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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Emile et les autres - -Author: Charles Derennes - -Release Date: November 5, 2021 [eBook #66672] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned - images of public domain material from the Google Books - project.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK EMILE ET LES AUTRES *** - - - - - - CHARLES DERENNES - - LE BESTIAIRE SENTIMENTAL - - III - - EMILE ET - LES AUTRES - - - ALBIN MICHEL, ÉDITEUR - PARIS--22, RUE HUYGHENS, 22,--PARIS - - - - -DU MÊME AUTEUR: - - -ROMANS - - Le Renard bleu (Albin Michel). - Les Bains dans le Pactole (Albin Michel). - Le Pou et l’Agneau (Ferenczi). - Mon Gosse (Baudinière). - Etc., etc. - -_En préparation_: - - Gaby, mon amour... (Albin Michel). - L’Ile flottante. - -LE BESTIAIRE SENTIMENTAL - - Vie de Grillon (Albin Michel). - La Chauve-Souris (Albin Michel). - -_En préparation_: - - Les Porte-Bonheur (Kiki, Filon, etc.). - L’Etre qui viendra. - La Société des Fourmis. - -EN MARGE DU BESTIAIRE - - _Pour paraître prochainement_ (Collection Colette): - L’Enfant dans l’herbe. - -POÈMES - - Perséphone. - La Fontaine Jouvence (Garnier Frères). - La Princesse (Les Amis d’Edouard, Champion). - -_En préparation_: - - La Matinée du Faune. - - - - -Il a été tiré de cet ouvrage: - -7 exemplaires sur Papier du Japon numérotés à la presse de 1 à 7 - -15 exemplaires sur Papier de Hollande numérotés à la presse de 1 à 15 - -35 exemplaires sur Vergé pur fil des Papeteries Lafuma numérotés à la -presse de 1 à 35 - - -Droits de traduction et reproduction réservés pour tous pays. - -_Copyright 1924 by Albin Michel._ - - - - - A CLAUDE FARRÈRE - A CAUSE DE - CHAT COMME ÇA, - ET - A PAUL LÉAUTAUD - A CAUSE - DE CHATI, DE PETITE CAFÉ, DE MINNE - ET DE RIQUET, ET DE BIBI, ET DE PITOU - ... ET DE GOLO ET D’ÉMILE - ... ET DES AUTRES - - - - -PRÉFACE - -DE L’AMITIÉ ET DE L’ÉTUDE MAL ENTENDUES DES ANIMAUX - - -Je reçois constamment des lettres: «Vous qui aimez les bêtes...» - -J’y réponds rarement, parce que je n’aurais plus le temps de m’occuper -d’autre chose, et qu’elles dénotent, huit fois sur dix, une étrange -inintelligence du but que je poursuis en faisant paraître de petites -études naturelles, comme _Vie de Grillon_ ou _la Chauve-souris_. - -Tranchons le mot, soyons cyniques: j’aime les bêtes d’une façon -intéressée, pour la joie que me valent l’observation et -l’expérimentation exercées à propos d’elles, en savant d’occasion, donc -en égoïste, et non pas, en la plupart des membres de la Société -protectrice des animaux... Certes, j’approuve de tout cœur cette Société -et la loi Grammont; j’ai envie d’étrangler, aussi bien que le roulier -qui brutalise ses chevaux sous l’influence d’un coup de vin, le -charcutier qui pratique la vivisection intensive sous prétexte -d’inspiration scientifique... - -Mais... - - * * * * * - -... Mais je connais une charmante vieille dame qui, jusqu’à sa mort, a -juré de porter, éternellement fixé à son poignet par un bracelet de -cuir, le portrait sous médaillon d’un caniche qu’elle perdit il y a eu -vingt ans aux pommes. - -J’en sais une autre,--celle-ci beaucoup plus jeune, ma foi!--qui va -chaque mois au moins orner de fleurs la tombe d’un bull dans le -cimetière canin d’Asnières, où il dort son dernier sommeil... - -Tant pis pour moi si l’on m’en veut de protester contre de pareilles -marques d’affection! J’estime que, s’il faut aimer les bêtes, qui sont, -en effet, infiniment aimables, il faut aussi que notre intérêt pour -elles soit digne de nous et qu’il soit surtout--ce dont le prétendu ami -des bêtes ne semble guère, à l’accoutumée, se douter--digne d’elles. - -Par exemple, il est entendu que, ce qu’il y a de meilleur dans l’homme, -c’est le chien. Soit! Mais pourquoi ne pas _transposer_, quand il s’agit -d’animaux domestiques? Pourquoi ne pas dire: ce qu’il y a de plus -mauvais dans le chien, c’est l’homme? Le malheureux toutou, auquel nous -devrions, par convenance pour nous et par amitié pour lui, concéder une -_valeur_ plus désintéressée, ne nous plaît en général que dans la mesure -où il flatte notre orgueil, ou quelque autre de nos défauts. - -Ainsi, les caresses serviles qu’il octroie si volontiers aux bipèdes -permettent aux plus misérables de ceux-ci de posséder un serviteur et un -courtisan. Mais il y a pire: ces pauvres bêtes, façonnées depuis des -millénaires par une hérédité d’esclavage, parodient les tares (ou les -vertus, mais c’est moins fréquent!), les allures et jusqu’aux grimaces -de ceux dont elles ont fait leurs dieux Lares. Elles reflètent -fidèlement, avec une facilité déplorable, celles des manies, ceux des -tics, ceux des instincts qui nous sont les plus coutumiers. Je -commenterai plus loin l’histoire de deux chiens que j’ai connus dans mon -enfance: le dogue du boucher du coin ressemblait, museau et caractère, à -son patron. Pourquoi? Parce que celui-ci cultivait sa férocité et son -goût professionnel de l’odeur du sang, ceci sans le savoir, peut-être, -mais un peu comme Dieu fit quand il nous créa à son image (flatteur pour -lui!)... Cependant, la levrette de la gentille modiste d’en face -sautillait tout le long du jour sur le trottoir avec une coquetterie un -peu niaise et tellement jumelle de celle même que sa patronne -pratiquait! - -Et le boucher du coin disait de son gros chien camus: - ---Un travailleur, messieurs... et un gaillard! - -Et la modiste d’en face disait de sa grêle chienne au museau pointu: - ---Un amour, et si sensible, mesdames! - -Ainsi n’admiraient-ils qu’eux-mêmes dans leurs frères inférieurs, ou -prétendus tels. Une admiration de ce genre me semble, à le déclarer net, -aussi peu flatteuse pour l’être humain qui l’éprouve et la chante à tout -venant que pour l’animal qui la subit. - -Il est vrai que ce dernier n’en peut mais. Et, «en l’espèce», je juge -que, dans le cas du boucher et du bouledogue, de la modiste et de la -levrette, les «frères inférieurs» n’étaient pas nécessairement ceux -qu’on aurait cru pouvoir désigner de prime abord, sans hésitation -possible. - - * * * * * - -La Science ne va plus aujourd’hui jusqu’à décider péremptoirement que -l’homme descend du singe; elle transige et explique que l’homme est un -singe qui a réussi. Je me suis attiré toutes sortes de foudres pour -avoir énoncé qu’il fallait aller plus loin, que l’homme était un singe -qui avait mal tourné,--puisqu’il avait été obligé d’inventer le feu, et -réalisé par la suite diverses autres conséquences du «Progrès» qui -rendent les guerres et l’existence actuelles, la mort et la vie, si -séduisantes dans leur ensemble... - -Mais tenons-nous-en aux toutous. Car il en est aussi de «progressistes», -ou plutôt de «perfectionnables». - -On dit d’eux qu’ils sont de luxe. Je les considère plutôt comme des -loups qui ont mal tourné; ceux-ci, par notre faute, ont partagé le -mieux, presque à l’égal de nous, la male-chance des hommes par rapport à -la chance,--relative, car tout est relatif!--des singes et surtout des -grands anthropomorphes... - - * * * * * - -A la vérité, ce qui fait le mérite des bêtes, c’est la valeur de -l’intérêt que nous leur portons; mais il ne faut pas les aimer bêtement, -anthropomorphiquement: _il faut les comprendre_. - -Ceci, au point de vue intellectuel. - -Et, _au point de vue moral_: il faut que nous fassions tout pour que ces -esclaves, _qui ne sont esclaves que par notre faute, restent auprès de -nous aussi rapprochés que possible de ce qu’ils seraient si nous -n’existions pas_. - -Voilà, je crois, la vraie maxime de ceux qui s’intéressent aux bêtes -autrement que d’une façon «anthropomorphique» et sensiblarde. - -Je me souviens d’un jour de l’hiver dernier, où, près d’une fenêtre -provinciale, je relisais je ne sais plus quelle page féroce, splendide -(et cependant moins _hallucinée_ qu’à l’ordinaire) de Mirbeau. Or, voici -qu’à quelques pas de la maison maternelle, sur le trottoir, retentit -soudain un miaulement lamentable. - -Je regarde: c’était un malheureux chaton, sous la pluie, dans la boue; -un affreux petit animal, maigre, affamé, égaré. Et moi, je croyais -comprendre très bien tout ce que son miaulement éperdu contenait de -détresse. Je croyais comprendre... Que dis-je? Je traduisais à mesure: - -«Je suis terrifié, j’ai faim, j’ai froid... Je n’y suis pour rien, ce -n’est pas de ma faute!... Si les hommes n’avaient pas domestiqué mes -ancêtres, je serais déjà capable, même si petit, de chercher ma pitance -dans quelque fourré lointain. Mais je suis dans la ville où il m’a fallu -naître, devant ces divinités qui disposent de tout et qui vont -certainement encore me chasser à coups de bottes ou de balai.» - -Comme pour confirmer les sentiments que mon imagination prêtait à la -bestiole (mais mon imagination s’égarait-elle beaucoup?), une voisine -s’écria: - ---Il est encore là?... C’est celui qui, ce matin, maraudait dans ma -cuisine!... Sale bête! - -Le petit chat miaula plus fort, supplia, ce qui parut irriter davantage -encore la commère. Elle cria tant et si bien que son mari surgit sur le -seuil... - ---Flanque-lui donc _Ravachol_ aux trousses! glapit-elle. - -L’homme eut un bon gros rire, siffla, puis: - ---Au chat, _Ravachol_, au chat! - -Un chien, un superbe berger alsacien (?), accourut... «Au chat!...» -Ça ne traîna pas: deux ou trois bonds joyeux, un coup de -mâchoire,--crac!...--et il n’y eut plus sur la chaussée, sous la pluie, -dans la boue, qu’une petite boule de fourrure grise et sale qui gisait, -les reins brisés, avec une fine langue rose recroquevillée aux bords des -gencives brunes et des dents blanches. La femme montra un visage -épanoui, triomphant: l’homme eut de nouveau son bon gros rire placide; -le chien revint vers ses Dieux Lares, satisfait, avec des aboiements -victorieux, fit le beau, reçut des caresses... (Oui, Mirbeau eût -admirablement conté cette histoire-là!) - -C’était pourtant un bon chien... C’étaient pourtant de braves gens... - - * * * * * - -Non, sous aucun prétexte, il ne faut aimer les animaux en ce qu’ils nous -rappellent de notre propre nature: tout esprit clair et débarrassé des -préjugés ordinaires sait que nous risquerions d’apprécier presque -uniquement en eux les sentiments que les moins intéressants de nos -semblables ne constatent pas sans inquiétude dans leur propre cœur. - -Il faut comprendre ce que le Pauvre des pauvres appelait, en ses -Fioretti, l’adorable Sainteté des Bêtes. Les bêtes ont leur sainteté, -que je nommerai, moins dévotement, leur dignité. Mais qu’est la dignité -d’un animal domestique (oh! non par sa faute, encore une fois!), à côté -de celle d’une bête sauvage? C’est à l’état sauvage que doivent, des ans -et des ans, ceux qui prétendent chérir leurs frères inférieurs, les -observer. - -Les observer, oui, car on ne chérit véritablement pas une créature, -quelle qu’elle soit, que l’on n’a pas longtemps _observée et comprise_. -Il faut voir les animaux à l’œuvre, à leur œuvre; et non à la -nôtre--car, lorsque notre collaboration leur fait défaut, l’œuvre, je -vous prie de le croire, n’en est pas moins belle et noble pour cela. - - * * * * * - -Quant aux «petits chienchiens à leurs mémères», ils ne seront jamais, -d’ailleurs,--en plus sympathique généralement,--que les caricatures de -ces dames. - -Mais je n’aime plus guère à m’occuper d’humaine et surtout de féminine -psychologie. - - - - -I - -ÉMILE OU DE LA PERSONNALITÉ CHEZ LES BÊTES - - - - -_LIVRE PREMIER_ - -PSYCHOLOGIE HUMAINE ET PSYCHOLOGIE ANIMALE - - -1 - -Quiconque tente une étude de ce genre, et même aussi modeste -d’intentions et d’effets que celle que voici, se doit de noter d’abord à -quel point est impropre le terme _psychologie_, lorsqu’il s’agit de -projeter quelques lueurs sur les mystères de l’âme animale. - -D’autres écriraient: de ce qui sert d’âme aux bêtes ou leur constitue un -semblant d’âme. Je préfère dire âme tout court, et ceux qui ont pris -quelque intérêt à mes précédents essais du même genre[1] doivent -connaître (même s’ils ne partagent point tout à fait mon avis), que, -concédant une âme aux bêtes, ou plutôt ne voyant pas très clairement où -finit l’instinct et où commence l’intelligence, je ne m’exprime pas de -la sorte pour des motifs uniquement sentimentaux. - - [1] _La Vie de Grillon_ et _La Chauve-Souris_. - -Terme impropre--dis-je,--que celui de psychologie appliqué à l’âme des -animaux, terme non seulement impropre, mais dangereux, puisqu’il -risquerait de nous inviter à étudier l’âme des bêtes comme nous faisons -celle de nos semblables: méthode qui, dès le principe, serait -défectueuse. - -Mais, au fait, en quoi consiste l’œuvre de l’observateur de ses -semblables, du psychologue _humain_? - -Nous sommes à peu près assurés que, pour la plupart des hommes, deux et -deux font quatre et que la somme des angles d’un triangle est égale à -deux droits; les phénomènes intellectuels, leur processus et leur -exercice, grâce à la possibilité de communes mesures d’homme à homme, -sont donc susceptibles d’être étudiés à peu près objectivement et de -donner lieu à des lois provisoirement indiscutables. Mais, dès qu’il -s’agit de phénomènes sensoriels ou sentimentaux, l’abîme déjà se creuse -entre individus d’une même espèce, voire de la même famille, et l’on -doit se rabattre, pour tenter d’y voir clair, sur la méthode -introspective, faire de soi-même son objet d’expérience, l’objet -d’expérience par excellence, celui à propos duquel on a le plus de -chance de ne pas trop se tromper. - -Nous pouvons parfaitement côtoyer toute notre vie des gens qui appellent -le vert rouge, et réciproquement, sans nous en douter et sans qu’ils -s’en doutent eux-mêmes. - -Les miroirs des sens sont loin de refléter le monde extérieur de la même -manière, et, si n’importe qui d’entre nous se trouvait logé brusquement -dans la peau de son meilleur ami ou de son frère, et pourvu à -l’improviste de ses machines à interpréter le monde, il y aurait chance -qu’il se crût soudain éberlué, ou devenu dément, ou transporté dans une -autre planète que cette terre. - - -2 - -Quand nous disons des autres hommes «nos semblables», c’est une -expression qui a sans conteste son charme social, mais qui est -indubitablement inexacte et insuffisante dès qu’il s’agit de la vie -psychique. Chaque homme est aux autres hommes un monde clos et mes -semblables peuvent bien me raconter ce qui se passe en eux-mêmes, que je -les y invite ou non, sans que je me juge obligé de les croire pour cela. - -Non que l’on soit tenu par principe de suspecter leur bonne foi. Mais, -pour les croire _scientifiquement_, il faudrait, comme l’on dit, pouvoir -y aller voir... Les erreurs que nous faisons sur notre compte sont -fréquentes, et si un mur opaque et infranchissable nous sépare des -autres âmes, combien de fois des nuées et des voiles ne -s’interposent-ils pas, fallacieux, entre notre intelligence condamnée à -l’impuissance et nos sentiments devenus pour elle étrangement confus et -obscurs? - -Freud, étudiant avec la précision et la subtile logique que l’on sait -les phénomènes si troublants du sommeil et du songe, n’attribue aux -expériences faites sur les autres ou aux informations documentaires -bénévolement fournies par ceux-ci, qu’une valeur très relative. - -Il est bien évident qu’en pareil cas le sujet peut, non seulement se -tromper en toute sincérité, se souvenir mal, défectueusement -s’expliquer, mais aussi conter d’énormes blagues au plus savant, au plus -averti des spécialistes... Bref, l’humaine psychologie, pour une immense -part de l’ordre d’études qu’elle embrasse, est condamnée à se fonder sur -une base subjective, presque uniquement subjective, à laquelle on ne -saurait dénier quelque incertitude et quelque instabilité. - - -3 - -La psychologie animale se heurte, bien entendu, à des difficultés de -méthode encore plus considérables. - -Elles proviennent d’abord de ce fait que le mur, si souvent opaque et -infranchissable d’homme à homme, devient encore plus décourageant -d’homme à bête. - -En second lieu, il ne saurait être question ici, sinon -exceptionnellement, de ces phénomènes intellectuels auxquels je faisais -allusion tout à l’heure, et grâce auxquels certaines échelles peuvent -être lancées par-dessus le mur, quelques fenestrelles pratiquées en lui: -l’âme de l’animal est avant tout un monde de sentiments et de sensations -qui ne sauraient naître et se développer d’une manière analogue aux -nôtres qu’à titre d’exception et absolument par hasard. Entre ses -sentiments ou sensations et nos sensations, il n’y a même pas une -apparence de possibilité de commune mesure. - -Nous voici donc dans l’obligation d’inférer, de traduire,--de traduire -avec des chances perpétuelles de trahir. - - -4 - -Le pire des écueils que ménage aux hommes qui s’intéressent aux bêtes -l’étude de leur mentalité et de leur moralité, écueil que je tenterai -d’éviter avec le plus de soin, est celui vers lequel tend -perpétuellement à nous conduire ou nous ramener la manie invétérée de -juger nos «frères inférieurs», ou prétendus tels, selon nous-mêmes. - -Lorsque Buffon, à propos du cheval, parle de noblesse, il n’y a là -qu’association d’idées assez puériles, en tout cas superficielles et peu -solides, dans l’esprit et sous la plume du pompeux écrivain; l’idée de -cheval a évoqué pour lui d’autres idées ou images nobles et brillantes, -que désignent des mots comme chevalerie, chevauchée, cavalerie, -cavalcade. - -Ajoutez à cela l’expression d’une reconnaissance égoïste, l’exposé des -services que rend à l’homme «sa plus noble conquête», la louange de son -endurance au labeur, de sa fidélité à son maître, de sa reconnaissance -envers celui qui le nourrit et le caresse, et Buffon ne doutera pas de -nous avoir suffisamment éclairés sur la psychologie hippique. - -Ainsi d’ailleurs le voyons-nous, d’un bout à l’autre de la part -descriptive de son œuvre,--et qui en est bien la plus caduque,--juger -toutes bêtes sauvages ou domestiquées en raison de considérations -strictement humaines, d’ordre plutôt esthétique quand ce sont les bêtes -sauvages et surtout les grands fauves qui sont en cause, d’ordre plutôt -utilitaire et vaguement moral quand il traite d’animaux devenus nos -auxiliaires ou nos familiers. - -Mais, pour nous en tenir au cheval, et à ne le juger qu’en hommes, nous -aurions pu tout aussi justement dire de lui qu’il est un animal assez -stupide, gourmand, sujet à des épouvantements ridicules, volontiers -capricieux ou têtu. Certes, nous n’en serions pas plus avancés dans la -connaissance foncière et profonde de son être, et, probablement, au lieu -de verser dans cet anthropomorphisme que j’ai maintes fois dénoncé, dans -cette infirmité intellectuelle de ramener à nous toutes les créatures, -aurions-nous agi avec plus de logique et de raison en nous demandant, -par exemple, si les vertus que nous lui attribuons ne sont pas des -défauts ou de navrants pis-aller, selon lui, et si, au contraire, il ne -conçoit pas quelque fierté obscure de cette stupidité et de cette -poltronnerie qui le caractérisent également? - - - - -_LIVRE DEUXIÈME_ - -DU PLAGIAT OU DE LA «SINGERIE» CHEZ LA PLUPART DE NOS FAMILIERS - - -1 - -Il faudra donc nous débarrasser de cet anthropomorphisme tel que je -viens une fois de plus de le définir. - -Ceci posé, je m’empresse de reconnaître, que, lorsqu’il s’agit d’animaux -domestiques, et c’est ici le cas, ceux-ci ne nous facilitent guère une -besogne déjà compliquée et scabreuse. Car la domestication leur fait -adopter quantité de nos manières et même de nos manies. - -Il n’y a pas que les romanciers, les poètes et les planteurs de choux à -se plagier les uns les autres, parfois bien involontairement. -L’imitation est une grande loi naturelle, une loi universelle, une loi -générale; et tout objet ou tout être pour qui cette loi resterait par -hasard lettre morte serait considéré justement comme une anomalie, une -monstruosité. - -Chacun de nous, dans la vie courante, et tout aussi longtemps qu’il -respire, regarde, écoute, touche, goûte et sent, chacun de nous est -plagiaire sans qu’il s’en doute, un peu de la même façon que M. Jourdain -était prosateur. - -Qu’est-ce en effet qui saurait mieux qu’un miroir répondre à la -définition du plagiaire? - -Or, tout homme, grâce aux modestes miroirs des sens par lesquels il -reflète le monde, est le plagiaire partiel d’une réalité dont l’ensemble -lui échappe. - -Dieu créa l’homme à son image, dit la Genèse. Nous, nous nous créons et -recréons perpétuellement à l’image de Pan, pourrait-on dire aussi. - -L’une de ces formules est sacrée, l’autre profane; mais, en fin de -compte, toutes deux s’accordent et concordent admirablement. - - -2 - -Traitant des dons d’imitation dont font preuve les bêtes, je ne -m’attarderai pas sur ces phénomènes de mimétisme, aujourd’hui bien -connus de tous, qui font le caméléon varier de teintes selon celles des -lieux ou des heures où il promène sa pataude paresse, qui imposent à mon -amie Zompette, la grenouille verte, de passer par toute la gamme des -verts selon qu’on garnit son bocal de sombre laurier ou de pâle mimosa. - -Il est généralement admis que cette faculté que possèdent certains êtres -de changer de couleur comme à volonté est une arme naturelle à eux -concédée pour leur permettre de se dérober plus facilement aux yeux de -leurs ennemis... - -Explication qui sent un peu bien son Bernardin de Saint-Pierre, lequel -voyait en toutes choses la sollicitude d’une Providence vraiment -précautionneuse, tatillonne et en tout cas romanesque à l’excès. - -A la vérité, ce mimétisme doit être d’ordre esthétique plutôt que -pratique. Je n’y vois point l’effet d’une sollicitude supérieure, encore -moins un procédé de défense, mais art instinctif, coquetterie -involontaire ou jeu inconscient. - -Oui, un jeu que l’animal se donne à lui-même pour son plaisir obscur, -une fête dans son royaume clos, une satisfaction à cet appétit -d’imitation que je signalais tout au long de l’échelle des êtres, une -récréation analogue à celle de la parure masculine ou féminine, à quoi -l’on voit que se complaisent tant de bêtes, de préférence dans la saison -des amours, mais maintes fois aussi de la manière la plus désintéressée. - -Ceci, du reste, est une autre histoire... - - -3 - ---Car, parlant d’imitation de la part de nos familiers, j’entends ici -imitation voulue, consciente, exécutée par commodité naturelle, par -obéissance à la loi générale, mais aussi dans un but agréable ou -profitable à l’individu. - -Cette tendance à l’imitation est observable déjà chez quantité d’animaux -sauvages. Je n’en citerai qu’un exemple, que j’ai d’ailleurs apporté en -d’autres circonstances et pour illustrer une suite de raisons d’ordre -différent. - -Contrairement à ce que nous pourrions croire, tous les castors ne sont -pas ces étonnants constructeurs de huttes et de cités lacustres qu’on -nous apprit à admirer dès notre enfance: il en est de vagabonds, gîtant -et fondant famille au hasard, en des logements de fortune offerts par la -nature; mais si ces vagabonds rencontrent des congénères plus civilisés, -plus avisés et laborieux, «on les voit», nous conte Buffon parfaitement -informé (pour une fois), par un de ses correspondants, «on les voit qui -les observent et qui ne tardent pas à faire de même...» - -Notons au passage qu’une telle adaptation, précédée d’observation, -implique incontestablement le raisonnement dans l’esprit du castor, et -une éducation rapide, vivement menée, ne participant en rien de cette -science et de cette habileté héréditaires et routinières, par quoi l’on -a coutume de séparer l’animal de l’homme et l’instinct de -l’intelligence... Mais, ceci aussi est une autre histoire, pour le -moment du moins. - - -4 - -Comme il est facile de le prévoir, en passant des animaux sauvages ou -libres aux domestiques, on constatera un notable accroissement des -facultés de plagiat, et, bien entendu, le modèle choisi par ces -imitateurs résolus sera de préférence l’homme, le patron, le maître. - -Non pas toujours, néanmoins. - -Un de mes amis me contait l’hiver dernier que ses poules, dont il -possède une fort remarquable collection, lorsqu’il les logeait dans -l’enclos des pintades, ne tardaient pas à imiter l’allure et les -manières particulières à celles-ci, comme si elles les avaient jugées -plus imposantes ou distinguées. - -Je me suis méfié un peu, cet ami étant Gascon,--comme moi-même,--mais -j’ai constaté par la suite l’exactitude absolue de la chose et il est -facile à n’importe qui d’en faire autant. - -D’autre part, divers journaux ont mentionné il y a quelques mois une -chatte allaitant et, par la suite, chérissant un rat blanc devenu le -compagnon de jeu de ses fils. - -Je savais de tels faits parfaitement possibles, les ayant expérimentés -moi-même de la part de ma siamoise Nique, ainsi que je l’ai conté -ailleurs[2], de Nique dont on trouvera plus loin la biographie -détaillée. Si je parle ici de rats, c’est du reste pour cette seule -raison que j’ai connu un autre rongeur, un lapin, qui, nourri, lui -aussi, par une chatte et ayant grandi avec les chatons, ne procéda -jamais par bonds, à la façon des autres Jeannots. Non!... Il s’insinuait -d’une allure féline, avisée et réfléchie, le long des murs ou entre les -caisses du vaste grenier qu’on lui avait assigné pour domicile, copiant -ainsi les manières de ses frères de lait. - - [2] _La Chauve-Souris_ (A. Michel). - - -5 - -Quand c’est le bipède prétendu supérieur que plagient les animaux -familiers, cela se dénomme singerie; mais, comme nous venons de le voir, -on aurait tort de croire que la singerie est le fait des seuls singes. -Il y a dans les _Lettres de mon moulin_ d’Alphonse Daudet une bien jolie -phrase à propos de deux très vieux époux: «Chose touchante, ils se -ressemblaient...» Encore cette grande loi naturelle de l’imitation, ou, -pour mieux dire, du modelage réciproque, dont l’individualisme humain -atténue maintes fois les effets, mais auquel se prête beaucoup mieux la -plasticité animale... Qu’on me permette de revenir ici sur tels -souvenirs d’enfance que j’ai utilisés déjà dans ma préface: le boucher -du coin possédait un dogue bordelais, la modiste d’en face une levrette; -celle-ci allait et venait d’un trottinement dansant, un peu prétentieux, -faisant mille coquetteries ou minauderies en l’honneur de tout et de -rien; celui-là demeurait assis de longues heures sur le seuil de son -patron, les babines retroussées sur ses crocs féroces, le gosier -grondant, les prunelles sanglantes... - -De ma fenêtre, admirant combien le bouledogue ressemblait au boucher, la -levrette à la modiste, j’imaginais vaguement qu’il était fatal, prévu, -ordonné qu’il en fût ainsi, partout et toujours, entre les êtres humains -et leurs familiers. - -Mon opinion actuelle n’est pas évidemment si absolue. Pourtant, que nos -familiers adoptent volontiers, non seulement nos tics et nos manies, -mais notre allure, nos façons d’agir et jusqu’à certains traits de nos -caractères, cela me semble incontestable. Laisse-moi observer ton chien, -et déjà j’en saurai long sur ton compte. Un bon chien peut être la -propriété d’un bandit, mais il est rare qu’un mâtin hargneux appartienne -à un homme courtois. Oui, ce qu’il y a de meilleur dans l’homme, c’est -le chien... peut-être, après tout!... Mais, à coup sûr, ce qu’il y a -maintes fois de pire chez le chien, c’est l’homme, le maître qu’il -plagie, dont il s’inspire et qu’il nous révèle innocemment,--le don de -se dissimuler aux autres et, par occasion, à soi-même, demeurant jusqu’à -nouvel ordre notre apanage exclusif. - - - - -_LIVRE TROISIÈME_ - -INDIVIDUALITÉ ET PERSONNALITÉ - - -1 - -Aux difficultés que présente l’abord de la psychologie animale (et il -demeure bien entendu que j’emploie ce mot de psychologie par paresse, -commodité ou faute de mieux), s’en adjoint donc une nouvelle, dont il me -semble qu’on ne s’était pas encore suffisamment méfié: croyant étudier -une bête familière, c’est encore de nous que nous nous occupons, comme -reproduits et réédités à sa manière, caricaturés,--ou embellis. - -Nous ne nous sommes débarrassés de notre naïf anthropomorphisme que pour -devenir les jouets de nos objets d’étude, qui nous bernent sans le -vouloir, en versant eux-mêmes, à leur façon, dans un anthropomorphisme -instinctif. - -Autre conclusion assez troublante à ce que j’ai tenté de dégager -jusqu’ici: cette personnalité, cette différenciation d’être à être d’une -même race qui rend précaires les bases de toute psychologie, mais sans -laquelle il ne serait plus de psychologie possible, ne devient-elle pas -dès lors illusoire? - -Il est sûr que, si les animaux qui nous approchent ne témoignaient d’une -personnalité propre que dans la mesure où ils obéissent à la loi -d’imitation, il n’y aurait plus lieu de parler du caractère propre à tel -chien ou à tel chat; et, par un chemin détourné, nous les ramènerions à -cet état de machines où, d’autorité, les a relégués Descartes; ils ne -seraient plus des automates, mais des appareils enregistreurs, et la -psychologie animale en serait, une fois de plus, simplifiée, certes, et -éclaircie, mais bornée aussi à un point qui offense la raison. - - -2 - -Chez le dogue bordelais du boucher, comme chez la levrette de la -modiste, comme chez la plupart des chiens, des chats, des animaux du -foyer, de l’écurie, des étables et même de la basse-cour, il y a une -personnalité naturelle qui continue de vivre et de se développer à côté -de la personnalité occasionnelle ou de pastiche. - -Je disais tout à l’heure qu’un bon chien, un chien honnête, peut être la -propriété d’un bandit... Kroumir, le chien du vieux Piocq, un chemineau -qui vagabondait jadis entre Dax et Mugron-en-Chalosse, imitait -(personnalité occasionnelle) les allures louches et sournoises de son -maître, se faufilait au long des venelles, chérissait l’approche de la -nuit et de passer inaperçu, était à la fois piteux, arrogant, et, en -outre, sale et puant comme le Piocq lui-même. - -Mais, alors que Piocq passait, à juste titre, pour un fieffé maraudeur, -Kroumir, dans les instants où il travaillait pour son compte, faisait -preuve d’une amabilité modeste et d’une scrupuleuse honnêteté; jamais il -ne serait entré qu’on ne l’y eût dûment convié dans la cuisine où les -servantes de mon oncle préparaient les repas, toutes portes et fenêtres -ouvertes sur la rue qu’illuminaient les beaux soleils d’août et de -septembre. Il apparaissait sur le seuil, et s’arrêtait là humblement, -avec de légers frétillements de queue et des yeux qui parlaient -(personnalité naturelle ou, tout au moins, effets d’expériences acquises -au cours de sa vie propre, particulière). Quelques rogatons et quelques -croûtons engloutis, il remerciait à sa manière, d’un curieux petit -hochement de tête et d’une sorte de glapissement que je n’ai jamais -entendu que de sa part, avant d’aller poursuivre l’accomplissement de -son devoir auprès du Piocq, endormi, digérant ou cuvant son vin dans un -fossé du voisinage. - -Et c’était ce même Kroumir qui n’avait pas son pareil pour pénétrer sans -crier gare dans une basse-cour, y étrangler sans fracas une volaille et -la rapporter toute chaude et pantelante encore à son maître, lequel -allait la plumer et la cuisiner dans quelque bois ou boqueteau peu -fréquenté du pays! - -En quoi Kroumir continuait de faire son devoir, de se comporter en chien -honnête, sous les injonctions obscures de la double personnalité -évidente chez la plupart de ses pareils... - -C’est bien l’homme qui représente ce qu’il y a de plus mauvais dans le -chien, je ne me lasserai pas de le répéter... - - -3 - ---Si j’attache une telle importance à la personnalité animale, c’est -que, si simple à définir et si commode à élucider que soit cette notion, -ceux qui s’intéressent aux bêtes, sentimentalement ou scientifiquement, -n’en ont guère tenu compte jusqu’à ce jour. - -Toute étude de ce genre s’inspirant d’une méthode sensée se doit de -différencier d’abord, pour classer et cataloguer ensuite, ce qui revient -à dire: à unifier. - -J’ai dit que les notions d’instinct et d’intelligence me semblaient -insuffisantes à diviser l’animalité en deux grands groupes élémentaires, -et que ces mots me choquaient à cause de leur infime signification ou, -ce qui revient au même, à cause du peu de différenciation que l’on peut -faire entre les phénomènes, si souvent confondus et enchevêtrés dans la -réalité, qu’ils sont censés caractériser l’un et l’autre. - -Ils me choquent encore de ce fait qu’ils semblent ériger l’espèce -humaine, dans une solitude orgueilleuse (et imaginaire), en face de tous -les autres êtres qui naissent, respirent, et meurent, en face de cet -_omne genus animantium_ auquel, dès le début de son poème, Lucrèce -reconnaissait plus lucidement tant de consanguinité avec les créatures -exceptionnelles que nous ne sommes qu’en apparence, ou par la vertu -d’une superbe, mais bien puérile et désuète illusion. - -C’est pourquoi, méditant ces questions qui désormais m’intéressent plus -que tout au monde, je me demande depuis quelques années si la notion de -personnalité ne contribuerait pas à nous renseigner sur la vie psychique -des bêtes mieux que celle de l’intelligence opposée à l’instinct, -celui-ci fût-il ou non complété par le _tropisme_, forme d’activité -psychique ou psycho-organique qui est, selon la théorie à laquelle je -pense, au-dessous de l’instinct comme celui-ci est au-dessous de -l’intelligence. Une récente étude de Lucien Fabre[3], très avertie et -très poussée, a largement tenu compte des excellents travaux poursuivis -par Georges Bohn sur le tropisme, que les amibes et même les végétaux -sont capables de manifester. - - [3] _Revue Universelle_ (1923). - -Mais, cette troisième forme d’activité interne parmi les êtres qui -naissent et meurent, ajoute-t-elle une bougie de plus à la lampe qui se -doit d’être hautement illuminante? - -Et nous, qui nous demandons avec une angoisse quelque peu mêlée -d’agacement où finit l’instinct, où commence l’intelligence, ne -sommes-nous pas les victimes de cette décevante lumière, laquelle -n’éclaire qu’un point d’interrogation de plus: où finit le tropisme, où -commence l’instinct? - - -4 - -Je n’entends point tenter en cet ordre d’études une révolution qui -serait bien au-dessus de mes forces. Si je m’habitue peu à peu à classer -les êtres vivants en deux grandes catégories, selon que les individus -des diverses espèces sont ou non capables de montrer de la personnalité -ou de n’en montrer point, c’est sans la moindre prétention ambitieuse, -c’est une petite invention à mon usage personnel, une commodité pour -mettre quelque ordre dans mes pensées et dans mes raisonnements -familiers. - -Révolution qui ne saurait d’ailleurs être radicale et qui n’aurait, pour -conséquence, que la nouveauté de ne pas laisser l’homme absolument isolé -parmi les autres êtres de ce monde: à la notion clairement définie de la -possibilité de caractères distincts chez tels ou tels individus de telle -ou telle espèce viennent s’adjoindre naturellement les notions de -responsabilité, de choix, de libre arbitre, de discernement, de -raisonnement, d’intelligence que nous accueillons si fièrement quand il -s’agit de nous et de nos semblables. - -Un cheval vicieux ou un chien méchant (et il en est de foncièrement -tels, sans que le pastiche que fait l’animal du maître ou l’éducation -que celui-ci impose à celui-là y soient intervenus pour rien), nous -pouvons dès lors ne plus les considérer comme irresponsables. - -Nous possédons, nous aussi, de mauvais sujets et des assassins qui, -lorsqu’on les juge, font couler beaucoup de salive: il est alors -fortement question d’hérédité fâcheuse, de mauvais instincts; je ne -prends parti ni pour le ministère public ni pour la défense; je constate -qu’on parle en pareil cas d’instinct ou d’instincts à propos de l’homme -encombrant pour la société, exactement en la même manière--et c’est -justice!--que lorsqu’il s’agit d’une mauvaise bête dont le propriétaire -tient à se débarrasser provisoirement ou pour toujours. - - -5 - -Pour mieux connaître les animaux et nous connaître nous-mêmes, ce qui -demeure le but essentiel de la science générale, de celle que le Démon -de Socrate appelait _musique_ en son langage, il conviendra donc moins -d’étudier les origines de l’intelligence sur «l’échelle des êtres»,--sur -l’échelle sans commencement ni fin et qui, par conséquent, n’en est pas -une...--que de rechercher à quel échelon, à quel stade, où et dans -quelles conditions, commencent à se manifester chez les êtres vivants la -personnalité et l’individualité[4]. - - [4] Ce sera l’objet principal d’une prochaine série de portraits de - bêtes: _Les Porte-Bonheur_. - -Quand nous regardons passer un de nos semblables dans la rue, son image -est accompagnée inévitablement en notre esprit d’autres images -accessoires que traduisent des épithètes comme vieux ou jeune, beau ou -laid, antipathique ou sympathique, etc. S’il s’agit de quelqu’un que -nous connaissons bien, surtout d’une personne intimement liée à notre -propre existence, c’est à l’infini que se multiplient des épithètes de -ce genre pour lui constituer, dans un des innombrables casiers de notre -mémoire, une fiche personnelle et nettement distinctive, qui le classe -et le mette à part avec d’autant plus ou moins de rigueur que notre -cerveau est plus ou moins bien organisé pour un travail de ce genre. - -En revanche, considérez une prairie ou une cage peuplée de grillons... -Aucune épithète les départageant et les distinguant ne viendra corser -l’intérêt que vous prenez à observer leur vie et leurs manèges: ils se -ressemblent tous, manifestent les mêmes goûts; ils se portent tous -également bien, accidents ou mutilations à part; dans leurs combats -singuliers, ce n’est pas leur force personnelle, mais leur position sur -le terrain, leur chance et le hasard qui provoquent la victoire; pour -comble, il ne saurait être question, à propos d’eux, de vieillesse ou de -jeunesse: ils sont nés à la même époque, ils mourront en même temps et -dans les mêmes conditions; raisonneraient-ils par ailleurs d’une façon -absolument identique à la nôtre, l’idée de jeunesse et de vieillesse -leur serait aussi inintelligible que doit être pour eux, logiquement, -l’idée de mort[5]. - - [5] Cf. _Vie de Grillon_, liv. III, chap. III. - -Personnalité chez l’homme, absence de personnalité absolue chez -l’insecte. Si j’ai choisi ces deux catégories d’êtres dont l’une est -infiniment plus évoluée que la nôtre et a réalisé cette égalité dont -certains d’entre nous souhaitent l’avènement, mais qui n’est -momentanément proclamable qu’aux frontons des monuments publics et -notamment de la Morgue, c’est afin de mieux montrer, en opposant deux -extrêmes, combien la différenciation que je veux établir entre les -divers animaux terrestres risque d’être plus précise et raisonnable que -celle qui se base sur une intelligence et un instinct indéfinissables, -ou du moins bien mal définis jusqu’à ces jours. - - -6 - -En outre, l’existence ou la non-existence de la personnalité chez les -individus d’une espèce est un fait d’expérience, à la portée des esprits -les plus humbles. - -L’observation suffit à la reconnaître ou à la nier; de la sorte, la -première différenciation dans la foule des animaux s’appuie sur une -donnée en quelque sorte palpable, tangible, et non plus sur les -brouillards d’un don sublime fait par Dieu à sa créature privilégiée. - -Je ne négligerai jamais de remettre le «parvenu orgueilleux» à sa place, -laquelle ne devient honorable que lorsqu’il prend conscience de ce -qu’elle est exactement. Si je supposais que nous sommes réellement à -part des autres êtres, j’en serais peiné à la fois pour mes convictions -scientifiques et pour mes croyances religieuses, lesquelles n’ont -d’ailleurs rien à voir ensemble: mais Dieu, en sauvant Noé, ne lui -enjoignit-il pas de placer dans l’Arche des couples de toutes les -espèces d’animaux, prouvant ainsi qu’il s’intéressait à eux aussi bien -qu’aux hommes? - -Je craindrais même de douter par instant de mon âme immortelle, -j’entends de ma survivance _personnelle_, si les animaux susceptibles de -_personnalité_ étaient condamnés à ne point partager cette espérance -avec moi... Béni soit donc ici Francis Jammes d’avoir conçu un Paradis -des Bêtes, encore qu’il l’ait par endroit édifié à leur usage selon -l’esthétique traditionnelle des images d’Epinal, et assez lourdement -entaché de cet anthropomorphisme que je réprouve de la part de quiconque -prétend aimer ses «frères inférieurs». - -En outre, si l’intelligence (opposée à l’instinct) ne demeure en -définitive explicable que par l’existence en nous d’un reflet divin, on -n’en saurait dire autant de la personnalité dont l’origine n’est pas de -celles qui se dissimulent dans les mystères de la création ou des -ténébreuses volontés d’un _Deus ex machina_. Mais avant d’expliquer la -personnalité chez certaines bêtes, d’élucider les raisons qui en -provoquent l’avènement, poursuivons, comme il sied, la constatation de -son existence, en essayant, au passage, de sourire amicalement, -fraternellement à ses manifestations. - - -7 - -On peut dès à présent se demander les raisons pourquoi j’ai élu l’animal -Chat comme parangon et comme témoin en pareil sujet. Je m’explique en -hâte, soucieux d’en arriver vite aux faits et aux documents. - -Je l’ai élu, je le dis en toute simplicité, parce que je n’en connais -pas d’autre mieux que lui. Nul instant de ma vie ne s’est passé que je -n’aie eu un ami, ou des connaissances de cette sorte. - -Je l’ai élu aussi parce qu’il est celui de nos familiers chez lequel la -personnalité _naturelle_ se laisse observer le plus facilement et, pour -ainsi dire, à l’état pur. Non qu’il ne subisse en aucune manière notre -influence: il est bien évident que le chat d’une dévote ou celui de -Sylvestre Bonnard n’ont pas le même caractère qu’un chat pauvre, -vagabond dans les villes, ou braconnier aux champs, et que c’est la -personnalité de pastiche (ou occasionnelle) qui est la cause de cette -différence; mais il n’en demeure pas moins que la domestication et -l’hérédité n’ont presque pas d’influence sur lui et sur sa descendance; -chaque individu chat est bien _lui-même_: il naît, vit et meurt sans se -corriger des vertus ou des vices que la nature et son étoile lui ont -donnés en lot. - -C’est ce qui fait dire des chats, par de bonnes et sensibles personnes, -sur un ton d’affectueux reproche, qu’ils sont indifférents, égoïstes, -sournois; qu’ils ne connaissent pas leur maître, tandis que le chien est -affectueux, tendre, franc et se laisse volontiers mourir de faim sur la -tombe de celui qui l’a nourri. Je ne peux entendre porter de pareils -jugements et écouter de tels propos sans penser à des choses comme: -«Corneille est plus moral, Racine est plus naturel...» ou encore: «Le -vrai fumeur ne fume que du caporal.» - -Vérités premières... Tendons nos rouges tabliers, à tout hasard, mais ne -redoutons pas trop le poids dont nous accablera le butin ainsi -recueilli, tandis que nous l’emporterons à notre domicile, ni -l’encombrement de la manne intellectuelle à emmagasiner en notre esprit. -Avant de l’installer dans ces greniers ou réserves, nous en aurons, Dieu -merci, laissé tomber une bonne part en chemin, pour peu que nous soyons -pourvus d’un grain de sens critique ou tout simplement de bon sens. - -Les vérités premières ressemblent aux femmes faciles et aux plats -abondants et frustes: il y a toujours, évidemment, quelque chose à -prendre en elles, sans grande peine, mais encore plus à en laisser, ce -qui est d’ailleurs moins commode, puisqu’ici l’effort et la réflexion -doivent intervenir. - - - - -_LIVRE QUATRIÈME_ - -ÉMILE ET... - - -1 - -Au printemps de l’an 1913, le café Vachette, local «en angle», avait -déjà cédé la place à une banque, et le bruissement du papier vil, où se -mêlaient encore quelques tintements d’argent ou d’or, avait remplacé en -ces lieux longtemps chéris des Muses le murmure intérieur du laurier -dans quelques jeunes cœurs, la «voix de cigale cuivrée» de Moréas, les -nigauderies voulues de l’ineffable garçon Isidore, les doctes ou -spirituelles conversations de quelques-uns, et les braîments plus -fréquents de beaucoup d’autres. - -Cette fermeture avait quelque peu désaxé et désorienté la compagnie qui -avait pris coutume de se reformer là presque quotidiennement, pour -agiter vers la treizième heure les plus graves questions philosophiques, -esthétiques, grammaticales,--ou pour (plus sagement, à tout prendre) -s’adonner de 20 à 2 heures aux distractions du bridge et du poker, -gentiment accompagnées d’un petit souper au Tavel dont les frais étaient -à la charge des gagnants. - -Le Vachette relégué au rang de souvenir littéraire, l’existence de cette -compagnie devint errante. Nous fûmes quelques-uns à tenter l’hospitalité -de divers autres endroits publics bien tranquilles, de tout repos. - -Hélas! ce n’était plus cela! Je ne crois pas avoir été le seul à -pressentir, vers cette époque, que quelque chose finissait, qu’une -douceur de vivre et une joie de jeunesse se disposaient à nous dire -adieu pour toujours. Les vieillards de la bande n’avaient pas de -beaucoup dépassé la trentaine, et ce n’était pas la guerre encore; mais -nous nous surprenions, dès ce jour, à mesurer le passé, à compter nos -disparus et nos morts. - - -2 - -... Le printemps n’était pas lointain, mais l’hiver s’obstinait encore à -Paris, avec cet air bougon et décidé de gérontocrate qui ne veut pas -prendre sa retraite, non que l’envie lui en manque, mais par horreur de -faire place à un jeune. - -La rue Falguière, assez morose en toute saison (on y frôle un Institut -qui nous rappelle que nos meilleurs amis peuvent nous communiquer la -rage), l’était particulièrement ce soir-là. - -Un jeune ami m’accompagnait vers mon assez lointain domicile, et, -comptant l’un et l’autre, comme j’ai dit que c’en était déjà la mode, -nos disparus et nos morts, nous parlions d’un disparu qui ne devait -trouver que deux ans plus tard un trépas héroïque à la guerre: Emile -Despax. - ---En somme, me disait le jeune homme qui me faisait escorte, il était le -plus grand poète de ce temps-ci... Crois-tu qu’il écrira encore des -vers? - -Les chemins du songe m’avaient déjà conduit très loin,--et bien au delà -d’un article d’Ernest-Charles disant: «Charles Derennes et Emile Despax -sont deux jeunes poètes charmants, mais ils se ressemblent trop et il -faut à toute force que l’un d’eux entre dans l’administration...» ou -quelque chose comme ça. - -La conséquence de cette plaisanterie, en principe bien innocente, fut -que Despax, sous les galeries de l’Odéon, me dit un jour: - ---Sois content, j’entre dans l’administration et je te ficherai la paix. - -Il partit effectivement pour l’Indochine, non pas à la manière d’un -Curnonsky ou d’un Toulet, toutes voiles au vent, mais en jeune bourgeois -soucieux d’une humble carrière. - -C’est de ceci que j’avais, que nous avions le cœur déchiré, mon ami qui -m’accompagnait au long de la rue Falguière et moi, en pensant que -l’adolescent délicieux, qui était non point poète, mais la poésie même, -avec tous ses éblouissements et ses perfidies, ses blandices et ses -trahisons, allait nous revenir sous-préfet, en récompense d’une -quelconque servitude coloniale auprès des dieux lares d’un très vague -proconsul. - - -3 - ---Je te connaissais devant que de t’avoir vu, me disait l’ami qui -m’accompagnait le long de la rue Falguière, puisque Despax était ton ami -et le mien. Il est triste que nos temps contraignent de telles -possibilités musicales à cet «autre métier» dont les résultats d’une -enquête un peu superflue proclameront l’obligation d’ici quelque dix -ans. L’anarchisme littéraire a permis le droit à l’existence de tant de -médiocres, qu’on confond volontiers dans la même grandeur un Samain, -cette oie, avec un Charles Guérin, ce cygne, et qu’on ne comprend pas -qu’en nommant Despax sous-préfet, on est en train de guillotiner une -fois de plus André Chénier. Parlons de lui: comme il sied à toute jeune -âme digne de ce nom, il a, dès son avènement au monde sensible, rêvé -d’amour et de gloire, séduit des femmes avec des roueries de courtisane, -ce que lui permettait son beau visage... Mais il a reçu au cœur -l’effroyable blessure de cette gloire qui, sous la troisième République, -était encore plus courtisane que lui... Et, en disant courtisane, je -suis poli... Il n’aimait qu’elle, pourtant et l’aimait d’une manière -désintéressée, presque sublime: pour l’amour et l’orgueil du langage de -France, comme le dit un de ses vers qui, entre quelques autres, restera -immortel aussi longtemps qu’il existera un parler français et des gens -capables d’écrire ou de penser à l’aide de ses mots et de ses tournures. -Dieu nous aide, Charles! Il a pris probablement la meilleure part; ni la -gloire _ni même la célébrité_ ne sont pour aucun de notre âge... - -J’étais tellement de son avis! - -Je lui répondis: - ---Bien sûr. - -Le jeune ami qui m’accompagnait le long de la rue Falguière, en cette -nuit d’avant-guerre, s’appelait Pierre Benoit. - - -4 - -Il y a toujours des ombres qui nous font escorte quand nous ne sommes -pas satisfaits de nous et du destin (c’est la même chose!)--et que l’on -se sent vieillir avant que de s’être épanoui. Toutes les espérances, -toutes les possibilités nous reviennent avec d’invisibles figures de -larves, font derrière nous un bruit de pas qui ne s’entend que dans le -silence, de par son indicible mollesse de chose avortée et déjà pourrie, -de virtualité avide de prendre sa place au soleil,--toutes choses qui me -font beaucoup moins plaindre les morts que ceux qui sont encore à -naître! - -Pierre Benoit ne m’apprit pas grand’chose en me disant: - ---On nous suit. - -Je lui répondis: - ---Avant même que détourner la tête, je puis te le dépeindre: c’est un -type dans le genre des poètes sous la troisième République. Beau ou -laid, sympathique ou antipathique, bien doué ou non, cela n’a aucune -importance. Il est jeune, né de cet hiver sans doute; sans le voir, je -sens qu’il a cette attitude résolue, prête à tout, que manifestent, -inquiètes d’un repas ou d’un gîte, les plus superbes des bêtes, dont il -est. Ne te détourne pas. C’est un petit garçon qui a rêvé trop tôt de -vagabondage, de folles équipées et qui maintenant n’aspire qu’à devenir -sous-préfet, ou quelque chose d’approchant. S’il nous suit jusque chez -moi, c’est entendu: je l’adopte, et même si mon chat Golo, qui est, -selon Larguier, aussi célèbre que Magre, doit en mourir de dépit... - ---Comment l’appelleras-tu? - ---Comme tu voudras... - ---Ma grand’mère en avait un qui s’intitulait Adolphe... J’aime beaucoup -les prénoms d’hommes pour les chats... - ---J’en ai connu un, à Chelles, qu’on avait nommé Jacques, et cela lui -allait, ma foi, comme un gant! - ---Nous appellerons donc celui-ci: Emile. - ---S’il me suit jusque chez moi. - -Il me suivit jusque chez moi. Et voilà comment Emile eut pour parrain un -écrivain illustre. - - -5 - -Golo, à propos de qui Léon Lafage me demandait volontiers: «Vous êtes -sûr que ce n’est pas un tigre?...» reçut fort mal cet intrus, lui -administra une tripotée mémorable, et tout se passa comme si cet animal -aussi célèbre que Magre avait été offusqué par la réputation naissante -d’un Jean Cocteau. Il mourut d’une maladie de foie, dans un âge encore -tendre, et dont le nouveau venu supporte allégrement le double, au jour -que j’écris. - -Emile était, dès ce moment, _lui-même_: patience et sapience, -résignation et bonté. Il accepta sans broncher la correction du tigre en -miniature et dévora placidement les reliefs d’un poulet et un morceau -d’omelette froide. - -Il est devenu beaucoup plus difficile par la suite... - -Mais ce sont là des façons d’agir qui ouvrent à n’importe qui une belle -carrière de sous-préfet. - - - - -_LIVRE CINQUIÈME_ - -... LES AUTRES - - -1 - -J’entends par là tous ceux qui, depuis que je suis né à ce monde, ont -été mes protégés, amis, connaissances. Traitant ici de la personnalité -chez les bêtes, que puis-je faire de mieux que d’esquisser quelques -biographies, de façon fruste, mais avec la plus scrupuleuse exactitude? - -Pauvres âmes des bêtes, auxquelles, avant Francis Jammes, nul paradis -n’était promis après la mort! Où êtes-vous à présent, où -m’attendez-vous? La nuit tombe. Comptant les disparus une fois encore, -je ne peux ne point penser à vous, si mêlés à une race dont je m’honore -d’être, mais à laquelle je n’ai pas demandé d’appartenir! - -Vous êtes dans le présent et dans ma mémoire des êtres à part; vous êtes -le jeu griffu et la caresse péremptoire, le charme des mauvaises heures; -vous êtes ceux avec qui l’on s’explique quand on n’a rien à dire ou à -penser; une tiédeur contre la main; un ronronnement au bord de -l’oreille; un égoïsme qui nous fait trouver le nôtre charmant; un -exemple de fierté, vertu dont nous avons toujours que faire et dont nous -ne trouvons pas à nous approvisionner à chaque coin de rue. - -Je ne saurais concevoir ma vie sans la compagnie d’un des vôtres. - - -2 - -J’en étais à peu près là, dans mon esprit sinon encore par l’écriture, -de mes réflexions concernant la personnalité chez les bêtes, lorsque -j’éprouvai à la lecture du numéro d’août 1922 de la _Nouvelle Revue -française_ une forte sensation de plaisir et (tous les gens du métier me -comprendront...) d’horreur, presque de détresse... - -Sensation de plaisir parce que la prose de Maurice Boissard est de -celles dont l’éloge n’est plus à faire; d’horreur parce qu’il était en -train d’exprimer, excellemment et sans user d’aucun point et -virgule,--ce qu’on sait qu’il a en dégoût,--toutes sortes d’idées qui me -paraissaient à divulguer, parce qu’assez peu courantes et pourtant -justes; et, alors que leur forme ne s’imposait pas encore à mon esprit, -je les voyais brusquement jetées sous mes yeux, réalisées par un autre! - -Ceci, notamment: - - «_Il n’y a pas un animal qui ressemble à un autre. Ce sont les serins - ou les gens qui les ignorent totalement qui se figurent que toutes les - bêtes sont pareilles. Pour eux, un chat ou un chien sont ni plus ni - moins qu’un autre chat ou un autre chien. Les animaux sont comme nous. - Ils ont chacun leur individualité. Celui-ci n’est pas celui-là, qui, à - son tour, n’est pas cet autre. Je le vois bien dans ma petite troupe - de chats. Il y a les vagabonds et les sédentaires, les indifférents et - les démonstratifs, les hardis et les timides, ceux qui vont par groupe - et ceux qui préfèrent être seuls--même pour manger. J’ai de mes chats, - par exemple, qui, d’eux-mêmes, entièrement libres et toutes les portes - ouvertes, ne sont jamais montés au premier étage du pavillon que - j’habite, d’autres qui m’y suivent aussitôt que j’arrive. Je vous - nommerai, par exemple, la chatte Mme Minne, la doyenne, qui a de - l’esprit plein sa frimousse, la chatte Lolotte, une petite pimbêche, - qui ne connaît que moi, ne quitte pas mon cabinet de travail, ne - fréquente personne, me suit partout, bavarde sans cesse, avec des - manières de petite précieuse, les chats Riquet, Laurent, Bibi et - Pitou, ce dernier que j’ai ramassé au marché Saint-Germain, gros comme - le poing, sachant à peine boire tout seul, et qui arrivé à la maison, - quand je l’eus posé sur un canapé, _soufflait_ après tout le monde. Je - les ai tous six depuis bientôt dix ans. A cause de ce temps, et - d’eux-mêmes, ils ont pris des habitudes plus intimes. Ils m’attendent, - rangés sur la table de l’antichambre, à l’heure à laquelle j’arrive. - Ils sont sur la table, autour de mon assiette, quand je dîne. Ils se - tiennent avec moi, dans mon cabinet, quand je lis, paresse, ou écris. - Rien ne pourrait faire, quand je suis là, qu’ils ne soient pas autour - de moi, sur mes genoux, mes épaules, me prodiguant leurs - démonstrations affectueuses, si je ne fais rien, en parlant,--car les - animaux, et surtout les chats, ont un langage et parlent,--ou me - regardant, immobiles et silencieux, si je suis occupé. Je parle là du - caractère. Il en est de même pour le physique. Sur ce point encore, - les animaux sont comme nous. Ils ont comme nous, deux yeux, un nez, - une bouche et des oreilles, mais quelque chose dans l’expression les - différencie chacun. Trois chats,--puisque je parle de chats,--noirs, - tigrés, blancs ou jaunes, ne sont pas du tout, quand on regarde bien - leur physionomie, trois chats noirs, tigrés, blancs ou jaunes, mais - bien un chat, un autre chat, et encore un autre chat noir, tigré, - blanc ou jaune. Des gens riront de ce que j’écris là, peut-être? Ce - sont des gens qui passent sans rien voir à rien._» - - -3 - -On concevra que je me sois quelques minutes senti enclin au -découragement et tenté de me débarrasser, comme de coureuses se frottant -à d’autres que moi, des réflexions avec qui je vivais en amitié et -familiarité depuis bon nombre de semaines. - -C’eût été lâche, peu courtois et, surtout, profondément illogique. - -Maurice Boissard, certes, m’a fait aimer Chati et Petite Café, à présent -partis pour le Paradis des Bêtes, et Minne la doyenne, et Lolotte qui se -nomme comme une de mes cousines, et Riquet, Laurent, Bibi et Pitou, qui, -bien que leurs noms ne soient pas classés par ordre alphabétique et -inscrits sur le cahier de correspondance, m’apparaissent désormais comme -des camarades de Lycée... - -Mais... mais ses chats n’étaient pas les miens, morts ou vifs, et les -miens sont _autres_; comme moi-même, en dépit de sympathies communes -évidentes, je suis autre que Maurice Boissard, lequel n’a peut-être rien -de commun, après tout, avec Paul Léautaud. - - - - -_LIVRE SIXIÈME_ - -LES AUTRES... ET ÉMILE - - -1 - -LA VIEILLE.--Elle n’avait jamais eu de nom et n’avait plus d’âge, -lorsque ce sobriquet lui fut attribué avec la complicité des temps. - -Dès celui où mon grand-père Cassan vint habiter à Villeneuve-en-Agenois -la maison que lui léguait Vidalone Vidal, fille de son grand-oncle Vidal -(Calixte), _la Vieille_ était déjà là, protégeant caves et greniers de -la gent ratonne, et donnant à téter, comme il lui arrivait deux fois -l’an au moins, à une bonne demi-douzaine d’enfants-chats... - -Or, la servante, dont mon grand-père héritait en même temps que de la -maison, et qui gardait au moins un chaton de chaque portée de _la -Vieille_, lui donnait déjà ce titre, à ce que j’ai appris par la suite. - -Car je ne devais naître à ce monde que sept ans plus tard et j’étais -déjà en âge de sourire aux jeunes filles quand mourut _la Vieille_: -c’est le plus curieux exemple de longévité que j’aie constaté, sans -tromperie possible, chez un animal de cette espèce. Il suffit à nous -démontrer deux erreurs nouvelles de nos naturalistes classiques dont un -(Buffon), énonce que la durée de la vie, pour les animaux, est en -proportion directe--et ceci à peu près absolument--de la durée de la -gestation de la mère; d’autres déclarent: les animaux qui vivent le plus -longtemps sont ceux dont les femelles sont les moins fécondes ou portent -le plus rarement. On ne sait en vérité où des esprits loyalement résolus -à être scientifiques sont allés chercher des rapports ou proportions de -ce genre, que tout contredit, à commencer par l’expérience quotidienne -d’un humble, ou l’observation élémentaire d’un enfant. - -J’en avais pour des ans encore à ignorer en quelle façon les mammifères -(dont je suis au même titre que les chats), se reproduisent; mais -j’éprouvais déjà une sorte d’effarement à penser que _la Vieille_, -depuis qu’elle était née et à raison d’une bonne dizaine de petits par -an, en avait produit pour le moins «vingt fois gros comme elle»... - -Comme il arrive, en pareil cas, aux âmes sans détours et toutes neuves, -j’avais fini par en faire presque un mérite à _la Vieille_, l’admiration -pour un tour de force se substituant en moi à la stupéfaction provoquée -par les prodiges. - -Les prodiges sont certains postulats que les amateurs d’études -naturelles établissent quand ils n’ont pas envie d’aller voir les faits -de trop près, et qu’ils invoquent ensuite à peu près constamment hors de -propos, comme si tout, dans les études naturelles, ne devait pas d’abord -se réclamer de la Nature! Mais on croit faire hommage à celle-ci, en -dépit du nom qui l’honore, en laissant entendre qu’elle a du goût pour -l’extraordinaire, trouble domaine où naissent pourtant et se fixent la -plupart des inventions industrielles et intellectuelles des hommes. - -_La Vieille_ mit au monde vingt fois gros comme elle de petits, sans -pour cela croire insulter à des ombres glorieuses, et ne devint ombre à -son tour que passé le double de la limite d’âge à elle assignée par les -compétences. - -C’était une créature timide et tendre, d’une remarquable humilité. Elle -se montrait volontiers, comme il arrive à tant de chats, en compassion -momentanée ou durable avec certaines souffrances des gens de sa maison. -Quand j’avais l’âge où certains jeunes hommes peuvent sans trop de -mauvaise grâce chagriner celles qui les aiment, cette brute féroce de -Golo devenait tendre en leur faveur et leur prodiguait toutes les -consolations qu’il savait: ce tigre manqué avait le cœur amolli par une -larme de femme... Ce doit être qu’il leur ressemblait. - -_La Vieille_, elle, ressemblait à mon arrière grand-père, au _pépé_ -Cassan, et ne s’humanisait guère que sur ses genoux, les rares fois où -elle se sentait l’audace d’y grimper. J’ai la conviction qu’il y avait -alors entre eux d’immenses bavardages silencieux, une communion de -sentiments profonde, ce que j’ai tenté tout à l’heure de signifier par -un mot comme _compassion_, faute de mieux. - - -2 - -_Pépé_ Cassan avait ruiné les siens après lui-même, pour avoir conjugué -la manie bien innocente de jouer du violon sur les toits, par les nuits -de lune (afin d’évoquer les Elémentals), à celle de vouloir accaparer la -production de blé de l’Europe, manie beaucoup plus dangereuse, celle-ci, -et surtout en un temps où le mot _trust_, n’ayant pas même été inventé -dans le Nouveau Monde, avait encore moins de raison de rien signifier -dans l’ancien. - -Manies contradictoires, et dont l’une l’avait dégoûté de l’autre, -contrairement à ce qui advient à l’accoutumée... - -Il renonça à jouer du violon sur les toits dans l’époque même de sa vie -où cette occupation, de sa part, eût pu, somme toute, être tenue pour -admissible, raisonnable... Ce grand enfant était nonagénaire et _la -Vieille_ avait plus de vingt ans... Elle aussi avait cessé d’aller faire -à sa manière de la musique sur les toits, les nuits de lune ou autres. -Ils avaient atteint tous deux cet âge où la somme des espérances se -montre cruellement inégale à balancer le poids des souvenirs, et où, -hommes et chats, femmes et chattes, nous n’adressons plus de secrets -recours qu’à la grande Amie ténébreuse qui est là pour remettre les -choses en place, rééquilibrer la balance en supprimant les souvenirs et -l’espérance, ou en renforçant celle-ci sans enlever aucun prix à -ceux-là, en nous priant d’avoir confiance en Elle ou en nous invitant -goguenardement à nous aller faire pendre ailleurs. - -_La Vieille_ mourut comme d’autres entreprennent une série de pensées ou -inaugurent un rêve, sans en avoir trop l’air, en s’immobilisant et en se -repliant sur elle-même. Ce fut même pourquoi on ne la porta très -longtemps que comme disparue. Elle avait tant procréé qu’elle semblait, -quand on retrouva son cadavre auprès d’une pile de vieux sacs, n’avoir -ajouté que sa propre vie aux innombrables autres dont le monde avait été -accru par elle... - -Elle était «exténuée», comme l’on dit, un peu au sud de chez nous, des -vieux pins saignés à blanc et dont la résine est désormais tarie. Nulle -putréfaction. Sa dépouille ressemblait à un sac mince et plat de -fourrure miteuse, râpée, qui avait--ô ironie du sort pour les animaux -comme pour les hommes!--servi de gîte confortable à un ménage de souris -et à leurs souriceaux aveugles encore... - -Ceux-ci furent jetés à l’égout en même temps que la carcasse pelucheuse -de _la Vieille_... - -Durant les jours qui suivirent cet événement, je fis une assez piteuse -figure, à cause de ce massacre d’innocents souriceaux; les miens s’en -inquiétèrent; mais j’ai toujours eu, du ridicule, un sentiment aigu, et -qui m’en a inspiré une inguérissable horreur: il me parut bien plus -honorable, puisque j’étais dans l’âge où l’on se doit d’aimer les -sourires des filles, de laisser vaguement soupçonner dans mon entourage -que je souffrais d’une passion contrariée. - - -3 - -ROUSSOTTE.--Des innombrables descendants de _la Vieille_, une seule -chatte demeurait dans la maison, les autres ayant été sacrifiés aux -nymphes du Lot; ou bien, n’ayant pas été soupçonnés, ils s’étaient -offert la fantaisie de récupérer l’état sauvage, tout au moins vagabond. - -Ce fut un peu par hasard que la Roussotte tenta de franchir, dans son -monde, _l’étape_, telle que l’a définie M. Paul Bourget; fille d’une -misérable et touchante pauvresse, elle était devenue le jouet de deux -petits enfants très gâtés et très capricieux; elle dédaigna la chasse -aux rats et connut l’usage des lits et des fauteuils... Une pimbêche, -dans le fond, et une mijaurée! - -Mais elle était bonne mère, même avec les petits des autres chattes, et -je lui en garde beaucoup de tendresse. - -Quand elle devint «sale», ce qui n’est permis qu’aux hommes et aux chats -vagabonds, il fallut bien se débarrasser de cette parvenue, de cette -personne qui s’était cru trop tôt permis l’abord et la fréquentation des -lits et des fauteuils. - -Un client campagnard de mon grand-père lui dit qu’elle ferait -parfaitement son affaire, car elle avait l’air d’être _bouno ratairo_... - -Mon grand-père, qui était un ironiste, lui expliqua qu’elle avait en -effet toutes les caractéristiques de la parfaite pourchasseuse et -destructrice de rats, et qu’elle tenait cette physionomie de sa mère, -laquelle avait été connue et tenue pour la meilleure _ratairo_ de -l’arrondissement. - -Ainsi, à franchir _l’étape_ quand on n’en est pas digne, perd-on des -qualités sans en acquérir d’autres, et devient-on une sorte de néant -sans intérêt pour soi-même et pour les autres êtres. Mais Roussotte -n’était pas de notre race, et elle eut du moins le mérite de me prouver -quelques réalités que je tenais pour des légendes, et que je tiendrais -pour telles à ce jour encore, si cette pimbêche ne me les avait -démontrées. - -Emportée dans un panier clos au lieu dit Romas par le client de mon -grand-père, lieu distant de trois bons kilomètres de chez nous, elle -s’était réinstallée dès l’aurore du lendemain sur notre seuil, le ventre -au soleil, et pleinement contente d’elle-même, à la façon des gens qui -accomplissent des miracles sans se douter qu’ils ont ce pouvoir-là. - -Miracle pour nous, et qui se renouvela par trois fois. Après quoi, le -client fut découragé et mon grand-père ému. Et la mijaurée acheva -paisiblement sa vie en notre maison. Miracle pour nous que ce don -d’orientation des animaux, puisqu’il force notre intelligence et notre -raison à admettre chez certains d’entre eux des sens que nous ne pouvons -définir ou nommer qu’à l’aide de niaises pétitions de principes, ainsi -que je viens de le faire moi-même. - -Qu’est-ce que nous savons? Les chats «entendent» peut-être les lignes et -les couleurs, «touchent» la chaleur et «goûtent» la lumière; cela -expliquerait ce nom de «petits sphinx» que tant de leurs plus -intelligents amis leur ont donné et ces attitudes qui parfois, quand -nous les regardons attentivement, font trébucher nos pensées comme des -ivrognesses dans une nuit noire... - -Je n’ai rien éprouvé de plus déconcertant pour mon amour de connaître et -d’y voir clair avec des mots (tout récemment, dans une calme maison -provinciale), que le spectacle d’un gros chat, choyé et gâté, qui, -couché jusque-là devant un beau feu de corsier, se leva soudain, hérissa -ses poils, et s’en fut dans un coin sombre cracher au visage du vide. - -Il n’y avait là que moi à m’occuper, dans l’ordinaire de l’existence, de -travaux d’imagination et de pensée, travaux qui font suspecter, parfois -non sans raison, les sensations les plus sincères de ceux qui ne se -veulent pas ou ne se connaissent pas d’autre métier sur la terre... Mais -j’affirme que le gentilhomme-campagnard, le député et deux charmantes -femmes, avec qui je perpétrais ce soir-là un petit poker honnête, se -sentirent froid dans le dos, comme s’ils étaient devenus poètes tout à -coup... - -On parla spiritisme (ce qui d’ailleurs n’était indiqué par les -événements en aucune manière)... Et l’on ne joua pas plus avant au -poker. - - -4 - -LA JAUNE ET LA BLANCHE.--La Jaune et la Blanche, si je parle ici -d’elles, c’est que, données dans les mêmes conditions que la Roussotte, -elles ne revinrent jamais chez nous. En fait de personnalité, elles ne -montrèrent que celle de ne pas me reconnaître ou de me dédaigner, et de -témoigner ce dédain ostensiblement, les fois où il m’advint de les -rencontrer en leurs nouvelles demeures. - -La Jaune eut un malheur. - -Un jour qu’elle somnolait sur la grand’route, en face de la maison de -ses nouveaux maîtres, la roue d’un muletier qui dormait sur son bros (on -sait que c’est là l’essentiel, et comme la noblesse du métier de -muletier, entre deux auberges) lui passa sur le corps et la laissa -presque aussi plate que l’était la Vieille quand on la retrouva morte. - -Contrairement à toute prévision, elle survécut, après avoir durant des -semaines promené un pitoyable arrière-train de paralytique. - -Elle guérit pourtant, à la longue, mais n’enfanta plus dès lors que des -chatons morts; elle était touchante à la regarder les lécher -désespérément, comme acharnée à les ranimer; mais, avec le genre humain, -elle était devenue méchante et c’était toute une affaire que de lui -enlever ses pitoyables rejetons. Ses maîtres durent se résigner à la -supprimer. Il faut craindre beaucoup des gens qui ont eu des malheurs et -des vieux poètes qui ne sont plus créateurs que de poèmes mort-nés. - - -5 - -PIERROT, lui, était un drôle de bonhomme; un rustique, mais un malin. Il -connaissait le secret de toutes les serrures, et seuls les moyens -matériels lui manquaient pour ouvrir une porte de buffet fermée à clef. - -Il vivait à Jolibeau, en cet endroit où je parvins un soir à capturer -Noctu[6] dans un remous des bas-fonds du ciel. Il avait l’air blafard et -hagard de l’amoureux de Colombine, et c’est là, sans doute, ce qui lui -avait valu son nom, mais je ne crois pas avoir jamais connu un animal -aussi _intelligent_ que lui. J’emploie cette épithète dans son sens -fort, et strictement comme s’il s’agissait d’un de mes semblables. Il -comprenait de manière incontestable d’assez subtiles nuances dans -l’expression des physionomies humaines, et, plutôt sauvage à -l’ordinaire, s’empressait de sauter sur mes genoux si je simulais une -silencieuse douleur. - - [6] _La Chauve-souris_. - -Il donnait aussi l’impression de savoir compter et d’effectuer divers -raisonnements élémentaires, notamment quand je lâchais en terrain clos -et en sa présence quelques-unes de mes souris. Sa tactique et sa -stratégie différaient du tout au tout selon que les souris étaient plus -ou moins nombreuses. - -Il ne jouait d’ailleurs pas avec elles pour les martyriser puis s’en -nourrir, mais simplement pour les réduire à sa merci, comme pour se -prouver à lui-même son adresse. Il les immobilisait sous ses pattes -antérieures et ne témoignait aucun regret quand je les lui enlevais pour -les replacer dans leur cage,--intactes. - -Un artiste. Un étrange bonhomme, je vous dis! Ainsi il adorait la salade -bien vinaigrée... Vous imaginez ce qu’on pouvait penser de lui dans un -pays où l’on appelle une platée de viande ou un fastueux rôti «une -salade de chat»! - - -6 - -KIKI vivait vers la même époque, mais «en ville», comme nous disions -dans notre famille, par opposition avec la maison déjà campagnarde de -Jolibeau. - -Kiki, physiquement, ressemblait comme un frère à cet Emile qui, durant -que j’écris, ronronne à mes pieds; mais, moralement, quelle différence! -Un mauvais sujet... un don Juan de bas étage! Et, avec cela, fourbe, -gourmand, voleur. - -Ma grand’mère l’appelait _le Coureur_ et--pauvre chère femme, si pieuse -et sainte!--elle passait de bien cruels moments, quand il disparaissait, -vers février, pour aller «faire carnaval avec le diable», comme on dit -chez nous des chats dans la saison pré-printanière de leurs amours. - -Ma grand’mère avait cependant une affection particulière pour cet agneau -égaré; dans les discours qu’elle lui tenait, après l’avoir maintes fois -cru perdu, corps et biens et moralement en outre, son indignation -dissimulait mal une infinie tendresse. Ce chat magnifique, coiffé de -stricts et quasi virginaux bandeaux noirs,--à la Cléo, comme on disait -alors...--revenait affamé, sordide, les oreilles déchiquetées, traînant -sur lui comme l’affreux relent de tous les péchés du monde. - -Il n’y avait pas que ma grand’mère à s’inquiéter de lui: il y avait -encore Mitte, sa mère à lui... - -Quel obscur instinct avertissait celle-ci du retour de l’enfant -prodigue, dans la nursery où, vers cette époque, elle s’occupait déjà, -presque toujours, d’autres bébés? A peine ma grand’mère avait-elle crié -triomphalement: «Le voilà!» que Mitte apparaissait, comme si son cœur et -ses sens plus affinés que les nôtres avaient discerné à distance, le -long des trottoirs ou des gouttières, l’approche feutrée du mauvais -sujet. - -Alors, elle lui parlait doucement, léchait ses plaies, lui faisait sa -toilette... Et l’on put, plusieurs printemps de suite, assister à -l’effarant spectacle de ce voyou de deux ans ou plus qui revenait téter -sa maman ravie... - ---Au fond, disait ma grand’mère, il n’est pas si mauvais qu’il en a -l’air... - - -7 - -EMILE, _encore_.--Que d’autres histoires j’aurais à conter! Est-ce par -peur d’importuner que je me borne? N’est-ce point plutôt par une sorte -de pudeur de parler de moi, tant ces charmantes et moelleuses vies me -semblent se mêler à la mienne?... - -Regagnez le paradis des bêtes, petits disparus à quatre pattes que je -m’honore d’avoir compris et chéris. Tous les humains qui vous ont aimés -connaissent à propos de vous des faits et des traits encore plus -émouvants et _personnels_ que ceux que je pourrais raconter encore. - -Adieu donc, ou au revoir, Nique, petite siamoise qui étranglais tes -enfants quand ils n’étaient pas les fils de Sim, ton mari légitime; et -toi, Poupée, qui prenais les tiens pour des jouets, et les détruisais à -force de t’amuser d’eux, comme si ton nom avait influé sur tes goûts; et -toi, Golo-le-Tigre qui, gavé comme un seigneur, refusais les plats que -tu adorais pour voler ceux dont tu faisais fi, quand ils étaient offerts -par nous... - -Ces bêtes-là sont comme nous autres... «_Aucun chat ne ressemble à un -autre chat_», et, je le répète, il en est parmi eux à propos desquels on -ne saurait parler de manque de franchise, d’ingratitude, etc. Celui qui -somnole à mes pieds n’est que fidélité et loyauté. - -Je l’appelle: - ---Emile! - -Il me regarde bien en face et miaule avec une tendresse enrouée. On ne -saurait dire de lui qu’il est un félin de luxe. Il est important par la -taille, plaisant par l’embonpoint et confortable par la fourrure, mais -il n’a rien de rare, louche quand il rêve et offre à mon observation un -angle facial aussi dénué d’importance que celui d’un cochon d’Inde. -C’est peut-être parce qu’il a un sentiment très exact de sa piètre -valeur qu’il se montre, dans l’ordinaire de l’existence, humble, -tendre,--et d’une scrupuleuse honnêteté. - -Sa joie, lorsque je le nomme et que je lui parais avoir des loisirs, -c’est, éveillé de son perpétuel demi-sommeil de vieux chat, de prendre -des poses d’enfant gâté... Puis, s’étant étiré, il grimpe le long de mon -bras et va s’installer--tour-de-cou au bruit de rouet ou de bouilloire, -dit Tristan Derème--sur mes épaules qu’il pétrirait sans jamais se -lasser, voluptueusement, surtout si je voulais bien le véhiculer et lui -faire faire une petite promenade d’une pièce à l’autre... - -Personnellement, je me lasse de ce jeu assez vite, mais, quand je -_sacque_ Emile, j’éprouve presque du remords, tant il me semble -reconnaissant de l’honneur que je lui ai fait. - -Il n’a jamais volé, jamais griffé, jamais mordu; et, avant d’attaquer -son repas, il manifeste un véhément désir de se voir confirmer que c’est -bien pour lui. Il faut que quelqu’un de nous lui porte son assiette sous -le nez, encore, avant qu’il se risque, voyons-nous que ses yeux verts -nous interrogent. - -Une nuit qu’une panne d’auto nous avait retenus à la campagne, se -sentant affamé, il développa, dans l’office, le paquet qui contenait son -repas du soir, en mangea une bouchée, puis, pris de scrupules ou -terrifié de son audace, il alla se cacher dans le sommier d’un lit, d’où -il ne sortit qu’au bout de quelque vingt-quatre heures, et comme nous -commencions à le pleurer... - -C’est à coup sûr un chat d’origine très modeste... Bien que devenu -nouveau riche dans son monde, il manifeste sa mauvaise humeur à la façon -des pauvres honnêtes, en allant bouder ou grogner tout seul dans un -coin. Quand il nous suivit, Pierre et moi, le long de la rue Falguière, -sa toison contenait des poux de poules, ce qui m’oblige à croire--les -poux des gallinacés ne vivant qu’un temps infime dans les toisons des -mammifères--qu’il était né et avait été nourri jusque-là, chichement et -sévèrement, dans l’arrière-boutique d’une marchande de volaille ou d’un -rôtisseur du quartier. - -Ce n’est pas sans préméditation que je montre ici un chat en face d’une -pâtée. - -Jamais vous n’en verrez aucun se comporter comme son voisin, à la -différence des chiens d’un même chenil ou d’une même maison. - -Avec l’âge, Emile est devenu à la fois difficile et sobre. Il aime les -caresses à la condition de les rendre, le feu et le sommeil. Jadis, il a -été un étonnant chasseur; maintenant, il ne regarde même plus les -moineaux qui viennent sur mes fenêtres. - -Mais, contrairement à ce qui advient pour la plupart de nos familiers, -il s’intéresse vivement à tous les quadrupèdes qui passent sous les -fenêtres de mon rez-de-chaussée, converse avec eux, chien ou chat, et, -quand il le peut, leur témoigne une sympathie touchante. Il n’a aucune -jalousie et cela doit se sentir si bien, dans le monde de ceux qui vont -à quatre pattes et la tête penchée vers le sol, que jamais un chien ne -lui a dit de sottises... - - - - -_LIVRE SEPTIÈME_ - -LE TEMPS ET LES BÊTES - - -1 - -Emile a environ douze ans. - -C’est un âge beaucoup moins auguste qu’on ne le croit en général, pour -ceux de sa race. _La Vieille_, dont j’ai esquissé plus haut la -biographie, sa longévité fut probablement exceptionnelle; mais les chats -et surtout les chattes qui soutiennent avec honneur le poids de trois ou -quatre lustres ne sont pas rares. - -Là aussi s’impose cette idée de «différenciation» qui les rend tellement -ressemblants à nous, et qui m’a fait çà et là, en dépit de tous mes -efforts, retomber dans cet «anthropomorphisme» que je redoute. - -Pour eux comme pour nous, la longévité est fonction de leur hygiène et -de leur moralité. A dix ans, n’importe quel chien est vieux; à quatre -ans, n’importe quelle chauve-souris est épuisée... Mais ce mauvais -diable de Golo-le-Tigre fut emporté à six ans par une maladie de foie -due à son incomparable gloutonnerie, tandis qu’Emile, âgé du double, a -des chances de ne mourir que dans douze ans encore,--et peut-être après -moi. - -Dieu me garde de tirer de ces faits des conclusions qui voudraient être -à notre utilité. Ni Golo, ni Emile n’ont jamais lu de traités de morale, -écouté de conférences, ni adhéré à des ligues végétariennes ou contre -l’alcool... - -Les animaux nous donnent d’ailleurs sur ce point une grande leçon: les -progrès des thérapeutes n’ont pas fait varier depuis des siècles la -durée de la vie humaine et, plus que tous les traitements ou régimes, ce -sont certaines qualités _personnelles_ d’esprit et de cœur, -d’intelligence ou de moralité qui font durer ou abrègent notre étape en -ce monde. Je ne sais plus qui disait: «On ne meurt que quand on le veut -bien...» Et je crois que c’est une vérité, une réalité _hygiénique_ à -méditer dès notre enfance. - -Emile n’est pas vieux, puisqu’il est très loin de vouloir mourir... - -Je le regarde, sur la chaise trop étroite pour lui qu’il a adoptée je ne -sais pourquoi, depuis quelque temps, et d’où ses pattes et sa queue -pendent, comme à la dérive du navire-sommeil. Ne nous y trompons pas: -sommeil n’est qu’un mot humain, et dormir, pour un chat, c’est simuler -de le faire,--et méditer, et réfléchir. - -Sur quoi?... - -A propos de quoi?... - -Quel rideau sombre se déroule aussitôt devant qui, tâchant de penser -clairement, se pose de pareilles interrogations à lui-même. - - -2 - -Le passé existe pour les bêtes, et surtout pour celles dont je parle, -comme pour nous, mieux que pour nous, car leur mémoire est formidable -comparée à la nôtre, car nous n’avons, à côté d’elles, que de très -précaires facilités dans cette «dimension» ou dans ce «sens» du temps. - -Celui-ci est un monstre à trois têtes dont nous regardons plus -volontiers, nous autres hommes, celles qui sont les plus inconsistantes -et les plus vaines: le présent et l’avenir. Au contraire, la méditation -d’un chat est un substantiel festin de souvenances. - -Je ne rêve point ici, ni ne m’exprime par métaphore: mille expériences, -si simples qu’elles ne paraîtraient pas avoir d’intérêt, m’en ont fourni -la preuve... Ainsi, un bruit de papier froissé tire de sa torpeur un -vieillard gris et roux à qui j’allais porter, voici bien dix ans, des os -et d’humbles pitances, alors qu’il était misérable, avant que des amis -landais se fussent chargés de lui... - ---Il n’y a qu’à froisser du papier pour qu’il s’éveille, me disent mes -amis landais... - -Après dix ans! - -Un coup de fusil (ou le bruit qu’on provoque avec un sac gonflé et crevé -d’un coup de poing) faisait bondir Golo hors de son fauteuil, non point -par terreur, mais avec une sorte d’allégresse avide. Jadis,--et c’était -sur quoi était en train de _méditer_ ce vorace,--je livrais à sa -gourmandise les agaçantes corneilles qui avaient cru devoir s’installer -aux environs de ma bicoque sylvestre et maritime, et que j’abattais sans -pitié vaine dès que l’occasion m’en était donnée. - -Vous me lisez bien: il _méditait_; et je n’aurais pu écrire décemment -_il se souvenait_. - -Pour nous, l’esprit et les années défuntes représentent un magasin en -désordre, une provision au hasard entassée de ces pelotes de fil, de -soie ou de laine multicolore que nous appelons, faute de mieux, -«associations d’idées» ou «d’images», et dont les bouts, fil, soie ou -laine, et quelle que soit leur valeur ou leur couleur, traînent un peu à -l’aventure, hors des tiroirs, hors du comptoir, souvent même hors du -magasin, sur le trottoir... - -Les animaux et surtout les chats ont, au contraire, l’esprit en ordre; -et cet esprit, je l’entrevois (le Temps n’existant guère en la façon -dont nous le concevons pour des êtres qui ne vivent que dans une des -«dimensions» de cette catégorie de l’entendement), je l’entrevois assez -bien sous l’espèce d’une carte d’état-major soignée, riche en cotes et -en points de repère... Ou bien sous celle d’un «état» perpétré par un -adjudant plein de génie, et où tout ce que l’on a à savoir ou à faire -connaître pour que les choses aillent bien et que l’existence soit -belle, serait calligraphié et disposé harmonieusement sur une -considérable, mais _unique_ et _étale_ page de beau papier... - - -3 - -Le _présent_ n’est pour Emile qu’un ensemble de phénomènes _à côté_, un -détail, un accessoire plaisant ou haïssable... - -Il ne fait pas partie de la pensée, de la vie spirituelle; il s’y ajoute -un peu comme une distinction de laurier en papier peint ou un bonnet -d’âne à la tête d’un enfant; qu’il soit désir de nourriture, d’amour ou -de jeu, il n’est que _désir_; il va même plus loin: il annihile -momentanément la vie spirituelle et la pensée, qui ne reprendront leur -cours réel que tout à l’heure, quand nous recommencerons, sur notre -chaise élue, pattes et queue flottantes dans le vide, à faire croire à -ce bon nigaud d’homme que nous sommes en train de dormir... - -Quant à l’avenir, qui n’est fondé pour nous que grâce à des séries -d’inductions scabreuses, issues des plus mesquins événements de la vie, -il est probable qu’il est à peu près inexistant pour les bêtes même les -plus rapprochées de nous. - -En tout cas, il n’y a aucune raison (humaine) de croire à la réalité -chez les bêtes de cette dimension de la catégorie Temps. La soupe qu’on -flaire de loin et l’oiseau qu’on guette sont eux-mêmes du présent,--du -passé peut-être,--avant que d’être goûtés ou capturés. Et pourtant, -comme nous, les bêtes se savent mortelles sur cette terre. En la même -façon que nous? c’est peu vraisemblable... Elles sentent que le passé -n’est pas infiniment enrichissable et que le présent n’est pas -éternel... - -Mais sous quel aspect la notion de vieillesse et de mort leur -apparaît-elle? - - -4 - -Cela doit commencer par une impression de détresse et d’injustice comme -nous n’en éprouverons jamais,--trop compliqués que nous sommes!--et cela -si rigoureux que se montre notre destin personnel. - -Mais il n’est pas très difficile d’imaginer et de reproduire les -sentiments qu’un animal familier doit ressentir en face de la maladie et -des déchéances qu’elle comporte. La satisfaction de sa faim étant, dans -la fleur de sa jeunesse et la prospérité de sa santé, le remède sûr à -toutes ses souffrances physiques et morales, il _généralise_ à sa -manière et devient d’autant plus vorace qu’il souffre davantage, même et -surtout quand la diète serait l’unique traitement qui pourrait empêcher -la progression du mal. - -Ainsi en alla-t-il de Golo-le-Tigre. - -Il avait le foie volumineux, comme les oies que l’on gave pour leur -infliger cette maladie, au profit de notre gourmandise. Souffrant -cruellement, il dévorait en proportion, pensant que cela apporterait un -soulagement à ses misères. - -Ce qui prouve que les bêtes familières sont intelligentes au point de -perpétrer des sophismes, comme nous-mêmes! - -Un sophisme d’induction, de la catégorie _fallacia accidentis_, laquelle -comporte encore une plus grande subtilité de «raisonnement dévoyé» que -ceux de la catégorie _non causa pro causa_. Golo concluait de l’essence -à l’accident, peut-être même de l’accident à l’essence, ce qui me -paraîtrait plus troublant encore: - -_Un tel est bon médecin, donc il guérira tel malade..._ - -Ou: - -_Un tel a guéri tel malade, donc il est un bon médecin._ - -Ainsi, exactement, raisonnait Golo: - -_L’apaisement de la faim est un remède à tous les maux, donc je dois -manger d’autant plus que je souffre davantage._ - -Ou bien: - -_L’apaisement de ma faim ayant de tout temps (c’est-à-dire dans la -dimension PASSÉ), provoqué mon bien-être, je dois manger plus que jamais -puisque j’ai davantage à lutter contre la douleur._ - -Il en mourut. - -Pour nous aussi, la mort prématurée ou non accidentelle est presque -uniquement une conséquence tragique ou non de nos sophismes familiers, -moraux ou viscéraux... - - - - -_LIVRE HUITIÈME_ - -LA MORT - - -1 - -Nombre de légendes courent sur la façon dont nos bêtes amies accueillent -la sombre Déesse. On conte volontiers qu’elles en ont la pudeur, alors -que la plupart des hommes n’en éprouvent que l’effroi. - -Ceci est les ennoblir vainement et de manière perfide, car il n’en est -rien. Je ne puis jamais penser sans sourire à un poème du cher François -Coppée, qui, s’étonnant d’errer dans les bois avec son amoureuse de -l’année sans y trouver de «délicats squelettes» d’oisillons, se -demandait: - - Est-ce que les oiseaux se cachent pour mourir? - -Le bon poète ignorait, ainsi que je l’ai noté ailleurs[7], l’existence -des nécrophores, de ces macabres mais prévoyants insectes pour qui toute -bestiole morte, emplumée ou velue, est une trouvaille si précieuse que, -faute de cette rencontre, il ne saurait être question pour eux de se -perpétuer,--de _prévoir_ pour leurs larves, ce qui est leur façon à eux -de croire à l’immortalité, ou plutôt d’estimer absurde l’idée de mort. - - [7] _Vie de Grillon_. - -Non, les oiseaux ne se cachent pas pour mourir, non plus que les mulots, -les musaraignes et les taupes; mais leur mort, par une industrie -subtile, sert immédiatement à préparer de la vie. Un menu cadavre, pour -un nécrophore, c’est la même chose que de l’air respirable autour des -berceaux de nos nouveau-nés. - - -2 - -Revenons-en à nos familiers, chiens ou autres et surtout chats, puisque -je les ai choisis en exemple. - -La mort, ils la reniflent de très loin, de beaucoup plus loin que nous -ne la pressentons nous-mêmes. - -Il est curieux d’observer chez les hommes, je parle de ceux qui ont -conquis quelque tranquillité intellectuelle et morale, combien la -présence de la sombre Déesse, quand elle les guette avec des chances de -succès et dans les conditions normales (vieillesse ou maladie), leur est -insoupçonnée ou leur semble insignifiante. - -J’en parle par expérience personnelle, n’ayant peut-être jamais éprouvé -plus de bien-être que lorsque je manquai de mourir, voici trois ans. Je -n’ignorais rien de la gravité de ma grippe compliquée de congestion -pulmonaire et d’urémie. Un prêtre était venu: je savais pourquoi... - -On m’a dit depuis que j’avais souffert beaucoup, et je n’ai gardé -pourtant aucun souvenir de souffrance, bien qu’en ayant manifesté les -signes extérieurs pour tant de sollicitudes attentives et empressées à -mon chevet. On m’a conté que je grattais mon drap et tentais de le -ramener sur ma face, comme on le fait quand il s’agit de s’accoutumer au -linceul, mais aucune de mes facultés de sentir ou de comprendre n’était -amoindrie; je jouissais au contraire d’un repos actif et conscient, si -je puis dire, et absolument pareil à ceux dont on se délecte lorsque -l’on a quinze ans et que l’on se laisse, quelque splendide jour d’été, -flotter en «faisant la planche» au gré de sa rivière natale... - -Ma vie passée ne redéfilait pas frénétiquement et comme -cinématographiquement devant moi, ainsi que racontent tant de gens qui -ne sont pas allés y voir ou qui n’ont pas su regarder. Je me baignais -dans le Lot, j’avais quinze ans... C’était pour toujours que je me -baignais,--sans avoir l’ennui de me rhabiller et de risquer une -gronderie si j’arrivais en retard chez nous. - -Nos souffrances physiques, en pareil cas, n’existent probablement plus -que pour les nôtres et, tout en gardant d’elles, dans nos attitudes et -nos gestes, les expressions et les traductions ordinaires, nous nous en -sommes déjà débarrassés, comme d’une vêture inutile, ou comme un -musulman dépose ses babouches au seuil de la mosquée où il s’est rendu -de loin en pèlerinage. - -La mosquée est belle et flatteuse... - -O chère rivière où je me baignais au printemps de la vie et dans l’été -de l’année! - - -3 - -Parmi les bêtes familières dont il n’est pas dans nos coutumes de nous -nourrir, et qui n’ont jamais été maltraitées ou négligées par leurs -maîtres ou leurs hôtes, je n’ai jamais constaté cette pudeur devant la -mort qui nous fait ramener le drap devant notre face, comme si nous -redoutions de ne pas être assez beaux vis-à-vis de semblable douceur. - -Tous les chats ou chiens qui furent miens, en leurs derniers instants, -se sont pour ainsi dire cramponnés à moi; ils estimaient sans doute que, -dispensateur de leur vie, distributeur de nourriture et de joie, je -pouvais quelque chose pour eux en cet instant critique, en cette épreuve -qu’ils estiment à coup sûr moins définitive que nous ne le faisons pour -la plupart, mais qui les inquiète de plus loin que nous. - -Crainte qui s’ajoute aux «accessoires» détestables du présent (et qui ne -saurait provoquer chez eux la réalité _in extremis_ de la dimension -_avenir_ du Temps); crainte qui les rend affectueux jusqu’à se montrer -importuns, ce dont résulte pour eux, qui nous agacent, le fait de subir -sous une autre apparence encore cette injustice dont l’âge ou la maladie -leur a déjà fourni la notion; crainte qui semble les inciter alors à -exagérer leurs défauts ou à caricaturer leurs vertus, en guise de -protestation contre les injustices dont ils accusent le destin et -nous-mêmes, qui représentons sans doute le destin à leurs yeux... - -Encore un sophisme de leur part? Mais ceci serait décidément raisonner -en homme... Et, peut-être, renforçant à l’approche de la mort leur -personnalité, leurs tics, leurs petites manières, se montrent-ils non -pas pratiquement, mais métaphysiquement plus malins que nous. En effet, -par «immortalité de l’âme», le _consensus omnium_, le jugement des -non-croyants comme des croyants de toute confession, entend ou veut dire -la prolongation d’une personnalité au delà de ce monde, selon des -catégories de l’espace et du temps que nous ne pouvons scientifiquement -entrevoir ou définir ici-bas à notre usage, sur lesquelles pourtant -l’observation de nos frères inférieurs, vus non pas d’en haut (car il -n’y a ici ni haut ni bas), mais d’en face, peut et doit projeter quelque -lumière. - - - - -_LIVRE NEUVIÈME_ - -IMMORTALITÉ ET PERSONNALITÉ - - -1 - -Une créature respirante n’existe pas réellement, au sens humain du mot, -si faculté ne lui est concédée de se réaliser à part, d’acquérir des -signes qui la différencient des autres créatures de sa race. Elle -«n’existe pas», au sens courant de cette expression, n’existe pas plus -dans le langage du raisonnement humain que ne le font individuellement -l’atome ou la cellule. - -Où il n’y a pas d’existence, il ne saurait y avoir d’immortalité -concevable. Où l’immortalité devient absurde, l’idée de mort l’est déjà! - -Les insectes ont atteint ce stade égalitaire et cette organisation -mécanique dont quelques hommes rêvent intempestivement encore pour leurs -semblables,--sinon pour eux-mêmes. Il n’y a donc, _logiquement_, pour un -grillon par exemple, ni possibilité d’idée de mort, ni entrevision -d’immortalité. Notre personnalité est le lien mystérieux par quoi sont -réunis les atomes et les cellules qui nous composent; le resserrement -volontaire de ce lien, qu’un grand écrivain appela naguère culte du moi, -et que je nommerais ici plus volontiers «désir quasi religieux de -personnalisation», est l’acte indispensable _pour vivre ici, puis -ailleurs_. - -A quel degré de l’échelle sans commencement ni fin le resserrement du -lien devient-il possible pour une créature respirante? Ici, je -redescends avec joie vers les plus humbles expériences et les faits que -n’importe qui peut constater... La personnalité commence chez les êtres -dont les physionomies et les attitudes ou les accentuations de la voix -sont capables d’exprimer des sentiments que nous puissions, humainement, -à peu près homologuer[8]. - - [8] Ceci sera plus longuement étudié dans le prochain volume du - _Bestiaire_: _Les Porte-Bonheur_. - - -2 - -Je voudrais aussi éclairer rapidement (et il serait vain de tenter de le -faire mieux et plus subtilement qu’en me rappelant les leçons de vieux -maîtres en logique formelle) la notion de personnalité, de -différenciation, de distinction. - -Autant qu’il m’en souvienne, ils accordaient en logique une importance -capitale à la considération de généralité. Entre _Emile_ et _les -Autres_, il y a la même opposition qu’entre un terme concret et un terme -abstrait. A première vue, certes, il semble, même en dehors de toute -étude de psychologie animale, que pareille distinction ne doive pas -s’imposer, puisque ce que l’on entend par terme concret représente une -réalité matérielle, corporelle--un ensemble défini par l’usage ordinaire -de nos cinq sens. Mais envisageons (entre autres!) des termes comme -_âme_ ou _île enchantée_; ils désignent bien des réalités ou des -possibilités, en tout cas des ensembles; mais des ensembles qui n’ont -aucune existence dans le domaine de nos sens. - -Le mieux, pour éclairer ici notre lanterne, c’est d’en revenir -décidément à ce qu’on m’apprenait jadis en ce qui concerne l’idée et le -terme, à _leur connotation_ et à _leur dénotation_, comme écrivait -Stuart Mill qui avait l’excuse de n’être pas Français. Traduisons -classiquement: compréhension et extension des idées. Exemple: _Homme_. - -A ce substantif, on peut immédiatement adjoindre certaines épithètes, -comme _bipède_ ou encore comme _raisonnable_ (je ne prends ce dernier -attribut qu’avec quelque méfiance... mais passons!). De ces idées de -_bipède_ ou de _raisonnable_, plus simple que l’idée d’_Homme_, apparaît -la signification même du mot compréhension: la compréhension d’une idée -correspond à l’ensemble des idées simples, mais constructives, qui -servent de fondement, de forme et de couleur à une idée plus générale. - -Passons à l’extension: l’idée d’_Homme_ (ou le substantif _Homme_) peut -recevoir à son tour l’attribut ou l’épithète de Français ou de Prussien, -et dès lors chacune des idées que suggèrent ces derniers termes est plus -complexe que celle qui se reflète dans le mot Homme... - -a) L’extension ou l’étendue d’une idée est l’ensemble des idées plus -complexes desquelles cette idée peut être affirmée à titre d’attribut. - -b) L’extension des idées et des termes est en raison inverse de leur -compréhension.--_Homme_ a plus d’extension que _français_, puisqu’il y a -des hommes qui ne sont pas des Français, mais _français_ a plus de -compréhension qu’_homme_, puisque le Français possède tous les attributs -par quoi l’on a coutume de définir l’homme, et en plus tous ceux qui le -distinguent des bipèdes qui ne sont pas français. - - -3 - -Qu’y a-t-il de plus étendu, mais d’aussi peu compréhensif que l’idée de -L’ÊTRE? Même quand certains inventeurs lui ont adjoint l’attribut -_suprême_, ils sont demeurés dans une étrange imprécision à côté de ce -qu’explique, à propos de l’idée de Dieu et d’éternité, le plus humble -des catéchismes entre les mains d’un petit villageois. - -Un jour, peut-être, tenterai-je une introduction à la méthode en -sciences naturelles; mais qu’on ne croie pas que j’aie voulu un peu plus -haut faire du fleuret avant de batailler pour de bon. - -J’ai--je le répète--tenu simplement à éclairer de mon mieux la notation -de personnalité, essentielle pour qui s’intéresse aux bêtes, aux hommes -et à lui-même. - -Il ne faut voir dans les considérations scolastiques qui précèdent qu’un -côté du diptyque que figure toujours une métaphore. Emile est concret, -les Autres sont abstraits; et voilà tout,--pour m’exprimer «en -raccourci», et provisoirement. - -Pour _être_, il faut rechercher l’extension et non la compréhension. -Pour _être_, c’est-à-dire pour ne pas mourir, même quand notre dépouille -sera retournée à la terre. Certes, les créatures impersonnelles ne -meurent pas, ou du moins elles ne vivent pas davantage qu’elles ne -meurent: la vie sans la possibilité de la mort ou la mort sans la -certitude d’une autre vie sont deux zéros additionnés, et qui en égalent -un autre. - -Pourquoi y aurait-il sur la terre, ou ailleurs dans l’espace ou le -temps, des créatures intelligentes, pourvues d’âmes immortelles, et -d’autres qui ne seraient qu’instinctives et vouées à l’abolition -définitive? - -Ici, le paradis des bêtes, qu’il soit imaginé par Francis Jammes ou par -n’importe qui, ressemble à celui dont nous rêvons pour notre usage -personnel, nous autres hommes, et dont nous avons tous le pouvoir d’être -assurés. La religion et la science (qui n’ont nul besoin de se -rejoindre) n’ont pas du moins à prendre la peine de s’opposer, de se -considérer hostilement. - -Comme le Pauvre entre les pauvres, allons demander leur avis aux -animaux, qui voient Dieu face à face, comme ils voient peut-être la mort -lorsqu’ils sont chats et qu’ils témoignent de la terreur ou de la -colère, dans des coins d’ombre où, pour nos yeux, il n’y a personne ni -rien. - - -4 - -Croire aux choses, c’est les rendre réelles. - -Je ne voudrais point, parlant de bêtes, avoir l’air d’ajouter ici une -moralité à une fable; mais l’exemple d’Emile, et des _Autres_,--de -beaucoup d’autres, et qui n’étaient pas nécessairement chats,--me -convainc chaque jour davantage que notre immortalité doit dépendre -surtout de nous-mêmes, et de la réalisation plus ou moins heureuse que -nous faisons de notre personne, patiemment. - -Certaines races animales n’y ont plus droit. La nôtre et celle d’Emile -peuvent escompter ce privilège sur la planète Terre, aussi longtemps que -nous sauvegarderons cette personnalité sans laquelle une créature -vivante n’a plus l’orgueil de soi-même et perd la croyance, qui est le -souverain passeport pour notre prochain voyage. - -Vivre et mourir ne devraient avoir de sens pour nous que tout à fait -provisoirement. C’est sur des trésors dont nous pouvons à chaque instant -nous enrichir, arbre ou minéral, chat ou homme, que se fonde notre -future fortune, notre licence à durer et même à ne plus jamais mourir... -La mort n’est qu’une association en enfilade d’images sinistres, -momentanément valables pour nous, qui vont de l’image souffrance à celle -d’un pourrissement où nous ne sommes plus pour rien. - -La mort, c’est un mot qui ne devrait pour nous correspondre à rien, -comme pour tant d’_Autres_, comme pour la plupart des autres. - -A plus forte raison ne me semble-t-il _encore_ impliquer ni l’enfer, -qui, pour les êtres sans individualité, doit être quelque chose -d’horrible comme un néant dont on aurait conscience, ni le paradis, où -ceux qui tentèrent loyalement d’être eux-mêmes obtiennent, j’imagine, un -délai hors du temps pour se réaliser et se personnifier encore mieux... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Oui, viens sur mes genoux, Emile, pauvre bête honnête et tendre, puisque -ce geste te ressemble, te réalise, te personnifie; voici l’heure où les -feux achèvent de se consumer, où les chars des maraîchers, d’un -roulement ininterrompu, annoncent le lugubre avènement sur Paris d’une -aurore d’arrière-automne... - -Viens sur mes genoux, grimpe contre mon bras, installe-toi sur mes -épaules... C’est la place que tu as choisie, la meilleure part de ce que -je puis t’offrir... Tes griffes s’enfoncent terriblement dans ma peau, -mais que m’importe à moi, puisque tu continues à m’instruire? - - * * * * * - -Tout à l’heure, j’irai comme font mes semblables m’instruire de la mort -à l’école du sommeil, du sommeil qu’un réveil a toujours suivi jusqu’ici -pour M. de la Palisse et pour moi... Mais il est certainement, ailleurs, -des réveils qui valent mieux que ceux de cette vie; je le comprends dans -tes yeux verts qui louchent un peu et qui, pour l’instant, me -signifient: - ---C’est entendu; dans trois heures la bonne arrivera et je lui -réclamerai ma pitance, avec fracas, s’il le faut... C’est entendu, -j’écourterai ton précaire sommeil, mais tu n’as qu’à dormir comme nous -le faisons, nous autres, dans notre monde: d’un œil. Je suis Emile, et -fier de moi en dépit de mon apparente humilité... Dépêche-toi, la -bouillotte de ton lit--et j’en aime la tiédeur autant, sinon plus, que -celle de tes épaules,--va être froide... - -... Viens donc, pauvre vieux chat, et éveille-moi dès qu’il te plaira... -comme il me serait doux qu’on m’éveillât un jour ou l’autre,--pour tout -de bon, ailleurs! - -... Viens. Je suis sûr que vous avez encore infiniment de choses à -m’apprendre, Toi et les Autres... - - - - -II - -COCO, CACATOIS - - -Des gens content que nous vieillissons ou mourons? Quelle blague! Nous -sommes arrivés hier à Jolibeau et tout était en place, et Noctu dans le -ciel, et Filon le Gris dans sa lézarde de la troisième marche du seuil, -et son cousin Filon le Vert dans le trou de taupe du talus d’en face -qu’il a accommodé à l’usage de sa paresse, comme chaque an. Evidemment, -ce ne sont plus les mêmes... Et après? Suis-je moi-même identique à ce -que j’étais, durant que j’écrivais la précédente ligne? - - * * * * * - -Toutes les bêtes sont là: la soixantaine de pigeons, les cinq ou six -chats, les lapins bleus et gris, et les noirs, et la petite ânesse -poilue et frisée, dont il semble que la mère ait trompé le père avec un -épagneul. La chienne, hier hostile, se rappelle soudain que celle dont -elle est née m’adorait, et la voici qui vient vers moi en rampant, un -bout de satin rose entre ses babines de négresse. Midi bientôt. Seul le -maître à danser des poules n’est plus là: il est allé leur enseigner la -musique au paradis des bêtes. Et M. l’aumônier, autre voisin, a beaucoup -vieilli: son mécréant de docteur en est réduit à réciter pour lui des -chapelets. - -Les rossignols sont certainement, eux, les mêmes. En tout cas leur voix -n’a pas changé, ni mes oreilles, à cela près que quelques crins blancs -du plus charmant effet frisent au-dessus de leurs ourlets... Mais il y a -incontestablement du neuf devant ma vieillesse en herbe. - - * * * * * - -Ce neuf s’appelle Coco et d’après les estimations les plus sérieuses, il -doit avoir tout près de deux cents ans. - -Un perroquet. Non. Un kakatoès, un cacatois comme on écrivait quand il -est né. C’est la femme de mon cousin qui l’a emmené de Languedoc en -Aquitaine gasconne; là-bas, dans sa famille, on ne se souvenait pas de -ne point l’avoir vu. Un cacatois blanc, dont la huppe arbore des -brindilles rouges lorsqu’on le caresse ou l’agace, lorsqu’il est heureux -ou furieux. Enorme. Des gamins qui ont dû depuis beau temps aller voir -comment on fume la pipe de l’autre côté de la vie, lui ont, jadis, crevé -un œil et cassé une aile. Ce borgne compliqué de manchot ne s’en porte -pas plus mal pour cela. Il a un appétit charmant, un cœur tendre, et -tient des discours pleins d’intérêt. - - * * * * * - -Car, ne nous y trompons pas: il se peut qu’un jeune perroquet répète -sans y rien entendre les mots et les sons qu’on lui serine; mais il n’en -saurait être de même pour un patriarche de l’importance de Coco. - -Un patriarche, je m’explique mal, car Coco est une femelle cacatois, qui -pond de temps en temps un bel œuf blond et le déguste suavement, -n’ignorant pas qu’elle est veuve depuis deux siècles bientôt et que les -qualités de l’objet sont uniquement nutritives. - -Mais avant de manger son œuf, Coco s’extasie et répète: «C’est bon! -C’est bon!... Viens me voir, papa!...» Aujourd’hui, il (ou elle) m’a -accueilli avec une gravité inaccoutumée: «Temps orageux, monsieur...» -Et, le comble, c’est que c’est vrai!... Allez parler de psittacisme à -propos d’un animal qui, lorsqu’on lui offre un biscuit, vous déclare -froidement: «Non, j’ai soif... Une orange, bien tirée, une orange!...» -Et il ne se trompe jamais sur la pronostication du temps... Ce matin, il -m’a dit: «Prends ton pépin...» Une ondée est tombée, comme j’allais -sortir. Durant que j’écris, il grommelle,--j’allais dire: entre ses -dents!--il grommelle: «Charmante journée. Beau temps pour la -campagne!...» Et, cette fois encore, il a raison. Tout va bien. Tout est -dans l’ordre. L’ondée n’aura pas de conséquences graves; à peine suis-je -aspergé quand je secoue les lilas et les cognassiers pour en faire choir -les hannetons, régal des poules. Les libellules célèbrent leurs noces -au-dessus des bassins; les petits escargots noirs et roses ou jaunes et -bruns sont tous dehors, lustrés, repeints à neuf,--comme la tortue qui -vient me regarder sous le nez avec une déplorable insolence, un manque -de timidité qui semble écœurant à mon orgueil humain. - -Tout est dans l’ordre, ai-je dit... Toujours à l’excès optimiste! Midi -vient de sonner à la tour rose de l’église; j’admettais le caquetage des -passereaux, les coassements des grenouilles... Mais ce rossignol, à -pareille heure. Que nous veut-il? Et c’est qu’il en met! Nous n’y -couperons pas, c’est une ode!... - - * * * * * - -Je regarde: avec une pierre dans l’arbre, je pourrais sans doute envoyer -ce troubadour se faire pendre ailleurs. Impossible de le repérer. Et, -tout à coup, une stupéfaction énorme m’immobilise. Le rossignol, c’est -Coco... Coco qui s’est reconnu poète sur le tard et qui imite les -maîtres au point de les surpasser en virtuosité. Il peine, il travaille, -il y va fort, il est beau. Son œil crevé a l’air d’un monocle posé sur -un œil normal... Je n’y tiens plus. J’applaudis. Il me rappelle -quelqu’un ou quelque chose... - -Il me sourit (il n’y a pas d’autre mot), puis, de son accent le plus -tendre: - ---Si vous ne la savez pas, je vous la copierai. - -... J’en suis retombé le derrière dans l’herbe, comme au temps où j’y -verdissais mes pantalons de coutil blanc. - -Pauvre vieux qu’il y a là! Personne n’osera plus le gronder, s’il se -tache... - - - - -III - -ZOMPETTE - -LA GRENOUILLE VERTE - - - - -PROLOGUE - - -Il faut savoir entendre les conseils de l’Automne et se rendre aux lieux -où il tient le plus somptueusement ses assises. De longs ans, ce -fut,--pour moi,--en un coin de la forêt landaise que n’avait pas encore -saccagé la stupidité de quelques nouveaux riches... Il y avait là, aux -temps lointains dont je parle et dont nous sépare un affreux abîme de -boue et de sang, il y avait là, dès la fin de septembre, une douceur de -vivre perpétuellement exaltée par le prodigieux concert d’odeurs, de -couleurs et de sons dont se veut accompagné le prince Automne aux lieux -où il passe. - -Le prince Automne, comme il est dit dans un conte gascon recueilli par -J.-F. Bladé. Appellation qui est, me semble-t-il, une vraie trouvaille -de poète. Faites résonner avec soin dans votre esprit et votre cœur -l’harmonie de ces syllabes, et dites-moi si vous n’imaginez pas tout de -suite un adolescent royal, plein de mélancolie et de langueur, qui passe -sur un fastueux tapis de feuilles mortes? - -Donc, ce n’était pas encore la guerre, et la France n’y pensait pas plus -que chacun de nous ne pense à sa propre mort dans l’ordinaire des -jours... Un matin, Paris se réveilla sous une vilaine brume, terne, -rougeâtre, tragique, une brume à couper au couteau, et qu’on eût -effectivement coupée et tailladée comme pour la rendre sanglante... -Depuis huit jours, je mourais d’envie de partir et j’inventais cent -mille motifs de ne le point faire. Bénie fut la brume qui fit -brusquement la balance pencher dans le sens que je souhaitais, sans oser -me l’avouer à moi-même!... - - - - -I - -LA FORÊT A L’AUTOMNE - - -Comment, si bonne que lui soit la vie à Paris, quelqu’un de notre -Sud-Ouest peut-il respirer sans nostalgie, ailleurs que chez lui, -l’_odeur_ de l’automne? L’odeur de l’automne! Voici une expression qui -aurait besoin d’être définie, mais par modestie ou par lâcheté, j’aime -mieux ici n’en rien faire et me contenter d’en parler pour ceux qui, -l’ayant éprouvée ou subie eux-mêmes, comprendront tout naturellement la -sensation dont il s’agit. - -Je retrouvai donc _ma forêt_, et le vent y respirait, avec l’odeur des -mousses reverdissantes, une senteur, promenée sur des lieues et des -lieues, de taillis détrempés, de fumée de bois vert et de pommes de pins -en train de pourrir. Alors, les champignons émergent du sol sans crier -gare et semblent quintessencier au pied des arbres le goût même de la -forêt en menus sachets comestibles, gonflés de toutes les sèves du sol, -riches de tout l’arome des feuillages. Voici les cèpes aux airs joufflus -et cossus, au costume de velours sombre doublé de clair; les -chanterelles biscornues, en accoutrement de mardi gras; les oreilles de -loups, les bidaüs et les coulemelles qu’on appelle aussi sanguins, -serins, coucoumetz ou encore pignatons, jaunets et morts de froid, et -qui ne se plaisent que sous les pins; les rougets couleur de trogne -d’ivrogne; les oronges, pareilles quand elles naissent à un œuf oublié -sous le bois par une poule vagabonde, à un œuf dont le jaune ferait -éclater la coque et s’épanouirait végétalement en ombelle quelques -heures plus tard... - -Il était inévitable qu’autour d’eux l’imagination campagnarde cultivât -un opulent jardin de légendes. Les vieux paysans, qui savent le temps et -la peine nécessaires à faire venir à bien les récoltes, ne pouvaient -guère voir ces hôtes des prés et des bois naître et grandir en une seule -nuit sans conclure qu’il y avait de la sorcellerie là-dessous. - -Dans les pacages qui bordent les rivières du Sud-Ouest, quand les -champignons des prés étoilent, au matin, la verdure de taches blanches, -c’est que les _fatilières_, un peu plus tôt, ont déroulé leur ronde en -cet endroit. Ces _fatilières_ sont des déités bien originales de ma -petite patrie et qu’il serait malséant de confondre avec de vulgaires -sorcières: celles-ci sont de vilaines femmes, des mortelles promises aux -feux éternels et qui, bonnes amies du général Satan, lui constituent en -ce monde un régiment d’Amazones. Mais les fatilières, comme l’étymologie -du mot l’indique (_fatum_), s’apparentent davantage aux fées et, par -suite, à leurs lointaines cousines, les oréades, les dryades, les -napées, les nymphes champêtres et bocagères. Ce sont des génies qui se -montrent bienfaisants ou malfaisants au gré de leur humeur, mais qui -travaillent toujours pour leur compte et sans qu’aucun pacte les lie à -l’Ange déchu... Seulement, trait bien caractéristique de la race -gasconne, plus amoureuse encore de comique que de beauté, loin de se -présenter aux humains sous les espèces de belles et gracieuses jeunes -femmes, les _fatilières_ sont de burlesques carabosses avec lesquelles -on ne sait trop sur quel pied danser, mais qui, elles, dansent toujours. - -Dansent et plus que jamais aux nuits où les brumes d’octobre se -déploient au-dessus des ruisselets. Alors, quelque enchanteur, -commerçant bien avisé, déroule devant elles ses brouillards, merveilleux -coupons de mousselines et de gazes, et c’est à son étalage que les -vieilles coquettes vont choisir leurs robes de soirée... Les crapauds -préludent sur leur flûte, la brise salée fait vibrer chaque être -végétal, du plus majestueux au plus humble; les chats-huants, sur un ton -invariable et obstiné de pochards tristes, scandent inlassablement le -refrain de la grande chanson... C’est le beau moment du bal, et, demain, -en tout endroit où se seront appuyés les talons des cocasses ballerines, -un champignon blanc dessus et rose dessous apparaîtra, baigné de rosée, -saupoudré de sable et de brins de mousse. - -Quantité de mes amis rustiques ont vu les fatilières comme je vous vois. -Je me console de ne les point avoir vues en me sentant à peu près -incapable de douter de leur existence. - -C’est qu’à l’automne la nature déclinante est un peu comme ces bonnes -vieilles en qui persistent seuls les souvenirs de leur toute petite -enfance, et qui les racontent intarissablement; par ces pâles et -diaphanes journées qu’on prendrait volontiers pour les fantômes de leurs -sœurs printanières, les légendes, qui furent la fraîche naïveté de la -nature et l’adorable puérilité de l’esprit humain, ressuscitent. Leurs -âmes mêmes semblent s’exhaler du sol toutes vivantes, avec l’odeur de -l’herbe mouillée et du bois mort. Nul doute que le peuple des menus -génies forestiers qui dansaient jadis avec les fées et les fatilières ne -retrouve alors une fugitive existence, analogue à celle que les contes -accordaient aux trépassés durant que sonnaient les douze coups de -minuit. - -Je ne vais jamais à la cueillette des champignons sans un vague espoir -de découvrir, sous la coupole d’un de ces frustes et primitifs végétaux, -quelque fadet ou quelque lutin qui, selon qu’il sera bon ou mauvais, -aura, par sa présence, insufflé à la plante une succulence innocente ou -une mortelle malignité. - - - - -II - -RENCONTRE DE ZOMPETTE - - -«_Celle-avec-qui-je-me-promenais-dans-la-Forêt_» vit quelque chose de -vert bondir à son approche, et grimper pataudement contre sa robe -claire. Elle poussa un cri: - ---Un crapaud! - -Puis, ayant examiné la bestiole: - ---Ce n’est pas un crapaud... c’est un bijou. - -Ce n’était pas un crapaud, ce n’était pas un bijou; c’était ZOMPETTE, -grenouille verte, rainette. Pourquoi Zompette? A cause que certains -visages évoquent quasi fatalement certains prénoms ou surnoms et que le -visage de la bestiole nous avait rappelé presque en même temps à l’un et -à l’autre l’appellation de l’héroïne d’un conte d’Henri Duvernois qui -nous avait fait bien rire le même matin. - -Ainsi fut baptisée cette nouvelle petite amie qui, ce jour-là, aurait pu -aussi avoir nom «légion» dans la forêt landaise. Ce n’est pas en vain -que j’ai parlé de champignons, de leur pullulement mystérieux et -équivoque pour les simples, quand le prince Automne entre dans son -sylvestre palais. Zompette, ce jour-là, était aussi fréquente sur nos -pas que le sont, en mai, les sauterelles dans les prés, où l’herbe croît -et commence de mûrir, et cela n’allait pas sans provoquer en moi un -étonnement assez légitime. - -Car toutes ces Zompettes étaient visiblement des bébés-rainettes au plus -tendre de leur âge, d’une superficie moindre que celle d’un jeton de -vingt sous, évidemment très maladroites encore à procéder sur le sol par -bonds ou autrement, tout de suite essoufflées et comme décontenancées -d’avoir pris brusquement contact avec une vie qu’elles n’entrevoyaient -la veille encore qu’à travers le partiel aveuglement larvaire de tous -leurs sens... Oui, certainement, quelques heures plus tôt, Zompette et -ses sœurs n’étaient que des têtards, habitants de mares ou de sources -qu’elles ne retrouveraient désormais qu’adultes et dans la seule saison -de leurs amours, petites choses équivoques et mal finies, pourvues de -leurs quatre pattes, déjà, certes, mais aussi d’un reste de queue qui -leur rappelait désobligeamment (j’imagine) leur cousinage avec les -tritons et les salamandres, créatures vaseuses, fangeuses, dépourvues de -toute aspiration vers les arbres et le ciel. - -Or, ni mare, ni source n’existent là, à deux bonnes lieues à la ronde; -nulle provision d’eau douce dans cette longue presqu’île que bornent, au -nord, des landes sèches et, par ailleurs, l’océan gascon sujet aux -grands délires, ou le bel et vaste étang marin qu’un chenal fait -communiquer avec lui. - -Mystère qui déjà me rendait ma nouvelle pensionnaire sympathique! Ainsi, -un certain romanesque flottait autour de son origine... L’histoire de -Zompette, mon héroïne, commence, somme toute, comme fait si souvent -celle d’une héroïne humaine dans un roman-feuilleton construit selon les -règles de l’art. On me concédera qu’il serait prématuré de faire, dès à -présent, la lumière sur sa naissance à la vie, lumière dont je ne devais -être éclairé moi-même que beaucoup plus tard. - - - - -III - -PORTRAIT DE ZOMPETTE - - -Pour l’exposer au mieux, il ne le faut point isoler, mais le situer -parmi d’autres qui seront, pour elle et le lecteur, comme ses portraits -de famille. Puisqu’on l’appelle couramment la grenouille verte, notons -tout de suite qu’elle est bien de la famille des batraciens, mais -qu’elle appartient à un autre genre de cette catégorie de créatures et -qu’elle est non point sœur autrement vêtue, mais tout juste cousine de -la grenouille commune, immortalisée littérairement par Aristophane et -comestiblement inoubliable à certains gourmets. De la grenouille commune -et de la vraie sœur de celle-ci, la grenouille rousse,--la délicieuse -hôtesse, satinée et aux bésicles d’or, des fossés forestiers, feuillus, -moussus et _secs_,--Zompette se distingue essentiellement en ceci -qu’elle est une raine (raine verte, _hyla viridis seu vulgaris_). - -Sa vie ordinaire n’est pas aquatique ou marécageuse, comme celle de la -grenouille comestible, ni sylvestre et pratiquée au ras du sol, comme -celle de la grenouille rousse: elle est aérienne, un peu, mon Dieu, à la -manière de celle des oiseaux. Zompette, sauf en diverses circonstances -que nous découvrirons au cours de ce récit, vit «de branche en branche». -En liberté, ses petites manières, ses procédés de chasse, ses ruses, ses -embuscades, provoqueraient, pour nos yeux, une fête aussi charmante que -le manège des oiseaux. Aussi charmante, mais bien plus difficile à -observer, tant sa couleur se marie à celle des feuillages. - -Ce qui a permis à Zompette cette existence, non plus de naïade, mais de -dryade, ce qui lui a autorisé partiellement le domaine de l’air, alors -que ses cousines vertes ou brunes sont condamnées au sol, et à ne s’en -séparer qu’à l’occasion d’un bond, c’est une particularité minuscule, où -d’aucuns pourraient voir un privilège, où d’autres--dont je suis--ne -déplorent qu’un navrant pis-aller, tout de même que dans les ailes -précaires de la chauve-souris, ou les ailes et autres organes -artificiels qu’a cru devoir s’inventer l’homme. - -C’est un naturaliste du nom de Catesby qui s’aperçut que la rainette -verte a, ainsi que toutes les autres _raines_, de petites plaques -«visqueuses» sous ses doigts, lesquelles plaques lui permettent de -s’attacher aux branches ou aux feuilles des arbres. Si j’ai mis le mot -«visqueux» entre guillemets, c’est que Lacépède l’interpréta de la -sorte, tout en accordant à son devancier que son interprétation à lui -était excellente, ou, du moins, non pas à dédaigner. - -Voici ce que dit Lacépède de la rainette, au chapitre intitulé: -«Deuxième genre [de batraciens], _quadrupèdes ovipares qui n’ont point -de queue et qui ont sous chaque doigt une petite pelote visqueuse_. - -«_Sa peau est si gluante et ses petites pelottes visqueuses se collent -avec tant de facilité à tous les corps, quelque polis qu’ils soient_ -(notez bien ce: «quelque polis»), _que la raine n’a qu’à se poser sur la -branche la plus unie, même sur la surface inférieure des feuilles, pour -s’y attacher de manière à ne pas tomber_...» - -Jusqu’ici, une grenouille aux pattes enduites d’un de ces produits -modernes qui collent tout, même le fer, ne se comporterait pas autrement -que sa cousine et pourrait, elle aussi, devenir de vaseuse aérienne, et -chasser aussi ses proies de branche en branche et de feuille en feuille. - -Poursuivons: - -«_Catesby dit qu’elle a la faculté de rendre ces pelotes concaves, et de -former par là un petit vide qui l’attache plus fortement à la surface -qu’elle touche_...» - -On ne saurait expliquer mieux, sinon plus brièvement, que maman Nature a -pourvu les doigts de Zompette, moins favorisée à d’autres points de vue -que Brékex, sa cousine des marais, de petites ventouses quasi -automatiques, qui lui permettent, d’où qu’elle chute ou saute, de rester -fixe à l’endroit,--je ne dis pas qu’elle avait visé, mais où elle a -abouti, après le happement aérien d’une proie ailée ratée ou conquise... - -Prenez une pièce de dix centimes en bronze, qui ne soit pas trop usagée, -entre le pouce et l’index; faites-la glisser de haut en bas, vivement, -sur n’importe quelle boiserie parfaitement plane, arrêtez cette descente -en plaquant brusquement l’objet contre la paroi lisse (qu’elle soit de -bois, de marbre ou de verre), et le décime y demeurera comme collé. -C’est un phénomène de pneumatique si simple qu’il ne vaut pas la peine -qu’on en fournisse l’explication: les «pelotes visqueuses» de Zompette -et de ses sœurs européennes ou exotiques agissent ainsi contre les -feuilles, et d’autant plus facilement que celles-ci sont _absolument -lisses_, en la même manière que le décime traité comme j’ai dit: par la -force de l’air comprimé. Pelotes visqueuses? Non point. Mais ventouses. - -J’ai promis un portrait de Zompette, à présent différenciée de ses -cousines et installée à la place qui lui est due. En saurais-je prendre -le soin, quand je le vois tracé sous mes yeux de main de maître. - -Ecoutez, regardez: c’est signé Lacépède et pourrait être sous-intitulé: -A la manière de mon maître M. de Buffon... - -«_Tout ce que nous avons dit de l’instinct (?), de la souplesse, de -l’agilité de la grenouille commune appartient encore davantage à la -raine verte; et, comme sa taille est toujours beaucoup plus petite que -celle de la grenouille commune, elle joint plus de gentillesse à toutes -les qualités de cette dernière. La couleur du dessus de son corps est -d’un beau vert; le dessous, où l’on voit de petits tubercules, est -blanc_... (N’imaginez aucun tubercule, grand ou petit, et ne voyez là -que soie _granitée_ de la couleur indiquée par le maître...) _Une raie -jaune, bordée de violet, s’étend de chaque côté de la tête et du dos, -depuis le museau jusqu’aux pieds de derrière, et une raie semblable -règne_ (ce n’est pas moi, en cet instant, qui écris!) _depuis la -mâchoire supérieure jusqu’aux pieds de devant_...» - -(Ceci n’est vrai que pour les adultes et dans les mois de l’an qui vont -d’un avril à un octobre normaux.) - -Mais le complément du portrait est admirable, irrétouchable: - -_La tête est courte, aussi large que le corps, un peu rétrécie -par-devant; les mâchoires sont arrondies, les yeux élevés. Le corps est -court, presque triangulaire, très élargi vers la tête, convexe -par-dessus et plat par-dessous. Les pieds de devant, qui n’ont que -quatre doigts, sont assez courts et épais; ceux de derrière, qui en ont -cinq, sont au contraire déliés et très longs; les ongles sont plats et -arrondis_... - -_La raine verte saute avec plus d’agilité que les grenouilles, parce -qu’elle a les pattes de derrière plus longues en proportion de la -grandeur du corps_... - -Irrétouchable, ai-je dit; mais, à peine quelques lignes plus loin -Lacépède ajoute, citant de nouveau Catesby: _Les raines vertes -franchissent quelquefois un intervalle de douze pieds_... - -... Outre que vous me feriez dire!... - - - - -IV - -POURQUOI SI PEU DE RÉVÉRENCE VIS-A-VIS DE MES ILLUSTRES DEVANCIERS - - -Car il faut bien que je réponde à ceux qui m’ont accusé, dans l’ordre -d’études que je poursuis ici, d’avoir _dénigré_ tour à tour Buffon et -Fabre dans les deux premiers volumes de mon _Bestiaire_: _Vie de -Grillon_ et _la Chauve-Souris_[9]. Je n’ai dénigré ni l’un ni l’autre; -j’ai relevé, chapeau bas, quelques erreurs. J’ai dit: «Vérité dans -l’hermas de Sérignan, erreur parfois au delà...» Ou encore: «Le savant -aux manchettes ne reproduisit guère que des relations de -correspondants... ou de correspondants de correspondants...» C’est même -miracle qu’il ait pu bâtir de la sorte une œuvre qui s’est imposée comme -un monument aux fondements inébranlables et sur lesquels toute -l’histoire naturelle, en France et à l’étranger aussi, semble s’être -assise soudain, une fois pour toutes, comme atteinte d’irrémédiable -infirmité: des noms de bêtes et un semblant de style... et allez-y! La -science enregistrera et perpétuera les erreurs que vous avez pu -commettre de bonne foi ou par négligence. Tenons-nous-en à la bonne foi. -Comme il est rare qu’elle rende ici ce que son plus fervent amoureux -attend d’elle! Car nous sommes ici en face d’un désert survolé de -légendes (c’est même ce côté légendaire qui m’a, dès mon enfance, -inspiré l’envie «d’y aller voir»...) et où, d’autre part, foisonnent les -mauvaises herbes de l’ignorance. Fabre fut un prodigieux défricheur, -dans la partie entomologique du désert sus-indiqué. Les moyens lui ont -manqué, d’autant plus qu’il voulut embrasser trop, et il ne demeure plus -à nos yeux déjà qu’un charmeur par le style et les roueries de parlage -(comme Buffon!); les petits enfants provençaux l’ont contredit par -devers moi en ce qu’il conte de maintes bestioles; et moi-même, qui n’ai -rien tant aimé, depuis que je suis né à ce monde, que de me pencher vers -la terre ou de contempler les bas-fonds du ciel, je savais, par avance, -que le véridique, entre le vieillard admirable et le groupe des petits -enfants dont les yeux attisaient une innocente et perspicace lumière, ce -n’était pas toujours, hélas! celui-là, mais celui-ci. - - [9] Albin Michel, éditeur. - -Il est triste que notre pays n’ait rendu les honneurs au héros de -Sérignan qu’au moment où, nonagénaire, sourd et à demi aveugle, il parut -ne comprendre qu’à peine (j’étais là!) tout ce que ce beau monde, venu -de Paris ou d’ailleurs, semblait réclamer de lui... Heure pénible! Heure -atroce! Mais l’homme aux manchettes mourut comblé de fortune et de -gloire, et en somme, c’est bien plus la méthode que les régimes ou les -époques qu’on doit ici incriminer. - -Il ne faut pas lire... Il faut voir. Il ne faut pas voir une fois, mais -mille, mais dix mille, et encore n’est-on pas sûr alors que l’on ait vu -vrai... Il ne faut pas rêver de connaître toutes les bêtes, mais se -contenter d’en aimer une dizaine, d’être familier avec elles, et de -relater aussi nûment que possible ce que l’on croit savoir d’elles, et -avec pudeur, et avec prudence, et avec une modestie sans défaut. - -Voilà ce que je me disais à peu près, tandis que je rapportais Zompette -vers ma maison. - -_Celle-qui-était-avec-moi-dans-la-forêt_ me dit tout à coup: - ---Comme tu vas lentement!... Tu rumines... A quoi penses-tu? Et cette -pauvre bête, entre ta tête et ton chapeau... Elle va mourir! Si on lui -rendait la liberté? - ---C’est notre fille, répliquai-je, et tu as dit toi-même que Zompette -serait son nom. On va tâcher de la rendre heureuse. - -Il n’y avait rien à répondre à d’aussi fortes paroles. Zompette demeura -captive sur mes cheveux, herbage étrange, au-dessous de la ridicule -voûte céleste que lui infligeait momentanément le dôme ajouré d’un vieux -panama... - - - - -V - -DE L’HABITAT QUI SIED A ZOMPETTE CAPTIVE - - -De même que, pour répondre à la question et aux reproches de -_Celle-qui-se-promenait-dans-la-forêt_, j’interrompis, voici bientôt -quinze ans, une esquisse mentale de méthodologie en sciences naturelles, -de même en ferai-je sur le papier, pour le moment du moins... - -Une heure plus tard, Zompette était installée dans sa nouvelle demeure. -Celle où elle vivra aussi heureuse qu’en liberté, plus heureuse -peut-être, est peu coûteuse à établir. Vous rincez soigneusement un de -ces grands bocaux de verre blanc où l’on conserve traditionnellement, de -mère en fille, en Gascogne ma patrie, les piments, les cornichons, les -oignons et les aulx dans le vinaigre, les cerises, les pruneaux ou de -beaux grains de raisin de malaga dans l’eau-de-vie; deux centimètres -d’eau, tout au fond du bocal, suffisent; et encore est-ce un luxe, une -concession à cette habitude mentale qui nous fait considérer Zompette -comme une grenouille; un tapis de mousse humide, en cette place, -suffirait parfaitement à son bonheur; après quoi, vous coupez à -n’importe quel arbre une branche dont vous étêtez les ramifications de -telle façon que celles-ci puissent ensuite, leurs bouts coincés contre -les parois du bocal, maintenir l’ensemble en équilibre stable; vous -laissez autant de feuilles qu’il plaît à votre fantaisie, non point -trop, toutefois, car vous risqueriez de ne plus commodément observer -votre pensionnaire, mais sans oublier que ce sera là son perchoir -habituel, son fauteuil, son lit de repos, et qu’il sied qu’il soit -confortable... C’est tout, à cela près que vous donnerez comme clôture à -cet aimable asile, afin que votre pensionnaire ne s’en évade pas en -sautant après une mouche, ou par distraction, un lambeau de mousseline, -de tulle ou d’étamine, fixé par une ficelle circulaire à l’orifice du -bocal. - -Un trou aménagé dans cette clôture en écartant les mailles du tissu vous -permettra d’introduire et d’emprisonner dans la maison de Zompette les -mouches dont elle fera sa plus ordinaire alimentation. - -C’est bien simple, vous dis-je! J’ajoute qu’on vend, chez les -naturalistes des quais, de gentils papillons de verre, de style -vaguement chinois, au toit pointu de toile métallique, qui sont de -véritables cages à rainettes et où celles-ci vivent également dans une -captivité heureuse. Le fond est compris de façon à contenir les quelques -centimètres cubes que je vous conseillais tout à l’heure de verser dans -le bocal; les commerçants qui vous vendront cet article ajouteront: - ---Quelques tiges de cresson qui continueront à pousser, les pieds dans -l’eau... Votre raine sera là-dedans heureuse... comme une reine. Et, -par-dessus le marché, voici la petite échelle, monsieur... - - - - -VI - -RÉPUTATION USURPÉE DE ZOMPETTE - - -C’est la minuscule échelle de bois, soi-disant barométrique, à larges -échelons plats, où se peut installer confortablement l’hôtesse de céans, -occupant son temps à de mystérieuses méditations, ou guettant les -mouches que la générosité de son gardien lui dispense. Les bonnes gens -vous diront que, si Zompette grimpe vers le sommet de l’échelle, c’est -que le temps va se mettre au beau, et tout le contraire, si elle -s’installe sur un des bas échelons, qu’il vaudrait mieux, du reste, en -l’espèce, dénommer paliers. - -Les bonnes gens vous diront cela, ou vous l’ont dit et nombreux sont -ceux qui leur demeurent crédules. En dépit du chagrin que j’ai à -détruire une innocente légende, les bonnes gens ont tort, et nous -aurions tort d’attribuer un caractère utilitaire à l’encagement de -Zompette; sa grâce, sa couleur, son aspect de bijou animé et sa -gentillesse méritent que nous l’aimions pour elle-même, et sans qu’il -soit besoin de lui attribuer des compétences météorologiques dont, soit -dit à son excuse, je ne sache pas qu’elle se soit jamais targuée -personnellement. - -Zompette n’annonce pas le temps par ses allées et venues au long de -l’échelle, mais profite de lui dans sa cage exactement en la même -manière que le ferait un humble retraité plein de loisirs; à cela près -que c’est le soleil qui attire le vieux homme au banc de son seuil, la -brume et le froid qui le font se confiner à l’âtre, tandis que, pour -Zompette, il en va un peu différemment: j’ai dit qu’elle pouvait se -passer d’eau dans sa cage, mais le climat idéal est pour elle une -atmosphère gorgée de vapeur aqueuse et ensoleillée tout ensemble. -Lorsque le temps est beau et qu’un rayon de soleil frappe sa demeure, -c’est évidemment dans la partie supérieure de celle-ci que son idéal se -trouve, hygrométriquement, réalisé pour le mieux; quand le temps est -mauvais ou quelconque, quiconque connaît bien Zompette avouera qu’elle -s’installe un peu au hasard en tel ou tel endroit de sa demeure. - -Zompette n’annonce pas le soleil en gagnant les étages supérieurs; elle -le suit aux lieux où ses effets lui paraîtront particulièrement -agréables. - -Elle prendra, de temps à autre, volontiers, un bain, surtout dans les -premiers jours, lorsque votre approche l’épouvante encore et qu’elle -n’est pas accoutumée à votre aspect ou à vos gestes. - - - - -VII - -LES MENUS DE ZOMPETTE - - -C’est le gibier ailé, avons-nous dit, qui constitue en captivité la base -de l’alimentation de Zompette, la plus agréable pour elle et la plus -commode pour son gardien. Deux à trois mouches par jour lui suffisent -largement; c’est une méditatrice, une contemplative qui ne fait pas -beaucoup d’exercice physique, qui, en conséquence, ne brûle pas beaucoup -de graisse et qui, surtout dans la sécurité de la cage, se contente de -très peu. Mais elle est aussi une prévoyante, et si la fantaisie vous -prend de faire bourdonner en son bocal une poignée de mouches, vous la -verrez en gober une quantité qui vous paraîtra prodigieuse pour un si -petit estomac: on ne sait pas de quoi demain sera fait, profitons de -l’instant présent!... Et notre amie de bondir en tous sens, -frénétiquement, dardant sa langue qu’enduit une sorte de glu naturelle -dont ne peut se dépêtrer le «volatile ailé», si peu qu’il en ait été -atteint. - -La précision des bonds de Zompette chassant est d’ailleurs remarquable, -et impayable sa mimique, lorsqu’elle tourne sa tête dans la direction du -bourdonnement. Il lui arrive pourtant de manquer son coup et de retomber -pesamment n’importe où, sans en paraître d’ailleurs affectée ou vexée -outre mesure... En liberté, ces chutes peuvent parfois être -considérables, ce qui justifierait en partie cet intervalle de douze -pieds dont Catesby fait mention à propos de ses facultés de saut. Mais, -à ce compte-là, un homme prenant son élan du sommet de la tour Eiffel -serait parfaitement capable de battre tous les records, y compris celui -du saut en longueur, étant donnée l’importance du tremplin et de la -trajectoire. - -Il faut noter, à propos de l’alimentation de Zompette, un fait qui a son -intérêt au point de vue de la façon dont fonctionnent ses organes -visuels. Zompette ne s’attaque pas aux proies immobiles, d’où la plupart -des naturalistes concluent que toute proie autre que vivante lui -répugne. Cela est parfaitement inexact; plus tard, quand Zompette n’aura -plus peur de vous, ou, pour mieux dire, de votre main, installez-la sur -le dos de celle-ci et, de l’autre, avancez sous ses narines une mouche -écrasée, voire une parcelle de viande crue, et vous constaterez que les -papilles gustatives de Zompette, après les olfactives, agréeront et -apprécieront bel et bien votre présent. La conclusion à tirer du fait -que la bestiole ne bondit jamais sur une proie immobile est autrement -plus importante et troublante pour quiconque s’intéresse à la -psychologie comparée; les yeux, les beaux yeux de Zompette, à peu près -aveugles aux formes et aux couleurs telles que nous les percevons, sont -surtout, sinon uniquement, _sensibles au mouvement_. - -Imaginez dès lors ce que peut être l’univers aux yeux de Zompette: une -immensité désertique, incolore ou grise, de temps en temps rayée ou -marquée par des lignes et des points alimentaires... Tels sont les -horizons que peuvent ouvrir parfois nos humbles études. Ces yeux, qui -sont pour la plupart de nous les organisateurs de tant de belles fêtes, -devant les merveilles artistiques ou naturelles de notre monde, ne sont -plus chez Zompette (et d’ailleurs chez tous les autres batraciens) que -des guides, des indicateurs, des viseurs, des instruments de chasse, des -armes. - -En dehors des mouches, Zompette avalera tout ce que vous lui présenterez -de remuant et de proportionné à la dimension de ses mâchoires, tout et y -compris un fragment de chiffon rouge ou jaune au bout d’un fil balancé. -On sait que de la sorte, et à la condition de dissimuler sous le -fragment de chiffon un hameçon à trois becs, les pêcheurs adroits -peuvent attraper maintes cousines de Zompette, des grenouilles -comestibles,--pêche autrement amusante, du reste, que celles qui se -pratiquent au filet ou à la chandelle, et qui sont interdites aux -rhumatisants... Donc, Zompette n’est pas difficile sur la qualité des -mets qu’on lui présente: un ver de terre, un papillonnet, un moustique, -une petite limace exciteront également son appétit. Nous parlions de la -dimension, ou plutôt de la faculté d’absorption de ses mâchoires (et, en -conséquence, de son gosier et de son estomac); celle-ci est relativement -considérable: Zompette adulte peut engloutir d’un coup un grillon, qui -représente pour son estomac une pièce au moins aussi importante que le -serait pour le nôtre un mouton de moyenne taille. La belle indigestion -qui s’ensuivrait! Mais qu’on ne croie pas Zompette à l’abri -d’incommodités de ce genre, et que ses véritables amis se gardent bien -de la gaver à l’excès. A la suite de débauches alimentaires, on la voit -perdre sa vivacité, son entrain à aller d’un point à l’autre de son -bocal, et qui est le même que celui d’un fifi sautant de perchoir en -perchoir dans sa cage; elle somnole lourdement, comme un goinfre repu; -le rythme de sa respiration, qui se décèle si bien sur sa blanche gorge, -devient irrégulier, saccadé, pénible. - -Et elle vomit... «comme un homme», ainsi que disait alors en la -considérant une de mes domestiques. Pas tout à fait comme un homme, car -ce qu’elle évacue de la sorte, ce ne sont point des fragments de la bête -trop grosse avalée, mais des filaments blanchâtres, visqueux, qu’un -spirite traiterait volontiers d’ectoplasme, et dont elle se hâte de se -dépêtrer avec ses petites mains à quatre doigts, si préhensiles et -presque humainement conformées; elle s’en dépêtre avec un dégoût -manifeste... Sucs gastriques formés à l’excès dans sa poche stomacale, -sucs de réaction nettement acides, appelés en hâte par la présence d’une -nourriture excessive, qui demeurent eux-mêmes excessifs et dont il -convient de se débarrasser au plus tôt... - -Contrairement à ce qui arrive chez les goinfres, on voit, après des -événements aussi déplorables que ceux que je conte, Zompette résister à -toutes les tentations alimentaires et observer, trois ou quatre jours de -suite, un jeûne résolu. - - - - -VIII - -L’AUTOMNE ET LE SOMMEIL - - -Maintenant, c’était bien la superficie d’un jeton de 2 francs ou d’une -pièce d’argent de 40 sous, qu’eût pour le moins, au repos, occupée -Zompette. Et je ne trouverai jamais occasion plus belle de vous parler -de sa naissance et de sa vie qu’à ce propos... - -Les rainettes ne sont aériennes et amies des arbres, parfois les plus -hauts, que pendant le printemps et l’été,--saisons où elles vivent en -oisives, dépourvues de tous sentiments, et uniquement occupées de -méditer à leur manière et de se nourrir. Mai passé, elles délaissent les -ruisseaux, les étangs et les mares où elles sont allées consommer leurs -amours, puis se hâtent, en personnes sages, de rejoindre les habitacles -des arbres, comme si elles désiraient plus vite, de la fange, regagner -les hauteurs. - -... Mais Zompette n’est encore qu’une toute jeune personne, jouvenceau -ou demoiselle, quand vient le temps, pour moi, de regagner Paris. Elle -est installée dans une petite caisse tapissée de coton hydrophile bien -imbibé, et mise aux bagages, comme mes papiers et mes manuscrits -eux-mêmes. N’oublions pas que c’est la première fois que je l’observe et -que j’apprends à l’aimer... Je n’ai jamais si mal dormi dans un train -qu’en cette nuit d’automne de 1913, où j’emmenais, comme un colis, -Zompette vers Paris, depuis Dax, dans un wagon de bagages... De vagues -remords s’appesantissaient sur moi; j’aurais pu, devant que de quitter -la forêt landaise, lui rendre sa liberté, comme j’avais fait pour tout -un clan de musaraignes et diverses tribus d’insectes... Mais Zompette -était Zompette, et je l’aimais, ce qui ne va jamais sans cruauté, -surtout de la part de qui aime. - -Un grave souci me sollicitait en outre: comment allais-je désormais -pourvoir à sa nourriture? Les mouches étaient bien rares dans ma maison -de Paris, et la cuisinière aurait-elle vraiment la chance de rencontrer -à peu près quotidiennement un ver de terre ou une limace en épluchant -les légumes ou la salade? Cet automne fut le plus beau de ceux que j’ai -connus. Les mouches abondèrent dans mon rez-de-chaussée, et les limaces -dans les salades... Zompette embellissait comme on dit en Gascogne, ou -forcissait, comme on dit en Avignon, pour parler d’une jeune personne -qui profite. Un jour, je me décidai à fabriquer avec une règle, un bout -de fil de fer et un capuchon de tulle, une réduction de filet à -papillons, destiné à capturer pour ma captive les dernières mouches. -Jean Giraudoux et Francis Carco n’hésitaient pas, munis de cet engin, à -les pourchasser jusques au boulevard Pasteur. Loués soient-ils ici pour -cela! Ils faisaient, ma foi, bonne chasse, et attrapaient bien les -mouches. - -_Celle-qui-s’était-promenée-avec-moi-dans-la-forêt_--c’était l’hiver, et -Giraudoux nous avait quittés pour l’Amérique, et Carco pour des -destinations ou des destinées inconnues--me dit un soir: - ---Il vaudrait mieux porter au Bois cette pauvre bête. Elle saura se -débrouiller... - -Je crois que c’est la première fois que j’ai lu des livres traitant -d’animaux; j’appris, d’après ces livres, et pour ne pas entrer dans des -détails oiseux, que les raines, «quand le ciel leur refuse leur pâture», -vont s’engourdir dans la vase des étangs. Je n’avais pas un étang sous -la main. Je n’avais qu’un pot de vieux rouen garni de mousse encore -vivante, tout au moins susceptible d’être arrosée; et ce fut là que -j’installai Zompette, quand il n’y eut décidément plus moyen de la -nourrir. - -Peu après, il fallut bien reconnaître ceci, que Zompette criait -famine,--simple façon de parler,--s’agitait, poursuivait d’inexistantes -ombres de mouches; ceci de ce fait seul que mon appartement gardait une -température où, décemment, les insectes eussent dû pulluler. Il n’y -avait pas de solution autre que de prier ma concierge de colloquer le -vase de Zompette à côté de ceux qui servaient de piédestal aux plantes -vertes de divers locataires, en plein air, dans la cour... Plantes -vertes et grenouille verte... - -En plein air, dans la cour... Alors, Zompette, bien qu’élevée en -captivité depuis sa naissance à sa vraie vie, comprit ce qui se passait -sous le ciel et ne se comporta pas autrement que si elle avait de tout -temps été libre et à elle-même livrée. Le vase de vieux rouen était -circulaire, haut d’environ vingt centimètres, garni de sable sec et de -mousse mourante. Zompette fit ce qu’elle eût fait en pareille saison -dans la forêt landaise, lorsque les insectes sont morts et que le froid -va venir: elle s’installa pour dormir entre la mousse et le sable... - -Un matin, ma concierge vint me dire: - ---On ne voit plus votre grenouille... Ça ne m’étonnerait pas que le -petit chat du 4, qui est si malin... - -L’avant-veille, j’avais aperçu encore, dans une fissure du tapis de -mousse, Zompette et son museau triangulaire et ses deux mains quasi -humaines en dépit qu’elles n’aient que quatre doigts. La veille, une -seule de ces mains apparut au bord de la lacune moussue... Le jour où la -concierge m’entretint en la manière que j’ai dit, il faisait très froid -et, dans le pot en vieux rouen, il n’y avait visiblement plus ni -Zompette, ni son museau, ni ses mains à quatre doigts, ni rien, ni -personne... - ---Ce chat du 4, qui est si malin..., reprenait ma concierge... - -Vaines paroles! J’avais déjà, comme Zompette entre la mousse et le -sable, une si solide impression de sécurité!... - - - - -IX - -LE PRINTEMPS - - -Au contraire de l’automne, qui semble tomber des branches, le printemps -paraît monter du sol. Le thermomètre n’accuse pas une température plus -élevée qu’hier, les servantes s’affairent encore autour des foyers, et, -cependant, il est là. Il s’annonce par une odeur qui n’est qu’à lui, et -que les végétaux, qui l’ont perçue avant nous, consentent à nous -transmettre après s’en être voluptueusement imprégnés. - -Zompette, qui participait entre la mousse et le sable à une vie alanguie -et comme végétative, a éprouvé le retour du jeune dieu à la manière des -plantes. Ses sens, depuis des semaines inutilisés, s’éveillent et se -recréent; le monde visuel va être riche de lignes, de points et de -mouvements alimentaires; les oreilles aussi se préparent à entendre le -concert immense, et une humeur visqueuse suinte abondamment sur la -membrane qui les recouvre, les dérouillant, pour ainsi dire, les -nettoyant de la terre et du sable qui s’y sont collés durant -l’hibernation; ces organes auditifs renferment dans leurs cavités une -corde élastique que Zompette peut tendre à volonté et qui doit lui -transmettre, avec une précision inimaginable pour nous, les vibrations -aériennes et les sonorités terrestres. - -Dans le grand concert printanier, c’est l’enfant amour qui est chef -d’orchestre; mais Zompette ne se préoccupera guère de ses gestes avant -un an encore; car, à en croire les compétences, l’entier développement -des raines, comme d’ailleurs celui des grenouilles et des crapauds, ne -s’effectue qu’avec lenteur. Citons Lacépède, dont les observations, sur -ce point, me semblaient exactes: «_De même qu’elles demeurent longtemps -dans leurs véritables œufs, c’est-à-dire sous l’enveloppe qui leur fait -porter le nom de têtards..._» - -Arrêtons. Ceci est d’un analyste précis et clairvoyant; car il n’y a -guère de rapprochements à faire entre les métamorphoses des batraciens -et celles des insectes, par exemple. Les transformations de ces derniers -représentent véritablement des vies successives, aux buts différents, -certes, mais qui n’en sont pas moins des existences parfaites, nettement -caractérisées: la chenille mange, rampe, mais possède son _modus -vivendi_, tout un jeu d’actions et de réactions qui lui sont propres, -bref, une personnalité qui se suffit à elle-même et à qui manque seule -la possibilité de perpétuer l’espèce; il en est de même du papillon, -avec cette différence que c’est justement cette possibilité qui le -distingue, et qu’il aime et vole, au lieu de manger et de ramper. - -Considérons, au contraire, des œufs de rainette nouvellement pondus et -fécondés: nous y verrons un petit globule noir d’un côté et blanchâtre -de l’autre, placé au centre d’un autre globule, dont la substance -glutineuse et hyaline doit servir de nourriture à l’embryon; deux -enveloppes membraneuses et concentriques le contiennent: ce sont ces -membranes qui représentent à peu de chose près la coque de l’œuf. - -Après un temps plus ou moins long, suivant la température, et qui varie -aussi, nous le verrons en éclaircissant le mystère de la naissance de -mon héroïne, quand la nécessité l’exige, le globule noirâtre d’un côté -et blanchâtre de l’autre se développe et prend le nom de têtard; cet -embryon déchire alors les enveloppes qui l’emprisonnaient mollement; il -nage dans la liqueur hyaline qui l’environne et qui s’étend et se délaie -peu à peu dans l’eau. Il conserve pendant quelques jours son cordon -ombilical, lequel est attaché à sa tête. Il sort de temps en temps de la -matière gluante, comme pour essayer ses forces, mais, au début, ne -s’aventure guère et se hâte de rentrer dans cette petite masse -flottante, qui peut le soutenir; il y revient non seulement pour se -reposer, mais pour s’y nourrir; comme le futur poussin dans sa coquille, -il a là le couvert et le gîte... - -Je passe rapidement sur les métamorphoses, dont tant de livres scolaires -ou de vulgarisation scientifique ont popularisé l’aspect et le progrès: -c’est en général au bout d’un mois et demi que le têtard se débarrasse -de sa dernière enveloppe pour prendre sa forme définitive. La peau -extérieure se fend sur le dos, près de la _véritable_ tête, laquelle -surgit de la fente qui vient ainsi de s’ouvrir. La membrane qui servait -de bouche au têtard se retire en arrière et fait partie de la dépouille, -comme les branchies qui lui servaient de poumons, et chose plus -prodigieuse encore, comme les instruments qui lui servaient d’yeux et -qui étaient apparus une semaine environ après l’animation de la frêle -chose! Alors, les pattes de devant commencent à sortir et à se déployer; -et la dépouille, toujours repoussée en arrière, laisse enfin à découvert -le corps, les pattes postérieures et la queue qui, diminuant de jour en -jour de volume, finit par disparaître complètement, d’une façon vraiment -mystérieuse: car elle ne tombe pas d’un coup, mais tout se passe, en -vérité, comme si elle se fondait dans l’élément qui l’entoure, fait -absolument déconcertant pour l’observateur, fait probablement unique -dans la nature et qui est cause qu’on excuse le bon vieux Pline d’avoir -raconté sans sourciller que la queue des jeunes batraciens se fendait en -deux pour former les pattes de derrière... - -Le têtard n’est donc en somme qu’un _œuf animé_, pourvu de moyens -sensoriels et locomoteurs provisoires; l’on comprend dans une certaine -mesure l’abbé Spallanzani qui voulait rattacher pour ce motif les -batraciens aux vivipares; et il est de fait que, dès la fécondation, -l’œuf est en effet animé, est déjà têtard. Mais, puisque le têtard n’est -qu’un œuf animé... - -Nous parlions de printemps et je citais Lacépède: qu’on m’excuse; avant -de conter le roman amoureux de Zompette, il m’a paru logique de la -montrer dans son mouvant berceau. Ceci fait, je laisse de nouveau, bien -volontiers, la parole au comte: [_Zompette_], _de même qu’elle demeure -longtemps dans son véritable œuf, ne devient qu’après un temps assez -long en état de perpétuer son espèce: ce n’est qu’au bout de trois ou -quatre ans qu’elle s’accouple. Jusqu’à cette époque, elle est presque -muette; les mâles mêmes... ne se font point entendre, comme si leurs -cris n’étaient propres qu’à exprimer des désirs qu’ils ne ressentent pas -encore et à appeler des compagnes vers lesquelles ils ne sont point -encore entraînés..._ - -... Je me rappelle; c’était l’été de 1914, un bel été précoce, vite -devenu trop chaud, orageux, tourmenté. Du pot en vieux rouen, j’avais -depuis quelques jours retiré Zompette un peu éblouie, un peu ahurie, un -peu «pâlotte», pour tout dire, et je l’avais réinstallée dans son bocal -et j’avais conclu un traité avec un négociant en articles de pêche qui -me fournissait tous les huit jours de petits vers rouges bien gaillards, -et il y avait des limaces dans les salades et ni Giraudoux ni Carco -n’oubliaient leur amie; bref, pour Zompette comme pour nous tous, ce fut -un temps où l’on éprouva véritablement cette douceur de vivre, que -d’aucuns disent qu’on ne connaîtra jamais plus. Une nuit où, cherchant -uniquement à me renseigner sur les mœurs et coutumes de ma pensionnaire, -j’en étais peut-être tout juste au passage de Lacépède que je viens de -citer, je m’aperçus d’un certain remue-ménage dans le bocal. Zompette, à -l’ordinaire si réfléchie et méditative une fois gavée, ne tenait plus en -place, gambadait, sautait, heurtant parfois de son museau camus le tulle -de sa clôture. Sachant que la lumière artificielle a le don d’énerver ou -d’abrutir ses congénères, je la portai dans un coin obscur, et... - -... Et ce fut alors tandis que je continuais ma lecture, que retentit -pour la première fois, imprévu, lamentable et formidable, une sorte de -cri désespéré: - ---Kô-ô-ô-ax!!! - - - - -X - -LE RAPPEL DE L’ONDE - - -Cette nuit-là, je ne lus pas plus avant l’œuvre de M. de Lacépède et -conçus pour la première fois de ma vie quelques doutes vis-à-vis de -l’infaillibilité des savants officiels... Car, enfin, à croire ce que je -venais d’apprendre en lisant, Zompette, née à la vie durant le précédent -automne, n’aurait dû encore être qu’un bébé. Je l’examinai: deux petites -plaques brunes tachaient à présent, de chaque côté, la blanche soie -granitée de sa gorge, ce qui est l’insigne de la puberté chez les mâles -de sa race... J’ajoute sans plus tarder que M. de Lacépède n’avait -pourtant pas aussi tort qu’il peut y paraître: j’ai depuis lors, en -effet, acquis la certitude qu’une rainette captive, bien soignée, -régalée de mouches par des hommes de lettres d’un grand talent et de -vers rouges acquis à prix d’or par son maître, atteint plus vite à son -complet développement que celles de ses sœurs soumises aux incertitudes -alimentaires de la complète liberté. Accommodation aux circonstances qui -n’a rien qui puisse surprendre outre mesure, et que nous retrouverons -tout à l’heure dans un cas autrement intéressant et troublant au point -de vue scientifique. - -Le dimanche suivant, je le passai à Chelles, comme il m’arrivait -fréquemment en ces temps heureux. Juin. Les sœurs de Zompette, ou plutôt -les mâles de sa race, poursuivirent ce soir-là, dans les arbres du -jardin de l’auberge, un concert rauque et discord. Car, il faut bien le -reconnaître, à côté de la flûte mélodieuse du crapaud et du brékex -discrètement grinçant de la grenouille comestible, le _kô-ô-ô-ax_ de -Zompette est quelque chose de purement exaspérant, affreux, déchirant. -Déjà, on m’avait averti, en mon domicile parisien, que les locataires -voisins se plaignaient de la chanson de ma pensionnaire. Il me fallut -donc penser à lui chercher une compagne digne d’elle, ou à partir pour -les champs; ce fut cette dernière solution que j’adoptai pour des motifs -dictés au reste infiniment plus par mon égoïsme et mon envie personnelle -que par sollicitude pour les oreilles de mes voisins... - -C’est à la fin d’un mois d’avril normal que le roman amoureux de -Zompette commence; mais ce n’est pas dans les arbres qu’elle et ses -sœurs en goûtent les plaisirs; est-ce de la pudeur? Peu probable... -Est-ce, comme pourrait parfaitement l’affirmer un Bernardin de -Saint-Pierre, parce qu’elles veulent se soustraire à tous les regards et -se mettre à l’abri de tous les dangers, pour s’occuper plus pleinement, -sans distraction et sans trouble, de l’objet avec lequel elles vont -s’unir?... - -Non, l’onde les appelle parce qu’elles y sont nées, qu’elles savent que -cet élément sera indispensable à la première vie de leur progéniture et -il n’y a là qu’un des plus simples des mille miracles de l’instinct... -C’est la récréation, au sens multiple et fort du mot, dans l’élément -originel... Noces assez brèves, du reste: les femelles sont délivrées en -moins de quarante-huit heures des œufs qu’elles portent et, très -souvent, le mâle, lassé ou impatient de reprendre sa vie aérienne, -abandonne sa femelle qui ne pond plus alors que des œufs voués à la -stérilité. - - - - -XI - -ÉCLAIRCISSEMENT D’UN MYSTÈRE - - -Je ne vous conseille pas de faire prendre un bain de mer à une -grenouille ou à une rainette; certes, elles n’en meurent pas, comme -feraient des poissons d’eau douce, mais cela les dégoûte d’étrange -sorte, elles n’ont qu’une envie, celle de regagner le sol, et je vous -assure qu’elles s’y emploient promptement. Ce n’était donc pas dans la -mer salée ou dans l’étang non moins salé d’Hossegor que les pères et -mères des innombrables bébés-rainettes qui pullulaient en octobre 1913 -dans ce coin de la forêt landaise avaient consommé leurs noces, ce -n’était pas dans cette onde hostile que leurs têtards avaient pu se -développer. - -Alors, où et comment? Car, c’est le moment de le répéter, nulle source -ni nulle mare douce à deux bonnes lieues à la ronde... Fallait-il -imaginer, comme on l’a cru jadis dans les campagnes, que les grenouilles -vertes ou brunes, et les raines et les crapauds tombaient du ciel avec -les orages, lesquels se contentent de les mettre en bonne humeur et de -les exciter au vagabondage? Evidemment non... Mais, si fort que ces -petites et un peu puériles recherches agacent ma curiosité, il est fort -probable que je ne serais jamais arrivé à allumer à ce propos ma -lanterne, si le hasard n’avait soulevé la question au cours d’une -conversation que j’eus, voici deux ans, avec M. Georges Bohn, éminent -biologiste et distingué chroniqueur scientifique au _Mercure de France_. - -Justement, à cette époque, son laboratoire de la rue Cuvier était peuplé -de têtards. Et ce fut de batraciens que nous causâmes... Or, quand j’eus -parlé de Zompette et du mystère de sa naissance au plus aimable et au -plus accueillant des hôtes: - ---Il existe, me dit-il, des raines autres que la rainette verte ou -commune: la _bossue_, de Lemnos; la _brune_ et la _couleur-de-lait_, -américaines; la _flûteuse_, qui doit être très rare et peut-être -inexistante; et l’_orangée_ de Surinam... En les étudiant, peut-être -trouveriez-vous une solution à votre problème... Mais je vous signale -surtout une grenouille, la _rana rufa_ de Java, qui s’accouple -volontiers, quand il n’y a pas d’eau douce dans les environs, au creux -des souches ou des vieux arbres: il y aurait peut-être pour vous -quelques indices utiles à tirer de là. - -Je ne saurais trop remercier M. Georges Bohn; ses prévisions n’étaient -point trompeuses; ma Zompette, contrairement à la plupart de ses sœurs -ou frères des contrées riches en sources et en viviers, n’était pas née -dans l’onde, mais au creux de quelque vieux pin. Là, les pluies -s’amassant, entretenant des mares précaires, de l’humidité en tout cas, -et cela suffit aux noces de ses parents qui--nous l’avons noté--n’aiment -pas, mâles ou femelles, à s’éloigner des arbres et ont toujours hâte d’y -aller reprendre leur vie pensive et gourmande, si fortes que soient les -sollicitations de l’amour. - -Avec un peu de patience, j’ai pu découvrir trois ou quatre de ces -_nids_, car il n’y a pas de mot convenant mieux à ces réceptacles d’œufs -d’une race aussi arboricole que celle des oiseaux; dans la pluie ou -l’humidité demeurées au creux de l’arbre, la substance glutineuse et -hyaline se comporte comme elle ferait au fond d’une mare, et, en elle, -les têtards n’évoluent pas autrement qu’ils ne le faisaient dans les -cuvettes de verre blanc du laboratoire de la rue Cuvier. - -Mais il est hors de doute que, dans ces conditions, l’évolution de -l’_œuf animé_ aquatique vers sa forme terrestre, aérienne et définitive, -est infiniment plus rapide que lorsque la ponte a eu lieu dans une mare -importante ou un intarissable ruisseau. On assigne aux têtards des -grenouilles et des rainettes un mois et demi ou deux mois pour -devenir--en plus petit--tels qu’ils demeurent le reste de leur -existence, mais, dans les conditions exceptionnelles dont je parle, -trois semaines suffisent, je l’ai constaté et je l’affirme, à dépouiller -notre héroïne de sa défroque provisoire et à la lancer vers sa nouvelle -vie, armée de ses pattes à ressort et de la teinte qui lui confère une -invisibilité herbeuse ou bocagère... - - - - -XII - -SUITE ET FIN DES ANNALES DE ZOMPETTE - - -Les gens les plus indifférents ou les plus distraits ne sauraient avoir -oublié encore que divers événements de quelque gravité se déroulèrent à -la fin de juillet de 1914. Nous nous trouvions dans l’île bretonne de -Bréhat, et, les trains étant momentanément réservés aux mobilisés, ce -fut par mer que je résolus de me rendre vers des destinées militaires -encore vagues, mais qui, selon moi, ne pouvaient tarder à se préciser, -dès que j’aurais rallié mon centre de recrutement, dans mon Sud-Ouest -natal. Nous nous embarquâmes donc à Brest, sur un cargo en partance pour -Bordeaux, avec divers familiers que je comptais bien hospitaliser dans -la maison maternelle, aussi longtemps que durerait la guerre, -c’est-à-dire, ainsi que le proclamaient le bon sens, le sens commun et, -en outre, les gens bien informés, pour une période dont la durée ne -devait excéder cinq ou six mois... - - * * * * * - -L’histoire de la rainette verte, et le rapport des quelques -particularités dans l’histoire de ma Zompette, à moi, qui peuvent jeter -quelques lueurs sur sa race tout entière, touchent ici à leur fin. - -Tandis que les hasards de la servitude militaire me ballottaient sans -trêve d’un bout à l’autre de la France, employé aux fonctions les plus -ahurissantes et les plus dépourvues d’intérêt, Zompette demeura dans la -maison maternelle, vivant aux beaux jours dans son bocal, dormant entre -mousse et sable quand les rigueurs de la saison avaient fait passer de -vie à trépas les derniers insectes, vouée à l’affection et à la grande -sollicitude des miens. - -Ils aiment comme moi les animaux, mais non pas tous, et il faut bien -reconnaître qu’il n’y a pas grand mérite à s’intéresser à cette petite -créature peu encombrante, d’entretien nul, et pleine de gentillesse. Je -le répète: Zompette ne s’apprivoise pas, comme peut le faire un être -tout voisin de nous, la chauve-souris, par exemple, ou même un être -infiniment lointain, mais rendu subtil par quelques millions de siècles -de plus que nous, plus évolué, mieux organisé: par exemple, un grillon. -Elle ne s’apprivoise pas dans le sens que, dans la chauve-souris, -j’attribue à ce terme et qui revient à donner à apprivoisement la -quasi-synonymie du beau mot d’amitié... Mais elle s’habitue à nous, à -notre face et à nos regards, à nos mains et à nos gestes, et quand elle -nous connaît bien, saute volontiers sur un de nos doigts, comme un -moineau privé, pour s’emparer de la mouche qu’on lui tend. - -En revanche, n’imaginez pas qu’elle saurait, comme le moineau privé, -regagner sa cage, après avoir conquis cette menue offrande. Elle est -charmante, mais elle est stupide. Je me rappelle à ce propos que, voici -quelque quinze ans, un brave type en redingote, cravaté de noir, -surmonté d’un chapeau haut de forme, arriva de sa province pour -expliquer aux Parisiens que l’homme «descendait», non point du singe, -mais de la grenouille, et avec l’intention, j’en ai bien peur, de fonder -sur cette sensationnelle découverte tout un système philosophique, -sociologique, et peut-être même religieux. Prévenue par quelques «pays» -facétieux de ce savant obscur jusque-là, la jeunesse des écoles lui fit -un accueil grandiose, l’acclama... Il y eut, en l’hôtel des Sociétés -savantes, un banquet somptueux, suivi d’une profusion de discours, d’où -il était à conclure que, véritablement, un nouvel ordre de choses était -né. - -Je m’en voudrais de contrister ce sympathique savant, s’il est encore de -ce monde, et si un mauvais sort veut qu’il lise ma prose, mais je me -vois obligé de le contredire en cet endroit. Stupide, mais charmante, -ai-je écrit tout à l’heure. Ceux qui se sont intéressés à mes -précédentes études naturelles savent que, certes, j’ai maintes fois -énoncé qu’_instinct_ et _intelligence_ sont des mots, ne sont rien que -des mots,--que je ne suis même pas loin de supposer que, «peut-être, -après tout, l’intelligence n’est que l’instinct en herbe...» Pourtant, -je me vois bien obligé d’écrire de mon amie Zompette qu’elle est -stupide, du moins dans le sens que notre «intelligence» attribue à -stupidité... Bref, c’est un de ces animaux que nous convenons d’appeler -inférieurs. - -Animal inférieur. Oh! sur ce point aussi, entendons-nous... De la -prétendue _Echelle des êtres_, laquelle est sans commencement ni fin, -nous ne connaissons qu’une minime étendue; nous n’en demeurons pas moins -persuadés qu’il doit exister, vers l’infiniment petit, des microbes pour -les microbes et qu’au delà du bipède-roi, dans l’avenir de la planète -Terre ou dans d’autres mondes de l’espace, peuvent ou pourront dominer -des créatures aux yeux desquelles nous sommes ou serons, comme dit Wells -à propos de ses Marsiens, ce que sont, à nos propres yeux, «les bêtes -qui périssent»... - -Animal inférieur, déjà très simplifié organiquement, sur la parcelle par -nous à peu près connue de l’échelle infinie, et bien plus proche déjà, -pour les actions et réactions sensorielles, du mollusque gastéropode, de -ce nigaud d’escargot, par exemple, que du reptile infiniment plus élevé -au point de vue de la personnalité et de la compréhension. Le cœur de -Zompette est conformé de manière à pouvoir battre sans être mis en -activité par les poumons; il fonctionne assez durablement quand la -bestiole est placée sous la cloche de la machine pneumatique; si vous -avez le courage de lui arracher ce cœur en pleine vie, vous verrez ce -viscère conserver son battement une dizaine de minutes; et la rainette, -privée de son cœur, continuera de vivre près d’une demi-heure, ou même -plus longtemps, si vous entretenez par des injections de sérum une -circulation artificielle. Toutes choses sur lesquelles il serait -pédantesque d’insister ici, mais qu’il convient de signaler, -puisqu’elles prouvent que, chez les batraciens, les centres nerveux -n’obéissent qu’à moitié encore à un ganglion cardinal, et qu’un -régionalisme excessif de la sensibilité et de la vie leur permet de -vivre ou de donner des apparences de vie en dépit des mutilations les -plus atroces. Un ver de terre est sectionné en son milieu, et, en voici -deux au lieu d’un; un mammifère est décapité, et il n’en reste plus que -deux lambeaux inégaux de chair et d’os aussitôt voués à la pourriture. - -Or, à tort ou à raison, force nous est bien, momentanément tout au -moins, de considérer comme lointains pour nous, sinon inférieurs à nous, -des êtres chez qui la sensibilité et la faculté de vie se comportent de -façon si autre qu’en nous-mêmes. - -Amputée soigneusement de son cerveau, dûment pansée et bien guérie de -cette opération, Zompette, après avoir manifesté quelques troubles -passagers, n’en continuera pas moins à sauter après les mouches à peu -près aussi habilement que ses sœurs intactes, ce qui prouve que ses -nerfs optiques et auditifs ont des ramifications qui n’aboutissent pas -nécessairement toutes au ganglion cardinal. S’il en est autrement, c’est -que l’opérateur aura maladroitement endommagé les nerfs optiques ou -auditifs au lieu de se borner à enlever ou à détruire la matière -cérébrale... - -Charmante, mais stupide... - -Mais que lui demandons-nous d’autre que d’être charmante, d’être vêtue -de la plus belle tunique verte que nous puissions concevoir et dont sa -coquetterie ira jusqu’à modifier la nuance selon la teinte des feuilles -de la branche que nous lui offrirons comme perchoir? Car Zompette est -une admirable--encore qu’inconsciente--artiste en fait de mimétisme. -Selon la couleur du feuillage dont vous meublerez son bocal, celle aussi -de sa vêture se modifiera; les feuillages sensibles du mimosa -l’inviteront à la pâleur, ceux de l’arbousier à une verdure d’or ou de -bronze; cette dernière robe est, selon moi, celle qui convient le mieux -à sa personnalité pensive et vorace. - -Dans une autre étude, où j’essayerai de situer l’échelon où commence la -_personnalité_ chez les bêtes, il ne me sera pas très difficile de -démontrer qu’elle n’existe et ne peut se développer que lorsqu’il s’agit -d’animaux dont les «visages» peuvent se modifier selon la différence -quantitative ou qualitative des émotions subies. Les insectes d’une même -race sont totalement dépourvus de personnalité et, qu’on les torture ou -qu’on les flatte, présentent une identique face qui, chez le grillon ou -la fourmi, est aussi peu expressive, aussi dépourvue de physionomie -qu’un seau à charbon, par exemple. Il en va autrement déjà chez les -reptiles, et je vous assure, ayant eu pour amies diverses couleuvres, -qu’elles n’ont pas du tout la même tête selon qu’on les caresse ou les -irrite... Zompette est déjà à l’étage, à l’échelon au-dessous. Son -visage ne traduit ni la douleur, ni la joie, ni la tension du désir, ni -l’apaisement de la satisfaction; seule la forme de ses mains à quatre -doigts, presque préhensiles, ai-je dit, et la façon dont elle s’en sert -parfois, notamment pour bien enfoncer dans sa bouche une proie -considérable et mal happée, a pu faire illusion au bon savant provincial -dont j’ai parlé tout à l’heure, sur sa parenté avec nous et sa relative -«humanité». - -Pas plus de physionomie qu’un grillon ou une fourmi, à cela près que la -face de ceux-ci fait penser, si l’on veut, à un seau à charbon, tandis -que la sienne évoque plutôt l’idée d’un bijou bien ciselé ou d’un -fragment de jade: «On aura presque autant de plaisir à les observer qu’à -considérer le plumage, les manœuvres et le vol de plusieurs espèces -d’oiseaux...» Et Lacépède, cité pour la dernière fois, a parfaitement -raison quand il s’exprime de la sorte. Car, si Buffon et ses disciples -immédiats accueillent l’erreur avec une immense indulgence lorsqu’il -s’agit des faits particuliers, on ne saurait leur contester la faculté -d’ouvrir larges leurs tabliers quand il pleut des vérités premières et -des considérations générales. - -Le printemps de 1917 me retrouva en congé de convalescence dans ma ville -natale. Printemps seigneurial, épanoui, généreux, qui succédait au plus -rigoureux des hivers. Ma sœur et moi, penchés vers le vase de vieux -rouen, guettions le réveil de Zompette. Elle allait entrer dans la -cinquième année de sa vie. - -Je ne savais pas alors qu’elle ni ses pareilles ne vivent guère plus de -quatre ans. - - - - -XIII - -SALTAVIT ET PLACUIT - - -Charmante, mais stupide... Stupide, mais charmante... Une figure -dépourvue de toute expression, mais ravissante. Je pense à ces _sisters_ -de music-hall, aux visages aussi _impersonnels_ que celui de Zompette, -mais à qui nous sommes reconnaissants, maquillés qu’ils sont par les -lumières de la rampe comme Zompette par le reflet du feuillage, de -flatter un instant nos yeux. - -Je pense encore aux dernières phrases de la préface que Pierre Louÿs -consacra à la biographie de sa fictive Bilitis, laquelle avait chanté et -dansé sa vie, et plu aussi longtemps que sa frêle personnalité compta -aux registres de ce bas monde. - -Le printemps! Les mouches abondaient, tous les insectes s’étaient -réveillés, les grillons allaient prendre leur costume nuptial, le dieu -archer crépitait lumineusement de toutes ses flèches contre le vase de -vieux rouen. Et Zompette, sourde aux appels de la lumière et de l’amour, -persistait à ne point surgir de son abri entre sable et mousse... - -Comme mon congé allait finir, je me décidai à enlever la mousse avec -précaution... Il n’y avait plus, sur le sable clair, qu’un petit -squelette aplati, minutieusement intact, mais curieusement réductible en -poudre menue, dès que mes doigts voulurent le toucher. - -Je vidai le contenu du vase de vieux rouen sur le balcon. - -Le vent y laissa le sable et emporta dans sa danse les restes de -Zompette. - - -FIN - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Pages - - Préface 7 - - I. Emile ou de la Personnalité chez les Bêtes 19 - - Livre premier: Psychologie humaine et Psychologie animale 25 - Livre deuxième: Du Plagiat ou de la «Singerie» chez la - plupart de nos familiers 37 - Livre troisième: Individualité et Personnalité 51 - Livre quatrième: Emile et... 73 - Livre cinquième: ... les Autres 87 - Livre sixième: Les Autres... et Emile 97 - Livre septième: Le Temps et les Bêtes 125 - Livre huitième: La Mort 139 - Livre neuvième: Immortalité et Personnalité 148 - - II. Coco, cacatois 163 - - III. Zompette, la Grenouille verte 173 - - Prologue 175 - La Forêt à l’Automne 177 - Rencontre de Zompette 183 - Portrait de Zompette 186 - Pourquoi si peu de révérence vis-à-vis de mes illustres - devanciers? 195 - De l’Habitat qui sied à Zompette captive 199 - Réputation usurpée de Zompette 203 - Les Menus de Zompette 206 - L’Automne et le Sommeil 213 - Le Printemps 219 - Le Rappel de l’Onde 229 - Eclaircissement d’un Mystère 232 - Suite et Fin des Annales de Zompette 237 - _Saltavit et placuit_ 249 - - - - -IMPRIMERIE RAMLOT et Cie - -52, Avenue du Maine, 52 - -PARIS - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK EMILE ET LES AUTRES *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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