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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Faute de l'Abbé Mouret + +Author: Emile Zola + +Posting Date: November 21, 2010 [EBook #6558] +Release Date: September, 2004 +First Posted: December 28, 2002 +Last Updated: July 19, 2003 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FAUTE DE L'ABBÉ MOURET *** + + + + +Produced by walterdebeuf@belgacom.net, Project Gutenberg +volunteer, http://digibooks.ibelgique.com + + + + + + + + + +La Faute de l'Abbé Mouret. + +By Émile Zola. + + + + + + + +LIVRE PREMIER + + + +I + +La Teuse, en entrant, posa son balai et son plumeau contre l'autel. +Elle s'était attardée à mettre en train la lessive du semestre. Elle +traversa l'église, pour sonner l'Angelus, boitant davantage dans sa +hâte, bousculant les bancs. La corde, près du confessionnal, tombait +du plafond, nue, râpée, terminée par un gros noeud, que les mains +avaient graissé; et elle s'y pendit de toute sa masse, à coups +réguliers, puis s'y abandonna, roulant dans ses jupes, le bonnet de +travers, le sang crevant sa face large. + +Après avoir ramené son bonnet d'une légère tape, essoufflée, la +Teuse revint donner un coup de balai devant l'autel. La poussière +s'obstinait là, chaque jour, entre les planches mal jointes de +l'estrade. Le balai fouillait les coins avec un grondement irrité. +Elle enleva ensuite le tapis de la table, et se fâcha en constatant +que la grande nappe supérieure, déjà reprisée en vingt endroits, +avait un nouveau trou d'usure au beau milieu; on apercevait la +seconde nappe, pliée en deux, si émincée, si claire elle-même, +qu'elle laissait voir la pierre consacrée, encadrée dans l'autel de +bois peint. Elle épousseta ces linges roussis par l'usage, promena +vigoureusement le plumeau le long du gradin, contre lequel elle +releva les cartons liturgiques. Puis, montant sur une chaise, elle +débarrassa la croix et deux des chandeliers de leurs housses de +cotonnade jaune. Le cuivre était piqué de taches ternes. + +- Ah bien! murmura la Teuse à demi-voix, ils ont joliment besoin +d'un nettoyage! Je les passerai au tripoli. + +Alors, courant sur une jambe, avec des déhanchements et des +secousses à enfoncer les dalles, elle alla à la sacristie chercher +le Missel, qu'elle plaça sur le pupitre, du côté de l'Épire, sans +l'ouvrir, la tranche tournée vers le milieu de l'autel. Et elle +alluma les deux cierges. En emportant son balai, elle jeta un coup +d'oeil autour d'elle, pour s'assurer que le ménage du bon Dieu était +bien fait. L'église dormait; la corde seule, près du confessionnal, +se balançait encore, de la voûte au pavé, d'un mouvement long et +flexible. + +L'abbé Mouret venait de descendre à la sacristie, une petite pièce +froide, qui n'était séparée de la salle à manger que par un +corridor. + +- Bonjour, monsieur le curé, dit la Teuse en se débarrassant. Ah! +vous avez fait le paresseux, ce matin! Savez-vous qu'il est six +heures un quart. + +Et sans donner au jeune prêtre qui souriait le temps de répondre: + +- J'ai à vous gronder, continua-t-elle. La nappe est encore trouée. +Ça n'a pas de bon sens! Nous n'en avons qu'une de rechange, et je me +tue les yeux depuis trois jours à la raccommoder... Vous laisserez +le pauvre Jésus tout nu, si vous y allez de ce train. + +L'abbé Mouret souriait toujours. Il dit gaiement: + +- Jésus n'a pas besoin de tant de linge, ma bonne Teuse. Il a +toujours chaud, il est toujours royalement reçu, quand on l'aime +bien. + +Puis, se dirigeant vers une petite fontaine, il demanda: + +- Est-ce que ma soeur est levée? Je ne l'ai pas vue. + +- Il y a beau temps que mademoiselle Désirée est descendue, répondit +la servante, agenouillée devant un ancien buffet de cuisine, dans +lequel étaient serrés les vêtements sacrés. Elle est déjà à ses +poules et à ses lapins... Elle attendait hier des poussins qui ne +sont pas venus. Vous pensez quelle émotion! + +Elle s'interrompit, disant: + +- La chasuble d'or, n'est-ce pas? + +Le prêtre, qui s'était lavé les mains, recueilli, les lèvres +balbutiant une prière, fit un signe de tête affirmatif. La paroisse +n'avait que trois chasubles, une violette, une noire et une d'étoffe +d'or. Cette dernière, servant les jours où le blanc, le rouge ou le +vert étaient prescrits, prenait une importance extraordinaire. La +Teuse la souleva religieusement de la planche garnie de papier bleu, +où elle la couchait après chaque cérémonie; elle la posa sur le +buffet, enlevant avec précaution les linges fins qui en +garantissaient les broderies. Un agneau d'or y dormait sur une croix +d'or, entouré de larges rayons d'or. Le tissu, limé aux plis, +laissait échapper de minces houppettes! les ornements en relief se +rongeaient et s'effaçaient. C'était, dans la maison, une continuelle +inquiétude autour d'elle, une tendresse terrifiée, à la voir s'en +aller ainsi paillette à paillette. Le curé devait la mettre presque +tous les jours. Et comment la remplacer, comment acheter les trois +chasubles dont elle tenait lieu, lorsque les derniers fils d'or +seraient usés! + +La Teuse, par-dessus la chasuble, étala l'étole, le manipule, le +cordon, l'aube et l'amict. Mais elle continuait à bavarder, tout en +s'appliquant à mettre le manipule en croix sur l'étole, et à +disposer le cordon en guirlande, de façon à tracer l'initiale +révérée du saint nom de Marie. + +- Il ne vaut pas plus grand'chose, ce cordon, murmurait-elle. Il +faudra vous décider à en acheter un autre, monsieur le curé... Ce +n'est pas l'embarras, je vous en tisserais bien un moi-même, si +j'avais du chanvre. + +L'abbé Mouret ne répondait pas. Il préparait le calice sur une +petite table, un grand vieux calice d'argent doré, à pied de bronze, +qu'il venait de prendre au fond d'une armoire de bois blanc, où +étaient enfermés les vases et les linges sacrés, les Saintes Huiles, +les Missels, les chandeliers, les croix. Il posa en travers de la +coupe un purificatoire propre, mit par-dessus ce linge la patène +d'argent doré, contenant une hostie, qu'il recouvrit d'une petite +pale de lin. Comme il cachait le calice, en pinçant les deux plis du +voile d'étoffe d'or appareillé à la chasuble, la Teuse s'écria: + +- Attendez, il n'y a pas de corporal dans la bourse... J'ai pris +hier soir tous les purificatoires, les pales et les corporaux sales +pour les blanchir, à part bien sûr, pas dans la lessive... Je ne +vous ai pas dit, monsieur le curé: je viens de la mettre en train, +la lessive. Elle est joliment grasse! Elle sera meilleure que la +dernière fois. + +Et pendant que le prêtre glissait un corporal dans la bourse, et +qu'il posait sur le voile la bourse, ornée d'une croix d'or sur un +fond d'or, elle reprit vivement: + +- A propos, j'oubliais! ce galopin de Vincent n'est pas venu. +Voulez-vous que je serve la messe, monsieur le curé? + +Le jeune prêtre la regarda sévèrement. + +- Eh! ce n'est pas un péché, continua-t-elle avec son bon sourire. +Je l'ai servie une fois, la messe, du temps de monsieur Caffin. Je +la sers mieux que des polissons qui rient comme des païens pour une +mouche volant dans l'église... Allez, j'ai beau porter un bonnet, +avoir soixante ans, être grosse comme un tour, je respecte plus le +bon Dieu que ces vermines d'enfant, que j'ai surpris encore, l'autre +jour, jouant à saute-mouton derrière l'autel. + +Le prêtre continuait à la regarder, refusant de la tête. + +- Un trou, ce village, gronda-t-elle. Ils ne sont pas cent +cinquante... Il y a des jours, comme aujourd'hui, où vous ne +trouveriez pas âme qui vive aux Artaud. Jusqu'aux enfants au maillot +qui vont dans les vignes! Si je sais ce qu'on fait dans les vignes, +par exemple! Des vignes qui poussent sous les cailloux, sèches comme +des chardons! Et un pays de loups, à une lieue de toute route!... A +moins qu'un ange ne descende la servir, votre messe, monsieur le +curé, vous n'avez que moi, ma parole! ou un des lapins de +mademoiselle Désirée, sauf votre respect! + +Mais, juste à ce moment, Vincent, le cadet des Brichet, poussa +doucement la porte de la sacristie. Ses cheveux rouges en +broussaille, ses minces yeux gris qui luisaient, fâchèrent la Teuse. + +- Ah! le mécréant! cria-t-elle, je parie qu'il vient de faire +quelque mauvais coup!... Avance donc, polisson, puisque monsieur le +curé a peur que je ne salisse le bon Dieu! + +En voyant l'enfant, l'abbé Mouret avait pris l'amict. Il baisa la +croix brodée au milieu, posa le linge un instant sur sa tête; puis, +le rabattant sur le collet de sa soutane, il croisa et attacha les +cordons, le droit par-dessus le gauche. Il passa ensuite l'aube, +symbole de pureté, en commençant par le bras droit. Vincent, qui +s'était accroupi, tournait autour de lui, ajustant l'aube, veillant +à ce qu'elle tombât également de tous les côtés, à deux doigts de +terre. Ensuite, il présenta le cordon au prêtre, qui s'en ceignit +fortement les reins, pour rappeler ainsi les liens dont le Sauveur +fut chargé dans sa Passion. + +La Teuse restait debout, jalouse, blessée, faisant effort pour se +taire; mais la langue lui démangeait tellement, qu'elle reprit +bientôt: + +- Frère Archangias est venu... Il n'aura pas un enfant, à l'école, +aujourd'hui. Il est parti comme un coup de vent, pour aller tirer +les oreilles à cette marmaille, dans les vignes... Vous ferez bien +de le voir. Je crois qu'il a quelque chose à vous dire. + +L'abbé Mouret lui imposa silence de la main. Il n'avait plus ouvert +les lèvres. Il récitait les prières consacrées, en prenant le +manipule, qu'il baisa, avant de le mettre à son bras gauche, au- +dessous du coude, comme un signe indiquant le travail des bonnes +oeuvres, et en croisant sur sa poitrine, après l'avoir également +baisée, l'étole, symbole de sa dignité et de sa puissance. La Teuse +dut aider Vincent à fixer la chasuble, qu'elle attacha à l'aide de +minces cordons, de façon à ce qu'elle ne retombât pas en arrière. + +- Sainte Vierge! j'ai oublié les burettes! balbutia-t-elle, se +précipitant vers l'armoire. Allons, vite, galopin! + +Vincent emplit les burettes, des fioles de verre grossier, tandis +qu'elle se hâtait de prendre un manuterge propre, dans un tiroir. +L'abbé Mouret, tenant le calice de la main gauche par le noeud, les +doigts de la main droite posés sur la bourse, salua profondément, +sans ôter sa barrette, un Christ de bois noir pendu au-dessus du +buffet. L'enfant s'inclina également; puis, passant le premier, +tenant les burettes recouvertes du manuterge, il quitta la +sacristie, suivi du prêtre qui marchait les yeux baissés, dans une +dévotion profonde. + + + + + +II + +L'église, vide, était toute blanche, par cette matinée de mai. La +corde, près du confessionnal, pendait de nouveau, immobile. La +veilleuse, dans un verre de couleur, brûlait, pareille à une tache +rouge, à droite du tabernacle, contre le mur. Vincent, après avoir +porté les burettes sur la crédence, revint s'agenouiller à gauche, +au bas du degré, tandis que le prêtre, ayant salué le Saint- +Sacrement d'une génuflexion sur le pavé, montait à l'autel et +étalait le corporal, au milieu duquel il plaçait le calice. Puis, +ouvrant le Missel, il redescendit. Une nouvelle génuflexion le plia; +il se signa à voix haute, joignit les mains devant la poitrine, +commença le grand drame divin, d'une face toute pâle de foi et +d'amour. + +- Introibo ad altare Dei. + +- Ad Deum qui laetificat juventutem meam, bredouilla Vincent, qui +mangea les répons de l'antienne et du psaume, le derrière sur les +talons, occupé à suivre la Teuse rôdant dans l'église. + +La vieille servante regardait un des cierges d'un air inquiet. Sa +préoccupation parut redoubler, pendant que le prêtre, incliné +profondément, les mains jointes de nouveau, récitait le Confiteor. +Elle s'arrêta, se frappant à son tour la poitrine, la tête penchée, +continuant à guetter le cierge. La voix grave du prêtre et les +balbutiements du servant alternèrent encore pendant un instant. + +- Dominus vobiscum. + +- Et cum spiritu tuo. + +Et le prêtre, élargissant les mains, puis les rejoignant, dit avec +une componction attendrie: + +- Oremus... + +La Teuse ne put tenir davantage. Elle passa derrière l'autel, +atteignit le cierge, qu'elle nettoya, du bout de ses ciseaux. Le +cierge coulait. Il y avait déjà deux grandes larmes de cire perdues. +Quand elle revint, rangeant les bancs, s'assurant que les bénitiers +n'étaient pas vides, le prêtre, monté à l'autel, les mains posées au +bord de la nappe, priait à voix basse. Il baisa l'autel. + +Derrière lui, la petite église restait blafarde des pâleurs de la +matinée. Le soleil n'était encore qu'au ras des tuiles. Les Kyrie, +eleison coururent comme un frisson dans cette sorte d'étable, passée +à la chaux, au plafond plat, dont on voyait les poutres +badigeonnées. De chaque côté, trois hautes fenêtres, à vitres +claires, fêlées, crevées pour la plupart, ouvraient des jours d'une +crudité crayeuse. Le plein air du dehors entrait là brutalement, +mettant à nu toute la misère du Dieu de ce village perdu. Au fond, +au-dessus de la grande porte, qu'on n'ouvrait jamais, et dont des +herbes barraient le seuil, une tribune en planches, à laquelle on +montait par une échelle de meunier, allait d'une muraille à l'autre, +craquant sous les sabots les jours de fête. Près de l'échelle, le +confessionnal, aux panneaux disjoints, était peint en jaune citron. +En face, à côté de la petite porte, se trouvait le baptistère, un +ancien bénitier posé sur un pied en maçonnerie. Puis, à droite et à +gauche, au milieu, étaient plaqués deux minces autels, entourés de +balustrades de bois. Celui de gauche, consacré à la sainte Vierge, +avait une grande Mère de Dieu en plâtre doré, portant royalement une +couronne d'or fermée sur ses cheveux châtains; elle tenait, assis +sur son bras gauche, un Jésus, nu et souriant, dont la petite main +soulevait le globe étoilé du monde; elle marchait au milieu de +nuages, avec des têtes d'anges ailées sous les pieds. L'autel de +droite, où se disaient les messes de mort, était surmonté d'un +Christ en carton peint, faisant pendant à la Vierge; le Christ, de +la grandeur d'un enfant de dix ans, agonisait d'une effrayante +façon, la tête rejetée en arrière, les côtes saillantes, le ventre +creusé, les membres tordus, éclaboussés de sang. Il y avait encore +la chaire, une caisse carrée, où l'on montait par un escabeau de +cinq degrés, qui s'élevait vis-à-vis d'une horloge à poids, enfermée +dans une armoire de noyer, et dont les coups sourds ébranlaient +l'église entière, pareils aux battements d'un coeur énorme, caché +quelque part, sous les dalles. Tout le long de la nef, les quatorze +stations du chemin de la Croix, quatorze images grossièrement +enluminées, encadrées de baguettes noires, tachaient du jaune, du +bleu et du rouge de la Passion, la blancheur crue des murs. + +- Deo gratias, begaya Vincent, à la fin de l'Épître. + +Le mystère d'amour, l'immolation de la sainte victime se préparait. +Le servant prit le Missel, qu'il porta à gauche, du côté de +l'Évangile, en ayant soin de ne point toucher les feuillets du +livre. Chaque fois qu'il passait devant le tabernacle, il faisait de +biais une génuflexion qui lui déjetait la taille. Puis, revenu à +droite, il se tint debout, les bras croisés, pendant la lecture de +l'Évangile. Le prêtre, après avoir fait un signe de croix sur le +Missel, s'était signé lui-même: au front, pour dire qu'il ne +rougirait jamais de la parole divine; sur la bouche, pour montrer +qu'il était toujours prêt à confesser sa foi; sur son coeur, pour +indiquer que son coeur appartenait à Dieu seul. + +- Dominus vobiscum, dit-il en se tournant, le regard noyé, en face +des blancheurs froides de l'église. + +- Et cum spiritu tuo, répondit Vincent, qui s'était remis à genoux. + +Après avoir récité l'Offertoire, le prêtre découvrit le calice. Il +tint un instant, à la hauteur de sa poitrine, la patène contenant +l'hostie, qu'il offrit à Dieu, pour lui, pour les assistants, pour +tous les fidèles vivants ou morts. Puis, l'ayant fait glisser au +bord du corporal, sans la toucher des doigts, il prit le calice, +qu'il essuya soigneusement avec le purificatoire. Vincent était +aller chercher sur la crédence les burettes, qu'ils présenta l'une +après l'autre, la burette du vin d'abord, ensuite la burette de +l'eau. Le prêtre offrit alors, pour le monde entier, le calice à +demi plein, qu'il remit au milieu du corporal, où il le recouvrit de +la pale. Et ayant prié encore, il revint se faire verser de l'eau +par minces filets sur les extrémités du pouce et de l'index de +chaque main, afin de se purifier des moindres taches du péché. Quand +il se fut essuyé au manuterge, la Teuse, qui attendait, vida le +plateau des burettes dans un seau de zinc, au coin de l'autel. + +- Orate, fratres, reprit le prêtre à voix haute, tourné vers les +bancs vides, les mains élargies et rejointes, dans un geste d'appel +aux hommes de bonne volonté. + +Et, se retournant devant l'autel, il continua, en baissant la voix. +Vincent marmotta une longue phrase latine dans laquelle il se +perdit. Ce fut alors que des flammes jaunes entrèrent par les +fenêtres. Le soleil, à l'appel du prêtre, venait à la messe. Il +éclaira de larges nappes dorées la muraille gauche, le +confessionnal, l'autel de la Vierge, la grande horloge. Un +craquement secoua le confessionnal; la Mère de Dieu, dans une +gloire, dans l'éblouissement de sa couronne et de son manteau d'or, +sourit tendrement à l'enfant Jésus, de ses lèvres peintes; +l'horloge, réchauffée, battit l'heure, à coups plus vifs. Il sembla +que le soleil peuplait les bancs des poussières qui dansaient dans +ses rayons. La petite église, l'étable blanchie, fut comme pleine +d'une foule tiède. Au dehors, on entendait les petits bruits du +réveil heureux de la campagne, les herbes qui soupiraient d'aise, +les feuilles s'essuyant dans la chaleur, les oiseaux lissant leurs +plumes, donnant un premier coup d'ailes. Même la campagne entrait +avec le soleil: à une des fenêtres, un gros sorbier se haussait, +jetant des branches par les carreaux cassés, allongeant ses +bourgeons, comme pour regarder à l'intérieur; et, par les fentes de +la grande porte, on voyait les herbes du perron, qui menaçaient +d'envahir la nef. Seul, au milieu de cette vie montante, le grand +Christ, resté dans l'ombre, mettait la mort, l'agonie de sa chair +barbouillée d'ocre, éclaboussée de laque. Un moineau vint se poser +au bord d'un trou; il regarda, puis s'envola; mais il reparut +presque aussitôt, et, d'un vol silencieux, s'abattit entres les +bancs, devant l'autel de la Vierge. Un second moineau le suivit. +Bientôt, de toutes les branches du sorbier, des moineaux +descendirent, se promenant tranquillement à petits sauts, sur les +dalles. + +- Sanctus, Sanctus, Sanctus, Dominus, Deus, Sabaoth, dit le prêtre à +demi-voix, les épaules légèrement penchées. + +Vincent donna les trois coups de clochette. Mais les moineaux, +effrayés de ce tintement brusque, s'envolèrent avec un tel bruit +d'ailes, que la Teuse, rentrée depuis un instant dans la sacristie, +reparut en grondant: + +- Les gueux! ils vont tout salir... Je parie que mademoiselle +Désirée est encore venue leur mettre des mies de pain. + +L'instant redoutable approchait. Le corps et le sang d'un Dieu +allaient descendre sur l'autel. Le prêtre baisait la nappe, joignait +les mains, multipliait les signes de croix sur l'hostile et sur le +calice. Les prières du canon ne tombaient plus de ses lèvres que +dans une extase d'humilité et de reconnaissance. Ses attitudes, ses +gestes, ses inflexions de voix, disaient le peu qu'il était, +l'émotion qu'il éprouvait à être choisi pour une si grande tâche. +Vincent vint s'agenouiller derrière lui; il prit la chasuble de la +main gauche, la soutint légèrement, apprêtant la clochette. Et lui, +les coudes appuyés au bord de la table, tenant l'hostie entre le +pouce et l'index de chaque main, prononça sur elle les paroles de la +consécration: Hoc est enim corpus meum. Puis, ayant fait une +génuflexion, il l'éleva lentement, aussi haut qu'il put, en la +suivant des yeux, pendant que le servant sonnait, à trois fois, +prosterné. Il consacra ensuite le vin: Hic est enim calix, les +coudes de nouveau sur l'autel, saluant, élevant le calice, le +suivant à son tour des yeux, la main droite serrant le noeud, la +gauche soutenant le pied. Le servant donna trois derniers coups de +clochette. Le grand mystère de la Rédemption venait d'être +renouvelé, le Sang adorable coulait une fois de plus. + +- Attendez, attendez, gronda la Teuse, en tâchant d'effrayer les +moineaux, le poing tendu. + +Mais les moineaux n'avaient plus peur. Ils étaient revenus, au beau +milieu des coups de clochette, effrontés, voletant sur les bancs. +Les tintements répétés les avaient même mis en joie. Ils répondirent +par de petits cris, qui coupaient les paroles latines d'un rire +perlé de gamins libres. Le soleil leur chauffait les plumes, la +pauvreté douce de l'église les enchantait. Ils étaient là chez eux, +comme dans une grange, dont on aurait laissé une lucarne ouverte, +piaillant, se battant, se disputant les mies rencontrées à terre. Un +d'eux alla se poser sur le voile d'or de la Vierge qui souriait; un +autre vint, lestement, reconnaître les jupes de la Teuse, que cette +audace mit hors d'elle. A l'autel, le prêtre anéanti, les yeux +arrêtés sur la sainte hostie, le pouce et l'index joints, +n'entendait point cet envahissement de la nef par la tiède matinée +de mai, ce flot montant de soleil, de verdures, d'oiseaux, qui +débordait jusqu'au pied du Calvaire où la nature damnée agonisait. + +- Per omnia saecula saeculorum, dit-il. + +- Amen, répondit Vincent. + +Le Pater achevé, le prêtre, mettant l'hostie au-dessus du calice, la +rompit au milieu. Il détacha ensuite, de l'une des moitiés, une +particule qu'il laissa tomber dans le précieux Sang, pour marquer +l'union intime qu'il allait contracter avec Dieu par le communion. +Il dit à haute voix l'Agnus Dei, récita tout bas les trois Oraisons +prescrites, fit son acte d'indignité; et, les coudes sur l'autel, la +patène sous le menton, il communia des deux parties de l'hostie à la +fois. Puis, après avoir joint les mains à la hauteur de son visage, +dans une fervente méditation, il recueillit sur le corporal, à +l'aide de la patène, les saintes parcelles détachées de l'hostie, +qu'il mit dans le calice. Une parcelle s'étant également attachée à +son pouce, il le frotta du bout de son index. Et, se signant avec le +calice, portant de nouveau la patène sous son menton, il prit tout +le précieux Sang, en trois fois, sans quitter des lèvres le bord de +la coupe, consommant jusqu'à la dernière goutte le divin Sacrifice. + +Vincent s'était levé pour retourner chercher les burettes sur la +crédence. Mais la porte du couloir qui conduisait au presbytère +s'ouvrit toute grande, se rabattit contre le mur, livrant passage à +une belle jeune fille de vingt-deux ans, l'air enfant, qui cachait +quelque chose dans son tablier. + +- Il y en a treize! cria-t-elle. Tous les oeufs étaient bons! + +Et entr'ouvrant son tablier, montrant une couvée de poussins qui +grouillaient, avec leurs plumes naissantes et les points noirs de +leurs yeux: + +- Regardez donc! sont-ils mignons, les amours!... Oh! le petit blanc +qui monte sur le dos des autres! Et celui-là, le moucheté, qui bat +déjà des ailes!... Les oeufs étaient joliment bons. Pas un de clair! + +La Teuse, qui aidait à la messe quand même, passant les burettes à +Vincent pour les ablutions, se tourna, dit à haute voix: + +- Taisez-vous donc, mademoiselle Désirée! Vous voyez bien que nous +n'avons pas fini. + +Une odeur forte de basse-cour venait par la porte ouverte, soufflant +comme un ferment d'éclosion dans l'église, dans le soleil chaud qui +gagnait l'autel. Désirée resta un instant debout, toute heureuse du +petit monde qu'elle portait, regardant Vincent verser le vin de la +purification, regardant son frère boire ce vin, pour que rien des +saintes espèces ne restât dans sa bouche. Et elle était encore là, +lorsqu'il revint tenant le calice à deux mains, afin de recevoir sur +le pouce et sur l'index, le vin et l'eau de l'ablution, qu'il but +également. Mais la poule, cherchant ses petits, arrivait en +gloussant, menaçait d'entrer dans l'église. Alors, Désirée s'en +alla, avec des paroles maternelles pour les poussins, au moment où +le prêtre, après avoir appuyé le purificatoire sur les lèvres, le +passait sur les bords, puis dans l'intérieur du calice. + +C'était la fin, les actions de grâce rendues à Dieu. Le servant alla +chercher une dernière fois le Missel, le rapporta à droite. Le +prêtre remit sur le calice le purificatoire, la patène, la pale; +puis, il pinça de nouveau les deux larges plis du voile, et posa la +bourse, dans laquelle il avait plié le corporal. Tout son être était +un ardent remerciement. Il demandait au ciel la rémission de ses +péchés, la grâce d'une sainte vie, le mérite de la vie éternelle. Il +restait abîmé dans ce miracle d'amour, dans cette immolation +continue qui le nourrissait chaque jour du sang et de la chair de +son Sauveur. + +Après avoir lu les Oraisons, il se tourna, disant: + +- Ite, missa est. + +- Deo gratias, répondit Vincent. + +Puis, s'étant retourné pour baiser l'autel, il revint, la main +gauche au-dessous de la poitrine, la main droite tendue, bénissant +l'église pleine des gaietés du soleil et du tapage des moineaux. + +- Benedicat vos omnipotens Deus, Pater et Filius, et Spiritus +Sanctus. + +- Amen, dit le servant en se signant. + +Le soleil avait grandi, et les moineaux s'enhardissaient. Pendant +que le prêtre lisait, sur le carton de gauche, l'Évangile de Saint +Jean, annonçant l'éternité du Verbe, le soleil enflammait l'autel, +blanchissait les panneaux de faux marbre, mangeait les clartés des +deux cierges, dont les courtes mèches ne faisaient plus que deux +taches sombres. L'astre triomphant mettait dans sa gloire la croix, +les chandeliers, la chasuble, le voile du calice, tout cet or +pâlissant sous ses rayons. Et lorsque le prêtre, prenant le calice, +faisant une génuflexion, quitta l'autel pour retourner à la +sacristie, la tête couverte, précédé du servant qui remportait les +burettes et le manuterge, l'astre demeura seul maître de l'église. +Il s'était posé à son tour sur la nappe, allumant d'une splendeur la +porte du tabernacle, célébrant les fécondités de mai. Une chaleur +montait des dalles. Les murailles badigeonnées, la grande Vierge, le +grand Christ lui-même, prenaient un frisson de sève, comme si la +mort était vaincue par l'éternelle jeunesse de la terre. + + + + + +III. + +La Teuse se hâta d'éteindre les cierges. Mais elle s'attarda à +vouloir chasser les moineaux. Aussi, quand elle rapporta le Missel à +la sacristie, ne trouva-t-elle plus l'abbé Mouret, qui avait rangé +les ornements sacrés, après s'être lavé les mains. Il était déjà +dans la salle à manger, debout, déjeunant d'une tasse de lait. + +- Vous devriez bien empêcher votre soeur de jeter du pain dans +l'église, dit la Teuse en entrant. C'est l'hiver dernier qu'elle a +inventé ce joli coup-là. Elle disait que les moineaux avaient froid, +que le bon Dieu pouvait bien les nourrir... Vous verrez qu'elle +finira par nous faire coucher avec ses poules et ses lapins. + +- Nous aurions plus chaud, répondit gaiement le jeune prêtre. Vous +grondez toujours, la Teuse. Laissez donc notre pauvre Désirée aimer +ses bêtes. Elle n'a pas d'autre plaisir, la chère innocente. + +La servante se planta au milieu de la pièce. + +- Oh! vous! reprit-elle, vous accepteriez que les pies elles-mêmes +bâtissent leurs nids dans l'église. Vous ne voyez rien, vous trouvez +tout parfait... Votre soeur est joliment heureuse que vous l'ayez +prise avec vous, au sortir du séminaire. Pas de père, pas de mère. +Je voudrais savoir qui lui permettrait de patauger comme elle le +fait, dans une basse-cour? + +Puis, changeant de ton, s'attendrissant: + +- Ça, bien sûr, ce serait dommage de la contrarier. Elle est sans +malice aucune. Elle n'a pas dix ans d'âge, bien qu'elle soit une des +plus fortes filles du pays... Vous savez, je la couche encore, le +soir, et il faut que je lui raconte des histoires pour l'endormir, +comme à une enfant. + +L'abbé Mouret était resté debout, achevant sa tasse de lait, les +doigts un peu rougis par la fraîcheur de la salle à manger, une +grande pièce carrelée, peinte en gris, sans autres meubles qu'une +table et des chaises. La Teuse enleva une serviette, qu'elle avait +étalée sur un coin de la table, pour le déjeuner. + +- Vous ne salissez guère de linge, murmura-t-elle. On dirait que +vous ne pouvez pas vous asseoir, que vous êtes toujours sur le point +de partir... Ah! si vous aviez connu monsieur Caffin, le pauvre +défunt curé que vous avez remplacé! Voilà un homme qui était +douillet! Il n'aurait pas digéré, s'il avait mangé debout... C'était +un Normand, de Canteleu, comme moi. Oh' je ne le remercie pas de +m'avoir amené dans ce pays de loups. Les premiers temps, nous +sommes-nous ennuyés, bon Dieu! Le pauvre curé avait eu des histoires +bien désagréables chez nous... Tiens! monsieur Mouret, vous n'avez +donc pas sucré votre lait? Voilà les deux morceaux de sucre. + +Le prêtre posait sa tasse. + +- Oui, j'ai oublié, je crois, dit-il. + +La Teuse le regarda en face, en haussant les épaules. Elle plia dans +la serviette une tartine de pain bis qui était également restée sur +la table. Puis, comme le curé allait sortir, elle courut à lui, +s'agenouilla, en criant: + +- Attendez, les cordons de vos souliers ne sont seulement pas +noués... Je ne sais pas comment vos pieds résistent, dans ces +souliers de paysan. Vous, si mignon, qui avez l'air d'avoir été +drôlement gâté!... Allez, il fallait que l'évêque vous connut bien, +pour vous donner la cure la plus pauvre du département. + +- Mais, dit le prêtre en souriant de nouveau, c'est moi qui ai +choisi les Artaud... Vous êtes bien mauvaise ce matin, la Teuse. +Est-ce que nous ne sommes pas heureux, ici? Nous avons tout ce qu'il +nous faut, nous vivons dans une paix de paradis. + +Alors, elle se contint, elle rit à son tour, répondant: + +- Vous êtes un saint homme, monsieur le curé... Venez voir comme ma +lessive est grasse. Ça vaudra mieux que de nous disputer. + +Il du la suivre, car elle menaçait de ne pas le laisser sortir, s'il +ne la complimentait sur sa lessive. Il quittait la salle à manger, +lorsqu'il se heurta à un plâtras, dans le corridor. + +- Qu'est-ce donc? demanda-t-il. + +- Rien, répondit la Teuse, de son air terrible. C'est le presbytère +qui tombe. Mais vous vous trouvez bien, vous avez tout ce qu'il vous +faut... Ah! Dieu, les crevasses ne manquent pas. Regardez-moi ce +plafond. Est-il assez fendu! Si nous ne sommes pas écrasés un de ces +jours, nous devrons un fameux cierge à notre ange gardien. Enfin, +puisque ça vous convient... C'est comme l'église. Il y a deux ans +qu'on aurait dû remettre les carreaux cassés. L'hiver, le bon Dieu +gèle. Puis, ça empêcherait d'entrer ces gueux de moineaux. Je +finirai par coller du papier, moi, je vous en avertis. + +- Eh! c'est une idée, murmura le prêtre, on pourrait coller du +papier... Quant aux murs, ils sont plus solides qu'on ne croit. Dans +ma chambre, le plancher a fléchi seulement devant la fenêtre. La +maison nous enterrera tous. + +Arrivé sous le petit hangar, près de la cuisine, il s'extasia sur +l'excellence de la lessive, voulant faire plaisir à la Teuse; il +fallut même qu'il la sentit, qu'il mit les doigts dedans. Alors, la +vieille femme, enchantée, se montra maternelle. Elle ne gronda plus, +elle courut chercher une brosse, disant: + +- Vous n'allez peut-être pas sortir avec de la boue d'hier à votre +soutane! Si vous l'aviez laissée sur la rampe, elle serait propre... +Elle est encore bonne, cette soutane. Seulement relevez-la bien, +quand vous traversez un champ. Les chardons déchirent tout. + +Et elle le faisait tourner, comme un enfant, le secouant des pieds à +la tête, sous les coups violents de la brosse. + +- Là, là, c'est assez, dit-il en s'échappant. Veillez sur Désirée, +n'est-ce pas? Je vais lui dire que je sors. + +Mais, à ce moment, une voix claire appela: + +- Serge! Serge! + +Désirée arrivait en courant, totue rouge de joie, tête nue, ses +cheveux noirs noués puissamment sur la nuque, avec des mains et des +bras couverts de fumier, jusqu'aux coudes. Elle nettoyait ses +poules. Quand elle vit son frère sur le point de sortir, son +bréviaire sous le bras, elle rit plus fort, l'embrassant à pleine +bouche, rejetant les mains en arrière, pour ne pas le toucher. + +- Non, non, balbutiait-elle, je te salirais... Oh! je m'amuse! Tu +verras les bêtes, quand tu reviendras. + +Et elle se sauva. L'abbé Mouret dit qu'il rentrerait vers onze +heures, pour le déjeuner. Il partait, lorsque la Teuse, qui l'avait +accompagné jusqu'au seuil, lui cria ses dernières recommandations. + +- N'oubliez pas de voir Frère Archangias... Passez aussi chez les +Brichet; la femme est venue hier, toujours pour ce mariage... +Monsieur le curé, écoutez donc! J'ai rencontré la Rosalie. Elle ne +demanderait pas mieux, elle, que d'épouser le grand Fortuné. Parlez +au père Bambousse, peut-être qu'il vous écoutera, maintenant... Et +ne revenez pas à midi, comme l'autre jour. A onze heures, dites, à +onze heures, n'est-ce pas? + +Mais le prêtre ne se tournait plus. Elle rentra, en disant entre ses +dents: + +- Si vous croyez qu'il m'écoute... Ça n'a pas vingt-six ans, et ça +n'en fait qu'à sa tête. Bien sûr, il en remontrerait pour la +sainteté à un homme de soixante ans; mais il n'a point vécu, il ne +sait rien, il n'a pas de peine à être sage comme un chérubin, ce +mignon-là. + + + + + +IV. + +Quand l'abbé Mouret ne sentit plus la Teuse derrière lui il +s'arrêta, heureux d'être enfin seul. L'église était bâtie sur un +tertre peu élevé, qui descendait en pente douce jusqu'au village; +elle s'allongeait, pareille à une bergerie abandonnée, percée de +larges fenêtres, égayée par des tuiles rouges. Le prêtre se +retourna, jetant un coup d'oeil sur le presbytère, une masure +grisâtre, collée au flanc même de la nef; puis, comme s'il eût +craint d'être repris par l'intarissable bavardage bourdonnant à ses +oreilles depuis le matin, il remonta à droite, il ne se crut en +sûreté que devant le grand portail, où l'on ne pouvait l'apercevoir +de la cure. La façade de l'église, toute nue, rongée par les soleils +et les pluies, était surmontée d'une étroite cage en maçonnerie, au +milieu de laquelle une petite cloche mettait son profil noir; on +voyait le bout de la corde, entrant dans les tuiles. Six marches +rompues, à demi enterrées par un bout, menaient à la haute porte +ronde, crevassée, mangée de poussière, de rouille, de toiles +d'araignées, si lamentable sur ses gonds arrachés, que les coups de +vent semblaient devoir entrer, au premier souffle. L'abbé Mouret, +qui avait des tendresses pour cette ruine, alla s'adosser contre un +des vantaux, sur le perron. De là, il embrassait d'un coup d'oeil +tout le pays. Les mains aux yeux, il regarda, il chercha à +l'horizon. + +En mai, une végétation formidable crevait ce sol de cailloux. Des +lavandes colossales, des buissons de genévriers, des nappes d'herbes +rudes, montaient sur le perron, plantaient des bouquets de verdure +sombre jusque sur les tuiles. La première poussée de la sève +menaçait d'emporter l'église, dans le dur taillis des plantes +noueuses. A cette heure matinale, en plein travail de croissance +c'était un bourdonnement de chaleur, un long effort silencieux +soulevant les roches d'un frisson. Mais l'abbé ne sentait pas +l'ardeur de ces couches laborieuses; il crut que la marche +basculait, et s'adossa contre l'autre battant de la porte. + +Le pays s'étendait à deux lieues, fermé par un mur de collines +jaunes, que des bois de pins tachaient de noir; pays terrible aux +landes séchées, aux arêtes rocheuses déchirant le sol. Les quelques +coins de terre labourable étalaient des mares saignantes, des champs +rouges, où s'alignaient des files d'amandiers maigres, des têtes +grises d'oliviers, des traînées de vignes, rayant la campagne de +leurs souches brunes. On aurait dit qu'un immense incendie avait +passé là, semant sur les hauteurs les cendres des forêts, brûlant +les prairies, laissant son éclat et sa chaleur de fournaise dans les +creux. A peine, de loin en loin, le vert pâle d'un carré de blé +mettait-il une note tendre. L'horizon restait farouche, sans un +filet d'eau, mourant de soif, s'envolant par grandes poussières aux +moindres haleines. Et, tout au bout, par un coin écroulé des +collines de l'horizon, on apercevait un lointain de verdures +humides, une échappée de la vallée voisine, que fécondait la Viorme, +une rivière descendue des gorges de la Seille. + +Le prêtre, les yeux éblouis, abaissa les regards sur le village, +dont les quelques maisons s'en allaient à la débandade, au bas de +l'église. Misérables maisons, faites de pierres sèches et de +planches maçonnées, jetées le long d'un étroit chemin, sans rues +indiquées. Elles étaient au nombre d'une trentaine, les unes tassées +dans le fumier, noires de misère, les autres plus vastes, plus +gaies, avec leurs tuiles roses. Des bouts de jardin, conquis sur le +roc, étalaient des carrés de légumes, coupés de haies vives. A cette +heure, les Artaud étaient vides; pas une femme aux fenêtres, pas un +enfant vautré dans la poussière; seules, des bandes de poules +allaient et venaient, fouillant la paille, quêtant jusqu'au seuil +des maisons, dont les portes laissées ouvertes bâillaient +complaisamment au soleil. Un grand chien noir, assis sur son +derrière, à l'entrée du village, semblait le garder. + +Une paresse engourdissait peu à peu l'abbé Mouret. Le soleil montant +le baignait d'une telle tiédeur, qu'il se laissait aller contre la +porte de l'église, envahi par une paix heureuse. Il songeait à ce +village des Artaud, poussé là, dans les pierres, ainsi qu'une des +végétations noueuses de la vallée. Tous les habitants étaient +parents, tous portaient le même nom, si bien qu'ils prenaient des +surnoms dès le berceau, pour se distinguer entre eux. Un ancêtre, un +Artaud, était venu, qui s'était fixé dans cette lande, comme un +paria; puis, sa famille avait grandi, avec la vitalité farouche des +herbes suçant la vie des rochers; sa famille avait fini par être une +tribu, une commune, dont les cousinages se perdaient, remontaient à +des siècles. Ils se mariaient entre eux, dans une promiscuité +éhontée; on ne citait pas un exemple d'un Artaud ayant amené une +femme d'un village voisin; les filles seules s'en allaient, parfois. +Ils naissaient, ils mouraient, attachés à ce coin de terre, +pullulant sur leur fumier, lentement, avec une simplicité d'arbres +qui repoussaient de leur semence, sans avoir une idée nette du vaste +monde, au delà de ces roches jaunes, entre lesquelles ils +végétaient. Et pourtant déjà, parmi eux, se trouvaient des pauvres +et des riches; des poules ayant disparu, les poulaillers, la nuit, +étaient fermés par de gros cadenas; un Artaud avait tué un Artaud, +un soir, derrière le moulin. C'était, au fond de cette ceinture +désolée de collines, un peuple à part, une race née du sol, une +humanité de trois cents têtes qui recommençait les temps. + +Lui, gardait toute l'ombre morte du séminaire. Pendant des années, +il n'avait pas connu le soleil. Il l'ignorait même encore, les yeux +fermés, fixés sur l'âme, n'ayant que du mépris pour la nature +damnée. Longtemps, aux heures de recueillement, lorsque la +méditation le prosternait, il avait rêvé un désert d'ermite, quelque +trou dans une montagne, où rien de la vie, ni être, ni plante, ni +eau, ne le viendrait distraire de la contemplation de Dieu. C'était +un élan d'amour pur, une horreur de la sensation physique. Là, +mourant à lui-même, le dos tourné à la lumière, il aurait attendu de +n'être plus, de se perdre dans la souveraine blancheur des âmes. Le +ciel lui apparaissait tout blanc, d'un blanc de lumière, comme s'il +neigeait des lis, comme si toutes les puretés, toutes les +innocences, toutes les chastetés flambaient. Mais son confesseur le +grondait, quand il lui racontait ses désirs de solitude, ses besoins +de candeur divine; il le rappelait aux luttes de l'Église, aux +nécessités du sacerdoce. Plus tard, après son ordination, le jeune +prêtre était venu aux Artaud, sur sa propre demande, avec l'espoir +de réaliser son rêve d'anéantissement humain. Au milieu de cette +misère, sur ce col stérile, il pourrait se boucher les oreilles aux +bruits du monde, il vivrait dans le sommeil des saints. Et, depuis +plusieurs mois, en effet, il demeurait souriant; à peine un frisson +du village le troublait-il de loin en loin; à peine une morsure plus +chaude du soleil le prenait-elle à la nuque, lorsqu'il suivait les +sentiers, tout au ciel, sans entendre l'enfantement continu au +milieu duquel il marchait. + +Le grand chien noir qui gardait les Artaud venait de se décider à +monter auprès de l'abbé Mouret. Il s'était assis de nouveau sur son +derrière, a ses pieds. Mais le prêtre restait perdu dans la douceur +du matin. La veille, il avait commencé les exercices du Rosaire de +Marie; il attribuait la grande joie qui descendait en lui à +l'intercession de la Vierge auprès de son divin Fils. Et que les +biens de la terre lui semblaient méprisables! Avec quelle +reconnaissance il se sentait pauvre! En entrant dans les ordres, +ayant perdu son père et sa mère le même jour, à la suite d'un drame +dont il ignorait encore les épouvantes, il avait laissé à un frère +aîné toute la fortune. Il ne tenait plus au monde que par sa soeur. +Il s'était chargé d'elle, pris d'une sorte de tendresse religieuse +pour sa tête faible. La chère innocente était si puérile, si petite +fille, qu'elle lui apparaissait avec la pureté de ces pauvres +d'esprit, auxquels l'Évangile accorde le royaume des cieux. +Cependant, elle l'inquiétait depuis quelque temps; elle devenait +trop forte, trop saine; elle sentait trop la vie. Mais c'était à +peine un malaise. Il passait ses journées dans l'existence +intérieure qu'il s'était faite, ayant tout quitté pour se donner +entier. Il fermait la porte de ses sens, cherchait à s'affranchir +des nécessités du corps, n'était plus qu'une âme ravie par la +contemplation. La nature ne lui présentait que pièges, qu'ordures; +il mettait sa gloire à lui faire violence, à la mépriser, à se +dégager de sa boue humaine. Le juste doit être insensé selon le +monde. Aussi se regardait-il comme un exilé sur la terre; il +n'envisageait que les biens célestes, ne pouvant comprendre qu'on +mît en balance une éternité de félicité avec quelques heures d'une +joie périssable. Sa raison le trompait, ses désirs mentaient. Et, +s'il avançait dans la vertu, c'était surtout par son humilité et son +obéissance. Il voulait être le dernier de tous, soumis à tous, pour +que la rosée divine tombât sur son coeur comme sur un sable aride; +il se disait couvert d'opprobre et de confusion, indigne à jamais +d'être sauvé du péché. Être humble, c'est croire, c'est aimer. Il ne +dépendait même plus de lui-même, aveugle, sourd, chair morte. Il +était la chose de Dieu. Alors, de cette abjection où il s'enfonçait, +un hosannah l'emportait au-dessus des heureux et des puissants, dans +le resplendissement d'un bonheur sans fin. + +Aux Artaud, l'abbé Mouret avait ainsi trouvé les ravissements du +cloître, si ardemment souhaités jadis, à chacune de ses lectures de +l'Imitation. Rien en lui n'avait encore combattu. Il était parfait, +dès le premier agenouillement, sans lutte, sans secousse, comme +foudroyé par la grâce, dans l'oubli absolu de sa chair. Extase de +l'approche de Dieu que connaissent quelques jeunes prêtres; heure +bienheureuse où tout se tait, où les désirs ne sont qu'un immense +besoin de pureté. Il n'avait mis sa consolation chez aucune +créature. Lorsqu'on croit qu'une chose est tout, on ne saurait être +ébranlé, et il croyait que Dieu était tout, que son humilité, son +obéissance, sa chasteté, étaient tout. Il se souvenait d'avoir +entendu parler de la tentation comme d'une torture abominable qui +éprouve les plus saints. Lui, souriait. Dieu ne l'avait jamais +abandonné. Il marchait dans sa foi, ainsi que dans une cuirasse qui +le protégeait contre les moindres souffles mauvais. Il se rappelait +qu'à huit ans il pleurait d'amour, dans les coins; il ne savait pas +qui il aimait; il pleurait, parce qu'il aimait quelqu'un, bien loin. +Toujours il était resté attendri. Plus tard, il avait voulu être +prêtre, pour satisfaire ce besoin d'affection surhumaine qui faisait +son seul tourment. Il ne voyait pas où aimer davantage. Il +contentait là son être, ses prédispositions de race, ses rêves +d'adolescent, ses premiers désirs d'homme. Si la tentation devait +venir, il l'attendait avec sa sérénité de séminariste ignorant. On +avait tué l'homme en lui, il le sentait, il était heureux de se +savoir à part, créature châtrée, déviée, marquée de la tonsure ainsi +qu'une brebis du Seigneur. + + + + + +V. + +Cependant, le soleil chauffait la grande porte de l'église. Des +mouches dorées bourdonnaient autour d'une grande fleur qui poussait +entre deux des marches du perron. L'abbé Mouret, un peu étourdi, se +décidait à s'éloigner, lorsque le grand chien noir s'élança, en +aboyant violemment, vers la grille du petit cimetière, qui se +trouvait à gauche de l'église. En même temps une voix âpre cria: + +- Ah! vaurien, tu manques l'école, et c'est dans le cimetière qu'on +te trouve!... Ne dis pas non! Il y a un quart d'heure que je te +surveille. + +Le prêtre s'avança. Il reconnut Vincent, qu'un Frère des écoles +chrétiennes tenait rudement par une oreille. L'enfant se trouvait +comme suspendu au-dessus d'un gouffre qui longeait le cimetière, et +au fond duquel coulait le Mascle, un torrent dont les eaux blanches +allaient, à deux lieues de là, se jeter dans la Viorne. + +- Frère Archangias! dit doucement l'abbé, pour inviter le terrible +homme à l'indulgence. + +Mais le Frère ne lâchait pas l'oreille. + +- Ah! c'est vous, monsieur le curé, gronda-t-il. Imaginez-vous que +ce gredin est toujours fourré dans le cimetière. Je ne sais pas quel +mauvais coup il peut faire ici... Je devrais le lâcher pour qu'il +allât se casser la tête, là-bas au fond. Ce serait bien fait. + +L'enfant ne soufflait mot, cramponné aux broussailles, ses yeux +sournoisement fermés. + +- Prenez garde, Frère Archangias, reprit le prêtre; il pourrait +glisser. + +Et il aida lui-même Vincent à remonter. + +- Voyons, mon petit ami, que faisais-tu là? On ne doit pas jouer +dans les cimetières. + +Le galopin avait ouvert les yeux, s'écartant peureusement du Frère, +se mettant sous la protection de l'abbé Mouret. + +- Je vais vous dire, murmura-t-il en levant sa tête futée vers celui +ci. Il y a un nid de fauvettes dans les ronces, dessous cette roche. +Voici plus de dix jours que je le guette... Alors, comme les petits +sont éclos, je suis venu, ce matin, après avoir servi votre messe... + +- Un nid de fauvettes! dit Frère Archangias. Attends, attends! + +Il s'écarta, chercha sur une tombe une motte de terre, qu'il revint +jeter dans les ronces. Mais il manqua le nid. Une seconde motte +lancée plus adroitement bouscula le frêle berceau, jeta les petits +au torrent. + +- De cette façon, continua-t-il en se tapant les mains pour les +essuyer, tu ne viendras peut-être plus rôder ici comme un païen... +Les morts iront te tirer les pieds, la nuit, si tu marches encore +sur eux. + +Vincent, qui avait ri de voir le nid faire le plongeon, regarda +autour de lui, avec le haussement d'épaules d'un esprit fort. + +- Oh! je n'ai pas peur, dit-il. Les morts, ça ne bouge plus. + +Le cimetière, en effet, n'avait rien d'effrayant. C'était un terrain +nu, où d'étroites allées se perdaient sous l'envahissement des +herbes. Des renflements bossuaient la terre, de place en place. Une +seule pierre, debout, toute neuve, la pierre de l'abbé Caffin, +mettait sa découpure blanche, au milieu. Rien autre que des bras de +croix arrachés, des buis séchés, de vieilles dalles fendues, mangées +de mousse. On n'enterrait pas deux fois l'an. La mort ne semblait +point habiter ce sol vague, où la Teuse venait, chaque soir, emplir +son tablier d'herbe pour les lapins de Désirée. Un cyprès +gigantesque, planté à la porte, promenait seul son ombre sur le +champ désert. Ce cyprès, qu'on voyait de trois lieues à la ronde, +était connu de toute la contrée sous le nom de Solitaire. + +- C'est plein de lézards, ajouta Vincent, qui regardait le mur +crevassé de l'église. On s'amuserait joliment... + +Mais il sortit d'un bond, en voyant le Frère allonger le pied. +Celui-ci fit remarquer au curé le mauvais état de la grille. Elle +était toute rongée de rouille, un gond descellé, la serrure brisée. + +- On devrait réparer cela, dit-il. + +L'abbé Mouret sourit, sans répondre. Et, s'adressant à Vincent, qui +se battait avec le chien: + +- Dis, petit? demanda-t-il, sais-tu où travaille le père Bambousse, +ce matin? + +L'enfant jeta un coup d'oeil sur l'horizon. + +- Il doit être à son champ des Olivettes, répondit-il, la main +tendue vers la gauche... D'ailleurs, Voriau va vous conduire, +monsieur le curé. Il sait sûrement où est son maître, lui. + +Alors, il tapa dans ses mains, criant: + +- Eh! Voriau! eh! + +Le grand chien noir hésita un instant, la queue battante, cherchant +à lire dans les yeux du gamin. Puis, aboyant de joie, il descendit +vers le village. L'abbé Mouret et Frère Archangias le suivirent, en +causant. Cent pas plus loin, Vincent les quittait sournoisement, +remontant vers l'église, les surveillant, prêt à se jeter derrière +un buisson, s'ils tournaient la tête. Avec une souplesse de +couleuvre, il se glissa de nouveau dans le cimetière, ce paradis où +il y avait des nids, des lézards, des fleurs. + +Cependant, tandis que Voriau les devançait sur la route poudreuse, +Frère Archangias disait au prêtre, de sa voix irritée: + +- Laissez donc! monsieur le curé, de la graine de damnés, ces +crapauds-là! On devrait leur casser les reins, pour les rendre +agréables à Dieu. Ils poussent dans l'irréligion, comme leurs pères. +Il y a quinze ans que je suis ici, et je n'ai pas encore pu faire un +chrétien. Dès qu'ils sortent de mes mains, bonsoir! Ils sont tout à +la terre, à leurs vignes, à leurs oliviers. Pas un qui mette le pied +à l'église. Des brutes qui se battent avec leurs champs de +cailloux!... Menez-moi ça à coups de bâton, monsieur le curé, à +coups de bâton! + +Puis, reprenant haleine, il ajouta, avec un geste terrible: + +- Voyez-vous, ces Artaud, c'est comme ces ronces qui mangent les +rocs, ici. Il a suffi d'une souche pour que le pays fût empoisonné. +Ça se cramponne, ça se multiplie, ça vit quand même. Il faudra le +feu du ciel, comme à Gomorrhe, pour nettoyer ça. + +- On ne doit jamais désespérer des pécheurs, dit l'abbé Mouret, qui +marchait à petits pas, dans sa paix intérieure. + +- Non, ceux-là sont au diable, reprit plus violemment le Frère. J'ai +été paysan comme eux. Jusqu'à dix-huit ans, j'ai pioché la terre. Et +plus tard, à l'Institution, j'ai balayé, épluché des légumes, fait +les plus gros travaux. Ce n'est pas leur rude besogne que je leur +reproche. Au contraire, Dieu préfère ceux qui vivent dans la +bassesse... Mais les Artaud se conduisent en bêtes, voyez-vous! Ils +sont comme leurs chiens qui n'assistent pas à la messe, qui se +moquent des commandements de Dieu et de l'Église. Ils forniqueraient +avec leurs pièces de terre, tant ils les aiment! + +Voriau, la queue au vent, s'arrêtait, reprenait son trot, après +s'être assuré que les deux hommes le suivaient toujours. + +- Il y a des abus déplorables, en effet, dit l'abbé Mouret. Mon +prédécesseur, l'abbé Caffin... + +- Un pauvre homme, interrompit le Frère. Il nous est arrivé de +Normandie, à la suite d'une vilaine histoire. Ici, il n'a songé qu'à +bien vivre; il a tout laissé aller à la débandade. + +- Non, l'abbé Caffin a certainement fait ce qu'il a pu; mais il faut +avouer que ses efforts sont restés à peu près stériles. Les miens +eux-mêmes demeurent le plus souvent sans résultat. + +Frère Archangias haussa les épaules. Il marcha un instant en +silence, déhanchant son grand corps maigre taillé à coups de hache. +Le soleil tapait sur sa nuque, au cuir tanné, mettant dans l'ombre +sa dure face de paysan, en lame de sabre. + +- Écoutez, monsieur le curé, reprit-il enfin, je suis trop bas pour +vous adresser des observations; seulement, j'ai presque le double de +votre âge, je connais le pays, ce qui m'autorise à vous dire que +vous n'arriverez à rien par la douceur... Entendez-vous, le +catéchisme suffit. Dieu n'a pas de miséricorde pour les impies. Ils +les brûlent. Tenez-vous-en à cela. + +Et comme l'abbé Mouret, la tête penchée, n'ouvrait point la bouche, +il continua: + +- La religion s'en va des campagnes, parce qu'on la fait trop bonne +femme. Elle a été respectée tant qu'elle a parlé en maîtresse sans +pardon... Je ne sais ce qu'on vous apprend dans les séminaires. Les +nouveaux curés pleurent comme des enfants avec leurs paroissiens. +Dieu semble tout changé... Je jurerais, monsieur le curé, que vous +ne savez même plus votre catéchisme par coeur? + +Le prêtre, blessé de cette volonté qui cherchait à s'imposer si +rudement, leva la tête, disant avec quelque sécheresse: + +- C'est bien, votre zèle est louable... Mais n'avez-vous rien à me +dire? Vous êtes venu ce matin à la cure, n'est-ce pas? + +Frère Archangias répondit brutalement: + +- J'avais à vous dire ce que je vous ai dit... Les Artaud vivent +comme leurs cochons. J'ai encore appris hier que Rosalie, l'aînée du +père Bambousse, est grosse. Toutes attendent ça pour se marier. +Depuis quinze ans, je n'en ai pas connu une qui ne soit allée dans +les blés avant de passer à l'église... Et elles prétendent en riant +que c'est la coutume du pays! + +- Oui, murmura l'abbé Mouret, c'est un grand scandale... Je cherche +justement le père Bambousse pour lui parler de cette affaire. Il +serait désirable, maintenant, que le mariage eût lieu au plus tôt... +Le père de l'enfant, paraît-il, est Fortuné, le grand fils des +Brichet. Malheureusement les Brichet sont pauvres. + +- Cette Rosalie! poursuivit le Frère, elle a juste dix-huit ans. Ça +se perd sur les bancs de l'école. Il n'y a pas quatre ans, je +l'avais encore. Elle était déjà vicieuse... J'ai maintenant sa soeur +Catherine, une gamine de onze ans qui promet d'être plus éhontée que +son aînée. On la rencontre dans tous les trous avec ce petit +misérable de Vincent... Allez, on a beau leur tirer les oreilles +jusqu'au sang, la femme pousse toujours en elles. Elles ont la +damnation dans leurs jupes. Des créatures bonnes à jeter au fumier, +avec leurs saletés qui empoisonnent! Ça serait un fameux débarras, +si l'on étranglait toutes les filles à leur naissance. + +Le dégoût, la haine de la femme le firent jurer comme un charretier. +L'abbé Mouret, après l'avoir écouté, la face calme, finit par +sourire de sa violence. Il appela Voriau, qui s'était écarté dans un +champ voisin. + +- Et, tenez! cria Frère Archangias, en montrant un groupe d'enfants +jouant au fond d'une ravine, voilà mes garnements qui manquent +l'école, sous prétexte d'aller aider leurs parents dans les +vignes!... Soyez sûr que cette gueuse de Catherine est au milieu. +Elle s'amuse à glisser. Vous allez voir ses jupes par-dessus sa +tête. Là, qu'est-ce que je vous disais!... A ce soir, monsieur le +curé... Attendez, attendez, gredins! + +Et il partit en courant, son rabat sale volant sur l'épaule, sa +grande soutane graisseuse arrachant les chardons. L'abbé Mouret le +regarda tomber au milieu de la bande des enfants, qui se sauvèrent +comme un vol de moineaux effarouchés. Mais il avait réussi à saisir +par les oreilles Catherine et un autre gamin. Il les ramena du côté +du village, les tenant ferme de ses gros doigts velus, les accablant +d'injures. + +Le prêtre reprit sa marche. Frère Archangias lui causait parfois +d'étranges scrupules; il lui apparaissait dans sa vulgarité, dans sa +crudité, comme le véritable homme de Dieu, sans attache terrestre, +tout à la volonté du ciel, humble, rude, l'ordure à la bouche contre +le péché. Et il se désespérait de ne pouvoir se dépouiller davantage +de son corps, de ne pas être laid, immonde, puant la vermine des +saints. Lorsque le Frère l'avait révolté par des paroles trop crues, +par quelque brutalité trop prompte, il s'accusait ensuite de ses +délicatesses, de ses fiertés de nature, comme de véritables fautes. +Ne devait-il pas être mort à toutes les faiblesses de ce monde? +Cette fois encore, il sourit tristement, en songeant qu'il avait +failli se fâcher, de la leçon emportée du Frère. C'était l'orgueil, +pensait-il, qui cherchait à le perdre en lui faisant prendre les +simples en mépris. Mais, malgré lui, il se sentait soulagé d'être +seul, de s'en aller à petits pas, lisant son bréviaire, délivré de +cette voix âpre qui troublait son rêve de tendresse pure. + + + + + +VI. + +La route tournait entre des écroulements de rocs au milieu desquels +les paysans avaient, de loin en loin, conquis quatre ou cinq mètres +de terre crayeuse, plantée de vieux oliviers. Sous les pieds de +l'abbé, la poussière des ornières profondes avait de légers +craquements de neige. Parfois, en recevant à la face un souffle plus +chaud, il levait les yeux de son livre, cherchant d'où lui venait +cette caresse; mais son regard restait vague, perdu sans le voir, +sur l'horizon enflammé, sur les lignes tordues de cette campagne de +passion, séchée, pâmée au soleil, dans un vautrement de femme +ardente et stérile. Il rabattait son chapeau sur son front, pour +échapper aux haleines tièdes; il reprenait sa lecture, paisiblement; +tandis que sa soutane, derrière lui, soulevait une petite fumée, qui +roulait au ras du chemin. + +- Bonjour, monsieur le curé, lui dit un paysan qui passa. + +Des bruits de bêche, le long des pièces de terre, le sortaient +encore de son recueillement. Il tournait la tête, apercevait au +milieu des vignes de grands vieillards noueux, qui le saluaient. Les +Artaud, en plein soleil, forniquaient avec la terre, selon le mot de +Frère Archangias. C'étaient des fronts suants apparaissant derrière +les buissons, des poitrines haletantes se redressant lentement, un +effort ardent de fécondation, au milieu duquel il marchait de son +pas si calme d'ignorance. Rien de troublant ne venait jusqu'à sa +chair du grand labeur d'amour dont la splendide matinée +s'emplissait. + +- Eh! Voriau, on ne mange pas le monde! cria gaiement une voix +forte, faisant taire le chien qui aboyait violemment. + +L'abbé Mouret leva la tête. + +- C'est vous, Fortuné, dit-il, en s'avançant au bord du champ, dans +lequel le jeune paysan travaillait. Je voulais justement vous +parler. + +Fortuné avait le même âge que le prêtre. C'était un grand garçon, +l'air hardi, la peau dure déjà. Il défrichait un coin de lande +pierreuse. + +- Par rapport, monsieur le curé? demanda-t-il. + +- Par rapport à ce qui c'est passé entre Rosalie et vous, répondit +le prêtre. + +Fortuné se mit à rire. Il devait trouver drôle qu'un curé s'occupât +d'une pareille chose. + +- Dame, murmura-t-il, c'est qu'elle a bien voulu. Je ne l'ai pas +forcée... Tant pis si le père Bambousse refuse de me la donner! Vous +avez bien vu que son chien cherchait à me mordre tout à l'heure. Il +le lança contre moi. + +L'abbé Mouret allait continuer, lorsque le vieil Artaud, dit +Brichet, qu'il n'avait pas vu d'abord, sortit de l'ombre d'un +buisson, derrière lequel il mangeait avec sa femme. Il était petit, +séché par l'âge, la mine humble. + +- On vous aura conté des menteries, monsieur le curé, s'écria-t-il. +L'enfant est tout prêt à épouser la Rosalie... Ces jeunesses sont +allées ensemble. Ce n'est la faute de personne. Il y en a d'autres +qui ont fait comme eux et qui n'en ont pas moins bien vécu pour +cela... L'affaire ne dépend pas de nous. Il faut parler à Bambousse. +C'est lui qui nous méprise, à cause de son argent. + +- Oui, nous sommes trop pauvres, gémit la mère Brichet, une grande +femme pleurnicheuse, qui se leva à son tour. Nous n'avons que ce +bout de champ, où le diable fait grêler les cailloux, bien sûr. Il +ne nous donne pas du pain... Sans vous, monsieur le curé, la vie ne +serait pas possible. + +La mère Brichet était la seule dévote du village. Quand elle avait +communié, elle rôdait autour de la cure, sachant que la Teuse lui +gardait toujours une paire de pains de la dernière cuisson. Parfois +même, elle emportait un lapin ou une poule, que lui donnait Désirée. + +- Ce sont de continuels scandales, reprit le prêtre. Il faut que ce +mariage ait lieu au plus tôt. + +- Mais tout de suite, quand les autres voudront, dit la vieille +femme, très inquiète sur les cadeaux qu'elle recevait. N'est-ce pas? +Brichet, ce n'est pas nous qui serons assez mauvais chrétiens pour +contrarier monsieur le curé. + +Fortuné ricanait. + +- Moi, je suis tout prêt, déclara-t-il, et la Rosalie aussi... Je +l'ai vue hier, derrière le moulin. Nous ne sommes pas fâchés, au +contraire. Nous sommes restés ensemble, à rire... + +L'abbé Mouret l'interrompit: + +- C'est bien. Je vais parler à Bambousse. Il est là, aux Olivettes, +je crois. + +Le prêtre s'éloignait, lorsque la mère Brichet lui demanda ce +qu'était devenu son cadet Vincent, parti depuis le matin pour aller +servir la messe. C'était un galopin qui avait bien besoin des +conseils de monsieur le curé. Et elle accompagna le prêtre pendant +une centaine de pas, se plaignant de sa misère, des pommes de terre +qui manquaient, du froid qui avait gelé les oliviers, des chaleurs +qui menaçaient de brûler les maigres récoltes. Elle le quitta, en +lui affirmant que son fils Fortuné récitait ses prières, matin et +soir. + +Voriau, maintenant, devançait l'abbé Mouret. Brusquement, à un +tournant de la route, il se lança dans les terres. L'abbé dut +prendre un petit sentier qui montait sur un coteau. Il était aux +Olivettes, le quartier le plus fertile du pays, où le maire de la +commune, Artaud, dit Bambousse, possédait plusieurs champs de blé, +des oliviers et des vignes. Cependant, le chien s'était jeté dans +les jupes d'une grande fille brune, qui eut un beau rire, en +apercevant le prêtre. + +- Est-ce que votre père est là, Rosalie? lui demanda ce dernier. + +- Là, tout contre, dit-elle, étendant la main, sans cesser de +sourire. + +Puis, quittant le coin du champ qu'elle sarclait, elle marcha devant +lui. Sa grossesse, peu avancée, s'indiquait seulement dans un léger +renflement des hanches. Elle avait le dandinement puissant des +fortes travailleuses, nu-tête au soleil, la nuque roussie, avec des +cheveux noirs plantés comme des crins. Ses mains, verdies, sentaient +les herbes qu'elle arrachait. + +- Père, cria-t-elle, voici monsieur le curé qui vous demande. + +Et elle ne s'en retourna pas, effrontée, gardant son rire sournois +de bête impudique. Bambousse, gras, suant, la face ronde, lâcha sa +besogne pour venir gaiement à la rencontre de l'abbé. + +- Je jurerais que vous voulez me parler des réparations de l'église, +dit-il, en tapant ses mains pleines de terre. Eh bien! non, monsieur +le curé, ce n'est pas possible. La commune n'a pas le sou... Si le +bon Dieu fournit le plâtre et les tuiles, nous fournirons les +maçons. + +Cette plaisanterie de paysan incrédule le fit éclater d'un rire +énorme. Il se frappa sur les cuisses, toussa, faillit étrangler. + +- Ce n'est pas pour l'église que je suis venu, répondit l'abbé +Mouret. Je voulais vous parler de votre fille Rosalie... + +- Rosalie? qu'est-ce qu'elle vous a donc fait? demanda Bambousse, en +clignant les yeux. + +La paysanne regardait le jeune prêtre avec hardiesse, allant de ses +mains blanches à son cou de fille, jouissant, cherchant à le faire +devenir tout rose. Mais lui, crûment, la face paisible, comme +parlant d'une chose qu'il ne sentait point: + +- Vous savez ce que je veux dire, père Bambousse. Elle est grosse, +il faut la marier. + +- Ah! c'est pour ça, murmura le vieux, de son air goguenard. Merci +de la commission, monsieur le curé. Ce sont les Brichet qui vous +envoient, n'est-ce pas? La mère Brichet va à la messe, et vous lui +donnez un coup de main pour caser son fils; ça se comprend... Mais +moi, je n'entre pas là dedans. L'affaire ne me va pas. Voilà tout. + +Le prêtre surpris, lui expliqua qu'il fallait couper court au +scandale, qu'il devait pardonner à Fortuné, puisque celui-ci voulait +bien réparer sa faute, enfin que l'honneur de sa fille exigeait un +prompt mariage. + +- Ta, ta, ta, reprit Bambousse en branlant la tête, que de paroles! +Je garde ma fille, entendez-vous. Tout ça ne me regarde pas... Un +gueux, ce Fortuné. Pas deux liards. Ce serait commode si, pour +épouser une jeune fille, il suffisait d'aller avec elle. Dame! entre +jeunesses, on verrait des noces matin et soir... Dieu merci! je ne +suis pas en peine de Rosalie: on sait ce qui lui est arrivé: ça ne +la rend ni bancale, ni bossue, et elle se mariera avec qui elle +voudra dans le pays. + +- Mais son enfant? interrompit le prêtre. + +- L'enfant? il n'est pas là, n'est-ce pas? Il n'y sera peut-être +jamais... Si elle fait le petit, nous verrons. + +Rosalie, voyant comment tournait la démarche du curé, crut devoir +s'enfoncer les poings dans les yeux en geignant. Elle se laissa même +tomber par terre, montrant ses bas bleus qui lui montaient au-dessus +des genoux. + +- Tu vas te taire, chienne! cria le père devenu furieux. + +Et il la traita ignoblement, avec des mots crus, qui la faisaient +rire en-dessous, sous ses poings fermés. + +- Si je te trouve avec ton mâle, je vous attache ensemble, je vous +amène comme ça devant le monde... Tu ne veux pas te taire? Attends, +coquine! + +Il ramassa une motte de terre, qu'il lui jeta violemment, à quatre +pas. La motte s'écrasa sur son chignon, glissant dans son cou, la +couvrant de poussière. Étourdie, elle se leva d'un bond, se sauva, +la tête entre les mains pour se garantir. Mais Bambousse eut le +temps de l'atteindre encore avec deux autres mottes: l'une ne fit +que lui effleurer l'épaule gauche; l'autre lui arriva en pleine +échine, si rudement, qu'elle tomba sur les genoux. + +- Bambousse! s'écria le prêtre, en lui arrachant une poignée de +cailloux, qu'il venait de prendre. + +- Laissez donc! monsieur le curé, dit le paysan. C'était de la terre +molle. J'aurais dû lui jeter ces cailloux... On voit bien que vous +ne connaissez pas les filles. Elles sont joliment dures. Je +tremperais celle-là au fond de notre puits, je lui casserais les os +à coups de trique, qu'elle n'en irait pas moins à ses saletés! Mais +je la guette, et si je la surprends!... Enfin, elles sont toutes +comme cela. + +Il se consolait. Il but un coup de vin, à une grande bouteille +plate, garnie de sparterie, qui chauffait sur la terre ardente. Et, +retrouvant son gros rire: + +- Si j'avais un verre, monsieur le curé, je vous en offrirais de bon +coeur. + +- Alors, demanda de nouveau le prêtre, ce mariage?... + +- Non, ça ne peut pas se faire, on rirait de moi... Rosalie est +gaillarde. Elle vaut un homme, voyez-vous. Je serai obligé de louer +un garçon, le jour où elle s'en ira... On reparlera de la chose, +après la vendange. Et puis, je ne veux pas être volé. Donnant, +donnant, n'est-ce pas? + +Le prêtre resta encore là une grande demi-heure à prêcher Bambousse, +à lui parler de Dieu, à lui donner toutes les raisons que la +situation comportait. Le vieux s'était remis à la besogne; il +haussait les épaules, plaisantait, s'entêtant davantage. Il finit +par crier: + +- Enfin, si vous me demandiez un sac de blé, vous me donneriez de +l'argent... Pourquoi voulez-vous que je laisse aller ma fille contre +rien! + +L'abbé Mouret, découragé, s'en alla. Comme il descendait le sentier, +il aperçut Rosalie se roulant sous un olivier avec Voriau, qui lui +léchait la figure, ce qui la faisait rire. Elle disait au chien: + +- Tu me chatouilles, grande bête. Finis donc! + +Puis, quand elle vit le prêtre, elle fit mine de rougir, elle ramena +ses vêtements, les poings de nouveau dans les yeux. Lui, chercha à +la consoler, en lui promettant de tenter de nouveaux efforts auprès +de son père. Et il ajouta qu'en attendant, elle devait obéir, cesser +tout rapport avec Fortuné, ne pas aggraver son péché davantage. + +- Oh! maintenant, murmura-t-elle en souriant de son air effronté, il +n'y a plus de risque, puisque ça y est. + +Il ne comprit pas, il lui peignit l'enfer, où brûlent les vilaines +femmes. Puis, il la quitta, ayant fait son devoir, repris par cette +sérénité qui lui permettait de passer sans un trouble au milieu des +ordures de la chair. + + + + + +VII. + +La matinée devenait brûlante. Dans ce vaste cirque de roches, le +soleil allumait, dès les premiers beaux jours, un flamboiement de +fournaise. L'abbé Mouret, à la hauteur de l'astre, comprit qu'il +avait tout juste le temps de rentrer au presbytère, s'il voulait +être là à onze heures, pour ne pas se faire gronder par la Teuse. +Son bréviaire lu, sa démarche auprès de Bambousse faite, il s'en +retournait à pas pressés, regardant au loin la tache grise de son +église, avec la haute barre noire que le grand cyprès, le Solitaire, +mettait sur le bleu de l'horizon. Il songeait, dans l'assoupissement +de la chaleur, à la façon la plus riche possible, dont il +décorerait, le soir, la chapelle de la Vierge, pour les exercices du +mois de Marie. Le chemin allongeait devant lui un tapis de poussière +doux aux pieds, une pureté d'une blancheur éclatante. + +A la Croix-Verte, comme l'abbé allait traverser la route qui mène de +Plassans à la Palud, un cabriolet qui descendait la rampe, l'obligea +à se garer derrière un tas de cailloux. Il coupait le carrefour, +lorsqu'une voix l'appela. + +- Eh! Serge, eh! mon garçon! + +Le cabriolet s'était arrêté, un homme se penchait. Alors, le jeune +prêtre reconnut un de ses oncles, le docteur Pascal Rougon, que le +peuple de Plassans, où il soignait les pauvres gens pour rien, +nommait "monsieur Pascal" tout court. Bien qu'ayant à peine dépassé +la cinquantaine, il était déjà d'un blanc de neige, avec une grande +barbe, de grands cheveux, au milieu desquels sa belle figure +régulière prenait une finesse pleine de bonté. + +- C'est à cette heure-ci que tu patauges dans la poussière, toi! +dit-il gaiement, en se penchant davantage pour serrer les deux mains +de l'abbé. Tu n'as donc pas peur des coups de soleil? + +- Mais pas plus que vous, mon oncle, répondit le prêtre en riant. + +- Oh! moi, j'ai la capote de ma voiture. Puis, les malades +n'attendent pas. On meurt par tous les temps, mon garçon. + +Et il lui conta qu'il courait chez le vieux Jeanbernat, l'intendant +du Paradou, qu'un coup de sang avait frappé dans la nuit. Un voisin, +un paysan qui se rendait au marché de Plassans, était venu le +chercher. + +- Il doit être mort à l'heure qu'il est, continua-t-il. Enfin, il +faut toujours voir... Ces vieux diables-là ont la vie joliment dure. + +Il levait le fouet, lorsque l'abbé Mouret l'arrêta. + +- Attendez... Quelle heure avez-vous, mon oncle? + +- Onze heures moins un quart. + +L'abbé hésitait. Il entendait à ses oreilles la voix terrible de la +Teuse, lui criant que le déjeuner allait être froid. Mais il fut +brave, il reprit aussitôt: + +- Je vais avec vous, mon oncle... Ce malheureux voudra peut-être se +réconcilier avec Dieu, à sa dernière heure. + +Le docteur Pascal ne put retenir un éclat de rire. + +- Lui! Jeanbernat! dit-il, ah! bien! si tu le convertis jamais, +celui-là!... Ça ne fait rien, viens toujours. Ta vue seule est +capable de le guérir. + +Le prêtre monta. Le docteur, qui parut regretter sa plaisanterie, se +montra très affectueux, tout en jetant au cheval de légers +claquements de langue. Il regardait son neveu curieusement, du coin +de l'oeil, de cet air aigu des savants qui prennent des notes. Il +l'interrogea, par petites phrases, avec bonhomie, sur sa vie, sur +ses habitudes, sur le bonheur tranquille dont il jouissait aux +Artaud. Et, à chaque réponse satisfaisante, il murmurait, comme se +parlant à lui-même, d'un ton rassuré: + +- Allons, tant mieux, c'est parfait. + +Il insista surtout sur l'état de santé du jeune curé. Celui-ci, +étonné, lui assurait qu'il se portait à merveille, qu'il n'avait ni +vertiges, ni nausées, ni maux de tête. + +- Parfait, parfait, répétait l'oncle Pascal. Au printemps, tu sais, +le sang travaille. Mais tu es solide, toi... A propos, j'ai vu ton +frère Octave, à Marseille, le mois passé. Il va partir pour Paris, +il aura là-bas une belle situation dans le haut commerce. Ah! le +gaillard, il mène une jolie vie! + +- Quelle vie? demanda naïvement le prêtre. + +Le docteur, pour éviter de répondre, claqua de la langue. Puis, il +reprit: + +- Enfin, tout le monde se porte bien, ta tante Félicité, ton oncle +Rougon, et les autres... Ça n'empêche pas que nous ayons bon besoin +de tes prières. Tu es le saint de la famille, mon brave; je compte +sur toi pour faire le salut de toute la bande. + +Il riait, mais avec tant d'amitié, que Serge lui-même arriva à +plaisanter. + +- C'est qu'il y en a, dans le tas, continua-t-il, qui ne seront pas +aisés à mener en paradis. Tu entendrais de belles confessions, s'ils +venaient à tour de rôle... Moi, je n'ai pas besoin qu'ils se +confessent, je les suis de loin, j'ai leurs dossiers chez moi, avec +mes herbiers et mes notes de praticien. Un jour, je pourrai établir +un tableau d'un fameux intérêt... On verra, on verra! + +Il s'oubliait, pris d'un enthousiasme juvénile pour la science. Un +coup d'oeil jeté sur la soutane de son neveu, l'arrêta net. + +- Toi, tu es curé, murmura-t-il; tu as bien fait, on est très +heureux, curé. Ça t'a pris tout entier, n'est-ce pas? de façon, que +te voilà tourné au bien... Va, tu ne te serais jamais contenté +ailleurs. Tes parents, qui partaient comme toi, ont eu beau faire +des vilenies; ils sont encore à se satisfaire... Tout est logique là +dedans, mon garçon. Un prêtre complète la famille. C'était forcé, +d'ailleurs. Notre sang devait aboutir là... Tant mieux pour toi, tu +as eu le plus de chance. + +Mais il se reprit, souriant étrangement. + +- Non, c'est ta soeur Désirée qui a eu le plus de chance. + +Il siffla, donna un coup de fouet, changea de conversation. Le +cabriolet, après avoir monté une côte assez roide, filait entre des +gorges désolées; puis, il arriva sur un plateau, dans un chemin +creux, longeant une haute muraille interminable. Les Artaud avaient +disparu; on était en plein désert. + +- Nous approchons, n'est-ce pas? demanda le prêtre. + +- Voici le Paradou, répondit le docteur, en montrant la muraille. Tu +n'es donc point encore venu par ici? Nous ne sommes pas à une lieue +des Artaud... Une propriété qui a dû être superbe, ce Paradou. La +muraille du parc, de ce côté, a bien deux kilomètres. Mais, depuis +plus de cent ans, tout y pousse à l'aventure. + +- Il y a de beaux arbres, fit remarquer l'abbé, en levant la tête, +surpris des masses de verdure qui débordaient. + +- Oui, ce coin-là est très fertile. Aussi le parc est-il une +véritable forêt, au milieu des roches pelées qui l'entourent... +D'ailleurs, c'est de là que le Mascle sort. On m'a parlé de trois ou +quatre sources, je crois. + +Et, en phrases hachées, coupées d'incidentes étrangères au sujet, il +raconta l'histoire du Paradou, une sorte de légende qui courait le +pays. Du temps de Louis XV, un seigneur y avait bâti un palais +superbe, avec des jardins immenses, des bassins, des eaux +ruisselantes, des statues, tout un petit Versailles perdu dans les +pierres, sous le grand soleil du Midi. Mais il n'y était venu passer +qu'une saison, en compagnie d'une femme adorablement belle, qui +mourut là sans doute, car personne ne l'avait vue en sortir. L'année +suivante, le château brûla, les portes du parc furent clouées, les +meurtrières des murs elles-mêmes s'emplirent de terre; si bien que, +depuis cette époque lointaine, pas un regard n'était entré dans ce +vaste enclos, qui tenait tout un des hauts plateaux des Garrigues. + +- Les orties ne doivent pas manquer, dit en riant l'abbé Mouret... +Ça sent l'humide tout le long de ce mur, vous ne trouvez pas, mon +oncle? + +Puis, après un silence: + +- Et à qui appartient le Paradou, maintenant? demanda-t-il. + +- Ma foi, on ne sait pas, répondit le docteur. Le propriétaire est +venu dans le pays, il y a une vingtaine d'années. Mais il a été +tellement effrayé par ce nid à couleuvres, qu'il n'a plus reparu... +Le vrai maître est le gardien de la propriété, ce vieil original de +Jeanbernat, qui a trouvé le moyen de se loger dans un pavillon, dont +les pierres tiennent encore... Tiens, tu vois, cette masure grise, +là bas, avec ces grandes fenêtres mangées de lierre. + +Le cabriolet passa devant une grille seigneuriale, toute saignante +de rouille, garnie à l'intérieur de planches maçonnées. Les sauts- +de-loup étaient noirs de ronces. A une centaine de mètres, le +pavillon habité par Jeanbernat se trouvait enclavé dans le parc, sur +lequel une de ses façades donnait. Mais le gardien semblait avoir +barricadé sa demeure, de ce côté; il avait défriché un étroit +jardin, sur la route; il vivait là, au midi, tournant le dos au +Paradou, sans paraître se douter de l'énormité des verdures +débordant derrière lui. + +Le jeune prêtre sauta à terre, regardant curieusement, interrogeant +le docteur qui se hâtait d'attacher le cheval à un anneau scellé +dans le mur. + +- Et ce vieillard vit seul, au fond de ce trou perdu? demanda-t-il. + +- Oui, complètement seul, répondit l'oncle Pascal. + +Mais il se reprit. + +- Il a avec lui une nièce qui lui est tombée sur les bras, une drôle +de fille, une sauvage... Dépêchons. Tout a l'air mort dans la +maison. + + + + + +VIII. + +Au soleil de midi, la maison dormait, les persiennes closes, dans le +bourdonnement des grosses mouches qui montaient le long du lierre, +jusqu'aux tuiles. Une paix heureuse baignait cette ruine +ensoleillée. Le docteur poussa la porte de l'étroit jardin, qu'une +haie vive, très élevée, entourait. Là, à l'ombre d'un pan de mur, +Jeanbernat, redressant sa haute taille, fumait tranquillement sa +pipe, dans le grand silence, en regardant pousser ses légumes. + +- Comment! vous êtes debout, farceur! cria le docteur stupéfait. + +- Vous veniez donc m'enterrer, vous! gronda le vieillard rudement. +Je n'ai besoin de personne. Je me suis saigné... + +Il s'arrêta net en apercevant le prêtre, et eut un geste si +terrible, que l'oncle Pascal s'empressa d'intervenir. + +- C'est mon neveu, dit-il, le nouveau curé des Artaud, un brave +garçon... Que diable! nous n'avons pas couru les routes à pareille +heure pour vous manger, père Jeanbernat. + +Le vieux se calma un peu. + +- Je ne veux pas de calotin chez moi, murmura-t-il. Ça suffit pour +faire crever les gens. Entendez-vous, docteur, pas de drogues et pas +de prêtres quand je m'en irai; autrement, nous nous fâcherions... +Qu'il entre tout de même, celui-là, puisqu'il est votre neveu. + +L'abbé Mouret, interdit, ne trouva pas une parole. Il restait +debout, au milieu d'une allée, à examiner cette étrange figure, ce +solitaire couturé de rides, à la face de brique cuite, aux membres +séchés et tordus comme des paquets de cordes, qui semblait porter +ses quatre-vingts ans avec un dédain ironique de la vie. Le docteur +ayant tenté de lui prendre le pouls, il se fâcha de nouveau. + +- Laissez-moi donc tranquille! Je vous dis que je me suis saigné +avec mon couteau! C'est fini, maintenant... Quelle est la brute de +paysan qui est allé vous déranger? Le médecin, le prêtre, pourquoi +pas les croque-morts?... Enfin, que voulez-vous, les gens sont +bêtes. Ça ne va pas nous empêcher de boire un coup. + +Il servit une bouteille et trois verres, sur une vieille table, +qu'il sortit, à l'ombre. Les verres remplis jusqu'au bord, il voulut +trinquer. Sa colère se fondait dans une gaieté goguenarde. + +- Ça ne vous empoisonnera pas, monsieur le curé, dit-il. Un verre de +bon vin n'est pas un péché... Par exemple, c'est bien la première +fois que je trinque avec une soutane, soit dit sans vous offenser. +Ce pauvre abbé Caffin, votre prédécesseur, refusait de discuter avec +moi... Il avait peur. + +Et il eut un large rire, continuant: + +- Imaginez-vous qu'il s'était engagé à me prouver que Dieu existe... +Alors, je ne le rencontrais plus sans le défier. Lui, filait +l'oreille basse, je vous assure. + +- Comment, Dieu n'existe pas! s'écria l'abbé Mouret, sortant de son +mutisme. + +- Oh! comme vous voudrez, reprit railleusement Jeanbernat. Nous +recommencerons ensemble, si cela peut vous faire plaisir... +Seulement, je vous préviens que je suis très fort. Il y a là-haut, +dans une chambre, quelques milliers de volumes sauvés de l'incendie +du Paradou, tous les philosophes du dix-huitième siècle, un tas de +bouquins sur la religion. J'en ai appris de belles, là dedans. +Depuis vingt ans, je lis ça... Ah! dame, vous trouverez à qui +parler, monsieur le curé. + +Il s'était levé. D'un long geste, il montra l'horizon entier, la +terre, le ciel, en répétant solennellement: + +- Il n'y a rien, rien, rien... Quand on soufflera sur le soleil, ça +sera fini. + +Le docteur Pascal avait donné un léger coup de coude à l'abbé +Mouret. Il clignait les yeux, étudiant curieusement le vieillard, +approuvant de la tête pour le pousser à parler. + +- Alors, père Jeanbernat, vous êtes un matérialiste? demanda-t-il. + +- Eh! je ne suis qu'un pauvre homme, répondit le vieux en rallumant +sa pipe. Quand le comte de Corbière, dont j'étais le frère de lait, +est mort d'une chute de cheval, les enfants m'ont envoyé garder ce +parc de la Belle-au-Bois-dormant, pour se débarrasser de moi. +J'avais soixante ans, je me croyais fini. Mais la mort m'a oublié. +Et j'ai dû m'arranger un trou... Voyez-vous, lorsqu'on vit tout +seul, on finit par voir les choses d'une drôle de façon. Les arbres +ne sont plus des arbres, la terre prend des airs de personne +vivante, les pierres vous racontent des histoires. Des bêtises, +enfin. Je sais des secrets qui vous renverseraient. Puis, que +voulez-vous qu'on fasse, dans ce diable de désert? J'ai lu les +bouquins, ça m'a plus amusé que la chasse... Le comte, qui sacrait +comme un païen, m'avait toujours répété: "Jeanbernat, mon garçon, je +compte bien te retrouver en enfer, pour que tu me serves là-bas +comme tu m'auras servi là-haut." + +Il fit de nouveau son large geste autour de l'horizon, en reprenant: + +- Entendez-vous, rien, il n'y a rien... Tout ça, c'est de la farce. + +Le docteur Pascal se mit à rire. + +- Une belle farce, en tous cas, dit-il. Père Jeanbernat, vous êtes +un cachottier. Je vous soupçonne d'être amoureux, avec vos airs +blasés. Vous parliez bien tendrement des arbres et des pierres, tout +à l'heure. + +- Non, je vous assure, murmura le vieillard, ça m'a passé. +Autrefois, c'est vrai, quand je vous ai connu et que nous allions +herboriser ensemble, j'étais assez bête pour aimer toutes sortes de +choses, dans cette grande menteuse de campagne. Heureusement que les +bouquins ont tué ça... Je voudrais que mon jardin fût plus petit; je +ne sors pas sur la route deux fois par an. Vous voyez ce banc. Je +passe là mes journées, à regarder pousser mes salades. + +- Et vos tournées dans le parc? interrompit le docteur. + +- Dans le parc! répéta Jeanbernat d'un air de profonde surprise, +mais il y a plus de douze ans que je n'y ai mis les pieds! Que +voulez-vous que j'aille faire, au milieu de ce cimetière? C'est trop +grand. C'est stupide, ces arbres qui n'en finissent plus, avec de la +mousse partout, des statues rompues, des trous dans lesquels on +manque de se casser le cou à chaque pas. La dernière fois que j'y +suis allé, il faisait si noir sous les feuilles, ça empoisonnait si +fort les fleurs sauvages, des souffles si drôles passaient dans les +allées, que j'ai eu comme peur. Et je me suis barricadé, pour que le +parc n'entrât pas ici... Un coin de soleil, trois pieds de laitue +devant moi, une grande haie qui me barre tout l'horizon, c'est déjà +trop pour être heureux. Rien, voilà ce que je voudrais, rien du +tout, quelque chose de si étroit, que le dehors ne pût venir m'y +déranger. Deux mètres de terre, si vous voulez, pour crever sur le +dos. + +Il donna un coup de poing sur la table, haussant brusquement la +voix, criant à l'abbé Mouret: + +- Allons, encore un coup, monsieur le curé. Le diable n'est pas au +fond de la bouteille, allez! + +Le prêtre éprouvait un malaise. Il se sentait sans force pour +ramener à Dieu cet étrange vieillard, dont la raison lui parut +singulièrement détraquée. Maintenant, il se rappelait certains +bavardages de la Teuse sur le Philosophe, nom que les paysans des +Artaud donnaient à Jeanbernat. Des bouts d'histoires scandaleuses +traînaient vaguement dans sa mémoire. Il se leva, faisant un signe +au docteur, voulant quitter cette maison, où il croyait respirer une +odeur de damnation. Mais, dans sa crainte sourde, une singulière +curiosité l'attardait. Il restait là, allant au bout du petit +jardin, fouillant le vestibule du regard, comme pour voir au delà, +derrière les murs. Par la porte grande ouverte, il n'apercevait que +la cage noire de l'escalier. Et il revenait, cherchant quelque trou, +quelque échappée sur cette mer de feuilles, dont il sentait le +voisinage, à un large murmure qui semblait battre la maison d'un +bruit de vagues. + +- Et la petite va bien? demanda le docteur en prenant son chapeau. + +- Pas mal, répondit Jeanbernat. Elle n'est jamais là. Elle disparaît +pendant des matinées entières... Peut-être tout de même qu'elle est +dans les chambres du haut. + +Il leva la tête, il appela: + +- Albine! Albine! + +Puis, haussant les épaules: + +- Ah bien! oui, c'est une fameuse gourgandine... Au revoir, monsieur +le curé. Tout à votre disposition. + +Mais l'abbé Mouret n'eut pas le temps de relever ce défi du +Philosophe. Une porte venait de s'ouvrir brusquement, au fond du +vestibule; une trouée éclatante s'était faite, dans le noir de la +muraille. Ce fut comme une vision de forêt vierge, un enfoncement de +futaie immense, sous une pluie de soleil. Dans cet éclair, le prêtre +saisit nettement, au loin, des détails précis: une grande fleur +jaune au centre d'une pelouse, une nappe d'eau qui tombait d'une +haute pierre, un arbre colossal empli d'un vol d'oiseaux; le tout +noyé, perdu, flambant, au milieu d'un tel gâchis de verdure, d'une +débauche telle de végétation, que l'horizon entier n'était plus +qu'un épanouissement. La porte claqua, tout disparut. + +- Ah! la gueuse! cria Jeanbernat, elle était encore dans le Paradou! + +Albine riait sur le seuil du vestibule. Elle avait une jupe orange, +avec un grand fichu rouge attaché derrière la taille, ce qui lui +donnait un air de bohémienne endimanchée. Et elle continuait à rire, +la tête renversée, la gorge toute gonflée de gaieté, heureuse de ses +fleurs, des fleurs sauvages tressées dans ses cheveux blonds, nouées +à son cou, à son corsage, à ses bras minces, nus et dorés. Elle +était comme un grand bouquet d'une odeur forte. + +- Va, tu es belle! grondait le vieux. Tu sens l'herbe, à empester... +Dirait-on qu'elle a seize ans, cette poupée! + +Albine, effrontément, riait plus fort. Le docteur Pascal, qui était +son grand ami, se laissa embrasser par elle. + +- Alors, tu n'as pas peur dans le Paradou, toi? lui demanda-t-il. + +- Peur? de quoi donc? dit-elle avec des yeux étonnés. Les murs sont +trop hauts, personne ne peut entrer... Il n'y a que moi. C'est mon +jardin, à moi toute seule. Il est joliment grand. Je n'en ai pas +encore trouvé le bout. + +- Et les bêtes? interrompit le docteur. + +- Les bêtes? elles ne sont pas méchantes, elles me connaissent bien. + +- Mais il fait noir sous les arbres? + +- Pardi! il y a de l'ombre; sans cela, le soleil me mangerait la +figure... On est bien à l'ombre, dans les feuilles. + +Et elle tournait, emplissant l'étroit jardin du vol de ses jupes, +secouant cette âpre senteur de verdure qu'elle portait sur elle. +Elle avait souri à l'abbé Mouret, sans honte aucune, sans +s'inquiéter des regards surpris dont il la suivait. Le prêtre +s'était écarté. Cette enfant blonde, à la face longue, ardente de +vie, lui semblait la fille mystèrieuse et troublante de cette forêt +entrevue dans une nappe de soleil. + +- Dites, j'ai un nid de merles, le voulez-vous? demanda Albine au +docteur. + +- Non, merci, répondit celui-ci en riant. Il faudra le donner à la +soeur de monsieur le curé, qui aime bien les bêtes... Au revoir, +Jeanbernat. + +Mais Albine s'était attaquée au prêtre. + +- Vous êtes le curé des Artaud, n'est-ce pas? Vous avez une soeur? +J'irai la voir... Seulement, vous ne me parlerez pas de Dieu. Mon +oncle ne veut pas. + +- Tu nous ennuies, va-t-en, dit Jeanbernat en haussant les épaules. + +D'un bond de chèvre, elle disparut, laissant une pluie de fleurs +derrière elle. On entendit le claquement d'une porte, puis des rires +derrière la maison, des rires sonores qui allèrent en se perdant, +comme au galop d'une bête folle lâchée dans l'herbe. + +- Vous verrez qu'elle finira par coucher dans le Paradou, murmura le +vieux de son air indifférent. + +Et, comme il accompagnait les visiteurs: + +- Docteur, reprit-il, si vous me trouviez mort, un de ces quatre +matins, rendez-moi donc le service de me jeter dans le trou au +fumier, là, derrière mes salades... Bonsoir, messieurs. + +Il laissa retomber la barrière de bois qui fermait la haie. La +maison reprit sa paix heureuse, au soleil de midi, dans le +bourdonnement des grosses mouches qui montaient le long du lierre, +jusqu'aux tuiles. + + + + + +IX. + +Cependant, le cabriolet suivait de nouveau le chemin creux, le long +de l'interminable mur du Paradou. L'abbé Mouret, silencieux, levait +les yeux, regardait les grosses branches qui se tendaient par-dessus +ce mur, comme des bras de géants cachés. Des bruits venaient du +parc, des frôlements d'ailes, des frissons de feuilles, des bonds +furtifs cassant les branches, de grands soupirs ployant les jeunes +pousses, toute une haleine de vie roulant sur les cimes d'un peuple +d'arbres. Et, parfois, à certain cri d'oiseau qui ressemblait à un +rire humain, le prêtre tournait la tête avec une sorte d'inquiétude. + +- Une drôle de gamine! disait l'oncle Pascal, en lâchant un peu les +guides. Elle avait neuf ans, lorsqu'elle est tombée chez ce païen. +Un frère à lui, qui s'est ruiné, je ne sais plus dans quoi. La +petite se trouvait en pension quelque part, quand le père s'est tué. +C'était même une demoiselle, savante déjà, lisant, brodant, +bavardant, tapant sur les pianos. Et coquette donc! Je l'ai vue +arriver, avec des bas à jour, des jupes brodées, des guimpes, des +manchettes, un tas de falbalas... Ah bien! les falbalas ont duré +longtemps! + +Il riait. Une grosse pierre faillit faire verser le cabriolet. + +- Si je ne laisse pas une roue de ma voiture dans ce gredin de +chemin! murmura-t-il. Tiens-toi ferme, mon garçon. + +La muraille continuait toujours. Le prêtre écoutait. + +- Tu comprends, reprit le docteur, que le Paradou, avec son soleil, +ses cailloux, ses chardons, mangerait une toilette par jour. Il n'a +fait que trois ou quatre bouchées des belles robes de la petite. +Elle revenait nue... Maintenant, elle s'habille comme une sauvage. +Aujourd'hui, elle était encore possible. Mais il y a des fois où +elle n'a guère que ses souliers et sa chemise!... Tu as entendu? le +Paradou est à elle. Dès le lendemain de son arrivée, elle en a pris +possession. Elle vit là, sautant par le fenêtre, lorsque Jeanbernat +ferme la porte, s'échappant quand même, allant on ne sait où, au +fond de trous perdus, connus d'elle seule... Elle doit mener un joli +train, dans ce désert. + +- Écoutez donc, mon oncle, interrompit l'abbé Mouret. On dirait un +trot de bête, derrière cette muraille. + +L'oncle Pascal écouta. + +- Non, dit-il au bout d'un silence, c'est le bruit de la voiture, +contre les pierres... Va, la petite ne tape plus sur les pianos, à +présent. Je crois même qu'elle ne sait plus lire. Imagine-toi une +demoiselle retournée à l'état de vaurienne libre, lâchée en +récréation dans une île abandonnée. Elle n'a gardé que son fin +sourire de coquette, quand elle veut... Ah! par exemple, si tu sais +jamais une fille à élever, je ne te conseille pas de la confier à +Jeanbernat. Il a une façon de laisser agir la nature tout à fait +primitive. Lorsque je me suis hasardé à lui parler d'Albine, il m'a +répondu qu'il ne fallait pas empêcher les arbres de pousser à leur +gré. Il est, dit-il, pour le développement normal des tempéraments... +N'importe, ils sont bien intéressants tous les deux. Je ne passe pas +dans les environs sans leur rendre visite. + +Le cabriolet sortait enfin du chemin creux. Là, le mur du Paradou +faisait un coude, se développant ensuite à perte de vue, sur la +crête des coteaux. Au moment où l'abbé Mouret tournait la tête pour +donner un dernier regard à cette barre grise, dont la sévérité +impénétrable avait fini par lui causer un singulier agacement, des +bruits de branches violemment secouées se firent entendre, tandis +qu'un bouquet de jeunes bouleaux semblaient saluer les passants, du +haut de la muraille. + +- Je savais bien qu'une bête courait là derrière, dit le prêtre. + +Mais, sans qu'on vit personne, sans qu'on aperçût autre chose, en +l'air, que les bouleaux balancés de plus en plus furieusement, on +entendit une voix claire, coupée de rires, qui criait: + +- Au revoir, docteur! au revoir, monsieur le curé!... J'embrasse +l'arbre, l'arbre vous envoie mes baisers. + +- Eh! c'est Albine, dit le docteur Pascal. Elle aura suivi notre +voiture au trot. Elle n'est pas embarrassée pour sauter les +buissons, cette petite fée! + +Et criant, à son tour: + +- Au revoir, mignonne!... Tu es joliment grande, pour nous saluer +comme ça. + +Les rires redoublèrent, les bouleaux saluèrent plus bas, semant les +feuilles au loin, jusque sur la capote du cabriolet: + +- Je suis grande comme les arbres, toutes les feuilles qui tombent +sont des baisers, reprit la voix, changée par l'éloignement, si +musicale, si fondue dans les haleines roulantes du parc, que le +jeune prêtre resta frissonnant. + +La route devenait meilleure. A la descente, les Artaud reparurent, +au fond de la plaine brûlée. Quand le cabriolet coupa le chemin du +village, l'abbé Mouret ne voulut jamais que son oncle le reconduisit +à la cure. Il sauta à terre en distant: + +- Non, merci, j'aime mieux marcher, cela me fera du bien. + +- Comme il te plaira, finit par répondre le docteur. + +Puis, lui serrant la main: + +- Hein! si tu n'avais que des paroissiens comme cet animal de +Jeanbernat, tu n'aurais pas souvent à te déranger. Enfin, c'est toi +qui a voulu venir... Et porte-toi bien. Au moindre bobo, de nuit ou +de jour, envoie-moi chercher. Tu sais que je soigne toute la famille +pour rien... Adieu, mon garçon. + + + + + +X. + +Quand l'abbé Mouret se retrouva seul, dans la poussière du chemin, +il se sentit plus à l'aise. Ces champs pierreux rendaient à son rêve +de rudesse, de vie intérieure vécue au désert. Le long du chemin +creux, les arbres avaient laissé tomber sur sa nuque, des fraîcheurs +inquiétantes, que maintenant le soleil ardent séchait. Les maigres +amandiers, les blés pauvres, les vignes infirmes, aux deux bords de +la route, l'apaisaient, le tiraient du trouble où l'avaient jeté les +souffles trop gras du Paradou. Et, au milieu de la clarté aveuglante +qui coulait du ciel sur cette terre nue, les blasphèmes de +Jeanbernat ne mettaient même plus une ombre. Il eut une joie vive +lorsque, en levant la tête, il aperçut à l'horizon la barre immobile +du Solitaire, avec la tache des tuiles roses de l'église. + +Mais, à mesure qu'il avançait, l'abbé était pris d'une autre +inquiétude. La Teuse allait le recevoir d'une belle façon, avec son +déjeuner froid qui devait attendre depuis près de deux heures. Il +s'imaginait son terrible visage, le flot de paroles dont elle +l'accueillerait, les bruits irrités de vaisselle qu'il entendrait +l'après-midi entière. Quand il eut traversé les Artaud, sa peur +devint si vive, qu'il hésita, pris de lâcheté, se demandant s'il ne +serait pas plus prudent de faire le tour et de rentrer par l'église. +Mais, comme il se consultait, la Teuse en personne parut, au seuil +du presbytère, le bonnet de travers, les poings aux hanches. Il +courba le dos, il dut monter la pente sous ce regard gros d'orage, +qu'il sentait peser sur ses épaules. + +- Je crois bien que je suis en retard, ma bonne Teuse, balbutia-t- +il, dès le dernier coude du sentier. + +La Teuse attendit qu'il fût en face d'elle, tout près. Alors, elle +le regarda entre les deux yeux, furieusement; puis, sans rien dire, +elle se tourna, elle marcha devant lui, jusque dans la salle à +manger, en tapant ses gros talons, si roidie par la colère, qu'elle +ne boitait presque plus. + +- J'ai eu tant d'affaires! commença le prêtre que cet accueil muet +épouvantait. Je cours depuis ce matin... + +Mais elle lui coupa la parole d'un nouveau regard, si fixe, si +fâché, qu'il eut les jambes comme rompues. Il s'assit, il se mit a +manger. Elle le servait, avec des sécheresses d'automate, risquant +de casser les assiettes, tant elle les posait avec violence. Le +silence devenait si formidable, qu'il ne put avaler la troisième +bouchée, étranglé par l'émotion. + +- Et ma soeur a déjeuné? demanda-t-il. Elle a bien fait. Il faut +toujours déjeuner, lorsque je suis retenu dehors. + +Pas de réponse. La Teuse, debout, attendait qu'il eût vidé son +assiette pour la lui enlever. Alors, sentant qu'il ne pourrait +manger sous cette paire d'yeux implacables qui l'écrasaient, il +repoussa son couvert. Ce geste de colère fut comme un coup de fouet, +qui tira la Teuse de sa roideur entêtée. Elle bondit. + +- Ah! c'est comme ça! cria-t-elle. C'est encore vous qui vous +fâchez! Eh bien! je m'en vais! Vous allez me payer mon voyage, pour +que je m'en retourne chez moi. J'en ai assez des Artaud, et de votre +église! et de tout! + +Elle retirait son tablier de ses mains tremblantes. + +- Vous deviez bien voir que je ne voulais pas parler... Est-ce une +vie, çà! Il n'y a que les saltimbanques, monsieur le curé, qui font +ça! Il est onze heures, n'est-ce pas? Vous n'avez pas honte, d'être +encore à table à près de deux heures? Ce n'est pas d'un chrétien, +non, ce n'est pas d'un chrétien! + +Puis, se plantant devant lui: + +- Enfin, d'où venez-vous? qui avez-vous vu? quelle affaire a pu +vous retenir?... Vous seriez un enfant qu'on vous donnerait le +fouet. Un prêtre n'est pas à sa place sur les routes, au grand +soleil, comme les gueux qui n'ont pas de toit... Ah! vous êtes dans +un bel état, les souliers tout blancs, la soutane perdue de +poussière! Qui vous la brossera, votre soutane? qui vous en achètera +une autre?... Mais parlez donc, dites ce que vous avez fait! Ma +parole! si l'on ne vous connaissait pas, on finirait par croire de +drôles de choses. Et, voulez-vous que je vous le dise? eh bien! je +n'en mettrais pas la main au feu. Quand on déjeune à des heures +pareilles, on peut tout faire. + +L'abbé Mouret, soulagé, laissait passer l'orage. Il éprouvait comme +une détente nerveuse, dans les paroles emportées de la vieille +servante. + +- Voyons, ma bonne Teuse, dit-il, vous allez d'abord remettre votre +tablier. + +- Non, non, cria-t-elle, c'est fini, je m'en vais. + +Mais lui, se levant, lui noua le tablier à la taille, en riant. Elle +se débattait, elle bégayait: + +- Je vous dis que non!... Vous êtes un enjôleur. Je lis dans votre +jeu, je vois bien que vous voulez m'endormir, avec vos paroles +sucrées... Où êtes-vous allé? Nous verrons ensuite. + +Il se remit à table, gaiement, en homme qui a victoire gagnée. + +- D'abord, reprit-il, il faut me permettre de manger... Je meurs de +faim. + +- Sans doute, murmura-t-elle, apitoyée. Est-ce qu'il y a du bon +sens!... Voulez-vous que j'ajoute deux oeufs sur le plat? Ce ne +serait pas long. Enfin, si vous avez assez... Et tout est froid! Moi +qui avais tant soigné vos aubergines! Elles sont propres, +maintenant! On dirait de vieilles semelles... Heureusement que vous +n'êtes pas sur votre bouche, comme ce pauvre monsieur Caffin... Oh! +çà, vous avez des qualités, je ne le nie pas. + +Elle le servait, avec des attentions de mère, tout en bavardant. +Puis, quand il eut fini, elle courut à la cuisine voir si le café +était encore chaud. Elle s'abandonnait, elle boitait d'une façon +extravagante, dans la joie du raccommodement. D'ordinaire, l'abbé +Mouret redoutait la café, qui lui occasionnait de grands troubles +nerveux; mais, en cette circonstance, voulant sceller la paix, il +accepta la tasse qu'elle lui apporta. Et comme il s'oubliait un +instant à table, elle s'assit devant lui, elle répéta doucement, en +femme que la curiosité torture: + +- Où êtes-vous allé, monsieur le curé? + +- Mais, répondit-il en souriant, j'ai vu les Brichet, j'ai parlé à +Babousse... + +Alors, il fallut qu'il lui racontât ce que les Brichet avaient dit, +ce qu'avait décidé Bambousse, et la mine qu'ils faisaient, et +l'endroit où ils travaillaient. Lorsqu'elle connut la réponse du +père de Rosalie: + +- Pardi! cria-t-elle, si le petit mourait, la grossesse ne +compterait pas. + +Puis, joignant les mains d'un air d'admiration envieuse: + +- Avez-vous dû bavarder, monsieur le curé! Plus d'une demi-journée +pour arriver à ce beau résultat!... Et vous êtes revenu tout +doucement? Il devait faire diablement chaud sur la route? + +L'abbé; qui s'était levé, ne répondit pas. Il allait parler du +Paradou, demander des renseignements. Mais la crainte d'être +questionné trop vivement, une sorte de honte vague qu'il ne +s'avouait pas à lui-même, le firent garder le silence sur sa visite +à Jeanbernat. Il coupa court à tout nouvel interrogatoire, en +demandant: + +- Et ma soeur, où est-elle donc? Je ne l'entends pas. + +- Venez, monsieur, dit la Teuse qui se mit à rire, un doigt sur la +bouche. + +Ils entrèrent dans la pièce voisine, un salon de campagne, tapissé +d'un papier à grandes fleurs grises d'éteintes, meublé de quatre +fauteuils et d'un canapé tendus d'une étoffe de crin. Sur le canapé, +Désirée dormait, jetée tout de son long, la tête soutenue par ses +deux poings fermés. Ses jupes pendaient, lui découvrant les genoux; +tandis que ses bras levés, nus jusqu'aux coudes, remontaient les +lignes puissantes de la gorge. Elle avait un souffle un peu fort, +entre ses lèvres rouges entr'ouvertes, montrant les dents. + +- Hein? dort-elle? murmura la Teuse. Elle ne vous a seulement pas +entendu me crier vos sottises, tout à l'heure... Dame! elle doit +être joliment fatiguée. Imaginez qu'elle a nettoyé ses bêtes jusqu'à +près de midi... Quand elle a eu mangé, elle est venue tomber là +comme un plomb. Elle n'a plus bougé. + +Le prêtre la regarda un instant, avec une grande tendresse. + +- Il faut la laisser reposer tant qu'elle voudra, dit-il. + +- Bien sûr... Est-ce malheureux qu'elle soit si innocente! Voyez +donc, ces gros bras! Quand je l'habille, je pense toujours à la +belle femme qu'elle serait devenue. Allez, elle vous aurait donné de +fiers neveux, monsieur le curé... Vous ne trouvez pas qu'elle +ressemble à cette grande dame de pierre qui est à la halle au blé de +Plassans? + +Elle voulait parler d'une Cybèle allongée sur des gerbes, oeuvre +d'un élève de Puget, sculptée au fronton du marché. L'abbé Mouret, +sans répondre, la poussa doucement hors du salon, en lui +recommandant de faire le moins de bruit possible. Et, jusqu'au soir, +le presbytère resta dans un grand silence. La Teuse achevait sa +lessive, sous le hangar. Le prêtre, au fond de l'étroit jardin, son +bréviaire tombé sur les genoux, était abîmé dans une contemplation +pieuse, pendant que des pétales roses pleuvaient des pêchers en +fleurs. + + + + + +XI. + +Vers six heures, ce fut un brusque réveil. Un tapage de portes +ouvertes et refermées, au milieu d'éclats de rire, ébranla toute la +maison, et Désirée parut, les cheveux tombants, les bras toujours +nus jusqu'aux coudes, criant: + +- Serge! Serge! + +Puis, quand elle eut aperçu son frère dans le jardin, elle accourut, +elle s'assit un instant par terre, à ses pieds, le suppliant: + +- Viens donc voir les bêtes!... Tu n'as pas encore vu les bêtes, +dis! Si tu savais comme elles sont belles, maintenant! + +Il se fit beaucoup prier. La basse-cour l'effrayait un peu. Mais +voyant des larmes dans les yeux de Désirée, il céda. Alors, elle se +jeta à son cou, avec une joie soudaine de jeune chien, riant plus +fort, sans même s'essuyer les joues. + +- Ah! tu es gentil! balbutia-t-elle en l'entraînant. Tu verras les +poules, les lapins, les pigeons, et mes canards qui ont de l'eau +fraîche, et ma chèvre, dont la chambre est aussi propre que la +mienne à présent... Tu sais, j'ai trois oies et deux dindes. Viens +vite. Tu verras tout. + +Désirée avait alors vingt-deux ans. Grandie à la campagne, chez sa +nourrice, une paysanne de Saint-Eutrope, elle avait poussé en plein +fumier. Le cerveau vide, sans pensées graves d'aucune sorte, elle +profitait du sol gras, du plein air de la campagne, se développant +toute en chair, devenant une belle bête, fraîche, blanche, au sang +rose, à la peau ferme. C'était comme une ânesse de race qui aurait +eu le don du rire. Bien que pataugeant du matin au soir, elle +gardait ses attaches fines, les lignes souples de ses reins, +l'affinement bourgeois de son corps de vierge; si bien qu'elle était +une créature à part, ni demoiselle, ni paysanne, une fille nourrie +de la terre, avec une ampleur d'épaules et un front borné de jeune +déesse. + +Sans doute, ce fut sa pauvreté d'esprit qui la rapprocha des +animaux. Elle n'était à l'aise qu'en leur compagnie, entendait mieux +leur langage que celui des hommes, les soignait avec des +attendrissements maternels. Elle avait, à défaut de raisonnement +suivi, un instinct qui la mettait de plain-pied avec eux. Au premier +cri qu'ils poussaient, elle savait où était leur mal. Elle inventait +des friandises sur lesquelles ils tombaient gloutonnement. Elle +mettait la paix d'un geste dans leurs querelles, semblait connaître +d'un regard leur caractère bon ou mauvais, racontait des histoires +considérables, donnait des détails si abondants, si précis, sur les +façons d'être du moindre poussin, qu'elle stupéfiait profondément +les gens pour lesquels un petit poulet ne se distingue en aucune +façon d'un autre petit poulet. Sa basse-cour était ainsi devenue +tout un pays, où elle régnait en maîtresse absolue; un pays d'une +organisation très compliquée, troublé par des révolutions, peuplé +des êtres les plus différents, dont elle seule connaissait les +annales. Cette certitude de l'instinct allait si loin, qu'elle +flairait les oeufs vides d'une couvée, et qu'elle annonçait à +l'avance le nombre des petits, dans une portée de lapins. + +A seize ans, lorsque la puberté était venue, Désirée n'avait point +eu les vertiges ni les nausées des autres filles. Elle prit une +carrure de femme faite, se porta mieux, fit éclater ses robes sous +l'épanouissement splendide de sa chair. Dès lors, elle eut cette +taille ronde qui roulait librement, ces membres largement assis de +statue antique, toute cette poussée d'animal vigoureux. On eût dit +qu'elle tenait au terreau de sa basse-cour, qu'elle suçait la sève +par ses fortes jambes, blanches et solides comme de jeunes arbres. +Et, dans cette plénitude, pas un désir charnel ne monta. Elle trouva +une satisfaction continue à sentir autour d'elle un pullulement. Des +tas de fumier, des bêtes accouplées, se dégageait un flot de +génération, au milieu duquel elle goûtait les joies de la fécondité. +Quelque chose d'elle se contentait dans la ponte des poules; elle +portait ses lapines au mâle, avec des rires de belle fille calmée; +elle éprouvait des bonheurs de femme grosse à traire sa chèvre. Rien +n'était plus sain. Elle s'emplissait innocemment de l'odeur, de la +chaleur, de la vie. Aucune curiosité dépravée ne la poussait à ce +souci de la reproduction, en face des coqs battant des ailes, des +femelles en couches, du bouc empoisonnant l'étroite écurie. Elle +gardait sa tranquillité de belle bête, son regard clair, vide de +pensées, heureuse de voir son petit monde se multiplier, ressentant +un agrandissement de son propre corps, fécondée, identifiée à ce +point avec toutes ces mères, qu'elle était comme la mère commune, la +mère naturelle, laissant tomber de ses doigts, sans un frisson, une +sueur d'engendrement. + +Depuis que Désirée était aux Artaud, elle passait ses journées en +pleine béatitude. Enfin, elle contentait le rêve de son existence, +le seul désir qui l'eût tourmentée, au milieu de sa puérilité de +faible d'esprit. Elle possédait une basse-cour, un trou qu'on lui +abandonnait, où elle pouvait faire pousser les bêtes à sa guise. Dès +lors, elle s'enterra là, bâtissant elle-même des cabanes pour les +lapins, creusant la mare aux canards, tapant des clous, apportant de +la paille, ne tolérant pas qu'on l'aidât. La Teuse en était quitte +pour la débarbouiller. La basse-cour se trouvait située derrière le +cimetière; souvent même, Désirée devait rattraper, au milieu des +tombes, quelque poule curieuse, sautée par-dessus le mur. Au fond, +se trouvait un hangar où étaient la lapinière et le poulailler; à +droite, logeait la chèvre, dans une petite écurie. D'ailleurs, tous +les animaux vivaient ensemble, les lapins lâchés avec les poules, la +chèvre prenant des bains de pieds au milieu des canards, les oies, +les dindes, les pintades, les pigeons fraternisant en compagnie de +trois chats. Quand elle se montrait à la barrière de bois qui +empêchait tout ce monde de pénétrer dans l'église, un vacarme +assourdissant la saluait. + +- Hein! les entends-tu? dit-elle à son frère, dès la porte de la +salle à manger. + +Mais, lorsqu'elle l'eût fait entrer, en refermant la barrière +derrière eux, elle fut assaillie si violemment, qu'elle disparut +presque. Les canards et les oies, claquant du bec, la tiraient par +ses jupes; les poules goulues sautaient à ses mains qu'elles +piquaient à grands coups, les lapins se blottissaient sur ses pieds, +avec des bonds qui lui montaient jusqu'aux genoux; tandis que les +trois chats lui sautaient sur les épaules, et que la chèvre bêlait, +au fond de l'écurie, de ne pouvoir la rejoindre. + +- Laissez-moi donc, bêtes! criait-elle, toute sonore de son beau +rire, chatouillée par ces plumes, ces pattes, ces becs qui la +frôlaient. + +Et elle ne faisait rien pour se débarrasser. Comme elle le disait, +elle se serait laissé manger, tout cela lui était doux, de sentir +cette vie s'abattre contre elle et la mettre dans une chaleur de +duvet. Enfin, un seul chat s'entêta à vouloir rester sur son dos. + +- C'est Moumou, dit-elle. Il a des pattes comme du velours. + +Puis, orgueilleusement, montrant la basse-cour à son frère, elle +ajouta: + +- Tu vois comme c'est propre! + +La basse-cour, en effet, était balayée, lavée, ratissée. Mais de ces +eaux sales remuées, de cette litière retournée à la fourche, +s'exhalait une odeur fauve, si pleine de rudesse, que l'abbé Mouret +se sentit pris à la gorge. Le fumier s'élevait contre le mur du +cimetière en un tas énorme qui fumait. + +- Hein! quel tas! reprit Désirée, en menant son frère dans la vapeur +âcre. J'ai tout mis là, personne ne m'a aidée... Va, ce n'est pas +sale. Ça nettoie. Regarde mes bras. + +Elle allongeait ses bras, qu'elle avait simplement trempés au fond +d'un seau d'eau, des bras royaux, d'une rondeur superbe, poussés +comme des roses blanches et grasses, dans ce fumier. + +- Oui, oui, murmura le prêtre, tu as bien travaillé. C'est très +joli, maintenant. + +Il se dirigeait vers la barrière; mais elle l'arrêta. + +- Attends donc! Tu vas tout voir. Tu ne te doutes pas... + +Elle l'entraîna sous le hangar, devant la lapinière. + +- Il y des petits dans toutes les cases, dit-elle, en tapant les +mains d'enthousiasme. + +Alors, longuement, elle lui expliqua les portées. Il fallut qu'il +s'accroupit, qu'il mît le nez contre le treillage, pendant qu'elle +donnait des détails minutieux. Les mères, avec leurs grandes +oreilles anxieuses, les regardaient de biais, soufflantes, clouées +de peur. Puis, c'était, dans une case, un trou de poils, au fond +duquel grouillait un tas vivant, une masse noirâtre, indistincte, +qui avait une grosse haleine, comme un seul corps. A côté, les +petits se hasardaient au bord du trou, portant des têtes énormes. +Plus loin, ils étaient déjà forts, ils ressemblaient à de jeunes +rats, furetant, bondissant, le derrière en l'air, taché du bouton +blanc de la queue. Ceux-là avaient des grâces joueuses de bambins, +faisant le tour des cases au galop, les blancs aux yeux de rubis +pâle, les noirs aux yeux luisants comme des boutons de jais. Et des +paniques les emportaient brusquement, découvrant à chaque saut leurs +pattes minces, roussies par l'urine. Et ils se remettaient en un +tas, si étroitement, qu'on ne voyait plus les têtes. + +- C'est toi qui leur fais peur, disait Désirée. Moi, ils me +connaissent bien. + +Elle les appelait, elle tirait de sa poche quelque croûte de pain. +Les petits lapins se rassuraient, venaient un à un, obliquement, le +nez frisé, se mettant debout contre le grillage. Et elle les +laissait là, un instant, pour montrer à son frère le duvet rose de +leur ventre. Puis, elle donnait la croûte au plus hardi. Alors, +toute la bande accourait, se coulait, se serrait, sans se battre; +trois petits, parfois, mordaient à la même croûte; d'autres se +sauvaient, se tournaient contre le mur, pour manger tranquilles; +tandis que les mères, au fond, continuaient à souffler, méfiantes, +refusant les croûtes. + +- Ah! les gourmands! cria Désirée, ils mangeraient comme cela +jusqu'à demain matin!... La nuit, on les entend qui croquent les +feuilles oubliées. + +Le prêtre s'était relevé, mais elle ne se lassait point de sourire +aux chers petits. + +- Tu vois, le gros, là-bas, celui qui est tout blanc, avec les +oreilles noires... Eh bien! il adore les coquelicots. Il les choisit +très bien, parmi les autres herbes... L'autre jour, il a eu des +coliques. Ça le tenait sous les pattes de derrière. Alors, je l'ai +pris, je l'ai gardé au chaud, dans ma poche. Depuis ce temps-là, il +est joliment gaillard. + +Elle allongeait les doigts entre les mailles du treillage, elle leur +caressait l'échine. + +- On dirait un satin, reprit-elle. Ils sont habillés comme des +princes. Et coquets avec cela! Tiens, en voilà un qui est toujours à +se débarbouiller. Il use ses pattes... Si tu savais comme ils sont +drôles! Moi je ne dis rien, mais je m'aperçois bien de leurs +malices. Ainsi, par exemple, ce gris qui nous regarde, détestait une +petite femelle, que j'ai dû mettre à part. Il y a eu des histoires +terribles entre eux. Ça serait trop long à conter. Enfin, la +dernière fois qu'il l'a battue, comme j'arrivais furieuse, qu'est-ce +que je vois? ce gredin-là, blotti dans le fond, qui avait l'air de +râler. Il voulait me faire croire que c'était lui qui avait à se +plaindre d'elle... + +Elle s'interrompit; puis, s'adressant au lapin: + +- Tu as beau m'écouter, tu n'es qu'un gueux! + +Et se tournant vers son frère: + +- Il entend tout ce que je dis, murmura-t-elle, avec un clignement +d'yeux. + +L'abbé Mouret ne put tenir davantage, dans la chaleur qui montait +des portées. La vie, grouillant sous ce poil arraché du ventre des +mères, avait un souffle fort, dont il sentait le trouble à ses +tempes. Désirée, comme grisée peu à peu, s'égayait davantage, plus +rose, plus carrée dans sa chair. + +- Mais rien ne t'appelle! cria-t-elle; tu as l'air de toujours te +sauver... Et mes petits poussins, donc! Ils sont nés de cette nuit. + +Elle prit du riz, elle en jeta une poignée devant elle. La poule, +avec des gloussements d'appel, s'avança gravement, suivie de toute +la bande des poussins, qui avaient un gazouillis et des courses +folles d'oiseaux égarés. Puis, quand ils furent au beau milieu des +grains de riz, la mère donna de furieux coups de bec, rejetant les +grains qu'elle cassait, tandis que les petits piquaient devant elle, +d'un air pressé. Ils étaient adorables d'enfance, demi-nus, la tête +ronde, les yeux vifs comme des pointes d'acier, le bec planté si +drôlement, le duvet retroussé d'une façon si plaisante, qu'ils +ressemblaient à des joujoux de deux sous. Désirée riait d'aise, à +les voir. + +- Ce sont des amours! balbutiait-elle. + +Elle en prit deux, un dans chaque main, les couvrant d'une rage de +baisers. Et le prêtre dut les regarder partout, tandis qu'elle +disait tranquillement: + +- Ce n'est pas facile de reconnaître les coqs. Moi, je ne me trompe +pas... Ça, c'est une poule, et ça, c'est encore une poule. + +Elle les remit à terre. Mais les autres poules arrivaient, pour +manger le riz. Un grand coq rouge, aux plumes flambantes, les +suivait, en levant ses larges pattes avec une majesté circonspecte. + +- Alexandre devient superbe, dit l'abbé pour faire plaisir à sa +soeur. + +Le coq s'appelait Alexandre. Il regardait la jeune fille de son oeil +de braise, la tête tournée, la queue élargie. Puis, il vint se +planter au bord de ses jupes. + +- Il m'aime bien, dit-elle. Moi seule peux le toucher... C'est un +bon coq. Il a quatorze poules, et je ne trouve jamais un oeuf clair +dans les couvées... N'est-ce pas, Alexandre? + +Elle s'était baissée. Le coq ne se sauva pas sous sa caresse. Il +sembla qu'un flot de sang allumait sa crête. Les ailes battantes, le +cou tendu, il lança un cri prolongé, qui sonna comme soufflé par un +tube d'airain. A quatre reprises, il chanta, tandis que tous les +coqs des Artaud répondaient, au loin. Désirée s'amusa beaucoup de la +mine effarée de son frère. + +- Hein! il te casse les oreilles, dit-elle. Il a un fameux gosier... +Mais, je t'assure, il n'est pas méchant. Ce sont les poules qui sont +méchantes... + +Tu te rappelles la grosse mouchetée, celle qui faisait des oeufs +jaunes? Avant-hier, elle s'était écorché la patte. Quand les autres +ont vu le sang, elles sont devenues comme folles. Toutes la +suivaient, la piquaient, lui buvaient le sang, si bien que le soir +elles lui avaient mangé la patte... Je l'ai trouvée la tête derrière +une pierre, comme une imbécile, ne disant rien, se laissant dévorer. + +La voracité des poules la laissait riante. Elle raconta d'autres +cruautés, paisiblement: de jeunes poulets le derrière déchiqueté, +les entrailles vidées, dont elle n'avait retrouvé que le cou et les +ailes; une portée de petits chats mangée dans l'écurie, en quelques +heures. + +- Tu leur donnerais un chrétien, continua-t-elle, qu'elles en +viendraient à bout... Et dures au mal! Elles vivent très bien avec +un membre cassé. + +Elles ont beau avoir des plaies, des trous dans le corps à y fourrer +le poing, elles n'en avalent pas moins leur soupe. C'est pour cela +que je les aime; leur chair repousse en deux jours, leur corps est +toujours chaud comme si elles avaient une provision de soleil sous +les plumes... Quand je veux les régaler, je leur coupe de la viande +crue. Et les vers donc! Tu vas voir si elles les aiment. + +Elle courut au tas de fumier, trouva un ver qu'elle prit sans +dégoût. Les poules se jetaient sur ses mains. Mais elle, tenant le +ver très haut, s'amusait de leur gloutonnerie. Enfin, elle ouvrit +les doigts. Les poules se poussèrent, s'abattirent; puis, une +d'elles se sauva, poursuivie par les autres, le ver au bec. Il fut +ainsi pris, perdu, repris, jusqu'à ce qu'une poule, donnant un grand +coup de gosier, l'avala. Alors, toutes s'arrêtèrent net, le cou +renversé, l'oeil rond, attendant un autre ver. Désirée, heureuse, +les appelait par leurs noms, leur disait des mots d'amitié; tandis +que l'abbé Mouret, reculait de quelques pas, en face de cette +intensité de vie vorace. + +- Non, je ne suis pas rassuré, dit-il à sa soeur qui voulait lui +faire peser une poule qu'elle engraissait. Ça m'inquiète, quand je +touche des bêtes vivantes. + +Il tâchait de sourire. Mais Désirée le traita de poltron. + +- Eh bien! et mes canards, et mes oies, et mes dindes! Qu'est-ce que +tu ferais, si tu avais tout cela à soigner?... C'est ça qui est +sale, les canards. Tu les entends claquer du bec, dans l'eau? Et +quand ils plongent, on ne voit plus que leur queue, droite comme une +quille... Les oies et les dindes non plus ne sont pas faciles à +gouverner. Hein! est-ce amusant, lorsqu'elles marchent, les unes +toutes blanches, les autres toutes noires, avec leurs grands cous. +On dirait des messieurs et des dames... En voilà encore auxquels je +ne te conseillerais pas de confier un doigt. Ils te l'avaleraient +proprement, d'un seul coup... Moi, ils me les embrassent, les +doigts, tu vois! + +Elle eut la parole coupée par un bêlement joyeux de la chèvre, qui +venait enfin de forcer la porte mal fermée de l'écurie. En deux +sauts, la bête fut près d'elle, pliant sur ses jambes de devant, la +caressant de ses cornes. Le prêtre lui trouva un rire de diable, +avec sa barbiche pointue et ses yeux troués de biais. Mais Désirée +la prit par le cou, l'embrassa sur la tête, jouant à courir, parlant +de la téter. Ça lui arrivait souvent, disait-elle. Quand elle avait +soif, dans l'écurie, elle se couchait, elle tétait. + +- Tiens, c'est plein de lait, ajouta-t-elle en soulevant les pis +énormes de la bête. + +L'abbé battit des paupières, comme si on lui eût montré une +obscénité. Il se souvenait d'avoir vu, dans le cloître de Saint- +Saturnin, à Plassans, une chèvre de pierre décorant une gargouille, +qui forniquait avec un moine. Les chèvres, puant le bouc, ayant des +caprices et des entêtements de filles, offrant leurs mamelles +pendantes à tout venant, étaient restées pour lui des créatures de +l'enfer, suant la lubricité. Sa soeur n'avait obtenu d'en avoir une +qu'après des semaines de supplications. Et lui, quand il venait, +évitait le frôlement des longs poils soyeux de la bête, défendait sa +soutane de l'approche de ses cornes. + +- Va, je vais te rendre la liberté, dit Désirée qui s'aperçut de son +malaise croissant. Mais, auparavant, il faut que je te montre encore +quelque chose... Tu promets de ne pas me gronder? Je ne t'en ai pas +parlé, parce que tu n'aurais pas voulu... Si tu savais comme je suis +contente! + +Elle se faisait suppliante, joignant les mains, posant la tête +contre l'épaule de son frère. + +- Quelque folie encore, murmura celui-ci, qui ne put s'empêcher de +sourire. + +- Tu veux bien, dis? reprit-elle, les yeux luisants de joie. Tu ne +te fâcheras pas?... Il est si joli! + +Et, courant, elle ouvrit une porte basse, sous le hangar. Un petit +cochon sauta d'un bond dans la cour. + +- Oh! le chérubin! dit-elle d'un air de profond ravissement, en le +regardant s'échapper. + +Le petit cochon était charmant, tout rose, le groin lavé par les +eaux grasses, avec le cercle de crasse que son continuel barbotement +dans l'auge lui laissait près des yeux. Il trottait, bousculant les +poules, accourant pour leur manger ce qu'on leur jetait, emplissant +l'étroite cour de ses détours brusques. Ses oreilles battaient sur +ses yeux, son groin ronflait à terre; il ressemblait, sur ses pattes +minces, à une bête à roulettes. Et, par derrière, sa queue avait +l'air du bout de ficelle qui servait à l'accrocher. + +- Je ne veux pas ici de cet animal! s'écria le prêtre très +contrarié. + +- Serge, mon bon Serge, supplia de nouveau Désirée, ne sois pas +méchant... Vois comme il est innocent, le cher petit. Je le +débarbouillerai, je le tiendrai bien propre. C'est la Teuse qui se +l'est fait donner pour moi. On ne peut pas le renvoyer maintenant... +Tiens, il te regarde, il te sent. N'aie pas peur, il ne te mangera +pas. + +Mais elle s'interrompit, prise d'un rire fou. Le petit cochon, +ahuri, venait de se jeter dans les jambes de la chèvre, qu'il avait +culbutée. Il reprit sa course, criant, roulant, effarant toute la +basse-cour. Désirée, pour le calmer, dut lui donner une terrine +d'eau de vaisselle. Alors, il s'enfonça dans la terrine jusqu'aux +oreilles; il gargouillait, il grognait, tandis que de courts +frissons passaient sur sa peau rose. Sa queue, défrisée, pendait. + +L'abbé Mouret eut un dernier dégoût à entendre cette eau sale +remuée. Depuis qu'il était là, un étouffement le gagnait, des +chaleurs le brûlaient aux mains, à la poitrine, à la face. Peu à peu +sa tête avait tourné. Maintenant, il sentait dans un même souffle +pestilentiel la tiédeur fétide des lapins et des volailles, l'odeur +lubrique de la chèvre, la fadeur grasse du cochon. C'était comme un +air chargé de fécondation, qui pesait trop lourdement à ses épaules +vierges. Il lui semblait que Désirée avait grandi, s'élargissant des +hanches, agitant des bras énormes, balayant de ses jupes, au ras du +sol, cette senteur puissante dans laquelle il s'évanouissait. Il +n'eut que le temps d'ouvrir la claie de bois. Ses pieds collaient au +pavé humide encore de fumier, à ce point qu'il se crut retenu par +une étreinte de la terre. Et le souvenir du Paradou lui revint tout +d'un coup, avec les grands arbres, les ombres noires, les senteurs +puissantes, sans qu'il pût s'en défendre. + +- Te voilà tout rouge, à présent, dit Désirée en le rejoignant de +l'autre côté de la barrière. Tu n'es pas content d'avoir tout vu?... +Les entends-tu crier? + +Les bêtes, en la voyant partir, se poussaient contre les treillages, +jetaient des cris lamentables. Le petit cochon surtout avait un +gémissement prolongé de scie qu'on aiguise. Mais, elle, leur faisait +des révérences, leur envoyait des baisers du bout des doigts, riant +de les voir tous là, en tas, comme amoureux d'elle. Puis, se serrant +contre son frère, l'accompagnant au jardin: + +- Je voudrais une vache, lui dit-elle à l'oreille, toute +rougissante. + +Il la regarda, refusant déjà du geste. + +- Non, non, pas maintenant, reprit-elle vivement. Plus tard, je t'en +reparlerai... Il y aurait de la place dans l'écurie. Une belle vache +blanche, avec des taches rousses. Tu verras comme nous aurions du +bon lait. Une chèvre, ça finit par être trop petit... Et quand la +vache ferait un veau! + +Elle dansait, elle tapait des mains, tandis que le prêtre retrouvait +en elle la basse-cour qu'elle avait emportée dans ses jupes. Aussi +la laissa-t-il au fond du jardin, assise par terre, en plein soleil, +devant une ruche dont les abeilles ronflaient comme des balles d'or +sur son cou, le long de ses bras nus, dans ses cheveux, sans la +piquer. + + + + + +XII. + +Frère Archangias dînait à la cure tous les jeudis. Il venait de +bonne heure, d'ordinaire, pour causer de la paroisse. C'était lui +qui, depuis trois mois, mettait l'abbé au courant, le renseignait +sur toute la vallée. Ce jeudi-là, en attendant que la Teuse les +appelât, ils allèrent se promener à petits pas, devant l'église. Le +prêtre, lorsqu'il raconta son entrevue avec Bambousse, fut très +surpris d'entendre le Frère trouver naturelle la réponse du paysan. + +- Il a raison, cet homme, disait l'ignorantin. On ne donne pas son +bien comme ça... La Rosalie ne vaut pas grand'chose; mais c'est +toujours dur de voir sa fille se jeter à la tête d'un gueux. + +- Cependant, reprit l'abbé Mouret, il n'y a que le mariage pour +faire cesser le scandale. + +Le Frère haussa ses fortes épaules. Il eut un rire inquiétant. + +- Si vous croyez, cria-t-il, que vous allez guérir le pays, avec ce +mariage!... Avant deux ans, Catherine sera grosse; puis, les autres +viendront, toutes y passeront. Du moment qu'on les marie, elles se +moquent du monde... Ces Artaud poussent dans la bâtardise, comme +dans leur fumier naturel. Il n'y aurait qu'un remède, je vous l'ai +dit, tordre le cou aux femelles, si l'on voulait que le pays ne fût +pas empoisonné... Pas de mari, des coups de bâton, monsieur le curé, +des coups de bâton! + +Il se calma, il ajouta: + +- Laissons chacun disposer de son bien comme il l'entend. + +Et il parla de régler les heures du catéchisme. Mais l'abbé Mouret +répondait d'une façon distraite. Il regardait le village, à ses +pieds, sous le soleil couchant. Les paysans rentraient, des hommes +muets, marchant lentement, du pas des boeufs harassés qui regagnent +l'écurie. Devant les masures, les femmes debout jetaient un appel, +causaient violemment d'une porte à une autre, tandis que des bandes +d'enfants emplissaient la route du tapage de leurs gros souliers, se +poussant, se roulant, se vautrant. Une odeur humaine montait de ce +tas de maisons branlantes. Et le prêtre se croyait encore dans la +basse-cour de Désirée, en face d'un pullulement de bêtes sans cesse +multipliées. Il trouvait là la même chaleur de génération, les mêmes +couches continues, dont la sensation lui avait causé un malaise. +Vivant depuis le matin dans cette histoire de la grossesse de +Rosalie, il finissait par penser à cela, aux saletés de l'existence, +aux poussées de la chair, à la reproduction fatale de l'espèce +semant les hommes comme des grains de blé. Les Artaud étaient un +troupeau parqué entre les quatre collines de l'horizon, engendrant, +s'étalant davantage sur le sol, à chaque portée des femelles. + +- Tenez, cria Frère Archangias, qui s'interrompit pour montrer une +grande fille se laissant embrasser par son amoureux, derrière un +buisson, voilà encore une gueuse, là-bas! + +Il agita ses longs bras noirs, jusqu'à ce qu'il eût mis le couple en +fuite. Au loin, sur les terres rouges, sur les roches pelées, le +soleil se mourait, dans une dernière flambée d'incendie. Peu à peu, +la nuit tomba. L'odeur chaude des lavandes devint plus fraîche, +apportée par les souffles légers qui se levaient. Il y eut, par +moments, un large soupir, comme si cette terre terrible, toute +brûlée de passions, se fût enfin calmée, sous la pluie grise du +crépuscule. L'abbé Mouret, son chapeau à la main, heureux du froid, +sentait la paix de l'ombre redescendre en lui. + +- Monsieur le curé! Frère Archangias! appela la Teuse. Vite! la +soupe est servie. + +C'était une soupe aux choux, dont la vapeur forte emplissait la +salle à manger du presbytère. Le Frère s'assit, vidant lentement +l'énorme assiette que la Teuse venait de poser devant lui. Il +mangeait beaucoup, avec un gloussement du gosier qui laissait +entendre la nourriture tomber dans l'estomac. Les yeux sur la +cuiller, il ne soufflait mot. + +- Ma soupe n'est donc pas bonne, monsieur le curé? demanda la +vieille servante. Vous êtes là, à chipoter dans votre assiette. + +- Je n'ai guère faim, ma bonne Teuse, répondit le prêtre en +souriant. + +- Pardi! ce n'est pas étonnant, quand on fait les cent dix-neuf +coups!... Vous auriez faim, si vous n'aviez pas déjeuné à deux +heures passées. + +Frère Archangias, après avoir versé dans sa cuiller les quelques +gouttes de bouillon restées au fond de son assiette, dit posément: + +- Il faut être régulier dans ses repas, monsieur le curé. + +Cependant Désirée, qui avait, elle aussi, mangé sa soupe, +sérieusement, sans ouvrir les lèvres, venait de se lever pour suivre +la Teuse à la cuisine. Le Frère, resté seul avec l'abbé Mouret, se +taillait de longues bouchées de pain, qu'il avalait, tout en +attendant le plat. + +- Alors, vous avez fait une grande tournée? demanda-t-il. + +Le prêtre n'eut pas le temps de répondre. Un bruit de pas, +d'exclamations, de rires sonores, s'éleva au bout du corridor, du +côté de la cour. Il y eut comme une courte dispute. Une voix de +flûte qui troubla l'abbé, se fâchait, parlant vite, se perdant au +milieu d'une bouffée de gaieté. + +- Qu'est-ce donc? dit-il en quittant sa chaise. + +Désirée rentra d'un bond. Elle cachait quelque chose sous sa jupe +retroussée. Elle répétait vivement: + +- Est-elle drôle! Elle n'a pas voulu venir. Je la tenais par sa +robe; mais elle est joliment forte, elle m'a échappé. + +- De qui parle-t-elle? interrogea la Teuse, qui accourait de la +cuisine, apportant un plat de pommes de terre, sur lequel +s'allongeait un morceau de lard. + +La jeune fille s'était assise. Avec des précautions infinies, elle +tira de dessous sa jupe un nid de merles, où dormaient trois petits. +Elle le posa sur son assiette. Dès que les petits aperçurent la +lumière, ils allongèrent des cous frêles, ouvrant leurs becs +saignants, demandant à manger. Désirée tapa les mains, charmée, +prise d'une émotion extraordinaire, en face de ces bêtes qu'elle ne +connaissait pas. + +- C'est cette fille du Paradou! s'écria l'abbé, se souvenant +brusquement. + +Le Teuse s'était approchée de la fenêtre. + +- C'est vrai, dit-elle. J'aurais dû la reconnaître à sa voix de +cigale... Ah! la bohémienne! Tenez, elle est restée là-bas, à nous +espionner. + +L'abbé Mouret s'avança. Il crut voir, en effet, derrière un +genévrier, la jupe orange d'Albine. Mais Frère Archangias se haussa +violemment derrière lui, allongeant le poing, branlant sa tête rude, +tonnant: + +- Que le diable te prenne, fille de bandit! Je te traînerai par les +cheveux autour de l'église, si je t'attrape à venir ici tes +maléfices! + +Un éclat de rire, frais comme une haleine de la nuit, monta du +sentier. Puis, il y eut une course légère, un murmure de robe +coulant sur l'herbe, pareil à un frôlement de couleuvre. L'abbé +Mouret, debout devant la fenêtre, suivait au loin une tache blonde +glissant entre les bois de pins, ainsi qu'un reflet de lune. Les +souffles qui lui arrivaient de la campagne, avaient ce puissant +parfum de verdure, cette odeur de fleurs sauvages qu'Albine secouait +de ses bras nus, de sa taille libre, de ses cheveux dénoués. + +- Une damnée, une fille de perdition! gronda sourdement Frère +Archangias, en se remettant à table. + +Il mangea gloutonnement son lard, avalant des pommes de terre +entières en guise de pain. Jamais la Teuse ne put décider Désirée à +finir de dîner. La grande enfant restait en extase devant le nid de +merles, questionnant, demandant ce que ça mangeait, si ça faisait +des oeufs, à quoi on reconnaissait les coqs, chez ces bêtes-là. + +Mais la vieille servante eut comme un soupçon. Elle se posa sur sa +bonne jambe, regardant le jeune curé dans les yeux. + +- Vous connaissez donc les gens du Paradou? dit-elle. + +Alors, simplement, il dit la vérité, il raconta la visite qu'il +avait faite au vieux Jeanbernat. La Teuse échangeait des regards +scandalisés avec Frère Archangias. Elle ne répondit d'abord rien. +Elle tournait autour de la table, boitant furieusement, donnant des +coups de talon à fendre le plancher. + +- Vous auriez bien pu me parler de ces gens, depuis trois mois, +finit par dire le prêtre. J'aurais su au moins chez qui je me +présentais. + +La Teuse s'arrêta net, les jambes comme cassées. + +- Ne mentez pas, monsieur le curé, bégaya-t-elle; ne mentez pas, ça +augmenterait encore votre péché... Comment osez-vous dire que je ne +vous ai pas parlé du Philosophe, de ce païen qui est le scandale de +toute la contrée! La vérité est que vous ne m'écoutez jamais, quand +je cause. Ça vous entre par une oreille, ça sort par l'autre... Ah! +si vous m'écoutiez, vous vous éviteriez bien des regrets! + +- Je vous ai dit aussi un mot de ces abominations, affirma le Frère. + +L'abbé Mouret eut un léger haussement d'épaules. + +- Enfin, je ne me suis plus souvenu, reprit-il. C'est au Paradou +seulement que j'ai cru me rappeler certaines histoires... +D'ailleurs, je me serais rendu quand même auprès de ce malheureux, +que je croyais en danger de mort. + +Frère Archangias, la bouche pleine, donna un violent coup de couteau +sur la table, criant: + +- Jeanbernat est un chien. Il doit crever comme un chien. + +Puis, voyant le prêtre protester de la tête, lui coupant la parole: + +- Non, non, il n'y a pas de Dieu pour lui, pas de pénitence, pas de +miséricorde... Il vaudrait mieux jeter l'hostie aux cochons que de +la porter à ce gredin. + +Il reprit des pommes de terre, les coudes sur la table, le menton +dans son assiette, mâchant d'une façon furibonde. La Teuse, les +lèvres pincées, toute blanche de colère, se contenta de dire +sèchement: + +- Laissez, monsieur le curé n'en veut faire qu'à sa tête, monsieur +le curé a des secrets pour nous, maintenant. + +Un gros silence régna. Pendant un instant, on n'entendit que le +bruit des mâchoires du Frère, accompagné de l'étrange ronflement de +son gosier. Désirée, entourant de ses bras nus le nid de merles +resté sur son assiette, la face penchée, souriant aux petits, leur +parlait longuement, tout bas, dans un gazouillis à elle, qu'ils +semblaient comprendre. + +- On dit ce qu'on fait, quand on n'a rien à cacher! cria brusquement +la Teuse. + +Et le silence recommença. Ce qui exaspérait la vieille servante, +c'était le mystère que le prêtre semblait lui avoir fait de sa +visite au Paradou. Elle se regardait comme une femme indignement +trompée. Sa curiosité saignait. Elle se promena autour de la table, +ne regardant pas l'abbé, ne s'adressant à personne, se soulageant +toute seule. + +- Pardi, voilà pourquoi on mange si tard!... On s'en va sans rien +dire courir la pretentaine, jusqu'à des deux heures de l'après-midi. +On entre dans des maisons si mal famées, qu'on n'ose pas même +ensuite raconter ce qu'on a fait. Alors, on ment, on trahit tout le +monde... + +- Mais, interrompit doucement l'abbé Mouret, qui s'efforçait de +manger, pour ne pas fâcher la Teuse davantage, personne ne m'a +demandé si j'étais allé au Paradou, je n'ai pas eu à mentir. + +La Teuse continua, comme si elle n'avait pas entendu: + +- On abîme sa soutane dans la poussière, on revient fait comme un +voleur. Et, si une bonne personne s'intéressant à vous, vous +questionne pour votre bien, on la bouscule, on la traite en femme de +rien qui n'a pas votre confiance. On se cache comme un sournois, on +préférait crever que de laisser échapper un mot, on n'a pas même +l'attention d'égayer son chez soi en disant ce qu'on a vu. + +Elle se tourna vers le prêtre, le regarda en face. + +- Oui, c'est pour vous, tout çà... Vous êtes un cachottier, vous +êtes un méchant homme! + +Et elle se mit à pleurer. Il fallut que l'abbé la consolât. + +- Monsieur Caffin me disait tout, cria-t-elle encore. + +Mais elle se calmait. Frère Archangias achevait un gros morceau de +fromage, sans paraître le moins du monde dérangé par cette scène. +Selon lui, l'abbé Mouret avait besoin d'être mené droit; la Teuse +faisait bien de lui faire sentir la bride. Il vida un dernier verre +de piquette, se renversa sur sa chaise, digérant. + +- Enfin, demanda la vieille servante, qu'est-ce que vous avez vu, au +Paradou? Racontez-nous, au moins. + +L'abbé Mouret, souriant, dit en peu de mots la singulière façon dont +Jeanbernat l'avait reçu. La Teuse, qui l'accablait de questions, +poussait des exclamations indignées. Frère Archangias serra les +poings, les brandit en avant. + +- Que le ciel l'écrase! dit-il; qu'il les brûle, lui et sa sorcière! + +Alors, l'abbé, à son tour, tâcha d'avoir de nouveaux détails sur les +gens du Paradou. Il écoutait avec une attention profonde le Frère +qui racontait des faits monstrueux. + +- Oui, cette diablesse est venue un matin s'asseoir à l'école. Il y +a longtemps, elle pouvait avoir dix ans. Moi, je la laissai faire; +je pensai que son oncle l'envoyait pour sa première communion. +Pendant deux mois, elle a révolutionné la classe. + +Elle s'était fait adorer, la coquine! Elle savait des jeux, elle +inventait des falbalas avec des feuilles d'arbre et des bouts de +chiffon. Et intelligente, avec cela, comme toutes ces filles de +l'enfer! Elle était la plus forte sur le catéchisme... Voilà qu'un +matin, le vieux tombe au beau milieu des leçons. Il parlait de +casser tout, il criait que les prêtres lui avaient pris l'enfant. Le +garde champêtre a dû venir pour le flanquer à la porte. La petite +s'était sauvée. Je la voyais, par la fenêtre, dans un champ, en +face, rire de la fureur de son oncle... Elle venait d'elle-même à +l'école, depuis deux mois, sans qu'il s'en doutât. Histoire de faire +battre les montagnes. + +- Jamais elle n'a fait sa première communion, dit la Teuse, à demi- +voix, avec un léger frisson. + +- Non, jamais, reprit Frère Archangias. Elle doit avoir seize ans. +Elle grandit comme une bête. Je l'ai vue courir à quatre pattes, +dans un fourré, du côté de la Palud. + +- A quatre pattes, murmura la servante, qui se tourna vers la +fenêtre, prise d'inquiétude. + +L'abbé Mouret voulut émettre un doute; mais le Frère s'emporta. + +- Oui, à quatre pattes! Et elle sautait comme un chat sauvage, les +jupes troussées, montrant ses cuisses. J'aurais eu un fusil que +j'aurais pu l'abattre. On tue des bêtes qui sont plus agréables à +Dieu... Et, d'ailleurs, on sait bien qu'elle vient miauler toutes +les nuits autour des Artaud. Elle a des miaulements de gueuse en +chaleur. Si jamais un homme lui tombait dans les griffes, à celle- +là, elle ne lui laisserait certainement pas un morceau de peau sur +les os. + +Et toute sa haine de la femme parut. Il ébranla la table d'un coup +de poing, il cria ses injures accoutumées: + +- Elles ont le diable dans le corps. Elles puent le diable; elles le +puent aux jambes, aux bras, au ventre, partout... C'est ce qui +ensorcelle les imbéciles. + +Le prêtre approuva de la tête. La violence de Frère Archangias, la +tyrannie bavarde de la Teuse, étaient comme des coups de lanières, +dont il goûtait souvent le cinglement sur ses épaules. Il avait une +joie pieuse à s'enfoncer dans la bassesse, entre ces mains pleines +de grossièretés populacières. La paix du ciel lui semblait au bout +de ce mépris du monde, de cet encanaillement de tout son être. +C'était une injure qu'il se réjouissait de faire à son corps, un +ruisseau dans lequel il se plaisait à traîner sa nature tendre. + +- Il n'y a qu'ordure, murmura-t-il, en pliant sa serviette. + +La Teuse desservait la table. Elle voulut enlever l'assiette, où +Désirée avait posé le nid de merles. + +- Vous n'allez pas coucher là, mademoiselle, dit-elle. Laissez donc +ces vilaines bêtes. + +Mais Désirée défendit l'assiette. Elle couvrait le nid de ses bras +nus, ne riant plus, s'irritant d'être dérangée. + +- J'espère qu'on ne va pas garder ces oiseaux, s'écria Frère +Archangias. Ça porterait malheur... Il faut leur tordre le cou. + +Et il avançait déjà ses grosses mains. La jeune fille se leva, +recula, frémissante, serrant le nid contre sa poitrine. Elle +regardait le Frère fixement, les lèvres gonflées, d'un air de louve +prête à mordre. + +- Ne touchez pas les petits, bégaya-t-elle. Vous êtes laid! + +Elle accentua ce mot avec un si étrange mépris, que l'abbé Mouret +tressaillit, comme si la laideur du Frère l'eût frappé pour la +première fois. Celui-ci s'était contenté de grogner. Il avait une +haine sourde contre Désirée, dont la belle poussée animale +l'offensait. + +Lorsqu'elle fut sortie, à reculons, sans le quitter des yeux, il +haussa les épaules, en mâchant entre les dents une obscénité que +personne n'entendit. + +-Il vaut mieux qu'elle aille se coucher, dit la Teuse. Elle nous +ennuierait, tout à l'heure, à l'église. + +- Est-ce qu'on est venu? demanda l'abbé Mouret. + +- Il y a beau temps que les filles sont là dehors, avec des brassées +de feuillages... Je vais allumer les lampes. On pourra commencer +quand vous voudrez. + +Quelques secondes après, on l'entendit jurer dans la sacristie, +parce que les allumettes étaient mouillées. Frère Archangias, resté +seul avec le prêtre, demanda d'une voix maussade: + +- C'est pour le Mois de Marie? + +- Oui, répondit l'abbé Mouret. Ces jours derniers, les filles du +pays, qui avaient de gros travaux, n'ont pu venir, selon l'usage, +orner la chapelle de la Vierge. La cérémonie a été remise à ce soir. + +- Un joli usage, marmotta le Frère. Quand je les vois déposer +chacune leurs rameaux, j'ai envie de les jeter par terre, pour +qu'elles confessent au moins leurs vilenies, avant de toucher à +l'autel... C'est une honte de souffrir que des femmes promènent +leurs robes si près des saintes reliques. + +L'abbé s'excusa du geste. Il n'était aux Artaud que depuis peu, il +devait obéir aux coutumes. + +- Quand vous voudrez, monsieur le curé? cria la Teuse. + +Mais Frère Archangias le retint un instant encore. + +- Je m'en vais, reprit-il. La religion n'est pas une fille, pour +qu'on la mette dans les fleurs et dans les dentelles. + +Il marchait lentement vers la porte. Il s'arrêta de nouveau, levant +un de ses doigts velus, ajoutant: + +- Méfiez-vous de votre dévotion à la Vierge. + + + + + +XIII. + +Dans l'église, l'abbé Mouret trouva une dizaine de grandes filles, +tenant des branches d'olivier, de laurier, de romarin. Les fleurs de +jardin ne poussant guère sur les roches des Artaud, l'usage était de +parer l'autel de la Vierge d'une verdure résistante qui durait tout +le mois de mai. La Teuse ajoutait des giroflées de muraille, dont +les queues trempaient dans de vieilles carafes. + +- Voulez-vous me laisser faire, monsieur le curé? demanda-t-elle. +Vous n'avez pas l'habitude... Tenez, mettez-vous là, devant l'autel. +Vous me direz si la décoration vous plaît. + +Il consentit, et ce fut elle qui dirigea réellement la cérémonie. +Elle était montée sur un escabeau; elle rudoyait les grandes filles +qui s'approchaient tour à tour, avec leurs feuillages. + +- Pas si vite, donc! Vous me laisserez bien le temps d'attacher les +branches. Il ne faut pas que tous ces fagots tombent sur la tête de +monsieur le curé... Eh bien! Babet, c'est ton tour. Quand tu me +regarderas, avec tes gros yeux! Il est joli, ton romarin! il est +jaune comme un chardon. Toutes les bourriques du pays ont donc pissé +dessus!... A toi, la Rousse. Ah! voilà un beau laurier, au moins! Tu +as pris ça dans ton champ de la Croix-Verte. + +Les grandes filles posaient leurs rameaux sur l'autel, qu'elles +baisaient. Elles restaient un instant contre la nappe, passant les +branches à la Teuse, oubliant l'air sournoisement recueilli qu'elles +avaient pris pour monter le degré; elles finissaient par rire, elles +butaient des genoux, ployaient les hanches au bord de la table, +enfonçaient la gorge en plein dans le tabernacle. Et, au-dessus +d'elles, la grande Vierge de plâtre doré inclinait sa face peinte, +souriait de ses lèvres roses au petit Jésus tout nu qu'elle portait +sur son bras gauche. + +- C'est ça, Lisa! cria la Teuse, assieds-toi sur l'autel, pendant +que tu y es! Veux-tu bien baisser tes jupes! Est-ce qu'on montre ses +jambes comme ça!... Qu'une de vous s'avise de se vautrer! je lui +envoie ses branches à travers la figure... Vous ne pouvez donc pas +me passer cela tranquillement! + +Et se tournant: + +- Est-ce à votre goût, monsieur le curé? Trouvez-vous que ça aille? + +Elle établissait, derrière la Vierge, une niche de verdure, avec des +bouts de feuillage qui dépassaient, formant berceau, retombant en +façon de palmes. Le prêtre approuvait d'un mot, hasardait une +observation. + +- Je crois, murmura-t-il, qu'il faudrait un bouquet de feuilles plus +tendres, en haut. + +- Sans doute, gronda la Teuse. Elles ne m'apportent que du laurier +et du romarin... Quelle est celle qui a de l'olivier? Pas une, +allez! Elles ont peur de perdre quatre olives, ces païennes-là. + +Mais Catherine monta le degré, avec une énorme branche d'olivier, +sous laquelle elle disparaissait. + +- Ah! tu en as, toi, gamine, reprit la vieille servante. + +- Pardi, dit une voix, elle l'a volé. J'ai vu Vincent qui cassait la +branche, pendant qu'elle faisait le guet. + +Catherine, furieuse, jura que ce n'était pas vrai. Elle s'était +tournée, sans lâcher sa branche, dégageant sa tête brune du buisson +qu'elle portait; elle mentait avec un aplomb extraordinaire, +inventait une longue histoire pour prouver que l'olivier était bien +à elle. + +- Et puis, conclut-elle, tous les arbres appartiennent à la sainte +Vierge. + +L'abbé Mouret voulut intervenir. Mais la Teuse demanda si on se +moquait d'elle, à lui laisser si longtemps les bras en l'air. Et +elle attacha solidement la branche d'olivier, pendant que Catherine, +grimpée sur l'escabeau, derrière son dos, contre-faisait la façon +pénible dont elle tournait sa taille énorme, à l'aide de sa bonne +jambe; ce qui fit sourire le prêtre lui-même. + +- Là, dit la Teuse, en descendant auprès de celui-ci, pour donner un +coup d'oeil à son oeuvre; voilà le haut terminé... Maintenant, nous +allons mettre des touffes entre les chandeliers, à moins que vous ne +préfériez une guirlande qui courrait le long des gradins. + +Le prêtre se décida pour de grosses touffes. + +- Allons, avancez, reprit la servante, montée de nouveau sur +l'escabeau. Il ne faut pas coucher ici... Veux-tu bien baiser +l'autel, Miette? Est-ce que tu t'imagines être dans ton écurie?... +Monsieur le curé, voyez donc ce qu'elles font, là-bas? Je les +entends qui rient comme des crevées. + +On éleva une des deux lampes, on éclaira le bout noir de l'église. +Sous la tribune, trois grandes filles jouaient à se pousser; une +d'elles était tombée la tête dans le bénitier, ce qui faisait tant +rire les autres, qu'elles se laissaient aller par terre pour rire à +leur aise. Elles revinrent, regardant le curé en dessous, l'air +heureux d'être grondées, avec leurs mains ballantes qui leur +tapaient sur les cuisses. + +Mais ce qui fâcha surtout la Teuse, ce fut d'apercevoir brusquement +la Rosalie montant à l'autel comme les autres, avec son fagot. + +- Veux-tu bien descendre! lui cria-t-elle. Ce n'est pas l'aplomb qui +te manque, ma fille!... Voyons, plus vite, emporte-moi ton paquet. + +- Tiens, pourquoi donc? dit hardiment Rosalie. On ne m'accusera +peut-être pas de l'avoir volé. + +Les grandes filles se rapprochaient, faisant les bêtes, échangeant +des coups d'oeil luisants. + +- Va-t'en, répétait la Teuse; ta place n'est pas ici, entends-tu! + +Puis, perdant son peu de patience, brutalement, elle lâcha un mot +très gros, qui fit courir un rire d'aise parmi les paysannes. + +- Après? dit Rosalie. Est-ce que vous savez ce que font les autres? +Vous n'êtes pas allée y voir, n'est-ce pas? + +Et elle crut devoir éclater en sanglots. Elle jeta ses rameaux, elle +se laissa emmener à quelques pas par l'abbé Mouret, qui lui parlait +très sévèrement. Il avait tenté de faire taire la Teuse, il +commençait à être gêné au milieu de ces grandes filles éhontées, +emplissant l'église, avec leurs brassées de verdure. Elles se +poussaient jusqu'au degré de l'autel, l'entouraient d'un coin de +forêt vivante, lui apportaient le parfum rude des bois odorants, +comme un souffle monté de leurs membres de fortes travailleuses. + +- Dépêchons, dépêchons, dit-il en tapant légèrement dans les mains. + +- Pardi! j'aimerais mieux être dans mon lit, murmura la Teuse; si +vous croyez que c'est commode d'attacher tous ces bouts de bois! + +Cependant, elle avait fini par nouer entre les chandeliers de hauts +panaches de feuillage. Elle plia l'escabeau, que Catherine alla +porter derrière le maître-autel. Elle n'eut plus qu'à planter des +massifs, aux deux côtés de la table. Les dernières bottes de verdure +suffirent à ce bout de parterre; même il resta des rameaux, dont les +filles jonchèrent le sol, jusqu'à la balustrade de bois. L'autel de +la Vierge était un bosquet, un enfoncement de taillis, avec une +pelouse verte, sur le devant. + +La Teuse consentit alors à laisser la place à l'abbé Mouret. Celui- +ci monta à l'autel, tapa de nouveau légèrement dans ses mains. + +- Mesdemoiselles, dit-il, nous continuerons demain les exercices du +Mois de Marie. Celles qui ne pourront venir, devront tout au moins +dire leur chapelet chez elles. + +Il s'agenouilla, tandis que les paysannes, avec un grand bruit de +jupes, se mettaient par terre, s'asseyant sur leurs talons. Elles +suivirent son oraison d'un marmottement confus, où perçaient des +rires. Une d'elles, se sentant pincée par derrière, laissa échapper +un cri, qu'elle tâcha d'étouffer dans un accès de toux; ce qui égaya +tellement les autres, qu'elles restèrent un instant à se tordre, +après avoir dit Amen, le nez sur les dalles, sans pouvoir se +relever. + +La Teuse renvoya ces effrontées, pendant que le prêtre, qui s'était +signé, demeurait absorbé devant l'autel, comme n'entendant plus ce +qui se passait derrière lui. + +- Allons, déguerpissez, maintenant, murmurait-elle. Vous êtes un tas +de propres à rien, qui ne savez même pas respecter le bon Dieu... +C'est une honte, ça ne s'est jamais vu, des filles qui se roulent +par terre dans une église, comme des bêtes dans un pré... Qu'est-ce +que tu fais là-bas, la Rousse? Si je t'en vois pincer une, tu auras +affaire à moi! Oui, oui, tirez-moi la langue, je dirai tout à +monsieur le curé. Dehors, dehors, coquines! + +Elle les refoulait lentement vers la porte, galopant autour d'elles, +boitant d'une façon furibonde. Elle avait réussi à les faire sortir +jusqu'à la dernière, lorsqu'elle aperçut Catherine tranquillement +installée dans le confessionnal avec Vincent; ils mangeaient quelque +chose, d'un air ravi. Elle les chassa. Et comme elle allongeait le +cou hors de l'église, avant de fermer la porte, elle vit la Rosalie +se pendre aux épaules du grand Fortuné qui l'attendait; tous deux se +perdirent dans le noir, du côté du cimetière, avec un bruit affaibli +de baisers. + +- Et ça présente à l'autel de la Vierge! bégaya-t-elle, en poussant +les verrous. Les autres ne valent pas mieux, je le sais bien. Toutes +des gourgandines qui sont venues ce soir, avec leurs fagots, +histoire de rire et de se faire embrasser par les garçons, à la +sortie! Demain, pas une ne se dérangera; monsieur le curé pourra +bien dire ses Ave tout seul... On n'apercevra plus que les gueuses +qui auront des rendez-vous. + +Elle bousculait les chaises, les remettait en place, regardait si +rien de suspect ne traînait, avant de monter se coucher. Elle +ramassa dans le confessionnal une poignée de pelures de pomme, +qu'elle jeta derrière le maître-autel. Elle trouva également un bout +de ruban arraché de quelque bonnet, avec une mèche de cheveux noirs, +dont elle fit un petit paquet, pour ouvrir une enquête. + +A cela près, l'église lui parut en bon ordre. La veilleuse avait de +l'huile pour la nuit, les dalles du choeur pouvaient aller jusqu'au +samedi sans être lavées. + +- Il est près de dix heures, monsieur le curé, dit-elle en +s'approchant du prêtre toujours agenouillé. Vous feriez bien de +monter. + +Il ne répondit pas, il se contenta d'incliner doucement la tête. + +- Bon, je sais ce que ça veut dire, continua la Teuse. Dans une +heure, il sera encore là, sur la pierre, à se donner des coliques... +Je m'en vais, parce que je l'ennuie. N'importe, ça na guère de bon +sens: déjeuner quand les autres dînent, se coucher à l'heure où les +poules se lèvent!... Je vous ennuie, n'est-ce pas? monsieur le curé. +Bonsoir. Vous n'êtes guère raisonnable, allez! + +Elle se décidait à partir; mais elle revint éteindre une des deux +lampes, en murmurant que de prier si tard "c'était la mort à +l'huile". Enfin, elle s'en alla, après avoir essuyé de sa manche la +nappe du maître-autel, qui lui parut grise de poussière. L'abbé +Mouret, les yeux levés, les bras serrés contre la poitrine, était +seul. + + + + + +XIV. + +Éclairée d'une seule lampe brûlant sur l'autel de la Vierge, au +milieu des verdures, l'église s'emplissait, aux deux bouts, de +grandes ombres flottantes. La chaire jetait un pan de ténèbre +jusqu'aux solives du plafond. Le confessionnal faisait une masse +noire, découpant sous la tribune le profil étrange d'une guérite +crevée. Toute la lumière, adoucie, comme verdie par les feuillages, +dormait sur la grande Vierge dorée, qui semblait descendre d'un air +royal, portée par le nuage où se jouaient des têtes d'anges ailées. +On eût dit, à voir la lampe ronde luire au milieu des branches, une +lune pâle se levant au bord d'un bois, éclairant quelque souveraine +apparition, une princesse du ciel, couronnée d'or, vêtue d'or, qui +aurait promené la nudité de son divin enfant au fond du mystère des +allées. Entre les feuilles, le long des hauts panaches, dans le +large berceau ogival, et jusque sur les rameaux jetés à terre, des +rayons d'astres coulaient, assoupis, pareils à cette pluie laiteuse +qui pénètre les buissons, par les nuits claires. Des bruits vagues, +des craquements venaient des deux bouts sombres de l'église; la +grande horloge, à gauche du choeur, battait lentement, avec une +haleine grosse de mécanique endormie. Et la vision radieuse, la Mère +aux minces bandeaux de cheveux châtains, comme rassurée par la paix +nocturne de la nef, descendait davantage, courbait à peine l'herbe +des clairières, sous le vol léger de son nuage. + +L'abbé Mouret la regardait. C'était l'heure où il aimait l'église. +Il oubliait le Christ lamentable, le supplicié barbouillé d'ocre et +de laque, qui agonisait derrière lui, à la chapelle des Morts. Il +n'avait plus la distraction de la clarté crue des fenêtres, des +gaietés du matin entrant avec le soleil, de la vie du dehors, des +moineaux et des branches envahissant la nef par les carreaux cassés. +A cette heure de nuit, la nature était morte, l'ombre tendait de +crêpe les murs blanchis, la fraîcheur lui mettait aux épaules un +cilice salutaire; il pouvait s'anéantir dans l'amour absolu, sans +que le jeu d'un rayon, la caresse d'un souffle ou d'un parfum, le +battement d'une aile d'insecte, vînt le tirer de sa joie d'aimer. Sa +messe du matin ne lui avait jamais donné les délices surhumains de +ses prières du soir. + +Les lèvres balbutiantes, l'abbé Mouret regardait la grande Vierge. +Il la voyait venir à lui, du fond de sa niche verte, dans une +splendeur croissante. Ce n'était plus un clair de lune roulant à la +cime des arbres. Elle lui semblait vêtue de soleil, elle s'avançait +majestueusement, glorieuse, colossale, si toute-puissante, qu'il +était tenté, par moments, de se jeter la face contre terre, pour +éviter le flamboiement de cette porte ouverte sur le ciel. Alors, +dans cette adoration de tout son être, qui faisait expirer les +paroles sur la bouche, il se souvint du dernier mot de Frère +Archangias, comme d'un blasphème. Souvent le Frère lui reprochait +cette dévotion particulière à la Vierge, qu'il disait être un +véritable vol fait à la dévotion de Dieu. Selon lui, cela +amollissait les âmes, enjuponnait la religion, créait toute une +sensiblerie pieuse indigne des forts. Il gardait rancune à la Vierge +d'être femme, d'être belle, d'être mère; il se tenait en garde +contre elle, pris de la crainte sourde de se sentir tenté par sa +grâce, de succomber à sa douceur de séductrice. "Elle vous mènera +loin!" avait-il crié un jour au jeune prêtre, voyant en elle un +commencement de passion humaine, une pente aux délices des beaux +cheveux châtains, des grands yeux clairs, du mystère des robes +tombant du col à la pointe des pieds. C'était la révolte d'un saint, +qui séparait violemment la Mère du Fils, en demandant comme celui- +ci: "Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi?" Mais l'abbé +Mouret résistait, se prosternait, tâchait d'oublier les rudesses du +Frère. Il n'avait plus que ce ravissement dans la pureté immaculée +de Marie, qui le sortit de la bassesse où il cherchait à s'anéantir. +Lorsque, seul en face de la grande Vierge dorée, il s'hallucinait +jusqu'à la voir se pencher pour lui donner ses bandeaux à baiser, il +redevenait très jeune, très bon, très fort, très juste, tout envahi +d'une vie de tendresse. + +La dévotion de l'abbé Mouret pour la Vierge datait de sa jeunesse. +Tout enfant, un peu sauvage, se réfugiant dans les coins, il se +plaisait à penser qu'une belle dame le protégeait, que deux yeux +bleus, très doux, avec un sourire, le suivaient partout. Souvent, +la nuit, ayant senti un léger souffle lui passer sur les cheveux, +il racontait que la Vierge était venue l'embrasser. Il avait grandi +sous cette caresse de femme, dans cet air plein d'un frôlement de +jupe divine. Dès sept ans, il contentait ses besoins de tendresse, +en dépensant tous les sous qu'on lui donnait à acheter des images de +sainteté, qu'il cachait jalousement, pour en jouir seul. Et jamais +il n'était tenté par les Jésus portant l'agneau, les Christ en +croix, les Dieu le Père se penchant avec une grande barbe au bord +d'une nuée; il revenait toujours aux tendres images de Marie, à son +étroite bouche riante, à ses fines mains tendues. Peu à peu, il les +avait toutes collectionnées: Marie entre un lis et une quenouille, +Marie portant l'enfant comme une grande soeur, Marie couronnée de +roses, Marie couronnée d'étoiles. C'était pour lui une famille de +belles jeunes filles, ayant une ressemblance de grâce, le même air +de bonté, le même visage suave, si jeunes sous leurs voiles, que, +malgré leur nom de mère de Dieu, il n'avait point peur d'elles comme +des grandes personnes. Elles lui semblaient avoir son âge, être les +petites filles qu'il aurait voulu rencontrer, les petites filles du +ciel avec lesquelles les petits garçons morts à sept ans doivent +jouer éternellement, dans un coin du paradis. Mais il était grave +déjà; il garda, en grandissant, le secret de son religieux amour, +pris des pudeurs exquises de l'adolescence. Marie vieillissait avec +lui, toujours plus âgée d'un ou deux ans, comme il convient à une +amie souveraine. Elle avait vingt ans, lorsqu'il en avait dix-huit. +Elle ne l'embrassait plus la nuit sur le front; elle se tenait à +quelques pas, les bras croisés, dans son sourire chaste, +adorablement douce. Lui, ne la nommait plus que tout bas, éprouvant +comme un évanouissement de son coeur, chaque fois que le nom chéri +lui passait sur les lèvre, dans ses prières. Il ne rêvait plus des +jeux enfantins, au fond du jardin céleste, mais une contemplation +continue, en face de cette figure blanche, si pure, à laquelle il +n'aurait pas voulu toucher de son souffle. Il cachait à sa mère +elle-même qu'il l'aimât si fort. + +Puis, à quelques années de là, lorsqu'il fut au séminaire, cette +belle tendresse pour Marie, si droite, si naturelle, eut de sourdes +inquiétudes. Le culte de Marie était-il nécessaire au salut? Ne +volait-il pas Dieu, en accordant à Marie une part de son amour, la +plus grande part, ses pensées, son coeur, son tout? Questions +troublantes, combat intérieur qui le passionnait, qui l'attachait +davantage. Alors il s'enfonça dans les subtilités de son affection. +Il se donna des délices inouies à discuter la légitimité de ses +sentiments. Les livres de dévotion à la Vierge l'excusèrent, le +ravirent, l'emplirent de raisonnements, qu'il répétait avec des +recueillements de prière. Ce fut là qu'il apprit à être l'esclave de +Jésus en Marie. Il allait à Jésus par Marie. Et il citait toutes +sortes de preuves, il distinguait, il tirait des conséquences: Marie +à laquelle Jésus avait obéi sur la terre, devait être obéi par tous +les hommes; Marie gardait sa puissance de mère dans le ciel, où elle +était la grande dispensatrice des trésors de Dieu, la seule qui pût +l'implorer, la seule qui distribuât les trônes; Marie, simple +créature auprès de Dieu, mais haussée jusqu'à lui, devenait ainsi le +lien humain du ciel à terre, l'intermédiaire de toute grâce, de +toute miséricorde; et la conclusion était toujours qu'il fallait +l'aimer par-dessus tout, en Dieu lui-même. Puis, c'étaient des +curiosités théologiques plus ardues, le mariage de l'Époux céleste, +le Saint-Esprit scellant le vase d'élection, mettant la Vierge Mère +dans un miracle éternel, donnant sa pureté inviolable à la dévotion +des hommes; c'était la Vierge victorieuse de toutes les hérésies, +l'ennemie irréconciliable de Satan, l'Ève nouvelle annoncée comme +devant écraser la tête du serpent, la Porte auguste de la grâce, par +laquelle le Sauveur était entré une première fois, par laquelle il +entrerait de nouveau, au dernier jour, prophétie vague, annonce d'un +rôle plus large de Marie, qui laissait Serge sous le rêve de quelque +épanouissement immense d'amour. Cette venue de la femme dans le ciel +jaloux et cruel de l'Ancien Testament, cette figure de blancheur, +mise au pied de la Trinité redoutable, était pour lui la grâce même +de la religion, ce qui le consolait de l'épouvante de la foi, son +refuge d'homme perdu au milieu des mystères du dogme. Et quand il se +fut prouvé, points par points, longuement, qu'elle était le chemin +de Jésus, aisé, court, parfait, assuré, il se livra de nouveau à +elle, tout entier, sans remords; il s'étudia à être son vrai dévot, +mourant à lui-même, s'abîmant dans la soumission. + +Heure de volupté divine. Les livres de dévotion à la Vierge +brûlaient entre ses mains. Ils lui parlaient une langue d'amour qui +fumait comme un encens. Marie n'était plus l'adolescente voilée de +blanc, les bras croisés, debout à quelques pas de son chevet; elle +arrivait au milieu d'une splendeur, telle que Jean la vit, vêtue de +soleil, couronnée de douze étoiles, ayant la lune sous les pieds; +elle l'embaumait de sa bonne odeur, l'enflammait du désir du ciel, +le ravissait jusque dans la chaleur des astres flambant à son front. +Il se jetait devant elle, se criait son esclave; et rien n'était +plus doux que ce mot d'esclave, qu'il répétait, qu'il goûtait +davantage, sur sa bouche balbutiante, à mesure qu'il s'écrasait à +ses pieds, pour être sa chose, son rien, la poussière effleurée du +vol de sa robe bleue. Il disait avec David: "Marie est faite pour +moi." Il ajoutait avec l'évangéliste: "Je l'ai prise par tout mon +bien." Il la nommait: "Ma chère maîtresse," manquant de mots, +arrivant à un babillage d'enfant et d'amant, n'ayant plus que le +souffle entrecoupé de sa passion. Elle était la Bienheureuse, la +Reine du ciel célébrée par les neuf choeurs des Anges, la Mère de la +belle dilection, le Trésor du Seigneur. Les images vives +s'étalaient, la comparaient à un paradis terrestre, fait d'une terre +vierge, avec des parterres de fleurs vertueuses, des prairies vertes +d'espérance, des tours imprenables de force, des maisons charmantes +de confiance. Elle était encore une fontaine que le Saint-Esprit +avait scellée, un sanctuaire où la très sainte Trinité se reposait, +le trône de Dieu, la cité de Dieu, l'autel de Dieu, le temple de +Dieu, le monde de Dieu. Et lui, se promenait dans ce jardin, à +l'ombre, au soleil, sous l'enchantement des verdures; lui, soupirait +après l'eau de cette fontaine; lui, habitait le bel intérieur de +Marie, s'y appuyant, s'y cachant, s'y perdant, sans réserve, buvant +le lait d'amour infini qui tombait goutte à goutte de ce sein +virginal. + +Chaque matin, dès son lever, au séminaire, il saluait Marie de cent +révérences, le visage tourné vers le pan de ciel qu'il apercevait +par sa fenêtre; le soir, il prenait congé d'elle, en s'inclinant le +même nombre de fois, les yeux sur les étoiles. Souvent, en face des +nuits sereines, lorsque Vénus luisait toute blonde et rêveuse dans +l'air tiède, il s'oubliait, il laissait tomber de ses lèvres, ainsi +qu'un léger chant, l'Ave maris stella, l'hymne attendrie qui lui +déroulait au loin des plages bleues, une mer douce, à peine ridée +d'un frisson de caresse, éclairée par une étoile souriante, aussi +grande qu'un soleil. Il récitait encore le Salve Regina, le Regina +coeli, l'O gloriosa Domina, toutes les prières, tous les cantiques. +Il lisait l'Office de la Vierge, les livres de sainteté en son +honneur, le petit Psautier de saint Bonaventure, d'une tendresse si +dévote, que les larmes l'empêchaient de tourner les pages. Il +jeûnait, il se mortifiait, pour lui faire l'offrande de sa chair +meurtrie. Depuis l'âge de dix ans, il portait sa livrée, le saint +scapulaire, la double image de Marie, cousue sur drap, dont il +sentait la chaleur à son dos et à sa poitrine, contre sa peau nue, +avec des tressaillements de bonheur. Plus tard, il avait pris la +chaînette, afin de montrer son esclavage d'amour. Mais son grand +acte restait toujours la Salutation angélique, l'Ave Maria, la +prière parfaite de son coeur. "Je vous salue Marie," et il la voyait +s'avancer vers lui, pleine de grâce, bénie entre toutes les femmes; +il jetait son coeur à ses pieds, pour qu'elle marchât dessus, dans +la douceur. + +Cette salutation, il la multipliait, il la répétait de cent façons, +s'ingéniant à la rendre plus efficace. Il disait douze Ave, pour +rappeler la couronne de douze étoiles, ceignant le front de Marie; +il en disait quatorze, en mémoire de ses quatorze allégresses; il en +disait sept dizaines, en l'honneur des années qu'elle a vécues sur +la terre. Il roulait pendant des heures les grains du chapelet. +Puis, longuement, à certains jours de rendez-vous mystique, il +entreprenait le chuchotement infini du Rosaire. + +Quand, seul dans sa cellule, ayant le temps d'aimer, il +s'agenouillait sur le carreau, tout le jardin de Marie poussait +autour de lui, avec ses hautes floraisons de chasteté. Le Rosaire +laissait couler entre ses doigts sa guirlande d'Ave coupée de Pater, +comme une guirlande de roses blanches, mêlées des lis de +l'Annonciation, des fleurs saignantes du Calvaire, des étoiles du +Couronnement. Il avançait à pas lents, le long des allées embaumées, +s'arrêtant à chacune des quinze dizaines d'Ave, se reposant dans le +mystère auquel elle correspondait; il restait éperdu de joie, de +douleur, de gloire, à mesure que les mystères se groupaient en trois +séries, les joyeux, les douloureux, les glorieux. Légende +incomparable, histoire de Marie, vie humaine complète, avec ses +sourires, ses larmes, son triomphe, qu'il revivait d'un bout à +l'autre, en un instant. Et d'abord il entrait dans la joie, dans les +cinq mystères souriants, baignés des sérénités de l'aube: c'étaient +la salutation de l'archange, un rayon de fécondité glissé du ciel, +apportant la pâmoison adorable de l'union sans tâche; la visite à +Elisabeth, par une claire matinée d'espérance, à l'heure où le fruit +de ses entrailles donnait pour la première fois à Marie cette +secousse qui fait pâlir les mères; les couches dans un étable de +Bethléem, avec la longue file des bergers venant saluer la maternité +divine; le nouveau-né porté au Temple, sur les bras de l'accouchée, +qui sourit, lasse encore, déjà heureuse d'offrir son enfant à la +justice de Dieu, aux embrassements de Siméon, aux désirs du monde; +enfin, Jésus grandi, se révélant devant les docteurs, au milieu +desquels sa mère inquiète le retrouve, fière de lui et consolée, +puis après ce matin, d'une lumière si tendre, il semblait à Serge +que le ciel se couvrait brusquement. Il ne marchait plus que sur des +ronces, s'écorchait les doigts aux grains du Rosaire, se courbait +sous l'épouvantement des cinq mystères de douleur: Marie agonisant +dans son fils au Jardin des Oliviers, recevant avec lui les coups de +fouet de la flagellation, sentant à son propre front le déchirement +de la couronne d'épines, portant l'horrible poids de sa croix, +mourant à ses pieds sur le Calvaire. Ces nécessités de la +souffrance, ce martyre atroce d'une Reine adorée, pour qui il eût +donné son sang comme Jésus, lui causaient une révolte d'horreur, que +dix années des mêmes prières et des mêmes exercices n'avaient pu +calmer. Mais les grains coulaient toujours, une trouée soudaine se +faisait dans les ténèbres du crucifiement, la gloire resplendissante +des cinq derniers mystères éclatait avec une allégresse d'astre +libre. Marie, transfigurée, chantait l'alléluia de la résurrection, +la victoire sur la mort, l'éternité de la vie; elle assistait, les +mains tendues, renversée d'admiration, au triomphe de son fils, qui +s'élevait au ciel, parmi des nuées d'or frangées de pourpre; elle +rassemblait autour d'elle les Apôtres, goûtant comme au jour de la +conception l'embrasement de l'esprit d'amour, descendu en flammes +ardentes; elle était à son tour ravie par un vol d'anges, emportées +sur des ailes blanches ainsi qu'une arche immaculée, déposée +doucement au milieu de la splendeur des trônes célestes; et là, +comme gloire suprême, dans une clarté si éblouissante, qu'elle +éteignait le soleil, Dieu la couronnait des étoiles du firmament. La +passion n'a qu'un mot. En disant à la file les cent cinquante Ave, +Serge ne les avait pas répétés une seule fois. Ce murmure monotone, +cette parole sans cesse la même qui revenait, pareille au: "Je +t'aime" des amants, prenait chaque fois une signification plus +profonde; il s'y attardait, causant sans fin à l'aide de l'unique +phrase latine, connaissait Marie tout entière, jusqu'à ce que, le +dernier grain du Rosaire s'échappant de ses mains, il se sentit +défaillir à la pensée de la séparation. + +Bien des fois le jeune homme avait ainsi passé les nuits, +recommençant à vingt reprises les dizaines d'Ave, retardant toujours +le moment où il devrait prendre congé de sa chère maîtresse. Le jour +naissait, qu'il chuchotait encore. C'était la lune, disait-il pour +se tromper lui-même, qui faisait pâlir les étoiles. Ses supérieurs +devaient le gronder de ces veilles dont il sortait alangui, le teint +si blanc, qu'il semblait avoir perdu du sang. Longtemps il avait +gardé au mur de sa cellule une gravure coloriée du Sacré-Coeur de +Marie. La Vierge, souriant d'une façon sereine, écartait son +corsage, montrait dans sa poitrine un trou rouge, où son coeur +brûlait, traversé d'une épée, couronné de roses blanches. Cette épée +le désespérait; elle lui causait cette intolérable horreur de la +souffrance chez la femme, dont la seule pensée le jetait hors de +toute soumission pieuse. Il l'effaça, il ne garda que le coeur +couronné et flambant, arraché à demi de cette chair exquise pour +s'offrir à lui. Ce fut alors qu'il se sentit aimé. Marie lui donnait +son coeur, son coeur vivant, tel qu'il battait dans son sein, avec +l'égouttement rose de son sang. Il n'y avait plus là une image de +passion dévote, mais une matérialité, un prodige de tendresse, qui, +lorsqu'il priait devant la gravure, lui faisait élargir les mains +pour recevoir religieusement le coeur sautant de la gorge sans +tache. Il le voyait, il l'entendait battre. Et il était aimé, le +coeur battait pour lui! C'était comme un affolement de tout son +être, un besoin de baiser le coeur, de se fondre en lui, de se +coucher avec lui au fond de cette poitrine ouverte. Elle l'aimait +activement, jusqu'à le vouloir dans l'éternité auprès d'elle, +toujours à elle. Elle l'aimait efficacement, sans cesse occupée de +lui, le suivant partout, lui évitant les moindres infidélités. Elle +l'aimait tendrement, plus que toutes les femmes ensemble, d'un amour +bleu, profond, infini comme le ciel. Où aurait-il jamais trouvé une +maîtresse si désirable? Quelle caresse de la terre était comparable +à ce souffle de Marie dans lequel il marchait? Quelle union +misérable, quelle jouissance ordurière pouvaient être mises en +balance avec cette éternelle fleur du désir montant toujours sans +s'épanouir jamais? Alors, le Magnificat, ainsi qu'une bouffée +d'encens, s'exhalait de sa bouche. Il chantait le chant d'allégresse +de Marie, son tressaillement de joie à l'approche de l'Époux divin. +Il glorifiait le Seigneur qui renversait les puissants de leurs +trônes, et qui lui envoyait Marie, à lui, un pauvre enfant nu, se +mourant d'amour sur le carreau glacé de sa cellule. + +Et, lorsqu'il avait tout donné à Marie, son corps, son âme, ses +biens terrestres, ses biens spirituels, lorsqu'il était nu devant +elle, à bout de prières, les litanies de la Vierge jaillissaient de +ses lèvres brûlées, avec leurs appels répétés., entêtés, acharnés, +dans un besoin suprême de secours célestes. Il lui semblait qu'il +gravissait un escalier de désir; à chaque saut de son coeur, il +montait une marche. D'abord, il la disait Sainte. Ensuite, il +l'appelait Mère, très pure, très chaste, aimable, admirable. Et il +reprenait son élan, lui criant six fois sa virginité, la bouche +comme rafraîchie chaque fois par ce mot de vierge, auquel il +joignait des idées de puissances, de bonté, de fidélité. A mesure +que son coeur l'emportait plus haut, sur les degrés de lumière, une +voix étrange, venue de ses veines, parlait en lui, s'épanouissant en +fleurs éclatantes. Il aurait voulu se fondre en parfum, s'épandre en +clarté, expirer en un soupir musical. Tandis qu'il la nommait Miroir +de justice. Temple de sagesse, Source de sa joie, il se voyait pâle +d'extase dans ce miroir, il s'agenouillait sur les dalles tièdes de +ce temple, il buvait à longs traits l'ivresse de cette source. Et il +la transformait encore, lâchant la bride à sa folie de tendresse +pour s'unir à elle d'une façon toujours plus étroite. Elle devenait +un Vase d'honneur choisi par Dieu, un Sein d'élection où il +souhaitait de verser son être, de dormir à jamais. Elle était la +Rose mystique, une grande fleur éclose au paradis, faite des Anges +entourant leur Reine, si pure, si odorante, qu'il la respirait du +bas de son indignité avec un gonflement de joie dont ses côtes +craquaient. Elle se changeait en Maison d'or, en Tour de David, en +Tour d'ivoire, d'une richesse inappréciable, d'une pureté jalousée +des cygnes, d'une taille haute, forte, ronde, à laquelle il aurait +voulu faire de ses bras tendus une ceinture de soumission. Elle se +tenait debout à l'horizon, elle était la Porte du ciel, qu'il +entrevoyait derrière ses épaules, lorsqu'un souffle de vent écartait +les plis de son voile. Elle grandissait derrière la montagne, à +l'heure où la nuit pâlit, Étoile du matin, secours des voyageurs +égarés, aube d'amour. Puis, à cette hauteur, manquant d'haleine, non +rassasie encore, mais les mots trahissant les forces de son coeur, +il ne pouvait plus que la glorifier du titre de Reine qu'il lui +jetait neuf fois comme neuf coups d'encensoir. Son cantique se +mourait d'allégresse dans ces cris du triomphe final: Reine des +vierges, Reine de tous les saints, Reine conçue sans péché! Elle +toujours plus haut, resplendissait. Lui, sur la dernière marche, la +marche que les familiers de Marie atteignent seuls, restait là un +instant, pâmé au milieu de l'air subtil qui l'étourdissait, encore +trop loin pour baiser le bord de la robe bleue, se sentant déjà +rouler, avec l'éternel désir de remonter, de tenter cette jouissance +surhumaine. + +Que de fois les litanies de la Vierge, récitées en commun, dans la +chapelle, avaient ainsi laissé le jeune homme, les genoux cassés, la +tête vide, comme après une grande chute! Depuis sa sortie du +séminaire, l'abbé Mouret avait appris à aimer la Vierge davantage +encore. Il lui vouait ce culte passionné où Frère Archangias +flairait des odeurs d'hérésie. Selon lui, c'était elle qui devait +sauver l'Église par quelque prodige grandiose dont l'apparition +prochaine charmerait la terre. Elle était le seul miracle de notre +époque impie, la dame bleue se montrant aux petits bergers, la +blancheur nocturne vue entre deux nuages, et dont le bord du voile +traînait sur les chaumes des paysans. Quand Frère Archangias lui +demandait brutalement s'il l'avait jamais aperçue, il se contentait +de sourire, les lèvres serrées, comme pour garder son secret. La +vérité était qu'il la voyait toutes les nuits. Elle ne lui +apparaissait plus ni soeur joueuse, ni belle jeune fille fervente; +elle avait une robe de fiancée, avec des fleurs blanches dans les +cheveux, les paupières à demi baissées, laissant couler des regards +humides d'espérance qui lui éclairaient les joues. Et il sentait +bien qu'elle venait à lui, qu'elle lui promettait de ne plus tarder, +qu'elle lui disait: "Me voici, reçois-moi." Trois fois chaque jour, +lorsque l'Angelus sonnait, au réveil de l'aube, dans la maturité du +midi, à la tombée attendrie du crépuscule, il se découvrait, il +disait un Ave en regardant autour de lui, cherchant si la cloche ne +lui annonçait pas enfin la venue de Marie. Il avait vingt-cinq ans. +Il l'attendait. + +Au mois de mai, l'attente du jeune prêtre était pleine d'un heureux +espoir. Il ne s'inquiétait même plus des gronderies de la Teuse. +S'il restait si tard à prier dans l'église, c'était avec l'idée +folle que la grande Vierge dorée finirait par descendre. Et +pourtant, il la redoutait, cette Vierge qui ressemblait à une +princesse. Il n'aimait pas toutes les Vierges de la même façon. +Celle-là le frappait d'un respect souverain. Elle était la Mère de +Dieu; elle avait l'ampleur féconde, la face auguste, les bras forts +de l'Épouse divine portant Jésus. Il se la figurait ainsi au milieu +de la cour céleste, laissant traîner parmi les étoiles la queue de +son manteau royal, trop haute pour lui, si puissante, qu'il +tomberait en poudre, si elle daignait abaisser les yeux sur les +siens. Elle était la Vierge de ses jours de défaillance, la Vierge +sévère qui lui rendait la paix intérieure par la redoutable vision +du paradis. + +Ce soir-là, l'abbé Mouret resta plus d'une heure agenouillé dans +l'église vide. Les mains jointes, les regards sur la Vierge d'or se +levant comme un astre au milieu des verdures, il cherchait +l'assoupissement de l'extase, l'apaisement des troubles étranges +qu'il avait éprouvés pendant la journée. Mais il ne glissait pas au +demi-sommeil de la prière avec l'aisance heureuse qui lui était +accoutumée. La maternité de Marie, toute glorieuse et pure qu'elle +se révélât, cette taille ronde de femme faite, cet enfant nu qu'elle +portait sur un bras, l'inquiétaient, lui semblaient continuer au +ciel la poussée débordante de génération au milieu de laquelle il +marchait depuis le matin. Comme les vignes des coteaux pierreux, +comme les arbres du Paradou, comme le troupeau humain des Artaud, +Marie apportait l'éclosion, engendrait la vie. Et la prière +s'attardait sur ses lèvres, il s'oubliait à des distractions, voyant +des choses qu'il n'avait point encore vues, la courbe molle des +cheveux châtains, le léger gonflement du menton, barbouillé de rose. +Alors, elle devait se faire plus sévère, l'anéantir sous l'éclat de +sa toute-puissance, pour le ramener à la phrase de l'oraison +interrompue. Ce fut enfin par sa couronne d'or, par son manteau +d'or, par tout l'or qui la changeait en une princesse terrible, +qu'elle acheva de l'écraser dans une soumission d'esclave, la prière +coulant régulière de la bouche, l'esprit perdu au fond d'une +adoration unique. Jusqu'à onze heures, il dormit éveillé de cet +engourdissement extatique, ne sentant plus ses genoux, se croyant +suspendu, balancé ainsi qu'un enfant qu'on endort, se laissant aller +à ce repos, tout en gardant la conscience d'un poids qui lui +alourdissait le coeur. Autour de lui, l'église s'emplissait d'ombre, +la lampe charbonnait, les hauts feuillages assombrissaient le visage +verni de la grande Vierge. + +Quand l'horloge, avant de sonner l'heure, grinça, d'une voix +arrachée, l'abbé Mouret eut un frisson. Il n'avait pas senti la +fraîcheur de l'église lui tomber sur les épaules. Maintenant, il +grelottait. Comme il se signait, un rapide souvenir traversa la +stupeur de son réveil; le claquement de ses dents lui rappelait les +nuits passées sur le carreau de sa cellule, en face du Sacré-Coeur +de Marie, le corps tout secoué de fièvre. Il se leva péniblement, +mécontent de lui. D'ordinaire, il quittait l'autel, la chair +sereine, avec la douceur du souffle de Marie sur le front. Cette +nuit-là, lorsqu'il prit la lampe pour monter à sa chambre, il lui +sembla que ses tempes éclataient: la prière était restée inefficace, +il retrouvait, après un court soulagement, la même chaleur grandie +depuis le matin de son coeur à son cerveau. Puis, arrivé à la porte +de la sacristie, au moment de sortir, il se tourna, il éleva la +lampe, d'un mouvement machinal, cherchant à voir une dernière fois +la grande Vierge. Elle était noyée sous les ténèbres descendues des +poutres, enfoncée dans les feuillages, ne laissant passer que la +croix d'or de sa couronne. + + + + + +XV. + +La chambre de l'abbé Mouret, située à un angle du presbytère, était +une vaste pièce, trouée sur deux de ses faces de deux immenses +fenêtres carrées; l'une de ces fenêtres s'ouvrait au-dessus de la +basse-cour de Désirée; l'autre donnait sur le village des Artaud, +avec la vallée au loin, les collines, tout l'horizon. Le lit tendu +de rideaux jaunes, la commode de noyer, les trois chaises de paille, +se perdaient sous le haut plafond à solives blanchies. Une légère +âpreté, cette odeur un peu aigre des vieilles bâtisses campagnardes, +montait du carreau, passé au rouge, luisant comme une glace. Sur la +commode, une grande statuette de l'Immaculée Conception mettait une +douceur grise, entre deux pots de faïence que la Teuse avait emplis +de lilas blancs. + +L'abbé Mouret posa la lampe devant la Vierge, au bord de la commode. +Il se sentait si mal à l'aise, qu'il se décida à allumer le feu de +souches de vignes qui était tout préparé. Et il resta là, les +pincettes à la main, regardant brûler les tisons, la face éclairée +par la flamme. Au-dessous de lui, il entendait le gros sommeil de la +maison. Le silence, qui bourdonnait à ses oreilles, finissait par +prendre des voix chuchotantes. Lentement, invinciblement, ces voix +l'envahissaient, redoublaient l'anxiété dont il avait, dans la +journée, senti plusieurs fois le serrement à la gorge. D'où venait +donc cette angoisse? quel pouvait être ce trouble inconnu, grossi +doucement, devenu intolérable? Il n'avait pas péché cependant. Il +lui semblait être sorti la veille du séminaire, avec toute l'ardeur +de sa foi, si fort contre le monde, qu'il marchait au milieu des +hommes en ne voyant que Dieu. + +Alors, il se crut dans sa cellule, un matin, à cinq heures, au +moment du lever. Le diacre de service passait en donnant un coup de +bâton dans sa porte, avec le cri réglementaire: + +- Benedicamus Domino! + +- Deo gratias! répondait-il, mal réveillé, les yeux enflés de +sommeil. + +Et il sautait sur l'étroit tapis, se débarbouillait, faisait son +lit, balayait sa chambre, renouvelait l'eau de son cruchon. Ce petit +ménage était une joie, dans le frisson matinal qui lui courait sur +la peau. Il entendait les pierrots des platanes de la cour se lever +en même temps que lui, au milieu d'un tapage d'ailes et de gosiers +assourdissant. Il pensait qu'ils disaient leurs prières, à leur +façon. Lui, descendait dans la salle des Méditations, où, après les +oraisons, il restait une demi-heure agenouillé, à méditer sur cette +pensée d'Ignace: "Que sert à l'homme de conquérir l'univers, s'il +perd son âme?" C'était un sujet fertile en bonnes résolutions, qui +le faisait renoncer à tous les biens de la terre, avec le rêve si +souvent caressé d'une vie au désert, sous la seule richesse d'un +grand ciel bleu. Au bout de dix minutes, ses genoux, meurtris sur la +dalle, devenaient tellement douloureux, qu'il éprouvait peu à peu un +évanouissement de tout son être, une extase dans laquelle ils se +voyait grand conquérant, maître d'un empire immense, jetant sa +couronne, brisant son sceptre, foulant aux pieds un luxe inouï, des +cassettes d'or, des ruissellements de bijoux, des étoffes cousues de +pierreries, pour aller s'ensevelir au fond d'une Thébaïde, vêtu +d'une bure qui lui écorchait l'échine. Mais la messe le tirait de +ces imaginations, dont il sortait comme d'une belle histoire réelle, +qui lui serait arrivée en des temps anciens. Il communiait, il +chantait le psaume du jour, très ardemment, sans entendre aucune +autre voix que sa voix, d'une pureté de cristal, si claire, qu'il la +sentait s'envoler jusqu'aux oreilles du Seigneur. Et lorsqu'il +remontait à sa chambre, il ne gravissait qu'une marche à la fois, +ainsi que le recommandent saint Bonaventure et saint Thomas d'Aquin; +il marchait lentement, l'air recueilli, la tête légèrement penchée, +trouvant à suivre les moindres prescriptions une jouissance +indicible. Ensuite, venait le déjeuner. Au réfectoire, les croûtons +de pain, alignés le long des verres de vin blanc, l'enchantaient; +car il avait bon appétit, il était d'humeur gaie, il disait par +exemple que le vin était bon chrétien, allusion très audacieuse à +l'eau qu'on accusait l'économe de mettre dans les bouteilles. Cela +ne l'empêchait pas de retrouver son air grave pour entrer en classe. +Il prenait des notes sur ses genoux, tandis que le professeur, les +poignets au bord de la chaire, parlait un latin usuel, coupé parfois +d'un mot français, quand il ne trouvait pas mieux. Une discussion +s'élevait; les élèves argumentaient en un jargon étrange, sans rire. +Puis, c'était, à dix heures, une lecture de l'Écriture sainte, +pendant vingt minutes. Il allait chercher le livre sacré, relié +richement, doré sur tranche. Il le baisait avec une vénération +particulière, le lisait tête nue, en saluant chaque fois qu'il +rencontrait les noms de Jésus, de Marie ou de Joseph. La seconde +méditation le trouvait alors tout préparé à supporter, pour l'amour +de Dieu, un nouvel agenouillement, plus long que le premier. Il +évitait de s'asseoir une seule seconde sur ses talons; il goûtait +cet examen de conscience de trois quarts d'heure, s'efforçant de +découvrir en lui des péchés, arrivant à se croire damné pour avoir +oublié la veille au soir de baiser les deux images de son +scapulaire, ou pour s'être endormi sur le côté gauche; fautes +abominables, qu'il aurait voulu racheter en usant jusqu'au soir ses +genoux, fautes heureuses qui l'occupaient, sans lesquelles il +n'aurait su de quoi entretenir son coeur candide, endormi par la +blanche vie qu'il menait. Il entrait au réfectoire tout soulagé, +comme s'il était débarrassé la poitrine d'un grand crime. Les +séminaristes de service, les manches de la soutane retroussées, un +tablier de coutil bleu noué à la ceinture, apportaient le potage au +vermicelle, le bouilli coupé par petits carrés, les portions de +gigot aux haricots. Il y avait des bruits terribles de mâchoires, un +silence glouton, un acharnement de fourchettes seulement interrompu +par des coups d'oeil envieux jetés sur la table en fer à cheval, où +les directeurs mangeaient des viandes plus tendres, buvaient des +vins plus rouges; pendant que la voix empâtée de quelque fils de +paysan, aux poumons solides, ânonnait sans points ni virgules, au- +dessus de cette rage d'appétit, quelque lecture pieuse, des lettres +de missionnaires, des mandements d'évêques, des articles de journaux +religieux. Lui, écoutait, entre deux bouchées. Ces bouts de +polémiques, ces récits de voyages lointains le surprenaient, +l'effrayaient même, en lui révélant, au delà des murailles du +séminaire, une agitation, un immense horizon, auxquels il ne pensait +jamais. On mangeait encore, qu'un coup de claquoir annonçait la +récréation. La cour était sablée, plantée de huit gros platanes qui, +l'été, jetaient une ombre fraîche; au midi, il y avait une muraille, +haute de cinq mètres, hérissée de culs de bouteille, au-dessus de +laquelle on ne voyait de Plassans que l'extrémité du clocher de +Saint-Marc, une courte aiguille de pierre, dans le ciel bleu. D'un +bout de la cour à l'autre, lentement, il se promenait avec un groupe +de camarades, sur une seule ligne; et chaque fois qu'il revenait, le +visage vers la muraille, il regardait le clocher, qui était pour lui +toute la ville, toute la terre, sous le vol libre des nuages. + +Des cercles bruyants, au pied des platanes, discutaient; des amis +s'isolaient, deux à deux, dans les coins, épiés par quelque +directeur caché derrière les rideaux de sa fenêtre; des parties de +paume et de quilles s'organisaient violemment, dérangeant de +tranquilles joueurs de loto à demi couchés par terre, devant leurs +cartons, qu'une boule ou une balle lancée trop fort couvrait de +sable. Quand la cloche sonnait, le bruit tombait, une nuée de +moineaux s'envolait des platanes, les élèves encore tout essoufflés +se rendaient au cours de plain-chant, les bras croisés, la nuque +grave. Et il achevait la journée au milieu de cette paix; il +retournait en classe; il goûtait à quatre heures, reprenant son +éternelle promenade, en face de la flèche de Saint-Marc; il soupait +au milieu des mêmes bruits de mâchoires, sous la grosse voix +achevant la lecture du matin; il montait à la chapelle dire les +actions de grâce du soir, et se couchait à huit heures un quart, +après avoir aspergé son lit d'eau bénite, pour se préserver des +mauvais rêves. + +Que de belles journées semblables il avait passées, dans cet ancien +couvent du vieux Plassans, tout plein d'une odeur séculaire de +dévotion! Pendant cinq ans, les jours s'étaient suivis, coulant avec +le même murmure d'eau limpide. A cette heure, il se souvenait de +mille détails qui l'attendrissaient. Il se rappelait son premier +trousseau, qu'il était allé acheter avec sa mère: ses deux soutanes, +ses deux ceintures, ses six rabats, ses huit paires de bas noirs, +son surplis, son tricorne. Et comme son coeur avait battu, ce doux +soir d'octobre, lorsque la porte du séminaire s'était refermée sur +lui! Il venait là, à vingt ans, après ses années de collège, pris +d'un besoin de croire et d'aimer. Dès le lendemain, il avait tout +oublié, comme endormi au fond de la grande maison silencieuse. Il +revoyait la cellule étroite où il avait passé ses deux années de +philosophie, une case meublée d'un lit, d'une table et d'une chaise, +séparée des cases voisines par des planches mal jointes, dans une +immense salle qui contenait une cinquantaine de réduits pareils. Il +revoyait sa cellule de théologien, habitée pendant trois autres +années, plus grande, avec un fauteuil, une toilette, une +bibliothèque, heureuse chambre emplie des rêves de sa foi. Le long +des couloirs interminables, le long des escaliers de pierre, à +certains angles, il avait eu des révélations soudaines, des secours +inespérés. Les hauts plafonds laissaient tomber des voix d'anges +gardiens. Pas un carreau des salles, pas une pierre des murs, pas +une branche des platanes, qui ne lui parlaient des jouissances de sa +vie contemplative, ses bégayements de tendresse, sa lente +initiation, les caresses reçues en retour du don de son être, tout +ce bonheur des premières amours divines. Tel jour, en s'éveillant, +il avait vu une vive lueur qui l'avait baigné de joie. Tel soir, en +fermant la porte de sa cellule, il s'était senti saisir au cou par +des mains tièdes, si tendrement, qu'en reprenant connaissance, il +s'était trouvé par terre, pleurant a gros sanglots. Puis parfois, +surtout sous la petite voûte qui menait à la chapelle, il avait +abandonné sa taille à des bras souples qui l'enlevaient. Tout le +ciel s'occupait alors de lui, marchait autour de lui, mettait dans +ses moindres actes, dans la satisfaction de ses besoins les plus +vulgaires, un sens particulier, un parfum surprenant dont ses +vêtements, sa peau elle-même, semblaient garder à jamais la +lointaine odeur. Et il se souvenait encore des promenades du jeudi. +On partait à deux heures pour quelque coin de verdure, à une lieue +de Plassans. C'était le plus souvent au bord de la Viorne, dans le +bout d'un pré, avec des saules noueux qui laissaient tremper leurs +feuilles au fil de l'eau. Il ne voyait rien, ni les grandes fleurs +jaunes du pré, ni les hirondelles buvant au vol, rasant des ailes la +nappe de la petite rivière. Jusqu'à six heures, assis par bandes +sous les saules, ses camarades et lui récitaient en choeur l'Office +de la Vierge, ou lisaient, deux à deux, les Petites Heures, le +bréviaire facultatif des jeunes séminaristes. + +L'abbé Mouret eut un sourire, en rapprochant les tisons. Il ne +trouvait dans ce passé qu'une grande pureté, une obéissance +parfaite. Il était un lis, dont la bonne odeur charmait ses maîtres. +Il ne se rappelait pas un mauvais acte. Jamais il ne profitait de la +liberté absolue des promenades, pendant que les deux directeurs de +surveillance allaient causer chez un curé du voisinage, pour fumer +derrière une haie ou courir boire de la bière avec quelque ami. +Jamais il ne cachait des romans sous sa paillasse, ni n'enfermait +des bouteilles d'anisette au fond de sa table de nuit. Longtemps +même, il ne s'était pas douté les péchés qui l'entouraient, des +ailes de poulets et des gâteaux introduits en contrebande pendant le +carême, des lettres coupables apportées par les servants, des +conversations abominables tenues à voix basse, dans certains coins +de la cour. Il avait pleuré à chaudes larmes, le jour où il s'était +aperçu que peu de ses camarades aimaient Dieu pour lui-même. Il y +avait là des fils de paysans entrés dans les ordres par terreur de +la conscription, des paresseux rêvant un métier de fainéantise, des +ambitieux que troublaient déjà la vision de la crosse et de la +mitre. Et lui, en retrouvant les ordures du monde au pied des +autels, s'était replié encore sur lui-même, se donnant davantage à +Dieu, pour le consoler de l'abandon où on le laissait. + +Pourtant, l'abbé se rappela qu'un jour il avait croisé les jambes, à +la classe. Le professeur lui en ayant fait le reproche, il était +devenu très rouge, comme s'il avait commis une indécence. Il était +un des meilleurs élèves, ne discutant pas, apprenant les textes par +coeur. Il prouvait l'existence et l'éternité de Dieu par des preuves +tirées de l'Écriture sainte, par l'opinion des Pères de l'Église, et +par le consentement universel de tous les peuples. Les raisonnements +de cette nature l'emplissaient d'une certitude inébranlable. Pendant +sa première année de philosophie, il travaillait son cours de +logique avec une telle application, que son professeur l'avait +arrêté, en lui répétant que les plus savants ne sont pas les plus +saints. Aussi, dès sa seconde année, s'acquittait-il de son étude de +la métaphysique, ainsi que d'un devoir réglementé, entrant pour une +très faible part dans les exercices de la journée. Le mépris de la +science lui venait; il voulait rester ignorant, afin de garder +l'humilité de sa foi. Plus tard, en théologie, il ne suivait plus le +cours d'Histoire ecclésiastique, de Rorbacher, que par soumission; +il allait jusqu'aux arguments de Gousset, jusqu'à l'Instruction +théologique de Bouvier, sans oser toucher à Bellarmin, à Liguori, à +Suarez, à saint Thomas d'Aquin. Seule, l'Écriture sainte le +passionnait. Il y trouvait le savoir désirable, une histoire d'amour +infini qui devait suffire comme enseignement aux hommes de bonne +volonté. Il n'acceptait que les affirmations de ses maîtres, se +débarrassant sur eux de tout souci d'examen, n'ayant pas besoin de +ce fatras pour aimer, accusant les livres de voler le temps à la +prière. Il avait même réussi à oublier ses années de collège. Il ne +savait plus, il n'était plus qu'une candeur, qu'une enfance ramenée +aux balbutiements du catéchisme. + +Et c'était ainsi qu'il était pas à pas monté jusqu'à la prêtrise. +Ici, les souvenirs se pressaient, attendris, chauds encore de joies +célestes. Chaque année, il avait approché Dieu de plus près. Il +passait saintement les vacances, chez un oncle, se confessant tous +les jours, communiant deux fois par semaine. Il s'imposait des +jeûnes, cachait au fond de sa malle des boîtes de gros sel, sur +lesquelles il s'agenouillait des heures entières, les genoux mis à +nu. Il restait à la chapelle, pendant les récréations, ou montait +dans la chambre d'un directeur, qui lui racontait des anecdotes +pieuses, extraordinaires. Puis, quand approchait le jour de la +Sainte-Trinité, il était récompensé au delà de toute mesure, envahi +par cette émotion dont s'emplissent les séminaires à la veille des +ordinations. C'était la grande fête, le ciel s'ouvrant pour laisser +les élus gravir un nouveau degré. Lui, quinze jours à l'avance, se +mettait au pain et à l'eau. Il fermait les rideaux de sa fenêtre, +pour ne plus même voir le jour, se prosternant dans les ténèbres, +suppliant Jésus d'accepter son sacrifice. Les quatre derniers jours, +il était pris d'angoisses, de scrupules terribles qui le jetaient +hors de son lit, au milieu de la nuit, pour aller frapper à la porte +du prêtre étranger dirigeant la retraite, quelque carme déchaussé, +souvent un protestant converti, sur lequel courait une merveilleuse +histoire. Il lui faisait longuement la confession générale de sa +vie, la voix coupée de sanglots. L'absolution seule le +tranquillisait, le rafraîchissait, comme s'il avait pris un bain de +grâce. Il était tout blanc, au matin du grand jour; il avait une si +vive conscience de cette blancheur, qu'il lui semblait faire de la +lumière autour de lui. Et la cloche du séminaire sonnait de sa voix +claire, tandis que les odeurs de juin, les quarantaines en fleurs, +les résédas, les héliotropes, venaient par-dessus la haute muraille +de la cour. Dans la chapelle, les parents attendaient, en grande +toilette, émus à ce point, que les femmes sanglotaient sous leurs +voilettes. Puis, c'était le défilé: les diacres, qui allaient +recevoir la prêtrise, en chasuble d'or; les sous-diacres, en +dalmatique; les minorés, les tonsures, le surplis flottant sur les +épaules, la barrette noire à la main. L'orgue ronflait, épanouissait +les notes de flûte d'un chant d'allégresse. A l'autel, l'évêque, +assisté de deux chanoines, officiait, crosse en main. Le chapitre +était là, les prêtres de toutes les paroisses se pressaient, au +milieu d'un luxe inouï de costumes, d'un flamboiement d'or allumé +par le large rayon de soleil qui tombait d'une fenêtre de la nef. +Après l'épître, l'ordination commençait. + +A cette heure, l'abbé Mouret se rappelait encore le froid des +ciseaux, lorsqu'on l'avait marqué de la tonsure, au commencement de +sa première année de théologie. Il avait eu un léger frisson. Mais +la tonsure était alors bien étroite, à peine ronde comme une pièce +de deux sous. Plus tard, à chaque nouvel ordre reçu, elle avait +grandi, toujours grandi, jusqu'à le couronner d'une tache blanche, +aussi large qu'une grande hostie. Et l'orgue ronflait plus +doucement, les encensoirs retombaient avec le bruit argentin de +leurs chaînettes, en laissant échapper un flot de fumée blanche, qui +se déroulait comme de la dentelle. Lui, se voyait en surplis, jeune +tonsuré, amené à l'autel par le maître des cérémonies; il +s'agenouillait, baissait profondément la tête, tandis que l'évêque, +avec des ciseaux d'or, lui coupait trois mèches de cheveux, une sur +le front, les deux autres près des oreilles. A un an de là, il se +voyait de nouveau, dans la chapelle pleine d'encens, recevant les +quatre ordres mineurs: il allait, conduit par un archidiacre, fermer +avec fracas la grande porte, qu'il rouvrait ensuite, pour montrer +qu'il était commis à la garde des églises; il secouait une clochette +de la main droite, annonçant par là qu'il avait le devoir d'appeler +les fidèles aux offices; il revenait à l'autel, où l'évêque lui +conférait de nouveaux privilèges, ceux de chanter les leçons, de +bénir le pain, de catéchiser les enfants, d'exorciser le démon, de +servir les diacres, d'allumer et d'éteindre les cierges. Puis, le +souvenir de l'ordination suivante lui revenait, plus solennel, plus +redoutable, au milieu du même chant des orgues, dont le roulement +semblait être la foudre même de Dieu; ce jour-là, il avait la +dalmatique de sous-diacre aux épaules, il s'engageait à jamais par +le voeu de chasteté, il tremblait de toute sa chair, malgré sa foi, +au terrible: Accedite, de l'évêque, qui mettait en fuite deux de +ses camarades, pâlissant à son côté; ses nouveaux devoirs étaient de +servir le prêtre à l'autel, de préparer les burettes, de chanter +l'épître, d'essuyer le calice, de porter la croix dans les +processions. Et, enfin, il défilait une dernière fois dans la +chapelle, sous le rayonnement du soleil de juin; mais, cette fois, +il marchait en tête du cortège, il avait l'aube nouée à la ceinture, +l'étoile croisée sur la poitrine, la chasuble tombant du cou; +défaillant d'une émotion suprême, il apercevait la figure pâle de +l'évêque qui lui donnait la prêtrise, la plénitude du sacerdoce, par +une triple imposition des mains. Après son serment d'obéissance +ecclésiastique, il se sentait comme soulevé des dalles, lorsque la +voix pleine du prélat disait la phrase latine: "Accipe Spiritum +sanctum: quorum remiseris peccata, remittuntur eis, et quorum +retineris, retenta sunt." + + + + + +XVI + +Cette évocation des grands bonheurs de sa jeunesse avait donné une +légère fièvre à l'abbé Mouret. Il ne sentait plus le froid. Il lâcha +les pincettes, s'approcha du lit comme s'il allait se coucher, puis +revint appuyer son front contre une vitre, regardant la nuit, sans +voir. Était-il donc malade, qu'il éprouvait ainsi une langueur des +membres, tandis que le sang lui brûlait les veines? Au séminaire, a +deux reprises, il avait eu des malaises semblables, une sorte +d'inquiétude physique qui le rendait très malheureux; une fois même, +il s'était mis au lit, avec un gros délire. Puis, il songea à une +jeune fille possédée, que Frère Archangias racontait avoir guérie +d'un simple signe de croix, un jour qu'elle était tombée raide +devant lui. Cela le fit penser aux exorcismes spirituels qu'un de +ses maîtres lui avait recommandés autrefois: la prière, la +confession générale, la communion fréquente, le choix d'un directeur +sage, ayant un grand empire sur l'esprit de son pénitent. Et, sans +transition, avec une brusquerie qui l'étonna lui-même, il aperçut au +fond de sa mémoire la figure ronde d'un de ses anciens amis, un +paysan, enfant de choeur à huit ans, dont la pension au séminaire +était payée par une dame qui le protégeait. Il riait toujours, il +jouissait naïvement à l'avance des petits bénéfices du métier: les +douze cents francs d'appointement, le presbytère au fond d'un +jardin, les cadeaux, les invitations à dîner, les menus profits des +mariages, des baptêmes, des enterrements. Celui-là devait être +heureux, dans sa cure. + +Le regret mélancolique que lui apportait ce souvenir, surprit le +prêtre extrêmement. N'était-il pas heureux, lui aussi? Jusqu'à ce +jour, il n'avait rien regretté, rien désiré, rien envié. Et même, en +ce moment, il s'interrogeait, il ne trouvait en lui aucun sujet +d'amertume. Il était, croyait-il, tel qu'aux premiers temps de son +diaconat, lorsque l'obligation de lire son bréviaire, à des heures +déterminées, avait empli ses journées d'une prière continue. Depuis +cette époque, les semaines, les mois, les années coulaient, sans +qu'il eût le loisir d'une mauvaise pensée. Le doute ne le +tourmentait point; il s'anéantissait devant les mystères qu'il ne +pouvait comprendre, il faisait aisément le sacrifice de sa raison, +qu'il dédaignait. Au sortir du séminaire, il avait eu la joie de se +voir étranger parmi les autres hommes, de ne plus marcher comme eux, +de porter autrement la tête, d'avoir des gestes, des mots, des +sentiments d'être à part. Il se sentait féminisé, rapproché de +l'ange, lavé de son sexe, de son odeur d'homme. Cela le rendait +presque fier, de ne plus tenir à l'espèce, d'avoir été élevé pour +Dieu, soigneusement purgé des ordures humaines par une éducation +jalouse. Il lui semblait encore être demeuré pendant des années dans +une huile sainte, préparée selon les rites, qui lui avait pénétré +les chairs d'un commencement de béatification. Certains de ses +organes avaient disparu, dissous peu à peu; ses membres, son +cerveau, s'étaient appauvris de matière, pour s'emplir d'âme, d'un +air subtil qui le grisait parfois d'un vertige, comme si la terre +lui eût manqué brusquement. Il montrait des peurs, des ignorances, +des candeurs de fille cloîtrée. Il disait parfois en souriant qu'il +continuait son enfance, s'imaginant être resté tout petit, avec les +mêmes sensations, les mêmes idées, les mêmes jugements; ainsi, à six +ans, il connaissait Dieu autant qu'à vingt-cinq ans, il avait pour +le prier des inflexions de voix semblables, des joies enfantines à +joindre les mains bien exactement. Le monde lui semblait pareil au +monde qu'il voyait jadis, lorsque sa mère le promenait par la main. +Il était né prêtre, il avait grandi prêtre. Lorsqu'il faisait +preuve, devant la Teuse, de quelque grossière ignorance de la vie, +elle le regardait stupéfaite, entre les deux yeux, en disant avec un +singulier sourire "qu'il était bien le frère de mademoiselle +Désirée." Dans son existence, il ne se rappelait qu'une secousse +honteuse. C'était pendant ses derniers six mois de séminaire, entre +le diaconat et la prêtrise. On lui avait fait lire l'ouvrage de +l'abbé Craisson, supérieur du grand séminaire de Valence: De rebus +venereis ad usum confessariorum. Il était sorti épouvanté, +sanglotant, de cette lecture. Cette casuistique savante du vice, +étalant l'abomination de l'homme, descendant jusqu'aux cas les plus +monstrueux des passions hors nature, violait brutalement sa +virginité de corps et d'esprit. Il restait à jamais sali, comme une +épousée, initiée d'une heure à l'autre aux violences de l'amour. Et +il revenait fatalement à ce questionnaire de honte, chaque fois +qu'il confessait. Si les obscurités du dogme, les devoirs du +sacerdoce, la mort de tout libre arbitre, le laissaient serein, +heureux de n'être que l'enfant de Dieu, il gardait malgré lui +l'ébranlement charnel de ces saletés qu'il devait remuer, il avait +conscience d'une tache ineffaçable, quelque part, au fond de son +être, qui pouvait grandir un jour et le couvrir de boue. + +La lune se levait, derrière les Garrigues. L'abbé Mouret, que la +fièvre brûlait davantage, ouvrit la fenêtre, s'accouda, pour +recevoir au visage la fraîcheur de la nuit. Il ne savait plus à +quelle heure exacte l'avait pris ce malaise. Il se souvenait +pourtant que, le matin, en disant sa messe, il était très calme, +très reposé. Ce devait être plus tard, peut-être pendant sa longue +marche au soleil, ou sous le frisson des arbres du Paradou, ou dans +l'étouffement de la basse-cour de Désirée. Et il revécut la journée. + +En face de lui, la vaste plaine s'étendait, plus tragique sous la +pâleur oblique de la lune. Les oliviers, les amandiers, les arbres +maigres faisaient des taches grises, au milieu du chaos des grandes +roches, jusqu'à la ligne sombre des collines de l'horizon. C'étaient +de larges pans d'ombre, des arêtes bossuées, des mares de terre +sanglantes où les étoiles rouges semblaient se regarder, des +blancheurs crayeuses pareilles à des vêtements de femme rejetés, +découvrant des chairs noyées de ténèbres, assoupies dans les +enfoncements des terrains. La nuit, cette campagne ardente prenait +un étrange vautrement de passion. Elle dormait, débraillée, +déhanchée, tordue, les membres écartés, tandis que de gros soupirs +tièdes s'exhalaient d'elle, des arômes puissants de dormeuse en +sueur. On eût dit quelque forte Cybèle tombée sur l'échine, la gorge +en avant, le ventre sous la lune, soûle des ardeurs du soleil, et +rêvant encore de fécondation. Au loin, le long de ce grand corps, +l'abbé Mouret suivait des yeux le chemin des Olivettes, un mince +ruban pâle qui s'allongeait comme le lacet flottant d'un corset. Il +entendait Frère Archangias, relevant les jupes des gamines qu'il +fouettait au sang, crachant aux visages des filles, puant lui-même +l'odeur d'un bouc qui ne se serait jamais satisfait. Il voyait la +Rosalie rire en-dessous, de son air de bête lubrique, pendant que le +père Bambousse lui jetait des mottes de terre dans les reins. Et là +encore, croyait-il, il était bien portant, à peine chauffé à la +nuque par la belle matinée. Il ne sentait qu'un frémissement +derrière son dos, ce murmure confus de vie, qu'il avait entendu +vaguement dès le matin, au milieu de sa messe, lorsque le soleil +était entré par les fenêtres crevées. Jamais, comme à cette heure de +nuit, la campagne ne l'avait inquiété, avec sa poitrine géante, ses +ombres molles, ses luisants de peau ambrée, toute cette nudité de +déesse, à peine cachée sous la mousseline argentée de la lune. + +Le jeune prêtre baissa les yeux, regarda le village des Artaud. Le +village s'écrasait dans le sommeil lourd de fatigue, dans le néant +que dorment les paysans. Pas une lumière. Les masures faisaient des +tas noirs, que coupaient les raies blanches des ruelles +transversales, enfilées par la lune. Les chiens eux-mêmes devaient +ronfler, au seuil des portes closes. Peut-être les Artaud avaient- +ils empoisonné le presbytère de quelque fléau abominable? Derrière +lui, il écoutait toujours grossir le souffle dont l'approche était +si pleine d'angoisse. Maintenant, il surprenait comme un piétinement +de troupeau, une volée de poussière qui lui arrivait, grasse des +émanations d'une bande de bêtes. Ses pensées du matin lui revenaient +sur cette poignée d'hommes recommençant les temps, poussant entre +les rocs pelés ainsi qu'une poignée de chardons que les vents ont +semés; il se sentait assister à l'éclosion lente d'une race. +Lorsqu'il était enfant, rien ne le surprenait, ne l'effrayait +davantage, que ces myriades d'insectes qu'il voyait sourdre de +quelque fente, quand il soulevait certaines pierres humides. Les +Artaud, même endormis, éreintés au fond de l'ombre, le troublaient +de leur sommeil, dont il retrouvait l'haleine dans l'air qu'il +respirait. Il n'aurait voulu que des roches sous sa fenêtre. Le +village n'était pas assez mort; les toits de chaume se gonflaient +comme des poitrines; les gerçures des portes laissaient passer des +soupirs, des craquements légers, des silences vivants, révélant dans +ce trou la présence d'une portée pullulante, sous le bercement noir +de la nuit. Sans doute, c'était cette senteur seule qui lui donnait +une nausée. Souvent il l'avait pourtant respirée aussi forte, sans +éprouver d'autre besoin que de se rafraîchir dans la prière. + +Les tempes en sueur, il alla ouvrir l'autre fenêtre, cherchant un +air plus vif. En bas, à gauche, s'étendait le cimetière, avec la +haute barre du Solitaire, dont pas une brise ne remuait l'ombre. Il +montait du champ vide une odeur de pré fauché. Le grand mur gris de +l'église, ce mur tout plein de lézards, planté de giroflées, se +refroidissait sous la lune; tandis qu'une des larges fenêtres +luisait, les vitres pareilles à des plaques d'acier. L'église +endormie ne devait vivre à cette heure que de la vie extra-humaine +du Dieu de l'hostie, enfermé dans le tabernacle. Il songeait à la +tache jaune de la veilleuse, mangée par l'ombre, avec une tentation +de redescendre, pour soulager sa tête malade, au milieu de ces +ténèbres pures de toute souillure. Mais une terreur étrange le +retint: il crut tout d'un coup, les yeux fixés sur les vitres +allumées par la lune, voir l'église s'éclairer intérieurement d'un +éclat de fournaise, d'une splendeur de fête infernale, où tournaient +le mois de mai, les plantes, les bêtes, les filles des Artaud, qui +prenaient furieusement des arbres entre leurs bras nus. Puis, en se +penchant, au-dessous de lui, il aperçut la basse-cour de Désirée, +toute noire, qui fumait. Il ne distinguait pas nettement les cases +des lapins, les perchoirs des poules, la cabane des canards. C'était +une seule masse tassée dans la puanteur, dormant de la même haleine +pestilentielle. Sous la porte de l'étable, la senteur aigre de la +chèvre passait; pendant que le petit cochon vautré sur le dos, +soufflait grassement, près d'une écuelle vide. De son gosier de +cuivre, le grand coq fauve Alexandre jeta un cri, qui éveilla au +loin, un à un, les appels passionnés de tous les coqs du village. + +Brusquement, l'abbé Mouret se souvint. La fièvre dont il entendait +la poursuite, l'avait atteint dans la basse-cour de Désirée, en face +des poules chaudes encore de leur ponte et des mères lapines, +s'arrachant le poil du ventre. Alors, la sensation d'une respiration +sur son cou fut si nette, qu'il se tourna, pour voir enfin qui le +prenait ainsi à la nuque. Et il se rappela Albine bondissant hors du +Paradou, avec la porte qui claquait sur l'apparition d'un jardin +enchanté; il se la rappela galopant le long de l'interminable +muraille, suivant le cabriolet à la course, jetant des feuilles de +bouleau au vent comme autant de baisers; il se la rappela encore, au +crépuscule, qui riait des jurons de Frère Archangias, les jupes +fuyantes au ras du chemin, pareilles à une petite fumée de poussière +roulée par l'air du soir. Elle avait seize ans; elle était étrange, +avec sa face un peu longue; sentait le grand air, l'herbe, la terre. +Et il avait d'elle une mémoire si précise, qu'il revoyait une +égratignure, à l'un de ses poignets souples, rose sur la peau +blanche. Pourquoi donc riait-elle ainsi, en le regardant de ses yeux +bleus? Il était pris dans son rire, comme dans une onde sonore qui +résonnait partout contre sa chair; il la respirait, il l'entendait +vibrer en lui. Oui, tout son mal venait de ce rire qu'il avait bu. + +Debout au milieu de la chambre, les deux fenêtres ouvertes, il resta +grelottant, pris d'une peur qui lui faisait cacher la tête entre les +mains. La journée entière aboutissait donc à cette évocation d'une +fille blonde, au visage un peu long, aux yeux bleus? Et la journée +entière entrait par les deux fenêtres ouvertes. C'étaient, au loin, +la chaleur des terres rouges, la passion des grandes roches, des +oliviers poussés dans les pierres, des vignes tordant leurs bras au +bord des chemins; c'étaient, plus près, les sueurs humaines que +l'air apportait des Artaud, les senteurs fades du cimetière, les +odeurs d'encens de l'église, perverties par des odeurs de filles aux +chevelures grasses; c'étaient encore des vapeurs de fumier, la buée +de la basse-cour, les fermentations suffocantes des germes. Et +toutes ces haleines affluaient à la fois, en une même bouffée +d'asphyxie, si rude, s'enflant avec une telle violence, qu'elle +l'étouffait. Il fermait ses sens, il essayait de les anéantir. Mais, +devant lui, Albine reparut comme une grande fleur, poussée et +embellie sur ce terreau. Elle était la fleur naturelle de ces +ordures, délicate au soleil, ouvrant le jeune bouton de ses épaules +blanches, si heureuse de vivre, qu'elle sautait de sa tige et +qu'elle s'envolait sur sa bouche, en le parfumant de son long rire. + +Le prêtre poussa un cri. Il avait senti une brûlure à ses lèvres. +C'était comme un jet ardent qui avait coulé dans ses veines. Alors, +cherchant un refuge, il se jeta à genoux devant la statuette de +l'Immaculée-Conception, en criant, les mains jointes: + +- Sainte Vierge des Vierges, priez pour moi! + + + + + +XVII. + +L'Immaculée-Conception, sur la commode de noyer, souriait +tendrement, du coin de ses lèvres minces, indiquées d'un trait de +carmin. Elle était petite, toute blanche. Son grand voile blanc, qui +lui tombait de la tête aux pieds, n'avait, sur le bord, qu'un filet +d'or, imperceptible. Sa robe, drapée à longs plis droits sur un +corps sans sexe, la serrait au cou, ne dégageait que ce cou +flexible. Pas une seule mèche de ses cheveux châtains ne passait. +Elle avait le visage rose, avec des yeux clairs tournés vers le +ciel; elle joignait des mains roses, des mains d'enfant, montrant +l'extrémité des doigts sous les plis du voile, au-dessus de +l'écharpe bleue, qui semblait nouer à sa taille deux bouts flottants +du firmament. De toutes ses séductions de femme, aucune n'était nue, +excepté ses pieds, des pieds adorablement nus, foulant l'églantier +mystique. Et, sur la nudité de ses pieds, poussaient des roses d'or, +comme la floraison naturelle de sa chair deux fois pure. + +- Vierge fidèle, priez pour moi! répétait désespérément le prêtre. + +Celle-là ne l'avait jamais troublé. Elle n'était pas mère encore; +ses bras ne lui tendaient point Jésus, sa taille ne prenait point +les lignes rondes de la fécondité. Elle n'était pas la reine du +ciel, qui descendait couronnée d'or, vêtue d'or, ainsi qu'une +princesse de la terre, portée triomphalement par un vol de +chérubins. Celle-là ne s'était jamais montrée redoutable, ne lui +avait jamais parlé avec la sévérité d'une maîtresse toute puissante, +dont la vue seule courbe les fronts dans la poussière. Il osait la +regarder, l'aimer, sans craindre d'être ému par la courbe molle de +ses cheveux châtains; il n'avait que l'attendrissement de ses pieds +nus, ses pieds d'amour, qui fleurissaient comme un jardin de +chasteté, trop miraculeusement pour qu'il contentât son envie de les +couvrir de caresses. Elle parfumait la chambre de son odeur de lis. +Elle était le lis d'argent planté dans un vase d'or, la pureté +précieuse, éternelle, impeccable. Dans son voile blanc, si +étroitement serré autour d'elle, il n'y avait plus rien d'humain, +rien qu'une flamme vierge brûlant d'un feu toujours égal. Le soir à +son coucher, le matin à son réveil, il la trouvait là, avec son même +sourire d'extase. Il laissait tomber ses vêtements devant elle, sans +une gêne, comme devant sa propre pudeur. + +- Mère très pure, Mère très chaste, Mère toujours vierge, priez pour +moi! balbutia-t-il peureusement, se serrant aux pieds de la Vierge, +comme s'il avait entendu derrière son dos le galop sonore d'Albine. +Vous êtes mon refuge, la source de ma joie, le temple de ma sagesse, +la tour d'ivoire où j'ai enfermé ma pureté. Je me remets dans vos +mains sans tache, je vous supplie de me prendre, de me recouvrir +d'un coin de votre voile, de me cacher sous votre innocence, +derrière le rempart sacré de votre vêtement, pour qu'aucun souffle +charnel ne m'atteigne là. J'ai besoin de vous, je me meurs sans +vous, je me sens à jamais séparé de vous, si vous ne m'emportez +entre vos bras secourables, loin d'ici, au milieu de la blancheur +ardente que vous habitez. Marie conçue sans péché, anéantissez-moi +au fond de la neige immaculée tombant de chacun de vos membres. Vous +êtes le prodige d'éternelle chasteté. Votre race a poussé sur un +rayon, ainsi qu'un arbre merveilleux qu'aucun germe n'a planté. +Votre fils Jésus est né du souffle de Dieu, vous-même êtes née sans +que le ventre de votre mère fût souillé, et je veux croire que cette +virginité remonte ainsi d'âge en âge, dans une ignorance sans fin de +la chair. Oh! vivre, grandir, en dehors de la honte des sens! Oh! +multiplier, enfanter, sans la nécessité abominable du sexe, sous la +seule approche d'un baiser céleste! + +Cet appel désespéré, ce cri épuré de désir, avait rassuré le jeune +prêtre. La Vierge, toute blanche, les yeux au ciel, semblait sourire +plus doucement de ses minces lèvres roses. Il reprit d'une voix +attendrie: + +- Je voudrais encore être enfant. Je voudrais n'être jamais qu'un +enfant marchant à l'ombre de votre robe. J'étais tout petit, je +joignais les mains pour dire le nom de Marie. Mon berceau était +blanc, mon corps était blanc, toutes mes pensées étaient blanches. +Je vous voyais distinctement, je vous entendais m'appeler, j'allais +à vous dans un sourire, sur des roses effeuillées. Et rien autre, je +ne sentais pas, je ne pensais pas, je vivais juste assez pour être +une fleur à vos pieds. On ne devrait point grandir. Vous n'auriez +autour de vous que des têtes blondes, un peuple d'enfants qui vous +aimeraient, les mains pures, les lèvres saines, les membres tendres, +sans une souillure, comme au sortir d'un bain de lait. Sur la joue +d'un enfant, on baise son âme. Seul un enfant peut dire votre nom +sans le salir. Plus tard, la bouche se gâte, empoisonne les +passions. Moi-même, qui vous aime tant, qui me suis donné à vous, je +n'ose à toute heure vous appeler, ne voulant pas vous faire +rencontrer avec mes impuretés d'homme. J'ai prié, j'ai corrigé ma +chair, j'ai dormi sous votre garde, j'ai vécu chaste; et je pleure, +en voyant aujourd'hui que je ne suis pas encore assez mort à ce +monde pour être votre fiancé. O Marie, Vierge adorable, que n'ai-je +cinq ans, que ne suis-je resté l'enfant qui collait ses lèvres sur +vos images! Je vous prendrais sur mon coeur, je vous coucherais à +mon côté, je vous embrasserais comme une amie, comme une fille de +mon âge, j'aurais votre robe étroite, votre voile enfantin, votre +écharpe bleue, toute cette enfance qui fait de vous une grande +soeur. Je ne chercherais pas à baiser vos cheveux, car la chevelure +est une nudité qu'on ne doit point voir; mais je baiserais vos pieds +nus, l'un après l'autre, pendant des nuits entières, jusqu'à que +j'aie effeuillé sous mes lèvres les roses d'or, les roses mystiques +de nos veines. + +Il s'arrêta, attendant que la Vierge abaissât ses yeux bleus, +l'effleurât au front du bord de son voile. La Vierge restait +enveloppée dans la mousseline jusqu'au cou, jusqu'aux ongles, +jusqu'aux chevilles, tout entière au ciel, avec cet élancement du +corps qui la rendait fluette, dégagée déjà de la terre. + +- Eh bien, continua-t-il plus follement, faites que je redevienne +enfant, Vierge bonne, Vierge puissante. Faites que j'aie cinq ans. +Prenez mes sens, prenez ma virilité. Qu'un miracle emporte tout +l'homme qui a grandi en moi. Vous régnez au ciel, rien ne vous est +plus facile que de me foudroyer, que de sécher mes organes, de me +laisser sans sexe, incapable du mal, si dépouillé de toute force, +que je ne puisse même plus lever le petit doigt sans votre +consentement. Je veux être candide, de cette candeur qui est la +vôtre, que pas un frisson humain ne saurait troubler. Je ne veux +plus sentir ni mes nerfs, ni mes muscles, ni le battement de mon +coeur, ni le travail de mes désirs. Je veux être une chose, une +pierre blanche à vos pieds, à laquelle vous ne laisserez qu'un +parfum, une pierre qui ne bougera pas de l'endroit où vous l'aurez +jetée, sans oreilles, sans yeux, satisfaite d'être sous votre talon, +ne pouvant songer à des ordures avec les autres pierres du chemin. +Oh! alors quelle béatitude! J'atteindrai sans effort, du premier +coup, à la perfection que je rêve. Je me proclamerai enfin votre +véritable prêtre. Je serai ce que mes études, mes prières, mes cinq +années de lente initiation n'ont pu faire de moi. Oui, je nie la +vie, je dis que la mort de l'espèce est préférable à l'abomination +continue qui la propage. La faute souille tout. C'est une puanteur +universelle gâtant l'amour, empoisonnant la chambre des époux, le +berceau des nouveau-nés, et jusqu'aux fleurs pâmées sous le soleil, +et jusqu'aux arbres laissant éclater leurs bourgeons. La terre +baigne dans cette impureté dont les moindres gouttes jaillissent en +végétations honteuses. Mais pour que je sois parfait, ô Reine des +anges, Reine des Vierges, écoutez mon cri, exaucez-le! Faites que je +sois un de ces anges qui n'ont que deux grandes ailes derrière les +joues; je n'aurai plus de tronc, plus de membres; je volerai à vous, +si vous m'appelez; je ne serai plus qu'une bouche qui dira vos +louanges, qu'une paire d'ailes sans tache qui bercera vos voyages +dans les cieux. Oh! la mort, la mort, Vierge vénérable, donnez-moi +la mort de tout! Je vous aimerai dans la mort de mon corps, dans la +mort de ce qui vit et de ce qui se multiple. Je consommerai avec +vous l'unique mariage dont veuille mon coeur. J'irai plus haut, +toujours plus haut, jusqu'à ce que j'aie atteint le brasier où vous +resplendissez. Là, c'est un grand astre, une immense rose blanche +dont chaque feuille brûle comme une lune, un trône d'argent d'où +vous rayonnez avec un tel embrasement d'innocence, que le paradis +entier reste éclairé de la seule lueur de votre voile. Tout ce qu'il +y a de blanc, les aurores, la neige des sommets inaccessibles, les +lis à peine éclos, l'eau des sources ignorées, le lait des plantes +respectées du soleil, les sourires des vierges, les âmes des enfants +morts au berceau, pleuvent sur vos pieds blancs. Alors, je monterai +à vos lèvres, ainsi qu'une flamme subtile; j'entrerai en vous, par +votre bouche entr'ouverte, et les noces s'accompliront, pendant que +les archanges tressailleront de notre allégresse. Être vierge, +s'aimer vierge, garder au milieu des baisers les plus doux sa +blancheur vierge! Avoir tout l'amour, couché sur des ailes de cygne, +dans une nuée de pureté, aux bras d'une maîtresse de lumière dont +les caresses sont des jouissances d'âme! Perfection, rêve surhumain, +désir dont mes os craquent, délices qui me mettent au ciel! O Marie, +Vase d'élection, châtrez-en moi l'humanité, faites-moi eunuque parmi +les hommes, afin de me livrer sans peur le trésor de votre +virginité! + +Et l'abbé Mouret, claquant des dents, terrassé par la fièvre, +s'évanouit sur le carreau. + + + + + +LIVRE DEUXIÈME + + + +I. + +Devant les deux larges fenêtres, des rideaux de calicot, +soigneusement tirés, éclairaient la chambre de la blancheur tamisée +du petit jour. Elle était haute de plafond, très vaste, meublée d'un +ancien meuble Louis XV, à bois peint en blanc, à fleurs rouges sur +un semis de feuillage. Dans le trumeau, au-dessus des portes, aux +deux côtés de l'alcôve, des peintures laissaient encore voir les +ventres et les derrières roses de petits Amours volant par bandes, +jouant à deux jeux qu'on ne distinguait plus, tandis que les +boiseries des murs, ménageant des panneaux ovales, les portes à +double battant, le plafond arrondi, jadis à fond bleu de ciel, avec +des encadrements de cartouches, de médaillons, de noeuds de rubans +coleur chair, s'effaçaient, d'un gris très doux, un gris qui gardait +l'attendrissement de ce paradis fané. En face des fenêtres, la +grande alcôve, s'ouvrant sous des enroulements de nuages, que des +Amours de plâtre écartaient, penchés, culbutés, comme pour regarder +effrontément le lit, était fermée, ainsi que les fenêtres, par des +rideaux de calicot, cousus à gros points, d'une innocence singulière +au milieu de cette pièce restée toute tiède d'une lointaine odeur de +volupté. + +Assise près d'une console où une bouilloire chauffait sur une lampe +à esprit-de-vin, Albine regardait les rideaux de l'alcôve, +attentivement. Elle était vêtue de blanc, les cheveux serrés dans un +fichu de vieille dentelle, les mains abandonnées, veillant d'un air +sérieux de grande fille. Une respiration faible, un souffle d'enfant +assoupi s'entendait, dans le grand silence. Mais elle s'inquiéta, au +bout de quelques minutes; elle ne put s'empêcher de venir, à pas +légers, soulever le coin d'un rideau. Serge, au bord du grand lit, +semblait dormir, la tête appuyée sur l'un de ses bras replié. +Pendant sa maladie, ses cheveux s'étaient allongés, sa barbe avait +poussé. Il était très blanc, les yeux meurtris de bleu, les lèvres +pâles; il avait une grâce de fille convalescente. + +Albine, attendrie, allait laisser retomber le coin du rideau. + +- Je ne dors pas, dit Serge d'une voix très basse. + +Et il restait la tête appuyée, sans bouger un doigt, comme accablé +d'une lassitude heureuse. Ses yeux s'étaient lentement ouverts; sa +bouche soufflait légèrement sur l'une de ses mains nues, soulevant +le duvet de sa peau blonde. + +- Je t'entendais, murmura-t-il encore. Tu marchais tout doucement. + +Elle fut ravie de ce tutoiement. Elle s'approcha, s'accroupi devant +le lit, pour mettre son visage à la hauteur du sien. + +- Comment vas-tu? demanda-t-elle. + +Et elle goûtait à son tour la douceur de ce "tu", qui lui passait +pour la première fois sur les lèvres. + +- Oh! tu es guéri, maintenant, reprit-elle. Sais-tu que je pleurais, +tout le long du chemin, lorsque je revenais de là-bas avec de +mauvaises nouvelles. On me disait que tu avais le délire, que cette +mauvaise fièvre, si elle te faisait grâce, t'emporterais la +raison... Comme j'ai embrassé ton oncle Pascal, lorsqu'il t'a amené +ici, pour ta convalescence! + +Elle bordait le lit, elle était maternelle. + +- Vois-tu, ces roches brûlées, là-bas, ne te valaient rien. Il te +faut des arbres, de la fraîcheur, de la tranquillité... Le docteur +n'a pas même raconté qu'il te cachait ici. C'est un secret entre lui +et ceux qui t'aiment. Il te croyait perdu... Va, personne ne nous +dérangera. L'oncle Jeanbernat fume sa pipe devant ses salades. Les +autres feront prendre de tes nouvelles en cachette. Et le docteur +lui-même ne reviendra plus, parce que, à cette heure, c'est moi qui +suis ton médecin... Il parait que tu n'as plus besoin de drogues. Tu +as besoin d'être aimé, comprends-tu? + +Il semblait ne pas entendre, le crâne encore vide. Comme ses yeux, +sans qu'il remuât la tête, fouillaient les coins de la chambre, elle +pensa qu'il s'inquiétait du lieu où il se trouvait. + +- C'est ma chambre, dit-elle. Je te l'ai donnée. Elle est jolie, +n'est-ce pas? J'ai pris les plus beaux meubles du grenier; puis, +j'ai fait ces rideaux de calicot, pour que le jour ne m'aveuglât +pas... Et tu ne me gênes nullement. Je coucherai au second étage. Il +y a encore trois ou quatre pièces vides. + +Mais il restait inquiet. + +- Tu es seule? demanda-t-il. + +- Oui. Pourquoi me fais-tu cette question? + +Il ne répondit pas, il murmura d'un air d'ennui: + +- J'ai rêvé, je rêve toujours... J'entends des cloches, et c'est +cela qui me fatigue. + +Au bout d'un silence, il reprit: + +- Va fermer la porte, mets les verrous. Je veux que tu sois seule, +toute seule. + +Quand elle revint, apportant une chaise, s'asseyant à son chevet, il +avait une joie d'enfant, il répétait: + +- Maintenant, personne n'entrera. Je n'entendrai plus les cloches... +Toi, quand tu parles, cela me repose. + +- Veux-tu boire? demanda-t-elle. + +Il fit signe qu'il n'avait pas soif. Il regardait les mains d'Albine +d'un air si surpris, si charmé de les voir, qu'elle en avança une, +au bord de l'oreiller, en souriant. Alors, il laissa glisser sa +tête, il appuya une joue sur cette petite main fraîche. Il eut un +léger rire, il dit: + +- Ah! c'est doux comme de la soie. On dirait qu'elle souffle de +l'air dans mes cheveux... Ne la retire pas, je t'en prie. + +Puis, il y eut un long silence. Il se regardaient avec une grande +amitié. Albine se voyait paisiblement dans les yeux vides du +convalescent. Serge semblait écouter quelque chose de vague que la +petite main fraîche lui confiait. + +- Elle est très bonne, ta main, reprit-il. Tu ne peux pas t'imaginer +comme elle me fait du bien... Elle a l'air d'entrer au fond de moi, +pour m'enlever les douleurs que j'ai dans les membres. C'est une +caresse partout, un soulagement, une guérison. + +Il frottait doucement sa joue, il s'animait, comme ressuscité. + +- Dis? tu ne me donneras rien de mauvais à boire, tu ne me +tourmenteras pas avec toutes sortes de remèdes?... Ta main me +suffit, vois-tu. Je suis venu pour que tu la mettes là, sous ma +tête. + +- Mon bon Serge, murmura Albine, tu as bien souffert, n'est-ce pas? + +- Souffert? oui, oui; mais il y a longtemps... J'ai mal dormi, j'ai +eu des rêves épouvantables. Si je pouvais, je te raconterais tout +cela. + +Il ferma un instant les yeux, il fit un grand effort de mémoire. + +- Je ne vois que du noir, balbutia-t-il. C'est singulier, j'arrive +d'un long voyage. Je ne sais plus même d'où je suis parti. J'avais +la fièvre, une fièvre qui galopait dans mes veines comme une bête... +C'est cela, je me souviens. Toujours le même cauchemar me faisait +ramper, le long d'un souterrain interminable. A certaines grosses +douleurs, le souterrain, brusquement, se murait; un amas de cailloux +tombait de la voûte, les parois se resserraient, je restais +haletant, pris de la rage de vouloir passer outre; et j'entrais dans +l'obstacle, je travaillais des pieds, des poings, du crâne, en +désespérant de pouvoir jamais traverser cet éboulement de plus en +plus considérable... Puis, souvent, il me suffisait de le toucher du +doigt; tout s'évanouissait, je marchais librement, dans la galerie +élargie, n'ayant plus que la lassitude de la crise. + +Albine voulut lui poser la main sur la bouche, + +- Non, cela ne me fatigue pas de parler. Tu vois, je te parle à +l'oreille. Il me semble que je pense, et que tu m'entends... Le plus +drôle, dans mon souterrain, c'est que je n'avais pas la moindre idée +de retourner en arrière; je m'entêtais, tout en pensant qu'il me +faudrait des milliers d'années pour déblayer un seul des +éboulements. C'était une tâche fatale, que je devais accomplir sous +peine des plus grands malheurs. Les genoux meurtris, le front +heurtant le roc, je mettais une conscience pleine d'angoisse à +travailler de toutes mes forces, pour arriver le plus vite possible. +Arriver où? je ne sais pas, je ne sais pas... + +Il ferma les yeux, rêvant, cherchant. Puis, il eut une moue +d'insouciance, il s'abandonna de nouveau sur la main d'Albine, en +disant avec un rire: + +- Tiens! c'est bête, je suis un enfant. + +Mais la jeune fille, pour voir s'il était bien à elle, tout entier, +l'interrogea, le ramena aux souvenirs confus qu'il tenait d'évoquer; +il ne se rappelait rien, il était réellement dans une heureuse +enfance. Il croyait être né la veille. + +- Oh! je ne suis pas encore fort, dit-il. Vois-tu, le plus loin que +je me souvienne, c'était dans un lit qui me brûlait partout le +corps; ma tête roulait sur l'oreiller ainsi que sur un brasier; mes +pieds s'usaient l'un contre l'autre, à se frotter, continuellement... +Va! j'étais bien mal! Il me semblait qu'on me changeait le corps, +qu'on m'enlevait tout, qu'on me raccommodait comme une mécanique +cassée... + +Ce mot le fit rire de nouveau. Il reprit: + +- Je vais être tout neuf. Ça m'a joliment nettoyé, d'être malade... +Mais qu'est-ce que tu me demandais? Non, personne n'était là. Je +souffrais tout seul, au fond d'un trou noir. Personne, personne. Et, +au delà, il n'y a rien, je ne vois rien... Je suis ton enfant, veux- +tu? Tu m'apprendras à marcher. Moi, je ne vois que toi, maintenant. +Ça m'est bien égal, tout ce qui n'est pas toi. Je te dis que je ne +me souviens plus. Je suis venu, tu m'as pris, c'est tout. + +Et il dit encore, apaisé, caressant: + +- Ta main est diède, à présent; elle est bonne comme du soleil... Ne +parlons plus. Je me chauffe. + +Dans la grande chambre, un silence frissonnant tombait du plafond +bleu. La lampe à esprit-de-vin venait de s'éteindre, laissant la +bouilloire jeter un filet de vapeur de plus en plus mince. Albine et +Serge, tous deux la tête sur le même oreiller, regardaient les +grands rideaux de calicot tirés devant les fenêtres. Les yeux de +Serge surtout allaient là, comme à la source blanche de la lumière. +Il s'y baignait, ainsi que dans un jour pâli, mesuré à ses forces de +convalescent. Il devinait le soleil derrière un coin plus jaune du +calicot, ce qui suffisait pour le guérir. Au loin, il écoutait un +large roulement de feuillages; tandis que, à la fenêtre de droite, +l'ombre verdâtre d'une haute branche, nettement dessinée, lui +donnait le rêve inquiétant de cette forêt qu'il sentait si près de +lui. + +- Veux-tu que j'ouvre les rideaux? demanda Albine, trompée par la +fixité de son regard. + +- Non, non, se hâta-t-il de répondre. + +- Il fait beau. Tu aurais le soleil. Tu verrais les arbres. + +- Non, je t'en supplie... Je ne veux rien du dehors. Cette branche +qui est là me fatigue, à remuer, à pousser, comme si elle était +vivante... Laisse ta main, je vais dormir. Il faut tout blanc... +C'est bon. + +Et il s'endormit candidement, veillé par Albine, qui lui soufflait +sur la face, pour rafraîchir son sommeil. + + + + + +II. + +Le lendemain, le beau temps s'était gâté, il pleuvait. Serge, repris +par la fièvre, passa une journée de souffrance, les yeux fixés +désespérément sur les rideaux, d'où ne tombait qu'une lueur de cave, +louche, d'un gris de cendre. Il ne devinait plus le soleil, il +cherchait cette ombre dont il avait eu peur, cette branche haute +qui, noyée dans la buée blafarde de l'averse, lui semblait avoir +emporté la forêt en s'effaçant. Vers le soir, agité d'un léger +délire, il cria en sanglotant à Albine que le soleil était mort, +qu'il entendait tout le ciel, toute la campagne pleurer la mort du +soleil. Elle dut le consoler comme un enfant, lui promettre le +soleil, l'assurer qu'il reviendrait, qu'elle le lui donnerait. Mais +il plaignait aussi les plantes. Les semences devaient souffrir sous +le sol, à attendre la lumière; elles avaient ses cauchemars, elles +rêvaient qu'elles rampaient le long d'un souterrain, arrêtées par +des éboulements, luttant furieusement pour arriver au soleil. Et il +se mit à pleurer à voix plus basse, disant que l'hiver était une +maladie de la terre, qu'il allait mourir en même temps que la terre, +si le printemps ne les guérissait tous deux. + +Pendant trois jours encore, le temps resta affreux. Des ondées +crevaient sur les arbres, dans une lointaine clameur de fleuve +débordé. Des coups de vent roulaient, s'abattaient contre les +fenêtres, avec un acharnement de vagues énormes. Serge avait voulu +qu'Albine fermât hermétiquement les volets. La lampe allumée, il +n'avait plus le deuil des rideaux blafards, il ne sentait plus le +gris du ciel entrer par les plus minces fentes, couler jusqu'à lui, +ainsi qu'une poussière qui l'enterrait. Il s'abandonnait, les bras +amaigris, la tête pâle, d'autant plus faible que la campagne était +plus malade. A certaines heures de nuages d'encre, lorsque les +arbres tordus craquaient, que la terre laissait traîner ses herbes +sous l'averse comme des cheveux de noyée, il perdait jusqu'au +souffle, il trépassait, battu lui-même par l'ouragan. Puis, à la +première éclaircie, au moindre coin de bleu, entre deux nuées, il +respirait, il goûtait l'apaisement des feuillages essuyés, des +sentiers blanchissants, des champs buvant leur dernière gorgée +d'eau. Albine, maintenant, implorait à son tour le soleil; elle se +mettait vingt fois par jour à la fenêtre du palier, interrogeant +l'horizon, heureuse des moindres taches blanches, inquiète des +masses d'ombre, cuivrées, chargées de grêle, redoutant quelque nuage +trop noir qui lui tuerait son cher malade. Elle parlait d'envoyer +chercher le docteur Pascal. Mais Serge ne voulait personne. Il +disait: + +- Demain, il y aura du soleil sur les rideaux, je serai guéri. + +Un soir qu'il était au plus mal, Albine lui donna sa main, pour +qu'il y posât la joue. Et, la main ne le soulageant pas, elle pleura +de se voir impuissante. Depuis qu'il était retombé dans +l'assoupissement de l'hiver, elle ne se sentait plus assez forte +pour le tirer à elle seule du cauchemar où il se débattait. Elle +avait besoin de la complicité du printemps. Elle-même dépérissait, +les bras glacés, l'haleine courte, ne sachant plus lui souffler la +vie. Pendant des heures, elle rôdait dans la grande chambre +attristée. Quand elle passait devant la glace, elle se voyait noire, +elle se croyait laide. + +Puis, un matin, comme elle relevait les oreillers, sans oser tenter +encore le charme rompu de ses mains, elle crut retrouver le sourire +du premier jour sur les lèvres de Serge, dont elle venait +d'effleurer la nuque, du bout des doigts. + +- Ouvre les volets, murmura-t-il. + +Elle pensa qu'il parlait dans la fièvre; car, une heure auparavant, +elle n'avait aperçu, de la fenêtre du palier, qu'un ciel en deuil. + +- Dors, reprit-elle tristement; je t'ai promis de t'éveiller au +premier rayon... Dors encore, le soleil n'est pas là. + +- Si, je le sens, le soleil est là... Ouvre les volets. + + + + + +III. + +Le soleil était là, en effet. Quand Albine eut ouvert les volets, +derrière les grands rideaux, la bonne lueur jaune chauffa de nouveau +un coin de la blancheur du linge. Mais ce qui fit asseoir Serge sur +son séant, ce fut de revoir l'ombre de la branche, le rameau qui lui +annonçait le retour à la vie. Toute la campagne ressuscitée, avec +ses verdures, ses eaux, son large cercle de collines, était là pour +lui, dans cette tache verdâtre frissonnante au moindre souffle. Elle +ne l'inquiétait plus. Il en suivait le balancement, d'un air avide, +ayant le besoin des forces de la sève qu'elle lui annonçait; tandis +que, le soutenant dans ses bras, Albine, heureuse, disait: + +- Ah! mon bon Serge, l'hiver est fini... Nous voilà sauvés. + +Il se recoucha, les yeux déjà vifs, la voix plus nette. + +- Demain, dit-il, je serai très fort... Tu tireras les rideaux, je +veux tout voir. + +Mais, le lendemain, il fut pris d'une peur d'enfant. Jamais il ne +consentit à ce que les fenêtres fussent grandes ouvertes. Il +murmurait: "Tout à l'heure, plus tard." Il demeurait anxieux, il +avait l'inquiétude du premier coup de lumière qu'il recevrait dans +les yeux. Le soir arriva, qu'il n'avait pu prendre la décision de +revoir le soleil en face. Il était resté le visage tourné vers les +rideaux, suivant sur la transparence du linge le matin pâle, +l'ardent midi, le crépuscule violâtre, toutes les couleurs, toutes +les émotions du ciel. Là, se peignait jusqu'au frisson que le +battement d'ailes d'un oiseau donne à l'air tiède, jusqu'à la joie +des odeurs, palpitant dans un rayon. Derrière ce voile, derrière ce +rêve attendri de la vie puissante du dehors, il écoutait monter le +printemps. Et même il étouffait un peu, par moments, lorsque +l'afflux du sang nouveau de la terre, malgré l'obstacle des rideaux, +arrivait à lui trop rudement. + +Et, le matin suivant, il dormait encore, lorsque Albine, brusquant +la guérison, lui cria: + +- Serge! Serge! voici le soleil! + +Elle tirait vivement les rideaux, elle ouvrait les fenêtres toutes +larges. Lui, se leva, se mit à genoux sur son lit, suffoquant, +défaillant, les mains serrées contre sa poitrine, pour empêcher son +coeur de se briser. En face de lui, il avait le grand ciel, rien que +du bleu, un infini bleu; il s'y lavait de la souffrance, il s'y +abandonnait, comme dans un bercement léger, il y buvait de la +douceur, de la pureté, de la jeunesse. Seule, la branche dont il +avait vu l'ombre, dépassait la fenêtre, tachait la mer bleue d'une +verdure vigoureuse; et c'était déjà là un jet trop fort pour ses +délicatesses de malade, qui se blessaient de la salissure des +hirondelles volant à l'horizon. Il naissait. Il poussait de petits +cris involontaires, noyé de clarté, battu par des vagues d'air +chaud, sentant couler en lui tout un engouffrement de vie. Ses mains +se tendirent, et il s'abattit, il retomba sur l'oreiller, dans une +pâmoison. + +Quelle heureuse et tendre journée! Le soleil entrait à droite, loin +de l'alcôve. Serge, pendant toute la matinée, le regarda s'avancer à +petits pas. Il le voyait venir à lui, jaune comme de l'or, écornant +les vieux meubles, s'amusant aux angles, glissant parfois à terre, +pareil à un bout d'étoffe dérouté. C'était une marche lente, +assurée, une approche d'amoureuse, étirant ses membres blonds, +s'allongeant jusqu'à l'alcôve d'un mouvement rythmé, avec une +lenteur voluptueuse qui donnait un désir fou de sa possession. +Enfin, vers deux heures, la nappe de soleil quitta le dernier +fauteuil, monta le long des couvertures, s'étala sur le lit, ainsi +qu'une chevelure dénouée. Serge abandonna ses mains amaigries de +convalescent à cette caresse ardente; il fermait les yeux à demi, il +sentait courir sur chacun de ses doigts des baisers de feu, il était +dans un bain de lumière, dans une étreinte d'astre. Et comme Albine +était là qui se penchait en souriant: + +- Laisse-moi, balbutia-t-il, les yeux complètement fermés; ne me +serre plus si fort... Comment fais-tu donc pour me tenir ainsi, tout +entier, entre tes bras? + +Puis, le soleil redescendit du lit, s'en alla à gauche, de son pas +ralenti. Alors, Serge le regarda de nouveau tourner, s'asseoir de +siège en siège, avec le regret de ne l'avoir pas retenu sur sa +poitrine. Albine était restée au bord des couvertures. Tous deux, un +bras passé au cou, virent le ciel pâlir peu à peu. Par moments, un +immense frisson semblait le blanchir d'une émotion soudaine. Les +langueurs de Serge s'y promenaient plus à l'aise, y trouvaient des +nuances exquises qu'il n'avait jamais soupçonnées. Ce n'était pas +tout du bleu, mais du bleu rose, du bleu lilas, du bleu jaune, une +chair vivante, une vaste nudité immaculée qu'un souffle faisait +battre comme une poitrine de femme. A chaque nouveau regard, au +loin, il avait des surprises, des coins inconnus de l'air, des +sourires discrets, des rondeurs adorables, des gazes cachant au fond +de paradis entrevus de grands corps superbes de déesses. Et il +s'envolait, les membres allégés par la souffrance, au milieu de +cette soie changeante, dans ce duvet innocent de l'azur; ses +sensations flottaient au-dessus de son être défaillant. Le soleil +baissait, le bleu se fondait dans de l'or pur, la chair vivante du +ciel blondissait encore, se noyait lentement de toutes les teintes +de l'ombre. Pas un nuage, un effacement de vierge qui se couche, un +déshabillement ne laissant voir qu'une raie de pudeur à l'horizon. +Le grand ciel dormant. + +- Ah! le cher bambin! dit Albine, en regardant Serge qui s'était +endormi à son cou, en même temps que le ciel. + +Elle le coucha, elle ferma les fenêtres. Mais le lendemain, dès +l'aube, elles étaient ouvertes. Serge ne pouvait plus vivre sans le +soleil. Il prenait des forces, il s'habituait aux bouffées de grand +air qui faisaient envoler les rideaux de l'alcôve. Même le bleu, +l'éternel bleu commençait à lui paraître fade. + +Cela le laissait d'être un cygne, une blancheur, et de nager sans +fin sur le lac limpide du ciel. Il en arrivait à souhaiter un vol de +nuages noirs, quelque écroulement de nuées qui rompît la monotonie +de cette grande pureté. A mesure que la santé revenait, il avait des +besoins de sensations plus fortes. Maintenant, il passait des heures +à regarder la branche verte; il aurait voulu la voir pousser, la +voir s'épanouir, lui jeter des rameaux jusque dans son lit. Elle ne +lui suffisait plus, elle ne faisait qu'irriter ses désirs, en lui +parlant de ces arbres dont il entendait les appels profonds, sans +qu'il pût en apercevoir les cimes. C'étaient un chuchotement infini +de feuilles, un bavardage d'eaux courantes, des battements d'ailes, +toute une voix haute, prolongée, vibrante. + +Quand tu pourras te lever, disait Albine, tu t'assoiras devant la +fenêtre... Tu verras le beau jardin! + +Il fermait les yeux, il murmurait: + +- Oh! je le vois, je l'écoute... Je sais où sont les arbres, où sont +les eaux, où poussent les violettes. + +Puis, il reprenait: + +- Mais je le vois mal, je le vois sans lumière... Il faut que je +sois très fort pour aller jusqu'à la fenêtre. + +D'autre fois, lorsqu'elle le croyait endormi, Albine disparaissait +pendant des heures. Et, lorsqu'elle rentrait, elle le trouvait les +yeux luisants de curiosité, dévoré d'impatience. Il lui criait: + +- D'où viens-tu? + +Et il la prenait par les bras, lui sentait les jupes, le corsage, +les joues. + +- Tu sens toutes sortes de bonnes choses... Hein? tu as marché sur +de l'herbe? + +Elle riait, elle lui montrait ses bottines mouillées de rosée. + +- Tu viens du jardin! tu viens du jardin! répétait-il, ravi. Je le +savais. Quand tu es entrée, tu avais l'air d'une grande fleur... Tu +m'apportes tout le jardin dans ta robe. + +Il la gardait auprès de lui, la respirant comme un bouquet. Elle +revenait parfois avec des ronces, des feuilles, des bouts de bois +accrochés à ses vêtements. Alors, il enlevait ces choses, il les +cachait sous son oreiller, ainsi que des reliques. Un jour, elle lui +apporta une touffe de roses. Il fut si saisi, qu'il se mit à +pleurer. Il baisait les fleurs, il les couchait avec lui, entre ses +bras. Mais lorsqu'elles se fanèrent, cela lui causa un tel chagrin, +qu'il défendit à Albine d'en ceuillir d'autres. Il la préférait, +elle, aussi fraîche, aussi embaumée; et elle ne se fanait pas, elle +gardait toujours l'odeur de ses mains, l'odeur de ses cheveux, +l'odeur de ses joues. Il finit par l'envoyer lui-même au jardin, en +lui recommandant de ne pas remonter avant une heure. + +- Vois-tu, comme cela, disait-il, j'ai du soleil, j'ai de l'air, +j'ai des roses, jusqu'au lendemain. + +Souvent, en la voyant rentrer, essoufflée, il la questionnait. +Quelle allée avait-elle prise? S'était-elle enfoncée sous les +arbres, ou avait-elle suivi le bord des prés. Avait-elle vu des +nids? S'était-elle assise, derrière un églantier, ou sous un chêne, +ou à l'ombre d'un bouquet de peupliers? Puis, lorsqu'elle répondait, +lorsqu'elle tâchait de lui expliquer le jardin, il lui mettait la +main sur la bouche. + +- Non, non, tais-toi, murmurait-il. J'ai tort. Je ne veux pas +savoir... J'aime mieux voir moi-même. + +Et il retombait dans le rêve caressé de ces verdures qu'il sentait +près de lui, à deux pas. Pendant plusieurs jours, il ne vécut que de +ce rêve. Les premiers temps, disait-il, il avait vu le jardin plus +nettement. A mesure qu'il prenait des forces, son rêve se troublait +sous l'afflux du sang qui chauffait ses veines. Il avait des +incertitudes croissantes. Il ne pouvait plus dire si les arbres +étaient à droite, si les eaux coulaient au fond, si de grandes +roches ne s'entassaient pas sous les fenêtres. Il en causait tout +seul, très bas. + +Sur les moindres indices, il établissait des plans merveilleux qu'un +chant d'oiseau, un craquement de branche, un parfum de fleur, lui +faisaient modifier, pour planter là un massif de lilas, pour +remplacer plus loin une pelouse par des plates-bandes. + +A chaque heure, il dessinait un nouveau jardin, aux grands rires +d'Albine, qui répétait, lorsqu'elle le surprenait: + +- Ce n'est pas ça, je t'assure. Tu ne peux pas t'imaginer. C'est +plus beau que tout ce que tu as vu de beau... Ne te casse donc pas +la tête. Le jardin est à moi, je te le donnerai. Va, il ne s'en ira +pas. + +Serge, qui avait déjà eu peur de la lumière, éprouva une inquiétude, +lorsqu'il se trouva assez fort pour aller s'accouder à la fenêtre. +Il disait de nouveau: "Demain," chaque soir. Il se tournait vers la +ruelle, frissonnant, lorsque Albine rentrait et lui criait qu'elle +sentait l'aubépine, qu'elle s'était griffé les mains en se creusant +un trou dans une haie pour lui apporter toute l'odeur. Un matin, +elle dut le prendre brusquement entre les bras. Elle le porta +presque à la fenêtre, le soutint, le força à voir. + +- Es-tu poltron! disait-elle avec son beau rire sonore. + +Et elle agitait une de ses mains à tous les points de l'horizon, en +répétant d'un air de triomphe, plein de promesses tendres: + +- Le Paradou! le Paradou! + +Serge, sans voix, regardait. + + + + + +IV. + +Une mer de verdure, en face, à droite, à gauche, partout. Une mer +roulant sa houle de feuilles jusqu'à l'horizon, sans l'obstacle +d'une maison, d'un pan de muraille, d'une route poudreuse. Une mer +déserte, vierge, sacrée, étalant sa douceur sauvage dans l'innocence +de la solitude. Le soleil seul entrait là, se vautrait en nappe d'or +sur les prés, enfilait les allées de la course échappée de ses +rayons, laissait pendre à travers les arbres ses fins cheveux +flambants, buvait aux sources d'une lèvre blonde qui trempait l'eau +d'un frisson. Sous ce poudroiement de flammes, le grand jardin +vivait avec une extravagance de bête heureuse, lâchée au bout du +monde, loin de tout, libre de tout. C'était une débauche telle de +feuillages, une marée d'herbes si débordante, qu'il était comme +dérobé d'un bout à l'autre, inondé, noyé. Rien que des pentes +vertes, des tiges ayant des jaillissements de fontaine, des masses +moutonnantes, des rideaux de forêts hermétiquement tirés, des +manteaux de plantes grimpantes traînant à terre, des volées de +rameaux gigantesques s'abattant de tous côtés. + +A peine pouvait-on, à la longue, reconnaître sous cet envahissement +formidable de la sève l'ancien dessin du Paradou. En face, dans une +sorte de cirque immense, devait se trouver le parterre, avec des +bassins effondrés, ses rampes rompues, ses escaliers déjetés, ses +statues renversées dont on apercevait les blancheurs au fond des +gazons noirs. Plus loin, derrière la ligne bleue d'une nappe d'eau, +s'étalait un fouillis d'arbres fruitiers; plus loin encore, une +haute futaie enfonçait ses dessous violâtres, rayés de lumière, une +forêt redevenue vierge, dont les cimes se mamelonnaient sans fin, +tachées du vert-jaune, du vert pâle, du vert puissant de toutes les +essences. A droite, la forêt escaladait des hauteurs, plantait des +petits bois de pins, se mourait en broussailles maigres, tandis que +des roches nues entassaient une rampe énorme, un écroulement de +montagne barrant l'horizon; des végétations ardentes y fendaient le +sol, plantes monstrueuses immobiles dans la chaleur comme des +reptiles assoupis; un filet d'argent, un éclaboussement qui +ressemblait de loin à une poussière de perles, y indiquait une chute +d'eau, la source de ces eaux calmes qui longeaient si indolemment le +parterre. A gauche enfin, la rivière coulait au milieu d'une vaste +prairie, où elle se séparait en quatre ruisseaux, dont on suivait +les caprices sous les roseaux, entre les saules, derrière les grands +arbres; à perte de vue, des pièces d'herbage élargissaient la +fraîcheur des terrains bas, un paysage lavé d'une buée bleuâtre, une +éclaircie de jour se fondant peu à peu dans le bleu verdi du +couchant. Le Paradou, le parterre, la forêt, les roches, les eaux, +les prés, tenaient toute la largeur du ciel. + +- Le Paradou! balbutia Serge ouvrant les bras comme pour serrer le +jardin tout entier contre sa poitrine. + +Il chancelait. Albine dut l'asseoir dans un fauteuil. Là, il resta +deux heures sans parler. Le menton sur les mains, il regardait. Par +moments, ses paupières battaient, une rougeur montait à ses joues. +Il regardait lentement, avec des étonnements profonds. C'était trop +vaste, trop complexe, trop fort. + +- Je ne vois pas, je ne comprends pas, cria-t-il en tendant ses +mains à Albine, avec un geste de suprême fatigue. + +La jeune fille alors s'appuya au dossier du fauteuil. Elle lui prit +la tête, le força à regarder de nouveau. Elle lui disait à demi- +voix: + +- C'est à nous. Personne ne viendra. Quand tu seras guéri, nous nous +promènerons. Nous aurons de quoi marcher toute notre vie. Nous irons +où tu voudras... Où veux-tu aller? + +Il souriait, il murmurait: + +- Oh! pas loin le premier jour, à deux pas de la porte. Vois-tu, je +tomberais... Tiens, j'irai là, sous cet arbre, près de la fenêtre. + +Elle reprit doucement: + +- Veux-tu aller dans le parterre? Tu verras les buissons de roses, +les grandes fleurs qui ont tout mangé, jusqu'aux anciennes allées +qu'elles plantent de leurs bouquets... Aimes-tu mieux le verger où +je ne puis entrer qu'à plat ventre, tant les branches craquent sous +les fruits?... Nous irons plus loin encore, si tu te sens des +forces. Nous irons jusqu'à la forêt, dans des trous d'ombre, très +loin, si loin que nous coucherons dehors, lorsque la nuit viendra +nous surprendre... Ou bien, un matin, nous monterons là-haut, sur +ces rochers. Tu verras des plantes qui me font peur. Tu verras les +sources, une pluie d'eau, et nous nous amuserons à en recevoir la +poussière sur la figure... Mais si tu préfères marcher le long des +haies, au bord d'un ruisseau, il faudra prendre par les prairies. On +est bien sous les saules, le soir, au coucher du soleil. On +s'allonge dans l'herbe, on regarde les petites grenouilles vertes +sauter sur les brins de jonc. + +- Non, non, dit Serge, tu me lasses, je ne veux pas voir si loin... +Je ferai deux pas. Ce sera beaucoup. + +- Et moi-même, continua-t-elle, je n'ai encore pu aller partout. Il +y a bien des coins que j'ignore. Depuis des années que je me +promène, je sens des trous inconnus autour de moi, des endroits où +l'ombre doit être plus fraîche, l'herbe plus molle... Écoute, je me +suis toujours imaginé qu'il y en avait un surtout où je voudrais +vivre à jamais. Il est certainement quelque part; j'ai dû passer à +côté, ou peut-être se cache-t-il si loin, que je ne suis pas allée +jusqu'à lui, dans mes courses continuelles... N'est-ce pas? Serge, +nous le chercherons ensemble, nous y vivrons. + +- Non, non, tais-toi, balbutia le jeune homme. Je ne comprends pas +ce que tu me dis. Tu me fais mourir. + +Elle le laissa un instant pleurer dans ses bras, inquiète, désolée +de ne pas trouver les paroles qui devaient le calmer. + +-Le Paradou n'est donc pas aussi beau que tu l'avais rêvé? demanda- +t-elle encore. + +Il dégagea sa face, il répondit: + +- Je ne sais plus. C'était tout petit, et voilà que ça grandit +toujours... Emporte-moi, cache-moi. + +Elle le ramena à son lit, le tranquillisant comme un enfant, le +berçant d'un mensonge. + +- Eh bien! non, ce n'est pas vrai, il n'y a pas de jardin. C'est une +histoire que je t'ai contée. Dors tranquille. + + + + + +V. + +Chaque jour, elle le fit ainsi asseoir devant la fenêtre, aux heures +fraîches. Il commençait à hasarder quelques pas, en s'appuyant aux +meubles. Ses joues avaient des lueurs roses, ses mains perdaient +leur transparence de cire. Mais, dans cette convalescence, il fut +pris d'une stupeur des sens qui le ramena à la vie végétative d'un +pauvre être né de la ville. Il n'était qu'une plante, ayant la seule +impression de l'air où il baignait. Il restait replié sur lui-même, +encore trop pauvre de sang pour se dépenser au-dehors, tenant au +sol, laissant boire toute la sève à son corps. C'était une seconde +conception, une lente éclosion, dans l'oeuf chaud du printemps. +Albine, qui se souvenait de certaines paroles du docteur Pascal, +éprouvait un grand effroi, à le voir demeurer ainsi, petit garçon, +innocent, hébété. Elle avait entendu conter que certaines maladies +laissaient derrière elles la folie pour guérison. Et elle s'oubliait +des heures à le regarder, s'ingéniant comme les mères à lui sourire, +pour le faire sourire. Il ne riait pas encore. Quand elle lui +passait la main devant les yeux, il ne voyait pas, il ne suivait pas +cette ombre. A peine, lorsqu'elle lui parlait, tournait-il +légèrement la tête du côté du bruit. Elle n'avait qu'une +consolation: il poussait superbement, il était un bel enfant. + +Alors, pendant une semaine, ce furent des soins délicats. Elle +patientait, attendant qu'il grandit. A mesure qu'elle constatait +certains éveils, elle se rassurait, elle pensait que l'âge en ferait +un homme. C'étaient de légers tressaillements, lorsqu'elle le +touchait. Puis, un soir, il eut un faible rire. Le lendemain, après +l'avoir assis devant la fenêtre, elle descendit dans le jardin, où +elle se mit à courir et à l'appeler. Elle disparaissait sous les +arbres, traversait des nappes de soleil, revenait, essoufflée, +tapant des mains. Lui, les yeux vacillants, ne la vit point d'abord. +Mais, comme elle reprenait sa course, jouant de nouveau à cache- +cache, surgissant derrière chaque buisson, en lui jetant un cri, il +finit par suivre du regard la tache blanche de sa jupe. Et quand +elle se planta brusquement sous la fenêtre, la face levée, il tendit +les bras, il fit mine de vouloir aller à elle. Elle remonta, +l'embrassa, toute fière. + +- Ah! tu m'as vue, tu m'as vue! criait-elle. Tu veux bien venir +dans le jardin avec moi, n'est-ce pas?... Si tu savais comme tu me +désoles, depuis quelques jours, à faire la bête, à ne pas me voir, à +ne pas m'entendre! + +Il semblait l'écouter, avec une légère souffrance qui lui pliait le +cou, d'un mouvement peureux. + +- Tu vas mieux, pourtant, continuait-elle. Te voilà assez fort pour +descendre, quand tu voudras... Pourquoi ne me dis-tu plus rien? Tu +as donc perdu ta langue? Ah! quel marmot! Vous verrez qu'il me +faudra lui apprendre à parler! + +Et, en effet, elle s'amusa à lui nommer les objets qu'il touchait. +Il n'avait qu'un balbutiement, il redoublait les syllabes, ne +prononçant aucun mot avec netteté. Cependant, elle commençait à le +promener dans la chambre. Elle le soutenait, le menait du lit à la +fenêtre. C'était un grand voyage. Il manquait de tomber deux ou +trois fois en route, ce qui la faisait rire. Un jour, il s'assit par +terre, et elle eut toutes les peines du monde à le relever. Puis, +elle lui fit entreprendre le tour de la pièce, en l'asseyant sur le +canapé, les fauteuils, les chaises, tour de ce petit monde, qui +demandait une bonne heure. Enfin, il put risquer quelques pas tout +seul. Elle se mettait devant lui, les mains ouvertes, reculait en +l'appelant, de façon à ce qu'il traversât la chambre pour retrouver +l'appui de ses bras. Quand il boudait, qu'il refusait de marcher, +elle ôtait son peigne qu'elle lui tendait comme un joujou. Alors, il +venait le prendre, et il restait tranquille, dans un coin, à jouer +pendant des heures avec le peigne, à l'aide duquel il grattait +doucement ses mains. + +Un matin, Albine trouva Serge debout. Il avait déjà réussi à ouvrir +un volet. Il s'essayait à marcher, sans s'appuyer aux meubles. + +- Voyez-vous, le gaillard! dit-elle gaiement. Demain, il sautera +par la fenêtre, si on le laisse faire... Nous sommes donc tout à +fait solide, maintenant? + +Serge répondit par un rire de puérilité. Ses membres avait repris la +santé de l'adolescence, sans que des sensations plus conscientes se +fussent éveillées en lui. Il restait des après-midi entiers en face +du Paradou, avec sa moue d'enfant qui ne voit que du blanc, qui +n'entend que le frisson des bruits. Il gardait ses ignorances de +gamin, son toucher si innocent encore, qu'il ne lui permettait pas +de distinguer la robe d'Albine de l'étoffe des vieux fauteuils. Et +c'était toujours un émerveillement d'yeux grands ouverts qui ne +comprennent pas, une hésitation de gestes ne sachant point aller où +ils veulent, un commencement d'existence, purement instinctif, en +dehors de la connaissance du milieu. L'homme n'était pas né. + +- Bien, bien, fais la bête, murmura Albine. Nous allons voir. + +Elle ôta son peigne, elle le lui présenta. + +- Veux-tu mon peigne, dit-elle. Viens le chercher. + +Puis, quand elle l'eut fait sortir de la chambre, en reculant, elle +lui passa un bras à la taille, elle le soutint, à chaque marche. +Elle l'amusait, tout en remettant son peigne, lui chatouillait le +cou du bout de ses cheveux, ce qui l'empêchait de comprendre qu'il +descendait. Mais, en bas, avant qu'elle eût ouvert la porte, il eut +peur, dans les ténèbres du corridor. + +- Regarde donc! cria-t-elle. + +Et elle poussa la porte toute grande. + +Ce fut une aurore soudaine, un rideau d'ombre tiré brusquement, +laissant voir le jour dans sa gaieté matinale. Le parc s'ouvrait, +s'étendait, d'une limpidité verte, frais et profond comme une +source. Serge, charmé, restait sur le seuil, avec le désir hésitant +de tâter du pied ce lac de lumière. + +- On dirait que tu as peur de te mouiller, dit Albine. Va, la terre +est solide. + +Il avait hasardé un pas, surpris de la résistance douce du sable. Ce +premier contact de la terre lui donnait une secousse, un +redressement de vie, qui le planta un instant debout, grandissant, +soupirant. + +- Allons, du courage, répéta Albine. Tu sais que tu m'as promis de +faire cinq pas. Nous allons jusqu'à ce mûrier qui est sous la +fenêtre... Là, tu te reposeras. + +Il mit un quart d'heure pour faire les cinq pas. A chaque effort, il +s'arrêtait comme s'il lui avait fallu arracher les racines qui le +tenaient au sol. La jeune fille, qui le poussait, lui dit encore en +riant: + +- Tu as l'air d'un arbre qui marche. + +Et elle l'adossa contre le mûrier, dans la pluie de soleil tombant +des branches. Puis, elle le laissa, elle s'en alla d'un bond, en lui +criant de ne pas bouger. Serge, les mains pendantes, tournait +lentement la tête, en face du parc. C'était une enfance. Les +verdures pâles se noyaient d'un lait de jeunesse, baignaient dans +une clarté blonde. Les arbres restaient puérils, les fleurs avaient +des chairs de bambin, les eaux étaient bleues d'un bleu naïf de +beaux yeux grands ouverts. Il y avait, jusque sous chaque feuille, +un réveil adorable. + +Serge s'était arrêté à une trouée jaune qu'une large allée faisait +devant lui, au milieu d'une masse épaisse de feuillage; tout au +bout, au levant, des prairies trempées d'or semblaient le champ de +lumière où descendait le soleil; et il attendait que le matin prît +cette allée pour couler jusqu'à lui. Il le sentait venir dans un +souffle tiède, très faible d'abord, à peine effleurant sa peau, puis +s'enflant peu à peu, si vif, qu'il en tressaillait tout entier. Il +le goûtait venir, d'une saveur de plus en plus nette, lui apportant +l'amertume saine du grand air, mettant à ses lèvres le régal des +aromates sucrés, des fruits acides, des bois laiteux. Il le +respirait venir avec les parfums qu'il cueillait dans sa course, +l'odeur de la terre, l'odeur des bois ombreux, l'odeur des plantes +chaudes, l'odeur des bêtes vivantes, tout un bouquet d'odeurs, dont +la violence allait jusqu'au vertige. Il l'entendait venir, du vol +léger d'un oiseau, rasant l'herbe, tirant du silence le jardin +entier, donnant des voix à ce qu'il touchait, lui faisant sonner aux +oreilles la musique des choses et des êtres. Il le voyait venir, du +fond de l'allée, des prairies trempées d'or, l'air rose, si gai, +qu'il éclairait son chemin d'un sourire, au loin gros comme une +tache de jour, devenu en quelques bonds la splendeur même du soleil. +Et le matin vint battre le mûrier contre lequel Serge s'adossait. +Serge naquit dans l'enfance du matin. + +- Serge! Serge, cria la voix d'Albine, perdue derrière les hauts +buissons du parterre. N'aie pas peur, je suis là. + +Mais Serge n'avait plus peur. Il naissait dans le soleil, dans ce +bain pur de lumière qui l'inondait. Il naissait à vingt-cinq ans, +les sens brusquement ouverts, ravi du grand ciel, de la terre +heureuse, du prodige de l'horizon étalé autour de lui. Ce jardin, +qu'il ignorait la veille, était une jouissance extraordinaire. Tout +l'emplissait d'extase, jusqu'aux brins d'herbe, jusqu'aux pierres +des allées, jusqu'aux haleines qu'il ne voyait pas et qui lui +passaient sur les joues. Son corps entier entrait dans la possession +de ce bout de nature, l'embrassait de ses membres; ses lèvres le +buvaient, ses narines le respiraient; il l'emportait dans ses +oreilles, il le cachait au fond de ses yeux. C'était à lui. Les +roses du parterre, les branches hautes de la futaie, les rochers +sonores de la chute des sources, les prés où le soleil plantait ses +épis de lumière, étaient à lui. Puis, il ferma les yeux, il se donna +la volupté de les rouvrir lentement, pour avoir l'éblouissement d'un +second réveil. + +- Les oiseaux ont mangé toutes les fraises, dit Albine, qui +accourait, désolée. Tiens, je n'ai pu trouver que ces deux-là. + +Mais elle s'arrêta, à quelques pas, regardant Serge avec un +étonnement ravi, frappée au coeur. + +Comme tu es beau! cria-t-elle. + +Et elle s'approcha davantage; elle resta là, noyée en lui, +murmurant: + +- Jamais je ne t'avais vu. + +Il avait certainement grandi. Vêtu d'un vêtement lâche, il était +planté droit, un peu mince encore, les membres fins, la poitrine +carrée, les épaules rondes. Son cou blanc, taché de brun à la nuque, +tournait librement, renversait légèrement la tête en arrière. La +santé, la force, la puissance, étaient sur sa face. Il ne souriait +pas, il était au repos, avec une bouche grave et douce, des joues +fermes, un nez grand, des yeux gris, très clairs, souverains. Ses +longs cheveux, qui lui cachaient tout le crâne, retombaient sur ses +épaules en boucles noires; tandis que sa barbe, légère, frisait à sa +lèvre et à son menton laissant voir le blanc de la peau. + +- Tu es beau, tu es beau! répétait Albine, lentement accroupie +devant lui, levant des regards caressants. Mais pourquoi me boudes- +tu, maintenant? Pourquoi ne me dis-tu rien? + +Lui, sans répondre, demeurait debout. Il avait les yeux au loin, il +ne voyait pas cette enfant à ses pieds. Il parla seul. Il dit, dans +le soleil: + +- Que la lumière est bonne! + +Et l'on eût dit que cette parole était une vibration même du soleil. + +Elle tomba, à peine murmurée, comme un souffle musical, un frisson +de la chaleur et de la vie. Il y avait quelques jours déjà qu'Albine +n'avait plus entendu la voix de Serge. Elle la retrouvait, ainsi que +lui, changée. Il lui sembla qu'elle s'élargissait dans le parc avec +plus de douceur que la phrase des oiseaux, plus d'autorité que le +vent courbant les branches. Elle était reine, elle commandait. Tout +le jardin l'entendit, bien qu'elle eût passé comme une haleine, et +tout le jardin tressaillit de l'allégresse qu'elle lui apportait. + +- Parle-moi, implora Albine. Tu ne m'as jamais parlé ainsi. En +haut, dans la chambre, quand tu n'étais pas encore muet, tu causais +avec un babillage d'enfant... D'où vient donc que je ne reconnais +plus ta voix? Tout à l'heure, j'ai cru que ta voix descendait des +arbres, qu'elle m'arrivait du jardin entier, qu'elle était un de ces +soupirs profonds qui me troublaient la nuit, avant ta venue... +Ecoute, tout se tait pour t'entendre parler encore. + +Mais il continuait à ne pas la savoir là. Et elle se faisait plus +tendre. + +- Non, ne parle pas, si cela te fatigue. Assois-toi à mon côté. +Nous resterons sur ce gazon, jusqu'à ce que le soleil tourne... Et, +regarde, j'ai trouvé deux fraises. J'ai eu bien de la peine, va! Les +oiseaux mangent tout. Il y en a une pour toi, les deux si tu veux; +ou bien nous les partagerons, pour goûter à chacune... Tu me diras +merci, et je t'entendrai. + +Il ne voulut pas s'asseoir, il refusa les fraises qu'Albine jeta +avec dépit. Elle-même n'ouvrit plus les lèvres. Elle l'aurait +préféré malade, comme aux premiers jours, lorsqu'elle lui donnait sa +main pour oreiller et qu'elle le sentait renaître sous le souffle +dont elle lui rafraîchissait le visage. Elle maudissait la santé, +qui maintenant le dressait dans la lumière pareil à un jeune dieu +indifférent. Allait-il donc rester ainsi, sans regard pour elle? Ne +guérirait-il pas davantage, jusqu'à la voir et à l'aimer? Et elle +rêvait de redevenir sa guérison, d'achever par la seule puissance de +ses petites mains cette cure de seconde jeunesse. Elle voyait bien +qu'une flamme manquait au fond de ses yeux gris, qu'il avait une +beauté pâle, semblable à celle des statues tombées dans les orties +du parterre. Alors, elle se leva, elle vint le reprendre à la +taille, lui soufflant sur la nuque pour l'animer. Mais, ce matin-là, +Serge n'eut pas même la sensation de cette haleine qui soulevait sa +barbe soyeuse. Le soleil avait tourné, il fallut rentrer. Dans la +chambre, Albine pleura. + +A partir de cette matinée, tous les jours, le convalescent fit une +courte promenade dans le jardin. Il dépassa le mûrier, il alla +jusqu'au bord de la terrasse, devant le large escalier dont les +marches rompues descendaient au parterre. Il s'habituait au grand +air, chaque bain de soleil l'épanouissait. Un jeune marronnier, +poussé d'une graine tombée, entre deux pierres de la balustrade, +crevait la résine de ses bourgeons, déployait ses éventails de +feuilles avec moins de vigueur que lui. Même un jour, il avait voulu +descendre l'escalier; mais, trahi par ses forces, il s'était assis +sur une marche, parmi des pariétaires grandies dans les fentes des +dalles. En bas, à gauche, il apercevait un petit bois de roses. +C'était là qu'il rêvait d'aller. + +- Attends encore, disait Albine. Le parfum des roses est trop fort +pour toi. Je n'ai jamais pu m'asseoir sous les rosiers, sans me +sentir toute lasse, la tête perdue, avec une envie très douce de +pleurer... Va, je te mènerai sous les rosiers, et je pleurerai, car +tu me rends bien triste. + + + + + +VI. + +Un matin enfin, elle put le soutenir jusqu'au bas de l'escalier, +foulant l'herbe du pied devant lui, lui frayant un chemin au milieu +des églantiers qui barraient les dernières marches de leurs bras +souples. Puis, lentement, ils s'en allèrent dans le bois de roses. +C'était un bois, avec des futaies de hauts rosiers à tige, qui +élargissaient des bouquets de feuillage grands comme des arbres, +avec des rosiers en buissons, énormes, pareils à des taillis +impénétrables de jeunes chênes. Jadis, il y avait eu là, la plus +admirable collection de plants qu'on pût voir. Mais, depuis +l'abandon du parterre, tout avait poussé à l'aventure, la forêt +vierge s'était bâtie, la forêt de roses, envahissant les sentiers, +se noyant dans les rejets sauvages, mêlant les variétés à ce point, +que des roses de toutes les odeurs et de tous les éclats semblaient +s'épanouir sur les mêmes pieds. Des rosiers qui rampaient faisaient +à terre des tapis de mousse, tandis que des rosiers grimpants +s'attachaient à d'autres rosiers, ainsi que des lierres dévorants, +montaient en fusées de verdure, laissaient retomber, au moindre +souffle, la pluie de leurs fleurs effeuillées. Et des allées +naturelles s'étaient tracées au milieu du bois, d'étroits sentiers, +de larges avenues, d'adorables chemins couverts, où l'on marchait à +l'ombre, dans le parfum. On arrivait ainsi à des carrefours, à des +clairières, sous des berceaux de petites roses rouges, entre des +murs tapissés de petites roses jaunes. Certains coins de soleil +luisaient comme des étoffes de soie verte brochées de taches +voyantes; certains coins d'ombre avaient des recueillements +d'alcôve, une senteur d'amour, une tiédeur de bouquet pâmé aux seins +d'une femme. Les rosiers avaient des voix chuchotantes. Les rosiers +étaient pleins de nids qui chantaient. + +- Prenons garde de nous perdre, dit Albine en s'engageant dans le +bois. Je me suis perdue, une fois. Le soleil était couché, quand +j'ai pu me débarrasser des rosiers qui me retenaient par les jupes, +à chaque pas. + +Mais ils marchaient à peine depuis quelques minutes, lorsque Serge, +brisé de fatigue, voulut s'asseoir. Il se coucha, il s'endormit d'un +sommeil profond. Albine, assise à côté de lui, resta songeuse. +C'était au débouché d'un sentier, au bord d'une clairière. Le +sentier s'enfonçait très loin, rayé de coups de soleil, s'ouvrant à +l'autre bout sur le ciel, par une étroite ouverture ronde et bleue. +D'autres petits chemins creusaient des impasses de verdure. La +clairière était faite de grands rosiers étagés, montant avec une +débauche de branches, un fouillis de lianes épineuses tels, que des +nappes épaisses de feuillage s'accrochaient en l'air, restaient +suspendues, tendaient d'un arbuste à l'autre les pans d'une tente +volante. On ne voyait, entre ces lambeaux découpés comme de la fine +guipure, que des trous de jour imperceptibles, un crible d'azur +laissant passer la lumière en une impalpable poussière de soleil. Et +de la voûte, ainsi que des girandoles, pendaient des échappées de +branches, de grosses touffes tenues par le fil vert d'une tige, des +brassées de fleurs descendant jusqu'à terre, le long de quelque +déchirure du plafond, qui traînait, pareille à un coin de rideau +arraché. + +Cependant, Albine regardait Serge dormir. Elle ne l'avait point +encore vu dans un tel accablement des membres, les mains ouvertes +sur le gazon, la face morte. Il était ainsi mort pour elle, elle +pensait qu'elle pouvait le baiser au visage, sans qu'il sentit même +son baiser. Et, triste, distraite, elle occupait ses mains oisives à +effeuiller les roses qu'elle trouvait à sa portée. Au-dessus de sa +tête, une gerbe énorme retombait, effleurant ses cheveux, mettant +des roses à son chignon, à ses oreilles, à sa nuque, lui jetant aux +épaules un manteau de roses. Plus haut, sous ses doigts, les roses +pleuvaient, de larges pétales tendres, ayant la rondeur exquise, la +pureté à peine rougissante d'un sein de vierge. Les roses, comme une +tombée de neige vivante, cachaient déjà ses pieds repliés dans +l'herbe. Les roses montaient à ses genoux, couvraient sa jupe, la +noyaient jusqu'à la taille; tandis que trois feuilles de rose +égarées, envolées sur son corsage, à la naissance de la gorge, +semblaient mettre là trois bouts de sa nudité adorable. + +- Oh! le paresseux! murmura-t-elle, prise d'ennui, ramassant deux +poignées de roses et les jetant sur la face de Serge pour le +réveiller. + +Il resta appesanti, avec des roses qui lui bouchaient les yeux et la +bouche. Cela fit rire Albine. Elle se pencha. Elle lui baisa de tout +son coeur les deux yeux, elle lui baisa la bouche, soufflant ses +baisers pour faire envoler les roses; mais les roses lui restaient +aux lèvres, et elle eut un rire plus sonore, tout amusée par cette +caresse dans les fleurs. + +Serge s'était soulevé lentement. Il la regardait, frappé +d'étonnement, comme effrayé de la trouver là. Il lui demanda: + +- Qui es-tu, d'où viens-tu, que fais-tu à mon côté? + +Elle, souriait toujours, ravie de le voir ainsi s'éveiller. Alors, +il parut se souvenir, il reprit, avec un geste de confiance +heureuse: + +- Je sais, tu es mon amour, tu viens de ma chair, tu attends que je +te prenne entre mes bras, pour que nous ne fassions plus qu'un... Je +rêvais de toi. Tu étais dans ma poitrine, et je te donnais mon sang, +mes muscles, mes os. Je ne souffrais pas. Tu me prenais la moitié de +mon coeur, si doucement, que c'était en moi une volupté de me +partager ainsi. Je cherchais ce que j'avais de meilleur, ce que +j'avais de plus beau, pour te l'abandonner. Tu aurais tout emporté, +que je t'aurais dit merci... Et je me suis réveillé, quand tu es +sortie de moi. Tu es sortie par mes yeux et par ma bouche, je l'ai +bien senti. Tu étais toute tiède, toute parfumée, si caressante que +c'est le frisson même de ton corps qui m'a mis sur mon séant. + +Albine, en extase, l'écoutait parler. Enfin, il la voyait; enfin, il +achevait de naître, il guérissait. Elle le supplia de continuer, les +mains tendues: + +- Comment ai-je fait pour vivre sans toi? murmura-t-il. Mais je ne +vivais pas, j'étais pareil à une bête ensommeillée... Et te voilà à +moi, maintenant! Et tu n'es autre que moi-même! Écoute, il faut ne +jamais me quitter; car tu es mon souffle, tu emporterais ma vie. +Nous resterons en nous. Tu seras dans ma chair, comme je serai dans +la tienne. Si je t'abandonnais un jour, que je sois maudit, que mon +corps se sèche ainsi qu'une herbe inutile et mauvaise! + +Il lui prit les mains, en répétant d'une voix frémissante +d'admiration: + +- Comme tu es belle! + +Albine, dans la poussière du soleil qui tombait, avait une chair de +lait, à peine dorée d'un reflet de jour. La pluie de roses, autour +d'elle, sur elle, la noyait dans du rose. Ses cheveux blonds, que +son peigne attachait mal, la coiffaient d'un astre à son coucher, +lui couvrant la nuque du désordre de ses dernières mèches +flambantes. Elle portait une robe blanche, qui la laissait nue, tant +elle était vivante sur elle, tant elle découvrait ses bras, sa +gorge, ses genoux. Elle montrait sa peau innocente, épanouie sans +honte ainsi qu'une fleur, musquée d'une odeur propre. Elle +s'allongeait, point trop grande, souple comme un serpent, avec des +rondeurs molles, des élargissements de lignes voluptueux, toute une +grâce de corps naissant, encore baigné d'enfance, déjà renflé de +puberté. Sa face longue, au front étroit, à la bouche un peu forte, +riait de toute la vie tendre de ses yeux bleus. Et elle était +sérieuse pourtant, les joues simples, le menton gras, aussi +naturellement belle que les arbres sont beaux. + +- Et que je t'aime! dit Serge, en l'attirant à lui. + +Ils restèrent l'un à l'autre, dans leurs bras. Ils ne se baisaient +point, ils s'étaient pris par la taille, mettant la joue contre la +joue, unis, muets, charmés de n'être plus qu'un. Autour d'eux, les +rosiers fleurissaient. C'était une floraison folle, amoureuse, +pleine de rires rouges, de rires roses, de rires blancs. Les fleurs +vivantes s'ouvraient comme des nudités, comme des corsages laissant +voir les trésors des poitrines. Il y avait là des roses jaunes +effeuillant des peaux dorées de filles barbares, des roses paille, +des roses citron, des roses couleur de soleil, toutes les nuances +des nuques ambrées par les cieux ardents. Puis, les chairs +s'attendrissaient, les roses thé prenaient des moiteurs adorables, +étalaient des pudeurs cachées, des coins de corps qu'on ne montre +pas, d'une finesse de soie, légèrement bleuis par le réseau des +veines. La vie rieuse du rose s'épanouissait ensuite: le blanc rose, +à peine teinté d'une pointe de laque, neige d'un pied de vierge qui +tâte l'eau d'une source; le rose pâle, plus discret que la blancheur +chaude d'un genou entrevu, que la lueur dont un jeune bras éclaire +une large manche; le rose franc, du sang sous du satin, des épaules +nues, des hanches nues, tout le nu de la femme, caressé de lumière; +le rose vif, fleurs en boutons de la gorge, fleurs à demi ouvertes +des lèvres, soufflant le parfum d'une haleine tiède. Et les rosiers +grimpants, les grands rosiers à pluie de fleurs blanches, +habillaient tous ces roses, toutes ces chairs, de la dentelle de +leurs grappes, de l'innocence de leur mousseline légère; tandis que, +çà et là, des roses lie-de-vin, presque noires, saignantes, +trouaient cette pureté d'épousée d'une blessure de passion. Noces du +bois odorant, menant les virginités de mai aux fécondités de juillet +et d'août; premier baiser ignorant, cueilli comme un bouquet, au +matin du mariage. Jusque dans l'herbe, des roses mousseuses, avec +leurs robes montantes de laine verte, attendaient l'amour. Le long +du sentier, rayé de coups de soleil, des fleurs rôdaient, des +visages s'avançaient, appelant les vents légers au passage. Sous la +tente déployée de la clairière, tous les sourires luisaient. Pas un +épanouissement ne se ressemblait. Les roses avaient leurs façons +d'aimer. Les unes ne consentaient qu'à entrebâiller leur bouton, +très timides, le coeur rougissant, pendant que d'autres, le corset +délacé, pantelantes, grandes ouvertes, semblaient chiffonnées, +folles de leur corps au point d'en mourir. Il y en avait de petites, +alertes, gaies, s'en allant à la file, la cocarde au bonnet; +d'énormes, crevant d'appas, avec des rondeurs de sultanes +engraissées; d'effrontées, l'air fille, d'un débraillé coquet, +étalant des pétales blanchis de poudre de riz; d'honnêtes, +décolletées en bourgeoises correctes; d'aristocratiques, d'une +élégance souple, d'une originalité permise, inventant des +déshabillés. Les roses épanouies en coupe offraient leur parfum +comme dans un cristal précieux; les roses renversées en forme d'urne +le laissaient couler goutte à goutte; les roses rondes, pareilles à +des choux, l'exhalaient d'une haleine régulière de fleurs endormies; +les roses en boutons serraient leurs feuilles, ne livraient encore +que le soupir vague de leur virginité. + +- Je t'aime, je t'aime, répétait Serge à voix basse. + +Et Albine était une grande rose, une des roses pâles, ouvertes du +matin. Elle avait les pieds blancs, les genoux et les bras roses, la +nuque blonde, la gorge adorablement veinée, pâle, d'une moiteur +exquise. Elle sentait bon, elle tendait des lèvres qui offraient +dans une coupe de corail leur parfum faible encore. Et Serge la +respirait, la mettait à sa poitrine. + +- Oh! dit-elle en riant, tu ne me fais pas mal, tu peux me prendre +tout entière. + +Serge resta ravi de son rire, pareil à la phrase cadencée d'un +oiseau. + +- C'est toi qui as ce chant, dit-il; jamais je n'en ai entendu +d'aussi doux... Tu es ma joie. + +Et elle riait, plus sonore, avec des gammes perlées de petites notes +de flûte, très aigues, qui se noyaient dans un ralentissement de +sons graves. C'était un rire sans fin, un roucoulement de gorge, une +musique sonnante, triomphante, célébrant la volupté du réveil. Tout +riait, dans ce rire de femme naissant à la beauté et à l'amour, les +roses, le bois odorant, le Paradou entier. Jusque-là, il avait +manqué un charme au grand jardin, une voix de grâce, qui fût la +gaieté vivante des arbres, des eaux, du soleil. Maintenant, le grand +jardin était doué de ce charme du rire. + +- Quel âge as-tu? demanda Albine, après avoir éteint son chant sur +une note filée et mourante. + +- Bientôt vingt-six ans, répondit Serge. + +Elle s'étonna. Comment! il avait vingt-six ans! Lui-même était tout +surpris d'avoir répondu cela, si aisément. Il lui semblait qu'il +n'avait pas un jour, pas une heure. + +- Et toi, quel âge as-tu? demanda-t-il à son tour. + +- Moi, j'ai seize ans. + +Et elle repartit, toute vibrante, répétant son âge, chantant son +âge. Elle riait d'avoir seize ans, d'un rire très fin, qui coulait +comme un filet d'eau, dans un rythme tremblé de la voix. Serge la +regardait de tout près, émerveillé de cette vie du rire, dont la +face de l'enfant resplendissait. Il la reconnaissait à peine, les +joues trouées de fossettes, les lèvres arquées, montrant le rose +humide de la bouche, les yeux pareils à des bouts de ciel bleu +s'allumant d'un lever d'astre. Quand elle se renversait, elle le +chauffait de son menton gonflé de rire, qu'elle lui appuyait sur +l'épaule. + +Il tendit la main, il chercha derrière sa nuque, d'un geste +machinal. + +- Que veux-tu? demanda-t-elle. + +Et, se souvenant, elle cria: + +- Tu veux mon peigne! tu veux mon peigne! + +Alors, elle lui donna le peigne, elle laissa tomber les nattes +lourdes de son chignon. Ce fut comme une étoffe d'or dépliée. Ses +cheveux la vêtirent jusqu'aux reins. Des mèches qui lui coulèrent +sur la poitrine achevèrent de l'habiller royalement. Serge, à ce +flamboiement brusque, avait poussé un léger cri. Il baisait chaque +mèche, il se brûlait les lèvres à ce rayonnement de soleil couchant. + +Mais Albine, à présent, se soulageait de son long silence. Elle +causait, questionnait, ne s'arrêtait plus. + +- Ah! que tu m'as fait souffrir! Je n'étais plus rien pour toi, je +passais mes journées, inutile, impuissante, me désespérant comme une +propre à rien... Et pourtant, les premiers jours, je t'avais +soulagé. Tu me voyais, tu me parlais... Tu ne te rappelles pas, +lorsque tu étais couché et que tu t'endormais contre mon épaule, en +murmurant que je te faisais du bien? + +- Non, dit Serge, non, je ne me rappelle pas... Je ne t'avais +jamais vue. Je viens de te voir pour la première fois, belle, +rayonnante, inoubliable. + +Elle tapa dans ses mains, prise d'impatience, se récriant: + +- Et mon peigne? Tu te souviens bien que je te donnais mon peigne, +pour avoir la paix, lorsque tu étais redevenu enfant? Tout à +l'heure, tu le cherchais encore. + +- Non, je ne me souviens pas... Tes cheveux sont une soie fine. +Jamais je n'avais baisé tes cheveux. + +Elle se fâcha, précisa certains détails, lui conta sa convalescence +dans la chambre au plafond bleu. Mais lui, riant toujours, finit par +lui mettre la main sur les lèvres, en disant avec une lassitude +inquiète: + +- Non, tais-toi, je ne sais plus, je ne veux plus savoir... Je +viens de m'éveiller, et je t'ai trouvée là, pleine de roses. Cela +suffit. + +Et il la reprit entre ses bras, longuement, rêvant tout haut, +murmurant: + +- Peut-être ai-je déjà vécu. Cela doit être bien loin... Je +t'aimais, dans un songe douloureux. Tu avais tes yeux bleus, ta face +un peu longue, ton air enfant. Mais tu cachais tes cheveux, +soigneusement, sous un linge; et moi je n'osais écarter ce linge, +parce que tes cheveux étaient redoutables et qu'ils m'auraient fait +mourir... Aujourd'hui, tes cheveux sont la douceur même de ta +personne. Ce sont eux qui gardent ton parfum, qui me livrent ta +beauté assouplie, tout entière entre mes doigts. Quand je les baise, +quand j'enfonce ainsi mon visage, je bois ta vie. + +Il roulait les longues boucles dans ses mains, les pressant sur ses +lèvres, comme pour en faire sortir tout le sang d'Albine. Au bout +d'un silence, il continua: + +- C'est étrange, avant d'être né, on rêve de naître... J'étais +enterré quelque part. J'avais froid. J'entendais s'agiter au-dessus +de moi la vie du dehors. Mais je me bouchais les oreilles, +désespéré, habitué à mon trou de ténèbres, y goûtant des joies +terribles, ne cherchant même plus à me dégager du tas de terre qui +pesait sur ma poitrine... Où étais-je donc? Qui donc m'a mis enfin à +la lumière? + +Il faisait des efforts de mémoire, tandis qu'Albine, anxieuse, +redoutait maintenant qu'il ne se souvînt. Elle prit en souriant une +poignée de ses cheveux, la noua au cou du jeune homme, qu'elle +attacha à elle. Ce jeu le fit sortir de sa rêverie. + +- Tu as raison, dit-il, je suis à toi, qu'importe le reste!... +C'est toi, n'est-ce pas, qui m'as tiré de la terre? Je devais être +sous ce jardin. Ce que j'entendais, c'étaient tes pas roulant les +petits cailloux du sentier. Tu me cherchais, tu apportais sur ma +tête des chants d'oiseaux, des odeurs d'oeillets, des chaleurs de +soleil... Et je me doutais bien que tu finirais par me trouver. Je +t'attendais, vois-tu, depuis longtemps. Mais je n'espérais pas que +tu te donnerais à moi sans ton voile, avec tes cheveux dénoués, tes +cheveux redoutables qui sont devenus si doux. + +Il la prit sur lui, la renversa sur ses genoux, en mettant son +visage à côté du sien. + +- Ne parlons plus. Nous sommes seuls à jamais. Nous nous aimons. + +Ils demeurèrent innocemment aux bras l'un de l'autre. Longtemps +encore, ils s'oublièrent là. Le soleil montait, une poussière de +jour plus chaude tombait des hautes branches. Les roses jaunes, les +roses blanches, les roses rouges, n'étaient plus qu'un rayonnement +de leur joie, une de leurs façons de se sourire. Ils avaient +certainement fait éclore des boutons autour d'eux. Les roses les +couronnaient, leur jetaient des guirlandes aux reins. Et le parfum +des roses devenait si pénétrant, si fort d'une tendresse amoureuse, +qu'il semblait être le parfum même de leur haleine. + +Puis, ce fut Serge qui recoiffa Albine. Il prit ses cheveux à +poignée, avec une maladresse charmante, et planta le peigne de +travers, dans l'énorme chignon tassé sur la tête. Or, il arriva +qu'elle était adorablement coiffée. Il se leva ensuite, lui tendit +les mains, la soutint à la taille pour qu'elle se mit debout. Tous +deux souriaient toujours, sans parler. Doucement, ils s'en allèrent +par le sentier. + + + + + +VII. + +Albine et Serge entrèrent dans le parterre. Elle le regardait avec +une sollicitude inquiète, craignant qu'il ne se fatiguât. Mais lui, +la rassura d'un léger rire. Il se sentait fort à la porter partout +où elle voudrait aller. Quand il se retrouva en plein soleil, il eut +un soupir de joie. Enfin, il vivait; il n'était plus cette plante +soumise aux agonies de l'hiver. Aussi quelle reconnaissance +attendrie! Il aurait voulu éviter aux petits pieds d'Albine la +rudesse des allées; il rêvait de la pendre à son cou, comme une +enfant que sa mère endort. Déjà, il la protégeait en gardien jaloux, +écartait les pierres et les ronces, veillait à ce que le vent ne +volât pas sur ses cheveux adorés des caresses qui n'appartenaient +qu'à lui. Elle s'était blottie contre son épaule, elle s'abandonnait, +pleine de sérénité. + +Ce fut ainsi qu'Albine et Serge marchèrent dans le soleil, pour la +première fois. Le couple laissait une bonne odeur derrière lui. Il +donnait un frisson au sentier, tandis que le soleil déroulait un +tapis d'or sous ses pas. Il avançait, pareil à un ravissement, entre +les grands buissons fleuris, si désirable que les allées écartées, +au loin, l'appelaient, le saluaient d'un murmure d'admiration, comme +les foules saluent les rois longtemps attendus. Ce n'était qu'un +être, souverainement beau. La peau blanche d'Albine n'était que la +blancheur de la peau brune de Serge. Ils passaient lentement, vêtus +de soleil; ils étaient le soleil lui-même. Les fleurs, penchées, les +adoraient. + +Dans le parterre, ce fut alors une longue émotion. Le vieux parterre +leur faisait escorte. Vaste champ poussant à l'abandon depuis un +siècle, coin de paradis où le vent semait les fleurs les plus rares. +L'heureuse paix du Paradou, dormant au grand soleil, empêchait la +dégénérescence des espèces. Il y avait là une température égale, une +terre que chaque plante avait longuement engraissée pour y vivre +dans le silence de sa force. La végétation y était énorme, superbe, +puissamment inculte, pleine de hasards qui étalaient des floraisons +monstrueuses, inconnues à la bêche et aux arrosoirs des jardiniers. +Laissée à elle-même, libre de grandir sans honte, au fond de cette +solitude que des abris naturels protégeaient, la nature +s'abandonnait davantage à chaque printemps, prenait des ébats +formidables, s'égayait à s'offrir en toutes saisons des bouquets +étranges, qu'aucune main ne devait cueillir. Et elle semblait mettre +une rage à bouleverser ce que l'effort de l'homme avait fait; elle +se révoltait, lançait des débandades de fleurs au milieu des allées, +attaquait les rocailles du flot montant de ses mousses, nouait au +cou les marbres qu'elle abattait à l'aide de la corde flexible de +ses plantes grimpantes; elle cassait les dalles des bassins, des +escaliers, des terrasses, en y enfonçant des arbustes; elle rampait +jusqu'à ce qu'elle possédât les moindres endroits cultivés, les +pétrissait à sa guise, y plantait comme drapeau de rébellion quelque +graine ramassée en chemin, une verdure humble dont elle faisait une +gigantesque verdure. Autrefois, le parterre, entretenu pour un +maître qui avait la passion des fleurs, montrait en plates-bandes, +en bordures soignées, un merveilleux choix de plantes. Aujourd'hui, +on retrouvait les mêmes plantes, mais perpétuées, élargies en +familles si innombrables, courant une telle prétentaine aux quatre +coins du jardin, que le jardin n'était plus qu'un tapage, une école +buissonnière battant les murs, un lieu suspect où la nature ivre +avait des hoquets de verveine et d'oeillet. + +C'était Albine qui conduisait Serge, bien qu'elle parût se livrer à +lui, faible, soutenue à son épaule. Elle le mena d'abord à la +grotte. Au fond d'un bouquet de peupliers et de saules, une rocaille +se creusait, effondrée, des blocs de rochers tombés dans une vasque, +des filets d'eau coulant à travers les pierres. La grotte +disparaissait sous l'assaut des feuillages. En bas, des rangées de +roses trémières semblaient barrer l'entrée d'une grille de fleurs +rouges, jaunes, mauves, blanches, dont les bâtons se noyaient dans +des orties colossales, d'un vert de bronze, suant tranquillement les +brûlures de leur poison. Puis, c'était un élan prodigieux, grimpant +en quelques bonds: les jasmins, étoilés de leurs fleurs suaves; les +glycines, aux feuilles de dentelle tendre; les lierres épais, +découpés comme de la tôle vernie; les chèvrefeuilles souples, +criblés de leurs brins de corail pâle; les clématites amoureuses, +allongeant les bras, pomponnées d'aigrettes blanches. Et d'autres +plantes, plus frêles, s'enlaçaient encore à celles-ci, les liaient +davantage, les tissaient d'une trame odorante. Des capucines, aux +chairs verdâtres et nues, ouvraient des bouches d'or rouge. Des +haricots d'Espagne, forts comme des ficelles minces, allumaient de +place en place l'incendie de leurs étincelles vives. Des volubilis +élargissaient le coeur découpé de leurs feuilles, sonnaient de leurs +milliers de clochettes un silencieux carillon de couleurs exquises. +Des pois de senteur, pareils à des vols de papillons posés, +repliaient leurs ailes fauves, leurs ailes roses, prêts à se laisser +emporter plus loin, par le premier souffle de vent. Chevelure +immense de verdure, piquée d'une pluie de fleurs, dont les mèches +débordaient de toutes parts, s'échappaient en un échevellement fou, +faisaient songer à quelque fille géante, pâmée au loin sur les +reins, renversant la tête dans un spasme de passion, dans un +ruissellement de crins superbes, étalés comme une mare de parfums. + +- Jamais je n'ai osé entrer dans tout ce noir, dit Albine à +l'oreille de Serge. + +Il l'encouragea, il la porta par-dessus les orties; et comme un bloc +fermait le seuil de la grotte, il la tint un instant debout, entre +ses bras, pour qu'elle pût se pencher sur le trou, béant à quelques +pieds du sol. + +- Il y a, murmura-t-elle, une femme de marbre tombée tout de son +long dans l'eau qui coule. L'eau lui a mangé la figure. + +Alors, lui, voulut voir à son tour. Il se haussa à l'aide des +poignets. Une haleine fraîche le frappa aux joues. Au milieu des +joncs et des lentilles d'eau, dans le rayon de jour glissant du +trou, la femme était sur l'échine, nue jusqu'à la ceinture, avec une +draperie qui lui cachait les cuisses. C'était quelque noyée de cent +ans, le lent suicide d'un marbre que des peines avaient dû laisser +choir au fond de cette source. La nappe claire qui coulait sur elle +avait fait de sa face une pierre lisse, une blancheur sans visage, +tandis que ses deux seins, comme soulevés hors de l'eau par un +effort de la nuque, restaient intacts, vivants encore, gonflés d'une +volupté ancienne. + +- Elle n'est pas morte, va! dit Serge en redescendant. Un jour, il +faudra venir la tirer de là. + +Mais Albine, qui avait un frisson, l'emmena. Ils revinrent au +soleil, dans le dévergondage des plates-bandes et des corbeilles. +Ils marchaient à travers un pré de fleurs, à leur fantaisie, sans +chemin tracé. Leurs pieds avaient pour tapis des plantes charmantes, +les plantes naines bordant jadis les allées, aujourd'hui étalées en +nappes sans fin. Par moments, ils disparaissaient jusqu'aux +chevilles dans la soie mouchetée des sirènes roses, dans le satin +panaché des oeillets mignardises, dans le velours bleu des myosotis, +criblé de petits yeux mélancoliques. Plus loin, ils traversaient des +résédas gigantesques qui leur montaient aux genoux, comme un bain de +parfums; ils coupaient par un champ de muguets pour épargner un +champ voisin de violettes, si douces qu'ils tremblaient d'en +meurtrir la moindre touffe; puis, pressés de toutes parts, n'ayant +plus que des violettes autour d'eux, ils étaient forcés de s'en +aller à pas discrets sur cette fraîcheur embaumée, au milieu de +l'haleine même du printemps. Au-delà des violettes, la laine verte +des lobelias se déroulait, un peu rude, piquée de mauve clair; les +étoiles nuancées des sélaginoïdes, les coupes bleues des nemophilas, +les croix jaunes des saponaires, les croix roses et blanches des +juliennes de Mahon dessinaient des coins de tapisserie riche, +étendaient à l'infini devant le couple un luxe royal de tenture, +pour qu'il s'avançât sans fatigue dans la joie de sa première +promenade. Et c'étaient les violettes qui revenaient toujours, une +mer de violettes coulant partout, leur versant sur les pieds des +odeurs précieuses, les accompagnant du souffle de leurs fleurs +cachées sous les feuilles. + +Albine et Serge se perdaient. Mille plantes, de tailles plus hautes, +bâtissaient des haies, ménageaient des sentiers étroits qu'ils se +plaisaient à suivre. Les sentiers s'enfonçaient avec de brusques +détours, s'embrouillaient, emmêlaient des bouts de taillis +inextricables: des ageratums à houpettes bleu céleste; des +aspérules, d'une délicate odeur de musc; des mimulus, montrant des +gorges cuivrées, ponctuées de cinabre; des phlox écarlates, des +phlox violets, superbes, dressant des quenouilles de fleurs que le +vent filait; des lins rouges aux brins fins comme des cheveux; des +chrysanthèmes pareils à des lunes pleines, des lunes d'or, dardant +de courts rayons éteints, blanchâtres, violâtres, rosâtres. + +Le couple enjambait les obstacles, continuait sa marche heureuse +entre les deux haies de verdure. A droite, montaient les fraxinelles +légères, les centranthus retombant en neige immaculée, les +cynoglosses grisâtres ayant une goutte de rosée dans chacune des +coupes minuscules de leurs fleurs. A gauche, c'était une longue rue +d'ancolies, toutes les variétés de l'ancolie, les blanches, les +roses pâles, les violettes sombres, ces dernières presque noires, +d'une tristesse de deuil, laissant pendre d'un bouquet de hautes +tiges leurs pétales plissés et gaufrés comme un crêpe. Et plus loin, +à mesure qu'ils avançaient, les haies changeaient, alignaient les +bâtons fleuris de pieds-d'alouettes énormes, perdus dans la frisure +des feuilles, laissaient passer les gueules ouvertes des mufliers +fauves, haussaient le feuillage grêle des schizanthus, plein d'un +papillonnage de fleurs aux ailes de soufre tachées de laque tendre. +Des campanules couraient, lançant leurs cloches bleues à toute +volée, jusqu'au haut de grands asphodèles, dont la tige d'or leur +servait de clocher. Dans un coin, un fenouil géant ressemblait à une +dame de fine guipure renversant son ombrelle de satin vert d'eau. +Puis, brusquement, le couple se trouvait au fond d'une impasse; il +ne pouvait plus avancer, un tas de fleurs bouchait le sentier, un +jaillissement de plantes tel, qu'il mettait là comme une meule à +panache triomphal. En bas, des acanthes bâtissaient un socle, d'où +s'élançaient des benoîtes écarlates, des rhodantes dont les pétales +secs avaient des cassures de papier peint, des clarkias aux grandes +croix blanches, ouvragées, semblables aux croix d'un ordre barbare. +Plus haut, s'épanouissaient les viscarias roses, les leptosiphons +jaunes, les colinsias blancs, les lagurus plantant parmi les +couleurs vives leurs pompons de cendre verte. Plus haut encore, des +digitales rouges, les lupins bleus s'élevaient en colonnettes +minces, suspendaient une rotonde byzantine, peinturlurée violemment +de pourpre et d'azur; tandis que, tout en haut, un ricin colossal, +aux feuilles sanguines, semblait élargir un dôme de cuivre bruni. + +Et comme Serge avançait déjà les mains, voulant passer, Albine le +supplia de ne pas faire de mal aux fleurs. + +- Tu casserais les branches, tu écraserais les feuilles, dit-elle. +Moi, depuis des années que je vis ici, je prends bien garde de ne +tuer personne... Viens, je te montrerai les pensées. + +Elle l'obligea à revenir sur ses pas, elle l'emmena hors des +sentiers étroits, au centre du parterre, où se trouvaient autrefois +de grands bassins. Les bassins, comblés, n'étaient plus que de +vastes jardinières, à bordure de marbre émiettée et rompue. Dans un +des plus larges, un coup de vent avait semé une merveilleuse +corbeille de pensées. Les fleurs de velours semblaient vivantes, +avec leurs bandeaux de cheveux violets, leurs yeux jaunes, leurs +bouches plus pâles, leurs délicats mentons couleur chair. + +- Quand j'étais plus jeune, elles me faisaient peur, murmura +Albine. Vois-les donc. Ne dirait-on pas des milliers de petits +visages qui vous regardent, à ras de terre?... Et elles tournent +leurs figures, toutes ensemble. On dirait des poupées enterrées qui +passent la tête. + +Elle l'entraîna de nouveau. Ils firent le tour des autres bassins. +Dans le bassin voisin, des amarantes avaient poussé, hérissant des +crêtes monstrueuses qu'Albine n'osait toucher, songeant à de +gigantesques chenilles saignantes. Des balsamines, jaune paille, +fleur de pêcher, gris de lin, blanc lavé de rose, emplissaient une +autre vasque, où les ressorts de leurs graines partaient avec de +petits bruits secs. Puis, c'était au milieu des débris d'une +fontaine une collection d'oeillets splendides: des oeillets blancs +débordaient de l'auge moussue; des oeillets panachés plantaient dans +les fentes des pierres le bariolage de leurs ruches de mousseline +découpée; tandis que, au fond de la gueule du lion qui jadis +crachait l'eau, un grand oeillet rouge fleurissait, en jets si +vigoureux que le vieux lion mutilé semblait, à cette heure, cracher +des éclaboussures de sang. Et, à côté, la pièce d'eau principale, un +ancien lac où des cygnes avaient nagé, était devenue un bois de +lilas, à l'ombre duquel des quarantaines, des verveines, des belles- +de-jour, protégeaient leur teint délicat, dormant à demi, toutes +moites de parfums. + +- Et nous n'avons pas traversé la moitié du parterre! dit Albine +orgueilleusement. Là-bas sont les grandes fleurs, des champs où je +disparais tout entière, comme une perdrix dans un champ de blé. + +Ils y allèrent. Ils descendirent un large escalier dont les urnes +renversées flambaient encore des hautes flammes violettes des iris. +Le long des marches coulait un ruissellement de giroflées pareil à +une nappe d'or liquide. Des chardons, aux deux bords, plantaient des +candélabres de bronze vert, grêles, hérissés, recourbés en becs +d'oiseaux fantastiques, d'un art étrange, d'une élégance de brûle- +parfum chinois. Des sedums, entre les balustres brisés, laissaient +pendre des tresses blondes, des chevelures verdâtres de fleuve +toutes tachées de moisissures. Puis, au bas, un second parterre +s'étendait, coupé de buis puissants comme des chênes, d'anciens buis +corrects, autrefois taillés en boules, en pyramides, en tours +octogonales, aujourd'hui débraillés magnifiquement, avec de grands +haillons de verdure sombre, dont les trous montraient des bouts de +ciel bleu. + +Et Albine mena Serge, à droite, dans un champ qui était comme le +cimetière du parterre. Des scabieuses y mettaient leur deuil. Des +cortèges de pavots s'en allaient à la file, puant la mort, +épanouissant leurs lourdes fleurs d'un éclat fiévreux. Des anémones +tragiques faisaient des foules désolées, au teint meurtri, tout +terreux de quelque souffle épidémique. Des daturas trapus +élargissaient leurs cornets violâtres, où des insectes, las de +vivre, venaient boire le poison du suicide. Des soucis, sous leurs +feuillages engorgés, ensevelissaient leurs fleurs, des corps +d'étoiles agonisants, exhalant déjà la peste de leur décomposition. +Et c'étaient encore d'autres tristesses: les renoncules charnues, +d'une couleur sourde de métal rouillé; les jacinthes et les +tubéreuses exhalant l'asphyxie, se mourant dans leur parfum. Mais +les cinéraires surtout dominaient, toute une poussée de cinéraires +qui promenaient le demi-deuil de leurs robes violettes et blanches, +robes de velours rayé, robes de velours uni, d'une sévérité riche. + +Au milieu du champ mélancolique, un Amour de marbre restait debout, +mutilé, le bras qui tenait l'arc tombé dans les orties, souriant +encore sous les lichens dont sa nudité d'enfant grelottait. + +Puis, Albine et Serge entrèrent jusqu'à la taille dans un champ de +pivoines. Les fleurs blanches crevaient, avec une pluie de larges +pétales qui leur rafraîchissaient les mains, pareilles aux gouttes +larges d'une pluie d'orage. Les fleurs rouges avaient des faces +apoplectiques, dont le rire énorme les inquiétait. Ils gagnèrent, à +gauche, un champ de fuchsias, un taillis d'arbustes souples, déliés, +qui les ravirent comme des joujoux du Japon, garnis d'un million de +clochettes. Ils traversèrent ensuite des champs de véroniques aux +grappes violettes, des champs de géraniums et de pélargoniums, sur +lesquels semblaient courir des flammèches ardentes, le rouge, le +rose, le blanc incandescent d'un brasier, que les moindres souffles +du vent ravivaient sans cesse. Ils durent tourner des rideaux de +glaïeuls, aussi grands que des roseaux, dressant des hampes de +fleurs qui brûlaient dans la clarté, avec des richesses de flamme de +torches allumées. Ils s'égarèrent au milieu d'un bois de tournesols, +une futaie faite de troncs aussi gros que la taille d'Albine, +obscurcie par des feuilles rudes, larges à y coucher un enfant, +peuplée de faces géantes, de faces d'astre, resplendissantes comme +autant de soleils. Et ils arrivèrent enfin dans un autre bois, un +bois de rhododendrons, si touffu de fleurs que les branches et les +feuilles ne se voyaient pas, étalant des bouquets monstrueux, des +hottées de calices tendres qui moutonnaient jusqu'à l'horizon. + +- Va, nous ne sommes pas au bout! s'écria Albine. Marchons, +marchons toujours. + +Mais Serge l'arrêta. Ils étaient alors au centre d'une ancienne +colonnade en ruine. Des fûts de colonne faisaient des bancs, parmi +des touffes de primevères et de pervenches. Au loin, entre les +colonnes restées debout, d'autres champs de fleurs s'étendaient des +champs de tulipes, aux vives panachures de faïences peintes; des +champs de calcéolaires, légères soufflures de chair, ponctuées de +sang et d'or; des champs de zinnias, pareils à de grosses +pâquerettes courroucées; des champs de pétunias, aux pétales molles +comme une batiste de femme, montrant le rose de la peau; des champs +encore, des champs à l'infini, dont on ne reconnaissait plus les +fleurs, dont les tapis s'étalaient sous le soleil, avec la bigarrure +confuse des touffes violentes, noyée dans les verts attendris des +herbes. + +- Jamais nous ne pourrons tout voir, dit Serge, la main tendue, +avec un sourire. C'est ici qu'il doit être bon de s'asseoir, dans +l'odeur qui monte. + +A côté d'eux était un champ d'héliotropes, d'une haleine de vanille, +si douce, qu'elle donnait au vent une caresse de velours. Alors, ils +s'assirent sur une des colonnes renversées, au milieu d'un bouquet +de lis superbes qui avaient poussé là. Depuis plus d'une heure, ils +marchaient. Ils étaient venus des roses dans les lis, à travers +toutes les fleurs. Les lis leur offraient un refuge de candeur, +après leur promenade d'amants, au milieu de la sollicitation ardente +des chèvrefeuilles suaves, des violettes musquées, des verveines +exhalant l'odeur fraîche d'un baiser, des tubéreuses soufflant la +pâmoison d'une volupté mortelle. Les lis, aux tiges élancées, les +mettaient dans un pavillon blanc, sous le toit de neige de leurs +calices, seulement égayés des gouttes d'or légères des pistils. Et +ils restaient, ainsi que des fiancés enfants, souverainement +pudiques, comme au centre d'une tour de pureté, d'une tour d'ivoire +inattaquable, où ils ne s'aimaient encore que de tout le charme de +leur innocence. + +Jusqu'au soir, Albine et Serge demeurèrent avec les lis. Ils y +étaient bien; ils achevaient d'y naître. Serge y perdait la dernière +fièvre de ses mains. Albine y devenait toute blanche, d'un blanc de +lait qu'aucune rougeur ne teintait de rose. Ils ne virent plus +qu'ils avaient les bras nus, le cou nu, les épaules nues. Leurs +chevelures ne les troublèrent plus, comme des nudités déployées. +L'un contre l'autre, ils riaient, d'un rire clair, trouvant de la +fraîcheur à se serrer. Leurs yeux gardaient un calme limpide d'eau +de source, sans que rien d'impur montât de leur chair pour en ternir +le cristal. Leurs joues étaient des fruits veloutés, à peine mûrs, +auxquels ils ne songeaient point à mordre. Quand ils quittèrent les +lis, ils n'avaient pas dix ans; il leur semblait qu'ils venaient de +se rencontrer, seuls au fond du grand jardin, pour y vivre dans une +amitié et dans un jeu éternels. Et, comme ils traversaient de +nouveau le parterre, rentrant au crépuscule, les fleurs parurent se +faire discrètes, heureuses de les voir si jeunes, ne voulant pas +débaucher ces enfants. Les bois de pivoines, les corbeilles +d'oeillets, les tapis de myosotis, les tentures de clématites, +n'agrandissaient plus devant eux une alcôve d'amour, noyés à cette +heure de l'air du soir, endormis dans une enfance aussi pure que la +leur. Les pensées les regardaient en camarades, de leurs petits +visages candides. Les résédas, alanguis, frôlés par la jupe blanche +d'Albine, semblaient pris de compassion, évitant de hâter leur +fièvre d'un souffle. + + + + + +VIII. + +Le lendemain, dès l'aube, ce fut Serge qui appela Albine. Elle +dormait dans une chambre de l'étage supérieur, où il n'eut pas +l'idée de monter. Il se pencha à la fenêtre, la vit qui poussait ses +persiennes, au saut du lit. Et tous deux rirent beaucoup, de se +retrouver ainsi. + +- Aujourd'hui, tu ne sortiras pas, dit Albine, quand elle fut +descendue. Il faut nous reposer... Demain, je veux te mener loin, +bien loin, quelque part où nous serons joliment à notre aise. + +- Mais nous allons nous ennuyer, murmura Serge. + +- Oh! que non!... Je vais te raconter des histoires. + +Ils passèrent une journée charmante. Les fenêtres étaient grandes +ouvertes, le Paradou entrait, riait avec eux, dans la chambre. Serge +prit enfin possession de cette heureuse chambre, où il s'imaginait +être né. Il voulut tout voir, tout se faire expliquer. Les Amours de +plâtre, culbutés au bord de l'alcôve, l'égayèrent au point qu'il +monta sur une chaise pour attacher la ceinture d'Albine au cou du +plus petit d'entre eux, un bout d'homme, le derrière en l'air, la +tête en bas, qui polissonnait. Albine tapait des mains, criait qu'il +ressemblait à un hanneton tenu par un fil. Puis, comme prise de +pitié: + +- Non, non, détache-le... Ça l'empêche de voler. + +Mais ce furent surtout les Amours peints au-dessus des portes qui +occupèrent vivement Serge. Il se fâchait de ne pouvoir comprendre à +quels jeux ils jouaient, tant les peintures étaient pâlies. Aidé +d'Albine, il roula une table, sur laquelle ils grimpèrent tous les +deux. Albine donnait des explications. + +- Regarde, ceux-ci jettent des fleurs. Sous les fleurs, on ne voit +plus que trois jambes nues. Je crois me souvenir qu'en arrivant ici, +j'ai pu distinguer encore une dame couchée. Mais, depuis le temps, +elle s'en est allée. + +Ils firent le tour des panneaux, sans que rien d'impur leur vint de +ces jolies indécences de boudoir. Les peintures, qui s'émiettaient +comme un visage fardé du dix-huitième siècle, étaient assez mortes +pour ne laisser passer que les genoux et les coudes des corps pâmés +dans une luxure aimable. Les détails trop crus, auxquels paraissait +s'être complu l'ancien amour dont l'alcôve gardait la lointaine +odeur, avaient disparu, mangés par le grand air; si bien que la +chambre, ainsi que le parc, était naturellement redevenue vierge, +sous la gloire tranquille du soleil. + +- Bah! ce sont des gamins qui s'amusent, dit Serge, en redescendant +de la table... Est-ce que tu sais jouer à la main chaude, toi? + +Albine savait jouer à tous les jeux. Seulement, il fallait être au +moins trois pour jouer à la main chaude. Cela les fit rire. Mais +Serge s'écria qu'on était trop bien deux, et ils jurèrent de n'être +toujours que deux. + +- On est tout à fait chez soi, on n'entend rien, reprit le jeune +homme, qui s'allongea sur le canapé. Et les meubles ont une odeur de +vieux qui sent bon... C'est doux comme dans un nid. Voilà une +chambre où il y a du bonheur. + +La jeune fille hochait gravement la tête. + +- Si j'avais été peureuse, murmura-t-elle, j'aurais eu bien peur, +dans les premiers temps... C'est justement cette histoire-là que je +veux te raconter. Je l'ai entendue dans le pays. On ment peut-être. +Enfin, ça nous amusera. + +Et elle s'assit à côté de Serge. + +- Il y a des années et des années... Le Paradou appartenait à un +riche seigneur qui vint s'y enfermer avec une dame très belle. Les +portes du château étaient si bien fermées, les murailles du jardin +avaient une telle hauteur, que jamais personne n'apercevait le +moindre bout des jupes de la dame. + +- Je sais, interrompit Serge, la dame n'a jamais reparu. + +Comme Albine le regardait toute surprise, fâchée de voir son +histoire connue, il continua à demi-voix, étonné lui-même. + +- Tu me l'as déjà racontée, ton histoire. + +Elle protesta. Puis, elle parut se raviser, elle se laissa +convaincre. Ce qui ne l'empêcha pas de terminer son récit en ces +termes: + +- Quand le seigneur s'en alla, il avait les cheveux blancs. Il fit +barricader toutes les ouvertures, pour qu'on n'allât pas déranger la +dame... La dame était morte dans cette chambre. + +- Dans cette chambre! s'écria Serge. Tu ne m'avais pas dit cela... +Es-tu sûre qu'elle soit morte dans cette chambre? + +Albine se fâcha. Elle répétait ce que tout le monde savait. Le +seigneur avait fait bâtir le pavillon, pour y loger cette inconnue +qui ressemblait à une princesse. Les gens du château, plus tard, +assuraient qu'il y passait les jours et les nuits. Souvent aussi, +ils l'apercevaient dans une allée, menant les petits pieds de +l'inconnue au fond des taillis les plus noirs. Mais, pour rien au +monde, ils ne se seraient hasardés à guetter le couple, qui battait +le parc pendant des semaines entières. + +- Et c'est là qu'elle est morte, répéta Serge, l'esprit frappé. Tu +as pris sa chambre, tu te sers de ses meubles, tu couches dans son +lit. + +Albine souriait. + +- Tu sais bien que je ne suis pas peureuse, dit-elle. Puis, toutes +ces choses, c'est si vieux... La chambre te semblait pleine de +bonheur. + +Ils se turent, ils regardèrent un instant l'alcôve, le haut plafond, +les coins d'ombre grise. Il y avait comme un attendrissement +amoureux, dans les couleurs fanées des meubles. C'était un soupir +discret du passé, si résigné, qu'il ressemblait encore à un +remerciement tiède de femme adorée. + +- Oui, murmura Serge, on ne peut pas avoir peur. C'est trop +tranquille. + +Et Albine reprit en se rapprochant de lui: + +- Ce que peu de personnes savent, c'est qu'ils avaient découvert +dans le jardin un endroit de félicité parfaite, où ils finissaient +par vivre toutes leurs heures. Moi, je tiens cela d'une source +certaine... Un endroit d'ombre fraîche, caché au fond de +broussailles impénétrables, si merveilleusement beau, qu'on y oublie +le monde entier. La dame a dû y être enterrée. + +- Est-ce dans le parterre? demanda Serge curieusement. + +- Ah! je ne sais pas, je ne sais pas! dit la jeune fille, avec un +geste découragé. J'ai cherché partout, je n'ai encore pu trouver +nulle part cette clairière heureuse... Elle n'est ni dans les roses, +ni dans les lis, ni sur le tapis des violettes. + +- Peut être est-ce ce coin de fleurs tristes, où tu m'as montré un +enfant debout, le bras cassé? + +- Non, non. + +- Peut être est-ce au fond de la grotte, près de cette eau claire, +où s'est noyée cette grande femme de marbre, qui n'a plus de visage? + +- Non, non. + +Albine resta un instant songeuse. Puis, elle continua, comme se +parlant à elle-même: + +- Dès les premiers jours, je me suis mise en quête. Si j'ai passé +des journées dans le Paradou, si j'ai fouillé les moindres coins de +verdure, c'était uniquement pour m'asseoir une heure au milieu de la +clairière. Que de matinées perdues vainement à me glisser sous les +ronces, à visiter les coins les plus reculés du parc!... Oh! je +l'aurais vite reconnue, cette retraite enchantée, avec son arbre +immense qui doit la couvrir d'un toit de feuilles, avec son herbe +fine comme une peluche de soie, avec ses murs de buissons verts que +les oiseaux eux-mêmes ne peuvent percer! + +Elle jeta l'un de ses bras au cou de Serge, élevant la voix, le +suppliant: + +- Dis? nous sommes deux maintenant, nous chercherons, nous +trouverons... Toi qui es fort, tu écarteras les grosses branches +devant moi, pour que j'aille jusqu'au fond des fourrés. Tu me +porteras, lorsque je serai lasse; tu m'aideras à sauter les +ruisseaux, tu monteras aux arbres, si nous venons à perdre notre +route... Et quelle joie, lorsque nous pourrons nous asseoir côte à +côte, sous le toit de feuilles, au centre de la clairière! On m'a +raconté qu'on vivait là dans une minute toute une vie... Dis? mon +bon Serge, dès demain, nous partirons, nous battrons le parc +broussailles à broussailles, jusqu'à ce que nous ayons contenté +notre désir. + +Serge haussait les épaules, en souriant. + +- A quoi bon! dit-il. N'est-on pas bien dans le parterre? Il faudra +rester avec les fleurs, vois-tu, sans chercher si loin un bonheur +plus grand. + +- C'est là que la morte est enterrée, murmura Albine, retombant +dans sa rêverie. C'est la joie de s'être assise là qui l'a tuée. +L'arbre a une ombre dont le charme fait mourir... Moi, je mourrais +volontiers ainsi. Nous nous coucherions aux bras l'un de l'autre; +nous serions morts, personne ne nous trouverait plus. + +- Non, tais-toi, tu me désoles, interrompit Serge inquiet. Je veux +que nous vivions au soleil, loin de cette ombre mortelle. Tes +paroles me troublent, comme si elles nous poussaient à quelque +malheur irréparable. Ça doit être défendu de s'asseoir sous un arbre +dont l'ombrage donne un tel frisson. + +- Oui, c'est défendu, déclara gravement Albine. Tous les gens du +pays m'ont dit que c'était défendu. + +Un silence se fit. Serge se leva du canapé où il était resté +allongé. Il riait, il prétendait que les histoires ne l'amusaient +pas. Le soleil baissait, lorsque Albine consentit enfin à descendre +un instant au jardin. Elle le mena, à gauche, le long du mur de +clôture, jusqu'à un champ de décombres, tout hérissé de ronces. +C'était l'ancien emplacement du château, encore noir de l'incendie +qui avait abattu les murs. Sous les ronces, des pierres cuites se +fendaient, des éboulements de charpentes pourrissaient. On eût dit +un coin de roches stériles, raviné, bossué, vêtu d'herbe rude, de +lianes rampantes qui se coulaient dans chaque fente comme des +couleuvres. Et ils s'égayèrent à traverser en tous sens cette +fondrière, descendant au fond des trous, flairant les débris, +cherchant s'ils ne devineraient rien de ce passé en cendre. Ils +n'avouaient pas leur curiosité, ils se poursuivaient au milieu des +planchers crevés et des cloisons renversées; mais, à la vérité, ils +ne songeaient qu'aux légendes de ces ruines, à cette dame plus belle +que le jour, qui avait traîné sa jupe de soie sur ces marches, où +les lézards seuls aujourd'hui se promenaient paresseusement. + +Serge finit par se planter sur le plus haut tas de décombres, +regardant le parc qui déroulait ses immenses nappes vertes, +cherchant entre les arbres la tache grise du pavillon. Albine se +taisait, debout à son côté, redevenue sérieuse. + +- Le pavillon est là, à droite, dit-elle, sans qu'il l'interrogeât. +C'est tout ce qui reste des bâtiments... Tu le vois bien, au bout de +ce couvert de tilleuls? + +Ils gardèrent de nouveau le silence. Et comme continuant à voix +haute les réflexions qu'ils faisaient mentalement tous les deux, +elle reprit: + +- Quand il allait la voir, il devait descendre par cette allée; +puis, il tournait les gros marronniers, et il entrait sous les +tilleuls... Il lui fallait à peine un quart d'heure. + +Serge n'ouvrit pas les lèvres. Lorsqu'ils revinrent, ils +descendirent l'allée, ils tournèrent les gros marronniers, ils +entrèrent sous les tilleuls. C'était un chemin d'amour. Sur l'herbe, +ils semblaient chercher des pas, un noeud de ruban tombé, une +bouffée de parfum ancien, quelque indice qui leur montrât clairement +qu'ils étaient bien dans le sentier menant à la joie d'être +ensemble. La nuit venait, le parc avait une grande voix mourante qui +les appelait du fond des verdures. + +- Attends, dit Albine, lorsqu'ils furent revenus devant le +pavillon. Toi, tu ne monteras que dans trois minutes. + +Elle s'échappa gaiement, s'enferma dans la chambre au plafond bleu. +Puis, après avoir laissé Serge frapper deux fois à la porte, elle +l'entrebâilla discrètement, le reçut avec une révérence à l'ancienne +mode. + +- Bonjour, mon cher seigneur, dit-elle en l'embrassant. + +Cela les amusa extrêmement. Ils jouèrent aux amoureux, avec une +puérilité de gamins. Ils bégayaient la passion qui avait jadis +agonisé là. Ils l'apprenaient comme une leçon qu'ils ânonnaient +d'une adorable manière, ne sachant point se baiser aux lèvres, +cherchant sur les joues, finissant par danser l'un devant l'autre, +en riant aux éclats, par ignorance de se témoigner autrement le +plaisir qu'ils goûtaient à s'aimer. + + + + + +IX. + +Le lendemain matin, Albine voulut partir dès le lever du soleil, +pour la grande promenade qu'elle ménageait depuis la ville. Elle +tapait des pieds joyeusement, elle disait qu'ils ne rentreraient pas +de la journée. + +- Où me mènes-tu donc? demanda Serge. + +- Tu verras, tu verras! + +Mais il la prit par les poignets, la regarda en face. + +- Il faut être sage, n'est-ce pas? Je ne veux pas que tu cherches +ni ta clairière, ni ton arbre, ni ton herbe où l'on meurt. Tu sais +que c'est défendu. + +Elle rougit légèrement, en protestant, en disant qu'elle ne songeait +pas même à ces choses. Puis, elle ajouta: + +- Pourtant, si nous trouvions, sans chercher, par hasard, est-ce +que tu ne t'assoirais pas?... Tu m'aimes donc bien peu! + +Ils partirent. Ils traversèrent le parterre tout droit, sans +s'arrêter au réveil des fleurs, nues dans leur bain de rosée. Le +matin avait un teint de rose, un sourire de bel enfant ouvrant les +yeux au milieu des blancheurs de son oreiller. + +- Où me mènes-tu? répétait Serge. + +Et Albine riait, sans vouloir répondre. Mais, comme ils arrivaient +devant la nappe d'eau qui coupait le jardin au bout du parterre, +elle resta toute consternée. La rivière était encore gonflée des +dernières pluies. + +- Nous ne pourrons jamais passer, murmura-t-elle. J'ôte mes +souliers, je relève mes jupes d'ordinaire. Mais, aujourd'hui, nous +aurions de l'eau jusqu'à la taille. + +Ils longèrent un instant la rive, cherchant un gué. La jeune fille +disait que c'était inutile, qu'elle connaissait tous les trous. +Autrefois, un pont se trouvait là, un pont dont l'écroulement avait +semé la rivière de grosses pierres, entre lesquelles l'eau passait +avec des tourbillons d'écume. + +- Monte sur mon dos, dit Serge. + +- Non, non, je ne veux pas. Si tu venais à glisser, nous ferions un +fameux plongeon tous les deux... Tu ne sais pas comme ces pierres-là +sont traîtres. + +- Monte donc sur mon dos. + +Cela finit par la tenter. Elle prit son élan, sauta comme un garçon, +si haut, qu'elle se trouva à califourchon sur le cou de Serge. Et, +le sentant chanceler, elle cria qu'il n'était pas encore assez fort, +qu'elle voulait descendre. Puis, elle sauta de nouveau, à deux +reprises. Ce jeu les ravissait. + +- Quand tu auras fini! dit le jeune homme, qui riait. Maintenant, +tiens-toi ferme. C'est le grand coup. + +Et, en trois bonds légers, il traversa la rivière, la pointe des +pieds à peine mouillée. Au milieu, pourtant, Albine crut qu'il +glissait. Elle eut un cri, en se rattrapant des deux mains à son +menton. Lui, l'emportait déjà, dans un galop de cheval, sur le sable +fin de l'autre rive. + +- Hue! Hue! criait-elle, rassurée, amusée par ce jeu nouveau. + +Il courut ainsi tant qu'elle voulut, tapant des pieds, imitant le +bruit des sabots. Elle claquait de la langue, elle avait pris deux +mèches de ses cheveux, qu'elle tirait comme des guides, pour le +lancer à droite ou à gauche. + +- Là, là, nous y sommes, dit-elle, en lui donnant de petites +claques sur les joues. + +Elle sauta à terre, tandis que lui, en sueur, s'adossait contre un +arbre pour reprendre haleine. Alors, elle le gronda, elle menaça de +ne pas le soigner, s'il retombait malade. + +- Laisse donc! Ça m'a fait du bien, répondit-il. Quand j'aurai +retrouvé toutes mes forces, je te porterai des matinées entières... +Où me mènes-tu? + +- Ici, dit-elle en s'asseyant avec lui sous un gigantesque poirier. + +Ils étaient dans l'ancien verger du parc. Une haie vive d'aubépine, +une muraille de verdure, trouée de brèches, mettait là un bout de +jardin à part. C'était une forêt d'arbres fruitiers, que la serpe +n'avait pas taillés depuis un siècle. Certains troncs se déjetaient +puissamment, poussaient de travers, sous les coups d'orage qui les +avaient pliés; tandis que d'autres, bossués de noeuds énormes, +crevassés de cavités profondes, ne semblaient plus tenir au sol que +par les ruines géantes de leur écorce. Les hautes branches, que le +poids des fruits courbait à chaque saison, étendaient au loin des +raquettes démesurées; même, les plus chargées, qui avaient cassé, +touchaient la terre, sans qu'elles eussent cessé de produire, +raccommodées par d'épais bourrelets de sève. Entre eux, les arbres +se prêtaient des étais naturels, n'étaient plus que des piliers +tordus, soutenant une voûte de feuilles qui se creusait en longues +galeries, s'élançait brusquement en halles légères, s'aplatissait +presque au ras du sol en soupentes effondrées. Autour de chaque +colosse, des rejets sauvages faisaient des taillis, ajoutaient +l'emmêlement de leurs jeunes tiges, dont les petites baies avaient +une aigreur exquise. Dans le jour verdâtre, qui coulait comme une +eau claire, dans le grand silence de la mousse, retentissait seule +la chute sourde des fruits que le vent cueillait. + +Et il y avait des abricotiers patriarches, qui portaient +gaillardement leur grand âge, paralysés déjà d'un côté, avec une +forêt de bois mort, pareil à un échafaudage de cathédrale, mais si +vivants de leur autre moitié, si jeunes, que des pousses tendres +faisaient éclater l'écorce rude de toutes parts. Des pruniers +vénérables, tout chenus de mousse, grandissaient encore pour aller +boire l'ardent soleil, sans qu'une seule de leurs feuilles pâtit. +Des cerisiers bâtissaient des villes entières, des maisons à +plusieurs étages, jetant des escaliers, établissant des planchers de +branches, larges à y loger dix familles. Puis, c'étaient des +pommiers, les reins cassés, les membres contournés, comme de grands +infirmes, la peau racheuse, maculée de rouille verte; des poiriers +lisses, dressant une mâture de hautes tiges minces, immense, +semblable à l'échappée d'un port, rayant l'horizon de barres brunes; +des pêchers rosâtres, se faisant faire place dans l'écrasement de +leurs voisins, par un rire aimable et une poussée lente de belles +filles égarées au milieu d'une foule. Certains pieds, anciennement +en espaliers, avaient enfoncé les murailles basses qui les +soutenaient; maintenant, ils se débauchaient, libres des treillages +dont les lambeaux arrachés pendaient encore à leurs bras; ils +poussaient à leur guise, n'ayant conservé de leur taille +particulière que des apparences d'arbres comme il faut, traînant +dans le vagabondage les loques de leur habit de gala. Et, à chaque +tronc, à chaque branche, d'un arbre à l'autre, couraient des +débandades de vigne. Les ceps montaient comme des rires fous, +s'accrochaient un instant à quelque noeud élevé, puis repartaient en +un jaillissement de rires plus sonores, éclaboussant tous les +feuillages de l'ivresse heureuse des pampres. C'était un vert tendre +doré de soleil qui allumait d'une pointe d'ivrognerie les têtes +ravagées des grands vieillards du verger. + +Puis, vers la gauche, des arbres plus espacés, des amandiers au +feuillage grêle, laissaient le soleil mûrir à terre des citrouilles +pareilles à des lunes tombées. Il y avait aussi, au bord d'un +ruisseau qui traversait le verger, des melons couturés de verrues, +perdus dans des nappes de feuilles rampantes, ainsi que des +pastèques vernies, d'un ovale parfait d'oeuf d'autruche. A chaque +pas, des buissons de groseilliers barraient les anciennes allées, +montrant les grappes limpides de leurs fruits, des rubis dont chaque +grain s'éclairait d'une goutte de jour. Des haies de framboisiers +s'étalaient comme des ronces sauvages; tandis que le sol n'était +plus qu'un tapis de fraisiers, une herbe toute semée de fraises +mûres, dont l'odeur avait une légère fumée de vanille. + +Mais le coin enchanté du verger était plus à gauche encore, contre +la rampe de rochers qui commençait là à escalader l'horizon. On +entrait en pleine terre ardente, dans une serre naturelle, où le +soleil tombait d'aplomb. D'abord, il fallait traverser des figuiers +gigantesques, dégingandés, étirant leurs branches comme des bras +grisâtres las de sommeil, si obstrués du cuir velu de leurs +feuilles, qu'on devait, pour passer, casser les jeunes tiges +repoussant des pieds séchés par l'âge. Ensuite, on marchait entre +des bouquets d'arbousiers, d'une verdure de buis géants, que leurs +baies rouges faisaient ressembler à des mais ornés de pompons de +soie écarlate. Puis, venait une futaie d'aliziers, d'azeroliers, de +jujubiers, au bord de laquelle des grenadiers mettaient une lisière +de touffes éternellement vertes; les grenades se nouaient à peine, +grosses comme un poing d'enfant; les fleurs de pourpre, posées sur +le bout des branches, paraissaient avoir le battement d'ailes des +oiseaux des îles, qui ne courbent pas les herbes sur lesquelles ils +vivent. Et l'on arrivait enfin à un bois d'orangers et de +citronniers, poussant vigoureusement en pleine terre. Les troncs +droits enfonçaient des enfilades de colonnes brunes; les feuilles +luisantes mettaient la gaieté de leur claire peinture sur le bleu du +ciel, découpaient l'ombre nettement en minces lames pointues, qui +dessinaient à terre les millions de palmes d'une étoffe indienne. +C'était un ombrage au charme tout autre, auprès duquel les ombrages +du verger d'Europe devenaient fades: une joie tiède de la lumière +tamisée en une poussière d'or volante, une certitude de verdure +perpétuelle, une force de parfum continu, le parfum pénétrant de la +fleur, le parfum plus grave du fruit, donnant aux membres la +souplesse pâmée des pays chauds. + +- Et nous allons déjeuner! cria Albine, en tapant dans ses mains. +Il est au moins neuf heures. J'ai une belle faim! + +Elle s'était levée. Serge confessait qu'il mangerait volontiers, lui +aussi. + +- Grand bêta! reprit-elle, tu n'as donc pas compris que je te +menais déjeuner. Hein! nous ne mourrons pas de faim, ici? Tout est +pour nous. + +Ils entrèrent sous les arbres, écartant les branches, se coulant au +plus épais des fruits. Albine qui marchait la première, les jupes +entre les jambes, se retournait, demandait à son compagnon, de sa +voix flûtée: + +- Qu'est-ce que tu aimes, toi? les poires, les abricots, les +cerises, les groseilles?... Je te préviens que les poires sont +encore vertes; mais elles sont joliment bonnes tout de même. + +Serge se décida pour les cerises. Albine dit qu'en effet on pouvait +commencer par ça. Mais, comme il allait sottement grimper sur le +premier cerisier venu, elle lui fit faire encore dix bonnes minutes +de chemin, au milieu d'un gâchis épouvantable de branches. Ce +cerisier-là avait de méchantes cerises de rien du tout; les cerises +de celui-ci étaient trop aigres; les cerises de cet autre ne +seraient mûres que dans huit jours. Elle connaissait tous les +arbres. + +- Tiens, monte là-dedans, dit-elle enfin, en s'arrêtant devant un +cerisier si chargé de fruits, que des grappes pendaient jusqu'à +terre comme des colliers de corail accrochés. + +Serge s'établit commodément entre deux branches, et se mit à +déjeuner. Il n'entendait plus Albine; il la croyait dans un autre +arbre, à quelques pas, lorsque, baissant les yeux, il l'aperçut +tranquillement couchée sur le dos, au-dessous de lui. Elle s'était +glissée là, mangeant sans même se servir des mains, happant des +lèvres les cerises que l'arbre tendait jusqu'à sa bouche. + +Quand elle se vit découverte, elle eut des rires prolongés, sautant +sur l'herbe comme un poisson blanc sorti de l'eau, se mettant sur le +ventre, rampant sur les coudes, faisant le tour du cerisier, tout en +continuant à happer les cerises les plus grosses. + +- Figure-toi, elles me chatouillent! criait-elle. Tiens, en voilà +encore une qui vient de me tomber dans le cou. C'est qu'elles sont +joliment fraîches!... Moi, j'en ai dans les oreilles, dans les yeux, +sur le nez, partout! Si je voulais, j'en écraserais une pour me +faire des moustaches... Elles sont bien plus douces en bas qu'en +haut. + +- Allons donc! dit Serge en riant. C'est que tu n'oses pas monter. + +Elle resta muette d'indignation. + +- Moi! moi! balbultia-t-elle. + +Et, serrant sa jupe, la rattachant par-devant à sa ceinture, sans +voir quelle montrait ses cuisses, elle prit l'arbre nerveusement, se +hissa sur le tronc, d'un seul effort des poignets. Là, elle courut +le long des branches, en évitant même de se servir des mains; elle +avait des allongements souples d'écureuil, elle tournait autour des +noeuds, lâchait les pieds, tenue seulement en équilibre par le pli +de la taille. Quand elle fut tout en haut, au bout d'une branche +grêle, que le poids de son corps secouait furieusement: + +- Eh bien! cria-t-elle, est-ce que j'ose monter? + +- Veux-tu vite descendre! implorait Serge pris de peur. Je t'en +prie. Tu vas te faire du mal. + +Mais, triomphante, elle alla encore plus haut. Elle se tenait à +l'extrémité même de la branche, à califourchon, s'avançant petit à +petit au-dessus du vide, empoignant des deux mains des touffes de +feuilles. + +- La branche va casser, dit Serge éperdu. + +- Qu'elle casse, pardi! répondit-elle avec un grand rire. Ça +m'évitera la peine de descendre. + +Et la branche cassa, en effet; mais lentement, avec une si longue +déchirure, qu'elle s'abattit peu à peu, comme pour déposer Albine à +terre d'une façon très douce. Elle n'eut pas le moindre effroi, elle +se renversait, elle agitait ses cuisses demi-nues, en répétant: + +- C'est joliment gentil. On dirait une voiture. + +Serge avait sauté de l'arbre pour la recevoir dans ses bras. Comme +il restait tout pâle de l'émotion qu'il venait d'avoir, elle le +plaisanta. + +- Mais ça arrive tous les jours de tomber des arbres. Jamais on ne +se fait de mal... Ris donc, gros bêta! Tiens, mets-moi un peu de +salive sur le cou. Je me suis égratignée. + +Il lui mit un peu de salive, du bout des doigts. + +- Là, c'est guéri, cria-t-elle, en s'échappant, avec une gambade de +gamine. Nous allons jouer à cache-cache, veux-tu? + +Elle se fit chercher. Elle disparaissait, jetait le cri: Coucou! +coucou! du fond de verdures connues d'elle seule, où Serge ne +pouvait la trouver. Mais ce jeu de cache-cache n'allait pas sans une +maraude terrible de fruits. Le déjeuner continuait dans les coins où +les deux grands enfants se poursuivaient. Albine, tout en filant +sous les arbres, allongeait la main, croquait une poire verte, +s'emplissait la jupe d'abricots. Puis, dans certaines cachettes, +elle avait des trouvailles qui l'asseyaient par terre, oubliant le +jeu, occupée à manger gravement. Un moment, elle n'entendit plus +Serge, elle dut le chercher à son tour. Et ce fut pour elle une +surprise, presque une fâcherie, de le découvrir sous un prunier, un +prunier qu'elle-même ne savait pas là, et dont les prunes mûres +avaient une délicate odeur de musc. Elle le querella de la belle +façon. Voulait-il donc tout avaler, qu'il n'avait soufflé mot? Il +faisait la bête, mais il avait le nez fin, il sentait de loin les +bonnes choses. Elle était surtout furieuse contre le prunier, un +arbre sournois qu'on ne connaissait seulement pas, qui devait avoir +poussé dans la nuit, pour ennuyer les gens. Serge, comme elle +boudait, refusant de cueillir une seule prune, imagina de secouer +l'arbre violemment. Une pluie, une grêle de prunes tomba. Albine, +sous l'averse, reçu des prunes sur les bras, des prunes dans le cou, +des prunes au beau milieu du nez. Alors, elle ne put retenir ses +rires; elle resta dans ce déluge, criant: Encore! encore! amusée par +les balles rondes qui rebondissaient sur elle, tendant la bouche et +les mains, les yeux fermés, se pelotonnant à terre pour se faire +toute petite. + +Matinée d'enfance, polissonnerie de galopins lâchés dans le Paradou. +Albine et Serge passèrent là des heures puériles d'école +buissonnière, à courir, à crier, à se taper, sans que leurs chairs +innocentes eussent un frisson. Ce n'était encore que la camaraderie +de deux garnements, qui songeront peut-être plus tard à se baiser +sur les joues, lorsque les arbres n'auront plus de dessert à leur +donner. Et quel joyeux coin de nature pour cette première escapade! +Un trou de feuillage, avec des cachettes excellentes. Des sentiers +le long desquels il n'était pas possible d'être sérieux, tant les +haies laissaient tomber de rires gourmands. Le parc avait, dans cet +heureux verger, une gaminerie de buissons s'en allant à la +débandade, une fraîcheur d'ombre invitant à la faim, une vieillesse +de bons arbres pareils à des grands-pères pleins de gâteries. Même, +au fond des retraites vertes de mousse, sous les troncs cassés qui +les forçaient à ramper l'un derrière l'autre, dans des corridors de +feuilles, si étroits, que Serge s'attelait en riant aux jambes nues +d'Albine, ils ne rencontraient point la rêverie dangereuse du +silence. Rien de troublant ne leur venait du bois en récréation. + +Et quand ils furent las des abricotiers, des pruniers, des +cerisiers, ils coururent sous les amandiers grêles, mangeant les +amandes vertes, à peine grosses comme des pois, cherchant les +fraises parmi le tapis d'herbe, se fâchant de ce que les pastèques +et les melons n'étaient pas mûrs. Albine finit par courir de toutes +ses forces, suivie de Serge, qui ne pouvait l'attraper. Elle +s'engagea dans les figuiers, sautant les grosses branches, arrachant +les feuilles qu'elle jetait par-derrière à la figure de son +compagnon. En quelques bonds, elle traversa les bouquets +d'arbousiers, dont elle goûta en passant les baies rouges; et ce fut +dans la futaie des aliziers, des azeroliers et des jujubiers que +Serge la perdit. Il la crut d'abord cachée derrière un grenadier; +mais c'était deux fleurs en bouton qu'il avait pris pour les deux +noeuds roses de ses poignées. Alors, il battit le bois d'orangers, +ravi du beau temps qu'il faisait là, s'imaginant entrer chez les +fées du soleil. Au milieu du bois, il aperçut Albine qui, ne le +croyant pas si près d'elle, furetait vivement, fouillait du regard +les profondeurs vertes. + +- Qu'est-ce que tu cherches donc là? cria-t-il. Tu sais bien que +c'est défendu. + +Elle eut un sursaut, elle rougit légèrement, pour la première fois +de la journée. Et, s'asseyant à côté de Serge, elle lui parla des +jours heureux où les oranges mûrissaient. Le bois alors était tout +doré, tout éclairé de ces étoiles rondes, qui criblaient de leurs +feux jaunes la voûte verte. + +Puis, quand ils s'en allèrent enfin, elle s'arrêta à chaque rejet +sauvage, s'emplissant les poches de petites poires âpres, de petites +prunes aigres, disant que ce serait pour manger en route. C'était +cent fois meilleur que tout ce qu'ils avaient goûté jusque-là. Il +fallut que Serge en avalât, malgré les grimaces qu'il faisait à +chaque coup de dent. Ils rentrèrent éreintés, heureux, ayant tant +ri, qu'ils avaient mal aux côtes. Même, ce soir-là, Albine n'eut pas +le courage de remonter chez elle; elle s'endormit aux pieds de +Serge, en travers sur le lit, rêvant qu'elle montait aux arbres, +achevant de croquer en dormant les fruits des sauvageons, qu'elle +avait cachés sous la couverture, à côté d'elle. + + + + + +X. + +Huit jours plus tard, il y eut de nouveau un grand voyage dans le +parc. Il s'agissait d'aller plus loin que le verger, à gauche, du +côté des larges prairies que quatre ruisseaux traversaient. On +ferait plusieurs lieues en pleine herbe; on vivrait de sa pêche, si +l'on venait à s'égarer. + +- J'emporte mon couteau, dit Albine, en montrant un couteau de +paysan, à lame épaisse. + +Elle mit de tout dans ses poches, de la ficelle, du pain, des +allumettes, une petite bouteille de vin, des chiffons, un peigne, +des aiguilles. Serge dut prendre une couverture; mais, au bout des +tilleuls, lorsqu'ils arrivèrent devant les décombres du château, la +couverture l'embarrassait déjà à un tel point, qu'il la cacha sous +un pan de mur écroulé. + +Le soleil était plus fort. Albine s'était attardée à ses +préparatifs. Dans la matinée chaude, ils s'en allèrent côte à côte, +presque raisonnables. Ils faisaient jusqu'à des vingtaines de pas, +sans se pousser, pour rire. Ils causaient. + +- Moi, je ne m'éveille jamais, dit Albine. J'ai bien dormi, cette +nuit. Et toi? + +- Moi aussi, répondit Serge. + +Elle reprit: + +- Qu'est-ce que ça signifie, quand on rêve un oiseau qui vous +parle? + +- Je ne sais pas... Et que disait-il, ton oiseau? + +- Ah! j'ai oublié... Il disait des choses très bien, beaucoup de +choses qui me semblaient drôles... Tiens, vois donc ce gros +coquelicot, là-bas. Tu ne l'auras pas! Tu ne l'auras pas! + +Elle prit son élan; mais Serge, grâce à ses longues jambes, la +devança, cueillit le coquelicot qu'il agita victorieusement. Alors, +elle resta les lèvres pincées, sans rien dire, avec une grosse envie +de pleurer. Lui, ne sut que jeter la fleur. Puis, pour faire la +paix: + +- Veux-tu monter sur mon dos? Je te porterai, comme l'autre jour. + +- Non, non. + +Elle boudait. Mais elle n'avait pas fait trente pas, qu'elle se +retournait, toute rieuse. Une ronce la retenait par la jupe. + +- Tiens! je croyais que c'était toi qui marchais exprès sur ma +robe... C'est qu'elle ne veut pas me lâcher! Décroche-moi, dis! + +Et, quand elle fut décrochée, ils marchèrent de nouveau à côté l'un +de l'autre, très sagement. Albine prétendait que c'était plus +amusant, de se promener ainsi, comme des gens sérieux. Ils venaient +d'entrer dans les prairies. A l'infini, devant eux, se déroulaient +de larges pans d'herbes, à peine coupés de loin en loin par le +feuillage tendre d'un rideau de saules. Les pans d'herbes se +duvetaient, pareils à des pièces de velours; ils étaient d'un gros +vert peu à peu pâli dans les lointains, se noyant de jaune vif, au +bord de l'horizon, sous l'incendie du soleil. Les bouquets de +saules, tout là-bas, semblaient d'or pur, au milieu du grand frisson +de la lumière. Des poussières dansantes mettaient aux pointes des +gazons un flux de clartés, tandis qu'à certains souffles de vent, +passant librement sur cette solitude nue, les herbes se moiraient +d'un tressaillement de plantes caressées. Et, le long des prés les +plus voisins, des foules de petites pâquerettes blanches, en tas, à +la débandade, par groupes, ainsi qu'une population grouillant sur le +pavé pour quelque fête publique, peuplaient de leur joie répandue le +noir des pelouses. Des boutons-d'or avaient une gaieté de grelots de +cuivre poli, que l'effleurement d'une aile de mouche allait faire +tinter; de grands coquelicots isolés éclataient avec des pétards +rouges, s'en allaient plus loin, en bandes, étaler des mares +réjouissantes comme des fonds de cuvier encore pourpres de vin; de +grands bleuets balançaient leurs légers bonnets de paysanne ruchés +de bleu, menaçant de s'envoler par-dessus les moulins à chaque +souffle. Puis c'étaient des tapis de houques laineuses, de flouves +odorantes, de lotiers velus, des nappes de fétuques, de cretelles, +d'agrostis, de pâturins. Le sainfoin dressait ses longs cheveux +grêles, le trèfle découpait ses feuilles nettes, le plantain +brandissait des forêts de lances, la luzerne faisait des couches +molles, des édredons de satin vert d'eau broché de fleurs violâtres. +Cela, à droite, à gauche, en face, partout, roulant sur le sol plat, +arrondissant la surface moussue d'une mer stagnante, dormant sous le +ciel qui paraissait plus vaste. Dans l'immensité des herbes, par +endroits, les herbes étaient limpidement bleues, comme si elles +avaient réfléchi le bleu du ciel. + +Cependant, Albine et Serge marchaient au milieu des prairies, ayant +de la verdure jusqu'aux genoux. Il leur semblait avancer dans une +eau fraîche qui leur battait les mollets. Ils se trouvaient par +instants au travers de véritables courants, avec des ruissellements +de hautes tiges penchées dont ils entendaient la fuite rapide entre +leurs jambes. Puis, des lacs calmes sommeillaient, des bassins de +gazons courts, où ils trempaient à peine plus haut que les +chevilles. Ils jouaient en marchant ainsi, non plus à tout casser, +comme dans le verger, mais à s'attarder, au contraire, les pieds +liés par les doigts souples des plantes goûtant là une pureté, une +caresse de ruisseau, qui calmait en eux la brutalité du premier âge. +Albine s'écarta, alla se mettre au fond d'une herbe géante qui lui +arrivait au menton. Elle ne passait que la tête. Elle se tint un +instant bien tranquille, appelant Serge. + +- Viens donc! On est comme dans un bain. On a de l'eau verte +partout. + +Puis, elle s'échappa d'un saut, sans même l'attendre, et ils +suivirent la première rivière qui leur barra la route. C'était une +eau plate, peu profonde, coulant entre deux rives de cresson +sauvage. Elle s'en allait ainsi mollement, avec des détours +ralentis, si propre, si nette, qu'elle reflétait comme une glace le +moindre jonc de ses bords. Albine et Serge durent, pendant +longtemps, en descendre le courant, qui marchait moins vite qu'eux, +avant de trouver un arbre dont l'ombre se baignât dans ce flot de +paresse. Aussi loin que portaient leurs regards, ils voyaient l'eau +nue, sur le lit des herbes, étirer ses membres purs, s'endormir en +plein soleil du sommeil souple, à demi dénoué, d'une couleuvre +bleuâtre. Enfin, ils arrivèrent à un bouquet de trois saules; deux +avaient les pieds dans l'eau, l'autre était planté un peu en +arrière; troncs foudroyés, émiettés par l'âge, que couronnaient des +chevelures blondes d'enfant. L'ombre était si claire, qu'elle rayait +à peine de légères hachures la rive ensoleillée. Cependant, l'eau si +unie en amont et en aval avait là un court frisson, un trouble de sa +peau limpide, qui témoignait de sa surprise à sentir ce bout de +voile traîner sur elle. Entre les trois saules, un coin de pré +descendait par une pente insensible, mettant des coquelicots jusque +dans les fentes des vieux troncs crevés. On eût dit une tente de +verdure, plantée sur trois piquets, au bord de l'eau, dans le désert +roulant des herbes. + +- C'est ici, c'est ici! cria Albine, en se glissant sous les +saules. + +Serge s'assit à côté d'elle, les pieds presque dans l'eau. Il +regardait autour de lui, il murmurait: + +- Tu connais tout, tu sais les meilleurs endroits... On dirait une +île de dix pieds carrés, rencontrée en pleine mer. + +- Oui, nous sommes chez nous, reprit-elle, si joyeuse, qu'elle tapa +les herbes de son poing. C'est une maison à nous... Nous allons tout +faire. + +Puis, comme prise d'une idée triomphante, elle se jeta contre lui, +lui dit dans la figure, avec une explosion de joie: + +- Veux-tu être mon mari? Je serai ta femme. + +Il fut enchanté de l'invention; il répondit qu'il voulait bien être +le mari, riant plus haut qu'elle. Alors, elle, tout d'un coup, +devint sérieuse; elle affecta un air pressé de ménagère. + +- Tu sais, dit-elle, c'est moi qui commande... Nous déjeunerons +quand tu auras mis la table. + +Et elle lui donna des ordres impérieux. Il dut serrer tout ce +qu'elle tira de ses poches dans le creux d'un saule, qu'elle +appelait "l'armoire". Les chiffons étaient le linge; le peigne +représentait le nécessaire de toilette; les aiguilles et la ficelle +devaient servir à raccommoder les vêtements des explorateurs. Quant +aux provisions de bouche, elles consistaient dans la petite +bouteille de vin et les quelques croûtes de la ville. A la vérité, +il y avait encore les allumettes pour faire cuire le poisson qu'on +devait prendre. + +Comme il achevait de mettre la table, la bouteille au milieu, les +trois croûtes alentour, il hasarda l'observation que le régal serait +mince. Mais elle haussait les épaules, en femme supérieure. Elle se +mit les pieds à l'eau, disant sévèrement: + +- C'est moi qui pêche. Toi, tu me regarderas. + +Pendant une demi-heure, elle se donna une peine infinie pour +attraper des petits poissons avec les mains. Elle avait relevé ses +jupes, nouées d'un bout de ficelle. Elle s'avançait prudemment, +prenant des précautions infinies afin de ne pas remuer l'eau; puis, +lorsqu'elle était tout près du petit poisson, tapi entre deux +pierres, elle allongeait son bras nu, faisait un barbotage terrible, +ne tenait qu'une poignée de graviers. Serge alors riait aux éclats, +ce qui la ramenait à la rive, courroucée, lui criant qu'il n'avait +pas le droit de rire. + +- Mais, finit-il par dire, avec quoi le feras-tu cuire, ton +poisson? Il n'y a pas de bois. + +Cela acheva de la décourager. D'ailleurs, ce poisson-là ne lui +paraissait pas fameux. Elle sortit de l'eau, sans songer à remettre +ses bas. Elle courait dans l'herbe, les jambes nues, pour se sécher. +Et elle retrouvait son rire, parce qu'il y avait des herbes qui la +chatouillaient sous la plante des pieds. + +- Oh! de la pimprenelle! dit-elle brusquement, en se jetant à +genoux. C'est ça qui est bon! Nous allons nous régaler. + +Serge dut mettre sur la table un tas de pimprenelle. Ils mangèrent +de la pimprenelle avec leur pain. Albine affirmait que c'était +meilleur que de la noisette. Elle servait en maîtresse de maison, +coupait le pain de Serge, auquel elle ne voulut jamais confier son +couteau. + +- Je suis la femme, répondait-elle sérieusement à toutes les +révoltes qu'il tentait. + +Puis, elle lui fit reporter dans "l'armoire" les quelques gouttes de +vin qui restaient au fond de la bouteille. Il fallut même qu'il +balayât l'herbe, pour qu'on pût passer de la salle à manger dans la +chambre à coucher. Albine se coucha la première, tout de son long, +en disant: + +- Tu comprends, maintenant, nous allons dormir... Tu dois te +coucher à côté de moi, tout contre moi. + +Il s'allongea ainsi qu'elle le lui ordonnait. Tous deux se tenaient +très raides, se touchant des épaules aux pieds, les mains vides, +rejetées en arrière, par-dessus leurs têtes. C'étaient surtout leurs +mains qui les embarrassaient. Ils conservaient une gravité +convaincue. Ils regardaient en l'air, de leurs yeux grands ouverts, +disant qu'ils dormaient et qu'ils étaient bien. + +- Vois-tu, murmurait Albine, quand on est marié, on a chaud... Tu +ne me sens pas? + +- Si, tu es comme un édredon... Mais il ne faut pas parler, puisque +nous dormons. C'est meilleur de ne pas parler. + +Ils restèrent longtemps silencieux, toujours très graves. Ils +avaient roulé leurs têtes, les éloignant insensiblement, comme si la +chaleur de leurs haleines les eût gênés. Puis, au milieu du grand +silence, Serge ajouta cette seule parole: + +- Moi, je t'aime bien. + +C'était l'amour avant le sexe, l'instinct d'aimer qui plante les +petits hommes de dix ans sur le passage des bambines en robes +blanches. Autour d'eux, les prairies largement ouvertes les +rassuraient de la légère peur qu'ils avaient l'un de l'autre. Ils se +savaient vus de toutes les herbes, vus du ciel dont le bleu les +regardait à travers le feuillage grêle; et cela ne les dérangeait +pas. La tente des saules, sur leurs têtes, était un simple pan +d'étoffe transparente, comme si Albine avait pendu là un coin de sa +robe. L'ombre restait si claire, qu'elle ne leur soufflait pas les +langueurs des taillis profonds, les sollicitations des trous perdus, +des alcôves vertes. Du bout de l'horizon, leur venait un air libre, +un vent de santé, apportant la fraîcheur de cette mer de verdure, où +il soulevait une houle de fleurs; tandis que, à leurs pieds, la +rivière était une enfance de plus, une candeur dont le filet de voix +fraîche leur semblait la voix lointaine de quelque camarade qui +riait. Heureuse solitude, toute pleine de sérénité, dont la nudité +s'étalait avec une effronterie adorable d'ignorance! Immense champ, +au milieu duquel le gazon étroit qui leur servait de première couche +prenait une naïveté de berceau. + +- Voilà, c'est fini, dit Albine en se levant. Nous avons dormi. + +Lui, resta un peu surpris que cela fût fini si vite. Il allongea le +bras, la tira par la jupe, comme pour la ramener contre lui. Et elle +tomba sur les genoux, riant, répétant + +- Quoi donc? Quoi donc? + +Il ne savait pas. Il la regardait, lui prenait les coudes. Un +instant, il la saisit par les cheveux, ce qui la fit crier. Puis, +lorsqu'elle fut de nouveau debout, il s'enfonça la face dans l'herbe +qui avait gardé la tiédeur de son corps. + +- Voilà, c'est fini, dit-il en se levant à son tour. + +Jusqu'au soir, ils coururent les prairies. Ils allaient devant eux, +pour voir. Ils visitaient leur jardin. Albine marchait en avant, +avec le flair d'un jeune chien, ne disant rien, toujours en quête de +la clairière heureuse, bien qu'il n'y eût pas là les grands arbres +qu'elle rêvait. Serge avait toutes sortes de galanteries +maladroites; il se précipitait si rudement pour écarter les hautes +herbes, qu'il manquait la faire tomber; il la soulevait à bras-le- +corps, d'une étreinte qui la meurtrissait, lorsqu'il voulait l'aider +à sauter les ruisseaux. Leur grande joie fut de rencontrer les trois +autres rivières. La première coulait sur un lit de cailloux, entre +deux files continues de saules, si bien qu'ils durent se laisser +glisser à tâtons au beau milieu des branches, avec le risque de +tomber dans quelque gros trou d'eau; mais Serge, roulé le premier, +ayant de l'eau jusqu'aux genoux seulement, reçut Albine dans ses +bras, la porta à la rive opposée pour qu'elle ne se mouillât point. +L'autre rivière était toute noire d'ombre, sous une allée de hauts +feuillages, où elle passait languissante, avec le froissement léger, +les cassures blanches d'une jupe de satin, traînée par quelque dame +rêveuse, au fond d'un bois; nappe profonde, glacée, inquiétante, +qu'ils eurent la chance de pouvoir traverser à l'aide d'un tronc +abattu d'un bord à l'autre, s'en allant à califourchon, s'amusant à +troubler du pied le miroir d'acier bruni, puis se hâtant, effrayés +des yeux étranges que les moindres gouttes qui jaillissaient +ouvraient dans le sommeil du courant. Et ce fut surtout la dernière +rivière qui les retint. + +Celle-là était joueuse comme eux; elle se ralentissait à certains +coudes, partait de là en rires perlés, au milieu de grosses pierres, +se calmait à l'abri d'un bouquet d'arbustes, essoufflée, vibrante +encore; elle montrait toutes les humeurs du monde, ayant tour à tour +pour lit des sables fins, des plaques de rochers, des graviers +limpides, des terres grasses, que les sauts des grenouilles +soulevaient en petites fumées jaunes. Albine et Serge y pataugèrent +adorablement. Les pieds nus, ils remontèrent la rivière pour +rentrer, préférant le chemin de l'eau au chemin des herbes, +s'attardant à chaque île qui leur barrait le passage. Ils y +débarquaient, ils y conquéraient des pays sauvages, ils s'y +reposaient au milieu de grands joncs, de grands roseaux, qui +semblaient bâtir exprès pour eux des huttes de naufragés. Retour +charmant, amusé par les rives qui déroulaient leur spectacle, égayé +de la belle humeur des eaux vivantes. + +Mais, comme ils quittaient la rivière, Serge comprit qu'Albine +cherchait toujours quelque chose, le long des bords, dans les îles, +jusque parmi les plantes dormant au fil du courant. Il dut l'aller +enlever du milieu d'une nappe de nénuphars, dont les larges feuilles +mettaient à ses jambes des collerettes de marquise. Il ne lui dit +rien, il la menaça du doigt, et ils rentrèrent enfin, tout animés du +plaisir de la journée, bras dessus, bras dessous, en jeune ménage +qui revient d'une escapade. Ils se regardaient, se trouvaient plus +beaux et plus forts; ils riaient pour sûr d'une autre façon que le +matin. + + + + + +XI. + +- Nous ne sortons donc plus? demanda Serge, à quelques jours de là. + +Et la voyant hausser les épaules d'un air las, il ajouta comme pour +se moquer d'elle: + +- Tu as donc renoncé à chercher ton arbre? + +Ils tournèrent cela en plaisanterie pendant toute la journée. +L'arbre n'existait pas. C'était un conte de nourrice. Ils en +parlaient pourtant avec un léger frisson. Et, le lendemain, ils +décidèrent qu'ils iraient faire une promenade au fond du parc, sous +les hautes futaies, que Serge ne connaissait pas encore. Le matin du +départ, Albine ne voulut rien emporter; elle était songeuse, même un +peu triste, avec un sourire très doux. Ils déjeunèrent, ils ne +descendirent que tard. Le soleil, déjà chaud, leur donnait une +langueur, les faisait marcher lentement l'un près de l'autre, +cherchant les filets d'ombre. Ni le parterre, ni le verger, qu'ils +durent traverser, ne les retinrent. Quand ils arrivèrent sous la +fraîcheur des grands ombrages, ils ralentirent encore leurs pas, ils +s'enfoncèrent dans le recueillement attendri de la forêt, sans une +parole, avec un gros soupir, comme s'ils eussent éprouvé un +soulagement à échapper au plein jour. Puis, lorsqu'il n'y eut que +des feuilles autour d'eux, lorsque aucune trouée ne leur montra les +lointains ensoleillés du parc, ils se regardèrent, souriants, +vaguement inquiets. + +- Comme on est bien! murmura Serge. + +Albine hocha la tête, ne pouvant répondre, tant elle était serrée à +la gorge. Ils ne se tenaient point à la taille, ainsi qu'ils en +avaient l'habitude. Les bras ballants, les mains ouvertes, ils +marchaient, sans se toucher, la tête un peu basse. + +Mais Serge s'arrêta, en voyant des larmes tomber des joues d'Albine +et se noyer dans son sourire. + +- Qu'as-tu? cria-t-il. Souffres-tu? T'es-tu blessée? + +- Non, je ris, je t'assure, dit-elle. Je ne sais pas, c'est l'odeur +de tous ces arbres qui me fait pleurer. + +Elle le regarda, elle reprit: + +- Tu pleures aussi, toi. Tu vois bien que c'est bon. + +- Oui, murmura-t-il, toute cette ombre, ça vous surprend. On +dirait, n'est-ce pas? qu'on entre dans quelque chose de si +extraordinairement doux, que cela vous fait mal... Mais il faudrait +me le dire, si tu avais quelque sujet de tristesse. Je ne t'ai pas +contrariée, tu n'es pas fâchée contre moi? + +Elle jura que non. Elle était bien heureuse. + +- Alors, pourquoi ne t'amuses-tu pas?... Veux-tu que nous jouions à +courir? + +- Oh! non, pas à courir, répondit-elle en faisant une moue de +grande fille. + +Et comme il lui parlait d'autres jeux, de monter aux arbres pour +dénicher des nids, de chercher des fraises ou des violettes, elle +finit par dire avec quelque impatience: + +- Nous sommes trop grands. C'est bête de toujours jouer. Est-ce que +ça ne te plaît pas davantage, de marcher ainsi, à côté de moi, bien +tranquille? + +Elle marchait, en effet, d'une si agréable façon, qu'il prenait le +plus beau plaisir du monde à entendre le petit claquement de ses +bottines sur la terre dure de l'allée. Jamais il n'avait fait +attention au balancement de sa taille, à la traînée vivante de sa +jupe, qui la suivait d'un frôlement de couleuvre. C'était une joie +qu'il n'épuiserait pas, de la voir ainsi s'en aller posément à côté +de lui, tant il découvrait de nouveaux charmes dans la moindre +souplesse de ses membres. + +- Tu as raison, cria-t-il. C'est plus amusant que tout. Je +t'accompagnerais au bout de la terre, si tu voulais. + +Cependant, à quelques pas de là, il la questionna pour savoir si +elle n'était pas lasse. Puis, il laissa entendre qu'il se reposerait +lui-même volontiers. + +- Nous pourrions nous asseoir, balbutia-t-il. + +- Non, répondit-elle, je ne veux pas! + +- Tu sais, nous nous coucherions comme l'autre jour, au milieu des +prés. Nous aurions chaud, nous serions à notre aise. + +- Je ne veux pas! Je ne veux pas! + +Elle s'était écartée d'un bond, avec l'épouvante de ces bras d'homme +qui se tendaient vers elle. Lui, l'appela grande bête, voulut la +rattraper. Mais, comme il la touchait à peine du bout des doigts, +elle poussa un cri, si désespéré, qu'il s'arrêta, tout tremblant. + +- Je t'ai fait du mal? + +Elle ne répondit pas tout de suite, étonnée elle-même de son cri, +souriant déjà de sa peur. + +- Non, laisse-moi, ne me tourmente pas... Qu'est-ce que nous +ferions, quand nous serions assis? J'aime mieux marcher. + +Et elle ajouta, d'un air grave qui feignait de plaisanter: + +- Tu sais bien que je cherche mon arbre. + +Alors, il se mit à rire, offrant de chercher avec elle. Il se +faisait très doux, pour ne pas l'effrayer davantage: car il voyait +qu'elle était encore frissonnante, bien qu'elle eût repris sa marche +lente, à son côté. C'était défendu, ce qu'ils allaient faire là, ça +ne leur porterait pas chance; et il se sentait ému, comme elle, +d'une terreur délicieuse, qui le secouait d'un tressaillement, à +chaque soupir lointain de la forêt. L'odeur des arbres, le jour +verdâtre qui tombait des hautes branches, le silence chuchotant des +broussailles, les emplissaient d'une angoisse, comme s'ils allaient, +au détour du premier sentier, entrer dans un bonheur redoutable. + +Et, pendant des heures, ils marchèrent à travers les arbres. Ils +gardaient leur allure de promenade; ils échangeaient à peine +quelques mots, ne se séparant pas une minute, se suivant au fond des +trous de verdure les plus noirs. D'abord, ils s'engagèrent dans des +taillis dont les jeunes troncs n'avaient pas la grosseur d'un bras +d'enfant. Ils devaient les écarter, s'ouvrir une route parmi les +pousses tendres qui leur bouchaient les yeux de la dentelle volante +de leurs feuilles. Derrière eux, leur sillage s'effaçait, le +sentier, ouvert, se refermait; et ils avançaient au hasard, perdus, +roulés, ne laissant de leur passage que le balancement des hautes +branches. Albine, lasse de ne pas voir à trois pas, fut heureuse, +lorsqu'elle put sauter hors de ce buisson énorme dont ils +cherchaient depuis longtemps le bout. Ils étaient au milieu d'une +éclaircie de petits chemins; de tous côtés, entre des haies vives, +se distribuaient des allées étroites, tournant sur elles-mêmes, se +coupant, se tordant, s'allongeant d'une façon capricieuse. Ils se +haussaient pour regarder par-dessus les haies; mais ils n'avaient +aucune hâte pénible, ils seraient restés volontiers là, s'oubliant +en détours continuels, goûtant la joie de marcher toujours sans +arriver jamais, s'ils n'avaient eu devant eux la ligne fière des +hautes futaies. Ils entrèrent enfin sous les futaies, religieusement, +avec une pointe de terreur sacrée, comme on entre sous la voûte +d'une église. Les troncs, droits, blanchis de lichens, d'un gris +blafard de vieille pierre, montaient démesurément, alignaient à +l'infini des enfoncements de colonnes. Au loin, des nefs se +creusaient, avec leurs bas-côtés plus étouffés; des nefs étrangement +hardies, portées par des piliers très minces, dentelées, ouvragées, +si finement fouillées, qu'elles laissaient passer de toutes parts le +bleu du ciel. Un silence religieux tombait des ogives géantes; une +nudité austère donnait au sol l'usure des dalles, le durcissait, +sans une herbe, semé seulement de la poudre roussie des feuilles +mortes. Et ils écoutaient la sonorité de leurs pas, pénétrés de la +grandiose solitude de ce temple. + +C'était là certainement que devait se trouver l'arbre tant cherché, +dont l'ombre procurait la félicité parfaite. Ils le sentaient +proche, au charme qui coulait en eux, avec le demi-jour des hautes +voûtes. Les arbres leur semblaient des êtres de bonté, pleins de +force, pleins de silence, pleins d'immobilité heureuse. Ils les +regardaient un à un, ils les aimaient tous, ils attendaient de leur +souveraine tranquillité quelque aveu qui les ferait grandir comme +eux, dans la joie d'une vie puissante. Les érables, les frênes, les +charmes, les cornouillers, étaient un peuple de colosses, une foule +d'une douceur fière, des bonshommes héroïques qui vivaient de paix, +lorsque la chute d'un d'entre eux aurait suffi pour blesser et tuer +tout un coin du bois. Les ormes avaient des corps énormes, des +membres gonflés, engorgés de sève, à peine cachés par les bouquets +légers de leurs petites feuilles. Les bouleaux, les aunes, avec +leurs blancheurs de fille, cambraient des tailles minces, +abandonnaient au vent des chevelures de grandes déesses, déjà à +moitié métamorphosées en arbres. Les platanes dressaient des torses +réguliers, dont la peau lisse, tatouée de rouge, semblait laisser +tomber des plaques de peinture écaillée. Les mélèzes, ainsi qu'une +bande barbare, descendaient une pente, drapés dans leurs sayons de +verdure tissée, parfumés d'un baume fait de résine et d'encens. Et +les chênes étaient rois, les chênes immenses, ramassés carrément sur +leur ventre trapu, élargissant des bras dominateurs qui prenaient +toute la place au soleil; arbres titans, foudroyés, renversés dans +des poses de lutteurs invaincus, dont les membres épars plantaient à +eux seuls une forêt entière. + +N'était-ce pas un de ces chênes gigantesques? Ou bien un de ces +beaux platanes, un de ces bouleaux blancs comme des femmes, un de +ces ormes dont les muscles craquaient? Albine et Serge s'enfonçaient +toujours, ne sachant plus, noyés au milieu de cette foule. Un +instant, ils crurent avoir trouvé: ils étaient au milieu d'un carré +de noyers, dans une ombre si froide, qu'ils en grelottaient. Plus +loin, ils eurent une autre émotion, en entrant sous un petit bois de +châtaigniers, tout vert de mousse, avec des élargissements de +branches bizarres, assez vastes pour y bâtir des villages suspendus. +Plus loin encore, Albine découvrit une clairière, où ils coururent +tous deux, haletants. Au centre d'un tapis d'herbe fine, un +caroubier mettait comme un écroulement de verdure, une Babel de +feuillages, dont les ruines se couvraient d'une végétation +extraordinaire. Des pierres restaient prises dans le bois, arrachées +du sol par le flot montant de la sève. Les branches hautes se +recourbaient, allaient se planter au loin, entouraient le tronc +d'arches profondes, d'une population de nouveaux troncs, sans cesse +multipliés. Et sur l'écorce, toute crevée de déchirures saignantes, +des gousses mûrissaient. Le fruit même du monstre était un effort +qui lui trouait la peau. Ils firent lentement le tour, entrèrent +sous les branches étalées où se croisaient les rues d'une ville, +fouillèrent du regard les fentes béantes des racines dénudées. Puis, +ils s'en allèrent, n'ayant pas senti là le bonheur surhumain qu'ils +cherchaient. + +- Où sommes-nous donc? demanda Serge. + +Albine l'ignorait. Jamais elle n'était venue de ce côté du parc. Ils +se trouvaient alors dans un bouquet de cytises et d'acacias, dont +les grappes laissaient couler une odeur très douce, presque sucrée. + +- Nous voilà perdus, murmura-t-elle avec un rire. Bien sûr, je ne +connais pas ces arbres. + +- Mais, reprit-il, le jardin a un bout, pourtant. Tu connais bien +le bout du jardin? + +Elle un eut geste large. + +- Non, dit-elle. + +Ils restèrent muets, n'ayant pas encore eu jusque-là une sensation +aussi heureuse de l'immensité du parc. Cela les ravissait, d'être +seuls, au milieu d'un domaine si grand, qu'eux-mêmes devaient +renoncer à en connaître les bords. + +- Eh bien! nous sommes perdus, répéta Serge gaiement. C'est +meilleur, lorsqu'on ne sait pas où l'on va. + +Il se rapprocha, humblement. + +- Tu n'as pas peur? + +- Oh! non. Il n'y a que toi et moi, dans le jardin... De qui veux- +tu que j'aie peur? Les murailles sont trop hautes. Nous ne les +voyons pas, mais elles nous gardent, comprends-tu? + +Il était tout près d'elle. Il murmura: + +- Tout à l'heure, tu as eu peur de moi. + +Mais elle le regardait en face, sereine, sans un battement de +paupière. + +- Tu me faisais du mal, répondit-elle. Maintenant, tu as l'air très +bon. Pourquoi aurais-je peur de toi? + +- Alors, tu me permets de te prendre comme cela? Nous retournerons +sous les arbres. + +- Oui. Tu peux me serrer, tu me fais plaisir. Et marchons +lentement, n'est-ce pas? pour ne pas retrouver notre chemin trop +vite. + +Il lui avait passé un bras à la taille. Ce fut ainsi qu'ils +revinrent sous les hautes futaies, où la majesté des voûtes ralentit +encore leur promenade de grands enfants qui s'éveillaient à l'amour. +Elle se dit un peu lasse, elle appuya la tête contre l'épaule de +Serge. Ni l'un ni l'autre pourtant ne parla de s'asseoir. Ils n'y +songeaient pas, cela les aurait dérangés. Quelle joie pouvait leur +procurer un repos sur l'herbe, comparée à la joie qu'ils goûtaient +en marchant toujours, côte à côte? L'arbre légendaire était oublié. +Ils ne cherchaient plus qu'à rapprocher leur visage, pour se sourire +de plus près. Et c'étaient les arbres, les érables, les ormes, les +chênes, qui leur soufflaient leurs premiers mots de tendresse, dans +leur ombre claire. + +- Je t'aime! disait Serge d'une voix légère qui soulevait les +petits cheveux dorés des tempes d'Albine. + +Il voulait trouver une autre parole, il répétait: + +- Je t'aime! Je t'aime! + +Albine écoutait avec un beau sourire. Elle apprenait cette musique. + +- Je t'aime! Je t'aime! soupirait-elle plus délicieusement, de sa +voix perlée de jeune fille. + +Puis, levant ses yeux bleus, où une aube de lumière grandissait, +elle demanda: + +- Comment m'aimes-tu? + +Alors, Serge se recueillit. Les futaies avaient une douceur +solennelle, les nefs profondes gardaient le frisson des pas +assourdis du couple. + +- Je t'aime plus que tout, répondit-il. Tu es plus belle que tout +ce que je vois le matin en ouvrant ma fenêtre. Quand je te regarde, +tu me suffis. Je voudrais n'avoir que toi, et je serais bien +heureux. + +Elle baissait les paupières, elle roulait la tête comme bercée. + +- Je t'aime, continua-t-il. Je ne te connais pas, je ne sais qui tu +es, je ne sais d'où tu viens; tu n'es ni ma mère, ni ma soeur; et je +t'aime, à te donner tout mon coeur, à n'en rien garder pour le reste +du monde... Ecoute, j'aime tes joues soyeuses comme un satin, j'aime +ta bouche qui a une odeur de rose, j'aime tes yeux dans lesquels je +me vois avec mon amour, j'aime jusqu'à tes cils, jusqu'à ces petites +veines qui bleuissent la pâleur de tes tempes... C'est pour te dire +que je t'aime, que je t'aime, Albine. + +- Oui, je t'aime, reprit-elle. Tu as une barbe très fine qui ne me +fait pas mal, lorsque j'appuie mon front sur ton cou. Tu es fort, tu +es grand, tu es beau. Je t'aime, Serge. + +Un moment, ils se turent, ravis. Il leur semblait qu'un chant de +flûte les précédait, que leurs paroles leur venaient d'un orchestre +suave qu'ils ne voyaient point. Ils ne s'en allaient plus qu'à tout +petits pas, penchés l'un vers l'autre, tournant sans fin entre les +troncs gigantesques. Au loin, le long des colonnades, il y avait des +coups de soleil couchant, pareils à un défilé de filles en robes +blanches, entrant dans l'église, pour des fiançailles, au sourd +ronflement des orgues. + +- Et pourquoi m'aimes-tu? demanda de nouveau Albine. + +Il sourit, il ne répondit pas d'abord. Puis il dit: + +- Je t'aime parce que tu es venue. Cela dit tout... Maintenant, +nous sommes ensemble, nous nous aimons. Il me semble que je ne +vivrais plus, si je ne t'aimais pas. Tu es mon souffle. + +Il baissa la voix, parlant dans le rêve. + +- On ne sait pas cela tout de suite. Ça pousse en vous avec votre +coeur. Il faut grandir, il faut être fort... Tu te souviens comme +nous nous aimions! Mais nous ne le disions pas. On est enfant, on +est bête. Puis, un beau jour, cela devient trop clair, cela vous +échappe... Va, nous n'avons pas d'autre affaire; nous nous aimons +parce que c'est notre vie de nous aimer. + +Albine, la tête renversée, les paupières complètement fermées, +retenait son haleine. Elle goûtait le silence encore chaud de cette +caresse de paroles. + +- M'aimes-tu? M'aimes-tu? balbutia-t-elle, sans ouvrir les yeux. + +Lui, resta muet, très malheureux, ne trouvant plus rien à dire, pour +lui montrer qu'il l'aimait. Il promenait lentement le regard sur son +visage rose, qui s'abandonnait comme endormi; les paupières avaient +une délicatesse de soie vivante; la bouche faisait un pli adorable, +humide d'un sourire; le front était une pureté, noyée d'une ligne +dorée à la racine des cheveux. Et lui, aurait voulu donner tout son +être dans le mot qu'il sentait sur ses lèvres, sans pouvoir le +prononcer. Alors, il se pencha encore, il parut chercher à quelle +place exquise de ce visage il poserait le mot suprême. Puis, il ne +dit rien, il n'eut qu'un petit souffle. Il baisa les lèvres +d'Albine. + +- Albine, je t'aime! + +- Je t'aime Serge! + +Et ils s'arrêtèrent, frémissants de ce premier baiser. Elle avait +ouvert les yeux très grands. Il restait la bouche légèrement +avancée. Tous deux, sans rougir, se regardaient. Quelque chose de +puissant, de souverain les envahissait; c'était comme une rencontre +longtemps attendue, dans laquelle ils se revoyaient grandis, faits +l'un pour l'autre, à jamais liés. Ils s'étonnèrent un instant, +levèrent les regards vers la voûte religieuse des feuillages, +parurent interroger le peuple paisible des arbres, pour retrouver +l'écho de leur baiser. Mais, en face de la complaisance sereine de +la futaie, ils eurent une gaieté d'amoureux impunis, une gaieté +prolongée, sonnante, toute pleine de l'éclosion bavarde de leur +tendresse. + +- Ah! conte-moi les jours où tu m'as aimée. Dis-moi tout... +M'aimais-tu, lorsque tu dormais sur ma main? M'aimais-tu, la fois +que je suis tombée du cerisier, et que tu étais en bas, si pâle, les +bras tendus? M'aimais-tu, au milieu des prairies, quand tu me +prenais à la taille pour me faire sauter les ruisseaux? + +- Tais-toi, laisse-moi dire. Je t'ai toujours aimée... Et toi, +m'aimais-tu? M'aimais-tu? + +Jusqu'à la nuit, ils vécurent de ce mot aimer qui, sans cesse, +revenait avec une douceur nouvelle. Ils le cherchaient, le +ramenaient dans leurs phrases, le prononçaient hors de propos, pour +la seule joie de le prononcer. Serge ne songea pas à mettre un +second baiser sur les lèvres d'Albine. Cela suffisait à leur +ignorance, de garder l'odeur du premier. Ils avaient retrouvé leur +chemin, sans s'être souciés des sentiers le moins du monde. Comme +ils sortaient de la forêt, le crépuscule était tombé, la lune se +levait, jaune, entre les verdures noires. Et ce fut un retour +adorable, au milieu du parc, avec cet astre discret qui les +regardait par tous les trous des grands arbres. Albine disait que la +lune les suivait. La nuit était très douce, chaude d'étoiles. Au +loin, les futaies avaient un grand murmure, que Serge écoutait, en +songeant: "Elles causent de nous." + +Lorsqu'ils traversèrent le parterre, ils marchèrent dans un parfum +extraordinairement doux, ce parfum que les fleurs ont la nuit, plus +alangui, plus caressant, qui est comme la respiration même de leur +sommeil. + +- Bonne nuit, Serge. + +- Bonne nuit, Albine. + +Ils s'étaient pris les mains, sur le palier du premier étage, sans +entrer dans la chambre, où ils avaient l'habitude de se souhaiter le +bonsoir. Ils ne s'embrassèrent pas. Quand il fut seul, assis au bord +de son lit, Serge écouta longuement Albine qui se couchait, en haut, +au-dessus de sa tête. Il était las d'un bonheur qui lui endormait +les membres. + + + + + +XII. + +Mais, les jours suivants, Albine et Serge restèrent embarrassés l'un +devant l'autre. Ils évitèrent de faire aucune allusion à leur +promenade sous les arbres. Ils n'avaient pas échangé un baiser, ils +ne s'étaient pas dit qu'ils s'aimaient. Ce n'était point une honte +qui les empêchait de parler, mais une crainte, une peur de gâter +leur joie. Et, lorsqu'ils n'étaient plus ensemble, ils ne vivaient +que du bon souvenir; ils s'y enfonçaient, ils revivaient les heures +qu'ils avaient passées, les bras à la taille, à se caresser le +visage de leur haleine. Cela avait fini par leur donner une grosse +fièvre. Ils se regardaient, les yeux meurtris, très tristes, causant +de choses qui ne les intéressaient pas. Puis, après de longs +silences, Serge demandait à Albine d'une voix inquiète: + +- Tu es souffrante? + +Mais elle hochait la tête; elle répondait: + +- Non, non. C'est toi qui ne te portes pas bien. Tes mains brûlent. + +Le parc leur causait une sourde inquiétude qu'ils ne s'expliquaient +pas. Il y avait un danger au détour de quelque sentier, qui les +guettait, qui les prendrait à la nuque pour les renverser par terre +et leur faire du mal. Jamais ils n'ouvraient la bouche de ces +choses; mais, à certains regards poltrons, ils se confessaient cette +angoisse, qui les rendait singuliers, comme ennemis. Cependant, un +matin, Albine hasarda, après une longue hésitation: + +- Tu as tort de rester toujours enfermé. Tu retomberas malade. + +Serge eut un rire gêné. + +- Bah! murmura-t-il, nous sommes allés partout, nous connaissons +tout le jardin. + +Elle dit non de la tête; puis, elle répéta très bas + +- Non, non... Nous ne connaissons pas les rochers, nous ne sommes +pas allés aux sources. C'est là que je me chauffais, l'hiver. Il y a +des coins où les pierres elles-mêmes semblent vivre. + +Le lendemain, sans avoir ajouté un mot, ils sortirent. Ils montèrent +à gauche, derrière la grotte où dormait la femme de marbre. Comme +ils posaient le pied sur les premières pierres, Serge dit: + +- Ça nous avait laissé un souci. Il faut voir partout. Peut-être +serons-nous tranquilles après. + +La journée était étouffante, d'une chaleur lourde d'orage. Ils +n'avaient pas osé se prendre à la taille. Ils marchaient l'un +derrière l'autre, tout brûlants de soleil. Elle profita d'un +élargissement du sentier pour le laisser passer devant elle; car +elle était inquiétée par son haleine, elle souffrait de le sentir +derrière son dos, si près de ses jupes. Autour d'eux, les rochers +s'élevaient par larges assises; des rampes douces étageaient des +champs d'immenses dalles, hérissés d'une rude végétation. Ils +rencontrèrent d'abord des genêts d'or, des nappes de thym, des +nappes de sauge, des nappes de lavande, toutes les plantes +balsamiques, et les genévriers âpres, et les romarins amers, d'une +odeur si forte qu'elle les grisait. Aux deux côtés du chemin, des +houx, par moments, faisaient des haies, qui ressemblaient à des +ouvrages délicats de serrurerie, à des grilles de bronze noir, de +fer forgé, de cuivre poli, très compliquées d'ornements, très +fleuries de rosaces épineuses. Puis, il leur fallut traverser un +bois de pins, pour arriver aux sources; l'ombre maigre pesait à +leurs épaules comme du plomb; les aiguilles sèches craquaient à +terre, sous leurs pieds, avec une légère poussière de résine, qui +achevait de leur brûler les lèvres. + +- Ton jardin ne plaisante pas, par ici, dit Serge en se tournant +vers Albine. + +Ils sourirent. Ils étaient au bord des sources. Ces eaux claires +furent un soulagement pour eux. Elles ne se cachaient pourtant pas +sous des verdures, comme les sources des plaines, qui plantent +autour d'elles d'épais feuillages, afin de dormir paresseusement à +l'ombre. Elles naissaient en plein soleil, dans un trou du roc, sans +un brin d'herbe qui verdit leur eau bleue. Elles paraissaient +d'argent, toutes trempées de la grande lumière. Au fond d'elles, le +soleil était sur le sable, en une poussière de clarté vivante qui +respirait. Et, du premier bassin, elles s'en allaient, elles +allongeaient des bras d'une blancheur pure; elles rebondissaient, +pareilles à des nudités joueuses d'enfant; elles tombaient +brusquement en une chute, dont la courbe molle semblait renverser un +torse de femme, d'une chair blonde. + +- Trempe tes mains, cria Albine. Au fond, l'eau est glacée. + +En effet, ils purent se rafraîchir les mains. Ils se jetèrent de +l'eau au visage; ils restèrent là, dans la buée de pluie qui montait +des nappes ruisselantes. Le soleil était comme mouillé. + +- Tiens, regarde! cria de nouveau Albine. Voilà le parterre, voilà +les prairies, voilà la forêt. + +Un moment, ils regardèrent le Paradou étalé à leurs pieds. + +- Et tu vois, continua-t-elle, on n'aperçoit pas le moindre bout de +muraille. Tout le pays est à nous, jusqu'au bord du ciel. + +Ils s'étaient, enfin, pris à la taille, sans le savoir, d'un geste +rassuré et confiant. Les sources calmaient leur fièvre. Mais, comme +ils s'éloignaient, Albine parut céder à un souvenir; elle ramena +Serge, en disant: + +- Là, au bas des rochers, j'ai vu la muraille, une fois. Il y a +longtemps. + +- Mais on ne voit rien, murmura Serge, légèrement pâle. + +- Si, si... Elle doit être derrière l'avenue des marronniers, après +ces broussailles. + +Puis, sentant le bras de Serge qui la serrait plus nerveusement, +elle ajouta: + +- Je me trompe peut-être... Pourtant, je me rappelle que je l'ai +trouvée tout d'un coup devant moi, en sortant de l'allée. Elle me +barrait le chemin, si haute, que j'en ai eu peur... Et, à quelques +pas de là, j'ai été bien surprise. Elle était crevée, elle avait un +trou énorme, par lequel on apercevait tout le pays d'à côté. + +Serge la regarda, avec une supplication inquiète dans les yeux. Elle +eut un haussement d'épaules pour le rassurer. + +- Oh! mais j'ai bouché le trou! Va, je te l'ai dit, nous sommes +bien seuls... Je l'ai bouché tout de suite. J'avais mon couteau. +J'ai coupé des ronces, j'ai roulé de grosses pierres. Je défie bien +à un moineau de passer... Si tu veux, nous irons voir, un de ces +jours. Ça te tranquillisera. + +Il dit non de la tête. Puis, ils s'en allèrent, se tenant à la +taille; mais ils étaient redevenus anxieux. Serge abaissait des +regards de côté sur le visage d'Albine, qui souffrait, les paupières +battantes, à être ainsi regardée. Tous deux auraient voulu +redescendre, s'éviter le malaise d'une promenade plus longue. Et, +malgré eux, comme cédant à une force qui les poussait, ils +tournèrent un rocher, ils arrivèrent sur un plateau, où les +attendait de nouveau l'ivresse du grand soleil. Ce n'était plus +l'heureuse langueur des plantes aromatiques, le musc du thym, +l'encens de la lavande. Ils écrasaient des herbes puantes: +l'absinthe, d'une griserie amère; la rue, d'une odeur de chair +fétide; la valériane, brûlante, toute trempée de sa sueur +aphrodisiaque. Des mandragores, des ciguës, des hellébores, des +belladones, montait un vertige à leurs tempes, un assoupissement, +qui les faisait chanceler aux bras l'un de l'autre, le coeur sur les +lèvres. + +- Veux-tu que je te prenne? demanda Serge à Albine, en la sentant +s'abandonner contre lui. + +Il la serrait déjà entre ses deux bras. Mais elle se dégagea, +respirant fortement. + +- Non, tu m'étouffes, dit-elle. Laisse. Je ne sais ce que j'ai. La +terre remue sous mes pieds... Vois-tu, c'est là que j'ai mal. + +Elle lui prit une main qu'elle posa sur sa poitrine. Alors, lui, +devint tout blanc. Il était plus défaillant qu'elle. Et tous deux +avaient des larmes au bord des yeux, de se voir ainsi, sans trouver +de remède à leur grand malheur. Allaient-ils donc mourir là, de ce +mal inconnu? + +- Viens à l'ombre, viens t'asseoir, dit Serge. Ce sont ces plantes +qui nous tuent, avec leurs odeurs. + +Il la conduisit par le bout des doigts, car elle tressaillait, +lorsqu'il lui touchait seulement le poignet. Le bois d'arbres verts +où elle s'assit était fait d'un beau cèdre, qui élargissait à plus +de dix mètres les toits plats de ses branches. Puis, en arrière, +poussaient les essences bizarres des conifères; les cupressus au +feuillage mou et plat comme une épaisse guipure; les abiès, droits +et graves, pareils à d'anciennes pierres sacrées, noires encore du +sang des victimes; les taxus, dont les robes sombres se frangeaient +d'argent; toutes les plantes à feuillage persistant, d'une +végétation trapue, à la verdure foncée de cuir verni, éclaboussée de +jaune et de rouge, si puissante, que le soleil glissait sur elle +sans l'assouplir. Un araucaria surtout était étrange, avec ses +grands bras réguliers, qui ressemblaient à une architecture de +reptiles, entés les uns sur les autres, hérissant leurs feuilles +imbriquées comme des écailles de serpents en colère. Là, sous ces +ombrages lourds, la chaleur avait un sommeil voluptueux. L'air +dormait, sans un souffle, dans une moiteur d'alcôve. Un parfum +d'amour oriental, le parfum des lèvres peintes de la Sunamite, +s'exhalait des bois odorants. + +- Tu ne t'assois pas? dit Albine. + +Et elle s'écartait un peu, pour lui faire place. Mais lui, recula, +se tint debout. Puis, comme elle l'invitait de nouveau, il se laissa +glisser sur les genoux, à quelques pas. Il murmurait: + +- Non, j'ai plus de fièvre que toi, je te brûlerais... Ecoute, si +je n'avais pas peur de te faire du mal, je te prendrais dans mes +bras, si fort, si fort, que nous ne sentirions plus nos souffrances. + +Il se traîna sur les genoux, il s'approcha un peu. + +- Oh! t'avoir dans mes bras, t'avoir dans ma chair... Je ne pense +qu'à cela. La nuit, je m'éveille, serrant le vide, serrant ton rêve. +Je voudrais ne te prendre d'abord que par le bout du petit doigt; +puis, je t'aurais tout entière, lentement, jusqu'à ce qu'il ne reste +rien de toi, jusqu'à ce que tu sois devenue mienne, de tes pieds au +dernier de tes cils. Je te garderais toujours. Ce doit être un bien +délicieux, de posséder ainsi ce qu'on aime. Mon coeur fondrait dans +ton coeur. + +Il s'approcha encore. Il aurait touché le bord de ses jupes, s'il +avait allongé les mains. + +- Mais, je ne sais pas, je me sens loin de toi... Il y a quelque +mur entre nous que mes poings fermés ne sauraient abattre. Je suis +fort pourtant, aujourd'hui; je pourrais te lier de mes bras, te +jeter sur mon épaule, t'emporter comme une chose à moi. Et ce n'est +pas cela. Je ne t'aurais pas assez. Quand mes mains te prennent, +elles ne tiennent qu'un rien de ton être... Où es-tu donc tout +entière, pour que j'aille t'y chercher? + +Il était tombé sur les coudes, prosterné, dans une attitude écrasée +d'adoration. Il posa un baiser au bord de la jupe d'Albine. Alors, +comme si elle avait reçu ce baiser sur la peau, elle se leva toute +droite. Elle portait les mains à ses tempes, affolée, balbutiante. + +- Non, je t'en supplie, marchons encore. + +Elle ne fuyait pas. Elle se laissait suivre par Serge, lentement, +éperdument, les pieds butant contre les racines, la tête toujours +entre les mains, pour étouffer la clameur qui montait en elle. Et +quand ils sortirent du petit bois, ils firent quelques pas sur des +gradins de rocher, où s'accroupissait tout un peuple ardent de +plantes grasses. C'était un rampement, un jaillissement de bêtes +sans nom entrevues dans un cauchemar, de monstres tenant de +l'araignée, de la chenille, du cloporte, extraordinairement grandis, +à peau nue et glauque, à peau hérissée de duvets immondes, traînant +des membres infirmes, des jambes avortées, des bras cassés, les uns +ballonnés comme des ventres obscènes, les autres avec des échines +grossies d'un pullulement de gibbosités, d'autres dégingandés, en +loques, ainsi que des squelettes aux charnières rompues. Les +mamillaria entassaient des pustules vivantes, un grouillement de +tortues verdâtres, terriblement barbues de longs crins plus durs que +des pointes d'acier. Les échinocactus, montrant davantage de peau, +ressemblaient à des nids de jeunes vipères nouées. Les échinopsis +n'étaient qu'une bosse, une excroissance au poil roux, qui faisait +songer à quelque insecte géant roulé en boule. Les opuntias +dressaient en arbres leurs feuilles charnues, poudrées d'aiguilles +rougies, pareilles à des essaims d'abeilles microscopiques, à des +bourses pleines de vermine et dont les mailles crevaient. Les +gastérias élargissaient des pattes de grands faucheux renversés, aux +membres noirâtres, pointillés, striés, damassés. Les cereus +plantaient des végétations honteuses, des polypiers énormes, +maladies de cette terre trop chaude, débauches d'une sève +empoisonnée. Mais les aloès surtout épanouissaient en foule leurs +coeurs de plantes pâmées; il y en avait de tous les verts, de +tendres, de puissants, de jaunâtres, de grisâtres, de bruns +éclaboussés de rouille, de verts foncés bordés d'or pâle; il y en +avait de toutes les formes, aux feuilles larges découpées comme des +coeurs, aux feuilles minces semblables à des lames de glaive, les +uns dentelés d'épines, les autres finement ourlés; d'énormes portant +à l'écart le haut bâton de leurs fleurs, d'où pendaient des colliers +de corail rose; de petits poussés en tas sur une tige, ainsi que des +floraisons charnues, dardant de toutes parts des langues agiles de +couleuvre. + +- Retournons à l'ombre, implora Serge. Tu t'assoiras comme tout à +l'heure, et je me mettrai à genoux, et je te parlerai. + +Il pleuvait là de larges gouttes de soleil. L'astre y triomphait, y +prenait la terre nue, la serrait contre l'embrasement de sa +poitrine. Dans l'étourdissement de la chaleur, Albine chancela, se +tourna vers Serge. + +- Prends-moi, dit-elle d'une voix mourante. + +Dès qu'ils se touchèrent, ils s'abattirent, les lèvres sur les +lèvres, sans un cri. Il leur semblait tomber toujours, comme si le +roc se fût enfoncé sous eux, indéfiniment. Leurs mains errantes +cherchaient sur leur visage, sur leur nuque, descendaient le long de +leurs vêtements. Mais c'était une approche si pleine d'angoisse, +qu'ils se relevèrent presque aussitôt, exaspérés, ne pouvant aller +plus loin dans le contentement de leurs désirs. Et ils s'enfuirent, +chacun par un sentier différent. Serge courut jusqu'au pavillon, se +jeta sur son lit, la tête en feu, le coeur au désespoir. Albine ne +rentra qu'à la nuit, après avoir pleuré toutes ses larmes, dans un +coin du jardin. Pour la première fois, ils ne revenaient pas +ensemble, las de la joie des longues promenades. Pendant trois +jours, ils se boudèrent. Ils étaient horriblement malheureux. + + + + + +XIII. + +Cependant, à cette heure, le parc entier était à eux. Ils en avaient +pris possession, souverainement. Pas un coin de terre qui ne leur +appartint. C'était pour eux que le bois de roses fleurissait, que le +parterre avait des odeurs douces, alanguies, dont les bouffées les +endormaient, la nuit, par leurs fenêtres ouvertes. Le verger les +nourrissait, emplissait de fruits les jupes d'Albine, les +rafraîchissait de l'ombre musquée de ses branches, sous lesquelles +il faisait si bon déjeuner, après le lever du soleil. Dans les +prairies, ils avaient les herbes et les eaux: les herbes qui +élargissaient indéfiniment leur royaume, en déroulant sans cesse +devant eux des tapis de soie; les eaux qui étaient la meilleure de +leurs joies, leur grande pureté, leur grande innocence, le +ruissellement de fraîcheur où ils aimaient à tremper leur jeunesse. +Ils possédaient la forêt, depuis les chênes énormes que dix hommes +n'auraient pu embrasser, jusqu'aux bouleaux minces qu'un enfant +aurait cassé d'un effort; la forêt avec tous ses arbres, toute son +ombre, ses avenues, ses clairières, ses trous de verdure, inconnus +aux oiseaux eux-mêmes; la forêt dont ils disposaient à leur guise, +comme d'une tente géante, pour y abriter, à l'heure de midi, leur +tendresse née du matin. Ils régnaient partout, même sur les rochers, +sur les sources, sur ce sol terrible, aux plantes monstrueuses, qui +avait tressailli sous le poids de leurs corps, et qu'ils aimaient, +plus que les autres couches molles du jardin, pour l'étrange frisson +qu'ils y avaient goûté. Ainsi, maintenant, en face, à gauche, à +droite, ils étaient les maîtres, ils avaient conquis leur domaine, +ils marchaient au milieu d'une nature amie, qui les connaissait, les +saluant d'un rire au passage, s'offrant à leurs plaisirs, en +servante soumise. Et ils jouissaient encore du ciel, du large pan +bleu étalé au-dessus de leurs têtes; les murailles ne l'enfermaient +pas, mais il appartenait à leurs yeux, il entrait dans leur bonheur +de vivre, le jour avec son soleil triomphant, la nuit avec sa pluie +chaude d'étoiles. Il les ravissait à toutes les minutes de la +journée, changeant comme une chair vivante, plus blanc au matin +qu'une fille à son lever, doré à midi d'un désir de fécondité, pâmé +le soir dans la lassitude heureuse de ses tendresses. Jamais il +n'avait le même visage. Chaque soir, surtout, il les émerveillait, à +l'heure des adieux. Le soleil glissant à l'horizon trouvait toujours +un nouveau sourire. Parfois, il s'en allait, au milieu d'une paix +sereine, sans un nuage, noyé peu à peu dans un bain d'or. D'autres +fois, il éclatait en rayons de pourpre, il crevait sa robe de +vapeur, s'échappait en ondées de flammes qui barraient le ciel de +queues de comètes gigantesques, dont les chevelures incendiaient les +cimes des hautes futaies. Puis, c'étaient, sur des plages de sable +rouge, sur des bancs allongés de corail rose, un coucher d'astre +attendri, soufflant un à un ses rayons; ou encore un coucher +discret, derrière quelque gros nuage, drapé comme un rideau d'alcôve +de soie grise, ne montrant qu'une rougeur de veilleuse, au fond de +l'ombre croissante; ou encore un coucher passionné, des blancheurs +renversées, peu à peu saignantes sous le disque embrasé qui les +mordait, finissant par rouler avec lui derrière l'horizon, au milieu +d'un chaos de membres tordus qui s'écroulait dans de la lumière. + +Les plantes seules n'avaient pas fait leur soumission. Albine et +Serge marchaient royalement dans la foule des animaux qui leur +rendaient obéissance. Lorsqu'ils traversaient le parterre, des vols +de papillons se levaient pour le plaisir de leurs yeux, les +éventaient de leurs ailes battantes, les suivaient comme le frisson +vivant du soleil, comme des fleurs envolées secouant leur parfum. Au +verger, ils se rencontraient, en haut des arbres, avec les oiseaux +gourmands; les pierrots, les pinsons, les loriots, les bouvreuils, +leur indiquaient les fruits les plus mûrs, tout cicatrisés des coups +de leur bec; et il y avait là un vacarme d'écoliers en récréation, +une gaieté turbulente de maraude, des bandes effrontées qui venaient +voler des cerises à leurs pieds, pendant qu'ils déjeunaient, à +califourchon sur les branches. Albine s'amusait plus encore dans les +prairies, à prendre les petites grenouilles vertes accroupies le +long des brins de jonc, avec leurs yeux d'or, leur douceur de bêtes +contemplatives; tandis que, à l'aide d'une paille sèche, Serge +faisait sortir les grillons de leurs trous, chatouillait le ventre +des cigales pour les engager à chanter, ramassait des insectes +bleus, des insectes roses, des insectes jaunes, qu'il promenait +ensuite sur ses manches, pareils à des boutons de saphir, de rubis +et de topaze; puis, là était la vie mystérieuse des rivières, les +poissons à dos sombre filant dans le vague de l'eau, les anguilles +devinées au trouble léger des herbes, le frai s'éparpillant au +moindre bruit comme une fumée de sable noirâtre, les mouches montées +sur de grands patins ridant la nappe morte de larges ronds argentés, +tout ce pullulement silencieux qui les retenait le long des rives +leur donnait l'envie souvent de se planter, les jambes nues, au beau +milieu du courant, pour sentir le glissement sans fin de ces +millions d'existences. D'autres jours, les jours de langueur tendre, +c'était sous les arbres de la forêt, dans l'ombre sonore, qu'ils +allaient écouter les sérénades de leurs musiciens, la flûte de +cristal des rossignols, la petite trompette argentine des mésanges, +l'accompagnement lointain des coucous; ils s'émerveillaient du vol +brusque des faisans, dont la queue mettait comme une raie de soleil +au milieu des branches; ils s'arrêtaient, souriants, laissant passer +à quelques pas une bande joueuse de jeunes chevreuils, ou des +couples de cerfs sérieux qui ralentissaient leur trot pour les +regarder. D'autres jours encore, lorsque le ciel brûlait, ils +montaient sur les roches, ils prenaient plaisir aux nuées de +sauterelles que leurs pieds faisaient lever des landes de thym, avec +le crépitement d'un brasier qui s'effare; les couleuvres déroulées +au bord des buissons roussis, les lézards allongés sur les pierres +chauffées à blanc, les suivaient d'un oeil amical; les flamants +roses, qui trempaient leurs pattes dans l'eau des sources, ne +s'envolaient pas à leur approche, rassurant par leur gravité +confiante les poules d'eau assoupies au milieu du bassin. + +Cette vie du parc, Albine et Serge ne la sentaient grandir autour +d'eux que depuis le jour où ils s'étaient senti vivre eux-mêmes, +dans un baiser. Maintenant, elle les assourdissait par instants, +elle leur parlait une langue qu'ils n'entendaient pas, elle leur +adressait des sollicitations, auxquelles ils ne savaient comment +céder. C'était cette vie, toutes ces voix et ces chaleurs d'animaux, +toutes ces odeurs et ces ombres de plantes, qui les troublaient, au +point de les fâcher l'un contre l'autre. Et, cependant, ils ne +trouvaient dans le parc qu'une familiarité affectueuse. Chaque +herbe, chaque bestiole, leur devenaient des amies. Le Paradou était +une grande caresse. Avant leur venue, pendant plus de cent ans, le +soleil seul avait régné là, en maître libre, accrochant sa splendeur +à chaque branche. Le jardin, alors, ne connaissait que lui. Il le +voyait, tous les matins, sauter le mur de clôture de ses rayons +obliques, s'asseoir d'aplomb à midi sur la terre pâmée, s'en aller +le soir, à l'autre bout, en un baiser d'adieu rasant les feuillages. +Aussi le jardin n'avait-il plus honte, il accueillait Albine et +Serge, comme il avait si longtemps accueilli le soleil, en bons +enfants avec lesquels on ne se gêne pas. Les bêtes, les arbres, les +eaux, les pierres, restaient d'une extravagance adorable, parlant +tout haut, vivant tout nus, sans un secret, étalant l'effronterie +innocente, la belle tendresse des premiers jours du monde. Ce coin +de nature riait discrètement des peurs d'Albine et de Serge, il se +faisait plus attendri, déroulait sous leurs pieds ses couches de +gazon les plus molles, rapprochait les arbustes pour leur ménager +des sentiers étroits. S'il ne les avait pas encore jetés aux bras +l'un de l'autre, c'était qu'il se plaisait à promener leurs désirs, +à s'égayer de leurs baisers maladroits, sonnant sous les ombrages +comme des cris d'oiseaux courroucés. Mais eux, souffrant de la +grande volupté qui les entourait, maudissaient le jardin. L'après- +midi où Albine avait tant pleuré, à la suite de leur promenade dans +les rochers, elle avait crié au Paradou, en le sentant si vivant et +si brûlant autour d'elle: + +- Si tu es notre ami, pourquoi nous désoles-tu? + + + + + +XIV. + +Dès le lendemain, Serge se barricada dans sa chambre. L'odeur du +parterre l'exaspérait. Il tira les rideaux de calicot, pour ne plus +voir le parc, pour l'empêcher d'entrer chez lui. Peut-être +retrouverait-il la paix de l'enfance, loin de ces verdures, dont +l'ombre était comme un frôlement sur sa peau. Puis, dans leurs +longues heures de tête-à-tête, Albine et lui ne parlèrent plus ni +des roches, ni des eaux, ni des arbres, ni du ciel. Le Paradou +n'existait plus. Ils tâchaient de l'oublier. Et ils le sentaient +quand même là, tout-puissant, énorme, derrière les rideaux minces; +des odeurs d'herbe pénétraient par les fentes des boiseries; des +voix prolongées faisaient sonner les vitres; toute la vie du dehors +riait, chuchotait, embusquée sous les fenêtres. Alors, pâlissants, +ils haussaient la voix, ils cherchaient quelque distraction qui leur +permît de ne pas entendre. + +- Tu n'a pas vu? dit Serge un matin, dans une de ces heures de +trouble; il y a là, au-dessus de la porte, une femme peinte qui te +ressemble. + +Il riait bruyamment. Et ils revinrent aux peintures; ils traînèrent +de nouveau la table le long des murs, cherchant à s'occuper. + +- Oh! non, murmura Albine, elle est bien plus grosse que moi. Puis, +on ne peut pas savoir: elle est si drôlement couchée, la tête en +bas! + +Ils se turent. De la peinture déteinte, mangée par le temps, se +levait une scène qu'ils n'avaient point encore aperçue. C'était une +résurrection de chairs tendres sortant du gris de la muraille, une +image ravivée, dont les détails semblaient reparaître un à un, dans +la chaleur de l'été. La femme couchée se renversait sous l'étreinte +d'un faune aux pieds de bouc. On distinguait nettement les bras +rejetés, le torse abandonné, la taille roulante de cette grande +fille nue, surprise sur des gerbes de fleurs, fauchées par de petits +Amours, qui, la faucille en main, ajoutaient sans cesse à la couche +de nouvelles poignées de roses. On distinguait aussi l'effort du +faune, sa poitrine soufflante qui s'abattait. Puis, à l'autre bout, +il n'y avait plus que les deux pieds de la femme, lancés en l'air, +s'envolant comme deux colombes roses. + +- Non, répéta Albine, elle ne me ressemble pas... Elle est laide. + +Serge ne dit rien. Il regardait la femme, il regardait Albine, ayant +l'air de comparer. Celle-ci retroussa une de ses manches jusqu'à +l'épaule, pour montrer qu'elle avait le bras plus blanc. Et ils se +turent une seconde fois, revenant à la peinture, ayant sur les +lèvres des questions qu'ils ne voulaient pas se faire. Les larges +yeux bleus d'Albine se posèrent un instant sur les yeux gris de +Serge, où luisait une flamme. + +- Tu as donc repeint toute la chambré? s'écria-t-elle, en sautant +de la table. On dirait que ce monde-là se réveille. + +Ils se mirent à rire, mais d'un rire inquiet, avec des coups d'oeil +jetés aux Amours qui polissonnaient et aux grandes nudités étalant +des corps presque entiers. Ils voulurent tout revoir, par bravade, +s'étonnant à chaque panneau, s'appelant pour se montrer des membres +de personnages qui n'étaient certainement pas là le mois passé. +C'étaient des reins souples pliés sur des bras nerveux, des jambes +se dessinant jusqu'aux hanches, des femmes reparues dans des +embrassades d'hommes, dont les mains élargies ne serraient +auparavant que le vide. Les Amours de plâtre de l'alcôve semblaient +eux-mêmes se culbuter avec une effronterie plus libre. Et Albine ne +parlait plus d'enfants qui jouaient, Serge ne hasardait plus des +hypothèses à voix haute. Ils devenaient graves, ils s'attardaient +devant les scènes, souhaitant que la peinture retrouvât d'un coup +tout son éclat, alanguis et troublés davantage par les derniers +voiles qui cachaient les crudités des tableaux. Ces revenants de la +volupté achevaient de leur apprendre la science d'aimer. + +Mais Albine s'effraya. Elle échappa à Serge dont elle sentait le +souffle plus chaud sur son cou. Elle vint s'asseoir à un bout du +canapé, en murmurant: + +- Ils me font peur, à la fin. Les hommes ressemblent à des bandits, +les femmes ont des yeux mourants de personnes qu'on tue. + +Serge se mit à quelques pas d'elle, dans un fauteuil, parlant +d'autre chose. Ils étaient très las tous les deux, comme s'ils +avaient fait une longue course. Et ils éprouvaient un malaise, à +croire que les peintures les regardaient. Les grappes d'Amours +roulaient hors des lambris, avec un tapage de chairs amoureuses, une +débandade de gamins éhontés leur jetant leurs fleurs, les menaçants +de les lier ensemble, à l'aide des faveurs bleues dont ils +enchaînaient étroitement deux amants, dans un coin du plafond. Les +couples s'animaient, déroulaient l'histoire de cette grande fille +nue aimée d'un faune, qu'ils pouvaient reconstruire depuis le guet +du faune derrière un buisson de roses, jusqu'à l'abandon de la +grande fille au milieu des roses effeuillées. Est-ce qu'ils allaient +tous descendre? N'était-ce pas eux qui soupiraient déjà, et dont +l'haleine emplissait la chambre de l'odeur d'une volupté ancienne? + +- On étouffe, n'est-ce pas? dit Albine. J'ai eu beau donner de +l'air, la chambre a toujours senti le vieux. + +- L'autre nuit, raconta Serge, j'ai été réveillé par un parfum si +pénétrant, que je t'ai appelée, croyant que tu venais d'entrer dans +la chambre. On aurait dit la tiédeur de tes cheveux, lorsque tu +piques dedans des brins d'héliotrope... Les premiers jours, cela +arrivait de loin, comme un souvenir d'odeur. Mais à présent, je ne +puis plus dormir, l'odeur grandit jusqu'à me suffoquer. Le soir +surtout, l'alcôve est si chaude que je finirai par coucher sur le +canapé. + +Albine mit un doigt à ses lèvres, murmurant: + +- C'est la morte, tu sais, celle qui a vécu ici. + +Ils allèrent flairer l'alcôve plaisantant, très sérieux au fond. +Assurément, jamais l'alcôve n'avait exhalé une senteur si +troublante. Les murs semblaient encore frissonnants d'un frôlement +de jupe musquée. Le parquet avait gardé la douceur embaumée de deux +pantoufles de satin tombées devant le lit. Et, sur le lit lui-même, +contre le bois du chevet, Serge prétendait retrouver l'empreinte +d'une petite main, qui avait laissé là son parfum persistant de +violette. De tous les meubles, à cette heure, se levait le fantôme +odorant de la morte. + +- Tiens! voilà le fauteuil où elle devait s'asseoir, cria Albine. +On sent ses épaules, dans le dossier. + +Et elle s'assit elle-même, elle dit à Serge de se mettre à genoux +pour lui baiser la main. + +- Tu te souviens, le jour où je t'ai reçu, en te disant: "Bonjour, +mon cher seigneur..." Mais ce n'était pas tout, n'est-ce pas? Il lui +baisait les mains, quand ils avaient refermé la porte... Les voilà, +mes mains. Elles sont à toi. + +Alors, ils tentèrent de recommencer leurs anciens jeux, pour oublier +le Paradou dont ils entendaient le grand rire croissant, pour ne +plus voir les peintures, pour ne plus céder aux langueurs de +l'alcôve. Albine faisait des mines, se renversait, riait de la +figure sotte que Serge avait à ses pieds. + +- Gros bêta, prends-moi la taille, dis-moi des choses aimables, +puisque tu es censé mon amoureux... Tu ne sais donc pas m'aimer? + +Mais dès qu'il la tenait, qu'il la soulevait brutalement, elle se +débattait, elle s'échappait, toute fâchée. + +- Non, laisse-moi, je ne veux pas!... On meurt dans cette chambre. + +A partir de ce jour, ils eurent peur de la chambre, de même qu'ils +avaient peur du jardin. Leur dernier asile devenait un lieu +redoutable, où ils ne pouvaient se trouver ensemble, sans se +surveiller d'un regard furtif. Albine n'y entrait presque plus; elle +restait sur le seuil, la porte grande ouverte derrière elle, comme +pour se ménager une fuite prompte. + +Serge y vivait seul, dans une anxiété douloureuse, étouffant +davantage, couchant sur le canapé, tâchant d'échapper aux soupirs du +parc, aux odeurs des vieux meubles. La nuit, les nudités des +peintures lui donnaient des rêves fous, dont il ne gardait au réveil +qu'une inquiétude nerveuse. Il se crut malade de nouveau; sa santé +avait un dernier besoin pour se rétablir complètement, le besoin +d'une plénitude suprême, d'une satisfaction entière qu'il ne savait +où aller chercher. Alors, il passa ses journées, silencieux, les +yeux meurtris, ne s'éveillant d'un léger tressaillement qu'aux +heures où Albine venait le voir. Ils demeuraient en face l'un de +l'autre, à se regarder gravement, avec de rares paroles très douces, +qui les navraient. Les yeux d'Albine étaient encore plus meurtris +que ceux de Serge, et ils l'imploraient. + +Puis, au bout d'une semaine, Albine ne resta plus que quelques +minutes. Elle paraissait l'éviter. Elle arrivait, toute soucieuse, +se tenait debout, avait hâte de sortir. Quand il l'interrogeait, lui +reprochant de n'être plus son amie, elle détournait la tête, pour ne +pas avoir à répondre. Jamais elle ne voulait lui conter l'emploi des +matinées qu'elle vivait loin de lui. Elle secouait la tête d'un air +gêné, parlait de sa paresse. S'il la pressait davantage, elle se +retirait d'un bond, lui jetait le soir un simple adieu au travers de +la porte. Cependant, lui, voyait bien qu'elle devait pleurer +souvent. Il suivait sur son visage les phases d'un espoir toujours +déçu, la continuelle révolte d'un désir acharné à se satisfaire. +Certains jours, elle était mortellement triste, la face découragée, +avec une marche lente qui hésitait à tenter plus longtemps la joie +de vivre. D'autres jours, elle avait des rires contenus, la figure +rayonnante d'une pensée de triomphe, dont elle ne voulait pas parler +encore, les pieds inquiets, ne pouvant tenir en place, ayant hâte de +courir à une dernière certitude. Et, le lendemain, elle retombait à +ses désolations, pour se remettre à espérer le jour suivant. Mais ce +qu'il lui devint bientôt impossible de cacher, ce fut une immense +fatigue, une lassitude qui lui brisait les membres. Même aux +instants de confiance, elle fléchissait, elle glissait au sommeil, +les yeux ouverts. + +Serge avait cessé de la questionner, comprenant qu'elle ne voulait +pas répondre. Maintenant, dès qu'elle entrait, il la regardait avec +anxiété, craignant qu'elle n'eût plus la force un soir de revenir +jusqu'à lui. Où pouvait-elle se lasser ainsi? Quelle lutte de chaque +heure la rendait si désolée et si heureuse? Un matin, un léger pas +qu'il entendit sous ses fenêtres le fit tressaillir. Ce ne pouvait +être un chevreuil qui se hasardait de la sorte. Il connaissait trop +bien ce pas rythmé dont les herbes n'avaient pas à souffrir. Albine +courait sans lui le Paradou. C'était du Paradou qu'elle lui +rapportait des découragements, qu'elle lui rapportait des +espérances, tout ce combat, toute cette lassitude dont elle se +mourait. Et il se doutait bien de ce qu'elle cherchait, seule, au +fond des feuillages, sans une parole, avec un entêtement muet de +femme qui s'est juré de trouver. Dès lors, il écouta son pas. Il +n'osait soulever le rideau, la suivre de loin à travers les +branches; mais il goûtait une singulière émotion, presque +douloureuse, à savoir si elle allait à gauche ou à droite, si elle +s'enfonçait dans le parterre, et jusqu'où elle poussait ses courses. +Au milieu de la vie bruyante du parc, de la voix roulante des +arbres, du ruissellement des eaux, de la chanson continue des bêtes, +il distinguait le petit bruit de ses bottines, si nettement, qu'il +aurait pu dire si elle marchait sur le gravier des rivières, ou sur +la terre émiettée de la forêt, ou sur les dalles des roches nues. +Même il en arriva à reconnaître, au retour, les joies ou les +tristesses d'Albine au choc nerveux de ses talons. Dès qu'elle +montait l'escalier, il quittait la fenêtre, il ne lui avouait pas +qu'il l'avait ainsi accompagnée partout. Mais elle avait dû deviner +sa complicité, car elle lui contait ses recherches, désormais, d'un +regard. + +- Reste, ne sors plus, lui dit-il à mains jointes, un matin qu'il +la voyait essoufflée encore de la ville. Tu me désespères. + +Elle s'échappa, irritée. Lui, commençait à souffrir davantage de ce +jardin tout sonore des pas d'Albine. Le petit bruit des bottines +était une voix de plus qui l'appelait, une voix dominante dont le +retentissement grandissait en lui. Il se ferma les oreilles, il ne +voulut plus entendre, et le pas, au loin, gardait un écho, dans le +battement de son coeur. Puis, le soir, lorsqu'elle revenait, c'était +tout le parc qui rentrait derrière elle, avec les souvenirs de leurs +promenades, le lent éveil de leurs tendresses, au milieu de la +nature complice. Elle semblait plus grande, plus grave, comme mûrie +par ses courses solitaires. Il ne restait rien en elle de l'enfant +joueuse, tellement qu'il claquait des dents parfois, en la +regardant, à la voir si désirable. + +Ce fut un jour, vers midi, que Serge entendit Albine revenir au +galop. Il s'était défendu de l'écouter, lorsqu'elle était partie. +D'ordinaire, elle ne rentrait que tard. Et il demeura surpris des +sauts qu'elle devait faire, allant droit devant elle, brisant les +branches qui barraient les sentiers. En bas, sous les fenêtres, elle +riait. Lorsqu'elle fut dans l'escalier, elle soufflait si fortement, +qu'il crut sentir la chaleur de son haleine sur son visage. Et elle +ouvrit la porte toute grande, elle cria: + +- J'ai trouvé! + +Elle s'était assise, elle répétait doucement, d'une voix suffoquée: + +- J'ai trouvé! J'ai trouvé! + +Mais Serge lui mit la main sur les lèvres, éperdu, balbutiant: + +- Je t'en prie, ne me dis rien. Je ne veux rien savoir. Cela me +tuerait, si tu parlais. + +Alors, elle se tut, les yeux ardents, serrant les lèvres pour que +les paroles n'en jaillissent pas malgré elle. Et elle resta dans la +chambre jusqu'au soir, cherchant le regard de Serge, lui confiant un +peu de ce qu'elle savait, dès qu'elle parvenait à le rencontrer. +Elle avait comme de la lumière sur la face. Elle sentait si bon, +elle était si sonore de vie, qu'il la respirait, qu'elle entrait en +lui autant par l'ouïe que par la vue. Tous ses sens la buvaient. Et +il se défendait désespérément contre cette lente possession de son +être. + +Le lendemain, lorsqu'elle fut descendue, elle s'installa de même +dans la chambre. + +- Tu ne sors pas? demanda-t-il, se sentant vaincu, si elle +demeurait là. + +Elle répondit que non, qu'elle ne sortirait plus. A mesure qu'elle +se délassait, il la sentait plus forte, plus triomphante. Bientôt +elle pourrait le prendre par le petit doigt, le mener à cette couche +d'herbe, dont son silence contait si haut la douceur. Ce jour-là, +elle ne parla pas encore, elle se contenta de l'attirer à ses pieds, +assis sur un coussin. Le jour suivant seulement, elle se hasarda à +dire: + +- Pourquoi t'emprisonnes-tu ici? Il fait si bon sous les arbres! + +Il se souleva, les bras tendus, suppliant. Mais elle riait. + +- Non, non, nous n'irons pas, puisque tu ne veux pas... C'est cette +chambre qui a une si singulière odeur! Nous serions mieux dans le +jardin, plus à l'aise, plus à l'abri. Tu as tort d'en vouloir au +jardin. + +Il s'était remis à ses pieds, muet, les paupières baissées, avec des +frémissements qui lui couraient sur la face. + +- Nous n'irons pas, reprit-elle, ne te fâche pas. Mais est-ce que +tu ne préfères pas les herbes du parc à ces peintures? Tu te +rappelles tout ce que nous avons vu ensemble... Ce sont ces +peintures qui nous attristent. Elles sont gênantes, à nous regarder +toujours. + +Et comme il s'abandonnait peu à peu contre elle, elle lui passa un +bras au cou, elle lui renversa la tête sur ses genoux, murmurant +encore, à voix plus basse: + +- C'est comme cela qu'on serait bien, dans un coin que je connais. +Là, rien ne nous troublerait. Le grand air guérirait ta fièvre. + +Elle se tut, sentant qu'il frissonnait. Elle craignait qu'un mot +trop vif ne le rendit à ses terreurs. Lentement, elle le conquérait, +rien qu'à promener sur son visage la caresse bleue de son regard. Il +avait relevé les paupières, il reposait sans tressaillements +nerveux, tout à elle. + +- Ah! si tu savais! souffla-t-elle doucement à son oreille. + +Elle s'enhardit, en voyant qu'il ne cessait pas de sourire. + +- C'est un mensonge, ce n'est pas défendu, murmura-t-elle. Tu es un +homme, tu ne dois pas avoir peur... Si nous allions là, et que +quelque danger me menaçât, tu me défendrais, n'est-ce pas? Tu +saurais bien m'emporter à ton cou? Moi, je suis tranquille, quand je +suis avec toi... Vois donc comme tu as des bras forts. Est-ce qu'on +redoute quelque chose, lorsqu'on des bras aussi forts que les tiens! + +D'une main, elle le flattait, longuement, sur les cheveux, sur la +nuque, sur les épaules. + +- Non, ce n'est pas défendu, reprit-elle. Cette histoire-là est +bonne pour les bêtes. Ceux qui l'ont répandue, autrefois, avaient +intérêt à ce qu'on n'allât pas les déranger dans l'endroit le plus +délicieux du jardin... Dis-toi que, dès que tu seras assis sur ce +tapis d'herbe, tu seras parfaitement heureux. Alors seulement nous +connaîtrons tout, nous serons les vrais maîtres... Ecoute-moi, viens +avec moi. + +Il refusa de la tête, mais sans colère, en homme que ce jeu amusait. + +Puis, au bout d'un silence, désolé de la voir bouder, voulant +qu'elle le caressât encore, il ouvrit enfin les lèvres, il demanda: + +- Où est-ce? + +Elle ne répondit pas d'abord. Elle semblait regarder au loin. + +- C'est là-bas, murmura-t-elle. Je ne puis pas t'indiquer. Il faut +suivre la longue allée, puis on tourne à gauche, et encore à gauche. +Nous avons dû passer à côté vingt fois... Va, tu aurais beau +chercher, tu ne trouverais pas, si je ne t'y menais par la main. +Moi, j'irais tout droit, bien qu'il me soit impossible de +t'enseigner le chemin. + +- Et qui t'a conduite? + +- Je ne sais pas... Les plantes, ce matin-là, avaient toutes l'air +de me pousser de ce côté. Les branches longues me fouettaient par- +derrière, les herbes ménageaient des pentes, les sentiers +s'offraient d'eux-mêmes. Et je crois que les bêtes s'en mêlaient +aussi, car j'ai vu un cerf qui galopait devant moi comme pour +m'inviter à le suivre, tandis qu'un vol de bouvreuils allait d'arbre +en arbre, m'avertissant par de petits cris, lorsque j'étais tentée +de prendre une mauvaise route. + +- Et c'est très beau? + +De nouveau, elle ne répondit pas. Une profonde extase noyait ses +yeux. Et quand elle put parler: + +- Beau comme je ne saurais le dire... J'ai été pénétrée d'un tel +charme, que j'ai eu simplement conscience d'une joie sans nom, +tombant des feuillages, dormant sur les herbes. Et je suis revenue +en courant, pour te ramener avec moi, pour ne pas goûter sans toi le +bonheur de m'asseoir dans cette ombre. + +Elle lui reprit le cou entre ses bras, le suppliant ardemment, de +tout près, les lèvres presque sur ses lèvres. + +- Oh! tu viendras, balbutia-t-elle. Songe que je vivrais désolée, +si tu ne venais pas... C'est une envie que j'ai, un besoin lointain, +qui a grandi chaque jour, qui maintenant me fait souffrir. Tu ne +peux pas vouloir que je souffre?... Et quand même tu devrais en +mourir, quand même cette ombre nous tuerait tous les deux, est-ce +que tu hésiterais, est-ce que tu aurais le moindre regret? Nous +resterions couchés ensemble, au pied de l'arbre; nous dormirions +toujours, l'un contre l'autre. Cela serait très bon, n'est-ce pas? + +- Oui, oui, bégaya-t-il, gagné par l'affolement de cette passion +toute vibrante de désir. + +- Mais nous ne mourrons pas, continua-t-elle, haussant la voix, +avec un rire de femme victorieuse; nous vivrons pour nous aimer... +C'est un arbre de vie, un arbre sous lequel nous serons plus forts, +plus sains, plus parfaits. Tu verras, tout nous deviendra aisé. Tu +pourras me prendre, ainsi que tu rêvais de le faire, si étroitement, +que pas un bout de mon corps ne sera hors de toi. Alors, j'imagine +quelque chose de céleste qui descendra en nous... Veux-tu? + +Il pâlissait, il battait des paupières, comme si une grande clarté +l'eût gêné. + +- Veux-tu? Veux-tu? répéta-t-elle, plus brûlante, déjà soulevée à +demi. + +Il se mit debout, il la suivit, chancelant d'abord, puis attaché à +sa taille, ne pouvant se séparer d'elle. Il allait où elle allait, +entraîné dans l'air chaud coulant de sa chevelure. Et comme il +venait un peu en arrière, elle se tournait à demi; elle avait un +visage tout luisant d'amour, une bouche et des yeux de tentation, +qui l'appelaient, avec un tel empire, qu'il l'aurait ainsi +accompagnée, partout en chien fidèle. + + + + + +XV. + +Ils descendirent, ils marchèrent au milieu du jardin, sans que Serge +cessât de sourire. Il n'aperçut les verdures que dans les miroirs +clairs des yeux d'Albine. Le jardin, en les voyant, avait eu comme +un rire prolongé, un murmure satisfait volant de feuille en feuille, +jusqu'au bout des avenues les plus profondes. Depuis des journées, +il devait les attendre, ainsi liés à la taille, réconciliés avec les +arbres, cherchant sur les couches d'herbe leur amour perdu. Un chut +solennel courut sous les branches. Le ciel de deux heures avait un +assoupissement de brasier. Des plantes se haussaient pour les +regarder passer. + +- Les entends-tu? demandait Albine à demi-voix. Elles se taisent +quand nous approchons. Mais, au loin, elles nous attendent, elles se +confient de l'une à l'autre le chemin qu'elles doivent nous +indiquer... Je t'avais bien dit que nous n'aurions pas à nous +inquiéter des sentiers. Ce sont les arbres qui me montrent la route, +de leurs bras tendus. + +En effet, le parc entier les poussait doucement. Derrière eux, il +semblait qu'une barrière de buissons se hérissât, pour les empêcher +de revenir sur leurs pas; tandis que, devant eux, le tapis des +gazons se déroulait, si aisément, qu'ils ne regardaient même plus à +leurs pieds, s'abandonnant aux pentes douces des terrains. + +- Et les oiseaux nous accompagnent, reprenait Albine. Ce sont des +mésanges, cette fois. Les vois-tu?... Elles filent le long des +haies, elles s'arrêtent à chaque détour, pour veiller à ce que nous +ne nous égarions pas. Ah! si nous comprenions leur chant, nous +saurions qu'elles nous invitent à nous hâter. + +Puis, elle ajoutait: + +- Toutes les bêtes du parc sont avec nous. Ne les sens-tu pas? Il y +a un grand frôlement qui nous suit: ce sont les oiseaux dans les +arbres, les insectes dans les herbes, les chevreuils et les cerfs +dans les taillis, et jusqu'aux poissons, dont les nageoires battent +les eaux muettes... Ne te retourne pas, cela les effrayerait; mais +je suis sûre que nous avons un beau cortège. + +Cependant, ils marchaient toujours, d'un pas sans fatigue. Albine ne +parlait que pour charmer Serge de la musique de sa voix. Serge +obéissait à la moindre pression de la main d'Albine. Ils ignoraient +l'un et l'autre où ils passaient, certains d'aller droit où ils +voulaient aller. Et, à mesure qu'ils avançaient, le jardin se +faisait plus discret, retenait le soupir de ses ombrages, le +bavardage de ses eaux, la vie ardente de ses bêtes. Il n'y avait +plus qu'un grand silence frissonnant, une attente religieuse. + +Alors, instinctivement, Albine et Serge levèrent la tête. En face +d'eux était un feuillage colossal. Et, comme ils hésitaient, un +chevreuil, qui les regardait de ses beaux yeux doux, sauta d'un bond +dans les taillis. + +- C'est là, dit Albine. + +Elle s'approcha la première, la tête de nouveau tournée, tirant à +elle Serge; puis, ils disparurent derrière le frisson des feuilles +remuées, et tout se calma. Ils entraient dans une paix délicieuse. + +C'était, au centre, un arbre noyé d'une ombre si épaisse, qu'on ne +pouvait en distinguer l'essence. Il avait une taille géante, un +tronc qui respirait comme une poitrine, des branches qu'il étendait +au loin, pareilles à des membres protecteurs. Il semblait bon, +robuste, puissant, fécond; il était le doyen du jardin, le père de +la forêt, l'orgueil des herbes, l'ami du soleil qui se levait et se +couchait chaque jour sur sa cime. De sa voûte verte, tombait toute +la joie de la création: des odeurs de fleurs, des chants d'oiseaux, +des gouttes de lumière, des réveils frais d'aurore, des tiédeurs +endormies de crépuscule. Sa sève avait une telle force, qu'elle +coulait de son écorce; elle le baignait d'une buée de fécondation; +elle faisait de lui la virilité même de la terre. Et il suffisait à +l'enchantement de la clairière. Les autres arbres, autour de lui, +bâtissaient le mur impénétrable qui l'isolait au fond d'un +tabernacle de silence et de demi-jour; il n'y avait là qu'une +verdure, sans un coin de ciel, sans une échappée d'horizon, qu'une +rotonde, drapée partout de la soie attendrie des feuilles, tendue à +terre du velours satiné des mousses. On y entrait comme dans le +cristal d'une source, au milieu d'une limpidité verdâtre, nappe +d'argent assoupie sous un reflet de roseaux. Couleurs, parfums, +sonorités, frissons, tout restait vague, transparent, innommé, pâmé +d'un bonheur allant jusqu'à l'évanouissement des choses. Une +langueur d'alcôve, une lueur de nuit d'été mourant sur l'épaule nue +d'une amoureuse, un balbutiement d'amour à peine distinct, tombant +brusquement à un grand spasme muet, traînaient dans l'immobilité des +branches que pas un souffle n'agitait. Solitude nuptiale, toute +peuplée d'êtres embrassés, chambre vide, où l'on sentait quelque +part, derrière des rideaux tirés, dans un accouplement ardent, la +nature assouvie aux bras du soleil. Par moments, les reins de +l'arbre craquaient; ses membres se raidissaient comme ceux d'une +femme en couches; la sueur de vie qui coulait de son écorce pleuvait +plus largement sur les gazons d'alentour, exhalant la mollesse d'un +désir, noyant l'air d'abandon, pâlissant la clairière d'une +jouissance. L'arbre alors défaillait avec son ombre, ses tapis +d'herbe, sa ceinture d'épais taillis. Il n'était plus qu'une +volupté. + +Albine et Serge restaient ravis. Dès que l'arbre les eut pris sous +la douceur de ses branches, ils se sentirent guéris de l'anxiété +intolérable dont ils avaient souffert. Ils n'éprouvaient plus cette +peur qui les faisait se fuir, ces luttes chaudes, désespérées, dans +lesquelles ils se meurtrissaient, sans savoir contre quel ennemi ils +résistaient si furieusement. Au contraire, une confiance absolue, +une sérénité suprême les emplissaient; ils s'abandonnaient l'un à +l'autre, glissant lentement au plaisir d'être ensemble, très loin, +au fond d'une retraite miraculeusement cachée. Sans se douter encore +de ce que le jardin exigeait d'eux, ils le laissaient libre de +disposer de leur tendresse; ils attendaient, sans trouble, que +l'arbre leur parlât. L'arbre les mettait dans un aveuglement d'amour +tel, que la clairière disparaissait, immense, royale, n'ayant plus +qu'un bercement d'odeur. + +Ils s'étaient arrêtés, avec un léger soupir, saisis par la fraîcheur +musquée. + +- L'air a le goût d'un fruit, murmura Albine. + +Serge, à son tour, dit très bas: + +- L'herbe est si vivante, que je crois marcher sur un coin de ta +robe. + +Ils baissaient la voix par un sentiment religieux. Ils n'eurent pas +même la curiosité de regarder en l'air, pour voir l'arbre. Ils en +sentaient trop la majesté sur leurs épaules. Albine, d'un regard, +demandait si elle avait exagéré l'enchantement des verdures. Serge +répondait par deux larmes claires, qui coulaient sur ses joues. Leur +joie d'être enfin là restait indicible. + +- Viens, dit-elle à son oreille, d'une voix plus légère qu'un +souffle. + +Et elle alla, la première, se coucher au pied même de l'arbre. Elle +lui tendit les mains avec un sourire, tandis que lui, debout, +souriait aussi, en lui donnant les siennes. Lorsqu'elle les tint, +elle l'attira à elle, lentement. Il tomba à son côté. Il la prit +tout de suite contre sa poitrine. Cette étreinte les laissa pleins +d'aise. + +- Ah! tu te rappelles, dit-il, ce mur qui semblait nous séparer... +Maintenant, je te sens, il n'y a plus rien entre nous... Tu ne +souffres pas? + +- Non, non, répondit-elle. Il fait bon. + +Ils gardèrent le silence, sans se lâcher. Une émotion délicieuse, +sans secousse, douce comme une nappe de lait répandue, les +envahissait. Puis, Serge promena les mains le long du corps +d'Albine. Il répétait: + +--Ton visage est à moi, tes yeux, ta bouche, tes joues... Tes bras +sont à moi, depuis tes ongles jusqu'à tes épaules... Tes pieds sont +à moi, tes genoux sont à moi, toute ta personne est à moi. + +Et il lui baisait le visage, sur les yeux, sur la bouche, sur les +joues. Il lui baisait les bras, à petits baisers rapides, remontant +des doigts jusqu'aux épaules. Il lui baisait les pieds, il lui +baisait les genoux. Il la baignait d'une pluie de baisers, tombant à +larges gouttes, tièdes comme les gouttes d'une averse d'été, +partout, lui battant le cou, les seins, les hanches, les flancs. +C'était une prise de possession sans emportement, continue, +conquérant les plus petites veines bleues sous la peau rose. + +- C'est pour me donner que je te prends, reprit-il. Je veux me +donner à toi tout entier, à jamais; car, je le sais bien à cette +heure, tu es ma maîtresse, ma souveraine, celle que je dois adorer à +genoux. Je ne suis ici que pour t'obéir, pour rester à tes pieds, +guettant tes volontés, te protégeant de mes bras étendus, écartant +du souffle les feuilles volantes qui troubleraient ta paix... Oh! +daigne permettre que je disparaisse, que je m'absorbe dans ton être, +que je sois l'eau que tu bois, le pain que tu manges. Tu es ma fin. +Depuis que je me suis éveillé au milieu de ce jardin, j'ai marché à +toi, j'ai grandi pour toi. Toujours, comme but, comme récompense, +j'ai vu ta grâce. Tu passais dans le soleil, avec ta chevelure d'or; +tu étais une promesse m'annonçant que tu me ferais connaître, un +jour, la nécessité de cette création, de cette terre, de ces arbres, +de ces eaux, de ce ciel, dont le mot suprême m'échappe encore... Je +t'appartiens, je suis esclave, je t'écouterai, les lèvres sur tes +pieds. + +Il disait ces choses, courbé à terre, adorant la femme. Albine, +orgueilleuse, se laissait adorer. Elle tendait les doigts, les +seins, les lèvres, aux baisers dévots de Serge. Elle se sentait +reine, à le regarder si fort et si humble devant elle. Elle l'avait +vaincu, elle le tenait à sa merci, elle pouvait d'un seul mot +disposer de lui. Et ce qui la rendait toute-puissante, c'était +qu'elle entendait autour d'eux le jardin se réjouir de son triomphe, +l'aider d'une clameur lentement grossie. + +Serge n'avait plus que des balbutiements. Ses baisers s'égaraient. +Il murmura encore: + +- Ah! je voudrais savoir... Je voudrais te prendre, te garder, +mourir peut-être, ou nous envoler, je ne puis pas dire... + +Tous deux, renversés, restèrent muets, perdant haleine, la tête +roulante. Albine eut la force de lever un doigt, comme pour inviter +Serge à écouter. + +C'était le jardin qui avait voulu la faute. Pendant des semaines, il +s'était prêté au lent apprentissage de leur tendresse. Puis, au +dernier jour, il venait de les conduire dans l'alcôve verte. +Maintenant, il était le tentateur, dont toutes les voix enseignaient +l'amour. Du parterre, arrivaient des odeurs de fleurs pâmées, un +long chuchotement, qui contait les noces des roses, les voluptés des +violettes; et jamais les sollicitations des héliotropes n'avaient eu +une ardeur plus sensuelle. Du verger, c'étaient des bouffées de +fruits mûrs que le vent apportait, une senteur grasse de fécondité, +la vanille des abricots, le musc des oranges. Les prairies élevaient +une voix plus profonde, faite des soupirs des millions d'herbes que +le soleil baisait, large plainte d'une foule innombrable en rut, +qu'attendrissaient les caresses fraîches des rivières, les nudités +des eaux courantes, au bord desquelles les saules rêvaient tout haut +de désir. La forêt soufflait la passion géante des chênes, les +chants d'orgue des hautes futaies, une musique solennelle, menant le +mariage des frênes, des bouleaux, des charmes, des platanes, au fond +des sanctuaires de feuillage; tandis que les buissons, les jeunes +taillis étaient pleins d'une polissonnerie adorable, d'un vacarme +d'amants se poursuivant, se jetant au bord des fossés, se volant le +plaisir, au milieu d'un grand froissement de branches. Et, dans cet +accouplement du parc entier, les étreintes les plus rudes +s'entendaient au loin, sur les roches, là où la chaleur faisait +éclater les pierres gonflées de passion, où les plantes épineuses +aimaient d'une façon tragique, sans que les sources voisines pussent +les soulager, tout allumées elles-mêmes par l'astre qui descendait +dans leur lit. + +- Que disent-ils? murmura Serge, éperdu. Que veulent-ils de nous, à +nous supplier ainsi? + +Albine, sans parler, le serra contre elle. + +Les voix étaient devenues plus distinctes. Les bêtes du jardin, à +leur tour, leur criaient de s'aimer. Les cigales chantaient de +tendresse à en mourir. Les papillons éparpillaient des baisers, aux +battements de leurs ailes. Les moineaux avaient des caprices d'une +seconde, des caresses de sultans vivement promenées au milieu d'un +sérail. Dans les eaux claires, c'étaient des pâmoisons de poissons +déposant leur frai au soleil, des appels ardents et mélancoliques de +grenouilles, toute une passion mystérieuse, monstrueusement assouvie +dans la fadeur glauque des roseaux. Au fond des bois, les rossignols +jetaient des rires perlés de volupté, les cerfs bramaient, ivres +d'une telle concupiscence, qu'ils expiraient de lassitude à côté des +femelles presque éventrées. Et, sur les dalles des rochers, au bord +des buissons maigres, des couleuvres, nouées deux à deux, sifflaient +avec douceur, tandis que de grands lézards couvaient leurs oeufs, +l'échine vibrante d'un léger ronflement d'extase. Des coins les plus +reculés, des nappes de soleil, des trous d'ombre, une odeur animale +montait, chaude du rut universel. Toute cette vie pullulante avait +un frisson d'enfantement. Sous chaque feuille, un insecte concevait; +dans chaque touffe d'herbe, une famille poussait; des mouches +volantes, collées l'une à l'autre, n'attendaient pas de s'être +posées pour se féconder. Les parcelles de vie invisibles qui +peuplent la matière, les atomes de la matière eux-mêmes, aimaient, +s'accouplaient, donnaient au sol un branle voluptueux, faisaient du +parc une grande fornication. + +Alors, Albine et Serge entendirent. Il ne dit rien, il la lia de ses +bras, toujours plus étroitement. La fatalité de la génération les +entourait. Ils cédèrent aux exigences du jardin. Ce fut l'arbre qui +confia à l'oreille d'Albine ce que les mères murmurent aux épousées, +le soir des noces. + +Albine se livra. Serge la posséda. + +Et le jardin entier s'abîma avec le couple, dans un dernier cri de +passion. Les troncs se ployèrent comme sous un grand vent; les +herbes laissèrent échapper un sanglot d'ivresse; les fleurs, +évanouies, les lèvres ouvertes, exhalèrent leur âme; le ciel lui- +même, tout embrasé d'un coucher d'astre, eut des nuages immobiles, +des nuages pâmés, d'où tombait un ravissement surhumain. Et c'était +une victoire pour les bêtes, les plantes, les choses, qui avaient +voulu l'entrée de ces deux enfants dans l'éternité de la vie. Le +parc applaudissait formidablement. + + + + + +XVI. + +Lorsque Albine et Serge s'éveillèrent de la stupeur de leur +félicité, ils se sourirent. Ils revenaient d'un pays de lumière. Ils +redescendaient de très haut. Alors, ils se serrèrent la main, pour +se remercier. Ils se reconnurent et se dirent: + +- Je t'aime, Albine. + +- Serge, je t'aime. + +Et jamais ce mot: "Je t'aime" n'avait eu pour eux un sens si +souverain. Il signifiait tout, il expliquait tout. Pendant un temps +qu'ils ne purent mesurer, ils restèrent là, dans un repos délicieux, +s'étreignant encore. Ils éprouvaient une perfection absolue de leur +être. La joie de la création les baignait, les égalait aux +puissances mères du monde, faisait d'eux les forces mêmes de la +terre. Et il y avait encore, dans leur bonheur, la certitude d'une +loi accomplie, la sérénité du but logiquement trouvé, pas à pas. + +Serge disait, la reprenant dans ses bras forts: + +- Vois, je suis guéri; tu m'as donné toute ta santé. + +Albine répondait, s'abandonnant: + +- Prends-moi toute, prends ma vie. + +Une plénitude leur mettait de la vie jusqu'aux lèvres. Serge venait, +dans la possession d'Albine, de trouver enfin son sexe d'homme, +l'énergie de ses muscles, le courage de son coeur, la santé dernière +qui avait jusque-là manqué à sa longue adolescence. Maintenant, il +se sentait complet. Il avait des sens plus nets, une intelligence +plus large. C'était comme si, tout d'un coup, il se fût réveillé +lion, avec la royauté de la plaine, la vue du ciel libre. Quand il +se leva, ses pieds se posèrent carrément sur le sol, son corps se +développa, orgueilleux de ses membres. Il prit les mains d'Albine, +qu'il mit debout à son tour. Elle chancelait un peu, et il dut la +soutenir. + +- N'aie pas peur, dit-il. Tu es celle que j'aime. + +Maintenant, elle était la servante. Elle renversait la tête sur son +épaule, le regardant d'un air de reconnaissance inquiète. Ne lui en +voudrait-il jamais de ce qu'elle l'avait amené là? Ne lui +reprocherait-il pas un jour cette heure d'adoration dans laquelle il +s'était dit son esclave? + +- Tu n'es point fâché? demanda-t-elle humblement. + +Il sourit, renouant ses cheveux, la flattant du bout des doigts +comme une enfant. Elle continua: + +- Oh! tu verras, je me ferai toute petite. Tu ne sauras même pas +que je suis là. Mais tu me laisseras ainsi, n'est-ce pas? dans tes +bras, car j'ai besoin que tu m'apprennes à marcher... Il me semble +que je ne sais plus marcher, à cette heure. + +Puis elle devint très grave. + +- Il faut m'aimer toujours, et je serai obéissante, je travaillerai +à tes joies, je t'abandonnerai tout, jusqu'à mes plus secrètes +volontés. + +Serge avait comme un redoublement de puissance, à la voir si soumise +et si caressante. Il lui demanda: + +- Pourquoi trembles-tu? Qu'ai-je donc à te reprocher? + +Elle ne répondit pas. Elle regarda presque tristement l'arbre, les +verdures, l'herbe qu'ils avaient foulée. + +- Grande enfant! reprit-il avec un rire. As-tu donc peur que je ne +te garde rancune du don que tu m'as fait? Va, ce ne peut être une +faute. Nous nous sommes aimés comme nous devions nous aimer... Je +voudrais baiser les empreintes que tes pas ont laissées, lorsque tu +m'as amené ici, de même que je baise tes lèvres qui m'ont tenté, de +même que je baise tes seins qui viennent d'achever la cure, +commencée, tu te souviens? par tes petites mains fraîches. + +Elle hocha la tête. Et, détournant les yeux, évitant de voir l'arbre +davantage: + +- Emmène-moi, dit-elle à voix basse. + +Serge l'emmena à pas lents. Lui, largement, regarda l'arbre une +dernière fois. Il le remerciait. L'ombre devenait plus noire dans la +clairière; un frisson de femme surprise à son coucher tombait des +verdures. Quand ils revirent, au sortir des feuillages, le soleil, +dont la splendeur emplissait encore un coin de l'horizon, ils se +rassurèrent, Serge surtout, qui trouvait à chaque être, à chaque +plante, un sens nouveau. Autour de lui, tout s'inclinait, tout +apportait un hommage à son amour. Le jardin n'était plus qu'une +dépendance de la beauté d'Albine, et il semblait avoir grandi, +s'être embelli, dans le baiser de ses maîtres. + +Mais la joie d'Albine restait inquiète. Elle interrompait ses rires, +pour prêter l'oreille, avec des tressaillements brusques. + +- Qu'as-tu donc? demandait Serge. + +- Rien, répondait-elle, avec des coups d'oeil jetés furtivement +derrière elle. + +Ils ne savaient dans quel coin perdu du parc ils étaient. +D'ordinaire, cela les égayait, d'ignorer où leur caprice les +poussait. Cette fois, ils éprouvaient un trouble, un embarras +singulier. Peu à peu, ils hâtèrent le pas. Ils s'enfonçaient de plus +en plus, au milieu d'un labyrinthe de buissons. + +- N'as-tu pas entendu? dit peureusement Albine, qui s'arrêta +essoufflée. + +Et comme il écoutait, pris à son tour de l'anxiété qu'elle ne +pouvait plus cacher: + +- Les taillis sont pleins de voix, continua-t-elle. On dirait des +gens qui se moquent... Tiens, n'est-ce pas un rire qui vient de cet +arbre? Et, là-bas, ces herbes n'ont-elles pas eu un murmure, quand +je les ai effleurées de ma robe? + +- Non, non, dit-il, voulant la rassurer; le jardin nous aime. S'il +parlait, ce ne serait pas pour t'effrayer. Ne te rappelles-tu pas +toutes les bonnes paroles chuchotées dans les feuilles?... Tu es +nerveuse, tu as des imaginations. + +Mais elle hocha la tête, murmurant: + +- Je sais bien que le jardin est notre ami... Alors, c'est que +quelqu'un est entré. Je t'assure que j'entends quelqu'un. Je tremble +trop! Ah! je t'en prie, emmène-moi, cache-moi. + +Ils se remirent à marcher, surveillant les taillis, croyant voir des +visages apparaître derrière chaque tronc. Albine jurait qu'un pas, +au loin, les cherchait. + +- Cachons-nous, cachons-nous, répétait-elle d'un ton suppliant. + +Et elle devenait toute rose. C'était une pudeur naissante, une honte +qui la prenait comme un mal, qui tachait la candeur de sa peau, où +jusque-là pas un trouble du sang n'était monté. Serge eut peur, à la +voir ainsi toute rose, les joues confuses, les yeux gros de larmes. +Il voulait la reprendre, la calmer d'une caresse; mais elle +s'écarta, elle lui fit signe, d'un geste désespéré, qu'ils n'étaient +plus seuls. Elle regardait, rougissant davantage, sa robe dénouée +qui montrait sa nudité, ses bras, son cou, sa gorge. Sur ses +épaules, les mèches folles de ses cheveux mettaient un frisson. Elle +essaya de rattacher son chignon; puis, elle craignit de découvrir sa +nuque. Maintenant, le frôlement d'une branche, le heurt léger d'une +aile d'insecte, la moindre haleine du vent, la faisaient +tressaillir, comme sous l'attouchement déshonnête d'une main +invisible. + +- Tranquillise-toi, implorait Serge. Il n'y a personne... Te voilà +rouge de fièvre. Reposons-nous un instant, je t'en supplie. + +Elle n'avait point la fièvre, elle voulait rentrer tout de suite, +pour que personne ne pût rire, en la regardant. Et, hâtant le pas de +plus en plus, elle cueillait, le long des haies, des verdures dont +elle cachait sa nudité. Elle noua sur ses cheveux un rameau de +mûrier; elle s'enroula aux bras des liserons, qu'elle attacha à ses +poignets; elle se mit au cou un collier, fait de brins de viorne, si +longs, qu'ils couvraient sa poitrine d'un voile de feuilles. + +- Tu vas au bal? demanda Serge, qui cherchait à la faire rire. + +Mais elle lui jeta les feuillages qu'elle continuait de cueillir. +Elle lui dit à voix basse, d'un air d'alarme: + +- Ne vois-tu pas que nous sommes nus? + +Et il eut honte à son tour, il ceignit les feuillages sur ses +vêtements défaits. + +Cependant, ils ne pouvaient sortir des buissons. Tout d'un coup, au +bout d'un sentier, ils se trouvèrent en face d'un obstacle, d'une +masse grise, haute, grave. C'était la muraille. + +- Viens, viens! cria Albine. + +Elle voulait l'entraîner. Mais ils n'avaient pas fait vingt pas, +qu'ils retrouvèrent la muraille. Alors, ils la suivirent en courant, +pris de panique. Elle restait sombre, sans une fente sur le dehors. +Puis, au bord d'un pré, elle parut subitement s'écrouler. Une brèche +ouvrait sur la vallée voisine une fenêtre de lumière. Ce devait être +le trou dont Albine avait parlé, un jour, ce trou qu'elle disait +avoir bouché avec des ronces et des pierres; les ronces traînaient +par bouts épars comme des cordes coupées, les pierres étaient +rejetées au loin, le trou semblait avoir été agrandi par quelque +main furieuse. + + + + + +XVII. + +- Ah! je le sentais! dit Albine, avec un cri de suprême désespoir. +Je te suppliais de m'emmener... Serge, par grâce, ne regarde pas! + +Serge regardait, malgré lui, cloué au seuil de la brèche. En bas, au +fond de la plaine, le soleil couchant éclairait d'une nappe d'or le +village des Artaud, pareil à une vision surgissant du crépuscule +dont les champs voisins étaient déjà noyés. On distinguait nettement +les masures bâties à la débandade le long de la route, les petites +cours pleines de fumier, les jardins étroits plantés de légumes. +Plus haut, le grand cyprès du cimetière dressait son profil sombre. +Et les tuiles rouges de l'église semblaient un brasier, au-dessus +duquel la cloche, toute noire, mettait comme un visage d'un dessin +délié; tandis que le vieux presbytère, à côté, ouvrait ses portes et +ses fenêtres à l'air du soir. + +- Par pitié, répétait Albine, en sanglotant, ne regarde pas, +Serge!... Souviens-toi que tu m'as promis de m'aimer toujours. Ah! +m'aimeras-tu jamais assez, maintenant!... Tiens, laisse-moi te +fermer les yeux de mes mains. Tu sais bien que ce sont mes mains qui +t'ont guéri... Tu ne peux me repousser. + +Il l'écartait lentement. Puis, pendant qu'elle lui embrassait les +genoux, il se passa les mains sur la face, comme pour chasser de ses +yeux et de son front un reste de sommeil. C'était donc là le monde +inconnu, le pays étranger auquel il n'avait jamais songé sans une +peur sourde. Où avait-il donc vu ce pays? De quel rêve s'éveillait- +il, pour sentir monter de ses reins une angoisse si poignante, qui +grossissait peu à peu dans sa poitrine, jusqu'à l'étouffer? Le +village s'animait du retour des champs. Les hommes rentraient, la +veste jetée sur l'épaule, d'un pas de bêtes harassées; les femmes, +au seuil des maisons, avaient des gestes d'appel; tandis que les +enfants, par bandes, poursuivaient les poules à coups de pierre. +Dans le cimetière, deux galopins se glissaient, un garçon et une +fille, qui marchaient à quatre pattes, le long du petit mur, pour ne +pas être vus. Des vols de moineaux se couchaient sous les tuiles de +l'église. Une jupe de cotonnade bleue venait d'apparaître sur le +perron du presbytère, si large, qu'elle bouchait la porte. + +- Ah! misère! balbutiait Albine, il regarde, il regarde... Ecoute- +moi. Tu jurais de m'obéir tout à l'heure. Je t'en supplie, tourne- +toi, regarde le jardin... N'as-tu pas été heureux, dans le jardin? +C'est lui qui m'a donnée à toi. Et que d'heureuses journées il nous +réserve, quelle longue félicité, maintenant que nous connaissons +tout le bonheur de l'ombre!... Au lieu que la mort entrera par ce +trou, si tu ne te sauves pas, si tu ne m'emportes pas. Vois, ce sont +les autres, c'est tout ce monde qui va se mettre entre nous. Nous +étions si seuls, si perdus, si gardés par les arbres!... Le jardin, +c'est notre amour. Regarde le jardin, je t'en prie à genoux. + +Mais Serge était secoué d'un tressaillement. Il se souvenait. Le +passé ressuscitait. Au loin, il entendait nettement vivre le +village. Ces paysans, ces femmes, ces enfants, c'était le maire +Bambousse, revenant de son champ des Olivettes, en chiffrant la +prochaine vendange; c'étaient les Brichet, l'homme trainant les +pieds, la femme geignant de misère; c'était la Rosalie, derrière un +mur, se faisant embrasser par le grand Fortuné. Il reconnaissait +aussi les deux galopins, dans le cimetière, ce vaurien de Vincent et +cette effrontée de Catherine, en train de guetter les grosses +sauterelles volantes, au milieu des tombes; même ils avaient avec +eux Voriau, le chien noir, qui les aidait, quêtant parmi les herbes +sèches, soufflant à chaque fente des vieilles dalles. Sous les +tuiles de l'église, les moineaux se battaient, avant de se coucher; +les plus hardis redescendaient, entraient d'un coup d'aile, par les +carreaux cassés, si bien qu'en les suivant des yeux, il se rappelait +leur beau tapage, au bas de la chaire, sur la marche de l'estrade, +où il y avait toujours du pain pour eux. Et, au seuil du presbytère, +la Teuse, en robe de cotonnade bleue, semblait avoir encore grossi; +elle tournait la tête, souriant à Désirée, qui revenait de la basse- +cour, avec de grands rires, accompagnée de tout un troupeau. Puis, +elles disparurent toutes deux. Alors, Serge, éperdu, tendit les +bras. + +- Il est trop tard, va! murmura Albine, en s'affaissant au milieu +des bouts de ronces coupés. Tu ne m'aimeras jamais assez. + +Elle sanglotait. Lui, ardemment, écoutait, cherchant à saisir les +moindres bruits lointains, attendant qu'une voix l'éveillât tout à +fait. La cloche avait eu un léger saut. Et, lentement, dans l'air +endormi du soir, les trois coups de l'Angelus arrivèrent jusqu'au +Paradou. C'étaient des souffles argentins, des appels très doux, +réguliers. Maintenant, la cloche semblait vivante. + +- Mon Dieu! cria Serge, tombé à genoux, renversé par les petits +souffles de la cloche. + +Il se prosternait, il sentait les trois coups de l'Angelus lui +passer sur la nuque, lui retentir jusqu'au coeur. La cloche prenait +une voix plus haute. Elle revint, implacable, pendant quelques +minutes qui lui parurent durer des années. Elle évoquait toute sa +vie passée, son enfance pieuse, ses joies du séminaire, ses +premières messes, dans la vallée brûlée des Artaud, où il rêvait la +solitude des saints. Toujours elle lui avait parlé ainsi. Il +retrouvait jusqu'aux moindres inflexions de cette voix de l'église, +qui sans cesse s'était élevée à ses oreilles, pareille à une voix de +mère grave et douce. Pourquoi ne l'avait-il plus entendue? +Autrefois, elle lui promettait la venue de Marie. Etait-ce Marie qui +l'avait emmené, au fond des verdures heureuses, où la voix de la +cloche n'arrivait pas? Jamais il n'aurait oublié, si la cloche +n'avait cessé de sonner. Et, comme il se courbait davantage, la +caresse de sa barbe sur ses mains jointes lui fit peur. Il ne se +connaissait pas ce poil long, ce poil soyeux qui lui donnait une +beauté de bête. Il tordit sa barbe, il prit ses cheveux à deux +mains, cherchant la nudité de la tonsure; mais ses cheveux avait +poussé puissamment, la tonsure était noyée sous un flot viril de +grandes boucles rejetées du front jusqu'à la nuque. Toute sa chair, +jadis rasée, avait un hérissement fauve. + +- Ah! tu avais raison, dit-il, en jetant un regard désespéré à +Albine; nous avons péché, nous méritons quelque châtiment +terrible... Moi, je te rassurais, je n'entendais pas les menaces qui +te venaient à travers les branches. + +Albine tenta de le reprendre dans ses bras, en murmurant: + +- Relève-toi, fuyons ensemble... Il est peut-être temps encore de +nous aimer. + +- Non, je n'ai plus la force, le moindre gravier me ferait +tomber... Ecoute. Je m'épouvante moi-même. Je ne sais quel homme est +en moi. Je me suis tué, et j'ai de mon sang plein les mains. Si tu +m'emmenais, tu n'aurais plus jamais de mes yeux que des larmes. + +Elle baisa ses yeux qui pleuraient. Elle reprit avec emportement: + +- N'importe! M'aimes-tu? + +Lui, terrifié, ne put répondre. Un pas lourd, derrière la muraille, +faisait rouler les cailloux. C'était comme l'approche lente d'un +grognement de colère. Albine ne s'était pas trompée, quelqu'un était +là, troublant la paix des taillis d'une haleine jalouse. Alors, tous +deux voulurent se cacher derrière une broussaille, pris d'un +redoublement de honte. Mais déjà, debout au seuil de la brèche, +Frère Archangias les voyait. + +Le Frère resta un instant, les poings fermés, sans parler. Il +regardait le couple, Albine réfugiée au cou de Serge, avec un dégoût +d'homme rencontrant une ordure au bord d'un fossé. + +- Je m'en doutais, mâcha-t-il entre ses dents. On avait dû le +cacher là. + +Il fit quelques pas, il cria: + +- Je vous vois, je sais que vous êtes nus... C'est une abomination. +Etes-vous une bête, pour courir les bois avec cette femelle? Elle +vous a mené loin, dites! Elle vous a traîné dans la pourriture, et +vous voilà tout couvert de poils comme un bouc... Arrachez donc une +branche pour la lui casser sur les reins! + +Albine, d'une voix ardente, disait tout bas: + +- M'aimes-tu? M'aimes-tu? + +Serge, la tête basse, se taisait, sans la repousser encore. + +- Heureusement que je vous ai trouvé, continua Frère Archangias. +J'avais découvert ce trou... Vous avez désobéi à Dieu, vous avez tué +votre paix. Toujours la tentation vous mordra de sa dent de flamme, +et désormais vous n'aurez plus votre ignorance pour la combattre... +C'est cette gueuse qui vous a tenté, n'est-ce pas? Ne voyez-vous pas +la queue du serpent se tordre parmi les mèches de ses cheveux? Elle +a des épaules dont la vue seule donne un vomissement... Lâchez-la, +ne la touchez plus, car elle est le commencement de l'enfer... Au +nom de Dieu, sortez de ce jardin! + +- M'aimes-tu? M'aimes-tu? répétait Albine. + +Mais Serge s'était écarté d'elle, comme véritablement brûlé par ses +bras nus, par ses épaules nues. + +- Au nom de Dieu! Au nom de Dieu! criait le Frère d'une voix +tonnante. + +Serge, invinciblement, marchait vers la brèche. Quand Frère +Archangias, d'un geste brutal, l'eut tiré hors du Paradou, Albine, +glissée à terre, les mains follement tendues vers son amour qui s'en +allait, se releva, la gorge brisée de sanglots. Elle s'enfuit, elle +disparut au milieu des arbres, dont elle battait les troncs de ses +cheveux dénoués. + + + + + +LIVRE TROISIÈME + + + +I + +Après le Pater, l'abbé Mouret, s'étant incliné devant l'autel, alla +du côté de l'Epître. Puis, il descendit, il vint faire un signe de +croix sur le grand Fortuné et sur la Rosalie, agenouillés côte à +côte, au bord de l'estrade. + +- Ego conjugo vos in matrimonium; in nomine Patris, et Filii, et +Spiritus sancti. + +- Amen, répondit Vincent, qui servait la messe, en regardant la +mine de son grand frère, curieusement, du coin de l'oeil. + +Fortuné et Rosalie baissaient le menton, un peu émus, bien qu'ils se +fussent poussés du coude en s'agenouillant, pour se faire rire. +Cependant, Vincent était allé chercher le bassin et l'aspersoir. +Fortuné mit l'anneau dans le bassin, une grosse bague d'argent tout +unie. Quand le prêtre l'eut béni en l'aspergeant en forme de croix, +il le rendit à Fortuné qui le passa à l'annulaire de Rosalie, dont +la main restait verdie de taches d'herbe que le savon n'avait pu +enlever. + +- Il nomine Patris, et Filii, et Spiritus sancti, murmura de +nouveau l'abbé Mouret, en leur donnant une dernière bénédiction. + +- Amen, répondit Vincent. + +Il était de grand matin. Le soleil n'entrait pas encore par les +larges fenêtres de l'église. Au-dehors, sur les branches du sorbier, +dont la verdure semblait avoir enfoncé les vitres, on entendait le +réveil bruyant des moineaux. La Teuse, qui n'avait pas eu le temps +de faire le ménage du bon Dieu, époussetait les autels, se haussait +sur sa bonne jambe pour essuyer les pieds du Christ barbouillé +d'ocre et de laque, rangeait les chaises le plus discrètement +possible, s'inclinant, se signant, se frappant la poitrine, suivant +la messe, tout en ne perdant pas un seul coup de plumeau. Seule, au +pied de la chaire, à quelques pas des époux, la mère Brichet +assistait au mariage; elle priait d'une façon outrée; elle restait à +genoux, avec un balbutiement si fort, que la nef était comme pleine +d'un vol de mouches. Et, à l'autre bout, à côté du confessionnal, +Catherine tenait sur ses bras un enfant au maillot; l'enfant s'étant +mis à pleurer, elle avait dû tourner le dos à l'autel, le faisant +sauter, l'amusant avec la corde de la cloche qui lui pendait juste +sur le nez. + +- Dominus vobiscum, dit le prêtre, se tournant, les mains élargies. + +- Et cum spiritu tuo, répondit Vincent. + +A ce moment, trois grandes filles entrèrent. Elles se poussaient, +pour voir, sans oser pourtant trop avancer. C'étaient trois amies de +la Rosalie, qui, en allant aux champs, venaient de s'échapper, +curieuses d'entendre ce que monsieur le curé dirait aux mariés. +Elles avaient de gros ciseaux pendus à la ceinture. Elles finirent +par se cacher derrière le baptistère, se pinçant, se tordant avec +des déhanchements de grandes vauriennes, étouffant des rires dans +leurs poings fermés. + +- Ah bien! dit à demi-voix la Rousse, une fille superbe, qui avait +des cheveux et une peau de cuivre, on ne se battra pas à la sortie! + +- Tiens! le père Bambousse a raison, murmura Lisa, toute petite, +toute noire, avec des yeux de flamme; quand on a des vignes, on les +soigne... Puisque monsieur le curé a absolument voulu marier +Rosalie, il peut bien la marier tout seul. + +L'autre, Babet, bossue, les os trop gros, ricanait. + +- Il y a toujours la mère Brichet, dit-elle. Celle-là est dévote +pour toute la famille... Hein! entendez-vous comme elle ronfle! Ça +va lui gagner sa journée. Elle sait ce qu'elle fait, allez! + +- Elle joue de l'orgue, reprit la Rousse. + +Et elles partirent de rire toutes les trois. La Teuse, de loin, les +menaça de son plumeau. A l'autel, l'abbé Mouret communiait. Quand il +alla du côté de l'Epitre se faire verser par Vincent, sur le pouce +et sur l'index, le vin et l'eau de l'ablution, Lisa dit plus +doucement: + +- C'est bientôt fini. Il leur parlera tout à l'heure. + +- Comme ça, fit remarquer la Rousse, le grand Fortuné pourra encore +aller à son champ, et la Rosalie n'aura pas perdu sa journée de +vendange. C'est commode de se marier matin... Il a l'air bête, le +grand Fortuné. + +- Pardi! murmura Babet, ça l'ennuie, ce garçon, de se tenir si +longtemps sur les genoux. Bien sûr que ça ne lui était pas arrivé +depuis sa première communion. + +Mais elles furent tout d'un coup distraites par le marmot que +Catherine amusait. Il voulait la corde de la cloche, il tendait les +mains, bleu de colère, s'étranglant à crier. + +- Eh! le petit est là, dit la Rousse. + +L'enfant pleurait plus haut, se débattait comme un diable. + +- Mets-le sur le ventre, fais-le têter, souffla Babet à Catherine. + +Celle-ci, avec son effronterie de gueuse de dix ans, leva la tête et +se prit à rire. + +- Ça ne m'amuse pas, dit-elle, en secouant l'enfant. Veux-tu te +taire, petit cochon!... Ma soeur me l'a lâché sur les genoux. + +- Je crois bien, reprit méchamment Babet. Elle ne pouvait pas le +donner à garder à monsieur le curé, peut-être! + +Cette fois, la Rousse faillit tomber à la renverse, tant elle +éclata. Elle se laissa aller contre le mur, les poings aux côtes, +riant à se crever. Lisa s'était jetée contre elle, se soulageant +mieux, en lui prenant aux épaules et aux reins des pincées de chair. +Babet avait un rire de bossue, qui passait entre ses lèvres serrées +avec un bruit de scie. + +- Sans le petit, continua-t-elle, monsieur le curé perdait son eau +bénite... Le père Bambousse était décidé à marier Rosalie au fils +Laurent, du quartier des Figuières. + +- Oui, dit la Rousse, entre deux rires, savez-vous ce qu'il +faisait, le père Bambousse? Il jetait des mottes de terre dans le +dos de Rosalie, pour empêcher le petit de venir. + +- Il est joliment gros, tout de même, murmura Lisa. Les mottes lui +ont profité. + +Du coup, elles se mordaient toutes trois, dans un accès d'hilarité +folle, lorsque la Teuse s'avança en boitant furieusement. Elle était +allée prendre son balai derrière l'autel. Les trois grandes filles +eurent peur, reculèrent, se tinrent sages. + +- Coquines! bégaya la Teuse. Vous venez encore dire vos saletés, +ici!... Tu n'as pas honte, toi, la Rousse! Ta place serait là-bas, à +genoux devant l'autel, comme la Rosalie... Je vous jette dehors, +entendez-vous! si vous bougez. + +Les joues cuivrées de la Rousse eurent une légère rougeur, pendant +que Babet lui regardait la taille, avec un ricanement. + +- Et toi, continua la Teuse en se tournant vers Catherine, veux-tu +laisser cet enfant tranquille! Tu le pinces pour le faire crier. Ne +dis pas non!... Donne-le-moi. + +Elle le prit, le berça un instant, le posa sur une chaise, où il +dormit, dans une paix de chérubin. L'église retomba au calme triste, +que coupaient seuls les cris des moineaux, sur le sorbier. A +l'autel, Vincent avait reporté le Missel à droite, l'abbé Mouret +venait de replier le corporal et de le glisser dans la bourse. +Maintenant, il disait les dernières oraisons, avec un recueillement +sévère, que n'avaient pu troubler ni les pleurs de l'enfant ni les +rires des grandes filles. Il paraissait ne rien entendre, être tout +aux voeux qu'il adressait au ciel pour le bonheur du couple dont il +avait béni l'union. Ce matin-là, le ciel restait gris d'une +poussière de chaleur, qui noyait le soleil. Par les carreaux cassés, +il n'entrait qu'une buée rousse, annonçant un jour d'orage. + +Le long des murs, les gravures violemment enluminées du chemin de la +Croix étalaient la brutalité assombrie de leurs taches jaunes, +bleues et rouges. Au fond de la nef, les boiseries séchées de la +tribune craquaient; tandis que les herbes du perron, devenues +géantes, laissaient passer sous la grand-porte de longues pailles +mûres, peuplées de petites sauterelles brunes. L'horloge, dans sa +caisse de bois, eut un arrachement de mécanique poitrinaire, comme +pour s'éclaircir la voix, et sonna sourdement le coup de six heures +et demie. + +- Ite, missa est, dit le prêtre, se tournant vers l'église. + +- Deo gratias, répondit Vincent. + +Puis, après avoir baisé l'autel, l'abbé Mouret se tourna de nouveau, +murmurant, au-dessus de la nuque inclinée des époux, la prière +finale: + +- Deus Abraham, Deus Isaac, et Deus Jacob vobiscum sit... + +Sa voix se perdait dans une douceur monotone. + +- Voilà, il va leur parler, souffla Babet à ses deux amies. + +- Il est tout pâle, fit remarquer Lisa. Ce n'est pas comme monsieur +Caffin dont la grosse figure semblait toujours rire... Ma petite +soeur Rose m'a conté qu'elle n'ose rien lui dire, à confesse. + +- N'importe, murmura la Rousse, il n'est pas vilain homme. La +maladie l'a un peu vieilli; mais ça lui va bien. Il a des yeux plus +grands, avec deux plis aux coins de la bouche qui lui donnent l'air +d'un homme... Avant sa fièvre, il était trop fille. + +- Moi, je crois qu'il a un chagrin, reprit Babet. On dirait qu'il +se mine. Son visage semble mort, mais ses yeux luisent, allez! Vous +ne le voyez pas, lorsqu'il baisse lentement les paupières, comme +pour éteindre ses yeux. + +La Teuse agita son balai. + +- Chut! siffla-t-elle, si énergiquement, qu'un coup de vent parut +s'être engouffré dans l'église. + +L'abbé Mouret s'était recueilli. Il commença à voix presque basse: + +- Mon cher frère, ma chère soeur, vous êtes unis en Jésus. +L'institution du mariage est la figure de l'union sacrée de Jésus et +de son Eglise. C'est un lien que rien ne peut rompre, que Dieu veut +éternel, pour que l'homme ne sépare pas ce que le ciel a joint. En +vous faisant l'os de vos os, Dieu vous a enseigné que vous avez le +devoir de marcher côte à côte, comme un couple fidèle, selon les +voies préparées par sa toute puissance. Et vous devez vous aimer +dans l'amour même de Dieu. La moindre amertume entre vous serait une +désobéissance au Créateur qui vous a tirés d'un seul corps. Restez +donc à jamais unis, à l'image de l'Eglise que Jésus a épousée, en +nous donnant à tous sa chair et son sang. + +Le grand Fortuné et la Rosalie, le nez curieusement levé, +écoutaient. + +- Que dit-il? demanda Lisa qui entendait mal. + +- Pardi! il dit ce qu'on dit toujours, répondit la Rousse. Il a la +langue bien pendue, comme tous les curés. + +Cependant, l'abbé Mouret continuait à réciter, les yeux vagues, +regardant, par-dessus la tête des époux, un coin perdu de l'église. +Et peu à peu sa voix mollissait, il mettait un attendrissement dans +ces paroles, qu'il avait autrefois apprises, à l'aide d'un manuel +destiné aux jeunes desservants. Il s'était légèrement tourné vers la +Rosalie; il disait, ajoutant des phrases émues, lorsque la mémoire +lui manquait: + +- Ma chère soeur, soyez soumise à votre mari, comme l'Eglise est +soumise à Jésus. Rappelez-vous que vous devez tout quitter pour le +suivre, en servante fidèle. Vous abandonnerez votre père et votre +mère, vous vous attacherez à votre époux, vous lui obéirez, afin +d'obéir à Dieu lui-même. Et votre joug sera un joug d'amour et de +paix. Soyez son repos, sa félicité, le parfum de ses bonnes oeuvres, +le salut de ses heures de défaillance. Qu'il vous trouve sans cesse +à son côté, ainsi qu'une grâce. Qu'il n'ait qu'à étendre la main +pour rencontrer la vôtre. C'est ainsi que vous marcherez tous les +deux, sans jamais vous égarer, et que vous rencontrerez le bonheur +dans l'accomplissement des lois divines. Oh! ma chère soeur, ma +chère fille, votre humilité est toute pleine de fruits suaves; elle +fera pousser chez vous les vertus domestiques, les joies du foyer, +les prospérités des familles pieuses. Ayez pour votre mari les +tendresses de Rachel, ayez la sagesse de Rébecca, la longue fidélité +de Sara. Dites-vous qu'une vie pure mène à tous les biens. Demandez +à Dieu chaque matin la force de vivre en femme qui respecte ses +devoirs; car la punition serait terrible, vous perdriez votre amour. +Oh! vivre sans amour, arracher la chair de sa chair, n'être plus à +celui qui est la moitié de vous-même, agoniser loin de ce qu'on a +aimé! Vous tendriez les bras, et il se détournerait de vous. Vous +chercheriez vos joies, et vous ne trouveriez que de la honte au fond +de votre coeur. Entendez-moi, ma fille, c'est en vous, dans la +soumission, dans la pureté, dans l'amour, que Dieu a mis la force de +votre union. + +A ce moment, il y eut un rire, à l'autre bout de l'église. L'enfant +venait de se réveiller sur la chaise où l'avait couché la Teuse. +Mais il n'était plus méchant; il riait tout seul, ayant enfoncé son +maillot, laissant passer des petits pieds roses qu'il agitait en +l'air. Et c'étaient ses petits pieds qui le faisaient rire. + +Rosalie, que l'allocution du prêtre ennuyait, tourna vivement la +tête, souriant à l'enfant. Mais quand elle le vit gigotant sur la +chaise, elle eut peur; elle jeta un regard terrible à Catherine. + +- Va, tu peux me regarder, murmura celle-ci. Je ne le reprends +pas... Pour qu'il crie encore! + +Et elle alla, sous la tribune, guetter un trou de fourmis, dans +l'encoignure cassée d'une dalle. + +- Monsieur Caffin n'en racontait pas tant, dit la Rousse. Lorsqu'il +a marié la belle Miette, il ne lui a donné que deux tapes sur la +joue, en lui disant d'être sage. + +- Mon cher frère, reprit l'abbé Mouret, à demi tourné vers le grand +Fortuné, c'est Dieu qui vous accorde aujourd'hui une compagne; car +il n'a pas voulu que l'homme vécût solitaire. Mais, s'il a décidé +qu'elle serait votre servante, il exige de vous que vous soyez un +maître plein de douceur et d'affection. Vous l'aimerez, parce +qu'elle est votre chair elle-même, votre sang et vos os. Vous la +protégerez, parce que Dieu ne vous a donné vos bras forts que pour +les étendre au-dessus de sa tête, aux heures de danger. Rappelez- +vous qu'elle vous est confiée; elle est la soumission et la +faiblesse dont vous ne sauriez abuser sans crime. Oh! mon cher +frère, quelle fierté heureuse doit être la vôtre! Désormais, vous ne +vivrez plus dans l'égoïsme de la solitude. A toute heure, vous aurez +un devoir adorable. Rien n'est meilleur que d'aimer, si ce n'est de +protéger ceux qu'on aime. Votre coeur s'y élargira, vos forces +d'homme s'y centupleront. Oh! être un soutien, recevoir une +tendresse en garde, voir une enfant s'anéantir en vous, en disant: +"Prends-moi, fais de moi ce qu'il te plaira; j'ai confiance dans ta +loyauté!" Et que vous soyez damné, si vous la délaissiez jamais! Ce +serait le plus lâche abandon que Dieu eût à punir. Dès qu'elle s'est +donnée, elle est vôtre, pour toujours. Emportez-la plutôt entre vos +bras, ne la posez à terre que lorsqu'elle devra y être en sûreté. +Quittez tout, mon cher frère... + +L'abbé Mouret, la voix profondément altérée, ne fit plus entendre +qu'un murmure indistinct. Il avait baissé complètement les +paupières, la figure toute blanche, parlant avec une émotion si +douloureuse, que le grand Fortuné lui-même pleurait, sans +comprendre. + +- Il n'est pas encore remis, dit Lisa. Il a tort de se fatiguer... +Tiens! Fortuné qui pleure! + +- Les hommes, c'est plus tendre que les femmes, murmura Babet... + +- Il a bien parlé tout de même, conclut la Rousse. Ces curés, ça va +chercher un tas de choses auxquelles personne ne songe. + +- Chut! cria la Teuse, qui s'apprêtait déjà à éteindre les cierges. + +Mais l'abbé Mouret balbutiait, tâchait de trouver les phrases +finales. + +- C'est pourquoi, mon cher frère, ma chère soeur, vous devez vivre +dans la foi catholique, qui seule peut assurer la paix de votre +foyer. Vos familles vous ont certainement appris à aimer Dieu, à le +prier matin et soir, à ne compter que sur les dons de sa +miséricorde... + +Il n'acheva pas. Il se tourna pour prendre le calice sur l'autel, et +rentra à la sacristie, la tête penchée, précédé de Vincent, qui +faillit laisser tomber les burettes et le manuterge, en cherchant à +voir ce que Catherine faisait, au fond de l'église. + +- Oh! la sans-coeur! dit Rosalie, qui planta là son mari pour venir +prendre son enfant entre les bras. + +L'enfant riait. Elle le baisa, elle rattacha son maillot, tout en +menaçant du poing Catherine. + +- S'il était tombé, je t'aurais allongé une belle paire de +soufflets. + +Le grand Fortuné arrivait, en se dandinant. Les trois filles +s'étaient avancées, avec des pincements de lèvres. + +- Le voilà fier, maintenant, murmura Babet à l'oreille des deux +autres. Ce gueux-là, il a gagné les écus du père Bambousse dans le +foin, derrière le moulin... Je le voyais tous les soirs s'en aller +avec Rosalie, à quatre pattes, le long du petit mur. + +Elles ricanèrent. Le grand Fortuné, debout devant elles, ricana plus +haut. Il pinça la Rousse, se laissa traiter de bête par Lisa. +C'était un garçon solide et qui se moquait du monde. Le curé l'avait +ennuyé. + +- Hé! la mère! appela-t-il de sa grosse voix. + +Mais la vieille Brichet mendiait à la porte de la sacristie. Elle se +tenait là, toute pleurarde, toute maigre, devant la Teuse, qui lui +glissait des oeufs dans les poches de son tablier. Fortuné n'eut pas +la moindre honte. Il cligna les yeux, en disant: + +- Elle est futée, la mère!... Dame! puisque le curé veut du monde +dans son église! + +Cependant, Rosalie s'était calmée. Avant de s'en aller, elle demanda +à Fortuné s'il avait prié monsieur le curé de venir le soir bénir +leur chambre, selon l'usage du pays. Alors, Fortuné courut à la +sacristie, traversant la nef à gros coups de talon, comme il aurait +traversé un champ. Et il reparut, en criant que le curé viendrait. +La Teuse, scandalisée du tapage de ces gens, qui semblaient se +croire sur une grande route, tapait légèrement dans ses mains, les +poussait vers la porte. + +- C'est fini, disait-elle, retirez-vous, allez au travail. + +Et elle les croyait tous dehors, lorsqu'elle aperçut Catherine, que +Vincent était venu rejoindre. Tous les deux se penchaient +anxieusement au-dessus du trou de fourmis. Catherine, avec une +longue paille, fouillait dans le trou, si violemment, qu'un flot de +fourmis effarées coulait sur la dalle. Et Vincent disait qu'il +fallait aller jusqu'au fond, pour trouver la reine. + +- Ah! les brigands! cria la Teuse. Qu'est-ce que vous faites là? +Voulez-vous bien laisser ces bêtes tranquilles!... C'est le trou de +fourmis à mademoiselle Désirée. Elle serait contente, si elle vous +voyait. + +Les enfants se sauvèrent. + + + + + +II. + +L'abbé Mouret, en soutane, la tête nue, était revenu s'agenouiller +au pied de l'autel. Dans la clarté grise tombant des fenêtres, sa +tonsure trouait ses cheveux d'une tache pâle, très large, et le +léger frisson qui lui pliait la nuque semblait venir du froid qu'il +devait éprouver là. Il priait ardemment, les mains jointes, si perdu +au fond de ses supplications, qu'il n'entendait point les pas lourds +de la Teuse, tournant autour de lui, sans oser l'interrompre. Celle- +ci paraissait souffrir, à le voir écrasé ainsi, les genoux cassés. +Un moment, elle crut qu'il pleurait. Alors, elle passa derrière +l'autel, pour le guetter. Depuis son retour, elle ne voulait plus le +laisser seul dans l'église, l'ayant un soir trouvé évanoui par +terre, les dents serrées, les joues glacées, comme mort. + +- Venez donc, mademoiselle, dit-elle à Désirée, qui allongeait la +tête par la porte de la sacristie. Il est encore là, à se faire du +mal... Vous savez bien qu'il n'écoute que vous. + +Désirée souriait. + +- Pardi! il faut déjeuner, murmura-t-elle. J'ai très faim. + +Et elle s'approcha du prêtre, à pas de loup. Quand elle fut tout +près, elle lui prit le cou, elle l'embrassa. + +- Bonjour, frère, dit-elle. Tu veux donc me faire mourir de faim, +aujourd'hui? + +Il leva un visage si douloureux, qu'elle l'embrassa de nouveau, sur +les deux joues; il sortait d'une agonie. Puis, il la reconnut, il +chercha à l'écarter doucement; mais elle tenait une de ses mains, +elle ne la lâchait pas. Ce fut à peine si elle lui permit de se +signer. Elle l'emmenait. + +- Puisque j'ai faim, viens donc. Tu as faim aussi, toi. + +La Teuse avait préparé le déjeuner, au fond du petit jardin, sous +deux grands mûriers, dont les branches étalées mettaient là une +toiture de feuillage. Le soleil, vainqueur enfin des buées orageuses +du matin, chauffait les carrés de légumes, tandis que le mûrier +jetait un large pan d'ombre sur la table boiteuse, où étaient +servies deux tasses de lait, accompagnées d'épaisses tartines. + +- Tu vois, c'est gentil, dit Désirée, ravie de manger en plein air. + +Elle coupait déjà d'énormes mouillettes, qu'elle mordait avec un +appétit superbe. Comme la Teuse restait debout devant eux: + +- Alors, tu ne manges pas, toi? demanda-t-elle. + +- Tout à l'heure, répondit la vieille servante. Ma soupe chauffe. + +Et, au bout d'un silence, émerveillée des coups de dents de cette +grande enfant, elle reprit, s'adressant au prêtre: + +- C'est un plaisir, au moins... Ça ne vous donne pas faim, monsieur +le curé? Il faut vous forcer. + +L'abbé Mouret souriait, en regardant sa soeur. + +- Oh! elle se porte bien, murmura-t-il. Elle grossit tous les +jours. + +- Tiens! c'est parce que je mange! s'écria-t-elle. Toi, si tu +mangeais, tu deviendrais très gros... Tu es donc encore malade? Tu +as l'air tout triste... Je ne veux pas que ça recommence, entends- +tu? Je me suis trop ennuyée, pendant qu'on t'avait emmené pour te +guérir. + +- Elle a raison, dit la Teuse. Vous n'avez pas de bon sens, +monsieur le curé; ce n'est point une existence, de vivre de deux ou +trois miettes par jour, comme un oiseau. Vous ne vous faites plus de +sang, parbleu! C'est ça qui vous rend tout pâle... Est-ce que vous +n'avez pas honte de rester plus maigre qu'un clou, lorsque nous +sommes si grasses, nous autres, qui ne sommes que des femmes? On +doit croire que nous ne vous laissons rien dans les plats. + +Et toutes deux, crevant de santé, le grondaient amicalement. Il +avait des yeux très grands, très clairs, derrière lesquels on voyait +comme un vide. Il souriait toujours. + +- Je ne suis pas malade, répondit-il. J'ai presque fini mon lait. +Il avait bu deux petites gorgées, sans toucher aux tartines. + +- Les bêtes, dit Désirée songeuse, ça se porte mieux que les gens. + +- Eh bien! c'est joli pour nous, ce que vous avez trouvé là! +s'écria la Teuse en riant. + +Mais cette chère innocente de vingt ans n'avait aucune malice. + +- Bien sûr, continua-t-elle. Les poules n'ont pas mal à la tête, +n'est-ce-pas? Les lapins, on les engraisse tant qu'on veut. Et mon +cochon, tu ne peux pas dire qu'il ait jamais l'air triste. + +Puis, se tournant vers son frère, d'un air ravi: + +- Je l'ai appelé Mathieu, parce qu'il ressemble à ce gros homme qui +apporte les lettres; il est devenu joliment fort... Tu n'es pas +aimable de refuser toujours de le voir. Un de ces jours, tu voudras +bien que je te le montre, dis? + +Tout en se faisant caressante, elle avait pris les tartines de son +frère, qu'elle mordait à belles dents. Elle en avait achevé une, +elle entamait la seconde, lorsque la Teuse s'en aperçut. + +- Mais ce n'est pas à vous, ce pain-là! Voilà que vous lui retirez +les morceaux de la bouche, maintenant! + +- Laissez, dit l'abbé Mouret doucement, je n'y aurais pas touché... +Mange, mange tout, ma chérie. + +Désirée était demeurée un instant confuse, regardant le pain, se +contenant pour ne pas pleurer. Puis, elle se mit à rire, achevant la +tartine. Et elle continuait: + +- Ma vache non plus n'est pas triste comme toi... Tu n'étais pas +là, lorsque l'oncle Pascal me l'a donnée, en me faisant promettre +d'être sage. Autrement, tu aurais vu comme elle a été contente, +quand je l'ai embrassée, la première fois. + +Elle tendit l'oreille. Un chant de coq venait de la basse-cour, un +vacarme grandissait, des battements d'ailes, des grognements, des +cris rauques, toute une panique de bêtes effarouchées. + +- Ah! tu ne sais pas, reprit-elle brusquement en tapant dans ses +mains, elle doit être pleine... Je l'ai menée au taureau, à trois +lieues d'ici, au Béage. Dame! c'est qu'il n'y a pas des taureaux +partout!... Alors, pendant qu'elle était avec lui, j'ai voulu +rester, pour voir. + +La Teuse haussait les épaules, en regardant le prêtre, d'un air +contrarié. + +- Vous feriez mieux, mademoiselle, d'aller mettre la paix parmi vos +poules... Tout votre monde s'assassine là-bas. + +Mais Désirée tenait à son histoire. + +- Il est monté sur elle, il l'a prise entre ses pattes... On riait. +Il n'y a pourtant pas de quoi rire; c'est naturel. Il faut bien que +les mères fassent des petits, n'est-ce pas?... Dis? Crois-tu qu'elle +aura un petit? + +L'abbé Mouret eut un geste vague. Ses paupières s'étaient baissées +devant les regards clairs de la jeune fille. + +- Eh! courez donc! cria la Teuse. Ils se mangent. + +La querelle devenait si violente, dans la basse-cour, qu'elle +partait avec un grand bruit de jupes, lorsque le prêtre la rappela. + +- Et le lait, chérie, tu n'as pas fini le lait? + +Il lui tendait sa tasse, à laquelle il avait à peine touché. + +Elle revint, but le lait sans le moindre scrupule, malgré les yeux +irrités de la Teuse. Puis, elle reprit son élan, courut à la basse- +cour, où on l'entendit mettre la paix. Elle devait s'être assise au +milieu de ses bêtes; elle chantonnait doucement, comme pour les +bercer. + + + + + +III. + +- Maintenant ma soupe est trop chaude, gronda la Teuse, qui +revenait de la cuisine avec une écuelle, dans laquelle une cuiller +de bois était plantée debout. + +Elle se tint devant l'abbé Mouret, en commençant à manger sur le +bout de la cuiller, avec précaution. Elle espérait l'égayer, le +tirer du silence accablé où elle le voyait. Depuis qu'il était +revenu du Paradou, il se disait guéri, il ne se plaignait jamais; +souvent même, il souriait d'une si tendre façon, que la maladie, +selon les gens des Artaud, semblait avoir redoublé sa sainteté. +Mais, par moments, des crises de silence le prenaient; il semblait +rouler dans une torture qu'il mettait toutes ses forces à ne point +avouer; et c'était une agonie muette qui le brisait, qui le rendait, +pendant des heures, stupide, en proie à quelque abominable lutte +intérieure, dont la violence ne se devinait qu'à la sueur d'angoisse +de sa face. La Teuse alors ne le quittait plus, l'étourdissant d'un +flot de paroles, jusqu'à ce qu'il eût repris peu à peu son air doux, +comme vainqueur de la révolte de son sang. Ce matin-là, la vieille +servante pressentait une attaque plus rude encore que les autres. +Elle se mit à parler abondamment, tout en continuant à se méfier de +la cuiller qui lui brûlait la langue. + +- Vraiment, il faut vivre au fond d'un pays de loups pour voir des +choses pareilles. Est-ce que, dans les villages honnêtes, on se +marie jamais aux chandelles? Ça montre assez que tous ces Artaud +sont des pas-grand-chose... Moi, en Normandie, j'ai vu des noces qui +mettaient les gens en l'air, à deux lieues à la ronde. On mangeait +pendant trois jours. Le curé en était; le maire aussi; même, à la +noce d'une de mes cousines, les pompiers sont venus. Et l'on +s'amusait donc!... Mais faire lever un prêtre avant le soleil pour +s'épouser à une heure où les poules elles-mêmes sont encore +couchées, il n'y a pas de bon sens! A votre place, monsieur le curé, +j'aurais refusé... Pardi! vous n'avez pas assez dormi, vous avez +peut-être pris froid dans l'église. C'est ça qui vous a tout +retourné. Ajoutez qu'on aimerait mieux marier des bêtes que cette +Rosalie et son gueux, avec leur mioche qui a pissé sur une chaise... +Vous avez tort de ne pas me dire où vous vous sentez mal. Je vous +ferais quelque chose de chaud... Hein? monsieur le curé, répondez- +moi? + +Il répondit faiblement qu'il était bien, qu'il n'avait besoin que +d'un peu d'air. Il venait de s'adosser à un des mûriers, la +respiration courte, s'abandonnant. + +- Bien, bien! n'en faites qu'à votre tête, reprit la Teuse. Mariez +les gens, lorsque vous n'en avez pas la force, et lorsque cela doit +vous rendre malade. Je m'en doutais, je l'avais dit hier... C'est +comme, si vous m'écoutiez, vous ne resteriez pas là, puisque l'odeur +de la basse-cour vous incommode. Ça pue joliment, dans ce moment-ci. +Je ne sais pas ce que mademoiselle Désirée peut encore remuer. Elle +chante, elle; elle s'en moque, ça lui donne des couleurs... Ah! je +voulais vous dire. Vous savez que j'ai tout fait pour l'empêcher de +rester là, quand le taureau a pris la vache. Mais elle vous +ressemble, elle est d'un entêtement! Heureusement que, pour elle, ça +ne tire pas à conséquence. C'est sa joie, les bêtes avec les +petits... Voyons, monsieur le curé, soyez raisonnable. Laissez-moi +vous conduire dans votre chambre. Vous vous coucherez, vous vous +reposerez un peu... Non, vous ne voulez pas? Eh bien! c'est tant +pis, si vous souffrez! On ne garde pas ainsi son mal sur la +conscience, jusqu'à en étouffer. + +Et, de colère, elle avala une grande cuillerée de soupe, au risque +de s'emporter la gorge. Elle tapait le manche de bois contre son +écuelle, grognant, se parlant à elle-même. + +- On n'a jamais vu un homme comme ça. Il crèverait plutôt que de +lâcher un mot... Ah! il peut bien se taire. J'en sais assez long. Ce +n'est pas malin de deviner le reste... Oui, oui, qu'il se taise. Ça +vaut mieux. + +La Teuse était jalouse. Le docteur Pascal lui avait livré un +véritable combat, pour lui enlever son malade, lorsqu'il avait jugé +le jeune prêtre perdu, s'il le laissait au presbytère. Il dut lui +expliquer que la cloche redoublait sa fièvre, que les images de +sainteté, dont sa chambre était pleine, hantaient son cerveau +d'hallucinations, qu'il lui fallait, enfin, un oubli complet, un +milieu autre, où il pût renaître, dans la paix d'une existence +nouvelle. Et elle hochait la tête, elle disait que nulle part "le +cher enfant" ne trouverait une garde-malade meilleure qu'elle. +Pourtant, elle avait fini par consentir; elle s'était même résignée +à le voir aller au Paradou, tout en protestant contre ce choix du +docteur, qui la confondait. Mais elle gardait contre le Paradou une +haine solide. Elle se trouvait surtout blessée du silence de l'abbé +Mouret sur le temps qu'il y avait vécu. Souvent, elle s'était +vainement ingéniée à le faire causer. Ce matin-là, exaspérée de le +voir tout pâle, s'entêtant à souffrir sans une plainte, elle finit +par agiter sa cuiller comme un bâton, elle cria: + +- Il faut retourner là-bas, monsieur le curé, si vous y étiez si +bien... Il y a là-bas une personne qui vous soignera sans doute +mieux que moi. + +C'était la première fois qu'elle hasardait une allusion directe. Le +coup fut si cruel, que le prêtre laissa échapper un léger cri, en +levant sa face douloureuse. La bonne âme de la Teuse eut regret. + +- Aussi, murmura-t-elle, c'est la faute de votre oncle Pascal. +Allez, je lui en ai dit assez. Mais ces savants, ça tient à leurs +idées. Il y en a qui vous font mourir, pour vous regarder dans le +corps après... Moi, ça m'avait mise dans une telle colère, que je +n'ai voulu en parler à personne. Oui, monsieur, c'est grâce à moi, +si personne n'a su où vous étiez, tant je trouvais ça abominable. +Quand l'abbé Guyot, de Saint-Eutrope, qui vous a remplacé pendant +votre absence, venait dire la messe ici, le dimanche, je lui +racontais des histoires, je lui jurais que vous étiez en Suisse. Je +ne sais seulement pas où ça est, la Suisse... Certes, je ne veux +point vous faire de la peine, mais c'est sûrement là-bas que vous +avez pris votre mal. Vous voilà drôlement guéri. On aurait bien +mieux fait de vous laisser avec moi qui ne me serais pas avisée de +vous tourner la tête. + +L'abbé Mouret, le front de nouveau penché, ne l'interrompait pas. +Elle s'était assise par terre, à quelques pas de lui, pour tâcher de +rencontrer ses yeux. Elle reprit maternellement, ravie de la +complaisance qu'il semblait mettre à l'écouter. + +- Vous n'avez jamais voulu connaître l'histoire de l'abbé Caffin. +Dès que je parle, vous me faites taire... Eh bien! l'abbé Caffin, +dans notre pays, à Canteleu, avait eu des ennuis. C'était pourtant +un bien saint homme, et qui possédait un caractère d'or. Mais, +voyez-vous, il était très douillet, il aimait les choses délicates. +Si bien qu'une demoiselle rôdait autour de lui, la fille d'un +meunier, que ses parents avaient mise en pension. Bref, il arriva ce +qui devait arriver, vous me comprenez, n'est-ce pas? Alors, quand on +a su la chose, tout le pays s'est fâché contre l'abbé. On le +cherchait pour le tuer à coups de pierres. Il s'est sauvé à Rouen, +il est allé pleurer chez l'archevêque. Et on l'a envoyé ici. Le +pauvre homme était bien assez puni de vivre dans ce trou... Plus +tard, j'ai eu des nouvelles de la fille. Elle a épousé un marchand +de boeufs. Elle est très heureuse. + +La Teuse, enchantée d'avoir placé son histoire, vit un encouragement +dans l'immobilité du prêtre. Elle se rapprocha, elle continua: + +- Ce bon monsieur Caffin! Il n'était pas fier avec moi, il me +parlait souvent de son péché. Ça ne l'empêche pas d'être dans le +ciel, je vous en réponds! Il peut dormir tranquille, là, à côté, +sous l'herbe, car il n'a jamais fait de tort à personne... Moi, je +ne comprends pas qu'on en veuille tant à un prêtre, quand il se +dérange. C'est si naturel! Ce n'est pas beau, sans doute, c'est une +saleté qui doit mettre Dieu en colère. Mais il vaut encore mieux +faire ça que d'aller voler. On se confesse donc, et on est +quitte!... N'est-ce pas, monsieur le curé, lorsqu'on a un vrai +repentir, on fait son salut tout de même? + +L'abbé Mouret s'était lentement redressé. Par un effort suprême, il +venait de dompter son angoisse. Pâle encore, il dit d'une voix +ferme: + +- Il ne faut jamais pécher, jamais, jamais! + +- Ah! tenez, s'écria la vieille servante, vous êtes trop fier, +monsieur! Ce n'est pas beau non plus, l'orgueil!... A votre place, +moi, je ne me raidirais pas comme cela. On cause de son mal, on ne +se coupe pas le coeur en quatre tout d'un coup, on s'habitue à la +séparation, enfin! Ça se passe petit à petit... Au lieu que vous, +voilà que vous évitez même de prononcer le nom des gens. Vous +défendez qu'on parle d'eux, ils sont comme s'ils étaient morts. +Depuis votre retour, je n'ai pas osé vous donner la moindre +nouvelle. Eh bien! je causerai maintenant, je dirai ce que je +saurai, parce que je vois bien que c'est tout ce silence qui vous +tourne sur le coeur. + +Il la regardait sévèrement, levant un doigt pour la faire taire. + +- Oui, oui, continua-t-elle, j'ai des nouvelles de là-bas, très +souvent même, et je vous les donnerai... D'abord, la personne n'est +pas plus heureuse que vous. + +- Taisez-vous! dit l'abbé Mouret, qui trouva la force de se mettre +debout pour s'éloigner. + +La Teuse se leva aussi, lui barrant le passage de sa masse énorme. +Elle se fâchait, elle criait: + +- Là, vous voilà déjà parti!... Mais vous m'écouterez. Vous savez +que je n'aime guère les gens de là-bas, n'est-ce pas? Si je vous +parle d'eux, c'est pour votre bien... On prétend que je suis +jalouse. Eh bien, je rêve de vous mener un jour là-bas. Vous seriez +avec moi, vous ne craindriez pas de mal faire... Voulez-vous? + +Il l'écarta du geste, la face calmée, en disant: + +- Je ne veux rien, je ne sais rien... Nous avons une grand-messe +demain. Il faudra préparer l'autel. + +Puis, s'étant mis à marcher, il ajouta avec un sourire: + +- Ne vous inquiétez pas, ma bonne Teuse. Je suis plus fort que vous +ne croyez. Je me guérirai tout seul. + +Et il s'éloigna, l'air solide, la tête droite, ayant vaincu. Sa +soutane, le long des bordures de thym, avait un frôlement très doux. +La Teuse, qui était restée plantée à la même place, ramassa son +écuelle et sa cuiller de bois, en bougonnant. Elle mâchait entre ses +dents des paroles qu'elle accompagnait de grands haussements +d'épaules. + +- Ça fait le brave, ça se croit bâti autrement que les autres +hommes, parce que c'est curé... La vérité est que celui-là est +joliment dur. J'en ai connu qu'on n'avait pas besoin de chatouiller +si longtemps. Et il est capable de s'écraser le coeur, comme on +écrase une puce. C'est son bon Dieu qui lui donne cette force. + +Elle rentrait à la cuisine, lorsqu'elle aperçut l'abbé Mouret +debout, devant la porte à claire-voie de la basse-cour. Désirée +l'avait arrêté pour lui faire peser un chapon qu'elle engraissait +depuis quelques semaines. Il disait complaisamment qu'il était très +lourd, ce qui donnait un rire d'aise à la grande enfant. + +- Les chapons, eux aussi, s'écrasent le coeur comme une puce, +bégaya la Teuse, tout à fait furieuse. Ils ont des raisons pour +cela. Alors, il n'y a pas de gloire à bien vivre. + + + + + +IV. + +L'abbé Mouret passait les journées au presbytère. Il évitait les +longues promenades qu'il faisait avant sa maladie. Les terres +brûlées des Artaud, les ardeurs de cette vallée où ne poussaient que +des vignes tordues, l'inquiétaient. A deux reprises, il avait essayé +de sortir, le matin, pour lire son bréviaire, le long des routes; +mais il n'avait pas dépassé le village, il était rentré, troublé par +les odeurs, le plein soleil, la largeur de l'horizon. Le soir +seulement, dans la fraîcheur de la nuit tombante, il hasardait +quelques pas devant l'église, sur l'esplanade qui s'étendait +jusqu'au cimetière. L'après-midi, pour s'occuper, pris d'un besoin +d'activité qu'il ne savait comment satisfaire, il s'était donné la +tâche de coller des vitres de papier aux carreaux cassés de la nef. +Cela, pendant huit jours, l'avait tenu sur une échelle, très +attentif à poser les vitres proprement, découpant le papier avec des +délicatesses de broderie, étalant la colle de façon à ce qu'il n'y +eût pas de bavure. La Teuse veillait au pied de l'échelle. Désirée +criait qu'il fallait ne pas boucher tous les carreaux, afin que les +moineaux pussent entrer; et, pour ne pas la faire pleurer, le prêtre +en oubliait deux ou trois, à chaque fenêtre. Puis, cette réparation +finie, l'ambition lui avait poussé d'embellir l'église, sans appeler +ni maçon, ni menuisier, ni peintre. Il ferait tout lui-même. Ces +travaux manuels, disait-il, l'amusaient, lui rendaient des forces. +L'oncle Pascal, chaque fois qu'il passait à la cure, l'encourageait, +en assurant que cette fatigue-là valait mieux que toutes les drogues +du monde. Dès lors, l'abbé Mouret boucha les trous des murs avec des +poignées de plâtre, recloua les autels à grands coups de marteau, +broya des couleurs pour donner une couche à la chaire et au +confessionnal. Ce fut un événement dans le pays. On en causait à +deux lieues. Des paysans venaient, les mains derrière le dos, voir +travailler monsieur le curé. Lui, un tablier bleu serré à la taille, +les poignets meurtris, s'absorbait dans cette rude besogne, avait un +prétexte pour ne plus sortir. Il vivait ses journées au milieu des +plâtras, plus tranquille, presque souriant, oubliant le dehors, les +arbres, le soleil, les vents tièdes, qui le troublaient. + +- Monsieur le curé est bien libre, du moment que ça ne coûte rien à +la commune, disait le père Bambousse avec un ricanement, en entrant +chaque soir pour constater où en étaient les travaux. + +L'abbé Mouret dépensa là ses économies du séminaire. C'étaient, +d'ailleurs, des embellissements dont la naïveté maladroite eût fait +sourire. La maçonnerie le rebuta vite. Il se contenta de recrépir le +tour de l'église, à hauteur d'homme. La Teuse gâchait le plâtre. +Quand elle parla de réparer aussi le presbytère, qu'elle craignait +toujours, disait-elle, de voir tomber sur leurs têtes, il lui +expliqua qu'il ne saurait pas, qu'il faudrait un ouvrier; ce qui +amena une querelle terrible entre eux. Elle criait qu'il n'était pas +raisonnable de faire si belle une église où personne ne couchait, +lorsqu'il y avait à côté des chambres dans lesquelles on les +trouverait sûrement morts, un de ces matins, écrasés par les +plafonds. + +- Moi, d'abord, grondait-elle, je finirai par venir faire mon lit +ici, derrière l'autel. J'ai trop peur, la nuit. + +Le plâtre manquant, elle ne parla plus du presbytère. Puis, la vue +des peintures qu'exécutait monsieur le curé la ravissait. Ce fut le +grand charme de toute cette besogne. L'abbé, qui avait remis des +bouts de planche partout, se plaisait à étaler sur les boiseries une +belle couleur jaune, avec un gros pinceau. Il y avait, dans le +pinceau, un va-et-vient très doux, dont le bercement l'endormait un +peu, le laissait sans pensée pendant des heures, à suivre les +traînées grasses de la peinture. Lorsque tout fut jaune, le +confessionnal, la chaire, l'estrade, jusqu'à la caisse de l'horloge, +il se risqua à faire des raccords de faux marbre pour rafraîchir le +maître-autel. Et, s'enhardissant, il le repeignit tout entier. Le +maître-autel, blanc, jaune et bleu, était superbe. Des gens qui +n'avaient pas assisté à une messe depuis cinquante ans vinrent en +procession pour le voir. + +Les peintures, maintenant, étaient sèches. L'abbé Mouret n'avait +plus qu'à encadrer les panneaux d'un filet brun. Aussi, dès l'après- +midi, se mit-il à l'oeuvre, voulant que tout fût terminé le soir +même, le lendemain étant un jour de grand-messe, ainsi qu'il l'avait +rappelé à la Teuse. Celle-ci attendait pour faire la toilette de +l'autel; elle avait déjà posé sur la crédence les chandeliers et la +croix d'argent, les vases de porcelaine plantés de roses +artificielles, la nappe garnie de dentelle des grandes fêtes. Mais +les filets furent si délicats à faire proprement, qu'il s'attarda +jusqu'à la nuit. Le jour tombait, au moment où il achevait le +dernier panneau. + +- Ce sera trop beau, dit une voix rude, sortie de la poussière +grise du crépuscule, dont l'église s'emplissait. + +La Teuse, qui s'était agenouillée pour mieux suivre le pinceau le +long de la règle, eut un tressaillement de peur. + +- Ah! c'est Frère Archangias, dit-elle en tournant la tête; vous +êtes donc entré par la sacristie?... Mon sang n'a fait qu'un tour. +J'ai cru que la voix venait de dessous les dalles. + +L'abbé Mouret s'était remis au travail, après avoir salué le Frère +d'un léger signe de tête. Celui-ci se tint debout, silencieux, ses +grosses mains nouées devant sa soutane. Puis, après avoir haussé les +épaules, en voyant le soin que mettait le prêtre à ce que les filets +fussent bien droits, il répéta: + +- Ce sera trop beau. + +La Teuse, en extase, tressaillit une seconde fois. + +- Bon, cria-t-elle, j'avais oublié que vous étiez là, vous! Vous +pourriez bien tousser, avant de parler. Vous avez une voix qui part +brusquement, comme celle d'un mort. + +Elle s'était relevée, elle se reculait pour admirer. + +- Pourquoi, trop beau? reprit-elle. Il n'y a rien de trop beau, +quand il s'agit du bon Dieu... Si monsieur le curé avait eu de l'or, +il y aurait mis de l'or, allez! + +Le prêtre ayant fini, elle se hâta de changer la nappe, en ayant +bien soin de ne pas effacer les filets. Puis, elle disposa +symétriquement la croix, les chandeliers et les vases. L'abbé Mouret +était allé s'adosser à côté de Frère Archangias, contre la barrière +de bois qui séparait le choeur de la nef. Ils n'échangèrent pas une +parole. Ils regardaient la croix d'argent qui, dans l'ombre +croissante, gardait des gouttes de lumière, sur les pieds, le long +du flanc gauche et à la tempe droite du crucifié. Quand la Teuse eut +fini, elle s'avança triomphante: + +- Hein! dit-elle, c'est gentil. Vous verrez le monde, demain, à la +messe! Ces païens ne viennent chez Dieu que lorsqu'ils le croient +riche... Maintenant, monsieur le curé, il faudra en faire autant à +l'autel de la Vierge. + +- De l'argent perdu, gronda Frère Archangias. + +Mais la Teuse se fâcha. Et, comme l'abbé Mouret continuait à se +taire, elle les emmena tous deux devant l'autel de la Vierge, les +poussant, les tirant par leur soutane. + +- Mais regardez donc! Ça jure trop, maintenant que le maître-autel +est propre. On ne sait plus même s'il y a eu des peintures. J'ai +beau essuyer, le matin, le bois garde toute la poussière. C'est +noir, c'est laid... Vous ne savez pas ce qu'on dira, monsieur le +curé? On dira que vous n'aimez pas la sainte Vierge, voilà tout. + +- Et après? demanda Frère Archangias. + +La Teuse resta toute suffoquée. + +- Après, murmura-t-elle, ça serait un péché, pardi!... L'autel est +comme une de ces tombes qu'on abandonne dans les cimetières. Sans +moi, les araignées y feraient leurs toiles, la mousse y pousserait. +De temps en temps, quand je peux mettre un bouquet de côté, je le +donne à la Vierge... Toutes les fleurs de notre jardin étaient pour +elle, autrefois. + +Elle était montée devant l'autel, elle avait pris deux bouquets +séchés, oubliés sur les gradins. + +- Vous voyez bien que c'est comme dans les cimetières, ajouta-t- +elle, en les jetant aux pieds de l'abbé Mouret. + +Celui-ci les ramassa, sans répondre. La nuit était complètement +venue. Frère Archangias s'embarrassa au milieu des chaises, manqua +tomber. Il jurait, il mâchait des phrases sourdes, où revenaient les +noms de Jésus et de Marie. Quand la Teuse, qui était allée chercher +une lampe, rentra dans l'église, elle demanda simplement au prêtre: + +- Alors, je puis mettre les pots et les pinceaux au grenier? + +- Oui, répondit-il, c'est fini. Nous verrons plus tard pour le +reste. + +Elle marcha devant eux, emportant tout, se taisant, de peur d'en +trop dire. Et, comme l'abbé Mouret avait gardé les deux bouquets +séchés à la main, Frère Archangias lui cria, en passant devant la +basse-cour: + +- Jetez donc ça! + +L'abbé fit encore quelques pas, la tête penchée; puis, il jeta les +fleurs dans le trou au fumier, par-dessus la claire-voie. + + + + + +V. + +Le Frère, qui avait mangé, resta là, à califourchon sur une chaise +retournée, pendant le dîner du prêtre. Depuis que ce dernier était +de retour aux Artaud, il venait ainsi presque tous les soirs +s'installer au presbytère. Jamais il ne s'y était imposé plus +rudement. Ses gros souliers écrasaient le carreau, sa voix tonnait, +ses poings s'abattaient sur les meubles, tandis qu'il racontait les +fessées données le matin aux petites filles, ou qu'il résumait sa +morale en formules dures comme des coups de bâton. Puis, s'ennuyant, +il avait imaginé de jouer aux cartes avec la Teuse. Ils jouaient à +la bataille, interminablement, la Teuse n'ayant jamais pu apprendre +un autre jeu. L'abbé Mouret, qui souriait aux premières cartes +abattues rageusement sur la table, tombait peu à peu dans une +rêverie profonde; et, pendant des heures, il s'oubliait, il +s'échappait, sous les coups d'oeil défiants de Frère Archangias. + +Ce soir-là, la Teuse était d'une telle humeur, qu'elle parla d'aller +se coucher, dès que la nappe fut ôtée. Mais le Frère voulait jouer. +Il lui donna des tapes sur les épaules, finit par l'asseoir, et si +violemment, que la chaise craqua. Il battait déjà les cartes. +Désirée, qui le détestait, avait disparu avec son dessert, qu'elle +montait presque tous les soir manger dans son lit. + +- Je veux les rouges, dit la Teuse. + +Et la lutte s'engagea. La Teuse enleva d'abord quelques belles +cartes au Frère. Puis, deux as tombèrent en même temps sur la table. + +- Bataille! cria-t-elle avec une émotion extraordinaire. + +Elle jeta un neuf, ce qui la consterna; mais le Frère n'ayant jeté +qu'un sept, elle ramassa les cartes, triomphante. Au bout d'une +demi-heure, elle n'avait plus de nouveau que deux as, les chances se +trouvaient rétablies. Et, vers le troisième quart d'heure, c'était +elle qui perdait un as. Le va-et-vient des valets, des dames et des +rois, avait toute la furie d'un massacre. + +- Hein! elle est fameuse, cette partie! dit Frère Archangias, en se +tournant vers l'abbé Mouret. + +Mais il le vit si perdu, si loin, ayant aux lèvres un sourire si +inconscient, qu'il haussa brutalement la voix. + +- Eh bien! monsieur le curé, vous ne nous regardez donc pas? Ce +n'est guère poli... Nous ne jouons que pour vous. Nous cherchons à +vous égayer... Allons, regardez le jeu. Ça vous vaudra mieux que de +rêvasser. Où étiez-vous encore? + +Le prêtre avait eu un tressaillement. Il ne répondit pas, il +s'efforça de suivre le jeu, les paupières battantes. La partie +continuait avec acharnement. La Teuse regagna son as, puis le +reperdit. Certains soirs, ils se disputaient ainsi les as pendant +quatre heures; et souvent même ils allaient se coucher, furibonds, +n'ayant pu se battre. + +- Mais j'y songe! cria tout d'un coup la Teuse, qui avait une +grosse peur de perdre, monsieur le curé devait sortir ce soir. Il a +promis au grand Fortuné et à la Rosalie d'aller bénir leur chambre, +comme il est d'usage... Vite, monsieur le curé! Le Frère vous +accompagnera. + +L'abbé Mouret était déjà debout, cherchant son chapeau. Mais Frère +Archangias, sans lâcher ses cartes, se fâchait. + +- Laissez donc! Est-ce que ça a besoin d'être béni, ce trou à +cochons! Pour ce qu'ils vont y faire de propre, dans leur +chambre!... Encore un usage que vous devriez abolir. Un prêtre n'a +pas à mettre son nez dans les draps des nouveaux mariés... Restez. +Finissons la partie. Ça vaudra mieux. + +- Non, dit le prêtre, j'ai promis. Ces braves gens pourraient se +blesser... Restez, vous. Finissez la partie, en m'attendant. + +La Teuse, très inquiète, regardait Frère Archangias. + +- Eh bien! oui, je reste, cria celui-ci. C'est trop bête! + +Mais l'abbé Mouret n'avait pas ouvert la porte, qu'il se levait pour +le suivre, jetant violemment ses cartes. Il revint, il dit à la +Teuse: + +- J'allais gagner... Laissez les paquets tels qu'ils sont. Nous +continuerons la partie demain. + +- Ah bien, tout est brouillé, maintenant, répondit la vieille +servante qui s'était empressée de mêler les cartes. Si vous croyez +que je vais le mettre sous verre, votre paquet! Et puis je pouvais +gagner, j'avais encore un as. + +Frère Archangias, en quelques enjambées, rejoignit l'abbé Mouret qui +descendait l'étroit sentier conduisant aux Artaud. Il s'était donné +la tâche de veiller sur lui. Il l'entourait d'un espionnage de +toutes les heures, l'accompagnant partout, le faisant suivre par un +gamin de son école, lorsqu'il ne pouvait s'acquitter lui-même de ce +soin. Il disait, avec son rire terrible, qu'il était "le gendarme de +Dieu". Et, à la vérité, le prêtre semblait un coupable emprisonné +dans l'ombre noire de la soutane du Frère, un coupable dont on se +méfie, que l'on juge assez faible pour retourner à sa faute, si on +le perdait des yeux une minute. C'était une âpreté de vieille fille +jalouse, un souci minutieux de geôlier qui pousse son devoir jusqu'à +cacher les coins de ciel entrevus par les lucarnes. Frère Archangias +se tenait toujours là, à boucher le soleil, à empêcher une odeur +d'entrer, à murer si complètement le cachot, que rien du dehors n'y +venait plus. Il guettait les moindres faiblesses de l'abbé, +reconnaissait, à la clarté de son regard, les pensées tendres, les +écrasait d'une parole, sans pitié, comme des bêtes mauvaises. Les +silences, les sourires, les pâleurs du front, les frissons des +membres, tout lui appartenait. D'ailleurs, il évitait de parler +nettement de la faute. Sa présence seule était un reproche. La façon +dont il prononçait certaines phrases leur donnait le cinglement d'un +coup de fouet. Il mettait dans un geste toute l'ordure qu'il +crachait sur le péché. Comme ces maris trompés qui plient leurs +femmes sous des allusions sanglantes, dont ils goûtent seuls la +cruauté, il ne reparlait pas de la scène du Paradou, il se +contentait de l'évoquer d'un mot, pour anéantir, aux heures de +crise, cette chair rebelle. Lui aussi avait été trompé par ce +prêtre, tout souillé de son adultère divin, ayant trahi ses +serments, rapportant sur lui des caresses défendues, dont la senteur +lointaine suffisait à exaspérer sa continence de bouc qui ne s'était +jamais satisfait. + +Il était près de dix heures. Le village dormait; mais, à l'autre +bout, du côté du moulin, un tapage montait d'une des masures, +vivement éclairée. Le père Bambousse avait abandonné à sa fille et à +son gendre un coin de la maison, se réservant pour lui les plus +belles pièces. On buvait là un dernier coup, en attendant le curé. + +- Ils sont soûls, gronda Frère Archangias. Les entendez-vous se +vautrer? + +L'abbé Mouret ne répondit pas. La nuit était superbe, toute bleue +d'un clair de lune qui changeait au loin la vallée en un lac +dormant. Et il ralentissait sa marche, comme baigné d'un bien-être +par ces clartés douces; il s'arrêtait même devant certaines nappes +de lumière, avec le frisson délicieux que donne l'approche d'une eau +fraîche. Le Frère continuait ses grandes enjambées, le gourmandant, +l'appelant. + +- Venez donc... Ce n'est pas sain, de courir la campagne à cette +heure. Vous seriez mieux dans votre lit. + +Mais, brusquement, à l'entrée du village, il se planta au milieu de +la route. Il regardait vers les hauteurs, où les lignes blanches des +ornières se perdaient dans les taches noires des petits bois de +pins. Il avait un grognement de chien qui flaire un danger. + +- Qui descend de là-haut, si tard? murmura-t-il. + +Le prêtre, n'entendant rien, ne voyant rien, voulut à son tour lui +faire presser le pas. + +- Laissez donc, le voici, reprit vivement Frère Archangias. Il +vient de tourner le coude. Tenez, la lune l'éclaire. Vous le voyez +bien, à présent... C'est un grand, avec un bâton. + +Puis, au bout d'un silence, il reprit, la voix rauque, étouffée par +la fureur: + +- C'est lui, c'est ce gueux!... Je le sentais. + +Alors, le nouveau venu étant au bas de la côte, l'abbé Mouret +reconnut Jeanbernat. Malgré ses quatre-vingts ans, le vieux tapait +si dur des talons, que ses gros souliers ferrés tiraient des +étincelles des silex de la route. Il marchait droit comme un chêne, +sans même se servir de son bâton, qu'il portait sur son épaule, en +manière de fusil. + +- Ah! le damné! bégaya le Frère cloué sur place, en arrêt. Le +diable lui jette toute la braise de l'enfer sous les pieds. + +Le prêtre, très troublé, désespérant de faire lâcher prise à son +compagnon, tourna le dos pour continuer sa route, espérant encore +éviter Jeanbernat, en se hâtant de gagner la maison des Bambousse. +Mais il n'avait pas fait cinq pas, que la voix railleuse du vieux +s'éleva, presque derrière son dos. + +- Eh! curé, attendez-moi. Je vous fais donc peur? + +Et l'abbé Mouret s'étant arrêté, il s'approcha, il continua: + +- Dame! vos soutanes, ça n'est pas commode, ça empêche de courir. +Puis, il a beau faire nuit, on vous reconnaît de loin... Du haut de +la côte, je me suis dit: "Tiens! c'est le petit curé qui est là- +bas." Oh! j'ai encore de bons yeux... Alors, vous ne venez plus nous +voir? + +- J'ai eu tant d'occupations, murmura le prêtre, très pâle. + +- Bien, bien, tout le monde est libre. Ce que je vous en dis, c'est +pour vous montrer que je ne vous garde pas rancune d'être curé. Nous +ne parlerions même pas de votre bon Dieu, ça m'est égal... La petite +croit que c'est moi qui vous empêche de revenir. Je lui ai répondu: +"Le curé est une bête." Et ça, je le pense. Est-ce que je vous ai +mangé, pendant votre maladie? Je ne suis même pas monté vous voir... +Tout le monde est libre. + +Il parlait avec sa belle indifférence, en affectant de ne pas +s'apercevoir de la présence de Frère Archangias. Mais celui-ci ayant +poussé un grognement plus menaçant, il reprit: + +- Eh! curé, vous promenez donc votre cochon avec vous? + +- Attends, brigand! hurla le Frère, les poings fermés. + +Jeanbernat, le bâton levé, feignit de le reconnaître. + +- Bas les pattes! cria-t-il. Ah! c'est toi, calotin! J'aurais dû te +flairer à l'odeur de ton cuir... Nous avons un compte à régler +ensemble. J'ai juré d'aller te couper les oreilles au milieu de ta +classe. Ça amusera les gamins que tu empoisonnes. + +Le Frère, devant le bâton, recula, la gorge pleine d'injures. Il +balbutiait, il ne trouvait plus les mots. + +- Je t'enverrai les gendarmes, assassin! Tu as craché sur l'église, +je t'ai vu! Tu donnes le mal de la mort au pauvre monde, rien qu'en +passant devant les portes. A Saint-Eutrope, tu as fait avorter une +fille en la forçant à mâcher une hostie consacrée que tu avais +volée. Au Béage, tu es allé déterrer des enfants que tu as emportés +sur ton dos pour tes abominations... Tout le monde sait cela, +misérable! Tu es le scandale du pays. Celui qui t'étranglerait +gagnerait du coup le paradis. + +Le vieux écoutait, ricanant, faisant le moulinet avec son bâton. +Entre deux injures de l'autre, il répétait à demi-voix. + +- Va, va, soulage-toi, serpent! Tout à l'heure, je te casserai les +reins. + +L'abbé Mouret voulut intervenir. Mais Frère Archangias le repoussa, +en criant: + +- Vous êtes avec lui, vous! Est-ce qu'il ne vous a pas fait marcher +sur la croix, dites le contraire! + +Et se tournant de nouveau vers Jeanbernat + +- Ah! Satan, tu as dû bien rire, quand tu as tenu un prêtre! Le +ciel écrase ceux qui t'ont aidé à ce sacrilège!... Que faisais-tu, +la nuit, pendant qu'il dormait? Tu venais avec ta salive, n'est-ce +pas? lui mouiller la tonsure, afin que ses cheveux grandissent plus +vite. Tu lui soufflais sur le menton et sur les joues, pour que la +barbe y poussât d'un doigt en une nuit. Tu lui frottais tout le +corps de tes maléfices, tu lui soufflais dans la bouche la rage d'un +chien, tu le mettais en rut... Et c'est ainsi que tu l'avais changé +en bête, Satan! + +- Il est stupide, dit Jeanbernat, en reposant son bâton sur +l'épaule. Il m'ennuie. + +Le Frère, enhardi, vint lui allonger ses deux poings sous le nez. + +- Et ta gueuse! cria-t-il. C'est toi qui l'a fourrée toute nue dans +le lit du prêtre! + +Mais il poussa un hurlement, en faisant un bond en arrière. Le bâton +du vieux, lancé à toute volée, venait de se casser sur son échine. +Il recula encore, ramassa dans un tas de cailloux, au bord de la +route, un silex gros comme les deux poings, qu'il lança à la tête de +Jeanbernat. Celui-ci avait le front fendu, s'il ne s'était courbé. +Il courut au tas de cailloux voisin, s'abrita, prit des pierres. Et, +d'un tas à l'autre, un terrible combat s'engagea. Les silex +grêlaient. La lune, très claire, découpait nettement les ombres. + +- Oui, tu l'as fourrée dans son lit, répétait le Frère affolé! Et +tu avais mis un Christ sous le matelas, pour que l'ordure tombât sur +lui... Ha! ha! tu es étonné que je sache tout. Tu attends quelque +monstre de cet accouplement-là. Tu fais chaque matin les treize +signes de l'enfer sur le ventre de ta gueuse, pour qu'elle accouche +de l'Antéchrist. Tu veux l'Antéchrist, bandit!... Tiens, que ce +caillou t'éborgne! + +- Et que celui-ci te ferme le bec, calotin! reprit Jeanbernat, +redevenu très calme. Est-il bête, cet animal, avec ses histoires!... +Va-t-il falloir que je te casse la tête pour continuer ma route? +Est-ce ton catéchisme qui t'a tourné sur la cervelle? + +- Le catéchisme! Veux-tu connaître le catéchisme qu'on enseigne aux +damnés de ton espèce? Oui, je t'apprendrai à faire le signe de +croix...Ceci est pour le Père, et ceci pour le Fils, et ceci pour le +Saint-Esprit...Ah! tu es encore debout. Attends, attends!... Ainsi +soit-il! + +Il lui jeta une volée de petites pierres en façon de mitraille. +Jeanbernat, atteint à l'épaule, lâcha les cailloux qu'il tenait et +s'avança tranquillement, pendant que Frère Archangias prenait dans +le tas deux nouvelles poignées, en bégayant: + +- Je t'extermine. C'est Dieu qui le veut. Dieu est dans mon bras. + +- Te tairas-tu! dit le vieux en l'empoignant à la nuque. + +Alors, il y eut une courte lutte dans la poussière de la route, +bleuie par la lune. Le Frère, se voyant le plus faible, cherchait à +mordre. Les membres séchés de Jeanbernat étaient comme des paquets +de cordes qui le liaient, si étroitement, qu'il en sentait les +noeuds lui entrer dans la chair. Il se taisait, étouffant, rêvant +quelque traîtrise. Quand il l'eut mis sous lui, le vieux reprit en +raillant: + +- J'ai envie de te casser un bras pour casser ton bon Dieu... Tu +vois bien qu'il n'est pas le plus fort, ton bon Dieu. C'est moi qui +t'extermine... Maintenant, je vais te couper les oreilles. Tu m'as +trop ennuyé. + +Et il tirait paisiblement un couteau de sa poche. L'abbé Mouret, +qui, à plusieurs reprises, s'était en vain jeté entre les +combattants, s'interposa si vivement, qu'il finit par consentir à +remettre cette opération à plus tard. + +- Vous avez tort, curé, murmura-t-il. Ce gaillard a besoin d'une +saignée. Enfin, puisque ça vous contrarie, j'attendrai. Je le +rencontrerai bien encore dans un petit coin. + +Le Frère ayant poussé un grognement, il s'interrompit pour lui +crier: + +- Ne bouge pas ou je te les coupe tout de suite. + +- Mais, dit le prêtre, vous êtes assis sur sa poitrine. Otez-vous +de là pour qu'il puisse respirer. + +- Non, non, il recommencerait ses farces. Je le lâcherai, lorsque +je m'en irai... Je vous disais donc, curé, quand ce gredin s'est +jeté entre nous, que vous seriez le bienvenu là-bas. La petite est +maîtresse, vous savez. Je ne la contrarie pas plus que mes salades. +Tout ça pousse... Il n'y a que des imbéciles comme ce calotin-là +pour voir le mal... Où as-tu vu le mal, coquin! C'est toi qui as +inventé le mal, brute! + +Il secouait le Frère de nouveau. + +- Laissez-le se relever, supplia l'abbé Mouret. + +- Tout à l'heure... La petite n'est pas à son aise depuis quelque +temps. Je ne m'apercevais de rien. Mais elle me l'a dit. Alors je +vais prévenir votre oncle Pascal, à Plassans. La nuit, on est +tranquille, on ne rencontre personne... Oui, oui, la petite ne se +porte pas bien. + +Le prêtre ne trouva pas une parole. Il chancelait, la tête basse. + +- Elle était si contente de vous soigner, continua le vieux. En +fumant ma pipe, je l'entendais rire. Ça me suffisait. Les filles, +c'est comme les aubépines: quand elles font des fleurs, elles font +tout ce qu'elles peuvent... Enfin, vous viendrez, si le coeur vous +en dit. Peut-être que ça amuserait la petite. Bonsoir, curé. + +Il s'était relevé avec lenteur, serrant les poings du Frère, se +méfiant d'un mauvais coup. Et il s'éloigna, sans tourner la tête, en +reprenant son pas dur et allongé. + +Le Frère, en silence, rampa jusqu'au tas de cailloux. Il attendit +que le vieux fût à quelque distance. Puis, à deux mains, il +recommença, furieusement. Mais les pierres roulaient dans la +poussière de la route. Jeanbernat, ne daignant plus se fâcher, s'en +allait, droit comme un arbre, au fond de la nuit sereine. + +- Le maudit! Satan le pousse! balbutia le Frère Archangias, en +faisant ronfler une dernière pierre. Un vieux qu'une chiquenaude +devrait casser! Il est cuit au feu de l'enfer. J'ai senti ses +griffes. + +Sa rage impuissante piétinait sur les cailloux épars. Brusquement, +il se tourna contre l'abbé Mouret. + +- C'est votre faute! cria-t-il. Vous auriez dû m'aider, et à nous +deux nous l'aurions étranglé. + +A l'autre bout du village, le tapage avait grandi dans la maison de +Bambousse. On entendait distinctement les culs de verres tapés en +mesure sur la table. Le prêtre s'était remis à marcher, sans lever +la tête, se dirigeant vers la grande clarté que jetait la fenêtre, +pareille à la flambée d'un feu de sarments. Le Frère le suivit, +sombre, la soutane souillée de poussière, une joue saignant de +l'effleurement d'un caillou. + +Puis, de sa voix dure, après un silence: + +- Irez-vous? demanda-t-il. + +Et, l'abbé Mouret ne répondant pas, il continua: + +- Prenez garde! vous retournez au péché... Il a suffi que cet homme +passât, pour que toute votre chair eût un tressaillement. Je vous ai +vu sous la lune, pâle comme une fille... Prenez garde, entendez- +vous! Cette fois Dieu ne pardonnerait pas. Vous tomberiez dans la +pourriture dernière... Ah! misérable boue, c'est la saleté qui vous +emporte! + +Alors, le prêtre leva enfin la face. Il pleurait à grosses larmes, +silencieusement. Il dit avec une douceur navrée: + +- Pourquoi me parlez-vous ainsi?... Vous êtes toujours là, vous +connaissez mes luttes de chaque heure. Ne doutez pas de moi, +laissez-moi la force de me vaincre. + +Ces paroles si simples, baignées de larmes muettes, prenaient dans +la nuit un tel caractère de douleur sublime, que Frère Archangias +lui-même, malgré sa rudesse, se sentit troublé. Il n'ajouta pas un +mot, secouant sa soutane, essuyant sa joue saignante. Lorsqu'ils +furent devant la maison des Bambousse, il refusa d'entrer. Il +s'assit, à quelques pas, sur la caisse renversée d'une vieille +charrette, où il attendit avec une patience de dogue. + +- Voilà monsieur le curé! crièrent tous les Bambousse et tous les +Brichet attablés. + +Et l'on remplit de nouveau les verres. L'abbé Mouret dut en prendre +un. Il n'y avait pas eu de noce. Seulement, le soir, après le dîner, +on avait posé sur la table une dame-jeanne d'une cinquantaine de +litres, qu'il s'agissait de vider, avant d'aller se mettre au lit. +Ils étaient dix, et déjà le père Bambousse renversait d'une seule +main la dame-jeanne, d'où ne coulait plus qu'un mince filet rouge. +La Rosalie, très gaie, trempait le menton du petit dans son verre, +tandis que le grand Fortuné faisait des tours, soulevait des +chaises, avec les dents. Tout le monde passa dans la chambre. +L'usage voulait que le curé y bût le vin qu'on lui avait versé. +C'était là ce qu'on appelait bénir la chambre. Ça portait bonheur, +ça empêchait le ménage de se battre. Du temps de M. Caffin, les +choses se passaient joyeusement, le vieux prêtre aimant à rire; il +était même réputé pour la façon dont il vidait le verre, sans +laisser une goutte au fond; d'autant plus que les femmes, aux +Artaud, prétendaient que chaque goutte laissée était une année +d'amour en moins pour les époux. Avec l'abbé Mouret, on plaisantait +moins haut. Il but pourtant d'un trait, ce qui parut flatter +beaucoup le père Bambousse. La vieille Brichet regarda avec une moue +le fond du verre, où un peu de vin restait. Devant le lit, un oncle, +qui était garde champêtre, risquait des gaudrioles très raides, dont +riait la Rosalie, que le grand Fortuné avait déjà poussée à plat +ventre au bord des matelas, par manière de caresse. Et quand tous +eurent trouvé un mot gaillard, on retourna dans la salle. Vincent et +Catherine y étaient demeurés seuls. Vincent, monté sur une chaise, +penchant l'énorme dame-jeanne, entre ses bras, achevait de la vider +dans la bouche ouverte de Catherine. + +- Merci, monsieur le curé, cria Bambousse en reconduisant le +prêtre. Eh bien! les voilà mariés, vous êtes content. Ah! les gueux! +si vous croyez qu'ils vont dire des Pater et des Ave, tout à +l'heure... Bonne nuit, dormez bien, monsieur le curé. + +Frère Archangias avait lentement quitté le cul de la charrette, où +il s'était assis. + +- Que le diable, murmura-t-il, jette des pelletées de charbons +entre leurs peaux, et qu'ils en crèvent! + +Il n'ouvrit plus les lèvres, il accompagna l'abbé Mouret jusqu'au +presbytère. Là, il attendit qu'il eût refermé la porte, avant de se +retirer; même il se retourna, à deux reprises, pour s'assurer qu'il +ne ressortait pas. Quand le prêtre fut dans sa chambre, il se jeta +tout habillé sur son lit, les mains aux oreilles, la face contre +l'oreiller, pour ne plus entendre, pour ne plus voir. Il s'anéantit, +il s'endormit d'un sommeil de mort. + + + + + +VI. + +Le lendemain était un dimanche. L'Exaltation de la Sainte-Croix +tombant un jour de grand-messe, l'abbé Mouret avait voulu célébrer +cette fête religieuse avec un éclat particulier. Il s'était pris +d'une dévotion extraordinaire pour la Croix, il avait remplacé dans +sa chambre la statuette de l'Immaculée Conception par un grand +crucifix de bois noir, devant lequel il passait de longues heures +d'adoration. Exalter la Croix, la planter devant lui, au-dessus de +toutes choses, dans une gloire, comme le but unique de sa vie, lui +donnait la force de souffrir et de lutter. Il rêvait de s'y attacher +à la place de Jésus, d'y être couronné d'épines, d'y avoir les +membres troués, le flanc ouvert. Quel lâche était-il donc pour oser +se plaindre d'une blessure menteuse, lorsque son Dieu saignait là de +tout son corps, avec le sourire de la Rédemption aux lèvres? Et, si +misérable qu'elle fût, il offrait sa blessure en holocauste, il +finissait par glisser à l'extase, par croire que le sang lui +ruisselait réellement du front, des membres, de la poitrine. +C'étaient des heures de soulagement, toutes ses impuretés coulaient +par ses plaies. Il se redressait avec des héroïsmes de martyr, il +souhaitait des tortures effroyables pour les endurer sans un seul +frisson de sa chair. + +Dès le petit jour, il s'agenouilla devant le crucifix. Et la grâce +vint, abondante comme une rosée. Il ne fit pas d'effort, il n'eut +qu'à plier les genoux, pour la recevoir sur le coeur, pour en être +trempé jusqu'aux os, d'une façon délicieusement douce. La veille, il +avait agonisé, sans qu'elle descendit. Elle restait longtemps sourde +à ses lamentations de damné; elle le secourait souvent, lorsque, +d'un geste d'enfant, il ne savait plus que joindre les mains. Ce +fut, ce matin-là, une bénédiction, un repos absolu, une foi entière. +Il oublia ses angoisses des jours précédents. Il se donna tout à la +joie triomphale de la Croix. Une armure lui montait aux épaules, si +impénétrable, que le monde s'émoussait sur elle. Quand il descendit, +il marchait dans un air de victoire et de sérénité. La Teuse +émerveillée alla chercher Désirée, pour qu'il l'embrassât. Toutes +deux tapaient des mains, en criant qu'il n'avait pas eu si bonne +mine depuis six mois. + +Dans l'église, pendant la grand-messe, le prêtre acheva de retrouver +Dieu. Il y avait longtemps qu'il ne s'était approché de l'autel avec +un tel attendrissement. Il dut se contenir, pour ne pas éclater en +larmes, la bouche collée sur la nappe. C'était une grand-messe +solennelle. L'oncle de la Rosalie, le garde champêtre, chantait au +lutrin, d'une voix de basse dont le ronflement emplissait d'un chant +d'orgue la voûte écrasée. Vincent, habillé d'un surplis trop large, +qui avait appartenu à l'abbé Caffin, balançait un vieil encensoir +d'argent, prodigieusement amusé par le bruit des chaînettes, +encensant très haut pour obtenir beaucoup de fumée, regardant +derrière lui si ça ne faisait tousser personne. L'église était +presque pleine. On avait voulu voir les peintures de monsieur le +curé. Des paysannes riaient, parce que ça sentait bon; tandis que +les hommes, au fond, debout sous la tribune, hochaient la tête, à +chaque note plus creuse du chantre. Par les fenêtres, le grand +soleil de dix heures, que tamisaient les vitres de papier, entrait, +étalant sur les murs recrépis de grandes moires très gaies, où +l'ombre des bonnets de femme mettait des vols de gros papillons. Et +les bouquets artificiels, posés sur les gradins de l'autel, avaient +eux-mêmes une joie humide de fleurs naturelles, fraîchement +cueillies. Lorsque le prêtre se tourna, pour bénir les assistants, +il éprouva un attendrissement plus vif encore, à voir l'église si +propre, si pleine, si trempée de musique, d'encens et de lumière. + +Après l'offertoire, un murmure courut parmi les paysannes. Vincent, +qui avait levé curieusement la tête, faillit envoyer toute la braise +de son encensoir sur la chasuble du prêtre. Et comme celui-ci le +regardait sévèrement, il voulut s'excuser, il murmura: + +- C'est l'oncle de monsieur le curé qui vient d'entrer. + +Au fond de l'église, contre une des minces colonnettes de bois qui +soutenaient la tribune, l'abbé Mouret aperçut le docteur Pascal. +Celui-ci n'avait pas sa bonne face souriante, légèrement railleuse. +Il s'était découvert, grave, fâché, suivant la messe avec une +visible impatience. Le spectacle du prêtre à l'autel, son +recueillement, ses gestes ralentis, la sérénité parfaite de son +visage, parurent peu à peu l'irriter davantage. Il ne put attendre +la fin de la messe. Il sortit, alla tourner autour de son cabriolet +et de son cheval, qu'il avait attaché à un des volets du presbytère. + +- Eh bien! ce gaillard-là n'en finira donc plus, de se faire +encenser? demanda-t-il à la Teuse, qui revenait de la sacristie. + +- C'est fini, répondit-elle. Entrez au salon... Monsieur le curé se +déshabille. Il sait que vous êtes là. + +- Pardi! à moins qu'il ne soit aveugle, murmura le docteur, en la +suivant dans la pièce froide, aux meubles durs, qu'elle appelait +pompeusement le salon. + +Il se promena quelques minutes, de long en large. La pièce, d'une +tristesse grise, redoublait sa mauvaise humeur. Tout en marchant, il +donnait du bout de sa canne de petits coups sur le crin mangé des +sièges, qui avaient le son cassant de la pierre. Puis, fatigué, +il s'arrêta devant la cheminée, où un grand saint Joseph, +abominablement peinturluré, tenait lieu de pendule. + +- Ah! ce n'est pas malheureux! dit-il, lorsqu'il entendit le bruit +de la porte. + +Et s'avançant vers l'abbé: + +- Sais-tu que tu m'as fait avaler la moitié d'une messe? Il y a +longtemps que ça ne m'était arrivé... Enfin, je tenais absolument à +te voir aujourd'hui. Je voulais causer avec toi. + +Il n'acheva pas. Il regardait le prêtre avec surprise. Il y eut un +silence. + +- Tu te portes bien, toi? reprit-il enfin d'une voix changée. + +- Oui, je vais beaucoup mieux, dit l'abbé Mouret en souriant. Je ne +vous attendais que jeudi. Ce n'est pas votre jour, le dimanche... +Vous avez quelque chose à me communiquer? + +Mais l'oncle Pascal ne répondit pas sur-le-champ. Il continuait +d'examiner l'abbé. Celui-ci était encore tout trempé des tiédeurs de +l'église; il apportait dans ses cheveux l'odeur de l'encens; il +gardait au fond de ses yeux la joie de la Croix. L'oncle hocha la +tête, en face de cette paix triomphante. + +- Je sors du Paradou, dit-il brusquement. Jeanbernat est venu me +chercher cette nuit... J'ai vu Albine. Elle m'inquiète. Elle a +besoin de beaucoup de ménagements. + +Il étudiait toujours le prêtre en parlant. Il ne vit pas même ses +paupières battre. + +- Enfin, elle t'a soigné, ajouta-t-il plus rudement. Sans elle, mon +garçon, tu serais peut-être à cette heure dans un cabanon des +Tulettes, avec la camisole de force aux épaules... Eh bien! j'ai +promis que tu irais la voir. Je t'emmène avec moi. C'est un adieu. +Elle veut partir. + +- Je ne puis que prier pour la personne dont vous parlez, dit +l'abbé Mouret avec douceur. + +Et comme le docteur s'emportait, allongeant un grand coup de canne +sur le canapé: + +- Je suis prêtre, je n'ai que des prières, acheva-t-il simplement, +d'une voix très ferme. + +- Ah! tiens, tu as raison! cria l'oncle Pascal, se laissant tomber +dans un fauteuil, les jambes cassées. C'est moi qui suis un vieux +fou. Oui, j'ai pleuré dans mon cabriolet en venant ici, tout seul, +ainsi qu'un enfant... Voilà ce que c'est que de vivre au milieu des +bouquins. On fait de belles expériences; mais on se conduit en +malhonnête homme... Est-ce que j'allais me douter que tout cela +tournerait si mal? + +Il se leva, se remit à marcher, désespéré. + +- Oui, oui, j'aurais dû m'en douter. C'était logique. Et avec toi +ça devenait abominable. Tu n'es pas un homme comme les autres... +Mais écoute, je t'assure que tu étais perdu. L'air qu'elle a mis +autour de toi pouvait seul te sauver de la folie. Enfin, tu +m'entends, je n'ai pas besoin de te dire où tu en étais. C'est une +de mes plus belles cures. Et je n'en suis pas fier, va! car, +maintenant, voilà que la pauvre fille en meurt! + +L'abbé Mouret était resté debout, très calme, avec son rayonnement +tranquille de martyr, que rien d'humain ne peut plus abattre. + +- Dieu lui fera miséricorde, dit-il. + +- Dieu! Dieu! murmura le docteur sourdement, il ferait mieux de ne +pas se jeter dans nos jambes. On arrangerait l'affaire. + +Puis, haussant la voix, il reprit: + +- J'avais tout calculé. C'est là le plus fort! Oh! l'imbécile!... +Tu restais un mois en convalescence. L'ombre des arbres, le souffle +frais de l'enfant, toute cette jeunesse te remettait sur pied. D'un +autre côté, l'enfant perdait sa sauvagerie, tu l'humanisais, nous en +faisions à nous deux une demoiselle que nous aurions mariée quelque +part. C'était parfait... Aussi pouvais-je m'imaginer que ce vieux +philosophe de Jeanbernat ne quitterait pas ses salades d'un pouce! +Il est vrai que moi non plus je n'ai pas bougé de mon laboratoire. +J'avais des études en train... Et c'est ma faute! Je suis un +malhonnête homme! + +Il étouffait, il voulait sortir. Il chercha partout son chapeau +qu'il avait sur la tête. + +- Adieu, balbutia-t-il, je m'en vais... Alors, tu refuses de venir? +Voyons, fais-le pour moi; tu vois combien je souffre. Je te jure +qu'elle partira ensuite. C'est convenu... J'ai mon cabriolet. Dans +une heure, tu seras de retour... Viens, je t'en prie. + +Le prêtre eut un geste large, un de ces gestes que le docteur lui +avait vu faire à l'autel. + +- Non, dit-il, je ne puis. + +En accompagnant son oncle, il ajouta: + +- Dites-lui qu'elle s'agenouille et qu'elle implore Dieu... Dieu +l'entendra comme il m'a entendu; il la soulagera comme il m'a +soulagé. Il n'y a pas d'autre salut. + +Le docteur le regarda en face, haussa terriblement les épaules. + +- Adieu, répéta-t-il. Tu te portes bien. Tu n'as plus besoin de +moi. + +Mais, comme il détachait son cheval, Désirée, qui venait d'entendre +sa voix, arriva en courant. Elle adorait l'oncle. Quand elle était +plus jeune, il écoutait son bavardage de gamine pendant des heures, +sans se lasser. Maintenant encore, il la gâtait, s'intéressait à sa +basse-cour, restait très bien un après-midi avec elle, au milieu des +poules et des canards, à lui sourire de ses yeux aigus de savant. Il +l'appelait "la grande bête", d'un ton d'admiration caressante. Il +paraissait la mettre bien au-dessus des autres filles. Aussi se +jeta-t-elle à son cou, d'un élan de tendresse. Elle cria: + +- Tu restes? Tu déjeunes? + +Mais il l'embrassa, refusant, se débarrassant de son étreinte d'un +air bourru. Elle avait un rire clair; elle se pendit de nouveau à +ses épaules. + +- Tu as bien tort, reprit-elle. J'ai des oeufs tout chauds. Je +guettais les poules. Elles en ont fait quatorze, ce matin... Et nous +aurions mangé un poulet, le blanc, celui qui bat les autres. Tu +étais là, jeudi, quand il a crevé un oeil au grand moucheté. + +L'oncle restait fâché. Il s'irritait contre le noeud de la bride, +qu'il ne parvenait pas à défaire. Alors, elle se mit à sauter autour +de lui, tapant des mains, chantonnant, sur un air de flûte: + +- Si, si, tu restes... Nous le mangerons, nous le mangerons! + +Et la colère de l'oncle ne put tenir davantage. Il leva la tête, il +sourit. Elle était trop saine, trop vivante, trop vraie. Elle avait +une gaieté trop large, naturelle et franche comme la nappe de soleil +qui dorait sa chair nue. + +- La grande bête! murmura-t-il, charmé. Puis, la prenant par les +poignets, pendant qu'elle continuait à sauter: + +- Ecoute, pas aujourd'hui. J'ai une pauvre fille qui est malade. +Mais je reviendrai un autre matin... Je te le promets. + +- Quand? jeudi? insista-t-elle. Tu sais, la vache est grosse. Elle +n'a pas l'air à son aise, depuis deux jours... Tu es médecin, tu +pourrais peut-être lui donner un remède. + +L'abbé Mouret, qui était demeuré là, paisible, ne put retenir un +léger rire. Le docteur monta gaiement dans son cabriolet, en disant: + +- C'est ça, je soignerai la vache... Approche, que je t'embrasse, +la grande bête! Tu sens bon, tu sens la santé. + +Et tu vaux mieux que tout le monde. Si tout le monde était comme ma +grande bête, la terre serait trop belle. + +Il jeta à son cheval un léger claquement de la langue, et continua à +parler tout seul, pendant que le cabriolet descendait la pente. + +- Oui, des brutes, il ne faudrait que des brutes. On serait beau, +on serait gai, on serait fort. Ah! c'est le rêve!... Ça a bien +tourné pour la fille, qui est aussi heureuse que sa vache. Ça a mal +tourné pour le garçon, qui agonise dans sa soutane. Un peu plus de +sang, un peu plus de nerfs, va te promener! On manque sa vie... De +vrais Rougon et de vrais Macquart, ces enfants-là! La queue de la +bande, la dégénérescence finale. + +Et poussant son cheval, il monta au trot le coteau qui conduisait au +Paradou. + + + + + +VII. + +Le dimanche était un jour de grande occupation pour l'abbé Mouret. +Il avait les vêpres, qu'il disait généralement devant les chaises +vides, la Brichet elle-même ne poussant pas la dévotion au point de +revenir à l'église l'après-midi. Puis, à quatre heures, Frère +Archangias amenait les galopins de son école pour que monsieur le +curé leur fît réciter leur leçon de catéchisme. Cette récitation se +prolongeait parfois fort tard. Lorsque les enfants se montraient par +trop indomptables, on appelait la Teuse, qui leur faisait peur avec +son balai. + +Ce dimanche-là, vers quatre heures, Désirée se trouva seule au +presbytère. Comme elle s'ennuyait, elle alla arracher de l'herbe +pour ses lapins, dans le cimetière, où poussaient des coquelicots +superbes, que les lapins adoraient. Elle se traînait à genoux entre +les tombes, elle rapportait de pleins tabliers de verdures grasses, +sur lesquelles ses bêtes tombaient goulûment. + +- Oh! les beaux plantains! murmura-t-elle en s'accroupissant devant +la pierre de l'abbé Caffin, ravie de sa trouvaille. + +Là, en effet, dans la fissure même de la pierre, des plantains +magnifiques étalaient leurs larges feuilles. Elle avait achevé +d'emplir son tablier, lorsqu'elle crut entendre un bruit singulier. +Un froissement de branches, un glissement de petits cailloux +montaient du gouffre qui longeait un des côtés du cimetière, et au +fond duquel coulait le Mascle, un torrent descendu des hauteurs du +Paradou. La pente était si rude, si impraticable, que Désirée songea +à quelque chien perdu, à quelque chèvre échappée. Elle s'avança +vivement. Et, comme elle se penchait elle resta stupéfaite, en +apercevant au milieu des ronces une fille qui s'aidait des moindres +creux du roc avec une agilité extraordinaire. + +- Je vais vous donner la main, lui cria-t-elle. Il y a de quoi se +rompre le cou. + +La fille, se voyant découverte, eut un saut de peur, comme si elle +allait redescendre. Mais elle leva la tête, elle s'enhardit jusqu'à +accepter la main qu'on lui tendait. + +- Oh! je vous reconnais, reprit Désirée, heureuse, lâchant son +tablier pour la prendre à la taille, avec sa câlinerie de grande +enfant. Vous m'avez donné des merles. Ils sont morts, les chers +petits. J'ai eu bien du chagrin... Attendez, je sais votre nom, je +l'ai entendu. La Teuse le dit souvent, quand Serge n'est pas là. +Elle m'a bien défendu de le répéter... Attendez, je vais me +souvenir. + +Elle faisait des efforts de mémoire, qui la rendaient toute +sérieuse. Puis, ayant trouvé, elle redevint très gaie, elle goûta à +plusieurs reprises la musique du nom. + +- Albine! Albine!... C'est très doux. J'avais cru d'abord que vous +étiez une mésange, parce que j'ai eu une mésange que j'appelais à +peu près comme cela, je ne sais plus bien. + +Albine ne sourit pas. Elle était toute blanche, avec une flamme de +fièvre dans les yeux. Quelques gouttes de sang roulaient sur ses +mains. Quand elle eut repris haleine, elle dit rapidement: + +- Non, laissez. Vous allez tacher votre mouchoir à m'essuyer. Ce +n'est rien, quelques piqûres... Je n'ai pas voulu venir par la +route, on m'aurait vue. J'ai préféré suivre le torrent... Serge est +là? + +Ce nom prononcé familièrement, avec une ardeur sourde, ne choqua +point Désirée. Elle répondit qu'il était là, dans l'église, à faire +le catéchisme. + +- Il ne faut pas parler haut, ajouta-t-elle, en mettant un doigt +sur ses lèvres. Serge me défend de parler haut, quand il fait le +catéchisme. Autrement, on viendrait nous gronder... Nous allons nous +mettre dans l'écurie, voulez-vous? Nous serons bien; nous causerons. + +- Je veux voir Serge, dit simplement Albine. + +La grande enfant baissa encore la voix. Elle jetait des coups d'oeil +furtifs sur l'église, murmurant: + +- Oui, oui... Serge sera bien attrapé. Venez avec moi. Nous nous +cacherons, nous ne ferons pas de bruit. Oh! que c'est amusant! + +Elle avait ramassé le tas d'herbes glissé de son tablier. Elle +sortit du cimetière, rentra à la cure, avec des précautions +infinies, en recommandant bien à Albine de se cacher derrière elle, +de se faire toute petite. Comme elles se réfugiaient toutes deux en +courant dans la basse-cour, elles aperçurent la Teuse, qui +traversait la sacristie, et qui ne parut pas les voir. + +- Chut! Chut! répétait Désiréee, enchantée, quand elles se furent +blotties au fond de l'écurie. Maintenant, personne ne nous trouvera +plus... Il y a de la paille. Allongez-vous donc. + +Albine dut s'asseoir sur une botte de paille. + +- Et Serge? demanda-t-elle, avec l'entêtement de l'idée fixe. + +- Tenez, on entend sa voix... Quand il tapera dans ses mains, ça +sera fini, les petits s'en iront... Ecoutez, il leur raconte une +histoire. + +La voix de l'abbé Mouret arrivait, en effet, très adoucie, par la +porte de la sacristie, que la Teuse, sans doute, venait d'ouvrir. Ce +fut comme une bouffée religieuse, un murmure où passa à trois fois +le nom de Jésus. Albine frissonna. Elle se levait pour courir à +cette voix aimée, dont elle reconnaissait la caresse, lorsque le son +parut s'envoler, étouffé par la porte, qui était retombée. Alors, +elle se rassit, elle sembla attendre, les mains serrées l'une contre +l'autre, tout à la pensée brûlant au fond de ses yeux clairs. +Désirée, couchée à ses pieds, la regardait avec une admiration +naïve. + +- Oh! vous êtes belle, murmura-t-elle. Vous ressemblez à une image +que Serge avait dans sa chambre. Elle était toute blanche comme +vous. Elle avait de grandes boucles qui lui flottaient le cou. Et +elle montrait son coeur rouge, là, à la place où je sens battre le +vôtre... Vous ne m'écoutez pas, vous êtes triste. Jouons, voulez- +vous? + +Mais elle s'interrompit, criant entre ses dents, contenant sa voix: + +- Les gueuses! elles vont nous faire surprendre. + +Elle n'avait pas lâché son tablier d'herbes, et ses bêtes la +prenaient d'assaut. Une bande de poules était accourue, gloussant, +s'appelant, piquant les brins verts qui pendaient. La chèvre passait +sournoisement la tête sous son bras, mordait aux larges feuilles. La +vache elle-même, attachée au mur, tirait sur sa corde, allongeait +son mufle, soufflait son haleine chaude. + +- Ah! les voleuses! répétait Désirée. C'est pour les lapins!... +Voulez-vous bien me laisser tranquille! Toi tu vas recevoir une +calotte. Et toi, si je t'y prends encore, je te retrousse la +queue.... Les poisons! elles me mangeraient plutôt les mains! + +Elle souffletait la chèvre, elles dispersait les poules à coups de +pied, elle tapait de toute la force de ses poings sur le mufle de la +vache. Mais les bêtes se secouaient, revenaient plus goulues, +sautaient sur elle, l'envahissaient, arrachaient son tablier. Et +clignant les yeux, elle murmurait à l'oreille d'Albine, comme si les +bêtes avaient pu l'entendre: + +- Sont-elles drôles, ces amours! Attendez, vous allez les voir +manger. + +Albine regardait de son air grave. + +- Allons, soyez sages, reprit Désirée. Vous en aurez toutes. Mais +chacune son tour... La grande Lise, d'abord. Hein! tu aimes joliment +le plantain, toi! + +La grande Lise, c'était la vache. Elle broya lentement une poignée +des feuilles grasses poussées sur la tombe de l'abbé Caffin. Un +léger filet de bave pendait de son mufle. Ses gros yeux bruns +avaient une douceur gourmande. + +- A toi, maintenant, continua Désirée, en se tournant vers la +chèvre. Oh! je sais que tu veux des coquelicots. Et tu les préfères +fleuris, n'est-ce pas? avec des boutons qui éclatent sous tes dents +comme des papillottes de braise rouge... Tiens, en voilà de joliment +beaux. Ils viennent du coin à gauche, où l'on enterrait l'année +dernière. + +Et, tout en parlant, elle présentait à la chèvre un bouquet de +fleurs saignantes, que la bête broutait. Quand elle n'eut plus dans +les mains que les tiges, elle les lui mit entre les dents. Par- +derrière, les poules furieuses lui déchiquetaient les jupes. Elle +leur jeta des chicorées sauvages et des pissenlits, qu'elle avait +cueillis autour des vieilles dalles rangées le long du mur de +l'église. Les poules se disputèrent surtout les pissenlits, avec une +telle voracité, une telle rage d'ailes et d'ergots, que les autres +bêtes de la basse-cour entendirent. Alors, ce fut un envahissement. +Le grand coq fauve, Alexandre, parut le premier. Il piqua un +pissenlit, le coupa en deux, sans l'entamer. Il cacardait, appelant +les poules restées dehors, se reculant pour les inviter à manger. Et +une poule blanche entra, puis une poule noire, puis toute une file +de poules, qui se bousculaient, se montaient sur la queue, +finissaient par couler comme une mare de plumes folles. Derrière les +poules vinrent les pigeons, et les canards, et les oies, enfin les +dindes. Désirée riait au milieu de ce flot vivant, noyée, perdue, +répétant: + +- Toutes les fois que j'apporte de l'herbe du cimetière, c'est +comme ça. Elles se tueraient pour en manger... L'herbe doit avoir un +goût. + +Et elle se débattait, levant les dernières poignées de verdure, afin +de les sauver de ces becs gloutons qui se levaient vers elle, +répétant qu'il fallait en garder pour les lapins, qu'elle allait se +fâcher, qu'elle les mettrait tous au pain sec. Mais elle +faiblissait. Les oies tiraient les coins de son tablier, si +rudement, qu'elle manquait tomber sur les genoux. Les canards lui +dévoraient les chevilles. Deux pigeons avaient volé sur sa tête. Des +poules montaient jusqu'à ses épaules. C'était une férocité de bêtes +sentant la chair, les plantains gras, les coquelicots sanguins, les +pissenlits engorgés de sève, où il y avait un peu de la vie des +morts. Elle riait trop, elle se sentait sur le point de glisser, de +lâcher les deux dernières poignées, lorsqu'un grognement terrible +vint mettre la panique autour d'elle. + +- C'est toi, mon gros, dit-elle ravie. Mange-les, délivre-moi. + +Le cochon entrait. Ce n'était plus le petit cochon, rose comme un +joujou fraîchement peint, le derrière planté d'une queue pareille à +un bout de ficelle; mais un fort cochon, bon à tuer, rond comme une +bedaine de chantre, l'échine couverte de soies rudes qui pissaient +la graisse. Il avait le ventre couleur d'ambre, pour avoir dormi +dans le fumier. Le groin en avant, roulant sur ses pattes, il se +jeta au milieu des bêtes, ce qui permit à Désirée de s'échapper et +de courir donner aux lapins les quelques herbes qu'elle avait si +vaillamment défendues. Quand elle revint, la paix était faite. Les +oies balançaient le cou mollement, stupides, béates; les canards et +les dindes s'en allaient le long des murs, avec des déhanchements +prudents d'animaux infirmes; les poules caquetaient à voix basse, +piquant un grain invisible dans le sol dur de l'écurie; tandis que +le cochon, la chèvre, la grande vache, comme peu à peu ensommeillés, +clignaient les paupières. Au-dehors, une pluie d'orage commençait à +tomber. + +- Ah bien! voilà une averse, dit Désirée, qui se rassit sur la +paille avec un frisson. Vous ferez bien de rester là, mes amours, si +vous ne voulez pas être trempées. + +Elle se tourna vers Albine, en ajoutant: + +- Hein! ont-elles l'air godiche! Elles ne se réveillent que pour +tomber sur la nourriture, ces bêtes-là! + +Albine était restée silencieuse. Les rires de cette belle fille se +débattant au milieu de ces cous voraces, de ces becs goulus, qui la +chatouillaient, qui la baisaient, qui semblaient vouloir lui manger +la chair, l'avaient rendue plus blanche. Tant de gaieté, tant de +santé, tant de vie, la désespérait. Elle serrait ses bras fiévreux, +elle pressait le vide sur sa poitrine, séchée par l'abandon. + +- Et Serge? demanda-t-elle de sa même voix, nette et entêtée. + +- Chut! dit Désirée, je viens de l'entendre, il n'a pas fini... +Nous avons fait joliment du bruit tout à l'heure. Il faut que la +Teuse soit sourde, ce soir... Tenons-nous tranquilles, maintenant. +C'est bon d'entendre tomber la pluie. + +L'averse entrait par la porte laissée ouverte, battait le seuil à +larges gouttes. Des poules, inquiètes, après s'être hasardées, +avaient reculé jusqu'au fond de l'écurie. Toutes les bêtes se +réfugiaient là, autour des jupes des deux filles, sauf trois canards +qui s'en étaient allés sous la pluie se promener tranquillement. La +fraîcheur de l'eau, ruisselant au-dehors, semblait refouler à +l'intérieur les buées ardentes de la basse-cour. Il faisait très +chaud dans la paille. Désirée attira deux grosses bottes, s'y étala +comme sur des oreillers, s'y abandonna. Elle était à l'aise, elle +jouissait par tout son corps. + +- C'est bon, c'est bon, murmura-t-elle. Couchez-vous donc comme +moi. J'enfonce, je suis appuyée de tous les côtés, la paille me fait +des minettes dans le cou... Et quand on se frotte, ça vous court le +long des membres, on dirait que des souris se sauvent sous votre +robe. + +Elle se frottait, elle riait seule, donnant des tapes à droite et à +gauche, comme pour se défendre contre les souris. Puis, elle restait +la tête en bas, les genoux en l'air, reprenant: + +- Est-ce que vous vous roulez dans la paille, chez vous? Moi, je ne +connais rien de meilleur... Des fois, je me chatouille sous les +pieds. C'est bien drôle aussi... Dites, est-ce que vous vous +chatouillez? + +Mais le grand coq fauve, qui s'était approché gravement, en la +voyant vautrée, venait de lui sauter sur la gorge. + +- Veux-tu t'en aller, Alexandre! cria-t-elle. Est-il bête, cet +animal! Je ne puis pas me coucher, sans qu'il se plante là... Tu me +serres trop, tu me fais mal avec tes ongles, entends-tu!... Je veux +bien que tu restes, mais tu seras sage, tu ne me piqueras pas les +cheveux, hein! + +Et elle ne s'en inquiéta plus. Le coq se tenait ferme à son corsage, +ayant l'air par instants de la regarder sous le menton, d'un oeil de +braise. Les autres bêtes se rapprochaient de ses jupes. Après s'être +encore roulée, elle avait fini par se pâmer, dans une position +heureuse, les membres écartés, la tête renversée. Elle continua: + +- Ah! c'est trop bon, ça me fatigue tout de suite. La paille, ça +donne sommeil, n'est-ce pas?... Serge n'aime pas ça. Vous non plus, +peut-être. Alors, qu'est-ce que vous pouvez aimer?... Racontez un +peu, pour que je sache. + +Elle s'assoupissait lentement. Un instant, elle tint ses yeux grands +ouverts, ayant l'air de chercher quel plaisir elle ignorait. Puis, +elle baissa les paupières, avec un sourire tranquille, comme +pleinement contentée. Elle paraissait dormir, lorsque, au bout de +quelques minutes, elle rouvrit les yeux, disant: + +- La vache va faire un petit... Voilà qui est bon aussi. Ça +m'amusera plus que tout. + +Et elle glissa à un sommeil profond. Les bêtes avaient fini par +monter sur elle. C'était un flot de plumes vivantes qui la couvrait. +Des poules semblaient couver ses pieds. Les oies mettaient le duvet +de leur cou le long de ses cuisses. A gauche, le cochon lui +chauffait le flanc; pendant que la chèvre, à droite, allongeait sa +tête barbue jusque sous son aisselle. Un peu partout, des pigeons +nichaient, dans ses mains ouvertes, au creux de sa taille, derrière +ses épaules tombantes. Et elle était toute rose, en dormant, +caressée par le souffle plus fort de la vache, étouffée sous le +poids du grand coq accroupi, qui était descendu plus bas que la +gorge, les ailes battantes, la crête allumée, et dont le ventre +fauve la brûlait d'une caresse de flamme, à travers ses jupes. + +La pluie, au-dehors, tombait plus fine. Une nappe de soleil, +échappée du coin d'un nuage, trempait d'or la poussière d'eau +volante. Albine, restée immobile, regardait dormir Désirée, cette +belle fille qui contentait sa chair en se roulant sur la paille. +Elle souhaitait d'être ainsi lasse et pâmée, endormie de jouissance, +pour quelques fétus qui lui auraient chatouillé la nuque. Elle +jalousait ces bras forts, cette poitrine dure, cette vie toute +charnelle dans la chaleur fécondante d'un troupeau de bêtes, cet +épanouissement purement animal, qui faisait de l'enfant grasse la +tranquille soeur de la grande vache blanche et rousse. Elle rêvait +d'être aimée du coq fauve et d'aimer elle-même comme les arbres +poussent, naturellement, sans honte, en ouvrant chacune de ses +veines aux jets de la sève. C'était la terre qui assouvissait +Désirée, lorsqu'elle se vautrait sur le dos. Cependant, la pluie +avait complètement cessé. Les trois chats de la maison, l'un +derrière l'autre, filaient dans la cour, le long du mur, en prenant +des précautions infinies pour ne pas se mouiller. Ils allongèrent le +cou dans l'écurie, ils vinrent droit à la dormeuse, ronronnant, se +couchant contre elle, les pattes sur un peu de sa peau. Moumou, le +gros chat noir, blotti près d'une de ses joues, se mit à lui lécher +le menton avec douceur. + +- Et Serge? murmura machinalement Albine. + +Où était donc l'obstacle? Qui l'empêchait de se contenter ainsi, +heureuse, en pleine nature? Pourquoi n'aimait-elle pas, pourquoi +n'était-elle pas aimée, au grand soleil, librement, comme les arbres +poussent? Elle ne savait pas, elle se sentait abandonnée, à jamais +meurtrie. Et elle avait un entêtement farouche, un besoin de +reprendre son bien dans ses bras, de le cacher, d'en jouir encore. +Alors, elle se leva. La porte de la sacristie venait d'être +rouverte; un léger claquement de mains se fit entendre, suivi du +vacarme d'une bande d'enfants tapant leurs sabots sur les dalles; le +catéchisme était fini. Elle quitta doucement l'écurie, où elle +attendait, depuis une heure, dans la buée chaude de la basse-cour. +Comme elle se glissait le long du couloir de la sacristie, elle +aperçut le dos de la Teuse, qui rentra dans sa cuisine, sans tourner +la tête. Et, certaine de n'être pas vue, elle poussa la porte, +l'accompagnant de la main pour qu'elle retombât sans bruit. Elle +était dans l'église. + + + + + +VIII. + +D'abord, elle ne vit personne. Au-dehors, la pluie tombait de +nouveau, une pluie fine, persistante. L'église lui parut toute +grise. Elle passa derrière le maître-autel, s'avança jusqu'à la +chaire. Il n'y avait, au milieu de la nef, que des bancs laissés en +déroute par les galopins du catéchisme. Le balancier de l'horloge +battait sourdement, dans tout ce vide. Alors, elle descendit pour +aller frapper à la boiserie du confessionnal, qu'elle apercevait à +l'autre bout. Mais, comme elle passait devant la chapelle des Morts, +elle trouva l'abbé Mouret prosterné au pied du grand Christ +saignant. Il ne bougeait pas, il devait croire que la Teuse rangeait +les bancs, derrière lui. Albine lui posa la main sur l'épaule. + +- Serge, dit-elle, je viens te chercher. + +Le prêtre leva la tête, très pâle, avec un tressaillement. Il resta +à genoux, il se signa, les lèvres balbutiantes encore de sa prière. + +- J'ai attendu, continua-t-elle. Chaque matin, chaque soir, je +regardais si tu n'arrivais pas. J'ai compté les jours, puis je n'ai +plus compté. Voilà des semaines... Alors, quand j'ai su que tu ne +viendrais pas, je suis venue, moi. Je me suis dit: "Je l'emmènerai..." +Donne-moi tes mains, allons-nous en. + +Et elle lui tendait les mains, comme pour l'aider à se relever. Lui, +se signa de nouveau. Il priait toujours, en la regardant. Il avait +calmé le premier frisson de sa chair. Dans la grâce qui l'inondait +depuis le matin, ainsi qu'un bain céleste, il puisait des forces +surhumaines. + +- Ce n'est pas ici votre place, dit-il gravement. Retirez-vous... +Vous aggravez vos souffrances. + +- Je ne souffre plus, reprit-elle avec un sourire. Je me porte +mieux, je suis guérie, puisque je te vois... Ecoute, je me faisais +plus malade que je n'étais, pour qu'on vînt te chercher. Je veux +bien l'avouer, maintenant. C'est comme cette promesse de partir, de +quitter le pays, après t'avoir retrouvé, tu ne t'es pas imaginé +peut-être que je l'aurais tenue. Ah bien! je t'aurais plutôt emporté +sur mes épaules... Les autres ne savent pas; mais toi tu sais bien +qu'à présent je ne puis vivre ailleurs qu'à ton cou. + +Elle redevenait heureuse, elle se rapprochait avec des caresses +d'enfant libre, sans voir la rigidité froide du prêtre. Elle +s'impatienta, tapa joyeusement dans ses mains, en criant: + +- Voyons, décide-toi! Serge. Tu nous fais perdre un temps, là! Il +n'y a pas besoin de tant de réflexions. Je t'emmène, pardi! c'est +simple... Si tu désires ne pas être vu, nous nous en irons par le +Mascle. Le chemin n'est pas commode; mais je l'ai bien pris toute +seule; nous nous aiderons, quand nous serons deux... Tu connais le +chemin, n'est-ce pas? Nous traversons le cimetière, nous descendons +au bord du torrent, puis nous n'avons plus qu'à le suivre, jusqu'au +jardin. Et comme l'on est chez soi, là-bas, au fond! Il n'y a +personne, va! rien que des broussailles et de belles pierres rondes. +Le lit est presque à sec. En venant, je pensais "Lorsqu'il sera avec +moi, tout à l'heure, nous marcherons doucement, en nous +embrassant..." Allons, dépêche-toi. Je t'attends, Serge. + +Le prêtre semblait ne plus entendre. Il s'était remis en prières, +demandant au ciel le courage des saints. Avant d'engager la lutte +suprême, il s'armait des épées flamboyantes de la foi. Un instant, +il craignit de faiblir. Il lui avait fallu un héroïsme de martyr +pour laisser ses genoux collés à la dalle, pendant que chaque mot +d'Albine l'appelait: son coeur allait vers elle, tout son sang se +soulevait, le jetait dans ses bras, avec l'irrésistible désir de +baiser ses cheveux. Elle avait, de l'odeur seule de son haleine, +éveillé et fait passer en une seconde les souvenirs de leur +tendresse, le grand jardin, les promenades sous les arbres, la joie +de leur union. Mais la grâce le trempa de sa rosée plus abondante; +ce ne fut que la torture d'un moment, qui vida le sang de ses +veines; et rien d'humain ne demeura en lui. Il n'était plus que la +chose de Dieu. + +Albine dut le toucher de nouveau à l'épaule. Elle s'inquiétait, elle +s'irritait peu à peu. + +- Pourquoi ne réponds-tu pas? Tu ne peux refuser, tu vas me +suivre... Songe que j'en mourrais, si tu refusais. Mais non, cela +n'est pas possible. Rappelle-toi. Nous étions ensemble, nous ne +devions jamais nous quitter. Et vingt fois tu t'es donné. Tu me +disais de te prendre tout entier, de prendre tes membres, de prendre +ton souffle, de prendre ta vie... Je n'ai point rêvé, peut-être. Il +n'y a pas une place de ton corps que tu ne m'aies livrée, pas un de +tes cheveux dont je ne sois la maîtresse. Tu as un signe à l'épaule +gauche, je l'ai baisé, il est à moi. Tes mains sont à moi, je les ai +serrées pendant des jours dans les miennes. Et ton visage, tes +lèvres, tes yeux, ton front, tout cela est à moi, j'en ai disposé +pour mes tendresses... Entends-tu, Serge? + +Elle se dressait devant lui, souveraine, allongeant les bras. Elle +répéta d'une voix plus haute: + +- Entends-tu, Serge? tu es à moi! + +Alors, lentement, l'abbé Mouret se leva. Il s'adossa à l'autel, en +disant: + +- Non, vous vous trompez, je suis à Dieu. + +Il était plein de sérénité. Sa face nue ressemblait à celle d'un +saint de pierre, que ne trouble aucune chaleur venue des entrailles. +Sa soutane tombait à plis droits, pareille à un suaire noir, sans +rien laisser deviner de son corps. Albine recula à la vue du fantôme +sombre de son amour. Elle ne retrouvait point sa barbe libre, sa +chevelure libre. Maintenant, au milieu de ses cheveux coupés, elle +apercevait une tache blême, la tonsure, qui l'inquiétait comme un +mal inconnu, quelque plaie mauvaise, grandie là pour manger la +mémoire des jours heureux. Elle ne reconnaissait ni ses mains +autrefois tièdes de caresses, ni son cou souple tout sonore de +rires, ni ses pieds nerveux dont le galop l'emportait au fond des +verdures. Etait-ce donc là le garçon aux muscles forts, le col +dénoué montrant le duvet de la poitrine, la peau épanouie par le +soleil, les reins vibrants de vie, dans l'étreinte duquel elle avait +vécu une saison? A cette heure, il ne semblait plus avoir de chair, +le poil lui était honteusement tombé, toute sa virilité se séchait +sous cette robe de femme qui le laissait sans sexe. + +- Oh! murmura-t-elle, tu me fais peur... M'as-tu cru morte, que tu +as pris le deuil? Enlève ce noir, mets une blouse. Tu retrousseras +les manches, nous pêcherons encore des écrevisses... Tes bras +étaient aussi blonds que les miens. + +Elle avait porté la main sur la soutane, comme pour en arracher +l'étoffe. Lui, la repoussa du geste, sans la toucher. Il la +regardait, il s'affermissait contre la tentation, en ne la quittant +pas des yeux. Elle lui paraissait grandie. Elle n'était plus la +gamine aux bouquets sauvages, jetant au vent ses rires de +bohémienne, ni l'amoureuse vêtue de jupes blanches, pliant sa taille +mince, ralentissant sa marche attendrie derrière les haies. +Maintenant, un duvet de fruit blondissait sa lèvre, ses hanches +roulaient librement, sa poitrine avait un épanouissement de fleur +grasse. Elle était femme, avec sa face longue, qui lui donnait un +grand air de fécondité. Dans ses flancs élargis, la vie dormait. Sur +ses joues, à fleur de peau, venait l'adorable maturité de sa chair. +Et le prêtre, tout enveloppé de son odeur passionnée de femme faite, +prenait une joie amère à braver la caresse de sa bouche rouge, le +rire de ses yeux, l'appel de sa gorge, l'ivresse qui coulait d'elle +au moindre mouvement. Il poussait la témérité jusqu'à chercher sur +elle les places qu'il avait baisées follement, autrefois, les coins +des yeux, les coins des lèvres, les tempes étroites, douces comme du +satin, la nuque d'ambre, soyeuse comme du velours. Jamais, même au +cou d'Albine, il n'avait goûté les félicités qu'il éprouvait à se +martyriser, en regardant en face cette passion qu'il refusait. Puis, +il craignit de céder là à quelque nouveau piège de la chair. Il +baissa les yeux, il dit avec douceur: + +- Je ne puis vous entendre ici. Sortons, si vous tenez à accroître +nos regrets à tous deux... Notre présence en cet endroit est un +scandale. Nous sommes chez Dieu. + +- Qui ça, Dieu? cria Albine affolée, redevenue la grande fille +lâchée en pleine nature. Je ne le connais pas, ton Dieu, je ne veux +pas le connaître, s'il te vole à moi, qui ne lui ai jamais rien +fait. Mon oncle Jeanbernat a donc raison de dire que ton Dieu est +une invention de méchanceté, une manière d'épouvanter les gens et de +les faire pleurer... Tu mens, tu ne m'aimes plus, ton Dieu n'existe +pas. + +- Vous êtes chez lui, répéta l'abbé Mouret avec force. Vous +blasphémez. D'un souffle, il pourrait vous réduire en poussière. + +Elle eut un rire superbe. Elle levait les bras, elle défiait le +ciel. + +- Alors, dit-elle, tu préfères ton Dieu à moi! Tu le crois plus +fort que moi. Tu t'imagines qu'il t'aimera mieux que moi... Tiens! +tu es un enfant. Laisse donc ces bêtises. Nous allons retourner au +jardin ensemble, et nous aimer, et être heureux, et être libres. +C'est la vie. + +Cette fois, elle avait réussi à le prendre à la taille. Elle +l'entraînait. Mais il se dégagea, tout frissonnant, de son étreinte; +il revint s'adosser à l'autel, s'oubliant, la tutoyant comme +autrefois. + +- Va-t'en, balbutia-t-il. Si tu m'aimes encore, va-t'en... Oh! +Seigneur, pardonnez-lui, pardonnez-moi de salir votre maison. Si je +passais la porte derrière elle, je la suivrais peut-être. Ici, chez +vous, je suis fort. Permettez que je reste là, à vous défendre. + +Albine demeura un instant silencieuse. Puis, d'une voix calmée: + +- C'est bien, restons ici... Je veux te parler. Tu ne peux être +méchant. Tu me comprendras. Tu ne me laisseras pas partir seule... +Non, ne te défends pas. Je ne te prendrai plus, puisque cela te fait +mal. Tu vois, je suis très calme. Nous allons causer, doucement, +comme lorsque nous nous perdions, et que nous ne cherchions pas +notre chemin, pour causer plus longtemps. + +Elle souriait, elle continua: + +- Moi, je ne sais pas. L'oncle Jeanbernat me défendait de venir à +l'église. Il me disait: "Bête, puisque tu as un jardin, qu'est-ce +que tu irais faire dans une masure où l'on étouffe?..." J'ai grandi +bien contente. Je regardais dans les nids, sans toucher aux oeufs. +Je ne cueillais pas même les fleurs, de peur de faire saigner les +plantes. Tu sais que jamais je n'ai pris un insecte pour le +tourmenter... Alors, pourquoi Dieu serait-il en colère contre moi? + +- Il faut le connaître, le prier, lui rendre à chaque heure les +hommages qui lui sont dus, répondit le prêtre. + +- Cela te contenterait, n'est-ce pas? reprit-elle. Tu me +pardonnerais, tu m'aimerais encore?... Eh bien! je veux tout ce que +tu veux. Parle-moi de Dieu, je croirai en lui, je l'adorerai. +Chacune de tes paroles sera une vérité que j'écouterai à genoux. +Est-ce que jamais j'ai eu une pensée autre que la tienne?... Nous +reprendrons nos longues promenades, tu m'instruiras, tu feras de moi +ce qu'il te plaira. Oh! consens, je t'en prie! + +L'abbé Mouret montra sa soutane. + +- Je ne puis, dit-il simplement; je suis prêtre. + +- Prêtre! répéta-t-elle en cessant de sourire. Oui, l'oncle prétend +que les prêtres n'ont ni femme, ni soeur, ni mère. Alors, cela est +vrai... Mais pourquoi es-tu venu? C'est toi qui m'as prise pour ta +soeur, pour ta femme. Tu mentais donc? + +Il leva sa face pâle, où perlait une sueur d'angoisse. + +- J'ai péché, murmura-t-il. + +- Moi, continua-t-elle, lorsque je t'ai vu si libre, j'ai cru que +tu n'étais plus prêtre. J'ai pensé que c'était fini, que tu +resterais sans cesse là, pour moi, avec moi... Et maintenant, que +veux-tu que je fasse, si tu emportes toute ma vie? + +- Ce que je fais, répondit-il: vous agenouiller, mourir à genoux, +ne pas vous relever avant que Dieu pardonne. + +- Tu es donc lâche? dit-elle encore, reprise par la colère, les +lèvres méprisantes. + +Il chancela, il garda le silence. Une souffrance abominable le +serrait à la gorge; mais il demeurait plus fort que la douleur. Il +tenait la tête droite, il souriait presque des coins de sa bouche +tremblante. Albine, de son regard fixe, le défia un instant. Puis, +avec un nouvel emportement: + +- Eh! réponds, accuse-moi, dis que c'est moi qui suis allée te +tenter. Ce sera le comble... Va, je te permets de t'excuser. Tu peux +me battre, je préférerais tes coups à ta raideur de cadavre. N'as-tu +plus de sang? N'entends-tu pas que je t'appelle lâche? Oui, tu es +lâche, tu ne devais pas m'aimer, puisque tu ne peux être un homme... +Est-ce ta robe noire qui te gêne? Arrache-la. Quand tu seras nu, tu +te souviendras peut-être. + +Le prêtre, lentement, répéta les mêmes paroles: + +- J'ai péché, je n'ai pas d'excuse. Je fais pénitence de ma faute, +sans espérer de pardon. Si j'arrachais mon vêtement, j'arracherais +ma chair, car je me suis donné à Dieu tout entier, avec mon âme, +avec mes os. Je suis prêtre. + +- Et moi! et moi! cria une dernière fois Albine. + +Il ne baissa pas la tête. + +- Que vos souffrances me soient comptées comme autant de crimes! +Que je sois éternellement puni de l'abandon où je dois vous laisser! +Ce sera juste... Tout indigne que je suis, je prie pour vous chaque +soir. + +Elle haussa les épaules, avec un immense découragement. Sa colère +tombait. Elle était presque prise de pitié. + +- Tu es fou, murmura-t-elle. Garde tes prières. C'est toi que je +veux... Jamais tu ne comprendras. J'avais tant de choses à te dire! +Et tu es là, à me mettre toujours en colère, avec tes histoires de +l'autre monde... Voyons, soyons raisonnables tous les deux. +Attendons d'être plus calmes. Nous causerons encore... Il n'est pas +possible que je m'en aille comme ça. Je ne peux te laisser ici. +C'est parce que tu es ici que tu es comme mort, la peau si froide, +que je n'ose te toucher... Ne parlons plus. Attendons. + +Elle se tut, elle fit quelques pas. Elle examinait la petite église. +La pluie continuait à mettre aux vitres son ruissellement de cendre +fine. Une lumière froide, trempée d'humidité, semblait mouiller les +murs. Du dehors, pas un bruit ne venait, que le roulement monotone +de l'averse. Les moineaux devaient s'être blottis sous les tuiles, +le sorbier dressait des branches vagues, noyées dans la poussière +d'eau. Cinq heures sonnèrent, arrachées coup à coup de la poitrine +fêlée de l'horloge; puis, le silence grandit encore, plus sourd, +plus aveugle, plus désespéré. Les peintures, à peine sèches, +donnaient au maître-autel et aux boiseries une propreté triste, +l'air d'une chapelle de couvent où le soleil n'entre pas. Une agonie +lamentable emplissait la nef, éclaboussée du sang qui coulait des +membres du grand Christ; tandis que, le long des murs, les quatorze +images de la Passion étalaient leur drame atroce, barbouillé de +jaune et de rouge, suant l'horreur. C'était la vie qui agonisait là, +dans ce frisson de mort, sur ces autels pareils à des tombeaux, au +milieu de cette nudité de caveau funèbre. Tout parlait de massacre, +de nuit, de terreur, d'écrasement, de néant. Une dernière haleine +d'encens traînait, pareille au dernier souffle attendri de quelque +trépassée, étouffée jalousement sous les dalles. + +- Ah! dit enfin Albine, comme il faisait bon au soleil, tu te +rappelles!... Un matin, c'était à gauche du parterre, nous marchions +le long d'une haie de grands rosiers. Je me souviens de la couleur +de l'herbe; elle était presque bleue, avec des moires vertes. Quand +nous arrivâmes au bout de la haie, nous revînmes sur nos pas, tant +le soleil avait là une odeur douce. Et ce fut toute notre promenade, +cette matinée-là, vingt pas en avant, vingt pas, en arrière, un coin +de bonheur dont tu ne voulais plus sortir. Les mouches à miel +ronflaient; une mésange ne nous quitta pas, sautant de branche en +branche; des processions de bêtes, autour de nous, s'en allaient à +leurs affaires. Tu murmurais: "Que la vie est bonne!" La vie, +c'était les herbes, les arbres, les eaux, le ciel, le soleil, dans +lequel nous étions tout blonds, avec des cheveux d'or. + +Elle rêva un instant encore, elle reprit: + +- La vie, c'était le Paradou. Comme il nous paraissait grand! +Jamais nous ne savions en trouver le bout. Les feuillages y +roulaient jusqu'à l'horizon, librement, avec un bruit de vagues. Et +que de bleu sur nos têtes! Nous pouvions grandir, nous envoler, +courir comme les nuages, sans rencontrer plus d'obstacles qu'eux. +L'air était à nous. + +Elle s'arrêta, elle montra d'un geste les murs écrasés de l'église. + +- Et, ici, tu es dans une fosse. Tu ne pourrais élargir les bras +sans t'écorcher les mains à la pierre. La voûte te cache le ciel, te +prend ta part de soleil. C'est si petit, que tes membres s'y +raidissent, comme si tu étais couché vivant dans la terre. + +- Non, dit le prêtre, l'église est grande comme le monde. Dieu y +tient tout entier. + +D'un nouveau geste, elle désigna les croix, les christs mourants, +les supplices de la Passion. + +- Et tu vis au milieu de la mort. Les herbes, les arbres, les eaux, +le soleil, le ciel, tout agonise autour de toi. + +- Non, tout revit, tout s'épure, tout remonte à la source de +lumière. + +Il s'était redressé, avec une flamme dans les yeux. Il quitta +l'autel, invincible désormais, embrasé d'une telle foi, qu'il +méprisait les dangers de la tentation. Et il prit la main d'Albine, +il la tutoya comme une soeur, il l'emmena devant les images +douloureuses du chemin de la Croix. + +- Tiens, dit-il, voici ce que mon Dieu a souffert... Jésus est +battu de verges. Tu vois, ses épaules sont nues, sa chair est +déchirée, son sang coule jusque sur ses reins... Jésus est couronné +d'épines. Des larmes rouges ruissellent de son front troué. Une +grande déchirure lui a fendu la tempe... Jésus est insulté par les +soldats. Ses bourreaux lui ont jeté par dérision un lambeau de +pourpre au cou, et ils couvrent sa face de crachats, ils le +soufflettent, ils lui enfoncent à coups de roseau sa couronne dans +le front... + +Albine détournait la tête, pour ne pas voir les images, rudement +coloriées, où des balafres de laque coupaient les chairs d'ocre de +Jésus. Le manteau de pourpre semblait, à son cou, un lambeau de sa +peau écorchée. + +- A quoi bon souffrir, à quoi bon mourir! répondit-elle. O Serge! +si tu te souvenais!... Tu me disais, ce jour-là, que tu étais +fatigué. Et je savais bien que tu mentais, parce que le temps était +frais et que nous n'avions pas marché plus d'un quart d'heure. Mais +tu voulais t'asseoir, pour me prendre dans tes bras. Il y avait, tu +sais bien, au fond du verger, un cerisier planté sur le bord d'un +ruisseau, devant lequel tu ne pouvais passer sans éprouver le besoin +de me baiser les mains, à petits baisers qui montaient le long de +mes épaules jusqu'à mes lèvres. La saison des cerises était passée, +tu mangeais mes lèvres... Les fleurs qui se fanaient nous faisaient +pleurer. Un jour que tu trouvas une fauvette morte dans l'herbe, tu +devins tout pâle, tu me serras contre ta poitrine, comme pour +défendre à la terre de me prendre. + +Le prêtre l'entraînait devant les autres stations. + +- Tais-toi! cria-t-il, regarde encore, écoute encore. Il faut que +tu te prosternes de douleur et de pitié... Jésus succombe sous le +poids de sa croix. La montée du Calvaire est rude. Il est tombé sur +les genoux. Il n'essuie pas même la sueur de son visage, et il se +relève, il continue sa marche... Jésus, de nouveau, succombe sous le +poids de sa croix. A chaque pas, il chancelle. Cette fois, il est +tombé sur le flanc, si violemment, qu'il reste un moment sans +haleine. Ses mains déchirées ont lâché la croix. Ses pieds endoloris +laissent derrière lui des empreintes sanglantes. Une lassitude +abominable l'écrase, car il porte sur ses épaules les péchés du +monde... + +Albine avait regardé Jésus, en jupe bleue, étendu sous la croix +démesurée, dont la couleur noire coulait et salissait l'or de son +auréole. Puis, les regards perdus, elle murmura: + +- Oh! les sentiers des prairies!... Tu n'as donc plus de mémoire, +Serge? Tu ne connais plus les chemins d'herbe fine, qui s'en vont à +travers les prés, parmi de grandes mares de verdure?... L'après-midi +dont je te parle, nous n'étions sortis que pour une heure. Puis, +nous allâmes toujours devant nous, si bien que les étoiles se +levaient, lorsque nous marchions encore. Cela était si doux, ce +tapis sans fin, souple comme de la soie! Nos pieds ne rencontraient +pas un gravier. On eût dit une mer verte, dont l'eau moussue nous +berçait. Et nous savions bien où nous conduisaient ces sentiers si +tendres qui ne menaient nulle part. Ils nous conduisaient à notre +amour, à la joie de vivre les mains à nos tailles, à la certitude +d'une journée de bonheur... Nous rentrâmes sans fatigue. Tu étais +plus léger qu'au départ, parce que tu m'avais donné tes caresses et +que je n'avais pu te les rendre toutes. + +De ses mains tremblantes d'angoisse, l'abbé Mouret indiquait les +dernières images. Il balbutiait: + +- Et Jésus est attaché à la croix. A coups de marteau, les clous +entrent dans ses mains ouvertes. Un seul clou suffit pour ses pieds, +dont les os craquent. Lui, tandis que sa chair tressaille, sourit, +les yeux au ciel... Jésus est entre les deux larrons. Le poids de +son corps agrandit horriblement ses blessures. De son front, de ses +membres, ruisselle une sueur de sang. Les deux larrons l'injurient, +les passants le raillent, les soldats se partagent ses vêtements. Et +les ténèbres se répandent, et le soleil se cache... Jésus meurt sur +la croix. Il jette un grand cri, il rend l'esprit. O mort terrible! +Le voile du temple fut déchiré en deux, du haut en bas; la terre +trembla, les pierres se fendirent, les sépulcres s'ouvrirent... + +Il était tombé à genoux, la voix coupée par des sanglots, les yeux +sur les trois croix du Calvaire, où se tordaient des corps blafards +de suppliciés, que le dessin grossier décharnait affreusement. +Albine se mit devant les images pour qu'il ne les vit plus. + +- Un soir, dit-elle, par un long crépuscule, j'avais posé ma tête +sur tes genoux... C'était dans la forêt, au bout de cette grande +allée de châtaigniers, que le soleil couchant enfilait d'un dernier +rayon. Ah! quel adieu caressant! Le soleil s'attardait à nos pieds, +avec un bon sourire ami nous disant au revoir. Le ciel pâlissait +lentement. Je te racontais en riant qu'il ôtait sa robe bleue, qu'il +mettait sa robe noire à fleurs d'or, pour aller en soirée. Toi, tu +guettais l'ombre, impatient d'être seul, sans le soleil qui nous +gênait. Et ce n'était pas de la nuit qui venait, c'était une douceur +discrète, une tendresse voilée, un coin de mystère, pareil à un de +ces sentiers très sombres, sous les feuilles, dans lesquels on +s'engage pour se cacher un moment, avec la certitude de retrouver, à +l'autre bout, la joie du plein jour. Ce soir-là, le crépuscule +apportait, dans sa pâleur sereine, la promesse d'une splendide +matinée... Alors, moi, je feignis de m'endormir, voyant que le jour +ne s'en allait pas assez vite à ton gré. Je puis bien le dire +maintenant, je ne dormais pas, pendant que tu m'embrassais sur les +yeux. Je goûtais tes baisers. Je me retenais pour ne pas rire. +J'avais une haleine régulière que tu buvais. Puis, lorsqu'il fit +noir, ce fut comme un long bercement. Les arbres, vois-tu, ne +dormaient pas plus que moi... La nuit, tu te souviens, les fleurs +avaient une odeur plus forte. + +Et comme il restait à genoux, la face inondée de larmes, elle lui +saisit les poignets, elle le releva, reprenant avec passion: + +- Oh! si tu savais, tu me dirais de t'emporter, tu lierais tes bras +à mon cou pour que je ne pusse m'en aller sans toi... Hier, j'ai +voulu revoir le jardin. Il est plus grand, plus profond, plus +insondable. J'y ai trouvé des odeurs nouvelles, si suaves qu'elles +m'ont fait pleurer. J'ai rencontré, dans les allées, des pluies de +soleil qui me trempaient d'un frisson de désir. Les roses m'ont +parlé de toi. Les bouvreuils s'étonnaient de me voir seule. Tout le +jardin soupirait... Oh! viens, jamais les herbes n'ont déroulé des +couches plus douces. J'ai marqué d'une fleur le coin perdu où je +veux te conduire. C'est, au fond d'un buisson, un trou de verdure +large comme un grand lit. De là, on entend le jardin vivre, avec ses +arbres, ses eaux, son ciel. La respiration même de la terre nous +bercera... Oh! viens, nous nous aimerons dans l'amour de tout. + +Mais il la repoussa. Il était revenu devant la chapelle des Morts, +en face du grand Christ de carton peint, de la grandeur d'un enfant +de dix ans, qui agonisait avec une vérité si effroyable. Les clous +imitaient le fer, les blessures restaient béantes, atrocement +déchirées. + +- Jésus qui êtes mort pour nous, cria-t-il, dites-lui donc notre +néant! Dites-lui que nous sommes poussière, ordure, damnation! Ah! +tenez! permettez que je couvre ma tête d'un cilice, que je pose mon +front à vos pieds, que je reste là immobile, jusqu'à ce que la mort +me pourrisse. La terre n'existera plus. Le soleil sera éteint. Je ne +verrai plus, je ne sentirai plus, je n'entendrai plus. Rien de ce +monde misérable ne viendra déranger mon âme de votre adoration. + +Il s'exaltait de plus en plus. Il marcha vers Albine, les mains +levées. + +- Tu avais raison, c'est la mort qui est ici, c'est la mort que je +veux, la mort qui délivre, qui sauve de toutes les pourritures... +Entends-tu! je nie la vie, je la refuse, je crache sur elle. Tes +fleurs puent, ton soleil aveugle, ton herbe donne la lèpre à qui s'y +couche, ton jardin est un charnier où se décomposent les cadavres +des choses. La terre sue l'abomination. Tu mens, quand tu parles +d'amour, de lumière, de vie bienheureuse, au fond de ton palais de +verdure. Il n'y a chez toi que des ténèbres. Tes arbres distillent +un poison qui change les hommes en bête; tes taillis sont noirs du +venin des vipères; tes rivières roulent la peste sous leurs eaux +bleues. Si j'arrachais à ta nature sa jupe de soleil, sa ceinture de +feuillage, tu la verrais hideuse comme une mégère, avec des côtes de +squelette, toute mangée de vices... Et même quand tu dirais vrai, +quand tu aurais les mains pleines de jouissances, quand tu +m'emporterais sur un lit de roses pour m'y donner le rêve du +paradis, je me défendrais plus désespérément encore contre ton +étreinte. C'est la guerre entre nous, séculaire, implacable. Tu +vois, l'église est bien petite; elle est pauvre, elle est laide, +elle a un confessionnal et une chaire de sapin, un baptistère de +plâtre, des autels faits de quatre planches, que j'ai repeints moi- +même. Qu'importe! elle est plus grande que ton jardin, que la +vallée, que toute la terre. C'est une forteresse redoutable que rien +ne renversera. Les vents, et le soleil, et les forêts, et les mers, +tout ce qui vit, aura beau lui livrer assaut, elle restera debout, +sans même être ébranlée. Oui, que les broussailles grandissent, +qu'elles secouent les murs de leurs bras épineux, et que des +pullulements d'insectes sortent des fentes du sol pour venir ronger +les murs, l'église, si ruinée qu'elle soit, ne sera jamais emportée +dans ce débordement de la vie! Elle est la mort inexpugnable... Et +veux-tu savoir ce qui arrivera, un jour. La petite église deviendra +si colossale, elle jettera une telle ombre, que toute ta nature +crèvera. Ah! la mort, la mort de tout, avec le ciel béant pour +recevoir nos âmes, au-dessus des débris abominables du monde! + +Il criait, il poussait Albine violemment vers la porte. Celle-ci, +très pâle, reculait pas à pas. Quand il se tut, la voix étranglée, +elle dit gravement: + +- Alors, c'est fini, tu me chasses?... Je suis ta femme pourtant. +C'est toi qui m'as faite. Dieu, après avoir permis cela, ne peut +nous punir à ce point. + +Elle était sur le seuil. Elle ajouta: + +- Ecoute, tous les jours, quand le soleil se couche, je vais au +bout du jardin, à l'endroit où la muraille est écroulée... Je +t'attends. + +Et elle s'en alla. La porte de la sacristie retomba avec un soupir +étouffé. + + + + + +IX. + +L'église était silencieuse. Seule, la pluie, qui redoublait, mettait +sous la nef un frisson d'orgue. Dans ce calme brusque, la colère du +prêtre tomba; il se sentit pris d'un attendrissement. Et ce fut le +visage baigné de larmes, les épaules secouées par des sanglots, +qu'il revint se jeter à genoux devant le grand Christ. Un acte +d'ardent remerciement s'échappait de ses lèvres. + +- Oh! merci mon Dieu, du secours que vous avez bien voulu +m'envoyer. Sans votre grâce, j'écoutais la voix de ma chair, je +retournais misérablement à mon péché. Votre grâce me ceignait les +reins comme une ceinture de combat; votre grâce était mon armure, +mon courage, le soutien intérieur qui me tenait debout, sans une +faiblesse. O mon Dieu, vous étiez en moi; c'était vous qui parliez +en moi, car je ne reconnaissais plus ma lâcheté de créature, je me +sentais fort à couper tous les liens de mon coeur. Et voici mon +coeur tout saignant; il n'est plus à personne, il est à vous. Pour +vous, je l'ai arraché au monde. Mais ne croyez pas, ô mon Dieu, que +je tire quelque vanité de cette victoire. Je sais que je ne suis +rien sans vous. Je m'abîme à vos pieds, dans mon humilité. + +Il s'était affaissé, à demi assis sur la marche de l'autel, ne +trouvant plus de paroles, laissant son haleine fumer comme un +encens, entre ses lèvres entrouvertes. L'abondance de la grâce le +baignait d'une extase ineffable. Il se repliait sur lui-même, il +cherchait Jésus au fond de son être, dans le sanctuaire d'amour +qu'il préparait à chaque minute pour le recevoir dignement. Et Jésus +était présent, il le sentait là, à la douceur extraordinaire qui +l'inondait. Alors, il entama avec Jésus une de ces conversations +intérieures, pendant lesquelles il était ravi à la terre, causant +bouche à bouche avec son Dieu. Il balbutiait le verset du cantique: +"Mon bien-aimé est à moi, et je suis à lui; il repose entre les lis, +jusqu'à ce que l'aurore se lève et que les ombres déclinent." Il +méditait les mots de l'Imitation: "C'est un grand art que de savoir +causer avec Jésus, et une grande prudence que de savoir le retenir +près de soi." Puis, c'était une familiarité adorable. Jésus se +baissait jusqu'à lui, l'entretenait pendant des heures de ses +besoins, de ses bonheurs, de ses espoirs. Et deux amis qui, après +une séparation, se retrouvent, s'en vont à l'écart, au bord de +quelque rivière solitaire, ont des confidences moins attendries; car +Jésus, à ces heures d'abandon divin, daignait être son ami, le +meilleur, le plus fidèle, celui qui ne le trahissait jamais, qui lui +rendait pour un peu d'affection tous les trésors de la vie +éternelle. Cette fois surtout, le prêtre voulut le posséder +longtemps. Six heures sonnaient dans l'église muette, qu'il +l'écoutait encore, au milieu du silence des créatures. + +Confession de l'être entier, entretien libre, sans l'embarras de la +langue, effusion naturelle du coeur, s'envolant avant la pensée +elle-même. L'abbé Mouret disait tout à Jésus, comme à un Dieu venu +dans l'intimité de sa tendresse, et qui peut tout entendre. Il +avouait qu'il aimait toujours Albine; il s'étonnait d'avoir pu la +maltraiter, la chasser, sans que ses entrailles se fussent +révoltées; cela l'émerveillait, il souriait d'une façon sereine, +comme mis en présence d'un acte miraculeusement fort, accompli par +un autre. Et Jésus répondait que cela ne devait pas l'étonner, que +les plus grands saints étaient souvent des armes inconscientes aux +mains de Dieu. Alors, l'abbé exprimait un doute: n'avait-il pas eu +moins de mérite à se réfugier au pied de l'autel et jusque dans la +Passion de son Seigneur? N'était-il pas encore d'un faible courage, +puisqu'il n'osait combattre seul? Mais Jésus se montrait tolérant; +il expliquait que la faiblesse de l'homme est la continuelle +occupation de Dieu, il disait préférer les âmes souffrantes, dans +lesquelles il venait s'asseoir comme un ami au chevet d'un ami. +Etait-ce une damnation d'aimer Albine? Non, si cet amour allait au- +delà de la chair, s'il ajoutait une espérance au désir de l'autre +vie. Puis, comment fallait-il l'aimer? Sans une parole, sans un pas +vers elle, en laissant cette tendresse toute pure s'exhaler ainsi +qu'une bonne odeur, agréable au ciel. Là, Jésus avait un léger rire +de bienveillance, se rapprochant, encourageant les aveux, si bien +que le prêtre peu à peu s'enhardissait à lui détailler la beauté +d'Albine. Elle avait les cheveux blonds des anges. Elle était toute +blanche avec de grands yeux doux, pareille aux saintes qui ont des +auréoles. Jésus se taisait, mais riait toujours. Et qu'elle avait +grandi! Elle ressemblait à une reine, maintenant, avec sa taille +ronde, ses épaules superbes. Oh! la prendre à la taille, ne fût-ce +qu'une seconde, et sentir ses épaules se renverser sous cette +étreinte! Le rire de Jésus pâlissait, mourait comme un rayon d'astre +au bord de l'horizon. L'abbé Mouret parlait seul, à présent. +Vraiment, il s'était montré trop dur. Pourquoi avoir chassé Albine, +sans un mot de tendresse, puisque le ciel permettait d'aimer? + +- Je l'aime, je l'aime! cria-t-il tout haut, d'une voix éperdue, +qui emplit l'église. + +Il la voyait encore là. Elle lui tendait les bras, elle était +désirable, à lui faire rompre tous ses serments. Et il se jetait sur +sa gorge, sans respect pour l'église; il lui prenait les membres, il +la possédait sous une pluie de baisers. C'était devant elle qu'il se +mettait à genoux, implorant sa miséricorde, lui demandant pardon de +ses brutalités. Il expliquait qu'à certaines heures, il y avait en +lui une voix qui n'était pas la sienne. Est-ce que jamais il +l'aurait maltraitée! La voix étrangère seule avait parlé. Ce ne +pouvait être lui, qui n'aurait pas, sans un frisson, touché à un de +ses cheveux. Et il l'avait chassée, l'église était bien vide! Où +devait-il courir, pour la rejoindre, pour la ramener, en essuyant +ses larmes sous des caresses? La pluie tombait plus fort. Les +chemins étaient des lacs de boue. Il se l'imaginait battue par +l'averse, chancelant le long des fossés, avec des jupes trempées, +collées à sa peau. Non, non, ce n'était pas lui, c'était l'autre, la +voix jalouse, qui avait eu cette cruauté de vouloir la mort de son +amour. + +- O Jésus! cria-t-il plus désespérément, soyez bon, rendez-la-moi. + +Mais Jésus n'était plus là... Alors l'abbé Mouret, s'éveillant comme +en sursaut, devint horriblement pâle. Il comprenait. Il n'avait pas +su garder Jésus. Il perdait son ami, il restait sans défense contre +le mal. Au lieu de cette clarté intérieure, dont il était tout +éclairé, et dans laquelle il avait reçu son Dieu, il ne trouvait +plus en lui que des ténèbres, une fumée mauvaise, qui exaspérait sa +chair. Jésus, en se retirant, avait emporté la grâce. Lui, si fort +depuis le matin du secours du ciel, il se sentait tout d'un coup +misérable, abandonné, d'une faiblesse d'enfant. Et quelle atroce +chute, quelle immense amertume! Avoir lutté héroïquement, être resté +debout invincible, implacable, pendant que la tentation était là, +vivante, avec sa taille ronde, ses épaules superbes, son odeur de +femme passionnée; puis, succomber honteusement, haleter d'un désir +abominable, lorsque la tentation s'éloignait, ne laissant derrière +elle qu'un frisson de jupe, un parfum envolé de nuque blonde! +Maintenant, avec les seuls souvenirs, elle rentrait toute-puissante, +elle envahissait l'église. + +- Jésus! Jésus! cria une dernière fois le prêtre, revenez, rentrez +en moi, parlez-moi encore! + +Jésus restait sourd. Un instant, l'abbé Mouret implora le ciel de +ses bras éperdument levés. Ses épaules craquaient de l'élan +extraordinaire de ses supplications. Et bientôt ses mains +retombèrent, découragées. Il y avait au ciel un de ces silences sans +espoir que les dévots connaissent. Alors, il s'assit de nouveau sur +la marche de l'autel, écrasé, le visage terreux, se serrant les +flancs de ses coudes, comme pour diminuer sa chair. Il se +rapetissait sous la dent de la tentation. + +- Mon Dieu! vous m'abandonnez, murmura-t-il. Que votre volonté soit +faite! + +Et il ne prononça plus une parole, soufflant fortement, pareil à une +bête traquée, immobile dans la peur des morsures. Depuis sa faute, +il était ainsi le jouet des caprices de la grâce. Elle se refusait +aux appels les plus ardents; elle arrivait, imprévue, charmante, +lorsqu'il n'espérait plus la posséder avant des années. Les +premières fois, il s'était révolté, parlant en amant trahi, exigeant +le retour immédiat de cette consolatrice, dont le baiser le rendait +si fort. Puis, après des crises stériles de colère, il avait compris +que l'humilité le meurtrissait moins et pouvait seule l'aider à +supporter son abandon. Alors, pendant des heures, pendant des +journées, il s'humiliait, dans l'attente d'un soulagement qui ne +venait pas. Il avait beau se remettre entre les mains de Dieu, +s'anéantir devant lui, répéter jusqu'à satiété les prières les plus +efficaces: il ne sentait plus Dieu; sa chair, échappée, se soulevait +de désir; les prières, s'embarrassant sur ses lèvres, s'achevaient +en un balbutiement ordurier. Agonie lente de la tentation, où les +armés de la foi tombaient, une à une, de ses mains défaillantes, où +il n'était plus qu'une chose inerte aux griffes des passions, où il +assistait, épouvanté, à sa propre ignominie, sans avoir le courage +de lever le petit doigt pour chasser le péché. Telle était sa vie +maintenant. Il connaissait toutes les attaques du péché. Pas un jour +ne passait sans qu'il fût éprouvé. Le péché prenait mille formes, +entrait par ses yeux, par ses oreilles, le saisissait de face à la +gorge, lui sautait traîtreusement sur les épaules, le torturait +jusque dans ses os. Toujours, la faute était là, la nudité d'Albine, +éclatante comme un soleil, éclairant les verdures du Paradou. Il ne +cessa de la voir qu'aux rares instants où la grâce voulait bien lui +fermer les paupières de ses caresses fraîches. Et il cachait son mal +ainsi qu'un mal honteux. Il s'enfermait dans ces silences blêmes, +qu'on ne savait comment lui faire rompre, emplissant le presbytère +de son martyre et de sa résignation, exaspérant la Teuse, qui, +derrière lui, montrait le poing au ciel. + +Cette fois, il était seul, il pouvait agoniser sans honte. Le péché +venait de l'abattre d'un tel coup, qu'il n'avait pas la force de +quitter la marche de l'autel, où il était tombé. Il continuait à y +haleter d'un souffle fort, brûlé par l'angoisse, ne trouvant pas une +larme. Et il pensait à sa vie sereine d'autrefois. Ah! quelle paix, +quelle confiance, lors de son arrivée aux Artaud! Le salut lui +semblait une belle route. Il riait, à cette époque, quand on parlait +de la tentation. Il vivait au milieu du mal, sans le connaître, sans +le craindre, avec la certitude de le décourager. Il était un prêtre +parfait, si chaste, si ignorant devant Dieu, que Dieu le menait par +la main, ainsi qu'un petit enfant. Maintenant, toute cette puérilité +était morte. Dieu le visitait le matin, et aussitôt il l'éprouvait. +La tentation devenait sa vie sur la terre. Avec l'âge, avec la +faute, il entrait dans le combat éternel. Etait-ce donc que Dieu +l'aimait davantage, à cette heure? Les grands saints ont tous laissé +des lambeaux de leurs corps aux épines de la voie douloureuse. Il +tâchait de se faire une consolation de cette croyance. A chaque +déchirement de sa chair, à chaque craquement de ses os, il se +promettait des récompenses extraordinaires. Jamais le ciel ne le +frapperait assez. Il allait jusqu'à mépriser son ancienne sérénité, +sa facile ferveur, qui l'agenouillait dans un ravissement de fille, +sans qu'il sentit même la meurtrissure du sol à ses genoux. Il +s'ingéniait à trouver une volupté au fond de la souffrance, à s'y +coucher, à s'y endormir. Mais, pendant qu'il bénissait Dieu, ses +dents claquaient avec plus d'épouvante, la voix de son sang révolté +lui criait que tout cela était un mensonge, que la seule joie +désirable était de s'allonger aux bras d'Albine, derrière une haie +en fleurs du Paradou. + +Cependant, il avait quitté Marie pour Jésus, sacrifiant son coeur, +afin de vaincre sa chair, rêvant de mettre de la virilité dans sa +foi. Marie le troublait trop, avec ses minces bandeaux, ses mains +tendues, son sourire de femme. Il ne pouvait s'agenouiller devant +elle, sans baisser les yeux, de peur d'apercevoir le bord de ses +jupes. Puis, il l'accusait de s'être faite trop douce pour lui, +autrefois; elle l'avait si longtemps gardé entre les plis de sa +robe, qu'il s'était laissé glisser de ses bras dans ceux de la +créature, en ne s'apercevant même pas qu'il changeait de tendresse. +Et il se rappelait les brutalités de Frère Archangias, son refus +d'adorer Marie, le regard méfiant dont il semblait la surveiller. +Lui, désespérait de se hausser jamais à cette rudesse; il la +délaissait simplement, cachait ses images, désertait son autel. Mais +elle restait au fond de son coeur, comme un amour inavoué, toujours +présente. Le péché, par un sacrilège dont l'horreur l'anéantissait, +se servait d'elle pour le tenter. Lorsqu'il l'invoquait encore, à +certaines heures d'attendrissement invincible, c'était Albine qui se +présentait, dans le voile blanc, l'écharpe bleue nouée à la +ceinture, avec des roses d'or sur ses pieds nus. Toutes les Vierges, +la Vierge au royal manteau d'or, la Vierge couronnée d'étoiles, la +Vierge visitée par l'Ange de l'Annonciation, la Vierge paisible +entre un lis et une quenouille, lui apportaient un ressouvenir +d'Albine, les yeux souriants, ou la bouche délicate, ou la courbe +molle des joues. Sa faute avait tué la virginité de Marie. Alors, +d'un effort suprême, il chassait la femme de la religion, il se +réfugiait dans Jésus, dont la douceur l'inquiétait même parfois. Il +lui fallait un Dieu jaloux, un Dieu implacable, le Dieu de la Bible, +environné de tonnerres, ne se montrant que pour châtier le monde +épouvanté. Il n'y avait plus de saints, plus d'anges, plus de mère +de Dieu; il n'y avait que Dieu, un maître omnipotent, qui exigeait +pour lui toutes les haleines. Il sentait la main de ce Dieu lui +écraser les reins, le tenir à sa merci dans l'espace et dans le +temps, comme un atome coupable. N'être rien, être damné, rêver +l'enfer, se débattre stérilement contre les monstres de la tentation, +cela était bon. De Jésus, il ne prenait que la croix. Il avait cette +folie de la croix, qui a usé tant de lèvres sur le crucifix. Il +prenait la croix et il suivait Jésus. Il l'alourdissait, la rendait +accablante, n'avait pas de plus grande joie que de succomber sous +elle, de la porter à genoux, l'échine cassée. Il voyait en elle la +force de l'âme, la joie de l'esprit, la consommation de la vertu, +la perfection de la sainteté. Tout se trouvait en elle, tout +aboutissait à mourir sur elle. Souffrir, mourir, ces mots sonnaient +sans cesse à ses oreilles, comme la fin de la sagesse humaine. Et, +lorsqu'il s'était attaché sur la croix, il avait la consolation sans +bornes de l'amour de Dieu. Ce n'était plus Marie qu'il aimait d'une +tendresse de fils, d'une passion d'amant. Il aimait, pour aimer, +dans l'absolu de l'amour. Il aimait Dieu au-dessus de lui-même, +au-dessus de tout, au fond d'un épanouissement de lumière. Il était +ainsi qu'un flambeau qui se consume en clarté. La mort, quand il la +souhaitait, n'était à ses yeux qu'un grand élan d'amour. + +Que négligeait-il donc, pour être soumis à des épreuves si rudes? Il +essuya de la main la sueur qui coulait de ses tempes, il songea que, +le matin encore, il avait fait son examen de conscience, sans +trouver en lui aucune offense grave. Ne menait-il pas une vie +d'austérités et de macérations? N'aimait-il pas Dieu seul, +aveuglément? Ah! qu'il l'aurait béni, s'il lui avait enfin rendu la +paix, en le jugeant assez puni de sa faute. Mais jamais peut-être +cette faute ne pourrait être expiée. Et, malgré lui, il revint à +Albine, au Paradou, aux souvenirs cuisants. D'abord, il chercha des +excuses. Un soir, il tombait sur le carreau de sa chambre, foudroyé +par une fièvre cérébrale. Pendant trois semaines, il appartenait à +cette crise de sa chair. Son sang, furieusement, lavait ses veines, +jusqu'au bout de ses membres, grondait au travers de lui avec un +vacarme de torrent lâché; son corps, du crâne à la plante des pieds, +était nettoyé, renouvelé, battu par un tel travail de la maladie, +que souvent, dans son délire, il avait cru entendre les marteaux des +ouvriers reclouant ses os. Puis, il s'éveillait, un matin, comme +neuf. Il naissait une seconde fois, débarrassé de ce que vingt-cinq +ans de vie avait déposé successivement en lui. Ses dévotions +d'enfant, son éducation du séminaire, sa foi de jeune prêtre, tout +s'en était allé, submergé, emporté, laissant la place nette. Certes, +l'enfer seul l'avait préparé ainsi pour le péché, le désarmant, +faisant de ses entrailles un lit de mollesse, où le mal pouvait +entrer et dormir. Et lui, restait inconscient, s'abandonnait à ce +lent acheminement vers la faute. Au Paradou, lorsqu'il rouvrait les +yeux, il se sentait baigné d'enfance, sans mémoire du passé, n'ayant +plus rien du sacerdoce. Ses organes avaient un jeu doux, un +ravissement de surprise, à recommencer la vie, comme s'ils ne la +connaissaient pas et qu'ils eussent une joie extrême à l'apprendre. +Oh! l'apprentissage délicieux, les rencontres charmantes, les +adorables retrouvailles! Ce Paradou était une grande félicité. En le +mettant là, l'enfer savait bien qu'il y serait sans défense. Jamais, +dans sa première jeunesse, il n'avait goûté à grandir une pareille +volupté. Cette première jeunesse, s'il l'évoquait maintenant, lui +apparaissait toute noire, passée loin du soleil, ingrate, blême, +infirme. Aussi comme il avait salué le soleil, comme il s'était +émerveillé du premier arbre, de la première fleur, du moindre +insecte aperçu, du plus petit caillou ramassé! Les pierres elles- +mêmes le charmaient. L'horizon était un prodige extraordinaire. Ses +sens, une matinée claire dont ses yeux s'emplissaient, une odeur de +jasmin respirée, un chant d'alouette écouté, lui causaient des +émotions si fortes, que ses membres défaillaient. Il avait pris un +long plaisir à s'enseigner jusqu'aux plus légers tressaillements de +la vie. Et le matin où Albine était née, à son côté, au milieu des +roses! Il riait encore d'extase à ce souvenir. Elle se levait ainsi +qu'un astre nécessaire au soleil lui-même. Elle éclairait tout, +expliquait tout. Elle l'achevait. Alors, il recommençait avec elle +leurs promenades, aux quatre coins du Paradou. Il se rappelait les +petits cheveux qui s'envolaient sur sa nuque, lorsqu'elle courait +devant lui. Elle sentait bon, elle balançait des jupes tièdes, dont +les frôlements ressemblaient à des caresses. Lorsqu'elle le prenait +entre ses bras nus, souples comme des couleuvres, il s'attendait à +la voir, tant elle était mince, s'enrouler à son corps, s'endormir +là, collée à sa peau. C'était elle qui marchait en avant. Elle le +conduisait par un sentier détourné, où ils s'attardaient, pour ne +pas arriver trop vite. Elle lui donnait la passion de la terre. Il +apprenait à l'aimer, en regardant comment s'aiment les herbes; +tendresse longtemps tâtonnante, et dont un soir enfin ils avaient +surpris la grande joie, sous l'arbre géant, dans l'ombre suant la +sève. Là, ils étaient au bout de leur chemin. Albine, renversée, la +tête roulée au milieu de ses cheveux, lui tendait les bras. Lui, la +prenait d'une étreinte. Oh! la prendre, la posséder encore, sentir +son flanc tressaillir de fécondité, faire de la vie, être Dieu! + +Le prêtre, brusquement, poussa une plainte sourde. Il se dressa, +comme sous un coup de dent invisible; puis, il s'abattit de nouveau. +La tentation venait de le mordre. Dans quelle ordure s'égaraient +donc ses souvenirs? Ne savait-il pas que Satan a toutes les ruses, +qu'il profite même des heures d'examen intérieur pour glisser +jusqu'à l'âme sa tête de serpent? Non, non, pas d'excuse! La maladie +n'autorisait point le péché. C'était à lui de se garder, de +retrouver Dieu, au sortir de la fièvre. Au contraire, il avait pris +plaisir à s'accroupir dans sa chair. Et quelle preuve de ses +appétits abominables! Il ne pouvait confesser sa faute, sans glisser +malgré lui au besoin de la commettre encore en pensée. N'imposerait- +il pas silence à sa fange! Il rêvait de se vider le crâne, pour ne +plus penser; de s'ouvrir les veines, pour que son sang coupable ne +le tourmentât plus. Un instant, il resta la face entre les mains, +grelottant, cachant les moindres bouts de sa peau, comme si les +bêtes qui rôdaient autour de lui lui eussent hérissé le poil de leur +haleine chaude. + +Mais il pensait quand même, et le sang battait quand même dans son +coeur. Ses yeux, qu'il fermait de ses poings, voyaient, sur le noir +des ténèbres, les lignes souples du corps d'Albine, tracées d'un +trait de flamme. Elle avait une poitrine nue aveuglante comme un +soleil. A chaque effort qu'il faisait pour enfoncer ses yeux, pour +chasser cette vision, elle devenait plus lumineuse, elle s'accusait +avec des renversements de reins, des appels de bras tendus, qui +arrachaient au prêtre un râle d'angoisse. Dieu l'abandonnait donc +tout à fait, qu'il n'y avait plus pour lui de refuge? Et, malgré la +tension de sa volonté, la faute recommençait toujours, se précisait +avec une effrayante netteté. Il revoyait les moindres brins d'herbe, +au bord des jupes d'Albine; il retrouvait, accrochée à ses cheveux, +une petite fleur de chardon, à laquelle il se souvenait d'avoir +piqué ses lèvres. Jusqu'aux odeurs, les sucres un peu âcres des +tiges écrasées, qui lui revenaient; jusqu'aux sons lointains qu'il +entendait encore, le cri régulier d'un oiseau, un grand silence, +puis un soupir passant sur les arbres. Pourquoi le ciel ne le +foudroyait-il pas tout de suite? Il aurait moins souffert. Il +jouissait de son abomination avec une volupté de damné. Une rage le +secouait, en écoutant les paroles scélérates qu'il avait prononcées +aux pieds d'Albine. Elles retentissaient, à cette heure, pour +l'accuser devant Dieu. Il avait reconnu la femme comme sa +souveraine. Il s'était donné à elle en esclave, lui baisant les +pieds, rêvant d'être l'eau qu'elle buvait, le pain qu'elle mangeait. +Maintenant, il comprenait pourquoi il ne pouvait plus se reprendre. +Dieu le laissait à la femme. Mais il la battrait, il lui casserait +les membres, pour qu'elle le lâchât. C'était elle l'esclave, la +chair impure, à laquelle l'Eglise aurait dû refuser une âme. Alors, +il se roidit, il leva les poings sur Abine. Et les poings +s'ouvraient, les mains coulaient le long des épaules nues, avec une +caresse molle, tandis que la bouche, pleine d'injures, se collait +sur les cheveux dénoués, en balbutiant des paroles d'adoration. + +L'abbé Mouret ouvrit les yeux. La vision ardente d'Albine disparut. +Ce fut un soulagement brusque, inespéré. Il put pleurer. Des larmes +lentes rafraîchirent ses joues, pendant qu'il respirait longuement, +n'osant encore remuer, de crainte d'être repris à la nuque. Il +entendait toujours un grondement fauve derrière lui. Puis, cela +était si doux de ne plus tant souffrir, qu'il s'oublia à goûter ce +bien-être. Au-dehors, la pluie avait cessé. Le soleil se couchait +dans une grande lueur rouge, qui semblait pendre aux fenêtres des +rideaux de satin rose. L'église, maintenant, était tiède, toute +vivante de cette dernière haleine du soleil. Le prêtre remerciait +vaguement Dieu du répit qu'il voulait bien lui donner. Un large +rayon, une poussière d'or, qui traversait la nef, allumait le fond +de l'église, l'horloge, la chaire, le maître-autel. Peut-être était- +ce la grâce qui lui revenait sur ce sentier de lumière, descendant +du ciel? Il s'intéressait aux atomes allant et venant le long du +rayon, avec une vitesse prodigieuse, pareils à une foule de +messagers affairés portant sans cesse des nouvelles du soleil à la +terre. Mille cierges allumés n'auraient pas rempli l'église d'une +telle splendeur. Derrière le maître-autel, des draps d'or étaient +tendus; sur les gradins, des ruissellements d'orfèvrerie coulaient, +des chandeliers s'épanouissant en gerbes de clartés, des encensoirs +où brûlait une braise de pierreries, des vases sacrés peu à peu +élargis, avec des rayonnements de comètes; et, partout, c'était une +pluie de fleurs lumineuses au milieu de dentelles volantes, des +nappes, des bouquets, des guirlandes de roses, dont les coeurs en +s'ouvrant laissaient tomber des étoiles. Jamais il n'avait souhaité +une pareille richesse pour sa pauvre église. Il souriait, il faisait +le rêve de fixer là ces magnificences, il les arrangeait à son gré. +Lui, aurait préféré voir les rideaux de drap d'or attachés plus +haut; les vases lui paraissaient aussi trop négligemment jetés; il +ramassait encore les fleurs perdues, renouant les bouquets, donnant +aux guirlandes une courbe molle. Mais quel émerveillement, lorsque +toute cette pompe était ainsi étalée! Il devenait le pontife d'une +église d'or. Les évêques, les princes, des femmes traînant des +manteaux royaux, des foules dévotes, le front dans la poussière, la +visitaient, campaient dans la vallée, attendaient des semaines à la +porte, avant de pouvoir entrer. On lui baisait les pieds, parce que +ses pieds, eux aussi, étaient en or, et qu'ils accomplissaient des +miracles. L'or montait jusqu'à ses genoux. Un coeur d'or battait +dans sa poitrine d'or avec un son musical si clair, que les foules, +du dehors, l'entendaient. Alors, un orgueil immense le ravissait. Il +était idole. + +Le rayon de soleil montait toujours, le maître-autel flambait, le +prêtre se persuadait que c'était bien la grâce qui lui revenait, +pour qu'il éprouvât une telle jouissance intérieure. Le grondement +fauve, derrière lui, se faisait câlin. Il ne sentait plus sur sa +nuque que la douceur d'une patte de velours, comme si quelque chat +géant l'eût caressé. + +Et il continua sa rêverie. Jamais il n'avait vu les choses sous un +jour aussi éclatant. Tout lui semblait aisé, à présent, tant il se +jugeait fort. Puisque Albine l'attendait, il irait la rejoindre. +Cela était naturel. Le matin, il avait bien marié le grand Fortuné à +la Rosalie. L'Eglise ne défendait pas le mariage. Il les voyait +encore se souriant, se poussant du coude sous ses mains qui les +bénissaient. Puis, le soir, on lui avait montré leur lit. Chacune +des paroles qu'il leur avait adressées éclatait plus haut à ses +oreilles. Il disait au grand Fortuné que Dieu lui envoyait une +compagne, parce qu'il n'a pas voulu que l'homme vécût solitaire. Il +disait à la Rosalie qu'elle devait s'attacher à son mari, ne le +quitter jamais, être sa servante soumise. Mais il disait aussi ces +choses pour lui et pour Albine. N'était-elle pas sa compagne, sa +servante soumise, celle que Dieu lui envoyait, afin que sa virilité +ne se séchât pas dans la solitude? D'ailleurs, ils étaient liés. Il +restait très surpris de ne pas avoir compris cela tout de suite, de +ne pas s'en être allé avec elle, comme le devoir l'exigeait. Mais +c'était chose décidée, il la rejoindrait, dès le lendemain. En une +demi-heure, il serait auprès d'elle. Il traverserait le village, il +prendrait le chemin du coteau; c'était de beaucoup le plus court. Il +pouvait tout, il était le maître, personne ne lui dirait rien. Si on +le regardait, il ferait, d'un geste, baisser toutes les têtes. Puis, +il vivrait avec Albine. Il l'appellerait sa femme. Ils seraient très +heureux. L'or montait de nouveau, ruisselait entre ses doigts. Il +rentrait dans un bain d'or. Il emportait les vases sacrés pour les +besoins de son ménage, menant grand train, payant ses gens avec des +fragments de calice qu'il tordait entre ses doigts, d'un léger +effort. Il mettait à son lit de noces les rideaux de drap d'or de +l'autel. Comme bijoux, il donnait à sa femme les coeurs d'or, les +chapelets d'or, les croix d'or, pendus au cou de la Vierge et des +Saintes. L'église même, s'il l'élevait d'un étage, pourrait leur +servir de palais. Dieu n'aurait rien à dire, puisqu'il permettait +d'aimer. Du reste, que lui importait Dieu! N'était-ce pas lui, à +cette heure, qui était Dieu, avec ses pieds d'or que la foule +baisait, et qui accomplissait des miracles. + +L'abbé Mouret se leva. Il fit ce geste large de Jeanbernat, ce geste +de négation embrassant tout l'horizon. + +- Il n'y a rien, rien, rien, dit-il. Dieu n'existe pas. + +Un grand frisson parut passer dans l'église. Le prêtre, effaré, +redevenu d'une pâleur mortelle, écoutait. Qui donc avait parlé? Qui +avait blasphémé? Brusquement la caresse de velours, dont il sentait +la douceur sur sa nuque, était devenue féroce; des griffes lui +arrachaient la chair, son sang coulait une fois encore. Il resta +debout pourtant, luttant contre la crise. Il injuriait le péché +triomphant, qui ricanait autour de ses tempes, où tous les marteaux +du mal recommençaient à battre. Ne connaissait-il pas ses +traîtrises? ne savait-il pas qu'il se fait un jeu souvent +d'approcher avec des pattes douces, pour les enfoncer ensuite comme +des couteaux jusqu'aux os de ses victimes? Et sa rage redoublait, à +la pensée d'avoir été pris à ce piège, ainsi qu'un enfant. Il serait +donc toujours par terre, avec le péché accroupi victorieusement sur +sa poitrine! Maintenant, voilà qu'il niait Dieu. C'était la pente +fatale. La fornication tuait la foi. Puis, le dogme croulait. Un +doute de la chair, plaidant son ordure, suffisait à balayer tout le +ciel. La règle divine irritait, les mystères faisaient sourire; dans +un coin de la religion abattue, on se couchait en discutant son +sacrilège, jusqu'à ce qu'on se fût creusé un trou de bête cuvant sa +boue. Alors venaient les autres tentations: l'or, la puissance, la +vie libre, une nécessité irrésistible de jouir, qui ramenait tout à +la grande luxure, vautrée sur un lit de richesse et d'orgueil. Et +l'on volait Dieu. On cassait les ostensoirs pour les pendre à +l'impureté d'une femme. Eh bien! il était damné. Rien ne le gênait +plus, le péché pouvait parler haut en lui. Cela était bon de ne plus +lutter. Les monstres qui avaient rôdé derrière sa nuque se battaient +dans ses entrailles, à cette heure. Il gonflait les flancs pour +sentir leurs dents davantage. Il s'abandonnait à eux avec une joie +affreuse. Une révolte lui faisait montrer les poings à l'église. +Non, il ne croyait plus à la divinité de Jésus, il ne croyait plus à +la sainte Trinité, il ne croyait qu'à lui, qu'à ses muscles, qu'aux +appétits de ses organes. Il voulait vivre. Il avait le besoin d'être +un homme. Ah! courir au grand air, être fort, n'avoir pas de maître +jaloux, tuer ses ennemis à coups de pierre, emporter à son cou les +filles qui passent! Il ressusciterait du tombeau où des mains rudes +l'avaient couché. Il éveillerait sa virilité, qui ne devait être +qu'endormie. Et qu'il expirât de honte, s'il trouvait sa virilité +morte! Et que Dieu fût maudit, s'il l'avait retiré d'entre les +créatures, en le touchant de son doigt, afin de le garder pour son +service seul! + +Le prêtre était debout, halluciné. Il crut qu'à ce nouveau blasphème +l'église croulait. La nappe de soleil qui inondait le maître-autel +avait grandi lentement, allumant les murs d'une rougeur d'incendie. +Des flammèches montèrent encore, léchèrent le plafond, s'éteignirent +dans une lueur saignante de braise. L'église, brusquement, devint +toute noire. Il sembla que le feu de ce coucher d'astre venait de +crever la toiture, de fendre les murailles, d'ouvrir de toutes parts +des brèches béantes aux attaques du dehors. La carcasse sombre +branlait, dans l'attente de quelque assaut formidable. La nuit, +rapidement, grandissait. + +Alors, de très loin, le prêtre entendit un murmure monter de la +vallée des Artaud. Autrefois, il ne comprenait pas l'ardent langage +de ces terres brûlées, où ne se tordaient que des pieds de vignes +noueux, des amandiers décharnés, de vieux oliviers se déhanchant sur +leurs membres infirmes. Il passait au milieu de cette passion, avec +les sérénités de son ignorance. Mais, aujourd'hui, instruit dans la +chair, il saisissait jusqu'aux moindres soupirs des feuilles pâmées +sous le soleil. Ce furent d'abord, au fond de l'horizon, les +collines, chaudes encore de l'adieu du couchant, qui tressaillirent +et qui parurent s'ébranler avec le piétinement sourd d'une armée en +marche. Puis, les roches éparses, les pierres des chemins, tous les +cailloux de la vallée, se levèrent, eux aussi, roulant, ronflant, +comme jetés en avant par le besoin de se mouvoir. A leur suite, les +mares de terre rouge, les rares champs conquis à coups de pioche, se +mirent à couler et à gronder, ainsi que des rivières échappées, +charriant dans le flot de leur sang des conceptions de semences, des +éclosions de racines, des copulations de plantes. Et bientôt tout +fut en mouvement; les souches des vignes rampaient comme de grands +insectes; les blés maigres, les herbes séchées, faisaient des +bataillons armés de hautes lances; les arbres s'échevelaient à +courir, étiraient leurs membres, pareils à des lutteurs qui +s'apprêtent au combat; les feuilles tombées marchaient, la poussière +des routes marchait. Multitude recrutant à chaque pas des forces +nouvelles, peuple en rut dont le souffle approchait, tempête de vie +à l'haleine de fournaise, emportant tout devant elle, dans le +tourbillon d'un accouchement colossal. Brusquement, l'attaque eut +lieu. Du bout de l'horizon, la campagne entière se rua sur l'église, +les collines, les cailloux, les terres, les arbres. L'église, sous +ce premier choc, craqua. Les murs se fendirent, des tuiles +s'envolèrent. Mais le grand Christ, secoué, ne tomba pas. + +Il y eut un court répit. Au-dehors, les voix s'élevaient, plus +furieuses. Maintenant, le prêtre distinguait des voix humaines. +C'était le village, les Artaud, cette poignée de bâtards poussés sur +le roc, avec l'entêtement des ronces, qui soufflaient à leur tour un +vent chargé d'un pullulement d'êtres. Les Artaud forniquaient par +terre, plantaient de proche en proche une forêt d'hommes, dont les +troncs mangeaient autour d'eux toute la place. Ils montaient jusqu'à +l'église, ils en crevaient la porte d'une poussée, ils menaçaient +d'obstruer la nef des branches envahissantes de leur race. Derrière +eux, dans le fouillis des broussailles, accouraient les bêtes, des +boeufs cherchant à enfoncer les murs de leurs cornes, des troupeaux +d'ânes, de chèvres, de brebis, battant l'église en ruine, comme des +vagues vivantes, des fourmilières de cloportes et de grillons +attaquant les fondations, les émiettant de leurs dents de scie. Et +il y avait encore, de l'autre côté, la basse-cour de Désirée, dont +le fumier exhalait des buées d'asphyxie; le grand coq Alexandre y +sonnait l'assaut de son clairon, les poules descellaient les pierres +à coups de bec, les lapins creusaient des terriers jusque sous les +autels, afin de les miner et de les abîmer, le cochon, gras à ne pas +bouger, grognait, attendait que les ornements sacrés ne fussent plus +qu'une poignée de cendre chaude, pour y vautrer son ventre. Une +rumeur formidable roula, un second assaut fut donné. Le village, les +bêtes, toute cette marée de vie qui débordait, engloutit un instant +l'église sous une rage de corps faisant ployer les poutres. Les +femelles, dans la mêlée, lâchaient de leurs entrailles un +enfantement continu de nouveaux combattants. Cette fois, l'église +eut un pan de muraille abattu; le plafond fléchissait, les boiseries +des fenêtres étaient emportées, la fumée du crépuscule, de plus en +plus noire, entrait par les brèches bâillant affreusement. Sur la +croix, le grand Christ ne tenait plus que par le clou de sa main +gauche. + +L'écroulement du pan de muraille fut salué d'une clameur. Mais +l'église restait encore solide, malgré ses blessures. Elle +s'entêtait d'une façon farouche, muette, sombre, se cramponnant aux +moindres pierres de ses fondations. Il semblait que cette ruine, +pour demeurer debout, n'eût besoin que du pilier le plus mince, +portant, par un prodige d'équilibre, la toiture crevée. Alors, +l'abbé Mouret vit les plantes rudes du plateau se mettre à l'oeuvre, +ces terribles plantes durcies dans la sécheresse des rocs, noueuses +comme des serpents, d'un bois dur, bossué de muscles. Les lichens, +couleur de rouille, pareils à une lèpre enflammée, mangèrent d'abord +les crépis de plâtre. Ensuite, les thyms enfoncèrent leurs racines +entre les briques, ainsi que des coins de fer. Les lavandes +glissaient leurs longs doigts crochus sous chaque maçonnerie +ébranlée, les tiraient à elles, les arrachaient d'un effort lent et +continu. Les genévriers, les romarins, les houx épineux, montaient +plus haut, donnaient des poussées invincibles. Et jusqu'aux herbes +elles-mêmes, ces herbes dont les brins séchés passaient sous la +grand-porte, qui se raidissaient comme des piques d'acier, éventrant +la grand-porte, s'avançant dans la nef, où elles soulevaient les +dalles de leurs pinces puissantes. C'était l'émeute victorieuse, la +nature révolutionnaire dressant des barricades avec des autels +renversés, démolissant l'église qui lui jetait trop d'ombre depuis +des siècles. Les autres combattants laissaient faire les herbes, les +thyms, les lavandes, les lichens, ce rongement des petits plus +destructeur que les coups de massue des forts, cet émiettement de la +base dont le travail sourd devait achever d'abattre tout l'édifice. +Puis, brusquement, ce fut la fin. Le sorbier, dont les hautes +branches pénétraient déjà sous la voûte, par les carreaux cassés, +entra violemment, d'un jet de verdure formidable. Il se planta au +milieu de la nef. Là, il grandit démesurément. Son tronc devint +colossal, au point de faire éclater l'église, ainsi qu'une ceinture +trop étroite. Les branches allongèrent de toutes parts des noeuds +énormes, dont chacun emportait un morceau de muraille, un lambeau de +toiture; et elles se multipliaient toujours, chaque branche se +ramifiant à l'infini, un arbre nouveau poussant de chaque noeud, +avec une telle fureur de croissance, que les débris de l'église, +trouée comme un crible, volèrent en éclats, en semant aux quatre +coins du ciel une cendre fine. Maintenant, l'arbre géant touchait +aux étoiles. Sa forêt de branches était une forêt de membres, de +jambes, de bras, de torses, de ventres, qui suaient la sève; des +chevelures de femmes pendaient; des têtes d'hommes faisaient éclater +l'écorce, avec des rires de bourgeons naissants; tout en haut, les +couples d'amants, pâmés au bord de leurs nids, emplissaient l'air de +la musique de leur jouissance et de l'odeur de leur fécondité. Un +dernier souffle de l'ouragan qui s'était rué sur l'église en balaya +la poussière, la chaire et le confessionnal en poudre, les images +saintes lacérées, les vases sacrés fondus, tous ces décombres que +piquait avidement la bande des moineaux, autrefois logée sous les +tuiles. Le grand Christ, arraché de la croix, resté pendu un moment +à une des chevelures de femme flottantes, fut emporté, roulé, perdu, +dans la nuit noire, au fond de laquelle il tomba avec un +retentissement. L'arbre de vie venait de crever le ciel. Et il +dépassait les étoiles. + +L'abbé Mouret applaudit furieusement, comme un damné, à cette +vision. L'église était vaincue. Dieu n'avait plus de maison. A +présent, Dieu ne le gênerait plus. Il pouvait rejoindre Albine, +puisqu'elle triomphait. Et comme il riait de lui, qui, une heure +auparavant, affirmait que l'église mangerait la terre de son ombre! +La terre s'était vengée en mangeant l'église. Le rire fou qu'il +poussa le tira en sursaut de son hallucination. Stupide, il regarda +la nef lentement noyée de crépuscule; par les fenêtres, des coins de +ciel se montraient, piqués d'étoiles. Et il allongeait les bras, +avec l'idée de tâter les murs, lorsque la voix de Désirée l'appela, +du couloir de la sacristie. + +- Serge! es-tu là?... Parle donc! Il y a une demi-heure que je te +cherche. + +Elle entra. Elle tenait une lampe. Alors, le prêtre vit que l'église +était toujours debout. Il ne comprit plus, il resta dans un doute +affreux, entre l'église invincible, repoussant de ses cendres, et +Albine toute-puissante, qui ébranlait Dieu d'une seule de ses +haleines. + + + + + +X. + +Désirée approchait, avec sa gaieté sonore. + +- Tu es là! tu es là! cria-t-elle. Ah bien! tu joues donc à cache- +cache? Je t'ai appelé plus de dix fois de toutes mes forces... Je +croyais que tu étais sorti. + +Elle fouillait les coins d'ombre du regard, d'un air curieux. Elle +alla même jusqu'au confessionnal, sournoisement, comme si elle +s'apprêtait à surprendre quelqu'un, caché en cet endroit. Elle +revint, désappointée, reprenant: + +- Alors, tu es seul? Tu dormais peut-être? A quoi peux-tu t'amuser +tout seul, quand il fait noir?... Allons, viens, nous nous mettons à +table. + +Lui, passait ses mains fiévreuses sur son front, pour effacer des +pensées que tout le monde sûrement allait lire. Il cherchait +machinalement à reboutonner sa soutane, qui lui semblait défaite, +arrachée, dans un désordre honteux. Puis, il suivit sa soeur, la +face sévère, sans un frisson, raidi dans cette volonté de prêtre +cachant les agonies de sa chair sous la dignité du sacerdoce. +Désirée ne s'aperçut pas même de son trouble. Elle dit simplement, +en entrant dans la salle à manger: + +- Moi, j'ai bien dormi. Toi, tu as trop bavardé, tu es tout pâle. + +Le soir, après le dîner, Frère Archangias vint faire sa partie de +bataille avec la Teuse. Il avait, ce soir-là, une gaieté énorme. +Quand le Frère était gai, il allongeait des coups de poing dans les +côtes de la Teuse, qui lui rendait des soufflets, à toute volée. +Cela les faisait rire, d'un rire dont les plafonds tremblaient. +Puis, il inventait des farces extraordinaires: il cassait avec son +nez des assiettes posées à plat, il pariait de fendre à coup de +derrière la porte de la salle à manger, il jetait tout le tabac de +sa tabatière dans le café de la vieille servante, ou bien apportait +une poignée de cailloux qu'il lui glissait dans la gorge, en les +enfonçant avec la main, jusqu'à la ceinture. Ces débordements de +joie sanguine éclataient pour un rien, au milieu de ses colères +accoutumées; souvent un fait dont personne ne riait lui donnait une +véritable attaque de folie bruyante, tapant des pieds, tournant +comme une toupie, se tenant le ventre. + +- Alors, vous ne voulez pas me dire pourquoi vous êtes gai? demanda +la Teuse. + +Il ne répondit pas. Il s'était assis à califourchon sur une chaise, +il faisait le tour de la table en galopant. + +- Oui, oui, faites la bête, reprit-elle. Mon Dieu! que vous êtes +bête! Si le bon Dieu vous voit, il doit être content de vous! + +Le Frère venait de se laisser aller à la renverse, l'échine sur le +carreau, les jambes en l'air. Sans se relever, il dit gravement: + +- Il me voit, il est content de me voir. C'est lui qui veut que je +sois gai... Quand il consent à m'envoyer une récréation, il sonne la +cloche dans ma carcasse. Alors, je me roule. Ça fait rire tout le +paradis. + +Il marcha sur l'échine jusqu'au mur; puis, se dressant sur la nuque, +il tambourina des talons, le plus haut qu'il pût. Sa soutane, qui +retombait, découvrait son pantalon noir raccommodé aux genoux avec +des carrés de drap vert. Il reprenait: + +- Monsieur le curé, voyez donc où j'arrive. Je parie que vous ne +faites pas ça... Allons, riez un peu. Il vaut mieux se traîner sur +le dos, que de souhaiter pour matelas la peau d'une coquine. Vous +m'entendez, hein! On est une bête pour un moment, on se frotte, on +laisse sa vermine. Ça repose. Moi, lorsque je me frotte, je +m'imagine être le chien de Dieu, et c'est ça qui me fait dire que +tout le paradis se met aux fenêtres, riant de me voir... Vous pouvez +rire aussi, monsieur le curé. C'est pour les saints et pour vous. +Tenez, voici une culbute pour saint Joseph, en voici une autre pour +saint Jean, une autre pour saint Michel, une pour saint Marc, une +pour saint Mathieu... + +Et il continua, défilant tout un chapelet de saints, culbutant +autour de la pièce. L'abbé Mouret, resté silencieux, les poignets au +bord de la table, avait fini par sourire. D'ordinaire, les joies du +Frère l'inquiétaient. Puis, comme celui-ci passait à la portée de la +Teuse, elle lui allongea un coup de pied. + +- Voyons, dit-elle, jouons-nous, à la fin? + +Frère Archangias répondit par des grognements. Il s'était mis à +quatre pattes. Il marchait droit à la Teuse, faisant le loup. +Lorsqu'il l'eut atteinte, il enfonça la tête sous ses jupons, il lui +mordit le genou droit. + +- Voulez-vous bien me lâcher! criait-elle. Est-ce que vous rêvez +des saletés, maintenant! + +- Moi! balbutia le Frère, si égayé par cette idée, qu'il resta sur +la place, sans pouvoir se relever. Eh! regarde, j'étrangle, rien que +d'avoir goûté à ton genou. Il est trop salé, ton genou... Je mords +les femmes, puis je les crache, tu vois. + +Il la tutoyait, il crachait sur ses jupons. Quand il eut réussi à se +mettre debout, il souffla un instant, en se frottant les côtes. Des +bouffées de gaieté secouaient encore son ventre, comme une outre +qu'on achève de vider. Il dit enfin, d'une grosse voix sérieuse: + +- Jouons... Si je ris, c'est mon affaire. Vous n'avez pas besoin de +savoir pourquoi, la Teuse. + +Et la partie s'engagea. Elle fut terrible. Le Frère abattait les +cartes avec des coups de poing. Quand il criait: Bataille! les +vitres sonnaient. C'était la Teuse qui gagnait. Elle avait trois as +depuis longtemps, elle guettait le quatrième d'un regard luisant. +Cependant, Frère Archangias se livrait à d'autres plaisanteries. Il +soulevait la table, au risque de casser la lampe; il trichait +effrontément, se défendant à l'aide de mensonges énormes, pour la +farce, disait-il ensuite. Brusquement, il entonna les Vêpres, qu'il +chanta d'une voix pleine de chantre au lutrin. Et il ne cessa plus, +ronflant lugubrément, accentuant la chute de chaque verset en tapant +ses cartes, sur la paume de sa main gauche. Quand sa gaieté était au +comble, quand il ne trouvait plus rien pour l'exprimer, il chantait +ainsi les Vêpres, pendant des heures. La Teuse, qui le connaissait +bien, se pencha pour lui crier, au milieu du mugissement dont il +emplissait la salle à manger + +- Taisez-vous, c'est insupportable!... Vous êtes trop gai, ce soir. + +Alors, il entama les Complies. L'abbé Mouret était allé s'asseoir +près de la fenêtre. Il semblait ne pas voir, ne pas entendre ce qui +se passait autour de lui. Pendant le dîner, il avait mangé comme à +son ordinaire, il était même parvenu à répondre aux éternelles +questions de Désirée. Maintenant, il s'abandonnait, à bout de force; +il roulait, brisé, anéanti, dans la querelle furieuse qui continuait +en lui, sans trêve. Le courage même lui manquait pour se lever et +monter à sa chambre. Puis, il craignait que, s'il tournait la face +du côté de la lampe, on ne vît ses larmes, qu'il ne pouvait plus +retenir. Il appuya le front contre une vitre, il regarda les +ténèbres du dehors, s'endormant peu à peu, glissant à une stupeur de +cauchemar. + +Frère Archangias, psalmodiant toujours, cligna les yeux, en montrant +le prêtre endormi, d'un mouvement de tête. + +- Quoi? demanda la Teuse. + +Le Frère répéta son jeu de paupière, en l'accentuant. + +- Eh! quand vous vous démancherez le cou! dit la servante. Parlez, +je vous comprendrai... Tenez, un roi. Bon! je prends votre dame. + +Il posa un instant ses cartes, se courba sur la table, lui souffla +dans la figure: + +- La gueuse est venue. + +- Je le sais bien, répondit-elle. Je l'ai vue avec mademoiselle +entrer dans la basse-cour. + +Il la regarda terriblement, il avança les poings. + +- Vous l'avez vue, vous l'avez laissée entrer! Il fallait +m'appeler, nous l'aurions pendue par les pieds à un clou de votre +cuisine. + +Mais elle se fâcha, tout en contenant sa voix, pour ne pas réveiller +l'abbé Mouret. + +- Ah bien! bégaya-t-elle, vous êtes encore bon, vous! Venez donc +pendre quelqu'un dans ma cuisine!... Sans doute, je l'ai vue. Et +même, j'ai tourné le dos, quand elle est allée rejoindre monsieur le +curé dans l'église, après le catéchisme. Ils ont bien pu y faire ce +qu'ils ont voulu. Est-ce que ça me regarde? Est-ce que je n'avais +pas à mettre mes haricots sur le feu?... Moi, je l'abomine, cette +fille. Mais du moment qu'elle est la santé de monsieur le curé... +Elle peut bien venir à toutes les heures du jour et de la nuit. Je +les enfermerai ensemble, s'ils veulent. + +- Si vous faisiez cela, la Teuse, dit le Frère avec une rage +froide, je vous étranglerais. + +Elle se mit à rire, en le tutoyant à son tour. + +- Ne dis donc pas des bêtises, petit! Les femmes, tu sais bien que +ça t'est défendu comme le Pater aux ânes. Essaye de m'étrangler un +jour, tu verras ce que je te ferai... Sois sage, finissons la +partie. Tiens, voilà encore un roi. + +Lui, tenant sa carte levée, continuait à gronder: + +- Il faut qu'elle soit venue par quelque chemin connu du diable +seul, pour m'avoir échappé aujourd'hui. Je vais pourtant tous les +après-midi me poster là-haut, au Paradou. Si je les surprends encore +ensemble, je ferai faire connaissance à la gueuse d'un bâton de +cornouiller, que j'ai taillé exprès pour elle... Maintenant, je +surveillerai aussi l'église. + +Il joua, se laissa enlever un valet par la Teuse, puis se renversa +sur sa chaise, repris par son rire énorme. Il ne pouvait se fâcher +sérieusement, ce soir-là. Il murmurait: + +- N'importe, si elle l'a vu, elle n'en est pas moins tombée sur le +nez... Je veux tout de même vous conter ça, la Teuse. Vous savez, il +pleuvait. Moi, j'étais sur la porte de l'école, quand je l'ai +aperçue qui descendait de l'église. Elle marchait toute droite, avec +son air orgueilleux, malgré l'averse. Et voilà qu'en arrivant à la +route, elle s'est étalée tout de son long, à cause de la terre qui +devait être glissante. Oh! j'ai ri, j'ai ri! Je tapais dans mes +mains... Lorsqu'elle s'est relevée, elle avait du sang à un poignet. +Ça m'a donné de la joie pour huit jours. Je ne puis pas me +l'imaginer par terre, sans avoir à la gorge et au ventre des +chatouillements qui me font éclater d'aise. + +Et enflant les joues, tout à son jeu désormais, il chanta le De +profundis. Puis, il le recommença. La partie s'acheva au milieu de +cette lamentation, qu'il grossissait par moments, comme pour la +goûter mieux. Ce fut lui qui perdit, mais il n'en éprouva pas la +moindre contrariété. Quand la Teuse l'eut mis dehors, après avoir +réveillé l'abbé Mouret, on l'entendit se perdre au milieu du noir de +la nuit, en répétant le dernier verset du psaume: Et ipse redimet +Israel ex omnibus iniquitatibus ejus, d'un air d'extraordinaire +jubilation. + + + + + +XI. + +L'abbé Mouret dormit d'un sommeil de plomb. Lorsqu'il ouvrit les +yeux, plus tard que de coutume, il se trouva la face et les mains +baignées de larmes; il avait pleuré toute la nuit, en dormant. Il ne +dit point sa messe, ce matin-là. Malgré son long repos, sa lassitude +de la veille au soir était devenue telle, qu'il demeura jusqu'à midi +dans sa chambre, assis sur une chaise, au pied de son lit. La +stupeur, qui l'envahissait de plus en plus, lui ôtait jusqu'à la +sensation de la souffrance. Il n'éprouvait plus qu'un grand vide; il +restait soulagé, amputé, anéanti. La lecture de son bréviaire lui +coûta un suprême effort; le latin des versets lui paraissait une +langue barbare, dont il ne parvenait même plus à épeler les mots. +Puis, le livre jeté sur le lit, il passa des heures à regarder la +campagne par la fenêtre ouverte, sans avoir la force de venir +s'accouder à la barre d'appui. Au loin, il apercevait le mur blanc +du Paradou, un mince trait pâle courant à la crête des hauteurs, +parmi les taches sombres des petits bois de pins. A gauche, derrière +un de ces bois, se trouvait la brèche; il ne la voyait pas, mais il +la savait là; il se souvenait des moindres bouts de ronce épars au +milieu des pierres. La veille encore, il n'aurait point osé lever +ainsi les regards sur cet horizon redoutable. Mais, à cette heure, +il s'oubliait impunément à reprendre, après chaque bouquet de +verdure, le fil interrompu de la muraille, pareille au liséré d'une +jupe accroché à tous les buissons. Cela n'activait même pas le +battement de ses veines. La tentation, comme dédaigneuse de la +pauvreté de son sang, avait abandonné sa chair lâche. Elle le +laissait incapable d'une lutte, dans la privation de la grâce, +n'ayant même plus la passion du péché, prêt à accepter par +hébétement tout ce qu'il repoussait furieusement la veille. + +Il se surprit un moment à parler haut. Puisque la brèche était +toujours là, il rejoindrait Albine, au coucher du soleil. Il +ressentait un léger ennui de cette décision. Mais il ne croyait +pouvoir faire autrement. Elle l'attendait, elle était sa femme. +Quand il voulait évoquer son visage, il ne le voyait plus que très +pâle, très lointain. Puis, il était inquiet sur la façon dont ils +vivraient ensemble. Il leur serait difficile de rester dans le pays; +il leur faudrait fuir, sans que personne s'en doutât; ensuite, une +fois cachés quelque part, ils auraient besoin de beaucoup d'argent +pour être heureux. A vingt reprises, il tenta d'arrêter un plan +d'enlèvement, d'arranger leur existence d'amants heureux. Il ne +trouva rien. Maintenant que le désir ne l'affolait plus, le côté +pratique de la situation l'épouvantait, le mettait avec ses mains +débiles en face d'une besogne compliquée, dont il ne savait pas le +premier mot. Où prendraient-ils des chevaux pour se sauver? S'ils +s'en allaient à pied, ne les arrêterait-on pas ainsi que des +vagabonds? D'ailleurs, serait-il capable d'être employé, de +découvrir une occupation quelconque qui pût assurer du pain à sa +femme? Jamais on ne lui avait appris ces choses. Il ignorait la vie; +il ne rencontrait, en fouillant dans sa mémoire, que des lambeaux de +prière, des détails de cérémonial, des pages de l'Instruction +théologique, de Bouvier, apprises autrefois par coeur au séminaire. +Même des choses sans importance l'embarrassaient beaucoup. Il se +demanda s'il oserait donner le bras à sa femme, dans la rue. +Certainement, il ne saurait pas marcher, avec une femme au bras. Il +paraîtrait si gauche, que le monde se retournerait. On devinerait un +prêtre, on insulterait Albine. Vainement il tâcherait de se laver du +sacerdoce, toujours il en emporterait avec lui la pâleur triste, +l'odeur d'encens. Et s'il avait des enfants, un jour? Cette pensée +inattendue le fit tressaillir. Il éprouva une répugnance étrange. Il +croyait qu'il ne les aimerait pas. Cependant, ils étaient deux, un +petit garçon et une petite fille. Lui, les écartait de ses genoux, +souffrant de sentir leurs mains se poser sur ses vêtements, ne +prenant point à les faire sauter la joie des autres pères. Il ne +s'habituait pas à cette chair de sa chair, qui lui semblait toujours +suer son impureté d'homme. La petite fille surtout le troublait, +avec ses grands yeux, au fond desquels s'allumaient déjà des +tendresses de femme. Mais non, il n'aurait point d'enfant, il +s'éviterait cette horreur qu'il éprouvait, à l'idée de voir ses +membres repousser et revivre éternellement. Alors, l'espoir d'être +impuissant lui fut très doux. Sans doute, toute sa virilité s'en +était allée pendant sa longue adolescence. Cela le détermina. Dès le +soir, il fuirait avec Albine. + +Le soir, pourtant, l'abbé Mouret se sentit trop las. Il remit son +départ au lendemain. Le lendemain, il se donna un nouveau prétexte: +il ne pouvait abandonner sa soeur ainsi seule avec la Teuse; il +laisserait une lettre pour qu'on la conduisît chez l'oncle Pascal. +Pendant trois jours, il se promit d'écrire cette lettre; la feuille +de papier, la plume et l'encre étaient prêtes, sur la table, dans sa +chambre. Et, le troisième jour, il s'en alla, sans écrire la lettre. +Tout d'un coup, il avait pris son chapeau, il était parti pour le +Paradou, par bêtise, obsédé, se résignant, allant là comme à une +corvée qu'il ne savait de quelle façon éviter. L'image d'Albine +s'était encore effacée; il ne la voyait plus, il obéissait à +d'anciennes volontés, mortes en lui à cette heure, mais dont la +poussée persistait dans le grand silence de son être. + +Dehors il ne prit aucune précaution pour se cacher. Il s'arrêta, au +bout du village, à causer un instant avec la Rosalie; elle lui +annonçait que son enfant avait des convulsions, et elle riait +pourtant, de ce rire du coin des lèvres qui lui était habituel. Puis +il s'enfonça au milieu des roches, il marcha droit vers la brèche. +Par habitude, il avait emporté son bréviaire. Comme le chemin était +long, s'ennuyant, il ouvrit le livre, il lut les prières +réglementaires. Quand il le remit sous son bras, il avait oublié le +Paradou. Il allait toujours devant lui, songeant à une chasuble +neuve qu'il voulait acheter pour remplacer la chasuble d'étoffe d'or +qui, décidément, tombait en poussière; depuis quelque temps, il +cachait des pièces de vingt sous, et il calculait qu'au bout de sept +mois il aurait assez d'argent. Il arrivait sur les hauteurs, +lorsqu'un chant de paysan, au loin, lui rappela un cantique qu'il +avait su autrefois, au séminaire. Il chercha les premiers vers de ce +cantique, sans pouvoir les trouver. Cela l'ennuyait d'avoir si peu +de mémoire. Aussi, ayant fini par se souvenir, éprouva-t-il une joie +très douce à chanter à demi-voix les paroles qui lui revenaient une +à une. C'était un hommage à Marie. Il souriait, comme s'il eut reçu +au visage un souffle frais de sa jeunesse. Qu'il était heureux, dans +ce temps-là! Certes, il pouvait être heureux encore; il n'avait pas +grandi, il ne demandait toujours que les mêmes bonheurs, une paix +sereine, un coin de chapelle où la place de ses genoux fût marquée, +une vie de solitude égayée par des puérilités adorables d'enfance. +Il élevait peu à peu la voix, il chantait le cantique avec des sons +filés de flûte, quand il aperçut la brèche, brusquement, en face de +lui. + +Un instant, il parut surpris. Puis, cessant de sourire, il murmura +simplement: + +- Albine doit m'attendre. Le soleil baisse déjà. + +Mais, comme il montait écarter les pierres pour passer, un souffle +terrible l'inquiéta. Il dut redescendre, ayant failli mettre le pied +en plein sur la figure de Frère Archangias, vautré par terre, +dormant profondément. Le sommeil l'avait surpris sans doute, pendant +qu'il gardait l'entrée du Paradou. Il en barrait le seuil, tombé +tout de son long, les membres écartés, dans une posture honteuse. Sa +main droite, rejetée derrière sa tête, n'avait pas lâché le bâton de +cornouiller, qu'il semblait encore brandir, ainsi qu'une épée +flamboyante. Et il ronflait au milieu des ronces, la face au soleil, +sans que son cuir tanné eût un frisson. Un essaim de grosses mouches +volaient au-dessus de sa bouche ouverte. + +L'abbé Mouret le regarda un moment. Il enviait ce sommeil de saint +roulé dans la poussière. Il voulut chasser les mouches; mais les +mouches, entêtées, revenaient, se collaient aux lèvres violettes du +Frère, qui ne les sentait seulement pas. Alors, l'abbé enjamba ce +grand corps. Il entra dans le Paradou. + + + + + +XII. + +Derrière la muraille, à quelques pas, Albine était assise sur un +tapis d'herbe. Elle se leva, en apercevant Serge. + +- Te voilà! cria-t-elle toute tremblante. + +- Oui, dit-il paisiblement, je suis venu. + +Elle se jeta à son cou. Mais elle ne l'embrassa pas. Elle avait +senti le froid des perles du rabat sur son bras nu. Elle +l'examinait, inquiète déjà, reprenant: + +- Qu'as-tu? Tu ne m'as pas baisé sur les joues comme autrefois, tu +sais, lorsque tes lèvres chantaient... Va, si tu es souffrant, je te +guérirai encore. Maintenant que tu es là, nous allons recommencer +notre bonheur. Il n'y a plus de tristesse... Tu vois, je souris. Il +faut sourire, Serge. + +Et comme il restait grave. + +- Sans doute, j'ai eu aussi bien du chagrin. Je suis encore toute +pâle, n'est-ce pas? Depuis huit jours, je vivais là, sur l'herbe où +tu m'as trouvée. Je ne voulais qu'une chose, te voir entrer par ce +trou de la muraille. A chaque bruit, je me levais, je courais à ta +rencontre. Et ce n'était pas toi, c'étaient des feuilles que le vent +emportait... Mais je savais bien que tu viendrais. J'aurais attendu +des années. + +Puis, elle lui demanda: + +- Tu m'aimes encore? + +- Oui, répondit-il, je t'aime encore. + +Ils restèrent en face l'un de l'autre, un peu gênés. Un gros silence +tomba entre eux. Serge, tranquille, ne cherchait pas à le rompre. +Albine, à deux reprises, ouvrit la bouche, mais la referma aussitôt, +surprise des choses qui lui montaient aux lèvres. Elle ne trouvait +plus que des paroles amères. Elle sentait des larmes lui mouiller +les yeux. Qu'éprouvait-elle donc, pour ne pas être heureuse, lorsque +son amour était de retour? + +- Ecoute, dit-elle enfin, il ne faut pas rester là. C'est ce trou +qui nous glace... Rentrons chez nous. Donne-moi ta main. + +Et ils s'enfoncèrent dans le Paradou. L'automne venait, les arbres +étaient soucieux, avec leurs têtes jaunies qui se dépouillaient +feuille à feuille. Dans les sentiers, il y avait déjà un lit de +verdure morte, trempé d'humidité, où les pas semblaient étouffer des +soupirs. Au fond des pelouses, une fumée flottait, noyant de deuil +les lointains bleuâtres. Et le jardin entier se taisait, ne +soufflant plus que des haleines mélancoliques, qui passaient +pareilles à des frissons. + +Serge grelottait sous l'avenue de grands arbres qu'ils avaient +prise. Il dit à demi-voix: + +- Comme il fait froid, ici! + +- Tu as froid, murmura tristement Albine. Ma main ne te chauffe +plus. Veux-tu que je te couvre d'un pan de ma robe?... Viens, nous +allons revivre toutes nos tendresses. + +Elle le mena au parterre. Le bois de roses restait odorant, les +dernières fleurs avaient des parfums amers; tandis que les +feuillages, grandis démesurément, couvraient la terre d'une mare +dormante. Mais Serge témoigna une telle répugnance à entrer dans ces +broussailles, qu'ils restèrent sur le bord, cherchant de loin les +allées où ils avaient passé au printemps. Elle se rappelait les +moindres coins; elle lui montrait du doigt la grotte où dormait la +femme de marbre, les chevelures pendantes des chèvrefeuilles et des +clématites, les champs de violettes, la fontaine qui crachait des +oeillets rouges, le grand escalier empli d'un ruissellement de +giroflées fauves, la colonnade en ruine au centre de laquelle les +lis bâtissaient un pavillon blanc. C'était là qu'ils étaient nés +tous les deux, dans le soleil. Et elle racontait les plus petits +détails de cette première journée, la façon dont ils marchaient, +l'odeur que l'air avait à l'ombre. Lui, semblait écouter; puis, +d'une question, il prouvait qu'il n'avait pas compris. Le léger +frisson qui le pâlissait ne le quittait point. + +Elle le mena au verger, dont ils ne purent même approcher. La +rivière avait grossi, Serge ne songeait plus à prendre Albine sur +son dos, pour la porter en trois sauts à l'autre bord. Et pourtant, +là-bas, les pommiers et les poiriers étaient encore chargés de +fruits; la vigne, aux feuilles plus rares, pliait sous des grappes +blondes, dont chaque grain gardait la tache rousse du soleil. Comme +ils avaient gaminé à l'ombre gourmande de ces arbres vénérables! Ils +étaient des galopins alors. Albine souriait encore de la manière +effrontée dont elle montrait ses jambes, lorsque les branches +cassaient. Se souvenait-il au moins des prunes qu'ils avaient +mangées? Serge répondait par des hochements de tête. Il paraissait +las déjà. Le verger, avec son enfoncement verdâtre, son pêle-mêle de +tiges moussues, pareil à quelque échafaudage éventré et ruiné, +l'inquiétait, lui donnait le rêve d'un lieu humide, peuplé d'orties +et de serpents. + +Elle le mena aux prairies. Là, il dut faire quelques pas dans les +herbes. Elles montaient à ses épaules, maintenant. Elles lui +semblaient autant de bras minces qui cherchaient à le lier aux +membres, pour le rouler et le noyer au fond de cette mer verte, +interminable. Et il supplia Albine de ne pas aller plus loin. Elle +marchait en avant, elle ne s'arrêta pas; puis, voyant qu'il +souffrait, elle se tint debout à son côté, peu à peu assombrie, +finissant par être prise de frissons comme lui. Pourtant, elle paria +encore. D'un geste large, elle indiqua les ruisseaux, les rangées de +saules, les nappes d'herbe étalées jusqu'au bout de l'horizon. Tout +cela était à eux, autrefois. Ils y vivaient des journées entières. +Là-bas, entre ces trois saules, au bord de cette eau, ils avaient +joué aux amoureux. Alors, ils auraient voulu que les herbes fussent +plus grandes qu'eux, afin de se perdre dans leur flot mouvant, +d'être plus seuls, d'être loin de tout, comme des alouettes +voyageant au fond d'un champ de blé. Pourquoi donc tremblait-il +aujourd'hui, rien qu'à sentir le bout de son pied tremper et +disparaître dans le gazon? + +Elle le mena à la forêt. Les arbres effrayèrent Serge davantage. Il +ne les connaissait pas, avec cette gravité de leur tronc noir. Plus +qu'ailleurs, le passé lui semblait mort, au milieu de ces futaies +sévères, où le jour descendait librement. Les premières pluies +avaient effacé leurs pas sur le sable des allées; les vents +emportaient tout ce qui restait d'eux aux branches basses des +buissons. Mais Albine, la gorge serrée de tristesse, protestait du +regard. Elle retrouvait sur le sable les moindres traces de leurs +promenades. A chaque broussaille, l'ancienne tiédeur du frôlement +qu'ils avaient laissé là lui remontait au visage. Et, les yeux +suppliants, elle cherchait encore à évoquer les souvenirs de Serge. +Le long de ce sentier, ils avaient marché en silence, très émus, +sans oser se dire qu'ils s'aimaient. Dans cette clairière, ils +s'étaient oubliés un soir, fort tard, à regarder les étoiles, qui +pleuvaient sur eux comme des gouttes de chaleur. Plus loin, sous ce +chêne, ils avaient échangé leur premier baiser. Le chêne conservait +l'odeur de ce baiser; les mousses elles-mêmes en causaient toujours. +C'était un mensonge de dire que la forêt devenait muette et vide. Et +Serge tournait la tête, pour éviter les yeux d'Albine, qui le +fatiguaient. + +Elle le mena aux grandes roches. Peut-être là ne frissonnerait-il +plus de cet air débile qui la désespérait. Seules, les grandes +roches, à cette heure, étaient encore chaudes de la braise rouge du +soleil couchant. Elles avaient toujours leur passion tragique, leurs +lits ardents de cailloux, où se roulaient des plantes grasses, +monstrueusement accouplées. Et, sans parler, sans même tourner la +tête, Albine entraînait Serge le long de la rude montée, voulant le +mener plus haut, encore plus haut, au-delà des sources, jusqu'à ce +qu'ils fussent de nouveau tous les deux dans le soleil. Ils +retrouveraient le cèdre sous lequel ils avaient éprouvé l'angoisse +du premier désir. Ils se coucheraient par terre, sur les dalles +ardentes, en attendant que le rut de la terre les gagnât. Mais, +bientôt, les pieds de Serge se heurtèrent cruellement. Il ne pouvait +plus marcher. Une première fois, il tomba sur les genoux. Albine, +d'un effort suprême, le releva, l'emporta un instant. Et il retomba, +il resta abattu, au milieu du chemin. En face, au-dessous de lui, le +Paradou immense s'étendait. + +- Tu as menti! cria Albine, tu ne m'aimes plus! + +Et elle pleurait, debout à son côté, se sentant impuissante à +l'emporter plus haut. Elle n'avait pas de colère encore, elle +pleurait leurs amours agonisantes. Lui, restait écrasé. + +- Le jardin est mort, j'ai toujours froid, murmura-t-il. + +Mais elle lui prit la tête, elle lui montra le Paradou, d'un geste. + +- Regarde donc!... Ah! ce sont tes yeux qui sont morts, ce sont tes +oreilles, tes membres, ton corps entier. Tu as traversé toutes nos +joies, sans les voir, sans les entendre, sans les sentir. Et tu n'as +fait que trébucher, tu es venu tomber ici de lassitude et d'ennui... +Tu ne m'aimes plus. + +Il protestait doucement, tranquillement. Alors, elle eut une +première violence. + +- Tais-toi! Est-ce que le jardin mourra jamais! Il dormira, cet +hiver; il se réveillera en mai, il nous rapportera tout ce que nous +lui avons confié de nos tendresses; nos baisers refleuriront dans le +parterre, nos serments repousseront avec les herbes et les arbres... +Si tu le voyais, si tu l'entendais, il est plus profondément ému, il +aime d'une façon plus doucement poignante, à cette saison d'automne, +lorsqu'il s'endort dans sa fécondité... Tu ne m'aimes plus, tu ne +peux plus savoir. + +Lui, levait les yeux sur elle, la suppliant de ne pas se fâcher. Il +avait un visage aminci, que pâlissait une peur d'enfant. Un éclat de +voix le faisait tressaillir. Il finit par obtenir d'elle qu'elle se +reposât un instant, près de lui, au milieu du chemin. Ils +causeraient paisiblement, ils s'expliqueraient. Et tous deux, en +face du Paradou, sans même se prendre le bout des doigts, +s'entretinrent de leur amour. + +- Je t'aime, je t'aime, dit-il de sa voix égale. Si je ne t'aimais +pas, je ne serais pas venu... C'est vrai, je suis las. J'ignore +pourquoi. J'aurais cru retrouver ici cette bonne chaleur dont le +souvenir seul était une caresse. Et j'ai froid, le jardin me semble +noir, je n'y vois rien de ce que j'y ai laissé. Mais ce n'est point +ma faute. Je m'efforce d'être comme toi, je voudrais te contenter. + +- Tu ne m'aimes plus, répéta encore Albine. + +- Si, je t'aime. J'ai beaucoup souffert, l'autre jour, après +t'avoir renvoyée... Oh! je t'aimais avec un tel emportement, sais- +tu, que je t'aurais brisée d'une étreinte, si tu étais revenue te +jeter dans mes bras. Jamais je ne t'ai désirée si furieusement. +Pendant des heures, tu es restée vivante devant moi, me tenaillant +de tes doigts souples. Quand je fermais les yeux, tu t'allumais +comme un soleil, tu m'enveloppais de ta flamme... Alors, j'ai marché +sur tout, je suis venu. + +Il garda un court silence, songeur; puis, il continua: + +- Et maintenant mes bras sont comme brisés. Si je voulais te +prendre contre ma poitrine, je ne saurais point te tenir, je te +laisserais tomber... Attends que ce frisson m'ait quitté. Tu me +donneras tes mains, je les baiserai encore. Sois bonne, ne me +regarde pas de tes yeux irrités. Aide-moi à retrouver mon coeur. + +Et il avait une tristesse si vraie, une envie si évidente de +recommencer leur vie tendre, qu'Albine fut touchée. Un instant, elle +redevint très douce. Elle le questionna avec sollicitude. + +- Où souffres-tu? Quel est ton mal? + +- Je ne sais. Il me semble que tout le sang de mes veines s'en +va... Tout à l'heure, en venant, j'ai cru qu'on me jetait sur les +épaules une robe glacée, qui se collait à ma peau, et qui, de la +tête aux pieds, me faisait un corps de pierre... J'ai déjà senti +cette robe sur mes épaules... Je ne me souviens plus. + +Mais elle l'interrompit d'un rire amical. + +- Tu es un enfant, tu auras pris froid, voilà tout... Ecoute, ce +n'est pas moi qui te fais peur, au moins? L'hiver, nous ne resterons +pas au fond de ce jardin, comme deux sauvages. Nous irons où tu +voudras, dans quelque grande ville. Nous nous aimerons, au milieu du +monde, aussi tranquillement qu'au milieu des arbres. Et tu verras +que je ne suis pas qu'une vaurienne, sachant dénicher des nids, +marchant des heures sans être lasse... Quand j'étais petite, je +portais des jupes brodées, avec des bas à jour, des guimpes, des +falbalas. Personne ne t'a conté cela, peut-être? + +Il ne l'écoutait pas, il dit brusquement, en poussant un léger cri: + +- Ah! je me souviens! + +Et, quand elle l'interrogea, il ne voulut pas répondre. Il venait de +se rappeler la sensation de la chapelle du séminaire sur ses +épaules. C'était là cette robe glacée qui lui faisait un corps de +pierre. Alors, il fut repris invinciblement par son passé de prêtre. +Les vagues souvenirs qui s'étaient éveillés en lui, le long de la +route, des Artaud au Paradou, s'accentuèrent, s'imposèrent avec une +souveraine autorité. Pendant qu'Albine continuait à lui parler de la +vie heureuse qu'ils mèneraient ensemble, il entendait des coups de +clochette sonnant l'élévation, il voyait des ostensoirs traçant des +croix de feu au-dessus de grandes foules agenouillées. + +- Eh bien! dit-elle, pour toi, je remettrai mes jupes brodées... Je +veux que tu sois gai. Nous chercherons ce qui pourra te distraire. +Tu m'aimeras davantage peut-être, lorsque tu me verras belle, mise +comme les dames. Je n'aurai plus mon peigne enfoncé de travers, avec +des cheveux dans le cou. Je ne retrousserai plus mes manches +jusqu'aux coudes. J'agraferai ma robe pour ne plus montrer mes +épaules. Et je sais encore saluer, je sais marcher posément, avec de +petits balancements de menton. Va, je serai une jolie femme à ton +bras, dans les rues. + +- Es-tu entrée dans les églises, parfois, quand tu étais petite? +lui demanda-t-il, à demi-voix, comme s'il eût continué tout haut +malgré lui, la rêverie qui l'empêchait de l'entendre. Moi, je ne +pouvais passer devant une église sans y entrer. Dès que la porte +retombait silencieusement derrière moi, il me semblait que j'étais +dans le paradis lui-même, avec des voix d'ange qui me contaient à +l'oreille des histoires de douceur, avec l'haleine des saints et des +saintes dont je sentais la caresse par tout mon corps... Oui, +j'aurais voulu vivre là, toujours, perdu au fond de cette béatitude. + +Elle le regarda, les yeux fixes, tandis qu'une courte flamme +s'allumait dans la tendresse de son regard. Elle reprit, soumise +encore: + +- Je serai comme il plaira à tes caprices. Je faisais de la +musique, autrefois; j'étais une demoiselle savante, qu'on élevait +pour tous les charmes... Je retournerai à l'école, je me remettrai à +la musique. Si tu désires m'entendre jouer un air que tu aimes, tu +n'auras qu'à me l'indiquer, je l'apprendrai pendant des mois, pour +te le faire entendre, un soir chez nous, dans une chambre bien +close, dont nous aurons tiré toutes les draperies. Et tu me +récompenseras d'un seul baiser... Veux-tu? Un baiser sur les lèvres +qui te rendra ton amour. Tu me prendras et tu pourras me briser +entre tes bras. + +- Oui, oui, murmura-t-il, ne répondant toujours qu'à ses propres +pensées, mes grands plaisirs ont d'abord été d'allumer les cierges, +de préparer les burettes, de porter le Missel, les mains jointes. +Plus tard, j'ai goûté l'approche lente de Dieu, et j'ai cru mourir +d'amour... Je n'ai pas d'autres souvenirs. Je ne sais rien. Quand je +lève la main, c'est pour une bénédiction. Quand j'avance les lèvres, +c'est pour un baiser donné à l'autel. Si je cherche mon coeur, je ne +le trouve plus je l'ai offert à Dieu, qui l'a pris. + +Elle devint très pâle, les yeux ardents. Elle continua, avec un +tremblement dans la voix: + +- Et je veux que ma fille ne me quitte pas. Tu pourras, si tu le +juges bon, envoyer le garçon au collège. Je garderai la chère +blondine dans mes jupes. C'est moi qui lui apprendrai à lire. Oh! je +me souviendrai, je prendrai des maîtres, si j'ai oublié mes +lettres... Nous vivrons avec tout ce petit monde dans les jambes. Tu +seras heureux, n'est-ce pas? Réponds, dis-moi que tu auras chaud, +que tu souriras, que tu ne regretteras rien? + +- J'ai pensé souvent aux saints de pierre qu'on encense depuis des +siècles, au fond de leur niche, dit-il à voix très basse. A la +longue, ils doivent être baignés d'encens jusqu'aux entrailles... Et +moi je suis comme un de ces saints. J'ai de l'encens jusque dans le +dernier pli de mes organes. C'est cet embaumement qui fait ma +sérénité, la mort tranquille de ma chair, la paix que je goûte à ne +pas vivre... Ah! que rien ne me dérange de mon immobilité! Je +resterai froid, rigide, avec le sourire sans fin de mes lèvres de +granit, impuissant à descendre parmi les hommes. Tel est mon seul +désir. + +Elle se leva, irritée, menaçante. Elle le secoua, en criant: + +- Que dis-tu? Que rêves-tu là, tout haut?... Ne suis-je pas ta +femme? N'es-tu pas venu pour être mon mari? + +Lui, tremblait plus fort, se reculait. + +- Non, laisse-moi, j'ai peur, balbutia-t-il. + +- Et notre vie commune, et notre bonheur, et nos enfants? + +- Non, non, j'ai peur + +Puis, il jeta ce cri suprême: + +- Je ne peux pas! je ne peux pas! + +Alors, pendant un instant, elle resta muette, en face du malheureux, +qui grelottait à ses pieds. Une flamme sortait de son visage. Elle +avait ouvert les bras, comme pour le prendre, le serrer contre elle, +dans un élan courroucé de désir. Mais elle parut réfléchir; elle ne +lui saisit que la main, elle le mit debout. + +- Viens! dit-elle. + +Et elle le mena sous l'arbre géant, à la place même où elle s'était +livrée, et où il l'avait possédée. C'était la même ombre de +félicité, le même tronc qui respirait ainsi qu'une poitrine, les +mêmes branches qui s'étendaient au loin, pareilles à des membres +protecteurs. L'arbre restait bon, robuste, puissant, fécond. Comme +au jour de leurs noces, une langueur d'alcôve, une lueur de nuit +d'été mourant sur l'épaule nue d'une amoureuse, un balbutiement +d'amour à peine distinct, tombant brusquement à un grand spasme +muet, traînaient dans la clairière, baignée d'une limpidité +verdâtre. Et, au loin, le Paradou, malgré le premier frisson de +l'automne, retrouvait, lui aussi, ses chuchotements ardents. Il +redevenait complice. Du parterre, du verger, des prairies, de la +forêt, des grandes roches, du vaste ciel, arrivait de nouveau un +rire de volupté, un vent qui semait sur son passage une poussière de +fécondation. Jamais le jardin, aux plus tièdes soirées de printemps, +n'avait des tendresses si profondes qu'aux derniers beaux jours, +lorsque les plantes s'endormaient en se disant adieu. L'odeur des +germes mûrs charriait une ivresse de désir, à travers les feuilles +plus rares. + +- Entends-tu, entends-tu? balbutiait Albine à l'oreille de Serge, +qu'elle avait laissé tomber sur l'herbe, au pied de l'arbre. + +Serge pleurait. + +- Tu vois bien que le Paradou n'est pas mort. Il nous crie de nous +aimer. Il veut toujours notre mariage... Oh! souviens-toi! Prends- +moi à ton cou. Soyons l'un à l'autre. + +Serge pleurait. + +Elle ne dit plus rien. Elle le prit elle-même, d'une étreinte +farouche. Ses lèvres se collèrent sur ce cadavre pour le +ressusciter. Et Serge n'eut encore que des larmes. + +Au bout d'un grand silence, Albine parla. Elle était debout, +méprisante, résolue. + +- Va-t'en! dit-elle à voix basse. + +Serge se leva d'un effort. Il ramassa son bréviaire qui avait roulé +dans l'herbe. Il s'en alla. + +- Va-t'en! répétait Albine qui le suivait, le chassant devant elle, +haussant la voix. + +Et elle le poussa ainsi de buisson en buisson, elle le reconduisit à +la brèche, au milieu des arbres graves. Et là, comme Serge hésitait, +le front bas, elle lui cria violemment: + +- Va-t'en! va-t'en! + +Puis, lentement, elle rentra dans le Paradou, sans tourner la tête. +La nuit tombait, le jardin n'était plus qu'un grand cercueil +d'ombre. + + + + + +XIII. + +Frère Archangias, réveillé, debout sur la brèche, donnait des coups +de bâton contre les pierres, en jurant abominablement. + +- Que le diable leur casse les cuisses! Qu'il les cloue au derrière +l'un de l'autre comme des chiens! Qu'il les traîne par les pieds, le +nez dans leur ordure! + +Mais quand il vit Albine chassant le prêtre, il resta un moment, +surpris. Puis, il tapa plus fort, il fut pris d'un rire terrible. + +- Adieu, la gueuse! Bon voyage! Retourne forniquer avec tes +loups... Ah! tu n'as pas assez d'un saint. Il te faut des reins +autrement solides. Il te faut des chênes. Veux-tu mon bâton? Tiens! +couche avec! Voilà le gaillard qui te contentera. + +Et, à toute volée, il jeta son bâton derrière Albine, dans le +crépuscule. Puis, regardant l'abbé Mouret, il gronda. + +- Je vous savais là-dedans. Les pierres étaient dérangées... +Ecoutez, monsieur le curé, votre faute a fait de moi votre +supérieur, Dieu vous dit par ma bouche que l'enfer n'a pas de +tourments assez effroyables pour les prêtres enfoncés dans la chair. +S'il daigne vous pardonner, il sera trop bon, il gâtera sa justice. + +A pas lents, tous deux redescendaient vers les Artaud. Le prêtre +n'avait pas ouvert les lèvres. Peu à peu, il relevait la tête, il ne +tremblait plus. Quand il aperçut, au loin, sur le ciel violâtre, la +barre noire du Solitaire, avec la tache rouge des tuiles de +l'église, il eut un faible sourire. Dans ses yeux clairs, se levait +une grande sérénité. + +Cependant, le Frère, de temps à autre, donnait un coup de pied à un +caillou. Puis, il se tournait, il apostrophait son compagnon. + +- Est-ce fini, cette fois?... Moi, quand j'avais votre âge, j'étais +possédé; un démon me mangeait les reins. Et puis, il s'est ennuyé, +il s'en est allé. Je n'ai plus de reins. Je vis tranquille... Oh! je +savais bien que vous viendriez. Voilà trois semaines que je vous +guette. Je regardais dans le jardin, par le trou du mur. J'aurais +voulu couper les arbres. Souvent, j'ai jeté des pierres. Quand je +cassais une branche, j'étais content... Dites, c'est donc +extraordinaire, ce qu'on goûte là-dedans? + +Il avait arrêté l'abbé Mouret au milieu de la route, en le regardant +avec des yeux luisant d'une terrible jalousie. Les délices entrevues +du Paradou le torturaient. Depuis des semaines, il était resté sur +le seuil, flairant de loin les jouissances damnables. Mais l'abbé +restant muet, il se remit à marcher, ricanant, grognant des paroles +équivoques. Et, haussant le ton. + +- Voyez-vous, quand un prêtre fait ce que vous avez fait, il +scandalise tous les autres prêtres... Moi-même, je ne me sentais +plus chaste, à marcher à côté de vous. Vous empoisonniez le sexe... +A cette heure, vous voilà raisonnable. Allez, vous n'avez pas besoin +de vous confesser. Je connais ce coup de bâton-là. Le ciel vous a +cassé les reins comme aux autres. Tant mieux! tant mieux! + +Il triomphait, il tapait des mains. L'abbé ne l'écoutait pas, perdu +dans une rêverie. Son sourire avait grandi. Et quand le Frère l'eut +quitté devant la porte du presbytère, il fit le tour, il entra dans +l'église. Elle était toute grise, comme par ce terrible soir de +pluie, où la tentation l'avait si rudement secoué. Mais elle restait +pauvre et recueillie, sans ruissellement d'or, sans souffles +d'angoisse, venus de la campagne. Elle gardait un silence solennel. +Seule, une haleine de miséricorde semblait l'emplir. + +Agenouillé devant le grand Christ de carton peint, pleurant des +larmes qu'il laissait couler sur ses joues comme autant de joies, le +prêtre murmurait: + +- O mon Dieu, il n'est pas vrai que vous soyez sans pitié. Je le +sens, vous m'avez déjà pardonné. Je le sens à votre grâce, qui, +depuis des heures, redescend en moi, goutte à goutte, en m'apportant +le salut d'une façon lente et certaine... O mon Dieu, c'est au +moment où je vous abandonnais, que vous me protégiez avec le plus +d'efficacité. Vous vous cachiez de moi pour mieux me retirer du mal. +Vous laissiez ma chair aller en avant, afin de me heurter contre son +impuissance... Et, maintenant, ô mon Dieu, je vois que vous m'aviez +à jamais marqué de votre sceau, ce sceau redoutable, plein de +délices, qui met un homme hors des hommes, et dont l'empreinte est +si ineffaçable, qu'elle reparaît tôt ou tard, même sur les membres +coupables. Vous m'avez brisé dans le péché et dans la tentation. +Vous m'avez dévasté de votre flamme. Vous avez voulu qu'il n'y eût +plus que des ruines en moi, pour y descendre en sécurité. Je suis +une maison vide où vous pouvez habiter... Soyez béni, ô mon Dieu! + +Il se prosternait, il balbutiait dans la poussière. L'église était +victorieuse; elle restait debout, au-dessus de la tête du prêtre, +avec ses autels, son confessionnal, sa chaire, ses croix, ses images +saintes. Le monde n'existait plus. La tentation s'était éteinte, +ainsi qu'un incendie désormais inutile à la purification de cette +chair. Il entrait dans la paix surhumaine. Il jetait ce cri suprême: + +- En dehors de la vie, en dehors des créatures, en dehors de tout, +je suis à vous, ô mon Dieu, à vous seul, éternellement! + + + + + +XIV. + +A cette heure, Albine, dans le Paradou, rôdait encore, traînant +l'agonie muette d'une bête blessée. Elle ne pleurait plus. Elle +avait un visage blanc, traversé au front d'un grand pli. Pourquoi +donc souffrait-elle toute cette mort? De quelle faute était-elle +coupable, pour que, brusquement, le jardin ne lui tint plus les +promesses qu'il lui faisait depuis l'enfance. Et elle s'interrogeait, +allant devant elle, sans voir les allées où l'ombre coulait peu à +peu. Pourtant, elle avait toujours obéi aux arbres. Elle ne se +souvenait pas d'avoir cassé une fleur. Elle était restée la fille +aimée des verdures, les écoutant avec soumission, s'abandonnant à +elles, pleine de foi dans les bonheurs qu'elles lui réservaient. +Lorsque, au dernier jour, le Paradou lui avait crié de se coucher +sous l'arbre géant, elle s'était couchée, elle avait ouvert les +bras, répétant la leçon soufflée par les herbes. Alors, si elle +ne trouvait rien à se reprocher, c'était donc le jardin qui la +trahissait, qui la torturait, pour la seule joie de la voir +souffrir. + +Elle s'arrêta, elle regarda autour d'elle. Les grandes masses +sombres des feuillages gardaient un silence recueilli, les sentiers, +où des murs noirs se bâtissaient, devenaient des impasses de +ténèbres; les nappes de gazon, au loin, endormaient les vents qui +les effleuraient. Et elle tendit les mains désespérément, elle eut +un cri de protestation. Cela ne pouvait finir ainsi. Mais sa voix +s'étouffa sous les arbres silencieux. Trois fois, elle conjura le +Paradou de répondre, sans qu'une explication lui vînt des hautes +branches, sans qu'une seule feuille la prît en pitié. Puis, quand +elle se fut remise à rôder, elle se sentit marcher dans la fatalité +de l'hiver. Maintenant qu'elle ne questionnait plus la terre en +créature révoltée, elle entendait une voix basse courant au ras du +sol, la voix d'adieu des plantes, qui se souhaitaient une mort +heureuse. Avoir bu le soleil de toute une saison, avoir vécu +toujours en fleurs, s'être exhalé en un parfum continu, puis s'en +aller au premier tourment, avec l'espoir de repousser quelque part, +n'était-ce pas une vie assez longue, une vie bien remplie, que +gâterait un entêtement à vivre davantage? Ah! comme on devait être +bien, morte, ayant une nuit sans fin devant soi, pour songer à la +courte journée vécue, pour en fixer éternellement les joies +fugitives! + +Elle s'arrêta de nouveau, mais elle ne protesta plus, au milieu du +grand recueillement du Paradou. Elle croyait comprendre, à cette +heure. Sans doute, le jardin lui ménageait la mort comme une +jouissance suprême. C'était à la mort qu'il l'avait conduite d'une +si tendre façon. Après l'amour, il n'y avait plus que la mort. Et +jamais le jardin ne l'avait tant aimée; elle s'était montrée ingrate +en l'accusant, elle restait sa fille la plus chère. Les feuillages +silencieux, les sentiers barrés de ténèbres, les pelouses où le vent +s'assoupissait, ne se taisaient que pour l'inviter à la joie d'un +long silence. Ils la voulaient avec eux, dans le repos du froid; ils +rêvaient de l'emporter, roulée parmi les feuilles sèches, les yeux +glacés comme l'eau des sources, les membres raidis comme les +branches nues, le sang dormant le sommeil de la sève. Elle vivrait +leur existence jusqu'au bout, jusqu'à leur mort. Peut-être avaient- +ils déjà résolu qu'à la saison prochaine elle serait un rosier du +parterre, un saule blond des prairies, ou un jeune bouleau de la +forêt. C'était la grande loi de la vie: elle allait mourir. + +Alors, une dernière fois, elle reprit sa course à travers le jardin, +en quête de la mort. Quelle plante odorante avait besoin de ses +cheveux pour accroître le parfum de ses feuilles? Quelle fleur lui +demandait le don de sa peau de satin, la blancheur pure de ses bras, +la laque tendre de sa gorge? A quel arbuste malade devait-elle +offrir son jeune sang? Elle aurait voulu être utile aux herbes qui +végétaient sur le bord des allées, se tuer là, pour qu'une verdure +poussât d'elle, superbe, grasse, pleine d'oiseaux en mai et +ardemment caressée du soleil. Mais le Paradou resta muet longtemps +encore, ne se décidant pas à lui confier dans quel dernier baiser il +l'emporterait. Elle dut retourner partout, refaire le pèlerinage de +ses promenades. La nuit était presque entièrement tombée, et il lui +semblait qu'elle entrait peu à peu dans la terre. Elle monta aux +grandes roches, les interrogeant, leur demandant si c'était sur +leurs lits de cailloux qu'il lui fallait expirer. Elle traversa la +forêt, attendant, avec un désir qui ralentissait sa marche, que +quelque chêne s'écroulât et l'ensevelît dans la majesté de sa chute. +Elle longea les rivières des prairies, se penchant presque à chaque +pas, regardant au fond des eaux si une couche ne lui était pas +préparée, parmi les nénuphars. Nulle part, la mort ne l'appelait, ne +lui tendait ses mains fraîches. Cependant, elle ne se trompait +point. C'était bien le Paradou qui allait lui apprendre à mourir, +comme il lui avait appris à aimer. Elle recommença à battre les +buissons, plus affamée qu'aux matinées tièdes où elle cherchait +l'amour. Et, tout d'un coup, au moment où elle arrivait au parterre, +elle surprit la mort, dans les parfums du soir. Elle courut, elle +eut un rire de volupté. Elle devait mourir avec les fleurs. + +D'abord, elle courut au bois de roses. Là, dans la dernière lueur du +crépuscule, elle fouilla les massifs, elle cueillit toutes les roses +qui s'alanguissaient aux approches de l'hiver. Elle les cueillait à +terre, sans se soucier des épines; elle les cueillait devant elle, +des deux mains; elle les cueillait au-dessus d'elle, se haussant sur +les pieds, ployant les arbustes. Une telle hâte la poussait, qu'elle +cassait les branches, elle qui avait le respect des moindres brins +d'herbe. Bientôt elle eut des roses plein les bras, un fardeau de +roses sous lequel elle chancelait. Puis, elle rentra au pavillon, +ayant dépouillé le bois, emportant jusqu'aux pétales tombés; et +quand elle eut laissé glisser sa charge de roses sur le carreau de +la chambre au plafond bleu, elle redescendit dans le parterre. + +Alors, elle chercha les violettes. Elle en faisait des bouquets +énormes qu'elle serrait un à un contre sa poitrine. Ensuite, elle +chercha les oeillets, coupant tout jusqu'aux boutons, liant des +gerbes géantes d'oeillets blancs, pareilles à des jattes de lait, +des gerbes géantes d'oeillets rouges, pareilles à des jattes de +sang. Et elle chercha encore les quarantaines, les belles-de-nuit, +les héliotropes, les lis; elle prenait à poignée les dernières tiges +épanouies des quarantaines, dont elle froissait sans pitié les +ruches de satin; elle dévastait les corbeilles de belles-de-nuit, +ouvertes à peine à l'air du soir; elle fauchait le champ des +héliotropes, ramassant en tas sa moisson de fleurs; elle mettait +sous ses bras des paquets de lis, comme des paquets de roseaux. +Lorsqu'elle fut de nouveau chargée, elle remonta au pavillon jeter, +à côté des roses, les violettes, les oeillets, les quarantaines, les +belles-de-nuit, les héliotropes, les lis. Et, sans reprendre +haleine, elle redescendit. + +Cette fois, elle se rendit à ce coin mélancolique qui était comme le +cimetière du parterre. Un automne brûlant y avait mis une seconde +poussée des fleurs du printemps. Elle s'acharna surtout sur des +plates-bandes de tubéreuses et de jacinthes, à genoux au milieu des +herbes, menant sa récolte avec des précautions d'avare. Les +tubéreuses semblaient pour elle des fleurs précieuses, qui devaient +distiller goutte à goutte de l'or, des richesses, des biens +extraordinaires. Les jacinthes, toutes perlées de leurs grains +fleuris, étaient comme des colliers dont chaque perle allait lui +verser des joies ignorées aux hommes. Et, bien qu'elle disparût dans +la brassée de jacinthes et de tubéreuses qu'elle avait coupée, elle +ravagea plus loin un champ de pavots, elle trouva moyen de raser +encore un champ de soucis. Par-dessus les tubéreuses, par-dessus les +jacinthes, les soucis et les pavots s'entassèrent. Elle revint en +courant se décharger dans la chambre au plafond bleu, veillant à ce +que le vent ne lui volât pas un pistil. Elle redescendit. + +Qu'allait-elle cueillir maintenant? Elle avait moissonné le parterre +entier. Quand elle se haussait sur les pieds, elle ne voyait plus, +sous l'ombre encore grise, que le parterre mort, n'ayant plus les +yeux tendres de ses roses, le rire rouge de ses oeillets, les +cheveux parfumés de ses héliotropes. Pourtant, elle ne pouvait +remonter les bras vides. Et elle s'attaqua aux herbes, aux verdures; +elle rampa, la poitrine contre le sol, cherchant dans une suprême +étreinte de passion à emporter la terre elle-même. Ce fut la moisson +des plantes odorantes, les citronnelles, les menthes, les verveines, +dont elle emplissait sa jupe. Elle rencontra une bordure de baume et +n'en laissa pas une feuille. Elle prit même deux grands fenouils, +qu'elle jeta sur ses épaules, ainsi que deux arbres. Si elle avait +pu, entre ses dents serrées, elle aurait emmené derrière elle toute +la nappe verte du parterre. Puis, au seuil du pavillon, elle se +tourna, elle jeta un dernier regard sur le Paradou. Il était noir; +la nuit, tombée complètement, lui avait jeté un drap noir sur la +face. Et elle monta, pour ne plus redescendre. + +La grande chambre, bientôt, fut parée. Elle avait posé une lampe +allumée sur la console. Elle triait les fleurs amoncelées au milieu +du carreau, elle en faisait de grosses touffes qu'elle distribuait à +tous les coins. D'abord, derrière la lampe sur la console, elle mit +les lis, une haute dentelle qui attendrissait la lumière de sa +pureté blanche. Puis, elle porta des poignées d'oeillets et de +quarantaines sur le vieux canapé, dont l'étoffe peinte était déjà +semée de bouquets rouges, fanés depuis cent ans; et l'étoffe +disparut, le canapé allongea contre le mur un massif de quarantaines +hérissé d'oeillets. Elle rangea alors les quatre fauteuils devant +l'alcôve; elle emplit le premier de soucis, le second de pavots, le +troisième de belles-de-nuit, le quatrième d'héliotropes; les +fauteuils, noyés, ne montrant que des bouts de leurs bras, +semblaient des bornes de fleurs. Enfin, elle songea au lit. Elle +roula près du chevet une petite table, sur laquelle elle dressa un +tas énorme de violettes. Et, à larges brassées, elle couvrit +entièrement le lit de toutes les jacinthes et de toutes les +tubéreuses qu'elle avait apportées; la couche était si épaisse, +qu'elle débordait sur le devant, aux pieds, à la tête, dans la +ruelle, laissant couler des traînées de grappes. Le lit n'était plus +qu'une grande floraison. Cependant, les roses restaient. Elle les +jeta au hasard, un peu partout; elle ne regardait même pas où elles +tombaient; la console, le canapé, les fauteuils, en reçurent; un +coin du lit en fut inondé. Pendant quelques minutes, il plut des +roses, à grosses touffes, une averse de fleurs lourdes comme des +gouttes d'orage, qui faisaient des mares dans les trous du carreau. +Mais le tas ne diminuant guère, elle finit par en tresser des +guirlandes qu'elle pendit aux murs. Les Amours de plâtre qui +polissonnaient au-dessus de l'alcôve eurent des guirlandes de roses +au cou, aux bras, autour des reins; leurs ventres nus, leurs culs +nus furent tout habillés de roses. Le plafond bleu, les panneaux +ovales encadrés de noeuds de ruban couleur chair, les peintures +érotiques mangées par le temps, se trouvèrent tendus d'un manteau de +roses, d'une draperie de roses. La grande chambre était parée. +Maintenant, elle pouvait y mourir. + +Un instant, elle resta debout, regardant autour d'elle. Elle +songeait, elle cherchait si la mort était là. Et elle ramassa les +verdures odorantes, les citronnelles, les menthes, les verveines, +les baumes, les fenouils; elle les tordit, les plia, en fabriqua des +tampons, à l'aide desquels elle alla boucher les moindres fentes, +les moindres trous de la porte et des fenêtres. Puis, elle tira les +rideaux de calicot blanc, cousus à gros points. Et, muette, sans un +soupir, elle se coucha sur le lit, sur la floraison des jacinthes et +des tubéreuses. + +Là, ce fut une volupté dernière. Les yeux grands ouverts, elle +souriait à la chambre. Comme elle avait aimé, dans cette chambre! +Comme elle y mourait heureuse! A cette heure, rien d'impur ne lui +venait plus des Amours de plâtre, rien de troublant ne descendait +plus des peintures, où des membres de femme se vautraient. Il n'y +avait, sous le plafond bleu, que le parfum étouffant des fleurs. Et +il semblait que ce parfum ne fût autre que l'odeur d'amour ancien +dont l'alcôve était toujours restée tiède, une odeur grandie, +centuplée, devenue si forte, qu'elle soufflait l'asphyxie. Peut-être +était-ce l'haleine de la dame morte là, il y avait un siècle. Elle +se trouvait ravie à son tour, dans cette haleine. Ne bougeant point, +les mains jointes sur son coeur, elle continuait à sourire, elle +écoutait les parfums qui chuchotaient dans sa tête bourdonnante. Ils +lui jouaient une musique étrange de senteurs qui l'endormait +lentement, très doucement. D'abord, c'était un prélude gai, +enfantin: ses mains, qui avaient tordu les verdures odorantes, +exhalaient l'âpreté des herbes foulées, lui contaient ses courses de +gamine au milieu des sauvageries du Paradou. Ensuite, un chant de +flûte se faisait entendre, de petites notes musquées qui +s'égrenaient du tas de violettes posé sur la table, près du chevet; +et cette flûte, brodant sa mélodie sur l'haleine calme, +l'accompagnement régulier des lis de la console, chantait les +premiers charmes de son amour, le premier aveu, le premier baiser +sous la futaie. Mais elle suffoquait davantage, la passion arrivait +avec l'éclat brusque des oeillets, à l'odeur poivrée, dont la voix +de cuivre dominait un moment toutes les autres. Elle croyait qu'elle +allait agoniser dans la phrase maladive des soucis et des pavots, +qui lui rappelait les tourments de ses désirs. Et, brusquement, +tout s'apaisait, elle respirait plus librement, elle glissait à +une douceur plus grande, bercée par une gamme descendante des +quarantaines, se ralentissant, se noyant, jusqu'à un cantique +adorable des héliotropes, dont les haleines de vanille disaient +l'approche des noces. Les belles-de-nuit piquaient çà et là +un trille discret. Puis, il y eut un silence. Les roses, +languissamment, firent leur entrée. Du plafond coulèrent des voix, +un choeur lointain. C'était un ensemble large, qu'elle écouta au +début avec un léger frisson. Le choeur s'enfla, elle fut bientôt +tout vibrante des sonorités prodigieuses qui éclataient autour +d'elle. Les noces étaient venues, les fanfares des roses annonçaient +l'instant redoutable. Elle, les mains de plus en plus serrées contre +son coeur, pâmée, mourante, haletait. Elle ouvrait la bouche, +cherchant le baiser qui devait l'étouffer, quand les jacinthes et +les tubéreuses fumèrent, l'enveloppèrent d'un dernier soupir, si +profond, qu'il couvrit le choeur des roses. Albine était morte dans +le hoquet suprême des fleurs. + + + + + +XV. + +Le lendemain, vers trois heures, la Teuse et Frère Archangias, qui +causaient sur le perron du presbytère, virent le cabriolet du +docteur Pascal traverser le village, au grand galop du cheval. De +violents coups de fouet sortaient de la capote baissée. + +- Où court-il donc comme ça? murmura la vieille servante. Il va se +casser le cou. + +Le cabriolet était arrivé au bas du tertre, sur lequel l'église +était bâtie. Brusquement, le cheval se cabra, s'arrêta; et la tête +du docteur, toute blanche, toute ébouriffée, s'allongea sous la +capote. + +- Serge est-il là? cria-t-il d'une voix furieuse. + +La Teuse s'était avancée au bord du tertre. + +- Monsieur le curé est dans sa chambre, répondit-elle. Il doit lire +son bréviaire... Vous avez quelque chose à lui dire? Voulez-vous que +je l'appelle? + +L'oncle Pascal, dont le visage paraissait bouleversé, eut un geste +terrible de sa main droite, qui tenait le fouet. Il reprit, se +penchant davantage, au risque de tomber: + +- Ah! il lit son bréviaire!... Non, ne l'appelez pas. Je +l'étranglerais, et c'est inutile... J'ai à lui dire qu'Albine est +morte, entendez-vous! Dites-lui qu'elle est morte, de ma part! + +Et il disparut, il lança à son cheval un si rude coup de fouet, que +la bête s'emporta. Mais, vingt pas plus loin, il l'arrêta de +nouveau, allongeant encore la tête, criant plus fort: + +- Dites-lui aussi de ma part qu'elle était enceinte! Ça lui fera +plaisir. + +Le cabriolet reprit sa course folle. Il montait avec des cahots +inquiétants la route pierreuse des coteaux, qui menait au Paradou. +La Teuse était restée toute suffoquée. Frère Archangias ricanait, en +fixant sur elle des yeux où flambait une joie farouche. Et elle le +poussa, elle faillit le faire tomber, le long des marches du perron. + +- Allez-vous-en, bégayait-elle, se fâchant à son tour, se +soulageant sur lui. Je finirai par vous détester, vous!... Est-il +possible de se réjouir de la mort du monde! Moi, je ne l'aimais pas +cette fille. Mais quand on meurt à son âge, ce n'est pas gai... +Allez-vous-en, tenez! Ne riez plus comme ça, ou je vous jette mes +ciseaux à la figure! + +C'était vers une heure seulement qu'un paysan, venu à Plassans pour +vendre ses légumes, avait appris au docteur Pascal la mort d'Albine, +en ajoutant que Jeanbernat le demandait. Maintenant, le docteur se +sentait un peu soulagé par le cri qu'il venait de jeter, en passant +devant l'église. Il s'était détourné de son chemin, afin de se +donner cette satisfaction. Il se reprochait cette mort comme un +crime dans lequel il aurait trempé. Tout le long de la route, il +n'avait cessé de s'accabler d'injures, s'essuyant les yeux pour voir +clair à conduire son cheval, poussant le cabriolet sur les tas de +pierres, avec la sourde envie de culbuter et de se casser quelque +membre. Lorsqu'il se fut engagé dans le chemin creux longeant la +muraille interminable du parc, une espérance lui vint. Peut-être +qu'Albine n'était qu'en syncope. Le paysan lui avait conté qu'elle +s'était asphyxiée avec des fleurs. Ah! s'il arrivait à temps, s'il +pouvait la sauver! Et il tapait férocement sur son cheval, comme +s'il eût tapé sur lui. + +La journée était fort belle. Ainsi qu'aux beaux jours de mai, le +pavillon lui apparut tout baigné de soleil. Mais le lierre qui +montait jusqu'au toit avait des feuilles tachées de rouille, et les +mouches à miel ne ronflaient plus autour des giroflées, grandies +entre les fentes. Il attacha vivement son cheval, il poussa la +barrière du petit jardin. C'était toujours ce grand silence, dans +lequel Jeanbernat fumait sa pipe. Seulement, le vieux n'était plus +là, sur son banc, devant ses salades. + +- Jeanbernat! appela le docteur. + +Personne ne répondit. Alors, en entrant dans le vestibule, il vit +une chose qu'il n'avait jamais vue. Au fond du couloir, au bas de la +cage noire de l'escalier, une porte était ouverte sur le Paradou; +l'immense jardin, sous le soleil pâle, roulait ses feuilles jaunes, +étendait sa mélancolie d'automne. Il franchit le seuil de cette +porte, il fit quelques pas sur l'herbe humide. + +- Ah! c'est vous, docteur! dit la voix calme de Jeanbernat. + +Le vieux, à grands coups de bêche, creusait un trou, au pied d'un +mûrier. Il avait redressé sa haute taille, en entendant des pas. +Puis, il s'était remis à la besogne, enlevant d'un seul effort une +motte énorme de terre grasse. + +- Que faites-vous donc là? demanda le docteur Pascal. + +Jeanbernat se redressa de nouveau. Il essuyait la sueur de son front +sur la manche de sa veste. + +- Je fais un trou, répondit-il simplement. Elle a toujours aimé le +jardin. Elle sera bien là pour dormir. + +Le docteur sentit l'émotion l'étrangler. Il resta un instant au bord +de la fosse, sans pouvoir parler. Il regardait Jeanbernat donner ses +rudes coups de bêche. + +- Où est-elle? dit-il enfin. + +- Là-haut, dans sa chambre. Je l'ai laissée sur le lit. Je veux que +vous lui écoutiez le coeur, avant de la mettre là-dedans... Moi, +j'ai écouté je n'ai rien entendu. + +Le docteur monta. La chambre n'avait pas été touchée. Seule, une +fenêtre était ouverte. Les fleurs, fanées, étouffées dans leur +propre parfum, ne mettaient plus là que la senteur fade de leur +chair morte. Au fond de l'alcôve, pourtant, restait une chaleur +d'asphyxie, qui semblait couler dans la chambre et s'échapper encore +par minces filets de fumée. Albine, très blanche, les mains sur son +coeur, dormait avec un sourire, au milieu de sa couche de jacinthes +et de tubéreuses. Et elle était bien heureuse, elle était bien +morte. Debout devant le lit, le docteur la regarda longuement, avec +cette fixité des savants qui tentent des résurrections. Puis, il ne +voulut pas même déranger ses mains jointes; il la baisa au front, à +cette place que sa maternité avait déjà tachée d'une ombre légère. +En bas, dans le jardin, la bêche de Jeanbernat enfonçait toujours +ses coups sourds et réguliers. + +Cependant, au bout d'un quart d'heure, le vieux monta. Il avait fini +sa besogne. Il trouva le docteur assis devant le lit, plongé dans +une telle songerie, qu'il paraissait ne pas sentir les grosses +larmes coulant une à une sur ses joues. Les deux hommes +n'échangèrent qu'un regard. Puis, après un silence: + +- Allez, j'avais raison, dit lentement Jeanbernat, répétant son +geste large, il n'y a rien, rien, rien... Tout ça, c'est de la +farce. + +Il restait debout, il ramassait les roses tombées du lit, qu'il +jetait une à une sur les jupes d'Albine. + +- Les fleurs, ça ne vit qu'un jour, dit-il encore; tandis que les +mauvaises orties comme moi, ça use les pierres où ça pousse... +Maintenant, bonsoir, je puis crever. On m'a soufflé mon dernier coin +de soleil. C'est de la farce. + +Et il s'assit à son tour. Il ne pleurait pas, il avait le désespoir +raide d'un automate dont la mécanique se casse. Machinalement, il +allongea la main, il prit un livre sur la petite table couverte de +violettes. C'était un des bouquins du grenier, un volume dépareillé +d'Holbach!, qu'il lisait depuis le matin, en veillant le corps +d'Albine. Comme le docteur se taisait toujours, accablé, il se remit +à tourner les pages. Mais une idée lui vint tout d'un coup. + +- Si vous m'aidiez, dit-il au docteur, nous la descendrions à nous +deux, nous l'enterrerions avec toutes ces fleurs. + +L'oncle Pascal eut un frisson. Il expliqua qu'il n'était pas permis +de garder ainsi les morts. + +- Comment, ce n'est pas permis! cria le vieux. Eh bien! je me le +permettrai!... Est-ce qu'elle n'est pas à moi? Est-ce que vous +croyez que je vais me la laisser prendre par les curés? Qu'ils +essayent, s'ils veulent être reçus à coups de fusil. + +Il s'était levé, il brandissait terriblement son livre. Le docteur +lui saisit les mains, les serra contre les siennes, en le conjurant +de se calmer. Pendant longtemps, il parla, disant tout ce qui lui +venait aux lèvres; il s'accusait, il laissait échapper des lambeaux +d'aveux, il revenait vaguement à ceux qui avaient tué Albine. + +- Ecoutez, dit-il enfin, elle n'est plus à vous, il faut la leur +rendre. + +Mais Jeanbernat hochait la tête, refusant du geste. Il était +ébranlé, cependant. Il finit par dire: + +- C'est bien. Qu'ils la prennent et qu'elle leur casse les bras! Je +voudrais qu'elle sortît de leur terre pour les tuer tous de peur... +D'ailleurs, j'ai une affaire à régler là-bas. J'irai demain... +Adieu, docteur. Le trou sera pour moi. + +Et, quand le docteur fut parti, il se rassit au chevet de la morte, +et reprit gravement la lecture de son livre. + + + + + +XVI. + +Ce matin-là, il y avait un grand remue-ménage, dans la basse-cour du +presbytère. Le boucher des Artaud venait de tuer Mathieu, le cochon, +sous le hangar. Désirée, enthousiasmée, avait tenu les pieds de +Mathieu, pendant qu'on le saignait, le baisant sur l'échine pour +qu'il sentit moins le couteau, lui disant qu'il fallait bien qu'on +le tuât, maintenant qu'il était si gras. Personne comme elle ne +tranchait la tête d'une oie d'un seul coup de hachette, ou n'ouvrait +le gosier d'une poule avec une paire de ciseaux. Son amour des bêtes +acceptait très gaillardement ce massacre. C'était nécessaire, +disait-elle; ça faisait de la place aux petits qui poussaient. Et +elle était très gaie. + +- Mademoiselle, grondait la Teuse à chaque minute, vous allez vous +faire mal. Ça n'a pas de bon sens, de se mettre dans un état pareil, +parce qu'on tue un cochon. Vous êtes rouge comme si vous aviez dansé +tout un soir. + +Mais Désirée tapait des mains, tournait, s'occupait. La Teuse, elle, +avait les jambes qui lui rentraient dans le corps, ainsi qu'elle le +disait. Depuis le matin six heures, elle roulait sa masse énorme, de +la cuisine à la basse-cour. Elle devait faire le boudin. C'était +elle qui avait battu le sang, deux larges terrines toutes roses au +grand soleil. Et jamais elle n'aurait fini, parce que mademoiselle +l'appelait toujours, pour des riens. Il faut dire qu'à l'heure même +où le boucher saignait Mathieu, Désirée avait eu une grosse émotion, +en entrant dans l'écurie. Lise, la vache, était en train d'y +accoucher. Alors, saisie d'une joie extraordinaire, elle avait +achevé de perdre la tête. + +- Un s'en va, un autre arrive! cria-t-elle, sautant, pirouettant +sur elle-même. Mais viens donc voir, la Teuse! + +Il était onze heures. Par moments, un chant sortait de l'église. On +saisissait un murmure confus de voix désolées, un balbutiement de +prière, d'où montaient brusquement des lambeaux de phrases latines, +jetés à pleine voix. + +- Viens donc! répéta Désirée pour la vingtième fois. + +- Il faut que j'aille sonner, murmura la vieille servante; jamais +je n'aurai fini... Qu'est-ce que vous voulez encore, mademoiselle? + +Mais elle n'attendit pas la réponse. Elle se jeta au milieu d'une +bande de poules, qui buvaient goulûment le sang, dans les terrines. +Elle les dispersa à coups de pied, furieuse. Puis elle couvrit les +terrines, en disant: + +- Ah bien! au lieu de me tourmenter vous feriez mieux de veiller +sur ces gueuses... Si vous les laissez faire, vous n'aurez pas de +boudin, comprenez-vous! + +Désirée riait. Quand les poules auraient bu un peu de sang, le grand +mal! Ça les engraissait. Puis, elle voulut emmener la Teuse auprès +de la vache. Celle-ci se débattait. + +- Il faut que j'aille sonner... L'enterrement va sortir. Vous +entendez bien. + +A ce moment, dans l'église, les voix grandirent, trônèrent sur un +ton mourant. Un bruit de pas arriva, très distinct. + +- Non, regarde, insistait Désirée en la poussant vers l'écurie. +Dis-moi ce qu'il faut que je fasse. + +La vache, étendue sur la litière, tourna la tête, les suivit de ses +gros yeux. Et Désirée prétendait qu'elle avait pour sûr besoin de +quelque chose. Peut-être qu'on aurait pu l'aider, pour qu'elle +souffrît moins. La Teuse haussait les épaules. Est-ce que les bêtes +ne savaient pas faire leurs affaires elles-mêmes! Il ne fallait pas +la tourmenter, voilà tout. Elle se dirigeait enfin vers la +sacristie, lorsqu'en repassant devant le hangar, elle jeta un +nouveau cri. + +- Tenez, tenez! dit-elle, le poing tendu. Ah! la gredine! + +Sous le hangar, Mathieu, en attendant qu'on le grillât, +s'allongeait, tombé sur le dos, les pattes en l'air. Le trou du +couteau, à son cou, était tout frais, avec des gouttes de sang qui +perlaient. Et une petite poule blanche, l'air très délicat, piquait +une à une les gouttes de sang. + +- Pardi! elle se régale, dit simplement Désirée. + +Elle s'était penchée, elle donnait des tapes sur le ventre ballonné +du cochon, en ajoutant: + +- Hein! mon gros, tu leur as assez de fois volé leur soupe pour +qu'elles te mangent un peu le cou maintenant. + +La Teuse ôta rapidement son tablier, dont elle enveloppa le cou de +Mathieu. Ensuite, elle se hâta, elle disparut dans l'église. La +grande porte venait de crier sur ses gonds rouillés, une bouffée de +chant s'élargissait en plein air, au milieu du soleil calme. Et, +tout d'un coup, la cloche se mit à sonner, à coups réguliers. +Désirée, qui était restée agenouillée devant le cochon, lui tapant +toujours sur le ventre, avait levé la tête, écoutait, sans cesser de +sourire. Puis, se voyant seule, ayant regardé sournoisement autour +d'elle, elle se glissa dans l'écurie, dont elle referma la porte sur +elle. Elle allait aider la vache. + +La petite grille du cimetière, qu'on avait voulu ouvrir toute +grande, pour laisser passer le corps, pendait contre le mur, à demi +arrachée. Dans le champ vide, le soleil dormait, sur les herbes +sèches. Le convoi entra, en psalmodiant le dernier verset du +Miserere. Et il y eut un silence. + +- Requiem oeternam dona ei, Domine, reprit d'une voix grave l'abbé +Mouret. + +- Et lux perpetua luceat ei, ajouta Frère Archangias, avec un +mugissement de chantre. + +D'abord, Vincent s'avançait, en surplis, portant la croix, une +grande croix de cuivre à moitié désargentée, qu'il levait à deux +mains, très haut. Puis, marchait l'abbé Mouret, pâle dans sa +chasuble noire, la tête droite, chantant sans un tremblement des +lèvres, les yeux fixés au loin, devant lui. Le cierge allumé qu'il +tenait tachait à peine le plein jour d'une goutte chaude. Et, à deux +pas, le touchant presque, venait le cercueil d'Albine, que quatre +paysans portaient sur une sorte de brancard peint en noir. Le +cercueil mal recouvert par un drap trop court montrait, aux pieds, +le sapin neuf de ses planches, dans lequel les têtes des clous +mettaient des étincelles d'acier. Au milieu du drap, des fleurs +étaient semées, des poignées de roses blanches, de jacinthes et de +tubéreuses, prises au lit même de la morte. + +- Faites donc attention! cria Frère Archangias aux paysans, lorsque +ceux-ci penchèrent un peu le brancard, pour qu'il pût passer, sans +s'accrocher à la grille. Vous allez tout flanquer par terre! + +Et il retint le cercueil de sa grosse main. Il portait l'aspersoir, +faute d'un second clerc; et il remplaçait également le chantre, le +garde-champêtre, qui n'avait pu venir. + +- Entrez aussi, vous autres, dit-il en se tournant. + +C'était un autre convoi, le petit de la Rosalie, mort la veille, +dans une crise de convulsions. Il y avait là, la mère, le père, la +vieille Brichet, Catherine, et deux grandes filles, la Rousse et +Lisa. Ces dernières tenaient le cercueil du petit, chacune par un +bout. + +Brusquement, les voix tombèrent. Il y eut un nouveau silence. La +cloche sonnait toujours, sans se presser, d'une façon navrée. Le +convoi traversa tout le cimetière, se dirigeant vers l'angle que +formaient l'église et le mur de la basse-cour. Des vols de +sauterelles s'envolaient, des lézards rentraient vivement dans leurs +trous. Une chaleur, lourde encore, pesait sur ce coin de terre +grasse. Les petits bruits des herbes cassées sous le piétinement du +cortège prenaient un murmure de sanglots étouffés. + +- Là, arrêtez-vous, dit le Frère en barrant le chemin aux deux +grandes filles qui tenaient le petit. Attendez votre tour. Vous +n'avez pas besoin d'être dans nos jambes. + +Et les grandes filles posèrent le petit à terre. La Rosalie, Fortuné +et la vieille Brichet s'arrêtèrent au milieu du cimetière, tandis +que Catherine suivait sournoisement Frère Archangias. La fosse +d'Albine était creusée à gauche de la tombe de l'abbé Caffin, dont +la pierre blanche semblait au soleil toute semée de paillettes +d'argent. Le trou béant, frais du matin, s'ouvrait parmi de grosses +touffes d'herbe; sur le bord, de hautes plantes, à demi arrachées, +penchaient leurs tiges; au fond, une fleur était tombée, tachant le +noir de la terre de ses pétales rouges. Lorsque l'abbé Mouret +s'avança, la terre molle céda sous ses pieds; il dut reculer, pour +ne pas rouler dans la fosse. + +- Ego sum... entonna-t-il d'une voix pleine, qui dominait les +lamentations de la cloche. + +Et, pendant l'antienne, les assistants instinctivement jetaient des +coups d'oeil furtifs au fond du trou, vide encore. Vincent, qui +avait planté la croix au pied de la fosse, en face du prêtre, +poussait du soulier de petits filets de terre, qu'il s'amusait à +regarder tomber; et cela faisait rire Catherine, penchée derrière +lui, pour mieux voir. Les paysans avaient posé la bière sur l'herbe. +Ils s'étiraient les bras, pendant que Frère Archangias préparait +l'aspersoir. + +- Ici, Voriau! appela Fortuné. + +Le grand chien noir, qui était allé flairer la bière, revint en +rechignant. + +- Pourquoi a-t-on amené ce chien? s'écria Rosalie. + +- Pardi! il nous a suivis, dit Lisa, en s'égayant discrètement. + +Tout ce monde causait à demi-voix, autour du cercueil du petit. Le +père et la mère l'oubliaient par moments; puis, ils se taisaient, +quand ils le retrouvaient là, entre eux, à leurs pieds. + +- Et le père Bambousse n'a pas voulu venir? demanda la Rousse. + +La vieille Brichet leva les yeux au ciel. + +- Il parlait de tout casser, hier, quand le petit est mort, +murmura-t-elle. Non, ce n'est pas un bon homme, je le dis devant +vous, Rosalie... Est-ce qu'il n'a pas failli m'étrangler, en criant +qu'on l'avait volé, qu'il aurait donné un de ses champs de blé, pour +que le petit mourût trois jours avant la noce! + +- On ne pouvait pas savoir, dit d'un air malin le grand Fortuné. + +- Qu'est-ce que ça fait que le vieux se fâche! ajouta Rosalie. Nous +sommes mariés tout de même, maintenant. + +Ils se souriaient par-dessus la petite bière, les yeux luisants. +Lisa et la Rousse se poussèrent du coude. Tous redevinrent très +sérieux. Fortuné avait pris une motte de terre pour chasser Voriau, +qui rôdait à présent parmi les vieilles dalles. + +- Ah! voilà que ça va être fini, souffla très bas la Rousse. + +Devant la fosse, l'abbé Mouret achevait le De profundis. Puis, il +s'approcha du cercueil, à pas lents, se redressa, le regarda un +instant, sans un battement de paupières. Il semblait plus grand, il +avait une sérénité de visage qui le transfigurait. + +Et il se baissa, il ramassa une poignée de terre qu'il sema sur la +bière en forme de croix. Il récitait, d'une voix si claire, que pas +une syllabe ne fut perdue: + +- Revertitur in terram suam unde erat, et spiritus redit ad Deum +qui dedit illum. + +Un frisson avait couru parmi les assistants. Lisa réfléchissait, +disant d'un air ennuyé: + +- Ça n'est pas gai tout de même, quand on pense qu'on y passera à +son tour. + +Frère Archangias avait tendu l'aspersoir au prêtre. Celui-ci le +secoua au-dessus du corps, à plusieurs reprises. Il murmura: + +- Requiescat in pace. + +- Amen, répondirent à la fois Vincent et le Frère, d'un ton si aigu +et d'un ton si grave, que Catherine dut se mettre le poing sur la +bouche, pour ne pas éclater. + +- Non, non, ce n'est pas gai, continuait Lisa... Il n'y a seulement +personne, à cet enterrement. Sans nous, le cimetière serait vide. + +- On raconte qu'elle s'est tuée, dit la vieille Brichet. + +- Oui, je sais, interrompit la Rousse. Le Frère ne voulait pas +qu'on l'enterrât avec les chrétiens. Mais monsieur le curé a répondu +que l'éternité était pour tout le monde. J'étais là... N'importe, le +Philosophe aurait pu venir. + +Mais la Rosalie les fit taire en murmurant: + +- Eh! regardez, le voilà, le Philosophe! + +En effet, Jeanbernat entrait dans le cimetière. Il marcha droit au +groupe qui se tenait autour de la fosse. Il avait son pas gaillard, +si souple encore, qu'il ne faisait aucun bruit. Quand il se fut +avancé, il demeura debout derrière Frère Archangias, dont il sembla +couver un instant la nuque des yeux. Puis, comme l'abbé Mouret +achevait les oraisons, il tira tranquillement un couteau de sa +poche, l'ouvrit, et abattit, d'un seul coup, l'oreille droite du +Frère. + +Personne n'avait eu le temps d'intervenir. Le Frère poussa un +hurlement. + +- La gauche sera pour une autre fois, dit paisiblement Jeanbernat +en jetant l'oreille par terre. + +Et il repartit. La stupeur fut telle, qu'on ne le poursuivit même +pas. Frère Archangias s'était laissé tomber sur le tas de terre +fraîche retirée du trou. Il avait mis son mouchoir en tampon sur sa +blessure. Un des quatre porteurs voulut l'emmener, le reconduire +chez lui. Mais il refusa du geste. Il resta là, farouche, attendant, +voulant voir descendre Albine dans le trou. + +- Enfin, c'est notre tour, dit la Rosalie avec un léger soupir. + +Cependant, l'abbé Mouret s'attardait près de la fosse, à regarder +les porteurs qui attachaient le cercueil d'Albine avec des cordes, +pour le faire glisser sans secousse. La cloche sonnait toujours; +mais la Teuse devait se fatiguer, car les coups s'égaraient, comme +irrités de la longueur de la cérémonie. Le soleil devenait plus +chaud, l'ombre du Solitaire se promenait lentement, au milieu des +herbes toutes bossuées de tombes. Lorsque l'abbé Mouret dut se +reculer, afin de ne point gêner, ses yeux rencontrèrent le marbre de +l'abbé Caffin, ce prêtre qui avait aimé et qui dormait là, si +paisible, sous les fleurs sauvages. + +Puis, tout d'un coup, pendant que le cercueil descendait, soutenu +par les cordes, dont les noeuds lui arrachaient des craquements, un +tapage effroyable monta de la basse-cour, derrière le mur. La chèvre +bêlait. Les canards, les oies, les dindes, claquaient du bec, +battaient des ailes. Les poules chantaient l'oeuf, toutes ensemble. +Le coq fauve Alexandre jetait son cri de clairon. On entendait +jusqu'aux bonds des lapins, ébranlant les planches de leurs cabines. +Et, par-dessus toute cette vie bruyante du petit peuple des bêtes, +un grand rire sonnait. Il y eut un froissement de jupes. Désirée, +décoiffée, les bras nus jusqu'aux coudes, la face rouge de triomphe, +parut, les mains appuyées au chaperon du mur. Elle devait être +montée sur le tas de fumier. + +- Serge! Serge! appela-t-elle. + +A ce moment, le cercueil d'Albine était au fond du trou. On venait +de retirer les cordes. Un des paysans jetait une première pelletée +de terre. + +- Serge! Serge! cria-t-elle plus fort, en tapant des mains, la +vache a fait un veau! + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Faute de l'Abbé Mouret, by Emile Zola + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FAUTE DE L'ABBÉ MOURET *** + +***** This file should be named 6558-8.txt or 6558-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/6/5/5/6558/ + +Produced by walterdebeuf@belgacom.net, Project Gutenberg +volunteer, http://digibooks.ibelgique.com + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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