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-The Project Gutenberg eBook of Emile et les autres, by Charles Derennes
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-using this eBook.
-
-Title: Emile et les autres
-
-Author: Charles Derennes
-
-Release Date: November 5, 2021 [eBook #66672]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned
- images of public domain material from the Google Books
- project.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK EMILE ET LES AUTRES ***
-
-
-
-
-
- CHARLES DERENNES
-
- LE BESTIAIRE SENTIMENTAL
-
- III
-
- EMILE ET
- LES AUTRES
-
-
- ALBIN MICHEL, ÉDITEUR
- PARIS--22, RUE HUYGHENS, 22,--PARIS
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR:
-
-
-ROMANS
-
- Le Renard bleu (Albin Michel).
- Les Bains dans le Pactole (Albin Michel).
- Le Pou et l’Agneau (Ferenczi).
- Mon Gosse (Baudinière).
- Etc., etc.
-
-_En préparation_:
-
- Gaby, mon amour... (Albin Michel).
- L’Ile flottante.
-
-LE BESTIAIRE SENTIMENTAL
-
- Vie de Grillon (Albin Michel).
- La Chauve-Souris (Albin Michel).
-
-_En préparation_:
-
- Les Porte-Bonheur (Kiki, Filon, etc.).
- L’Etre qui viendra.
- La Société des Fourmis.
-
-EN MARGE DU BESTIAIRE
-
- _Pour paraître prochainement_ (Collection Colette):
- L’Enfant dans l’herbe.
-
-POÈMES
-
- Perséphone.
- La Fontaine Jouvence (Garnier Frères).
- La Princesse (Les Amis d’Edouard, Champion).
-
-_En préparation_:
-
- La Matinée du Faune.
-
-
-
-
-Il a été tiré de cet ouvrage:
-
-7 exemplaires sur Papier du Japon numérotés à la presse de 1 à 7
-
-15 exemplaires sur Papier de Hollande numérotés à la presse de 1 à 15
-
-35 exemplaires sur Vergé pur fil des Papeteries Lafuma numérotés à la
-presse de 1 à 35
-
-
-Droits de traduction et reproduction réservés pour tous pays.
-
-_Copyright 1924 by Albin Michel._
-
-
-
-
- A CLAUDE FARRÈRE
- A CAUSE DE
- CHAT COMME ÇA,
- ET
- A PAUL LÉAUTAUD
- A CAUSE
- DE CHATI, DE PETITE CAFÉ, DE MINNE
- ET DE RIQUET, ET DE BIBI, ET DE PITOU
- ... ET DE GOLO ET D’ÉMILE
- ... ET DES AUTRES
-
-
-
-
-PRÉFACE
-
-DE L’AMITIÉ ET DE L’ÉTUDE MAL ENTENDUES DES ANIMAUX
-
-
-Je reçois constamment des lettres: «Vous qui aimez les bêtes...»
-
-J’y réponds rarement, parce que je n’aurais plus le temps de m’occuper
-d’autre chose, et qu’elles dénotent, huit fois sur dix, une étrange
-inintelligence du but que je poursuis en faisant paraître de petites
-études naturelles, comme _Vie de Grillon_ ou _la Chauve-souris_.
-
-Tranchons le mot, soyons cyniques: j’aime les bêtes d’une façon
-intéressée, pour la joie que me valent l’observation et
-l’expérimentation exercées à propos d’elles, en savant d’occasion, donc
-en égoïste, et non pas, en la plupart des membres de la Société
-protectrice des animaux... Certes, j’approuve de tout cœur cette Société
-et la loi Grammont; j’ai envie d’étrangler, aussi bien que le roulier
-qui brutalise ses chevaux sous l’influence d’un coup de vin, le
-charcutier qui pratique la vivisection intensive sous prétexte
-d’inspiration scientifique...
-
-Mais...
-
- * * * * *
-
-... Mais je connais une charmante vieille dame qui, jusqu’à sa mort, a
-juré de porter, éternellement fixé à son poignet par un bracelet de
-cuir, le portrait sous médaillon d’un caniche qu’elle perdit il y a eu
-vingt ans aux pommes.
-
-J’en sais une autre,--celle-ci beaucoup plus jeune, ma foi!--qui va
-chaque mois au moins orner de fleurs la tombe d’un bull dans le
-cimetière canin d’Asnières, où il dort son dernier sommeil...
-
-Tant pis pour moi si l’on m’en veut de protester contre de pareilles
-marques d’affection! J’estime que, s’il faut aimer les bêtes, qui sont,
-en effet, infiniment aimables, il faut aussi que notre intérêt pour
-elles soit digne de nous et qu’il soit surtout--ce dont le prétendu ami
-des bêtes ne semble guère, à l’accoutumée, se douter--digne d’elles.
-
-Par exemple, il est entendu que, ce qu’il y a de meilleur dans l’homme,
-c’est le chien. Soit! Mais pourquoi ne pas _transposer_, quand il s’agit
-d’animaux domestiques? Pourquoi ne pas dire: ce qu’il y a de plus
-mauvais dans le chien, c’est l’homme? Le malheureux toutou, auquel nous
-devrions, par convenance pour nous et par amitié pour lui, concéder une
-_valeur_ plus désintéressée, ne nous plaît en général que dans la mesure
-où il flatte notre orgueil, ou quelque autre de nos défauts.
-
-Ainsi, les caresses serviles qu’il octroie si volontiers aux bipèdes
-permettent aux plus misérables de ceux-ci de posséder un serviteur et un
-courtisan. Mais il y a pire: ces pauvres bêtes, façonnées depuis des
-millénaires par une hérédité d’esclavage, parodient les tares (ou les
-vertus, mais c’est moins fréquent!), les allures et jusqu’aux grimaces
-de ceux dont elles ont fait leurs dieux Lares. Elles reflètent
-fidèlement, avec une facilité déplorable, celles des manies, ceux des
-tics, ceux des instincts qui nous sont les plus coutumiers. Je
-commenterai plus loin l’histoire de deux chiens que j’ai connus dans mon
-enfance: le dogue du boucher du coin ressemblait, museau et caractère, à
-son patron. Pourquoi? Parce que celui-ci cultivait sa férocité et son
-goût professionnel de l’odeur du sang, ceci sans le savoir, peut-être,
-mais un peu comme Dieu fit quand il nous créa à son image (flatteur pour
-lui!)... Cependant, la levrette de la gentille modiste d’en face
-sautillait tout le long du jour sur le trottoir avec une coquetterie un
-peu niaise et tellement jumelle de celle même que sa patronne
-pratiquait!
-
-Et le boucher du coin disait de son gros chien camus:
-
---Un travailleur, messieurs... et un gaillard!
-
-Et la modiste d’en face disait de sa grêle chienne au museau pointu:
-
---Un amour, et si sensible, mesdames!
-
-Ainsi n’admiraient-ils qu’eux-mêmes dans leurs frères inférieurs, ou
-prétendus tels. Une admiration de ce genre me semble, à le déclarer net,
-aussi peu flatteuse pour l’être humain qui l’éprouve et la chante à tout
-venant que pour l’animal qui la subit.
-
-Il est vrai que ce dernier n’en peut mais. Et, «en l’espèce», je juge
-que, dans le cas du boucher et du bouledogue, de la modiste et de la
-levrette, les «frères inférieurs» n’étaient pas nécessairement ceux
-qu’on aurait cru pouvoir désigner de prime abord, sans hésitation
-possible.
-
- * * * * *
-
-La Science ne va plus aujourd’hui jusqu’à décider péremptoirement que
-l’homme descend du singe; elle transige et explique que l’homme est un
-singe qui a réussi. Je me suis attiré toutes sortes de foudres pour
-avoir énoncé qu’il fallait aller plus loin, que l’homme était un singe
-qui avait mal tourné,--puisqu’il avait été obligé d’inventer le feu, et
-réalisé par la suite diverses autres conséquences du «Progrès» qui
-rendent les guerres et l’existence actuelles, la mort et la vie, si
-séduisantes dans leur ensemble...
-
-Mais tenons-nous-en aux toutous. Car il en est aussi de «progressistes»,
-ou plutôt de «perfectionnables».
-
-On dit d’eux qu’ils sont de luxe. Je les considère plutôt comme des
-loups qui ont mal tourné; ceux-ci, par notre faute, ont partagé le
-mieux, presque à l’égal de nous, la male-chance des hommes par rapport à
-la chance,--relative, car tout est relatif!--des singes et surtout des
-grands anthropomorphes...
-
- * * * * *
-
-A la vérité, ce qui fait le mérite des bêtes, c’est la valeur de
-l’intérêt que nous leur portons; mais il ne faut pas les aimer bêtement,
-anthropomorphiquement: _il faut les comprendre_.
-
-Ceci, au point de vue intellectuel.
-
-Et, _au point de vue moral_: il faut que nous fassions tout pour que ces
-esclaves, _qui ne sont esclaves que par notre faute, restent auprès de
-nous aussi rapprochés que possible de ce qu’ils seraient si nous
-n’existions pas_.
-
-Voilà, je crois, la vraie maxime de ceux qui s’intéressent aux bêtes
-autrement que d’une façon «anthropomorphique» et sensiblarde.
-
-Je me souviens d’un jour de l’hiver dernier, où, près d’une fenêtre
-provinciale, je relisais je ne sais plus quelle page féroce, splendide
-(et cependant moins _hallucinée_ qu’à l’ordinaire) de Mirbeau. Or, voici
-qu’à quelques pas de la maison maternelle, sur le trottoir, retentit
-soudain un miaulement lamentable.
-
-Je regarde: c’était un malheureux chaton, sous la pluie, dans la boue;
-un affreux petit animal, maigre, affamé, égaré. Et moi, je croyais
-comprendre très bien tout ce que son miaulement éperdu contenait de
-détresse. Je croyais comprendre... Que dis-je? Je traduisais à mesure:
-
-«Je suis terrifié, j’ai faim, j’ai froid... Je n’y suis pour rien, ce
-n’est pas de ma faute!... Si les hommes n’avaient pas domestiqué mes
-ancêtres, je serais déjà capable, même si petit, de chercher ma pitance
-dans quelque fourré lointain. Mais je suis dans la ville où il m’a fallu
-naître, devant ces divinités qui disposent de tout et qui vont
-certainement encore me chasser à coups de bottes ou de balai.»
-
-Comme pour confirmer les sentiments que mon imagination prêtait à la
-bestiole (mais mon imagination s’égarait-elle beaucoup?), une voisine
-s’écria:
-
---Il est encore là?... C’est celui qui, ce matin, maraudait dans ma
-cuisine!... Sale bête!
-
-Le petit chat miaula plus fort, supplia, ce qui parut irriter davantage
-encore la commère. Elle cria tant et si bien que son mari surgit sur le
-seuil...
-
---Flanque-lui donc _Ravachol_ aux trousses! glapit-elle.
-
-L’homme eut un bon gros rire, siffla, puis:
-
---Au chat, _Ravachol_, au chat!
-
-Un chien, un superbe berger alsacien (?), accourut... «Au chat!...»
-Ça ne traîna pas: deux ou trois bonds joyeux, un coup de
-mâchoire,--crac!...--et il n’y eut plus sur la chaussée, sous la pluie,
-dans la boue, qu’une petite boule de fourrure grise et sale qui gisait,
-les reins brisés, avec une fine langue rose recroquevillée aux bords des
-gencives brunes et des dents blanches. La femme montra un visage
-épanoui, triomphant: l’homme eut de nouveau son bon gros rire placide;
-le chien revint vers ses Dieux Lares, satisfait, avec des aboiements
-victorieux, fit le beau, reçut des caresses... (Oui, Mirbeau eût
-admirablement conté cette histoire-là!)
-
-C’était pourtant un bon chien... C’étaient pourtant de braves gens...
-
- * * * * *
-
-Non, sous aucun prétexte, il ne faut aimer les animaux en ce qu’ils nous
-rappellent de notre propre nature: tout esprit clair et débarrassé des
-préjugés ordinaires sait que nous risquerions d’apprécier presque
-uniquement en eux les sentiments que les moins intéressants de nos
-semblables ne constatent pas sans inquiétude dans leur propre cœur.
-
-Il faut comprendre ce que le Pauvre des pauvres appelait, en ses
-Fioretti, l’adorable Sainteté des Bêtes. Les bêtes ont leur sainteté,
-que je nommerai, moins dévotement, leur dignité. Mais qu’est la dignité
-d’un animal domestique (oh! non par sa faute, encore une fois!), à côté
-de celle d’une bête sauvage? C’est à l’état sauvage que doivent, des ans
-et des ans, ceux qui prétendent chérir leurs frères inférieurs, les
-observer.
-
-Les observer, oui, car on ne chérit véritablement pas une créature,
-quelle qu’elle soit, que l’on n’a pas longtemps _observée et comprise_.
-Il faut voir les animaux à l’œuvre, à leur œuvre; et non à la
-nôtre--car, lorsque notre collaboration leur fait défaut, l’œuvre, je
-vous prie de le croire, n’en est pas moins belle et noble pour cela.
-
- * * * * *
-
-Quant aux «petits chienchiens à leurs mémères», ils ne seront jamais,
-d’ailleurs,--en plus sympathique généralement,--que les caricatures de
-ces dames.
-
-Mais je n’aime plus guère à m’occuper d’humaine et surtout de féminine
-psychologie.
-
-
-
-
-I
-
-ÉMILE OU DE LA PERSONNALITÉ CHEZ LES BÊTES
-
-
-
-
-_LIVRE PREMIER_
-
-PSYCHOLOGIE HUMAINE ET PSYCHOLOGIE ANIMALE
-
-
-1
-
-Quiconque tente une étude de ce genre, et même aussi modeste
-d’intentions et d’effets que celle que voici, se doit de noter d’abord à
-quel point est impropre le terme _psychologie_, lorsqu’il s’agit de
-projeter quelques lueurs sur les mystères de l’âme animale.
-
-D’autres écriraient: de ce qui sert d’âme aux bêtes ou leur constitue un
-semblant d’âme. Je préfère dire âme tout court, et ceux qui ont pris
-quelque intérêt à mes précédents essais du même genre[1] doivent
-connaître (même s’ils ne partagent point tout à fait mon avis), que,
-concédant une âme aux bêtes, ou plutôt ne voyant pas très clairement où
-finit l’instinct et où commence l’intelligence, je ne m’exprime pas de
-la sorte pour des motifs uniquement sentimentaux.
-
- [1] _La Vie de Grillon_ et _La Chauve-Souris_.
-
-Terme impropre--dis-je,--que celui de psychologie appliqué à l’âme des
-animaux, terme non seulement impropre, mais dangereux, puisqu’il
-risquerait de nous inviter à étudier l’âme des bêtes comme nous faisons
-celle de nos semblables: méthode qui, dès le principe, serait
-défectueuse.
-
-Mais, au fait, en quoi consiste l’œuvre de l’observateur de ses
-semblables, du psychologue _humain_?
-
-Nous sommes à peu près assurés que, pour la plupart des hommes, deux et
-deux font quatre et que la somme des angles d’un triangle est égale à
-deux droits; les phénomènes intellectuels, leur processus et leur
-exercice, grâce à la possibilité de communes mesures d’homme à homme,
-sont donc susceptibles d’être étudiés à peu près objectivement et de
-donner lieu à des lois provisoirement indiscutables. Mais, dès qu’il
-s’agit de phénomènes sensoriels ou sentimentaux, l’abîme déjà se creuse
-entre individus d’une même espèce, voire de la même famille, et l’on
-doit se rabattre, pour tenter d’y voir clair, sur la méthode
-introspective, faire de soi-même son objet d’expérience, l’objet
-d’expérience par excellence, celui à propos duquel on a le plus de
-chance de ne pas trop se tromper.
-
-Nous pouvons parfaitement côtoyer toute notre vie des gens qui appellent
-le vert rouge, et réciproquement, sans nous en douter et sans qu’ils
-s’en doutent eux-mêmes.
-
-Les miroirs des sens sont loin de refléter le monde extérieur de la même
-manière, et, si n’importe qui d’entre nous se trouvait logé brusquement
-dans la peau de son meilleur ami ou de son frère, et pourvu à
-l’improviste de ses machines à interpréter le monde, il y aurait chance
-qu’il se crût soudain éberlué, ou devenu dément, ou transporté dans une
-autre planète que cette terre.
-
-
-2
-
-Quand nous disons des autres hommes «nos semblables», c’est une
-expression qui a sans conteste son charme social, mais qui est
-indubitablement inexacte et insuffisante dès qu’il s’agit de la vie
-psychique. Chaque homme est aux autres hommes un monde clos et mes
-semblables peuvent bien me raconter ce qui se passe en eux-mêmes, que je
-les y invite ou non, sans que je me juge obligé de les croire pour cela.
-
-Non que l’on soit tenu par principe de suspecter leur bonne foi. Mais,
-pour les croire _scientifiquement_, il faudrait, comme l’on dit, pouvoir
-y aller voir... Les erreurs que nous faisons sur notre compte sont
-fréquentes, et si un mur opaque et infranchissable nous sépare des
-autres âmes, combien de fois des nuées et des voiles ne
-s’interposent-ils pas, fallacieux, entre notre intelligence condamnée à
-l’impuissance et nos sentiments devenus pour elle étrangement confus et
-obscurs?
-
-Freud, étudiant avec la précision et la subtile logique que l’on sait
-les phénomènes si troublants du sommeil et du songe, n’attribue aux
-expériences faites sur les autres ou aux informations documentaires
-bénévolement fournies par ceux-ci, qu’une valeur très relative.
-
-Il est bien évident qu’en pareil cas le sujet peut, non seulement se
-tromper en toute sincérité, se souvenir mal, défectueusement
-s’expliquer, mais aussi conter d’énormes blagues au plus savant, au plus
-averti des spécialistes... Bref, l’humaine psychologie, pour une immense
-part de l’ordre d’études qu’elle embrasse, est condamnée à se fonder sur
-une base subjective, presque uniquement subjective, à laquelle on ne
-saurait dénier quelque incertitude et quelque instabilité.
-
-
-3
-
-La psychologie animale se heurte, bien entendu, à des difficultés de
-méthode encore plus considérables.
-
-Elles proviennent d’abord de ce fait que le mur, si souvent opaque et
-infranchissable d’homme à homme, devient encore plus décourageant
-d’homme à bête.
-
-En second lieu, il ne saurait être question ici, sinon
-exceptionnellement, de ces phénomènes intellectuels auxquels je faisais
-allusion tout à l’heure, et grâce auxquels certaines échelles peuvent
-être lancées par-dessus le mur, quelques fenestrelles pratiquées en lui:
-l’âme de l’animal est avant tout un monde de sentiments et de sensations
-qui ne sauraient naître et se développer d’une manière analogue aux
-nôtres qu’à titre d’exception et absolument par hasard. Entre ses
-sentiments ou sensations et nos sensations, il n’y a même pas une
-apparence de possibilité de commune mesure.
-
-Nous voici donc dans l’obligation d’inférer, de traduire,--de traduire
-avec des chances perpétuelles de trahir.
-
-
-4
-
-Le pire des écueils que ménage aux hommes qui s’intéressent aux bêtes
-l’étude de leur mentalité et de leur moralité, écueil que je tenterai
-d’éviter avec le plus de soin, est celui vers lequel tend
-perpétuellement à nous conduire ou nous ramener la manie invétérée de
-juger nos «frères inférieurs», ou prétendus tels, selon nous-mêmes.
-
-Lorsque Buffon, à propos du cheval, parle de noblesse, il n’y a là
-qu’association d’idées assez puériles, en tout cas superficielles et peu
-solides, dans l’esprit et sous la plume du pompeux écrivain; l’idée de
-cheval a évoqué pour lui d’autres idées ou images nobles et brillantes,
-que désignent des mots comme chevalerie, chevauchée, cavalerie,
-cavalcade.
-
-Ajoutez à cela l’expression d’une reconnaissance égoïste, l’exposé des
-services que rend à l’homme «sa plus noble conquête», la louange de son
-endurance au labeur, de sa fidélité à son maître, de sa reconnaissance
-envers celui qui le nourrit et le caresse, et Buffon ne doutera pas de
-nous avoir suffisamment éclairés sur la psychologie hippique.
-
-Ainsi d’ailleurs le voyons-nous, d’un bout à l’autre de la part
-descriptive de son œuvre,--et qui en est bien la plus caduque,--juger
-toutes bêtes sauvages ou domestiquées en raison de considérations
-strictement humaines, d’ordre plutôt esthétique quand ce sont les bêtes
-sauvages et surtout les grands fauves qui sont en cause, d’ordre plutôt
-utilitaire et vaguement moral quand il traite d’animaux devenus nos
-auxiliaires ou nos familiers.
-
-Mais, pour nous en tenir au cheval, et à ne le juger qu’en hommes, nous
-aurions pu tout aussi justement dire de lui qu’il est un animal assez
-stupide, gourmand, sujet à des épouvantements ridicules, volontiers
-capricieux ou têtu. Certes, nous n’en serions pas plus avancés dans la
-connaissance foncière et profonde de son être, et, probablement, au lieu
-de verser dans cet anthropomorphisme que j’ai maintes fois dénoncé, dans
-cette infirmité intellectuelle de ramener à nous toutes les créatures,
-aurions-nous agi avec plus de logique et de raison en nous demandant,
-par exemple, si les vertus que nous lui attribuons ne sont pas des
-défauts ou de navrants pis-aller, selon lui, et si, au contraire, il ne
-conçoit pas quelque fierté obscure de cette stupidité et de cette
-poltronnerie qui le caractérisent également?
-
-
-
-
-_LIVRE DEUXIÈME_
-
-DU PLAGIAT OU DE LA «SINGERIE» CHEZ LA PLUPART DE NOS FAMILIERS
-
-
-1
-
-Il faudra donc nous débarrasser de cet anthropomorphisme tel que je
-viens une fois de plus de le définir.
-
-Ceci posé, je m’empresse de reconnaître, que, lorsqu’il s’agit d’animaux
-domestiques, et c’est ici le cas, ceux-ci ne nous facilitent guère une
-besogne déjà compliquée et scabreuse. Car la domestication leur fait
-adopter quantité de nos manières et même de nos manies.
-
-Il n’y a pas que les romanciers, les poètes et les planteurs de choux à
-se plagier les uns les autres, parfois bien involontairement.
-L’imitation est une grande loi naturelle, une loi universelle, une loi
-générale; et tout objet ou tout être pour qui cette loi resterait par
-hasard lettre morte serait considéré justement comme une anomalie, une
-monstruosité.
-
-Chacun de nous, dans la vie courante, et tout aussi longtemps qu’il
-respire, regarde, écoute, touche, goûte et sent, chacun de nous est
-plagiaire sans qu’il s’en doute, un peu de la même façon que M. Jourdain
-était prosateur.
-
-Qu’est-ce en effet qui saurait mieux qu’un miroir répondre à la
-définition du plagiaire?
-
-Or, tout homme, grâce aux modestes miroirs des sens par lesquels il
-reflète le monde, est le plagiaire partiel d’une réalité dont l’ensemble
-lui échappe.
-
-Dieu créa l’homme à son image, dit la Genèse. Nous, nous nous créons et
-recréons perpétuellement à l’image de Pan, pourrait-on dire aussi.
-
-L’une de ces formules est sacrée, l’autre profane; mais, en fin de
-compte, toutes deux s’accordent et concordent admirablement.
-
-
-2
-
-Traitant des dons d’imitation dont font preuve les bêtes, je ne
-m’attarderai pas sur ces phénomènes de mimétisme, aujourd’hui bien
-connus de tous, qui font le caméléon varier de teintes selon celles des
-lieux ou des heures où il promène sa pataude paresse, qui imposent à mon
-amie Zompette, la grenouille verte, de passer par toute la gamme des
-verts selon qu’on garnit son bocal de sombre laurier ou de pâle mimosa.
-
-Il est généralement admis que cette faculté que possèdent certains êtres
-de changer de couleur comme à volonté est une arme naturelle à eux
-concédée pour leur permettre de se dérober plus facilement aux yeux de
-leurs ennemis...
-
-Explication qui sent un peu bien son Bernardin de Saint-Pierre, lequel
-voyait en toutes choses la sollicitude d’une Providence vraiment
-précautionneuse, tatillonne et en tout cas romanesque à l’excès.
-
-A la vérité, ce mimétisme doit être d’ordre esthétique plutôt que
-pratique. Je n’y vois point l’effet d’une sollicitude supérieure, encore
-moins un procédé de défense, mais art instinctif, coquetterie
-involontaire ou jeu inconscient.
-
-Oui, un jeu que l’animal se donne à lui-même pour son plaisir obscur,
-une fête dans son royaume clos, une satisfaction à cet appétit
-d’imitation que je signalais tout au long de l’échelle des êtres, une
-récréation analogue à celle de la parure masculine ou féminine, à quoi
-l’on voit que se complaisent tant de bêtes, de préférence dans la saison
-des amours, mais maintes fois aussi de la manière la plus désintéressée.
-
-Ceci, du reste, est une autre histoire...
-
-
-3
-
---Car, parlant d’imitation de la part de nos familiers, j’entends ici
-imitation voulue, consciente, exécutée par commodité naturelle, par
-obéissance à la loi générale, mais aussi dans un but agréable ou
-profitable à l’individu.
-
-Cette tendance à l’imitation est observable déjà chez quantité d’animaux
-sauvages. Je n’en citerai qu’un exemple, que j’ai d’ailleurs apporté en
-d’autres circonstances et pour illustrer une suite de raisons d’ordre
-différent.
-
-Contrairement à ce que nous pourrions croire, tous les castors ne sont
-pas ces étonnants constructeurs de huttes et de cités lacustres qu’on
-nous apprit à admirer dès notre enfance: il en est de vagabonds, gîtant
-et fondant famille au hasard, en des logements de fortune offerts par la
-nature; mais si ces vagabonds rencontrent des congénères plus civilisés,
-plus avisés et laborieux, «on les voit», nous conte Buffon parfaitement
-informé (pour une fois), par un de ses correspondants, «on les voit qui
-les observent et qui ne tardent pas à faire de même...»
-
-Notons au passage qu’une telle adaptation, précédée d’observation,
-implique incontestablement le raisonnement dans l’esprit du castor, et
-une éducation rapide, vivement menée, ne participant en rien de cette
-science et de cette habileté héréditaires et routinières, par quoi l’on
-a coutume de séparer l’animal de l’homme et l’instinct de
-l’intelligence... Mais, ceci aussi est une autre histoire, pour le
-moment du moins.
-
-
-4
-
-Comme il est facile de le prévoir, en passant des animaux sauvages ou
-libres aux domestiques, on constatera un notable accroissement des
-facultés de plagiat, et, bien entendu, le modèle choisi par ces
-imitateurs résolus sera de préférence l’homme, le patron, le maître.
-
-Non pas toujours, néanmoins.
-
-Un de mes amis me contait l’hiver dernier que ses poules, dont il
-possède une fort remarquable collection, lorsqu’il les logeait dans
-l’enclos des pintades, ne tardaient pas à imiter l’allure et les
-manières particulières à celles-ci, comme si elles les avaient jugées
-plus imposantes ou distinguées.
-
-Je me suis méfié un peu, cet ami étant Gascon,--comme moi-même,--mais
-j’ai constaté par la suite l’exactitude absolue de la chose et il est
-facile à n’importe qui d’en faire autant.
-
-D’autre part, divers journaux ont mentionné il y a quelques mois une
-chatte allaitant et, par la suite, chérissant un rat blanc devenu le
-compagnon de jeu de ses fils.
-
-Je savais de tels faits parfaitement possibles, les ayant expérimentés
-moi-même de la part de ma siamoise Nique, ainsi que je l’ai conté
-ailleurs[2], de Nique dont on trouvera plus loin la biographie
-détaillée. Si je parle ici de rats, c’est du reste pour cette seule
-raison que j’ai connu un autre rongeur, un lapin, qui, nourri, lui
-aussi, par une chatte et ayant grandi avec les chatons, ne procéda
-jamais par bonds, à la façon des autres Jeannots. Non!... Il s’insinuait
-d’une allure féline, avisée et réfléchie, le long des murs ou entre les
-caisses du vaste grenier qu’on lui avait assigné pour domicile, copiant
-ainsi les manières de ses frères de lait.
-
- [2] _La Chauve-Souris_ (A. Michel).
-
-
-5
-
-Quand c’est le bipède prétendu supérieur que plagient les animaux
-familiers, cela se dénomme singerie; mais, comme nous venons de le voir,
-on aurait tort de croire que la singerie est le fait des seuls singes.
-Il y a dans les _Lettres de mon moulin_ d’Alphonse Daudet une bien jolie
-phrase à propos de deux très vieux époux: «Chose touchante, ils se
-ressemblaient...» Encore cette grande loi naturelle de l’imitation, ou,
-pour mieux dire, du modelage réciproque, dont l’individualisme humain
-atténue maintes fois les effets, mais auquel se prête beaucoup mieux la
-plasticité animale... Qu’on me permette de revenir ici sur tels
-souvenirs d’enfance que j’ai utilisés déjà dans ma préface: le boucher
-du coin possédait un dogue bordelais, la modiste d’en face une levrette;
-celle-ci allait et venait d’un trottinement dansant, un peu prétentieux,
-faisant mille coquetteries ou minauderies en l’honneur de tout et de
-rien; celui-là demeurait assis de longues heures sur le seuil de son
-patron, les babines retroussées sur ses crocs féroces, le gosier
-grondant, les prunelles sanglantes...
-
-De ma fenêtre, admirant combien le bouledogue ressemblait au boucher, la
-levrette à la modiste, j’imaginais vaguement qu’il était fatal, prévu,
-ordonné qu’il en fût ainsi, partout et toujours, entre les êtres humains
-et leurs familiers.
-
-Mon opinion actuelle n’est pas évidemment si absolue. Pourtant, que nos
-familiers adoptent volontiers, non seulement nos tics et nos manies,
-mais notre allure, nos façons d’agir et jusqu’à certains traits de nos
-caractères, cela me semble incontestable. Laisse-moi observer ton chien,
-et déjà j’en saurai long sur ton compte. Un bon chien peut être la
-propriété d’un bandit, mais il est rare qu’un mâtin hargneux appartienne
-à un homme courtois. Oui, ce qu’il y a de meilleur dans l’homme, c’est
-le chien... peut-être, après tout!... Mais, à coup sûr, ce qu’il y a
-maintes fois de pire chez le chien, c’est l’homme, le maître qu’il
-plagie, dont il s’inspire et qu’il nous révèle innocemment,--le don de
-se dissimuler aux autres et, par occasion, à soi-même, demeurant jusqu’à
-nouvel ordre notre apanage exclusif.
-
-
-
-
-_LIVRE TROISIÈME_
-
-INDIVIDUALITÉ ET PERSONNALITÉ
-
-
-1
-
-Aux difficultés que présente l’abord de la psychologie animale (et il
-demeure bien entendu que j’emploie ce mot de psychologie par paresse,
-commodité ou faute de mieux), s’en adjoint donc une nouvelle, dont il me
-semble qu’on ne s’était pas encore suffisamment méfié: croyant étudier
-une bête familière, c’est encore de nous que nous nous occupons, comme
-reproduits et réédités à sa manière, caricaturés,--ou embellis.
-
-Nous ne nous sommes débarrassés de notre naïf anthropomorphisme que pour
-devenir les jouets de nos objets d’étude, qui nous bernent sans le
-vouloir, en versant eux-mêmes, à leur façon, dans un anthropomorphisme
-instinctif.
-
-Autre conclusion assez troublante à ce que j’ai tenté de dégager
-jusqu’ici: cette personnalité, cette différenciation d’être à être d’une
-même race qui rend précaires les bases de toute psychologie, mais sans
-laquelle il ne serait plus de psychologie possible, ne devient-elle pas
-dès lors illusoire?
-
-Il est sûr que, si les animaux qui nous approchent ne témoignaient d’une
-personnalité propre que dans la mesure où ils obéissent à la loi
-d’imitation, il n’y aurait plus lieu de parler du caractère propre à tel
-chien ou à tel chat; et, par un chemin détourné, nous les ramènerions à
-cet état de machines où, d’autorité, les a relégués Descartes; ils ne
-seraient plus des automates, mais des appareils enregistreurs, et la
-psychologie animale en serait, une fois de plus, simplifiée, certes, et
-éclaircie, mais bornée aussi à un point qui offense la raison.
-
-
-2
-
-Chez le dogue bordelais du boucher, comme chez la levrette de la
-modiste, comme chez la plupart des chiens, des chats, des animaux du
-foyer, de l’écurie, des étables et même de la basse-cour, il y a une
-personnalité naturelle qui continue de vivre et de se développer à côté
-de la personnalité occasionnelle ou de pastiche.
-
-Je disais tout à l’heure qu’un bon chien, un chien honnête, peut être la
-propriété d’un bandit... Kroumir, le chien du vieux Piocq, un chemineau
-qui vagabondait jadis entre Dax et Mugron-en-Chalosse, imitait
-(personnalité occasionnelle) les allures louches et sournoises de son
-maître, se faufilait au long des venelles, chérissait l’approche de la
-nuit et de passer inaperçu, était à la fois piteux, arrogant, et, en
-outre, sale et puant comme le Piocq lui-même.
-
-Mais, alors que Piocq passait, à juste titre, pour un fieffé maraudeur,
-Kroumir, dans les instants où il travaillait pour son compte, faisait
-preuve d’une amabilité modeste et d’une scrupuleuse honnêteté; jamais il
-ne serait entré qu’on ne l’y eût dûment convié dans la cuisine où les
-servantes de mon oncle préparaient les repas, toutes portes et fenêtres
-ouvertes sur la rue qu’illuminaient les beaux soleils d’août et de
-septembre. Il apparaissait sur le seuil, et s’arrêtait là humblement,
-avec de légers frétillements de queue et des yeux qui parlaient
-(personnalité naturelle ou, tout au moins, effets d’expériences acquises
-au cours de sa vie propre, particulière). Quelques rogatons et quelques
-croûtons engloutis, il remerciait à sa manière, d’un curieux petit
-hochement de tête et d’une sorte de glapissement que je n’ai jamais
-entendu que de sa part, avant d’aller poursuivre l’accomplissement de
-son devoir auprès du Piocq, endormi, digérant ou cuvant son vin dans un
-fossé du voisinage.
-
-Et c’était ce même Kroumir qui n’avait pas son pareil pour pénétrer sans
-crier gare dans une basse-cour, y étrangler sans fracas une volaille et
-la rapporter toute chaude et pantelante encore à son maître, lequel
-allait la plumer et la cuisiner dans quelque bois ou boqueteau peu
-fréquenté du pays!
-
-En quoi Kroumir continuait de faire son devoir, de se comporter en chien
-honnête, sous les injonctions obscures de la double personnalité
-évidente chez la plupart de ses pareils...
-
-C’est bien l’homme qui représente ce qu’il y a de plus mauvais dans le
-chien, je ne me lasserai pas de le répéter...
-
-
-3
-
---Si j’attache une telle importance à la personnalité animale, c’est
-que, si simple à définir et si commode à élucider que soit cette notion,
-ceux qui s’intéressent aux bêtes, sentimentalement ou scientifiquement,
-n’en ont guère tenu compte jusqu’à ce jour.
-
-Toute étude de ce genre s’inspirant d’une méthode sensée se doit de
-différencier d’abord, pour classer et cataloguer ensuite, ce qui revient
-à dire: à unifier.
-
-J’ai dit que les notions d’instinct et d’intelligence me semblaient
-insuffisantes à diviser l’animalité en deux grands groupes élémentaires,
-et que ces mots me choquaient à cause de leur infime signification ou,
-ce qui revient au même, à cause du peu de différenciation que l’on peut
-faire entre les phénomènes, si souvent confondus et enchevêtrés dans la
-réalité, qu’ils sont censés caractériser l’un et l’autre.
-
-Ils me choquent encore de ce fait qu’ils semblent ériger l’espèce
-humaine, dans une solitude orgueilleuse (et imaginaire), en face de tous
-les autres êtres qui naissent, respirent, et meurent, en face de cet
-_omne genus animantium_ auquel, dès le début de son poème, Lucrèce
-reconnaissait plus lucidement tant de consanguinité avec les créatures
-exceptionnelles que nous ne sommes qu’en apparence, ou par la vertu
-d’une superbe, mais bien puérile et désuète illusion.
-
-C’est pourquoi, méditant ces questions qui désormais m’intéressent plus
-que tout au monde, je me demande depuis quelques années si la notion de
-personnalité ne contribuerait pas à nous renseigner sur la vie psychique
-des bêtes mieux que celle de l’intelligence opposée à l’instinct,
-celui-ci fût-il ou non complété par le _tropisme_, forme d’activité
-psychique ou psycho-organique qui est, selon la théorie à laquelle je
-pense, au-dessous de l’instinct comme celui-ci est au-dessous de
-l’intelligence. Une récente étude de Lucien Fabre[3], très avertie et
-très poussée, a largement tenu compte des excellents travaux poursuivis
-par Georges Bohn sur le tropisme, que les amibes et même les végétaux
-sont capables de manifester.
-
- [3] _Revue Universelle_ (1923).
-
-Mais, cette troisième forme d’activité interne parmi les êtres qui
-naissent et meurent, ajoute-t-elle une bougie de plus à la lampe qui se
-doit d’être hautement illuminante?
-
-Et nous, qui nous demandons avec une angoisse quelque peu mêlée
-d’agacement où finit l’instinct, où commence l’intelligence, ne
-sommes-nous pas les victimes de cette décevante lumière, laquelle
-n’éclaire qu’un point d’interrogation de plus: où finit le tropisme, où
-commence l’instinct?
-
-
-4
-
-Je n’entends point tenter en cet ordre d’études une révolution qui
-serait bien au-dessus de mes forces. Si je m’habitue peu à peu à classer
-les êtres vivants en deux grandes catégories, selon que les individus
-des diverses espèces sont ou non capables de montrer de la personnalité
-ou de n’en montrer point, c’est sans la moindre prétention ambitieuse,
-c’est une petite invention à mon usage personnel, une commodité pour
-mettre quelque ordre dans mes pensées et dans mes raisonnements
-familiers.
-
-Révolution qui ne saurait d’ailleurs être radicale et qui n’aurait, pour
-conséquence, que la nouveauté de ne pas laisser l’homme absolument isolé
-parmi les autres êtres de ce monde: à la notion clairement définie de la
-possibilité de caractères distincts chez tels ou tels individus de telle
-ou telle espèce viennent s’adjoindre naturellement les notions de
-responsabilité, de choix, de libre arbitre, de discernement, de
-raisonnement, d’intelligence que nous accueillons si fièrement quand il
-s’agit de nous et de nos semblables.
-
-Un cheval vicieux ou un chien méchant (et il en est de foncièrement
-tels, sans que le pastiche que fait l’animal du maître ou l’éducation
-que celui-ci impose à celui-là y soient intervenus pour rien), nous
-pouvons dès lors ne plus les considérer comme irresponsables.
-
-Nous possédons, nous aussi, de mauvais sujets et des assassins qui,
-lorsqu’on les juge, font couler beaucoup de salive: il est alors
-fortement question d’hérédité fâcheuse, de mauvais instincts; je ne
-prends parti ni pour le ministère public ni pour la défense; je constate
-qu’on parle en pareil cas d’instinct ou d’instincts à propos de l’homme
-encombrant pour la société, exactement en la même manière--et c’est
-justice!--que lorsqu’il s’agit d’une mauvaise bête dont le propriétaire
-tient à se débarrasser provisoirement ou pour toujours.
-
-
-5
-
-Pour mieux connaître les animaux et nous connaître nous-mêmes, ce qui
-demeure le but essentiel de la science générale, de celle que le Démon
-de Socrate appelait _musique_ en son langage, il conviendra donc moins
-d’étudier les origines de l’intelligence sur «l’échelle des êtres»,--sur
-l’échelle sans commencement ni fin et qui, par conséquent, n’en est pas
-une...--que de rechercher à quel échelon, à quel stade, où et dans
-quelles conditions, commencent à se manifester chez les êtres vivants la
-personnalité et l’individualité[4].
-
- [4] Ce sera l’objet principal d’une prochaine série de portraits de
- bêtes: _Les Porte-Bonheur_.
-
-Quand nous regardons passer un de nos semblables dans la rue, son image
-est accompagnée inévitablement en notre esprit d’autres images
-accessoires que traduisent des épithètes comme vieux ou jeune, beau ou
-laid, antipathique ou sympathique, etc. S’il s’agit de quelqu’un que
-nous connaissons bien, surtout d’une personne intimement liée à notre
-propre existence, c’est à l’infini que se multiplient des épithètes de
-ce genre pour lui constituer, dans un des innombrables casiers de notre
-mémoire, une fiche personnelle et nettement distinctive, qui le classe
-et le mette à part avec d’autant plus ou moins de rigueur que notre
-cerveau est plus ou moins bien organisé pour un travail de ce genre.
-
-En revanche, considérez une prairie ou une cage peuplée de grillons...
-Aucune épithète les départageant et les distinguant ne viendra corser
-l’intérêt que vous prenez à observer leur vie et leurs manèges: ils se
-ressemblent tous, manifestent les mêmes goûts; ils se portent tous
-également bien, accidents ou mutilations à part; dans leurs combats
-singuliers, ce n’est pas leur force personnelle, mais leur position sur
-le terrain, leur chance et le hasard qui provoquent la victoire; pour
-comble, il ne saurait être question, à propos d’eux, de vieillesse ou de
-jeunesse: ils sont nés à la même époque, ils mourront en même temps et
-dans les mêmes conditions; raisonneraient-ils par ailleurs d’une façon
-absolument identique à la nôtre, l’idée de jeunesse et de vieillesse
-leur serait aussi inintelligible que doit être pour eux, logiquement,
-l’idée de mort[5].
-
- [5] Cf. _Vie de Grillon_, liv. III, chap. III.
-
-Personnalité chez l’homme, absence de personnalité absolue chez
-l’insecte. Si j’ai choisi ces deux catégories d’êtres dont l’une est
-infiniment plus évoluée que la nôtre et a réalisé cette égalité dont
-certains d’entre nous souhaitent l’avènement, mais qui n’est
-momentanément proclamable qu’aux frontons des monuments publics et
-notamment de la Morgue, c’est afin de mieux montrer, en opposant deux
-extrêmes, combien la différenciation que je veux établir entre les
-divers animaux terrestres risque d’être plus précise et raisonnable que
-celle qui se base sur une intelligence et un instinct indéfinissables,
-ou du moins bien mal définis jusqu’à ces jours.
-
-
-6
-
-En outre, l’existence ou la non-existence de la personnalité chez les
-individus d’une espèce est un fait d’expérience, à la portée des esprits
-les plus humbles.
-
-L’observation suffit à la reconnaître ou à la nier; de la sorte, la
-première différenciation dans la foule des animaux s’appuie sur une
-donnée en quelque sorte palpable, tangible, et non plus sur les
-brouillards d’un don sublime fait par Dieu à sa créature privilégiée.
-
-Je ne négligerai jamais de remettre le «parvenu orgueilleux» à sa place,
-laquelle ne devient honorable que lorsqu’il prend conscience de ce
-qu’elle est exactement. Si je supposais que nous sommes réellement à
-part des autres êtres, j’en serais peiné à la fois pour mes convictions
-scientifiques et pour mes croyances religieuses, lesquelles n’ont
-d’ailleurs rien à voir ensemble: mais Dieu, en sauvant Noé, ne lui
-enjoignit-il pas de placer dans l’Arche des couples de toutes les
-espèces d’animaux, prouvant ainsi qu’il s’intéressait à eux aussi bien
-qu’aux hommes?
-
-Je craindrais même de douter par instant de mon âme immortelle,
-j’entends de ma survivance _personnelle_, si les animaux susceptibles de
-_personnalité_ étaient condamnés à ne point partager cette espérance
-avec moi... Béni soit donc ici Francis Jammes d’avoir conçu un Paradis
-des Bêtes, encore qu’il l’ait par endroit édifié à leur usage selon
-l’esthétique traditionnelle des images d’Epinal, et assez lourdement
-entaché de cet anthropomorphisme que je réprouve de la part de quiconque
-prétend aimer ses «frères inférieurs».
-
-En outre, si l’intelligence (opposée à l’instinct) ne demeure en
-définitive explicable que par l’existence en nous d’un reflet divin, on
-n’en saurait dire autant de la personnalité dont l’origine n’est pas de
-celles qui se dissimulent dans les mystères de la création ou des
-ténébreuses volontés d’un _Deus ex machina_. Mais avant d’expliquer la
-personnalité chez certaines bêtes, d’élucider les raisons qui en
-provoquent l’avènement, poursuivons, comme il sied, la constatation de
-son existence, en essayant, au passage, de sourire amicalement,
-fraternellement à ses manifestations.
-
-
-7
-
-On peut dès à présent se demander les raisons pourquoi j’ai élu l’animal
-Chat comme parangon et comme témoin en pareil sujet. Je m’explique en
-hâte, soucieux d’en arriver vite aux faits et aux documents.
-
-Je l’ai élu, je le dis en toute simplicité, parce que je n’en connais
-pas d’autre mieux que lui. Nul instant de ma vie ne s’est passé que je
-n’aie eu un ami, ou des connaissances de cette sorte.
-
-Je l’ai élu aussi parce qu’il est celui de nos familiers chez lequel la
-personnalité _naturelle_ se laisse observer le plus facilement et, pour
-ainsi dire, à l’état pur. Non qu’il ne subisse en aucune manière notre
-influence: il est bien évident que le chat d’une dévote ou celui de
-Sylvestre Bonnard n’ont pas le même caractère qu’un chat pauvre,
-vagabond dans les villes, ou braconnier aux champs, et que c’est la
-personnalité de pastiche (ou occasionnelle) qui est la cause de cette
-différence; mais il n’en demeure pas moins que la domestication et
-l’hérédité n’ont presque pas d’influence sur lui et sur sa descendance;
-chaque individu chat est bien _lui-même_: il naît, vit et meurt sans se
-corriger des vertus ou des vices que la nature et son étoile lui ont
-donnés en lot.
-
-C’est ce qui fait dire des chats, par de bonnes et sensibles personnes,
-sur un ton d’affectueux reproche, qu’ils sont indifférents, égoïstes,
-sournois; qu’ils ne connaissent pas leur maître, tandis que le chien est
-affectueux, tendre, franc et se laisse volontiers mourir de faim sur la
-tombe de celui qui l’a nourri. Je ne peux entendre porter de pareils
-jugements et écouter de tels propos sans penser à des choses comme:
-«Corneille est plus moral, Racine est plus naturel...» ou encore: «Le
-vrai fumeur ne fume que du caporal.»
-
-Vérités premières... Tendons nos rouges tabliers, à tout hasard, mais ne
-redoutons pas trop le poids dont nous accablera le butin ainsi
-recueilli, tandis que nous l’emporterons à notre domicile, ni
-l’encombrement de la manne intellectuelle à emmagasiner en notre esprit.
-Avant de l’installer dans ces greniers ou réserves, nous en aurons, Dieu
-merci, laissé tomber une bonne part en chemin, pour peu que nous soyons
-pourvus d’un grain de sens critique ou tout simplement de bon sens.
-
-Les vérités premières ressemblent aux femmes faciles et aux plats
-abondants et frustes: il y a toujours, évidemment, quelque chose à
-prendre en elles, sans grande peine, mais encore plus à en laisser, ce
-qui est d’ailleurs moins commode, puisqu’ici l’effort et la réflexion
-doivent intervenir.
-
-
-
-
-_LIVRE QUATRIÈME_
-
-ÉMILE ET...
-
-
-1
-
-Au printemps de l’an 1913, le café Vachette, local «en angle», avait
-déjà cédé la place à une banque, et le bruissement du papier vil, où se
-mêlaient encore quelques tintements d’argent ou d’or, avait remplacé en
-ces lieux longtemps chéris des Muses le murmure intérieur du laurier
-dans quelques jeunes cœurs, la «voix de cigale cuivrée» de Moréas, les
-nigauderies voulues de l’ineffable garçon Isidore, les doctes ou
-spirituelles conversations de quelques-uns, et les braîments plus
-fréquents de beaucoup d’autres.
-
-Cette fermeture avait quelque peu désaxé et désorienté la compagnie qui
-avait pris coutume de se reformer là presque quotidiennement, pour
-agiter vers la treizième heure les plus graves questions philosophiques,
-esthétiques, grammaticales,--ou pour (plus sagement, à tout prendre)
-s’adonner de 20 à 2 heures aux distractions du bridge et du poker,
-gentiment accompagnées d’un petit souper au Tavel dont les frais étaient
-à la charge des gagnants.
-
-Le Vachette relégué au rang de souvenir littéraire, l’existence de cette
-compagnie devint errante. Nous fûmes quelques-uns à tenter l’hospitalité
-de divers autres endroits publics bien tranquilles, de tout repos.
-
-Hélas! ce n’était plus cela! Je ne crois pas avoir été le seul à
-pressentir, vers cette époque, que quelque chose finissait, qu’une
-douceur de vivre et une joie de jeunesse se disposaient à nous dire
-adieu pour toujours. Les vieillards de la bande n’avaient pas de
-beaucoup dépassé la trentaine, et ce n’était pas la guerre encore; mais
-nous nous surprenions, dès ce jour, à mesurer le passé, à compter nos
-disparus et nos morts.
-
-
-2
-
-... Le printemps n’était pas lointain, mais l’hiver s’obstinait encore à
-Paris, avec cet air bougon et décidé de gérontocrate qui ne veut pas
-prendre sa retraite, non que l’envie lui en manque, mais par horreur de
-faire place à un jeune.
-
-La rue Falguière, assez morose en toute saison (on y frôle un Institut
-qui nous rappelle que nos meilleurs amis peuvent nous communiquer la
-rage), l’était particulièrement ce soir-là.
-
-Un jeune ami m’accompagnait vers mon assez lointain domicile, et,
-comptant l’un et l’autre, comme j’ai dit que c’en était déjà la mode,
-nos disparus et nos morts, nous parlions d’un disparu qui ne devait
-trouver que deux ans plus tard un trépas héroïque à la guerre: Emile
-Despax.
-
---En somme, me disait le jeune homme qui me faisait escorte, il était le
-plus grand poète de ce temps-ci... Crois-tu qu’il écrira encore des
-vers?
-
-Les chemins du songe m’avaient déjà conduit très loin,--et bien au delà
-d’un article d’Ernest-Charles disant: «Charles Derennes et Emile Despax
-sont deux jeunes poètes charmants, mais ils se ressemblent trop et il
-faut à toute force que l’un d’eux entre dans l’administration...» ou
-quelque chose comme ça.
-
-La conséquence de cette plaisanterie, en principe bien innocente, fut
-que Despax, sous les galeries de l’Odéon, me dit un jour:
-
---Sois content, j’entre dans l’administration et je te ficherai la paix.
-
-Il partit effectivement pour l’Indochine, non pas à la manière d’un
-Curnonsky ou d’un Toulet, toutes voiles au vent, mais en jeune bourgeois
-soucieux d’une humble carrière.
-
-C’est de ceci que j’avais, que nous avions le cœur déchiré, mon ami qui
-m’accompagnait au long de la rue Falguière et moi, en pensant que
-l’adolescent délicieux, qui était non point poète, mais la poésie même,
-avec tous ses éblouissements et ses perfidies, ses blandices et ses
-trahisons, allait nous revenir sous-préfet, en récompense d’une
-quelconque servitude coloniale auprès des dieux lares d’un très vague
-proconsul.
-
-
-3
-
---Je te connaissais devant que de t’avoir vu, me disait l’ami qui
-m’accompagnait le long de la rue Falguière, puisque Despax était ton ami
-et le mien. Il est triste que nos temps contraignent de telles
-possibilités musicales à cet «autre métier» dont les résultats d’une
-enquête un peu superflue proclameront l’obligation d’ici quelque dix
-ans. L’anarchisme littéraire a permis le droit à l’existence de tant de
-médiocres, qu’on confond volontiers dans la même grandeur un Samain,
-cette oie, avec un Charles Guérin, ce cygne, et qu’on ne comprend pas
-qu’en nommant Despax sous-préfet, on est en train de guillotiner une
-fois de plus André Chénier. Parlons de lui: comme il sied à toute jeune
-âme digne de ce nom, il a, dès son avènement au monde sensible, rêvé
-d’amour et de gloire, séduit des femmes avec des roueries de courtisane,
-ce que lui permettait son beau visage... Mais il a reçu au cœur
-l’effroyable blessure de cette gloire qui, sous la troisième République,
-était encore plus courtisane que lui... Et, en disant courtisane, je
-suis poli... Il n’aimait qu’elle, pourtant et l’aimait d’une manière
-désintéressée, presque sublime: pour l’amour et l’orgueil du langage de
-France, comme le dit un de ses vers qui, entre quelques autres, restera
-immortel aussi longtemps qu’il existera un parler français et des gens
-capables d’écrire ou de penser à l’aide de ses mots et de ses tournures.
-Dieu nous aide, Charles! Il a pris probablement la meilleure part; ni la
-gloire _ni même la célébrité_ ne sont pour aucun de notre âge...
-
-J’étais tellement de son avis!
-
-Je lui répondis:
-
---Bien sûr.
-
-Le jeune ami qui m’accompagnait le long de la rue Falguière, en cette
-nuit d’avant-guerre, s’appelait Pierre Benoit.
-
-
-4
-
-Il y a toujours des ombres qui nous font escorte quand nous ne sommes
-pas satisfaits de nous et du destin (c’est la même chose!)--et que l’on
-se sent vieillir avant que de s’être épanoui. Toutes les espérances,
-toutes les possibilités nous reviennent avec d’invisibles figures de
-larves, font derrière nous un bruit de pas qui ne s’entend que dans le
-silence, de par son indicible mollesse de chose avortée et déjà pourrie,
-de virtualité avide de prendre sa place au soleil,--toutes choses qui me
-font beaucoup moins plaindre les morts que ceux qui sont encore à
-naître!
-
-Pierre Benoit ne m’apprit pas grand’chose en me disant:
-
---On nous suit.
-
-Je lui répondis:
-
---Avant même que détourner la tête, je puis te le dépeindre: c’est un
-type dans le genre des poètes sous la troisième République. Beau ou
-laid, sympathique ou antipathique, bien doué ou non, cela n’a aucune
-importance. Il est jeune, né de cet hiver sans doute; sans le voir, je
-sens qu’il a cette attitude résolue, prête à tout, que manifestent,
-inquiètes d’un repas ou d’un gîte, les plus superbes des bêtes, dont il
-est. Ne te détourne pas. C’est un petit garçon qui a rêvé trop tôt de
-vagabondage, de folles équipées et qui maintenant n’aspire qu’à devenir
-sous-préfet, ou quelque chose d’approchant. S’il nous suit jusque chez
-moi, c’est entendu: je l’adopte, et même si mon chat Golo, qui est,
-selon Larguier, aussi célèbre que Magre, doit en mourir de dépit...
-
---Comment l’appelleras-tu?
-
---Comme tu voudras...
-
---Ma grand’mère en avait un qui s’intitulait Adolphe... J’aime beaucoup
-les prénoms d’hommes pour les chats...
-
---J’en ai connu un, à Chelles, qu’on avait nommé Jacques, et cela lui
-allait, ma foi, comme un gant!
-
---Nous appellerons donc celui-ci: Emile.
-
---S’il me suit jusque chez moi.
-
-Il me suivit jusque chez moi. Et voilà comment Emile eut pour parrain un
-écrivain illustre.
-
-
-5
-
-Golo, à propos de qui Léon Lafage me demandait volontiers: «Vous êtes
-sûr que ce n’est pas un tigre?...» reçut fort mal cet intrus, lui
-administra une tripotée mémorable, et tout se passa comme si cet animal
-aussi célèbre que Magre avait été offusqué par la réputation naissante
-d’un Jean Cocteau. Il mourut d’une maladie de foie, dans un âge encore
-tendre, et dont le nouveau venu supporte allégrement le double, au jour
-que j’écris.
-
-Emile était, dès ce moment, _lui-même_: patience et sapience,
-résignation et bonté. Il accepta sans broncher la correction du tigre en
-miniature et dévora placidement les reliefs d’un poulet et un morceau
-d’omelette froide.
-
-Il est devenu beaucoup plus difficile par la suite...
-
-Mais ce sont là des façons d’agir qui ouvrent à n’importe qui une belle
-carrière de sous-préfet.
-
-
-
-
-_LIVRE CINQUIÈME_
-
-... LES AUTRES
-
-
-1
-
-J’entends par là tous ceux qui, depuis que je suis né à ce monde, ont
-été mes protégés, amis, connaissances. Traitant ici de la personnalité
-chez les bêtes, que puis-je faire de mieux que d’esquisser quelques
-biographies, de façon fruste, mais avec la plus scrupuleuse exactitude?
-
-Pauvres âmes des bêtes, auxquelles, avant Francis Jammes, nul paradis
-n’était promis après la mort! Où êtes-vous à présent, où
-m’attendez-vous? La nuit tombe. Comptant les disparus une fois encore,
-je ne peux ne point penser à vous, si mêlés à une race dont je m’honore
-d’être, mais à laquelle je n’ai pas demandé d’appartenir!
-
-Vous êtes dans le présent et dans ma mémoire des êtres à part; vous êtes
-le jeu griffu et la caresse péremptoire, le charme des mauvaises heures;
-vous êtes ceux avec qui l’on s’explique quand on n’a rien à dire ou à
-penser; une tiédeur contre la main; un ronronnement au bord de
-l’oreille; un égoïsme qui nous fait trouver le nôtre charmant; un
-exemple de fierté, vertu dont nous avons toujours que faire et dont nous
-ne trouvons pas à nous approvisionner à chaque coin de rue.
-
-Je ne saurais concevoir ma vie sans la compagnie d’un des vôtres.
-
-
-2
-
-J’en étais à peu près là, dans mon esprit sinon encore par l’écriture,
-de mes réflexions concernant la personnalité chez les bêtes, lorsque
-j’éprouvai à la lecture du numéro d’août 1922 de la _Nouvelle Revue
-française_ une forte sensation de plaisir et (tous les gens du métier me
-comprendront...) d’horreur, presque de détresse...
-
-Sensation de plaisir parce que la prose de Maurice Boissard est de
-celles dont l’éloge n’est plus à faire; d’horreur parce qu’il était en
-train d’exprimer, excellemment et sans user d’aucun point et
-virgule,--ce qu’on sait qu’il a en dégoût,--toutes sortes d’idées qui me
-paraissaient à divulguer, parce qu’assez peu courantes et pourtant
-justes; et, alors que leur forme ne s’imposait pas encore à mon esprit,
-je les voyais brusquement jetées sous mes yeux, réalisées par un autre!
-
-Ceci, notamment:
-
- «_Il n’y a pas un animal qui ressemble à un autre. Ce sont les serins
- ou les gens qui les ignorent totalement qui se figurent que toutes les
- bêtes sont pareilles. Pour eux, un chat ou un chien sont ni plus ni
- moins qu’un autre chat ou un autre chien. Les animaux sont comme nous.
- Ils ont chacun leur individualité. Celui-ci n’est pas celui-là, qui, à
- son tour, n’est pas cet autre. Je le vois bien dans ma petite troupe
- de chats. Il y a les vagabonds et les sédentaires, les indifférents et
- les démonstratifs, les hardis et les timides, ceux qui vont par groupe
- et ceux qui préfèrent être seuls--même pour manger. J’ai de mes chats,
- par exemple, qui, d’eux-mêmes, entièrement libres et toutes les portes
- ouvertes, ne sont jamais montés au premier étage du pavillon que
- j’habite, d’autres qui m’y suivent aussitôt que j’arrive. Je vous
- nommerai, par exemple, la chatte Mme Minne, la doyenne, qui a de
- l’esprit plein sa frimousse, la chatte Lolotte, une petite pimbêche,
- qui ne connaît que moi, ne quitte pas mon cabinet de travail, ne
- fréquente personne, me suit partout, bavarde sans cesse, avec des
- manières de petite précieuse, les chats Riquet, Laurent, Bibi et
- Pitou, ce dernier que j’ai ramassé au marché Saint-Germain, gros comme
- le poing, sachant à peine boire tout seul, et qui arrivé à la maison,
- quand je l’eus posé sur un canapé, _soufflait_ après tout le monde. Je
- les ai tous six depuis bientôt dix ans. A cause de ce temps, et
- d’eux-mêmes, ils ont pris des habitudes plus intimes. Ils m’attendent,
- rangés sur la table de l’antichambre, à l’heure à laquelle j’arrive.
- Ils sont sur la table, autour de mon assiette, quand je dîne. Ils se
- tiennent avec moi, dans mon cabinet, quand je lis, paresse, ou écris.
- Rien ne pourrait faire, quand je suis là, qu’ils ne soient pas autour
- de moi, sur mes genoux, mes épaules, me prodiguant leurs
- démonstrations affectueuses, si je ne fais rien, en parlant,--car les
- animaux, et surtout les chats, ont un langage et parlent,--ou me
- regardant, immobiles et silencieux, si je suis occupé. Je parle là du
- caractère. Il en est de même pour le physique. Sur ce point encore,
- les animaux sont comme nous. Ils ont comme nous, deux yeux, un nez,
- une bouche et des oreilles, mais quelque chose dans l’expression les
- différencie chacun. Trois chats,--puisque je parle de chats,--noirs,
- tigrés, blancs ou jaunes, ne sont pas du tout, quand on regarde bien
- leur physionomie, trois chats noirs, tigrés, blancs ou jaunes, mais
- bien un chat, un autre chat, et encore un autre chat noir, tigré,
- blanc ou jaune. Des gens riront de ce que j’écris là, peut-être? Ce
- sont des gens qui passent sans rien voir à rien._»
-
-
-3
-
-On concevra que je me sois quelques minutes senti enclin au
-découragement et tenté de me débarrasser, comme de coureuses se frottant
-à d’autres que moi, des réflexions avec qui je vivais en amitié et
-familiarité depuis bon nombre de semaines.
-
-C’eût été lâche, peu courtois et, surtout, profondément illogique.
-
-Maurice Boissard, certes, m’a fait aimer Chati et Petite Café, à présent
-partis pour le Paradis des Bêtes, et Minne la doyenne, et Lolotte qui se
-nomme comme une de mes cousines, et Riquet, Laurent, Bibi et Pitou, qui,
-bien que leurs noms ne soient pas classés par ordre alphabétique et
-inscrits sur le cahier de correspondance, m’apparaissent désormais comme
-des camarades de Lycée...
-
-Mais... mais ses chats n’étaient pas les miens, morts ou vifs, et les
-miens sont _autres_; comme moi-même, en dépit de sympathies communes
-évidentes, je suis autre que Maurice Boissard, lequel n’a peut-être rien
-de commun, après tout, avec Paul Léautaud.
-
-
-
-
-_LIVRE SIXIÈME_
-
-LES AUTRES... ET ÉMILE
-
-
-1
-
-LA VIEILLE.--Elle n’avait jamais eu de nom et n’avait plus d’âge,
-lorsque ce sobriquet lui fut attribué avec la complicité des temps.
-
-Dès celui où mon grand-père Cassan vint habiter à Villeneuve-en-Agenois
-la maison que lui léguait Vidalone Vidal, fille de son grand-oncle Vidal
-(Calixte), _la Vieille_ était déjà là, protégeant caves et greniers de
-la gent ratonne, et donnant à téter, comme il lui arrivait deux fois
-l’an au moins, à une bonne demi-douzaine d’enfants-chats...
-
-Or, la servante, dont mon grand-père héritait en même temps que de la
-maison, et qui gardait au moins un chaton de chaque portée de _la
-Vieille_, lui donnait déjà ce titre, à ce que j’ai appris par la suite.
-
-Car je ne devais naître à ce monde que sept ans plus tard et j’étais
-déjà en âge de sourire aux jeunes filles quand mourut _la Vieille_:
-c’est le plus curieux exemple de longévité que j’aie constaté, sans
-tromperie possible, chez un animal de cette espèce. Il suffit à nous
-démontrer deux erreurs nouvelles de nos naturalistes classiques dont un
-(Buffon), énonce que la durée de la vie, pour les animaux, est en
-proportion directe--et ceci à peu près absolument--de la durée de la
-gestation de la mère; d’autres déclarent: les animaux qui vivent le plus
-longtemps sont ceux dont les femelles sont les moins fécondes ou portent
-le plus rarement. On ne sait en vérité où des esprits loyalement résolus
-à être scientifiques sont allés chercher des rapports ou proportions de
-ce genre, que tout contredit, à commencer par l’expérience quotidienne
-d’un humble, ou l’observation élémentaire d’un enfant.
-
-J’en avais pour des ans encore à ignorer en quelle façon les mammifères
-(dont je suis au même titre que les chats), se reproduisent; mais
-j’éprouvais déjà une sorte d’effarement à penser que _la Vieille_,
-depuis qu’elle était née et à raison d’une bonne dizaine de petits par
-an, en avait produit pour le moins «vingt fois gros comme elle»...
-
-Comme il arrive, en pareil cas, aux âmes sans détours et toutes neuves,
-j’avais fini par en faire presque un mérite à _la Vieille_, l’admiration
-pour un tour de force se substituant en moi à la stupéfaction provoquée
-par les prodiges.
-
-Les prodiges sont certains postulats que les amateurs d’études
-naturelles établissent quand ils n’ont pas envie d’aller voir les faits
-de trop près, et qu’ils invoquent ensuite à peu près constamment hors de
-propos, comme si tout, dans les études naturelles, ne devait pas d’abord
-se réclamer de la Nature! Mais on croit faire hommage à celle-ci, en
-dépit du nom qui l’honore, en laissant entendre qu’elle a du goût pour
-l’extraordinaire, trouble domaine où naissent pourtant et se fixent la
-plupart des inventions industrielles et intellectuelles des hommes.
-
-_La Vieille_ mit au monde vingt fois gros comme elle de petits, sans
-pour cela croire insulter à des ombres glorieuses, et ne devint ombre à
-son tour que passé le double de la limite d’âge à elle assignée par les
-compétences.
-
-C’était une créature timide et tendre, d’une remarquable humilité. Elle
-se montrait volontiers, comme il arrive à tant de chats, en compassion
-momentanée ou durable avec certaines souffrances des gens de sa maison.
-Quand j’avais l’âge où certains jeunes hommes peuvent sans trop de
-mauvaise grâce chagriner celles qui les aiment, cette brute féroce de
-Golo devenait tendre en leur faveur et leur prodiguait toutes les
-consolations qu’il savait: ce tigre manqué avait le cœur amolli par une
-larme de femme... Ce doit être qu’il leur ressemblait.
-
-_La Vieille_, elle, ressemblait à mon arrière grand-père, au _pépé_
-Cassan, et ne s’humanisait guère que sur ses genoux, les rares fois où
-elle se sentait l’audace d’y grimper. J’ai la conviction qu’il y avait
-alors entre eux d’immenses bavardages silencieux, une communion de
-sentiments profonde, ce que j’ai tenté tout à l’heure de signifier par
-un mot comme _compassion_, faute de mieux.
-
-
-2
-
-_Pépé_ Cassan avait ruiné les siens après lui-même, pour avoir conjugué
-la manie bien innocente de jouer du violon sur les toits, par les nuits
-de lune (afin d’évoquer les Elémentals), à celle de vouloir accaparer la
-production de blé de l’Europe, manie beaucoup plus dangereuse, celle-ci,
-et surtout en un temps où le mot _trust_, n’ayant pas même été inventé
-dans le Nouveau Monde, avait encore moins de raison de rien signifier
-dans l’ancien.
-
-Manies contradictoires, et dont l’une l’avait dégoûté de l’autre,
-contrairement à ce qui advient à l’accoutumée...
-
-Il renonça à jouer du violon sur les toits dans l’époque même de sa vie
-où cette occupation, de sa part, eût pu, somme toute, être tenue pour
-admissible, raisonnable... Ce grand enfant était nonagénaire et _la
-Vieille_ avait plus de vingt ans... Elle aussi avait cessé d’aller faire
-à sa manière de la musique sur les toits, les nuits de lune ou autres.
-Ils avaient atteint tous deux cet âge où la somme des espérances se
-montre cruellement inégale à balancer le poids des souvenirs, et où,
-hommes et chats, femmes et chattes, nous n’adressons plus de secrets
-recours qu’à la grande Amie ténébreuse qui est là pour remettre les
-choses en place, rééquilibrer la balance en supprimant les souvenirs et
-l’espérance, ou en renforçant celle-ci sans enlever aucun prix à
-ceux-là, en nous priant d’avoir confiance en Elle ou en nous invitant
-goguenardement à nous aller faire pendre ailleurs.
-
-_La Vieille_ mourut comme d’autres entreprennent une série de pensées ou
-inaugurent un rêve, sans en avoir trop l’air, en s’immobilisant et en se
-repliant sur elle-même. Ce fut même pourquoi on ne la porta très
-longtemps que comme disparue. Elle avait tant procréé qu’elle semblait,
-quand on retrouva son cadavre auprès d’une pile de vieux sacs, n’avoir
-ajouté que sa propre vie aux innombrables autres dont le monde avait été
-accru par elle...
-
-Elle était «exténuée», comme l’on dit, un peu au sud de chez nous, des
-vieux pins saignés à blanc et dont la résine est désormais tarie. Nulle
-putréfaction. Sa dépouille ressemblait à un sac mince et plat de
-fourrure miteuse, râpée, qui avait--ô ironie du sort pour les animaux
-comme pour les hommes!--servi de gîte confortable à un ménage de souris
-et à leurs souriceaux aveugles encore...
-
-Ceux-ci furent jetés à l’égout en même temps que la carcasse pelucheuse
-de _la Vieille_...
-
-Durant les jours qui suivirent cet événement, je fis une assez piteuse
-figure, à cause de ce massacre d’innocents souriceaux; les miens s’en
-inquiétèrent; mais j’ai toujours eu, du ridicule, un sentiment aigu, et
-qui m’en a inspiré une inguérissable horreur: il me parut bien plus
-honorable, puisque j’étais dans l’âge où l’on se doit d’aimer les
-sourires des filles, de laisser vaguement soupçonner dans mon entourage
-que je souffrais d’une passion contrariée.
-
-
-3
-
-ROUSSOTTE.--Des innombrables descendants de _la Vieille_, une seule
-chatte demeurait dans la maison, les autres ayant été sacrifiés aux
-nymphes du Lot; ou bien, n’ayant pas été soupçonnés, ils s’étaient
-offert la fantaisie de récupérer l’état sauvage, tout au moins vagabond.
-
-Ce fut un peu par hasard que la Roussotte tenta de franchir, dans son
-monde, _l’étape_, telle que l’a définie M. Paul Bourget; fille d’une
-misérable et touchante pauvresse, elle était devenue le jouet de deux
-petits enfants très gâtés et très capricieux; elle dédaigna la chasse
-aux rats et connut l’usage des lits et des fauteuils... Une pimbêche,
-dans le fond, et une mijaurée!
-
-Mais elle était bonne mère, même avec les petits des autres chattes, et
-je lui en garde beaucoup de tendresse.
-
-Quand elle devint «sale», ce qui n’est permis qu’aux hommes et aux chats
-vagabonds, il fallut bien se débarrasser de cette parvenue, de cette
-personne qui s’était cru trop tôt permis l’abord et la fréquentation des
-lits et des fauteuils.
-
-Un client campagnard de mon grand-père lui dit qu’elle ferait
-parfaitement son affaire, car elle avait l’air d’être _bouno ratairo_...
-
-Mon grand-père, qui était un ironiste, lui expliqua qu’elle avait en
-effet toutes les caractéristiques de la parfaite pourchasseuse et
-destructrice de rats, et qu’elle tenait cette physionomie de sa mère,
-laquelle avait été connue et tenue pour la meilleure _ratairo_ de
-l’arrondissement.
-
-Ainsi, à franchir _l’étape_ quand on n’en est pas digne, perd-on des
-qualités sans en acquérir d’autres, et devient-on une sorte de néant
-sans intérêt pour soi-même et pour les autres êtres. Mais Roussotte
-n’était pas de notre race, et elle eut du moins le mérite de me prouver
-quelques réalités que je tenais pour des légendes, et que je tiendrais
-pour telles à ce jour encore, si cette pimbêche ne me les avait
-démontrées.
-
-Emportée dans un panier clos au lieu dit Romas par le client de mon
-grand-père, lieu distant de trois bons kilomètres de chez nous, elle
-s’était réinstallée dès l’aurore du lendemain sur notre seuil, le ventre
-au soleil, et pleinement contente d’elle-même, à la façon des gens qui
-accomplissent des miracles sans se douter qu’ils ont ce pouvoir-là.
-
-Miracle pour nous, et qui se renouvela par trois fois. Après quoi, le
-client fut découragé et mon grand-père ému. Et la mijaurée acheva
-paisiblement sa vie en notre maison. Miracle pour nous que ce don
-d’orientation des animaux, puisqu’il force notre intelligence et notre
-raison à admettre chez certains d’entre eux des sens que nous ne pouvons
-définir ou nommer qu’à l’aide de niaises pétitions de principes, ainsi
-que je viens de le faire moi-même.
-
-Qu’est-ce que nous savons? Les chats «entendent» peut-être les lignes et
-les couleurs, «touchent» la chaleur et «goûtent» la lumière; cela
-expliquerait ce nom de «petits sphinx» que tant de leurs plus
-intelligents amis leur ont donné et ces attitudes qui parfois, quand
-nous les regardons attentivement, font trébucher nos pensées comme des
-ivrognesses dans une nuit noire...
-
-Je n’ai rien éprouvé de plus déconcertant pour mon amour de connaître et
-d’y voir clair avec des mots (tout récemment, dans une calme maison
-provinciale), que le spectacle d’un gros chat, choyé et gâté, qui,
-couché jusque-là devant un beau feu de corsier, se leva soudain, hérissa
-ses poils, et s’en fut dans un coin sombre cracher au visage du vide.
-
-Il n’y avait là que moi à m’occuper, dans l’ordinaire de l’existence, de
-travaux d’imagination et de pensée, travaux qui font suspecter, parfois
-non sans raison, les sensations les plus sincères de ceux qui ne se
-veulent pas ou ne se connaissent pas d’autre métier sur la terre... Mais
-j’affirme que le gentilhomme-campagnard, le député et deux charmantes
-femmes, avec qui je perpétrais ce soir-là un petit poker honnête, se
-sentirent froid dans le dos, comme s’ils étaient devenus poètes tout à
-coup...
-
-On parla spiritisme (ce qui d’ailleurs n’était indiqué par les
-événements en aucune manière)... Et l’on ne joua pas plus avant au
-poker.
-
-
-4
-
-LA JAUNE ET LA BLANCHE.--La Jaune et la Blanche, si je parle ici
-d’elles, c’est que, données dans les mêmes conditions que la Roussotte,
-elles ne revinrent jamais chez nous. En fait de personnalité, elles ne
-montrèrent que celle de ne pas me reconnaître ou de me dédaigner, et de
-témoigner ce dédain ostensiblement, les fois où il m’advint de les
-rencontrer en leurs nouvelles demeures.
-
-La Jaune eut un malheur.
-
-Un jour qu’elle somnolait sur la grand’route, en face de la maison de
-ses nouveaux maîtres, la roue d’un muletier qui dormait sur son bros (on
-sait que c’est là l’essentiel, et comme la noblesse du métier de
-muletier, entre deux auberges) lui passa sur le corps et la laissa
-presque aussi plate que l’était la Vieille quand on la retrouva morte.
-
-Contrairement à toute prévision, elle survécut, après avoir durant des
-semaines promené un pitoyable arrière-train de paralytique.
-
-Elle guérit pourtant, à la longue, mais n’enfanta plus dès lors que des
-chatons morts; elle était touchante à la regarder les lécher
-désespérément, comme acharnée à les ranimer; mais, avec le genre humain,
-elle était devenue méchante et c’était toute une affaire que de lui
-enlever ses pitoyables rejetons. Ses maîtres durent se résigner à la
-supprimer. Il faut craindre beaucoup des gens qui ont eu des malheurs et
-des vieux poètes qui ne sont plus créateurs que de poèmes mort-nés.
-
-
-5
-
-PIERROT, lui, était un drôle de bonhomme; un rustique, mais un malin. Il
-connaissait le secret de toutes les serrures, et seuls les moyens
-matériels lui manquaient pour ouvrir une porte de buffet fermée à clef.
-
-Il vivait à Jolibeau, en cet endroit où je parvins un soir à capturer
-Noctu[6] dans un remous des bas-fonds du ciel. Il avait l’air blafard et
-hagard de l’amoureux de Colombine, et c’est là, sans doute, ce qui lui
-avait valu son nom, mais je ne crois pas avoir jamais connu un animal
-aussi _intelligent_ que lui. J’emploie cette épithète dans son sens
-fort, et strictement comme s’il s’agissait d’un de mes semblables. Il
-comprenait de manière incontestable d’assez subtiles nuances dans
-l’expression des physionomies humaines, et, plutôt sauvage à
-l’ordinaire, s’empressait de sauter sur mes genoux si je simulais une
-silencieuse douleur.
-
- [6] _La Chauve-souris_.
-
-Il donnait aussi l’impression de savoir compter et d’effectuer divers
-raisonnements élémentaires, notamment quand je lâchais en terrain clos
-et en sa présence quelques-unes de mes souris. Sa tactique et sa
-stratégie différaient du tout au tout selon que les souris étaient plus
-ou moins nombreuses.
-
-Il ne jouait d’ailleurs pas avec elles pour les martyriser puis s’en
-nourrir, mais simplement pour les réduire à sa merci, comme pour se
-prouver à lui-même son adresse. Il les immobilisait sous ses pattes
-antérieures et ne témoignait aucun regret quand je les lui enlevais pour
-les replacer dans leur cage,--intactes.
-
-Un artiste. Un étrange bonhomme, je vous dis! Ainsi il adorait la salade
-bien vinaigrée... Vous imaginez ce qu’on pouvait penser de lui dans un
-pays où l’on appelle une platée de viande ou un fastueux rôti «une
-salade de chat»!
-
-
-6
-
-KIKI vivait vers la même époque, mais «en ville», comme nous disions
-dans notre famille, par opposition avec la maison déjà campagnarde de
-Jolibeau.
-
-Kiki, physiquement, ressemblait comme un frère à cet Emile qui, durant
-que j’écris, ronronne à mes pieds; mais, moralement, quelle différence!
-Un mauvais sujet... un don Juan de bas étage! Et, avec cela, fourbe,
-gourmand, voleur.
-
-Ma grand’mère l’appelait _le Coureur_ et--pauvre chère femme, si pieuse
-et sainte!--elle passait de bien cruels moments, quand il disparaissait,
-vers février, pour aller «faire carnaval avec le diable», comme on dit
-chez nous des chats dans la saison pré-printanière de leurs amours.
-
-Ma grand’mère avait cependant une affection particulière pour cet agneau
-égaré; dans les discours qu’elle lui tenait, après l’avoir maintes fois
-cru perdu, corps et biens et moralement en outre, son indignation
-dissimulait mal une infinie tendresse. Ce chat magnifique, coiffé de
-stricts et quasi virginaux bandeaux noirs,--à la Cléo, comme on disait
-alors...--revenait affamé, sordide, les oreilles déchiquetées, traînant
-sur lui comme l’affreux relent de tous les péchés du monde.
-
-Il n’y avait pas que ma grand’mère à s’inquiéter de lui: il y avait
-encore Mitte, sa mère à lui...
-
-Quel obscur instinct avertissait celle-ci du retour de l’enfant
-prodigue, dans la nursery où, vers cette époque, elle s’occupait déjà,
-presque toujours, d’autres bébés? A peine ma grand’mère avait-elle crié
-triomphalement: «Le voilà!» que Mitte apparaissait, comme si son cœur et
-ses sens plus affinés que les nôtres avaient discerné à distance, le
-long des trottoirs ou des gouttières, l’approche feutrée du mauvais
-sujet.
-
-Alors, elle lui parlait doucement, léchait ses plaies, lui faisait sa
-toilette... Et l’on put, plusieurs printemps de suite, assister à
-l’effarant spectacle de ce voyou de deux ans ou plus qui revenait téter
-sa maman ravie...
-
---Au fond, disait ma grand’mère, il n’est pas si mauvais qu’il en a
-l’air...
-
-
-7
-
-EMILE, _encore_.--Que d’autres histoires j’aurais à conter! Est-ce par
-peur d’importuner que je me borne? N’est-ce point plutôt par une sorte
-de pudeur de parler de moi, tant ces charmantes et moelleuses vies me
-semblent se mêler à la mienne?...
-
-Regagnez le paradis des bêtes, petits disparus à quatre pattes que je
-m’honore d’avoir compris et chéris. Tous les humains qui vous ont aimés
-connaissent à propos de vous des faits et des traits encore plus
-émouvants et _personnels_ que ceux que je pourrais raconter encore.
-
-Adieu donc, ou au revoir, Nique, petite siamoise qui étranglais tes
-enfants quand ils n’étaient pas les fils de Sim, ton mari légitime; et
-toi, Poupée, qui prenais les tiens pour des jouets, et les détruisais à
-force de t’amuser d’eux, comme si ton nom avait influé sur tes goûts; et
-toi, Golo-le-Tigre qui, gavé comme un seigneur, refusais les plats que
-tu adorais pour voler ceux dont tu faisais fi, quand ils étaient offerts
-par nous...
-
-Ces bêtes-là sont comme nous autres... «_Aucun chat ne ressemble à un
-autre chat_», et, je le répète, il en est parmi eux à propos desquels on
-ne saurait parler de manque de franchise, d’ingratitude, etc. Celui qui
-somnole à mes pieds n’est que fidélité et loyauté.
-
-Je l’appelle:
-
---Emile!
-
-Il me regarde bien en face et miaule avec une tendresse enrouée. On ne
-saurait dire de lui qu’il est un félin de luxe. Il est important par la
-taille, plaisant par l’embonpoint et confortable par la fourrure, mais
-il n’a rien de rare, louche quand il rêve et offre à mon observation un
-angle facial aussi dénué d’importance que celui d’un cochon d’Inde.
-C’est peut-être parce qu’il a un sentiment très exact de sa piètre
-valeur qu’il se montre, dans l’ordinaire de l’existence, humble,
-tendre,--et d’une scrupuleuse honnêteté.
-
-Sa joie, lorsque je le nomme et que je lui parais avoir des loisirs,
-c’est, éveillé de son perpétuel demi-sommeil de vieux chat, de prendre
-des poses d’enfant gâté... Puis, s’étant étiré, il grimpe le long de mon
-bras et va s’installer--tour-de-cou au bruit de rouet ou de bouilloire,
-dit Tristan Derème--sur mes épaules qu’il pétrirait sans jamais se
-lasser, voluptueusement, surtout si je voulais bien le véhiculer et lui
-faire faire une petite promenade d’une pièce à l’autre...
-
-Personnellement, je me lasse de ce jeu assez vite, mais, quand je
-_sacque_ Emile, j’éprouve presque du remords, tant il me semble
-reconnaissant de l’honneur que je lui ai fait.
-
-Il n’a jamais volé, jamais griffé, jamais mordu; et, avant d’attaquer
-son repas, il manifeste un véhément désir de se voir confirmer que c’est
-bien pour lui. Il faut que quelqu’un de nous lui porte son assiette sous
-le nez, encore, avant qu’il se risque, voyons-nous que ses yeux verts
-nous interrogent.
-
-Une nuit qu’une panne d’auto nous avait retenus à la campagne, se
-sentant affamé, il développa, dans l’office, le paquet qui contenait son
-repas du soir, en mangea une bouchée, puis, pris de scrupules ou
-terrifié de son audace, il alla se cacher dans le sommier d’un lit, d’où
-il ne sortit qu’au bout de quelque vingt-quatre heures, et comme nous
-commencions à le pleurer...
-
-C’est à coup sûr un chat d’origine très modeste... Bien que devenu
-nouveau riche dans son monde, il manifeste sa mauvaise humeur à la façon
-des pauvres honnêtes, en allant bouder ou grogner tout seul dans un
-coin. Quand il nous suivit, Pierre et moi, le long de la rue Falguière,
-sa toison contenait des poux de poules, ce qui m’oblige à croire--les
-poux des gallinacés ne vivant qu’un temps infime dans les toisons des
-mammifères--qu’il était né et avait été nourri jusque-là, chichement et
-sévèrement, dans l’arrière-boutique d’une marchande de volaille ou d’un
-rôtisseur du quartier.
-
-Ce n’est pas sans préméditation que je montre ici un chat en face d’une
-pâtée.
-
-Jamais vous n’en verrez aucun se comporter comme son voisin, à la
-différence des chiens d’un même chenil ou d’une même maison.
-
-Avec l’âge, Emile est devenu à la fois difficile et sobre. Il aime les
-caresses à la condition de les rendre, le feu et le sommeil. Jadis, il a
-été un étonnant chasseur; maintenant, il ne regarde même plus les
-moineaux qui viennent sur mes fenêtres.
-
-Mais, contrairement à ce qui advient pour la plupart de nos familiers,
-il s’intéresse vivement à tous les quadrupèdes qui passent sous les
-fenêtres de mon rez-de-chaussée, converse avec eux, chien ou chat, et,
-quand il le peut, leur témoigne une sympathie touchante. Il n’a aucune
-jalousie et cela doit se sentir si bien, dans le monde de ceux qui vont
-à quatre pattes et la tête penchée vers le sol, que jamais un chien ne
-lui a dit de sottises...
-
-
-
-
-_LIVRE SEPTIÈME_
-
-LE TEMPS ET LES BÊTES
-
-
-1
-
-Emile a environ douze ans.
-
-C’est un âge beaucoup moins auguste qu’on ne le croit en général, pour
-ceux de sa race. _La Vieille_, dont j’ai esquissé plus haut la
-biographie, sa longévité fut probablement exceptionnelle; mais les chats
-et surtout les chattes qui soutiennent avec honneur le poids de trois ou
-quatre lustres ne sont pas rares.
-
-Là aussi s’impose cette idée de «différenciation» qui les rend tellement
-ressemblants à nous, et qui m’a fait çà et là, en dépit de tous mes
-efforts, retomber dans cet «anthropomorphisme» que je redoute.
-
-Pour eux comme pour nous, la longévité est fonction de leur hygiène et
-de leur moralité. A dix ans, n’importe quel chien est vieux; à quatre
-ans, n’importe quelle chauve-souris est épuisée... Mais ce mauvais
-diable de Golo-le-Tigre fut emporté à six ans par une maladie de foie
-due à son incomparable gloutonnerie, tandis qu’Emile, âgé du double, a
-des chances de ne mourir que dans douze ans encore,--et peut-être après
-moi.
-
-Dieu me garde de tirer de ces faits des conclusions qui voudraient être
-à notre utilité. Ni Golo, ni Emile n’ont jamais lu de traités de morale,
-écouté de conférences, ni adhéré à des ligues végétariennes ou contre
-l’alcool...
-
-Les animaux nous donnent d’ailleurs sur ce point une grande leçon: les
-progrès des thérapeutes n’ont pas fait varier depuis des siècles la
-durée de la vie humaine et, plus que tous les traitements ou régimes, ce
-sont certaines qualités _personnelles_ d’esprit et de cœur,
-d’intelligence ou de moralité qui font durer ou abrègent notre étape en
-ce monde. Je ne sais plus qui disait: «On ne meurt que quand on le veut
-bien...» Et je crois que c’est une vérité, une réalité _hygiénique_ à
-méditer dès notre enfance.
-
-Emile n’est pas vieux, puisqu’il est très loin de vouloir mourir...
-
-Je le regarde, sur la chaise trop étroite pour lui qu’il a adoptée je ne
-sais pourquoi, depuis quelque temps, et d’où ses pattes et sa queue
-pendent, comme à la dérive du navire-sommeil. Ne nous y trompons pas:
-sommeil n’est qu’un mot humain, et dormir, pour un chat, c’est simuler
-de le faire,--et méditer, et réfléchir.
-
-Sur quoi?...
-
-A propos de quoi?...
-
-Quel rideau sombre se déroule aussitôt devant qui, tâchant de penser
-clairement, se pose de pareilles interrogations à lui-même.
-
-
-2
-
-Le passé existe pour les bêtes, et surtout pour celles dont je parle,
-comme pour nous, mieux que pour nous, car leur mémoire est formidable
-comparée à la nôtre, car nous n’avons, à côté d’elles, que de très
-précaires facilités dans cette «dimension» ou dans ce «sens» du temps.
-
-Celui-ci est un monstre à trois têtes dont nous regardons plus
-volontiers, nous autres hommes, celles qui sont les plus inconsistantes
-et les plus vaines: le présent et l’avenir. Au contraire, la méditation
-d’un chat est un substantiel festin de souvenances.
-
-Je ne rêve point ici, ni ne m’exprime par métaphore: mille expériences,
-si simples qu’elles ne paraîtraient pas avoir d’intérêt, m’en ont fourni
-la preuve... Ainsi, un bruit de papier froissé tire de sa torpeur un
-vieillard gris et roux à qui j’allais porter, voici bien dix ans, des os
-et d’humbles pitances, alors qu’il était misérable, avant que des amis
-landais se fussent chargés de lui...
-
---Il n’y a qu’à froisser du papier pour qu’il s’éveille, me disent mes
-amis landais...
-
-Après dix ans!
-
-Un coup de fusil (ou le bruit qu’on provoque avec un sac gonflé et crevé
-d’un coup de poing) faisait bondir Golo hors de son fauteuil, non point
-par terreur, mais avec une sorte d’allégresse avide. Jadis,--et c’était
-sur quoi était en train de _méditer_ ce vorace,--je livrais à sa
-gourmandise les agaçantes corneilles qui avaient cru devoir s’installer
-aux environs de ma bicoque sylvestre et maritime, et que j’abattais sans
-pitié vaine dès que l’occasion m’en était donnée.
-
-Vous me lisez bien: il _méditait_; et je n’aurais pu écrire décemment
-_il se souvenait_.
-
-Pour nous, l’esprit et les années défuntes représentent un magasin en
-désordre, une provision au hasard entassée de ces pelotes de fil, de
-soie ou de laine multicolore que nous appelons, faute de mieux,
-«associations d’idées» ou «d’images», et dont les bouts, fil, soie ou
-laine, et quelle que soit leur valeur ou leur couleur, traînent un peu à
-l’aventure, hors des tiroirs, hors du comptoir, souvent même hors du
-magasin, sur le trottoir...
-
-Les animaux et surtout les chats ont, au contraire, l’esprit en ordre;
-et cet esprit, je l’entrevois (le Temps n’existant guère en la façon
-dont nous le concevons pour des êtres qui ne vivent que dans une des
-«dimensions» de cette catégorie de l’entendement), je l’entrevois assez
-bien sous l’espèce d’une carte d’état-major soignée, riche en cotes et
-en points de repère... Ou bien sous celle d’un «état» perpétré par un
-adjudant plein de génie, et où tout ce que l’on a à savoir ou à faire
-connaître pour que les choses aillent bien et que l’existence soit
-belle, serait calligraphié et disposé harmonieusement sur une
-considérable, mais _unique_ et _étale_ page de beau papier...
-
-
-3
-
-Le _présent_ n’est pour Emile qu’un ensemble de phénomènes _à côté_, un
-détail, un accessoire plaisant ou haïssable...
-
-Il ne fait pas partie de la pensée, de la vie spirituelle; il s’y ajoute
-un peu comme une distinction de laurier en papier peint ou un bonnet
-d’âne à la tête d’un enfant; qu’il soit désir de nourriture, d’amour ou
-de jeu, il n’est que _désir_; il va même plus loin: il annihile
-momentanément la vie spirituelle et la pensée, qui ne reprendront leur
-cours réel que tout à l’heure, quand nous recommencerons, sur notre
-chaise élue, pattes et queue flottantes dans le vide, à faire croire à
-ce bon nigaud d’homme que nous sommes en train de dormir...
-
-Quant à l’avenir, qui n’est fondé pour nous que grâce à des séries
-d’inductions scabreuses, issues des plus mesquins événements de la vie,
-il est probable qu’il est à peu près inexistant pour les bêtes même les
-plus rapprochées de nous.
-
-En tout cas, il n’y a aucune raison (humaine) de croire à la réalité
-chez les bêtes de cette dimension de la catégorie Temps. La soupe qu’on
-flaire de loin et l’oiseau qu’on guette sont eux-mêmes du présent,--du
-passé peut-être,--avant que d’être goûtés ou capturés. Et pourtant,
-comme nous, les bêtes se savent mortelles sur cette terre. En la même
-façon que nous? c’est peu vraisemblable... Elles sentent que le passé
-n’est pas infiniment enrichissable et que le présent n’est pas
-éternel...
-
-Mais sous quel aspect la notion de vieillesse et de mort leur
-apparaît-elle?
-
-
-4
-
-Cela doit commencer par une impression de détresse et d’injustice comme
-nous n’en éprouverons jamais,--trop compliqués que nous sommes!--et cela
-si rigoureux que se montre notre destin personnel.
-
-Mais il n’est pas très difficile d’imaginer et de reproduire les
-sentiments qu’un animal familier doit ressentir en face de la maladie et
-des déchéances qu’elle comporte. La satisfaction de sa faim étant, dans
-la fleur de sa jeunesse et la prospérité de sa santé, le remède sûr à
-toutes ses souffrances physiques et morales, il _généralise_ à sa
-manière et devient d’autant plus vorace qu’il souffre davantage, même et
-surtout quand la diète serait l’unique traitement qui pourrait empêcher
-la progression du mal.
-
-Ainsi en alla-t-il de Golo-le-Tigre.
-
-Il avait le foie volumineux, comme les oies que l’on gave pour leur
-infliger cette maladie, au profit de notre gourmandise. Souffrant
-cruellement, il dévorait en proportion, pensant que cela apporterait un
-soulagement à ses misères.
-
-Ce qui prouve que les bêtes familières sont intelligentes au point de
-perpétrer des sophismes, comme nous-mêmes!
-
-Un sophisme d’induction, de la catégorie _fallacia accidentis_, laquelle
-comporte encore une plus grande subtilité de «raisonnement dévoyé» que
-ceux de la catégorie _non causa pro causa_. Golo concluait de l’essence
-à l’accident, peut-être même de l’accident à l’essence, ce qui me
-paraîtrait plus troublant encore:
-
-_Un tel est bon médecin, donc il guérira tel malade..._
-
-Ou:
-
-_Un tel a guéri tel malade, donc il est un bon médecin._
-
-Ainsi, exactement, raisonnait Golo:
-
-_L’apaisement de la faim est un remède à tous les maux, donc je dois
-manger d’autant plus que je souffre davantage._
-
-Ou bien:
-
-_L’apaisement de ma faim ayant de tout temps (c’est-à-dire dans la
-dimension PASSÉ), provoqué mon bien-être, je dois manger plus que jamais
-puisque j’ai davantage à lutter contre la douleur._
-
-Il en mourut.
-
-Pour nous aussi, la mort prématurée ou non accidentelle est presque
-uniquement une conséquence tragique ou non de nos sophismes familiers,
-moraux ou viscéraux...
-
-
-
-
-_LIVRE HUITIÈME_
-
-LA MORT
-
-
-1
-
-Nombre de légendes courent sur la façon dont nos bêtes amies accueillent
-la sombre Déesse. On conte volontiers qu’elles en ont la pudeur, alors
-que la plupart des hommes n’en éprouvent que l’effroi.
-
-Ceci est les ennoblir vainement et de manière perfide, car il n’en est
-rien. Je ne puis jamais penser sans sourire à un poème du cher François
-Coppée, qui, s’étonnant d’errer dans les bois avec son amoureuse de
-l’année sans y trouver de «délicats squelettes» d’oisillons, se
-demandait:
-
- Est-ce que les oiseaux se cachent pour mourir?
-
-Le bon poète ignorait, ainsi que je l’ai noté ailleurs[7], l’existence
-des nécrophores, de ces macabres mais prévoyants insectes pour qui toute
-bestiole morte, emplumée ou velue, est une trouvaille si précieuse que,
-faute de cette rencontre, il ne saurait être question pour eux de se
-perpétuer,--de _prévoir_ pour leurs larves, ce qui est leur façon à eux
-de croire à l’immortalité, ou plutôt d’estimer absurde l’idée de mort.
-
- [7] _Vie de Grillon_.
-
-Non, les oiseaux ne se cachent pas pour mourir, non plus que les mulots,
-les musaraignes et les taupes; mais leur mort, par une industrie
-subtile, sert immédiatement à préparer de la vie. Un menu cadavre, pour
-un nécrophore, c’est la même chose que de l’air respirable autour des
-berceaux de nos nouveau-nés.
-
-
-2
-
-Revenons-en à nos familiers, chiens ou autres et surtout chats, puisque
-je les ai choisis en exemple.
-
-La mort, ils la reniflent de très loin, de beaucoup plus loin que nous
-ne la pressentons nous-mêmes.
-
-Il est curieux d’observer chez les hommes, je parle de ceux qui ont
-conquis quelque tranquillité intellectuelle et morale, combien la
-présence de la sombre Déesse, quand elle les guette avec des chances de
-succès et dans les conditions normales (vieillesse ou maladie), leur est
-insoupçonnée ou leur semble insignifiante.
-
-J’en parle par expérience personnelle, n’ayant peut-être jamais éprouvé
-plus de bien-être que lorsque je manquai de mourir, voici trois ans. Je
-n’ignorais rien de la gravité de ma grippe compliquée de congestion
-pulmonaire et d’urémie. Un prêtre était venu: je savais pourquoi...
-
-On m’a dit depuis que j’avais souffert beaucoup, et je n’ai gardé
-pourtant aucun souvenir de souffrance, bien qu’en ayant manifesté les
-signes extérieurs pour tant de sollicitudes attentives et empressées à
-mon chevet. On m’a conté que je grattais mon drap et tentais de le
-ramener sur ma face, comme on le fait quand il s’agit de s’accoutumer au
-linceul, mais aucune de mes facultés de sentir ou de comprendre n’était
-amoindrie; je jouissais au contraire d’un repos actif et conscient, si
-je puis dire, et absolument pareil à ceux dont on se délecte lorsque
-l’on a quinze ans et que l’on se laisse, quelque splendide jour d’été,
-flotter en «faisant la planche» au gré de sa rivière natale...
-
-Ma vie passée ne redéfilait pas frénétiquement et comme
-cinématographiquement devant moi, ainsi que racontent tant de gens qui
-ne sont pas allés y voir ou qui n’ont pas su regarder. Je me baignais
-dans le Lot, j’avais quinze ans... C’était pour toujours que je me
-baignais,--sans avoir l’ennui de me rhabiller et de risquer une
-gronderie si j’arrivais en retard chez nous.
-
-Nos souffrances physiques, en pareil cas, n’existent probablement plus
-que pour les nôtres et, tout en gardant d’elles, dans nos attitudes et
-nos gestes, les expressions et les traductions ordinaires, nous nous en
-sommes déjà débarrassés, comme d’une vêture inutile, ou comme un
-musulman dépose ses babouches au seuil de la mosquée où il s’est rendu
-de loin en pèlerinage.
-
-La mosquée est belle et flatteuse...
-
-O chère rivière où je me baignais au printemps de la vie et dans l’été
-de l’année!
-
-
-3
-
-Parmi les bêtes familières dont il n’est pas dans nos coutumes de nous
-nourrir, et qui n’ont jamais été maltraitées ou négligées par leurs
-maîtres ou leurs hôtes, je n’ai jamais constaté cette pudeur devant la
-mort qui nous fait ramener le drap devant notre face, comme si nous
-redoutions de ne pas être assez beaux vis-à-vis de semblable douceur.
-
-Tous les chats ou chiens qui furent miens, en leurs derniers instants,
-se sont pour ainsi dire cramponnés à moi; ils estimaient sans doute que,
-dispensateur de leur vie, distributeur de nourriture et de joie, je
-pouvais quelque chose pour eux en cet instant critique, en cette épreuve
-qu’ils estiment à coup sûr moins définitive que nous ne le faisons pour
-la plupart, mais qui les inquiète de plus loin que nous.
-
-Crainte qui s’ajoute aux «accessoires» détestables du présent (et qui ne
-saurait provoquer chez eux la réalité _in extremis_ de la dimension
-_avenir_ du Temps); crainte qui les rend affectueux jusqu’à se montrer
-importuns, ce dont résulte pour eux, qui nous agacent, le fait de subir
-sous une autre apparence encore cette injustice dont l’âge ou la maladie
-leur a déjà fourni la notion; crainte qui semble les inciter alors à
-exagérer leurs défauts ou à caricaturer leurs vertus, en guise de
-protestation contre les injustices dont ils accusent le destin et
-nous-mêmes, qui représentons sans doute le destin à leurs yeux...
-
-Encore un sophisme de leur part? Mais ceci serait décidément raisonner
-en homme... Et, peut-être, renforçant à l’approche de la mort leur
-personnalité, leurs tics, leurs petites manières, se montrent-ils non
-pas pratiquement, mais métaphysiquement plus malins que nous. En effet,
-par «immortalité de l’âme», le _consensus omnium_, le jugement des
-non-croyants comme des croyants de toute confession, entend ou veut dire
-la prolongation d’une personnalité au delà de ce monde, selon des
-catégories de l’espace et du temps que nous ne pouvons scientifiquement
-entrevoir ou définir ici-bas à notre usage, sur lesquelles pourtant
-l’observation de nos frères inférieurs, vus non pas d’en haut (car il
-n’y a ici ni haut ni bas), mais d’en face, peut et doit projeter quelque
-lumière.
-
-
-
-
-_LIVRE NEUVIÈME_
-
-IMMORTALITÉ ET PERSONNALITÉ
-
-
-1
-
-Une créature respirante n’existe pas réellement, au sens humain du mot,
-si faculté ne lui est concédée de se réaliser à part, d’acquérir des
-signes qui la différencient des autres créatures de sa race. Elle
-«n’existe pas», au sens courant de cette expression, n’existe pas plus
-dans le langage du raisonnement humain que ne le font individuellement
-l’atome ou la cellule.
-
-Où il n’y a pas d’existence, il ne saurait y avoir d’immortalité
-concevable. Où l’immortalité devient absurde, l’idée de mort l’est déjà!
-
-Les insectes ont atteint ce stade égalitaire et cette organisation
-mécanique dont quelques hommes rêvent intempestivement encore pour leurs
-semblables,--sinon pour eux-mêmes. Il n’y a donc, _logiquement_, pour un
-grillon par exemple, ni possibilité d’idée de mort, ni entrevision
-d’immortalité. Notre personnalité est le lien mystérieux par quoi sont
-réunis les atomes et les cellules qui nous composent; le resserrement
-volontaire de ce lien, qu’un grand écrivain appela naguère culte du moi,
-et que je nommerais ici plus volontiers «désir quasi religieux de
-personnalisation», est l’acte indispensable _pour vivre ici, puis
-ailleurs_.
-
-A quel degré de l’échelle sans commencement ni fin le resserrement du
-lien devient-il possible pour une créature respirante? Ici, je
-redescends avec joie vers les plus humbles expériences et les faits que
-n’importe qui peut constater... La personnalité commence chez les êtres
-dont les physionomies et les attitudes ou les accentuations de la voix
-sont capables d’exprimer des sentiments que nous puissions, humainement,
-à peu près homologuer[8].
-
- [8] Ceci sera plus longuement étudié dans le prochain volume du
- _Bestiaire_: _Les Porte-Bonheur_.
-
-
-2
-
-Je voudrais aussi éclairer rapidement (et il serait vain de tenter de le
-faire mieux et plus subtilement qu’en me rappelant les leçons de vieux
-maîtres en logique formelle) la notion de personnalité, de
-différenciation, de distinction.
-
-Autant qu’il m’en souvienne, ils accordaient en logique une importance
-capitale à la considération de généralité. Entre _Emile_ et _les
-Autres_, il y a la même opposition qu’entre un terme concret et un terme
-abstrait. A première vue, certes, il semble, même en dehors de toute
-étude de psychologie animale, que pareille distinction ne doive pas
-s’imposer, puisque ce que l’on entend par terme concret représente une
-réalité matérielle, corporelle--un ensemble défini par l’usage ordinaire
-de nos cinq sens. Mais envisageons (entre autres!) des termes comme
-_âme_ ou _île enchantée_; ils désignent bien des réalités ou des
-possibilités, en tout cas des ensembles; mais des ensembles qui n’ont
-aucune existence dans le domaine de nos sens.
-
-Le mieux, pour éclairer ici notre lanterne, c’est d’en revenir
-décidément à ce qu’on m’apprenait jadis en ce qui concerne l’idée et le
-terme, à _leur connotation_ et à _leur dénotation_, comme écrivait
-Stuart Mill qui avait l’excuse de n’être pas Français. Traduisons
-classiquement: compréhension et extension des idées. Exemple: _Homme_.
-
-A ce substantif, on peut immédiatement adjoindre certaines épithètes,
-comme _bipède_ ou encore comme _raisonnable_ (je ne prends ce dernier
-attribut qu’avec quelque méfiance... mais passons!). De ces idées de
-_bipède_ ou de _raisonnable_, plus simple que l’idée d’_Homme_, apparaît
-la signification même du mot compréhension: la compréhension d’une idée
-correspond à l’ensemble des idées simples, mais constructives, qui
-servent de fondement, de forme et de couleur à une idée plus générale.
-
-Passons à l’extension: l’idée d’_Homme_ (ou le substantif _Homme_) peut
-recevoir à son tour l’attribut ou l’épithète de Français ou de Prussien,
-et dès lors chacune des idées que suggèrent ces derniers termes est plus
-complexe que celle qui se reflète dans le mot Homme...
-
-a) L’extension ou l’étendue d’une idée est l’ensemble des idées plus
-complexes desquelles cette idée peut être affirmée à titre d’attribut.
-
-b) L’extension des idées et des termes est en raison inverse de leur
-compréhension.--_Homme_ a plus d’extension que _français_, puisqu’il y a
-des hommes qui ne sont pas des Français, mais _français_ a plus de
-compréhension qu’_homme_, puisque le Français possède tous les attributs
-par quoi l’on a coutume de définir l’homme, et en plus tous ceux qui le
-distinguent des bipèdes qui ne sont pas français.
-
-
-3
-
-Qu’y a-t-il de plus étendu, mais d’aussi peu compréhensif que l’idée de
-L’ÊTRE? Même quand certains inventeurs lui ont adjoint l’attribut
-_suprême_, ils sont demeurés dans une étrange imprécision à côté de ce
-qu’explique, à propos de l’idée de Dieu et d’éternité, le plus humble
-des catéchismes entre les mains d’un petit villageois.
-
-Un jour, peut-être, tenterai-je une introduction à la méthode en
-sciences naturelles; mais qu’on ne croie pas que j’aie voulu un peu plus
-haut faire du fleuret avant de batailler pour de bon.
-
-J’ai--je le répète--tenu simplement à éclairer de mon mieux la notation
-de personnalité, essentielle pour qui s’intéresse aux bêtes, aux hommes
-et à lui-même.
-
-Il ne faut voir dans les considérations scolastiques qui précèdent qu’un
-côté du diptyque que figure toujours une métaphore. Emile est concret,
-les Autres sont abstraits; et voilà tout,--pour m’exprimer «en
-raccourci», et provisoirement.
-
-Pour _être_, il faut rechercher l’extension et non la compréhension.
-Pour _être_, c’est-à-dire pour ne pas mourir, même quand notre dépouille
-sera retournée à la terre. Certes, les créatures impersonnelles ne
-meurent pas, ou du moins elles ne vivent pas davantage qu’elles ne
-meurent: la vie sans la possibilité de la mort ou la mort sans la
-certitude d’une autre vie sont deux zéros additionnés, et qui en égalent
-un autre.
-
-Pourquoi y aurait-il sur la terre, ou ailleurs dans l’espace ou le
-temps, des créatures intelligentes, pourvues d’âmes immortelles, et
-d’autres qui ne seraient qu’instinctives et vouées à l’abolition
-définitive?
-
-Ici, le paradis des bêtes, qu’il soit imaginé par Francis Jammes ou par
-n’importe qui, ressemble à celui dont nous rêvons pour notre usage
-personnel, nous autres hommes, et dont nous avons tous le pouvoir d’être
-assurés. La religion et la science (qui n’ont nul besoin de se
-rejoindre) n’ont pas du moins à prendre la peine de s’opposer, de se
-considérer hostilement.
-
-Comme le Pauvre entre les pauvres, allons demander leur avis aux
-animaux, qui voient Dieu face à face, comme ils voient peut-être la mort
-lorsqu’ils sont chats et qu’ils témoignent de la terreur ou de la
-colère, dans des coins d’ombre où, pour nos yeux, il n’y a personne ni
-rien.
-
-
-4
-
-Croire aux choses, c’est les rendre réelles.
-
-Je ne voudrais point, parlant de bêtes, avoir l’air d’ajouter ici une
-moralité à une fable; mais l’exemple d’Emile, et des _Autres_,--de
-beaucoup d’autres, et qui n’étaient pas nécessairement chats,--me
-convainc chaque jour davantage que notre immortalité doit dépendre
-surtout de nous-mêmes, et de la réalisation plus ou moins heureuse que
-nous faisons de notre personne, patiemment.
-
-Certaines races animales n’y ont plus droit. La nôtre et celle d’Emile
-peuvent escompter ce privilège sur la planète Terre, aussi longtemps que
-nous sauvegarderons cette personnalité sans laquelle une créature
-vivante n’a plus l’orgueil de soi-même et perd la croyance, qui est le
-souverain passeport pour notre prochain voyage.
-
-Vivre et mourir ne devraient avoir de sens pour nous que tout à fait
-provisoirement. C’est sur des trésors dont nous pouvons à chaque instant
-nous enrichir, arbre ou minéral, chat ou homme, que se fonde notre
-future fortune, notre licence à durer et même à ne plus jamais mourir...
-La mort n’est qu’une association en enfilade d’images sinistres,
-momentanément valables pour nous, qui vont de l’image souffrance à celle
-d’un pourrissement où nous ne sommes plus pour rien.
-
-La mort, c’est un mot qui ne devrait pour nous correspondre à rien,
-comme pour tant d’_Autres_, comme pour la plupart des autres.
-
-A plus forte raison ne me semble-t-il _encore_ impliquer ni l’enfer,
-qui, pour les êtres sans individualité, doit être quelque chose
-d’horrible comme un néant dont on aurait conscience, ni le paradis, où
-ceux qui tentèrent loyalement d’être eux-mêmes obtiennent, j’imagine, un
-délai hors du temps pour se réaliser et se personnifier encore mieux...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Oui, viens sur mes genoux, Emile, pauvre bête honnête et tendre, puisque
-ce geste te ressemble, te réalise, te personnifie; voici l’heure où les
-feux achèvent de se consumer, où les chars des maraîchers, d’un
-roulement ininterrompu, annoncent le lugubre avènement sur Paris d’une
-aurore d’arrière-automne...
-
-Viens sur mes genoux, grimpe contre mon bras, installe-toi sur mes
-épaules... C’est la place que tu as choisie, la meilleure part de ce que
-je puis t’offrir... Tes griffes s’enfoncent terriblement dans ma peau,
-mais que m’importe à moi, puisque tu continues à m’instruire?
-
- * * * * *
-
-Tout à l’heure, j’irai comme font mes semblables m’instruire de la mort
-à l’école du sommeil, du sommeil qu’un réveil a toujours suivi jusqu’ici
-pour M. de la Palisse et pour moi... Mais il est certainement, ailleurs,
-des réveils qui valent mieux que ceux de cette vie; je le comprends dans
-tes yeux verts qui louchent un peu et qui, pour l’instant, me
-signifient:
-
---C’est entendu; dans trois heures la bonne arrivera et je lui
-réclamerai ma pitance, avec fracas, s’il le faut... C’est entendu,
-j’écourterai ton précaire sommeil, mais tu n’as qu’à dormir comme nous
-le faisons, nous autres, dans notre monde: d’un œil. Je suis Emile, et
-fier de moi en dépit de mon apparente humilité... Dépêche-toi, la
-bouillotte de ton lit--et j’en aime la tiédeur autant, sinon plus, que
-celle de tes épaules,--va être froide...
-
-... Viens donc, pauvre vieux chat, et éveille-moi dès qu’il te plaira...
-comme il me serait doux qu’on m’éveillât un jour ou l’autre,--pour tout
-de bon, ailleurs!
-
-... Viens. Je suis sûr que vous avez encore infiniment de choses à
-m’apprendre, Toi et les Autres...
-
-
-
-
-II
-
-COCO, CACATOIS
-
-
-Des gens content que nous vieillissons ou mourons? Quelle blague! Nous
-sommes arrivés hier à Jolibeau et tout était en place, et Noctu dans le
-ciel, et Filon le Gris dans sa lézarde de la troisième marche du seuil,
-et son cousin Filon le Vert dans le trou de taupe du talus d’en face
-qu’il a accommodé à l’usage de sa paresse, comme chaque an. Evidemment,
-ce ne sont plus les mêmes... Et après? Suis-je moi-même identique à ce
-que j’étais, durant que j’écrivais la précédente ligne?
-
- * * * * *
-
-Toutes les bêtes sont là: la soixantaine de pigeons, les cinq ou six
-chats, les lapins bleus et gris, et les noirs, et la petite ânesse
-poilue et frisée, dont il semble que la mère ait trompé le père avec un
-épagneul. La chienne, hier hostile, se rappelle soudain que celle dont
-elle est née m’adorait, et la voici qui vient vers moi en rampant, un
-bout de satin rose entre ses babines de négresse. Midi bientôt. Seul le
-maître à danser des poules n’est plus là: il est allé leur enseigner la
-musique au paradis des bêtes. Et M. l’aumônier, autre voisin, a beaucoup
-vieilli: son mécréant de docteur en est réduit à réciter pour lui des
-chapelets.
-
-Les rossignols sont certainement, eux, les mêmes. En tout cas leur voix
-n’a pas changé, ni mes oreilles, à cela près que quelques crins blancs
-du plus charmant effet frisent au-dessus de leurs ourlets... Mais il y a
-incontestablement du neuf devant ma vieillesse en herbe.
-
- * * * * *
-
-Ce neuf s’appelle Coco et d’après les estimations les plus sérieuses, il
-doit avoir tout près de deux cents ans.
-
-Un perroquet. Non. Un kakatoès, un cacatois comme on écrivait quand il
-est né. C’est la femme de mon cousin qui l’a emmené de Languedoc en
-Aquitaine gasconne; là-bas, dans sa famille, on ne se souvenait pas de
-ne point l’avoir vu. Un cacatois blanc, dont la huppe arbore des
-brindilles rouges lorsqu’on le caresse ou l’agace, lorsqu’il est heureux
-ou furieux. Enorme. Des gamins qui ont dû depuis beau temps aller voir
-comment on fume la pipe de l’autre côté de la vie, lui ont, jadis, crevé
-un œil et cassé une aile. Ce borgne compliqué de manchot ne s’en porte
-pas plus mal pour cela. Il a un appétit charmant, un cœur tendre, et
-tient des discours pleins d’intérêt.
-
- * * * * *
-
-Car, ne nous y trompons pas: il se peut qu’un jeune perroquet répète
-sans y rien entendre les mots et les sons qu’on lui serine; mais il n’en
-saurait être de même pour un patriarche de l’importance de Coco.
-
-Un patriarche, je m’explique mal, car Coco est une femelle cacatois, qui
-pond de temps en temps un bel œuf blond et le déguste suavement,
-n’ignorant pas qu’elle est veuve depuis deux siècles bientôt et que les
-qualités de l’objet sont uniquement nutritives.
-
-Mais avant de manger son œuf, Coco s’extasie et répète: «C’est bon!
-C’est bon!... Viens me voir, papa!...» Aujourd’hui, il (ou elle) m’a
-accueilli avec une gravité inaccoutumée: «Temps orageux, monsieur...»
-Et, le comble, c’est que c’est vrai!... Allez parler de psittacisme à
-propos d’un animal qui, lorsqu’on lui offre un biscuit, vous déclare
-froidement: «Non, j’ai soif... Une orange, bien tirée, une orange!...»
-Et il ne se trompe jamais sur la pronostication du temps... Ce matin, il
-m’a dit: «Prends ton pépin...» Une ondée est tombée, comme j’allais
-sortir. Durant que j’écris, il grommelle,--j’allais dire: entre ses
-dents!--il grommelle: «Charmante journée. Beau temps pour la
-campagne!...» Et, cette fois encore, il a raison. Tout va bien. Tout est
-dans l’ordre. L’ondée n’aura pas de conséquences graves; à peine suis-je
-aspergé quand je secoue les lilas et les cognassiers pour en faire choir
-les hannetons, régal des poules. Les libellules célèbrent leurs noces
-au-dessus des bassins; les petits escargots noirs et roses ou jaunes et
-bruns sont tous dehors, lustrés, repeints à neuf,--comme la tortue qui
-vient me regarder sous le nez avec une déplorable insolence, un manque
-de timidité qui semble écœurant à mon orgueil humain.
-
-Tout est dans l’ordre, ai-je dit... Toujours à l’excès optimiste! Midi
-vient de sonner à la tour rose de l’église; j’admettais le caquetage des
-passereaux, les coassements des grenouilles... Mais ce rossignol, à
-pareille heure. Que nous veut-il? Et c’est qu’il en met! Nous n’y
-couperons pas, c’est une ode!...
-
- * * * * *
-
-Je regarde: avec une pierre dans l’arbre, je pourrais sans doute envoyer
-ce troubadour se faire pendre ailleurs. Impossible de le repérer. Et,
-tout à coup, une stupéfaction énorme m’immobilise. Le rossignol, c’est
-Coco... Coco qui s’est reconnu poète sur le tard et qui imite les
-maîtres au point de les surpasser en virtuosité. Il peine, il travaille,
-il y va fort, il est beau. Son œil crevé a l’air d’un monocle posé sur
-un œil normal... Je n’y tiens plus. J’applaudis. Il me rappelle
-quelqu’un ou quelque chose...
-
-Il me sourit (il n’y a pas d’autre mot), puis, de son accent le plus
-tendre:
-
---Si vous ne la savez pas, je vous la copierai.
-
-... J’en suis retombé le derrière dans l’herbe, comme au temps où j’y
-verdissais mes pantalons de coutil blanc.
-
-Pauvre vieux qu’il y a là! Personne n’osera plus le gronder, s’il se
-tache...
-
-
-
-
-III
-
-ZOMPETTE
-
-LA GRENOUILLE VERTE
-
-
-
-
-PROLOGUE
-
-
-Il faut savoir entendre les conseils de l’Automne et se rendre aux lieux
-où il tient le plus somptueusement ses assises. De longs ans, ce
-fut,--pour moi,--en un coin de la forêt landaise que n’avait pas encore
-saccagé la stupidité de quelques nouveaux riches... Il y avait là, aux
-temps lointains dont je parle et dont nous sépare un affreux abîme de
-boue et de sang, il y avait là, dès la fin de septembre, une douceur de
-vivre perpétuellement exaltée par le prodigieux concert d’odeurs, de
-couleurs et de sons dont se veut accompagné le prince Automne aux lieux
-où il passe.
-
-Le prince Automne, comme il est dit dans un conte gascon recueilli par
-J.-F. Bladé. Appellation qui est, me semble-t-il, une vraie trouvaille
-de poète. Faites résonner avec soin dans votre esprit et votre cœur
-l’harmonie de ces syllabes, et dites-moi si vous n’imaginez pas tout de
-suite un adolescent royal, plein de mélancolie et de langueur, qui passe
-sur un fastueux tapis de feuilles mortes?
-
-Donc, ce n’était pas encore la guerre, et la France n’y pensait pas plus
-que chacun de nous ne pense à sa propre mort dans l’ordinaire des
-jours... Un matin, Paris se réveilla sous une vilaine brume, terne,
-rougeâtre, tragique, une brume à couper au couteau, et qu’on eût
-effectivement coupée et tailladée comme pour la rendre sanglante...
-Depuis huit jours, je mourais d’envie de partir et j’inventais cent
-mille motifs de ne le point faire. Bénie fut la brume qui fit
-brusquement la balance pencher dans le sens que je souhaitais, sans oser
-me l’avouer à moi-même!...
-
-
-
-
-I
-
-LA FORÊT A L’AUTOMNE
-
-
-Comment, si bonne que lui soit la vie à Paris, quelqu’un de notre
-Sud-Ouest peut-il respirer sans nostalgie, ailleurs que chez lui,
-l’_odeur_ de l’automne? L’odeur de l’automne! Voici une expression qui
-aurait besoin d’être définie, mais par modestie ou par lâcheté, j’aime
-mieux ici n’en rien faire et me contenter d’en parler pour ceux qui,
-l’ayant éprouvée ou subie eux-mêmes, comprendront tout naturellement la
-sensation dont il s’agit.
-
-Je retrouvai donc _ma forêt_, et le vent y respirait, avec l’odeur des
-mousses reverdissantes, une senteur, promenée sur des lieues et des
-lieues, de taillis détrempés, de fumée de bois vert et de pommes de pins
-en train de pourrir. Alors, les champignons émergent du sol sans crier
-gare et semblent quintessencier au pied des arbres le goût même de la
-forêt en menus sachets comestibles, gonflés de toutes les sèves du sol,
-riches de tout l’arome des feuillages. Voici les cèpes aux airs joufflus
-et cossus, au costume de velours sombre doublé de clair; les
-chanterelles biscornues, en accoutrement de mardi gras; les oreilles de
-loups, les bidaüs et les coulemelles qu’on appelle aussi sanguins,
-serins, coucoumetz ou encore pignatons, jaunets et morts de froid, et
-qui ne se plaisent que sous les pins; les rougets couleur de trogne
-d’ivrogne; les oronges, pareilles quand elles naissent à un œuf oublié
-sous le bois par une poule vagabonde, à un œuf dont le jaune ferait
-éclater la coque et s’épanouirait végétalement en ombelle quelques
-heures plus tard...
-
-Il était inévitable qu’autour d’eux l’imagination campagnarde cultivât
-un opulent jardin de légendes. Les vieux paysans, qui savent le temps et
-la peine nécessaires à faire venir à bien les récoltes, ne pouvaient
-guère voir ces hôtes des prés et des bois naître et grandir en une seule
-nuit sans conclure qu’il y avait de la sorcellerie là-dessous.
-
-Dans les pacages qui bordent les rivières du Sud-Ouest, quand les
-champignons des prés étoilent, au matin, la verdure de taches blanches,
-c’est que les _fatilières_, un peu plus tôt, ont déroulé leur ronde en
-cet endroit. Ces _fatilières_ sont des déités bien originales de ma
-petite patrie et qu’il serait malséant de confondre avec de vulgaires
-sorcières: celles-ci sont de vilaines femmes, des mortelles promises aux
-feux éternels et qui, bonnes amies du général Satan, lui constituent en
-ce monde un régiment d’Amazones. Mais les fatilières, comme l’étymologie
-du mot l’indique (_fatum_), s’apparentent davantage aux fées et, par
-suite, à leurs lointaines cousines, les oréades, les dryades, les
-napées, les nymphes champêtres et bocagères. Ce sont des génies qui se
-montrent bienfaisants ou malfaisants au gré de leur humeur, mais qui
-travaillent toujours pour leur compte et sans qu’aucun pacte les lie à
-l’Ange déchu... Seulement, trait bien caractéristique de la race
-gasconne, plus amoureuse encore de comique que de beauté, loin de se
-présenter aux humains sous les espèces de belles et gracieuses jeunes
-femmes, les _fatilières_ sont de burlesques carabosses avec lesquelles
-on ne sait trop sur quel pied danser, mais qui, elles, dansent toujours.
-
-Dansent et plus que jamais aux nuits où les brumes d’octobre se
-déploient au-dessus des ruisselets. Alors, quelque enchanteur,
-commerçant bien avisé, déroule devant elles ses brouillards, merveilleux
-coupons de mousselines et de gazes, et c’est à son étalage que les
-vieilles coquettes vont choisir leurs robes de soirée... Les crapauds
-préludent sur leur flûte, la brise salée fait vibrer chaque être
-végétal, du plus majestueux au plus humble; les chats-huants, sur un ton
-invariable et obstiné de pochards tristes, scandent inlassablement le
-refrain de la grande chanson... C’est le beau moment du bal, et, demain,
-en tout endroit où se seront appuyés les talons des cocasses ballerines,
-un champignon blanc dessus et rose dessous apparaîtra, baigné de rosée,
-saupoudré de sable et de brins de mousse.
-
-Quantité de mes amis rustiques ont vu les fatilières comme je vous vois.
-Je me console de ne les point avoir vues en me sentant à peu près
-incapable de douter de leur existence.
-
-C’est qu’à l’automne la nature déclinante est un peu comme ces bonnes
-vieilles en qui persistent seuls les souvenirs de leur toute petite
-enfance, et qui les racontent intarissablement; par ces pâles et
-diaphanes journées qu’on prendrait volontiers pour les fantômes de leurs
-sœurs printanières, les légendes, qui furent la fraîche naïveté de la
-nature et l’adorable puérilité de l’esprit humain, ressuscitent. Leurs
-âmes mêmes semblent s’exhaler du sol toutes vivantes, avec l’odeur de
-l’herbe mouillée et du bois mort. Nul doute que le peuple des menus
-génies forestiers qui dansaient jadis avec les fées et les fatilières ne
-retrouve alors une fugitive existence, analogue à celle que les contes
-accordaient aux trépassés durant que sonnaient les douze coups de
-minuit.
-
-Je ne vais jamais à la cueillette des champignons sans un vague espoir
-de découvrir, sous la coupole d’un de ces frustes et primitifs végétaux,
-quelque fadet ou quelque lutin qui, selon qu’il sera bon ou mauvais,
-aura, par sa présence, insufflé à la plante une succulence innocente ou
-une mortelle malignité.
-
-
-
-
-II
-
-RENCONTRE DE ZOMPETTE
-
-
-«_Celle-avec-qui-je-me-promenais-dans-la-Forêt_» vit quelque chose de
-vert bondir à son approche, et grimper pataudement contre sa robe
-claire. Elle poussa un cri:
-
---Un crapaud!
-
-Puis, ayant examiné la bestiole:
-
---Ce n’est pas un crapaud... c’est un bijou.
-
-Ce n’était pas un crapaud, ce n’était pas un bijou; c’était ZOMPETTE,
-grenouille verte, rainette. Pourquoi Zompette? A cause que certains
-visages évoquent quasi fatalement certains prénoms ou surnoms et que le
-visage de la bestiole nous avait rappelé presque en même temps à l’un et
-à l’autre l’appellation de l’héroïne d’un conte d’Henri Duvernois qui
-nous avait fait bien rire le même matin.
-
-Ainsi fut baptisée cette nouvelle petite amie qui, ce jour-là, aurait pu
-aussi avoir nom «légion» dans la forêt landaise. Ce n’est pas en vain
-que j’ai parlé de champignons, de leur pullulement mystérieux et
-équivoque pour les simples, quand le prince Automne entre dans son
-sylvestre palais. Zompette, ce jour-là, était aussi fréquente sur nos
-pas que le sont, en mai, les sauterelles dans les prés, où l’herbe croît
-et commence de mûrir, et cela n’allait pas sans provoquer en moi un
-étonnement assez légitime.
-
-Car toutes ces Zompettes étaient visiblement des bébés-rainettes au plus
-tendre de leur âge, d’une superficie moindre que celle d’un jeton de
-vingt sous, évidemment très maladroites encore à procéder sur le sol par
-bonds ou autrement, tout de suite essoufflées et comme décontenancées
-d’avoir pris brusquement contact avec une vie qu’elles n’entrevoyaient
-la veille encore qu’à travers le partiel aveuglement larvaire de tous
-leurs sens... Oui, certainement, quelques heures plus tôt, Zompette et
-ses sœurs n’étaient que des têtards, habitants de mares ou de sources
-qu’elles ne retrouveraient désormais qu’adultes et dans la seule saison
-de leurs amours, petites choses équivoques et mal finies, pourvues de
-leurs quatre pattes, déjà, certes, mais aussi d’un reste de queue qui
-leur rappelait désobligeamment (j’imagine) leur cousinage avec les
-tritons et les salamandres, créatures vaseuses, fangeuses, dépourvues de
-toute aspiration vers les arbres et le ciel.
-
-Or, ni mare, ni source n’existent là, à deux bonnes lieues à la ronde;
-nulle provision d’eau douce dans cette longue presqu’île que bornent, au
-nord, des landes sèches et, par ailleurs, l’océan gascon sujet aux
-grands délires, ou le bel et vaste étang marin qu’un chenal fait
-communiquer avec lui.
-
-Mystère qui déjà me rendait ma nouvelle pensionnaire sympathique! Ainsi,
-un certain romanesque flottait autour de son origine... L’histoire de
-Zompette, mon héroïne, commence, somme toute, comme fait si souvent
-celle d’une héroïne humaine dans un roman-feuilleton construit selon les
-règles de l’art. On me concédera qu’il serait prématuré de faire, dès à
-présent, la lumière sur sa naissance à la vie, lumière dont je ne devais
-être éclairé moi-même que beaucoup plus tard.
-
-
-
-
-III
-
-PORTRAIT DE ZOMPETTE
-
-
-Pour l’exposer au mieux, il ne le faut point isoler, mais le situer
-parmi d’autres qui seront, pour elle et le lecteur, comme ses portraits
-de famille. Puisqu’on l’appelle couramment la grenouille verte, notons
-tout de suite qu’elle est bien de la famille des batraciens, mais
-qu’elle appartient à un autre genre de cette catégorie de créatures et
-qu’elle est non point sœur autrement vêtue, mais tout juste cousine de
-la grenouille commune, immortalisée littérairement par Aristophane et
-comestiblement inoubliable à certains gourmets. De la grenouille commune
-et de la vraie sœur de celle-ci, la grenouille rousse,--la délicieuse
-hôtesse, satinée et aux bésicles d’or, des fossés forestiers, feuillus,
-moussus et _secs_,--Zompette se distingue essentiellement en ceci
-qu’elle est une raine (raine verte, _hyla viridis seu vulgaris_).
-
-Sa vie ordinaire n’est pas aquatique ou marécageuse, comme celle de la
-grenouille comestible, ni sylvestre et pratiquée au ras du sol, comme
-celle de la grenouille rousse: elle est aérienne, un peu, mon Dieu, à la
-manière de celle des oiseaux. Zompette, sauf en diverses circonstances
-que nous découvrirons au cours de ce récit, vit «de branche en branche».
-En liberté, ses petites manières, ses procédés de chasse, ses ruses, ses
-embuscades, provoqueraient, pour nos yeux, une fête aussi charmante que
-le manège des oiseaux. Aussi charmante, mais bien plus difficile à
-observer, tant sa couleur se marie à celle des feuillages.
-
-Ce qui a permis à Zompette cette existence, non plus de naïade, mais de
-dryade, ce qui lui a autorisé partiellement le domaine de l’air, alors
-que ses cousines vertes ou brunes sont condamnées au sol, et à ne s’en
-séparer qu’à l’occasion d’un bond, c’est une particularité minuscule, où
-d’aucuns pourraient voir un privilège, où d’autres--dont je suis--ne
-déplorent qu’un navrant pis-aller, tout de même que dans les ailes
-précaires de la chauve-souris, ou les ailes et autres organes
-artificiels qu’a cru devoir s’inventer l’homme.
-
-C’est un naturaliste du nom de Catesby qui s’aperçut que la rainette
-verte a, ainsi que toutes les autres _raines_, de petites plaques
-«visqueuses» sous ses doigts, lesquelles plaques lui permettent de
-s’attacher aux branches ou aux feuilles des arbres. Si j’ai mis le mot
-«visqueux» entre guillemets, c’est que Lacépède l’interpréta de la
-sorte, tout en accordant à son devancier que son interprétation à lui
-était excellente, ou, du moins, non pas à dédaigner.
-
-Voici ce que dit Lacépède de la rainette, au chapitre intitulé:
-«Deuxième genre [de batraciens], _quadrupèdes ovipares qui n’ont point
-de queue et qui ont sous chaque doigt une petite pelote visqueuse_.
-
-«_Sa peau est si gluante et ses petites pelottes visqueuses se collent
-avec tant de facilité à tous les corps, quelque polis qu’ils soient_
-(notez bien ce: «quelque polis»), _que la raine n’a qu’à se poser sur la
-branche la plus unie, même sur la surface inférieure des feuilles, pour
-s’y attacher de manière à ne pas tomber_...»
-
-Jusqu’ici, une grenouille aux pattes enduites d’un de ces produits
-modernes qui collent tout, même le fer, ne se comporterait pas autrement
-que sa cousine et pourrait, elle aussi, devenir de vaseuse aérienne, et
-chasser aussi ses proies de branche en branche et de feuille en feuille.
-
-Poursuivons:
-
-«_Catesby dit qu’elle a la faculté de rendre ces pelotes concaves, et de
-former par là un petit vide qui l’attache plus fortement à la surface
-qu’elle touche_...»
-
-On ne saurait expliquer mieux, sinon plus brièvement, que maman Nature a
-pourvu les doigts de Zompette, moins favorisée à d’autres points de vue
-que Brékex, sa cousine des marais, de petites ventouses quasi
-automatiques, qui lui permettent, d’où qu’elle chute ou saute, de rester
-fixe à l’endroit,--je ne dis pas qu’elle avait visé, mais où elle a
-abouti, après le happement aérien d’une proie ailée ratée ou conquise...
-
-Prenez une pièce de dix centimes en bronze, qui ne soit pas trop usagée,
-entre le pouce et l’index; faites-la glisser de haut en bas, vivement,
-sur n’importe quelle boiserie parfaitement plane, arrêtez cette descente
-en plaquant brusquement l’objet contre la paroi lisse (qu’elle soit de
-bois, de marbre ou de verre), et le décime y demeurera comme collé.
-C’est un phénomène de pneumatique si simple qu’il ne vaut pas la peine
-qu’on en fournisse l’explication: les «pelotes visqueuses» de Zompette
-et de ses sœurs européennes ou exotiques agissent ainsi contre les
-feuilles, et d’autant plus facilement que celles-ci sont _absolument
-lisses_, en la même manière que le décime traité comme j’ai dit: par la
-force de l’air comprimé. Pelotes visqueuses? Non point. Mais ventouses.
-
-J’ai promis un portrait de Zompette, à présent différenciée de ses
-cousines et installée à la place qui lui est due. En saurais-je prendre
-le soin, quand je le vois tracé sous mes yeux de main de maître.
-
-Ecoutez, regardez: c’est signé Lacépède et pourrait être sous-intitulé:
-A la manière de mon maître M. de Buffon...
-
-«_Tout ce que nous avons dit de l’instinct (?), de la souplesse, de
-l’agilité de la grenouille commune appartient encore davantage à la
-raine verte; et, comme sa taille est toujours beaucoup plus petite que
-celle de la grenouille commune, elle joint plus de gentillesse à toutes
-les qualités de cette dernière. La couleur du dessus de son corps est
-d’un beau vert; le dessous, où l’on voit de petits tubercules, est
-blanc_... (N’imaginez aucun tubercule, grand ou petit, et ne voyez là
-que soie _granitée_ de la couleur indiquée par le maître...) _Une raie
-jaune, bordée de violet, s’étend de chaque côté de la tête et du dos,
-depuis le museau jusqu’aux pieds de derrière, et une raie semblable
-règne_ (ce n’est pas moi, en cet instant, qui écris!) _depuis la
-mâchoire supérieure jusqu’aux pieds de devant_...»
-
-(Ceci n’est vrai que pour les adultes et dans les mois de l’an qui vont
-d’un avril à un octobre normaux.)
-
-Mais le complément du portrait est admirable, irrétouchable:
-
-_La tête est courte, aussi large que le corps, un peu rétrécie
-par-devant; les mâchoires sont arrondies, les yeux élevés. Le corps est
-court, presque triangulaire, très élargi vers la tête, convexe
-par-dessus et plat par-dessous. Les pieds de devant, qui n’ont que
-quatre doigts, sont assez courts et épais; ceux de derrière, qui en ont
-cinq, sont au contraire déliés et très longs; les ongles sont plats et
-arrondis_...
-
-_La raine verte saute avec plus d’agilité que les grenouilles, parce
-qu’elle a les pattes de derrière plus longues en proportion de la
-grandeur du corps_...
-
-Irrétouchable, ai-je dit; mais, à peine quelques lignes plus loin
-Lacépède ajoute, citant de nouveau Catesby: _Les raines vertes
-franchissent quelquefois un intervalle de douze pieds_...
-
-... Outre que vous me feriez dire!...
-
-
-
-
-IV
-
-POURQUOI SI PEU DE RÉVÉRENCE VIS-A-VIS DE MES ILLUSTRES DEVANCIERS
-
-
-Car il faut bien que je réponde à ceux qui m’ont accusé, dans l’ordre
-d’études que je poursuis ici, d’avoir _dénigré_ tour à tour Buffon et
-Fabre dans les deux premiers volumes de mon _Bestiaire_: _Vie de
-Grillon_ et _la Chauve-Souris_[9]. Je n’ai dénigré ni l’un ni l’autre;
-j’ai relevé, chapeau bas, quelques erreurs. J’ai dit: «Vérité dans
-l’hermas de Sérignan, erreur parfois au delà...» Ou encore: «Le savant
-aux manchettes ne reproduisit guère que des relations de
-correspondants... ou de correspondants de correspondants...» C’est même
-miracle qu’il ait pu bâtir de la sorte une œuvre qui s’est imposée comme
-un monument aux fondements inébranlables et sur lesquels toute
-l’histoire naturelle, en France et à l’étranger aussi, semble s’être
-assise soudain, une fois pour toutes, comme atteinte d’irrémédiable
-infirmité: des noms de bêtes et un semblant de style... et allez-y! La
-science enregistrera et perpétuera les erreurs que vous avez pu
-commettre de bonne foi ou par négligence. Tenons-nous-en à la bonne foi.
-Comme il est rare qu’elle rende ici ce que son plus fervent amoureux
-attend d’elle! Car nous sommes ici en face d’un désert survolé de
-légendes (c’est même ce côté légendaire qui m’a, dès mon enfance,
-inspiré l’envie «d’y aller voir»...) et où, d’autre part, foisonnent les
-mauvaises herbes de l’ignorance. Fabre fut un prodigieux défricheur,
-dans la partie entomologique du désert sus-indiqué. Les moyens lui ont
-manqué, d’autant plus qu’il voulut embrasser trop, et il ne demeure plus
-à nos yeux déjà qu’un charmeur par le style et les roueries de parlage
-(comme Buffon!); les petits enfants provençaux l’ont contredit par
-devers moi en ce qu’il conte de maintes bestioles; et moi-même, qui n’ai
-rien tant aimé, depuis que je suis né à ce monde, que de me pencher vers
-la terre ou de contempler les bas-fonds du ciel, je savais, par avance,
-que le véridique, entre le vieillard admirable et le groupe des petits
-enfants dont les yeux attisaient une innocente et perspicace lumière, ce
-n’était pas toujours, hélas! celui-là, mais celui-ci.
-
- [9] Albin Michel, éditeur.
-
-Il est triste que notre pays n’ait rendu les honneurs au héros de
-Sérignan qu’au moment où, nonagénaire, sourd et à demi aveugle, il parut
-ne comprendre qu’à peine (j’étais là!) tout ce que ce beau monde, venu
-de Paris ou d’ailleurs, semblait réclamer de lui... Heure pénible! Heure
-atroce! Mais l’homme aux manchettes mourut comblé de fortune et de
-gloire, et en somme, c’est bien plus la méthode que les régimes ou les
-époques qu’on doit ici incriminer.
-
-Il ne faut pas lire... Il faut voir. Il ne faut pas voir une fois, mais
-mille, mais dix mille, et encore n’est-on pas sûr alors que l’on ait vu
-vrai... Il ne faut pas rêver de connaître toutes les bêtes, mais se
-contenter d’en aimer une dizaine, d’être familier avec elles, et de
-relater aussi nûment que possible ce que l’on croit savoir d’elles, et
-avec pudeur, et avec prudence, et avec une modestie sans défaut.
-
-Voilà ce que je me disais à peu près, tandis que je rapportais Zompette
-vers ma maison.
-
-_Celle-qui-était-avec-moi-dans-la-forêt_ me dit tout à coup:
-
---Comme tu vas lentement!... Tu rumines... A quoi penses-tu? Et cette
-pauvre bête, entre ta tête et ton chapeau... Elle va mourir! Si on lui
-rendait la liberté?
-
---C’est notre fille, répliquai-je, et tu as dit toi-même que Zompette
-serait son nom. On va tâcher de la rendre heureuse.
-
-Il n’y avait rien à répondre à d’aussi fortes paroles. Zompette demeura
-captive sur mes cheveux, herbage étrange, au-dessous de la ridicule
-voûte céleste que lui infligeait momentanément le dôme ajouré d’un vieux
-panama...
-
-
-
-
-V
-
-DE L’HABITAT QUI SIED A ZOMPETTE CAPTIVE
-
-
-De même que, pour répondre à la question et aux reproches de
-_Celle-qui-se-promenait-dans-la-forêt_, j’interrompis, voici bientôt
-quinze ans, une esquisse mentale de méthodologie en sciences naturelles,
-de même en ferai-je sur le papier, pour le moment du moins...
-
-Une heure plus tard, Zompette était installée dans sa nouvelle demeure.
-Celle où elle vivra aussi heureuse qu’en liberté, plus heureuse
-peut-être, est peu coûteuse à établir. Vous rincez soigneusement un de
-ces grands bocaux de verre blanc où l’on conserve traditionnellement, de
-mère en fille, en Gascogne ma patrie, les piments, les cornichons, les
-oignons et les aulx dans le vinaigre, les cerises, les pruneaux ou de
-beaux grains de raisin de malaga dans l’eau-de-vie; deux centimètres
-d’eau, tout au fond du bocal, suffisent; et encore est-ce un luxe, une
-concession à cette habitude mentale qui nous fait considérer Zompette
-comme une grenouille; un tapis de mousse humide, en cette place,
-suffirait parfaitement à son bonheur; après quoi, vous coupez à
-n’importe quel arbre une branche dont vous étêtez les ramifications de
-telle façon que celles-ci puissent ensuite, leurs bouts coincés contre
-les parois du bocal, maintenir l’ensemble en équilibre stable; vous
-laissez autant de feuilles qu’il plaît à votre fantaisie, non point
-trop, toutefois, car vous risqueriez de ne plus commodément observer
-votre pensionnaire, mais sans oublier que ce sera là son perchoir
-habituel, son fauteuil, son lit de repos, et qu’il sied qu’il soit
-confortable... C’est tout, à cela près que vous donnerez comme clôture à
-cet aimable asile, afin que votre pensionnaire ne s’en évade pas en
-sautant après une mouche, ou par distraction, un lambeau de mousseline,
-de tulle ou d’étamine, fixé par une ficelle circulaire à l’orifice du
-bocal.
-
-Un trou aménagé dans cette clôture en écartant les mailles du tissu vous
-permettra d’introduire et d’emprisonner dans la maison de Zompette les
-mouches dont elle fera sa plus ordinaire alimentation.
-
-C’est bien simple, vous dis-je! J’ajoute qu’on vend, chez les
-naturalistes des quais, de gentils papillons de verre, de style
-vaguement chinois, au toit pointu de toile métallique, qui sont de
-véritables cages à rainettes et où celles-ci vivent également dans une
-captivité heureuse. Le fond est compris de façon à contenir les quelques
-centimètres cubes que je vous conseillais tout à l’heure de verser dans
-le bocal; les commerçants qui vous vendront cet article ajouteront:
-
---Quelques tiges de cresson qui continueront à pousser, les pieds dans
-l’eau... Votre raine sera là-dedans heureuse... comme une reine. Et,
-par-dessus le marché, voici la petite échelle, monsieur...
-
-
-
-
-VI
-
-RÉPUTATION USURPÉE DE ZOMPETTE
-
-
-C’est la minuscule échelle de bois, soi-disant barométrique, à larges
-échelons plats, où se peut installer confortablement l’hôtesse de céans,
-occupant son temps à de mystérieuses méditations, ou guettant les
-mouches que la générosité de son gardien lui dispense. Les bonnes gens
-vous diront que, si Zompette grimpe vers le sommet de l’échelle, c’est
-que le temps va se mettre au beau, et tout le contraire, si elle
-s’installe sur un des bas échelons, qu’il vaudrait mieux, du reste, en
-l’espèce, dénommer paliers.
-
-Les bonnes gens vous diront cela, ou vous l’ont dit et nombreux sont
-ceux qui leur demeurent crédules. En dépit du chagrin que j’ai à
-détruire une innocente légende, les bonnes gens ont tort, et nous
-aurions tort d’attribuer un caractère utilitaire à l’encagement de
-Zompette; sa grâce, sa couleur, son aspect de bijou animé et sa
-gentillesse méritent que nous l’aimions pour elle-même, et sans qu’il
-soit besoin de lui attribuer des compétences météorologiques dont, soit
-dit à son excuse, je ne sache pas qu’elle se soit jamais targuée
-personnellement.
-
-Zompette n’annonce pas le temps par ses allées et venues au long de
-l’échelle, mais profite de lui dans sa cage exactement en la même
-manière que le ferait un humble retraité plein de loisirs; à cela près
-que c’est le soleil qui attire le vieux homme au banc de son seuil, la
-brume et le froid qui le font se confiner à l’âtre, tandis que, pour
-Zompette, il en va un peu différemment: j’ai dit qu’elle pouvait se
-passer d’eau dans sa cage, mais le climat idéal est pour elle une
-atmosphère gorgée de vapeur aqueuse et ensoleillée tout ensemble.
-Lorsque le temps est beau et qu’un rayon de soleil frappe sa demeure,
-c’est évidemment dans la partie supérieure de celle-ci que son idéal se
-trouve, hygrométriquement, réalisé pour le mieux; quand le temps est
-mauvais ou quelconque, quiconque connaît bien Zompette avouera qu’elle
-s’installe un peu au hasard en tel ou tel endroit de sa demeure.
-
-Zompette n’annonce pas le soleil en gagnant les étages supérieurs; elle
-le suit aux lieux où ses effets lui paraîtront particulièrement
-agréables.
-
-Elle prendra, de temps à autre, volontiers, un bain, surtout dans les
-premiers jours, lorsque votre approche l’épouvante encore et qu’elle
-n’est pas accoutumée à votre aspect ou à vos gestes.
-
-
-
-
-VII
-
-LES MENUS DE ZOMPETTE
-
-
-C’est le gibier ailé, avons-nous dit, qui constitue en captivité la base
-de l’alimentation de Zompette, la plus agréable pour elle et la plus
-commode pour son gardien. Deux à trois mouches par jour lui suffisent
-largement; c’est une méditatrice, une contemplative qui ne fait pas
-beaucoup d’exercice physique, qui, en conséquence, ne brûle pas beaucoup
-de graisse et qui, surtout dans la sécurité de la cage, se contente de
-très peu. Mais elle est aussi une prévoyante, et si la fantaisie vous
-prend de faire bourdonner en son bocal une poignée de mouches, vous la
-verrez en gober une quantité qui vous paraîtra prodigieuse pour un si
-petit estomac: on ne sait pas de quoi demain sera fait, profitons de
-l’instant présent!... Et notre amie de bondir en tous sens,
-frénétiquement, dardant sa langue qu’enduit une sorte de glu naturelle
-dont ne peut se dépêtrer le «volatile ailé», si peu qu’il en ait été
-atteint.
-
-La précision des bonds de Zompette chassant est d’ailleurs remarquable,
-et impayable sa mimique, lorsqu’elle tourne sa tête dans la direction du
-bourdonnement. Il lui arrive pourtant de manquer son coup et de retomber
-pesamment n’importe où, sans en paraître d’ailleurs affectée ou vexée
-outre mesure... En liberté, ces chutes peuvent parfois être
-considérables, ce qui justifierait en partie cet intervalle de douze
-pieds dont Catesby fait mention à propos de ses facultés de saut. Mais,
-à ce compte-là, un homme prenant son élan du sommet de la tour Eiffel
-serait parfaitement capable de battre tous les records, y compris celui
-du saut en longueur, étant donnée l’importance du tremplin et de la
-trajectoire.
-
-Il faut noter, à propos de l’alimentation de Zompette, un fait qui a son
-intérêt au point de vue de la façon dont fonctionnent ses organes
-visuels. Zompette ne s’attaque pas aux proies immobiles, d’où la plupart
-des naturalistes concluent que toute proie autre que vivante lui
-répugne. Cela est parfaitement inexact; plus tard, quand Zompette n’aura
-plus peur de vous, ou, pour mieux dire, de votre main, installez-la sur
-le dos de celle-ci et, de l’autre, avancez sous ses narines une mouche
-écrasée, voire une parcelle de viande crue, et vous constaterez que les
-papilles gustatives de Zompette, après les olfactives, agréeront et
-apprécieront bel et bien votre présent. La conclusion à tirer du fait
-que la bestiole ne bondit jamais sur une proie immobile est autrement
-plus importante et troublante pour quiconque s’intéresse à la
-psychologie comparée; les yeux, les beaux yeux de Zompette, à peu près
-aveugles aux formes et aux couleurs telles que nous les percevons, sont
-surtout, sinon uniquement, _sensibles au mouvement_.
-
-Imaginez dès lors ce que peut être l’univers aux yeux de Zompette: une
-immensité désertique, incolore ou grise, de temps en temps rayée ou
-marquée par des lignes et des points alimentaires... Tels sont les
-horizons que peuvent ouvrir parfois nos humbles études. Ces yeux, qui
-sont pour la plupart de nous les organisateurs de tant de belles fêtes,
-devant les merveilles artistiques ou naturelles de notre monde, ne sont
-plus chez Zompette (et d’ailleurs chez tous les autres batraciens) que
-des guides, des indicateurs, des viseurs, des instruments de chasse, des
-armes.
-
-En dehors des mouches, Zompette avalera tout ce que vous lui présenterez
-de remuant et de proportionné à la dimension de ses mâchoires, tout et y
-compris un fragment de chiffon rouge ou jaune au bout d’un fil balancé.
-On sait que de la sorte, et à la condition de dissimuler sous le
-fragment de chiffon un hameçon à trois becs, les pêcheurs adroits
-peuvent attraper maintes cousines de Zompette, des grenouilles
-comestibles,--pêche autrement amusante, du reste, que celles qui se
-pratiquent au filet ou à la chandelle, et qui sont interdites aux
-rhumatisants... Donc, Zompette n’est pas difficile sur la qualité des
-mets qu’on lui présente: un ver de terre, un papillonnet, un moustique,
-une petite limace exciteront également son appétit. Nous parlions de la
-dimension, ou plutôt de la faculté d’absorption de ses mâchoires (et, en
-conséquence, de son gosier et de son estomac); celle-ci est relativement
-considérable: Zompette adulte peut engloutir d’un coup un grillon, qui
-représente pour son estomac une pièce au moins aussi importante que le
-serait pour le nôtre un mouton de moyenne taille. La belle indigestion
-qui s’ensuivrait! Mais qu’on ne croie pas Zompette à l’abri
-d’incommodités de ce genre, et que ses véritables amis se gardent bien
-de la gaver à l’excès. A la suite de débauches alimentaires, on la voit
-perdre sa vivacité, son entrain à aller d’un point à l’autre de son
-bocal, et qui est le même que celui d’un fifi sautant de perchoir en
-perchoir dans sa cage; elle somnole lourdement, comme un goinfre repu;
-le rythme de sa respiration, qui se décèle si bien sur sa blanche gorge,
-devient irrégulier, saccadé, pénible.
-
-Et elle vomit... «comme un homme», ainsi que disait alors en la
-considérant une de mes domestiques. Pas tout à fait comme un homme, car
-ce qu’elle évacue de la sorte, ce ne sont point des fragments de la bête
-trop grosse avalée, mais des filaments blanchâtres, visqueux, qu’un
-spirite traiterait volontiers d’ectoplasme, et dont elle se hâte de se
-dépêtrer avec ses petites mains à quatre doigts, si préhensiles et
-presque humainement conformées; elle s’en dépêtre avec un dégoût
-manifeste... Sucs gastriques formés à l’excès dans sa poche stomacale,
-sucs de réaction nettement acides, appelés en hâte par la présence d’une
-nourriture excessive, qui demeurent eux-mêmes excessifs et dont il
-convient de se débarrasser au plus tôt...
-
-Contrairement à ce qui arrive chez les goinfres, on voit, après des
-événements aussi déplorables que ceux que je conte, Zompette résister à
-toutes les tentations alimentaires et observer, trois ou quatre jours de
-suite, un jeûne résolu.
-
-
-
-
-VIII
-
-L’AUTOMNE ET LE SOMMEIL
-
-
-Maintenant, c’était bien la superficie d’un jeton de 2 francs ou d’une
-pièce d’argent de 40 sous, qu’eût pour le moins, au repos, occupée
-Zompette. Et je ne trouverai jamais occasion plus belle de vous parler
-de sa naissance et de sa vie qu’à ce propos...
-
-Les rainettes ne sont aériennes et amies des arbres, parfois les plus
-hauts, que pendant le printemps et l’été,--saisons où elles vivent en
-oisives, dépourvues de tous sentiments, et uniquement occupées de
-méditer à leur manière et de se nourrir. Mai passé, elles délaissent les
-ruisseaux, les étangs et les mares où elles sont allées consommer leurs
-amours, puis se hâtent, en personnes sages, de rejoindre les habitacles
-des arbres, comme si elles désiraient plus vite, de la fange, regagner
-les hauteurs.
-
-... Mais Zompette n’est encore qu’une toute jeune personne, jouvenceau
-ou demoiselle, quand vient le temps, pour moi, de regagner Paris. Elle
-est installée dans une petite caisse tapissée de coton hydrophile bien
-imbibé, et mise aux bagages, comme mes papiers et mes manuscrits
-eux-mêmes. N’oublions pas que c’est la première fois que je l’observe et
-que j’apprends à l’aimer... Je n’ai jamais si mal dormi dans un train
-qu’en cette nuit d’automne de 1913, où j’emmenais, comme un colis,
-Zompette vers Paris, depuis Dax, dans un wagon de bagages... De vagues
-remords s’appesantissaient sur moi; j’aurais pu, devant que de quitter
-la forêt landaise, lui rendre sa liberté, comme j’avais fait pour tout
-un clan de musaraignes et diverses tribus d’insectes... Mais Zompette
-était Zompette, et je l’aimais, ce qui ne va jamais sans cruauté,
-surtout de la part de qui aime.
-
-Un grave souci me sollicitait en outre: comment allais-je désormais
-pourvoir à sa nourriture? Les mouches étaient bien rares dans ma maison
-de Paris, et la cuisinière aurait-elle vraiment la chance de rencontrer
-à peu près quotidiennement un ver de terre ou une limace en épluchant
-les légumes ou la salade? Cet automne fut le plus beau de ceux que j’ai
-connus. Les mouches abondèrent dans mon rez-de-chaussée, et les limaces
-dans les salades... Zompette embellissait comme on dit en Gascogne, ou
-forcissait, comme on dit en Avignon, pour parler d’une jeune personne
-qui profite. Un jour, je me décidai à fabriquer avec une règle, un bout
-de fil de fer et un capuchon de tulle, une réduction de filet à
-papillons, destiné à capturer pour ma captive les dernières mouches.
-Jean Giraudoux et Francis Carco n’hésitaient pas, munis de cet engin, à
-les pourchasser jusques au boulevard Pasteur. Loués soient-ils ici pour
-cela! Ils faisaient, ma foi, bonne chasse, et attrapaient bien les
-mouches.
-
-_Celle-qui-s’était-promenée-avec-moi-dans-la-forêt_--c’était l’hiver, et
-Giraudoux nous avait quittés pour l’Amérique, et Carco pour des
-destinations ou des destinées inconnues--me dit un soir:
-
---Il vaudrait mieux porter au Bois cette pauvre bête. Elle saura se
-débrouiller...
-
-Je crois que c’est la première fois que j’ai lu des livres traitant
-d’animaux; j’appris, d’après ces livres, et pour ne pas entrer dans des
-détails oiseux, que les raines, «quand le ciel leur refuse leur pâture»,
-vont s’engourdir dans la vase des étangs. Je n’avais pas un étang sous
-la main. Je n’avais qu’un pot de vieux rouen garni de mousse encore
-vivante, tout au moins susceptible d’être arrosée; et ce fut là que
-j’installai Zompette, quand il n’y eut décidément plus moyen de la
-nourrir.
-
-Peu après, il fallut bien reconnaître ceci, que Zompette criait
-famine,--simple façon de parler,--s’agitait, poursuivait d’inexistantes
-ombres de mouches; ceci de ce fait seul que mon appartement gardait une
-température où, décemment, les insectes eussent dû pulluler. Il n’y
-avait pas de solution autre que de prier ma concierge de colloquer le
-vase de Zompette à côté de ceux qui servaient de piédestal aux plantes
-vertes de divers locataires, en plein air, dans la cour... Plantes
-vertes et grenouille verte...
-
-En plein air, dans la cour... Alors, Zompette, bien qu’élevée en
-captivité depuis sa naissance à sa vraie vie, comprit ce qui se passait
-sous le ciel et ne se comporta pas autrement que si elle avait de tout
-temps été libre et à elle-même livrée. Le vase de vieux rouen était
-circulaire, haut d’environ vingt centimètres, garni de sable sec et de
-mousse mourante. Zompette fit ce qu’elle eût fait en pareille saison
-dans la forêt landaise, lorsque les insectes sont morts et que le froid
-va venir: elle s’installa pour dormir entre la mousse et le sable...
-
-Un matin, ma concierge vint me dire:
-
---On ne voit plus votre grenouille... Ça ne m’étonnerait pas que le
-petit chat du 4, qui est si malin...
-
-L’avant-veille, j’avais aperçu encore, dans une fissure du tapis de
-mousse, Zompette et son museau triangulaire et ses deux mains quasi
-humaines en dépit qu’elles n’aient que quatre doigts. La veille, une
-seule de ces mains apparut au bord de la lacune moussue... Le jour où la
-concierge m’entretint en la manière que j’ai dit, il faisait très froid
-et, dans le pot en vieux rouen, il n’y avait visiblement plus ni
-Zompette, ni son museau, ni ses mains à quatre doigts, ni rien, ni
-personne...
-
---Ce chat du 4, qui est si malin..., reprenait ma concierge...
-
-Vaines paroles! J’avais déjà, comme Zompette entre la mousse et le
-sable, une si solide impression de sécurité!...
-
-
-
-
-IX
-
-LE PRINTEMPS
-
-
-Au contraire de l’automne, qui semble tomber des branches, le printemps
-paraît monter du sol. Le thermomètre n’accuse pas une température plus
-élevée qu’hier, les servantes s’affairent encore autour des foyers, et,
-cependant, il est là. Il s’annonce par une odeur qui n’est qu’à lui, et
-que les végétaux, qui l’ont perçue avant nous, consentent à nous
-transmettre après s’en être voluptueusement imprégnés.
-
-Zompette, qui participait entre la mousse et le sable à une vie alanguie
-et comme végétative, a éprouvé le retour du jeune dieu à la manière des
-plantes. Ses sens, depuis des semaines inutilisés, s’éveillent et se
-recréent; le monde visuel va être riche de lignes, de points et de
-mouvements alimentaires; les oreilles aussi se préparent à entendre le
-concert immense, et une humeur visqueuse suinte abondamment sur la
-membrane qui les recouvre, les dérouillant, pour ainsi dire, les
-nettoyant de la terre et du sable qui s’y sont collés durant
-l’hibernation; ces organes auditifs renferment dans leurs cavités une
-corde élastique que Zompette peut tendre à volonté et qui doit lui
-transmettre, avec une précision inimaginable pour nous, les vibrations
-aériennes et les sonorités terrestres.
-
-Dans le grand concert printanier, c’est l’enfant amour qui est chef
-d’orchestre; mais Zompette ne se préoccupera guère de ses gestes avant
-un an encore; car, à en croire les compétences, l’entier développement
-des raines, comme d’ailleurs celui des grenouilles et des crapauds, ne
-s’effectue qu’avec lenteur. Citons Lacépède, dont les observations, sur
-ce point, me semblaient exactes: «_De même qu’elles demeurent longtemps
-dans leurs véritables œufs, c’est-à-dire sous l’enveloppe qui leur fait
-porter le nom de têtards..._»
-
-Arrêtons. Ceci est d’un analyste précis et clairvoyant; car il n’y a
-guère de rapprochements à faire entre les métamorphoses des batraciens
-et celles des insectes, par exemple. Les transformations de ces derniers
-représentent véritablement des vies successives, aux buts différents,
-certes, mais qui n’en sont pas moins des existences parfaites, nettement
-caractérisées: la chenille mange, rampe, mais possède son _modus
-vivendi_, tout un jeu d’actions et de réactions qui lui sont propres,
-bref, une personnalité qui se suffit à elle-même et à qui manque seule
-la possibilité de perpétuer l’espèce; il en est de même du papillon,
-avec cette différence que c’est justement cette possibilité qui le
-distingue, et qu’il aime et vole, au lieu de manger et de ramper.
-
-Considérons, au contraire, des œufs de rainette nouvellement pondus et
-fécondés: nous y verrons un petit globule noir d’un côté et blanchâtre
-de l’autre, placé au centre d’un autre globule, dont la substance
-glutineuse et hyaline doit servir de nourriture à l’embryon; deux
-enveloppes membraneuses et concentriques le contiennent: ce sont ces
-membranes qui représentent à peu de chose près la coque de l’œuf.
-
-Après un temps plus ou moins long, suivant la température, et qui varie
-aussi, nous le verrons en éclaircissant le mystère de la naissance de
-mon héroïne, quand la nécessité l’exige, le globule noirâtre d’un côté
-et blanchâtre de l’autre se développe et prend le nom de têtard; cet
-embryon déchire alors les enveloppes qui l’emprisonnaient mollement; il
-nage dans la liqueur hyaline qui l’environne et qui s’étend et se délaie
-peu à peu dans l’eau. Il conserve pendant quelques jours son cordon
-ombilical, lequel est attaché à sa tête. Il sort de temps en temps de la
-matière gluante, comme pour essayer ses forces, mais, au début, ne
-s’aventure guère et se hâte de rentrer dans cette petite masse
-flottante, qui peut le soutenir; il y revient non seulement pour se
-reposer, mais pour s’y nourrir; comme le futur poussin dans sa coquille,
-il a là le couvert et le gîte...
-
-Je passe rapidement sur les métamorphoses, dont tant de livres scolaires
-ou de vulgarisation scientifique ont popularisé l’aspect et le progrès:
-c’est en général au bout d’un mois et demi que le têtard se débarrasse
-de sa dernière enveloppe pour prendre sa forme définitive. La peau
-extérieure se fend sur le dos, près de la _véritable_ tête, laquelle
-surgit de la fente qui vient ainsi de s’ouvrir. La membrane qui servait
-de bouche au têtard se retire en arrière et fait partie de la dépouille,
-comme les branchies qui lui servaient de poumons, et chose plus
-prodigieuse encore, comme les instruments qui lui servaient d’yeux et
-qui étaient apparus une semaine environ après l’animation de la frêle
-chose! Alors, les pattes de devant commencent à sortir et à se déployer;
-et la dépouille, toujours repoussée en arrière, laisse enfin à découvert
-le corps, les pattes postérieures et la queue qui, diminuant de jour en
-jour de volume, finit par disparaître complètement, d’une façon vraiment
-mystérieuse: car elle ne tombe pas d’un coup, mais tout se passe, en
-vérité, comme si elle se fondait dans l’élément qui l’entoure, fait
-absolument déconcertant pour l’observateur, fait probablement unique
-dans la nature et qui est cause qu’on excuse le bon vieux Pline d’avoir
-raconté sans sourciller que la queue des jeunes batraciens se fendait en
-deux pour former les pattes de derrière...
-
-Le têtard n’est donc en somme qu’un _œuf animé_, pourvu de moyens
-sensoriels et locomoteurs provisoires; l’on comprend dans une certaine
-mesure l’abbé Spallanzani qui voulait rattacher pour ce motif les
-batraciens aux vivipares; et il est de fait que, dès la fécondation,
-l’œuf est en effet animé, est déjà têtard. Mais, puisque le têtard n’est
-qu’un œuf animé...
-
-Nous parlions de printemps et je citais Lacépède: qu’on m’excuse; avant
-de conter le roman amoureux de Zompette, il m’a paru logique de la
-montrer dans son mouvant berceau. Ceci fait, je laisse de nouveau, bien
-volontiers, la parole au comte: [_Zompette_], _de même qu’elle demeure
-longtemps dans son véritable œuf, ne devient qu’après un temps assez
-long en état de perpétuer son espèce: ce n’est qu’au bout de trois ou
-quatre ans qu’elle s’accouple. Jusqu’à cette époque, elle est presque
-muette; les mâles mêmes... ne se font point entendre, comme si leurs
-cris n’étaient propres qu’à exprimer des désirs qu’ils ne ressentent pas
-encore et à appeler des compagnes vers lesquelles ils ne sont point
-encore entraînés..._
-
-... Je me rappelle; c’était l’été de 1914, un bel été précoce, vite
-devenu trop chaud, orageux, tourmenté. Du pot en vieux rouen, j’avais
-depuis quelques jours retiré Zompette un peu éblouie, un peu ahurie, un
-peu «pâlotte», pour tout dire, et je l’avais réinstallée dans son bocal
-et j’avais conclu un traité avec un négociant en articles de pêche qui
-me fournissait tous les huit jours de petits vers rouges bien gaillards,
-et il y avait des limaces dans les salades et ni Giraudoux ni Carco
-n’oubliaient leur amie; bref, pour Zompette comme pour nous tous, ce fut
-un temps où l’on éprouva véritablement cette douceur de vivre, que
-d’aucuns disent qu’on ne connaîtra jamais plus. Une nuit où, cherchant
-uniquement à me renseigner sur les mœurs et coutumes de ma pensionnaire,
-j’en étais peut-être tout juste au passage de Lacépède que je viens de
-citer, je m’aperçus d’un certain remue-ménage dans le bocal. Zompette, à
-l’ordinaire si réfléchie et méditative une fois gavée, ne tenait plus en
-place, gambadait, sautait, heurtant parfois de son museau camus le tulle
-de sa clôture. Sachant que la lumière artificielle a le don d’énerver ou
-d’abrutir ses congénères, je la portai dans un coin obscur, et...
-
-... Et ce fut alors tandis que je continuais ma lecture, que retentit
-pour la première fois, imprévu, lamentable et formidable, une sorte de
-cri désespéré:
-
---Kô-ô-ô-ax!!!
-
-
-
-
-X
-
-LE RAPPEL DE L’ONDE
-
-
-Cette nuit-là, je ne lus pas plus avant l’œuvre de M. de Lacépède et
-conçus pour la première fois de ma vie quelques doutes vis-à-vis de
-l’infaillibilité des savants officiels... Car, enfin, à croire ce que je
-venais d’apprendre en lisant, Zompette, née à la vie durant le précédent
-automne, n’aurait dû encore être qu’un bébé. Je l’examinai: deux petites
-plaques brunes tachaient à présent, de chaque côté, la blanche soie
-granitée de sa gorge, ce qui est l’insigne de la puberté chez les mâles
-de sa race... J’ajoute sans plus tarder que M. de Lacépède n’avait
-pourtant pas aussi tort qu’il peut y paraître: j’ai depuis lors, en
-effet, acquis la certitude qu’une rainette captive, bien soignée,
-régalée de mouches par des hommes de lettres d’un grand talent et de
-vers rouges acquis à prix d’or par son maître, atteint plus vite à son
-complet développement que celles de ses sœurs soumises aux incertitudes
-alimentaires de la complète liberté. Accommodation aux circonstances qui
-n’a rien qui puisse surprendre outre mesure, et que nous retrouverons
-tout à l’heure dans un cas autrement intéressant et troublant au point
-de vue scientifique.
-
-Le dimanche suivant, je le passai à Chelles, comme il m’arrivait
-fréquemment en ces temps heureux. Juin. Les sœurs de Zompette, ou plutôt
-les mâles de sa race, poursuivirent ce soir-là, dans les arbres du
-jardin de l’auberge, un concert rauque et discord. Car, il faut bien le
-reconnaître, à côté de la flûte mélodieuse du crapaud et du brékex
-discrètement grinçant de la grenouille comestible, le _kô-ô-ô-ax_ de
-Zompette est quelque chose de purement exaspérant, affreux, déchirant.
-Déjà, on m’avait averti, en mon domicile parisien, que les locataires
-voisins se plaignaient de la chanson de ma pensionnaire. Il me fallut
-donc penser à lui chercher une compagne digne d’elle, ou à partir pour
-les champs; ce fut cette dernière solution que j’adoptai pour des motifs
-dictés au reste infiniment plus par mon égoïsme et mon envie personnelle
-que par sollicitude pour les oreilles de mes voisins...
-
-C’est à la fin d’un mois d’avril normal que le roman amoureux de
-Zompette commence; mais ce n’est pas dans les arbres qu’elle et ses
-sœurs en goûtent les plaisirs; est-ce de la pudeur? Peu probable...
-Est-ce, comme pourrait parfaitement l’affirmer un Bernardin de
-Saint-Pierre, parce qu’elles veulent se soustraire à tous les regards et
-se mettre à l’abri de tous les dangers, pour s’occuper plus pleinement,
-sans distraction et sans trouble, de l’objet avec lequel elles vont
-s’unir?...
-
-Non, l’onde les appelle parce qu’elles y sont nées, qu’elles savent que
-cet élément sera indispensable à la première vie de leur progéniture et
-il n’y a là qu’un des plus simples des mille miracles de l’instinct...
-C’est la récréation, au sens multiple et fort du mot, dans l’élément
-originel... Noces assez brèves, du reste: les femelles sont délivrées en
-moins de quarante-huit heures des œufs qu’elles portent et, très
-souvent, le mâle, lassé ou impatient de reprendre sa vie aérienne,
-abandonne sa femelle qui ne pond plus alors que des œufs voués à la
-stérilité.
-
-
-
-
-XI
-
-ÉCLAIRCISSEMENT D’UN MYSTÈRE
-
-
-Je ne vous conseille pas de faire prendre un bain de mer à une
-grenouille ou à une rainette; certes, elles n’en meurent pas, comme
-feraient des poissons d’eau douce, mais cela les dégoûte d’étrange
-sorte, elles n’ont qu’une envie, celle de regagner le sol, et je vous
-assure qu’elles s’y emploient promptement. Ce n’était donc pas dans la
-mer salée ou dans l’étang non moins salé d’Hossegor que les pères et
-mères des innombrables bébés-rainettes qui pullulaient en octobre 1913
-dans ce coin de la forêt landaise avaient consommé leurs noces, ce
-n’était pas dans cette onde hostile que leurs têtards avaient pu se
-développer.
-
-Alors, où et comment? Car, c’est le moment de le répéter, nulle source
-ni nulle mare douce à deux bonnes lieues à la ronde... Fallait-il
-imaginer, comme on l’a cru jadis dans les campagnes, que les grenouilles
-vertes ou brunes, et les raines et les crapauds tombaient du ciel avec
-les orages, lesquels se contentent de les mettre en bonne humeur et de
-les exciter au vagabondage? Evidemment non... Mais, si fort que ces
-petites et un peu puériles recherches agacent ma curiosité, il est fort
-probable que je ne serais jamais arrivé à allumer à ce propos ma
-lanterne, si le hasard n’avait soulevé la question au cours d’une
-conversation que j’eus, voici deux ans, avec M. Georges Bohn, éminent
-biologiste et distingué chroniqueur scientifique au _Mercure de France_.
-
-Justement, à cette époque, son laboratoire de la rue Cuvier était peuplé
-de têtards. Et ce fut de batraciens que nous causâmes... Or, quand j’eus
-parlé de Zompette et du mystère de sa naissance au plus aimable et au
-plus accueillant des hôtes:
-
---Il existe, me dit-il, des raines autres que la rainette verte ou
-commune: la _bossue_, de Lemnos; la _brune_ et la _couleur-de-lait_,
-américaines; la _flûteuse_, qui doit être très rare et peut-être
-inexistante; et l’_orangée_ de Surinam... En les étudiant, peut-être
-trouveriez-vous une solution à votre problème... Mais je vous signale
-surtout une grenouille, la _rana rufa_ de Java, qui s’accouple
-volontiers, quand il n’y a pas d’eau douce dans les environs, au creux
-des souches ou des vieux arbres: il y aurait peut-être pour vous
-quelques indices utiles à tirer de là.
-
-Je ne saurais trop remercier M. Georges Bohn; ses prévisions n’étaient
-point trompeuses; ma Zompette, contrairement à la plupart de ses sœurs
-ou frères des contrées riches en sources et en viviers, n’était pas née
-dans l’onde, mais au creux de quelque vieux pin. Là, les pluies
-s’amassant, entretenant des mares précaires, de l’humidité en tout cas,
-et cela suffit aux noces de ses parents qui--nous l’avons noté--n’aiment
-pas, mâles ou femelles, à s’éloigner des arbres et ont toujours hâte d’y
-aller reprendre leur vie pensive et gourmande, si fortes que soient les
-sollicitations de l’amour.
-
-Avec un peu de patience, j’ai pu découvrir trois ou quatre de ces
-_nids_, car il n’y a pas de mot convenant mieux à ces réceptacles d’œufs
-d’une race aussi arboricole que celle des oiseaux; dans la pluie ou
-l’humidité demeurées au creux de l’arbre, la substance glutineuse et
-hyaline se comporte comme elle ferait au fond d’une mare, et, en elle,
-les têtards n’évoluent pas autrement qu’ils ne le faisaient dans les
-cuvettes de verre blanc du laboratoire de la rue Cuvier.
-
-Mais il est hors de doute que, dans ces conditions, l’évolution de
-l’_œuf animé_ aquatique vers sa forme terrestre, aérienne et définitive,
-est infiniment plus rapide que lorsque la ponte a eu lieu dans une mare
-importante ou un intarissable ruisseau. On assigne aux têtards des
-grenouilles et des rainettes un mois et demi ou deux mois pour
-devenir--en plus petit--tels qu’ils demeurent le reste de leur
-existence, mais, dans les conditions exceptionnelles dont je parle,
-trois semaines suffisent, je l’ai constaté et je l’affirme, à dépouiller
-notre héroïne de sa défroque provisoire et à la lancer vers sa nouvelle
-vie, armée de ses pattes à ressort et de la teinte qui lui confère une
-invisibilité herbeuse ou bocagère...
-
-
-
-
-XII
-
-SUITE ET FIN DES ANNALES DE ZOMPETTE
-
-
-Les gens les plus indifférents ou les plus distraits ne sauraient avoir
-oublié encore que divers événements de quelque gravité se déroulèrent à
-la fin de juillet de 1914. Nous nous trouvions dans l’île bretonne de
-Bréhat, et, les trains étant momentanément réservés aux mobilisés, ce
-fut par mer que je résolus de me rendre vers des destinées militaires
-encore vagues, mais qui, selon moi, ne pouvaient tarder à se préciser,
-dès que j’aurais rallié mon centre de recrutement, dans mon Sud-Ouest
-natal. Nous nous embarquâmes donc à Brest, sur un cargo en partance pour
-Bordeaux, avec divers familiers que je comptais bien hospitaliser dans
-la maison maternelle, aussi longtemps que durerait la guerre,
-c’est-à-dire, ainsi que le proclamaient le bon sens, le sens commun et,
-en outre, les gens bien informés, pour une période dont la durée ne
-devait excéder cinq ou six mois...
-
- * * * * *
-
-L’histoire de la rainette verte, et le rapport des quelques
-particularités dans l’histoire de ma Zompette, à moi, qui peuvent jeter
-quelques lueurs sur sa race tout entière, touchent ici à leur fin.
-
-Tandis que les hasards de la servitude militaire me ballottaient sans
-trêve d’un bout à l’autre de la France, employé aux fonctions les plus
-ahurissantes et les plus dépourvues d’intérêt, Zompette demeura dans la
-maison maternelle, vivant aux beaux jours dans son bocal, dormant entre
-mousse et sable quand les rigueurs de la saison avaient fait passer de
-vie à trépas les derniers insectes, vouée à l’affection et à la grande
-sollicitude des miens.
-
-Ils aiment comme moi les animaux, mais non pas tous, et il faut bien
-reconnaître qu’il n’y a pas grand mérite à s’intéresser à cette petite
-créature peu encombrante, d’entretien nul, et pleine de gentillesse. Je
-le répète: Zompette ne s’apprivoise pas, comme peut le faire un être
-tout voisin de nous, la chauve-souris, par exemple, ou même un être
-infiniment lointain, mais rendu subtil par quelques millions de siècles
-de plus que nous, plus évolué, mieux organisé: par exemple, un grillon.
-Elle ne s’apprivoise pas dans le sens que, dans la chauve-souris,
-j’attribue à ce terme et qui revient à donner à apprivoisement la
-quasi-synonymie du beau mot d’amitié... Mais elle s’habitue à nous, à
-notre face et à nos regards, à nos mains et à nos gestes, et quand elle
-nous connaît bien, saute volontiers sur un de nos doigts, comme un
-moineau privé, pour s’emparer de la mouche qu’on lui tend.
-
-En revanche, n’imaginez pas qu’elle saurait, comme le moineau privé,
-regagner sa cage, après avoir conquis cette menue offrande. Elle est
-charmante, mais elle est stupide. Je me rappelle à ce propos que, voici
-quelque quinze ans, un brave type en redingote, cravaté de noir,
-surmonté d’un chapeau haut de forme, arriva de sa province pour
-expliquer aux Parisiens que l’homme «descendait», non point du singe,
-mais de la grenouille, et avec l’intention, j’en ai bien peur, de fonder
-sur cette sensationnelle découverte tout un système philosophique,
-sociologique, et peut-être même religieux. Prévenue par quelques «pays»
-facétieux de ce savant obscur jusque-là, la jeunesse des écoles lui fit
-un accueil grandiose, l’acclama... Il y eut, en l’hôtel des Sociétés
-savantes, un banquet somptueux, suivi d’une profusion de discours, d’où
-il était à conclure que, véritablement, un nouvel ordre de choses était
-né.
-
-Je m’en voudrais de contrister ce sympathique savant, s’il est encore de
-ce monde, et si un mauvais sort veut qu’il lise ma prose, mais je me
-vois obligé de le contredire en cet endroit. Stupide, mais charmante,
-ai-je écrit tout à l’heure. Ceux qui se sont intéressés à mes
-précédentes études naturelles savent que, certes, j’ai maintes fois
-énoncé qu’_instinct_ et _intelligence_ sont des mots, ne sont rien que
-des mots,--que je ne suis même pas loin de supposer que, «peut-être,
-après tout, l’intelligence n’est que l’instinct en herbe...» Pourtant,
-je me vois bien obligé d’écrire de mon amie Zompette qu’elle est
-stupide, du moins dans le sens que notre «intelligence» attribue à
-stupidité... Bref, c’est un de ces animaux que nous convenons d’appeler
-inférieurs.
-
-Animal inférieur. Oh! sur ce point aussi, entendons-nous... De la
-prétendue _Echelle des êtres_, laquelle est sans commencement ni fin,
-nous ne connaissons qu’une minime étendue; nous n’en demeurons pas moins
-persuadés qu’il doit exister, vers l’infiniment petit, des microbes pour
-les microbes et qu’au delà du bipède-roi, dans l’avenir de la planète
-Terre ou dans d’autres mondes de l’espace, peuvent ou pourront dominer
-des créatures aux yeux desquelles nous sommes ou serons, comme dit Wells
-à propos de ses Marsiens, ce que sont, à nos propres yeux, «les bêtes
-qui périssent»...
-
-Animal inférieur, déjà très simplifié organiquement, sur la parcelle par
-nous à peu près connue de l’échelle infinie, et bien plus proche déjà,
-pour les actions et réactions sensorielles, du mollusque gastéropode, de
-ce nigaud d’escargot, par exemple, que du reptile infiniment plus élevé
-au point de vue de la personnalité et de la compréhension. Le cœur de
-Zompette est conformé de manière à pouvoir battre sans être mis en
-activité par les poumons; il fonctionne assez durablement quand la
-bestiole est placée sous la cloche de la machine pneumatique; si vous
-avez le courage de lui arracher ce cœur en pleine vie, vous verrez ce
-viscère conserver son battement une dizaine de minutes; et la rainette,
-privée de son cœur, continuera de vivre près d’une demi-heure, ou même
-plus longtemps, si vous entretenez par des injections de sérum une
-circulation artificielle. Toutes choses sur lesquelles il serait
-pédantesque d’insister ici, mais qu’il convient de signaler,
-puisqu’elles prouvent que, chez les batraciens, les centres nerveux
-n’obéissent qu’à moitié encore à un ganglion cardinal, et qu’un
-régionalisme excessif de la sensibilité et de la vie leur permet de
-vivre ou de donner des apparences de vie en dépit des mutilations les
-plus atroces. Un ver de terre est sectionné en son milieu, et, en voici
-deux au lieu d’un; un mammifère est décapité, et il n’en reste plus que
-deux lambeaux inégaux de chair et d’os aussitôt voués à la pourriture.
-
-Or, à tort ou à raison, force nous est bien, momentanément tout au
-moins, de considérer comme lointains pour nous, sinon inférieurs à nous,
-des êtres chez qui la sensibilité et la faculté de vie se comportent de
-façon si autre qu’en nous-mêmes.
-
-Amputée soigneusement de son cerveau, dûment pansée et bien guérie de
-cette opération, Zompette, après avoir manifesté quelques troubles
-passagers, n’en continuera pas moins à sauter après les mouches à peu
-près aussi habilement que ses sœurs intactes, ce qui prouve que ses
-nerfs optiques et auditifs ont des ramifications qui n’aboutissent pas
-nécessairement toutes au ganglion cardinal. S’il en est autrement, c’est
-que l’opérateur aura maladroitement endommagé les nerfs optiques ou
-auditifs au lieu de se borner à enlever ou à détruire la matière
-cérébrale...
-
-Charmante, mais stupide...
-
-Mais que lui demandons-nous d’autre que d’être charmante, d’être vêtue
-de la plus belle tunique verte que nous puissions concevoir et dont sa
-coquetterie ira jusqu’à modifier la nuance selon la teinte des feuilles
-de la branche que nous lui offrirons comme perchoir? Car Zompette est
-une admirable--encore qu’inconsciente--artiste en fait de mimétisme.
-Selon la couleur du feuillage dont vous meublerez son bocal, celle aussi
-de sa vêture se modifiera; les feuillages sensibles du mimosa
-l’inviteront à la pâleur, ceux de l’arbousier à une verdure d’or ou de
-bronze; cette dernière robe est, selon moi, celle qui convient le mieux
-à sa personnalité pensive et vorace.
-
-Dans une autre étude, où j’essayerai de situer l’échelon où commence la
-_personnalité_ chez les bêtes, il ne me sera pas très difficile de
-démontrer qu’elle n’existe et ne peut se développer que lorsqu’il s’agit
-d’animaux dont les «visages» peuvent se modifier selon la différence
-quantitative ou qualitative des émotions subies. Les insectes d’une même
-race sont totalement dépourvus de personnalité et, qu’on les torture ou
-qu’on les flatte, présentent une identique face qui, chez le grillon ou
-la fourmi, est aussi peu expressive, aussi dépourvue de physionomie
-qu’un seau à charbon, par exemple. Il en va autrement déjà chez les
-reptiles, et je vous assure, ayant eu pour amies diverses couleuvres,
-qu’elles n’ont pas du tout la même tête selon qu’on les caresse ou les
-irrite... Zompette est déjà à l’étage, à l’échelon au-dessous. Son
-visage ne traduit ni la douleur, ni la joie, ni la tension du désir, ni
-l’apaisement de la satisfaction; seule la forme de ses mains à quatre
-doigts, presque préhensiles, ai-je dit, et la façon dont elle s’en sert
-parfois, notamment pour bien enfoncer dans sa bouche une proie
-considérable et mal happée, a pu faire illusion au bon savant provincial
-dont j’ai parlé tout à l’heure, sur sa parenté avec nous et sa relative
-«humanité».
-
-Pas plus de physionomie qu’un grillon ou une fourmi, à cela près que la
-face de ceux-ci fait penser, si l’on veut, à un seau à charbon, tandis
-que la sienne évoque plutôt l’idée d’un bijou bien ciselé ou d’un
-fragment de jade: «On aura presque autant de plaisir à les observer qu’à
-considérer le plumage, les manœuvres et le vol de plusieurs espèces
-d’oiseaux...» Et Lacépède, cité pour la dernière fois, a parfaitement
-raison quand il s’exprime de la sorte. Car, si Buffon et ses disciples
-immédiats accueillent l’erreur avec une immense indulgence lorsqu’il
-s’agit des faits particuliers, on ne saurait leur contester la faculté
-d’ouvrir larges leurs tabliers quand il pleut des vérités premières et
-des considérations générales.
-
-Le printemps de 1917 me retrouva en congé de convalescence dans ma ville
-natale. Printemps seigneurial, épanoui, généreux, qui succédait au plus
-rigoureux des hivers. Ma sœur et moi, penchés vers le vase de vieux
-rouen, guettions le réveil de Zompette. Elle allait entrer dans la
-cinquième année de sa vie.
-
-Je ne savais pas alors qu’elle ni ses pareilles ne vivent guère plus de
-quatre ans.
-
-
-
-
-XIII
-
-SALTAVIT ET PLACUIT
-
-
-Charmante, mais stupide... Stupide, mais charmante... Une figure
-dépourvue de toute expression, mais ravissante. Je pense à ces _sisters_
-de music-hall, aux visages aussi _impersonnels_ que celui de Zompette,
-mais à qui nous sommes reconnaissants, maquillés qu’ils sont par les
-lumières de la rampe comme Zompette par le reflet du feuillage, de
-flatter un instant nos yeux.
-
-Je pense encore aux dernières phrases de la préface que Pierre Louÿs
-consacra à la biographie de sa fictive Bilitis, laquelle avait chanté et
-dansé sa vie, et plu aussi longtemps que sa frêle personnalité compta
-aux registres de ce bas monde.
-
-Le printemps! Les mouches abondaient, tous les insectes s’étaient
-réveillés, les grillons allaient prendre leur costume nuptial, le dieu
-archer crépitait lumineusement de toutes ses flèches contre le vase de
-vieux rouen. Et Zompette, sourde aux appels de la lumière et de l’amour,
-persistait à ne point surgir de son abri entre sable et mousse...
-
-Comme mon congé allait finir, je me décidai à enlever la mousse avec
-précaution... Il n’y avait plus, sur le sable clair, qu’un petit
-squelette aplati, minutieusement intact, mais curieusement réductible en
-poudre menue, dès que mes doigts voulurent le toucher.
-
-Je vidai le contenu du vase de vieux rouen sur le balcon.
-
-Le vent y laissa le sable et emporta dans sa danse les restes de
-Zompette.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Pages
-
- Préface 7
-
- I. Emile ou de la Personnalité chez les Bêtes 19
-
- Livre premier: Psychologie humaine et Psychologie animale 25
- Livre deuxième: Du Plagiat ou de la «Singerie» chez la
- plupart de nos familiers 37
- Livre troisième: Individualité et Personnalité 51
- Livre quatrième: Emile et... 73
- Livre cinquième: ... les Autres 87
- Livre sixième: Les Autres... et Emile 97
- Livre septième: Le Temps et les Bêtes 125
- Livre huitième: La Mort 139
- Livre neuvième: Immortalité et Personnalité 148
-
- II. Coco, cacatois 163
-
- III. Zompette, la Grenouille verte 173
-
- Prologue 175
- La Forêt à l’Automne 177
- Rencontre de Zompette 183
- Portrait de Zompette 186
- Pourquoi si peu de révérence vis-à-vis de mes illustres
- devanciers? 195
- De l’Habitat qui sied à Zompette captive 199
- Réputation usurpée de Zompette 203
- Les Menus de Zompette 206
- L’Automne et le Sommeil 213
- Le Printemps 219
- Le Rappel de l’Onde 229
- Eclaircissement d’un Mystère 232
- Suite et Fin des Annales de Zompette 237
- _Saltavit et placuit_ 249
-
-
-
-
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-PARIS
-
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