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-The Project Gutenberg eBook of Une semaine à la Trappe, by Alfred Monbrun
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Une semaine à la Trappe
-
-Author: Alfred Monbrun
-
-Release Date: June 11, 2021 [eBook #65595]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel (This book was produced from scanned images of
- public domain material from the Google Books project.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE SEMAINE À LA TRAPPE ***
-
-
-
-
- UNE SEMAINE
- A LA TRAPPE
-
- SAINTE-MARIE DU DÉSERT
-
- PAR
- ALFRED MONBRUN
-
- Ponam in deserto viam.
-
- LIBRAIRIE DE J. LEFORT
- IMPRIMEUR ÉDITEUR
-
- LILLE PARIS
- rue Charles de Muyssart rue des Saints-Pères, 30
- PRÈS L’ÉGLISE NOTRE-DAME J. MOLLIE, LIBRAIRE-GÉRANT
-
- Propriété et droit de traduction réservés
-
-
-
-
-[Illustration: Un Trappiste.]
-
-
-
-
-AU
-
-RÉVÉRENDISSIME PÈRE MARIE
-
-ABBÉ DE SAINTE-MARIE DU DÉSERT
-
-HOMMAGE DE PROFOND RESPECT
-
-A. M.
-
-
-
-
-UNE SEMAINE A LA TRAPPE
-
-
-
-I
-
-La vie monastique.
-
- De glorieuses choses ont été dites de vous, ô cité de Dieu!
-
-
-Il existe un nombre considérable de descriptions sur les couvents de
-Trappistes; mais grand nombre, suivant moi, sont restées fort au-dessous
-de la vérité[1]. Je ne crois pas que l’art puisse jamais atteindre à la
-majesté incomparable d’un tel sujet. La nature, si grande, si féconde
-dans la sublimité terrible qu’elle a répandue au sein de la solitude,
-s’y montrera toujours supérieure aux plus nobles aspirations du génie, à
-ses conceptions les plus hardies, les plus imprévues. L’art demeure muet
-et stérile, étonné de son impuissance, au sein de ces âpres solitudes où
-la main du Créateur a semé tant de prodiges, et l’artiste, émerveillé,
-s’agenouille dans une pieuse et poétique admiration en levant ses yeux
-vers le ciel, où sa pensée remonte vers le principe éternel de toute
-harmonie et de toute beauté. Ce sont donc plutôt les étonnements d’un
-pèlerin au couvent de _Sainte-Marie du Désert_, que les émotions d’un
-poëte dont je vais essayer de retracer en quelques mots les imparfaites
-et fugitives images.
-
- [1] Il est juste de faire exception pour les _Annales d’Aiguebelle_,
- par un religieux de l’ordre. 2 vol. in-8º, 12 fr.
-
-Ce ne sera point un jeu de l’esprit ni l’œuvre d’un vain caprice de
-l’imagination: c’est le simple mais fidèle récit d’une _semaine à la
-Trappe_. On ne lira pas sans édification et sans intérêt les détails
-d’une discipline qui eût étonné par son austérité aux époques les plus
-ferventes de l’Eglise, et qui doit étonner bien davantage au milieu
-d’une civilisation où dominent le luxe, la volupté, l’égoïsme et
-l’indifférence.
-
-«La vie monastique date des premiers jours du christianisme, et le divin
-Législateur, en jetant les fondements de l’Eglise, jeta aussi ceux de la
-vie religieuse[2] _Væ mundo!_ s’était écrié cet Homme-Dieu; malheur,
-anathème au monde, à cause de ses maximes de perversité, de ses préjugés
-funestes et de ses oppositions incessantes à la pureté de son Evangile!
-Et en même temps il proclama ces paroles: «Si quelqu’un veut venir à
-moi, qu’il vende tous ses biens, qu’il en distribue le prix aux pauvres,
-qu’il se renonce lui-même, qu’il se charge de sa croix et qu’il me
-suive.» Cet appel fut compris et suivi à la lettre par les premiers
-disciples du Sauveur; aussi les voyons-nous se défaire de leurs biens,
-en distribuer le prix aux pauvres, ou bien le remettre aux pieds des
-apôtres, et vivre ensuite sans sollicitude, s’édifier mutuellement dans
-une _vie de communauté_, et ne faire tous ensemble qu’un cœur et qu’une
-âme.» Cet appel fut aussi compris, avant qu’il fût fait, par saint
-Jean-Baptiste, et l’exemple de Jésus lui-même contribua puissamment à
-peupler les déserts. Il y eut alors des religieux solitaires que les
-peuples regardèrent comme des saints, tant leur piété était vive et
-profonde, et les écrits des Basile, des Grégoire, des Chrysostôme
-racontent d’une manière impartiale et digne la vie de ces illustres
-cénobites, gloire de ces premiers temps.
-
- [2] Pour ne pas multiplier les renvois, j’indique ici les ouvrages où
- j’ai puisé les renseignements que je n’avais pas:
-
- 1º _Vie du père Marie Ephrem ou Histoire d’un Moine de nos jours_,
- etc.
-
- 2º _Les Trappistines de Blagnac ou la Femme à la Trappe_.
-
- 3º _Annales de l’abbaye d’Aiguebelle_, par un religieux de ce
- monastère.
-
-Pendant le IIIe siècle de l’ère chrétienne, un grand nombre
-d’anachorètes habitèrent les déserts de la Thébaïde et de la
-Haute-Egypte. Saint Paul et saint Antoine, qui y vinrent les premiers
-servir Dieu loin du tumulte des cités, furent suivis d’une multitude de
-fidèles; en 400, leur nombre devint prodigieux, et au commencement du Ve
-siècle, quatre-vingt mille moines avaient fait des déserts de l’Egypte
-des villes saintes peuplées seulement de serviteurs du Christ.
-
-Tandis que saint Antoine jetait en Orient les fondements de l’ordre
-monastique, saint Benoît accomplissait la même mission en Occident. Peu
-à peu les solitaires se rapprochèrent des villes, et bientôt ils y
-vécurent en communauté. Cependant la ferveur ne fut pas toujours la même
-chez les habitants des cloîtres. Soit en Orient, soit en Occident, elle
-fut soumise à bien des oscillations; les règles furent parfois même
-méconnues, et il y eut bien des réformes et des régénérations jusqu’à
-saint Bernard, le grand réformateur de la discipline religieuse.
-
-«Toute la vie de ces prédestinés pouvait se résumer en ces mots: prier,
-méditer, veiller, jeûner, travailler dans le silence et la retraite la
-plus entière. Une grotte naturelle ou taillée dans le roc, une hutte en
-bois, couverte de branches et de feuillage, leur servait d’asile;
-quelques fruits, quelques racines que produisait le désert suffisaient
-pour calmer leur faim; ils ne l’apaisaient jamais entièrement, ils
-cherchaient moins à prolonger leurs jours que leur pénitence; l’eau
-d’une source ou d’un torrent étanchait leur soif.»
-
-Les ennemis de la vie monastique, et ceux-là assurément ne l’ont jamais
-bien étudiée, ne manquèrent pas, dans tous les temps, de relever avec
-exagération les désordres et les relâchements qui se glissèrent dans les
-divers ordres de religieux; mais il est injuste de juger une règle
-d’après ses exceptions, et si, sur la grande quantité de religieux des
-temps antiques, quelques-uns ont dévié de la route sainte qui leur était
-tracée, on ne doit pas oublier les services immenses que les moines
-fidèles ont rendus aux arts et aux sciences du fond de leur retraite. En
-effet, tout en se livrant au défrichement et à la culture de la terre,
-les moines seuls, pendant les temps de désordre ou de barbarie,
-s’occupèrent de la conservation ou de l’amélioration des doctrines; eux
-seuls pratiquèrent les connaissances antiques, eux seuls firent de
-nouvelles découvertes et préparèrent les voies à l’extension de la
-science et de l’art.
-
-Parmi les ordres religieux qui ont plus ou moins vivement préoccupé les
-opinions, celui de la Trappe est l’un des plus remarquables, autant par
-la rigidité de ses règles que par ses vicissitudes et sa constante
-vitalité.
-
-Vers le milieu du XIIe siècle (1140), Rotrou II, comte du Perche, un des
-plus intrépides soutiens de la cause de l’Eglise dans les croisades,
-voyageait en Angleterre avec son épouse et quelques gentilshommes. Une
-tempête épouvantable menaça d’engloutir le vaisseau sur lequel il se
-trouvait. Dans ce danger imminent, il fit vœu, si le Ciel le conservait
-lui et ceux qui l’accompagnaient, d’élever, à son retour en France, une
-église en l’honneur de la Mère de Dieu. Sa foi fut récompensée; aussi
-s’empressa-t-il, aussitôt son arrivée dans ses terres, de faire
-construire une église et de plus un monastère dans un vallon qui depuis
-bien longtemps portait le nom de Trappe.
-
-Depuis, ce monastère prit le titre de _Maison-Dieu, Notre-Dame de la
-Trappe_[3].
-
- [3] Le mot _Trappe_, dans le patois percheron, signifie _degré_;
- Notre-Dame de la Trappe était donc _Notre-Dame des Degrés_.
-
-Dix-huit ans après, Rotrou III, fils de Rotrou le fondateur, au moment
-de partir pour la Palestine, enrichit le monastère de donations
-considérables; Robert, archevêque de Rouen, Silvestre, évêque de Séez,
-et Raoul, évêque d’Evreux, dédièrent l’église sous le nom de la
-Mère-de-Dieu; plusieurs souverains pontifes, entre autres Eugène III et
-Alexandre III, prirent la Trappe sous leur protection: ils accordèrent à
-cette abbaye, entre autres priviléges, l’exemption des dîmes et lui
-firent adopter la règle de Cîteaux. La Trappe devint donc une filiation
-de Clairvaux, et les religieux furent bernardins. Plusieurs écrits
-racontent la visite de saint Bernard à ce monastère, mais ce fait n’est
-point confirmé.
-
-Pendant longtemps la ferveur fut grande et les règles furent
-scrupuleusement suivies. Bien des personnages illustres, parmi lesquels
-on cite Robert père et fils, les seigneurs de Dreux, Charles de Valois,
-comte d’Alençon, dotèrent magnifiquement la Trappe, pour acquérir un
-droit spécial aux prières de ses religieux.
-
-Depuis la fin du XVe siècle jusqu’à la réforme opérée par l’abbé de
-Rancé, elle resta entre les mains d’abbés commendataires. Vers cette
-époque, les Anglais, que la guerre amenait dans ces contrées, la
-ravagèrent indignement. Enfin, le relâchement qui s’était introduit dans
-un grand nombre de monastères y exerçait aussi sa funeste influence,
-quand l’abbé Armand de Rancé, qui en était depuis vingt-huit ans
-commendataire, conçut le hardi projet de la replacer sous l’étroite
-observance de Cîteaux. Après beaucoup de peines, il y réussit
-complètement; la Trappe retrouva toute sa ferveur, toute son austérité,
-et redevint un modèle de régularité et de ferveur. Bossuet, ami de
-l’abbé de Rancé, alla souvent le visiter.
-
-L’abbé de Rancé mourut en 1700, âgé de soixante-dix ans, et après avoir
-été vingt-huit ans abbé commendataire, et ensuite trente-deux ans abbé
-régulier. Usé par la fatigue, les jeûnes et les infirmités, il s’était
-démis en faveur de Zozime Ier.
-
-Quand éclata en France la grande tempête révolutionnaire et que toutes
-les corporations religieuses furent abolies, les Trappistes eurent
-encore un moment l’espoir d’échapper à l’interdiction générale.
-L’intérêt qu’ils inspiraient était si puissant que l’Assemblée nationale
-sembla hésiter avant de les comprendre dans la proscription; elle envoya
-parmi eux des agents chargés d’examiner leurs mœurs, et de dresser un
-procès-verbal de l’état dans lequel ils trouveraient l’abbaye. Tous les
-rapports qui furent faits à ce sujet furent favorables à la Trappe, et
-les commissaires eux-mêmes ne purent que rendre hommage à la charité et
-à la bienfaisance qui faisaient de cette maison l’admiration des
-environs; malgré cela, elle ne put échapper à la haine contre la
-religion, et elle fut supprimée au commencement de 1791. Les religieux
-furent chassés, leurs couvents pillés et vendus comme biens nationaux.
-
-Mais rien ne devait abattre les Trappistes, ni affaiblir chez eux
-l’amour de la solitude et de la pénitence. Bientôt l’abbé dom Augustin
-de Lestranges, qui avait succédé à Pierre Olivier, détermina les frères
-à s’expatrier, pour aller en liberté, dans une seconde patrie, pratiquer
-leurs saints exercices et servir Celui dont la main les avait protégés
-au milieu de tant de désastres. Ce fut la Suisse qu’ils choisirent pour
-s’y établir, et ils adressèrent une requête au gouvernement de ce pays
-pour lui demander le droit de s’y réfugier. Cette requête ayant été
-agréée par le sénat de Fribourg, dom Augustin entreprit son pèlerinage,
-suivi de vingt-quatre religieux, et se mit en marche le 24 avril 1791.
-
-Dans un vallon solitaire du canton de Fribourg, à une lieue de la
-Val-Sainte, au milieu de montagnes qui semblent toucher au ciel, dans
-une chartreuse depuis longtemps vacante, cette pieuse colonie établit la
-nouvelle abbaye, qui fut le chef-lieu des autres colonies de Trappistes
-jusqu’en 1815.
-
-Bientôt le bruit de la vertu et de la bienfaisance de ces pieux
-anachorètes se répandit au loin; les journaux leur rendirent hommage en
-propageant les récits de leurs bienfaits; les étrangers allèrent les
-visiter en affluence, et bientôt le nombre des postulants s’accrut
-tellement, qu’en 1794, dom Augustin dut envoyer plusieurs colonies dans
-diverses contrées, où on les accueillit avec une grande faveur.
-L’Angleterre, l’Espagne, la Belgique, le Piémont en demandèrent avec
-empressement, et les abbayes que fondèrent ces colonies dans chacun de
-ces pays devinrent toutes florissantes.
-
-Plus tard, les Français s’étant emparés de la Suisse, les Trappistes
-furent obligés de quitter cette terre hospitalière. Dom Augustin, avec
-ceux qui voulurent le suivre, parcourut successivement l’Allemagne, la
-Pologne, la Russie, le Danemark, fondant sur son passage diverses
-communautés d’hommes et de femmes, et en 1802, il revint à la
-Val-Sainte, où se réunit une partie de ses enfants.
-
-Napoléon était animé de dispositions favorables à l’égard des
-Trappistes. Sur la proposition qui lui fut soumise au conseil d’Etat,
-s’il fallait ou non laisser subsister la Trappe, il répondit «qu’il
-fallait un asile aux grands malheurs et un refuge aux imaginations
-exaltées.» Dès 1806, une communauté de l’ordre de la Trappe s’était
-élevée dans la forêt de Gros-Bois, à six lieues de Paris; une autre fut
-établie à la Cervara, près Gênes, puis une autre au Mont-Genève.
-
-Napoléon avait une extrême bienveillance pour les supérieurs de ces
-établissements, dans lesquels on traitait ses soldats de la manière la
-plus cordiale quand ils venaient y demander l’hospitalité; mais en 1811,
-les Trappistes furent chassés de nouveau. Dom Augustin de Lestranges
-passa alors en Amérique, où il établit deux communautés, et ne revint
-qu’en 1815.
-
-Alors il ramena avec lui la plus grande partie de ses enfants, et son
-premier soin fut de racheter la maison de l’ancienne Trappe, où
-rentrèrent une partie des frères revenus depuis quelque temps à la
-Val-Sainte. Les autres religieux furent envoyés, les uns à Aiguebelle,
-dans le diocèse de Valence, d’autres à Belle-Fontaine dans le diocèse
-d’Angers, d’autres enfin à Melleraye dans le diocèse de Nantes, etc.
-
-Au retour d’un voyage qu’il fit à Rome pour y voir le Pape, dom Augustin
-tomba malade à Lyon et y mourut en 1827, à l’âge de soixante-douze ans.
-
-Rentrés en France, les Trappistes s’étaient établis comme ils avaient
-pu; mais ils ne formaient pas un corps d’ordre monastique; aucun lien ne
-les unissait ensemble. A la sollicitation des supérieurs des maisons
-principales, le pape Grégoire XVI rendit un décret, en date du 3 octobre
-1834, par lequel il constituait définitivement la congrégation des
-Trappistes en France et lui confirmait tous les priviléges de l’ordre.
-Conformément au vœu des premiers fondateurs de Cîteaux, et d’après les
-propres dispositions de leur _carte de charité_, ce décret établit un
-président général de tout l’ordre, chargé de confirmer les élections des
-abbés; il ordonne la tenue du chapitre général où seront convoqués tous
-les abbés et prieurs conventuels; il prescrit la visite annuelle, veut
-qu’on s’en tienne, pour le rit, au décret du 20 avril 1822, fixe la
-durée du travail manuel, etc., et statue que tous les monastères des
-Trappistes, en France, formeront une seule congrégation, sous le nom de
-_Congrégation des religieux cisterciens de Notre-Dame de la Trappe_.
-Mais aujourd’hui, d’après un décret du 25 février 1847, les monastères
-des Trappistes en France forment deux congrégations distinctes, qui sont
-appelées, «l’une, de _l’ancienne réforme de Notre-Dame de la Trappe_, et
-l’autre, de _la nouvelle réforme de Notre-Dame de la Trappe_. Elles
-appartiendront toutes les deux à l’ordre de Cîteaux; mais l’ancienne
-observera les constitutions de l’abbé de Rancé, et la nouvelle suivra,
-non point les constitutions de l’abbé de Lestranges, dont elle s’est
-écartée depuis l’année 1834, mais la règle de saint Benoît avec les
-constitutions primitives des Cisterciens approuvées par le Saint-Siége,
-sauf les prescriptions contenues dans ce décret.»
-
-
-
-
-II
-
-Sainte-Marie du Désert.
-
- _Ponam in deserto viam._
-
-
-«Ce monastère, situé dans le doyenné de Cadours, au diocèse de Toulouse
-et à vingt kilomètres de cette ville, tire son nom d’une chapelle dédiée
-à la sainte Vierge, bâtie en ce lieu sous le vocable de _Sainte-Marie du
-Désert_. Les villages d’alentour avaient la pieuse coutume d’y venir en
-pèlerinage offrir à la Reine du ciel l’hommage de leur dévotion. Ce fut
-à l’occasion de l’une de ces réunions si agréables à la Mère de Dieu,
-que le R. P. Avignon, zélé missionnaire du Calvaire, conçut le projet
-d’animer cette solitude par la présence d’une famille religieuse. La
-fertilité du sol, la salubrité de l’air et, plus encore, le bien-être
-dont l’âme peut y jouir, le confirmèrent dans sa pensée. Nul doute
-qu’elle ne vînt du ciel et qu’elle n’eût été inspirée par Marie. Il
-n’eut qu’à la manifester pour obtenir une approbation générale. On
-délibéra à l’instant sur le choix des solitaires, et il fut décidé qu’on
-appellerait les Trappistes. Ceci se passait en 1849.
-
-»Son Eminence le cardinal-archevêque Mgr d’Astros, d’heureuse et sainte
-mémoire, appuya de son approbation l’œuvre projetée. Mme Guyon, née
-Dupeysset, riche propriétaire de Garac, donna gratuitement une métairie
-d’environ vingt hectares, sur lesquels devait s’élever le monastère.
-Quelques autres bienfaiteurs ont élargi peu à peu les limites de ce
-monastère, qui est loin d’être construit en entier. Les religieux
-manquent encore de beaucoup de choses essentielles, et pour se les
-procurer, comme pour construire les bâtiments les plus indispensables,
-ils n’ont que les ressources de la divine Providence, qui ne les a pas
-jusqu’à présent laissé manquer des choses de la première nécessité.
-
-»Le 8 septembre 1850, fête de la Nativité de la sainte Vierge, on a posé
-la première pierre du monastère. Dom Orsise, alors abbé d’Aiguebelle,
-avait promis d’envoyer une colonie de religieux aussitôt que des moyens
-suffisants d’existence leur seraient assurés. Avant qu’il eût pu remplir
-sa promesse, le vénérable abbé avait cédé le gouvernement de sa maison à
-dom Bonaventure. Son successeur ne perdit pas de vue la nouvelle
-fondation. Il envoya cinq religieux sous la conduite du R. P. Bernard.
-Ils arrivèrent à Sainte-Marie le 21 décembre 1852. Rien n’était fait
-pour les abriter convenablement. De pauvres cabanes adossées à la
-chapelle existante leur servirent de refuge. Les premiers religieux de
-Cîteaux n’étaient pas plus dénués de ressources. Malgré la charité, les
-soins empressés des gens du pays et les attentions presque miraculeuses
-de la Providence, cette fondation, faite à la hâte et, comme les
-précédentes, en dehors des règles établies par les constitutions, eut à
-essuyer des épreuves dont elle s’est longtemps ressentie et qui viennent
-à peine de finir. Mais tous les obstacles ne rendirent que plus sensible
-la protection de Marie. Après six mois de grandes privations, il y eut
-possibilité d’habiter le premier corps du bâtiment, où l’on s’installa
-le 43 juillet 1853. Dom Bonaventure envoya alors un renfort de
-religieux, parmi lesquels se trouvait le R. P. Marcel, qui fut élu
-prieur titulaire et installé le 21 du mois de juin 1855. A cette époque,
-dom Bonaventure était déjà passé à une meilleure vie.
-
-»Sous la direction habile et active du nouveau prieur, la communauté,
-soulagée d’ailleurs par l’arrivée de quelques religieux, surmonta peu à
-peu les difficultés qui arrêtaient son développement. Mme Guyon augmenta
-ses libéralités, en récompense desquelles les religieux n’ont point cru
-trop faire en donnant à leur généreuse bienfaitrice, après sa mort, une
-place dans leur propre cimetière. Si l’affluence des vocations eût
-répondu à sa prospérité matérielle, ce prieuré de quelques années aurait
-été au niveau des anciennes abbayes.
-
-»Le R. P. dom Gabriel, abbé d’Aiguebelle, visiteur et père immédiat de
-Notre-Dame du Désert, bénissant le Ciel de cet état de choses, proposa,
-dans une session du chapitre général de 1859, d’ériger cette maison en
-abbaye, puisque désormais elle pouvait se suffire. La proposition fut
-accueillie. Les formalités voulues ayant été fidèlement remplies auprès
-de l’archevêque par dom François-Régis, procureur général de la
-congrégation, Sa Grandeur obtint de Rome un rescrit favorable, le 19
-novembre 1860, et, munie des pouvoirs apostoliques, elle publia, par ses
-lettres du 15 février 1861, l’acte d’érection en abbaye du prieuré de
-Notre-Dame du Désert. Deux jours après, le R. P. dom Gabriel le faisait
-lire en présence de la communauté capitulairement assemblée. Depuis ce
-moment, on ne cessa d’adresser au Ciel de ferventes prières afin qu’il
-daignât éclairer les religieux sur le choix de son représentant. Elles
-furent exaucées, et le 19, jour fixé pour l’élection, le R. P. dom
-Marie, religieux profès de Notre-Dame du Désert, fut élu à la majorité
-des suffrages. Confirmé le 2 mars suivant par le révérendissime dom
-Théobaldo Césari, abbé de Saint-Bernard-aux-Thermes et président général
-du saint ordre de Cîteaux, installé le 11 avril par dom Gabriel, il a
-été béni solennellement le 26 mai de la même année par Mgr Florian
-Desprez, dans l’église paroissiale de Lévignac, dédiée à saint Maur
-abbé. M. Louis Junca, neveu de la fondatrice et l’ami du monastère,
-voulut se charger lui-même des frais de la fête et s’associer une fois
-de plus, en cette circonstance, à la pieuse libéralité de sa tante.»
-(_Annales d’Aiguebelle_, t. II, p. 450.)
-
-A quelque distance du monastère, on voit une ancienne chapelle rebâtie
-après la révolution de 1793, connue sous le vocable de Sainte-Marie du
-Désert, et cette chapelle a donné son nom à la communauté nouvelle, mais
-elle n’appartient pas aux religieux, qui ne peuvent pas même y dire la
-sainte messe[4].
-
- [4] Nous ne connaissons pas les motifs qui empêchent aux pères
- trappistes de dire l’office dans cette chapelle; mais cela nous
- étonne d’autant plus que cette partie de la France a toujours été
- essentiellement religieuse.
-
-La propriété conventuelle est située dans un bas-fond un peu découvert:
-_c’est un véritable désert_, et la vue de ces lieux solitaires suffit
-seule pour faire oublier le monde à celui qui en a connu toutes les
-illusions. Mais il n’est pas besoin de chercher le silence et la
-retraite pour apprendre à ne plus l’aimer; jusque dans ses pompes les
-plus brillantes, il laisse toujours au fond du cœur un dégoût
-inexplicable qui le trahit et qui semble nous dire que tout chez lui est
-faux et trompeur. On ne peut se défendre d’un sentiment de tristesse au
-milieu de ses fêtes en apparence les plus joyeuses. Le plaisir nous
-avertit lui-même qu’il est loin d’être le bonheur, et le monde s’efforce
-en vain de nous dérober son néant derrière le voile éclatant de ses
-folies.
-
-A Sainte-Marie du Désert, plus que partout ailleurs, l’âme religieuse
-est enivrée de délices et de consolations; elle s’écrie avec le grand
-apôtre: _Superabundo gaudio_, je suis comblée de joie au service de mon
-Dieu. Ses sacrifices que dans les transports de son bonheur elle n’ose
-les nommer ainsi, elle ne les échangerait pas pour les trésors de
-l’univers; l’âme qui renonce à tout ce qui est ici-bas, trouve ce
-_centuple_ promis par Notre-Seigneur, et, dans le secret de l’ombre et
-du silence, elle se délecte au souvenir de l’amour de son Dieu. Ceux
-qui, avides du bonheur de ce monde, le convoitent en vain, peuvent aller
-à loisir contempler ce calme et ce repos sans fin, dont jouissent les
-Trappistes dans leur solitude; leurs plaisirs sont plus purs et bien
-plus durables.
-
-Peu de personnes sont appelées à quitter le monde pour la solitude et la
-retraite; mais celles que Dieu veut bien y conduire trouveront dans
-cette nouvelle vie de puissants moyens de sanctification, si elles sont
-attentives à la voix du Seigneur.
-
-Il vous importe donc, ô vous qui vous sentez attirés au désert, de bien
-discerner si c’est véritablement l’Esprit de Dieu qui vous anime.
-
-Dès que vous aurez, par les lumières et les conseils d’un sage
-directeur, reconnu que c’est lui qui vous parle au cœur, ne différez
-point d’exécuter ce qu’il vous inspire. Souvenez-vous de ce que dit
-saint Ambroise: «La grâce du Saint-Esprit ne connaît point de
-retardement.» Cette grâce, comme nous l’enseignent les maîtres de la vie
-spirituelle, a ses temps et ses moments: si on la rejette par
-endurcissement, ou si on la néglige par indifférence, elle se retire
-bientôt et nous abandonne à nous-mêmes. Malheur à ceux qui ne répondent
-point à l’inspiration divine dans un choix de cette importance! ils
-doivent craindre de n’être pas trouvés propres au royaume de Dieu. Quel
-aveuglement de s’exposer ainsi à perdre son éternité! Ayez donc une
-grande confiance en Celui qui, après vous avoir appelés, ne manquera pas
-de vous donner le secours de sa grâce pour soutenir une entreprise qu’il
-vous aura lui-même suggérée. Dites, avec saint Paul: «Je puis tout en
-Celui qui me fortifie.» Et encore, avec saint Augustin: «Ne pourrais-je
-donc pas, avec le secours de la grâce, ce qu’ont pu ceux-ci et ceux-là?»
-Pensez que si le chemin de la croix a ses difficultés, il a bien aussi
-ses douceurs. «Les hommes voient la croix, dit saint Bernard, mais ils
-n’aperçoivent pas l’onction de la croix.»
-
-
-
-
-III
-
-Arrivée à la Trappe.
-
- Au désert on étudie la vraie sagesse.
-
-
-Parti de Toulouse à midi, j’arrivai à Cadours vers trois heures; de là,
-je m’acheminai seul, à pied, en vrai pèlerin, vers Sainte-Marie du
-Désert. J’avais quelques heures de chemin à faire pour arriver au
-couvent; aussi, après m’être arrêté au sommet d’une colline, pour
-contempler le paysage, je pressai le pas dans les ravins pour regagner
-le temps perdu, si je puis appeler ainsi les moments précieux que
-j’employais à admirer les magnificences de la création.
-
-Plus j’avançais, plus je trouvais l’aspect du pays sévère et en harmonie
-avec la sainte retraite dont il semble s’enorgueillir.
-
-Parfois, sur le penchant des coteaux, se présentaient quelques
-habitations rustiques animant un peu les sites sauvages, et se trouvant
-là, comme une dernière borne, entre un monde bruyant qu’on oublie et une
-solitude où l’on adore mieux son Créateur.
-
-Le soleil baissait à l’horizon, et je touchais au terme de mon voyage,
-au but tant désiré.
-
-A l’extrémité de la vallée se détachait, dans la pénombre, une grande
-masse grise et solitaire: c’était le couvent. Je sentis encore augmenter
-ce respect religieux, cette douce mélancolie, qui s’étaient emparés de
-mon âme pendant une marche longue et silencieuse.
-
-La porte du couvent étant fermée, j’agitai la clochette. Un frère
-convers m’ouvrit sans sortir de sa cellule, qui était auprès, comme une
-loge de portier; mais il se présenta à moi, s’inclina profondément pour
-me donner le salut de l’hospitalité et me fit entrer. Cet accueil simple
-et religieux fit sur moi une profonde émotion. Quelques paroles de
-politesse vinrent expirer sur mes lèvres: je sentais trop vivement
-l’infériorité de notre étiquette banale; car, je le dis à ma honte, je
-ne connaissais les Trappistes que par les pamphlets. Pour la première
-fois je me trouvais en face d’un trappiste. C’était un homme d’environ
-trente-cinq ans, d’une taille moyenne; un ample capuchon ombrageait sa
-tête; ses traits, quoique fortement prononcés, avaient une expression
-douce et prévenante: je me rappelais le tableau du _Moine_; sa robe,
-qui, pour la forme et la couleur, ressemblait à celle des Capucins,
-était assujettie par une large ceinture de cuir. En m’abordant, il
-tenait dans ses mains un chapelet auquel il travaillait.
-
-Tandis que je considérais avec une curiosité respectueuse ce costume si
-étrange et si nouveau pour moi, il me demanda d’une voix amie et avec
-cet air d’intérêt et d’amabilité que peut seule inspirer la charité
-chrétienne, le motif qui m’amenait dans cette solitude.
-
-«Je viens, lui dis-je, mon frère, visiter votre monastère et passer
-quelques jours dans la communauté si on veut bien me le permettre.»
-
-Tout en échangeant nos premières paroles, nous traversâmes un jardin, au
-milieu duquel se trouve une belle statue de l’Immaculée Conception; de
-là, nous parcourûmes plusieurs corridors, pour arriver dans la salle
-d’attente réservée aux étrangers. «En attendant, me dit le frère,
-veuillez lire la carte manuscrite attachée au mur;» et, sur-le-champ, il
-alla, par trois coups de cloche, donner avis de mon arrivée à deux
-religieux chargés de recevoir ceux qui viennent visiter la maison.
-
-Je lus cette carte, qui contient les avertissements nécessaires pour se
-conduire dans la maison:--Il faut éviter, y est-il dit, autant que
-possible, la rencontre des religieux, n’en questionner aucun autre que
-l’hôtelier.--Celui que vous auriez connu dans le monde, faites en sorte
-qu’il ne puisse vous reconnaître; ne troublez point le silence, il est
-sacré, il est obligatoire comme un serment.--Veuillez bien croire que
-c’est avec peine qu’on offre aux étrangers une nourriture si simple,
-mais elle est prescrite par la règle.
-
-Je terminais à peine de lire ces avertissements que deux religieux se
-présentèrent. Ils avaient la tête entièrement rasée, à l’exception d’une
-petite couronne de cheveux large d’un doigt; ils étaient dans la fleur
-de la jeunesse; leurs robes blanches, qui retombaient jusqu’à terre,
-semblaient encore rehausser la simplicité majestueuse de leur maintien.
-Ils me firent un profond salut; puis, tombant tout à coup à mes pieds et
-s’étendant de toute la longueur de leur corps, ils récitèrent une courte
-prière, la face prosternée contre terre. S’étant relevés, ils me firent
-signe de les suivre à l’église; c’est le lieu de la prière qu’on fait
-visiter d’abord aux étrangers. Je m’agenouillai quelques instants près
-de la porte, le cœur ému de ce que je voyais.
-
-Je fus conduit de nouveau à la salle d’attente, où l’un des deux
-religieux me lut plusieurs versets de l’_Imitation de Jésus-Christ_;
-après quoi ils me firent signe de les suivre de nouveau, et me
-conduisirent au père Elisée (c’est le nom de l’hôtelier), puis ils se
-retirèrent après avoir prononcé ces saintes paroles de l’Ecriture:
-_Suscepimus, Domine, misericordiam tuam in medio templi tui._
-
-Le père hôtelier m’offrit ses services et m’introduisit dans une chambre
-qui, sans être élégante, se faisait remarquer par une propreté parfaite.
-L’ameublement consistait en un petit lit, une table de sapin et une
-chaise, modeste comme celle des églises; une petite planche, appuyée au
-mur, soutenait un vase plein d’eau; un christ en plâtre bronzé était
-accolé à la muraille; au bas se trouvait une image de l’Immaculée
-Conception.
-
-«C’est ici que vous serez logé,» me dit ce religieux avec beaucoup de
-bienveillance. Je lui dis qu’étant venu à la Trappe en visiteur, je
-désirais, si cela était possible, suivre pendant quelques jours tous les
-exercices de la communauté. Pour toute réponse, et devinant sans doute
-ma pensée, ce bon religieux me montra attaché au mur un _règlement_ à
-l’usage des retraitants, au-dessus duquel étaient écrits ces mots, qui
-font la joie du Trappiste: _S’il est dur de vivre ici, il est bien doux
-d’y mourir._ «Veuillez, continua l’hôtelier, disposer de moi pour tout
-ce que vous pourrez désirer; c’est à moi de vous pourvoir; ce sera
-m’obliger que de me procurer l’avantage de vous rendre quelque service.»
-Et il s’en alla.
-
-Sur la table je trouvai plusieurs livres de piété: l’_Imitation_,
-l’_Evangile médité_, le _Pensez-y bien_, etc. Je suis persuadé que plus
-d’un voyageur, amené seulement par la curiosité, aura été saisi par la
-grâce en ouvrant ces livres. Je ne veux pas dire qu’à l’instant il se
-soit fait trappiste; mais, après sa lecture, et à la vue de ces
-religieux qui ont l’air de trouver si léger et si doux le joug du
-Seigneur, à la paix indicible qu’on respire dans cette sainte retraite,
-il sera devenu meilleur, et il sera rentré dans le monde avec quelques
-imperfections de moins.
-
-J’étais à peine installé dans ma cellule, que le père Elisée vint me
-chercher pour me conduire au réfectoire des étrangers, et m’invita à me
-mettre à table à côté de deux autres voyageurs. L’un était l’abbé V...,
-curé à A...; l’autre était un jeune vicaire de Saint-Etienne de
-Toulouse. Je m’occupai peu, pendant ce premier repas, de mes deux
-convives, pour lier conversation avec le père hôtelier, dont la
-physionomie respirait la sérénité et la candeur; son regard, ses
-manières prévenaient; sa parole était douce et engageante. Sa
-constitution ne paraissait pas affaiblie par les jeûnes et la pénitence.
-Il était, comme le frère Matthieu (c’est le nom du frère portier), âgé
-de trente à trente-cinq ans.
-
-On ne sert jamais aux hôtes qu’un repas frugal, mais très-bon,
-très-copieux et convenablement assaisonné; le pain y est excellent. La
-règle défend expressément la viande aux étrangers quels qu’ils soient, à
-moins cependant que quelque maladie ne l’exige; alors on en servirait,
-mais seulement à l’infirmerie, jamais dans le réfectoire des hôtes.
-Pendant tout le repas, un religieux de chœur fait aux convives une
-lecture pieuse, dans le but d’éviter les conversations frivoles. A ce
-premier repas, la lecture n’eut pas lieu, parce que j’étais arrivée,
-ainsi que les deux autres voyageurs, après l’heure de la réfection.
-
-Comme l’hospitalité qu’on exerce à la Trappe n’a pas d’autre
-signification que celle qu’elle a toujours, on n’exige jamais rien des
-étrangers, mais on reçoit humblement les dons offerts par les personnes
-aisées.
-
-Le repas terminé, le père hôtelier m’engagea à prendre l’air dans le
-jardin. Comme j’étais harassé de fatigue, je préférai le repos; je
-rentrai dans ma chambre, où je fus seul, seul avec les pensées qui
-vinrent alors en foule assaillir mon esprit.
-
-
-
-
-IV
-
-Les Trappistes.
-
-
-«Le Trappiste issu de saint Benoît, adopté par saint Bernard, réformé
-par Rancé, sauvé par de Lestranges, et dirigé aujourd’hui par le père
-dom Timothée, abbé de la Grande-Trappe, est au XIXe siècle ce que le
-Bénédictin était au VIe, le Cistercien au XIIe, moine fervent et
-laborieux, utile à la religion et à la société, se multipliant comme
-autrefois, demandé partout, dans chaque diocèse. Il convient à nos mœurs
-industrielles, plus que tout autre religieux, parce qu’il travaille, il
-produit, il défriche, ouvre des colonies agricoles, sème et récolte,
-pour alimenter nos marchés des blés qu’il a récoltés, des troupeaux
-qu’il a élevés, des étoffes qu’il a tissées, ce qui fait un appoint bien
-autrement sensible, aux yeux de nos économistes, qu’une somme quelconque
-de prières ou d’œuvres ascétiques. Il prie néanmoins sans que le travail
-des mains nuise aux élans de son cœur, sans que ces occupations
-extérieures troublent jamais son recueillement. Il sait allier toutes
-choses, l’amour de Dieu, sa sanctification et le soin du prochain;
-concilier ensemble l’ascétisme, les macérations et la charité; être ange
-au chœur, anachorète à table et laboureur dans les champs.»
-
-Il n’est pas rare de rencontrer, aujourd’hui, des gens qui, à la seule
-idée de trappiste, se présentent une agglomération d’individus qui
-végètent tristement à l’ombre de leurs cloîtres, traînant une existence
-misérable au gré d’une fatalité déplorable, sans autre guide que le
-caprice. Une erreur si ridicule ne saurait provenir que de ce qu’on n’a
-point ou qu’on affecte de ne pas avoir la moindre notion sur cette
-admirable institution.
-
-En effet, la congrégation de la Trappe réalise en elle-même toutes les
-belles chimères, que nos chercheurs de systèmes ont rêvé en tout temps
-et qu’ils ne peuvent jamais trouver; elle forme un gouvernement
-accompli: son mode est essentiellement monarchique; là toutes les
-volontés, comme tous les cœurs, se réunissent et se concentrent en une
-seule, celle du supérieur. Celui-ci n’a ce titre que pour être le
-premier à la peine, le premier à l’office divin, le premier à tous les
-exercices, le modèle de tous ses frères. Il a toutefois un pouvoir
-absolu sur tous les membres de sa communauté; mais son pouvoir n’est pas
-despotique; c’est plutôt une autorité purement paternelle, qui s’exerce
-avec toute la charité que prescrivent les règles de l’amour le plus
-tendre; ce pouvoir non plus n’est pas arbitraire, il est réglé et limité
-par de sages constitutions. Un code de lois détermine et fixe tous ses
-devoirs; c’est la Règle de saint Benoît, que l’on observe aujourd’hui
-dans la congrégation, à la lettre et dans toute sa teneur. Comme
-naturellement toute loi prête plus ou moins aux interprétations, un
-corps de règlements imprimés en expliquait le véritable sens; mais
-depuis 1852, par suite de la séparation des deux observances, le corps
-des règles porte le titre de Livre des Us. Ces règlements sont vus,
-examinés et augmentés tous les ans, par une autorité compétente: nous
-voulons dire le chapitre général qui se tient annuellement, et auquel
-sont obligés de se trouver tous les abbés et les premiers supérieurs de
-toutes les maisons de la congrégation. Quoique l’abbé gouverne son
-abbaye par lui-même et selon sa seule volonté, il est comptable de son
-administration envers ses supérieurs majeurs; c’est durant le chapitre
-général, en particulier, que se fait cette revue.
-
-De plus, le révérendissime vicaire général fait chaque année la visite
-de toutes les maisons de l’ordre, qui sont sorties de la Grande-Trappe.
-Ainsi Sainte-Marie du Désert est visitée de droit par l’abbé
-d’Aiguebelle; ce n’est que par délégation de ce dernier que dom Timothée
-peut en faire la visite régulière. Après avoir tout examiné avec la plus
-exacte sollicitude, il voit chaque religieux en particulier, recueille
-les observations de chacun, les plaintes qu’il pourrait avoir à
-formuler, et il en fait ensuite son profit, dans l’intérêt de la gloire
-de Dieu et pour le plus grand bien de la congrégation.
-
-Dans la communauté, il y a un grand nombre d’emplois; l’occupation de
-chacun est de faire goûter et prévaloir en tout la volonté de l’abbé, et
-celui-ci puise dans l’esprit de Dieu même les communications qu’il
-transmet à ses subalternes. Une protection divine réside visiblement sur
-cette administration; aussi, tant que la régularité et la ferveur s’y
-maintiennent, la paix et la félicité en sont les compagnes inséparables.
-
-Les religieux de la Trappe sont partagés en deux classes: les religieux
-de chœur et les frères convers. La première classe de ces religieux
-comporte généralement les hommes dont l’éducation a été soignée, bien
-qu’il y ait aussi de ces hommes à qui l’humilité a fait préférer le
-titre de frère convers; les religieux de chœur ont pour destination
-spéciale de chanter l’office divin; ils sont consacrés au Seigneur par
-les trois vœux de religion, et de plus par le vœu de stabilité; on leur
-donne le nom de Pères.
-
-Les frères convers sont plus particulièrement occupés aux travaux
-manuels; cependant ils assistent à une grande partie des offices de nuit
-et de jour, et quand ils sont occupés au travail pendant l’heure des
-offices, soit dans l’intérieur du couvent, soit aux champs, ils
-s’acquittent ensemble et à voix haute des devoirs religieux que les
-pères pratiquent en même temps dans l’église. Du reste, ils sont soumis,
-à peu de chose près, aux mêmes règlements que les religieux de chœur.
-
-Qu’on ne se figure pas que l’homme, quelque éclairé et instruit qu’on le
-suppose, se dégrade, parce qu’il met la main à l’œuvre et vaque
-quelquefois à de pénibles travaux; la noble fierté de l’ancienne Rome ne
-se crut jamais offensée parce que ses plus illustres sénateurs
-labouraient leurs champs des mêmes mains qui avaient dirigé avec tant
-d’habileté les rênes de l’Etat; si c’eût été une dégradation, les noms
-de ces fameux dictateurs qu’on allait arracher à leur charrue pour en
-faire les sauveurs de la république, ne seraient jamais passés à la
-postérité.
-
-Chaque ordre a un costume, invariable, historique et souvent
-pittoresque. Le Prémontré vêtu de blanc nous rappelle saint Norbert; le
-Mineur ceint d’une corde, François d’Assise; le Trinitaire aux trois
-couleurs symboliques, blanc, rouge et bleu, Jean de Matha; le Carme
-déchaussé, sainte Thérèse; le Capucin à la longue barbe, Matthieu de
-Baschi; le Trappiste au scapulaire noir, Rancé; le Jésuite, Ignace de
-Loyola.
-
-L’habit des religieux trappistes de chœur se compose, pour le temps du
-travail, été et hiver, d’une robe de gros drap blanc, d’un scapulaire
-noir, le tout serré par une ceinture de cuir, et dans le reste du temps,
-ils ajoutent une tunique à manches larges et pendantes de gros drap
-blanc comme la robe, assez semblable pour la forme à la toge romaine;
-cette tunique est surmontée d’un capuchon ou capuce pour couvrir la
-tête; c’est là proprement dit l’habit monacal, auquel on donne aussi le
-nom de _coule_[5].
-
- [5] Des hommes de haute distinction se sont revêtus de la coule des
- Trappistes. On a compté parmi les frères, les comtes de Santena, de
- Rosembert et de Thalouet, le chevalier de Charny, le baron de la
- Motte, le baron de Géramb, chambellan de l’empereur d’Autriche, etc.
-
-Les frères convers portent la même robe, mais de grosse étoffe brune,
-recouverte d’une sorte de grand manteau appelé _chape_. Les frères
-convers et les religieux de chœur portent une chemise de serge
-grossière.
-
-Sous cet habit si simple, que d’hommes éminents dans la noblesse, dans
-l’armée, dans les lettres, se sont déjà ensevelis! Il n’y a plus rien là
-des vanités du monde; on n’y conserve pas même son nom, qu’on change en
-y entrant contre celui de frère Martin, frère Dominique, frère Hilarion,
-etc. Grâce à l’éternel silence qui règne à la Trappe, ces hommes peuvent
-passer là toute leur vie sans se connaître.
-
-Il y a ensuite à la Trappe, outre ces deux classes de religieux profès,
-des aspirants, des novices et des frères donnés ou familiers.
-
-Les aspirants sont ceux qui, se sentant portés à la vie monastique, ont
-demandé à faire partie des religieux. Ils suivent pendant quelque temps
-les exercices de la maison; puis, s’ils persévèrent, ils passent au rang
-des novices et prennent l’habit.
-
-Les novices, partagés en novices de chœur et novices convers, selon leur
-destination à devenir religieux pères de chœur ou religieux frères
-convers, font une année de noviciat, après laquelle, s’ils persistent
-dans leur vocation, ils prononcent des vœux définitifs.
-
-Les frères familiers, sans se lier par des vœux et sans s’engager dans
-la profession religieuse, se donnent à la maison et deviennent membres
-de la famille. Mais ils ne portent point d’habit; ils ne sont point
-soumis à des règles aussi sévères, et peuvent se retirer quand il leur
-plaira, à moins pourtant qu’ils ne veuillent devenir frères ou pères, et
-se soumettre pour cela aux épreuves du noviciat.
-
-«Le Trappiste va au désert pour y étudier la vraie sagesse; il va y
-chercher le bonheur que le monde ne saurait lui offrir; pour cela, il
-embrasse un plan de vie un peu pénible à la nature et dont les
-commencements offrent bien quelques difficultés; mais il ne tarde pas à
-y trouver des douceurs qu’il n’échangerait pas pour les plus grandes
-délices de la terre. Son occupation est de soumettre la chair à
-l’esprit, de réformer son cœur, de ne lui permettre que des affections
-légitimes, de faire mourir l’amour, la volonté et l’esprit propres, qui
-sont des ennemis éternels de notre repos, et les saints exercices de la
-Trappe sont des spécifiques puissants pour obtenir ces résultats.»
-
-Notre ordre, dit saint Bernard, c’est l’humiliation même. Et ceux qui,
-une bonne fois, connaissent le secret de s’humilier sans cesse, trouvent
-assez de force pour tout faire. En entrant à la Trappe on doit être prêt
-à dompter son corps et à ne plus rien vouloir que ce que les supérieurs
-demandent de vous; dans ces dispositions on est sûr de persévérer. On
-demande surtout aux postulants une bonne volonté et la constance dans la
-volonté, un bon esprit, qui sait recevoir les reproches, les
-corrections; et ainsi on vit en paix et union avec le monde. Les
-personnes qui se découragent aux premières difficultés, ou qui ne
-peuvent supporter les humiliations et qui sont inconstantes, ne sont
-point propres à la vie de trappiste.
-
-Il faut à la Trappe une volonté plus ferme et plus déterminée que dans
-aucun autre ordre religieux. On veut des âmes cherchant Dieu et Dieu
-seul. Ce qui éloigne aujourd’hui les postulants des maisons de
-trappistes, ce ne sont pas tant les pénitences corporelles que les
-renoncements du cœur et les abaissements de l’esprit.
-
-«A la Trappe, par-dessus tout, on est à l’école du paradis; on s’y forme
-aux vertus qui doivent y conduire, on y fait un apprentissage de la vie
-éternelle. Sans doute, on ne peut pas savoir quelle est l’occupation des
-bienheureux dans le ciel, mais on tâche de s’y modeler sur ce qu’on a pu
-en soupçonner de plus raisonnable. Ainsi, la vie des bienheureux est
-toute d’intelligence, toute spirituelle: dans leur monastère, les
-religieux font une guerre continuelle à toute sorte de sensualités; ils
-tâchent de spiritualiser toutes leurs œuvres. Dans le ciel, les saints
-chantent continuellement les louanges du Très-Haut; la première
-occupation des moines est de louer le Seigneur, et pour ne pas voguer à
-l’aventure, ils se règlent sur le prophète-roi, qui se levait pendant la
-nuit pour rendre ce devoir à son Créateur et le louait encore sept fois
-le jour. Enfin, les glorieux habitants des cieux sont tout absorbés en
-Dieu et ne pensent plus à la terre; les moines, de même, vivent séparés
-du monde et se purifient tous les jours de l’attache qu’ils ont eue pour
-les créatures.»
-
-Du reste la vie des religieux de la Trappe n’a rien de bien
-extraordinaire; ils font ce que d’ailleurs ils seraient obligés de faire
-s’ils étaient demeurés dans le monde, et ce qu’y font, mais avec plus de
-difficultés, ceux qui veulent s’y sauver; ils observent toute la loi de
-Dieu avec le plus d’exactitude qu’il est possible. Ils voudraient entrer
-un jour en possession des huit béatitudes, et ils savent qu’il n’y a pas
-d’autres moyens que ceux que notre Sauveur indique lui-même: ce sont là
-les motifs qui les entretiennent dans des voies de pénitence.
-
-Prier, méditer, veiller, jeûner, travailler, telle est la vie des
-religieux trappistes. Quelques détails feront mieux connaître les
-saintes occupations qui partagent leurs moments, et donneront en même
-temps une idée de la vie qu’on mène à la Trappe.
-
-
-
-
-V
-
-Silence et solitude.
-
- La solitude est la patrie des forts, le silence leur prière.
-
-
-Je n’ai point l’intention de faire une ample description de la solitude
-en parlant de Sainte-Marie du Désert. Les saints ont toujours regardé la
-solitude comme un asile où la vertu est à l’abri de tout danger.
-
-Jésus-Christ a voulu se transfigurer sur une montagne, après s’être
-éloigné de la foule, n’amenant avec lui que trois de ses disciples, nous
-montrant par là que la solitude n’est autre chose que la fuite, qu’un
-éloignement du commerce des hommes et le commencement de notre gloire.
-C’est en effet ce qui a porté tous les saints Pères à élever la vie
-solitaire ou érémitique jusqu’au troisième ciel, et ils se sont
-surpassés eux-mêmes par l’éloquence de leurs cœurs. L’amour qu’ils ont
-eu pour la solitude a été un feu dans leur volonté qui l’a embrasée de
-désirs pour elle, et une lumière dans leur esprit pour leur faire
-connaître ses avantages.
-
-«La solitude, dit saint Jérôme, est une école où une doctrine toute
-céleste est enseignée; c’est un paradis de délices, tout éclatant de
-l’éclat des roses de la charité, de la blancheur des lis de la chasteté;
-en un mot, l’ornement de toutes les vertus. Ma cellule, ajoute ce grand
-saint, est à mon égard une grande ville, et ma solitude c’est mon
-paradis.»
-
-C’est dans la solitude que Moïse a reçu le Décalogue; c’est dans la
-solitude qu’Elie a joui de la présence de Dieu.
-
-«O solitude, tu es l’échelle de Jacob, qui élève les hommes au ciel et
-fait descendre les anges sur la terre. C’est par toi que le Prophète
-royal demandait à Dieu de ne point ressentir les maux de ce monde. C’est
-toi enfin que le Fils de Dieu, au commencement de sa manifestation au
-monde, a daigné consacrer par sa propre habitation. (S. AMBROISE.)»
-
-«Dans la solitude, dit saint Bernard, on acquiert la pureté du cœur, la
-fermeté et la paix parfaite de l’âme. Dans la solitude on goûte par
-avance les fruits de l’éternité, dont le premier est d’être délivré
-d’une infinité d’occasions d’offenser Dieu; le second, d’être exempt
-d’une cruelle guerre que font à nos âmes l’ouïe, la langue et les yeux;
-le troisième, de jouir d’une familiarité sainte avec Dieu; le quatrième,
-d’avoir part à une abondance et à une plénitude de grâces que Dieu donne
-à l’âme vide de toute créature; le cinquième, c’est une certaine
-assurance qu’on a de son salut et de la bienheureuse immortalité à
-laquelle on aspire.»
-
-Pour bien parler de la solitude, il faut connaître celle de Sainte-Marie
-du Désert. Eloignée de toutes les choses de ce monde, elle n’est point
-de l’isolement: on peut y vivre sans crainte de n’être pas aimé, car la
-charité y respire partout. Un homme passe quelquefois sa vie dans le
-monde sans avoir rencontré un ami; il voit se succéder tous ses jours et
-reste indifférent aux autres hommes qui l’entourent. Dans la retraite
-sainte de la Trappe, il n’en est pas ainsi. Tout ce qui vit avec vous
-mourrait, s’il le fallait, pour vous. Aussi quelle bienveillance dans
-les regards que vous rencontrez! comme vous pouvez compter sur ce
-religieux que vous voyez pour la première fois et qui s’incline
-humblement devant vous! Il est tout chargé d’années et de vertus, et il
-se prosterne presque jusqu’à terre devant le jeune homme qui passe à
-côté de lui!... Sa salutation n’est point commandée par une trompeuse
-politesse: c’est un frère qui salue son frère en Jésus-Christ, et qui
-est prêt à s’immoler pour sauver son âme.
-
-«Il est très-important, observe l’Ecriture, de réprimer et de régler sa
-langue; sans quoi elle devient bientôt une épée affilée, qui frappe,
-blesse et tue par la parole; une arme plus dangereuse cent fois que les
-ciseaux dans les mains d’une femme, dont la pointe peut bien percer les
-chairs, mais non blesser la personne au cœur, comme le dard empoisonné
-de la critique qui fait la guerre à tout, immolant à sa passion, sous
-les coups de la satire, la réputation, l’honneur et souvent l’amitié.
-Plusieurs ont péri par le tranchant du glaive, disait Salomon, mais ils
-sont plus nombreux ceux que la langue a tués: on a compté les morts sur
-les champs de bataille, on ne sait pas les victimes du salon. Telle
-réunion s’est dissoute, telle soirée a manqué, tel cercle ne s’ouvre
-plus pour éviter les _bons mots_ d’un _parleur_ trop spirituel. La
-nature humaine est capable de dompter les bêtes sauvages, dit saint
-Jacques; elle a apprivoisé les oiseaux, adouci les vipères et réduit les
-animaux; mais il sera toujours plus difficile de dompter une langue qui,
-insensible au frein, indocile au commandement, résiste à tous nos
-efforts: Dieu seul pourra la soumettre au silence.»
-
-Les philosophes de l’antiquité avaient ordonné le silence à leurs
-disciples, pour éloigner, disaient-ils, les embarras d’une discussion;
-mais Jésus-Christ, qui est venu accomplir la loi et non l’abroger, l’a
-recommandé comme moyen d’éviter le péché. Tout le travail de l’homme
-consiste à bien régler sa langue. Il l’a observé lui-même assez
-rigoureusement, ne disant rien pendant trente ans, parlant peu dans sa
-vie publique, se taisant même souvent quand on l’interrogeait.
-
-Le chrétien, désireux d’imiter son Maître, l’a pratiqué à son tour, non
-dans un accès de misanthropie, mais par religion. Il allait loin du
-bruit, cherchant le désert pour y vivre dans le silence. «Arsène,
-debout, fuis et tais-toi,» disait une voix mystérieuse. Les solitudes se
-peuplaient, tout en demeurant silencieuses. A Scété, le calme était si
-profond, dit Marule, que vous eussiez cru le lieu inhabité. A Tabenne,
-les trois mille religieux qui vivaient sous la conduite d’Ammon, dit
-Ruffin, s’occupaient à prier, sans jamais parler à personne. A
-Clairvaux, dit l’abbé de Saint-Thierry, le silence qui y régnait
-imprimait une profonde vénération, une profonde retenue, même aux
-étrangers qui arrivaient; il agissait sur eux si puissamment, qu’ils
-n’osaient émettre ni paroles mauvaises ou oiseuses, ni même celles qui
-auraient été hors de propos.
-
-Les enseignements de saint Bernard avaient porté leurs fruits; il y
-avait prêché la circoncision de la langue, aussi nécessaire au moine,
-disait-il, que la circoncision de la chair au juif et la circoncision du
-cœur à un chrétien.
-
-Le silence monastique empêche non-seulement les discussions irritantes,
-les froissements, comme il en arrive trop souvent dans les monastères où
-la règle n’oblige pas au silence, mais il a un autre avantage, c’est
-d’isoler le religieux des religieux qui l’entourent, en lui permettant
-de vivre en ermite dans la communauté: c’est la solitude unie à la vie
-cénobitique. Un moine de Scété demandait un jour s’il ne serait pas
-possible de s’enfoncer plus avant dans la solitude, et mettant le doigt
-à la bouche, Macaire lui répondit: «Retirez-vous dans cette cellule et
-fermez-en la porte à tout jamais.» Oui, le silence procure au cénobite
-tous les avantages de la vie érémitique sans lui faire perdre les
-agréments de la communauté: il est seul sans être délaissé; il a
-l’indépendance d’un solitaire sans en courir les dangers, la
-tranquillité du désert sans en éprouver les ennuis; il trouve dans son
-couvent l’isolement de l’ermitage et les ressources de la communauté.
-
-Tels sont, dans un monastère, les avantages du silence, qui devient
-comme le lien de la vie commune, la sauvegarde de la charité et le
-bonheur du religieux; «il le met à couvert de beaucoup de maux, dit
-saint Jean Chrysostôme; il l’élève au-dessus de ses passions et le rend
-invulnérable; il est un rempart pour l’oreille, un frein pour la langue,
-un port tranquille; il est le soutien de la prière, l’échelle du Ciel,
-le chariot d’Elie qui nous enlève à la terre pour nous donner à Dieu.»
-Le silence, parfois, est plus expressif que la parole: l’éloquence s’en
-est servie souvent pour arriver au sublime; le Trappiste l’emploie, ce
-qui vaut mieux encore, pour s’élever à la vertu.
-
-«Les Trappistes sont toujours silencieux, soit au travail, soit au
-repas, seuls ou en communauté, en un mot partout, excepté au chœur, où
-leur voix, libre enfin, peut chanter des heures entières sans ennui,
-sans fatigue, sans enrouement: la langue ne sort du repos que pour y
-rentrer, et, reprenant dans le silence une énergie nouvelle, elle peut,
-sans s’épuiser jamais, toujours fraîche et reposée, redire les chants du
-psalmiste royal.»
-
-Les lèvres qui touchent l’hostie consacrée doivent être saintes, la
-bouche qui mange le pain des anges, la manne eucharistique, ne doit
-s’ouvrir que pour publier les louanges de Dieu; la langue qui sert à la
-communion ne doit pas devenir un membre d’iniquité, servir d’instrument
-au péché; elle sera donc muette ou ne parlera que le langage sacré:
-c’est l’enseignement profond, la haute leçon qui ressort de cette loi
-monastique.
-
-Tout à la Trappe annonce qu’il faut se taire, tout y prêche le silence.
-Quelques sentences bibliques, imprimées sur les murs, en rappellent
-l’étroite obligation: «Seigneur, mettez une garde à ma bouche et une
-porte à mes lèvres.» (ECCL. XXII, 55). «Le silence est notre gardien et
-notre force.» (IS. XXX, 15). Mais plus souvent le mot SILENCE est écrit
-tout seul, çà et là, en gros caractères, en lettres majuscules, comme
-pour mieux en faire sentir l’importance.
-
-Le silence était une loi, on a établi les peines les plus sévères contre
-son inobservance; une simple humiliation ne suffirait pas, il faut un
-châtiment disciplinaire, et la loi est encore bien sage dans cette
-rigueur apparente. Qui ne sait combien l’observation de cette excellente
-vertu contribue efficacement au bon ordre des établissements où elle est
-bien pratiquée? Quelle sauvegarde assurée contre les désordres, les
-jalousies, les haines, les inimitiés et les divisions qui font le
-malheur de la société! Une charité toute cordiale fait les délices des
-couvents; mais serait-il possible de se maintenir dans ces heureux
-sentiments, si, dans les maisons nombreuses surtout, chacun avait la
-faculté de dire son sentiment, de donner son avis, de communiquer toutes
-ses idées? Quelle confusion et quel désordre en bien peu de temps!
-puisque c’est une opinion assez reçue, que l’on compte presque autant de
-sentiments qu’il y a de têtes admises à délibérer. Combien de ces
-paroles, innocentes peut-être dans l’intention de celui qui les
-prononce, sont mal saisies et mal interprétées par celui qui s’y croit
-offensé, et tôt ou tard quelle perturbation n’occasionnent-elles pas!
-
-Au reste, cette pratique du silence, qui serait si pénible et si
-impraticable dans le monde, au milieu de ceux qui ne l’observeraient
-pas, n’a pas ce caractère à la Trappe. Ici-bas, tout est relatif, et ce
-qui serait intolérable partout ailleurs, paraît doux et aisé au
-religieux, pour qui la contemplation devient vite un besoin; comme ses
-frères, qui lui en donnent l’exemple, il préfère bien mettre toutes ses
-délices à converser avec Dieu dans l’oraison et avec les saints par la
-lecture, plutôt que de perdre son temps dans des conversations dont il
-sent si fort l’abus et les dangers.
-
-De plus, ce silence n’est pas si absolu qu’il ne puisse y être dérogé.
-Ainsi, le supérieur et quelques employés en sont dispensés dans bien des
-circonstances; une nécessité quelconque est encore un motif suffisant
-pour obtenir la permission d’échanger quelques paroles.
-
-Enfin, il y a dans l’ordre un petit dictionnaire de signes, à l’aide
-desquels les religieux peuvent, sans parler, s’entendre entre eux pour
-les choses les plus usuelles, et se communiquer leurs idées lorsqu’il y
-a quelque nécessité de le faire.
-
-Dans le chapitre suivant, j’analyserai la journée des Trappistes, et
-l’on ne pourra s’empêcher de penser, en disant cette analyse, que ces
-hommes, desquels on a tant parlé en les calomniant, en les raillant, en
-les méprisant, sont arrivés au plus haut degré de perfectibilité auquel
-l’homme puisse atteindre.
-
-
-
-
-VI
-
-La journée d’un Trappiste.
-
- Les jours se suivent et se ressemblent.
-
-
-A minuit, à une heure, à deux heures au plus tard, selon la dignité de
-la fête, le plus ou moins de solennité de l’office, la cloche du
-monastère sonne au milieu des ténèbres et dans les saisons les plus
-rigoureuses, pour appeler le religieux au chœur. Pour louer le Seigneur,
-ils devancent l’étoile du matin, et quand vient la nuit, ils le chantent
-encore. Au premier signal, toute la communauté s’arrache à un sommeil
-que lui a peut-être longtemps refusé la dureté de la couche: elle
-s’empresse d’aller offrir à Dieu les hommages de son exactitude et de
-son dévouement. Cinq minutes après le réveil, l’office commence; il dure
-jusqu’à quatre heures ou quatre heures et demie.
-
-La messe du point du jour suit de près les offices de nuit. Elle se dit
-et s’entend avec un grand recueillement; l’officiant, pour se garder des
-objets extérieurs qui pourraient le distraire, enfonce son capuchon fort
-avant sur son front et découvre sa tête en arrivant à l’autel. Cet autel
-rappelle la pauvreté du berceau de Jésus; ni l’or, ni l’argent, ni la
-soie ne le parent; tout y est en bois et d’une grande simplicité.
-
-Après prime et la messe matutinale, on tient le chapitre des _coulpes_
-ou confession publique. Là chacun s’accuse devant ses frères des fautes
-qu’il a commises dans la journée. Si l’un des religieux oublie de
-s’accuser d’une faute ou en a commis une involontairement et qu’un de
-ses frères la connaisse, celui-ci la proclame à haute voix; le coupable
-l’en remercie et ne laisse pas passer la journée sans prier pour celui
-qui l’a accusé.
-
-Quoique l’office divin soit l’œuvre par excellence des religieux de
-chœur, le travail des mains est aussi une de leurs obligations. Le
-travail est la loi de la nature et la punition de notre péché. «Le
-Trappiste se soumet à cette loi, l’acceptant dans toute sa rigueur, la
-pratiquant dans toute sa vérité: fils de saint Benoît, qui faisait du
-travail de la terre la condition de la vie monastique, il gagne le pain
-qu’il mange sans le devoir à personne. Saint Bernard ajoute: L’oisiveté
-est l’ennemie de l’âme. C’est pourquoi tous les frères devront chaque
-jour consacrer un certain temps au travail des mains et avoir des heures
-fixes pour l’étude des saintes lettres.» Personne à la Trappe ne peut
-être dispensé du travail. Ce n’est qu’alors, dit saint Benoit, que le
-religieux est véritablement moine.
-
-Le jour avançant, les travaux commencent: on voit alors tous ces
-serviteurs de Dieu se rendre aux postes qui leur sont assignés. Les uns,
-chargés de leurs pioches et de leurs pelles, prennent le chemin des
-champs; d’autres vont scier du bois dans la forêt. Comme mon désir était
-de suivre de point en point les exercices de la communauté et de voir
-par moi-même ce qui pourrait m’intéresser et m’édifier, le père prieur
-m’avait envoyé un religieux, pour me faire suivre les religieux dans
-leurs divers exercices; je fus témoin de leurs travaux, qui consistent
-dans le labourage, la garde du troupeau, les lessives, le soin des
-écuries, le balaiement des cloîtres. En parcourant les champs pour
-examiner les divers genres d’exploitation, je considérais de loin ces
-religieux-pasteurs, couverts de leurs capuchons, les uns conduisant la
-charrue, d’autres faisant des gerbes et les chargeant sur une lourde
-charrette attelée de chevaux; plus loin, le frère gardien priant, tête
-nue, à genoux, au milieu de son troupeau; tandis que sur la lisière de
-la forêt les vaches paissaient sous la conduite d’un autre trappiste
-armé d’une longue perche, qui les suivait lentement à travers les
-touffes de verdure.
-
-Pendant le travail, de temps en temps, tous les religieux se découvrent,
-lèvent les yeux au ciel et prient. Cet exercice leur fait supporter la
-fatigue, la chaleur ou le froid, et ils en éprouvent un véritable
-soulagement. Telle est l’institution de la Trappe: la prière pour
-récréation. Si, comme le Roi-prophète, le Trappiste se lève la nuit pour
-chanter les louanges du Seigneur, comme lui aussi, _septies in die
-laudem dixi tibi_: sept fois le jour il chante la gloire de son saint
-nom. Après cette première partie du travail de la journée, les religieux
-quittent leurs travaux, se rendent au chœur pour chanter la grand’messe
-et les petites heures.
-
-L’office terminé, les religieux se rendent au réfectoire. Le père
-hôtelier vint me chercher pour me faire assister à leur repas. Le
-Trappiste donne à la nourriture de son corps tout le nécessaire, ne lui
-refusant jamais que le superflu, soit dans la qualité, soit dans la
-quantité des mets. Les douze onces de pain par jour (huit onces pour le
-dîner et quatre onces à la collation) suffisent à son alimentation. Le
-jeûne vient quelquefois rogner encore la portion, sans jamais
-compromettre la santé. Ce jour-là, le Trappiste fait comme le soldat de
-l’empire, serre sa ceinture d’un cran, et dit avec autant d’héroïsme et
-plus de religion: «J’ai bien dîné,» en rendant grâces à Dieu.
-
-Le R. P. abbé est placé au milieu d’une table plus élevée que les autres
-et qui est appuyée au fond de la salle; un grand crucifix est placé
-au-dessus de sa tête et se dessine en noir sur la blancheur du mur. Près
-de lui sont assis le père prieur et le père sous-prieur; les étrangers
-sont admis à cette table du fond, à la manière antique. De l’endroit où
-j’étais placé, je voyais quatre longues files de Trappistes debout.
-Après le _Benedicite_, ils s’assirent. Il était près de midi, et tous
-ces hommes étaient levés depuis une heure du matin. C’était leur premier
-repas, et cependant tous attendent, sans la plus légère marque
-d’empressement, le signal qui doit leur être donné.
-
-«Le repas est servi sur une table sans nappe, entourée de bancs comme la
-table du pauvre, où les religieux s’associent pour manger ce qui leur a
-été servi, sans autre assaisonnement que leur appétit.» Chaque religieux
-a une serviette pour s’essuyer, envelopper la cuillère, la fourchette en
-bois et le couteau.
-
-Le père abbé frappe sur la table: le dîner commence, et l’on n’entend
-aucun bruit, et rien ne trouble la pieuse lecture que fait un religieux.
-Le dîner se composait d’une soupe aux légumes, cuits sans beurre et sans
-sel, et d’un plat de riz à l’eau. Selon la saison, on donne du fruit:
-c’est là leur plus grande douceur. Au monastère de la Val-Sainte,
-pendant le repas, le supérieur frappait la table avec son couteau; alors
-tout mouvement cessait, le lecteur fermait le livre, chaque religieux
-devenait immobile, et tous les cœurs et les yeux s’élevaient en esprit
-vers Celui qui leur donnait le _pain quotidien_; ils attendaient la
-répétition du même signal pour continuer de manger. Il faut ajouter
-qu’ils ne buvaient pas non plus à volonté et suivant le besoin qu’ils
-éprouvaient, mais seulement lorsque le père abbé agitait une sonnette
-placée près de lui. Cette pratique a été supprimée depuis 1834.
-Aujourd’hui l’on boit selon la soif, et le repas n’est jamais
-interrompu. Ils tiennent leur verre des deux mains, afin d’agir avec une
-lenteur forcée et de réprimer ainsi les mouvements de l’appétit sensuel.
-Ces hommes, qui ont trouvé le moyen d’étouffer jusqu’à ce sentiment de
-satisfaction que la nature ressent dans l’acte le plus nécessaire à
-l’existence, qui en ont fait au contraire un acte d’expiation, et qui ne
-nourrissent leur corps que pour le mortifier, ont les attentions les
-plus délicates, les égards les plus minutieux pour les étrangers qu’ils
-admettent à leur table et auxquels ils offrent de si rigides exemples.
-Le pain est excellent; on me donna un plat de plus qu’à la communauté,
-et que mon peu de connaissance de l’art culinaire ne me permit pas de
-reconnaître.
-
-La nourriture habituelle des Trappistes se compose d’un bon pain bis,
-d’herbes et de racines potagères, de riz, de légumes surtout, cuits dans
-l’eau, avec un peu de sel pour tout assaisonnement. Ils mangent les
-fruits de leur jardin. On sert à chacun sa portion toute faite, mais
-toujours copieuse. «L’odorat n’est pas réjoui quand il n’a pour tout
-fumet que l’odeur fade de quelques légumes refroidis, et le goût ne peut
-guère savourer des mets insipides; mais la mortification arrange tout,
-rend bon ce qui est mauvais, et adoucit les eaux amères, comme la
-baguette de Moïse.»
-
-Les murs du réfectoire portent des inscriptions tirées des saintes
-Ecritures. Je crois me rappeler celle-ci: _A l’homme que faut-il? Un peu
-d’eau et de pain._
-
-Durant l’été, les Trappistes dînent à onze heures et demie, et ils ont
-ensuite une heure pour faire _la méridienne_. Aussitôt après, le père
-hôtelier m’introduisit dans le cloître qui s’étend, en forme de
-galeries, dans toute la longueur du carré intérieur, au milieu duquel se
-trouve le cimetière. C’est un des _lieux réguliers_, comme l’église, le
-réfectoire, le dortoir et le chapitre, où personne ne peut parler avec
-les étrangers, pas même l’hôtelier. Dans un parloir contigu au cloître
-sont suspendus, aux murailles, les habits des religieux de chœur et les
-chapes brunes des frères convers. Je visitai successivement la forge, le
-laboratoire, la bibliothèque, la reliure, la lingerie, l’infirmerie et
-les ateliers divers; car tout ce qui est nécessaire aux besoins des
-religieux se fait dans le couvent, et les Trappistes l’ont voulu ainsi,
-afin de n’être point forcés d’avoir aucune communication avec les
-villes. Tous ces travaux s’exécutent dans le plus grand silence.
-Cependant, il est de nombreuses circonstances où quelques mots
-deviennent nécessaires, mais ces quelques mots ne sont prononcés que par
-le supérieur aux religieux ou aux étrangers, par le père hôtelier aux
-voyageurs, et par le cellérier dans ses rapports avec les marchands ou
-les frères.
-
-Je n’aurai garde d’omettre une pharmacie fournie des médicaments de
-première nécessité; un petit jardin, dit de la pharmacie, l’alimente
-sans beaucoup de frais des follicules et graines nécessaires. Enfin,
-Sainte-Marie du Désert a le précieux avantage de posséder, parmi ses
-religieux, un pharmacien (le père Maxime) plein de zèle et de charité.
-Afin de mieux remplir l’emploi qui lui était confié, le père Maxime a
-pris rang parmi les frères convers, après avoir été auparavant novice de
-chœur. Le R. P. abbé l’autorise et le charge, à l’égard des malades
-pauvres des environs, de distribuer, avec ses sages conseils, les
-remèdes, soulagements et autres secours que leur état réclame.
-
-Dans tous les ateliers, j’ai trouvé l’activité et le silence. Jamais
-aucune parole ne vient se joindre au bruit des mains qui travaillent,
-aucune distraction ne vient retarder l’ouvrage. Le crucifix se retrouve
-partout; sa vue soutient et encourage celui que la fatigue serait au
-moment de vaincre. L’ordre et la propreté règnent dans toute la maison,
-et le plus grand soin se fait aussi remarquer dans les vastes et beaux
-jardins de la communauté.
-
-J’ai parcouru, une seconde fois, plein d’admiration, les champs qui
-avoisinent le monastère. Tous les religieux étaient alors disséminés çà
-et là dans la campagne; partout j’ai trouvé l’activité d’une grande
-ruche. Je croyais ne voir dans ce couvent que les habitudes et les
-pratiques du cloître; je croyais n’y entendre que des cantiques et des
-prières; je n’y voyais que l’image des travaux champêtres, et je n’y
-entendais que le bruit et le mouvement de l’industrie agricole. Quelques
-religieux de chœur, ayant à leur tête le R. P. prieur, arrachaient des
-pommes de terre et en remplissaient de petits paniers, qu’ils portaient
-ensuite sur une lourde charrette attelée de deux bœufs. La blancheur de
-leurs robes tranchait admirablement sur cette terre noire, et formait un
-contraste frappant au milieu de cette vaste solitude qu’animait seule
-leur activité; de temps à autre, ils échangeaient des signes de charité
-et d’affection réciproque; puis, à un signal donné, debout, immobiles,
-les bras en croix sur la poitrine, les yeux levés vers le ciel, ils
-adressaient à Dieu de courtes et ferventes prières. Pendant ces moments
-de silence, il me semblait, comme le dit Chateaubriand, ouïr passer le
-monde avec le souffle du vent; je me rappelai ces garnisons perdues aux
-extrémités du monde, et qui font entendre aux échos des airs inconnus
-comme pour attirer la patrie...
-
-Il est quatre heures, la journée des Trappistes est bien avancée; ils se
-rendent donc au chœur pour chanter vêpres, car ils ont gagné leur
-souper.
-
-«Le moine doit vivre du travail de ses mains, dit saint Benoît, bien
-persuadé que celui qui ne produit pas n’a pas le droit de dépenser. On
-peut produire néanmoins sans travailler la terre; l’étude n’est pas
-moins utile à la société que le labour; mais, il faut le dire, la hotte
-et la bêche conviennent mieux au plus grand nombre que les livres et la
-plume. L’abbé de Rancé avait raison sous ce rapport contre Mabillon dans
-la discussion qui s’engagea entre eux pour et contre le travail manuel.
-Saint Bernard avait dit avant eux: «Il y a beaucoup à profiter à l’école
-de la nature: un arbre, une pierre, une fleur peuvent quelquefois nous
-instruire mieux qu’un bon livre et un excellent maître.» Le Bénédictin
-étudie, et le Trappiste cultive le sol, travaille des mains, à l’exemple
-des solitaires de la Thébaïde. Tous deux s’occupent aussi utilement l’un
-que l’autre.»
-
-Les religieux de chœur, obligés au chant de l’office canonial,
-travaillent moins que les frères convers; ils sont quelquefois à
-l’église que ceux-ci sont aux champs: mais cette différence, qui ne les
-empêche pas d’être frères, n’est qu’un moyen pour eux de mieux pratiquer
-la charité, de se servir l’un l’autre; les premiers prient pour les
-seconds, et les seconds travaillent pour les premiers; c’est un échange
-réciproque de services qui n’est pas au préjudice du frère convers. Les
-règlements portent que le travail manuel, pour les Trappistes de chœur,
-sauf durant les saisons extraordinaires, comme le temps de la moisson,
-des vendanges, la récolte des pommes de terre, ne doit pas excéder la
-durée de six heures, même en été.
-
-A l’heure du souper, la cloche des perdus se fait entendre; elle annonce
-l’heure de la prière et rappelle les errants: _errantes revoca_. Le père
-hôtelier me quitta pour aller lui-même servir le souper aux étrangers.
-La table est proprement servie, les mets sont très-copieux et
-convenablement assaisonnés. Tout est excellent. Une seule chose gêne
-toujours les retraitants: c’est de voir le père hôtelier épier tous
-leurs besoins et courir au-devant de leurs désirs. Ces hommes, si durs
-pour eux-mêmes, ont comme des raffinements des prévenances envers les
-étrangers, et semblent éprouver un grand plaisir à voir accepter
-quelques superfluités de la vie, dont ils se souviennent encore, mais
-auxquelles ils ont renoncé; et un sourire de bonheur s’épanouit sur leur
-visage, quand ils entendent trouver bon ce qu’ils viennent d’offrir.
-
-Le souper ou collation des Trappistes est suivi d’un intervalle, pour la
-lecture et la méditation, jusqu’à sept heures; alors on chante complies,
-le _Salve Regina_, et ils se rendent au dortoir.
-
-Telle est la journée d’un Trappiste; et certes le voyageur qui les a
-suivis dans ces différents exercices ne partage plus ensuite les
-préjugés que le monde conserve encore sur eux en disant: Les moines sont
-des gens inutiles.
-
-_Les jours se suivent et se ressemblent_, pour le religieux qui s’occupe
-incessamment du salut de son âme et travaille à cette unique affaire. En
-détaillant la journée d’un Trappiste, j’ai analysé les semaines, les
-mois et les années de sa vie.
-
-Pour compléter _la journée d’un Trappiste_, nous transcrivons le précis
-de la vie de ces religieux.
-
-§ 1er
-
-Le jour naturel se compose de vingt-quatre heures.
-
-Voici comme il se partage à la Trappe.
-
-1º Huit heures pour les besoins du corps, sept heures pour le repos, une
-heure pour le repas.
-
-2º Présence obligée au chœur: six et huit heures selon le degré des
-fêtes.
-
-3º Le travail manuel est de cinq heures et demie en été, et de quatre
-heures et demie en hiver.
-
-Le reste du temps est libre, et peut être consacré à la prière ou à des
-lectures privées.
-
-§ 2e
-
-1º L’abstinence est perpétuelle. En sont dispensés les malades et les
-infirmes, qui sont l’objet de la plus grande charité et des soins les
-plus assidus.
-
-2º En hiver un seul repas (_six mois environ_); deux repas en été. Cette
-austérité si effrayante pour la nature est plus imaginaire que réelle.
-_Teste experientiâ._
-
-3º La nourriture est saine et abondante; on peut en juger par les
-santés, point ou peu de malades.
-
-4º Le travail des mains délasse l’esprit sans trop fatiguer le corps; on
-s’y livre avec discrétion; les forces en sont la mesure.
-
-5º Le silence est continuel: n’est-ce pas assez de parler à Dieu? On lui
-parle dans les saints offices et l’oraison; et lui nous parle dans les
-saintes lectures.
-
-§ 3e
-
-1º Des forces ordinaires suffisent pour se façonner au régime.
-
-2º Les inconstants, les mélancoliques, les têtes faibles, les esprits
-faux, les mauvais caractères ne peuvent être admis.
-
-3º Sont admis au contraire avec bonheur les âmes simples, les hommes au
-cœur ouvert, à volonté ferme et généreuse; les hommes, en un mot, qui
-cherchent sincèrement le bon Dieu.
-
-Qu’on ne se laisse pas effrayer par les apparences; la vie de la Trappe
-est plus douce que la vie des mondains. _Experiri, si labor terret,
-merces invitet._
-
-
-
-
-VII
-
-Les nuits à la Trappe.
-
- Je dors, mais mon cœur veille.
-
-
-Jusqu’à ce jour, ce titre a été employé par les écrivains modernes,
-habiles dans l’art de séduire, pour amorcer l’attention de leurs
-lecteurs; ils s’en sont servis malheureusement pour décrire les mœurs
-dissolues de la société et donner des scandales au public. Néanmoins,
-malgré l’abus qu’on en a fait, nous n’avons pas craint de l’inscrire en
-tête de ce chapitre: il pourra, ce nous semble, réparer un peu le mal
-qu’il a produit, en faisant connaître des mystères véritablement
-édifiants, les mystères de la mortification monastique.
-
-J’ai visité le dortoir des Trappistes, j’ai touché leurs lits; et
-assurément ce n’est ni une chambre bien meublée, ni un lit richement
-sculpté, et encore moins une couche au mol duvet. On ne voit rien dans
-ce dortoir qui ressemble au luxe, à l’affectation et à la délicatesse.
-Leur dortoir est une longue salle vaste et aérée, contenant, à droite et
-à gauche, ce que les religieux appellent leurs _lits_; une lampe y reste
-allumée toute la nuit. Ces lits ne sont pas autre chose que deux
-planches élevées de terre par quatre supports, sans art, sans
-menuiserie, sans dessin, grossièrement façonnés, laissant trop voir
-qu’ils ne sont passés ni au tour ni au rabot; une natte de paille piquée
-recouverte d’une toile, deux couvertures de laine et un traversin de
-paille, voilà tout ce qu’il faut pour faire reposer le Trappiste. Chaque
-couche se trouve séparée par une colonne et une cloison en planches, ce
-qui forme une espèce d’alcove. Le nom de chaque trappiste est écrit
-au-dessus de chacun de ces lits. Celui du père abbé est confondu avec
-ceux de ses frères; rien ne le distingue. Dans ce dortoir, comme dans le
-reste de cette maison, qui n’appartient en rien au monde, tous les noms
-de famille disparaissent: l’on n’y connaît que ceux que la religion a
-donnés.
-
-Après les plus rudes travaux, les mortifications et les prières du jour,
-les Trappistes n’ont à proprement parler qu’une planche pour se reposer.
-Ce lit ne sourit pas à la mollesse, il n’invite pas à passer la grasse
-matinée, mais il suffit au repos du corps: il délasse sans énerver, il
-procure un sommeil léger, calme et naturel; on y dort paisiblement, sans
-suffocations, sans sueurs, sans cauchemar, comme sur un lit de camp,
-d’où l’on se lève toujours frais, agile et dispos à recommencer la
-journée.
-
-«La nuit est dangereuse pour l’homme, a dit le comte de Maistre dans
-l’une des _Soirées de Saint-Pétersbourg_; et sans nous en apercevoir,
-nous l’aimons tous un peu, parce qu’elle nous met à l’aise. La nuit est
-une complice naturelle constamment à l’ordre de tous les vices, et cette
-complaisance séduisante fait qu’en général nous valons tous moins la
-nuit que le jour. La lumière intimide le vice; la nuit lui rend toutes
-ses forces, et c’est la vertu qui a peur. Encore une fois, la nuit ne
-vaut rien pour l’homme...
-
-Depuis le brigand des grands chemins jusqu’à celui des salons, quel
-homme n’a jamais dit: «Viens, j’ai besoin de ton ombre?» La société, la
-famille la mieux réglée est celle où l’on veille le moins, et toujours
-l’extrême corruption des mœurs s’annonce par l’extrême abus de ce genre.
-La nuit étant donc de sa nature mauvaise conseillère, de là vient que
-les fausses religions l’avaient consacrée souvent à des rites coupables,
-sous le nom de _Bonne Déesse_.»
-
-Le philosophe chrétien a dit vrai; et se méfiant de la nuit comme d’un
-ennemi dangereux dont ils veulent éviter les coups, les Trappistes se
-retirent à la chute du jour (à huit heures du soir de Pâques au 14
-septembre, et à sept heures du 14 septembre à Pâques). Sur ces couches
-si dures, le sommeil ne tarde point à descendre et à venir reposer ces
-hommes qu’aucune inquiétude n’agite, qu’aucun remords ne tourmente: car
-si quelques-uns ont été coupables, ne sont-ils pas venus échanger leurs
-remords contre un saint repentir, et Dieu ne donne-t-il pas la paix à
-qui se repent?
-
-Comme le soldat au camp, le Trappiste dort tout habillé, afin d’être
-prêt au premier signal. «Chaque religieux repose avec ses habits
-réguliers, sans jamais les quitter, portant toujours la tunique, le
-scapulaire et la coule qui doive lui servir de vêtement pendant le jour,
-de drap pendant la nuit et de linceul à la mort.» Le Trappiste, après
-avoir pris l’habit, ne s’en dépouille plus; il l’a promis, les vers
-seuls le déshabilleront.
-
-«La nuit se passe sans insomnie, les heures fuient rapides sans qu’on
-puisse les compter, les paupières sont fermées, l’œil dort, et si le
-cœur veille, comme celui de l’Epouse des Cantiques, c’est dans l’attente
-de quelque sainte communication qui va venir lui montrer _ce que l’œil
-ne peut voir_, lui dire _ce que l’oreille ne saurait entendre_, ces
-choses mystérieuses qui furent découvertes à tant de saints par des
-visions. Il y a des songes naturels qui sont l’expression de nos goûts,
-de nos penchants, de nos inclinations; des songes diaboliques qui sont
-la preuve du pouvoir occulte que le démon exerce sur nous; mais il y a
-aussi des songes divins pendant lesquels Dieu, pour parler le langage de
-Job, _ouvre nos oreilles, parle à notre cœur et nous instruit_.»
-
-«Si la nuit, dit encore Joseph de Maistre, donne de mauvais conseils, il
-faut lui rendre justice, elle en donne d’excellents: c’est l’époque des
-profondes méditations et des sublimes ravissements; pour mettre à profit
-ces élans divins et pour contredire aussi son influence funeste, le
-Christianisme s’est emparé à son tour de la nuit et l’a consacrée à de
-saintes cérémonies qu’il anime par le chant de l’office divin.»
-
-Dans les âges de foi, les chrétiens se levaient la nuit pour prier; ils
-se rendaient à l’église pour assister à la récitation des nocturnes; ils
-allaient mêler leurs voix, en redisant les psaumes, à celle de David,
-qui suspendait son sommeil pour prier, qui passait ses nuits à gémir et
-qui arrosait son lit des larmes de la pénitence. Aujourd’hui, l’usage
-s’en est perdu; l’Eglise est trop bonne mère pour ne pas ménager, autant
-que possible, les faiblesses de notre nature. Il est une nuit que les
-chrétiens sanctifient encore par la prière: c’est la nuit de Noël.
-Cependant, grâce à la réforme de Cîteaux, la règle de saint Benoît n’a
-pas varié; au milieu de la nuit, la cloche se fait entendre, appelant
-les religieux à matines, et chaque Trappiste quitte sa couche et descend
-à l’église, où il commence par prier Dieu _de lui donner son secours,
-d’ouvrir sa bouche, de délier sa langue_, avant d’en chanter les
-grandeurs sur le ton du psalmiste.
-
-Les chants qui retentissent à la Trappe, dans le silence des nuits, sont
-plaintifs, gémissants et coupés au milieu du verset comme par un
-sanglot; ils disent les mêmes paroles que David, sans les accompagner du
-psaltérion et de la cithare. Il faut les avoir entendues, ces psalmodies
-nocturnes, pour comprendre tout ce qu’elles ont de triste, d’élégiaque
-et d’émouvant. Les Trappistes, donc, pendant que d’autres se livrent au
-plaisir, veillent sur nous pendant la nuit, prient quand nous dormons,
-et gémissent, debout au pied des autels, anges protecteurs de la terre,
-éloignant par leurs prières ce que la nuit a de mauvais pour nous; le
-monde oublie son Dieu, les Trappistes se souviennent du Seigneur en
-conversant avec lui.
-
-L’auteur de la psalmodie sacrée a lui-même marqué l’heure où doit
-commencer le saint office: «_Mediâ nocte_, dit-il, _surgebam ad
-confitendum tibi_: Je me levais au milieu de la nuit pour chanter vos
-louanges.» Et les noms de _matines_ et de _nocturnes_, que porte encore
-cette partie de l’office, annoncent bien le temps où il doit se
-célébrer: c’est du moins littéralement ce qui se pratique chez les
-Trappistes.
-
-La dureté de la couche m’avait empêché de dormir; aussi, lorsqu’à une
-heure après minuit la cloche du monastère sonna pour appeler les
-religieux au chœur, je n’eus pas de peine à me réveiller. En me rendant
-à la tribune de la chapelle, je vis les religieux un à un descendre
-lentement; et dans le plus profond silence, l’escalier qui conduit du
-dortoir à l’église; et, dans l’obscurité que la lueur vacillante de la
-lampe ne dissipait que faiblement, ils apparaissaient, avec leur longue
-coule blanche, comme des ombres glissant au milieu de la nuit. J’étais
-placé de manière à voir arriver tous les religieux et presque à les
-compter. J’aperçus beaucoup de jeunes gens mêlés à des vieillards et à
-des hommes d’un âge mûr. Ils étaient, en général, plutôt robustes et
-pleins de santé, qu’affaiblis et languissants. On remarquait, sur
-presque toutes les figures, plutôt le hâle de l’air brûlant du midi que
-la pâleur et la trace des austérités; quelques-uns avaient de la
-noblesse et de la grâce, mais les jeunes trappistes avaient perdu
-l’élégance de la taille et jusqu’à la légèreté de la marche.
-
-Chaque religieux avait les bras croisés sur la poitrine, se prosternait
-en passant devant l’autel et se rendait ensuite à sa stalle; à droite et
-à gauche du chœur, les autres frères de la communauté étaient à genoux,
-le front courbé vers la terre. Pas une voix ne se faisait encore
-entendre; un seul bruit frappait l’oreille, dans un si auguste silence:
-c’était le balancier de l’horloge, dont le retentissement monotone
-marquait les secondes et la rapidité des heures à ces hommes qui ne
-pensent qu’à l’éternité. Prosternés sous la main du temps, ils me
-semblaient attendre leur arrêt: l’heure suprême peut sonner, je les
-crois tout prêts. Les religieux, couverts de leurs capuchons, étaient
-agenouillés, la tête baissée; ils priaient au milieu d’un silence
-solennel, immobiles comme ces statues de marbre inclinées sur les
-tombeaux. Puis, tout à coup ils se relevèrent, et l’on crut entendre une
-seule et immense voix monter vers le trône de l’Eternel: nos psaumes, si
-pleins de poésies et de beautés graves, devenaient encore plus touchants
-et plus solennels, chantés ainsi dans le calme de la nuit, alors que
-rien ne distrait l’esprit et que les paroles sacrées parviennent mieux
-au cœur. C’est vraiment un spectacle grave et plein de majesté que ces
-moines placés sur deux rangs, éclairés par la faible lueur d’une seule
-lampe, et chantant d’une voix retentissante les louanges du Seigneur,
-pendant que tout repose dans le sommeil.
-
-Pendant l’office, plusieurs religieux ont quitté leur stalle et sont
-venus séparément se prosterner sur les marches du sanctuaire. Parmi eux,
-j’ai reconnu le R. P. prieur; il est venu s’agenouiller et se coucher la
-face contre terre, pour donner à ses religieux l’exemple de la pénitence
-et de l’humilité. O vous qui lirez ces lignes, allez entendre et admirer
-ces hommes voués à Dieu, ces cénobites oubliés du monde, qui prient avec
-la charité sans bornes que commande le premier précepte de la loi
-divine; vous serez humiliés de votre relâchement, et vous garderez
-gravées au fond de vos cœurs les paroles de ce cantique: «A l’heure où
-la débauche allume ses flambeaux, j’allumerai les cierges de l’autel; à
-l’heure où le méchant médite son crime, où le coupable sent ses remords,
-où le pauvre souffre sans lumière et sans amis, je prierai pour le
-pauvre, pour le coupable, pour le méchant; je prierai pour ceux qui sont
-morts et pour ceux qui vont mourir; je prierai pour le malheureux, afin
-qu’il espère, pour les heureux, de crainte qu’ils n’oublient Dieu.»
-
-En écoutant ces paroles, j’étais honteux de moi-même; la voix de ces
-solitaires favorisés du Ciel me paraissait si pure et si fervente!
-J’étais comme un criminel qui comprend le bonheur de la vertu et la
-sévérité du Juge suprême, parce qu’il s’est éloigné trop longtemps de
-l’une et qu’il se trouve en face de l’autre.
-
-Je restai ainsi abîmé dans ce flot de réflexions et de retours sur
-moi-même, moments précieux où l’âme s’ouvre à la grâce, où l’esprit
-triomphe de la matière, où l’on jette loin de soi ce fardeau misérable
-des inquiétudes humaines.
-
-L’office ne se termina qu’à quatre heures et demie. Le jour commençait à
-poindre quand je regagnai ma chambre.
-
-
-
-
-VIII
-
-Le chapitre.
-
-
-Le soleil venait m’annoncer son lever par quelques rayons qui
-éclairaient ma chambre d’une douce clarté. Je me levai joyeux de pouvoir
-passer une nouvelle journée dans le couvent. En me rendant à la chapelle
-des étrangers, un prêtre vint me prier de lui servir la messe; je me mis
-aussitôt à sa disposition.
-
-Nous nous rendons à la sacristie. Un religieux (le père Jean de la
-Croix, sacristain) y préparait les ornements pour la sainte messe; il se
-retourne pour nous saluer, et j’aperçois un jeune homme de dix-neuf à
-vingt ans, dont les traits et l’expression virginale de la figure
-rappelaient ces belles têtes que les grands maîtres de l’école italienne
-donnaient aux premiers chrétiens qui mouraient pour Dieu avec toute leur
-innocence et toute l’exaltation du jeune âge. Comme les pensées du
-Trappiste doivent être pures dans une occupation si sainte! quelle tache
-pourrait souiller une vie si innocente!
-
-Il est édifiant, sans doute, d’assister au sacrifice d’un homme qui,
-dégoûté du monde, vient consacrer les forces de l’âge mûr au Dieu qui a
-dit: _Tu quitteras tout pour t’attacher à moi_; mais il me semble bien
-plus touchant encore de voir celui qui sort de l’adolescence, qui n’a
-qu’entrevu, qui n’a fait qu’apercevoir les plaisirs et les joies de la
-vie, qui sent au dedans de lui toute la puissance des passions qui
-enivrent et qui séduisent... il est bien plus beau, dis-je, de le voir
-dédaigner les délices que l’imagination et le monde lui présentent, et
-mépriser les fleurs de la terre pour les fruits du céleste Eden. Ce
-jeune homme, dont la vie a été toute d’innocence, s’envolera des ennuis
-de la terre aux délices du ciel; les jours de son éternité ne seront pas
-plus purs que ceux qu’il a passés à l’ombre des autels; sa couronne sera
-celle des vierges, et il suivra l’_Agneau_ dans les parvis célestes.
-
-Après la messe, le père Elisée me conduisit à la salle où se tient le
-chapitre des coulpes ou confessions publiques. Je n’y pénétrai point
-sans quelque saisissement secret, comme s’il se fût agi pour moi d’une
-espèce d’initiation.
-
-«Le chapitre, a dit le biographe du fondateur de Cîteaux, montre mieux
-que toute autre partie de la vie monastique, que le couvent n’était rien
-moins qu’un lieu où vivaient tranquillement des hommes dont l’unique
-affaire était de se promener en habits d’une forme particulière et de
-passer leur temps à des œuvres prescrites par une règle, mais bien une
-école où l’on apprenait à supporter sans murmure l’humiliation, où les
-dernières racines de l’amour-propre étaient extirpées pour faire place à
-la charité de l’Evangile.»
-
-L’humilité, dans le langage chrétien, consiste à s’abaisser pour être
-élevé. Saint Benoît dit que l’humilité est l’âme du cloître. Elle est
-aussi l’échelle mystérieuse qui apparut en songe au patriarche Jacob, et
-qui servait aux anges à descendre du ciel et à monter de la terre au
-ciel; elle renferme douze degrés, dont le cinquième _est de découvrir
-contre soi-même ses iniquités au Seigneur, pour en recevoir humblement
-réprimande et pardon_. «Cette pratique demande une grande humilité.
-Lorsqu’un moine aura fait une faute contre la règle, brisé ou perdu
-quelque objet, en un mot commis un acte répréhensible, quel qu’il soit,
-il devra immédiatement s’en accuser devant l’abbé ou la communauté. Il
-faut sans doute imposer un rude sacrifice à l’amour-propre pour aller,
-de son propre mouvement, faire l’aveu de ses misères les plus cachées à
-un supérieur qui a autorité sur nous, se charger volontairement de la
-confusion que cet aveu doit produire, s’exposer à perdre son estime en
-lui découvrant des faiblesses qui ne sont point des péchés et que Dieu
-même ne demande pas qu’on porte au tribunal de la confession. Mais si
-cette démarche est humiliante et pénible, elle renferme une infinité
-d’avantages, et elle est louée par les anciens comme un moyen des plus
-sûrs et des plus propres pour se corriger de ses fautes et pour parvenir
-à la perfection.[6]»
-
- [6] Dom Calmet: _Explication de la Règle_.
-
-Apprenons donc, de la bouche du moine même, règle vivante de son ordre,
-les secrets qui se passent dans cette mystérieuse enceinte. Dans chaque
-couvent, on donne à une salle le nom de _Chapitre_, parce qu’on y lit
-toujours, en entrant, un chapitre de la règle.
-
-Dans plusieurs ordres religieux, le chapitre ne se tient qu’une fois par
-semaine, le vendredi, en mémoire des humiliations de Jésus-Christ. A la
-Trappe, il a lieu tous les jours. Après prime, toute la communauté se
-réunit dans ladite salle. Sur les murs se trouvent plusieurs
-inscriptions et sentences.
-
-«Une fois la communauté réunie, il se fait un profond silence. On lit le
-martyrologe, puis un chapitre de la règle; après quoi le R. P. abbé fait
-une courte glose sur l’étroite observance de la règle; et quand, après
-l’absoute des défunts, le supérieur a dit «_Loquamur de ordine nostro_:
-Parlons de notre ordre,» le religieux qui se croit coupable de quelques
-infractions à la règle se prosterne, la tête couverte du capuce. Après
-un moment de silence, l’abbé lui dit: _Quid dicis?_ Le coupable répond:
-_Meâ culpâ._ On lui ordonne alors de se lever au nom du Seigneur; il
-s’avance au milieu du chapitre, se découvre pour être bien reconnu,
-confesse sa faute, en reçoit la pénitence, et retourne à sa place quand
-le supérieur le lui a permis.
-
-Quelles fautes peuvent donc échapper à des hommes dont la pensée est
-toujours dans le ciel?
-
-L’un s’accuse d’avoir fait un geste inutile, de n’avoir pas assez aidé
-son frère dans un labeur qu’ils faisaient ensemble, d’avoir choisi le
-fardeau le plus léger; l’autre, d’avoir brisé par mégarde un instrument
-de labourage; d’avoir, dans un moment d’impatience, maltraité un animal
-domestique; celui-ci, de n’avoir pas rendu le salut à un voyageur,
-d’avoir recherché l’ombre pendant la chaleur et le travail; celui-là,
-d’avoir rafraîchi sa bouche dans l’eau de la fontaine ou d’avoir mangé
-un fruit tombé de l’arbre.
-
-Jetons un regard sur ces deux nobles sœurs qui s’embrassent avec amour:
-je veux dire l’humilité et la charité. Ce qui est plus pénible que ces
-aveux publics, c’est l’obligation où ils sont de dire à haute et
-intelligible voix les noms de leurs frères auxquels ils ont vu commettre
-des fautes qu’ils n’ont pas déclarées, soit par oubli, soit par
-distraction, et c’est ce qu’ils appellent _proclamation_ contre un de
-leurs frères. Le trappiste ainsi dénoncé fait éclater un sentiment de
-reconnaissance envers le frère bienveillant qui l’aide à connaître ses
-imperfections et à s’en corriger. Ce sentiment est vrai, au point que,
-si l’accusation intentée contre lui n’a pas été entendue par le
-supérieur, le religieux garde le silence, mais le supérieur fait répéter
-la proclamation par celui qui l’a faite. Et le coupable aussitôt de se
-prosterner à terre, de s’avancer au milieu de la salle, pour entendre la
-correction et recevoir un châtiment plus rigoureux, parce qu’il ne s’est
-pas accusé lui-même. C’est encore la recommandation de saint Benoît. On
-ne peut jamais s’excuser, quand même on serait innocent. Le motif de cet
-acte rigoureux est d’entretenir dans l’âme une humilité profonde.
-
-Le supérieur fait à tous une exhortation paternelle et prononce les
-peines proportionnées aux fautes. Elles consistent ou à se prosterner
-dans le chœur à la messe de communauté, depuis le _Sanctus_ jusqu’au
-_Pater_ inclusivement; à se mettre à genoux, les bras en croix, à la
-porte de l’église ou du réfectoire, sur le passage de la communauté; à
-baiser, pendant le dîner, les pieds aux religieux; à demander son dîner
-par charité à ceux qui sont à table; à le manger, à genoux, au milieu du
-réfectoire; à y réciter, également à genoux, des prières _pour ceux par
-qui_ on a été proclamé.
-
-Nous savons bien qu’à tout cela le monde, dans son aveuglement, s’écrie:
-«O esclavage de l’homme, ô dégradation de la dignité humaine!» Pour
-nous, chrétiens, en soupirant avec l’Apôtre après la sainte liberté des
-enfants de Dieu, nous répondons à son orgueil que l’humilité est
-compagne de la sagesse; qu’il est glorieux de marcher à la suite de
-Jésus-Christ, qui s’est humilié jusqu’à devenir l’opprobre des hommes et
-à embrasser la folie de la croix. Sans doute, il ne comprend pas ces
-vérités divines: voilà pourquoi il méprise les saintes austérités du
-cloître et repousse avec dédain les chaînes sacrées que porte noblement
-le serviteur de Dieu.
-
-«Le chapitre n’est pas seulement une salle de pénitence destinée aux
-exercices d’humiliation; il sert de lieu d’assemblée, de rendez-vous à
-toute convocation; on y délibère, on y opine, on y vote; car toute cause
-majeure doit être portée aux suffrages de la communauté, d’après les
-principes de la Carte de Charité, qui à maintenu dans l’ordre le
-gouvernement libéral, parlementaire et constitutionnel[7]. On s’y occupe
-des trépassés, on y lit les billets de mort, on y annonce la fin d’un
-tricénaire et on y absout la mémoire des défunts. Enfin, l’abbé y prêche
-à ses frères; mais le sermon, quoique officiel, moins solennel qu’à
-l’église, tient plus de l’entretien que du discours: c’est une réunion
-de famille, les conseils intimes du foyer dans la bouche d’un père.»
-
- [7] La Carte de Charité, titre fondamental de Cîteaux, genèse de
- l’ordre, a été publiée en 1119. Les premiers pères de Cîteaux y ont
- réglé le gouvernement de l’ordre. Saint Benoît avait fait l’abbé
- maître souverain, autocrate du couvent: et la Carte de Charité,
- concordat passé entre tous les abbés qui existaient alors, a
- substitué la loi à l’homme, le chapitre général aux abbés. Le
- conseil général de l’ordre, convoqué à Paris, le 25 novembre 1776, a
- reconnu et admis la vérité de cette explication.
-
-Voici, à ce sujet, ce qu’on lit dans le spicilége de dom Achéry:
-
-«C’était la veille de Noël, dans l’abbaye de Cluny; le chapitre était
-réuni sous la présidence du prieur, en l’absence du R. P. abbé, retenu
-dans sa cellule par l’âge et les infirmités. Le père Hugues était
-nonagénaire, la faiblesse l’empêchait de marcher; il ne suivait plus les
-exercices de la communauté, à son grand regret; mais, sentant sa fin
-approcher et voulant consacrer à ses religieux le dernier quart d’heure
-de sa vie, il se fit porter au chapitre, où tous l’accueillirent avec
-respect. On se rapprocha de lui pour mieux l’entendre, et, d’une voix
-affaiblie, il conta, en style de vieillard, l’allégorie suivante:
-
-«C’est la vision d’un moine, arrivée à pareille heure, la nuit de Noël;
-il a vu la sainte Vierge, tenant dans ses bras son divin Fils, au milieu
-d’un cercle d’anges éblouissants de lumière. Ce Dieu-Enfant s’amusait à
-battre des mains, pour exprimer la joie qui était dans son cœur, et se
-tournant vers elle, il lui dit: «Mère, voyez, la nuit est venue,
-anniversaire de ma naissance, et bientôt, dans l’église de ce monastère,
-on va redire les oracles des prophètes, entonner l’hymne des anges et
-renouveler le souvenir de votre enfantement. Le démon est vaincu, son
-empire détruit; il n’est plus le prince du monde, comme avant mon
-incarnation. Où donc s’est-il enfui?»
-
-»A ces mots, Satan se présente: «Il est vrai, dit-il, je n’ai plus mon
-autel dans l’église, mais je connais encore plus d’une porte qui me
-laissera entrer dans ce couvent.--Va, lui dit le Fils de la Vierge, te
-mesurer à d’autres; essaie, je le veux bien, pour voir si tu seras plus
-heureux qu’avec moi.»
-
-»Aussitôt, usant de cette liberté, il va à la porte du chapitre; mais
-cet esprit enflé d’orgueil la trouva si basse et si étroite, qu’il ne
-put entrer, malgré ses efforts. Alors il dirige ses pas vers le dortoir,
-espérant profiter du sommeil pour mieux tromper, à la faveur d’un songe,
-la vertu de ces moines qui vont peut-être devenir victimes d’une
-illusion; mais le même obstacle l’arrêta: il ne put s’y glisser, la
-porte en était scellée. Enfin, plein de confiance, malgré ces deux
-échecs, il se présente au réfectoire, où, spéculant sur l’appétit des
-moines, il compte bien réussir à les prendre par la bouche, en leur
-servant quelque plat de sa façon; mais la lecture des saints livres,
-l’attention soutenue des convives, moins occupés de manger que
-d’écouter, et la grossièreté des mets qui étaient sur la table,
-retinrent sur le seuil ce démon, qui, vaincu dans son troisième
-retranchement, dut prendre la fuite et renoncer à entrer dans cette
-forteresse inexpugnable.
-
-»Courage donc, mes frères, veillez toujours sur vous, et le rôdeur
-quotidien ne pourra jamais vous surprendre.
-
-»L’entrée basse et étroite du chapitre représente l’humilité.--Les
-scellés, qui ferment hermétiquement la porte du dortoir, indiquent la
-chasteté.--Enfin, cette table, qui n’offre à ses convives que des
-légumes et du pain noir, signifie la pauvreté.»
-
-On le voit, il serait difficile de donner une forme plus attrayante à
-l’éloge de la vie monastique, invincible au démon de la triple
-concupiscence.
-
-
-
-
-IX
-
-La communion.
-
-
-C’est aujourd’hui la grande fête au couvent: celle de saint Bernard. Il
-est dix heures; tous les religieux se rendent à l’église.
-
-Le chœur est fort grand; il contient deux rangs de salles de chaque
-côté: les novices occupent celles d’en bas, les profès le rang
-au-dessus. La stalle du R. P. abbé se distingue par la crosse qui est
-toujours enclavée à son adossement, et l’abbé lui-même ne diffère des
-autres que par sa croix pastorale, son cordon violet et l’anneau qu’il
-porte au doigt. A voir tous ces religieux, on croirait se trouver au
-milieu d’un chœur nombreux de chanoines, où tous les offices se
-célèbrent et toutes les cérémonies s’exécutent presque sans
-interruption, durant la nuit comme pendant le jour, avec la pompe et la
-solennité que l’on admire dans les métropoles.
-
-J’ai assisté à la grand’messe, qui était très-solennelle. L’officiant
-avait une chasuble de casimir blanc, dont la croix entière était
-composée de fleurs habilement brodées et nuancées en laine; de pieuses
-et nobles mains ont sans doute fait ce présent au père abbé.
-
-Je m’étais figuré ces religieux dépourvus de tout lien qui les unît les
-uns aux autres; mais l’instant si beau de la communion m’a prouvé le
-contraire.
-
-Le prêtre vient de prononcer les paroles du _Domine non sum dignus_, et
-aussitôt commence cette cérémonie si parlante de la sainte communion. O
-vous qui avez eu le bonheur de jouir du spectacle de la Trappe faisant
-la sainte communion, n’est-il pas vrai que cette vue a pénétré votre
-cœur et l’a attendri jusqu’aux larmes? n’est-il pas vrai qu’encore ce
-souvenir vous touche délicieusement? Au moment de la communion du
-prêtre, le diacre, qui s’était mis à genoux à côté de lui, se lève,
-baise avec un saint tremblement l’autel sacré où repose la Victime de
-propitiation, qui va se distribuer pour devenir la nourriture des élus
-du ciel; il se penche ensuite au cou du ministre saint, en reçoit le
-baiser de paix. Comme autrefois, dans l’institution de ce sacrifice
-redoutable, le souverain Sacrificateur, prêtre et victime, voulut
-embrasser tous ses disciples avant de les admettre à la participation de
-son corps et de son sang adorable; ainsi, dans la continuation des mêmes
-mystères, le diacre, au nom du prêtre, qui ne s’éloigne pas du Saint des
-saints, va porter cette paix au sous-diacre et, par lui, à tous ceux qui
-vont se ranger autour du banquet divin.
-
-Quelle charité, quelle joie, quelle félicité dans ces amis du Sauveur!
-Ils le suivent constamment au chemin de la croix, pour monter avec lui
-jusqu’au Calvaire, et c’est pour les dédommager et les encourager en
-même temps, que souvent il daigne les admettre aux délices du Thabor.
-Aussi, qui dirait les ravissements qui enivrent ces âmes, vides des
-affections de la terre, dans les moments où elles s’unissent si
-intimement au Dieu de charité et de toute consolation!
-
-Qu’il est touchant et sublime de contempler ces zélés serviteurs de
-Dieu, lorsqu’ils défilent lentement et avec majesté, le front incliné,
-les mains jointes!
-
-Au moment de la communion, je vis tous les religieux quitter leurs
-stalles et leurs bancs, sans faire entendre le bruit de leurs pas. C’est
-un à un que les prédestinés de la Trappe se présentent pour recevoir
-leur Dieu, et dans le même ordre qu’ils se retirent; chacun suit son
-rang, celui d’ancienneté dans la maison; jamais de confusion, jamais le
-moindre dérangement. Arrivé à la première marche de l’autel, le premier
-religieux s’arrête et attend le baiser de paix antique et pieux. Le
-baiser de paix donné par le célébrant au diacre passe par le sous-diacre
-au premier frère qui se présente et par celui-ci à tous les autres. Les
-deux frères se saluent avec respect, puis approchant leurs têtes et
-étendant les bras, ils se donnent le saint et fraternel baiser.
-
-Quand le diacre récite le _Confiteor_, tous tombent à genoux, le front
-presque contre les dalles du sanctuaire. Dans cette humble posture, ils
-se reconnaissent indignes de recevoir le Dieu trois fois saint, et se
-purifient par un sincère aveu des taches qui pourraient leur demeurer
-encore; ils se relèvent. Celui qui doit être le premier s’avance
-très-lentement; à peine a-t-il vu l’hostie sainte élevée par les mains
-du prêtre, qu’il se prosterne de nouveau pour l’adorer; il approche dans
-un saint tremblement, la reçoit avec amour et se retire en passant
-derrière l’autel; tous les autres le suivent, observant exactement les
-mêmes cérémonies.
-
-Là, je n’en doute pas, Dieu se rend visible et se montre à ses
-bien-aimés, à ceux qui ont tout quitté pour le suivre, pour s’attacher à
-lui... Oui, j’en crois la céleste expression de toutes ces figures; la
-sainte joie qui les anime ne peut venir que d’une vision divine: c’est
-un reflet de la gloire du Dieu que ces saints viennent de voir qui
-brille sur leurs visages, si calmes, si heureux, si recueillis; la terre
-n’a point de contentement pareil: c’est celui des anges et des élus!
-
-C’est encore une continuation de ce spectacle frappant d’édification,
-que cette démarche si grave, si modeste et si recueillie des Trappistes,
-se retirant de la sainte communion toujours sur un seul rang. Ils
-avancent, mais si lentement, qu’ils semblent immobiles; on dirait que
-leurs sens extérieurs sont interdits, pour concentrer toute leur action
-dans le cœur où se trouve leur Bien-Aimé: ou plutôt, on dirait les sages
-précautions de l’Epoux des Cantiques, pour ne pas troubler avant
-l’heure, _donec ipsa velit_, le sommeil de l’Epouse qui les tient dans
-un saint ravissement.
-
-Cette cérémonie a tant de solennité, qu’on la revoit toujours avec la
-même émotion; les impies eux-mêmes, qui viennent pour se moquer de la
-pénitence, répriment tout à coup leurs sarcasmes devant ce témoignage de
-charité.
-
-
-
-
-X
-
-Le Salve Regina.
-
-
-Le Trappiste a commencé sa journée par une prière à la sainte Vierge; il
-la finit par une invocation à Marie, le chant du _Salve_.
-
-J’étais monté dans la tribune des étrangers. Alors j’eus devant les yeux
-un de ces spectacles trop beaux, trop sublimes pour être fidèlement
-dépeints. Les religieux viennent de psalmodier les complies de la sainte
-Vierge. A la faible lueur de la lampe du sanctuaire, je vois s’avancer,
-comme une suite d’ombres, deux colonnes qui entrent gravement. Quand ces
-deux colonnes se sont rencontrées vis-à-vis du tabernacle, elles
-s’inclinent devant le trône du Dieu vivant, et vont prendre place, avec
-un ordre parfait, au milieu du chœur: ce sont les frères convers qui
-viennent réunir leurs voix à celles des religieux, pour le chant du
-_Salve Regina_. C’est toute une armée qui vient ainsi se ranger dans ce
-camp du Dieu des victoires, pour saluer, avant la retraite, cette
-puissante protectrice de leurs combats; deux flambeaux la laissent voir,
-dans le fond du sanctuaire, où elle apparaît pleine de majesté.
-
-L’antienne si renommée de la Trappe fut chantée d’un ton très-solennel
-et très-élevé par un chœur nombreux, dont les voix fortes et animées
-semblaient n’en faire qu’une seule. Le chant en fut si grave, qu’on n’y
-mit pas moins de quinze à vingt minutes; et l’intérêt qui devait, ce
-semble, languir de cette lenteur, y fut toujours croissant. Le R. P.
-abbé donne le signal; alors, au même instant, toutes les voix s’élèvent
-comme un seul cri vers le ciel.
-
-Quelle majesté dans la lenteur des chants! On dirait que le poids de
-l’exil retient sur leurs lèvres bénies les soupirs qui s’élèvent vers le
-ciel. Il y a quelque chose de saisissant dans l’explosion unanime de ces
-voix condamnées à un silence éternel, qui ne recouvrent la parole qu’en
-face de Dieu, pour chanter ses louanges, et qui se réunissent dans la
-même pensée, le même sentiment, le même amour, le même langage, et
-jusque dans la même intonation; comme si cette masse d’individus n’avait
-qu’un unique organe et une seule âme! comme si elle n’avait qu’une seule
-idée à exprimer! comme si ces religieux, morts pour eux-mêmes et n’ayant
-rien à se dire sur la terre, ressuscitaient en présence des saints
-tabernacles, image de la Jérusalem céleste, où, revêtus de corps
-immortels, ils entonneront le cantique sans fin!
-
-Ils sont touchants, ces soupirs de la confiance filiale invoquant là
-tendresse maternelle! Ils sont surtout sincères, les vœux de ces exilés
-enfants d’Eve, qui, morts au monde, gémissent dans cette vallée de
-larmes! Non, rien ne peut donner une idée de la beauté du _Salve
-Regina_, chanté par les RR. PP. Trappistes. Ce chant semble ravi à
-l’harmonie du ciel[8].
-
- [8] Adhémar, évêque du Puy et légat du Saint-Siége, est, à ce que l’on
- croit, l’auteur de la sublime antienne _Salve Regina_, que l’ordre
- de Cîteaux s’est en quelque sorte appropriée, et à laquelle saint
- Bernard, qui l’appelait _l’Antienne du Puy_, ajouta la touchante
- invocation adoptée plus tard par l’Eglise universelle: _O clemens, o
- pia, o dulcis Virgo Maria!_
-
-On ne saurait décrire l’effet sublime de ces alternatives de silence et
-de vibrations pleines et sonores: c’est comme une mélodie tranquille et
-grave, qui plane lentement et s’en va, et à laquelle succède un autre
-flot musical. Ainsi, la vague se forme dans le lointain, s’avance
-grossissant et grandissant, pour venir mourir sur le sable désert du
-rivage, qui se découvre peu à peu et se montre à nu jusqu’à ce qu’il
-soit englouti sous une seconde masse d’eau. Dans ce flux de paroles
-accentuées, dans ces ondulations de sons périodiques, on ne sait lequel
-est le plus sublime, ou de cet unisson massif qui s’élève du milieu du
-silence, ou de ce vaste silence dans lequel s’éteint l’unisson: image
-symbolique d’une âme qui s’anéantit dans la prière, se tourne vers le
-Ciel, se prosterne dans l’adoration, succombe dans l’extase et se relève
-forte pour succomber encore.
-
-Le musicien ne trouvera point l’art dans ce chant simple et tout à
-l’unisson; mais le chrétien y reconnaîtra le cri des enfants d’Eve,
-exilés et gémissant dans cette vallée de larmes: _Exules filii Evæ,
-gementes et flentes in hac lacrymarum valle._
-
-Lecteurs écoutez plutôt:
-
-«_Salve..._ Voyez-vous ce nuage blanchâtre et grisâtre qui grossit,
-s’agite, s’étend dans l’espace. Regardez... il noircit... La mer, encore
-calme, remue ses flots... Elle gronde sourdement... Le bruit augmente...
-Ah! que vois-je au loin? C’est un petit bateau pêcheur... Il périra...
-
---Pourquoi donc?... Parce que ce nuage est nommé par les marins un
-_grain_... qui porte dans ses flancs d’horribles tempêtes...
-
---Puis, c’est le naufrage, pour ces pauvres marins, et la mort!!!
-
---_Salve Regina, Mater misericordiæ!_...
-
-Aussi, prêtez l’oreille!
-
-Entendez-vous les matelots (qui craignent le danger) entonner de leurs
-fortes voix l’hymne de l’espérance?
-
-«Salut, Reine du ciel, Mère de miséricorde! Salut, ô vous qui êtes la
-vie, la douceur et notre espérance! _Vita, dulcedo, et spes nostra,
-salve!_»
-
---Déjà les vents sont déchaînés!... La mer, orageuse et bouleversée,
-pousse et roule avec colère ses vagues immenses par-dessus les
-rivages...
-
---Ecoutez encore!!!
-
---Les cris redoublent. Les matelots tremblent de ne pas arriver au
-port;--de ne plus toucher le sol de la patrie;--de ne plus voir leur
-père;--de ne plus embrasser leur mère... _Ad te clamamus, exules, filii
-Evæ!_
-
---Mon Dieu! mon Dieu! Oh! ils sont perdus... Voyez leurs parents sur le
-rivage... C’est un père... c’est une mère... C’est un frère, une sœur...
-C’est un ami, un bienfaiteur...
-
---Ils pleurent, ils sanglotent. Ah! quels cris déchirants!
-
---La barque a perdu son gouvernail.
-
---La voile est brisée par la fureur des vents...
-
---Oh! Ils vont périr... Ils nous tendent les bras ou plutôt ils
-s’adressent à Marie, leur unique espérance, l’étoile de la mer!
-
-... _Ad te suspiramus, gementes et flentes, in hac lacrymarum valle!_
-
-C’en est fait. La barque prend eau; elle s’enfonce;--elle
-disparaît;--elle va sombrer;--les forces des marins s’épuisent;--ils
-vont faire naufrage.
-
---Il n’y a que Marie toute-puissante qui puisse les sauver...
-
---Les cris de détresse et d’espérance augmentent et redoublent encore!!
-
-«_Eia! ergo, Advocata nostra! Illos tuos misericordes oculos, ad nos
-converte._»
-
-_Eia! eia!_ Au secours! au secours! Bonne Vierge Marie!...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
---Bonheur! bonheur! vive Marie! vive Marie... Ils sont sauvés!
-
---Ils arrivent au port... au port... au port du ciel, après les tempêtes
-des passions, des chagrins et des tentations d’une vie d’exilés et de
-malheureux!...
-
-Marie montrera Jésus, le fruit béni de son sein, à ceux qui l’ont
-invoquée et imitée durant cette courte vie!...
-
---_Et Jesum benedictum, fructum ventris tui, nobis post hoc exilium
-ostende!_
-
-Et éternellement, pour remercier la vierge Marie, la bonne Mère, nous la
-louerons,--nous la bénirons,--nous l’aimerons avec les pieux Trappistes,
-en chantant avec eux!
-
-Lorsque ces voix, qui ne se dépensent pas en inutilités, arrivent à
-cette triple exclamation qui termine la sublime antienne: _O clemens! o
-pia! o dulcis Virgo Maria!_ le chœur des Trappistes fait une longue
-pause, à chacune de ces exclamations. En contemplant ces moines,
-immobiles, se courber et se redresser, on est saisi de cet étrange
-sentiment qu’on éprouverait en voyant une statue parler et se mouvoir
-tout à coup. Pour moi, je crus assister à la résurrection générale et
-entendre la voix de l’ange du jugement citant les morts au tribunal
-suprême.
-
-Tout cela produit un effet qui agit fortement sur l’âme que le monde n’a
-point desséchée. Je plains du fond du cœur celui qui resterait froid en
-entendant cette prière; je n’en voudrais pas pour ami.
-
-Voilà le _Salve_ chanté chez les Trappistes!...
-
-C’est durant cette prière que la sainte Vierge prodigue ses grâces, se
-rapproche du religieux pour le bénir et lui rendre son salut.
-
-«Qui ne connaît le trait de saint Bernard? Il était agenouillé dans une
-église, à l’abbaye d’Afflighem, récitant aux pieds de la sainte Vierge
-le _Salve Regina_, qu’il répéta jusqu’à trois fois. Au troisième salut,
-dit la chronique, la statue de pierre se serait animée pour lui dire:
-_Salve, Bernarde._ La statue existe encore, monument de cette pieuse
-tradition; elle est aujourd’hui à Termonde, dans un village de la
-Belgique.»
-
-Ce prodige ne se renouvelle pas tous les soirs; mais la voix qui parla à
-saint Bernard se fait toujours entendre du religieux, en s’adressant à
-son âme, sinon à son oreille, et le Trappiste, trop habitué à ce langage
-pour ne par le comprendre, se retire content et va prendre son sommeil.
-
-Aux sublimes accents du _Salve_ succède le plus profond silence; il
-semble qu’on attend l’arrêt de l’Eternel.
-
-Lorsque dom Augustin était en exil, quelque chose de plus imposant,
-peut-être, suivait immédiatement ce chant sacré, c’était la bénédiction
-du soir. Voici comment à ce sujet s’exprime un auteur contemporain: «En
-sortant de l’église, la communauté entière se rend à la salle du
-chapitre; tous les religieux, sans exception, se rangent sur plusieurs
-rangs tout autour de la salle: le vénérable père abbé est à l’une des
-extrémités.
-
-»Au signal qu’il donne, tous tombent la face contre terre, et restent
-dans une immobilité qui ne peut être comparée qu’à celle de la mort; ils
-restent ainsi couchés durant la récitation du psaume _Miserere_; une
-faible lueur s’étend sur tous ces corps qui couvrent en entier le pavé
-de la salle. On dirait, en les voyant ainsi, que la foudre les a frappés
-tous; on n’entend pas le moindre bruit; c’est le calme absolu des
-tombeaux.»
-
-Un tableau aussi lugubre est bien capable de faire rentrer l’homme, qui
-assiste à cette cérémonie, dans de profondes réflexions.
-
-«Le _Miserere_ fini, le R. P. abbé frappe la terre, et, tout à coup,
-semblables à ces morts qui se réveilleront dans la vallée du jugement et
-qui se lèveront de la poussière pour comparaître devant le souverain
-Juge, tous les religieux se relèvent et défilent lentement, un à un,
-devant leur Père spirituel, qui les bénit à mesure qu’ils passent en
-s’inclinant devant lui. Ces hommes ont compris que la vie n’est que le
-noviciat de la mort.»
-
-C’est bien après de telles cérémonies que l’on peut s’écrier: «Qu’est-ce
-que la vie? Une vapeur légère qui paraît un moment et se dissipe presque
-aussitôt... La vie est un fantôme qui fuit dans les ténèbres et pourtant
-s’agite en vain.»
-
-Accablé sous le poids de mille pensées diverses, je revins à ma chambre
-et j’allai m’agenouiller devant mon crucifix, au pied duquel je méditai
-sur l’enseignement que je venais de recevoir.
-
-O vie du siècle passée dans les plaisirs, ô jeunesse consumée sur
-l’autel de la volupté, comment m’êtes-vous apparues alors, sinon comme
-une légère vapeur que colore de mille nuances un rayon de soleil et que
-le plus léger vent dissipe? La vie mondaine, si au moins elle
-n’aboutissait pas à un affreux précipice, pourrait offrir une
-perspective attrayante; mais quand on sait ce qui doit la suivre, il n’y
-a plus d’illusion possible. Et cependant la vie, dit Bossuet, donnée
-uniquement pour se préparer à la mort, se passe entière dans un profond
-oubli du terme où elle doit aboutir. On vit comme si l’on devait
-toujours vivre.
-
-D’un côté, donc, se trouvent le calme, la paix et le bonheur; de
-l’autre, l’agitation, la tempête des passions, le vide et le malheur. De
-quel côté l’homme sensé doit-il porter ses pas?
-
-Je me relevai le cœur soulagé et je m’abandonnai au sommeil.
-
-
-
-
-XI
-
-Le noviciat.
-
- L’habit et la tonsure servent peu: c’est le changement de mœurs
- et la mortification entière des passions qui font le vrai
- religieux. (IMIT. DE J. C.)
-
-
-«Le noviciat, conseillé par la prudence naturelle et établi par des lois
-ecclésiastiques, est ce temps, plus ou moins long, qui précède la
-profession, pendant lequel on éprouve sa vocation, avant de se lier par
-des vœux.»
-
-Chaque état a le sien, quelque nom qu’on lui donne, stage, surnumérariat
-ou apprentissage; la vie elle-même a son noviciat, les années d’enfance,
-qui servent à former l’homme en l’instruisant par des leçons,
-l’encourageant par des récompenses, le corrigeant même par des
-châtiments.
-
-Il importe d’étudier sa vocation, de la mettre à l’épreuve et d’entrer
-surtout dans la voie où Dieu nous appelle, religieux ou séculier, sous
-peine de se jeter dans l’inconnu et de se préparer un avenir dont on ne
-peut prévoir l’issue, semblable à ces astres errants qui vont à
-l’aventure, sans orbite déterminée, jouets de toutes les influences,
-longtemps ballotés à droite et à gauche, pour être jetés un jour on ne
-sait où... Une vocation manquée ne peut promettre à la religion et à la
-société qu’un fléau destructeur, menaçant comme une comète, un
-révolutionnaire ou un apostat.
-
-Les ordres religieux ont eu leurs moines réfractaires et des religieux
-infidèles, violateurs de leurs vœux; mais ces cas sont bien rares
-aujourd’hui.
-
-On n’offre plus les enfants à Dieu dans les monastères, comme on le
-faisait à une autre époque, en enveloppant la main du nouveau Samuël
-dans le voile de l’autel, après l’avoir déshérité d’avance de tous
-biens, présents et à venir, pour l’obliger ainsi à garder des vœux qu’il
-n’avait pas faits; mais, l’excès contraire a prévalu: on s’oppose aux
-vocations naissantes, on cherche même à les tuer dans leur germe; et,
-s’il en éclôt quelqu’une au souffle de la grâce, on en gêne l’exécution,
-on en arrête la réalisation, au risque de tout compromettre en mettant
-obstacle aux desseins du Très-Haut.
-
-Le noviciat est ordinairement précédé de cette grande lutte contre la
-chair et le sang, qu’un amour aveugle suscite, la première des épreuves
-qu’une vocation religieuse ait à subir, la plus décisive même; car,
-après cette victoire sur la nature, on peut le dire, le monde est
-vaincu... et alors la prise d’habit sera pour le postulant un jour de
-fête.
-
-Je n’ai pas eu le bonheur d’assister ni à la prise d’habit ni à la
-profession d’un religieux trappiste. Aussi suis-je obligé, pour
-compléter mon récit, d’emprunter les détails de ces cérémonies à la _Vie
-du P. Marie Ephrem_.
-
-Le matin du jour où le postulant doit prendre le saint habit,
-immédiatement après prime, on le mène à la salle du chapitre, où toute
-la communauté vient de se réunir, parée de ses plus beaux habits; il se
-fait un grand silence. Le père-maître, qui l’accompagne, le conduit
-jusque vis-à-vis le siége abbatial; il s’y prosterne de toute la
-longueur de son corps, son front touche à terre.
-
-Le révérend père lui adresse alors ces courtes paroles:
-
-_Quid petis?_ Que demandez-vous?
-
-Il répond, toujours prosterné: _Misericordiam Dei et ordinis._ La
-miséricorde du Seigneur et l’indulgence dans la communauté.
-
-_Surge, in nomine Domini._ Levez-vous; au nom du Seigneur, lui dit alors
-le père abbé. Il se lève et se tient debout, pendant que le supérieur
-lui adresse une courte allocution:
-
-«Mon frère, lui dit-il, avez-vous bien considéré l’action que vous venez
-de faire? C’est proprement la réponse à la demande que vous venez de
-nous adresser. Vous demandez d’être admis dans notre ordre, notre ordre
-vous répond en vous faisant allonger par terre en forme de croix; c’est
-pour vous faire voir que dans cette prostration se trouve l’abrégé de
-toute votre vie, si vous la passez parmi nous: porter la croix,
-embrasser la croix, c’est là toute la vie du moine. Il est vrai, cette
-croix, portée avec amour et dévouement, n’est pas un fardeau
-insupportable; la grâce de Dieu en diminue le poids aux âmes généreuses,
-et de plus elle vous assurera la miséricorde du Seigneur que vous
-sollicitez; car, pour obtenir ce trésor inappréciable, nous ne
-connaissons d’autre moyen que le travail, la pauvreté, la souffrance,
-les humiliations. Croyez-vous donc, mon cher frère, avoir la force de
-courir dans cette carrière et de soutenir le genre de vie qui se
-pratique ici?
-
-Oui, mon révérend père; répond le postulant, je l’espère avec la grâce
-de Dieu et le secours de vos prières.
-
-Eh bien! mon frère, je n’ai qu’un seul mot à ajouter; ce mot est celui
-que notre bienheureux père saint Bernard adressait à ses novices, quand
-il leur donnait le saint habit: «Si vous faites tant que de commencer,
-mettez-vous y tout de bon. _Si incipis, perfectè incipe._ Dieu
-couronnera votre zèle. Vous allez vous dépouiller de vos habits, pour en
-prendre de plus grossiers et de plus pauvres; c’est pour vous apprendre
-que vous devez quitter toutes vos habitudes et toutes les affections que
-vous avez eues dans ce monde, pour vous revêtir des sentiments qui
-conviennent à des pénitents.»
-
-Aussitôt après cette courte instruction, le postulant est conduit par le
-père-maître au bas du siége de l’abbé; on l’aide à se dépouiller de ses
-habits laïques, et il se revêt de l’humble froc du religieux trappiste,
-que l’on vient de bénir pour lui.
-
-Aussitôt, son nom de famille disparaîtra, et il ne sera plus connu que
-sous le nom que la religion lui aura donné et il le conservera jusqu’à
-la tombe.
-
-L’habit du Trappiste est pauvre et grossier: une chemise de serge qui,
-dans les commencements, semble une espèce de cilice; une robe et un
-habit blanc de dessus, qu’on appelle _scapulaire_, pour le temps du
-travail; et dans le reste du temps, une grande tunique, qui est appelée
-_chape_ pour les frères novices et _coule_ pour les religieux; une
-ceinture en lisière. Le scapulaire est surmonté d’un capuce, qui sert de
-chapeau pendant le jour et de bonnet pendant la nuit. Tous ses habits
-très-simples sont en laine: en hiver, ils sont un peu légers; mais
-aussi, pendant les chaleurs de l’été, ils sont trop pesants.
-
-Voici, d’après la légende, l’origine mystérieuse de la coule, habit à
-longues et larges manches:
-
-«Un ancien abbé de Cîteaux, saint Albéric, dévot à la sainte Vierge, eut
-une vision: un jour, pendant qu’il était à l’office avec ses frères, il
-venait de lui consacrer son ordre, de se dévouer à la Reine du ciel, et
-la sainte Vierge lui apparut vêtue de blanc et portant dans ses mains un
-manteau semblable au sien, dont elle revêtit le pieux abbé.»
-
-Cette tradition explique comment le Cistercien est vêtu de blanc,
-quoique fils de Saint-Benoît; comment il a renoncé à la coule noire pour
-prendre la coule blanche, et pourquoi chaque couvent de l’ordre se
-trouve placé sous le patronage de Notre-Dame.
-
-Pendant la cérémonie de la vêture, la communauté chante le cantique
-d’action de grâce: Béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël, de ce qu’il
-a daigné visiter les siens et les retirer de la servitude. _Benedictus
-Dominus Deus Israël..._ Tous les religieux sont dans la joie, un nouveau
-frère vient de leur être donné.
-
-Après sa réception, le jeune novice est confié à la sollicitude d’un
-religieux appelé père-maître des novices, qui est chargé de lui
-expliquer la règle sous laquelle il désire combattre et les engagements
-qu’il doit contracter; il lui en retrace toute l’étendue et toute la
-sévérité. Plusieurs fois par semaine et pendant une année entière, le
-novice doit aussi lui-même par trois fois renouveler sa demande du
-premier jour; on ne manque pas de lui représenter chaque fois que, libre
-encore, il peut en toute liberté de conscience se retirer, mais que le
-dernier pas une fois fait, ce sera sans retour et pour jamais.
-
-En attendant, la règle oblige le supérieur à exercer le novice dans
-toute sorte d’humiliations, _à temps et à contre-temps_, ce sont ses
-propres termes. Dans toutes les communautés tant soit peu nombreuses, il
-y a toujours des emplois et des offices plus fatigants et plus
-humiliants à remplir: c’est un avantage qu’ils obtiennent sur leurs
-pères et sur leurs frères convers.
-
-Ce n’est qu’après ces diverses épreuves que tous les religieux, réunis
-en une sorte de conclave, sont invités à décider en conscience et au
-moyen du scrutin secret, si le novice peut être admis à faire sa
-profession, et alors seulement celui-ci se prononce; spontanément, sans
-insinuation aucune, sans même qu’on paraisse tenir beaucoup à lui, il
-demande à prononcer ses vœux.
-
-Certes, il s’en faut qu’on procède d’ordinaire avec autant de
-circonspection et de sagesse, quand il est question de s’engager au
-milieu du monde, dans des états où incontestablement les périls ne sont
-pas moins redoutables, ni les regrets moins amers et moins fréquents.
-
-Il ne faut pas se le dissimuler, l’année du noviciat donne plus d’épines
-que de roses, soit parce que les commencements sont toujours difficiles,
-soit parce qu’il faut rompre avec d’anciennes habitudes, acheter par des
-sacrifices le droit de s’appeler Trappiste, faire preuve d’humilité,
-d’obéissance et d’abnégation complète, en un mot; faire l’apprentissage
-du martyre avant d’être admis à l’école du Calvaire, où le Crucifié
-enseigne à ses disciples une passion nouvelle qu’on peut appeler la
-passion de la croix, et fait de chaque religieux un autre Christ marqué
-aux stigmates de la pénitence.
-
-Chaque jour du noviciat amène son épreuve donnant occasion de dompter sa
-nature, de se corriger aujourd’hui d’un défaut, demain d’un penchant et
-d’obtenir une à une les vertus qui feront le bon religieux.
-
-Je voudrais bien pouvoir ici satisfaire la curiosité de mes lecteurs en
-racontant quelques-unes des épreuves que les novices ont à subir; mais
-c’est un secret d’intérieur, un de ces mystères sacrés connus seulement
-de ses initiés et caché au vulgaire qui, ne sachant en comprendre la
-haute signification, pourrait en profaner la sainteté.
-
-Le cloître est un séjour de privations et de croix, recouvrant, il est
-vrai, de célestes et angéliques délices; mais là plus de plaisirs tels
-qu’en offre le monde, plus d’amitiés humaines, plus de dissipations,
-plus de lectures amusantes, plus de volonté propre: il faut se taire
-quand on voudrait parler et parler quand on voudrait se taire; agir
-quand on voudrait se reposer et se reposer quand on voudrait agir. Il
-faut savoir supporter une confusion sans trouble, une correction sans
-excuse, une louange sans plaisir, un commandement tout opposé à ses
-goûts sans réplique et même avec joie.
-
-
-
-
-XII
-
-La profession.
-
- Ce n’est pas peu de chose de vivre dans un monastère ou dans une
- congrégation, de n’y être jamais une occasion de plainte, et d’y
- persévérer fidèlement jusqu’à la mort. (IMIT.)
-
-
-Au bout d’un an et un jour, le novice trappiste prononce des vœux
-simples; car, Grégoire XVI, de sainte mémoire, déclara par un édit que,
-à partir du premier jour du mois de mars 1837, les vœux émis à l’avenir
-par les Trappistes, dans les limites de la France, devaient être
-regardés comme simples[9].
-
- [9] D’après un décret de notre saint-père Pie IX, on ne peut prononcer
- des vœux, dans les congrégations où l’on émet des vœux solennels,
- qu’après trois années de noviciat; de plus, il faut être âgé de
- vingt et un ans, c’est-à-dire lorsqu’on est capable, par la maturité
- de son raisonnement, de comprendre la démarche qu’on fait. Est-ce là
- se déterminer à la légère et par un mouvement irréfléchi?
-
- Ce décret ne regarde pas les Trappistes, dont les vœux, quoique
- perpétuels, sont toujours simples.
-
-Le profès doit se donner tout entier et ne rien réserver de
-l’holocauste. Mais, en retour de sa générosité, Dieu lui communiquera un
-surcroît de cette paix surabondante, qu’il ne refuse jamais à ses
-serviteurs de bonne volonté: _Pax hominibus bonæ voluntatis._
-
-Aussi on ne doit pas être surpris de la sainte jubilation de tous ceux
-qui ont le bonheur de faire leur profession, si l’on considère avec
-attention les grands avantages qu’elle procure.
-
-Il est nécessaire avant d’aller plus loin, de répondre à une objection
-qui tend à condamner les vœux religieux, à les regarder comme contraires
-même aux intérêts de notre âme, préjudiciables à notre salut, qui n’en
-deviendra, dit-on, que bien plus difficile si on a le malheur ensuite de
-faire une faute, car plus on se lie, plus on s’oblige; le péché d’un
-religieux sera bien plus grand que le péché d’un séculier.
-
-Ecoutez saint Anselme:
-
-«Un jour deux serviteurs se présentèrent à un maître. L’un d’eux lui
-dit:--Je veux vous servir avec dévouement, fidélité et obéissance; mais
-je ne me donne pas à vous irrévocablement, je veux rester libre de vous
-quitter demain, si je le désire.--Le second au contraire, lui dit:
-J’aime votre commandement, je vous promets fidélité et sujétion,
-j’obéirai à vos ordres aujourd’hui, demain, toujours.--Or, il arriva que
-tous deux, infidèles à leur devoir, se présentèrent une seconde fois à
-leur maître pour lui demander pardon. Le maître dit au premier:--Tu as
-voulu rester libre contre moi, et moi je le suis contre toi, tu n’es
-qu’un étranger, je réclame mes droits, tu me paieras tout jusqu’à un
-denier.--Et changeant de langage, il répondit au second:--Tu as péché,
-malheureux, il est juste que tu sois puni; mais au lieu de te chasser
-comme cet étranger, je te corrigerai, sans te mettre dehors, tout en te
-gardant chez moi, car tu m’appartiens, tu es membre de ma
-famille.--C’est là, conclut saint Anselme, le jugement que Dieu
-prononcera envers le séculier et le religieux profès. Les avantages de
-la profession ressortent aux yeux de tous, d’après cette similitude, qui
-montre évidemment que si le vœu grossit le péché, il facilite aussi le
-compte qu’on aura à rendre et incline nécessairement à l’indulgence le
-juge dont il a fait un père.»
-
-Le lendemain, on se réjouit au couvent, on bénit Dieu, on chante à la
-profession d’un novice, qui, heureusement inspiré, s’est consacré à Dieu
-par le vœu de chasteté, renonce à sa liberté par le vœu d’obéissance, se
-dépouille de tout par le vœu de pauvreté, et se donne pour toujours à la
-Trappe par le vœu de stabilité; car, à partir du jour de sa profession
-solennelle, le religieux ne peut plus quitter le monastère: trois
-gendarmes en gardent la porte.
-
-Voici, à ce sujet, ce que dit un écrivain qui a visité Aiguebelle:
-
-«A l’entrée du cloître, sont écrits ces trois mots: LA MORT, LE
-JUGEMENT, L’ÉTERNITÉ. Ce sont trois gendarmes qui gardent le monastère;
-les religieux ne peuvent le quitter, et il ajoute ce trait à l’appui de
-sa réflexion:
-
-»Nous avions aperçu au chœur un religieux des plus vénérables, portant
-sur sa tête une triple couronne de vieillesse, de bonté et de vertu.
-Dans le monde, il avait possédé une brillante fortune: il avait été
-préfet, il avait été député, il avait de nombreux amis qui étaient
-heureux de passer dans son château quelques heures de bonheur, et
-cependant, las et fatigué de toutes les humaines grandeurs, un jour il
-partit pour Aiguebelle.
-
-»A cette nouvelle, grande fut la désolation de tous ceux qui l’aimaient.
-Ils coururent sur ses pas; mais déjà il avait revêtu cette robe, sous
-laquelle il se trouve plus heureux que sous les décorations qui ornaient
-jadis sa poitrine... On le presse, on le conjure de retourner au sein de
-sa famille:--Je ne le puis.--On insiste:--Je ne le puis, vous dis-je,
-trois gendarmes m’empêchent de sortir; ne les avez-vous pas vus? ils
-sont à la porte du monastère.--Non, sans doute, ils s’étaient
-probablement cachés; mais il est donc vrai, votre Trappe est un bagne!
-Le bon trappiste sourit à ces mots, et, après avoir joui quelques
-instants de la perplexité de ses amis, il leur dit: Eh quoi! n’avez-vous
-pas lu, en entrant, ces trois mots: LA MORT, LE JUGEMENT, L’ÉTERNITÉ?
-Voilà les trois gendarmes qui m’empêchent de sortir.»
-
-Il a persévéré dans sa vocation.
-
-
-
-
-XIII
-
-La mort du Trappiste.
-
- Je m’éteins, le temps de ma dissolution approche, j’ai combattu,
- fourni ma course, j’ai conservé la foi.
-
- (S. PAUL.)
-
-
-Saint Augustin, ravi des perfections de l’état monastique, avoue qu’il
-n’a pas de paroles pour louer dignement son mérite et son excellence.
-Puis il dit que c’est aux religieux à qui Jésus-Christ a fait cette
-promesse: _Le centuple en ce monde et la vie éternelle en l’autre._ Oh!
-disons-le avec le saint abbé de Clairvaux: La pratique de la religion,
-dans ce qu’elle a de plus doux et de plus intime, est une initiation à
-la vie des esprits _célestes_. Un fait constant et toujours observé chez
-les Trappistes, c’est le calme parfait, la douce confiance, la sainte
-joie qui accompagnent les derniers moments des religieux qui ont le
-bonheur d’y mourir.
-
-Autour de la couche du religieux mourant, tout est tranquille: pas de
-cris, pas de sanglots et pas de pleurs; la prière seule s’y fait
-entendre, pieuse, recueillie et solennelle; vous n’y trouverez ni femme
-échevelée, ni enfants au désespoir, ni serviteurs en deuil: le mourant
-est entouré de ses frères qui, loin de le pleurer, lui envient son
-bonheur et accompagnent ses derniers soupirs de cantiques d’actions de
-grâces. Quand il aura rendu l’esprit, aucun n’osera donner le nom de
-mort à son trépas, ni appeler funérailles les derniers devoirs qu’ils
-lui rendront: ce sera, en vérité, un triomphe, une fête, une
-résurrection.
-
-Cependant cette fête sera triste; ses frères verseront sans doute
-quelques larmes, demain, à l’heure de la cérémonie funèbre, mais en
-portant une sainte envie à son sort, en regrettant plutôt de ne pas le
-suivre que de le quitter: le Trappiste porte le deuil de la vie et non
-celui de la mort. En effet, l’homme meurt tous les jours, l’heure passée
-ne revient plus, le fleuve ne remonte jamais à sa source; l’enfant, en
-quittant le berceau, fait le premier pas vers la tombe, et les vingt ans
-du jeune homme appartiennent à la mort plutôt qu’à la vie.
-
-«La mort ne devrait avoir rien d’horrible pour un chrétien; Jésus-Christ
-l’a ennoblie en s’y soumettant; on peut aujourd’hui toucher le cadavre
-sans contracter la souillure judaïque, et, après la résurrection du
-Sauveur, descendre au tombeau sans crainte d’y rester victime d’un
-sommeil éternel; mais la foi a été trop affaiblie dans l’esprit des
-peuples, pour n’être pas impuissante encore à réconcilier la nature avec
-la mort. Ces mœurs antiques, on les retrouve dans les monastères où rien
-n’a changé, et ce qui se passe encore chez les Trappistes, à la mort
-d’un religieux et à ses funérailles, va nous faire juger de la
-familiarité qui existait entre les vivants et les morts dans un âge plus
-chrétien.»
-
-A l’heure de la mort, l’homme se montre toujours ce qu’il est
-réellement: rien alors ne peut voiler sa pensée, ses désirs, ses
-croyances.
-
-La Trappe a ses rigueurs, mais elle a ses consolations, et, sans parler
-ici, comme saint Bernard, des plaisirs de la pénitence, des douceurs de
-la mortification, des joies de la tribulation, ce langage incompris
-aujourd’hui, je dirai à ceux qui ne voient dans cette existence que les
-afflictions de la chair, les coups de la flagellation et les souffrances
-de la croix: L’homme y vit détaché de tout, de la terre par le vœu de
-pauvreté, de la famille par le vœu de chasteté, et de lui-même par le
-vœu d’obéissance. La mort peut bien venir, elle ne lui imposera aucun
-sacrifice, aucun renoncement, pas le moindre dépouillement; l’homme qui
-a renoncé à tout pour se faire trappiste, ne verra dans la mort que le
-complément de ses vœux: un affranchissement, une délivrance,
-l’élargissement de l’âme captive. Dans un instant, il va quitter ce
-monde; mais le regret, au moment de le laisser pour toujours, ne saurait
-troubler sa dernière heure: on ne regrette point ce que jamais on n’a
-aimé. L’âme va se séparer de son corps, et celui-ci, en proie à une
-hideuse dissolution, sera jeté aux vers du sépulcre; mais le trappiste,
-en vrai chrétien, croit à la transfiguration future de la chair; il
-sait, comme saint Paul, «que le corps semé en faiblesse doit ressusciter
-en force, que le corps semé en ignominie doit ressusciter en gloire, que
-le corps semé en corruption doit renaître immortel,» et il voit tomber
-avec plaisir la muraille de boue qui le sépare de Dieu.
-
-C’est un grand spectacle et un spectacle ravissant que la mort d’un
-trappiste.
-
-Ces religieux n’ont jamais recours à un médecin étranger; ils ne sont
-admis à l’infirmerie que dans des cas extrêmement graves, et ne peuvent
-faire usage de bouillon gras qu’après plusieurs accès de fièvre. Alors
-seulement, il leur est permis de demander ce dont ils ont besoin. Quelle
-que soit leur souffrance ou leur faiblesse, ils doivent se lever au
-moins trois heures par jour, tant qu’il ne leur est pas impossible de
-marcher.
-
-Dans le monde, on cache ce moment terrible et décisif pour _ménager_ le
-pauvre mourant et éviter de le faire tomber peut-être dans le désespoir;
-mais à la Trappe, il n’est pas besoin d’user de ces précautions. Le
-trappiste fervent qui va mourir n’est pas effrayé; il sait que la mort,
-pour lui, n’est qu’un bienheureux passage à une meilleure vie; il bénit
-la mort qui l’enlève à la terre. Il n’ignore pas non plus que les
-jugements de Dieu sont toujours redoutables, mais il sait aussi que le
-Juge qui doit décider de son sort éternel est un Dieu de bonté; il est
-plein de confiance dans les mérites de son Sauveur, qu’il s’est attaché
-à suivre, quoique de bien loin, sur la montagne du Calvaire, et dont il
-a essayé de porter la croix. C’est ce qui a donné lieu à ces paroles,
-qui ont passé en proverbe: «S’il est dur de vivre à la Trappe, il est
-bien doux d’y mourir.» Aussi c’est ordinairement le moribond qui prend
-l’initiative, pour s’informer du moment de la visite du Seigneur.
-
-Selon ce qui s’observe chez les Trappistes, toutes les fois qu’il y a un
-malade en danger, le père médecin et un religieux prêtre demeurent à
-côté de lui. Les règlements portent que lorsqu’un infirme approche tout
-à fait de sa fin, on doit frapper la _tablette_ pour faire venir la
-communauté. Aussitôt, quelques religieux transportent le malade à
-l’église pour y recevoir les derniers sacrements, si toutefois ce
-transfert peut s’opérer sans danger. (La cérémonie a lieu dans la
-cellule de l’infirmerie, s’il y a péril à le transporter; mais on
-n’administre jamais un malade dans la chapelle de l’infirmerie.) Puis,
-on le met à terre au milieu du chœur sur un drap de serge, sous lequel
-on a dû étendre de la paille, placée sur une croix de cendre bénite;
-c’est le révérend père qui fait cette cérémonie, Alors toute la
-communauté se range en cercle autour du mourant; il fait sa confession à
-haute voix, adresse à ses frères une exhortation, leur fait des adieux
-touchants, et continue à leur parler de la mort du corps, de la vie de
-l’âme et des douces espérances de l’éternité, jusqu’à ce que ses forces
-l’abandonnant tout à fait, il rende le dernier soupir. Le trappiste
-mourant a dans ses yeux une douce extase. On dirait que déjà il
-entrevoit le monde futur; rien n’est plus doux à son oreille que les
-chants de ses frères, et ses mains s’élèvent vers Dieu pour lui rendre
-grâces de l’appeler à lui.
-
-Ce n’est pas de la douleur qu’éprouvent les assistants; c’est une joie
-pure et ineffable, pareille à cette joie mêlée d’impatience, il est
-vrai, que ressentent des prisonniers en voyant un de leurs compagnons
-d’infortunes délivré de ses chaînes et rendu à la liberté, certains
-eux-mêmes que le moment de la délivrance viendra pour chacun. Ils
-écoutent avec amour et consolation cette voix qu’ils n’entendront plus,
-et qui, faible et languissante, ranime leur force et leur courage. Cet
-homme, qui a déjà un pied sur le seuil de l’immortalité, leur raconte
-les merveilles qu’il entrevoit dans la perspective de l’infini, et ces
-grandes choses que l’œil de l’homme n’a jamais vues, que l’oreille n’a
-jamais entendues, que l’intelligence ne peut comprendre sur la terre.
-Et, après avoir laissé tomber sur eux quelqu’une de ces paroles
-prophétiques dont chacun attend l’accomplissement, après leur avoir
-laissé l’héritage de son exemple et une haute leçon à méditer, il prend
-congé d’eux en leur disant: «Adieu, mes frères, au revoir demain dans la
-maison de Dieu, _in domum æternitatis_. Priez pour moi.» Au moment où il
-vient d’expirer, le frère infirmier lui ferme les yeux. La mort du
-trappiste est comme sa vie à la Trappe, sainte et belle.
-
-La communauté chante en chœur le beau répons _Subvenite sancti_.
-«Accourez, saints du ciel, empressez-vous, anges du Seigneur, de venir
-recevoir cette âme, pour la présenter devant le trône du Très-Haut.» En
-même temps, le père abbé encense le mort, l’asperge d’eau bénite.
-Ensuite, pendant qu’on lave respectueusement le corps et qu’on
-l’approprie dans ses habits réguliers, toute la communauté psalmodie le
-psautier dans une salle voisine; lorsque tout est prêt, on le porte
-processionnellement à l’église, étendu sur un brancard. Le mort est
-placé, selon l’usage, sous la lampe du sanctuaire, la face tournée vers
-l’autel; la cloche du monastère sonne pour annoncer la délivrance; mais
-le glas de la Trappe n’a rien de cette sonnerie funèbre qui jette dans
-les airs ses notes gémissantes: il chante au lieu de pleurer, il parle
-de résurrection plutôt que de mort. Qui ne contemplerait avec respect et
-recueillement le cortége de cette famille chrétienne, qui a, comme le
-dit l’historien de la _Vie de Rancé_, la tendresse de la famille
-naturelle et quelque chose de plus: l’enfant qu’elle a perdu est
-l’enfant qu’elle doit retrouver. Elle ignore ce désespoir qui finit par
-s’éteindre devant l’irréparabilité de la perte. La foi empêche l’amitié
-de mourir; chacun en pleurant aspire au bonheur du chrétien appelé. On
-voit éclater autour du juste une pieuse jalousie, laquelle a l’ardeur de
-l’envie sans en avoir les tourments.
-
-Jusqu’au moment de l’inhumation, le corps demeure exposé dans l’église,
-la figure découverte, et les religieux récitent jour et nuit autour de
-lui l’office des Morts, en élevant jusqu’au ciel les prières d’une
-espérance immortelle. Ils se relèvent deux à deux toutes les heures. Que
-les hommes du monde qui ne connaissent pas Dieu, a dit un écrivain,
-affectent de sourire d’une vertu qui les confond; qu’ils montrent avec
-pitié, comme terme d’une vie si longue, ce cadavre exposé sur un
-brancard. Laissons à ces esprits légers et frivoles leur dédain et leur
-ignorance, ou plutôt prions pour eux: la prière est la vengeance de la
-charité; ils ne savent pas avec quelle ardeur l’impatience chrétienne va
-au devant de la mort, quelle espérance entoure la tombe d’un trappiste;
-un jour, peut-être, ils voudront mourir de la mort de ces justes et ils
-ne le pourront pas. Ah! qu’ils viennent avant ce moment suprême, comme
-le prophète appelé pour maudire Israël; qu’ils viennent et qu’ils
-voient, et que, changés tout à coup par cette vue, ils s’écrient avec
-lui: «Que tes tabernacles sont beaux, ô Jacob! Ils ressemblent aux
-vallées pacifiques, aux ruisseaux fertiles; puisse ma vie finir de la
-mort des justes, et mes derniers moments être semblables à leurs
-derniers moments!»...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-On observe pour la sépulture l’ordre indiqué dans le cérémonial. Tous
-les exercices de la communauté, toutes les messes qui se célèbrent
-depuis le moment du décès jusqu’à l’inhumation, sont appliquées à
-l’intention du religieux décédé. Immédiatement après, chaque prêtre du
-monastère acquitte pour le défunt trois messes, chaque religieux récite
-un psautier, et chacun des frères convers cent cinquante _Miserere_. Au
-premier chapitre qui suit, on en fait l’absoute. La Trappe a aussi ses
-lettres de deuil, ses billets _de faire part_, qu’elle envoie à tous les
-monastères de la congrégation, en France, tant de trappistes que de
-trappistines, afin que chaque religieux et chaque religieuse lui paie le
-tribut de suffrages qui est prescrit[10]. De plus, pendant trente jours,
-on laisse sa place vide au réfectoire, et on lui sert son dîner, que le
-portier distribue ensuite aux pauvres, à l’intention toujours du défunt.
-C’est ce qu’on appelle un tricénaire.
-
- [10] Formules usitées chez les religieuses trappistines et chez les
- religieux trappistes:
-
- Hier..., est décédée, dans notre monastère de..., ordre de Cîteaux,
- congrégation de la Trappe, primitive observance, notre chère sœur
- N... Nous la recommandons à vos prières et à vos saints sacrifices,
- vous promettant les mêmes secours pour les vôtres.--_Requiescant in
- pace._
-
- Die... mensis... anno Domini 18..: obiit in nostro monasterio de...
- ordinis Cisterciensis, congregationis Beatæ Mariæ de Trappa, in
- diœcesi... F... ann. professionis. Pro cujus animâ vestras precamur
- orationes et sacrificiorum suffragia de charitate, et orabimus pro
- vestris.--Anima ejus requiescat in pace.
-
-Tels sont les soins que la Trappe prend de ses morts; elle ne les
-délaisse pas, ne tourne pas le dos au cadavre, après avoir jeté le
-linceul sur sa face, pour le livrer à des mains mercenaires: elle
-l’inhume elle-même, sans le secours de l’étranger, et accompagne de ses
-prières l’âme du frère au ciel.
-
-L’heure de l’enterrement étant venue, la cloche donne le signal; les
-religieux quittent leurs travaux et se rendent à l’église. La cérémonie
-commence; le supérieur, accompagné des employés de semaine, récite
-autour du corps les prières d’usage. Après la dernière absoute, la
-procession, à laquelle toute la communauté doit se trouver, défile pour
-aller au cimetière; en allant, on chante le psaume _In exitu Israël de
-Ægypto..._ David le chanta au souvenir de Moïse délivrant son peuple, et
-les Trappistes le répètent sur ce cercueil pour célébrer une nouvelle
-délivrance, car la terre pour eux est un exil, la vie une captivité, le
-monde une autre Egypte. Entre les religieux de chœur et les frères
-convers, vient le corps porté par quatre profès et entouré de quatre
-céroféraires. Le convoi s’avance sur deux rangs, précédé d’une croix,
-défilant vers le cimetière, où une tombe, creusée d’avance, attend celui
-qui plus d’une fois peut-être, était descendu vivant dans la fosse,
-comme pour bien la mesurer à sa taille, imitant l’acte de Charles-Quint
-moine de Saint-Just, qui, couché dans une bière, fit célébrer ses
-obsèques la veille de sa mort.
-
-Arrivés au cimetière, au moment où le prêtre asperge et encense le
-corps, les quatre religieux qui le portent quittent leurs coules et le
-déposent aussitôt dans la fosse, au moyen de bandelettes. Le père
-infirmier, qui y descend, le dispose décemment et lui couvre le visage
-du capuce, car les religieux de la Trappe ont fait vœu de pauvreté, et
-on leur fait pratiquer cette vertu jusqu’après la mort; c’est pourquoi
-on les enterre tels qu’ils sont, sans cercueil, mais avec leurs habits
-de chœur.
-
-Après que le père abbé a jeté un peu de terre sur le corps, les mêmes
-religieux commencent à le couvrir. Quand on a presque achevé de chanter
-les antiennes, toute la communauté se prosterne sur les articles des
-mains, et, dans cette posture humiliante, elle demande grâce et
-miséricorde pour l’âme du défunt. Pour cet effet, le chantre entonne
-trois fois, d’un ton de voix toujours plus élevé, le verset _Domine,
-miserere_, et la communauté, répond sur le même ton: _Super peccatore._
-Ce cri perçant, dans des circonstances si graves, pénètre jusqu’au fond
-de l’âme.
-
-Les religieux rentrent ensuite, psalmodiant avec beaucoup de
-recueillement les sept psaumes pénitentiaux.
-
-Ailleurs, on élève des monuments superbes, sentinelles impuissantes, qui
-ne sauraient protéger les plus hautes majestés de la tombe contre la
-pourriture et les vers; ici, une simple croix de bois, où sont gravés le
-nom de religion du défunt, et l’époque de son décès, s’élève sur sa
-dépouille mortelle. Ainsi, après comme avant la mort; le Trappiste est
-toujours lui-même appliqué à se cacher au monde et satisfait de n’être
-vu et connu que de Dieu seul.
-
-
-
-
-XIV
-
-Le cimetière.
-
- _Quotidie morior._
-
- Je meurs tous les jours. (S. PAUL.)
-
-
-Après avoir parcouru les divers travaux auxquels se livrent les
-religieux trappistes, le père hôtelier a bien voulu me faire visiter le
-cimetière.
-
-La cour du cloître qui, dans tous les couvents, est un parterre émaillé
-de fleurs, se trouve être pour les Trappistes de Sainte-Marie du Désert
-un cimetière. Ils l’ont placé là exprès pour l’avoir sans cesse sous
-leurs yeux, car les religieux conversent plus souvent et plus librement
-avec leurs frères morts qu’avec leurs frères vivants.
-
-Le cimetière, lieu de sépulture partout, sert à la Trappe de promenade
-aux vivants, qui viennent parfois dans la journée errer solitaires, au
-milieu des tombeaux, en pensant à la fragilité des choses humaines.
-
-La Trappe a ses moments de liberté. On nomme ainsi l’intervalle qui se
-trouve entre deux exercices, dont l’un est fini et dont l’autre ne
-commence pas encore. Ils sont plus ou moins longs, selon les
-circonstances; la règle n’en a point déterminé l’usage, afin d’en
-laisser l’emploi aux besoins particuliers de chacun. Le Trappiste se
-recueille alors, se replie sur lui-même, rentre en soi, et va, suivant
-ses inclinations naturelles, prier à l’église, lire au cloître ou
-méditer au cimetière. «Allez visiter les tombeaux, disait saint Jean
-Chrysostôme aux habitants de Constantinople, cette promenade vous
-ramènera efficacement à la modestie et à la sagesse; la vue de la mort
-ranime la tiédeur, excite la piété, console de la pauvreté, corrige
-l’orgueil et prévient les abattements du malheur autant que les
-enivrements de la prospérité. Tout cela dure si peu; vous avez commencé
-la journée, êtes-vous sûrs de la finir? Ce n’est pas dans le tourbillon
-des villes que ces réflexions viendront se présenter à votre esprit;
-sortez de cette bruyante enceinte, allez voir les cimetières, et, au
-milieu de ce peuple de morts, votre esprit s’élèvera sans efforts
-au-dessus des misérables affections de la terre: il prendra un essor
-dans la patrie où l’on ne meurt pas.»
-
-Quand nous visitons les cimetières des villes, une triste inquiétude
-pèse sur nos cœurs. Quel est le sort de ceux qui gisent dans les tombes
-qui nous entourent? Ils sont morts au milieu des écueils; peut-être leur
-mort a-t-elle été un naufrage; peut-être n’ont-ils point trouvé le repos
-en perdant la vie; la pierre que vous foulez est peut-être celle d’un
-réprouvé. Ces doutes, ces craintes oppressent l’âme. Ah! il n’en est pas
-ainsi dans le couvent de la Trappe! Nous l’avons visité sans émotion
-douloureuse; il nous semblait un lieu de repos. Déjà quelques trappistes
-y dorment et reposent du sommeil du juste.
-
-J’observai, avec une joie mêlée de surprise, que la terre ne paraissait
-pas en être plus fréquemment remuée que celle des cimetières de village.
-Avant d’entrer, je croyais n’y voir que des tombes élevées à la
-jeunesse, persuadé, comme on l’est généralement, que les austérités
-devaient abréger la vie; mais je fus pleinement rassuré en lisant les
-épitaphes tracées sur des croix de bois.
-
-On vit longtemps à la Trappe; les mortifications, les jeûnes, les
-pénitences servent, ce semble, à y prolonger les jours.
-
-Sur chaque fosse du petit cimetière de Sainte-Marie du Désert, il y a
-des croix de bois avec les noms de religion de ceux qui y reposent: une
-grande quantité de lis s’est mis à croître naturellement autour de ces
-croix et de ces tombes de gazon. Ce symbole de pureté est là bien à sa
-place, et m’a plus touché que toutes les fleurs des cimetières à la
-mode. J’avais remarqué une tombe à moitié creusée et couverte de fleurs
-d’amarantes et d’immortelles effeuillées. Je demandai au père
-hôtelier:--A qui cette tombe fleurie?--Je ne puis le savoir. Nous en
-avons toujours une ainsi parée, pour le premier de nous que la mort
-favorise. Nous ne couvrons de fleurs que la tombe vide. Pleine et
-fermée, elle n’a plus besoin de nos guirlandes, car elle fait espérer à
-celui qu’elle renferme une autre immortalité que celle dont les fleurs
-sont l’emblème dans ce monde.
-
-Au pied d’une des fosses, j’ai vu un religieux étendu, prosterné; il
-priait en silence. C’est là que le cœur se détache de la terre, que
-l’âme s’élève et que la vertu grandit. On apprend à l’école de la mort à
-être plus humble, plus détaché et plus mortifié que la veille. Le
-tombeau a ses enseignements, ses leçons et son éloquence, une voix qui
-sait instruire, persuader et émouvoir; il prêche la morale en humiliant
-l’orgueil, en flétrissant la beauté, en dissolvant toutes choses; rien
-n’échappe à ses réseaux indestructibles; grandeurs, richesses, plaisirs,
-tout s’y perd, excepté la vertu. Aussi «Vanité des vanités!» s’écrie le
-Trappiste en levant les yeux vers le ciel.
-
-«Le Trappiste, défiant de lui-même par humilité, éprouvant de temps à
-autre le besoin de retremper ses forces, de relever son cœur et de
-ranimer son courage, se rend au cimetière dans ses heures de
-défaillance, y promène ses pensées solitaires et apprend, comme saint
-Paul, _à mourir tous les jours_.
-
-»Quelquefois, prosterné au pied d’une fosse, il s’écrie: O mon Dieu, ne
-prolongez pas trop mon exil sur la terre de Cédar; mon âme, étrangère
-ici-bas, désirerait revoir la patrie; je me meurs, comme Thérèse, du
-regret de ne pouvoir mourir; commandez-lui de partir, et mon corps se
-couchera dans ce lit mortuaire, en disant à la terre, au ver et à la
-pourriture: Vous êtes ma mère, mon frère et ma sœur.»
-
-L’imagination, on le comprend, s’exalte pieusement dans ses excursions
-fréquentes sur la terre de la mort, où tout impressionne fortement. Le
-Trappiste trouve dans ces méditations lugubres, sans parler de la grâce
-qui le soutient, le moyen le plus puissant, peut-être, de mépriser le
-cri de la chair et de mener jusqu’à la fin une vie d’ange avec un corps
-de boue.
-
-
-
-
-XV
-
-Quelques détails.
-
-
-Avant de quitter Sainte-Marie du Désert, j’ai voulu rendre visite au R.
-P. dom Marie, premier abbé de ce monastère, et au R. P. Etienne, son
-prieur.
-
-Le père hôtelier m’ayant introduit dans la cellule abbatiale, je
-m’inclinai profondément devant dom Marie, qui vint à moi en me tendant
-les mains. Je voudrais parler du père abbé et vous faire son portrait,
-mais il est des personnes difficiles à peindre. On ne dit que le vrai et
-on a l’air de louer; la vérité semble de la flatterie. Dût-on m’en
-accuser, je rendrai justice et je dirai, que le R. P. abbé est un de ces
-hommes rares auxquels le génie de créer et de réparer a été donné.
-Pasteur habile, il dirige son troupeau avec une admirable sagesse.
-
-Son visage n’a point la pâleur du cloître, ni celle de la vieillesse. Il
-est de taille moyenne, ses gestes et ses mouvements sont animés; sa
-physionomie respire tout à la fois la douceur et l’autorité du
-commandement. Son humeur m’a paru enjouée. Sa conversation est
-intéressante, mêlée d’esprit et de bon sens; il ne dit que ce qu’il doit
-dire. L’habitude du silence ne lui a pas ôté l’à-propos de la parole, et
-personne ne le possède comme lui. Cet homme, que tout le monde aime à
-voir de temps en temps, est aimé et vénéré de tous ses religieux. Au
-milieu d’eux, avec sa robe de laine blanche, sa tête chauve, sa croix et
-sa crosse de bois, il a toute la bonté d’un père, toute l’autorité d’un
-saint.
-
-Quelques livres dans leur rayon, une gravure, deux chaises et un
-fauteuil de paille, un prie-Dieu, une table, tel est à peu près le
-mobilier de sa cellule[11].
-
- [11] Notre ouvrage était sous presse, lorsque nous avons eu la douleur
- d’apprendre la mort du R. P. dom Marie. Voici les quelques
- renseignements que nous avons pu recueillir sur la vie de ce saint
- religieux:
-
- «Le R, P. dom Marie, connu dans le siècle sous le nom de Bertrand
- Daverat, naquit le 8 septembre 1807, à Camarde, dans le département
- des Landes. Dès les premières années de son enfance, il donna des
- marques très-sensibles de vocation à l’état ecclésiastique. Après
- avoir terminé ses études de latinité, sous la surveillance du
- respectable M. Castagnon, curé de Vicq, dans le diocèse d’Aire, il
- entra an grand séminaire de Dax, pour y suivre les cours de
- philosophie et de théologie. Promu à la prêtrise le 5 juin 1830, et
- après deux années de vicariat dans la paroisse de Hagetmau, il fut
- successivement nommé curé de Biscarosse, de Saint-Vincent de Tyrosse
- et de Saint-Pandelon, où il montra le plus grand zèle pour le salut
- des âmes, jusqu’à ce que, de vives douleurs le fatigant et le
- rendant incapable de remplir les devoirs de son état, il demanda à
- se retirer du saint ministère et à se fixer dans le couvent de
- Notre-Dame de Buglose. Là, employé comme confesseur des religieuses
- qui y sont établies, il édifia tout le monde par la régularité de sa
- vie et par sa haute piété. Quelques années après, il conçut l’idée
- d’embrasser l’état religieux, et arriva le 27 juillet 1858, au
- monastère de Sainte-Marie du Désert, où il est mort.
-
- »Le R. P. Marie fut admis à la profession le 15 août 1859, et
- lorsque le monastère de Sainte-Marie du Désert fut érigé en abbaye,
- les vertus du nouveau profès le désignèrent à tous les suffrages. Il
- fut élu pour gouverner cette communauté, déjà nombreuse, le 19
- février 1861, installé le 11 avril, et béni dans l’église de
- Lévignac, le dimanche 26 mai, par Mgr l’archevêque de Toulouse.
-
- »Une humilité profonde formait le caractère principal de la piété de
- ce religieux. Un témoin de sa promotion à la dignité abbatiale nous
- écrit: «Lorsqu’il s’entend proclamer supérieur du monastère, il se
- précipite, il se roule aux pieds du président, le supplie, avec
- larmes et des cris déchirants, de le dispenser d’accepter une charge
- dont il se croit indigne et incapable. Ses instances durent
- longtemps, et le président se croit obligé d’user d’autorité et de
- vaincre sa résistance en lui commandant au nom de la sainte
- obéissance.»
-
- »Plusieurs fois il offrit sa démission avec instance; mais il ne put
- la faire accepter qu’un mois avant sa mort.
-
- »C’est le dimanche 2 juin 1867 qu’il a rendu son âme à Dieu. Il n’a
- pas eu la consolation de voir achever la belle église dont il a jeté
- les fondements, et qui, pour être dans un style simple et sévère, et
- déjà construite avec toute l’économie commandée par la faiblesse des
- ressources, n’en sera pas moins la plus remarquable du canton,
- lorsque les bienfaiteurs auront aidé à la terminer.»
-
-Le R. P. prieur a la tête noble et d’un galbe remarquable; la légère
-couronne de cheveux qui part de son large front, en s’arrondissant
-au-dessus des oreilles, est d’une finesse admirable et d’un noir
-brillant. Le calme et la paix siégent sur son visage; sa marche est
-grave, son abord doux et prévenant; tout en lui porte le cachet d’un
-vrai religieux; sa tunique blanche et son scapulaire noir rehaussent la
-majesté de son port.
-
-Le R. P. Etienne, natif de Bédarieux, appartient au diocèse de
-Montpellier, et se nommait dans le monde l’abbé S... Je m’arrête, car à
-mon prochain voyage à Sainte-Marie, je ne serais plus si bien reçu, si
-l’éloge que je viens de faire venait à y être connu[12].
-
- [12] Le R. P. dom Etienne, actuellement abbé de Sainte-Marie du
- Désert, a reçu, le 27 novembre 1867, la consécration des mains de
- Mgr l’archevêque de Toulouse.
-
-Chaque semaine a lieu, à la Trappe, une simple et touchante cérémonie, à
-laquelle j’ai eu le bonheur d’assister: le samedi, sous les cloîtres,
-avant la récitation des complies, deux religieux lavent les pieds à tous
-leurs frères, en commençant par l’abbé et en continuant jusqu’au plus
-jeune religieux. Il y a dans cette scène presque biblique un charme de
-piété dont les étrangers ne peuvent s’empêcher de subir l’influence si
-on leur accorde la précieuse faveur d’y assister. Cette parfaite
-abnégation d’hommes qui souvent ont été grands dans le monde, la douce
-satisfaction qui se peint sur tous leurs visages, la cordialité
-affectueuse qui règne entre eux, tout cela touche l’âme et fait
-considérer ces hommes avec respect.
-
-Bien des préjugés pèsent sur l’ordre de la Trappe; il suffit de passer
-deux jours à un de leurs monastères, pour se convaincre de la fausseté
-de ces préjugés. On a dit et répété bien des fois que les religieux, en
-se rencontrant, s’adressaient toujours cet avertissement solennel:
-_Frère, il faut mourir._ Il n’en est rien, le silence étant absolu et
-continuel à la Trappe. Il n’est pas besoin d’ailleurs de cet
-avertissement pour faire penser les religieux à la mort: autour d’eux,
-tout les y prépare et leur en donne la continuelle pensée.
-
-Il n’est pas vrai non plus que les Trappistes renoncent à recevoir des
-lettres de leurs parents; mais elles ne leur sont remises qu’après avoir
-été décachetées et lues par le révérend père abbé. Si ces lettres sont
-inutiles ou frivoles, il peut les détruire; si elles ont quelque
-importance réelle, il les remet aux religieux à qui elles sont
-adressées. S’il s’agit de la mort de quelqu’un de leurs proches, il
-annonce d’abord le fatal événement à la communauté réunie, afin
-d’obtenir, dans l’incertitude, de plus ferventes prières de chacun d’eux
-en particulier; plus tard il appelle auprès de lui le religieux que Dieu
-a frappé dans ses affections, et il le console.
-
-On a dit aussi que chaque trappiste creusait lui-même sa tombe et qu’il
-y couchait; c’est encore une erreur. Il y a, comme nous l’avons dit,
-toujours une tombe ouverte à moitié d’avance; souvent les religieux vont
-la regarder et sans doute la saluent de leurs désirs.
-
-On croit encore, et cette erreur est presque générale, que les religieux
-de la Trappe sont maigres, maladifs, tristes! On reconnaîtra facilement
-que ce n’est encore là qu’une erreur. Il y a toujours dans la maison de
-l’ordre une infirmerie, et, malgré le profond mépris des Trappistes pour
-la vie, les maladies n’en sont pas moins soignées avec la charité la
-plus empressée, la plus vive et la plus compatissante. Il est à
-remarquer aussi que l’infirmerie est très-souvent vide. Il n’est pas
-plus vrai que les moines sont maigres et hâves, comme on se plaît à les
-représenter au théâtre ou dans les romans. En arrivant à la Trappe, on
-est étonné de trouver sur le visage de ses habitants l’expression d’une
-joie ineffable; leur teint est frais et vermeil, et le régime qu’on y
-suit n’influe en rien sur le physique ni sur le moral, puisqu’on voit à
-la Trappe des hommes d’un âge très-avancé jouissant encore d’une santé
-parfaite et d’un caractère heureux. Oh! ne comparons pas ces hommes de
-Dieu à ceux du monde, la différence en est trop grande; ils semblent
-appartenir à une autre nature, parce qu’ils mènent une autre vie.
-
-Ce ne sont pas là les seules objections contre la Trappe que nous avons
-à réfuter. On s’imagine qu’elle ne contient que des grands coupables, et
-il s’y trouve une quantité d’hommes que la piété la plus sincère, la
-plus dégagée de toute vanité y a seule amenés. On pense également que
-pour beaucoup de ces hommes, lorsqu’une fois ils se sont engagés par des
-vœux, les règles de l’ordre deviennent accablantes et insupportables.
-Ceux qui pensent cela n’ont jamais visité les Trappistes; s’ils
-l’eussent fait, ils auraient vu à quel degré est porté l’amour de leurs
-règles, et que jamais un religieux ne songe à s’en écarter.
-
-Chaque année, le R. P. prieur change les emplois. Chacun dépose entre
-ses mains les insignes de sa charge, qui passe entre les mains d’un
-autre religieux choisi par le supérieur. Les trappistes rancéens font
-une retraite de dix jours, pendant laquelle ils se livrent à des
-exercices de piété d’une austérité encore plus grande que pendant le
-cours de l’année. L’abbé de Rancé a fait de cette retraite annuelle un
-point essentiel de la règle, observé comme tous les autres avec une
-religieuse exactitude.
-
-Les jeûnes sont presque continuels à la Trappe; en effet, les règlements
-portent que la viande, les œufs et le beurre demeurent interdits à tous
-ceux qui sont en santé; le poisson l’est à tout le monde; l’huile est
-permise aux malades et à l’assaisonnement de la salade. Les portions de
-la communauté se composent de légumes, de racines, d’herbes et de
-laitage, avec cette restriction que, durant l’avent et le carême, tous
-les autres jours de jeûne d’Eglise et tous les vendredis de l’année,
-hors le temps pascal, on ne sert aucun laitage au réfectoire, et on n’en
-met que dans les portions: tout s’assaisonne alors au sel et à l’eau.
-Les cuisiniers doivent accommoder les mets le plus simplement qu’ils
-peuvent, sans y faire entrer aucune espèce d’épices. Pendant les deux
-tiers de l’année, on ne fait qu’un seul repas à la Trappe: il se compose
-d’une soupe, d’une portion assaisonnée comme je viens de le dire, de
-douze onces de pain et d’une hémine de demi-vin. On ajoute aussi
-quelques fruits pour dessert, excepté les jours de jeûne d’Eglise et les
-vendredis qui ne tombent pas dans le temps pascal.
-
-Le P. Debreyne, médecin de la Grande-Trappe, dit que cet austère régime,
-que l’on croit généralement propre à abréger la durée de la vie humaine
-et à détruire les santés les plus robustes, est au contraire un vrai
-moyen de santé et de longévité. Il affirme que pendant une période de
-vingt-sept ans il n’a pas rencontré chez les religieux de la
-Grande-Trappe un seul cas d’apoplexie, d’anévrisme, d’hydropisie, de
-goutte, de gravelle, de pierre, de cancer, de scorbut. Le choléra n’a
-jamais envahi aucune maison de l’ordre, tandis qu’il faisait de grands
-ravages dans les environs. Il est de notoriété, dans le pays, que les
-épidémies s’arrêtent au seuil de l’abbaye.
-
-Dans les causes de cette espèce d’immunité contre un grand nombre de
-maladies, dont jouissent les religieux de la Trappe, il est sans doute
-nécessaire de faire entrer en ligne de compte la vie paisible et calme
-que mène le religieux, l’absence des noirs soucis, des passions tristes
-et dépressives, des humeurs sombres et chagrines; mais aussi n’est-ce
-pas la condamnation la plus éclatante de notre vie sensuelle, de notre
-intempérance, de nos désordres, de nos passions, qui détruisent le plus
-souvent la vie dans son principe.
-
-«Considérez, dit le docteur Debreyne, chez les amateurs de bonne chère
-et les gastrolâtres modernes, ces immenses perturbations physiques;
-portez vos regards attristés sur ces corps obèses, blasés et bouffis,
-dont les organes digestifs sont brûlés et corrodés par d’incessantes
-ingurgitations de viandes et de boissons les plus irritantes et les plus
-propres à produire les maux les plus graves et les plus incurables.
-Est-il possible que l’organisation humaine la plus forte résiste
-longtemps à l’impression délétère et toxique de tous ces principes de
-dissolution et de mort, à ces chocs brusques et à ces collisions
-violentes d’un sang enflammé et de la mollesse des tissus organiques. On
-peut en quelque sorte comparer ces vastes corps-machines qui ne cessent
-jamais de fonctionner et de digérer, aux machines si compliquées de nos
-usines, que la multiplicité des rouages et la vélocité des mouvements,
-dérangent, détraquent et brisent si souvent.»
-
-Qu’on n’aille pas m’accuser de préconiser exclusivement le régime
-végétal et me soupçonner d’être un disciple de Pythagore. L’homme est
-fait pour une alimentation complexe, la structure de son appareil
-digestif est là pour le prouver; mais on peut soutenir qu’il supporte
-plus facilement la privation absolue de viande que de végétaux.
-
-A commencer du 14 septembre jusqu’au carême, cet unique repas se prend à
-deux heures et demie, c’est-à-dire douze heures après le moment où les
-religieux se lèvent; en carême, il est retardé jusqu’à quatre heures un
-quart: les troubles de fonctions digestives sont très-rares dans la
-communauté. Le reste de l’année est le temps où le trappiste se
-restaure; mais on trouvera peut-être le régime que l’on suit alors assez
-sévère, car il diffère encore beaucoup de celui que suivent dans le
-monde, pendant le carême, les familles les plus régulières; alors le
-dîner commence à midi et le soir on sert une collation. Les plus grandes
-fêtes ne jouissent d’aucun privilége; elles suivent toutes la loi
-commune. Le seul dimanche et le jour de Noël sont exceptés. Il est
-expressément défendu de rien servir d’extraordinaire, sous quelque
-prétexte et en quelque occasion que ce soit, comme un jour de
-profession, bien moins encore les jours qui précèdent l’avent et le
-carême.
-
-Le premier jour de la sainte quarantaine, alors que pour le reste du
-monde se fait l’ouverture de la pénitence par l’imposition des cendres,
-eux aussi procèdent à cette cérémonie, qui est en même temps le
-commencement d’observances plus austères. Les religieux s’avancent
-nu-pieds, lentement, deux à deux, les yeux baissés, en psalmodiant des
-antiennes; leurs bras sont pendants, les manches de leurs coules
-abattues, ils viennent successivement, avec de profondes inclinations,
-se prosterner devant le révérend père, en qui ils vénèrent le
-représentant de la Divinité. Il grave, en caractères de cendres, sur
-leurs larges tonsures, l’arrêt de leur dissolution prochaine; c’est une
-sentence de mort prononcée sur des morts, puisqu’ils ont renoncé à tous
-les avantages de la vie. Aussi ne se préoccupent-ils pas beaucoup des
-terreurs que naturellement rappelle la pensée de la mort, mais ils
-gémissent pour tant de pécheurs dans le monde qui vivent comme ne devant
-jamais mourir.
-
-Ce n’est là que le prélude de toutes leurs expiations, pendant ce temps
-des miséricordes du Seigneur. Tous les vendredis, qui sont pour eux des
-jours plus spécialement consacrés à des pratiques encore plus pénibles,
-ils font, dans leurs cloîtres, la procession des psaumes pénitentiaux.
-Les trois derniers vendredis du carême, ils jeûnent au pain et à l’eau;
-on n’a pas oublié que durant la sainte quarantaine ils ne prennent leur
-unique repas que le soir, vers le coucher du soleil, comme les chrétiens
-de la primitive Eglise. Avant de partir, le supérieur dirige l’intention
-qu’ils doivent se proposer; ce sont, tantôt les divers besoins de
-l’Eglise, tantôt le maintien de la paix, la conservation et
-l’augmentation de la foi; quelquefois ils sollicitent des jours
-prospères pour les familles, des bénédictions pour les Etats, et
-toujours leurs semblables sont intéressés et associés à leurs œuvres.
-
-Le vendredi saint, ils semblent vouloir faire au Ciel une sainte
-violence en faveur de tous les coupables; après avoir longuement chanté
-leur office de la nuit, vers quatre heures du matin, ils disparaissent
-silencieux: il ne nous est pas permis de les suivre dans ces asiles
-secrets où Dieu seul est témoin des saintes rigueurs qu’ils exercent sur
-leurs corps. Mais on est frappé de les voir redescendre bientôt, graves,
-nu-pieds; ils demeurent ainsi presque toute la journée. Il faut les
-avoir vus, ces pénitents, car il n’est pas possible de les peindre,
-pendant cette longue et fervente récitation de tout le psautier et
-pendant l’imposante cérémonie de l’adoration de la Croix!
-
-Indépendamment de ces circonstances particulières, de temps en temps, le
-révérend père assigne à tels ou tels religieux le but spécial dont ils
-devront s’occuper dans leurs exercices de piété: c’est quelquefois la
-conversion d’un tel nombre de pécheurs qu’ils doivent demander à Dieu,
-le succès des entreprises qui intéressent la gloire de Dieu et le bien
-des peuples. Il y a, sur la porte du chapitre, une pancarte où tous les
-religieux sont distribués par séries, et à chaque série correspond une
-intention particulière qui devra les préoccuper spécialement dans leurs
-prières. Ainsi, la première série est chargée de solliciter les
-bénédictions du Ciel pour les évêques, les divers pasteurs des âmes et
-pour toutes les communautés religieuses. La seconde a mission de
-provoquer les grâces du Seigneur sur toutes les personnes constituées en
-dignité ou chargées de quelque partie que ce soit de l’administration
-civile, ainsi des autres. Toujours le prochain entre en participation
-des œuvres de piété qui se pratiquent à la Trappe.
-
-Il est certaines époques de l’année, plus spécialement marquées dans le
-monde par la dissipation. Oh! qu’il est sublime alors, le trappiste qui
-s’humilie et prie pour les pécheurs; qu’il est sublime surtout, lorsque,
-à l’heure des ténèbres, des orgies et des désordres de toute espèce,
-seul, avec ses frères, pendant que tout dort dans la nature, à
-l’exception des prévaricateurs, il lève vers le Ciel ses mains
-suppliantes et pures, et demande grâce!...»
-
-Il n’y a pas d’âge déterminé pour entrer chez les Trappistes. On
-accueille avec charité les personnes qui se présentent, aussi bien à
-l’âge de dix-sept ans qu’à l’âge de cinquante ans; on demande surtout de
-la bonne volonté à suivre la règle. A l’exemple de Jésus-Christ, les
-pères trappistes reçoivent, à la onzième heure comme à la première
-heure, ceux qui veulent véritablement travailler à la vigne du Seigneur.
-
-Les charges principales parmi les Trappistes sont: celles d’abbé, de
-prieur, de sous-prieur, de cellérier, de maître de novice, et de
-portier.
-
-
-
-
-XVI
-
-A quoi servent les moines.
-
-
-Que de fois, près de vous, on a posé ou on posera cette question, par
-irréflexion ou par perversité: A quoi servent les moines, les religieux
-et les religieuses?
-
-A quoi servent les moines? Je vais vous le dire, à vous jeunes gens ou
-hommes de bonne volonté, de droiture de cœur et de justesse d’esprit.
-C’est à vous, à vous seuls, que je vais parler, persuadé que vous serez
-convaincus lorsque vous aurez lu ce chapitre.
-
-La vie monastique date des premiers temps du christianisme. Alors que le
-paganisme finissait, mais que ses ténèbres impures étaient encore
-dangereuses, des hommes qui voulaient conserver et transmettre les
-lumières chrétiennes dans leur pureté, leur sainteté primitives, se
-retiraient au désert; et, de temps en temps, plus éclairés et plus forts
-dans leur foi, ils quittaient la Thébaïde et revenaient se mêler aux
-multitudes qu’ils étonnaient, évangélisaient et convertissaient.
-
-L’empire romain croula sous les coups répétés que lui portèrent des
-populations barbares, venues de tous les coins de l’horizon. La foi, la
-civilisation, les lettres, les arts, l’agriculture parurent un instant
-menacés de périr dans le naufrage de toutes choses. Mais, au moment de
-l’invasion et de la conquête barbares, des hommes de foi allèrent se
-cacher dans les plus sombres forêts, les gorges secrètes des montagnes
-et les plus lointaines vallées. Là, ils conservèrent le dépôt précieux
-des enseignements chrétiens et, à l’heure propice, la rapportèrent aux
-conquérants apaisés. Ce sont les moines qui ont adouci les mœurs du
-Goth, du Franc, du Hun et du Normand, qui ont défriché leurs terres et
-leur ont enseigné la culture de l’esprit.
-
-Plus tard, l’Orient, conquis par les soldats de Mahomet, le faux
-prophète, menaça l’Occident où régnait Jésus-Christ, le vrai Dieu. Le
-Croissant et la Croix, le Coran et l’Evangile se trouvaient en présence.
-Les peuples de l’Occident, au nom de la vérité chrétienne, s’armèrent
-pour résister aux mensonges de l’islamisme répandus par des légions
-victorieuses. L’élite des nations civilisées voulut se dévouer
-exclusivement au service militaire de la foi. De là, les ordres célèbres
-de la chevalerie chrétienne, les chevaliers de Malte, les Templiers, les
-Teutoniques.
-
-On me dira sans doute: Oui, les moines ont été utiles; bien aveugle
-serait quiconque tenterait de le nier. Mais s’ils ont été utiles
-autrefois, n’ont-ils pas fait leur temps? Aujourd’hui, à quoi
-servent-ils?
-
-Oh non! ils n’ont pas fait leur temps. Hélas! aujourd’hui, peut-être
-plus qu’autrefois, ils sont nécessaires. Etudiez notre monde du XIXe
-siècle. Combien, sous toutes les formes, y trouverons-nous d’égoïsme. Au
-couvent, grâce à Dieu, il n’en est pas ainsi: on n’y rencontre que le
-sacrifice, l’abnégation, le dévouement partout et toujours. La société
-qui nous entoure n’exhale que l’amour-propre, la vanité, l’orgueil,
-autre forme de l’égoïsme. Le monastère enseigne, commande et pratique
-l’humilité, autre forme du sacrifice. Les hommes qui appartiennent au
-monde se livrent d’ordinaire aux appétits matériels. Un mot résume la
-vie d’un grand nombre: la jouissance qu’ils ambitionnent, recherchent,
-aspirent sans mesure comme sans calcul des moyens et des résultats.--Le
-moine se dégage de tous les attachements infimes. La privation est sa
-loi, la macération sa compagne, la mortification son plaisir.--Au milieu
-de la vie du monde, on s’égare, on se trouble, on se perd dans le
-tourbillon des intérêts humains. Au couvent, on s’élève au-dessus de la
-terre pour vivre dans la région supérieure des intérêts divins. Dans le
-monde, à chaque pas de son chemin, dans toutes les conditions de
-l’existence, on rencontre des désabusés de la vie, aigris, découragés,
-perdus. Si ces désabusés ont le sens et le courage de se réfugier dans
-un monastère, ils y trouveront le calme, la paix, la quiétude et le
-bonheur, comme le matelot qui, ballotté sur la pleine mer, dans un jour
-de violente tempête, a pu regagner le port où il est à l’abri des vents
-déchaînés et des flots en émoi. Le monde est un champ d’erreurs, un
-théâtre de fautes, de perversités et de crimes. Le monastère est un
-asile où tout est pur, simple, droit, honnête et régulier. Dans le
-monde, que de mal commis au grand soleil! Le mal que le monde étale
-excite les colères divines. Le bien que le monastère cache les conjure
-et les apaise.
-
-Et maintenant, est-ce qu’il n’y a plus de pauvres, d’infirmes, de
-malades, de filles livrées au désordre, pour déclarer inutiles les
-Filles de la Charité, les Petites Sœurs, les Dames du Bon-Pasteur? N’y
-a-t-il donc plus d’enfants à former et à instruire, pour déclarer
-inutiles les Jésuites et les Frères des Ecoles chrétiennes? Qui donc
-évangélisera nos grandes villes et nos bourgades, si vous déclarez
-inutiles les Dominicains et les Capucins? Qui donc priera pour les
-personnes affligées et les pécheurs, si vous déclarez inutiles les
-Carmes et les Trappistes? Nous ne finirions pas si nous voulions nommer
-tous les religieux et les religieuses dont les prières, les vertus, les
-services sont pour l’humanité une source de lumières, de consolations et
-de bienfaits.
-
-Enfin, les moines ont formé notre agriculture, bâti nos vieilles
-cathédrales, conservé le trésor des sciences, civilisé les barbares,
-porté le nom chrétien et la foi, par leurs missions, dans les pays
-sauvages, encouragé et cultivé tous les arts. Il y eut même au moyen-âge
-un institut de moines qu’on appelait les frères pontifes, parce qu’ils
-se consacraient à la construction des ponts et à la réparation des
-grands chemins.
-
-Les religieux trappistes mènent encore la vie des moines de la Thébaïde.
-Ils défrichent les terres incultes, et, sur un sol qui n’avait jamais
-produit que des ronces, ils trouvent, dans leurs travaux bénis de Dieu,
-les moyens de nourrir des légions de pauvres. Les Trappistes sont des
-êtres inutiles et insensés. Inutiles! et tous les jours ils reçoivent,
-dans leurs saintes maisons, des jeunes gens qui entrent avec la pensée
-du suicide et qui y trouvent dans une longue paix l’oubli de douleurs
-profondes. Inutiles! et ils propagent toutes les bonnes cultures, et
-leur cloître est un comice agricole permanent. On les traite d’insensés,
-eux qui préfèrent l’immortalité, le bonheur éternel, à des biens et à de
-vains plaisirs d’un jour.
-
-Grand nombre de catholiques, en appelant les Trappistes moines inutiles,
-ne veulent pas dire par là, sans doute, qu’ils mènent une vie oisive,
-puisque ces religieux sont continuellement occupés et pendant le jour et
-pendant une bonne partie de la nuit; ils ne prennent d’autre repos que
-celui qui peut se trouver dans la transition d’un exercice à l’autre.
-Mais, dit-on, ce ne sont que des exercices de contemplation, dont la
-société n’a que faire: vous vous trompez, vous tous qui vous permettez
-un tel propos. Et d’abord, si les religieux trappistes chantent les
-louanges du Seigneur, s’ils se livrent aux saintes ardeurs de la prière,
-ils y consacrent un temps que le reste des hommes donne au repos, et
-qu’un grand nombre consument en inutilités et peut-être en
-prévarications de tout genre.
-
-Ils se trompent, ceux-là qui se figurent que les bonnes œuvres et les
-pieuses austérités des hommes de bien sont inutiles au reste de la
-société. Nous pensons avoir affaire ici à des chrétiens qui ont la foi:
-eh bien! leur dirons-nous, n’est-ce pas d’en haut que nous viennent les
-prospérités, les saisons favorables, les rosées fécondes? Et qu’est-ce
-qui agit sur le cœur de Dieu pour en obtenir ces bienfaits? Serait-ce la
-puissance de nos efforts, ou plutôt ne sont-ce pas les humbles
-supplications et la vie pénitente des âmes justes? Une tradition fondée
-sur une révélation digne de foi nous assure que sainte Thérèse a, par
-ses prières et sans sortir de son cloître, converti autant d’âmes que
-saint François-Xavier dans les Indes et le Japon.
-
-Sodome aurait obtenu grâce, si elle avait eu un petit nombre de justes
-dans son enceinte. Qui peut assurer que notre patrie n’est pas redevable
-de sa conservation aux pieux cénobites qu’elle possède?
-
-Autrefois le Seigneur envoya un prophète à la ville de Ninive et lui
-annonça sa destruction très-prochaine. Ninive ne fut pas détruite de ce
-coup, parce que le Seigneur avait posé une condition: «Si ses habitants
-ne faisaient pas pénitence.» De même, les fléaux qui ont menacé notre
-patrie ont bien pu être conjurés par ce grand nombre de quarantaines, de
-jeûnes au pain et à l’eau, de cilices..., exercés pour ce motif par les
-personnes pieuses, et notamment dans les monastères. Non, l’égoïsme
-n’est pas le vice dominant de la Trappe: les religieux y travaillent,
-sans doute, à expier leurs propres fautes et à s’assurer des
-miséricordes du Seigneur, mais ils s’intéressent aussi pour le salut de
-leurs proches, de leurs amis; ils prient pour la France. Toute leur vie
-est une expiation continuelle. Souvent ils se placent entre le vestibule
-et l’autel, et supplient le Dieu des miséricordes d’avoir pitié de son
-peuple, de ne pas lancer sur les coupables les courroux de sa colère:
-_Parce, Domine, parce, populo tuo; ne in æternum irascaris nobis._
-
-Ah! oui, les moines sont utiles, très-utiles. Ils servent beaucoup.
-Demandons au Ciel qu’il nous en envoie, en disant: Mon Dieu,
-envoyez-nous des saints.
-
-
-
-
-XVII
-
-Le cloître.
-
-
-«Le mot cloître, en prenant la partie pour le tout, est synonyme de
-monastère, d’après le langage reçu dans le monde, qui l’emploie trop
-souvent en mauvaise part. Cependant le mot cloître ne désigne, par sa
-signification véritable, que la galerie intérieure qui relie ensemble
-les divers corps de la bâtisse, servant de passage commun, d’issue pour
-aller d’un endroit dans un autre.»
-
-«Il ne faut pas, a dit un écrivain, se représenter le cloître tel qu’il
-règne aujourd’hui autour de nos cathédrales, désert, triste et froid,
-avec ses fenêtres privées de verres: le cloître au moyen âge était le
-vrai paradis du moine; _par son royal rempart de discipline_, il
-séparait le religieux du monde et offrait une image de la paix du ciel.
-
-»Le cloître est le lieu le plus important du monastère. Il relie entre
-eux tous les lieux réguliers. C’est sous ses voûtes et le long de ses
-galeries que se développent les majestueuses processions des moines. Au
-jour de la glorieuse Ascension du Seigneur dans le ciel, le sous-diacre
-répandant l’eau bénite s’avance en tête, suivi du diacre, revêtu de
-l’aube et de l’étole, portant la croix et escorté par deux acolytes avec
-des flambeaux. Les religieux laïcs viennent ensuite, puis les clercs et
-les prêtres; tous marchent sur deux rangs, de chaque côté du cloître, la
-tête découverte et chantant des hymnes sacrés. A la Chandeleur, ils
-tiennent des flambeaux à la main, et, au dimanche des Rameaux, de vertes
-palmes en signe de triomphe. L’abbé suit, appuyé sur sa crosse, et
-marche seul au milieu des rangs. Après lui, s’avancent les novices et
-les frères convers, tous dans le même ordre. Ils chantent d’une voix
-mâle et sévère: car, dans le chant comme ailleurs, ils ont porté la
-réforme. Leur plain-chant est le chant grégorien.
-
-»Chaque année, le jeudi saint ramène une scène bien touchante. Les
-pauvres de Jésus-Christ, en nombre égal à celui des religieux, assis
-sous la galerie qui longe la nef méridionale de l’église, attendent la
-fin de l’office. Après none, l’abbé, suivi de ces religieux qui marchent
-un à un, descend de l’église au cloître, passe devant tous les pauvres
-et va se placer en face du dernier. Au signal qu’il donne, tous se
-mettent à genoux, lavent les pieds du vieillard ou du jeune enfant que
-chacun a devant soi, les essuient avec soin, puis les baisent avec
-amour. Ils sont aidés en cette cérémonie par les frères convers, qui
-leur présentent l’eau et les linges et participent ainsi à cette fête
-religieuse. Remettant ensuite à chaque pauvre une aumône qu’ils
-accompagnent d’un baiser sur les mains, ils les aident à reprendre leur
-chaussure. Cela fait, ils se prosternent de nouveau et disent ensemble
-ces paroles du Psalmiste: «Nous avons reçu, ô mon Dieu, votre
-miséricorde dans l’enceinte de votre temple.» C’est le salut d’adieu
-qu’ils adressent aux membres souffrants de Jésus-Christ. C’est le même
-aussi par lequel ils reçoivent les pèlerins qui viennent les visiter.
-Les pèlerins et les pauvres sont pour ces hommes de foi les
-représentants de la miséricorde divine, qu’ils accueillent comme les
-messagers du pardon.
-
-»En un mot, le cloître est, à proprement parler, le séjour et
-l’habitation du moine. La souveraine et la gardienne du monastère, la
-toute aimable Marie elle-même, l’a choisi pour sa demeure. Elle en fait
-sa salle du trône, et son image chérie, qui s’élève au-dessus du siége
-abbatial, laisse tomber, chaque soir, à la lecture qui précède complies,
-une bénédiction transmise par les mains vénérées de l’abbé qui préside
-en son nom. Là, le religieux fait ses lectures, ses méditations, étudie
-les divines Ecritures. On peut le voir alors gravement assis entre deux
-colonnes, le capuce ramené sur la tête, mais disposé pourtant de manière
-à laisser voir qu’il ne dort point. Quelquefois, sous la direction du
-chantre, il répète à mi-voix les répons de la fête prochaine, prépare
-les leçons et s’exerce à bien prononcer les syllabes longues ou brèves.
-Mais ils ne doivent point se troubler mutuellement par de vaines et
-nombreuses questions. Le strict nécessaire et en peu de mots, c’est tout
-ce qui est permis; car le cloître est surtout le lieu du silence où,
-tous les jours de sa vie, le moine, prisonnier de l’amour divin, met
-laborieusement en œuvre les instruments au moyen desquels il doit, selon
-la règle, achever et parfaire l’édifice de sa perfection.» (_Annales
-d’Aiguebelle_).
-
-C’est sous les colonnes du cloître que saint Bernard médita les saintes
-Ecritures, Rancé promena ses secrets, et Abélard épura ses affections;
-là, les riches venaient jeter leurs trésors, et les grands déposer leur
-puissance, Amédée son sceptre, Charles-Quint sa couronne, et plusieurs
-princes, regrettant de n’avoir pu y passer leur vie, y envoyaient leur
-dépouille mortelle, y faisaient déposer leurs cadavres; là; enfin, il
-était permis au moine, à cette époque, de prendre la plume pour faire la
-leçon aux rois.
-
-Voici à cet égard un curieux document:
-
-
-«Cloître de Cluny, l’an 1106.
-
-»Frère Hugues, abbé de Cluny, à Philippe, roi de France par la grâce de
-Dieu, gloire et salut.
-
-»Dieu, qui nous a ouvert la porte de l’amitié pour arriver jusqu’à vous,
-afin de vous parler plus familièrement, veut que je vous dise, tout
-d’abord, que vous étiez depuis longtemps l’objet de mes pensées et de
-mes prières. J’ai demandé souvent au Seigneur d’incliner vos penchants,
-de diriger vos efforts et de tourner votre volonté vers lui, qui est le
-seul, le vrai et le souverain bien. O mon royal ami! vous vous en
-souvenez, plusieurs fois vous m’avez demandé si jamais prince s’était
-fait moine...»
-
-Ici, il lui cite l’exemple de Gontrant retiré dans le cloître, et il
-termine en ajoutant:
-
-«Faites comme lui, venez, et nous sommes prêts à vous recevoir en roi, à
-vous traiter en roi, et à vous obéir en humbles sujets; venez, et nous
-prierons le Roi des rois dévotement, pour vous qui de roi serez devenu
-moine par amour pour lui, afin qu’il vous rétablisse dans vos droits, et
-un jour le moine deviendra roi, non sur un petit coin de terre pendant
-un jour ou deux, mais dans le grand empire, au ciel, où votre règne
-n’aura plus de fin. Ainsi soit-il.»
-
-On enterrait autrefois sous le cloître, ce qui en faisait une salle
-mortuaire ou _salle des aïeux_: les ancêtres étaient là témoins de tout,
-au centre du monastère; et, plus d’une fois sans doute, le moine vit le
-fantôme de la mort, enveloppé de son suaire, sortir du tombeau et
-s’asseoir sur la pierre sépulcrale, pour faire la leçon aux vivants et
-rappeler le moine à son devoir. Le cloître ressemblait donc à cette
-chambre réservée aux ancêtres, dans nos vieux manoirs, autour de
-laquelle on plaçait les portraits de famille. On nommait cette chambre
-_la salle des aïeux_, où le descendant d’une illustre race n’entrait
-jamais sans sentir battre son cœur, et sans entendre une voix
-mystérieuse qui disait à son oreille que _noblesse oblige_.
-
-
-
-
-XVIII
-
-Bénédiction d’un abbé.
-
- Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur.
-
-
-C’était en 1837: dom Etienne venait de se démettre de sa charge d’abbé;
-sa démission fut acceptée. L’élection de son successeur eut lieu le 31
-octobre de la même année; elle avait été présidée par le R. P. dom
-Joseph-Marie, abbé de la Grande-Trappe, alors supérieur de la
-congrégation en France. Quelque temps après, l’élection fut confirmée à
-Rome, et enfin la bénédiction du nouvel abbé se fit le 22 avril 1838.
-
-Nous croyons donc, tout en complétant notre _Semaine à la Trappe_, être
-agréable à nos lecteurs en leur racontant les cérémonies de la
-bénédiction d’un abbé.
-
-«L’ordinaire du lieu, Mgr de la Tourelle, occupait alors le siége
-épiscopal de Valence; mais son grand âge et ses infirmités ne lui
-permettant pas de voyager, on s’adressa à Monseigneur l’archevêque
-d’Avignon, métropolitain de la province. Mgr Dupont se prêta aux vues
-des solitaires d’Aiguebelle avec une bienveillance qui ne s’effacera
-jamais de leur souvenir; ils lui en conservent une vive reconnaissance.
-
-Le moment de l’arrivée du prélat avait été prévu; les religieux avaient
-fait tous les préparatifs que comporte l’austérité de leur institution,
-pour y mettre toute la solennité possible. Déjà depuis quelques jours,
-ils s’étaient occupés, à l’aide des arbustes verts et des plantes
-odoriférantes dont les alentours de leur solitude sont abondamment
-fournies, d’élever, en face de la grand’porte du monastère, un arc de
-triomphe; on avait tapissé de verdures et la cour et toute la longueur
-du cloître que Sa Grandeur devait parcourir, le tout agréablement
-parsemé, car les bons pères s’y entendent, de devises heureusement
-choisies, et tracées en lettres élégamment formées de pétales de fleurs,
-ce qui faisait une agréable variété. L’église était parée comme aux plus
-beaux jours de fête.
-
-Deux religieux prennent les devants pour aller à sa rencontre. Les
-cloches de l’abbaye se mettent en branle, en même temps toute la
-communauté part processionnellement de l’église. En tête marche le
-diacre portant la croix processionnelle; elle est toute simple, d’un
-bois assez mal poli, et surmontée d’un Christ, également de bois, mais
-peint. Ensuite vient le supérieur au milieu de tous ses officiers: il
-est en chape et tient des deux mains un crucifix. Les plus anciens
-religieux portent le dais. Par honneur pour la présence d’un évêque, le
-père abbé ne veut pas sa crosse: elle est demeurée accrochée au chœur,
-au-devant du siége abbatial; mais il porte son anneau et son humble
-croix pectorale qui est suspendue à un cordon violet. En ce jour, comme
-aux grandes fêtes, il a sorti sa belle croix et sa belle crosse; elles
-sont d’un bois un peu plus fin, du moins mieux travaillé. Tous les
-religieux viennent à la suite, chacun à son rang; ils marchent gravement
-et sans rien chanter. Lorsque le prélat paraît, tous se prosternent, et
-après que Sa Grandeur a prié quelques instants sur le prie-Dieu qu’on
-lui a préparé sous l’arc de triomphe, le supérieur seul, debout,
-s’avance vers elle, lui fait baiser le crucifix qu’il tient entre ses
-mains, lui présente l’aspersoir, puis l’encens à bénir, puis l’encense.
-
-«Il y eut ici une circonstance qui ne se rencontre pas dans les
-réceptions ordinaires des évêques, et que nous devons rappeler, parce
-qu’elle fit une impression touchante sur tous ceux qui en furent
-témoins; nous voulons parler de cette démarche du vénérable et bon père
-dom Etienne, qui tenant par la main son successeur, le présentait avec
-l’expression du bonheur à la bénédiction de l’archevêque. Sa Grandeur,
-déjà attendrie de ce qu’elle voyait, ne put contenir plus longtemps
-l’émotion qui l’oppressait; elle laissa échapper quelques larmes.
-
-»Le révérend père abbé adresse alors quelques mots au prélat; la
-procession reprend le chemin de l’église en chantant un répons analogue,
-et, lorsque chacun a pris sa place, le supérieur entonne le _Te Deum_,
-qui se chante très-solennellement. Enfin, après la collecte, la
-communauté, toujours dans le même ordre, conduit le prélat au chapitre,
-et, selon que le prescrit le rituel de la congrégation, le maître des
-cérémonies chante avec flexes, devant Monseigneur, un chapitre des
-Epîtres de saint Paul à Tite sur les principaux devoirs des évêques;
-ensuite Monseigneur dit quelques mots d’édification[13], et, après qu’on
-a reçu sa bénédiction, on le conduit à son appartement.
-
- [13] Dans sa réponse, Mgr Dupont fit allusion à cette pratique de la
- sainte règle, et remercia avec beaucoup d’esprit les religieux de
- lui avoir fait la leçon.
-
-»Ce cérémonial, littéralement prévu par les règlements de la
-congrégation, comme le sont, du reste, et dans tous leurs détails,
-toutes les observances religieuses, fut exactement suivi à l’égard de
-Monseigneur l’archevêque d’Avignon.
-
-»C’est encore de cette manière qu’on a reçu depuis Monseigneur
-Chatrousse, évêque de Valence, lorsqu’il a fait sa visite à l’abbaye, et
-lorsque, en dernier lieu, Sa Grandeur est allée dans cette solitude
-faire une retraite. Le prélat a bien voulu vivre comme les Trappistes,
-assister à leurs offices de nuit, partager la frugalité de leurs repas,
-user de leur vaisselle plate, et boire dans leurs écuelles.
-
-»Le lendemain, qui était le dimanche du Bon-Pasteur, on procéda à la
-cérémonie qui avait attiré Monseigneur au monastère. Elle fut des plus
-solennelles. Elle diffère peu de celle qui est prescrite pour la
-consécration des évêques. Les deux abbés, le démissionnaire et le
-nouveau titulaire, avaient leur crosse et leur mitre. Il était beau de
-voir deux moines en mitre! Il semblait à ces bons pères qu’ils portaient
-une couronne d’épines[14]. L’évêque de Valence avait employé ses grands
-vicaires pour le représenter. Une population nombreuse accourut à
-Aiguebelle. Ce jour-là, toutes les bonnes familles des environs se
-prêtèrent pour venir au secours du monastère avec un empressement qui
-décelait tout l’intérêt qu’elles lui portent. Après la cérémonie eut
-lieu la réfection. Tout le monde ne put pas trouver place dans l’immense
-réfectoire du couvent; on en fit entrer autant qu’il fut possible; tous
-les autres furent servis à l’hôtellerie. Mais malgré la solennité de la
-fête on n’y dérogea pas à la règle commune; la simplicité de la table et
-la frugalité des aliments firent tout l’ornement du festin monastique.
-Ces austères pénitents sont comme le Dieu qu’ils servent, immuables dans
-le culte qu’ils lui rendent; il n’y a pas de jour de fête qui les
-dispense du sacrifice de privation et de pénitence qu’ils ont coutume de
-lui offrir.
-
- [14] Quoique les abbés de la Trappe aient le privilége des
- pontificaux, ils n’en usent que dans des occasions excessivement
- rares.
-
-»Ensuite, chacun se retira, emportant un sentiment d’édification;
-plusieurs répétaient quelques lignes laissées sur le registre de
-l’hôtellerie par un de nos orateurs les plus distingués de la capitale,
-et dont ils cherchaient à pénétrer le sens: «Allez, censeurs de nos
-frivolités, votre aspect tourmente le monde comme une sublime et
-désolante ironie: allez, vous avez bien compris le mystère de la vie.»
-
-
-
-
-XIX
-
-Allez à la Trappe.
-
- Le cloître est un vaste camp où l’on s’exerce au métier de la
- vertu sous les drapeaux du Christ.
-
- (S. J. CHRYSOSTÔME.)
-
-
-«Il est dans la vie des moments de lassitude, de découragement et
-d’ennui qui viennent parfois, en allongeant les heures, doubler le temps
-de la journée; on regarde sa pendule, l’aiguille ne marche plus, le
-cadran marque toujours la même heure; et la minute dure un siècle; on
-languit dans l’irrésolution de toutes choses, l’existence devient
-pesante, on éprouve le besoin de changer d’atmosphère.»
-
-En allant une semaine à la Trappe, on échappe, pieuse évasion, au
-tumulte du monde, on se soustrait à toutes les misères de la vie
-humaine, et on va, loin du monde, du bruit et des soucis, reprendre
-haleine, ranimer ses forces, avant de continuer sa route sur le chemin
-de la vie.
-
-Après avoir assisté à une homélie de saint Jean Chrysostôme, sur la
-sainteté de l’état religieux, l’empereur Théodose sortit de la ville
-pour aller visiter un ermite, marchant seul, sans escorte à ses côtés,
-afin de n’être pas reconnu. Il entre dans la cellule du solitaire,
-regarde et ne voit que du pain sec dans une corbeille. L’empereur
-s’incline pour recevoir la bénédiction de l’anachorète et demande à
-partager son repas. Le saint ermite prend de l’eau dans une écuelle, y
-met deux grains de sel et en offre.--Me connaissez-vous? dit
-l’empereur.--Peu importe, répondit-il en souriant, Dieu sait qui vous
-êtes; la charité me dit que vous êtes mon frère, prenez.--Heureux
-ermite, vous avez plus de bonheur dans cette grotte solitaire que
-l’empereur sur son trône. Théodose lui-même vous le dit en portant envie
-à votre sort; il cacherait volontiers sa tête sous le froc, moins lourd
-à porter que la couronne.
-
-On le comprend à ce langage, l’empereur avait senti la vanité du faste
-et des grandeurs, à côté de ce moine qui, ignorant les choses du siècle,
-les cérémonies de l’étiquette, recevait, indifféremment assis à terre,
-les rois chez lui.
-
-Eh bien, lecteurs, je vous propose la même promenade, une visite à la
-Trappe; vous pourrez, comme Théodose, partager le repas de l’anachorète,
-goûter l’eau salée de son écuelle, y tremper votre pain, et la saveur en
-sera peut-être meilleure que vous ne pensez. Votre santé n’en souffrira
-pas; votre corps s’y reposera dans la sobriété de toutes choses; mais ce
-qui surtout y gagnera en vigueur, en énergie, en bien-être, c’est votre
-moral, dont les forces ont besoin d’être remontées quelquefois, comme
-les rouages de la pendule de saint François de Sales, qui ne _sonnait
-plus_, disait-il, _les heures de la ferveur_. Quand le marin, désireux
-d’échapper aux tempêtes de l’Océan, veut arrêter la marche de son
-vaisseau, fatigué de ramer, il cingle vers le port, où le murmure des
-vagues ne viendra plus troubler son repos.
-
-O vous, qui que vous soyez, qui aurez la facilité d’aller visiter un des
-monastères de la congrégation de la Trappe, ne négligez pas de vous
-procurer cette consolation: si vous le pouvez, faites-y quelques jours
-de retraite, vous aurez lieu d’en être satisfait; si vous ne pouvez pas
-vous déterminer à y faire d’exercices spirituels, allez-y toujours, ne
-serait-ce que par curiosité, vous ne laisserez pas d’en retirer quelque
-profit. Ce ne sont pas des discours pathétiques que vous entendrez dans
-ce séjour du recueillement et du silence; mais ce silence même, ce
-recueillement parleront à votre cœur et lui feront entendre un langage
-bien éloquent: tout prêche à la Trappe, jusqu’aux murailles, qui sont
-couvertes de sentences dont le sens profond pénètre les cœurs les plus
-insensibles. _Fuis le monde, Arsène, et tu seras sauvé_: tel est le
-salut que donne par écrit, à tout étranger qui arrive, la porte d’entrée
-des cloîtres d’Aiguebelle. En effet, ce frontispice contient l’abrégé de
-ce qui se passe dans ce sanctuaire, où tout respire le mépris des
-vanités du monde et les précieux avantages de la solitude, dans
-l’intérêt du salut éternel. Tout y fait impression, et ces impressions
-sont salutaires et durables. A l’aspect de ces visages austères, de cet
-extérieur recueilli, de ces hommes, en un mot, que la ferveur de la
-pénitence prive volontairement de l’usage de leurs sens, et rend pour
-ainsi dire aveugles, sourds et muets par choix, on a de la peine à
-revenir de sa surprise et de son admiration; cet étrange contraste avec
-ce qui se passe de si opposé dans le monde, frappe et étonne. On est
-presque tenté de douter s’ils appartiennent encore à la race vivante, ou
-si la trompette du dernier jour n’a pas sonné pour eux.
-
-Il est impossible d’aller faire un voyage à la Trappe et de n’en pas
-revenir meilleur. L’idée de tout ce qu’on a vu poursuit partout,
-soutient dans les circonstances difficiles de la vie, fait éviter les
-actions mauvaises et détermine plus d’une fois à en faire de bonnes.
-
-Ajoutons que cette vue suffit quelquefois pour porter à des résolutions
-généreuses.
-
-Tous les hommes, sans doute, ne doivent pas fuir le monde pour aller
-dans la solitude, mener une vie d’anachorète; mais il y a bien quelques
-âmes que Dieu y appelle, et qui auront une grande facilité pour se
-sanctifier si elles suivent sa voix, mais aussi qui éprouveront des
-difficultés épouvantables pour se sauver, si elles résistent. Il vous
-importe donc, ô vous qui vous sentez attiré au désert, de bien discerner
-l’esprit qui vous agite. Si c’est véritablement celui de Dieu, votre
-vocation est trop sublime pour que Dieu ne vous accorde pas toutes les
-lumières qui doivent éclairer la marche que vous devez suivre. Peut-être
-vous ne verrez pas bien clair d’abord: mais soyez fidèle, Dieu vous
-tracera lui-même la voie par où vous devez marcher: il a mille moyens
-pour cela.
-
-Lorsque le moment sera venu, que vous vous sentirez intérieurement
-touché de la visite du Seigneur, et pressé d’immoler la victime qu’il
-demande de vous, gardez-vous d’hésiter encore, mais armez-vous de
-courage et consommez le sacrifice. C’est une avance que Dieu vous a
-faite; si vous êtes fidèle à y correspondre, vous voilà fixé dans le
-bien; et Dieu, content de votre générosité, vous donnera un surcroît de
-grâces qui vous feront avancer de vertus en vertus.
-
-Car, ne vous y trompez pas, vous tous qui pouvez vous trouver dans ce
-cas: d’après tous les Pères de la vie spirituelle, il est des temps et
-des moments que Dieu s’est réservés dans sa miséricorde, et qu’il a
-fixés pour chacun de nous, pour accomplir les desseins qu’il a sur nous
-et que sa grâce nous suggère; malheur à nous, si nous manquions de
-fidélité! Qu’est-ce qui fit tous les malheurs et la réprobation du
-peuple juif? C’est de ne pas avoir connu le temps de la visite du
-Seigneur; il y eut pour chaque juif en particulier un de ces instants
-critiques, où il s’agissait de reconnaître ou non Jésus pour le Messie.
-Ceux qui furent infidèles en cette rencontre, résistèrent depuis aux
-plus grands miracles, et ils finirent par le crucifier comme un
-blasphémateur. Exemple terrible qui, par malheur, ne se renouvelle que
-trop souvent; car nous ressemblons tous plus ou moins aux juifs, et Dieu
-tient toujours la même conduite dans la distribution de ses grâces, mais
-bien plus dans la grâce si décisive de notre vocation.
-
-_Si labor terret, merces magna nimis invitet._ Ne vous laissez point
-effrayer par le silence, le jeûne, les veilles... Ce qui coûte d’abord à
-la nature, devient facile ensuite; on y trouve même du goût et de la
-joie; la grâce est si puissante qu’elle adoucit les choses les plus
-amères. Plus un ordre est austère, plus on y a de contentement et de
-vrai bonheur. Si donc Dieu, riche en bonté et en miséricorde, vous
-appelle à un si saint état, faites comme cet homme de l’Evangile, qui,
-ayant trouvé une perle d’un grand prix, donne tout pour l’avoir,
-c’est-à-dire se donne lui-même, dit saint Bernard, pour la posséder en
-sûreté: _Pro quâ universa dare debemus, id est, nosmetipsos._ Puis il
-ajoute dans un grand sentiment d’admiration: _O margarita præfulgida,
-religio pretiosior auro, religio gratissima et toto corde perquirenda! O
-religio habitaculum Dei et angelorum ejus! Vita beata, vita angelorum!
-Verè religio est paradisus; o homo, fuge homines, fuge seculum,
-religionem elige, et salvaberis!_ Pourquoi votre salut est-il assuré
-dans la religion? poursuit le même saint qui suivait précisément la même
-règle que l’on observe aujourd’hui à la Trappe. Il répond que c’est
-parce que dans la religion l’homme vit plus saintement, tombe plus
-rarement, se relève plus promptement. N’est-ce pas encore là,
-continue-t-il, qu’il reçoit plus souvent la douce rosée de la grâce et
-de la consolation céleste, _irroratur frequentiùs_; qu’il repose plus
-paisiblement, _quiescit securiùs_; qu’il meurt avec plus de confiance,
-_moritur fiduciùs_; qu’il demeure moins de temps dans le purgatoire,
-_purgatur citiùs_; enfin, qu’il reçoit une plus grande récompense dans
-le ciel, _prœmiatur copiosiùs_?
-
-Le sacrifice n’est pas bien grand, quand on considère le peu qu’on
-laisse en quittant le monde et ce qu’on gagne en entrant dans la
-religion; d’un côté, il n’y a qu’illusion, mensonge, tromperie, peines
-de l’esprit et du cœur; de l’autre côté, il y a le calme, la paix et le
-bonheur. S’il faut faire des efforts pour surmonter les obstacles qu’on
-rencontre avant de faire le dernier pas, s’il faut faire violence à la
-nature et rompre les liens les plus chers, Dieu est là; il nous soutient
-par sa grâce; il nous encourage par l’exemple de son divin Fils, qui a
-marché le premier dans la voie des sacrifices et des souffrances,
-quoiqu’il fût parfaitement innocent. On s’expose dans le monde aux plus
-grands dangers, pour acquérir des biens passagers et méprisables, ou
-pour obtenir une gloire qui n’est que de la fumée; pourquoi ne ferait-on
-pas quelques sacrifices pour avoir les seuls biens véritables, ceux qui
-sont dignes de notre estime, la seule vraie gloire, celle qui consiste à
-servir et à aimer Dieu?
-
-Je le répète en terminant: Allez, lecteurs, allez à la Trappe; vous y
-trouverez une cellule pour vous recevoir, une règle pour vous diriger,
-une nourriture pour vous fortifier, des religieux pour vous édifier, et
-un père trappiste pour vous entendre.
-
-
-
-
-XX
-
-Conclusion.
-
- O maison aimable et sainte! On a bâti sur la terre d’augustes
- palais, on a élevé de sublimes sépultures, on a fait à Dieu des
- demeures presque divines; mais l’art et le cœur de l’homme ne
- sont jamais allés plus loin que dans la création d’un monastère.
-
- (LE R. P. LACORDAIRE.)
-
-
-L’heure fixée pour mon départ ayant sonné, j’embrassai le R. P. hôtelier
-en lui déposant dans la main l’offrande du pèlerin. Je quittai
-Sainte-Marie du Désert, pénétré de respect et d’admiration.
-
-Maintenant, lecteurs, si nous avons fait une description un peu
-détaillée de ce qui se fait dans un couvent de trappistes, c’est que
-nous avons travaillé en vue d’une œuvre sainte et afin de rendre plus
-fréquentes à la Trappe les visites de ceux qui ne la connaissent pas;
-puis nous nous sommes rappelé que chacun se doit à tous, même au prix de
-ses répugnances et de son amour pour l’obscurité, et nous avons écrit
-sous l’inspiration d’une pensée de foi, de sympathie et d’utilité.
-
-Nous n’avons pas cherché à prouver qu’à la Trappe _seulement_ se trouve
-le bonheur; mais nous dirons cependant, avec vérité, que, même quand on
-l’habite comme simple voyageur, on y trouve la paix, le repos, de bons
-conseils et de bons exemples, _cum sancto sanctus eris_.
-
-Ce livre n’est ni un résumé philosophique, ni une polémique littéraire,
-ni une histoire sur l’ordre des Trappistes; nous vous croyons, lecteurs,
-trop bons chrétiens, pour en vouloir à de pauvres religieux qui
-partagent tout leur temps entre la prière, le travail des mains, l’étude
-et la culture des terres, et qui, même en leur qualité d’hommes
-inutiles, rendent en réalité plus de services que bien des gens de notre
-monde. Notre intention a été simplement de faire connaître les
-Trappistes, pour vous rendre plus facile et peut-être plus attrayante
-une visite que, dans un de vos moments perdus, vous voudrez bien faire à
-l’un de leurs monastères.
-
-_Magnificat anima mea Dominum._
-
-
-FIN
-
-
---LILLE, TYP. J. LEFORT, MDCCCLXVIII.--
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE SEMAINE À LA TRAPPE ***
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