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+The Project Gutenberg EBook of La Faute de l'Abbé Mouret, by Emile Zola
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Faute de l'Abbé Mouret
+
+Author: Emile Zola
+
+Posting Date: November 21, 2010 [EBook #6558]
+Release Date: September, 2004
+First Posted: December 28, 2002
+Last Updated: July 19, 2003
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FAUTE DE L'ABBÉ MOURET ***
+
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+
+Produced by walterdebeuf@belgacom.net, Project Gutenberg
+volunteer, http://digibooks.ibelgique.com
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+La Faute de l'Abbé Mouret.
+
+By Émile Zola.
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+LIVRE PREMIER
+
+
+
+I
+
+La Teuse, en entrant, posa son balai et son plumeau contre l'autel.
+Elle s'était attardée à mettre en train la lessive du semestre. Elle
+traversa l'église, pour sonner l'Angelus, boitant davantage dans sa
+hâte, bousculant les bancs. La corde, près du confessionnal, tombait
+du plafond, nue, râpée, terminée par un gros noeud, que les mains
+avaient graissé; et elle s'y pendit de toute sa masse, à coups
+réguliers, puis s'y abandonna, roulant dans ses jupes, le bonnet de
+travers, le sang crevant sa face large.
+
+Après avoir ramené son bonnet d'une légère tape, essoufflée, la
+Teuse revint donner un coup de balai devant l'autel. La poussière
+s'obstinait là, chaque jour, entre les planches mal jointes de
+l'estrade. Le balai fouillait les coins avec un grondement irrité.
+Elle enleva ensuite le tapis de la table, et se fâcha en constatant
+que la grande nappe supérieure, déjà reprisée en vingt endroits,
+avait un nouveau trou d'usure au beau milieu; on apercevait la
+seconde nappe, pliée en deux, si émincée, si claire elle-même,
+qu'elle laissait voir la pierre consacrée, encadrée dans l'autel de
+bois peint. Elle épousseta ces linges roussis par l'usage, promena
+vigoureusement le plumeau le long du gradin, contre lequel elle
+releva les cartons liturgiques. Puis, montant sur une chaise, elle
+débarrassa la croix et deux des chandeliers de leurs housses de
+cotonnade jaune. Le cuivre était piqué de taches ternes.
+
+- Ah bien! murmura la Teuse à demi-voix, ils ont joliment besoin
+d'un nettoyage! Je les passerai au tripoli.
+
+Alors, courant sur une jambe, avec des déhanchements et des
+secousses à enfoncer les dalles, elle alla à la sacristie chercher
+le Missel, qu'elle plaça sur le pupitre, du côté de l'Épire, sans
+l'ouvrir, la tranche tournée vers le milieu de l'autel. Et elle
+alluma les deux cierges. En emportant son balai, elle jeta un coup
+d'oeil autour d'elle, pour s'assurer que le ménage du bon Dieu était
+bien fait. L'église dormait; la corde seule, près du confessionnal,
+se balançait encore, de la voûte au pavé, d'un mouvement long et
+flexible.
+
+L'abbé Mouret venait de descendre à la sacristie, une petite pièce
+froide, qui n'était séparée de la salle à manger que par un
+corridor.
+
+- Bonjour, monsieur le curé, dit la Teuse en se débarrassant. Ah!
+vous avez fait le paresseux, ce matin! Savez-vous qu'il est six
+heures un quart.
+
+Et sans donner au jeune prêtre qui souriait le temps de répondre:
+
+- J'ai à vous gronder, continua-t-elle. La nappe est encore trouée.
+Ça n'a pas de bon sens! Nous n'en avons qu'une de rechange, et je me
+tue les yeux depuis trois jours à la raccommoder... Vous laisserez
+le pauvre Jésus tout nu, si vous y allez de ce train.
+
+L'abbé Mouret souriait toujours. Il dit gaiement:
+
+- Jésus n'a pas besoin de tant de linge, ma bonne Teuse. Il a
+toujours chaud, il est toujours royalement reçu, quand on l'aime
+bien.
+
+Puis, se dirigeant vers une petite fontaine, il demanda:
+
+- Est-ce que ma soeur est levée? Je ne l'ai pas vue.
+
+- Il y a beau temps que mademoiselle Désirée est descendue, répondit
+la servante, agenouillée devant un ancien buffet de cuisine, dans
+lequel étaient serrés les vêtements sacrés. Elle est déjà à ses
+poules et à ses lapins... Elle attendait hier des poussins qui ne
+sont pas venus. Vous pensez quelle émotion!
+
+Elle s'interrompit, disant:
+
+- La chasuble d'or, n'est-ce pas?
+
+Le prêtre, qui s'était lavé les mains, recueilli, les lèvres
+balbutiant une prière, fit un signe de tête affirmatif. La paroisse
+n'avait que trois chasubles, une violette, une noire et une d'étoffe
+d'or. Cette dernière, servant les jours où le blanc, le rouge ou le
+vert étaient prescrits, prenait une importance extraordinaire. La
+Teuse la souleva religieusement de la planche garnie de papier bleu,
+où elle la couchait après chaque cérémonie; elle la posa sur le
+buffet, enlevant avec précaution les linges fins qui en
+garantissaient les broderies. Un agneau d'or y dormait sur une croix
+d'or, entouré de larges rayons d'or. Le tissu, limé aux plis,
+laissait échapper de minces houppettes! les ornements en relief se
+rongeaient et s'effaçaient. C'était, dans la maison, une continuelle
+inquiétude autour d'elle, une tendresse terrifiée, à la voir s'en
+aller ainsi paillette à paillette. Le curé devait la mettre presque
+tous les jours. Et comment la remplacer, comment acheter les trois
+chasubles dont elle tenait lieu, lorsque les derniers fils d'or
+seraient usés!
+
+La Teuse, par-dessus la chasuble, étala l'étole, le manipule, le
+cordon, l'aube et l'amict. Mais elle continuait à bavarder, tout en
+s'appliquant à mettre le manipule en croix sur l'étole, et à
+disposer le cordon en guirlande, de façon à tracer l'initiale
+révérée du saint nom de Marie.
+
+- Il ne vaut pas plus grand'chose, ce cordon, murmurait-elle. Il
+faudra vous décider à en acheter un autre, monsieur le curé... Ce
+n'est pas l'embarras, je vous en tisserais bien un moi-même, si
+j'avais du chanvre.
+
+L'abbé Mouret ne répondait pas. Il préparait le calice sur une
+petite table, un grand vieux calice d'argent doré, à pied de bronze,
+qu'il venait de prendre au fond d'une armoire de bois blanc, où
+étaient enfermés les vases et les linges sacrés, les Saintes Huiles,
+les Missels, les chandeliers, les croix. Il posa en travers de la
+coupe un purificatoire propre, mit par-dessus ce linge la patène
+d'argent doré, contenant une hostie, qu'il recouvrit d'une petite
+pale de lin. Comme il cachait le calice, en pinçant les deux plis du
+voile d'étoffe d'or appareillé à la chasuble, la Teuse s'écria:
+
+- Attendez, il n'y a pas de corporal dans la bourse... J'ai pris
+hier soir tous les purificatoires, les pales et les corporaux sales
+pour les blanchir, à part bien sûr, pas dans la lessive... Je ne
+vous ai pas dit, monsieur le curé: je viens de la mettre en train,
+la lessive. Elle est joliment grasse! Elle sera meilleure que la
+dernière fois.
+
+Et pendant que le prêtre glissait un corporal dans la bourse, et
+qu'il posait sur le voile la bourse, ornée d'une croix d'or sur un
+fond d'or, elle reprit vivement:
+
+- A propos, j'oubliais! ce galopin de Vincent n'est pas venu.
+Voulez-vous que je serve la messe, monsieur le curé?
+
+Le jeune prêtre la regarda sévèrement.
+
+- Eh! ce n'est pas un péché, continua-t-elle avec son bon sourire.
+Je l'ai servie une fois, la messe, du temps de monsieur Caffin. Je
+la sers mieux que des polissons qui rient comme des païens pour une
+mouche volant dans l'église... Allez, j'ai beau porter un bonnet,
+avoir soixante ans, être grosse comme un tour, je respecte plus le
+bon Dieu que ces vermines d'enfant, que j'ai surpris encore, l'autre
+jour, jouant à saute-mouton derrière l'autel.
+
+Le prêtre continuait à la regarder, refusant de la tête.
+
+- Un trou, ce village, gronda-t-elle. Ils ne sont pas cent
+cinquante... Il y a des jours, comme aujourd'hui, où vous ne
+trouveriez pas âme qui vive aux Artaud. Jusqu'aux enfants au maillot
+qui vont dans les vignes! Si je sais ce qu'on fait dans les vignes,
+par exemple! Des vignes qui poussent sous les cailloux, sèches comme
+des chardons! Et un pays de loups, à une lieue de toute route!... A
+moins qu'un ange ne descende la servir, votre messe, monsieur le
+curé, vous n'avez que moi, ma parole! ou un des lapins de
+mademoiselle Désirée, sauf votre respect!
+
+Mais, juste à ce moment, Vincent, le cadet des Brichet, poussa
+doucement la porte de la sacristie. Ses cheveux rouges en
+broussaille, ses minces yeux gris qui luisaient, fâchèrent la Teuse.
+
+- Ah! le mécréant! cria-t-elle, je parie qu'il vient de faire
+quelque mauvais coup!... Avance donc, polisson, puisque monsieur le
+curé a peur que je ne salisse le bon Dieu!
+
+En voyant l'enfant, l'abbé Mouret avait pris l'amict. Il baisa la
+croix brodée au milieu, posa le linge un instant sur sa tête; puis,
+le rabattant sur le collet de sa soutane, il croisa et attacha les
+cordons, le droit par-dessus le gauche. Il passa ensuite l'aube,
+symbole de pureté, en commençant par le bras droit. Vincent, qui
+s'était accroupi, tournait autour de lui, ajustant l'aube, veillant
+à ce qu'elle tombât également de tous les côtés, à deux doigts de
+terre. Ensuite, il présenta le cordon au prêtre, qui s'en ceignit
+fortement les reins, pour rappeler ainsi les liens dont le Sauveur
+fut chargé dans sa Passion.
+
+La Teuse restait debout, jalouse, blessée, faisant effort pour se
+taire; mais la langue lui démangeait tellement, qu'elle reprit
+bientôt:
+
+- Frère Archangias est venu... Il n'aura pas un enfant, à l'école,
+aujourd'hui. Il est parti comme un coup de vent, pour aller tirer
+les oreilles à cette marmaille, dans les vignes... Vous ferez bien
+de le voir. Je crois qu'il a quelque chose à vous dire.
+
+L'abbé Mouret lui imposa silence de la main. Il n'avait plus ouvert
+les lèvres. Il récitait les prières consacrées, en prenant le
+manipule, qu'il baisa, avant de le mettre à son bras gauche, au-
+dessous du coude, comme un signe indiquant le travail des bonnes
+oeuvres, et en croisant sur sa poitrine, après l'avoir également
+baisée, l'étole, symbole de sa dignité et de sa puissance. La Teuse
+dut aider Vincent à fixer la chasuble, qu'elle attacha à l'aide de
+minces cordons, de façon à ce qu'elle ne retombât pas en arrière.
+
+- Sainte Vierge! j'ai oublié les burettes! balbutia-t-elle, se
+précipitant vers l'armoire. Allons, vite, galopin!
+
+Vincent emplit les burettes, des fioles de verre grossier, tandis
+qu'elle se hâtait de prendre un manuterge propre, dans un tiroir.
+L'abbé Mouret, tenant le calice de la main gauche par le noeud, les
+doigts de la main droite posés sur la bourse, salua profondément,
+sans ôter sa barrette, un Christ de bois noir pendu au-dessus du
+buffet. L'enfant s'inclina également; puis, passant le premier,
+tenant les burettes recouvertes du manuterge, il quitta la
+sacristie, suivi du prêtre qui marchait les yeux baissés, dans une
+dévotion profonde.
+
+
+
+
+
+II
+
+L'église, vide, était toute blanche, par cette matinée de mai. La
+corde, près du confessionnal, pendait de nouveau, immobile. La
+veilleuse, dans un verre de couleur, brûlait, pareille à une tache
+rouge, à droite du tabernacle, contre le mur. Vincent, après avoir
+porté les burettes sur la crédence, revint s'agenouiller à gauche,
+au bas du degré, tandis que le prêtre, ayant salué le Saint-
+Sacrement d'une génuflexion sur le pavé, montait à l'autel et
+étalait le corporal, au milieu duquel il plaçait le calice. Puis,
+ouvrant le Missel, il redescendit. Une nouvelle génuflexion le plia;
+il se signa à voix haute, joignit les mains devant la poitrine,
+commença le grand drame divin, d'une face toute pâle de foi et
+d'amour.
+
+- Introibo ad altare Dei.
+
+- Ad Deum qui laetificat juventutem meam, bredouilla Vincent, qui
+mangea les répons de l'antienne et du psaume, le derrière sur les
+talons, occupé à suivre la Teuse rôdant dans l'église.
+
+La vieille servante regardait un des cierges d'un air inquiet. Sa
+préoccupation parut redoubler, pendant que le prêtre, incliné
+profondément, les mains jointes de nouveau, récitait le Confiteor.
+Elle s'arrêta, se frappant à son tour la poitrine, la tête penchée,
+continuant à guetter le cierge. La voix grave du prêtre et les
+balbutiements du servant alternèrent encore pendant un instant.
+
+- Dominus vobiscum.
+
+- Et cum spiritu tuo.
+
+Et le prêtre, élargissant les mains, puis les rejoignant, dit avec
+une componction attendrie:
+
+- Oremus...
+
+La Teuse ne put tenir davantage. Elle passa derrière l'autel,
+atteignit le cierge, qu'elle nettoya, du bout de ses ciseaux. Le
+cierge coulait. Il y avait déjà deux grandes larmes de cire perdues.
+Quand elle revint, rangeant les bancs, s'assurant que les bénitiers
+n'étaient pas vides, le prêtre, monté à l'autel, les mains posées au
+bord de la nappe, priait à voix basse. Il baisa l'autel.
+
+Derrière lui, la petite église restait blafarde des pâleurs de la
+matinée. Le soleil n'était encore qu'au ras des tuiles. Les Kyrie,
+eleison coururent comme un frisson dans cette sorte d'étable, passée
+à la chaux, au plafond plat, dont on voyait les poutres
+badigeonnées. De chaque côté, trois hautes fenêtres, à vitres
+claires, fêlées, crevées pour la plupart, ouvraient des jours d'une
+crudité crayeuse. Le plein air du dehors entrait là brutalement,
+mettant à nu toute la misère du Dieu de ce village perdu. Au fond,
+au-dessus de la grande porte, qu'on n'ouvrait jamais, et dont des
+herbes barraient le seuil, une tribune en planches, à laquelle on
+montait par une échelle de meunier, allait d'une muraille à l'autre,
+craquant sous les sabots les jours de fête. Près de l'échelle, le
+confessionnal, aux panneaux disjoints, était peint en jaune citron.
+En face, à côté de la petite porte, se trouvait le baptistère, un
+ancien bénitier posé sur un pied en maçonnerie. Puis, à droite et à
+gauche, au milieu, étaient plaqués deux minces autels, entourés de
+balustrades de bois. Celui de gauche, consacré à la sainte Vierge,
+avait une grande Mère de Dieu en plâtre doré, portant royalement une
+couronne d'or fermée sur ses cheveux châtains; elle tenait, assis
+sur son bras gauche, un Jésus, nu et souriant, dont la petite main
+soulevait le globe étoilé du monde; elle marchait au milieu de
+nuages, avec des têtes d'anges ailées sous les pieds. L'autel de
+droite, où se disaient les messes de mort, était surmonté d'un
+Christ en carton peint, faisant pendant à la Vierge; le Christ, de
+la grandeur d'un enfant de dix ans, agonisait d'une effrayante
+façon, la tête rejetée en arrière, les côtes saillantes, le ventre
+creusé, les membres tordus, éclaboussés de sang. Il y avait encore
+la chaire, une caisse carrée, où l'on montait par un escabeau de
+cinq degrés, qui s'élevait vis-à-vis d'une horloge à poids, enfermée
+dans une armoire de noyer, et dont les coups sourds ébranlaient
+l'église entière, pareils aux battements d'un coeur énorme, caché
+quelque part, sous les dalles. Tout le long de la nef, les quatorze
+stations du chemin de la Croix, quatorze images grossièrement
+enluminées, encadrées de baguettes noires, tachaient du jaune, du
+bleu et du rouge de la Passion, la blancheur crue des murs.
+
+- Deo gratias, begaya Vincent, à la fin de l'Épître.
+
+Le mystère d'amour, l'immolation de la sainte victime se préparait.
+Le servant prit le Missel, qu'il porta à gauche, du côté de
+l'Évangile, en ayant soin de ne point toucher les feuillets du
+livre. Chaque fois qu'il passait devant le tabernacle, il faisait de
+biais une génuflexion qui lui déjetait la taille. Puis, revenu à
+droite, il se tint debout, les bras croisés, pendant la lecture de
+l'Évangile. Le prêtre, après avoir fait un signe de croix sur le
+Missel, s'était signé lui-même: au front, pour dire qu'il ne
+rougirait jamais de la parole divine; sur la bouche, pour montrer
+qu'il était toujours prêt à confesser sa foi; sur son coeur, pour
+indiquer que son coeur appartenait à Dieu seul.
+
+- Dominus vobiscum, dit-il en se tournant, le regard noyé, en face
+des blancheurs froides de l'église.
+
+- Et cum spiritu tuo, répondit Vincent, qui s'était remis à genoux.
+
+Après avoir récité l'Offertoire, le prêtre découvrit le calice. Il
+tint un instant, à la hauteur de sa poitrine, la patène contenant
+l'hostie, qu'il offrit à Dieu, pour lui, pour les assistants, pour
+tous les fidèles vivants ou morts. Puis, l'ayant fait glisser au
+bord du corporal, sans la toucher des doigts, il prit le calice,
+qu'il essuya soigneusement avec le purificatoire. Vincent était
+aller chercher sur la crédence les burettes, qu'ils présenta l'une
+après l'autre, la burette du vin d'abord, ensuite la burette de
+l'eau. Le prêtre offrit alors, pour le monde entier, le calice à
+demi plein, qu'il remit au milieu du corporal, où il le recouvrit de
+la pale. Et ayant prié encore, il revint se faire verser de l'eau
+par minces filets sur les extrémités du pouce et de l'index de
+chaque main, afin de se purifier des moindres taches du péché. Quand
+il se fut essuyé au manuterge, la Teuse, qui attendait, vida le
+plateau des burettes dans un seau de zinc, au coin de l'autel.
+
+- Orate, fratres, reprit le prêtre à voix haute, tourné vers les
+bancs vides, les mains élargies et rejointes, dans un geste d'appel
+aux hommes de bonne volonté.
+
+Et, se retournant devant l'autel, il continua, en baissant la voix.
+Vincent marmotta une longue phrase latine dans laquelle il se
+perdit. Ce fut alors que des flammes jaunes entrèrent par les
+fenêtres. Le soleil, à l'appel du prêtre, venait à la messe. Il
+éclaira de larges nappes dorées la muraille gauche, le
+confessionnal, l'autel de la Vierge, la grande horloge. Un
+craquement secoua le confessionnal; la Mère de Dieu, dans une
+gloire, dans l'éblouissement de sa couronne et de son manteau d'or,
+sourit tendrement à l'enfant Jésus, de ses lèvres peintes;
+l'horloge, réchauffée, battit l'heure, à coups plus vifs. Il sembla
+que le soleil peuplait les bancs des poussières qui dansaient dans
+ses rayons. La petite église, l'étable blanchie, fut comme pleine
+d'une foule tiède. Au dehors, on entendait les petits bruits du
+réveil heureux de la campagne, les herbes qui soupiraient d'aise,
+les feuilles s'essuyant dans la chaleur, les oiseaux lissant leurs
+plumes, donnant un premier coup d'ailes. Même la campagne entrait
+avec le soleil: à une des fenêtres, un gros sorbier se haussait,
+jetant des branches par les carreaux cassés, allongeant ses
+bourgeons, comme pour regarder à l'intérieur; et, par les fentes de
+la grande porte, on voyait les herbes du perron, qui menaçaient
+d'envahir la nef. Seul, au milieu de cette vie montante, le grand
+Christ, resté dans l'ombre, mettait la mort, l'agonie de sa chair
+barbouillée d'ocre, éclaboussée de laque. Un moineau vint se poser
+au bord d'un trou; il regarda, puis s'envola; mais il reparut
+presque aussitôt, et, d'un vol silencieux, s'abattit entres les
+bancs, devant l'autel de la Vierge. Un second moineau le suivit.
+Bientôt, de toutes les branches du sorbier, des moineaux
+descendirent, se promenant tranquillement à petits sauts, sur les
+dalles.
+
+- Sanctus, Sanctus, Sanctus, Dominus, Deus, Sabaoth, dit le prêtre à
+demi-voix, les épaules légèrement penchées.
+
+Vincent donna les trois coups de clochette. Mais les moineaux,
+effrayés de ce tintement brusque, s'envolèrent avec un tel bruit
+d'ailes, que la Teuse, rentrée depuis un instant dans la sacristie,
+reparut en grondant:
+
+- Les gueux! ils vont tout salir... Je parie que mademoiselle
+Désirée est encore venue leur mettre des mies de pain.
+
+L'instant redoutable approchait. Le corps et le sang d'un Dieu
+allaient descendre sur l'autel. Le prêtre baisait la nappe, joignait
+les mains, multipliait les signes de croix sur l'hostile et sur le
+calice. Les prières du canon ne tombaient plus de ses lèvres que
+dans une extase d'humilité et de reconnaissance. Ses attitudes, ses
+gestes, ses inflexions de voix, disaient le peu qu'il était,
+l'émotion qu'il éprouvait à être choisi pour une si grande tâche.
+Vincent vint s'agenouiller derrière lui; il prit la chasuble de la
+main gauche, la soutint légèrement, apprêtant la clochette. Et lui,
+les coudes appuyés au bord de la table, tenant l'hostie entre le
+pouce et l'index de chaque main, prononça sur elle les paroles de la
+consécration: Hoc est enim corpus meum. Puis, ayant fait une
+génuflexion, il l'éleva lentement, aussi haut qu'il put, en la
+suivant des yeux, pendant que le servant sonnait, à trois fois,
+prosterné. Il consacra ensuite le vin: Hic est enim calix, les
+coudes de nouveau sur l'autel, saluant, élevant le calice, le
+suivant à son tour des yeux, la main droite serrant le noeud, la
+gauche soutenant le pied. Le servant donna trois derniers coups de
+clochette. Le grand mystère de la Rédemption venait d'être
+renouvelé, le Sang adorable coulait une fois de plus.
+
+- Attendez, attendez, gronda la Teuse, en tâchant d'effrayer les
+moineaux, le poing tendu.
+
+Mais les moineaux n'avaient plus peur. Ils étaient revenus, au beau
+milieu des coups de clochette, effrontés, voletant sur les bancs.
+Les tintements répétés les avaient même mis en joie. Ils répondirent
+par de petits cris, qui coupaient les paroles latines d'un rire
+perlé de gamins libres. Le soleil leur chauffait les plumes, la
+pauvreté douce de l'église les enchantait. Ils étaient là chez eux,
+comme dans une grange, dont on aurait laissé une lucarne ouverte,
+piaillant, se battant, se disputant les mies rencontrées à terre. Un
+d'eux alla se poser sur le voile d'or de la Vierge qui souriait; un
+autre vint, lestement, reconnaître les jupes de la Teuse, que cette
+audace mit hors d'elle. A l'autel, le prêtre anéanti, les yeux
+arrêtés sur la sainte hostie, le pouce et l'index joints,
+n'entendait point cet envahissement de la nef par la tiède matinée
+de mai, ce flot montant de soleil, de verdures, d'oiseaux, qui
+débordait jusqu'au pied du Calvaire où la nature damnée agonisait.
+
+- Per omnia saecula saeculorum, dit-il.
+
+- Amen, répondit Vincent.
+
+Le Pater achevé, le prêtre, mettant l'hostie au-dessus du calice, la
+rompit au milieu. Il détacha ensuite, de l'une des moitiés, une
+particule qu'il laissa tomber dans le précieux Sang, pour marquer
+l'union intime qu'il allait contracter avec Dieu par le communion.
+Il dit à haute voix l'Agnus Dei, récita tout bas les trois Oraisons
+prescrites, fit son acte d'indignité; et, les coudes sur l'autel, la
+patène sous le menton, il communia des deux parties de l'hostie à la
+fois. Puis, après avoir joint les mains à la hauteur de son visage,
+dans une fervente méditation, il recueillit sur le corporal, à
+l'aide de la patène, les saintes parcelles détachées de l'hostie,
+qu'il mit dans le calice. Une parcelle s'étant également attachée à
+son pouce, il le frotta du bout de son index. Et, se signant avec le
+calice, portant de nouveau la patène sous son menton, il prit tout
+le précieux Sang, en trois fois, sans quitter des lèvres le bord de
+la coupe, consommant jusqu'à la dernière goutte le divin Sacrifice.
+
+Vincent s'était levé pour retourner chercher les burettes sur la
+crédence. Mais la porte du couloir qui conduisait au presbytère
+s'ouvrit toute grande, se rabattit contre le mur, livrant passage à
+une belle jeune fille de vingt-deux ans, l'air enfant, qui cachait
+quelque chose dans son tablier.
+
+- Il y en a treize! cria-t-elle. Tous les oeufs étaient bons!
+
+Et entr'ouvrant son tablier, montrant une couvée de poussins qui
+grouillaient, avec leurs plumes naissantes et les points noirs de
+leurs yeux:
+
+- Regardez donc! sont-ils mignons, les amours!... Oh! le petit blanc
+qui monte sur le dos des autres! Et celui-là, le moucheté, qui bat
+déjà des ailes!... Les oeufs étaient joliment bons. Pas un de clair!
+
+La Teuse, qui aidait à la messe quand même, passant les burettes à
+Vincent pour les ablutions, se tourna, dit à haute voix:
+
+- Taisez-vous donc, mademoiselle Désirée! Vous voyez bien que nous
+n'avons pas fini.
+
+Une odeur forte de basse-cour venait par la porte ouverte, soufflant
+comme un ferment d'éclosion dans l'église, dans le soleil chaud qui
+gagnait l'autel. Désirée resta un instant debout, toute heureuse du
+petit monde qu'elle portait, regardant Vincent verser le vin de la
+purification, regardant son frère boire ce vin, pour que rien des
+saintes espèces ne restât dans sa bouche. Et elle était encore là,
+lorsqu'il revint tenant le calice à deux mains, afin de recevoir sur
+le pouce et sur l'index, le vin et l'eau de l'ablution, qu'il but
+également. Mais la poule, cherchant ses petits, arrivait en
+gloussant, menaçait d'entrer dans l'église. Alors, Désirée s'en
+alla, avec des paroles maternelles pour les poussins, au moment où
+le prêtre, après avoir appuyé le purificatoire sur les lèvres, le
+passait sur les bords, puis dans l'intérieur du calice.
+
+C'était la fin, les actions de grâce rendues à Dieu. Le servant alla
+chercher une dernière fois le Missel, le rapporta à droite. Le
+prêtre remit sur le calice le purificatoire, la patène, la pale;
+puis, il pinça de nouveau les deux larges plis du voile, et posa la
+bourse, dans laquelle il avait plié le corporal. Tout son être était
+un ardent remerciement. Il demandait au ciel la rémission de ses
+péchés, la grâce d'une sainte vie, le mérite de la vie éternelle. Il
+restait abîmé dans ce miracle d'amour, dans cette immolation
+continue qui le nourrissait chaque jour du sang et de la chair de
+son Sauveur.
+
+Après avoir lu les Oraisons, il se tourna, disant:
+
+- Ite, missa est.
+
+- Deo gratias, répondit Vincent.
+
+Puis, s'étant retourné pour baiser l'autel, il revint, la main
+gauche au-dessous de la poitrine, la main droite tendue, bénissant
+l'église pleine des gaietés du soleil et du tapage des moineaux.
+
+- Benedicat vos omnipotens Deus, Pater et Filius, et Spiritus
+Sanctus.
+
+- Amen, dit le servant en se signant.
+
+Le soleil avait grandi, et les moineaux s'enhardissaient. Pendant
+que le prêtre lisait, sur le carton de gauche, l'Évangile de Saint
+Jean, annonçant l'éternité du Verbe, le soleil enflammait l'autel,
+blanchissait les panneaux de faux marbre, mangeait les clartés des
+deux cierges, dont les courtes mèches ne faisaient plus que deux
+taches sombres. L'astre triomphant mettait dans sa gloire la croix,
+les chandeliers, la chasuble, le voile du calice, tout cet or
+pâlissant sous ses rayons. Et lorsque le prêtre, prenant le calice,
+faisant une génuflexion, quitta l'autel pour retourner à la
+sacristie, la tête couverte, précédé du servant qui remportait les
+burettes et le manuterge, l'astre demeura seul maître de l'église.
+Il s'était posé à son tour sur la nappe, allumant d'une splendeur la
+porte du tabernacle, célébrant les fécondités de mai. Une chaleur
+montait des dalles. Les murailles badigeonnées, la grande Vierge, le
+grand Christ lui-même, prenaient un frisson de sève, comme si la
+mort était vaincue par l'éternelle jeunesse de la terre.
+
+
+
+
+
+III.
+
+La Teuse se hâta d'éteindre les cierges. Mais elle s'attarda à
+vouloir chasser les moineaux. Aussi, quand elle rapporta le Missel à
+la sacristie, ne trouva-t-elle plus l'abbé Mouret, qui avait rangé
+les ornements sacrés, après s'être lavé les mains. Il était déjà
+dans la salle à manger, debout, déjeunant d'une tasse de lait.
+
+- Vous devriez bien empêcher votre soeur de jeter du pain dans
+l'église, dit la Teuse en entrant. C'est l'hiver dernier qu'elle a
+inventé ce joli coup-là. Elle disait que les moineaux avaient froid,
+que le bon Dieu pouvait bien les nourrir... Vous verrez qu'elle
+finira par nous faire coucher avec ses poules et ses lapins.
+
+- Nous aurions plus chaud, répondit gaiement le jeune prêtre. Vous
+grondez toujours, la Teuse. Laissez donc notre pauvre Désirée aimer
+ses bêtes. Elle n'a pas d'autre plaisir, la chère innocente.
+
+La servante se planta au milieu de la pièce.
+
+- Oh! vous! reprit-elle, vous accepteriez que les pies elles-mêmes
+bâtissent leurs nids dans l'église. Vous ne voyez rien, vous trouvez
+tout parfait... Votre soeur est joliment heureuse que vous l'ayez
+prise avec vous, au sortir du séminaire. Pas de père, pas de mère.
+Je voudrais savoir qui lui permettrait de patauger comme elle le
+fait, dans une basse-cour?
+
+Puis, changeant de ton, s'attendrissant:
+
+- Ça, bien sûr, ce serait dommage de la contrarier. Elle est sans
+malice aucune. Elle n'a pas dix ans d'âge, bien qu'elle soit une des
+plus fortes filles du pays... Vous savez, je la couche encore, le
+soir, et il faut que je lui raconte des histoires pour l'endormir,
+comme à une enfant.
+
+L'abbé Mouret était resté debout, achevant sa tasse de lait, les
+doigts un peu rougis par la fraîcheur de la salle à manger, une
+grande pièce carrelée, peinte en gris, sans autres meubles qu'une
+table et des chaises. La Teuse enleva une serviette, qu'elle avait
+étalée sur un coin de la table, pour le déjeuner.
+
+- Vous ne salissez guère de linge, murmura-t-elle. On dirait que
+vous ne pouvez pas vous asseoir, que vous êtes toujours sur le point
+de partir... Ah! si vous aviez connu monsieur Caffin, le pauvre
+défunt curé que vous avez remplacé! Voilà un homme qui était
+douillet! Il n'aurait pas digéré, s'il avait mangé debout... C'était
+un Normand, de Canteleu, comme moi. Oh' je ne le remercie pas de
+m'avoir amené dans ce pays de loups. Les premiers temps, nous
+sommes-nous ennuyés, bon Dieu! Le pauvre curé avait eu des histoires
+bien désagréables chez nous... Tiens! monsieur Mouret, vous n'avez
+donc pas sucré votre lait? Voilà les deux morceaux de sucre.
+
+Le prêtre posait sa tasse.
+
+- Oui, j'ai oublié, je crois, dit-il.
+
+La Teuse le regarda en face, en haussant les épaules. Elle plia dans
+la serviette une tartine de pain bis qui était également restée sur
+la table. Puis, comme le curé allait sortir, elle courut à lui,
+s'agenouilla, en criant:
+
+- Attendez, les cordons de vos souliers ne sont seulement pas
+noués... Je ne sais pas comment vos pieds résistent, dans ces
+souliers de paysan. Vous, si mignon, qui avez l'air d'avoir été
+drôlement gâté!... Allez, il fallait que l'évêque vous connut bien,
+pour vous donner la cure la plus pauvre du département.
+
+- Mais, dit le prêtre en souriant de nouveau, c'est moi qui ai
+choisi les Artaud... Vous êtes bien mauvaise ce matin, la Teuse.
+Est-ce que nous ne sommes pas heureux, ici? Nous avons tout ce qu'il
+nous faut, nous vivons dans une paix de paradis.
+
+Alors, elle se contint, elle rit à son tour, répondant:
+
+- Vous êtes un saint homme, monsieur le curé... Venez voir comme ma
+lessive est grasse. Ça vaudra mieux que de nous disputer.
+
+Il du la suivre, car elle menaçait de ne pas le laisser sortir, s'il
+ne la complimentait sur sa lessive. Il quittait la salle à manger,
+lorsqu'il se heurta à un plâtras, dans le corridor.
+
+- Qu'est-ce donc? demanda-t-il.
+
+- Rien, répondit la Teuse, de son air terrible. C'est le presbytère
+qui tombe. Mais vous vous trouvez bien, vous avez tout ce qu'il vous
+faut... Ah! Dieu, les crevasses ne manquent pas. Regardez-moi ce
+plafond. Est-il assez fendu! Si nous ne sommes pas écrasés un de ces
+jours, nous devrons un fameux cierge à notre ange gardien. Enfin,
+puisque ça vous convient... C'est comme l'église. Il y a deux ans
+qu'on aurait dû remettre les carreaux cassés. L'hiver, le bon Dieu
+gèle. Puis, ça empêcherait d'entrer ces gueux de moineaux. Je
+finirai par coller du papier, moi, je vous en avertis.
+
+- Eh! c'est une idée, murmura le prêtre, on pourrait coller du
+papier... Quant aux murs, ils sont plus solides qu'on ne croit. Dans
+ma chambre, le plancher a fléchi seulement devant la fenêtre. La
+maison nous enterrera tous.
+
+Arrivé sous le petit hangar, près de la cuisine, il s'extasia sur
+l'excellence de la lessive, voulant faire plaisir à la Teuse; il
+fallut même qu'il la sentit, qu'il mit les doigts dedans. Alors, la
+vieille femme, enchantée, se montra maternelle. Elle ne gronda plus,
+elle courut chercher une brosse, disant:
+
+- Vous n'allez peut-être pas sortir avec de la boue d'hier à votre
+soutane! Si vous l'aviez laissée sur la rampe, elle serait propre...
+Elle est encore bonne, cette soutane. Seulement relevez-la bien,
+quand vous traversez un champ. Les chardons déchirent tout.
+
+Et elle le faisait tourner, comme un enfant, le secouant des pieds à
+la tête, sous les coups violents de la brosse.
+
+- Là, là, c'est assez, dit-il en s'échappant. Veillez sur Désirée,
+n'est-ce pas? Je vais lui dire que je sors.
+
+Mais, à ce moment, une voix claire appela:
+
+- Serge! Serge!
+
+Désirée arrivait en courant, totue rouge de joie, tête nue, ses
+cheveux noirs noués puissamment sur la nuque, avec des mains et des
+bras couverts de fumier, jusqu'aux coudes. Elle nettoyait ses
+poules. Quand elle vit son frère sur le point de sortir, son
+bréviaire sous le bras, elle rit plus fort, l'embrassant à pleine
+bouche, rejetant les mains en arrière, pour ne pas le toucher.
+
+- Non, non, balbutiait-elle, je te salirais... Oh! je m'amuse! Tu
+verras les bêtes, quand tu reviendras.
+
+Et elle se sauva. L'abbé Mouret dit qu'il rentrerait vers onze
+heures, pour le déjeuner. Il partait, lorsque la Teuse, qui l'avait
+accompagné jusqu'au seuil, lui cria ses dernières recommandations.
+
+- N'oubliez pas de voir Frère Archangias... Passez aussi chez les
+Brichet; la femme est venue hier, toujours pour ce mariage...
+Monsieur le curé, écoutez donc! J'ai rencontré la Rosalie. Elle ne
+demanderait pas mieux, elle, que d'épouser le grand Fortuné. Parlez
+au père Bambousse, peut-être qu'il vous écoutera, maintenant... Et
+ne revenez pas à midi, comme l'autre jour. A onze heures, dites, à
+onze heures, n'est-ce pas?
+
+Mais le prêtre ne se tournait plus. Elle rentra, en disant entre ses
+dents:
+
+- Si vous croyez qu'il m'écoute... Ça n'a pas vingt-six ans, et ça
+n'en fait qu'à sa tête. Bien sûr, il en remontrerait pour la
+sainteté à un homme de soixante ans; mais il n'a point vécu, il ne
+sait rien, il n'a pas de peine à être sage comme un chérubin, ce
+mignon-là.
+
+
+
+
+
+IV.
+
+Quand l'abbé Mouret ne sentit plus la Teuse derrière lui il
+s'arrêta, heureux d'être enfin seul. L'église était bâtie sur un
+tertre peu élevé, qui descendait en pente douce jusqu'au village;
+elle s'allongeait, pareille à une bergerie abandonnée, percée de
+larges fenêtres, égayée par des tuiles rouges. Le prêtre se
+retourna, jetant un coup d'oeil sur le presbytère, une masure
+grisâtre, collée au flanc même de la nef; puis, comme s'il eût
+craint d'être repris par l'intarissable bavardage bourdonnant à ses
+oreilles depuis le matin, il remonta à droite, il ne se crut en
+sûreté que devant le grand portail, où l'on ne pouvait l'apercevoir
+de la cure. La façade de l'église, toute nue, rongée par les soleils
+et les pluies, était surmontée d'une étroite cage en maçonnerie, au
+milieu de laquelle une petite cloche mettait son profil noir; on
+voyait le bout de la corde, entrant dans les tuiles. Six marches
+rompues, à demi enterrées par un bout, menaient à la haute porte
+ronde, crevassée, mangée de poussière, de rouille, de toiles
+d'araignées, si lamentable sur ses gonds arrachés, que les coups de
+vent semblaient devoir entrer, au premier souffle. L'abbé Mouret,
+qui avait des tendresses pour cette ruine, alla s'adosser contre un
+des vantaux, sur le perron. De là, il embrassait d'un coup d'oeil
+tout le pays. Les mains aux yeux, il regarda, il chercha à
+l'horizon.
+
+En mai, une végétation formidable crevait ce sol de cailloux. Des
+lavandes colossales, des buissons de genévriers, des nappes d'herbes
+rudes, montaient sur le perron, plantaient des bouquets de verdure
+sombre jusque sur les tuiles. La première poussée de la sève
+menaçait d'emporter l'église, dans le dur taillis des plantes
+noueuses. A cette heure matinale, en plein travail de croissance
+c'était un bourdonnement de chaleur, un long effort silencieux
+soulevant les roches d'un frisson. Mais l'abbé ne sentait pas
+l'ardeur de ces couches laborieuses; il crut que la marche
+basculait, et s'adossa contre l'autre battant de la porte.
+
+Le pays s'étendait à deux lieues, fermé par un mur de collines
+jaunes, que des bois de pins tachaient de noir; pays terrible aux
+landes séchées, aux arêtes rocheuses déchirant le sol. Les quelques
+coins de terre labourable étalaient des mares saignantes, des champs
+rouges, où s'alignaient des files d'amandiers maigres, des têtes
+grises d'oliviers, des traînées de vignes, rayant la campagne de
+leurs souches brunes. On aurait dit qu'un immense incendie avait
+passé là, semant sur les hauteurs les cendres des forêts, brûlant
+les prairies, laissant son éclat et sa chaleur de fournaise dans les
+creux. A peine, de loin en loin, le vert pâle d'un carré de blé
+mettait-il une note tendre. L'horizon restait farouche, sans un
+filet d'eau, mourant de soif, s'envolant par grandes poussières aux
+moindres haleines. Et, tout au bout, par un coin écroulé des
+collines de l'horizon, on apercevait un lointain de verdures
+humides, une échappée de la vallée voisine, que fécondait la Viorme,
+une rivière descendue des gorges de la Seille.
+
+Le prêtre, les yeux éblouis, abaissa les regards sur le village,
+dont les quelques maisons s'en allaient à la débandade, au bas de
+l'église. Misérables maisons, faites de pierres sèches et de
+planches maçonnées, jetées le long d'un étroit chemin, sans rues
+indiquées. Elles étaient au nombre d'une trentaine, les unes tassées
+dans le fumier, noires de misère, les autres plus vastes, plus
+gaies, avec leurs tuiles roses. Des bouts de jardin, conquis sur le
+roc, étalaient des carrés de légumes, coupés de haies vives. A cette
+heure, les Artaud étaient vides; pas une femme aux fenêtres, pas un
+enfant vautré dans la poussière; seules, des bandes de poules
+allaient et venaient, fouillant la paille, quêtant jusqu'au seuil
+des maisons, dont les portes laissées ouvertes bâillaient
+complaisamment au soleil. Un grand chien noir, assis sur son
+derrière, à l'entrée du village, semblait le garder.
+
+Une paresse engourdissait peu à peu l'abbé Mouret. Le soleil montant
+le baignait d'une telle tiédeur, qu'il se laissait aller contre la
+porte de l'église, envahi par une paix heureuse. Il songeait à ce
+village des Artaud, poussé là, dans les pierres, ainsi qu'une des
+végétations noueuses de la vallée. Tous les habitants étaient
+parents, tous portaient le même nom, si bien qu'ils prenaient des
+surnoms dès le berceau, pour se distinguer entre eux. Un ancêtre, un
+Artaud, était venu, qui s'était fixé dans cette lande, comme un
+paria; puis, sa famille avait grandi, avec la vitalité farouche des
+herbes suçant la vie des rochers; sa famille avait fini par être une
+tribu, une commune, dont les cousinages se perdaient, remontaient à
+des siècles. Ils se mariaient entre eux, dans une promiscuité
+éhontée; on ne citait pas un exemple d'un Artaud ayant amené une
+femme d'un village voisin; les filles seules s'en allaient, parfois.
+Ils naissaient, ils mouraient, attachés à ce coin de terre,
+pullulant sur leur fumier, lentement, avec une simplicité d'arbres
+qui repoussaient de leur semence, sans avoir une idée nette du vaste
+monde, au delà de ces roches jaunes, entre lesquelles ils
+végétaient. Et pourtant déjà, parmi eux, se trouvaient des pauvres
+et des riches; des poules ayant disparu, les poulaillers, la nuit,
+étaient fermés par de gros cadenas; un Artaud avait tué un Artaud,
+un soir, derrière le moulin. C'était, au fond de cette ceinture
+désolée de collines, un peuple à part, une race née du sol, une
+humanité de trois cents têtes qui recommençait les temps.
+
+Lui, gardait toute l'ombre morte du séminaire. Pendant des années,
+il n'avait pas connu le soleil. Il l'ignorait même encore, les yeux
+fermés, fixés sur l'âme, n'ayant que du mépris pour la nature
+damnée. Longtemps, aux heures de recueillement, lorsque la
+méditation le prosternait, il avait rêvé un désert d'ermite, quelque
+trou dans une montagne, où rien de la vie, ni être, ni plante, ni
+eau, ne le viendrait distraire de la contemplation de Dieu. C'était
+un élan d'amour pur, une horreur de la sensation physique. Là,
+mourant à lui-même, le dos tourné à la lumière, il aurait attendu de
+n'être plus, de se perdre dans la souveraine blancheur des âmes. Le
+ciel lui apparaissait tout blanc, d'un blanc de lumière, comme s'il
+neigeait des lis, comme si toutes les puretés, toutes les
+innocences, toutes les chastetés flambaient. Mais son confesseur le
+grondait, quand il lui racontait ses désirs de solitude, ses besoins
+de candeur divine; il le rappelait aux luttes de l'Église, aux
+nécessités du sacerdoce. Plus tard, après son ordination, le jeune
+prêtre était venu aux Artaud, sur sa propre demande, avec l'espoir
+de réaliser son rêve d'anéantissement humain. Au milieu de cette
+misère, sur ce col stérile, il pourrait se boucher les oreilles aux
+bruits du monde, il vivrait dans le sommeil des saints. Et, depuis
+plusieurs mois, en effet, il demeurait souriant; à peine un frisson
+du village le troublait-il de loin en loin; à peine une morsure plus
+chaude du soleil le prenait-elle à la nuque, lorsqu'il suivait les
+sentiers, tout au ciel, sans entendre l'enfantement continu au
+milieu duquel il marchait.
+
+Le grand chien noir qui gardait les Artaud venait de se décider à
+monter auprès de l'abbé Mouret. Il s'était assis de nouveau sur son
+derrière, a ses pieds. Mais le prêtre restait perdu dans la douceur
+du matin. La veille, il avait commencé les exercices du Rosaire de
+Marie; il attribuait la grande joie qui descendait en lui à
+l'intercession de la Vierge auprès de son divin Fils. Et que les
+biens de la terre lui semblaient méprisables! Avec quelle
+reconnaissance il se sentait pauvre! En entrant dans les ordres,
+ayant perdu son père et sa mère le même jour, à la suite d'un drame
+dont il ignorait encore les épouvantes, il avait laissé à un frère
+aîné toute la fortune. Il ne tenait plus au monde que par sa soeur.
+Il s'était chargé d'elle, pris d'une sorte de tendresse religieuse
+pour sa tête faible. La chère innocente était si puérile, si petite
+fille, qu'elle lui apparaissait avec la pureté de ces pauvres
+d'esprit, auxquels l'Évangile accorde le royaume des cieux.
+Cependant, elle l'inquiétait depuis quelque temps; elle devenait
+trop forte, trop saine; elle sentait trop la vie. Mais c'était à
+peine un malaise. Il passait ses journées dans l'existence
+intérieure qu'il s'était faite, ayant tout quitté pour se donner
+entier. Il fermait la porte de ses sens, cherchait à s'affranchir
+des nécessités du corps, n'était plus qu'une âme ravie par la
+contemplation. La nature ne lui présentait que pièges, qu'ordures;
+il mettait sa gloire à lui faire violence, à la mépriser, à se
+dégager de sa boue humaine. Le juste doit être insensé selon le
+monde. Aussi se regardait-il comme un exilé sur la terre; il
+n'envisageait que les biens célestes, ne pouvant comprendre qu'on
+mît en balance une éternité de félicité avec quelques heures d'une
+joie périssable. Sa raison le trompait, ses désirs mentaient. Et,
+s'il avançait dans la vertu, c'était surtout par son humilité et son
+obéissance. Il voulait être le dernier de tous, soumis à tous, pour
+que la rosée divine tombât sur son coeur comme sur un sable aride;
+il se disait couvert d'opprobre et de confusion, indigne à jamais
+d'être sauvé du péché. Être humble, c'est croire, c'est aimer. Il ne
+dépendait même plus de lui-même, aveugle, sourd, chair morte. Il
+était la chose de Dieu. Alors, de cette abjection où il s'enfonçait,
+un hosannah l'emportait au-dessus des heureux et des puissants, dans
+le resplendissement d'un bonheur sans fin.
+
+Aux Artaud, l'abbé Mouret avait ainsi trouvé les ravissements du
+cloître, si ardemment souhaités jadis, à chacune de ses lectures de
+l'Imitation. Rien en lui n'avait encore combattu. Il était parfait,
+dès le premier agenouillement, sans lutte, sans secousse, comme
+foudroyé par la grâce, dans l'oubli absolu de sa chair. Extase de
+l'approche de Dieu que connaissent quelques jeunes prêtres; heure
+bienheureuse où tout se tait, où les désirs ne sont qu'un immense
+besoin de pureté. Il n'avait mis sa consolation chez aucune
+créature. Lorsqu'on croit qu'une chose est tout, on ne saurait être
+ébranlé, et il croyait que Dieu était tout, que son humilité, son
+obéissance, sa chasteté, étaient tout. Il se souvenait d'avoir
+entendu parler de la tentation comme d'une torture abominable qui
+éprouve les plus saints. Lui, souriait. Dieu ne l'avait jamais
+abandonné. Il marchait dans sa foi, ainsi que dans une cuirasse qui
+le protégeait contre les moindres souffles mauvais. Il se rappelait
+qu'à huit ans il pleurait d'amour, dans les coins; il ne savait pas
+qui il aimait; il pleurait, parce qu'il aimait quelqu'un, bien loin.
+Toujours il était resté attendri. Plus tard, il avait voulu être
+prêtre, pour satisfaire ce besoin d'affection surhumaine qui faisait
+son seul tourment. Il ne voyait pas où aimer davantage. Il
+contentait là son être, ses prédispositions de race, ses rêves
+d'adolescent, ses premiers désirs d'homme. Si la tentation devait
+venir, il l'attendait avec sa sérénité de séminariste ignorant. On
+avait tué l'homme en lui, il le sentait, il était heureux de se
+savoir à part, créature châtrée, déviée, marquée de la tonsure ainsi
+qu'une brebis du Seigneur.
+
+
+
+
+
+V.
+
+Cependant, le soleil chauffait la grande porte de l'église. Des
+mouches dorées bourdonnaient autour d'une grande fleur qui poussait
+entre deux des marches du perron. L'abbé Mouret, un peu étourdi, se
+décidait à s'éloigner, lorsque le grand chien noir s'élança, en
+aboyant violemment, vers la grille du petit cimetière, qui se
+trouvait à gauche de l'église. En même temps une voix âpre cria:
+
+- Ah! vaurien, tu manques l'école, et c'est dans le cimetière qu'on
+te trouve!... Ne dis pas non! Il y a un quart d'heure que je te
+surveille.
+
+Le prêtre s'avança. Il reconnut Vincent, qu'un Frère des écoles
+chrétiennes tenait rudement par une oreille. L'enfant se trouvait
+comme suspendu au-dessus d'un gouffre qui longeait le cimetière, et
+au fond duquel coulait le Mascle, un torrent dont les eaux blanches
+allaient, à deux lieues de là, se jeter dans la Viorne.
+
+- Frère Archangias! dit doucement l'abbé, pour inviter le terrible
+homme à l'indulgence.
+
+Mais le Frère ne lâchait pas l'oreille.
+
+- Ah! c'est vous, monsieur le curé, gronda-t-il. Imaginez-vous que
+ce gredin est toujours fourré dans le cimetière. Je ne sais pas quel
+mauvais coup il peut faire ici... Je devrais le lâcher pour qu'il
+allât se casser la tête, là-bas au fond. Ce serait bien fait.
+
+L'enfant ne soufflait mot, cramponné aux broussailles, ses yeux
+sournoisement fermés.
+
+- Prenez garde, Frère Archangias, reprit le prêtre; il pourrait
+glisser.
+
+Et il aida lui-même Vincent à remonter.
+
+- Voyons, mon petit ami, que faisais-tu là? On ne doit pas jouer
+dans les cimetières.
+
+Le galopin avait ouvert les yeux, s'écartant peureusement du Frère,
+se mettant sous la protection de l'abbé Mouret.
+
+- Je vais vous dire, murmura-t-il en levant sa tête futée vers celui
+ci. Il y a un nid de fauvettes dans les ronces, dessous cette roche.
+Voici plus de dix jours que je le guette... Alors, comme les petits
+sont éclos, je suis venu, ce matin, après avoir servi votre messe...
+
+- Un nid de fauvettes! dit Frère Archangias. Attends, attends!
+
+Il s'écarta, chercha sur une tombe une motte de terre, qu'il revint
+jeter dans les ronces. Mais il manqua le nid. Une seconde motte
+lancée plus adroitement bouscula le frêle berceau, jeta les petits
+au torrent.
+
+- De cette façon, continua-t-il en se tapant les mains pour les
+essuyer, tu ne viendras peut-être plus rôder ici comme un païen...
+Les morts iront te tirer les pieds, la nuit, si tu marches encore
+sur eux.
+
+Vincent, qui avait ri de voir le nid faire le plongeon, regarda
+autour de lui, avec le haussement d'épaules d'un esprit fort.
+
+- Oh! je n'ai pas peur, dit-il. Les morts, ça ne bouge plus.
+
+Le cimetière, en effet, n'avait rien d'effrayant. C'était un terrain
+nu, où d'étroites allées se perdaient sous l'envahissement des
+herbes. Des renflements bossuaient la terre, de place en place. Une
+seule pierre, debout, toute neuve, la pierre de l'abbé Caffin,
+mettait sa découpure blanche, au milieu. Rien autre que des bras de
+croix arrachés, des buis séchés, de vieilles dalles fendues, mangées
+de mousse. On n'enterrait pas deux fois l'an. La mort ne semblait
+point habiter ce sol vague, où la Teuse venait, chaque soir, emplir
+son tablier d'herbe pour les lapins de Désirée. Un cyprès
+gigantesque, planté à la porte, promenait seul son ombre sur le
+champ désert. Ce cyprès, qu'on voyait de trois lieues à la ronde,
+était connu de toute la contrée sous le nom de Solitaire.
+
+- C'est plein de lézards, ajouta Vincent, qui regardait le mur
+crevassé de l'église. On s'amuserait joliment...
+
+Mais il sortit d'un bond, en voyant le Frère allonger le pied.
+Celui-ci fit remarquer au curé le mauvais état de la grille. Elle
+était toute rongée de rouille, un gond descellé, la serrure brisée.
+
+- On devrait réparer cela, dit-il.
+
+L'abbé Mouret sourit, sans répondre. Et, s'adressant à Vincent, qui
+se battait avec le chien:
+
+- Dis, petit? demanda-t-il, sais-tu où travaille le père Bambousse,
+ce matin?
+
+L'enfant jeta un coup d'oeil sur l'horizon.
+
+- Il doit être à son champ des Olivettes, répondit-il, la main
+tendue vers la gauche... D'ailleurs, Voriau va vous conduire,
+monsieur le curé. Il sait sûrement où est son maître, lui.
+
+Alors, il tapa dans ses mains, criant:
+
+- Eh! Voriau! eh!
+
+Le grand chien noir hésita un instant, la queue battante, cherchant
+à lire dans les yeux du gamin. Puis, aboyant de joie, il descendit
+vers le village. L'abbé Mouret et Frère Archangias le suivirent, en
+causant. Cent pas plus loin, Vincent les quittait sournoisement,
+remontant vers l'église, les surveillant, prêt à se jeter derrière
+un buisson, s'ils tournaient la tête. Avec une souplesse de
+couleuvre, il se glissa de nouveau dans le cimetière, ce paradis où
+il y avait des nids, des lézards, des fleurs.
+
+Cependant, tandis que Voriau les devançait sur la route poudreuse,
+Frère Archangias disait au prêtre, de sa voix irritée:
+
+- Laissez donc! monsieur le curé, de la graine de damnés, ces
+crapauds-là! On devrait leur casser les reins, pour les rendre
+agréables à Dieu. Ils poussent dans l'irréligion, comme leurs pères.
+Il y a quinze ans que je suis ici, et je n'ai pas encore pu faire un
+chrétien. Dès qu'ils sortent de mes mains, bonsoir! Ils sont tout à
+la terre, à leurs vignes, à leurs oliviers. Pas un qui mette le pied
+à l'église. Des brutes qui se battent avec leurs champs de
+cailloux!... Menez-moi ça à coups de bâton, monsieur le curé, à
+coups de bâton!
+
+Puis, reprenant haleine, il ajouta, avec un geste terrible:
+
+- Voyez-vous, ces Artaud, c'est comme ces ronces qui mangent les
+rocs, ici. Il a suffi d'une souche pour que le pays fût empoisonné.
+Ça se cramponne, ça se multiplie, ça vit quand même. Il faudra le
+feu du ciel, comme à Gomorrhe, pour nettoyer ça.
+
+- On ne doit jamais désespérer des pécheurs, dit l'abbé Mouret, qui
+marchait à petits pas, dans sa paix intérieure.
+
+- Non, ceux-là sont au diable, reprit plus violemment le Frère. J'ai
+été paysan comme eux. Jusqu'à dix-huit ans, j'ai pioché la terre. Et
+plus tard, à l'Institution, j'ai balayé, épluché des légumes, fait
+les plus gros travaux. Ce n'est pas leur rude besogne que je leur
+reproche. Au contraire, Dieu préfère ceux qui vivent dans la
+bassesse... Mais les Artaud se conduisent en bêtes, voyez-vous! Ils
+sont comme leurs chiens qui n'assistent pas à la messe, qui se
+moquent des commandements de Dieu et de l'Église. Ils forniqueraient
+avec leurs pièces de terre, tant ils les aiment!
+
+Voriau, la queue au vent, s'arrêtait, reprenait son trot, après
+s'être assuré que les deux hommes le suivaient toujours.
+
+- Il y a des abus déplorables, en effet, dit l'abbé Mouret. Mon
+prédécesseur, l'abbé Caffin...
+
+- Un pauvre homme, interrompit le Frère. Il nous est arrivé de
+Normandie, à la suite d'une vilaine histoire. Ici, il n'a songé qu'à
+bien vivre; il a tout laissé aller à la débandade.
+
+- Non, l'abbé Caffin a certainement fait ce qu'il a pu; mais il faut
+avouer que ses efforts sont restés à peu près stériles. Les miens
+eux-mêmes demeurent le plus souvent sans résultat.
+
+Frère Archangias haussa les épaules. Il marcha un instant en
+silence, déhanchant son grand corps maigre taillé à coups de hache.
+Le soleil tapait sur sa nuque, au cuir tanné, mettant dans l'ombre
+sa dure face de paysan, en lame de sabre.
+
+- Écoutez, monsieur le curé, reprit-il enfin, je suis trop bas pour
+vous adresser des observations; seulement, j'ai presque le double de
+votre âge, je connais le pays, ce qui m'autorise à vous dire que
+vous n'arriverez à rien par la douceur... Entendez-vous, le
+catéchisme suffit. Dieu n'a pas de miséricorde pour les impies. Ils
+les brûlent. Tenez-vous-en à cela.
+
+Et comme l'abbé Mouret, la tête penchée, n'ouvrait point la bouche,
+il continua:
+
+- La religion s'en va des campagnes, parce qu'on la fait trop bonne
+femme. Elle a été respectée tant qu'elle a parlé en maîtresse sans
+pardon... Je ne sais ce qu'on vous apprend dans les séminaires. Les
+nouveaux curés pleurent comme des enfants avec leurs paroissiens.
+Dieu semble tout changé... Je jurerais, monsieur le curé, que vous
+ne savez même plus votre catéchisme par coeur?
+
+Le prêtre, blessé de cette volonté qui cherchait à s'imposer si
+rudement, leva la tête, disant avec quelque sécheresse:
+
+- C'est bien, votre zèle est louable... Mais n'avez-vous rien à me
+dire? Vous êtes venu ce matin à la cure, n'est-ce pas?
+
+Frère Archangias répondit brutalement:
+
+- J'avais à vous dire ce que je vous ai dit... Les Artaud vivent
+comme leurs cochons. J'ai encore appris hier que Rosalie, l'aînée du
+père Bambousse, est grosse. Toutes attendent ça pour se marier.
+Depuis quinze ans, je n'en ai pas connu une qui ne soit allée dans
+les blés avant de passer à l'église... Et elles prétendent en riant
+que c'est la coutume du pays!
+
+- Oui, murmura l'abbé Mouret, c'est un grand scandale... Je cherche
+justement le père Bambousse pour lui parler de cette affaire. Il
+serait désirable, maintenant, que le mariage eût lieu au plus tôt...
+Le père de l'enfant, paraît-il, est Fortuné, le grand fils des
+Brichet. Malheureusement les Brichet sont pauvres.
+
+- Cette Rosalie! poursuivit le Frère, elle a juste dix-huit ans. Ça
+se perd sur les bancs de l'école. Il n'y a pas quatre ans, je
+l'avais encore. Elle était déjà vicieuse... J'ai maintenant sa soeur
+Catherine, une gamine de onze ans qui promet d'être plus éhontée que
+son aînée. On la rencontre dans tous les trous avec ce petit
+misérable de Vincent... Allez, on a beau leur tirer les oreilles
+jusqu'au sang, la femme pousse toujours en elles. Elles ont la
+damnation dans leurs jupes. Des créatures bonnes à jeter au fumier,
+avec leurs saletés qui empoisonnent! Ça serait un fameux débarras,
+si l'on étranglait toutes les filles à leur naissance.
+
+Le dégoût, la haine de la femme le firent jurer comme un charretier.
+L'abbé Mouret, après l'avoir écouté, la face calme, finit par
+sourire de sa violence. Il appela Voriau, qui s'était écarté dans un
+champ voisin.
+
+- Et, tenez! cria Frère Archangias, en montrant un groupe d'enfants
+jouant au fond d'une ravine, voilà mes garnements qui manquent
+l'école, sous prétexte d'aller aider leurs parents dans les
+vignes!... Soyez sûr que cette gueuse de Catherine est au milieu.
+Elle s'amuse à glisser. Vous allez voir ses jupes par-dessus sa
+tête. Là, qu'est-ce que je vous disais!... A ce soir, monsieur le
+curé... Attendez, attendez, gredins!
+
+Et il partit en courant, son rabat sale volant sur l'épaule, sa
+grande soutane graisseuse arrachant les chardons. L'abbé Mouret le
+regarda tomber au milieu de la bande des enfants, qui se sauvèrent
+comme un vol de moineaux effarouchés. Mais il avait réussi à saisir
+par les oreilles Catherine et un autre gamin. Il les ramena du côté
+du village, les tenant ferme de ses gros doigts velus, les accablant
+d'injures.
+
+Le prêtre reprit sa marche. Frère Archangias lui causait parfois
+d'étranges scrupules; il lui apparaissait dans sa vulgarité, dans sa
+crudité, comme le véritable homme de Dieu, sans attache terrestre,
+tout à la volonté du ciel, humble, rude, l'ordure à la bouche contre
+le péché. Et il se désespérait de ne pouvoir se dépouiller davantage
+de son corps, de ne pas être laid, immonde, puant la vermine des
+saints. Lorsque le Frère l'avait révolté par des paroles trop crues,
+par quelque brutalité trop prompte, il s'accusait ensuite de ses
+délicatesses, de ses fiertés de nature, comme de véritables fautes.
+Ne devait-il pas être mort à toutes les faiblesses de ce monde?
+Cette fois encore, il sourit tristement, en songeant qu'il avait
+failli se fâcher, de la leçon emportée du Frère. C'était l'orgueil,
+pensait-il, qui cherchait à le perdre en lui faisant prendre les
+simples en mépris. Mais, malgré lui, il se sentait soulagé d'être
+seul, de s'en aller à petits pas, lisant son bréviaire, délivré de
+cette voix âpre qui troublait son rêve de tendresse pure.
+
+
+
+
+
+VI.
+
+La route tournait entre des écroulements de rocs au milieu desquels
+les paysans avaient, de loin en loin, conquis quatre ou cinq mètres
+de terre crayeuse, plantée de vieux oliviers. Sous les pieds de
+l'abbé, la poussière des ornières profondes avait de légers
+craquements de neige. Parfois, en recevant à la face un souffle plus
+chaud, il levait les yeux de son livre, cherchant d'où lui venait
+cette caresse; mais son regard restait vague, perdu sans le voir,
+sur l'horizon enflammé, sur les lignes tordues de cette campagne de
+passion, séchée, pâmée au soleil, dans un vautrement de femme
+ardente et stérile. Il rabattait son chapeau sur son front, pour
+échapper aux haleines tièdes; il reprenait sa lecture, paisiblement;
+tandis que sa soutane, derrière lui, soulevait une petite fumée, qui
+roulait au ras du chemin.
+
+- Bonjour, monsieur le curé, lui dit un paysan qui passa.
+
+Des bruits de bêche, le long des pièces de terre, le sortaient
+encore de son recueillement. Il tournait la tête, apercevait au
+milieu des vignes de grands vieillards noueux, qui le saluaient. Les
+Artaud, en plein soleil, forniquaient avec la terre, selon le mot de
+Frère Archangias. C'étaient des fronts suants apparaissant derrière
+les buissons, des poitrines haletantes se redressant lentement, un
+effort ardent de fécondation, au milieu duquel il marchait de son
+pas si calme d'ignorance. Rien de troublant ne venait jusqu'à sa
+chair du grand labeur d'amour dont la splendide matinée
+s'emplissait.
+
+- Eh! Voriau, on ne mange pas le monde! cria gaiement une voix
+forte, faisant taire le chien qui aboyait violemment.
+
+L'abbé Mouret leva la tête.
+
+- C'est vous, Fortuné, dit-il, en s'avançant au bord du champ, dans
+lequel le jeune paysan travaillait. Je voulais justement vous
+parler.
+
+Fortuné avait le même âge que le prêtre. C'était un grand garçon,
+l'air hardi, la peau dure déjà. Il défrichait un coin de lande
+pierreuse.
+
+- Par rapport, monsieur le curé? demanda-t-il.
+
+- Par rapport à ce qui c'est passé entre Rosalie et vous, répondit
+le prêtre.
+
+Fortuné se mit à rire. Il devait trouver drôle qu'un curé s'occupât
+d'une pareille chose.
+
+- Dame, murmura-t-il, c'est qu'elle a bien voulu. Je ne l'ai pas
+forcée... Tant pis si le père Bambousse refuse de me la donner! Vous
+avez bien vu que son chien cherchait à me mordre tout à l'heure. Il
+le lança contre moi.
+
+L'abbé Mouret allait continuer, lorsque le vieil Artaud, dit
+Brichet, qu'il n'avait pas vu d'abord, sortit de l'ombre d'un
+buisson, derrière lequel il mangeait avec sa femme. Il était petit,
+séché par l'âge, la mine humble.
+
+- On vous aura conté des menteries, monsieur le curé, s'écria-t-il.
+L'enfant est tout prêt à épouser la Rosalie... Ces jeunesses sont
+allées ensemble. Ce n'est la faute de personne. Il y en a d'autres
+qui ont fait comme eux et qui n'en ont pas moins bien vécu pour
+cela... L'affaire ne dépend pas de nous. Il faut parler à Bambousse.
+C'est lui qui nous méprise, à cause de son argent.
+
+- Oui, nous sommes trop pauvres, gémit la mère Brichet, une grande
+femme pleurnicheuse, qui se leva à son tour. Nous n'avons que ce
+bout de champ, où le diable fait grêler les cailloux, bien sûr. Il
+ne nous donne pas du pain... Sans vous, monsieur le curé, la vie ne
+serait pas possible.
+
+La mère Brichet était la seule dévote du village. Quand elle avait
+communié, elle rôdait autour de la cure, sachant que la Teuse lui
+gardait toujours une paire de pains de la dernière cuisson. Parfois
+même, elle emportait un lapin ou une poule, que lui donnait Désirée.
+
+- Ce sont de continuels scandales, reprit le prêtre. Il faut que ce
+mariage ait lieu au plus tôt.
+
+- Mais tout de suite, quand les autres voudront, dit la vieille
+femme, très inquiète sur les cadeaux qu'elle recevait. N'est-ce pas?
+Brichet, ce n'est pas nous qui serons assez mauvais chrétiens pour
+contrarier monsieur le curé.
+
+Fortuné ricanait.
+
+- Moi, je suis tout prêt, déclara-t-il, et la Rosalie aussi... Je
+l'ai vue hier, derrière le moulin. Nous ne sommes pas fâchés, au
+contraire. Nous sommes restés ensemble, à rire...
+
+L'abbé Mouret l'interrompit:
+
+- C'est bien. Je vais parler à Bambousse. Il est là, aux Olivettes,
+je crois.
+
+Le prêtre s'éloignait, lorsque la mère Brichet lui demanda ce
+qu'était devenu son cadet Vincent, parti depuis le matin pour aller
+servir la messe. C'était un galopin qui avait bien besoin des
+conseils de monsieur le curé. Et elle accompagna le prêtre pendant
+une centaine de pas, se plaignant de sa misère, des pommes de terre
+qui manquaient, du froid qui avait gelé les oliviers, des chaleurs
+qui menaçaient de brûler les maigres récoltes. Elle le quitta, en
+lui affirmant que son fils Fortuné récitait ses prières, matin et
+soir.
+
+Voriau, maintenant, devançait l'abbé Mouret. Brusquement, à un
+tournant de la route, il se lança dans les terres. L'abbé dut
+prendre un petit sentier qui montait sur un coteau. Il était aux
+Olivettes, le quartier le plus fertile du pays, où le maire de la
+commune, Artaud, dit Bambousse, possédait plusieurs champs de blé,
+des oliviers et des vignes. Cependant, le chien s'était jeté dans
+les jupes d'une grande fille brune, qui eut un beau rire, en
+apercevant le prêtre.
+
+- Est-ce que votre père est là, Rosalie? lui demanda ce dernier.
+
+- Là, tout contre, dit-elle, étendant la main, sans cesser de
+sourire.
+
+Puis, quittant le coin du champ qu'elle sarclait, elle marcha devant
+lui. Sa grossesse, peu avancée, s'indiquait seulement dans un léger
+renflement des hanches. Elle avait le dandinement puissant des
+fortes travailleuses, nu-tête au soleil, la nuque roussie, avec des
+cheveux noirs plantés comme des crins. Ses mains, verdies, sentaient
+les herbes qu'elle arrachait.
+
+- Père, cria-t-elle, voici monsieur le curé qui vous demande.
+
+Et elle ne s'en retourna pas, effrontée, gardant son rire sournois
+de bête impudique. Bambousse, gras, suant, la face ronde, lâcha sa
+besogne pour venir gaiement à la rencontre de l'abbé.
+
+- Je jurerais que vous voulez me parler des réparations de l'église,
+dit-il, en tapant ses mains pleines de terre. Eh bien! non, monsieur
+le curé, ce n'est pas possible. La commune n'a pas le sou... Si le
+bon Dieu fournit le plâtre et les tuiles, nous fournirons les
+maçons.
+
+Cette plaisanterie de paysan incrédule le fit éclater d'un rire
+énorme. Il se frappa sur les cuisses, toussa, faillit étrangler.
+
+- Ce n'est pas pour l'église que je suis venu, répondit l'abbé
+Mouret. Je voulais vous parler de votre fille Rosalie...
+
+- Rosalie? qu'est-ce qu'elle vous a donc fait? demanda Bambousse, en
+clignant les yeux.
+
+La paysanne regardait le jeune prêtre avec hardiesse, allant de ses
+mains blanches à son cou de fille, jouissant, cherchant à le faire
+devenir tout rose. Mais lui, crûment, la face paisible, comme
+parlant d'une chose qu'il ne sentait point:
+
+- Vous savez ce que je veux dire, père Bambousse. Elle est grosse,
+il faut la marier.
+
+- Ah! c'est pour ça, murmura le vieux, de son air goguenard. Merci
+de la commission, monsieur le curé. Ce sont les Brichet qui vous
+envoient, n'est-ce pas? La mère Brichet va à la messe, et vous lui
+donnez un coup de main pour caser son fils; ça se comprend... Mais
+moi, je n'entre pas là dedans. L'affaire ne me va pas. Voilà tout.
+
+Le prêtre surpris, lui expliqua qu'il fallait couper court au
+scandale, qu'il devait pardonner à Fortuné, puisque celui-ci voulait
+bien réparer sa faute, enfin que l'honneur de sa fille exigeait un
+prompt mariage.
+
+- Ta, ta, ta, reprit Bambousse en branlant la tête, que de paroles!
+Je garde ma fille, entendez-vous. Tout ça ne me regarde pas... Un
+gueux, ce Fortuné. Pas deux liards. Ce serait commode si, pour
+épouser une jeune fille, il suffisait d'aller avec elle. Dame! entre
+jeunesses, on verrait des noces matin et soir... Dieu merci! je ne
+suis pas en peine de Rosalie: on sait ce qui lui est arrivé: ça ne
+la rend ni bancale, ni bossue, et elle se mariera avec qui elle
+voudra dans le pays.
+
+- Mais son enfant? interrompit le prêtre.
+
+- L'enfant? il n'est pas là, n'est-ce pas? Il n'y sera peut-être
+jamais... Si elle fait le petit, nous verrons.
+
+Rosalie, voyant comment tournait la démarche du curé, crut devoir
+s'enfoncer les poings dans les yeux en geignant. Elle se laissa même
+tomber par terre, montrant ses bas bleus qui lui montaient au-dessus
+des genoux.
+
+- Tu vas te taire, chienne! cria le père devenu furieux.
+
+Et il la traita ignoblement, avec des mots crus, qui la faisaient
+rire en-dessous, sous ses poings fermés.
+
+- Si je te trouve avec ton mâle, je vous attache ensemble, je vous
+amène comme ça devant le monde... Tu ne veux pas te taire? Attends,
+coquine!
+
+Il ramassa une motte de terre, qu'il lui jeta violemment, à quatre
+pas. La motte s'écrasa sur son chignon, glissant dans son cou, la
+couvrant de poussière. Étourdie, elle se leva d'un bond, se sauva,
+la tête entre les mains pour se garantir. Mais Bambousse eut le
+temps de l'atteindre encore avec deux autres mottes: l'une ne fit
+que lui effleurer l'épaule gauche; l'autre lui arriva en pleine
+échine, si rudement, qu'elle tomba sur les genoux.
+
+- Bambousse! s'écria le prêtre, en lui arrachant une poignée de
+cailloux, qu'il venait de prendre.
+
+- Laissez donc! monsieur le curé, dit le paysan. C'était de la terre
+molle. J'aurais dû lui jeter ces cailloux... On voit bien que vous
+ne connaissez pas les filles. Elles sont joliment dures. Je
+tremperais celle-là au fond de notre puits, je lui casserais les os
+à coups de trique, qu'elle n'en irait pas moins à ses saletés! Mais
+je la guette, et si je la surprends!... Enfin, elles sont toutes
+comme cela.
+
+Il se consolait. Il but un coup de vin, à une grande bouteille
+plate, garnie de sparterie, qui chauffait sur la terre ardente. Et,
+retrouvant son gros rire:
+
+- Si j'avais un verre, monsieur le curé, je vous en offrirais de bon
+coeur.
+
+- Alors, demanda de nouveau le prêtre, ce mariage?...
+
+- Non, ça ne peut pas se faire, on rirait de moi... Rosalie est
+gaillarde. Elle vaut un homme, voyez-vous. Je serai obligé de louer
+un garçon, le jour où elle s'en ira... On reparlera de la chose,
+après la vendange. Et puis, je ne veux pas être volé. Donnant,
+donnant, n'est-ce pas?
+
+Le prêtre resta encore là une grande demi-heure à prêcher Bambousse,
+à lui parler de Dieu, à lui donner toutes les raisons que la
+situation comportait. Le vieux s'était remis à la besogne; il
+haussait les épaules, plaisantait, s'entêtant davantage. Il finit
+par crier:
+
+- Enfin, si vous me demandiez un sac de blé, vous me donneriez de
+l'argent... Pourquoi voulez-vous que je laisse aller ma fille contre
+rien!
+
+L'abbé Mouret, découragé, s'en alla. Comme il descendait le sentier,
+il aperçut Rosalie se roulant sous un olivier avec Voriau, qui lui
+léchait la figure, ce qui la faisait rire. Elle disait au chien:
+
+- Tu me chatouilles, grande bête. Finis donc!
+
+Puis, quand elle vit le prêtre, elle fit mine de rougir, elle ramena
+ses vêtements, les poings de nouveau dans les yeux. Lui, chercha à
+la consoler, en lui promettant de tenter de nouveaux efforts auprès
+de son père. Et il ajouta qu'en attendant, elle devait obéir, cesser
+tout rapport avec Fortuné, ne pas aggraver son péché davantage.
+
+- Oh! maintenant, murmura-t-elle en souriant de son air effronté, il
+n'y a plus de risque, puisque ça y est.
+
+Il ne comprit pas, il lui peignit l'enfer, où brûlent les vilaines
+femmes. Puis, il la quitta, ayant fait son devoir, repris par cette
+sérénité qui lui permettait de passer sans un trouble au milieu des
+ordures de la chair.
+
+
+
+
+
+VII.
+
+La matinée devenait brûlante. Dans ce vaste cirque de roches, le
+soleil allumait, dès les premiers beaux jours, un flamboiement de
+fournaise. L'abbé Mouret, à la hauteur de l'astre, comprit qu'il
+avait tout juste le temps de rentrer au presbytère, s'il voulait
+être là à onze heures, pour ne pas se faire gronder par la Teuse.
+Son bréviaire lu, sa démarche auprès de Bambousse faite, il s'en
+retournait à pas pressés, regardant au loin la tache grise de son
+église, avec la haute barre noire que le grand cyprès, le Solitaire,
+mettait sur le bleu de l'horizon. Il songeait, dans l'assoupissement
+de la chaleur, à la façon la plus riche possible, dont il
+décorerait, le soir, la chapelle de la Vierge, pour les exercices du
+mois de Marie. Le chemin allongeait devant lui un tapis de poussière
+doux aux pieds, une pureté d'une blancheur éclatante.
+
+A la Croix-Verte, comme l'abbé allait traverser la route qui mène de
+Plassans à la Palud, un cabriolet qui descendait la rampe, l'obligea
+à se garer derrière un tas de cailloux. Il coupait le carrefour,
+lorsqu'une voix l'appela.
+
+- Eh! Serge, eh! mon garçon!
+
+Le cabriolet s'était arrêté, un homme se penchait. Alors, le jeune
+prêtre reconnut un de ses oncles, le docteur Pascal Rougon, que le
+peuple de Plassans, où il soignait les pauvres gens pour rien,
+nommait "monsieur Pascal" tout court. Bien qu'ayant à peine dépassé
+la cinquantaine, il était déjà d'un blanc de neige, avec une grande
+barbe, de grands cheveux, au milieu desquels sa belle figure
+régulière prenait une finesse pleine de bonté.
+
+- C'est à cette heure-ci que tu patauges dans la poussière, toi!
+dit-il gaiement, en se penchant davantage pour serrer les deux mains
+de l'abbé. Tu n'as donc pas peur des coups de soleil?
+
+- Mais pas plus que vous, mon oncle, répondit le prêtre en riant.
+
+- Oh! moi, j'ai la capote de ma voiture. Puis, les malades
+n'attendent pas. On meurt par tous les temps, mon garçon.
+
+Et il lui conta qu'il courait chez le vieux Jeanbernat, l'intendant
+du Paradou, qu'un coup de sang avait frappé dans la nuit. Un voisin,
+un paysan qui se rendait au marché de Plassans, était venu le
+chercher.
+
+- Il doit être mort à l'heure qu'il est, continua-t-il. Enfin, il
+faut toujours voir... Ces vieux diables-là ont la vie joliment dure.
+
+Il levait le fouet, lorsque l'abbé Mouret l'arrêta.
+
+- Attendez... Quelle heure avez-vous, mon oncle?
+
+- Onze heures moins un quart.
+
+L'abbé hésitait. Il entendait à ses oreilles la voix terrible de la
+Teuse, lui criant que le déjeuner allait être froid. Mais il fut
+brave, il reprit aussitôt:
+
+- Je vais avec vous, mon oncle... Ce malheureux voudra peut-être se
+réconcilier avec Dieu, à sa dernière heure.
+
+Le docteur Pascal ne put retenir un éclat de rire.
+
+- Lui! Jeanbernat! dit-il, ah! bien! si tu le convertis jamais,
+celui-là!... Ça ne fait rien, viens toujours. Ta vue seule est
+capable de le guérir.
+
+Le prêtre monta. Le docteur, qui parut regretter sa plaisanterie, se
+montra très affectueux, tout en jetant au cheval de légers
+claquements de langue. Il regardait son neveu curieusement, du coin
+de l'oeil, de cet air aigu des savants qui prennent des notes. Il
+l'interrogea, par petites phrases, avec bonhomie, sur sa vie, sur
+ses habitudes, sur le bonheur tranquille dont il jouissait aux
+Artaud. Et, à chaque réponse satisfaisante, il murmurait, comme se
+parlant à lui-même, d'un ton rassuré:
+
+- Allons, tant mieux, c'est parfait.
+
+Il insista surtout sur l'état de santé du jeune curé. Celui-ci,
+étonné, lui assurait qu'il se portait à merveille, qu'il n'avait ni
+vertiges, ni nausées, ni maux de tête.
+
+- Parfait, parfait, répétait l'oncle Pascal. Au printemps, tu sais,
+le sang travaille. Mais tu es solide, toi... A propos, j'ai vu ton
+frère Octave, à Marseille, le mois passé. Il va partir pour Paris,
+il aura là-bas une belle situation dans le haut commerce. Ah! le
+gaillard, il mène une jolie vie!
+
+- Quelle vie? demanda naïvement le prêtre.
+
+Le docteur, pour éviter de répondre, claqua de la langue. Puis, il
+reprit:
+
+- Enfin, tout le monde se porte bien, ta tante Félicité, ton oncle
+Rougon, et les autres... Ça n'empêche pas que nous ayons bon besoin
+de tes prières. Tu es le saint de la famille, mon brave; je compte
+sur toi pour faire le salut de toute la bande.
+
+Il riait, mais avec tant d'amitié, que Serge lui-même arriva à
+plaisanter.
+
+- C'est qu'il y en a, dans le tas, continua-t-il, qui ne seront pas
+aisés à mener en paradis. Tu entendrais de belles confessions, s'ils
+venaient à tour de rôle... Moi, je n'ai pas besoin qu'ils se
+confessent, je les suis de loin, j'ai leurs dossiers chez moi, avec
+mes herbiers et mes notes de praticien. Un jour, je pourrai établir
+un tableau d'un fameux intérêt... On verra, on verra!
+
+Il s'oubliait, pris d'un enthousiasme juvénile pour la science. Un
+coup d'oeil jeté sur la soutane de son neveu, l'arrêta net.
+
+- Toi, tu es curé, murmura-t-il; tu as bien fait, on est très
+heureux, curé. Ça t'a pris tout entier, n'est-ce pas? de façon, que
+te voilà tourné au bien... Va, tu ne te serais jamais contenté
+ailleurs. Tes parents, qui partaient comme toi, ont eu beau faire
+des vilenies; ils sont encore à se satisfaire... Tout est logique là
+dedans, mon garçon. Un prêtre complète la famille. C'était forcé,
+d'ailleurs. Notre sang devait aboutir là... Tant mieux pour toi, tu
+as eu le plus de chance.
+
+Mais il se reprit, souriant étrangement.
+
+- Non, c'est ta soeur Désirée qui a eu le plus de chance.
+
+Il siffla, donna un coup de fouet, changea de conversation. Le
+cabriolet, après avoir monté une côte assez roide, filait entre des
+gorges désolées; puis, il arriva sur un plateau, dans un chemin
+creux, longeant une haute muraille interminable. Les Artaud avaient
+disparu; on était en plein désert.
+
+- Nous approchons, n'est-ce pas? demanda le prêtre.
+
+- Voici le Paradou, répondit le docteur, en montrant la muraille. Tu
+n'es donc point encore venu par ici? Nous ne sommes pas à une lieue
+des Artaud... Une propriété qui a dû être superbe, ce Paradou. La
+muraille du parc, de ce côté, a bien deux kilomètres. Mais, depuis
+plus de cent ans, tout y pousse à l'aventure.
+
+- Il y a de beaux arbres, fit remarquer l'abbé, en levant la tête,
+surpris des masses de verdure qui débordaient.
+
+- Oui, ce coin-là est très fertile. Aussi le parc est-il une
+véritable forêt, au milieu des roches pelées qui l'entourent...
+D'ailleurs, c'est de là que le Mascle sort. On m'a parlé de trois ou
+quatre sources, je crois.
+
+Et, en phrases hachées, coupées d'incidentes étrangères au sujet, il
+raconta l'histoire du Paradou, une sorte de légende qui courait le
+pays. Du temps de Louis XV, un seigneur y avait bâti un palais
+superbe, avec des jardins immenses, des bassins, des eaux
+ruisselantes, des statues, tout un petit Versailles perdu dans les
+pierres, sous le grand soleil du Midi. Mais il n'y était venu passer
+qu'une saison, en compagnie d'une femme adorablement belle, qui
+mourut là sans doute, car personne ne l'avait vue en sortir. L'année
+suivante, le château brûla, les portes du parc furent clouées, les
+meurtrières des murs elles-mêmes s'emplirent de terre; si bien que,
+depuis cette époque lointaine, pas un regard n'était entré dans ce
+vaste enclos, qui tenait tout un des hauts plateaux des Garrigues.
+
+- Les orties ne doivent pas manquer, dit en riant l'abbé Mouret...
+Ça sent l'humide tout le long de ce mur, vous ne trouvez pas, mon
+oncle?
+
+Puis, après un silence:
+
+- Et à qui appartient le Paradou, maintenant? demanda-t-il.
+
+- Ma foi, on ne sait pas, répondit le docteur. Le propriétaire est
+venu dans le pays, il y a une vingtaine d'années. Mais il a été
+tellement effrayé par ce nid à couleuvres, qu'il n'a plus reparu...
+Le vrai maître est le gardien de la propriété, ce vieil original de
+Jeanbernat, qui a trouvé le moyen de se loger dans un pavillon, dont
+les pierres tiennent encore... Tiens, tu vois, cette masure grise,
+là bas, avec ces grandes fenêtres mangées de lierre.
+
+Le cabriolet passa devant une grille seigneuriale, toute saignante
+de rouille, garnie à l'intérieur de planches maçonnées. Les sauts-
+de-loup étaient noirs de ronces. A une centaine de mètres, le
+pavillon habité par Jeanbernat se trouvait enclavé dans le parc, sur
+lequel une de ses façades donnait. Mais le gardien semblait avoir
+barricadé sa demeure, de ce côté; il avait défriché un étroit
+jardin, sur la route; il vivait là, au midi, tournant le dos au
+Paradou, sans paraître se douter de l'énormité des verdures
+débordant derrière lui.
+
+Le jeune prêtre sauta à terre, regardant curieusement, interrogeant
+le docteur qui se hâtait d'attacher le cheval à un anneau scellé
+dans le mur.
+
+- Et ce vieillard vit seul, au fond de ce trou perdu? demanda-t-il.
+
+- Oui, complètement seul, répondit l'oncle Pascal.
+
+Mais il se reprit.
+
+- Il a avec lui une nièce qui lui est tombée sur les bras, une drôle
+de fille, une sauvage... Dépêchons. Tout a l'air mort dans la
+maison.
+
+
+
+
+
+VIII.
+
+Au soleil de midi, la maison dormait, les persiennes closes, dans le
+bourdonnement des grosses mouches qui montaient le long du lierre,
+jusqu'aux tuiles. Une paix heureuse baignait cette ruine
+ensoleillée. Le docteur poussa la porte de l'étroit jardin, qu'une
+haie vive, très élevée, entourait. Là, à l'ombre d'un pan de mur,
+Jeanbernat, redressant sa haute taille, fumait tranquillement sa
+pipe, dans le grand silence, en regardant pousser ses légumes.
+
+- Comment! vous êtes debout, farceur! cria le docteur stupéfait.
+
+- Vous veniez donc m'enterrer, vous! gronda le vieillard rudement.
+Je n'ai besoin de personne. Je me suis saigné...
+
+Il s'arrêta net en apercevant le prêtre, et eut un geste si
+terrible, que l'oncle Pascal s'empressa d'intervenir.
+
+- C'est mon neveu, dit-il, le nouveau curé des Artaud, un brave
+garçon... Que diable! nous n'avons pas couru les routes à pareille
+heure pour vous manger, père Jeanbernat.
+
+Le vieux se calma un peu.
+
+- Je ne veux pas de calotin chez moi, murmura-t-il. Ça suffit pour
+faire crever les gens. Entendez-vous, docteur, pas de drogues et pas
+de prêtres quand je m'en irai; autrement, nous nous fâcherions...
+Qu'il entre tout de même, celui-là, puisqu'il est votre neveu.
+
+L'abbé Mouret, interdit, ne trouva pas une parole. Il restait
+debout, au milieu d'une allée, à examiner cette étrange figure, ce
+solitaire couturé de rides, à la face de brique cuite, aux membres
+séchés et tordus comme des paquets de cordes, qui semblait porter
+ses quatre-vingts ans avec un dédain ironique de la vie. Le docteur
+ayant tenté de lui prendre le pouls, il se fâcha de nouveau.
+
+- Laissez-moi donc tranquille! Je vous dis que je me suis saigné
+avec mon couteau! C'est fini, maintenant... Quelle est la brute de
+paysan qui est allé vous déranger? Le médecin, le prêtre, pourquoi
+pas les croque-morts?... Enfin, que voulez-vous, les gens sont
+bêtes. Ça ne va pas nous empêcher de boire un coup.
+
+Il servit une bouteille et trois verres, sur une vieille table,
+qu'il sortit, à l'ombre. Les verres remplis jusqu'au bord, il voulut
+trinquer. Sa colère se fondait dans une gaieté goguenarde.
+
+- Ça ne vous empoisonnera pas, monsieur le curé, dit-il. Un verre de
+bon vin n'est pas un péché... Par exemple, c'est bien la première
+fois que je trinque avec une soutane, soit dit sans vous offenser.
+Ce pauvre abbé Caffin, votre prédécesseur, refusait de discuter avec
+moi... Il avait peur.
+
+Et il eut un large rire, continuant:
+
+- Imaginez-vous qu'il s'était engagé à me prouver que Dieu existe...
+Alors, je ne le rencontrais plus sans le défier. Lui, filait
+l'oreille basse, je vous assure.
+
+- Comment, Dieu n'existe pas! s'écria l'abbé Mouret, sortant de son
+mutisme.
+
+- Oh! comme vous voudrez, reprit railleusement Jeanbernat. Nous
+recommencerons ensemble, si cela peut vous faire plaisir...
+Seulement, je vous préviens que je suis très fort. Il y a là-haut,
+dans une chambre, quelques milliers de volumes sauvés de l'incendie
+du Paradou, tous les philosophes du dix-huitième siècle, un tas de
+bouquins sur la religion. J'en ai appris de belles, là dedans.
+Depuis vingt ans, je lis ça... Ah! dame, vous trouverez à qui
+parler, monsieur le curé.
+
+Il s'était levé. D'un long geste, il montra l'horizon entier, la
+terre, le ciel, en répétant solennellement:
+
+- Il n'y a rien, rien, rien... Quand on soufflera sur le soleil, ça
+sera fini.
+
+Le docteur Pascal avait donné un léger coup de coude à l'abbé
+Mouret. Il clignait les yeux, étudiant curieusement le vieillard,
+approuvant de la tête pour le pousser à parler.
+
+- Alors, père Jeanbernat, vous êtes un matérialiste? demanda-t-il.
+
+- Eh! je ne suis qu'un pauvre homme, répondit le vieux en rallumant
+sa pipe. Quand le comte de Corbière, dont j'étais le frère de lait,
+est mort d'une chute de cheval, les enfants m'ont envoyé garder ce
+parc de la Belle-au-Bois-dormant, pour se débarrasser de moi.
+J'avais soixante ans, je me croyais fini. Mais la mort m'a oublié.
+Et j'ai dû m'arranger un trou... Voyez-vous, lorsqu'on vit tout
+seul, on finit par voir les choses d'une drôle de façon. Les arbres
+ne sont plus des arbres, la terre prend des airs de personne
+vivante, les pierres vous racontent des histoires. Des bêtises,
+enfin. Je sais des secrets qui vous renverseraient. Puis, que
+voulez-vous qu'on fasse, dans ce diable de désert? J'ai lu les
+bouquins, ça m'a plus amusé que la chasse... Le comte, qui sacrait
+comme un païen, m'avait toujours répété: "Jeanbernat, mon garçon, je
+compte bien te retrouver en enfer, pour que tu me serves là-bas
+comme tu m'auras servi là-haut."
+
+Il fit de nouveau son large geste autour de l'horizon, en reprenant:
+
+- Entendez-vous, rien, il n'y a rien... Tout ça, c'est de la farce.
+
+Le docteur Pascal se mit à rire.
+
+- Une belle farce, en tous cas, dit-il. Père Jeanbernat, vous êtes
+un cachottier. Je vous soupçonne d'être amoureux, avec vos airs
+blasés. Vous parliez bien tendrement des arbres et des pierres, tout
+à l'heure.
+
+- Non, je vous assure, murmura le vieillard, ça m'a passé.
+Autrefois, c'est vrai, quand je vous ai connu et que nous allions
+herboriser ensemble, j'étais assez bête pour aimer toutes sortes de
+choses, dans cette grande menteuse de campagne. Heureusement que les
+bouquins ont tué ça... Je voudrais que mon jardin fût plus petit; je
+ne sors pas sur la route deux fois par an. Vous voyez ce banc. Je
+passe là mes journées, à regarder pousser mes salades.
+
+- Et vos tournées dans le parc? interrompit le docteur.
+
+- Dans le parc! répéta Jeanbernat d'un air de profonde surprise,
+mais il y a plus de douze ans que je n'y ai mis les pieds! Que
+voulez-vous que j'aille faire, au milieu de ce cimetière? C'est trop
+grand. C'est stupide, ces arbres qui n'en finissent plus, avec de la
+mousse partout, des statues rompues, des trous dans lesquels on
+manque de se casser le cou à chaque pas. La dernière fois que j'y
+suis allé, il faisait si noir sous les feuilles, ça empoisonnait si
+fort les fleurs sauvages, des souffles si drôles passaient dans les
+allées, que j'ai eu comme peur. Et je me suis barricadé, pour que le
+parc n'entrât pas ici... Un coin de soleil, trois pieds de laitue
+devant moi, une grande haie qui me barre tout l'horizon, c'est déjà
+trop pour être heureux. Rien, voilà ce que je voudrais, rien du
+tout, quelque chose de si étroit, que le dehors ne pût venir m'y
+déranger. Deux mètres de terre, si vous voulez, pour crever sur le
+dos.
+
+Il donna un coup de poing sur la table, haussant brusquement la
+voix, criant à l'abbé Mouret:
+
+- Allons, encore un coup, monsieur le curé. Le diable n'est pas au
+fond de la bouteille, allez!
+
+Le prêtre éprouvait un malaise. Il se sentait sans force pour
+ramener à Dieu cet étrange vieillard, dont la raison lui parut
+singulièrement détraquée. Maintenant, il se rappelait certains
+bavardages de la Teuse sur le Philosophe, nom que les paysans des
+Artaud donnaient à Jeanbernat. Des bouts d'histoires scandaleuses
+traînaient vaguement dans sa mémoire. Il se leva, faisant un signe
+au docteur, voulant quitter cette maison, où il croyait respirer une
+odeur de damnation. Mais, dans sa crainte sourde, une singulière
+curiosité l'attardait. Il restait là, allant au bout du petit
+jardin, fouillant le vestibule du regard, comme pour voir au delà,
+derrière les murs. Par la porte grande ouverte, il n'apercevait que
+la cage noire de l'escalier. Et il revenait, cherchant quelque trou,
+quelque échappée sur cette mer de feuilles, dont il sentait le
+voisinage, à un large murmure qui semblait battre la maison d'un
+bruit de vagues.
+
+- Et la petite va bien? demanda le docteur en prenant son chapeau.
+
+- Pas mal, répondit Jeanbernat. Elle n'est jamais là. Elle disparaît
+pendant des matinées entières... Peut-être tout de même qu'elle est
+dans les chambres du haut.
+
+Il leva la tête, il appela:
+
+- Albine! Albine!
+
+Puis, haussant les épaules:
+
+- Ah bien! oui, c'est une fameuse gourgandine... Au revoir, monsieur
+le curé. Tout à votre disposition.
+
+Mais l'abbé Mouret n'eut pas le temps de relever ce défi du
+Philosophe. Une porte venait de s'ouvrir brusquement, au fond du
+vestibule; une trouée éclatante s'était faite, dans le noir de la
+muraille. Ce fut comme une vision de forêt vierge, un enfoncement de
+futaie immense, sous une pluie de soleil. Dans cet éclair, le prêtre
+saisit nettement, au loin, des détails précis: une grande fleur
+jaune au centre d'une pelouse, une nappe d'eau qui tombait d'une
+haute pierre, un arbre colossal empli d'un vol d'oiseaux; le tout
+noyé, perdu, flambant, au milieu d'un tel gâchis de verdure, d'une
+débauche telle de végétation, que l'horizon entier n'était plus
+qu'un épanouissement. La porte claqua, tout disparut.
+
+- Ah! la gueuse! cria Jeanbernat, elle était encore dans le Paradou!
+
+Albine riait sur le seuil du vestibule. Elle avait une jupe orange,
+avec un grand fichu rouge attaché derrière la taille, ce qui lui
+donnait un air de bohémienne endimanchée. Et elle continuait à rire,
+la tête renversée, la gorge toute gonflée de gaieté, heureuse de ses
+fleurs, des fleurs sauvages tressées dans ses cheveux blonds, nouées
+à son cou, à son corsage, à ses bras minces, nus et dorés. Elle
+était comme un grand bouquet d'une odeur forte.
+
+- Va, tu es belle! grondait le vieux. Tu sens l'herbe, à empester...
+Dirait-on qu'elle a seize ans, cette poupée!
+
+Albine, effrontément, riait plus fort. Le docteur Pascal, qui était
+son grand ami, se laissa embrasser par elle.
+
+- Alors, tu n'as pas peur dans le Paradou, toi? lui demanda-t-il.
+
+- Peur? de quoi donc? dit-elle avec des yeux étonnés. Les murs sont
+trop hauts, personne ne peut entrer... Il n'y a que moi. C'est mon
+jardin, à moi toute seule. Il est joliment grand. Je n'en ai pas
+encore trouvé le bout.
+
+- Et les bêtes? interrompit le docteur.
+
+- Les bêtes? elles ne sont pas méchantes, elles me connaissent bien.
+
+- Mais il fait noir sous les arbres?
+
+- Pardi! il y a de l'ombre; sans cela, le soleil me mangerait la
+figure... On est bien à l'ombre, dans les feuilles.
+
+Et elle tournait, emplissant l'étroit jardin du vol de ses jupes,
+secouant cette âpre senteur de verdure qu'elle portait sur elle.
+Elle avait souri à l'abbé Mouret, sans honte aucune, sans
+s'inquiéter des regards surpris dont il la suivait. Le prêtre
+s'était écarté. Cette enfant blonde, à la face longue, ardente de
+vie, lui semblait la fille mystèrieuse et troublante de cette forêt
+entrevue dans une nappe de soleil.
+
+- Dites, j'ai un nid de merles, le voulez-vous? demanda Albine au
+docteur.
+
+- Non, merci, répondit celui-ci en riant. Il faudra le donner à la
+soeur de monsieur le curé, qui aime bien les bêtes... Au revoir,
+Jeanbernat.
+
+Mais Albine s'était attaquée au prêtre.
+
+- Vous êtes le curé des Artaud, n'est-ce pas? Vous avez une soeur?
+J'irai la voir... Seulement, vous ne me parlerez pas de Dieu. Mon
+oncle ne veut pas.
+
+- Tu nous ennuies, va-t-en, dit Jeanbernat en haussant les épaules.
+
+D'un bond de chèvre, elle disparut, laissant une pluie de fleurs
+derrière elle. On entendit le claquement d'une porte, puis des rires
+derrière la maison, des rires sonores qui allèrent en se perdant,
+comme au galop d'une bête folle lâchée dans l'herbe.
+
+- Vous verrez qu'elle finira par coucher dans le Paradou, murmura le
+vieux de son air indifférent.
+
+Et, comme il accompagnait les visiteurs:
+
+- Docteur, reprit-il, si vous me trouviez mort, un de ces quatre
+matins, rendez-moi donc le service de me jeter dans le trou au
+fumier, là, derrière mes salades... Bonsoir, messieurs.
+
+Il laissa retomber la barrière de bois qui fermait la haie. La
+maison reprit sa paix heureuse, au soleil de midi, dans le
+bourdonnement des grosses mouches qui montaient le long du lierre,
+jusqu'aux tuiles.
+
+
+
+
+
+IX.
+
+Cependant, le cabriolet suivait de nouveau le chemin creux, le long
+de l'interminable mur du Paradou. L'abbé Mouret, silencieux, levait
+les yeux, regardait les grosses branches qui se tendaient par-dessus
+ce mur, comme des bras de géants cachés. Des bruits venaient du
+parc, des frôlements d'ailes, des frissons de feuilles, des bonds
+furtifs cassant les branches, de grands soupirs ployant les jeunes
+pousses, toute une haleine de vie roulant sur les cimes d'un peuple
+d'arbres. Et, parfois, à certain cri d'oiseau qui ressemblait à un
+rire humain, le prêtre tournait la tête avec une sorte d'inquiétude.
+
+- Une drôle de gamine! disait l'oncle Pascal, en lâchant un peu les
+guides. Elle avait neuf ans, lorsqu'elle est tombée chez ce païen.
+Un frère à lui, qui s'est ruiné, je ne sais plus dans quoi. La
+petite se trouvait en pension quelque part, quand le père s'est tué.
+C'était même une demoiselle, savante déjà, lisant, brodant,
+bavardant, tapant sur les pianos. Et coquette donc! Je l'ai vue
+arriver, avec des bas à jour, des jupes brodées, des guimpes, des
+manchettes, un tas de falbalas... Ah bien! les falbalas ont duré
+longtemps!
+
+Il riait. Une grosse pierre faillit faire verser le cabriolet.
+
+- Si je ne laisse pas une roue de ma voiture dans ce gredin de
+chemin! murmura-t-il. Tiens-toi ferme, mon garçon.
+
+La muraille continuait toujours. Le prêtre écoutait.
+
+- Tu comprends, reprit le docteur, que le Paradou, avec son soleil,
+ses cailloux, ses chardons, mangerait une toilette par jour. Il n'a
+fait que trois ou quatre bouchées des belles robes de la petite.
+Elle revenait nue... Maintenant, elle s'habille comme une sauvage.
+Aujourd'hui, elle était encore possible. Mais il y a des fois où
+elle n'a guère que ses souliers et sa chemise!... Tu as entendu? le
+Paradou est à elle. Dès le lendemain de son arrivée, elle en a pris
+possession. Elle vit là, sautant par le fenêtre, lorsque Jeanbernat
+ferme la porte, s'échappant quand même, allant on ne sait où, au
+fond de trous perdus, connus d'elle seule... Elle doit mener un joli
+train, dans ce désert.
+
+- Écoutez donc, mon oncle, interrompit l'abbé Mouret. On dirait un
+trot de bête, derrière cette muraille.
+
+L'oncle Pascal écouta.
+
+- Non, dit-il au bout d'un silence, c'est le bruit de la voiture,
+contre les pierres... Va, la petite ne tape plus sur les pianos, à
+présent. Je crois même qu'elle ne sait plus lire. Imagine-toi une
+demoiselle retournée à l'état de vaurienne libre, lâchée en
+récréation dans une île abandonnée. Elle n'a gardé que son fin
+sourire de coquette, quand elle veut... Ah! par exemple, si tu sais
+jamais une fille à élever, je ne te conseille pas de la confier à
+Jeanbernat. Il a une façon de laisser agir la nature tout à fait
+primitive. Lorsque je me suis hasardé à lui parler d'Albine, il m'a
+répondu qu'il ne fallait pas empêcher les arbres de pousser à leur
+gré. Il est, dit-il, pour le développement normal des tempéraments...
+N'importe, ils sont bien intéressants tous les deux. Je ne passe pas
+dans les environs sans leur rendre visite.
+
+Le cabriolet sortait enfin du chemin creux. Là, le mur du Paradou
+faisait un coude, se développant ensuite à perte de vue, sur la
+crête des coteaux. Au moment où l'abbé Mouret tournait la tête pour
+donner un dernier regard à cette barre grise, dont la sévérité
+impénétrable avait fini par lui causer un singulier agacement, des
+bruits de branches violemment secouées se firent entendre, tandis
+qu'un bouquet de jeunes bouleaux semblaient saluer les passants, du
+haut de la muraille.
+
+- Je savais bien qu'une bête courait là derrière, dit le prêtre.
+
+Mais, sans qu'on vit personne, sans qu'on aperçût autre chose, en
+l'air, que les bouleaux balancés de plus en plus furieusement, on
+entendit une voix claire, coupée de rires, qui criait:
+
+- Au revoir, docteur! au revoir, monsieur le curé!... J'embrasse
+l'arbre, l'arbre vous envoie mes baisers.
+
+- Eh! c'est Albine, dit le docteur Pascal. Elle aura suivi notre
+voiture au trot. Elle n'est pas embarrassée pour sauter les
+buissons, cette petite fée!
+
+Et criant, à son tour:
+
+- Au revoir, mignonne!... Tu es joliment grande, pour nous saluer
+comme ça.
+
+Les rires redoublèrent, les bouleaux saluèrent plus bas, semant les
+feuilles au loin, jusque sur la capote du cabriolet:
+
+- Je suis grande comme les arbres, toutes les feuilles qui tombent
+sont des baisers, reprit la voix, changée par l'éloignement, si
+musicale, si fondue dans les haleines roulantes du parc, que le
+jeune prêtre resta frissonnant.
+
+La route devenait meilleure. A la descente, les Artaud reparurent,
+au fond de la plaine brûlée. Quand le cabriolet coupa le chemin du
+village, l'abbé Mouret ne voulut jamais que son oncle le reconduisit
+à la cure. Il sauta à terre en distant:
+
+- Non, merci, j'aime mieux marcher, cela me fera du bien.
+
+- Comme il te plaira, finit par répondre le docteur.
+
+Puis, lui serrant la main:
+
+- Hein! si tu n'avais que des paroissiens comme cet animal de
+Jeanbernat, tu n'aurais pas souvent à te déranger. Enfin, c'est toi
+qui a voulu venir... Et porte-toi bien. Au moindre bobo, de nuit ou
+de jour, envoie-moi chercher. Tu sais que je soigne toute la famille
+pour rien... Adieu, mon garçon.
+
+
+
+
+
+X.
+
+Quand l'abbé Mouret se retrouva seul, dans la poussière du chemin,
+il se sentit plus à l'aise. Ces champs pierreux rendaient à son rêve
+de rudesse, de vie intérieure vécue au désert. Le long du chemin
+creux, les arbres avaient laissé tomber sur sa nuque, des fraîcheurs
+inquiétantes, que maintenant le soleil ardent séchait. Les maigres
+amandiers, les blés pauvres, les vignes infirmes, aux deux bords de
+la route, l'apaisaient, le tiraient du trouble où l'avaient jeté les
+souffles trop gras du Paradou. Et, au milieu de la clarté aveuglante
+qui coulait du ciel sur cette terre nue, les blasphèmes de
+Jeanbernat ne mettaient même plus une ombre. Il eut une joie vive
+lorsque, en levant la tête, il aperçut à l'horizon la barre immobile
+du Solitaire, avec la tache des tuiles roses de l'église.
+
+Mais, à mesure qu'il avançait, l'abbé était pris d'une autre
+inquiétude. La Teuse allait le recevoir d'une belle façon, avec son
+déjeuner froid qui devait attendre depuis près de deux heures. Il
+s'imaginait son terrible visage, le flot de paroles dont elle
+l'accueillerait, les bruits irrités de vaisselle qu'il entendrait
+l'après-midi entière. Quand il eut traversé les Artaud, sa peur
+devint si vive, qu'il hésita, pris de lâcheté, se demandant s'il ne
+serait pas plus prudent de faire le tour et de rentrer par l'église.
+Mais, comme il se consultait, la Teuse en personne parut, au seuil
+du presbytère, le bonnet de travers, les poings aux hanches. Il
+courba le dos, il dut monter la pente sous ce regard gros d'orage,
+qu'il sentait peser sur ses épaules.
+
+- Je crois bien que je suis en retard, ma bonne Teuse, balbutia-t-
+il, dès le dernier coude du sentier.
+
+La Teuse attendit qu'il fût en face d'elle, tout près. Alors, elle
+le regarda entre les deux yeux, furieusement; puis, sans rien dire,
+elle se tourna, elle marcha devant lui, jusque dans la salle à
+manger, en tapant ses gros talons, si roidie par la colère, qu'elle
+ne boitait presque plus.
+
+- J'ai eu tant d'affaires! commença le prêtre que cet accueil muet
+épouvantait. Je cours depuis ce matin...
+
+Mais elle lui coupa la parole d'un nouveau regard, si fixe, si
+fâché, qu'il eut les jambes comme rompues. Il s'assit, il se mit a
+manger. Elle le servait, avec des sécheresses d'automate, risquant
+de casser les assiettes, tant elle les posait avec violence. Le
+silence devenait si formidable, qu'il ne put avaler la troisième
+bouchée, étranglé par l'émotion.
+
+- Et ma soeur a déjeuné? demanda-t-il. Elle a bien fait. Il faut
+toujours déjeuner, lorsque je suis retenu dehors.
+
+Pas de réponse. La Teuse, debout, attendait qu'il eût vidé son
+assiette pour la lui enlever. Alors, sentant qu'il ne pourrait
+manger sous cette paire d'yeux implacables qui l'écrasaient, il
+repoussa son couvert. Ce geste de colère fut comme un coup de fouet,
+qui tira la Teuse de sa roideur entêtée. Elle bondit.
+
+- Ah! c'est comme ça! cria-t-elle. C'est encore vous qui vous
+fâchez! Eh bien! je m'en vais! Vous allez me payer mon voyage, pour
+que je m'en retourne chez moi. J'en ai assez des Artaud, et de votre
+église! et de tout!
+
+Elle retirait son tablier de ses mains tremblantes.
+
+- Vous deviez bien voir que je ne voulais pas parler... Est-ce une
+vie, çà! Il n'y a que les saltimbanques, monsieur le curé, qui font
+ça! Il est onze heures, n'est-ce pas? Vous n'avez pas honte, d'être
+encore à table à près de deux heures? Ce n'est pas d'un chrétien,
+non, ce n'est pas d'un chrétien!
+
+Puis, se plantant devant lui:
+
+- Enfin, d'où venez-vous? qui avez-vous vu? quelle affaire a pu
+vous retenir?... Vous seriez un enfant qu'on vous donnerait le
+fouet. Un prêtre n'est pas à sa place sur les routes, au grand
+soleil, comme les gueux qui n'ont pas de toit... Ah! vous êtes dans
+un bel état, les souliers tout blancs, la soutane perdue de
+poussière! Qui vous la brossera, votre soutane? qui vous en achètera
+une autre?... Mais parlez donc, dites ce que vous avez fait! Ma
+parole! si l'on ne vous connaissait pas, on finirait par croire de
+drôles de choses. Et, voulez-vous que je vous le dise? eh bien! je
+n'en mettrais pas la main au feu. Quand on déjeune à des heures
+pareilles, on peut tout faire.
+
+L'abbé Mouret, soulagé, laissait passer l'orage. Il éprouvait comme
+une détente nerveuse, dans les paroles emportées de la vieille
+servante.
+
+- Voyons, ma bonne Teuse, dit-il, vous allez d'abord remettre votre
+tablier.
+
+- Non, non, cria-t-elle, c'est fini, je m'en vais.
+
+Mais lui, se levant, lui noua le tablier à la taille, en riant. Elle
+se débattait, elle bégayait:
+
+- Je vous dis que non!... Vous êtes un enjôleur. Je lis dans votre
+jeu, je vois bien que vous voulez m'endormir, avec vos paroles
+sucrées... Où êtes-vous allé? Nous verrons ensuite.
+
+Il se remit à table, gaiement, en homme qui a victoire gagnée.
+
+- D'abord, reprit-il, il faut me permettre de manger... Je meurs de
+faim.
+
+- Sans doute, murmura-t-elle, apitoyée. Est-ce qu'il y a du bon
+sens!... Voulez-vous que j'ajoute deux oeufs sur le plat? Ce ne
+serait pas long. Enfin, si vous avez assez... Et tout est froid! Moi
+qui avais tant soigné vos aubergines! Elles sont propres,
+maintenant! On dirait de vieilles semelles... Heureusement que vous
+n'êtes pas sur votre bouche, comme ce pauvre monsieur Caffin... Oh!
+çà, vous avez des qualités, je ne le nie pas.
+
+Elle le servait, avec des attentions de mère, tout en bavardant.
+Puis, quand il eut fini, elle courut à la cuisine voir si le café
+était encore chaud. Elle s'abandonnait, elle boitait d'une façon
+extravagante, dans la joie du raccommodement. D'ordinaire, l'abbé
+Mouret redoutait la café, qui lui occasionnait de grands troubles
+nerveux; mais, en cette circonstance, voulant sceller la paix, il
+accepta la tasse qu'elle lui apporta. Et comme il s'oubliait un
+instant à table, elle s'assit devant lui, elle répéta doucement, en
+femme que la curiosité torture:
+
+- Où êtes-vous allé, monsieur le curé?
+
+- Mais, répondit-il en souriant, j'ai vu les Brichet, j'ai parlé à
+Babousse...
+
+Alors, il fallut qu'il lui racontât ce que les Brichet avaient dit,
+ce qu'avait décidé Bambousse, et la mine qu'ils faisaient, et
+l'endroit où ils travaillaient. Lorsqu'elle connut la réponse du
+père de Rosalie:
+
+- Pardi! cria-t-elle, si le petit mourait, la grossesse ne
+compterait pas.
+
+Puis, joignant les mains d'un air d'admiration envieuse:
+
+- Avez-vous dû bavarder, monsieur le curé! Plus d'une demi-journée
+pour arriver à ce beau résultat!... Et vous êtes revenu tout
+doucement? Il devait faire diablement chaud sur la route?
+
+L'abbé; qui s'était levé, ne répondit pas. Il allait parler du
+Paradou, demander des renseignements. Mais la crainte d'être
+questionné trop vivement, une sorte de honte vague qu'il ne
+s'avouait pas à lui-même, le firent garder le silence sur sa visite
+à Jeanbernat. Il coupa court à tout nouvel interrogatoire, en
+demandant:
+
+- Et ma soeur, où est-elle donc? Je ne l'entends pas.
+
+- Venez, monsieur, dit la Teuse qui se mit à rire, un doigt sur la
+bouche.
+
+Ils entrèrent dans la pièce voisine, un salon de campagne, tapissé
+d'un papier à grandes fleurs grises d'éteintes, meublé de quatre
+fauteuils et d'un canapé tendus d'une étoffe de crin. Sur le canapé,
+Désirée dormait, jetée tout de son long, la tête soutenue par ses
+deux poings fermés. Ses jupes pendaient, lui découvrant les genoux;
+tandis que ses bras levés, nus jusqu'aux coudes, remontaient les
+lignes puissantes de la gorge. Elle avait un souffle un peu fort,
+entre ses lèvres rouges entr'ouvertes, montrant les dents.
+
+- Hein? dort-elle? murmura la Teuse. Elle ne vous a seulement pas
+entendu me crier vos sottises, tout à l'heure... Dame! elle doit
+être joliment fatiguée. Imaginez qu'elle a nettoyé ses bêtes jusqu'à
+près de midi... Quand elle a eu mangé, elle est venue tomber là
+comme un plomb. Elle n'a plus bougé.
+
+Le prêtre la regarda un instant, avec une grande tendresse.
+
+- Il faut la laisser reposer tant qu'elle voudra, dit-il.
+
+- Bien sûr... Est-ce malheureux qu'elle soit si innocente! Voyez
+donc, ces gros bras! Quand je l'habille, je pense toujours à la
+belle femme qu'elle serait devenue. Allez, elle vous aurait donné de
+fiers neveux, monsieur le curé... Vous ne trouvez pas qu'elle
+ressemble à cette grande dame de pierre qui est à la halle au blé de
+Plassans?
+
+Elle voulait parler d'une Cybèle allongée sur des gerbes, oeuvre
+d'un élève de Puget, sculptée au fronton du marché. L'abbé Mouret,
+sans répondre, la poussa doucement hors du salon, en lui
+recommandant de faire le moins de bruit possible. Et, jusqu'au soir,
+le presbytère resta dans un grand silence. La Teuse achevait sa
+lessive, sous le hangar. Le prêtre, au fond de l'étroit jardin, son
+bréviaire tombé sur les genoux, était abîmé dans une contemplation
+pieuse, pendant que des pétales roses pleuvaient des pêchers en
+fleurs.
+
+
+
+
+
+XI.
+
+Vers six heures, ce fut un brusque réveil. Un tapage de portes
+ouvertes et refermées, au milieu d'éclats de rire, ébranla toute la
+maison, et Désirée parut, les cheveux tombants, les bras toujours
+nus jusqu'aux coudes, criant:
+
+- Serge! Serge!
+
+Puis, quand elle eut aperçu son frère dans le jardin, elle accourut,
+elle s'assit un instant par terre, à ses pieds, le suppliant:
+
+- Viens donc voir les bêtes!... Tu n'as pas encore vu les bêtes,
+dis! Si tu savais comme elles sont belles, maintenant!
+
+Il se fit beaucoup prier. La basse-cour l'effrayait un peu. Mais
+voyant des larmes dans les yeux de Désirée, il céda. Alors, elle se
+jeta à son cou, avec une joie soudaine de jeune chien, riant plus
+fort, sans même s'essuyer les joues.
+
+- Ah! tu es gentil! balbutia-t-elle en l'entraînant. Tu verras les
+poules, les lapins, les pigeons, et mes canards qui ont de l'eau
+fraîche, et ma chèvre, dont la chambre est aussi propre que la
+mienne à présent... Tu sais, j'ai trois oies et deux dindes. Viens
+vite. Tu verras tout.
+
+Désirée avait alors vingt-deux ans. Grandie à la campagne, chez sa
+nourrice, une paysanne de Saint-Eutrope, elle avait poussé en plein
+fumier. Le cerveau vide, sans pensées graves d'aucune sorte, elle
+profitait du sol gras, du plein air de la campagne, se développant
+toute en chair, devenant une belle bête, fraîche, blanche, au sang
+rose, à la peau ferme. C'était comme une ânesse de race qui aurait
+eu le don du rire. Bien que pataugeant du matin au soir, elle
+gardait ses attaches fines, les lignes souples de ses reins,
+l'affinement bourgeois de son corps de vierge; si bien qu'elle était
+une créature à part, ni demoiselle, ni paysanne, une fille nourrie
+de la terre, avec une ampleur d'épaules et un front borné de jeune
+déesse.
+
+Sans doute, ce fut sa pauvreté d'esprit qui la rapprocha des
+animaux. Elle n'était à l'aise qu'en leur compagnie, entendait mieux
+leur langage que celui des hommes, les soignait avec des
+attendrissements maternels. Elle avait, à défaut de raisonnement
+suivi, un instinct qui la mettait de plain-pied avec eux. Au premier
+cri qu'ils poussaient, elle savait où était leur mal. Elle inventait
+des friandises sur lesquelles ils tombaient gloutonnement. Elle
+mettait la paix d'un geste dans leurs querelles, semblait connaître
+d'un regard leur caractère bon ou mauvais, racontait des histoires
+considérables, donnait des détails si abondants, si précis, sur les
+façons d'être du moindre poussin, qu'elle stupéfiait profondément
+les gens pour lesquels un petit poulet ne se distingue en aucune
+façon d'un autre petit poulet. Sa basse-cour était ainsi devenue
+tout un pays, où elle régnait en maîtresse absolue; un pays d'une
+organisation très compliquée, troublé par des révolutions, peuplé
+des êtres les plus différents, dont elle seule connaissait les
+annales. Cette certitude de l'instinct allait si loin, qu'elle
+flairait les oeufs vides d'une couvée, et qu'elle annonçait à
+l'avance le nombre des petits, dans une portée de lapins.
+
+A seize ans, lorsque la puberté était venue, Désirée n'avait point
+eu les vertiges ni les nausées des autres filles. Elle prit une
+carrure de femme faite, se porta mieux, fit éclater ses robes sous
+l'épanouissement splendide de sa chair. Dès lors, elle eut cette
+taille ronde qui roulait librement, ces membres largement assis de
+statue antique, toute cette poussée d'animal vigoureux. On eût dit
+qu'elle tenait au terreau de sa basse-cour, qu'elle suçait la sève
+par ses fortes jambes, blanches et solides comme de jeunes arbres.
+Et, dans cette plénitude, pas un désir charnel ne monta. Elle trouva
+une satisfaction continue à sentir autour d'elle un pullulement. Des
+tas de fumier, des bêtes accouplées, se dégageait un flot de
+génération, au milieu duquel elle goûtait les joies de la fécondité.
+Quelque chose d'elle se contentait dans la ponte des poules; elle
+portait ses lapines au mâle, avec des rires de belle fille calmée;
+elle éprouvait des bonheurs de femme grosse à traire sa chèvre. Rien
+n'était plus sain. Elle s'emplissait innocemment de l'odeur, de la
+chaleur, de la vie. Aucune curiosité dépravée ne la poussait à ce
+souci de la reproduction, en face des coqs battant des ailes, des
+femelles en couches, du bouc empoisonnant l'étroite écurie. Elle
+gardait sa tranquillité de belle bête, son regard clair, vide de
+pensées, heureuse de voir son petit monde se multiplier, ressentant
+un agrandissement de son propre corps, fécondée, identifiée à ce
+point avec toutes ces mères, qu'elle était comme la mère commune, la
+mère naturelle, laissant tomber de ses doigts, sans un frisson, une
+sueur d'engendrement.
+
+Depuis que Désirée était aux Artaud, elle passait ses journées en
+pleine béatitude. Enfin, elle contentait le rêve de son existence,
+le seul désir qui l'eût tourmentée, au milieu de sa puérilité de
+faible d'esprit. Elle possédait une basse-cour, un trou qu'on lui
+abandonnait, où elle pouvait faire pousser les bêtes à sa guise. Dès
+lors, elle s'enterra là, bâtissant elle-même des cabanes pour les
+lapins, creusant la mare aux canards, tapant des clous, apportant de
+la paille, ne tolérant pas qu'on l'aidât. La Teuse en était quitte
+pour la débarbouiller. La basse-cour se trouvait située derrière le
+cimetière; souvent même, Désirée devait rattraper, au milieu des
+tombes, quelque poule curieuse, sautée par-dessus le mur. Au fond,
+se trouvait un hangar où étaient la lapinière et le poulailler; à
+droite, logeait la chèvre, dans une petite écurie. D'ailleurs, tous
+les animaux vivaient ensemble, les lapins lâchés avec les poules, la
+chèvre prenant des bains de pieds au milieu des canards, les oies,
+les dindes, les pintades, les pigeons fraternisant en compagnie de
+trois chats. Quand elle se montrait à la barrière de bois qui
+empêchait tout ce monde de pénétrer dans l'église, un vacarme
+assourdissant la saluait.
+
+- Hein! les entends-tu? dit-elle à son frère, dès la porte de la
+salle à manger.
+
+Mais, lorsqu'elle l'eût fait entrer, en refermant la barrière
+derrière eux, elle fut assaillie si violemment, qu'elle disparut
+presque. Les canards et les oies, claquant du bec, la tiraient par
+ses jupes; les poules goulues sautaient à ses mains qu'elles
+piquaient à grands coups, les lapins se blottissaient sur ses pieds,
+avec des bonds qui lui montaient jusqu'aux genoux; tandis que les
+trois chats lui sautaient sur les épaules, et que la chèvre bêlait,
+au fond de l'écurie, de ne pouvoir la rejoindre.
+
+- Laissez-moi donc, bêtes! criait-elle, toute sonore de son beau
+rire, chatouillée par ces plumes, ces pattes, ces becs qui la
+frôlaient.
+
+Et elle ne faisait rien pour se débarrasser. Comme elle le disait,
+elle se serait laissé manger, tout cela lui était doux, de sentir
+cette vie s'abattre contre elle et la mettre dans une chaleur de
+duvet. Enfin, un seul chat s'entêta à vouloir rester sur son dos.
+
+- C'est Moumou, dit-elle. Il a des pattes comme du velours.
+
+Puis, orgueilleusement, montrant la basse-cour à son frère, elle
+ajouta:
+
+- Tu vois comme c'est propre!
+
+La basse-cour, en effet, était balayée, lavée, ratissée. Mais de ces
+eaux sales remuées, de cette litière retournée à la fourche,
+s'exhalait une odeur fauve, si pleine de rudesse, que l'abbé Mouret
+se sentit pris à la gorge. Le fumier s'élevait contre le mur du
+cimetière en un tas énorme qui fumait.
+
+- Hein! quel tas! reprit Désirée, en menant son frère dans la vapeur
+âcre. J'ai tout mis là, personne ne m'a aidée... Va, ce n'est pas
+sale. Ça nettoie. Regarde mes bras.
+
+Elle allongeait ses bras, qu'elle avait simplement trempés au fond
+d'un seau d'eau, des bras royaux, d'une rondeur superbe, poussés
+comme des roses blanches et grasses, dans ce fumier.
+
+- Oui, oui, murmura le prêtre, tu as bien travaillé. C'est très
+joli, maintenant.
+
+Il se dirigeait vers la barrière; mais elle l'arrêta.
+
+- Attends donc! Tu vas tout voir. Tu ne te doutes pas...
+
+Elle l'entraîna sous le hangar, devant la lapinière.
+
+- Il y des petits dans toutes les cases, dit-elle, en tapant les
+mains d'enthousiasme.
+
+Alors, longuement, elle lui expliqua les portées. Il fallut qu'il
+s'accroupit, qu'il mît le nez contre le treillage, pendant qu'elle
+donnait des détails minutieux. Les mères, avec leurs grandes
+oreilles anxieuses, les regardaient de biais, soufflantes, clouées
+de peur. Puis, c'était, dans une case, un trou de poils, au fond
+duquel grouillait un tas vivant, une masse noirâtre, indistincte,
+qui avait une grosse haleine, comme un seul corps. A côté, les
+petits se hasardaient au bord du trou, portant des têtes énormes.
+Plus loin, ils étaient déjà forts, ils ressemblaient à de jeunes
+rats, furetant, bondissant, le derrière en l'air, taché du bouton
+blanc de la queue. Ceux-là avaient des grâces joueuses de bambins,
+faisant le tour des cases au galop, les blancs aux yeux de rubis
+pâle, les noirs aux yeux luisants comme des boutons de jais. Et des
+paniques les emportaient brusquement, découvrant à chaque saut leurs
+pattes minces, roussies par l'urine. Et ils se remettaient en un
+tas, si étroitement, qu'on ne voyait plus les têtes.
+
+- C'est toi qui leur fais peur, disait Désirée. Moi, ils me
+connaissent bien.
+
+Elle les appelait, elle tirait de sa poche quelque croûte de pain.
+Les petits lapins se rassuraient, venaient un à un, obliquement, le
+nez frisé, se mettant debout contre le grillage. Et elle les
+laissait là, un instant, pour montrer à son frère le duvet rose de
+leur ventre. Puis, elle donnait la croûte au plus hardi. Alors,
+toute la bande accourait, se coulait, se serrait, sans se battre;
+trois petits, parfois, mordaient à la même croûte; d'autres se
+sauvaient, se tournaient contre le mur, pour manger tranquilles;
+tandis que les mères, au fond, continuaient à souffler, méfiantes,
+refusant les croûtes.
+
+- Ah! les gourmands! cria Désirée, ils mangeraient comme cela
+jusqu'à demain matin!... La nuit, on les entend qui croquent les
+feuilles oubliées.
+
+Le prêtre s'était relevé, mais elle ne se lassait point de sourire
+aux chers petits.
+
+- Tu vois, le gros, là-bas, celui qui est tout blanc, avec les
+oreilles noires... Eh bien! il adore les coquelicots. Il les choisit
+très bien, parmi les autres herbes... L'autre jour, il a eu des
+coliques. Ça le tenait sous les pattes de derrière. Alors, je l'ai
+pris, je l'ai gardé au chaud, dans ma poche. Depuis ce temps-là, il
+est joliment gaillard.
+
+Elle allongeait les doigts entre les mailles du treillage, elle leur
+caressait l'échine.
+
+- On dirait un satin, reprit-elle. Ils sont habillés comme des
+princes. Et coquets avec cela! Tiens, en voilà un qui est toujours à
+se débarbouiller. Il use ses pattes... Si tu savais comme ils sont
+drôles! Moi je ne dis rien, mais je m'aperçois bien de leurs
+malices. Ainsi, par exemple, ce gris qui nous regarde, détestait une
+petite femelle, que j'ai dû mettre à part. Il y a eu des histoires
+terribles entre eux. Ça serait trop long à conter. Enfin, la
+dernière fois qu'il l'a battue, comme j'arrivais furieuse, qu'est-ce
+que je vois? ce gredin-là, blotti dans le fond, qui avait l'air de
+râler. Il voulait me faire croire que c'était lui qui avait à se
+plaindre d'elle...
+
+Elle s'interrompit; puis, s'adressant au lapin:
+
+- Tu as beau m'écouter, tu n'es qu'un gueux!
+
+Et se tournant vers son frère:
+
+- Il entend tout ce que je dis, murmura-t-elle, avec un clignement
+d'yeux.
+
+L'abbé Mouret ne put tenir davantage, dans la chaleur qui montait
+des portées. La vie, grouillant sous ce poil arraché du ventre des
+mères, avait un souffle fort, dont il sentait le trouble à ses
+tempes. Désirée, comme grisée peu à peu, s'égayait davantage, plus
+rose, plus carrée dans sa chair.
+
+- Mais rien ne t'appelle! cria-t-elle; tu as l'air de toujours te
+sauver... Et mes petits poussins, donc! Ils sont nés de cette nuit.
+
+Elle prit du riz, elle en jeta une poignée devant elle. La poule,
+avec des gloussements d'appel, s'avança gravement, suivie de toute
+la bande des poussins, qui avaient un gazouillis et des courses
+folles d'oiseaux égarés. Puis, quand ils furent au beau milieu des
+grains de riz, la mère donna de furieux coups de bec, rejetant les
+grains qu'elle cassait, tandis que les petits piquaient devant elle,
+d'un air pressé. Ils étaient adorables d'enfance, demi-nus, la tête
+ronde, les yeux vifs comme des pointes d'acier, le bec planté si
+drôlement, le duvet retroussé d'une façon si plaisante, qu'ils
+ressemblaient à des joujoux de deux sous. Désirée riait d'aise, à
+les voir.
+
+- Ce sont des amours! balbutiait-elle.
+
+Elle en prit deux, un dans chaque main, les couvrant d'une rage de
+baisers. Et le prêtre dut les regarder partout, tandis qu'elle
+disait tranquillement:
+
+- Ce n'est pas facile de reconnaître les coqs. Moi, je ne me trompe
+pas... Ça, c'est une poule, et ça, c'est encore une poule.
+
+Elle les remit à terre. Mais les autres poules arrivaient, pour
+manger le riz. Un grand coq rouge, aux plumes flambantes, les
+suivait, en levant ses larges pattes avec une majesté circonspecte.
+
+- Alexandre devient superbe, dit l'abbé pour faire plaisir à sa
+soeur.
+
+Le coq s'appelait Alexandre. Il regardait la jeune fille de son oeil
+de braise, la tête tournée, la queue élargie. Puis, il vint se
+planter au bord de ses jupes.
+
+- Il m'aime bien, dit-elle. Moi seule peux le toucher... C'est un
+bon coq. Il a quatorze poules, et je ne trouve jamais un oeuf clair
+dans les couvées... N'est-ce pas, Alexandre?
+
+Elle s'était baissée. Le coq ne se sauva pas sous sa caresse. Il
+sembla qu'un flot de sang allumait sa crête. Les ailes battantes, le
+cou tendu, il lança un cri prolongé, qui sonna comme soufflé par un
+tube d'airain. A quatre reprises, il chanta, tandis que tous les
+coqs des Artaud répondaient, au loin. Désirée s'amusa beaucoup de la
+mine effarée de son frère.
+
+- Hein! il te casse les oreilles, dit-elle. Il a un fameux gosier...
+Mais, je t'assure, il n'est pas méchant. Ce sont les poules qui sont
+méchantes...
+
+Tu te rappelles la grosse mouchetée, celle qui faisait des oeufs
+jaunes? Avant-hier, elle s'était écorché la patte. Quand les autres
+ont vu le sang, elles sont devenues comme folles. Toutes la
+suivaient, la piquaient, lui buvaient le sang, si bien que le soir
+elles lui avaient mangé la patte... Je l'ai trouvée la tête derrière
+une pierre, comme une imbécile, ne disant rien, se laissant dévorer.
+
+La voracité des poules la laissait riante. Elle raconta d'autres
+cruautés, paisiblement: de jeunes poulets le derrière déchiqueté,
+les entrailles vidées, dont elle n'avait retrouvé que le cou et les
+ailes; une portée de petits chats mangée dans l'écurie, en quelques
+heures.
+
+- Tu leur donnerais un chrétien, continua-t-elle, qu'elles en
+viendraient à bout... Et dures au mal! Elles vivent très bien avec
+un membre cassé.
+
+Elles ont beau avoir des plaies, des trous dans le corps à y fourrer
+le poing, elles n'en avalent pas moins leur soupe. C'est pour cela
+que je les aime; leur chair repousse en deux jours, leur corps est
+toujours chaud comme si elles avaient une provision de soleil sous
+les plumes... Quand je veux les régaler, je leur coupe de la viande
+crue. Et les vers donc! Tu vas voir si elles les aiment.
+
+Elle courut au tas de fumier, trouva un ver qu'elle prit sans
+dégoût. Les poules se jetaient sur ses mains. Mais elle, tenant le
+ver très haut, s'amusait de leur gloutonnerie. Enfin, elle ouvrit
+les doigts. Les poules se poussèrent, s'abattirent; puis, une
+d'elles se sauva, poursuivie par les autres, le ver au bec. Il fut
+ainsi pris, perdu, repris, jusqu'à ce qu'une poule, donnant un grand
+coup de gosier, l'avala. Alors, toutes s'arrêtèrent net, le cou
+renversé, l'oeil rond, attendant un autre ver. Désirée, heureuse,
+les appelait par leurs noms, leur disait des mots d'amitié; tandis
+que l'abbé Mouret, reculait de quelques pas, en face de cette
+intensité de vie vorace.
+
+- Non, je ne suis pas rassuré, dit-il à sa soeur qui voulait lui
+faire peser une poule qu'elle engraissait. Ça m'inquiète, quand je
+touche des bêtes vivantes.
+
+Il tâchait de sourire. Mais Désirée le traita de poltron.
+
+- Eh bien! et mes canards, et mes oies, et mes dindes! Qu'est-ce que
+tu ferais, si tu avais tout cela à soigner?... C'est ça qui est
+sale, les canards. Tu les entends claquer du bec, dans l'eau? Et
+quand ils plongent, on ne voit plus que leur queue, droite comme une
+quille... Les oies et les dindes non plus ne sont pas faciles à
+gouverner. Hein! est-ce amusant, lorsqu'elles marchent, les unes
+toutes blanches, les autres toutes noires, avec leurs grands cous.
+On dirait des messieurs et des dames... En voilà encore auxquels je
+ne te conseillerais pas de confier un doigt. Ils te l'avaleraient
+proprement, d'un seul coup... Moi, ils me les embrassent, les
+doigts, tu vois!
+
+Elle eut la parole coupée par un bêlement joyeux de la chèvre, qui
+venait enfin de forcer la porte mal fermée de l'écurie. En deux
+sauts, la bête fut près d'elle, pliant sur ses jambes de devant, la
+caressant de ses cornes. Le prêtre lui trouva un rire de diable,
+avec sa barbiche pointue et ses yeux troués de biais. Mais Désirée
+la prit par le cou, l'embrassa sur la tête, jouant à courir, parlant
+de la téter. Ça lui arrivait souvent, disait-elle. Quand elle avait
+soif, dans l'écurie, elle se couchait, elle tétait.
+
+- Tiens, c'est plein de lait, ajouta-t-elle en soulevant les pis
+énormes de la bête.
+
+L'abbé battit des paupières, comme si on lui eût montré une
+obscénité. Il se souvenait d'avoir vu, dans le cloître de Saint-
+Saturnin, à Plassans, une chèvre de pierre décorant une gargouille,
+qui forniquait avec un moine. Les chèvres, puant le bouc, ayant des
+caprices et des entêtements de filles, offrant leurs mamelles
+pendantes à tout venant, étaient restées pour lui des créatures de
+l'enfer, suant la lubricité. Sa soeur n'avait obtenu d'en avoir une
+qu'après des semaines de supplications. Et lui, quand il venait,
+évitait le frôlement des longs poils soyeux de la bête, défendait sa
+soutane de l'approche de ses cornes.
+
+- Va, je vais te rendre la liberté, dit Désirée qui s'aperçut de son
+malaise croissant. Mais, auparavant, il faut que je te montre encore
+quelque chose... Tu promets de ne pas me gronder? Je ne t'en ai pas
+parlé, parce que tu n'aurais pas voulu... Si tu savais comme je suis
+contente!
+
+Elle se faisait suppliante, joignant les mains, posant la tête
+contre l'épaule de son frère.
+
+- Quelque folie encore, murmura celui-ci, qui ne put s'empêcher de
+sourire.
+
+- Tu veux bien, dis? reprit-elle, les yeux luisants de joie. Tu ne
+te fâcheras pas?... Il est si joli!
+
+Et, courant, elle ouvrit une porte basse, sous le hangar. Un petit
+cochon sauta d'un bond dans la cour.
+
+- Oh! le chérubin! dit-elle d'un air de profond ravissement, en le
+regardant s'échapper.
+
+Le petit cochon était charmant, tout rose, le groin lavé par les
+eaux grasses, avec le cercle de crasse que son continuel barbotement
+dans l'auge lui laissait près des yeux. Il trottait, bousculant les
+poules, accourant pour leur manger ce qu'on leur jetait, emplissant
+l'étroite cour de ses détours brusques. Ses oreilles battaient sur
+ses yeux, son groin ronflait à terre; il ressemblait, sur ses pattes
+minces, à une bête à roulettes. Et, par derrière, sa queue avait
+l'air du bout de ficelle qui servait à l'accrocher.
+
+- Je ne veux pas ici de cet animal! s'écria le prêtre très
+contrarié.
+
+- Serge, mon bon Serge, supplia de nouveau Désirée, ne sois pas
+méchant... Vois comme il est innocent, le cher petit. Je le
+débarbouillerai, je le tiendrai bien propre. C'est la Teuse qui se
+l'est fait donner pour moi. On ne peut pas le renvoyer maintenant...
+Tiens, il te regarde, il te sent. N'aie pas peur, il ne te mangera
+pas.
+
+Mais elle s'interrompit, prise d'un rire fou. Le petit cochon,
+ahuri, venait de se jeter dans les jambes de la chèvre, qu'il avait
+culbutée. Il reprit sa course, criant, roulant, effarant toute la
+basse-cour. Désirée, pour le calmer, dut lui donner une terrine
+d'eau de vaisselle. Alors, il s'enfonça dans la terrine jusqu'aux
+oreilles; il gargouillait, il grognait, tandis que de courts
+frissons passaient sur sa peau rose. Sa queue, défrisée, pendait.
+
+L'abbé Mouret eut un dernier dégoût à entendre cette eau sale
+remuée. Depuis qu'il était là, un étouffement le gagnait, des
+chaleurs le brûlaient aux mains, à la poitrine, à la face. Peu à peu
+sa tête avait tourné. Maintenant, il sentait dans un même souffle
+pestilentiel la tiédeur fétide des lapins et des volailles, l'odeur
+lubrique de la chèvre, la fadeur grasse du cochon. C'était comme un
+air chargé de fécondation, qui pesait trop lourdement à ses épaules
+vierges. Il lui semblait que Désirée avait grandi, s'élargissant des
+hanches, agitant des bras énormes, balayant de ses jupes, au ras du
+sol, cette senteur puissante dans laquelle il s'évanouissait. Il
+n'eut que le temps d'ouvrir la claie de bois. Ses pieds collaient au
+pavé humide encore de fumier, à ce point qu'il se crut retenu par
+une étreinte de la terre. Et le souvenir du Paradou lui revint tout
+d'un coup, avec les grands arbres, les ombres noires, les senteurs
+puissantes, sans qu'il pût s'en défendre.
+
+- Te voilà tout rouge, à présent, dit Désirée en le rejoignant de
+l'autre côté de la barrière. Tu n'es pas content d'avoir tout vu?...
+Les entends-tu crier?
+
+Les bêtes, en la voyant partir, se poussaient contre les treillages,
+jetaient des cris lamentables. Le petit cochon surtout avait un
+gémissement prolongé de scie qu'on aiguise. Mais, elle, leur faisait
+des révérences, leur envoyait des baisers du bout des doigts, riant
+de les voir tous là, en tas, comme amoureux d'elle. Puis, se serrant
+contre son frère, l'accompagnant au jardin:
+
+- Je voudrais une vache, lui dit-elle à l'oreille, toute
+rougissante.
+
+Il la regarda, refusant déjà du geste.
+
+- Non, non, pas maintenant, reprit-elle vivement. Plus tard, je t'en
+reparlerai... Il y aurait de la place dans l'écurie. Une belle vache
+blanche, avec des taches rousses. Tu verras comme nous aurions du
+bon lait. Une chèvre, ça finit par être trop petit... Et quand la
+vache ferait un veau!
+
+Elle dansait, elle tapait des mains, tandis que le prêtre retrouvait
+en elle la basse-cour qu'elle avait emportée dans ses jupes. Aussi
+la laissa-t-il au fond du jardin, assise par terre, en plein soleil,
+devant une ruche dont les abeilles ronflaient comme des balles d'or
+sur son cou, le long de ses bras nus, dans ses cheveux, sans la
+piquer.
+
+
+
+
+
+XII.
+
+Frère Archangias dînait à la cure tous les jeudis. Il venait de
+bonne heure, d'ordinaire, pour causer de la paroisse. C'était lui
+qui, depuis trois mois, mettait l'abbé au courant, le renseignait
+sur toute la vallée. Ce jeudi-là, en attendant que la Teuse les
+appelât, ils allèrent se promener à petits pas, devant l'église. Le
+prêtre, lorsqu'il raconta son entrevue avec Bambousse, fut très
+surpris d'entendre le Frère trouver naturelle la réponse du paysan.
+
+- Il a raison, cet homme, disait l'ignorantin. On ne donne pas son
+bien comme ça... La Rosalie ne vaut pas grand'chose; mais c'est
+toujours dur de voir sa fille se jeter à la tête d'un gueux.
+
+- Cependant, reprit l'abbé Mouret, il n'y a que le mariage pour
+faire cesser le scandale.
+
+Le Frère haussa ses fortes épaules. Il eut un rire inquiétant.
+
+- Si vous croyez, cria-t-il, que vous allez guérir le pays, avec ce
+mariage!... Avant deux ans, Catherine sera grosse; puis, les autres
+viendront, toutes y passeront. Du moment qu'on les marie, elles se
+moquent du monde... Ces Artaud poussent dans la bâtardise, comme
+dans leur fumier naturel. Il n'y aurait qu'un remède, je vous l'ai
+dit, tordre le cou aux femelles, si l'on voulait que le pays ne fût
+pas empoisonné... Pas de mari, des coups de bâton, monsieur le curé,
+des coups de bâton!
+
+Il se calma, il ajouta:
+
+- Laissons chacun disposer de son bien comme il l'entend.
+
+Et il parla de régler les heures du catéchisme. Mais l'abbé Mouret
+répondait d'une façon distraite. Il regardait le village, à ses
+pieds, sous le soleil couchant. Les paysans rentraient, des hommes
+muets, marchant lentement, du pas des boeufs harassés qui regagnent
+l'écurie. Devant les masures, les femmes debout jetaient un appel,
+causaient violemment d'une porte à une autre, tandis que des bandes
+d'enfants emplissaient la route du tapage de leurs gros souliers, se
+poussant, se roulant, se vautrant. Une odeur humaine montait de ce
+tas de maisons branlantes. Et le prêtre se croyait encore dans la
+basse-cour de Désirée, en face d'un pullulement de bêtes sans cesse
+multipliées. Il trouvait là la même chaleur de génération, les mêmes
+couches continues, dont la sensation lui avait causé un malaise.
+Vivant depuis le matin dans cette histoire de la grossesse de
+Rosalie, il finissait par penser à cela, aux saletés de l'existence,
+aux poussées de la chair, à la reproduction fatale de l'espèce
+semant les hommes comme des grains de blé. Les Artaud étaient un
+troupeau parqué entre les quatre collines de l'horizon, engendrant,
+s'étalant davantage sur le sol, à chaque portée des femelles.
+
+- Tenez, cria Frère Archangias, qui s'interrompit pour montrer une
+grande fille se laissant embrasser par son amoureux, derrière un
+buisson, voilà encore une gueuse, là-bas!
+
+Il agita ses longs bras noirs, jusqu'à ce qu'il eût mis le couple en
+fuite. Au loin, sur les terres rouges, sur les roches pelées, le
+soleil se mourait, dans une dernière flambée d'incendie. Peu à peu,
+la nuit tomba. L'odeur chaude des lavandes devint plus fraîche,
+apportée par les souffles légers qui se levaient. Il y eut, par
+moments, un large soupir, comme si cette terre terrible, toute
+brûlée de passions, se fût enfin calmée, sous la pluie grise du
+crépuscule. L'abbé Mouret, son chapeau à la main, heureux du froid,
+sentait la paix de l'ombre redescendre en lui.
+
+- Monsieur le curé! Frère Archangias! appela la Teuse. Vite! la
+soupe est servie.
+
+C'était une soupe aux choux, dont la vapeur forte emplissait la
+salle à manger du presbytère. Le Frère s'assit, vidant lentement
+l'énorme assiette que la Teuse venait de poser devant lui. Il
+mangeait beaucoup, avec un gloussement du gosier qui laissait
+entendre la nourriture tomber dans l'estomac. Les yeux sur la
+cuiller, il ne soufflait mot.
+
+- Ma soupe n'est donc pas bonne, monsieur le curé? demanda la
+vieille servante. Vous êtes là, à chipoter dans votre assiette.
+
+- Je n'ai guère faim, ma bonne Teuse, répondit le prêtre en
+souriant.
+
+- Pardi! ce n'est pas étonnant, quand on fait les cent dix-neuf
+coups!... Vous auriez faim, si vous n'aviez pas déjeuné à deux
+heures passées.
+
+Frère Archangias, après avoir versé dans sa cuiller les quelques
+gouttes de bouillon restées au fond de son assiette, dit posément:
+
+- Il faut être régulier dans ses repas, monsieur le curé.
+
+Cependant Désirée, qui avait, elle aussi, mangé sa soupe,
+sérieusement, sans ouvrir les lèvres, venait de se lever pour suivre
+la Teuse à la cuisine. Le Frère, resté seul avec l'abbé Mouret, se
+taillait de longues bouchées de pain, qu'il avalait, tout en
+attendant le plat.
+
+- Alors, vous avez fait une grande tournée? demanda-t-il.
+
+Le prêtre n'eut pas le temps de répondre. Un bruit de pas,
+d'exclamations, de rires sonores, s'éleva au bout du corridor, du
+côté de la cour. Il y eut comme une courte dispute. Une voix de
+flûte qui troubla l'abbé, se fâchait, parlant vite, se perdant au
+milieu d'une bouffée de gaieté.
+
+- Qu'est-ce donc? dit-il en quittant sa chaise.
+
+Désirée rentra d'un bond. Elle cachait quelque chose sous sa jupe
+retroussée. Elle répétait vivement:
+
+- Est-elle drôle! Elle n'a pas voulu venir. Je la tenais par sa
+robe; mais elle est joliment forte, elle m'a échappé.
+
+- De qui parle-t-elle? interrogea la Teuse, qui accourait de la
+cuisine, apportant un plat de pommes de terre, sur lequel
+s'allongeait un morceau de lard.
+
+La jeune fille s'était assise. Avec des précautions infinies, elle
+tira de dessous sa jupe un nid de merles, où dormaient trois petits.
+Elle le posa sur son assiette. Dès que les petits aperçurent la
+lumière, ils allongèrent des cous frêles, ouvrant leurs becs
+saignants, demandant à manger. Désirée tapa les mains, charmée,
+prise d'une émotion extraordinaire, en face de ces bêtes qu'elle ne
+connaissait pas.
+
+- C'est cette fille du Paradou! s'écria l'abbé, se souvenant
+brusquement.
+
+Le Teuse s'était approchée de la fenêtre.
+
+- C'est vrai, dit-elle. J'aurais dû la reconnaître à sa voix de
+cigale... Ah! la bohémienne! Tenez, elle est restée là-bas, à nous
+espionner.
+
+L'abbé Mouret s'avança. Il crut voir, en effet, derrière un
+genévrier, la jupe orange d'Albine. Mais Frère Archangias se haussa
+violemment derrière lui, allongeant le poing, branlant sa tête rude,
+tonnant:
+
+- Que le diable te prenne, fille de bandit! Je te traînerai par les
+cheveux autour de l'église, si je t'attrape à venir ici tes
+maléfices!
+
+Un éclat de rire, frais comme une haleine de la nuit, monta du
+sentier. Puis, il y eut une course légère, un murmure de robe
+coulant sur l'herbe, pareil à un frôlement de couleuvre. L'abbé
+Mouret, debout devant la fenêtre, suivait au loin une tache blonde
+glissant entre les bois de pins, ainsi qu'un reflet de lune. Les
+souffles qui lui arrivaient de la campagne, avaient ce puissant
+parfum de verdure, cette odeur de fleurs sauvages qu'Albine secouait
+de ses bras nus, de sa taille libre, de ses cheveux dénoués.
+
+- Une damnée, une fille de perdition! gronda sourdement Frère
+Archangias, en se remettant à table.
+
+Il mangea gloutonnement son lard, avalant des pommes de terre
+entières en guise de pain. Jamais la Teuse ne put décider Désirée à
+finir de dîner. La grande enfant restait en extase devant le nid de
+merles, questionnant, demandant ce que ça mangeait, si ça faisait
+des oeufs, à quoi on reconnaissait les coqs, chez ces bêtes-là.
+
+Mais la vieille servante eut comme un soupçon. Elle se posa sur sa
+bonne jambe, regardant le jeune curé dans les yeux.
+
+- Vous connaissez donc les gens du Paradou? dit-elle.
+
+Alors, simplement, il dit la vérité, il raconta la visite qu'il
+avait faite au vieux Jeanbernat. La Teuse échangeait des regards
+scandalisés avec Frère Archangias. Elle ne répondit d'abord rien.
+Elle tournait autour de la table, boitant furieusement, donnant des
+coups de talon à fendre le plancher.
+
+- Vous auriez bien pu me parler de ces gens, depuis trois mois,
+finit par dire le prêtre. J'aurais su au moins chez qui je me
+présentais.
+
+La Teuse s'arrêta net, les jambes comme cassées.
+
+- Ne mentez pas, monsieur le curé, bégaya-t-elle; ne mentez pas, ça
+augmenterait encore votre péché... Comment osez-vous dire que je ne
+vous ai pas parlé du Philosophe, de ce païen qui est le scandale de
+toute la contrée! La vérité est que vous ne m'écoutez jamais, quand
+je cause. Ça vous entre par une oreille, ça sort par l'autre... Ah!
+si vous m'écoutiez, vous vous éviteriez bien des regrets!
+
+- Je vous ai dit aussi un mot de ces abominations, affirma le Frère.
+
+L'abbé Mouret eut un léger haussement d'épaules.
+
+- Enfin, je ne me suis plus souvenu, reprit-il. C'est au Paradou
+seulement que j'ai cru me rappeler certaines histoires...
+D'ailleurs, je me serais rendu quand même auprès de ce malheureux,
+que je croyais en danger de mort.
+
+Frère Archangias, la bouche pleine, donna un violent coup de couteau
+sur la table, criant:
+
+- Jeanbernat est un chien. Il doit crever comme un chien.
+
+Puis, voyant le prêtre protester de la tête, lui coupant la parole:
+
+- Non, non, il n'y a pas de Dieu pour lui, pas de pénitence, pas de
+miséricorde... Il vaudrait mieux jeter l'hostie aux cochons que de
+la porter à ce gredin.
+
+Il reprit des pommes de terre, les coudes sur la table, le menton
+dans son assiette, mâchant d'une façon furibonde. La Teuse, les
+lèvres pincées, toute blanche de colère, se contenta de dire
+sèchement:
+
+- Laissez, monsieur le curé n'en veut faire qu'à sa tête, monsieur
+le curé a des secrets pour nous, maintenant.
+
+Un gros silence régna. Pendant un instant, on n'entendit que le
+bruit des mâchoires du Frère, accompagné de l'étrange ronflement de
+son gosier. Désirée, entourant de ses bras nus le nid de merles
+resté sur son assiette, la face penchée, souriant aux petits, leur
+parlait longuement, tout bas, dans un gazouillis à elle, qu'ils
+semblaient comprendre.
+
+- On dit ce qu'on fait, quand on n'a rien à cacher! cria brusquement
+la Teuse.
+
+Et le silence recommença. Ce qui exaspérait la vieille servante,
+c'était le mystère que le prêtre semblait lui avoir fait de sa
+visite au Paradou. Elle se regardait comme une femme indignement
+trompée. Sa curiosité saignait. Elle se promena autour de la table,
+ne regardant pas l'abbé, ne s'adressant à personne, se soulageant
+toute seule.
+
+- Pardi, voilà pourquoi on mange si tard!... On s'en va sans rien
+dire courir la pretentaine, jusqu'à des deux heures de l'après-midi.
+On entre dans des maisons si mal famées, qu'on n'ose pas même
+ensuite raconter ce qu'on a fait. Alors, on ment, on trahit tout le
+monde...
+
+- Mais, interrompit doucement l'abbé Mouret, qui s'efforçait de
+manger, pour ne pas fâcher la Teuse davantage, personne ne m'a
+demandé si j'étais allé au Paradou, je n'ai pas eu à mentir.
+
+La Teuse continua, comme si elle n'avait pas entendu:
+
+- On abîme sa soutane dans la poussière, on revient fait comme un
+voleur. Et, si une bonne personne s'intéressant à vous, vous
+questionne pour votre bien, on la bouscule, on la traite en femme de
+rien qui n'a pas votre confiance. On se cache comme un sournois, on
+préférait crever que de laisser échapper un mot, on n'a pas même
+l'attention d'égayer son chez soi en disant ce qu'on a vu.
+
+Elle se tourna vers le prêtre, le regarda en face.
+
+- Oui, c'est pour vous, tout çà... Vous êtes un cachottier, vous
+êtes un méchant homme!
+
+Et elle se mit à pleurer. Il fallut que l'abbé la consolât.
+
+- Monsieur Caffin me disait tout, cria-t-elle encore.
+
+Mais elle se calmait. Frère Archangias achevait un gros morceau de
+fromage, sans paraître le moins du monde dérangé par cette scène.
+Selon lui, l'abbé Mouret avait besoin d'être mené droit; la Teuse
+faisait bien de lui faire sentir la bride. Il vida un dernier verre
+de piquette, se renversa sur sa chaise, digérant.
+
+- Enfin, demanda la vieille servante, qu'est-ce que vous avez vu, au
+Paradou? Racontez-nous, au moins.
+
+L'abbé Mouret, souriant, dit en peu de mots la singulière façon dont
+Jeanbernat l'avait reçu. La Teuse, qui l'accablait de questions,
+poussait des exclamations indignées. Frère Archangias serra les
+poings, les brandit en avant.
+
+- Que le ciel l'écrase! dit-il; qu'il les brûle, lui et sa sorcière!
+
+Alors, l'abbé, à son tour, tâcha d'avoir de nouveaux détails sur les
+gens du Paradou. Il écoutait avec une attention profonde le Frère
+qui racontait des faits monstrueux.
+
+- Oui, cette diablesse est venue un matin s'asseoir à l'école. Il y
+a longtemps, elle pouvait avoir dix ans. Moi, je la laissai faire;
+je pensai que son oncle l'envoyait pour sa première communion.
+Pendant deux mois, elle a révolutionné la classe.
+
+Elle s'était fait adorer, la coquine! Elle savait des jeux, elle
+inventait des falbalas avec des feuilles d'arbre et des bouts de
+chiffon. Et intelligente, avec cela, comme toutes ces filles de
+l'enfer! Elle était la plus forte sur le catéchisme... Voilà qu'un
+matin, le vieux tombe au beau milieu des leçons. Il parlait de
+casser tout, il criait que les prêtres lui avaient pris l'enfant. Le
+garde champêtre a dû venir pour le flanquer à la porte. La petite
+s'était sauvée. Je la voyais, par la fenêtre, dans un champ, en
+face, rire de la fureur de son oncle... Elle venait d'elle-même à
+l'école, depuis deux mois, sans qu'il s'en doutât. Histoire de faire
+battre les montagnes.
+
+- Jamais elle n'a fait sa première communion, dit la Teuse, à demi-
+voix, avec un léger frisson.
+
+- Non, jamais, reprit Frère Archangias. Elle doit avoir seize ans.
+Elle grandit comme une bête. Je l'ai vue courir à quatre pattes,
+dans un fourré, du côté de la Palud.
+
+- A quatre pattes, murmura la servante, qui se tourna vers la
+fenêtre, prise d'inquiétude.
+
+L'abbé Mouret voulut émettre un doute; mais le Frère s'emporta.
+
+- Oui, à quatre pattes! Et elle sautait comme un chat sauvage, les
+jupes troussées, montrant ses cuisses. J'aurais eu un fusil que
+j'aurais pu l'abattre. On tue des bêtes qui sont plus agréables à
+Dieu... Et, d'ailleurs, on sait bien qu'elle vient miauler toutes
+les nuits autour des Artaud. Elle a des miaulements de gueuse en
+chaleur. Si jamais un homme lui tombait dans les griffes, à celle-
+là, elle ne lui laisserait certainement pas un morceau de peau sur
+les os.
+
+Et toute sa haine de la femme parut. Il ébranla la table d'un coup
+de poing, il cria ses injures accoutumées:
+
+- Elles ont le diable dans le corps. Elles puent le diable; elles le
+puent aux jambes, aux bras, au ventre, partout... C'est ce qui
+ensorcelle les imbéciles.
+
+Le prêtre approuva de la tête. La violence de Frère Archangias, la
+tyrannie bavarde de la Teuse, étaient comme des coups de lanières,
+dont il goûtait souvent le cinglement sur ses épaules. Il avait une
+joie pieuse à s'enfoncer dans la bassesse, entre ces mains pleines
+de grossièretés populacières. La paix du ciel lui semblait au bout
+de ce mépris du monde, de cet encanaillement de tout son être.
+C'était une injure qu'il se réjouissait de faire à son corps, un
+ruisseau dans lequel il se plaisait à traîner sa nature tendre.
+
+- Il n'y a qu'ordure, murmura-t-il, en pliant sa serviette.
+
+La Teuse desservait la table. Elle voulut enlever l'assiette, où
+Désirée avait posé le nid de merles.
+
+- Vous n'allez pas coucher là, mademoiselle, dit-elle. Laissez donc
+ces vilaines bêtes.
+
+Mais Désirée défendit l'assiette. Elle couvrait le nid de ses bras
+nus, ne riant plus, s'irritant d'être dérangée.
+
+- J'espère qu'on ne va pas garder ces oiseaux, s'écria Frère
+Archangias. Ça porterait malheur... Il faut leur tordre le cou.
+
+Et il avançait déjà ses grosses mains. La jeune fille se leva,
+recula, frémissante, serrant le nid contre sa poitrine. Elle
+regardait le Frère fixement, les lèvres gonflées, d'un air de louve
+prête à mordre.
+
+- Ne touchez pas les petits, bégaya-t-elle. Vous êtes laid!
+
+Elle accentua ce mot avec un si étrange mépris, que l'abbé Mouret
+tressaillit, comme si la laideur du Frère l'eût frappé pour la
+première fois. Celui-ci s'était contenté de grogner. Il avait une
+haine sourde contre Désirée, dont la belle poussée animale
+l'offensait.
+
+Lorsqu'elle fut sortie, à reculons, sans le quitter des yeux, il
+haussa les épaules, en mâchant entre les dents une obscénité que
+personne n'entendit.
+
+-Il vaut mieux qu'elle aille se coucher, dit la Teuse. Elle nous
+ennuierait, tout à l'heure, à l'église.
+
+- Est-ce qu'on est venu? demanda l'abbé Mouret.
+
+- Il y a beau temps que les filles sont là dehors, avec des brassées
+de feuillages... Je vais allumer les lampes. On pourra commencer
+quand vous voudrez.
+
+Quelques secondes après, on l'entendit jurer dans la sacristie,
+parce que les allumettes étaient mouillées. Frère Archangias, resté
+seul avec le prêtre, demanda d'une voix maussade:
+
+- C'est pour le Mois de Marie?
+
+- Oui, répondit l'abbé Mouret. Ces jours derniers, les filles du
+pays, qui avaient de gros travaux, n'ont pu venir, selon l'usage,
+orner la chapelle de la Vierge. La cérémonie a été remise à ce soir.
+
+- Un joli usage, marmotta le Frère. Quand je les vois déposer
+chacune leurs rameaux, j'ai envie de les jeter par terre, pour
+qu'elles confessent au moins leurs vilenies, avant de toucher à
+l'autel... C'est une honte de souffrir que des femmes promènent
+leurs robes si près des saintes reliques.
+
+L'abbé s'excusa du geste. Il n'était aux Artaud que depuis peu, il
+devait obéir aux coutumes.
+
+- Quand vous voudrez, monsieur le curé? cria la Teuse.
+
+Mais Frère Archangias le retint un instant encore.
+
+- Je m'en vais, reprit-il. La religion n'est pas une fille, pour
+qu'on la mette dans les fleurs et dans les dentelles.
+
+Il marchait lentement vers la porte. Il s'arrêta de nouveau, levant
+un de ses doigts velus, ajoutant:
+
+- Méfiez-vous de votre dévotion à la Vierge.
+
+
+
+
+
+XIII.
+
+Dans l'église, l'abbé Mouret trouva une dizaine de grandes filles,
+tenant des branches d'olivier, de laurier, de romarin. Les fleurs de
+jardin ne poussant guère sur les roches des Artaud, l'usage était de
+parer l'autel de la Vierge d'une verdure résistante qui durait tout
+le mois de mai. La Teuse ajoutait des giroflées de muraille, dont
+les queues trempaient dans de vieilles carafes.
+
+- Voulez-vous me laisser faire, monsieur le curé? demanda-t-elle.
+Vous n'avez pas l'habitude... Tenez, mettez-vous là, devant l'autel.
+Vous me direz si la décoration vous plaît.
+
+Il consentit, et ce fut elle qui dirigea réellement la cérémonie.
+Elle était montée sur un escabeau; elle rudoyait les grandes filles
+qui s'approchaient tour à tour, avec leurs feuillages.
+
+- Pas si vite, donc! Vous me laisserez bien le temps d'attacher les
+branches. Il ne faut pas que tous ces fagots tombent sur la tête de
+monsieur le curé... Eh bien! Babet, c'est ton tour. Quand tu me
+regarderas, avec tes gros yeux! Il est joli, ton romarin! il est
+jaune comme un chardon. Toutes les bourriques du pays ont donc pissé
+dessus!... A toi, la Rousse. Ah! voilà un beau laurier, au moins! Tu
+as pris ça dans ton champ de la Croix-Verte.
+
+Les grandes filles posaient leurs rameaux sur l'autel, qu'elles
+baisaient. Elles restaient un instant contre la nappe, passant les
+branches à la Teuse, oubliant l'air sournoisement recueilli qu'elles
+avaient pris pour monter le degré; elles finissaient par rire, elles
+butaient des genoux, ployaient les hanches au bord de la table,
+enfonçaient la gorge en plein dans le tabernacle. Et, au-dessus
+d'elles, la grande Vierge de plâtre doré inclinait sa face peinte,
+souriait de ses lèvres roses au petit Jésus tout nu qu'elle portait
+sur son bras gauche.
+
+- C'est ça, Lisa! cria la Teuse, assieds-toi sur l'autel, pendant
+que tu y es! Veux-tu bien baisser tes jupes! Est-ce qu'on montre ses
+jambes comme ça!... Qu'une de vous s'avise de se vautrer! je lui
+envoie ses branches à travers la figure... Vous ne pouvez donc pas
+me passer cela tranquillement!
+
+Et se tournant:
+
+- Est-ce à votre goût, monsieur le curé? Trouvez-vous que ça aille?
+
+Elle établissait, derrière la Vierge, une niche de verdure, avec des
+bouts de feuillage qui dépassaient, formant berceau, retombant en
+façon de palmes. Le prêtre approuvait d'un mot, hasardait une
+observation.
+
+- Je crois, murmura-t-il, qu'il faudrait un bouquet de feuilles plus
+tendres, en haut.
+
+- Sans doute, gronda la Teuse. Elles ne m'apportent que du laurier
+et du romarin... Quelle est celle qui a de l'olivier? Pas une,
+allez! Elles ont peur de perdre quatre olives, ces païennes-là.
+
+Mais Catherine monta le degré, avec une énorme branche d'olivier,
+sous laquelle elle disparaissait.
+
+- Ah! tu en as, toi, gamine, reprit la vieille servante.
+
+- Pardi, dit une voix, elle l'a volé. J'ai vu Vincent qui cassait la
+branche, pendant qu'elle faisait le guet.
+
+Catherine, furieuse, jura que ce n'était pas vrai. Elle s'était
+tournée, sans lâcher sa branche, dégageant sa tête brune du buisson
+qu'elle portait; elle mentait avec un aplomb extraordinaire,
+inventait une longue histoire pour prouver que l'olivier était bien
+à elle.
+
+- Et puis, conclut-elle, tous les arbres appartiennent à la sainte
+Vierge.
+
+L'abbé Mouret voulut intervenir. Mais la Teuse demanda si on se
+moquait d'elle, à lui laisser si longtemps les bras en l'air. Et
+elle attacha solidement la branche d'olivier, pendant que Catherine,
+grimpée sur l'escabeau, derrière son dos, contre-faisait la façon
+pénible dont elle tournait sa taille énorme, à l'aide de sa bonne
+jambe; ce qui fit sourire le prêtre lui-même.
+
+- Là, dit la Teuse, en descendant auprès de celui-ci, pour donner un
+coup d'oeil à son oeuvre; voilà le haut terminé... Maintenant, nous
+allons mettre des touffes entre les chandeliers, à moins que vous ne
+préfériez une guirlande qui courrait le long des gradins.
+
+Le prêtre se décida pour de grosses touffes.
+
+- Allons, avancez, reprit la servante, montée de nouveau sur
+l'escabeau. Il ne faut pas coucher ici... Veux-tu bien baiser
+l'autel, Miette? Est-ce que tu t'imagines être dans ton écurie?...
+Monsieur le curé, voyez donc ce qu'elles font, là-bas? Je les
+entends qui rient comme des crevées.
+
+On éleva une des deux lampes, on éclaira le bout noir de l'église.
+Sous la tribune, trois grandes filles jouaient à se pousser; une
+d'elles était tombée la tête dans le bénitier, ce qui faisait tant
+rire les autres, qu'elles se laissaient aller par terre pour rire à
+leur aise. Elles revinrent, regardant le curé en dessous, l'air
+heureux d'être grondées, avec leurs mains ballantes qui leur
+tapaient sur les cuisses.
+
+Mais ce qui fâcha surtout la Teuse, ce fut d'apercevoir brusquement
+la Rosalie montant à l'autel comme les autres, avec son fagot.
+
+- Veux-tu bien descendre! lui cria-t-elle. Ce n'est pas l'aplomb qui
+te manque, ma fille!... Voyons, plus vite, emporte-moi ton paquet.
+
+- Tiens, pourquoi donc? dit hardiment Rosalie. On ne m'accusera
+peut-être pas de l'avoir volé.
+
+Les grandes filles se rapprochaient, faisant les bêtes, échangeant
+des coups d'oeil luisants.
+
+- Va-t'en, répétait la Teuse; ta place n'est pas ici, entends-tu!
+
+Puis, perdant son peu de patience, brutalement, elle lâcha un mot
+très gros, qui fit courir un rire d'aise parmi les paysannes.
+
+- Après? dit Rosalie. Est-ce que vous savez ce que font les autres?
+Vous n'êtes pas allée y voir, n'est-ce pas?
+
+Et elle crut devoir éclater en sanglots. Elle jeta ses rameaux, elle
+se laissa emmener à quelques pas par l'abbé Mouret, qui lui parlait
+très sévèrement. Il avait tenté de faire taire la Teuse, il
+commençait à être gêné au milieu de ces grandes filles éhontées,
+emplissant l'église, avec leurs brassées de verdure. Elles se
+poussaient jusqu'au degré de l'autel, l'entouraient d'un coin de
+forêt vivante, lui apportaient le parfum rude des bois odorants,
+comme un souffle monté de leurs membres de fortes travailleuses.
+
+- Dépêchons, dépêchons, dit-il en tapant légèrement dans les mains.
+
+- Pardi! j'aimerais mieux être dans mon lit, murmura la Teuse; si
+vous croyez que c'est commode d'attacher tous ces bouts de bois!
+
+Cependant, elle avait fini par nouer entre les chandeliers de hauts
+panaches de feuillage. Elle plia l'escabeau, que Catherine alla
+porter derrière le maître-autel. Elle n'eut plus qu'à planter des
+massifs, aux deux côtés de la table. Les dernières bottes de verdure
+suffirent à ce bout de parterre; même il resta des rameaux, dont les
+filles jonchèrent le sol, jusqu'à la balustrade de bois. L'autel de
+la Vierge était un bosquet, un enfoncement de taillis, avec une
+pelouse verte, sur le devant.
+
+La Teuse consentit alors à laisser la place à l'abbé Mouret. Celui-
+ci monta à l'autel, tapa de nouveau légèrement dans ses mains.
+
+- Mesdemoiselles, dit-il, nous continuerons demain les exercices du
+Mois de Marie. Celles qui ne pourront venir, devront tout au moins
+dire leur chapelet chez elles.
+
+Il s'agenouilla, tandis que les paysannes, avec un grand bruit de
+jupes, se mettaient par terre, s'asseyant sur leurs talons. Elles
+suivirent son oraison d'un marmottement confus, où perçaient des
+rires. Une d'elles, se sentant pincée par derrière, laissa échapper
+un cri, qu'elle tâcha d'étouffer dans un accès de toux; ce qui égaya
+tellement les autres, qu'elles restèrent un instant à se tordre,
+après avoir dit Amen, le nez sur les dalles, sans pouvoir se
+relever.
+
+La Teuse renvoya ces effrontées, pendant que le prêtre, qui s'était
+signé, demeurait absorbé devant l'autel, comme n'entendant plus ce
+qui se passait derrière lui.
+
+- Allons, déguerpissez, maintenant, murmurait-elle. Vous êtes un tas
+de propres à rien, qui ne savez même pas respecter le bon Dieu...
+C'est une honte, ça ne s'est jamais vu, des filles qui se roulent
+par terre dans une église, comme des bêtes dans un pré... Qu'est-ce
+que tu fais là-bas, la Rousse? Si je t'en vois pincer une, tu auras
+affaire à moi! Oui, oui, tirez-moi la langue, je dirai tout à
+monsieur le curé. Dehors, dehors, coquines!
+
+Elle les refoulait lentement vers la porte, galopant autour d'elles,
+boitant d'une façon furibonde. Elle avait réussi à les faire sortir
+jusqu'à la dernière, lorsqu'elle aperçut Catherine tranquillement
+installée dans le confessionnal avec Vincent; ils mangeaient quelque
+chose, d'un air ravi. Elle les chassa. Et comme elle allongeait le
+cou hors de l'église, avant de fermer la porte, elle vit la Rosalie
+se pendre aux épaules du grand Fortuné qui l'attendait; tous deux se
+perdirent dans le noir, du côté du cimetière, avec un bruit affaibli
+de baisers.
+
+- Et ça présente à l'autel de la Vierge! bégaya-t-elle, en poussant
+les verrous. Les autres ne valent pas mieux, je le sais bien. Toutes
+des gourgandines qui sont venues ce soir, avec leurs fagots,
+histoire de rire et de se faire embrasser par les garçons, à la
+sortie! Demain, pas une ne se dérangera; monsieur le curé pourra
+bien dire ses Ave tout seul... On n'apercevra plus que les gueuses
+qui auront des rendez-vous.
+
+Elle bousculait les chaises, les remettait en place, regardait si
+rien de suspect ne traînait, avant de monter se coucher. Elle
+ramassa dans le confessionnal une poignée de pelures de pomme,
+qu'elle jeta derrière le maître-autel. Elle trouva également un bout
+de ruban arraché de quelque bonnet, avec une mèche de cheveux noirs,
+dont elle fit un petit paquet, pour ouvrir une enquête.
+
+A cela près, l'église lui parut en bon ordre. La veilleuse avait de
+l'huile pour la nuit, les dalles du choeur pouvaient aller jusqu'au
+samedi sans être lavées.
+
+- Il est près de dix heures, monsieur le curé, dit-elle en
+s'approchant du prêtre toujours agenouillé. Vous feriez bien de
+monter.
+
+Il ne répondit pas, il se contenta d'incliner doucement la tête.
+
+- Bon, je sais ce que ça veut dire, continua la Teuse. Dans une
+heure, il sera encore là, sur la pierre, à se donner des coliques...
+Je m'en vais, parce que je l'ennuie. N'importe, ça na guère de bon
+sens: déjeuner quand les autres dînent, se coucher à l'heure où les
+poules se lèvent!... Je vous ennuie, n'est-ce pas? monsieur le curé.
+Bonsoir. Vous n'êtes guère raisonnable, allez!
+
+Elle se décidait à partir; mais elle revint éteindre une des deux
+lampes, en murmurant que de prier si tard "c'était la mort à
+l'huile". Enfin, elle s'en alla, après avoir essuyé de sa manche la
+nappe du maître-autel, qui lui parut grise de poussière. L'abbé
+Mouret, les yeux levés, les bras serrés contre la poitrine, était
+seul.
+
+
+
+
+
+XIV.
+
+Éclairée d'une seule lampe brûlant sur l'autel de la Vierge, au
+milieu des verdures, l'église s'emplissait, aux deux bouts, de
+grandes ombres flottantes. La chaire jetait un pan de ténèbre
+jusqu'aux solives du plafond. Le confessionnal faisait une masse
+noire, découpant sous la tribune le profil étrange d'une guérite
+crevée. Toute la lumière, adoucie, comme verdie par les feuillages,
+dormait sur la grande Vierge dorée, qui semblait descendre d'un air
+royal, portée par le nuage où se jouaient des têtes d'anges ailées.
+On eût dit, à voir la lampe ronde luire au milieu des branches, une
+lune pâle se levant au bord d'un bois, éclairant quelque souveraine
+apparition, une princesse du ciel, couronnée d'or, vêtue d'or, qui
+aurait promené la nudité de son divin enfant au fond du mystère des
+allées. Entre les feuilles, le long des hauts panaches, dans le
+large berceau ogival, et jusque sur les rameaux jetés à terre, des
+rayons d'astres coulaient, assoupis, pareils à cette pluie laiteuse
+qui pénètre les buissons, par les nuits claires. Des bruits vagues,
+des craquements venaient des deux bouts sombres de l'église; la
+grande horloge, à gauche du choeur, battait lentement, avec une
+haleine grosse de mécanique endormie. Et la vision radieuse, la Mère
+aux minces bandeaux de cheveux châtains, comme rassurée par la paix
+nocturne de la nef, descendait davantage, courbait à peine l'herbe
+des clairières, sous le vol léger de son nuage.
+
+L'abbé Mouret la regardait. C'était l'heure où il aimait l'église.
+Il oubliait le Christ lamentable, le supplicié barbouillé d'ocre et
+de laque, qui agonisait derrière lui, à la chapelle des Morts. Il
+n'avait plus la distraction de la clarté crue des fenêtres, des
+gaietés du matin entrant avec le soleil, de la vie du dehors, des
+moineaux et des branches envahissant la nef par les carreaux cassés.
+A cette heure de nuit, la nature était morte, l'ombre tendait de
+crêpe les murs blanchis, la fraîcheur lui mettait aux épaules un
+cilice salutaire; il pouvait s'anéantir dans l'amour absolu, sans
+que le jeu d'un rayon, la caresse d'un souffle ou d'un parfum, le
+battement d'une aile d'insecte, vînt le tirer de sa joie d'aimer. Sa
+messe du matin ne lui avait jamais donné les délices surhumains de
+ses prières du soir.
+
+Les lèvres balbutiantes, l'abbé Mouret regardait la grande Vierge.
+Il la voyait venir à lui, du fond de sa niche verte, dans une
+splendeur croissante. Ce n'était plus un clair de lune roulant à la
+cime des arbres. Elle lui semblait vêtue de soleil, elle s'avançait
+majestueusement, glorieuse, colossale, si toute-puissante, qu'il
+était tenté, par moments, de se jeter la face contre terre, pour
+éviter le flamboiement de cette porte ouverte sur le ciel. Alors,
+dans cette adoration de tout son être, qui faisait expirer les
+paroles sur la bouche, il se souvint du dernier mot de Frère
+Archangias, comme d'un blasphème. Souvent le Frère lui reprochait
+cette dévotion particulière à la Vierge, qu'il disait être un
+véritable vol fait à la dévotion de Dieu. Selon lui, cela
+amollissait les âmes, enjuponnait la religion, créait toute une
+sensiblerie pieuse indigne des forts. Il gardait rancune à la Vierge
+d'être femme, d'être belle, d'être mère; il se tenait en garde
+contre elle, pris de la crainte sourde de se sentir tenté par sa
+grâce, de succomber à sa douceur de séductrice. "Elle vous mènera
+loin!" avait-il crié un jour au jeune prêtre, voyant en elle un
+commencement de passion humaine, une pente aux délices des beaux
+cheveux châtains, des grands yeux clairs, du mystère des robes
+tombant du col à la pointe des pieds. C'était la révolte d'un saint,
+qui séparait violemment la Mère du Fils, en demandant comme celui-
+ci: "Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi?" Mais l'abbé
+Mouret résistait, se prosternait, tâchait d'oublier les rudesses du
+Frère. Il n'avait plus que ce ravissement dans la pureté immaculée
+de Marie, qui le sortit de la bassesse où il cherchait à s'anéantir.
+Lorsque, seul en face de la grande Vierge dorée, il s'hallucinait
+jusqu'à la voir se pencher pour lui donner ses bandeaux à baiser, il
+redevenait très jeune, très bon, très fort, très juste, tout envahi
+d'une vie de tendresse.
+
+La dévotion de l'abbé Mouret pour la Vierge datait de sa jeunesse.
+Tout enfant, un peu sauvage, se réfugiant dans les coins, il se
+plaisait à penser qu'une belle dame le protégeait, que deux yeux
+bleus, très doux, avec un sourire, le suivaient partout. Souvent,
+la nuit, ayant senti un léger souffle lui passer sur les cheveux,
+il racontait que la Vierge était venue l'embrasser. Il avait grandi
+sous cette caresse de femme, dans cet air plein d'un frôlement de
+jupe divine. Dès sept ans, il contentait ses besoins de tendresse,
+en dépensant tous les sous qu'on lui donnait à acheter des images de
+sainteté, qu'il cachait jalousement, pour en jouir seul. Et jamais
+il n'était tenté par les Jésus portant l'agneau, les Christ en
+croix, les Dieu le Père se penchant avec une grande barbe au bord
+d'une nuée; il revenait toujours aux tendres images de Marie, à son
+étroite bouche riante, à ses fines mains tendues. Peu à peu, il les
+avait toutes collectionnées: Marie entre un lis et une quenouille,
+Marie portant l'enfant comme une grande soeur, Marie couronnée de
+roses, Marie couronnée d'étoiles. C'était pour lui une famille de
+belles jeunes filles, ayant une ressemblance de grâce, le même air
+de bonté, le même visage suave, si jeunes sous leurs voiles, que,
+malgré leur nom de mère de Dieu, il n'avait point peur d'elles comme
+des grandes personnes. Elles lui semblaient avoir son âge, être les
+petites filles qu'il aurait voulu rencontrer, les petites filles du
+ciel avec lesquelles les petits garçons morts à sept ans doivent
+jouer éternellement, dans un coin du paradis. Mais il était grave
+déjà; il garda, en grandissant, le secret de son religieux amour,
+pris des pudeurs exquises de l'adolescence. Marie vieillissait avec
+lui, toujours plus âgée d'un ou deux ans, comme il convient à une
+amie souveraine. Elle avait vingt ans, lorsqu'il en avait dix-huit.
+Elle ne l'embrassait plus la nuit sur le front; elle se tenait à
+quelques pas, les bras croisés, dans son sourire chaste,
+adorablement douce. Lui, ne la nommait plus que tout bas, éprouvant
+comme un évanouissement de son coeur, chaque fois que le nom chéri
+lui passait sur les lèvre, dans ses prières. Il ne rêvait plus des
+jeux enfantins, au fond du jardin céleste, mais une contemplation
+continue, en face de cette figure blanche, si pure, à laquelle il
+n'aurait pas voulu toucher de son souffle. Il cachait à sa mère
+elle-même qu'il l'aimât si fort.
+
+Puis, à quelques années de là, lorsqu'il fut au séminaire, cette
+belle tendresse pour Marie, si droite, si naturelle, eut de sourdes
+inquiétudes. Le culte de Marie était-il nécessaire au salut? Ne
+volait-il pas Dieu, en accordant à Marie une part de son amour, la
+plus grande part, ses pensées, son coeur, son tout? Questions
+troublantes, combat intérieur qui le passionnait, qui l'attachait
+davantage. Alors il s'enfonça dans les subtilités de son affection.
+Il se donna des délices inouies à discuter la légitimité de ses
+sentiments. Les livres de dévotion à la Vierge l'excusèrent, le
+ravirent, l'emplirent de raisonnements, qu'il répétait avec des
+recueillements de prière. Ce fut là qu'il apprit à être l'esclave de
+Jésus en Marie. Il allait à Jésus par Marie. Et il citait toutes
+sortes de preuves, il distinguait, il tirait des conséquences: Marie
+à laquelle Jésus avait obéi sur la terre, devait être obéi par tous
+les hommes; Marie gardait sa puissance de mère dans le ciel, où elle
+était la grande dispensatrice des trésors de Dieu, la seule qui pût
+l'implorer, la seule qui distribuât les trônes; Marie, simple
+créature auprès de Dieu, mais haussée jusqu'à lui, devenait ainsi le
+lien humain du ciel à terre, l'intermédiaire de toute grâce, de
+toute miséricorde; et la conclusion était toujours qu'il fallait
+l'aimer par-dessus tout, en Dieu lui-même. Puis, c'étaient des
+curiosités théologiques plus ardues, le mariage de l'Époux céleste,
+le Saint-Esprit scellant le vase d'élection, mettant la Vierge Mère
+dans un miracle éternel, donnant sa pureté inviolable à la dévotion
+des hommes; c'était la Vierge victorieuse de toutes les hérésies,
+l'ennemie irréconciliable de Satan, l'Ève nouvelle annoncée comme
+devant écraser la tête du serpent, la Porte auguste de la grâce, par
+laquelle le Sauveur était entré une première fois, par laquelle il
+entrerait de nouveau, au dernier jour, prophétie vague, annonce d'un
+rôle plus large de Marie, qui laissait Serge sous le rêve de quelque
+épanouissement immense d'amour. Cette venue de la femme dans le ciel
+jaloux et cruel de l'Ancien Testament, cette figure de blancheur,
+mise au pied de la Trinité redoutable, était pour lui la grâce même
+de la religion, ce qui le consolait de l'épouvante de la foi, son
+refuge d'homme perdu au milieu des mystères du dogme. Et quand il se
+fut prouvé, points par points, longuement, qu'elle était le chemin
+de Jésus, aisé, court, parfait, assuré, il se livra de nouveau à
+elle, tout entier, sans remords; il s'étudia à être son vrai dévot,
+mourant à lui-même, s'abîmant dans la soumission.
+
+Heure de volupté divine. Les livres de dévotion à la Vierge
+brûlaient entre ses mains. Ils lui parlaient une langue d'amour qui
+fumait comme un encens. Marie n'était plus l'adolescente voilée de
+blanc, les bras croisés, debout à quelques pas de son chevet; elle
+arrivait au milieu d'une splendeur, telle que Jean la vit, vêtue de
+soleil, couronnée de douze étoiles, ayant la lune sous les pieds;
+elle l'embaumait de sa bonne odeur, l'enflammait du désir du ciel,
+le ravissait jusque dans la chaleur des astres flambant à son front.
+Il se jetait devant elle, se criait son esclave; et rien n'était
+plus doux que ce mot d'esclave, qu'il répétait, qu'il goûtait
+davantage, sur sa bouche balbutiante, à mesure qu'il s'écrasait à
+ses pieds, pour être sa chose, son rien, la poussière effleurée du
+vol de sa robe bleue. Il disait avec David: "Marie est faite pour
+moi." Il ajoutait avec l'évangéliste: "Je l'ai prise par tout mon
+bien." Il la nommait: "Ma chère maîtresse," manquant de mots,
+arrivant à un babillage d'enfant et d'amant, n'ayant plus que le
+souffle entrecoupé de sa passion. Elle était la Bienheureuse, la
+Reine du ciel célébrée par les neuf choeurs des Anges, la Mère de la
+belle dilection, le Trésor du Seigneur. Les images vives
+s'étalaient, la comparaient à un paradis terrestre, fait d'une terre
+vierge, avec des parterres de fleurs vertueuses, des prairies vertes
+d'espérance, des tours imprenables de force, des maisons charmantes
+de confiance. Elle était encore une fontaine que le Saint-Esprit
+avait scellée, un sanctuaire où la très sainte Trinité se reposait,
+le trône de Dieu, la cité de Dieu, l'autel de Dieu, le temple de
+Dieu, le monde de Dieu. Et lui, se promenait dans ce jardin, à
+l'ombre, au soleil, sous l'enchantement des verdures; lui, soupirait
+après l'eau de cette fontaine; lui, habitait le bel intérieur de
+Marie, s'y appuyant, s'y cachant, s'y perdant, sans réserve, buvant
+le lait d'amour infini qui tombait goutte à goutte de ce sein
+virginal.
+
+Chaque matin, dès son lever, au séminaire, il saluait Marie de cent
+révérences, le visage tourné vers le pan de ciel qu'il apercevait
+par sa fenêtre; le soir, il prenait congé d'elle, en s'inclinant le
+même nombre de fois, les yeux sur les étoiles. Souvent, en face des
+nuits sereines, lorsque Vénus luisait toute blonde et rêveuse dans
+l'air tiède, il s'oubliait, il laissait tomber de ses lèvres, ainsi
+qu'un léger chant, l'Ave maris stella, l'hymne attendrie qui lui
+déroulait au loin des plages bleues, une mer douce, à peine ridée
+d'un frisson de caresse, éclairée par une étoile souriante, aussi
+grande qu'un soleil. Il récitait encore le Salve Regina, le Regina
+coeli, l'O gloriosa Domina, toutes les prières, tous les cantiques.
+Il lisait l'Office de la Vierge, les livres de sainteté en son
+honneur, le petit Psautier de saint Bonaventure, d'une tendresse si
+dévote, que les larmes l'empêchaient de tourner les pages. Il
+jeûnait, il se mortifiait, pour lui faire l'offrande de sa chair
+meurtrie. Depuis l'âge de dix ans, il portait sa livrée, le saint
+scapulaire, la double image de Marie, cousue sur drap, dont il
+sentait la chaleur à son dos et à sa poitrine, contre sa peau nue,
+avec des tressaillements de bonheur. Plus tard, il avait pris la
+chaînette, afin de montrer son esclavage d'amour. Mais son grand
+acte restait toujours la Salutation angélique, l'Ave Maria, la
+prière parfaite de son coeur. "Je vous salue Marie," et il la voyait
+s'avancer vers lui, pleine de grâce, bénie entre toutes les femmes;
+il jetait son coeur à ses pieds, pour qu'elle marchât dessus, dans
+la douceur.
+
+Cette salutation, il la multipliait, il la répétait de cent façons,
+s'ingéniant à la rendre plus efficace. Il disait douze Ave, pour
+rappeler la couronne de douze étoiles, ceignant le front de Marie;
+il en disait quatorze, en mémoire de ses quatorze allégresses; il en
+disait sept dizaines, en l'honneur des années qu'elle a vécues sur
+la terre. Il roulait pendant des heures les grains du chapelet.
+Puis, longuement, à certains jours de rendez-vous mystique, il
+entreprenait le chuchotement infini du Rosaire.
+
+Quand, seul dans sa cellule, ayant le temps d'aimer, il
+s'agenouillait sur le carreau, tout le jardin de Marie poussait
+autour de lui, avec ses hautes floraisons de chasteté. Le Rosaire
+laissait couler entre ses doigts sa guirlande d'Ave coupée de Pater,
+comme une guirlande de roses blanches, mêlées des lis de
+l'Annonciation, des fleurs saignantes du Calvaire, des étoiles du
+Couronnement. Il avançait à pas lents, le long des allées embaumées,
+s'arrêtant à chacune des quinze dizaines d'Ave, se reposant dans le
+mystère auquel elle correspondait; il restait éperdu de joie, de
+douleur, de gloire, à mesure que les mystères se groupaient en trois
+séries, les joyeux, les douloureux, les glorieux. Légende
+incomparable, histoire de Marie, vie humaine complète, avec ses
+sourires, ses larmes, son triomphe, qu'il revivait d'un bout à
+l'autre, en un instant. Et d'abord il entrait dans la joie, dans les
+cinq mystères souriants, baignés des sérénités de l'aube: c'étaient
+la salutation de l'archange, un rayon de fécondité glissé du ciel,
+apportant la pâmoison adorable de l'union sans tâche; la visite à
+Elisabeth, par une claire matinée d'espérance, à l'heure où le fruit
+de ses entrailles donnait pour la première fois à Marie cette
+secousse qui fait pâlir les mères; les couches dans un étable de
+Bethléem, avec la longue file des bergers venant saluer la maternité
+divine; le nouveau-né porté au Temple, sur les bras de l'accouchée,
+qui sourit, lasse encore, déjà heureuse d'offrir son enfant à la
+justice de Dieu, aux embrassements de Siméon, aux désirs du monde;
+enfin, Jésus grandi, se révélant devant les docteurs, au milieu
+desquels sa mère inquiète le retrouve, fière de lui et consolée,
+puis après ce matin, d'une lumière si tendre, il semblait à Serge
+que le ciel se couvrait brusquement. Il ne marchait plus que sur des
+ronces, s'écorchait les doigts aux grains du Rosaire, se courbait
+sous l'épouvantement des cinq mystères de douleur: Marie agonisant
+dans son fils au Jardin des Oliviers, recevant avec lui les coups de
+fouet de la flagellation, sentant à son propre front le déchirement
+de la couronne d'épines, portant l'horrible poids de sa croix,
+mourant à ses pieds sur le Calvaire. Ces nécessités de la
+souffrance, ce martyre atroce d'une Reine adorée, pour qui il eût
+donné son sang comme Jésus, lui causaient une révolte d'horreur, que
+dix années des mêmes prières et des mêmes exercices n'avaient pu
+calmer. Mais les grains coulaient toujours, une trouée soudaine se
+faisait dans les ténèbres du crucifiement, la gloire resplendissante
+des cinq derniers mystères éclatait avec une allégresse d'astre
+libre. Marie, transfigurée, chantait l'alléluia de la résurrection,
+la victoire sur la mort, l'éternité de la vie; elle assistait, les
+mains tendues, renversée d'admiration, au triomphe de son fils, qui
+s'élevait au ciel, parmi des nuées d'or frangées de pourpre; elle
+rassemblait autour d'elle les Apôtres, goûtant comme au jour de la
+conception l'embrasement de l'esprit d'amour, descendu en flammes
+ardentes; elle était à son tour ravie par un vol d'anges, emportées
+sur des ailes blanches ainsi qu'une arche immaculée, déposée
+doucement au milieu de la splendeur des trônes célestes; et là,
+comme gloire suprême, dans une clarté si éblouissante, qu'elle
+éteignait le soleil, Dieu la couronnait des étoiles du firmament. La
+passion n'a qu'un mot. En disant à la file les cent cinquante Ave,
+Serge ne les avait pas répétés une seule fois. Ce murmure monotone,
+cette parole sans cesse la même qui revenait, pareille au: "Je
+t'aime" des amants, prenait chaque fois une signification plus
+profonde; il s'y attardait, causant sans fin à l'aide de l'unique
+phrase latine, connaissait Marie tout entière, jusqu'à ce que, le
+dernier grain du Rosaire s'échappant de ses mains, il se sentit
+défaillir à la pensée de la séparation.
+
+Bien des fois le jeune homme avait ainsi passé les nuits,
+recommençant à vingt reprises les dizaines d'Ave, retardant toujours
+le moment où il devrait prendre congé de sa chère maîtresse. Le jour
+naissait, qu'il chuchotait encore. C'était la lune, disait-il pour
+se tromper lui-même, qui faisait pâlir les étoiles. Ses supérieurs
+devaient le gronder de ces veilles dont il sortait alangui, le teint
+si blanc, qu'il semblait avoir perdu du sang. Longtemps il avait
+gardé au mur de sa cellule une gravure coloriée du Sacré-Coeur de
+Marie. La Vierge, souriant d'une façon sereine, écartait son
+corsage, montrait dans sa poitrine un trou rouge, où son coeur
+brûlait, traversé d'une épée, couronné de roses blanches. Cette épée
+le désespérait; elle lui causait cette intolérable horreur de la
+souffrance chez la femme, dont la seule pensée le jetait hors de
+toute soumission pieuse. Il l'effaça, il ne garda que le coeur
+couronné et flambant, arraché à demi de cette chair exquise pour
+s'offrir à lui. Ce fut alors qu'il se sentit aimé. Marie lui donnait
+son coeur, son coeur vivant, tel qu'il battait dans son sein, avec
+l'égouttement rose de son sang. Il n'y avait plus là une image de
+passion dévote, mais une matérialité, un prodige de tendresse, qui,
+lorsqu'il priait devant la gravure, lui faisait élargir les mains
+pour recevoir religieusement le coeur sautant de la gorge sans
+tache. Il le voyait, il l'entendait battre. Et il était aimé, le
+coeur battait pour lui! C'était comme un affolement de tout son
+être, un besoin de baiser le coeur, de se fondre en lui, de se
+coucher avec lui au fond de cette poitrine ouverte. Elle l'aimait
+activement, jusqu'à le vouloir dans l'éternité auprès d'elle,
+toujours à elle. Elle l'aimait efficacement, sans cesse occupée de
+lui, le suivant partout, lui évitant les moindres infidélités. Elle
+l'aimait tendrement, plus que toutes les femmes ensemble, d'un amour
+bleu, profond, infini comme le ciel. Où aurait-il jamais trouvé une
+maîtresse si désirable? Quelle caresse de la terre était comparable
+à ce souffle de Marie dans lequel il marchait? Quelle union
+misérable, quelle jouissance ordurière pouvaient être mises en
+balance avec cette éternelle fleur du désir montant toujours sans
+s'épanouir jamais? Alors, le Magnificat, ainsi qu'une bouffée
+d'encens, s'exhalait de sa bouche. Il chantait le chant d'allégresse
+de Marie, son tressaillement de joie à l'approche de l'Époux divin.
+Il glorifiait le Seigneur qui renversait les puissants de leurs
+trônes, et qui lui envoyait Marie, à lui, un pauvre enfant nu, se
+mourant d'amour sur le carreau glacé de sa cellule.
+
+Et, lorsqu'il avait tout donné à Marie, son corps, son âme, ses
+biens terrestres, ses biens spirituels, lorsqu'il était nu devant
+elle, à bout de prières, les litanies de la Vierge jaillissaient de
+ses lèvres brûlées, avec leurs appels répétés., entêtés, acharnés,
+dans un besoin suprême de secours célestes. Il lui semblait qu'il
+gravissait un escalier de désir; à chaque saut de son coeur, il
+montait une marche. D'abord, il la disait Sainte. Ensuite, il
+l'appelait Mère, très pure, très chaste, aimable, admirable. Et il
+reprenait son élan, lui criant six fois sa virginité, la bouche
+comme rafraîchie chaque fois par ce mot de vierge, auquel il
+joignait des idées de puissances, de bonté, de fidélité. A mesure
+que son coeur l'emportait plus haut, sur les degrés de lumière, une
+voix étrange, venue de ses veines, parlait en lui, s'épanouissant en
+fleurs éclatantes. Il aurait voulu se fondre en parfum, s'épandre en
+clarté, expirer en un soupir musical. Tandis qu'il la nommait Miroir
+de justice. Temple de sagesse, Source de sa joie, il se voyait pâle
+d'extase dans ce miroir, il s'agenouillait sur les dalles tièdes de
+ce temple, il buvait à longs traits l'ivresse de cette source. Et il
+la transformait encore, lâchant la bride à sa folie de tendresse
+pour s'unir à elle d'une façon toujours plus étroite. Elle devenait
+un Vase d'honneur choisi par Dieu, un Sein d'élection où il
+souhaitait de verser son être, de dormir à jamais. Elle était la
+Rose mystique, une grande fleur éclose au paradis, faite des Anges
+entourant leur Reine, si pure, si odorante, qu'il la respirait du
+bas de son indignité avec un gonflement de joie dont ses côtes
+craquaient. Elle se changeait en Maison d'or, en Tour de David, en
+Tour d'ivoire, d'une richesse inappréciable, d'une pureté jalousée
+des cygnes, d'une taille haute, forte, ronde, à laquelle il aurait
+voulu faire de ses bras tendus une ceinture de soumission. Elle se
+tenait debout à l'horizon, elle était la Porte du ciel, qu'il
+entrevoyait derrière ses épaules, lorsqu'un souffle de vent écartait
+les plis de son voile. Elle grandissait derrière la montagne, à
+l'heure où la nuit pâlit, Étoile du matin, secours des voyageurs
+égarés, aube d'amour. Puis, à cette hauteur, manquant d'haleine, non
+rassasie encore, mais les mots trahissant les forces de son coeur,
+il ne pouvait plus que la glorifier du titre de Reine qu'il lui
+jetait neuf fois comme neuf coups d'encensoir. Son cantique se
+mourait d'allégresse dans ces cris du triomphe final: Reine des
+vierges, Reine de tous les saints, Reine conçue sans péché! Elle
+toujours plus haut, resplendissait. Lui, sur la dernière marche, la
+marche que les familiers de Marie atteignent seuls, restait là un
+instant, pâmé au milieu de l'air subtil qui l'étourdissait, encore
+trop loin pour baiser le bord de la robe bleue, se sentant déjà
+rouler, avec l'éternel désir de remonter, de tenter cette jouissance
+surhumaine.
+
+Que de fois les litanies de la Vierge, récitées en commun, dans la
+chapelle, avaient ainsi laissé le jeune homme, les genoux cassés, la
+tête vide, comme après une grande chute! Depuis sa sortie du
+séminaire, l'abbé Mouret avait appris à aimer la Vierge davantage
+encore. Il lui vouait ce culte passionné où Frère Archangias
+flairait des odeurs d'hérésie. Selon lui, c'était elle qui devait
+sauver l'Église par quelque prodige grandiose dont l'apparition
+prochaine charmerait la terre. Elle était le seul miracle de notre
+époque impie, la dame bleue se montrant aux petits bergers, la
+blancheur nocturne vue entre deux nuages, et dont le bord du voile
+traînait sur les chaumes des paysans. Quand Frère Archangias lui
+demandait brutalement s'il l'avait jamais aperçue, il se contentait
+de sourire, les lèvres serrées, comme pour garder son secret. La
+vérité était qu'il la voyait toutes les nuits. Elle ne lui
+apparaissait plus ni soeur joueuse, ni belle jeune fille fervente;
+elle avait une robe de fiancée, avec des fleurs blanches dans les
+cheveux, les paupières à demi baissées, laissant couler des regards
+humides d'espérance qui lui éclairaient les joues. Et il sentait
+bien qu'elle venait à lui, qu'elle lui promettait de ne plus tarder,
+qu'elle lui disait: "Me voici, reçois-moi." Trois fois chaque jour,
+lorsque l'Angelus sonnait, au réveil de l'aube, dans la maturité du
+midi, à la tombée attendrie du crépuscule, il se découvrait, il
+disait un Ave en regardant autour de lui, cherchant si la cloche ne
+lui annonçait pas enfin la venue de Marie. Il avait vingt-cinq ans.
+Il l'attendait.
+
+Au mois de mai, l'attente du jeune prêtre était pleine d'un heureux
+espoir. Il ne s'inquiétait même plus des gronderies de la Teuse.
+S'il restait si tard à prier dans l'église, c'était avec l'idée
+folle que la grande Vierge dorée finirait par descendre. Et
+pourtant, il la redoutait, cette Vierge qui ressemblait à une
+princesse. Il n'aimait pas toutes les Vierges de la même façon.
+Celle-là le frappait d'un respect souverain. Elle était la Mère de
+Dieu; elle avait l'ampleur féconde, la face auguste, les bras forts
+de l'Épouse divine portant Jésus. Il se la figurait ainsi au milieu
+de la cour céleste, laissant traîner parmi les étoiles la queue de
+son manteau royal, trop haute pour lui, si puissante, qu'il
+tomberait en poudre, si elle daignait abaisser les yeux sur les
+siens. Elle était la Vierge de ses jours de défaillance, la Vierge
+sévère qui lui rendait la paix intérieure par la redoutable vision
+du paradis.
+
+Ce soir-là, l'abbé Mouret resta plus d'une heure agenouillé dans
+l'église vide. Les mains jointes, les regards sur la Vierge d'or se
+levant comme un astre au milieu des verdures, il cherchait
+l'assoupissement de l'extase, l'apaisement des troubles étranges
+qu'il avait éprouvés pendant la journée. Mais il ne glissait pas au
+demi-sommeil de la prière avec l'aisance heureuse qui lui était
+accoutumée. La maternité de Marie, toute glorieuse et pure qu'elle
+se révélât, cette taille ronde de femme faite, cet enfant nu qu'elle
+portait sur un bras, l'inquiétaient, lui semblaient continuer au
+ciel la poussée débordante de génération au milieu de laquelle il
+marchait depuis le matin. Comme les vignes des coteaux pierreux,
+comme les arbres du Paradou, comme le troupeau humain des Artaud,
+Marie apportait l'éclosion, engendrait la vie. Et la prière
+s'attardait sur ses lèvres, il s'oubliait à des distractions, voyant
+des choses qu'il n'avait point encore vues, la courbe molle des
+cheveux châtains, le léger gonflement du menton, barbouillé de rose.
+Alors, elle devait se faire plus sévère, l'anéantir sous l'éclat de
+sa toute-puissance, pour le ramener à la phrase de l'oraison
+interrompue. Ce fut enfin par sa couronne d'or, par son manteau
+d'or, par tout l'or qui la changeait en une princesse terrible,
+qu'elle acheva de l'écraser dans une soumission d'esclave, la prière
+coulant régulière de la bouche, l'esprit perdu au fond d'une
+adoration unique. Jusqu'à onze heures, il dormit éveillé de cet
+engourdissement extatique, ne sentant plus ses genoux, se croyant
+suspendu, balancé ainsi qu'un enfant qu'on endort, se laissant aller
+à ce repos, tout en gardant la conscience d'un poids qui lui
+alourdissait le coeur. Autour de lui, l'église s'emplissait d'ombre,
+la lampe charbonnait, les hauts feuillages assombrissaient le visage
+verni de la grande Vierge.
+
+Quand l'horloge, avant de sonner l'heure, grinça, d'une voix
+arrachée, l'abbé Mouret eut un frisson. Il n'avait pas senti la
+fraîcheur de l'église lui tomber sur les épaules. Maintenant, il
+grelottait. Comme il se signait, un rapide souvenir traversa la
+stupeur de son réveil; le claquement de ses dents lui rappelait les
+nuits passées sur le carreau de sa cellule, en face du Sacré-Coeur
+de Marie, le corps tout secoué de fièvre. Il se leva péniblement,
+mécontent de lui. D'ordinaire, il quittait l'autel, la chair
+sereine, avec la douceur du souffle de Marie sur le front. Cette
+nuit-là, lorsqu'il prit la lampe pour monter à sa chambre, il lui
+sembla que ses tempes éclataient: la prière était restée inefficace,
+il retrouvait, après un court soulagement, la même chaleur grandie
+depuis le matin de son coeur à son cerveau. Puis, arrivé à la porte
+de la sacristie, au moment de sortir, il se tourna, il éleva la
+lampe, d'un mouvement machinal, cherchant à voir une dernière fois
+la grande Vierge. Elle était noyée sous les ténèbres descendues des
+poutres, enfoncée dans les feuillages, ne laissant passer que la
+croix d'or de sa couronne.
+
+
+
+
+
+XV.
+
+La chambre de l'abbé Mouret, située à un angle du presbytère, était
+une vaste pièce, trouée sur deux de ses faces de deux immenses
+fenêtres carrées; l'une de ces fenêtres s'ouvrait au-dessus de la
+basse-cour de Désirée; l'autre donnait sur le village des Artaud,
+avec la vallée au loin, les collines, tout l'horizon. Le lit tendu
+de rideaux jaunes, la commode de noyer, les trois chaises de paille,
+se perdaient sous le haut plafond à solives blanchies. Une légère
+âpreté, cette odeur un peu aigre des vieilles bâtisses campagnardes,
+montait du carreau, passé au rouge, luisant comme une glace. Sur la
+commode, une grande statuette de l'Immaculée Conception mettait une
+douceur grise, entre deux pots de faïence que la Teuse avait emplis
+de lilas blancs.
+
+L'abbé Mouret posa la lampe devant la Vierge, au bord de la commode.
+Il se sentait si mal à l'aise, qu'il se décida à allumer le feu de
+souches de vignes qui était tout préparé. Et il resta là, les
+pincettes à la main, regardant brûler les tisons, la face éclairée
+par la flamme. Au-dessous de lui, il entendait le gros sommeil de la
+maison. Le silence, qui bourdonnait à ses oreilles, finissait par
+prendre des voix chuchotantes. Lentement, invinciblement, ces voix
+l'envahissaient, redoublaient l'anxiété dont il avait, dans la
+journée, senti plusieurs fois le serrement à la gorge. D'où venait
+donc cette angoisse? quel pouvait être ce trouble inconnu, grossi
+doucement, devenu intolérable? Il n'avait pas péché cependant. Il
+lui semblait être sorti la veille du séminaire, avec toute l'ardeur
+de sa foi, si fort contre le monde, qu'il marchait au milieu des
+hommes en ne voyant que Dieu.
+
+Alors, il se crut dans sa cellule, un matin, à cinq heures, au
+moment du lever. Le diacre de service passait en donnant un coup de
+bâton dans sa porte, avec le cri réglementaire:
+
+- Benedicamus Domino!
+
+- Deo gratias! répondait-il, mal réveillé, les yeux enflés de
+sommeil.
+
+Et il sautait sur l'étroit tapis, se débarbouillait, faisait son
+lit, balayait sa chambre, renouvelait l'eau de son cruchon. Ce petit
+ménage était une joie, dans le frisson matinal qui lui courait sur
+la peau. Il entendait les pierrots des platanes de la cour se lever
+en même temps que lui, au milieu d'un tapage d'ailes et de gosiers
+assourdissant. Il pensait qu'ils disaient leurs prières, à leur
+façon. Lui, descendait dans la salle des Méditations, où, après les
+oraisons, il restait une demi-heure agenouillé, à méditer sur cette
+pensée d'Ignace: "Que sert à l'homme de conquérir l'univers, s'il
+perd son âme?" C'était un sujet fertile en bonnes résolutions, qui
+le faisait renoncer à tous les biens de la terre, avec le rêve si
+souvent caressé d'une vie au désert, sous la seule richesse d'un
+grand ciel bleu. Au bout de dix minutes, ses genoux, meurtris sur la
+dalle, devenaient tellement douloureux, qu'il éprouvait peu à peu un
+évanouissement de tout son être, une extase dans laquelle ils se
+voyait grand conquérant, maître d'un empire immense, jetant sa
+couronne, brisant son sceptre, foulant aux pieds un luxe inouï, des
+cassettes d'or, des ruissellements de bijoux, des étoffes cousues de
+pierreries, pour aller s'ensevelir au fond d'une Thébaïde, vêtu
+d'une bure qui lui écorchait l'échine. Mais la messe le tirait de
+ces imaginations, dont il sortait comme d'une belle histoire réelle,
+qui lui serait arrivée en des temps anciens. Il communiait, il
+chantait le psaume du jour, très ardemment, sans entendre aucune
+autre voix que sa voix, d'une pureté de cristal, si claire, qu'il la
+sentait s'envoler jusqu'aux oreilles du Seigneur. Et lorsqu'il
+remontait à sa chambre, il ne gravissait qu'une marche à la fois,
+ainsi que le recommandent saint Bonaventure et saint Thomas d'Aquin;
+il marchait lentement, l'air recueilli, la tête légèrement penchée,
+trouvant à suivre les moindres prescriptions une jouissance
+indicible. Ensuite, venait le déjeuner. Au réfectoire, les croûtons
+de pain, alignés le long des verres de vin blanc, l'enchantaient;
+car il avait bon appétit, il était d'humeur gaie, il disait par
+exemple que le vin était bon chrétien, allusion très audacieuse à
+l'eau qu'on accusait l'économe de mettre dans les bouteilles. Cela
+ne l'empêchait pas de retrouver son air grave pour entrer en classe.
+Il prenait des notes sur ses genoux, tandis que le professeur, les
+poignets au bord de la chaire, parlait un latin usuel, coupé parfois
+d'un mot français, quand il ne trouvait pas mieux. Une discussion
+s'élevait; les élèves argumentaient en un jargon étrange, sans rire.
+Puis, c'était, à dix heures, une lecture de l'Écriture sainte,
+pendant vingt minutes. Il allait chercher le livre sacré, relié
+richement, doré sur tranche. Il le baisait avec une vénération
+particulière, le lisait tête nue, en saluant chaque fois qu'il
+rencontrait les noms de Jésus, de Marie ou de Joseph. La seconde
+méditation le trouvait alors tout préparé à supporter, pour l'amour
+de Dieu, un nouvel agenouillement, plus long que le premier. Il
+évitait de s'asseoir une seule seconde sur ses talons; il goûtait
+cet examen de conscience de trois quarts d'heure, s'efforçant de
+découvrir en lui des péchés, arrivant à se croire damné pour avoir
+oublié la veille au soir de baiser les deux images de son
+scapulaire, ou pour s'être endormi sur le côté gauche; fautes
+abominables, qu'il aurait voulu racheter en usant jusqu'au soir ses
+genoux, fautes heureuses qui l'occupaient, sans lesquelles il
+n'aurait su de quoi entretenir son coeur candide, endormi par la
+blanche vie qu'il menait. Il entrait au réfectoire tout soulagé,
+comme s'il était débarrassé la poitrine d'un grand crime. Les
+séminaristes de service, les manches de la soutane retroussées, un
+tablier de coutil bleu noué à la ceinture, apportaient le potage au
+vermicelle, le bouilli coupé par petits carrés, les portions de
+gigot aux haricots. Il y avait des bruits terribles de mâchoires, un
+silence glouton, un acharnement de fourchettes seulement interrompu
+par des coups d'oeil envieux jetés sur la table en fer à cheval, où
+les directeurs mangeaient des viandes plus tendres, buvaient des
+vins plus rouges; pendant que la voix empâtée de quelque fils de
+paysan, aux poumons solides, ânonnait sans points ni virgules, au-
+dessus de cette rage d'appétit, quelque lecture pieuse, des lettres
+de missionnaires, des mandements d'évêques, des articles de journaux
+religieux. Lui, écoutait, entre deux bouchées. Ces bouts de
+polémiques, ces récits de voyages lointains le surprenaient,
+l'effrayaient même, en lui révélant, au delà des murailles du
+séminaire, une agitation, un immense horizon, auxquels il ne pensait
+jamais. On mangeait encore, qu'un coup de claquoir annonçait la
+récréation. La cour était sablée, plantée de huit gros platanes qui,
+l'été, jetaient une ombre fraîche; au midi, il y avait une muraille,
+haute de cinq mètres, hérissée de culs de bouteille, au-dessus de
+laquelle on ne voyait de Plassans que l'extrémité du clocher de
+Saint-Marc, une courte aiguille de pierre, dans le ciel bleu. D'un
+bout de la cour à l'autre, lentement, il se promenait avec un groupe
+de camarades, sur une seule ligne; et chaque fois qu'il revenait, le
+visage vers la muraille, il regardait le clocher, qui était pour lui
+toute la ville, toute la terre, sous le vol libre des nuages.
+
+Des cercles bruyants, au pied des platanes, discutaient; des amis
+s'isolaient, deux à deux, dans les coins, épiés par quelque
+directeur caché derrière les rideaux de sa fenêtre; des parties de
+paume et de quilles s'organisaient violemment, dérangeant de
+tranquilles joueurs de loto à demi couchés par terre, devant leurs
+cartons, qu'une boule ou une balle lancée trop fort couvrait de
+sable. Quand la cloche sonnait, le bruit tombait, une nuée de
+moineaux s'envolait des platanes, les élèves encore tout essoufflés
+se rendaient au cours de plain-chant, les bras croisés, la nuque
+grave. Et il achevait la journée au milieu de cette paix; il
+retournait en classe; il goûtait à quatre heures, reprenant son
+éternelle promenade, en face de la flèche de Saint-Marc; il soupait
+au milieu des mêmes bruits de mâchoires, sous la grosse voix
+achevant la lecture du matin; il montait à la chapelle dire les
+actions de grâce du soir, et se couchait à huit heures un quart,
+après avoir aspergé son lit d'eau bénite, pour se préserver des
+mauvais rêves.
+
+Que de belles journées semblables il avait passées, dans cet ancien
+couvent du vieux Plassans, tout plein d'une odeur séculaire de
+dévotion! Pendant cinq ans, les jours s'étaient suivis, coulant avec
+le même murmure d'eau limpide. A cette heure, il se souvenait de
+mille détails qui l'attendrissaient. Il se rappelait son premier
+trousseau, qu'il était allé acheter avec sa mère: ses deux soutanes,
+ses deux ceintures, ses six rabats, ses huit paires de bas noirs,
+son surplis, son tricorne. Et comme son coeur avait battu, ce doux
+soir d'octobre, lorsque la porte du séminaire s'était refermée sur
+lui! Il venait là, à vingt ans, après ses années de collège, pris
+d'un besoin de croire et d'aimer. Dès le lendemain, il avait tout
+oublié, comme endormi au fond de la grande maison silencieuse. Il
+revoyait la cellule étroite où il avait passé ses deux années de
+philosophie, une case meublée d'un lit, d'une table et d'une chaise,
+séparée des cases voisines par des planches mal jointes, dans une
+immense salle qui contenait une cinquantaine de réduits pareils. Il
+revoyait sa cellule de théologien, habitée pendant trois autres
+années, plus grande, avec un fauteuil, une toilette, une
+bibliothèque, heureuse chambre emplie des rêves de sa foi. Le long
+des couloirs interminables, le long des escaliers de pierre, à
+certains angles, il avait eu des révélations soudaines, des secours
+inespérés. Les hauts plafonds laissaient tomber des voix d'anges
+gardiens. Pas un carreau des salles, pas une pierre des murs, pas
+une branche des platanes, qui ne lui parlaient des jouissances de sa
+vie contemplative, ses bégayements de tendresse, sa lente
+initiation, les caresses reçues en retour du don de son être, tout
+ce bonheur des premières amours divines. Tel jour, en s'éveillant,
+il avait vu une vive lueur qui l'avait baigné de joie. Tel soir, en
+fermant la porte de sa cellule, il s'était senti saisir au cou par
+des mains tièdes, si tendrement, qu'en reprenant connaissance, il
+s'était trouvé par terre, pleurant a gros sanglots. Puis parfois,
+surtout sous la petite voûte qui menait à la chapelle, il avait
+abandonné sa taille à des bras souples qui l'enlevaient. Tout le
+ciel s'occupait alors de lui, marchait autour de lui, mettait dans
+ses moindres actes, dans la satisfaction de ses besoins les plus
+vulgaires, un sens particulier, un parfum surprenant dont ses
+vêtements, sa peau elle-même, semblaient garder à jamais la
+lointaine odeur. Et il se souvenait encore des promenades du jeudi.
+On partait à deux heures pour quelque coin de verdure, à une lieue
+de Plassans. C'était le plus souvent au bord de la Viorne, dans le
+bout d'un pré, avec des saules noueux qui laissaient tremper leurs
+feuilles au fil de l'eau. Il ne voyait rien, ni les grandes fleurs
+jaunes du pré, ni les hirondelles buvant au vol, rasant des ailes la
+nappe de la petite rivière. Jusqu'à six heures, assis par bandes
+sous les saules, ses camarades et lui récitaient en choeur l'Office
+de la Vierge, ou lisaient, deux à deux, les Petites Heures, le
+bréviaire facultatif des jeunes séminaristes.
+
+L'abbé Mouret eut un sourire, en rapprochant les tisons. Il ne
+trouvait dans ce passé qu'une grande pureté, une obéissance
+parfaite. Il était un lis, dont la bonne odeur charmait ses maîtres.
+Il ne se rappelait pas un mauvais acte. Jamais il ne profitait de la
+liberté absolue des promenades, pendant que les deux directeurs de
+surveillance allaient causer chez un curé du voisinage, pour fumer
+derrière une haie ou courir boire de la bière avec quelque ami.
+Jamais il ne cachait des romans sous sa paillasse, ni n'enfermait
+des bouteilles d'anisette au fond de sa table de nuit. Longtemps
+même, il ne s'était pas douté les péchés qui l'entouraient, des
+ailes de poulets et des gâteaux introduits en contrebande pendant le
+carême, des lettres coupables apportées par les servants, des
+conversations abominables tenues à voix basse, dans certains coins
+de la cour. Il avait pleuré à chaudes larmes, le jour où il s'était
+aperçu que peu de ses camarades aimaient Dieu pour lui-même. Il y
+avait là des fils de paysans entrés dans les ordres par terreur de
+la conscription, des paresseux rêvant un métier de fainéantise, des
+ambitieux que troublaient déjà la vision de la crosse et de la
+mitre. Et lui, en retrouvant les ordures du monde au pied des
+autels, s'était replié encore sur lui-même, se donnant davantage à
+Dieu, pour le consoler de l'abandon où on le laissait.
+
+Pourtant, l'abbé se rappela qu'un jour il avait croisé les jambes, à
+la classe. Le professeur lui en ayant fait le reproche, il était
+devenu très rouge, comme s'il avait commis une indécence. Il était
+un des meilleurs élèves, ne discutant pas, apprenant les textes par
+coeur. Il prouvait l'existence et l'éternité de Dieu par des preuves
+tirées de l'Écriture sainte, par l'opinion des Pères de l'Église, et
+par le consentement universel de tous les peuples. Les raisonnements
+de cette nature l'emplissaient d'une certitude inébranlable. Pendant
+sa première année de philosophie, il travaillait son cours de
+logique avec une telle application, que son professeur l'avait
+arrêté, en lui répétant que les plus savants ne sont pas les plus
+saints. Aussi, dès sa seconde année, s'acquittait-il de son étude de
+la métaphysique, ainsi que d'un devoir réglementé, entrant pour une
+très faible part dans les exercices de la journée. Le mépris de la
+science lui venait; il voulait rester ignorant, afin de garder
+l'humilité de sa foi. Plus tard, en théologie, il ne suivait plus le
+cours d'Histoire ecclésiastique, de Rorbacher, que par soumission;
+il allait jusqu'aux arguments de Gousset, jusqu'à l'Instruction
+théologique de Bouvier, sans oser toucher à Bellarmin, à Liguori, à
+Suarez, à saint Thomas d'Aquin. Seule, l'Écriture sainte le
+passionnait. Il y trouvait le savoir désirable, une histoire d'amour
+infini qui devait suffire comme enseignement aux hommes de bonne
+volonté. Il n'acceptait que les affirmations de ses maîtres, se
+débarrassant sur eux de tout souci d'examen, n'ayant pas besoin de
+ce fatras pour aimer, accusant les livres de voler le temps à la
+prière. Il avait même réussi à oublier ses années de collège. Il ne
+savait plus, il n'était plus qu'une candeur, qu'une enfance ramenée
+aux balbutiements du catéchisme.
+
+Et c'était ainsi qu'il était pas à pas monté jusqu'à la prêtrise.
+Ici, les souvenirs se pressaient, attendris, chauds encore de joies
+célestes. Chaque année, il avait approché Dieu de plus près. Il
+passait saintement les vacances, chez un oncle, se confessant tous
+les jours, communiant deux fois par semaine. Il s'imposait des
+jeûnes, cachait au fond de sa malle des boîtes de gros sel, sur
+lesquelles il s'agenouillait des heures entières, les genoux mis à
+nu. Il restait à la chapelle, pendant les récréations, ou montait
+dans la chambre d'un directeur, qui lui racontait des anecdotes
+pieuses, extraordinaires. Puis, quand approchait le jour de la
+Sainte-Trinité, il était récompensé au delà de toute mesure, envahi
+par cette émotion dont s'emplissent les séminaires à la veille des
+ordinations. C'était la grande fête, le ciel s'ouvrant pour laisser
+les élus gravir un nouveau degré. Lui, quinze jours à l'avance, se
+mettait au pain et à l'eau. Il fermait les rideaux de sa fenêtre,
+pour ne plus même voir le jour, se prosternant dans les ténèbres,
+suppliant Jésus d'accepter son sacrifice. Les quatre derniers jours,
+il était pris d'angoisses, de scrupules terribles qui le jetaient
+hors de son lit, au milieu de la nuit, pour aller frapper à la porte
+du prêtre étranger dirigeant la retraite, quelque carme déchaussé,
+souvent un protestant converti, sur lequel courait une merveilleuse
+histoire. Il lui faisait longuement la confession générale de sa
+vie, la voix coupée de sanglots. L'absolution seule le
+tranquillisait, le rafraîchissait, comme s'il avait pris un bain de
+grâce. Il était tout blanc, au matin du grand jour; il avait une si
+vive conscience de cette blancheur, qu'il lui semblait faire de la
+lumière autour de lui. Et la cloche du séminaire sonnait de sa voix
+claire, tandis que les odeurs de juin, les quarantaines en fleurs,
+les résédas, les héliotropes, venaient par-dessus la haute muraille
+de la cour. Dans la chapelle, les parents attendaient, en grande
+toilette, émus à ce point, que les femmes sanglotaient sous leurs
+voilettes. Puis, c'était le défilé: les diacres, qui allaient
+recevoir la prêtrise, en chasuble d'or; les sous-diacres, en
+dalmatique; les minorés, les tonsures, le surplis flottant sur les
+épaules, la barrette noire à la main. L'orgue ronflait, épanouissait
+les notes de flûte d'un chant d'allégresse. A l'autel, l'évêque,
+assisté de deux chanoines, officiait, crosse en main. Le chapitre
+était là, les prêtres de toutes les paroisses se pressaient, au
+milieu d'un luxe inouï de costumes, d'un flamboiement d'or allumé
+par le large rayon de soleil qui tombait d'une fenêtre de la nef.
+Après l'épître, l'ordination commençait.
+
+A cette heure, l'abbé Mouret se rappelait encore le froid des
+ciseaux, lorsqu'on l'avait marqué de la tonsure, au commencement de
+sa première année de théologie. Il avait eu un léger frisson. Mais
+la tonsure était alors bien étroite, à peine ronde comme une pièce
+de deux sous. Plus tard, à chaque nouvel ordre reçu, elle avait
+grandi, toujours grandi, jusqu'à le couronner d'une tache blanche,
+aussi large qu'une grande hostie. Et l'orgue ronflait plus
+doucement, les encensoirs retombaient avec le bruit argentin de
+leurs chaînettes, en laissant échapper un flot de fumée blanche, qui
+se déroulait comme de la dentelle. Lui, se voyait en surplis, jeune
+tonsuré, amené à l'autel par le maître des cérémonies; il
+s'agenouillait, baissait profondément la tête, tandis que l'évêque,
+avec des ciseaux d'or, lui coupait trois mèches de cheveux, une sur
+le front, les deux autres près des oreilles. A un an de là, il se
+voyait de nouveau, dans la chapelle pleine d'encens, recevant les
+quatre ordres mineurs: il allait, conduit par un archidiacre, fermer
+avec fracas la grande porte, qu'il rouvrait ensuite, pour montrer
+qu'il était commis à la garde des églises; il secouait une clochette
+de la main droite, annonçant par là qu'il avait le devoir d'appeler
+les fidèles aux offices; il revenait à l'autel, où l'évêque lui
+conférait de nouveaux privilèges, ceux de chanter les leçons, de
+bénir le pain, de catéchiser les enfants, d'exorciser le démon, de
+servir les diacres, d'allumer et d'éteindre les cierges. Puis, le
+souvenir de l'ordination suivante lui revenait, plus solennel, plus
+redoutable, au milieu du même chant des orgues, dont le roulement
+semblait être la foudre même de Dieu; ce jour-là, il avait la
+dalmatique de sous-diacre aux épaules, il s'engageait à jamais par
+le voeu de chasteté, il tremblait de toute sa chair, malgré sa foi,
+au terrible: Accedite, de l'évêque, qui mettait en fuite deux de
+ses camarades, pâlissant à son côté; ses nouveaux devoirs étaient de
+servir le prêtre à l'autel, de préparer les burettes, de chanter
+l'épître, d'essuyer le calice, de porter la croix dans les
+processions. Et, enfin, il défilait une dernière fois dans la
+chapelle, sous le rayonnement du soleil de juin; mais, cette fois,
+il marchait en tête du cortège, il avait l'aube nouée à la ceinture,
+l'étoile croisée sur la poitrine, la chasuble tombant du cou;
+défaillant d'une émotion suprême, il apercevait la figure pâle de
+l'évêque qui lui donnait la prêtrise, la plénitude du sacerdoce, par
+une triple imposition des mains. Après son serment d'obéissance
+ecclésiastique, il se sentait comme soulevé des dalles, lorsque la
+voix pleine du prélat disait la phrase latine: "Accipe Spiritum
+sanctum: quorum remiseris peccata, remittuntur eis, et quorum
+retineris, retenta sunt."
+
+
+
+
+
+XVI
+
+Cette évocation des grands bonheurs de sa jeunesse avait donné une
+légère fièvre à l'abbé Mouret. Il ne sentait plus le froid. Il lâcha
+les pincettes, s'approcha du lit comme s'il allait se coucher, puis
+revint appuyer son front contre une vitre, regardant la nuit, sans
+voir. Était-il donc malade, qu'il éprouvait ainsi une langueur des
+membres, tandis que le sang lui brûlait les veines? Au séminaire, a
+deux reprises, il avait eu des malaises semblables, une sorte
+d'inquiétude physique qui le rendait très malheureux; une fois même,
+il s'était mis au lit, avec un gros délire. Puis, il songea à une
+jeune fille possédée, que Frère Archangias racontait avoir guérie
+d'un simple signe de croix, un jour qu'elle était tombée raide
+devant lui. Cela le fit penser aux exorcismes spirituels qu'un de
+ses maîtres lui avait recommandés autrefois: la prière, la
+confession générale, la communion fréquente, le choix d'un directeur
+sage, ayant un grand empire sur l'esprit de son pénitent. Et, sans
+transition, avec une brusquerie qui l'étonna lui-même, il aperçut au
+fond de sa mémoire la figure ronde d'un de ses anciens amis, un
+paysan, enfant de choeur à huit ans, dont la pension au séminaire
+était payée par une dame qui le protégeait. Il riait toujours, il
+jouissait naïvement à l'avance des petits bénéfices du métier: les
+douze cents francs d'appointement, le presbytère au fond d'un
+jardin, les cadeaux, les invitations à dîner, les menus profits des
+mariages, des baptêmes, des enterrements. Celui-là devait être
+heureux, dans sa cure.
+
+Le regret mélancolique que lui apportait ce souvenir, surprit le
+prêtre extrêmement. N'était-il pas heureux, lui aussi? Jusqu'à ce
+jour, il n'avait rien regretté, rien désiré, rien envié. Et même, en
+ce moment, il s'interrogeait, il ne trouvait en lui aucun sujet
+d'amertume. Il était, croyait-il, tel qu'aux premiers temps de son
+diaconat, lorsque l'obligation de lire son bréviaire, à des heures
+déterminées, avait empli ses journées d'une prière continue. Depuis
+cette époque, les semaines, les mois, les années coulaient, sans
+qu'il eût le loisir d'une mauvaise pensée. Le doute ne le
+tourmentait point; il s'anéantissait devant les mystères qu'il ne
+pouvait comprendre, il faisait aisément le sacrifice de sa raison,
+qu'il dédaignait. Au sortir du séminaire, il avait eu la joie de se
+voir étranger parmi les autres hommes, de ne plus marcher comme eux,
+de porter autrement la tête, d'avoir des gestes, des mots, des
+sentiments d'être à part. Il se sentait féminisé, rapproché de
+l'ange, lavé de son sexe, de son odeur d'homme. Cela le rendait
+presque fier, de ne plus tenir à l'espèce, d'avoir été élevé pour
+Dieu, soigneusement purgé des ordures humaines par une éducation
+jalouse. Il lui semblait encore être demeuré pendant des années dans
+une huile sainte, préparée selon les rites, qui lui avait pénétré
+les chairs d'un commencement de béatification. Certains de ses
+organes avaient disparu, dissous peu à peu; ses membres, son
+cerveau, s'étaient appauvris de matière, pour s'emplir d'âme, d'un
+air subtil qui le grisait parfois d'un vertige, comme si la terre
+lui eût manqué brusquement. Il montrait des peurs, des ignorances,
+des candeurs de fille cloîtrée. Il disait parfois en souriant qu'il
+continuait son enfance, s'imaginant être resté tout petit, avec les
+mêmes sensations, les mêmes idées, les mêmes jugements; ainsi, à six
+ans, il connaissait Dieu autant qu'à vingt-cinq ans, il avait pour
+le prier des inflexions de voix semblables, des joies enfantines à
+joindre les mains bien exactement. Le monde lui semblait pareil au
+monde qu'il voyait jadis, lorsque sa mère le promenait par la main.
+Il était né prêtre, il avait grandi prêtre. Lorsqu'il faisait
+preuve, devant la Teuse, de quelque grossière ignorance de la vie,
+elle le regardait stupéfaite, entre les deux yeux, en disant avec un
+singulier sourire "qu'il était bien le frère de mademoiselle
+Désirée." Dans son existence, il ne se rappelait qu'une secousse
+honteuse. C'était pendant ses derniers six mois de séminaire, entre
+le diaconat et la prêtrise. On lui avait fait lire l'ouvrage de
+l'abbé Craisson, supérieur du grand séminaire de Valence: De rebus
+venereis ad usum confessariorum. Il était sorti épouvanté,
+sanglotant, de cette lecture. Cette casuistique savante du vice,
+étalant l'abomination de l'homme, descendant jusqu'aux cas les plus
+monstrueux des passions hors nature, violait brutalement sa
+virginité de corps et d'esprit. Il restait à jamais sali, comme une
+épousée, initiée d'une heure à l'autre aux violences de l'amour. Et
+il revenait fatalement à ce questionnaire de honte, chaque fois
+qu'il confessait. Si les obscurités du dogme, les devoirs du
+sacerdoce, la mort de tout libre arbitre, le laissaient serein,
+heureux de n'être que l'enfant de Dieu, il gardait malgré lui
+l'ébranlement charnel de ces saletés qu'il devait remuer, il avait
+conscience d'une tache ineffaçable, quelque part, au fond de son
+être, qui pouvait grandir un jour et le couvrir de boue.
+
+La lune se levait, derrière les Garrigues. L'abbé Mouret, que la
+fièvre brûlait davantage, ouvrit la fenêtre, s'accouda, pour
+recevoir au visage la fraîcheur de la nuit. Il ne savait plus à
+quelle heure exacte l'avait pris ce malaise. Il se souvenait
+pourtant que, le matin, en disant sa messe, il était très calme,
+très reposé. Ce devait être plus tard, peut-être pendant sa longue
+marche au soleil, ou sous le frisson des arbres du Paradou, ou dans
+l'étouffement de la basse-cour de Désirée. Et il revécut la journée.
+
+En face de lui, la vaste plaine s'étendait, plus tragique sous la
+pâleur oblique de la lune. Les oliviers, les amandiers, les arbres
+maigres faisaient des taches grises, au milieu du chaos des grandes
+roches, jusqu'à la ligne sombre des collines de l'horizon. C'étaient
+de larges pans d'ombre, des arêtes bossuées, des mares de terre
+sanglantes où les étoiles rouges semblaient se regarder, des
+blancheurs crayeuses pareilles à des vêtements de femme rejetés,
+découvrant des chairs noyées de ténèbres, assoupies dans les
+enfoncements des terrains. La nuit, cette campagne ardente prenait
+un étrange vautrement de passion. Elle dormait, débraillée,
+déhanchée, tordue, les membres écartés, tandis que de gros soupirs
+tièdes s'exhalaient d'elle, des arômes puissants de dormeuse en
+sueur. On eût dit quelque forte Cybèle tombée sur l'échine, la gorge
+en avant, le ventre sous la lune, soûle des ardeurs du soleil, et
+rêvant encore de fécondation. Au loin, le long de ce grand corps,
+l'abbé Mouret suivait des yeux le chemin des Olivettes, un mince
+ruban pâle qui s'allongeait comme le lacet flottant d'un corset. Il
+entendait Frère Archangias, relevant les jupes des gamines qu'il
+fouettait au sang, crachant aux visages des filles, puant lui-même
+l'odeur d'un bouc qui ne se serait jamais satisfait. Il voyait la
+Rosalie rire en-dessous, de son air de bête lubrique, pendant que le
+père Bambousse lui jetait des mottes de terre dans les reins. Et là
+encore, croyait-il, il était bien portant, à peine chauffé à la
+nuque par la belle matinée. Il ne sentait qu'un frémissement
+derrière son dos, ce murmure confus de vie, qu'il avait entendu
+vaguement dès le matin, au milieu de sa messe, lorsque le soleil
+était entré par les fenêtres crevées. Jamais, comme à cette heure de
+nuit, la campagne ne l'avait inquiété, avec sa poitrine géante, ses
+ombres molles, ses luisants de peau ambrée, toute cette nudité de
+déesse, à peine cachée sous la mousseline argentée de la lune.
+
+Le jeune prêtre baissa les yeux, regarda le village des Artaud. Le
+village s'écrasait dans le sommeil lourd de fatigue, dans le néant
+que dorment les paysans. Pas une lumière. Les masures faisaient des
+tas noirs, que coupaient les raies blanches des ruelles
+transversales, enfilées par la lune. Les chiens eux-mêmes devaient
+ronfler, au seuil des portes closes. Peut-être les Artaud avaient-
+ils empoisonné le presbytère de quelque fléau abominable? Derrière
+lui, il écoutait toujours grossir le souffle dont l'approche était
+si pleine d'angoisse. Maintenant, il surprenait comme un piétinement
+de troupeau, une volée de poussière qui lui arrivait, grasse des
+émanations d'une bande de bêtes. Ses pensées du matin lui revenaient
+sur cette poignée d'hommes recommençant les temps, poussant entre
+les rocs pelés ainsi qu'une poignée de chardons que les vents ont
+semés; il se sentait assister à l'éclosion lente d'une race.
+Lorsqu'il était enfant, rien ne le surprenait, ne l'effrayait
+davantage, que ces myriades d'insectes qu'il voyait sourdre de
+quelque fente, quand il soulevait certaines pierres humides. Les
+Artaud, même endormis, éreintés au fond de l'ombre, le troublaient
+de leur sommeil, dont il retrouvait l'haleine dans l'air qu'il
+respirait. Il n'aurait voulu que des roches sous sa fenêtre. Le
+village n'était pas assez mort; les toits de chaume se gonflaient
+comme des poitrines; les gerçures des portes laissaient passer des
+soupirs, des craquements légers, des silences vivants, révélant dans
+ce trou la présence d'une portée pullulante, sous le bercement noir
+de la nuit. Sans doute, c'était cette senteur seule qui lui donnait
+une nausée. Souvent il l'avait pourtant respirée aussi forte, sans
+éprouver d'autre besoin que de se rafraîchir dans la prière.
+
+Les tempes en sueur, il alla ouvrir l'autre fenêtre, cherchant un
+air plus vif. En bas, à gauche, s'étendait le cimetière, avec la
+haute barre du Solitaire, dont pas une brise ne remuait l'ombre. Il
+montait du champ vide une odeur de pré fauché. Le grand mur gris de
+l'église, ce mur tout plein de lézards, planté de giroflées, se
+refroidissait sous la lune; tandis qu'une des larges fenêtres
+luisait, les vitres pareilles à des plaques d'acier. L'église
+endormie ne devait vivre à cette heure que de la vie extra-humaine
+du Dieu de l'hostie, enfermé dans le tabernacle. Il songeait à la
+tache jaune de la veilleuse, mangée par l'ombre, avec une tentation
+de redescendre, pour soulager sa tête malade, au milieu de ces
+ténèbres pures de toute souillure. Mais une terreur étrange le
+retint: il crut tout d'un coup, les yeux fixés sur les vitres
+allumées par la lune, voir l'église s'éclairer intérieurement d'un
+éclat de fournaise, d'une splendeur de fête infernale, où tournaient
+le mois de mai, les plantes, les bêtes, les filles des Artaud, qui
+prenaient furieusement des arbres entre leurs bras nus. Puis, en se
+penchant, au-dessous de lui, il aperçut la basse-cour de Désirée,
+toute noire, qui fumait. Il ne distinguait pas nettement les cases
+des lapins, les perchoirs des poules, la cabane des canards. C'était
+une seule masse tassée dans la puanteur, dormant de la même haleine
+pestilentielle. Sous la porte de l'étable, la senteur aigre de la
+chèvre passait; pendant que le petit cochon vautré sur le dos,
+soufflait grassement, près d'une écuelle vide. De son gosier de
+cuivre, le grand coq fauve Alexandre jeta un cri, qui éveilla au
+loin, un à un, les appels passionnés de tous les coqs du village.
+
+Brusquement, l'abbé Mouret se souvint. La fièvre dont il entendait
+la poursuite, l'avait atteint dans la basse-cour de Désirée, en face
+des poules chaudes encore de leur ponte et des mères lapines,
+s'arrachant le poil du ventre. Alors, la sensation d'une respiration
+sur son cou fut si nette, qu'il se tourna, pour voir enfin qui le
+prenait ainsi à la nuque. Et il se rappela Albine bondissant hors du
+Paradou, avec la porte qui claquait sur l'apparition d'un jardin
+enchanté; il se la rappela galopant le long de l'interminable
+muraille, suivant le cabriolet à la course, jetant des feuilles de
+bouleau au vent comme autant de baisers; il se la rappela encore, au
+crépuscule, qui riait des jurons de Frère Archangias, les jupes
+fuyantes au ras du chemin, pareilles à une petite fumée de poussière
+roulée par l'air du soir. Elle avait seize ans; elle était étrange,
+avec sa face un peu longue; sentait le grand air, l'herbe, la terre.
+Et il avait d'elle une mémoire si précise, qu'il revoyait une
+égratignure, à l'un de ses poignets souples, rose sur la peau
+blanche. Pourquoi donc riait-elle ainsi, en le regardant de ses yeux
+bleus? Il était pris dans son rire, comme dans une onde sonore qui
+résonnait partout contre sa chair; il la respirait, il l'entendait
+vibrer en lui. Oui, tout son mal venait de ce rire qu'il avait bu.
+
+Debout au milieu de la chambre, les deux fenêtres ouvertes, il resta
+grelottant, pris d'une peur qui lui faisait cacher la tête entre les
+mains. La journée entière aboutissait donc à cette évocation d'une
+fille blonde, au visage un peu long, aux yeux bleus? Et la journée
+entière entrait par les deux fenêtres ouvertes. C'étaient, au loin,
+la chaleur des terres rouges, la passion des grandes roches, des
+oliviers poussés dans les pierres, des vignes tordant leurs bras au
+bord des chemins; c'étaient, plus près, les sueurs humaines que
+l'air apportait des Artaud, les senteurs fades du cimetière, les
+odeurs d'encens de l'église, perverties par des odeurs de filles aux
+chevelures grasses; c'étaient encore des vapeurs de fumier, la buée
+de la basse-cour, les fermentations suffocantes des germes. Et
+toutes ces haleines affluaient à la fois, en une même bouffée
+d'asphyxie, si rude, s'enflant avec une telle violence, qu'elle
+l'étouffait. Il fermait ses sens, il essayait de les anéantir. Mais,
+devant lui, Albine reparut comme une grande fleur, poussée et
+embellie sur ce terreau. Elle était la fleur naturelle de ces
+ordures, délicate au soleil, ouvrant le jeune bouton de ses épaules
+blanches, si heureuse de vivre, qu'elle sautait de sa tige et
+qu'elle s'envolait sur sa bouche, en le parfumant de son long rire.
+
+Le prêtre poussa un cri. Il avait senti une brûlure à ses lèvres.
+C'était comme un jet ardent qui avait coulé dans ses veines. Alors,
+cherchant un refuge, il se jeta à genoux devant la statuette de
+l'Immaculée-Conception, en criant, les mains jointes:
+
+- Sainte Vierge des Vierges, priez pour moi!
+
+
+
+
+
+XVII.
+
+L'Immaculée-Conception, sur la commode de noyer, souriait
+tendrement, du coin de ses lèvres minces, indiquées d'un trait de
+carmin. Elle était petite, toute blanche. Son grand voile blanc, qui
+lui tombait de la tête aux pieds, n'avait, sur le bord, qu'un filet
+d'or, imperceptible. Sa robe, drapée à longs plis droits sur un
+corps sans sexe, la serrait au cou, ne dégageait que ce cou
+flexible. Pas une seule mèche de ses cheveux châtains ne passait.
+Elle avait le visage rose, avec des yeux clairs tournés vers le
+ciel; elle joignait des mains roses, des mains d'enfant, montrant
+l'extrémité des doigts sous les plis du voile, au-dessus de
+l'écharpe bleue, qui semblait nouer à sa taille deux bouts flottants
+du firmament. De toutes ses séductions de femme, aucune n'était nue,
+excepté ses pieds, des pieds adorablement nus, foulant l'églantier
+mystique. Et, sur la nudité de ses pieds, poussaient des roses d'or,
+comme la floraison naturelle de sa chair deux fois pure.
+
+- Vierge fidèle, priez pour moi! répétait désespérément le prêtre.
+
+Celle-là ne l'avait jamais troublé. Elle n'était pas mère encore;
+ses bras ne lui tendaient point Jésus, sa taille ne prenait point
+les lignes rondes de la fécondité. Elle n'était pas la reine du
+ciel, qui descendait couronnée d'or, vêtue d'or, ainsi qu'une
+princesse de la terre, portée triomphalement par un vol de
+chérubins. Celle-là ne s'était jamais montrée redoutable, ne lui
+avait jamais parlé avec la sévérité d'une maîtresse toute puissante,
+dont la vue seule courbe les fronts dans la poussière. Il osait la
+regarder, l'aimer, sans craindre d'être ému par la courbe molle de
+ses cheveux châtains; il n'avait que l'attendrissement de ses pieds
+nus, ses pieds d'amour, qui fleurissaient comme un jardin de
+chasteté, trop miraculeusement pour qu'il contentât son envie de les
+couvrir de caresses. Elle parfumait la chambre de son odeur de lis.
+Elle était le lis d'argent planté dans un vase d'or, la pureté
+précieuse, éternelle, impeccable. Dans son voile blanc, si
+étroitement serré autour d'elle, il n'y avait plus rien d'humain,
+rien qu'une flamme vierge brûlant d'un feu toujours égal. Le soir à
+son coucher, le matin à son réveil, il la trouvait là, avec son même
+sourire d'extase. Il laissait tomber ses vêtements devant elle, sans
+une gêne, comme devant sa propre pudeur.
+
+- Mère très pure, Mère très chaste, Mère toujours vierge, priez pour
+moi! balbutia-t-il peureusement, se serrant aux pieds de la Vierge,
+comme s'il avait entendu derrière son dos le galop sonore d'Albine.
+Vous êtes mon refuge, la source de ma joie, le temple de ma sagesse,
+la tour d'ivoire où j'ai enfermé ma pureté. Je me remets dans vos
+mains sans tache, je vous supplie de me prendre, de me recouvrir
+d'un coin de votre voile, de me cacher sous votre innocence,
+derrière le rempart sacré de votre vêtement, pour qu'aucun souffle
+charnel ne m'atteigne là. J'ai besoin de vous, je me meurs sans
+vous, je me sens à jamais séparé de vous, si vous ne m'emportez
+entre vos bras secourables, loin d'ici, au milieu de la blancheur
+ardente que vous habitez. Marie conçue sans péché, anéantissez-moi
+au fond de la neige immaculée tombant de chacun de vos membres. Vous
+êtes le prodige d'éternelle chasteté. Votre race a poussé sur un
+rayon, ainsi qu'un arbre merveilleux qu'aucun germe n'a planté.
+Votre fils Jésus est né du souffle de Dieu, vous-même êtes née sans
+que le ventre de votre mère fût souillé, et je veux croire que cette
+virginité remonte ainsi d'âge en âge, dans une ignorance sans fin de
+la chair. Oh! vivre, grandir, en dehors de la honte des sens! Oh!
+multiplier, enfanter, sans la nécessité abominable du sexe, sous la
+seule approche d'un baiser céleste!
+
+Cet appel désespéré, ce cri épuré de désir, avait rassuré le jeune
+prêtre. La Vierge, toute blanche, les yeux au ciel, semblait sourire
+plus doucement de ses minces lèvres roses. Il reprit d'une voix
+attendrie:
+
+- Je voudrais encore être enfant. Je voudrais n'être jamais qu'un
+enfant marchant à l'ombre de votre robe. J'étais tout petit, je
+joignais les mains pour dire le nom de Marie. Mon berceau était
+blanc, mon corps était blanc, toutes mes pensées étaient blanches.
+Je vous voyais distinctement, je vous entendais m'appeler, j'allais
+à vous dans un sourire, sur des roses effeuillées. Et rien autre, je
+ne sentais pas, je ne pensais pas, je vivais juste assez pour être
+une fleur à vos pieds. On ne devrait point grandir. Vous n'auriez
+autour de vous que des têtes blondes, un peuple d'enfants qui vous
+aimeraient, les mains pures, les lèvres saines, les membres tendres,
+sans une souillure, comme au sortir d'un bain de lait. Sur la joue
+d'un enfant, on baise son âme. Seul un enfant peut dire votre nom
+sans le salir. Plus tard, la bouche se gâte, empoisonne les
+passions. Moi-même, qui vous aime tant, qui me suis donné à vous, je
+n'ose à toute heure vous appeler, ne voulant pas vous faire
+rencontrer avec mes impuretés d'homme. J'ai prié, j'ai corrigé ma
+chair, j'ai dormi sous votre garde, j'ai vécu chaste; et je pleure,
+en voyant aujourd'hui que je ne suis pas encore assez mort à ce
+monde pour être votre fiancé. O Marie, Vierge adorable, que n'ai-je
+cinq ans, que ne suis-je resté l'enfant qui collait ses lèvres sur
+vos images! Je vous prendrais sur mon coeur, je vous coucherais à
+mon côté, je vous embrasserais comme une amie, comme une fille de
+mon âge, j'aurais votre robe étroite, votre voile enfantin, votre
+écharpe bleue, toute cette enfance qui fait de vous une grande
+soeur. Je ne chercherais pas à baiser vos cheveux, car la chevelure
+est une nudité qu'on ne doit point voir; mais je baiserais vos pieds
+nus, l'un après l'autre, pendant des nuits entières, jusqu'à que
+j'aie effeuillé sous mes lèvres les roses d'or, les roses mystiques
+de nos veines.
+
+Il s'arrêta, attendant que la Vierge abaissât ses yeux bleus,
+l'effleurât au front du bord de son voile. La Vierge restait
+enveloppée dans la mousseline jusqu'au cou, jusqu'aux ongles,
+jusqu'aux chevilles, tout entière au ciel, avec cet élancement du
+corps qui la rendait fluette, dégagée déjà de la terre.
+
+- Eh bien, continua-t-il plus follement, faites que je redevienne
+enfant, Vierge bonne, Vierge puissante. Faites que j'aie cinq ans.
+Prenez mes sens, prenez ma virilité. Qu'un miracle emporte tout
+l'homme qui a grandi en moi. Vous régnez au ciel, rien ne vous est
+plus facile que de me foudroyer, que de sécher mes organes, de me
+laisser sans sexe, incapable du mal, si dépouillé de toute force,
+que je ne puisse même plus lever le petit doigt sans votre
+consentement. Je veux être candide, de cette candeur qui est la
+vôtre, que pas un frisson humain ne saurait troubler. Je ne veux
+plus sentir ni mes nerfs, ni mes muscles, ni le battement de mon
+coeur, ni le travail de mes désirs. Je veux être une chose, une
+pierre blanche à vos pieds, à laquelle vous ne laisserez qu'un
+parfum, une pierre qui ne bougera pas de l'endroit où vous l'aurez
+jetée, sans oreilles, sans yeux, satisfaite d'être sous votre talon,
+ne pouvant songer à des ordures avec les autres pierres du chemin.
+Oh! alors quelle béatitude! J'atteindrai sans effort, du premier
+coup, à la perfection que je rêve. Je me proclamerai enfin votre
+véritable prêtre. Je serai ce que mes études, mes prières, mes cinq
+années de lente initiation n'ont pu faire de moi. Oui, je nie la
+vie, je dis que la mort de l'espèce est préférable à l'abomination
+continue qui la propage. La faute souille tout. C'est une puanteur
+universelle gâtant l'amour, empoisonnant la chambre des époux, le
+berceau des nouveau-nés, et jusqu'aux fleurs pâmées sous le soleil,
+et jusqu'aux arbres laissant éclater leurs bourgeons. La terre
+baigne dans cette impureté dont les moindres gouttes jaillissent en
+végétations honteuses. Mais pour que je sois parfait, ô Reine des
+anges, Reine des Vierges, écoutez mon cri, exaucez-le! Faites que je
+sois un de ces anges qui n'ont que deux grandes ailes derrière les
+joues; je n'aurai plus de tronc, plus de membres; je volerai à vous,
+si vous m'appelez; je ne serai plus qu'une bouche qui dira vos
+louanges, qu'une paire d'ailes sans tache qui bercera vos voyages
+dans les cieux. Oh! la mort, la mort, Vierge vénérable, donnez-moi
+la mort de tout! Je vous aimerai dans la mort de mon corps, dans la
+mort de ce qui vit et de ce qui se multiple. Je consommerai avec
+vous l'unique mariage dont veuille mon coeur. J'irai plus haut,
+toujours plus haut, jusqu'à ce que j'aie atteint le brasier où vous
+resplendissez. Là, c'est un grand astre, une immense rose blanche
+dont chaque feuille brûle comme une lune, un trône d'argent d'où
+vous rayonnez avec un tel embrasement d'innocence, que le paradis
+entier reste éclairé de la seule lueur de votre voile. Tout ce qu'il
+y a de blanc, les aurores, la neige des sommets inaccessibles, les
+lis à peine éclos, l'eau des sources ignorées, le lait des plantes
+respectées du soleil, les sourires des vierges, les âmes des enfants
+morts au berceau, pleuvent sur vos pieds blancs. Alors, je monterai
+à vos lèvres, ainsi qu'une flamme subtile; j'entrerai en vous, par
+votre bouche entr'ouverte, et les noces s'accompliront, pendant que
+les archanges tressailleront de notre allégresse. Être vierge,
+s'aimer vierge, garder au milieu des baisers les plus doux sa
+blancheur vierge! Avoir tout l'amour, couché sur des ailes de cygne,
+dans une nuée de pureté, aux bras d'une maîtresse de lumière dont
+les caresses sont des jouissances d'âme! Perfection, rêve surhumain,
+désir dont mes os craquent, délices qui me mettent au ciel! O Marie,
+Vase d'élection, châtrez-en moi l'humanité, faites-moi eunuque parmi
+les hommes, afin de me livrer sans peur le trésor de votre
+virginité!
+
+Et l'abbé Mouret, claquant des dents, terrassé par la fièvre,
+s'évanouit sur le carreau.
+
+
+
+
+
+LIVRE DEUXIÈME
+
+
+
+I.
+
+Devant les deux larges fenêtres, des rideaux de calicot,
+soigneusement tirés, éclairaient la chambre de la blancheur tamisée
+du petit jour. Elle était haute de plafond, très vaste, meublée d'un
+ancien meuble Louis XV, à bois peint en blanc, à fleurs rouges sur
+un semis de feuillage. Dans le trumeau, au-dessus des portes, aux
+deux côtés de l'alcôve, des peintures laissaient encore voir les
+ventres et les derrières roses de petits Amours volant par bandes,
+jouant à deux jeux qu'on ne distinguait plus, tandis que les
+boiseries des murs, ménageant des panneaux ovales, les portes à
+double battant, le plafond arrondi, jadis à fond bleu de ciel, avec
+des encadrements de cartouches, de médaillons, de noeuds de rubans
+coleur chair, s'effaçaient, d'un gris très doux, un gris qui gardait
+l'attendrissement de ce paradis fané. En face des fenêtres, la
+grande alcôve, s'ouvrant sous des enroulements de nuages, que des
+Amours de plâtre écartaient, penchés, culbutés, comme pour regarder
+effrontément le lit, était fermée, ainsi que les fenêtres, par des
+rideaux de calicot, cousus à gros points, d'une innocence singulière
+au milieu de cette pièce restée toute tiède d'une lointaine odeur de
+volupté.
+
+Assise près d'une console où une bouilloire chauffait sur une lampe
+à esprit-de-vin, Albine regardait les rideaux de l'alcôve,
+attentivement. Elle était vêtue de blanc, les cheveux serrés dans un
+fichu de vieille dentelle, les mains abandonnées, veillant d'un air
+sérieux de grande fille. Une respiration faible, un souffle d'enfant
+assoupi s'entendait, dans le grand silence. Mais elle s'inquiéta, au
+bout de quelques minutes; elle ne put s'empêcher de venir, à pas
+légers, soulever le coin d'un rideau. Serge, au bord du grand lit,
+semblait dormir, la tête appuyée sur l'un de ses bras replié.
+Pendant sa maladie, ses cheveux s'étaient allongés, sa barbe avait
+poussé. Il était très blanc, les yeux meurtris de bleu, les lèvres
+pâles; il avait une grâce de fille convalescente.
+
+Albine, attendrie, allait laisser retomber le coin du rideau.
+
+- Je ne dors pas, dit Serge d'une voix très basse.
+
+Et il restait la tête appuyée, sans bouger un doigt, comme accablé
+d'une lassitude heureuse. Ses yeux s'étaient lentement ouverts; sa
+bouche soufflait légèrement sur l'une de ses mains nues, soulevant
+le duvet de sa peau blonde.
+
+- Je t'entendais, murmura-t-il encore. Tu marchais tout doucement.
+
+Elle fut ravie de ce tutoiement. Elle s'approcha, s'accroupi devant
+le lit, pour mettre son visage à la hauteur du sien.
+
+- Comment vas-tu? demanda-t-elle.
+
+Et elle goûtait à son tour la douceur de ce "tu", qui lui passait
+pour la première fois sur les lèvres.
+
+- Oh! tu es guéri, maintenant, reprit-elle. Sais-tu que je pleurais,
+tout le long du chemin, lorsque je revenais de là-bas avec de
+mauvaises nouvelles. On me disait que tu avais le délire, que cette
+mauvaise fièvre, si elle te faisait grâce, t'emporterais la
+raison... Comme j'ai embrassé ton oncle Pascal, lorsqu'il t'a amené
+ici, pour ta convalescence!
+
+Elle bordait le lit, elle était maternelle.
+
+- Vois-tu, ces roches brûlées, là-bas, ne te valaient rien. Il te
+faut des arbres, de la fraîcheur, de la tranquillité... Le docteur
+n'a pas même raconté qu'il te cachait ici. C'est un secret entre lui
+et ceux qui t'aiment. Il te croyait perdu... Va, personne ne nous
+dérangera. L'oncle Jeanbernat fume sa pipe devant ses salades. Les
+autres feront prendre de tes nouvelles en cachette. Et le docteur
+lui-même ne reviendra plus, parce que, à cette heure, c'est moi qui
+suis ton médecin... Il parait que tu n'as plus besoin de drogues. Tu
+as besoin d'être aimé, comprends-tu?
+
+Il semblait ne pas entendre, le crâne encore vide. Comme ses yeux,
+sans qu'il remuât la tête, fouillaient les coins de la chambre, elle
+pensa qu'il s'inquiétait du lieu où il se trouvait.
+
+- C'est ma chambre, dit-elle. Je te l'ai donnée. Elle est jolie,
+n'est-ce pas? J'ai pris les plus beaux meubles du grenier; puis,
+j'ai fait ces rideaux de calicot, pour que le jour ne m'aveuglât
+pas... Et tu ne me gênes nullement. Je coucherai au second étage. Il
+y a encore trois ou quatre pièces vides.
+
+Mais il restait inquiet.
+
+- Tu es seule? demanda-t-il.
+
+- Oui. Pourquoi me fais-tu cette question?
+
+Il ne répondit pas, il murmura d'un air d'ennui:
+
+- J'ai rêvé, je rêve toujours... J'entends des cloches, et c'est
+cela qui me fatigue.
+
+Au bout d'un silence, il reprit:
+
+- Va fermer la porte, mets les verrous. Je veux que tu sois seule,
+toute seule.
+
+Quand elle revint, apportant une chaise, s'asseyant à son chevet, il
+avait une joie d'enfant, il répétait:
+
+- Maintenant, personne n'entrera. Je n'entendrai plus les cloches...
+Toi, quand tu parles, cela me repose.
+
+- Veux-tu boire? demanda-t-elle.
+
+Il fit signe qu'il n'avait pas soif. Il regardait les mains d'Albine
+d'un air si surpris, si charmé de les voir, qu'elle en avança une,
+au bord de l'oreiller, en souriant. Alors, il laissa glisser sa
+tête, il appuya une joue sur cette petite main fraîche. Il eut un
+léger rire, il dit:
+
+- Ah! c'est doux comme de la soie. On dirait qu'elle souffle de
+l'air dans mes cheveux... Ne la retire pas, je t'en prie.
+
+Puis, il y eut un long silence. Il se regardaient avec une grande
+amitié. Albine se voyait paisiblement dans les yeux vides du
+convalescent. Serge semblait écouter quelque chose de vague que la
+petite main fraîche lui confiait.
+
+- Elle est très bonne, ta main, reprit-il. Tu ne peux pas t'imaginer
+comme elle me fait du bien... Elle a l'air d'entrer au fond de moi,
+pour m'enlever les douleurs que j'ai dans les membres. C'est une
+caresse partout, un soulagement, une guérison.
+
+Il frottait doucement sa joue, il s'animait, comme ressuscité.
+
+- Dis? tu ne me donneras rien de mauvais à boire, tu ne me
+tourmenteras pas avec toutes sortes de remèdes?... Ta main me
+suffit, vois-tu. Je suis venu pour que tu la mettes là, sous ma
+tête.
+
+- Mon bon Serge, murmura Albine, tu as bien souffert, n'est-ce pas?
+
+- Souffert? oui, oui; mais il y a longtemps... J'ai mal dormi, j'ai
+eu des rêves épouvantables. Si je pouvais, je te raconterais tout
+cela.
+
+Il ferma un instant les yeux, il fit un grand effort de mémoire.
+
+- Je ne vois que du noir, balbutia-t-il. C'est singulier, j'arrive
+d'un long voyage. Je ne sais plus même d'où je suis parti. J'avais
+la fièvre, une fièvre qui galopait dans mes veines comme une bête...
+C'est cela, je me souviens. Toujours le même cauchemar me faisait
+ramper, le long d'un souterrain interminable. A certaines grosses
+douleurs, le souterrain, brusquement, se murait; un amas de cailloux
+tombait de la voûte, les parois se resserraient, je restais
+haletant, pris de la rage de vouloir passer outre; et j'entrais dans
+l'obstacle, je travaillais des pieds, des poings, du crâne, en
+désespérant de pouvoir jamais traverser cet éboulement de plus en
+plus considérable... Puis, souvent, il me suffisait de le toucher du
+doigt; tout s'évanouissait, je marchais librement, dans la galerie
+élargie, n'ayant plus que la lassitude de la crise.
+
+Albine voulut lui poser la main sur la bouche,
+
+- Non, cela ne me fatigue pas de parler. Tu vois, je te parle à
+l'oreille. Il me semble que je pense, et que tu m'entends... Le plus
+drôle, dans mon souterrain, c'est que je n'avais pas la moindre idée
+de retourner en arrière; je m'entêtais, tout en pensant qu'il me
+faudrait des milliers d'années pour déblayer un seul des
+éboulements. C'était une tâche fatale, que je devais accomplir sous
+peine des plus grands malheurs. Les genoux meurtris, le front
+heurtant le roc, je mettais une conscience pleine d'angoisse à
+travailler de toutes mes forces, pour arriver le plus vite possible.
+Arriver où? je ne sais pas, je ne sais pas...
+
+Il ferma les yeux, rêvant, cherchant. Puis, il eut une moue
+d'insouciance, il s'abandonna de nouveau sur la main d'Albine, en
+disant avec un rire:
+
+- Tiens! c'est bête, je suis un enfant.
+
+Mais la jeune fille, pour voir s'il était bien à elle, tout entier,
+l'interrogea, le ramena aux souvenirs confus qu'il tenait d'évoquer;
+il ne se rappelait rien, il était réellement dans une heureuse
+enfance. Il croyait être né la veille.
+
+- Oh! je ne suis pas encore fort, dit-il. Vois-tu, le plus loin que
+je me souvienne, c'était dans un lit qui me brûlait partout le
+corps; ma tête roulait sur l'oreiller ainsi que sur un brasier; mes
+pieds s'usaient l'un contre l'autre, à se frotter, continuellement...
+Va! j'étais bien mal! Il me semblait qu'on me changeait le corps,
+qu'on m'enlevait tout, qu'on me raccommodait comme une mécanique
+cassée...
+
+Ce mot le fit rire de nouveau. Il reprit:
+
+- Je vais être tout neuf. Ça m'a joliment nettoyé, d'être malade...
+Mais qu'est-ce que tu me demandais? Non, personne n'était là. Je
+souffrais tout seul, au fond d'un trou noir. Personne, personne. Et,
+au delà, il n'y a rien, je ne vois rien... Je suis ton enfant, veux-
+tu? Tu m'apprendras à marcher. Moi, je ne vois que toi, maintenant.
+Ça m'est bien égal, tout ce qui n'est pas toi. Je te dis que je ne
+me souviens plus. Je suis venu, tu m'as pris, c'est tout.
+
+Et il dit encore, apaisé, caressant:
+
+- Ta main est diède, à présent; elle est bonne comme du soleil... Ne
+parlons plus. Je me chauffe.
+
+Dans la grande chambre, un silence frissonnant tombait du plafond
+bleu. La lampe à esprit-de-vin venait de s'éteindre, laissant la
+bouilloire jeter un filet de vapeur de plus en plus mince. Albine et
+Serge, tous deux la tête sur le même oreiller, regardaient les
+grands rideaux de calicot tirés devant les fenêtres. Les yeux de
+Serge surtout allaient là, comme à la source blanche de la lumière.
+Il s'y baignait, ainsi que dans un jour pâli, mesuré à ses forces de
+convalescent. Il devinait le soleil derrière un coin plus jaune du
+calicot, ce qui suffisait pour le guérir. Au loin, il écoutait un
+large roulement de feuillages; tandis que, à la fenêtre de droite,
+l'ombre verdâtre d'une haute branche, nettement dessinée, lui
+donnait le rêve inquiétant de cette forêt qu'il sentait si près de
+lui.
+
+- Veux-tu que j'ouvre les rideaux? demanda Albine, trompée par la
+fixité de son regard.
+
+- Non, non, se hâta-t-il de répondre.
+
+- Il fait beau. Tu aurais le soleil. Tu verrais les arbres.
+
+- Non, je t'en supplie... Je ne veux rien du dehors. Cette branche
+qui est là me fatigue, à remuer, à pousser, comme si elle était
+vivante... Laisse ta main, je vais dormir. Il faut tout blanc...
+C'est bon.
+
+Et il s'endormit candidement, veillé par Albine, qui lui soufflait
+sur la face, pour rafraîchir son sommeil.
+
+
+
+
+
+II.
+
+Le lendemain, le beau temps s'était gâté, il pleuvait. Serge, repris
+par la fièvre, passa une journée de souffrance, les yeux fixés
+désespérément sur les rideaux, d'où ne tombait qu'une lueur de cave,
+louche, d'un gris de cendre. Il ne devinait plus le soleil, il
+cherchait cette ombre dont il avait eu peur, cette branche haute
+qui, noyée dans la buée blafarde de l'averse, lui semblait avoir
+emporté la forêt en s'effaçant. Vers le soir, agité d'un léger
+délire, il cria en sanglotant à Albine que le soleil était mort,
+qu'il entendait tout le ciel, toute la campagne pleurer la mort du
+soleil. Elle dut le consoler comme un enfant, lui promettre le
+soleil, l'assurer qu'il reviendrait, qu'elle le lui donnerait. Mais
+il plaignait aussi les plantes. Les semences devaient souffrir sous
+le sol, à attendre la lumière; elles avaient ses cauchemars, elles
+rêvaient qu'elles rampaient le long d'un souterrain, arrêtées par
+des éboulements, luttant furieusement pour arriver au soleil. Et il
+se mit à pleurer à voix plus basse, disant que l'hiver était une
+maladie de la terre, qu'il allait mourir en même temps que la terre,
+si le printemps ne les guérissait tous deux.
+
+Pendant trois jours encore, le temps resta affreux. Des ondées
+crevaient sur les arbres, dans une lointaine clameur de fleuve
+débordé. Des coups de vent roulaient, s'abattaient contre les
+fenêtres, avec un acharnement de vagues énormes. Serge avait voulu
+qu'Albine fermât hermétiquement les volets. La lampe allumée, il
+n'avait plus le deuil des rideaux blafards, il ne sentait plus le
+gris du ciel entrer par les plus minces fentes, couler jusqu'à lui,
+ainsi qu'une poussière qui l'enterrait. Il s'abandonnait, les bras
+amaigris, la tête pâle, d'autant plus faible que la campagne était
+plus malade. A certaines heures de nuages d'encre, lorsque les
+arbres tordus craquaient, que la terre laissait traîner ses herbes
+sous l'averse comme des cheveux de noyée, il perdait jusqu'au
+souffle, il trépassait, battu lui-même par l'ouragan. Puis, à la
+première éclaircie, au moindre coin de bleu, entre deux nuées, il
+respirait, il goûtait l'apaisement des feuillages essuyés, des
+sentiers blanchissants, des champs buvant leur dernière gorgée
+d'eau. Albine, maintenant, implorait à son tour le soleil; elle se
+mettait vingt fois par jour à la fenêtre du palier, interrogeant
+l'horizon, heureuse des moindres taches blanches, inquiète des
+masses d'ombre, cuivrées, chargées de grêle, redoutant quelque nuage
+trop noir qui lui tuerait son cher malade. Elle parlait d'envoyer
+chercher le docteur Pascal. Mais Serge ne voulait personne. Il
+disait:
+
+- Demain, il y aura du soleil sur les rideaux, je serai guéri.
+
+Un soir qu'il était au plus mal, Albine lui donna sa main, pour
+qu'il y posât la joue. Et, la main ne le soulageant pas, elle pleura
+de se voir impuissante. Depuis qu'il était retombé dans
+l'assoupissement de l'hiver, elle ne se sentait plus assez forte
+pour le tirer à elle seule du cauchemar où il se débattait. Elle
+avait besoin de la complicité du printemps. Elle-même dépérissait,
+les bras glacés, l'haleine courte, ne sachant plus lui souffler la
+vie. Pendant des heures, elle rôdait dans la grande chambre
+attristée. Quand elle passait devant la glace, elle se voyait noire,
+elle se croyait laide.
+
+Puis, un matin, comme elle relevait les oreillers, sans oser tenter
+encore le charme rompu de ses mains, elle crut retrouver le sourire
+du premier jour sur les lèvres de Serge, dont elle venait
+d'effleurer la nuque, du bout des doigts.
+
+- Ouvre les volets, murmura-t-il.
+
+Elle pensa qu'il parlait dans la fièvre; car, une heure auparavant,
+elle n'avait aperçu, de la fenêtre du palier, qu'un ciel en deuil.
+
+- Dors, reprit-elle tristement; je t'ai promis de t'éveiller au
+premier rayon... Dors encore, le soleil n'est pas là.
+
+- Si, je le sens, le soleil est là... Ouvre les volets.
+
+
+
+
+
+III.
+
+Le soleil était là, en effet. Quand Albine eut ouvert les volets,
+derrière les grands rideaux, la bonne lueur jaune chauffa de nouveau
+un coin de la blancheur du linge. Mais ce qui fit asseoir Serge sur
+son séant, ce fut de revoir l'ombre de la branche, le rameau qui lui
+annonçait le retour à la vie. Toute la campagne ressuscitée, avec
+ses verdures, ses eaux, son large cercle de collines, était là pour
+lui, dans cette tache verdâtre frissonnante au moindre souffle. Elle
+ne l'inquiétait plus. Il en suivait le balancement, d'un air avide,
+ayant le besoin des forces de la sève qu'elle lui annonçait; tandis
+que, le soutenant dans ses bras, Albine, heureuse, disait:
+
+- Ah! mon bon Serge, l'hiver est fini... Nous voilà sauvés.
+
+Il se recoucha, les yeux déjà vifs, la voix plus nette.
+
+- Demain, dit-il, je serai très fort... Tu tireras les rideaux, je
+veux tout voir.
+
+Mais, le lendemain, il fut pris d'une peur d'enfant. Jamais il ne
+consentit à ce que les fenêtres fussent grandes ouvertes. Il
+murmurait: "Tout à l'heure, plus tard." Il demeurait anxieux, il
+avait l'inquiétude du premier coup de lumière qu'il recevrait dans
+les yeux. Le soir arriva, qu'il n'avait pu prendre la décision de
+revoir le soleil en face. Il était resté le visage tourné vers les
+rideaux, suivant sur la transparence du linge le matin pâle,
+l'ardent midi, le crépuscule violâtre, toutes les couleurs, toutes
+les émotions du ciel. Là, se peignait jusqu'au frisson que le
+battement d'ailes d'un oiseau donne à l'air tiède, jusqu'à la joie
+des odeurs, palpitant dans un rayon. Derrière ce voile, derrière ce
+rêve attendri de la vie puissante du dehors, il écoutait monter le
+printemps. Et même il étouffait un peu, par moments, lorsque
+l'afflux du sang nouveau de la terre, malgré l'obstacle des rideaux,
+arrivait à lui trop rudement.
+
+Et, le matin suivant, il dormait encore, lorsque Albine, brusquant
+la guérison, lui cria:
+
+- Serge! Serge! voici le soleil!
+
+Elle tirait vivement les rideaux, elle ouvrait les fenêtres toutes
+larges. Lui, se leva, se mit à genoux sur son lit, suffoquant,
+défaillant, les mains serrées contre sa poitrine, pour empêcher son
+coeur de se briser. En face de lui, il avait le grand ciel, rien que
+du bleu, un infini bleu; il s'y lavait de la souffrance, il s'y
+abandonnait, comme dans un bercement léger, il y buvait de la
+douceur, de la pureté, de la jeunesse. Seule, la branche dont il
+avait vu l'ombre, dépassait la fenêtre, tachait la mer bleue d'une
+verdure vigoureuse; et c'était déjà là un jet trop fort pour ses
+délicatesses de malade, qui se blessaient de la salissure des
+hirondelles volant à l'horizon. Il naissait. Il poussait de petits
+cris involontaires, noyé de clarté, battu par des vagues d'air
+chaud, sentant couler en lui tout un engouffrement de vie. Ses mains
+se tendirent, et il s'abattit, il retomba sur l'oreiller, dans une
+pâmoison.
+
+Quelle heureuse et tendre journée! Le soleil entrait à droite, loin
+de l'alcôve. Serge, pendant toute la matinée, le regarda s'avancer à
+petits pas. Il le voyait venir à lui, jaune comme de l'or, écornant
+les vieux meubles, s'amusant aux angles, glissant parfois à terre,
+pareil à un bout d'étoffe dérouté. C'était une marche lente,
+assurée, une approche d'amoureuse, étirant ses membres blonds,
+s'allongeant jusqu'à l'alcôve d'un mouvement rythmé, avec une
+lenteur voluptueuse qui donnait un désir fou de sa possession.
+Enfin, vers deux heures, la nappe de soleil quitta le dernier
+fauteuil, monta le long des couvertures, s'étala sur le lit, ainsi
+qu'une chevelure dénouée. Serge abandonna ses mains amaigries de
+convalescent à cette caresse ardente; il fermait les yeux à demi, il
+sentait courir sur chacun de ses doigts des baisers de feu, il était
+dans un bain de lumière, dans une étreinte d'astre. Et comme Albine
+était là qui se penchait en souriant:
+
+- Laisse-moi, balbutia-t-il, les yeux complètement fermés; ne me
+serre plus si fort... Comment fais-tu donc pour me tenir ainsi, tout
+entier, entre tes bras?
+
+Puis, le soleil redescendit du lit, s'en alla à gauche, de son pas
+ralenti. Alors, Serge le regarda de nouveau tourner, s'asseoir de
+siège en siège, avec le regret de ne l'avoir pas retenu sur sa
+poitrine. Albine était restée au bord des couvertures. Tous deux, un
+bras passé au cou, virent le ciel pâlir peu à peu. Par moments, un
+immense frisson semblait le blanchir d'une émotion soudaine. Les
+langueurs de Serge s'y promenaient plus à l'aise, y trouvaient des
+nuances exquises qu'il n'avait jamais soupçonnées. Ce n'était pas
+tout du bleu, mais du bleu rose, du bleu lilas, du bleu jaune, une
+chair vivante, une vaste nudité immaculée qu'un souffle faisait
+battre comme une poitrine de femme. A chaque nouveau regard, au
+loin, il avait des surprises, des coins inconnus de l'air, des
+sourires discrets, des rondeurs adorables, des gazes cachant au fond
+de paradis entrevus de grands corps superbes de déesses. Et il
+s'envolait, les membres allégés par la souffrance, au milieu de
+cette soie changeante, dans ce duvet innocent de l'azur; ses
+sensations flottaient au-dessus de son être défaillant. Le soleil
+baissait, le bleu se fondait dans de l'or pur, la chair vivante du
+ciel blondissait encore, se noyait lentement de toutes les teintes
+de l'ombre. Pas un nuage, un effacement de vierge qui se couche, un
+déshabillement ne laissant voir qu'une raie de pudeur à l'horizon.
+Le grand ciel dormant.
+
+- Ah! le cher bambin! dit Albine, en regardant Serge qui s'était
+endormi à son cou, en même temps que le ciel.
+
+Elle le coucha, elle ferma les fenêtres. Mais le lendemain, dès
+l'aube, elles étaient ouvertes. Serge ne pouvait plus vivre sans le
+soleil. Il prenait des forces, il s'habituait aux bouffées de grand
+air qui faisaient envoler les rideaux de l'alcôve. Même le bleu,
+l'éternel bleu commençait à lui paraître fade.
+
+Cela le laissait d'être un cygne, une blancheur, et de nager sans
+fin sur le lac limpide du ciel. Il en arrivait à souhaiter un vol de
+nuages noirs, quelque écroulement de nuées qui rompît la monotonie
+de cette grande pureté. A mesure que la santé revenait, il avait des
+besoins de sensations plus fortes. Maintenant, il passait des heures
+à regarder la branche verte; il aurait voulu la voir pousser, la
+voir s'épanouir, lui jeter des rameaux jusque dans son lit. Elle ne
+lui suffisait plus, elle ne faisait qu'irriter ses désirs, en lui
+parlant de ces arbres dont il entendait les appels profonds, sans
+qu'il pût en apercevoir les cimes. C'étaient un chuchotement infini
+de feuilles, un bavardage d'eaux courantes, des battements d'ailes,
+toute une voix haute, prolongée, vibrante.
+
+Quand tu pourras te lever, disait Albine, tu t'assoiras devant la
+fenêtre... Tu verras le beau jardin!
+
+Il fermait les yeux, il murmurait:
+
+- Oh! je le vois, je l'écoute... Je sais où sont les arbres, où sont
+les eaux, où poussent les violettes.
+
+Puis, il reprenait:
+
+- Mais je le vois mal, je le vois sans lumière... Il faut que je
+sois très fort pour aller jusqu'à la fenêtre.
+
+D'autre fois, lorsqu'elle le croyait endormi, Albine disparaissait
+pendant des heures. Et, lorsqu'elle rentrait, elle le trouvait les
+yeux luisants de curiosité, dévoré d'impatience. Il lui criait:
+
+- D'où viens-tu?
+
+Et il la prenait par les bras, lui sentait les jupes, le corsage,
+les joues.
+
+- Tu sens toutes sortes de bonnes choses... Hein? tu as marché sur
+de l'herbe?
+
+Elle riait, elle lui montrait ses bottines mouillées de rosée.
+
+- Tu viens du jardin! tu viens du jardin! répétait-il, ravi. Je le
+savais. Quand tu es entrée, tu avais l'air d'une grande fleur... Tu
+m'apportes tout le jardin dans ta robe.
+
+Il la gardait auprès de lui, la respirant comme un bouquet. Elle
+revenait parfois avec des ronces, des feuilles, des bouts de bois
+accrochés à ses vêtements. Alors, il enlevait ces choses, il les
+cachait sous son oreiller, ainsi que des reliques. Un jour, elle lui
+apporta une touffe de roses. Il fut si saisi, qu'il se mit à
+pleurer. Il baisait les fleurs, il les couchait avec lui, entre ses
+bras. Mais lorsqu'elles se fanèrent, cela lui causa un tel chagrin,
+qu'il défendit à Albine d'en ceuillir d'autres. Il la préférait,
+elle, aussi fraîche, aussi embaumée; et elle ne se fanait pas, elle
+gardait toujours l'odeur de ses mains, l'odeur de ses cheveux,
+l'odeur de ses joues. Il finit par l'envoyer lui-même au jardin, en
+lui recommandant de ne pas remonter avant une heure.
+
+- Vois-tu, comme cela, disait-il, j'ai du soleil, j'ai de l'air,
+j'ai des roses, jusqu'au lendemain.
+
+Souvent, en la voyant rentrer, essoufflée, il la questionnait.
+Quelle allée avait-elle prise? S'était-elle enfoncée sous les
+arbres, ou avait-elle suivi le bord des prés. Avait-elle vu des
+nids? S'était-elle assise, derrière un églantier, ou sous un chêne,
+ou à l'ombre d'un bouquet de peupliers? Puis, lorsqu'elle répondait,
+lorsqu'elle tâchait de lui expliquer le jardin, il lui mettait la
+main sur la bouche.
+
+- Non, non, tais-toi, murmurait-il. J'ai tort. Je ne veux pas
+savoir... J'aime mieux voir moi-même.
+
+Et il retombait dans le rêve caressé de ces verdures qu'il sentait
+près de lui, à deux pas. Pendant plusieurs jours, il ne vécut que de
+ce rêve. Les premiers temps, disait-il, il avait vu le jardin plus
+nettement. A mesure qu'il prenait des forces, son rêve se troublait
+sous l'afflux du sang qui chauffait ses veines. Il avait des
+incertitudes croissantes. Il ne pouvait plus dire si les arbres
+étaient à droite, si les eaux coulaient au fond, si de grandes
+roches ne s'entassaient pas sous les fenêtres. Il en causait tout
+seul, très bas.
+
+Sur les moindres indices, il établissait des plans merveilleux qu'un
+chant d'oiseau, un craquement de branche, un parfum de fleur, lui
+faisaient modifier, pour planter là un massif de lilas, pour
+remplacer plus loin une pelouse par des plates-bandes.
+
+A chaque heure, il dessinait un nouveau jardin, aux grands rires
+d'Albine, qui répétait, lorsqu'elle le surprenait:
+
+- Ce n'est pas ça, je t'assure. Tu ne peux pas t'imaginer. C'est
+plus beau que tout ce que tu as vu de beau... Ne te casse donc pas
+la tête. Le jardin est à moi, je te le donnerai. Va, il ne s'en ira
+pas.
+
+Serge, qui avait déjà eu peur de la lumière, éprouva une inquiétude,
+lorsqu'il se trouva assez fort pour aller s'accouder à la fenêtre.
+Il disait de nouveau: "Demain," chaque soir. Il se tournait vers la
+ruelle, frissonnant, lorsque Albine rentrait et lui criait qu'elle
+sentait l'aubépine, qu'elle s'était griffé les mains en se creusant
+un trou dans une haie pour lui apporter toute l'odeur. Un matin,
+elle dut le prendre brusquement entre les bras. Elle le porta
+presque à la fenêtre, le soutint, le força à voir.
+
+- Es-tu poltron! disait-elle avec son beau rire sonore.
+
+Et elle agitait une de ses mains à tous les points de l'horizon, en
+répétant d'un air de triomphe, plein de promesses tendres:
+
+- Le Paradou! le Paradou!
+
+Serge, sans voix, regardait.
+
+
+
+
+
+IV.
+
+Une mer de verdure, en face, à droite, à gauche, partout. Une mer
+roulant sa houle de feuilles jusqu'à l'horizon, sans l'obstacle
+d'une maison, d'un pan de muraille, d'une route poudreuse. Une mer
+déserte, vierge, sacrée, étalant sa douceur sauvage dans l'innocence
+de la solitude. Le soleil seul entrait là, se vautrait en nappe d'or
+sur les prés, enfilait les allées de la course échappée de ses
+rayons, laissait pendre à travers les arbres ses fins cheveux
+flambants, buvait aux sources d'une lèvre blonde qui trempait l'eau
+d'un frisson. Sous ce poudroiement de flammes, le grand jardin
+vivait avec une extravagance de bête heureuse, lâchée au bout du
+monde, loin de tout, libre de tout. C'était une débauche telle de
+feuillages, une marée d'herbes si débordante, qu'il était comme
+dérobé d'un bout à l'autre, inondé, noyé. Rien que des pentes
+vertes, des tiges ayant des jaillissements de fontaine, des masses
+moutonnantes, des rideaux de forêts hermétiquement tirés, des
+manteaux de plantes grimpantes traînant à terre, des volées de
+rameaux gigantesques s'abattant de tous côtés.
+
+A peine pouvait-on, à la longue, reconnaître sous cet envahissement
+formidable de la sève l'ancien dessin du Paradou. En face, dans une
+sorte de cirque immense, devait se trouver le parterre, avec des
+bassins effondrés, ses rampes rompues, ses escaliers déjetés, ses
+statues renversées dont on apercevait les blancheurs au fond des
+gazons noirs. Plus loin, derrière la ligne bleue d'une nappe d'eau,
+s'étalait un fouillis d'arbres fruitiers; plus loin encore, une
+haute futaie enfonçait ses dessous violâtres, rayés de lumière, une
+forêt redevenue vierge, dont les cimes se mamelonnaient sans fin,
+tachées du vert-jaune, du vert pâle, du vert puissant de toutes les
+essences. A droite, la forêt escaladait des hauteurs, plantait des
+petits bois de pins, se mourait en broussailles maigres, tandis que
+des roches nues entassaient une rampe énorme, un écroulement de
+montagne barrant l'horizon; des végétations ardentes y fendaient le
+sol, plantes monstrueuses immobiles dans la chaleur comme des
+reptiles assoupis; un filet d'argent, un éclaboussement qui
+ressemblait de loin à une poussière de perles, y indiquait une chute
+d'eau, la source de ces eaux calmes qui longeaient si indolemment le
+parterre. A gauche enfin, la rivière coulait au milieu d'une vaste
+prairie, où elle se séparait en quatre ruisseaux, dont on suivait
+les caprices sous les roseaux, entre les saules, derrière les grands
+arbres; à perte de vue, des pièces d'herbage élargissaient la
+fraîcheur des terrains bas, un paysage lavé d'une buée bleuâtre, une
+éclaircie de jour se fondant peu à peu dans le bleu verdi du
+couchant. Le Paradou, le parterre, la forêt, les roches, les eaux,
+les prés, tenaient toute la largeur du ciel.
+
+- Le Paradou! balbutia Serge ouvrant les bras comme pour serrer le
+jardin tout entier contre sa poitrine.
+
+Il chancelait. Albine dut l'asseoir dans un fauteuil. Là, il resta
+deux heures sans parler. Le menton sur les mains, il regardait. Par
+moments, ses paupières battaient, une rougeur montait à ses joues.
+Il regardait lentement, avec des étonnements profonds. C'était trop
+vaste, trop complexe, trop fort.
+
+- Je ne vois pas, je ne comprends pas, cria-t-il en tendant ses
+mains à Albine, avec un geste de suprême fatigue.
+
+La jeune fille alors s'appuya au dossier du fauteuil. Elle lui prit
+la tête, le força à regarder de nouveau. Elle lui disait à demi-
+voix:
+
+- C'est à nous. Personne ne viendra. Quand tu seras guéri, nous nous
+promènerons. Nous aurons de quoi marcher toute notre vie. Nous irons
+où tu voudras... Où veux-tu aller?
+
+Il souriait, il murmurait:
+
+- Oh! pas loin le premier jour, à deux pas de la porte. Vois-tu, je
+tomberais... Tiens, j'irai là, sous cet arbre, près de la fenêtre.
+
+Elle reprit doucement:
+
+- Veux-tu aller dans le parterre? Tu verras les buissons de roses,
+les grandes fleurs qui ont tout mangé, jusqu'aux anciennes allées
+qu'elles plantent de leurs bouquets... Aimes-tu mieux le verger où
+je ne puis entrer qu'à plat ventre, tant les branches craquent sous
+les fruits?... Nous irons plus loin encore, si tu te sens des
+forces. Nous irons jusqu'à la forêt, dans des trous d'ombre, très
+loin, si loin que nous coucherons dehors, lorsque la nuit viendra
+nous surprendre... Ou bien, un matin, nous monterons là-haut, sur
+ces rochers. Tu verras des plantes qui me font peur. Tu verras les
+sources, une pluie d'eau, et nous nous amuserons à en recevoir la
+poussière sur la figure... Mais si tu préfères marcher le long des
+haies, au bord d'un ruisseau, il faudra prendre par les prairies. On
+est bien sous les saules, le soir, au coucher du soleil. On
+s'allonge dans l'herbe, on regarde les petites grenouilles vertes
+sauter sur les brins de jonc.
+
+- Non, non, dit Serge, tu me lasses, je ne veux pas voir si loin...
+Je ferai deux pas. Ce sera beaucoup.
+
+- Et moi-même, continua-t-elle, je n'ai encore pu aller partout. Il
+y a bien des coins que j'ignore. Depuis des années que je me
+promène, je sens des trous inconnus autour de moi, des endroits où
+l'ombre doit être plus fraîche, l'herbe plus molle... Écoute, je me
+suis toujours imaginé qu'il y en avait un surtout où je voudrais
+vivre à jamais. Il est certainement quelque part; j'ai dû passer à
+côté, ou peut-être se cache-t-il si loin, que je ne suis pas allée
+jusqu'à lui, dans mes courses continuelles... N'est-ce pas? Serge,
+nous le chercherons ensemble, nous y vivrons.
+
+- Non, non, tais-toi, balbutia le jeune homme. Je ne comprends pas
+ce que tu me dis. Tu me fais mourir.
+
+Elle le laissa un instant pleurer dans ses bras, inquiète, désolée
+de ne pas trouver les paroles qui devaient le calmer.
+
+-Le Paradou n'est donc pas aussi beau que tu l'avais rêvé? demanda-
+t-elle encore.
+
+Il dégagea sa face, il répondit:
+
+- Je ne sais plus. C'était tout petit, et voilà que ça grandit
+toujours... Emporte-moi, cache-moi.
+
+Elle le ramena à son lit, le tranquillisant comme un enfant, le
+berçant d'un mensonge.
+
+- Eh bien! non, ce n'est pas vrai, il n'y a pas de jardin. C'est une
+histoire que je t'ai contée. Dors tranquille.
+
+
+
+
+
+V.
+
+Chaque jour, elle le fit ainsi asseoir devant la fenêtre, aux heures
+fraîches. Il commençait à hasarder quelques pas, en s'appuyant aux
+meubles. Ses joues avaient des lueurs roses, ses mains perdaient
+leur transparence de cire. Mais, dans cette convalescence, il fut
+pris d'une stupeur des sens qui le ramena à la vie végétative d'un
+pauvre être né de la ville. Il n'était qu'une plante, ayant la seule
+impression de l'air où il baignait. Il restait replié sur lui-même,
+encore trop pauvre de sang pour se dépenser au-dehors, tenant au
+sol, laissant boire toute la sève à son corps. C'était une seconde
+conception, une lente éclosion, dans l'oeuf chaud du printemps.
+Albine, qui se souvenait de certaines paroles du docteur Pascal,
+éprouvait un grand effroi, à le voir demeurer ainsi, petit garçon,
+innocent, hébété. Elle avait entendu conter que certaines maladies
+laissaient derrière elles la folie pour guérison. Et elle s'oubliait
+des heures à le regarder, s'ingéniant comme les mères à lui sourire,
+pour le faire sourire. Il ne riait pas encore. Quand elle lui
+passait la main devant les yeux, il ne voyait pas, il ne suivait pas
+cette ombre. A peine, lorsqu'elle lui parlait, tournait-il
+légèrement la tête du côté du bruit. Elle n'avait qu'une
+consolation: il poussait superbement, il était un bel enfant.
+
+Alors, pendant une semaine, ce furent des soins délicats. Elle
+patientait, attendant qu'il grandit. A mesure qu'elle constatait
+certains éveils, elle se rassurait, elle pensait que l'âge en ferait
+un homme. C'étaient de légers tressaillements, lorsqu'elle le
+touchait. Puis, un soir, il eut un faible rire. Le lendemain, après
+l'avoir assis devant la fenêtre, elle descendit dans le jardin, où
+elle se mit à courir et à l'appeler. Elle disparaissait sous les
+arbres, traversait des nappes de soleil, revenait, essoufflée,
+tapant des mains. Lui, les yeux vacillants, ne la vit point d'abord.
+Mais, comme elle reprenait sa course, jouant de nouveau à cache-
+cache, surgissant derrière chaque buisson, en lui jetant un cri, il
+finit par suivre du regard la tache blanche de sa jupe. Et quand
+elle se planta brusquement sous la fenêtre, la face levée, il tendit
+les bras, il fit mine de vouloir aller à elle. Elle remonta,
+l'embrassa, toute fière.
+
+- Ah! tu m'as vue, tu m'as vue! criait-elle. Tu veux bien venir
+dans le jardin avec moi, n'est-ce pas?... Si tu savais comme tu me
+désoles, depuis quelques jours, à faire la bête, à ne pas me voir, à
+ne pas m'entendre!
+
+Il semblait l'écouter, avec une légère souffrance qui lui pliait le
+cou, d'un mouvement peureux.
+
+- Tu vas mieux, pourtant, continuait-elle. Te voilà assez fort pour
+descendre, quand tu voudras... Pourquoi ne me dis-tu plus rien? Tu
+as donc perdu ta langue? Ah! quel marmot! Vous verrez qu'il me
+faudra lui apprendre à parler!
+
+Et, en effet, elle s'amusa à lui nommer les objets qu'il touchait.
+Il n'avait qu'un balbutiement, il redoublait les syllabes, ne
+prononçant aucun mot avec netteté. Cependant, elle commençait à le
+promener dans la chambre. Elle le soutenait, le menait du lit à la
+fenêtre. C'était un grand voyage. Il manquait de tomber deux ou
+trois fois en route, ce qui la faisait rire. Un jour, il s'assit par
+terre, et elle eut toutes les peines du monde à le relever. Puis,
+elle lui fit entreprendre le tour de la pièce, en l'asseyant sur le
+canapé, les fauteuils, les chaises, tour de ce petit monde, qui
+demandait une bonne heure. Enfin, il put risquer quelques pas tout
+seul. Elle se mettait devant lui, les mains ouvertes, reculait en
+l'appelant, de façon à ce qu'il traversât la chambre pour retrouver
+l'appui de ses bras. Quand il boudait, qu'il refusait de marcher,
+elle ôtait son peigne qu'elle lui tendait comme un joujou. Alors, il
+venait le prendre, et il restait tranquille, dans un coin, à jouer
+pendant des heures avec le peigne, à l'aide duquel il grattait
+doucement ses mains.
+
+Un matin, Albine trouva Serge debout. Il avait déjà réussi à ouvrir
+un volet. Il s'essayait à marcher, sans s'appuyer aux meubles.
+
+- Voyez-vous, le gaillard! dit-elle gaiement. Demain, il sautera
+par la fenêtre, si on le laisse faire... Nous sommes donc tout à
+fait solide, maintenant?
+
+Serge répondit par un rire de puérilité. Ses membres avait repris la
+santé de l'adolescence, sans que des sensations plus conscientes se
+fussent éveillées en lui. Il restait des après-midi entiers en face
+du Paradou, avec sa moue d'enfant qui ne voit que du blanc, qui
+n'entend que le frisson des bruits. Il gardait ses ignorances de
+gamin, son toucher si innocent encore, qu'il ne lui permettait pas
+de distinguer la robe d'Albine de l'étoffe des vieux fauteuils. Et
+c'était toujours un émerveillement d'yeux grands ouverts qui ne
+comprennent pas, une hésitation de gestes ne sachant point aller où
+ils veulent, un commencement d'existence, purement instinctif, en
+dehors de la connaissance du milieu. L'homme n'était pas né.
+
+- Bien, bien, fais la bête, murmura Albine. Nous allons voir.
+
+Elle ôta son peigne, elle le lui présenta.
+
+- Veux-tu mon peigne, dit-elle. Viens le chercher.
+
+Puis, quand elle l'eut fait sortir de la chambre, en reculant, elle
+lui passa un bras à la taille, elle le soutint, à chaque marche.
+Elle l'amusait, tout en remettant son peigne, lui chatouillait le
+cou du bout de ses cheveux, ce qui l'empêchait de comprendre qu'il
+descendait. Mais, en bas, avant qu'elle eût ouvert la porte, il eut
+peur, dans les ténèbres du corridor.
+
+- Regarde donc! cria-t-elle.
+
+Et elle poussa la porte toute grande.
+
+Ce fut une aurore soudaine, un rideau d'ombre tiré brusquement,
+laissant voir le jour dans sa gaieté matinale. Le parc s'ouvrait,
+s'étendait, d'une limpidité verte, frais et profond comme une
+source. Serge, charmé, restait sur le seuil, avec le désir hésitant
+de tâter du pied ce lac de lumière.
+
+- On dirait que tu as peur de te mouiller, dit Albine. Va, la terre
+est solide.
+
+Il avait hasardé un pas, surpris de la résistance douce du sable. Ce
+premier contact de la terre lui donnait une secousse, un
+redressement de vie, qui le planta un instant debout, grandissant,
+soupirant.
+
+- Allons, du courage, répéta Albine. Tu sais que tu m'as promis de
+faire cinq pas. Nous allons jusqu'à ce mûrier qui est sous la
+fenêtre... Là, tu te reposeras.
+
+Il mit un quart d'heure pour faire les cinq pas. A chaque effort, il
+s'arrêtait comme s'il lui avait fallu arracher les racines qui le
+tenaient au sol. La jeune fille, qui le poussait, lui dit encore en
+riant:
+
+- Tu as l'air d'un arbre qui marche.
+
+Et elle l'adossa contre le mûrier, dans la pluie de soleil tombant
+des branches. Puis, elle le laissa, elle s'en alla d'un bond, en lui
+criant de ne pas bouger. Serge, les mains pendantes, tournait
+lentement la tête, en face du parc. C'était une enfance. Les
+verdures pâles se noyaient d'un lait de jeunesse, baignaient dans
+une clarté blonde. Les arbres restaient puérils, les fleurs avaient
+des chairs de bambin, les eaux étaient bleues d'un bleu naïf de
+beaux yeux grands ouverts. Il y avait, jusque sous chaque feuille,
+un réveil adorable.
+
+Serge s'était arrêté à une trouée jaune qu'une large allée faisait
+devant lui, au milieu d'une masse épaisse de feuillage; tout au
+bout, au levant, des prairies trempées d'or semblaient le champ de
+lumière où descendait le soleil; et il attendait que le matin prît
+cette allée pour couler jusqu'à lui. Il le sentait venir dans un
+souffle tiède, très faible d'abord, à peine effleurant sa peau, puis
+s'enflant peu à peu, si vif, qu'il en tressaillait tout entier. Il
+le goûtait venir, d'une saveur de plus en plus nette, lui apportant
+l'amertume saine du grand air, mettant à ses lèvres le régal des
+aromates sucrés, des fruits acides, des bois laiteux. Il le
+respirait venir avec les parfums qu'il cueillait dans sa course,
+l'odeur de la terre, l'odeur des bois ombreux, l'odeur des plantes
+chaudes, l'odeur des bêtes vivantes, tout un bouquet d'odeurs, dont
+la violence allait jusqu'au vertige. Il l'entendait venir, du vol
+léger d'un oiseau, rasant l'herbe, tirant du silence le jardin
+entier, donnant des voix à ce qu'il touchait, lui faisant sonner aux
+oreilles la musique des choses et des êtres. Il le voyait venir, du
+fond de l'allée, des prairies trempées d'or, l'air rose, si gai,
+qu'il éclairait son chemin d'un sourire, au loin gros comme une
+tache de jour, devenu en quelques bonds la splendeur même du soleil.
+Et le matin vint battre le mûrier contre lequel Serge s'adossait.
+Serge naquit dans l'enfance du matin.
+
+- Serge! Serge, cria la voix d'Albine, perdue derrière les hauts
+buissons du parterre. N'aie pas peur, je suis là.
+
+Mais Serge n'avait plus peur. Il naissait dans le soleil, dans ce
+bain pur de lumière qui l'inondait. Il naissait à vingt-cinq ans,
+les sens brusquement ouverts, ravi du grand ciel, de la terre
+heureuse, du prodige de l'horizon étalé autour de lui. Ce jardin,
+qu'il ignorait la veille, était une jouissance extraordinaire. Tout
+l'emplissait d'extase, jusqu'aux brins d'herbe, jusqu'aux pierres
+des allées, jusqu'aux haleines qu'il ne voyait pas et qui lui
+passaient sur les joues. Son corps entier entrait dans la possession
+de ce bout de nature, l'embrassait de ses membres; ses lèvres le
+buvaient, ses narines le respiraient; il l'emportait dans ses
+oreilles, il le cachait au fond de ses yeux. C'était à lui. Les
+roses du parterre, les branches hautes de la futaie, les rochers
+sonores de la chute des sources, les prés où le soleil plantait ses
+épis de lumière, étaient à lui. Puis, il ferma les yeux, il se donna
+la volupté de les rouvrir lentement, pour avoir l'éblouissement d'un
+second réveil.
+
+- Les oiseaux ont mangé toutes les fraises, dit Albine, qui
+accourait, désolée. Tiens, je n'ai pu trouver que ces deux-là.
+
+Mais elle s'arrêta, à quelques pas, regardant Serge avec un
+étonnement ravi, frappée au coeur.
+
+Comme tu es beau! cria-t-elle.
+
+Et elle s'approcha davantage; elle resta là, noyée en lui,
+murmurant:
+
+- Jamais je ne t'avais vu.
+
+Il avait certainement grandi. Vêtu d'un vêtement lâche, il était
+planté droit, un peu mince encore, les membres fins, la poitrine
+carrée, les épaules rondes. Son cou blanc, taché de brun à la nuque,
+tournait librement, renversait légèrement la tête en arrière. La
+santé, la force, la puissance, étaient sur sa face. Il ne souriait
+pas, il était au repos, avec une bouche grave et douce, des joues
+fermes, un nez grand, des yeux gris, très clairs, souverains. Ses
+longs cheveux, qui lui cachaient tout le crâne, retombaient sur ses
+épaules en boucles noires; tandis que sa barbe, légère, frisait à sa
+lèvre et à son menton laissant voir le blanc de la peau.
+
+- Tu es beau, tu es beau! répétait Albine, lentement accroupie
+devant lui, levant des regards caressants. Mais pourquoi me boudes-
+tu, maintenant? Pourquoi ne me dis-tu rien?
+
+Lui, sans répondre, demeurait debout. Il avait les yeux au loin, il
+ne voyait pas cette enfant à ses pieds. Il parla seul. Il dit, dans
+le soleil:
+
+- Que la lumière est bonne!
+
+Et l'on eût dit que cette parole était une vibration même du soleil.
+
+Elle tomba, à peine murmurée, comme un souffle musical, un frisson
+de la chaleur et de la vie. Il y avait quelques jours déjà qu'Albine
+n'avait plus entendu la voix de Serge. Elle la retrouvait, ainsi que
+lui, changée. Il lui sembla qu'elle s'élargissait dans le parc avec
+plus de douceur que la phrase des oiseaux, plus d'autorité que le
+vent courbant les branches. Elle était reine, elle commandait. Tout
+le jardin l'entendit, bien qu'elle eût passé comme une haleine, et
+tout le jardin tressaillit de l'allégresse qu'elle lui apportait.
+
+- Parle-moi, implora Albine. Tu ne m'as jamais parlé ainsi. En
+haut, dans la chambre, quand tu n'étais pas encore muet, tu causais
+avec un babillage d'enfant... D'où vient donc que je ne reconnais
+plus ta voix? Tout à l'heure, j'ai cru que ta voix descendait des
+arbres, qu'elle m'arrivait du jardin entier, qu'elle était un de ces
+soupirs profonds qui me troublaient la nuit, avant ta venue...
+Ecoute, tout se tait pour t'entendre parler encore.
+
+Mais il continuait à ne pas la savoir là. Et elle se faisait plus
+tendre.
+
+- Non, ne parle pas, si cela te fatigue. Assois-toi à mon côté.
+Nous resterons sur ce gazon, jusqu'à ce que le soleil tourne... Et,
+regarde, j'ai trouvé deux fraises. J'ai eu bien de la peine, va! Les
+oiseaux mangent tout. Il y en a une pour toi, les deux si tu veux;
+ou bien nous les partagerons, pour goûter à chacune... Tu me diras
+merci, et je t'entendrai.
+
+Il ne voulut pas s'asseoir, il refusa les fraises qu'Albine jeta
+avec dépit. Elle-même n'ouvrit plus les lèvres. Elle l'aurait
+préféré malade, comme aux premiers jours, lorsqu'elle lui donnait sa
+main pour oreiller et qu'elle le sentait renaître sous le souffle
+dont elle lui rafraîchissait le visage. Elle maudissait la santé,
+qui maintenant le dressait dans la lumière pareil à un jeune dieu
+indifférent. Allait-il donc rester ainsi, sans regard pour elle? Ne
+guérirait-il pas davantage, jusqu'à la voir et à l'aimer? Et elle
+rêvait de redevenir sa guérison, d'achever par la seule puissance de
+ses petites mains cette cure de seconde jeunesse. Elle voyait bien
+qu'une flamme manquait au fond de ses yeux gris, qu'il avait une
+beauté pâle, semblable à celle des statues tombées dans les orties
+du parterre. Alors, elle se leva, elle vint le reprendre à la
+taille, lui soufflant sur la nuque pour l'animer. Mais, ce matin-là,
+Serge n'eut pas même la sensation de cette haleine qui soulevait sa
+barbe soyeuse. Le soleil avait tourné, il fallut rentrer. Dans la
+chambre, Albine pleura.
+
+A partir de cette matinée, tous les jours, le convalescent fit une
+courte promenade dans le jardin. Il dépassa le mûrier, il alla
+jusqu'au bord de la terrasse, devant le large escalier dont les
+marches rompues descendaient au parterre. Il s'habituait au grand
+air, chaque bain de soleil l'épanouissait. Un jeune marronnier,
+poussé d'une graine tombée, entre deux pierres de la balustrade,
+crevait la résine de ses bourgeons, déployait ses éventails de
+feuilles avec moins de vigueur que lui. Même un jour, il avait voulu
+descendre l'escalier; mais, trahi par ses forces, il s'était assis
+sur une marche, parmi des pariétaires grandies dans les fentes des
+dalles. En bas, à gauche, il apercevait un petit bois de roses.
+C'était là qu'il rêvait d'aller.
+
+- Attends encore, disait Albine. Le parfum des roses est trop fort
+pour toi. Je n'ai jamais pu m'asseoir sous les rosiers, sans me
+sentir toute lasse, la tête perdue, avec une envie très douce de
+pleurer... Va, je te mènerai sous les rosiers, et je pleurerai, car
+tu me rends bien triste.
+
+
+
+
+
+VI.
+
+Un matin enfin, elle put le soutenir jusqu'au bas de l'escalier,
+foulant l'herbe du pied devant lui, lui frayant un chemin au milieu
+des églantiers qui barraient les dernières marches de leurs bras
+souples. Puis, lentement, ils s'en allèrent dans le bois de roses.
+C'était un bois, avec des futaies de hauts rosiers à tige, qui
+élargissaient des bouquets de feuillage grands comme des arbres,
+avec des rosiers en buissons, énormes, pareils à des taillis
+impénétrables de jeunes chênes. Jadis, il y avait eu là, la plus
+admirable collection de plants qu'on pût voir. Mais, depuis
+l'abandon du parterre, tout avait poussé à l'aventure, la forêt
+vierge s'était bâtie, la forêt de roses, envahissant les sentiers,
+se noyant dans les rejets sauvages, mêlant les variétés à ce point,
+que des roses de toutes les odeurs et de tous les éclats semblaient
+s'épanouir sur les mêmes pieds. Des rosiers qui rampaient faisaient
+à terre des tapis de mousse, tandis que des rosiers grimpants
+s'attachaient à d'autres rosiers, ainsi que des lierres dévorants,
+montaient en fusées de verdure, laissaient retomber, au moindre
+souffle, la pluie de leurs fleurs effeuillées. Et des allées
+naturelles s'étaient tracées au milieu du bois, d'étroits sentiers,
+de larges avenues, d'adorables chemins couverts, où l'on marchait à
+l'ombre, dans le parfum. On arrivait ainsi à des carrefours, à des
+clairières, sous des berceaux de petites roses rouges, entre des
+murs tapissés de petites roses jaunes. Certains coins de soleil
+luisaient comme des étoffes de soie verte brochées de taches
+voyantes; certains coins d'ombre avaient des recueillements
+d'alcôve, une senteur d'amour, une tiédeur de bouquet pâmé aux seins
+d'une femme. Les rosiers avaient des voix chuchotantes. Les rosiers
+étaient pleins de nids qui chantaient.
+
+- Prenons garde de nous perdre, dit Albine en s'engageant dans le
+bois. Je me suis perdue, une fois. Le soleil était couché, quand
+j'ai pu me débarrasser des rosiers qui me retenaient par les jupes,
+à chaque pas.
+
+Mais ils marchaient à peine depuis quelques minutes, lorsque Serge,
+brisé de fatigue, voulut s'asseoir. Il se coucha, il s'endormit d'un
+sommeil profond. Albine, assise à côté de lui, resta songeuse.
+C'était au débouché d'un sentier, au bord d'une clairière. Le
+sentier s'enfonçait très loin, rayé de coups de soleil, s'ouvrant à
+l'autre bout sur le ciel, par une étroite ouverture ronde et bleue.
+D'autres petits chemins creusaient des impasses de verdure. La
+clairière était faite de grands rosiers étagés, montant avec une
+débauche de branches, un fouillis de lianes épineuses tels, que des
+nappes épaisses de feuillage s'accrochaient en l'air, restaient
+suspendues, tendaient d'un arbuste à l'autre les pans d'une tente
+volante. On ne voyait, entre ces lambeaux découpés comme de la fine
+guipure, que des trous de jour imperceptibles, un crible d'azur
+laissant passer la lumière en une impalpable poussière de soleil. Et
+de la voûte, ainsi que des girandoles, pendaient des échappées de
+branches, de grosses touffes tenues par le fil vert d'une tige, des
+brassées de fleurs descendant jusqu'à terre, le long de quelque
+déchirure du plafond, qui traînait, pareille à un coin de rideau
+arraché.
+
+Cependant, Albine regardait Serge dormir. Elle ne l'avait point
+encore vu dans un tel accablement des membres, les mains ouvertes
+sur le gazon, la face morte. Il était ainsi mort pour elle, elle
+pensait qu'elle pouvait le baiser au visage, sans qu'il sentit même
+son baiser. Et, triste, distraite, elle occupait ses mains oisives à
+effeuiller les roses qu'elle trouvait à sa portée. Au-dessus de sa
+tête, une gerbe énorme retombait, effleurant ses cheveux, mettant
+des roses à son chignon, à ses oreilles, à sa nuque, lui jetant aux
+épaules un manteau de roses. Plus haut, sous ses doigts, les roses
+pleuvaient, de larges pétales tendres, ayant la rondeur exquise, la
+pureté à peine rougissante d'un sein de vierge. Les roses, comme une
+tombée de neige vivante, cachaient déjà ses pieds repliés dans
+l'herbe. Les roses montaient à ses genoux, couvraient sa jupe, la
+noyaient jusqu'à la taille; tandis que trois feuilles de rose
+égarées, envolées sur son corsage, à la naissance de la gorge,
+semblaient mettre là trois bouts de sa nudité adorable.
+
+- Oh! le paresseux! murmura-t-elle, prise d'ennui, ramassant deux
+poignées de roses et les jetant sur la face de Serge pour le
+réveiller.
+
+Il resta appesanti, avec des roses qui lui bouchaient les yeux et la
+bouche. Cela fit rire Albine. Elle se pencha. Elle lui baisa de tout
+son coeur les deux yeux, elle lui baisa la bouche, soufflant ses
+baisers pour faire envoler les roses; mais les roses lui restaient
+aux lèvres, et elle eut un rire plus sonore, tout amusée par cette
+caresse dans les fleurs.
+
+Serge s'était soulevé lentement. Il la regardait, frappé
+d'étonnement, comme effrayé de la trouver là. Il lui demanda:
+
+- Qui es-tu, d'où viens-tu, que fais-tu à mon côté?
+
+Elle, souriait toujours, ravie de le voir ainsi s'éveiller. Alors,
+il parut se souvenir, il reprit, avec un geste de confiance
+heureuse:
+
+- Je sais, tu es mon amour, tu viens de ma chair, tu attends que je
+te prenne entre mes bras, pour que nous ne fassions plus qu'un... Je
+rêvais de toi. Tu étais dans ma poitrine, et je te donnais mon sang,
+mes muscles, mes os. Je ne souffrais pas. Tu me prenais la moitié de
+mon coeur, si doucement, que c'était en moi une volupté de me
+partager ainsi. Je cherchais ce que j'avais de meilleur, ce que
+j'avais de plus beau, pour te l'abandonner. Tu aurais tout emporté,
+que je t'aurais dit merci... Et je me suis réveillé, quand tu es
+sortie de moi. Tu es sortie par mes yeux et par ma bouche, je l'ai
+bien senti. Tu étais toute tiède, toute parfumée, si caressante que
+c'est le frisson même de ton corps qui m'a mis sur mon séant.
+
+Albine, en extase, l'écoutait parler. Enfin, il la voyait; enfin, il
+achevait de naître, il guérissait. Elle le supplia de continuer, les
+mains tendues:
+
+- Comment ai-je fait pour vivre sans toi? murmura-t-il. Mais je ne
+vivais pas, j'étais pareil à une bête ensommeillée... Et te voilà à
+moi, maintenant! Et tu n'es autre que moi-même! Écoute, il faut ne
+jamais me quitter; car tu es mon souffle, tu emporterais ma vie.
+Nous resterons en nous. Tu seras dans ma chair, comme je serai dans
+la tienne. Si je t'abandonnais un jour, que je sois maudit, que mon
+corps se sèche ainsi qu'une herbe inutile et mauvaise!
+
+Il lui prit les mains, en répétant d'une voix frémissante
+d'admiration:
+
+- Comme tu es belle!
+
+Albine, dans la poussière du soleil qui tombait, avait une chair de
+lait, à peine dorée d'un reflet de jour. La pluie de roses, autour
+d'elle, sur elle, la noyait dans du rose. Ses cheveux blonds, que
+son peigne attachait mal, la coiffaient d'un astre à son coucher,
+lui couvrant la nuque du désordre de ses dernières mèches
+flambantes. Elle portait une robe blanche, qui la laissait nue, tant
+elle était vivante sur elle, tant elle découvrait ses bras, sa
+gorge, ses genoux. Elle montrait sa peau innocente, épanouie sans
+honte ainsi qu'une fleur, musquée d'une odeur propre. Elle
+s'allongeait, point trop grande, souple comme un serpent, avec des
+rondeurs molles, des élargissements de lignes voluptueux, toute une
+grâce de corps naissant, encore baigné d'enfance, déjà renflé de
+puberté. Sa face longue, au front étroit, à la bouche un peu forte,
+riait de toute la vie tendre de ses yeux bleus. Et elle était
+sérieuse pourtant, les joues simples, le menton gras, aussi
+naturellement belle que les arbres sont beaux.
+
+- Et que je t'aime! dit Serge, en l'attirant à lui.
+
+Ils restèrent l'un à l'autre, dans leurs bras. Ils ne se baisaient
+point, ils s'étaient pris par la taille, mettant la joue contre la
+joue, unis, muets, charmés de n'être plus qu'un. Autour d'eux, les
+rosiers fleurissaient. C'était une floraison folle, amoureuse,
+pleine de rires rouges, de rires roses, de rires blancs. Les fleurs
+vivantes s'ouvraient comme des nudités, comme des corsages laissant
+voir les trésors des poitrines. Il y avait là des roses jaunes
+effeuillant des peaux dorées de filles barbares, des roses paille,
+des roses citron, des roses couleur de soleil, toutes les nuances
+des nuques ambrées par les cieux ardents. Puis, les chairs
+s'attendrissaient, les roses thé prenaient des moiteurs adorables,
+étalaient des pudeurs cachées, des coins de corps qu'on ne montre
+pas, d'une finesse de soie, légèrement bleuis par le réseau des
+veines. La vie rieuse du rose s'épanouissait ensuite: le blanc rose,
+à peine teinté d'une pointe de laque, neige d'un pied de vierge qui
+tâte l'eau d'une source; le rose pâle, plus discret que la blancheur
+chaude d'un genou entrevu, que la lueur dont un jeune bras éclaire
+une large manche; le rose franc, du sang sous du satin, des épaules
+nues, des hanches nues, tout le nu de la femme, caressé de lumière;
+le rose vif, fleurs en boutons de la gorge, fleurs à demi ouvertes
+des lèvres, soufflant le parfum d'une haleine tiède. Et les rosiers
+grimpants, les grands rosiers à pluie de fleurs blanches,
+habillaient tous ces roses, toutes ces chairs, de la dentelle de
+leurs grappes, de l'innocence de leur mousseline légère; tandis que,
+çà et là, des roses lie-de-vin, presque noires, saignantes,
+trouaient cette pureté d'épousée d'une blessure de passion. Noces du
+bois odorant, menant les virginités de mai aux fécondités de juillet
+et d'août; premier baiser ignorant, cueilli comme un bouquet, au
+matin du mariage. Jusque dans l'herbe, des roses mousseuses, avec
+leurs robes montantes de laine verte, attendaient l'amour. Le long
+du sentier, rayé de coups de soleil, des fleurs rôdaient, des
+visages s'avançaient, appelant les vents légers au passage. Sous la
+tente déployée de la clairière, tous les sourires luisaient. Pas un
+épanouissement ne se ressemblait. Les roses avaient leurs façons
+d'aimer. Les unes ne consentaient qu'à entrebâiller leur bouton,
+très timides, le coeur rougissant, pendant que d'autres, le corset
+délacé, pantelantes, grandes ouvertes, semblaient chiffonnées,
+folles de leur corps au point d'en mourir. Il y en avait de petites,
+alertes, gaies, s'en allant à la file, la cocarde au bonnet;
+d'énormes, crevant d'appas, avec des rondeurs de sultanes
+engraissées; d'effrontées, l'air fille, d'un débraillé coquet,
+étalant des pétales blanchis de poudre de riz; d'honnêtes,
+décolletées en bourgeoises correctes; d'aristocratiques, d'une
+élégance souple, d'une originalité permise, inventant des
+déshabillés. Les roses épanouies en coupe offraient leur parfum
+comme dans un cristal précieux; les roses renversées en forme d'urne
+le laissaient couler goutte à goutte; les roses rondes, pareilles à
+des choux, l'exhalaient d'une haleine régulière de fleurs endormies;
+les roses en boutons serraient leurs feuilles, ne livraient encore
+que le soupir vague de leur virginité.
+
+- Je t'aime, je t'aime, répétait Serge à voix basse.
+
+Et Albine était une grande rose, une des roses pâles, ouvertes du
+matin. Elle avait les pieds blancs, les genoux et les bras roses, la
+nuque blonde, la gorge adorablement veinée, pâle, d'une moiteur
+exquise. Elle sentait bon, elle tendait des lèvres qui offraient
+dans une coupe de corail leur parfum faible encore. Et Serge la
+respirait, la mettait à sa poitrine.
+
+- Oh! dit-elle en riant, tu ne me fais pas mal, tu peux me prendre
+tout entière.
+
+Serge resta ravi de son rire, pareil à la phrase cadencée d'un
+oiseau.
+
+- C'est toi qui as ce chant, dit-il; jamais je n'en ai entendu
+d'aussi doux... Tu es ma joie.
+
+Et elle riait, plus sonore, avec des gammes perlées de petites notes
+de flûte, très aigues, qui se noyaient dans un ralentissement de
+sons graves. C'était un rire sans fin, un roucoulement de gorge, une
+musique sonnante, triomphante, célébrant la volupté du réveil. Tout
+riait, dans ce rire de femme naissant à la beauté et à l'amour, les
+roses, le bois odorant, le Paradou entier. Jusque-là, il avait
+manqué un charme au grand jardin, une voix de grâce, qui fût la
+gaieté vivante des arbres, des eaux, du soleil. Maintenant, le grand
+jardin était doué de ce charme du rire.
+
+- Quel âge as-tu? demanda Albine, après avoir éteint son chant sur
+une note filée et mourante.
+
+- Bientôt vingt-six ans, répondit Serge.
+
+Elle s'étonna. Comment! il avait vingt-six ans! Lui-même était tout
+surpris d'avoir répondu cela, si aisément. Il lui semblait qu'il
+n'avait pas un jour, pas une heure.
+
+- Et toi, quel âge as-tu? demanda-t-il à son tour.
+
+- Moi, j'ai seize ans.
+
+Et elle repartit, toute vibrante, répétant son âge, chantant son
+âge. Elle riait d'avoir seize ans, d'un rire très fin, qui coulait
+comme un filet d'eau, dans un rythme tremblé de la voix. Serge la
+regardait de tout près, émerveillé de cette vie du rire, dont la
+face de l'enfant resplendissait. Il la reconnaissait à peine, les
+joues trouées de fossettes, les lèvres arquées, montrant le rose
+humide de la bouche, les yeux pareils à des bouts de ciel bleu
+s'allumant d'un lever d'astre. Quand elle se renversait, elle le
+chauffait de son menton gonflé de rire, qu'elle lui appuyait sur
+l'épaule.
+
+Il tendit la main, il chercha derrière sa nuque, d'un geste
+machinal.
+
+- Que veux-tu? demanda-t-elle.
+
+Et, se souvenant, elle cria:
+
+- Tu veux mon peigne! tu veux mon peigne!
+
+Alors, elle lui donna le peigne, elle laissa tomber les nattes
+lourdes de son chignon. Ce fut comme une étoffe d'or dépliée. Ses
+cheveux la vêtirent jusqu'aux reins. Des mèches qui lui coulèrent
+sur la poitrine achevèrent de l'habiller royalement. Serge, à ce
+flamboiement brusque, avait poussé un léger cri. Il baisait chaque
+mèche, il se brûlait les lèvres à ce rayonnement de soleil couchant.
+
+Mais Albine, à présent, se soulageait de son long silence. Elle
+causait, questionnait, ne s'arrêtait plus.
+
+- Ah! que tu m'as fait souffrir! Je n'étais plus rien pour toi, je
+passais mes journées, inutile, impuissante, me désespérant comme une
+propre à rien... Et pourtant, les premiers jours, je t'avais
+soulagé. Tu me voyais, tu me parlais... Tu ne te rappelles pas,
+lorsque tu étais couché et que tu t'endormais contre mon épaule, en
+murmurant que je te faisais du bien?
+
+- Non, dit Serge, non, je ne me rappelle pas... Je ne t'avais
+jamais vue. Je viens de te voir pour la première fois, belle,
+rayonnante, inoubliable.
+
+Elle tapa dans ses mains, prise d'impatience, se récriant:
+
+- Et mon peigne? Tu te souviens bien que je te donnais mon peigne,
+pour avoir la paix, lorsque tu étais redevenu enfant? Tout à
+l'heure, tu le cherchais encore.
+
+- Non, je ne me souviens pas... Tes cheveux sont une soie fine.
+Jamais je n'avais baisé tes cheveux.
+
+Elle se fâcha, précisa certains détails, lui conta sa convalescence
+dans la chambre au plafond bleu. Mais lui, riant toujours, finit par
+lui mettre la main sur les lèvres, en disant avec une lassitude
+inquiète:
+
+- Non, tais-toi, je ne sais plus, je ne veux plus savoir... Je
+viens de m'éveiller, et je t'ai trouvée là, pleine de roses. Cela
+suffit.
+
+Et il la reprit entre ses bras, longuement, rêvant tout haut,
+murmurant:
+
+- Peut-être ai-je déjà vécu. Cela doit être bien loin... Je
+t'aimais, dans un songe douloureux. Tu avais tes yeux bleus, ta face
+un peu longue, ton air enfant. Mais tu cachais tes cheveux,
+soigneusement, sous un linge; et moi je n'osais écarter ce linge,
+parce que tes cheveux étaient redoutables et qu'ils m'auraient fait
+mourir... Aujourd'hui, tes cheveux sont la douceur même de ta
+personne. Ce sont eux qui gardent ton parfum, qui me livrent ta
+beauté assouplie, tout entière entre mes doigts. Quand je les baise,
+quand j'enfonce ainsi mon visage, je bois ta vie.
+
+Il roulait les longues boucles dans ses mains, les pressant sur ses
+lèvres, comme pour en faire sortir tout le sang d'Albine. Au bout
+d'un silence, il continua:
+
+- C'est étrange, avant d'être né, on rêve de naître... J'étais
+enterré quelque part. J'avais froid. J'entendais s'agiter au-dessus
+de moi la vie du dehors. Mais je me bouchais les oreilles,
+désespéré, habitué à mon trou de ténèbres, y goûtant des joies
+terribles, ne cherchant même plus à me dégager du tas de terre qui
+pesait sur ma poitrine... Où étais-je donc? Qui donc m'a mis enfin à
+la lumière?
+
+Il faisait des efforts de mémoire, tandis qu'Albine, anxieuse,
+redoutait maintenant qu'il ne se souvînt. Elle prit en souriant une
+poignée de ses cheveux, la noua au cou du jeune homme, qu'elle
+attacha à elle. Ce jeu le fit sortir de sa rêverie.
+
+- Tu as raison, dit-il, je suis à toi, qu'importe le reste!...
+C'est toi, n'est-ce pas, qui m'as tiré de la terre? Je devais être
+sous ce jardin. Ce que j'entendais, c'étaient tes pas roulant les
+petits cailloux du sentier. Tu me cherchais, tu apportais sur ma
+tête des chants d'oiseaux, des odeurs d'oeillets, des chaleurs de
+soleil... Et je me doutais bien que tu finirais par me trouver. Je
+t'attendais, vois-tu, depuis longtemps. Mais je n'espérais pas que
+tu te donnerais à moi sans ton voile, avec tes cheveux dénoués, tes
+cheveux redoutables qui sont devenus si doux.
+
+Il la prit sur lui, la renversa sur ses genoux, en mettant son
+visage à côté du sien.
+
+- Ne parlons plus. Nous sommes seuls à jamais. Nous nous aimons.
+
+Ils demeurèrent innocemment aux bras l'un de l'autre. Longtemps
+encore, ils s'oublièrent là. Le soleil montait, une poussière de
+jour plus chaude tombait des hautes branches. Les roses jaunes, les
+roses blanches, les roses rouges, n'étaient plus qu'un rayonnement
+de leur joie, une de leurs façons de se sourire. Ils avaient
+certainement fait éclore des boutons autour d'eux. Les roses les
+couronnaient, leur jetaient des guirlandes aux reins. Et le parfum
+des roses devenait si pénétrant, si fort d'une tendresse amoureuse,
+qu'il semblait être le parfum même de leur haleine.
+
+Puis, ce fut Serge qui recoiffa Albine. Il prit ses cheveux à
+poignée, avec une maladresse charmante, et planta le peigne de
+travers, dans l'énorme chignon tassé sur la tête. Or, il arriva
+qu'elle était adorablement coiffée. Il se leva ensuite, lui tendit
+les mains, la soutint à la taille pour qu'elle se mit debout. Tous
+deux souriaient toujours, sans parler. Doucement, ils s'en allèrent
+par le sentier.
+
+
+
+
+
+VII.
+
+Albine et Serge entrèrent dans le parterre. Elle le regardait avec
+une sollicitude inquiète, craignant qu'il ne se fatiguât. Mais lui,
+la rassura d'un léger rire. Il se sentait fort à la porter partout
+où elle voudrait aller. Quand il se retrouva en plein soleil, il eut
+un soupir de joie. Enfin, il vivait; il n'était plus cette plante
+soumise aux agonies de l'hiver. Aussi quelle reconnaissance
+attendrie! Il aurait voulu éviter aux petits pieds d'Albine la
+rudesse des allées; il rêvait de la pendre à son cou, comme une
+enfant que sa mère endort. Déjà, il la protégeait en gardien jaloux,
+écartait les pierres et les ronces, veillait à ce que le vent ne
+volât pas sur ses cheveux adorés des caresses qui n'appartenaient
+qu'à lui. Elle s'était blottie contre son épaule, elle s'abandonnait,
+pleine de sérénité.
+
+Ce fut ainsi qu'Albine et Serge marchèrent dans le soleil, pour la
+première fois. Le couple laissait une bonne odeur derrière lui. Il
+donnait un frisson au sentier, tandis que le soleil déroulait un
+tapis d'or sous ses pas. Il avançait, pareil à un ravissement, entre
+les grands buissons fleuris, si désirable que les allées écartées,
+au loin, l'appelaient, le saluaient d'un murmure d'admiration, comme
+les foules saluent les rois longtemps attendus. Ce n'était qu'un
+être, souverainement beau. La peau blanche d'Albine n'était que la
+blancheur de la peau brune de Serge. Ils passaient lentement, vêtus
+de soleil; ils étaient le soleil lui-même. Les fleurs, penchées, les
+adoraient.
+
+Dans le parterre, ce fut alors une longue émotion. Le vieux parterre
+leur faisait escorte. Vaste champ poussant à l'abandon depuis un
+siècle, coin de paradis où le vent semait les fleurs les plus rares.
+L'heureuse paix du Paradou, dormant au grand soleil, empêchait la
+dégénérescence des espèces. Il y avait là une température égale, une
+terre que chaque plante avait longuement engraissée pour y vivre
+dans le silence de sa force. La végétation y était énorme, superbe,
+puissamment inculte, pleine de hasards qui étalaient des floraisons
+monstrueuses, inconnues à la bêche et aux arrosoirs des jardiniers.
+Laissée à elle-même, libre de grandir sans honte, au fond de cette
+solitude que des abris naturels protégeaient, la nature
+s'abandonnait davantage à chaque printemps, prenait des ébats
+formidables, s'égayait à s'offrir en toutes saisons des bouquets
+étranges, qu'aucune main ne devait cueillir. Et elle semblait mettre
+une rage à bouleverser ce que l'effort de l'homme avait fait; elle
+se révoltait, lançait des débandades de fleurs au milieu des allées,
+attaquait les rocailles du flot montant de ses mousses, nouait au
+cou les marbres qu'elle abattait à l'aide de la corde flexible de
+ses plantes grimpantes; elle cassait les dalles des bassins, des
+escaliers, des terrasses, en y enfonçant des arbustes; elle rampait
+jusqu'à ce qu'elle possédât les moindres endroits cultivés, les
+pétrissait à sa guise, y plantait comme drapeau de rébellion quelque
+graine ramassée en chemin, une verdure humble dont elle faisait une
+gigantesque verdure. Autrefois, le parterre, entretenu pour un
+maître qui avait la passion des fleurs, montrait en plates-bandes,
+en bordures soignées, un merveilleux choix de plantes. Aujourd'hui,
+on retrouvait les mêmes plantes, mais perpétuées, élargies en
+familles si innombrables, courant une telle prétentaine aux quatre
+coins du jardin, que le jardin n'était plus qu'un tapage, une école
+buissonnière battant les murs, un lieu suspect où la nature ivre
+avait des hoquets de verveine et d'oeillet.
+
+C'était Albine qui conduisait Serge, bien qu'elle parût se livrer à
+lui, faible, soutenue à son épaule. Elle le mena d'abord à la
+grotte. Au fond d'un bouquet de peupliers et de saules, une rocaille
+se creusait, effondrée, des blocs de rochers tombés dans une vasque,
+des filets d'eau coulant à travers les pierres. La grotte
+disparaissait sous l'assaut des feuillages. En bas, des rangées de
+roses trémières semblaient barrer l'entrée d'une grille de fleurs
+rouges, jaunes, mauves, blanches, dont les bâtons se noyaient dans
+des orties colossales, d'un vert de bronze, suant tranquillement les
+brûlures de leur poison. Puis, c'était un élan prodigieux, grimpant
+en quelques bonds: les jasmins, étoilés de leurs fleurs suaves; les
+glycines, aux feuilles de dentelle tendre; les lierres épais,
+découpés comme de la tôle vernie; les chèvrefeuilles souples,
+criblés de leurs brins de corail pâle; les clématites amoureuses,
+allongeant les bras, pomponnées d'aigrettes blanches. Et d'autres
+plantes, plus frêles, s'enlaçaient encore à celles-ci, les liaient
+davantage, les tissaient d'une trame odorante. Des capucines, aux
+chairs verdâtres et nues, ouvraient des bouches d'or rouge. Des
+haricots d'Espagne, forts comme des ficelles minces, allumaient de
+place en place l'incendie de leurs étincelles vives. Des volubilis
+élargissaient le coeur découpé de leurs feuilles, sonnaient de leurs
+milliers de clochettes un silencieux carillon de couleurs exquises.
+Des pois de senteur, pareils à des vols de papillons posés,
+repliaient leurs ailes fauves, leurs ailes roses, prêts à se laisser
+emporter plus loin, par le premier souffle de vent. Chevelure
+immense de verdure, piquée d'une pluie de fleurs, dont les mèches
+débordaient de toutes parts, s'échappaient en un échevellement fou,
+faisaient songer à quelque fille géante, pâmée au loin sur les
+reins, renversant la tête dans un spasme de passion, dans un
+ruissellement de crins superbes, étalés comme une mare de parfums.
+
+- Jamais je n'ai osé entrer dans tout ce noir, dit Albine à
+l'oreille de Serge.
+
+Il l'encouragea, il la porta par-dessus les orties; et comme un bloc
+fermait le seuil de la grotte, il la tint un instant debout, entre
+ses bras, pour qu'elle pût se pencher sur le trou, béant à quelques
+pieds du sol.
+
+- Il y a, murmura-t-elle, une femme de marbre tombée tout de son
+long dans l'eau qui coule. L'eau lui a mangé la figure.
+
+Alors, lui, voulut voir à son tour. Il se haussa à l'aide des
+poignets. Une haleine fraîche le frappa aux joues. Au milieu des
+joncs et des lentilles d'eau, dans le rayon de jour glissant du
+trou, la femme était sur l'échine, nue jusqu'à la ceinture, avec une
+draperie qui lui cachait les cuisses. C'était quelque noyée de cent
+ans, le lent suicide d'un marbre que des peines avaient dû laisser
+choir au fond de cette source. La nappe claire qui coulait sur elle
+avait fait de sa face une pierre lisse, une blancheur sans visage,
+tandis que ses deux seins, comme soulevés hors de l'eau par un
+effort de la nuque, restaient intacts, vivants encore, gonflés d'une
+volupté ancienne.
+
+- Elle n'est pas morte, va! dit Serge en redescendant. Un jour, il
+faudra venir la tirer de là.
+
+Mais Albine, qui avait un frisson, l'emmena. Ils revinrent au
+soleil, dans le dévergondage des plates-bandes et des corbeilles.
+Ils marchaient à travers un pré de fleurs, à leur fantaisie, sans
+chemin tracé. Leurs pieds avaient pour tapis des plantes charmantes,
+les plantes naines bordant jadis les allées, aujourd'hui étalées en
+nappes sans fin. Par moments, ils disparaissaient jusqu'aux
+chevilles dans la soie mouchetée des sirènes roses, dans le satin
+panaché des oeillets mignardises, dans le velours bleu des myosotis,
+criblé de petits yeux mélancoliques. Plus loin, ils traversaient des
+résédas gigantesques qui leur montaient aux genoux, comme un bain de
+parfums; ils coupaient par un champ de muguets pour épargner un
+champ voisin de violettes, si douces qu'ils tremblaient d'en
+meurtrir la moindre touffe; puis, pressés de toutes parts, n'ayant
+plus que des violettes autour d'eux, ils étaient forcés de s'en
+aller à pas discrets sur cette fraîcheur embaumée, au milieu de
+l'haleine même du printemps. Au-delà des violettes, la laine verte
+des lobelias se déroulait, un peu rude, piquée de mauve clair; les
+étoiles nuancées des sélaginoïdes, les coupes bleues des nemophilas,
+les croix jaunes des saponaires, les croix roses et blanches des
+juliennes de Mahon dessinaient des coins de tapisserie riche,
+étendaient à l'infini devant le couple un luxe royal de tenture,
+pour qu'il s'avançât sans fatigue dans la joie de sa première
+promenade. Et c'étaient les violettes qui revenaient toujours, une
+mer de violettes coulant partout, leur versant sur les pieds des
+odeurs précieuses, les accompagnant du souffle de leurs fleurs
+cachées sous les feuilles.
+
+Albine et Serge se perdaient. Mille plantes, de tailles plus hautes,
+bâtissaient des haies, ménageaient des sentiers étroits qu'ils se
+plaisaient à suivre. Les sentiers s'enfonçaient avec de brusques
+détours, s'embrouillaient, emmêlaient des bouts de taillis
+inextricables: des ageratums à houpettes bleu céleste; des
+aspérules, d'une délicate odeur de musc; des mimulus, montrant des
+gorges cuivrées, ponctuées de cinabre; des phlox écarlates, des
+phlox violets, superbes, dressant des quenouilles de fleurs que le
+vent filait; des lins rouges aux brins fins comme des cheveux; des
+chrysanthèmes pareils à des lunes pleines, des lunes d'or, dardant
+de courts rayons éteints, blanchâtres, violâtres, rosâtres.
+
+Le couple enjambait les obstacles, continuait sa marche heureuse
+entre les deux haies de verdure. A droite, montaient les fraxinelles
+légères, les centranthus retombant en neige immaculée, les
+cynoglosses grisâtres ayant une goutte de rosée dans chacune des
+coupes minuscules de leurs fleurs. A gauche, c'était une longue rue
+d'ancolies, toutes les variétés de l'ancolie, les blanches, les
+roses pâles, les violettes sombres, ces dernières presque noires,
+d'une tristesse de deuil, laissant pendre d'un bouquet de hautes
+tiges leurs pétales plissés et gaufrés comme un crêpe. Et plus loin,
+à mesure qu'ils avançaient, les haies changeaient, alignaient les
+bâtons fleuris de pieds-d'alouettes énormes, perdus dans la frisure
+des feuilles, laissaient passer les gueules ouvertes des mufliers
+fauves, haussaient le feuillage grêle des schizanthus, plein d'un
+papillonnage de fleurs aux ailes de soufre tachées de laque tendre.
+Des campanules couraient, lançant leurs cloches bleues à toute
+volée, jusqu'au haut de grands asphodèles, dont la tige d'or leur
+servait de clocher. Dans un coin, un fenouil géant ressemblait à une
+dame de fine guipure renversant son ombrelle de satin vert d'eau.
+Puis, brusquement, le couple se trouvait au fond d'une impasse; il
+ne pouvait plus avancer, un tas de fleurs bouchait le sentier, un
+jaillissement de plantes tel, qu'il mettait là comme une meule à
+panache triomphal. En bas, des acanthes bâtissaient un socle, d'où
+s'élançaient des benoîtes écarlates, des rhodantes dont les pétales
+secs avaient des cassures de papier peint, des clarkias aux grandes
+croix blanches, ouvragées, semblables aux croix d'un ordre barbare.
+Plus haut, s'épanouissaient les viscarias roses, les leptosiphons
+jaunes, les colinsias blancs, les lagurus plantant parmi les
+couleurs vives leurs pompons de cendre verte. Plus haut encore, des
+digitales rouges, les lupins bleus s'élevaient en colonnettes
+minces, suspendaient une rotonde byzantine, peinturlurée violemment
+de pourpre et d'azur; tandis que, tout en haut, un ricin colossal,
+aux feuilles sanguines, semblait élargir un dôme de cuivre bruni.
+
+Et comme Serge avançait déjà les mains, voulant passer, Albine le
+supplia de ne pas faire de mal aux fleurs.
+
+- Tu casserais les branches, tu écraserais les feuilles, dit-elle.
+Moi, depuis des années que je vis ici, je prends bien garde de ne
+tuer personne... Viens, je te montrerai les pensées.
+
+Elle l'obligea à revenir sur ses pas, elle l'emmena hors des
+sentiers étroits, au centre du parterre, où se trouvaient autrefois
+de grands bassins. Les bassins, comblés, n'étaient plus que de
+vastes jardinières, à bordure de marbre émiettée et rompue. Dans un
+des plus larges, un coup de vent avait semé une merveilleuse
+corbeille de pensées. Les fleurs de velours semblaient vivantes,
+avec leurs bandeaux de cheveux violets, leurs yeux jaunes, leurs
+bouches plus pâles, leurs délicats mentons couleur chair.
+
+- Quand j'étais plus jeune, elles me faisaient peur, murmura
+Albine. Vois-les donc. Ne dirait-on pas des milliers de petits
+visages qui vous regardent, à ras de terre?... Et elles tournent
+leurs figures, toutes ensemble. On dirait des poupées enterrées qui
+passent la tête.
+
+Elle l'entraîna de nouveau. Ils firent le tour des autres bassins.
+Dans le bassin voisin, des amarantes avaient poussé, hérissant des
+crêtes monstrueuses qu'Albine n'osait toucher, songeant à de
+gigantesques chenilles saignantes. Des balsamines, jaune paille,
+fleur de pêcher, gris de lin, blanc lavé de rose, emplissaient une
+autre vasque, où les ressorts de leurs graines partaient avec de
+petits bruits secs. Puis, c'était au milieu des débris d'une
+fontaine une collection d'oeillets splendides: des oeillets blancs
+débordaient de l'auge moussue; des oeillets panachés plantaient dans
+les fentes des pierres le bariolage de leurs ruches de mousseline
+découpée; tandis que, au fond de la gueule du lion qui jadis
+crachait l'eau, un grand oeillet rouge fleurissait, en jets si
+vigoureux que le vieux lion mutilé semblait, à cette heure, cracher
+des éclaboussures de sang. Et, à côté, la pièce d'eau principale, un
+ancien lac où des cygnes avaient nagé, était devenue un bois de
+lilas, à l'ombre duquel des quarantaines, des verveines, des belles-
+de-jour, protégeaient leur teint délicat, dormant à demi, toutes
+moites de parfums.
+
+- Et nous n'avons pas traversé la moitié du parterre! dit Albine
+orgueilleusement. Là-bas sont les grandes fleurs, des champs où je
+disparais tout entière, comme une perdrix dans un champ de blé.
+
+Ils y allèrent. Ils descendirent un large escalier dont les urnes
+renversées flambaient encore des hautes flammes violettes des iris.
+Le long des marches coulait un ruissellement de giroflées pareil à
+une nappe d'or liquide. Des chardons, aux deux bords, plantaient des
+candélabres de bronze vert, grêles, hérissés, recourbés en becs
+d'oiseaux fantastiques, d'un art étrange, d'une élégance de brûle-
+parfum chinois. Des sedums, entre les balustres brisés, laissaient
+pendre des tresses blondes, des chevelures verdâtres de fleuve
+toutes tachées de moisissures. Puis, au bas, un second parterre
+s'étendait, coupé de buis puissants comme des chênes, d'anciens buis
+corrects, autrefois taillés en boules, en pyramides, en tours
+octogonales, aujourd'hui débraillés magnifiquement, avec de grands
+haillons de verdure sombre, dont les trous montraient des bouts de
+ciel bleu.
+
+Et Albine mena Serge, à droite, dans un champ qui était comme le
+cimetière du parterre. Des scabieuses y mettaient leur deuil. Des
+cortèges de pavots s'en allaient à la file, puant la mort,
+épanouissant leurs lourdes fleurs d'un éclat fiévreux. Des anémones
+tragiques faisaient des foules désolées, au teint meurtri, tout
+terreux de quelque souffle épidémique. Des daturas trapus
+élargissaient leurs cornets violâtres, où des insectes, las de
+vivre, venaient boire le poison du suicide. Des soucis, sous leurs
+feuillages engorgés, ensevelissaient leurs fleurs, des corps
+d'étoiles agonisants, exhalant déjà la peste de leur décomposition.
+Et c'étaient encore d'autres tristesses: les renoncules charnues,
+d'une couleur sourde de métal rouillé; les jacinthes et les
+tubéreuses exhalant l'asphyxie, se mourant dans leur parfum. Mais
+les cinéraires surtout dominaient, toute une poussée de cinéraires
+qui promenaient le demi-deuil de leurs robes violettes et blanches,
+robes de velours rayé, robes de velours uni, d'une sévérité riche.
+
+Au milieu du champ mélancolique, un Amour de marbre restait debout,
+mutilé, le bras qui tenait l'arc tombé dans les orties, souriant
+encore sous les lichens dont sa nudité d'enfant grelottait.
+
+Puis, Albine et Serge entrèrent jusqu'à la taille dans un champ de
+pivoines. Les fleurs blanches crevaient, avec une pluie de larges
+pétales qui leur rafraîchissaient les mains, pareilles aux gouttes
+larges d'une pluie d'orage. Les fleurs rouges avaient des faces
+apoplectiques, dont le rire énorme les inquiétait. Ils gagnèrent, à
+gauche, un champ de fuchsias, un taillis d'arbustes souples, déliés,
+qui les ravirent comme des joujoux du Japon, garnis d'un million de
+clochettes. Ils traversèrent ensuite des champs de véroniques aux
+grappes violettes, des champs de géraniums et de pélargoniums, sur
+lesquels semblaient courir des flammèches ardentes, le rouge, le
+rose, le blanc incandescent d'un brasier, que les moindres souffles
+du vent ravivaient sans cesse. Ils durent tourner des rideaux de
+glaïeuls, aussi grands que des roseaux, dressant des hampes de
+fleurs qui brûlaient dans la clarté, avec des richesses de flamme de
+torches allumées. Ils s'égarèrent au milieu d'un bois de tournesols,
+une futaie faite de troncs aussi gros que la taille d'Albine,
+obscurcie par des feuilles rudes, larges à y coucher un enfant,
+peuplée de faces géantes, de faces d'astre, resplendissantes comme
+autant de soleils. Et ils arrivèrent enfin dans un autre bois, un
+bois de rhododendrons, si touffu de fleurs que les branches et les
+feuilles ne se voyaient pas, étalant des bouquets monstrueux, des
+hottées de calices tendres qui moutonnaient jusqu'à l'horizon.
+
+- Va, nous ne sommes pas au bout! s'écria Albine. Marchons,
+marchons toujours.
+
+Mais Serge l'arrêta. Ils étaient alors au centre d'une ancienne
+colonnade en ruine. Des fûts de colonne faisaient des bancs, parmi
+des touffes de primevères et de pervenches. Au loin, entre les
+colonnes restées debout, d'autres champs de fleurs s'étendaient des
+champs de tulipes, aux vives panachures de faïences peintes; des
+champs de calcéolaires, légères soufflures de chair, ponctuées de
+sang et d'or; des champs de zinnias, pareils à de grosses
+pâquerettes courroucées; des champs de pétunias, aux pétales molles
+comme une batiste de femme, montrant le rose de la peau; des champs
+encore, des champs à l'infini, dont on ne reconnaissait plus les
+fleurs, dont les tapis s'étalaient sous le soleil, avec la bigarrure
+confuse des touffes violentes, noyée dans les verts attendris des
+herbes.
+
+- Jamais nous ne pourrons tout voir, dit Serge, la main tendue,
+avec un sourire. C'est ici qu'il doit être bon de s'asseoir, dans
+l'odeur qui monte.
+
+A côté d'eux était un champ d'héliotropes, d'une haleine de vanille,
+si douce, qu'elle donnait au vent une caresse de velours. Alors, ils
+s'assirent sur une des colonnes renversées, au milieu d'un bouquet
+de lis superbes qui avaient poussé là. Depuis plus d'une heure, ils
+marchaient. Ils étaient venus des roses dans les lis, à travers
+toutes les fleurs. Les lis leur offraient un refuge de candeur,
+après leur promenade d'amants, au milieu de la sollicitation ardente
+des chèvrefeuilles suaves, des violettes musquées, des verveines
+exhalant l'odeur fraîche d'un baiser, des tubéreuses soufflant la
+pâmoison d'une volupté mortelle. Les lis, aux tiges élancées, les
+mettaient dans un pavillon blanc, sous le toit de neige de leurs
+calices, seulement égayés des gouttes d'or légères des pistils. Et
+ils restaient, ainsi que des fiancés enfants, souverainement
+pudiques, comme au centre d'une tour de pureté, d'une tour d'ivoire
+inattaquable, où ils ne s'aimaient encore que de tout le charme de
+leur innocence.
+
+Jusqu'au soir, Albine et Serge demeurèrent avec les lis. Ils y
+étaient bien; ils achevaient d'y naître. Serge y perdait la dernière
+fièvre de ses mains. Albine y devenait toute blanche, d'un blanc de
+lait qu'aucune rougeur ne teintait de rose. Ils ne virent plus
+qu'ils avaient les bras nus, le cou nu, les épaules nues. Leurs
+chevelures ne les troublèrent plus, comme des nudités déployées.
+L'un contre l'autre, ils riaient, d'un rire clair, trouvant de la
+fraîcheur à se serrer. Leurs yeux gardaient un calme limpide d'eau
+de source, sans que rien d'impur montât de leur chair pour en ternir
+le cristal. Leurs joues étaient des fruits veloutés, à peine mûrs,
+auxquels ils ne songeaient point à mordre. Quand ils quittèrent les
+lis, ils n'avaient pas dix ans; il leur semblait qu'ils venaient de
+se rencontrer, seuls au fond du grand jardin, pour y vivre dans une
+amitié et dans un jeu éternels. Et, comme ils traversaient de
+nouveau le parterre, rentrant au crépuscule, les fleurs parurent se
+faire discrètes, heureuses de les voir si jeunes, ne voulant pas
+débaucher ces enfants. Les bois de pivoines, les corbeilles
+d'oeillets, les tapis de myosotis, les tentures de clématites,
+n'agrandissaient plus devant eux une alcôve d'amour, noyés à cette
+heure de l'air du soir, endormis dans une enfance aussi pure que la
+leur. Les pensées les regardaient en camarades, de leurs petits
+visages candides. Les résédas, alanguis, frôlés par la jupe blanche
+d'Albine, semblaient pris de compassion, évitant de hâter leur
+fièvre d'un souffle.
+
+
+
+
+
+VIII.
+
+Le lendemain, dès l'aube, ce fut Serge qui appela Albine. Elle
+dormait dans une chambre de l'étage supérieur, où il n'eut pas
+l'idée de monter. Il se pencha à la fenêtre, la vit qui poussait ses
+persiennes, au saut du lit. Et tous deux rirent beaucoup, de se
+retrouver ainsi.
+
+- Aujourd'hui, tu ne sortiras pas, dit Albine, quand elle fut
+descendue. Il faut nous reposer... Demain, je veux te mener loin,
+bien loin, quelque part où nous serons joliment à notre aise.
+
+- Mais nous allons nous ennuyer, murmura Serge.
+
+- Oh! que non!... Je vais te raconter des histoires.
+
+Ils passèrent une journée charmante. Les fenêtres étaient grandes
+ouvertes, le Paradou entrait, riait avec eux, dans la chambre. Serge
+prit enfin possession de cette heureuse chambre, où il s'imaginait
+être né. Il voulut tout voir, tout se faire expliquer. Les Amours de
+plâtre, culbutés au bord de l'alcôve, l'égayèrent au point qu'il
+monta sur une chaise pour attacher la ceinture d'Albine au cou du
+plus petit d'entre eux, un bout d'homme, le derrière en l'air, la
+tête en bas, qui polissonnait. Albine tapait des mains, criait qu'il
+ressemblait à un hanneton tenu par un fil. Puis, comme prise de
+pitié:
+
+- Non, non, détache-le... Ça l'empêche de voler.
+
+Mais ce furent surtout les Amours peints au-dessus des portes qui
+occupèrent vivement Serge. Il se fâchait de ne pouvoir comprendre à
+quels jeux ils jouaient, tant les peintures étaient pâlies. Aidé
+d'Albine, il roula une table, sur laquelle ils grimpèrent tous les
+deux. Albine donnait des explications.
+
+- Regarde, ceux-ci jettent des fleurs. Sous les fleurs, on ne voit
+plus que trois jambes nues. Je crois me souvenir qu'en arrivant ici,
+j'ai pu distinguer encore une dame couchée. Mais, depuis le temps,
+elle s'en est allée.
+
+Ils firent le tour des panneaux, sans que rien d'impur leur vint de
+ces jolies indécences de boudoir. Les peintures, qui s'émiettaient
+comme un visage fardé du dix-huitième siècle, étaient assez mortes
+pour ne laisser passer que les genoux et les coudes des corps pâmés
+dans une luxure aimable. Les détails trop crus, auxquels paraissait
+s'être complu l'ancien amour dont l'alcôve gardait la lointaine
+odeur, avaient disparu, mangés par le grand air; si bien que la
+chambre, ainsi que le parc, était naturellement redevenue vierge,
+sous la gloire tranquille du soleil.
+
+- Bah! ce sont des gamins qui s'amusent, dit Serge, en redescendant
+de la table... Est-ce que tu sais jouer à la main chaude, toi?
+
+Albine savait jouer à tous les jeux. Seulement, il fallait être au
+moins trois pour jouer à la main chaude. Cela les fit rire. Mais
+Serge s'écria qu'on était trop bien deux, et ils jurèrent de n'être
+toujours que deux.
+
+- On est tout à fait chez soi, on n'entend rien, reprit le jeune
+homme, qui s'allongea sur le canapé. Et les meubles ont une odeur de
+vieux qui sent bon... C'est doux comme dans un nid. Voilà une
+chambre où il y a du bonheur.
+
+La jeune fille hochait gravement la tête.
+
+- Si j'avais été peureuse, murmura-t-elle, j'aurais eu bien peur,
+dans les premiers temps... C'est justement cette histoire-là que je
+veux te raconter. Je l'ai entendue dans le pays. On ment peut-être.
+Enfin, ça nous amusera.
+
+Et elle s'assit à côté de Serge.
+
+- Il y a des années et des années... Le Paradou appartenait à un
+riche seigneur qui vint s'y enfermer avec une dame très belle. Les
+portes du château étaient si bien fermées, les murailles du jardin
+avaient une telle hauteur, que jamais personne n'apercevait le
+moindre bout des jupes de la dame.
+
+- Je sais, interrompit Serge, la dame n'a jamais reparu.
+
+Comme Albine le regardait toute surprise, fâchée de voir son
+histoire connue, il continua à demi-voix, étonné lui-même.
+
+- Tu me l'as déjà racontée, ton histoire.
+
+Elle protesta. Puis, elle parut se raviser, elle se laissa
+convaincre. Ce qui ne l'empêcha pas de terminer son récit en ces
+termes:
+
+- Quand le seigneur s'en alla, il avait les cheveux blancs. Il fit
+barricader toutes les ouvertures, pour qu'on n'allât pas déranger la
+dame... La dame était morte dans cette chambre.
+
+- Dans cette chambre! s'écria Serge. Tu ne m'avais pas dit cela...
+Es-tu sûre qu'elle soit morte dans cette chambre?
+
+Albine se fâcha. Elle répétait ce que tout le monde savait. Le
+seigneur avait fait bâtir le pavillon, pour y loger cette inconnue
+qui ressemblait à une princesse. Les gens du château, plus tard,
+assuraient qu'il y passait les jours et les nuits. Souvent aussi,
+ils l'apercevaient dans une allée, menant les petits pieds de
+l'inconnue au fond des taillis les plus noirs. Mais, pour rien au
+monde, ils ne se seraient hasardés à guetter le couple, qui battait
+le parc pendant des semaines entières.
+
+- Et c'est là qu'elle est morte, répéta Serge, l'esprit frappé. Tu
+as pris sa chambre, tu te sers de ses meubles, tu couches dans son
+lit.
+
+Albine souriait.
+
+- Tu sais bien que je ne suis pas peureuse, dit-elle. Puis, toutes
+ces choses, c'est si vieux... La chambre te semblait pleine de
+bonheur.
+
+Ils se turent, ils regardèrent un instant l'alcôve, le haut plafond,
+les coins d'ombre grise. Il y avait comme un attendrissement
+amoureux, dans les couleurs fanées des meubles. C'était un soupir
+discret du passé, si résigné, qu'il ressemblait encore à un
+remerciement tiède de femme adorée.
+
+- Oui, murmura Serge, on ne peut pas avoir peur. C'est trop
+tranquille.
+
+Et Albine reprit en se rapprochant de lui:
+
+- Ce que peu de personnes savent, c'est qu'ils avaient découvert
+dans le jardin un endroit de félicité parfaite, où ils finissaient
+par vivre toutes leurs heures. Moi, je tiens cela d'une source
+certaine... Un endroit d'ombre fraîche, caché au fond de
+broussailles impénétrables, si merveilleusement beau, qu'on y oublie
+le monde entier. La dame a dû y être enterrée.
+
+- Est-ce dans le parterre? demanda Serge curieusement.
+
+- Ah! je ne sais pas, je ne sais pas! dit la jeune fille, avec un
+geste découragé. J'ai cherché partout, je n'ai encore pu trouver
+nulle part cette clairière heureuse... Elle n'est ni dans les roses,
+ni dans les lis, ni sur le tapis des violettes.
+
+- Peut être est-ce ce coin de fleurs tristes, où tu m'as montré un
+enfant debout, le bras cassé?
+
+- Non, non.
+
+- Peut être est-ce au fond de la grotte, près de cette eau claire,
+où s'est noyée cette grande femme de marbre, qui n'a plus de visage?
+
+- Non, non.
+
+Albine resta un instant songeuse. Puis, elle continua, comme se
+parlant à elle-même:
+
+- Dès les premiers jours, je me suis mise en quête. Si j'ai passé
+des journées dans le Paradou, si j'ai fouillé les moindres coins de
+verdure, c'était uniquement pour m'asseoir une heure au milieu de la
+clairière. Que de matinées perdues vainement à me glisser sous les
+ronces, à visiter les coins les plus reculés du parc!... Oh! je
+l'aurais vite reconnue, cette retraite enchantée, avec son arbre
+immense qui doit la couvrir d'un toit de feuilles, avec son herbe
+fine comme une peluche de soie, avec ses murs de buissons verts que
+les oiseaux eux-mêmes ne peuvent percer!
+
+Elle jeta l'un de ses bras au cou de Serge, élevant la voix, le
+suppliant:
+
+- Dis? nous sommes deux maintenant, nous chercherons, nous
+trouverons... Toi qui es fort, tu écarteras les grosses branches
+devant moi, pour que j'aille jusqu'au fond des fourrés. Tu me
+porteras, lorsque je serai lasse; tu m'aideras à sauter les
+ruisseaux, tu monteras aux arbres, si nous venons à perdre notre
+route... Et quelle joie, lorsque nous pourrons nous asseoir côte à
+côte, sous le toit de feuilles, au centre de la clairière! On m'a
+raconté qu'on vivait là dans une minute toute une vie... Dis? mon
+bon Serge, dès demain, nous partirons, nous battrons le parc
+broussailles à broussailles, jusqu'à ce que nous ayons contenté
+notre désir.
+
+Serge haussait les épaules, en souriant.
+
+- A quoi bon! dit-il. N'est-on pas bien dans le parterre? Il faudra
+rester avec les fleurs, vois-tu, sans chercher si loin un bonheur
+plus grand.
+
+- C'est là que la morte est enterrée, murmura Albine, retombant
+dans sa rêverie. C'est la joie de s'être assise là qui l'a tuée.
+L'arbre a une ombre dont le charme fait mourir... Moi, je mourrais
+volontiers ainsi. Nous nous coucherions aux bras l'un de l'autre;
+nous serions morts, personne ne nous trouverait plus.
+
+- Non, tais-toi, tu me désoles, interrompit Serge inquiet. Je veux
+que nous vivions au soleil, loin de cette ombre mortelle. Tes
+paroles me troublent, comme si elles nous poussaient à quelque
+malheur irréparable. Ça doit être défendu de s'asseoir sous un arbre
+dont l'ombrage donne un tel frisson.
+
+- Oui, c'est défendu, déclara gravement Albine. Tous les gens du
+pays m'ont dit que c'était défendu.
+
+Un silence se fit. Serge se leva du canapé où il était resté
+allongé. Il riait, il prétendait que les histoires ne l'amusaient
+pas. Le soleil baissait, lorsque Albine consentit enfin à descendre
+un instant au jardin. Elle le mena, à gauche, le long du mur de
+clôture, jusqu'à un champ de décombres, tout hérissé de ronces.
+C'était l'ancien emplacement du château, encore noir de l'incendie
+qui avait abattu les murs. Sous les ronces, des pierres cuites se
+fendaient, des éboulements de charpentes pourrissaient. On eût dit
+un coin de roches stériles, raviné, bossué, vêtu d'herbe rude, de
+lianes rampantes qui se coulaient dans chaque fente comme des
+couleuvres. Et ils s'égayèrent à traverser en tous sens cette
+fondrière, descendant au fond des trous, flairant les débris,
+cherchant s'ils ne devineraient rien de ce passé en cendre. Ils
+n'avouaient pas leur curiosité, ils se poursuivaient au milieu des
+planchers crevés et des cloisons renversées; mais, à la vérité, ils
+ne songeaient qu'aux légendes de ces ruines, à cette dame plus belle
+que le jour, qui avait traîné sa jupe de soie sur ces marches, où
+les lézards seuls aujourd'hui se promenaient paresseusement.
+
+Serge finit par se planter sur le plus haut tas de décombres,
+regardant le parc qui déroulait ses immenses nappes vertes,
+cherchant entre les arbres la tache grise du pavillon. Albine se
+taisait, debout à son côté, redevenue sérieuse.
+
+- Le pavillon est là, à droite, dit-elle, sans qu'il l'interrogeât.
+C'est tout ce qui reste des bâtiments... Tu le vois bien, au bout de
+ce couvert de tilleuls?
+
+Ils gardèrent de nouveau le silence. Et comme continuant à voix
+haute les réflexions qu'ils faisaient mentalement tous les deux,
+elle reprit:
+
+- Quand il allait la voir, il devait descendre par cette allée;
+puis, il tournait les gros marronniers, et il entrait sous les
+tilleuls... Il lui fallait à peine un quart d'heure.
+
+Serge n'ouvrit pas les lèvres. Lorsqu'ils revinrent, ils
+descendirent l'allée, ils tournèrent les gros marronniers, ils
+entrèrent sous les tilleuls. C'était un chemin d'amour. Sur l'herbe,
+ils semblaient chercher des pas, un noeud de ruban tombé, une
+bouffée de parfum ancien, quelque indice qui leur montrât clairement
+qu'ils étaient bien dans le sentier menant à la joie d'être
+ensemble. La nuit venait, le parc avait une grande voix mourante qui
+les appelait du fond des verdures.
+
+- Attends, dit Albine, lorsqu'ils furent revenus devant le
+pavillon. Toi, tu ne monteras que dans trois minutes.
+
+Elle s'échappa gaiement, s'enferma dans la chambre au plafond bleu.
+Puis, après avoir laissé Serge frapper deux fois à la porte, elle
+l'entrebâilla discrètement, le reçut avec une révérence à l'ancienne
+mode.
+
+- Bonjour, mon cher seigneur, dit-elle en l'embrassant.
+
+Cela les amusa extrêmement. Ils jouèrent aux amoureux, avec une
+puérilité de gamins. Ils bégayaient la passion qui avait jadis
+agonisé là. Ils l'apprenaient comme une leçon qu'ils ânonnaient
+d'une adorable manière, ne sachant point se baiser aux lèvres,
+cherchant sur les joues, finissant par danser l'un devant l'autre,
+en riant aux éclats, par ignorance de se témoigner autrement le
+plaisir qu'ils goûtaient à s'aimer.
+
+
+
+
+
+IX.
+
+Le lendemain matin, Albine voulut partir dès le lever du soleil,
+pour la grande promenade qu'elle ménageait depuis la ville. Elle
+tapait des pieds joyeusement, elle disait qu'ils ne rentreraient pas
+de la journée.
+
+- Où me mènes-tu donc? demanda Serge.
+
+- Tu verras, tu verras!
+
+Mais il la prit par les poignets, la regarda en face.
+
+- Il faut être sage, n'est-ce pas? Je ne veux pas que tu cherches
+ni ta clairière, ni ton arbre, ni ton herbe où l'on meurt. Tu sais
+que c'est défendu.
+
+Elle rougit légèrement, en protestant, en disant qu'elle ne songeait
+pas même à ces choses. Puis, elle ajouta:
+
+- Pourtant, si nous trouvions, sans chercher, par hasard, est-ce
+que tu ne t'assoirais pas?... Tu m'aimes donc bien peu!
+
+Ils partirent. Ils traversèrent le parterre tout droit, sans
+s'arrêter au réveil des fleurs, nues dans leur bain de rosée. Le
+matin avait un teint de rose, un sourire de bel enfant ouvrant les
+yeux au milieu des blancheurs de son oreiller.
+
+- Où me mènes-tu? répétait Serge.
+
+Et Albine riait, sans vouloir répondre. Mais, comme ils arrivaient
+devant la nappe d'eau qui coupait le jardin au bout du parterre,
+elle resta toute consternée. La rivière était encore gonflée des
+dernières pluies.
+
+- Nous ne pourrons jamais passer, murmura-t-elle. J'ôte mes
+souliers, je relève mes jupes d'ordinaire. Mais, aujourd'hui, nous
+aurions de l'eau jusqu'à la taille.
+
+Ils longèrent un instant la rive, cherchant un gué. La jeune fille
+disait que c'était inutile, qu'elle connaissait tous les trous.
+Autrefois, un pont se trouvait là, un pont dont l'écroulement avait
+semé la rivière de grosses pierres, entre lesquelles l'eau passait
+avec des tourbillons d'écume.
+
+- Monte sur mon dos, dit Serge.
+
+- Non, non, je ne veux pas. Si tu venais à glisser, nous ferions un
+fameux plongeon tous les deux... Tu ne sais pas comme ces pierres-là
+sont traîtres.
+
+- Monte donc sur mon dos.
+
+Cela finit par la tenter. Elle prit son élan, sauta comme un garçon,
+si haut, qu'elle se trouva à califourchon sur le cou de Serge. Et,
+le sentant chanceler, elle cria qu'il n'était pas encore assez fort,
+qu'elle voulait descendre. Puis, elle sauta de nouveau, à deux
+reprises. Ce jeu les ravissait.
+
+- Quand tu auras fini! dit le jeune homme, qui riait. Maintenant,
+tiens-toi ferme. C'est le grand coup.
+
+Et, en trois bonds légers, il traversa la rivière, la pointe des
+pieds à peine mouillée. Au milieu, pourtant, Albine crut qu'il
+glissait. Elle eut un cri, en se rattrapant des deux mains à son
+menton. Lui, l'emportait déjà, dans un galop de cheval, sur le sable
+fin de l'autre rive.
+
+- Hue! Hue! criait-elle, rassurée, amusée par ce jeu nouveau.
+
+Il courut ainsi tant qu'elle voulut, tapant des pieds, imitant le
+bruit des sabots. Elle claquait de la langue, elle avait pris deux
+mèches de ses cheveux, qu'elle tirait comme des guides, pour le
+lancer à droite ou à gauche.
+
+- Là, là, nous y sommes, dit-elle, en lui donnant de petites
+claques sur les joues.
+
+Elle sauta à terre, tandis que lui, en sueur, s'adossait contre un
+arbre pour reprendre haleine. Alors, elle le gronda, elle menaça de
+ne pas le soigner, s'il retombait malade.
+
+- Laisse donc! Ça m'a fait du bien, répondit-il. Quand j'aurai
+retrouvé toutes mes forces, je te porterai des matinées entières...
+Où me mènes-tu?
+
+- Ici, dit-elle en s'asseyant avec lui sous un gigantesque poirier.
+
+Ils étaient dans l'ancien verger du parc. Une haie vive d'aubépine,
+une muraille de verdure, trouée de brèches, mettait là un bout de
+jardin à part. C'était une forêt d'arbres fruitiers, que la serpe
+n'avait pas taillés depuis un siècle. Certains troncs se déjetaient
+puissamment, poussaient de travers, sous les coups d'orage qui les
+avaient pliés; tandis que d'autres, bossués de noeuds énormes,
+crevassés de cavités profondes, ne semblaient plus tenir au sol que
+par les ruines géantes de leur écorce. Les hautes branches, que le
+poids des fruits courbait à chaque saison, étendaient au loin des
+raquettes démesurées; même, les plus chargées, qui avaient cassé,
+touchaient la terre, sans qu'elles eussent cessé de produire,
+raccommodées par d'épais bourrelets de sève. Entre eux, les arbres
+se prêtaient des étais naturels, n'étaient plus que des piliers
+tordus, soutenant une voûte de feuilles qui se creusait en longues
+galeries, s'élançait brusquement en halles légères, s'aplatissait
+presque au ras du sol en soupentes effondrées. Autour de chaque
+colosse, des rejets sauvages faisaient des taillis, ajoutaient
+l'emmêlement de leurs jeunes tiges, dont les petites baies avaient
+une aigreur exquise. Dans le jour verdâtre, qui coulait comme une
+eau claire, dans le grand silence de la mousse, retentissait seule
+la chute sourde des fruits que le vent cueillait.
+
+Et il y avait des abricotiers patriarches, qui portaient
+gaillardement leur grand âge, paralysés déjà d'un côté, avec une
+forêt de bois mort, pareil à un échafaudage de cathédrale, mais si
+vivants de leur autre moitié, si jeunes, que des pousses tendres
+faisaient éclater l'écorce rude de toutes parts. Des pruniers
+vénérables, tout chenus de mousse, grandissaient encore pour aller
+boire l'ardent soleil, sans qu'une seule de leurs feuilles pâtit.
+Des cerisiers bâtissaient des villes entières, des maisons à
+plusieurs étages, jetant des escaliers, établissant des planchers de
+branches, larges à y loger dix familles. Puis, c'étaient des
+pommiers, les reins cassés, les membres contournés, comme de grands
+infirmes, la peau racheuse, maculée de rouille verte; des poiriers
+lisses, dressant une mâture de hautes tiges minces, immense,
+semblable à l'échappée d'un port, rayant l'horizon de barres brunes;
+des pêchers rosâtres, se faisant faire place dans l'écrasement de
+leurs voisins, par un rire aimable et une poussée lente de belles
+filles égarées au milieu d'une foule. Certains pieds, anciennement
+en espaliers, avaient enfoncé les murailles basses qui les
+soutenaient; maintenant, ils se débauchaient, libres des treillages
+dont les lambeaux arrachés pendaient encore à leurs bras; ils
+poussaient à leur guise, n'ayant conservé de leur taille
+particulière que des apparences d'arbres comme il faut, traînant
+dans le vagabondage les loques de leur habit de gala. Et, à chaque
+tronc, à chaque branche, d'un arbre à l'autre, couraient des
+débandades de vigne. Les ceps montaient comme des rires fous,
+s'accrochaient un instant à quelque noeud élevé, puis repartaient en
+un jaillissement de rires plus sonores, éclaboussant tous les
+feuillages de l'ivresse heureuse des pampres. C'était un vert tendre
+doré de soleil qui allumait d'une pointe d'ivrognerie les têtes
+ravagées des grands vieillards du verger.
+
+Puis, vers la gauche, des arbres plus espacés, des amandiers au
+feuillage grêle, laissaient le soleil mûrir à terre des citrouilles
+pareilles à des lunes tombées. Il y avait aussi, au bord d'un
+ruisseau qui traversait le verger, des melons couturés de verrues,
+perdus dans des nappes de feuilles rampantes, ainsi que des
+pastèques vernies, d'un ovale parfait d'oeuf d'autruche. A chaque
+pas, des buissons de groseilliers barraient les anciennes allées,
+montrant les grappes limpides de leurs fruits, des rubis dont chaque
+grain s'éclairait d'une goutte de jour. Des haies de framboisiers
+s'étalaient comme des ronces sauvages; tandis que le sol n'était
+plus qu'un tapis de fraisiers, une herbe toute semée de fraises
+mûres, dont l'odeur avait une légère fumée de vanille.
+
+Mais le coin enchanté du verger était plus à gauche encore, contre
+la rampe de rochers qui commençait là à escalader l'horizon. On
+entrait en pleine terre ardente, dans une serre naturelle, où le
+soleil tombait d'aplomb. D'abord, il fallait traverser des figuiers
+gigantesques, dégingandés, étirant leurs branches comme des bras
+grisâtres las de sommeil, si obstrués du cuir velu de leurs
+feuilles, qu'on devait, pour passer, casser les jeunes tiges
+repoussant des pieds séchés par l'âge. Ensuite, on marchait entre
+des bouquets d'arbousiers, d'une verdure de buis géants, que leurs
+baies rouges faisaient ressembler à des mais ornés de pompons de
+soie écarlate. Puis, venait une futaie d'aliziers, d'azeroliers, de
+jujubiers, au bord de laquelle des grenadiers mettaient une lisière
+de touffes éternellement vertes; les grenades se nouaient à peine,
+grosses comme un poing d'enfant; les fleurs de pourpre, posées sur
+le bout des branches, paraissaient avoir le battement d'ailes des
+oiseaux des îles, qui ne courbent pas les herbes sur lesquelles ils
+vivent. Et l'on arrivait enfin à un bois d'orangers et de
+citronniers, poussant vigoureusement en pleine terre. Les troncs
+droits enfonçaient des enfilades de colonnes brunes; les feuilles
+luisantes mettaient la gaieté de leur claire peinture sur le bleu du
+ciel, découpaient l'ombre nettement en minces lames pointues, qui
+dessinaient à terre les millions de palmes d'une étoffe indienne.
+C'était un ombrage au charme tout autre, auprès duquel les ombrages
+du verger d'Europe devenaient fades: une joie tiède de la lumière
+tamisée en une poussière d'or volante, une certitude de verdure
+perpétuelle, une force de parfum continu, le parfum pénétrant de la
+fleur, le parfum plus grave du fruit, donnant aux membres la
+souplesse pâmée des pays chauds.
+
+- Et nous allons déjeuner! cria Albine, en tapant dans ses mains.
+Il est au moins neuf heures. J'ai une belle faim!
+
+Elle s'était levée. Serge confessait qu'il mangerait volontiers, lui
+aussi.
+
+- Grand bêta! reprit-elle, tu n'as donc pas compris que je te
+menais déjeuner. Hein! nous ne mourrons pas de faim, ici? Tout est
+pour nous.
+
+Ils entrèrent sous les arbres, écartant les branches, se coulant au
+plus épais des fruits. Albine qui marchait la première, les jupes
+entre les jambes, se retournait, demandait à son compagnon, de sa
+voix flûtée:
+
+- Qu'est-ce que tu aimes, toi? les poires, les abricots, les
+cerises, les groseilles?... Je te préviens que les poires sont
+encore vertes; mais elles sont joliment bonnes tout de même.
+
+Serge se décida pour les cerises. Albine dit qu'en effet on pouvait
+commencer par ça. Mais, comme il allait sottement grimper sur le
+premier cerisier venu, elle lui fit faire encore dix bonnes minutes
+de chemin, au milieu d'un gâchis épouvantable de branches. Ce
+cerisier-là avait de méchantes cerises de rien du tout; les cerises
+de celui-ci étaient trop aigres; les cerises de cet autre ne
+seraient mûres que dans huit jours. Elle connaissait tous les
+arbres.
+
+- Tiens, monte là-dedans, dit-elle enfin, en s'arrêtant devant un
+cerisier si chargé de fruits, que des grappes pendaient jusqu'à
+terre comme des colliers de corail accrochés.
+
+Serge s'établit commodément entre deux branches, et se mit à
+déjeuner. Il n'entendait plus Albine; il la croyait dans un autre
+arbre, à quelques pas, lorsque, baissant les yeux, il l'aperçut
+tranquillement couchée sur le dos, au-dessous de lui. Elle s'était
+glissée là, mangeant sans même se servir des mains, happant des
+lèvres les cerises que l'arbre tendait jusqu'à sa bouche.
+
+Quand elle se vit découverte, elle eut des rires prolongés, sautant
+sur l'herbe comme un poisson blanc sorti de l'eau, se mettant sur le
+ventre, rampant sur les coudes, faisant le tour du cerisier, tout en
+continuant à happer les cerises les plus grosses.
+
+- Figure-toi, elles me chatouillent! criait-elle. Tiens, en voilà
+encore une qui vient de me tomber dans le cou. C'est qu'elles sont
+joliment fraîches!... Moi, j'en ai dans les oreilles, dans les yeux,
+sur le nez, partout! Si je voulais, j'en écraserais une pour me
+faire des moustaches... Elles sont bien plus douces en bas qu'en
+haut.
+
+- Allons donc! dit Serge en riant. C'est que tu n'oses pas monter.
+
+Elle resta muette d'indignation.
+
+- Moi! moi! balbultia-t-elle.
+
+Et, serrant sa jupe, la rattachant par-devant à sa ceinture, sans
+voir quelle montrait ses cuisses, elle prit l'arbre nerveusement, se
+hissa sur le tronc, d'un seul effort des poignets. Là, elle courut
+le long des branches, en évitant même de se servir des mains; elle
+avait des allongements souples d'écureuil, elle tournait autour des
+noeuds, lâchait les pieds, tenue seulement en équilibre par le pli
+de la taille. Quand elle fut tout en haut, au bout d'une branche
+grêle, que le poids de son corps secouait furieusement:
+
+- Eh bien! cria-t-elle, est-ce que j'ose monter?
+
+- Veux-tu vite descendre! implorait Serge pris de peur. Je t'en
+prie. Tu vas te faire du mal.
+
+Mais, triomphante, elle alla encore plus haut. Elle se tenait à
+l'extrémité même de la branche, à califourchon, s'avançant petit à
+petit au-dessus du vide, empoignant des deux mains des touffes de
+feuilles.
+
+- La branche va casser, dit Serge éperdu.
+
+- Qu'elle casse, pardi! répondit-elle avec un grand rire. Ça
+m'évitera la peine de descendre.
+
+Et la branche cassa, en effet; mais lentement, avec une si longue
+déchirure, qu'elle s'abattit peu à peu, comme pour déposer Albine à
+terre d'une façon très douce. Elle n'eut pas le moindre effroi, elle
+se renversait, elle agitait ses cuisses demi-nues, en répétant:
+
+- C'est joliment gentil. On dirait une voiture.
+
+Serge avait sauté de l'arbre pour la recevoir dans ses bras. Comme
+il restait tout pâle de l'émotion qu'il venait d'avoir, elle le
+plaisanta.
+
+- Mais ça arrive tous les jours de tomber des arbres. Jamais on ne
+se fait de mal... Ris donc, gros bêta! Tiens, mets-moi un peu de
+salive sur le cou. Je me suis égratignée.
+
+Il lui mit un peu de salive, du bout des doigts.
+
+- Là, c'est guéri, cria-t-elle, en s'échappant, avec une gambade de
+gamine. Nous allons jouer à cache-cache, veux-tu?
+
+Elle se fit chercher. Elle disparaissait, jetait le cri: Coucou!
+coucou! du fond de verdures connues d'elle seule, où Serge ne
+pouvait la trouver. Mais ce jeu de cache-cache n'allait pas sans une
+maraude terrible de fruits. Le déjeuner continuait dans les coins où
+les deux grands enfants se poursuivaient. Albine, tout en filant
+sous les arbres, allongeait la main, croquait une poire verte,
+s'emplissait la jupe d'abricots. Puis, dans certaines cachettes,
+elle avait des trouvailles qui l'asseyaient par terre, oubliant le
+jeu, occupée à manger gravement. Un moment, elle n'entendit plus
+Serge, elle dut le chercher à son tour. Et ce fut pour elle une
+surprise, presque une fâcherie, de le découvrir sous un prunier, un
+prunier qu'elle-même ne savait pas là, et dont les prunes mûres
+avaient une délicate odeur de musc. Elle le querella de la belle
+façon. Voulait-il donc tout avaler, qu'il n'avait soufflé mot? Il
+faisait la bête, mais il avait le nez fin, il sentait de loin les
+bonnes choses. Elle était surtout furieuse contre le prunier, un
+arbre sournois qu'on ne connaissait seulement pas, qui devait avoir
+poussé dans la nuit, pour ennuyer les gens. Serge, comme elle
+boudait, refusant de cueillir une seule prune, imagina de secouer
+l'arbre violemment. Une pluie, une grêle de prunes tomba. Albine,
+sous l'averse, reçu des prunes sur les bras, des prunes dans le cou,
+des prunes au beau milieu du nez. Alors, elle ne put retenir ses
+rires; elle resta dans ce déluge, criant: Encore! encore! amusée par
+les balles rondes qui rebondissaient sur elle, tendant la bouche et
+les mains, les yeux fermés, se pelotonnant à terre pour se faire
+toute petite.
+
+Matinée d'enfance, polissonnerie de galopins lâchés dans le Paradou.
+Albine et Serge passèrent là des heures puériles d'école
+buissonnière, à courir, à crier, à se taper, sans que leurs chairs
+innocentes eussent un frisson. Ce n'était encore que la camaraderie
+de deux garnements, qui songeront peut-être plus tard à se baiser
+sur les joues, lorsque les arbres n'auront plus de dessert à leur
+donner. Et quel joyeux coin de nature pour cette première escapade!
+Un trou de feuillage, avec des cachettes excellentes. Des sentiers
+le long desquels il n'était pas possible d'être sérieux, tant les
+haies laissaient tomber de rires gourmands. Le parc avait, dans cet
+heureux verger, une gaminerie de buissons s'en allant à la
+débandade, une fraîcheur d'ombre invitant à la faim, une vieillesse
+de bons arbres pareils à des grands-pères pleins de gâteries. Même,
+au fond des retraites vertes de mousse, sous les troncs cassés qui
+les forçaient à ramper l'un derrière l'autre, dans des corridors de
+feuilles, si étroits, que Serge s'attelait en riant aux jambes nues
+d'Albine, ils ne rencontraient point la rêverie dangereuse du
+silence. Rien de troublant ne leur venait du bois en récréation.
+
+Et quand ils furent las des abricotiers, des pruniers, des
+cerisiers, ils coururent sous les amandiers grêles, mangeant les
+amandes vertes, à peine grosses comme des pois, cherchant les
+fraises parmi le tapis d'herbe, se fâchant de ce que les pastèques
+et les melons n'étaient pas mûrs. Albine finit par courir de toutes
+ses forces, suivie de Serge, qui ne pouvait l'attraper. Elle
+s'engagea dans les figuiers, sautant les grosses branches, arrachant
+les feuilles qu'elle jetait par-derrière à la figure de son
+compagnon. En quelques bonds, elle traversa les bouquets
+d'arbousiers, dont elle goûta en passant les baies rouges; et ce fut
+dans la futaie des aliziers, des azeroliers et des jujubiers que
+Serge la perdit. Il la crut d'abord cachée derrière un grenadier;
+mais c'était deux fleurs en bouton qu'il avait pris pour les deux
+noeuds roses de ses poignées. Alors, il battit le bois d'orangers,
+ravi du beau temps qu'il faisait là, s'imaginant entrer chez les
+fées du soleil. Au milieu du bois, il aperçut Albine qui, ne le
+croyant pas si près d'elle, furetait vivement, fouillait du regard
+les profondeurs vertes.
+
+- Qu'est-ce que tu cherches donc là? cria-t-il. Tu sais bien que
+c'est défendu.
+
+Elle eut un sursaut, elle rougit légèrement, pour la première fois
+de la journée. Et, s'asseyant à côté de Serge, elle lui parla des
+jours heureux où les oranges mûrissaient. Le bois alors était tout
+doré, tout éclairé de ces étoiles rondes, qui criblaient de leurs
+feux jaunes la voûte verte.
+
+Puis, quand ils s'en allèrent enfin, elle s'arrêta à chaque rejet
+sauvage, s'emplissant les poches de petites poires âpres, de petites
+prunes aigres, disant que ce serait pour manger en route. C'était
+cent fois meilleur que tout ce qu'ils avaient goûté jusque-là. Il
+fallut que Serge en avalât, malgré les grimaces qu'il faisait à
+chaque coup de dent. Ils rentrèrent éreintés, heureux, ayant tant
+ri, qu'ils avaient mal aux côtes. Même, ce soir-là, Albine n'eut pas
+le courage de remonter chez elle; elle s'endormit aux pieds de
+Serge, en travers sur le lit, rêvant qu'elle montait aux arbres,
+achevant de croquer en dormant les fruits des sauvageons, qu'elle
+avait cachés sous la couverture, à côté d'elle.
+
+
+
+
+
+X.
+
+Huit jours plus tard, il y eut de nouveau un grand voyage dans le
+parc. Il s'agissait d'aller plus loin que le verger, à gauche, du
+côté des larges prairies que quatre ruisseaux traversaient. On
+ferait plusieurs lieues en pleine herbe; on vivrait de sa pêche, si
+l'on venait à s'égarer.
+
+- J'emporte mon couteau, dit Albine, en montrant un couteau de
+paysan, à lame épaisse.
+
+Elle mit de tout dans ses poches, de la ficelle, du pain, des
+allumettes, une petite bouteille de vin, des chiffons, un peigne,
+des aiguilles. Serge dut prendre une couverture; mais, au bout des
+tilleuls, lorsqu'ils arrivèrent devant les décombres du château, la
+couverture l'embarrassait déjà à un tel point, qu'il la cacha sous
+un pan de mur écroulé.
+
+Le soleil était plus fort. Albine s'était attardée à ses
+préparatifs. Dans la matinée chaude, ils s'en allèrent côte à côte,
+presque raisonnables. Ils faisaient jusqu'à des vingtaines de pas,
+sans se pousser, pour rire. Ils causaient.
+
+- Moi, je ne m'éveille jamais, dit Albine. J'ai bien dormi, cette
+nuit. Et toi?
+
+- Moi aussi, répondit Serge.
+
+Elle reprit:
+
+- Qu'est-ce que ça signifie, quand on rêve un oiseau qui vous
+parle?
+
+- Je ne sais pas... Et que disait-il, ton oiseau?
+
+- Ah! j'ai oublié... Il disait des choses très bien, beaucoup de
+choses qui me semblaient drôles... Tiens, vois donc ce gros
+coquelicot, là-bas. Tu ne l'auras pas! Tu ne l'auras pas!
+
+Elle prit son élan; mais Serge, grâce à ses longues jambes, la
+devança, cueillit le coquelicot qu'il agita victorieusement. Alors,
+elle resta les lèvres pincées, sans rien dire, avec une grosse envie
+de pleurer. Lui, ne sut que jeter la fleur. Puis, pour faire la
+paix:
+
+- Veux-tu monter sur mon dos? Je te porterai, comme l'autre jour.
+
+- Non, non.
+
+Elle boudait. Mais elle n'avait pas fait trente pas, qu'elle se
+retournait, toute rieuse. Une ronce la retenait par la jupe.
+
+- Tiens! je croyais que c'était toi qui marchais exprès sur ma
+robe... C'est qu'elle ne veut pas me lâcher! Décroche-moi, dis!
+
+Et, quand elle fut décrochée, ils marchèrent de nouveau à côté l'un
+de l'autre, très sagement. Albine prétendait que c'était plus
+amusant, de se promener ainsi, comme des gens sérieux. Ils venaient
+d'entrer dans les prairies. A l'infini, devant eux, se déroulaient
+de larges pans d'herbes, à peine coupés de loin en loin par le
+feuillage tendre d'un rideau de saules. Les pans d'herbes se
+duvetaient, pareils à des pièces de velours; ils étaient d'un gros
+vert peu à peu pâli dans les lointains, se noyant de jaune vif, au
+bord de l'horizon, sous l'incendie du soleil. Les bouquets de
+saules, tout là-bas, semblaient d'or pur, au milieu du grand frisson
+de la lumière. Des poussières dansantes mettaient aux pointes des
+gazons un flux de clartés, tandis qu'à certains souffles de vent,
+passant librement sur cette solitude nue, les herbes se moiraient
+d'un tressaillement de plantes caressées. Et, le long des prés les
+plus voisins, des foules de petites pâquerettes blanches, en tas, à
+la débandade, par groupes, ainsi qu'une population grouillant sur le
+pavé pour quelque fête publique, peuplaient de leur joie répandue le
+noir des pelouses. Des boutons-d'or avaient une gaieté de grelots de
+cuivre poli, que l'effleurement d'une aile de mouche allait faire
+tinter; de grands coquelicots isolés éclataient avec des pétards
+rouges, s'en allaient plus loin, en bandes, étaler des mares
+réjouissantes comme des fonds de cuvier encore pourpres de vin; de
+grands bleuets balançaient leurs légers bonnets de paysanne ruchés
+de bleu, menaçant de s'envoler par-dessus les moulins à chaque
+souffle. Puis c'étaient des tapis de houques laineuses, de flouves
+odorantes, de lotiers velus, des nappes de fétuques, de cretelles,
+d'agrostis, de pâturins. Le sainfoin dressait ses longs cheveux
+grêles, le trèfle découpait ses feuilles nettes, le plantain
+brandissait des forêts de lances, la luzerne faisait des couches
+molles, des édredons de satin vert d'eau broché de fleurs violâtres.
+Cela, à droite, à gauche, en face, partout, roulant sur le sol plat,
+arrondissant la surface moussue d'une mer stagnante, dormant sous le
+ciel qui paraissait plus vaste. Dans l'immensité des herbes, par
+endroits, les herbes étaient limpidement bleues, comme si elles
+avaient réfléchi le bleu du ciel.
+
+Cependant, Albine et Serge marchaient au milieu des prairies, ayant
+de la verdure jusqu'aux genoux. Il leur semblait avancer dans une
+eau fraîche qui leur battait les mollets. Ils se trouvaient par
+instants au travers de véritables courants, avec des ruissellements
+de hautes tiges penchées dont ils entendaient la fuite rapide entre
+leurs jambes. Puis, des lacs calmes sommeillaient, des bassins de
+gazons courts, où ils trempaient à peine plus haut que les
+chevilles. Ils jouaient en marchant ainsi, non plus à tout casser,
+comme dans le verger, mais à s'attarder, au contraire, les pieds
+liés par les doigts souples des plantes goûtant là une pureté, une
+caresse de ruisseau, qui calmait en eux la brutalité du premier âge.
+Albine s'écarta, alla se mettre au fond d'une herbe géante qui lui
+arrivait au menton. Elle ne passait que la tête. Elle se tint un
+instant bien tranquille, appelant Serge.
+
+- Viens donc! On est comme dans un bain. On a de l'eau verte
+partout.
+
+Puis, elle s'échappa d'un saut, sans même l'attendre, et ils
+suivirent la première rivière qui leur barra la route. C'était une
+eau plate, peu profonde, coulant entre deux rives de cresson
+sauvage. Elle s'en allait ainsi mollement, avec des détours
+ralentis, si propre, si nette, qu'elle reflétait comme une glace le
+moindre jonc de ses bords. Albine et Serge durent, pendant
+longtemps, en descendre le courant, qui marchait moins vite qu'eux,
+avant de trouver un arbre dont l'ombre se baignât dans ce flot de
+paresse. Aussi loin que portaient leurs regards, ils voyaient l'eau
+nue, sur le lit des herbes, étirer ses membres purs, s'endormir en
+plein soleil du sommeil souple, à demi dénoué, d'une couleuvre
+bleuâtre. Enfin, ils arrivèrent à un bouquet de trois saules; deux
+avaient les pieds dans l'eau, l'autre était planté un peu en
+arrière; troncs foudroyés, émiettés par l'âge, que couronnaient des
+chevelures blondes d'enfant. L'ombre était si claire, qu'elle rayait
+à peine de légères hachures la rive ensoleillée. Cependant, l'eau si
+unie en amont et en aval avait là un court frisson, un trouble de sa
+peau limpide, qui témoignait de sa surprise à sentir ce bout de
+voile traîner sur elle. Entre les trois saules, un coin de pré
+descendait par une pente insensible, mettant des coquelicots jusque
+dans les fentes des vieux troncs crevés. On eût dit une tente de
+verdure, plantée sur trois piquets, au bord de l'eau, dans le désert
+roulant des herbes.
+
+- C'est ici, c'est ici! cria Albine, en se glissant sous les
+saules.
+
+Serge s'assit à côté d'elle, les pieds presque dans l'eau. Il
+regardait autour de lui, il murmurait:
+
+- Tu connais tout, tu sais les meilleurs endroits... On dirait une
+île de dix pieds carrés, rencontrée en pleine mer.
+
+- Oui, nous sommes chez nous, reprit-elle, si joyeuse, qu'elle tapa
+les herbes de son poing. C'est une maison à nous... Nous allons tout
+faire.
+
+Puis, comme prise d'une idée triomphante, elle se jeta contre lui,
+lui dit dans la figure, avec une explosion de joie:
+
+- Veux-tu être mon mari? Je serai ta femme.
+
+Il fut enchanté de l'invention; il répondit qu'il voulait bien être
+le mari, riant plus haut qu'elle. Alors, elle, tout d'un coup,
+devint sérieuse; elle affecta un air pressé de ménagère.
+
+- Tu sais, dit-elle, c'est moi qui commande... Nous déjeunerons
+quand tu auras mis la table.
+
+Et elle lui donna des ordres impérieux. Il dut serrer tout ce
+qu'elle tira de ses poches dans le creux d'un saule, qu'elle
+appelait "l'armoire". Les chiffons étaient le linge; le peigne
+représentait le nécessaire de toilette; les aiguilles et la ficelle
+devaient servir à raccommoder les vêtements des explorateurs. Quant
+aux provisions de bouche, elles consistaient dans la petite
+bouteille de vin et les quelques croûtes de la ville. A la vérité,
+il y avait encore les allumettes pour faire cuire le poisson qu'on
+devait prendre.
+
+Comme il achevait de mettre la table, la bouteille au milieu, les
+trois croûtes alentour, il hasarda l'observation que le régal serait
+mince. Mais elle haussait les épaules, en femme supérieure. Elle se
+mit les pieds à l'eau, disant sévèrement:
+
+- C'est moi qui pêche. Toi, tu me regarderas.
+
+Pendant une demi-heure, elle se donna une peine infinie pour
+attraper des petits poissons avec les mains. Elle avait relevé ses
+jupes, nouées d'un bout de ficelle. Elle s'avançait prudemment,
+prenant des précautions infinies afin de ne pas remuer l'eau; puis,
+lorsqu'elle était tout près du petit poisson, tapi entre deux
+pierres, elle allongeait son bras nu, faisait un barbotage terrible,
+ne tenait qu'une poignée de graviers. Serge alors riait aux éclats,
+ce qui la ramenait à la rive, courroucée, lui criant qu'il n'avait
+pas le droit de rire.
+
+- Mais, finit-il par dire, avec quoi le feras-tu cuire, ton
+poisson? Il n'y a pas de bois.
+
+Cela acheva de la décourager. D'ailleurs, ce poisson-là ne lui
+paraissait pas fameux. Elle sortit de l'eau, sans songer à remettre
+ses bas. Elle courait dans l'herbe, les jambes nues, pour se sécher.
+Et elle retrouvait son rire, parce qu'il y avait des herbes qui la
+chatouillaient sous la plante des pieds.
+
+- Oh! de la pimprenelle! dit-elle brusquement, en se jetant à
+genoux. C'est ça qui est bon! Nous allons nous régaler.
+
+Serge dut mettre sur la table un tas de pimprenelle. Ils mangèrent
+de la pimprenelle avec leur pain. Albine affirmait que c'était
+meilleur que de la noisette. Elle servait en maîtresse de maison,
+coupait le pain de Serge, auquel elle ne voulut jamais confier son
+couteau.
+
+- Je suis la femme, répondait-elle sérieusement à toutes les
+révoltes qu'il tentait.
+
+Puis, elle lui fit reporter dans "l'armoire" les quelques gouttes de
+vin qui restaient au fond de la bouteille. Il fallut même qu'il
+balayât l'herbe, pour qu'on pût passer de la salle à manger dans la
+chambre à coucher. Albine se coucha la première, tout de son long,
+en disant:
+
+- Tu comprends, maintenant, nous allons dormir... Tu dois te
+coucher à côté de moi, tout contre moi.
+
+Il s'allongea ainsi qu'elle le lui ordonnait. Tous deux se tenaient
+très raides, se touchant des épaules aux pieds, les mains vides,
+rejetées en arrière, par-dessus leurs têtes. C'étaient surtout leurs
+mains qui les embarrassaient. Ils conservaient une gravité
+convaincue. Ils regardaient en l'air, de leurs yeux grands ouverts,
+disant qu'ils dormaient et qu'ils étaient bien.
+
+- Vois-tu, murmurait Albine, quand on est marié, on a chaud... Tu
+ne me sens pas?
+
+- Si, tu es comme un édredon... Mais il ne faut pas parler, puisque
+nous dormons. C'est meilleur de ne pas parler.
+
+Ils restèrent longtemps silencieux, toujours très graves. Ils
+avaient roulé leurs têtes, les éloignant insensiblement, comme si la
+chaleur de leurs haleines les eût gênés. Puis, au milieu du grand
+silence, Serge ajouta cette seule parole:
+
+- Moi, je t'aime bien.
+
+C'était l'amour avant le sexe, l'instinct d'aimer qui plante les
+petits hommes de dix ans sur le passage des bambines en robes
+blanches. Autour d'eux, les prairies largement ouvertes les
+rassuraient de la légère peur qu'ils avaient l'un de l'autre. Ils se
+savaient vus de toutes les herbes, vus du ciel dont le bleu les
+regardait à travers le feuillage grêle; et cela ne les dérangeait
+pas. La tente des saules, sur leurs têtes, était un simple pan
+d'étoffe transparente, comme si Albine avait pendu là un coin de sa
+robe. L'ombre restait si claire, qu'elle ne leur soufflait pas les
+langueurs des taillis profonds, les sollicitations des trous perdus,
+des alcôves vertes. Du bout de l'horizon, leur venait un air libre,
+un vent de santé, apportant la fraîcheur de cette mer de verdure, où
+il soulevait une houle de fleurs; tandis que, à leurs pieds, la
+rivière était une enfance de plus, une candeur dont le filet de voix
+fraîche leur semblait la voix lointaine de quelque camarade qui
+riait. Heureuse solitude, toute pleine de sérénité, dont la nudité
+s'étalait avec une effronterie adorable d'ignorance! Immense champ,
+au milieu duquel le gazon étroit qui leur servait de première couche
+prenait une naïveté de berceau.
+
+- Voilà, c'est fini, dit Albine en se levant. Nous avons dormi.
+
+Lui, resta un peu surpris que cela fût fini si vite. Il allongea le
+bras, la tira par la jupe, comme pour la ramener contre lui. Et elle
+tomba sur les genoux, riant, répétant
+
+- Quoi donc? Quoi donc?
+
+Il ne savait pas. Il la regardait, lui prenait les coudes. Un
+instant, il la saisit par les cheveux, ce qui la fit crier. Puis,
+lorsqu'elle fut de nouveau debout, il s'enfonça la face dans l'herbe
+qui avait gardé la tiédeur de son corps.
+
+- Voilà, c'est fini, dit-il en se levant à son tour.
+
+Jusqu'au soir, ils coururent les prairies. Ils allaient devant eux,
+pour voir. Ils visitaient leur jardin. Albine marchait en avant,
+avec le flair d'un jeune chien, ne disant rien, toujours en quête de
+la clairière heureuse, bien qu'il n'y eût pas là les grands arbres
+qu'elle rêvait. Serge avait toutes sortes de galanteries
+maladroites; il se précipitait si rudement pour écarter les hautes
+herbes, qu'il manquait la faire tomber; il la soulevait à bras-le-
+corps, d'une étreinte qui la meurtrissait, lorsqu'il voulait l'aider
+à sauter les ruisseaux. Leur grande joie fut de rencontrer les trois
+autres rivières. La première coulait sur un lit de cailloux, entre
+deux files continues de saules, si bien qu'ils durent se laisser
+glisser à tâtons au beau milieu des branches, avec le risque de
+tomber dans quelque gros trou d'eau; mais Serge, roulé le premier,
+ayant de l'eau jusqu'aux genoux seulement, reçut Albine dans ses
+bras, la porta à la rive opposée pour qu'elle ne se mouillât point.
+L'autre rivière était toute noire d'ombre, sous une allée de hauts
+feuillages, où elle passait languissante, avec le froissement léger,
+les cassures blanches d'une jupe de satin, traînée par quelque dame
+rêveuse, au fond d'un bois; nappe profonde, glacée, inquiétante,
+qu'ils eurent la chance de pouvoir traverser à l'aide d'un tronc
+abattu d'un bord à l'autre, s'en allant à califourchon, s'amusant à
+troubler du pied le miroir d'acier bruni, puis se hâtant, effrayés
+des yeux étranges que les moindres gouttes qui jaillissaient
+ouvraient dans le sommeil du courant. Et ce fut surtout la dernière
+rivière qui les retint.
+
+Celle-là était joueuse comme eux; elle se ralentissait à certains
+coudes, partait de là en rires perlés, au milieu de grosses pierres,
+se calmait à l'abri d'un bouquet d'arbustes, essoufflée, vibrante
+encore; elle montrait toutes les humeurs du monde, ayant tour à tour
+pour lit des sables fins, des plaques de rochers, des graviers
+limpides, des terres grasses, que les sauts des grenouilles
+soulevaient en petites fumées jaunes. Albine et Serge y pataugèrent
+adorablement. Les pieds nus, ils remontèrent la rivière pour
+rentrer, préférant le chemin de l'eau au chemin des herbes,
+s'attardant à chaque île qui leur barrait le passage. Ils y
+débarquaient, ils y conquéraient des pays sauvages, ils s'y
+reposaient au milieu de grands joncs, de grands roseaux, qui
+semblaient bâtir exprès pour eux des huttes de naufragés. Retour
+charmant, amusé par les rives qui déroulaient leur spectacle, égayé
+de la belle humeur des eaux vivantes.
+
+Mais, comme ils quittaient la rivière, Serge comprit qu'Albine
+cherchait toujours quelque chose, le long des bords, dans les îles,
+jusque parmi les plantes dormant au fil du courant. Il dut l'aller
+enlever du milieu d'une nappe de nénuphars, dont les larges feuilles
+mettaient à ses jambes des collerettes de marquise. Il ne lui dit
+rien, il la menaça du doigt, et ils rentrèrent enfin, tout animés du
+plaisir de la journée, bras dessus, bras dessous, en jeune ménage
+qui revient d'une escapade. Ils se regardaient, se trouvaient plus
+beaux et plus forts; ils riaient pour sûr d'une autre façon que le
+matin.
+
+
+
+
+
+XI.
+
+- Nous ne sortons donc plus? demanda Serge, à quelques jours de là.
+
+Et la voyant hausser les épaules d'un air las, il ajouta comme pour
+se moquer d'elle:
+
+- Tu as donc renoncé à chercher ton arbre?
+
+Ils tournèrent cela en plaisanterie pendant toute la journée.
+L'arbre n'existait pas. C'était un conte de nourrice. Ils en
+parlaient pourtant avec un léger frisson. Et, le lendemain, ils
+décidèrent qu'ils iraient faire une promenade au fond du parc, sous
+les hautes futaies, que Serge ne connaissait pas encore. Le matin du
+départ, Albine ne voulut rien emporter; elle était songeuse, même un
+peu triste, avec un sourire très doux. Ils déjeunèrent, ils ne
+descendirent que tard. Le soleil, déjà chaud, leur donnait une
+langueur, les faisait marcher lentement l'un près de l'autre,
+cherchant les filets d'ombre. Ni le parterre, ni le verger, qu'ils
+durent traverser, ne les retinrent. Quand ils arrivèrent sous la
+fraîcheur des grands ombrages, ils ralentirent encore leurs pas, ils
+s'enfoncèrent dans le recueillement attendri de la forêt, sans une
+parole, avec un gros soupir, comme s'ils eussent éprouvé un
+soulagement à échapper au plein jour. Puis, lorsqu'il n'y eut que
+des feuilles autour d'eux, lorsque aucune trouée ne leur montra les
+lointains ensoleillés du parc, ils se regardèrent, souriants,
+vaguement inquiets.
+
+- Comme on est bien! murmura Serge.
+
+Albine hocha la tête, ne pouvant répondre, tant elle était serrée à
+la gorge. Ils ne se tenaient point à la taille, ainsi qu'ils en
+avaient l'habitude. Les bras ballants, les mains ouvertes, ils
+marchaient, sans se toucher, la tête un peu basse.
+
+Mais Serge s'arrêta, en voyant des larmes tomber des joues d'Albine
+et se noyer dans son sourire.
+
+- Qu'as-tu? cria-t-il. Souffres-tu? T'es-tu blessée?
+
+- Non, je ris, je t'assure, dit-elle. Je ne sais pas, c'est l'odeur
+de tous ces arbres qui me fait pleurer.
+
+Elle le regarda, elle reprit:
+
+- Tu pleures aussi, toi. Tu vois bien que c'est bon.
+
+- Oui, murmura-t-il, toute cette ombre, ça vous surprend. On
+dirait, n'est-ce pas? qu'on entre dans quelque chose de si
+extraordinairement doux, que cela vous fait mal... Mais il faudrait
+me le dire, si tu avais quelque sujet de tristesse. Je ne t'ai pas
+contrariée, tu n'es pas fâchée contre moi?
+
+Elle jura que non. Elle était bien heureuse.
+
+- Alors, pourquoi ne t'amuses-tu pas?... Veux-tu que nous jouions à
+courir?
+
+- Oh! non, pas à courir, répondit-elle en faisant une moue de
+grande fille.
+
+Et comme il lui parlait d'autres jeux, de monter aux arbres pour
+dénicher des nids, de chercher des fraises ou des violettes, elle
+finit par dire avec quelque impatience:
+
+- Nous sommes trop grands. C'est bête de toujours jouer. Est-ce que
+ça ne te plaît pas davantage, de marcher ainsi, à côté de moi, bien
+tranquille?
+
+Elle marchait, en effet, d'une si agréable façon, qu'il prenait le
+plus beau plaisir du monde à entendre le petit claquement de ses
+bottines sur la terre dure de l'allée. Jamais il n'avait fait
+attention au balancement de sa taille, à la traînée vivante de sa
+jupe, qui la suivait d'un frôlement de couleuvre. C'était une joie
+qu'il n'épuiserait pas, de la voir ainsi s'en aller posément à côté
+de lui, tant il découvrait de nouveaux charmes dans la moindre
+souplesse de ses membres.
+
+- Tu as raison, cria-t-il. C'est plus amusant que tout. Je
+t'accompagnerais au bout de la terre, si tu voulais.
+
+Cependant, à quelques pas de là, il la questionna pour savoir si
+elle n'était pas lasse. Puis, il laissa entendre qu'il se reposerait
+lui-même volontiers.
+
+- Nous pourrions nous asseoir, balbutia-t-il.
+
+- Non, répondit-elle, je ne veux pas!
+
+- Tu sais, nous nous coucherions comme l'autre jour, au milieu des
+prés. Nous aurions chaud, nous serions à notre aise.
+
+- Je ne veux pas! Je ne veux pas!
+
+Elle s'était écartée d'un bond, avec l'épouvante de ces bras d'homme
+qui se tendaient vers elle. Lui, l'appela grande bête, voulut la
+rattraper. Mais, comme il la touchait à peine du bout des doigts,
+elle poussa un cri, si désespéré, qu'il s'arrêta, tout tremblant.
+
+- Je t'ai fait du mal?
+
+Elle ne répondit pas tout de suite, étonnée elle-même de son cri,
+souriant déjà de sa peur.
+
+- Non, laisse-moi, ne me tourmente pas... Qu'est-ce que nous
+ferions, quand nous serions assis? J'aime mieux marcher.
+
+Et elle ajouta, d'un air grave qui feignait de plaisanter:
+
+- Tu sais bien que je cherche mon arbre.
+
+Alors, il se mit à rire, offrant de chercher avec elle. Il se
+faisait très doux, pour ne pas l'effrayer davantage: car il voyait
+qu'elle était encore frissonnante, bien qu'elle eût repris sa marche
+lente, à son côté. C'était défendu, ce qu'ils allaient faire là, ça
+ne leur porterait pas chance; et il se sentait ému, comme elle,
+d'une terreur délicieuse, qui le secouait d'un tressaillement, à
+chaque soupir lointain de la forêt. L'odeur des arbres, le jour
+verdâtre qui tombait des hautes branches, le silence chuchotant des
+broussailles, les emplissaient d'une angoisse, comme s'ils allaient,
+au détour du premier sentier, entrer dans un bonheur redoutable.
+
+Et, pendant des heures, ils marchèrent à travers les arbres. Ils
+gardaient leur allure de promenade; ils échangeaient à peine
+quelques mots, ne se séparant pas une minute, se suivant au fond des
+trous de verdure les plus noirs. D'abord, ils s'engagèrent dans des
+taillis dont les jeunes troncs n'avaient pas la grosseur d'un bras
+d'enfant. Ils devaient les écarter, s'ouvrir une route parmi les
+pousses tendres qui leur bouchaient les yeux de la dentelle volante
+de leurs feuilles. Derrière eux, leur sillage s'effaçait, le
+sentier, ouvert, se refermait; et ils avançaient au hasard, perdus,
+roulés, ne laissant de leur passage que le balancement des hautes
+branches. Albine, lasse de ne pas voir à trois pas, fut heureuse,
+lorsqu'elle put sauter hors de ce buisson énorme dont ils
+cherchaient depuis longtemps le bout. Ils étaient au milieu d'une
+éclaircie de petits chemins; de tous côtés, entre des haies vives,
+se distribuaient des allées étroites, tournant sur elles-mêmes, se
+coupant, se tordant, s'allongeant d'une façon capricieuse. Ils se
+haussaient pour regarder par-dessus les haies; mais ils n'avaient
+aucune hâte pénible, ils seraient restés volontiers là, s'oubliant
+en détours continuels, goûtant la joie de marcher toujours sans
+arriver jamais, s'ils n'avaient eu devant eux la ligne fière des
+hautes futaies. Ils entrèrent enfin sous les futaies, religieusement,
+avec une pointe de terreur sacrée, comme on entre sous la voûte
+d'une église. Les troncs, droits, blanchis de lichens, d'un gris
+blafard de vieille pierre, montaient démesurément, alignaient à
+l'infini des enfoncements de colonnes. Au loin, des nefs se
+creusaient, avec leurs bas-côtés plus étouffés; des nefs étrangement
+hardies, portées par des piliers très minces, dentelées, ouvragées,
+si finement fouillées, qu'elles laissaient passer de toutes parts le
+bleu du ciel. Un silence religieux tombait des ogives géantes; une
+nudité austère donnait au sol l'usure des dalles, le durcissait,
+sans une herbe, semé seulement de la poudre roussie des feuilles
+mortes. Et ils écoutaient la sonorité de leurs pas, pénétrés de la
+grandiose solitude de ce temple.
+
+C'était là certainement que devait se trouver l'arbre tant cherché,
+dont l'ombre procurait la félicité parfaite. Ils le sentaient
+proche, au charme qui coulait en eux, avec le demi-jour des hautes
+voûtes. Les arbres leur semblaient des êtres de bonté, pleins de
+force, pleins de silence, pleins d'immobilité heureuse. Ils les
+regardaient un à un, ils les aimaient tous, ils attendaient de leur
+souveraine tranquillité quelque aveu qui les ferait grandir comme
+eux, dans la joie d'une vie puissante. Les érables, les frênes, les
+charmes, les cornouillers, étaient un peuple de colosses, une foule
+d'une douceur fière, des bonshommes héroïques qui vivaient de paix,
+lorsque la chute d'un d'entre eux aurait suffi pour blesser et tuer
+tout un coin du bois. Les ormes avaient des corps énormes, des
+membres gonflés, engorgés de sève, à peine cachés par les bouquets
+légers de leurs petites feuilles. Les bouleaux, les aunes, avec
+leurs blancheurs de fille, cambraient des tailles minces,
+abandonnaient au vent des chevelures de grandes déesses, déjà à
+moitié métamorphosées en arbres. Les platanes dressaient des torses
+réguliers, dont la peau lisse, tatouée de rouge, semblait laisser
+tomber des plaques de peinture écaillée. Les mélèzes, ainsi qu'une
+bande barbare, descendaient une pente, drapés dans leurs sayons de
+verdure tissée, parfumés d'un baume fait de résine et d'encens. Et
+les chênes étaient rois, les chênes immenses, ramassés carrément sur
+leur ventre trapu, élargissant des bras dominateurs qui prenaient
+toute la place au soleil; arbres titans, foudroyés, renversés dans
+des poses de lutteurs invaincus, dont les membres épars plantaient à
+eux seuls une forêt entière.
+
+N'était-ce pas un de ces chênes gigantesques? Ou bien un de ces
+beaux platanes, un de ces bouleaux blancs comme des femmes, un de
+ces ormes dont les muscles craquaient? Albine et Serge s'enfonçaient
+toujours, ne sachant plus, noyés au milieu de cette foule. Un
+instant, ils crurent avoir trouvé: ils étaient au milieu d'un carré
+de noyers, dans une ombre si froide, qu'ils en grelottaient. Plus
+loin, ils eurent une autre émotion, en entrant sous un petit bois de
+châtaigniers, tout vert de mousse, avec des élargissements de
+branches bizarres, assez vastes pour y bâtir des villages suspendus.
+Plus loin encore, Albine découvrit une clairière, où ils coururent
+tous deux, haletants. Au centre d'un tapis d'herbe fine, un
+caroubier mettait comme un écroulement de verdure, une Babel de
+feuillages, dont les ruines se couvraient d'une végétation
+extraordinaire. Des pierres restaient prises dans le bois, arrachées
+du sol par le flot montant de la sève. Les branches hautes se
+recourbaient, allaient se planter au loin, entouraient le tronc
+d'arches profondes, d'une population de nouveaux troncs, sans cesse
+multipliés. Et sur l'écorce, toute crevée de déchirures saignantes,
+des gousses mûrissaient. Le fruit même du monstre était un effort
+qui lui trouait la peau. Ils firent lentement le tour, entrèrent
+sous les branches étalées où se croisaient les rues d'une ville,
+fouillèrent du regard les fentes béantes des racines dénudées. Puis,
+ils s'en allèrent, n'ayant pas senti là le bonheur surhumain qu'ils
+cherchaient.
+
+- Où sommes-nous donc? demanda Serge.
+
+Albine l'ignorait. Jamais elle n'était venue de ce côté du parc. Ils
+se trouvaient alors dans un bouquet de cytises et d'acacias, dont
+les grappes laissaient couler une odeur très douce, presque sucrée.
+
+- Nous voilà perdus, murmura-t-elle avec un rire. Bien sûr, je ne
+connais pas ces arbres.
+
+- Mais, reprit-il, le jardin a un bout, pourtant. Tu connais bien
+le bout du jardin?
+
+Elle un eut geste large.
+
+- Non, dit-elle.
+
+Ils restèrent muets, n'ayant pas encore eu jusque-là une sensation
+aussi heureuse de l'immensité du parc. Cela les ravissait, d'être
+seuls, au milieu d'un domaine si grand, qu'eux-mêmes devaient
+renoncer à en connaître les bords.
+
+- Eh bien! nous sommes perdus, répéta Serge gaiement. C'est
+meilleur, lorsqu'on ne sait pas où l'on va.
+
+Il se rapprocha, humblement.
+
+- Tu n'as pas peur?
+
+- Oh! non. Il n'y a que toi et moi, dans le jardin... De qui veux-
+tu que j'aie peur? Les murailles sont trop hautes. Nous ne les
+voyons pas, mais elles nous gardent, comprends-tu?
+
+Il était tout près d'elle. Il murmura:
+
+- Tout à l'heure, tu as eu peur de moi.
+
+Mais elle le regardait en face, sereine, sans un battement de
+paupière.
+
+- Tu me faisais du mal, répondit-elle. Maintenant, tu as l'air très
+bon. Pourquoi aurais-je peur de toi?
+
+- Alors, tu me permets de te prendre comme cela? Nous retournerons
+sous les arbres.
+
+- Oui. Tu peux me serrer, tu me fais plaisir. Et marchons
+lentement, n'est-ce pas? pour ne pas retrouver notre chemin trop
+vite.
+
+Il lui avait passé un bras à la taille. Ce fut ainsi qu'ils
+revinrent sous les hautes futaies, où la majesté des voûtes ralentit
+encore leur promenade de grands enfants qui s'éveillaient à l'amour.
+Elle se dit un peu lasse, elle appuya la tête contre l'épaule de
+Serge. Ni l'un ni l'autre pourtant ne parla de s'asseoir. Ils n'y
+songeaient pas, cela les aurait dérangés. Quelle joie pouvait leur
+procurer un repos sur l'herbe, comparée à la joie qu'ils goûtaient
+en marchant toujours, côte à côte? L'arbre légendaire était oublié.
+Ils ne cherchaient plus qu'à rapprocher leur visage, pour se sourire
+de plus près. Et c'étaient les arbres, les érables, les ormes, les
+chênes, qui leur soufflaient leurs premiers mots de tendresse, dans
+leur ombre claire.
+
+- Je t'aime! disait Serge d'une voix légère qui soulevait les
+petits cheveux dorés des tempes d'Albine.
+
+Il voulait trouver une autre parole, il répétait:
+
+- Je t'aime! Je t'aime!
+
+Albine écoutait avec un beau sourire. Elle apprenait cette musique.
+
+- Je t'aime! Je t'aime! soupirait-elle plus délicieusement, de sa
+voix perlée de jeune fille.
+
+Puis, levant ses yeux bleus, où une aube de lumière grandissait,
+elle demanda:
+
+- Comment m'aimes-tu?
+
+Alors, Serge se recueillit. Les futaies avaient une douceur
+solennelle, les nefs profondes gardaient le frisson des pas
+assourdis du couple.
+
+- Je t'aime plus que tout, répondit-il. Tu es plus belle que tout
+ce que je vois le matin en ouvrant ma fenêtre. Quand je te regarde,
+tu me suffis. Je voudrais n'avoir que toi, et je serais bien
+heureux.
+
+Elle baissait les paupières, elle roulait la tête comme bercée.
+
+- Je t'aime, continua-t-il. Je ne te connais pas, je ne sais qui tu
+es, je ne sais d'où tu viens; tu n'es ni ma mère, ni ma soeur; et je
+t'aime, à te donner tout mon coeur, à n'en rien garder pour le reste
+du monde... Ecoute, j'aime tes joues soyeuses comme un satin, j'aime
+ta bouche qui a une odeur de rose, j'aime tes yeux dans lesquels je
+me vois avec mon amour, j'aime jusqu'à tes cils, jusqu'à ces petites
+veines qui bleuissent la pâleur de tes tempes... C'est pour te dire
+que je t'aime, que je t'aime, Albine.
+
+- Oui, je t'aime, reprit-elle. Tu as une barbe très fine qui ne me
+fait pas mal, lorsque j'appuie mon front sur ton cou. Tu es fort, tu
+es grand, tu es beau. Je t'aime, Serge.
+
+Un moment, ils se turent, ravis. Il leur semblait qu'un chant de
+flûte les précédait, que leurs paroles leur venaient d'un orchestre
+suave qu'ils ne voyaient point. Ils ne s'en allaient plus qu'à tout
+petits pas, penchés l'un vers l'autre, tournant sans fin entre les
+troncs gigantesques. Au loin, le long des colonnades, il y avait des
+coups de soleil couchant, pareils à un défilé de filles en robes
+blanches, entrant dans l'église, pour des fiançailles, au sourd
+ronflement des orgues.
+
+- Et pourquoi m'aimes-tu? demanda de nouveau Albine.
+
+Il sourit, il ne répondit pas d'abord. Puis il dit:
+
+- Je t'aime parce que tu es venue. Cela dit tout... Maintenant,
+nous sommes ensemble, nous nous aimons. Il me semble que je ne
+vivrais plus, si je ne t'aimais pas. Tu es mon souffle.
+
+Il baissa la voix, parlant dans le rêve.
+
+- On ne sait pas cela tout de suite. Ça pousse en vous avec votre
+coeur. Il faut grandir, il faut être fort... Tu te souviens comme
+nous nous aimions! Mais nous ne le disions pas. On est enfant, on
+est bête. Puis, un beau jour, cela devient trop clair, cela vous
+échappe... Va, nous n'avons pas d'autre affaire; nous nous aimons
+parce que c'est notre vie de nous aimer.
+
+Albine, la tête renversée, les paupières complètement fermées,
+retenait son haleine. Elle goûtait le silence encore chaud de cette
+caresse de paroles.
+
+- M'aimes-tu? M'aimes-tu? balbutia-t-elle, sans ouvrir les yeux.
+
+Lui, resta muet, très malheureux, ne trouvant plus rien à dire, pour
+lui montrer qu'il l'aimait. Il promenait lentement le regard sur son
+visage rose, qui s'abandonnait comme endormi; les paupières avaient
+une délicatesse de soie vivante; la bouche faisait un pli adorable,
+humide d'un sourire; le front était une pureté, noyée d'une ligne
+dorée à la racine des cheveux. Et lui, aurait voulu donner tout son
+être dans le mot qu'il sentait sur ses lèvres, sans pouvoir le
+prononcer. Alors, il se pencha encore, il parut chercher à quelle
+place exquise de ce visage il poserait le mot suprême. Puis, il ne
+dit rien, il n'eut qu'un petit souffle. Il baisa les lèvres
+d'Albine.
+
+- Albine, je t'aime!
+
+- Je t'aime Serge!
+
+Et ils s'arrêtèrent, frémissants de ce premier baiser. Elle avait
+ouvert les yeux très grands. Il restait la bouche légèrement
+avancée. Tous deux, sans rougir, se regardaient. Quelque chose de
+puissant, de souverain les envahissait; c'était comme une rencontre
+longtemps attendue, dans laquelle ils se revoyaient grandis, faits
+l'un pour l'autre, à jamais liés. Ils s'étonnèrent un instant,
+levèrent les regards vers la voûte religieuse des feuillages,
+parurent interroger le peuple paisible des arbres, pour retrouver
+l'écho de leur baiser. Mais, en face de la complaisance sereine de
+la futaie, ils eurent une gaieté d'amoureux impunis, une gaieté
+prolongée, sonnante, toute pleine de l'éclosion bavarde de leur
+tendresse.
+
+- Ah! conte-moi les jours où tu m'as aimée. Dis-moi tout...
+M'aimais-tu, lorsque tu dormais sur ma main? M'aimais-tu, la fois
+que je suis tombée du cerisier, et que tu étais en bas, si pâle, les
+bras tendus? M'aimais-tu, au milieu des prairies, quand tu me
+prenais à la taille pour me faire sauter les ruisseaux?
+
+- Tais-toi, laisse-moi dire. Je t'ai toujours aimée... Et toi,
+m'aimais-tu? M'aimais-tu?
+
+Jusqu'à la nuit, ils vécurent de ce mot aimer qui, sans cesse,
+revenait avec une douceur nouvelle. Ils le cherchaient, le
+ramenaient dans leurs phrases, le prononçaient hors de propos, pour
+la seule joie de le prononcer. Serge ne songea pas à mettre un
+second baiser sur les lèvres d'Albine. Cela suffisait à leur
+ignorance, de garder l'odeur du premier. Ils avaient retrouvé leur
+chemin, sans s'être souciés des sentiers le moins du monde. Comme
+ils sortaient de la forêt, le crépuscule était tombé, la lune se
+levait, jaune, entre les verdures noires. Et ce fut un retour
+adorable, au milieu du parc, avec cet astre discret qui les
+regardait par tous les trous des grands arbres. Albine disait que la
+lune les suivait. La nuit était très douce, chaude d'étoiles. Au
+loin, les futaies avaient un grand murmure, que Serge écoutait, en
+songeant: "Elles causent de nous."
+
+Lorsqu'ils traversèrent le parterre, ils marchèrent dans un parfum
+extraordinairement doux, ce parfum que les fleurs ont la nuit, plus
+alangui, plus caressant, qui est comme la respiration même de leur
+sommeil.
+
+- Bonne nuit, Serge.
+
+- Bonne nuit, Albine.
+
+Ils s'étaient pris les mains, sur le palier du premier étage, sans
+entrer dans la chambre, où ils avaient l'habitude de se souhaiter le
+bonsoir. Ils ne s'embrassèrent pas. Quand il fut seul, assis au bord
+de son lit, Serge écouta longuement Albine qui se couchait, en haut,
+au-dessus de sa tête. Il était las d'un bonheur qui lui endormait
+les membres.
+
+
+
+
+
+XII.
+
+Mais, les jours suivants, Albine et Serge restèrent embarrassés l'un
+devant l'autre. Ils évitèrent de faire aucune allusion à leur
+promenade sous les arbres. Ils n'avaient pas échangé un baiser, ils
+ne s'étaient pas dit qu'ils s'aimaient. Ce n'était point une honte
+qui les empêchait de parler, mais une crainte, une peur de gâter
+leur joie. Et, lorsqu'ils n'étaient plus ensemble, ils ne vivaient
+que du bon souvenir; ils s'y enfonçaient, ils revivaient les heures
+qu'ils avaient passées, les bras à la taille, à se caresser le
+visage de leur haleine. Cela avait fini par leur donner une grosse
+fièvre. Ils se regardaient, les yeux meurtris, très tristes, causant
+de choses qui ne les intéressaient pas. Puis, après de longs
+silences, Serge demandait à Albine d'une voix inquiète:
+
+- Tu es souffrante?
+
+Mais elle hochait la tête; elle répondait:
+
+- Non, non. C'est toi qui ne te portes pas bien. Tes mains brûlent.
+
+Le parc leur causait une sourde inquiétude qu'ils ne s'expliquaient
+pas. Il y avait un danger au détour de quelque sentier, qui les
+guettait, qui les prendrait à la nuque pour les renverser par terre
+et leur faire du mal. Jamais ils n'ouvraient la bouche de ces
+choses; mais, à certains regards poltrons, ils se confessaient cette
+angoisse, qui les rendait singuliers, comme ennemis. Cependant, un
+matin, Albine hasarda, après une longue hésitation:
+
+- Tu as tort de rester toujours enfermé. Tu retomberas malade.
+
+Serge eut un rire gêné.
+
+- Bah! murmura-t-il, nous sommes allés partout, nous connaissons
+tout le jardin.
+
+Elle dit non de la tête; puis, elle répéta très bas
+
+- Non, non... Nous ne connaissons pas les rochers, nous ne sommes
+pas allés aux sources. C'est là que je me chauffais, l'hiver. Il y a
+des coins où les pierres elles-mêmes semblent vivre.
+
+Le lendemain, sans avoir ajouté un mot, ils sortirent. Ils montèrent
+à gauche, derrière la grotte où dormait la femme de marbre. Comme
+ils posaient le pied sur les premières pierres, Serge dit:
+
+- Ça nous avait laissé un souci. Il faut voir partout. Peut-être
+serons-nous tranquilles après.
+
+La journée était étouffante, d'une chaleur lourde d'orage. Ils
+n'avaient pas osé se prendre à la taille. Ils marchaient l'un
+derrière l'autre, tout brûlants de soleil. Elle profita d'un
+élargissement du sentier pour le laisser passer devant elle; car
+elle était inquiétée par son haleine, elle souffrait de le sentir
+derrière son dos, si près de ses jupes. Autour d'eux, les rochers
+s'élevaient par larges assises; des rampes douces étageaient des
+champs d'immenses dalles, hérissés d'une rude végétation. Ils
+rencontrèrent d'abord des genêts d'or, des nappes de thym, des
+nappes de sauge, des nappes de lavande, toutes les plantes
+balsamiques, et les genévriers âpres, et les romarins amers, d'une
+odeur si forte qu'elle les grisait. Aux deux côtés du chemin, des
+houx, par moments, faisaient des haies, qui ressemblaient à des
+ouvrages délicats de serrurerie, à des grilles de bronze noir, de
+fer forgé, de cuivre poli, très compliquées d'ornements, très
+fleuries de rosaces épineuses. Puis, il leur fallut traverser un
+bois de pins, pour arriver aux sources; l'ombre maigre pesait à
+leurs épaules comme du plomb; les aiguilles sèches craquaient à
+terre, sous leurs pieds, avec une légère poussière de résine, qui
+achevait de leur brûler les lèvres.
+
+- Ton jardin ne plaisante pas, par ici, dit Serge en se tournant
+vers Albine.
+
+Ils sourirent. Ils étaient au bord des sources. Ces eaux claires
+furent un soulagement pour eux. Elles ne se cachaient pourtant pas
+sous des verdures, comme les sources des plaines, qui plantent
+autour d'elles d'épais feuillages, afin de dormir paresseusement à
+l'ombre. Elles naissaient en plein soleil, dans un trou du roc, sans
+un brin d'herbe qui verdit leur eau bleue. Elles paraissaient
+d'argent, toutes trempées de la grande lumière. Au fond d'elles, le
+soleil était sur le sable, en une poussière de clarté vivante qui
+respirait. Et, du premier bassin, elles s'en allaient, elles
+allongeaient des bras d'une blancheur pure; elles rebondissaient,
+pareilles à des nudités joueuses d'enfant; elles tombaient
+brusquement en une chute, dont la courbe molle semblait renverser un
+torse de femme, d'une chair blonde.
+
+- Trempe tes mains, cria Albine. Au fond, l'eau est glacée.
+
+En effet, ils purent se rafraîchir les mains. Ils se jetèrent de
+l'eau au visage; ils restèrent là, dans la buée de pluie qui montait
+des nappes ruisselantes. Le soleil était comme mouillé.
+
+- Tiens, regarde! cria de nouveau Albine. Voilà le parterre, voilà
+les prairies, voilà la forêt.
+
+Un moment, ils regardèrent le Paradou étalé à leurs pieds.
+
+- Et tu vois, continua-t-elle, on n'aperçoit pas le moindre bout de
+muraille. Tout le pays est à nous, jusqu'au bord du ciel.
+
+Ils s'étaient, enfin, pris à la taille, sans le savoir, d'un geste
+rassuré et confiant. Les sources calmaient leur fièvre. Mais, comme
+ils s'éloignaient, Albine parut céder à un souvenir; elle ramena
+Serge, en disant:
+
+- Là, au bas des rochers, j'ai vu la muraille, une fois. Il y a
+longtemps.
+
+- Mais on ne voit rien, murmura Serge, légèrement pâle.
+
+- Si, si... Elle doit être derrière l'avenue des marronniers, après
+ces broussailles.
+
+Puis, sentant le bras de Serge qui la serrait plus nerveusement,
+elle ajouta:
+
+- Je me trompe peut-être... Pourtant, je me rappelle que je l'ai
+trouvée tout d'un coup devant moi, en sortant de l'allée. Elle me
+barrait le chemin, si haute, que j'en ai eu peur... Et, à quelques
+pas de là, j'ai été bien surprise. Elle était crevée, elle avait un
+trou énorme, par lequel on apercevait tout le pays d'à côté.
+
+Serge la regarda, avec une supplication inquiète dans les yeux. Elle
+eut un haussement d'épaules pour le rassurer.
+
+- Oh! mais j'ai bouché le trou! Va, je te l'ai dit, nous sommes
+bien seuls... Je l'ai bouché tout de suite. J'avais mon couteau.
+J'ai coupé des ronces, j'ai roulé de grosses pierres. Je défie bien
+à un moineau de passer... Si tu veux, nous irons voir, un de ces
+jours. Ça te tranquillisera.
+
+Il dit non de la tête. Puis, ils s'en allèrent, se tenant à la
+taille; mais ils étaient redevenus anxieux. Serge abaissait des
+regards de côté sur le visage d'Albine, qui souffrait, les paupières
+battantes, à être ainsi regardée. Tous deux auraient voulu
+redescendre, s'éviter le malaise d'une promenade plus longue. Et,
+malgré eux, comme cédant à une force qui les poussait, ils
+tournèrent un rocher, ils arrivèrent sur un plateau, où les
+attendait de nouveau l'ivresse du grand soleil. Ce n'était plus
+l'heureuse langueur des plantes aromatiques, le musc du thym,
+l'encens de la lavande. Ils écrasaient des herbes puantes:
+l'absinthe, d'une griserie amère; la rue, d'une odeur de chair
+fétide; la valériane, brûlante, toute trempée de sa sueur
+aphrodisiaque. Des mandragores, des ciguës, des hellébores, des
+belladones, montait un vertige à leurs tempes, un assoupissement,
+qui les faisait chanceler aux bras l'un de l'autre, le coeur sur les
+lèvres.
+
+- Veux-tu que je te prenne? demanda Serge à Albine, en la sentant
+s'abandonner contre lui.
+
+Il la serrait déjà entre ses deux bras. Mais elle se dégagea,
+respirant fortement.
+
+- Non, tu m'étouffes, dit-elle. Laisse. Je ne sais ce que j'ai. La
+terre remue sous mes pieds... Vois-tu, c'est là que j'ai mal.
+
+Elle lui prit une main qu'elle posa sur sa poitrine. Alors, lui,
+devint tout blanc. Il était plus défaillant qu'elle. Et tous deux
+avaient des larmes au bord des yeux, de se voir ainsi, sans trouver
+de remède à leur grand malheur. Allaient-ils donc mourir là, de ce
+mal inconnu?
+
+- Viens à l'ombre, viens t'asseoir, dit Serge. Ce sont ces plantes
+qui nous tuent, avec leurs odeurs.
+
+Il la conduisit par le bout des doigts, car elle tressaillait,
+lorsqu'il lui touchait seulement le poignet. Le bois d'arbres verts
+où elle s'assit était fait d'un beau cèdre, qui élargissait à plus
+de dix mètres les toits plats de ses branches. Puis, en arrière,
+poussaient les essences bizarres des conifères; les cupressus au
+feuillage mou et plat comme une épaisse guipure; les abiès, droits
+et graves, pareils à d'anciennes pierres sacrées, noires encore du
+sang des victimes; les taxus, dont les robes sombres se frangeaient
+d'argent; toutes les plantes à feuillage persistant, d'une
+végétation trapue, à la verdure foncée de cuir verni, éclaboussée de
+jaune et de rouge, si puissante, que le soleil glissait sur elle
+sans l'assouplir. Un araucaria surtout était étrange, avec ses
+grands bras réguliers, qui ressemblaient à une architecture de
+reptiles, entés les uns sur les autres, hérissant leurs feuilles
+imbriquées comme des écailles de serpents en colère. Là, sous ces
+ombrages lourds, la chaleur avait un sommeil voluptueux. L'air
+dormait, sans un souffle, dans une moiteur d'alcôve. Un parfum
+d'amour oriental, le parfum des lèvres peintes de la Sunamite,
+s'exhalait des bois odorants.
+
+- Tu ne t'assois pas? dit Albine.
+
+Et elle s'écartait un peu, pour lui faire place. Mais lui, recula,
+se tint debout. Puis, comme elle l'invitait de nouveau, il se laissa
+glisser sur les genoux, à quelques pas. Il murmurait:
+
+- Non, j'ai plus de fièvre que toi, je te brûlerais... Ecoute, si
+je n'avais pas peur de te faire du mal, je te prendrais dans mes
+bras, si fort, si fort, que nous ne sentirions plus nos souffrances.
+
+Il se traîna sur les genoux, il s'approcha un peu.
+
+- Oh! t'avoir dans mes bras, t'avoir dans ma chair... Je ne pense
+qu'à cela. La nuit, je m'éveille, serrant le vide, serrant ton rêve.
+Je voudrais ne te prendre d'abord que par le bout du petit doigt;
+puis, je t'aurais tout entière, lentement, jusqu'à ce qu'il ne reste
+rien de toi, jusqu'à ce que tu sois devenue mienne, de tes pieds au
+dernier de tes cils. Je te garderais toujours. Ce doit être un bien
+délicieux, de posséder ainsi ce qu'on aime. Mon coeur fondrait dans
+ton coeur.
+
+Il s'approcha encore. Il aurait touché le bord de ses jupes, s'il
+avait allongé les mains.
+
+- Mais, je ne sais pas, je me sens loin de toi... Il y a quelque
+mur entre nous que mes poings fermés ne sauraient abattre. Je suis
+fort pourtant, aujourd'hui; je pourrais te lier de mes bras, te
+jeter sur mon épaule, t'emporter comme une chose à moi. Et ce n'est
+pas cela. Je ne t'aurais pas assez. Quand mes mains te prennent,
+elles ne tiennent qu'un rien de ton être... Où es-tu donc tout
+entière, pour que j'aille t'y chercher?
+
+Il était tombé sur les coudes, prosterné, dans une attitude écrasée
+d'adoration. Il posa un baiser au bord de la jupe d'Albine. Alors,
+comme si elle avait reçu ce baiser sur la peau, elle se leva toute
+droite. Elle portait les mains à ses tempes, affolée, balbutiante.
+
+- Non, je t'en supplie, marchons encore.
+
+Elle ne fuyait pas. Elle se laissait suivre par Serge, lentement,
+éperdument, les pieds butant contre les racines, la tête toujours
+entre les mains, pour étouffer la clameur qui montait en elle. Et
+quand ils sortirent du petit bois, ils firent quelques pas sur des
+gradins de rocher, où s'accroupissait tout un peuple ardent de
+plantes grasses. C'était un rampement, un jaillissement de bêtes
+sans nom entrevues dans un cauchemar, de monstres tenant de
+l'araignée, de la chenille, du cloporte, extraordinairement grandis,
+à peau nue et glauque, à peau hérissée de duvets immondes, traînant
+des membres infirmes, des jambes avortées, des bras cassés, les uns
+ballonnés comme des ventres obscènes, les autres avec des échines
+grossies d'un pullulement de gibbosités, d'autres dégingandés, en
+loques, ainsi que des squelettes aux charnières rompues. Les
+mamillaria entassaient des pustules vivantes, un grouillement de
+tortues verdâtres, terriblement barbues de longs crins plus durs que
+des pointes d'acier. Les échinocactus, montrant davantage de peau,
+ressemblaient à des nids de jeunes vipères nouées. Les échinopsis
+n'étaient qu'une bosse, une excroissance au poil roux, qui faisait
+songer à quelque insecte géant roulé en boule. Les opuntias
+dressaient en arbres leurs feuilles charnues, poudrées d'aiguilles
+rougies, pareilles à des essaims d'abeilles microscopiques, à des
+bourses pleines de vermine et dont les mailles crevaient. Les
+gastérias élargissaient des pattes de grands faucheux renversés, aux
+membres noirâtres, pointillés, striés, damassés. Les cereus
+plantaient des végétations honteuses, des polypiers énormes,
+maladies de cette terre trop chaude, débauches d'une sève
+empoisonnée. Mais les aloès surtout épanouissaient en foule leurs
+coeurs de plantes pâmées; il y en avait de tous les verts, de
+tendres, de puissants, de jaunâtres, de grisâtres, de bruns
+éclaboussés de rouille, de verts foncés bordés d'or pâle; il y en
+avait de toutes les formes, aux feuilles larges découpées comme des
+coeurs, aux feuilles minces semblables à des lames de glaive, les
+uns dentelés d'épines, les autres finement ourlés; d'énormes portant
+à l'écart le haut bâton de leurs fleurs, d'où pendaient des colliers
+de corail rose; de petits poussés en tas sur une tige, ainsi que des
+floraisons charnues, dardant de toutes parts des langues agiles de
+couleuvre.
+
+- Retournons à l'ombre, implora Serge. Tu t'assoiras comme tout à
+l'heure, et je me mettrai à genoux, et je te parlerai.
+
+Il pleuvait là de larges gouttes de soleil. L'astre y triomphait, y
+prenait la terre nue, la serrait contre l'embrasement de sa
+poitrine. Dans l'étourdissement de la chaleur, Albine chancela, se
+tourna vers Serge.
+
+- Prends-moi, dit-elle d'une voix mourante.
+
+Dès qu'ils se touchèrent, ils s'abattirent, les lèvres sur les
+lèvres, sans un cri. Il leur semblait tomber toujours, comme si le
+roc se fût enfoncé sous eux, indéfiniment. Leurs mains errantes
+cherchaient sur leur visage, sur leur nuque, descendaient le long de
+leurs vêtements. Mais c'était une approche si pleine d'angoisse,
+qu'ils se relevèrent presque aussitôt, exaspérés, ne pouvant aller
+plus loin dans le contentement de leurs désirs. Et ils s'enfuirent,
+chacun par un sentier différent. Serge courut jusqu'au pavillon, se
+jeta sur son lit, la tête en feu, le coeur au désespoir. Albine ne
+rentra qu'à la nuit, après avoir pleuré toutes ses larmes, dans un
+coin du jardin. Pour la première fois, ils ne revenaient pas
+ensemble, las de la joie des longues promenades. Pendant trois
+jours, ils se boudèrent. Ils étaient horriblement malheureux.
+
+
+
+
+
+XIII.
+
+Cependant, à cette heure, le parc entier était à eux. Ils en avaient
+pris possession, souverainement. Pas un coin de terre qui ne leur
+appartint. C'était pour eux que le bois de roses fleurissait, que le
+parterre avait des odeurs douces, alanguies, dont les bouffées les
+endormaient, la nuit, par leurs fenêtres ouvertes. Le verger les
+nourrissait, emplissait de fruits les jupes d'Albine, les
+rafraîchissait de l'ombre musquée de ses branches, sous lesquelles
+il faisait si bon déjeuner, après le lever du soleil. Dans les
+prairies, ils avaient les herbes et les eaux: les herbes qui
+élargissaient indéfiniment leur royaume, en déroulant sans cesse
+devant eux des tapis de soie; les eaux qui étaient la meilleure de
+leurs joies, leur grande pureté, leur grande innocence, le
+ruissellement de fraîcheur où ils aimaient à tremper leur jeunesse.
+Ils possédaient la forêt, depuis les chênes énormes que dix hommes
+n'auraient pu embrasser, jusqu'aux bouleaux minces qu'un enfant
+aurait cassé d'un effort; la forêt avec tous ses arbres, toute son
+ombre, ses avenues, ses clairières, ses trous de verdure, inconnus
+aux oiseaux eux-mêmes; la forêt dont ils disposaient à leur guise,
+comme d'une tente géante, pour y abriter, à l'heure de midi, leur
+tendresse née du matin. Ils régnaient partout, même sur les rochers,
+sur les sources, sur ce sol terrible, aux plantes monstrueuses, qui
+avait tressailli sous le poids de leurs corps, et qu'ils aimaient,
+plus que les autres couches molles du jardin, pour l'étrange frisson
+qu'ils y avaient goûté. Ainsi, maintenant, en face, à gauche, à
+droite, ils étaient les maîtres, ils avaient conquis leur domaine,
+ils marchaient au milieu d'une nature amie, qui les connaissait, les
+saluant d'un rire au passage, s'offrant à leurs plaisirs, en
+servante soumise. Et ils jouissaient encore du ciel, du large pan
+bleu étalé au-dessus de leurs têtes; les murailles ne l'enfermaient
+pas, mais il appartenait à leurs yeux, il entrait dans leur bonheur
+de vivre, le jour avec son soleil triomphant, la nuit avec sa pluie
+chaude d'étoiles. Il les ravissait à toutes les minutes de la
+journée, changeant comme une chair vivante, plus blanc au matin
+qu'une fille à son lever, doré à midi d'un désir de fécondité, pâmé
+le soir dans la lassitude heureuse de ses tendresses. Jamais il
+n'avait le même visage. Chaque soir, surtout, il les émerveillait, à
+l'heure des adieux. Le soleil glissant à l'horizon trouvait toujours
+un nouveau sourire. Parfois, il s'en allait, au milieu d'une paix
+sereine, sans un nuage, noyé peu à peu dans un bain d'or. D'autres
+fois, il éclatait en rayons de pourpre, il crevait sa robe de
+vapeur, s'échappait en ondées de flammes qui barraient le ciel de
+queues de comètes gigantesques, dont les chevelures incendiaient les
+cimes des hautes futaies. Puis, c'étaient, sur des plages de sable
+rouge, sur des bancs allongés de corail rose, un coucher d'astre
+attendri, soufflant un à un ses rayons; ou encore un coucher
+discret, derrière quelque gros nuage, drapé comme un rideau d'alcôve
+de soie grise, ne montrant qu'une rougeur de veilleuse, au fond de
+l'ombre croissante; ou encore un coucher passionné, des blancheurs
+renversées, peu à peu saignantes sous le disque embrasé qui les
+mordait, finissant par rouler avec lui derrière l'horizon, au milieu
+d'un chaos de membres tordus qui s'écroulait dans de la lumière.
+
+Les plantes seules n'avaient pas fait leur soumission. Albine et
+Serge marchaient royalement dans la foule des animaux qui leur
+rendaient obéissance. Lorsqu'ils traversaient le parterre, des vols
+de papillons se levaient pour le plaisir de leurs yeux, les
+éventaient de leurs ailes battantes, les suivaient comme le frisson
+vivant du soleil, comme des fleurs envolées secouant leur parfum. Au
+verger, ils se rencontraient, en haut des arbres, avec les oiseaux
+gourmands; les pierrots, les pinsons, les loriots, les bouvreuils,
+leur indiquaient les fruits les plus mûrs, tout cicatrisés des coups
+de leur bec; et il y avait là un vacarme d'écoliers en récréation,
+une gaieté turbulente de maraude, des bandes effrontées qui venaient
+voler des cerises à leurs pieds, pendant qu'ils déjeunaient, à
+califourchon sur les branches. Albine s'amusait plus encore dans les
+prairies, à prendre les petites grenouilles vertes accroupies le
+long des brins de jonc, avec leurs yeux d'or, leur douceur de bêtes
+contemplatives; tandis que, à l'aide d'une paille sèche, Serge
+faisait sortir les grillons de leurs trous, chatouillait le ventre
+des cigales pour les engager à chanter, ramassait des insectes
+bleus, des insectes roses, des insectes jaunes, qu'il promenait
+ensuite sur ses manches, pareils à des boutons de saphir, de rubis
+et de topaze; puis, là était la vie mystérieuse des rivières, les
+poissons à dos sombre filant dans le vague de l'eau, les anguilles
+devinées au trouble léger des herbes, le frai s'éparpillant au
+moindre bruit comme une fumée de sable noirâtre, les mouches montées
+sur de grands patins ridant la nappe morte de larges ronds argentés,
+tout ce pullulement silencieux qui les retenait le long des rives
+leur donnait l'envie souvent de se planter, les jambes nues, au beau
+milieu du courant, pour sentir le glissement sans fin de ces
+millions d'existences. D'autres jours, les jours de langueur tendre,
+c'était sous les arbres de la forêt, dans l'ombre sonore, qu'ils
+allaient écouter les sérénades de leurs musiciens, la flûte de
+cristal des rossignols, la petite trompette argentine des mésanges,
+l'accompagnement lointain des coucous; ils s'émerveillaient du vol
+brusque des faisans, dont la queue mettait comme une raie de soleil
+au milieu des branches; ils s'arrêtaient, souriants, laissant passer
+à quelques pas une bande joueuse de jeunes chevreuils, ou des
+couples de cerfs sérieux qui ralentissaient leur trot pour les
+regarder. D'autres jours encore, lorsque le ciel brûlait, ils
+montaient sur les roches, ils prenaient plaisir aux nuées de
+sauterelles que leurs pieds faisaient lever des landes de thym, avec
+le crépitement d'un brasier qui s'effare; les couleuvres déroulées
+au bord des buissons roussis, les lézards allongés sur les pierres
+chauffées à blanc, les suivaient d'un oeil amical; les flamants
+roses, qui trempaient leurs pattes dans l'eau des sources, ne
+s'envolaient pas à leur approche, rassurant par leur gravité
+confiante les poules d'eau assoupies au milieu du bassin.
+
+Cette vie du parc, Albine et Serge ne la sentaient grandir autour
+d'eux que depuis le jour où ils s'étaient senti vivre eux-mêmes,
+dans un baiser. Maintenant, elle les assourdissait par instants,
+elle leur parlait une langue qu'ils n'entendaient pas, elle leur
+adressait des sollicitations, auxquelles ils ne savaient comment
+céder. C'était cette vie, toutes ces voix et ces chaleurs d'animaux,
+toutes ces odeurs et ces ombres de plantes, qui les troublaient, au
+point de les fâcher l'un contre l'autre. Et, cependant, ils ne
+trouvaient dans le parc qu'une familiarité affectueuse. Chaque
+herbe, chaque bestiole, leur devenaient des amies. Le Paradou était
+une grande caresse. Avant leur venue, pendant plus de cent ans, le
+soleil seul avait régné là, en maître libre, accrochant sa splendeur
+à chaque branche. Le jardin, alors, ne connaissait que lui. Il le
+voyait, tous les matins, sauter le mur de clôture de ses rayons
+obliques, s'asseoir d'aplomb à midi sur la terre pâmée, s'en aller
+le soir, à l'autre bout, en un baiser d'adieu rasant les feuillages.
+Aussi le jardin n'avait-il plus honte, il accueillait Albine et
+Serge, comme il avait si longtemps accueilli le soleil, en bons
+enfants avec lesquels on ne se gêne pas. Les bêtes, les arbres, les
+eaux, les pierres, restaient d'une extravagance adorable, parlant
+tout haut, vivant tout nus, sans un secret, étalant l'effronterie
+innocente, la belle tendresse des premiers jours du monde. Ce coin
+de nature riait discrètement des peurs d'Albine et de Serge, il se
+faisait plus attendri, déroulait sous leurs pieds ses couches de
+gazon les plus molles, rapprochait les arbustes pour leur ménager
+des sentiers étroits. S'il ne les avait pas encore jetés aux bras
+l'un de l'autre, c'était qu'il se plaisait à promener leurs désirs,
+à s'égayer de leurs baisers maladroits, sonnant sous les ombrages
+comme des cris d'oiseaux courroucés. Mais eux, souffrant de la
+grande volupté qui les entourait, maudissaient le jardin. L'après-
+midi où Albine avait tant pleuré, à la suite de leur promenade dans
+les rochers, elle avait crié au Paradou, en le sentant si vivant et
+si brûlant autour d'elle:
+
+- Si tu es notre ami, pourquoi nous désoles-tu?
+
+
+
+
+
+XIV.
+
+Dès le lendemain, Serge se barricada dans sa chambre. L'odeur du
+parterre l'exaspérait. Il tira les rideaux de calicot, pour ne plus
+voir le parc, pour l'empêcher d'entrer chez lui. Peut-être
+retrouverait-il la paix de l'enfance, loin de ces verdures, dont
+l'ombre était comme un frôlement sur sa peau. Puis, dans leurs
+longues heures de tête-à-tête, Albine et lui ne parlèrent plus ni
+des roches, ni des eaux, ni des arbres, ni du ciel. Le Paradou
+n'existait plus. Ils tâchaient de l'oublier. Et ils le sentaient
+quand même là, tout-puissant, énorme, derrière les rideaux minces;
+des odeurs d'herbe pénétraient par les fentes des boiseries; des
+voix prolongées faisaient sonner les vitres; toute la vie du dehors
+riait, chuchotait, embusquée sous les fenêtres. Alors, pâlissants,
+ils haussaient la voix, ils cherchaient quelque distraction qui leur
+permît de ne pas entendre.
+
+- Tu n'a pas vu? dit Serge un matin, dans une de ces heures de
+trouble; il y a là, au-dessus de la porte, une femme peinte qui te
+ressemble.
+
+Il riait bruyamment. Et ils revinrent aux peintures; ils traînèrent
+de nouveau la table le long des murs, cherchant à s'occuper.
+
+- Oh! non, murmura Albine, elle est bien plus grosse que moi. Puis,
+on ne peut pas savoir: elle est si drôlement couchée, la tête en
+bas!
+
+Ils se turent. De la peinture déteinte, mangée par le temps, se
+levait une scène qu'ils n'avaient point encore aperçue. C'était une
+résurrection de chairs tendres sortant du gris de la muraille, une
+image ravivée, dont les détails semblaient reparaître un à un, dans
+la chaleur de l'été. La femme couchée se renversait sous l'étreinte
+d'un faune aux pieds de bouc. On distinguait nettement les bras
+rejetés, le torse abandonné, la taille roulante de cette grande
+fille nue, surprise sur des gerbes de fleurs, fauchées par de petits
+Amours, qui, la faucille en main, ajoutaient sans cesse à la couche
+de nouvelles poignées de roses. On distinguait aussi l'effort du
+faune, sa poitrine soufflante qui s'abattait. Puis, à l'autre bout,
+il n'y avait plus que les deux pieds de la femme, lancés en l'air,
+s'envolant comme deux colombes roses.
+
+- Non, répéta Albine, elle ne me ressemble pas... Elle est laide.
+
+Serge ne dit rien. Il regardait la femme, il regardait Albine, ayant
+l'air de comparer. Celle-ci retroussa une de ses manches jusqu'à
+l'épaule, pour montrer qu'elle avait le bras plus blanc. Et ils se
+turent une seconde fois, revenant à la peinture, ayant sur les
+lèvres des questions qu'ils ne voulaient pas se faire. Les larges
+yeux bleus d'Albine se posèrent un instant sur les yeux gris de
+Serge, où luisait une flamme.
+
+- Tu as donc repeint toute la chambré? s'écria-t-elle, en sautant
+de la table. On dirait que ce monde-là se réveille.
+
+Ils se mirent à rire, mais d'un rire inquiet, avec des coups d'oeil
+jetés aux Amours qui polissonnaient et aux grandes nudités étalant
+des corps presque entiers. Ils voulurent tout revoir, par bravade,
+s'étonnant à chaque panneau, s'appelant pour se montrer des membres
+de personnages qui n'étaient certainement pas là le mois passé.
+C'étaient des reins souples pliés sur des bras nerveux, des jambes
+se dessinant jusqu'aux hanches, des femmes reparues dans des
+embrassades d'hommes, dont les mains élargies ne serraient
+auparavant que le vide. Les Amours de plâtre de l'alcôve semblaient
+eux-mêmes se culbuter avec une effronterie plus libre. Et Albine ne
+parlait plus d'enfants qui jouaient, Serge ne hasardait plus des
+hypothèses à voix haute. Ils devenaient graves, ils s'attardaient
+devant les scènes, souhaitant que la peinture retrouvât d'un coup
+tout son éclat, alanguis et troublés davantage par les derniers
+voiles qui cachaient les crudités des tableaux. Ces revenants de la
+volupté achevaient de leur apprendre la science d'aimer.
+
+Mais Albine s'effraya. Elle échappa à Serge dont elle sentait le
+souffle plus chaud sur son cou. Elle vint s'asseoir à un bout du
+canapé, en murmurant:
+
+- Ils me font peur, à la fin. Les hommes ressemblent à des bandits,
+les femmes ont des yeux mourants de personnes qu'on tue.
+
+Serge se mit à quelques pas d'elle, dans un fauteuil, parlant
+d'autre chose. Ils étaient très las tous les deux, comme s'ils
+avaient fait une longue course. Et ils éprouvaient un malaise, à
+croire que les peintures les regardaient. Les grappes d'Amours
+roulaient hors des lambris, avec un tapage de chairs amoureuses, une
+débandade de gamins éhontés leur jetant leurs fleurs, les menaçants
+de les lier ensemble, à l'aide des faveurs bleues dont ils
+enchaînaient étroitement deux amants, dans un coin du plafond. Les
+couples s'animaient, déroulaient l'histoire de cette grande fille
+nue aimée d'un faune, qu'ils pouvaient reconstruire depuis le guet
+du faune derrière un buisson de roses, jusqu'à l'abandon de la
+grande fille au milieu des roses effeuillées. Est-ce qu'ils allaient
+tous descendre? N'était-ce pas eux qui soupiraient déjà, et dont
+l'haleine emplissait la chambre de l'odeur d'une volupté ancienne?
+
+- On étouffe, n'est-ce pas? dit Albine. J'ai eu beau donner de
+l'air, la chambre a toujours senti le vieux.
+
+- L'autre nuit, raconta Serge, j'ai été réveillé par un parfum si
+pénétrant, que je t'ai appelée, croyant que tu venais d'entrer dans
+la chambre. On aurait dit la tiédeur de tes cheveux, lorsque tu
+piques dedans des brins d'héliotrope... Les premiers jours, cela
+arrivait de loin, comme un souvenir d'odeur. Mais à présent, je ne
+puis plus dormir, l'odeur grandit jusqu'à me suffoquer. Le soir
+surtout, l'alcôve est si chaude que je finirai par coucher sur le
+canapé.
+
+Albine mit un doigt à ses lèvres, murmurant:
+
+- C'est la morte, tu sais, celle qui a vécu ici.
+
+Ils allèrent flairer l'alcôve plaisantant, très sérieux au fond.
+Assurément, jamais l'alcôve n'avait exhalé une senteur si
+troublante. Les murs semblaient encore frissonnants d'un frôlement
+de jupe musquée. Le parquet avait gardé la douceur embaumée de deux
+pantoufles de satin tombées devant le lit. Et, sur le lit lui-même,
+contre le bois du chevet, Serge prétendait retrouver l'empreinte
+d'une petite main, qui avait laissé là son parfum persistant de
+violette. De tous les meubles, à cette heure, se levait le fantôme
+odorant de la morte.
+
+- Tiens! voilà le fauteuil où elle devait s'asseoir, cria Albine.
+On sent ses épaules, dans le dossier.
+
+Et elle s'assit elle-même, elle dit à Serge de se mettre à genoux
+pour lui baiser la main.
+
+- Tu te souviens, le jour où je t'ai reçu, en te disant: "Bonjour,
+mon cher seigneur..." Mais ce n'était pas tout, n'est-ce pas? Il lui
+baisait les mains, quand ils avaient refermé la porte... Les voilà,
+mes mains. Elles sont à toi.
+
+Alors, ils tentèrent de recommencer leurs anciens jeux, pour oublier
+le Paradou dont ils entendaient le grand rire croissant, pour ne
+plus voir les peintures, pour ne plus céder aux langueurs de
+l'alcôve. Albine faisait des mines, se renversait, riait de la
+figure sotte que Serge avait à ses pieds.
+
+- Gros bêta, prends-moi la taille, dis-moi des choses aimables,
+puisque tu es censé mon amoureux... Tu ne sais donc pas m'aimer?
+
+Mais dès qu'il la tenait, qu'il la soulevait brutalement, elle se
+débattait, elle s'échappait, toute fâchée.
+
+- Non, laisse-moi, je ne veux pas!... On meurt dans cette chambre.
+
+A partir de ce jour, ils eurent peur de la chambre, de même qu'ils
+avaient peur du jardin. Leur dernier asile devenait un lieu
+redoutable, où ils ne pouvaient se trouver ensemble, sans se
+surveiller d'un regard furtif. Albine n'y entrait presque plus; elle
+restait sur le seuil, la porte grande ouverte derrière elle, comme
+pour se ménager une fuite prompte.
+
+Serge y vivait seul, dans une anxiété douloureuse, étouffant
+davantage, couchant sur le canapé, tâchant d'échapper aux soupirs du
+parc, aux odeurs des vieux meubles. La nuit, les nudités des
+peintures lui donnaient des rêves fous, dont il ne gardait au réveil
+qu'une inquiétude nerveuse. Il se crut malade de nouveau; sa santé
+avait un dernier besoin pour se rétablir complètement, le besoin
+d'une plénitude suprême, d'une satisfaction entière qu'il ne savait
+où aller chercher. Alors, il passa ses journées, silencieux, les
+yeux meurtris, ne s'éveillant d'un léger tressaillement qu'aux
+heures où Albine venait le voir. Ils demeuraient en face l'un de
+l'autre, à se regarder gravement, avec de rares paroles très douces,
+qui les navraient. Les yeux d'Albine étaient encore plus meurtris
+que ceux de Serge, et ils l'imploraient.
+
+Puis, au bout d'une semaine, Albine ne resta plus que quelques
+minutes. Elle paraissait l'éviter. Elle arrivait, toute soucieuse,
+se tenait debout, avait hâte de sortir. Quand il l'interrogeait, lui
+reprochant de n'être plus son amie, elle détournait la tête, pour ne
+pas avoir à répondre. Jamais elle ne voulait lui conter l'emploi des
+matinées qu'elle vivait loin de lui. Elle secouait la tête d'un air
+gêné, parlait de sa paresse. S'il la pressait davantage, elle se
+retirait d'un bond, lui jetait le soir un simple adieu au travers de
+la porte. Cependant, lui, voyait bien qu'elle devait pleurer
+souvent. Il suivait sur son visage les phases d'un espoir toujours
+déçu, la continuelle révolte d'un désir acharné à se satisfaire.
+Certains jours, elle était mortellement triste, la face découragée,
+avec une marche lente qui hésitait à tenter plus longtemps la joie
+de vivre. D'autres jours, elle avait des rires contenus, la figure
+rayonnante d'une pensée de triomphe, dont elle ne voulait pas parler
+encore, les pieds inquiets, ne pouvant tenir en place, ayant hâte de
+courir à une dernière certitude. Et, le lendemain, elle retombait à
+ses désolations, pour se remettre à espérer le jour suivant. Mais ce
+qu'il lui devint bientôt impossible de cacher, ce fut une immense
+fatigue, une lassitude qui lui brisait les membres. Même aux
+instants de confiance, elle fléchissait, elle glissait au sommeil,
+les yeux ouverts.
+
+Serge avait cessé de la questionner, comprenant qu'elle ne voulait
+pas répondre. Maintenant, dès qu'elle entrait, il la regardait avec
+anxiété, craignant qu'elle n'eût plus la force un soir de revenir
+jusqu'à lui. Où pouvait-elle se lasser ainsi? Quelle lutte de chaque
+heure la rendait si désolée et si heureuse? Un matin, un léger pas
+qu'il entendit sous ses fenêtres le fit tressaillir. Ce ne pouvait
+être un chevreuil qui se hasardait de la sorte. Il connaissait trop
+bien ce pas rythmé dont les herbes n'avaient pas à souffrir. Albine
+courait sans lui le Paradou. C'était du Paradou qu'elle lui
+rapportait des découragements, qu'elle lui rapportait des
+espérances, tout ce combat, toute cette lassitude dont elle se
+mourait. Et il se doutait bien de ce qu'elle cherchait, seule, au
+fond des feuillages, sans une parole, avec un entêtement muet de
+femme qui s'est juré de trouver. Dès lors, il écouta son pas. Il
+n'osait soulever le rideau, la suivre de loin à travers les
+branches; mais il goûtait une singulière émotion, presque
+douloureuse, à savoir si elle allait à gauche ou à droite, si elle
+s'enfonçait dans le parterre, et jusqu'où elle poussait ses courses.
+Au milieu de la vie bruyante du parc, de la voix roulante des
+arbres, du ruissellement des eaux, de la chanson continue des bêtes,
+il distinguait le petit bruit de ses bottines, si nettement, qu'il
+aurait pu dire si elle marchait sur le gravier des rivières, ou sur
+la terre émiettée de la forêt, ou sur les dalles des roches nues.
+Même il en arriva à reconnaître, au retour, les joies ou les
+tristesses d'Albine au choc nerveux de ses talons. Dès qu'elle
+montait l'escalier, il quittait la fenêtre, il ne lui avouait pas
+qu'il l'avait ainsi accompagnée partout. Mais elle avait dû deviner
+sa complicité, car elle lui contait ses recherches, désormais, d'un
+regard.
+
+- Reste, ne sors plus, lui dit-il à mains jointes, un matin qu'il
+la voyait essoufflée encore de la ville. Tu me désespères.
+
+Elle s'échappa, irritée. Lui, commençait à souffrir davantage de ce
+jardin tout sonore des pas d'Albine. Le petit bruit des bottines
+était une voix de plus qui l'appelait, une voix dominante dont le
+retentissement grandissait en lui. Il se ferma les oreilles, il ne
+voulut plus entendre, et le pas, au loin, gardait un écho, dans le
+battement de son coeur. Puis, le soir, lorsqu'elle revenait, c'était
+tout le parc qui rentrait derrière elle, avec les souvenirs de leurs
+promenades, le lent éveil de leurs tendresses, au milieu de la
+nature complice. Elle semblait plus grande, plus grave, comme mûrie
+par ses courses solitaires. Il ne restait rien en elle de l'enfant
+joueuse, tellement qu'il claquait des dents parfois, en la
+regardant, à la voir si désirable.
+
+Ce fut un jour, vers midi, que Serge entendit Albine revenir au
+galop. Il s'était défendu de l'écouter, lorsqu'elle était partie.
+D'ordinaire, elle ne rentrait que tard. Et il demeura surpris des
+sauts qu'elle devait faire, allant droit devant elle, brisant les
+branches qui barraient les sentiers. En bas, sous les fenêtres, elle
+riait. Lorsqu'elle fut dans l'escalier, elle soufflait si fortement,
+qu'il crut sentir la chaleur de son haleine sur son visage. Et elle
+ouvrit la porte toute grande, elle cria:
+
+- J'ai trouvé!
+
+Elle s'était assise, elle répétait doucement, d'une voix suffoquée:
+
+- J'ai trouvé! J'ai trouvé!
+
+Mais Serge lui mit la main sur les lèvres, éperdu, balbutiant:
+
+- Je t'en prie, ne me dis rien. Je ne veux rien savoir. Cela me
+tuerait, si tu parlais.
+
+Alors, elle se tut, les yeux ardents, serrant les lèvres pour que
+les paroles n'en jaillissent pas malgré elle. Et elle resta dans la
+chambre jusqu'au soir, cherchant le regard de Serge, lui confiant un
+peu de ce qu'elle savait, dès qu'elle parvenait à le rencontrer.
+Elle avait comme de la lumière sur la face. Elle sentait si bon,
+elle était si sonore de vie, qu'il la respirait, qu'elle entrait en
+lui autant par l'ouïe que par la vue. Tous ses sens la buvaient. Et
+il se défendait désespérément contre cette lente possession de son
+être.
+
+Le lendemain, lorsqu'elle fut descendue, elle s'installa de même
+dans la chambre.
+
+- Tu ne sors pas? demanda-t-il, se sentant vaincu, si elle
+demeurait là.
+
+Elle répondit que non, qu'elle ne sortirait plus. A mesure qu'elle
+se délassait, il la sentait plus forte, plus triomphante. Bientôt
+elle pourrait le prendre par le petit doigt, le mener à cette couche
+d'herbe, dont son silence contait si haut la douceur. Ce jour-là,
+elle ne parla pas encore, elle se contenta de l'attirer à ses pieds,
+assis sur un coussin. Le jour suivant seulement, elle se hasarda à
+dire:
+
+- Pourquoi t'emprisonnes-tu ici? Il fait si bon sous les arbres!
+
+Il se souleva, les bras tendus, suppliant. Mais elle riait.
+
+- Non, non, nous n'irons pas, puisque tu ne veux pas... C'est cette
+chambre qui a une si singulière odeur! Nous serions mieux dans le
+jardin, plus à l'aise, plus à l'abri. Tu as tort d'en vouloir au
+jardin.
+
+Il s'était remis à ses pieds, muet, les paupières baissées, avec des
+frémissements qui lui couraient sur la face.
+
+- Nous n'irons pas, reprit-elle, ne te fâche pas. Mais est-ce que
+tu ne préfères pas les herbes du parc à ces peintures? Tu te
+rappelles tout ce que nous avons vu ensemble... Ce sont ces
+peintures qui nous attristent. Elles sont gênantes, à nous regarder
+toujours.
+
+Et comme il s'abandonnait peu à peu contre elle, elle lui passa un
+bras au cou, elle lui renversa la tête sur ses genoux, murmurant
+encore, à voix plus basse:
+
+- C'est comme cela qu'on serait bien, dans un coin que je connais.
+Là, rien ne nous troublerait. Le grand air guérirait ta fièvre.
+
+Elle se tut, sentant qu'il frissonnait. Elle craignait qu'un mot
+trop vif ne le rendit à ses terreurs. Lentement, elle le conquérait,
+rien qu'à promener sur son visage la caresse bleue de son regard. Il
+avait relevé les paupières, il reposait sans tressaillements
+nerveux, tout à elle.
+
+- Ah! si tu savais! souffla-t-elle doucement à son oreille.
+
+Elle s'enhardit, en voyant qu'il ne cessait pas de sourire.
+
+- C'est un mensonge, ce n'est pas défendu, murmura-t-elle. Tu es un
+homme, tu ne dois pas avoir peur... Si nous allions là, et que
+quelque danger me menaçât, tu me défendrais, n'est-ce pas? Tu
+saurais bien m'emporter à ton cou? Moi, je suis tranquille, quand je
+suis avec toi... Vois donc comme tu as des bras forts. Est-ce qu'on
+redoute quelque chose, lorsqu'on des bras aussi forts que les tiens!
+
+D'une main, elle le flattait, longuement, sur les cheveux, sur la
+nuque, sur les épaules.
+
+- Non, ce n'est pas défendu, reprit-elle. Cette histoire-là est
+bonne pour les bêtes. Ceux qui l'ont répandue, autrefois, avaient
+intérêt à ce qu'on n'allât pas les déranger dans l'endroit le plus
+délicieux du jardin... Dis-toi que, dès que tu seras assis sur ce
+tapis d'herbe, tu seras parfaitement heureux. Alors seulement nous
+connaîtrons tout, nous serons les vrais maîtres... Ecoute-moi, viens
+avec moi.
+
+Il refusa de la tête, mais sans colère, en homme que ce jeu amusait.
+
+Puis, au bout d'un silence, désolé de la voir bouder, voulant
+qu'elle le caressât encore, il ouvrit enfin les lèvres, il demanda:
+
+- Où est-ce?
+
+Elle ne répondit pas d'abord. Elle semblait regarder au loin.
+
+- C'est là-bas, murmura-t-elle. Je ne puis pas t'indiquer. Il faut
+suivre la longue allée, puis on tourne à gauche, et encore à gauche.
+Nous avons dû passer à côté vingt fois... Va, tu aurais beau
+chercher, tu ne trouverais pas, si je ne t'y menais par la main.
+Moi, j'irais tout droit, bien qu'il me soit impossible de
+t'enseigner le chemin.
+
+- Et qui t'a conduite?
+
+- Je ne sais pas... Les plantes, ce matin-là, avaient toutes l'air
+de me pousser de ce côté. Les branches longues me fouettaient par-
+derrière, les herbes ménageaient des pentes, les sentiers
+s'offraient d'eux-mêmes. Et je crois que les bêtes s'en mêlaient
+aussi, car j'ai vu un cerf qui galopait devant moi comme pour
+m'inviter à le suivre, tandis qu'un vol de bouvreuils allait d'arbre
+en arbre, m'avertissant par de petits cris, lorsque j'étais tentée
+de prendre une mauvaise route.
+
+- Et c'est très beau?
+
+De nouveau, elle ne répondit pas. Une profonde extase noyait ses
+yeux. Et quand elle put parler:
+
+- Beau comme je ne saurais le dire... J'ai été pénétrée d'un tel
+charme, que j'ai eu simplement conscience d'une joie sans nom,
+tombant des feuillages, dormant sur les herbes. Et je suis revenue
+en courant, pour te ramener avec moi, pour ne pas goûter sans toi le
+bonheur de m'asseoir dans cette ombre.
+
+Elle lui reprit le cou entre ses bras, le suppliant ardemment, de
+tout près, les lèvres presque sur ses lèvres.
+
+- Oh! tu viendras, balbutia-t-elle. Songe que je vivrais désolée,
+si tu ne venais pas... C'est une envie que j'ai, un besoin lointain,
+qui a grandi chaque jour, qui maintenant me fait souffrir. Tu ne
+peux pas vouloir que je souffre?... Et quand même tu devrais en
+mourir, quand même cette ombre nous tuerait tous les deux, est-ce
+que tu hésiterais, est-ce que tu aurais le moindre regret? Nous
+resterions couchés ensemble, au pied de l'arbre; nous dormirions
+toujours, l'un contre l'autre. Cela serait très bon, n'est-ce pas?
+
+- Oui, oui, bégaya-t-il, gagné par l'affolement de cette passion
+toute vibrante de désir.
+
+- Mais nous ne mourrons pas, continua-t-elle, haussant la voix,
+avec un rire de femme victorieuse; nous vivrons pour nous aimer...
+C'est un arbre de vie, un arbre sous lequel nous serons plus forts,
+plus sains, plus parfaits. Tu verras, tout nous deviendra aisé. Tu
+pourras me prendre, ainsi que tu rêvais de le faire, si étroitement,
+que pas un bout de mon corps ne sera hors de toi. Alors, j'imagine
+quelque chose de céleste qui descendra en nous... Veux-tu?
+
+Il pâlissait, il battait des paupières, comme si une grande clarté
+l'eût gêné.
+
+- Veux-tu? Veux-tu? répéta-t-elle, plus brûlante, déjà soulevée à
+demi.
+
+Il se mit debout, il la suivit, chancelant d'abord, puis attaché à
+sa taille, ne pouvant se séparer d'elle. Il allait où elle allait,
+entraîné dans l'air chaud coulant de sa chevelure. Et comme il
+venait un peu en arrière, elle se tournait à demi; elle avait un
+visage tout luisant d'amour, une bouche et des yeux de tentation,
+qui l'appelaient, avec un tel empire, qu'il l'aurait ainsi
+accompagnée, partout en chien fidèle.
+
+
+
+
+
+XV.
+
+Ils descendirent, ils marchèrent au milieu du jardin, sans que Serge
+cessât de sourire. Il n'aperçut les verdures que dans les miroirs
+clairs des yeux d'Albine. Le jardin, en les voyant, avait eu comme
+un rire prolongé, un murmure satisfait volant de feuille en feuille,
+jusqu'au bout des avenues les plus profondes. Depuis des journées,
+il devait les attendre, ainsi liés à la taille, réconciliés avec les
+arbres, cherchant sur les couches d'herbe leur amour perdu. Un chut
+solennel courut sous les branches. Le ciel de deux heures avait un
+assoupissement de brasier. Des plantes se haussaient pour les
+regarder passer.
+
+- Les entends-tu? demandait Albine à demi-voix. Elles se taisent
+quand nous approchons. Mais, au loin, elles nous attendent, elles se
+confient de l'une à l'autre le chemin qu'elles doivent nous
+indiquer... Je t'avais bien dit que nous n'aurions pas à nous
+inquiéter des sentiers. Ce sont les arbres qui me montrent la route,
+de leurs bras tendus.
+
+En effet, le parc entier les poussait doucement. Derrière eux, il
+semblait qu'une barrière de buissons se hérissât, pour les empêcher
+de revenir sur leurs pas; tandis que, devant eux, le tapis des
+gazons se déroulait, si aisément, qu'ils ne regardaient même plus à
+leurs pieds, s'abandonnant aux pentes douces des terrains.
+
+- Et les oiseaux nous accompagnent, reprenait Albine. Ce sont des
+mésanges, cette fois. Les vois-tu?... Elles filent le long des
+haies, elles s'arrêtent à chaque détour, pour veiller à ce que nous
+ne nous égarions pas. Ah! si nous comprenions leur chant, nous
+saurions qu'elles nous invitent à nous hâter.
+
+Puis, elle ajoutait:
+
+- Toutes les bêtes du parc sont avec nous. Ne les sens-tu pas? Il y
+a un grand frôlement qui nous suit: ce sont les oiseaux dans les
+arbres, les insectes dans les herbes, les chevreuils et les cerfs
+dans les taillis, et jusqu'aux poissons, dont les nageoires battent
+les eaux muettes... Ne te retourne pas, cela les effrayerait; mais
+je suis sûre que nous avons un beau cortège.
+
+Cependant, ils marchaient toujours, d'un pas sans fatigue. Albine ne
+parlait que pour charmer Serge de la musique de sa voix. Serge
+obéissait à la moindre pression de la main d'Albine. Ils ignoraient
+l'un et l'autre où ils passaient, certains d'aller droit où ils
+voulaient aller. Et, à mesure qu'ils avançaient, le jardin se
+faisait plus discret, retenait le soupir de ses ombrages, le
+bavardage de ses eaux, la vie ardente de ses bêtes. Il n'y avait
+plus qu'un grand silence frissonnant, une attente religieuse.
+
+Alors, instinctivement, Albine et Serge levèrent la tête. En face
+d'eux était un feuillage colossal. Et, comme ils hésitaient, un
+chevreuil, qui les regardait de ses beaux yeux doux, sauta d'un bond
+dans les taillis.
+
+- C'est là, dit Albine.
+
+Elle s'approcha la première, la tête de nouveau tournée, tirant à
+elle Serge; puis, ils disparurent derrière le frisson des feuilles
+remuées, et tout se calma. Ils entraient dans une paix délicieuse.
+
+C'était, au centre, un arbre noyé d'une ombre si épaisse, qu'on ne
+pouvait en distinguer l'essence. Il avait une taille géante, un
+tronc qui respirait comme une poitrine, des branches qu'il étendait
+au loin, pareilles à des membres protecteurs. Il semblait bon,
+robuste, puissant, fécond; il était le doyen du jardin, le père de
+la forêt, l'orgueil des herbes, l'ami du soleil qui se levait et se
+couchait chaque jour sur sa cime. De sa voûte verte, tombait toute
+la joie de la création: des odeurs de fleurs, des chants d'oiseaux,
+des gouttes de lumière, des réveils frais d'aurore, des tiédeurs
+endormies de crépuscule. Sa sève avait une telle force, qu'elle
+coulait de son écorce; elle le baignait d'une buée de fécondation;
+elle faisait de lui la virilité même de la terre. Et il suffisait à
+l'enchantement de la clairière. Les autres arbres, autour de lui,
+bâtissaient le mur impénétrable qui l'isolait au fond d'un
+tabernacle de silence et de demi-jour; il n'y avait là qu'une
+verdure, sans un coin de ciel, sans une échappée d'horizon, qu'une
+rotonde, drapée partout de la soie attendrie des feuilles, tendue à
+terre du velours satiné des mousses. On y entrait comme dans le
+cristal d'une source, au milieu d'une limpidité verdâtre, nappe
+d'argent assoupie sous un reflet de roseaux. Couleurs, parfums,
+sonorités, frissons, tout restait vague, transparent, innommé, pâmé
+d'un bonheur allant jusqu'à l'évanouissement des choses. Une
+langueur d'alcôve, une lueur de nuit d'été mourant sur l'épaule nue
+d'une amoureuse, un balbutiement d'amour à peine distinct, tombant
+brusquement à un grand spasme muet, traînaient dans l'immobilité des
+branches que pas un souffle n'agitait. Solitude nuptiale, toute
+peuplée d'êtres embrassés, chambre vide, où l'on sentait quelque
+part, derrière des rideaux tirés, dans un accouplement ardent, la
+nature assouvie aux bras du soleil. Par moments, les reins de
+l'arbre craquaient; ses membres se raidissaient comme ceux d'une
+femme en couches; la sueur de vie qui coulait de son écorce pleuvait
+plus largement sur les gazons d'alentour, exhalant la mollesse d'un
+désir, noyant l'air d'abandon, pâlissant la clairière d'une
+jouissance. L'arbre alors défaillait avec son ombre, ses tapis
+d'herbe, sa ceinture d'épais taillis. Il n'était plus qu'une
+volupté.
+
+Albine et Serge restaient ravis. Dès que l'arbre les eut pris sous
+la douceur de ses branches, ils se sentirent guéris de l'anxiété
+intolérable dont ils avaient souffert. Ils n'éprouvaient plus cette
+peur qui les faisait se fuir, ces luttes chaudes, désespérées, dans
+lesquelles ils se meurtrissaient, sans savoir contre quel ennemi ils
+résistaient si furieusement. Au contraire, une confiance absolue,
+une sérénité suprême les emplissaient; ils s'abandonnaient l'un à
+l'autre, glissant lentement au plaisir d'être ensemble, très loin,
+au fond d'une retraite miraculeusement cachée. Sans se douter encore
+de ce que le jardin exigeait d'eux, ils le laissaient libre de
+disposer de leur tendresse; ils attendaient, sans trouble, que
+l'arbre leur parlât. L'arbre les mettait dans un aveuglement d'amour
+tel, que la clairière disparaissait, immense, royale, n'ayant plus
+qu'un bercement d'odeur.
+
+Ils s'étaient arrêtés, avec un léger soupir, saisis par la fraîcheur
+musquée.
+
+- L'air a le goût d'un fruit, murmura Albine.
+
+Serge, à son tour, dit très bas:
+
+- L'herbe est si vivante, que je crois marcher sur un coin de ta
+robe.
+
+Ils baissaient la voix par un sentiment religieux. Ils n'eurent pas
+même la curiosité de regarder en l'air, pour voir l'arbre. Ils en
+sentaient trop la majesté sur leurs épaules. Albine, d'un regard,
+demandait si elle avait exagéré l'enchantement des verdures. Serge
+répondait par deux larmes claires, qui coulaient sur ses joues. Leur
+joie d'être enfin là restait indicible.
+
+- Viens, dit-elle à son oreille, d'une voix plus légère qu'un
+souffle.
+
+Et elle alla, la première, se coucher au pied même de l'arbre. Elle
+lui tendit les mains avec un sourire, tandis que lui, debout,
+souriait aussi, en lui donnant les siennes. Lorsqu'elle les tint,
+elle l'attira à elle, lentement. Il tomba à son côté. Il la prit
+tout de suite contre sa poitrine. Cette étreinte les laissa pleins
+d'aise.
+
+- Ah! tu te rappelles, dit-il, ce mur qui semblait nous séparer...
+Maintenant, je te sens, il n'y a plus rien entre nous... Tu ne
+souffres pas?
+
+- Non, non, répondit-elle. Il fait bon.
+
+Ils gardèrent le silence, sans se lâcher. Une émotion délicieuse,
+sans secousse, douce comme une nappe de lait répandue, les
+envahissait. Puis, Serge promena les mains le long du corps
+d'Albine. Il répétait:
+
+--Ton visage est à moi, tes yeux, ta bouche, tes joues... Tes bras
+sont à moi, depuis tes ongles jusqu'à tes épaules... Tes pieds sont
+à moi, tes genoux sont à moi, toute ta personne est à moi.
+
+Et il lui baisait le visage, sur les yeux, sur la bouche, sur les
+joues. Il lui baisait les bras, à petits baisers rapides, remontant
+des doigts jusqu'aux épaules. Il lui baisait les pieds, il lui
+baisait les genoux. Il la baignait d'une pluie de baisers, tombant à
+larges gouttes, tièdes comme les gouttes d'une averse d'été,
+partout, lui battant le cou, les seins, les hanches, les flancs.
+C'était une prise de possession sans emportement, continue,
+conquérant les plus petites veines bleues sous la peau rose.
+
+- C'est pour me donner que je te prends, reprit-il. Je veux me
+donner à toi tout entier, à jamais; car, je le sais bien à cette
+heure, tu es ma maîtresse, ma souveraine, celle que je dois adorer à
+genoux. Je ne suis ici que pour t'obéir, pour rester à tes pieds,
+guettant tes volontés, te protégeant de mes bras étendus, écartant
+du souffle les feuilles volantes qui troubleraient ta paix... Oh!
+daigne permettre que je disparaisse, que je m'absorbe dans ton être,
+que je sois l'eau que tu bois, le pain que tu manges. Tu es ma fin.
+Depuis que je me suis éveillé au milieu de ce jardin, j'ai marché à
+toi, j'ai grandi pour toi. Toujours, comme but, comme récompense,
+j'ai vu ta grâce. Tu passais dans le soleil, avec ta chevelure d'or;
+tu étais une promesse m'annonçant que tu me ferais connaître, un
+jour, la nécessité de cette création, de cette terre, de ces arbres,
+de ces eaux, de ce ciel, dont le mot suprême m'échappe encore... Je
+t'appartiens, je suis esclave, je t'écouterai, les lèvres sur tes
+pieds.
+
+Il disait ces choses, courbé à terre, adorant la femme. Albine,
+orgueilleuse, se laissait adorer. Elle tendait les doigts, les
+seins, les lèvres, aux baisers dévots de Serge. Elle se sentait
+reine, à le regarder si fort et si humble devant elle. Elle l'avait
+vaincu, elle le tenait à sa merci, elle pouvait d'un seul mot
+disposer de lui. Et ce qui la rendait toute-puissante, c'était
+qu'elle entendait autour d'eux le jardin se réjouir de son triomphe,
+l'aider d'une clameur lentement grossie.
+
+Serge n'avait plus que des balbutiements. Ses baisers s'égaraient.
+Il murmura encore:
+
+- Ah! je voudrais savoir... Je voudrais te prendre, te garder,
+mourir peut-être, ou nous envoler, je ne puis pas dire...
+
+Tous deux, renversés, restèrent muets, perdant haleine, la tête
+roulante. Albine eut la force de lever un doigt, comme pour inviter
+Serge à écouter.
+
+C'était le jardin qui avait voulu la faute. Pendant des semaines, il
+s'était prêté au lent apprentissage de leur tendresse. Puis, au
+dernier jour, il venait de les conduire dans l'alcôve verte.
+Maintenant, il était le tentateur, dont toutes les voix enseignaient
+l'amour. Du parterre, arrivaient des odeurs de fleurs pâmées, un
+long chuchotement, qui contait les noces des roses, les voluptés des
+violettes; et jamais les sollicitations des héliotropes n'avaient eu
+une ardeur plus sensuelle. Du verger, c'étaient des bouffées de
+fruits mûrs que le vent apportait, une senteur grasse de fécondité,
+la vanille des abricots, le musc des oranges. Les prairies élevaient
+une voix plus profonde, faite des soupirs des millions d'herbes que
+le soleil baisait, large plainte d'une foule innombrable en rut,
+qu'attendrissaient les caresses fraîches des rivières, les nudités
+des eaux courantes, au bord desquelles les saules rêvaient tout haut
+de désir. La forêt soufflait la passion géante des chênes, les
+chants d'orgue des hautes futaies, une musique solennelle, menant le
+mariage des frênes, des bouleaux, des charmes, des platanes, au fond
+des sanctuaires de feuillage; tandis que les buissons, les jeunes
+taillis étaient pleins d'une polissonnerie adorable, d'un vacarme
+d'amants se poursuivant, se jetant au bord des fossés, se volant le
+plaisir, au milieu d'un grand froissement de branches. Et, dans cet
+accouplement du parc entier, les étreintes les plus rudes
+s'entendaient au loin, sur les roches, là où la chaleur faisait
+éclater les pierres gonflées de passion, où les plantes épineuses
+aimaient d'une façon tragique, sans que les sources voisines pussent
+les soulager, tout allumées elles-mêmes par l'astre qui descendait
+dans leur lit.
+
+- Que disent-ils? murmura Serge, éperdu. Que veulent-ils de nous, à
+nous supplier ainsi?
+
+Albine, sans parler, le serra contre elle.
+
+Les voix étaient devenues plus distinctes. Les bêtes du jardin, à
+leur tour, leur criaient de s'aimer. Les cigales chantaient de
+tendresse à en mourir. Les papillons éparpillaient des baisers, aux
+battements de leurs ailes. Les moineaux avaient des caprices d'une
+seconde, des caresses de sultans vivement promenées au milieu d'un
+sérail. Dans les eaux claires, c'étaient des pâmoisons de poissons
+déposant leur frai au soleil, des appels ardents et mélancoliques de
+grenouilles, toute une passion mystérieuse, monstrueusement assouvie
+dans la fadeur glauque des roseaux. Au fond des bois, les rossignols
+jetaient des rires perlés de volupté, les cerfs bramaient, ivres
+d'une telle concupiscence, qu'ils expiraient de lassitude à côté des
+femelles presque éventrées. Et, sur les dalles des rochers, au bord
+des buissons maigres, des couleuvres, nouées deux à deux, sifflaient
+avec douceur, tandis que de grands lézards couvaient leurs oeufs,
+l'échine vibrante d'un léger ronflement d'extase. Des coins les plus
+reculés, des nappes de soleil, des trous d'ombre, une odeur animale
+montait, chaude du rut universel. Toute cette vie pullulante avait
+un frisson d'enfantement. Sous chaque feuille, un insecte concevait;
+dans chaque touffe d'herbe, une famille poussait; des mouches
+volantes, collées l'une à l'autre, n'attendaient pas de s'être
+posées pour se féconder. Les parcelles de vie invisibles qui
+peuplent la matière, les atomes de la matière eux-mêmes, aimaient,
+s'accouplaient, donnaient au sol un branle voluptueux, faisaient du
+parc une grande fornication.
+
+Alors, Albine et Serge entendirent. Il ne dit rien, il la lia de ses
+bras, toujours plus étroitement. La fatalité de la génération les
+entourait. Ils cédèrent aux exigences du jardin. Ce fut l'arbre qui
+confia à l'oreille d'Albine ce que les mères murmurent aux épousées,
+le soir des noces.
+
+Albine se livra. Serge la posséda.
+
+Et le jardin entier s'abîma avec le couple, dans un dernier cri de
+passion. Les troncs se ployèrent comme sous un grand vent; les
+herbes laissèrent échapper un sanglot d'ivresse; les fleurs,
+évanouies, les lèvres ouvertes, exhalèrent leur âme; le ciel lui-
+même, tout embrasé d'un coucher d'astre, eut des nuages immobiles,
+des nuages pâmés, d'où tombait un ravissement surhumain. Et c'était
+une victoire pour les bêtes, les plantes, les choses, qui avaient
+voulu l'entrée de ces deux enfants dans l'éternité de la vie. Le
+parc applaudissait formidablement.
+
+
+
+
+
+XVI.
+
+Lorsque Albine et Serge s'éveillèrent de la stupeur de leur
+félicité, ils se sourirent. Ils revenaient d'un pays de lumière. Ils
+redescendaient de très haut. Alors, ils se serrèrent la main, pour
+se remercier. Ils se reconnurent et se dirent:
+
+- Je t'aime, Albine.
+
+- Serge, je t'aime.
+
+Et jamais ce mot: "Je t'aime" n'avait eu pour eux un sens si
+souverain. Il signifiait tout, il expliquait tout. Pendant un temps
+qu'ils ne purent mesurer, ils restèrent là, dans un repos délicieux,
+s'étreignant encore. Ils éprouvaient une perfection absolue de leur
+être. La joie de la création les baignait, les égalait aux
+puissances mères du monde, faisait d'eux les forces mêmes de la
+terre. Et il y avait encore, dans leur bonheur, la certitude d'une
+loi accomplie, la sérénité du but logiquement trouvé, pas à pas.
+
+Serge disait, la reprenant dans ses bras forts:
+
+- Vois, je suis guéri; tu m'as donné toute ta santé.
+
+Albine répondait, s'abandonnant:
+
+- Prends-moi toute, prends ma vie.
+
+Une plénitude leur mettait de la vie jusqu'aux lèvres. Serge venait,
+dans la possession d'Albine, de trouver enfin son sexe d'homme,
+l'énergie de ses muscles, le courage de son coeur, la santé dernière
+qui avait jusque-là manqué à sa longue adolescence. Maintenant, il
+se sentait complet. Il avait des sens plus nets, une intelligence
+plus large. C'était comme si, tout d'un coup, il se fût réveillé
+lion, avec la royauté de la plaine, la vue du ciel libre. Quand il
+se leva, ses pieds se posèrent carrément sur le sol, son corps se
+développa, orgueilleux de ses membres. Il prit les mains d'Albine,
+qu'il mit debout à son tour. Elle chancelait un peu, et il dut la
+soutenir.
+
+- N'aie pas peur, dit-il. Tu es celle que j'aime.
+
+Maintenant, elle était la servante. Elle renversait la tête sur son
+épaule, le regardant d'un air de reconnaissance inquiète. Ne lui en
+voudrait-il jamais de ce qu'elle l'avait amené là? Ne lui
+reprocherait-il pas un jour cette heure d'adoration dans laquelle il
+s'était dit son esclave?
+
+- Tu n'es point fâché? demanda-t-elle humblement.
+
+Il sourit, renouant ses cheveux, la flattant du bout des doigts
+comme une enfant. Elle continua:
+
+- Oh! tu verras, je me ferai toute petite. Tu ne sauras même pas
+que je suis là. Mais tu me laisseras ainsi, n'est-ce pas? dans tes
+bras, car j'ai besoin que tu m'apprennes à marcher... Il me semble
+que je ne sais plus marcher, à cette heure.
+
+Puis elle devint très grave.
+
+- Il faut m'aimer toujours, et je serai obéissante, je travaillerai
+à tes joies, je t'abandonnerai tout, jusqu'à mes plus secrètes
+volontés.
+
+Serge avait comme un redoublement de puissance, à la voir si soumise
+et si caressante. Il lui demanda:
+
+- Pourquoi trembles-tu? Qu'ai-je donc à te reprocher?
+
+Elle ne répondit pas. Elle regarda presque tristement l'arbre, les
+verdures, l'herbe qu'ils avaient foulée.
+
+- Grande enfant! reprit-il avec un rire. As-tu donc peur que je ne
+te garde rancune du don que tu m'as fait? Va, ce ne peut être une
+faute. Nous nous sommes aimés comme nous devions nous aimer... Je
+voudrais baiser les empreintes que tes pas ont laissées, lorsque tu
+m'as amené ici, de même que je baise tes lèvres qui m'ont tenté, de
+même que je baise tes seins qui viennent d'achever la cure,
+commencée, tu te souviens? par tes petites mains fraîches.
+
+Elle hocha la tête. Et, détournant les yeux, évitant de voir l'arbre
+davantage:
+
+- Emmène-moi, dit-elle à voix basse.
+
+Serge l'emmena à pas lents. Lui, largement, regarda l'arbre une
+dernière fois. Il le remerciait. L'ombre devenait plus noire dans la
+clairière; un frisson de femme surprise à son coucher tombait des
+verdures. Quand ils revirent, au sortir des feuillages, le soleil,
+dont la splendeur emplissait encore un coin de l'horizon, ils se
+rassurèrent, Serge surtout, qui trouvait à chaque être, à chaque
+plante, un sens nouveau. Autour de lui, tout s'inclinait, tout
+apportait un hommage à son amour. Le jardin n'était plus qu'une
+dépendance de la beauté d'Albine, et il semblait avoir grandi,
+s'être embelli, dans le baiser de ses maîtres.
+
+Mais la joie d'Albine restait inquiète. Elle interrompait ses rires,
+pour prêter l'oreille, avec des tressaillements brusques.
+
+- Qu'as-tu donc? demandait Serge.
+
+- Rien, répondait-elle, avec des coups d'oeil jetés furtivement
+derrière elle.
+
+Ils ne savaient dans quel coin perdu du parc ils étaient.
+D'ordinaire, cela les égayait, d'ignorer où leur caprice les
+poussait. Cette fois, ils éprouvaient un trouble, un embarras
+singulier. Peu à peu, ils hâtèrent le pas. Ils s'enfonçaient de plus
+en plus, au milieu d'un labyrinthe de buissons.
+
+- N'as-tu pas entendu? dit peureusement Albine, qui s'arrêta
+essoufflée.
+
+Et comme il écoutait, pris à son tour de l'anxiété qu'elle ne
+pouvait plus cacher:
+
+- Les taillis sont pleins de voix, continua-t-elle. On dirait des
+gens qui se moquent... Tiens, n'est-ce pas un rire qui vient de cet
+arbre? Et, là-bas, ces herbes n'ont-elles pas eu un murmure, quand
+je les ai effleurées de ma robe?
+
+- Non, non, dit-il, voulant la rassurer; le jardin nous aime. S'il
+parlait, ce ne serait pas pour t'effrayer. Ne te rappelles-tu pas
+toutes les bonnes paroles chuchotées dans les feuilles?... Tu es
+nerveuse, tu as des imaginations.
+
+Mais elle hocha la tête, murmurant:
+
+- Je sais bien que le jardin est notre ami... Alors, c'est que
+quelqu'un est entré. Je t'assure que j'entends quelqu'un. Je tremble
+trop! Ah! je t'en prie, emmène-moi, cache-moi.
+
+Ils se remirent à marcher, surveillant les taillis, croyant voir des
+visages apparaître derrière chaque tronc. Albine jurait qu'un pas,
+au loin, les cherchait.
+
+- Cachons-nous, cachons-nous, répétait-elle d'un ton suppliant.
+
+Et elle devenait toute rose. C'était une pudeur naissante, une honte
+qui la prenait comme un mal, qui tachait la candeur de sa peau, où
+jusque-là pas un trouble du sang n'était monté. Serge eut peur, à la
+voir ainsi toute rose, les joues confuses, les yeux gros de larmes.
+Il voulait la reprendre, la calmer d'une caresse; mais elle
+s'écarta, elle lui fit signe, d'un geste désespéré, qu'ils n'étaient
+plus seuls. Elle regardait, rougissant davantage, sa robe dénouée
+qui montrait sa nudité, ses bras, son cou, sa gorge. Sur ses
+épaules, les mèches folles de ses cheveux mettaient un frisson. Elle
+essaya de rattacher son chignon; puis, elle craignit de découvrir sa
+nuque. Maintenant, le frôlement d'une branche, le heurt léger d'une
+aile d'insecte, la moindre haleine du vent, la faisaient
+tressaillir, comme sous l'attouchement déshonnête d'une main
+invisible.
+
+- Tranquillise-toi, implorait Serge. Il n'y a personne... Te voilà
+rouge de fièvre. Reposons-nous un instant, je t'en supplie.
+
+Elle n'avait point la fièvre, elle voulait rentrer tout de suite,
+pour que personne ne pût rire, en la regardant. Et, hâtant le pas de
+plus en plus, elle cueillait, le long des haies, des verdures dont
+elle cachait sa nudité. Elle noua sur ses cheveux un rameau de
+mûrier; elle s'enroula aux bras des liserons, qu'elle attacha à ses
+poignets; elle se mit au cou un collier, fait de brins de viorne, si
+longs, qu'ils couvraient sa poitrine d'un voile de feuilles.
+
+- Tu vas au bal? demanda Serge, qui cherchait à la faire rire.
+
+Mais elle lui jeta les feuillages qu'elle continuait de cueillir.
+Elle lui dit à voix basse, d'un air d'alarme:
+
+- Ne vois-tu pas que nous sommes nus?
+
+Et il eut honte à son tour, il ceignit les feuillages sur ses
+vêtements défaits.
+
+Cependant, ils ne pouvaient sortir des buissons. Tout d'un coup, au
+bout d'un sentier, ils se trouvèrent en face d'un obstacle, d'une
+masse grise, haute, grave. C'était la muraille.
+
+- Viens, viens! cria Albine.
+
+Elle voulait l'entraîner. Mais ils n'avaient pas fait vingt pas,
+qu'ils retrouvèrent la muraille. Alors, ils la suivirent en courant,
+pris de panique. Elle restait sombre, sans une fente sur le dehors.
+Puis, au bord d'un pré, elle parut subitement s'écrouler. Une brèche
+ouvrait sur la vallée voisine une fenêtre de lumière. Ce devait être
+le trou dont Albine avait parlé, un jour, ce trou qu'elle disait
+avoir bouché avec des ronces et des pierres; les ronces traînaient
+par bouts épars comme des cordes coupées, les pierres étaient
+rejetées au loin, le trou semblait avoir été agrandi par quelque
+main furieuse.
+
+
+
+
+
+XVII.
+
+- Ah! je le sentais! dit Albine, avec un cri de suprême désespoir.
+Je te suppliais de m'emmener... Serge, par grâce, ne regarde pas!
+
+Serge regardait, malgré lui, cloué au seuil de la brèche. En bas, au
+fond de la plaine, le soleil couchant éclairait d'une nappe d'or le
+village des Artaud, pareil à une vision surgissant du crépuscule
+dont les champs voisins étaient déjà noyés. On distinguait nettement
+les masures bâties à la débandade le long de la route, les petites
+cours pleines de fumier, les jardins étroits plantés de légumes.
+Plus haut, le grand cyprès du cimetière dressait son profil sombre.
+Et les tuiles rouges de l'église semblaient un brasier, au-dessus
+duquel la cloche, toute noire, mettait comme un visage d'un dessin
+délié; tandis que le vieux presbytère, à côté, ouvrait ses portes et
+ses fenêtres à l'air du soir.
+
+- Par pitié, répétait Albine, en sanglotant, ne regarde pas,
+Serge!... Souviens-toi que tu m'as promis de m'aimer toujours. Ah!
+m'aimeras-tu jamais assez, maintenant!... Tiens, laisse-moi te
+fermer les yeux de mes mains. Tu sais bien que ce sont mes mains qui
+t'ont guéri... Tu ne peux me repousser.
+
+Il l'écartait lentement. Puis, pendant qu'elle lui embrassait les
+genoux, il se passa les mains sur la face, comme pour chasser de ses
+yeux et de son front un reste de sommeil. C'était donc là le monde
+inconnu, le pays étranger auquel il n'avait jamais songé sans une
+peur sourde. Où avait-il donc vu ce pays? De quel rêve s'éveillait-
+il, pour sentir monter de ses reins une angoisse si poignante, qui
+grossissait peu à peu dans sa poitrine, jusqu'à l'étouffer? Le
+village s'animait du retour des champs. Les hommes rentraient, la
+veste jetée sur l'épaule, d'un pas de bêtes harassées; les femmes,
+au seuil des maisons, avaient des gestes d'appel; tandis que les
+enfants, par bandes, poursuivaient les poules à coups de pierre.
+Dans le cimetière, deux galopins se glissaient, un garçon et une
+fille, qui marchaient à quatre pattes, le long du petit mur, pour ne
+pas être vus. Des vols de moineaux se couchaient sous les tuiles de
+l'église. Une jupe de cotonnade bleue venait d'apparaître sur le
+perron du presbytère, si large, qu'elle bouchait la porte.
+
+- Ah! misère! balbutiait Albine, il regarde, il regarde... Ecoute-
+moi. Tu jurais de m'obéir tout à l'heure. Je t'en supplie, tourne-
+toi, regarde le jardin... N'as-tu pas été heureux, dans le jardin?
+C'est lui qui m'a donnée à toi. Et que d'heureuses journées il nous
+réserve, quelle longue félicité, maintenant que nous connaissons
+tout le bonheur de l'ombre!... Au lieu que la mort entrera par ce
+trou, si tu ne te sauves pas, si tu ne m'emportes pas. Vois, ce sont
+les autres, c'est tout ce monde qui va se mettre entre nous. Nous
+étions si seuls, si perdus, si gardés par les arbres!... Le jardin,
+c'est notre amour. Regarde le jardin, je t'en prie à genoux.
+
+Mais Serge était secoué d'un tressaillement. Il se souvenait. Le
+passé ressuscitait. Au loin, il entendait nettement vivre le
+village. Ces paysans, ces femmes, ces enfants, c'était le maire
+Bambousse, revenant de son champ des Olivettes, en chiffrant la
+prochaine vendange; c'étaient les Brichet, l'homme trainant les
+pieds, la femme geignant de misère; c'était la Rosalie, derrière un
+mur, se faisant embrasser par le grand Fortuné. Il reconnaissait
+aussi les deux galopins, dans le cimetière, ce vaurien de Vincent et
+cette effrontée de Catherine, en train de guetter les grosses
+sauterelles volantes, au milieu des tombes; même ils avaient avec
+eux Voriau, le chien noir, qui les aidait, quêtant parmi les herbes
+sèches, soufflant à chaque fente des vieilles dalles. Sous les
+tuiles de l'église, les moineaux se battaient, avant de se coucher;
+les plus hardis redescendaient, entraient d'un coup d'aile, par les
+carreaux cassés, si bien qu'en les suivant des yeux, il se rappelait
+leur beau tapage, au bas de la chaire, sur la marche de l'estrade,
+où il y avait toujours du pain pour eux. Et, au seuil du presbytère,
+la Teuse, en robe de cotonnade bleue, semblait avoir encore grossi;
+elle tournait la tête, souriant à Désirée, qui revenait de la basse-
+cour, avec de grands rires, accompagnée de tout un troupeau. Puis,
+elles disparurent toutes deux. Alors, Serge, éperdu, tendit les
+bras.
+
+- Il est trop tard, va! murmura Albine, en s'affaissant au milieu
+des bouts de ronces coupés. Tu ne m'aimeras jamais assez.
+
+Elle sanglotait. Lui, ardemment, écoutait, cherchant à saisir les
+moindres bruits lointains, attendant qu'une voix l'éveillât tout à
+fait. La cloche avait eu un léger saut. Et, lentement, dans l'air
+endormi du soir, les trois coups de l'Angelus arrivèrent jusqu'au
+Paradou. C'étaient des souffles argentins, des appels très doux,
+réguliers. Maintenant, la cloche semblait vivante.
+
+- Mon Dieu! cria Serge, tombé à genoux, renversé par les petits
+souffles de la cloche.
+
+Il se prosternait, il sentait les trois coups de l'Angelus lui
+passer sur la nuque, lui retentir jusqu'au coeur. La cloche prenait
+une voix plus haute. Elle revint, implacable, pendant quelques
+minutes qui lui parurent durer des années. Elle évoquait toute sa
+vie passée, son enfance pieuse, ses joies du séminaire, ses
+premières messes, dans la vallée brûlée des Artaud, où il rêvait la
+solitude des saints. Toujours elle lui avait parlé ainsi. Il
+retrouvait jusqu'aux moindres inflexions de cette voix de l'église,
+qui sans cesse s'était élevée à ses oreilles, pareille à une voix de
+mère grave et douce. Pourquoi ne l'avait-il plus entendue?
+Autrefois, elle lui promettait la venue de Marie. Etait-ce Marie qui
+l'avait emmené, au fond des verdures heureuses, où la voix de la
+cloche n'arrivait pas? Jamais il n'aurait oublié, si la cloche
+n'avait cessé de sonner. Et, comme il se courbait davantage, la
+caresse de sa barbe sur ses mains jointes lui fit peur. Il ne se
+connaissait pas ce poil long, ce poil soyeux qui lui donnait une
+beauté de bête. Il tordit sa barbe, il prit ses cheveux à deux
+mains, cherchant la nudité de la tonsure; mais ses cheveux avait
+poussé puissamment, la tonsure était noyée sous un flot viril de
+grandes boucles rejetées du front jusqu'à la nuque. Toute sa chair,
+jadis rasée, avait un hérissement fauve.
+
+- Ah! tu avais raison, dit-il, en jetant un regard désespéré à
+Albine; nous avons péché, nous méritons quelque châtiment
+terrible... Moi, je te rassurais, je n'entendais pas les menaces qui
+te venaient à travers les branches.
+
+Albine tenta de le reprendre dans ses bras, en murmurant:
+
+- Relève-toi, fuyons ensemble... Il est peut-être temps encore de
+nous aimer.
+
+- Non, je n'ai plus la force, le moindre gravier me ferait
+tomber... Ecoute. Je m'épouvante moi-même. Je ne sais quel homme est
+en moi. Je me suis tué, et j'ai de mon sang plein les mains. Si tu
+m'emmenais, tu n'aurais plus jamais de mes yeux que des larmes.
+
+Elle baisa ses yeux qui pleuraient. Elle reprit avec emportement:
+
+- N'importe! M'aimes-tu?
+
+Lui, terrifié, ne put répondre. Un pas lourd, derrière la muraille,
+faisait rouler les cailloux. C'était comme l'approche lente d'un
+grognement de colère. Albine ne s'était pas trompée, quelqu'un était
+là, troublant la paix des taillis d'une haleine jalouse. Alors, tous
+deux voulurent se cacher derrière une broussaille, pris d'un
+redoublement de honte. Mais déjà, debout au seuil de la brèche,
+Frère Archangias les voyait.
+
+Le Frère resta un instant, les poings fermés, sans parler. Il
+regardait le couple, Albine réfugiée au cou de Serge, avec un dégoût
+d'homme rencontrant une ordure au bord d'un fossé.
+
+- Je m'en doutais, mâcha-t-il entre ses dents. On avait dû le
+cacher là.
+
+Il fit quelques pas, il cria:
+
+- Je vous vois, je sais que vous êtes nus... C'est une abomination.
+Etes-vous une bête, pour courir les bois avec cette femelle? Elle
+vous a mené loin, dites! Elle vous a traîné dans la pourriture, et
+vous voilà tout couvert de poils comme un bouc... Arrachez donc une
+branche pour la lui casser sur les reins!
+
+Albine, d'une voix ardente, disait tout bas:
+
+- M'aimes-tu? M'aimes-tu?
+
+Serge, la tête basse, se taisait, sans la repousser encore.
+
+- Heureusement que je vous ai trouvé, continua Frère Archangias.
+J'avais découvert ce trou... Vous avez désobéi à Dieu, vous avez tué
+votre paix. Toujours la tentation vous mordra de sa dent de flamme,
+et désormais vous n'aurez plus votre ignorance pour la combattre...
+C'est cette gueuse qui vous a tenté, n'est-ce pas? Ne voyez-vous pas
+la queue du serpent se tordre parmi les mèches de ses cheveux? Elle
+a des épaules dont la vue seule donne un vomissement... Lâchez-la,
+ne la touchez plus, car elle est le commencement de l'enfer... Au
+nom de Dieu, sortez de ce jardin!
+
+- M'aimes-tu? M'aimes-tu? répétait Albine.
+
+Mais Serge s'était écarté d'elle, comme véritablement brûlé par ses
+bras nus, par ses épaules nues.
+
+- Au nom de Dieu! Au nom de Dieu! criait le Frère d'une voix
+tonnante.
+
+Serge, invinciblement, marchait vers la brèche. Quand Frère
+Archangias, d'un geste brutal, l'eut tiré hors du Paradou, Albine,
+glissée à terre, les mains follement tendues vers son amour qui s'en
+allait, se releva, la gorge brisée de sanglots. Elle s'enfuit, elle
+disparut au milieu des arbres, dont elle battait les troncs de ses
+cheveux dénoués.
+
+
+
+
+
+LIVRE TROISIÈME
+
+
+
+I
+
+Après le Pater, l'abbé Mouret, s'étant incliné devant l'autel, alla
+du côté de l'Epître. Puis, il descendit, il vint faire un signe de
+croix sur le grand Fortuné et sur la Rosalie, agenouillés côte à
+côte, au bord de l'estrade.
+
+- Ego conjugo vos in matrimonium; in nomine Patris, et Filii, et
+Spiritus sancti.
+
+- Amen, répondit Vincent, qui servait la messe, en regardant la
+mine de son grand frère, curieusement, du coin de l'oeil.
+
+Fortuné et Rosalie baissaient le menton, un peu émus, bien qu'ils se
+fussent poussés du coude en s'agenouillant, pour se faire rire.
+Cependant, Vincent était allé chercher le bassin et l'aspersoir.
+Fortuné mit l'anneau dans le bassin, une grosse bague d'argent tout
+unie. Quand le prêtre l'eut béni en l'aspergeant en forme de croix,
+il le rendit à Fortuné qui le passa à l'annulaire de Rosalie, dont
+la main restait verdie de taches d'herbe que le savon n'avait pu
+enlever.
+
+- Il nomine Patris, et Filii, et Spiritus sancti, murmura de
+nouveau l'abbé Mouret, en leur donnant une dernière bénédiction.
+
+- Amen, répondit Vincent.
+
+Il était de grand matin. Le soleil n'entrait pas encore par les
+larges fenêtres de l'église. Au-dehors, sur les branches du sorbier,
+dont la verdure semblait avoir enfoncé les vitres, on entendait le
+réveil bruyant des moineaux. La Teuse, qui n'avait pas eu le temps
+de faire le ménage du bon Dieu, époussetait les autels, se haussait
+sur sa bonne jambe pour essuyer les pieds du Christ barbouillé
+d'ocre et de laque, rangeait les chaises le plus discrètement
+possible, s'inclinant, se signant, se frappant la poitrine, suivant
+la messe, tout en ne perdant pas un seul coup de plumeau. Seule, au
+pied de la chaire, à quelques pas des époux, la mère Brichet
+assistait au mariage; elle priait d'une façon outrée; elle restait à
+genoux, avec un balbutiement si fort, que la nef était comme pleine
+d'un vol de mouches. Et, à l'autre bout, à côté du confessionnal,
+Catherine tenait sur ses bras un enfant au maillot; l'enfant s'étant
+mis à pleurer, elle avait dû tourner le dos à l'autel, le faisant
+sauter, l'amusant avec la corde de la cloche qui lui pendait juste
+sur le nez.
+
+- Dominus vobiscum, dit le prêtre, se tournant, les mains élargies.
+
+- Et cum spiritu tuo, répondit Vincent.
+
+A ce moment, trois grandes filles entrèrent. Elles se poussaient,
+pour voir, sans oser pourtant trop avancer. C'étaient trois amies de
+la Rosalie, qui, en allant aux champs, venaient de s'échapper,
+curieuses d'entendre ce que monsieur le curé dirait aux mariés.
+Elles avaient de gros ciseaux pendus à la ceinture. Elles finirent
+par se cacher derrière le baptistère, se pinçant, se tordant avec
+des déhanchements de grandes vauriennes, étouffant des rires dans
+leurs poings fermés.
+
+- Ah bien! dit à demi-voix la Rousse, une fille superbe, qui avait
+des cheveux et une peau de cuivre, on ne se battra pas à la sortie!
+
+- Tiens! le père Bambousse a raison, murmura Lisa, toute petite,
+toute noire, avec des yeux de flamme; quand on a des vignes, on les
+soigne... Puisque monsieur le curé a absolument voulu marier
+Rosalie, il peut bien la marier tout seul.
+
+L'autre, Babet, bossue, les os trop gros, ricanait.
+
+- Il y a toujours la mère Brichet, dit-elle. Celle-là est dévote
+pour toute la famille... Hein! entendez-vous comme elle ronfle! Ça
+va lui gagner sa journée. Elle sait ce qu'elle fait, allez!
+
+- Elle joue de l'orgue, reprit la Rousse.
+
+Et elles partirent de rire toutes les trois. La Teuse, de loin, les
+menaça de son plumeau. A l'autel, l'abbé Mouret communiait. Quand il
+alla du côté de l'Epitre se faire verser par Vincent, sur le pouce
+et sur l'index, le vin et l'eau de l'ablution, Lisa dit plus
+doucement:
+
+- C'est bientôt fini. Il leur parlera tout à l'heure.
+
+- Comme ça, fit remarquer la Rousse, le grand Fortuné pourra encore
+aller à son champ, et la Rosalie n'aura pas perdu sa journée de
+vendange. C'est commode de se marier matin... Il a l'air bête, le
+grand Fortuné.
+
+- Pardi! murmura Babet, ça l'ennuie, ce garçon, de se tenir si
+longtemps sur les genoux. Bien sûr que ça ne lui était pas arrivé
+depuis sa première communion.
+
+Mais elles furent tout d'un coup distraites par le marmot que
+Catherine amusait. Il voulait la corde de la cloche, il tendait les
+mains, bleu de colère, s'étranglant à crier.
+
+- Eh! le petit est là, dit la Rousse.
+
+L'enfant pleurait plus haut, se débattait comme un diable.
+
+- Mets-le sur le ventre, fais-le têter, souffla Babet à Catherine.
+
+Celle-ci, avec son effronterie de gueuse de dix ans, leva la tête et
+se prit à rire.
+
+- Ça ne m'amuse pas, dit-elle, en secouant l'enfant. Veux-tu te
+taire, petit cochon!... Ma soeur me l'a lâché sur les genoux.
+
+- Je crois bien, reprit méchamment Babet. Elle ne pouvait pas le
+donner à garder à monsieur le curé, peut-être!
+
+Cette fois, la Rousse faillit tomber à la renverse, tant elle
+éclata. Elle se laissa aller contre le mur, les poings aux côtes,
+riant à se crever. Lisa s'était jetée contre elle, se soulageant
+mieux, en lui prenant aux épaules et aux reins des pincées de chair.
+Babet avait un rire de bossue, qui passait entre ses lèvres serrées
+avec un bruit de scie.
+
+- Sans le petit, continua-t-elle, monsieur le curé perdait son eau
+bénite... Le père Bambousse était décidé à marier Rosalie au fils
+Laurent, du quartier des Figuières.
+
+- Oui, dit la Rousse, entre deux rires, savez-vous ce qu'il
+faisait, le père Bambousse? Il jetait des mottes de terre dans le
+dos de Rosalie, pour empêcher le petit de venir.
+
+- Il est joliment gros, tout de même, murmura Lisa. Les mottes lui
+ont profité.
+
+Du coup, elles se mordaient toutes trois, dans un accès d'hilarité
+folle, lorsque la Teuse s'avança en boitant furieusement. Elle était
+allée prendre son balai derrière l'autel. Les trois grandes filles
+eurent peur, reculèrent, se tinrent sages.
+
+- Coquines! bégaya la Teuse. Vous venez encore dire vos saletés,
+ici!... Tu n'as pas honte, toi, la Rousse! Ta place serait là-bas, à
+genoux devant l'autel, comme la Rosalie... Je vous jette dehors,
+entendez-vous! si vous bougez.
+
+Les joues cuivrées de la Rousse eurent une légère rougeur, pendant
+que Babet lui regardait la taille, avec un ricanement.
+
+- Et toi, continua la Teuse en se tournant vers Catherine, veux-tu
+laisser cet enfant tranquille! Tu le pinces pour le faire crier. Ne
+dis pas non!... Donne-le-moi.
+
+Elle le prit, le berça un instant, le posa sur une chaise, où il
+dormit, dans une paix de chérubin. L'église retomba au calme triste,
+que coupaient seuls les cris des moineaux, sur le sorbier. A
+l'autel, Vincent avait reporté le Missel à droite, l'abbé Mouret
+venait de replier le corporal et de le glisser dans la bourse.
+Maintenant, il disait les dernières oraisons, avec un recueillement
+sévère, que n'avaient pu troubler ni les pleurs de l'enfant ni les
+rires des grandes filles. Il paraissait ne rien entendre, être tout
+aux voeux qu'il adressait au ciel pour le bonheur du couple dont il
+avait béni l'union. Ce matin-là, le ciel restait gris d'une
+poussière de chaleur, qui noyait le soleil. Par les carreaux cassés,
+il n'entrait qu'une buée rousse, annonçant un jour d'orage.
+
+Le long des murs, les gravures violemment enluminées du chemin de la
+Croix étalaient la brutalité assombrie de leurs taches jaunes,
+bleues et rouges. Au fond de la nef, les boiseries séchées de la
+tribune craquaient; tandis que les herbes du perron, devenues
+géantes, laissaient passer sous la grand-porte de longues pailles
+mûres, peuplées de petites sauterelles brunes. L'horloge, dans sa
+caisse de bois, eut un arrachement de mécanique poitrinaire, comme
+pour s'éclaircir la voix, et sonna sourdement le coup de six heures
+et demie.
+
+- Ite, missa est, dit le prêtre, se tournant vers l'église.
+
+- Deo gratias, répondit Vincent.
+
+Puis, après avoir baisé l'autel, l'abbé Mouret se tourna de nouveau,
+murmurant, au-dessus de la nuque inclinée des époux, la prière
+finale:
+
+- Deus Abraham, Deus Isaac, et Deus Jacob vobiscum sit...
+
+Sa voix se perdait dans une douceur monotone.
+
+- Voilà, il va leur parler, souffla Babet à ses deux amies.
+
+- Il est tout pâle, fit remarquer Lisa. Ce n'est pas comme monsieur
+Caffin dont la grosse figure semblait toujours rire... Ma petite
+soeur Rose m'a conté qu'elle n'ose rien lui dire, à confesse.
+
+- N'importe, murmura la Rousse, il n'est pas vilain homme. La
+maladie l'a un peu vieilli; mais ça lui va bien. Il a des yeux plus
+grands, avec deux plis aux coins de la bouche qui lui donnent l'air
+d'un homme... Avant sa fièvre, il était trop fille.
+
+- Moi, je crois qu'il a un chagrin, reprit Babet. On dirait qu'il
+se mine. Son visage semble mort, mais ses yeux luisent, allez! Vous
+ne le voyez pas, lorsqu'il baisse lentement les paupières, comme
+pour éteindre ses yeux.
+
+La Teuse agita son balai.
+
+- Chut! siffla-t-elle, si énergiquement, qu'un coup de vent parut
+s'être engouffré dans l'église.
+
+L'abbé Mouret s'était recueilli. Il commença à voix presque basse:
+
+- Mon cher frère, ma chère soeur, vous êtes unis en Jésus.
+L'institution du mariage est la figure de l'union sacrée de Jésus et
+de son Eglise. C'est un lien que rien ne peut rompre, que Dieu veut
+éternel, pour que l'homme ne sépare pas ce que le ciel a joint. En
+vous faisant l'os de vos os, Dieu vous a enseigné que vous avez le
+devoir de marcher côte à côte, comme un couple fidèle, selon les
+voies préparées par sa toute puissance. Et vous devez vous aimer
+dans l'amour même de Dieu. La moindre amertume entre vous serait une
+désobéissance au Créateur qui vous a tirés d'un seul corps. Restez
+donc à jamais unis, à l'image de l'Eglise que Jésus a épousée, en
+nous donnant à tous sa chair et son sang.
+
+Le grand Fortuné et la Rosalie, le nez curieusement levé,
+écoutaient.
+
+- Que dit-il? demanda Lisa qui entendait mal.
+
+- Pardi! il dit ce qu'on dit toujours, répondit la Rousse. Il a la
+langue bien pendue, comme tous les curés.
+
+Cependant, l'abbé Mouret continuait à réciter, les yeux vagues,
+regardant, par-dessus la tête des époux, un coin perdu de l'église.
+Et peu à peu sa voix mollissait, il mettait un attendrissement dans
+ces paroles, qu'il avait autrefois apprises, à l'aide d'un manuel
+destiné aux jeunes desservants. Il s'était légèrement tourné vers la
+Rosalie; il disait, ajoutant des phrases émues, lorsque la mémoire
+lui manquait:
+
+- Ma chère soeur, soyez soumise à votre mari, comme l'Eglise est
+soumise à Jésus. Rappelez-vous que vous devez tout quitter pour le
+suivre, en servante fidèle. Vous abandonnerez votre père et votre
+mère, vous vous attacherez à votre époux, vous lui obéirez, afin
+d'obéir à Dieu lui-même. Et votre joug sera un joug d'amour et de
+paix. Soyez son repos, sa félicité, le parfum de ses bonnes oeuvres,
+le salut de ses heures de défaillance. Qu'il vous trouve sans cesse
+à son côté, ainsi qu'une grâce. Qu'il n'ait qu'à étendre la main
+pour rencontrer la vôtre. C'est ainsi que vous marcherez tous les
+deux, sans jamais vous égarer, et que vous rencontrerez le bonheur
+dans l'accomplissement des lois divines. Oh! ma chère soeur, ma
+chère fille, votre humilité est toute pleine de fruits suaves; elle
+fera pousser chez vous les vertus domestiques, les joies du foyer,
+les prospérités des familles pieuses. Ayez pour votre mari les
+tendresses de Rachel, ayez la sagesse de Rébecca, la longue fidélité
+de Sara. Dites-vous qu'une vie pure mène à tous les biens. Demandez
+à Dieu chaque matin la force de vivre en femme qui respecte ses
+devoirs; car la punition serait terrible, vous perdriez votre amour.
+Oh! vivre sans amour, arracher la chair de sa chair, n'être plus à
+celui qui est la moitié de vous-même, agoniser loin de ce qu'on a
+aimé! Vous tendriez les bras, et il se détournerait de vous. Vous
+chercheriez vos joies, et vous ne trouveriez que de la honte au fond
+de votre coeur. Entendez-moi, ma fille, c'est en vous, dans la
+soumission, dans la pureté, dans l'amour, que Dieu a mis la force de
+votre union.
+
+A ce moment, il y eut un rire, à l'autre bout de l'église. L'enfant
+venait de se réveiller sur la chaise où l'avait couché la Teuse.
+Mais il n'était plus méchant; il riait tout seul, ayant enfoncé son
+maillot, laissant passer des petits pieds roses qu'il agitait en
+l'air. Et c'étaient ses petits pieds qui le faisaient rire.
+
+Rosalie, que l'allocution du prêtre ennuyait, tourna vivement la
+tête, souriant à l'enfant. Mais quand elle le vit gigotant sur la
+chaise, elle eut peur; elle jeta un regard terrible à Catherine.
+
+- Va, tu peux me regarder, murmura celle-ci. Je ne le reprends
+pas... Pour qu'il crie encore!
+
+Et elle alla, sous la tribune, guetter un trou de fourmis, dans
+l'encoignure cassée d'une dalle.
+
+- Monsieur Caffin n'en racontait pas tant, dit la Rousse. Lorsqu'il
+a marié la belle Miette, il ne lui a donné que deux tapes sur la
+joue, en lui disant d'être sage.
+
+- Mon cher frère, reprit l'abbé Mouret, à demi tourné vers le grand
+Fortuné, c'est Dieu qui vous accorde aujourd'hui une compagne; car
+il n'a pas voulu que l'homme vécût solitaire. Mais, s'il a décidé
+qu'elle serait votre servante, il exige de vous que vous soyez un
+maître plein de douceur et d'affection. Vous l'aimerez, parce
+qu'elle est votre chair elle-même, votre sang et vos os. Vous la
+protégerez, parce que Dieu ne vous a donné vos bras forts que pour
+les étendre au-dessus de sa tête, aux heures de danger. Rappelez-
+vous qu'elle vous est confiée; elle est la soumission et la
+faiblesse dont vous ne sauriez abuser sans crime. Oh! mon cher
+frère, quelle fierté heureuse doit être la vôtre! Désormais, vous ne
+vivrez plus dans l'égoïsme de la solitude. A toute heure, vous aurez
+un devoir adorable. Rien n'est meilleur que d'aimer, si ce n'est de
+protéger ceux qu'on aime. Votre coeur s'y élargira, vos forces
+d'homme s'y centupleront. Oh! être un soutien, recevoir une
+tendresse en garde, voir une enfant s'anéantir en vous, en disant:
+"Prends-moi, fais de moi ce qu'il te plaira; j'ai confiance dans ta
+loyauté!" Et que vous soyez damné, si vous la délaissiez jamais! Ce
+serait le plus lâche abandon que Dieu eût à punir. Dès qu'elle s'est
+donnée, elle est vôtre, pour toujours. Emportez-la plutôt entre vos
+bras, ne la posez à terre que lorsqu'elle devra y être en sûreté.
+Quittez tout, mon cher frère...
+
+L'abbé Mouret, la voix profondément altérée, ne fit plus entendre
+qu'un murmure indistinct. Il avait baissé complètement les
+paupières, la figure toute blanche, parlant avec une émotion si
+douloureuse, que le grand Fortuné lui-même pleurait, sans
+comprendre.
+
+- Il n'est pas encore remis, dit Lisa. Il a tort de se fatiguer...
+Tiens! Fortuné qui pleure!
+
+- Les hommes, c'est plus tendre que les femmes, murmura Babet...
+
+- Il a bien parlé tout de même, conclut la Rousse. Ces curés, ça va
+chercher un tas de choses auxquelles personne ne songe.
+
+- Chut! cria la Teuse, qui s'apprêtait déjà à éteindre les cierges.
+
+Mais l'abbé Mouret balbutiait, tâchait de trouver les phrases
+finales.
+
+- C'est pourquoi, mon cher frère, ma chère soeur, vous devez vivre
+dans la foi catholique, qui seule peut assurer la paix de votre
+foyer. Vos familles vous ont certainement appris à aimer Dieu, à le
+prier matin et soir, à ne compter que sur les dons de sa
+miséricorde...
+
+Il n'acheva pas. Il se tourna pour prendre le calice sur l'autel, et
+rentra à la sacristie, la tête penchée, précédé de Vincent, qui
+faillit laisser tomber les burettes et le manuterge, en cherchant à
+voir ce que Catherine faisait, au fond de l'église.
+
+- Oh! la sans-coeur! dit Rosalie, qui planta là son mari pour venir
+prendre son enfant entre les bras.
+
+L'enfant riait. Elle le baisa, elle rattacha son maillot, tout en
+menaçant du poing Catherine.
+
+- S'il était tombé, je t'aurais allongé une belle paire de
+soufflets.
+
+Le grand Fortuné arrivait, en se dandinant. Les trois filles
+s'étaient avancées, avec des pincements de lèvres.
+
+- Le voilà fier, maintenant, murmura Babet à l'oreille des deux
+autres. Ce gueux-là, il a gagné les écus du père Bambousse dans le
+foin, derrière le moulin... Je le voyais tous les soirs s'en aller
+avec Rosalie, à quatre pattes, le long du petit mur.
+
+Elles ricanèrent. Le grand Fortuné, debout devant elles, ricana plus
+haut. Il pinça la Rousse, se laissa traiter de bête par Lisa.
+C'était un garçon solide et qui se moquait du monde. Le curé l'avait
+ennuyé.
+
+- Hé! la mère! appela-t-il de sa grosse voix.
+
+Mais la vieille Brichet mendiait à la porte de la sacristie. Elle se
+tenait là, toute pleurarde, toute maigre, devant la Teuse, qui lui
+glissait des oeufs dans les poches de son tablier. Fortuné n'eut pas
+la moindre honte. Il cligna les yeux, en disant:
+
+- Elle est futée, la mère!... Dame! puisque le curé veut du monde
+dans son église!
+
+Cependant, Rosalie s'était calmée. Avant de s'en aller, elle demanda
+à Fortuné s'il avait prié monsieur le curé de venir le soir bénir
+leur chambre, selon l'usage du pays. Alors, Fortuné courut à la
+sacristie, traversant la nef à gros coups de talon, comme il aurait
+traversé un champ. Et il reparut, en criant que le curé viendrait.
+La Teuse, scandalisée du tapage de ces gens, qui semblaient se
+croire sur une grande route, tapait légèrement dans ses mains, les
+poussait vers la porte.
+
+- C'est fini, disait-elle, retirez-vous, allez au travail.
+
+Et elle les croyait tous dehors, lorsqu'elle aperçut Catherine, que
+Vincent était venu rejoindre. Tous les deux se penchaient
+anxieusement au-dessus du trou de fourmis. Catherine, avec une
+longue paille, fouillait dans le trou, si violemment, qu'un flot de
+fourmis effarées coulait sur la dalle. Et Vincent disait qu'il
+fallait aller jusqu'au fond, pour trouver la reine.
+
+- Ah! les brigands! cria la Teuse. Qu'est-ce que vous faites là?
+Voulez-vous bien laisser ces bêtes tranquilles!... C'est le trou de
+fourmis à mademoiselle Désirée. Elle serait contente, si elle vous
+voyait.
+
+Les enfants se sauvèrent.
+
+
+
+
+
+II.
+
+L'abbé Mouret, en soutane, la tête nue, était revenu s'agenouiller
+au pied de l'autel. Dans la clarté grise tombant des fenêtres, sa
+tonsure trouait ses cheveux d'une tache pâle, très large, et le
+léger frisson qui lui pliait la nuque semblait venir du froid qu'il
+devait éprouver là. Il priait ardemment, les mains jointes, si perdu
+au fond de ses supplications, qu'il n'entendait point les pas lourds
+de la Teuse, tournant autour de lui, sans oser l'interrompre. Celle-
+ci paraissait souffrir, à le voir écrasé ainsi, les genoux cassés.
+Un moment, elle crut qu'il pleurait. Alors, elle passa derrière
+l'autel, pour le guetter. Depuis son retour, elle ne voulait plus le
+laisser seul dans l'église, l'ayant un soir trouvé évanoui par
+terre, les dents serrées, les joues glacées, comme mort.
+
+- Venez donc, mademoiselle, dit-elle à Désirée, qui allongeait la
+tête par la porte de la sacristie. Il est encore là, à se faire du
+mal... Vous savez bien qu'il n'écoute que vous.
+
+Désirée souriait.
+
+- Pardi! il faut déjeuner, murmura-t-elle. J'ai très faim.
+
+Et elle s'approcha du prêtre, à pas de loup. Quand elle fut tout
+près, elle lui prit le cou, elle l'embrassa.
+
+- Bonjour, frère, dit-elle. Tu veux donc me faire mourir de faim,
+aujourd'hui?
+
+Il leva un visage si douloureux, qu'elle l'embrassa de nouveau, sur
+les deux joues; il sortait d'une agonie. Puis, il la reconnut, il
+chercha à l'écarter doucement; mais elle tenait une de ses mains,
+elle ne la lâchait pas. Ce fut à peine si elle lui permit de se
+signer. Elle l'emmenait.
+
+- Puisque j'ai faim, viens donc. Tu as faim aussi, toi.
+
+La Teuse avait préparé le déjeuner, au fond du petit jardin, sous
+deux grands mûriers, dont les branches étalées mettaient là une
+toiture de feuillage. Le soleil, vainqueur enfin des buées orageuses
+du matin, chauffait les carrés de légumes, tandis que le mûrier
+jetait un large pan d'ombre sur la table boiteuse, où étaient
+servies deux tasses de lait, accompagnées d'épaisses tartines.
+
+- Tu vois, c'est gentil, dit Désirée, ravie de manger en plein air.
+
+Elle coupait déjà d'énormes mouillettes, qu'elle mordait avec un
+appétit superbe. Comme la Teuse restait debout devant eux:
+
+- Alors, tu ne manges pas, toi? demanda-t-elle.
+
+- Tout à l'heure, répondit la vieille servante. Ma soupe chauffe.
+
+Et, au bout d'un silence, émerveillée des coups de dents de cette
+grande enfant, elle reprit, s'adressant au prêtre:
+
+- C'est un plaisir, au moins... Ça ne vous donne pas faim, monsieur
+le curé? Il faut vous forcer.
+
+L'abbé Mouret souriait, en regardant sa soeur.
+
+- Oh! elle se porte bien, murmura-t-il. Elle grossit tous les
+jours.
+
+- Tiens! c'est parce que je mange! s'écria-t-elle. Toi, si tu
+mangeais, tu deviendrais très gros... Tu es donc encore malade? Tu
+as l'air tout triste... Je ne veux pas que ça recommence, entends-
+tu? Je me suis trop ennuyée, pendant qu'on t'avait emmené pour te
+guérir.
+
+- Elle a raison, dit la Teuse. Vous n'avez pas de bon sens,
+monsieur le curé; ce n'est point une existence, de vivre de deux ou
+trois miettes par jour, comme un oiseau. Vous ne vous faites plus de
+sang, parbleu! C'est ça qui vous rend tout pâle... Est-ce que vous
+n'avez pas honte de rester plus maigre qu'un clou, lorsque nous
+sommes si grasses, nous autres, qui ne sommes que des femmes? On
+doit croire que nous ne vous laissons rien dans les plats.
+
+Et toutes deux, crevant de santé, le grondaient amicalement. Il
+avait des yeux très grands, très clairs, derrière lesquels on voyait
+comme un vide. Il souriait toujours.
+
+- Je ne suis pas malade, répondit-il. J'ai presque fini mon lait.
+Il avait bu deux petites gorgées, sans toucher aux tartines.
+
+- Les bêtes, dit Désirée songeuse, ça se porte mieux que les gens.
+
+- Eh bien! c'est joli pour nous, ce que vous avez trouvé là!
+s'écria la Teuse en riant.
+
+Mais cette chère innocente de vingt ans n'avait aucune malice.
+
+- Bien sûr, continua-t-elle. Les poules n'ont pas mal à la tête,
+n'est-ce-pas? Les lapins, on les engraisse tant qu'on veut. Et mon
+cochon, tu ne peux pas dire qu'il ait jamais l'air triste.
+
+Puis, se tournant vers son frère, d'un air ravi:
+
+- Je l'ai appelé Mathieu, parce qu'il ressemble à ce gros homme qui
+apporte les lettres; il est devenu joliment fort... Tu n'es pas
+aimable de refuser toujours de le voir. Un de ces jours, tu voudras
+bien que je te le montre, dis?
+
+Tout en se faisant caressante, elle avait pris les tartines de son
+frère, qu'elle mordait à belles dents. Elle en avait achevé une,
+elle entamait la seconde, lorsque la Teuse s'en aperçut.
+
+- Mais ce n'est pas à vous, ce pain-là! Voilà que vous lui retirez
+les morceaux de la bouche, maintenant!
+
+- Laissez, dit l'abbé Mouret doucement, je n'y aurais pas touché...
+Mange, mange tout, ma chérie.
+
+Désirée était demeurée un instant confuse, regardant le pain, se
+contenant pour ne pas pleurer. Puis, elle se mit à rire, achevant la
+tartine. Et elle continuait:
+
+- Ma vache non plus n'est pas triste comme toi... Tu n'étais pas
+là, lorsque l'oncle Pascal me l'a donnée, en me faisant promettre
+d'être sage. Autrement, tu aurais vu comme elle a été contente,
+quand je l'ai embrassée, la première fois.
+
+Elle tendit l'oreille. Un chant de coq venait de la basse-cour, un
+vacarme grandissait, des battements d'ailes, des grognements, des
+cris rauques, toute une panique de bêtes effarouchées.
+
+- Ah! tu ne sais pas, reprit-elle brusquement en tapant dans ses
+mains, elle doit être pleine... Je l'ai menée au taureau, à trois
+lieues d'ici, au Béage. Dame! c'est qu'il n'y a pas des taureaux
+partout!... Alors, pendant qu'elle était avec lui, j'ai voulu
+rester, pour voir.
+
+La Teuse haussait les épaules, en regardant le prêtre, d'un air
+contrarié.
+
+- Vous feriez mieux, mademoiselle, d'aller mettre la paix parmi vos
+poules... Tout votre monde s'assassine là-bas.
+
+Mais Désirée tenait à son histoire.
+
+- Il est monté sur elle, il l'a prise entre ses pattes... On riait.
+Il n'y a pourtant pas de quoi rire; c'est naturel. Il faut bien que
+les mères fassent des petits, n'est-ce pas?... Dis? Crois-tu qu'elle
+aura un petit?
+
+L'abbé Mouret eut un geste vague. Ses paupières s'étaient baissées
+devant les regards clairs de la jeune fille.
+
+- Eh! courez donc! cria la Teuse. Ils se mangent.
+
+La querelle devenait si violente, dans la basse-cour, qu'elle
+partait avec un grand bruit de jupes, lorsque le prêtre la rappela.
+
+- Et le lait, chérie, tu n'as pas fini le lait?
+
+Il lui tendait sa tasse, à laquelle il avait à peine touché.
+
+Elle revint, but le lait sans le moindre scrupule, malgré les yeux
+irrités de la Teuse. Puis, elle reprit son élan, courut à la basse-
+cour, où on l'entendit mettre la paix. Elle devait s'être assise au
+milieu de ses bêtes; elle chantonnait doucement, comme pour les
+bercer.
+
+
+
+
+
+III.
+
+- Maintenant ma soupe est trop chaude, gronda la Teuse, qui
+revenait de la cuisine avec une écuelle, dans laquelle une cuiller
+de bois était plantée debout.
+
+Elle se tint devant l'abbé Mouret, en commençant à manger sur le
+bout de la cuiller, avec précaution. Elle espérait l'égayer, le
+tirer du silence accablé où elle le voyait. Depuis qu'il était
+revenu du Paradou, il se disait guéri, il ne se plaignait jamais;
+souvent même, il souriait d'une si tendre façon, que la maladie,
+selon les gens des Artaud, semblait avoir redoublé sa sainteté.
+Mais, par moments, des crises de silence le prenaient; il semblait
+rouler dans une torture qu'il mettait toutes ses forces à ne point
+avouer; et c'était une agonie muette qui le brisait, qui le rendait,
+pendant des heures, stupide, en proie à quelque abominable lutte
+intérieure, dont la violence ne se devinait qu'à la sueur d'angoisse
+de sa face. La Teuse alors ne le quittait plus, l'étourdissant d'un
+flot de paroles, jusqu'à ce qu'il eût repris peu à peu son air doux,
+comme vainqueur de la révolte de son sang. Ce matin-là, la vieille
+servante pressentait une attaque plus rude encore que les autres.
+Elle se mit à parler abondamment, tout en continuant à se méfier de
+la cuiller qui lui brûlait la langue.
+
+- Vraiment, il faut vivre au fond d'un pays de loups pour voir des
+choses pareilles. Est-ce que, dans les villages honnêtes, on se
+marie jamais aux chandelles? Ça montre assez que tous ces Artaud
+sont des pas-grand-chose... Moi, en Normandie, j'ai vu des noces qui
+mettaient les gens en l'air, à deux lieues à la ronde. On mangeait
+pendant trois jours. Le curé en était; le maire aussi; même, à la
+noce d'une de mes cousines, les pompiers sont venus. Et l'on
+s'amusait donc!... Mais faire lever un prêtre avant le soleil pour
+s'épouser à une heure où les poules elles-mêmes sont encore
+couchées, il n'y a pas de bon sens! A votre place, monsieur le curé,
+j'aurais refusé... Pardi! vous n'avez pas assez dormi, vous avez
+peut-être pris froid dans l'église. C'est ça qui vous a tout
+retourné. Ajoutez qu'on aimerait mieux marier des bêtes que cette
+Rosalie et son gueux, avec leur mioche qui a pissé sur une chaise...
+Vous avez tort de ne pas me dire où vous vous sentez mal. Je vous
+ferais quelque chose de chaud... Hein? monsieur le curé, répondez-
+moi?
+
+Il répondit faiblement qu'il était bien, qu'il n'avait besoin que
+d'un peu d'air. Il venait de s'adosser à un des mûriers, la
+respiration courte, s'abandonnant.
+
+- Bien, bien! n'en faites qu'à votre tête, reprit la Teuse. Mariez
+les gens, lorsque vous n'en avez pas la force, et lorsque cela doit
+vous rendre malade. Je m'en doutais, je l'avais dit hier... C'est
+comme, si vous m'écoutiez, vous ne resteriez pas là, puisque l'odeur
+de la basse-cour vous incommode. Ça pue joliment, dans ce moment-ci.
+Je ne sais pas ce que mademoiselle Désirée peut encore remuer. Elle
+chante, elle; elle s'en moque, ça lui donne des couleurs... Ah! je
+voulais vous dire. Vous savez que j'ai tout fait pour l'empêcher de
+rester là, quand le taureau a pris la vache. Mais elle vous
+ressemble, elle est d'un entêtement! Heureusement que, pour elle, ça
+ne tire pas à conséquence. C'est sa joie, les bêtes avec les
+petits... Voyons, monsieur le curé, soyez raisonnable. Laissez-moi
+vous conduire dans votre chambre. Vous vous coucherez, vous vous
+reposerez un peu... Non, vous ne voulez pas? Eh bien! c'est tant
+pis, si vous souffrez! On ne garde pas ainsi son mal sur la
+conscience, jusqu'à en étouffer.
+
+Et, de colère, elle avala une grande cuillerée de soupe, au risque
+de s'emporter la gorge. Elle tapait le manche de bois contre son
+écuelle, grognant, se parlant à elle-même.
+
+- On n'a jamais vu un homme comme ça. Il crèverait plutôt que de
+lâcher un mot... Ah! il peut bien se taire. J'en sais assez long. Ce
+n'est pas malin de deviner le reste... Oui, oui, qu'il se taise. Ça
+vaut mieux.
+
+La Teuse était jalouse. Le docteur Pascal lui avait livré un
+véritable combat, pour lui enlever son malade, lorsqu'il avait jugé
+le jeune prêtre perdu, s'il le laissait au presbytère. Il dut lui
+expliquer que la cloche redoublait sa fièvre, que les images de
+sainteté, dont sa chambre était pleine, hantaient son cerveau
+d'hallucinations, qu'il lui fallait, enfin, un oubli complet, un
+milieu autre, où il pût renaître, dans la paix d'une existence
+nouvelle. Et elle hochait la tête, elle disait que nulle part "le
+cher enfant" ne trouverait une garde-malade meilleure qu'elle.
+Pourtant, elle avait fini par consentir; elle s'était même résignée
+à le voir aller au Paradou, tout en protestant contre ce choix du
+docteur, qui la confondait. Mais elle gardait contre le Paradou une
+haine solide. Elle se trouvait surtout blessée du silence de l'abbé
+Mouret sur le temps qu'il y avait vécu. Souvent, elle s'était
+vainement ingéniée à le faire causer. Ce matin-là, exaspérée de le
+voir tout pâle, s'entêtant à souffrir sans une plainte, elle finit
+par agiter sa cuiller comme un bâton, elle cria:
+
+- Il faut retourner là-bas, monsieur le curé, si vous y étiez si
+bien... Il y a là-bas une personne qui vous soignera sans doute
+mieux que moi.
+
+C'était la première fois qu'elle hasardait une allusion directe. Le
+coup fut si cruel, que le prêtre laissa échapper un léger cri, en
+levant sa face douloureuse. La bonne âme de la Teuse eut regret.
+
+- Aussi, murmura-t-elle, c'est la faute de votre oncle Pascal.
+Allez, je lui en ai dit assez. Mais ces savants, ça tient à leurs
+idées. Il y en a qui vous font mourir, pour vous regarder dans le
+corps après... Moi, ça m'avait mise dans une telle colère, que je
+n'ai voulu en parler à personne. Oui, monsieur, c'est grâce à moi,
+si personne n'a su où vous étiez, tant je trouvais ça abominable.
+Quand l'abbé Guyot, de Saint-Eutrope, qui vous a remplacé pendant
+votre absence, venait dire la messe ici, le dimanche, je lui
+racontais des histoires, je lui jurais que vous étiez en Suisse. Je
+ne sais seulement pas où ça est, la Suisse... Certes, je ne veux
+point vous faire de la peine, mais c'est sûrement là-bas que vous
+avez pris votre mal. Vous voilà drôlement guéri. On aurait bien
+mieux fait de vous laisser avec moi qui ne me serais pas avisée de
+vous tourner la tête.
+
+L'abbé Mouret, le front de nouveau penché, ne l'interrompait pas.
+Elle s'était assise par terre, à quelques pas de lui, pour tâcher de
+rencontrer ses yeux. Elle reprit maternellement, ravie de la
+complaisance qu'il semblait mettre à l'écouter.
+
+- Vous n'avez jamais voulu connaître l'histoire de l'abbé Caffin.
+Dès que je parle, vous me faites taire... Eh bien! l'abbé Caffin,
+dans notre pays, à Canteleu, avait eu des ennuis. C'était pourtant
+un bien saint homme, et qui possédait un caractère d'or. Mais,
+voyez-vous, il était très douillet, il aimait les choses délicates.
+Si bien qu'une demoiselle rôdait autour de lui, la fille d'un
+meunier, que ses parents avaient mise en pension. Bref, il arriva ce
+qui devait arriver, vous me comprenez, n'est-ce pas? Alors, quand on
+a su la chose, tout le pays s'est fâché contre l'abbé. On le
+cherchait pour le tuer à coups de pierres. Il s'est sauvé à Rouen,
+il est allé pleurer chez l'archevêque. Et on l'a envoyé ici. Le
+pauvre homme était bien assez puni de vivre dans ce trou... Plus
+tard, j'ai eu des nouvelles de la fille. Elle a épousé un marchand
+de boeufs. Elle est très heureuse.
+
+La Teuse, enchantée d'avoir placé son histoire, vit un encouragement
+dans l'immobilité du prêtre. Elle se rapprocha, elle continua:
+
+- Ce bon monsieur Caffin! Il n'était pas fier avec moi, il me
+parlait souvent de son péché. Ça ne l'empêche pas d'être dans le
+ciel, je vous en réponds! Il peut dormir tranquille, là, à côté,
+sous l'herbe, car il n'a jamais fait de tort à personne... Moi, je
+ne comprends pas qu'on en veuille tant à un prêtre, quand il se
+dérange. C'est si naturel! Ce n'est pas beau, sans doute, c'est une
+saleté qui doit mettre Dieu en colère. Mais il vaut encore mieux
+faire ça que d'aller voler. On se confesse donc, et on est
+quitte!... N'est-ce pas, monsieur le curé, lorsqu'on a un vrai
+repentir, on fait son salut tout de même?
+
+L'abbé Mouret s'était lentement redressé. Par un effort suprême, il
+venait de dompter son angoisse. Pâle encore, il dit d'une voix
+ferme:
+
+- Il ne faut jamais pécher, jamais, jamais!
+
+- Ah! tenez, s'écria la vieille servante, vous êtes trop fier,
+monsieur! Ce n'est pas beau non plus, l'orgueil!... A votre place,
+moi, je ne me raidirais pas comme cela. On cause de son mal, on ne
+se coupe pas le coeur en quatre tout d'un coup, on s'habitue à la
+séparation, enfin! Ça se passe petit à petit... Au lieu que vous,
+voilà que vous évitez même de prononcer le nom des gens. Vous
+défendez qu'on parle d'eux, ils sont comme s'ils étaient morts.
+Depuis votre retour, je n'ai pas osé vous donner la moindre
+nouvelle. Eh bien! je causerai maintenant, je dirai ce que je
+saurai, parce que je vois bien que c'est tout ce silence qui vous
+tourne sur le coeur.
+
+Il la regardait sévèrement, levant un doigt pour la faire taire.
+
+- Oui, oui, continua-t-elle, j'ai des nouvelles de là-bas, très
+souvent même, et je vous les donnerai... D'abord, la personne n'est
+pas plus heureuse que vous.
+
+- Taisez-vous! dit l'abbé Mouret, qui trouva la force de se mettre
+debout pour s'éloigner.
+
+La Teuse se leva aussi, lui barrant le passage de sa masse énorme.
+Elle se fâchait, elle criait:
+
+- Là, vous voilà déjà parti!... Mais vous m'écouterez. Vous savez
+que je n'aime guère les gens de là-bas, n'est-ce pas? Si je vous
+parle d'eux, c'est pour votre bien... On prétend que je suis
+jalouse. Eh bien, je rêve de vous mener un jour là-bas. Vous seriez
+avec moi, vous ne craindriez pas de mal faire... Voulez-vous?
+
+Il l'écarta du geste, la face calmée, en disant:
+
+- Je ne veux rien, je ne sais rien... Nous avons une grand-messe
+demain. Il faudra préparer l'autel.
+
+Puis, s'étant mis à marcher, il ajouta avec un sourire:
+
+- Ne vous inquiétez pas, ma bonne Teuse. Je suis plus fort que vous
+ne croyez. Je me guérirai tout seul.
+
+Et il s'éloigna, l'air solide, la tête droite, ayant vaincu. Sa
+soutane, le long des bordures de thym, avait un frôlement très doux.
+La Teuse, qui était restée plantée à la même place, ramassa son
+écuelle et sa cuiller de bois, en bougonnant. Elle mâchait entre ses
+dents des paroles qu'elle accompagnait de grands haussements
+d'épaules.
+
+- Ça fait le brave, ça se croit bâti autrement que les autres
+hommes, parce que c'est curé... La vérité est que celui-là est
+joliment dur. J'en ai connu qu'on n'avait pas besoin de chatouiller
+si longtemps. Et il est capable de s'écraser le coeur, comme on
+écrase une puce. C'est son bon Dieu qui lui donne cette force.
+
+Elle rentrait à la cuisine, lorsqu'elle aperçut l'abbé Mouret
+debout, devant la porte à claire-voie de la basse-cour. Désirée
+l'avait arrêté pour lui faire peser un chapon qu'elle engraissait
+depuis quelques semaines. Il disait complaisamment qu'il était très
+lourd, ce qui donnait un rire d'aise à la grande enfant.
+
+- Les chapons, eux aussi, s'écrasent le coeur comme une puce,
+bégaya la Teuse, tout à fait furieuse. Ils ont des raisons pour
+cela. Alors, il n'y a pas de gloire à bien vivre.
+
+
+
+
+
+IV.
+
+L'abbé Mouret passait les journées au presbytère. Il évitait les
+longues promenades qu'il faisait avant sa maladie. Les terres
+brûlées des Artaud, les ardeurs de cette vallée où ne poussaient que
+des vignes tordues, l'inquiétaient. A deux reprises, il avait essayé
+de sortir, le matin, pour lire son bréviaire, le long des routes;
+mais il n'avait pas dépassé le village, il était rentré, troublé par
+les odeurs, le plein soleil, la largeur de l'horizon. Le soir
+seulement, dans la fraîcheur de la nuit tombante, il hasardait
+quelques pas devant l'église, sur l'esplanade qui s'étendait
+jusqu'au cimetière. L'après-midi, pour s'occuper, pris d'un besoin
+d'activité qu'il ne savait comment satisfaire, il s'était donné la
+tâche de coller des vitres de papier aux carreaux cassés de la nef.
+Cela, pendant huit jours, l'avait tenu sur une échelle, très
+attentif à poser les vitres proprement, découpant le papier avec des
+délicatesses de broderie, étalant la colle de façon à ce qu'il n'y
+eût pas de bavure. La Teuse veillait au pied de l'échelle. Désirée
+criait qu'il fallait ne pas boucher tous les carreaux, afin que les
+moineaux pussent entrer; et, pour ne pas la faire pleurer, le prêtre
+en oubliait deux ou trois, à chaque fenêtre. Puis, cette réparation
+finie, l'ambition lui avait poussé d'embellir l'église, sans appeler
+ni maçon, ni menuisier, ni peintre. Il ferait tout lui-même. Ces
+travaux manuels, disait-il, l'amusaient, lui rendaient des forces.
+L'oncle Pascal, chaque fois qu'il passait à la cure, l'encourageait,
+en assurant que cette fatigue-là valait mieux que toutes les drogues
+du monde. Dès lors, l'abbé Mouret boucha les trous des murs avec des
+poignées de plâtre, recloua les autels à grands coups de marteau,
+broya des couleurs pour donner une couche à la chaire et au
+confessionnal. Ce fut un événement dans le pays. On en causait à
+deux lieues. Des paysans venaient, les mains derrière le dos, voir
+travailler monsieur le curé. Lui, un tablier bleu serré à la taille,
+les poignets meurtris, s'absorbait dans cette rude besogne, avait un
+prétexte pour ne plus sortir. Il vivait ses journées au milieu des
+plâtras, plus tranquille, presque souriant, oubliant le dehors, les
+arbres, le soleil, les vents tièdes, qui le troublaient.
+
+- Monsieur le curé est bien libre, du moment que ça ne coûte rien à
+la commune, disait le père Bambousse avec un ricanement, en entrant
+chaque soir pour constater où en étaient les travaux.
+
+L'abbé Mouret dépensa là ses économies du séminaire. C'étaient,
+d'ailleurs, des embellissements dont la naïveté maladroite eût fait
+sourire. La maçonnerie le rebuta vite. Il se contenta de recrépir le
+tour de l'église, à hauteur d'homme. La Teuse gâchait le plâtre.
+Quand elle parla de réparer aussi le presbytère, qu'elle craignait
+toujours, disait-elle, de voir tomber sur leurs têtes, il lui
+expliqua qu'il ne saurait pas, qu'il faudrait un ouvrier; ce qui
+amena une querelle terrible entre eux. Elle criait qu'il n'était pas
+raisonnable de faire si belle une église où personne ne couchait,
+lorsqu'il y avait à côté des chambres dans lesquelles on les
+trouverait sûrement morts, un de ces matins, écrasés par les
+plafonds.
+
+- Moi, d'abord, grondait-elle, je finirai par venir faire mon lit
+ici, derrière l'autel. J'ai trop peur, la nuit.
+
+Le plâtre manquant, elle ne parla plus du presbytère. Puis, la vue
+des peintures qu'exécutait monsieur le curé la ravissait. Ce fut le
+grand charme de toute cette besogne. L'abbé, qui avait remis des
+bouts de planche partout, se plaisait à étaler sur les boiseries une
+belle couleur jaune, avec un gros pinceau. Il y avait, dans le
+pinceau, un va-et-vient très doux, dont le bercement l'endormait un
+peu, le laissait sans pensée pendant des heures, à suivre les
+traînées grasses de la peinture. Lorsque tout fut jaune, le
+confessionnal, la chaire, l'estrade, jusqu'à la caisse de l'horloge,
+il se risqua à faire des raccords de faux marbre pour rafraîchir le
+maître-autel. Et, s'enhardissant, il le repeignit tout entier. Le
+maître-autel, blanc, jaune et bleu, était superbe. Des gens qui
+n'avaient pas assisté à une messe depuis cinquante ans vinrent en
+procession pour le voir.
+
+Les peintures, maintenant, étaient sèches. L'abbé Mouret n'avait
+plus qu'à encadrer les panneaux d'un filet brun. Aussi, dès l'après-
+midi, se mit-il à l'oeuvre, voulant que tout fût terminé le soir
+même, le lendemain étant un jour de grand-messe, ainsi qu'il l'avait
+rappelé à la Teuse. Celle-ci attendait pour faire la toilette de
+l'autel; elle avait déjà posé sur la crédence les chandeliers et la
+croix d'argent, les vases de porcelaine plantés de roses
+artificielles, la nappe garnie de dentelle des grandes fêtes. Mais
+les filets furent si délicats à faire proprement, qu'il s'attarda
+jusqu'à la nuit. Le jour tombait, au moment où il achevait le
+dernier panneau.
+
+- Ce sera trop beau, dit une voix rude, sortie de la poussière
+grise du crépuscule, dont l'église s'emplissait.
+
+La Teuse, qui s'était agenouillée pour mieux suivre le pinceau le
+long de la règle, eut un tressaillement de peur.
+
+- Ah! c'est Frère Archangias, dit-elle en tournant la tête; vous
+êtes donc entré par la sacristie?... Mon sang n'a fait qu'un tour.
+J'ai cru que la voix venait de dessous les dalles.
+
+L'abbé Mouret s'était remis au travail, après avoir salué le Frère
+d'un léger signe de tête. Celui-ci se tint debout, silencieux, ses
+grosses mains nouées devant sa soutane. Puis, après avoir haussé les
+épaules, en voyant le soin que mettait le prêtre à ce que les filets
+fussent bien droits, il répéta:
+
+- Ce sera trop beau.
+
+La Teuse, en extase, tressaillit une seconde fois.
+
+- Bon, cria-t-elle, j'avais oublié que vous étiez là, vous! Vous
+pourriez bien tousser, avant de parler. Vous avez une voix qui part
+brusquement, comme celle d'un mort.
+
+Elle s'était relevée, elle se reculait pour admirer.
+
+- Pourquoi, trop beau? reprit-elle. Il n'y a rien de trop beau,
+quand il s'agit du bon Dieu... Si monsieur le curé avait eu de l'or,
+il y aurait mis de l'or, allez!
+
+Le prêtre ayant fini, elle se hâta de changer la nappe, en ayant
+bien soin de ne pas effacer les filets. Puis, elle disposa
+symétriquement la croix, les chandeliers et les vases. L'abbé Mouret
+était allé s'adosser à côté de Frère Archangias, contre la barrière
+de bois qui séparait le choeur de la nef. Ils n'échangèrent pas une
+parole. Ils regardaient la croix d'argent qui, dans l'ombre
+croissante, gardait des gouttes de lumière, sur les pieds, le long
+du flanc gauche et à la tempe droite du crucifié. Quand la Teuse eut
+fini, elle s'avança triomphante:
+
+- Hein! dit-elle, c'est gentil. Vous verrez le monde, demain, à la
+messe! Ces païens ne viennent chez Dieu que lorsqu'ils le croient
+riche... Maintenant, monsieur le curé, il faudra en faire autant à
+l'autel de la Vierge.
+
+- De l'argent perdu, gronda Frère Archangias.
+
+Mais la Teuse se fâcha. Et, comme l'abbé Mouret continuait à se
+taire, elle les emmena tous deux devant l'autel de la Vierge, les
+poussant, les tirant par leur soutane.
+
+- Mais regardez donc! Ça jure trop, maintenant que le maître-autel
+est propre. On ne sait plus même s'il y a eu des peintures. J'ai
+beau essuyer, le matin, le bois garde toute la poussière. C'est
+noir, c'est laid... Vous ne savez pas ce qu'on dira, monsieur le
+curé? On dira que vous n'aimez pas la sainte Vierge, voilà tout.
+
+- Et après? demanda Frère Archangias.
+
+La Teuse resta toute suffoquée.
+
+- Après, murmura-t-elle, ça serait un péché, pardi!... L'autel est
+comme une de ces tombes qu'on abandonne dans les cimetières. Sans
+moi, les araignées y feraient leurs toiles, la mousse y pousserait.
+De temps en temps, quand je peux mettre un bouquet de côté, je le
+donne à la Vierge... Toutes les fleurs de notre jardin étaient pour
+elle, autrefois.
+
+Elle était montée devant l'autel, elle avait pris deux bouquets
+séchés, oubliés sur les gradins.
+
+- Vous voyez bien que c'est comme dans les cimetières, ajouta-t-
+elle, en les jetant aux pieds de l'abbé Mouret.
+
+Celui-ci les ramassa, sans répondre. La nuit était complètement
+venue. Frère Archangias s'embarrassa au milieu des chaises, manqua
+tomber. Il jurait, il mâchait des phrases sourdes, où revenaient les
+noms de Jésus et de Marie. Quand la Teuse, qui était allée chercher
+une lampe, rentra dans l'église, elle demanda simplement au prêtre:
+
+- Alors, je puis mettre les pots et les pinceaux au grenier?
+
+- Oui, répondit-il, c'est fini. Nous verrons plus tard pour le
+reste.
+
+Elle marcha devant eux, emportant tout, se taisant, de peur d'en
+trop dire. Et, comme l'abbé Mouret avait gardé les deux bouquets
+séchés à la main, Frère Archangias lui cria, en passant devant la
+basse-cour:
+
+- Jetez donc ça!
+
+L'abbé fit encore quelques pas, la tête penchée; puis, il jeta les
+fleurs dans le trou au fumier, par-dessus la claire-voie.
+
+
+
+
+
+V.
+
+Le Frère, qui avait mangé, resta là, à califourchon sur une chaise
+retournée, pendant le dîner du prêtre. Depuis que ce dernier était
+de retour aux Artaud, il venait ainsi presque tous les soirs
+s'installer au presbytère. Jamais il ne s'y était imposé plus
+rudement. Ses gros souliers écrasaient le carreau, sa voix tonnait,
+ses poings s'abattaient sur les meubles, tandis qu'il racontait les
+fessées données le matin aux petites filles, ou qu'il résumait sa
+morale en formules dures comme des coups de bâton. Puis, s'ennuyant,
+il avait imaginé de jouer aux cartes avec la Teuse. Ils jouaient à
+la bataille, interminablement, la Teuse n'ayant jamais pu apprendre
+un autre jeu. L'abbé Mouret, qui souriait aux premières cartes
+abattues rageusement sur la table, tombait peu à peu dans une
+rêverie profonde; et, pendant des heures, il s'oubliait, il
+s'échappait, sous les coups d'oeil défiants de Frère Archangias.
+
+Ce soir-là, la Teuse était d'une telle humeur, qu'elle parla d'aller
+se coucher, dès que la nappe fut ôtée. Mais le Frère voulait jouer.
+Il lui donna des tapes sur les épaules, finit par l'asseoir, et si
+violemment, que la chaise craqua. Il battait déjà les cartes.
+Désirée, qui le détestait, avait disparu avec son dessert, qu'elle
+montait presque tous les soir manger dans son lit.
+
+- Je veux les rouges, dit la Teuse.
+
+Et la lutte s'engagea. La Teuse enleva d'abord quelques belles
+cartes au Frère. Puis, deux as tombèrent en même temps sur la table.
+
+- Bataille! cria-t-elle avec une émotion extraordinaire.
+
+Elle jeta un neuf, ce qui la consterna; mais le Frère n'ayant jeté
+qu'un sept, elle ramassa les cartes, triomphante. Au bout d'une
+demi-heure, elle n'avait plus de nouveau que deux as, les chances se
+trouvaient rétablies. Et, vers le troisième quart d'heure, c'était
+elle qui perdait un as. Le va-et-vient des valets, des dames et des
+rois, avait toute la furie d'un massacre.
+
+- Hein! elle est fameuse, cette partie! dit Frère Archangias, en se
+tournant vers l'abbé Mouret.
+
+Mais il le vit si perdu, si loin, ayant aux lèvres un sourire si
+inconscient, qu'il haussa brutalement la voix.
+
+- Eh bien! monsieur le curé, vous ne nous regardez donc pas? Ce
+n'est guère poli... Nous ne jouons que pour vous. Nous cherchons à
+vous égayer... Allons, regardez le jeu. Ça vous vaudra mieux que de
+rêvasser. Où étiez-vous encore?
+
+Le prêtre avait eu un tressaillement. Il ne répondit pas, il
+s'efforça de suivre le jeu, les paupières battantes. La partie
+continuait avec acharnement. La Teuse regagna son as, puis le
+reperdit. Certains soirs, ils se disputaient ainsi les as pendant
+quatre heures; et souvent même ils allaient se coucher, furibonds,
+n'ayant pu se battre.
+
+- Mais j'y songe! cria tout d'un coup la Teuse, qui avait une
+grosse peur de perdre, monsieur le curé devait sortir ce soir. Il a
+promis au grand Fortuné et à la Rosalie d'aller bénir leur chambre,
+comme il est d'usage... Vite, monsieur le curé! Le Frère vous
+accompagnera.
+
+L'abbé Mouret était déjà debout, cherchant son chapeau. Mais Frère
+Archangias, sans lâcher ses cartes, se fâchait.
+
+- Laissez donc! Est-ce que ça a besoin d'être béni, ce trou à
+cochons! Pour ce qu'ils vont y faire de propre, dans leur
+chambre!... Encore un usage que vous devriez abolir. Un prêtre n'a
+pas à mettre son nez dans les draps des nouveaux mariés... Restez.
+Finissons la partie. Ça vaudra mieux.
+
+- Non, dit le prêtre, j'ai promis. Ces braves gens pourraient se
+blesser... Restez, vous. Finissez la partie, en m'attendant.
+
+La Teuse, très inquiète, regardait Frère Archangias.
+
+- Eh bien! oui, je reste, cria celui-ci. C'est trop bête!
+
+Mais l'abbé Mouret n'avait pas ouvert la porte, qu'il se levait pour
+le suivre, jetant violemment ses cartes. Il revint, il dit à la
+Teuse:
+
+- J'allais gagner... Laissez les paquets tels qu'ils sont. Nous
+continuerons la partie demain.
+
+- Ah bien, tout est brouillé, maintenant, répondit la vieille
+servante qui s'était empressée de mêler les cartes. Si vous croyez
+que je vais le mettre sous verre, votre paquet! Et puis je pouvais
+gagner, j'avais encore un as.
+
+Frère Archangias, en quelques enjambées, rejoignit l'abbé Mouret qui
+descendait l'étroit sentier conduisant aux Artaud. Il s'était donné
+la tâche de veiller sur lui. Il l'entourait d'un espionnage de
+toutes les heures, l'accompagnant partout, le faisant suivre par un
+gamin de son école, lorsqu'il ne pouvait s'acquitter lui-même de ce
+soin. Il disait, avec son rire terrible, qu'il était "le gendarme de
+Dieu". Et, à la vérité, le prêtre semblait un coupable emprisonné
+dans l'ombre noire de la soutane du Frère, un coupable dont on se
+méfie, que l'on juge assez faible pour retourner à sa faute, si on
+le perdait des yeux une minute. C'était une âpreté de vieille fille
+jalouse, un souci minutieux de geôlier qui pousse son devoir jusqu'à
+cacher les coins de ciel entrevus par les lucarnes. Frère Archangias
+se tenait toujours là, à boucher le soleil, à empêcher une odeur
+d'entrer, à murer si complètement le cachot, que rien du dehors n'y
+venait plus. Il guettait les moindres faiblesses de l'abbé,
+reconnaissait, à la clarté de son regard, les pensées tendres, les
+écrasait d'une parole, sans pitié, comme des bêtes mauvaises. Les
+silences, les sourires, les pâleurs du front, les frissons des
+membres, tout lui appartenait. D'ailleurs, il évitait de parler
+nettement de la faute. Sa présence seule était un reproche. La façon
+dont il prononçait certaines phrases leur donnait le cinglement d'un
+coup de fouet. Il mettait dans un geste toute l'ordure qu'il
+crachait sur le péché. Comme ces maris trompés qui plient leurs
+femmes sous des allusions sanglantes, dont ils goûtent seuls la
+cruauté, il ne reparlait pas de la scène du Paradou, il se
+contentait de l'évoquer d'un mot, pour anéantir, aux heures de
+crise, cette chair rebelle. Lui aussi avait été trompé par ce
+prêtre, tout souillé de son adultère divin, ayant trahi ses
+serments, rapportant sur lui des caresses défendues, dont la senteur
+lointaine suffisait à exaspérer sa continence de bouc qui ne s'était
+jamais satisfait.
+
+Il était près de dix heures. Le village dormait; mais, à l'autre
+bout, du côté du moulin, un tapage montait d'une des masures,
+vivement éclairée. Le père Bambousse avait abandonné à sa fille et à
+son gendre un coin de la maison, se réservant pour lui les plus
+belles pièces. On buvait là un dernier coup, en attendant le curé.
+
+- Ils sont soûls, gronda Frère Archangias. Les entendez-vous se
+vautrer?
+
+L'abbé Mouret ne répondit pas. La nuit était superbe, toute bleue
+d'un clair de lune qui changeait au loin la vallée en un lac
+dormant. Et il ralentissait sa marche, comme baigné d'un bien-être
+par ces clartés douces; il s'arrêtait même devant certaines nappes
+de lumière, avec le frisson délicieux que donne l'approche d'une eau
+fraîche. Le Frère continuait ses grandes enjambées, le gourmandant,
+l'appelant.
+
+- Venez donc... Ce n'est pas sain, de courir la campagne à cette
+heure. Vous seriez mieux dans votre lit.
+
+Mais, brusquement, à l'entrée du village, il se planta au milieu de
+la route. Il regardait vers les hauteurs, où les lignes blanches des
+ornières se perdaient dans les taches noires des petits bois de
+pins. Il avait un grognement de chien qui flaire un danger.
+
+- Qui descend de là-haut, si tard? murmura-t-il.
+
+Le prêtre, n'entendant rien, ne voyant rien, voulut à son tour lui
+faire presser le pas.
+
+- Laissez donc, le voici, reprit vivement Frère Archangias. Il
+vient de tourner le coude. Tenez, la lune l'éclaire. Vous le voyez
+bien, à présent... C'est un grand, avec un bâton.
+
+Puis, au bout d'un silence, il reprit, la voix rauque, étouffée par
+la fureur:
+
+- C'est lui, c'est ce gueux!... Je le sentais.
+
+Alors, le nouveau venu étant au bas de la côte, l'abbé Mouret
+reconnut Jeanbernat. Malgré ses quatre-vingts ans, le vieux tapait
+si dur des talons, que ses gros souliers ferrés tiraient des
+étincelles des silex de la route. Il marchait droit comme un chêne,
+sans même se servir de son bâton, qu'il portait sur son épaule, en
+manière de fusil.
+
+- Ah! le damné! bégaya le Frère cloué sur place, en arrêt. Le
+diable lui jette toute la braise de l'enfer sous les pieds.
+
+Le prêtre, très troublé, désespérant de faire lâcher prise à son
+compagnon, tourna le dos pour continuer sa route, espérant encore
+éviter Jeanbernat, en se hâtant de gagner la maison des Bambousse.
+Mais il n'avait pas fait cinq pas, que la voix railleuse du vieux
+s'éleva, presque derrière son dos.
+
+- Eh! curé, attendez-moi. Je vous fais donc peur?
+
+Et l'abbé Mouret s'étant arrêté, il s'approcha, il continua:
+
+- Dame! vos soutanes, ça n'est pas commode, ça empêche de courir.
+Puis, il a beau faire nuit, on vous reconnaît de loin... Du haut de
+la côte, je me suis dit: "Tiens! c'est le petit curé qui est là-
+bas." Oh! j'ai encore de bons yeux... Alors, vous ne venez plus nous
+voir?
+
+- J'ai eu tant d'occupations, murmura le prêtre, très pâle.
+
+- Bien, bien, tout le monde est libre. Ce que je vous en dis, c'est
+pour vous montrer que je ne vous garde pas rancune d'être curé. Nous
+ne parlerions même pas de votre bon Dieu, ça m'est égal... La petite
+croit que c'est moi qui vous empêche de revenir. Je lui ai répondu:
+"Le curé est une bête." Et ça, je le pense. Est-ce que je vous ai
+mangé, pendant votre maladie? Je ne suis même pas monté vous voir...
+Tout le monde est libre.
+
+Il parlait avec sa belle indifférence, en affectant de ne pas
+s'apercevoir de la présence de Frère Archangias. Mais celui-ci ayant
+poussé un grognement plus menaçant, il reprit:
+
+- Eh! curé, vous promenez donc votre cochon avec vous?
+
+- Attends, brigand! hurla le Frère, les poings fermés.
+
+Jeanbernat, le bâton levé, feignit de le reconnaître.
+
+- Bas les pattes! cria-t-il. Ah! c'est toi, calotin! J'aurais dû te
+flairer à l'odeur de ton cuir... Nous avons un compte à régler
+ensemble. J'ai juré d'aller te couper les oreilles au milieu de ta
+classe. Ça amusera les gamins que tu empoisonnes.
+
+Le Frère, devant le bâton, recula, la gorge pleine d'injures. Il
+balbutiait, il ne trouvait plus les mots.
+
+- Je t'enverrai les gendarmes, assassin! Tu as craché sur l'église,
+je t'ai vu! Tu donnes le mal de la mort au pauvre monde, rien qu'en
+passant devant les portes. A Saint-Eutrope, tu as fait avorter une
+fille en la forçant à mâcher une hostie consacrée que tu avais
+volée. Au Béage, tu es allé déterrer des enfants que tu as emportés
+sur ton dos pour tes abominations... Tout le monde sait cela,
+misérable! Tu es le scandale du pays. Celui qui t'étranglerait
+gagnerait du coup le paradis.
+
+Le vieux écoutait, ricanant, faisant le moulinet avec son bâton.
+Entre deux injures de l'autre, il répétait à demi-voix.
+
+- Va, va, soulage-toi, serpent! Tout à l'heure, je te casserai les
+reins.
+
+L'abbé Mouret voulut intervenir. Mais Frère Archangias le repoussa,
+en criant:
+
+- Vous êtes avec lui, vous! Est-ce qu'il ne vous a pas fait marcher
+sur la croix, dites le contraire!
+
+Et se tournant de nouveau vers Jeanbernat
+
+- Ah! Satan, tu as dû bien rire, quand tu as tenu un prêtre! Le
+ciel écrase ceux qui t'ont aidé à ce sacrilège!... Que faisais-tu,
+la nuit, pendant qu'il dormait? Tu venais avec ta salive, n'est-ce
+pas? lui mouiller la tonsure, afin que ses cheveux grandissent plus
+vite. Tu lui soufflais sur le menton et sur les joues, pour que la
+barbe y poussât d'un doigt en une nuit. Tu lui frottais tout le
+corps de tes maléfices, tu lui soufflais dans la bouche la rage d'un
+chien, tu le mettais en rut... Et c'est ainsi que tu l'avais changé
+en bête, Satan!
+
+- Il est stupide, dit Jeanbernat, en reposant son bâton sur
+l'épaule. Il m'ennuie.
+
+Le Frère, enhardi, vint lui allonger ses deux poings sous le nez.
+
+- Et ta gueuse! cria-t-il. C'est toi qui l'a fourrée toute nue dans
+le lit du prêtre!
+
+Mais il poussa un hurlement, en faisant un bond en arrière. Le bâton
+du vieux, lancé à toute volée, venait de se casser sur son échine.
+Il recula encore, ramassa dans un tas de cailloux, au bord de la
+route, un silex gros comme les deux poings, qu'il lança à la tête de
+Jeanbernat. Celui-ci avait le front fendu, s'il ne s'était courbé.
+Il courut au tas de cailloux voisin, s'abrita, prit des pierres. Et,
+d'un tas à l'autre, un terrible combat s'engagea. Les silex
+grêlaient. La lune, très claire, découpait nettement les ombres.
+
+- Oui, tu l'as fourrée dans son lit, répétait le Frère affolé! Et
+tu avais mis un Christ sous le matelas, pour que l'ordure tombât sur
+lui... Ha! ha! tu es étonné que je sache tout. Tu attends quelque
+monstre de cet accouplement-là. Tu fais chaque matin les treize
+signes de l'enfer sur le ventre de ta gueuse, pour qu'elle accouche
+de l'Antéchrist. Tu veux l'Antéchrist, bandit!... Tiens, que ce
+caillou t'éborgne!
+
+- Et que celui-ci te ferme le bec, calotin! reprit Jeanbernat,
+redevenu très calme. Est-il bête, cet animal, avec ses histoires!...
+Va-t-il falloir que je te casse la tête pour continuer ma route?
+Est-ce ton catéchisme qui t'a tourné sur la cervelle?
+
+- Le catéchisme! Veux-tu connaître le catéchisme qu'on enseigne aux
+damnés de ton espèce? Oui, je t'apprendrai à faire le signe de
+croix...Ceci est pour le Père, et ceci pour le Fils, et ceci pour le
+Saint-Esprit...Ah! tu es encore debout. Attends, attends!... Ainsi
+soit-il!
+
+Il lui jeta une volée de petites pierres en façon de mitraille.
+Jeanbernat, atteint à l'épaule, lâcha les cailloux qu'il tenait et
+s'avança tranquillement, pendant que Frère Archangias prenait dans
+le tas deux nouvelles poignées, en bégayant:
+
+- Je t'extermine. C'est Dieu qui le veut. Dieu est dans mon bras.
+
+- Te tairas-tu! dit le vieux en l'empoignant à la nuque.
+
+Alors, il y eut une courte lutte dans la poussière de la route,
+bleuie par la lune. Le Frère, se voyant le plus faible, cherchait à
+mordre. Les membres séchés de Jeanbernat étaient comme des paquets
+de cordes qui le liaient, si étroitement, qu'il en sentait les
+noeuds lui entrer dans la chair. Il se taisait, étouffant, rêvant
+quelque traîtrise. Quand il l'eut mis sous lui, le vieux reprit en
+raillant:
+
+- J'ai envie de te casser un bras pour casser ton bon Dieu... Tu
+vois bien qu'il n'est pas le plus fort, ton bon Dieu. C'est moi qui
+t'extermine... Maintenant, je vais te couper les oreilles. Tu m'as
+trop ennuyé.
+
+Et il tirait paisiblement un couteau de sa poche. L'abbé Mouret,
+qui, à plusieurs reprises, s'était en vain jeté entre les
+combattants, s'interposa si vivement, qu'il finit par consentir à
+remettre cette opération à plus tard.
+
+- Vous avez tort, curé, murmura-t-il. Ce gaillard a besoin d'une
+saignée. Enfin, puisque ça vous contrarie, j'attendrai. Je le
+rencontrerai bien encore dans un petit coin.
+
+Le Frère ayant poussé un grognement, il s'interrompit pour lui
+crier:
+
+- Ne bouge pas ou je te les coupe tout de suite.
+
+- Mais, dit le prêtre, vous êtes assis sur sa poitrine. Otez-vous
+de là pour qu'il puisse respirer.
+
+- Non, non, il recommencerait ses farces. Je le lâcherai, lorsque
+je m'en irai... Je vous disais donc, curé, quand ce gredin s'est
+jeté entre nous, que vous seriez le bienvenu là-bas. La petite est
+maîtresse, vous savez. Je ne la contrarie pas plus que mes salades.
+Tout ça pousse... Il n'y a que des imbéciles comme ce calotin-là
+pour voir le mal... Où as-tu vu le mal, coquin! C'est toi qui as
+inventé le mal, brute!
+
+Il secouait le Frère de nouveau.
+
+- Laissez-le se relever, supplia l'abbé Mouret.
+
+- Tout à l'heure... La petite n'est pas à son aise depuis quelque
+temps. Je ne m'apercevais de rien. Mais elle me l'a dit. Alors je
+vais prévenir votre oncle Pascal, à Plassans. La nuit, on est
+tranquille, on ne rencontre personne... Oui, oui, la petite ne se
+porte pas bien.
+
+Le prêtre ne trouva pas une parole. Il chancelait, la tête basse.
+
+- Elle était si contente de vous soigner, continua le vieux. En
+fumant ma pipe, je l'entendais rire. Ça me suffisait. Les filles,
+c'est comme les aubépines: quand elles font des fleurs, elles font
+tout ce qu'elles peuvent... Enfin, vous viendrez, si le coeur vous
+en dit. Peut-être que ça amuserait la petite. Bonsoir, curé.
+
+Il s'était relevé avec lenteur, serrant les poings du Frère, se
+méfiant d'un mauvais coup. Et il s'éloigna, sans tourner la tête, en
+reprenant son pas dur et allongé.
+
+Le Frère, en silence, rampa jusqu'au tas de cailloux. Il attendit
+que le vieux fût à quelque distance. Puis, à deux mains, il
+recommença, furieusement. Mais les pierres roulaient dans la
+poussière de la route. Jeanbernat, ne daignant plus se fâcher, s'en
+allait, droit comme un arbre, au fond de la nuit sereine.
+
+- Le maudit! Satan le pousse! balbutia le Frère Archangias, en
+faisant ronfler une dernière pierre. Un vieux qu'une chiquenaude
+devrait casser! Il est cuit au feu de l'enfer. J'ai senti ses
+griffes.
+
+Sa rage impuissante piétinait sur les cailloux épars. Brusquement,
+il se tourna contre l'abbé Mouret.
+
+- C'est votre faute! cria-t-il. Vous auriez dû m'aider, et à nous
+deux nous l'aurions étranglé.
+
+A l'autre bout du village, le tapage avait grandi dans la maison de
+Bambousse. On entendait distinctement les culs de verres tapés en
+mesure sur la table. Le prêtre s'était remis à marcher, sans lever
+la tête, se dirigeant vers la grande clarté que jetait la fenêtre,
+pareille à la flambée d'un feu de sarments. Le Frère le suivit,
+sombre, la soutane souillée de poussière, une joue saignant de
+l'effleurement d'un caillou.
+
+Puis, de sa voix dure, après un silence:
+
+- Irez-vous? demanda-t-il.
+
+Et, l'abbé Mouret ne répondant pas, il continua:
+
+- Prenez garde! vous retournez au péché... Il a suffi que cet homme
+passât, pour que toute votre chair eût un tressaillement. Je vous ai
+vu sous la lune, pâle comme une fille... Prenez garde, entendez-
+vous! Cette fois Dieu ne pardonnerait pas. Vous tomberiez dans la
+pourriture dernière... Ah! misérable boue, c'est la saleté qui vous
+emporte!
+
+Alors, le prêtre leva enfin la face. Il pleurait à grosses larmes,
+silencieusement. Il dit avec une douceur navrée:
+
+- Pourquoi me parlez-vous ainsi?... Vous êtes toujours là, vous
+connaissez mes luttes de chaque heure. Ne doutez pas de moi,
+laissez-moi la force de me vaincre.
+
+Ces paroles si simples, baignées de larmes muettes, prenaient dans
+la nuit un tel caractère de douleur sublime, que Frère Archangias
+lui-même, malgré sa rudesse, se sentit troublé. Il n'ajouta pas un
+mot, secouant sa soutane, essuyant sa joue saignante. Lorsqu'ils
+furent devant la maison des Bambousse, il refusa d'entrer. Il
+s'assit, à quelques pas, sur la caisse renversée d'une vieille
+charrette, où il attendit avec une patience de dogue.
+
+- Voilà monsieur le curé! crièrent tous les Bambousse et tous les
+Brichet attablés.
+
+Et l'on remplit de nouveau les verres. L'abbé Mouret dut en prendre
+un. Il n'y avait pas eu de noce. Seulement, le soir, après le dîner,
+on avait posé sur la table une dame-jeanne d'une cinquantaine de
+litres, qu'il s'agissait de vider, avant d'aller se mettre au lit.
+Ils étaient dix, et déjà le père Bambousse renversait d'une seule
+main la dame-jeanne, d'où ne coulait plus qu'un mince filet rouge.
+La Rosalie, très gaie, trempait le menton du petit dans son verre,
+tandis que le grand Fortuné faisait des tours, soulevait des
+chaises, avec les dents. Tout le monde passa dans la chambre.
+L'usage voulait que le curé y bût le vin qu'on lui avait versé.
+C'était là ce qu'on appelait bénir la chambre. Ça portait bonheur,
+ça empêchait le ménage de se battre. Du temps de M. Caffin, les
+choses se passaient joyeusement, le vieux prêtre aimant à rire; il
+était même réputé pour la façon dont il vidait le verre, sans
+laisser une goutte au fond; d'autant plus que les femmes, aux
+Artaud, prétendaient que chaque goutte laissée était une année
+d'amour en moins pour les époux. Avec l'abbé Mouret, on plaisantait
+moins haut. Il but pourtant d'un trait, ce qui parut flatter
+beaucoup le père Bambousse. La vieille Brichet regarda avec une moue
+le fond du verre, où un peu de vin restait. Devant le lit, un oncle,
+qui était garde champêtre, risquait des gaudrioles très raides, dont
+riait la Rosalie, que le grand Fortuné avait déjà poussée à plat
+ventre au bord des matelas, par manière de caresse. Et quand tous
+eurent trouvé un mot gaillard, on retourna dans la salle. Vincent et
+Catherine y étaient demeurés seuls. Vincent, monté sur une chaise,
+penchant l'énorme dame-jeanne, entre ses bras, achevait de la vider
+dans la bouche ouverte de Catherine.
+
+- Merci, monsieur le curé, cria Bambousse en reconduisant le
+prêtre. Eh bien! les voilà mariés, vous êtes content. Ah! les gueux!
+si vous croyez qu'ils vont dire des Pater et des Ave, tout à
+l'heure... Bonne nuit, dormez bien, monsieur le curé.
+
+Frère Archangias avait lentement quitté le cul de la charrette, où
+il s'était assis.
+
+- Que le diable, murmura-t-il, jette des pelletées de charbons
+entre leurs peaux, et qu'ils en crèvent!
+
+Il n'ouvrit plus les lèvres, il accompagna l'abbé Mouret jusqu'au
+presbytère. Là, il attendit qu'il eût refermé la porte, avant de se
+retirer; même il se retourna, à deux reprises, pour s'assurer qu'il
+ne ressortait pas. Quand le prêtre fut dans sa chambre, il se jeta
+tout habillé sur son lit, les mains aux oreilles, la face contre
+l'oreiller, pour ne plus entendre, pour ne plus voir. Il s'anéantit,
+il s'endormit d'un sommeil de mort.
+
+
+
+
+
+VI.
+
+Le lendemain était un dimanche. L'Exaltation de la Sainte-Croix
+tombant un jour de grand-messe, l'abbé Mouret avait voulu célébrer
+cette fête religieuse avec un éclat particulier. Il s'était pris
+d'une dévotion extraordinaire pour la Croix, il avait remplacé dans
+sa chambre la statuette de l'Immaculée Conception par un grand
+crucifix de bois noir, devant lequel il passait de longues heures
+d'adoration. Exalter la Croix, la planter devant lui, au-dessus de
+toutes choses, dans une gloire, comme le but unique de sa vie, lui
+donnait la force de souffrir et de lutter. Il rêvait de s'y attacher
+à la place de Jésus, d'y être couronné d'épines, d'y avoir les
+membres troués, le flanc ouvert. Quel lâche était-il donc pour oser
+se plaindre d'une blessure menteuse, lorsque son Dieu saignait là de
+tout son corps, avec le sourire de la Rédemption aux lèvres? Et, si
+misérable qu'elle fût, il offrait sa blessure en holocauste, il
+finissait par glisser à l'extase, par croire que le sang lui
+ruisselait réellement du front, des membres, de la poitrine.
+C'étaient des heures de soulagement, toutes ses impuretés coulaient
+par ses plaies. Il se redressait avec des héroïsmes de martyr, il
+souhaitait des tortures effroyables pour les endurer sans un seul
+frisson de sa chair.
+
+Dès le petit jour, il s'agenouilla devant le crucifix. Et la grâce
+vint, abondante comme une rosée. Il ne fit pas d'effort, il n'eut
+qu'à plier les genoux, pour la recevoir sur le coeur, pour en être
+trempé jusqu'aux os, d'une façon délicieusement douce. La veille, il
+avait agonisé, sans qu'elle descendit. Elle restait longtemps sourde
+à ses lamentations de damné; elle le secourait souvent, lorsque,
+d'un geste d'enfant, il ne savait plus que joindre les mains. Ce
+fut, ce matin-là, une bénédiction, un repos absolu, une foi entière.
+Il oublia ses angoisses des jours précédents. Il se donna tout à la
+joie triomphale de la Croix. Une armure lui montait aux épaules, si
+impénétrable, que le monde s'émoussait sur elle. Quand il descendit,
+il marchait dans un air de victoire et de sérénité. La Teuse
+émerveillée alla chercher Désirée, pour qu'il l'embrassât. Toutes
+deux tapaient des mains, en criant qu'il n'avait pas eu si bonne
+mine depuis six mois.
+
+Dans l'église, pendant la grand-messe, le prêtre acheva de retrouver
+Dieu. Il y avait longtemps qu'il ne s'était approché de l'autel avec
+un tel attendrissement. Il dut se contenir, pour ne pas éclater en
+larmes, la bouche collée sur la nappe. C'était une grand-messe
+solennelle. L'oncle de la Rosalie, le garde champêtre, chantait au
+lutrin, d'une voix de basse dont le ronflement emplissait d'un chant
+d'orgue la voûte écrasée. Vincent, habillé d'un surplis trop large,
+qui avait appartenu à l'abbé Caffin, balançait un vieil encensoir
+d'argent, prodigieusement amusé par le bruit des chaînettes,
+encensant très haut pour obtenir beaucoup de fumée, regardant
+derrière lui si ça ne faisait tousser personne. L'église était
+presque pleine. On avait voulu voir les peintures de monsieur le
+curé. Des paysannes riaient, parce que ça sentait bon; tandis que
+les hommes, au fond, debout sous la tribune, hochaient la tête, à
+chaque note plus creuse du chantre. Par les fenêtres, le grand
+soleil de dix heures, que tamisaient les vitres de papier, entrait,
+étalant sur les murs recrépis de grandes moires très gaies, où
+l'ombre des bonnets de femme mettait des vols de gros papillons. Et
+les bouquets artificiels, posés sur les gradins de l'autel, avaient
+eux-mêmes une joie humide de fleurs naturelles, fraîchement
+cueillies. Lorsque le prêtre se tourna, pour bénir les assistants,
+il éprouva un attendrissement plus vif encore, à voir l'église si
+propre, si pleine, si trempée de musique, d'encens et de lumière.
+
+Après l'offertoire, un murmure courut parmi les paysannes. Vincent,
+qui avait levé curieusement la tête, faillit envoyer toute la braise
+de son encensoir sur la chasuble du prêtre. Et comme celui-ci le
+regardait sévèrement, il voulut s'excuser, il murmura:
+
+- C'est l'oncle de monsieur le curé qui vient d'entrer.
+
+Au fond de l'église, contre une des minces colonnettes de bois qui
+soutenaient la tribune, l'abbé Mouret aperçut le docteur Pascal.
+Celui-ci n'avait pas sa bonne face souriante, légèrement railleuse.
+Il s'était découvert, grave, fâché, suivant la messe avec une
+visible impatience. Le spectacle du prêtre à l'autel, son
+recueillement, ses gestes ralentis, la sérénité parfaite de son
+visage, parurent peu à peu l'irriter davantage. Il ne put attendre
+la fin de la messe. Il sortit, alla tourner autour de son cabriolet
+et de son cheval, qu'il avait attaché à un des volets du presbytère.
+
+- Eh bien! ce gaillard-là n'en finira donc plus, de se faire
+encenser? demanda-t-il à la Teuse, qui revenait de la sacristie.
+
+- C'est fini, répondit-elle. Entrez au salon... Monsieur le curé se
+déshabille. Il sait que vous êtes là.
+
+- Pardi! à moins qu'il ne soit aveugle, murmura le docteur, en la
+suivant dans la pièce froide, aux meubles durs, qu'elle appelait
+pompeusement le salon.
+
+Il se promena quelques minutes, de long en large. La pièce, d'une
+tristesse grise, redoublait sa mauvaise humeur. Tout en marchant, il
+donnait du bout de sa canne de petits coups sur le crin mangé des
+sièges, qui avaient le son cassant de la pierre. Puis, fatigué,
+il s'arrêta devant la cheminée, où un grand saint Joseph,
+abominablement peinturluré, tenait lieu de pendule.
+
+- Ah! ce n'est pas malheureux! dit-il, lorsqu'il entendit le bruit
+de la porte.
+
+Et s'avançant vers l'abbé:
+
+- Sais-tu que tu m'as fait avaler la moitié d'une messe? Il y a
+longtemps que ça ne m'était arrivé... Enfin, je tenais absolument à
+te voir aujourd'hui. Je voulais causer avec toi.
+
+Il n'acheva pas. Il regardait le prêtre avec surprise. Il y eut un
+silence.
+
+- Tu te portes bien, toi? reprit-il enfin d'une voix changée.
+
+- Oui, je vais beaucoup mieux, dit l'abbé Mouret en souriant. Je ne
+vous attendais que jeudi. Ce n'est pas votre jour, le dimanche...
+Vous avez quelque chose à me communiquer?
+
+Mais l'oncle Pascal ne répondit pas sur-le-champ. Il continuait
+d'examiner l'abbé. Celui-ci était encore tout trempé des tiédeurs de
+l'église; il apportait dans ses cheveux l'odeur de l'encens; il
+gardait au fond de ses yeux la joie de la Croix. L'oncle hocha la
+tête, en face de cette paix triomphante.
+
+- Je sors du Paradou, dit-il brusquement. Jeanbernat est venu me
+chercher cette nuit... J'ai vu Albine. Elle m'inquiète. Elle a
+besoin de beaucoup de ménagements.
+
+Il étudiait toujours le prêtre en parlant. Il ne vit pas même ses
+paupières battre.
+
+- Enfin, elle t'a soigné, ajouta-t-il plus rudement. Sans elle, mon
+garçon, tu serais peut-être à cette heure dans un cabanon des
+Tulettes, avec la camisole de force aux épaules... Eh bien! j'ai
+promis que tu irais la voir. Je t'emmène avec moi. C'est un adieu.
+Elle veut partir.
+
+- Je ne puis que prier pour la personne dont vous parlez, dit
+l'abbé Mouret avec douceur.
+
+Et comme le docteur s'emportait, allongeant un grand coup de canne
+sur le canapé:
+
+- Je suis prêtre, je n'ai que des prières, acheva-t-il simplement,
+d'une voix très ferme.
+
+- Ah! tiens, tu as raison! cria l'oncle Pascal, se laissant tomber
+dans un fauteuil, les jambes cassées. C'est moi qui suis un vieux
+fou. Oui, j'ai pleuré dans mon cabriolet en venant ici, tout seul,
+ainsi qu'un enfant... Voilà ce que c'est que de vivre au milieu des
+bouquins. On fait de belles expériences; mais on se conduit en
+malhonnête homme... Est-ce que j'allais me douter que tout cela
+tournerait si mal?
+
+Il se leva, se remit à marcher, désespéré.
+
+- Oui, oui, j'aurais dû m'en douter. C'était logique. Et avec toi
+ça devenait abominable. Tu n'es pas un homme comme les autres...
+Mais écoute, je t'assure que tu étais perdu. L'air qu'elle a mis
+autour de toi pouvait seul te sauver de la folie. Enfin, tu
+m'entends, je n'ai pas besoin de te dire où tu en étais. C'est une
+de mes plus belles cures. Et je n'en suis pas fier, va! car,
+maintenant, voilà que la pauvre fille en meurt!
+
+L'abbé Mouret était resté debout, très calme, avec son rayonnement
+tranquille de martyr, que rien d'humain ne peut plus abattre.
+
+- Dieu lui fera miséricorde, dit-il.
+
+- Dieu! Dieu! murmura le docteur sourdement, il ferait mieux de ne
+pas se jeter dans nos jambes. On arrangerait l'affaire.
+
+Puis, haussant la voix, il reprit:
+
+- J'avais tout calculé. C'est là le plus fort! Oh! l'imbécile!...
+Tu restais un mois en convalescence. L'ombre des arbres, le souffle
+frais de l'enfant, toute cette jeunesse te remettait sur pied. D'un
+autre côté, l'enfant perdait sa sauvagerie, tu l'humanisais, nous en
+faisions à nous deux une demoiselle que nous aurions mariée quelque
+part. C'était parfait... Aussi pouvais-je m'imaginer que ce vieux
+philosophe de Jeanbernat ne quitterait pas ses salades d'un pouce!
+Il est vrai que moi non plus je n'ai pas bougé de mon laboratoire.
+J'avais des études en train... Et c'est ma faute! Je suis un
+malhonnête homme!
+
+Il étouffait, il voulait sortir. Il chercha partout son chapeau
+qu'il avait sur la tête.
+
+- Adieu, balbutia-t-il, je m'en vais... Alors, tu refuses de venir?
+Voyons, fais-le pour moi; tu vois combien je souffre. Je te jure
+qu'elle partira ensuite. C'est convenu... J'ai mon cabriolet. Dans
+une heure, tu seras de retour... Viens, je t'en prie.
+
+Le prêtre eut un geste large, un de ces gestes que le docteur lui
+avait vu faire à l'autel.
+
+- Non, dit-il, je ne puis.
+
+En accompagnant son oncle, il ajouta:
+
+- Dites-lui qu'elle s'agenouille et qu'elle implore Dieu... Dieu
+l'entendra comme il m'a entendu; il la soulagera comme il m'a
+soulagé. Il n'y a pas d'autre salut.
+
+Le docteur le regarda en face, haussa terriblement les épaules.
+
+- Adieu, répéta-t-il. Tu te portes bien. Tu n'as plus besoin de
+moi.
+
+Mais, comme il détachait son cheval, Désirée, qui venait d'entendre
+sa voix, arriva en courant. Elle adorait l'oncle. Quand elle était
+plus jeune, il écoutait son bavardage de gamine pendant des heures,
+sans se lasser. Maintenant encore, il la gâtait, s'intéressait à sa
+basse-cour, restait très bien un après-midi avec elle, au milieu des
+poules et des canards, à lui sourire de ses yeux aigus de savant. Il
+l'appelait "la grande bête", d'un ton d'admiration caressante. Il
+paraissait la mettre bien au-dessus des autres filles. Aussi se
+jeta-t-elle à son cou, d'un élan de tendresse. Elle cria:
+
+- Tu restes? Tu déjeunes?
+
+Mais il l'embrassa, refusant, se débarrassant de son étreinte d'un
+air bourru. Elle avait un rire clair; elle se pendit de nouveau à
+ses épaules.
+
+- Tu as bien tort, reprit-elle. J'ai des oeufs tout chauds. Je
+guettais les poules. Elles en ont fait quatorze, ce matin... Et nous
+aurions mangé un poulet, le blanc, celui qui bat les autres. Tu
+étais là, jeudi, quand il a crevé un oeil au grand moucheté.
+
+L'oncle restait fâché. Il s'irritait contre le noeud de la bride,
+qu'il ne parvenait pas à défaire. Alors, elle se mit à sauter autour
+de lui, tapant des mains, chantonnant, sur un air de flûte:
+
+- Si, si, tu restes... Nous le mangerons, nous le mangerons!
+
+Et la colère de l'oncle ne put tenir davantage. Il leva la tête, il
+sourit. Elle était trop saine, trop vivante, trop vraie. Elle avait
+une gaieté trop large, naturelle et franche comme la nappe de soleil
+qui dorait sa chair nue.
+
+- La grande bête! murmura-t-il, charmé. Puis, la prenant par les
+poignets, pendant qu'elle continuait à sauter:
+
+- Ecoute, pas aujourd'hui. J'ai une pauvre fille qui est malade.
+Mais je reviendrai un autre matin... Je te le promets.
+
+- Quand? jeudi? insista-t-elle. Tu sais, la vache est grosse. Elle
+n'a pas l'air à son aise, depuis deux jours... Tu es médecin, tu
+pourrais peut-être lui donner un remède.
+
+L'abbé Mouret, qui était demeuré là, paisible, ne put retenir un
+léger rire. Le docteur monta gaiement dans son cabriolet, en disant:
+
+- C'est ça, je soignerai la vache... Approche, que je t'embrasse,
+la grande bête! Tu sens bon, tu sens la santé.
+
+Et tu vaux mieux que tout le monde. Si tout le monde était comme ma
+grande bête, la terre serait trop belle.
+
+Il jeta à son cheval un léger claquement de la langue, et continua à
+parler tout seul, pendant que le cabriolet descendait la pente.
+
+- Oui, des brutes, il ne faudrait que des brutes. On serait beau,
+on serait gai, on serait fort. Ah! c'est le rêve!... Ça a bien
+tourné pour la fille, qui est aussi heureuse que sa vache. Ça a mal
+tourné pour le garçon, qui agonise dans sa soutane. Un peu plus de
+sang, un peu plus de nerfs, va te promener! On manque sa vie... De
+vrais Rougon et de vrais Macquart, ces enfants-là! La queue de la
+bande, la dégénérescence finale.
+
+Et poussant son cheval, il monta au trot le coteau qui conduisait au
+Paradou.
+
+
+
+
+
+VII.
+
+Le dimanche était un jour de grande occupation pour l'abbé Mouret.
+Il avait les vêpres, qu'il disait généralement devant les chaises
+vides, la Brichet elle-même ne poussant pas la dévotion au point de
+revenir à l'église l'après-midi. Puis, à quatre heures, Frère
+Archangias amenait les galopins de son école pour que monsieur le
+curé leur fît réciter leur leçon de catéchisme. Cette récitation se
+prolongeait parfois fort tard. Lorsque les enfants se montraient par
+trop indomptables, on appelait la Teuse, qui leur faisait peur avec
+son balai.
+
+Ce dimanche-là, vers quatre heures, Désirée se trouva seule au
+presbytère. Comme elle s'ennuyait, elle alla arracher de l'herbe
+pour ses lapins, dans le cimetière, où poussaient des coquelicots
+superbes, que les lapins adoraient. Elle se traînait à genoux entre
+les tombes, elle rapportait de pleins tabliers de verdures grasses,
+sur lesquelles ses bêtes tombaient goulûment.
+
+- Oh! les beaux plantains! murmura-t-elle en s'accroupissant devant
+la pierre de l'abbé Caffin, ravie de sa trouvaille.
+
+Là, en effet, dans la fissure même de la pierre, des plantains
+magnifiques étalaient leurs larges feuilles. Elle avait achevé
+d'emplir son tablier, lorsqu'elle crut entendre un bruit singulier.
+Un froissement de branches, un glissement de petits cailloux
+montaient du gouffre qui longeait un des côtés du cimetière, et au
+fond duquel coulait le Mascle, un torrent descendu des hauteurs du
+Paradou. La pente était si rude, si impraticable, que Désirée songea
+à quelque chien perdu, à quelque chèvre échappée. Elle s'avança
+vivement. Et, comme elle se penchait elle resta stupéfaite, en
+apercevant au milieu des ronces une fille qui s'aidait des moindres
+creux du roc avec une agilité extraordinaire.
+
+- Je vais vous donner la main, lui cria-t-elle. Il y a de quoi se
+rompre le cou.
+
+La fille, se voyant découverte, eut un saut de peur, comme si elle
+allait redescendre. Mais elle leva la tête, elle s'enhardit jusqu'à
+accepter la main qu'on lui tendait.
+
+- Oh! je vous reconnais, reprit Désirée, heureuse, lâchant son
+tablier pour la prendre à la taille, avec sa câlinerie de grande
+enfant. Vous m'avez donné des merles. Ils sont morts, les chers
+petits. J'ai eu bien du chagrin... Attendez, je sais votre nom, je
+l'ai entendu. La Teuse le dit souvent, quand Serge n'est pas là.
+Elle m'a bien défendu de le répéter... Attendez, je vais me
+souvenir.
+
+Elle faisait des efforts de mémoire, qui la rendaient toute
+sérieuse. Puis, ayant trouvé, elle redevint très gaie, elle goûta à
+plusieurs reprises la musique du nom.
+
+- Albine! Albine!... C'est très doux. J'avais cru d'abord que vous
+étiez une mésange, parce que j'ai eu une mésange que j'appelais à
+peu près comme cela, je ne sais plus bien.
+
+Albine ne sourit pas. Elle était toute blanche, avec une flamme de
+fièvre dans les yeux. Quelques gouttes de sang roulaient sur ses
+mains. Quand elle eut repris haleine, elle dit rapidement:
+
+- Non, laissez. Vous allez tacher votre mouchoir à m'essuyer. Ce
+n'est rien, quelques piqûres... Je n'ai pas voulu venir par la
+route, on m'aurait vue. J'ai préféré suivre le torrent... Serge est
+là?
+
+Ce nom prononcé familièrement, avec une ardeur sourde, ne choqua
+point Désirée. Elle répondit qu'il était là, dans l'église, à faire
+le catéchisme.
+
+- Il ne faut pas parler haut, ajouta-t-elle, en mettant un doigt
+sur ses lèvres. Serge me défend de parler haut, quand il fait le
+catéchisme. Autrement, on viendrait nous gronder... Nous allons nous
+mettre dans l'écurie, voulez-vous? Nous serons bien; nous causerons.
+
+- Je veux voir Serge, dit simplement Albine.
+
+La grande enfant baissa encore la voix. Elle jetait des coups d'oeil
+furtifs sur l'église, murmurant:
+
+- Oui, oui... Serge sera bien attrapé. Venez avec moi. Nous nous
+cacherons, nous ne ferons pas de bruit. Oh! que c'est amusant!
+
+Elle avait ramassé le tas d'herbes glissé de son tablier. Elle
+sortit du cimetière, rentra à la cure, avec des précautions
+infinies, en recommandant bien à Albine de se cacher derrière elle,
+de se faire toute petite. Comme elles se réfugiaient toutes deux en
+courant dans la basse-cour, elles aperçurent la Teuse, qui
+traversait la sacristie, et qui ne parut pas les voir.
+
+- Chut! Chut! répétait Désiréee, enchantée, quand elles se furent
+blotties au fond de l'écurie. Maintenant, personne ne nous trouvera
+plus... Il y a de la paille. Allongez-vous donc.
+
+Albine dut s'asseoir sur une botte de paille.
+
+- Et Serge? demanda-t-elle, avec l'entêtement de l'idée fixe.
+
+- Tenez, on entend sa voix... Quand il tapera dans ses mains, ça
+sera fini, les petits s'en iront... Ecoutez, il leur raconte une
+histoire.
+
+La voix de l'abbé Mouret arrivait, en effet, très adoucie, par la
+porte de la sacristie, que la Teuse, sans doute, venait d'ouvrir. Ce
+fut comme une bouffée religieuse, un murmure où passa à trois fois
+le nom de Jésus. Albine frissonna. Elle se levait pour courir à
+cette voix aimée, dont elle reconnaissait la caresse, lorsque le son
+parut s'envoler, étouffé par la porte, qui était retombée. Alors,
+elle se rassit, elle sembla attendre, les mains serrées l'une contre
+l'autre, tout à la pensée brûlant au fond de ses yeux clairs.
+Désirée, couchée à ses pieds, la regardait avec une admiration
+naïve.
+
+- Oh! vous êtes belle, murmura-t-elle. Vous ressemblez à une image
+que Serge avait dans sa chambre. Elle était toute blanche comme
+vous. Elle avait de grandes boucles qui lui flottaient le cou. Et
+elle montrait son coeur rouge, là, à la place où je sens battre le
+vôtre... Vous ne m'écoutez pas, vous êtes triste. Jouons, voulez-
+vous?
+
+Mais elle s'interrompit, criant entre ses dents, contenant sa voix:
+
+- Les gueuses! elles vont nous faire surprendre.
+
+Elle n'avait pas lâché son tablier d'herbes, et ses bêtes la
+prenaient d'assaut. Une bande de poules était accourue, gloussant,
+s'appelant, piquant les brins verts qui pendaient. La chèvre passait
+sournoisement la tête sous son bras, mordait aux larges feuilles. La
+vache elle-même, attachée au mur, tirait sur sa corde, allongeait
+son mufle, soufflait son haleine chaude.
+
+- Ah! les voleuses! répétait Désirée. C'est pour les lapins!...
+Voulez-vous bien me laisser tranquille! Toi tu vas recevoir une
+calotte. Et toi, si je t'y prends encore, je te retrousse la
+queue.... Les poisons! elles me mangeraient plutôt les mains!
+
+Elle souffletait la chèvre, elles dispersait les poules à coups de
+pied, elle tapait de toute la force de ses poings sur le mufle de la
+vache. Mais les bêtes se secouaient, revenaient plus goulues,
+sautaient sur elle, l'envahissaient, arrachaient son tablier. Et
+clignant les yeux, elle murmurait à l'oreille d'Albine, comme si les
+bêtes avaient pu l'entendre:
+
+- Sont-elles drôles, ces amours! Attendez, vous allez les voir
+manger.
+
+Albine regardait de son air grave.
+
+- Allons, soyez sages, reprit Désirée. Vous en aurez toutes. Mais
+chacune son tour... La grande Lise, d'abord. Hein! tu aimes joliment
+le plantain, toi!
+
+La grande Lise, c'était la vache. Elle broya lentement une poignée
+des feuilles grasses poussées sur la tombe de l'abbé Caffin. Un
+léger filet de bave pendait de son mufle. Ses gros yeux bruns
+avaient une douceur gourmande.
+
+- A toi, maintenant, continua Désirée, en se tournant vers la
+chèvre. Oh! je sais que tu veux des coquelicots. Et tu les préfères
+fleuris, n'est-ce pas? avec des boutons qui éclatent sous tes dents
+comme des papillottes de braise rouge... Tiens, en voilà de joliment
+beaux. Ils viennent du coin à gauche, où l'on enterrait l'année
+dernière.
+
+Et, tout en parlant, elle présentait à la chèvre un bouquet de
+fleurs saignantes, que la bête broutait. Quand elle n'eut plus dans
+les mains que les tiges, elle les lui mit entre les dents. Par-
+derrière, les poules furieuses lui déchiquetaient les jupes. Elle
+leur jeta des chicorées sauvages et des pissenlits, qu'elle avait
+cueillis autour des vieilles dalles rangées le long du mur de
+l'église. Les poules se disputèrent surtout les pissenlits, avec une
+telle voracité, une telle rage d'ailes et d'ergots, que les autres
+bêtes de la basse-cour entendirent. Alors, ce fut un envahissement.
+Le grand coq fauve, Alexandre, parut le premier. Il piqua un
+pissenlit, le coupa en deux, sans l'entamer. Il cacardait, appelant
+les poules restées dehors, se reculant pour les inviter à manger. Et
+une poule blanche entra, puis une poule noire, puis toute une file
+de poules, qui se bousculaient, se montaient sur la queue,
+finissaient par couler comme une mare de plumes folles. Derrière les
+poules vinrent les pigeons, et les canards, et les oies, enfin les
+dindes. Désirée riait au milieu de ce flot vivant, noyée, perdue,
+répétant:
+
+- Toutes les fois que j'apporte de l'herbe du cimetière, c'est
+comme ça. Elles se tueraient pour en manger... L'herbe doit avoir un
+goût.
+
+Et elle se débattait, levant les dernières poignées de verdure, afin
+de les sauver de ces becs gloutons qui se levaient vers elle,
+répétant qu'il fallait en garder pour les lapins, qu'elle allait se
+fâcher, qu'elle les mettrait tous au pain sec. Mais elle
+faiblissait. Les oies tiraient les coins de son tablier, si
+rudement, qu'elle manquait tomber sur les genoux. Les canards lui
+dévoraient les chevilles. Deux pigeons avaient volé sur sa tête. Des
+poules montaient jusqu'à ses épaules. C'était une férocité de bêtes
+sentant la chair, les plantains gras, les coquelicots sanguins, les
+pissenlits engorgés de sève, où il y avait un peu de la vie des
+morts. Elle riait trop, elle se sentait sur le point de glisser, de
+lâcher les deux dernières poignées, lorsqu'un grognement terrible
+vint mettre la panique autour d'elle.
+
+- C'est toi, mon gros, dit-elle ravie. Mange-les, délivre-moi.
+
+Le cochon entrait. Ce n'était plus le petit cochon, rose comme un
+joujou fraîchement peint, le derrière planté d'une queue pareille à
+un bout de ficelle; mais un fort cochon, bon à tuer, rond comme une
+bedaine de chantre, l'échine couverte de soies rudes qui pissaient
+la graisse. Il avait le ventre couleur d'ambre, pour avoir dormi
+dans le fumier. Le groin en avant, roulant sur ses pattes, il se
+jeta au milieu des bêtes, ce qui permit à Désirée de s'échapper et
+de courir donner aux lapins les quelques herbes qu'elle avait si
+vaillamment défendues. Quand elle revint, la paix était faite. Les
+oies balançaient le cou mollement, stupides, béates; les canards et
+les dindes s'en allaient le long des murs, avec des déhanchements
+prudents d'animaux infirmes; les poules caquetaient à voix basse,
+piquant un grain invisible dans le sol dur de l'écurie; tandis que
+le cochon, la chèvre, la grande vache, comme peu à peu ensommeillés,
+clignaient les paupières. Au-dehors, une pluie d'orage commençait à
+tomber.
+
+- Ah bien! voilà une averse, dit Désirée, qui se rassit sur la
+paille avec un frisson. Vous ferez bien de rester là, mes amours, si
+vous ne voulez pas être trempées.
+
+Elle se tourna vers Albine, en ajoutant:
+
+- Hein! ont-elles l'air godiche! Elles ne se réveillent que pour
+tomber sur la nourriture, ces bêtes-là!
+
+Albine était restée silencieuse. Les rires de cette belle fille se
+débattant au milieu de ces cous voraces, de ces becs goulus, qui la
+chatouillaient, qui la baisaient, qui semblaient vouloir lui manger
+la chair, l'avaient rendue plus blanche. Tant de gaieté, tant de
+santé, tant de vie, la désespérait. Elle serrait ses bras fiévreux,
+elle pressait le vide sur sa poitrine, séchée par l'abandon.
+
+- Et Serge? demanda-t-elle de sa même voix, nette et entêtée.
+
+- Chut! dit Désirée, je viens de l'entendre, il n'a pas fini...
+Nous avons fait joliment du bruit tout à l'heure. Il faut que la
+Teuse soit sourde, ce soir... Tenons-nous tranquilles, maintenant.
+C'est bon d'entendre tomber la pluie.
+
+L'averse entrait par la porte laissée ouverte, battait le seuil à
+larges gouttes. Des poules, inquiètes, après s'être hasardées,
+avaient reculé jusqu'au fond de l'écurie. Toutes les bêtes se
+réfugiaient là, autour des jupes des deux filles, sauf trois canards
+qui s'en étaient allés sous la pluie se promener tranquillement. La
+fraîcheur de l'eau, ruisselant au-dehors, semblait refouler à
+l'intérieur les buées ardentes de la basse-cour. Il faisait très
+chaud dans la paille. Désirée attira deux grosses bottes, s'y étala
+comme sur des oreillers, s'y abandonna. Elle était à l'aise, elle
+jouissait par tout son corps.
+
+- C'est bon, c'est bon, murmura-t-elle. Couchez-vous donc comme
+moi. J'enfonce, je suis appuyée de tous les côtés, la paille me fait
+des minettes dans le cou... Et quand on se frotte, ça vous court le
+long des membres, on dirait que des souris se sauvent sous votre
+robe.
+
+Elle se frottait, elle riait seule, donnant des tapes à droite et à
+gauche, comme pour se défendre contre les souris. Puis, elle restait
+la tête en bas, les genoux en l'air, reprenant:
+
+- Est-ce que vous vous roulez dans la paille, chez vous? Moi, je ne
+connais rien de meilleur... Des fois, je me chatouille sous les
+pieds. C'est bien drôle aussi... Dites, est-ce que vous vous
+chatouillez?
+
+Mais le grand coq fauve, qui s'était approché gravement, en la
+voyant vautrée, venait de lui sauter sur la gorge.
+
+- Veux-tu t'en aller, Alexandre! cria-t-elle. Est-il bête, cet
+animal! Je ne puis pas me coucher, sans qu'il se plante là... Tu me
+serres trop, tu me fais mal avec tes ongles, entends-tu!... Je veux
+bien que tu restes, mais tu seras sage, tu ne me piqueras pas les
+cheveux, hein!
+
+Et elle ne s'en inquiéta plus. Le coq se tenait ferme à son corsage,
+ayant l'air par instants de la regarder sous le menton, d'un oeil de
+braise. Les autres bêtes se rapprochaient de ses jupes. Après s'être
+encore roulée, elle avait fini par se pâmer, dans une position
+heureuse, les membres écartés, la tête renversée. Elle continua:
+
+- Ah! c'est trop bon, ça me fatigue tout de suite. La paille, ça
+donne sommeil, n'est-ce pas?... Serge n'aime pas ça. Vous non plus,
+peut-être. Alors, qu'est-ce que vous pouvez aimer?... Racontez un
+peu, pour que je sache.
+
+Elle s'assoupissait lentement. Un instant, elle tint ses yeux grands
+ouverts, ayant l'air de chercher quel plaisir elle ignorait. Puis,
+elle baissa les paupières, avec un sourire tranquille, comme
+pleinement contentée. Elle paraissait dormir, lorsque, au bout de
+quelques minutes, elle rouvrit les yeux, disant:
+
+- La vache va faire un petit... Voilà qui est bon aussi. Ça
+m'amusera plus que tout.
+
+Et elle glissa à un sommeil profond. Les bêtes avaient fini par
+monter sur elle. C'était un flot de plumes vivantes qui la couvrait.
+Des poules semblaient couver ses pieds. Les oies mettaient le duvet
+de leur cou le long de ses cuisses. A gauche, le cochon lui
+chauffait le flanc; pendant que la chèvre, à droite, allongeait sa
+tête barbue jusque sous son aisselle. Un peu partout, des pigeons
+nichaient, dans ses mains ouvertes, au creux de sa taille, derrière
+ses épaules tombantes. Et elle était toute rose, en dormant,
+caressée par le souffle plus fort de la vache, étouffée sous le
+poids du grand coq accroupi, qui était descendu plus bas que la
+gorge, les ailes battantes, la crête allumée, et dont le ventre
+fauve la brûlait d'une caresse de flamme, à travers ses jupes.
+
+La pluie, au-dehors, tombait plus fine. Une nappe de soleil,
+échappée du coin d'un nuage, trempait d'or la poussière d'eau
+volante. Albine, restée immobile, regardait dormir Désirée, cette
+belle fille qui contentait sa chair en se roulant sur la paille.
+Elle souhaitait d'être ainsi lasse et pâmée, endormie de jouissance,
+pour quelques fétus qui lui auraient chatouillé la nuque. Elle
+jalousait ces bras forts, cette poitrine dure, cette vie toute
+charnelle dans la chaleur fécondante d'un troupeau de bêtes, cet
+épanouissement purement animal, qui faisait de l'enfant grasse la
+tranquille soeur de la grande vache blanche et rousse. Elle rêvait
+d'être aimée du coq fauve et d'aimer elle-même comme les arbres
+poussent, naturellement, sans honte, en ouvrant chacune de ses
+veines aux jets de la sève. C'était la terre qui assouvissait
+Désirée, lorsqu'elle se vautrait sur le dos. Cependant, la pluie
+avait complètement cessé. Les trois chats de la maison, l'un
+derrière l'autre, filaient dans la cour, le long du mur, en prenant
+des précautions infinies pour ne pas se mouiller. Ils allongèrent le
+cou dans l'écurie, ils vinrent droit à la dormeuse, ronronnant, se
+couchant contre elle, les pattes sur un peu de sa peau. Moumou, le
+gros chat noir, blotti près d'une de ses joues, se mit à lui lécher
+le menton avec douceur.
+
+- Et Serge? murmura machinalement Albine.
+
+Où était donc l'obstacle? Qui l'empêchait de se contenter ainsi,
+heureuse, en pleine nature? Pourquoi n'aimait-elle pas, pourquoi
+n'était-elle pas aimée, au grand soleil, librement, comme les arbres
+poussent? Elle ne savait pas, elle se sentait abandonnée, à jamais
+meurtrie. Et elle avait un entêtement farouche, un besoin de
+reprendre son bien dans ses bras, de le cacher, d'en jouir encore.
+Alors, elle se leva. La porte de la sacristie venait d'être
+rouverte; un léger claquement de mains se fit entendre, suivi du
+vacarme d'une bande d'enfants tapant leurs sabots sur les dalles; le
+catéchisme était fini. Elle quitta doucement l'écurie, où elle
+attendait, depuis une heure, dans la buée chaude de la basse-cour.
+Comme elle se glissait le long du couloir de la sacristie, elle
+aperçut le dos de la Teuse, qui rentra dans sa cuisine, sans tourner
+la tête. Et, certaine de n'être pas vue, elle poussa la porte,
+l'accompagnant de la main pour qu'elle retombât sans bruit. Elle
+était dans l'église.
+
+
+
+
+
+VIII.
+
+D'abord, elle ne vit personne. Au-dehors, la pluie tombait de
+nouveau, une pluie fine, persistante. L'église lui parut toute
+grise. Elle passa derrière le maître-autel, s'avança jusqu'à la
+chaire. Il n'y avait, au milieu de la nef, que des bancs laissés en
+déroute par les galopins du catéchisme. Le balancier de l'horloge
+battait sourdement, dans tout ce vide. Alors, elle descendit pour
+aller frapper à la boiserie du confessionnal, qu'elle apercevait à
+l'autre bout. Mais, comme elle passait devant la chapelle des Morts,
+elle trouva l'abbé Mouret prosterné au pied du grand Christ
+saignant. Il ne bougeait pas, il devait croire que la Teuse rangeait
+les bancs, derrière lui. Albine lui posa la main sur l'épaule.
+
+- Serge, dit-elle, je viens te chercher.
+
+Le prêtre leva la tête, très pâle, avec un tressaillement. Il resta
+à genoux, il se signa, les lèvres balbutiantes encore de sa prière.
+
+- J'ai attendu, continua-t-elle. Chaque matin, chaque soir, je
+regardais si tu n'arrivais pas. J'ai compté les jours, puis je n'ai
+plus compté. Voilà des semaines... Alors, quand j'ai su que tu ne
+viendrais pas, je suis venue, moi. Je me suis dit: "Je l'emmènerai..."
+Donne-moi tes mains, allons-nous en.
+
+Et elle lui tendait les mains, comme pour l'aider à se relever. Lui,
+se signa de nouveau. Il priait toujours, en la regardant. Il avait
+calmé le premier frisson de sa chair. Dans la grâce qui l'inondait
+depuis le matin, ainsi qu'un bain céleste, il puisait des forces
+surhumaines.
+
+- Ce n'est pas ici votre place, dit-il gravement. Retirez-vous...
+Vous aggravez vos souffrances.
+
+- Je ne souffre plus, reprit-elle avec un sourire. Je me porte
+mieux, je suis guérie, puisque je te vois... Ecoute, je me faisais
+plus malade que je n'étais, pour qu'on vînt te chercher. Je veux
+bien l'avouer, maintenant. C'est comme cette promesse de partir, de
+quitter le pays, après t'avoir retrouvé, tu ne t'es pas imaginé
+peut-être que je l'aurais tenue. Ah bien! je t'aurais plutôt emporté
+sur mes épaules... Les autres ne savent pas; mais toi tu sais bien
+qu'à présent je ne puis vivre ailleurs qu'à ton cou.
+
+Elle redevenait heureuse, elle se rapprochait avec des caresses
+d'enfant libre, sans voir la rigidité froide du prêtre. Elle
+s'impatienta, tapa joyeusement dans ses mains, en criant:
+
+- Voyons, décide-toi! Serge. Tu nous fais perdre un temps, là! Il
+n'y a pas besoin de tant de réflexions. Je t'emmène, pardi! c'est
+simple... Si tu désires ne pas être vu, nous nous en irons par le
+Mascle. Le chemin n'est pas commode; mais je l'ai bien pris toute
+seule; nous nous aiderons, quand nous serons deux... Tu connais le
+chemin, n'est-ce pas? Nous traversons le cimetière, nous descendons
+au bord du torrent, puis nous n'avons plus qu'à le suivre, jusqu'au
+jardin. Et comme l'on est chez soi, là-bas, au fond! Il n'y a
+personne, va! rien que des broussailles et de belles pierres rondes.
+Le lit est presque à sec. En venant, je pensais "Lorsqu'il sera avec
+moi, tout à l'heure, nous marcherons doucement, en nous
+embrassant..." Allons, dépêche-toi. Je t'attends, Serge.
+
+Le prêtre semblait ne plus entendre. Il s'était remis en prières,
+demandant au ciel le courage des saints. Avant d'engager la lutte
+suprême, il s'armait des épées flamboyantes de la foi. Un instant,
+il craignit de faiblir. Il lui avait fallu un héroïsme de martyr
+pour laisser ses genoux collés à la dalle, pendant que chaque mot
+d'Albine l'appelait: son coeur allait vers elle, tout son sang se
+soulevait, le jetait dans ses bras, avec l'irrésistible désir de
+baiser ses cheveux. Elle avait, de l'odeur seule de son haleine,
+éveillé et fait passer en une seconde les souvenirs de leur
+tendresse, le grand jardin, les promenades sous les arbres, la joie
+de leur union. Mais la grâce le trempa de sa rosée plus abondante;
+ce ne fut que la torture d'un moment, qui vida le sang de ses
+veines; et rien d'humain ne demeura en lui. Il n'était plus que la
+chose de Dieu.
+
+Albine dut le toucher de nouveau à l'épaule. Elle s'inquiétait, elle
+s'irritait peu à peu.
+
+- Pourquoi ne réponds-tu pas? Tu ne peux refuser, tu vas me
+suivre... Songe que j'en mourrais, si tu refusais. Mais non, cela
+n'est pas possible. Rappelle-toi. Nous étions ensemble, nous ne
+devions jamais nous quitter. Et vingt fois tu t'es donné. Tu me
+disais de te prendre tout entier, de prendre tes membres, de prendre
+ton souffle, de prendre ta vie... Je n'ai point rêvé, peut-être. Il
+n'y a pas une place de ton corps que tu ne m'aies livrée, pas un de
+tes cheveux dont je ne sois la maîtresse. Tu as un signe à l'épaule
+gauche, je l'ai baisé, il est à moi. Tes mains sont à moi, je les ai
+serrées pendant des jours dans les miennes. Et ton visage, tes
+lèvres, tes yeux, ton front, tout cela est à moi, j'en ai disposé
+pour mes tendresses... Entends-tu, Serge?
+
+Elle se dressait devant lui, souveraine, allongeant les bras. Elle
+répéta d'une voix plus haute:
+
+- Entends-tu, Serge? tu es à moi!
+
+Alors, lentement, l'abbé Mouret se leva. Il s'adossa à l'autel, en
+disant:
+
+- Non, vous vous trompez, je suis à Dieu.
+
+Il était plein de sérénité. Sa face nue ressemblait à celle d'un
+saint de pierre, que ne trouble aucune chaleur venue des entrailles.
+Sa soutane tombait à plis droits, pareille à un suaire noir, sans
+rien laisser deviner de son corps. Albine recula à la vue du fantôme
+sombre de son amour. Elle ne retrouvait point sa barbe libre, sa
+chevelure libre. Maintenant, au milieu de ses cheveux coupés, elle
+apercevait une tache blême, la tonsure, qui l'inquiétait comme un
+mal inconnu, quelque plaie mauvaise, grandie là pour manger la
+mémoire des jours heureux. Elle ne reconnaissait ni ses mains
+autrefois tièdes de caresses, ni son cou souple tout sonore de
+rires, ni ses pieds nerveux dont le galop l'emportait au fond des
+verdures. Etait-ce donc là le garçon aux muscles forts, le col
+dénoué montrant le duvet de la poitrine, la peau épanouie par le
+soleil, les reins vibrants de vie, dans l'étreinte duquel elle avait
+vécu une saison? A cette heure, il ne semblait plus avoir de chair,
+le poil lui était honteusement tombé, toute sa virilité se séchait
+sous cette robe de femme qui le laissait sans sexe.
+
+- Oh! murmura-t-elle, tu me fais peur... M'as-tu cru morte, que tu
+as pris le deuil? Enlève ce noir, mets une blouse. Tu retrousseras
+les manches, nous pêcherons encore des écrevisses... Tes bras
+étaient aussi blonds que les miens.
+
+Elle avait porté la main sur la soutane, comme pour en arracher
+l'étoffe. Lui, la repoussa du geste, sans la toucher. Il la
+regardait, il s'affermissait contre la tentation, en ne la quittant
+pas des yeux. Elle lui paraissait grandie. Elle n'était plus la
+gamine aux bouquets sauvages, jetant au vent ses rires de
+bohémienne, ni l'amoureuse vêtue de jupes blanches, pliant sa taille
+mince, ralentissant sa marche attendrie derrière les haies.
+Maintenant, un duvet de fruit blondissait sa lèvre, ses hanches
+roulaient librement, sa poitrine avait un épanouissement de fleur
+grasse. Elle était femme, avec sa face longue, qui lui donnait un
+grand air de fécondité. Dans ses flancs élargis, la vie dormait. Sur
+ses joues, à fleur de peau, venait l'adorable maturité de sa chair.
+Et le prêtre, tout enveloppé de son odeur passionnée de femme faite,
+prenait une joie amère à braver la caresse de sa bouche rouge, le
+rire de ses yeux, l'appel de sa gorge, l'ivresse qui coulait d'elle
+au moindre mouvement. Il poussait la témérité jusqu'à chercher sur
+elle les places qu'il avait baisées follement, autrefois, les coins
+des yeux, les coins des lèvres, les tempes étroites, douces comme du
+satin, la nuque d'ambre, soyeuse comme du velours. Jamais, même au
+cou d'Albine, il n'avait goûté les félicités qu'il éprouvait à se
+martyriser, en regardant en face cette passion qu'il refusait. Puis,
+il craignit de céder là à quelque nouveau piège de la chair. Il
+baissa les yeux, il dit avec douceur:
+
+- Je ne puis vous entendre ici. Sortons, si vous tenez à accroître
+nos regrets à tous deux... Notre présence en cet endroit est un
+scandale. Nous sommes chez Dieu.
+
+- Qui ça, Dieu? cria Albine affolée, redevenue la grande fille
+lâchée en pleine nature. Je ne le connais pas, ton Dieu, je ne veux
+pas le connaître, s'il te vole à moi, qui ne lui ai jamais rien
+fait. Mon oncle Jeanbernat a donc raison de dire que ton Dieu est
+une invention de méchanceté, une manière d'épouvanter les gens et de
+les faire pleurer... Tu mens, tu ne m'aimes plus, ton Dieu n'existe
+pas.
+
+- Vous êtes chez lui, répéta l'abbé Mouret avec force. Vous
+blasphémez. D'un souffle, il pourrait vous réduire en poussière.
+
+Elle eut un rire superbe. Elle levait les bras, elle défiait le
+ciel.
+
+- Alors, dit-elle, tu préfères ton Dieu à moi! Tu le crois plus
+fort que moi. Tu t'imagines qu'il t'aimera mieux que moi... Tiens!
+tu es un enfant. Laisse donc ces bêtises. Nous allons retourner au
+jardin ensemble, et nous aimer, et être heureux, et être libres.
+C'est la vie.
+
+Cette fois, elle avait réussi à le prendre à la taille. Elle
+l'entraînait. Mais il se dégagea, tout frissonnant, de son étreinte;
+il revint s'adosser à l'autel, s'oubliant, la tutoyant comme
+autrefois.
+
+- Va-t'en, balbutia-t-il. Si tu m'aimes encore, va-t'en... Oh!
+Seigneur, pardonnez-lui, pardonnez-moi de salir votre maison. Si je
+passais la porte derrière elle, je la suivrais peut-être. Ici, chez
+vous, je suis fort. Permettez que je reste là, à vous défendre.
+
+Albine demeura un instant silencieuse. Puis, d'une voix calmée:
+
+- C'est bien, restons ici... Je veux te parler. Tu ne peux être
+méchant. Tu me comprendras. Tu ne me laisseras pas partir seule...
+Non, ne te défends pas. Je ne te prendrai plus, puisque cela te fait
+mal. Tu vois, je suis très calme. Nous allons causer, doucement,
+comme lorsque nous nous perdions, et que nous ne cherchions pas
+notre chemin, pour causer plus longtemps.
+
+Elle souriait, elle continua:
+
+- Moi, je ne sais pas. L'oncle Jeanbernat me défendait de venir à
+l'église. Il me disait: "Bête, puisque tu as un jardin, qu'est-ce
+que tu irais faire dans une masure où l'on étouffe?..." J'ai grandi
+bien contente. Je regardais dans les nids, sans toucher aux oeufs.
+Je ne cueillais pas même les fleurs, de peur de faire saigner les
+plantes. Tu sais que jamais je n'ai pris un insecte pour le
+tourmenter... Alors, pourquoi Dieu serait-il en colère contre moi?
+
+- Il faut le connaître, le prier, lui rendre à chaque heure les
+hommages qui lui sont dus, répondit le prêtre.
+
+- Cela te contenterait, n'est-ce pas? reprit-elle. Tu me
+pardonnerais, tu m'aimerais encore?... Eh bien! je veux tout ce que
+tu veux. Parle-moi de Dieu, je croirai en lui, je l'adorerai.
+Chacune de tes paroles sera une vérité que j'écouterai à genoux.
+Est-ce que jamais j'ai eu une pensée autre que la tienne?... Nous
+reprendrons nos longues promenades, tu m'instruiras, tu feras de moi
+ce qu'il te plaira. Oh! consens, je t'en prie!
+
+L'abbé Mouret montra sa soutane.
+
+- Je ne puis, dit-il simplement; je suis prêtre.
+
+- Prêtre! répéta-t-elle en cessant de sourire. Oui, l'oncle prétend
+que les prêtres n'ont ni femme, ni soeur, ni mère. Alors, cela est
+vrai... Mais pourquoi es-tu venu? C'est toi qui m'as prise pour ta
+soeur, pour ta femme. Tu mentais donc?
+
+Il leva sa face pâle, où perlait une sueur d'angoisse.
+
+- J'ai péché, murmura-t-il.
+
+- Moi, continua-t-elle, lorsque je t'ai vu si libre, j'ai cru que
+tu n'étais plus prêtre. J'ai pensé que c'était fini, que tu
+resterais sans cesse là, pour moi, avec moi... Et maintenant, que
+veux-tu que je fasse, si tu emportes toute ma vie?
+
+- Ce que je fais, répondit-il: vous agenouiller, mourir à genoux,
+ne pas vous relever avant que Dieu pardonne.
+
+- Tu es donc lâche? dit-elle encore, reprise par la colère, les
+lèvres méprisantes.
+
+Il chancela, il garda le silence. Une souffrance abominable le
+serrait à la gorge; mais il demeurait plus fort que la douleur. Il
+tenait la tête droite, il souriait presque des coins de sa bouche
+tremblante. Albine, de son regard fixe, le défia un instant. Puis,
+avec un nouvel emportement:
+
+- Eh! réponds, accuse-moi, dis que c'est moi qui suis allée te
+tenter. Ce sera le comble... Va, je te permets de t'excuser. Tu peux
+me battre, je préférerais tes coups à ta raideur de cadavre. N'as-tu
+plus de sang? N'entends-tu pas que je t'appelle lâche? Oui, tu es
+lâche, tu ne devais pas m'aimer, puisque tu ne peux être un homme...
+Est-ce ta robe noire qui te gêne? Arrache-la. Quand tu seras nu, tu
+te souviendras peut-être.
+
+Le prêtre, lentement, répéta les mêmes paroles:
+
+- J'ai péché, je n'ai pas d'excuse. Je fais pénitence de ma faute,
+sans espérer de pardon. Si j'arrachais mon vêtement, j'arracherais
+ma chair, car je me suis donné à Dieu tout entier, avec mon âme,
+avec mes os. Je suis prêtre.
+
+- Et moi! et moi! cria une dernière fois Albine.
+
+Il ne baissa pas la tête.
+
+- Que vos souffrances me soient comptées comme autant de crimes!
+Que je sois éternellement puni de l'abandon où je dois vous laisser!
+Ce sera juste... Tout indigne que je suis, je prie pour vous chaque
+soir.
+
+Elle haussa les épaules, avec un immense découragement. Sa colère
+tombait. Elle était presque prise de pitié.
+
+- Tu es fou, murmura-t-elle. Garde tes prières. C'est toi que je
+veux... Jamais tu ne comprendras. J'avais tant de choses à te dire!
+Et tu es là, à me mettre toujours en colère, avec tes histoires de
+l'autre monde... Voyons, soyons raisonnables tous les deux.
+Attendons d'être plus calmes. Nous causerons encore... Il n'est pas
+possible que je m'en aille comme ça. Je ne peux te laisser ici.
+C'est parce que tu es ici que tu es comme mort, la peau si froide,
+que je n'ose te toucher... Ne parlons plus. Attendons.
+
+Elle se tut, elle fit quelques pas. Elle examinait la petite église.
+La pluie continuait à mettre aux vitres son ruissellement de cendre
+fine. Une lumière froide, trempée d'humidité, semblait mouiller les
+murs. Du dehors, pas un bruit ne venait, que le roulement monotone
+de l'averse. Les moineaux devaient s'être blottis sous les tuiles,
+le sorbier dressait des branches vagues, noyées dans la poussière
+d'eau. Cinq heures sonnèrent, arrachées coup à coup de la poitrine
+fêlée de l'horloge; puis, le silence grandit encore, plus sourd,
+plus aveugle, plus désespéré. Les peintures, à peine sèches,
+donnaient au maître-autel et aux boiseries une propreté triste,
+l'air d'une chapelle de couvent où le soleil n'entre pas. Une agonie
+lamentable emplissait la nef, éclaboussée du sang qui coulait des
+membres du grand Christ; tandis que, le long des murs, les quatorze
+images de la Passion étalaient leur drame atroce, barbouillé de
+jaune et de rouge, suant l'horreur. C'était la vie qui agonisait là,
+dans ce frisson de mort, sur ces autels pareils à des tombeaux, au
+milieu de cette nudité de caveau funèbre. Tout parlait de massacre,
+de nuit, de terreur, d'écrasement, de néant. Une dernière haleine
+d'encens traînait, pareille au dernier souffle attendri de quelque
+trépassée, étouffée jalousement sous les dalles.
+
+- Ah! dit enfin Albine, comme il faisait bon au soleil, tu te
+rappelles!... Un matin, c'était à gauche du parterre, nous marchions
+le long d'une haie de grands rosiers. Je me souviens de la couleur
+de l'herbe; elle était presque bleue, avec des moires vertes. Quand
+nous arrivâmes au bout de la haie, nous revînmes sur nos pas, tant
+le soleil avait là une odeur douce. Et ce fut toute notre promenade,
+cette matinée-là, vingt pas en avant, vingt pas, en arrière, un coin
+de bonheur dont tu ne voulais plus sortir. Les mouches à miel
+ronflaient; une mésange ne nous quitta pas, sautant de branche en
+branche; des processions de bêtes, autour de nous, s'en allaient à
+leurs affaires. Tu murmurais: "Que la vie est bonne!" La vie,
+c'était les herbes, les arbres, les eaux, le ciel, le soleil, dans
+lequel nous étions tout blonds, avec des cheveux d'or.
+
+Elle rêva un instant encore, elle reprit:
+
+- La vie, c'était le Paradou. Comme il nous paraissait grand!
+Jamais nous ne savions en trouver le bout. Les feuillages y
+roulaient jusqu'à l'horizon, librement, avec un bruit de vagues. Et
+que de bleu sur nos têtes! Nous pouvions grandir, nous envoler,
+courir comme les nuages, sans rencontrer plus d'obstacles qu'eux.
+L'air était à nous.
+
+Elle s'arrêta, elle montra d'un geste les murs écrasés de l'église.
+
+- Et, ici, tu es dans une fosse. Tu ne pourrais élargir les bras
+sans t'écorcher les mains à la pierre. La voûte te cache le ciel, te
+prend ta part de soleil. C'est si petit, que tes membres s'y
+raidissent, comme si tu étais couché vivant dans la terre.
+
+- Non, dit le prêtre, l'église est grande comme le monde. Dieu y
+tient tout entier.
+
+D'un nouveau geste, elle désigna les croix, les christs mourants,
+les supplices de la Passion.
+
+- Et tu vis au milieu de la mort. Les herbes, les arbres, les eaux,
+le soleil, le ciel, tout agonise autour de toi.
+
+- Non, tout revit, tout s'épure, tout remonte à la source de
+lumière.
+
+Il s'était redressé, avec une flamme dans les yeux. Il quitta
+l'autel, invincible désormais, embrasé d'une telle foi, qu'il
+méprisait les dangers de la tentation. Et il prit la main d'Albine,
+il la tutoya comme une soeur, il l'emmena devant les images
+douloureuses du chemin de la Croix.
+
+- Tiens, dit-il, voici ce que mon Dieu a souffert... Jésus est
+battu de verges. Tu vois, ses épaules sont nues, sa chair est
+déchirée, son sang coule jusque sur ses reins... Jésus est couronné
+d'épines. Des larmes rouges ruissellent de son front troué. Une
+grande déchirure lui a fendu la tempe... Jésus est insulté par les
+soldats. Ses bourreaux lui ont jeté par dérision un lambeau de
+pourpre au cou, et ils couvrent sa face de crachats, ils le
+soufflettent, ils lui enfoncent à coups de roseau sa couronne dans
+le front...
+
+Albine détournait la tête, pour ne pas voir les images, rudement
+coloriées, où des balafres de laque coupaient les chairs d'ocre de
+Jésus. Le manteau de pourpre semblait, à son cou, un lambeau de sa
+peau écorchée.
+
+- A quoi bon souffrir, à quoi bon mourir! répondit-elle. O Serge!
+si tu te souvenais!... Tu me disais, ce jour-là, que tu étais
+fatigué. Et je savais bien que tu mentais, parce que le temps était
+frais et que nous n'avions pas marché plus d'un quart d'heure. Mais
+tu voulais t'asseoir, pour me prendre dans tes bras. Il y avait, tu
+sais bien, au fond du verger, un cerisier planté sur le bord d'un
+ruisseau, devant lequel tu ne pouvais passer sans éprouver le besoin
+de me baiser les mains, à petits baisers qui montaient le long de
+mes épaules jusqu'à mes lèvres. La saison des cerises était passée,
+tu mangeais mes lèvres... Les fleurs qui se fanaient nous faisaient
+pleurer. Un jour que tu trouvas une fauvette morte dans l'herbe, tu
+devins tout pâle, tu me serras contre ta poitrine, comme pour
+défendre à la terre de me prendre.
+
+Le prêtre l'entraînait devant les autres stations.
+
+- Tais-toi! cria-t-il, regarde encore, écoute encore. Il faut que
+tu te prosternes de douleur et de pitié... Jésus succombe sous le
+poids de sa croix. La montée du Calvaire est rude. Il est tombé sur
+les genoux. Il n'essuie pas même la sueur de son visage, et il se
+relève, il continue sa marche... Jésus, de nouveau, succombe sous le
+poids de sa croix. A chaque pas, il chancelle. Cette fois, il est
+tombé sur le flanc, si violemment, qu'il reste un moment sans
+haleine. Ses mains déchirées ont lâché la croix. Ses pieds endoloris
+laissent derrière lui des empreintes sanglantes. Une lassitude
+abominable l'écrase, car il porte sur ses épaules les péchés du
+monde...
+
+Albine avait regardé Jésus, en jupe bleue, étendu sous la croix
+démesurée, dont la couleur noire coulait et salissait l'or de son
+auréole. Puis, les regards perdus, elle murmura:
+
+- Oh! les sentiers des prairies!... Tu n'as donc plus de mémoire,
+Serge? Tu ne connais plus les chemins d'herbe fine, qui s'en vont à
+travers les prés, parmi de grandes mares de verdure?... L'après-midi
+dont je te parle, nous n'étions sortis que pour une heure. Puis,
+nous allâmes toujours devant nous, si bien que les étoiles se
+levaient, lorsque nous marchions encore. Cela était si doux, ce
+tapis sans fin, souple comme de la soie! Nos pieds ne rencontraient
+pas un gravier. On eût dit une mer verte, dont l'eau moussue nous
+berçait. Et nous savions bien où nous conduisaient ces sentiers si
+tendres qui ne menaient nulle part. Ils nous conduisaient à notre
+amour, à la joie de vivre les mains à nos tailles, à la certitude
+d'une journée de bonheur... Nous rentrâmes sans fatigue. Tu étais
+plus léger qu'au départ, parce que tu m'avais donné tes caresses et
+que je n'avais pu te les rendre toutes.
+
+De ses mains tremblantes d'angoisse, l'abbé Mouret indiquait les
+dernières images. Il balbutiait:
+
+- Et Jésus est attaché à la croix. A coups de marteau, les clous
+entrent dans ses mains ouvertes. Un seul clou suffit pour ses pieds,
+dont les os craquent. Lui, tandis que sa chair tressaille, sourit,
+les yeux au ciel... Jésus est entre les deux larrons. Le poids de
+son corps agrandit horriblement ses blessures. De son front, de ses
+membres, ruisselle une sueur de sang. Les deux larrons l'injurient,
+les passants le raillent, les soldats se partagent ses vêtements. Et
+les ténèbres se répandent, et le soleil se cache... Jésus meurt sur
+la croix. Il jette un grand cri, il rend l'esprit. O mort terrible!
+Le voile du temple fut déchiré en deux, du haut en bas; la terre
+trembla, les pierres se fendirent, les sépulcres s'ouvrirent...
+
+Il était tombé à genoux, la voix coupée par des sanglots, les yeux
+sur les trois croix du Calvaire, où se tordaient des corps blafards
+de suppliciés, que le dessin grossier décharnait affreusement.
+Albine se mit devant les images pour qu'il ne les vit plus.
+
+- Un soir, dit-elle, par un long crépuscule, j'avais posé ma tête
+sur tes genoux... C'était dans la forêt, au bout de cette grande
+allée de châtaigniers, que le soleil couchant enfilait d'un dernier
+rayon. Ah! quel adieu caressant! Le soleil s'attardait à nos pieds,
+avec un bon sourire ami nous disant au revoir. Le ciel pâlissait
+lentement. Je te racontais en riant qu'il ôtait sa robe bleue, qu'il
+mettait sa robe noire à fleurs d'or, pour aller en soirée. Toi, tu
+guettais l'ombre, impatient d'être seul, sans le soleil qui nous
+gênait. Et ce n'était pas de la nuit qui venait, c'était une douceur
+discrète, une tendresse voilée, un coin de mystère, pareil à un de
+ces sentiers très sombres, sous les feuilles, dans lesquels on
+s'engage pour se cacher un moment, avec la certitude de retrouver, à
+l'autre bout, la joie du plein jour. Ce soir-là, le crépuscule
+apportait, dans sa pâleur sereine, la promesse d'une splendide
+matinée... Alors, moi, je feignis de m'endormir, voyant que le jour
+ne s'en allait pas assez vite à ton gré. Je puis bien le dire
+maintenant, je ne dormais pas, pendant que tu m'embrassais sur les
+yeux. Je goûtais tes baisers. Je me retenais pour ne pas rire.
+J'avais une haleine régulière que tu buvais. Puis, lorsqu'il fit
+noir, ce fut comme un long bercement. Les arbres, vois-tu, ne
+dormaient pas plus que moi... La nuit, tu te souviens, les fleurs
+avaient une odeur plus forte.
+
+Et comme il restait à genoux, la face inondée de larmes, elle lui
+saisit les poignets, elle le releva, reprenant avec passion:
+
+- Oh! si tu savais, tu me dirais de t'emporter, tu lierais tes bras
+à mon cou pour que je ne pusse m'en aller sans toi... Hier, j'ai
+voulu revoir le jardin. Il est plus grand, plus profond, plus
+insondable. J'y ai trouvé des odeurs nouvelles, si suaves qu'elles
+m'ont fait pleurer. J'ai rencontré, dans les allées, des pluies de
+soleil qui me trempaient d'un frisson de désir. Les roses m'ont
+parlé de toi. Les bouvreuils s'étonnaient de me voir seule. Tout le
+jardin soupirait... Oh! viens, jamais les herbes n'ont déroulé des
+couches plus douces. J'ai marqué d'une fleur le coin perdu où je
+veux te conduire. C'est, au fond d'un buisson, un trou de verdure
+large comme un grand lit. De là, on entend le jardin vivre, avec ses
+arbres, ses eaux, son ciel. La respiration même de la terre nous
+bercera... Oh! viens, nous nous aimerons dans l'amour de tout.
+
+Mais il la repoussa. Il était revenu devant la chapelle des Morts,
+en face du grand Christ de carton peint, de la grandeur d'un enfant
+de dix ans, qui agonisait avec une vérité si effroyable. Les clous
+imitaient le fer, les blessures restaient béantes, atrocement
+déchirées.
+
+- Jésus qui êtes mort pour nous, cria-t-il, dites-lui donc notre
+néant! Dites-lui que nous sommes poussière, ordure, damnation! Ah!
+tenez! permettez que je couvre ma tête d'un cilice, que je pose mon
+front à vos pieds, que je reste là immobile, jusqu'à ce que la mort
+me pourrisse. La terre n'existera plus. Le soleil sera éteint. Je ne
+verrai plus, je ne sentirai plus, je n'entendrai plus. Rien de ce
+monde misérable ne viendra déranger mon âme de votre adoration.
+
+Il s'exaltait de plus en plus. Il marcha vers Albine, les mains
+levées.
+
+- Tu avais raison, c'est la mort qui est ici, c'est la mort que je
+veux, la mort qui délivre, qui sauve de toutes les pourritures...
+Entends-tu! je nie la vie, je la refuse, je crache sur elle. Tes
+fleurs puent, ton soleil aveugle, ton herbe donne la lèpre à qui s'y
+couche, ton jardin est un charnier où se décomposent les cadavres
+des choses. La terre sue l'abomination. Tu mens, quand tu parles
+d'amour, de lumière, de vie bienheureuse, au fond de ton palais de
+verdure. Il n'y a chez toi que des ténèbres. Tes arbres distillent
+un poison qui change les hommes en bête; tes taillis sont noirs du
+venin des vipères; tes rivières roulent la peste sous leurs eaux
+bleues. Si j'arrachais à ta nature sa jupe de soleil, sa ceinture de
+feuillage, tu la verrais hideuse comme une mégère, avec des côtes de
+squelette, toute mangée de vices... Et même quand tu dirais vrai,
+quand tu aurais les mains pleines de jouissances, quand tu
+m'emporterais sur un lit de roses pour m'y donner le rêve du
+paradis, je me défendrais plus désespérément encore contre ton
+étreinte. C'est la guerre entre nous, séculaire, implacable. Tu
+vois, l'église est bien petite; elle est pauvre, elle est laide,
+elle a un confessionnal et une chaire de sapin, un baptistère de
+plâtre, des autels faits de quatre planches, que j'ai repeints moi-
+même. Qu'importe! elle est plus grande que ton jardin, que la
+vallée, que toute la terre. C'est une forteresse redoutable que rien
+ne renversera. Les vents, et le soleil, et les forêts, et les mers,
+tout ce qui vit, aura beau lui livrer assaut, elle restera debout,
+sans même être ébranlée. Oui, que les broussailles grandissent,
+qu'elles secouent les murs de leurs bras épineux, et que des
+pullulements d'insectes sortent des fentes du sol pour venir ronger
+les murs, l'église, si ruinée qu'elle soit, ne sera jamais emportée
+dans ce débordement de la vie! Elle est la mort inexpugnable... Et
+veux-tu savoir ce qui arrivera, un jour. La petite église deviendra
+si colossale, elle jettera une telle ombre, que toute ta nature
+crèvera. Ah! la mort, la mort de tout, avec le ciel béant pour
+recevoir nos âmes, au-dessus des débris abominables du monde!
+
+Il criait, il poussait Albine violemment vers la porte. Celle-ci,
+très pâle, reculait pas à pas. Quand il se tut, la voix étranglée,
+elle dit gravement:
+
+- Alors, c'est fini, tu me chasses?... Je suis ta femme pourtant.
+C'est toi qui m'as faite. Dieu, après avoir permis cela, ne peut
+nous punir à ce point.
+
+Elle était sur le seuil. Elle ajouta:
+
+- Ecoute, tous les jours, quand le soleil se couche, je vais au
+bout du jardin, à l'endroit où la muraille est écroulée... Je
+t'attends.
+
+Et elle s'en alla. La porte de la sacristie retomba avec un soupir
+étouffé.
+
+
+
+
+
+IX.
+
+L'église était silencieuse. Seule, la pluie, qui redoublait, mettait
+sous la nef un frisson d'orgue. Dans ce calme brusque, la colère du
+prêtre tomba; il se sentit pris d'un attendrissement. Et ce fut le
+visage baigné de larmes, les épaules secouées par des sanglots,
+qu'il revint se jeter à genoux devant le grand Christ. Un acte
+d'ardent remerciement s'échappait de ses lèvres.
+
+- Oh! merci mon Dieu, du secours que vous avez bien voulu
+m'envoyer. Sans votre grâce, j'écoutais la voix de ma chair, je
+retournais misérablement à mon péché. Votre grâce me ceignait les
+reins comme une ceinture de combat; votre grâce était mon armure,
+mon courage, le soutien intérieur qui me tenait debout, sans une
+faiblesse. O mon Dieu, vous étiez en moi; c'était vous qui parliez
+en moi, car je ne reconnaissais plus ma lâcheté de créature, je me
+sentais fort à couper tous les liens de mon coeur. Et voici mon
+coeur tout saignant; il n'est plus à personne, il est à vous. Pour
+vous, je l'ai arraché au monde. Mais ne croyez pas, ô mon Dieu, que
+je tire quelque vanité de cette victoire. Je sais que je ne suis
+rien sans vous. Je m'abîme à vos pieds, dans mon humilité.
+
+Il s'était affaissé, à demi assis sur la marche de l'autel, ne
+trouvant plus de paroles, laissant son haleine fumer comme un
+encens, entre ses lèvres entrouvertes. L'abondance de la grâce le
+baignait d'une extase ineffable. Il se repliait sur lui-même, il
+cherchait Jésus au fond de son être, dans le sanctuaire d'amour
+qu'il préparait à chaque minute pour le recevoir dignement. Et Jésus
+était présent, il le sentait là, à la douceur extraordinaire qui
+l'inondait. Alors, il entama avec Jésus une de ces conversations
+intérieures, pendant lesquelles il était ravi à la terre, causant
+bouche à bouche avec son Dieu. Il balbutiait le verset du cantique:
+"Mon bien-aimé est à moi, et je suis à lui; il repose entre les lis,
+jusqu'à ce que l'aurore se lève et que les ombres déclinent." Il
+méditait les mots de l'Imitation: "C'est un grand art que de savoir
+causer avec Jésus, et une grande prudence que de savoir le retenir
+près de soi." Puis, c'était une familiarité adorable. Jésus se
+baissait jusqu'à lui, l'entretenait pendant des heures de ses
+besoins, de ses bonheurs, de ses espoirs. Et deux amis qui, après
+une séparation, se retrouvent, s'en vont à l'écart, au bord de
+quelque rivière solitaire, ont des confidences moins attendries; car
+Jésus, à ces heures d'abandon divin, daignait être son ami, le
+meilleur, le plus fidèle, celui qui ne le trahissait jamais, qui lui
+rendait pour un peu d'affection tous les trésors de la vie
+éternelle. Cette fois surtout, le prêtre voulut le posséder
+longtemps. Six heures sonnaient dans l'église muette, qu'il
+l'écoutait encore, au milieu du silence des créatures.
+
+Confession de l'être entier, entretien libre, sans l'embarras de la
+langue, effusion naturelle du coeur, s'envolant avant la pensée
+elle-même. L'abbé Mouret disait tout à Jésus, comme à un Dieu venu
+dans l'intimité de sa tendresse, et qui peut tout entendre. Il
+avouait qu'il aimait toujours Albine; il s'étonnait d'avoir pu la
+maltraiter, la chasser, sans que ses entrailles se fussent
+révoltées; cela l'émerveillait, il souriait d'une façon sereine,
+comme mis en présence d'un acte miraculeusement fort, accompli par
+un autre. Et Jésus répondait que cela ne devait pas l'étonner, que
+les plus grands saints étaient souvent des armes inconscientes aux
+mains de Dieu. Alors, l'abbé exprimait un doute: n'avait-il pas eu
+moins de mérite à se réfugier au pied de l'autel et jusque dans la
+Passion de son Seigneur? N'était-il pas encore d'un faible courage,
+puisqu'il n'osait combattre seul? Mais Jésus se montrait tolérant;
+il expliquait que la faiblesse de l'homme est la continuelle
+occupation de Dieu, il disait préférer les âmes souffrantes, dans
+lesquelles il venait s'asseoir comme un ami au chevet d'un ami.
+Etait-ce une damnation d'aimer Albine? Non, si cet amour allait au-
+delà de la chair, s'il ajoutait une espérance au désir de l'autre
+vie. Puis, comment fallait-il l'aimer? Sans une parole, sans un pas
+vers elle, en laissant cette tendresse toute pure s'exhaler ainsi
+qu'une bonne odeur, agréable au ciel. Là, Jésus avait un léger rire
+de bienveillance, se rapprochant, encourageant les aveux, si bien
+que le prêtre peu à peu s'enhardissait à lui détailler la beauté
+d'Albine. Elle avait les cheveux blonds des anges. Elle était toute
+blanche avec de grands yeux doux, pareille aux saintes qui ont des
+auréoles. Jésus se taisait, mais riait toujours. Et qu'elle avait
+grandi! Elle ressemblait à une reine, maintenant, avec sa taille
+ronde, ses épaules superbes. Oh! la prendre à la taille, ne fût-ce
+qu'une seconde, et sentir ses épaules se renverser sous cette
+étreinte! Le rire de Jésus pâlissait, mourait comme un rayon d'astre
+au bord de l'horizon. L'abbé Mouret parlait seul, à présent.
+Vraiment, il s'était montré trop dur. Pourquoi avoir chassé Albine,
+sans un mot de tendresse, puisque le ciel permettait d'aimer?
+
+- Je l'aime, je l'aime! cria-t-il tout haut, d'une voix éperdue,
+qui emplit l'église.
+
+Il la voyait encore là. Elle lui tendait les bras, elle était
+désirable, à lui faire rompre tous ses serments. Et il se jetait sur
+sa gorge, sans respect pour l'église; il lui prenait les membres, il
+la possédait sous une pluie de baisers. C'était devant elle qu'il se
+mettait à genoux, implorant sa miséricorde, lui demandant pardon de
+ses brutalités. Il expliquait qu'à certaines heures, il y avait en
+lui une voix qui n'était pas la sienne. Est-ce que jamais il
+l'aurait maltraitée! La voix étrangère seule avait parlé. Ce ne
+pouvait être lui, qui n'aurait pas, sans un frisson, touché à un de
+ses cheveux. Et il l'avait chassée, l'église était bien vide! Où
+devait-il courir, pour la rejoindre, pour la ramener, en essuyant
+ses larmes sous des caresses? La pluie tombait plus fort. Les
+chemins étaient des lacs de boue. Il se l'imaginait battue par
+l'averse, chancelant le long des fossés, avec des jupes trempées,
+collées à sa peau. Non, non, ce n'était pas lui, c'était l'autre, la
+voix jalouse, qui avait eu cette cruauté de vouloir la mort de son
+amour.
+
+- O Jésus! cria-t-il plus désespérément, soyez bon, rendez-la-moi.
+
+Mais Jésus n'était plus là... Alors l'abbé Mouret, s'éveillant comme
+en sursaut, devint horriblement pâle. Il comprenait. Il n'avait pas
+su garder Jésus. Il perdait son ami, il restait sans défense contre
+le mal. Au lieu de cette clarté intérieure, dont il était tout
+éclairé, et dans laquelle il avait reçu son Dieu, il ne trouvait
+plus en lui que des ténèbres, une fumée mauvaise, qui exaspérait sa
+chair. Jésus, en se retirant, avait emporté la grâce. Lui, si fort
+depuis le matin du secours du ciel, il se sentait tout d'un coup
+misérable, abandonné, d'une faiblesse d'enfant. Et quelle atroce
+chute, quelle immense amertume! Avoir lutté héroïquement, être resté
+debout invincible, implacable, pendant que la tentation était là,
+vivante, avec sa taille ronde, ses épaules superbes, son odeur de
+femme passionnée; puis, succomber honteusement, haleter d'un désir
+abominable, lorsque la tentation s'éloignait, ne laissant derrière
+elle qu'un frisson de jupe, un parfum envolé de nuque blonde!
+Maintenant, avec les seuls souvenirs, elle rentrait toute-puissante,
+elle envahissait l'église.
+
+- Jésus! Jésus! cria une dernière fois le prêtre, revenez, rentrez
+en moi, parlez-moi encore!
+
+Jésus restait sourd. Un instant, l'abbé Mouret implora le ciel de
+ses bras éperdument levés. Ses épaules craquaient de l'élan
+extraordinaire de ses supplications. Et bientôt ses mains
+retombèrent, découragées. Il y avait au ciel un de ces silences sans
+espoir que les dévots connaissent. Alors, il s'assit de nouveau sur
+la marche de l'autel, écrasé, le visage terreux, se serrant les
+flancs de ses coudes, comme pour diminuer sa chair. Il se
+rapetissait sous la dent de la tentation.
+
+- Mon Dieu! vous m'abandonnez, murmura-t-il. Que votre volonté soit
+faite!
+
+Et il ne prononça plus une parole, soufflant fortement, pareil à une
+bête traquée, immobile dans la peur des morsures. Depuis sa faute,
+il était ainsi le jouet des caprices de la grâce. Elle se refusait
+aux appels les plus ardents; elle arrivait, imprévue, charmante,
+lorsqu'il n'espérait plus la posséder avant des années. Les
+premières fois, il s'était révolté, parlant en amant trahi, exigeant
+le retour immédiat de cette consolatrice, dont le baiser le rendait
+si fort. Puis, après des crises stériles de colère, il avait compris
+que l'humilité le meurtrissait moins et pouvait seule l'aider à
+supporter son abandon. Alors, pendant des heures, pendant des
+journées, il s'humiliait, dans l'attente d'un soulagement qui ne
+venait pas. Il avait beau se remettre entre les mains de Dieu,
+s'anéantir devant lui, répéter jusqu'à satiété les prières les plus
+efficaces: il ne sentait plus Dieu; sa chair, échappée, se soulevait
+de désir; les prières, s'embarrassant sur ses lèvres, s'achevaient
+en un balbutiement ordurier. Agonie lente de la tentation, où les
+armés de la foi tombaient, une à une, de ses mains défaillantes, où
+il n'était plus qu'une chose inerte aux griffes des passions, où il
+assistait, épouvanté, à sa propre ignominie, sans avoir le courage
+de lever le petit doigt pour chasser le péché. Telle était sa vie
+maintenant. Il connaissait toutes les attaques du péché. Pas un jour
+ne passait sans qu'il fût éprouvé. Le péché prenait mille formes,
+entrait par ses yeux, par ses oreilles, le saisissait de face à la
+gorge, lui sautait traîtreusement sur les épaules, le torturait
+jusque dans ses os. Toujours, la faute était là, la nudité d'Albine,
+éclatante comme un soleil, éclairant les verdures du Paradou. Il ne
+cessa de la voir qu'aux rares instants où la grâce voulait bien lui
+fermer les paupières de ses caresses fraîches. Et il cachait son mal
+ainsi qu'un mal honteux. Il s'enfermait dans ces silences blêmes,
+qu'on ne savait comment lui faire rompre, emplissant le presbytère
+de son martyre et de sa résignation, exaspérant la Teuse, qui,
+derrière lui, montrait le poing au ciel.
+
+Cette fois, il était seul, il pouvait agoniser sans honte. Le péché
+venait de l'abattre d'un tel coup, qu'il n'avait pas la force de
+quitter la marche de l'autel, où il était tombé. Il continuait à y
+haleter d'un souffle fort, brûlé par l'angoisse, ne trouvant pas une
+larme. Et il pensait à sa vie sereine d'autrefois. Ah! quelle paix,
+quelle confiance, lors de son arrivée aux Artaud! Le salut lui
+semblait une belle route. Il riait, à cette époque, quand on parlait
+de la tentation. Il vivait au milieu du mal, sans le connaître, sans
+le craindre, avec la certitude de le décourager. Il était un prêtre
+parfait, si chaste, si ignorant devant Dieu, que Dieu le menait par
+la main, ainsi qu'un petit enfant. Maintenant, toute cette puérilité
+était morte. Dieu le visitait le matin, et aussitôt il l'éprouvait.
+La tentation devenait sa vie sur la terre. Avec l'âge, avec la
+faute, il entrait dans le combat éternel. Etait-ce donc que Dieu
+l'aimait davantage, à cette heure? Les grands saints ont tous laissé
+des lambeaux de leurs corps aux épines de la voie douloureuse. Il
+tâchait de se faire une consolation de cette croyance. A chaque
+déchirement de sa chair, à chaque craquement de ses os, il se
+promettait des récompenses extraordinaires. Jamais le ciel ne le
+frapperait assez. Il allait jusqu'à mépriser son ancienne sérénité,
+sa facile ferveur, qui l'agenouillait dans un ravissement de fille,
+sans qu'il sentit même la meurtrissure du sol à ses genoux. Il
+s'ingéniait à trouver une volupté au fond de la souffrance, à s'y
+coucher, à s'y endormir. Mais, pendant qu'il bénissait Dieu, ses
+dents claquaient avec plus d'épouvante, la voix de son sang révolté
+lui criait que tout cela était un mensonge, que la seule joie
+désirable était de s'allonger aux bras d'Albine, derrière une haie
+en fleurs du Paradou.
+
+Cependant, il avait quitté Marie pour Jésus, sacrifiant son coeur,
+afin de vaincre sa chair, rêvant de mettre de la virilité dans sa
+foi. Marie le troublait trop, avec ses minces bandeaux, ses mains
+tendues, son sourire de femme. Il ne pouvait s'agenouiller devant
+elle, sans baisser les yeux, de peur d'apercevoir le bord de ses
+jupes. Puis, il l'accusait de s'être faite trop douce pour lui,
+autrefois; elle l'avait si longtemps gardé entre les plis de sa
+robe, qu'il s'était laissé glisser de ses bras dans ceux de la
+créature, en ne s'apercevant même pas qu'il changeait de tendresse.
+Et il se rappelait les brutalités de Frère Archangias, son refus
+d'adorer Marie, le regard méfiant dont il semblait la surveiller.
+Lui, désespérait de se hausser jamais à cette rudesse; il la
+délaissait simplement, cachait ses images, désertait son autel. Mais
+elle restait au fond de son coeur, comme un amour inavoué, toujours
+présente. Le péché, par un sacrilège dont l'horreur l'anéantissait,
+se servait d'elle pour le tenter. Lorsqu'il l'invoquait encore, à
+certaines heures d'attendrissement invincible, c'était Albine qui se
+présentait, dans le voile blanc, l'écharpe bleue nouée à la
+ceinture, avec des roses d'or sur ses pieds nus. Toutes les Vierges,
+la Vierge au royal manteau d'or, la Vierge couronnée d'étoiles, la
+Vierge visitée par l'Ange de l'Annonciation, la Vierge paisible
+entre un lis et une quenouille, lui apportaient un ressouvenir
+d'Albine, les yeux souriants, ou la bouche délicate, ou la courbe
+molle des joues. Sa faute avait tué la virginité de Marie. Alors,
+d'un effort suprême, il chassait la femme de la religion, il se
+réfugiait dans Jésus, dont la douceur l'inquiétait même parfois. Il
+lui fallait un Dieu jaloux, un Dieu implacable, le Dieu de la Bible,
+environné de tonnerres, ne se montrant que pour châtier le monde
+épouvanté. Il n'y avait plus de saints, plus d'anges, plus de mère
+de Dieu; il n'y avait que Dieu, un maître omnipotent, qui exigeait
+pour lui toutes les haleines. Il sentait la main de ce Dieu lui
+écraser les reins, le tenir à sa merci dans l'espace et dans le
+temps, comme un atome coupable. N'être rien, être damné, rêver
+l'enfer, se débattre stérilement contre les monstres de la tentation,
+cela était bon. De Jésus, il ne prenait que la croix. Il avait cette
+folie de la croix, qui a usé tant de lèvres sur le crucifix. Il
+prenait la croix et il suivait Jésus. Il l'alourdissait, la rendait
+accablante, n'avait pas de plus grande joie que de succomber sous
+elle, de la porter à genoux, l'échine cassée. Il voyait en elle la
+force de l'âme, la joie de l'esprit, la consommation de la vertu,
+la perfection de la sainteté. Tout se trouvait en elle, tout
+aboutissait à mourir sur elle. Souffrir, mourir, ces mots sonnaient
+sans cesse à ses oreilles, comme la fin de la sagesse humaine. Et,
+lorsqu'il s'était attaché sur la croix, il avait la consolation sans
+bornes de l'amour de Dieu. Ce n'était plus Marie qu'il aimait d'une
+tendresse de fils, d'une passion d'amant. Il aimait, pour aimer,
+dans l'absolu de l'amour. Il aimait Dieu au-dessus de lui-même,
+au-dessus de tout, au fond d'un épanouissement de lumière. Il était
+ainsi qu'un flambeau qui se consume en clarté. La mort, quand il la
+souhaitait, n'était à ses yeux qu'un grand élan d'amour.
+
+Que négligeait-il donc, pour être soumis à des épreuves si rudes? Il
+essuya de la main la sueur qui coulait de ses tempes, il songea que,
+le matin encore, il avait fait son examen de conscience, sans
+trouver en lui aucune offense grave. Ne menait-il pas une vie
+d'austérités et de macérations? N'aimait-il pas Dieu seul,
+aveuglément? Ah! qu'il l'aurait béni, s'il lui avait enfin rendu la
+paix, en le jugeant assez puni de sa faute. Mais jamais peut-être
+cette faute ne pourrait être expiée. Et, malgré lui, il revint à
+Albine, au Paradou, aux souvenirs cuisants. D'abord, il chercha des
+excuses. Un soir, il tombait sur le carreau de sa chambre, foudroyé
+par une fièvre cérébrale. Pendant trois semaines, il appartenait à
+cette crise de sa chair. Son sang, furieusement, lavait ses veines,
+jusqu'au bout de ses membres, grondait au travers de lui avec un
+vacarme de torrent lâché; son corps, du crâne à la plante des pieds,
+était nettoyé, renouvelé, battu par un tel travail de la maladie,
+que souvent, dans son délire, il avait cru entendre les marteaux des
+ouvriers reclouant ses os. Puis, il s'éveillait, un matin, comme
+neuf. Il naissait une seconde fois, débarrassé de ce que vingt-cinq
+ans de vie avait déposé successivement en lui. Ses dévotions
+d'enfant, son éducation du séminaire, sa foi de jeune prêtre, tout
+s'en était allé, submergé, emporté, laissant la place nette. Certes,
+l'enfer seul l'avait préparé ainsi pour le péché, le désarmant,
+faisant de ses entrailles un lit de mollesse, où le mal pouvait
+entrer et dormir. Et lui, restait inconscient, s'abandonnait à ce
+lent acheminement vers la faute. Au Paradou, lorsqu'il rouvrait les
+yeux, il se sentait baigné d'enfance, sans mémoire du passé, n'ayant
+plus rien du sacerdoce. Ses organes avaient un jeu doux, un
+ravissement de surprise, à recommencer la vie, comme s'ils ne la
+connaissaient pas et qu'ils eussent une joie extrême à l'apprendre.
+Oh! l'apprentissage délicieux, les rencontres charmantes, les
+adorables retrouvailles! Ce Paradou était une grande félicité. En le
+mettant là, l'enfer savait bien qu'il y serait sans défense. Jamais,
+dans sa première jeunesse, il n'avait goûté à grandir une pareille
+volupté. Cette première jeunesse, s'il l'évoquait maintenant, lui
+apparaissait toute noire, passée loin du soleil, ingrate, blême,
+infirme. Aussi comme il avait salué le soleil, comme il s'était
+émerveillé du premier arbre, de la première fleur, du moindre
+insecte aperçu, du plus petit caillou ramassé! Les pierres elles-
+mêmes le charmaient. L'horizon était un prodige extraordinaire. Ses
+sens, une matinée claire dont ses yeux s'emplissaient, une odeur de
+jasmin respirée, un chant d'alouette écouté, lui causaient des
+émotions si fortes, que ses membres défaillaient. Il avait pris un
+long plaisir à s'enseigner jusqu'aux plus légers tressaillements de
+la vie. Et le matin où Albine était née, à son côté, au milieu des
+roses! Il riait encore d'extase à ce souvenir. Elle se levait ainsi
+qu'un astre nécessaire au soleil lui-même. Elle éclairait tout,
+expliquait tout. Elle l'achevait. Alors, il recommençait avec elle
+leurs promenades, aux quatre coins du Paradou. Il se rappelait les
+petits cheveux qui s'envolaient sur sa nuque, lorsqu'elle courait
+devant lui. Elle sentait bon, elle balançait des jupes tièdes, dont
+les frôlements ressemblaient à des caresses. Lorsqu'elle le prenait
+entre ses bras nus, souples comme des couleuvres, il s'attendait à
+la voir, tant elle était mince, s'enrouler à son corps, s'endormir
+là, collée à sa peau. C'était elle qui marchait en avant. Elle le
+conduisait par un sentier détourné, où ils s'attardaient, pour ne
+pas arriver trop vite. Elle lui donnait la passion de la terre. Il
+apprenait à l'aimer, en regardant comment s'aiment les herbes;
+tendresse longtemps tâtonnante, et dont un soir enfin ils avaient
+surpris la grande joie, sous l'arbre géant, dans l'ombre suant la
+sève. Là, ils étaient au bout de leur chemin. Albine, renversée, la
+tête roulée au milieu de ses cheveux, lui tendait les bras. Lui, la
+prenait d'une étreinte. Oh! la prendre, la posséder encore, sentir
+son flanc tressaillir de fécondité, faire de la vie, être Dieu!
+
+Le prêtre, brusquement, poussa une plainte sourde. Il se dressa,
+comme sous un coup de dent invisible; puis, il s'abattit de nouveau.
+La tentation venait de le mordre. Dans quelle ordure s'égaraient
+donc ses souvenirs? Ne savait-il pas que Satan a toutes les ruses,
+qu'il profite même des heures d'examen intérieur pour glisser
+jusqu'à l'âme sa tête de serpent? Non, non, pas d'excuse! La maladie
+n'autorisait point le péché. C'était à lui de se garder, de
+retrouver Dieu, au sortir de la fièvre. Au contraire, il avait pris
+plaisir à s'accroupir dans sa chair. Et quelle preuve de ses
+appétits abominables! Il ne pouvait confesser sa faute, sans glisser
+malgré lui au besoin de la commettre encore en pensée. N'imposerait-
+il pas silence à sa fange! Il rêvait de se vider le crâne, pour ne
+plus penser; de s'ouvrir les veines, pour que son sang coupable ne
+le tourmentât plus. Un instant, il resta la face entre les mains,
+grelottant, cachant les moindres bouts de sa peau, comme si les
+bêtes qui rôdaient autour de lui lui eussent hérissé le poil de leur
+haleine chaude.
+
+Mais il pensait quand même, et le sang battait quand même dans son
+coeur. Ses yeux, qu'il fermait de ses poings, voyaient, sur le noir
+des ténèbres, les lignes souples du corps d'Albine, tracées d'un
+trait de flamme. Elle avait une poitrine nue aveuglante comme un
+soleil. A chaque effort qu'il faisait pour enfoncer ses yeux, pour
+chasser cette vision, elle devenait plus lumineuse, elle s'accusait
+avec des renversements de reins, des appels de bras tendus, qui
+arrachaient au prêtre un râle d'angoisse. Dieu l'abandonnait donc
+tout à fait, qu'il n'y avait plus pour lui de refuge? Et, malgré la
+tension de sa volonté, la faute recommençait toujours, se précisait
+avec une effrayante netteté. Il revoyait les moindres brins d'herbe,
+au bord des jupes d'Albine; il retrouvait, accrochée à ses cheveux,
+une petite fleur de chardon, à laquelle il se souvenait d'avoir
+piqué ses lèvres. Jusqu'aux odeurs, les sucres un peu âcres des
+tiges écrasées, qui lui revenaient; jusqu'aux sons lointains qu'il
+entendait encore, le cri régulier d'un oiseau, un grand silence,
+puis un soupir passant sur les arbres. Pourquoi le ciel ne le
+foudroyait-il pas tout de suite? Il aurait moins souffert. Il
+jouissait de son abomination avec une volupté de damné. Une rage le
+secouait, en écoutant les paroles scélérates qu'il avait prononcées
+aux pieds d'Albine. Elles retentissaient, à cette heure, pour
+l'accuser devant Dieu. Il avait reconnu la femme comme sa
+souveraine. Il s'était donné à elle en esclave, lui baisant les
+pieds, rêvant d'être l'eau qu'elle buvait, le pain qu'elle mangeait.
+Maintenant, il comprenait pourquoi il ne pouvait plus se reprendre.
+Dieu le laissait à la femme. Mais il la battrait, il lui casserait
+les membres, pour qu'elle le lâchât. C'était elle l'esclave, la
+chair impure, à laquelle l'Eglise aurait dû refuser une âme. Alors,
+il se roidit, il leva les poings sur Abine. Et les poings
+s'ouvraient, les mains coulaient le long des épaules nues, avec une
+caresse molle, tandis que la bouche, pleine d'injures, se collait
+sur les cheveux dénoués, en balbutiant des paroles d'adoration.
+
+L'abbé Mouret ouvrit les yeux. La vision ardente d'Albine disparut.
+Ce fut un soulagement brusque, inespéré. Il put pleurer. Des larmes
+lentes rafraîchirent ses joues, pendant qu'il respirait longuement,
+n'osant encore remuer, de crainte d'être repris à la nuque. Il
+entendait toujours un grondement fauve derrière lui. Puis, cela
+était si doux de ne plus tant souffrir, qu'il s'oublia à goûter ce
+bien-être. Au-dehors, la pluie avait cessé. Le soleil se couchait
+dans une grande lueur rouge, qui semblait pendre aux fenêtres des
+rideaux de satin rose. L'église, maintenant, était tiède, toute
+vivante de cette dernière haleine du soleil. Le prêtre remerciait
+vaguement Dieu du répit qu'il voulait bien lui donner. Un large
+rayon, une poussière d'or, qui traversait la nef, allumait le fond
+de l'église, l'horloge, la chaire, le maître-autel. Peut-être était-
+ce la grâce qui lui revenait sur ce sentier de lumière, descendant
+du ciel? Il s'intéressait aux atomes allant et venant le long du
+rayon, avec une vitesse prodigieuse, pareils à une foule de
+messagers affairés portant sans cesse des nouvelles du soleil à la
+terre. Mille cierges allumés n'auraient pas rempli l'église d'une
+telle splendeur. Derrière le maître-autel, des draps d'or étaient
+tendus; sur les gradins, des ruissellements d'orfèvrerie coulaient,
+des chandeliers s'épanouissant en gerbes de clartés, des encensoirs
+où brûlait une braise de pierreries, des vases sacrés peu à peu
+élargis, avec des rayonnements de comètes; et, partout, c'était une
+pluie de fleurs lumineuses au milieu de dentelles volantes, des
+nappes, des bouquets, des guirlandes de roses, dont les coeurs en
+s'ouvrant laissaient tomber des étoiles. Jamais il n'avait souhaité
+une pareille richesse pour sa pauvre église. Il souriait, il faisait
+le rêve de fixer là ces magnificences, il les arrangeait à son gré.
+Lui, aurait préféré voir les rideaux de drap d'or attachés plus
+haut; les vases lui paraissaient aussi trop négligemment jetés; il
+ramassait encore les fleurs perdues, renouant les bouquets, donnant
+aux guirlandes une courbe molle. Mais quel émerveillement, lorsque
+toute cette pompe était ainsi étalée! Il devenait le pontife d'une
+église d'or. Les évêques, les princes, des femmes traînant des
+manteaux royaux, des foules dévotes, le front dans la poussière, la
+visitaient, campaient dans la vallée, attendaient des semaines à la
+porte, avant de pouvoir entrer. On lui baisait les pieds, parce que
+ses pieds, eux aussi, étaient en or, et qu'ils accomplissaient des
+miracles. L'or montait jusqu'à ses genoux. Un coeur d'or battait
+dans sa poitrine d'or avec un son musical si clair, que les foules,
+du dehors, l'entendaient. Alors, un orgueil immense le ravissait. Il
+était idole.
+
+Le rayon de soleil montait toujours, le maître-autel flambait, le
+prêtre se persuadait que c'était bien la grâce qui lui revenait,
+pour qu'il éprouvât une telle jouissance intérieure. Le grondement
+fauve, derrière lui, se faisait câlin. Il ne sentait plus sur sa
+nuque que la douceur d'une patte de velours, comme si quelque chat
+géant l'eût caressé.
+
+Et il continua sa rêverie. Jamais il n'avait vu les choses sous un
+jour aussi éclatant. Tout lui semblait aisé, à présent, tant il se
+jugeait fort. Puisque Albine l'attendait, il irait la rejoindre.
+Cela était naturel. Le matin, il avait bien marié le grand Fortuné à
+la Rosalie. L'Eglise ne défendait pas le mariage. Il les voyait
+encore se souriant, se poussant du coude sous ses mains qui les
+bénissaient. Puis, le soir, on lui avait montré leur lit. Chacune
+des paroles qu'il leur avait adressées éclatait plus haut à ses
+oreilles. Il disait au grand Fortuné que Dieu lui envoyait une
+compagne, parce qu'il n'a pas voulu que l'homme vécût solitaire. Il
+disait à la Rosalie qu'elle devait s'attacher à son mari, ne le
+quitter jamais, être sa servante soumise. Mais il disait aussi ces
+choses pour lui et pour Albine. N'était-elle pas sa compagne, sa
+servante soumise, celle que Dieu lui envoyait, afin que sa virilité
+ne se séchât pas dans la solitude? D'ailleurs, ils étaient liés. Il
+restait très surpris de ne pas avoir compris cela tout de suite, de
+ne pas s'en être allé avec elle, comme le devoir l'exigeait. Mais
+c'était chose décidée, il la rejoindrait, dès le lendemain. En une
+demi-heure, il serait auprès d'elle. Il traverserait le village, il
+prendrait le chemin du coteau; c'était de beaucoup le plus court. Il
+pouvait tout, il était le maître, personne ne lui dirait rien. Si on
+le regardait, il ferait, d'un geste, baisser toutes les têtes. Puis,
+il vivrait avec Albine. Il l'appellerait sa femme. Ils seraient très
+heureux. L'or montait de nouveau, ruisselait entre ses doigts. Il
+rentrait dans un bain d'or. Il emportait les vases sacrés pour les
+besoins de son ménage, menant grand train, payant ses gens avec des
+fragments de calice qu'il tordait entre ses doigts, d'un léger
+effort. Il mettait à son lit de noces les rideaux de drap d'or de
+l'autel. Comme bijoux, il donnait à sa femme les coeurs d'or, les
+chapelets d'or, les croix d'or, pendus au cou de la Vierge et des
+Saintes. L'église même, s'il l'élevait d'un étage, pourrait leur
+servir de palais. Dieu n'aurait rien à dire, puisqu'il permettait
+d'aimer. Du reste, que lui importait Dieu! N'était-ce pas lui, à
+cette heure, qui était Dieu, avec ses pieds d'or que la foule
+baisait, et qui accomplissait des miracles.
+
+L'abbé Mouret se leva. Il fit ce geste large de Jeanbernat, ce geste
+de négation embrassant tout l'horizon.
+
+- Il n'y a rien, rien, rien, dit-il. Dieu n'existe pas.
+
+Un grand frisson parut passer dans l'église. Le prêtre, effaré,
+redevenu d'une pâleur mortelle, écoutait. Qui donc avait parlé? Qui
+avait blasphémé? Brusquement la caresse de velours, dont il sentait
+la douceur sur sa nuque, était devenue féroce; des griffes lui
+arrachaient la chair, son sang coulait une fois encore. Il resta
+debout pourtant, luttant contre la crise. Il injuriait le péché
+triomphant, qui ricanait autour de ses tempes, où tous les marteaux
+du mal recommençaient à battre. Ne connaissait-il pas ses
+traîtrises? ne savait-il pas qu'il se fait un jeu souvent
+d'approcher avec des pattes douces, pour les enfoncer ensuite comme
+des couteaux jusqu'aux os de ses victimes? Et sa rage redoublait, à
+la pensée d'avoir été pris à ce piège, ainsi qu'un enfant. Il serait
+donc toujours par terre, avec le péché accroupi victorieusement sur
+sa poitrine! Maintenant, voilà qu'il niait Dieu. C'était la pente
+fatale. La fornication tuait la foi. Puis, le dogme croulait. Un
+doute de la chair, plaidant son ordure, suffisait à balayer tout le
+ciel. La règle divine irritait, les mystères faisaient sourire; dans
+un coin de la religion abattue, on se couchait en discutant son
+sacrilège, jusqu'à ce qu'on se fût creusé un trou de bête cuvant sa
+boue. Alors venaient les autres tentations: l'or, la puissance, la
+vie libre, une nécessité irrésistible de jouir, qui ramenait tout à
+la grande luxure, vautrée sur un lit de richesse et d'orgueil. Et
+l'on volait Dieu. On cassait les ostensoirs pour les pendre à
+l'impureté d'une femme. Eh bien! il était damné. Rien ne le gênait
+plus, le péché pouvait parler haut en lui. Cela était bon de ne plus
+lutter. Les monstres qui avaient rôdé derrière sa nuque se battaient
+dans ses entrailles, à cette heure. Il gonflait les flancs pour
+sentir leurs dents davantage. Il s'abandonnait à eux avec une joie
+affreuse. Une révolte lui faisait montrer les poings à l'église.
+Non, il ne croyait plus à la divinité de Jésus, il ne croyait plus à
+la sainte Trinité, il ne croyait qu'à lui, qu'à ses muscles, qu'aux
+appétits de ses organes. Il voulait vivre. Il avait le besoin d'être
+un homme. Ah! courir au grand air, être fort, n'avoir pas de maître
+jaloux, tuer ses ennemis à coups de pierre, emporter à son cou les
+filles qui passent! Il ressusciterait du tombeau où des mains rudes
+l'avaient couché. Il éveillerait sa virilité, qui ne devait être
+qu'endormie. Et qu'il expirât de honte, s'il trouvait sa virilité
+morte! Et que Dieu fût maudit, s'il l'avait retiré d'entre les
+créatures, en le touchant de son doigt, afin de le garder pour son
+service seul!
+
+Le prêtre était debout, halluciné. Il crut qu'à ce nouveau blasphème
+l'église croulait. La nappe de soleil qui inondait le maître-autel
+avait grandi lentement, allumant les murs d'une rougeur d'incendie.
+Des flammèches montèrent encore, léchèrent le plafond, s'éteignirent
+dans une lueur saignante de braise. L'église, brusquement, devint
+toute noire. Il sembla que le feu de ce coucher d'astre venait de
+crever la toiture, de fendre les murailles, d'ouvrir de toutes parts
+des brèches béantes aux attaques du dehors. La carcasse sombre
+branlait, dans l'attente de quelque assaut formidable. La nuit,
+rapidement, grandissait.
+
+Alors, de très loin, le prêtre entendit un murmure monter de la
+vallée des Artaud. Autrefois, il ne comprenait pas l'ardent langage
+de ces terres brûlées, où ne se tordaient que des pieds de vignes
+noueux, des amandiers décharnés, de vieux oliviers se déhanchant sur
+leurs membres infirmes. Il passait au milieu de cette passion, avec
+les sérénités de son ignorance. Mais, aujourd'hui, instruit dans la
+chair, il saisissait jusqu'aux moindres soupirs des feuilles pâmées
+sous le soleil. Ce furent d'abord, au fond de l'horizon, les
+collines, chaudes encore de l'adieu du couchant, qui tressaillirent
+et qui parurent s'ébranler avec le piétinement sourd d'une armée en
+marche. Puis, les roches éparses, les pierres des chemins, tous les
+cailloux de la vallée, se levèrent, eux aussi, roulant, ronflant,
+comme jetés en avant par le besoin de se mouvoir. A leur suite, les
+mares de terre rouge, les rares champs conquis à coups de pioche, se
+mirent à couler et à gronder, ainsi que des rivières échappées,
+charriant dans le flot de leur sang des conceptions de semences, des
+éclosions de racines, des copulations de plantes. Et bientôt tout
+fut en mouvement; les souches des vignes rampaient comme de grands
+insectes; les blés maigres, les herbes séchées, faisaient des
+bataillons armés de hautes lances; les arbres s'échevelaient à
+courir, étiraient leurs membres, pareils à des lutteurs qui
+s'apprêtent au combat; les feuilles tombées marchaient, la poussière
+des routes marchait. Multitude recrutant à chaque pas des forces
+nouvelles, peuple en rut dont le souffle approchait, tempête de vie
+à l'haleine de fournaise, emportant tout devant elle, dans le
+tourbillon d'un accouchement colossal. Brusquement, l'attaque eut
+lieu. Du bout de l'horizon, la campagne entière se rua sur l'église,
+les collines, les cailloux, les terres, les arbres. L'église, sous
+ce premier choc, craqua. Les murs se fendirent, des tuiles
+s'envolèrent. Mais le grand Christ, secoué, ne tomba pas.
+
+Il y eut un court répit. Au-dehors, les voix s'élevaient, plus
+furieuses. Maintenant, le prêtre distinguait des voix humaines.
+C'était le village, les Artaud, cette poignée de bâtards poussés sur
+le roc, avec l'entêtement des ronces, qui soufflaient à leur tour un
+vent chargé d'un pullulement d'êtres. Les Artaud forniquaient par
+terre, plantaient de proche en proche une forêt d'hommes, dont les
+troncs mangeaient autour d'eux toute la place. Ils montaient jusqu'à
+l'église, ils en crevaient la porte d'une poussée, ils menaçaient
+d'obstruer la nef des branches envahissantes de leur race. Derrière
+eux, dans le fouillis des broussailles, accouraient les bêtes, des
+boeufs cherchant à enfoncer les murs de leurs cornes, des troupeaux
+d'ânes, de chèvres, de brebis, battant l'église en ruine, comme des
+vagues vivantes, des fourmilières de cloportes et de grillons
+attaquant les fondations, les émiettant de leurs dents de scie. Et
+il y avait encore, de l'autre côté, la basse-cour de Désirée, dont
+le fumier exhalait des buées d'asphyxie; le grand coq Alexandre y
+sonnait l'assaut de son clairon, les poules descellaient les pierres
+à coups de bec, les lapins creusaient des terriers jusque sous les
+autels, afin de les miner et de les abîmer, le cochon, gras à ne pas
+bouger, grognait, attendait que les ornements sacrés ne fussent plus
+qu'une poignée de cendre chaude, pour y vautrer son ventre. Une
+rumeur formidable roula, un second assaut fut donné. Le village, les
+bêtes, toute cette marée de vie qui débordait, engloutit un instant
+l'église sous une rage de corps faisant ployer les poutres. Les
+femelles, dans la mêlée, lâchaient de leurs entrailles un
+enfantement continu de nouveaux combattants. Cette fois, l'église
+eut un pan de muraille abattu; le plafond fléchissait, les boiseries
+des fenêtres étaient emportées, la fumée du crépuscule, de plus en
+plus noire, entrait par les brèches bâillant affreusement. Sur la
+croix, le grand Christ ne tenait plus que par le clou de sa main
+gauche.
+
+L'écroulement du pan de muraille fut salué d'une clameur. Mais
+l'église restait encore solide, malgré ses blessures. Elle
+s'entêtait d'une façon farouche, muette, sombre, se cramponnant aux
+moindres pierres de ses fondations. Il semblait que cette ruine,
+pour demeurer debout, n'eût besoin que du pilier le plus mince,
+portant, par un prodige d'équilibre, la toiture crevée. Alors,
+l'abbé Mouret vit les plantes rudes du plateau se mettre à l'oeuvre,
+ces terribles plantes durcies dans la sécheresse des rocs, noueuses
+comme des serpents, d'un bois dur, bossué de muscles. Les lichens,
+couleur de rouille, pareils à une lèpre enflammée, mangèrent d'abord
+les crépis de plâtre. Ensuite, les thyms enfoncèrent leurs racines
+entre les briques, ainsi que des coins de fer. Les lavandes
+glissaient leurs longs doigts crochus sous chaque maçonnerie
+ébranlée, les tiraient à elles, les arrachaient d'un effort lent et
+continu. Les genévriers, les romarins, les houx épineux, montaient
+plus haut, donnaient des poussées invincibles. Et jusqu'aux herbes
+elles-mêmes, ces herbes dont les brins séchés passaient sous la
+grand-porte, qui se raidissaient comme des piques d'acier, éventrant
+la grand-porte, s'avançant dans la nef, où elles soulevaient les
+dalles de leurs pinces puissantes. C'était l'émeute victorieuse, la
+nature révolutionnaire dressant des barricades avec des autels
+renversés, démolissant l'église qui lui jetait trop d'ombre depuis
+des siècles. Les autres combattants laissaient faire les herbes, les
+thyms, les lavandes, les lichens, ce rongement des petits plus
+destructeur que les coups de massue des forts, cet émiettement de la
+base dont le travail sourd devait achever d'abattre tout l'édifice.
+Puis, brusquement, ce fut la fin. Le sorbier, dont les hautes
+branches pénétraient déjà sous la voûte, par les carreaux cassés,
+entra violemment, d'un jet de verdure formidable. Il se planta au
+milieu de la nef. Là, il grandit démesurément. Son tronc devint
+colossal, au point de faire éclater l'église, ainsi qu'une ceinture
+trop étroite. Les branches allongèrent de toutes parts des noeuds
+énormes, dont chacun emportait un morceau de muraille, un lambeau de
+toiture; et elles se multipliaient toujours, chaque branche se
+ramifiant à l'infini, un arbre nouveau poussant de chaque noeud,
+avec une telle fureur de croissance, que les débris de l'église,
+trouée comme un crible, volèrent en éclats, en semant aux quatre
+coins du ciel une cendre fine. Maintenant, l'arbre géant touchait
+aux étoiles. Sa forêt de branches était une forêt de membres, de
+jambes, de bras, de torses, de ventres, qui suaient la sève; des
+chevelures de femmes pendaient; des têtes d'hommes faisaient éclater
+l'écorce, avec des rires de bourgeons naissants; tout en haut, les
+couples d'amants, pâmés au bord de leurs nids, emplissaient l'air de
+la musique de leur jouissance et de l'odeur de leur fécondité. Un
+dernier souffle de l'ouragan qui s'était rué sur l'église en balaya
+la poussière, la chaire et le confessionnal en poudre, les images
+saintes lacérées, les vases sacrés fondus, tous ces décombres que
+piquait avidement la bande des moineaux, autrefois logée sous les
+tuiles. Le grand Christ, arraché de la croix, resté pendu un moment
+à une des chevelures de femme flottantes, fut emporté, roulé, perdu,
+dans la nuit noire, au fond de laquelle il tomba avec un
+retentissement. L'arbre de vie venait de crever le ciel. Et il
+dépassait les étoiles.
+
+L'abbé Mouret applaudit furieusement, comme un damné, à cette
+vision. L'église était vaincue. Dieu n'avait plus de maison. A
+présent, Dieu ne le gênerait plus. Il pouvait rejoindre Albine,
+puisqu'elle triomphait. Et comme il riait de lui, qui, une heure
+auparavant, affirmait que l'église mangerait la terre de son ombre!
+La terre s'était vengée en mangeant l'église. Le rire fou qu'il
+poussa le tira en sursaut de son hallucination. Stupide, il regarda
+la nef lentement noyée de crépuscule; par les fenêtres, des coins de
+ciel se montraient, piqués d'étoiles. Et il allongeait les bras,
+avec l'idée de tâter les murs, lorsque la voix de Désirée l'appela,
+du couloir de la sacristie.
+
+- Serge! es-tu là?... Parle donc! Il y a une demi-heure que je te
+cherche.
+
+Elle entra. Elle tenait une lampe. Alors, le prêtre vit que l'église
+était toujours debout. Il ne comprit plus, il resta dans un doute
+affreux, entre l'église invincible, repoussant de ses cendres, et
+Albine toute-puissante, qui ébranlait Dieu d'une seule de ses
+haleines.
+
+
+
+
+
+X.
+
+Désirée approchait, avec sa gaieté sonore.
+
+- Tu es là! tu es là! cria-t-elle. Ah bien! tu joues donc à cache-
+cache? Je t'ai appelé plus de dix fois de toutes mes forces... Je
+croyais que tu étais sorti.
+
+Elle fouillait les coins d'ombre du regard, d'un air curieux. Elle
+alla même jusqu'au confessionnal, sournoisement, comme si elle
+s'apprêtait à surprendre quelqu'un, caché en cet endroit. Elle
+revint, désappointée, reprenant:
+
+- Alors, tu es seul? Tu dormais peut-être? A quoi peux-tu t'amuser
+tout seul, quand il fait noir?... Allons, viens, nous nous mettons à
+table.
+
+Lui, passait ses mains fiévreuses sur son front, pour effacer des
+pensées que tout le monde sûrement allait lire. Il cherchait
+machinalement à reboutonner sa soutane, qui lui semblait défaite,
+arrachée, dans un désordre honteux. Puis, il suivit sa soeur, la
+face sévère, sans un frisson, raidi dans cette volonté de prêtre
+cachant les agonies de sa chair sous la dignité du sacerdoce.
+Désirée ne s'aperçut pas même de son trouble. Elle dit simplement,
+en entrant dans la salle à manger:
+
+- Moi, j'ai bien dormi. Toi, tu as trop bavardé, tu es tout pâle.
+
+Le soir, après le dîner, Frère Archangias vint faire sa partie de
+bataille avec la Teuse. Il avait, ce soir-là, une gaieté énorme.
+Quand le Frère était gai, il allongeait des coups de poing dans les
+côtes de la Teuse, qui lui rendait des soufflets, à toute volée.
+Cela les faisait rire, d'un rire dont les plafonds tremblaient.
+Puis, il inventait des farces extraordinaires: il cassait avec son
+nez des assiettes posées à plat, il pariait de fendre à coup de
+derrière la porte de la salle à manger, il jetait tout le tabac de
+sa tabatière dans le café de la vieille servante, ou bien apportait
+une poignée de cailloux qu'il lui glissait dans la gorge, en les
+enfonçant avec la main, jusqu'à la ceinture. Ces débordements de
+joie sanguine éclataient pour un rien, au milieu de ses colères
+accoutumées; souvent un fait dont personne ne riait lui donnait une
+véritable attaque de folie bruyante, tapant des pieds, tournant
+comme une toupie, se tenant le ventre.
+
+- Alors, vous ne voulez pas me dire pourquoi vous êtes gai? demanda
+la Teuse.
+
+Il ne répondit pas. Il s'était assis à califourchon sur une chaise,
+il faisait le tour de la table en galopant.
+
+- Oui, oui, faites la bête, reprit-elle. Mon Dieu! que vous êtes
+bête! Si le bon Dieu vous voit, il doit être content de vous!
+
+Le Frère venait de se laisser aller à la renverse, l'échine sur le
+carreau, les jambes en l'air. Sans se relever, il dit gravement:
+
+- Il me voit, il est content de me voir. C'est lui qui veut que je
+sois gai... Quand il consent à m'envoyer une récréation, il sonne la
+cloche dans ma carcasse. Alors, je me roule. Ça fait rire tout le
+paradis.
+
+Il marcha sur l'échine jusqu'au mur; puis, se dressant sur la nuque,
+il tambourina des talons, le plus haut qu'il pût. Sa soutane, qui
+retombait, découvrait son pantalon noir raccommodé aux genoux avec
+des carrés de drap vert. Il reprenait:
+
+- Monsieur le curé, voyez donc où j'arrive. Je parie que vous ne
+faites pas ça... Allons, riez un peu. Il vaut mieux se traîner sur
+le dos, que de souhaiter pour matelas la peau d'une coquine. Vous
+m'entendez, hein! On est une bête pour un moment, on se frotte, on
+laisse sa vermine. Ça repose. Moi, lorsque je me frotte, je
+m'imagine être le chien de Dieu, et c'est ça qui me fait dire que
+tout le paradis se met aux fenêtres, riant de me voir... Vous pouvez
+rire aussi, monsieur le curé. C'est pour les saints et pour vous.
+Tenez, voici une culbute pour saint Joseph, en voici une autre pour
+saint Jean, une autre pour saint Michel, une pour saint Marc, une
+pour saint Mathieu...
+
+Et il continua, défilant tout un chapelet de saints, culbutant
+autour de la pièce. L'abbé Mouret, resté silencieux, les poignets au
+bord de la table, avait fini par sourire. D'ordinaire, les joies du
+Frère l'inquiétaient. Puis, comme celui-ci passait à la portée de la
+Teuse, elle lui allongea un coup de pied.
+
+- Voyons, dit-elle, jouons-nous, à la fin?
+
+Frère Archangias répondit par des grognements. Il s'était mis à
+quatre pattes. Il marchait droit à la Teuse, faisant le loup.
+Lorsqu'il l'eut atteinte, il enfonça la tête sous ses jupons, il lui
+mordit le genou droit.
+
+- Voulez-vous bien me lâcher! criait-elle. Est-ce que vous rêvez
+des saletés, maintenant!
+
+- Moi! balbutia le Frère, si égayé par cette idée, qu'il resta sur
+la place, sans pouvoir se relever. Eh! regarde, j'étrangle, rien que
+d'avoir goûté à ton genou. Il est trop salé, ton genou... Je mords
+les femmes, puis je les crache, tu vois.
+
+Il la tutoyait, il crachait sur ses jupons. Quand il eut réussi à se
+mettre debout, il souffla un instant, en se frottant les côtes. Des
+bouffées de gaieté secouaient encore son ventre, comme une outre
+qu'on achève de vider. Il dit enfin, d'une grosse voix sérieuse:
+
+- Jouons... Si je ris, c'est mon affaire. Vous n'avez pas besoin de
+savoir pourquoi, la Teuse.
+
+Et la partie s'engagea. Elle fut terrible. Le Frère abattait les
+cartes avec des coups de poing. Quand il criait: Bataille! les
+vitres sonnaient. C'était la Teuse qui gagnait. Elle avait trois as
+depuis longtemps, elle guettait le quatrième d'un regard luisant.
+Cependant, Frère Archangias se livrait à d'autres plaisanteries. Il
+soulevait la table, au risque de casser la lampe; il trichait
+effrontément, se défendant à l'aide de mensonges énormes, pour la
+farce, disait-il ensuite. Brusquement, il entonna les Vêpres, qu'il
+chanta d'une voix pleine de chantre au lutrin. Et il ne cessa plus,
+ronflant lugubrément, accentuant la chute de chaque verset en tapant
+ses cartes, sur la paume de sa main gauche. Quand sa gaieté était au
+comble, quand il ne trouvait plus rien pour l'exprimer, il chantait
+ainsi les Vêpres, pendant des heures. La Teuse, qui le connaissait
+bien, se pencha pour lui crier, au milieu du mugissement dont il
+emplissait la salle à manger
+
+- Taisez-vous, c'est insupportable!... Vous êtes trop gai, ce soir.
+
+Alors, il entama les Complies. L'abbé Mouret était allé s'asseoir
+près de la fenêtre. Il semblait ne pas voir, ne pas entendre ce qui
+se passait autour de lui. Pendant le dîner, il avait mangé comme à
+son ordinaire, il était même parvenu à répondre aux éternelles
+questions de Désirée. Maintenant, il s'abandonnait, à bout de force;
+il roulait, brisé, anéanti, dans la querelle furieuse qui continuait
+en lui, sans trêve. Le courage même lui manquait pour se lever et
+monter à sa chambre. Puis, il craignait que, s'il tournait la face
+du côté de la lampe, on ne vît ses larmes, qu'il ne pouvait plus
+retenir. Il appuya le front contre une vitre, il regarda les
+ténèbres du dehors, s'endormant peu à peu, glissant à une stupeur de
+cauchemar.
+
+Frère Archangias, psalmodiant toujours, cligna les yeux, en montrant
+le prêtre endormi, d'un mouvement de tête.
+
+- Quoi? demanda la Teuse.
+
+Le Frère répéta son jeu de paupière, en l'accentuant.
+
+- Eh! quand vous vous démancherez le cou! dit la servante. Parlez,
+je vous comprendrai... Tenez, un roi. Bon! je prends votre dame.
+
+Il posa un instant ses cartes, se courba sur la table, lui souffla
+dans la figure:
+
+- La gueuse est venue.
+
+- Je le sais bien, répondit-elle. Je l'ai vue avec mademoiselle
+entrer dans la basse-cour.
+
+Il la regarda terriblement, il avança les poings.
+
+- Vous l'avez vue, vous l'avez laissée entrer! Il fallait
+m'appeler, nous l'aurions pendue par les pieds à un clou de votre
+cuisine.
+
+Mais elle se fâcha, tout en contenant sa voix, pour ne pas réveiller
+l'abbé Mouret.
+
+- Ah bien! bégaya-t-elle, vous êtes encore bon, vous! Venez donc
+pendre quelqu'un dans ma cuisine!... Sans doute, je l'ai vue. Et
+même, j'ai tourné le dos, quand elle est allée rejoindre monsieur le
+curé dans l'église, après le catéchisme. Ils ont bien pu y faire ce
+qu'ils ont voulu. Est-ce que ça me regarde? Est-ce que je n'avais
+pas à mettre mes haricots sur le feu?... Moi, je l'abomine, cette
+fille. Mais du moment qu'elle est la santé de monsieur le curé...
+Elle peut bien venir à toutes les heures du jour et de la nuit. Je
+les enfermerai ensemble, s'ils veulent.
+
+- Si vous faisiez cela, la Teuse, dit le Frère avec une rage
+froide, je vous étranglerais.
+
+Elle se mit à rire, en le tutoyant à son tour.
+
+- Ne dis donc pas des bêtises, petit! Les femmes, tu sais bien que
+ça t'est défendu comme le Pater aux ânes. Essaye de m'étrangler un
+jour, tu verras ce que je te ferai... Sois sage, finissons la
+partie. Tiens, voilà encore un roi.
+
+Lui, tenant sa carte levée, continuait à gronder:
+
+- Il faut qu'elle soit venue par quelque chemin connu du diable
+seul, pour m'avoir échappé aujourd'hui. Je vais pourtant tous les
+après-midi me poster là-haut, au Paradou. Si je les surprends encore
+ensemble, je ferai faire connaissance à la gueuse d'un bâton de
+cornouiller, que j'ai taillé exprès pour elle... Maintenant, je
+surveillerai aussi l'église.
+
+Il joua, se laissa enlever un valet par la Teuse, puis se renversa
+sur sa chaise, repris par son rire énorme. Il ne pouvait se fâcher
+sérieusement, ce soir-là. Il murmurait:
+
+- N'importe, si elle l'a vu, elle n'en est pas moins tombée sur le
+nez... Je veux tout de même vous conter ça, la Teuse. Vous savez, il
+pleuvait. Moi, j'étais sur la porte de l'école, quand je l'ai
+aperçue qui descendait de l'église. Elle marchait toute droite, avec
+son air orgueilleux, malgré l'averse. Et voilà qu'en arrivant à la
+route, elle s'est étalée tout de son long, à cause de la terre qui
+devait être glissante. Oh! j'ai ri, j'ai ri! Je tapais dans mes
+mains... Lorsqu'elle s'est relevée, elle avait du sang à un poignet.
+Ça m'a donné de la joie pour huit jours. Je ne puis pas me
+l'imaginer par terre, sans avoir à la gorge et au ventre des
+chatouillements qui me font éclater d'aise.
+
+Et enflant les joues, tout à son jeu désormais, il chanta le De
+profundis. Puis, il le recommença. La partie s'acheva au milieu de
+cette lamentation, qu'il grossissait par moments, comme pour la
+goûter mieux. Ce fut lui qui perdit, mais il n'en éprouva pas la
+moindre contrariété. Quand la Teuse l'eut mis dehors, après avoir
+réveillé l'abbé Mouret, on l'entendit se perdre au milieu du noir de
+la nuit, en répétant le dernier verset du psaume: Et ipse redimet
+Israel ex omnibus iniquitatibus ejus, d'un air d'extraordinaire
+jubilation.
+
+
+
+
+
+XI.
+
+L'abbé Mouret dormit d'un sommeil de plomb. Lorsqu'il ouvrit les
+yeux, plus tard que de coutume, il se trouva la face et les mains
+baignées de larmes; il avait pleuré toute la nuit, en dormant. Il ne
+dit point sa messe, ce matin-là. Malgré son long repos, sa lassitude
+de la veille au soir était devenue telle, qu'il demeura jusqu'à midi
+dans sa chambre, assis sur une chaise, au pied de son lit. La
+stupeur, qui l'envahissait de plus en plus, lui ôtait jusqu'à la
+sensation de la souffrance. Il n'éprouvait plus qu'un grand vide; il
+restait soulagé, amputé, anéanti. La lecture de son bréviaire lui
+coûta un suprême effort; le latin des versets lui paraissait une
+langue barbare, dont il ne parvenait même plus à épeler les mots.
+Puis, le livre jeté sur le lit, il passa des heures à regarder la
+campagne par la fenêtre ouverte, sans avoir la force de venir
+s'accouder à la barre d'appui. Au loin, il apercevait le mur blanc
+du Paradou, un mince trait pâle courant à la crête des hauteurs,
+parmi les taches sombres des petits bois de pins. A gauche, derrière
+un de ces bois, se trouvait la brèche; il ne la voyait pas, mais il
+la savait là; il se souvenait des moindres bouts de ronce épars au
+milieu des pierres. La veille encore, il n'aurait point osé lever
+ainsi les regards sur cet horizon redoutable. Mais, à cette heure,
+il s'oubliait impunément à reprendre, après chaque bouquet de
+verdure, le fil interrompu de la muraille, pareille au liséré d'une
+jupe accroché à tous les buissons. Cela n'activait même pas le
+battement de ses veines. La tentation, comme dédaigneuse de la
+pauvreté de son sang, avait abandonné sa chair lâche. Elle le
+laissait incapable d'une lutte, dans la privation de la grâce,
+n'ayant même plus la passion du péché, prêt à accepter par
+hébétement tout ce qu'il repoussait furieusement la veille.
+
+Il se surprit un moment à parler haut. Puisque la brèche était
+toujours là, il rejoindrait Albine, au coucher du soleil. Il
+ressentait un léger ennui de cette décision. Mais il ne croyait
+pouvoir faire autrement. Elle l'attendait, elle était sa femme.
+Quand il voulait évoquer son visage, il ne le voyait plus que très
+pâle, très lointain. Puis, il était inquiet sur la façon dont ils
+vivraient ensemble. Il leur serait difficile de rester dans le pays;
+il leur faudrait fuir, sans que personne s'en doutât; ensuite, une
+fois cachés quelque part, ils auraient besoin de beaucoup d'argent
+pour être heureux. A vingt reprises, il tenta d'arrêter un plan
+d'enlèvement, d'arranger leur existence d'amants heureux. Il ne
+trouva rien. Maintenant que le désir ne l'affolait plus, le côté
+pratique de la situation l'épouvantait, le mettait avec ses mains
+débiles en face d'une besogne compliquée, dont il ne savait pas le
+premier mot. Où prendraient-ils des chevaux pour se sauver? S'ils
+s'en allaient à pied, ne les arrêterait-on pas ainsi que des
+vagabonds? D'ailleurs, serait-il capable d'être employé, de
+découvrir une occupation quelconque qui pût assurer du pain à sa
+femme? Jamais on ne lui avait appris ces choses. Il ignorait la vie;
+il ne rencontrait, en fouillant dans sa mémoire, que des lambeaux de
+prière, des détails de cérémonial, des pages de l'Instruction
+théologique, de Bouvier, apprises autrefois par coeur au séminaire.
+Même des choses sans importance l'embarrassaient beaucoup. Il se
+demanda s'il oserait donner le bras à sa femme, dans la rue.
+Certainement, il ne saurait pas marcher, avec une femme au bras. Il
+paraîtrait si gauche, que le monde se retournerait. On devinerait un
+prêtre, on insulterait Albine. Vainement il tâcherait de se laver du
+sacerdoce, toujours il en emporterait avec lui la pâleur triste,
+l'odeur d'encens. Et s'il avait des enfants, un jour? Cette pensée
+inattendue le fit tressaillir. Il éprouva une répugnance étrange. Il
+croyait qu'il ne les aimerait pas. Cependant, ils étaient deux, un
+petit garçon et une petite fille. Lui, les écartait de ses genoux,
+souffrant de sentir leurs mains se poser sur ses vêtements, ne
+prenant point à les faire sauter la joie des autres pères. Il ne
+s'habituait pas à cette chair de sa chair, qui lui semblait toujours
+suer son impureté d'homme. La petite fille surtout le troublait,
+avec ses grands yeux, au fond desquels s'allumaient déjà des
+tendresses de femme. Mais non, il n'aurait point d'enfant, il
+s'éviterait cette horreur qu'il éprouvait, à l'idée de voir ses
+membres repousser et revivre éternellement. Alors, l'espoir d'être
+impuissant lui fut très doux. Sans doute, toute sa virilité s'en
+était allée pendant sa longue adolescence. Cela le détermina. Dès le
+soir, il fuirait avec Albine.
+
+Le soir, pourtant, l'abbé Mouret se sentit trop las. Il remit son
+départ au lendemain. Le lendemain, il se donna un nouveau prétexte:
+il ne pouvait abandonner sa soeur ainsi seule avec la Teuse; il
+laisserait une lettre pour qu'on la conduisît chez l'oncle Pascal.
+Pendant trois jours, il se promit d'écrire cette lettre; la feuille
+de papier, la plume et l'encre étaient prêtes, sur la table, dans sa
+chambre. Et, le troisième jour, il s'en alla, sans écrire la lettre.
+Tout d'un coup, il avait pris son chapeau, il était parti pour le
+Paradou, par bêtise, obsédé, se résignant, allant là comme à une
+corvée qu'il ne savait de quelle façon éviter. L'image d'Albine
+s'était encore effacée; il ne la voyait plus, il obéissait à
+d'anciennes volontés, mortes en lui à cette heure, mais dont la
+poussée persistait dans le grand silence de son être.
+
+Dehors il ne prit aucune précaution pour se cacher. Il s'arrêta, au
+bout du village, à causer un instant avec la Rosalie; elle lui
+annonçait que son enfant avait des convulsions, et elle riait
+pourtant, de ce rire du coin des lèvres qui lui était habituel. Puis
+il s'enfonça au milieu des roches, il marcha droit vers la brèche.
+Par habitude, il avait emporté son bréviaire. Comme le chemin était
+long, s'ennuyant, il ouvrit le livre, il lut les prières
+réglementaires. Quand il le remit sous son bras, il avait oublié le
+Paradou. Il allait toujours devant lui, songeant à une chasuble
+neuve qu'il voulait acheter pour remplacer la chasuble d'étoffe d'or
+qui, décidément, tombait en poussière; depuis quelque temps, il
+cachait des pièces de vingt sous, et il calculait qu'au bout de sept
+mois il aurait assez d'argent. Il arrivait sur les hauteurs,
+lorsqu'un chant de paysan, au loin, lui rappela un cantique qu'il
+avait su autrefois, au séminaire. Il chercha les premiers vers de ce
+cantique, sans pouvoir les trouver. Cela l'ennuyait d'avoir si peu
+de mémoire. Aussi, ayant fini par se souvenir, éprouva-t-il une joie
+très douce à chanter à demi-voix les paroles qui lui revenaient une
+à une. C'était un hommage à Marie. Il souriait, comme s'il eut reçu
+au visage un souffle frais de sa jeunesse. Qu'il était heureux, dans
+ce temps-là! Certes, il pouvait être heureux encore; il n'avait pas
+grandi, il ne demandait toujours que les mêmes bonheurs, une paix
+sereine, un coin de chapelle où la place de ses genoux fût marquée,
+une vie de solitude égayée par des puérilités adorables d'enfance.
+Il élevait peu à peu la voix, il chantait le cantique avec des sons
+filés de flûte, quand il aperçut la brèche, brusquement, en face de
+lui.
+
+Un instant, il parut surpris. Puis, cessant de sourire, il murmura
+simplement:
+
+- Albine doit m'attendre. Le soleil baisse déjà.
+
+Mais, comme il montait écarter les pierres pour passer, un souffle
+terrible l'inquiéta. Il dut redescendre, ayant failli mettre le pied
+en plein sur la figure de Frère Archangias, vautré par terre,
+dormant profondément. Le sommeil l'avait surpris sans doute, pendant
+qu'il gardait l'entrée du Paradou. Il en barrait le seuil, tombé
+tout de son long, les membres écartés, dans une posture honteuse. Sa
+main droite, rejetée derrière sa tête, n'avait pas lâché le bâton de
+cornouiller, qu'il semblait encore brandir, ainsi qu'une épée
+flamboyante. Et il ronflait au milieu des ronces, la face au soleil,
+sans que son cuir tanné eût un frisson. Un essaim de grosses mouches
+volaient au-dessus de sa bouche ouverte.
+
+L'abbé Mouret le regarda un moment. Il enviait ce sommeil de saint
+roulé dans la poussière. Il voulut chasser les mouches; mais les
+mouches, entêtées, revenaient, se collaient aux lèvres violettes du
+Frère, qui ne les sentait seulement pas. Alors, l'abbé enjamba ce
+grand corps. Il entra dans le Paradou.
+
+
+
+
+
+XII.
+
+Derrière la muraille, à quelques pas, Albine était assise sur un
+tapis d'herbe. Elle se leva, en apercevant Serge.
+
+- Te voilà! cria-t-elle toute tremblante.
+
+- Oui, dit-il paisiblement, je suis venu.
+
+Elle se jeta à son cou. Mais elle ne l'embrassa pas. Elle avait
+senti le froid des perles du rabat sur son bras nu. Elle
+l'examinait, inquiète déjà, reprenant:
+
+- Qu'as-tu? Tu ne m'as pas baisé sur les joues comme autrefois, tu
+sais, lorsque tes lèvres chantaient... Va, si tu es souffrant, je te
+guérirai encore. Maintenant que tu es là, nous allons recommencer
+notre bonheur. Il n'y a plus de tristesse... Tu vois, je souris. Il
+faut sourire, Serge.
+
+Et comme il restait grave.
+
+- Sans doute, j'ai eu aussi bien du chagrin. Je suis encore toute
+pâle, n'est-ce pas? Depuis huit jours, je vivais là, sur l'herbe où
+tu m'as trouvée. Je ne voulais qu'une chose, te voir entrer par ce
+trou de la muraille. A chaque bruit, je me levais, je courais à ta
+rencontre. Et ce n'était pas toi, c'étaient des feuilles que le vent
+emportait... Mais je savais bien que tu viendrais. J'aurais attendu
+des années.
+
+Puis, elle lui demanda:
+
+- Tu m'aimes encore?
+
+- Oui, répondit-il, je t'aime encore.
+
+Ils restèrent en face l'un de l'autre, un peu gênés. Un gros silence
+tomba entre eux. Serge, tranquille, ne cherchait pas à le rompre.
+Albine, à deux reprises, ouvrit la bouche, mais la referma aussitôt,
+surprise des choses qui lui montaient aux lèvres. Elle ne trouvait
+plus que des paroles amères. Elle sentait des larmes lui mouiller
+les yeux. Qu'éprouvait-elle donc, pour ne pas être heureuse, lorsque
+son amour était de retour?
+
+- Ecoute, dit-elle enfin, il ne faut pas rester là. C'est ce trou
+qui nous glace... Rentrons chez nous. Donne-moi ta main.
+
+Et ils s'enfoncèrent dans le Paradou. L'automne venait, les arbres
+étaient soucieux, avec leurs têtes jaunies qui se dépouillaient
+feuille à feuille. Dans les sentiers, il y avait déjà un lit de
+verdure morte, trempé d'humidité, où les pas semblaient étouffer des
+soupirs. Au fond des pelouses, une fumée flottait, noyant de deuil
+les lointains bleuâtres. Et le jardin entier se taisait, ne
+soufflant plus que des haleines mélancoliques, qui passaient
+pareilles à des frissons.
+
+Serge grelottait sous l'avenue de grands arbres qu'ils avaient
+prise. Il dit à demi-voix:
+
+- Comme il fait froid, ici!
+
+- Tu as froid, murmura tristement Albine. Ma main ne te chauffe
+plus. Veux-tu que je te couvre d'un pan de ma robe?... Viens, nous
+allons revivre toutes nos tendresses.
+
+Elle le mena au parterre. Le bois de roses restait odorant, les
+dernières fleurs avaient des parfums amers; tandis que les
+feuillages, grandis démesurément, couvraient la terre d'une mare
+dormante. Mais Serge témoigna une telle répugnance à entrer dans ces
+broussailles, qu'ils restèrent sur le bord, cherchant de loin les
+allées où ils avaient passé au printemps. Elle se rappelait les
+moindres coins; elle lui montrait du doigt la grotte où dormait la
+femme de marbre, les chevelures pendantes des chèvrefeuilles et des
+clématites, les champs de violettes, la fontaine qui crachait des
+oeillets rouges, le grand escalier empli d'un ruissellement de
+giroflées fauves, la colonnade en ruine au centre de laquelle les
+lis bâtissaient un pavillon blanc. C'était là qu'ils étaient nés
+tous les deux, dans le soleil. Et elle racontait les plus petits
+détails de cette première journée, la façon dont ils marchaient,
+l'odeur que l'air avait à l'ombre. Lui, semblait écouter; puis,
+d'une question, il prouvait qu'il n'avait pas compris. Le léger
+frisson qui le pâlissait ne le quittait point.
+
+Elle le mena au verger, dont ils ne purent même approcher. La
+rivière avait grossi, Serge ne songeait plus à prendre Albine sur
+son dos, pour la porter en trois sauts à l'autre bord. Et pourtant,
+là-bas, les pommiers et les poiriers étaient encore chargés de
+fruits; la vigne, aux feuilles plus rares, pliait sous des grappes
+blondes, dont chaque grain gardait la tache rousse du soleil. Comme
+ils avaient gaminé à l'ombre gourmande de ces arbres vénérables! Ils
+étaient des galopins alors. Albine souriait encore de la manière
+effrontée dont elle montrait ses jambes, lorsque les branches
+cassaient. Se souvenait-il au moins des prunes qu'ils avaient
+mangées? Serge répondait par des hochements de tête. Il paraissait
+las déjà. Le verger, avec son enfoncement verdâtre, son pêle-mêle de
+tiges moussues, pareil à quelque échafaudage éventré et ruiné,
+l'inquiétait, lui donnait le rêve d'un lieu humide, peuplé d'orties
+et de serpents.
+
+Elle le mena aux prairies. Là, il dut faire quelques pas dans les
+herbes. Elles montaient à ses épaules, maintenant. Elles lui
+semblaient autant de bras minces qui cherchaient à le lier aux
+membres, pour le rouler et le noyer au fond de cette mer verte,
+interminable. Et il supplia Albine de ne pas aller plus loin. Elle
+marchait en avant, elle ne s'arrêta pas; puis, voyant qu'il
+souffrait, elle se tint debout à son côté, peu à peu assombrie,
+finissant par être prise de frissons comme lui. Pourtant, elle paria
+encore. D'un geste large, elle indiqua les ruisseaux, les rangées de
+saules, les nappes d'herbe étalées jusqu'au bout de l'horizon. Tout
+cela était à eux, autrefois. Ils y vivaient des journées entières.
+Là-bas, entre ces trois saules, au bord de cette eau, ils avaient
+joué aux amoureux. Alors, ils auraient voulu que les herbes fussent
+plus grandes qu'eux, afin de se perdre dans leur flot mouvant,
+d'être plus seuls, d'être loin de tout, comme des alouettes
+voyageant au fond d'un champ de blé. Pourquoi donc tremblait-il
+aujourd'hui, rien qu'à sentir le bout de son pied tremper et
+disparaître dans le gazon?
+
+Elle le mena à la forêt. Les arbres effrayèrent Serge davantage. Il
+ne les connaissait pas, avec cette gravité de leur tronc noir. Plus
+qu'ailleurs, le passé lui semblait mort, au milieu de ces futaies
+sévères, où le jour descendait librement. Les premières pluies
+avaient effacé leurs pas sur le sable des allées; les vents
+emportaient tout ce qui restait d'eux aux branches basses des
+buissons. Mais Albine, la gorge serrée de tristesse, protestait du
+regard. Elle retrouvait sur le sable les moindres traces de leurs
+promenades. A chaque broussaille, l'ancienne tiédeur du frôlement
+qu'ils avaient laissé là lui remontait au visage. Et, les yeux
+suppliants, elle cherchait encore à évoquer les souvenirs de Serge.
+Le long de ce sentier, ils avaient marché en silence, très émus,
+sans oser se dire qu'ils s'aimaient. Dans cette clairière, ils
+s'étaient oubliés un soir, fort tard, à regarder les étoiles, qui
+pleuvaient sur eux comme des gouttes de chaleur. Plus loin, sous ce
+chêne, ils avaient échangé leur premier baiser. Le chêne conservait
+l'odeur de ce baiser; les mousses elles-mêmes en causaient toujours.
+C'était un mensonge de dire que la forêt devenait muette et vide. Et
+Serge tournait la tête, pour éviter les yeux d'Albine, qui le
+fatiguaient.
+
+Elle le mena aux grandes roches. Peut-être là ne frissonnerait-il
+plus de cet air débile qui la désespérait. Seules, les grandes
+roches, à cette heure, étaient encore chaudes de la braise rouge du
+soleil couchant. Elles avaient toujours leur passion tragique, leurs
+lits ardents de cailloux, où se roulaient des plantes grasses,
+monstrueusement accouplées. Et, sans parler, sans même tourner la
+tête, Albine entraînait Serge le long de la rude montée, voulant le
+mener plus haut, encore plus haut, au-delà des sources, jusqu'à ce
+qu'ils fussent de nouveau tous les deux dans le soleil. Ils
+retrouveraient le cèdre sous lequel ils avaient éprouvé l'angoisse
+du premier désir. Ils se coucheraient par terre, sur les dalles
+ardentes, en attendant que le rut de la terre les gagnât. Mais,
+bientôt, les pieds de Serge se heurtèrent cruellement. Il ne pouvait
+plus marcher. Une première fois, il tomba sur les genoux. Albine,
+d'un effort suprême, le releva, l'emporta un instant. Et il retomba,
+il resta abattu, au milieu du chemin. En face, au-dessous de lui, le
+Paradou immense s'étendait.
+
+- Tu as menti! cria Albine, tu ne m'aimes plus!
+
+Et elle pleurait, debout à son côté, se sentant impuissante à
+l'emporter plus haut. Elle n'avait pas de colère encore, elle
+pleurait leurs amours agonisantes. Lui, restait écrasé.
+
+- Le jardin est mort, j'ai toujours froid, murmura-t-il.
+
+Mais elle lui prit la tête, elle lui montra le Paradou, d'un geste.
+
+- Regarde donc!... Ah! ce sont tes yeux qui sont morts, ce sont tes
+oreilles, tes membres, ton corps entier. Tu as traversé toutes nos
+joies, sans les voir, sans les entendre, sans les sentir. Et tu n'as
+fait que trébucher, tu es venu tomber ici de lassitude et d'ennui...
+Tu ne m'aimes plus.
+
+Il protestait doucement, tranquillement. Alors, elle eut une
+première violence.
+
+- Tais-toi! Est-ce que le jardin mourra jamais! Il dormira, cet
+hiver; il se réveillera en mai, il nous rapportera tout ce que nous
+lui avons confié de nos tendresses; nos baisers refleuriront dans le
+parterre, nos serments repousseront avec les herbes et les arbres...
+Si tu le voyais, si tu l'entendais, il est plus profondément ému, il
+aime d'une façon plus doucement poignante, à cette saison d'automne,
+lorsqu'il s'endort dans sa fécondité... Tu ne m'aimes plus, tu ne
+peux plus savoir.
+
+Lui, levait les yeux sur elle, la suppliant de ne pas se fâcher. Il
+avait un visage aminci, que pâlissait une peur d'enfant. Un éclat de
+voix le faisait tressaillir. Il finit par obtenir d'elle qu'elle se
+reposât un instant, près de lui, au milieu du chemin. Ils
+causeraient paisiblement, ils s'expliqueraient. Et tous deux, en
+face du Paradou, sans même se prendre le bout des doigts,
+s'entretinrent de leur amour.
+
+- Je t'aime, je t'aime, dit-il de sa voix égale. Si je ne t'aimais
+pas, je ne serais pas venu... C'est vrai, je suis las. J'ignore
+pourquoi. J'aurais cru retrouver ici cette bonne chaleur dont le
+souvenir seul était une caresse. Et j'ai froid, le jardin me semble
+noir, je n'y vois rien de ce que j'y ai laissé. Mais ce n'est point
+ma faute. Je m'efforce d'être comme toi, je voudrais te contenter.
+
+- Tu ne m'aimes plus, répéta encore Albine.
+
+- Si, je t'aime. J'ai beaucoup souffert, l'autre jour, après
+t'avoir renvoyée... Oh! je t'aimais avec un tel emportement, sais-
+tu, que je t'aurais brisée d'une étreinte, si tu étais revenue te
+jeter dans mes bras. Jamais je ne t'ai désirée si furieusement.
+Pendant des heures, tu es restée vivante devant moi, me tenaillant
+de tes doigts souples. Quand je fermais les yeux, tu t'allumais
+comme un soleil, tu m'enveloppais de ta flamme... Alors, j'ai marché
+sur tout, je suis venu.
+
+Il garda un court silence, songeur; puis, il continua:
+
+- Et maintenant mes bras sont comme brisés. Si je voulais te
+prendre contre ma poitrine, je ne saurais point te tenir, je te
+laisserais tomber... Attends que ce frisson m'ait quitté. Tu me
+donneras tes mains, je les baiserai encore. Sois bonne, ne me
+regarde pas de tes yeux irrités. Aide-moi à retrouver mon coeur.
+
+Et il avait une tristesse si vraie, une envie si évidente de
+recommencer leur vie tendre, qu'Albine fut touchée. Un instant, elle
+redevint très douce. Elle le questionna avec sollicitude.
+
+- Où souffres-tu? Quel est ton mal?
+
+- Je ne sais. Il me semble que tout le sang de mes veines s'en
+va... Tout à l'heure, en venant, j'ai cru qu'on me jetait sur les
+épaules une robe glacée, qui se collait à ma peau, et qui, de la
+tête aux pieds, me faisait un corps de pierre... J'ai déjà senti
+cette robe sur mes épaules... Je ne me souviens plus.
+
+Mais elle l'interrompit d'un rire amical.
+
+- Tu es un enfant, tu auras pris froid, voilà tout... Ecoute, ce
+n'est pas moi qui te fais peur, au moins? L'hiver, nous ne resterons
+pas au fond de ce jardin, comme deux sauvages. Nous irons où tu
+voudras, dans quelque grande ville. Nous nous aimerons, au milieu du
+monde, aussi tranquillement qu'au milieu des arbres. Et tu verras
+que je ne suis pas qu'une vaurienne, sachant dénicher des nids,
+marchant des heures sans être lasse... Quand j'étais petite, je
+portais des jupes brodées, avec des bas à jour, des guimpes, des
+falbalas. Personne ne t'a conté cela, peut-être?
+
+Il ne l'écoutait pas, il dit brusquement, en poussant un léger cri:
+
+- Ah! je me souviens!
+
+Et, quand elle l'interrogea, il ne voulut pas répondre. Il venait de
+se rappeler la sensation de la chapelle du séminaire sur ses
+épaules. C'était là cette robe glacée qui lui faisait un corps de
+pierre. Alors, il fut repris invinciblement par son passé de prêtre.
+Les vagues souvenirs qui s'étaient éveillés en lui, le long de la
+route, des Artaud au Paradou, s'accentuèrent, s'imposèrent avec une
+souveraine autorité. Pendant qu'Albine continuait à lui parler de la
+vie heureuse qu'ils mèneraient ensemble, il entendait des coups de
+clochette sonnant l'élévation, il voyait des ostensoirs traçant des
+croix de feu au-dessus de grandes foules agenouillées.
+
+- Eh bien! dit-elle, pour toi, je remettrai mes jupes brodées... Je
+veux que tu sois gai. Nous chercherons ce qui pourra te distraire.
+Tu m'aimeras davantage peut-être, lorsque tu me verras belle, mise
+comme les dames. Je n'aurai plus mon peigne enfoncé de travers, avec
+des cheveux dans le cou. Je ne retrousserai plus mes manches
+jusqu'aux coudes. J'agraferai ma robe pour ne plus montrer mes
+épaules. Et je sais encore saluer, je sais marcher posément, avec de
+petits balancements de menton. Va, je serai une jolie femme à ton
+bras, dans les rues.
+
+- Es-tu entrée dans les églises, parfois, quand tu étais petite?
+lui demanda-t-il, à demi-voix, comme s'il eût continué tout haut
+malgré lui, la rêverie qui l'empêchait de l'entendre. Moi, je ne
+pouvais passer devant une église sans y entrer. Dès que la porte
+retombait silencieusement derrière moi, il me semblait que j'étais
+dans le paradis lui-même, avec des voix d'ange qui me contaient à
+l'oreille des histoires de douceur, avec l'haleine des saints et des
+saintes dont je sentais la caresse par tout mon corps... Oui,
+j'aurais voulu vivre là, toujours, perdu au fond de cette béatitude.
+
+Elle le regarda, les yeux fixes, tandis qu'une courte flamme
+s'allumait dans la tendresse de son regard. Elle reprit, soumise
+encore:
+
+- Je serai comme il plaira à tes caprices. Je faisais de la
+musique, autrefois; j'étais une demoiselle savante, qu'on élevait
+pour tous les charmes... Je retournerai à l'école, je me remettrai à
+la musique. Si tu désires m'entendre jouer un air que tu aimes, tu
+n'auras qu'à me l'indiquer, je l'apprendrai pendant des mois, pour
+te le faire entendre, un soir chez nous, dans une chambre bien
+close, dont nous aurons tiré toutes les draperies. Et tu me
+récompenseras d'un seul baiser... Veux-tu? Un baiser sur les lèvres
+qui te rendra ton amour. Tu me prendras et tu pourras me briser
+entre tes bras.
+
+- Oui, oui, murmura-t-il, ne répondant toujours qu'à ses propres
+pensées, mes grands plaisirs ont d'abord été d'allumer les cierges,
+de préparer les burettes, de porter le Missel, les mains jointes.
+Plus tard, j'ai goûté l'approche lente de Dieu, et j'ai cru mourir
+d'amour... Je n'ai pas d'autres souvenirs. Je ne sais rien. Quand je
+lève la main, c'est pour une bénédiction. Quand j'avance les lèvres,
+c'est pour un baiser donné à l'autel. Si je cherche mon coeur, je ne
+le trouve plus je l'ai offert à Dieu, qui l'a pris.
+
+Elle devint très pâle, les yeux ardents. Elle continua, avec un
+tremblement dans la voix:
+
+- Et je veux que ma fille ne me quitte pas. Tu pourras, si tu le
+juges bon, envoyer le garçon au collège. Je garderai la chère
+blondine dans mes jupes. C'est moi qui lui apprendrai à lire. Oh! je
+me souviendrai, je prendrai des maîtres, si j'ai oublié mes
+lettres... Nous vivrons avec tout ce petit monde dans les jambes. Tu
+seras heureux, n'est-ce pas? Réponds, dis-moi que tu auras chaud,
+que tu souriras, que tu ne regretteras rien?
+
+- J'ai pensé souvent aux saints de pierre qu'on encense depuis des
+siècles, au fond de leur niche, dit-il à voix très basse. A la
+longue, ils doivent être baignés d'encens jusqu'aux entrailles... Et
+moi je suis comme un de ces saints. J'ai de l'encens jusque dans le
+dernier pli de mes organes. C'est cet embaumement qui fait ma
+sérénité, la mort tranquille de ma chair, la paix que je goûte à ne
+pas vivre... Ah! que rien ne me dérange de mon immobilité! Je
+resterai froid, rigide, avec le sourire sans fin de mes lèvres de
+granit, impuissant à descendre parmi les hommes. Tel est mon seul
+désir.
+
+Elle se leva, irritée, menaçante. Elle le secoua, en criant:
+
+- Que dis-tu? Que rêves-tu là, tout haut?... Ne suis-je pas ta
+femme? N'es-tu pas venu pour être mon mari?
+
+Lui, tremblait plus fort, se reculait.
+
+- Non, laisse-moi, j'ai peur, balbutia-t-il.
+
+- Et notre vie commune, et notre bonheur, et nos enfants?
+
+- Non, non, j'ai peur
+
+Puis, il jeta ce cri suprême:
+
+- Je ne peux pas! je ne peux pas!
+
+Alors, pendant un instant, elle resta muette, en face du malheureux,
+qui grelottait à ses pieds. Une flamme sortait de son visage. Elle
+avait ouvert les bras, comme pour le prendre, le serrer contre elle,
+dans un élan courroucé de désir. Mais elle parut réfléchir; elle ne
+lui saisit que la main, elle le mit debout.
+
+- Viens! dit-elle.
+
+Et elle le mena sous l'arbre géant, à la place même où elle s'était
+livrée, et où il l'avait possédée. C'était la même ombre de
+félicité, le même tronc qui respirait ainsi qu'une poitrine, les
+mêmes branches qui s'étendaient au loin, pareilles à des membres
+protecteurs. L'arbre restait bon, robuste, puissant, fécond. Comme
+au jour de leurs noces, une langueur d'alcôve, une lueur de nuit
+d'été mourant sur l'épaule nue d'une amoureuse, un balbutiement
+d'amour à peine distinct, tombant brusquement à un grand spasme
+muet, traînaient dans la clairière, baignée d'une limpidité
+verdâtre. Et, au loin, le Paradou, malgré le premier frisson de
+l'automne, retrouvait, lui aussi, ses chuchotements ardents. Il
+redevenait complice. Du parterre, du verger, des prairies, de la
+forêt, des grandes roches, du vaste ciel, arrivait de nouveau un
+rire de volupté, un vent qui semait sur son passage une poussière de
+fécondation. Jamais le jardin, aux plus tièdes soirées de printemps,
+n'avait des tendresses si profondes qu'aux derniers beaux jours,
+lorsque les plantes s'endormaient en se disant adieu. L'odeur des
+germes mûrs charriait une ivresse de désir, à travers les feuilles
+plus rares.
+
+- Entends-tu, entends-tu? balbutiait Albine à l'oreille de Serge,
+qu'elle avait laissé tomber sur l'herbe, au pied de l'arbre.
+
+Serge pleurait.
+
+- Tu vois bien que le Paradou n'est pas mort. Il nous crie de nous
+aimer. Il veut toujours notre mariage... Oh! souviens-toi! Prends-
+moi à ton cou. Soyons l'un à l'autre.
+
+Serge pleurait.
+
+Elle ne dit plus rien. Elle le prit elle-même, d'une étreinte
+farouche. Ses lèvres se collèrent sur ce cadavre pour le
+ressusciter. Et Serge n'eut encore que des larmes.
+
+Au bout d'un grand silence, Albine parla. Elle était debout,
+méprisante, résolue.
+
+- Va-t'en! dit-elle à voix basse.
+
+Serge se leva d'un effort. Il ramassa son bréviaire qui avait roulé
+dans l'herbe. Il s'en alla.
+
+- Va-t'en! répétait Albine qui le suivait, le chassant devant elle,
+haussant la voix.
+
+Et elle le poussa ainsi de buisson en buisson, elle le reconduisit à
+la brèche, au milieu des arbres graves. Et là, comme Serge hésitait,
+le front bas, elle lui cria violemment:
+
+- Va-t'en! va-t'en!
+
+Puis, lentement, elle rentra dans le Paradou, sans tourner la tête.
+La nuit tombait, le jardin n'était plus qu'un grand cercueil
+d'ombre.
+
+
+
+
+
+XIII.
+
+Frère Archangias, réveillé, debout sur la brèche, donnait des coups
+de bâton contre les pierres, en jurant abominablement.
+
+- Que le diable leur casse les cuisses! Qu'il les cloue au derrière
+l'un de l'autre comme des chiens! Qu'il les traîne par les pieds, le
+nez dans leur ordure!
+
+Mais quand il vit Albine chassant le prêtre, il resta un moment,
+surpris. Puis, il tapa plus fort, il fut pris d'un rire terrible.
+
+- Adieu, la gueuse! Bon voyage! Retourne forniquer avec tes
+loups... Ah! tu n'as pas assez d'un saint. Il te faut des reins
+autrement solides. Il te faut des chênes. Veux-tu mon bâton? Tiens!
+couche avec! Voilà le gaillard qui te contentera.
+
+Et, à toute volée, il jeta son bâton derrière Albine, dans le
+crépuscule. Puis, regardant l'abbé Mouret, il gronda.
+
+- Je vous savais là-dedans. Les pierres étaient dérangées...
+Ecoutez, monsieur le curé, votre faute a fait de moi votre
+supérieur, Dieu vous dit par ma bouche que l'enfer n'a pas de
+tourments assez effroyables pour les prêtres enfoncés dans la chair.
+S'il daigne vous pardonner, il sera trop bon, il gâtera sa justice.
+
+A pas lents, tous deux redescendaient vers les Artaud. Le prêtre
+n'avait pas ouvert les lèvres. Peu à peu, il relevait la tête, il ne
+tremblait plus. Quand il aperçut, au loin, sur le ciel violâtre, la
+barre noire du Solitaire, avec la tache rouge des tuiles de
+l'église, il eut un faible sourire. Dans ses yeux clairs, se levait
+une grande sérénité.
+
+Cependant, le Frère, de temps à autre, donnait un coup de pied à un
+caillou. Puis, il se tournait, il apostrophait son compagnon.
+
+- Est-ce fini, cette fois?... Moi, quand j'avais votre âge, j'étais
+possédé; un démon me mangeait les reins. Et puis, il s'est ennuyé,
+il s'en est allé. Je n'ai plus de reins. Je vis tranquille... Oh! je
+savais bien que vous viendriez. Voilà trois semaines que je vous
+guette. Je regardais dans le jardin, par le trou du mur. J'aurais
+voulu couper les arbres. Souvent, j'ai jeté des pierres. Quand je
+cassais une branche, j'étais content... Dites, c'est donc
+extraordinaire, ce qu'on goûte là-dedans?
+
+Il avait arrêté l'abbé Mouret au milieu de la route, en le regardant
+avec des yeux luisant d'une terrible jalousie. Les délices entrevues
+du Paradou le torturaient. Depuis des semaines, il était resté sur
+le seuil, flairant de loin les jouissances damnables. Mais l'abbé
+restant muet, il se remit à marcher, ricanant, grognant des paroles
+équivoques. Et, haussant le ton.
+
+- Voyez-vous, quand un prêtre fait ce que vous avez fait, il
+scandalise tous les autres prêtres... Moi-même, je ne me sentais
+plus chaste, à marcher à côté de vous. Vous empoisonniez le sexe...
+A cette heure, vous voilà raisonnable. Allez, vous n'avez pas besoin
+de vous confesser. Je connais ce coup de bâton-là. Le ciel vous a
+cassé les reins comme aux autres. Tant mieux! tant mieux!
+
+Il triomphait, il tapait des mains. L'abbé ne l'écoutait pas, perdu
+dans une rêverie. Son sourire avait grandi. Et quand le Frère l'eut
+quitté devant la porte du presbytère, il fit le tour, il entra dans
+l'église. Elle était toute grise, comme par ce terrible soir de
+pluie, où la tentation l'avait si rudement secoué. Mais elle restait
+pauvre et recueillie, sans ruissellement d'or, sans souffles
+d'angoisse, venus de la campagne. Elle gardait un silence solennel.
+Seule, une haleine de miséricorde semblait l'emplir.
+
+Agenouillé devant le grand Christ de carton peint, pleurant des
+larmes qu'il laissait couler sur ses joues comme autant de joies, le
+prêtre murmurait:
+
+- O mon Dieu, il n'est pas vrai que vous soyez sans pitié. Je le
+sens, vous m'avez déjà pardonné. Je le sens à votre grâce, qui,
+depuis des heures, redescend en moi, goutte à goutte, en m'apportant
+le salut d'une façon lente et certaine... O mon Dieu, c'est au
+moment où je vous abandonnais, que vous me protégiez avec le plus
+d'efficacité. Vous vous cachiez de moi pour mieux me retirer du mal.
+Vous laissiez ma chair aller en avant, afin de me heurter contre son
+impuissance... Et, maintenant, ô mon Dieu, je vois que vous m'aviez
+à jamais marqué de votre sceau, ce sceau redoutable, plein de
+délices, qui met un homme hors des hommes, et dont l'empreinte est
+si ineffaçable, qu'elle reparaît tôt ou tard, même sur les membres
+coupables. Vous m'avez brisé dans le péché et dans la tentation.
+Vous m'avez dévasté de votre flamme. Vous avez voulu qu'il n'y eût
+plus que des ruines en moi, pour y descendre en sécurité. Je suis
+une maison vide où vous pouvez habiter... Soyez béni, ô mon Dieu!
+
+Il se prosternait, il balbutiait dans la poussière. L'église était
+victorieuse; elle restait debout, au-dessus de la tête du prêtre,
+avec ses autels, son confessionnal, sa chaire, ses croix, ses images
+saintes. Le monde n'existait plus. La tentation s'était éteinte,
+ainsi qu'un incendie désormais inutile à la purification de cette
+chair. Il entrait dans la paix surhumaine. Il jetait ce cri suprême:
+
+- En dehors de la vie, en dehors des créatures, en dehors de tout,
+je suis à vous, ô mon Dieu, à vous seul, éternellement!
+
+
+
+
+
+XIV.
+
+A cette heure, Albine, dans le Paradou, rôdait encore, traînant
+l'agonie muette d'une bête blessée. Elle ne pleurait plus. Elle
+avait un visage blanc, traversé au front d'un grand pli. Pourquoi
+donc souffrait-elle toute cette mort? De quelle faute était-elle
+coupable, pour que, brusquement, le jardin ne lui tint plus les
+promesses qu'il lui faisait depuis l'enfance. Et elle s'interrogeait,
+allant devant elle, sans voir les allées où l'ombre coulait peu à
+peu. Pourtant, elle avait toujours obéi aux arbres. Elle ne se
+souvenait pas d'avoir cassé une fleur. Elle était restée la fille
+aimée des verdures, les écoutant avec soumission, s'abandonnant à
+elles, pleine de foi dans les bonheurs qu'elles lui réservaient.
+Lorsque, au dernier jour, le Paradou lui avait crié de se coucher
+sous l'arbre géant, elle s'était couchée, elle avait ouvert les
+bras, répétant la leçon soufflée par les herbes. Alors, si elle
+ne trouvait rien à se reprocher, c'était donc le jardin qui la
+trahissait, qui la torturait, pour la seule joie de la voir
+souffrir.
+
+Elle s'arrêta, elle regarda autour d'elle. Les grandes masses
+sombres des feuillages gardaient un silence recueilli, les sentiers,
+où des murs noirs se bâtissaient, devenaient des impasses de
+ténèbres; les nappes de gazon, au loin, endormaient les vents qui
+les effleuraient. Et elle tendit les mains désespérément, elle eut
+un cri de protestation. Cela ne pouvait finir ainsi. Mais sa voix
+s'étouffa sous les arbres silencieux. Trois fois, elle conjura le
+Paradou de répondre, sans qu'une explication lui vînt des hautes
+branches, sans qu'une seule feuille la prît en pitié. Puis, quand
+elle se fut remise à rôder, elle se sentit marcher dans la fatalité
+de l'hiver. Maintenant qu'elle ne questionnait plus la terre en
+créature révoltée, elle entendait une voix basse courant au ras du
+sol, la voix d'adieu des plantes, qui se souhaitaient une mort
+heureuse. Avoir bu le soleil de toute une saison, avoir vécu
+toujours en fleurs, s'être exhalé en un parfum continu, puis s'en
+aller au premier tourment, avec l'espoir de repousser quelque part,
+n'était-ce pas une vie assez longue, une vie bien remplie, que
+gâterait un entêtement à vivre davantage? Ah! comme on devait être
+bien, morte, ayant une nuit sans fin devant soi, pour songer à la
+courte journée vécue, pour en fixer éternellement les joies
+fugitives!
+
+Elle s'arrêta de nouveau, mais elle ne protesta plus, au milieu du
+grand recueillement du Paradou. Elle croyait comprendre, à cette
+heure. Sans doute, le jardin lui ménageait la mort comme une
+jouissance suprême. C'était à la mort qu'il l'avait conduite d'une
+si tendre façon. Après l'amour, il n'y avait plus que la mort. Et
+jamais le jardin ne l'avait tant aimée; elle s'était montrée ingrate
+en l'accusant, elle restait sa fille la plus chère. Les feuillages
+silencieux, les sentiers barrés de ténèbres, les pelouses où le vent
+s'assoupissait, ne se taisaient que pour l'inviter à la joie d'un
+long silence. Ils la voulaient avec eux, dans le repos du froid; ils
+rêvaient de l'emporter, roulée parmi les feuilles sèches, les yeux
+glacés comme l'eau des sources, les membres raidis comme les
+branches nues, le sang dormant le sommeil de la sève. Elle vivrait
+leur existence jusqu'au bout, jusqu'à leur mort. Peut-être avaient-
+ils déjà résolu qu'à la saison prochaine elle serait un rosier du
+parterre, un saule blond des prairies, ou un jeune bouleau de la
+forêt. C'était la grande loi de la vie: elle allait mourir.
+
+Alors, une dernière fois, elle reprit sa course à travers le jardin,
+en quête de la mort. Quelle plante odorante avait besoin de ses
+cheveux pour accroître le parfum de ses feuilles? Quelle fleur lui
+demandait le don de sa peau de satin, la blancheur pure de ses bras,
+la laque tendre de sa gorge? A quel arbuste malade devait-elle
+offrir son jeune sang? Elle aurait voulu être utile aux herbes qui
+végétaient sur le bord des allées, se tuer là, pour qu'une verdure
+poussât d'elle, superbe, grasse, pleine d'oiseaux en mai et
+ardemment caressée du soleil. Mais le Paradou resta muet longtemps
+encore, ne se décidant pas à lui confier dans quel dernier baiser il
+l'emporterait. Elle dut retourner partout, refaire le pèlerinage de
+ses promenades. La nuit était presque entièrement tombée, et il lui
+semblait qu'elle entrait peu à peu dans la terre. Elle monta aux
+grandes roches, les interrogeant, leur demandant si c'était sur
+leurs lits de cailloux qu'il lui fallait expirer. Elle traversa la
+forêt, attendant, avec un désir qui ralentissait sa marche, que
+quelque chêne s'écroulât et l'ensevelît dans la majesté de sa chute.
+Elle longea les rivières des prairies, se penchant presque à chaque
+pas, regardant au fond des eaux si une couche ne lui était pas
+préparée, parmi les nénuphars. Nulle part, la mort ne l'appelait, ne
+lui tendait ses mains fraîches. Cependant, elle ne se trompait
+point. C'était bien le Paradou qui allait lui apprendre à mourir,
+comme il lui avait appris à aimer. Elle recommença à battre les
+buissons, plus affamée qu'aux matinées tièdes où elle cherchait
+l'amour. Et, tout d'un coup, au moment où elle arrivait au parterre,
+elle surprit la mort, dans les parfums du soir. Elle courut, elle
+eut un rire de volupté. Elle devait mourir avec les fleurs.
+
+D'abord, elle courut au bois de roses. Là, dans la dernière lueur du
+crépuscule, elle fouilla les massifs, elle cueillit toutes les roses
+qui s'alanguissaient aux approches de l'hiver. Elle les cueillait à
+terre, sans se soucier des épines; elle les cueillait devant elle,
+des deux mains; elle les cueillait au-dessus d'elle, se haussant sur
+les pieds, ployant les arbustes. Une telle hâte la poussait, qu'elle
+cassait les branches, elle qui avait le respect des moindres brins
+d'herbe. Bientôt elle eut des roses plein les bras, un fardeau de
+roses sous lequel elle chancelait. Puis, elle rentra au pavillon,
+ayant dépouillé le bois, emportant jusqu'aux pétales tombés; et
+quand elle eut laissé glisser sa charge de roses sur le carreau de
+la chambre au plafond bleu, elle redescendit dans le parterre.
+
+Alors, elle chercha les violettes. Elle en faisait des bouquets
+énormes qu'elle serrait un à un contre sa poitrine. Ensuite, elle
+chercha les oeillets, coupant tout jusqu'aux boutons, liant des
+gerbes géantes d'oeillets blancs, pareilles à des jattes de lait,
+des gerbes géantes d'oeillets rouges, pareilles à des jattes de
+sang. Et elle chercha encore les quarantaines, les belles-de-nuit,
+les héliotropes, les lis; elle prenait à poignée les dernières tiges
+épanouies des quarantaines, dont elle froissait sans pitié les
+ruches de satin; elle dévastait les corbeilles de belles-de-nuit,
+ouvertes à peine à l'air du soir; elle fauchait le champ des
+héliotropes, ramassant en tas sa moisson de fleurs; elle mettait
+sous ses bras des paquets de lis, comme des paquets de roseaux.
+Lorsqu'elle fut de nouveau chargée, elle remonta au pavillon jeter,
+à côté des roses, les violettes, les oeillets, les quarantaines, les
+belles-de-nuit, les héliotropes, les lis. Et, sans reprendre
+haleine, elle redescendit.
+
+Cette fois, elle se rendit à ce coin mélancolique qui était comme le
+cimetière du parterre. Un automne brûlant y avait mis une seconde
+poussée des fleurs du printemps. Elle s'acharna surtout sur des
+plates-bandes de tubéreuses et de jacinthes, à genoux au milieu des
+herbes, menant sa récolte avec des précautions d'avare. Les
+tubéreuses semblaient pour elle des fleurs précieuses, qui devaient
+distiller goutte à goutte de l'or, des richesses, des biens
+extraordinaires. Les jacinthes, toutes perlées de leurs grains
+fleuris, étaient comme des colliers dont chaque perle allait lui
+verser des joies ignorées aux hommes. Et, bien qu'elle disparût dans
+la brassée de jacinthes et de tubéreuses qu'elle avait coupée, elle
+ravagea plus loin un champ de pavots, elle trouva moyen de raser
+encore un champ de soucis. Par-dessus les tubéreuses, par-dessus les
+jacinthes, les soucis et les pavots s'entassèrent. Elle revint en
+courant se décharger dans la chambre au plafond bleu, veillant à ce
+que le vent ne lui volât pas un pistil. Elle redescendit.
+
+Qu'allait-elle cueillir maintenant? Elle avait moissonné le parterre
+entier. Quand elle se haussait sur les pieds, elle ne voyait plus,
+sous l'ombre encore grise, que le parterre mort, n'ayant plus les
+yeux tendres de ses roses, le rire rouge de ses oeillets, les
+cheveux parfumés de ses héliotropes. Pourtant, elle ne pouvait
+remonter les bras vides. Et elle s'attaqua aux herbes, aux verdures;
+elle rampa, la poitrine contre le sol, cherchant dans une suprême
+étreinte de passion à emporter la terre elle-même. Ce fut la moisson
+des plantes odorantes, les citronnelles, les menthes, les verveines,
+dont elle emplissait sa jupe. Elle rencontra une bordure de baume et
+n'en laissa pas une feuille. Elle prit même deux grands fenouils,
+qu'elle jeta sur ses épaules, ainsi que deux arbres. Si elle avait
+pu, entre ses dents serrées, elle aurait emmené derrière elle toute
+la nappe verte du parterre. Puis, au seuil du pavillon, elle se
+tourna, elle jeta un dernier regard sur le Paradou. Il était noir;
+la nuit, tombée complètement, lui avait jeté un drap noir sur la
+face. Et elle monta, pour ne plus redescendre.
+
+La grande chambre, bientôt, fut parée. Elle avait posé une lampe
+allumée sur la console. Elle triait les fleurs amoncelées au milieu
+du carreau, elle en faisait de grosses touffes qu'elle distribuait à
+tous les coins. D'abord, derrière la lampe sur la console, elle mit
+les lis, une haute dentelle qui attendrissait la lumière de sa
+pureté blanche. Puis, elle porta des poignées d'oeillets et de
+quarantaines sur le vieux canapé, dont l'étoffe peinte était déjà
+semée de bouquets rouges, fanés depuis cent ans; et l'étoffe
+disparut, le canapé allongea contre le mur un massif de quarantaines
+hérissé d'oeillets. Elle rangea alors les quatre fauteuils devant
+l'alcôve; elle emplit le premier de soucis, le second de pavots, le
+troisième de belles-de-nuit, le quatrième d'héliotropes; les
+fauteuils, noyés, ne montrant que des bouts de leurs bras,
+semblaient des bornes de fleurs. Enfin, elle songea au lit. Elle
+roula près du chevet une petite table, sur laquelle elle dressa un
+tas énorme de violettes. Et, à larges brassées, elle couvrit
+entièrement le lit de toutes les jacinthes et de toutes les
+tubéreuses qu'elle avait apportées; la couche était si épaisse,
+qu'elle débordait sur le devant, aux pieds, à la tête, dans la
+ruelle, laissant couler des traînées de grappes. Le lit n'était plus
+qu'une grande floraison. Cependant, les roses restaient. Elle les
+jeta au hasard, un peu partout; elle ne regardait même pas où elles
+tombaient; la console, le canapé, les fauteuils, en reçurent; un
+coin du lit en fut inondé. Pendant quelques minutes, il plut des
+roses, à grosses touffes, une averse de fleurs lourdes comme des
+gouttes d'orage, qui faisaient des mares dans les trous du carreau.
+Mais le tas ne diminuant guère, elle finit par en tresser des
+guirlandes qu'elle pendit aux murs. Les Amours de plâtre qui
+polissonnaient au-dessus de l'alcôve eurent des guirlandes de roses
+au cou, aux bras, autour des reins; leurs ventres nus, leurs culs
+nus furent tout habillés de roses. Le plafond bleu, les panneaux
+ovales encadrés de noeuds de ruban couleur chair, les peintures
+érotiques mangées par le temps, se trouvèrent tendus d'un manteau de
+roses, d'une draperie de roses. La grande chambre était parée.
+Maintenant, elle pouvait y mourir.
+
+Un instant, elle resta debout, regardant autour d'elle. Elle
+songeait, elle cherchait si la mort était là. Et elle ramassa les
+verdures odorantes, les citronnelles, les menthes, les verveines,
+les baumes, les fenouils; elle les tordit, les plia, en fabriqua des
+tampons, à l'aide desquels elle alla boucher les moindres fentes,
+les moindres trous de la porte et des fenêtres. Puis, elle tira les
+rideaux de calicot blanc, cousus à gros points. Et, muette, sans un
+soupir, elle se coucha sur le lit, sur la floraison des jacinthes et
+des tubéreuses.
+
+Là, ce fut une volupté dernière. Les yeux grands ouverts, elle
+souriait à la chambre. Comme elle avait aimé, dans cette chambre!
+Comme elle y mourait heureuse! A cette heure, rien d'impur ne lui
+venait plus des Amours de plâtre, rien de troublant ne descendait
+plus des peintures, où des membres de femme se vautraient. Il n'y
+avait, sous le plafond bleu, que le parfum étouffant des fleurs. Et
+il semblait que ce parfum ne fût autre que l'odeur d'amour ancien
+dont l'alcôve était toujours restée tiède, une odeur grandie,
+centuplée, devenue si forte, qu'elle soufflait l'asphyxie. Peut-être
+était-ce l'haleine de la dame morte là, il y avait un siècle. Elle
+se trouvait ravie à son tour, dans cette haleine. Ne bougeant point,
+les mains jointes sur son coeur, elle continuait à sourire, elle
+écoutait les parfums qui chuchotaient dans sa tête bourdonnante. Ils
+lui jouaient une musique étrange de senteurs qui l'endormait
+lentement, très doucement. D'abord, c'était un prélude gai,
+enfantin: ses mains, qui avaient tordu les verdures odorantes,
+exhalaient l'âpreté des herbes foulées, lui contaient ses courses de
+gamine au milieu des sauvageries du Paradou. Ensuite, un chant de
+flûte se faisait entendre, de petites notes musquées qui
+s'égrenaient du tas de violettes posé sur la table, près du chevet;
+et cette flûte, brodant sa mélodie sur l'haleine calme,
+l'accompagnement régulier des lis de la console, chantait les
+premiers charmes de son amour, le premier aveu, le premier baiser
+sous la futaie. Mais elle suffoquait davantage, la passion arrivait
+avec l'éclat brusque des oeillets, à l'odeur poivrée, dont la voix
+de cuivre dominait un moment toutes les autres. Elle croyait qu'elle
+allait agoniser dans la phrase maladive des soucis et des pavots,
+qui lui rappelait les tourments de ses désirs. Et, brusquement,
+tout s'apaisait, elle respirait plus librement, elle glissait à
+une douceur plus grande, bercée par une gamme descendante des
+quarantaines, se ralentissant, se noyant, jusqu'à un cantique
+adorable des héliotropes, dont les haleines de vanille disaient
+l'approche des noces. Les belles-de-nuit piquaient çà et là
+un trille discret. Puis, il y eut un silence. Les roses,
+languissamment, firent leur entrée. Du plafond coulèrent des voix,
+un choeur lointain. C'était un ensemble large, qu'elle écouta au
+début avec un léger frisson. Le choeur s'enfla, elle fut bientôt
+tout vibrante des sonorités prodigieuses qui éclataient autour
+d'elle. Les noces étaient venues, les fanfares des roses annonçaient
+l'instant redoutable. Elle, les mains de plus en plus serrées contre
+son coeur, pâmée, mourante, haletait. Elle ouvrait la bouche,
+cherchant le baiser qui devait l'étouffer, quand les jacinthes et
+les tubéreuses fumèrent, l'enveloppèrent d'un dernier soupir, si
+profond, qu'il couvrit le choeur des roses. Albine était morte dans
+le hoquet suprême des fleurs.
+
+
+
+
+
+XV.
+
+Le lendemain, vers trois heures, la Teuse et Frère Archangias, qui
+causaient sur le perron du presbytère, virent le cabriolet du
+docteur Pascal traverser le village, au grand galop du cheval. De
+violents coups de fouet sortaient de la capote baissée.
+
+- Où court-il donc comme ça? murmura la vieille servante. Il va se
+casser le cou.
+
+Le cabriolet était arrivé au bas du tertre, sur lequel l'église
+était bâtie. Brusquement, le cheval se cabra, s'arrêta; et la tête
+du docteur, toute blanche, toute ébouriffée, s'allongea sous la
+capote.
+
+- Serge est-il là? cria-t-il d'une voix furieuse.
+
+La Teuse s'était avancée au bord du tertre.
+
+- Monsieur le curé est dans sa chambre, répondit-elle. Il doit lire
+son bréviaire... Vous avez quelque chose à lui dire? Voulez-vous que
+je l'appelle?
+
+L'oncle Pascal, dont le visage paraissait bouleversé, eut un geste
+terrible de sa main droite, qui tenait le fouet. Il reprit, se
+penchant davantage, au risque de tomber:
+
+- Ah! il lit son bréviaire!... Non, ne l'appelez pas. Je
+l'étranglerais, et c'est inutile... J'ai à lui dire qu'Albine est
+morte, entendez-vous! Dites-lui qu'elle est morte, de ma part!
+
+Et il disparut, il lança à son cheval un si rude coup de fouet, que
+la bête s'emporta. Mais, vingt pas plus loin, il l'arrêta de
+nouveau, allongeant encore la tête, criant plus fort:
+
+- Dites-lui aussi de ma part qu'elle était enceinte! Ça lui fera
+plaisir.
+
+Le cabriolet reprit sa course folle. Il montait avec des cahots
+inquiétants la route pierreuse des coteaux, qui menait au Paradou.
+La Teuse était restée toute suffoquée. Frère Archangias ricanait, en
+fixant sur elle des yeux où flambait une joie farouche. Et elle le
+poussa, elle faillit le faire tomber, le long des marches du perron.
+
+- Allez-vous-en, bégayait-elle, se fâchant à son tour, se
+soulageant sur lui. Je finirai par vous détester, vous!... Est-il
+possible de se réjouir de la mort du monde! Moi, je ne l'aimais pas
+cette fille. Mais quand on meurt à son âge, ce n'est pas gai...
+Allez-vous-en, tenez! Ne riez plus comme ça, ou je vous jette mes
+ciseaux à la figure!
+
+C'était vers une heure seulement qu'un paysan, venu à Plassans pour
+vendre ses légumes, avait appris au docteur Pascal la mort d'Albine,
+en ajoutant que Jeanbernat le demandait. Maintenant, le docteur se
+sentait un peu soulagé par le cri qu'il venait de jeter, en passant
+devant l'église. Il s'était détourné de son chemin, afin de se
+donner cette satisfaction. Il se reprochait cette mort comme un
+crime dans lequel il aurait trempé. Tout le long de la route, il
+n'avait cessé de s'accabler d'injures, s'essuyant les yeux pour voir
+clair à conduire son cheval, poussant le cabriolet sur les tas de
+pierres, avec la sourde envie de culbuter et de se casser quelque
+membre. Lorsqu'il se fut engagé dans le chemin creux longeant la
+muraille interminable du parc, une espérance lui vint. Peut-être
+qu'Albine n'était qu'en syncope. Le paysan lui avait conté qu'elle
+s'était asphyxiée avec des fleurs. Ah! s'il arrivait à temps, s'il
+pouvait la sauver! Et il tapait férocement sur son cheval, comme
+s'il eût tapé sur lui.
+
+La journée était fort belle. Ainsi qu'aux beaux jours de mai, le
+pavillon lui apparut tout baigné de soleil. Mais le lierre qui
+montait jusqu'au toit avait des feuilles tachées de rouille, et les
+mouches à miel ne ronflaient plus autour des giroflées, grandies
+entre les fentes. Il attacha vivement son cheval, il poussa la
+barrière du petit jardin. C'était toujours ce grand silence, dans
+lequel Jeanbernat fumait sa pipe. Seulement, le vieux n'était plus
+là, sur son banc, devant ses salades.
+
+- Jeanbernat! appela le docteur.
+
+Personne ne répondit. Alors, en entrant dans le vestibule, il vit
+une chose qu'il n'avait jamais vue. Au fond du couloir, au bas de la
+cage noire de l'escalier, une porte était ouverte sur le Paradou;
+l'immense jardin, sous le soleil pâle, roulait ses feuilles jaunes,
+étendait sa mélancolie d'automne. Il franchit le seuil de cette
+porte, il fit quelques pas sur l'herbe humide.
+
+- Ah! c'est vous, docteur! dit la voix calme de Jeanbernat.
+
+Le vieux, à grands coups de bêche, creusait un trou, au pied d'un
+mûrier. Il avait redressé sa haute taille, en entendant des pas.
+Puis, il s'était remis à la besogne, enlevant d'un seul effort une
+motte énorme de terre grasse.
+
+- Que faites-vous donc là? demanda le docteur Pascal.
+
+Jeanbernat se redressa de nouveau. Il essuyait la sueur de son front
+sur la manche de sa veste.
+
+- Je fais un trou, répondit-il simplement. Elle a toujours aimé le
+jardin. Elle sera bien là pour dormir.
+
+Le docteur sentit l'émotion l'étrangler. Il resta un instant au bord
+de la fosse, sans pouvoir parler. Il regardait Jeanbernat donner ses
+rudes coups de bêche.
+
+- Où est-elle? dit-il enfin.
+
+- Là-haut, dans sa chambre. Je l'ai laissée sur le lit. Je veux que
+vous lui écoutiez le coeur, avant de la mettre là-dedans... Moi,
+j'ai écouté je n'ai rien entendu.
+
+Le docteur monta. La chambre n'avait pas été touchée. Seule, une
+fenêtre était ouverte. Les fleurs, fanées, étouffées dans leur
+propre parfum, ne mettaient plus là que la senteur fade de leur
+chair morte. Au fond de l'alcôve, pourtant, restait une chaleur
+d'asphyxie, qui semblait couler dans la chambre et s'échapper encore
+par minces filets de fumée. Albine, très blanche, les mains sur son
+coeur, dormait avec un sourire, au milieu de sa couche de jacinthes
+et de tubéreuses. Et elle était bien heureuse, elle était bien
+morte. Debout devant le lit, le docteur la regarda longuement, avec
+cette fixité des savants qui tentent des résurrections. Puis, il ne
+voulut pas même déranger ses mains jointes; il la baisa au front, à
+cette place que sa maternité avait déjà tachée d'une ombre légère.
+En bas, dans le jardin, la bêche de Jeanbernat enfonçait toujours
+ses coups sourds et réguliers.
+
+Cependant, au bout d'un quart d'heure, le vieux monta. Il avait fini
+sa besogne. Il trouva le docteur assis devant le lit, plongé dans
+une telle songerie, qu'il paraissait ne pas sentir les grosses
+larmes coulant une à une sur ses joues. Les deux hommes
+n'échangèrent qu'un regard. Puis, après un silence:
+
+- Allez, j'avais raison, dit lentement Jeanbernat, répétant son
+geste large, il n'y a rien, rien, rien... Tout ça, c'est de la
+farce.
+
+Il restait debout, il ramassait les roses tombées du lit, qu'il
+jetait une à une sur les jupes d'Albine.
+
+- Les fleurs, ça ne vit qu'un jour, dit-il encore; tandis que les
+mauvaises orties comme moi, ça use les pierres où ça pousse...
+Maintenant, bonsoir, je puis crever. On m'a soufflé mon dernier coin
+de soleil. C'est de la farce.
+
+Et il s'assit à son tour. Il ne pleurait pas, il avait le désespoir
+raide d'un automate dont la mécanique se casse. Machinalement, il
+allongea la main, il prit un livre sur la petite table couverte de
+violettes. C'était un des bouquins du grenier, un volume dépareillé
+d'Holbach!, qu'il lisait depuis le matin, en veillant le corps
+d'Albine. Comme le docteur se taisait toujours, accablé, il se remit
+à tourner les pages. Mais une idée lui vint tout d'un coup.
+
+- Si vous m'aidiez, dit-il au docteur, nous la descendrions à nous
+deux, nous l'enterrerions avec toutes ces fleurs.
+
+L'oncle Pascal eut un frisson. Il expliqua qu'il n'était pas permis
+de garder ainsi les morts.
+
+- Comment, ce n'est pas permis! cria le vieux. Eh bien! je me le
+permettrai!... Est-ce qu'elle n'est pas à moi? Est-ce que vous
+croyez que je vais me la laisser prendre par les curés? Qu'ils
+essayent, s'ils veulent être reçus à coups de fusil.
+
+Il s'était levé, il brandissait terriblement son livre. Le docteur
+lui saisit les mains, les serra contre les siennes, en le conjurant
+de se calmer. Pendant longtemps, il parla, disant tout ce qui lui
+venait aux lèvres; il s'accusait, il laissait échapper des lambeaux
+d'aveux, il revenait vaguement à ceux qui avaient tué Albine.
+
+- Ecoutez, dit-il enfin, elle n'est plus à vous, il faut la leur
+rendre.
+
+Mais Jeanbernat hochait la tête, refusant du geste. Il était
+ébranlé, cependant. Il finit par dire:
+
+- C'est bien. Qu'ils la prennent et qu'elle leur casse les bras! Je
+voudrais qu'elle sortît de leur terre pour les tuer tous de peur...
+D'ailleurs, j'ai une affaire à régler là-bas. J'irai demain...
+Adieu, docteur. Le trou sera pour moi.
+
+Et, quand le docteur fut parti, il se rassit au chevet de la morte,
+et reprit gravement la lecture de son livre.
+
+
+
+
+
+XVI.
+
+Ce matin-là, il y avait un grand remue-ménage, dans la basse-cour du
+presbytère. Le boucher des Artaud venait de tuer Mathieu, le cochon,
+sous le hangar. Désirée, enthousiasmée, avait tenu les pieds de
+Mathieu, pendant qu'on le saignait, le baisant sur l'échine pour
+qu'il sentit moins le couteau, lui disant qu'il fallait bien qu'on
+le tuât, maintenant qu'il était si gras. Personne comme elle ne
+tranchait la tête d'une oie d'un seul coup de hachette, ou n'ouvrait
+le gosier d'une poule avec une paire de ciseaux. Son amour des bêtes
+acceptait très gaillardement ce massacre. C'était nécessaire,
+disait-elle; ça faisait de la place aux petits qui poussaient. Et
+elle était très gaie.
+
+- Mademoiselle, grondait la Teuse à chaque minute, vous allez vous
+faire mal. Ça n'a pas de bon sens, de se mettre dans un état pareil,
+parce qu'on tue un cochon. Vous êtes rouge comme si vous aviez dansé
+tout un soir.
+
+Mais Désirée tapait des mains, tournait, s'occupait. La Teuse, elle,
+avait les jambes qui lui rentraient dans le corps, ainsi qu'elle le
+disait. Depuis le matin six heures, elle roulait sa masse énorme, de
+la cuisine à la basse-cour. Elle devait faire le boudin. C'était
+elle qui avait battu le sang, deux larges terrines toutes roses au
+grand soleil. Et jamais elle n'aurait fini, parce que mademoiselle
+l'appelait toujours, pour des riens. Il faut dire qu'à l'heure même
+où le boucher saignait Mathieu, Désirée avait eu une grosse émotion,
+en entrant dans l'écurie. Lise, la vache, était en train d'y
+accoucher. Alors, saisie d'une joie extraordinaire, elle avait
+achevé de perdre la tête.
+
+- Un s'en va, un autre arrive! cria-t-elle, sautant, pirouettant
+sur elle-même. Mais viens donc voir, la Teuse!
+
+Il était onze heures. Par moments, un chant sortait de l'église. On
+saisissait un murmure confus de voix désolées, un balbutiement de
+prière, d'où montaient brusquement des lambeaux de phrases latines,
+jetés à pleine voix.
+
+- Viens donc! répéta Désirée pour la vingtième fois.
+
+- Il faut que j'aille sonner, murmura la vieille servante; jamais
+je n'aurai fini... Qu'est-ce que vous voulez encore, mademoiselle?
+
+Mais elle n'attendit pas la réponse. Elle se jeta au milieu d'une
+bande de poules, qui buvaient goulûment le sang, dans les terrines.
+Elle les dispersa à coups de pied, furieuse. Puis elle couvrit les
+terrines, en disant:
+
+- Ah bien! au lieu de me tourmenter vous feriez mieux de veiller
+sur ces gueuses... Si vous les laissez faire, vous n'aurez pas de
+boudin, comprenez-vous!
+
+Désirée riait. Quand les poules auraient bu un peu de sang, le grand
+mal! Ça les engraissait. Puis, elle voulut emmener la Teuse auprès
+de la vache. Celle-ci se débattait.
+
+- Il faut que j'aille sonner... L'enterrement va sortir. Vous
+entendez bien.
+
+A ce moment, dans l'église, les voix grandirent, trônèrent sur un
+ton mourant. Un bruit de pas arriva, très distinct.
+
+- Non, regarde, insistait Désirée en la poussant vers l'écurie.
+Dis-moi ce qu'il faut que je fasse.
+
+La vache, étendue sur la litière, tourna la tête, les suivit de ses
+gros yeux. Et Désirée prétendait qu'elle avait pour sûr besoin de
+quelque chose. Peut-être qu'on aurait pu l'aider, pour qu'elle
+souffrît moins. La Teuse haussait les épaules. Est-ce que les bêtes
+ne savaient pas faire leurs affaires elles-mêmes! Il ne fallait pas
+la tourmenter, voilà tout. Elle se dirigeait enfin vers la
+sacristie, lorsqu'en repassant devant le hangar, elle jeta un
+nouveau cri.
+
+- Tenez, tenez! dit-elle, le poing tendu. Ah! la gredine!
+
+Sous le hangar, Mathieu, en attendant qu'on le grillât,
+s'allongeait, tombé sur le dos, les pattes en l'air. Le trou du
+couteau, à son cou, était tout frais, avec des gouttes de sang qui
+perlaient. Et une petite poule blanche, l'air très délicat, piquait
+une à une les gouttes de sang.
+
+- Pardi! elle se régale, dit simplement Désirée.
+
+Elle s'était penchée, elle donnait des tapes sur le ventre ballonné
+du cochon, en ajoutant:
+
+- Hein! mon gros, tu leur as assez de fois volé leur soupe pour
+qu'elles te mangent un peu le cou maintenant.
+
+La Teuse ôta rapidement son tablier, dont elle enveloppa le cou de
+Mathieu. Ensuite, elle se hâta, elle disparut dans l'église. La
+grande porte venait de crier sur ses gonds rouillés, une bouffée de
+chant s'élargissait en plein air, au milieu du soleil calme. Et,
+tout d'un coup, la cloche se mit à sonner, à coups réguliers.
+Désirée, qui était restée agenouillée devant le cochon, lui tapant
+toujours sur le ventre, avait levé la tête, écoutait, sans cesser de
+sourire. Puis, se voyant seule, ayant regardé sournoisement autour
+d'elle, elle se glissa dans l'écurie, dont elle referma la porte sur
+elle. Elle allait aider la vache.
+
+La petite grille du cimetière, qu'on avait voulu ouvrir toute
+grande, pour laisser passer le corps, pendait contre le mur, à demi
+arrachée. Dans le champ vide, le soleil dormait, sur les herbes
+sèches. Le convoi entra, en psalmodiant le dernier verset du
+Miserere. Et il y eut un silence.
+
+- Requiem oeternam dona ei, Domine, reprit d'une voix grave l'abbé
+Mouret.
+
+- Et lux perpetua luceat ei, ajouta Frère Archangias, avec un
+mugissement de chantre.
+
+D'abord, Vincent s'avançait, en surplis, portant la croix, une
+grande croix de cuivre à moitié désargentée, qu'il levait à deux
+mains, très haut. Puis, marchait l'abbé Mouret, pâle dans sa
+chasuble noire, la tête droite, chantant sans un tremblement des
+lèvres, les yeux fixés au loin, devant lui. Le cierge allumé qu'il
+tenait tachait à peine le plein jour d'une goutte chaude. Et, à deux
+pas, le touchant presque, venait le cercueil d'Albine, que quatre
+paysans portaient sur une sorte de brancard peint en noir. Le
+cercueil mal recouvert par un drap trop court montrait, aux pieds,
+le sapin neuf de ses planches, dans lequel les têtes des clous
+mettaient des étincelles d'acier. Au milieu du drap, des fleurs
+étaient semées, des poignées de roses blanches, de jacinthes et de
+tubéreuses, prises au lit même de la morte.
+
+- Faites donc attention! cria Frère Archangias aux paysans, lorsque
+ceux-ci penchèrent un peu le brancard, pour qu'il pût passer, sans
+s'accrocher à la grille. Vous allez tout flanquer par terre!
+
+Et il retint le cercueil de sa grosse main. Il portait l'aspersoir,
+faute d'un second clerc; et il remplaçait également le chantre, le
+garde-champêtre, qui n'avait pu venir.
+
+- Entrez aussi, vous autres, dit-il en se tournant.
+
+C'était un autre convoi, le petit de la Rosalie, mort la veille,
+dans une crise de convulsions. Il y avait là, la mère, le père, la
+vieille Brichet, Catherine, et deux grandes filles, la Rousse et
+Lisa. Ces dernières tenaient le cercueil du petit, chacune par un
+bout.
+
+Brusquement, les voix tombèrent. Il y eut un nouveau silence. La
+cloche sonnait toujours, sans se presser, d'une façon navrée. Le
+convoi traversa tout le cimetière, se dirigeant vers l'angle que
+formaient l'église et le mur de la basse-cour. Des vols de
+sauterelles s'envolaient, des lézards rentraient vivement dans leurs
+trous. Une chaleur, lourde encore, pesait sur ce coin de terre
+grasse. Les petits bruits des herbes cassées sous le piétinement du
+cortège prenaient un murmure de sanglots étouffés.
+
+- Là, arrêtez-vous, dit le Frère en barrant le chemin aux deux
+grandes filles qui tenaient le petit. Attendez votre tour. Vous
+n'avez pas besoin d'être dans nos jambes.
+
+Et les grandes filles posèrent le petit à terre. La Rosalie, Fortuné
+et la vieille Brichet s'arrêtèrent au milieu du cimetière, tandis
+que Catherine suivait sournoisement Frère Archangias. La fosse
+d'Albine était creusée à gauche de la tombe de l'abbé Caffin, dont
+la pierre blanche semblait au soleil toute semée de paillettes
+d'argent. Le trou béant, frais du matin, s'ouvrait parmi de grosses
+touffes d'herbe; sur le bord, de hautes plantes, à demi arrachées,
+penchaient leurs tiges; au fond, une fleur était tombée, tachant le
+noir de la terre de ses pétales rouges. Lorsque l'abbé Mouret
+s'avança, la terre molle céda sous ses pieds; il dut reculer, pour
+ne pas rouler dans la fosse.
+
+- Ego sum... entonna-t-il d'une voix pleine, qui dominait les
+lamentations de la cloche.
+
+Et, pendant l'antienne, les assistants instinctivement jetaient des
+coups d'oeil furtifs au fond du trou, vide encore. Vincent, qui
+avait planté la croix au pied de la fosse, en face du prêtre,
+poussait du soulier de petits filets de terre, qu'il s'amusait à
+regarder tomber; et cela faisait rire Catherine, penchée derrière
+lui, pour mieux voir. Les paysans avaient posé la bière sur l'herbe.
+Ils s'étiraient les bras, pendant que Frère Archangias préparait
+l'aspersoir.
+
+- Ici, Voriau! appela Fortuné.
+
+Le grand chien noir, qui était allé flairer la bière, revint en
+rechignant.
+
+- Pourquoi a-t-on amené ce chien? s'écria Rosalie.
+
+- Pardi! il nous a suivis, dit Lisa, en s'égayant discrètement.
+
+Tout ce monde causait à demi-voix, autour du cercueil du petit. Le
+père et la mère l'oubliaient par moments; puis, ils se taisaient,
+quand ils le retrouvaient là, entre eux, à leurs pieds.
+
+- Et le père Bambousse n'a pas voulu venir? demanda la Rousse.
+
+La vieille Brichet leva les yeux au ciel.
+
+- Il parlait de tout casser, hier, quand le petit est mort,
+murmura-t-elle. Non, ce n'est pas un bon homme, je le dis devant
+vous, Rosalie... Est-ce qu'il n'a pas failli m'étrangler, en criant
+qu'on l'avait volé, qu'il aurait donné un de ses champs de blé, pour
+que le petit mourût trois jours avant la noce!
+
+- On ne pouvait pas savoir, dit d'un air malin le grand Fortuné.
+
+- Qu'est-ce que ça fait que le vieux se fâche! ajouta Rosalie. Nous
+sommes mariés tout de même, maintenant.
+
+Ils se souriaient par-dessus la petite bière, les yeux luisants.
+Lisa et la Rousse se poussèrent du coude. Tous redevinrent très
+sérieux. Fortuné avait pris une motte de terre pour chasser Voriau,
+qui rôdait à présent parmi les vieilles dalles.
+
+- Ah! voilà que ça va être fini, souffla très bas la Rousse.
+
+Devant la fosse, l'abbé Mouret achevait le De profundis. Puis, il
+s'approcha du cercueil, à pas lents, se redressa, le regarda un
+instant, sans un battement de paupières. Il semblait plus grand, il
+avait une sérénité de visage qui le transfigurait.
+
+Et il se baissa, il ramassa une poignée de terre qu'il sema sur la
+bière en forme de croix. Il récitait, d'une voix si claire, que pas
+une syllabe ne fut perdue:
+
+- Revertitur in terram suam unde erat, et spiritus redit ad Deum
+qui dedit illum.
+
+Un frisson avait couru parmi les assistants. Lisa réfléchissait,
+disant d'un air ennuyé:
+
+- Ça n'est pas gai tout de même, quand on pense qu'on y passera à
+son tour.
+
+Frère Archangias avait tendu l'aspersoir au prêtre. Celui-ci le
+secoua au-dessus du corps, à plusieurs reprises. Il murmura:
+
+- Requiescat in pace.
+
+- Amen, répondirent à la fois Vincent et le Frère, d'un ton si aigu
+et d'un ton si grave, que Catherine dut se mettre le poing sur la
+bouche, pour ne pas éclater.
+
+- Non, non, ce n'est pas gai, continuait Lisa... Il n'y a seulement
+personne, à cet enterrement. Sans nous, le cimetière serait vide.
+
+- On raconte qu'elle s'est tuée, dit la vieille Brichet.
+
+- Oui, je sais, interrompit la Rousse. Le Frère ne voulait pas
+qu'on l'enterrât avec les chrétiens. Mais monsieur le curé a répondu
+que l'éternité était pour tout le monde. J'étais là... N'importe, le
+Philosophe aurait pu venir.
+
+Mais la Rosalie les fit taire en murmurant:
+
+- Eh! regardez, le voilà, le Philosophe!
+
+En effet, Jeanbernat entrait dans le cimetière. Il marcha droit au
+groupe qui se tenait autour de la fosse. Il avait son pas gaillard,
+si souple encore, qu'il ne faisait aucun bruit. Quand il se fut
+avancé, il demeura debout derrière Frère Archangias, dont il sembla
+couver un instant la nuque des yeux. Puis, comme l'abbé Mouret
+achevait les oraisons, il tira tranquillement un couteau de sa
+poche, l'ouvrit, et abattit, d'un seul coup, l'oreille droite du
+Frère.
+
+Personne n'avait eu le temps d'intervenir. Le Frère poussa un
+hurlement.
+
+- La gauche sera pour une autre fois, dit paisiblement Jeanbernat
+en jetant l'oreille par terre.
+
+Et il repartit. La stupeur fut telle, qu'on ne le poursuivit même
+pas. Frère Archangias s'était laissé tomber sur le tas de terre
+fraîche retirée du trou. Il avait mis son mouchoir en tampon sur sa
+blessure. Un des quatre porteurs voulut l'emmener, le reconduire
+chez lui. Mais il refusa du geste. Il resta là, farouche, attendant,
+voulant voir descendre Albine dans le trou.
+
+- Enfin, c'est notre tour, dit la Rosalie avec un léger soupir.
+
+Cependant, l'abbé Mouret s'attardait près de la fosse, à regarder
+les porteurs qui attachaient le cercueil d'Albine avec des cordes,
+pour le faire glisser sans secousse. La cloche sonnait toujours;
+mais la Teuse devait se fatiguer, car les coups s'égaraient, comme
+irrités de la longueur de la cérémonie. Le soleil devenait plus
+chaud, l'ombre du Solitaire se promenait lentement, au milieu des
+herbes toutes bossuées de tombes. Lorsque l'abbé Mouret dut se
+reculer, afin de ne point gêner, ses yeux rencontrèrent le marbre de
+l'abbé Caffin, ce prêtre qui avait aimé et qui dormait là, si
+paisible, sous les fleurs sauvages.
+
+Puis, tout d'un coup, pendant que le cercueil descendait, soutenu
+par les cordes, dont les noeuds lui arrachaient des craquements, un
+tapage effroyable monta de la basse-cour, derrière le mur. La chèvre
+bêlait. Les canards, les oies, les dindes, claquaient du bec,
+battaient des ailes. Les poules chantaient l'oeuf, toutes ensemble.
+Le coq fauve Alexandre jetait son cri de clairon. On entendait
+jusqu'aux bonds des lapins, ébranlant les planches de leurs cabines.
+Et, par-dessus toute cette vie bruyante du petit peuple des bêtes,
+un grand rire sonnait. Il y eut un froissement de jupes. Désirée,
+décoiffée, les bras nus jusqu'aux coudes, la face rouge de triomphe,
+parut, les mains appuyées au chaperon du mur. Elle devait être
+montée sur le tas de fumier.
+
+- Serge! Serge! appela-t-elle.
+
+A ce moment, le cercueil d'Albine était au fond du trou. On venait
+de retirer les cordes. Un des paysans jetait une première pelletée
+de terre.
+
+- Serge! Serge! cria-t-elle plus fort, en tapant des mains, la
+vache a fait un veau!
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Faute de l'Abbé Mouret, by Emile Zola
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FAUTE DE L'ABBÉ MOURET ***
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+ gbnewby@pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
+
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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