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-The Project Gutenberg eBook of Les Xipéhuz, by Joseph Henri Honoré Boex
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-using this eBook.
-
-Title: Les Xipéhuz
-
-Author: Joseph Henri Honoré Boex
- Séraphin Justin François Boex
-
-Release Date: July 15, 2021 [eBook #65845]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: John Routh, Delphine Lettau and the volunteers at Distributed
- Proofreaders Canada.
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES XIPÉHUZ ***
- J.-H. ROSNY
-
- LES XIPÉHUZ
-
-
-
- PARIS
- SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE
- XV, RUE DE L’ÉCHAUDÉ — SAINT-GERMAIN, XV
-
- M DCCC XCVI
-
- Tous droits réservés
-
-
-
-
- _LIVRE PREMIER_
-
-
-
-
- I
-
-
- LES FORMES
-
-C’était mille ans avant le massement civilisateur d’où surgirent plus
-tard Ninive, Babylone, Ecbatane.
-
-La tribu nomade de Pjehou, avec ses ânes, ses chevaux, son bétail,
-traversait la forêt farouche de Kzour, vers le crépuscule du soir, dans
-l’océan de la mer oblique. Le chant du déclin s’enflait, planait,
-descendait des nichées harmonieuses.
-
-Tout le monde étant très las, on se taisait, en quête d’une belle
-clairière où la tribu pût allumer le feu sacré, faire le repas du soir,
-dormir à l’abri des brutes, derrière la double rampe de brasiers rouges.
-
-Les nues s’opalisèrent, les contrées polychromes vaguèrent aux quatre
-horizons, les dieux nocturnes soufflèrent le chant berceur, et la tribu
-marchait encore. Un éclaireur reparut au galop, annonçant la clairière
-et l’onde, une source pure.
-
-La tribu poussa trois longs cris; tous allèrent plus vite: des rires
-puérils s’épanchèrent; les chevaux et les ânes mêmes, accoutumés à
-reconnaître l’approche de la halte d’après le retour des coureurs et les
-acclamations des nomades, fièrement dressaient l’encolure.
-
-La clairière apparut. La source charmante y trouait sa route entre des
-mousses et des arbustes. Une fantasmagorie se montra aux nomades.
-
-C’était d’abord un grand cercle de cônes bleuâtres, translucides, la
-pointe en haut, chacun du volume à peu près de la moitié d’un homme.
-Quelques raies claires, quelques circonvolutions sombres, parsemaient
-leur surface; tous avaient vers la base une étoile éblouissante comme le
-soleil à la moitié du jour. Plus loin, aussi excentriques, des strates
-se posaient verticalement, assez semblables à de l’écorce de bouleau et
-madrés d’ellipses versicolores. Il y avait encore, de ci, de là, des
-Formes quasi-cylindriques, variées d’ailleurs, les unes minces et
-hautes, les autres basses et trapues, toutes de couleur bronzée,
-pointillées de vert, toutes possédant, comme les strates, le
-caractéristique point de lumière.
-
-La tribu regardait, ébahie. Une superstitieuse crainte figeait les plus
-braves, grossissante encore quand les Formes se prirent à onduler dans
-les ombres grises de la clairière. Et soudain les étoiles tremblant,
-vacillant, les cônes s’allongèrent, les cylindres et les strates
-bruissèrent comme de l’eau jetée sur une flamme, tous progressant vers
-les nomades avec une vitesse accélérée.
-
-Toute la tribu, dans l’ensorcellement de ce prodige, ne bougeait point,
-continuait à regarder. Les Formes abordèrent. Le choc fut épouvantable.
-Guerriers, femmes, enfants, par grappes, croulaient sur le sol de la
-forêt, mystérieusement frappés comme du glaive de la foudre. Alors, aux
-survivants, la ténébreuse terreur rendit la force, les ailes de la fuite
-agile. Et les Formes, massées d’abord, ordonnées par rangs,
-s’éparpillèrent autour de la tribu, impitoyablement attachées aux
-fuyards. L’affreuse attaque, pourtant, n’était pas infaillible, tuait
-les uns, étourdissait les autres, jamais ne blessait. Quelques gouttes
-rouges jaillissaient des narines, des yeux, des oreilles des agonisants,
-mais les autres, intacts, bientôt se relevaient, reprenaient la course
-fantastique dans le blémissement crépusculaire.
-
-Quelle que fût la nature des Formes, elles agissaient à la façon des
-êtres, nullement à la façon des éléments, ayant comme des êtres
-l’inconstance et la diversité des allures, choisissant évidemment leurs
-victimes, ne confondant pas les nomades avec les plantes ni même les
-animaux.
-
-Bientôt les plus véloces fuyards perçurent qu’on ne les poursuivait
-plus. Épuisés, déchirés, ils osèrent se retourner enfin vers le prodige.
-Au loin, entre les troncs noyés d’ombre, continuait la poursuite
-resplendissante. Et les Formes, de préférence, pourchassaient,
-massacraient les guerriers, souvent dédaignaient les faibles, la femme,
-l’enfant.
-
-Ainsi, à distance, dans la nuit toute venue, la scène était plus
-surnaturelle, plus écrasante aux cerveaux barbares. Les guerriers
-allaient recommencer la fuite. Une observation capitale les arrêta:
-c’est que, guerriers, femmes ou enfants, les _Formes abandonnaient la
-poursuite au-delà d’une limité fixe_. Et, quelque lasse, impotente que
-fût la victime, même évanouie, dès que cette frontière idéale était
-franchie, tout péril aussitôt cessait.
-
-Cette très rassurante remarque, bientôt confirmée par cinquante faits,
-tranquillisa les nerfs frénétiques des fuyards. Ils osèrent attendre
-leurs compagnons, leurs femmes, leurs pauvres petits échappés à la
-tuerie. Même, un d’eux, leur héros, abruti d’abord, effaré par le
-surhumain de l’aventure, retrouva le souffle de sa grande âme, alluma un
-foyer, emboucha la corne de buffle pour guider les fugitifs.
-
-Alors, un à un, vinrent les misérables. Beaucoup, éclopés, se traînaient
-sur les mains. Des femmes-mères, avec l’indomptable force maternelle,
-avaient gardé, rassemblé, porté le fruit de leurs entrailles à travers
-la mêlée hagarde. Et beaucoup d’ânes, de chevaux, de bétail, revinrent,
-moins affolés que les hommes.
-
-Nuit lugubre, passée dans le silence, sans sommeil, où les guerriers
-sentirent continuellement trembler leurs vertèbres. Mais l’aube vint,
-s’insinua pâle à travers les gros feuillages, puis la fanfare aurorale,
-de couleurs, d’oiseaux retentissants, exhorta à vivre, à rejeter les
-terreurs de la Ténèbre.
-
-Le Héros, le chef naturel, rassemblant la foule par groupes, commença le
-dénombrement de la tribu. La moitié des guerriers, deux cents, manquait,
-avait probablement succombé. Beaucoup moindre était la perte des femmes
-et presque nulle celle des enfants.
-
-Quand ce dénombrement fut terminé, qu’on eut rassemblé les bêtes de
-somme (peu manquaient, par la supériorité de l’instinct sur la raison
-pendant les débâcles,) le Héros disposa la tribu suivant l’arrangement
-accoutumé, puis, ordonnant de l’attendre, seul, pâle, il se dirigea vers
-la clairière. Nul, même de loin, n’osa le suivre.
-
-Il se dirigea là où les arbres s’espaçaient largement, dépassa
-légèrement la limite observée la veille et regarda.
-
-Au loin, dans la transparence fraîche du matin, coulait la jolie source;
-sur les bords, réunie, la troupe fantastique des Formes resplendissait.
-Leur couleur avait varié. Les cônes étaient plus compacts, leur teinte
-turquoise avant verdi, les Cylindres se nuaient de violet et les Strates
-ressemblaient à du cuivre vierge. Mais chez toutes, l’étoile pointait
-ses rayons qui, même à la lumière diurne, éblouissaient.
-
-La métamorphose s’étendant aux contour des fastamagoriques Entités, des
-cônes tendaient à s’élargir en cylindres, des cylindres se déployaient,
-tandis que des strates se curvaient partiellement.
-
-Mais, comme la veille, tout à coup les Formes ondulèrent, leurs Étoiles
-se prirent à palpiter; le Héros, lentement, repassa la frontière de
-Salut.
-
-
-
-
- II
-
-
- EXPÉDITION HIÉRATIQUE
-
-La tribu de Pjehou s’arrêta à la porte du grand Tabernacle nomade où les
-chefs seuls entrèrent. Dans le fond rempli d’astres, sous l’image mâle
-du Soleil, se tenaient les trois grands-prêtres. Plus bas qu’eux, sur
-les degrés dorés, les douze sacrificateurs inférieurs.
-
-Le Héros s’avança, dit au long la terrifique aventure de la forêt de
-Kzour, que les prêtres écoutaient, très graves, étonnés, sentant un
-amoindrissement de leur puissance devant cette aventure extra-humaine.
-
-Le suprême grand-prêtre exigea que la tribu offrît douze taureaux, sept
-onagres, trois étalons au Soleil. Il reconnut aux Formes les attributs
-divins, et, après les sacrifices, résolut une expédition hiératique.
-Tous les prêtres, tous les chefs de la nation zahelal, devaient y
-assister.
-
-Et des messagers parcoururent les monts et les plaines à cent lieues
-autour de la place où s’éleva plus tard l’Ecbatane des mages. Partout la
-ténébreuse histoire faisait se dresser le poil des hommes, partout les
-chefs obéirent précipitamment à l’appel sacerdotal.
-
-Un matin d’automne, le Mâle perça les nues, inonda le Tabernacle,
-atteignit l’autel où fumait un cœur saignant de taureau. Les
-grands-prêtres, les immolateurs, cinquante chefs de tribu, poussèrent le
-cri triomphal. Cent mille nomades, au dehors, foulant la rosée fraîche,
-répétèrent la clameur, tournant leurs têtes tannées vers la prodigieuse
-forêt de Kzour mollement frissonnante. Le présage était favorable.
-
-Alors, les prêtres en tête, tout un peuple marcha à travers les bois.
-Dans l’après-midi, vers trois heures, le héros de Pjehou arrêta la
-multitude. La grande clairière roussie par l’automne, un flot de
-feuilles mortes cachant ses mousses, s’étendait avec majesté; sur les
-bords de la source, les prêtres aperçurent ce qu’ils venaient adorer et
-apaiser, les Formes. Elles étaient douces à l’œil, sous l’ombre des
-arbres, avec leurs nuances tremblantes, le feu pur de leurs étoiles,
-leur tranquille évolution au bord de la source.
-
-—Il faut, dit le grand-prêtre suprême, offrir ici le sacrifice: qu’ils
-sachent que nous nous soumettons à leur puissance!
-
-Tous les vieillards s’inclinèrent. Une voix s’éleva, cependant. C’était
-Yushik, de la tribu de Nim, jeune compteur d’astres, pâle veilleur
-prophétique, de renommée débutante, qui demanda audacieusement
-d’approcher plus près des Formes.
-
-Mais les vieillards, blanchis dans l’art des sages paroles,
-triomphèrent: l’autel fut construit, la victime amenée—un éblouissant
-étalon, superbe serviteur de l’homme. Alors, dans le silence, la
-prosternation d’un peuple, le couteau d’airain trouva le noble cœur de
-l’animal. Une grande plainte s’éleva. Et le grand-prêtre:
-
-—Êtes-vous apaisés, ô dieux?
-
-Là-bas, parmi les troncs silencieux, les Formes circulaient toujours, se
-faisant reluire, préférant les places où le soleil coulait en ondes plus
-denses.
-
-—Oui, oui, cria l’enthousiaste, ils sont apaisés!
-
-Et saisissant le cœur chaud de l’étalon, sans que le grand-prêtre,
-curieux, prononçât une parole, Yushik se lança par la clairière. Des
-fanatiques, avec des hurlements, le suivirent. Lentement, les Formes
-ondulaient, se massant, rasant le soi, puis, soudain, précipitées sur
-les téméraires, un lamentable massacre épouvanta les cinquante tribus.
-
-Six ou sept fugitifs, à grand effort, poursuivis avec acharnement,
-purent atteindre la limite. Le reste avait vécu et Yushik avec eux.
-
-—Ce sont des dieux inexorables! dit solennellement le suprême
-grand-prêtre.
-
-Puis un conseil s’assembla, le vénérable conseil des prêtres, des
-ancêtres, des chefs.
-
-Ils décidèrent de tracer, au-delà de la limite du Salut, une enceinte de
-pieux, et de forcer, pour la détermination de cette enceinte, des
-esclaves à s’exposer à l’attaque des Formes sur tout le pourtour
-successivement.
-
-Et cela fut fait. Sous menace de mort, des esclaves entrèrent dans
-l’enceinte. Très peu, pourtant, y périrent, par l’excellence des
-précautions. La frontière se trouva fermement établie, rendue à tous
-visible par son pourtour de pieux.
-
-Ainsi finit heureusement l’expédition hiératique, et les Zahelals se
-crurent abrités contre le subtil ennemi.
-
-
-
-
- III
-
-
- LES TÉNÈBRES
-
-Mais le système préventif préconisé par le conseil, bientôt fut démontré
-impuissant. Au printemps suivant, les tribus Hertoth et Nazzum passant
-près de l’enceinte des pieux, sans défiance, un peu en désordre, furent
-cruellement assaillies par les Formes et décimées.
-
-Les chefs qui échappèrent au massacre racontèrent au grand conseil
-Zahelal que les Formes étaient maintenant beaucoup plus nombreuses qu’à
-l’automne passé. Toutefois, comme auparavant, elles limitaient leur
-poursuite, mais les frontières s’étaient élargies.
-
-Ces nouvelles consternèrent le peuple: il y eut un grand deuil et de
-grands sacrifices. Puis, le conseil résolut de détruire la forêt de
-Kzour par le feu.
-
-Malgré tous les efforts on ne put incendier que la lisière.
-
-Alors, les prêtres, au désespoir, consacrèrent la forêt, défendirent à
-quiconque d’y entrer. Et deux étés s’écoulèrent.
-
-Une nuit d’octobre, le campement endormi de la tribu Zulf, à deux
-portées d’arc de la forêt fatale, fut envahi par les Formes. Trois cents
-guerriers perdirent encore la vie.
-
-De ce jour une histoire sinistre, dissolvante, mystérieuse, alla de
-tribu en tribu, murmurée à l’oreille, le soir, aux larges nuits astrales
-de la Mésopotamie. _L’homme allait périr._ L’_autre_, toujours élargi,
-dans les forêts, sur les plaines, indestructible, jour par jour
-dévorerait la race déchue. Et la confidence, craintive et noire, hantait
-les pauvres cerveaux, à tous durement ôtait la force de lutte, le
-superbe optimisme des jeunes races. L’homme errant, rêvant à cela,
-n’osait plus aimer les somptueux pâturages natals, cherchait en haut, de
-sa prunelle accablée, l’arrêt des constellations. Ce fut l’an mil des
-peuples enfants, le glas de la fin du monde, ou, peut-être, la
-résignation de l’homme rouge des savanes indiennes.
-
-Et dans cette angoisse, les primitifs méditateurs venaient à un culte
-amer, un culte de mort que prêchaient de pâles prophètes, le culte des
-Ténèbres plus puissantes que les Astres, des Ténèbres qui devaient
-engloutir, dévorer la sainte Lumière, le feu resplendissant. Partout,
-aux abords des solitudes, on rencontrait immobiles, amaigries, des
-silhouettes d’inspirés, des hommes de silence, qui, par périodes, se
-répandant parmi les tribus, contaient leurs épouvantables rêves, le
-Crépuscule de la grande Nuit approchante, du Soleil agonisant.
-
-
-
-
- IV
-
-
- BAKHOUN
-
-Or, à cette époque, vivait un homme extraordinaire, nommé Bakhoûn, issu
-de la tribu de Ptuh et frère du premier grand-prêtre des Zahelals. De
-bonne heure, il avait quitté la vie nomade, fait choix d’une belle
-solitude, entre quatre collines, dans un mince et vivant vallon où
-roulait la clarté chanteuse d’une source. Des quartiers de rocs lui
-avaient fait la tente fixe, la demeure cyclopéenne. La patience, l’aide
-ménagée des bœufs et des chevaux, lui avaient créé l’opulence, des
-récoltes réglées. Ses quatre femmes, ses trente enfants, y vivaient de
-la vie d’Éden.
-
-Bakhoûn professait des idées singulières, qui l’eussent fait lapider
-sans le respect des Zahelals pour son frère aîné, le grand-prêtre
-suprême.
-
-Premièrement, il croyait que la vie sédentaire, la vie à place fixe,
-était préférable à la vie nomade, ménageant les forces de l’homme au
-profit de l’esprit;
-
-Secondement, il pensait que le Soleil, la Lune et les Étoiles n’étaient
-pas des dieux, mais des masses lumineuses;
-
-Troisièmement, il disait que l’homme ne doit réellement croire qu’aux
-choses prouvées par la Mesure.
-
-Les Zahelals lui attribuaient des pouvoirs magiques, et les plus
-téméraires, parfois, se risquaient à le consulter. Ils ne s’en
-repentaient jamais. On avouait qu’il avait souvent aidé des tribus
-malheureuses en leur distribuant des vivres.
-
-Or, à l’heure noire, quand apparut la mélancolique alternative
-d’abandonner des contrées fécondes ou d’être détruites par des divinités
-inexorables, les tribus songèrent à Bakhoûn, et les prêtres eux-mêmes,
-après des luttes d’orgueil, lui députèrent trois des plus considérables
-de leur ordre.
-
-Bakhoûn prêta la plus anxieuse attention aux récits, les faisant
-répéter, posant des questions nombreuses et précises. Il demanda deux
-jours de méditations. Ce temps écoulé, il annonça simplement qu’il
-allait se consacrer à l’étude des Formes.
-
-Les tribus furent un peu désappointées, car on avait espéré que Bakhoûn
-pourrait délivrer le pays par sorcellerie. Néanmoins, les chefs se
-montrèrent heureux de sa décision et en espérèrent de grandes choses.
-
-Alors, Bakhoûn s’établit aux abords de la forêt de Kzour, se retirant à
-l’heure du repos, et, tout le jour, il observait, monté sur le plus
-rapide étalon de Chaldée. Bientôt, convaincu de la supériorité du
-splendide animal sur les plus agiles des Formes, il put commencer son
-étude hardie et minutieuse des ennemis de l’Homme, cette étude à
-laquelle nous devons le grand livre anti-cunéiforme de soixante grandes
-belles tables, le plus beau livre lapidaire que les âges nomades aient
-légué aux races modernes.
-
-C’est dans ce livre, admirable de patiente observation, de sobriété, que
-se trouve constaté un système de vie absolument dissemblable de nos
-règnes animal et végétal, système que Bakhoûn avoue humblement n’avoir
-pu analyser que dans son apparence la plus grossière, la plus
-extérieure. Il est impossible à l’Homme de ne pas frissonner en lisant
-cette monographie des êtres que Bakhoûn nomme les Xipéhuz, ces détails
-désintéressés, jamais poussés au merveilleux systématique, que l’antique
-scribe révèle sur leurs actes, leur mode de progression, de combat, de
-génération, et qui démontrent que la race humaine a été au bord, du
-Néant, que la Terre a failli être le patrimoine d’un _Règne_ dont nous
-avons perdu jusqu’à la conception.
-
-Il faut lire la merveilleuse traduction de M. Dessault, ses découvertes
-inattendues sur la linguistique pré-assyrienne, découvertes plus
-admirées malheureusement à l’étranger,—en Angleterre, en
-Allemagne,—que dans sa propre patrie. L’illustre savant a daigné mettre
-à notre disposition les passages saillants du précieux ouvrage, et ces
-passages, que nous offrons ci-après au public, peut-être inspireront
-l’envie de parcourir les superbes traductions du Maître[1].
-
------
-
-[1] _Les Precurseurs de Ninive_, par B. Dessault, édition in-8°, chez
-Calmann-Lévy. Dans l’intérêt du lecteur, j’ai converti l’extrait du
-livre de Bakhoûn, ci-après, en langage scientifique moderne.
-
-
-
-
- V
-
-
- PUISE AU LIVRE DE BAKHOUN
-
-Les Xipéhuz sont évidemment des Vivants. Toutes leurs allures décèlent
-la volonté, le caprice, l’association, l’indépendance partielle qui fait
-distinguer l’Être animal de la plante ou de la chose inerte. Quoique
-leur mode de progression ne puisse être défini par comparaison,—c’est
-un simple glissement sur terre—il est aisé de voir qu’ils le dirigent à
-leur gré. On les voit s’arrêter brusquement, se tourner, s’élancer à la
-poursuite les uns des autres, se promener par deux, par trois,
-manifester des préférences qui leur feront quitter un compagnon pour
-aller au loin en rejoindre un autre. Ils n’ont point la faculté
-d’escalader les arbres, mais ils réussissent à tuer les oiseaux _en les
-attirant_ par des moyens indécouvrables. On les voit souvent cerner des
-bêtes sylvestres ou les attendre derrière un buisson; ils ne manquent
-jamais de les tuer et de les consumer ensuite. On peut poser comme règle
-qu’ils tuent _tous les animaux indistinctement_, s’ils peuvent les
-atteindre, et cela sans motif apparent, car ils ne les consomment point,
-mais les réduisent simplement en cendres.
-
-Leur manière de consumer n’exige pas de bûcher: le point incandescent
-qu’ils ont à leur base suffit à cette opération. Ils se réunissent à dix
-ou à vingt, en cercle, autour des gros animaux tués, et font converger
-leurs rayons sur la carcasse. Pour les petits animaux,—les oiseaux, par
-exemple,—les rayons d’un seul Xipéhuz suffisent à l’incinération. Il
-faut remarquer que la chaleur qu’ils peuvent produire n’est point
-instantanément violente. J’ai souvent reçu sur la main le rayonnement
-d’un Xipéhuz et la peau ne commençait à s’échauffer qu’après quelque
-temps.
-
-Je ne sais s’il faut dire que les Xipéhuz sont de différentes formes,
-car tous peuvent se transformer successivement en cônes, cylindres et
-strates, et cela en un seul jour. Leur couleur varie continuellement, ce
-que je crois devoir attribuer, en général, aux métamorphoses de la
-lumière depuis le matin jusqu’au soir et depuis le soir jusqu’au matin.
-Cependant quelques variations de nuances paraissent dues au caprice des
-individus et spécialement à leurs _passions_, si je puis dire, et
-constituent ainsi de véritables expressions de physionomie, dont j’ai
-été parfaitement impuissant, malgré une étude ardente, à déterminer les
-plus simples autrement que par hypothèses. Ainsi, jamais je n’ai pu, par
-exemple, distinguer une _nuance_ colère d’une _nuance_ douce, ce qui
-aurait été assurément la première découverte en ce genre.
-
-J’ai dit leurs _passions_. Précédemment j’ai déjà remarqué leurs
-préférences, ce que je nommerais leurs _amitiés_. Ils ont leurs _haines_
-aussi. Tel Xipéhuz s’éloigne constamment de tel autre et réciproquement.
-Leurs colères paraissent violentes. J’en ai vu s’entrechoquer avec des
-mouvements identiques à ceux qu’on observe lorsqu’ils attaquent les gros
-animaux ou les hommes, et ce sont même ces combats qui m’ont appris
-qu’ils n’étaient point immortels, comme je me sentais d’abord disposé à
-le croire, car deux ou trois fois j’ai vu des Xipéhuz succomber dans ces
-rencontres, c’est-à-dire _tomber, se condenser, se pétrifier_. J’ai
-précieusement conservé quelques-uns de ces bizarres cadavres[1], et
-peut-être pourront-ils plus tard servir à découvrir la nature des
-Xipéhuz. Ce sont des cristaux jaunâtres, disposés irrégulièrement, et
-striés de filets bleus.
-
-De ce que les Xipéhuz n’étaient point immortels, j’ai dû déduire qu’il
-devait être possible de les combattre et de les vaincre, et j’ai depuis
-lors commencé la série d’expériences combattantes dont il sera parlé
-plus loin.
-
-Comme les Xipéhuz rayonnent toujours suffisamment pour être aperçus à
-travers les fourrés et même derrière les gros troncs,—une grande
-auréole émane d’eux en tous sens et avertit de leur approche,—j’ai pu
-me risquer souvent dans la forêt même, me fiant à la vélocité de mon
-étalon à la moindre alerte. Là, j’ai tenté de découvrir s’ils se
-construisaient des abris, mais j’avoue avoir échoué en cette recherche.
-Ils ne meuvent ni les pierres, ni les plantes, et paraissent étrangers à
-toute espèce d’industrie _tangible_ et _visible_, seule industrie
-appréciable à l’observation humaine. Ils n’ont conséquemment point
-d’armes, selon le sens par nous attribué à ce mot. Il est certain qu’ils
-ne peuvent tuer à distance: tout animal qui a pu fuir sans subir le
-contact _immédiat_ d’un Xipéhuz a infailliblement échappé, et de cela
-j’ai été maintes fois témoin.
-
-Ainsi que l’avait déjà remarqué la malheureuse tribu de Pjehou, ils ne
-peuvent franchir certaines barrières idéales à la poursuite de leurs
-victimes. Mais ces limites se sont toujours accrues d’année en année, de
-mois en mois. J’ai dû en rechercher la cause.
-
-Or, cette cause ne semble être autre qu’un phénomène de _croissance
-collective_ et, comme la plupart des choses xipéhuzes, elle est
-hermétique à l’intelligence de l’homme. Brièvement, voici la loi: les
-limites de l’action xipéhuze s’élargissent proportionnellement au nombre
-des individus, c’est-à-dire que dès qu’il y a procréation de nouveaux
-êtres, il y a aussi extension des frontières; mais tant que le nombre
-reste invariable, tout individu est totalement incapable de franchir
-l’habitat attribué—par la force des choses(?)—à l’ensemble de la race.
-Cette règle fait entrevoir une corrélation plus intime entre la masse et
-l’individu que la corrélation similaire remarquée parmi les hommes et
-les animaux. On a vu plus tard la réciproque de cette loi, car dès que
-les Xipéhuz ont commencé à diminuer, leurs frontières se sont
-proportionnellement rétrécies.
-
-Du phénomène de la procréation même, j’ai peu à dire; mais ce peu est
-caractéristique. D’abord, cette procréation se produit quatre fois l’an,
-un peu avant les équinoxes et les solstices, et seulement par les nuits
-très pures. Les Xipéhuz se réunissent par groupes de trois, et ces
-groupes, graduellement, finissent par n’en former qu’un seul étroitement
-amalgamé et disposé en ellipse très longue. Ils restent ainsi toute la
-nuit, et le matin jusqu’à l’ascension maximum du Soleil. Lorsqu’ils se
-séparent, on voit s’élever dans l’air des formes vagues, vaporeuses et
-_énormes_. Ces formes se condensent lentement, se rapetissent, se
-transforment au bout de dix jours en cônes ambrés, considérablement plus
-grands encore que les Xipéhuz adultes. Il faut deux mois et quelques
-jours pour qu’elles atteignent leur maximum de développement,
-c’est-à-dire de rétrécissement. Au bout de ce temps, elles deviennent
-semblables aux autres êtres de leur règne, de couleurs et de formes
-variables selon l’heure, le temps et le caprice individuel. Quelques
-jours après leur développement ou rétrécissement intégral, les
-frontières d’action s’élargissent. C’était, naturellement, un peu avant
-ce moment redoutable que je pressais les flancs de mon bon Kouath, afin
-d’aller établir mon campement plus loin.
-
-Si les Xipéhuz ont des sens, c’est ce qu’il n’est pas possible
-d’affirmer. Ils possèdent certainement des appareils qui leur en
-tiennent lieu.
-
-La facilité avec laquelle ils perçoivent à de grandes distances la
-présence des animaux, mais surtout celle de l’homme, annonce évidemment
-que leurs organes d’investigation valent au moins nos yeux. Je ne leur
-ai jamais vu confondre un végétal et un animal, même en des
-circonstances où j’aurais très bien pu commettre cette erreur, trompé
-par la lumière sub-branchiale, la couleur de l’objet, sa position. La
-circonstance de s’employer à vingt pour consumer un gros animal, alors
-qu’un seul s’occupe de la calcination d’un oiseau, prouve une entente
-correcte des proportions, et cette entente paraît plus parfaite si l’on
-observe qu’ils se mettent dix, douze, quinze, toujours en raison de la
-grosseur relative de la carcasse. Un meilleur argument encore en faveur
-soit de l’existence d’organes analogues à nos sens, soit de leur
-intelligence, est la façon dont ils agirent en attaquant nos tribus, car
-ils s’attachèrent peu ou point aux femmes et aux enfants, tandis qu’ils
-pourchassaient impitoyablement les guerriers.
-
-Maintenant,—question la plus importante,—ont-ils un langage? Je puis
-répondre à ceci sans la moindre hésitation: «Oui, ils ont un langage.»
-Et ce langage se compose de signes parmi lesquels j’en ai pu même
-déchiffrer quelques-uns.
-
-Supposons, par exemple, qu’un Xipéhuz veuille parler à un autre. Pour
-cela, il lui suffit de diriger les rayons de son étoile vers le
-compagnon, ce qui est toujours perçu instantanément. L’appelé, s’il
-marche, s’arrête, attend. Le parleur, alors, trace rapidement, sur la
-surface même de son interlocuteur,—et il n’importe de quel côté—une
-série de courts caractères lumineux, par un jeu de rayonnement toujours
-émanant de la base, et ces caractères restent un instant fixés, puis
-s’effacent.
-
-L’interlocuteur, après une courte pause, répond.
-
-Préliminairement à toute action de combat ou d’embuscade, j’ai toujours
-vu les Xipéhuz employer les caractères suivants:
-
-[Illustration]
-
-Lorsqu’il était question de moi,—et il en était souvent question, car
-ils ont tout fait pour nous exterminer, mon brave Kouath et moi,—les
-signes
-
-[Illustration]
-
-ont été invariablement échangés,—parmi d’autres, comme le mot ou la
-phrase
-
-[Illustration]
-
-donné ci-dessus. Le signe d’appel ordinaire était
-
-[Illustration]
-
-et il faisait accourir l’individu qui le recevait. Lorsque tous les
-Xipéhuz étaient invités à une réunion générale, je n’ai jamais failli à
-observer un signal de cette forme
-
-[Illustration]
-
-représentant la triple apparence de ces êtres.
-
-Les Xipéhuz ont d’ailleurs des signes plus compliqués, se rapportant non
-plus à des actions similaires aux nôtres, mais à un ordre de choses
-complètement extra-humain, et dont je n’ai rien pu déchiffrer. On ne
-peut entretenir le moindre doute relativement à leur faculté d’échanger
-des _idées_ d’un ordre abstrait, probablement équivalentes aux idées
-humaines, car ils peuvent rester longtemps immobiles à ne faire rien
-autre chose que converser, ce qui annonce de véritables accumulations de
-pensées.
-
-Mon long séjour près d’eux avait fini, malgré les métamorphoses (dont
-les lois varient pour chacun, faiblement sans doute, mais avec des
-caractéristiques suffisantes pour un épieur opiniâtre), par me faire
-connaître plusieurs Xipéhuz d’une façon assez intime, par me révéler des
-particularités sur les différences individuelles.... dirais-je sur les
-caractères? J’en ai connu de taciturnes, qui, quasi-jamais, ne traçaient
-une parole; d’expansifs qui écrivaient de véritables discours;
-d’attentifs, de jaseurs qui parlaient ensemble, s’interrompaient les uns
-les autres. Il y en avait qui aimaient à se retirer, à vivre solitaires;
-d’autres recherchaient évidemment la société; des féroces chassaient
-perpétuellement les fauves, les oiseaux, et des miséricordieux souvent
-épargnaient les animaux, au contraire, les laissaient vivre en paix.
-Tout cela n’ouvre-t-il pas à l’imagination une gigantesque carrière? ne
-porte-t-il pas à imaginer des diversités d’aptitudes, d’intelligence, de
-forces analogues à celles de la race humaine?
-
-Ils pratiquent l’éducation. Que de fois j’ai observé un vieux Xipéhuz,
-assis au milieu de très jeunes, leur rayonnant des signes que ceux-ci
-lui répétaient ensuite l’un après l’autre, et qu’il leur faisait
-recommencer quand la répétition en était imparfaite!
-
-Ces leçons étaient bien merveilleuses à mes yeux, et de tout ce qui
-concerne les Xipéhuz, il n’est rien qui m’ait si souvent tenu attentif,
-rien qui ait plus préoccupé mes soirs d’insomnie. Il me semblait que
-c’était là, dans cette aube de la race, que le voile du mystère pouvait
-s’entr’ouvrir, là que quelque idée simple, primitive, jaillirait
-peut-être, éclairerait pour moi un recoin de ces profondes ténèbres.
-Non, rien ne m’a rebuté; j’ai, des années durant, assisté à cette
-éducation, j’ai essayé des interprétations innombrables. Que de fois
-j’ai cru y saisir comme une fugitive lueur de la nature essentielle des
-Xipéhuz, une lueur extra-sensible, une pure abstraction, et que, hélas!
-mes pauvres facultés noyées de chair ne sont jamais parvenues à
-poursuivre!
-
-J’ai dit plus haut que j’avais cru longtemps les Xipéhuz immortels.
-Cette croyance ayant été détruite à la vue des morts violentes arrivées
-à la suite des rencontres entre Xipéhuz, je fus naturellement amené à
-chercher leur point vulnérable et m’appliquai chaque jour, depuis lors,
-à trouver des moyens destructifs, car les Xipéhuz croissaient en nombre
-tellement, qu’après avoir débordé la forêt de Kzour au sud, au nord, à
-l’ouest, ils commençaient à empiéter les plaines du côté du levant.
-Hélas! en peu de cycles ils auraient dépossédé l’homme de sa demeure
-terrestre.
-
-Donc, je m’armai d’abord d’une fronde, et, dès qu’un Xipéhuz sortait de
-la forêt, à portée, je le visais et lui lançais ma pierre. Je n’obtins
-ainsi aucun résultat, quoique j’eusse atteint l’ensemble des individus
-visés à toutes les parties de leur surface, même au point lumineux. Ils
-paraissaient d’une insensibilité parfaite à mes atteintes et nul d’entre
-eux ne s’est jamais détourné pour éviter un de mes projectiles. Après un
-mois d’essai il fallut bien m’avouer que la fronde ne pouvait rien
-contre eux, et j’abandonnai cette arme.
-
-Je pris l’arc. Aux premières flèches que je lançai, je découvris chez
-les Xipéhuz un sentiment de crainte très vive, car ils se détournèrent,
-se tinrent hors de portée, m’évitèrent tant qu’ils purent. Pendant huit
-jours, je tentai vainement d’en atteindre un. Le huitième jour, un parti
-Xipéhuz, emporté je pense par son ardeur chasseresse, passa assez près
-de moi en poursuivant une belle gazelle. Je lançai précipitamment
-quelques flèches, _sans aucun effet apparent_, et le parti se dispersa,
-moi les pourchassant et dépensant mes munitions. Je n’eus pas sitôt tiré
-la dernière flèche que tous revinrent à grande vitesse de différents
-côtés, me cernèrent aux trois quarts, et j’aurais perdu là l’existence
-sans la prodigieuse vélocité du vaillant Kouath.
-
-Cette aventure me laissa plein d’incertitudes et d’espérances; je passai
-toute la semaine inerte, perdu dans le vague et la profondeur de mes
-méditations, dans un problème excessivement passionnant, subtil, propre
-à faire fuir le sommeil, et qui, tout à la fois, m’emplissait de
-souffrance et de plaisir. Pourquoi les Xipéhuz craignaient-ils mes
-flèches? Pourquoi, d’autre part, dans le grand nombre de projectiles
-dont j’avais atteint ceux de la chasse, aucun n’avait-il produit
-d’effet? Ce que je savais de l’intelligence de mes ennemis ne permettait
-pas l’hypothèse d’une terreur sans cause. Tout, au contraire, me forçait
-à supposer que la _flèche_, lancée dans des conditions particulières,
-devait être contre eux une arme redoutable. Mars quelles étaient ces
-conditions? Quel était le point vulnérable des Xipéhuz? Et brusquement
-la pensée me vint que c’était l’_étoile_ qu’il fallait atteindre. Une
-minute j’en eus la certitude, une certitude passionnée, aveugle. Puis le
-doute froid vint. De la fronde, plusieurs fois, n’avais-je pas visé,
-touché ce but? Pourquoi la flèche serait-elle plus heureuse que la
-pierre?...
-
-Or, c’était nuit, l’incommensurable abîme, ses lampes merveilleuses
-épandues par-dessus la terre. Et moi, la tête dans les mains, je rêvais,
-le cœur plus ténébreux que la nuit.
-
-Un lion se mit à rugir, des chacals passèrent dans la plaine, et de
-nouveau la petite lumière d’espérance m’éclaira. Je venais de penser que
-le caillou de la fronde était relativement gros et l’étoile des Xipéhuz
-si minuscule! Peut-être, pour agir, fallait-il aller profond, percer
-d’une pointe aiguë, et alors leur terreur devant la flèche s’expliquait!
-
-Cependant Wéga tournait lentement sur le pôle, l’aube était proche, et
-la lassitude, pour quelques heures, endormit dans mon crâne le monde de
-l’esprit.
-
-Les jours suivants, armé de l’arc, je fus constamment à la poursuite des
-Xipéhuz, aussi loin dans leur enceinte que la sagesse le permettait.
-Mais tous évitèrent mon attaque, se tenant au loin, hors de portée. Il
-ne fallait pas songer à se mettre en embuscade, leur mode de perception
-leur permettant de constater ma présence à travers les obstacles.
-
-Vers la fin du cinquième jour, il se produisit un événement qui, à lui
-seul, prouverait que les Xipéhuz sont des êtres faillibles à la fois et
-perfectibles comme l’homme. Ce soir-là, au crépuscule, un Xipéhuz
-s’approcha délibérément de moi, avec cette, vitesse constamment
-accélérée qu’ils affectionnent pour l’attaque. Surpris, le cœur
-palpitant, je bandai mon arc. Lui, s’avançait toujours, pareil à une
-colonne de turquoise dans le soir naissant, arrivait presque à portée.
-Puis, comme je m’apprêtais à lancer ma flèche, je le vis, avec
-stupéfaction, se retourner, cacher son étoile, sans cesser de progresser
-vers moi. Je n’eus que le temps de mettre Kouath au galop, de me dérober
-à l’atteinte de ce redoutable adversaire.
-
-Or, cette simple manœuvre, à laquelle aucun Xipéhuz n’avait paru songer
-auparavant, outre qu’elle démontrait, une fois de plus, l’invention
-personnelle, l’individualité chez l’ennemi, suggérait deux idées: la
-première, c’est que j’avais chance d’avoir raisonné juste relativement à
-la vulnérabilité de l’étoile xipéhuze; la seconde, moins encourageante,
-c’est que la même tactique, si elle était adoptée par tous, allait
-rendre ma tâche extraordinairement ardue, peut-être impossible.
-
-Cependant, après avoir tant fait que d’arriver à connaître la vérité, je
-sentis grandir mon courage devant l’obstacle et j’osai espérer de mon
-esprit la subtilité nécessaire pour le renverser[2].
-
------
-
-[1] Le Kensington Muséum, à Londres, et M. Dessault lui-même possèdent
-quelques débris minéraux, en tout semblables à ceux décrits pur Bakhoûn,
-que l’analyse chimique a été _impuissante_ à _décomposer_ et à
-_combiner_ avec d’autres substances, et qui ne peuvent, en conséquence,
-entrer dans aucune nomenclature des corps connus.
-
-[2] Aux chapitres suivants, où le mode est généralement narratif, je
-serre de près la traduction littérale de M. Dessault, sans pourtant
-m’astreindre à la fatigante division en versets ni aux répétitions
-inutiles.
-
-
-
-
- VI
-
-
- SECONDE PÉRIODE DU LIVRE DE
- BAKHOUN
-
-Je retournai dans ma solitude. Anakhre, troisième fils de ma femme
-Tepaï, était un puissant constructeur d’armes. Je lui ordonnai de
-tailler un arc de portée extraordinaire. Il prit une branche de l’arbre
-Waham, dure comme le fer, et l’arc qu’il en tira était quatre fois plus
-puissant que celui du pasteur Zankann, le plus fort archer des mille
-tribus. Nul homme vivant n’aurait pu le tendre. Mais j’avais imaginé un
-artifice et Anakhre, avant travaillé selon ma pensée, il se trouva que
-l’arc immense pouvait être tendu et détendu par une femme débile.
-
-Or, j’avais toujours été expert à lancer le dard et la flèche, et en
-quelques jours j’appris à connaître si parfaitement l’arme construite
-par mon fils Anakhre que je ne manquais aucun but, fût-il menu comme la
-mouche ou vif comme le faucon.
-
-Tout cela fait, je retournai vers Kzour, monté sur Kouath aux yeux de
-flamme, et je recommençai à roder autour du domaine des ennemis de
-l’homme. Pour leur inspirer confiance, je tirai beaucoup de flèches avec
-mon arc habituel, à chaque fois qu’un de leurs partis approchait de la
-frontière, et mes flèches tombaient beaucoup en deçà d’eux. Ils
-apprirent ainsi à connaître la portée exacte de l’arme, et par là à se
-croire absolument hors de péril à des distances fixes. Pourtant, une
-défiance leur restait, qui les rendait mobiles, capricieux, tant qu’ils
-n’étaient pas sous le couvert de la forêt, et leur faisait dérober leurs
-étoiles à ma vue.
-
-A force de patience, je lassai leur inquiétude, et, au sixième matin,
-une troupe vint se poster en face de moi, sous un grand arbre à
-châtaignes, à trois portées d’arc communes. Ils n’y furent pas sitôt que
-j’envoyai une nuée de flèches inutiles. Alors, leur vigilance s’endormit
-de plus en plus et leurs allures devinrent aussi libres qu’aux premiers
-temps de mon séjour.
-
-C’était l’heure décisive. Ma poitrine grondait si fort que, d’abord, je
-me sentis sans puissance. J’attendis, car d’une seule flèche dépendait
-le formidable avenir. Si celle-là faillait d’aller au but marqué, plus
-jamais peut-être les Xipéhuz ne se prêteraient à mon expérimentation, et
-alors comment savoir s’ils sont accessibles aux coups de l’homme?
-
-Cependant, minute à minute, l’être de volonté triompha, fit taire la
-poitrine, fit souples et forts les membres et tranquille la prunelle.
-Alors, lent, je levai l’arc d’Anakhre. Là-bas, au loin, un grand cône
-d’émeraude se tenait immobile dans l’ombre de l’arbre; son étoile
-éclatante se tournait vers moi. L’arc énorme se tendit; dans l’espace,
-sifflante, partit la flèche véloce ... et le Xipéhuz, atteint, _tomba,
-se condensa, se pétrifia_.
-
-Le cri sonore du triomphe jaillit de ma poitrine. Étendant les bras,
-dans l’extase, je remerciai l’Unique.
-
-Ainsi donc ils étaient vulnérables à l’arme humaine, ces épouvantables
-Xipéhuz! Ainsi donc on pouvait espérer les détruire!
-
-Maintenant, sans crainte, je la laissai gronder, ma poitrine, je la
-laissai battre, la musique d’allégresse, moi qui avais tant désespéré du
-futur de ma race, moi qui, sous la course des constellations, sous le
-bleu cristal de l’abîme, avais sombrement calculé qu’en deux siècles le
-vaste monde aurait senti craquer toutes ses limites devant l’invasion
-xipéhuze. Et pourtant, quand elle revint, la superbe, l’aimée, la
-pensive, la Nuit, il tomba une ombre sur ma béatitude, le chagrin que
-l’homme et le Xipéhuz ne pussent pas coexister, que la vie de l’un dût
-être la farouche condition de l’anéantissement de l’autre.
-
-
-
-
- _LIVRE DEUXIÈME_
-
-
-
-
- VII
-
-
- TROISIÈME PÉRIODE DU LIVRE DE
- BAKHOUN
-
- I
-
-Les prêtres, les vieillards et les chefs ont, dans l’émerveillement,
-écouté mon récit; jusqu’au fond des solitudes les coureurs sont allés
-répéter la bonne nouvelle. Le grand Conseil a ordonné aux guerriers de
-se réunir à la sixième lune de l’an vingt-deux mille six cent et
-quarante-neuf, dans la plaine de Mehour-Asar, et les prophètes ont
-prêché la guerre sacrée. Plus de cent mille guerriers Zahelals sont
-accourus; un grand nombre de combattants des races étrangères, Dzoums,
-Sahrs, Khaldes, attirés par la renommée, sont venus s’offrir à la grande
-nation.
-
-Kzour a été cerné d’un décuple rang d’archers, mais les flèches ont
-toutes échoué devant la tactique xipéhuze, et des guerriers imprudents,
-en grand nombre, ont péri.
-
-Alors, pendant plusieurs semaines, une grande terreur a prévalu parmi
-les hommes ...
-
-Le troisième jour de la huitième Lune, armé d’un couteau à pointe fine,
-j’ai annoncé aux peuples innombrables que j’allais seul combattre les
-Xipéhuz dans l’espérance de détruire la défiance qui commençait à naître
-contre la vérité de mon récit.
-
-Mes fils Loûm, Demja, Anakhre, se sont violemment opposés à mon projet
-et ont voulu prendre ma place. Et Louma dit: «Tu ne peux pas y aller,
-car, toi mort, tous croiraient les Xipéhuz invulnérables, et la race
-humaine périrait.»
-
-Demja, Anakhre et beaucoup de chefs ayant prononcé les mêmes paroles,
-j’ai trouvé ces raisons justes et je me suis retiré.
-
-Alors, Loûm, s’étant emparé de mon couteau à manche de corne, a passé la
-frontière mortelle et les Xipéhuz sont accourus. L’un d’eux, beaucoup
-plus rapide que les autres, allait l’atteindre, mais Loûm, plus subtil
-que le léopard, s’écarta, tourna le Xipéhuz, puis d’un bond géant, le
-rejoignit, darda la pointe aiguë.
-
-Les peuples immobiles virent _crouler, se condenser, se pétrifier_
-l’adversaire. Cent mille voix montèrent dans le matin bleu, et déjà Loûm
-revenait, franchissait la frontière. Son nom glorieux circulait à
-travers les armées.
-
- II
-
- PREMIÈRE BATAILLE
-
-L’an du monde 22649, le septième jour de la huitième lune.
-
-A l’aube, les cors ont sonné; les lourds marteaux ont frappé les cloches
-d’airain pour la grande bataille. Cent buffles noirs, deux cents étalons
-ont été immolés par les prêtres, et mes cinquante fils ont avec moi prié
-l’Unique.
-
-La planète du soleil s’est engloutie dans l’aurore rouge, les chefs ont
-galopé au front des armées, la clameur de l’attaque s’est élargie avec
-la course impétueuse de cent mille combattants.
-
-La tribu de Nazzum a, la première, abordé l’ennemi et le combat a été
-formidable. Impuissants d’abord, fauchés par les coups mystérieux,
-bientôt les guerriers ont connu l’art de frapper les Xipéhuz et de les
-anéantir. Alors, toutes les nations, Zahelals, Dzoums, Sahrs, Khaldes,
-Xisoastres, Pjarvanns, grondantes connue les océans, ont envahi la
-plaine et la forêt, partout cerné les silencieux adversaires.
-
-Pendant longtemps toute la bataille a été un chaos; les messagers
-continuellement venaient apprendre aux prêtres que les hommes
-périssaient par centaines, mais que leur mort était vengée.
-
-A l’heure brûlante, mon fils Sourdar aux pieds agiles, dépêché par Loûm,
-est venu me dire que, pour chaque Xipéhuz anéanti, il périssait douze
-des nôtres. J’ai eu l’âme noire et le cœur sans force, puis mes lèvres
-ont murmuré:
-
-—Qu’il en soit comme le veut le seul Père!
-
-Et m’étant rappelé le dénombrement des guerriers, qui donnait le chiffre
-de cent et quarante mille; sachant que les Xipéhuz s’élevaient à quatre
-mille environ, je pensai que plus du tiers de la vaste armée périrait,
-mais que la terre serait à l’homme. Or, il aurait pu se faire que
-l’armée n’y suffît pas:
-
-—C’est donc une victoire! murmurai-je tristement.
-
-Mais comme je songeais à ces choses, voilà que la clameur de la bataille
-fit trembler plus fort la forêt, puis de tous les côtés les guerriers
-reparurent et tous, avec des cris de détresse, s’enfuyaient vers la
-frontière de Salut.
-
-Alors je vis les Xipéhuz déboucher à l’Orée, non plus séparés les uns
-des autres, comme au matin, mais unis par vingtaines, circulairement,
-leurs feux tournés à l’intérieur des groupes. Dans cette position,
-invulnérables, ils avançaient sur nos guerriers impuissants, et les
-massacraient épouvantablement.
-
-C’était la débâcle, et terrible. Les plus hardis combattants ne
-songeaient qu’à la fuite. Pourtant, malgré le deuil qui s’élargissait
-sur mon âme, j’observai patiemment les péripéties fatales, dans l’espoir
-de trouver quelque remède au fond même de l’infortune, car souvent le
-venin et l’antidote habitent côte à côte.
-
-De cette confiance dans la réflexion, le destin me récompensa par deux
-découvertes. Je remarquai, premièrement, aux places où nos tribus
-étaient en grandes multitudes et les Xipéhuz en petit nombre, que la
-tuerie, d’abord incalculable, se _ralentissait_ à mesure, que les coups
-de l’ennemi portaient de _moins en moins_, beaucoup de frappés se
-relevant après un bref étourdissement, et les plus robustes finissant
-même par résister complètement au choc, par continuer la fuite après des
-atteintes répétées. Le même phénomène se renouvelant en divers points du
-champ de bataille, j’osai hardiment conclure que les Xipéhuz se
-fatiguaient, que leur puissance de destruction ne dépassait pas une
-certaine limite.
-
-La seconde remarque, qui complétait merveilleusement la première, me fut
-fournie par un groupe de Khaldes. Ces pauvres gens, entourés de tous
-côtés par l’ennemi, perdant confiance dans leurs courts couteaux,
-arrachèrent des arbustes et s’en firent des massues à l’aide desquelles
-ils essayèrent de se frayer un passage. A ma grande surprise, leur
-tentative réussit. Je vis des Xipéhuz par douzaines perdre l’équilibre
-sous les coups, et environ la moitié des Khaldes s’échapper par la
-trouée ainsi faite, mais, chose singulière, ceux qui, au lieu
-d’arbustes, se servirent d’instruments d’airain (ainsi qu’il advint à
-quelques chefs), ceux-là se tuèrent eux-mêmes en frappant l’ennemi. Il
-faut encore remarquer que les coups de massue ne firent pas de mal
-sensible aux Xipéhuz, car ceux qui étaient tombés se relevèrent
-promptement et reprirent la poursuite. Je n’en considérai pas moins ma
-double découverte comme d’une extrême importance pour les luttes
-futures.
-
-Cependant, la débâcle continuait. La terre retentissait de la fuite des
-vaincus; avant le soir, il ne restait plus dans les limites xipéhuzes
-que nos morts et quelques centaines de combattants montés aux arbres. De
-ces derniers, le sort fut terrible, car les Xipéhuz les brûlèrent
-vivants en convergeant mille feux dans les branchages qui les
-abritaient. Leurs cris effroyables retentirent pendant des heures sous
-le grand firmament.
-
- III
-
- BAKHOUN ÉLU
-
-Le lendemain, les peuples firent le dénombrement des survivants. Il se
-trouva que la bataille coûtait neuf mille hommes environ; une évaluation
-sage porta la perte des Xipéhuz à six cents. De sorte que la mort de
-chaque ennemi avait coûté quinze existences humaines.
-
-Le désespoir se mit dans les cœurs; beaucoup criaient contre les chefs
-et parlaient d’abandonner l’épouvantable entreprise. Alors, parmi les
-murmures, je m’avançai au milieu du camp et je me mis à reprocher
-hautement à tous la pusillanimité de leurs âmes. Je leur demandai s’il
-était préférable de laisser périr tous les hommes ou d’en sacrifier une
-partie; je leur démontrai qu’en dix ans toute la contrée zahelale serait
-envahie par les Formes, et en vingt ans le pays des Khaldes, des Sahrs,
-des Pjarvanns et des Xisoastres; puis, ayant ainsi éveillé leur
-conscience, je leur fis reconnaître que déjà un sixième du redoutable
-territoire était revenu aux hommes, que par trois côtés l’ennemi était
-refoulé dans la forêt. Enfin je leur communiquai mes observations, je
-leur fis comprendre que les Xipéhuz n’étaient pas infatigables, que des
-massues de bois pouvaient les renverser et les forcer de découvrir leur
-point vulnérable.
-
-Un grand silence régnait sur la plaine, l’espoir revenait au cœur des
-guerriers innombrables qui m’écoutaient. Alors, pour augmenter la
-confiance, je décrivis des appareils de bois que j’avais imaginés,
-propres à la fois à l’attaque et à la défense. L’enthousiasme renaquit,
-les peuples applaudirent ma parole et les chefs mirent leur commandement
-à mes pieds.
-
- IV
-
- MÉTAMORPHOSES DE L’ARMEMENT
-
-Les jours suivants, je fis abattre un grand nombre d’arbres, et je
-donnai le modèle de légères barrières portatives dont voici la
-description sommaire: un châssis long de six, large de deux coudées,
-relié par des barreaux à un châssis intérieur d’une largeur d’une coudée
-sur une longueur de cinq. Six hommes (deux porteurs, deux guerriers
-armés de grosses lances de bois obtuses, deux autres également armés de
-lances de bois, mais à très fines pointes métalliques, et pourvus, en
-outre, d’arcs et de flèches) pouvaient y tenir à l’aise, circuler en
-forêt, abrités contre le choc immédiat des Xipéhuz. Arrivés à portée de
-l’ennemi, les guerriers pourvus de lances obtuses devaient frapper,
-renverser, forcer l’ennemi à se découvrir, et les archers-lanciers
-devaient viser les étoiles, soit de la lance, soit de l’arc, suivant
-l’éventualité. Comme la stature moyenne des Xipéhuz atteignait un peu
-au-delà d’une coudée et demie, je disposai les barrières de façon que le
-châssis extérieur ne dépassât pas, pendant la marche, une hauteur
-au-dessus du sol de plus d’une coudée et un quart, et pour cela il
-suffisait d’incliner un peu les supports qui le reliaient au châssis
-intérieur porté à main d’homme. Comme d’ailleurs les Xipéhuz ne savent
-pas franchir les obstacles abrupts, ni progresser autrement que debout,
-la barrière ainsi conçue était suffisante pour abriter contre leurs
-attaques immédiates. Assurément, ils feraient effort pour brûler ces
-armes nouvelles, et en plus d’un cas ils devaient y parvenir, mais comme
-leurs feux ne sont guère efficaces hors de portée de flèche, ils étaient
-forcés de se découvrir pour entreprendre cette calcination, qui, n’étant
-pas instantanée, permettait aussi, par des manœuvres de déplacement
-rapides, de s’y soustraire en grande partie.
-
- V
-
- LA DEUXIÈME BATAILLE
-
-L’an du monde 22649, le onzième jour de la huitième lune. Ce jour a été
-livrée la seconde bataille contre les Xipéhuz, et les chefs m’ont remis
-le commandement suprême. Alors, j’ai divisé les peuples en trois armées.
-Un peu avant l’aurore, j’ai lancé quarante mille guerriers contre Kzour,
-armés selon le système des barrières. Cette attaque a été moins confuse
-que celle du septième jour. Les tribus sont entrées lentement dans la
-forêt, par petites troupes disposées en bon ordre, et la rencontre a
-commencé. Elle a été tout à l’avantage des hommes pendant la première
-heure, les Xipéhuz ayant été complètement déroutés par la tactique
-nouvelle; plus de cent des Formes ont péri, à peine vengées par la mort
-d’une dizaine de guerriers. Mais, la surprise passée, les Xipéhuz ont
-commencé de vouloir brûler les barrières. Ils ont pu, en quelques
-circonstances, y réussir. Une manœuvre plus dangereuse fut celle adoptée
-par eux vers la quatrième heure du jour: profitant de leur vélocité, des
-groupes de Xipéhuz, serrés les uns contre les autres, arrivaient sur les
-barrières, réussissaient à les renverser. Il périt de celle façon un
-très grand nombre d’hommes, si bien que, l’ennemi reprenant l’avantage,
-une partie de notre armée se désespéra.
-
-Vers la cinquième heure, les tribus Zahelales de Khemar, de Djoh et une
-partie des Xisoastres et des Sahrs commencèrent la déroute. Voulant
-éviter une catastrophe, je dépêchai des courriers protégés par de fortes
-barrières pour annoncer du renfort. En même temps, je disposai la
-seconde armée pour l’attaque; mais, auparavant, je donnai des
-instructions nouvelles: c’est que les barrières devaient se maintenir
-par groupes aussi denses que le permettait la circulation en forêt, et
-se disposer en carrés compactes des qu’approchait une troupe un peu
-imposante de Xipéhuz, sans pour cela abandonner l’offensive.
-
-Cela dit, je donnai le signal; en peu de temps, j’eus le bonheur de voir
-que la victoire revenait aux peuples coalisés. Enfin, vers le milieu du
-jour, un dénombrement approximatif, portant le nombre des pertes de
-notre armée à deux mille hommes et celles des Xipéhuz à trois cents, fit
-voir d’une façon décisive les progrès accomplis, et remplit toutes les
-âmes de confiance pour le triomphe définitif.
-
-Toutefois, la proportion varia légèrement à notre désavantage vers la
-quatorzième heure, les Peuples perdant alors quatre mille individus et
-les Xipéhuz cinq cents. C’est alors que je lançai le troisième corps: la
-bataille atteignit sa plus grande intensité, l’enthousiasme des
-guerriers grandissant de minute en minute, jusqu’à l’heure où le soleil
-fut prêt à tomber dans l’Occident. Vers ce moment, les Xipéhuz reprirent
-l’offensive au nord de Kzour; un recul des Dzoums et des Pjarvanns me
-fit concevoir de l’inquiétude. Jugeant, en outre, que la nuit serait
-plus favorable à l’ennemi qu’aux nôtres, je fis sonner la fin de la
-bataille. Le retour des troupes se fit avec calme, victorieusement; une
-grande partie de la nuit se passa à célébrer nos succès. Ils étaient
-considérables: huit cents Xipéhuz avaient succombé, leur sphère d’action
-était réduite aux deux tiers de Kzour. Il est vrai que nous avions
-laissé sept mille des nôtres dans la forêt; mais ces pertes étaient bien
-inférieures, proportionnellement au résultat, à celles de la première
-bataille. Aussi, rempli d’espoir, osai-je alors concevoir le plan d’une
-attaque plus décisive contre les deux mille six cents Xipéhuz encore
-existants.
-
- VI
-
- L’EXTERMINATION
-
-L’an du monde 22649, le quinzième jour de la huitième lune.
-
-Quand l’astre rouge s’est posé sur les collines orientales, les peuples
-étaient rangés en bataille devant Kzour.
-
-L’âme grandie d’espérance, j’ai fini de parler aux chefs, les cors ont
-sonné, les lourds marteaux ont retenti sur l’airain, et la première
-armée a marché contre la forêt.
-
-Or, les barrières étaient plus fortes, un peu plus grandes, et
-renfermaient douze hommes au lieu de six, sauf un tiers environ qui
-étaient construites d’après l’idée ancienne.
-
-Ainsi, elles devenaient plus difficiles à brûler comme à renverser.
-
-Les premiers moments du combat ont été heureux; après la troisième
-heure, quatre cents Xipéhuz étaient exterminés, et deux mille des nôtres
-seulement. Encouragé par ces bonnes nouvelles, je lançai le deuxième
-corps. L’acharnement de part et d’autre devint alors épouvantable, nos
-combattants s’accoutumant au triomphe, les antagonistes déployant
-l’opiniâtreté d’un noble Règne. De la quatrième à la huitième heure,
-nous ne sacrifiâmes pas moins de dix mille vies; mais les Xipéhuz les
-payèrent de mille des leurs, si bien que mille seulement restaient dans
-les profondeurs de Kzour.
-
-De ce moment, je compris que l’Homme aurait la possession du monde; mes
-dernières inquiétudes s’apaisèrent.
-
-Pourtant, à la neuvième heure, il y eut une grande ombre sur notre
-victoire. A ce moment, les Xipéhuz ne se montraient plus que par masses
-énormes dans les clairières, dérobant leurs étoiles, et il devenait
-presque impossible de les renverser. Animés par la bataille, beaucoup
-des nôtres se ruaient sur ces masses. Alors, d’une évolution rapide, un
-gros de Xipéhuz se détachait, renversait, massacrait les téméraires.
-
-Un millier périt ainsi, sans perte sensible pour l’ennemi; ce que
-voyant, des Pjarvanns crièrent que tout était fini; une panique prévalut
-qui mit plus de dix mille hommes en fuite, un grand nombre ayant même
-l’imprudence d’abandonner les barrières pour aller plus rapidement. Il
-leur en coûta. Une centaine de Xipéhuz, mis à leur poursuite, abattit
-plus de deux mille Pjarvanns et Zahelals, et l’épouvante commença de se
-répandre sur toutes nos lignes.
-
-Quand les coureurs m’apportèrent cette funeste nouvelle, je compris que
-la journée serait perdue si je ne réussissais, par quelque rapide
-manœuvre, à reprendre les positions perdues. Immédiatement, je fis
-porter aux chefs de la troisième armée l’ordre de l’attaque, et
-j’annonçai que j’en prendrais le commandement. Puis, je portai
-rapidement ces réserves dans la direction d’où venaient les fuyards.
-Nous nous trouvâmes bientôt face à face avec les Xipéhuz poursuivants.
-Entraînés par l’ardeur de leur tuerie, ceux-ci ne se reformèrent pas
-assez vite, et, en peu d’instants, je les eus fait envelopper: très peu
-échappèrent, l’acclamation immense de notre victoire alla rendre courage
-aux nôtres.
-
-Dès lors, je n’eus pas de peine à reformer l’attaque; notre manœuvre se
-borna constamment à détacher des segments des groupes ennemis, puis à
-envelopper ces segments et à les anéantir.
-
-Bientôt, concevant combien cette tactique leur était défavorable, les
-Xipéhuz recommencèrent contre nous la lutte en petits corps, et le
-massacre de deux Règnes, dont l’un ne pouvait exister que par
-l’anéantissement de l’autre, redoubla effroyablement. Mais tout doute
-sur l’issue finale disparaissait des âmes les plus pusillanimes. Vers la
-quatorzième heure, c’est à peine s’il restait cinq cents Xipéhuz contre
-plus de cent mille hommes, et ce petit nombre d’antagonistes était de
-plus en plus enfermé dans des frontières étroites, un sixième environ de
-la forêt de Kzour, ce qui facilitait extrêmement nos manœuvres.
-
-Cependant, le crépuscule ruisselait en rouge lumière à travers les
-arbres, et craignant les embûches de l’ombre, je fis interrompre le
-combat.
-
-L’immensité de la victoire dilatait toutes les âmes; les chefs parlèrent
-de m’offrir la souveraineté des peuples. Je leur conseillai de ne jamais
-confier les destinées de tant d’hommes à une pauvre créature faillible,
-mais d’adorer l’Unique, et de prendre pour chef terrestre la _Sagesse_.
-
-
-
-
- VIII
-
-
- DERNIÈRE PÉRIODE DU LIVRE DE
- BAKHOUN
-
-La Terre appartient aux Hommes. Deux jours de combat ont anéanti les
-Xipéhuz; tout le domaine occupé par les deux cents derniers a été rasé,
-chaque arbre, chaque plante, chaque brin d’herbe a été abattu. Et j’ai
-achevé, pour la connaissance des peuples futurs, aidé par Loûm, Azah et
-Simhô, mes fils, d’inscrire leur histoire sur des tables de granit.
-
-Et me voici seul, au bord de Kzour, dans la nuit pâle. Une demi-lune de
-cuivre se tient sur le Couchant. Les lions rugissent aux étoiles. Le
-fleuve erre lentement parmi les saules; sa voix éternelle raconte le
-temps qui passe, la mélancolie des choses périssables. Et j’ai enterré
-mon front dans mes mains, et une plainte est montée de mon cœur. Car,
-maintenant que les Xipéhuz ont succombé, mon âme les regrette, et je
-demande à l’Unique quelle Fatalité a voulu que la splendeur de la Vie
-soit souillée par les ténèbres du Meurtre!
-
- FIN DES XIPÉHUZ
-
-
-
-
- LE CATACLYSME
-
-
-
-
- I
-
-
- SYMPTOMES
-
-Au plateau Tornadres, depuis quelques semaines, la nature palpitait,
-équivoque, angoisseuse, tout son délicat organisme végétal parcouru
-d’électricités intermittentes, de signes symboliques d’un grand
-évènement matériel. Les bêtes libres, aux cultures, aux châtaigneraies,
-se montraient moins rapides à fuir les périls quotidiens. Elles
-semblaient vouloir se rapprocher de l’homme, erraient auprès des
-cerises. Puis, elles prirent un parti extraordinaire, propre à
-épouvanter: elles émigrèrent, elles s’enfoncèrent aux vals de l’Iaraze.
-
-C’était, au début des nuits, dans les pénombres sylvestres et
-buissonnières, un drame de fauves nerveux quittant leurs retraites, à
-pas furtifs, avec des pauses, des arrêts, une mélancolie à fuir la terre
-natale. La sombre et traînante voix des loups alternait avec le
-grognement sourd des sangliers, les sanglots de la bête ruminante.
-Partout se glissaient, et généralement vers le Sud-Ouest, des
-silhouettes cendreuses sur les labours, sous le ciel libre: grands
-crânes boisés, lourds organismes tapiriens à pattes brèves, et des bêtes
-plus menues, carnassières ou herbivores: lièvres, taupes, lapins,
-renards, écureuils.
-
-Les batraciens suivirent, les reptiles, les insectes aptères, et il
-survint une semaine où la pointe Sud-Ouest fut toute noyée d’organismes
-inférieurs, une vermiculaire, effroyable populace, depuis la silhouette
-sauteleuse des raines jusqu’aux limaces, aux porte-coquille, aux élytres
-merveilleuses du carabe, aux crustacés horribles qui vivent sous la
-pierre, dans les ténèbres éternelles, jusqu’au ver, à la sangsue, aux
-larves.
-
-Bientôt, ne demeura que la bête ailée. Encore, l’oiseau, plein de
-malaise, comme accroché davantage aux ramures, craintif de planements,
-saluait les crépuscules d’un chant plus bas, souvent quittait le terroir
-toute une partie du jour. Les corbeaux et les chouettes tenaient de
-grandes assemblées, les martinets se concertaient comme pour les départs
-d’automne, les pies s’agitaient et criaient tout le jour.
-
-L’épouvante mystérieuse s’épandait aux esclaves: les ouailles, la vache,
-le cheval, le chien même. Résignés, dans leur confiance humble de serfs,
-espérant tout salut de l’Homme, ils restaient encore au plateau
-Tornadres, hors les chats, enfuis eux, aux premiers jours, retournant à
-la liberté sauvage.
-
-Soir par soir, une confuse tristesse, une asphyxie d’âme grandissait
-chez les habitants des Censes et chez les propriétaires du domaine de la
-_Corne_, la prescience confuse d’un cataclysme et que pourtant la
-topographie du Tornadres démentait. Eloigné des pays volcaniques et de
-l’Océan, insubmersible—à peine quelques ruisselets—de texture
-compacte, où donc était la menace? On la sentait pourtant, tout
-électrique, aux dressements des ramuscules et des brins d’herbes à
-telles heures matinales, aux attitudes singulières de la feuille, à des
-effluves subtils et suffocants, à des phosphorescences inhabituelles, à
-un tourment de la chair, la nuit, qui faisait se lever les paupières,
-condamnait l’être aux insomnies, à l’allure extraordinaire de la bête de
-labour, souvent roidie, les naseaux ouverts et tremblants, _et qui
-tournait sa tête vers le Septentrion_.
-
-
-
-
- II
-
-
- L’AVERSE ASTRALE
-
-Un soir, à la _Corne_, Sévère et sa femme achevaient de dîner, devant la
-fenêtre mi-close. Un tiers de lune errait près du Zénith, pâle et plein
-de grâce, par-dessus les perspectives vastes, et une ascension de
-vapeurs décorait la frontière occidentale. Un charme trouble, une ardeur
-du système nerveux à tout coup éveillé d’une commotion obscure, les
-tenait silencieux, les imbibait d’une esthétique particulière, d’un
-émerveillement profond pour les splendeurs nocturnes. Une tremblerie
-harmonieuse sourdait des arbres du jardin; par la grille de l’avenue, au
-fond, se posait une féerie de choses confuses, les emblaves du
-Tornadres, des blémissements de censes, le mystère aimable des lumières
-humaines épandues et la vague tourelle ardoiseuse de l’Église rustique.
-Les maîtres de la _Corne_ s’émouvaient à cela, troublés par les
-vibrations de leurs fibres, mais, les commotions se faisant plus âpres
-au long des vertèbres, la femme laissa choir la grappe de raisin qu’elle
-égrenait, la lèvre souffrante:
-
-—Mon Dieu! cela va-t-il s’éterniser?
-
-Il la contempla, avec le grand désir de lui donner de la bravoure, mais
-lui-même l’âme en stupeur et obscurcie devant une force impondérable.
-
-Sévère Lestang était de ces graves savants qui cherchent lentement le
-secret des choses, travaillent sans impatience la nature, et savent se
-désintéresser de la gloire.
-
-Aussi était-il homme, en même temps que savant, les prunelles douces et
-courageuses, avec la volonté de _vivre_ _sa vie_ en même temps que de
-développer ses facultés. Luce, sa femme, était nerveuse, celte
-montagnarde, d’une grâce légère, amoureuse, enveloppante, un peu sombre
-pourtant. Sous la protection calme et attentive de son mari, elle était
-comme certaines fleurs infiniment frêles qui vivent dans des anses de
-grands fleuves, entre de larges feuilles ombreuses.
-
-Sévère dit:
-
-—Si tu veux, nous partirons demain.
-
-—Oui ... s’il te plaît!
-
-Elle vint auprès de lui, en réfugiée, murmurant:
-
-—Puis, tu sais ... on dirait qu’on ne tient plus au sol ... que, le
-soir surtout, quelque chose tous prend et vous emporte ... tiens! je
-n’ose plus marcher vite, tellement les pas m’entraînent ... et on monte
-les escaliers sans effort, mais avec la peur continuelle de tomber ...
-
-—Tu te trompes, Luce, c’est une illusion nerveuse ...
-
-Il souriait, la pressant à lui, mais, avec terriblement de malaise, lui
-aussi ayant perçu cette légèreté inanalysable ... Tantôt encore, avant
-le crépuscule, n’avait-il pas voulu marcher plus vite pour rejoindre la
-«Corne», et ses pas s’allongeaient, transformés en bonds, le lançaient à
-une vitesse effrayante. L’équilibre en était rompu, une difficulté à
-garder la verticale, une sensation d’ataxie à la plante des pieds. Et il
-s’était remis à pus lents, s’accrochant à la glèbe, solidement,
-recherchant les grosses terres collantes.
-
-—Tu crois que c’est une illusion? fit-elle.
-
-—J’en suis sûr, Luce.
-
-Elle le regarda, tandis qu’il lui frôlait la frange des cheveux, et tout
-à coup elle le sentit nerveux autant qu’elle, électrisé d’angoisse
-profonde, n’étant plus pour elle le refuge, mais une pauvre créature
-frêle devant les puissances énigmatiques.
-
-Alors elle devint plus pâle, les dents bruissantes.
-
-—Le café te remettra, fit-il.
-
-—Peut-être.
-
-Mais ils sentaient le mensonge de leurs paroles, la pauvreté de tout
-cordial, de tout remède humain contre l’Inconnaissable approchant,
-contre cette vaste métamorphose des phénomènes qui ne participait plus
-de la vie terrestre, qui troublait d’avance, depuis des semaines, la
-faune et la flore, la bête et la plante.
-
-Ils sentaient ce mensonge, ils n’osaient se regarder, dans la peur
-instinctive de se communiquer leurs pressentiments, de doubler leur
-détresse par l’induction nerveuse.
-
-Et durant de longues minutes, ils écoutèrent en eux, dans leur chair, le
-retentissement sourd et confus du Mystère.
-
-Une domestique apporta le café, peureuse; ils la regardaient partir,
-trébuchante, n’osant interroger cet effarement pareil au leur:
-
-—As-tu vu comme Marthe marchait? demanda Luce.
-
-Il ne répondit pas, surpris devant la petite cuiller d’argent qu’il
-venait d’atteindre. Elle, percevant son regard fixe, à son tour
-regardait, s’exclamait:
-
-—Elle est verte!
-
-En effet, la petite cuiller était verte, d’une lueur très pale
-d’émeraude, et soudain ils remarquèrent la même teinte sur les autres
-cuillers, sur tous les ustensiles d’argent.
-
-—Ah! mon Dieu! cria la jeune femme.
-
-Le doigt levé, elle se mit à dire d’une voix basse, chuchotante,
-pénible:
-
- «Lors que l’Argent verdoiera,
- «La Roge Aigue proche sera,
- «Dévorant Étoiles et lune...
-
-Ces paroles, antique et vague prophétie que les paysans du plateau de
-Tornadres se transmettent d’âge en âge, Sévère en tressaillit. A tous
-deux c’était une impression de ténèbres et de fatalité, incolore,
-insonore, au-delà de tout anthropomorphisme. D’où donc venait, aux
-pauvres rustres, cet oracle maintenant si grave? Quelle science, quelles
-observations des temps reculés, quels souvenirs de cataclysme,
-symbolisait-il? Et Sévère eut l’envie immense d’être loin du Tornadres,
-le remords de n’avoir pas obéi au sûr instinct de l’animal, d’avoir osé
-suivre la pauvre logique cérébrale devant l’avertissement de la Nature.
-
-—Veux-tu partir ce soir? demanda-t-il ardemment à Luce.
-
-—Jamais, avant le retour du matin, je n’oserais quitter la demeure!
-
-Il songea qu’il pouvait être aussi périlleux de s’aventurer dans la nuit
-que de rester à la _Corne_; il se résigna, songeur. Une grande
-lamentation interrompit sa pensée, des hennissements fiévreux, le tapage
-sourd d’une lutte des chevaux contre la porte de l’écurie. Le chien
-hurla, les clameurs s’épandirent au long du plateau de Tornadres,
-répercutées par d’autres bêles, des ruminants pleins d’épouvante, des
-ânes sanglotants. En même temps, au ciel, une lueur verdâtre, et une
-étoile filante passa, très grosse, à traîne resplendissante.
-
-—Vois! fit Luce.
-
-D’autres météorites sourdirent, isolés d’abord, puis en petits groupes,
-tous à longues écharpes, à noyaux puissants, de beauté miraculeuse.
-
-—Nous sommes dans la nuit du dix août, dit Sévère, et les averses
-d’étoiles vont croître ... il n’y a là rien que de normal ...
-
-—Et pourquoi, cependant, nos lampes diminuent-elles?
-
-Les lampes, en effet, baissaient leurs flammes, une densité électrique
-supérieure enveloppait les choses, une terreur, non de mort, mais de vie
-exaspérée, de dilatation surnaturelle, tellement que Sévère et Luce
-s’accrochaient aux meubes pour _peser davantage_, pour percevoir _le
-contact de la matière solide_. Une poussée étrange les enlevait, leur
-ôtait le sens de l’équilibre. Ils se sentaient dans une atmosphère
-nouvelle, où l’éther agissait avec une puissance _vivante_, où je ne
-sais quoi d’organique—d’un organique d’outre-terre—troublait chaque
-goutte du sang, orientait chaque molécule, induisait jusque dans la
-profondeur des os, et roidissait peu à peu tous les cheveux et tous les
-poils.
-
-D’ailleurs, comme Sévère l’avait prédit, l’averse stellaire s’accéléra,
-toute la concavité du firmament emplie de bolides. Par degrés, il s’y
-mêla un phénomène inconnu, persistant, grandissant: des voix. Des voix
-légères, lointaines, musicales, une symphonie de cordelles dans la
-profondeur céleste, un chuchottis parfois presque humain, qui faisait
-songer à l’harmonie des sphères du vieux Pythagore.
-
-—Ce sont des âmes! murmura-t-elle.
-
-—Non, dit-il, non, ce sont des Forces!
-
-Mais, Ames ou Forces, c’était le même Inconnu, la même menace
-hermétique, la pression d’un événement prodigieux, les plus noires des
-peurs humaines: l’Informe et l’imprévisible. Et les voix allaient
-toujours, au-dessus du murmure des choses, affreusement douces,
-essentielles, subtiles, ramenant Luce à l’Humilité d’enfance, au Culte,
-à la Prière:
-
-—Notre Père qui êtes aux Cieux ...
-
-Il n’en osait pas sourire, les coups du cœur multipliés à lui briser les
-artères, et son esprit mâle, pourtant, plus curieux de _cause_ que celui
-de la femme, essayant de pénétrer quel magnétisme, quelles polarités
-extraterrestres travaillaient ce coin du globe et s’il n’en était pas de
-même dans la vallée de l’Iaraze.
-
-Mais, hors du plateau, depuis le commencement du phénomène—et
-aujourd’hui encore Sévère était descendu jusqu’à la rivière—personne
-n’avait perçu des symptômes d’inconnu. Les bêtes et les hommes y
-vivaient tranquilles. La vie y gardait sa forme normale. Et pourquoi,
-cependant? quelles corrélations entre le ciel et le plateau, quel cycle
-de phénomènes—car la prophétie des paysans du Tornadres impliquait un
-cycle—quel cycle réglait ce grand Drame?
-
-Une péripétie survint, un assaut triomphant des bêtes contre la vieille
-porte de l’écurie. Les trois chevaux de la _Corne_ parurent,
-bondissants, la bouche neigeuse d’écume, sous les rayons pâles de la
-lune basse.
-
-—Ici, Clairon! articula Sévère.
-
-Un des chevaux s’approcha, les autres suivirent. Jamais scène
-fantasmagorique comme les trois longues têtes encreuses dans l’ombre et
-les rayons, devant la croisée, leurs grands yeux convexes, reniflant
-Luce et Sévère, visiblement questionneurs, avec un retour de vague
-confiance dans le Maître, une idée trouble de la puissance de celui qui
-les nourrissait. Puis, à l’on ne sait quoi, peut-être un redoublement de
-météorites, tout à coup l’absolue terreur au fond de leurs larges
-prunelles, leurs narines plus caverneuses, la panique folle de leur
-race, et, s’arrachant de la fenêtre, hennissants, ils s’élancèrent.
-
-—Oh! comme ils sautent! fit Luce.
-
-Ils allaient, en vérité, d’une allure formidable, en bonds énormes; tout
-à coup le plus impétueux, au fond du jardin, devant la haute grille de
-fer, s’enleva comme une bête ailée, franchit l’obstacle.
-
-—Tu vois! tu vois! s’écria Luce ... lui aussi ne pèse plus!
-
-—Ni les deux autres! répliqua-t-il involontairement.
-
-En effet, les deux autres ombres, noires, s’enlevaient, sans même frôler
-les barreaux, passaient à plus de quatre mètres de hauteur. Leurs
-silhouettes agiles, emportées vertigineusement par les campagnes,
-décroissaient, s’évaporaient, disparaissaient. Au même moment, un
-domestique survenait, seul, timide, à peine osant avancer d’une marche
-effarée de petit enfant.
-
-Sévère eut une pitié infinie du pauvre diable, comprit que tous, à la
-_Corne_, devaient se tenir claquemurés, en proie à la même croissance de
-terreur que les Maîtres.
-
-—Laisse, Victor! fit-il ... On les retrouvera.
-
-Victor s’approcha, se tenant aux arbres, puis à la muraille, aux volets.
-Il demanda;
-
-—Est-ce vrai, Monsieur, que la «roge aigue» va venir?...
-
-Sévère hésita, gardant la pudeur de son intelligence et de son doute au
-milieu du lugubre des événements, mais Luce ne put se taire.
-
-—Oui, Victor!
-
-Un silence tomba, noir, les trois êtres égaux par la sensation du
-surhumain; et pourtant Sévère scrutait encore, se questionnait sur les
-rapports du phénomène et des Météorites. Il contemplait la pluie
-croissante des Étoiles, le ruissellement de suprême beauté aux
-profondeurs de l’Impondérable. Une observation nouvelle l’effarait: que
-le triste fragment de Lune au bas de l’horizon ne pouvait donner la
-lumière qui persistait sur le paysage. Et contre l’Occident, il regarda
-le satellite disparaître, sa convexité prête à crouler, tout contre
-l’Occident. Quelques minutes encore, puis il disparut: la lueur
-persistait sur le plateau Tornadres, comme émanée du Zénith, à peine de
-quelques degrés au septentrion ainsi que l’indiquait son ombre. Était-ce
-donc du Zénith que venait le prodige? Il y tourna son visage, lentement.
-Là, une lueur d’améthyste, une lueur lenticulaire, s’étalait finement
-comme une nue en flèche, avec un maximum d’éclat vers le Nord. Et Sévère
-songea que ces choses eussent été douces à regarder sans l’horripilation
-de sa chair, la menace sépulcrale, le pressentiment de mort qui tombait
-du Ciel sur la Terre ...
-
-
-
-
- III
-
-
- APPARITION DE L’AIGUE
-
-—Regardez! fit Luce.
-
-A son tour, elle apercevait la lueur, plus émue que Lestang, la
-désignait du doigt. Victor, accroché dehors, à la fenêtre, tremblait de
-fièvre, comme ivre, et revenait à lui avec des soupirs, par intervalles,
-des redoublements d’horreur.
-
-La lueur, en haut, grandissait. À mesure, le chuchottis de voix
-firmamentaires s’éteignait, un silence énorme pesait sur le plateau
-Tornadres. Puis, délicate d’abord, une lumière d’en bas parut répondre à
-l’autre, des franges légères flottant sur la cime des arbres, sur toutes
-les plantes. C’était d’une navrance délicate et farouche. Aux trois
-personnages si dissemblables, il vint une impression presque identique
-de lampes funéraires, de bûcher, d’incendie immense où allait
-s’engloutir Tornadres et tous ceux qui l’habitaient.
-
-Luce râlait, à peine consciente; il lui vint une grande plainte:
-
-—Oh! j’ai soif!
-
-Il se tourna vers elle; la tendresse de son cœur, son amour pour la
-Celte montagnarde, lui rendit la force.
-
-Il lutta contre son désir de ne plus bouger, de finir là son existence,
-à la fenêtre, avec l’allège entre ses poings. Ballottant, il alla
-prendre un verre d’eau. Et il se questionnait encore, il s’étonnait que
-l’atmosphère fut fraîche, presque froide, malgré tout ce subtil incendie
-du ciel et de la terre.
-
-Il rapporta l’eau avec une peine infinie; le verre et sa main étaient si
-légers qu’il n’avait pas la sensation de tenir quelque chose, qu’il
-serrait de toute sa force le pied de la coupe.
-
-Il perdit la moitié du liquide en route.
-
-Luce but une gorgée, la rejeta, dans une nausée:
-
-—C’est comme de la poudre de fer ... comme de la rouille!
-
-Il goûta l’eau, dut la rejeter à son tour: elle était métallique,
-poussiéreuse; tous deux se regardèrent avec désespoir, longuement. Les
-voiles du souvenir se levèrent, tant d’années charmants, l’heure où ils
-s’étaient pour la première fois entrevus dans l’Espace, l’appel de leurs
-libres de suite amantes, des périodes d’adoration fine et inlassable.
-(Oh! que longues, hautes, immenses, tissées de divinité, telles heures
-revivant sous le portique nébuleux du passé!) Et leurs regards
-s’étreignirent, dans une pitié infinie l’un pour l’autre. Est-ce que
-vraiment c’était l’agonie, est-ce qu’il leur faudrait ainsi quitter la
-jeune vie aimable, trépasser dans l’étouffement, la soif, cette hideuse
-impression d’anti-pesanteur, ce _non contact_ de la matière, ô mon Dieu!
-
-Lui, Sévère, si plein de force vitale, il ne le voulait pas admettre
-malgré tout; la curiosité subsistait en son crâne à travers le glas, le
-refaisait attentif à l’extérieur. Le drame merveilleux et lamentable se
-poursuivait, se développait, un opéra de feux subtils, de Saint-Elmes
-colossaux allumés par les lointains des paysages: aux cîmes des grands
-arbres, d’abord, des flammes fines, dardantes, et, montant la gamme
-infinie du spectre, elles se multiplièrent, tremblèrent à chaque
-ramille, à chaque pointe de feuille, puis aux végétations basses, aux
-buissons, aux gramens, aux éteules.
-
-Toute arête de végétal eut ainsi sa lumière, dressée droite vers le
-ciel.
-
-Par dessus ces lueurs de rêve, ce paysage brasier, des oiseaux erraient
-par bandes. Ils se décidaient à fuir enfin. Etres super-électriques, ils
-avaient résisté d’abord à ces phénomènes sans doute moins ennemis de
-leurs organismes que de ceux des animaux terrestres. Et corbeaux aux
-cris sombres, bandes infinies et éparses de moineaux, de chardonnerets,
-de fauvettes, de pinsons, hardes intelligentes de pics, martinets,
-hirondelles en ordre de voyage, rapaces solitaires ou par couples, tous
-s’engouffraient vers le Sud, avec des rumeurs excitées, des cris,
-presque des paroles.
-
-De nouveau Sévère se préoccupa de ce que ces flammes innombrables, tout
-à la fois ne se confondaient pas et ne donnaient pas de chaleur
-sensible, et aussi, de les voir si droites, s’allongeant en lamelles
-fines, bâtissant des tourelles, des monuments gothiques à milliards de
-flèches éblouissantes. Un cri rauque l’interrompit, venu de Luce:
-
-—Lie-moi ... lie-moi ... on m’emporte!
-
-Il vit sa compagne en délire, livide, cramponnée, sa poitrine soulevée
-dans un pitoyable effort de respirer. Son propre cœur défaillit, il lui
-vint une désespérance absolue, infinie, tandis que d’un geste machinal
-il étreignait encore Luce. Grelottante, elle regardait briller le
-plateau, avec des paroles confuses:
-
-—C’est l’autre monde, Sévère ... c’est le monde immatériel ... la Terre
-va mourir ...
-
-—Non, non, chuchottait-il et sachant pourtant la vanité des mots ...
-c’est une Force ... un magnétisme ... une transformation de mouvement
-...
-
-Une parole basse s’éveilla, celle de Victor, hypnotisé là et
-s’éveillant:
-
-—La Roge Aigue!
-
-Sévère se pencha, et à moins de vingt degrés sur le Nord il vit un grand
-rectangle couleur de rouille, à bordure irrégulière, comme troué
-d’abîmes de soufre.
-
-A mesure, il s’éclaircissait, transparent comme une onde, véritable lac
-étendu sur le nord, où couraient des rides semblables à des vagues, d’un
-rouge plus pâle.
-
-Et autour du lac rouge, et par tout le ciel, il montait une ténèbre
-verte, une ténèbre d’émeraude claire d’abord, et qui allait bleuissant,
-noircissant, devenant une profonde ombre de jade sur l’extrémité
-méridionale.
-
-Les étoiles étaient parties. Rien ne demeurait que ce ciel d’eau rouge,
-d’eau verte, de gemme verte et de ténèbre de jade!
-
-Qu’était-ce? D’où cela venait-il? Et pourquoi celle énorme influence sur
-le Tornadres, quel pouvoir d’induction spéciale, quelles affinités
-rôdaient au firmament? Questions qui étreignaient le cerveau de Sévère,
-mais ne le gardaient point de la même stupeur qui soulevait Luce et
-Victor devant la prédiction paysanne accomplie. Il ne doutait plus que
-la mort arrivât rapide, que le cœur qui lui galopait si terriblement
-dans la poitrine n’allât éclater et s’éteindre à tout jamais ...
-Cependant, sa face mourante levée vers le ciel, avec une solennité
-poignante, Luce se mit à dire:
-
- «Lors que l’Argent verdoiera,
- «La Roge Aigue proche sera,
- «Dévorant Étoiles et Lune...
-
-Et poussant un lourd soupir, résignée, elle s’écroula contre l’allège de
-la fenêtre, roide et les paupières closes.
-
-
-
-
- IV
-
-
- VERS L’IARAZE
-
-Immobile d’abord, sans force, Sévère attira vers lui sa femme.
-Était-elle morte, avait-elle disparu à jamais? Un rire noir, le rire des
-destins sans issue, vint à ses lèvres, et le mot «Jamais» circulait en
-son cerveau d’une manière ironique, ce «Jamais» que, pour sa propre
-existence il n’osait estimer au-delà de l’heure prochaine. Puis, son
-étreinte à Luce s’exaspéra, maladive. Il enleva la pauvre femme contre
-sa poitrine ... Alors, subit, bizarre, délicieux, un soulagement courut
-par toute sa fibre: _la fermeté contre le sol, la pesanteur revenue!_
-
-Quoi! le hasard avait dû le lui dire, il n’était pas arrive
-théoriquement à l’idée de joindre un poids au sien pour retrouver la
-sécurité matérielle!...
-
-Ranimé, solidifié, malgré l’oppression de sa poitrine, voilà que survint
-un flot de courage et d’espérance, qu’augmentait encore la suite de
-l’événement, son aisance singulière à tenir Luce entre ses bras, comme
-un petit enfant. Puis, un sursaut au cœur, le retour de la mémoire vers
-la catastrophe oubliée dans le choc de l’émotion heureuse: Luce
-était-elle morte? Il ausculta, il écouta, l’oreille à la poitrine de la
-jeune femme: le bruit importun de ses propres artères l’empêchait
-d’entendre. Elle n’était pas raide, cependant, mais si pâle, les
-paupières ouvertes sur l’œil immobile.
-
-—Luce! ma chère Luce!
-
-Un soupir, un mouvement débile de la tête. Il discernait une haleine
-toute légère, la vie! Sa volonté s’en fortifia, la résolution de tout
-effort pour la sauver.
-
-Il y rêva quelques minutes, puis haussa les épaules! A quoi bon le
-calcul? Il fallait agir comme les brutes, comme le dernier des êtres
-organisés, fuir droit devant soi, jusqu’au bord de l’Iaraze. Et sans
-plus hésiter, allant au plus court, il monta sur la fenêtre, franchit
-l’allège, criant, à Victor:
-
-—Prends un objet lourd. Lâche le chien et va avertir les camarades.
-Vois comme je porte mon fardeau. Que tout le monde se sauve. On aura le
-temps! As-tu compris?
-
-—Oui, monsieur.
-
-Et Sévère se sauvait, au trot, le pas sûr, mais oppressé, l’haleine
-sifflante, troublé par l’électricité du dehors plus vive, plus
-énervante. Il sortit de la porte du jardin, se trouva dans la pleine
-campagne. En sa majesté prodigieuse, le lac rouge semblait s’élargir
-encore aux abîmes stellaires. Sa gloire, aux bordures palpitantes, aux
-douceurs de verrières, délicate et resplendissante, terminée en
-dentelles, en cendres oranges, en arborisations, envahissait presque le
-zénith. On ne voyait toujours aucune étoile. De ci, de là, une fine
-ligne serpentine, une ligne de feu, courait de l’extrême nord à
-l’extrême sud. Sur terre, sur les surfaces planes du plateau Tornadres,
-partout l’incendie persévérait, l’incendie taciturne, l’incendie sans
-chaleur et sans consumation.
-
-Les cierges colossaux des grands arbres, les lumignons, infinis en
-nombre des graminées basses, les ascensions de longues écharpes, les
-grands arcs polychromes intarissablement dévorés par les neutralisations
-de forces, intarissablement recomposés, emplissaient l’Espace d’une vie
-d’épouvante et de beauté. Sévère y marchait, y allait, fermant les yeux
-par intervalles lorsqu’il fallait franchir des zones trop flamboyantes.
-Des cheveux de Luce se dégageait un torrent d’étincelles qui éblouissait
-Sévère et l’aveuglait. L’instinct le guidait au Sud-Ouest. Par minutes,
-une ferme apparue lui servait de jalon, mais auquel il n’avait pas
-grande confiance, tellement la transfiguration géhennique rendait
-incertaines les apparences.
-
-Arriva le moment ou il se crut égaré: devant lui, une mare, des roseaux
-levés comme des glaives de vengeance, des saules aux feuilles de pâle
-émeraude, des lucioles courant perpétuellement sur l’onde, une senteur
-phosphoreuse, ozonée, suffocante. Il sentait la molle terre sous lui,
-l’attraction confuse des eaux croupies. En vain tâchait-il
-l’orientation, sachant pourtant que c’était la mare des Cilleuses, à
-moins de quinze cents mètres de la frontière du plateau. Il la longea,
-il marcha dix minutes, il se retrouva au point de départ. Va-t-il rester
-là misérablement, son grand effort sera-t-il perdu.
-
-—Allons, Sévère!
-
-Il reprit l’élan, cherchant à reconnaître quelque marque-guide, quelque
-aspect connu, faiblissant en cette recherche, convaincu qu’une heure
-encore sur Tornadres, et ce serait la pâmoison, la mort en pleine
-campagne.
-
-Subitement, il fit une découverte, un petit promontoire, aigu, le seul
-de la mare, et dont il put déduire la direction à prendre. Dès lors, il
-sembla qu’il eût des ailes, lancé en ligne droite, finissant par trouver
-un petit sentier bien connu, qu’il ne quitta plus. Jamais il n’eût pu
-évaluer la durée de la route, peut-être une demi-heure, peut-être dix
-minutes, cinq minutes. Mais le voilà arrêté, dans un écrasement de
-stupeur, devant un gouffre noir parallèle avec le Tornadres incendié, un
-abîme de nuit sous ses pieds, dont le sépare un dévalement
-phosphorescent, le versant du plateau.
-
-—La pente! La pente!
-
-Il répète le mot; plein de force il commence de descendre, au galop, une
-sente sinueuse. Déjà, un bien-être physique, l’induction décroissante,
-les lumières toujours plus rares, douces comme des feux follets, l’air
-moite et tiède, plus respirable! En revanche le poids de Luce est devenu
-très dur. Il lui casse les bras, lui ralentit sa course. Il tombe, il
-croulerait sur la déclivité sans l’interposition d’un arbrisseau. Puis,
-de nouveau la course, l’halètement de sa poitrine, l’indomptable
-instinct maîtrisant ses nerfs. Enfin, une joie immense, il entend couler
-l’Iaraze, il perçoit par tous les pores l’approche du salut! Encore
-quelques pas! Le péril, déjà, ne peut plus guère l’atteindre dans ce
-milieu où, l’influence mystérieuse réduite au minimum, c’est déjà
-l’ancienne, la bonne nature terrestre, vitale, propice à l’homme. Et il
-ne s’arrête pas, en sueur, farouche, plein de puissance. Enfin, le val,
-la rivière sanglotant dans les ténèbres. Avec un grand cri, une
-allégresse violente et douloureuse, il se laisse tomber. Luce est sur
-ses genoux, une minute il tourne la tète en arrière, vers là-haut,
-irrésistiblement. Vague, une lueur erre sur le versant, plus vive vers
-les bords du plateau; c’est tout ce qu’il perçoit du vaste incendie: à
-peine l’éclat des mers nocturnes à l’époque des fécondations. Mais le
-firmament surtout l’étonne, l’Aigue disparue du rouge seulement, une
-espèce d’aurore boréale, où continue à crouler, merveilleuse et
-abondante, l’averse des bolides.
-
-—Quoi donc? se demande-t-il. Et pourquoi cette dissemblance énorme,
-entre Tornadres et l’Iaraze?
-
-Enfin, il se penche sur Luce, il la voit pâle encore, immobile, mais son
-souffle perceptible, un souffle plutôt de sommeil que d’évanouissement.
-Il l’appelle très haut:
-
-—Luce! Luce!
-
-Elle frémit, elle remue la tête doucement. C’est une joie infinie dans
-l’ombre et, avec des sanglots de bonheur, il l’embrasse, il continue à
-l’appeler, il murmure des phrases de tendresse. Enfin, les paupières
-s’ouvrent, le regard de la jeune femme, plein de Rêve, plein de
-Ténèbres, se porte sur Sévère:
-
-—Ah! s’écrie-t-il ... nous sommes vainqueurs enfin ... le Tornadres n’a
-pu te dévorer!
-
-Debout, les bras en croix, une volonté lui vint, la promesse de remonter
-seul là-haut, sur la pointe Sud-Ouest, de faire l’histoire du cataclysme
-...
-
-Cependant des voix s’élevèrent sur la pente, un aboiement. Comprenant
-que c’étaient les serviteurs de la _Corne_, Luce et Sévère les
-attendirent, tandis qu’ils s’étreignaient, dans une béatitude si grande
-que des larmes ruisselaient sur leurs joues.
-
-
-
-
- _NOTE_
-
-
-M. Sévère Lestang a publié effectivement (chez Germer-Baillière)
-l’histoire du cataclysme du Tornadres. Pendant sept jours l’Aigue a été
-visible sur le plateau, pendant sept jours l’incendie sans _chaleur ni
-consumation_ a persévéré, c’est ce qu’atteste, outre M. Lestang et les
-habitants du plateau, une commission savante survenue le dernier jour du
-phénomène. On a eu quelques morts à déplorer, mais relativement rares,
-la plupart des indigènes ayant fut dès le début de la nuit du 10 août.
-Quant aux conclusions de l’examen scientifique, il faut bien avouer
-qu’elles sont toutes négatives: nulle théorie plausible. Le seul fait
-intéressant et pouvant, plus tard, conduire à quelque découverte est
-celui-ci: _Le plateau Tornadres, repose sur une masse rocheuse de
-150.000.000.000 de mètres cubes environ qui est évidemment d’origine
-stellaire, c’est un_ =colossal bolide= _tombé près du val de
-l’Iaraze, dans les temps préhistoriques_.
-
- FIN DU CATACLYSME
-
-
-
-
- _TABLE_
-
-
- _LES XIPÉHUZ_
-
-
- LIVRE PREMIER
-
-
- I. — LES FORMES
- II. — EXPÉDITION HIÉRATIQUE
- III. — LES TÉNÈBRES
- IV. — BAKHOUN
- V. — PUISÉ AU LIVRE DE BAKHOUN
- VI. — SECONDE PÉRIODE DU LIVRE DE BAKHOUN
-
-
- LIVRE DEUXIÈME
-
- VII. — TROISIÈME PÉRIODE DU LIVRE DE BAKHOUN
- VIII. — DERNIÈRE PÉRIODE DU LIVRE DE BAKHOUN
-
-
- _LE CATACLYSME_
-
- I. — SYMPTOMES
- II. — L’AVERSE ASTRALE
- III. — APPARITION DE L’AIGUE
- IV. — VERS L’IARAZE
-
-
-
-
- Remarques du transcripteur
-
-
-Les mots mal orthographiés et les erreurs d’impression ont été corrigés.
-En cas d’orthographe multiple, l’usage majoritaire a été utilisé.
-
-La ponctuation a été conservée, sauf en cas d’erreurs d’impression
-évidentes.
-
- [Fin de _Les Xipéhuz_, par J.-H. Rosny]
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES XIPÉHUZ ***
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