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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Les Xipéhuz - -Author: Joseph Henri Honoré Boex - Séraphin Justin François Boex - -Release Date: July 15, 2021 [eBook #65845] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: John Routh, Delphine Lettau and the volunteers at Distributed - Proofreaders Canada. - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES XIPÉHUZ *** - J.-H. ROSNY - - LES XIPÉHUZ - - - - PARIS - SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE - XV, RUE DE L’ÉCHAUDÉ — SAINT-GERMAIN, XV - - M DCCC XCVI - - Tous droits réservés - - - - - _LIVRE PREMIER_ - - - - - I - - - LES FORMES - -C’était mille ans avant le massement civilisateur d’où surgirent plus -tard Ninive, Babylone, Ecbatane. - -La tribu nomade de Pjehou, avec ses ânes, ses chevaux, son bétail, -traversait la forêt farouche de Kzour, vers le crépuscule du soir, dans -l’océan de la mer oblique. Le chant du déclin s’enflait, planait, -descendait des nichées harmonieuses. - -Tout le monde étant très las, on se taisait, en quête d’une belle -clairière où la tribu pût allumer le feu sacré, faire le repas du soir, -dormir à l’abri des brutes, derrière la double rampe de brasiers rouges. - -Les nues s’opalisèrent, les contrées polychromes vaguèrent aux quatre -horizons, les dieux nocturnes soufflèrent le chant berceur, et la tribu -marchait encore. Un éclaireur reparut au galop, annonçant la clairière -et l’onde, une source pure. - -La tribu poussa trois longs cris; tous allèrent plus vite: des rires -puérils s’épanchèrent; les chevaux et les ânes mêmes, accoutumés à -reconnaître l’approche de la halte d’après le retour des coureurs et les -acclamations des nomades, fièrement dressaient l’encolure. - -La clairière apparut. La source charmante y trouait sa route entre des -mousses et des arbustes. Une fantasmagorie se montra aux nomades. - -C’était d’abord un grand cercle de cônes bleuâtres, translucides, la -pointe en haut, chacun du volume à peu près de la moitié d’un homme. -Quelques raies claires, quelques circonvolutions sombres, parsemaient -leur surface; tous avaient vers la base une étoile éblouissante comme le -soleil à la moitié du jour. Plus loin, aussi excentriques, des strates -se posaient verticalement, assez semblables à de l’écorce de bouleau et -madrés d’ellipses versicolores. Il y avait encore, de ci, de là, des -Formes quasi-cylindriques, variées d’ailleurs, les unes minces et -hautes, les autres basses et trapues, toutes de couleur bronzée, -pointillées de vert, toutes possédant, comme les strates, le -caractéristique point de lumière. - -La tribu regardait, ébahie. Une superstitieuse crainte figeait les plus -braves, grossissante encore quand les Formes se prirent à onduler dans -les ombres grises de la clairière. Et soudain les étoiles tremblant, -vacillant, les cônes s’allongèrent, les cylindres et les strates -bruissèrent comme de l’eau jetée sur une flamme, tous progressant vers -les nomades avec une vitesse accélérée. - -Toute la tribu, dans l’ensorcellement de ce prodige, ne bougeait point, -continuait à regarder. Les Formes abordèrent. Le choc fut épouvantable. -Guerriers, femmes, enfants, par grappes, croulaient sur le sol de la -forêt, mystérieusement frappés comme du glaive de la foudre. Alors, aux -survivants, la ténébreuse terreur rendit la force, les ailes de la fuite -agile. Et les Formes, massées d’abord, ordonnées par rangs, -s’éparpillèrent autour de la tribu, impitoyablement attachées aux -fuyards. L’affreuse attaque, pourtant, n’était pas infaillible, tuait -les uns, étourdissait les autres, jamais ne blessait. Quelques gouttes -rouges jaillissaient des narines, des yeux, des oreilles des agonisants, -mais les autres, intacts, bientôt se relevaient, reprenaient la course -fantastique dans le blémissement crépusculaire. - -Quelle que fût la nature des Formes, elles agissaient à la façon des -êtres, nullement à la façon des éléments, ayant comme des êtres -l’inconstance et la diversité des allures, choisissant évidemment leurs -victimes, ne confondant pas les nomades avec les plantes ni même les -animaux. - -Bientôt les plus véloces fuyards perçurent qu’on ne les poursuivait -plus. Épuisés, déchirés, ils osèrent se retourner enfin vers le prodige. -Au loin, entre les troncs noyés d’ombre, continuait la poursuite -resplendissante. Et les Formes, de préférence, pourchassaient, -massacraient les guerriers, souvent dédaignaient les faibles, la femme, -l’enfant. - -Ainsi, à distance, dans la nuit toute venue, la scène était plus -surnaturelle, plus écrasante aux cerveaux barbares. Les guerriers -allaient recommencer la fuite. Une observation capitale les arrêta: -c’est que, guerriers, femmes ou enfants, les _Formes abandonnaient la -poursuite au-delà d’une limité fixe_. Et, quelque lasse, impotente que -fût la victime, même évanouie, dès que cette frontière idéale était -franchie, tout péril aussitôt cessait. - -Cette très rassurante remarque, bientôt confirmée par cinquante faits, -tranquillisa les nerfs frénétiques des fuyards. Ils osèrent attendre -leurs compagnons, leurs femmes, leurs pauvres petits échappés à la -tuerie. Même, un d’eux, leur héros, abruti d’abord, effaré par le -surhumain de l’aventure, retrouva le souffle de sa grande âme, alluma un -foyer, emboucha la corne de buffle pour guider les fugitifs. - -Alors, un à un, vinrent les misérables. Beaucoup, éclopés, se traînaient -sur les mains. Des femmes-mères, avec l’indomptable force maternelle, -avaient gardé, rassemblé, porté le fruit de leurs entrailles à travers -la mêlée hagarde. Et beaucoup d’ânes, de chevaux, de bétail, revinrent, -moins affolés que les hommes. - -Nuit lugubre, passée dans le silence, sans sommeil, où les guerriers -sentirent continuellement trembler leurs vertèbres. Mais l’aube vint, -s’insinua pâle à travers les gros feuillages, puis la fanfare aurorale, -de couleurs, d’oiseaux retentissants, exhorta à vivre, à rejeter les -terreurs de la Ténèbre. - -Le Héros, le chef naturel, rassemblant la foule par groupes, commença le -dénombrement de la tribu. La moitié des guerriers, deux cents, manquait, -avait probablement succombé. Beaucoup moindre était la perte des femmes -et presque nulle celle des enfants. - -Quand ce dénombrement fut terminé, qu’on eut rassemblé les bêtes de -somme (peu manquaient, par la supériorité de l’instinct sur la raison -pendant les débâcles,) le Héros disposa la tribu suivant l’arrangement -accoutumé, puis, ordonnant de l’attendre, seul, pâle, il se dirigea vers -la clairière. Nul, même de loin, n’osa le suivre. - -Il se dirigea là où les arbres s’espaçaient largement, dépassa -légèrement la limite observée la veille et regarda. - -Au loin, dans la transparence fraîche du matin, coulait la jolie source; -sur les bords, réunie, la troupe fantastique des Formes resplendissait. -Leur couleur avait varié. Les cônes étaient plus compacts, leur teinte -turquoise avant verdi, les Cylindres se nuaient de violet et les Strates -ressemblaient à du cuivre vierge. Mais chez toutes, l’étoile pointait -ses rayons qui, même à la lumière diurne, éblouissaient. - -La métamorphose s’étendant aux contour des fastamagoriques Entités, des -cônes tendaient à s’élargir en cylindres, des cylindres se déployaient, -tandis que des strates se curvaient partiellement. - -Mais, comme la veille, tout à coup les Formes ondulèrent, leurs Étoiles -se prirent à palpiter; le Héros, lentement, repassa la frontière de -Salut. - - - - - II - - - EXPÉDITION HIÉRATIQUE - -La tribu de Pjehou s’arrêta à la porte du grand Tabernacle nomade où les -chefs seuls entrèrent. Dans le fond rempli d’astres, sous l’image mâle -du Soleil, se tenaient les trois grands-prêtres. Plus bas qu’eux, sur -les degrés dorés, les douze sacrificateurs inférieurs. - -Le Héros s’avança, dit au long la terrifique aventure de la forêt de -Kzour, que les prêtres écoutaient, très graves, étonnés, sentant un -amoindrissement de leur puissance devant cette aventure extra-humaine. - -Le suprême grand-prêtre exigea que la tribu offrît douze taureaux, sept -onagres, trois étalons au Soleil. Il reconnut aux Formes les attributs -divins, et, après les sacrifices, résolut une expédition hiératique. -Tous les prêtres, tous les chefs de la nation zahelal, devaient y -assister. - -Et des messagers parcoururent les monts et les plaines à cent lieues -autour de la place où s’éleva plus tard l’Ecbatane des mages. Partout la -ténébreuse histoire faisait se dresser le poil des hommes, partout les -chefs obéirent précipitamment à l’appel sacerdotal. - -Un matin d’automne, le Mâle perça les nues, inonda le Tabernacle, -atteignit l’autel où fumait un cœur saignant de taureau. Les -grands-prêtres, les immolateurs, cinquante chefs de tribu, poussèrent le -cri triomphal. Cent mille nomades, au dehors, foulant la rosée fraîche, -répétèrent la clameur, tournant leurs têtes tannées vers la prodigieuse -forêt de Kzour mollement frissonnante. Le présage était favorable. - -Alors, les prêtres en tête, tout un peuple marcha à travers les bois. -Dans l’après-midi, vers trois heures, le héros de Pjehou arrêta la -multitude. La grande clairière roussie par l’automne, un flot de -feuilles mortes cachant ses mousses, s’étendait avec majesté; sur les -bords de la source, les prêtres aperçurent ce qu’ils venaient adorer et -apaiser, les Formes. Elles étaient douces à l’œil, sous l’ombre des -arbres, avec leurs nuances tremblantes, le feu pur de leurs étoiles, -leur tranquille évolution au bord de la source. - -—Il faut, dit le grand-prêtre suprême, offrir ici le sacrifice: qu’ils -sachent que nous nous soumettons à leur puissance! - -Tous les vieillards s’inclinèrent. Une voix s’éleva, cependant. C’était -Yushik, de la tribu de Nim, jeune compteur d’astres, pâle veilleur -prophétique, de renommée débutante, qui demanda audacieusement -d’approcher plus près des Formes. - -Mais les vieillards, blanchis dans l’art des sages paroles, -triomphèrent: l’autel fut construit, la victime amenée—un éblouissant -étalon, superbe serviteur de l’homme. Alors, dans le silence, la -prosternation d’un peuple, le couteau d’airain trouva le noble cœur de -l’animal. Une grande plainte s’éleva. Et le grand-prêtre: - -—Êtes-vous apaisés, ô dieux? - -Là-bas, parmi les troncs silencieux, les Formes circulaient toujours, se -faisant reluire, préférant les places où le soleil coulait en ondes plus -denses. - -—Oui, oui, cria l’enthousiaste, ils sont apaisés! - -Et saisissant le cœur chaud de l’étalon, sans que le grand-prêtre, -curieux, prononçât une parole, Yushik se lança par la clairière. Des -fanatiques, avec des hurlements, le suivirent. Lentement, les Formes -ondulaient, se massant, rasant le soi, puis, soudain, précipitées sur -les téméraires, un lamentable massacre épouvanta les cinquante tribus. - -Six ou sept fugitifs, à grand effort, poursuivis avec acharnement, -purent atteindre la limite. Le reste avait vécu et Yushik avec eux. - -—Ce sont des dieux inexorables! dit solennellement le suprême -grand-prêtre. - -Puis un conseil s’assembla, le vénérable conseil des prêtres, des -ancêtres, des chefs. - -Ils décidèrent de tracer, au-delà de la limite du Salut, une enceinte de -pieux, et de forcer, pour la détermination de cette enceinte, des -esclaves à s’exposer à l’attaque des Formes sur tout le pourtour -successivement. - -Et cela fut fait. Sous menace de mort, des esclaves entrèrent dans -l’enceinte. Très peu, pourtant, y périrent, par l’excellence des -précautions. La frontière se trouva fermement établie, rendue à tous -visible par son pourtour de pieux. - -Ainsi finit heureusement l’expédition hiératique, et les Zahelals se -crurent abrités contre le subtil ennemi. - - - - - III - - - LES TÉNÈBRES - -Mais le système préventif préconisé par le conseil, bientôt fut démontré -impuissant. Au printemps suivant, les tribus Hertoth et Nazzum passant -près de l’enceinte des pieux, sans défiance, un peu en désordre, furent -cruellement assaillies par les Formes et décimées. - -Les chefs qui échappèrent au massacre racontèrent au grand conseil -Zahelal que les Formes étaient maintenant beaucoup plus nombreuses qu’à -l’automne passé. Toutefois, comme auparavant, elles limitaient leur -poursuite, mais les frontières s’étaient élargies. - -Ces nouvelles consternèrent le peuple: il y eut un grand deuil et de -grands sacrifices. Puis, le conseil résolut de détruire la forêt de -Kzour par le feu. - -Malgré tous les efforts on ne put incendier que la lisière. - -Alors, les prêtres, au désespoir, consacrèrent la forêt, défendirent à -quiconque d’y entrer. Et deux étés s’écoulèrent. - -Une nuit d’octobre, le campement endormi de la tribu Zulf, à deux -portées d’arc de la forêt fatale, fut envahi par les Formes. Trois cents -guerriers perdirent encore la vie. - -De ce jour une histoire sinistre, dissolvante, mystérieuse, alla de -tribu en tribu, murmurée à l’oreille, le soir, aux larges nuits astrales -de la Mésopotamie. _L’homme allait périr._ L’_autre_, toujours élargi, -dans les forêts, sur les plaines, indestructible, jour par jour -dévorerait la race déchue. Et la confidence, craintive et noire, hantait -les pauvres cerveaux, à tous durement ôtait la force de lutte, le -superbe optimisme des jeunes races. L’homme errant, rêvant à cela, -n’osait plus aimer les somptueux pâturages natals, cherchait en haut, de -sa prunelle accablée, l’arrêt des constellations. Ce fut l’an mil des -peuples enfants, le glas de la fin du monde, ou, peut-être, la -résignation de l’homme rouge des savanes indiennes. - -Et dans cette angoisse, les primitifs méditateurs venaient à un culte -amer, un culte de mort que prêchaient de pâles prophètes, le culte des -Ténèbres plus puissantes que les Astres, des Ténèbres qui devaient -engloutir, dévorer la sainte Lumière, le feu resplendissant. Partout, -aux abords des solitudes, on rencontrait immobiles, amaigries, des -silhouettes d’inspirés, des hommes de silence, qui, par périodes, se -répandant parmi les tribus, contaient leurs épouvantables rêves, le -Crépuscule de la grande Nuit approchante, du Soleil agonisant. - - - - - IV - - - BAKHOUN - -Or, à cette époque, vivait un homme extraordinaire, nommé Bakhoûn, issu -de la tribu de Ptuh et frère du premier grand-prêtre des Zahelals. De -bonne heure, il avait quitté la vie nomade, fait choix d’une belle -solitude, entre quatre collines, dans un mince et vivant vallon où -roulait la clarté chanteuse d’une source. Des quartiers de rocs lui -avaient fait la tente fixe, la demeure cyclopéenne. La patience, l’aide -ménagée des bœufs et des chevaux, lui avaient créé l’opulence, des -récoltes réglées. Ses quatre femmes, ses trente enfants, y vivaient de -la vie d’Éden. - -Bakhoûn professait des idées singulières, qui l’eussent fait lapider -sans le respect des Zahelals pour son frère aîné, le grand-prêtre -suprême. - -Premièrement, il croyait que la vie sédentaire, la vie à place fixe, -était préférable à la vie nomade, ménageant les forces de l’homme au -profit de l’esprit; - -Secondement, il pensait que le Soleil, la Lune et les Étoiles n’étaient -pas des dieux, mais des masses lumineuses; - -Troisièmement, il disait que l’homme ne doit réellement croire qu’aux -choses prouvées par la Mesure. - -Les Zahelals lui attribuaient des pouvoirs magiques, et les plus -téméraires, parfois, se risquaient à le consulter. Ils ne s’en -repentaient jamais. On avouait qu’il avait souvent aidé des tribus -malheureuses en leur distribuant des vivres. - -Or, à l’heure noire, quand apparut la mélancolique alternative -d’abandonner des contrées fécondes ou d’être détruites par des divinités -inexorables, les tribus songèrent à Bakhoûn, et les prêtres eux-mêmes, -après des luttes d’orgueil, lui députèrent trois des plus considérables -de leur ordre. - -Bakhoûn prêta la plus anxieuse attention aux récits, les faisant -répéter, posant des questions nombreuses et précises. Il demanda deux -jours de méditations. Ce temps écoulé, il annonça simplement qu’il -allait se consacrer à l’étude des Formes. - -Les tribus furent un peu désappointées, car on avait espéré que Bakhoûn -pourrait délivrer le pays par sorcellerie. Néanmoins, les chefs se -montrèrent heureux de sa décision et en espérèrent de grandes choses. - -Alors, Bakhoûn s’établit aux abords de la forêt de Kzour, se retirant à -l’heure du repos, et, tout le jour, il observait, monté sur le plus -rapide étalon de Chaldée. Bientôt, convaincu de la supériorité du -splendide animal sur les plus agiles des Formes, il put commencer son -étude hardie et minutieuse des ennemis de l’Homme, cette étude à -laquelle nous devons le grand livre anti-cunéiforme de soixante grandes -belles tables, le plus beau livre lapidaire que les âges nomades aient -légué aux races modernes. - -C’est dans ce livre, admirable de patiente observation, de sobriété, que -se trouve constaté un système de vie absolument dissemblable de nos -règnes animal et végétal, système que Bakhoûn avoue humblement n’avoir -pu analyser que dans son apparence la plus grossière, la plus -extérieure. Il est impossible à l’Homme de ne pas frissonner en lisant -cette monographie des êtres que Bakhoûn nomme les Xipéhuz, ces détails -désintéressés, jamais poussés au merveilleux systématique, que l’antique -scribe révèle sur leurs actes, leur mode de progression, de combat, de -génération, et qui démontrent que la race humaine a été au bord, du -Néant, que la Terre a failli être le patrimoine d’un _Règne_ dont nous -avons perdu jusqu’à la conception. - -Il faut lire la merveilleuse traduction de M. Dessault, ses découvertes -inattendues sur la linguistique pré-assyrienne, découvertes plus -admirées malheureusement à l’étranger,—en Angleterre, en -Allemagne,—que dans sa propre patrie. L’illustre savant a daigné mettre -à notre disposition les passages saillants du précieux ouvrage, et ces -passages, que nous offrons ci-après au public, peut-être inspireront -l’envie de parcourir les superbes traductions du Maître[1]. - ------ - -[1] _Les Precurseurs de Ninive_, par B. Dessault, édition in-8°, chez -Calmann-Lévy. Dans l’intérêt du lecteur, j’ai converti l’extrait du -livre de Bakhoûn, ci-après, en langage scientifique moderne. - - - - - V - - - PUISE AU LIVRE DE BAKHOUN - -Les Xipéhuz sont évidemment des Vivants. Toutes leurs allures décèlent -la volonté, le caprice, l’association, l’indépendance partielle qui fait -distinguer l’Être animal de la plante ou de la chose inerte. Quoique -leur mode de progression ne puisse être défini par comparaison,—c’est -un simple glissement sur terre—il est aisé de voir qu’ils le dirigent à -leur gré. On les voit s’arrêter brusquement, se tourner, s’élancer à la -poursuite les uns des autres, se promener par deux, par trois, -manifester des préférences qui leur feront quitter un compagnon pour -aller au loin en rejoindre un autre. Ils n’ont point la faculté -d’escalader les arbres, mais ils réussissent à tuer les oiseaux _en les -attirant_ par des moyens indécouvrables. On les voit souvent cerner des -bêtes sylvestres ou les attendre derrière un buisson; ils ne manquent -jamais de les tuer et de les consumer ensuite. On peut poser comme règle -qu’ils tuent _tous les animaux indistinctement_, s’ils peuvent les -atteindre, et cela sans motif apparent, car ils ne les consomment point, -mais les réduisent simplement en cendres. - -Leur manière de consumer n’exige pas de bûcher: le point incandescent -qu’ils ont à leur base suffit à cette opération. Ils se réunissent à dix -ou à vingt, en cercle, autour des gros animaux tués, et font converger -leurs rayons sur la carcasse. Pour les petits animaux,—les oiseaux, par -exemple,—les rayons d’un seul Xipéhuz suffisent à l’incinération. Il -faut remarquer que la chaleur qu’ils peuvent produire n’est point -instantanément violente. J’ai souvent reçu sur la main le rayonnement -d’un Xipéhuz et la peau ne commençait à s’échauffer qu’après quelque -temps. - -Je ne sais s’il faut dire que les Xipéhuz sont de différentes formes, -car tous peuvent se transformer successivement en cônes, cylindres et -strates, et cela en un seul jour. Leur couleur varie continuellement, ce -que je crois devoir attribuer, en général, aux métamorphoses de la -lumière depuis le matin jusqu’au soir et depuis le soir jusqu’au matin. -Cependant quelques variations de nuances paraissent dues au caprice des -individus et spécialement à leurs _passions_, si je puis dire, et -constituent ainsi de véritables expressions de physionomie, dont j’ai -été parfaitement impuissant, malgré une étude ardente, à déterminer les -plus simples autrement que par hypothèses. Ainsi, jamais je n’ai pu, par -exemple, distinguer une _nuance_ colère d’une _nuance_ douce, ce qui -aurait été assurément la première découverte en ce genre. - -J’ai dit leurs _passions_. Précédemment j’ai déjà remarqué leurs -préférences, ce que je nommerais leurs _amitiés_. Ils ont leurs _haines_ -aussi. Tel Xipéhuz s’éloigne constamment de tel autre et réciproquement. -Leurs colères paraissent violentes. J’en ai vu s’entrechoquer avec des -mouvements identiques à ceux qu’on observe lorsqu’ils attaquent les gros -animaux ou les hommes, et ce sont même ces combats qui m’ont appris -qu’ils n’étaient point immortels, comme je me sentais d’abord disposé à -le croire, car deux ou trois fois j’ai vu des Xipéhuz succomber dans ces -rencontres, c’est-à-dire _tomber, se condenser, se pétrifier_. J’ai -précieusement conservé quelques-uns de ces bizarres cadavres[1], et -peut-être pourront-ils plus tard servir à découvrir la nature des -Xipéhuz. Ce sont des cristaux jaunâtres, disposés irrégulièrement, et -striés de filets bleus. - -De ce que les Xipéhuz n’étaient point immortels, j’ai dû déduire qu’il -devait être possible de les combattre et de les vaincre, et j’ai depuis -lors commencé la série d’expériences combattantes dont il sera parlé -plus loin. - -Comme les Xipéhuz rayonnent toujours suffisamment pour être aperçus à -travers les fourrés et même derrière les gros troncs,—une grande -auréole émane d’eux en tous sens et avertit de leur approche,—j’ai pu -me risquer souvent dans la forêt même, me fiant à la vélocité de mon -étalon à la moindre alerte. Là, j’ai tenté de découvrir s’ils se -construisaient des abris, mais j’avoue avoir échoué en cette recherche. -Ils ne meuvent ni les pierres, ni les plantes, et paraissent étrangers à -toute espèce d’industrie _tangible_ et _visible_, seule industrie -appréciable à l’observation humaine. Ils n’ont conséquemment point -d’armes, selon le sens par nous attribué à ce mot. Il est certain qu’ils -ne peuvent tuer à distance: tout animal qui a pu fuir sans subir le -contact _immédiat_ d’un Xipéhuz a infailliblement échappé, et de cela -j’ai été maintes fois témoin. - -Ainsi que l’avait déjà remarqué la malheureuse tribu de Pjehou, ils ne -peuvent franchir certaines barrières idéales à la poursuite de leurs -victimes. Mais ces limites se sont toujours accrues d’année en année, de -mois en mois. J’ai dû en rechercher la cause. - -Or, cette cause ne semble être autre qu’un phénomène de _croissance -collective_ et, comme la plupart des choses xipéhuzes, elle est -hermétique à l’intelligence de l’homme. Brièvement, voici la loi: les -limites de l’action xipéhuze s’élargissent proportionnellement au nombre -des individus, c’est-à-dire que dès qu’il y a procréation de nouveaux -êtres, il y a aussi extension des frontières; mais tant que le nombre -reste invariable, tout individu est totalement incapable de franchir -l’habitat attribué—par la force des choses(?)—à l’ensemble de la race. -Cette règle fait entrevoir une corrélation plus intime entre la masse et -l’individu que la corrélation similaire remarquée parmi les hommes et -les animaux. On a vu plus tard la réciproque de cette loi, car dès que -les Xipéhuz ont commencé à diminuer, leurs frontières se sont -proportionnellement rétrécies. - -Du phénomène de la procréation même, j’ai peu à dire; mais ce peu est -caractéristique. D’abord, cette procréation se produit quatre fois l’an, -un peu avant les équinoxes et les solstices, et seulement par les nuits -très pures. Les Xipéhuz se réunissent par groupes de trois, et ces -groupes, graduellement, finissent par n’en former qu’un seul étroitement -amalgamé et disposé en ellipse très longue. Ils restent ainsi toute la -nuit, et le matin jusqu’à l’ascension maximum du Soleil. Lorsqu’ils se -séparent, on voit s’élever dans l’air des formes vagues, vaporeuses et -_énormes_. Ces formes se condensent lentement, se rapetissent, se -transforment au bout de dix jours en cônes ambrés, considérablement plus -grands encore que les Xipéhuz adultes. Il faut deux mois et quelques -jours pour qu’elles atteignent leur maximum de développement, -c’est-à-dire de rétrécissement. Au bout de ce temps, elles deviennent -semblables aux autres êtres de leur règne, de couleurs et de formes -variables selon l’heure, le temps et le caprice individuel. Quelques -jours après leur développement ou rétrécissement intégral, les -frontières d’action s’élargissent. C’était, naturellement, un peu avant -ce moment redoutable que je pressais les flancs de mon bon Kouath, afin -d’aller établir mon campement plus loin. - -Si les Xipéhuz ont des sens, c’est ce qu’il n’est pas possible -d’affirmer. Ils possèdent certainement des appareils qui leur en -tiennent lieu. - -La facilité avec laquelle ils perçoivent à de grandes distances la -présence des animaux, mais surtout celle de l’homme, annonce évidemment -que leurs organes d’investigation valent au moins nos yeux. Je ne leur -ai jamais vu confondre un végétal et un animal, même en des -circonstances où j’aurais très bien pu commettre cette erreur, trompé -par la lumière sub-branchiale, la couleur de l’objet, sa position. La -circonstance de s’employer à vingt pour consumer un gros animal, alors -qu’un seul s’occupe de la calcination d’un oiseau, prouve une entente -correcte des proportions, et cette entente paraît plus parfaite si l’on -observe qu’ils se mettent dix, douze, quinze, toujours en raison de la -grosseur relative de la carcasse. Un meilleur argument encore en faveur -soit de l’existence d’organes analogues à nos sens, soit de leur -intelligence, est la façon dont ils agirent en attaquant nos tribus, car -ils s’attachèrent peu ou point aux femmes et aux enfants, tandis qu’ils -pourchassaient impitoyablement les guerriers. - -Maintenant,—question la plus importante,—ont-ils un langage? Je puis -répondre à ceci sans la moindre hésitation: «Oui, ils ont un langage.» -Et ce langage se compose de signes parmi lesquels j’en ai pu même -déchiffrer quelques-uns. - -Supposons, par exemple, qu’un Xipéhuz veuille parler à un autre. Pour -cela, il lui suffit de diriger les rayons de son étoile vers le -compagnon, ce qui est toujours perçu instantanément. L’appelé, s’il -marche, s’arrête, attend. Le parleur, alors, trace rapidement, sur la -surface même de son interlocuteur,—et il n’importe de quel côté—une -série de courts caractères lumineux, par un jeu de rayonnement toujours -émanant de la base, et ces caractères restent un instant fixés, puis -s’effacent. - -L’interlocuteur, après une courte pause, répond. - -Préliminairement à toute action de combat ou d’embuscade, j’ai toujours -vu les Xipéhuz employer les caractères suivants: - -[Illustration] - -Lorsqu’il était question de moi,—et il en était souvent question, car -ils ont tout fait pour nous exterminer, mon brave Kouath et moi,—les -signes - -[Illustration] - -ont été invariablement échangés,—parmi d’autres, comme le mot ou la -phrase - -[Illustration] - -donné ci-dessus. Le signe d’appel ordinaire était - -[Illustration] - -et il faisait accourir l’individu qui le recevait. Lorsque tous les -Xipéhuz étaient invités à une réunion générale, je n’ai jamais failli à -observer un signal de cette forme - -[Illustration] - -représentant la triple apparence de ces êtres. - -Les Xipéhuz ont d’ailleurs des signes plus compliqués, se rapportant non -plus à des actions similaires aux nôtres, mais à un ordre de choses -complètement extra-humain, et dont je n’ai rien pu déchiffrer. On ne -peut entretenir le moindre doute relativement à leur faculté d’échanger -des _idées_ d’un ordre abstrait, probablement équivalentes aux idées -humaines, car ils peuvent rester longtemps immobiles à ne faire rien -autre chose que converser, ce qui annonce de véritables accumulations de -pensées. - -Mon long séjour près d’eux avait fini, malgré les métamorphoses (dont -les lois varient pour chacun, faiblement sans doute, mais avec des -caractéristiques suffisantes pour un épieur opiniâtre), par me faire -connaître plusieurs Xipéhuz d’une façon assez intime, par me révéler des -particularités sur les différences individuelles.... dirais-je sur les -caractères? J’en ai connu de taciturnes, qui, quasi-jamais, ne traçaient -une parole; d’expansifs qui écrivaient de véritables discours; -d’attentifs, de jaseurs qui parlaient ensemble, s’interrompaient les uns -les autres. Il y en avait qui aimaient à se retirer, à vivre solitaires; -d’autres recherchaient évidemment la société; des féroces chassaient -perpétuellement les fauves, les oiseaux, et des miséricordieux souvent -épargnaient les animaux, au contraire, les laissaient vivre en paix. -Tout cela n’ouvre-t-il pas à l’imagination une gigantesque carrière? ne -porte-t-il pas à imaginer des diversités d’aptitudes, d’intelligence, de -forces analogues à celles de la race humaine? - -Ils pratiquent l’éducation. Que de fois j’ai observé un vieux Xipéhuz, -assis au milieu de très jeunes, leur rayonnant des signes que ceux-ci -lui répétaient ensuite l’un après l’autre, et qu’il leur faisait -recommencer quand la répétition en était imparfaite! - -Ces leçons étaient bien merveilleuses à mes yeux, et de tout ce qui -concerne les Xipéhuz, il n’est rien qui m’ait si souvent tenu attentif, -rien qui ait plus préoccupé mes soirs d’insomnie. Il me semblait que -c’était là, dans cette aube de la race, que le voile du mystère pouvait -s’entr’ouvrir, là que quelque idée simple, primitive, jaillirait -peut-être, éclairerait pour moi un recoin de ces profondes ténèbres. -Non, rien ne m’a rebuté; j’ai, des années durant, assisté à cette -éducation, j’ai essayé des interprétations innombrables. Que de fois -j’ai cru y saisir comme une fugitive lueur de la nature essentielle des -Xipéhuz, une lueur extra-sensible, une pure abstraction, et que, hélas! -mes pauvres facultés noyées de chair ne sont jamais parvenues à -poursuivre! - -J’ai dit plus haut que j’avais cru longtemps les Xipéhuz immortels. -Cette croyance ayant été détruite à la vue des morts violentes arrivées -à la suite des rencontres entre Xipéhuz, je fus naturellement amené à -chercher leur point vulnérable et m’appliquai chaque jour, depuis lors, -à trouver des moyens destructifs, car les Xipéhuz croissaient en nombre -tellement, qu’après avoir débordé la forêt de Kzour au sud, au nord, à -l’ouest, ils commençaient à empiéter les plaines du côté du levant. -Hélas! en peu de cycles ils auraient dépossédé l’homme de sa demeure -terrestre. - -Donc, je m’armai d’abord d’une fronde, et, dès qu’un Xipéhuz sortait de -la forêt, à portée, je le visais et lui lançais ma pierre. Je n’obtins -ainsi aucun résultat, quoique j’eusse atteint l’ensemble des individus -visés à toutes les parties de leur surface, même au point lumineux. Ils -paraissaient d’une insensibilité parfaite à mes atteintes et nul d’entre -eux ne s’est jamais détourné pour éviter un de mes projectiles. Après un -mois d’essai il fallut bien m’avouer que la fronde ne pouvait rien -contre eux, et j’abandonnai cette arme. - -Je pris l’arc. Aux premières flèches que je lançai, je découvris chez -les Xipéhuz un sentiment de crainte très vive, car ils se détournèrent, -se tinrent hors de portée, m’évitèrent tant qu’ils purent. Pendant huit -jours, je tentai vainement d’en atteindre un. Le huitième jour, un parti -Xipéhuz, emporté je pense par son ardeur chasseresse, passa assez près -de moi en poursuivant une belle gazelle. Je lançai précipitamment -quelques flèches, _sans aucun effet apparent_, et le parti se dispersa, -moi les pourchassant et dépensant mes munitions. Je n’eus pas sitôt tiré -la dernière flèche que tous revinrent à grande vitesse de différents -côtés, me cernèrent aux trois quarts, et j’aurais perdu là l’existence -sans la prodigieuse vélocité du vaillant Kouath. - -Cette aventure me laissa plein d’incertitudes et d’espérances; je passai -toute la semaine inerte, perdu dans le vague et la profondeur de mes -méditations, dans un problème excessivement passionnant, subtil, propre -à faire fuir le sommeil, et qui, tout à la fois, m’emplissait de -souffrance et de plaisir. Pourquoi les Xipéhuz craignaient-ils mes -flèches? Pourquoi, d’autre part, dans le grand nombre de projectiles -dont j’avais atteint ceux de la chasse, aucun n’avait-il produit -d’effet? Ce que je savais de l’intelligence de mes ennemis ne permettait -pas l’hypothèse d’une terreur sans cause. Tout, au contraire, me forçait -à supposer que la _flèche_, lancée dans des conditions particulières, -devait être contre eux une arme redoutable. Mars quelles étaient ces -conditions? Quel était le point vulnérable des Xipéhuz? Et brusquement -la pensée me vint que c’était l’_étoile_ qu’il fallait atteindre. Une -minute j’en eus la certitude, une certitude passionnée, aveugle. Puis le -doute froid vint. De la fronde, plusieurs fois, n’avais-je pas visé, -touché ce but? Pourquoi la flèche serait-elle plus heureuse que la -pierre?... - -Or, c’était nuit, l’incommensurable abîme, ses lampes merveilleuses -épandues par-dessus la terre. Et moi, la tête dans les mains, je rêvais, -le cœur plus ténébreux que la nuit. - -Un lion se mit à rugir, des chacals passèrent dans la plaine, et de -nouveau la petite lumière d’espérance m’éclaira. Je venais de penser que -le caillou de la fronde était relativement gros et l’étoile des Xipéhuz -si minuscule! Peut-être, pour agir, fallait-il aller profond, percer -d’une pointe aiguë, et alors leur terreur devant la flèche s’expliquait! - -Cependant Wéga tournait lentement sur le pôle, l’aube était proche, et -la lassitude, pour quelques heures, endormit dans mon crâne le monde de -l’esprit. - -Les jours suivants, armé de l’arc, je fus constamment à la poursuite des -Xipéhuz, aussi loin dans leur enceinte que la sagesse le permettait. -Mais tous évitèrent mon attaque, se tenant au loin, hors de portée. Il -ne fallait pas songer à se mettre en embuscade, leur mode de perception -leur permettant de constater ma présence à travers les obstacles. - -Vers la fin du cinquième jour, il se produisit un événement qui, à lui -seul, prouverait que les Xipéhuz sont des êtres faillibles à la fois et -perfectibles comme l’homme. Ce soir-là, au crépuscule, un Xipéhuz -s’approcha délibérément de moi, avec cette, vitesse constamment -accélérée qu’ils affectionnent pour l’attaque. Surpris, le cœur -palpitant, je bandai mon arc. Lui, s’avançait toujours, pareil à une -colonne de turquoise dans le soir naissant, arrivait presque à portée. -Puis, comme je m’apprêtais à lancer ma flèche, je le vis, avec -stupéfaction, se retourner, cacher son étoile, sans cesser de progresser -vers moi. Je n’eus que le temps de mettre Kouath au galop, de me dérober -à l’atteinte de ce redoutable adversaire. - -Or, cette simple manœuvre, à laquelle aucun Xipéhuz n’avait paru songer -auparavant, outre qu’elle démontrait, une fois de plus, l’invention -personnelle, l’individualité chez l’ennemi, suggérait deux idées: la -première, c’est que j’avais chance d’avoir raisonné juste relativement à -la vulnérabilité de l’étoile xipéhuze; la seconde, moins encourageante, -c’est que la même tactique, si elle était adoptée par tous, allait -rendre ma tâche extraordinairement ardue, peut-être impossible. - -Cependant, après avoir tant fait que d’arriver à connaître la vérité, je -sentis grandir mon courage devant l’obstacle et j’osai espérer de mon -esprit la subtilité nécessaire pour le renverser[2]. - ------ - -[1] Le Kensington Muséum, à Londres, et M. Dessault lui-même possèdent -quelques débris minéraux, en tout semblables à ceux décrits pur Bakhoûn, -que l’analyse chimique a été _impuissante_ à _décomposer_ et à -_combiner_ avec d’autres substances, et qui ne peuvent, en conséquence, -entrer dans aucune nomenclature des corps connus. - -[2] Aux chapitres suivants, où le mode est généralement narratif, je -serre de près la traduction littérale de M. Dessault, sans pourtant -m’astreindre à la fatigante division en versets ni aux répétitions -inutiles. - - - - - VI - - - SECONDE PÉRIODE DU LIVRE DE - BAKHOUN - -Je retournai dans ma solitude. Anakhre, troisième fils de ma femme -Tepaï, était un puissant constructeur d’armes. Je lui ordonnai de -tailler un arc de portée extraordinaire. Il prit une branche de l’arbre -Waham, dure comme le fer, et l’arc qu’il en tira était quatre fois plus -puissant que celui du pasteur Zankann, le plus fort archer des mille -tribus. Nul homme vivant n’aurait pu le tendre. Mais j’avais imaginé un -artifice et Anakhre, avant travaillé selon ma pensée, il se trouva que -l’arc immense pouvait être tendu et détendu par une femme débile. - -Or, j’avais toujours été expert à lancer le dard et la flèche, et en -quelques jours j’appris à connaître si parfaitement l’arme construite -par mon fils Anakhre que je ne manquais aucun but, fût-il menu comme la -mouche ou vif comme le faucon. - -Tout cela fait, je retournai vers Kzour, monté sur Kouath aux yeux de -flamme, et je recommençai à roder autour du domaine des ennemis de -l’homme. Pour leur inspirer confiance, je tirai beaucoup de flèches avec -mon arc habituel, à chaque fois qu’un de leurs partis approchait de la -frontière, et mes flèches tombaient beaucoup en deçà d’eux. Ils -apprirent ainsi à connaître la portée exacte de l’arme, et par là à se -croire absolument hors de péril à des distances fixes. Pourtant, une -défiance leur restait, qui les rendait mobiles, capricieux, tant qu’ils -n’étaient pas sous le couvert de la forêt, et leur faisait dérober leurs -étoiles à ma vue. - -A force de patience, je lassai leur inquiétude, et, au sixième matin, -une troupe vint se poster en face de moi, sous un grand arbre à -châtaignes, à trois portées d’arc communes. Ils n’y furent pas sitôt que -j’envoyai une nuée de flèches inutiles. Alors, leur vigilance s’endormit -de plus en plus et leurs allures devinrent aussi libres qu’aux premiers -temps de mon séjour. - -C’était l’heure décisive. Ma poitrine grondait si fort que, d’abord, je -me sentis sans puissance. J’attendis, car d’une seule flèche dépendait -le formidable avenir. Si celle-là faillait d’aller au but marqué, plus -jamais peut-être les Xipéhuz ne se prêteraient à mon expérimentation, et -alors comment savoir s’ils sont accessibles aux coups de l’homme? - -Cependant, minute à minute, l’être de volonté triompha, fit taire la -poitrine, fit souples et forts les membres et tranquille la prunelle. -Alors, lent, je levai l’arc d’Anakhre. Là-bas, au loin, un grand cône -d’émeraude se tenait immobile dans l’ombre de l’arbre; son étoile -éclatante se tournait vers moi. L’arc énorme se tendit; dans l’espace, -sifflante, partit la flèche véloce ... et le Xipéhuz, atteint, _tomba, -se condensa, se pétrifia_. - -Le cri sonore du triomphe jaillit de ma poitrine. Étendant les bras, -dans l’extase, je remerciai l’Unique. - -Ainsi donc ils étaient vulnérables à l’arme humaine, ces épouvantables -Xipéhuz! Ainsi donc on pouvait espérer les détruire! - -Maintenant, sans crainte, je la laissai gronder, ma poitrine, je la -laissai battre, la musique d’allégresse, moi qui avais tant désespéré du -futur de ma race, moi qui, sous la course des constellations, sous le -bleu cristal de l’abîme, avais sombrement calculé qu’en deux siècles le -vaste monde aurait senti craquer toutes ses limites devant l’invasion -xipéhuze. Et pourtant, quand elle revint, la superbe, l’aimée, la -pensive, la Nuit, il tomba une ombre sur ma béatitude, le chagrin que -l’homme et le Xipéhuz ne pussent pas coexister, que la vie de l’un dût -être la farouche condition de l’anéantissement de l’autre. - - - - - _LIVRE DEUXIÈME_ - - - - - VII - - - TROISIÈME PÉRIODE DU LIVRE DE - BAKHOUN - - I - -Les prêtres, les vieillards et les chefs ont, dans l’émerveillement, -écouté mon récit; jusqu’au fond des solitudes les coureurs sont allés -répéter la bonne nouvelle. Le grand Conseil a ordonné aux guerriers de -se réunir à la sixième lune de l’an vingt-deux mille six cent et -quarante-neuf, dans la plaine de Mehour-Asar, et les prophètes ont -prêché la guerre sacrée. Plus de cent mille guerriers Zahelals sont -accourus; un grand nombre de combattants des races étrangères, Dzoums, -Sahrs, Khaldes, attirés par la renommée, sont venus s’offrir à la grande -nation. - -Kzour a été cerné d’un décuple rang d’archers, mais les flèches ont -toutes échoué devant la tactique xipéhuze, et des guerriers imprudents, -en grand nombre, ont péri. - -Alors, pendant plusieurs semaines, une grande terreur a prévalu parmi -les hommes ... - -Le troisième jour de la huitième Lune, armé d’un couteau à pointe fine, -j’ai annoncé aux peuples innombrables que j’allais seul combattre les -Xipéhuz dans l’espérance de détruire la défiance qui commençait à naître -contre la vérité de mon récit. - -Mes fils Loûm, Demja, Anakhre, se sont violemment opposés à mon projet -et ont voulu prendre ma place. Et Louma dit: «Tu ne peux pas y aller, -car, toi mort, tous croiraient les Xipéhuz invulnérables, et la race -humaine périrait.» - -Demja, Anakhre et beaucoup de chefs ayant prononcé les mêmes paroles, -j’ai trouvé ces raisons justes et je me suis retiré. - -Alors, Loûm, s’étant emparé de mon couteau à manche de corne, a passé la -frontière mortelle et les Xipéhuz sont accourus. L’un d’eux, beaucoup -plus rapide que les autres, allait l’atteindre, mais Loûm, plus subtil -que le léopard, s’écarta, tourna le Xipéhuz, puis d’un bond géant, le -rejoignit, darda la pointe aiguë. - -Les peuples immobiles virent _crouler, se condenser, se pétrifier_ -l’adversaire. Cent mille voix montèrent dans le matin bleu, et déjà Loûm -revenait, franchissait la frontière. Son nom glorieux circulait à -travers les armées. - - II - - PREMIÈRE BATAILLE - -L’an du monde 22649, le septième jour de la huitième lune. - -A l’aube, les cors ont sonné; les lourds marteaux ont frappé les cloches -d’airain pour la grande bataille. Cent buffles noirs, deux cents étalons -ont été immolés par les prêtres, et mes cinquante fils ont avec moi prié -l’Unique. - -La planète du soleil s’est engloutie dans l’aurore rouge, les chefs ont -galopé au front des armées, la clameur de l’attaque s’est élargie avec -la course impétueuse de cent mille combattants. - -La tribu de Nazzum a, la première, abordé l’ennemi et le combat a été -formidable. Impuissants d’abord, fauchés par les coups mystérieux, -bientôt les guerriers ont connu l’art de frapper les Xipéhuz et de les -anéantir. Alors, toutes les nations, Zahelals, Dzoums, Sahrs, Khaldes, -Xisoastres, Pjarvanns, grondantes connue les océans, ont envahi la -plaine et la forêt, partout cerné les silencieux adversaires. - -Pendant longtemps toute la bataille a été un chaos; les messagers -continuellement venaient apprendre aux prêtres que les hommes -périssaient par centaines, mais que leur mort était vengée. - -A l’heure brûlante, mon fils Sourdar aux pieds agiles, dépêché par Loûm, -est venu me dire que, pour chaque Xipéhuz anéanti, il périssait douze -des nôtres. J’ai eu l’âme noire et le cœur sans force, puis mes lèvres -ont murmuré: - -—Qu’il en soit comme le veut le seul Père! - -Et m’étant rappelé le dénombrement des guerriers, qui donnait le chiffre -de cent et quarante mille; sachant que les Xipéhuz s’élevaient à quatre -mille environ, je pensai que plus du tiers de la vaste armée périrait, -mais que la terre serait à l’homme. Or, il aurait pu se faire que -l’armée n’y suffît pas: - -—C’est donc une victoire! murmurai-je tristement. - -Mais comme je songeais à ces choses, voilà que la clameur de la bataille -fit trembler plus fort la forêt, puis de tous les côtés les guerriers -reparurent et tous, avec des cris de détresse, s’enfuyaient vers la -frontière de Salut. - -Alors je vis les Xipéhuz déboucher à l’Orée, non plus séparés les uns -des autres, comme au matin, mais unis par vingtaines, circulairement, -leurs feux tournés à l’intérieur des groupes. Dans cette position, -invulnérables, ils avançaient sur nos guerriers impuissants, et les -massacraient épouvantablement. - -C’était la débâcle, et terrible. Les plus hardis combattants ne -songeaient qu’à la fuite. Pourtant, malgré le deuil qui s’élargissait -sur mon âme, j’observai patiemment les péripéties fatales, dans l’espoir -de trouver quelque remède au fond même de l’infortune, car souvent le -venin et l’antidote habitent côte à côte. - -De cette confiance dans la réflexion, le destin me récompensa par deux -découvertes. Je remarquai, premièrement, aux places où nos tribus -étaient en grandes multitudes et les Xipéhuz en petit nombre, que la -tuerie, d’abord incalculable, se _ralentissait_ à mesure, que les coups -de l’ennemi portaient de _moins en moins_, beaucoup de frappés se -relevant après un bref étourdissement, et les plus robustes finissant -même par résister complètement au choc, par continuer la fuite après des -atteintes répétées. Le même phénomène se renouvelant en divers points du -champ de bataille, j’osai hardiment conclure que les Xipéhuz se -fatiguaient, que leur puissance de destruction ne dépassait pas une -certaine limite. - -La seconde remarque, qui complétait merveilleusement la première, me fut -fournie par un groupe de Khaldes. Ces pauvres gens, entourés de tous -côtés par l’ennemi, perdant confiance dans leurs courts couteaux, -arrachèrent des arbustes et s’en firent des massues à l’aide desquelles -ils essayèrent de se frayer un passage. A ma grande surprise, leur -tentative réussit. Je vis des Xipéhuz par douzaines perdre l’équilibre -sous les coups, et environ la moitié des Khaldes s’échapper par la -trouée ainsi faite, mais, chose singulière, ceux qui, au lieu -d’arbustes, se servirent d’instruments d’airain (ainsi qu’il advint à -quelques chefs), ceux-là se tuèrent eux-mêmes en frappant l’ennemi. Il -faut encore remarquer que les coups de massue ne firent pas de mal -sensible aux Xipéhuz, car ceux qui étaient tombés se relevèrent -promptement et reprirent la poursuite. Je n’en considérai pas moins ma -double découverte comme d’une extrême importance pour les luttes -futures. - -Cependant, la débâcle continuait. La terre retentissait de la fuite des -vaincus; avant le soir, il ne restait plus dans les limites xipéhuzes -que nos morts et quelques centaines de combattants montés aux arbres. De -ces derniers, le sort fut terrible, car les Xipéhuz les brûlèrent -vivants en convergeant mille feux dans les branchages qui les -abritaient. Leurs cris effroyables retentirent pendant des heures sous -le grand firmament. - - III - - BAKHOUN ÉLU - -Le lendemain, les peuples firent le dénombrement des survivants. Il se -trouva que la bataille coûtait neuf mille hommes environ; une évaluation -sage porta la perte des Xipéhuz à six cents. De sorte que la mort de -chaque ennemi avait coûté quinze existences humaines. - -Le désespoir se mit dans les cœurs; beaucoup criaient contre les chefs -et parlaient d’abandonner l’épouvantable entreprise. Alors, parmi les -murmures, je m’avançai au milieu du camp et je me mis à reprocher -hautement à tous la pusillanimité de leurs âmes. Je leur demandai s’il -était préférable de laisser périr tous les hommes ou d’en sacrifier une -partie; je leur démontrai qu’en dix ans toute la contrée zahelale serait -envahie par les Formes, et en vingt ans le pays des Khaldes, des Sahrs, -des Pjarvanns et des Xisoastres; puis, ayant ainsi éveillé leur -conscience, je leur fis reconnaître que déjà un sixième du redoutable -territoire était revenu aux hommes, que par trois côtés l’ennemi était -refoulé dans la forêt. Enfin je leur communiquai mes observations, je -leur fis comprendre que les Xipéhuz n’étaient pas infatigables, que des -massues de bois pouvaient les renverser et les forcer de découvrir leur -point vulnérable. - -Un grand silence régnait sur la plaine, l’espoir revenait au cœur des -guerriers innombrables qui m’écoutaient. Alors, pour augmenter la -confiance, je décrivis des appareils de bois que j’avais imaginés, -propres à la fois à l’attaque et à la défense. L’enthousiasme renaquit, -les peuples applaudirent ma parole et les chefs mirent leur commandement -à mes pieds. - - IV - - MÉTAMORPHOSES DE L’ARMEMENT - -Les jours suivants, je fis abattre un grand nombre d’arbres, et je -donnai le modèle de légères barrières portatives dont voici la -description sommaire: un châssis long de six, large de deux coudées, -relié par des barreaux à un châssis intérieur d’une largeur d’une coudée -sur une longueur de cinq. Six hommes (deux porteurs, deux guerriers -armés de grosses lances de bois obtuses, deux autres également armés de -lances de bois, mais à très fines pointes métalliques, et pourvus, en -outre, d’arcs et de flèches) pouvaient y tenir à l’aise, circuler en -forêt, abrités contre le choc immédiat des Xipéhuz. Arrivés à portée de -l’ennemi, les guerriers pourvus de lances obtuses devaient frapper, -renverser, forcer l’ennemi à se découvrir, et les archers-lanciers -devaient viser les étoiles, soit de la lance, soit de l’arc, suivant -l’éventualité. Comme la stature moyenne des Xipéhuz atteignait un peu -au-delà d’une coudée et demie, je disposai les barrières de façon que le -châssis extérieur ne dépassât pas, pendant la marche, une hauteur -au-dessus du sol de plus d’une coudée et un quart, et pour cela il -suffisait d’incliner un peu les supports qui le reliaient au châssis -intérieur porté à main d’homme. Comme d’ailleurs les Xipéhuz ne savent -pas franchir les obstacles abrupts, ni progresser autrement que debout, -la barrière ainsi conçue était suffisante pour abriter contre leurs -attaques immédiates. Assurément, ils feraient effort pour brûler ces -armes nouvelles, et en plus d’un cas ils devaient y parvenir, mais comme -leurs feux ne sont guère efficaces hors de portée de flèche, ils étaient -forcés de se découvrir pour entreprendre cette calcination, qui, n’étant -pas instantanée, permettait aussi, par des manœuvres de déplacement -rapides, de s’y soustraire en grande partie. - - V - - LA DEUXIÈME BATAILLE - -L’an du monde 22649, le onzième jour de la huitième lune. Ce jour a été -livrée la seconde bataille contre les Xipéhuz, et les chefs m’ont remis -le commandement suprême. Alors, j’ai divisé les peuples en trois armées. -Un peu avant l’aurore, j’ai lancé quarante mille guerriers contre Kzour, -armés selon le système des barrières. Cette attaque a été moins confuse -que celle du septième jour. Les tribus sont entrées lentement dans la -forêt, par petites troupes disposées en bon ordre, et la rencontre a -commencé. Elle a été tout à l’avantage des hommes pendant la première -heure, les Xipéhuz ayant été complètement déroutés par la tactique -nouvelle; plus de cent des Formes ont péri, à peine vengées par la mort -d’une dizaine de guerriers. Mais, la surprise passée, les Xipéhuz ont -commencé de vouloir brûler les barrières. Ils ont pu, en quelques -circonstances, y réussir. Une manœuvre plus dangereuse fut celle adoptée -par eux vers la quatrième heure du jour: profitant de leur vélocité, des -groupes de Xipéhuz, serrés les uns contre les autres, arrivaient sur les -barrières, réussissaient à les renverser. Il périt de celle façon un -très grand nombre d’hommes, si bien que, l’ennemi reprenant l’avantage, -une partie de notre armée se désespéra. - -Vers la cinquième heure, les tribus Zahelales de Khemar, de Djoh et une -partie des Xisoastres et des Sahrs commencèrent la déroute. Voulant -éviter une catastrophe, je dépêchai des courriers protégés par de fortes -barrières pour annoncer du renfort. En même temps, je disposai la -seconde armée pour l’attaque; mais, auparavant, je donnai des -instructions nouvelles: c’est que les barrières devaient se maintenir -par groupes aussi denses que le permettait la circulation en forêt, et -se disposer en carrés compactes des qu’approchait une troupe un peu -imposante de Xipéhuz, sans pour cela abandonner l’offensive. - -Cela dit, je donnai le signal; en peu de temps, j’eus le bonheur de voir -que la victoire revenait aux peuples coalisés. Enfin, vers le milieu du -jour, un dénombrement approximatif, portant le nombre des pertes de -notre armée à deux mille hommes et celles des Xipéhuz à trois cents, fit -voir d’une façon décisive les progrès accomplis, et remplit toutes les -âmes de confiance pour le triomphe définitif. - -Toutefois, la proportion varia légèrement à notre désavantage vers la -quatorzième heure, les Peuples perdant alors quatre mille individus et -les Xipéhuz cinq cents. C’est alors que je lançai le troisième corps: la -bataille atteignit sa plus grande intensité, l’enthousiasme des -guerriers grandissant de minute en minute, jusqu’à l’heure où le soleil -fut prêt à tomber dans l’Occident. Vers ce moment, les Xipéhuz reprirent -l’offensive au nord de Kzour; un recul des Dzoums et des Pjarvanns me -fit concevoir de l’inquiétude. Jugeant, en outre, que la nuit serait -plus favorable à l’ennemi qu’aux nôtres, je fis sonner la fin de la -bataille. Le retour des troupes se fit avec calme, victorieusement; une -grande partie de la nuit se passa à célébrer nos succès. Ils étaient -considérables: huit cents Xipéhuz avaient succombé, leur sphère d’action -était réduite aux deux tiers de Kzour. Il est vrai que nous avions -laissé sept mille des nôtres dans la forêt; mais ces pertes étaient bien -inférieures, proportionnellement au résultat, à celles de la première -bataille. Aussi, rempli d’espoir, osai-je alors concevoir le plan d’une -attaque plus décisive contre les deux mille six cents Xipéhuz encore -existants. - - VI - - L’EXTERMINATION - -L’an du monde 22649, le quinzième jour de la huitième lune. - -Quand l’astre rouge s’est posé sur les collines orientales, les peuples -étaient rangés en bataille devant Kzour. - -L’âme grandie d’espérance, j’ai fini de parler aux chefs, les cors ont -sonné, les lourds marteaux ont retenti sur l’airain, et la première -armée a marché contre la forêt. - -Or, les barrières étaient plus fortes, un peu plus grandes, et -renfermaient douze hommes au lieu de six, sauf un tiers environ qui -étaient construites d’après l’idée ancienne. - -Ainsi, elles devenaient plus difficiles à brûler comme à renverser. - -Les premiers moments du combat ont été heureux; après la troisième -heure, quatre cents Xipéhuz étaient exterminés, et deux mille des nôtres -seulement. Encouragé par ces bonnes nouvelles, je lançai le deuxième -corps. L’acharnement de part et d’autre devint alors épouvantable, nos -combattants s’accoutumant au triomphe, les antagonistes déployant -l’opiniâtreté d’un noble Règne. De la quatrième à la huitième heure, -nous ne sacrifiâmes pas moins de dix mille vies; mais les Xipéhuz les -payèrent de mille des leurs, si bien que mille seulement restaient dans -les profondeurs de Kzour. - -De ce moment, je compris que l’Homme aurait la possession du monde; mes -dernières inquiétudes s’apaisèrent. - -Pourtant, à la neuvième heure, il y eut une grande ombre sur notre -victoire. A ce moment, les Xipéhuz ne se montraient plus que par masses -énormes dans les clairières, dérobant leurs étoiles, et il devenait -presque impossible de les renverser. Animés par la bataille, beaucoup -des nôtres se ruaient sur ces masses. Alors, d’une évolution rapide, un -gros de Xipéhuz se détachait, renversait, massacrait les téméraires. - -Un millier périt ainsi, sans perte sensible pour l’ennemi; ce que -voyant, des Pjarvanns crièrent que tout était fini; une panique prévalut -qui mit plus de dix mille hommes en fuite, un grand nombre ayant même -l’imprudence d’abandonner les barrières pour aller plus rapidement. Il -leur en coûta. Une centaine de Xipéhuz, mis à leur poursuite, abattit -plus de deux mille Pjarvanns et Zahelals, et l’épouvante commença de se -répandre sur toutes nos lignes. - -Quand les coureurs m’apportèrent cette funeste nouvelle, je compris que -la journée serait perdue si je ne réussissais, par quelque rapide -manœuvre, à reprendre les positions perdues. Immédiatement, je fis -porter aux chefs de la troisième armée l’ordre de l’attaque, et -j’annonçai que j’en prendrais le commandement. Puis, je portai -rapidement ces réserves dans la direction d’où venaient les fuyards. -Nous nous trouvâmes bientôt face à face avec les Xipéhuz poursuivants. -Entraînés par l’ardeur de leur tuerie, ceux-ci ne se reformèrent pas -assez vite, et, en peu d’instants, je les eus fait envelopper: très peu -échappèrent, l’acclamation immense de notre victoire alla rendre courage -aux nôtres. - -Dès lors, je n’eus pas de peine à reformer l’attaque; notre manœuvre se -borna constamment à détacher des segments des groupes ennemis, puis à -envelopper ces segments et à les anéantir. - -Bientôt, concevant combien cette tactique leur était défavorable, les -Xipéhuz recommencèrent contre nous la lutte en petits corps, et le -massacre de deux Règnes, dont l’un ne pouvait exister que par -l’anéantissement de l’autre, redoubla effroyablement. Mais tout doute -sur l’issue finale disparaissait des âmes les plus pusillanimes. Vers la -quatorzième heure, c’est à peine s’il restait cinq cents Xipéhuz contre -plus de cent mille hommes, et ce petit nombre d’antagonistes était de -plus en plus enfermé dans des frontières étroites, un sixième environ de -la forêt de Kzour, ce qui facilitait extrêmement nos manœuvres. - -Cependant, le crépuscule ruisselait en rouge lumière à travers les -arbres, et craignant les embûches de l’ombre, je fis interrompre le -combat. - -L’immensité de la victoire dilatait toutes les âmes; les chefs parlèrent -de m’offrir la souveraineté des peuples. Je leur conseillai de ne jamais -confier les destinées de tant d’hommes à une pauvre créature faillible, -mais d’adorer l’Unique, et de prendre pour chef terrestre la _Sagesse_. - - - - - VIII - - - DERNIÈRE PÉRIODE DU LIVRE DE - BAKHOUN - -La Terre appartient aux Hommes. Deux jours de combat ont anéanti les -Xipéhuz; tout le domaine occupé par les deux cents derniers a été rasé, -chaque arbre, chaque plante, chaque brin d’herbe a été abattu. Et j’ai -achevé, pour la connaissance des peuples futurs, aidé par Loûm, Azah et -Simhô, mes fils, d’inscrire leur histoire sur des tables de granit. - -Et me voici seul, au bord de Kzour, dans la nuit pâle. Une demi-lune de -cuivre se tient sur le Couchant. Les lions rugissent aux étoiles. Le -fleuve erre lentement parmi les saules; sa voix éternelle raconte le -temps qui passe, la mélancolie des choses périssables. Et j’ai enterré -mon front dans mes mains, et une plainte est montée de mon cœur. Car, -maintenant que les Xipéhuz ont succombé, mon âme les regrette, et je -demande à l’Unique quelle Fatalité a voulu que la splendeur de la Vie -soit souillée par les ténèbres du Meurtre! - - FIN DES XIPÉHUZ - - - - - LE CATACLYSME - - - - - I - - - SYMPTOMES - -Au plateau Tornadres, depuis quelques semaines, la nature palpitait, -équivoque, angoisseuse, tout son délicat organisme végétal parcouru -d’électricités intermittentes, de signes symboliques d’un grand -évènement matériel. Les bêtes libres, aux cultures, aux châtaigneraies, -se montraient moins rapides à fuir les périls quotidiens. Elles -semblaient vouloir se rapprocher de l’homme, erraient auprès des -cerises. Puis, elles prirent un parti extraordinaire, propre à -épouvanter: elles émigrèrent, elles s’enfoncèrent aux vals de l’Iaraze. - -C’était, au début des nuits, dans les pénombres sylvestres et -buissonnières, un drame de fauves nerveux quittant leurs retraites, à -pas furtifs, avec des pauses, des arrêts, une mélancolie à fuir la terre -natale. La sombre et traînante voix des loups alternait avec le -grognement sourd des sangliers, les sanglots de la bête ruminante. -Partout se glissaient, et généralement vers le Sud-Ouest, des -silhouettes cendreuses sur les labours, sous le ciel libre: grands -crânes boisés, lourds organismes tapiriens à pattes brèves, et des bêtes -plus menues, carnassières ou herbivores: lièvres, taupes, lapins, -renards, écureuils. - -Les batraciens suivirent, les reptiles, les insectes aptères, et il -survint une semaine où la pointe Sud-Ouest fut toute noyée d’organismes -inférieurs, une vermiculaire, effroyable populace, depuis la silhouette -sauteleuse des raines jusqu’aux limaces, aux porte-coquille, aux élytres -merveilleuses du carabe, aux crustacés horribles qui vivent sous la -pierre, dans les ténèbres éternelles, jusqu’au ver, à la sangsue, aux -larves. - -Bientôt, ne demeura que la bête ailée. Encore, l’oiseau, plein de -malaise, comme accroché davantage aux ramures, craintif de planements, -saluait les crépuscules d’un chant plus bas, souvent quittait le terroir -toute une partie du jour. Les corbeaux et les chouettes tenaient de -grandes assemblées, les martinets se concertaient comme pour les départs -d’automne, les pies s’agitaient et criaient tout le jour. - -L’épouvante mystérieuse s’épandait aux esclaves: les ouailles, la vache, -le cheval, le chien même. Résignés, dans leur confiance humble de serfs, -espérant tout salut de l’Homme, ils restaient encore au plateau -Tornadres, hors les chats, enfuis eux, aux premiers jours, retournant à -la liberté sauvage. - -Soir par soir, une confuse tristesse, une asphyxie d’âme grandissait -chez les habitants des Censes et chez les propriétaires du domaine de la -_Corne_, la prescience confuse d’un cataclysme et que pourtant la -topographie du Tornadres démentait. Eloigné des pays volcaniques et de -l’Océan, insubmersible—à peine quelques ruisselets—de texture -compacte, où donc était la menace? On la sentait pourtant, tout -électrique, aux dressements des ramuscules et des brins d’herbes à -telles heures matinales, aux attitudes singulières de la feuille, à des -effluves subtils et suffocants, à des phosphorescences inhabituelles, à -un tourment de la chair, la nuit, qui faisait se lever les paupières, -condamnait l’être aux insomnies, à l’allure extraordinaire de la bête de -labour, souvent roidie, les naseaux ouverts et tremblants, _et qui -tournait sa tête vers le Septentrion_. - - - - - II - - - L’AVERSE ASTRALE - -Un soir, à la _Corne_, Sévère et sa femme achevaient de dîner, devant la -fenêtre mi-close. Un tiers de lune errait près du Zénith, pâle et plein -de grâce, par-dessus les perspectives vastes, et une ascension de -vapeurs décorait la frontière occidentale. Un charme trouble, une ardeur -du système nerveux à tout coup éveillé d’une commotion obscure, les -tenait silencieux, les imbibait d’une esthétique particulière, d’un -émerveillement profond pour les splendeurs nocturnes. Une tremblerie -harmonieuse sourdait des arbres du jardin; par la grille de l’avenue, au -fond, se posait une féerie de choses confuses, les emblaves du -Tornadres, des blémissements de censes, le mystère aimable des lumières -humaines épandues et la vague tourelle ardoiseuse de l’Église rustique. -Les maîtres de la _Corne_ s’émouvaient à cela, troublés par les -vibrations de leurs fibres, mais, les commotions se faisant plus âpres -au long des vertèbres, la femme laissa choir la grappe de raisin qu’elle -égrenait, la lèvre souffrante: - -—Mon Dieu! cela va-t-il s’éterniser? - -Il la contempla, avec le grand désir de lui donner de la bravoure, mais -lui-même l’âme en stupeur et obscurcie devant une force impondérable. - -Sévère Lestang était de ces graves savants qui cherchent lentement le -secret des choses, travaillent sans impatience la nature, et savent se -désintéresser de la gloire. - -Aussi était-il homme, en même temps que savant, les prunelles douces et -courageuses, avec la volonté de _vivre_ _sa vie_ en même temps que de -développer ses facultés. Luce, sa femme, était nerveuse, celte -montagnarde, d’une grâce légère, amoureuse, enveloppante, un peu sombre -pourtant. Sous la protection calme et attentive de son mari, elle était -comme certaines fleurs infiniment frêles qui vivent dans des anses de -grands fleuves, entre de larges feuilles ombreuses. - -Sévère dit: - -—Si tu veux, nous partirons demain. - -—Oui ... s’il te plaît! - -Elle vint auprès de lui, en réfugiée, murmurant: - -—Puis, tu sais ... on dirait qu’on ne tient plus au sol ... que, le -soir surtout, quelque chose tous prend et vous emporte ... tiens! je -n’ose plus marcher vite, tellement les pas m’entraînent ... et on monte -les escaliers sans effort, mais avec la peur continuelle de tomber ... - -—Tu te trompes, Luce, c’est une illusion nerveuse ... - -Il souriait, la pressant à lui, mais, avec terriblement de malaise, lui -aussi ayant perçu cette légèreté inanalysable ... Tantôt encore, avant -le crépuscule, n’avait-il pas voulu marcher plus vite pour rejoindre la -«Corne», et ses pas s’allongeaient, transformés en bonds, le lançaient à -une vitesse effrayante. L’équilibre en était rompu, une difficulté à -garder la verticale, une sensation d’ataxie à la plante des pieds. Et il -s’était remis à pus lents, s’accrochant à la glèbe, solidement, -recherchant les grosses terres collantes. - -—Tu crois que c’est une illusion? fit-elle. - -—J’en suis sûr, Luce. - -Elle le regarda, tandis qu’il lui frôlait la frange des cheveux, et tout -à coup elle le sentit nerveux autant qu’elle, électrisé d’angoisse -profonde, n’étant plus pour elle le refuge, mais une pauvre créature -frêle devant les puissances énigmatiques. - -Alors elle devint plus pâle, les dents bruissantes. - -—Le café te remettra, fit-il. - -—Peut-être. - -Mais ils sentaient le mensonge de leurs paroles, la pauvreté de tout -cordial, de tout remède humain contre l’Inconnaissable approchant, -contre cette vaste métamorphose des phénomènes qui ne participait plus -de la vie terrestre, qui troublait d’avance, depuis des semaines, la -faune et la flore, la bête et la plante. - -Ils sentaient ce mensonge, ils n’osaient se regarder, dans la peur -instinctive de se communiquer leurs pressentiments, de doubler leur -détresse par l’induction nerveuse. - -Et durant de longues minutes, ils écoutèrent en eux, dans leur chair, le -retentissement sourd et confus du Mystère. - -Une domestique apporta le café, peureuse; ils la regardaient partir, -trébuchante, n’osant interroger cet effarement pareil au leur: - -—As-tu vu comme Marthe marchait? demanda Luce. - -Il ne répondit pas, surpris devant la petite cuiller d’argent qu’il -venait d’atteindre. Elle, percevant son regard fixe, à son tour -regardait, s’exclamait: - -—Elle est verte! - -En effet, la petite cuiller était verte, d’une lueur très pale -d’émeraude, et soudain ils remarquèrent la même teinte sur les autres -cuillers, sur tous les ustensiles d’argent. - -—Ah! mon Dieu! cria la jeune femme. - -Le doigt levé, elle se mit à dire d’une voix basse, chuchotante, -pénible: - - «Lors que l’Argent verdoiera, - «La Roge Aigue proche sera, - «Dévorant Étoiles et lune... - -Ces paroles, antique et vague prophétie que les paysans du plateau de -Tornadres se transmettent d’âge en âge, Sévère en tressaillit. A tous -deux c’était une impression de ténèbres et de fatalité, incolore, -insonore, au-delà de tout anthropomorphisme. D’où donc venait, aux -pauvres rustres, cet oracle maintenant si grave? Quelle science, quelles -observations des temps reculés, quels souvenirs de cataclysme, -symbolisait-il? Et Sévère eut l’envie immense d’être loin du Tornadres, -le remords de n’avoir pas obéi au sûr instinct de l’animal, d’avoir osé -suivre la pauvre logique cérébrale devant l’avertissement de la Nature. - -—Veux-tu partir ce soir? demanda-t-il ardemment à Luce. - -—Jamais, avant le retour du matin, je n’oserais quitter la demeure! - -Il songea qu’il pouvait être aussi périlleux de s’aventurer dans la nuit -que de rester à la _Corne_; il se résigna, songeur. Une grande -lamentation interrompit sa pensée, des hennissements fiévreux, le tapage -sourd d’une lutte des chevaux contre la porte de l’écurie. Le chien -hurla, les clameurs s’épandirent au long du plateau de Tornadres, -répercutées par d’autres bêles, des ruminants pleins d’épouvante, des -ânes sanglotants. En même temps, au ciel, une lueur verdâtre, et une -étoile filante passa, très grosse, à traîne resplendissante. - -—Vois! fit Luce. - -D’autres météorites sourdirent, isolés d’abord, puis en petits groupes, -tous à longues écharpes, à noyaux puissants, de beauté miraculeuse. - -—Nous sommes dans la nuit du dix août, dit Sévère, et les averses -d’étoiles vont croître ... il n’y a là rien que de normal ... - -—Et pourquoi, cependant, nos lampes diminuent-elles? - -Les lampes, en effet, baissaient leurs flammes, une densité électrique -supérieure enveloppait les choses, une terreur, non de mort, mais de vie -exaspérée, de dilatation surnaturelle, tellement que Sévère et Luce -s’accrochaient aux meubes pour _peser davantage_, pour percevoir _le -contact de la matière solide_. Une poussée étrange les enlevait, leur -ôtait le sens de l’équilibre. Ils se sentaient dans une atmosphère -nouvelle, où l’éther agissait avec une puissance _vivante_, où je ne -sais quoi d’organique—d’un organique d’outre-terre—troublait chaque -goutte du sang, orientait chaque molécule, induisait jusque dans la -profondeur des os, et roidissait peu à peu tous les cheveux et tous les -poils. - -D’ailleurs, comme Sévère l’avait prédit, l’averse stellaire s’accéléra, -toute la concavité du firmament emplie de bolides. Par degrés, il s’y -mêla un phénomène inconnu, persistant, grandissant: des voix. Des voix -légères, lointaines, musicales, une symphonie de cordelles dans la -profondeur céleste, un chuchottis parfois presque humain, qui faisait -songer à l’harmonie des sphères du vieux Pythagore. - -—Ce sont des âmes! murmura-t-elle. - -—Non, dit-il, non, ce sont des Forces! - -Mais, Ames ou Forces, c’était le même Inconnu, la même menace -hermétique, la pression d’un événement prodigieux, les plus noires des -peurs humaines: l’Informe et l’imprévisible. Et les voix allaient -toujours, au-dessus du murmure des choses, affreusement douces, -essentielles, subtiles, ramenant Luce à l’Humilité d’enfance, au Culte, -à la Prière: - -—Notre Père qui êtes aux Cieux ... - -Il n’en osait pas sourire, les coups du cœur multipliés à lui briser les -artères, et son esprit mâle, pourtant, plus curieux de _cause_ que celui -de la femme, essayant de pénétrer quel magnétisme, quelles polarités -extraterrestres travaillaient ce coin du globe et s’il n’en était pas de -même dans la vallée de l’Iaraze. - -Mais, hors du plateau, depuis le commencement du phénomène—et -aujourd’hui encore Sévère était descendu jusqu’à la rivière—personne -n’avait perçu des symptômes d’inconnu. Les bêtes et les hommes y -vivaient tranquilles. La vie y gardait sa forme normale. Et pourquoi, -cependant? quelles corrélations entre le ciel et le plateau, quel cycle -de phénomènes—car la prophétie des paysans du Tornadres impliquait un -cycle—quel cycle réglait ce grand Drame? - -Une péripétie survint, un assaut triomphant des bêtes contre la vieille -porte de l’écurie. Les trois chevaux de la _Corne_ parurent, -bondissants, la bouche neigeuse d’écume, sous les rayons pâles de la -lune basse. - -—Ici, Clairon! articula Sévère. - -Un des chevaux s’approcha, les autres suivirent. Jamais scène -fantasmagorique comme les trois longues têtes encreuses dans l’ombre et -les rayons, devant la croisée, leurs grands yeux convexes, reniflant -Luce et Sévère, visiblement questionneurs, avec un retour de vague -confiance dans le Maître, une idée trouble de la puissance de celui qui -les nourrissait. Puis, à l’on ne sait quoi, peut-être un redoublement de -météorites, tout à coup l’absolue terreur au fond de leurs larges -prunelles, leurs narines plus caverneuses, la panique folle de leur -race, et, s’arrachant de la fenêtre, hennissants, ils s’élancèrent. - -—Oh! comme ils sautent! fit Luce. - -Ils allaient, en vérité, d’une allure formidable, en bonds énormes; tout -à coup le plus impétueux, au fond du jardin, devant la haute grille de -fer, s’enleva comme une bête ailée, franchit l’obstacle. - -—Tu vois! tu vois! s’écria Luce ... lui aussi ne pèse plus! - -—Ni les deux autres! répliqua-t-il involontairement. - -En effet, les deux autres ombres, noires, s’enlevaient, sans même frôler -les barreaux, passaient à plus de quatre mètres de hauteur. Leurs -silhouettes agiles, emportées vertigineusement par les campagnes, -décroissaient, s’évaporaient, disparaissaient. Au même moment, un -domestique survenait, seul, timide, à peine osant avancer d’une marche -effarée de petit enfant. - -Sévère eut une pitié infinie du pauvre diable, comprit que tous, à la -_Corne_, devaient se tenir claquemurés, en proie à la même croissance de -terreur que les Maîtres. - -—Laisse, Victor! fit-il ... On les retrouvera. - -Victor s’approcha, se tenant aux arbres, puis à la muraille, aux volets. -Il demanda; - -—Est-ce vrai, Monsieur, que la «roge aigue» va venir?... - -Sévère hésita, gardant la pudeur de son intelligence et de son doute au -milieu du lugubre des événements, mais Luce ne put se taire. - -—Oui, Victor! - -Un silence tomba, noir, les trois êtres égaux par la sensation du -surhumain; et pourtant Sévère scrutait encore, se questionnait sur les -rapports du phénomène et des Météorites. Il contemplait la pluie -croissante des Étoiles, le ruissellement de suprême beauté aux -profondeurs de l’Impondérable. Une observation nouvelle l’effarait: que -le triste fragment de Lune au bas de l’horizon ne pouvait donner la -lumière qui persistait sur le paysage. Et contre l’Occident, il regarda -le satellite disparaître, sa convexité prête à crouler, tout contre -l’Occident. Quelques minutes encore, puis il disparut: la lueur -persistait sur le plateau Tornadres, comme émanée du Zénith, à peine de -quelques degrés au septentrion ainsi que l’indiquait son ombre. Était-ce -donc du Zénith que venait le prodige? Il y tourna son visage, lentement. -Là, une lueur d’améthyste, une lueur lenticulaire, s’étalait finement -comme une nue en flèche, avec un maximum d’éclat vers le Nord. Et Sévère -songea que ces choses eussent été douces à regarder sans l’horripilation -de sa chair, la menace sépulcrale, le pressentiment de mort qui tombait -du Ciel sur la Terre ... - - - - - III - - - APPARITION DE L’AIGUE - -—Regardez! fit Luce. - -A son tour, elle apercevait la lueur, plus émue que Lestang, la -désignait du doigt. Victor, accroché dehors, à la fenêtre, tremblait de -fièvre, comme ivre, et revenait à lui avec des soupirs, par intervalles, -des redoublements d’horreur. - -La lueur, en haut, grandissait. À mesure, le chuchottis de voix -firmamentaires s’éteignait, un silence énorme pesait sur le plateau -Tornadres. Puis, délicate d’abord, une lumière d’en bas parut répondre à -l’autre, des franges légères flottant sur la cime des arbres, sur toutes -les plantes. C’était d’une navrance délicate et farouche. Aux trois -personnages si dissemblables, il vint une impression presque identique -de lampes funéraires, de bûcher, d’incendie immense où allait -s’engloutir Tornadres et tous ceux qui l’habitaient. - -Luce râlait, à peine consciente; il lui vint une grande plainte: - -—Oh! j’ai soif! - -Il se tourna vers elle; la tendresse de son cœur, son amour pour la -Celte montagnarde, lui rendit la force. - -Il lutta contre son désir de ne plus bouger, de finir là son existence, -à la fenêtre, avec l’allège entre ses poings. Ballottant, il alla -prendre un verre d’eau. Et il se questionnait encore, il s’étonnait que -l’atmosphère fut fraîche, presque froide, malgré tout ce subtil incendie -du ciel et de la terre. - -Il rapporta l’eau avec une peine infinie; le verre et sa main étaient si -légers qu’il n’avait pas la sensation de tenir quelque chose, qu’il -serrait de toute sa force le pied de la coupe. - -Il perdit la moitié du liquide en route. - -Luce but une gorgée, la rejeta, dans une nausée: - -—C’est comme de la poudre de fer ... comme de la rouille! - -Il goûta l’eau, dut la rejeter à son tour: elle était métallique, -poussiéreuse; tous deux se regardèrent avec désespoir, longuement. Les -voiles du souvenir se levèrent, tant d’années charmants, l’heure où ils -s’étaient pour la première fois entrevus dans l’Espace, l’appel de leurs -libres de suite amantes, des périodes d’adoration fine et inlassable. -(Oh! que longues, hautes, immenses, tissées de divinité, telles heures -revivant sous le portique nébuleux du passé!) Et leurs regards -s’étreignirent, dans une pitié infinie l’un pour l’autre. Est-ce que -vraiment c’était l’agonie, est-ce qu’il leur faudrait ainsi quitter la -jeune vie aimable, trépasser dans l’étouffement, la soif, cette hideuse -impression d’anti-pesanteur, ce _non contact_ de la matière, ô mon Dieu! - -Lui, Sévère, si plein de force vitale, il ne le voulait pas admettre -malgré tout; la curiosité subsistait en son crâne à travers le glas, le -refaisait attentif à l’extérieur. Le drame merveilleux et lamentable se -poursuivait, se développait, un opéra de feux subtils, de Saint-Elmes -colossaux allumés par les lointains des paysages: aux cîmes des grands -arbres, d’abord, des flammes fines, dardantes, et, montant la gamme -infinie du spectre, elles se multiplièrent, tremblèrent à chaque -ramille, à chaque pointe de feuille, puis aux végétations basses, aux -buissons, aux gramens, aux éteules. - -Toute arête de végétal eut ainsi sa lumière, dressée droite vers le -ciel. - -Par dessus ces lueurs de rêve, ce paysage brasier, des oiseaux erraient -par bandes. Ils se décidaient à fuir enfin. Etres super-électriques, ils -avaient résisté d’abord à ces phénomènes sans doute moins ennemis de -leurs organismes que de ceux des animaux terrestres. Et corbeaux aux -cris sombres, bandes infinies et éparses de moineaux, de chardonnerets, -de fauvettes, de pinsons, hardes intelligentes de pics, martinets, -hirondelles en ordre de voyage, rapaces solitaires ou par couples, tous -s’engouffraient vers le Sud, avec des rumeurs excitées, des cris, -presque des paroles. - -De nouveau Sévère se préoccupa de ce que ces flammes innombrables, tout -à la fois ne se confondaient pas et ne donnaient pas de chaleur -sensible, et aussi, de les voir si droites, s’allongeant en lamelles -fines, bâtissant des tourelles, des monuments gothiques à milliards de -flèches éblouissantes. Un cri rauque l’interrompit, venu de Luce: - -—Lie-moi ... lie-moi ... on m’emporte! - -Il vit sa compagne en délire, livide, cramponnée, sa poitrine soulevée -dans un pitoyable effort de respirer. Son propre cœur défaillit, il lui -vint une désespérance absolue, infinie, tandis que d’un geste machinal -il étreignait encore Luce. Grelottante, elle regardait briller le -plateau, avec des paroles confuses: - -—C’est l’autre monde, Sévère ... c’est le monde immatériel ... la Terre -va mourir ... - -—Non, non, chuchottait-il et sachant pourtant la vanité des mots ... -c’est une Force ... un magnétisme ... une transformation de mouvement -... - -Une parole basse s’éveilla, celle de Victor, hypnotisé là et -s’éveillant: - -—La Roge Aigue! - -Sévère se pencha, et à moins de vingt degrés sur le Nord il vit un grand -rectangle couleur de rouille, à bordure irrégulière, comme troué -d’abîmes de soufre. - -A mesure, il s’éclaircissait, transparent comme une onde, véritable lac -étendu sur le nord, où couraient des rides semblables à des vagues, d’un -rouge plus pâle. - -Et autour du lac rouge, et par tout le ciel, il montait une ténèbre -verte, une ténèbre d’émeraude claire d’abord, et qui allait bleuissant, -noircissant, devenant une profonde ombre de jade sur l’extrémité -méridionale. - -Les étoiles étaient parties. Rien ne demeurait que ce ciel d’eau rouge, -d’eau verte, de gemme verte et de ténèbre de jade! - -Qu’était-ce? D’où cela venait-il? Et pourquoi celle énorme influence sur -le Tornadres, quel pouvoir d’induction spéciale, quelles affinités -rôdaient au firmament? Questions qui étreignaient le cerveau de Sévère, -mais ne le gardaient point de la même stupeur qui soulevait Luce et -Victor devant la prédiction paysanne accomplie. Il ne doutait plus que -la mort arrivât rapide, que le cœur qui lui galopait si terriblement -dans la poitrine n’allât éclater et s’éteindre à tout jamais ... -Cependant, sa face mourante levée vers le ciel, avec une solennité -poignante, Luce se mit à dire: - - «Lors que l’Argent verdoiera, - «La Roge Aigue proche sera, - «Dévorant Étoiles et Lune... - -Et poussant un lourd soupir, résignée, elle s’écroula contre l’allège de -la fenêtre, roide et les paupières closes. - - - - - IV - - - VERS L’IARAZE - -Immobile d’abord, sans force, Sévère attira vers lui sa femme. -Était-elle morte, avait-elle disparu à jamais? Un rire noir, le rire des -destins sans issue, vint à ses lèvres, et le mot «Jamais» circulait en -son cerveau d’une manière ironique, ce «Jamais» que, pour sa propre -existence il n’osait estimer au-delà de l’heure prochaine. Puis, son -étreinte à Luce s’exaspéra, maladive. Il enleva la pauvre femme contre -sa poitrine ... Alors, subit, bizarre, délicieux, un soulagement courut -par toute sa fibre: _la fermeté contre le sol, la pesanteur revenue!_ - -Quoi! le hasard avait dû le lui dire, il n’était pas arrive -théoriquement à l’idée de joindre un poids au sien pour retrouver la -sécurité matérielle!... - -Ranimé, solidifié, malgré l’oppression de sa poitrine, voilà que survint -un flot de courage et d’espérance, qu’augmentait encore la suite de -l’événement, son aisance singulière à tenir Luce entre ses bras, comme -un petit enfant. Puis, un sursaut au cœur, le retour de la mémoire vers -la catastrophe oubliée dans le choc de l’émotion heureuse: Luce -était-elle morte? Il ausculta, il écouta, l’oreille à la poitrine de la -jeune femme: le bruit importun de ses propres artères l’empêchait -d’entendre. Elle n’était pas raide, cependant, mais si pâle, les -paupières ouvertes sur l’œil immobile. - -—Luce! ma chère Luce! - -Un soupir, un mouvement débile de la tête. Il discernait une haleine -toute légère, la vie! Sa volonté s’en fortifia, la résolution de tout -effort pour la sauver. - -Il y rêva quelques minutes, puis haussa les épaules! A quoi bon le -calcul? Il fallait agir comme les brutes, comme le dernier des êtres -organisés, fuir droit devant soi, jusqu’au bord de l’Iaraze. Et sans -plus hésiter, allant au plus court, il monta sur la fenêtre, franchit -l’allège, criant, à Victor: - -—Prends un objet lourd. Lâche le chien et va avertir les camarades. -Vois comme je porte mon fardeau. Que tout le monde se sauve. On aura le -temps! As-tu compris? - -—Oui, monsieur. - -Et Sévère se sauvait, au trot, le pas sûr, mais oppressé, l’haleine -sifflante, troublé par l’électricité du dehors plus vive, plus -énervante. Il sortit de la porte du jardin, se trouva dans la pleine -campagne. En sa majesté prodigieuse, le lac rouge semblait s’élargir -encore aux abîmes stellaires. Sa gloire, aux bordures palpitantes, aux -douceurs de verrières, délicate et resplendissante, terminée en -dentelles, en cendres oranges, en arborisations, envahissait presque le -zénith. On ne voyait toujours aucune étoile. De ci, de là, une fine -ligne serpentine, une ligne de feu, courait de l’extrême nord à -l’extrême sud. Sur terre, sur les surfaces planes du plateau Tornadres, -partout l’incendie persévérait, l’incendie taciturne, l’incendie sans -chaleur et sans consumation. - -Les cierges colossaux des grands arbres, les lumignons, infinis en -nombre des graminées basses, les ascensions de longues écharpes, les -grands arcs polychromes intarissablement dévorés par les neutralisations -de forces, intarissablement recomposés, emplissaient l’Espace d’une vie -d’épouvante et de beauté. Sévère y marchait, y allait, fermant les yeux -par intervalles lorsqu’il fallait franchir des zones trop flamboyantes. -Des cheveux de Luce se dégageait un torrent d’étincelles qui éblouissait -Sévère et l’aveuglait. L’instinct le guidait au Sud-Ouest. Par minutes, -une ferme apparue lui servait de jalon, mais auquel il n’avait pas -grande confiance, tellement la transfiguration géhennique rendait -incertaines les apparences. - -Arriva le moment ou il se crut égaré: devant lui, une mare, des roseaux -levés comme des glaives de vengeance, des saules aux feuilles de pâle -émeraude, des lucioles courant perpétuellement sur l’onde, une senteur -phosphoreuse, ozonée, suffocante. Il sentait la molle terre sous lui, -l’attraction confuse des eaux croupies. En vain tâchait-il -l’orientation, sachant pourtant que c’était la mare des Cilleuses, à -moins de quinze cents mètres de la frontière du plateau. Il la longea, -il marcha dix minutes, il se retrouva au point de départ. Va-t-il rester -là misérablement, son grand effort sera-t-il perdu. - -—Allons, Sévère! - -Il reprit l’élan, cherchant à reconnaître quelque marque-guide, quelque -aspect connu, faiblissant en cette recherche, convaincu qu’une heure -encore sur Tornadres, et ce serait la pâmoison, la mort en pleine -campagne. - -Subitement, il fit une découverte, un petit promontoire, aigu, le seul -de la mare, et dont il put déduire la direction à prendre. Dès lors, il -sembla qu’il eût des ailes, lancé en ligne droite, finissant par trouver -un petit sentier bien connu, qu’il ne quitta plus. Jamais il n’eût pu -évaluer la durée de la route, peut-être une demi-heure, peut-être dix -minutes, cinq minutes. Mais le voilà arrêté, dans un écrasement de -stupeur, devant un gouffre noir parallèle avec le Tornadres incendié, un -abîme de nuit sous ses pieds, dont le sépare un dévalement -phosphorescent, le versant du plateau. - -—La pente! La pente! - -Il répète le mot; plein de force il commence de descendre, au galop, une -sente sinueuse. Déjà, un bien-être physique, l’induction décroissante, -les lumières toujours plus rares, douces comme des feux follets, l’air -moite et tiède, plus respirable! En revanche le poids de Luce est devenu -très dur. Il lui casse les bras, lui ralentit sa course. Il tombe, il -croulerait sur la déclivité sans l’interposition d’un arbrisseau. Puis, -de nouveau la course, l’halètement de sa poitrine, l’indomptable -instinct maîtrisant ses nerfs. Enfin, une joie immense, il entend couler -l’Iaraze, il perçoit par tous les pores l’approche du salut! Encore -quelques pas! Le péril, déjà, ne peut plus guère l’atteindre dans ce -milieu où, l’influence mystérieuse réduite au minimum, c’est déjà -l’ancienne, la bonne nature terrestre, vitale, propice à l’homme. Et il -ne s’arrête pas, en sueur, farouche, plein de puissance. Enfin, le val, -la rivière sanglotant dans les ténèbres. Avec un grand cri, une -allégresse violente et douloureuse, il se laisse tomber. Luce est sur -ses genoux, une minute il tourne la tète en arrière, vers là-haut, -irrésistiblement. Vague, une lueur erre sur le versant, plus vive vers -les bords du plateau; c’est tout ce qu’il perçoit du vaste incendie: à -peine l’éclat des mers nocturnes à l’époque des fécondations. Mais le -firmament surtout l’étonne, l’Aigue disparue du rouge seulement, une -espèce d’aurore boréale, où continue à crouler, merveilleuse et -abondante, l’averse des bolides. - -—Quoi donc? se demande-t-il. Et pourquoi cette dissemblance énorme, -entre Tornadres et l’Iaraze? - -Enfin, il se penche sur Luce, il la voit pâle encore, immobile, mais son -souffle perceptible, un souffle plutôt de sommeil que d’évanouissement. -Il l’appelle très haut: - -—Luce! Luce! - -Elle frémit, elle remue la tête doucement. C’est une joie infinie dans -l’ombre et, avec des sanglots de bonheur, il l’embrasse, il continue à -l’appeler, il murmure des phrases de tendresse. Enfin, les paupières -s’ouvrent, le regard de la jeune femme, plein de Rêve, plein de -Ténèbres, se porte sur Sévère: - -—Ah! s’écrie-t-il ... nous sommes vainqueurs enfin ... le Tornadres n’a -pu te dévorer! - -Debout, les bras en croix, une volonté lui vint, la promesse de remonter -seul là-haut, sur la pointe Sud-Ouest, de faire l’histoire du cataclysme -... - -Cependant des voix s’élevèrent sur la pente, un aboiement. Comprenant -que c’étaient les serviteurs de la _Corne_, Luce et Sévère les -attendirent, tandis qu’ils s’étreignaient, dans une béatitude si grande -que des larmes ruisselaient sur leurs joues. - - - - - _NOTE_ - - -M. Sévère Lestang a publié effectivement (chez Germer-Baillière) -l’histoire du cataclysme du Tornadres. Pendant sept jours l’Aigue a été -visible sur le plateau, pendant sept jours l’incendie sans _chaleur ni -consumation_ a persévéré, c’est ce qu’atteste, outre M. Lestang et les -habitants du plateau, une commission savante survenue le dernier jour du -phénomène. On a eu quelques morts à déplorer, mais relativement rares, -la plupart des indigènes ayant fut dès le début de la nuit du 10 août. -Quant aux conclusions de l’examen scientifique, il faut bien avouer -qu’elles sont toutes négatives: nulle théorie plausible. Le seul fait -intéressant et pouvant, plus tard, conduire à quelque découverte est -celui-ci: _Le plateau Tornadres, repose sur une masse rocheuse de -150.000.000.000 de mètres cubes environ qui est évidemment d’origine -stellaire, c’est un_ =colossal bolide= _tombé près du val de -l’Iaraze, dans les temps préhistoriques_. - - FIN DU CATACLYSME - - - - - _TABLE_ - - - _LES XIPÉHUZ_ - - - LIVRE PREMIER - - - I. — LES FORMES - II. — EXPÉDITION HIÉRATIQUE - III. — LES TÉNÈBRES - IV. — BAKHOUN - V. — PUISÉ AU LIVRE DE BAKHOUN - VI. — SECONDE PÉRIODE DU LIVRE DE BAKHOUN - - - LIVRE DEUXIÈME - - VII. — TROISIÈME PÉRIODE DU LIVRE DE BAKHOUN - VIII. — DERNIÈRE PÉRIODE DU LIVRE DE BAKHOUN - - - _LE CATACLYSME_ - - I. — SYMPTOMES - II. — L’AVERSE ASTRALE - III. — APPARITION DE L’AIGUE - IV. — VERS L’IARAZE - - - - - Remarques du transcripteur - - -Les mots mal orthographiés et les erreurs d’impression ont été corrigés. -En cas d’orthographe multiple, l’usage majoritaire a été utilisé. - -La ponctuation a été conservée, sauf en cas d’erreurs d’impression -évidentes. - - [Fin de _Les Xipéhuz_, par J.-H. Rosny] - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES XIPÉHUZ *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for -copies of this eBook, complying with the trademark license is very -easy. 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By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. 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