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-The Project Gutenberg eBook of Voyage d'un faux musulman à travers
-l'Afrique, by René Caillié
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-using this eBook.
-
-Title: Voyage d'un faux musulman à travers l'Afrique
- Tombouctou. Le Niger, Jenné et le Désert
-
-Author: René Caillié
-
-Release Date: June 6, 2021 [eBook #65530]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images generously
- made available by the Bibliothèque nationale de France
- (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE D'UN FAUX MUSULMAN À
-TRAVERS L'AFRIQUE ***
-
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- RENÉ CAILLIÉ
-
- VOYAGE
- D’UN
- FAUX MUSULMAN
- A TRAVERS L’AFRIQUE
-
- TOMBOUCTOU
- Le Niger, Jenné et le Désert.
-
- LIMOGES
- EUGÈNE ARDANT ET Cie, ÉDITEURS.
-
-
-
-
-VOYAGE
-
-A TOMBOUCTOU.
-
-
-Supposons que vous ayez sous les yeux une carte du globe; que, sur cette
-carte, vous vous établissiez à l’un des points qui représentent Brest,
-Nantes, Rochefort ou Bordeaux, à la droite du petit carré qui représente
-la France; que de là, votre doigt se promène au large sur cet espace
-blanc qui figure la grande masse d’eau de l’Atlantique, et, laissant à
-gauche l’Espagne, le Portugal, le détroit de Gibraltar, continue son
-chemin en vue du cap Noun, du cap Boyador, du cap Blanc, du cap Vert, en
-vue des établissements français et anglais du Sénégal et de la Gambie;
-puis, reprenne enfin terre à ce petit filet noir qui marque l’embouchure
-du Rio-Nunez:--parvenus là, vous avez fait douze ou quinze cents lieues,
-et vous êtes au point de départ du voyage que nous allons entreprendre à
-la suite de M. Caillié.
-
-A présent, notre ligne de route est bien facile à tracer, par _à peu
-près_ s’entend. Il s’agit, en tournant le dos à la mer, de fixer sur la
-carte un point à deux cents lieues environ de l’embouchure du Rio-Nunez,
-et de joindre ce point d’une part avec cette embouchure, de l’autre avec
-l’empire de Maroc, avec Fez et Tanger. Entrés en Afrique par le côté qui
-fait face à l’Amérique, nous en sortirons par le côté qui fait face à
-l’Europe; nous aurons fait sur le sol africain un coude de neuf à onze
-cents lieues.
-
-Qu’y a-t-il à voir, à l’heure qu’il est, sur cette longue ligne? Que se
-passe-t-il, dans ces régions sur lesquelles la carte est presque
-entièrement muette, ou bien qu’est-ce que représentent le petit nombre
-d’indications qu’elle donne? Sous quels aspects se présentent là et la
-terre et les hommes? Le soleil, les nuages, les montagnes, les rivières,
-ont-ils là les mêmes habitudes que chez nous? Le sol est-il pareil à
-celui que nous foulons? se pare-t-il des mêmes couleurs, porte-t-il les
-mêmes plantes, nourrit-il les mêmes animaux, et, creusé, laisse-t-il
-voir les mêmes choses?--Enfin, s’il y a des hommes dans ces vastes
-contrées, qui sont ces hommes? Quelle idée se font-ils de la vie
-humaine? Quel parti tirent-ils de la terre et des choses qu’elle porte?
-Quel parti tirent-ils de leurs semblables et d’eux-mêmes? Que
-savent-ils? Qu’imaginent-ils? Ce même soleil qui, eux aussi, les
-réchauffe et les éclaire, leur dit-il quelque chose des autres hommes
-qu’il a réchauffés et éclairés avant que d’arriver à eux, de ceux qu’il
-réchauffe et éclaire en même temps qu’eux: de nous, par exemple, qui
-sommes de ceux-là? Ces hommes s’occupent-ils de nous, comme nous nous
-occupons d’eux? Songent-ils également, de leur côté, à nous rendre
-visite?
-
-Bien d’autres questions s’élèvent à la vue de ces espaces si voisins de
-notre Europe, et si fort négligés par elle; de ces espaces où nos
-croyances et nos sciences, nos langues et nos institutions sont presque
-totalement inconnues. Ces hommes, en effet, ne pouvons-nous rien pour
-eux? N’avons-nous à échanger avec eux que des regards indiscrets et
-méfiants? Si différents qu’ils soient de nous par l’extérieur et le
-costume, ou même par l’organisation et les habitudes, en sont-ils moins
-nos pareils au nom des besoins universels de la nature humaine, au nom
-du travail qui répond partout à ces besoins, au nom de la sympathie par
-laquelle chacun de nous est associé aux plaisirs et surtout aux
-souffrances des autres hommes? Qu’ils le reconnaissent ou non, ils
-appartiennent à la grande famille dans laquelle nous ne voyons, nous,
-que des frères nés pour être amis, des frères que l’erreur seule sépare.
-
-Deux questions surtout ont attiré, de nos jours, l’attention des
-Européens vers cette partie de l’Afrique.
-
-L’une de ces questions se rapportait à un vaste courant d’eau qui
-promettait à lui seul un puissant instrument aux recherches ultérieures.
-Car, vous le savez, une rivière en ces régions brûlantes, ce n’est pas
-seulement, comme ailleurs, _un chemin qui marche_[1], c’est un chemin
-qui désaltère ceux qu’il porte, un chemin qui leur prépare devant eux
-des vivres et un abri sur les rives que son eau fertilise. De là
-l’importance de la question du NIGER, ce _Nil des Noirs_, mentionné il y
-a plus de deux mille ans par l’historien grec _Hérodote_, retrouvé en
-1795 par l’Anglais _Mungo-Parck_, et dont les sources principales furent
-indiquées, en 1822, par l’Anglais _Laing_. Plus récemment, en 1850, deux
-autres Anglais, _Richard Lander_ (ci-devant domestique du célèbre
-voyageur Clapperton), et son frère _John_, se livrant hardiment au
-courant du fleuve, l’ont descendu jusqu’à la mer.
-
- [1] Expression de _Pascal_.
-
-L’autre question, qui touchait de près à la première, était relative à
-la ville de TOMBOUCTOU[2], voisine du fleuve, et comme lui, mystérieuse.
-Ce nom, il faut le dire, exerçait une sorte d’enchantement sur
-l’imagination des géographes. Ils ne pouvaient se représenter sans
-enthousiasme une capitale grandie, comme par miracle, sous le souffle
-desséchant du Désert: véritable port de cet océan de sable qu’on appelle
-le _Sahara_, entrepôt florissant d’un commerce perpétuel entre le nord
-et l’occident de l’Afrique. C’était à qui lui prêterait les plus larges
-dimensions; les évaluations les plus modérées ne lui donnaient pas moins
-de cent mille habitants. Un écrivain arabe, enchérissant sur les
-exagérations de ses compatriotes, allait même jusqu’à dire: «C’est la
-plus grande ville que Dieu ait créée.»
-
- [2] Ou _Temboctou_ ou _Ten-Boktoue_, comme on commence à l’écrire à
- présent, d’après l’Arabe Ben-Batouta.
-
-Vous commencez à craindre que la réalité ne réponde pas à ces pompeuses
-annonces; elles auront du moins servi à tourner l’attention de ce côté.
-Si l’on n’a pas le singulier plaisir que l’on se promettait de
-rencontrer un _Paris_ au milieu des sables, en revanche on aura quelques
-pages de plus à ajouter à l’inventaire de notre planète, et au
-recensement général de la famille humaine.
-
-Quant à nous, nous sommes, pour le moment du moins, condamnés à ne
-visiter ces contrées lointaines que par les yeux d’autrui, et, pour
-ainsi dire, par procuration.--Le voyageur qui se charge de les visiter
-pour nous se fera-t-il toutes les questions que nous nous ferions en
-pareil cas? Arrivera-t-il là-bas avec nos propres préoccupations? Par
-lui serons-nous là comme si nous y étions nous-mêmes? C’est chose dont
-on peut douter; toutefois, dans l’impossibilité où nous sommes, pour
-longtemps peut-être, de nous transporter en personne à douze cents
-lieues d’ici, cette ressource des récits d’emprunt (la seule qui nous
-reste) n’est pas à dédaigner. Elle serait plus précieuse encore, si les
-lecteurs de _voyages_ avaient le bon esprit de ne demander au voyageur
-que ce qu’il sait, de ne pas le contraindre à parler des choses que les
-circonstances du trajet ou bien le défaut de connaissances préalables ne
-lui ont pas permis de remarquer. Loin de là, le voyageur est tenu,
-d’ordinaire, de tout voir, de tout entendre, de tout comprendre; il est
-tenu d’entrer dans le pays avec tous les moyens d’observation que
-chacune de nos sciences modernes prête à ses disciples; il est tenu d’en
-sortir sans oublier le nom d’une seule bicoque. Le lecteur gagne-t-il en
-réalité quelque chose à ces exigences? eh mon Dieu non! Le voyageur fait
-semblant d’être en état d’y satisfaire; il parle de tout; il ne laisse
-pas en blanc une seule des stations de son itinéraire: toutes les
-lacunes de ses notes ou de sa mémoire, il les remplit de la meilleure
-grâce du monde: son honneur est sauf aux dépens de sa probité.
-
-Tâchons d’être justes, ne fût-ce que pour n’être pas trompés; et,
-prenant notre voyageur pour ce qu’il est, ne le forçons pas à se donner
-pour autre. Voyons ce que nous pouvons en conscience attendre de lui, et
-ne lui demandons rien de plus.
-
-Dès l’ouverture de son livre[3], nous apprenons que c’est un jeune homme
-de vingt-six à vingt-sept ans. Ni dans le village de Poitou[4] qu’il
-quitta, nous dit-il, à seize ans pour la côte d’Afrique, avec soixante
-francs pour toute fortune, et quelques lectures de voyages pour toute
-instruction; ni dans ses différentes courses au Sénégal ou à la
-Guadeloupe, il n’eut le loisir ou le moyen d’acquérir les connaissances
-qu’un voyage de découverte exige.--De plus, s’il parcourt sur le globe
-la ligne de route que nous venons de tracer sur la carte, c’est en
-passant, c’est à la dérobée, à la hâte, dans des transes perpétuelles,
-et comme en traversant un camp ennemi: sans autre défense que celle que
-ses maux lui acquièrent de loin en loin dans les âmes compatissantes;
-sans autre protection que la pitié ou le mépris qu’il inspire. Pauvre
-mendiant dévot, marchant seul et à pied au milieu de tant de populations
-étrangères, bien souvent, c’est à peine s’il ose lever les yeux de
-dessus le grand chapelet musulman qui lui sert de passeport.
-
- [3] _Journal d’un voyage à Tombouctou et à Jenné_, etc., par René
- CAILLIÉ.
-
- [4] _Mauzé_ près Thouars, département des Deux-Sèvres.
-
-Vous voyez qu’il est difficile de voyager dans des conditions plus
-défavorables. Nous serions mal venus à vouloir qu’il sorte de là une
-relation nourrie d’observations approfondies et savantes. Toutefois, un
-pareil trajet peut nous apprendre encore bien des choses que nous
-ignorons, et nous en rappeler d’autres auxquelles nous ne songeons pas.
-En laissant même les indications que le voyageur a tâché de recueillir
-sur les pays qui se trouvaient à droite et à gauche de sa route; en
-laissant encore la longue liste de dénominations géographiques qu’il
-s’est efforcé de compléter; il reste les choses qu’il a vues de ses
-yeux, les choses que tout passant en Afrique pourrait apercevoir de
-même, les choses sur lesquelles il ne peut y avoir de doute, sans
-inculper, non pas les lumières, mais la bonne foi même de celui qui les
-raconte: il reste les événements auxquels le voyageur a été mêlé, dans
-lesquels il s’est trouvé tout ensemble acteur et spectateur. Le
-_journal_ de M. CAILLIÉ serait réduit au récit de ses propres aventures,
-qu’il n’en serait par là même sur l’Afrique qu’un témoignage plus
-expressif et plus authentique.
-
-De ce que M. Caillié avoue franchement qu’il s’est mis en route sans
-avoir pu jamais acquérir les connaissances qui peuvent donner le plus de
-prix à une pareille entreprise, il ne s’ensuit pas qu’il soit parti sans
-préparation aucune. Rien que pour entrer sur le territoire d’Afrique, il
-faut se déguiser, se transformer, se composer un rôle. Ce rôle, il faut,
-dans une si longue traversée, qu’il s’adapte également à chacun des pays
-à parcourir; qu’il convienne aux ressources particulières du voyageur,
-qu’il s’accommode à ses moyens d’observation. Une fois ce rôle composé,
-il faut l’apprendre, il ne faut pas l’oublier un seul instant: il y va
-de la vie. Ce rôle, quel qu’il soit, bien choisi et bien joué, est à lui
-seul un renseignement précieux sur les contrées dont il ouvre la porte
-au voyageur.
-
-Ainsi donc, à part ses résultats, et seulement pour être mise à
-exécution, la traversée que nous nous proposons demande un
-apprentissage. Celui de M. Caillié, commencé de bonne heure, et plus
-long par le manque même d’encouragements et de secours, dura près de dix
-années. Trois voyages successifs au Sénégal, deux essais malheureux pour
-pénétrer dans l’intérieur à la suite des expéditions anglaises, le
-familiarisèrent avec toutes les difficultés de sa tâche. Dans l’une de
-ces tentatives, il vit par lui-même combien la foule des chameaux, la
-richesse du bagage, et même une troupe de soldats armés, servent de peu
-contre des hommes qui, s’obstinant à fermer aux Européens l’accès de
-leur pays, comptent au nombre de leurs armes offensives le soleil et le
-sable, et n’ont rien que leurs puits à défendre. Une retraite ruineuse
-«et plus sinistre qu’une déroute» lui apprit qu’à moins de se frayer le
-chemin par la force, l’étude de ces populations défiantes ne devait pas
-se faire avec tant de bruit.
-
-Ainsi, le plus grand obstacle à la traversée que nous nous proposons, ce
-sont les hommes. Des Arabes, en effet, de race plus ou moins mélangée,
-ont pénétré partout en ces parages parmi les populations noires et
-partout, avec le nom de Mahomet et ses lois sévères, ils ont implanté la
-haine et le mépris des _Chrétiens_: mettant, sous ce nom, tous les
-Européens _hors la loi_; nous dévouant tous tant que nous sommes, en
-cette vie, au brigandage et à la filouterie des _Fidèles_, et dans
-l’autre, aux flammes éternelles de l’enfer.
-
-Notre jeune voyageur[5] jugea que le plus court était d’apprendre leur
-religion et leur langue. Il trouva tout simple d’abandonner les chances
-de fortune que lui offrait le commerce[6], pour aller faire son
-éducation musulmane chez les Musulmans eux-mêmes. Pour maîtres d’arabe
-et d’islamisme, il choisit les Arabes (ou Maures) Braknas qui errent
-avec leurs troupeaux entre le Sénégal et le Désert, à cinquante ou
-soixante lieues de la côte.
-
- [5] M. Caillié avait alors vingt-quatre ans.
-
- [6] Un négociant lui avait fait l’avance d’une petite pacotille.
-
-Je ne m’arrêterai pas à vous raconter le traitement que lui valut de
-leur part son apparente conversion aux croyances musulmanes. Ses hôtes
-lui montrèrent à lire l’écriture arabe, et lui firent apprendre par cœur
-force versets du Coran. Il fut même pourvu d’une planchette d’écolier,
-et, comme les enfants, soumis, le matin avant le jour et le soir à la
-nuit, à chanter à haute voix la gloire d’_Allah_ et de _Mohamed_, à la
-lueur d’un petit feu.
-
-La langue usuelle de ces Arabes lui devait être par la suite du plus
-grand secours. Leur société était du reste une excellente école de mœurs
-africaines, de vie uniforme et simple, et par-dessus tout, de sobriété.
-Chose étrange pour nous! Chose bien plus étrange encore pour l’estomac
-du pauvre _voyageur_, leur principale nourriture, c’est le lait: aux
-chefs, le lait de chameau; aux autres, le lait de vache, de chèvre ou de
-brebis; dans la saison des pluies ils ne prennent pas autre chose. Une
-simple bouillie de mil pilé et assaisonnée d’herbages supplée au lait
-dans les temps de sécheresse. Un repas de viande séchée est le privilége
-des plus riches, et pour eux-mêmes, un régal. Le reste est à l’avenant.
-
-Ces privations continues ne les dispensent pas du jeûne que la religion
-leur impose, jeûne auprès duquel ce que les Européens appellent
-aujourd’hui de ce nom n’est qu’un jeu. Ce jeûne, en dévot catéchumène,
-_Abdallahi_[7], c’est le nom que M. Caillié s’était donné, y fut
-astreint sans miséricorde.
-
- [7] Ce nom qui signifie _esclave de Dieu_ est de ceux que recherche
- l’humilité musulmane.
-
-«Le soir (5 avril 1825) on aperçut la nouvelle lune. C’était celle du
-Ramadan: le carême allait commencer. On fit de longues prières et
-beaucoup de bouillie de mil...» C’était dans la saison des chaleurs, par
-un vent d’est étouffant. Une tasse de lait aigre _avant_ et _après_ le
-coucher du soleil; à onze heures du soir, une simple bouillie de mil:
-tel était, tel est encore sur la rive droite du Sénégal le régime de _la
-lune du jeûne_.
-
-«Le sixième jour, dit le voyageur, je crus que je ne pourrais soutenir
-plus longtemps ces terribles mortifications. La chaleur augmentait; ma
-soif était insupportable: j’avais la gorge desséchée; ma langue, gercée,
-me faisait l’effet d’une râpe dans la bouche. Je crus que je
-succomberais; je ne souffrais pas seul: tout le monde, autour de moi,
-endurait les mêmes tourments. Enfin, les _Marabouts_ se baignèrent le
-visage, la tête et une partie du corps. On me permit d’en faire autant;
-mais j’étais observé avec la plus grande attention.»
-
-Une seule fois il avale avec frayeur une partie de l’eau avec laquelle
-il était permis de se laver la bouche.
-
-«Je jeûnai ainsi dix-sept jours; le dix-huitième, je fus attaqué de la
-fièvre; alors on me dispensa du jeûne, si toutefois on peut appeler ne
-pas jeûner boire un peu d’eau dans la journée, car on ne me donna
-absolument rien à manger.»
-
-Huit ou neuf mois de séjour parmi les Braknas ont mis le voyageur à même
-de nous raconter à loisir tous les incidents, très-peu variés du reste,
-de leur vie ambulante, de nous introduire dans leurs maisons portatives,
-de nous montrer leur ameublement, leur costume; de nous faire voir
-comment sont réparties chez eux, entre les diverses classes d’hommes
-libres ou d’esclaves, les différentes fonctions industrielles,
-commerciales, civiles, militaires, religieuses, etc. Ces curieux détails
-nous mèneraient trop loin. Il ne faut pas oublier que nous avons
-beaucoup de chemin à faire.
-
-Le _chrétien_, dont la conversion avait toujours laissé quelque
-défiance, était allé aux bateaux français sur le fleuve, et, contre
-l’espérance de ses hôtes, il était revenu partager leur fade bouillie de
-mil.
-
-Il s’agissait d’_acheter un troupeau et deux Noirs_ pour établir chez
-les Braknas son point de départ sur une base solide. Par malheur, le
-gouverneur français, qui avait encouragé ses premiers essais, était
-parti. M. Caillié vit ses offres repoussées, et des espérances qui lui
-coûtaient déjà tant de fatigues, ruinées de fond en comble. Il se fit
-empailleur d’oiseaux, pour vivre. Le gouverneur, revenu, ne répondit à
-son empressement que par de vagues promesses. Les Anglais de
-Sierra-Leone l’accueillirent mieux à tous égards. Les Français lui
-avaient opposé M. de Beaufort et les railleries amères sur sa prétendue
-conversion et sur son costume. Les Anglais, en lui opposant le major
-Laing, également parti pour Temboctou, lui offrirent l’hospitalité la
-plus généreuse. Près de deux ans s’écoulèrent ainsi dans des
-désappointements continuels.
-
-M. Caillié ne se rebuta point. Il avait eu connaissance du prix proposé
-en 1824 par la _Société de géographie_ de Paris, au voyageur qui
-parviendrait le premier à Temboctou par la voie de la Sénégambie; il se
-disait: «Mort ou vif, je l’obtiendrai; si je n’en jouis pas, ma sœur le
-recueillera.» Il ajoute: «Je refusai tout arrangement; je voulus au
-moins laisser à l’amie de mon enfance une propriété incontestable, le
-mérite d’avoir tout fait par moi seul.»
-
-Il se lia à Free-town[8] avec des Noirs musulmans venus de l’intérieur:
-puis, un jour, sous le sceau du secret, il leur apprit d’un air
-très-mystérieux qu’il était né à Alexandrie en Égypte, qu’il avait été
-fait prisonnier par l’armée française, et conduit au Sénégal pour faire
-les affaires commerciales de son maître: qu’affranchi pour ses services,
-il voulait retourner dans son pays natal, et reprendre la religion de
-ses pères.
-
- [8] Chef-lieu de la colonie anglaise de Sierra-Leone.
-
-Telle est la fable sur la foi de laquelle allait reposer pendant près de
-dix-sept mois la sûreté de sa vie.
-
-Une petite friponnerie lui fit sentir dès le lendemain qu’il ne pouvait
-espérer, avec l’habit européen, vaincre les vieilles habitudes de ses
-nouveaux amis d’Afrique; il s’empressa de gagner par mer un endroit où
-il pût débarquer avec son costume arabe, et choisit pour tel
-l’embouchure du Rio-Nunez, à cinquante lieues nord de Sierra-Leone. Il
-avait converti en argent et en marchandises les _deux mille francs_
-d’économies qui composaient toute sa fortune; dix-sept cents francs
-avaient été consacrés à des achats de poudre, de papier, de tabac, de
-verroteries, d’ambre, de corail, de mouchoirs de soie, de couteaux,
-ciseaux, miroirs, clous de girofle, de trois pièces de guinée bleue et
-d’un parapluie. Tout cela ne pesait pas cinquante kilogrammes. Le reste
-en or et en argent tenait dans sa ceinture. Quelques Anglais lui
-procurèrent divers médicaments, de la crème de tartre, du jalap, du
-calomélas, divers sels purgatifs, du sulfate de quinine, des emplâtres
-de diachylon, enfin du nitrate d’argent. M. Caillié se pourvut, en
-outre, de deux petites boussoles, et remplit les poches de son costume
-arabe des feuillets d’un Coran qu’il avait déchiré.
-
-Parti de Sierra-Leone, le 22 mars 1827, il arrive au village de Kakondy,
-sur la rive du Rio-Nunez, le 31. Un coup de fortune pour lui ce fut,
-dans ce village, la rencontre d’un négociant français[9] qui se fit un
-plaisir de mettre son expérience du pays au service de son jeune
-compatriote. Il fit venir quelques Noirs voyageurs, fort considérés,
-leur livra le voyageur avec les recommandations les plus vives et des
-présents plus expressifs encore. Ces présents représentaient la valeur
-d’un bœuf en marchandises.
-
- [9] M. Castagnet.
-
-
-
-
-DÉPART.
-
-
-«Le 19 avril 1827, dit M. Caillié, je pris congé de M. Castagnet.
-L’avouerai-je! je pleurais en quittant mon généreux ami et pourtant ces
-regrets bien sincères ne pouvaient altérer la joie que j’avais
-d’entreprendre enfin ce voyage.» A deux heures de marche de Kakondy, sur
-la rive gauche du Rio-Nunez, les tombeaux de cinq voyageurs anglais
-(entre autres, du major Peddie) durent assombrir la longue perspective
-de nouveautés, mais aussi de fatigues et de périls qui s’ouvrait enfin
-devant l’impatient voyageur. Une fois qu’il aura mis derrière lui les
-hautes montagnes boisées qu’il voit à l’horizon, il lui faudra marcher
-bien longtemps avant qu’un mot français revienne frapper son oreille, et
-l’invite à déposer enfin non plus seulement sa couverture de laine et
-ses sandales, mais encore ce fardeau de défiances, de mensonges et de
-faux-semblants qui lui pèse encore plus.
-
-Nos compagnons de voyage, au départ, sont cinq Noirs libres,
-_Mandingues_ aux cheveux crépus, au nez aquilin, aux lèvres minces, et
-trois Noirs esclaves. Tous, à l’exception du chef noir Ibrahim et de sa
-femme, portent sur leur tête des charges énormes dans de longues
-corbeilles. Un _Foulah_ (au teint marron-clair, cheveux crépus, lèvres
-minces) porte sur sa tête le bagage du voyageur.
-
-Le voyage commence le plus heureusement du monde. Les Noirs, moyennant
-quelques morceaux d’étoffe, ont pour Abdallahi toutes les attentions
-possibles. Les Foulahs rencontrés en route, les uns chargés de sel
-qu’ils voiturent dans l’intérieur à trente ou quarante lieues de là, sur
-leur tête, les autres apportant à la côte des cuirs, de la cire, du riz
-que les marchands européens se disputent, en apprenant que le blanc est
-Arabe ne peuvent se lasser de le regarder et de le plaindre, viennent
-s’asseoir à terre près de lui, prennent ses jambes sur leurs genoux, et
-les pressent doucement pour le délasser. «Tu dois bien souffrir, lui
-disent-ils, car tu n’es pas habitué à faire une route aussi pénible.»
-Ils vont eux-mêmes chercher des feuilles pour lui faire un lit: «Tiens,
-voilà pour toi, car tu ne sais pas comme nous dormir sur la pierre.»
-
-Émerveillé de cette dévotion charitable, étendu sur son lit de
-feuillage, le voyageur couche sans crainte à la belle étoile:
-quelquefois sous de magnifiques ombrages, quelquefois sous des appentis
-de branches et de paille destinés à abriter les passants. Partout, le
-guide Ibrahim s’empresse de débiter et d’embellir l’histoire
-d’Abdallahi, le faisant naître à la _Mecque_ même, la seule ville du
-monde dont le nom soit parvenu à ces peuples. Partout à la nouvelle de
-l’arrivée d’un compatriote du Prophète, les hommes et les femmes
-accourent, non plus avec la curiosité méprisante des bords du Sénégal,
-mais avec une sorte d’ingénuité respectueuse, se tenant à distance du
-saint étranger, lui ouvrant cordialement leurs cabanes, lui apportant
-quelquefois la seule chose qu’ils possèdent, de petites galettes de riz
-mêlé de miel et de piment, séchées au soleil, le pain de maïs jaune et
-frais, assaisonné de miel et de pistaches grillées et pilées, du lait,
-des fruits: présents que les femmes lui offrent souvent à genoux.
-
-Un exemple vous donnera une idée plus précise de ces bergers
-montagnards: «Un soir que la petite caravane avait, comme d’ordinaire,
-fait halte auprès d’une source pour y passer la nuit, je vis un jeune
-Foulah qui ne pouvait se lasser de me regarder. Il me proposa de le
-suivre à son camp, pour boire du lait. Comme je ne voulais pas y aller
-seul, il engagea un de mes compagnons de voyage à m’accompagner: deux
-d’entre eux s’y prêtèrent avec complaisance. Le jeune homme marchait
-devant nous pour nous enseigner la route, et avait soin d’ôter de
-grosses pierres qui se trouvaient sur mon passage. Arrivé à son camp,
-qui était tout près de notre halte, il s’empressa de sortir une peau de
-bœuf sur laquelle il me pria de m’asseoir. Ce camp se composait de cinq
-ou six cases en paille presque rondes et très-basses: il fallait se
-mettre en deux pour y entrer. L’ameublement se composait de quelques
-nattes, peaux de mouton et calebasses pour mettre du lait; le lit, de
-quatre piquets sur lesquels étaient placés en long des morceaux de bois
-recouverts d’une peau de bœuf. Il alla avertir sa vieille mère et ses
-sœurs, et leur dit que j’étais un Arabe compatriote du Prophète, et
-allant à la Mecque. Elles me regardèrent avec beaucoup de curiosité, et
-en faisant plusieurs gestes crièrent _La allah il allah_, etc. (Il n’y a
-d’autre Dieu que Dieu et Mahomet est son prophète)--à quoi je répondis
-par la formule ordinaire. Elles s’assirent à une petite distance de moi,
-et me regardèrent tout à leur aise. Le jeune Foulah alla me chercher du
-lait dans une calebasse qu’il eut soin de laver (excessive politesse de
-leur part), puis m’apporta un peu de viande frite; je l’engageai à en
-manger avec moi; mais, en me montrant du doigt la lune, il me dit d’un
-air timide et riant: Je jeûne, c’est le Ramadan.»
-
-Nous traversons ainsi des montagnes verdoyantes, coupées de ravins au
-fond desquels grondent de nombreux ruisseaux: marchant le plus souvent à
-l’ombre de hautes forêts[10], sans autre incident que la rencontre de
-quelques singes roux qui aboient comme des chiens. A l’un des nombreux
-passages à gué de rivières grossies tout-à-coup par les orages, le
-voyageur faillit être emporté par le courant: les noirs effrayés
-criaient à tue-tête: _Allah il allah_, etc. (Dieu est Dieu et Mahomet
-est son prophète).
-
- [10] «Peuplées, dit M. Caillié, d’une foule d’oiseaux _dont les
- couleurs varient à l’infini_.»
-
-Du reste, le voyageur essuie chaque jour un violent orage et quelquefois
-plusieurs. Les pluies qui commencent en avril durent six mois
-consécutifs en ces montagnes. Mouillé jusqu’aux os, il marche pieds et
-jambes nus par des chemins inondés. Ce pays montagneux est habité par
-des Foulahs qui y promènent leurs troupeaux, et semé de villages
-d’esclaves noirs cultivateurs. La vie paraît y être facile pour tous; le
-lait des vaches et des brebis, un peu de riz qui croît facilement dans
-la plaine, suffisent à leur nourriture, avec le fruit du nédé, du
-pistachier, de l’oranger, du bananier. Vous venez d’entrer chez le bon
-jeune Foulah; visitez à présent les villages de Noirs esclaves: vous les
-trouvez entourés de belles plantations de bananiers, ananas, cassave,
-ignames, choux caraïbes: le tout bien soigné par les femmes, pendant que
-les hommes sont aux champs de riz ou de _foigné_.
-
-Le corps, la tête surtout, graissés de beurre, vêtus, du reste, comme
-les Mandingues, d’une chemise sans col et sans manche et d’une large et
-courte culotte de grosse toile de coton blanche arrêtée seulement à la
-ceinture par une coulisse, les Foulahs se tiennent très-droit, mettent
-beaucoup de sérieux dans leurs démarches, et se croient très-supérieurs
-aux Noirs. Leurs armes ordinaires de voyage sont des flèches
-empoisonnées et des lances. Cependant, le fer n’est pas rare dans leurs
-montagnes et M. Caillié a vu chez eux plusieurs fourneaux de cinq à six
-pieds de haut, de dix-huit à vingt de tour avec une cheminée à la voûte
-et quatre trous à la base.
-
-Le 28 avril, grand jour de fête; séjour, pour la célébration de la
-Pâque; le matin, prière en commun, plus solennelle que de coutume; les
-marchands se prosternent à la file et Abdallahi avec eux. «Au sortir de
-la prière, on se dispose à tuer le bœuf (acheté la veille en commun
-entre douze ou quinze).» Les Mandingues passèrent près d’une heure à
-égaliser les lots de viande: ils prirent chacun un petit morceau de bois
-pour les mesurer; des coups de fusil et des chants à la louange
-d’Ibrahim (qui fournit la poudre), répondent par avance au plaisir
-promis par le copieux repas qui s’apprête. Sans avoir pris part à
-l’achat du bœuf (le moment serait en effet mal choisi pour paraître
-riche), Abdallahi est appelé à prendre part au festin. Ce jour-là une
-petite querelle des jours précédents au sujet du cadeau de M. Castagnet,
-est mise en oubli. «En entrant dans la case d’Ibrahim, je vis une grande
-calebasse de riz bouilli, sur lequel on avait mis de la viande en assez
-grande quantité. Nous nous assîmes autour et chacun mit la main au plat.
-Le riz fini, Ibrahim distribua la viande.» le reste du bœuf est exposé
-toute la nuit à la fumée, et mis pour les jours suivants dans des sacs
-de cuir. Quant à la peau, on l’échange contre une provision de riz.
-
-Le 29, nous arrivons sur des roches rougeâtres et poreuses à la petite
-montagne de granit noir qui sépare le pays d’_Irnanké_ où nous étions
-tout-à-l’heure, du _Fouta-dhialon_ où nous allons entrer. Le voyageur ne
-peut pas garder les sandales du pays, et marche pieds nus sur les
-roches[11].
-
- [11] M. Caillié dit ici: «Aux roches succédèrent des pierres _de
- nature volcanique_.
-
-Le premier village du Fouta-dhialon vous donnera une idée des autres.
-Une haie vive lui sert de muraille; les cases grandes et bien tenues,
-appuyées là sur une terre jaune et fertile, sont entourées de belles
-cultures potagères dont les femmes et les enfants ont le plus grand
-soin. Ils se donnent même la peine de balayer les allées qui conduisent
-à leur case. Du reste toujours même sobriété.
-
-Le dîner du chef, obligeamment offert, après la prière, à Ibrahim et à
-Abdallahi, n’est autre chose que du riz cuit à l’eau assaisonné de lait
-aigre. Ils le partagent assis à terre sur une natte, auprès d’un petit
-feu, que l’humidité rend nécessaire. «Après ce léger repas, ajoute le
-voyageur, la femme du chef vint s’asseoir avec nous; elle écoutait en
-silence la conversation qui roulait sur les _Chrétiens_ dont ils parlent
-toujours avec mépris. Elle eut la complaisance de me donner un peu de
-lait, qu’elle m’engagea à boire, puis alla chercher quelques figues et
-bananes, les mit dans une calebasse bien propre, et nous les donna à mon
-guide et à moi. Cette femme avait une physionomie extrêmement douce; son
-vêtement consistait en deux bandes de toile de coton fabriquée dans le
-pays et de la plus grande propreté. Elle n’exhalait pas l’odeur de
-beurre rance des femmes foulahs du pays d’Irnanké.»
-
-Le pays est généralement découvert; la route, suivie par Ibrahim,
-traverse tour-à-tour des monticules pierreux et des plaines de terre
-jaune ou de sable noir également fertiles: plaines arrosées par un grand
-nombre de rivières rapides, du moins après les violents orages qu’essuie
-chaque jour le voyageur.
-
-Le blanc excite toujours la curiosité de tous. Les habitants, au teint
-noir ou marron, accourent en foule pour le voir. Quelques-uns ont le
-corps tout couvert d’ulcères. Abdallahi prend pitié de leurs infirmités,
-et devient leur médecin. «Je leur distribuai, dit-il, quelques
-caustiques (du nitrate d’argent, autrement dit _pierre infernale_) avec
-de la charpie: ils m’envoyèrent un bon souper en signe de
-reconnaissance.»
-
-La case où il séjourne ne désemplit pas; les questions et les présents
-se succèdent. Plusieurs grands marabouts lui viennent rendre visite. Le
-chef d’un village voisin lui envoie du lait et une _noix de colats_,
-signe de grande considération. Les femmes, plus par curiosité que par
-dévotion, lui apportent de la cassave, du lait, des oranges, du riz, et
-les lui présentent à genoux. Indisposé, il reçoit, en cadeau, une grosse
-poule. Les chefs de village lui offrent leur souper de riz au lait
-aigre. Un cordonnier lui donne une paire de sandales. Le voyageur note
-sur son chemin des champs de tabac d’une petite espèce et de coton semé
-à la volée et mal soigné.
-
-Le chef d’un de ces villages, très-honoré de recevoir dans sa case
-(grande et belle case à deux portes) un compatriote du Prophète, vient
-près de son hôte, lui passe les mains sur la tête, puis se frotte
-dévotement la figure. Ce vieillard s’agenouillait pour la prière, à
-l’ombre d’un oranger, sur de petits tas de cailloux bien piquants;
-Abdallahi dut l’imiter. Ce vieillard lui présente un enfant de quatre à
-cinq ans à qui toutes les prières musulmanes n’avaient pu rendre la vue:
-les parents repoussent avec horreur l’idée de conduire le malade à la
-colonie de Sierra-Leone, et de remettre leur enfant aux mains des
-chrétiens.
-
-Le 7 mai, un violent orage, contre lequel le parapluie du voyageur lui
-est d’un faible secours, fait entrer Abdallahi dans la case d’une bonne
-vieille négresse qui s’empresse de lui donner l’hospitalité, et le
-régale de quelques morceaux de cassave rôtis sur les charbons; ses deux
-garçons qui reviennent tout nus des champs, apprenant qu’un Arabe allant
-à la Mecque est chez leur mère, lui rendent aussitôt visite: «Ils
-s’informèrent de ma santé d’un ton fort doux, et m’engagèrent à partager
-leur case qui était beaucoup plus grande. Avant de m’emmener chez eux,
-ils eurent soin d’aller chercher une grande natte pour me couvrir, car
-la pluie continuait toujours: Ils me firent asseoir dans leur case, sur
-une peau de mouton, près du feu. Ils m’offrirent un peu de lait aigre
-que, peut-être, ils réservaient pour leur souper. La bonne mère fit
-bouillir pour eux et pour elle un peu de foigné (graminée qui croît en
-abondance en ces montagnes) assaisonné d’herbage, le tout sans beurre et
-sans sel. Ibrahim m’envoya mon souper de riz au lait: ni les jeunes
-garçons ni la mère ne voulurent y toucher _parce qu’ils_ sont esclaves.
-Nous fîmes la prière ensemble, et nous nous couchâmes sur des nattes.»
-
-Le 8, la caravane traverse à gué avec bien de la peine une rivière d’une
-centaine de pas de large, dont l’eau bouillonne sur un lit de granit
-noir aux roches coupantes et glissantes (le _Bâ-Fing_ où Rivière-Noire,
-principal affluent du Sénégal).
-
-Viennent ensuite des gorges de montagnes de trois mètres de haut, tantôt
-couvertes de hautes forêts, peuplées de mille oiseaux aux couleurs
-éclatantes et de singes rouges, tantôt ne présentant autre chose que des
-roches nues de granit. Dans l’un des villages de la vaste plaine qui
-succède à ces monts, arriva la nouvelle qu’un homme de l’endroit avait
-été tué dans une bataille. «Les femmes du défunt, accompagnées de leurs
-parentes ou amies, se promenèrent dans les rues en chantant d’une voix
-glapissante, se frappant tour-à-tour dans les mains et sur le front. Une
-demi-heure après, ajoute M. Caillié, je les vis reparaître, toutes
-vêtues de blanc: elles avaient l’air calme et résigné. Elles reprirent
-aussitôt leurs occupations ordinaires. Les hommes, assis à terre devant
-la mosquée, paraissaient consternés de la mort de leur camarade, et
-blâmaient hautement la conduite de leur souverain.»
-
-Le 9 mai, après bien des villages et bien des camps habités par des
-Noirs esclaves ou par des Foulahs au teint marron-clair, nous arrivons
-au premier village du Fouta habité par des Noirs libres, par des
-Mandingues. Les compagnons de voyage d’Abdallahi arrivent chez eux les
-uns après les autres et la caravane diminue à chaque pas. Chacun, à son
-retour, s’empresse de faire fête à l’Arabe, et de le montrer à ses
-femmes et à ses enfants.
-
-Le 10 mai, dans un village peuplé mi-partie de Foulahs et de Mandingues,
-Abdallahi est conduit devant la mosquée où grand nombre de Mandingues
-étaient assis par terre autour de deux grandes calebasses pleines de riz
-pilé, trempé dans l’eau et partagé en poignées; le tout paré de quelques
-_noix_ de colats ouvertes, roses et blanches. Un marabout fit quelques
-gestes et prononça quelques paroles; puis les poignées de riz furent
-distribuées aux assistants comme une sorte de pain bénit. Les absents
-eux-mêmes eurent leur part. Abdallahi, assis à terre sur une peau de
-mouton, en reçut deux morceaux «qu’il lui fut, dit-il, impossible de
-manger, tant il les trouva fades.» Cette cérémonie avait lieu en
-l’honneur de deux jeunes enfants à qui l’on avait rasé la tête pour la
-première fois.
-
-Le même jour, après la station accoutumée, au coucher du soleil pour la
-prière, les coups de fusil des compagnons d’Ibrahim annoncent son entrée
-dans son village.
-
-
-
-
-CAMBAYA.
-
-
-«Une seconde décharge eut lieu dans la cour de mon guide en l’honneur de
-notre arrivée. La joie était peinte sur tous les visages. Je voyais ces
-bons nègres embrasser leurs petits enfants, et les presser dans leurs
-bras... Les femmes plus réservées avaient l’air timide: en abordant leur
-mari, elles posaient un genou en terre en signe de salutation, et ne lui
-adressaient aucune question. Les voisins accoururent en foule féliciter
-leurs amis sur l’heureuse issue de leur voyage. On tendit des peaux de
-bœuf dans la cour, et l’on s’assit en ronde au clair de la lune. On
-causa des circonstances de la route, du prix des marchandises et
-principalement du sel.» Puis, sitôt qu’on eut aperçu le visage et le
-costume étranger de l’Arabe, on se demanda de toutes parts «quel est cet
-homme»? Ibrahim de raconter l’histoire, et les questions de pleuvoir sur
-le pauvre Abdallahi. A neuf heures, souper de riz et de viande, dévoré
-aussitôt par une vingtaine d’assistants.
-
-Le foule retirée, Abdallahi est appelé par Ibrahim pour partager avec
-lui une bouillie de mil, et goûter le lait de ses vaches; puis est
-pourvu pour sa nuit, d’une peau de bœuf dans la case enfumée d’une des
-femmes de son hôte[12]. La fumée dans toutes ces cases n’a d’autre issue
-que le toit recouvert en paille, et du feu y est allumé la nuit, en tout
-temps; un plafond de bambous, soutenu sur des piquets plantés en terre,
-sert à retenir la suie qui retombe continuellement du toit.
-
- [12] «Cette femme était couchée au milieu de la case, entourée de
- quelques enfants.»
-
-Un séjour de deux ou trois semaines permet au voyageur de se reposer de
-ses premières fatigues, et de voir chez eux ces noirs Mandingues qu’il a
-eu tout le temps d’étudier en route.
-
-Dès le lendemain, visite au père d’Ibrahim, chef du village. Vieux et
-aveugle, couché dans sa case sur un banc de terre à six pouces du sol,
-ce chef se lève sur son séant à l’arrivée d’Abdallahi; après la
-salutation musulmane, il lui promène la main sur tout le corps en
-disant: Arabe, tu es bon.--Visite à tous les amis d’Ibrahim: excellent
-accueil de la part de tous. Trois jours après l’arrivée, quelques coups
-de fusil les appellent dans sa cour pour une distribution de tabac qu’il
-voulait leur faire. Il est à noter que les Mandingues en font une grande
-consommation: les femmes ont l’habitude de s’en frotter les dents.
-Ibrahim distribue aussi quelques aunes de cotonnade à chacune de ses
-trois femmes: ces largesses lui attirent les bénédictions des vieillards
-et les louanges des femmes qui sautent autour de lui en chantant.
-
-Pendant les vingt jours que M. Caillié passe à Cambaya, il est logé chez
-le maître d’école, le saint du village, vieux et pauvre, mais nourri par
-les riches et servi par les enfants. Quant à ceux-ci, ils apprennent à
-lire dans l’Arabe du Coran. On n’exige des filles que les premiers
-versets. Les garçons sont obligés de l’apprendre tout entier par
-cœur.--Toutes les nuits, vers trois heures du matin, le vieux maître et
-Abdallahi quittaient ensemble la case enfumée pour aller à la mosquée
-rendre grâce au Seigneur. La prière faite, Abdallahi revenait s’étendre
-à terre sur sa natte. Mais le pieux vieillard continuait de prier. Quant
-aux Mandingues dont il gourmandait en vain la tiédeur, ils ne faisaient
-la prière qu’à cinq ou six heures et dans leur case.
-
-Le vieux maître d’école tomba malade, Abdallahi devint son médecin et
-moyennant cinq feuilles de tabac, obtint de l’avare Ibrahim une poule
-pour sa convalescence. La petite pharmacie du voyageur fut bientôt
-assaillie de tous côtés; «les uns avaient des ulcères aux bras et aux
-jambes ou la fièvre ou le mal de ventre.» Ils avaient vu le voyageur
-donner à Ibrahim quelques prises de _jalap_, tous ils voulaient du
-_jalap_. Du reste, mêmes importunités pour le tabac, la poudre, les
-ciseaux, les étoffes. Quant à Ibrahim, il voulait tout acheter.
-
-Malgré les désagréments que ses refus lui attirent quelquefois, le
-voyageur était parvenu à dissiper tous les doutes, à force d’assiduité
-tant aux cinq prières, qu’à l’étude et à la récitation du Coran; à force
-d’empressement auprès des vieillards vénérés. Du reste sa peau était
-déjà tellement brunie par le soleil qu’on pouvait aisément le prendre
-pour un Maure. Un seul noir persistait à le traiter de Chrétien: M.
-Caillié le voyant passer le pria gravement d’écrire pour lui sur sa
-planchette un verset du Coran qu’il désirait apprendre. Cet homme devint
-dès-lors son meilleur ami; il lui donna même quelques griffonnages
-arabes, précieux talisman qu’Abdallahi dut recevoir avec les marques de
-la plus vive reconnaissance. Les habitants de ces contrées (les Foulahs
-surtout qui sont d’une humeur plus belliqueuse que les Mandingues) ne
-vont pas en voyage ou à la guerre, sans avoir le corps couvert de ces
-écritures qu’ils regardent comme un bouclier magique.
-
-Le 14 mai, Ibrahim mène Abdallahi aux champs où travaillent ses
-esclaves. Ils préparaient la terre pour la semence. Les hommes, tout nus
-sous un soleil brûlant, remuaient la terre à un pied de profondeur avec
-une pioche à manche court et très incliné, fabriquée dans le pays et qui
-est là, comme dans presque tous les pays traversés par notre voyageur,
-le seul instrument aratoire. Les femmes, à moitié nues, leurs enfants
-attachés sur le dos, ramassaient des herbes sèches, et les mettaient en
-tas pour les brûler sur le sol, seul amendement que la terre reçoive en
-ces contrées. Une pauvre vieille était occupée à faire cuire leur dîner
-consistant en bouillie de mil sans sel et sans beurre, assaisonnée
-d’herbages. Le maître à qui la vieille en offrit, n’y voulut pas goûter.
-M. Caillié apprit que les esclaves ont deux jours de la semaine pour
-travailler au champ qui est affecté à leur subsistance.
-
-Le 25, un tambour de guerre, fabriqué, à grand’peine les jours
-précédents par une vingtaine de Mandingues, avec un tronc d’arbre creusé
-par le feu et une peau de mouton tannée, rempli du reste d’écritures
-arabes, appelle la commune de Cambaya à un ouvrage qui l’intéresse tout
-entière; il s’agit de reconstruire un pont, de quarante pieds de long et
-six ou sept de large, sur la Tankisso, rivière dont les débordements
-fertilisent les plaines voisines. Tout le monde y met la main en
-chantant. Les femmes apportent le dîner de leur mari. C’est une partie
-de plaisir qui se renouvelle plusieurs jours de suite. Il s’agit tout
-simplement de gros piquets, plantés très-près l’un de l’autre au milieu
-du ruisseau; puis de traverses supportées en partie par les branches
-d’arbres qui l’ombragent; puis de troncs d’arbres posés en long sur ces
-traverses et ajustés par des branchages flexibles. Quelques bâtons de
-distance en distance servent de garde-fou.
-
-Un évènement important coïncide avec le séjour de M. Caillié dans le
-village d’Ibrahim: un soir, après la prière, le vieux chef aveugle fait
-lire à haute voix par un marabout une lettre circulaire arrivée de la
-capitale[13], «lettre écrite des deux côtés sur un papier large de trois
-pouces et long de cinq.» Puis le courrier reprit sa dépêche et se remit
-en route. Il s’agissait de la déposition par les principaux marabouts du
-marabout régnant, et de la nomination de son successeur. Le vieux chef
-fit une prière pour le nouveau souverain, puis on parla politique.
-
- [13] La ville de Timbo. M. Caillié ne paraît pas avoir aperçu autre
- chose sur les relations des villages Foulahs et Mandingues avec le
- gouvernement central.
-
-M. Caillié affirme que chaque Mandingue est un chef révéré dans sa
-famille: sa case, placée au milieu des cases de ses femmes, n’a d’autre
-ornement que ses armes, arcs et flèches, lances ou fusil, accrochés à la
-muraille; ni d’autre meuble que la peau de bœuf sur laquelle il couche
-et les jarres contenant la provision de grain de l’année, que le mari
-distribue par portions à chacune de ses femmes.
-
-Pour les femmes, elles sont, dit-il, très-gaies, nullement jalouses
-entre elles, très-soumises à leur mari, qui les pourvoit de riz et leur
-donne à chacune une vache à traire matin et soir. Les parents sont
-très-indulgents pour les enfants et les enfants sont doux et dociles.
-L’autorité des vieillards, invoquée seule dans les différends, fait loi.
-
-Quant aux deux populations distinctes de Foulahs au teint marron et de
-Noirs mandingues, il ne paraît pas que leur réunion sous les mêmes
-règlements et dans les mêmes villages entraîne aucune discorde, malgré
-la différence de leurs langues, de leurs habitudes et même de leurs
-prétentions[14]. Du reste, Mandingues ou Foulahs, il nous suffirait
-d’assister à leurs repas pour comprendre comment sont possibles, au bord
-du Tankisso, tant de choses qui ne le sont pas au bord de la Seine.
-
- [14] Un bon vieux Foulah, nommé _Guibi_, voisin d’Ibrahim--qui fit
- cadeau à Abdallahi d’un gros pain de maïs, au miel et aux pistaches,
- pour sa route--lui disait souvent _que les foulahs étaient les
- blancs d’Afrique_.
-
-«Ils ont l’habitude d’inviter tous ceux avec qui ils se trouvent ou qui
-passent auprès d’eux, à partager le dîner que leurs femmes leur
-apportent. Si l’invité ne s’assied pas auprès de la calebasse, le chef
-lui donne une poignée de riz qu’il a tournée longtemps dans sa main,
-puis trempée dans la sauce: cette politesse ne peut se refuser sans
-injure. Une autre politesse c’est, au commencement du repas, de tourner
-le riz avec la main pour le refroidir. Le chef verse lui-même la sauce
-sur le riz, mange la première poignée, puis engage les autres à
-l’imiter. Le repas commence toujours par l’invocation: Bismillah etc.
-(au nom de Dieu clément et miséricordieux).»
-
-Mais il est temps qu’Abdallahi fasse ses présents d’adieu à Ibrahim qui
-lui a servi en toute occasion de truchement et d’avocat. Il lui fait un
-joli cadeau d’ambre, d’indienne, de poudre, de papier, de ciseaux et
-mouchoirs de soie. En sage Mandingue, Ibrahim prie Abdallahi de n’en
-parler à personne. M. Caillié donne, en outre, quelques coups de poudre
-au bon vieux chef aveugle, dont il reçoit la bénédiction accompagnée de
-recommandations utiles, et fait un petit présent au bon vieux Foulah
-Guibi, en souvenir de son pain de maïs. Le 30 mai, nous nous remettons
-en marche. Le Foulah Guibi et le Mandingue Ibrahim reconduisent le
-voyageur jusqu’au nouveau pont, et le suivent longtemps des yeux, criant
-par trois fois à tue-tête _Samalécoum_ (la paix soit avec toi); puis
-encore: _Allam kisselak_ (Dieu te préserve en route).
-
-Nous voici sur la route de Kankan, ombragée d’arbres _à beurre_, avec
-une quinzaine de compagnons de voyage. Au noir Ibrahim a succédé le
-vieux noir _Lamfia_, comme lui accompagné d’une de ses femmes, qui porte
-la vaisselle et fait la cuisine de la petite caravane. Partout le vieux
-guide conte l’histoire d’Abdallahi. Abdallahi n’est plus un simple
-Arabe, c’est un homme de la plus haute noblesse musulmane, un descendant
-direct du Prophète, un _chérif_. Partout le guide sert au chérif
-d’interprète et de défenseur, avec l’autorité que lui donne son grand
-âge: autorité qui est souveraine en Afrique.
-
-A une lieue de Cambaya, nous trouvons un village en noces: le chef à qui
-M. Caillié avait donné le matin de la crème de tartre, épousait, le
-soir, sa quatrième femme. Le voyageur voit disposer en plein air les
-apprêts du souper: deux moutons bouillis dans de grands pots de terre:
-et d’énormes piles de riz cuit à l’eau et pétri en pain de sucre.
-
-La fiancée, selon M. Caillié, s’achète là moyennant un, deux, trois
-esclaves donnés à sa mère: puis le mariage se consomme sans aucune
-formalité religieuse, après une fête de nuit dont le mari fait les
-frais. Toute la nuit les nègres et négresses (esclaves) dansèrent au son
-d’un petit tambour.
-
-Les orages qui n’avaient pas cessé pendant le séjour à Cambaya,
-continuent toujours. Le voyageur, perpétuellement mouillé, a bien de la
-peine à garantir ses notes de la pluie dans le portefeuille de cuir non
-tanné qui les enveloppe: obligé souvent, à son grand regret, d’étaler
-ses marchandises pour les faire sécher. Nous traversons ainsi des
-plaines où le tambour résonne dès le point du jour, et anime les
-travailleurs. La curiosité que le chérif excite est toujours la même.
-Son parapluie, qui ne lui est pas toujours inutile contre la pluie ou
-contre le soleil, commence à jouer un grand rôle. C’est à qui verra
-comment il s’ouvre et se ferme.
-
-Le 6 juin, nous nous arrêtons au premier village du _Baleya_. Ce
-village, que le voyageur nomme Saraya, et auquel il donne de sept à huit
-cents habitants, est, comme la plupart des villages où nous aurons à
-passer, entouré de deux murs en terre entre lesquels les bestiaux
-passent la nuit. Les hameaux des esclaves sont seulement entourés de
-haies vives. Quant aux habitants, ce ne sont ni des Foulahs ni des
-Mandingues, mais des Noirs anciens possesseurs du pays et assez peu
-zélés musulmans, que l’on désigne sous le nom de _Dhialonkés_.
-
-Une heureuse rencontre, dans le village suivant, c’est celle du fils du
-chef de _Kankan_, venu là pour vendre un cheval (c’est la première fois
-que M. Caillié parle de cheval depuis son départ); Abdallahi-le-Chérif
-achète aisément sa protection avec une feuille de papier. L’intérieur
-des cases, construites en paille, est toujours le même, tapissé d’arcs,
-de flèches et de lances. Celle du chef a pour tout meuble une jarre à
-mettre de l’eau, une peau de bœuf et quelques nattes. Les habitants,
-assemblés sous un gros bombax (_arbre à soie_), dansent tous les soirs,
-à la lumière de la lune, au son d’un petit tambour et d’un flageolet de
-bambou; ou bien la lance ou l’arc à la main, figurent avec des gestes de
-menace, de douleur, de triomphe, de sérieuses pantomimes guerrières. Ces
-peuples, au dire de M. Caillié, boivent _en secret_ une espèce de bière
-fabriquée avec du mil et du miel. Leur corps est tout ruisselant de
-beurre rance. La plupart des femmes ont pour tout vêtement une _pagne_
-ou bande de toile de cinq pieds de long sur deux de large qu’elles se
-tournent autour des reins; elles ne se couvrent les épaules et la
-poitrine les jours de fête. M. Caillié nous les représente le teint fort
-noir, les cheveux crépus, ornés de grains de verre et beurrés, le nez
-légèrement aquilin, avec de grands yeux et des lèvres minces;
-«très-douces, et soumises à leurs maris.»
-
-Le 11 juin, nous arrivons, dans le pays d’_Amana_, au bord d’une rivière
-de huit ou neuf cents pieds de large et de huit à neuf pieds de
-profondeur, qui coule vers le levant; cette rivière c’est le _Dhiolibâ_,
-c’est le NIGER. Pour passer deux ou trois cents marchands noirs avec
-leurs ânes et leur bagage, il n’y avait en tout que quatre bateaux ou
-pirogues de vingt-cinq pieds de long, sur trois de large et un de
-profondeur. Il fallut une demi-journée pour que tout le monde fût sur la
-rive droite: demi-journée pendant laquelle le voyageur, assis au soleil
-sans abri[15], put contempler à l’aise le fleuve de Mungo-Parck. Vous
-supposerez sans peine qu’il suivait d’un œil de regret cette eau qui
-devait arriver avant lui près du but mystérieux de ses longs efforts. Ce
-passage du Dhiolibâ (13 juin) offre du reste le tableau le plus animé;
-les marchands noirs, de ceux que l’on nomme _Saracolets_, disputent sur
-le prix du bac. Tous veulent passer les premiers, et parlent tous
-ensemble; ils ont du reste toutes les peines du monde à faire embarquer
-leurs ânes. Aux cris de la rive gauche, répondent en signe de joie les
-coups de fusil de la rive droite. Pendant ce temps-là, grand nombre de
-femmes et de jeunes filles se baignent dans le fleuve, sans faire le
-moins du monde attention aux gens qui les regardent; puis s’en
-retournent au village de _Couroussa_, une calebasse sur la tête et une
-pagne autour des reins. Le chef de village dont les esclaves tiennent le
-bac de Couroussa, fit grâce du passage à M. Caillié en faveur de sa
-qualité de Chérif.
-
- [15] Un énorme bombax, seul arbre du rivage, ne pouvait suffire à
- abriter la foule.
-
-
-
-
-KANKAN.
-
-
-Après quatre jours de marche, le long du fleuve, sur des routes inondées
-et par un soleil brûlant: après quatre nuits de fièvre et d’insomnie sur
-des roches recouvertes de paille, le voyageur arrive épuisé à la ville
-chef-lieu de Kankan. Son vieux guide qui avait eu la complaisance de
-prendre et de fermer le parapluie à l’approche des lieux habités, voulut
-à toute force qu’il l’ouvrît pour faire son entrée dans sa ville natale.
-L’arrivée de Lamfia ressemble à celle d’Ibrahim. Toute la famille
-accourt saluer le chef. Le voyageur est retenu trois jours par la
-fatigue et par la fièvre, dans la case que lui donne son guide, en
-commun avec un Foulah de la caravane.
-
-Le chef de la ville, vieillard mandingue, père du jeune cavalier
-rencontré en chemin par Abdallahi, reçoit très-bien le Chérif, se fait
-conter au long sa touchante histoire par le vieux Lamfia, et lui promet
-de le faire conduire à Jenné par la première occasion. Quelques
-formalités de police africaine, un interrogatoire public, une décision
-expresse du conseil des vieillards sur la route qu’il lui convient de
-prendre, donnent une sorte de légalité à son séjour parmi les Noirs de
-Kankan, lui servent de défense contre les doutes qui pourraient s’élever
-encore sur la vérité de ses récits, et lui fournissent un précédent dont
-il pourra se prévaloir, au besoin, dans les autres villes. Lamfia, vieux
-guide à qui le vieux chef et son conseil de vieillards remettent le
-voyageur, avait de lui tout le soin possible. «Nous mangions ensemble,
-dit M. Caillié, et deux fois par jour on nous donnait de très-bon riz,
-avec une sauce aux pistaches et aux ognons: tous les soirs, il faisait
-allumer du feu dans ma case. Le jour de mon arrivée, je lui fis cadeau
-d’une brasse de belle guinée bleue qu’il avait paru désirer, de trois
-brasses de belle indienne et de six feuilles de papier; il parut
-très-content et me remercia beaucoup. Il passait une partie de la
-journée auprès de moi, occupé à coudre des étoffes du pays.»
-
-Abdallahi fait vendre par le guide un baril de poudre et une pièce de
-guinée. «Je me défis de ces objets à _soixante pour cent de bénéfice_,
-parce que je ne voulais prendre pour paiement que de l’or, et que cet
-article était très-rare dans le pays à cause de la guerre entre Bouré et
-Kankan qui intercepte toutes les communications. Pour que la vente fût
-meilleure, le vieux Lamfia écrivit quelques mots arabes sur la
-planchette consacrée, lava l’écriture avec de l’eau et aspergea de cette
-eau les marchandises à vendre.»
-
-Le marché de Kankan est fourni par les Noirs voyageurs de marchandises
-européennes, telles que fusils, poudre, pierres à feu, indienne de
-couleur, ambre, corail, verroteries, menue quincaillerie,--puis aussi de
-toiles blanches tissées dans les environs, de poteries en terre grise
-fabriquées dans le pays; de volaille, moutons, chèvres, bœufs; riz,
-foigné, ignames, cassave, etc. Le sel est (après l’or, sans doute) le
-premier article d’échange. Quant à l’or (tiré par le lavage, des sables
-des environs, notamment autour de _Bouré_), il est mis en circulation
-sous forme de boucles d’oreilles ou bien en petits grains qui tiennent
-dans un tuyau de plume, et se pèse dans de petites balances très-justes,
-avec des graines noires sur le poids desquelles les marchands de ce pays
-ne se trompent jamais.
-
-Le 6 juillet, grande fête musulmane du Salam. Des vieillards en manteau
-rouge bordé de jaune, à la main droite une lance, sur la tête un bonnet
-rouge et chantant tous _la il allah_, Dieu est Dieu, etc., attirent la
-foule des Noirs dans une grande plaine à l’est de la ville. L’assemblée
-en costume mandingue (large culotte, blouse sans manche et bonnet
-pointu) est bigarrée par quelques habits rouges de soldats anglais, de
-vieux manteaux et de vieux chapeaux européens, autres défroques
-dépareillées: au reste, tous les hommes étaient armés de fusils, de
-lances, d’arcs et de flèches: au moment de la prière, chacun mit ses
-armes à terre. A chaque instant arrivaient des vieillards à manteau
-rouge, suivis d’une foule de Noirs. Peu après, parut le chef, à cheval,
-précédé d’un drapeau de taffetas rose, escorté de deux ou trois cents
-Mandingues, rangés en haie et tous armés de fusils. Le _chef de la
-religion_ venait ensuite avec une nombreuse garde et précédé d’un
-drapeau de taffetas blanc, avec un morceau rose, en cœur, au milieu. Cet
-homme avait sur les épaules un manteau de belle écarlate, garnis de
-frange et de galons en or: cadeau du major Peddie qui, lors de son
-départ pour l’intérieur de l’Afrique, envoyait de tous côtés des
-présents aux chefs pour se les rendre favorables. Les vieillards à
-manteaux rouges avaient pris modèle sur celui de leur prince en Mahomet.
-Deux gros tambours pareils à celui de Cambaya conduisaient la fête.
-«L’_Almany_ fit la prière avec beaucoup de piété; il paraissait
-très-recueilli. C’était un spectacle frappant de voir une aussi grande
-assemblée se _prosterner_ pour adorer Dieu. Après la prière, les
-vieillards formèrent un dais avec des pagnes blanches. L’Almany se plaça
-sur un petit siége que l’on avait apporté exprès; il fit une longue
-lecture en Arabe, que _bien certainement personne ne comprenait_.
-
-«Cette lecture finie, le vieux chef de la ville ayant à côté de lui un
-homme qui répétait à haute voix ce qu’il disait, appela l’attention de
-ses concitoyens sur les changements de direction que la guerre de Bouré
-devait apporter dans leur commerce... Les femmes assistèrent à la fête,
-se tenant à une distance respectueuse des hommes. Après la cérémonie, on
-immola l’agneau pascal pour se régaler le reste du jour.»
-
-Le voyageur qui s’était déjà aperçu qu’on avait touché à son papier,
-reconnut le lendemain de la fête que ses plus belles verroteries et un
-rasoir avaient disparu de son bagage. Le voleur était le vieillard même
-qui l’avait si bien soigné et protégé jusque-là. Cette affaire fit du
-bruit: Lamfia proposa l’épreuve du fer rouge sur la langue; le chef et
-le conseil des vieillards lui imposèrent silence, mais déclarèrent en
-même temps qu’il n’y avait pas lieu à le punir, faute de preuve directe
-contre lui. Abdallahi avait transporté ses effets chez un bon vieil
-Arabe établi dans le pays; mais le conseil des vieillards prenant en
-considération l’extrême pauvreté de cet homme hospitalier, donnèrent
-pour hôte au Chérif un Foulah très-riche et très-dévot[16]. Ses effets
-visités, ses étoffes mesurées furent mis prudemment dans un magasin
-fermant à clef.
-
- [16] Cet homme, riche en troupeaux de bœufs à bosse et de vaches,
- possédait le plus beau cheval que M. Caillié ait vu dans cette
- partie de l’Afrique: il l’avait eu moyennant _cinq Noirs et deux
- bœufs_. Le prix courant d’un esclave à Kankan est d’un baril de
- poudre de vingt-cinq livres, un mauvais fusil et deux brasses de
- soie rose. Un Mandingue qui possède une dizaine d’esclaves n’a plus
- besoin de voyager.
-
-Comme on pouvait s’y attendre, Lamfia ne tarda pas à démentir tout ce
-qu’il avait affirmé; et bien que la colère du vieillard inspirât d’abord
-peu de confiance, ces dénégations ne pouvaient manquer d’agir peu-à-peu.
-La place n’était pas tenable pour Abdallahi, malgré son assiduité aux
-dévotions prescrites. Toutefois, bien nourri, passablement logé, il dut,
-malgré ces désagréments, trouver ses derniers huit jours supportables:
-il avait le plaisir de partager tous les soirs avec le pauvre vieil
-Arabe _Mohamed_, le souper du riche Foulah.
-
-Le 16 juillet, après un mois de repos, le voyageur laisse à son hôte le
-petit pot de fer blanc dans lequel il buvait, et reçoit sa bénédiction.
-Le bon vieil Arabe reconduit Abdallahi au-delà de la petite rivière qui
-coule à l’est de la ville, et avant de se quitter pour ne se plus
-revoir, le jeune homme et le vieillard cassent en deux une _noix de
-colats_ qu’ils mangent ensemble.
-
-La petite caravane, composée d’une quinzaine de Mandingues ou de
-Foulahs, profite de l’obscurité pour traverser des bois infestés de
-brigands. «Marchant très-vite et dans le plus grand silence, dans des
-herbes si hautes qu’elles dépassaient nos têtes, nous fûmes surpris par
-la pluie; pour comble de malheur, la nuit devint très-obscure, nous
-avancions sans savoir où poser le pied. Vers huit heures, ayant perdu la
-trace de la route, nous fûmes obligés de nous arrêter, et, assis à
-terre, de recevoir la pluie sur le dos sans oser ni tousser ni cracher.
-
-«Lorsque la pluie eut cessé, un de nos compagnons déchira un morceau de
-sa pagne, la mit en charpie, y mêla un peu de poudre, puis plaçant cette
-préparation dans le bassinet de son fusil, il obtint du feu. Quelques
-branches d’arbre coupées nous firent une cahute. Mais les essaims de
-moustiques ne nous laissèrent pas de repos. Deux de nos compagnons armés
-de poignards et de lances allèrent à la recherche de l’eau. Le feu
-allumé non sans peine, nous fîmes griller quatre ignames et quelques
-pistaches pour notre souper; puis nous nous étendîmes auprès du feu sur
-des feuilles d’arbre toutes mouillées.» Le voyageur a tout le temps de
-réfléchir aux difficultés que la saison des pluies lui prépare, dans le
-silence de cette longue nuit; silence qu’interrompent seuls le chant de
-quelques oiseaux nocturnes et le coassement des grenouilles.
-
-Le voyageur marche plusieurs lieues de suite avec de l’eau à mi-jambe
-sur des routes inondées, et compte huit petites rivières passées à gué
-en un seul jour. La pluie l’empêche de mettre ses sandales; il a bientôt
-le talon du pied gauche écorché. Il arrive ainsi le soir au premier
-village du Ouassoulo.
-
-Les habitants (Foulahs au teint marron-clair, mais étrangers aux
-croyances et aux pratiques musulmanes) sont d’une grande malpropreté,
-d’une extrême douceur et d’une gaîté perpétuelle. La musique qui anime
-leurs danses, la moitié de la nuit, se compose de cornes droites de bois
-creux recouvertes, à l’extrémité la plus large, d’une peau de mouton, et
-percées d’un petit trou sur le côté; d’une grosse caisse, d’un tambour
-de basque et d’un cliquetis d’anneaux de fer: les musiciens se
-distinguent par leurs panaches de plumes d’autruche et leurs franges de
-plumes de pintade. Quelques-uns agitent de gros haricots dans une sorte
-de casserole de bois, recouverte d’un filet. Les musiciens se promènent
-à la file: les femmes et les garçons suivent en dansant et frappant dans
-leurs mains.
-
-Ce qui frappe le plus le voyageur dans les fertiles plaines du
-Ouassoulo, c’est le travail des champs, accompli par des mains libres.
-«Je voyais, dit-il, beaucoup d’ouvriers répandus dans la campagne qui
-piochaient la terre et la remuaient aussi bien que nos vignerons en
-France; ce ne sont plus les esclaves des Mandingues qui se contentent
-d’effleurer le sol pour détruire les mauvaises herbes, mais de vrais
-laboureurs qui se donnent de la peine pour avoir une belle et abondante
-récolte. Ils en sont bien récompensés, car leur riz et tout ce qu’ils
-cultivent, croît plus vite et produit davantage...
-
-«Je les ai vus labourer le champ qui venait d’être récolté pour
-l’ensemencer de nouveau. Les femmes étaient occupées à sarcler les beaux
-champs de riz dont la campagne est couverte. Je fus étonné de trouver
-dans l’intérieur de l’Afrique, l’agriculture à un tel degré
-d’avancement: leurs champs sont aussi bien soignés que les nôtres, soit
-en sillons, soit à plat, selon que la position du sol le permet par
-rapport à l’inondation.
-
-«Je remarquai du riz en épi, à côté de celui qui ne faisait que sortir
-de terre. La campagne est généralement très-découverte; les cultivateurs
-ne réservent parmi les grands végétaux que l’arbre à beurre et le nédé
-qui sont très-répandus et de la plus grande utilité. Je n’ai pas vu
-comme dans le Fouta et le Buleya des arbres coupés à quatre ou cinq
-pieds de terre. Les Foulahs du Ouassoulo ont soin d’arracher le pied et
-ne laissent rien en terre qui puisse leur nuire.»
-
-Ces Foulahs font peu de commerce; et pour eux, infidèles, voyager à
-travers les villages musulmans, ce serait s’exposer infailliblement à y
-être retenus comme esclaves.
-
-«J’ai cherché, dit M. Caillié, à découvrir s’ils ont une religion, s’ils
-adorent ou les fétiches, ou la lune, ou le soleil, ou les étoiles; je ne
-les ai vus pratiquer aucun culte et je crois qu’ils vivent insouciants à
-ce sujet et ne s’occupent que très-peu de la divinité.»
-
-Autant les Musulmans de Kankan sont propres, autant les Foulahs du
-Ouassoulo, si industrieux! sont sales et dégoûtants. Leurs habits jaunes
-ou noirs ne sont jamais lavés. Le nez plein de tabac, la peau infectée
-de beurre rance, la figure tailladée et les dents limées, ils sont tous
-robustes et bien portants; leur culture et leurs bestiaux fournissent
-abondamment à leur subsistance: la nourriture des esclaves des
-Mandingues leur suffit: la viande est, chez eux, réservée pour les jours
-de fête et le sel est de luxe. Les femmes fabriquent elles-mêmes leur
-vaisselle de terre, filent et tissent le coton. Elles mettent un genou
-en terre lorsqu’elles présentent quelque chose à leur mari. Les hommes
-portent comme les femmes des bracelets aux mains et aux pieds, des
-colliers de verre et des boucles d’oreille, tressent comme elles leurs
-cheveux enduits de beurre. Ce sont eux qui élèvent la volaille et
-donnent les premiers soins aux poulets. Des chiens gardent les
-habitations séparées de chaque famille.
-
-Le 21 juillet, à deux heures de l’après-midi, Abdallahi rend visite au
-chef du Ouassoulo qu’il trouve couché dans sa case auprès de son chien
-(d’une espèce à oreilles longues, museau pointu, poil rouge). Ce chef,
-chez lequel M. Caillié remarque une théière en étain, un plat et
-plusieurs bols de cuivre qui lui paraissent d’origine portugaise, avait
-une très-grande boucle d’oreille en or à l’oreille gauche et point à la
-droite. Il use de tabac en poudre et à fumer comme ses sujets et est
-aussi malpropre qu’eux. Sa case est tapissée d’arcs, de flèches, de
-carquois, de lances, de deux selles pour ses chevaux et d’un grand
-chapeau de paille. Le même jour, il reçoit le voyageur dans son écurie,
-assis sur une peau de bœuf auprès d’un beau cheval. «Il nous fit asseoir
-à côté de lui et me donna quelques noix de colats. Il distribua devant
-nous à quelques-unes de ses femmes des ignames que l’on venait de
-récolter.» Ce chef qui n’est pas plus que ses sujets astreint aux
-restrictions du Coran, à beaucoup de femmes: chacune d’elles a sa case
-particulière, ce qui forme un petit village.--Ses sujets lui font
-souvent des _cadeaux_ en bestiaux.
-
-Nulle part, le voyageur ne reçoit plus de compliments et un plus cordial
-accueil[17]. «C’est un blanc, disent-ils en ouvrant de grands yeux, ah!
-comme il est bien!» La longueur de son nez étonne presque autant qu’elle
-réjouit. Tous les soirs, M. Caillié les voit allumer des poignées de
-paille, et contempler le blanc, demandant au guide si cette blancheur de
-peau est bien naturelle. Le parapluie du voyageur excite presque autant
-leur curiosité que sa personne. Ils ne peuvent concevoir comment on peut
-à volonté ouvrir et fermer cette machine: ceux qui l’ont vue courent
-avertir leurs voisins, et la case où loge le voyageur ne désemplit pas.
-
- [17] Un chef de famille va même jusqu’à lui donner un mouton.
-
-J’omets, comme vous pensez, les nombreuses rivières que nous avons à
-passer, le plus souvent à gué, quelquefois sur des ponts à moitié
-démolis; quelquefois aussi dans des bateaux formés tout simplement de
-troncs d’arbre assemblés côte à côte avec des lianes; à l’un de ces
-passages dans un bateau de ce genre qui faisait eau comme un panier, le
-guide d’Abdallahi, noir Mandingue d’une douceur et d’une piété bien rare
-entre ses pareils, _Arafanba_, chantait à haute voix les prières du
-Coran.
-
-Le 27 juillet, nous arrivons à _Sambatikila_, village de noirs musulmans
-isolé au milieu de villages de noirs _Bambaras_, qui parlent Mandingue
-comme les Ouassoulos, et sont comme eux non pas sans superstition, mais
-sans culte: du reste, aussi sales. Le vieux chef musulman, habillé en
-Arabe, la tête couverte d’un turban à raies rouges et blanches, reçoit
-Abdallahi, couché dans sa cour, sous un petit hangar. «Il se mit sur son
-séant, dit M. Caillié, et me tendit la main avec les salutations
-d’usage. Après m’avoir touché, il se porta la main sur la poitrine et
-sur la figure, car il est très-religieux et plein de confiance dans la
-sainteté des Arabes.»
-
-Mais la table de ce fervent islamiste était très-mal servie. Il avait
-interdit le marché sous prétexte qu’il dérangeait la prière. Ses fils
-s’informaient bien si le voyageur avait de l’eau chaude pour les
-ablutions, mais non s’il avait de quoi manger.
-
-La famine menaçait ce malheureux pays; on ne faisait plus qu’un repas
-par jour. Les noirs mandingues de Sambatikila, sous prétexte d’étudier
-le Coran, aiment mieux se passer de déjeuner que de travailler de leurs
-mains à la terre.
-
-Malgré ce jeûne forcé, dont le voyageur eut en passant sa bonne part,
-ils étaient tous joyeux et ne manquaient jamais d’aller, tous les
-matins, chanter les louanges de Dieu et du Prophète. Le vieux chef
-lui-même avait bien soin de chanter de temps en temps.
-
-Le prix courant d’un esclave est là de trente briques de sel (de dix
-pouces de long, trois de large et deux d’épaisseur); ou bien d’un baril
-de poudre, avec huit masses de verroterie marron-clair; ou bien encore
-d’un fusil avec deux brasses de taffetas rose.
-
-Chassé par la famine, M. Caillié se remet en route le 2 août, avec une
-plaie au pied gauche. Le vieux chef lui recommande instamment de ne pas
-l’oublier auprès des vénérables chéiks de la Mecque, et tire d’un vieux
-chiffon un petit bracelet d’argent qu’Abdallahi lui paie avec un morceau
-d’indienne de couleur, du papier et quelques grains de verre.
-
-Un Foulah et trois Mandingues reconduisent le voyageur à demi-lieue de
-là: entre autres le bon et pieux Mandingue Arafanba, que nous laissons à
-Sambatikila.
-
-Le 3 août, après un jour et demi de marche, par la pluie, au milieu de
-grandes herbes et de buissons ou bien dans les bourbiers de villages
-idolâtres, le voyageur arrive avec la fièvre et le frisson à un autre
-petit village de noirs musulmans, ombragé de bombax et de baobabs: à
-_Timé_. Une bonne vieille négresse lui offre l’hospitalité: Abdallahi
-s’endort à terre, sur une natte, auprès du feu.
-
-
-
-
-TIMÉ.
-
-
-Les pluies qui continuent d’inonder le pays, la plaie de son pied, la
-crainte d’être obligé de rester en route en quelqu’un des villages
-idolâtres qui restent à traverser, font prendre au voyageur la
-résolution de passer le mois d’août à Timé, _sous la protection de
-Mahomet_ et d’un vieux chef vénérable. Du reste, un marché, tenu une
-fois la semaine et approvisionné de tout, hors de sel, le rassurait ici
-sur la subsistance. La bonne négresse lui apportait elle-même deux fois
-par jour, une petite portion de riz et de mil bouilli.
-
-Toutefois, le voyageur, habitué à des maisons pourvues de cheminée et de
-fenêtres, n’est pas très à son aise dans sa case de terre, à travers
-laquelle filtre la pluie fine et froide qui tombe sans interruption,
-enfermé qu’il est dans un bain de vapeur et de fumée. Les Mandingues
-passaient le temps à coudre leurs habits, et les femmes, sur qui tombe
-toute la peine, vaquaient au dehors à la provision d’eau et de bois,
-pieds nus dans la boue des chemins.
-
-La plaie du voyageur ne guérissait pas. Une seconde plaie se déclara à
-la fin d’août: le mois de septembre amenait chaque jour un orage et des
-torrents de pluie.--A mesure que les pluies cessent, en octobre, les
-chaleurs augmentent. La plaie du voyageur allait mieux: ses hôtes, après
-lui avoir prodigué tous les soins (payés du reste en étoffes, ciseaux,
-tabac, sel, etc.), après avoir épuisé à son service toutes leurs
-connaissances médicales et tous leurs secrets religieux, tels, par
-exemple, que la tisane toute puissante obtenue par le lavage d’un
-griffonnage arabe; ses hôtes, de plus en plus exigeants et maussades,
-pressaient assez clairement son départ. Les importunités des femmes ne
-lui laissaient pas de repos. Enhardies peu-à-peu, elles assaillaient en
-foule sa case pour avoir des grains de verre, contrefaisaient ses
-gestes, ses paroles, sa maladresse à manger la bouillie sans cuillère;
-riant aux éclats non-seulement de la longueur de son nez, mais même des
-cataplasmes qui recouvraient sa jambe et de la difficulté de sa
-marche[18].
-
- [18] «Je demandais à Baba (l’un des fils de la bonne vieille hôtesse),
- pourquoi il ne plaisantait jamais avec ses femmes; «c’est,
- répondit-il, que je n’en pourrais plus rien faire: elles se
- moqueraient de moi quand je leur _commanderais_ quelque chose.» Les
- hommes en effet ne leur parlent qu’en maîtres, et répondent par des
- coups de fouet à leurs criailleries. Elles n’oseraient lever la main
- pour se défendre.
-
-Mais un plus grand malheur le menaçait: laissons parler M. Caillié
-lui-même. «Vers le 10 novembre, après plus de trois mois de séjour, la
-plaie de mon pied était presque fermée; j’avais l’espoir de profiter de
-la première occasion et de me mettre enfin en route pour Jenné, mais
-hélas! à cette même époque de violentes douleurs dans la mâchoire
-m’apprirent que j’étais atteint du scorbut, affreuse maladie que
-j’éprouvai dans toute son horreur. Mon palais fut entièrement dépouillé,
-une partie des os se détachèrent; mes dents semblaient ne plus tenir
-dans leurs alvéoles. Je craignais que mon cerveau ne fût attaqué par la
-force des douleurs que je ressentais dans le crâne. Je fus plus de
-quinze jours sans trouver un quart d’heure de sommeil. Pour comble de
-douleur, la plaie de mon pied se rouvrit et je voyais s’évanouir tout
-espoir de partir. Que l’on s’imagine ma situation! seul dans l’intérieur
-d’un pays sauvage, couché sur la terre humide, sans autre oreiller que
-le sac de cuir qui contenait mon bagage, sans autre garde ni médecin que
-la bonne vieille négresse qui, deux fois par jour, m’apportait un peu
-d’eau de riz; je devins un véritable squelette et finis par inspirer de
-la pitié aux rieuses elles-mêmes... Au bout de six semaines, je
-commençai à me trouver mieux.»
-
-Son hôte qui l’avait négligé, lui amène, par un retour de pitié, une
-vieille femme qui le traite à la manière du pays et le guérit. Vers le
-milieu de décembre, il put aller avec un bâton, se ranimer au soleil, au
-rendez-vous des vieillards.
-
-Enfin, après bien des obstacles trop longs à redire, le départ avec l’un
-des fils de la bonne vieille est fixé à la première quinzaine de
-janvier. La veille du départ est marquée par une bruyante solennité: un
-jeune noir célébrait les funérailles de sa mère. La _fête_, animée par
-un grand luxe de musique, par des danses processionnelles, des
-psalmodies lugubres, par une pantomime guerrière et force coups de
-fusil, se termine par un copieux repas suivi de danses.
-
-Le 9 janvier 1828, après les petits cadeaux d’usage, le voyageur encore
-faible, se remet en route, au bruit des sonnettes que portent à la
-ceinture les Mandingues avec lesquels il part. Les arbres avaient en
-partie perdu leurs feuilles et les herbes avaient été arrachées pour le
-chauffage.
-
-Une trentaine de négresses ouvrent la marche, la tête chargée de noix de
-colats; suivent à la file, quarante à cinquante noirs également chargés;
-le cortége est fermé par une quinzaine d’ânes que conduisent huit chefs.
-Aux haltes, les femmes broient le mil et font chauffer l’eau pour le
-bain habituel des hommes. Les noirs esclaves sont chargés de
-l’approvisionnement de bois: quant aux noirs libres, ils se couchent en
-attendant le souper ou bien échangent quelques _noix de colats_ contre
-la monnaie du pays[19] qu’ils amassent pour l’achat du mil, et qui leur
-sert aussi pour payer les _droits de passe_. Leur grande affaire après
-le repos, c’est de visiter leur charge de noix de colats et d’y mettre
-des feuilles fraîches.
-
- [19] Cette monnaie est une petite coquille de celles que nos
- classifications appellent des _porcelaines_, et que les Africains
- nomment des _Cauris_.
-
-De janvier en mars, pendant deux mois de marche vers le nord,
-interrompue par un seul jour de repos, le voyageur traverse à peine
-quelques villages de noirs musulmans; partout il rencontre des Foulahs
-_Bambaras_, simples et inoffensifs, presque nus, parés de coquillages,
-insouciants de l’avenir, toujours en fêtes, souvent enivrés sans
-scrupule de mil fermenté, passant la moitié des nuits à danser, hommes
-et femmes, en rond, autour d’un grand feu:--pleins de respect du reste
-pour les pratiques musulmanes et de foi à la toute puissance de
-l’écriture arabe. A cela près, ils paraissent très-indifférents aux
-questions théologiques, et ne s’occupent nullement de création ou de vie
-à venir; pour eux, point d’animaux _impurs_: des petites pattes de
-souris dans leurs sauces apprennent au voyageur que ces peuples trouvent
-tout simple de manger les ennemis de leur mil, pris au piége dans leurs
-jarres de terre; ils engraissent aussi par troupeaux des chiens pour la
-table.
-
-Leur insouciance des choses de l’autre monde s’étend à celles de
-celui-ci; ils sont très-malpropres, logent dans des cahutes de terre que
-chauffe comme un four le feu qu’ils y entretiennent en tout temps, et
-d’où la fumée (qui n’a plus même un toit de paille pour issue) chasse
-perpétuellement le voyageur, réduit à coucher à la belle étoile.
-
-Du reste, les marchés, sur le chemin, sont assez bien pourvus des choses
-nécessaires. Dès le 16 janvier, les petites coquilles deviennent
-indispensables. Elles représentent à-peu-près partout un demi-centime.
-Une belle poule coûte quatre-vingts de ces coquilles[20].
-
- [20] Ces peuples ne comptent pas comme nous par _centaines_, mais par
- _quatre-vingtaines_. Le nombre cent se dit chez eux: _une
- quatre-vingtaine-et-vingt_.
-
-Les provisions de grains et de racines, principalement de riz et
-d’ignames, exposées partout en plein air dans de petits magasins en
-paille, sans autre défense que quelques chiffons d’écriture arabe,
-attestent assez et l’abondance des vivres, conséquence du sol, et la
-confiance réciproque des musulmans et des infidèles. Toutefois, il ne
-faudrait pas exposer de même des verroteries, des ciseaux, etc. Le
-voyageur qui, lui aussi, étale au marché sa petite boutique a bien soin
-de ne pas leur montrer beaucoup d’étoffe ou de verroterie à la fois.
-
-Une particularité bien sensible après le brutal asservissement des
-femmes à Timé, c’est que, dans les villages Bambaras, les femmes
-viennent s’asseoir à côté des hommes et, tout en filant le coton,
-prennent part à la conversation[21].
-
- [21] Une autre particularité qui distingue cette région, c’est la mode
- que suivent la plupart des femmes d’avoir un morceau de bois (de la
- largeur d’une pièce de un franc et très-mince), incrusté dans la
- chair, au-dessous de la lèvre inférieure. Les petites filles en ont
- un de la grosseur d’un pois qu’elles changent successivement pour un
- morceau plus grand.
-
- Ailleurs, le morceau de bois est remplacé par une pointe d’étain de
- deux pouces de long et de la grosseur d’un tuyau de plume, retenu
- dans la bouche par une petite plaque du même métal.
-
-A part l’autorité universelle des vieillards, le seul magistrat, aperçu
-par le voyageur, c’est un homme enfermé dans une sorte de sac noir à
-coulisse, les mains et les pieds nus, la tête ornée de plumes d’autruche
-blanches, avec quatre ouvertures garnies d’écarlate pour les yeux, le
-nez et la bouche. Cet homme assis, un fouet à la main, à l’entrée des
-villages, auprès d’un tas de petites coquilles, recevait les droits de
-passe. Le fouet de cet étrange douanier était aussi chargé de la police
-des rues.
-
-Le 19 janvier (à _Tongrera_, l’un des principaux villages musulmans), le
-voyageur perd l’espoir d’aller à Jenné. La caravane se dirige d’un autre
-côté. Mais quatre jours après, il a la joie de lui voir reprendre sa
-première direction. A Tangrera, M. Caillié voit piler du tabac par des
-noirs esclaves, non plus vert comme dans les villages précédents, mais
-de couleur marron-clair et d’une très-bonne odeur.
-
-La caravane, grossie en route, n’était pas alors de moins de cinq cents
-noirs ou négresses et de quatre-vingts ânes; comme toutes les contrées
-traversées jusqu’ici par M. Caillié, cette partie de l’Afrique abonde en
-arbres à beurre et en nédés; en avançant vers le nord, le baobab devient
-moins commun et l’arbre à soie le surpasse en grosseur. Les _ronniers_
-atteignent en plusieurs endroits une hauteur prodigieuse.
-
-A l’approche du royaume de Jenné, la caravane, intimidée par des bruits
-de guerre, prend une attitude de défense. Les hommes aux charges de
-colats, tous armés d’arcs et de flèches, se placent à l’avant-garde; les
-vieillards et les ânes restent en arrière, les femmes au centre.
-
-Enfin, nous entrons, le 21 février, sur le territoire du dévot et
-belliqueux roi de Jenné, qui, laissant aux esclaves la culture de la
-terre et les ouvrages manuels, et le commerce aux Arabes et aux noirs,
-s’occupe exclusivement, lui et les siens (Foulahs graves et fiers), de
-l’étude du Coran, et ne travaille qu’à la propagation de la foi
-musulmane, à l’agrandissement du patrimoine du Prophète: imposant à tous
-ses voisins des tributs ou des mosquées.
-
-Abdallahi reçoit partout la bénédiction de ces propagateurs de
-l’islamisme. En les quittant, il leur souffle sur la main, et, eux,
-s’empressent de la reporter à leur visage en remerciant Dieu. Au reste,
-plus de musique ni de danses: plus d’autre chant que les lentes et
-lugubres psalmodies du Coran. Aux cahutes rondes de terre ou de paille
-succèdent des constructions carrées en briques jaunes, séchées au
-soleil. La cherté croissante des vivres annonce le voisinage d’une
-grande ville; l’abondance du poisson frais, annonce celui d’une grande
-rivière. Jusqu’ici M. Caillié n’avait pas encore rencontré un seul
-mendiant.
-
-Le seul fait qui fasse évènement dans les souvenirs de la route, c’est
-une querelle du vieux Kaimou, chef ou doyen d’âge de la caravane, avec
-sa femme. Le mari en vint aux coups, et, chose inouïe dans ces contrées,
-la femme se permit de résister à son seigneur et maître. Toutefois au
-bout de trois ou quatre jours, les époux cassèrent une noix de colats
-qu’ils mangèrent ensemble.
-
-Le 10 mars, nous nous retrouvons de nouveau en face des eaux blanchâtres
-du Dhiolibâ, ou du moins d’une branche de ce fleuve, qui ne paraît guère
-avoir, là, que cinq cents pieds de large, et coule lentement au
-nord-est. Il faut traverser deux autres branches (dont une à gué) pour
-arriver à la ville de Jenné, qui forme une île enclavée dans une île
-beaucoup plus grande. M. Caillié arrive à Jenné[22], le 11 mars, dans
-l’après-midi.
-
- [22] _Jenné_ ou _Djenné_, ou _Dkienné_.
-
-
-
-
-JENNÉ.
-
-
-«Il y avait plusieurs noirs sur le rivage; mon guide s’adressa à l’un
-d’eux pour lui demander un logement: c’était un Mandingue d’assez bonne
-mine; il nous conduisit dans sa maison.» Le vieux Kaimou et sa suite
-s’installent aussitôt dans les magasins du rez-de-chaussée: Abdallahi,
-en qualité d’Arabe, est logé dans une chambre haute.
-
-Le vieux guide, en conduisant le voyageur à cette chambre qui n’a qu’une
-natte pour tout meuble, le félicite de l’heureuse issue de son voyage,
-et lui rappelle ses services. Abdallahi reconnaissant le comble de joie
-avec une paire de ciseaux, deux aunes d’indienne de couleur, trois
-feuilles de papier et trente grains de verroterie rouge: valeur de cinq
-francs en France; joignez à ces largesses quelques petits cadeaux
-d’étoffe pendant la route, et vous rappelant que le guide avait défrayé
-le voyageur d’une partie de sa nourriture durant six semaines, convenez
-qu’il est difficile de voyager à meilleur compte.
-
-Le lendemain, présentation d’Abdallahi à quelques riches Arabes du lieu,
-qui le conduisent avec son vieux guide et son hôte chez un Chérif. Là,
-récit circonstancié du voyage et de ses motifs; questions sans fin sur
-les chrétiens, sur leurs usages et surtout sur leurs méfaits.
-
-L’interrogatoire terminé, le Chérif dit à l’hôte d’Abdallahi de le
-conduire chez le chef de la ville: ce chef, Foulah de la famille royale,
-très-âgé, très-gros et presque aveugle, caché d’abord derrière une
-porte, qui s’ouvre à l’arrivée d’un Arabe, se fait raconter l’histoire
-d’Abdallahi, et décide qu’il restera chez le Chérif jusqu’à ce qu’une
-occasion se présente pour aller à Tombouctou.
-
-Le pèlerin arabe, qui s’est dit de riche famille, a presque aussitôt
-deux hôtes: le Chérif qui lui envoie régulièrement deux bons repas; et
-certain autre Arabe qui lui donne un petit corridor et une natte dans
-une maison qui servait à la fois de logement aux esclaves et de magasin
-aux marchandises. Dès le second jour, un adroit barbier lui rase
-religieusement la tête. Voici, du reste, un échantillon de la sensualité
-Jennéenne.
-
-«Le 16 mars, vers quatre heures, on me fit appeler chez le Chérif; la
-vente de mes marchandises (vente de corail, d’ambre, de verroterie,
-d’étoffe[23], dans laquelle les deux hôtes d’Abdallahi se départirent un
-peu de leur délicatesse habituelle) l’avait très-bien disposé en ma
-faveur. J’entrai dans une grande chambre assez propre, éclairée par une
-ouverture à la voûte: une lampe où l’on brûle du beurre végétal était
-accrochée par une corde au plafond. Un matelas, tendu par terre sur une
-natte, un chandelier en cuivre de fabrication européenne, avec une
-bougie du pays et une petite armoire creusée dans le mur et fermant avec
-une serrure comme les nôtres, composaient tout l’ameublement. Quelques
-sacs de grain étaient debout dans un coin de la pièce. Je montai par un
-grand escalier sur la terrasse où je vis plusieurs petites galeries à
-compartiments, sans meuble. On me fit asseoir auprès d’une natte, sur un
-petit coussin rond en cuir. Je me trouvai en compagnie de sept Arabes et
-d’un noir, marchands de Jenné.
-
- [23] «Le produit de cette vente était évalué à trente mille cauris. Le
- chérif acheta pour moi de l’étoffe du pays pour cette valeur: il me
- dit qu’elle se vendait très-bien à Tombouctou.»
-
-«Le Chérif fit apporter, au milieu de nous, une petite table ronde,
-ornée symétriquement de plaques d’ivoire et de cuivre, et que je pris
-d’abord pour une table de jeu, quand un grand plat d’étain, couvert d’un
-énorme morceau de mouton aux ognons, m’apprit le motif de ce
-rendez-vous. Le Chérif tira d’un panier couvert de petits pains d’une
-demi-livre, faits avec de la farine de froment et du levain, qu’il
-distribua par morceaux, et que je trouvai délicieux. Nous mîmes tous les
-doigts au plat, mais avec une sorte de politesse. La conversation fut
-assez gaie, les pauvres chrétiens en firent tous les frais.
-
-«Après le repas, vint le thé. Le Chérif étala ce qu’il avait de plus
-beau, et ne manqua pas de faire voir au noir sa supériorité. Nous étions
-servis par une jeune et jolie négresse esclave. On apporta dans une
-boîte un petit service en porcelaine que le Chérif posa sur un plateau
-en cuivre. Les tasses, très-petites, nous furent données dans des
-soucoupes à pied, de la forme d’un coquetier. Nous primes chacun quatre
-de ces tasses de thé avec du sucre blanc et après le dîner, dont le
-Chérif avait très-bien fait les honneurs, nous allâmes faire un tour de
-promenade au bord de la rivière. Nous nous assîmes sur le rivage pour
-voir passer les pirogues; puis nous fîmes la prière tous ensemble, car
-il était trop tard pour aller à la mosquée.
-
-«Le 18, on salua la nouvelle lune par une décharge de mousqueterie, et
-le 19 commença le jeûne du Ramadan,» jeûne apparent qui ne ressemble en
-rien à l’impitoyable austérité des bords du Sénégal: simple interversion
-d’habitudes qui consiste à faire de bons repas la nuit et à dormir le
-jour.
-
-La ville de Jenné est entourée d’un mur d’enceinte, qui, selon M.
-Caillié, peut avoir trois kilomètres de tour environ, et enferme une
-population de huit à dix mille âmes. Bâtie sur un terrain d’alluvion, de
-nature argileuse et rougeâtre, elle est préservée des inondations
-périodiques du fleuve par son élévation de sept à huit pieds au-dessus
-des eaux. Les maisons aussi grandes que celles des villages de France,
-sont construites en briques rondes, séchées au soleil; les plus hautes
-n’ont qu’un étage; elles sont toutes à terrasse, et ne reçoivent de jour
-que sur les cours. Leur unique entrée est pourvue d’une porte en
-planches qui paraissent avoir été faites à la scie: cette porte est
-fermée, en dedans, avec une double chaîne de fer et en dehors avec une
-serrure de bois du pays ou bien un cadenas européen. Les rues étroites
-et tortueuses sont exactement balayées chaque jour. Le seul édifice qui
-se fasse remarquer au milieu de toutes ces terrasses à peu près
-pareilles, est une grande mosquée en terre, dominée par deux tours
-massives, peu élevées et abandonnées aux hirondelles. La prière se fait
-dans une cour extérieure. Quelques baobabs, dattiers, ronniers y sèment
-un peu de verdure sur un fonds rougeâtre.
-
-De la terrasse de sa maison, le voyageur ne voit au loin qu’une campagne
-découverte, des marais à perte de vue et à l’ouest une branche du
-fleuve.
-
-Le marché de Jenné est assez bien approvisionné de marchandises
-d’Europe, la plupart de fabrication anglaise; verroterie, faux ambre,
-faux corail, soufre en bâton, poudre, pierres à feu, fusils,
-quincaillerie, écarlate, toile de coton, etc. Des bouchers y étalent la
-viande fraîche ou fumée. Les marchands vont aussi criant par les rues
-les noix de colats, le miel, le beurre végétal et animal, le lait, le
-sel, le bois à brûler apporté par les femmes de quatre et cinq lieues.
-Le chaume de mil se vend de même en détail pour la cuisine. Les
-principaux commerçants sont les Arabes qui, au nombre de trente ou
-quarante, occupent les plus belles maisons de la ville, et font tenir
-leurs boutiques par leurs esclaves. Assis sur une natte, devant leur
-porte, à côté des planches de sel qu’ils étalent, ils accaparent sans
-peine par leurs correspondants tous les articles recherchés, laissant
-aux Foulahs maîtres du pays et aux Mandingues le commerce des choses
-communes. Entre les choses qui se vendent au marché de Jenné, il faut
-compter les hommes, les femmes, les enfants. «Je les ai vus, dit M.
-Caillié, promener tout nus dans les rues; on les criait à 25, 30 ou 40
-mille cauris, suivant leur âge.» Du reste, le voyageur paraît avoir
-reconnu que les noirs esclaves sont beaucoup mieux traités par les
-noirs, les Foulahs ou les Arabes qu’ils ne le sont par les blancs dans
-nos colonies d’Amérique. «De Jenné à Tombouctou, dit-il, la plupart des
-esclaves sont des domestiques de confiance qui, en l’absence de leur
-maître, gardent la maison ou bien emballent les marchandises et les
-portent aux embarcations.»
-
-M. Caillié est surtout frappé du mouvement commercial et industriel qui
-règne dans la ville, mouvement auquel il n’est plus habitué depuis
-longtemps. Le rigide Foulah, _Ségo-Ahmadou_, dont Jenné était la
-capitale, importuné par ce mouvement même, qu’il se soucie assez peu
-d’arrêter par ses guerres perpétuelles contre les infidèles d’alentour,
-jugeant que tout ce bruit détournait les vrais croyants de leurs
-devoirs, s’est fondé une autre ville à la droite du fleuve: cette ville
-où tous les enfants vont apprendre le Coran par cœur dans des écoles
-gratuites, s’appelle _El-Lamdou-Lillahi_ (à la gloire de Dieu). Ce
-prince et le chef de Jenné n’imposent aucun droit, aucune contribution,
-mais reçoivent parfois des cadeaux.
-
-Les infidèles (tributaires de Ségo-Ahmadou) sont obligés de faire la
-prière pour entrer à Jenné.
-
-Hommes, femmes, enfants sont tous proprement vêtus[24]. Les femmes ont
-toutes l’entre-deux du nez percé. Les unes y portent un anneau d’or ou
-d’argent, les autres un morceau de soie rose. Elles portent au poignet
-des bracelets en argent, de forme ronde; et à la cheville un cercle
-plat, de fer argenté, large de quatre doigts.
-
- [24] Le voyageur vit avec plaisir que, dans ce pays, on pouvait porter
- un mouchoir de poche sans être ridicule; sur toute la route qu’il
- venait de parcourir il eût été dangereux de se moucher autrement
- qu’avec les doigts.
-
-Le voyageur s’était décidé à laisser son parapluie au Chérif, qui devait
-lui procurer une embarcation pour Tombouctou. Ce parapluie avait fait
-pour le moins autant d’effet à Jenné que dans les moindres villages
-musulmans ou infidèles; le Chérif parut fort content du cadeau, et, les
-trois nuits suivantes, régala son hôte de dattes, de melons d’eau, de
-pain frais; le jour du départ, il lui annonça qu’il avait payé 300
-cauris au propriétaire du bateau pour qu’il fût défrayé de sa nourriture
-pendant toute la route; lui donna quatre bougies de cire jaune, fit
-emballer et porter à bord son ballot d’étoffe, et lui prépara une pâte
-de farine de mil et de miel, à mettre, en chemin, dans son eau. Un jeune
-Arabe, en retour d’une paire de ciseaux, joignit à ces provisions du
-pain de froment séché au four.
-
-
-
-
-NAVIGATION SUR LE NIGER.
-
-
-Le 23 mars, à neuf heures du matin--après un séjour de treize jours,
-Abdallahi, reconduit par ce jeune Arabe, par le Chérif et par son second
-hôte, dont il avait conservé les bonnes grâces au moyen d’une aune de
-très-jolie indienne, du reste spécialement adressé et recommandé par une
-lettre du Chérif à son correspondant de Tombouctou, part, aux cris de
-_Samalécoum_ (la paix soit avec vous), sur un petit bateau chargé de
-marchandises sèches et d’une vingtaine d’esclaves à vendre[25], qu’un
-bateau plus grand attend sur le fleuve.
-
- [25] Hommes, femmes, enfants: les plus grands étaient aux fers.
-
-«Vers les deux heures, nous atteignîmes le majestueux Dhiolibâ, qui
-vient lentement de l’ouest. Il est, en cet endroit, très-profond, et a
-trois fois la largeur de la Seine au Pont-Neuf. Ses rives sont
-très-basses et très-découvertes.».
-
-Les cinq semaines que M. Caillié passe sur le Dhiolibâ sont pour lui des
-plus pénibles: injurié, menacé par les mariniers noirs, en l’absence de
-leur maître; réduit, par eux, à la ration de riz cuit à l’eau qu’ils
-donnent (esclaves eux-mêmes) aux esclaves enchaînés qu’ils voiturent;
-passant les nuits sur le bateau, plié en deux sur le tas des bagages;
-obligé, les derniers jours, de se tenir caché pour échapper aux
-investigations des Touariks du rivage, qui viennent armés de lances et
-de poignards sur de petits bateaux, se faire payer des droits de passe;
-assez traitables pour les noirs, mais impitoyables pour les Arabes:
-sachant bien que si les Arabes n’ont pas, comme le disent les nègres, de
-l’or sous la peau, ils n’en manquent pas pour cela.
-
-Toutefois, un jeune Foulah est auprès du voyageur qui le console et
-l’encourage; qui descend à terre pour lui chercher du lait, et lui rend
-tous les services possibles. Le voyageur descend lui-même quelquefois
-lors des haltes qui interrompent fréquemment la marche de la flottille.
-
-Le 25 mars, hommes et marchandises passent sur le grand bateau, déjà
-chargé de mil, de riz, de miel, de beurre végétal, de coton, d’étoffe.
-Six autres bateaux pareils avaient même destination. Ces bateaux,
-auxquels M. Caillié suppose soixante tonneaux de jaugeage, sont
-construits avec des planches de cinq pieds de long (sur huit pouces de
-large et un pouce d’épaisseur), ajustées et _cousues_ avec des cordes du
-pays qui se conservent longtemps sous l’eau.
-
-Le moindre vent menace de submerger ces embarcations fragiles; lorsque
-les rives sont à découvert, les mariniers, tous noirs esclaves, tirent
-les bateaux à la cordelle, ou s’ils peuvent atteindre le fond, le
-repoussent avec des perches de quatre à cinq mètres, composées le plus
-souvent de deux morceaux bout à bout. Lorsque les rives sont boisées ou
-le fleuve trop profond, ils naviguent avec des rames plates d’un mètre
-de long: les rameurs tout nus manœuvrent très-vite et observent la
-mesure.
-
-Cette navigation est lente et périlleuse, retardée par le moindre vent,
-par les nombreux bancs de sable, par les déchargements qu’ils exigent;
-enfin, par les nombreux accidents, que tous ces retards n’empêchent pas.
-M. Caillié cite deux grands bateaux submergés, et un noir noyé.
-
-Quant aux rives du fleuve, elles présentent presque partout des plaines
-immenses et marécageuses où se distinguent à peine les cahutes de paille
-des Foulahs musulmans, qui, de leurs pauvres villages, apportent aux
-bateaux du lait et du poisson, et dont les troupeaux errent par la
-campagne, en attendant que la crue du fleuve les refoule ailleurs; ou
-les tentes des Touariks, qui comptent encore moins sur le produit de
-leurs troupeaux que sur celui des droits de passe qu’ils imposent. L’eau
-est toute couverte d’oiseaux aquatiques qui semblent peu redouter les
-flèches des bergers et des pêcheurs du rivage. Une seule fois des
-mugissements de bête féroce se font entendre la nuit; une seule fois des
-pas d’éléphant sont aperçus sur le sable. Le voyageur voit à plusieurs
-reprises des hippopotames se jouer lourdement dans le fleuve, et cite
-quelques caïmans qui élèvent la tête à fleur d’eau, et semblent menacer
-les pirogues.
-
-Le 1er avril, le fleuve s’élargit, on ne voit même plus la terre à
-l’ouest; le lac Debo où Dhiébou se déploie comme une mer intérieure.
-Trois décharges de mousqueterie saluent cette vaste nappe d’eau: _Salam!
-Salam_, cria de toutes ses forces l’équipage de chaque embarcation; le
-voyageur lui-même ne pouvait revenir de sa surprise.
-
-Le 5 avril, la flottille, augmentée de quarante grandes embarcations, se
-remet en route au bruit des cris de joie et des coups de fusil.
-
-Le 17, de nouveaux coups de fusil saluent la nouvelle lune et la fin du
-carême. Le lendemain matin, les noirs vont se prosterner à la file dans
-la plaine; ils aperçoivent de loin les dattiers de _Cabra_, qui leur
-annoncent la fin de leurs peines. Abdallahi, caché tout le jour parmi le
-bagage, est privé de cette vue consolante. A la nuit, il sort de sa
-cachette, et respire, confondu dès-lors avec les noirs par les féroces
-douaniers du rivage. Les bateaux ne repartent pas sans leur avoir laissé
-chacun deux sacs de mil.
-
-Enfin le 19, vers une heure de l’après-midi, après avoir vu, vers six
-heures, le fleuve se partager en deux branches, le voyageur arrive au
-port de Cabra. Un petit bateau, tiré à la cordelle par les noirs,
-l’amène, à trois heures, au village, par un petit canal encombré
-d’herbes et de vase. Ce village ou plutôt cette petite ville, située sur
-une petite hauteur qui la préserve de l’inondation, est une sorte de
-transit entre Tombouctou et le fleuve.
-
-Dans ce mouvement de gens de toute couleur occupés au déchargement et au
-transport des marchandises, ou bien à célébrer gaiement la fête du
-Ramadan, personne ne fait attention à Abdallahi. Des Arabes avec
-lesquels il était venu du port, l’invitent à partager leur souper de
-riz; il passe, comme eux, la nuit dehors, couché sur une natte.
-
-Le lendemain, il cherche en vain le correspondant du Chérif parmi les
-Arabes venus à Cabra, sur de beaux chevaux, recevoir leurs marchandises:
-ses esclaves, noirs bien vêtus et armés de fusils, envoyés à sa place,
-complimentent le pèlerin de sa part et l’emmènent.
-
-
-
-
-TOMBOUCTOU.
-
-
-Parti vers trois heures, le voyageur arrive avec eux à la ville par une
-route de sable mouvant, le plus souvent dénué de verdure, au moment où
-le soleil touchait à l’horizon. «Je voyais donc, s’écrie-t-il, cette
-capitale du Soudan, qui, depuis si longtemps, était le but de tous mes
-désirs. En entrant dans cette cité mystérieuse, objet des recherches des
-nations civilisées de l’Europe, je fus saisi d’un sentiment inexprimable
-de satisfaction: je n’avais jamais éprouvé une sensation pareille et ma
-joie était extrême. Mais il fallut en comprimer les élans... Revenu de
-mon enthousiasme, je trouvai que le spectacle que j’avais sous les yeux
-ne répondait pas à mon attente: je m’étais fait de la grandeur et de la
-richesse de cette ville une tout autre idée: elle n’offre au premier
-aspect, qu’un amas de maisons en terre, mal construites; dans toutes les
-directions, on ne voit que des plaines immenses de sable mouvant, d’un
-blanc tirant sur le jaune et de la plus grande aridité. Le ciel à
-l’horizon est d’un rouge pâle. Tout est triste dans la nature: le plus
-grand silence y règne. On n’entend pas le chant d’un seul oiseau... Je
-conjecture qu’antérieurement le fleuve passait près de la ville, il en
-est maintenant à près de trois lieues au nord.»
-
-La réception toute paternelle qui, sur les recommandations écrites du
-chérif de Jenné et sur les explications verbales du propriétaire du
-bateau, attendait Abdallahi chez son hôte, dut adoucir un peu l’amertume
-de ce désappointement. «Sidi Abdallahi Chébir, dit M. Caillié, me fit
-appeler pour souper avec lui. L’on nous servit une bouillie de mil au
-mouton. Nous étions six autour du plat: on mangeait avec les doigts,
-mais aussi proprement que possible. Sidi ne me questionna pas; il me
-parut doux, tranquille et très-réservé. C’était un homme de quarante à
-quarante-cinq ans, haut de cinq pieds environ, gros et marqué de petite
-vérole; son maintien avait quelque chose d’imposant. Il parlait peu et
-avec calme.» Ce pieux musulman donne au voyageur toutes les commodités
-désirables, notamment une chambre séparée dont il lui livre la clef.
-Deux fois par jour, il lui envoie un plat de riz ou de mil très-bien
-assaisonné avec du bœuf ou du mouton[26].
-
- [26] La maison occupée à Tombouctou par M. Caillié, n’était séparée
- que par la largeur de la rue de celle qu’y avait habité le
- malheureux major Laing en 1826. M. Caillié qui, à Jenné même, avait
- entendu parler du Chrétien venu, disait-on, _pour écrire la ville,
- et tout ce qu’elle contenait_, put recueillir de nombreux détails
- sur la fin déplorable de la bouche même de l’hôte du major: Arabe
- dont notre voyageur reçut plusieurs fois des dattes et, lors de son
- départ, une culotte en coton bleu.
-
-Quant aux constructions et aux habitudes de la ville, elles ne
-présentent rien de nouveau à qui vient de voir Jenné: mêmes maisons à
-terrasse, sans fenêtre et sans cheminée, mêmes briques rondes, séchées
-au soleil; même répartition des diverses branches du commerce entre les
-Arabes et les indigènes.
-
-La ville, qui dessine un triangle, paraît avoir une lieue de tour et
-contenir au plus dix à douze mille habitants. Les maisons n’ont que le
-rez-de-chaussée et quelques-unes un cabinet au-dessus de la porte
-d’entrée. Les rues sont propres et assez larges pour trois cavaliers de
-front. Au milieu de la ville et au-dehors, des cases rondes en paille
-servent de logement aux pauvres et aux esclaves.
-
-M. Caillié compte huit mosquées, dont deux grandes, surmontées d’une
-tour en briques avec un escalier intérieur[27]. Du haut de ces tours, où
-M. Caillié prenait ses notes à son aise, on ne découvre au loin qu’une
-plaine immense de sable blanc, dont l’uniformité est à peine rompue, çà
-et là, par quelques arbrisseaux rabougris ou bien par quelques buttes de
-sable. Le voyageur donnerait presque le nombre des arbres qui ombragent
-Tombouctou. Il cite entre autres quelques palmachristi et au centre de
-la ville un palmier doum, sur une sorte de place entourée de cases
-rondes.
-
- [27] Ces deux mosquées ont paru au voyageur d’une construction
- ancienne. Mais ce qui est plus remarquable, c’est qu’il a cru
- distinguer, dans la plus grande, des parties qui, par leur élégance,
- contrastent complètement avec le reste, et paraissent appartenir à
- une époque plus reculée. Ce sont trois galeries soutenues chacune
- par dix arcades de dix pieds de haut et de six pieds de large.
-
-Le bois est extrêmement rare à Tombouctou; les plus riches seuls en
-brûlent; les autres ne brûlent que le crottin de chameau. Le fourrage
-pour les chameaux, les chevaux, les ânes, les bœufs et vaches, les
-moutons, les chèvres, vient de trois et quatre lieues. Un tabac d’une
-petite espèce est la seule culture autour de la ville. L’eau se vend au
-marché, tirée de quelques citernes découvertes et chauffées par le
-soleil ou bien apportée du fleuve par Cabra. Vous avez vu quels
-approvisionnements viennent de Jenné: ces approvisionnements sont à la
-merci des Touariks qui peuvent refuser le passage aux embarcations et ne
-l’accordent qu’à force d’exactions, tant à bord des bateaux que dans la
-ville même.
-
-Tombouctou ne reçoit d’ailleurs que du sel, apporté à dos de chameau de
-plusieurs endroits du désert; c’est avec ce sel qu’elle paie tout le
-reste.
-
-La ville appartient aux Noirs; mais les négociants arabes, sans
-participer directement au gouvernement, ont, au nom de leur religion et
-de leur richesse, beaucoup d’ascendant dans les conseils. Du reste,
-Arabes et noirs sont tous zélés musulmans. Le roi de Tombouctou, auquel
-le voyageur rend une courte visite avec son hôte, est lui-même un noir.
-«Ce prince, dit-il, me parut d’un caractère affable. Il pouvait avoir
-cinquante-cinq ans. Ses cheveux étaient blancs et crépus; il était de
-taille ordinaire, avait une belle physionomie, le teint noir-foncé, le
-nez aquilin, les lèvres minces, une barbe grise et de grands yeux. Ses
-habits, comme ceux des Arabes, étaient faits en étoffes d’Europe; il
-portait un bonnet rouge avec un grand morceau de mousseline autour, en
-forme de turban... Il se rendait souvent à la mosquée.»
-
-Tous les habitants de Tombouctou font deux bons repas par jour. Les
-noirs aisés font, comme les Arabes, leur déjeuner avec du pain de
-froment, du thé et du beurre de vache. Le commerce est l’occupation de
-tous. Ici, comme à Jenné, les plus belles maisons sont aux Arabes. Les
-plus riches ont des matelas de coton, les autres couchent sur des nattes
-ou sur une peau de bœuf, tendue à quelques pouces de terre sur quatre
-piquets. Les Arabes, établis là pour quelques années seulement, ne
-prennent pas d’autres femmes que leurs esclaves.
-
-La parure des femmes est la même qu’à Jenné: mêmes tresses de cheveux,
-mêmes grains de verre, d’ambre ou de corail au cou; mêmes anneaux ronds
-ou plats aux bras et aux pieds, mêmes boucles d’_oreille_ et de _nez_.
-
-Au marché, même vente publique d’hommes et de femmes. Du reste, selon M.
-Caillié, c’est toujours avec regret que ces malheureux s’éloignent de
-cette ville, si triste qu’en soit le séjour: bien nourris, bien vêtus,
-rarement battus, assujétis d’ailleurs aux cinq prières, ils ne peuvent
-quitter Tombouctou pour une autre servitude sans être assurés de perdre
-au change.
-
-Au tableau que fait le voyageur de la douceur des hommes envers les
-femmes et les esclaves, on serait tenté de craindre que le voyageur ne
-se soit trop pressé de généraliser les consolantes observations que lui
-fournissait la maison du bon Sidi Abdallahi Chébir.
-
-Une occasion s’était présentée pour traverser le désert; mais avant de
-repartir, Abdallahi avait paru vouloir se reposer une quinzaine de
-jours. «Tu peux rester ici plus longtemps, si tu le veux, lui dit son
-hôte. Tu me feras plaisir et tu ne manqueras de rien.» Cet excellent
-homme alla même jusqu’à proposer au voyageur de l’établir dans la ville.
-Le départ fut enfin fixé au 4 mai.
-
-Pendant les quatorze jours que M. Caillié est resté dans cette ville
-célèbre, la chaleur y fut excessive; le vent d’est ne cessa pas de
-souffler; le marché ne se tenait que le soir vers trois heures; les
-nuits elles-mêmes furent d’un calme étouffant: le voyageur ne savait où
-se réfugier contre cette atmosphère brûlante.
-
-Toutefois, si quelque chose eût pu lui faire oublier l’excessive chaleur
-du jour, le calme étouffant des nuits, les tourbillons de poussière, le
-morne silence des rues, la désespérante nudité des campagnes, c’eût été
-le gracieux accueil de son hôte. Du reste à l’affabilité des habitants,
-à la douceur de leurs manières, à la simplicité de leurs relations, au
-calme religieux empreint sur tous les visages, il est aisé de voir que
-si Tombouctou est le désert, c’est le désert humanisé par tout ce qu’une
-paisible aisance peut apporter de consolation dans un exil volontaire.
-
-Quant à ces autres Arabes avec qui M. Caillié va se remettre en route,
-sous une même couleur de peau, ce n’est plus le même peuple. Ces
-commis-voyageurs par qui Maroc et Tombouctou se donnent la main à
-travers les sables: ces voituriers du Sahara, endurcis au mal, qui, pour
-un peu d’or, font chaque année par deux fois leurs deux ou trois cents
-lieues, malgré le soleil et malgré le vent, malgré la faim, malgré la
-soif, sans autre ressource pendant trois ou quatre mois de fatigues que
-du riz cuit à l’eau, du chameau séché, de l’eau tiède, salée ou
-croupie:--ces hommes peuvent-ils ressembler aux heureux négociants de la
-ville qui, tranquillement couchés auprès des planches de sel qu’ils
-étalent à leur porte, font tenir leurs boutiques par leurs esclaves, et
-ont tout loisir de causer entre eux, d’étudier le Coran, et d’être
-calmes, justes et bons.
-
-Par malheur, le voyageur n’avait pour sortir de Tombouctou qu’une seule
-porte, la porte du nord[28]; il fallait qu’il suivît jusqu’au bout la
-ligne que nous avons tracée sur la carte, sous peine de voir
-l’authenticité de ses récits mise en doute, et de perdre le fruit de
-tant de fatigues.
-
- [28] Il ne faudrait pas prendre cette expression à la lettre; car M.
- Caillié nous apprend que la ville de Tombouctou n’est pas entourée
- de murs.
-
-Les présents du départ sont ici des échanges. Abdallahi, _le pauvre_,
-comme on l’appelle à Tombouctou, fait à grand’peine accepter à son dévot
-et généreux hôte sa vieille couverture de laine et le pot de fer blanc
-qui lui sert pour ses _ablutions_. Il en reçoit en retour une magnifique
-couverture de coton, une chemise de coton toute neuve, deux sacs en cuir
-pour sa provision d’eau, du pain de froment cuit au four, comme notre
-biscuit, du doknou[29], du beurre de vache fondu, une bonne quantité de
-riz, et surtout de chaudes recommandations pour son correspondant
-d’El-Arouan. Les trente mille cauris d’étoffe, provenant de la vente de
-Jenné, servirent à payer la location d’un chameau.
-
- [29] Ce nom désigne la _pâte de farine de mil et de miel_, que l’on
- délaie, en chemin, avec de l’eau.
-
-
-
-
-LE DÉSERT.
-
-
-Le jour du départ (4 mai 1828), avant le lever du soleil, le riche Sidi
-était debout pour partager une dernière fois avec le pauvre pèlerin son
-thé et son pain frais au beurre. Quelques heures après, le voyageur, que
-les adieux ont retardé et qui rejoint la caravane à la course, chemine
-lentement vers la France, assez durement assis entre des ballots, sur un
-chameau chargé; heureux en comparaison de tel noir esclave, qui
-vainement s’appuie sur la croupe des chameaux, vainement se couche à
-terre, relevé et chassé en avant à coups de verges et de cordes.
-
-Il faut aller à plus de demi-lieue de la ville pour trouver quelques
-arbustes. Viennent alors quelques buissons rabougris, quelques herbes
-couvertes de sable que les chameaux broutent en marchant; quelques
-gommiers élancés au maigre ombrage. Puis, la végétation s’efface
-peu-à-peu, la terre devient de plus en plus nue et désolée: dès le
-troisième jour, plus rien que des sillons ou des vagues sablonneuses,
-creusés ou relevés par le vent, des plaines uniformes de sable uni et
-presque mouvant, sans trace de chemin frayé; plus rien que la
-réverbération du soleil sur ce sable où les pieds ne peuvent poser sans
-douleur.
-
-Les seuls êtres que l’on rencontre en ces solitudes sont des corbeaux et
-des vautours qui font leur pâture des chameaux morts en route; ou des
-Touariks, qui, regardant le désert comme leur domaine, mettent à
-contribution les caravanes qui le traversent. Deux de ces hommes, montés
-sur le même chameau, au bras gauche le bouclier de cuir, le poignard au
-côté, à la main droite une pique, accourent se joindre à la caravane. Ce
-fut à qui leur donnerait de l’eau, bien que l’on n’en dût pas trouver de
-cinq jours. Ce qu’on avait de meilleur fut pour eux; tant est grande la
-terreur que leur seul nom inspire.
-
-Enfin, le 9 mai, après six jours de marche (le plus souvent _de nuit_),
-après cinq jours de calme étouffant, après cinq jours pendant lesquels
-des nuages qui semblent cloués à la voûte céleste, n’accordent pas une
-goutte d’eau aux ardentes prières des voyageurs,--on retrouve enfin un
-peu d’herbe, et l’on aperçoit de loin les chameaux d’El-Arouan. Les
-compagnons de route de M. Caillié lui montrent l’endroit où, deux années
-auparavant, gisait le corps du major Laing, abandonné aux oiseaux de
-proie du désert, et lui redisent les détails de sa mort funeste. A neuf
-heures du soir, les aboiements de chiens annoncent le voisinage de la
-ville. Ces aboiements rappellent au voyageur qu’il n’a pas vu de chien à
-Tombouctou. Le voyageur passe une très-bonne nuit hors de la ville,
-étendu à terre sur sa couverture, auprès du bagage: réveillé seulement à
-minuit pour prendre sa part d’une bouillie de mil apportée d’El-Arouan.
-
-Pendant les dix jours qu’Abdallahi reste dans cette singulière ville, il
-échappe à grand’peine à la défiance et aux exigences des Arabes et des
-noirs qui veulent absolument qu’il leur donne du tabac, et vont même
-jusqu’à le traiter de _chrétien_; mais ses recommandations de
-Tombouctou, et la protection de son hôte, correspondant de Sidi,
-viennent à son secours; il s’en tire encore une fois à force de zèle
-religieux et grâce aussi à la crédulité des vieillards qui disaient en
-arabe: «Remercions Dieu qu’il soit venu parmi nous.»
-
-Pendant ces dix jours, le vent d’est souffle sans interruption, et tient
-le voyageur emprisonné; impossible de tenir les portes ouvertes à cause
-du sable qui pénètre partout et entre même par les fentes de la porte.
-M. Caillié reste tout le jour couché à terre, obligé de se recouvrir
-d’un drap pour se préserver de la poussière; sans autre rafraîchissement
-pour son gosier desséché que de l’eau saumâtre et chaude, même dans les
-courants d’air auquel on l’expose. Impossible, même aux esclaves, de
-marcher pieds nus dans la ville; pour toute rosée, retombe, la nuit, le
-sable que le vent a soulevé pendant le jour. Et pourtant trois mille
-hommes[30], Arabes ou noirs esclaves (Arabes, enfermés le plus souvent,
-avec un linge sur la bouche pour se préserver du sable: esclaves que
-leurs maîtres ménagent forcément pour qu’ils vivent); trois mille hommes
-se résignent à passer douze ou quinze ans dans cet entrepôt de commerce,
-pour se préparer quelque repos sur leurs vieux jours, dans les
-verdoyantes campagnes de Barbarie[31].
-
- [30] Ce chiffre est probablement trop fort, on peut penser que M.
- Caillié, en donnant avec raison peut-être _cinq cents_ maisons à
- El-Arouan, a eu tort de donner à chaque maison _six_ habitants.
-
- [31] Encore cet espoir même n’est-il pas laissé aux noirs _esclaves_,
- bien plus nombreux à El-Arouan, que les Arabes.
-
-Les maisons, crépies avec de la terre jaune, ressemblent à celles de
-Jenné et de Tombouctou, aux toits près, qui sont plats de même, mais de
-joncs et non de bois. Du reste, point de marché à El-Arouan; de la
-viande séchée, pour tout régal: pour seul combustible, le crottin de
-chameau. Point de végétation, point de culture, point de fourrage.
-
-L’hôte d’Abdallahi, l’un des plus riches commerçants de la ville et
-musulman zélé, pour l’amour du Prophète, grand soin du voyageur. Il lui
-envoie régulièrement, sur les onze heures, un plat de riz à la viande: à
-huit heures du soir, une bouillie de mil assaisonnée de sel et de
-beurre. Pour l’amour du Prophète aussi, il le pourvoit de cinquante
-livres de riz, de cinquante livres de doknou, de dix livres de beurre
-fondu. M. Caillié répond à ces libéralités par son dernier morceau
-d’étoffe de couleur, une paire de ciseaux et quelques pièces d’argent,
-lesquelles sont reçues comme une rareté. Les petites coquilles n’ont pas
-cours à El-Arouan; et les petits morceaux d’or ou d’argent, qui y
-servent seuls de monnaie, ne portent pas d’empreinte. Un Arabe
-d’El-Arouan donne au voyageur un troisième sac de cuir pour sa provision
-d’eau.
-
-La caravane qui n’était en partant de Tombouctou que de six cents
-chameaux, en compte au départ d’El-Arouan, le 19 mai, huit cents de
-plus; non pas à la file, mais dispersés au large dans la plaine, ceux
-qui appartiennent au même maître, marchant par troupe distincte et
-rapprochés les uns des autres. Après deux ou trois heures de marche sur
-un terrain de sable dur, entrecoupé de monticules de sable mouvant, l’on
-rencontre cinq maisons en briques jaunes, écoles religieuses où les
-enfants de la ville viennent étudier le Coran: puis au-delà, des puits
-assez profonds d’eau saumâtre, auxquels on s’arrête pour boire une
-dernière fois à longs traits.
-
-Au milieu de ces vastes solitudes, les puits de Mourat (c’est le nom des
-cinq maisons) entourés de quatorze cents chameaux et de quatre cents
-hommes, offraient le tableau mouvant d’une ville populeuse. C’était un
-vacarme affreux, D’un côté l’on voyait des chameaux chargés d’ivoire, de
-plumes d’autruche, de gomme, de ballots de toute espèce et aussi de
-noirs (hommes, femmes et enfants), qu’on allait _vendre_, avec le reste,
-dans les marchés de Maroc. Plus loin, les Arabes (et Abdallahi avec eux)
-prosternés, imploraient l’assistance divine.--Au-devant s’étendait un
-horizon sans bornes, où le ciel et la terre mêlaient leurs teintes de
-feu. Tout ce que l’on distinguait devant soi, c’était une plaine immense
-de sable éclatant, nuancée à peine par l’ombre de quelques roches
-saillantes ou les ondulations de quelques monticules arrondis.
-
-A cette vue, les chameaux poussèrent de longs mugissements. Les
-esclaves, les lèvres immobiles et les yeux au ciel, semblaient penser
-encore à leurs vertes montagnes, à leurs frais pâturages, à leurs vieux
-arbres si feuillus, à leurs jeux et à leurs danses. Ils ne songeaient
-guère à se débattre contre l’impitoyable cupidité de leurs oppresseurs
-qui, à cette heure même, la face contre terre, en appelaient à la
-commisération d’Allah et de toute la force de leurs poumons invoquaient,
-_pour eux-mêmes, le Dieu clément et miséricordieux_[32].
-
- [32] Besm allah alrohman elrahim _au nom de Dieu clément et
- miséricordieux_. Cette formule, répétée en tête de tous les
- chapitres du Coran, est pour les musulmans ce que _le signe de la
- croix_ est pour les chrétiens.
-
-Quant au voyageur, il échappe au désespoir par l’enthousiasme: Une sorte
-d’ardeur belliqueuse brille dans ses yeux. Ce mur de sable qui se dresse
-au loin devant lui, lui apparaît comme une place imprenable à l’assaut
-de laquelle il faut monter pour l’honneur de la France. S’il s’élance
-gaîment sur son chameau, c’est aussi que cette France est en avant qui
-l’appelle, avec les souvenirs de l’enfance et les espérances de l’âge
-mûr.
-
-Enfin, l’on se remet en marche. Tous les hommes portent deux bandes de
-toile de coton sur les yeux et sur la bouche pour se préserver à la fois
-de la poussière et de l’air chaud et sec qui fatigue les poumons.
-
-Le premier jour, calme étouffant: soif dévorante; point d’appétit; une
-seule distribution d’eau; vers dix heures du soir, un repas de riz chaud
-au beurre fondu. Ce repas n’était pas désaltérant.
-
-Le lendemain à dix heures du matin, l’on dresse les tentes pour marcher
-pendant la nuit. «On nous donna à chacun, dit M. Caillié, une calebasse
-d’eau contenant près de trois bouteilles que nous avalâmes d’un seul
-trait: cette eau tiède nous remplissait l’estomac sans nous désaltérer.
-J’aurais bien mieux aimé en avoir moins à la fois et plus souvent; mais
-les Maures qui présidaient aux distributions ne voulurent entendre à
-aucun nouvel arrangement, et s’en tinrent à leur vieille habitude. Du
-reste, il n’y avait de préférence pour personne.» Les Maures dont
-c’était le tour de conduire les chameaux, et qui marchaient à pied en
-fredonnant des airs, ne buvaient comme les autres qu’aux distributions
-générales.
-
-Le vent (vent d’est auquel succède le vent d’ouest, au coucher du
-soleil) ne cesse de soulever une poussière brûlante. Le 21, à dix heures
-du matin, après avoir marché toute la nuit sur un sable uni et
-complètement aride, on dresse les tentes, et l’on s’étend sur le sable.
-«Malgré toutes les précautions que j’avais prises, dit le voyageur, la
-chaleur fut si forte, ma soif si ardente qu’il me fut impossible de
-dormir: ma bouche était en feu et ma langue collée à mon palais.
-
-«J’étais comme expirant sur le sable... Je ne songeais qu’à l’eau, aux
-rivières, aux ruisseaux. Dans mon impatience, je maudissais mes
-compagnons, le pays, les chameaux, que sais-je! le soleil même qui ne
-regagnait pas assez vite les bornes de l’horizon.
-
-«L’endroit était d’une aridité affreuse; pas un seul petit brin d’herbe
-ne reposait l’œil. Les chameaux, exténués de fatigue et de jeûne,
-couchés près des tentes, la tête entre les jambes, attendaient
-tranquillement le signal du départ. Enfin il fut donné: à quatre heures
-et demie, Sidi-Ali (le propriétaire du chameau qui portait Abdallahi)
-jeta quelques poignées de doknou dans une grande calebasse, versa de
-l’eau dessus et mêla le tout avec ses mains, en y plongeant les bras
-jusqu’aux coudes: spectacle repoussant pour tout autre que des affamés;
-car l’eau était si précieuse que le vieux Ali n’avait pas lavé ses mains
-depuis plusieurs jours. Quoique ce breuvage fût tiède et fort sale, nous
-le bûmes à longs traits et avec délices.
-
-«Après s’être désaltérés, les Maures visitèrent leur bagage et les
-plaies de leurs chameaux, faisant écouler le sang et le pus, coupant les
-chairs mortes, couvrant les chairs vives de sel pour empêcher la
-gangrène.
-
-«Quelquefois c’était en sortant de panser ces plaies, que Sidi-Ali
-venait préparer notre breuvage sans même se nettoyer les mains, ou si,
-par hasard, il les lavait, il faisait boire à un de ses noirs l’eau dont
-il s’était servi. On ne peut pas s’imaginer l’horreur et le dégoût que
-me causait le mépris de cet homme pour ses semblables.»
-
-Le 22 mai, le vent d’est continue d’échauffer l’atmosphère: la soif
-augmente avec la chaleur, et l’eau diminue sensiblement. Le vent
-dessèche les outres: l’eau filtre à travers les pores. Abdallahi essaie
-d’acheter quelques outres de plus; mais les outres n’ont plus de prix.
-Il se résigne à se traîner, dans les haltes, d’une tente à l’autre, et à
-mendier, le chapelet à la main, quelques gouttes d’eau _pour l’amour de
-Dieu_. Le moment était mal choisi; le pauvre mendiant augmentait, en
-pure perte, sa soif et sa lassitude.
-
-Le 23, le vent d’est soulève des trombes de sable qui, dans leur course,
-menacent de balayer hommes et chameaux tous ensemble. L’une de ces
-trombes fait tournoyer les tentes, comme des brins de paille. Le sable
-soulevé cache le ciel et le soleil, comme un brouillard épais; les
-gémissements sourds et plaintifs des chameaux répondent aux lamentations
-des noirs et aux cris d’effroi des fidèles qui répètent de toutes parts:
-_Allah il allah_, etc. (Dieu est Dieu, et Mahomet est son Prophète.)
-
-«Tout le temps que dura cette affreuse tempête, nous restâmes étendus
-sur le sol, sans mouvement, mourant de soif, brûlés par le sable et
-battus par le vent. Le calme rétabli, nous nous disposâmes à partir; on
-prépara le doknou et l’on nous distribua à boire. Pour savourer le
-plaisir que me promettait ma portion d’eau, je mis la tête dans ma
-calebasse; je ne prenais pas même le temps de respirer; j’éprouvai
-aussitôt un malaise général et presque la même soif.»
-
-Vers quatre heures, les chameaux, agitant lentement le cou et ruminant,
-reprirent tristement leur marche vers le nord, sans que l’on eût besoin
-de leur montrer le chemin, sur un terrain sablonneux, couvert de roches
-de quatre à cinq pieds de hauteur.
-
-Les hommes, envoyés le 22, à la recherche des puits, ne revenaient pas.
-Après une journée perdue à les attendre, on fait route de 24 vers quatre
-heures du soir, toujours vers le nord, sur un sol plus uni que la
-veille, mais également couvert de roches. Cette nuit-là, pas un œil ne
-se ferme, et la caravane marche en avant sans autre bruit que le
-piétinement des chameaux: les conducteurs eux-mêmes se taisent et se
-relaient plus souvent que de coutume.
-
-Le 25, vers neuf heures du matin, on fait halte dans une plaine de sable
-dur où croît un peu d’herbe, aussitôt dévorée par les chameaux. «Il ne
-restait plus qu’une outre et demie d’eau pour onze bouches; on devenait
-de plus en plus économe. Après avoir bu quelques gouttes d’eau, l’on
-s’étendit à terre, en attendant les hommes envoyés à la provision. Vers
-dix heures, ces malheureux arrivèrent, à moitié morts de soif.» Les
-puits tant cherchés, trouvés enfin et déblayés, étaient à sec. «Pressés
-par une soif ardente, ils s’étaient décidés à tuer un chameau _pour se
-partager l’eau contenue dans son estomac!_
-
-«Vers quatre heures du soir, après avoir bu le reste de notre eau, la
-caravane, plus altérée que jamais, se remit en rente. Vers neuf heures,
-on fit, comme à l’ordinaire, halte pour la prière; un Maure, qui nous
-accompagnait, nous donna à chacun un peu de son eau. La nuit comme les
-précédentes fut très-chaude.»
-
-Enfin, le 26, après avoir marché toute la matinée sur un sol dur,
-couvert de roches rouges ou noires et feuilletées, après avoir gravi une
-côte de trois à quatre cents pieds, on descend dans un bas-fond de gros
-sable jaune, entouré de montagnes roses. Là, sont les puits de Télig,
-comblés par le sable. «Les Maures se mirent aussitôt à les déblayer, et,
-pour la première fois depuis sept jours, l’on fit boire les pauvres
-chameaux qui, sentant le voisinage de l’eau, étaient indomptables. Quand
-on les chassait à coups de cordes, ils couraient dans la campagne et
-revenaient en ruminant s’accroupir autour des puits et poser leur tête
-sur le sable frais qu’on en retire. La première eau fut très-noire et
-bourbeuse, et malgré la quantité de sable qu’elle contenait encore, les
-chameaux se la disputaient avec acharnement. Ces puits dont l’eau est
-très-abondante, mais saumâtre, n’ont pas plus de trois à quatre pieds de
-profondeur.
-
-«Lorsque l’eau fut buvable, j’allai mettre ma tête entre celles des
-chameaux, un Maure me donna à boire dans son seau de cuir, car on
-n’avait pas pris le temps de déballer les calebasses.»
-
-Ce jour, véritable fête pour les chameaux, est employé tout entier à les
-faire boire: ils ne pouvaient se désaltérer et se disputaient dans
-l’auge jusqu’à la dernière goutte; les Maures, occupés de leurs
-chameaux, ne songeaient pas à dresser les tentes; le vent d’est qui
-soulevait des tourbillons de poussière, et un soleil ardent, sans abri,
-gâtent un peu les plaisirs de cette journée; toutefois l’abondance de
-l’eau permet de faire cuire un peu de riz: premier repas, depuis le 19
-au soir.
-
-Les puits de Télig sont, au dire des Maures, à quatre ou cinq heures de
-marche (à l’est) des mines de Toudéni, d’où se tirent les planches de
-sel qui s’importent de Tombouctou à Jenné et ailleurs.
-
-Le 27, départ vers trois heures du soir; et deux heures après, halte sur
-une veine de sable gris mouvant. Quelques pieds d’herbages épineux
-soulagent un peu les chameaux, qui n’ont presque rien mangé depuis sept
-jours. Avant de quitter les puits, on avait tué deux de ces animaux[33]
-qui ne pouvaient aller plus loin, et étaient près de périr de fatigue.
-On distribua cette viande à tous ceux qui en voulurent. Elle servit pour
-le souper. Ali en fit bouillir quelques morceaux, et dans le bouillon
-fit cuire un peu de riz qui conserva le mauvais goût du chameau. Quant à
-la viande, les Maures la dévorèrent avec avidité et si dure qu’elle fût,
-la trouvèrent excellente.
-
- [33] M. Caillié vit tuer ainsi quatre chameaux avant d’arriver au Camp
- d’Ali.
-
-La chaleur paraît plus supportable au voyageur: la soif est désormais
-moins pressante; l’eau n’est plus aussi rare, les puits sont plus
-rapprochés les uns des autres. Le désert ne finit pas ici, mais ici
-finissent ses plus terribles rigueurs.
-
-A mesure que la nature paraît s’humaniser et s’adoucir, la cruauté des
-compagnons d’Abdallahi se déploie plus à l’aise. En même temps que le
-soleil et le vent d’est deviennent plus traitables, la défiance et la
-dureté de cœur de ces hommes augmentent: ils tournent contre le chrétien
-converti le peu de loisir et de gaîté que leur laisse à présent leur
-position meilleure.
-
-L’exemple d’Ali les encourage. Ce propriétaire de chameaux, dont les
-mains sales et gercées pétrissaient et délayaient si gracieusement la
-pâte de mil et de miel, petit homme de quatre pieds, à la figure ridée,
-aux yeux noirs et méchants, à la bouche grande, au menton allongé, à la
-barbe grise, n’était plus, au désert, l’humble vieillard qui, les yeux
-baissés, le chapelet à la main, les saintes invocations sur les lèvres,
-avait séduit par ces dehors et l’honnête _Sidi_ de Tombouctou et son
-pieux correspondant d’El-Arouan et notre Abdallahi, promettant à tous
-d’avoir pour le pauvre voyageur les tendres soins d’un père. Que dis-je?
-il abusait encore les autres compagnies de la caravane, affectant de
-s’être chargé du pauvre pèlerin par pure charité musulmane, quand il
-avait reçu d’avance de Sidi en bon et bel or, la valeur de cent vingt
-francs, et d’en avoir tout le soin imaginable, au moment même où il
-venait de lui refuser l’eau commune à présent, et qu’il ne refusait pas
-aux esclaves. Si le voyageur buvait, Ali fredonnait le petit air avec
-lequel il faisait boire ses chameaux. Dans le langage d’Ali, Abdallahi
-et sa monture n’avaient qu’un seul et même nom; dès qu’il avait prononcé
-le mot de _Gageba_, les noirs, enhardis par la cruelle gaîté des Arabes,
-dansaient autour de l’homme à qui s’adressait ce nom de chameau, lui
-montrant tour-à-tour le morceau de bois qu’ils avaient ordre de lui
-passer au nez et la branche d’épines qu’ils devaient lui mettre dans les
-yeux. «Tu vois bien cet esclave, lui disaient les Maures, eh bien! je le
-préfère à toi.» Puis esclave et maître, de ricaner aux éclats.
-
-Il faut ajouter qu’Abdallahi mangeait à part, depuis que ses compagnons
-de route s’étaient aperçus avec horreur qu’il avait eu le scorbut. Du
-reste, il n’avait pu parvenir à enlever et faire sauter comme eux le riz
-dans la main, à le pétrir rapidement en petites boulettes, et le jeter,
-en humant, dans la bouche. Les Arabes de Jenné entre autres, lui voyant
-renverser à terre quelques gouttes de bouillie de mil, s’en étaient pris
-de cette maladresse aux chrétiens, qui, disaient-ils, ne lui avaient pas
-même appris à manger décemment. Les Arabes du désert moins polis,
-ouvraient une bouche énorme, y plongeaient les deux mains à la fois,
-avec des grimaces hideuses, et criaient de toute leur force: «Il
-ressemble à un chrétien.»--S’il leur demandait de l’eau: «Donne-nous,
-répondaient-ils, ton coussabe et ton cadenas, et tu auras à boire.» Ce
-coussabe (chemise de coton, présent de Sidi) et ce cadenas étaient avec
-sa couverture de coton et son sac de cuir, tout ce qui restait à M.
-Caillié d’apparent. Sa seule ressource était de dire à ces Maures que
-leurs fusils venaient de France,--ou bien d’avoir recours aux autres
-compagnies de la caravane. Là, questionné à l’envi sur sa conversion,
-sur sa fuite et surtout sur les ridicules et les crimes des chrétiens,
-il voyait ses réponses payées d’un peu d’eau, de mil et de miel.
-
-Le 3 mai, puits de Cramès, à sec; le 1er juin, entre plusieurs gros
-blocs de sel, puits de Trasas, eau salée; le 5, puits d’Amoul-Gragim,
-eau bourbeuse et salée; le 9, puits d’Amoul-Taf, eau douce, mais peu
-abondante: enfin le 12, les chameaux descendent avec peine par un
-sentier étroit dans un profond ravin entouré de roches énormes: au fond
-de ce ravin, un joli bosquet de dattiers ombrage une eau abondante,
-fraîche et limpide. Il faut avoir marché depuis le 4 mai sur un sable nu
-et brûlant, pour savoir quelle volupté attend le voyageur à ces puits
-d’El-Ekseif, et l’arrête.
-
-Le seul incident, depuis les puits de Télig, est la visite de quelques
-gros serpents qui inquiètent, à plusieurs reprises, le sommeil des
-voyageurs. J’oublie une alerte de la caravane, effrayée par quelques
-chameaux aperçus dans le lointain: alerte qui met tous les Maures en
-armes, et vaut au pauvre Abdallahi l’aumône d’un peu d’eau et d’un
-morceau de chameau bouilli de la part de trois ou quatre Marabouts en
-prière, restés seuls au camp avec les esclaves.
-
-Le 27, après _quatorze_ autres jours de marche, de haltes et de départ à
-toute heure du jour et de la nuit (quatorze jours pendant lesquels la
-provision d’eau est renouvelée quatre fois), un coup de fusil annonce un
-homme envoyé par Ali qui avait pris les devants, et porteur de lettres
-sur l’état des marchés du Tafilet.
-
-Dans les défilés de hautes montagnes où la caravane est engagée, le
-chameau qui porte Abdallahi se prend de peur, fait un écart et jette le
-voyageur, les reins sur le gravier. Un Maure vint à son secours, le prit
-dans ses bras et le soulagea beaucoup en le serrant fortement contre sa
-poitrine. Ce Maure, qui n’était pas de la société d’Ali, le remit
-lui-même sur le chameau, qu’il fit coucher pour cela. J’omets les
-souffrances et les avanies que cette terrible chute occasionne au
-voyageur resté seul sur sa monture, dans les passages escarpés de
-l’Atlas.
-
-Le 29, rencontre des femmes et des enfants des Maures, accourus du camp
-d’El-Harib au-devant de leur mari, de leur père: scène de joie et de
-caresses, qui réconcilie un moment le voyageur avec ses odieux
-compagnons de voyage.--A 9 heures, arrivée aux douze ou quinze tentes
-d’Ali et de sa famille: un de ses fils emprunte à M. Caillié sa
-couverture de coton pour faire meilleure figure à son retour auprès de
-ses parents et de ses connaissances.
-
-
-
-
-EL-HARIB.
-
-
-Le séjour de M. Caillié au camp d’Ali n’est pas des plus agréables. Le
-voyageur, à part quelques bons morceaux de mouton cuit à point sous des
-pierres chaudes, est astreint par son avare guide à un régime de mil
-bouilli et de dattes aussi dures que le fer. Pour échapper aux douleurs
-que ces dattes lui causent et aux plaies dont elles menacent son palais,
-il mendie d’une tente à l’autre quelques gouttes de lait de chameau. Il
-est réduit à chercher, contre les incroyables vexations des fils et des
-filles d’Ali, un refuge sous la tente d’un pauvre vieux forgeron, dont
-la vieille mère le prend en pitié: ce vieux forgeron avait fait le
-voyage de la Mecque et était très-vénéré pour cela.
-
-Par bonheur, la réputation de ses médicaments, tout en lui attirant
-d’assez fâcheuses corvées, contribue aussi à lui redonner un peu
-d’importance.
-
-Un exemple vous donnera une idée des connaissances médicales d’El-Harib:
-c’est celui d’un saint-docteur musulman auquel M. Caillié, pour faire
-diversion à ses maux, se fait un devoir de rendre visite à une lieue de
-là. Il le trouve entouré de vieillards et de la foule d’infirmes et de
-malades, accourue de tous côtés. Pour tout remède, le saint homme posait
-gravement la main sur la partie malade, puis la frottait doucement en
-marmotant une prière.--Cet homme n’avait pour tout bien que la
-connaissance du Coran; mais, ajoute le voyageur, en Afrique, cette
-connaissance vaut une métairie. Elle lui attirait de toutes parts des
-étoffes pour ses habits et ses tentes; il ne manquait ni de monture, ni
-d’orge pour sa nourriture et celle de ses amis. Il recevait tout cela en
-échange de ses écritures, dont la puissance magique arrêtait, disait-on,
-les maladies présentes, préservait des maladies à venir, éloignait les
-voleurs.
-
-Arrivé le 29 juin, M. Caillié repart le 12 juillet à cinq heures du
-matin, sans autre déjeuner qu’un peu de lait acheté avec un grain de
-verre de son chapelet: escorté par les _Berbers_, sans lesquels on ne
-peut faire un pas en sûreté dans ces dépendances de l’empire de Maroc.
-
-Le 23 juillet, après avoir traversé de magnifiques forêts de dattiers
-qui recouvrent des récoltes d’orge, de froment, de légumes; après avoir
-senti les dents des chiens qui défendent l’approche des tentes des
-Berbers, avoir visité par distraction la petite ville de Mimeina, et
-marché plus d’une semaine au milieu de bergers montagnards; bien reçu
-par les uns, mal mené par les autres, dévotieusement rasé par Ali
-lui-même, protégé du reste contre cet homme par la présence de deux
-religieux arabes que le vieil avare nourrit, héberge et voiture, et
-auxquels il serait bien fâché de paraître mauvais musulman; Abdallahi
-arrive enfin à Ghourland, chef-lieu du Tafilet. Pendant que la foule des
-Maures et des Juifs, sales et mal vêtus, entoure le bagage de la
-caravane, lui, prend sur son épaule son sac de cuir, et suit son guide
-chez le chef de la ville.
-
-Le temps qu’il reste en cette ville, il prend humblement à la porte de
-ce chef, ses rares et maigres repas, composés de bouillie d’orge, de
-quelques onces de pain et des dattes: en un mot, la nourriture des
-esclaves. Cependant un Maure, qui sait les trois premières règles de
-l’arithmétique, qui possède une montre et aussi une boussole (laquelle,
-selon M. Caillié, aurait appartenu au major Laing)--prend en amitié le
-dévot égyptien, et lui fait oublier quelquefois ses peines; il lui parle
-des connaissances européennes qu’il admire, tout en abhorrant les
-_chrétiens_ (non sur la parole d’autrui, mais pour les avoir vus de près
-au cap Mojador et à Maroc). Il lui dit, un jour, qu’il était à Tripoli,
-au moment où Bonaparte était en Égypte, et lui demanda son âge. Couvert
-de haillons, noirci par le soleil et malade, M. Caillié lui persuada
-sans peine qu’il avait trente-quatre ans.
-
-La seule maison où le voyageur soit admis est celle d’un Juif qui lui
-change une pièce anglaise de vingt-quatre sous. Ici commence
-l’emprisonnement des femmes; elles ne sortent qu’enveloppées de la tête
-aux pieds.
-
-Le 2 août, après bien des démarches vaines auprès du Bacha, après avoir
-vendu sa dernière chemise au marché, le voyageur se remet en route, sur
-un âne, à quatre heures du soir. Le caravane d’ânes et de mulets, dont
-sa monture fait partie, est honorée de la présence de quelques marchands
-de dattes de la race de Mahomet, Chérifs devant lesquels les musulmans
-et les Juifs même ne passent pas sans ôter et prendre à leurs mains
-leurs sandales, avec une inclinaison respectueuse. Abdallahi, dans ce
-trajet, vit le plus souvent de leurs restes. Une autre bonne fortune est
-celle qui lui donne pour compagnon de route un favori de l’empereur,
-lequel escorte sa femme dérobée aux regards sous un pavillon d’écarlate,
-et voyage avec assez de libéralité.
-
-Du reste, le voyageur n’est pas heureux dans les épreuves auxquelles il
-met la charité et la patience des musulmans, soit qu’il quête, le
-chapelet à la main, des dattes par les villes et villages: soit qu’il
-fatigue de sa toux opiniâtre les voyageurs couchés comme lui à terre, à
-la porte des églises musulmanes.
-
-A cela près, les jardins fruitiers, entourés de murs ou de fossés, qui
-bordent la route, délassent délicieusement ses yeux, auxquels sont
-encore tout présents les plaines arides qu’il vient de traverser. Les
-figuiers, les poiriers, les abricotiers, les raisins et les roses lui
-feraient prendre le Tafilet pour le paradis terrestre, si les hautes et
-nombreuses montagnes qui barrent le passage à l’horizon, ne lui
-annonçaient que ses fatigues ne sont pas terminées, et qu’à défaut de
-force, il va lui falloir du courage encore.
-
-La 11 août, ânes, mulets et hommes, également épuisés, arrivent à
-Soforo, petite ville murée comme les autres, dans une belle plaine de
-maïs et d’oliviers. Ce que M. Caillié y vit de plus remarquable, ce sont
-deux moulins à eau et, à la tour de la mosquée, une mauvaise horloge. Il
-avait troqué la veille, contre de l’eau et un petit gâteau de froment à
-l’anis, sa dernière emplâtre de diachylon, pour le mal de pied d’un
-Chérif.
-
-
-
-
-FEZ ET MÉQUINAZ.
-
-
-Le 12 août vers midi, il entre à Fez avec les Juifs qui se rendaient au
-marché en grand nombre. Les deux jours que le voyageur passe en cette
-ville (la plus belle, dit-il, qu’il ait vue en Afrique), il couche à
-l’écurie, seule hôtellerie des étrangers, à côté des ânes et des mulets,
-et va prendre ses repas à la mosquée.
-
-Sans nous arrêter davantage à Fez, prenons le chemin de Méquinaz, où M.
-Caillié se rend sous prétexte de parler à l’empereur. Partis le matin à
-sept heures (14 août), nous arrivons à cinq heures du soir, en compagnie
-de deux Mauresses à demi voilées, très-blanches et très-rieuses. M.
-Caillié en avait une en croupe sur sa mule. La journée avait été assez
-gaie: le pauvre cavalier avait vu ses soins payés d’une tranche de melon
-et d’un morceau de pain.
-
-Repoussé de l’écurie sur la paille de laquelle il demande la permission
-de s’étendre, enviant son gîte à la mule qui l’avait porté, le voyageur
-s’était établi pour sa nuit dans la maison de Dieu; étendu à terre, il
-commençait à goûter du repos, quand le portier du saint lieu vint le
-pousser rudement du pied et lui crier d’une voix rauque de se lever et
-de sortir; prenant son sac de cuir, il sortit sans savoir où poser sa
-tête. Il pensa tristement aux pièces d’argent et aux quatre boucles d’or
-de Bouré qui lui restaient, et qu’il était obligé de cacher. Il était si
-faible qu’à la vue de tant d’humiliations et de fatigues, il ne put
-retenir ses larmes. Un marchand de légumes lui permit à grand’peine de
-s’abriter sous sa boutique: mais le froid ne le laissa pas dormir.
-
-Le lendemain matin, M. Caillié, son sac sur le dos, se dirige à pied
-vers _Rabat_[34]; mais ses jambes refusent de le porter, il revient à
-Méquinaz. Cette fois, un bon barbier lui donne hospitalité. Le 16, il
-repart, sur un âne: si faible qu’il ne peut y monter seul. Le 17, halte,
-vers midi, au milieu d’un camp militaire, qu’il quitte le 18, à trois
-heures du matin; le même jour, nous arrivons à Rabat.
-
- [34] Ou _Arbate_.
-
-Les Maures, à qui le voyageur présente quelques pièces anglaises à
-changer, le renvoient aux chrétiens, et lui indiquent le _Consul_ de
-France: «Je frappai à la porte, et le cœur me battit, en pensant que
-j’allais voir un Français.»
-
-Le consul où plutôt l’_agent consulaire_ pour la France, à Rabat, était
-un Juif. Ce Juif fait subir un interrogatoire au voyageur, lui donne
-quelques sous sur ses pièces anglaises, lui recommande la prudence, et
-l’envoie dîner dans la rue et coucher à l’écurie. Mais, la prudence
-elle-même interdit ce gîte à M. Caillié. Les chiens qui font la nuit la
-police de la ville, le forcent d’aller chercher le repos dans un
-cimetière au bord de la mer. Ses repas consistaient en pain et raisin:
-quelquefois, ajoute-t-il, je me permettais d’acheter un morceau de
-poisson frit.
-
-M. Caillié avait vu avec douleur un brick portugais partir pour
-Gibraltar, sans avoir pu obtenir de l’agent consulaire la faveur d’y
-être embarqué. Le 2 septembre, après quinze jours de ce fatigant
-vagabondage et de vaine attente, M. Caillié écrit au vice-consul de
-France à Tanger, et, pouvant à peine se tenir, se met lui-même en route
-pour cette ville. L’âne qui le porte enfonce jusqu’aux jarrets dans un
-sable mouvant, le long de la mer, et l’oblige à descendre. Dans une
-halte, le voyageur, enveloppé de sa vieille couverture, essuie un
-violent accès de fièvre.
-
-A Larache, il voit deux bâtiments français en croisière. Cette vue lui
-donne des forces. «Les montagnes, qui avoisinent TANGER, me furent,
-dit-il, bien pénibles à gravir. Enfin, malade et exténué de fatigues,
-j’atteignis cette ville le 7 septembre à la nuit tombante.»
-
-
-
-
-TANGER.
-
-
-«Comme j’entrais à pied, la sentinelle ne me dit rien, ce qui m’évite
-une explication avec le gouverneur.
-
-«Je déposai mon sac à l’écurie, et dès le même soir, je courus dans la
-ville pour découvrir le consulat de France. Je vis plusieurs mâts de
-pavillon: l’obscurité m’empêcha de reconnaître le nôtre. Je n’osais
-m’adresser aux musulmans. Je passai à l’écurie une nuit bien agitée...
-
-«Rendu, le lendemain, dans la rue où j’avais vu les mâts de pavillon,
-j’aperçus une porte ouverte. Un _chrétien_ était auprès; après avoir
-regardé autour de moi, je lui demandai, en anglais, la résidence du
-consul britannique: «Vous y êtes,» répondit-il; je voulus entrer; mais
-cet homme s’y opposa en me repoussant avec horreur, tant j’étais sale et
-défiguré. Je lui demandai la demeure de notre consul: il me répondit
-brusquement: _Il est mort._ Mais un Juif qu’il appela m’enseigna la
-porte du vice-consul, et d’un air curieux me demanda qui j’étais et ce
-que je voulais à un _chrétien_. Sans lui répondre je m’éloignai un
-peu... Je retournai, quelques minutes après, à la porte du vice-consul,
-et, comme elle était entr’ouverte, j’y entrai: une femme juive appela M.
-_Delaporte_ qui me reçut avec empressement, et me fit monter dans un
-appartement où je ne pouvais être aperçu de personne... Dans son
-transport, il alla jusqu’à m’embrasser et à me serrer dans ses bras,
-sans répugnance pour ma personne ni pour les sales lambeaux dont j’étais
-couvert. Enfin, je ne saurais trop parler de la réception que me fit cet
-homme généreux.»
-
-
-
-
-RETOUR.
-
-
-Le voyageur ne passe plus qu’une seule nuit à l’écurie, et rentre au
-consulat par une porte de derrière: M. Delaporte obtient[35] du
-commandant de la station navale française, à Cadix, une goëlette sur
-laquelle, le 28 septembre, notre compatriote s’embarque pour Toulon,
-déguisé en matelot.
-
- [35] «M. Caillié s’est présenté à moi sous le costume d’un derviche
- mendiant, costume qu’il ne démentait pas, je vous assure. Il a
- simulé pendant son voyage le culte mahométan. Si les Maures le
- soupçonnaient chez moi ou au consulat, ce serait un homme perdu; je
- réclame donc de votre humanité, de votre amour, de votre admiration
- pour les grandes entreprises, de m’aider à sauver cet intrépide
- voyageur, en m’envoyant un des bâtiments sous vos ordres.»
-
- _Lettre de M. Delaporte au commandant de la station française, à
- Cadix._
-
-Dix jours après, Abdallahi revoyait la France. La Société de Géographie,
-sur les bienveillantes sollicitations de M. Delaporte et de M. Jomard,
-tendait la main au voyageur: une avance de _cinq cents francs_ lui
-annonçait à Toulon la réception qui l’attendait à Paris. Une indemnité
-provisoire de trois mille francs et la croix de la Légion-d’Honneur
-vint, au bout de quelques semaines, le rassurer sur les dispositions du
-gouvernement à son égard. Le 5 décembre 1828, le PRIX _de Tombouctou_
-lui fut adjugé, en séance générale.
-
-Pendant que le voyageur arrive au port et s’y repose, les choses qu’il a
-vues sur son chemin continuent d’être les mêmes. Sur le sol d’Afrique,
-le bien et le mal sont également vivaces: comme les nuages qui
-s’abattent six mois de suite sur les montagnes, comme les rivières qui
-inondent périodiquement les plaines, comme le vent d’est qui embrase
-sans interruption le désert; hommes et femmes, enfants et vieillards
-parcourent là constamment le même cercle d’habitudes uniformes. Toujours
-même costume, même lit et même table; mêmes huttes enfumées, même
-musique et mêmes danses. Aujourd’hui, comme il y a cinquante ans, les
-noirs voyageurs de Cambaya et de Kankan sautent de roche en roche au
-bord des précipices leur long bâton à la main et leur longue corbeille
-de sel sur la tête. Ceux de Timé, que leur attirail de sonnettes
-annonce, barbotent dans les mêmes marécages avec leurs énormes charges
-de noix de colats, qu’ils portent si loin, avec tant de peine et si peu
-de lucre; les bateaux de Jenné se traînent lentement sur le fleuve, au
-gré du vent ou du calme, arrêtés tant de fois par les bancs de sable ou
-les douaniers armés du rivage; et, sur cette terrible plaine de sable,
-Arabes au visage couvert, noirs esclaves et chameaux, cheminent
-toujours, haletant, sous le soleil et par les chaudes bouffées du vent
-d’est, après une gorgée d’eau tiède, salée ou bourbeuse. Tout cela n’est
-pas un roman, mais de l’histoire. Non pas de l’histoire ancienne, mais
-de l’histoire actuelle et vivante.
-
-Si nous entreprenions aujourd’hui de parcourir le même itinéraire que M.
-Caillié, nous retrouverions sans doute à chaque pas les mêmes types
-d’hôtes, de guides, de marchands exerçant le même négoce si pénible et
-si peu fructueux: l’économe _Ibrahim_, le vieux fourbe _Lamfia_,
-l’honnête, le généreux _Arafanba_, _Karamo-Osila_ de Timé, le vieux
-tartufe _Ali_. Le pauvre vieux maître d’école de Cambaya, le pauvre
-vieux Maure de Kankan, la vieille négresse de Timé, le Chérif de Jenné,
-le grave et libéral Sidi-Abdallahi de Temboctou, le pauvre vieux
-forgeron d’El-Harib, le bon barbier de Méquinaz et tant d’autres que
-j’oublie.
-
-Si donc nous nous retournions pour embrasser d’un coup-d’œil et dans
-toute sa longueur la route où nous n’avons jusqu’ici cheminé que pas à
-pas, voyant peu de chose à la fois devant nous et presque rien sur les
-côtés, le spectacle qui s’offrirait à nous ne serait pas d’un autre
-temps, ce serait la réalité même que le soleil éclaire à l’heure qu’il
-nous éclaire, à cela près qu’il s’élève, là-bas, plus haut au-dessus de
-l’horizon.
-
-Cette revue, pour être complète, devrait suivre la distribution (sur
-cette longue ligne) des terrains, des produits minéralogiques, des
-arbres et des plantes, des diverses cultures, des divers ordres
-d’animaux domestiques et sauvages.
-
-Arrêtons-nous seulement à considérer les différents peuples que nous
-venons de visiter. Les différences, qui se présentent d’abord, sont
-celles de la couleur de la peau: le teint noir, marron ou bronzé; les
-cheveux crépus et les cheveux lisses.--Après cela, la classification la
-plus naturelle est celle des peuples gais et des peuples sérieux: de
-ceux qui ont un système de croyances bien arrêté, un lieu commun de
-pratiques journalières ou annuelles, un but pareil en cette vie et en
-l’autre, une seule et même ambition, une seule et même loi et de ceux
-qui n’ont rien de tel. Sur toute cette ligne, la religion de ceux qui en
-ont une, est la musulmane; la juive ne commence à se montrer que dans
-l’empire de Maroc. Encore ceux qui n’ont pas de religion constituée,
-reçoivent avec le plus grand respect tout ce qui leur vient de la
-musulmane. Musulmans et autres, noirs marrons ou bronzés, tous ils
-s’accordent dans leur croyance au pouvoir magique de l’écriture (de
-l’écriture arabe, la seule qu’ils connaissent); à la puissance
-miraculeuse des formules coraniques.
-
-Du reste, parmi les _Fidèles_, nul doute sur la mission du Prophète, sur
-la divine origine du Saint-Livre, sur l’autre vie, le paradis et
-l’enfer. La dévotion est là bien souvent tout en mouvements automatiques
-des bras et des lèvres, mais la foi est aussi profonde qu’aveugle. Ils
-s’arrêtent devant une bouchée de porc, devant une goutte de bière ou
-d’eau-de-vie, comme devant le précipice qu’ils voient de leurs yeux.
-Chacun croit de sa religion ce qu’il en sait et tout ce qu’il en sait,
-plutôt plus que moins. Ils n’en discutent ou n’en démontrent pas plus la
-vérité qu’ils ne discutent ou démontrent la présence du soleil à l’heure
-de midi, et son influence bienfaisante ou terrible.
-
-Cette religion n’est pas de nature à les animer d’un zèle bien vif pour
-l’exploitation de notre planète et l’amélioration du sort des hommes
-dans leur terrestre séjour.
-
-Dans ces régions, l’industrie, qui satisfait bien juste aux besoins les
-plus pressants, est presque entièrement abandonnée aux esclaves[36], et
-ne s’exerce que sur les produits qui s’offrent pour ainsi dire
-d’eux-mêmes. Le minerai de fer qui se ramasse en beaucoup d’endroits à
-fleur de terre, l’or qui, principalement autour de Bourré, invite au
-lavage du sable, le sel qui se voit par bloc dans le désert, la glaise
-qui fournit les briques et les poteries,--telles sont les seules
-ressources empruntées directement au sol même.
-
- [36] Notamment l’agriculture, laquelle n’emploie qu’un seul outil,
- pioche à manche incliné.
-
-Les autres opérations (tannage, tissage, fabrication de savon, etc.)
-sont celles que la culture grossière du pays ou la garde des troupeaux
-indiquent dès l’abord, ou bien sont venues à la suite des conquêtes
-musulmanes.
-
-Quant aux productions de l’industrie européenne, de l’industrie anglaise
-surtout, elles arrivent là sans éveiller la moindre émulation. Il y a
-trop d’intermédiaires inconnus entre une simple aiguille telle qu’elle
-sort de nos fabriques et le morceau de fer d’où les Africains savent que
-nos ouvriers la tirent. A Timé, un des fils de son hôtesse, montrant à
-M. Caillié un morceau d’étoffe de couleur, donné par le voyageur à la
-bonne vieille, lui demanda qui avait fait ces fleurs sur l’étoffe.
-Apprenant que c’étaient les blancs, il reprit en conservant son sérieux:
-«qu’il croyait qu’il n’y avait que Dieu qui pût faire d’aussi belles
-choses.»--Il ne leur vient pas à l’idée de rivaliser avec les blancs.
-
-Tous, ils aspirent à se donner le moins de mouvement possible, non pas,
-comme les européens en faisant faire leur ouvrage à l’air, à l’eau, à la
-vapeur: mais en augmentant le nombre des machines humaines qui
-manœuvrent pour eux, à leur commandement.
-
-La seule activité est l’activité commerciale. Et ici encore, malgré les
-fatigues de la marche et le poids des fardeaux, aucune idée
-d’amélioration ne se fait jour. Il n’est pas question de chemins. Quant
-aux rivières, elles se passent le plus souvent à gué; c’est grand
-hasard, si quelques ponts chancelants dispensent parfois de ces
-dangereuses traversées. Les transports sont lents et pénibles, sur la
-tête des hommes et des femmes, ou tout au plus à dos d’ânes, de mulets
-où de bœufs à bosse, ou, dans le désert, de chameaux. Le cheval paraît
-réservé pour la selle. Quant à la navigation sur le fleuve, il suffit de
-nous rappeler qu’elle est, comme l’agriculture, stationnaire et par la
-même raison.
-
-Nulle idée du mieux, nulle recherche, nulle invention: aucune initiative
-de réforme; aucune direction scientifique et utilitaire; règne absolu
-des habitudes anciennes; règne absolu des _vieillards_ qui les
-représentent, et par qui la chaîne des traditions est tenue entre les
-générations mortes et les générations naissantes.
-
-Hommes et femmes, enfants et vieillards ont, à l’avance, chacun leur
-rôle, et le répètent tel que l’ont dit leur père et leur mère, tel que
-le répéteront leurs fils et leurs filles. Les choses sont, pensent-ils,
-pour être comme elles sont; et de fait, elles sont comme elles ont été.
-Tel homme ou telle femme sont nés pour être menés au marché et criés à
-l’enchère, quand tel autre homme où telle autre femme ont besoin de
-_faire de l’argent_,--ou bien pour être donné en _indemnité_, en
-_paiement de bail_, en _dot_. Tout cela leur paraît invariablement
-arrêté pour jamais, comme le cours de la lune par lequel ils comptent
-les mois et les années. Il en est de même de l’assujétissement de la
-femme à l’homme.
-
-Leurs courses commerciales leur montrent partout mêmes couleurs de peau
-et mêmes coutumes religieuses ou civiles, ne portent pas à leurs
-illusions la moindre atteinte: enchantés de leur pays, ils supposent que
-nous autres blancs, nous habitons, tous sous un même chef, quelques
-misérables îles au milieu de la mer[37], et que nous aspirons à nous
-emparer de leurs belles campagnes. Pour eux, non pas seulement
-l’Amérique, mais l’Europe elle-même est encore à découvrir.
-
- [37] Cette idée provient sans doute de leurs relations avec les
- Anglais de la côte.
-
---Quant au voyageur, nous savions d’avance que son récit ne répondrait
-le plus souvent aux questions des savants que par des renseignements
-vagues; s’il cite des champs de fleurs blanches, le botaniste voudrait
-qu’il en décrivît les étamines et le pistil, qu’il en déterminât le
-genre et l’espèce; s’il rencontre à plusieurs reprises des pierres
-auxquelles il suppose une origine volcanique, le minéralogiste voudrait
-savoir si ce sont des trachites ou des basaltes, etc. Ces questions ont
-leurs conséquences. M. Caillié note avec le plus grand soin la nature du
-terrain tel qu’il croit pouvoir la déterminer à la simple vue. Mais on
-sait que, pour ces sortes d’observations, il ne suffit pas toujours de
-voir, il faut toucher, et toucher avec les pierres de touche que les
-découvertes chimiques mettent aux mains des observateurs. Il en est de
-même des autres remarques d’histoire naturelle, de géologie, de
-pathologie, comme aussi de langues et de mœurs. M. Caillié n’est ni
-linguiste, ni moraliste, ni naturaliste, ni chimiste, ni géologue, ni
-médecin. Toutefois, c’est un courageux éclaireur qui a dénoncé à
-l’attention de l’Europe des peuples et des pays oubliés. Son exemple
-trouvera et a trouvé déjà des imitateurs.
-
-
-
-
-LA CHASSE AU LION.
-
-
-Le plus bel animal de la création, à mon avis, c’est le lion. Il est
-l’image de la force intellectuelle chez la bête, de l’audace et du
-raisonnement: de la force, parce que nul mieux que lui ne peut résister
-à tous les quadrupèdes; de l’audace, parce qu’il est doué de cette
-qualité au suprême degré; et enfin du raisonnement, parce qu’il sait
-être généreux ou cruel, suivant l’occasion.
-
-De toutes les ménageries connues, de toutes les cages des jardins
-zoologiques du monde, le plus beau spécimen de lion qui ait jamais
-existé depuis vingt ans était et est encore, sans contredit, le lion
-Brutus, appartenant au dompteur Peson, que tout Paris a vu et admiré. Ce
-monstrueux animal, qui eût pu, d’un coup de griffe, arracher la poitrine
-de celui qui le cravachait à certains moments de la représentation
-belluaire, se contentait de hausser la crinière et de cligner de l’œil,
-preuve évidente qu’il dédaignait ce sentiment qu’on appelle la
-vengeance.
-
-Le roi des animaux a, comme qualité inhérente à son espèce, l’affection
-la plus cordiale pour sa famille et pour ses enfants, mais je n’en dirai
-pas autant de sa compagne, qui assiste bien souvent, placide et
-impassible, à un combat entre son «époux» et un rival préféré.
-
-La race léonine tend à disparaître comme celle de tous les carnassiers
-dangereux. Nous sommes loin de l’époque où cinq cents lions étaient
-introduits à la fois dans l’amphithéâtre-cirque de Rome,--lors de
-l’inauguration du second consulat de Pompée, pour y être massacrés par
-les belluaires ou déchirés par leurs congénères. C’est Pline qui affirme
-le fait: on doit le croire.
-
-Les lions africains sont les seuls connus, car c’est seulement sur le
-sol torride de cette partie du monde que naissent et grandissent les
-rois des animaux. Les voyageurs dans l’Afrique australe ont publié de
-nombreuses descriptions de leurs chasses aux lions. Anderson, Gordon
-Cumming, Jules Gérard, Bombonnel, Chassaing, Chéret, Livingstone ont
-tous été les héros de ces chasses excentriques qui demandent de l’audace
-et encore de l’audace. Les récits de ces «entreprises aventureuses» ont
-été publiés dans des volumes qui, à eux seuls, forment des
-bibliothèques. Je ne raconterai pas ce que l’on peut trouver dans les
-livres de ces voyageurs émérites. Je crois plus opportun de donner ici
-de l’inédit et je trouve cet élément de succès dans la correspondance
-d’un de mes amis--un héros inconnu--qui a voyagé dans l’Afrique australe
-et a rapporté de ces excursions lointaines des documents à l’aide
-desquels on peut intéresser le public le plus blasé.
-
-«La première fois que le rugissement du lion frappa mon oreille, je fus
-saisi d’une terreur insurmontable. J’étais couché sous ma tente de
-voyage et je me levai d’un bond pour mieux écouter au dehors.
-
-»Je ne m’étais pas trompé: c’était bien le cri rauque du roi des
-animaux. Le quadrupède ne devait pas être à plus d’un mille de notre
-campement. Je compris que le carnassier avait senti les émanations de
-nos chevaux et des bœufs destinés à traîner les chariots sur lesquels se
-trouvait notre bagage. Il fallait se mettre en état de défense, et
-j’ordonnai à mon guide boschiman de prendre les précautions nécessaires.
-Il se hâta de faire resserrer le cercle formé par les véhicules, au
-centre desquels il ramena les moutons et les bêtes de trait. Cela fait,
-nous attendîmes, perchés sur les chariots, l’approche du ou des
-carnassiers, car il nous semblait que les ennemis de notre repos étaient
-en nombre.
-
-»Les rugissements léonins se rapprochèrent de plus en plus; à un moment
-donné, cependant, le silence se fit. C’était une menace imminente: le
-danger était devant nous. Mais où le voir, où le deviner? La nuit était
-obscure, quoique parfois la lune se montrât à travers les nuages.
-Pendant une de ces «éclaircies,» un natif placé près de moi pour me
-passer mes armes de chasse et les charger au besoin me poussa le coude
-et me dit dans son langage:
-
-»--Là! derrière cet arbre touffu, à droite, il est là. C’est un _mangeur
-d’hommes_.»
-
-»Je regardai: en effet, un énorme lion, rampant à travers les jungles,
-s’avançait dans notre direction. Un rugissement épouvantable retentit de
-nouveau, qui me fit frémir de la tête aux pieds.
-
-»Je distinguai aussitôt les cris de deux de mes Boschimen, et un instant
-après l’un d’eux, nommé Raft, arriva en courant près de moi, sans
-pouvoir prononcer une parole, tant sa terreur était grande. Ses yeux
-sortaient de leurs orbites. Enfin il s’écria:
-
-»--Le lion! le lion! Il a emporté Tato et l’a enlevé près du feu, à mes
-côtés. J’ai frappé à la tête le terrible animal avec un tison enflammé,
-mais il n’a pas voulu lâcher sa proie. Tato est mort! Grand Dieu! Tato
-est bien mort! Courons à la recherche de son cadavre.»
-
-«En entendant ces paroles, tous mes hommes se ruèrent vers le feu et
-s’emparèrent de brandons enflammés.
-
-»Je ne pus m’empêcher d’exprimer ma colère en les voyant agir de la
-sorte, et je leur dis que le lion ferait d’autres victimes s’ils ne se
-tenaient pas tranquilles. Ne fallait-il pas prendre des mesures de
-prudence? Ils comprirent ce raisonnement et se rangèrent autour de moi
-pour écouter mes conseils.
-
-»Je fis d’abord lâcher mes chiens, qui tiraient sur leurs chaînes et
-voulaient s’élancer hors du campement; mais ceux-ci, au lieu de se jeter
-à droite, vers l’endroit où s’était réfugié le lion assassin, se
-précipitèrent à gauche, sur une autre piste.
-
-»Nous entendions les chiens aboyer avec force, tandis que, de temps à
-autre, les rugissements de l’animal frappaient nos oreilles. Parfois le
-lion s’élançait vers eux et les _hounds_ revenaient vers nos chariots.
-
-»Cela dura jusqu’au jour. Dès que le crépuscule nous permit de voir à
-quelques pas devant nous, tous les Boschimen armés de fusils
-s’avancèrent par mes ordres à droite, à quatre mètres de distance les
-uns des autres. Je m’étais placé au milieu et je formais la pointe du
-triangle.
-
-»Nous parvînmes ainsi près d’un ravin où le lion avait traîné
-l’infortuné Tato. L’un de mes hommes avait trouvé la jambe de ce brave
-camarade, coupée au-dessus du genou. Le soulier était encore au pied.
-L’herbe et le buisson étaient couverts de sang et les fragments des
-habits de Tato épars çà et là.
-
-»Le lion avait traîné le cadavre de notre compagnon à environ six cents
-mètres de notre camp, le long du courant d’eau, au milieu d’un taillis
-de roseaux et d’arbres morts emportés par les inondations.
-
-»A des foulées nombreuses, je compris que le carnassier n’était pas loin
-de nous. Les chiens débouchés s’élancèrent en avant et nous les
-suivîmes, le doigt sur la détente de nos carabines.
-
-»Tout à coup nous nous trouvâmes au milieu d’une sorte de clairière à
-l’extrémité de laquelle, adossé contre l’angle d’une souche déracinée,
-était un énorme lion tenant sous une de ses pattes les restes informes
-du malheureux Tato et frappant ses flancs avec sa queue, dans le
-paroxysme de la fureur,--_quærens quem devoret_.
-
-»En apercevant l’animal féroce, mon sang bouillonnait de rage, mes dents
-claquaient, mais j’étais cependant maître de moi. Je me sentais prêt à
-répondre à l’attaque du carnassier s’il s’élançait sur moi.
-
-»--Tu vas mourir, mon vieux lion!» lui disais-je _in petto_.
-
-»Et j’épaulai l’animal.
-
-»Une seconde après, j’avais fait feu et une balle traversait l’épaule du
-meurtrier de Tato.
-
-»Il tomba sous le coup, puis se releva. Je l’achevai en lui logeant une
-seconde balle en plein crâne.
-
-»Lorsque nous pûmes prudemment approcher de ce splendide animal, nous
-reculâmes d’horreur. Le ventre du pauvre Tato était ouvert et ses
-entrailles sortaient toutes sanglantes. La tête détachée du tronc gisait
-à trois pas du corps: le bras droit était dévoré et l’épaule déchiquetée
-comme avec un râteau.
-
-»Le lion fut dépouillé par mes Boschimen, et sa peau fut emportée au
-campement, tandis que les amis de Tato creusaient une fosse pour l’y
-enterrer. Au milieu du deuil que causa la mort du serviteur fidèle, on
-éprouva cependant la joie de voir sa fin terrible vengée par le chef
-blanc, et tous les Boschimen me baisèrent la main en signe de respect.»
-
-Ce récit émouvant n’est pas le seul que nous puissions raconter à nos
-lecteurs.
-
-»Un jour, raconte le même auteur, un homme de ma suite revenait d’un
-_kraal_ voisin de mon campement; il s’éloigna un peu du sentier battu
-pour tuer à l’affût, près d’une source, un _springbock_, si faire se
-pouvait. Quand il parvint à cet endroit, le soleil était déjà
-très-élevé. Ne voyant pas de gibier, le nègre alla poser son fusil près
-d’une roche et, après s’être désaltéré, alluma sa pipe et finit par
-fermer les yeux. Lorsqu’il se réveilla, quelle ne fut pas sa terreur en
-voyant un énorme lion couché à trois pas de lui et le regardant
-fixement!
-
-»L’épouvante avait glacé la voix du chasseur: il respirait à peine, et
-quand il recouvra sa présence d’esprit il songea à ressaisir son arme
-afin de tirer sur le roi des animaux. Le lion avait surpris ce mouvement
-et avait poussé un rugissement terrible. Le nègre fit encore un ou deux
-essais, mais le fusil se trouvait hors de sa portée; il dut renoncer à
-s’en emparer, car le félin ouvrait démesurément sa gueule chaque fois
-que l’homme remuait la main. La journée s’écoula de cette façon. La nuit
-vint. Le lion n’avait pas bougé de place et les heures s’écoulèrent dans
-cet horrible supplice moral.
-
-»Vers midi, le Hottentot vit le lion se lever tranquillement et, le cou
-tourné de son côté, se rendre à la source pour s’y désaltérer.
-
-»A ce moment suprême, une bande de cavaliers boschimen parut à
-l’horizon: le lion entendit le bruit que produisaient les pas des
-chevaux et crut prudent de se jeter dans un fourré qu’il traversa
-rapidement pour pénétrer dans le forêt.
-
-»Le Hottentot était sauvé, mais ses cheveux crépus avaient blanchi dans
-l’espace de vingt-quatre heures.»
-
-Je terminerai cet article par un fait qui m’a été raconté par le
-commandant Garnier.
-
-Un Arabe des environs de Guelma apprit un matin qu’un grand vieux lion à
-crinière noire s’était montré dans les environs de son douar. On avait
-construit des fosses dans lesquelles le vieux carnassier ne voulait pas
-se laisser prendre, et il décimait chaque nuit le bétail du canton.
-L’Arabe quitta un jour la battue qui s’opérait dans la montagne et alla
-se poster près d’un ravin. A peine avait-il fait deux cents pas qu’il se
-trouva face à face avec le lion. Au moment où il armait son fusil, son
-arme fut tordue, il fut jeté sur le dos, les deux épaules entre les
-griffes du lion, qui le regardait fixement; c’en était fait de lui sans
-un de ses camarades, nommé Ahmed-Zim, qui avait vu ce qui se passait.
-Sans prendre son fusil, sans même songer aux pistolets qu’il portait à
-sa ceinture, n’écoutant que son amitié pour son compagnon, il vola à son
-secours et sauta intrépidement sur le lion, le yatagan au poing. Il
-frappait d’estoc et de taille, et ceux qui accouraient vers le lieu du
-combat n’osaient pas se servir de leurs armes, de peur de tuer leur
-courageux ami. Un d’eux cependant, plus hardi que les autres, parvint à
-fracasser la tête du lion d’un coup de pistolet tiré dans l’oreille à
-bout portant.
-
-Le lion abattu pesait deux cent cinquante kilos. Sa peau était
-déchiquetée en lanières et le sang en ruisselait de toutes parts.
-
-Ahmed-Zim n’avait reçu aucune blessure, mais son ami avait le bras et
-les épaules affreusement déchirés.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- M. Caillié et son voyage. 5
- Départ. 26
- Cambaya. 42
- Kankan. 59
- Timé. 78
- Jenné. 90
- Navigation sur le Niger. 101
- Tombouctou. 107
- Le Désert. 119
- El-Harib. 143
- Fez et Méquinaz. 149
- Tanger. 154
- Retour. 136
-
- La chasse aux lions. 168
-
-
-FIN DE LA TABLE.
-
-
-Limoges.--Impr. EUGÈNE ARDANT et Cie.
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE D'UN FAUX MUSULMAN À TRAVERS
-L'AFRIQUE ***
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-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation's website
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
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-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without
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-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
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-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
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-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
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