goût est plus amer; il y en a davantage mais -cela fait mal à l’estomac et n’éveille pas le cerveau. - -Les actrices ont les mêmes défauts que les autres femmes: - -Elles ont le matin les cheveux tirés. Quand elles dorment, une -expression stupide dépare leur visage. Elles manquent sans mesure de -pitié pour leurs ennemis. Elles sont tour à tour trop sévères et trop -familières avec les bonnes. Elles se laissent parler dans la rue par des -gens qu’elles ne connaissent pas et qui sont toujours des gens très -importants. Elles racontent à leur amant des rêves incongrus où -paraissent d’autres hommes qu’eux. Leurs bas noirs déteignent ou se sont -troués justement cinq minutes avant qu’elles enlèvent leurs bottines, -etc. - -Et elles ont en outre des défauts qui leur sont personnels: - -La vue d’un jeune homme au visage rasé les trouble immodérément, elles -brûlent de savoir à quel théâtre il appartient et ce désir se trahit par -des signes et des sourires à l’adresse du jeune homme. Des êtres -grossiers et inabordables qui sont directeurs de théâtre ont sur elles -une autorité absolue et elles citent avec admiration et respect les -injures que ces demi-dieux ont bien voulu leur adresser. Elles donnent à -certains mots tels que «feux», «panoufle», «four» un sens qu’ils n’ont -pas dans le langage ordinaire et elles les font revenir sans cesse dans -la conversation. Elles reçoivent de leurs habilleuses des conseils sur -la direction générale de leur vie, les relations qu’elles peuvent se -faire et elles en sont profondément impressionnées. Elles ont horreur de -la nature parce qu’elles trouvent que c’est une imitation mal peinte et -inhabile des décors de théâtre. Elles sont persécutées par leurs -camarades qui embusquent dans la salle une foule d’amis et de gens à -gages avec mission de murmurer et de hausser les épaules quand elles -parleront. Elles ne lisent jamais rien, même pas les pièces dans -lesquelles elles jouent, dont elles ne connaissent que leur rôle. Elles -ont des mères et si elles n’en ont pas, elles paient des sortes de -fonctionnaires féminins pour en tenir lieu. Elles tutoient avec orgueil -le régisseur, le souffleur et le chef d’orchestre. Elles ne se sentent -vraiment bien, chez elles, à leur aise, que dans leur loge où l’air est -irrespirable, où il n’y a pas de siège confortable et où tout le monde -peut entrer quand elles se déshabillent. - -Amant des femmes de théâtre, je t’ai vu plusieurs fois te glisser avec -fierté par la porte qui donne accès sur les coulisses. Tu salues très -poliment la concierge et les machinistes que tu rencontres, avec -l’espoir de te les concilier. Tu as le sentiment que tu es dans un -endroit d’élection, un rare séjour de fantaisie, d’art et de plaisir. -Là, tout est revêtu de beauté, le couloir sinistre devient par une grâce -d’état une magique galerie, la poussière est excusable de salir et -l’injure qu’échangent les figurants a, dans sa grossièreté, toute la -saveur de la vie. Tu ne peux savoir à quel point tes bonbons et tes -fleurs sont inutiles, combien ton habit correct, ton camélia à la -boutonnière, ton air d’homme du monde ajoutent peu à tes chances de -succès. Tu ne le sauras jamais. Tes doigts gantés frapperont -éternellement à la porte de bois de la loge; timide et élégant, tu -baiseras une petite main donnée avec indifférence. L’idéal que tu t’es -fait au collège te condamne pour toute la vie aux amours de théâtre. -Grâce à ta vanité et à ta fortune un imberbe élève du Conservatoire -goûtera cette première ivresse que donne une maîtresse luxueuse. - - - - -DUFAYEL - - -Tu as acheté des meubles à crédit. Tu en jouis, tu les paies, par -petites sommes, tous les mois à un employé et cependant tu n’as pas fait -la connaissance de Dufayel lui-même, grâce auquel tu as des rideaux qui -t’abritent, une table où tu travailles, un tapis et des coussins qui te -donnent à l’aide de ton imagination la sensation du luxe. - -Agis de même pour le mari ou l’amant sérieux de la femme que tu aimes. -Ignore sa forme et son visage. Laisse-le dans cette ombre inconnue où -sont les puissances dont dépendent notre bonheur. - -Quel qu’il soit, ta maîtresse t’aura confié, avec un sourire, qu’il est, -par une curieuse pauvreté de sa nature, incapable de tout plaisir -physique. Tu auras accueilli avec une bienveillance infinie cette -affirmation d’autant plus certaine à tes yeux qu’elle n’était pas -vérifiable. Tu sauras que ta maîtresse ne reste avec lui que par pitié, -parce qu’il se tuerait sans doute, si elle le quittait; et aussi à cause -de quelques considérations matérielles. - -Fuis donc cet homme impuissant pour ne pas être choqué par son apparente -vigueur et ne pas avoir à t’émerveiller des contradictions de la nature. - -Puis, quelque défectuosité que tu remarquerais, une hypothèse suggérée -par son allure pourrait t’hypnotiser soudain et empoisonner désormais -tes nuits avec la vision d’une image trop réelle. - -Résiste aux ruses de ton amie qui n’aspire qu’à voir réunis autour -d’elle deux êtres qui lui sont chers pour des raisons différentes et -dont le rapprochement lui permettrait de développer son génie de -tromper. - -Le mari est un compagnon qui abuse de son autorité. Il emploierait -souvent pour parler à sa femme des termes qui te choqueraient et tu ne -pourrais intervenir sans que cette intervention soit déplacée. - -Il ne manquerait pas de dire, quand vous auriez passé une soirée -ensemble: «Allons nous coucher!» avec un geste tendre et familier pour -prendre le bras de ta maîtresse et tu sentirais peut-être dans ce geste -une affectation victorieuse. Tu serais assez lâche pour les accompagner -jusqu’à leur porte et une solitude épouvantable pèserait alors sur toi. - -Profite du lit, étends-toi sur les coussins, foule le tapis, paie -l’employé, mais ne demande pas à voir Dufayel. - - - - -LA CONFIANCE EN SOI - - -La confiance en soi est comme l’inspiration du poète. C’est le don d’une -matinée où l’on s’éveille de bonne humeur après avoir bien dormi. - -L’on songe immédiatement que l’on a, en somme, une situation importante -que beaucoup de gens doivent envier, que l’on se porte bien, que l’on a -un physique suffisant et une intelligence plus grande que celle de tous -les gens que l’on connaît. - -L’on sort dans la rue et l’on remarque tout de suite et sans étonnement -que les femmes qui passent vous regardent avec sympathie. - -L’on peut avec la presque certitude de la victoire se livrer à des -démarches qui seraient à tout autre moment prématurées ou dangereuses. - -Il n’est pas essentiel ce jour-là d’avoir mis le costume qui va le -mieux, ni même d’être rasé de frais. La confiance en soi supplée à ces -apprêts qui ne sont absolument nécessaires que les jours où manque la -confiance en soi. - -Le magnétisme des regards, prélude des liaisons qui s’ébauchent dans les -omnibus, le métropolitain ou dans la rue, n’est pas inutile, malgré le -ridicule qui s’y attache, s’il est accompagné d’une grande confiance. -Par les yeux se transmettent les désirs sensuels et ces désirs sont -contagieux. Mais il ne faut pas alors qu’un battement de paupière trop -rapide trahisse une hésitation, une faiblesse. - -Avec la confiance, on peut aborder dans la rue plus de femmes -distinguées qu’on ne croit d’ordinaire. Mais il faut, quand on pose ces -questions banales, quand on émet ces généralités vaines qui sont les -habituelles entrées en matière, ne pas avoir dans la voix le plus léger -frémissement qui pourrait faire croire à une crainte. - -De même lorsque l’on dit à une femme: «Voulez-vous faire avec moi un -tour en fiacre?», il ne faut pas rougir comme si l’on proposait -d’accomplir une mauvaise action. - -Une femme qui accepte de s’isoler dans ce petit cube de bois à toujours -l’arrière-pensée d’être embrassée. - -Il faut dire au cocher: «A l’heure!» avec beaucoup d’autorité et le -regarder d’un regard sévère, afin qu’il ne mâchonne pas des paroles -plaisantes sur «les amoureux» ou qu’il ne se mette pas à rire -solitairement en fouettant son cheval. - -Baisser les stores est une formalité qu’il faut éviter. Celui qui a -confiance ne craint ni d’être vu, ni de compromettre, il est emporté par -sa passion et l’absence de toute réflexion est un signe d’assurance -irrésistible. Beaucoup de femmes croient du reste vaguement que lorsque -les stores d’un fiacre sont baissés, les agents de police ont le droit -d’intervenir pour voir ce qui se passe derrière et cette pensée diminue -leur liberté d’action. - -Il faut beaucoup oser. - -Que de femmes à l’allure fière, aux paupières baissées, qui espèrent -ardemment des gestes audacieux sans que rien dans leur attitude puisse -trahir cette espérance! - -Il n’y a pas de geste inconvenant, de brusque proposition qui ne soient -pardonnés, quand ils sont attribués à un irrésistible amour. - - - - -RÉUSSIT-ON PAR LES FEMMES, - -OU VOUS EMPÊCHENT-ELLES DE RÉUSSIR? - - -C’est une légende surannée de croire que l’on peut réussir par les -femmes. Au contraire elles vous empêchent de réussir. - -Ceux qui triomphent dans les affaires du monde ne sont d’ordinaire pas -les vrais maîtres des femmes. Ils n’arrivent à l’être que par leur -argent, leur pouvoir. Ils n’ont qu’un don superficiel. Les femmes -réservent le meilleur d’elles-mêmes, l’essence subtile de leur amour -pour des gens incapables de réussir dans la vie parce qu’ils ont tourné -toute leur puissance d’effort vers les femmes. - -Les femmes sont un obstacle à la réussite, un obstacle frêle -d’apparence, fait de chair, mais qui a la dureté et le poids de la -pierre. - -Je ne parle pas des épouses de ces fonctionnaires qui sollicitent dans -les ministères un avancement pour leur mari et l’obtiennent en prenant -rendez-vous avec un chef de bureau ou un directeur du personnel. Il est -évident que la beauté de la femme étant une valeur, on peut obtenir ce -que l’on désire par voie d’échange. - -Du reste, quand on dit en ricanant de quelqu’un qu’il a obtenu divers -avantages matériels grâce à sa femme, c’est le plus souvent grâce au -seul prestige qu’a un homme qui est marié à une jolie femme sans que -celle-ci ait rien fait pour cela. - -Les femmes sont un obstacle quand elles ne vous aiment pas, parce -qu’alors elles vous trompent et vous font soupçonner d’être un amant ou -un mari complaisant ou stupide et que la réputation de complaisance et -de stupidité vous diminue. - -Les femmes sont un obstacle quand elles vous aiment. Alors, une lutte -sourde et impitoyable éclate entre elles et tout ce qui n’est pas elles. - -Ma maîtresse m’a toujours empêché d’aller dîner en ville. Quand j’ai -prétexté des invitations de gens très importants, elle s’est d’abord -efforcée de me persuader qu’ils n’étaient pas importants et qu’ils ne -pourraient me servir à rien. Si je citais des noms tels qu’elle était -obligée de s’incliner, elle abondait dans mon sens, même se réjouissait -avec moi d’une telle aubaine, mais déclarait aussitôt qu’elle avait -besoin de se distraire et citait parmi les gens avec qui elle comptait -passer la soirée ceux qui pouvaient m’être désagréables ou susciteraient -ma jalousie. - -La maîtresse oblige l’amant, quand il est loin d’elle, à regarder -l’heure fiévreusement, à écourter tous les entretiens, à se jeter dans -une voiture, malgré le peu d’argent qu’il a sur lui, parce qu’elle lui a -inspiré par ses scènes la terreur de la faire attendre. - -Elle accomplit, chaque jour, un lent et méthodique travail pour user, -effriter les relations et les amitiés. Elle a des impolitesses qu’on -ignore et qui exilent de chez vous telle personne qu’elle n’aime pas. -Ces relations, inutiles en apparence, sont un soutien, un rayonnement -amical, créent autour d’un homme une atmosphère bienveillante. Les -femmes détruisent cela, comme elles voudraient détruire les livres qu’on -lit, les pensées qu’elles ne connaissent pas. - -Elles vous condamnent à une solitude stérile et l’on est comme un arbre -dans un désert, qui n’a pour compagnon que le vent qui le caresse et le -secoue et le brisera un jour. - -Les femmes ne sont pas créatrices et ne peuvent susciter l’activité, -qu’au début, quand on ne les a pas encore et qu’on veut briller à leurs -yeux par des actions éclatantes. - - - - -LES AVENTURES EN CHEMIN DE FER - - -Un wagon à couloir est une petite ville mouvante longée par un étroit -chemin. Les quelques personnes qui habitent cette ville sont oisives, -dépossédées de leurs habitudes, énervées par le mouvement. Ce sont là -des conditions très favorables à l’amour. - -Que faire lorsqu’on est assis en face d’une jeune femme blonde qui vous -regarde avec une grande sympathie? - -Il y a plusieurs méthodes. On peut imaginer un amour spontané, -irrésistible, le coup de foudre. Il faut, dans ce cas, rougir et pâlir -tour à tour, écrire fiévreusement des choses avec un crayon, sur un -morceau de papier, montrer avec des yeux brillants cette lettre -improvisée, pliée en quatre. On peut aussi, plus simplement, offrir le -journal, ou dire qu’il fait chaud, lever ou baisser le store, selon le -soleil. Il y en a qui simulent un personnage bonhomme et joyeux, qui -parlent à tout le monde et font des réflexions sur tout à haute voix. Il -y en a qui jouent l’indifférence. Mon ami Léon, dont j’admire et envie -les succès féminins, prétend profiter du moindre tunnel pour faire un -geste très audacieux. - -Je délibérais en moi-même, plein d’inquiétude. A l’autre extrémité du -compartiment une dame âgée et distinguée jetait parfois, de mon côté, un -coup d’œil sournois. - -Que pensait-elle? Sans doute elle devinait mes intentions et elle -attendait un geste ou une parole de moi pour laisser paraître sur son -visage une expression de mépris et de pitié. - -Cependant je m’efforçais de jeter à la jeune femme blonde les regards -les plus brûlants, je choisissais la pose la plus séduisante, un air à -la fois tendre et rêveur. - -Mais voilà que la jeune femme blonde se pencha gracieusement vers moi et -me dit en souriant: - ---Vous ne me reconnaissez donc pas, monsieur Hubert? - -Ce nom m’était inconnu. Il y avait une méprise. Une idée de génie -traversa mon cerveau. Je répondis: - ---Je vous reconnais parfaitement. - -La conversation s’engagea. Je jouai à merveille le personnage de M. -Hubert et m’étonnai de ma propre adresse. - -C’était une femme du plus grand monde et qui avait, depuis très -longtemps, un faible pour M. Hubert. C’est du moins ce que devinait ma -perspicacité. - -«Quelle admirable coïncidence! pensai-je. Quelle merveilleuse méprise!» - -Je parlai avec délicatesse et réserve, mais en laissant apparaître une -passion contenue de mon amour antérieur. - -Je fus accueilli par une moue favorable. - -J’allais à Luchon, elle aussi. Le train s’arrêta. Je jetai à la dame -âgée et distinguée un regard de triomphe et je vis, sur son visage, le -regret qu’un incident ridicule pour moi ne soit pas survenu. - -Ma nouvelle amie descendait dans un hôtel qui me sembla fort coûteux -pour ma bourse. Il n’importe! Tous les sacrifices étaient nécessaires -pour mener à bien une telle aventure. - -Le repas fut gai. Des miracles de sous-entendus, des prodiges de -souvenirs compris à demi-mot me permirent de jouer mon rôle de M. -Hubert. - -Elle était fatiguée, nous montâmes de bonne heure dans nos chambres qui -étaient contiguës. Elle défit ses cheveux qui lui donnaient mal à la -tête, nous respirâmes l’air du soir à la fenêtre, et j’eus alors sur les -montagnes, la nature, nos cœurs, l’amour, des paroles sentimentales et -spontanées qui déterminèrent le sens de la soirée. Je connus un bonheur -plus honorifique que réel. - -Au matin, j’allai me promener seul et regardai les femmes sur les -quinconces avec une suffisance qui ne m’était pas habituelle. - -Ma conception de l’humanité était changée. La vie était, pour les -audacieux, une série d’aventures joyeuses et imprévues. - -Quand je rentrai, mon amie avait reçu un télégramme d’un de ses oncles -malade qu’elle appelait «le général» et qui l’obligeait à partir pour -Ostende. - -Nous nous précipitâmes à la gare. Je pris son billet. Il y a loin -d’Ostende à Luchon. Presque tout mon argent s’en alla en échange d’un -petit morceau de carton. - -Sur le quai, un peu d’amertume me vint et aussi l’envie confuse de -montrer que je l’avais dupée. - ---Et si je n’étais pas M. Hubert? dis-je. - -Elle se mit à rire comme s’il s’agissait d’une plaisanterie que nous -avions faite à deux. - ---N’est-ce pas que c’était un bon moyen? fit-elle. - -Le train s’éloigna et seulement alors je compris. - - - - -LES BIENFAITS - - -L’amour de celle que l’on aime fait toujours défaut au moment où nous en -avons le plus besoin. - -Toutes les fois qu’il m’est arrivé un grand ennui, par une curieuse -coïncidence, il en est arrivé un plus grand à ma maîtresse, qui a -relégué le mien au deuxième plan, comme une chose tout à fait -négligeable, et j’ai été obligé de m’excuser de mon propre souci afin de -la mieux consoler. - -Lorsque j’ai été un peu malade, j’ai senti que ma maîtresse m’aimait -moins parce que j’étais un compagnon moins agréable, moins brillant. -Elle a eu cette semaine-là plus de robes à essayer et plus d’invitations -à dîner qu’elle n’a pu refuser. Quand elle s’est décidée à me soigner, -elle a mis tellement d’ostentation à sa sollicitude que j’ai eu la -sensation d’être un pauvre infirme et que j’ai eu honte de moi-même. A -ces quelques heures de soins elle a fait une immense publicité auprès de -ses amis et des miens et beaucoup la considèrent comme une véritable -sœur de charité qui m’a sauvé la vie. - -Et puis subitement, comme si elle avait reconnu l’excellence de cette -méthode, ma maîtresse m’a accablé de bienfaits. - -Elle m’a souhaité la fête d’une façon inattendue, restaurant sans raison -cette habitude perdue de souhaiter la fête; elle a disposé des fleurs -dans les vases de ma cheminée et mis de l’ordre sur ma table; elle m’a -apporté une photographie d’elle quand elle avait quinze ans, que je -désirais beaucoup avoir; elle a fait diverses recommandations à ma femme -de ménage; elle a recopié des vers que j’avais écrits, et bien que son -écriture soit presque illisible, j’ai été obligé de déclarer qu’elle -était parfaite. Quand j’ai voulu acheter un chapeau, elle m’a sauvé -d’une erreur capitale en m’empêchant d’acheter un chapeau gris que mon -mauvais goût naturel me poussait irrésistiblement à acheter. Elle a -remédié à mon manque de jugement en m’écartant de plusieurs amis qui -auraient pu me faire beaucoup de tort. C’est grâce à ses conseils que -j’ai fait plusieurs démarches utiles et elle en a fait, elle-même, -quelques-unes qui, par un enchaînement de circonstances prévu et -combiné, ont eu une grande et heureuse influence sur ma destinée. Sa -surveillance, pendant les repas, m’a empêché d’avoir une maladie -d’estomac. Sans elle, à cause de ma ridicule distraction, j’aurais été -écrasé mille fois par des automobiles. Sans elle, j’aurais été brouillé -avec ma concierge, sans elle je n’aurais pas eu de relations, sans elle, -sans son sourire aimable, j’aurais été mal placé au théâtre, et grâce à -sa présence les cochers consentaient à me porter. - -Il était notoire que j’avais appris à lire et à écrire dès l’âge de cinq -ans, sans cela le bruit aurait couru que j’avais reçu d’elle ces -modestes connaissances. - -Elle m’a suggéré toutes mes pensées, a dirigé toutes mes déterminations -et quand j’ai acheté une boîte d’allumettes, ç’a été avec son -assentiment. - -Enfin quand il fut bien évident que je ne pouvais plus mettre mon -pardessus sans son secours, ouvrir la fenêtre à mon gré, admirer un -livre qu’elle n’admirait pas, je pensai avec allégresse qu’il restait -encore une action qu’il m’était possible d’accomplir seul: c’était -d’ouvrir la porte et de me sauver en courant, très loin... - - - - -SUPÉRIORITÉ DES FEMMES ROSSES - - -Les femmes rosses sont de beaucoup les femmes les plus intéressantes. -Dans chaque femme rosse il y a une amoureuse éperdue. Ce sont des fleurs -de tendresse qui se sont séchées. Mais cette sécheresse n’est -qu’apparente; il y a un secret pour leur redonner la couleur et le -parfum. - -Elles ont une volonté terrible de trouver ceux en présence de qui elles -sont, faibles et dominés. Elles imposent, elles suggèrent cette -faiblesse et cette domination. Et elles n’ont aucun scrupule à faire du -mal à ces vaincus. - -Mais elles sont comme le guerrier Achille, invulnérables, sauf par un -point. Ce point est variable et déconcertant. Ces triomphatrices qui -passent, et jettent sur les hommes de froids regards, sous leur -chevelure qui semble un casque, sont à la merci d’une flèche habilement -lancée. - -De ces âmes fermées peut jaillir une source inattendue. De même que -l’audacieux est un ancien timide, le cœur sec cache des trésors -d’émotion. Il a craint d’être trop tendre et il s’est enveloppé sous un -vêtement d’ironie et de dédain. - -Je vous aime, femmes rosses, vous qui lisez d’un œil distrait les -lettres d’amour que vous recevez, vous qui vous plaisez à conter à votre -amant du jour les plaisirs pris avec l’amant de la veille pour voir dans -ses yeux la jalousie et la souffrance, vous qui haussez les épaules si -l’on parle de se tuer pour vous, et qui n’auriez peut-être pas un -battement du cœur si on le faisait, je vous aime parce que votre -indifférence présente a pour cause votre sensibilité de jadis, parce que -ce sont des larmes cristallisées qui donnent à vos yeux ce reflet -d’acier dur, parce que le jour où vous ouvrez vos bras, vous seules -savez vous donner toutes avec amour. - - - - -LA LIGUE CONTRE LE BONHEUR - - -Les avantages acquis dans la vie ne le sont jamais définitivement. Il -faut perpétuellement lutter pour les conserver. Celui qui est immobile, -celui qui dort, perd du terrain par le seul fait de cette immobilité et -de ce sommeil. Le mouvement des hommes, les événements, sont -destructifs. Il faut, pour obtenir et pour garder, une volonté active. - -Ce qu’on acquiert dans le domaine de l’amour est ce qui est le plus -susceptible d’être attaqué et emporté. L’amour est la richesse la plus -précieuse, celle qui excite le plus de jalousie et d’indignation. - -Le possesseur d’une grande fortune s’installe dans une ville où il est -inconnu. Personne ne le considère _à priori_ comme un voleur. Il est -honoré spontanément comme un riche personnage. Deux amants au contraire -seront vus d’un œil soupçonneux; je parle bien entendu du cas où la -femme est jolie et où tous deux donnent le sentiment d’être heureux. -Leur bien, c’est-à-dire leur bonheur, est, jusqu’à preuve du contraire, -un bien mal acquis, il a pour base l’adultère ou une vie déréglée. Ils -sont en butte à l’ironie des serviteurs, à l’hostilité des familles, à -une vague malveillance générale. - -De suite que dans un milieu donné une liaison s’établit, une ligue -obscure se crée autour de ceux qui s’aiment pour entraver leur amour, -les faire se séparer. - -L’amant voit venir l’ami psychologue qui par sa fine pénétration a -discerné qu’il ne doit pas continuer à aimer une femme si peu faite pour -lui. Il doit rompre pour éviter de grands malheurs, en vertu d’une loi -sur les caractères rigoureusement établie. Puis il y a l’ami qui dit -tout, à cause de la sincérité irrésistible qui est en lui. Il nomme à -son ami les amants que sa maîtresse a eus avant lui et il donne tous les -détails qu’il sait, poussé par la force de la vérité. - -La maîtresse de son côté entend des choses plus terribles parce que les -femmes osent plus que les hommes mêler la calomnie à leurs paroles et -faire un habile mélange d’une petite chose vraie avec beaucoup de -mensonge. - -Cette ligue d’amis trouve des auxiliaires inattendus, la concierge, les -locataires d’en face, les bonnes, qui apportent le poids de leur -désapprobation. Et il y a même des personnes absolument inconnues des -amants qui s’en occupent, vont les unes chez les autres pour s’en -entretenir, affectent d’être scandalisées, tâchent de leur nuire. - -Le bonheur doit être armé pour vivre; il devrait même, s’il était sage, -porter les premiers coups, afin de ne pas être enseveli sous le flot -incessant des critiques, des offenses, des insinuations calomnieuses. - - - - -RAPPORTS ENTRE LES FEMMES ET LES CHOSES DE LA PENSÉE - - -Il m’est arrivé à plusieurs reprises d’aller faire une visite avec mon -ami Charles X... Il sonnait et il disait à la bonne: - ---Dites que c’est M. X... - -Et il omettait complètement de mentionner ma présence. J’en étais -toujours vexé et une fois, étant de mauvaise humeur, j’ajoutai d’une -voix éclatante qu’il fallait dire que M. M... aussi était là. - -Quand on parle d’un livre, d’une pièce de théâtre, quand on émet une -idée, il faut être vis-à-vis des femmes comme mon ami Charles vis-à-vis -de moi quand nous faisons une visite, négliger leur opinion, comme il -négligeait ma présence. - -Il n’y a aucun danger qu’elles s’écrient: - ---Mon avis est différent du vôtre! - -Elles écoutent et acceptent docilement. Car la qualité qu’elles -reconnaissent le plus facilement à l’homme, si celui-ci déclare qu’il la -possède, c’est la supériorité intellectuelle. Mais il ne doit pas -montrer alors le plus léger scepticisme et il doit se parer d’une -supériorité universelle, tout savoir. Un poète ne peut pas ignorer la -chimie, par exemple, sans paraître un médiocre poète. - -Du reste les choses de l’esprit ont pour elles une importance -secondaire. - -Comme j’avais la folie de causer des poètes de l’antiquité avec -mademoiselle E..., je vis au bout de quelques minutes qu’elle pensait -qu’Homère et Virgile étaient un seul et même homme, appelé différemment -dans des pays différents. Je lui fis remarquer avec toutes les -précautions qu’exigeait la plus élémentaire délicatesse combien elle -était dans l’erreur. Elle n’en eut point la moindre confusion et dit: - ---C’est vrai. Je n’y avais plus pensé. - -Puis elle ajouta: - ---Comment faites-vous donc pour ne jamais vous tromper? - -C’est une erreur de l’adolescence d’attribuer à la poésie un pouvoir -infini. - -Certes des jeunes filles gardent pieusement le sonnet d’Arvers ou des -poésies de Musset que des jeunes gens leur ont glissés en cachette, en -s’en attribuant la paternité. - -Le fait d’être poète n’est pas pour les femmes une vertu en soi. - -Elles y voient, ou y croient voir, le signe d’une âme tendre, -l’assurance que celui qui a écrit ces choses est prêt à perdre son temps -pour se consacrer à elles, et donnera à l’amour un caractère sublime -dont leur vanité féminine sera satisfaite. - -Mais on peut arriver à ce résultat par des paroles qui ne sont pas -rimées. Et ainsi on a les avantages de la poésie sans en avoir les -inconvénients. - -Ces inconvénients sont grands. Celui qui se flatte d’être poète devient -immédiatement, pour les femmes, triste, bon et sans assurance. Ne pas -faire rire, ne pas laisser flotter la vague menace d’une méchanceté -inattendue, manquer d’autorité vis-à-vis des cochers et des garçons de -café, voilà de terribles défauts que ne compensent pas les pensées -élégiaques qu’on est susceptible d’écrire. - -Il vaut mieux triompher dans toute autre partie, comme l’agilité au -tennis, l’art de conduire une automobile, la déclamation. - - - - -DIVERS - - -Tu périras d’être trop sensible. Il ne suffit pas de ne pas pleurer. Les -femmes savent voir même les larmes qui ne coulent pas et elles se -sentent plus fortes de cette faiblesse cachée. - - * * * * * - -Il y a un grand danger à ne pas donner la sensation qu’on va arriver -d’un instant à l’autre au plus haut degré dans la carrière qu’on a -embrassée. Si tu fais de la politique, donne-toi sans crainte comme un -futur président de la République. Si tu t’occupes de Bourse ou de -banque, parle en souriant de la fortune de Rothschild comme d’une petite -fortune, à côté de ce que sera la tienne plus tard. - - * * * * * - -On a toujours avantage à n’employer dans la conversation que des mots -choisis, à ne pas se laisser aller à ces grossièretés de langage qui -sont la caractéristique des propos d’hommes. Si les mots vulgaires -prennent parfois quelque saveur quand ils sont placés à leur heure, -cette saveur est d’autant plus grande qu’elle a le mérite de la rareté. - -Il convient cependant de faire une exception pour les femmes et les -filles d’officier qui emploient volontiers des mots crus. On peut sans -crainte de les choquer appeler toute chose par son nom. - - * * * * * - -On ne doit battre une femme qu’avec une fleur. C’est alors une manière -de caresser poétiquement. Mais rien ne peut faire croire qu’une gifle -donnée à sa maîtresse amène chez elle une recrudescence d’amour. - - * * * * * - -La plus jolie femme, soit parce qu’elle est sous l’empire d’une pensée -inattendue, soit parce que le repos provoque un affaissement de ses -traits, devient laide tout d’un coup, à certaines minutes. La beauté est -fuyante. Il faut s’y résigner et attendre son retour en détournant la -tête et en s’efforçant d’effacer de son esprit la mauvaise image. - - * * * * * - -La question la plus importante est de savoir d’une femme si elle a des -sens ou si elle n’en a pas. Les femmes qui en ont le cachent souvent. Si -on les questionne, elles demeurent muettes. Celles qui n’en ont pas au -contraire se flattent de n’en pas avoir, comme d’une qualité. Et c’est -là une chose extraordinaire; car on n’a jamais vu un poète dire que ses -poésies sont stupides ou un bijoutier louer ses diamants en affirmant -qu’ils ne brillent pas. - - * * * * * - -On ne tient une femme que par les sens; mais ces sens eux-mêmes, on -n’arrive à s’en emparer qu’en vertu d’une harmonie naturelle qu’on n’est -pas le maître de créer. - - - - -LA FOURMI AILÉE - - -Quand on prend une fourmi dans sa main, il est très difficile de l’y -garder quelques minutes. Elle a peur, court affolée et glisse entre vos -doigts. Si on serre la main, on l’écrase, si on l’ouvre, elle tombe. -Comment la retrouver alors parmi les grains uniformes de la terre ou les -herbes d’une prairie? Il arrive aussi qu’elle monte audacieusement dans -votre manche et je ne parle pas du cas où il s’agit d’une fourmi ailée -et armée d’un dard aigu. - -L’affection des femmes est pareille à la fourmi captive. Quand on l’a -saisie une fois entre ses deux mains, si on ne l’écrase pas par un excès -d’amour, elle fuit, elle se dérobe, elle tombe, elle s’envole, -quelquefois après vous avoir cruellement piqué le cœur. - -De même qu’il y a des gens qui cachent une immense stupidité sous un -sourire fin et sceptique, de même, il y a des femmes qui cachent une -totale absence d’affection à l’aide de certaines formalités de -sensibilité. - -Elles ont brusquement cessé d’aimer, et, surprises elles-mêmes d’un tel -changement, elles continuent quelque temps encore à donner des marques -d’amour simulé. - -Combien la clairvoyance est alors un don déplorable! On s’est aperçu que -la main joyeusement tendue à l’arrivée, le long regard qui accompagne le -départ, ne sont que les aspects conventionnels d’une sympathie qui -décroît. Alors on pèse, on scrute, on compare, on se souvient. On voit -que la tête aimée se détourne légèrement quand on veut baiser les lèvres -et que ces lèvres quittent aussitôt les vôtres dès que cela est possible -sans injure. Le moindre geste familier froisse le corsage, abîme la -jupe, tandis qu’avant il n’y avait pas de robe qui ne soit saccagée avec -allégresse, dans l’oubli d’une étreinte. Chaque effort que l’on fait, -chaque geste de tendresse, chaque parole trahit désormais un excès -d’amour et parce qu’on a perdu du terrain on en perd encore davantage. - -Malheur à celui qui a laissé avant l’heure s’échapper de sa main la -fourmi ailée! Il s’agenouillera sur la terre pour chercher la trace de -ses pattes menues ou il courra comme un fou pour poursuivre dans l’air -le petit être au vol capricieux. - -Malheur à lui, surtout s’il attribue à ses propres fautes la perte de -l’amour! Il se rappellera amèrement ses attitudes, ses paroles, il se -redira mille fois les phrases habiles qu’il aurait dû prononcer et dont -il trouve trop tard la force séduisante. - -Puis il sera hypnotisé par une vision précise et cruelle. Les moments -les plus heureux qu’il aura passés avec sa maîtresse reviendront à son -esprit avec une puissante netteté. Il reverra des gestes d’abandon, des -élans vers lui dont il n’avait pas goûté sur le moment tout le charme, -de même que l’homme qui a un bel appartement ne jouit pas du luxe de ses -meubles et en comprend l’agrément lorsqu’il en est privé. Telle caresse, -qui lorsqu’elle fut donnée et reçue était une menue monnaie de la -tendresse, devient par le souvenir une merveilleuse richesse. - -La plus grande douleur de l’amour est faite avec le sentiment du bonheur -perdu. Mais comment te garder, délice insaisissable, fluide élément, toi -qu’use le frottement discret de la vie, que brûle le petit rayon d’un -regard, qu’émiette le frôlement d’une main inconnue?... - - - - -RUPTURE - - -Après un long silence, Henriette L... me dit en me prenant la main, -comme dans un élan d’affection irrésistible: - ---Nous devrions nous voir moins souvent. Il y a quelque temps déjà que -je voulais te le dire. Dans l’intérêt de notre amour il serait -préférable que tu fasses un voyage sans moi, un voyage assez long. Tu -sais quel plaisir nous avons à nous retrouver quand nous nous sommes -quittés pendant deux ou trois jours seulement. Eh bien! songe à ce que -serait ce plaisir au bout d’un mois. Il vaut la peine, rien que pour -l’éprouver, que nous nous quittions. - -Elle me regardait attentivement pour voir l’effet que produisait sur moi -un raisonnement aussi logique. - -Nous étions en voiture, au Bois de Boulogne, et le soir tombait. Le dos -du cocher était prodigieux; le taximètre annonçait de temps en temps par -un petit bruit sec le prix de la promenade. - -Je compris sur-le-champ que ces paroles marquaient une ère nouvelle, -qu’il s’était produit dans l’esprit de ma maîtresse un déclenchement -analogue à celui du taximètre. Et de même qu’après 2 fr. 20 le chiffre -qui doit apparaître n’est jamais 2 fr. 10, il était certain qu’après ce -qu’elle avait dit, ma maîtresse ne souhaiterait pas ne plus me quitter. - -Des mots de protestation se pressaient sur mes lèvres. J’avais envie de -lui répondre que moi je n’aspirais qu’à vivre toujours auprès d’elle et -que ses gestes, la couleur de sa peau, sa conversation étaient tout mon -bonheur. - -Mais je me tus; le paysage se revêtit autour de moi d’une grande -importance. Un passant s’arrêta et nous regarda longuement comme s’il -avait compris le caractère décisif de notre entretien. - -Je déclarai, sur un ton que j’essayai de rendre enjoué, qu’en effet une -séparation d’un mois ou un mois et demi serait excellente pour notre -amour et je la comparai même, afin de donner un caractère plaisant à ma -pensée, à un vin tonique qui reconstituerait les forces de cet amour. - -L’œil d’Henriette L... était devenu plus brillant à un mot que j’avais -dit pour lui tendre un piège et que je regrettai amèrement d’avoir -prononcé. - ---Un mois et demi! tu as raison, il faut que nous nous séparions au -moins un mois et demi! - -Je lui demandai où elle comptait aller, mais je sentis que l’accent de -ma voix était altéré. - -Il m’était indifférent, puisque je ne serais pas avec elle, qu’elle -aille en n’importe quel endroit de la vaste terre. La Suisse avec ses -lacs et ses montagnes peintes, les Pyrénées et leurs gorges espagnoles, -les rivages de Normandie et de Bretagne étaient d’agréables séjours où -j’aurais volontiers songé qu’était mon amie. Il n’y avait qu’un petit -point au bord de la mer, une plage entre toutes les plages où je -souhaitais avec toutes les forces de mon âme qu’elle ne se rendît pas. -Ce petit point était Royan; je savais que monsieur X... dont j’étais -jaloux y passait son été. Or c’était justement cet unique petit point de -la terre qu’elle avait choisi. - -Je ne parlais plus à cause de la trahison de ma voix. - -Nous passâmes auprès d’un pavillon, en face d’une croix de pierre où -nous étions venus dans les premiers soirs de notre amour et où nous nous -étions embrassés, dans la demi-obscurité, avec l’anxiété charmante que -d’autres consommateurs pourraient nous apercevoir. Nous vîmes de loin le -lac et ses cygnes; nous ne leur avions jamais jeté de mies de pain, ma -maîtresse et moi; mais je pensai que nous aurions pu le faire et je -m’attendris en les voyant. - -Henriette L... disait des choses telles que ceci: - ---Dans un mois et demi ou deux mois, lorsque nous nous retrouverons, tu -aimeras peut-être une autre femme. Tu es si léger! Deux mois c’est -beaucoup pour un homme... Je ne t’écrirai pas trop souvent, je t’écrirai -même rarement parce que je veux t’éprouver et savoir quelle confiance tu -as en moi. Qu’est-ce que tu dirais si tu restais plusieurs mois sans -lettres? - -La voiture était sortie du Bois; l’Arc de triomphe était près de nous, -mais je n’avais pour horizon que le dos du cocher qui me semblait à -mesure que nous avancions plus considérable et plus pesant, comme la -fatalité de l’amour. - -Enfin le cheval s’arrêta, le dos se déplaça; nous étions debout, -silencieux, devant la porte. Je pensais à une bergère de son appartement -où elle avait coutume de s’asseoir, à une robe de tussor qu’elle mettait -le matin, à ses livres, à son piano, à tout ce qui était elle, à tout ce -que j’avais perdu. - -Et quand elle m’eut tendu sa petite main, je me mis à marcher vite, très -vite, comme si pour me rendre à l’endroit où j’allais je n’avais pas eu -désormais toute la vie. - - - - -LE PLUS GRAND ENNEMI - - -Quand on a triomphé d’une femme, de sa vanité, de sa jalousie, de sa -dissimulation, et qu’on croit avoir saisi le bonheur, il faut triompher -de soi-même. - -Le plus grand ennemi est caché dans notre cœur. «Chacun tue ce qu’il -aime...[1]» Aucune parole plus belle n’a été dite sur l’amour. - - [1] Oscar Wilde. - -Nous sommes comme les coureurs qui vont vers le but, les bras tendus, et -qui mourraient pour l’atteindre. Lorsqu’ils sont arrivés, ils s’assoient -dans la poussière et ils regardent avec mélancolie le chemin parcouru. - -La femme tendre est trop tendre: ses bras autour de notre cou, ses -paroles d’amour toujours semblables répandent une fadeur sur notre vie; -la femme voluptueuse nous fatigue: nous lui reprochons en secret la -grossièreté de son instinct et nous nous disons qu’elle ne nous aime que -pour la satisfaction de ses sens. La femme très belle n’est pas assez -belle et une petite imperfection de son corps nous gâte tout le plaisir -de sa beauté. - -Nous sommes avides de destruction. Nous tenons un vase précieux et le -frappons pour éprouver sa solidité jusqu’à ce qu’il soit brisé. - -Avant qu’elle nous appartienne, un sourire de la bien-aimée, une -pression de main comblait tous nos vœux. Parce qu’elle s’est donnée à -nous, nous devenons tyranniques, nous épions ses démarches, nous nous -croyons le droit de fouiller son passé, d’exiger des aveux humiliants, -de la tourmenter et de l’offenser. - -Au lieu de cette délicieuse entente qui règne dans les premiers temps de -l’amour et qui fait par une bienveillante et occulte concession qu’on a -la même opinion sur les livres, qu’on se moque des mêmes personnes, on -crée un état de colère et de discussion. - -On se persuade qu’on doit être jaloux des moindres choses, on interprète -des regards, on se jette sur des lettres, ou on les exige par des -paroles violentes. - -Généreux avec les autres, nous sommes égoïstes avec notre maîtresse. -Nous prodiguons notre gaîté à nos amis et n’avons pour elle qu’un -accueil glacial, un visage préoccupé. Nous prenons l’habitude de ne plus -lui faire part que de nos soucis et nous nous affligeons qu’elle nous -entretienne des siens. - -La mauvaise humeur amène la mauvaise humeur, une scène amène une scène. - -Or, une scène est comme un acide rongeur de l’amour; elle entraîne une -usure définitive que rien ne pourra réparer. - -L’amour est un arbre qui ne donne qu’une fois son feuillage et ses -fleurs. Si on cueille les fleurs, si on émonde les branches, il ne -restera qu’un tronc desséché qu’aucun printemps ne verdira plus. - -Mais une force inexplicable nous pousse à frapper ce que nous -chérissons. A peine avons-nous juré un amour éternel que nous voulons -nous prouver à nous-même notre mensonge et notre folie. Par une -incompréhensible contradiction nous tournons en dérision ce que nous -avons loué. Nous détruisons l’édifice du bonheur et même quand nous -pleurons de le voir détruit, nous travaillons encore à en achever la -destruction. - - - - -LE DÉSIR - - -On n’a jamais les femmes. - -Nous avons beau les serrer de toutes nos forces sur notre poitrine, -elles nous échappent. On dirait qu’elles sont faites d’une substance -légère qui n’est pas susceptible d’être possédée. - -Dans la maison d’amour que nous avons bâtie et que nous estimons bien -fermée, il y a toujours des portes dérobées par où les femmes sortent -pour aller voir sans nous le soleil et les hommes. - -Elles gardent toujours des relations, des amitiés que nous ignorons. -Elles font des confidences--et quelles confidences intimes!--avec plus -d’ardeur et de sincérité, à leur amie, à leur bonne, à leur concierge, à -un monsieur inconnu rencontré par hasard en chemin de fer, qu’à l’amant -qui les aime. - -Elles sont tourmentées par le génie inexplicable de la trahison. Elles -aspirent parfois à livrer un secret aussi fortement qu’elles aspirent à -d’autres moments au sacrifice. - -On n’est jamais le premier amant d’une femme; à quelque âge qu’on la -prenne, il y a toujours une caresse qui a précédé votre caresse, ne -serait-ce qu’un baiser d’enfant. - -Et quel insensé pourrait penser qu’il est le dernier amant? C’est une -trop célèbre illusion que celle qui consiste à croire l’amour éternel. - -Un jour, le monde s’est mis à tourner autour de tel numéro de telle rue. -Une ordinaire maison rangée entre les autres est devenue sublime de -poésie à cause de l’ovale d’un visage qui pouvait apparaître -merveilleusement à la fenêtre du premier au-dessus de l’entresol et -sourire. Tout ce qui entourait cet étonnant édifice a été transformé. -L’omnibus qui passait au coin de la rue avait les allures d’un char de -conte de fée et quand on arrivait sur son impériale, on commandait à -l’univers. Le bureau de tabac lui-même avait un je ne sais quoi -d’exceptionnel, de distingué, de rare; c’était le plus beau de tous les -bureaux de tabac de Paris. Elle y prenait ses timbres. - -On est venu là, avec le cœur battant; on en est sorti triste ou joyeux. -On a donné à d’absurdes paroles une importante infinie, on a écrit des -lettres, on a attendu à des rendez-vous, on a cessé de lire, d’aller à -la campagne voir les amis qui vous invitaient, on n’a plus donné de -nouvelles à ses parents, on a aimé, on a souffert. - -Puis la bien-aimée a cessé de vous aimer. Alors l’inutilité des choses -de la vie est apparue avec une netteté parfaite. On s’est dit que les -nominations à des postes importants, les succès artistiques, l’argent -gagné n’avaient plus aucun intérêt, puisque le but n’existait plus, -qu’il n’y avait plus de bonne nouvelle, puisque les yeux charmants ne -s’éclaireraient pas en l’apprenant. On a juré à ses amis que désormais -on ne s’intéressait plus à rien: on a pris dans les cafés des poses -nobles et tristes, on a souhaité d’être pâle, et même, comme on bravait -la mort, on a traversé la rue sans se presser, malgré l’automobile qui -arrivait au loin à toute vitesse. - -On ignorait que plus on aime, plus on a envie d’aimer, et que le désir -se renouvelle perpétuellement en nous comme l’eau de la mer se -renouvelle sur la plage avec la marée. - -O désir, c’est toi qui effaces peu à peu le visage adoré qui veille -encore dans le souvenir: c’est toi qui fais penser, au théâtre ou dans -la rue, combien est enviable le talent du magnétiseur s’il permet de -faire défaillir une femme d’un seul regard; c’est à cause de toi qu’on -descend dans le métropolitain à des stations inconnues pour suivre une -femme charmante qui disparaît dans un couloir juste à l’instant où l’on -allait lui parler et vous laisse, perdu et désemparé, dans un quartier -très éloigné. Par toi, les hommes les plus vulgaires affectent des -allures mondaines, et les mains rouges se revêtent de gants blancs. Tu -donnes aux gens élégants un air compassé: tu as empesé leur col, verni -leurs bottines, arrangé leurs cravates. O désir, quand tu troubles notre -sang, tu fais trouver jolies des femmes médiocres: c’est pour t’obéir -qu’on fait des visites, qu’on boit des sirops dans les soirées de -famille, qu’on se livre à l’exercice de la danse, qu’on joue au tennis. -Ta puissance est telle que les femmes les plus honnêtes font tes -commissions amoureuses, favorisent tes unions les plus illégitimes, par -un goût naturel de s’entremettre. O désir, tu es le geste du salut, la -flamme fixe des regards, l’audace des mains, tu es dans le bruissement -du thé qui coule à cinq heures, dans le balancement des robes et tu -guides, sous la table, pendant le repas, les genoux humains, les uns -vers les autres; tu permets à l’amant, quand il regarde sa maîtresse, de -ne pas voir que le sein tombe légèrement, de ne point prêter d’attention -à la plaisante mobilité de ses doigts de pied; tu fais croire aux -larmes, aux soupirs simulés, tu endors, tu enivres, tu charmes, tu -répands l’illusion, tu donnes le goût de la réalité et l’homme pieux qui -respecte ce qu’il aime, ne doit pas négliger de dire chaque matin: -«Amour, donne-moi aujourd’hui mon désir quotidien...» - - - - -Conseils à un jeune homme pauvre qui vient faire de la littérature à -Paris - - - - -DE L’HOTEL GARNI - - -O jeune homme qui viens faire de la littérature à Paris, qui as peu -d’argent et pour la première fois apparais à la gare d’Orsay, arrête. Il -est temps encore. Tu pourrais, ayant contemplé les quais mélancoliques, -le Louvre bas, reprendre un train qui te remporterait vers la ville d’où -tu viens. Tu gagnerais ainsi, peut-être, dix années de ta vie. - -Mais non! Tu te diriges allègrement vers le quartier latin, à pied, car -une légende provinciale représente les cochers de fiacres, pauvres -esclaves errants, comme des personnages injurieux et redoutables. - -Le choix d’un logis est une chose grave. Il faut payer d’avance le -propriétaire de l’hôtel garni et tu seras condamné à rester un mois -entier dans une chambre misérable, si tu cèdes à ta timidité et si tu -acceptes la première venue, à cause de l’œil narquois du garçon qui te -la fait visiter. - -Veille à ce que le numéro de cette chambre ne soit pas marqué sur la -porte par un chiffre énorme. Tu entendras assez souvent dans l’hôtel des -phrases telles que celles-ci: - -«Les lettres du huit! Le huit a sonné! Une visite pour le huit!» - -Tu souffriras de sentir ton nom dédaigné et tu ne peux te douter combien -il te serait amer de voir, à minuit, à la lueur de ta bougie qui -vacille, se dresser encore ce numéro fatidique comme le symbole de ton -existence, désormais anonyme, dans la grande ville. - -Veille encore à ce que cette chambre renferme une cheminée. Cela n’est -point négligeable. Tes écrits se ressentiraient de cette absence. Ils -seraient chétifs et grelottants, car il y a de grands vides sous les -portes, et les fenêtres laissent passer l’air abondamment. - -N’examine pas les meubles. Ils sont laids et dégagent une odeur -indéfinissable de vieilleries. Accoutume-toi à leur médiocrité. Seule la -table mérite quelque intérêt. Si tu en soulèves le tapis, peut-être y -trouveras-tu une curieuse inscription, attestant le passage d’un autre -jeune homme semblable à toi. - -N’aie pas honte de la pauvreté de ton hôtel. Affecte au contraire d’en -tirer vanité. Si quelque ami t’accompagne par la suite jusqu’à ta porte, -raconte des anecdotes pittoresques sur ces vieux murs dont ton -imagination te fournira les thèmes variés; parle des personnages -illustres qui les ont habités. Ainsi tu seras aisément comparé à un -héros de Balzac et même celui qui a un riche appartement enviera -peut-être la fantaisie de ta vie. - -Crains cette grosse dame trop aimable et trop familière, cette gérante -curieuse et bavarde. Elle te tend chaque soir ta bougie avec quelques -paroles de bienveillance. Hâte-toi par un sourire complaisant de flatter -la bonne tenue de sa maison, loue son esprit et même sa beauté, si elle -y prétend encore. - -Car cette grosse dame jouit d’un pouvoir terrible et discrétionnaire. -Elle peut te faire crédit des vingt francs que tu lui donnes tous les -quinze jours pour la chambre où tu vis; elle peut au contraire -empoisonner ton existence en te les réclamant âprement, elle peut -t’obliger à t’enfuir de chez toi, le matin, avant qu’elle ne soit levée, -pour ne rentrer que dans la nuit, quand elle dort. - -Crains-la aussi parce que, sous le prétexte de faire ta chambre, elle -compte ton linge, lit tes lettres, connaît ton existence aussi bien que -toi. - -Et pourtant, souviens-toi aussi que lorsque le grand poète Oscar Wilde -mourut dans un misérable hôtel de la rue des Beaux-Arts, un seul homme -l’avait veillé à sa dernière heure, un seul homme suivit son enterrement -et cet homme, c’était son propriétaire. - -Sur le cercueil de l’auteur de _De Profundis_ il n’y avait qu’une -couronne et sur cette couronne était écrit: «A mon locataire!» - -Qu’il soit beaucoup pardonné à la race persécutrice, avide du prix des -chambres, en souvenir de celui qui apporta, au grand homme abandonné de -tous, le présent d’une suprême amitié. - - - - -LA QUESTION D’ARGENT - - -L’argent! Tel est le problème quotidien et inexorable qui se posera -d’abord à toi. - -Tu t’apercevras vite qu’à Paris, plus qu’ailleurs, les hommes sont -divisés en deux catégories: ceux qui ont de l’argent et ceux qui n’en -ont pas. - -Dans l’œil de ton interlocuteur, tu liras cette question: «Comment -vivez-vous? De quelle somme disposez-vous par mois?» - -L’argent est en apparence bien caché dans la poche du gilet, dans le -portefeuille. Et pourtant on le voit. La qualité de la cravate, la -finesse du parapluie, la forme du chapeau parlent de lui, disent qu’il -est là avec sa grande puissance. Mais si ta main porte un gant troué, -cache-la bien dans ta poche. Par le petit trou du gant s’enfuirait toute -l’illusion de la richesse. - -L’homme riche se reconnaît aussi à l’assurance. Il ose s’impatienter -bruyamment dans les restaurants si on ne le sert pas assez vite. Il ose -entrer dans un magasin, examiner mille objets et s’en aller sans en -avoir acheté un seul, tandis que l’homme pauvre au contraire préfère -prendre et payer un livre dont il n’a pas besoin, un chapeau qui ne lui -va pas, plutôt que d’être jugé pauvre par l’œil sévère du marchand. -L’homme riche ose donner un pourboire de deux sous à un cocher, en -prétextant qu’il n’a justement pas de monnaie pour lui donner davantage, -insoucieux de l’injure et du mépris du cocher, parce qu’il est riche. - -Quand tu comparaîtras devant un concierge, un jour de pluie, la boue de -tes souliers ne sera considérée comme un danger pour l’escalier que si -tu as l’air timide et minable. La boue du riche ne tache pas. Dans le -métropolitain, quand tu monteras en première avec un billet de seconde, -l’employé, pour te réclamer dix centimes, sera insolent si tu sembles -pauvre, obséquieux si ton aspect est élégant. Le riche est censé ne -jamais duper. - -Il faut donc que tu paraisses avoir de l’argent, de même que, si l’on -veut conserver un ami, il faut paraître heureux, simuler la joie. - -Pour cela, utilise ton argent avec sagesse, bien plus pour le superflu -que pour le nécessaire. - -Ce n’est pas pour tes plaisirs que tu auras besoin d’argent. Après -t’être étonné de la difficulté que l’on a à se procurer le moindre -billet de théâtre et après avoir admiré en secret ces innombrables gens -qui disent «avoir leurs entrées partout», tu verras vite qu’en somme à -Paris les plaisirs sont gratuits pour un jeune homme intelligent, parce -qu’au lieu d’être la satisfaction de désirs immédiats ils sont faits du -sentiment que l’individu progresse et s’agrandit. - -Les omnibus, le métropolitain, les consommations que tu prendras à côté -des grands poètes des cafés constitueront presque toutes tes dépenses. -Les modestes ressources dont tu disposes disparaîtront bien vite par la -lente usure des petites sommes. N’hésite pas à manger mal dans des -endroits obscurs et parmi des humbles, car les œufs et les légumes sont -bons partout et ce superflu qu’est un fiacre, si tu te l’offres à -propos, peut avoir une portée infinie sur l’ensemble de ta vie. - -Arrange-toi pour que tu n’aies pas sensiblement moins d’argent à la fin -du mois qu’au commencement. Sans doute un de tes amis, étudiant ou -écrivain, se flattera de manger en trois jours la pension de sa famille. -C’est un prestige très grand qui tient à la fois de la splendeur des -orgies et de l’attrait de la générosité. Ne t’y laisse pas prendre. Cet -ami a certainement un oncle très riche auquel il peut écrire, ou bien il -ment: il n’a reçu aucune pension et il n’a, par conséquent, aucune peine -à ne pas avoir d’argent. - -Tu serais forcé de porter ta montre au mont-de-piété et l’on ne peut se -passer d’une montre à cause de l’exactitude aux rendez-vous qui est -indispensable. De plus tu négligerais de la retirer et ainsi tu serais -volé, n’ayant eu que le quart de sa valeur. - -A la dernière extrémité, vends plutôt les livres que tu possèdes. Mais -s’ils t’ont été offerts par quelque grand homme désireux de popularité -parmi la jeunesse, gratte avec soin et habileté la dédicace. - -Au café, ne permets jamais à un plus pauvre que toi de payer les -consommations. Mais, si tu peux, laisse ce soin à plus riche. - -Aie toujours sur toi un sou neuf et même fais-le reluire chaque matin -avant de sortir. Car avec ce sou neuf que tu tireras tardivement de ta -poche, tu peux faire le geste de payer en laissant croire à la présence -d’un louis. - -Tu n’es pas l’obligé de celui qui t’invite à déjeuner. Le sentiment de -sa générosité, le plaisir de ta conversation ont largement dédommagé ton -hôte des quelques francs qu’il a dépensés pour toi. Évite ce mouvement -spontané qui te poussera à louer le choix et l’abondance inusitée des -mets. Il te sera ainsi épargné un fin sourire sur le visage de ton -interlocuteur. - -Sache-le bien. Il n’y a pas de question d’argent pour qui méprise -l’argent. Si tu as un ami millionnaire, ne sois pas, vis-à-vis de lui, -arrogant comme certains orgueilleux, flatteur comme un parasite. Sois -son égal, exactement comme si la formidable différence de la richesse -n’existait pas. - - - - -IMPORTANCE DES HABITS - - -Il ne faut jamais vendre ses habits. - -Dîne plutôt seul dans ta chambre, d’un morceau de pain et d’un peu -de charcuterie sur un journal,--ce qui est le comble de -l’horreur,--adresse-toi plutôt, si tu as trop besoin d’argent, à un -gérant de café, en simulant pour cette occasion une personnalité joviale -et familière, mais ne vends jamais tes habits. - -Ce sont eux qui te donnent ton assurance et ta fierté, qui te permettent -de regarder le soir, à la lueur des becs de gaz, marcher à côté de toi -ton ombre, une ombre honorable et connue dont tu admires l’aisance et -qui, elle, n’a pas l’air de ne pas avoir d’argent. Tu sais bien quelle -triste allure ont les vieux complets qu’on a trop mis, dont les coudes -luisent et où il y a des taches imparfaitement nettoyées. On est humble -sous un costume humble. On est un jeune homme instruit, plein d’avenir, -dans un complet neuf. - -On est aussi un jeune homme distingué et élégant, ce qui est très -important pour l’amour, pour les merveilleuses possibilités de la rue. - -Les conducteurs d’omnibus, les domestiques, les garçons de café sont -tous sensibles au costume. Tu devras mille petites faveurs de la vie à -ton apparence extérieure. - -Un de mes amis vécut plus d’un an à Paris avec cinquante francs par -mois. Il habitait une mansarde dont le plafond était moins haut que sa -taille; il n’avait pas de meubles et il couchait sur des journaux -froissés. Il dut sa force de résistance et son salut à une cape -espagnole. Que lui importaient en effet les privations, le froid, la -misère! Il avait le sentiment d’être le jeune homme le plus beau et le -plus romantique du monde. - - - - -LES MAITRESSES - - -Tu t’émerveilleras de la grande quantité de femmes que renferme Paris. -Les coupés qui glissent vers le Bois de Boulogne, le frémissement des -dessous luxueux, les visages ennuyés des grandes courtisanes, -t’impressionneront profondément. - -Renonce d’abord à une illusion trop répandue. Tu n’auras pour maîtresse -ni une femme du monde, ni une actrice célèbre. Ne demande pas pourquoi. -Considère cela comme une vérité supérieure qu’il ne faut pas discuter. - -Il est vain d’importuner Liane de Pougy ou la belle Otero de lettres -élégiaques. Sache bien que les lettres d’amour, quelle que soit leur -beauté, n’ont aucune espèce d’influence sur cet ordre de femme. Seules, -des actions inattendues et audacieuses pourraient te servir. Mais tu as -encore trop de timidité provinciale en toi pour en être capable. - -Tu connaîtras, dans des concerts, des jeunes filles qui sortent du -Conservatoire, qui sont à l’Odéon et tu feras même dire des vers par -l’une d’elles. Mais ne lui écris pas des lettres d’amour, surtout ne -l’aime pas. Tu ne seras jamais qu’un étranger pour cette personne qui, -vivant dans la compagnie de héros littéraires nourris d’un idéal -sublime, n’a pas gardé pour elle-même la moindre parcelle d’un idéal -quelconque. - -Elle ne saurait aimer qu’un maître dans son art, un de ces hommes rasés -et simples qui ont vingt ans de théâtre derrière eux et assez d’autorité -pour la tutoyer, la première fois qu’ils la voient. - -Tu auras donc les femmes des cafés, les modèles de tes camarades -peintres, peut-être une couturière dont tu feras connaissance au -restaurant, les maîtresses de tes amis. Mais les femmes des cafés sont -vénales, et quand elles sont désintéressées, toute l’ambition de leur -génie consiste à boire une quantité illimitée de boissons américaines -jusqu’à une heure très tardive. Les modèles sont mal faits et épris des -seuls peintres. Un abîme d’ennui te séparera de la couturière; les -maîtresses de tes amis seront toutes laides. - -Résigne-toi donc à vivre sans maîtresse, profitant seulement de -l’aventure amenée par le hasard. Regarde les portes qui s’ouvrent quand -tu montes l’escalier, les fenêtres qui sont en face des tiennes, la -boutique derrière les vitres de laquelle rêve peut-être un visage -charmant. En choisissant ta chambre, tu as décidé de ta vie -sentimentale, car pour une femme ordinaire le prestige d’être un voisin -est plus grand que celui d’être beau et illustre. Souviens-toi, du -reste, que ceux qui passent leur temps à chercher des femmes n’en ont -guère plus que ceux qui ne s’en occupent pas. - -Prends souvent le métropolitain. Ce lieu est favorable à des rencontres -fortuites. Est-ce le sentiment de la vitesse, l’air irrespirable, la -chaleur, la proximité des corps? il n’importe! Mais le regard des femmes -est plus bienveillant qu’ailleurs, les moyens d’entrer en conversation -sont plus aisés. - -Évite les grands magasins: on y fait des achats. Ne crains pas d’offrir -le thé et les gâteaux: tu seras un homme distingué. - -Si tu invites à dîner, parle de suite d’un curieux petit restaurant où -il y a des peintres et où la cuisine est exceptionnelle. Tu peux alors -aller chez n’importe quel modeste marchand de vins dont les prix sont en -rapport avec tes ressources. Il te suffira de demander en entrant si M. -Villette n’est pas venu ce soir, pour parer cet endroit, aux yeux de ta -compagne, de tout le charme de la vie des artistes. - -Ces sortes de liaison commencent dans les fiacres. Elles sont éphémères -comme une course à deux francs l’heure. - -Il vaut mieux. La vie à deux sans argent est un abîme de tristesse, même -quand on aime. Sacrifie l’amour dès l’origine. Il te paralyserait, -limiterait ton action et tu le verrais mourir tout de même, à cause des -draps qu’on ne change pas assez souvent, de l’odeur de la cuisine qu’on -fait chez soi, du repas pris parmi tes livres, à cause de cette rancune -qu’engendre la pauvreté à deux. - -Reste seul, travaille davantage, applique-toi à conquérir les hommes, ce -qui est bien plus important que de conquérir les femmes. - -Et dis-toi qu’il y a, avec une immense mélancolie, quelque douceur -pourtant, dans le souvenir d’une main qui t’a échappé sans t’avoir donné -toute sa chaleur, dans le souvenir d’un beau et cher visage disparu... - - - - -MANIÈRE DE SE CONDUIRE AVEC LES HOMMES INFLUENTS - - -Étant sans maîtresse attitrée, tes jours seront libres. Le plus grand -danger qui te guettera est celui des cafés où il fait chaud, l’hiver, où -il y a des amis joyeux qui causent et boivent. N’y demeure qu’autant que -cela sera nécessaire à resserrer des liens précieux d’amitié. Va dans la -vie, n’importe où, au hasard, il y a une récolte dans chaque milieu. - -Tu verras des êtres divers; des antipathies et des sympathies naîtront -autour de toi. Tu feras un choix et ta personnalité trouvera son chemin -comme une rivière creuse son lit dans une montagne qu’elle descend. - -Ne va pas juger si un homme est important d’après son costume. A une -certaine hauteur l’artifice du vêtement est inutile. L’homme important -sait bien que sa puissance se dégage naturellement autour de lui comme -une atmosphère. Tu seras même bien étonné un jour, si tu vas aux -courses, quand on te désignera un homme très modestement vêtu et qu’on -te dira: C’est un Rothschild. - -Du reste l’estime d’un honorable pauvre est plus précieuse quelquefois -que l’amitié d’un ministre. - -Mais songe que tes plus grands ennemis sont en toi. Ils sont cet afflux -de sang à tes joues, cette paralysie déplorable qui te fera bégayer, te -donnera une apparence humble et modeste, quand tu seras en présence du -directeur du _Figaro_, ou de celui de l’Odéon. Tu serais jugé d’un coup -d’œil, classé pour la vie, et sans que ce jugement soit susceptible -d’appel, dans la catégorie des personnages de troisième plan, qu’on fait -attendre, qu’on reçoit debout, auxquels on n’accorde que quelques -minutes, qu’on ne croira jamais susceptibles de grandes choses. - -Résiste à cette voix qui te pousse à dire tout de suite à l’homme -influent que tu vas solliciter: - ---Mais oui, ma demande est exagérée et absurde. Il est légitime que vous -la repoussiez. Excusez-moi de vous avoir dérangé. - -Ne tombe pas dans un excès contraire d’audace simulée; ne te flatte pas -d’une influence illusoire sur tes camarades, ou d’une ambition démesurée -que tu n’as pas: ce serait plus fâcheux encore; tu serais considéré -comme un de ces dangereux arrivistes dont il faut refréner l’ardeur, -dont on peut tout craindre. - -Ne sois pas trop aimable; ne sois pas timide, là est l’essentiel. Songe -que toutes les fois que tu seras en présence d’un homme dont dépendra ta -destinée, auquel tu viendras demander quelque chose, un combat obscur se -livrera. Tu seras comme un guerrier désarmé qui attaque seul une immense -ville fortifiée. Pour ne pas mourir, ne perds jamais de vue la -conscience favorable que tu as de toi-même. - - - - -LE PRESTIGE DU MONDE - - -Tu seras invité certainement à quelque soirée, chose très honorifique -dans ta situation. Cela te permettra d’écrire à tes parents: «Je vais -beaucoup dans le monde, ces temps-ci.» Et la vision qu’ils auront -aussitôt de toi, récitant des vers devant une cheminée, sous les -lustres, parmi les acclamations de femmes couvertes de bijoux, sera -douce à ces cœurs simples. - -Il se peut, il est vraisemblable que tu aies un habit. Si tu n’en -possédais pas cependant, sache qu’il est, rue Saint-André-des-Arts, une -boutique modeste où tu pourras en faire achat, moyennant une somme -dérisoire. Là, une foule d’habits reposent, couchés les uns sur les -autres. Certainement il en sera un à ta taille. Tu l’essaieras dans la -boutique même. Veille pendant cette minute à ce qu’on ne t’aperçoive pas -de la rue. Mais ce serait un bien grand hasard si mademoiselle Sorel ou -la comtesse de Noailles passaient justement par là et regardaient à -travers les carreaux. - -Tu entreras dans le monde, ivre de fierté et tremblant de peur. Tu -t’émerveilleras d’abord que tout aille si bien, que tu puisses saluer -avec autant d’élégance, être présenté à des gens importants, prononcer -des paroles suffisantes, serrer la main à droite et à gauche. Le sourire -de la maîtresse de maison aura eu l’air de te marquer une estime -particulière. La médiocrité incroyable des propos que tu entendras te -rassurera peu à peu, te rendra l’estime de toi-même perdue dans la -détresse du début. - -Alors, tu verras, dans un coin, un homme semblable à toi, mais plus -modeste, plus timide, plus épouvanté, avec un habit frère du tien. Son -œil triste, son attitude gênée, quelques mots prononcés à voix basse sur -l’extrême chaleur, mendieront une parole de toi. Tu pourrais lui donner -ce que tu cherches toi-même, un appui, le sentiment qu’il n’est pas -absolument seul. Mais non! dans ta folie orgueilleuse, tu le mépriseras, -tu pactiseras avec les hommes élégants, au nœud de cravate impeccable, -avec la foule des ennemis. - -Plein de ta confiance en toi retrouvée, tu feras quelque démarche -hardie, tu traverseras le salon, tu apercevras ta silhouette dans une -glace et tu n’en seras pas mécontent. - -Cela durera jusqu’à la minute où tu auras regardé trop attentivement une -jeune fille, une jeune fille dont le costume compliqué, les cheveux -fins, la grâce délicate résumeront pour toi tous les charmes du monde -parisien. Tu verras son regard froid et attentif, plein de curiosité, -longuement fixé sur tes pieds. Ce regard sera sans mépris, sans ironie -même, ce sera un regard qui constate, qui enregistre. Il enregistrera la -forme surannée de tes bottines, la chute maladroite de ton pantalon. - -Pour la première fois de ta vie tu penseras à tes pieds et à leur grande -importance. - -Avec une moue imperceptible, le visage charmant se sera détourné pour -jamais. Tu regarderas autour de toi et tu t’apercevras que toutes les -bottines voisines sont vernies et semblent neuves, tandis que les -tiennes sont seulement cirées avec soin et déformées par des marches -anciennes. - -Un horrible génie de comparaison naîtra tout d’un coup dans ton âme. Tu -auras honte de tes cheveux trop longs, de ton col trop large, de ton -gilet trop étroit. Ton pantalon te sera odieux parce qu’il n’aura pas de -pli. Tu haïras ta mère ou ta sœur parce qu’elle t’aura donné tes boutons -de manchettes. Ton habit se sera soudain fané sur ton dos; une tache que -tu n’avais pas vue, se mettra à briller comme un phare. Le parfum de la -benzine s’élèvera de tes gants nettoyés. - -Tu chercheras en vain celui que tu avais reconnu comme un homme de ta -race, pour t’affliger avec lui de la stupidité immense des gens du -monde. Trop tard! il aura déjà fui. - -Crois-moi. Gagne alors le buffet. Ces petits avantages que sont le vin -et les gâteaux t’y attendent. L’être grossier qui est en toi pourra se -dire que la soirée n’a pas été absolument perdue si le champagne était -bon. C’est une curieuse illusion qui te fait croire que le maître -d’hôtel te suit de l’œil et compte ce que tu prends. Cet homme solennel -est sans ironie, et pourquoi serait-il avare de richesses dont il -dispose, mais qui ne sont pas les siennes? - -Il sera deux ou trois heures du matin quand tu sortiras. Les voitures, -la nuit, coûtent un prix exorbitant. Tu rentreras tristement à pied. -Mais, à mesure que tu t’éloigneras, tu t’apercevras que ton pas résonne -avec autorité dans la rue vide, ton habit retrouvera son prestige perdu, -tu entr’ouvriras même ton pardessus pour qu’un passant l’aperçoive et -ait une haute idée de cette élégance. - -La fatigue, le champagne et ta jeune imagination te donneront le -sentiment d’une vie mondaine de plaisirs. Et malgré tes déboires, quand -tu arriveras à ta porte, tu sonneras avec un certain orgueil et la -négligence du noceur blasé. - - - - -POSSIBILITÉ DE FAIRE FORTUNE PAR LE JEU - - -Les déceptions du monde inclineront ton esprit à des réflexions amères. -Vers cette époque, longeant le fleuve d’or, de billets de théâtre et -d’amour qui coule entre la Madeleine et la Porte Saint-Martin, tu -rencontreras un ami peu connu de toi, qui te tutoiera et t’offrira de te -protéger. Tu lui raconteras tes ennuis et il rira, te tapera sur -l’épaule en t’affirmant qu’il peut te faire gagner beaucoup d’argent. Il -te conduira dans des cercles. En ne jouant que sur certains coups sûrs, -l’homme patient et qui a de la volonté gagne sans aucun risque, te -dira-t-il. - -Tu glisseras, plein d’anxiété sur son sort, une pièce de cinq francs sur -un de ces coups. Un hasard très rare voudra justement que tu perdes -malgré toutes ses prévisions. Une somme plus importante, confiée à ton -nouvel ami partant pour les courses, disparaîtra de la même manière, -contrairement au calcul et à la raison. - -Cela vaut mieux. Seuls, peuvent vivre du jeu, des personnages passagers, -sans autre but précis que celui d’avoir de l’argent, sans foi en -eux-mêmes. Tu n’es pas de ceux-là. Ne regrette ni l’illusion du luxe que -donne le cercle, ni le dîner qui ne coûte rien, mais qu’il faut payer de -conversations avec des vieillards, épaves de tous les mondes, que l’on -ne trouve que là. - -Renonce au salon solennel où il y a tous les journaux illustrés, à -l’orgueil d’être connu par des domestiques en uniforme. - -Les cartes à jouer ont un double visage. Pour avoir tes quelques sous, -elles te tendent des billets de banque. Ne te laisse pas prendre à cette -ruse grossière. - - - - -LES PETITES ANNONCES: - -EMPRUNTS, BEAUX MARIAGES, MAITRESSES DÉSINTÉRESSÉES - - -En lisant le journal, un samedi, tu découvriras que la vie est riche et -qu’elle s’offre à toi dans son infinie variété. - -Petites annonces du journal, vous êtes le paradis des espérances! Après -t’être émerveillé de l’extraordinaire prospérité du commerce des vieux -dentiers, tu liras avec allégresse l’offre d’un monsieur qui offre à -n’importe qui de prêter n’importe quelle somme d’argent. - -Paris est plein de philanthropes qui ne demandent pas mieux que de -favoriser de jeunes écrivains comme moi, te diras-tu. Le tout est d’être -en relation avec eux; le journal est pour cela un commode intermédiaire. - -Ce philanthrope habite très loin, dans un faubourg. Sa maison est une -misérable maison ouvrière. C’est sa femme qui vient ouvrir la porte et -elle regarde anxieusement celui qui arrive comme si on venait l’arrêter. -Le philanthrope est derrière un petit bureau; il est mal vêtu et mal -rasé; il demande sévèrement au visiteur ce qu’il veut. - -Tu crains de t’être trompé, tu balbuties, tu parles confusément d’un -emprunt possible. Alors l’homme sourit; il a vu d’un coup d’œil que tu -es honorable, il comprend que tu as de l’avenir; il demande de quelle -somme tu as besoin. Tu dis un chiffre: cinq cents francs par exemple. Il -rit aussitôt parce que c’est une toute petite somme très facile à -prêter. - -Tu le suis des yeux; l’argent est là dans un tiroir, il va te le donner -tout de suite. Quel philanthrope! - -Il te promet en effet de te le donner, mais dans trois jours seulement. -Il a une absolue confiance en toi, mais les affaires sont les affaires. -Il faut qu’il ait d’ici là une fiche de renseignements: c’est une simple -formalité, l’usage de la maison. Les frais de cette fiche que donne une -agence sont à la charge de l’emprunteur, bien entendu. Tu trouves cela -trop légitime et tu lui donnes avec joie une somme qui varie entre trois -et quinze francs. Vous vous quittez les meilleurs amis du monde et il -doit t’écrire le surlendemain. - -Tu n’en entends plus jamais parler. - -Si tu en conçois quelque regret, console-toi en songeant que le -philanthrope prêteur d’argent n’aurait peut-être pas dîné ce soir-là, -ainsi que sa femme et ses enfants, sans l’argent de ta fiche. Et il ne -t’a trompé en somme qu’à demi. Il a des renseignements sur toi: il sait -désormais que tu es un homme honorable. Celui qui vous offre à dîner -n’est-il pas toujours honorable? - -Il y a aussi, dans les petites annonces, de beaux mariages et des -maîtresses désintéressées. Tu pourras te dire, qu’en effet, une foule -d’admirables jeunes filles sans relations, d’étrangères aux yeux -langoureux, de femmes désireuses de nouveauté mettent des annonces dans -le journal. - -Cette distraction est inoffensive. Elle ne coûte qu’une boîte de papier -à lettre élégant, des timbres, des démarches à la poste restante. Tu -iras dans des kiosques d’omnibus, tenant à la main soit un bouquet de -fleurs, soit un numéro du journal, comme signe de reconnaissance. Il -t’arrivera d’y trouver une femme ayant passé la cinquantaine qui te fera -fuir aussitôt. Il t’arrivera de te tromper, d’aller parler à des dames -qui attendent simplement l’omnibus et d’être fort mal accueilli. Il -t’arrivera d’être en butte à la moquerie de plusieurs jeunes gens, -auteurs des lettres que tu as reçues et qui seront venus guetter ta -déconvenue. - -Peut-être un jour, sur l’offre d’une dot de plusieurs millions, iras-tu -dans une agence matrimoniale. Mais quand une personne âgée, en te -regardant bien en face, te demandera combien tu gagnes par an, tu te -troubleras, tu diras qu’il ne s’agit pas de toi, que tu viens de la part -d’un de tes amis fort riche et tu t’en iras en maudissant les petites -annonces, ce marché trompeur de l’espoir, à un franc soixante-quinze la -ligne. - - - - -FAUT-IL AVOIR UNE SITUATION? - - -Tu chercheras une situation et voilà le plus grand danger qui te guette, -ta vie ou ta mort, selon ton étoile bonne ou mauvaise. - -Sur les dix personnes auxquelles tu te seras adressé, amis de ton père, -députés de ton pays, vieilles dames qui ont beaucoup de relations, il y -en aura neuf qui te promettront de faire des démarches et de t’écrire -bientôt et dont tu n’entendras plus parler. Tu n’en seras qu’à demi -fâché, l’état de celui qui cherche une situation est agréable parce -qu’il est au bord de l’imprévu. - -Mais la dixième personne, un homme bienveillant, oisif et protecteur, -sera saisi pour toi d’une mystérieuse activité, d’un inquiétant désir de -te voir casé. De quelle reconnaissance ne devras-tu pas être chargé à -l’égard de ce terrible ami! Il fera des visites avec toi, écrira des -lettres élogieuses sur ton compte, et cela sans raison, à cause de la -sympathie personnelle que tu lui auras inspirée. Il t’annoncera enfin -qu’il a trouvé une situation sérieuse, un poste sûr. - -C’est alors qu’il te faudra un grand courage. - -Ce poste sûr, tu dois le refuser, si quelque espérance est en toi, si -quelque vertu t’anime. Mieux vaut déjeuner encore pour quelques sous, -être un sujet de colère pour ta repasseuse, courir dans la rue lorsqu’il -fait trop froid, ne plus revoir l’ami de ton père actif et bon. - -Tout jeune homme qui vient à Paris trouve cette situation. C’est une -machine quelconque aux rouages inexorables, société industrielle, grande -maison d’édition, compagnie d’assurances où il est jeté et broyé pour -cent cinquante francs par mois avec la certitude d’en avoir deux cents -dans dix ans. - -N’accepte pas, meurs plutôt. - -Surtout ne te dupe pas toi-même en acceptant à titre d’essai pour deux -ou trois mois. La servitude dans laquelle tu tomberais, l’amitié de tes -compagnons médiocres, les petits bonheurs du dimanche feraient -rapidement de toi un lâche dont les désirs sont bornés. Tu perdrais -l’habitude de l’effort véritable, qu’on accomplit pour soi-même, -librement. Peut-être finirais-tu par croire que tes sept heures -d’écriture constituent un louable travail. Tu serais invité dans de -petits appartements par d’autres employés où des femmes laides mais -laborieuses font le ménage, préparent le dîner. Le charme de la pauvreté -propre et honnête te saisirait. Tu te trouverais des prétextes pour -attendre les cent cinquante francs du mois suivant. Il te faudrait plus -de force pour vaincre l’espérance misérable de ces cent cinquante -francs, qu’il ne t’en a fallu pour vaincre ta province coalisée et venir -à Paris. - -N’accepte que des situations incertaines. Les nouveaux journaux, les -théâtres qui se fondent, les cabinets des ministres, si cela t’est -possible, doivent être plus désignés à ton ambition, parce qu’ils sont -passagers par leur nature. Tes maîtres n’exigeront pas trop de toi pour -que tu n’exiges pas trop d’eux-mêmes. Ce seront des hommes dans ton -genre avec quelques années de plus. - -Ne prête pas d’attention au mépris apparent que pourront te témoigner -des médiocres, parce que tu ne gagnes pas un argent régulier. - -Si tu rencontres un ami arrivé, jadis semblable à toi, aujourd’hui bon -fonctionnaire, richement marié, et s’il te prend en pitié à cause de ton -état instable, appuie-toi, pour résister à son hypocrite sympathie, sur -l’amour de toi-même, comme sur une colonne de marbre. Pardonne-lui -l’excès de bonté qu’il te témoigne puisqu’il ne soupçonne même pas -quelle hauteur tu veux atteindre. - - - - -LA RICHESSE QUI DONNE L’AMITIÉ - - -Tâche d’avoir des amis. - -On les acquiert d’abord par son visage bienveillant, la facilité qu’on a -à saluer des gens peu connus, à serrer des mains qui se tendent. Le goût -des conversations sympathiques, l’amour qu’on a des autres et de -soi-même font vite que beaucoup de gens ont du plaisir à vous voir. - -Mais ce n’est pas assez. Il faut choisir. Ne laisse pas au hasard d’une -rencontre, à un voisinage, le soin de te donner des amis. - -Une fois que tu auras élu un ami dans ton cœur, ne crains pas de -l’importuner par des visites inattendues, des politesses excessives. Ne -te laisse pas rebuter par sa froideur. Tu lui apportes, avec la -prédilection de ta sympathie, une immense richesse, la même que tu -attends de lui. Il comprendra forcément à la longue quel avantage vous -avez tous deux à ce commerce idéal. - -Ce n’est jamais une aide matérielle que tu dois attendre de l’amitié. -Garde-toi par exemple d’emprunter de l’argent à ton ami, même si tu l’as -entendu déclarer plusieurs fois que l’argent est une chose méprisable, -que lorsque l’un en a, l’autre doit en avoir, etc. On ne sait jamais -jusqu’où plongent les racines de l’intérêt. Observe une semblable -réserve si ton ami est très riche. - -Les biens de l’amitié sont plus précieux que n’importe quelle somme -d’argent. Ils sont le sentiment que l’effort est partagé, que l’action -solitaire qu’on accomplit est agrandie par la sympathie de l’ami, que -l’injure qu’on reçoit, l’échec qu’on éprouve est diminué, rendu -insignifiant ou plaisant par les commentaires favorables qu’en fait -l’ami. - -Rends avec soin ce qui t’est donné dans ce domaine. Intéresse-toi aux -moindres faits de la vie de ton ami, au récit de ses amours, aux détails -de son budget, à ses souvenirs de service militaire. - -Ne dis jamais de mal de lui, car tout se sait. Surtout n’en pense pas -quoi qu’il fasse. Aie pour lui la même indulgence que pour toi. - -S’il a une maîtresse, ne lui fais pas la cour. Elle se hâterait de l’en -prévenir, en amplifiant ton audace, en transformant en perfidie ton goût -naturel des femmes. Ne va pas non plus être trop froid à son égard, ne -la regarde pas avec une complète indifférence. Elle te considérerait -alors comme un mortel ennemi, elle t’accuserait de vouloir la faire -rompre avec son amant et il lui serait très aisé de te brouiller avec -lui: l’amour a toujours le pas sur l’amitié. - -Fais donc entendre une bonne fois à cette maîtresse par quelque parole à -double sens que c’est elle que tu aurais aimée si l’amitié sacrée ne -vous avait pas séparés irrévocablement. N’en parle jamais ensuite. Sa -vanité sera satisfaite et elle attribuera tes indifférences pour elle à -un scrupule sublime. - -N’attends aucun service de tes amis. Quand ils demanderont quelque chose -pour toi, ce ne seront que des choses très modestes, bien au-dessous de -ta valeur. Tu t’étonneras que des êtres qui t’aiment, dont tu as éprouvé -les sentiments, te méconnaissent ainsi, ne te jugent digne que -d’avantages tellement médiocres que tu ne pourrais les accepter sans -honte. - -Cela tient à ce qu’ils ne te situent pas dans la vie. L’amitié leur a -révélé tes faiblesses. Ce sont elles qu’ils voient, plutôt que tes -qualités. - -Seuls, des hommes que tu connais à peine oseront te rendre de vrais -services. Tu auras à leurs yeux le prestige d’un talent qu’ils ignorent, -dont ils ne savent pas les petits côtés. - -Tes amis ne peuvent t’offrir que la douceur de la main tendue, des -projets qu’on fait ensemble, des espérances qu’on partage, le plaisir -inestimable de se raconter l’un à l’autre. - -Et c’est bien assez. - -Mais, crois-moi, garde-toi de t’enorgueillir d’amitiés puissantes ou -illustres. Ta force est dans les liens qui t’unissent à ceux qui sont -semblables à toi, seraient-ils plus humbles même, à la troupe famélique -de ceux que la vie n’a pas favorisés, aux poètes des hôtels garnis à -deux francs, aux écrivains qui habitent au sixième étage, aux auteurs -dramatiques qui se font comédiens pour vivre. - -Sache bien que ces modestes compagnons avec leurs redingotes usées, -leurs bottines où passe l’eau, leurs cheveux longs, ont une influence -plus véritable que tous les hommes arrivés avec leurs paroles -conventionnelles. Car leur désintéressement les précède et les défend, -car seuls les cris qui partent d’en bas peuvent monter très haut et être -entendus très loin. - - - - -LA FORCE DE L’HOMME JOYEUX - - -Il faut une grande force d’âme pour sentir, quand il fait froid, les -bouffées chaudes des cafés devant lesquels on passe, où il y a des -nappes blanches, des boissons qui miroitent et où l’on ne peut pas -s’arrêter. - -Il est ennuyeux de ne pas manger à sa faim, dans le petit restaurant où -l’on paie, d’être privé de dessert comme quand on était enfant et qu’on -était puni, de regretter les vingt centimes que le café coûte en -supplément. - -Il est ennuyeux de répondre à ses amis qui s’en vont en bande à Bullier -qu’on est fatigué, qu’on a mal à la tête, alors qu’on a une envie folle -de participer aux élégances de ce lieu, parce qu’on ne peut disposer de -la petite somme que coûte l’entrée! - -Réclamations du propriétaire et du tailleur, papier qu’apporte l’employé -de Dufayel, serviettes trouées, bottines ressemelées, odeurs de bois -moisi, vous brisez le courage des cœurs les mieux trempés. - -O jeune homme, développe en toi ton allégresse, ta gaîté; sois, en dépit -des événements et de la mauvaise fortune, un homme joyeux. - -L’homme joyeux est fort, même s’il est laid et mal vêtu, parce qu’il rit -de celui qui est beau et élégant. L’homme joyeux regarde bien en face, -serre la main très fort et fait comprendre tout de suite qu’il est -joyeux. - -Lorsqu’il va dîner dans la maison du riche, il n’est pas sensible à -l’ironie discrète, mais réelle, du laquais rasé qui prend -obséquieusement son pardessus et qui en regarde la doublure déchirée, -parce que, par son geste, par son attitude, il a montré qu’il savait -bien que la doublure était déchirée, que cela lui était égal, qu’il en -riait, et que par-dessus le marché il riait du laquais rasé et de son -pauvre métier. L’homme joyeux n’a pas de fausse honte si le riche offre -de lui prêter de l’argent, même s’il le fait à la manière habituelle des -riches, d’une façon ostensible, humiliante, comme une aumône. Il accepte -et il a raison, car il sait que ce riche est un médiocre oisif, tandis -que lui travaille de sa pensée. Il considère que c’est là un bienfait -général que cette richesse, au lieu d’être jouée aux cartes, au lieu de -payer des livrées, des tapis, des bijoux, au lieu de servir à entretenir -un luxe criard, lui permette d’acheter des livres, un chapeau, des -souliers, de donner vingt francs à une petite femme qui passe et qui n’a -pas d’argent et il rit de l’humiliation qui lui est imposée par ce -passage de la richesse d’une main dans l’autre, qui est une forme de la -justice. - -Il n’aura qu’à se souvenir de Baudelaire et de ses créanciers, de -Verlaine dans les cafés du quartier latin. Il pourra se dire, en voyant -passer des voitures élégantes, que les biens les plus charmants, la -lumière, la richesse des visages, la beauté de la ville sont à tous, -qu’on voit mieux Paris quand on est à pied. Ainsi il ne connaîtra pas de -la vie seulement la forme extérieure, la surface: il pénétrera jusqu’à -son cœur par les ruelles tortueuses où il y a plus d’hommes qui vivent à -mesure qu’elles deviennent plus étroites. Il saura plus de choses parce -qu’il aura eu moins d’argent. - -L’homme joyeux rira de l’avarice des puissants, de leur soif de garder -jalousement ce qu’ils ont acquis; il rira des conventions modernes, des -efforts immenses vers des buts mesquins, des décorations, des honneurs, -de la gloire dérisoire d’être directeur de quelque chose, préfet ou -ministre: il rira des poètes officiels, des cuistres assermentés, des -gérontes orgueilleux, des académiciens, des pontifes, de tous les mornes -adorateurs de la médiocrité, de tout ce qui est immobile, figé, esclave. - -Y a-t-il une fin à ta course? Le petit appartement que tu conquerras par -bien des efforts, les meubles de Dufayel, les livres achetés un à un, -les portraits d’actrices dans des cadres à bon marché, résisteront-ils à -l’assaut des créanciers, ou seront-ils emportés ou dispersés? Ne -seras-tu pas débordé par l’étrenne de la concierge, la feuille bleue de -l’impôt, le fiacre imprudemment offert, le prix du pétrole et du -charbon? Ne sentiras-tu pas, un soir, un immense écœurement pour la -nourriture des bouillons Chartier, ton escalier où il y a des pots de -lait à chaque étage, ton logis mal éclairé et trop étroit? - -As-tu vraiment du talent? Chacun le saura-t-il un jour? Ou ta maîtresse -et un ou deux amis qui fondent avec toi des revues, en seront-ils seuls -persuadés? Cette théorie est-elle bien vraie qui dit que la chance passe -tôt ou tard pour chacun et qu’il suffit de l’attendre et de l’aider? - -Trouveras-tu ton repas quotidien, loup de la fable? Ne regretteras-tu -pas le collier du chien? Atteindras-tu le but, coureur? - -O jeune homme, ô mon frère, ici s’arrête ce que je sais. - -Plusieurs fois déjà je t’ai vu passer, je t’ai guetté et suivi dans la -rue, afin de presser ta main. Et j’avais envie de m’élancer vers toi et -de te dire: - -«Je sais. Comme la mienne autrefois, ta lampe fume à cause de la mèche -qu’une femme de ménage négligente mouche mal. Il y a des cendres sur le -foyer, une légère odeur de suie, une déchirure dans le tapis et -peut-être aussi redis-tu, le soir, comme je l’ai fait, ces vers -admirables: - - La maîtresse a quitté l’amant - A cause de l’appartement[2]. - - [2] Ces vers sont du poète GABRIEL DE LAUTREC. - -«Mais va, il y a des poèmes meilleurs encore et plus joyeux et une foule -de tapis neufs dans les grands magasins. Du reste, la meilleure beauté -n’est pas plus dans le luxe de l’endroit où l’on vit que dans le regard -d’une maîtresse. Une belle lumière peut briller, même si la femme de -ménage n’a pas nettoyé la lampe et si la mèche fume, tachant de -poussière noire les portraits aimés...» - -Mais je n’ai pas osé. Devant toi, jeune homme pauvre, une grande -timidité m’a saisi, je me serais nommé et tu m’aurais dit: - -«Qui êtes-vous?» - -Et puis, par la puissance d’une invraisemblable espérance, n’aurais-tu -pas souri de mes paroles? - -Et puis, quand je t’aurais dit la nécessité d’un effort patient et -quotidien pour résister à tous tes protecteurs et ne pas obtenir les -palmes académiques, peut-être, écartant ton pardessus et me montrant ta -boutonnière, m’aurais-tu répondu avec orgueil. - -«Je les ai.» - -Aussi je t’ai regardé t’éloigner, chétif et mince, parmi les omnibus -terribles, les maisons immenses. Tu n’avais pas l’air de connaître ta -petitesse; tu tenais ta canne comme une épée. Et j’ai admiré avec quelle -autorité peut résonner sur le pavé de la rue une bottine où il y a un -trou. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - La conquête des femmes. - - Préface 3 - Grande importance des femmes 9 - Prestige d’une mauvaise réputation 15 - Facilité des femmes 21 - Est-il indispensable d’être riche? 27 - Choix du milieu 33 - Recherche de la femme idéale 39 - La première impression 43 - Rapports du bonheur et des vêtements qu’on porte au moment où - on est heureux 47 - Méthode sentimentale: théorie des âmes-sœurs: danger du - parapluie, etc. 55 - Méthode de la dissimulation 65 - Méthode de la prophétie et de la magie 71 - Méthode de la puissance d’attraction 77 - Méthode du viol 81 - Méthode du cynisme (art de tromper) 85 - Les comparaisons 93 - L’homme qui n’a qu’une femme 97 - Plaisirs physique (les simulacres) 101 - Une femme en attire une autre 107 - L’insistance et l’occasion 113 - Les femmes grosses 117 - Force que donnent la crédulité et l’ignorance 121 - La maîtresse et les amis 129 - L’indiscrétion, les confidents, les bonnes 137 - Force que donne l’absence de jalousie 143 - Les rendez-vous 149 - Absurdité de la pitié 155 - Les maîtresses laides 159 - Étrange prestige des actrices 163 - Dufayel 169 - La confiance en soi 173 - Réussit-on par les femmes, ou vous empêchent-elles de réussir? 177 - Les aventures en chemin de fer 181 - Les bienfaits 187 - Supériorité des femmes rosses 191 - La ligue contre le bonheur 195 - Rapports entre les femmes et les choses de la pensée 199 - Divers 203 - La fourmi ailée 207 - Rupture 211 - Le plus grand ennemi 217 - Le désir 221 - - Conseils à un jeune homme pauvre qui vient faire de la - littérature à Paris. - - De l’hôtel garni 229 - La question d’argent 235 - Importance des habits 241 - Les maîtresses 243 - Manière de se conduire avec les hommes influents 249 - Le prestige du monde 253 - Possibilité de faire fortune par le jeu 259 - Les petites annonces: emprunts, beaux mariages, maîtresses - désintéressées 261 - Faut-il avoir une situation? 267 - La richesse qui donne l’amitié 271 - La force de l’homme joyeux 277 - - - - -ÉMILE COLIN ET Cie--IMPRIMERIE DE LAGNY - -E. GREVIN, SUCCr - - - - -Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER - -à 3 fr. 50 le volume - -EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE - - -DERNIÈRES PUBLICATIONS - - CLAUDE ANET - Notes sur l’Amour 1 vol. - FERDINAND BAC - Le Fantôme de Paris 1 vol. - RENE BEHAINE - Histoire d’une Société 1 vol. - JULES BOIS - Le Vaisseau des Caresses 1 vol. - ALFRED CAPUS - Histoires de Parisiens 1 vol. - LOUIS CODET - La petite Chiquette 1 vol. - MICHEL CORDAY - Mariage de demain 1 vol. - LÉON DAUDET - La Lutte.--Roman d’une guérison 1 vol. - GUSTAVE FLAUBERT - La «première» Tentation de saint Antoine (1849-1856). - Œuvre inédite publiée par Louis Bertrand 1 vol. - GUSTAVE GEFFROY - L’Idylle de Marie Biré 1 vol. - JULES HURET - En Allemagne: De Hambourg aux Marches de Pologne 1 vol. - GUSTAVE KAHN - Contes Hollandais 1 vol. - HENRY KISTEMAECKERS - Monsieur Dupont chauffeur 1 vol. - GEORGES LECOMTE - L’Espoir 1 vol. - MAURICE MAETERLINCK - L’Intelligence des Fleurs 1 vol. - VALENTIN MANDELSTAMM - Un Aviateur 1 vol. - VICTOR MARGUERITTE - Jeunes filles 1 vol. - OCTAVE MIRBEAU - La 628-E8 1 vol. - ÉDOUARD ROD - L’Ombre s’étend sur la Montagne 1 vol. - ÉMILE ZOLA - Correspondance.--Les Lettres et les Arts 1 vol. - - -ENVOI FRANCO PAR POSTE CONTRE MANDAT - -8988.--Imp. Motteroz et Martinet, rue Saint-Benoît, 7, Paris, - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CONQUÊTE DES FEMMES *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. 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