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-The Project Gutenberg eBook of La vivante paix, by Paule Régnier
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-using this eBook.
-
-Title: La vivante paix
-
-Author: Paule Régnier
-
-Release Date: November 5, 2021 [eBook #66674]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned
- images of public domain material from the Google Books
- project.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIVANTE PAIX ***
-
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-
- PAULE RÉGNIER
-
- LA
- VIVANTE PAIX
-
- Celui-là seul avance dans la vie dont le cœur devient plus
- tendre, le sang plus chaud le cerveau plus vif, et dont l’esprit
- s’en va entrant dans la vivante paix.
-
- RUSKIN.
-
- PARIS
- BERNARD GRASSET, ÉDITEUR
- 61, RUE DES SAINTS-PÈRES, PARIS (VIe)
-
- 1924
-
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-
-OUVRAGES DU MÊME AUTEUR:
-
-
- Octave, roman. (_Épuisé_).
- Paul Drouot. (_Le Divan_, éditeur).
-
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-
-
-IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: VINGT-CINQ EXEMPLAIRES SUR PAPIER JAPON
-FRANÇAIS NUMÉROTÉS JAPON 1 A 25; TRENTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER
-MADAGASCAR LAFUMA NUMÉROTÉS MADAGASCAR 1 A 30, ET CENT EXEMPLAIRES SUR
-PAPIER VÉLIN PUR FIL LAFUMA NUMÉROTÉS VÉLIN PUR FIL 1 A 100.
-
-
-Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour
-tous pays.
-
-_Copyright by Bernard Grasset, 1924_
-
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-
-A GERARD D’HOUVILLE
-
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-
-PREMIÈRE PARTIE
-
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-
-I
-
- Lionel était le cœur d’enfant le plus démesuré que l’on pût
- voir, aussi Galehaut, le vaillant Seigneur des Iles lointaines
- le surnomma-t-il: «Cœur sans frein...»
-
- _Lancelot du Lac_.
-
-
---Il est temps de descendre, Laurence... Eh bien!... où est-elle?...
-
-Ayant poussé la porte d’une chambre où elle croyait trouver feu et
-lumière, Ursule Tampin, ne voyant que ténèbres, s’arrêta sur le seuil.
-Immobile, elle s’étonnait, scrutant du regard l’ombre épaisse où l’on
-discernait à la longue la faible clarté de quelques braises mourant dans
-le foyer, et deux points lumineux qui brillaient et disparaissaient à
-des intervalles inégaux, selon qu’une chatte familière ouvrait ou
-refermait ses yeux phosphorescents. La pièce chaude et certainement
-close exhalait une étrange odeur de plein air, de feuilles mortes et
-d’extrême automne. Ursule, ne pouvant s’expliquer ce parfum, ni la
-présence du chat coïncidant avec l’absence de Laurence, allait se
-retirer, lorsqu’un bruit singulier vint accroître encore sa surprise. On
-eût dit que non loin d’elle, dans l’obscurité, quelqu’un se dégageait
-lentement d’un taillis épais, écartant et froissant des branchages
-enchevêtrés. Une voix assourdie et comme ensommeillée demanda:
-
---Qu’y a-t-il?
-
---Quoi, mon enfant, vous étiez là? s’écria Ursule tout agitée! Mais que
-faites-vous dans cette nuit? On ne vous a donc pas monté votre lampe? Ne
-pouviez-vous sonner et la réclamer? Les domestiques oublient tout quand
-je ne suis pas derrière eux, et je ne puis les surveiller sans cesse,
-vous devez le comprendre.
-
-La voix, maintenant plus distincte, mais toujours lente et sans
-intonation, reprit distraitement:
-
---Ma lampe est là, ma bonne Ursule. Je n’ai pas voulu l’allumer. J’aime
-à rêver ainsi dans l’obscurité, cela me repose. Mais je m’étais presque
-endormie. Quelle heure est-il?
-
---Bientôt sept heures, Laurence, je venais vous en avertir.
-
---Ah! mon Dieu!
-
-Cette fois, nulle torpeur n’alanguissait la voix sonore et vive. Des pas
-précipités coururent dans la pièce, dont le vieux plancher craquait.
-Bientôt une flamme menue et dansante apparut dans l’ombre. Elle grandit
-lentement, filtrant, en les colorant d’un reflet pourpré, à travers les
-doigts longs et frêles qui tenaient le verre de la lampe, et projetant
-enfin sa douce clarté sur le visage de Laurence. Celle-ci, éblouie,
-fermait les yeux. Ses lourds cheveux, à demi dénoués, retombaient d’un
-côté sur son épaule. Çà et là, quelques feuilles mortes restaient
-attachées aux plis de son corsage.
-
-Déjà Ursule Tampin s’exclamait:
-
---Bonté divine! ma chérie, comme vous voilà faite! entièrement
-décoiffée! et votre robe, là, voyez, je ne me trompe pas... pleine de
-boue! Il faut vous changer, vite, vite!
-
---Non, je n’ai plus le temps et puis cela m’ennuie, déclara la jeune
-fille avec impatience.
-
---Que dira votre père, gémit Ursule désolée, s’il constate que vous êtes
-sortie, quand vous toussez encore et malgré sa défense formelle! Vous ne
-pouvez paraître au dîner, devant lui, dans ce costume avec ces taches
-qui révèlent votre équipée: c’est de la folie, de la pure folie!
-
---Vous avez l’âme d’un lièvre, Ursule, reprit Laurence d’un ton bref et
-dédaigneux, vous tremblez toujours. Donnez-moi simplement un coup de
-brosse. La boue a dû sécher depuis deux heures, et mon père ne s’avisera
-pas, je pense, de regarder bien attentivement le bas de ma robe.
-
-Ursule Tampin obéit en soupirant. Elle s’agenouilla devant sa jeune
-cousine et reprit peu à peu sa sérénité en voyant les taches jaunâtres
-qui mouchetaient le drap de la robe disparaître sous la brosse qu’elle
-maniait avec dextérité. Debout, le buste légèrement incliné, Laurence
-surveillait l’opération qu’elle interrompit bientôt:
-
---C’est parfait, merci, Ursule!
-
-Maintenant, elle gagnait le fond de la chambre, pénétrait dans son
-cabinet de toilette, allumait une lampe qui jetait dans l’étroite pièce
-une éblouissante lumière. Elle enleva une à une les épingles qui
-retenaient avec peine ses cheveux écroulés. Ils se déroulaient, mais
-restaient séparés en mèches inégales. Laurence, rejetant la tête en
-arrière, secoua dans un mouvement violent leur masse mordorée. Puis sans
-leur donner d’autres soins, car le temps pressait, elle refit sa
-coiffure. Elle agissait vite et sans coquetterie, évitant, autant
-qu’elle le pouvait, de se regarder dans la haute glace suspendue devant
-elle, car elle n’avait aucune complaisance pour son visage qu’elle
-savait sans beauté.
-
-Pendant ce temps, Ursule s’agitait, ranimait le feu presque mort,
-recueillait les livres dispersés dans la chambre et les replaçait en
-piles symétriques sur la table, déjà couverte de papiers épars qu’elle
-regarda d’un air réprobateur, sans oser pourtant y toucher. Sa ronde
-l’ayant amenée au pied du divan que Laurence venait de quitter, elle
-s’arrêta scandalisée. Des branchages amoncelés, d’épais feuillages
-jaunes et roux le recouvraient entièrement. Brisés, froissés, foulés par
-le poids du corps qui s’y était étendu, ils retombaient jusqu’à terre,
-et décoraient le mur d’une façon fantasque.
-
---Allons, bon, qu’est-ce encore que toutes ces saletés? murmura la
-vieille fille en joignant les mains.
-
---Ces saletés? riposta Laurence, en passant à travers la porte du
-cabinet sa tête ébouriffée, pouvez-vous parler ainsi? C’est la dernière
-parure de la forêt. Ces feuilles mortes ont une si belle couleur que je
-voudrais pouvoir en rapporter une masse énorme pour en joncher toute
-cette pièce et m’en faire un tapis. Ce serait magnifique, Ursule!
-
---Vous croyez, mon enfant? dit la pauvre fille perplexe, partagée entre
-ses instincts ordonnés et le respect qu’elle éprouvait pour les
-fantaisies les plus saugrenues de sa jeune cousine.
-
-Après avoir rangé quelques objets encore, elle rejoignit Laurence dans
-son cabinet de toilette. Elle semblait préoccupée et, au bout d’un
-moment, elle dit avec timidité:
-
---Vous n’avez rencontré personne, ma chérie, durant votre promenade?
-
-La jeune fille haussa légèrement les épaules:
-
---Mais non, Ursule. Les gens de Fontainebleau sont bien trop bêtes pour
-aller dans les bois par un temps pareil. Ils se croient obligés au
-printemps de prendre contact avec la nature, parce qu’ils ont entendu
-dire que le printemps est beau. Ils vont aussi une ou deux fois, en
-octobre, admirer les fastes célèbres de l’automne. Mais nous sommes
-presque en hiver, et ils ne savent pas que sous la brume humide qui
-monte de la terre, en novembre, la forêt est plus belle que par le plus
-clair jour de mai. Ils ont peur de la boue, du brouillard, de la pluie.
-Dieu bénisse leur sottise, car à cette saison, les arbres, les sentiers
-sont bien à moi, rassurez-vous.
-
---Vous êtes tellement déraisonnable, reprit Ursule en soupirant, que je
-tremble toujours. Votre père serait furieux s’il apprenait jamais que
-vous vagabondez dans la forêt, toute seule jusqu’à la nuit. C’est si
-imprudent, si extraordinaire...
-
-Mais Laurence l’interrompait déjà, de ce ton impérieux et bref qu’elle
-tenait de son père et qui glaçait d’effroi sa vieille parente.
-
---Imprudent? nullement puisque j’ai Consul avec moi; d’ailleurs c’est
-mon seul plaisir, Ursule, et je n’y renoncerai pas, quoi que vous en
-disiez. Si je me cache de mon père, c’est pour ne point l’irriter sans
-raison. Le jour où quelque «mauvaise langue» trouvera spirituel de
-l’avertir que sa fille erre dans les bois avec son chien, au crépuscule,
-eh bien! ce n’est pas vous qui répondrez pour moi, soyez tranquille:
-j’accepte toute la responsabilité de mes actes.
-
---Qui... oui, je le sais bien, objecta tristement Ursule. Mais Paul me
-blâmera de n’avoir pas sur vous l’autorité de la mère dont je tiens la
-place.
-
---Laissons cela, dit Laurence plus doucement, tandis que ses traits se
-détendaient dans une expression désarmée, presque enfantine, qui
-surprenait sur ce visage, habituellement ferme et hautain.
-
-Elle acheva de consolider sa coiffure, changea la collerette blanche, un
-peu chiffonnée, qui seule rehaussait la sobriété sombre de son costume.
-Puis, jetant un dernier coup d’œil sur la glace, elle dit:
-
---Je suis prête, venez vite.
-
-Elles éteignirent les lumières. Dès qu’elles eurent ouvert la porte de
-la chambre, Royale Egypte, la chatte noire, qui depuis un moment suivait
-des yeux tous leurs mouvements et semblait attendre avec impatience
-qu’on lui rendît la liberté, bondit au dehors. Elles la suivirent à
-travers les corridors immenses et mal éclairés. Laurence, dans sa hâte,
-courait presque. Ursule la rassura:
-
---Nous avons le temps, ma chérie, votre père n’est pas encore rentré.
-
-En effet, elles trouvèrent la salle à manger déserte et s’assirent
-toutes deux près de la cheminée devant laquelle dormait majestueusement
-le chien-loup Consul Romanus.
-
-Laurence présentait au brasier son visage pâle, car elle espérait que la
-forte chaleur lui prêterait pour un moment quelques couleurs factices.
-L’attente ne fut pas longue. On entendit bientôt le bruit que faisait la
-grande porte de la maison en se refermant. L’instant d’après des pas
-fermes et bien rythmés retentirent dans l’antichambre, et le colonel
-Dacellier parut au seuil de la pièce.
-
-Laurence et lui se ressemblaient de façon frappante. Ils étaient tous
-deux de petite taille, nerveux, minces, d’aspect débile et volontaire.
-Mais tandis qu’on admirait tout de suite la figure irrégulière et
-caractéristique du colonel, on retrouvait sans plaisir chez sa fille les
-mêmes traits heurtés, le même nez légèrement écrasé, aux larges narines
-ardentes, la même bouche gonflée qui, non voilée par la moustache,
-apparaissait douloureuse et nue, trop saillante dans la maigreur des
-joues. Ils avaient tous deux des yeux d’un bleu profond, brûlants et
-sombres, une physionomie mobile, toujours bouleversée par un excès de
-passion, par une sorte de colère mal contenue. Mais l’intense expression
-qui seyait au masque mâle de Dacellier, semblait seulement étrange et
-presque choquante sur un visage de jeune fille.
-
-S’étant levée, Laurence alla à la rencontre de son père, lui souhaita le
-bonsoir et lui tendit son front. Paul Dacellier l’embrassa, puis, la
-prenant aux épaules, il l’examina attentivement et dit avec impatience:
-
---Vous avez bien mauvaise mine, ce soir encore, Laurence: comment vous
-sentez-vous? Avez-vous toujours mal à la gorge?
-
---Non, c’est fini, tout à fait fini.
-
---Vous n’êtes pas sortie cet après-midi, j’espère?
-
---Vous m’aviez défendu de le faire, répondit Laurence évasivement, car
-elle n’aimait pas mentir.
-
-Le colonel n’en demanda pas davantage. Il était autoritaire, mais peu
-défiant, et n’imaginait pas qu’on pût seulement songer à enfreindre ses
-ordres. Ayant serré la main d’Ursule et caressé distraitement Consul, il
-prit place à table et le dîner commença.
-
-Aucun des trois convives ne parlait, car Paul Dacellier semblait
-soucieux et les deux femmes respectaient son silence. Ursule Tampin,
-anxieuse, surveillait le service. Chaque repas était pour elle un
-supplice, car la moindre négligence, le plus léger oubli suffisaient à
-jeter son terrible cousin dans de folles colères. Elle eut un véritable
-battement de cœur, lorsqu’il ouvrit son œuf à la coque, qu’il ne
-trouvait jamais assez frais, ni cuit à point. Cependant, il ne fit ce
-jour-là aucune réflexion. Ursule commençait à respirer, lorsque
-brusquement elle vit le visage de Paul Dacellier se contracter et
-s’enflammer. Avant qu’elle eût pu deviner ce qui causait l’irritation du
-colonel, il se tourna vers l’ordonnance qui remplissait l’office de
-valet de chambre, et de cette voix retentissante que donne à tous les
-officiers l’habitude du commandement, il s’écria:
-
---Garçon stupide, avez-vous bientôt fini d’agiter l’air autour de moi en
-courant comme un dératé? J’ai l’impression de dîner en plein vent, et
-quel vacarme! quelle façon de marcher! on n’entend que vous, vos pas
-ébranlent le plancher!
-
-Figé à sa place, les bras encombrés d’assiettes, rouge jusqu’à la racine
-des cheveux, la bouche ouverte, les yeux dilatés, le coupable semblait
-changé en pierre. Pourtant, sur un signe d’Ursule, il se remit un peu. A
-reculons, il rentra dans l’ombre propice qui couvrait le fond de la
-salle, déposa sa charge sur le dressoir et de nouveau revint vers la
-lumière pour offrir du pain au colonel. Cette fois, il ne marchait plus,
-il dansait. Dressé sur la pointe des pieds, il effleurait à peine le
-parquet. Arrondissant ses coudes, il les élevait gauchement, comme s’il
-espérait voir ses bras se transformer en ailes et l’emporter au-dessus
-du sol. Laurence faillit éclater de rire. Ursule trembla, n’osant
-regarder son cousin. Par bonheur celui-ci ne remarqua rien, il venait de
-déplier son journal et oubliait son entourage. Le dîner se poursuivit
-sans nouvel incident.
-
-Vers la fin du repas, Paul Dacellier interrompit sa lecture et,
-s’adressant à sa fille, il dit, de sa voix brève, où vibrait tout à coup
-une amère ironie:
-
---Il ne faut pas cependant que j’oublie de vous annoncer une nouvelle:
-votre frère se marie.
-
-Laurence releva la tête:
-
---Ah! dit-elle avec une indifférence qui fit sourire son père.
-
-Mais le bon visage effaré d’Ursule Tampin s’illuminait:
-
---Vraiment? s’écria-t-elle ravie. C’est une chose décidée? Quel bonheur!
-André a vingt-cinq ans, n’est-ce pas? C’est un bon âge. Vous devez être
-bien content.
-
-Elle s’arrêta soudain, déconcertée par le regard glacial du colonel, et
-elle balbutia timidement:
-
---Je pense... j’espère que ce mariage a votre assentiment?
-
---Mais oui, ma chère, reprit Paul Dacellier, du même ton railleur et
-sec. Tout s’est passé très correctement. Sur la prière de mon fils j’ai
-écrit à la tante de la jeune fille pour demander sa main. Elle est
-orpheline, grande fortune, un beau parti. Tout cela me touche fort peu.
-Les fiançailles ont eu lieu hier et André m’annonce aujourd’hui que la
-date du mariage est fixée au 8 février. Voici la lettre de votre frère,
-Laurence, et la photographie de votre future belle-sœur, ajouta-t-il en
-retirant de son portefeuille une enveloppe qu’il jeta sur la table.
-
-Laurence examina curieusement le portrait d’une jeune femme grande,
-mince, aux traits réguliers, qui, debout, la tête inclinée, respirait
-une rose, dans une pose un peu affectée, mais gracieuse.
-
---Elle est jolie, dit-elle au bout d’un instant en passant la
-photographie à Ursule.
-
---Oh! charmante, charmante! déclara la vieille fille avec admiration;
-comme elle est bien coiffée! Elle est brune, je pense. Quel âge a-t-elle
-exactement?
-
---Vingt-deux ans, répondit le colonel. Elle s’appelle Juliane Drevain.
-Juliane! Je ne connais pas de nom qui me soit plus antipathique!
-
-... Vous voyez, ajouta-t-il, lorsque sa fille eut pris connaissance de
-la lettre d’André, vous voyez que votre frère compte sur vous pour être
-sa demoiselle d’honneur et qu’il nous invite tous trois fort
-chaleureusement à son mariage. Je resterai chez moi. Vous vous chargerez
-donc, vous et Ursule, de représenter la famille. Il faudra dès demain
-vous occuper de vos toilettes.
-
---Certainement, dit Ursule avec déférence.
-
-Mais le visage de Laurence exprima tout à coup la plus vive contrariété.
-
---Je vous en prie, s’écria-t-elle, en s’adressant à son père avec
-véhémence, dispensez-moi d’une telle corvée. Si vous vous abstenez
-d’assister à ce mariage, je puis comme vous, ce me semble, décliner
-l’invitation de mon frère.
-
-Le colonel, tressaillant d’impatience, la regarda sévèrement.
-
---Vous savez bien, Laurence, riposta-t-il vivement, ce qu’André est pour
-moi. J’ai juré à sa mère de lui pardonner. S’il était malheureux, si je
-pouvais lui être utile, vous me verriez aller à lui. Mais je ne pense
-pas que la présence d’un père qu’il a si profondément offensé et dont il
-est toujours séparé lui soit fort nécessaire.
-
---Non, pas plus que la mienne, repartit Laurence. Il ne se soucie guère
-de nous, j’en suis sûre, et de moi pas plus que de vous. Je ne vois pas
-pourquoi vous m’imposeriez d’aller à ce mariage.
-
---Parce que je le trouve convenable et que j’en ai décidé ainsi,
-répondit le colonel d’un ton cassant. Il est inutile de discuter!
-
-Et, jugeant l’incident clos, il commença de déguster un sorbet au
-kirsch, chef-d’œuvre culinaire d’Ursule. Laurence se contint un instant,
-hésitant devant la lutte qu’elle allait engager. Mais l’impétuosité de
-son caractère l’emporta sur sa crainte.
-
---Eh bien! non, décidément, je n’irai pas, dit-elle soudain, sans oser
-cependant regarder son père.
-
-La foudre tombant aux pieds d’Ursule ne l’eût pas effrayée davantage.
-Son visage imprécis et pâle, qui semblait fait de nuages, de brumes ou
-de fumées, parut sur le point de se désagréger par lambeaux dans les
-airs. Elle saisit la main de sa jeune cousine et murmura d’une voix
-suppliante:
-
---Laurence, voyons, Laurence!
-
-Déjà le colonel sursautait, et, tournant vers sa fille un visage
-indigné, il balbutia:
-
---Vous dites?
-
---Je dis que, dès demain, j’écrirai à André pour le prier de chercher
-une autre demoiselle d’honneur, reprit Laurence en bravant la colère de
-son père. Je n’irai pas à ce mariage, je n’irai pas, je ne veux pas.
-
---Et depuis quand osez-vous dire je veux, je ne veux pas quand j’ai
-parlé! s’écria le colonel avec éclat. Allez-vous maintenant imiter votre
-frère et me refuser l’obéissance qui m’est due? Faudra-t-il que je voie
-mes deux enfants, l’un après l’autre, rejeter mon autorité et multiplier
-leurs offenses?
-
---Ne me comparez pas à André, je vous prie, répliqua Laurence en
-s’animant. Je regrette de vous déplaire, mais pourquoi ne tenez-vous
-aucun compte de mes répugnances? Vous savez bien que j’ai horreur des
-cérémonies, horreur du monde.
-
---Et c’est justement ce que je ne puis admettre, reprit le colonel. Une
-telle sauvagerie chez une jeune fille est inexplicable et nul ne
-comprend pourquoi vous vivez ainsi en ermite sans jamais voir personne.
-
---Je ne fais en cela que suivre votre exemple, objecta Laurence avec
-arrogance.
-
-Mais tout de suite elle baissa les yeux sous le regard de son père.
-
---Est-ce un blâme? demanda-t-il amèrement, voulez-vous dire que je suis
-responsable de votre réclusion? Bien que cela fût pour moi un supplice,
-ne vous ai-je pas conduite au bal durant tout un hiver, et si je refuse
-maintenant toute invitation, n’est-ce pas sur vos prières et parce que
-vous m’avez déclaré que les veilles vous fatiguaient?
-
---Je le reconnais, je ne vous accuse pas, je ne vous reproche rien,
-affirma Laurence, reculant devant une vérité trop cruelle; je voulais
-dire simplement qu’étant votre fille, il n’est pas étonnant que j’aie
-les mêmes goûts que vous.
-
---Ce qui est naturel à mon âge ne l’est pas au vôtre et je ne vous ai
-jamais conseillé de m’imiter. Moi, j’ai fini mon temps, mais vous êtes
-toute jeune encore et vous n’avez aucun motif pour vous retirer ainsi du
-monde.
-
---Ne suis-je pas libre d’organiser comme il me plaît ma vie? dit
-Laurence excédée; telle qu’elle est, elle me convient et je ne me plains
-pas, je ne demande rien.
-
---Vous trouvez-vous vraiment si heureuse? reprit le colonel en haussant
-les épaules, et ne voyez-vous pas le mal que vous me faites avec votre
-pâleur, vos yeux cernés, votre expression triste? Je vous le dis, ce qui
-vous tue c’est votre solitude et je ne supporterai pas que vous viviez
-dans une telle retraite, toujours enfermée dans votre chambre, passant
-des journées entières plongée dans vos sales bouquins que je finirai pas
-jeter à la rue.
-
---Oh! ce serait le comble! s’écria Laurence avec une violence qu’elle
-regretta tout aussitôt en voyant le visage de son père se décomposer.
-
-Le colonel asséna sur la table un coup de poing furieux qui fit vibrer
-les verres.
-
---Le comble de quoi? rugit-il d’une voix tonnante. Que veulent dire ces
-paroles ambiguës et pleines de rancune? Vous n’avez rien à me reprocher,
-entendez-vous, rien à reprendre dans ma conduite envers vous. Il faut
-que vous ayez perdu la tête pour oublier ainsi le respect que vous me
-devez! Que s’est-il donc passé dans ma propre maison? Qui a pu monter
-ainsi ma fille contre moi? Est-ce vous, Ursule?
-
-La vieille fille qui, depuis le commencement de la discussion, ne
-cessait de trembler et cherchait vainement à intervenir, blêmit sous
-cette accusation.
-
---Moi? balbutia-t-elle éplorée. Oh! Paul, pouvez-vous le croire? Cette
-enfant n’a pas voulu vous offenser, j’en suis sûre. Calmez-vous, je vous
-en supplie, je la raisonnerai.
-
---Eh bien! faites-le donc si vous le voulez dès maintenant, dit le
-colonel en se levant et en jetant sa serviette sur la table, car pour
-moi, je deviendrais fou, s’il me fallait discuter plus longtemps avec
-cette insensée.
-
---Mais, Paul, vous n’avez pas fini de dîner. Il y a du raisin encore, du
-beau raisin muscat que vous aimez, il y a du raisin, restez, supplia
-Ursule désolée.
-
-Le colonel, qui ne l’écoutait pas, quittait déjà la salle. Alors la
-vieille fille, regardant tristement Laurence, osa lui adresser une
-timide remontrance:
-
---Ma chérie, ma pauvre chérie, dit-elle avec douceur, vous n’êtes pas
-raisonnable.
-
-La jeune fille l’interrompit tout de suite:
-
---Taisez-vous, Ursule, je ne suis pas en état de vous entendre.
-
-A son tour, elle se leva, porta à ses lèvres, non sans en répandre la
-moitié, un verre d’eau qu’elle vida d’un trait.
-
---Ah! quelle vie, quelle dure vie! gémit-elle, tandis que ses yeux
-sombres se remplissaient de larmes.
-
-Et bousculant sa chaise, elle sortit en courant, laissant Ursule Tampin
-seule devant la table où le valet de chambre, qui venait de rentrer,
-posait une coupe de cristal pleine de raisins lourds aux reflets bleus
-et rouges.
-
-
-
-
-II
-
- Tu as renoncé au monde, tu as pris pour amis intimes les
- montagnes et les forêts afin d’apaiser ton âme.
-
- KAMO TCHOMI.
-
-
-Ce n’était pas la première fois que des scènes semblables éclataient
-dans cet intérieur troublé. De tout temps, Paul Dacellier avait exercé
-sur son entourage une autorité despotique que nul n’osait braver. Ses
-exigences, sa violence glaçaient autour de lui tous les cœurs, et ceux
-qui vivaient dans sa dépendance ne pouvaient pas connaître le repos.
-Lui-même n’avait jamais été heureux, et les chagrins qu’il n’avouait pas
-excusaient quelque peu sa sombre humeur. En effet, avant toutes choses,
-ce soldat convaincu aimait la France avec fanatisme; il souffrait de la
-voir chaque jour plus désarmée, plus annihilée devant l’Allemagne
-triomphante; les passions politiques qui divisaient, en l’affaiblissant,
-son pays, le développement de l’antimilitarisme navraient ce grand
-patriote. Enfant encore en 70, il avait ressenti vivement la honte
-insupportable de la défaite. La capitulation de Sedan, sa ville natale,
-avait orienté toutes ses pensées vers un but unique. Possédé par le seul
-désir de préparer la revanche, de mourir un soir de victoire en
-reprenant quelque hameau d’Alsace, il était entré dans la carrière des
-armes avec l’enthousiasme mystique du chrétien qui se donne à Dieu. Le
-sort devait trahir son unique ambition. Créé pour l’action, l’héroïsme,
-la guerre, il s’usait tristement dans des fonctions médiocres. Ces
-grandes déceptions, et une maladie nerveuse dont il était atteint,
-accroissaient d’année en année l’irritabilité naturelle de son
-caractère. Il adorait sa femme, charmante et frêle créature que tuait
-lentement son maladroit amour. Il chérissait aussi ses deux enfants.
-Pourtant, presque inconsciemment, il les tyrannisait, empoisonnait leur
-vie, décourageait leur tendresse et, prompt à oublier ses torts,
-s’étonnait amèrement de la terreur qu’il inspirait.
-
-André, de bonne heure, échappa à son influence. Ce garçon sec,
-insouciant, têtu, que dirigeait l’esprit de contradiction, prit tout
-naturellement en horreur les opinions qu’il entendait défendre autour de
-lui. A dix-huit ans il était antimilitariste, internationaliste. Il osa
-l’avouer devant Paul Dacellier et, à la suite d’une scène violente,
-quitta la maison paternelle. Il y revint quelques semaines plus tard
-pour assister aux derniers moments de sa mère qui, gravement atteinte
-d’une maladie de cœur, ne put supporter le chagrin que lui causa son
-départ. Elle mourut, en implorant son pardon. Le colonel, désarmé par
-cette prière, abdiqua toute autorité sur son fils, l’envoya achever ses
-études à Paris et lui laissa désormais une entière liberté. Demeuré seul
-avec Laurence, alors âgée de quatorze ans, il appela auprès d’elle
-Ursule Tampin, sa cousine germaine, qui, restée orpheline toute jeune et
-recueillie par ses parents, avait été élevée près de lui. L’humble
-fille, dont le cœur lui appartenait tout entier, fut heureuse qu’il eût
-besoin de son dévouement. Elle vint avec empressement s’installer pour
-toujours dans ce foyer dévasté où sa présence ramena un peu d’ordre et
-de paix. Son rôle n’y fut pas toujours aisé. Malgré la reconnaissance
-infinie qu’il éprouvait pour elle, le colonel, emporté par son caractère
-irascible, l’accablait souvent de reproches injustifiés. Laurence,
-toujours insurgée contre les volontés de Paul Dacellier, la désespérait
-par son indépendance. Il lui fallait sans cesse intervenir entre le père
-et la fille et s’exposer à leur courroux pour les réconcilier. Mais
-Ursule remplissait sa tâche avec une inlassable patience, car elle
-chérissait ces deux êtres farouches et leur pardonnait tout.
-
-Une fois encore, après l’orage qu’avait soulevé l’innocente invitation
-d’André, elle résolut d’agir en médiatrice, et le lendemain, selon sa
-coutume, entra dans la chambre de sa cousine à neuf heures du matin. La
-jeune fille, qui venait de se réveiller, méditait, tenant à la main une
-tasse de thé qu’elle oubliait de boire. Ses paupières gonflées portaient
-la trace des larmes qu’elle avait versées durant la nuit. Ses joues,
-d’une pâleur terreuse, restaient marbrées de taches violettes. Elle
-fixait sur le clair soleil qui entrait par les fenêtres un regard
-vindicatif, comme si cette lumière était pour elle une injure imprévue,
-un affront insupportable.
-
-Ursule l’embrassa tendrement sans oser lui parler et demeura près du
-lit, embarrassée, ne sachant comment provoquer l’explication qu’elle
-désirait.
-
-Installée déjà sur le couvre-pied, où chaque matin elle reprenait la
-même place, Royale Egypte attendait, pour se livrer au sommeil, qu’on
-lui servit le lait tiède et crémeux qui constituait son premier régal.
-Assise toute raide dans le demi-cercle de sa queue repliée, elle
-considérait sa maîtresse avec cette écrasante dignité qui n’appartient
-qu’aux chats, et comme Laurence tardait à satisfaire son désir, la bête
-impatientée s’étira, et, brusquement, plissant son nez, crachant de
-colère, lui gifla la main d’une patte convulsive.
-
-Rappelée à l’ordre de cette impérieuse façon, la jeune fille s’empressa
-de servir sa favorite.
-
---Royale Egypte, ma chère, dit-elle, exprimant dans un triste badinage
-toute l’amertume de son âme, vous avez un détestable caractère, mais
-cela ne m’empêche pas de vous aimer, car vos fureurs comiques sont bien
-inoffensives. Vous n’êtes qu’une bête muette et vous ne pouvez pas faire
-grand mal avec vos dures petites pattes. Les hommes, mon beau chat, ont
-une arme bien plus dangereuse que vos griffes, une arme aiguë,
-empoisonnée, contre laquelle il n’est pas de défense possible, c’est la
-parole. On m’a déchiré le cœur avec des paroles et d’injustes reproches,
-mais nul ne s’en soucie, nul n’a pitié de moi.
-
---Ma chérie, ne dites pas cela, car rien n’est plus faux, s’écria
-Ursule, navrée. Si vous suiviez mes conseils, si vous étiez plus
-raisonnable, votre vie serait plus tranquille et presque heureuse. Ne
-pouviez-vous vous abstenir de braver votre père ouvertement comme vous
-l’avez fait hier?
-
---Faut-il donc immoler toujours mes goûts, obéir et plier toujours?
-Grand merci, je n’ai point une nature d’esclave, riposta la jeune fille.
-Si j’ai refusé d’aller au mariage d’André, ce n’est point par caprice,
-mais vraiment, qu’irais-je faire là-bas? Parader, défiler, subir le
-contact de gens inconnus, leur parler, leur sourire; c’est une épreuve
-au-dessus de mes forces. Oh! le monde est pour moi comme une cuve
-d’huile bouillante où j’endure les tourments de la damnation; ses fêtes,
-ses plaisirs me donnent le désir de pleurer, de mourir. Je le redoute
-plus que tout ici-bas.
-
---Et c’est bien naturel, si vraiment vous y souffrez comme dans une cuve
-d’huile bouillante, reprit Ursule, que cette image vigoureuse avait
-beaucoup frappée. Mais comment faire? Votre père, j’en suis sûre, ne
-veut que votre bien. Il vous permettrait certainement de décliner
-l’invitation d’André s’il savait combien les voyages et les cérémonies
-vous fatiguent.
-
---Seriez-vous prête à lui dire que je tomberai malade s’il me contraint
-d’assister à ce mariage? interrogea Laurence avec un regard caressant et
-plein d’espérance.
-
-Un instant Ursule hésita, car son âme était scrupuleuse et elle aimait
-la vérité, mais elle aimait Laurence plus tendrement encore.
-
---Je tâcherai d’arranger tout cela, dit-elle avec un touchant embarras,
-seulement, ma chérie, il faudra que vous m’aidiez, que vous cédiez en
-apparence à votre père. Dites-lui ce matin quelques mots d’excuses. Il
-oubliera sa colère en voyant votre soumission et sa volonté deviendra
-moins ardente. Alors, peu à peu, en parlant de votre santé, je
-l’amènerai à vous défendre ce qu’il vous avait ordonné.
-
---Bon! je ferai tout ce que vous voudrez, s’écria Laurence en battant
-des mains. Vous étés un abîme de ruses, embrassez-moi vite!
-
-Le visage incolore d’Ursule Tampin, ce visage où tout était gris, même
-la bouche, prit alors tout l’éclat qu’il pouvait avoir et qui égalait à
-peine celui de la lune en plein jour. En même temps ses pâles yeux, où
-se lisaient si aisément les pensées de son âme candide, exprimèrent le
-plus tendre ravissement. Charmée d’avoir consolé son enfant chérie, elle
-la serra longuement dans ses bras. Puis, ayant entendu sonner dix
-heures, elle s’enfuit précipitamment, car sa vie n’était pas faite de
-loisirs. Toute la matinée elle courut, infatigable, de la cuisine à la
-lingerie, du second étage au rez-de-chaussée, donnant des ordres,
-surveillant les domestiques, réparant leurs négligences et s’efforçant
-d’assurer à son intraitable cousin un service impeccable. Malgré sa
-vigilance, le déjeuner fut une tempête. Le colonel rentra en retard,
-annonça qu’il était pressé, bouscula l’ordonnance, se plaignit bien haut
-de sa lenteur, trouva tous les plats détestables et le menu stupidement
-conçu. Devant cette humeur furieuse, Laurence hésitait à remplir sa
-promesse. Pourtant, à la fin du repas, quand on eut servi le café, elle
-rassembla son courage et, comme son père lui passait le sucrier sans la
-regarder, elle dit avec effort en rougissant d’humiliation:
-
---Je regrette ce qui s’est passé hier. Je reconnais que j’ai eu tort.
-
-Ces paroles, que le colonel attendait, lui parurent trop naturelles pour
-désarmer sa rancune.
-
---Bon, dit-il sèchement. Songez maintenant à commander votre toilette et
-tâchez qu’elle soit convenable. Vous me ferez le plaisir de renoncer
-pour une fois aux couleurs sombres que vous affectionnez. Je ne veux pas
-vous voir porter toujours du noir ou du gris, sachez-le.
-
---Je vous apporterai les échantillons et vous choisirez vous-même,
-répondit la jeune fille, admirant dans son cœur sa patience héroïque.
-
-Mais le colonel ne récompensa pas cet effort de vertu.
-
---La peste soit de vous! Me prenez-vous pour une couturière? Vais-je
-passer mon temps à m’occuper de vos chiffons? gronda-t-il, en haussant
-les épaules.
-
-Et, consultant sa montre, il acheva sa tasse de café et quitta la pièce.
-Un instant après il refermait derrière lui la porte de la maison.
-
---Eh bien! dit Laurence en levant vers sa cousine un visage enflammé,
-vous voyez le beau résultat de ma soumission et de mes platitudes. Oh!
-tout cela me rendra folle, j’ai besoin de m’enfuir, d’oublier cet enfer.
-Je sors, Ursule, ne m’attendez pas pour goûter. Je passerai l’après-midi
-chez les Heller.
-
-Ursule approuva ce projet. Elle était toujours heureuse de voir Laurence
-rechercher la compagnie d’Edith et de Mme Heller, car, bien qu’elle
-habitât Fontainebleau depuis six ans, la jeune fille n’y possédait pas
-d’autres amies. Sans le savoir, le colonel l’avait condamnée à cette
-solitude qu’il déplorait et lui reprochait cruellement. Sa réputation
-dans la ville était mauvaise. Le monde ne lui pardonnait pas sa hauteur
-dédaigneuse, sa misanthropie manifeste. Dès les premiers jours de son
-arrivée, on le jugea durement parce qu’il ne recherchait personne et se
-suffisait à lui-même. Et lorsque ses domestiques, dans leurs bavardages,
-le représentèrent sous les traits d’un être lunatique, foncièrement
-méchant, à demi fou, la société accepta sans contrôle cette image
-dénaturée. Pourtant les mêmes personnes qui accablaient Paul Dacellier
-de leur réprobation se montrèrent tout d’abord fort bien disposées en
-faveur de sa fille. Ces bonnes âmes l’eussent volontiers accueillie,
-choyée, consolée, à la condition qu’elle leur fournît, en jouant un rôle
-de victime, des armes contre son tyran, car il est délicieux de trouver
-dans l’exercice de la charité un nouveau prétexte de médisance, de
-pouvoir condamner et calomnier son semblable au nom de la pitié, au nom
-de la justice. Laurence ne fut pas la dupe de ces hypocrisies. En dépit
-de ses révoltes, elle aimait et admirait son père et n’eût pu supporter
-de l’entendre blâmer. Loin de consentir à se plaindre de lui, elle le
-défendit par son silence, repoussa fièrement les avances qui lui furent
-faites et la fausse compassion qu’on lui offrait. Contrainte d’assister
-parfois à quelques réunions officielles, elle évita soigneusement de se
-lier avec les jeunes filles de son âge, car elle ne voulait introduire
-personne dans son intimité et livrer ainsi à la malveillance publique
-les amers secrets de sa vie. Les Heller surent respecter sa réserve
-ombrageuse. Toujours bien accueillie dans leur maison, elle pouvait se
-dispenser d’inviter Edith sans que celle-ci parût s’en étonner. Laurence
-l’aimait doublement pour cette discrétion.
-
-Lorsqu’elle sortit, à deux heures de l’après-midi, le ciel était si
-limpide et son cœur encore si troublé qu’elle voulut, avant de se rendre
-chez ses amies, faire une courte promenade. Sa maison, la dernière de la
-rue de France, était située presque à l’entrée du bois. Quelques minutes
-de marche la conduisaient en pleine solitude, parmi les arbres. Toujours
-elle courait vers eux dans ses heures difficiles. C’était leur voisinage
-qui lui rendait Fontainebleau si cher. Accoutumée dès l’enfance à
-l’existence nomade des filles d’officier, n’ayant jamais eu de demeure
-permanente, errante et partout étrangère, elle avait choisi pour l’aimer
-à l’égal de son pays natal cette petite ville perdue dans la forêt comme
-une île dans la mer et sur laquelle passait constamment le souffle
-purifiant de la nature. Elle y avait fait son nid avec joie. Elle y
-avait enraciné sa vie, elle rêvait d’y rester toujours. La violence de
-son désir semblait avoir contraint les circonstances à l’exaucer, car
-Paul Dacellier, envoyé à Fontainebleau comme lieutenant-colonel, avait
-eu la chance, dix-huit mois auparavant, de passer colonel sans changer
-de garnison, ayant été nommé commandant en second et directeur des
-études à l’Ecole d’application.
-
-Suivie de son chien Consul, Laurence se dirigeait vers la forêt,
-repassant dans sa pensée ses ennuis présents. Pourtant c’était toujours
-avec une sorte d’ivresse qu’elle considérait l’horreur de sa vie. Il
-était rare que la douleur prît chez elle la forme de l’accablement, car
-son âme, accoutumée à l’exaltation de la solitude dans le malheur ou
-dans la joie, chantait toujours. La certitude que son courage et sa
-jeunesse pouvaient faire face à toutes les épreuves, braver tous les
-orages, la comblait d’un immense orgueil et elle éprouvait devant la
-désolation absolue de son existence un étrange sentiment de puissance et
-de liberté.
-
---Chers arbres! comme je suis forte, presque aussi forte que vous,
-songeait-elle, en saluant avec un regard de tendre défi les premiers
-géants ses amis.
-
-Et, dépassant le carrefour de la Fourche, elle quitta la route pour
-s’engager, par de petits chemins capricieux, au cœur des futaies
-familières.
-
-Le sol où stagnaient les feuilles pourrissantes, pareilles à des flaques
-de vin ou de sang, portait encore la trace des orgies de l’automne. Mais
-les bois n’avaient plus l’aspect d’un palais aux chaudes tentures, d’un
-splendide sérail ouvert aux fêtes des saisons. La volupté, l’amour n’y
-rôdaient plus en chantant leurs chansons perverses. L’hiver au beau
-visage intègre, purifiant ce temple un instant profané, lui rendait sa
-grandeur religieuse. Sans parure, dépouillée, la forêt semblait envahie,
-trouée, submergée par le ciel, et de tous côtés ses vastes perspectives
-s’achevaient en plein azur.
-
-Ralentissant sa marche, Laurence oublia bientôt sa colère pour
-participer au recueillement des arbres tranquilles. Ils l’incitaient à
-la méditation, ranimaient sa foi chancelante. En dépit de l’éducation
-chrétienne qui lui avait été donnée, le doute était de bonne heure entré
-dans son âme. A l’âge où on lui enseignait le catéchisme, remarquant que
-son père ne s’approchait jamais des sacrements, elle cherchait à
-s’expliquer ce fait déconcertant: la religion n’était donc point si
-claire, si évidente, puisque cet homme intègre et droit la rejetait?
-Déjà, pour l’enfant attentive, il y avait une brèche ouverte dans ce
-beau palais de la foi où sa mère essayait de l’emprisonner. Laissée
-libre et sans direction par l’indulgence excessive d’Ursule autant que
-par la sévérité distraite du colonel, elle connut trop tôt par ses
-lectures, que nul ne surveillait, la multiplicité des religions et des
-philosophies qui, l’une après l’autre, la séduisirent. Si, dominée par
-sa sensibilité, par ses penchants mystiques, par un besoin inné
-d’adoration, elle restait encore fortement attachée au catholicisme et
-continuait d’en observer par habitude les pratiques essentielles, sa
-ferveur, sa piété capricieuse se ranimaient surtout au contact de la
-nature. Mieux que l’humble paix des églises, le calme auguste de la
-forêt éveillait en elle des sensations d’éternité. Maintenant, de toute
-sa révolte, il ne lui restait plus qu’un sentiment d’amer dégoût pour le
-monde et la terre. Une prière anxieuse s’exhala de son âme, brusquement
-envahie par le désir de Dieu. Les mains jointes, les yeux levés vers le
-soleil, elle souhaita de n’aimer plus rien que l’infini sans forme et
-sans visage. Mais, comme pour railler ce vœu, pourtant sincère, l’image
-de Mme Heller lui apparut soudain et, avec un irrésistible sourire, lui
-masqua le ciel, éclipsa la beauté sereine de l’éther.
-
-Et la jeune fille adora cette image qui depuis des années illuminait sa
-vie.
-
-Quatre ans auparavant, l’arrivée du commandant Heller à Fontainebleau
-avait soulevé dans la ville une agitation fiévreuse et généralement
-hostile que Laurence ignora d’abord, car les bruits du monde ne
-pénétraient guère dans sa retraite.
-
-Pourtant, un matin, elle trouva l’institution Racine où elle achevait
-ses études tout en effervescence. Arrivées de bonne heure, les élèves
-groupées près des portes ou des fenêtres, causaient, en attendant leur
-directrice, avec une animation singulière et semblaient se confier de
-passionnants secrets. Parfois l’une d’elles prononçait d’une voix
-pointue le nom de Mme Heller, et toutes les autres, aussitôt, hochaient
-la tête avec les airs vertueux et offensés que prennent les vieilles
-dévotes pour déplorer la corruption du siècle où elles vivent, quel
-qu’il soit. Filles d’officier pour la plupart, ces adolescentes,
-nourries des préjugés de leurs parents, répétaient, sans en bien
-comprendre l’importance, leurs propos malveillants et déchiraient avec
-une ivresse précoce la réputation de la nouvelle venue.
-
-Laurence était peu liée avec ses compagnes et ne prenait jamais part à
-leurs conversations, mais elle n’avait pu décourager l’obséquieuse
-amabilité de Lucie Jaffin dont le père, capitaine, servait sous les
-ordres de Paul Dacellier.
-
-Tout de suite celle-ci, accourant à sa rencontre, l’accapara, l’étourdit
-d’un flot de paroles. C’était une mince fillette au teint verdâtre, aux
-longues mains crochues, aux grâces d’araignée. La ligne de ses cheveux
-noirs, tirés jusqu’au sang, encadrait pauvrement un visage en lame de
-couteau, découvrant deux oreilles proéminentes toujours aux écoutes. Ses
-petits yeux perçants semblaient épier constamment quelque mal caché, ses
-narines flairer quelque scandale, et sa bouche ne distillait que
-perfidies.
-
---Savez-vous la nouvelle? dit-elle avec son venimeux sourire. Nous
-aurons bientôt pour compagne dans notre classe Edith Heller: triste
-acquisition pour le cours Racine! C’est, je pense, une petite
-dévergondée, bon sang ne peut mentir. Connaissez-vous sa mère, la
-trouvez-vous vraiment si belle?
-
---Je ne l’ai jamais vue, avoua Laurence sans la moindre curiosité.
-
-Lucie Jaffin, enchantée de son ignorance, s’empressa de lui apprendre
-tout ce qu’elle savait de Mme Heller.
-
-On la disait fille naturelle d’une chanteuse de café concert. Toute
-jeune, elle posait pour le nu dans les ateliers de sculpture, lorsque le
-commandant Heller, alors capitaine, et de vingt ans plus âgé qu’elle,
-l’avait rencontrée, aimée, épousée, le pauvre homme! La coquette abusait
-sans remords de son pouvoir sur ce mari crédule et follement épris
-qu’elle déshonorait impunément. On ne connaissait pas de fortune au
-commandant, en dehors de ses appointements. Il avait loué à
-Fontainebleau une maison modeste. Une jeune bonne et son ordonnance
-composaient tout son personnel. Pourtant Mme Heller avait, dit-on,
-trente-cinq robes, des bijoux si beaux qu’elle n’osait les porter, et
-tout son linge était en crêpe de Chine orné de vraie dentelle. Un
-scandale retentissant l’avait chassée d’Alger, sa dernière garnison, où,
-six mois auparavant, le jeune lieutenant Cé, un enfant encore, beau,
-riche, plein d’avenir, affolé par ses coquetteries, s’était tué pour
-elle.
-
-De toute cette légende inventée par l’envie, Laurence ne retint que ce
-dernier détail. Durant le cours, ses distractions, ses réponses
-incohérentes frappèrent d’étonnement le professeur. Son rêve l’emportait
-bien loin de la pièce sévère où retentissaient les voix grêles de ses
-compagnes. Elle ne voyait plus devant elle la vitre que battait la
-pluie, mais la mer scintillante, les fleurs, le soleil d’Alger. Dans ce
-décor radieux elle s’efforçait d’évoquer la beauté de Mme Heller, la
-passion du jeune lieutenant Cé, sa fidélité, sa patience, ses triomphes
-passagers, ses joies bientôt détruites, son grand désir toujours déçu,
-ses soupçons, sa jalousie, son désespoir.
-
-Comme tous les êtres très jeunes, Laurence avait pitié des malheurs de
-l’amour plus que de toute autre misère, mais ils soulevaient dans son
-âme des transports d’enthousiasme, mêlés d’une secrète envie. Elle avait
-passé des heures ineffables à imaginer la douleur de la duchesse de
-Langeais, pleurant à la porte de son amant et l’attendant en vain avant
-de se jeter au cloître. Le drame qu’elle venait de reconstruire et de
-revivre, plus poignant parce qu’il n’appartenait pas au roman, lui
-apportait, avec une émotion plus grave, le même enivrement.
-
-Déjà Mme Heller la captivait, lui inspirait une sympathie inexplicable.
-Sans doute, elle avait dû beaucoup pleurer la mort dont elle était la
-cause, sans doute un inextinguible remords rongeait maintenant nuit et
-jour son cœur jadis heureux. Quoi qu’il en soit, cruelle, perverse,
-inconsciente, ou victime désolée d’une grâce qu’elle maudissait, elle
-portait autour de son front l’auréole d’un passé romanesque, orageux et
-trouble. Et Laurence, sans la connaître, adorait à l’avance sa
-dangereuse beauté.
-
-La semaine suivante, Edith Heller entra à l’institution Racine. Sa
-timidité, sa douceur craintive ne désarmèrent pas les préventions de ses
-compagnes, qui l’accueillirent avec la plus froide réserve. Indignée de
-cette attitude, Laurence accabla de prévenances la nouvelle venue et
-gagna d’un seul coup son cœur tendre et meurtri.
-
-Le cours fini, elle s’attarda volontairement dans la salle d’attente où
-toutes les jeunes filles remettaient leurs chapeaux, tandis que leurs
-mères s’empressaient autour de la directrice. Son ardent espoir ne fut
-pas déçu, et Mme Heller apparut bientôt au seuil de la porte d’entrée.
-Sans l’avoir jamais vue, Laurence la reconnut. Nulle autre ne pouvait
-avoir cette allure langoureuse et cette élégance voyante. Elle avançait
-lentement parmi les groupes pressés des élèves. L’ombre de son chapeau
-fantasque ne voilait qu’à demi l’éclat de ses yeux magnifiques. Elle
-aperçut de loin Edith, lui sourit, et tout son visage brilla comme un
-diamant qu’on fait jouer sous la lumière.
-
-Laurence, éblouie, subjuguée par ce sourire, fit signe à sa femme de
-chambre de l’attendre encore, et feignit de chercher ses gants pour
-rester plus longtemps dans la salle. Mme Heller avançait toujours,
-saluant au passage quelques femmes d’officiers. Celles-ci s’inclinaient
-comme de raides épis qu’un vent détesté courbe malgré eux. Puis,
-redressant bien haut la tête, assujettissant leurs voilettes, serrant
-leurs parapluies, revêches, hautaines, fières de leur vertueuse laideur,
-elles entraînaient précipitamment vers la porte leurs filles effarées,
-comme si elles craignaient que le seul contact d’une belle pécheresse
-corrompît à jamais ces pures enfants. Laurence surprit quelques
-réflexions malveillantes chuchotées à mi-voix. Ses yeux brillèrent de
-colère, son cœur bondit comme celui du chevalier qui entend insulter sa
-dame, car déjà elle aimait Mme Heller plus que sa vie.
-
-La plupart des jeunes filles élevées sévèrement loin du monde ont connu
-ces grandes amitiés romanesques qui chez elles précèdent le véritable
-amour. L’atmosphère restreinte et close où elles vivent n’étouffe pas
-leur sensibilité. A quinze ans, les affections de leur famille ne leur
-suffisent plus: une flamme bizarre et sans objet s’allume en elles. Leur
-cœur s’éveille, mais leurs sens restent profondément endormis.
-Tourmentées du désir d’aimer, elles ignorent généralement à cet âge les
-réalités de l’amour. Si elles sont curieuses et précoces, si quelques
-lectures imprudentes leur ont révélé trop tôt les mystères de la
-volupté, cette révélation ne leur inspire que répulsion. Leur expérience
-théorique n’altère nullement leur pureté. Et comme la chair ne parle pas
-en elles, elles s’attachent à une amie belle, brillante ou infiniment
-douce, à une religieuse qui les comprend et les dirige avec bonté,
-parfois à une inconnue, à une cantatrice qu’elles ont entendue un soir
-et ne reverront jamais.
-
-De telles passions semblent souvent déconcertantes, parce que seule
-l’illusion la plus folle les fait naître et les entretient. Elles ont
-une violence terrible et s’éteignent en un instant. Mais elles sont
-généreuses, belles, dignes de respect, parce que le cœur qui les conçoit
-est sans défiance, sans calcul, se donne tout entier, ne demande rien,
-se réjouit seulement de brûler. C’est l’admirable, le saint,
-l’incomparable amour de l’enfant.
-
-Pendant plusieurs semaines, Laurence vécut dans un état de fièvre et
-d’égarement continuels. Elle ne lisait plus, ne mangeait plus, dormait à
-peine. Tous les jours, elle trouvait un nouveau prétexte pour entraîner
-Ursule au parc, ou battre d’un bout à l’autre la rue Grande, s’arrêtant
-dans les magasins les plus fréquentés, chez les pâtissiers à la mode,
-partout où elle espérait rencontrer Mme Heller. Pour Edith, elle
-montrait une amabilité empressée, se plaçait à ses côtés, lui rendait
-mille services. Un jour, elle osa lui parler de sa mère avec
-enthousiasme et dès lors leur intimité grandit vite. Enfin Laurence eut
-le bonheur d’être invitée chez sa nouvelle amie. Mme Heller vint
-présider le goûter des deux jeunes filles. L’atmosphère renfermée de la
-province était insupportable à cette femme légère. Plongée dans un ennui
-mortel, elle reçut Laurence avec plaisir et celle-ci lui plut, la flatta
-par son admiration et sa dévote extase. Tout hommage, si insignifiant
-qu’il fût, charmait cette orgueilleuse. Faute de mieux, par habitude,
-elle déploya l’arsenal de ses coquetteries en faveur d’une enfant trop
-éprise et trop simple pour deviner ses artifices. Son accueil caressant,
-ses grâces enivrèrent Laurence. Elle admira la bonté de Mme Heller, lui
-prêta toutes les vertus et crut avoir enfin trouvé l’amie parfaite que
-désirent avec tant d’ardeur toutes les jeunes filles solitaires.
-
-En pénétrant dans son intimité, elle ne tarda pas à découvrir la
-frivolité de cette nature vaine et froide, mais ces déceptions mêmes
-fortifièrent son attachement. La douleur, l’immolation sont les seuls
-buts de l’amour pur. Tout être véritablement épris rêve de donner son
-sang, son bonheur, sa vie pour celui qu’il aime. Laurence surpassa tous
-ces sacrifices. Elle abdiqua pour son amie jusqu’à son idéal sévère.
-Elle dépensa dans un perpétuel effort d’indulgence toute l’abnégation de
-son âme, car il n’est point de plus grand holocauste que celui du
-pardon.
-
-Pourtant nulle affection, si désintéressée qu’elle soit, ne peut
-subsister si toute joie lui manque. Par sa beauté merveilleuse, Mme
-Heller satisfit chez Laurence, en même temps que l’appétit du sacrifice,
-ce désir du bonheur qui se mêle à toute passion sérieuse. Devant son
-radieux visage, la jeune fille oubliait vite ses désillusions, s’abîmait
-dans l’extase de la contemplation. Mais la figure réelle et vivante de
-Lætitia Heller lui était moins chère que son seul souvenir et peut-être
-n’avait-elle jamais goûté de félicité plus parfaite qu’auprès de l’image
-irréelle et muette qu’elle se plaisait à évoquer dans le silence de la
-forêt.
-
-
-
-
-III
-
- Et elle n’avait d’égal pour la taille que le rameau de l’arbre
- Bân et pour le teint que la tubéreuse de Chine.
-
- _La Reine de Saba_.
-
-
-Mme Heller habitait rue des Bois, non loin du cimetière, une petite
-maison devant laquelle stationnait ce jour-là, par extraordinaire, une
-voiture attelée de deux chevaux noirs. Laurence, en approchant, reconnut
-avec ennui le cab anglais de M. de Sérannes arrêté à la porte de son
-amie.
-
-La société de Fontainebleau s’occupait fort, à cette époque, du comte de
-Sérannes et révérait son élégance, sa fortune, son nom, sa gloire
-naissante. Peintre déjà célèbre à trente-cinq ans, il possédait à Avon
-une grande propriété où son amour pour la forêt, son goût pour la chasse
-à courre le ramenaient régulièrement deux fois par an, en octobre et en
-février. Cette année cependant, Fontainebleau s’émerveillait de le
-posséder encore à la fin de novembre. Sans raison apparente, il semblait
-vouloir fondre en un seul ses deux séjours ordinaires et, rompant avec
-ses habitudes dédaigneuses, acceptait volontiers les invitations qu’on
-lui prodiguait. Il n’en fallait pas davantage pour exalter démesurément
-les espoirs des mères en quête d’un parti pour leurs filles. Mais Lucie
-Jaffin, toujours astucieuse et bien renseignée, prétendait que les
-charmes seuls de la belle Lætitia enchaînaient le jeune comte à
-Fontainebleau.
-
-Laurence n’avait jamais cherché à contrôler la vérité de cette
-médisance. A plusieurs reprises, M. de Sérannes s’était présenté chez
-les Heller au moment où elle s’y trouvait. Elle s’empressait alors de se
-retirer, plus encore par discrétion que par timidité, car elle eût rougi
-d’épier les secrets et les sentiments de sa chère Lætitia. Ce jour-là
-cependant, elle n’eut pas le courage de renoncer au plaisir qu’elle
-s’était promis et, sachant que l’importun visiteur dont toute la ville
-surveillait jalousement les démarches, ne pouvait s’attarder longtemps
-chez une femme sans risquer de la compromettre, elle sonna très
-doucement à la porte de ses amies.
-
---Ne prévenez pas ces dames, Lisa, dit-elle à la jeune bonne qui vint
-lui ouvrir, je sais qu’elles sont au salon, ne les dérangez pas. Je vais
-les attendre en haut, très patiemment, avec Consul.
-
-Lisa qui, comme ses maîtresses, connaissait l’humeur sauvage de la jeune
-fille, acquiesça d’un sourire et s’effaça pour la laisser passer.
-Laurence monta rapidement au premier étage et gagna le grand cabinet de
-toilette où ses deux amies se tenaient toujours dans la journée.
-
-Cette pièce, spacieuse et claire, donnait sur des jardins que bordait au
-loin la ligne bleue de la forêt. Une haute psyché, une toilette
-dissimulée par un paravent, des fauteuils blancs laqués vieillis par de
-nombreux déménagements, une coiffeuse, plusieurs petites tables
-composaient l’ameublement. Une large glace, un portrait de Mme Heller
-occupaient deux panneaux; les autres restaient vides. Le tapis blanc à
-fleurs crèmes, le papier gris à bouquets roses, les soies jaunâtres
-élimées qui recouvraient les sièges avaient la même tonalité terne,
-claire, insipide. Pourtant, en dépit de sa laideur banale, la pièce
-restait vivante et sympathique. Le sol était jonché de petits souliers
-pimpants qui semblaient se reposer d’une danse récente et n’attendre
-qu’un signal pour reprendre leur menuet. Des dentelles, des écharpes,
-des rubans gisaient sur les meubles. Le paravent écarté laissait voir la
-grande toilette couverte de flacons. Sur un fauteuil, un peignoir
-abandonné évoquait la forme de Mme Heller et son parfum saturait
-l’atmosphère.
-
-Consul s’accroupit devant la salamandre et, fixant son foyer
-incandescent, l’adora durant quelques minutes avant de s’endormir.
-Laurence enleva son chapeau, tira de son sac une cigarette et s’installa
-dans le rocking-chair qu’on lui abandonnait toujours.
-
-Elle avait pris depuis quelque temps l’habitude de fumer. Cette agréable
-manie l’aidait à supporter les heures où l’agitation de son âme,
-troublée par la colère, la passion ou l’attente, lui rendait toute
-lecture, tout travail impossible. Elle allumait sa troisième cigarette,
-lorsqu’un bruit de voix s’éleva dans le silence de la maison. Un rire
-aigu, mais sans gaîté, que Laurence connaissait bien, retentit dans
-l’escalier. Bientôt après, ses deux amies, très animées, entrèrent dans
-la pièce, Mme Heller vêtue de rouge et belle comme une flamme, Edith
-tout en blanc, immatérielle, radieuse comme un pur esprit.
-
---N’êtes-vous point, mon tout petit, une absurde fillette, s’écria Mme
-Heller en embrassant son humble admiratrice. Pourquoi nous priver ainsi
-de votre société charmante?
-
-Elle caressait les cheveux de Laurence, lui souriait délicieusement avec
-cette grâce câline qui, dès l’abord, avait convaincu la jeune fille de
-sa bonté. Mais bien que ses paroles fussent infiniment douces, sa voix
-restait froide et coupante.
-
---Sérieusement, folle enfant, ne pouviez-vous venir nous rejoindre au
-salon au lieu d’attendre ici, seule, et dans un tel fouillis?
-
-Sur un signe de sa mère, Edith, rassemblant les vêtements épars, dégagea
-quelques sièges et rétablit un ordre apparent. Puis elle vint s’asseoir
-auprès de son amie.
-
---Est-ce que M. de Sérannes te fait peur? dit-elle de sa voix basse et
-douce. Pourquoi cherches-tu toujours à l’éviter? Si tu savais comme il
-est simple, aimable, gai, charmant.
-
---Oui, il a tout à fait apprivoisé ma fille et causé beaucoup avec elle,
-affirma Mme Heller sur le ton condescendant qu’elle eût pris pour dire:
-«Il a beaucoup joué avec bébé.»
-
-Edith ne l’entendit pas. Son cœur défiant, timide et sage, débordait ce
-jour-là d’enthousiasme et d’amour.
-
---Je voudrais que tu le connusses, reprit-elle avec ferveur. M. de
-Sérannes comprend ta chère forêt en poète, en artiste. Elle l’a, cette
-année, littéralement ensorcelé. Il ne peut se résoudre à la quitter, car
-il trouve, comme toi, qu’elle est bien plus belle en hiver que durant
-les autres saisons. Oh! vous avez les mêmes goûts et je suis sûre qu’il
-te plairait.
-
---Non, vraiment, je ne le crois pas, dit Laurence d’un air inexorable,
-car tu m’as dit qu’il adorait la chasse.
-
-Mme Heller éclata de rire.
-
---Mon Dieu! dit-elle, est-ce donc un crime si noir à vos yeux? Avez-vous
-pour toutes les bêtes, pour la douce biche, pour le sanglier même, des
-entrailles de sœurs, et les Nemrods de ce monde sont-ils pour vous des
-assassins? Quelle petite fille sensible? Passez-moi, chérie, une
-cigarette, et je vais vous faire un aveu, au risque d’encourir votre
-éternel mépris: j’aime beaucoup, oh! mais beaucoup, la chasse à courre.
-
-Et elle s’étira avec la mine béate et féroce du chat qui vient de manger
-un oiseau.
-
---Cela ne m’étonne pas, murmura Laurence en soupirant. Vous êtes
-cruelle, au fond, chère madame, je le sais bien.
-
-Mme Heller souriait. Ce reproche, quoique juste, n’ébranlait pas sa
-vanité tranquille, car elle était persuadée que les plus condamnables
-défauts devenaient chez elle qualités, charmes et perfections.
-
---Cruelle, mignonne? Expliquez-vous, dit-elle avec sérénité.
-
---Mais, madame, c’est tout simple, vous êtes très coquette et la
-coquetterie est une cruauté.
-
---Cruauté bien anodine, avouez-le.
-
-Laurence tressaillit, indignée, car elle songeait au jeune lieutenant
-Cé. Mme Heller avait-elle oublié sa victime et n’entendait-elle plus ce
-sang crier vers elle?
-
---Oui, Laurence a raison, dit Edith, en levant vers sa mère son beau
-regard candide. Je ne puis comprendre ce jeu pervers de la coquetterie.
-Pourquoi faire le mal sans raison? Pourquoi ne pas décourager tout de
-suite, franchement, ceux qu’on ne peut aimer et laisser voir à celui qui
-nous plaît notre prédilection?
-
---Quelle petite niaise, s’écria Mme Heller en riant. Mais pour être
-vraiment aimée, mon trésor, il faut savoir faire souffrir, rester le
-joyau mystérieux, inaccessible, prix d’une lutte sans fin. L’homme doit
-toujours trembler de nous perdre et nous disputer sans cesse à des
-rivaux. D’ailleurs, pour notre satisfaction même, est-ce qu’un seul
-amour peut suffire? Il en faut mille, brûlant autour de nous comme un
-cercle de flammes. La vie ne prend toute sa saveur que lorsqu’on se sent
-le but unique de tant de cœurs que l’on ravit ou torture à sa guise.
-
---Mais, dit Laurence avec lenteur, si l’un de ces cœurs, peut-être le
-meilleur, le plus tendre, se brise?
-
-Mme Heller comprit cette fois l’allusion. Ses paupières battirent,
-s’abaissèrent. Pourtant, sur ce visage aveugle qui cherchait à mentir,
-apparut une expression de triomphe discret et d’effroyable joie. Le
-souvenir que venait d’évoquer Laurence n’était point pour elle un
-souvenir amer. La mort du lieutenant Cé prenait place dans sa vie comme
-une victoire éclatante, car ce sang versé pour elle attestait la
-puissance de sa beauté. Jamais sans doute elle n’avait honoré d’une
-larme la mémoire de son triste amant. Mais elle songeait à lui avec
-complaisance lorsqu’elle repassait, dans ses heures d’ennui, ses succès
-de coquette. Laurence, épiant son visage, devina ses pensées; elle vit
-enfin la sécheresse sans bornes de ce cœur qu’elle croyait faible, et
-pourtant sensible. Mme Heller lui inspira une sorte d’horreur. Elle
-chercha le regard d’Edith, espérant y lire un reflet de son indignation.
-Mais la jeune fille n’avait point écouté les dernières paroles de la
-conversation. Elle rêvait immobile, les yeux levés vers la fenêtre, et
-Laurence fut tout à coup frappée de sa beauté.
-
-Bien qu’elle fût réellement jolie, Edith Heller, d’ordinaire, plaisait
-peu. Sérieuse, humble, elle s’habillait mal, s’effaçait volontiers
-devant sa mère dont elle copiait avec servilité les toilettes et la
-coiffure. Mais les robes ajustées, qui moulaient savoureusement les
-formes pleines de la jeune femme, étriquaient le corps mince et plat de
-l’adolescente, et les couleurs voyantes, brutales, hardies
-qu’affectionnait Mme Heller accentuaient jusqu’à la lividité la pâleur
-de sa fille.
-
-Elle semblait, ce jour-là, avoir acquis tout à coup le goût ingénieux
-qui sait mettre en relief les qualités d’une silhouette ou d’un visage.
-Sa robe blanche, de forme vague et presque enfantine, faisait valoir sa
-jeunesse et son charme candide. Une haute coiffure dégageait son beau
-front et l’ovale délicat de sa figure. Une couche de rouge avivait son
-teint morbide et transparent de rousse. Elle était assise de biais sur
-un fauteuil bas, la tête renversée sur le dossier. Ses bras minces et
-longs, dont on voyait courir sous la peau diaphane les veines bleues,
-gisaient dans les plis de sa robe comme deux ailes repliées. Elle était
-très grande se tenait mal, et son attitude ployante, défaillante,
-prenait dans sa toilette vaporeuse une grâce infinie.
-
-Si Edith avait l’aspect d’un ange, tout autre était la beauté sensuelle
-de Mme Heller. Ses yeux semblaient faits pour percer le faible cœur des
-hommes et se réjouir de leur agonie, ses narines pour respirer les
-parfums agréables, sa bouche pour savourer le vin, les bonbons, les
-baisers et la douceur du rire. Sa brûlante physionomie ne connaissait
-pas le repos. L’œil brun, scintillant, admirable, changeait sans cesse
-d’expression, tournait sous les belles paupières, brillait sournois ou
-tendre à travers les cils abaissés, puis s’ouvrait comme un phare,
-répandant à flots sa lumière. Ses narines mobiles s’émouvaient pour un
-rien. Elle riait facilement pour montrer ses dents éclatantes et
-lorsqu’elle était sérieuse, aussi calme qu’elle pouvait l’être, elle
-mordait sans cesse sa lèvre ou l’avançait dans une moue exquise, et, par
-ces mouvements étudiés qui semblaient naturels, elle attirait
-constamment l’attention sur sa bouche enivrante.
-
-D’ordinaire, lorsqu’elle était près de Mme Heller, Laurence ne regardait
-qu’elle, et la jeune femme, habituée à ce muet hommage, s’étonna de
-surprendre son regard attaché sur Edith.
-
---Comment trouvez-vous ma petite fille? dit-elle sèchement. Affreuse,
-n’est-ce pas, et stupidement attifée?
-
---Mais, madame, au contraire, répondit Laurence, ne voyez-vous pas
-combien elle est jolie? Une véritable beauté!
-
-Edith rougit de plaisir.
-
---Maman n’est pas de ton avis, dit-elle timidement. Nous nous sommes
-fâchées toutes deux ce matin à propos de ma coiffure.
-
---Elle est ridicule, ma pauvre petite, et pas du tout moderne.
-
---Cela ne fait rien, si elle me va. M. de Sérannes l’a trouvée
-charmante.
-
-Mme Heller eut un rire strident.
-
---Voilà une belle autorité, riposta-t-elle avec une ironie méchante. Si
-tu plaçais un chaudron sur ta tête, M. de Sérannes t’en ferait
-compliment. Il remplit son rôle de galant homme, mais sois sûre que dans
-son âme il s’est moqué de toi. D’ailleurs, ce n’est point seulement ta
-coiffure que je trouve grotesque. C’est aussi cette robe fade, ingénue,
-sans chic, sans ligne, que tu as voulu commander toi-même. Et
-puis...,--sa voix devint plus acerbe encore,--je ne comprends pas qu’à
-ton âge tu mettes de la poudre et du rouge. Tu as l’air d’une grue, mon
-petit chat, tout simplement.
-
-Laurence écoutait stupéfaite. La jalousie furieuse qui manifestement
-animait Mme Heller lui soulevait le cœur. Son dégoût fut plus fort que
-son amour.
-
---Grands dieux! s’écria-t-elle, feignant la plus vive gaîté, comme vous
-êtes prude, chère madame!
-
-La jeune femme rougit violemment sous cette apostrophe. Ses yeux
-étincelèrent et Laurence, éperdue, détourna la tête pour fuir ce regard
-qu’elle aimait malgré tout. Pourtant, dans un dernier effort de courage,
-elle ajouta, s’adressant à Edith:
-
---Crois-moi, ta robe est très jolie et ce rouge te va très bien, car tu
-es toujours à mon avis un peu trop pâle.
-
-Déjà Mme Heller avait repris sa sérénité orgueilleuse.
-
---Bien, mes enfants, très bien, dit-elle avec condescendance; après tout
-vous en savez plus long que moi.
-
-Elle se leva, prit une cigarette et, sans l’allumer, la lançant en l’air
-et la rattrapant comme une balle, elle se dirigea vers la porte.
-Laurence la suivit d’un regard désolé, et lorsque la jeune femme eut
-quitté la pièce:
-
---Je crois, dit-elle à Edith, en dissimulant sa tristesse sous un
-sourire tremblant, je crois que j’ai blessé ta mère.
-
---Bah! ce n’est rien. Maman ne peut souffrir la contradiction. Mais vois
-pourtant combien j’ai eu tort de l’écouter, de m’habiller comme elle et
-selon ses conseils. Quoi qu’elle en dise, M. de Sérannes n’est point un
-flatteur. Il ne m’avait pas encore adressé le moindre compliment.
-D’ailleurs, j’ai lu dans ses yeux, lorsqu’il me regardait, une
-admiration sincère, étonnée. J’ai senti qu’il me trouvait changée, plus
-jolie que d’habitude, et cela m’a causé un extrême plaisir.
-
-«Ah! je comprends, songea Laurence qui observait curieusement le visage
-exultant de son amie. Elle aime le comte de Sérannes. C’est pour lui
-plaire qu’elle se pare, et parce qu’elle a réussi, la colère de sa mère
-la laisse indifférente. Mais qui me consolera, moi, si ma chère Lætitia
-ne me pardonne pas?»
-
-Jusqu’à cinq heures, les deux jeunes filles n’échangèrent plus que des
-propos vagues et sans suite. Edith savourait en silence l’ivresse du
-premier amour. Laurence épiait avec anxiété les bruits de la maison.
-Enfin la bonne apporta le thé. Mme Heller reparut. Son attitude fut
-aimable et naturelle. Mais Laurence crut, à plusieurs reprises,
-surprendre dans ses yeux une expression d’implacable rancune, et, le
-cœur lourd, elle prit plus tôt que de coutume congé de ses amies.
-
-
-
-
-IV
-
- Ce qui me frappe le plus chez beaucoup d’êtres que je vois,
- c’est l’absence de vie, l’absence de douleur, et l’absence de
- joie. Ils sont vraiment morts.
-
- Geneviève HENNET DE GOUTEL.
-
-
-Les jours suivants, la maison Dacellier fut tranquille. Des
-complications politiques inquiétaient l’opinion; on parlait d’une guerre
-prochaine. Le colonel, enivré par cet espoir, était d’humeur radieuse.
-Laurence, qu’il oubliait de tourmenter, s’absorbait dans le souvenir de
-Mme Heller et s’accusait d’injustice envers cette amie si chère.
-
---Il est vrai, songeait-elle, que son âme est sèche et sa vanité
-monstrueuse. Elle est jalouse de sa fille et cela me semble bas, mais
-n’y a-t-il pas derrière cette jalousie une grande et naturelle douleur?
-Oh! pauvre Lætitia, elle est belle, mais non plus pour longtemps. Dans
-quelques années, elle la perdra cette beauté qui est sa puissance, son
-génie, sa richesse. Sa fille, de jour en jour, s’épanouit, tandis
-qu’elle va vers son déclin; bientôt il faudra qu’elle lui cède sa
-royauté, sa place, ses honneurs. Elle souffre... pourtant je lui refuse
-toute pitié. N’aurais-je pas dû, au lieu d’admirer si haut la grâce
-d’Edith, lui dire combien aisément elle l’éclipse encore? Je me suis plu
-à raviver sa blessure, à l’humilier cruellement, moi qui prétends
-l’aimer!
-
-L’intensité de ses remords accrut sa passion. Elle parut s’évader du
-monde où elle vivait. Son regard vague et songeur ne se posait plus
-volontiers sur aucun objet proche, cherchait toujours le ciel, le vide
-ou l’horizon. Quand le vent soufflait en rafale, elle descendait au
-jardin pour recevoir avec ivresse le choc des grandes brises farouches.
-Puis elle remontait dans sa chambre, s’asseyait à sa table et, masquant
-d’une main son visage où la joie couvait comme un feu sombre, durant des
-heures, absorbée, pensive, les yeux mi-clos, elle écrivait des vers.
-Toutes les fois qu’une émotion vive avait bouleversé son cœur, elle
-éprouvait le besoin de donner à ses pensées une forme lyrique. Elle ne
-croyait pas avoir de talent, ni obéir à une vocation déterminée, mais
-elle se sentait heureuse lorsque l’inspiration, avec une insurmontable
-violence, s’emparait d’elle, l’obligeait à chanter. Ces transports
-duraient peu, la moindre contrariété suffisait à les calmer.
-
-Une nouvelle désagréable mit bientôt fin à son délire. André, par
-lettre, annonça sa visite à Fontainebleau pour le dimanche suivant. Il
-venait présenter aux siens sa fiancée. Mlle Drevain, tante et tutrice de
-Juliane, devait accompagner le jeune couple.
-
-Laurence avait horreur du monde et des nouveaux visages. La pensée qu’il
-lui faudrait être aimable avec sa future belle-sœur, et se torturer
-l’esprit durant toute une journée pour alimenter une conversation
-fastidieuse, l’accablait à l’avance de fatigue et d’ennui.
-
-De même que sa fille, mais pour des motifs plus graves, le colonel
-appréhendait la visite annoncée, car il ne retrouvait jamais André sans
-éprouver une impression pénible. Tout autre père eût été fier pourtant
-de ce fils qui, laissé libre de bonne heure, avait évité les abîmes où
-les passions entraînent tant d’adolescents. Telle était la raison de ce
-jeune homme rangé que, l’année précédente, ayant, dans une liaison
-passagère avec une actrice, ébréché quelque peu la fortune qui lui
-venait de sa mère, il s’empressait de la rétablir par un mariage
-honorable et brillant. Sa vie, à la fois sérieuse et frivole, était
-parfaitement bien organisée. Doué d’un goût très sûr, d’une intelligence
-prompte et curieuse, il faisait dans plusieurs journaux de la critique
-d’art. Robuste, bien portant, patineur émérite, redoutable champion de
-tennis, il dirigeait en même temps une petite revue sportive, et
-toujours sa volonté patiente demeurait tendue vers un but unique: la
-conquête du bonheur.
-
-Le colonel appréciait peu cette sagesse. Semblable à ces fervents
-chrétiens qui, rapportant tout à Dieu, cherchant toujours sa gloire,
-aiment en Lui leurs chers enfants, il n’avait désiré un fils que pour le
-donner à la France. Lorsque, pour la première fois, il le tint entre ses
-bras, il le consacra dans son cœur à la patrie. Par lui, il rêva de
-fonder toute une race d’officiers qui, de génération en génération,
-perpétueraient son dévouement, sa fidélité. Ainsi, lorsque sonnerait
-l’heure de la revanche, s’il était couché dans la tombe, du moins son
-âme servirait encore la grande cause sacrée et la France trouverait
-toujours, prêt au sacrifice, à défaut de lui, un de ses descendants.
-André, par sa révolte imprévue, avait anéanti ces beaux espoirs, et le
-colonel ne s’était jamais consolé d’une telle déception. Ce fils, si
-charmant, si distingué qu’il fût, restait pour lui l’œuvre avortée dont
-l’artiste sévère, mais impuissant, vaincu, se détourne plein d’amertume.
-
-Seule, la bonne Ursule attendait les trois visiteurs avec la plus
-joyeuse impatience. Sociable, naïve, indulgente jusqu’à la chimère, elle
-prêtait à Juliane, sans la connaître, toutes les qualités. Elle croyait
-fermement que cette irrésistible personne deviendrait tout de suite pour
-Laurence une amie, une sœur d’élection. Ayant caressé ce beau rêve toute
-une semaine, la vieille fille fut vivement déçue lorsque, le dimanche,
-elle vit Laurence entrer au salon avec un visage glacé et tendre la main
-à sa future belle-sœur, en la saluant d’un: «Bonjour mademoiselle», jeté
-d’un ton sec et presque insolent.
-
-Mais déjà Juliane l’embrassait cordialement et s’écriait d’une voix
-aimable où ne vibrait pourtant ni sincérité, ni affection:
-
---Oh! Laurence, ne m’appelez pas mademoiselle! Je suis, voyez-vous, si
-contente d’avoir enfin une petite sœur! Laissez-moi vous nommer ainsi,
-dès à présent!
-
-Laurence ne trouva pas un mot pour répondre à ces paroles gracieuses.
-Son visage trop sincère exprima un malaise flagrant, tandis qu’elle
-considérait curieusement l’affable visiteuse, s’étonnant de la trouver à
-la fois si jolie et si ordinaire. Juliane était belle, en effet, mais
-rien dans sa beauté classique n’excitait la surprise, ni l’intérêt. Ses
-yeux posaient sur toutes choses un regard bienveillant et courtois. Une
-souple politesse entr’ouvrait sans cesse ses lèvres fraîches dans un
-sourire mondain. Sa chevelure noire et lustrée, relevée en une coiffure
-symétrique, semblait peinte, et son visage avait une expression d’ardeur
-banale qui laissait deviner la froideur de son âme. Pourtant, son
-élégance, sa grâce réelle surprirent agréablement le colonel, plus
-accessible que sa fille à la séduction féminine. Vaincu à la fois par un
-scrupule secret et par l’insistance irrésistible de cette enjôleuse, il
-promit assez facilement d’assister à son mariage. A la grande joie de
-Laurence, il déclina pour elle toute invitation, alléguant sa santé
-délicate.
-
-Depuis huit jours, Ursule avait patiemment préparé ce revirement. Mais
-le succès complet de son machiavélisme la pénétra de confusion. Elle
-rougit pitoyablement sous le regard triomphant que lui jeta sa jeune
-cousine. Heureusement, Paul Dacellier ne remarqua pas son embarras, car,
-au même moment, la femme de chambre vint annoncer le déjeuner, et il se
-leva pour offrir son bras à Mlle Drevain.
-
-Créée comme sa nièce pour les salons et les pompes du monde, celle-ci
-n’était que sourire, compliments et cérémonies. Deux énormes solitaires
-oscillaient le long de ses joues poudrées, ses mains étaient chargées de
-bagues, sa robe noire constellée de jais et de paillettes. Elle brillait
-et scintillait des pieds à la tête, et de sa bouche coulait sans cesse
-un flot de paroles aimables dont ses interlocuteurs, quelle que fût leur
-bonne volonté, ne pouvaient conserver le moindre souvenir.
-
-La politesse un peu altière du colonel l’avait dès l’abord enchantée.
-Durant le déjeuner, elle déploya pour lui toutes ses coquetteries,
-toutes ses grâces surannées, l’accapara, l’étourdit de son bavardage
-insipide. Il l’écoutait complaisamment, s’occupait d’elle, essayait
-d’oublier la présence d’André. Le jeune homme l’y aidait de son mieux,
-observait un silence prudent. Parmi la société vaine et légère qu’il
-fréquentait à Paris, on l’admirait pour son esprit caustique, ses
-théories paradoxales; mais, devant son père, cœur naïf et ardent dont il
-connaissait l’intransigeance, ce grand railleur, gêné, paralysé,
-contenait sa verve moqueuse, gardait une attitude neutre, circonspecte.
-Une fois cependant, il oublia ses résolutions. Ce fut au moment où
-Juliane, croyant se montrer fort originale, disait gracieusement à son
-futur beau-père:
-
---Moi, colonel, si j’avais eu le bonheur d’appartenir au sexe fort,
-j’aurais voulu être officier. Trois types d’hommes me semblent entre
-tous admirables: le prêtre, le poète, le soldat!
-
-André, qui l’écoutait en souriant, et qui, charmé de sa beauté, goûtait
-peu cependant ses phrases convenues, ses opinions impersonnelles, jeta
-d’un ton ironique:
-
---Vous oubliez, ma chère, le joueur de tennis. Lui aussi est grand par
-son courage, il ne craint pas les balles.
-
-Juliane et sa tante, ravies de cette plaisanterie, s’apprêtaient à en
-rire, mais elles remarquèrent la grimace significative du colonel et,
-bien inspirées par leur exquise politesse, elles se contentèrent de
-hocher la tête avec l’indulgent sourire qu’on accorde aux boutades d’un
-enfant incorrigible. André, rappelé à l’ordre par un regard de sa
-fiancée, n’osa plus parler qu’à l’indulgente Ursule.
-
-Placée à côté de Juliane, objet de toutes ses attentions, Laurence
-entretenait avec peine une conversation difficile. A toutes les
-questions que lui posait gentiment sa future belle-sœur, elle était
-obligée de répondre négativement. Il lui fallut bien avouer qu’elle
-n’avait pas d’amies, ne cultivait aucun art d’agrément, détestait les
-bals, les fêtes, les visites. Son embarras redoubla lorsque Juliane,
-apprenant qu’elle lisait beaucoup, vanta bien haut quelques romanciers
-modernes dont l’insipide platitude exaspérait Laurence. Pour rien au
-monde elle n’eût voulu révéler à sa froide interlocutrice son amour
-fervent pour les tragiques grecs, pour Homère ou Shakespeare. Sommée de
-citer ses auteurs favoris, elle nomma seulement Hugo, Chateaubriand,
-Balzac, Stendhal. Juliane ne cacha pas son mépris pour ces génies
-qu’elle croyait surannés. Aucun d’eux ne valait à ses yeux les
-conférenciers à la mode, dont elle énumérait les noms avec extase. Plus
-l’entretien se prolongeait, plus Laurence sentait grandir en elle cette
-impression d’isolement qui, douce et naturelle sur une route déserte,
-dans une chambre vide, devient anormale et pénible dans un salon, au
-milieu du monde.
-
-A la fin du repas, la conversation, en redevenant générale, la délivra
-de toute contrainte. Rendue aux douceurs du silence, elle observait
-curieusement les fiancés, cherchant à deviner s’ils avaient l’un pour
-l’autre un réel et profond amour, car les passions humaines
-l’intéressaient toujours. Mais pas un instant la figure régulière et
-spirituelle de son frère, le froid visage de Juliane ne reflétèrent ces
-émotions ardentes qui bouleversent les traits des vrais amants. Très à
-l’aise dans leur rôle gênant de fiancés, ils se regardaient avec une
-tranquille complaisance. Leur attitude était celle de deux associés liés
-par un contrat avantageux. Sur le point d’unir leur jeunesse, leur
-beauté, leurs fortunes égales, contents l’un de l’autre, ils savouraient
-paisiblement un bonheur établi sur de solides bases et trop bien garanti
-pour leur manquer jamais.
-
-Lorsque, à la fin de la journée, Laurence, excédée, le front barré par
-la migraine, se retrouva seule avec la bonne Ursule qui, toujours
-indulgente, lui vantait la bonne grâce des jeunes fiancés, elle
-l’interrompit:
-
---Ne me parlez plus d’eux, ils me font horreur, et le mariage plus
-encore. Pouah! l’écœurante chose. Je ne me marierai certainement jamais,
-ou alors il faudrait que je fusse bien follement amoureuse.
-
---Cela viendra, dit Ursule avec confiance.
-
-Une expression de tristesse intense, d’effroi presque tragique passa
-dans le regard de Laurence.
-
---Ne le souhaitez pas! dit-elle vivement. L’amour serait pour moi
-dangereux et terrible. Je n’aimerai pas faiblement, ni médiocrement.
-Celui que je choisirai, je serai à lui pour toujours et nulle douleur ne
-m’en détachera. Mais je suis ambitieuse et difficile. Si j’aimais
-quelqu’un, Ursule, il faudrait que ce fût la merveille du monde, et cet
-être miraculeux ne pourrait pas m’aimer, ajouta-t-elle amèrement.
-
---Pourquoi? interrogea Ursule étonnée.
-
-Elle admirait aveuglément sa jeune cousine et n’imaginait pas qu’on pût
-méconnaître ses perfections. Laurence, plus lucide, ne nourrissait
-aucune illusion. Privée de cette beauté physique, de ce charme extérieur
-qui, seuls, captivent le capricieux amour, elle plaisait peu et ne
-l’ignorait pas, mais elle ne se plaignait jamais de cette douleur.
-
-C’est peut-être parce qu’elle ne croyait pas pouvoir inspirer ni
-éprouver une passion sérieuse qu’elle s’était attachée si fortement à
-Mme Heller. Bien que vaine, égoïste, imparfaite, cette femme restait le
-seul intérêt, l’ornement de sa vie. Elle s’affligea donc fort de la
-perdre de vue durant quelque temps. A cette époque de l’année, la saison
-mondaine commençait. Les visites, les dîners, les grandes réceptions
-absorbaient la belle Lætitia. Laurence ne retrouvait plus Edith qu’une
-fois par semaine, le mardi matin, à l’institution Racine, où elle
-suivait encore des cours de littérature. Le reste du temps, Lucie Jaffin
-la tenait fidèlement au courant des faits et gestes de ses amies.
-Laurence, qui la rencontrait partout, active, affairée, image vivante de
-l’information, colportant d’un bout à l’autre de la ville des potins
-malveillants, avait, par elle, le compte rendu de tous les bals donnés
-dans la société militaire. Mme Heller, de jour en jour plus jeune et
-plus charmante, y oubliait entièrement son rôle maternel, éclipsait
-toutes les femmes, accaparait tous les hommages. Le comte de Sérannes,
-également assidu près d’elle et près d’Edith, scandalisait les honnêtes
-gens par sa conduite énigmatique. Lucie Jaffin prétendait qu’il était
-l’amant de la mère, mais finirait par épouser la fille, et elle voilait
-avec horreur sa laide face, à la pensée de ce ménage à trois.
-
-Brusquement, sans raison apparente, Mme Heller prit l’habitude de venir
-très souvent le soir, vers six heures, demander des livres à Laurence.
-Celle-ci, qui connaissait les goûts de son amie, achetait tous les
-romans qui pouvaient lui plaire. Son choix fait, la belle Lætitia
-s’asseyait près du feu, s’avouait triste et découragée, se plaignait
-âprement de la médiocrité de sa fortune. Une expression de haine
-défigurait son lumineux visage lorsqu’elle parlait de son mari. Oubliant
-qu’elle l’avait jadis épousé par amour, elle ne lui pardonnait pas
-l’existence médiocre qu’elle traînait, depuis vingt ans, de garnison en
-garnison. Maintenant, sa jeunesse allait finir. Sa beauté, sa puissance
-de séduction ne lui auraient servi de rien. Elle n’aurait même pas, pour
-charmer son déclin, les compensations agréables que procure l’argent.
-Bien souvent, en évoquant l’avenir morne et mesquin qui l’attendait,
-cette femme, plus faible qu’une enfant gâtée, fondait en larmes. Son
-chagrin, si puéril, si vil qu’il fût, remuait Laurence. Elle cherchait
-sans cesse le moyen d’y porter remède. Agenouillée près de Mme Heller
-sanglotante, elle soupirait avec une ferveur désolée:
-
---Dites-moi, que puis-je faire pour vous, je voudrais tant vous être
-utile.
-
-Convaincue de son dévouement, de sa fidélité, Mme Heller lui dit un soir
-en la quittant, le plus simplement du monde:
-
---A propos, chérie, quand vous verrez demain Edith au cours, laissez-lui
-croire que j’ai passé toute ma journée, vous entendez bien, toute ma
-journée chez vous. C’est entendu, n’est-ce pas? ne me trahissez pas,
-vous êtes un amour!
-
-Elle s’enfuit, légère, inconsciente, laissant Laurence en désarroi. Que
-Mme Heller, si belle, probablement très passionnée, eût un amant lui
-semblait excusable. Mais la certitude que son amie, en venant la voir si
-souvent, avait un but intéressé lui causait un vif chagrin. Et les
-mensonges, la complicité qu’exigeait d’elle la jeune femme blessaient
-son âme, assoiffée seulement de nobles sacrifices. Ne voulant ni trahir
-Lætitia, ni tromper Edith, elle prétexta le lendemain une violente
-migraine et n’alla pas à l’institution Racine.
-
-Mme Heller, dont la vie n’avait été qu’une perpétuelle intrigue, ne
-devinait aucunement les scrupules de Laurence. Elle revint souvent la
-voir et toujours, en la quittant, lui adressa la même recommandation.
-Laurence recevait maintenant sans plaisir ces visites naguère
-passionnément attendues. Elle évitait soigneusement Edith et n’assistait
-plus au cours de littérature. Mais, pour éviter toute explication avec
-Ursule, elle sortait cependant le mardi matin à l’heure habituelle,
-passait sa matinée dans la forêt, ou à l’église lorsqu’il pleuvait trop.
-
-Puis, de nouveau, Mme Heller parut l’oublier, cessa complètement de
-venir la voir. Laurence se réjouit tout d’abord de cette absence qui, en
-se prolongeant, finit par l’inquiéter démesurément, car une lettre
-qu’elle écrivit à Edith resta sans réponse. Pour avoir des nouvelles de
-son amie, elle retourna enfin à l’institution Racine.
-
-La place qu’Edith occupait d’ordinaire à ses côtés resta vide ce
-matin-là. Laurence surveilla vainement la porte d’entrée. Elle finit par
-se pencher vers sa voisine et lui demanda à voix basse:
-
---Savez-vous si Edith est malade? Ne viendra-t-elle point aujourd’hui?
-
-Cette question si simple parut troubler étrangement sa compagne. Elle
-rougit jusqu’à la racine des cheveux et murmura d’un air pudique et
-scandalisé:
-
---Non, naturellement, cela vaut mieux pour tout le monde.
-
-Laurence demeura stupide d’étonnement et, durant une heure, médita cette
-réponse bizarre sans réussir à en pénétrer le sens. Triste, le cœur
-plein d’angoisse, elle n’entendait pas la voix du professeur qui
-bourdonnait doucement dans le silence de la salle, et sur son cahier de
-notes, sa main tremblante griffonnait seulement le nom de Lætitia.
-
-Dès que le cours eut pris fin, surmontant son aversion pour Lucie
-Jaffin, elle la chercha du regard, résolue à l’interroger. Bientôt, elle
-la vit accourir, cordiale et souriante.
-
---Enfin, vous voilà revenue, s’écria la doucereuse fille en serrant la
-main de Laurence. Vous nous manquiez beaucoup et personne ne
-s’expliquait votre absence. Pourquoi cet air triste? Ah! mon Dieu, je
-comprends; vous êtes toute désemparée sans votre inséparable Edith.
-Pauvre petite! Il est naturel qu’elle se tienne à l’écart, sa situation
-est si pénible, si fausse. Pourtant tout le monde la plaint, moi la
-première, vous pourrez le lui dire.
-
---Mais pourquoi? qu’a-t-elle? que se passe-t-il? interrogea Laurence.
-
---Ah! vous ne savez pas?
-
-Le petit œil noir de Lucie Jaffin pétilla d’une affreuse joie.
-Entraînant sa compagne à l’écart, elle prit plaisir à prolonger durant
-quelques minutes une attente qu’elle savait cruelle. Enfin, elle parla,
-assourdissant discrètement sa voix aigre:
-
---Oui, disait-elle, c’est un grand malheur pour Edith qui n’est pas
-responsable. Mme Heller est partie la semaine dernière avec M. de
-Sérannes. Cela devait finir ainsi. Sa situation n’était plus possible à
-Fontainebleau. Elle s’était vraiment trop compromise. Presque tous les
-jours, le cab de M. de Sérannes l’attendait à l’entrée de la forêt, la
-conduisait à Avon, la ramenait le soir vers six heures. On l’a
-rencontrée plusieurs fois descendant de cet équipage. Déjà quelques
-femmes d’officiers supérieurs ne la saluaient plus, avaient juré de la
-jeter à la porte de leur salon. Mme Heller s’est bien gardée de
-s’exposer à cet affront. Sentant venir l’orage, elle a décampé,
-abandonnant son mari et sa fille qui ne soupçonnaient rien, les
-malheureux! Il paraît qu’elle n’a rien emporté, pas un bijou, pas une
-robe, seulement un petit sac à main. Mais, bah! son amant est assez
-riche pour la dédommager. La fine mouche a fait une belle affaire.
-
---Lætitia, ma chérie, ma vie, ma belle rose, c’est fini maintenant, je
-ne vous verrai plus, songeait Laurence au désespoir.
-
-Et l’effort qu’elle faisait pour retenir ses larmes était si grand
-qu’elle en tremblait. Lucie Jaffin se délectait avidement de sa douleur.
-
---Mais, vraiment, est-il possible que vous ignoriez tout cela?
-insinua-t-elle doucement. Vous étiez si intime avec Mme Heller, vous la
-voyiez si fréquemment. Ne vous a-t-elle jamais confié, ni laissé deviner
-son secret?
-
-Laurence n’entendit même pas cette question perfide. Absorbée dans son
-chagrin, le regard vague, oubliant l’être malveillant qui l’épiait, elle
-soupira:
-
---Je l’aimais tant! je l’aimais tant!
-
-Lucie Jaffin se fit plus suave encore.
-
---Oui, ma chère, oui, ma chère. Oh! naturellement, je vous plains!
-Pourtant Mme Heller n’était pas une amie pour vous. On s’étonnait même
-que le colonel vous permît de la fréquenter. Si vous m’aviez écoutée, je
-vous avais bien dit que cette femme était une rien du tout.
-
-Mais sa compagne, qu’elle croyait abattue, incapable de se défendre,
-tourna soudain vers elle un visage terrible.
-
---Je vous défends, entendez-vous, d’insulter Mme Heller en ma présence,
-s’écria Laurence avec colère, car je ne rougis aucunement de mon
-affection pour elle. Je n’ai honte que d’une seule chose, c’est d’avoir
-écouté trop longtemps un être aussi méprisable que vous!
-
-Lucie Jaffin, lâche et servile autant que méchante, baissa la tête sous
-cet affront. Elle n’oubliait point que son père dépendait du colonel
-Dacellier et respectait en sa compagne la fille du chef. Atterrée,
-confondue, elle balbutia pitoyablement des excuses. Laurence,
-inflexible, la repoussa et, glissant à travers les groupes des élèves
-attardées, elle sortit du cours.
-
-Dehors, sa colère s’apaisa, son chagrin la reprit. Elle fit presque en
-courant le trajet qui la séparait de sa maison.
-
-Ursule, qui la croisa sur le palier du premier étage, s’immobilisa
-stupéfaite à l’aspect de son visage:
-
---Grand Dieu! mon enfant. Qu’avez-vous? qu’est-il arrivé?
-
---Je ne la verrai plus, balbutia Laurence pour toute réponse.
-
-Elle passa, gagna sa chambre. Ursule, qui l’avait suivie, dut l’aider à
-se déshabiller, car ses mains convulsives et tremblantes, errantes aux
-plis des vêtements, ne pouvaient rien saisir. Son regard égaré semblait
-chercher dans le vide un visage absent et ses lèvres laissaient sans
-cesse échapper la même plainte:
-
---Je ne la verrai plus, je ne la verrai plus!
-
---Mais qui donc, ma pauvre chérie? interrogea Ursule anxieuse et
-désolée.
-
-Laurence, par un grand effort de volonté, se domina, car elle ne pouvait
-souffrir qu’un regard humain, si compatissant qu’il fût, observât sa
-faiblesse:
-
---Il paraît que Mme Heller est partie, dit-elle en reprenant un calme
-apparent, oui, partie définitivement. Je l’aimais beaucoup, plus que
-vous ne le supposiez, Ursule, et le vide qu’elle me laisse est immense.
-Dites à mon père que je suis malade, je ne descendrai pas déjeuner. Que
-personne ne me dérange, j’ai besoin d’être seule. Fermez les rideaux, le
-jour me fait mal. C’est bien, maintenant, allez-vous-en, je vous en
-prie.
-
-Ursule l’embrassa sans mot dire. Plus que jamais l’humble fille, si
-calme, si incapable de toute passion, admira et plaignit le cœur sans
-mesure de sa jeune cousine. Docile, elle se retira tristement. Laurence
-demeura prostrée dans sa chambre obscure où tout le jour elle pleura son
-amie perdue.
-
-
-
-
-V
-
- Prends le chemin que tu voudras, tu auras toujours affaire aux
- hommes.
-
- MUSSET.
-
-
-Quand un cœur ardent et crédule a longtemps adoré une belle idole, c’est
-pour lui une affreuse douleur de la voir tomber en poussière, de
-reconnaître qu’il a placé sur un piédestal un être indigne. Devant le
-désespoir d’Edith qui pleurait à la fois sa mère et son premier amour,
-Laurence ne jugea point que la beauté de Lætitia pût excuser sa
-conduite. Elle s’étonna d’avoir admiré cette femme dont l’insensibilité
-monstrueuse lui fit horreur. Déçue par l’amitié, elle se jura de ne plus
-aimer personne. Mais en même temps elle se donnait la tâche de consoler
-Edith, passait des heures auprès de cette victime que toutes les jeunes
-filles de Fontainebleau fuyaient, et elle ne s’apercevait pas que, dans
-son âme blessée, une affection nouvelle, moins passionnée peut-être,
-mais sérieuse et profonde, remplaçait l’ancienne affection trahie.
-
-La personnalité d’Edith, longtemps annihilée, absorbée par celle de sa
-mère, s’affirmait, se développait rapidement. Elle avait toujours eu des
-sentiments élevés, une délicatesse instinctive. Le double travail de la
-solitude et du malheur l’avait en quelque sorte mûrie et transformée.
-Elle n’était plus l’enfant indécise qui jugeait toutes choses par les
-yeux de sa mère, mais une femme capable de penser, de souffrir, de
-s’intéresser aux questions qui passionnaient Laurence. Elles pouvaient
-maintenant parler ensemble des passions, de la cruauté de la vie, de la
-beauté du sacrifice, ou du courage. Elles avaient toujours quelque chose
-à se dire et les heures qu’elles passaient réunies leur semblaient trop
-courtes. La maison des Heller, triste et paisible, était d’ailleurs pour
-Laurence un asile où elle oubliait les orages qui, sans cesse,
-désolaient sa propre demeure. L’humeur toujours irritable de Paul
-Dacellier devenait chaque année, entre le jour de l’an et Pâques,
-particulièrement farouche. C’était en effet l’époque où les réceptions
-officielles se multipliaient. Sa situation l’obligeait à donner
-plusieurs dîners, à sortir presque chaque soir. Il supportait
-difficilement ce contact perpétuel avec le monde et le spectacle de la
-médiocrité humaine. Vainement cherchait-il dans ces salons, plus mornes
-pour lui qu’une geôle, un interlocuteur capable de comprendre une grande
-pensée. Les automates auxquels il s’adressait étaient cependant ses
-frères d’armes; comme lui ils étaient investis d’une mission sacrée,
-mais ils n’en comprenaient pas la noblesse. Satisfaits du présent, ils
-accomplissaient comme des employés honnêtes leurs besognes quotidiennes,
-sans être tourmentés d’aucun rêve héroïque. Beaucoup aimaient
-sincèrement leur patrie, mais d’un amour paisible, modéré, presque
-conjugal. Ils ne souffraient point de ses fautes, son amoindrissement
-les laissait résignés. Ils étaient prêts certainement, si l’honneur
-l’exigeait, à mourir pour elle, pourtant ils préféraient leur vie à sa
-gloire. Un jour Paul Dacellier, s’attardant au fumoir avec quelques
-officiers et les entendant évoquer, sans émotion, l’invasion de 70,
-avoua son désir ardent d’une revanche éclatante et prochaine. Sa ferveur
-fit tout d’abord sourire ceux qui l’écoutaient, puis sembla les
-scandaliser.
-
---Vraiment, mon cher, je ne vous comprends pas, s’écria tout à coup le
-colonel Douran d’une voix railleuse. Avez-vous vraiment soif de sang? La
-guerre, quelle qu’en soit l’issue, me semble chose horrible, et la haïr
-est un devoir, même pour nous autres militaires. Nous saurons, s’il le
-faut, y jouer notre rôle sans défaillance, mais nous n’avons pas le
-droit de la désirer, non, c’est aussi monstrueux que de voir un pompier
-désirer l’incendie qu’il est chargé d’éteindre.
-
-Cette comparaison pitoyable fut unanimement applaudie et Paul Dacellier,
-ce soir-là, rentra chez lui désespéré.
-
-Il ne pouvait, au reste, sans une vive souffrance se trouver en contact
-avec le colonel Douran qui, plus jeune que lui de quelques années, avait
-été, en 1895, sous ses ordres à Lille. Douran, alors capitaine,
-scandalisait la ville par les désordres de sa conduite et son luxe
-suspect. Il tirait sans scrupules, du jeu, des femmes, des plus viles
-intrigues, ses moyens d’existence. Puissamment protégé, très influent
-dans les milieux politiques, il se croyait le maître de ses supérieurs,
-rejetait toute discipline, négligeait entièrement son service. Dacellier
-ne put souffrir son insolence. Il lui infligea, après plusieurs
-punitions très rudes, un blâme public que le misérable ne lui pardonna
-pas. Séparés durant des années, ils se retrouvèrent à Fontainebleau.
-Douran qui, grâce à son esprit d’intrigue, avait bénéficié d’un
-avancement rapide, était maintenant par le grade l’égal de son ancien
-chef dont il prenait plaisir à bafouer les sentiments secrets. Toutes
-ses paroles étaient comme de la boue jetée sur les pures figures qui,
-constamment, assistaient Paul Dacellier. La patrie, le devoir, l’honneur
-inclinaient alors un visage terni vers leur triste dévot et celui-ci
-souffrait comme un homme qui voit mourir tout ce qu’il aime. Pourtant,
-il supportait généralement en silence cette torture, dédaignant les
-attaques d’un adversaire indigne.
-
-Un soir, durant un dîner d’officiers, il perdit patience. Douran, placé
-à ses côtés, cherchait comme toujours à le blesser dans ses opinions les
-plus chères. Envisageant l’éventualité d’une guerre prochaine, il
-affirmait qu’elle se terminerait inévitablement par la victoire de
-l’Allemagne. La France devait perdre toute espérance d’écraser sa
-rivale. Efféminée, corrompue, divisée, elle subissait le sort de la
-Grèce et de Rome et, après avoir dominé le monde, entrait en décadence.
-Elle pouvait encore exercer sur l’Europe une suprématie intellectuelle
-et pacifique, mais son rôle militaire était fini, elle n’était plus
-capable de porter une épée. Dacellier, contenant sa colère, écoutait en
-silence ces paroles décourageantes, tout en observant les jeunes
-officiers qui l’entouraient. Sur le visage de beaucoup d’entre eux, il
-remarqua une expression d’abattement résigné. Ce n’était pas la première
-fois qu’ils entendaient émettre de telles théories. Ils les croyaient
-vraies, indéniables. Ils avaient pris leur parti d’appartenir à un
-peuple vaincu, ils avaient accepté la défaite de leur pays et c’était
-là, Dacellier le savait, la cause unique de l’abaissement de la France.
-Elle gardait intacte, ses qualités guerrières, sa générosité, sa fougue.
-Il eût suffi, pour qu’elle redevînt puissante et glorieuse, que ses
-enfants eussent foi en elle. Le colonel voulut essayer d’en convaincre
-ses collègues: il tenta de rendre l’orgueil nécessaire à ces cœurs
-humiliés. Sa parole émue, ferme, ardente, vibrante d’amour, était comme
-une torche brûlante dont les multiples étincelles enflammaient peu à peu
-toutes les âmes. Les conversations particulières avaient cessé et les
-plus vieux chefs, comme les plus jeunes lieutenants, écoutaient cette
-voix passionnée qui, en leur expliquant la nature du mal dont la patrie
-mourait, leur indiquait le moyen de la faire revivre.
-
-Douran cependant avait accepté la lutte. Il combattait pied à pied son
-adversaire. Non, ce n’était point sans raison que la France doutait
-d’elle-même. C’était lui rendre un mauvais service que de l’exciter à la
-présomption en lui prêtant des qualités qu’elle ne possédait plus. Tout
-homme sensé devait préférer la vérité, si humiliante qu’elle fût, aux
-plus flatteuses illusions. Il citait des chiffres, des faits, vantait
-l’organisation parfaite de l’Allemagne et son formidable outillage. Le
-seul accroissement de sa population suffisait à lui garantir l’hégémonie
-du monde. Contre cette géante, le gouvernement français se trouvait
-désarmé. La politique conciliante qu’il suivait depuis des années,
-blâmée par les énergumènes du chauvinisme, apparaissait aux gens
-raisonnables comme un chef-d’œuvre de sagesse et d’habileté; car c’était
-seulement en limitant ses armements, en évitant de porter ombrage à sa
-redoutable ennemie, que la France pourrait continuer à vivre.
-
-Ces conclusions causèrent une impression de malaise et de stupeur
-pénible à ceux-là mêmes que les arguments précis de Douran avaient
-impressionnés.
-
---Mais, objecta froidement Dacellier, baissant les yeux pour cacher les
-flammes qui s’allumaient dans son regard, avez-vous bien prévu, colonel,
-les dernières conséquences de vos théories? Plus la puissance de
-l’Allemagne s’accroît, plus elle a besoin d’expansion. Si, nous voyant
-trembler ainsi devant elle, après l’Alsace et la Lorraine elle veut
-s’annexer la Champagne?
-
-Douran comprit que Dacellier l’entraînait sur un terrain dangereux.
-Reculer n’était plus possible. Il dit avec un regard de défi:
-
---Notre diplomatie saura, je l’espère, limiter de telles exigences.
-Souhaitons qu’elle soit à la hauteur de sa tâche.
-
---Que peut-elle? insista Dacellier. Offrir à la place de la richesse
-convoitée une richesse moindre, une colonie pour une province?
-
---Peut-être. Tout vaut mieux qu’une guerre ruineuse qui nous effacerait
-de la carte du monde. Le malade qui accepte une amputation douloureuse
-pour ne pas mourir fait preuve de sagesse.
-
-L’auditoire protesta contre ces paroles par un long murmure. Paul
-Dacellier ne put dominer son indignation.
-
---Vous êtes officier, colonel, s’écria-t-il, vous portez l’uniforme de
-défenseur de la France; pourtant, par vos pensées et vos paroles, vous
-la trahissez à toute heure. Votre épée, vous devriez la briser; en cas
-de danger elle ferait mauvaise besogne, puisqu’il n’y a que lâcheté et
-défection dans votre cœur.
-
-Dès le lendemain, il regretta sa vivacité, car il réprouvait le duel et
-n’admettait pas que les frères d’une même race cherchassent à
-s’entre-tuer. Contraint cependant d’accepter les conséquences de son
-emportement, il prit pour témoins le commandant Heller et un vieil
-officier en retraite.
-
-Si pressés que fussent les deux adversaires d’en finir avec cette
-affaire, le duel, pour des causes diverses, ne put être fixé qu’au lundi
-suivant. On était au mercredi. Durant cette longue attente, Dacellier,
-qu’obsédait la crainte de tuer Douran, fut plus que jamais injuste pour
-son entourage, particulièrement pour Laurence qu’affolèrent ses ordres
-contradictoires et ses continuels reproches.
-
-Le lundi matin, en s’habillant, il pensa pour la première fois qu’il
-pouvait être tué dans cette rencontre. C’était à ses yeux un malheur
-bien moindre que de porter toute sa vie le poids d’un meurtre. Pourtant,
-un regret poignant lui étreignit le cœur en songeant qu’il ne verrait
-pas la guerre vengeresse et victorieuse qu’il avait attendue toute sa
-vie. Il s’attendrit aussi sur sa fille. La veille encore, au cours d’une
-vive discussion, il l’avait très durement traitée. Elle fut donc fort
-étonnée de le voir entrer dans sa chambre, s’approcher de son lit avec
-un visage doux et triste. Il la pria humblement d’oublier tout ce qu’il
-lui avait dit dans sa colère et l’embrassa à plusieurs reprises sans
-pouvoir lui dissimuler son émotion. Elle reçut froidement ces caresses
-inattendues, car elle ne pouvait deviner qu’il s’agissait peut-être d’un
-adieu.
-
---Oublier, ce n’est pas si facile, dit-elle à Ursule, dès que son père
-fut parti. Pense-t-il, par quelques paroles d’excuse, effacer tout le
-mal qu’il me fait chaque jour et depuis si longtemps?
-
---Ne le jugez pas, supplia l’indulgente Ursule. Vous savez bien qu’il
-n’est pas responsable. J’aurais voulu qu’il ne sortît pas ce matin.
-Avez-vous remarqué comme il était pâle? Je crains qu’il ne soit malade.
-
---Bon, cela m’est égal! s’écria Laurence, dominée par sa rancune, je ne
-vais pas m’inquiéter pour lui, soyez-en sûre. Non, non, je n’ai pas
-assez de pitié dans le cœur pour plaindre un homme si dur!
-
-Combien, dans quelques heures, elle devait regretter ses paroles!
-
-Paul Dacellier et ses témoins arrivèrent les premiers au carrefour des
-Héronnières, près duquel devait avoir lieu le duel. Pour la première
-fois depuis des mois, le soleil, par ce beau matin d’avril, ne
-rencontrait aucun obstacle sur sa route, aucun nuage, et montait
-triomphalement dans un ciel absolument vide. L’atmosphère était douce
-comme celle de juin, avec quelque chose de plus allègre. Comme une
-petite fille qui s’est vêtue d’une robe longue pour jouer à la dame,
-mais dont le rire enfantin, la voix aigrelette trahit la ruse, le
-printemps avait pris l’aspect du plein été, sans perdre cependant la
-grâce folâtre, la fraîcheur piquante qui l’apparentent à l’extrême
-jeunesse.
-
-Douran tira le premier. Dacellier entendit la balle sifflante passer à
-sa gauche, mais sans le blesser comme il l’avait espéré. Sa main se
-crispa sur son pistolet. Et tout à coup un vide absolu se fit dans son
-cerveau. Il cessa de penser. Ses yeux, éblouis par l’éclat du jour,
-fixaient l’horizon bleu, les arbres encore dépouillés, mais ruisselants
-de soleil, tout ce fond lumineux sur lequel se détachait, insignifiante,
-puérile, la mince silhouette de son adversaire. Il se rappelait
-vaguement qu’il lui faudrait tirer sur cet homme au commandement du
-témoin qui réglait le combat. Mais la gravité de cet acte lui échappait
-complètement. Le signal donné, il visa avec autant d’indifférence que
-s’il se fût agi d’une cible insensible. La détonation de son arme se
-perdit, assourdie, dans l’espace, sans troubler sa sérénité radieuse.
-Certainement, ce n’était là qu’un jeu d’enfant, inoffensif. Pourtant
-Douran chancela. Une tache de sang parut et s’agrandit sur sa chemise
-claire.
-
-Déjà le docteur, les témoins s’empressaient autour du blessé. Son bras
-pendait inerte. La balle, frappant à l’épaule, venait de lui briser la
-clavicule. Un pansement sommaire fut fait. Douran, très pâle, furieux de
-sa mauvaise chance, mordait sa lèvre et s’efforçait de dissimuler son
-dépit. Tout à coup ses traits se détendirent, un sourire féroce éclaira
-son visage, il ne put retenir une exclamation qui vibra comme un cri de
-triomphe:
-
---Oh! oh! mais voyez donc, docteur, voyez donc Dacellier, lui aussi, ce
-me semble, a besoin de vos soins!
-
-Alors seulement ceux qui l’entouraient remarquèrent l’étrange attitude
-de Paul Dacellier. Il s’avançait vers eux, lentement, les yeux
-obstinément fixés sur l’herbe où il paraissait suivre une trace
-invisible pour tout autre que lui. Sa démarche était chancelante comme
-celle d’un homme ivre. Parfois, il se jetait de côté comme pour éviter
-de poser le pied sur cette chose mystérieuse qui le fascinait. Quand il
-fut tout près du groupe qui le considérait avec stupeur, il leva la
-tête. Son visage était blême, figé dans une expression d’horreur
-indicible; il bégaya des paroles confuses où le mot «sang» revenait sans
-cesse comme un refrain tragique. Et il montrait du doigt l’herbe verte
-où luisaient seulement la rosée et les premières violettes.
-
---Ah! le pauvre! il n’a jamais eu la tête bien solide, cela devait finir
-ainsi, murmura Douran, affectant la plus vive émotion.
-
-Le commandant Heller comprit aussitôt le parti que le misérable pouvait
-tirer d’un incident si regrettable. Il riposta vivement, s’adressant au
-docteur, sans lui laisser le temps d’émettre un avis:
-
---Ce n’est rien, absolument rien, n’est-ce pas, docteur? Il s’agit
-seulement d’une insolation. Dacellier était en plein soleil, la tête
-nue, et ces premières chaleurs, succédant aux rigueurs de l’hiver, sont
-dangereuses.
-
-Le jeune médecin, discret et timide, n’osa discuter ce diagnostic assez
-fantaisiste. Il répéta, docile:
-
---Oui, oui, certainement, c’est une insolation sans gravité!
-
-Dacellier se laissa conduire vers la voiture qui stationnait à cent
-mètres de là. Le commandant Heller l’y fit monter. Affectant une
-sécurité parfaite, il congédia le docteur, le renvoya près de Douran. Il
-se débarrassa aussi de son collègue qui, pour laisser plus de place au
-malade, s’installa sur le siège à côté du cocher.
-
-La voiture reprit lentement le chemin de la ville. Très calme, Dacellier
-délirait doucement. Dans son égarement même, la France restait l’unique
-objet de sa pensée, sa préoccupation constante. Il semblait croire que
-la guerre était proche, s’inquiétait de la mobilisation imminente et
-demandait sans cesse avec angoisse si Douran serait en état de rejoindre
-son régiment. Heller lui répondait avec patience, le rassurait comme un
-enfant. Son cœur se serrait en songeant à Laurence, car il l’aimait,
-sachant quel secours sa fille avait trouvé près d’elle.
-
-Il n’eut pas la consolation de pouvoir adoucir le coup qui devait la
-frapper. Elle le reçut en plein cœur, sans préparation, car, tentée par
-la beauté de cette matinée radieuse, elle sortait de sa demeure avec son
-chien Consul, au moment même où Paul Dacellier descendait de voiture,
-chancelant et soutenu par ses deux témoins.
-
-Ah! combien son aspect était étrange et pitoyable! Quelle déchéance,
-quel avilissement dans son attitude! Son corps, selon les impulsions
-qu’il recevait, ployait tout d’une pièce, en avant ou en arrière, comme
-un pantin cassé. Son veston, rajusté à la hâte, bâillait sur sa chemise
-claire. Il avait sur son visage le même désordre que dans sa tenue,
-d’ordinaire si correcte. La grimace convulsive de la bouche dérangeait
-l’harmonie des traits, et les yeux vagues, errants, n’exprimaient plus
-rien qu’une inquiétude confuse, une stupeur hagarde.
-
-Dès qu’il aperçut son maître, Consul, selon son habitude, lui sauta
-joyeusement aux épaules en aboyant à pleine voix. On l’écarta. Il revint
-à la charge, s’amusant de ce qu’il prenait pour un jeu. Le malade, se
-jetant de côté avec une vive répulsion, essayait de fuir ses caresses et
-tremblait comme un enfant devant la bête affectueuse qu’il ne
-connaissait plus.
-
-Vainement, le commandant Heller s’efforça-t-il de rassurer Laurence qui,
-plus blanche que le mur contre lequel elle s’appuyait, contemplait cette
-scène dans une silencieuse agonie. Elle ne comprenait pas le sens de ses
-explications et s’effrayait seulement de la pitié qu’elle lisait dans
-ses yeux.
-
-Ursule, prévenue à son tour, accourut bientôt, bouleversée, tout en
-larmes. Mais les préoccupations matérielles qui, en toutes
-circonstances, retombaient toujours sur elle, la ressaisirent très vite,
-l’obligèrent à surmonter son émotion. Elle envoya la femme de chambre
-chercher le docteur Briol, médecin ordinaire de la famille, puis elle
-prépara le lit de Dacellier qui se laissa déshabiller et coucher
-docilement. Laurence, s’étant assise au chevet de son père, regardait
-avec une épuisante attention ce visage où elle cherchait en vain une
-lueur d’intelligence et de raison. Elle prenait les mains du malade, se
-penchait vers lui, l’appelait. Il ne l’entendait pas, et, constamment,
-dans une plainte monotone, répétait les mêmes paroles où se trahissaient
-son remords et sa douleur:
-
---Versé le sang!... un Français... le sang de France...
-
-Durant trois jours, il demeura dans cet état de calme égarement. Sa
-température était normale, son appétit régulier. Mais il délirait du
-matin au soir et ne reconnaissait personne. Le professeur Noveu, le
-grand spécialiste de la neurasthénie, qui soignait Dacellier depuis
-quatre ans, expliqua plus tard assez facilement cette crise causée par
-l’appréhension dont le malade avait souffert en attendant le dénouement
-de sa querelle avec Douran. Mais, durant les premiers temps, Briol,
-livré à ses propres lumières, s’exagéra la gravité du mal. Ses
-réticences, son embarras, son pessimisme évident convainquirent Laurence
-que son père avait perdu la raison pour toujours. Ursule, qu’effrayait
-son désespoir, l’éloignait autant que possible de la chambre du colonel.
-Elle revenait cent fois par jour, étouffant le bruit de ses pas, rôder
-devant la porte close. Sa vie n’était plus qu’une inquiétude de tous les
-instants, une anxieuse et navrante attente.
-
-Enfin, le matin du quatrième jour, Ursule lui apprit que son père était
-mieux portant et qu’il la demandait. Le malade, en effet, dès qu’il la
-vit, l’appela par son nom. Elle eut devant cette résurrection soudaine
-une crise de larmes dont il s’émut beaucoup. Il se fit apporter un
-journal, remarqua que trois jours s’étaient écoulés depuis le duel et
-s’étonna de n’avoir aucun souvenir de ces trois jours. Ursule lui débita
-la fable qu’elle tenait prête. Il avait eu sur le terrain une insolation
-suivie d’un accès de fièvre accablant qui le tenait depuis
-soixante-douze heures dans un assoupissement continuel.
-
-Vers onze heures, le commandant Heller vint prendre des nouvelles. Paul
-Dacellier voulut le recevoir, lui parla de Douran et apprit avec joie
-que son état n’inspirait aucune inquiétude, et que sa blessure était en
-voie de guérison. Alors il parut tout à fait tranquille. Comme le temps
-était beau, on le descendit au jardin où il déjeuna sous les arbres avec
-Ursule et Laurence. Trois jours après, il reprit son service et sa vie
-ordinaire.
-
-
-
-
-VI
-
- Pas un d’entre eux ne fait le bien, pas un seul.
-
- Ps. XIII.
-
-
-Douran, cependant, n’oubliait pas. Dans les premiers transports de sa
-colère, cédant à des instincts simples et primitifs, il avait un moment
-souhaité de tuer son adversaire. Maintenant, il se rendait compte que
-cette mort n’eût point assouvi sa haine. Une vengeance plus raffinée,
-plus complète, s’offrait à lui. Le sort lui avait livré plus que la vie:
-l’honneur même de son ennemi. Il pouvait faire de cet être, si fier et
-jusqu’alors inattaquable, un objet de pitié et de dérision. Sa défaite
-apparente était une victoire, sa blessure même le servait, lui donnait
-l’attitude et l’autorité d’une victime. Orgueilleux jusqu’à la folie,
-Douran supportait difficilement le mépris de ses semblables. Il
-souffrait encore de la désapprobation unanime qu’avaient soulevée ses
-propos imprudents, lors de sa discussion avec Paul Dacellier. Quelle
-revanche, s’il pouvait convaincre ses auditeurs qu’ils avaient applaudi
-les paroles d’un fou, les utopies d’un cerveau en délire!
-
-Au premier ami qui vint le voir, il raconta sous le sceau du secret
-toutes les péripéties du duel, affectant la plus grande pitié pour son
-adversaire.
-
---Par Dieu, mon cher, ne parlez à personne de cet accident si pénible,
-dit-il en terminant. Ce pauvre Dacellier! cela pourrait lui nuire. Il
-m’a fait peur, je l’avoue, son aspect était effrayant. Heller, fort
-compétent sans doute en ces matières, nous a déclaré qu’il s’agissait
-seulement d’une insolation. Au mois d’avril... à dix heures du matin!...
-n’importe, je veux bien, je ne demande pas mieux, mais au fond, vous
-savez!...
-
-Il frappa plusieurs fois son front de son index dans un geste éloquent.
-Son interlocuteur le comprit aisément. Il promit de se taire. Mais, dès
-le lendemain, une dizaine de personnes bien renseignées allaient
-colporter de salon en salon une nouvelle sensationnelle: Dacellier avait
-eu sur le terrain un accès de folie furieuse, et son internement dans
-une maison de santé devenait une nécessité.
-
-Douran avait à Fontainebleau beaucoup d’obligés, de séides, aveuglément
-attachés à sa fortune. Ils affluèrent chez lui. Adoptant servilement
-l’attitude de leur protecteur, ils affectaient de plaindre Dacellier:
-«C’était un officier de grande valeur, un homme loyal auquel on
-pardonnait volontiers sa rudesse. Comment expliquer cet accès de folie?
-Jusqu’alors il avait paru fort sain d’esprit.»
-
-Douran hochait la tête. Oui, sans doute. Pourquoi cependant vivait-il si
-seul et sans amis? Pourquoi sa fille imitait-elle si jalousement sa
-réserve? Nul n’avait jamais pénétré dans l’intimité de cette maison
-mystérieuse. Les domestiques n’y séjournaient pas longtemps, s’en
-échappaient comme d’un enfer, terrifiés par l’extraordinaire violence du
-maître. Quiconque causait avec lui remarquait vite, au reste,
-l’exaltation de ses idées, son irritabilité anormale. Il ne pouvait
-souffrir la contradiction. C’est pourquoi il l’avait provoqué, lui,
-Douran, d’une façon si brutale et si inattendue.
-
-Alors le bon apôtre s’excusait. Il avouait qu’il connaissait depuis
-longtemps le déséquilibre mental de Dacellier. Il avait eu grand tort de
-ne pas lui céder. Pourquoi discuter avec un malade qui ne savait
-répondre aux arguments les plus sensés que par des injures
-inqualifiables?
-
-Ces propos recueillis, répétés, commentés par des courtisans dociles,
-émurent l’opinion publique en faveur de Douran. Il passa pour la victime
-innocente d’un fou dangereux. Dacellier, qui le détestait depuis
-longtemps, l’avait insulté lâchement sans aucun motif sérieux. Bientôt
-on affirma que ce forcené, violant toutes les lois du duel, sans
-attendre aucun signal, avait déchargé entièrement son pistolet sur son
-adversaire, en avançant sur lui jusqu’à le toucher. Douran lui-même et
-les quatre témoins de la rencontre démentaient énergiquement cette
-version. Nul ne voulut les écouter. On admira leur magnanimité. Ils
-altéraient la vérité par esprit de corps, par pitié pour un camarade
-malheureux qu’un mot de leur bouche pouvait déshonorer. Mais leur
-compassion n’était-elle point criminelle? Voici que Dacellier avait
-repris son service, on le voyait passer calme et correct dans les rues.
-Un nouvel accès de folie n’était-il pas à craindre? Qui en serait
-maintenant la victime? Ne vaudrait-il pas mieux destituer et enfermer
-cet homme considéré à juste titre comme un danger public?
-
-Tandis que la calomnie, la haine préparaient ainsi sa ruine, le colonel
-demeurait tranquille, dans une ignorance absolue et pleine de sécurité.
-S’il eût connu, au reste, les manœuvres de son ennemi, il n’eût point
-daigné se défendre. Ce grand cœur chimérique était inaccessible à la
-crainte et se croyait invulnérable, parce qu’il se savait sans reproche.
-
-Pas plus que son père, Laurence ne pouvait discerner les premiers
-symptômes de l’orage qui grondait au dehors, si loin de sa retraite.
-Après avoir traversé les pires angoisses, elle subissait la réaction
-bienheureuse qui suit la cessation brusque d’une souffrance aiguë. Cette
-délivrance coïncidait avec l’épanouissement du printemps. Toute sa
-jeunesse se jetait impétueusement vers la joie, pardonnait à la vie,
-s’agenouillait en extase devant la beauté du monde.
-
-Un matin de mai, elle descendit au jardin pour y cueillir les premiers
-lilas. Debout auprès du bosquet où ils s’épanouissaient dans une
-exubérance radieuse, elle choisissait, parmi leurs thyrses, les plus
-violets. Parfois, pour atteindre une branche trop haute, elle sautait en
-l’air légèrement. Consul aussitôt, piqué d’émulation, l’imitait, plein
-de zèle, en jappant frénétiquement. Elle riait de ses bonds prodigieux
-et, avec une allégresse enfantine, l’excitait contre la fleur
-inaccessible. Il était onze heures du matin. Paul Dacellier ne rentrait
-jamais de son école avant midi. Ursule était partie la veille pour
-Paris, chargée d’une foule d’achats importants. Laurence, sans
-contrainte, sans inquiétude, goûtait pleinement sa liberté. Une surprise
-heureuse vint accroître sa joie, des pas crièrent sur le gravier. Elle
-se retourna et vit venir à elle sa femme de chambre, précédant un
-visiteur inattendu, le lieutenant-colonel Arêle.
-
-C’était l’unique ami de Paul Dacellier et son compatriote. Nés tous deux
-à Sedan, ils avaient, enfants, joué aux mêmes jeux, connu les mêmes
-visages, exploré le même pays, grandi dans le même décor, avant d’être
-unis plus intimement encore par un commun amour de la patrie et par des
-études semblables. Sorti de Polytechnique en même temps que Dacellier,
-Arêle, mathématicien et technicien remarquable, mais desservi par son
-cléricalisme, avait toute sa vie végété dans des postes obscurs. Il
-dirigeait à cette époque la poudrerie de Morgins, à une heure de Paris,
-et comptait y rester jusqu’à sa retraite, ayant peu d’espoir de passer
-jamais général. Mais il acceptait sans révolte cette injustice. Arêle
-avait trois fils. Les deux aînés, depuis dix ans, avaient quitté le
-monde pour entrer en religion chez les Jésuites; le troisième était
-officier d’infanterie. A plusieurs reprises, Laurence, invitée avec son
-père chez le colonel, avait étudié de près sa vie toute pure. Levé à
-cinq heures du matin, il assistait chaque jour à la première messe où il
-communiait; puis, aussitôt après, il visitait ses pauvres, s’informait
-de leurs besoins, leur distribuait ses aumônes. Mme Arêle, délicate de
-santé, ne quittait guère sa chambre que pour se rendre à l’église. Elle
-ne renonçait pas pour cela à exercer la charité. Et c’était tout le jour
-autour de sa chaise longue un défilé constant d’affligés qui venaient
-réclamer ses conseils, son aide, ses consolations, et dont elle savait
-toujours alléger la misère. Ces deux êtres vivaient dans une union
-parfaite, ayant le même but, les mêmes convictions, la même foi. Ils
-faisaient le bien sans ostentation, avec un empressement aimable, une
-simplicité radieuse. Laurence ne songeait jamais à la paix de cet
-intérieur sans un étonnement désolé, une nostalgie poignante. Paul
-Dacellier, qui savait comme elle admirer tout ce qui est grand, vénérait
-Arêle. Arêle avait pour lui cet admirable amour chrétien qui surpasse
-tout autre amour parce qu’il s’adresse uniquement à l’âme, n’admet
-aucune séparation, aucune rupture, aucun oubli, franchit indifférent
-l’abîme de la mort et ne voit dans l’amitié la plus belle que le
-commencement et l’ébauche d’une éternelle amitié. Ce croyant, enivré des
-pures délices de la religion, comprenait mieux que personne la douleur
-de ceux qui n’ont point trouvé la vérité. L’incrédulité de son ami le
-navrait. Il le plaignait si profondément qu’il eût presque consenti à
-perdre sa foi pour la lui donner; et, dans ses prières, il ne cessait de
-solliciter le secours de la grâce pour ce pauvre cœur si triste et si
-troublé.
-
-Bien que le colonel Arêle ne fût jamais venu à l’improviste à
-Fontainebleau, son arrivée n’éveilla chez Laurence ni soupçons, ni
-inquiétude. Tous les événements de la vie avaient ce matin-là pour elle
-les couleurs roses et bleues du jour.
-
-Elle embrassa gaiement son vieil ami et, pendant qu’il la félicitait de
-sa bonne mine, elle le considérait avec une complaisance attendrie. Elle
-le trouvait charmant, malgré sa laideur. Grand, très fort, les épaules
-larges, l’encolure courte et massive, le teint coloré, les traits
-lourds, il plaisait cependant par son sourire plein de bonté, par la
-limpidité de son regard bleu, candide comme celui d’un enfant. L’âme
-toute pure resplendissait à travers la rude enveloppe. On sentait que la
-vie avait passé sur cet homme sans lui imprimer aucune flétrissure. Il
-gardait, en dépit de l’âge, une jeunesse étrange, la jeunesse éternelle
-de l’être que les passions n’ont jamais souillé.
-
-Pourtant, il n’avait pas ce matin sa sérénité coutumière. Tandis que
-Laurence l’entraînait dans la grande allée qui tournait autour du jardin
-rond, il écoutait en silence son joyeux bavardage, évitant de la
-regarder. Car il était venu dans cette maison comme un messager de
-malheur. En l’absence d’Ursule, il allait être obligé d’annoncer, à
-cette enfant qu’il aimait, de pénibles nouvelles, et il hésitait, navré
-du mal qu’il allait faire.
-
-Laurence ne remarquait pas le trouble de son vieil ami. Elle lui
-désignait au passage les fleurs fraîchement écloses, lui faisait admirer
-la parure du jardin. Bientôt, elle parla de son père, de la terrible
-crise dont il avait souffert après le duel avec Douran. Ce souvenir,
-même aujourd’hui, lui semblait doux, lui permettait de mieux goûter sa
-sécurité présente. Serrant contre sa poitrine les lilas qu’elle venait
-de cueillir et qui, chauffés par le soleil, mais humides encore de
-rosée, avaient la fraîche tiédeur d’un corps vivant, elle répétait avec
-un accent de délivrance:
-
---Enfin, c’est fini tout cela. Quel bonheur!
-
-Le temps passait. Dacellier pouvait rentrer d’un instant à l’autre. Le
-colonel Arêle se décida:
-
---Non, mon enfant, dit-il avec une infinie pitié, non, hélas! ce n’est
-pas fini.
-
-Elle comprit tout de suite, laissa tomber les fleurs qu’elle tenait et
-se dépouilla en même temps de toute sa joie. Elle ferma les yeux pour ne
-plus voir l’odieuse lumière qui l’avait séduite et trompée. Le colonel
-devina que, pour cette nature violente, l’attente du malheur était plus
-pénible que le malheur lui-même. Il se hâta d’expliquer le motif de sa
-visite et le danger qui menaçait son ami.
-
-Douran, en effet, avait réussi plus vite et plus complètement qu’il ne
-l’espérait dans son œuvre, ayant trouvé partout des alliés inattendus,
-prêts à servir sa rancune. Son adversaire, en effet, comme toutes les
-natures excessives, n’inspirait que des sentiments extrêmes, respect
-fanatique ou exécration. Dans les affaires de son service, il parvenait
-à dominer par amour du devoir l’irritabilité de son caractère. Il était
-sévère, mais équitable, sachant discerner du premier regard toute
-aptitude définie, toute supériorité, toute grandeur. Pourtant sa parole
-franche et rude lui avait suscité d’innombrables ennemis. Et tandis
-qu’il décourageait par sa froideur distante les dévouements, il avivait
-sans cesse les haines dont il était l’objet. Plusieurs officiers placés
-sous ses ordres, légers, paresseux, incapables et comme tels souvent en
-butte à ses duretés, ne souffraient qu’avec peine sa domination et le
-détestaient mortellement. Leurs éternelles récriminations prirent
-soudain une importance considérable. On leur donna raison. L’inflexible
-justice du chef, conscient de sa responsabilité, fut appelée rigueur
-d’insensé; sa fermeté, despotisme inacceptable. Ses ordres parurent
-incohérents, stupides. Des plaintes parvinrent au ministère de la
-Guerre. Douran, très lié avec plusieurs députés influents, les appuyait,
-répétait inlassablement qu’on ne pouvait laisser un commandement
-important à un homme dont les accès de folie, constatés par plusieurs
-témoins, mettaient journellement en péril la vie de ses semblables. Son
-insistance avait obtenu gain de cause. Le colonel Arêle venait
-d’apprendre que la destitution de Dacellier n’était plus qu’une question
-de jours.
-
-Bien que son vieil ami n’eût point voulu lui dire toute la vérité,
-Laurence devina facilement que son père passait pour fou. Elle comprit
-pourquoi, bien qu’il fût guéri depuis un mois, Lucie Jaffin persistait à
-lui demander de ses nouvelles. Elle se rappela mille paroles
-empoisonnées dont le sens lui avait échappé. Et elle se mit à trembler
-de tous ses membres, secouée par le déchaînement d’une indignation
-furieuse.
-
---Ah! les lâches! sanglotait-elle, les lâches! Qu’est-ce que mon père
-leur a fait? Un être si droit, si noble! Comme il souffrait d’avoir
-blessé Douran, comme il s’est inquiété de lui! Et pourtant... oh! mon
-Dieu, je voudrais, moi, qu’il l’eût tué. Mais un homme qui vit à l’écart
-de tout, avec un rêve sublime dans le cœur, c’est un fou, un malfaiteur,
-un danger pour la société! Il faut le déshonorer, briser sa carrière,
-paralyser à jamais son activité. De telles injustices sont possibles! Je
-ne le savais pas! non, je ne le savais pas encore!
-
-Le colonel Arêle laissa passer cet ouragan.
-
---Hélas! mon enfant, murmura-t-il, l’injustice du monde est sans bornes
-et je comprends qu’elle vous révolte. Si nous voulons la supporter, il
-faut songer à la grande victime. Ah! si c’était notre frère, notre père
-qui fût traîné aujourd’hui devant nous, au milieu des huées, jusqu’au
-calvaire, quel ne serait pas notre désespoir! Jésus était plus que notre
-père et notre frère, plus noble, meilleur que la plus intègre des
-créatures, pourtant nous l’avons tous trahi et crucifié. Voilà la grande
-injustice, voilà le grand forfait.
-
-Au plus fort de sa révolte, Laurence fut irrésistiblement touchée par
-ces paroles prononcées avec tant d’émotion. Elle admira ce pur chrétien
-dont elle ne pouvait suspecter la bonté, mais qui, maintenant toujours
-son âme en extase au pied de la croix, considérait la douleur avec un si
-tranquille amour. Un instant elle voulut l’imiter, tenta de formuler
-dans son cœur une prière. Elle n’avait point l’habitude de la discipline
-catholique, et cet élan vers la paix s’acheva dans un nouvel accès de
-désespoir.
-
---Je ne peux pas accepter, gémit-elle. Je sais bien que mon père ne
-pourra supporter cela. Son école!... il l’aime plus que sa vie, nul
-poste ne lui a jamais été plus cher. S’il en est chassé de cette façon
-brutale, ignominieuse, il en mourra, il se tuera peut-être.
-
-Arêle tressaillit, atteint cette fois jusqu’au fond du cœur. Connaissant
-la nature violente et sombre de Dacellier, il le savait capable
-d’accomplir cet acte désespéré qui les eût séparés pour toujours. Alors
-il exposa brièvement à Laurence le plan qu’il avait formé pour sauver
-son ami. En faisant agir toutes les influences dont il pouvait disposer,
-il espérait neutraliser quelque temps encore les intrigues de Douran et
-retarder son triomphe. Mais il fallait que Dacellier, prévenant la
-mesure de rigueur qui devait le frapper, demandât, le plus tôt possible,
-un congé d’un an et quittât Fontainebleau. Le scandale qu’avait causé
-son accident s’oublierait peu à peu. Plus tard, il reprendrait un
-commandement dans une garnison nouvelle où la haine de ses ennemis ne le
-poursuivait pas. Le plus difficile était d’obtenir que ce chef, si
-passionnément épris de son métier, se résignât temporairement à
-l’inaction. Seul, le professeur Noveu possédait assez d’influence sur
-son malade pour pouvoir exiger de lui un tel sacrifice. S’il imposait à
-Dacellier un repos momentané, le colonel qui se soignait par devoir, par
-amour pour sa patrie qu’il voulait servir le plus longtemps possible, se
-soumettrait, sans doute. Laurence adopta tout de suite ce plan si sage.
-En l’absence d’Ursule, elle promit d’écrire dans l’après-midi au
-professeur pour lui expliquer le service qu’on attendait de lui et le
-supplier de sauver, par un mensonge nécessaire, l’honneur et peut-être
-la vie de son malade. Le colonel Arêle emporterait la lettre et la
-remettrait en mains propres au docteur. Ils achevaient de se concerter
-lorsque midi sonna. Laurence s’enfuit pour rafraîchir dans l’eau son
-visage altéré par les larmes.
-
-Durant le déjeuner, elle ne put prendre aucune nourriture. Son père
-cependant ne s’en aperçut pas. Il ne songeait pas à l’observer, tout
-heureux de revoir le seul ami qu’il possédât sur terre, le seul être
-avec lequel il pût causer de tout ce qu’il aimait. Arêle lui communiqua
-une lettre de son fils cadet, où le jeune officier, qui venait d’être
-envoyé au Maroc, racontait son premier combat. Ces pages, toutes
-vibrantes de patriotisme et d’ardeur guerrière, enthousiasmèrent
-Dacellier.
-
---Ah! le gaillard! s’exclamait-il, parcourant encore du regard la lettre
-qu’il venait de lire à haute voix, quelle fougue, quel entrain, quelle
-bravoure jeune et simple! Ah! si seulement André lui ressemblait... Peu
-importe! Que ce soit ton fils, Arêle, ou le mien, c’est toujours un fils
-de France. La génération nouvelle n’est donc pas si corrompue, si
-efféminée qu’on veut bien nous le dire. Il y a encore des êtres qui ne
-craignent ni le danger, ni la souffrance et qui savent vivre sans foyer,
-sans femme, sans luxe, sans plaisirs, libres de toutes chaînes. Bon
-sang! ceux-là n’ont pas voulu faire du commerce, ni s’enrichir en
-vendant du beurre ou du savon. Ils ont f... le camp, loin, bien loin,
-ces sages, afin de nous conquérir des territoires nouveaux, et des
-richesses dont ils ne profiteront jamais. Ce sont ces enfants, ces héros
-qui reviendront un jour lutter sur nos vieux champs de bataille et qui
-nous rendront la victoire.
-
-Il exultait et Laurence regardait avec un amour infini ce visage
-habituellement si sombre, mais transfiguré aujourd’hui par une espérance
-radieuse. Elle eût donné sa vie pour prolonger cette joie précaire et
-pourtant elle souhaitait de la voir finir, tant la sécurité absolue de
-son père lui semblait dangereuse. Sa consternation s’accrut lorsque
-Dacellier, influencé par les impressions heureuses qui venaient de ravir
-son âme, affirma qu’il se trouvait depuis quelque temps mieux portant et
-parla de sa guérison comme d’une chose à peu près acquise. La jeune
-fille, effrayée de cet optimisme, se demandait avec angoisse combien il
-lui faudrait de jours pour décider son père à aller à Paris consulter le
-docteur Noveu. Satisfait de l’amélioration de sa santé, il pouvait
-retarder indéfiniment cette démarche si nécessaire. Arêle, tout en
-causant, devinait l’angoisse de Laurence. Il voulut essayer de lui venir
-en aide, se plaignit affectueusement de voir si peu son ami. Et voici
-que celui-ci répondit le plus simplement du monde:
-
---Nous pourrons prendre rendez-vous à Paris pour la semaine prochaine,
-car je compte aller consulter Noveu jeudi. Je ne l’ai pas revu depuis
-cette insolation qui m’a rendu si malade, et bien que je sois tout à
-fait remis, je veux avoir son avis sur cet accident qui me paraît tenir
-à d’autres causes qu’à la chaleur d’une matinée d’avril. Donc, si tu
-veux, jeudi, nous déjeunerons ensemble.
-
-Etourdie de ce dénouement si prompt, Laurence eut un soupir de
-délivrance. L’avenir lui parut moins noir qu’elle ne l’avait imaginé,
-puisque déjà son père avait fixé de lui-même la date du voyage auquel
-elle ne savait comment le décider. Elle vit dans cet incident favorable
-une preuve que la Providence ne l’abandonnerait pas et reprit confiance.
-
-Cette accalmie cessa lorsque, remontée dans sa chambre, elle prépara sa
-lettre au professeur Noveu. Elle croyait écrire l’arrêt qui condamnait
-son père à mort. Chaque mot lui arrachait de nouvelles larmes. Elle
-achevait cette tâche cruelle lorsque le colonel Arêle vint lui faire ses
-adieux. Il relut sa lettre, l’approuva, la glissa dans son portefeuille.
-
---Je la remettrai dès demain au docteur Noveu, dit-il. Courage mon
-enfant, notre plan est bon.
-
---Peut-être, murmura-t-elle amèrement, et pourtant il doit briser ce
-cœur que nous voulons sauver. Ah! colonel, que c’est dur, jamais de
-repos dans ma vie, chaque jour un nouveau coup, une nouvelle douleur,
-toujours souffrir et toujours voir souffrir!
-
-Elle fixait sur son vieil ami des yeux secs où brûlait une douleur
-enragée, sans espoir, dont la violence épouvanta ce doux chrétien. Mais
-il possédait en lui cette force, cette paix suprême qui peut calmer
-jusqu’aux vents déchaînés, jusqu’à la mer furieuse.
-
---Sachez-le pourtant, ma pauvre petite, dit-il avec une autorité
-souveraine, il n’y a qu’un malheur ici-bas: c’est la privation de Dieu!
-
-Il venait de toucher avec un instinct sûr une plaie secrète et profonde
-dont Laurence, sans le savoir, souffrait depuis longtemps. Elle
-tressaillit sous ce coup qui lui révélait sa blessure et comprit pour la
-première fois la cause réelle de son infortune. Si son foyer lui
-semblait si désert, si triste, c’était bien en effet parce que Dieu n’y
-avait pas de place. Appuyé sur la croix, son père eût trouvé un remède à
-toutes ses douleurs. C’est en vain qu’elle cherchait pour lui des
-secours humains, sa tendresse même restait vaine et stérile. Mais elle
-l’eût guéri si, possédant la foi du colonel Arêle, elle eût pu la donner
-à ce grand affligé. Toute son âme, brusquement, éclairée, humiliée
-jusqu’à la mort, reconnut son infirmité. Elle se jeta dans les bras de
-son vieil ami et murmura vaincue, avouant sa détresse:
-
---Aidez-moi, colonel, priez pour moi! priez pour lui!
-
-
-
-
-VII
-
- Mais adieu
- O ville et terre d’Erecktée,
- O sol de Trézène!
- Combien tu as de charmes
- Pour passer la jeunesse!
-
- EURIPIDE.
-
-
-L’âme humaine, en général, supporte difficilement le premier choc de la
-douleur. La révélation du malheur la brise, mais si ce malheur se
-prolonge, elle s’y accoutume bonnement. Lorsque Ursule, revenant de
-Paris, apprit les nouvelles apportées par le colonel Arêle, son
-désespoir fut affreux. Pourtant, dès le lendemain, elle s’apaisa, courba
-doucement la tête sous l’orage et attendit les événements avec sa
-passivité coutumière.
-
-Laurence, au contraire, insensible à l’influence bienfaisante du temps,
-de jour en jour s’inquiétait davantage. Mme Arêle lui écrivit, l’informa
-que son mari avait vu le professeur Noveu et faisait agir activement
-près du ministre de la Guerre. Cette lettre ne rassura pas la jeune
-fille. Elle connaissait le dévouement du colonel Arêle, mais cet homme
-intègre et droit aurait-il l’habileté nécessaire pour lutter contre le
-génie malfaisant de Douran? Le moindre incident pouvait déjouer sa
-prudence et précipiter dans l’abîme celui qu’il cherchait à sauver. Elle
-fut presque heureuse lorsque, le dimanche, elle entendit son père
-déclarer qu’il se trouvait moins bien portant, car cette rechute le
-préparait un peu à l’ordonnance qu’allait lui signifier le professeur
-Noveu. Puis, de nouveau, elle s’inquiéta, redoutant qu’une crise trop
-grave ne l’obligeât à différer son voyage à Paris, et les journées se
-traînaient, lentes comme des siècles.
-
-La douleur qu’elle attendait vint à son heure, mais plus amère encore
-qu’elle ne l’avait prévue. Le colonel, bien que fort souffrant, partit
-le jeudi pour Paris. Il en revint sombre comme la mort. Laurence eut
-peine à retenir un cri lorsqu’il apparut au dîner, tant son allure
-pesante était celle d’un vieillard. Nulle flamme ne brûlait plus dans
-son regard vague et lugubre. Il se traîna jusqu’à la table, s’assit
-lourdement, déplia sa serviette.
-
---Allons, dit-il avec un rictus qui tordit sa bouche d’un seul côté sans
-éclairer aucunement ses traits mornes, allons, je suis un homme fini.
-Noveu exige que je prenne un an de congé, un an... J’entends ce que cela
-veut dire. Puisque j’en suis là, mieux vaut envoyer ma démission.
-
-Laurence voulut protester. Il lui imposa silence d’un geste excédé.
-Pourtant il ne devait pas accomplir l’acte irréparable auquel il
-semblait décidé. Ses paroles étaient découragées, son cœur ne
-désespérait pas. Il voulait guérir et servir encore son pays. Durant
-quinze jours, il hésita devant le sacrifice qui lui était imposé.
-Laurence, effrayée de ces longs atermoiements, n’osait cependant le
-presser d’agir, tant elle craignait d’éveiller ses soupçons. Un jour,
-elle trouva sur sa table une lettre inachevée qu’il écrivait au ministre
-de la Guerre. Il sollicitait un congé d’un an pour raison de santé.
-Cette lettre, à laquelle manquait seule la signature, demeura toute une
-semaine ouverte au même endroit. Enfin elle disparut et peu après,
-Laurence découvrit la réponse du ministère accordant l’autorisation
-demandée. Elle respira. Son père était sauvé de l’affront injuste
-qu’elle redoutait. Il payait cher ce triomphe insoupçonné.
-
-Le jour vint où il dut remettre son commandement à son successeur. Sa
-douleur fut si vive qu’elle changea sa nature, le rendit presque doux.
-Lorsqu’il rentra, ce matin-là, fort en retard pour déjeuner, son regard
-avait une expression inaccoutumée d’humilité et de patience. Il embrassa
-sa fille et lui dit avec résignation:
-
---Eh bien! voilà, c’est fait, je ne suis plus commandant de l’Ecole.
-
-Laurence ne put se maîtriser. Elle éclata en sanglots. Le colonel,
-profondément touché, essaya de la consoler. Il répétait: «Voyons,
-voyons, enfant, ce n’est pas si terrible!» Mais il avait beau mordre sa
-moustache et s’efforcer de feindre le courage, son sourire vacillait sur
-ses lèvres tremblantes, et Ursule, à son tour, gagnée par l’émotion,
-plongeait dans sa serviette un visage ruisselant de pleurs. Ce fut un
-jour de désolation pour tous trois. Pourtant le colonel, ignorant les
-basses intrigues auxquelles il cédait, gardait encore une espérance.
-Ursule souffrait sans révolte, sans amertume. Laurence était la plus
-atteinte, car l’injustice affole l’être jeune. Elle voyait pour la
-première fois le mal triompher du bien, la calomnie jeter à terre un
-homme intègre et droit. Toute sa vie elle devait garder comme une
-blessure inguérissable le souvenir de cette iniquité. Le cœur plein de
-défiance, elle avait pris l’espèce humaine en telle horreur qu’elle
-refusa désormais de sortir. Le malheur, l’exemple du colonel Arêle
-avaient exalté sa ferveur, la prière lui était douce; mais c’est à peine
-si le dimanche elle osait assister de grand matin à une messe basse,
-tant elle craignait de rencontrer Lucie Jaffin qui, dévote autant que
-méchante, fréquentait assidûment l’église; et elle s’indignait que des
-créatures aussi viles fussent admises au pied des autels.
-
-Cloîtrée dans sa demeure, elle souffrait donc sans consolation, sans
-secours, dédaignant de se plaindre même à Edith. Celle-ci, bien qu’elle
-connût par son père le drame douloureux qui venait de briser la vie de
-Dacellier, n’osait témoigner sa compassion à son amie, dont le silence
-farouche décourageait sa charité. Laurence, cependant, la recevait
-toujours avec plaisir. Leur tristesse parlait le même langage. Placées
-dans une situation analogue, victimes de la méchanceté du monde, elles
-croyaient fermement, grâce à l’exagération de la jeunesse, que tout
-était fini pour elles, que jamais plus l’existence ne leur serait douce
-ou clémente. Et c’était merveille d’entendre ces deux enfants renoncer
-pour toujours au bonheur, à l’amour, et parler des joies de la terre
-avec un sourire ascétique.
-
-Par l’intermédiaire de Laurence, qui se chargeait de remettre ses
-lettres, Mme Heller écrivait parfois à sa fille. Visiblement ravie de sa
-situation nouvelle, elle engageait Edith, avec un égoïsme inconscient, à
-ne plus s’affliger de son absence, car ce n’était là qu’un chagrin
-passager et l’avenir ne pouvait manquer de lui apporter sa part de
-bonheur. La jeune fille pleurait souvent en lisant ces lettres cruelles.
-Pourtant, elle répondait tendrement à sa mère. Elle se réjouissait de la
-savoir tranquille et sans remords. Son cœur généreux s’oubliait
-volontiers pour ne songer qu’aux autres. Et ce fut par pur dévouement
-pour son père qu’elle se fiança bientôt à l’un de ses cousins, garçon
-sérieux et bon, ni beau, ni laid, doué de ces qualités ternes et solides
-qui découragent la passion capricieuse. Médecin à Saint-Mandé, Ludovic
-Albertaud n’offrait à Edith qu’une situation médiocre, mais elle savait
-que le commandant Heller, après le scandale qu’avait causé le départ de
-sa femme, désirait vivement la marier et prendre sa retraite. La jeune
-fille n’hésita pas longtemps.
-
-Lorsqu’elle vint annoncer à Laurence ses fiançailles, elle ne put
-s’empêcher de pleurer l’avenir romanesque qu’elle avait désiré, comme
-toutes les adolescentes, et auquel elle ne renonçait pas sans chagrin.
-Puis, très vite son cœur doux et sage se résigna; elle cessa de souffrir
-bien avant que Laurence eût cessé de la plaindre.
-
-Le commandant Heller donna sa démission et s’apprêta à quitter
-Fontainebleau, car il voulait que le mariage de sa fille eût lieu à
-Paris, où rien ne leur rappellerait leur passé. Ursule s’effraya de
-l’abandon où ce départ allait laisser Laurence.
-
-Ce n’était pas qu’Edith fût pour elle un soutien moral, mais ses visites
-la distrayaient, l’arrachaient de force à l’obsession d’une même pensée.
-Privée de cette diversion salutaire, pourrait-elle supporter le poids
-écrasant de souffrance et de solitude qui l’accablait? Elle avait
-renoncé entièrement aux longues promenades jadis tant aimées. La forêt,
-dont les abords directs étaient, à cette époque de l’année, très
-fréquentés, ne la voyait plus passer sous ses ombrages avec son chien
-Consul. Enfermée dans sa chambre tout l’après-midi, elle lisait,
-écrivait ou méditait sur la douleur humaine, et elle avait, à la fin de
-ces longues journées solitaires, le regard fiévreux, les mouvements
-saccadés, les rires inattendus de l’être guetté par la folie.
-
-Ursule confia ses inquiétudes au colonel Arêle qui, depuis que ses amis
-étaient malheureux, venait tous les quinze jours déjeuner avec eux. Lui
-aussi remarquait avec peine le dépérissement de Laurence et cherchait le
-moyen de la secourir. Il entreprit de décider Dacellier à venir habiter
-Paris. Celui-ci, depuis qu’il avait quitté son école, avait pris
-Fontainebleau en horreur; cependant comme il comptait fermement, son
-congé fini, redemander un commandement, il jugeait inutile de faire,
-pour si peu de temps, une installation nouvelle. Arêle triompha assez
-vite de sa résistance en lui parlant de Laurence. Il affirma que sa
-langueur, l’état précaire de sa santé n’avaient d’autre cause que
-l’ennui qui la dévorait. Elle avait besoin de mener une vie moins
-sévère, plus en rapport avec sa jeunesse. A Paris elle retrouverait, en
-même temps qu’Edith, sa belle-sœur; elle pourrait, puisqu’elle aimait la
-musique, les livres, l’étude, entendre des concerts, fréquenter les
-bibliothèques et les musées. Ces distractions conformes à ses goûts
-l’arracheraient à ce perpétuel tête-à-tête avec elle-même que nulle âme
-ne peut supporter impunément. Dacellier apprécia la justesse de ces
-arguments. Il en vint à considérer que son installation à Paris était
-une question de vie ou de mort pour sa fille. Dès lors, toutes ses
-hésitations cessèrent devant l’imminence du danger dont sa sombre et
-fougueuse nature lui exagérait l’importance. Il devait, durant le mois
-d’août, faire dans une maison d’hydrothérapie une cure ordonnée par le
-professeur Noveu. La veille de son départ, il remit cinq mille francs à
-Ursule, et comme celle-ci s’étonnait de recevoir une si grosse somme
-pour vivre six semaines, il expliqua:
-
---C’est pour notre déménagement. Je désire que vous le fassiez en mon
-absence. Puisqu’il s’agit de la santé, du bonheur de Laurence, il ne
-faut pas perdre de temps. Allez à Paris, choisissez un appartement, je
-vous donne carte blanche. Je ne rentrerai pas à Fontainebleau, nous nous
-retrouverons là-bas.
-
-Ursule fut un peu suffoquée de cette décision si brusque, mais le
-colonel l’avait habituée à une obéissance passive. Sans discuter ses
-ordres, elle se mit en devoir d’accomplir le tour de force exigé. Dès la
-première semaine d’août, elle partit pour Paris, resta quinze jours à
-l’hôtel, visitant du matin au soir des appartements. Elle en découvrit
-un, rue Vaneau, dont la situation la séduisit, car les plus belles
-chambres, exposées au midi, donnaient toutes sur des jardins. Laurence,
-qui vint passer vingt-quatre heures à Paris, fut ravie de voir tant
-d’arbres et de verdure autour de sa future demeure. Le déménagement fut
-fixé au 5 septembre.
-
-Le jour du départ, Laurence se leva de bonne heure, et, laissant Ursule
-surveiller les derniers préparatifs, elle se rendit à l’église, entendit
-une messe. Puis, en sortant, elle gagna la forêt qu’elle voulait revoir
-une fois encore. Son cœur était violemment agité. Elle avait accepté
-avec joie de quitter Fontainebleau. Une expression de triomphe ironique
-passait dans son regard lorsqu’elle songeait que Lucie Jaffin, absente
-depuis les premiers jours d’août, à son retour, ne la retrouverait plus.
-Elle se réjouissait d’échapper pour toujours à l’atmosphère de haine qui
-lui était insupportable, mais elle regrettait cependant le cadre où les
-rêves passionnés de sa jeunesse solitaire s’étaient épanouis. Déjà la
-vieille maison, où elle avait vécu des heures monotones que rendaient
-parfois si belles les orages ardents de son âme, ne lui appartenait
-plus. Envahie par une grise et morne poussière, encombrée de caisses, de
-malles, de défroques hétéroclites parmi lesquelles errait Royale Egypte
-hérissée et furieuse, elle avait pris un aspect délabré, hostile, qui
-décourageait le regret fidèle. Au contraire, dans les bois où rien
-n’était changé, Laurence retrouvait à chaque pas de nouveaux souvenirs
-qui se levaient à son approche, lui souriaient d’un sourire suranné,
-gracieux et poignant. Tendrement, elle saluait ses douleurs évanouies,
-ses illusions mortes, et même l’ombre déshonorée de Lætitia Heller.
-
-Ces fantômes peu à peu s’écartaient de son chemin, tristement,
-discrètement, comme une femme vieillie devant un amant trop jeune, car
-déjà elle ne leur accordait plus qu’un regard distrait tandis qu’elle
-montait à vive allure la route du Bouquet-du-Roi. Son cœur se détachait
-du passé pour se tourner vers l’avenir, vers ce Paris qu’elle ne
-connaissait pas et ne voulait connaître qu’à travers les romans de
-Balzac. Elle évoquait le bal où Mme de Beauséant, convaincue de
-l’infidélité de son amant, reçoit ses hôtes avec un rayonnant sourire,
-tandis que dans ses appartements privés on prépare son départ et qu’on
-attelle la voiture qui doit, à l’aube, l’emporter dans ses terres. Elle
-songeait à la duchesse de Langeais, sa préférée, tout d’abord si
-coquette, si froide, puis humiliée jusqu’à la mort par le cruel amour de
-Montriveau. Oui, Paris était bien la patrie des grands égarements, des
-folles douleurs. Laurence ne se comparait pas aux belles héroïnes
-qu’elle chérissait si tendrement. Pas un instant elle n’imaginait
-pouvoir inspirer les grandes passions qui la faisaient rêver. Mais
-aujourd’hui, pour la première fois, elle se jugeait capable de les
-ressentir peut-être et cette idée la fit tressaillir longuement.
-
-Elle venait d’atteindre le but de sa promenade: une haute futaie qui
-s’ouvre après le carrefour des Cépées et qu’on nomme «la cathédrale»
-parce que ses hêtres immenses, largement espacés, montant deux par deux
-en colonnes accouplées, imitent avec une exactitude saisissante les nefs
-d’une église géante. Laurence avait choisi ce lieu pour y venir adorer
-une dernière fois la forêt. Elle s’enfonça sous les beaux piliers
-lisses, et lorsqu’ils l’entourèrent de toutes parts, lui masquant la
-route, elle s’étendit à terre, la tête appuyée sur le tronc d’un hêtre,
-le bras posé sur Consul accroupi. C’était un de ces émouvants matins de
-septembre où, bien que le soleil brille de tout son éclat, l’air garde
-la fraîcheur de la menthe. Un vent fort qui ne pouvait pénétrer sous les
-arbres, bien défendus par leurs dômes épais, passait et repassait sur la
-cime de la forêt, faisant chanter et bruire ses palpitantes feuilles.
-L’atmosphère était comme saturée d’allégresse. Tout paraissait neuf et
-juvénile. On eût dit que les arbres, hier encore petits, venaient de
-monter d’un seul jet le plus haut possible, épuisant toute leur sève
-dans un subit élan de joie, tandis qu’éclataient à la fois tous leurs
-bourgeons. Et Laurence, gagnée par l’ivresse des choses, s’étonnait de
-se sentir, après tant de malheurs, si jeune, si vivante, si forte, toute
-prête à accueillir l’amour cruel qu’elle avait paru craindre et que son
-cœur, avouant enfin sa folie, appelait dans un cri frénétique. Les yeux
-clos, la tête inclinée, elle s’abandonnait à sa chimère, inventant tout
-un avenir auprès d’un être dont le visage restait indistinct, dont les
-moindres paroles lui apportaient une lumière nouvelle. Mais, dans ses
-rêves les plus ardents, jamais elle ne se représentait les délices de la
-passion heureuse. Elle n’imaginait que séparations, traverses,
-tourments, durs sacrifices, et de tout l’amour, imprudemment, ne
-désirait que la douleur.
-
-Le temps passait. Le moment vint où il fallut partir. Laurence se leva.
-Regardant avec ferveur les grands hêtres calmes dont la cime seule
-frémissait et chantait, elle comprit à la fois et combien ils lui
-étaient chers et qu’ils ne lui suffisaient plus.
-
---Adieu! songeait-elle, tandis que ses yeux se remplissaient de larmes,
-adieu et pardonnez-moi! Chers arbres sous lesquels j’ai passé le temps
-de la jeunesse et de l’attente, pardonnez-moi si je m’en vais, car
-j’obéis à mon destin. L’heure est venue pour moi d’aller au milieu des
-hommes pour y parfaire mon expérience, pour y chercher cet amour
-nécessaire sans quoi nul être ne sait rien. Beaux amis près desquels
-j’ai grandi et qui, si fortement, avez trempé mon âme, je tâcherai
-d’être digne de vous, de vivre noblement. Je ne vous quitte pas pour
-toujours, car je ne marche pas vers le bonheur, mais vers des épreuves
-nouvelles. Si jamais mon cœur est brisé par une peine irréparable, quand
-tout sera fini pour moi, ô ma forêt, c’est toi qui seras mon asile. Pour
-retrouver la paix, je reviendrai vers toi.
-
-Elle entoura de ses bras le tronc d’un hêtre et scella d’un baiser sur
-son écorce rude ce serment solennel.
-
-
-
-
-VIII
-
- Lorsque l’enfant paraît, le cercle de famille
- Applaudit à grands cris...
-
- V. HUGO.
-
-
-Bien qu’elle fût profondément fidèle à tout ce qu’elle avait aimé,
-Laurence ne songeait plus à Fontainebleau, ni à sa chère forêt, un
-dimanche où, sortant à cinq heures du concert Lamoureux, elle roulait en
-taxi à travers les rues trépidantes.
-
-Elle avait en effet subi d’un cœur docile le charme malsain de Paris, et
-rien ne distinguait cette enfant, hier encore à demi sauvage, des
-correctes mondaines qui la croisaient dans le brouhaha constant des
-voitures. Elle était vêtue, avec une recherche toute nouvelle, d’une
-robe en voile de soie gris et d’un manteau de velours noir garni de
-chinchilla. Une légère couche de fard avivait la pâleur de son teint,
-l’intensité de son regard. Un bouquet de violettes de Parme se fanait
-dans ses mains. Sur ses genoux reposait un sac en perles d’acier qui
-renfermait une boîte à poudre, une glace d’or, un flacon de sels, mille
-autres choses dont elle ne se servait guère, mais dont l’inutilité
-l’enchantait. Elle avait pris le goût du luxe, des fleurs, des parfums,
-des bibelots futiles, et se croyait frivole.
-
-Pourtant son caractère n’avait pas changé, ni ses habitudes. Elle était
-seule aujourd’hui dans sa voiture comme elle l’était autrefois dans la
-forêt. Si elle aimait cette heure où Paris n’est qu’un tourbillon de
-lumière et de bruit, si, penchée à la portière, elle regardait avec des
-yeux ravis les feux chatoyants des lampadaires et des boutiques, et la
-foule qui se pressait sur les trottoirs, pourtant elle savait que toute
-cette pompe n’était que néant, vide et vanité. Bientôt, ce tumulte
-excita sa tristesse. Elle eut soif de recueillement et souhaita de se
-retrouver dans sa chambre, au milieu de ses livres. Mais elle devait,
-avant de rentrer, prendre des nouvelles de sa belle-sœur, arrivée au
-dernier terme de sa grossesse.
-
-Juliane supportait assez bien ses tortures. Le matin même elle avait
-reçu Laurence, et comme celle-ci la plaignait de tant souffrir, elle
-avait dit, reprenant haleine entre deux douleurs:
-
---Que voulez-vous, ma chère petite, il faut bien aimer ce supplice,
-c’est la rançon sublime de la maternité.
-
-«Bizarre créature! Elle fera des phrases jusque dans son agonie»,
-songeait Laurence, égayée par ce souvenir.
-
-Malgré le mépris profond que Paul Dacellier éprouvait toujours pour son
-fils, les rapports des deux ménages étaient plus cordiaux qu’on n’eût pu
-s’y attendre et tout le mérite de cette réconciliation apparente
-revenait, sans conteste, à Juliane. Nulle sympathie réelle ne
-l’entraînait vers sa belle-famille, mais sa parfaite éducation ne lui
-permettait pas de consulter ses inclinations ni ses goûts personnels
-dans ses rapports avec ses semblables. Le code de la politesse réglait
-la vie de cette mondaine comme les commandements de Dieu règlent celle
-du chrétien. Paul Dacellier et Laurence étaient devenus ses plus proches
-parents; à ce titre, elle leur devait et leur prodiguait plus d’égards,
-de soins, d’attentions, de visites qu’à ses meilleurs amis. Elle obtint
-aisément d’André, mari soumis et débonnaire, qu’il s’abstînt désormais
-de contredire son père. Elle témoignait à ce grand solitaire une
-déférence empressée, approuvait chaleureusement ses avis, accueillait en
-souriant ses rebuffades, savait désarmer sa mauvaise humeur par des
-paroles habiles, des louanges discrètes. Laurence, appréciant le tact de
-la jeune femme, la croyait par moments vraiment bonne et s’efforçait de
-l’aimer. Sachant que la mère de Juliane était morte en couches, elle
-s’inquiéta sincèrement à la pensée d’un accident toujours possible, et
-elle se sentait émue en sonnant à la porte de son frère.
-
-La femme de chambre qui vint lui ouvrir la salua d’un joyeux: «Tout va
-bien!», et s’enfuit aussitôt, réclamée par d’autres devoirs. Le moment
-critique approchait. L’appartement était en désarroi. Les portes ne
-cessaient de s’ouvrir et de se refermer. Les domestiques couraient de
-tous côtés, se heurtaient avec des rires étouffés, des exclamations
-confuses. Laurence, ne pouvant obtenir d’eux aucun renseignement précis,
-gagna le petit salon où Mlle Drevain, cérémonieuse et poudrée comme de
-coutume, attendait dans un calme olympien et charmait les ennuis de sa
-solitude en agitant avec grâce ses belles mains.
-
---L’enfant ne tardera pas beaucoup, je pense, dit-elle, en accueillant
-Laurence. Tout s’est passé normalement, mais la pauvre Juliane a bien
-souffert. Chère petite, quel courage! Ecoutez, pas un cri!
-
-Juliane avait, en effet, trop de fois fait devant témoins l’éloge de sa
-force d’âme pour ne pas se trouver contrainte d’en donner aujourd’hui
-une preuve éclatante. L’orgueil la soutenait dans ses souffrances et,
-bien que sa chambre touchât le petit salon, on n’entendait à travers les
-murs qu’une plainte étouffée, sourde et continue. Pourtant, il vint un
-moment où la jeune femme oublia le rôle qu’elle jouait perpétuellement
-sur la scène du monde. La douleur trop vive lui arracha un cri perçant
-qui grandit, s’enfla, devint une véritable clameur, puis décrut,
-s’éteignit. Tout de suite lui succéda un autre cri, faible, navrant et
-ridicule, le vagissement de l’enfant.
-
-Laurence avait pâli. Cette plainte tragique la remuait profondément et
-son cœur débordait de compassion pour le petit être qui, à peine arraché
-à la paix du néant, semblait déjà la regretter. Pourtant, elle était la
-seule à s’affliger. L’appartement retentissait d’un brouhaha confus et
-joyeux. La femme de chambre, rouge, animée, exultante, ouvrit la porte
-du petit salon:
-
---C’est une fille, cria-t-elle à tue-tête, une grosse pouponne, un
-amour!
-
-Puis elle s’enfuit, riant comme une folle.
-
---Ma chère enfant, permettez que je vous embrasse, dit Mlle Drevain,
-radieuse et solennelle, en pressant Laurence contre son cœur.
-
-Dans sa joie, elle embrassa même un jeune peintre, Gaston Noret, qui
-venait d’entrer précédant André, son ami.
-
---Chère mademoiselle Drevain, voilà le père, l’heureux père! Vive
-l’heureux père! s’exclama le bohème en agitant son chapeau comme une
-palme.
-
---La paix, bon vieux, la paix! Ne me rends pas trop ridicule, s’écria
-André en riant, car il eût rougi de laisser deviner son émotion réelle
-et sa fierté secrète.
-
---Vous eussiez sans doute préféré un garçon? interrogea Mlle Drevain,
-surprise de ce flegme apparent. Les pères, en général, désirent tous que
-leur premier-né soit un fils.
-
---Mon Dieu, chère tante, fils ou fille, cela m’est tout à fait
-indifférent. Je n’ai pas le sens de la paternité très développé, je
-l’avoue.
-
---Vous êtes encore trop jeune, en effet, et vous ne savez pas combien il
-est doux de vieillir entouré de ces petits êtres dont les caresses
-réchauffent notre cœur, soupira sans vergogne la noble demoiselle que
-son parfait égoïsme avait seul éloignée du mariage et qui, se trouvant
-chargée de sa nièce, l’avait mise en pension jusqu’à sa dix-huitième
-année.
-
-A son tour, Laurence serra la main de son frère et, peu habile à
-déguiser ses impressions, lui dit mélancoliquement:
-
---Je n’ose te féliciter. C’est terrible au fond de donner la vie à un
-être dont on ne peut, quoi qu’on fasse, assurer le bonheur.
-
-André reçut avec sérénité ce compliment de condoléances. Depuis
-longtemps, il croyait fermement que sa sœur était folle et ses
-bizarreries ne l’étonnaient plus. Seul, Gaston Noret s’indigna de ce
-pessimisme.
-
---Donner la vie! s’écria-t-il, mais c’est un présent magnifique!
-J’espère bien que le nombre de mes enfants est déjà considérable et je
-m’en réjouis pour l’humanité de demain.
-
---Quelle horreur! gémit Mlle Drevain, avec un gloussement de poule
-effarouchée.
-
-Elle protestait pour la forme, car le cynisme du jeune peintre
-enchantait cette prude. Laurence était sincèrement scandalisée.
-
---Le plus étrange, c’est que vous êtes convaincu de ce que vous dites,
-murmura-t-elle, en fixant sur Gaston Noret son regard scrutateur qui
-s’emplissait d’un vague effroi.
-
-Lui la considérait avec une pitié railleuse et sympathique. Il la
-rencontrait chaque semaine chez Juliane, et cette nature sombre, mais si
-profondément originale, l’intéressait. Si différents qu’ils fussent l’un
-de l’autre, ils avaient tous deux un esprit vif et fantasque qui leur
-permettait de prendre un égal plaisir aux discussions qu’ils engageaient
-à tout propos. Une fois encore, ils s’apprêtaient à se combattre lorsque
-la sage-femme en entrant vint détourner leur attention. Elle portait un
-petit être nu qui geignait et agitait gauchement ses membres rouges.
-
---Pouah! criait André, repoussant le bébé qu’on voulait lui mettre dans
-les bras, pouah! quel petit monstre! Etes-vous sûrs que ce soit un
-enfant?
-
---Voulez-vous vous taire, mauvais père! Oh! l’amour! mi, mi, mi,
-susurrait Mlle Drevain avec les mines d’une fillette appelant son petit
-chat.
-
---Elle sera belle, je m’y connais, proféra le peintre d’un ton
-sentencieux.
-
---Oh! mais elle ressemble à Juliane, dit Laurence amusée; voyez, c’est
-son nez, sa bouche, une Juliane minuscule!
-
-Tous approuvaient avec des exclamations bruyantes cette étonnante
-constatation, quand la femme de chambre présenta à André une carte de
-visite sur laquelle il jeta les yeux distraitement.
-
---Bon, c’est M. Hecquin. Chère tante, Laurence, voudriez-vous le
-recevoir et le prier de m’attendre un instant, car je voudrais bien
-enfin embrasser ma femme, dit-il, en levant vers la garde un regard
-suppliant.
-
-Elle accorda d’un signe de tête l’autorisation demandée et sortit avec
-lui, tandis que Mlle Drevain, reprenant sa majesté, passait au salon.
-Laurence et Gaston Noret la suivirent avec empressement, car les
-discours amphigouriques de M. Hecquin, sa politesse pompeuse et surannée
-les divertissaient fort. Laurence plaignait cependant le correct
-banquier, le sachant seul au monde. Il était veuf, brouillé avec son
-fils unique qui s’était, disait-il, mal conduit envers lui et dont il
-déplorait souvent l’ingratitude. Lié depuis dix ans avec Mlle Drevain,
-qu’il avait rencontrée aux eaux, il l’aidait à gérer sa fortune, lui
-indiquait des placements avantageux et faisait valoir habilement les
-capitaux d’André Dacellier. Juliane appréciait beaucoup ce vieil ami,
-rompu aux affaires, qui, touché de sa sympathie, était devenu le
-commensal attitré de sa maison.
-
---C’est mon véritable foyer, avait-il dit à Laurence avec émotion.
-
-Debout sur ses jambes démesurées, M. Hecquin, ganté de paille, son haut
-de forme à la main, attendait au milieu du salon dans l’attitude d’un
-portrait officiel. Il inclina sa haute taille devant Mlle Drevain et
-Laurence, serra la main de Gaston Noret, puis s’écroula dans un
-fauteuil. Assis, il parut tout petit, sans rien perdre pourtant de sa
-dignité vénérable. Son visage, surmonté d’un grand crâne chauve luisant
-comme un parquet ciré, avait une expression sévère dès qu’il baissait
-les yeux, ce qu’il faisait souvent. Mais son regard bleu, un peu fixe et
-qui n’annonçait pas une vive intelligence, ne manquait pas de douceur et
-son sourire était béat et bienveillant.
-
---Comment va notre bonne Juliane? N’est-elle point trop affectée de
-l’intervention de cet événement? demanda-t-il à Mlle Drevain, en
-employant ces formules nobles et vagues qui rendaient sa conversation si
-piquante pour Laurence et Gaston Noret.
-
---La chère enfant a fait preuve d’un merveilleux courage. Et quand vous
-êtes arrivé, nous étions en train d’admirer la petite Monique, un gros
-et ravissant bébé.
-
---Oh! ravissant, objecta Laurence, je ne la trouve pas très jolie, bien
-qu’elle ait les traits de sa mère, et c’est même étonnant qu’une enfant
-puisse être laide, en ressemblant si fort à une personne très belle.
-
---Le cas auquel vous faites allusion n’est point à la vérité
-extraordinaire; j’ai fait parfois au cours de ma longue carrière la même
-remarque, repartit M. Hecquin avec sa loquacité habituelle. Au reste,
-ces ressemblances fugitives qui s’effacent bien souvent avec les années
-ne signifient rien, je puis en donner une preuve frappante. Mon
-beau-frère, ou pour parler plus exactement, ma belle-sœur, lorsqu’elle
-mit au monde sa fille aînée, en 1876 ou 77, je crois, car cette
-naissance, si mes souvenirs sont précis, précéda de quelques mois celle
-de mon fils, ma belle-sœur, dis-je, fut frappée de la ressemblance de
-cette enfant avec sa propre mère qui fut une des plus belles personnes
-que j’aie connues. Elle s’en réjouit, car elle croyait fermement qu’il
-n’est point de qualités plus désirables pour une femme que la beauté.
-C’est une opinion qui annonce de la frivolité et que je ne partage pas.
-En d’autres termes, je prétends que la grâce, un caractère aimable, une
-grande bonté d’âme parent le sexe faible mieux que la vraie beauté.
-L’enfant à laquelle je fais allusion, ou pour parler plus exactement ma
-nièce, fut réellement éblouissante durant son jeune âge. Mais, en
-grandissant, c’est une chose très remarquable, elle accusa une
-ressemblance de plus en plus frappante avec son père, qui n’était point,
-tant s’en faut, un Adonis. Ma nièce, ravissante enfant, fut une femme
-hommasse et sans charmes et, après avoir offert tous les traits de sa
-grand’mère maternelle, devint le vivant portrait de son père. J’ose donc
-affirmer qu’il ne faut point se presser de dire qu’une enfant sera belle
-ou laide, ni qu’elle ressemble à personne.
-
---Sans doute, dit poliment Laurence, en échangeant avec Gaston Noret un
-regard amusé.
-
-Ravi de son approbation, le banquier s’apprêtait à lui faire part de
-quelques autres observations aussi judicieuses. Mais André entrait,
-apportant d’heureuses nouvelles: Juliane semblait tout à fait remise,
-elle allait essayer de dormir et envoyait ses compliments à ceux qu’elle
-savait réunis. M. Hecquin fut particulièrement touché de ce souvenir.
-Tous les visages étaient radieux. C’est alors que Gaston Noret, qui
-devait être le parrain de l’enfant, dont Laurence avait accepté d’être
-la marraine, s’éclipsa d’un air mystérieux. Cinq minutes après, il
-revenait, berçant dans ses bras une bouteille de champagne. La femme de
-chambre le suivait avec un plateau chargé de coupes.
-
---De par mes droits de parrain, s’écria le bohème élevant triomphalement
-son fardeau, de par mes droits de parrain, je prie l’honorable société
-de bien vouloir boire avec moi à la santé de la nouvelle rose qui vient
-d’éclore dans le beau jardin du monde.
-
---Mais, mon cher Noret, remarqua Mlle Drevain, vous anticipez sur les
-événements, ce n’est qu’au baptême qu’on sable le champagne.
-
---Mademoiselle, repartit le peintre en coupant avec dextérité les fils
-de fer assujettis au col de la bouteille, je ne suis qu’un païen. Il me
-plaît de fêter l’entrée de cette enfant dans la bonne vie matérielle où
-déjà elle commence à jouir du sommeil, de la satisfaction de ses
-besoins, du doux lait nourrissant, plutôt que son entrée dans la vie de
-la grâce à laquelle on meurt si vite. D’ailleurs, nous recommencerons au
-baptême, il ne faut perdre ici-bas aucune occasion de se réjouir.
-Hourrah!
-
-Le bouchon venait de sauter avec une détonation joyeuse et le liquide
-doré écuma dans les coupes.
-
---La parole est à la marraine, reprit solennellement Gaston Noret.
-Allons, Laurence. Nous supposons que vous avez le pouvoir des fées.
-Veuillez agir comme elles et douer notre filleule des vertus qui vous
-plaisent ou que vous possédez.
-
---Grand Dieu! je lui souhaite avant tout de ne pas me ressembler, dit
-Laurence avec quelque mélancolie.
-
---Vraiment, mademoiselle, c’est trop de modestie, protesta galamment M.
-Hecquin; nous serions enchantés d’admirer plus tard chez cette enfant
-les qualités qui vous honorent et que nous respectons en vous.
-
-Laurence inclina la tête, en riant de cette politesse qui resta
-d’ailleurs sans écho.
-
---Hé! quoi, vous ne trouvez plus rien à dire, reprit Gaston Noret, en
-lui jetant un regard de mépris. O marraine peu libérale! Je prendrai
-donc votre place si vous le permettez. Par la vertu de ce champagne,
-j’accorde à ma filleule le don le plus précieux qui soit au monde, n’en
-déplaise à M. Hecquin: la beauté! Je lui octroie en outre la gaieté.
-
---Avec la fantaisie, ajouta Laurence, la fantaisie est à la gaieté ce
-que la couleur et le parfum sont à la rose, le rythme à la poésie.
-
---Accordé! En outre, je voudrais voir se développer chez notre jeune
-Monique ces penchants naturels que le vulgaire appelle vices, et moi
-qualités inestimables: la gourmandise, qui se réjouit des festins; la
-paresse, qui nous fait apprécier la sieste, le repos, et nous préserve
-de l’ennui; la luxure...
-
---Assez! s’exclamèrent en même temps Mlle Drevain et Hecquin.
-
---Me voilà bien, gémit André avec un désespoir comique. La honte est
-entrée dans ma maison, avec cette enfant pourvue de tous les vices.
-
---Par respect pour ce père vénérable, dont l’intelligence est obscurcie
-par les préjugés de l’âge, je termine, conclut Gaston Noret, en priant
-simplement les dieux d’être propices à cette enfant et en buvant à sa
-santé...
-
-Les coupes tintèrent en s’entre-choquant. Laurence eut bientôt vidé la
-sienne que Gaston Noret remplit de nouveau avec empressement.
-
---Eh bien! demanda le peintre, ce vin n’est-il pas bon, cette heure
-douce et joyeuse? Direz-vous encore que la vie est mauvaise, que c’est
-un triste cadeau à faire?
-
---Je le dis, je le crois, je le jure et l’atteste, riposta Laurence
-gaiement. Mais comme j’aime la vérité, je conviens que ce vin est chose
-agréable.
-
---Rendez-lui donc un juste hommage en le buvant sans retenue. Il vous
-fera oublier vos soucis, si vous en avez.
-
---D’innombrables.
-
---Lesquels?
-
---Celui-ci, celui-là, cet autre! Quand ce ne serait que la santé de mon
-père, dit-elle en s’attristant.
-
---C’est bien ce que je pensais, s’écria le peintre, vous prenez tout du
-mauvais côté. Pourquoi ne pas espérer qu’il guérira, c’est votre devoir,
-et, d’ailleurs, si le colonel est souffrant, André est bien portant,
-Juliane aussi, moi aussi. Pourquoi ne pas vous enivrer du spectacle de
-notre bonne santé?
-
-Laurence haussa légèrement les épaules et Gaston Noret reprit d’un ton
-convaincu:
-
---Au fond, vous êtes une égoïste. Je ne vous le reproche pas,
-d’ailleurs, car je le suis aussi, mais d’une façon plus sensée. Ainsi,
-par exemple, je ne m’afflige nullement de voir quelqu’un malade ou
-malheureux. Mais je me réjouis pleinement du bonheur ou de la bonne
-santé de mes semblables.
-
---Ah! nous ne saurions nous entendre. Vous serez toujours fou pour moi
-et moi, à vos yeux, toujours folle.
-
-Et comme ce verbiage commençait à l’ennuyer, elle se leva et prit congé.
-
-Lorsqu’un peu plus tard, elle entra chez son père, pour lui souhaiter le
-bonsoir, il l’accueillit par un reproche.
-
---Quelle heure tardive pour rentrer! Le concert est fini depuis
-longtemps, je pense. Où étiez-vous?
-
---Mais, dit-elle, surprise, vous le savez bien, chez Juliane, et je
-venais vous annoncer la naissance du bébé.
-
---Diantre! je n’y pensais plus! Est-ce un fils?
-
---Non, une fille.
-
---Bon, dit le colonel, dévorant sa déception, c’est aussi bien. Quelle
-satisfaction aurait pu me donner un garçon élevé par André? Aucune. La
-petite ne sera pas mieux; mais sur elle, du moins, je n’aurai fondé
-nulle espérance.
-
-La bonne Ursule fut la seule à fêter dans son âme et sans oser le dire
-la naissance de la petite Monique.
-
-
-
-
-IX
-
- Le mariage! le mariage!... même avec toutes sortes
- d’inconvénients, même avec les plus grands inconvénients, même
- sans amour, le mariage!
-
- René BOYLESVE.
-
-
-Laurence, cependant, tout en aimant Paris, désirait le quitter et voir
-cesser le supplice que son père endurait sans patience. Car il n’avait
-aucune place dans cette ville où nul soldat jamais ne le saluait plus
-lorsqu’il passait dans les rues, confondu parmi la foule, portant avec
-le sentiment d’un profond déshonneur le morne vêtement civil. Chaque
-jour, les longues promenades, imposées par le professeur Noveu,
-ramenaient infailliblement aux Invalides ou près de l’Ecole militaire ce
-chef inutile, rejeté de l’armée, mais qui ne pouvait vivre en dehors de
-son paradis perdu. Dans les premiers mois, l’ennui qui le dévorait le
-rendit sérieusement malade. Le colonel Arêle, avec son ingénieuse
-charité, vint au secours de cet être désemparé. Il le mit en rapport
-avec le directeur d’une jeune revue nationaliste. Paul Dacellier y
-publia chaque mois un long article de stratégie militaire où il étudiait
-les conditions probables de la future guerre, dénonçait l’insuffisance
-de notre artillerie, signalait le danger d’une invasion allemande par la
-Belgique. Le bonheur de servir encore par sa plume la cause qu’il aimait
-uniquement lui rendit quelque courage et, quand la fin de son congé
-approcha, Laurence s’étonna de le voir chaque jour mieux portant, plus
-gai, presque doux, transfiguré par l’espérance. Au moment où elle se
-réjouissait de cette résurrection, un événement inattendu la rejeta dans
-le malheur. Le ministère fut renversé. Le nouveau ministre de la Guerre
-appela auprès de lui, comme chef de cabinet, le colonel Douran. Or
-Dacellier, s’il rentrait dans le service actif, se mettait à la merci de
-son ennemi. Laurence eut de grands conciliabules avec Ursule et le
-colonel Arêle. Ils hésitèrent longtemps. Enfin, le danger leur parut si
-grand, qu’encore une fois ils eurent recours au professeur Noveu qui,
-sur leurs instances, imposa de nouveau à son malade six mois de repos
-absolu. Mais il lui promit vainement une guérison radicale pour prix de
-sa docilité; le colonel se vit perdu. Le désespoir, agissant sur lui
-comme un poison foudroyant, réveilla sa maladie, et son cœur acharné,
-las d’une si longue lutte, consentit à la mort, la désira comme le seul
-remède qui pût guérir sa misère. Seul, son amour pour Laurence le
-retenait encore à la terre. Il s’inquiétait de la laisser sans autre
-appui qu’Ursule dont il appréciait le dévouement sans estimer beaucoup
-le caractère falot et faible. Par un préjugé assez commun, il croyait
-fermement que le monde est plein d’embûches pour une femme seule et
-qu’elle n’y saurait vivre respectée sans protecteur. André était trop
-insouciant pour veiller sérieusement sur sa sœur. La fortune que le
-colonel devait lui laisser, loin de le rassurer, l’effrayait plus
-encore. Saurait-elle gérer ses capitaux? Ne se laisserait-elle pas, par
-bonté, par ignorance, conseiller par des incapables, dépouiller par des
-hommes d’affaires sans probité? Il désira passionnément assurer son
-avenir, la voir, avant de mourir, mariée, heureuse, aimée. Il fit venir
-Juliane et la supplia de chercher au plus vite, parmi ses relations, un
-parti pour sa belle-sœur.
-
-Laurence fut atterrée de ce nouveau caprice. Vainement Juliane lui
-représenta-t-elle que nul joug ne pouvait être plus pesant que celui de
-son père. La jeune fille le préférait à l’autorité de l’époux le plus
-bénévole. La tyrannie qui l’oppressait lui laissait malgré tout une
-certaine liberté. Sa chambre était un asile sûr où nul ne venait la
-troubler; ses nuits lui appartenaient. Mariée, elle ne posséderait plus
-aucune retraite où son mari n’eût le droit d’entrer à toute heure. Il
-serait à ses côtés toujours, épiant ses pensées, envahissant sa vie,
-partageant son sommeil, son lit, sa chair. Il lui arracherait son
-dernier trésor: la solitude. Et, en échange de tant de sacrifices, il ne
-lui apporterait pas même l’amour. Elle se jura de conserver à tout prix
-son indépendance.
-
-Sa volonté devait plier bientôt sous la loi de la nécessité. Les
-difficultés de sa vie s’accrurent, en effet, jusqu’à devenir
-insupportables. Jadis, elle avait des moments de répit. L’humeur de son
-père, variable comme le temps, s’apaisait parfois. On pouvait alors, par
-des ménagements infinis et une soumission passive, éviter de nouveaux
-orages. Maintenant c’étaient des emportements quotidiens, sans aucun
-motif, de continuelles fureurs. Il devenait impossible de satisfaire cet
-être exaspéré, dont la volonté changeait d’heure en heure, qui donnait
-un ordre, l’oubliait et, peu après, s’irritait jusqu’à la folie de se
-voir obéi. Lassés de ses violences, les domestiques, au bout d’un mois
-de service, demandaient leur congé. Ursule se trouvait souvent sans
-personnel. Elle suffisait à tout, accomplissait sa tâche écrasante sans
-révolte contre son despote.
-
-L’attitude de Laurence était différente. La tyrannie du colonel
-s’exerçait d’ailleurs plus durement sur elle que sur tout autre. Elle
-était son plus cher souci, sa plus grande affection; mais, par un effet
-bizarre de sa maladie, il ne s’occupait d’elle que pour la tourmenter.
-Il voulait qu’elle fût parfaitement élégante, qu’elle renouvelât souvent
-ses toilettes: dès qu’elle lui réclamait de l’argent, il fulminait
-contre sa prodigalité. Il voulait que sa vie fût gaie, agréable. Il la
-contraignait d’accepter les invitations de Juliane, priait André de
-l’accompagner au théâtre: lorsqu’elle rentrait, il l’accusait de songer
-à se distraire alors qu’il se mourait. Brisée par ces éclats continuels,
-Laurence passait des nuits dans les larmes et le colonel lui reprochait
-comme un crime sa pâleur et ses traits tirés.
-
-La jeune fille avait beau plaindre ce malade et l’excuser, elle était
-trop vive, trop indomptable, pour supporter avec patience ses
-injustices. Elle se défendait âprement, le bravait, l’affligeait par des
-paroles blessantes dont elle ne mesurait pas toujours la portée. Un
-soir, après une discussion pénible, Paul Dacellier dut s’aliter,
-terrassé par une de ces crises nerveuses durant lesquelles sa raison
-s’égarait. Laurence se sentit responsable de cet accès. Dominée par ses
-remords, elle se précipita vers le sacrifice longtemps refusé qui lui
-semblait maintenant nécessaire. Dès le lendemain, elle courut chez sa
-belle-sœur:
-
---Je cède, Juliane, lui dit-elle. Je suis pour mon père une ennemie, un
-danger. Le devoir et la pitié me chassent de la maison; je n’y ai plus
-de place. Cherchez un mari pour moi, n’importe qui. Je prendrai le
-premier venu.
-
-Juliane aimait à s’occuper des autres, à les protéger, à tenir dans ses
-mains les fils de leurs destinées. Aussi accepta-t-elle avec la
-meilleure grâce du monde une mission qui allait lui permettre de
-déployer toute son adresse et son tact mondain. Elle ne pensait pas,
-d’ailleurs, rencontrer de sérieux obstacles. La dot de Laurence était
-belle. Sa mère lui avait laissé trois cent mille francs que son père
-devait doubler en la mariant. Cette fortune avait de quoi séduire bien
-des familles, et Juliane, avec des airs négligents, ne perdit aucune
-occasion d’en confier le chiffre à ses amies. Bientôt, il ne se passa
-plus de semaine où elle ne donnât, en faveur de sa belle-sœur, quelque
-réception soigneusement préparée. Laurence s’y trouvait entourée d’une
-foule de jeunes gens, pauvres pour la plupart, mais infiniment
-distingués et d’une éducation parfaite. Ils étaient taillés sur le même
-modèle, corrects, élégants, beaux parfois. Mais ces visages, réguliers
-et mornes, n’avaient pas pour la jeune fille plus de vie qu’une gravure
-de modes ou une photographie dont on n’a jamais vu l’original. Elle les
-oubliait tout de suite et ne pouvait les reconnaître ni les discerner
-les uns des autres. Tous ces pantins lui posaient, avec la même
-politesse, les mêmes questions insipides. Elle répondait à peine, car
-l’art qui consiste à soutenir une conversation à l’aide de phrases
-toutes faites lui était étranger.
-
-A la fin de ces mortelles soirées, elle aimait à se réfugier auprès de
-Gaston Noret. Lui, au moins, était simple et dépourvu de toute
-pédanterie. Elle pouvait lui parler sans s’imposer aucune contrainte.
-
---Oh! cher ami, s’écriait-elle, est-il pire supplice que de chercher à
-se marier, de s’exposer comme une marchandise dans une vitrine, et
-d’attendre un acheteur? Avez-vous vu, ce soir, tout ce lot d’épouseurs
-possibles? Comment pourrai-je aimer aucun d’entre eux!
-
---Hé! pourquoi pas? disait le bohème, qui l’observait avec une
-indulgence amusée. L’amour n’est que l’accord soudain, inexplicable, de
-deux chairs qui se reconnaissent, on ne sait pourquoi, faites l’une pour
-l’autre. Cet accord peut se produire en dehors de toute sympathie.
-
---Que dites-vous? J’aimerais mon mari, au moment de la volupté
-seulement, et je le haïrais le reste du temps?
-
---Mais non, innocente! car, du jour où vous aurez été heureuse entre ses
-bras, vous l’aimerez complètement et toujours.
-
---Quoi! En échange d’un instant de plaisir, je donnerais mon cœur et mon
-âme? Dieu m’épargne une pareille honte! protesta Laurence indignée.
-
-Les paroles du peintre la troublèrent longtemps, car elle respectait
-profondément l’amour et elle s’affligeait de le déshonorer en acceptant
-un mariage qu’il n’embellirait pas. Heureusement, aucun prétendant ne se
-déclarait encore. Bien qu’elle demeurât silencieuse et glacée en leur
-présence, elle effrayait un peu ces corrects jeunes gens attirés par sa
-dot. Tous avaient un grand souci de leur dignité. Ils voulaient bien
-épouser une jeune fille pour sa fortune, mais ils entendaient la
-dominer, trouver en elle une femme passive, malléable, absolument nulle.
-Leur instinct les avertissait que Laurence ne réaliserait pas cet idéal.
-
-Voyant qu’aucun de ses projets n’aboutissait, Juliane eut recours à M.
-Hecquin, son conseiller ordinaire.
-
---Laurence est très difficile à caser, dit-elle, lorsqu’il l’eut assurée
-de son dévouement. Elle n’a d’autre atout dans son jeu que sa fortune.
-Elle n’est pas jolie, son caractère est bizarre, exagéré, déconcertant.
-Je n’ai jamais pu la plier aux usages du monde, lui apprendre à
-recevoir, à tenir un salon. Elle n’a aucune conversation, peu de grâce,
-nulle amabilité. Et sa timidité, qui pourrait faire excuser ces défauts,
-a toutes les apparences de la hauteur.
-
---Je vous trouve sévère, répondit M. Hecquin en repliant ses longues
-jambes, dont il était toujours embarrassé. Indépendamment des
-considérations d’amitié qui devaient forcément m’influencer en faveur
-d’une personne qui vous touche de si près, indépendamment, dis-je, de
-toutes ces considérations, j’ai pu étudier en toute impartialité votre
-belle-sœur et je trouve que c’est vraiment une jeune fille fort
-avenante. Peut-être, dans le monde, est-elle un peu réservée et
-farouche, mais elle possède des qualités solides que j’ai devinées assez
-vite, bien que sa modestie les cache. Car il ne faut pas croire que nous
-autres, banquiers, toujours absorbés par nos affaires, nous n’ayons ni
-le temps, ni le goût d’observer autour de nous la société, les hommes et
-même les jeunes filles, ajouta-t-il avec un rire satisfait.
-
---Vraiment, répliqua Juliane, un peu surprise, dites-moi donc ce que
-vous admirez en Laurence.
-
---Vous m’avez raconté les difficultés de sa vie et ses chagrins, reprit
-M. Hecquin d’un air pénétré. N’est-ce point une chose touchante de voir
-avec quel courage elle les supporte, sans qu’un mot de plainte lui
-échappe? J’admire aussi son intelligence, sa vie si peu frivole, toute
-d’étude et de pensée. Oui, elle a un esprit supérieur et même... voyons,
-je cherche l’expression exacte... viril, c’est bien cela, viril.
-
-Ce chaleureux panégyrique, prononcé par un homme d’ordinaire fort
-circonspect, étonna beaucoup Juliane. Mais, huit jours plus tard, comme
-elle parlait encore de Laurence à son vieil ami, s’informant s’il avait
-découvert pour elle quelque phénix, le banquier se troubla, hésita, et
-murmura enfin d’une voix étouffée:
-
---Croyez-vous que j’aie la moindre chance de me faire agréer par votre
-belle-sœur?
-
-Puis, ayant prononcé cette phrase étonnante, il demeura immobile, les
-yeux baissés, la main sur le cœur, dans l’attitude classique de
-l’amoureux transi.
-
-Si habituée que fût Juliane à dissimuler ses impressions, sa
-stupéfaction fut si grande qu’elle perdit absolument contenance.
-
---Mon Dieu! balbutia-t-elle dans son embarras, je ne sais... je n’aurais
-jamais cru...
-
-Et, ne pouvant terminer sa phrase que par une impolitesse, elle se tut
-en rougissant pitoyablement. M. Hecquin vint à son aide.
-
---Vous n’auriez jamais cru qu’à mon âge je puisse encore songer à me
-remarier, dit-il avec une humilité touchante et sans lever les yeux.
-Hélas! plus je vieillis, plus ma solitude me semble dure à supporter.
-N’allez point imaginer que je cherche une femme pour me soigner dans mes
-vieux jours. Je ne suis plus jeune, mais mon tempérament reste
-vigoureux, ma santé excellente. Mon pauvre père est mort à quatre-vingts
-ans d’une attaque, sans avoir jamais été malade. Tout me porte à croire
-que je m’en irai comme lui, discrètement, sans causer de soucis à
-personne. Comprenez-moi donc: si je souhaite posséder une compagne,
-c’est pour la gâter et la chérir. Votre belle-sœur, je l’avoue, par ses
-malheurs et son courage, a gagné mon cœur. Je n’aspire qu’à lui donner
-la vie douce et facile qui lui a manqué jusqu’ici. Ses moindres désirs
-seront pour moi des ordres. Je ne la contrarierai jamais, je respecterai
-ses goûts, ses habitudes. Ah! qu’il me serait doux d’avoir cet ange à
-mon foyer! conclut-il en fixant sur le plafond un regard extatique.
-
---Peut-être le bonheur de Laurence est-il là, dit Juliane, ébranlée par
-ce discours; mais en admettant, cher monsieur, que ma belle-sœur vous
-soit favorable, il me paraît à peu près impossible d’obtenir le
-consentement du colonel.
-
---Ah! qu’à cela ne tienne! s’écria le banquier avec ardeur.
-L’assentiment de Mlle Laurence me suffit. Je la prendrai sans dot. Je ne
-demande rien. Je suis assez riche pour deux.
-
-«Mais c’est clair, il l’adore, songea Juliane, impressionnée par ce
-désintéressement. Voilà donc pourquoi il la trouvait si parfaite. C’est
-l’aveuglement de l’amour!»
-
-Cette découverte inouïe lui parut à la fois burlesque et attendrissante.
-Elle répondit, avec un sourire indulgent:
-
---Laissez-moi conduire cette affaire et fiez-vous à moi.
-
---Oh! merci, s’écria M. Hecquin avec transport. Vous ne trouvez donc pas
-trop ridicule le vieil ami dont le cœur est resté jeune? Parlez pour
-lui, dirigez-le et soyez assurée de sa reconnaissance. Vous disposez de
-toute ma vie, ajouta-t-il en lui baisant la main dans un grand geste
-pathétique.
-
-Puis, redressant sa haute taille, l’air un peu abattu, mais toujours
-solennel, il se retira en poussant de profonds soupirs.
-
-
-
-
-X
-
- --J’ai fait un vœu.
-
- --Quel vœu?
-
- --Que nul ne me touche.
-
- Paul CLAUDEL.
-
-
-Il était bien rare qu’à l’heure où la nuit fait place au matin, Laurence
-ne reposât point, profondément endormie, et elle n’avait vu le point du
-jour que deux ou trois fois dans sa vie. Pourtant l’aurore la surprit
-debout et tout habillée, dans une chambre d’hôtel, à Bruxelles, le
-lendemain de son mariage avec M. Hecquin.
-
-Trois mois auparavant, en recevant l’étrange proposition que Juliane
-s’était chargée de lui transmettre, le colonel avait manifesté la plus
-violente indignation et déclaré qu’il n’autoriserait jamais l’union
-monstrueuse de sa fille avec un vieillard. Sa résistance s’était usée
-sous l’action du temps et de la maladie. Obsédé par la pensée de sa mort
-prochaine, influencé malgré lui par son fils et par sa belle-fille, il
-s’était enfin laissé arracher le consentement que Laurence sollicitait
-avec insistance.
-
-Celle-ci, après le premier moment de surprise, n’avait pas tardé à
-découvrir les avantages d’un tel mariage. Si burlesque qu’il lui parût,
-il la révoltait moins que les autres projets d’alliance ébauchés par
-Juliane. En effet, M. Hecquin, trois fois millionnaire, ne pouvait, en
-demandant sa main, obéir à un motif intéressé. Il lui offrait, en même
-temps que l’indépendance et le repos, une affection douce et profonde.
-En outre, cet homme, habitué à vivre seul, devait se contenter de peu.
-Il ne la forcerait pas à s’occuper de son ménage. Ayant sa situation
-faite, il n’exigerait pas qu’elle servît son ambition par des visites et
-des réceptions fréquentes. L’âge de son humble adorateur acheva de
-l’enchanter. Avec l’inexpérience et la naïveté des femmes très jeunes,
-elle s’imagina qu’à cinquante-cinq ans, un homme ne pouvait plus avoir
-ni passion, ni désir. A travers les discours amphigouriques du banquier,
-elle crut comprendre qu’il s’engageait à ne jamais être son mari que de
-nom. Dès lors, sa décision fut prise.
-
-Ses illusions insensées venaient d’être détruites. Ce matin-là, tandis
-qu’elle marchait continuellement de la fenêtre à son lit non défait,
-elle revivait le moment où la veille, après s’être retiré, M. Hecquin
-était revenu dans sa chambre et, profitant de sa surprise, de sa
-consternation, l’avait prise entre ses bras. Elle sentait encore sur le
-coin de sa lèvre la brûlure d’un baiser déshonorant: sa chair se
-révoltait encore comme à l’instant où elle s’était échappée de l’odieuse
-étreinte pour s’élancer vers la fenêtre et l’ouvrir toute grande.
-Avait-elle dit, comme une héroïne de mélodrame: «N’avancez pas, ou je me
-jette par la fenêtre?» S’était-elle bornée au geste menaçant? Elle ne
-s’en souvenait plus. Elle ne savait pas combien de temps cette scène
-avait duré, ni à quel moment M. Hecquin, piteux et ridicule, s’était
-retiré sans rien dire.
-
---Il est bien possible que j’aie tous les torts, se disait-elle,--et
-cette pensée accroissait encore sa colère.--Il faut être vraiment folle
-pour prêter à un homme le désintéressement dont j’ai paré M. Hecquin.
-J’ai cru bonnement qu’il serait satisfait de se dévouer à moi et ne me
-demanderait jamais rien en échange. Pourtant, s’il n’avait eu que le
-désir d’échapper à la solitude, de trouver une affection platonique pour
-charmer ses vieux jours, il aurait pu épouser une femme de son âge, Mlle
-Drevain, par exemple, oui, c’était indiqué. S’il m’a préférée, c’est
-parce que j’étais jeune. Mais quoi! si j’ai renoncé pour toujours aux
-plus nobles enivrements de l’amour, est-ce pour en accepter les
-bassesses et les ignominies? Non, jamais. Je déteste cet homme! Je
-rentrerai à la maison. Pauvre père! quel mal je vais lui faire. Il me
-reprochera d’avoir brisé ma vie, la sienne par un mariage honteux,
-accepté un jour, rompu le lendemain. Que pourrai-je dire pour ma
-défense? Je n’aurai plus une heure de repos, désormais!
-
-Un instant elle défaillit, épouvantée devant l’avenir qui l’attendait.
-
---Si je ne disais rien? pensait-elle. Peut-être M. Hecquin
-renoncera-t-il à m’imposer un joug qui, visiblement, me répugne.
-Pourtant, si je me tais, il peut croire que mon silence est une excuse.
-Allons, pas de compromis, pas de lâcheté. Il faut parler, agir, dénouer
-au plus tôt une situation odieuse.
-
-A huit heures, elle sonna pour demander son déjeuner. Peu après, M.
-Hecquin frappa à sa porte. Il entra, correct, poli, lui sourit sans
-amertume et s’informa de la façon dont elle avait passé la nuit.
-Peut-être avait-il conservé quelque illusion, quelque espérance; mais
-Laurence se hâta de les lui arracher.
-
---Non, je n’ai pas dormi, je ne me suis pas couchée, dit-elle avec une
-précipitation brutale. Il me fallait réfléchir à beaucoup de choses.
-Voici ce que j’ai décidé: je prendrai le train tout à l’heure pour
-rentrer dans ma famille, car notre mariage ne repose que sur un atroce
-malentendu. Je ne pensais trouver en vous qu’un ami. Vous me l’aviez
-affirmé à plusieurs reprises. Oh! j’ai peut-être eu tort de prendre vos
-paroles au pied de la lettre, je dois vous paraître bien folle. Les
-jeunes filles sont naïves et moi plus que les autres, je m’en aperçois
-aujourd’hui. Tout cela est très fâcheux, j’en conviens, mais je vous
-prie de m’épargner vos reproches, je souffre plus que vous.
-
-Sa fureur grandissait. Sa voix se fit plus cassante.
-
---Oui, reprit-elle, moi seule porterai le ridicule et la honte de cette
-affaire. Voilà ma vie brisée en pleine jeunesse, pour toujours, et mon
-père me recevra durement, j’en suis sûre, et personne ne m’excusera.
-Pour vous, cette rupture est sans conséquences. A votre âge, vous ne
-serez pas tenté, je pense, de recommencer pareille expérience.
-
-M. Hecquin demeurait impassible. Il écoutait dans une attitude songeuse
-et désintéressée. Toute sa physionomie restait fermée, mystérieuse et
-neutre. Il ne rougissait pas. Aucun muscle ne bougeait dans son visage.
-Ses yeux étaient baissés. Les regards flamboyants de Laurence venaient
-se briser inutilement contre ce visage rigide aux paupières closes. Elle
-avait l’impression de parler à un bloc de pierre. Et lorsqu’elle se tut
-enfin, épuisée, lorsque l’ivresse de la colère ne la soutint plus, elle
-se mit à trembler de tous ses membres.
-
-M. Hecquin réfléchissait profondément.
-
---Mon enfant, dit-il enfin d’une voix posée, il me semble évident que
-pour juger sainement les choses de la vie il faut tout d’abord être en
-possession de son sang-froid. Or, vous avez pour le moment entièrement
-perdu le vôtre et je suis loin de vous en faire un crime. Mais moi je
-suis habitué à me maîtriser dans les circonstances les plus pénibles.
-Grâce à un effort de volonté, devenu purement mécanique par suite d’un
-long exercice, je ne perds jamais mon calme. Je puis donc affirmer, sans
-crainte d’être démenti, que j’ai toutes les qualités nécessaires pour
-juger le problème qui se présente plus lucidement que vous. Il se trouve
-que le contrat intervenu entre nous est entaché de nullité, par suite
-d’une clause interprétée différemment par les deux parties
-contractantes. Est-ce à dire que nous devons le rompre avec éclat? Je ne
-le pense pas. Il me semble que nous pouvons, avec un peu de bonne
-volonté, nous entendre à l’amiable. J’ai eu le tort d’oublier mon âge et
-le vôtre: je me reconnais coupable et j’implore de vous l’oubli d’une
-minute d’égarement. Vous êtes trop généreuse pour me garder rancune. Ces
-questions sont trop délicates pour que nous les traitions autrement que
-par allusion. J’espère que vous me comprenez. Je me résume: je ne
-réclame plus de vous que votre estime, votre confiance; je vous offre en
-échange un dévouement loyal, une affection désintéressée; en un mot, je
-m’engage sur l’honneur à n’être jamais pour vous qu’un ami. Tout est-il
-bien ainsi et me pardonnez-vous?
-
-Laurence ne songea point à s’étonner de cette magnanimité surhumaine. Ce
-dénouement imprévu et si simple l’étourdit, l’engourdit à la façon d’une
-piqûre de morphine. Toutes les difficultés qui la tourmentaient se
-trouvaient aplanies, elle n’avait plus besoin de fuir ni d’affronter la
-colère de son père. Son cœur, tout à l’heure si agité, s’apaisait,
-s’abîmait dans une quiétude indolente que nul soupçon ne troublait. Elle
-serra de bonne grâce la main que son mari lui tendait, le laissa sceller
-d’un baiser paternel leur réconciliation. Mais elle n’eut pas une parole
-d’excuse pour cet homme admirable. Elle n’éprouva aucun remords de sa
-conduite envers lui. Laurence était facilement dure et injuste pour ceux
-qui ne lui ressemblaient pas. M. Hecquin étant vieux et placide, elle le
-crut incapable de souffrir d’une offense et se trouva très généreuse
-parce qu’elle lui avait pardonné.
-
-Pourtant, lorsque après quinze jours de voyage elle revint à Paris, ce
-fut avec une conviction sincère qu’elle fit à son père l’éloge du
-banquier, vantant sa complaisance et la bénignité de son caractère. Elle
-se déclara contente de son sort. Le colonel, ravi de la revoir, parut au
-comble de la félicité. Il s’apprêtait, d’ailleurs, à se mettre en route
-pour Uriage, afin d’y faire une cure ordonnée par le professeur Noveu.
-Laurence, elle, ne se souciait pas de repartir, bien que
-l’arrière-saison s’annonçât comme admirable. Elle s’occupa d’aménager
-l’appartement qu’elle avait choisi rue de Vaugirard, rangea ses livres,
-s’efforça d’amadouer Royale Egypte qu’exaspéraient ces changements
-constants de résidence. Sa vie maintenant lui semblait douce et
-acceptable. La tranquillité toute nouvelle dont elle jouissait lui
-permettait de fournir un travail sérieux et suivi qui l’absorbait,
-l’arrachait à ses inquiétudes habituelles. Tout le jour, cloîtrée dans
-une grande pièce claire qui donnait sur le Luxembourg et dont elle avait
-fait son studio, elle écrivait des vers mystérieux qu’elle ne montrait à
-personne. Ces chants inutiles apaisaient son âme mieux que des larmes ou
-que les exhortations d’un ami. Elle trouvait en eux et dans ses lectures
-son pain quotidien, sa force, sa pauvre et magnifique joie. M. Hecquin
-n’insista pas pour qu’elle prît un jour de réception. Il la dispensa des
-visites et des présentations obligatoires, en la faisant passer, parmi
-ses relations, pour malade. Pourtant, la voyant toujours lire et écrire,
-il lui proposa de la mettre en rapport avec son jeune cousin, le poète
-Cyril de Clet, dont le nom commençait à percer dans les revues
-d’avant-garde et qu’il lui avait présenté le jour de leur mariage.
-
---Je crois qu’il serait pour vous d’un commerce agréable, lui dit-il. Il
-désire beaucoup vous connaître, car je lui ai parlé de vous, de votre
-culture qui, je me plais à le constater, est peu ordinaire pour une
-femme. C’est un esprit supérieur et admirablement doué. Je vous
-apporterai ses livres.
-
-Il remit le lendemain à Laurence les deux recueils de vers publiés par
-Cyril. La jeune femme les ouvrit sans empressement, car elle aimait peu
-la poésie moderne. Tout de suite, cependant, le premier livre l’étonna.
-Une jeunesse impétueuse, enivrée d’elle-même et de toutes choses,
-perpétuellement soulevée par le délire lyrique, y chantait la beauté du
-monde. Le second livre, au contraire, était d’une étrange amertume. Il
-semblait qu’autour du poète, plein d’illusions et d’espérance, la terre
-se fût, en deux années, couverte de ruines. Déjà l’amour ne lui souriait
-plus que d’un sourire funèbre. La volupté s’était enfuie. Et sa joie, sa
-douleur avaient le même accent rude, violent, presque barbare. Laurence
-retrouvait dans ces vers l’écho de son propre cœur. Elle les lut, les
-relut bien des fois, mais ne témoigna aucun désir de connaître leur
-auteur. M. Hecquin n’insista pas pour le lui présenter.
-
-Jamais époux ne montra plus de déférence pour les goûts, le caractère et
-les habitudes de sa moitié. Cette complaisance n’était pas sans mérite.
-L’incapacité absolue de Laurence comme maîtresse de maison, le
-gaspillage domestique qu’autorisait sa nonchalance, affectaient vivement
-cet homme économe, ordonné, méthodique. Dès le début de son mariage, la
-jeune femme se refusa catégoriquement à tenir un compte de ses dépenses.
-Elle se bornait à serrer dans un tiroir l’argent que son mari touchait
-pour elle ou lui donnait. Puis, lorsque sa caisse était vide, elle en
-avertissait M. Hecquin et le priait de la remplir. Ces demandes
-surprenaient toujours désagréablement le banquier. Trop timide pour oser
-faire aucune observation, il se bornait à regarder sa femme d’un air
-morne et consterné qui laissait deviner sa réprobation secrète.
-
---Eh bien! quoi? interrogeait Laurence, impatientée, mes dépenses
-sont-elles excessives, dépassent-elles nos revenus? Dites-le. S’il le
-faut je n’achèterai plus rien.
-
---A quoi pensez-vous, ripostait vivement M. Hecquin. Grâce à Dieu, notre
-fortune est assez grande pour subvenir à toutes vos fantaisies. Je vous
-apporterai demain l’argent qui vous est nécessaire.
-
-Car, dès que Laurence élevait la voix ou fronçait les sourcils, il
-pliait devant elle avec servilité. Il semblait craindre plus que la mort
-de lui déplaire, sans pourtant lui témoigner aucune affection. Leurs
-rapports cérémonieux étaient ceux de deux voyageurs que le hasard réunit
-un moment à une table d’hôte et qui, devant se quitter bientôt,
-échangent seulement des paroles de politesse banale. Après un mois de
-mariage, M. Hecquin, toujours pressé, et débordé d’occupations, ne
-rentra plus déjeuner chez lui, car la rue de Vaugirard se trouvait trop
-éloignée de ses bureaux, boulevard Haussmann. Il revenait le soir à huit
-heures, dînait avec sa femme et, le repas fini, épuisé de sa journée, se
-couchait aussitôt. Laurence se demandait parfois quelle place elle
-tenait dans cette vie que les affaires absorbaient toute, et ne pouvait
-comprendre pourquoi le banquier l’avait épousée. Un dimanche matin,
-cependant, en lui souhaitant le bonjour, il retint sa main dans les
-siennes, la baisa galamment.
-
---Savez-vous, mon enfant, s’écria-t-il d’un air ému, que ce jour est
-celui de mon anniversaire? A cette date j’ai coutume chaque année de me
-recueillir et d’examiner ma vie. Elle ne m’a longtemps inspiré que des
-réflexions pénibles, presque désespérées. Il n’en est plus de même
-aujourd’hui; et je tiens à vous dire combien je me félicite de l’heureux
-événement qui a fait enfin cesser ma solitude et mis dans mon existence
-l’intérêt de votre jeunesse.
-
---Ah! le pauvre homme. Il est content à peu de frais, songea Laurence,
-touchée néanmoins de cette déclaration inattendue.
-
-Elle s’efforça pendant quelques jours d’être plus aimable; mais elle
-n’éprouvait pour son mari ni tendresse ni estime.
-
---J’ai donc un cœur de pierre? se disait-elle tout étonnée. Je devrais
-admirer sa bonté, sa délicatesse, lui être reconnaissante de la liberté
-qu’il me laisse. Mais vraiment, il n’est rien pour moi. Il m’est aussi
-indifférent qu’au premier jour et plus encore.
-
-En effet, il lui fallait faire un effort pour penser à lui. Elle le
-regardait sans le voir, l’écoutait sans l’entendre. Bien souvent, le
-soir, lorsqu’il entrait chez elle, en pantoufles, en veston d’intérieur,
-elle se levait, sincèrement surprise, ne pouvant s’expliquer sa présence
-et ayant complètement oublié qu’il était son mari.
-
-
-
-
-XI
-
- Et, maintes fois, j’ai été presque amoureuse de la mort
- pacifiante.
-
- KEATS.
-
-
-Paul Dacellier était revenu d’Uriage assez bien portant. Cette
-amélioration dura peu et, dès le début de l’hiver, sa santé déclina avec
-une rapidité foudroyante. En quelques semaines, il prit l’aspect d’un
-vieillard. Sa faiblesse était telle qu’il pouvait à peine se tenir
-debout. L’après-midi, lorsque le temps le permettait, Ursule l’emmenait
-au Luxembourg. Soutenu par elle, appuyé sur une canne, il faisait
-quelques pas dans les allées. Le sentiment de sa déchéance physique, les
-regards de pitié que lui jetaient les passants lui étaient si pénibles
-qu’il refusa bientôt de sortir. Jamais la vie ne lui avait paru si
-longue. Il demeurait tout le jour prostré dans son fauteuil, oisif,
-inerte, à demi somnolent, jusqu’à l’heure où commençaient pour lui les
-épouvantes de la nuit. Dès que l’ombre tombait, il devenait dangereux de
-le laisser seul. C’est le moment que Laurence choisissait pour lui faire
-sa visite quotidienne.
-
-Dacellier aimait toujours sa fille, il eût souffert de ne plus la voir.
-Mais sa présence ne lui apportait aucune consolation. Vainement
-cherchait-elle, lorsqu’elle arrivait, un sourire, un rayon de joie sur
-ce visage qui semblait celui d’un condamné au sortir des tortures de la
-question. Le colonel l’accueillait toujours avec le même regard
-d’anxiété morne. Elle s’asseyait à ses côtés, lui lisait un journal,
-sans savoir s’il l’écoutait. Ce devoir accompli, elle échangeait avec
-Ursule des propos décousus, incohérents, qui trahissaient leur
-inquiétude. Le bruit de leurs voix semblait agréable au malade.
-Lorsqu’elles se taisaient, le croyant endormi, il leur faisait signe de
-continuer leur conversation. Mais il n’y prenait aucune part. Le sens de
-leurs paroles lui échappait. Et Laurence, effrayée de sa pâleur et de
-son immobilité, saisissait par moments sa main brûlante pour s’assurer
-qu’il vivait encore.
-
-Chaque soir, l’aspect de son père la frappait plus cruellement. Chaque
-soir, en le quittant, elle tremblait de ne plus le retrouver, elle
-croyait toujours l’embrasser pour la dernière fois, car il lui semblait
-que seules les angoisses de l’agonie, l’approche de la mort, pouvaient
-décomposer à ce point une figure humaine. Sauf Ursule, nul ne comprenait
-la pitié impuissante, désespérée, dont Laurence souffrait jusqu’à
-l’affolement. Juliane et André n’étaient plus reçus par le colonel qui
-ne voulait voir que sa fille. Ils ne pouvaient deviner les progrès de sa
-maladie. M. Hecquin, voyant un jour sa femme revenir de la rue Vaneau
-fort tard et toute bouleversée, parut étonné.
-
---Ma chère enfant, lui dit-il avec condescendance, tout me porte à
-croire que votre inquiétude est excessive, pour ne pas dire
-déraisonnable. Votre père n’est pas bien portant, c’est certain, et je
-comprends que cela vous attriste. Mais je parlais encore de lui tout à
-l’heure avec André. Il pense comme moi que son état n’a rien d’alarmant
-et que le colonel retrouverait vite la santé, pour peu qu’il ait la
-volonté de guérir.
-
---Il faudrait pour cela que sa volonté ne fût pas malade, riposta
-Laurence avec emportement. D’ailleurs, quelle valeur a l’opinion
-d’André, je vous prie? Ce garçon bien portant est trop égoïste pour
-s’inquiéter de personne ici-bas, et surtout de son père qu’il n’a jamais
-ni compris, ni aimé.
-
---Ah! vraiment, je ne savais pas, murmura M. Hecquin, battant prudemment
-en retraite.
-
-Bien qu’il conservât son optimisme, il n’essaya plus de raisonner
-Laurence. Elle avait beau, le soir, apparaître au dîner les yeux rouges,
-le visage défait: il ne voulait plus voir son anxiété, ni sa douleur.
-Paisible, satisfait, il mangeait avec appétit, parlait de la pluie, du
-beau temps, des derniers événements politiques. Il ne semblait pas
-remarquer le silence de Laurence, ni même les regards indignés que, par
-moments, elle attachait sur lui.
-
-Cependant, le second congé du colonel allait prendre fin. Sa fille et
-les Arêle le pressaient d’en réclamer un autre, illimité. Mais il
-n’avait plus aucun espoir de guérir. Un jour, sans consulter personne,
-il envoya sa démission au ministère de la Guerre, rompant le dernier
-lien qui l’attachât encore au monde.
-
-Ce soir-là, M. Hecquin, en rentrant, trouva sa femme étendue sur un
-divan, la tête dans ses bras. Elle leva vers lui un visage ruisselant de
-larmes. Il ne parut aucunement ému ni étonné de ce désespoir. Depuis
-quelques mois, elle pleurait si souvent!
-
---Mon enfant, lui dit-il, avec son flegme accoutumé, pardonnez-moi de
-vous troubler. Je n’ai pas à vous demander les causes de votre présent
-chagrin, encore moins chercherai-je à examiner avec vous si ce chagrin
-est justifié. Je craindrais de vous irriter. Mais je tenais simplement à
-vous dire que j’ai vu aujourd’hui votre belle-sœur Juliane et qu’elle
-m’a chargé de vous souhaiter le bonjour.
-
-S’étant acquitté de cette commission intempestive, M. Hecquin se retira,
-laissant Laurence stupéfaite et indignée.
-
---Non, songeait-elle exaspérée, cet homme abuse, je ne saurais lui
-pardonner d’être à ce point grotesque. Ses façons cérémonieuses, ses
-déclarations ridicules cachent une insensibilité monstrueuse, je m’en
-aperçois aujourd’hui. O père! où retrouverai-je, si tu me quittes, un
-cœur aussi grand que le tien? Toi, au moins, tu n’aurais jamais vu
-couler mes larmes avec cette tranquillité. Peut-être me les aurais-tu
-reprochées, car ton amour est parfois cruel, mais c’est un admirable
-amour. Comme je préfère ta violence à la placidité de ce banquier! Que
-m’importe qu’il soit de caractère facile. J’aurai toujours froid près de
-lui, je me sentirai toujours seule.
-
-Bientôt elle prit l’habitude de dîner rue Vaneau. Le banquier, tout
-d’abord, prit son mal en patience. A la longue, il fut scandalisé de
-trouver sa maison toujours vide. Il hasarda une timide remontrance.
-
---Ma place n’est pas ici quand mon père se meurt, lui répondit Laurence.
-
-M. Hecquin se tut. Dès le lendemain, il se réfugia chez Juliane qui,
-chaque soir, lui offrit l’hospitalité. Elle flattait sa gourmandise par
-des repas fins et succulents, le soignait, l’encensait, écoutait
-complaisamment ses doléances, approuvait ses griefs. Et l’époux humilié
-ne se lassait pas de blâmer avec elle les bizarreries de Laurence,
-l’exagération de son caractère, la violence de ses inquiétudes.
-
-Malheureusement la jeune femme ne se trompait pas. Son affection était
-plus clairvoyante que la froide raison de ces gens tranquilles. Le
-colonel se mourait; mais sa lente agonie pouvait se prolonger. Son état,
-si grave qu’il fût, demeurait stationnaire. Il semblait qu’un miracle
-seul lui permît encore de vivre, miracle déconcertant qui perpétuait sa
-souffrance sans la guérir, liait encore étroitement l’un à l’autre l’âme
-aiguillonnée du désir furieux de la mort, le corps débile et à demi
-détruit.
-
-Un soir, Laurence, en entrant chez son père, s’étonna de ne plus trouver
-Consul couché à sa place ordinaire devant le feu. Le bon chien, depuis
-quelque temps, devenait aveugle, mais jamais son affection pour son
-maître n’avait été plus touchante. Il pleurait lamentablement dès qu’on
-l’éloignait du colonel, ne consentait à manger que près de lui. Etendu
-la nuit au pied de son lit, le jour contre son fauteuil, il ne le
-quittait plus. Lorsque le malade était plus souffrant, l’animal, agité,
-malheureux, se relevait à tout instant pour le caresser, témoignait une
-inquiétude étrange et presque humaine.
-
-Dacellier surprit le regard de sa fille, cherchant son compagnon fidèle.
-
---Non, dit-il tristement, Consul n’est plus là, je l’ai fait abattre ce
-matin.
-
---Oh! s’écria Laurence, sincèrement affligée, oh! pauvre chien,
-pourquoi?
-
---Allez-vous prétendre que j’ai été cruel? dit le colonel avec un morne
-sourire. Je l’aimais autant que vous, mieux que vous. Mais encore
-quelques jours, il allait être tout à fait aveugle, le vétérinaire
-m’avait prévenu. A quoi bon le laisser souffrir? Il est doux de pouvoir
-sauver de la douleur un être animé, fût-il ver de terre ou insecte. Et
-la mort est un bon remède.
-
-Il se tut durant un moment assez court; car il y avait des heures où sa
-détresse lui montait aux lèvres, où son cœur, trop comprimé par le sceau
-du silence, éclatait comme une plaie mal fermée sous l’effort du sang.
-
---Ah! reprit-il d’une voix basse comme s’il se parlait à lui-même, ah!
-s’il y a un Dieu, il faut convenir qu’il est impitoyable. Nous sommes
-devant lui comme ce pauvre chien était hier devant moi, aussi désarmés,
-aussi faibles. Abattus par la douleur à laquelle nous ne comprenons
-rien, nous implorons celui qui peut tout de nous délivrer. Hélas! il ne
-tue que les heureux, laissant vivre les misérables. Il n’est jamais las
-de nous voir souffrir, et le plus étrange, c’est que les humains n’ont
-pas plus que lui pitié de leurs frères. Leurs lois permettent bien
-d’abréger la vie d’une bête qui souffre, non celle d’un homme. Si
-malheureux, si malade qu’il soit, le magistrat défend qu’on l’achève; le
-médecin, ne pouvant le guérir, emploie toute sa science à le retenir sur
-la terre. On lui refuse le poison, l’arme qui hâterait sa délivrance.
-
-Laurence couvrit son visage de ses mains avec un gémissement sourd.
-Voilà donc les pensées que son père remuait tout le jour. L’obsession du
-suicide était en lui. Il repoussait encore l’abominable tentation. Mais
-déjà sa volonté chancelait. Déjà il revendiquait la mort comme un droit.
-Et, certes, nulle loi humaine, nul amour humain n’avaient assez de force
-pour contenir, pour relever cette âme folle et désespérée. Il eût fallu
-le frein de la religion, les consolations, les espérances éternelles,
-l’amour d’un Dieu.
-
-Laurence ne pouvait rendre à ce malheureux la foi qu’elle avait achevé
-de perdre depuis son arrivée à Paris. Elle voyait pour la première fois,
-avec une indicible épouvante, le dénuement absolu, l’inimaginable misère
-de cet être qu’elle adorait, et n’avait rien à lui donner. Toute sa
-tendresse, toute sa pitié ne lui suggérèrent pas une parole capable
-d’apaiser cette révolte. Elle éclata en sanglots déchirants.
-
-Le colonel tressaillit comme un homme éveillé par un coup de tonnerre.
-Son cœur n’était point glacé, ni insensible. La flamme de l’amour
-paternel y brûlait encore. Ce malade si faible retrouva des forces pour
-consoler sa fille. Penché sur elle, il caressait de ses doigts diaphanes
-ce front où perlait une sueur d’angoisse.
-
---Eh bien! murmurait-il, est-ce moi qui vous ai fait mal, pauvre enfant?
-
---Ah! s’écria-t-elle, en tordant ses mains désespérément, de grâce, ne
-dites pas que tout est fini pour vous, ne dites pas que vous voulez
-mourir!
-
---Je ne le dirai pas si cela vous afflige, reprit doucement le colonel,
-et pourtant que fais-je maintenant sur la terre, à quoi suis-je bon,
-pauvre soldat sans armée, chef sans insigne et sans honneur? Je n’avais
-d’autre fonction ici-bas que de servir la France. Servir, Laurence! ce
-seul bonheur, ce seul devoir m’eût éternellement suffi. Mais voici que
-mes forces m’ont trahi, que mon intelligence est morte. Je n’ai plus
-nulle raison de vivre.
-
---Et moi, sanglota-t-elle, ne pouvez-vous vivre pour moi?
-
-Il fut touché de cette prière. Jamais ce pauvre être défiant et sombre
-ne s’était cru si tendrement chéri.
-
-Le voyant attendri, Laurence lui saisit les mains et, avec un accent
-d’irrésistible supplication, l’implora.
-
---Promettez-moi que vous ne chercherez pas la mort.
-
---Chut! chut! ne parlez pas de cela, balbutia-t-il, tout ému. J’ai été
-cruel pour vous, il faut me pardonner: ma raison, mon âme me quittent
-parfois et je reste sans défense, livré à d’étranges démons.
-
---Père, insista-t-elle encore tout bas en l’embrassant, père,
-promettez-moi que vous ne vous tuerez pas.
-
-Il la regarda longuement, comme pour dissiper toute incertitude. Et dans
-ses yeux, elle lut une résignation parfaite, un profond amour.
-
---Oui, Laurence, je vous le jure, dit-il avec gravité. S’il me fallait,
-pour assurer votre bonheur, vivre éternellement, j’y consentirais,
-soyez-en sûre. Il n’est aucun sacrifice, aucun effort de courage que je
-ne puisse accomplir pour vous, mon enfant.
-
-Durant toute la soirée, il réussit en effet à surmonter sa tristesse
-habituelle et parut transformé. Ses yeux cherchaient sans cesse le
-regard de sa fille. Lorsqu’elle parlait, il l’écoutait attentivement,
-lui répondait avec tendresse. Parfois il souriait même. Ursule,
-stupéfaite et ravie, admirait ce prodige. Le visage de Laurence
-resplendissait de joie. Le miracle qui venait de s’opérer si aisément la
-rassurait pour l’avenir. Puisque ses larmes, ses prières avaient encore
-sur son père une telle influence, elle l’arracherait à la douleur, à la
-maladie même, elle le guérirait, lui rendrait un semblant de bonheur.
-
-
-
-
-XII
-
- O douleur!
- Douleur! Hélas! misère, misère! toujours, pour toujours!
-
- SCHELLEY.
-
-
-Bien qu’apaisée, Laurence dormit cette nuit-là d’un sommeil pénible,
-troublé par de continuels cauchemars. Elle dormait encore à neuf heures
-du matin et, en rêve, cherchait à secourir son père que déchiraient sous
-ses yeux des bêtes furieuses. L’extrême acuité de sa souffrance ne
-parvenait pas à dissiper sa torpeur; ses yeux ne se rouvraient par
-instants que pour se refermer aussitôt. Comme un naufragé qui se débat
-au milieu des vagues, et tantôt remonte à la surface, et tantôt sombre
-sous la masse de l’eau, son âme luttait en vain contre le songe atroce
-qui la ressaisissait sans cesse. Enfin les larmes qui ruisselaient sur
-ses joues la réveillèrent. Elle étendit la main et sonna, selon sa
-coutume, pour demander son déjeuner. Nul ne répondit à son appel. Au
-bout d’un moment, étonnée de ne pas voir paraître sa femme de chambre,
-elle s’assit sur son lit, regarda sa montre, et, comme elle prêtait
-l’oreille, elle entendit un bruit lointain de conversation. Des voix,
-dont elle ne pouvait distinguer le nombre, s’élevaient, se répondaient
-l’une à l’autre, dans un bourdonnement continu, coupé de brusques
-silences ou d’exclamations confuses. Ce murmure, assourdi par les portes
-closes, ne tarda pas à l’inquiéter. Elle trembla, comme à l’approche
-d’un danger encore imprécis, courut à sa fenêtre, ouvrit les rideaux,
-cherchant le prompt secours de la lumière. Un beau rayon de soleil pur
-et calme entra dans sa chambre, chassant devant lui tous les fantômes de
-la nuit. Sa terreur lui parut étrange, presque comique. Comment
-avait-elle pu s’effrayer d’un bruit de voix? C’étaient, certainement,
-ses domestiques qui, la croyant encore endormie, bavardaient dans
-quelque pièce, oubliant leur service. Elle passa un peignoir et sortit
-de sa chambre pour les rappeler à l’ordre.
-
-Quand elle fut dans le corridor, elle perçut plus nettement le murmure
-qui l’avait inquiétée. Plusieurs personnes parlaient avec animation,
-mais ces voix lointaines n’avaient rien de joyeux. Laurence discernait,
-dans ce chuchotement sourd et entrecoupé, l’accent de la consternation.
-Puis, tout à coup, un bruit sinistre de sanglots lui parvint, confirmant
-ses appréhensions les plus sombres. Elle avait maintenant la certitude
-que le malheur était entré dans sa maison. Tremblante, hagarde, elle
-courait vers lui. Arrivée près de la portière qui seule la séparait de
-l’antichambre, elle s’arrêta pour écouter. Une voix vacillante,
-méconnaissable, trempée de larmes, disait à ce moment:
-
---Du sang! mais oui... il y en avait partout!... Oh! mon Dieu!... une
-mare de sang!...
-
-Laurence souleva le lourd rideau de velours. Sa femme de chambre et sa
-cuisinière étaient là, debout, entourant une autre personne qui pleurait
-lamentablement, courbée en deux. Dans cette forme gémissante, Laurence
-reconnut une toute jeune bonne, entrée depuis huit jours seulement chez
-son père. Les trois servantes, en apercevant leur maîtresse, poussèrent
-un cri aigu. Elles reculaient éperdues, comme à l’aspect d’un spectre,
-les mains levées, en répétant:
-
---Ah! madame!... madame!...
-
-Puis elles se turent. La femme de chambre du colonel se remit à pleurer,
-et ses sanglots retentissaient seuls dans l’horrible silence. Laurence
-marcha vers elle, la saisit par le bras, si brutalement qu’elle faillit
-la renverser. Son regard fixe l’interrogeait impérieusement. L’enfant,
-meurtrie par l’étreinte, et trop bouleversée pour ménager personne,
-avoua d’un seul coup toute la vérité:
-
---Ah! mon Dieu!... dit-elle à travers ses sanglots, ah! mon Dieu! le
-pauvre monsieur!... nous l’avons retrouvé... au matin... dans son
-cabinet de toilette... étendu dans son sang, la gorge ouverte... Il
-avait encore dans les mains... son rasoir... Il était déjà froid! Plus
-rien à faire... Pourtant... j’ai couru chercher le docteur... Nous
-l’avons bandé...
-
-Elle eût parlé longtemps encore, avec ce plaisir inconscient
-qu’éprouvent les gens du peuple, même les plus sensibles, à raconter en
-détail une catastrophe dont ils ont été les premiers témoins. Mais elle
-vit Laurence chanceler comme un arbre qui va s’abattre et se tut,
-étendant les bras pour la recevoir. Son geste fut inutile.
-L’évanouissement ne vint pas au secours de ce pauvre être à la torture.
-Car la douleur n’est dangereuse que pour les heureux, pour ceux qui
-n’ont jamais pleuré, pour les faibles que foudroie son premier contact.
-Ce malheur, si grand qu’il fût, n’était point, pour Laurence, inattendu.
-Bien des fois déjà son imagination, ses rêves, sa tendresse inquiète,
-l’avaient avertie qu’il viendrait. Bien souvent, elle avait par avance
-vécu cette heure funèbre. Debout, immobile, elle appela vainement à son
-aide l’oubli, la folie, la mort, une douce grâce de Dieu. Nulle
-consolation céleste ne lui fut accordée. Nulle voix ne s’éleva pour
-démentir l’affreuse nouvelle. Et comme elle espérait encore quelque
-secours, elle crut voir, elle vit nettement, de ses pauvres yeux
-hallucinés, la figure blême de son père au milieu d’un halo de sang. Ce
-fut une souffrance physique, suraiguë, comme celle de la chair broyée
-dans des tenailles. Elle poussa un cri discordant et s’enfuit en courant
-du côté de sa chambre.
-
-Elle courait, elle fuyait cette douleur incorporée à ses os et qu’elle
-emportait partout avec elle. Elle avait des gestes désordonnés, comme un
-être dont les vêtements ont pris feu, dont la chair déjà brûle et qui se
-tord au milieu des flammes. Les servantes vainement s’empressaient
-autour d’elle, avec une compassion sincère. Repoussant leurs soins
-dérisoires, et sans interrompre sa marche, elle cherchait à rassembler
-ses vêtements. Sa femme de chambre qui la suivait, l’habilla presque au
-vol. Dès qu’elle fut prête, elle s’élança dehors, la tête baissée,
-pressant son manchon sur sa bouche, étouffant dans la fourrure profonde
-les gémissements qui lui montaient du cœur aux lèvres.
-
-En entrant dans l’appartement du colonel, elle reçut dans ses bras une
-forme pitoyable:
-
---Ma chérie!... ce n’est pas ma faute, bégayait Ursule en sanglotant.
-Oh! toutes les nuits... j’entendais à travers la cloison ses moindres
-mouvements... Dès qu’il souffrait, je m’éveillais. Et... cette nuit...
-Oh, mon Dieu!... J’ai pu dormir... dormir, tandis qu’il mourait...
-
-Le contact de cette douleur si poignante et si vraie attendrit Laurence,
-lui arracha enfin un flot de larmes salutaires.
-
---Pauvre Ursule! murmura-t-elle, n’ayez pas de remords... Nul ne pouvait
-le sauver de lui-même, car je l’ai tenté!... Et voyez...
-
-Toutes deux, s’appuyant l’une à l’autre, pleuraient leur défaite et
-l’inutilité de leur amour. Et en pleurant, elles s’embrassaient. Ces
-effusions adoucissaient un peu leur commune souffrance. Puis, elles se
-dirigèrent vers la chambre du colonel. Laurence chancelait et tremblait
-de tous ses membres. Son imagination lui représentait encore l’horrible
-spectacle évoqué par la femme de chambre. Mais, depuis sept heures du
-matin, Ursule avait eu le temps de faire la toilette du mort. Dans la
-chambre aux rideaux fermés qu’éclairaient seulement deux bougies placées
-près du lit, il reposait sur les oreillers blancs, les mains jointes, un
-crucifix sur la poitrine. Des bandages épais recouvraient sa blessure.
-Une expression de calme extraordinaire et de suave humilité flottait sur
-ce visage, si inquiet, si sombre dans les jours de la vie. Les traits,
-jadis constamment bouleversés, étaient maintenant détendus comme par un
-vague sourire. Les paupières semblaient fermées par le recueillement sur
-un regard de lumière et d’amour. Peut-être, dans la clarté fulgurante de
-la dernière heure, l’âme avait-elle vu le ciel ouvert et s’était-elle
-envolée, radieuse, imprimant par pitié, sur sa forme terrestre, le signe
-de la paix pour rassurer ceux qui l’avaient aimée. Laurence
-s’émerveillait devant cette figure si douce. La pensée que son père,
-après un si long martyre était peut-être heureux, ranimait son cœur
-déchiré. Ursule subissait les mêmes impressions consolantes. Elles
-s’avouèrent d’un regard leur tremblante espérance. Et toutes deux
-agenouillées près du lit, souriaient à travers leurs larmes en répétant:
-
---Comme il est beau! comme il est calme!
-
-L’arrivée de Juliane et d’André les arracha bientôt à leur triste
-extase. Laurence ne put dominer un mouvement de recul lorsque son frère
-l’embrassa d’un air gêné, en prononçant quelques paroles vaguement
-compatissantes. En présence de la douleur qu’il niait, de la mort qu’il
-eût voulu pouvoir nier aussi, ce grand indifférent, effaré, désemparé,
-se figeait dans une attitude conventionnelle. Sa figure portait mal le
-masque de consternation qu’il y avait appliqué à la hâte. Dans cette
-chambre mortuaire, il avait l’aspect choquant et bizarre d’un être
-brusquement arraché à son milieu, jeté dans un monde nouveau dont il ne
-connaît pas les usages, où il évolue avec une circonspection maladroite.
-Déjà, fatigué de cette contrainte, il songeait au jour très prochain où
-il lui serait permis d’oublier.
-
-Juliane, au contraire, semblait au désespoir. Elle pleurait, elle
-pleurait si fort, qu’un moment Laurence en fut touchée, s’étonna de lui
-trouver plus de cœur et de sensibilité qu’elle ne l’eût supposé. Mais la
-crainte de la réprobation du monde tourmentait seule la jeune femme. Un
-suicide dans sa famille n’était point chose avouable, elle se sentait
-humiliée et déshonorée.
-
---Oh! chère, sanglotait-elle naïvement, en attirant sa belle-sœur dans
-le salon contigu à la chambre du colonel, oh! chère, quel affreux
-malheur! Avez-vous songé à recommander aux bonnes de ne point trop
-parler, de ne pas prononcer le mot de suicide? Il faut éviter à tout
-prix que cela se sache.
-
-Laurence lui tourna le dos, sans même lui répondre. Alors elle rassembla
-autour d’elle les domestiques, les remercia de leur dévouement,
-s’appliqua à leur démontrer, contre toute évidence, que la mort du
-colonel était due à un accident.
-
-Ce fut elle qui remarqua la première l’absence de M. Hecquin. Nul, en
-effet, n’avait songé à le prévenir. Ursule s’était reposée de ce soin
-sur Laurence. Celle-ci, dans le bouleversement de sa douleur, avait plus
-que jamais oublié l’existence de son mari. Juliane, scandalisée de cette
-infraction au code de la politesse et des convenances familiales, se
-hâta d’envoyer André boulevard Haussmann. M. Hecquin ne se fit pas
-attendre. Il accourut, imposant et gourmé comme un maître des
-cérémonies. En entrant dans la chambre du mort, il fit avec ostentation
-un grand signe de croix. Ses longues jambes fléchirent, comme sous
-l’impulsion d’un ressort. Il s’agenouilla, se recueillit un instant.
-Puis, apercevant sa femme, prostrée au pied du lit, il alla vers elle,
-l’embrassa et murmura d’une voix étouffée, dont les intonations
-restaient savantes:
-
---Il était votre père, mon enfant, je l’aimais, par voie de
-conséquences, inéluctablement.
-
-Il embrassa également Ursule et Juliane. Après quoi, satisfait de lui,
-certain d’avoir parfaitement accompli son devoir, il s’absorba dans ses
-pensées. Nul ne pouvait deviner, en étudiant sa figure rigide, s’il
-méditait tristement sur la mort ou si, déjà, oubliant le spectacle qu’il
-avait sous les yeux, il débrouillait en esprit quelque affaire
-compliquée, ou cherchait à prévoir les prochains cours de la Bourse.
-
-A midi enfin, M. Hecquin, Juliane et André, épuisés de tant d’émotions,
-descendirent dans un restaurant voisin. Peu après, arriva le colonel
-Arêle, prévenu par dépêche. Sa présence fut pour Laurence une
-consolation. Lui du moins ne cherchait pas à adopter une attitude, et
-nul ne pouvait suspecter la sincérité de sa douleur. Ami incomparable,
-il avait perdu son ami; chrétien, il tremblait sur le sort d’une âme
-qu’il savait si mal préparée à paraître devant son juge. Pour la
-première fois, ce grand résigné parut perdre tout courage lorsqu’il
-apprit que Dacellier s’était donné la mort. Il plia, il chancela sous
-cette croix trop lourde. Son regard clair et doux s’obscurcit, sa tête
-s’abaissa sur sa poitrine. Ses mains se joignirent dans un geste de
-détresse, refusant ce malheur sans remède et sans consolation. Touchée
-d’un chagrin si poignant, Laurence répéta alors à son vieil ami son
-dernier entretien avec son père, et la promesse qu’elle lui avait
-arrachée. Il l’écoutait attentivement et, peu à peu, retrouvait
-l’espérance.
-
---Dieu soit béni! dit-il enfin en regardant avec tendresse le visage du
-mort, nous qui le connaissions, nous savons que lui, l’honneur même, ne
-pouvait renier un serment. Sa volonté ni sa raison n’ont eu aucune part
-à l’acte qu’il a commis, sans doute, dans un moment d’égarement, dans un
-de ces accès où il n’était plus maître de lui. L’Eglise ne lui refusera
-pas la sépulture religieuse, le crime du suicide ne pèse pas sur son
-âme.
-
---Ah! gémit Ursule avec ferveur, ni ce crime, ni aucune faute. Il a trop
-durement souffert pour n’être pas dès maintenant pardonné.
-
-Le colonel Arêle, plus éclairé, plus strict, hocha la tête en soupirant.
-
---Il convient de beaucoup prier, dit-il simplement.
-
-Et, se tournant vers Laurence, il ajouta, avec un accent d’irrésistible
-supplication:
-
---Ne voulez-vous point le faire avec moi, chère enfant?
-
-Elle refusa d’un signe doux et inflexible. Jamais la religion ne lui
-avait paru moins consolante, plus amère. Elle était convaincue, comme
-son vieil ami, de l’irresponsabilité absolue de son père au moment du
-suicide. Mais, tout de même, il était mort sans sacrement, sans
-réconciliation, après des années de révolte. Selon le dogme catholique,
-son âme, sauvée peut-être au dernier moment par un acte d’amour, ne
-pouvait cependant entrer au ciel sans une longue expiation. Cette loi si
-dure épouvantait la jeune femme. Elle préférait croire qu’un Dieu sans
-exigence accueillait au delà de la mort les esprits délivrés sans leur
-demander aucun compte, et qu’il suffisait, pour avoir droit à toute une
-éternité bienheureuse, d’avoir vécu et cruellement souffert. Pourtant,
-elle ne vit pas sans émotion le colonel Arêle, s’agenouiller auprès du
-lit de son ami, avec une expression d’ineffable recueillement. Bientôt,
-attirée comme par un charme tout-puissant, elle prit place à ses côtés,
-s’appuya contre son épaule. Il l’entoura de ses bras. Et, tandis qu’il
-priait, subjuguée par une paix plus forte que sa douleur même, elle se
-reposait doucement contre ce cœur fidèle.
-
-
-
-
-XIII
-
- Où donc sont-ils allés? On n’a rien à vous dire.
- Ceux qui s’en vont s’en vont.
-
- V. HUGO.
-
-
-Dans l’après-midi, Laurence vit avec surprise une agitation fébrile
-s’emparer de toute sa famille. André sortait, rentrait à tout instant,
-commandait les lettres de deuil, réglait avec les pompes funèbres
-l’ordonnance des obsèques. Juliane, importante et affairée,
-télégraphiait, téléphonait, courait chez sa couturière, chez sa modiste,
-revenait en hâte pour dresser la liste des amis qui devaient être
-prévenus, s’inquiétait de n’oublier personne. Ursule l’aidait dans cette
-tâche, ressaisie peu à peu, malgré son chagrin, par les détails
-matériels de la vie. Indifférente à tout, Laurence ne vivait plus que
-pour pleurer et pour souffrir, sans vouloir quitter la chambre de son
-père. Elle restait au pied du lit, épiant avec attention cette figure
-impassible. Son immobilité, son silence lui étaient déjà familiers. Ce
-n’était pas la première fois qu’elle cherchait à comprendre un
-impénétrable secret. Maintenant que ces lèvres s’étaient fermées pour
-toujours, l’âme envolée lui échappait comme autrefois, pas davantage, et
-le mystère énorme de la mort ne lui semblait ni plus profond, ni plus
-horrible que celui de la vie.
-
-Paul Dacellier devait être transporté à Sedan et inhumé dans le
-caveau de sa famille. Mais le service religieux fut célébré à
-Saint-François-Xavier. Malgré les prières d’Ursule, effrayée de sa
-prostration, Laurence voulut se traîner jusqu’à l’église. Dès l’entrée,
-elle défaillit, épouvantée par le formidable appareil du deuil et de la
-mort: les ornements sombres des prêtres, la nef tendue de noir, éclairée
-par la lueur des cierges, le catafalque énorme, écrasant de son poids la
-dépouille insensible qui, jamais plus, ne reverrait le beau soleil du
-monde. Bientôt, sur ce corps anéanti qui s’en retournait à la terre, les
-chants du rite catholique planèrent, implorant avec un effroi timide la
-pitié d’un Dieu vengeur. Ce furent d’abord l’_Introït_ et le _Kyrie_
-qui, dans leur tristesse, gardaient encore un accent de confiance et de
-bénédiction. Puis le _Dies iræ_, implacable, évoqua les terreurs de
-l’enfer et du jugement dernier, arrachant à la paix du sépulcre un
-peuple d’ombres désolées, leur fermant toute issue, leur refusant toute
-espérance. Enfin, une voix qui semblait filtrer à travers les portes
-entr’ouvertes de l’éternité, s’éleva, douce et tremblante. La
-supplication du _Pie Jesu_ sanglota longuement sous les voûtes, disant
-la détresse de l’âme solitaire tombée sans voile et sans défense entre
-les mains de Dieu. Laurence, torturée par ces chants, entendit à ce
-moment comme un appel qui, d’abord chuchoté à son oreille, vint retentir
-dans son cœur avec une violence affreuse. Son amour, sa pitié
-répondirent à ce cri pitoyable par un grand élan vers la mort.
-Impuissante, elle se débattait misérablement dans les liens de la vie,
-désirant les rompre pour rejoindre son père, plaider sa cause,
-l’assister, ou partager à jamais son supplice. Dans cette aspiration de
-tout son être vers l’éternité, ses forces lui manquèrent. Elle inclina
-sa tête sur l’épaule d’Ursule et la pria de l’emmener au plus vite, car
-elle craignait de s’évanouir. Elle eut encore la force d’ordonner par un
-signe impérieux à Juliane, à M. Hecquin, de ne pas la suivre. Et, se
-raidissant pour ne pas donner sa douleur en spectacle à tant
-d’indifférents, elle gagna furtivement, au bras d’Ursule, la porte de la
-sacristie.
-
-La cérémonie s’acheva sans qu’elle reparût. M. Hecquin s’inquiéta de son
-absence. Mais déjà les personnes de la famille prenaient place au bout
-de l’église, attendant la foule des amis prêts à défiler. Pouvait-il se
-dérober aux poignées de main de ses honorables clients, venus tout
-exprès pour le saluer? Il trouva bientôt le moyen de concilier ses
-devoirs sociaux avec sa conjugale anxiété. Ayant aperçu, derrière lui,
-son jeune cousin Cyril de Clet, il l’appela d’un signe, le pria d’aller
-voir ce que devenait sa femme, et si elle avait besoin de secours.
-
-Le jeune homme, en entrant dans la sacristie, trouva Laurence assise
-près d’une grande table contre laquelle elle s’appuyait. Ursule, penchée
-sur son épaule, lui faisait respirer des sels. Elle ne parlait pas, ne
-bougeait pas. Par moments cependant, un bref sanglot soulevait sa
-poitrine, faisait trembler sa bouche. Son voile était levé. Sa tête
-pliait en arrière, entraînée par le poids du crêpe, et jamais Cyril
-n’avait lu une telle douleur sur un visage humain.
-
---Oh! murmura Ursule tout éplorée, voyez dans quel état elle est, la
-pauvre enfant! Et elle veut, malgré tout, prendre le train avec nous,
-tout à l’heure. Ce n’est pas possible. Voici trois nuits qu’elle passe
-sans sommeil, trois jours presque sans aliment. Elle ne pourra supporter
-le voyage. Dites-le-lui, monsieur, je vous en prie.
-
-Dans son chagrin, la pauvre fille s’adressait à Cyril comme à un ami, et
-lui, violemment ému, se penchait vers Laurence, essayait de la
-convaincre, la suppliait de se laisser soigner. Elle l’écoutait
-vaguement, sans bien comprendre le sens de ses paroles, mais
-inconsciemment remuée par le timbre de sa voix chaude et affectueuse,
-par son regard plein de pitié. Si jalouse qu’elle fût de cacher ses
-douleurs, cette pitié ne la blessa pas, tant elle la sentit profonde,
-sincère et fraternelle. Plongée dans un rêve pénible, ignorant le lieu
-où elle était, si elle vivait encore, elle considérait en silence cette
-belle figure pathétique, inclinée sur son désespoir.
-
---Laurence, de grâce, écoutez-moi, gémissait Ursule. Vous ne pouvez
-faire ce voyage. D’ailleurs, à quoi bon partir maintenant. Le train de
-nuit peut vous amener demain à Sedan, assez à temps pour assister à
-l’inhumation. Vous aurez tout l’après-midi pour vous reposer, dormir un
-peu. Allons, ma chérie, c’est convenu, soyez raisonnable. Vous restez
-n’est-ce pas? et je reste avec vous.
-
---Non! balbutia Laurence avec effort, suivez... là-bas mon père... non,
-ne le quittez pas... qu’il vous ait avec lui... encore...; jusqu’au
-dernier moment... vous et le colonel Arêle... vous seuls l’avez aimé...
-vous deux seulement... et moi!...
-
-Elle cédait cependant, consentait à rentrer chez elle, car elle se
-sentait trop malade pour lutter plus longtemps. Ursule, heureuse de sa
-docilité, voulut alors prévenir M. Hecquin. C’était à lui tout
-naturellement qu’incombait la tâche de rester auprès de sa femme et de
-l’accompagner la nuit dans son voyage. Mais Laurence refusa cette
-assistance.
-
---Non, dit-elle fermement, je ne veux personne. J’emmènerai ma femme de
-chambre, elle suffira. Que nul ne s’occupe de moi. Partez tous.
-
-Ursule connaissait trop ce caractère pour oser insister. Soumise, elle
-s’en alla rejoindre la famille, après avoir confié sa cousine à Cyril
-qui s’était offert avec empressement pour la reconduire. Restés seuls
-tous deux, ils attendirent un moment dans la sacristie que les voitures
-de deuil se fussent éloignées. Puis, lorsque l’église fut vide, ils
-sortirent. Cyril, soutenant Laurence, la fit monter dans un fiacre qu’il
-avait appelé, et, donnant son adresse au cocher, il s’assit auprès
-d’elle. Prostrée sur les coussins, la jeune femme, vaincue par la
-fatigue, ne songeait plus à rien, ne souffrait presque plus. Cyril ne
-lui parlait pas respectant sa torpeur. Mais il s’occupait d’elle,
-arrangeait les plis de son voile, ouvrait la fenêtre afin qu’elle eût
-plus d’air, lui rendait son flacon de sels que ses mains défaillantes
-laissaient échapper. Il faisait tout cela simplement, avec un
-empressement calme. Même en un tel moment, sa présence étrangère ne
-semblait point importune à Laurence.
-
-Lorsqu’il l’eut ramenée dans son studio, où tout de suite elle s’étendit
-en attendant que sa femme de chambre eût préparé son lit, il s’assit un
-moment près d’elle, regardant avec une tristesse profonde ce visage si
-affreusement ravagé par les larmes.
-
---M. Hecquin m’a prié de retenir un compartiment pour vous, dit-il. Je
-vais m’en occuper et je vous apporterai votre billet ce soir. Mais
-vraiment, il ne faut pas que vous assistiez demain à l’inhumation. C’est
-un moment si cruel!
-
-Elle dit, avec le dur orgueil des désespérés:
-
---Je puis tout supporter.
-
---Non, vous ne pouvez pas, reprit-il avec douceur. Le coup le plus
-terrible est porté, c’est vrai, mais il vous a laissée plus que jamais
-faible et vulnérable. On supporte le premier choc du malheur, on se
-raidit au moment où la foudre tombe; et puis, brusquement, il suffit,
-vous le savez, d’un chant désolé pour briser tout notre courage.
-
-Elle écoutait, étonnée qu’un être si jeune pût avoir déjà une telle
-science de la douleur. Et elle eut tout à coup la vision funèbre du
-spectacle qui l’attendait le lendemain: le cimetière, la tombe ouverte,
-le cercueil dépouillé, descendu par des cordes dans ce trou béant, la
-dalle, retombant pour jamais sur l’être qu’elle avait tant aimé. Un
-frisson d’effroi secoua ses épaules et, au même instant, Cyril
-tressaillit légèrement, comme s’il avait lu dans ses pensées, vu ce
-qu’elle voyait.
-
---Ah! dit-il avec une intense émotion, vous sentez bien, n’est-ce pas,
-que vous ne pourrez pas supporter cela? Il ne faut pas que vous alliez
-demain jusqu’au cimetière. Ce n’est pas un manque de fidélité,
-croyez-le. Il est permis de ménager parfois son propre cœur. Dites-moi
-que vous n’irez pas.
-
-Elle fut touchée de cette sollicitude délicate et pressante. Elle lui
-céda comme à un ami cher et sage, promit ce qu’il lui demandait.
-
-Lorsqu’il l’eut quittée, elle se mit au lit et aussitôt s’endormit d’un
-sommeil de plomb. Elle ne s’éveilla qu’à cinq heures du soir, sonna sa
-femme de chambre et apprit que la comtesse de Clet, la mère de Cyril,
-l’attendait depuis trois quarts d’heure au salon, mais n’avait pas voulu
-qu’on la prévînt de sa présence. Laurence fut heureuse de cette visite:
-car maintenant que le sommeil avait réparé ses forces, que la source de
-ses larmes était tarie, qu’elle se retrouvait vivante, le cœur sec et
-horriblement vide, sa douleur lui semblait plus que jamais impossible à
-supporter. Et elle éprouvait une sensation d’étouffement, de morne
-terreur qu’accroissait encore la tombée de la nuit. Elle fit allumer
-toutes les lumières, s’habilla en hâte et, désireuse d’échapper à la
-solitude, courut au salon rejoindre Mme de Clet. Comme elle s’excusait
-de l’avoir fait attendre, la visiteuse, lui serrant les mains, protesta
-avec un accent de chaude sympathie:
-
---Je ne trouvais pas le temps long, au contraire. J’étais si heureuse de
-penser que vous dormiez, que pour un moment vous ne souffriez plus!
-
-Très grande, mince, les cheveux tout blancs, mais l’allure jeune encore
-et infiniment élégante, elle avait les mêmes traits que Cyril, les mêmes
-yeux clairs et profonds, et elle attachait sur Laurence un regard
-exactement semblable à celui qui l’avait émue le matin: regard de pitié
-sérieuse, intelligente et désolée.
-
---Je vous apporte les places que mon fils a retenues pour vous, reprit
-Mme de Clet en s’asseyant. Il n’a pu revenir lui-même, car il a été
-appelé par dépêche auprès d’un ami de passage à Paris. J’ai voulu vous
-attendre, parce qu’il ne m’aurait pas pardonné de ne pas lui donner ce
-soir de vos nouvelles. Votre grand chagrin l’a vivement touché. Si vous
-saviez avec quelle émotion il m’a parlé de vous!
-
---Vous voudrez bien le remercier, dit Laurence un peu surprise. Je
-n’oublierai pas ce qu’il a fait pour moi ce matin. Le meilleur de mes
-amis n’aurait pu me témoigner plus d’intérêt, ni compassion plus
-délicate.
-
---Cyril est la bonté même, s’écria Mme de Clet dont le front, tout à
-coup, rayonna d’orgueil. Nul être n’est plus sensible à la douleur des
-autres et il aime à se dépenser autour de ceux qui souffrent. Tout
-jeune, il a vu de près le malheur, car j’ai passé par bien des épreuves,
-mais il était déjà mon appui. Je n’avais que lui, je lui confiais mes
-soucis, mes déboires, mes inquiétudes. Il savait me consoler, me
-rassurer. Il me raisonnait avec tant de tendresse, une sagesse si
-étonnante! Aussi, malgré toutes les tempêtes qui ont soufflé sur ma vie,
-je n’ai pas le droit de me plaindre, puisque je possède un tel fils.
-
-Elle s’interrompit, confuse, et rougit comme une jeune fille. Laurence,
-qui en ce moment avait un immense besoin de s’oublier, de s’intéresser à
-n’importe quoi, l’écoutait avec sympathie. Un sentiment profond la
-touchait toujours et elle admirait sincèrement ce grand amour maternel.
-Rassurée par son regard bienveillant, Mme de Clet reprit avec abandon:
-
---Au reste, vous le connaîtrez vite, mon Cyril, car vous nous permettrez
-bien, je pense, de revenir souvent vous voir? Mon fils le désire comme
-moi. Je sais que votre deuil vous tiendra plus que jamais à l’écart du
-monde, mais nous sommes parents par M. Hecquin et vous nous feriez tant
-de peine en nous considérant comme des étrangers!
-
---Non vraiment, je ne le pourrai plus après ce que vous avez fait pour
-moi, dit Laurence, réchauffée malgré elle par le contact de cette nature
-franche et affectueuse.
-
-Elle éprouvait en général une vive défiance pour tous ceux dont l’abord
-est facile, les manières expansives, car elle savait quel abîme de
-sécheresse, d’égoïsme, cachaient l’amabilité empressée de Juliane, les
-grâces câlines de Lætitia Heller. Mais dans la cordialité des de Clet,
-on sentait, sans pouvoir s’y tromper, l’accent du cœur, l’élan spontané
-de la charité. Laurence, ayant reconduit sa visiteuse, grava dans sa
-mémoire fidèle le souvenir de ces deux êtres qui, l’ayant trouvée seule
-et abandonnée à l’heure la plus dure de la vie, avaient su toucher sa
-blessure sans lui faire aucun mal.
-
-
-
-
-XIV
-
- Tu m’as laissée, ô père, sur le rivage, comme une nef solitaire,
- sans avirons marins!
-
- SOPHOCLE.
-
-
-Selon la promesse qu’elle avait faite à Cyril, Laurence n’assista pas le
-lendemain à l’enterrement. Mais, tandis que M. Hecquin, Juliane, André,
-le colonel Arêle repartaient pour Paris, elle s’attarda durant une
-semaine à Sedan avec Ursule. Celle-ci l’aidait à retrouver, dans la
-grande demeure familiale qui s’était rouverte pour elles, l’ombre de
-Paul Dacellier. Témoin de sa jeunesse, première confidente de sa
-vocation militaire, la pieuse fille pouvait encore, après un si long
-temps, répéter mot pour mot tout ce qu’il lui disait jadis, lorsqu’il
-lui avouait ses grands espoirs. Et Laurence ne cessait de pleurer,
-lorsqu’elle comparait les rêves admirables de cet enfant avec la
-destinée mesquine et dérisoire qui lui était échue. Pour être vraiment
-grand aux yeux des hommes et à ses propres yeux, il n’avait manqué à ce
-suicidé que l’occasion du sacrifice. Vainement, durant des années, il
-avait attendu son heure, toujours prêt à partir, toujours prêt à mourir,
-toujours offert et toujours immolé. Jamais la France n’avait fait appel
-à son courage. La guerre n’était point venue délivrer son âme des liens
-pesants de l’inaction. Il avait vieilli tristement sans honneur,
-serviteur inutile, cœur de héros auquel rien d’héroïque n’avait été
-demandé. L’inexorable refus, que le sort opposait à son désir, peu à peu
-l’avait rendu fou. Son ardeur, qui ne trouvait point à se dépenser dans
-quelque dévouement sublime, s’était retournée contre lui, ruinant son
-bonheur et sa vie. Et son sang enfin avait coulé, non pour un but sacré,
-non pour une grande cause, mais misérablement sous ses mains homicides.
-
-Le colonel avait, par son testament, légué sa maison de Sedan à
-Laurence. Ursule lui demanda la permission d’y achever sa vie. Et la
-jeune femme ne put la décider à venir s’installer avec elle.
-
---Non, vraiment, ma chérie, lui dit-elle. Je n’ai plus rien à faire à
-Paris. Je m’y sentirais triste et désemparée. Le bonheur de vous être
-utile aurait seul pu m’y retenir, mais ma tâche auprès de vous est
-achevée. Votre sort ne m’inspire plus d’inquiétude. Je vous laisse avec
-un mari qui vous adore, entourée d’une famille charmante et dévouée.
-Car, grâce à Dieu, sous l’influence de sa femme qui vous aime comme une
-sœur, votre frère à su vous apprécier enfin, et son foyer est devenu
-pour vous un second foyer.
-
-Dans sa naïveté, Ursule se laissait entièrement tromper par les
-apparences. Elle appelait: affection de sœur, la politesse mondaine et
-glacée de Juliane; grand amour, la servilité timide de M. Hecquin.
-Laurence ne chercha pas à la détromper. Elle ne lui dit pas qu’elle
-avait encore besoin de sa tendresse et ne trouvait d’appui que dans son
-humble cœur. Trop fière pour réclamer jamais de personne aucun secours,
-elle murmura simplement, cachant sa peine:
-
---Ursule, vous serez bien seule!
-
---Seule, mais non, chérie, moins que partout ailleurs. Ici, j’aurai
-autour de moi tous mes souvenirs. J’irai, comme autrefois, visiter les
-pauvres, les malades. Je tâcherai de faire un peu de bien pour acheter
-la rédemption de votre père.
-
-Pour cette âme pieuse et tendre, la mort ne rompait pas les liens des
-affections humaines. Le colonel disparu lui restait présent. Elle
-pouvait encore le servir, se dévouer à lui, et refaisait sa vie dans la
-prière, le regret et le sacrifice. Laurence enviait ce chagrin, doux et
-plein d’espérance. Pour elle, la douleur n’avait pas de sens. Elle était
-comme ces êtres qui, trouvant un jour leur maison, leur ville détruites,
-persistent à errer tristement au milieu des ruines, sans songer à
-chercher un autre abri.
-
-Quand, après un court séjour à Paris, Ursule la quitta définitivement
-pour retourner à Sedan, son désespoir s’accrut encore. Pour fuir sa
-maison, ses souvenirs et l’obsession d’une même pensée, elle sortait
-presque chaque jour, de préférence lorsqu’il pleuvait, car le soleil lui
-faisait mal. Elle marchait longtemps sous l’averse, puis, lorsqu’elle
-était fatiguée, entrait dans une église, le plus souvent à Notre-Dame ou
-à Saint-Germain-l’Auxerrois. Bien qu’elle n’y priât pas, elle les
-trouvait accueillantes et douces. La maison de Dieu est un lieu d’asile,
-ouvert à tous, aussi hospitalier pour l’athée que pour le croyant. C’est
-le seul endroit où tout affligé puisse se réfugier, s’oublier, pleurer
-en toute liberté sans craindre d’exciter l’étonnement ou la curiosité
-publique. Prostrée dans une chapelle obscure, Laurence s’y attardait
-jusqu’à l’heure de la fermeture. Elle sortait à regret, hésitait
-longtemps encore avant de se décider à reprendre le chemin du retour.
-Rien ne l’attirait vers sa demeure. Nul être ne l’y attendait, guettant
-anxieusement son coup de sonnette, s’inquiétant d’un retard imprévu.
-Elle n’avait plus sur la terre aucune attache, aucun devoir, aucune
-entrave d’amour.
-
-Lorsque le printemps revint, sa douleur changea de nature, prit la forme
-de l’accablement. Ne pouvant supporter l’aspect du ciel radieux, la
-douceur cruelle de l’air, elle ne sortait plus. Tout mouvement, toute
-action, toute parole lui coûtait un effort. Bientôt elle ne quitta plus
-son lit. Elle y dépérissait dans un ennui mortel et les médecins ne
-parvenaient pas à combattre la lente consomption qui la dévorait.
-
-Juliane, en cette circonstance, se montra, comme à son ordinaire,
-parfaitement polie. Tous les jours, par tous les temps, elle venait
-passer un court moment auprès de sa belle-sœur. Aucune obligation
-mondaine, aucun plaisir ne pouvaient la détourner de ce devoir. Elle le
-faisait remarquer bien haut la première et, tout en s’admirant, elle
-prodiguait à la malade des encouragements, des conseils inutiles,
-toujours gracieuse et froide, aimable et sans pitié.
-
-Pas plus que Juliane, Edith Albertaud ne comprenait le chagrin de
-Laurence. Le temps, le mariage avaient fait, de cette jeune fille au
-cœur délicat, la plus douce, mais la plus médiocre des bourgeoises. Elle
-considérait d’ailleurs la mort du colonel comme une délivrance pour son
-amie et lorsqu’elle venait la voir, après quelques vagues condoléances,
-elle ne lui parlait que de ses soucis pécuniaires, de son ménage ou du
-fils longtemps attendu qu’elle venait de mettre au monde.
-
-Plus tendres, les Arêle s’occupaient de Laurence avec un inlassable
-dévouement. Le colonel, chaque semaine, venait de Morgins passer une
-journée avec elle. Mme Arêle, toujours cloîtrée dans sa demeure, de
-loin, par lettres, l’entourait d’une sollicitude maternelle. Tous deux,
-avec raison, s’inquiétaient bien moins de sa maladie que de sa misère
-morale, de son cœur désolé. Mais, pour que leur affection lui fût
-vraiment douce, il eût fallu qu’elle partageât leur foi. Les questions
-religieuses creusaient entre elle et eux un abîme. Ils avaient beau lui
-représenter la nécessité de prier pour l’être qu’elle pleurait et qu’ils
-croyaient soumis à une longue expiation: Laurence cherchait à repousser
-cette pensée qui l’accablait de douleur. Rendus inflexibles par la force
-de leur conviction, ses amis l’y ramenaient malgré elle. En dépit de
-leur charité, ils torturaient la pauvre âme qu’ils voulaient éclairer.
-
-Trop malheureuse pour être juste, Laurence les accusa d’insensibilité.
-Elle déclara que les visites la fatiguaient, ferma sa porte au colonel
-Arêle et parvint même à décourager l’empressement de Juliane. Elle ne
-put se débarrasser si aisément de son mari.
-
-Celui-ci, depuis qu’elle était malade, lui témoignait un intérêt
-inattendu. Absent toute la journée, il téléphonait deux ou trois fois
-pour demander de ses nouvelles. Il dînait au pied de son lit et, le
-repas achevé, luttait courageusement contre le sommeil pour lui tenir
-compagnie. Sa conversation excédait la jeune femme, car les grands
-problèmes de la vie et de la mort, qui seuls l’occupaient, inquiétaient
-peu cet homme pratique. L’avenir de la Russie était pour le moment sa
-seule préoccupation. Chaque soir, il prédisait à sa femme la ruine de
-l’empire des tsars. Distraite, elle le laissait parler sans lui
-répondre. Le banquier finit par s’irriter de ce dédain superbe.
-
---Je vois, ma chère enfant, lui dit-il avec une amertume qui la surprit
-beaucoup, je vois que tous mes pronostics vous paraissent incroyables ou
-fort exagérés. Pourtant, je ne vous exprime pas, soyez-en sûre, une
-opinion toute personnelle et préconçue. Pas plus tard qu’hier, je
-rencontrai à la Bourse un ami qui, revenant de Russie où il a passé cinq
-ans, a pu me donner sur ce malheureux pays des renseignements
-authentiques. Ses prévisions corroborent absolument les miennes. Il
-attend comme moi une révolution inéluctable. Si je m’inquiète si fort de
-tout cela, sachez-le, mon enfant, c’est à cause de vous. J’ai su mettre
-en garde tous mes clients contre un danger que je pressens depuis
-longtemps. Mais vous avez dans votre portefeuille trois cent mille
-francs de titres russes, soit le cinquième de votre fortune totale.
-C’est trop, beaucoup trop. Un gouvernement révolutionnaire peut renier
-sa dette et il ne vous restera dans les mains qu’une liasse de papiers
-sans valeur.
-
---Bah! dit Laurence indifférente, je serai toujours assez riche.
-
-M. Hecquin leva les bras au ciel.
-
---Assez riche! s’écria-t-il avec un accent de tendre indulgence. Une
-femme qui, comme vous, ignore absolument la valeur de l’argent, ne sera
-jamais assez riche. Quand je vous aurai quittée, vous serez étonnée de
-vous trouver souvent gênée. Au reste, je ne voudrais pour rien au monde
-exercer sur vous la moindre pression. Mon devoir est de veiller sur
-votre fortune comme sur votre personne et de vous avertir de tout
-danger. Or, je vous le répète, l’avenir est noir, vos consolidés russes
-sont en bonne posture, le moment me semble bien choisi pour les
-réaliser.
-
---Eh bien! c’est entendu, vous avez raison, vendez-les, dit Laurence que
-cette question ennuyait mortellement.
-
---Moi, les vendre? mais ma chère, je ne le peux pas, s’exclama M.
-Hecquin, fort surpris. Je puis tout juste toucher les chèques que vous
-me signez chaque mois. Là s’arrêtent mes droits. Je n’ai pas qualité,
-bien qu’étant votre époux, pour agir en votre nom.
-
-Le colonel, en effet, avait exigé que le contrat de sa fille fût fait
-sous le régime de la séparation de biens et Laurence crut discerner dans
-ces paroles un muet reproche.
-
---Vous savez bien, dit-elle timidement en tendant la main à son mari,
-que j’ai toute confiance en vous.
-
-M. Hecquin soupira:
-
---Je l’espère, ma chère Laurence!
-
-Ces quelques mots exprimaient un doute qui émut la jeune femme. Elle
-éprouva soudain comme un remords, en songeant aux affronts que son père
-et elle n’avaient jamais cessé d’infliger à M. Hecquin. Aussi, bien que
-le colonel lui eût recommandé de ne rien changer à la composition de son
-portefeuille, résolut-elle de suivre les conseils de son mari, espérant
-ainsi le flatter et réparer un peu ses torts envers lui.
-
---Je ne suis pas en état de m’occuper de mes affaires, dit-elle. N’y
-aurait-il pas un moyen qui me permettrait de remettre entre vos mains
-tous mes intérêts? C’est ma volonté formelle, ajouta-t-elle, le voyant
-hésiter.
-
-M. Hecquin sourit d’un air heureux.
-
---Rien de plus simple, puisque vous le voulez, dit-il. Vous n’avez qu’à
-me signer par devant notaire une procuration générale qui me donnera le
-droit d’agir en votre nom. Bien entendu, je n’userai de cette latitude
-qu’après avoir soumis à votre approbation toutes les opérations que je
-jugerai nécessaires. Et vous reprendrez cette procuration dès que votre
-santé s’améliorera.
-
---A quoi bon? je serai toujours trop contente de ne plus m’occuper de
-rien, affirma Laurence.
-
-Le lendemain, M. Hecquin revint déjeuner et prévint sa femme que, pour
-lui épargner toute fatigue, il avait, le matin même, convoqué son
-notaire qui devait venir à deux heures de l’après-midi. Laurence fut un
-peu étonnée de cette précipitation. Le banquier lui exposa de nouveau
-les raisons qui le poussaient à réaliser au plus vite les titres russes.
-Heureuse de terminer cette affaire, elle signa avec empressement la
-procuration que lui présenta le notaire et qu’elle ne voulut même pas
-lire, malgré l’insistance de M. Hecquin. Toute sa fortune, selon le
-désir du colonel, avait été déposée en compte ouvert au Crédit
-universel. Il fut convenu que, pour plus de facilité, son mari la
-retirerait pour la mettre dans un coffre à la même banque. Laurence
-approuva cette combinaison sans essayer d’en comprendre les avantages.
-M. Hecquin parut charmé de sa docilité. Dès lors il se montra plus gai,
-plus communicatif. La jeune femme se réjouit sincèrement d’avoir pu lui
-accorder, à défaut d’un amour impossible, cette preuve d’estime et
-d’absolue confiance.
-
-
-
-
-XV
-
- Les gens réservés ont souvent plus besoin que les gens expansifs
- d’entendre parler ouvertement de leurs sentiments et de leurs
- douleurs. Le plus stoïque est homme après tout, et se précipiter
- avec hardiesse et bonne volonté dans son âme solitaire, c’est
- souvent lui rendre le plus grand des services.
-
- CURRER-BELL.
-
-
-Durant des mois, Laurence languit encore à demi privée de son âme qui,
-détachée de tout, morte au monde, flottait entre le ciel et la terre,
-tantôt prostrée sur une tombe, tantôt tournée vers l’infini, scrutant
-avec une curiosité avide le mystère de l’éternité. Peu à peu cependant,
-elle se lassa de cette vaine recherche. Au sortir des régions funèbres
-où elle avait contemplé tant d’épouvantables visions et d’effrayants
-fantômes, les images de la vie, de nouveau, lui parurent douces. Elle
-redevint sensible au rythme d’une belle phrase, rouvrit les livres
-qu’elle avait délaissés et, bientôt, recommença à se lever. Elle
-persistait à se confiner dans son appartement. Son mari la pressait
-vainement de partir pour la campagne ou la mer, elle s’y refusait
-obstinément, car elle s’indignait de revivre après un tel malheur.
-
-Un après-midi, sa femme de chambre vint l’avertir qu’une personne
-inconnue la demandait, insistait pour être reçue, sans vouloir dire son
-nom. Après un instant d’hésitation, Laurence, intriguée par ce mystère,
-donna ordre d’introduire la visiteuse. Sa surprise s’accrut lorsqu’elle
-vit entrer dans son bureau une dame corpulente, empanachée, couverte de
-bijoux, dont les traits, ni la silhouette, ne lui rappelaient rien.
-
---Hé! quoi, mignonne, Laurence, enfant, petite, m’avez-vous oubliée,
-ai-je eu tort de venir? s’écria l’étrangère.
-
-Cette voix haute, métallique, dure, malgré ses intonations caressantes,
-avait eu autrefois trop d’empire sur Laurence pour qu’elle méconnût plus
-longtemps Mme Heller. Celle-ci l’embrassa plusieurs fois avec effusion,
-puis s’installa sur le divan.
-
---Chère petite amie, quel bonheur de se retrouver, dit-elle en portant
-sans cesse la main à son lourd collier de perles. Vous m’aimiez bien
-autrefois, moi aussi. Je ne vous ai pas oubliée. Edith me parlait très
-souvent de vous. Je la vois toujours, vous savez, oh! naturellement en
-cachette de son mari qui ne peut me souffrir. Elle m’a bien des fois
-affirmé que ma visite vous ferait plaisir. C’est pourquoi je suis venue.
-
-Laurence regardait avec mélancolie l’idole de sa jeunesse, et ne la
-reconnaissait pas. Trois ans avaient suffi pour faire de Mme Heller une
-matrone épaisse, encore désirable, mais entièrement privée du charme
-souverain que tout Fontainebleau jalousait. Son corps alourdi, sanglé
-dans un corset rigide, avait perdu sa mollesse voluptueuse. Dans le
-visage empâté de graisse, seuls les yeux et les dents restaient
-admirables, le teint enluminé n’avait plus sa fraîcheur de rose, le nez
-s’épatait, vulgaire, au-dessus de la bouche, dont les lignes divines
-s’écrasaient dans la bouffissure des joues et du double menton.
-
-Sans remarquer la stupeur de Laurence, Lætitia lui parlait de sa voix
-coupante. Elle avait appris par Edith la mort de Paul Dacellier, le
-mariage de la jeune femme; elle lui adressa sur le même ton ses
-félicitations et ses condoléances.
-
-Visiblement, ces deux événements lui semblaient également heureux.
-Connaissant le caractère intraitable du colonel, elle n’imaginait pas un
-instant que ce tyran ait pu inspirer à sa fille une affection profonde,
-ni lui laisser des regrets déchirants.
-
-Au reste, les joies et les chagrins d’autrui touchaient fort peu Mme
-Heller. Ses propres aventures, ses intrigues, sa belle vie, lui
-paraissaient seules dignes d’intéresser le monde. Elle fut enchantée de
-pouvoir révéler à Laurence mariée tout ce qu’elle avait dû jadis cacher
-à la jeune fille. Elle se mit donc à lui raconter avec complaisance les
-débuts de sa liaison avec le comte de Sérannes, leurs rendez-vous, leurs
-ruses, leurs imprudences, puis enfin leur fuite et leur installation à
-Paris, dans un hôtel de la rue de Varenne que le jeune comte avait
-acheté pour elle. Là cet amant, passionnément épris, pensait mener une
-existence retirée, embellie par les seules délices de l’amour. Tel
-n’était point le rêve de sa froide maîtresse; elle ne songeait qu’à
-jouir largement de la fortune qui venait de lui être offerte. Tout de
-suite, elle s’était lancée dans un tourbillon de plaisirs, dédaignant la
-tendresse idolâtre d’un homme pourtant jeune, spirituel et beau.
-
-Lassé de ses caprices, le comte de Sérannes venait de l’abandonner, non
-sans lui laisser en toute propriété, avec des bijoux de haut prix,
-l’hôtel de la rue de Varenne. Mme Heller comptait vendre cet immeuble,
-et désirait prendre les conseils de M. Hecquin. Laurence dut lui
-promettre de la mettre en rapport avec son mari. Rêveuse, elle écoutait
-cette femme, jadis si séduisante, qui, créée pour inspirer les plus
-belles passions, avait stupidement déshonoré l’amour. Mais la pauvre
-Lætitia ne comprit point la désapprobation muette qu’exprimait pourtant
-clairement le beau regard fixé sur elle. Ayant avantageusement vendu son
-corps inestimable, elle éprouvait la satisfaction tranquille d’une
-honnête commerçante qui a bien réussi dans ses affaires. Comparant son
-aisance à la situation gênée d’Edith, elle la blâmait ironiquement
-d’avoir fait un mariage peu brillant. Sans pudeur, sans remords, elle
-riait bien haut de cette destinée manquée par sa faute.
-
-Au reste, la coquette ne soupçonnait même pas sa déchéance physique. En
-quittant Laurence elle lui révéla son aveuglement:
-
---Vous avez maigri, chérie, lui dit-elle avec son insouciante légèreté.
-Je sais que vous venez d’être malade. Rien de grave sans doute? Mais
-soignez-vous, vous êtes très changée. Et moi? Comment me trouvez-vous?
-Toujours la même, n’est-ce pas? Un peu engraissée. C’est une chose
-nécessaire quand on atteint un certain âge. C’est le seul moyen d’éviter
-les rides et de conserver sa jeunesse.
-
---Vous êtes toujours adorable, lui dit Laurence avec bonté.
-
-Cette décevante entrevue accrut encore sa misanthropie. M. Hecquin s’en
-affligea. Il s’inquiétait maintenant beaucoup de la voir toujours seule.
-Un soir il parut tout joyeux de lui annoncer pour le lendemain la visite
-de son jeune cousin.
-
-Le banquier paraissait aimer beaucoup Cyril de Clet. Il parlait aussi
-avec admiration de la comtesse de Clet qui, presque entièrement ruinée
-par son mari et restée veuve de bonne heure, avait dû travailler pour
-élever son fils. Parent éloigné, par sa mère, de cette vaillante femme,
-M. Hecquin, après l’avoir perdue de vue pendant quelques années, ne
-l’avait retrouvée qu’au moment où Cyril venait de terminer ses études et
-de sortir, dans un très bon rang, de l’Ecole des Chartes. Le banquier
-s’était attaché à lui. Pour lui permettre de suivre sa vocation
-littéraire, il gérait ses modestes capitaux, les faisait valoir
-habilement et parvenait à lui servir des intérêts de vingt à trente pour
-cent. Cyril pouvait ainsi travailler en paix, sans s’inquiéter du pain
-quotidien.
-
-Laurence n’oubliait point avec quelle délicate charité le jeune poète
-l’avait secourue dans sa détresse. Elle promit donc de le recevoir, car
-elle désirait à la fois lui prouver sa reconnaissance et complaire à son
-mari dont elle commençait à apprécier la bonté.
-
-Sa journée du lendemain fut mauvaise. Sans raison, son chagrin, un
-instant apaisé, reprit toute sa violence. Cyril la surprit en plein
-accablement. Malgré l’intérêt qu’il lui inspirait, elle eut peur de cet
-être jeune qui, bien qu’il eût souffert, n’avait pas, comme elle, perdu
-toute espérance et ne pouvait pas la comprendre. Redoutant les paroles
-banales ou maladroites qu’il allait certainement lui dire, elle
-l’accueillit froidement, répondant avec une contrainte visible aux
-questions courtoises qu’il lui posait sur sa santé. Pourtant, quand ses
-yeux rencontraient le regard du jeune homme, elle sentait son cœur
-rigide et comme évanoui sursauter faiblement, car c’était là un regard
-qui savait lire au delà de l’apparence, déchiffrer les arcanes cachés de
-la pensée, un regard gênant comme une lumière trop vive.
-
-Pour ce poète, en effet, l’âme humaine avait peu de mystère, étant
-l’objet de sa constante étude. Il savait que, pour obtenir sa confiance,
-il faut l’observer non point avec la curiosité sèche du savant ou de
-l’analyste, mais avec la charité indulgente de l’ami. C’est pourquoi il
-abordait tout être avec cette sympathie chaleureuse dont Laurence avait
-éprouvé la douceur. Déjà, elle n’était plus pour lui une étrangère. Dès
-leur première rencontre, il avait remarqué ce visage marqué au sceau de
-la douleur. Ce signe l’avait tout d’abord attiré vers elle, forçant sa
-sympathie. Puis il avait entendu M. Hecquin parler du caractère triste,
-fier et sauvage de sa femme; il l’avait vue malheureuse et il savait
-qu’elle ne se consolait pas. Maintenant, il regardait le cadre où elle
-passait ses journées: une grande bibliothèque, quelques sièges, un divan
-bas où gisait sur les coussins, près d’elle, un volume entr’ouvert.
-Devant la fenêtre, un immense bureau encombré de papiers. Ce décor
-sévère, nullement féminin, révélait une vie recueillie, toute
-spirituelle. Cyril s’y trouvait à l’aise. Le silence de Laurence, sa
-froideur même avaient pour lui du charme. Il ne voyait dans son attitude
-contrainte que la réserve de la créature solitaire, habituée à se passer
-des hommes. Il voulait trouver le chemin de ce cœur farouche et ce
-n’était point après tout si difficile. L’être humain est sans défense
-contre l’être humain son semblable, car il l’aime profondément, bien
-qu’il ait peur de lui, bien qu’il s’en défie. Il ne désire que son
-approbation, son estime, ses consolations, son amour.
-
-Il y avait sur une petite table, à côté de Laurence, une photographie de
-Paul Dacellier, en uniforme d’officier d’état-major. Le jeune poète
-l’aperçut et, se penchant un peu, se mit à l’examiner avec un intérêt
-grave et respectueux.
-
---C’est le meilleur portrait qui ait été fait de mon père, murmura
-Laurence en rougissant violemment. Bien qu’il soit un peu ancien, je
-l’aime plus que tous les autres.
-
-Cyril prit entre ses mains l’étroite image et la considéra plus
-attentivement encore.
-
---Je n’ai vu qu’une fois le colonel, dit-il, mais je le reconnais. On ne
-peut oublier ce visage admirable et si fier. Oui, la ressemblance est
-frappante: c’est bien la bouche amère et triste... l’emportement de la
-narine... Pourtant le portrait ne peut rendre la beauté du regard qui
-m’avait tant frappé. C’était un regard émouvant, celui du chef et de
-l’entraîneur d’hommes, un regard à la fois impérieux, scrutateur et
-rêveur qui vous entrait dans le cœur comme un couteau, et puis se
-détournait, s’envolait au delà du monde pour contempler des choses
-infinies: la victoire, la gloire, je pense. Votre père devait n’être
-occupé que d’elles.
-
-Laurence écoutait, cherchant à dominer cette irrésistible émotion qui
-lui arrachait malgré elle,--oh! après quelles luttes,--de rares larmes,
-arrêtées au bord des paupières et sévèrement réprimées. Peu d’êtres sur
-la terre avaient compris son père. Le colonel Arêle et Ursule seuls,
-après sa mort, avaient su parler de lui avec amour. Son fils, Juliane,
-M. Hecquin s’étaient tus, lui refusant ces éloges que nous devons à tous
-les disparus. Sur chaque tombe, il y a quelque chose à dire, des
-honneurs à rendre à celui qui n’est plus, et que recueille, comme une
-consolation suprême, le cœur que sa perte a brisé. Mais la mémoire de
-Paul Dacellier n’avait reçu que de rares hommages, peu de couronnes.
-Laurence, bien souvent, s’était étonnée que quelqu’un d’aussi noble ait
-pu, dans la vie et la mort, rester à ce point méconnu. Cyril avait à
-peine vu le colonel. Pourtant il en parlait avec une sorte
-d’enthousiasme. Il avait admiré ce visage si beau pour les yeux de
-Laurence. Elle eût voulu le remercier et ne trouvait aucune parole, tant
-sa surprise était profonde.
-
---J’ai pu causer un instant avec le colonel, le jour de votre mariage,
-reprit Cyril. Il m’est apparu comme le type parfait de l’officier, type
-admirable, mais injustement méconnu de nos jours et voué à la plus
-grande infortune. Créé en effet pour être l’homme d’action par
-excellence, il se trouve condamné à rester l’homme chimérique et rêveur
-que nul ne comprend plus. Le poète même, autrefois si bafoué, est plus
-respecté que lui, trop respecté, car l’hommage de la foule n’est
-désirable pour personne. Mais l’officier, tourmenté d’héroïsme, alors
-que nul ici-bas n’est plus héroïque, semble un illuminé, un fou. Il aime
-la guerre, le sacrifice, la mort; il déteste les ennemis, les étrangers,
-alors que nous voulons adorer toute l’humanité, alors que nous ne
-glorifions que la paix et la vie. De tout cela, le colonel a dû beaucoup
-souffrir. Je m’explique l’amertume de ses paroles lorsqu’il me dit que
-sa carrière était la plus dure qu’on pût choisir.
-
-Ah! combien cette louange, si juste, si sincère, était douce au cœur de
-Laurence. Il lui semblait merveilleux que Cyril, en si peu de temps, ait
-pu comprendre ainsi son père, pénétrer entièrement une âme restée
-secrète pour la plupart des hommes. Sa défiance s’était évanouie. Elle
-voulut que le jeune poète connût mieux encore celui qu’il avait admiré.
-Elle se mit à lui parler comme à un ami. Elle lui conta toute la vie du
-colonel. Elle dit comment la haine d’un misérable l’avait réduit à
-l’oisiveté, brisant sa carrière et son cœur. Elle dit sa longue agonie.
-Cyril l’écoutait en silence. Soudain, les yeux de Laurence se remplirent
-de larmes, un flot de sang empourpra ses joues:
-
---Vous ne savez pas, dit-elle avec un sanglot, vous ne savez pas que mon
-père s’est tué?
-
-Pourquoi révélait-elle à un étranger ce tragique secret? Voulait-elle
-tenter une dernière expérience, réclamer une fois encore un secours
-humain? Cédait-elle au désir de revoir, une fois encore, sur le visage
-du poète, l’expression de pitié si profonde qui, un jour, lui avait été
-douce? Son attente ne fut pas trompée. Son cri, son aveu firent pâlir
-Cyril, changeant sa belle figure. Dans un mouvement d’irrésistible
-affection, il lui saisit la main. Mais il ne disait rien; avant d’oser
-la plaindre, il prenait en lui sa douleur, s’efforçait de souffrir ce
-qu’elle avait souffert. Et il semblait défaillir d’émotion tandis qu’à
-voix basse, entrecoupée, elle évoquait la mort de Paul Dacellier.
-
---Il n’y a pas de consolation pour moi, murmura-t-elle en finissant son
-récit, vous devez le comprendre, ni sur la terre, ni au delà.
-
---Il y a Dieu pourtant, dit-il.
-
-Elle eut un rire désespéré.
-
---Si je croyais en lui, je ne pourrais plus vivre, s’écria-t-elle avec
-violence. Le Dieu des catholiques est un juge implacable. Si j’admets
-son existence, je dois croire que mon père est perdu pour l’éternité,
-puisqu’il a enfreint le plus grand commandement qui nous ait été donné,
-puisqu’il a commis l’acte de révolte suprême.
-
---Oui, mais dans un accès de délire, sans savoir ce qu’il faisait, dit
-doucement Cyril. Qui pourrait le condamner? Vous ne songez pas assez à
-la miséricorde de Dieu, à son amour pour nous. Nul ne connaît le mystère
-de la dernière heure. C’est le moment où la sollicitation divine se fait
-irrésistible. J’imagine qu’alors l’âme est assistée par toutes les
-prières des saints, des prêtres, des religieuses qui l’aident à opérer
-sa réconciliation suprême et allègent sa dette. D’ailleurs, elle n’est
-point vraiment pauvre, si elle peut offrir pour son salut, à défaut
-d’autres mérites, une grande douleur, et votre père avait beaucoup
-souffert.
-
---Sans résignation, sans amour, dans une perpétuelle révolte, objecta
-Laurence.
-
---Qu’en savez-vous? reprit Cyril avec une autorité grandissante. Il vous
-l’a dit peut-être. Mais quel est le malheureux qui n’ait pas, pour la
-croix qui l’accable, une certaine tendresse? Presque tous les
-infortunés, même lorsqu’ils se croient athées, souffrent mystiquement,
-adorant, comme les chrétiens, leur martyre. Vous-même,--il hésitait, car
-il ne savait pas si elle pourrait le comprendre,--n’avez-vous pas
-éprouvé, dans vos pires épreuves, une certaine pitié pour les heureux?
-Si cela était, vous auriez, malgré vous, reconnu la sainteté de la
-douleur et son utilité.
-
-Laurence était devenue toute pâle, car ces paroles lui révélaient le
-mystère de son propre cœur. Jamais, en effet, quelle que fût sa peine,
-elle n’avait envié les heureux du monde; au contraire, elle les
-plaignait. Elle avait pitié de Juliane, de son frère, de Gaston Noret.
-Il lui semblait évident qu’ils perdaient leur vie puisqu’ils ne
-souffraient pas. Peut-être son père avait-il partagé cette conviction.
-Peut-être sa révolte apparente cachait-elle une sublime et secrète
-résignation. Peut-être ses longs tourments l’avaient-ils purifié,
-préparé à paraître devant son juge.
-
-Elle accueillit passionnément cette espérance, s’étonnant que ce fût
-Cyril qui la lui rendît. Elle observait curieusement cet inconnu qui la
-comprenait mieux qu’un ami, cet être jeune qui semblait savoir tant de
-choses. Elle demanda timidement:
-
---Est-ce que vous avez la foi?
-
-Il tressaillit. Son regard exprima tout à coup une humilité déchirante.
-
---J’espère la retrouver un jour tout à fait, murmura-t-il tristement.
-
-Laurence se sentait extrêmement troublée. Ainsi la religion catholique
-n’était point pour Cyril, comme pour André Dacellier, Gaston Noret, tant
-d’autres, une chose méprisable, un système insoutenable, suranné,
-ridicule, bon tout au plus à bercer quelques vieilles femmes. Il n’avait
-pas vécu cependant, comme les Arêle, dans un milieu austère,
-soigneusement fermé où les bruits du monde ne pénétraient qu’assourdis.
-Il était trop jeune, trop ardent, trop charmant, pour n’avoir pas subi
-le joug des passions humaines. Elles l’avaient conduit sans doute à
-rejeter les pratiques de la foi chrétienne, mais il semblait le
-regretter amèrement. Son intelligence s’inclinait devant le mystère
-infini et son âme était secrètement dévorée par le désir de Dieu.
-
-Cette constatation causa à Laurence un bonheur dont elle fut vivement
-surprise. Elle eût voulu interroger plus longuement le jeune poète. Mais
-ils se connaissaient trop peu pour pouvoir, sans manquer de pudeur,
-continuer un entretien si grave. Cyril le comprit. Il se leva,
-s’approcha de la bibliothèque, examina les ouvrages qui s’y trouvaient
-et commença d’interroger Laurence sur ses préférences. Elle s’étonna
-bientôt de la ressemblance absolue de leurs goûts. Parfois, il ouvrait
-un livre, y cherchait une phrase ou un vers favori: c’étaient ceux
-qu’elle admirait et relisait sans cesse. Elle achevait de mémoire le
-passage qu’il lui citait. Et, pénétrés du même plaisir, de la même
-émotion, ils se regardaient avec des yeux exultants et ravis. Laurence
-s’aperçut bientôt que la culture de Cyril était mille fois plus étendue,
-plus complète que la sienne, elle fut confondue et charmée, en mesurant
-l’abîme de son ignorance. Lui, au contraire, s’émerveillait, n’ayant
-jamais encore rencontré nulle femme nourrie de poésie plus forte et plus
-sublime.
-
---Je mets aujourd’hui toute ma bibliothèque à votre disposition, dit-il
-en terminant le petit examen qu’il venait de lui faire subir. Il faudra
-que je vous fasse lire Dante, Agrippa d’Aubigné, Milton, toute la Bible.
-Vous avez naturellement le goût des choses éternelles et vous saurez
-comprendre et admirer ce que j’aime.
-
-Laurence entrevit un avenir magnifique. Elle avait l’esprit curieux,
-mais peu actif. Depuis des années, privée de conseil, elle relisait
-toujours les mêmes auteurs, tournait perpétuellement dans le même
-cercle. Si vraiment Cyril voulait s’intéresser à elle, s’il voulait la
-traiter comme une amie, il pourrait la diriger, donner à son
-intelligence des aliments nouveaux, lui révéler des chefs-d’œuvre trop
-longtemps ignorés. Elle lirait pour lui, avec lui, et la grande solitude
-intellectuelle dont elle souffrait depuis si longtemps prendrait fin.
-Mais comme, enivrée de cette espérance, elle considérait en silence le
-jeune poète, elle fut tout à coup épouvantée de sa beauté.
-
-Beauté merveilleuse en effet, à la fois charnelle et spirituelle,
-expressive et charmante. Si ce visage, privé de vie, eût été modelé dans
-le marbre ou la pierre, la pure rectitude des traits, la splendeur du
-front haut et noble, la ligne impétueuse de la chevelure blonde rejetée
-en arrière auraient suffi à le rendre admirable pour l’artiste le plus
-sévère. Aux femmes, il devait plaire surtout par des attraits plus
-périssables, par cette jeunesse resplendissante qui colorait son teint
-pâle, et entr’ouvrait mollement, sous la soyeuse moustache, la bouche
-ronde, gonflée, voluptueuse, aisément souriante. Laurence admirait
-surtout les belles narines palpitantes qui prêtaient à cette
-physionomie, parfois trop souriante, une expression de violence
-passionnée, d’emportement presque sauvage. Pour les yeux, à la fois si
-profonds et si tendres, souvent troublés, toujours pleins de lumière,
-elle en pouvait à peine supporter l’insoutenable éclat. Et triste,
-éblouie jusqu’à la consternation, elle contemplait cette figure
-inoubliable.
-
---Lui, mon ami! songeait-elle, quelle folie! Il est trop beau. Il ne
-doit aimer que lui-même, comme Lætitia. Elle aussi avait un abord
-extraordinairement caressant et tendre. Cyril lui ressemble. Il est plus
-intelligent qu’elle, mais sans doute aussi perfide. Son regard ment. Sa
-bonté n’est qu’apparente. Ses paroles les plus touchantes, les plus
-compatissantes doivent lui être inspirées par un affreux désir de
-plaire.
-
-Une défiance morose envahit son cœur. Elle se souvint des nombreux
-services que son mari rendait depuis des années à la famille de Clet et
-s’expliqua ainsi l’attitude de Cyril. Les attentions dont il l’avait
-comblée s’adressaient sans doute à M. Hecquin, envers lequel il
-acquittait un devoir de politesse et de reconnaissance. Cette pensée lui
-fut amère, elle s’affligea de n’avoir pas su se défendre contre cet
-étranger trop aimable. En lui parlant avec un si grand abandon de son
-père, des livres qu’elle aimait, elle venait de lui révéler sans pudeur
-toute la misère de sa vie, toute l’ardeur de son âme. Il fallait au plus
-tôt réparer cette faute.
-
-Cyril, qui venait de passer deux heures avec elle dans une intimité
-charmante, la vit redevenir tout à coup hostile et glacée. Habitué à
-vivre près des femmes, connaissant leurs faiblesses et leurs
-bizarreries, il comprit sans effort ce caractère malheureux, se montra
-plus affable encore. En quittant Laurence, il lui promit de revenir
-bientôt.
-
---Inutile, dit-elle, inventant aussitôt un prétexte. Je vais partir sans
-doute très prochainement pour la Bretagne.
-
---Ah! tant mieux, dit-il affectueusement. Un changement d’air vous était
-nécessaire et c’est toujours à la nature qu’il faut demander force et
-consolation. Mais, donnez-moi votre adresse, je vous enverrai là-bas des
-livres qui vous plairont, j’en suis sûr.
-
---Je ne sais pas encore où j’irai, balbutia-t-elle, j’hésite entre
-plusieurs plages.
-
---Aussitôt que vous serez installée, envoyez-moi un mot, insista Cyril.
-
---J’écris peu, objecta-t-elle évasivement.
-
---Eh bien! M. Hecquin me donnera votre adresse, reprit-il bonnement, et
-dès que vous serez de retour, je reviendrai vous voir, si vous le
-permettez.
-
-Son engageante grâce n’eut point raison de Laurence. Elle répondit avec
-une indifférence ennuyée:
-
---Ce sera tout à fait comme vous voudrez.
-
-Il ne fut pas blessé de son impolitesse, au contraire, il s’en amusa.
-Une gaîté soudaine brilla dans son regard. Il ne put retenir un léger
-éclat de rire. Et comme elle le regardait surprise, un peu offensée:
-
---Je ris de votre amabilité parfaite, expliqua-t-il avec aisance,
-amabilité dont je n’ai encore rencontré nul exemple et que l’on pourrait
-comparer justement à celle d’une porte de prison. Vous êtes un peu
-décourageante, ajouta-t-il très doucement.
-
-Alors, par un de ces revirements habituels à sa nature impulsive,
-Laurence fut saisie d’une folle colère contre elle-même. Elle se
-reprocha sa froideur, comme elle s’était reproché sa confiance. Cyril
-avait été bon et charmant. Spontanément, il l’avait recherchée la
-sachant triste et solitaire. Pourtant, sans raison, elle venait de
-refuser l’amitié flatteuse qu’il semblait vouloir lui offrir; elle
-l’avait traité comme un importun, opposant à ses avances un mépris
-injurieux.
-
---Il ne faut pas m’en vouloir, dit-elle avec humilité. Je serais désolée
-de vous avoir blessé.
-
-Sa bouche tremblait comme celle d’un enfant qui va pleurer. Cyril
-s’empressa de la rassurer.
-
---Blessé! Nullement, chère madame. Vous n’êtes pas d’un naturel aimable,
-mais je suis loin de vous en faire un crime. J’aime assez les êtres
-farouches, à condition qu’ils ne le soient pas trop pour moi.
-
-Elle lui tendit la main: son cœur s’épanouit.
-
---Je vous enverrai mon adresse pour réparer mes torts, dit-elle en
-riant. Et si vous voulez bien m’écrire de temps à autre et, plus tard,
-venir me voir souvent, vous me ferez le plus vif plaisir.
-
---Ah! mon Dieu, vous savez être exquise quand vous le voulez. Je ne
-l’aurais pas cru, dit-il avec une impertinence qui restait caressante.
-
-Son visage était si rayonnant que la jeune femme supporta sa raillerie
-bénigne. Ils se séparèrent enchantés l’un de l’autre.
-
-Laurence, qui, le matin, ne songeait nullement à s’absenter, le soir
-même résolut d’accomplir les projets de voyage dont elle avait par
-hasard entretenu Cyril. Son cœur avait changé sans qu’elle sût pourquoi.
-La terre ne lui paraissait plus déserte, ni la mort enviable. La
-bienveillance de Cyril pour elle, son charme, sa grâce la rattachaient
-au monde. Elle voulait se soigner, chercher la paix, revivre.
-
-
-
-
-DEUXIÈME PARTIE
-
-
-
-
-I
-
- Vous vous êtes mépris sur moi jusqu’ici. Comme vous, je vis de
- pain, je sens le besoin, j’éprouve la souffrance et j’ai besoin
- d’amis.
-
- SHAKESPEARE.
-
-
-Partie en Bretagne pour y passer l’été, Laurence s’attarda durant plus
-de six mois sur une petite plage voisine de Saint-Brieuc où la retinrent
-d’abord la beauté de l’automne et, plus tard, les tempêtes d’hiver. Elle
-ne s’ennuyait pas. Cyril, dès les premiers jours, lui avait envoyé des
-livres. Sur sa prière, il se chargea de lui fournir tous les ouvrages
-qu’elle désirait, et cet échange régulier les obligeant à s’écrire,
-lentement, insensiblement, dans la séparation et l’absence, ils
-devinrent amis.
-
-Lorsque Laurence fut de retour à Paris, les de Clet entreprirent de
-l’arracher à sa pesante solitude. Ils lui témoignaient une affection
-empressée, un inlassable dévouement. La savaient-ils fatiguée ou
-souffrante, ils accouraient chez elle, s’efforçaient de la distraire. Si
-M. Hecquin s’absentait, ils exigeaient qu’elle vînt passer ses soirées
-chez eux, dans le vieil hôtel baroque et charmant qu’ils habitaient rue
-Notre-Dame-des-Champs. Ce voisinage facilitait leurs relations et leur
-intimité grandit vite. Cyril parlait quelquefois de l’amour, mais
-toujours avec une immense amertume, et Laurence devina qu’une grande
-passion déchirait sa vie. Sachant qu’il n’était pas heureux, elle
-n’éprouvait plus nulle défiance contre cet ami nouveau qui, bien que
-séduisant, fait pour tous les triomphes, lui ressemblait par la douleur.
-De son côté, Cyril s’attachait facilement à toute âme tourmentée, à tout
-grand caractère, et Laurence lui devenait chaque jour plus chère. Il ne
-pouvait lire un livre émouvant sans désirer le lui faire connaître; il
-n’écrivait rien qu’il ne lui soumît aussitôt. Mais elle, plus réservée,
-ne parlait jamais d’elle-même, ni de ses mystérieux travaux. A force de
-supplications, d’instances, d’importunités, il obtint enfin qu’elle lui
-laissât lire ses vers. A sa grande surprise, il les trouva beaux.
-Comblée de joie par les éloges qu’il lui prodigua, heureuse de penser
-qu’elle écrirait désormais pour lui, Laurence décida de publier au plus
-tôt, à ses frais, un premier livre. Cyril revit avec elle son manuscrit.
-Comme elle avait sans cesse besoin de le consulter, il venait, au grand
-scandale de Juliane, la voir chaque jour à la fin de l’après-midi, et
-souvent, Laurence, envoyant prévenir Mme de Clet, le retenait à dîner.
-Il s’asseyait en face d’elle, occupait tout naturellement, semblait-il,
-la place du maître de maison, désertée par son titulaire légitime.
-
-M. Hecquin, en effet, ne rentrait plus guère avant dix heures du soir.
-Il se disait débordé d’occupations, travaillait à son bureau longtemps
-encore après le départ de ses employés, expédiant sur le coin d’une
-table le repas que lui montait sa concierge. Laurence appréciait fort ce
-mari peu gênant qui, chaque soir, entrait dans son studio au coup de dix
-heures, exact comme le coucou saugrenu d’une horloge géante,
-l’embrassait sur le front, lui souhaitait une nuit paisible puis, avec
-un bâillement sonore, se retirait d’un pas automatique et disparaissait
-de sa vie.
-
-Un soir, après le départ de Cyril, Laurence se mit au travail avec une
-ardeur inusitée. Elle écrivait fiévreusement, assise à sa table, entre
-une gerbe de mimosas et un bouquet de roses sur lesquels elle inclinait
-alternativement son visage. Parfois, elle se levait, allumait une
-cigarette, arpentait la pièce en relisant tout haut les vers qu’elle
-venait d’achever. Comme elle errait ainsi de sa table à la cheminée,
-cherchant une rime rebelle, son regard s’arrêta sur la pendule. Les deux
-aiguilles, rapprochées, confondues en une seule, marquaient minuit.
-Etonnée de cette heure tardive, elle se souvint tout à coup que son
-mari, ce soir-là, n’était point venu l’embrasser comme de coutume. Alors
-les chants passionnés, les rythmes bondissants qui sonnaient dans son
-âme se turent, elle n’entendit plus que le tic tac de la pendule.
-Oppressée par un pressentiment lugubre, Laurence s’élança dans
-l’antichambre. Le pardessus de M. Hecquin ne pendait pas, comme de
-coutume, au portemanteau; les verrous et la chaîne de la porte d’entrée
-qu’il assujettissait chaque soir n’étaient pas fermés. La jeune femme
-courut vers la chambre de son mari et la trouva vide. Elle revint alors
-chez elle, cherchant une cause qui pût expliquer cette absence. Elle
-n’en trouvait qu’un seule vraiment plausible: la mort.
-
-Depuis quelque temps, en effet, M. Hecquin se disait fatigué et Laurence
-avait souvent remarqué la pesanteur de sa démarche, la pâleur plombée de
-son teint. Elle se reprochait de n’avoir pas attaché plus d’importance à
-ces symptômes, ni exigé de son mari qu’il prît quelque repos. Elle
-l’imaginait terrassé par une attaque, gisant à demi couché sur le livre
-où il vérifiait des colonnes de chiffres. Peut-être, au dernier moment,
-avait-il appelé faiblement dans son bureau désert, sans que personne
-entendît sa plainte. Et, sans doute, il avait songé qu’à cette même
-heure sa femme, indifférente, lisait des vers avec Cyril. Ah! toujours
-elle s’était montrée pour lui si froide, si dédaigneuse, que son
-souvenir n’avait pu, à l’instant suprême, lui apporter nulle douceur,
-nul réconfort. Désormais, il était trop tard pour qu’elle réparât ses
-torts envers cet homme qui, durant trois ans, avait vécu près d’elle,
-discret, bienveillant, sans que jamais elle réchauffât d’une parole
-affectueuse son cœur timide et méconnu.
-
-Laurence, toute la nuit, s’adressa les pires reproches. A l’aube, son
-angoisse impuissante se changeant peu à peu en torpeur, épuisée de
-fatigue, elle s’endormit sur un fauteuil. Sa femme de chambre, en
-entrant comme de coutume, à sept heures et demie du matin, pour ouvrir
-les persiennes, la réveilla. Tout de suite, elle bondit au téléphone et
-demanda la communication avec la banque Hecquin. Les employés n’étaient
-point encore arrivés: ce fut la concierge qui répondit. L’inquiétude de
-la jeune femme parut la surprendre. La veille, M. Hecquin avait eu une
-journée fort agitée. Il n’était venu qu’un instant le matin donner ses
-ordres à ses employés. Puis il était parti précipitamment. A huit heures
-du soir, une auto l’avait ramené et attendu devant la porte, tandis
-qu’il montait à son bureau. Il en était redescendu quelques minutes
-après, portant une serviette et une valise. La concierge avait pensé
-qu’il partait en voyage. Cette explication semblait plausible. M.
-Hecquin parlait, en effet, depuis quelque temps, d’aller à Londres pour
-affaires. Mais Laurence s’étonnait qu’il ne l’eût pas prévenue de son
-départ et elle ne savait que penser. Dans son désarroi, elle sentit le
-besoin de confier à un être humain ses inquiétudes et courut chez son
-frère. Surpris de la voir arriver à une heure aussi matinale, Juliane et
-André s’amusèrent beaucoup de son anxiété. Ces gens sensés considéraient
-le malheur, l’accident, la mort même comme des faits assez rares,
-presque invraisemblables, auxquels nul ne devait croire que contraint
-par l’évidence. Ils refusèrent donc d’admettre que l’absence de M.
-Hecquin pût avoir une cause tragique. Néanmoins, André promit de passer
-dans la matinée boulevard Haussmann pour tâcher d’éclaircir le mystère
-qui tourmentait Laurence. Celle-ci rentra chez elle, un peu honteuse de
-ses vaines terreurs. Pour se détendre des fatigués de la nuit, elle prit
-un bain, s’étendit dans son lit, dormit un peu. Puis elle continua sa
-toilette, déjeuna. Elle lisait, étendue sur son divan, lorsque, vers
-trois heures de l’après-midi, André entra dans la pièce.
-
-Il avait l’aspect d’un homme qui vient de fournir une course épuisante
-pour échapper à la poursuite d’ennemis acharnés. Son front ruisselait de
-sueur. Ses cheveux, d’ordinaire séparés en une raie symétrique, se
-hérissaient par mèches inégalés. Haletant, il marcha sur sa sœur, la
-saisit aux poignets, la fit lever et, la secouant avec violence,
-cherchant vainement à rattraper sa respiration, il bégaya:
-
---Combien as-tu confié à ton mari, dis... Quelle somme... à peu près...
-sur toute ta fortune?... Allons, allons... réponds!...
-
---Je ne sais pas, je ne sais rien, balbutia Laurence abasourdie. Je ne
-m’occupais plus de mes affaires. Je lui avais donné une procuration pour
-ouvrir mon coffre et agir en mon nom.
-
-Alors, André la repoussa si brutalement qu’elle faillit tomber:
-
---Bon! bon! ricana-t-il, nous sommes tous f..., tous ruinés! Ma fortune
-et la tienne y passent. Hecquin est en fuite... Faillite...
-Banqueroute... Je n’ai plus rien... Ma femme!... Ma fille!...
-
-Cet homme, habituellement si flegmatique, semblait à moitié fou. Il
-marchait dans la pièce d’un air égaré, avec des exclamations confuses,
-des gestes désordonnés. Parfois, il prenait sa tête à deux mains, comme
-pour comprimer les pensées qui s’y heurtaient douloureusement. Parfois,
-il tendait le poing furieusement vers un ennemi imaginaire ou éclatait
-d’un rire strident, terrible.
-
-Laurence, au contraire, demeurait parfaitement calme. Elle n’éprouvait
-qu’une sensation d’immense étonnement devant ce nouveau désastre auquel,
-malgré ses efforts, elle ne comprenait rien encore. Il lui fallut
-déployer une infinie patience pour obtenir de son frère quelques
-explications précises. Enfin, il dit ce qu’il savait.
-
-Arrivé le matin vers neuf heures boulevard Haussmann, il avait trouvé
-les bureaux de M. Hecquin occupés par la police qui posait les scellés,
-tandis que les employés, consternés, remettaient leurs pardessus,
-s’apprêtaient à se retirer. En questionnant les uns et les autres, André
-avait appris la banqueroute et la fuite de son beau-frère, accusé
-d’escroquerie. Tout de suite, il s’était rendu chez un avocat de ses
-amis. Les deux hommes, ensemble, avaient couru tout Paris pour obtenir
-des renseignements sur la situation de M. Hecquin. Elle était absolument
-désespérée. Il s’agissait pour lui d’une banqueroute frauduleuse, car il
-avait commis de graves abus de confiance en détournant les dépôts qui
-lui avaient été confiés. Le malheureux avait eu beau jeu à prétexter un
-surcroît de travail. A la vérité, si depuis plusieurs mois il rentrait
-si tard à son domicile, c’est qu’il menait la vie d’une bête traquée. Il
-ne faisait à la banque que des apparitions hâtives et, tout le jour,
-fuyait ses créanciers, cherchait en vain de l’argent. Enfin, la veille,
-deux plaintes, émanant de ses plus riches clients, avaient été déposées
-au parquet. S’il n’avait pu réussir dans la nuit à gagner l’étranger, il
-devait être arrêté dans les vingt-quatre heures et jeté en prison.
-
-Dans son inexpérience complète des affaires, Laurence ne comprit
-qu’imparfaitement ce que son frère lui expliquait. Cette inculpation
-d’escroquerie contre son mari ne la faisait point douter de son
-intégrité. Elle le crut victime d’un malentendu et son cœur s’émut en
-songeant à cet homme qui, trop timide, trop triste pour oser lui avouer
-sa détresse, depuis des mois portait seul, sans aide, d’écrasants
-soucis.
-
---Ne puis-je empêcher ce désastre? dit-elle. J’ai beau être mariée sous
-le régime de la séparation de biens, je n’en suis pas moins solidaire de
-ce malheureux. S’il n’a point dilapidé toute ma fortune, mon devoir est
-de la sacrifier pour désarmer ses créanciers, pour lui permettre de se
-relever peut-être.
-
-André accueillit cette proposition avec enthousiasme.
-
---Tu as raison! s’écria-t-il. Allons tout de suite à ton coffre pour
-voir ce qu’il te reste. Après tout, ton mari a dû respecter ta fortune,
-il t’aimait. Tu pourras peut-être, en fournissant une forte caution,
-obtenir le retrait des plaintes. Hecquin n’est pas un imbécile, il a de
-belles relations. Si on le laisse libre, si on lui vient en aide, il est
-capable en quelques mois de refaire sa fortune et la nôtre; on a vu des
-choses plus extraordinaires.
-
-Ce garçon, un moment abattu par le malheur, retrouvait déjà son
-optimisme habituel. Dans l’auto qui l’emmenait avec Laurence au Crédit
-universel, il s’abandonna à l’espérance, en escomptant la réussite du
-plan formé par sa sœur. Sa joie fut de courte durée. A la banque,
-Laurence ne put descendre à son coffre, sur lequel le parquet avait mis,
-le matin même, opposition. Elle apprit seulement, en faisant vérifier
-les bulletins d’entrée, que M. Hecquin avait demandé l’accès du coffre
-peu de jours auparavant.
-
---Bon, c’est bien, le coffre est vide, point n’est besoin d’y regarder,
-déclara André en sortant, la tête basse, du Crédit universel. Comment
-Hecquin, réduit aux abois, t’aurait-il laissé quelque chose! Ayant volé
-tous ses clients, pourquoi t’aurait-il épargnée?
-
---Volé! Je pense qu’il n’a jamais volé personne, dit sévèrement
-Laurence, et je te prie de ne pas employer de pareils termes devant moi.
-
-Car elle pardonnait sans effort à son mari et trouvait généreux de
-défendre, à l’heure de l’infortune, l’homme qu’elle n’avait pas aimé,
-mais dont elle portait le nom. Trop abattu pour lui répondre, André la
-reconduisit rue de Vaugirard. Il ne pouvait se résoudre à rentrer chez
-lui, tant l’effrayait la nécessité d’annoncer à Juliane le krach de la
-banque Hecquin et leur ruine. Assis en face de Laurence, qui
-réfléchissait tout en fumant force cigarettes, il s’attardait auprès
-d’elle, avec le vague espoir que le temps pourrait modifier sa situation
-et lui apporter un soulagement inattendu. Un coup de sonnette vint enfin
-l’arracher à sa torpeur et fut pour lui un événement passionnément
-intéressant. Il leva la tête, écouta les bruits qui venaient de
-l’antichambre. Peut-être s’attendait-il à voir M. Hecquin apparaître,
-triomphant, les bras chargés de titres et de billets de banque. Laurence
-tressaillit comme son frère, car l’heure approchait où Cyril avait
-coutume de lui faire sa visite quotidienne.
-
---André, demanda-t-elle à mi-voix, crois-tu que les de Clet soient
-ruinés, eux aussi, tout à fait?
-
---Tout à fait? comment le saurais-je? Ils perdent de l’argent comme tout
-le monde, c’est certain.
-
-Laurence détourna la tête. Un moment encore et Cyril s’avancerait vers
-elle, gai, souriant, aimable, et il faudrait que, détruisant sa joie du
-premier regard, elle lui apprît un événement qui le réduisait peut-être,
-lui et sa mère, à la plus complète misère. Le cœur de Laurence battait à
-se rompre, au moment où elle vit s’ouvrir la porte. Mais ce fut Juliane
-qui entra, gracieuse et sereine dans une toilette exquisément
-printanière.
-
-André s’était levé avec une sourde exclamation et, tout tremblant, il
-reculait devant sa femme comme devant le spectre du remords. Laurence,
-au contraire, considérait sans aucune émotion sa belle-sœur. Elle la
-croyait vraiment invulnérable et il lui semblait évident que, même sous
-le coup du malheur, cette froide poupée ne saurait cesser de parader
-dans une attitude noble ou charmante.
-
-Déjà, pourtant, Juliane remarquait le trouble de son mari. Elle lui
-posait mille questions, s’affolait visiblement. Brusquement, le masque
-de la mondaine tomba, laissant voir à nu l’âme faible, lâche, mesquine,
-incapable de supporter la douleur. Lorsqu’elle eut enfin compris, à
-travers les explications embarrassées d’André, qu’il s’agissait pour
-elle d’une ruine totale, elle s’abattit sur le divan, en proie à une
-épouvantable crise de nerfs. Elle se roulait sur les coussins avec des
-mouvements convulsifs, criait, sanglotait, déchirait les dentelles de
-son corsage. La correcte Juliane ne fut bientôt plus qu’une pauvre épave
-humaine qui gémissait, les cheveux épars, les vêtements en lambeaux, les
-yeux révulsés. Laurence, qui jamais n’avait assisté à pareil spectacle,
-ni soupçonné qu’on pût souffrir avec si peu de dignité, la crut vraiment
-malade; elle étendit la main pour sonner sa femme de chambre et faire
-venir un docteur. Mais Juliane, qui paraissait à l’agonie, vit son
-geste. En un instant, elle fut debout et, saisissant le bras de sa
-belle-sœur:
-
---Non, non, n’appelez personne, bégaya-t-elle... Il ne faut pas qu’on
-sache. Grand Dieu!... Sauvons du moins les apparences.
-
-Laurence faillit éclater de rire, tant cette présence d’esprit,
-succédant à un furieux délire, lui parut comique.
-
-Juliane, cependant, n’était point calmée. Bientôt toute sa douleur se
-changea en colère contre son mari. Elle se mit à lui reprocher âprement
-leur ruine, s’étonnant qu’il n’eût point prévu la banqueroute de M.
-Hecquin.
-
-André subissait tête basse ses accusations véhémentes. Laurence,
-cependant, tremblait de voir arriver Cyril. Et comme elle ne se souciait
-pas de le rendre témoin de ces scènes de famille, elle s’éclipsa pour
-donner ordre à sa femme de chambre de lui dire, s’il se présentait,
-qu’elle avait été forcée de sortir, mais qu’elle le priait de repasser
-après le dîner. Quand elle revint, Juliane et André se lamentaient
-toujours, prenaient à témoin l’univers qu’avant eux nul mortel n’avait
-subi pareille disgrâce. Tout en écoutant distraitement leurs
-divagations, Laurence évoquait son passé: la longue agonie, la mort
-tragique de son père. Auprès de ce qu’elle avait souffert alors, son
-malheur présent lui semblait aisément acceptable. Elle regardait avec un
-froid mépris ces deux êtres qui pleuraient si amèrement leur fortune
-perdue.
-
-Si basse que fût leur douleur, ils souffraient cependant. Laurence, se
-reprochant sa dureté, finit par les prendre en pitié. Elle s’approcha de
-Juliane pour lui offrir quelques consolations. Mais la jeune femme, que
-le calme de sa belle-sœur humiliait, lui imposa silence dès les premiers
-mots.
-
---Epargnez-moi vos exhortations, dit-elle en essuyant ses larmes avec
-rage. Naturellement tout cela ne vous fait rien, à vous. Vous êtes une
-grande âme, une âme héroïque, n’est-ce pas? Vous méprisez l’argent?
-C’est facile à dire. Attendez la misère! Nous verrons ce que deviendra
-ce beau courage. Folle que vous êtes! Vous devriez pleurer des larmes de
-sang, car vous n’êtes pas seulement ruinée, mais déshonorée. Qui voudra
-jamais revenir dans cette maison tarée? Tous vos amis vous tourneront le
-dos.
-
---Bah! dit Laurence en haussant les épaules, je ne regretterai pas ceux
-qui agiront ainsi.
-
-Et elle songea: «Cyril me restera toujours!» Mais Juliane devina sa
-pensée et, découvrant le point vulnérable où elle pouvait la blesser:
-
---Comptez-vous sur les de Clet? lui cria-t-elle. Malheureuse, ils sont
-ruinés sans doute et par votre mari! Espérez-vous que l’amitié de Cyril
-résiste à cette épreuve? Non, non, vous ne le reverrez jamais, soyez-en
-sûre. Il vous fuira d’autant plus qu’il est le cousin de M. Hecquin.
-Jadis, c’était un honneur; maintenant, il s’empressera de renier, en
-rompant avec vous, un lien de parenté vraiment trop peu flatteur.
-
---Vous ne connaissez pas Cyril, murmura Laurence avec fierté.
-
-Pourtant sa voix vacillait, pleine de larmes; son regard mal assuré
-exprimait une détresse poignante. Le coup avait porté. Pour la première
-fois depuis le début de cette journée tragique, elle souffrait vraiment.
-Juliane, un moment, savoura sa vengeance. Mais toutes ces émotions
-précipitées, violentes, l’avaient exténuée. Elle partit bientôt, faible,
-dolente, soutenue par son mari, auquel elle avait consenti enfin à
-pardonner. Laurence alors sonna sa femme de chambre pour s’informer de
-Cyril. Il s’était présenté, un quart d’heure auparavant, mais il dînait
-en ville et ne pourrait revenir le soir comme elle l’en avait fait
-prier. La jeune femme désirait vivement qu’il n’apprît pas par d’autres
-que par elle, la fuite de M. Hecquin. Un instant elle voulut se rendre
-chez Mme de Clet et, en l’absence de son fils, lui révéler la vérité.
-Puis elle comprit que Cyril seul pourrait adoucir pour sa mère un coup
-si cruel. D’ailleurs, rien ne pressait. Elle pouvait, sans manquer à
-l’honneur, accorder quelques heures de grâce à ces deux êtres qui lui
-étaient si chers. Cette nuit, du moins, ils dormiraient tranquilles,
-heureux encore. Laurence songeait à eux avec une tendresse extrême, une
-infinie pitié. Sa propre infortune l’occupait peu. Mal préparée à la
-pauvreté, elle se reconnaissait à peu près incapable de gagner sa vie.
-Mais sa maison de Sedan lui restait. Elle savait qu’Ursule, instruite de
-sa gêne, ne consentirait plus à l’habiter. Cette demeure vaste et
-commode se louerait sans doute assez bien et son loyer suffirait à
-assurer sa vie. Elle ne pensait pas que la nécessité de réduire ses
-dépenses pût lui sembler pénible. Elle s’imagina dans une pièce étroite
-et triste, mal éclairée, mal chauffée, et il lui parut évident qu’elle
-pourrait y vivre résignée, heureuse encore, pourvu que Cyril vînt la
-voir quelquefois.
-
-
-
-
-II
-
- Allons, allons, c’était bien le traître le plus caché, le plus
- abrité qui vécût jamais.
-
- SHAKESPEARE.
-
-
---Allons, il faudra que je prenne peu à peu l’habitude de la pauvreté,
-songeait Laurence, le lendemain, en considérant le plateau d’argent que
-sa femme de chambre venait de poser sur la table et que, tout de suite,
-elle résolut de vendre.
-
-Elle savoura son thé avec un plaisir mêlé de regrets, car, n’ayant
-aucune idée exacte de la valeur des choses, elle s’imaginait qu’il lui
-faudrait bientôt renoncer à ce breuvage, probablement trop dispendieux.
-La perspective de ce sacrifice n’ébranla pas sa fermeté. Pour s’exercer
-à l’ascétisme, elle ne but même que deux tasses au lieu de trois.
-
-Son déjeuner fini, elle se leva et s’habilla en hâte, car elle attendait
-André qui vint la chercher de bonne heure pour la conduire chez son
-avocat: Me Minne.
-
-Celui-ci, depuis la veille, avait obtenu de nouveaux renseignements sur
-la situation de M. Hecquin. Il apprit à Laurence que son passif
-dépassait six millions. L’actif semblait nul et les créanciers ne
-recevraient probablement aucun dédommagement.
-
---Il paraît évident, ajouta Me Minne, que M. Hecquin a pu gagner
-l’étranger, puisqu’il reste introuvable. De cela seulement, madame, vous
-pouvez vous réjouir. Car les fautes qu’il a commises relèvent de la cour
-d’assises et l’enverraient au bagne s’il venait à être arrêté.
-
-Malgré cette assertion, Laurence s’abstint encore de condamner son mari,
-tant il lui semblait lâche d’accabler un être tombé dans un tel
-déshonneur. Elle murmura tristement:
-
---Mais enfin, maître, que s’est-il passé? Expliquez-moi comment cet
-homme honnête, bon et droit, dont la vie jusqu’alors obéissait aux plus
-sévères principes, a pu, en quelques mois, devenir cet escroc sans
-scrupule, tromper, dépouiller ses clients, moi-même, et garder devant
-tous cet air tranquille qui ne laissait rien deviner?
-
-Me Minne considéra sa cliente avec une pitié un peu railleuse:
-
---Il n’y a qu’une chose, dit-il, vraiment inexplicable, fabuleuse, c’est
-que vous, votre frère et tant d’autres, vous ignoriez si absolument le
-passé de M. Hecquin, quand un jour m’a suffi pour le connaître.
-
-Et l’avocat raconta une longue histoire. Elle commençait d’une façon
-toute simple. Fils d’un huissier de Nancy, M. Hecquin offrit dans sa
-jeunesse l’exemple de toutes les vertus. Rangé, économe, travailleur, il
-fit à Paris de sérieuses études de droit et entra comme représentant
-dans une grande maison d’assurances. Au cours d’une tournée d’inspection
-en province, il sut plaire à la fille unique d’un gros commerçant de
-Lille et l’épousa. La dot de sa femme, l’héritage de ses parents, qui
-moururent peu après son mariage, lui constituaient une fortune
-suffisante. Il quitta sa maison d’assurances, fonda un journal financier
-et se jeta dans la spéculation. Doué d’un esprit rusé, audacieux, mais
-borné, il n’avait en aucune façon le génie des affaires. Ses succès
-furent toujours éphémères et suivis de revers. Mais il eut l’adresse de
-se faire adorer de sa femme dont l’attachement le sauva. Les parents de
-cette malheureuse, ne pouvant la décider au divorce, et toujours
-désarmés par ses larmes, payèrent inlassablement les dettes de leur
-gendre, réparèrent ses fautes, jusqu’au jour où Mme Hecquin mourut de
-chagrin, en laissant à sa famille la charge d’élever son fils.
-
-Ruiné, abandonné de ceux qui l’avaient soutenu jusqu’alors, M. Hecquin
-ne perdit pas courage. Par un coup de chance inouï, il réussit à capter
-la confiance de la baronne Tershau, veuve du richissime banquier juif.
-Il devint son intendant, reçut la direction de toutes ses affaires et,
-n’ayant à redouter aucun contrôle, puisa sans scrupule dans cette
-immense fortune pour satisfaire sa passion du jeu. Après dix ans
-d’aveuglement, la baronne, avertie par des délations de plus en plus
-nombreuses, de plus en plus précises, s’aperçut enfin que son précieux
-intendant lui avait volé plus d’un million. Désarmée par les
-supplications du misérable, elle n’eut pas le courage de le livrer à la
-justice et se contenta de le renvoyer. Le fils de M. Hecquin, qui venait
-de se marier, connut les causes de cette rupture. C’est alors qu’indigné
-de l’improbité de son père et redoutant une catastrophe plus
-irréparable, il voulut lui faire donner un conseil judiciaire. De là
-datait l’inimitié des deux hommes. M. Hecquin se défendit avec une telle
-adresse qu’il parvint à faire débouter son fils de sa demande et
-conserva toute sa liberté d’action. Peu après, il retrouva de nouvelles
-dupes. Il put fonder sa maison de banque, connut des périodes de succès
-éclatants, suivies de revers non moins complets. Trois ans auparavant,
-il traversait une terrible crise et, dans tous les milieux financiers,
-on le considérait comme un homme perdu, lorsqu’on apprit avec stupeur
-qu’il allait épouser une jeune fille appartenant à une famille
-parfaitement honorable, pourvue d’une fortune solide. Cette nouvelle
-remonta son crédit. Il reparut à la Bourse, mais ce ne fut qu’un an
-après son mariage qu’il se remit à tenter de grosses spéculations.
-
---Naturellement, s’écria Laurence, en interrompant Me Minne, cette
-rentrée en scène coïncide avec le moment où, après la mort de mon père,
-il m’arracha une procuration générale qui lui laissait la libre
-disposition de ma fortune.
-
-Elle comprenait enfin pourquoi M. Hecquin l’avait recherchée, sans se
-laisser rebuter, ni par la défiance non dissimulée de son père, ni par
-son indifférence, ni par le contrat injurieux qu’on lui avait imposé.
-Elle s’expliquait aussi l’attitude de cet époux débonnaire, lorsqu’elle
-avait refusé et à jamais d’être sa femme. Pour accepter tant d’affronts
-et d’humiliations, il fallait que le plus lâche amour ou la plus sombre
-cupidité eût étouffé en lui tout orgueil, toute dignité même. Laurence,
-qui s’était étonnée parfois de cette patience surhumaine, faute de
-pouvoir soupçonner la duplicité de son mari, avait admis l’hypothèse du
-fol amour. Cette chimère lui parut tout à coup si fabuleuse, si
-burlesque, qu’elle ne put s’empêcher de rire. Me Minne et André se
-regardèrent, effarés de la voir accepter si gaîment sa tragique
-mésaventure.
-
---Allons, déclara-t-elle paisiblement sans remarquer leur surprise, je
-ne me croyais pas encore si parfaitement stupide et je me suis laissée
-vraiment jouer comme une enfant. Mais tant mieux, tout est bien ainsi.
-
-La découverte qu’elle venait de faire lui causait en effet une véritable
-satisfaction. La conduite de M. Hecquin, ses forfaits prémédités,
-justifiaient enfin l’instinctive aversion qu’il lui inspirait et qu’elle
-s’était tant de fois reprochée. Le masque bienveillant que ce mystérieux
-personnage avait si longtemps porté devant elle venait de tomber,
-découvrant la face répulsive de l’hypocrite sans pitié ni remords. Mais
-du moins, maintenant, elle pouvait sans lâcheté le renier, séparer sa
-cause de la sienne. Quelle que fût à présent la destinée de cet homme,
-elle était envers lui libre de toute dette, affranchie de tout scrupule.
-
-En rentrant chez elle, Laurence trouva une lettre qui portait le timbre
-de Paris et dont l’adresse, tracée par une main étrangère, ne lui
-rappelait rien. Comme elle l’ouvrait distraitement, elle reconnut avec
-stupeur sur les feuillets qui s’en échappèrent l’écriture régulière et
-serrée de M. Hecquin.
-
-La lettre, datée de l’avant-veille, commençait par une formule de
-mélodrame:
-
-«Quand vous recevrez ces lignes, tout sera fini pour moi, je paierai ma
-dette à la société ou si, comme je puis encore l’espérer, mon fils, pour
-sauver l’honneur de son nom, veut bien m’avancer quelque argent et
-favoriser ma fuite, je mangerai seul, à jamais, l’amer pain de l’exil.»
-
-A cet exorde succédait un long plaidoyer dans lequel M. Hecquin rejetait
-pompeusement la responsabilité de ses fautes sur les hommes, sur les
-événements, sur la fatalité. Il implorait cependant en quelques phrases
-rapides le pardon de sa femme. Puis, cette formalité remplie, tout
-aussitôt, redressant la tête, il prenait un ton venimeux, accusateur et
-presque triomphant:
-
-«Si quelque chose pouvait adoucir, écrivait-il, l’amertume de mes
-remords à votre endroit, c’est la certitude où je suis que, même si vous
-ne m’aviez pas épousé, vous n’auriez pu conserver votre fortune. Votre
-prodigalité, votre ignorance absolue de la valeur de l’argent vous
-eussent de toutes façons conduite à la ruine où vient de vous entraîner
-ma mauvaise chance. Peut-être puis-je espérer que ce désastre aura sur
-vous une influence heureuse, corrigera, il en est temps, votre
-effrayante légèreté. Vous comprendrez enfin que le but de la vie n’est
-point de lire des vers avec des jeunes gens, de fumer des cigarettes ou
-d’écrire toute la nuit vos rêveries de jeune névrosée. Cette existence
-scandaleuse et déréglée va finir. Vous reconnaîtrez peu à peu la
-nécessité de l’économie, le mérite du travail et peut-être, un jour,
-penserez-vous sans trop d’amertume au malheureux qui vous aura appris,
-durement il est vrai, la sagesse.»
-
-Laurence, abasourdie, croyait rêver. C’était vraiment le monde renversé.
-Le voleur reprochait à sa victime ses dépenses. Le malfaiteur se posait
-en pontife, en apôtre de la vertu. Plus elle relisait cette lettre
-insolente, plus elle y discernait l’accent de la vengeance. Et soudain,
-elle comprit toute la vérité: M. Hecquin la haïssait.
-
-Ah! sans doute, elle avait été pour lui une dupe naïve et facile à
-tromper. Pourtant, contraint par prudence d’accepter le contrat imposé
-par le colonel Dacellier, il avait dû attendre plus d’un an, au milieu
-des plus vives angoisses, la fortune convoitée. Pour capter sa
-confiance, il s’était plié au plus patient esclavage, respectant toutes
-ses volontés, approuvant servilement tous ses caprices. Il ne pouvait
-lui pardonner ces longs retards, ces humiliations. Mais il la détestait
-surtout à cause de ses dépenses, à cause de cet argent si précieux
-qu’elle lui reprenait par lambeaux et employait à ses plaisirs. Que de
-fois, à la veille d’une échéance difficile, n’avait-il pas dû la maudire
-lorsque, lui montrant son tiroir vide, elle réclamait pour le lendemain
-une somme importante, s’étonnant qu’il la lui fît toujours attendre. Et
-la jeune femme se rappelait avec un frisson d’épouvante certains regards
-que parfois il attachait sur elle quand il lui remettait enfin une
-liasse de billets de banque, regards mornes, presque vitreux, qui
-s’efforçaient de ne rien exprimer, où couvaient cependant, elle s’en
-rendait compte à présent, une inexorable rancune et, peut-être, le désir
-aveugle du meurtre. Mais comme elle repassait ainsi, en frémissant d’une
-terreur rétrospective, sa vie commune avec ce monstre, on annonça Mme
-Heller.
-
-
-
-
-III
-
- Un homme qui nous est fidèle dans l’adversité est plus doux à
- voir que, sur la mer, la sérénité du ciel aux marins.
-
- EURIPIDE.
-
-
-Les natures basses et vulgaires ne savent pas supporter le malheur avec
-simplicité. Instinctivement, la visiteuse avait adopté l’attitude d’une
-mauvaise actrice, jouant le dernier acte d’une tragédie. Elle s’avançait
-d’un pas chancelant, en s’appuyant à tous les meubles. Sa main gauche
-était posée pathétiquement sur son cœur. Sa main droite brandissait un
-journal déployé qu’elle tendit à Laurence. Celle-ci y lut d’un regard le
-court entrefilet qui annonçait la banqueroute frauduleuse et la fuite de
-son mari. Sa première pensée fut pour Cyril. Elle le plaignait et
-tremblait qu’il ne lui en voulût de son silence involontaire, maintenant
-qu’il savait tout, et non par elle. Mme Heller n’eut point pitié de sa
-consternation.
-
---Gardez ce journal, malheureuse, s’écria-t-elle avec éclat en
-s’effondrant dans un fauteuil, gardez-le et souvenez-vous que j’y ai
-trouvé mon arrêt de mort. Ah! Dieu! Je l’ai ouvert tout à l’heure dans
-le métro, sans défiance. Quel coup de massue! J’ai failli tomber
-foudroyée. Faites-moi apporter un grog, si les caves de votre époux ne
-sont pas vides comme sa caisse. Plus vite!
-
-Elle n’eût pas donné un ordre à un chien sur un ton plus impérieux, plus
-offensant. Pourtant, Laurence obéit sans mot dire et sonna sa femme de
-chambre. Elle ne comprenait pas bien pourquoi Mme Heller la traitait si
-durement, mais elle sentait que cette femme était devenue sa mortelle
-ennemie et, abattue par ce nouveau chagrin, elle acceptait l’injure,
-l’affront comme le seul pain qui lui fût désormais accordé. Lætitia,
-cependant, continuant sa comédie, soupirait à fendre l’âme, feignait de
-se trouver mal. Puis, ayant dégusté d’un air mourant le grog qu’elle
-avait demandé, elle reprit des forces. Son regard éteint redevint dur et
-menaçant.
-
---Et maintenant, ma petite, dit-elle en se rapprochant de Laurence comme
-pour épier de plus près sa physionomie, vous allez me dire où est votre
-honorable époux.
-
---Je l’ignore, madame, répondit Laurence avec calme, bien que son cœur
-battît à l’étouffer. Voilà tout ce que je sais de lui.
-
-Elle tendit à son interlocutrice la lettre qu’elle venait de recevoir.
-Mme Heller s’en saisit avidement et la lut, d’abord avec un air de
-surprise, puis avec un méchant sourire.
-
---Cette lettre a été concertée entre votre mari et vous, dit-elle d’un
-ton sentencieux, c’est trop clair! Elle vous permet de vous poser en
-victime et vous sert de sauvegarde. Mais je ne me laisserai pas prendre
-à ce grossier subterfuge. Comment croire que M. Hecquin ait pu vous
-tromper, vous rouler, comme il s’en vante? Comment admettre que vous
-n’ayez rien deviné, au moins durant les derniers jours? Acculé à un tel
-désastre, il devait, dans l’intimité, trahir ses préoccupations. Un mari
-ne peut rien cacher à sa femme, surtout quand il est vieux et qu’elle
-est jeune.
-
---Vraiment, je n’ai rien remarqué, rien compris, affirma doucement
-Laurence. Ses affaires ne m’intéressaient pas, et lui moins encore. Mon
-mari, dites-vous. Oh! il l’était si peu!
-
-Et elle dévoila naïvement à sa visiteuse tout le mystère de sa vie
-conjugale. Mme Heller, dès les premiers mots, l’interrompit:
-
---Non, vraiment, dit-elle, non, mon cher petit!
-
-Elle continuait d’employer par habitude les termes caressants dont elle
-se servait d’ordinaire mais qui, prononcés sur un ton de raillerie
-féroce, avaient la dureté d’un soufflet:
-
---Non, je vous en prie! Quand vous écrirez un roman, vous pourrez
-présenter à vos lecteurs un ménage vivant en frère et sœur. Vous aurez
-du succès parmi les jeunes filles. Mais n’essayez pas de me faire avaler
-à moi une pareille fable. Oh! grand Dieu! je connais l’homme, je sais ce
-qu’est la vie, je sais ce qu’est l’amour, je sais ce qu’est le mariage!
-
-Il n’y avait rien à dire à cette femme, si convaincue de son
-infaillibilité. Laurence, d’ailleurs, comprenait à quel point son
-indifférence absolue pour son mari et toute l’histoire de leur vie
-commune, si profondément séparée, devaient paraître incroyables.
-Pourtant, il fallait bien s’en tenir à la vérité, affirmer que jamais
-elle n’avait posé une question à M. Hecquin sur ses affaires, qu’il
-s’était enfui de chez elle avant qu’elle eût rien soupçonné. Mme Heller
-en l’écoutant frémissait de rage. Elle lui fit subir un long et cruel
-interrogatoire, la pressant de questions, lui tendant mille pièges pour
-la forcer à se contredire. Enfin, ne pouvant obtenir d’elle l’aveu
-qu’elle sollicitait, elle se leva avec fracas, renversant son siège. Sa
-colère, longtemps contenue, éclata, terrible.
-
---Savez-vous combien je perds? vociférait-elle. Quatre cent mille
-francs, le prix de mon hôtel! M. Hecquin me donnait d’excellents
-conseils et, peu à peu, tous mes capitaux ont passé dans ses mains. Le
-mois dernier encore, je lui ai remis cinquante mille francs. Vous
-connaissiez alors certainement l’état de ses affaires, mais vous ne
-m’avez pas avertie, et pour cause. On sait ce qui se passe en des cas
-pareils. La femme, étant prévenue la première, passe la première à la
-caisse. Elle pleure, crie, menace. Le mari, pour qu’elle ne le dénonce
-pas, donne tout l’argent dont il peut disposer; chaque jour elle lui
-arrache un nouveau remboursement, aux dépens même de ses meilleurs amis.
-Allons, avouez que j’ai deviné juste. Avouez donc! Oh! vous me
-rembourserez, je saurai bien vous y contraindre!
-
-Laurence écoutait sans colère cette furie. Détournant les yeux de ce
-visage crispé dans la grimace de la haine, elle évoquait la brillante
-figure qui avait captivé sa jeunesse. Par respect pour son ancien amour,
-elle négligeait de se défendre. Surprise de pouvoir conserver tant de
-calme sous de telles insultes, elle s’y crut insensible. Ce fut
-seulement quand Mme Heller l’eut quittée qu’elle sentit sa blessure. La
-trahison de M. Hecquin, quoique plus criminelle, lui avait fait moins de
-mal, ayant changé sa vie sans atteindre son cœur. Mais bien qu’elle fût
-fort détachée de sa chère Lætitia, Laurence conservait à son égard une
-secrète faiblesse et s’en croyait aimée. La conduite de cette ancienne
-amie la laissait inconsolable. Elle se retira dans sa chambre et, bien
-qu’il fût à peine six heures, s’apprêta à se mettre au lit. Elle se
-sentait horriblement délaissée et comme condamnée à l’opprobre, au
-mépris du monde entier. Nulle amitié, sans doute, si forte qu’elle
-parût, n’était à l’épreuve d’une perte d’argent. Ce malheur avilissait,
-affolait toutes les âmes, les entraînait à commettre les pires lâchetés.
-Le vrai coupable absent, il fallait que ses créanciers trouvassent une
-victime qui pût répondre pour lui, souffrir pour lui, être humiliée
-jusqu’à la mort. C’était là maintenant le rôle de Laurence. Affaiblie
-par les déceptions de la journée, elle n’osait plus espérer trouver
-grâce devant personne. Après M. Hecquin, après Mme Heller, d’autres
-amis, les meilleurs peut-être, la trahiraient. Elle évitait de prononcer
-le nom qui lui sonnait dans le cœur avec la persistance d’un glas. Mais,
-comme elle s’efforçait de l’oublier, sa femme de chambre vint lui dire
-que Cyril insistait pour qu’elle voulût bien le recevoir.
-
-Cette nouvelle fut pour Laurence le coup de grâce. Elle ne trouva plus
-dans son âme une parcelle de courage pour supporter encore les tortures
-d’une entrevue avec Cyril. Cédant à un mouvement de lâcheté panique,
-elle chercha tout d’abord un prétexte qui lui permît de remettre au
-lendemain toute explication. Mais puisque tôt ou tard il lui faudrait
-subir cette douleur inévitable, nul repos ne lui serait accordé tant
-qu’elle ne l’aurait pas soufferte. Mieux valait en finir au plus vite,
-perdre dans un même jour tous ses amis. Elle reprit les vêtements
-qu’elle avait quittés, et s’efforça de rattacher ses cheveux dénoués.
-Elle dut cinq ou six fois recommencer sa coiffure. A tout instant, le
-cœur lui manquait en songeant à celui qui l’attendait. Elle savait bien
-qu’il lui épargnerait les insultes directes dont Mme Heller l’avait
-accablée. Mais déjà il l’avait jugée et probablement condamnée. Il
-venait pour savoir si elle était vraiment ruinée, ce qu’on pouvait
-attendre d’elle. Il lui parlerait poliment, mais avec une défiance
-prudente. Il l’étudierait d’un regard chargé de soupçons. A cette
-pensée, elle se sentait saisie d’une douleur sans nom. Enfin, elle eut
-raison de sa faiblesse et rien ne trahissait son angoisse et sa peur
-lorsqu’elle entra au salon avec une expression de dignité calme et de
-sévérité glaciale. Sachant pourtant combien sa fermeté restait précaire,
-elle regarda seulement Cyril à l’épaule, évitant son visage. Mais tout
-de suite il courut à sa rencontre et lui saisit les mains:
-
---Oh! Laurence! ma pauvre Laurence, s’écria-t-il d’une voix qui
-tremblait d’émotion.
-
-Et, se penchant sur elle, il l’embrassa.
-
-Laurence ne s’était préparée qu’aux plus durs affronts. La douceur de
-cet accueil, succédant à la certitude d’un universel abandon, lui enleva
-tout son courage. Elle plia sous cette joie inattendue. Ses larmes
-débordèrent: elle s’abattit sur son divan, la tête dans ses mains.
-Cyril, penché sur elle, lui parlait avec un accent d’ineffable pitié. Le
-sens de ses paroles lui échappait, mais sa voix lui coulait sur le cœur
-comme une eau divinement fraîche. Bientôt, elle cessa de pleurer, saisie
-par le désir de revoir son visage. Lorsqu’elle l’eût contemplé un
-moment, elle se calma, demeura immobile, oubliant sa peine dans un muet
-enchantement, car nulle expression de colère, de rancune ou de défiance
-n’assombrissait cette physionomie altérée, mais toujours noble et
-tendre. Le regard que le jeune homme attachait sur elle était bien celui
-d’un ami.
-
---Oh! Cyril, gémit-elle, ce n’est pas ma faute. Je ne savais pas... Je
-n’ai rien soupçonné... jamais... jamais. Avant-hier, lorsque mon mari
-m’a quittée, j’ignorais tout encore, cela, je vous le jure.
-
-Il l’interrompit avec une sorte de colère.
-
---Allons, vous êtes folle! Ai-je besoin de ce serment? Naturellement,
-les affaires de M. Hecquin vous étaient aussi étrangères que
-l’astronomie. Vous viviez près de lui, mais à cent lieues de lui. Jamais
-ménage ne fut plus séparé que le vôtre. Je comprends ce qui s’est passé
-et je n’ai que faire de vos explications.
-
---Ne me trompez pas, dit Laurence amèrement. Si vous devez me condamner
-un jour, que ce soit tout de suite. Je dois vous l’avouer: d’autres
-m’ont accusée et m’accuseront encore des pires infamies. Déjà, je passe
-pour avoir été la complice de mon mari. Oh! j’ai été durement jugée par
-une femme qui était cependant ma plus ancienne amie!
-
---Mais entre nous, Laurence, il n’y a pas de trahison ni de malentendu
-possible, reprit Cyril. Je vous connais comme je connais mon âme, et
-cela dès le premier jour où je vous ai vue. Au contraire, cet homme...
-mon cousin... est toujours resté pour moi impénétrable, indéchiffrable.
-Qu’était-il? Même à présent, je ne le comprends pas.
-
-Comme Laurence, dans les premiers moments, Cyril n’osait pas juger M.
-Hecquin. Il croyait lui devoir quelque reconnaissance. En effet, sur un
-capital de vingt mille francs, somme dérisoire pour un spéculateur de
-cette envergure, le banquier versait depuis des années, à son jeune
-cousin, des intérêts prodigieux. Grâce à lui, le jeune homme, affranchi
-de tout souci pécuniaire, avait pu suivre librement sa vocation
-littéraire. Il pensait que cet homme, égaré jusqu’au crime par la
-passion du jeu, l’avait aimé pourtant et lui voulait du bien. Laurence
-ne pouvait partager ses illusions. Elle comprenait aisément l’intérêt
-qui poussait son mari à s’acquérir la reconnaissance des de Clet. Dans
-l’odieuse comédie qu’il jouait, il leur réservait à leur insu un rôle de
-premier plan. Leur nom respecté, leur honorabilité connue lui servaient
-de sauvegarde. Lorsqu’il cherchait à attirer dans ses filets quelque
-nouvelle dupe, il se targuait à propos d’une parenté flatteuse. Et ceux
-qu’inquiétaient ses discours obscurs accordaient leur confiance au
-cousin de la comtesse de Clet. Laurence expliqua longuement à Cyril le
-caractère de M. Hecquin. Elle lui dévoila son passé, lui raconta sa vie,
-ses forfaits. Le jeune homme écoutait, stupéfait. Elle dut, pour le
-convaincre, lui montrer l’impudente lettre qu’elle avait reçue du
-misérable. Il put à peine en achever la lecture. La perfidie que
-révélait chaque ligne du texte lui arrachait des exclamations d’horreur.
-Il jeta enfin sur la table les papiers que sa main convulsive avait
-failli mille fois mettre en pièces.
-
---Oh! Laurence! je rêve, n’est-ce pas, s’écria-t-il, il n’a pas pu vous
-haïr à ce point! Sa conduite envers vous dépasse toute imagination. De
-grâce, oubliez cela tout de suite, c’est trop horrible!
-
-Pressant les mains de la jeune femme, il la regardait d’un air suppliant
-et semblait presque lui demander pardon de tout le mal qu’un autre lui
-avait fait sans qu’il pût l’empêcher. Elle sourit doucement:
-
---Je n’y pense déjà plus, dit-elle. Une telle trahison eût été terrible
-pour moi si j’avais aimé cet homme. Autrement, peu importe. Les douleurs
-de l’amour trompé sont les seules qui me paraissent redoutables.
-
---Il y en a d’autres pourtant, murmura Cyril, vous ne savez pas encore
-ce qu’est la ruine, vous ne connaissez pas les maux quotidiens, si
-mesquins et pourtant si cruels qu’elle nous contraint de subir. Cette
-ignorance est le seul bien qui vous reste, mais non point pour
-longtemps.
-
-Il semblait infiniment triste, et Laurence ne pouvait détacher les yeux
-de ce visage, où, dans le crépuscule qui tombait, la douleur croissait
-lentement comme une lumière spirituelle, plus vive, plus belle que celle
-du jour.
-
---Cyril, souffrez-vous beaucoup? demanda-t-elle avec un respect timide.
-Tout cela pour vous est-il irréparable?
-
-Il était trop simple, trop candide pour songer à dissimuler ses
-tourments:
-
---Voyez-vous, dit-il, on voudrait pouvoir mépriser une perte d’argent,
-pour moi c’est un profond malheur et qui va changer toute ma vie. Il ne
-nous reste qu’une maison à Dijon et une ferme en Bourgogne, à peu près
-sans valeur. Si j’étais seul, j’accepterais sans révolte la gêne, la
-misère même, mais la pensée de maman me déchire. Toujours, lorsque
-j’étais enfant, je l’ai vue, harcelée de soucis d’argent, travailler,
-lutter pour moi, sans aucun repos. J’aurais voulu qu’après une telle
-jeunesse elle eût du moins une vieillesse heureuse! Oh! je m’arrangerai
-pour qu’elle n’ait à souffrir de rien. Par exemple, il faudra me
-consacrer corps et âme au journalisme, ou peut-être chercher en dehors
-des lettres une situation lucrative.
-
---Cyril, vous n’y pensez pas!
-
-Laurence s’était levée toute droite dans son émotion et, retombant
-aussitôt à sa place, elle s’écria désespérément:
-
---Ce n’est pas possible, Cyril, ce serait un crime! Vous ne pouvez pas
-briser ainsi votre carrière, vous détourner de votre voie, employer à de
-basses besognes les dons qui sont en vous. Vous n’avez pas le droit,
-Dieu vous ayant créé poète, de devenir un marchand ou un fonctionnaire!
-
-Il sourit avec mélancolie.
-
---Je ne le ferai, croyez-le, qu’à la dernière extrémité; mais
-voyez-vous, Laurence, il y a des obligations ici-bas auxquelles on ne
-peut pas se dérober et qu’il faut peut-être bénir malgré tout.
-
-Son visage exprimait une sorte de ferveur. Ce que cet être, si jeune
-encore et si ardent, aimait sans le savoir, peut-être, plus que tout au
-monde, ce n’était point la mystérieuse amie dont il était cependant
-toujours occupé, ni son œuvre, ni ses livres pourtant chers, c’était
-seulement le devoir, si repoussant qu’il fût. C’est pourquoi sa vie
-était déjà une vie sacrifiée. C’est pourquoi ceux qui l’aimaient
-devaient abandonner toute espérance de le voir heureux. Laurence comprit
-nettement toutes ces choses et des larmes ruisselèrent sur ses joues.
-Cyril abaissa tout à coup son regard sur elle. Il eut une exclamation
-étouffée lorsqu’il la vit pleurer et il prit sa main dans la sienne.
-Alors elle sanglota plus fort.
-
---Je ne puis supporter cela..., gémit-elle, je ne puis supporter de vous
-voir souffrir et briser votre vie, Cyril..., je vous...
-
-Elle s’arrêta. Le mot qui lui venait aux lèvres, c’était: «Je vous
-adore!» Elle en savoura, étonnée, la douceur; mais elle ne le prononça
-pas et son timide cœur, étonné d’avoir si brutalement, si vite, avoué
-son secret, se referma jalousement sur ce cri passionné. Laurence
-l’oublia tout de suite et n’écouta plus que Cyril qui lui parlait,
-penché sur elle, s’efforçant de la calmer.
-
---Est-ce que vous allez pleurer ainsi sur moi longtemps? disait-il sur
-un ton de raillerie légère qui restait tendre. C’est fort touchant, ma
-pauvre amie, mais absolument insensé, et vous ne pouvez vous faire
-aucune idée de ma confusion.
-
-Il tenait toujours sa main dans la sienne. Peu à peu, elle cessa de
-pleurer. La tête renversée sur le dossier de son fauteuil, les paupières
-closes, elle demeurait immobile, ne pensant plus à rien. Elle se sentait
-faible et calme comme après une crise de nerfs ou un long
-évanouissement. Mais, lorsque Cyril l’eut quittée et qu’elle retourna
-dans sa chambre, ce fut avec l’impression étrange qu’en quelques heures
-le monde, la vie avaient entièrement changé pour elle. Et, comme
-cherchant à s’expliquer ce mystère, elle y rêvait, assise sur le bras
-d’un fauteuil, en nattant distraitement ses cheveux dénoués, elle
-entendit de nouveau retentir dans son âme les mots d’adoration fervente
-qu’elle avait failli formuler en présence de Cyril. Tout d’abord, ils
-lui parurent absurdes et fous; elle voulut en sourire, mais ses larmes
-recommencèrent à couler. Son visage, ses bras, tout son corps
-s’empourprèrent et devinrent brûlants comme à la chaleur trop proche
-d’une fournaise. Elle fit quelques pas en chancelant à travers la
-chambre. Et tout à coup, avec la violence d’un flot de sang jaillissant
-d’une artère rompue, un nom s’échappa de son cœur, un nom seulement
-qu’elle répéta plusieurs fois tout haut: «Cyril!»
-
-Alors elle comprit enfin la place que cet ami si cher occupait dans sa
-vie. O lumière subite, ô découverte étonnante, elle l’aimait, non point
-d’un amour jeune et fraîchement éclos, mais, au contraire, très ancien
-déjà. Elle l’aimait peut-être depuis cet instant où, après la mort de
-son père, il s’était penché avec une émotion si vive sur son âme brisée.
-Elle s’expliquait enfin pourquoi, après une telle douleur, elle s’était
-relevée et lentement rattachée à l’existence. C’est lui qui l’avait
-arrachée aux affres du regret et de la solitude. C’est parce qu’il se
-tenait auprès d’elle qu’elle avait de nouveau trouvé belle et charmante
-la terre déserte. C’est à cause de lui qu’elle avait pu rire encore,
-être jeune, aimer ce qu’il aimait. Depuis quelques années, elle ne
-vivait que pour lui.
-
-Elle revint s’étendre sur son lit, ferma les yeux, demeura sans
-mouvement, retenant sa respiration, la main appuyée sur son cœur qui
-semblait vivre seul dans son corps immobile. Et ce cœur taciturne ayant
-dit son secret, maintenant déchaîné, sans pudeur, sans effroi, chantait
-son chant triomphal. Cette nuit-là, Laurence ne dormit pas, tant sa joie
-était vive. Car maintenant s’apaisait en elle la soif dévorante qui
-consume un être noble, tant qu’il n’a pu donner son âme. Maintenant elle
-avait trouvé ce grand amour auquel, à travers toute trahison et toute
-déception, elle n’avait jamais cessé de croire, cet amour souverain,
-plein d’honneur, sans tache, beau comme la lumière, durable comme la
-vérité. Ah! qu’importait qu’il fût triste et sans espérance. Les
-tourments certains qu’il lui apportait n’épouvantaient pas son courage.
-Aux pieds de ce maître admirable, elle n’avait plus qu’à se tenir,
-docile, offerte et prête à tout souffrir. Il la guiderait certainement
-vers quelque clarté divine.
-
-
-
-
-IV
-
- --Qu’est cette chose que l’on dit des hommes, aimer?
-
- --La chose la plus douce, ô ma fille, et la même chose à la fois
- pleine de peines.
-
- EURIPIDE.
-
-
-Si cruel qu’il soit de sa nature, l’amour, lorsqu’il commence à régner
-dans une âme, a toujours quelque douceur. Il fut tout d’abord pour
-Laurence un asile et un bouclier. Sans le secours inattendu qu’il lui
-prêta, peut-être n’eût-elle jamais pu supporter le déprimant et
-quotidien supplice auquel elle fut soumise. En effet, M. Hecquin
-maintenant était à l’abri des poursuites, les journaux déjà s’occupaient
-d’autres scandales. Mais les créanciers ne se résignaient pas à ce
-silence, à cet oubli. Ils éprouvaient un besoin affolé d’agir,
-d’apprendre chaque jour une nouvelle quelconque, de se dépenser en
-démarches afin de se dissimuler leur impuissance. Las d’errer vainement
-autour des bureaux de M. Hecquin, ils accouraient bientôt à son
-domicile, et, reportant sur sa femme leur haine impuissante, ils
-s’efforçaient de l’effrayer, de l’intimider, mêlant à leurs réclamations
-l’injure et la menace. De son côté, Mlle Drevain, bien qu’elle fût de
-toutes les victimes du banquier la moins atteinte et conservât un
-important immeuble à Paris, rejetait âprement sur Laurence la
-responsabilité de sa ruine partielle et ne cessait de la lui reprocher
-aigrement. Mme Heller, désespérant de retrouver ses capitaux, se vendit
-encore une fois et partit pour Venise avec un Américain, tout croulant
-de vieillesse, que ses charmes déclinants fascinaient encore. Sa rancune
-persistait cependant et chaque semaine arrivaient, rue de Vaugirard, des
-lettres anonymes où se reconnaissait clairement sinon l’écriture, du
-moins le style de la belle Lætitia.
-
-Soutenue par le souvenir de Cyril, Laurence supportait les affronts les
-plus amers avec une impassible dignité et parvenait presque à n’en point
-souffrir.
-
-Une nouvelle épreuve ne tarda pas à la frapper. Ursule, déjà gravement
-malade d’une phlébite au moment où elle apprit la ruine de sa jeune
-cousine, fut emportée quelques jours plus tard par une embolie. Laurence
-pleura très sincèrement celle qui lui avait servi de mère et dont
-l’affection si tendre avait seule embelli, réchauffé sa jeunesse. Mais
-l’amour est un maître despotique et, dans le cœur où il descend, il
-étouffe toute autre tendresse. Le chagrin de Laurence, quoique grand, ne
-la détacha pas de la vie, pour elle désormais si pleine et magnifique.
-Elle connaissait assez Cyril pour savoir que plus elle serait
-abandonnée, pauvre d’amis, pauvre d’argent, plus elle lui serait chère,
-et cette certitude l’entraînait à accepter comme un bien l’infortune et
-la peine. Bien qu’il fût à la recherche d’une situation, il continuait à
-venir la voir chaque soir, lui rendant par sa présence force et courage.
-Lorsqu’il n’était pas libre, sa mère le remplaçait. Malgré les épreuves
-passées, Mme de Clet conservait une jeunesse de caractère qui touchait à
-l’enfantillage, et sa ruine nouvelle l’affectait peu. Depuis la fuite de
-M. Hecquin, elle faisait venir son beurre et ses œufs de Bretagne, et
-l’économie qu’elle réalisait ainsi lui semblait devoir rétablir
-l’équilibre de son budget. Elle s’inquiétait peu du présent, persuadée
-qu’un avenir magnifique attendait Cyril. Douée du cœur le plus généreux,
-elle s’affligeait d’ordinaire du malheur des autres plus que de ses
-propres soucis et s’apitoyait fort sur le sort de Laurence.
-
-Au reste, les de Clet n’étaient point seuls à l’aimer, à la plaindre.
-Ses rares amis lui demeuraient fidèles. Edith Albertaud et Gaston Noret,
-la voyant toujours prostrée sur son divan, oisive, perdue dans
-l’égarement de l’amour, la crurent anéantie par son malheur,
-s’efforcèrent de lui épargner les courses, les démarches auxquelles sa
-situation l’obligeait. Ils lui trouvèrent des acquéreurs pour les
-meubles dont elle fut obligée de se défaire. Ils firent résilier le bail
-de la rue Vaneau et lui cherchèrent une demeure.
-
-Laurence, avant tout, désirait rester dans le voisinage immédiat de
-Cyril, afin qu’il pût venir la voir aussi souvent qu’autrefois. Un
-appartement qu’Edith avait découvert, rue Vavin, lui plaisait
-particulièrement, mais il coûtait dix-huit cents francs, prix excessif
-pour la jeune femme. Sa maison de Sedan venait d’être louée trois mille
-francs. Elle n’avait retrouvé dans son coffre, au Crédit universel, que
-quelques titres nominatifs représentant à peu près mille francs de
-rentes, et elle s’effrayait de devoir consacrer la moitié de son revenu
-à son loyer. Le colonel Arêle la tira d’embarras, et, comme elle lui
-exposait ses perplexités:
-
---Si cet appartement vous convient, n’hésitez pas à l’arrêter, lui
-dit-il, car il est entendu entre ma femme et moi que c’est nous
-désormais qui paierons votre loyer.
-
-Laurence voulut refuser. Les Arêle ne possédaient qu’une fortune
-modeste, le colonel venait d’être mis à la retraite et elle craignait
-que cette générosité ne les gênât. Son vieil ami parut peiné de ses
-scrupules. Il invoqua le nom de son père. Elle dut céder à sa tendre
-insistance et arrêter l’appartement de la rue Vavin.
-
-Elle s’accoutuma sans effort à la médiocrité de sa situation. Sa
-nouvelle demeure, quoique petite, était commode et claire. Elle
-possédait plus de tapis et de tentures qu’il n’en fallait pour organiser
-un intérieur harmonieux, capable de plaire à Cyril. La concierge de la
-maison s’occupa de son ménage et suffit à assurer son facile service.
-Matée par la nécessité, elle sut vite équilibrer son budget, mais il lui
-fallut renoncer à faire imprimer son livre pour lequel Cyril lui chercha
-vainement un éditeur. Elle continua de travailler, avec l’espoir que son
-effort, bien qu’ignoré, ne serait pas à jamais inutile. Et, ayant
-reconnu que le thé et les cigarettes n’étaient point choses très
-coûteuses, elle trouvait la pauvreté bénigne, acceptable en somme.
-
-Le temps passa, opérant son œuvre apaisante. Elle obtint assez vite la
-séparation de corps et de biens et reprit son nom de jeune fille. De M.
-Hecquin, jamais plus elle n’entendit parler. Cette figure sinistre
-s’effaça de sa vie sans même y laisser un souvenir douloureux: elle
-l’eut bientôt entièrement oubliée. Les victimes de son mari renoncèrent
-à la poursuivre de leurs vaines réclamations. Mais au moment même où
-cessait l’orage qui venait de saccager son existence, l’amour qui
-l’avait consolée dans toutes ses peines arracha le masque charmant qu’il
-avait pris pour l’asservir, découvrit son cruel visage et, prudent
-bourreau, commença d’essayer sur elle ses premiers supplices. Comme elle
-s’applaudissait d’avoir reconstruit sa vie de façon à ce que le seul
-être qui lui fût nécessaire ne lui manquât jamais, le sort se plut à
-tourner en dérision ses plans si sages. Le bail des de Clet rue
-Notre-Dame-des-Champs prit fin et le propriétaire leur donna congé, car
-il voulait réparer entièrement sa maison et l’habiter lui-même. Cyril
-chercha vainement dans Paris un appartement d’un prix modeste, mais
-assez vaste pourtant pour qu’il pût y faire entrer les beaux meubles
-anciens dont Mme de Clet, malgré ses revers de fortune, n’avait jamais
-voulu se séparer. Après quelques hésitations, il décida de se fixer en
-banlieue et arrêta une maison à Bourg-la-Reine. Ce simple nom, lorsqu’il
-le prononçait devant Laurence, prenait pour elle les sonorités
-lointaines de Tokio ou de Calcutta; elle n’eût point souffert davantage
-si son ami eût été sur le point de partir au fond de l’Asie ou pour la
-lune. Parfois, pourtant, sans le savoir, Cyril lui rendait quelque
-courage en affirmant qu’il viendrait tous les jours à Paris, qu’il la
-verrait souvent. Mais aux heures mêmes où elle ne redoutait aucun
-malheur précis, Laurence ne pouvait cesser de trembler, ayant acquis la
-certitude que son amour n’aurait jamais de fin. En effet, ce qui cause
-le plus souvent la mort d’une belle passion, c’est tantôt l’insuffisance
-du cœur qui la ressent, tantôt l’infériorité de celui qui l’inspire.
-Laurence, connaissant son ardeur, sa constance, se savait capable de
-nourrir pendant toute une vie la même flamme, et Cyril ne devait jamais
-lui apporter aucune déception. Elle n’aimait point en lui une vaine
-illusion, un fantôme créé par son imagination ou l’ombre de l’amour. Cet
-être parfait et charmant, semblable à elle et pourtant plus grand
-qu’elle, incarnait les rêves les plus ambitieux de sa jeunesse. Rien ne
-pourrait le détacher de lui, pas même la douleur, car elle l’avait aimé,
-sachant qu’il ne l’aimait pas.
-
-Aux tourments que lui causaient l’indifférence de son ami, et la crainte
-de le perdre, s’ajouta bientôt un mal plus cruel. Elle ne put se
-défendre d’une impuissante jalousie que Cyril, inconsciemment, ranimait
-sans cesse. Il lui lisait, en effet, fidèlement tout ce qu’il écrivait.
-Partout, dans ses poèmes, passait le même visage de femme, retentissait
-le même cri de désir véhément, inapaisable. Laurence écoutait, toute
-pâle, ce chant ardent qui ne s’adressait pas à elle. Cette torture si
-fine, si aiguë, peu à peu l’enivrait. Avide de souffrir, elle demandait
-à son ami de lui laisser quelques jours les vers qui la déchiraient.
-Elle passait la nuit à les relire, à savourer ce lent poison. Toutefois,
-elle savait que Cyril n’avait trouvé dans cet amour que des déceptions
-sans nombre, car bien souvent il se plaignait, à elle, amèrement de la
-femme.
-
---C’est vraiment l’image vivante du mal et de la perfidie, disait-il.
-Elle est heureuse de mentir, heureuse de tromper. Un amour permis ne lui
-suffirait pas. Il lui faut l’adultère et c’est l’adultère qu’elle aime
-en son amant, non point lui. Et puis, comme elle est peu sensible et
-bien équilibrée au fond! Entre deux visites, elle court à un
-rendez-vous. Elle est tendre, ardente, abandonnée. Dès qu’elle a remis
-sa voilette, ce n’est plus la même femme: elle repousse le dernier
-baiser qui dérangerait sa coiffure. Cette minute déchirante de la
-séparation ne lui arrache pas même un soupir.
-
-Laurence qui toujours souffrait atrocement au moment où Cyril se levait
-pour partir, qui, toutes les fois qu’il la quittait, fût-elle certaine
-de le revoir le lendemain, croyait le perdre pour toujours, Laurence
-s’étonnait en regardant le visage de son ami. Elle se scandalisait
-qu’une femme pût être assez froide pour se lasser de le contempler, de
-l’adorer dans une ivresse sans fin, et la pensée que Cyril n’était point
-heureux accroissait sa détresse.
-
---Savez-vous, lui dit un jour Juliane, qui j’ai rencontré l’autre jour
-au vernissage du Salon d’automne? Une personne que je désirais voir
-depuis longtemps, Aurélia Loriel.
-
-Laurence connaissait ce nom. Mariée à un savant obscur qui l’aimait
-aveuglément et lui laissait toute liberté, Aurélia Loriel était célèbre
-à la fois par sa beauté et son talent de peintre. Elle immortalisait sa
-grâce en des portraits charmants, où sa silhouette, adorablement mince,
-se détachait sur un fond tourmenté de paysages chaotiques. Son visage,
-toujours à demi détourné ou voilé par le pli d’une écharpe flottante,
-parfois masqué par un loup de velours, n’était jamais entièrement
-visible. Il semblait qu’elle fût trop orgueilleuse, trop jalouse de sa
-beauté, pour en révéler aux profanes l’entière splendeur. Sa
-personnalité, cependant, n’intéressait que médiocrement Laurence, et
-Juliane fut surprise de ne pas lui voir manifester la moindre curiosité.
-Elle ajouta négligemment:
-
---Cyril n’a point mal choisi!
-
-Comme Laurence l’interrogeait du regard, la jeune femme qui, ayant
-deviné sa passion, jugeait nécessaire de lui enlever toute illusion,
-reprit sans méchanceté:
-
---Vraiment, vous l’ignoriez?... Aurélia Loriel est la maîtresse de
-Cyril. Tout Paris le sait. Leur liaison dure depuis plus de quatre ans,
-non sans orages. Il paraît que cette femme est volage. On prétend
-qu’elle a déjà trompé souvent Cyril, mais elle lui revient toujours. Il
-accepte tout. Il est éperdument épris et je le comprends, elle est si
-belle!
-
-Pourquoi cette révélation venait-elle si tard? Parce qu’un an
-auparavant, Laurence n’en eût pas souffert et que la vie est trop
-cruelle pour frapper au hasard. Elle dose et ménage savamment la
-douleur, afin de lui donner toute l’acuité possible. Dès lors, le nom
-d’Aurélia Loriel retentit jour et nuit dans le cœur de Laurence, sonnant
-le glas funèbre de son amour.
-
-Un soir, Gaston Noret vint la chercher. Il avait reçu deux invitations
-pour une première représentation des ballets russes et pensait lui être
-agréable en lui offrant la place dont il disposait. Laurence s’habilla
-en toute hâte. Sa réclusion lui pesait parfois et elle accueillait avec
-joie cette distraction inattendue. Tout de suite, en effet, le charme
-violent d’une musique à la fois nostalgique et barbare l’étourdit, la
-plongea dans une bienheureuse ivresse. Son âme difficile fut entièrement
-comblée par ce spectacle parfait, par le tumulte si divinement ordonné
-de ces danses, folles et délicieuses, à la fois si brutales et si
-spirituelles.
-
---Mon Dieu! murmura-t-elle dès le premier entr’acte, quand le rideau
-tomba sur _Schéhérazade_, c’est beau comme un rêve d’opium.
-
-Gaston Noret, fort peu sensible à la musique, ne partageait pas son
-enthousiasme. Il examinait la salle et, reconnaissant çà et là quelques
-personnalités, les désignait à sa compagne. Tout à coup, il lui toucha
-le bras et murmura:
-
---Regardez, là, à gauche, cette personne qui vient d’entrer... une des
-plus jolies femmes de Paris, Aurélia Loriel!
-
-Laurence étouffa un cri de douleur et tourna vivement la tête. Dans une
-loge qui touchait à son fauteuil d’orchestre, une femme défaisait
-lentement les lourds vêtements et les écharpes qui l’enveloppaient. Elle
-tournait le dos à la salle et l’on ne distinguait que sa haute stature
-et le casque noir de ses cheveux. Au moment où son manteau tomba d’un
-seul côté, son corps, jeune et faible, entraîné par le poids des
-fourrures, s’inclina dans un mouvement charmant qui mit en valeur la
-ligne divine de son épaule et de son bras gracile. Puis elle se
-redressa, svelte et souple, gainée d’un long fourreau de velours noir
-au-dessus duquel brillait, d’un éclat incroyable, sa chair délicate et
-pâle. Lorsqu’elle se fut assise, Laurence la vit face à face, en pleine
-lumière. Son visage était de ceux qu’on peut aimer toute une vie.
-
-Aurélia Loriel n’avait à ses côtés aucun ami, nulle compagne. Tout de
-suite le contraste de sa beauté et de sa solitude dénonçait son orgueil.
-Il semblait que, se sachant sans égale au monde, cette reine farouche
-eût renoncé par mépris à toute société humaine. Figée dans une attitude
-de statue hautaine, elle ne bougeait pas, ne souriait pas. Ses yeux
-magnifiques restaient presque constamment voilés sous leurs paupières
-pesantes et douces. Pourtant, pour ceux qui savaient l’observer, son
-visage, quoique aveugle, ne demeurait pas inanimé. Il vivait d’une vie
-brûlante, exprimant tour à tour l’orgueil, la perversité, une ardeur
-brutale, une sorte de cruauté aiguë, mais surtout la plus intense
-volupté. Et cette femme, repliée sur elle-même et comme perdue dans les
-délices secrètes qu’elle tirait de son propre cœur, semblait promettre à
-celui qui serait digne d’elle un amour admirable, prodigieux, sans fin.
-Nul homme cependant, fût-il son amant, ne devait jamais pénétrer
-entièrement le mystère de sa chair et de sa vie profonde. Et Laurence
-qui, avidement, observait sa rivale, comprenant quel désir insatiable,
-acharné, dévorant elle pouvait inspirer, Laurence se sentait descendre
-dans un abîme sans lumière.
-
---C’est fini, songeait-elle, il n’est plus pour moi de place sur cette
-terre où vous vivez, Aurélia Loriel! Vous m’avez chassée de mon paradis,
-de ce cœur où j’aurais voulu m’abriter pour toujours, où vous régnez
-uniquement. Si j’avais eu votre visage, c’est moi sans doute que Cyril
-eût aimée, car j’étais en tous points semblable à lui, faite pour lui.
-Il ne m’a manqué pour lui plaire que cette forme éblouissante qui vous a
-été accordée. Mais il vous a choisie avec raison: cela est juste et tout
-est bien. Je reconnais humblement ta souveraineté, beauté physique,
-éclat de la chair périssable! Il est juste que tu sois aimée uniquement,
-que tu triomphes à jamais ici-bas. Car, hélas! les souffrances de l’âme,
-son ardeur, ses luttes sombres, que sont-elles devant toi, Beauté!
-
-
-
-
-V
-
- Mme de Langeais comprit l’horreur de la destinée des femmes qui,
- privées de tous les moyens d’action que possèdent les hommes,
- doivent attendre quand elles aiment.
-
- BALZAC.
-
-
-A l’époque fixée, les de Clet quittèrent Paris pour s’installer à
-Bourg-la-Reine. Bientôt la vie de Cyril changea complètement. Il dut
-délaisser la poésie, écrire de fastidieux articles, s’initier aux
-besognes du reportage, se tenir à l’affût des actualités. Si rares que
-fussent ses loisirs, il trouvait encore le moyen de venir chez Laurence
-assez régulièrement. Mais toujours elle voyait maintenant s’interposer
-entre eux l’image d’Aurélia Loriel. Aigrie par la jalousie, elle épiait
-avec une attention amère l’attitude de Cyril, examinait, commentait,
-défigurait ses moindres paroles, prompte à leur prêter un sens blessant.
-Leur intimité était trop grande, leurs caractères trop vifs pour qu’ils
-ne fussent point parfois entraînés à se dire des choses peu agréables.
-Laurence avait depuis longtemps habitué Cyril à ses caprices, à ses
-rebuffades, à ses brutalités soudaines. D’ordinaire, il les supportait
-en riant, car il aimait son humeur changeante et il trouvait du charme à
-son orageuse amitié. Parfois, il se plaisait à riposter, rendant coup
-pour coup et blessure pour blessure. Laurence jadis s’amusait de ces
-joutes qui, maintenant, la réduisaient au désespoir. A certains moments,
-lasse de tant souffrir, elle se demandait s’il ne serait pas plus sage
-de fuir loin des de Clet, de chercher à oublier, avant que sa passion,
-fortifiée par l’habitude, ne fût devenue inguérissable. Obsédée par
-cette pensée, elle dit un jour à Cyril:
-
---Je voudrais habiter la campagne. J’aurais bien dû, après ma ruine,
-quitter Paris, rien ne m’y retenait vraiment. Tous les gens m’ennuient,
-tout me fait mal. Je serais tellement mieux dans quelque petit village
-ensoleillé du Midi! J’aurais une petite maison, un jardin, des chiens,
-des chats qui suffiraient à mon bonheur.
-
---Mais, ma petite enfant, vous ne me verriez plus, protesta Cyril
-aimablement.
-
-Cette tendre parole lui était dictée par une affection sincère. Laurence
-crut comprendre qu’il devinait son amour. Elle se raidit dans une
-défense désespérée.
-
---Voilà qui m’est égal, s’écria-t-elle avec insolence.
-
---A moi aussi, ma chère, je vous l’assure, riposta-t-il aussitôt.
-
-Il plaisantait, mais Laurence ne songea pas qu’elle avait provoqué cette
-réponse. «Je ne suis rien pour lui, se dit-elle, il me verrait partir
-sans un regret.» Son chagrin fut affreux. Toute femme qui n’est point
-aimée par celui qu’elle aime prend en horreur son âme et sa chair et sa
-vie. Laurence devint pour elle-même un objet d’aversion. Elle ne se
-pardonnait pas d’exister, puisqu’elle n’était pas nécessaire à Cyril.
-Alors, elle chercha le moyen de lui plaire, de lui être douce et, durant
-une semaine, étudia le rôle qu’elle pouvait jouer encore dans sa vie.
-Bien qu’il ne se plaignît jamais, elle savait qu’il n’était point
-heureux. Jamais homme, en effet, n’avait été moins armé pour les luttes
-auxquelles la pauvreté l’obligeait. Chaque jour lui apportait quelque
-déception nouvelle. Mais son plus grand chagrin était la perte de sa
-liberté. Ecrasé par l’ennui des besognes quotidiennes, il perdait peu à
-peu tout espoir d’écrire une œuvre vraiment grande, toute confiance de
-jamais la concevoir. Ce fut ce doute de soi-même que Laurence voulut
-soulager. Elle relut plusieurs fois les livres de Cyril et, lorsqu’il
-revint, elle sut lui en parler avec un enthousiasme chaleureux, une foi
-communicative. Sa louange ranima le cœur humilié du poète. Avec une
-impétuosité enfantine, il s’abandonna de nouveau à l’espérance. Ah! sans
-doute, la destinée ne se montrerait pas toujours si cruelle. Un jour
-viendrait où il obtiendrait peut-être dans quelque revue une
-collaboration régulière et bien rétribuée. Délivré alors de ses
-préoccupations matérielles, il pourrait organiser sa vie, écrire des
-vers, des contes, des romans. Son imagination déjà avait ébauché mille
-projets qu’il confia gaîment à Laurence. Elle l’écoutait,
-l’applaudissait, heureuse de voir resplendir ce visage qui, depuis
-quelque temps, n’exprimait plus que l’ennui, l’accablement, l’amertume.
-Leur entretien se prolongea durant tout un après-midi. Enfin Cyril
-s’aperçut qu’il faisait nuit. Il se leva d’un bond, courut vers la
-pendule.
-
---Quoi! s’écria-t-il effaré, il est six heures, le saviez-vous? J’ai
-perdu chez vous ma journée entière. Adieu... adieu...
-
-Il s’enfuit et Laurence expia cruellement son triomphe passager. Que
-pouvait-elle espérer? Cyril était maintenant l’esclave de la nécessité.
-Tous ceux qui le détournaient de l’action et d’un labeur, pourtant
-odieux, lui rendaient un mauvais service. Les heures qu’il passait
-auprès d’elle étaient des heures perdues. Il venait de le lui avouer.
-
-Dès lors, elle fut étrangement timide avec Cyril et n’osa plus même
-jouir de sa présence sans arrière-pensée. Malheureuse lorsqu’il la
-quittait trop vite, elle s’effrayait lorsqu’il s’attardait trop
-longtemps à ses côtés. Elle lui rappelait l’heure à chaque instant,
-abrégeant volontairement ces visites, son seul bonheur. Son renoncement,
-cependant, n’était point absolu. Elle avait la faiblesse de croire que
-Cyril s’apercevrait de ses sacrifices, qu’il lui en saurait gré. Un des
-grands malheurs de l’amour est son avidité perpétuelle. Il veut toujours
-progresser dans l’affection de l’être adoré et, chaque jour, gagner
-quelque victoire. A toute heure, Laurence se trouvait en présence de
-Cyril et suppliait: «De grâce, aimez-moi, aimez-moi, non pas uniquement
-et plus que tout au monde, je sais bien que c’est impossible, mais
-aujourd’hui plus qu’hier, demain plus qu’aujourd’hui. Voyez, je parle
-quand je voudrais me taire, je ris quand je voudrais pleurer, et, quand
-j’étouffe de tendresse, je ne vous tends pas les bras. Tenez-moi compte
-des tourments que j’endure pour vous plaire.»
-
-Cyril, qui ne soupçonnait aucunement son martyre, continuait à l’aimer
-comme par le passé, d’une amitié tranquille, profonde, invariable. Mais
-Laurence avait perdu la notion exacte de ce que pouvait être l’amitié.
-Il lui semblait qu’une affection qui ne s’augmentait pas de jour en jour
-devait forcément décroître. Elle ne tarda pas à se persuader que Cyril
-l’aimait moins qu’autrefois; bientôt elle douta qu’il l’eût jamais
-chérie.
-
-La présence de son ami dissipait toujours miraculeusement ses vaines
-alarmes, lui rendait la raison. Mais dans l’état de perpétuelle
-inquiétude où elle se consumait, une absence trop prolongée prenait à
-ses yeux un sens tragique, presque définitif, car le plus grand tort de
-tous les vrais amants est de ne jamais vouloir admettre que les
-contretemps dont ils souffrent soient l’effet du hasard.
-
-Cyril ne restait jamais plus de quinze jours sans passer rue Vavin. Un
-moment vint pourtant où il disparut pendant trois semaines. Laurence,
-anéantie, ne tarda pas à lui prêter un plan bien établi. Elle pensa
-qu’excédé de son inutile amitié, il avait décidé de se délivrer d’elle.
-Comme il était trop bien élevé pour ne pas entourer sa trahison de
-ménagements infinis, de raffinements horribles, il commençait à espacer
-savamment ses visites. Bientôt elle ne le verrait plus que tous les
-mois, puis tous les deux mois, puis trois ou quatre fois par an, puis ce
-serait la séparation complète. A l’avance elle se révolta contre ce lent
-supplice. Si son cœur devait être brisé, mieux valait que ce fût d’un
-seul coup. Elle se jura d’accomplir elle-même, en un moment, une rupture
-inévitable.
-
-Sa résolution faiblit bientôt. Mme de Clet vint la voir et lui annonça
-la visite de Cyril pour le lendemain.
-
---Il se désole de paraître vous oublier, affirma-t-elle, mais il
-travaille tant qu’il n’a plus la moindre liberté.
-
-De nouveau, Laurence, rassurée, s’accusa d’injustice. Mais la journée du
-lendemain ne lui apporta que la plus amère déception. Cyril ne vint pas.
-Le supplice de l’attente vaine acheva d’affoler cette femme malheureuse.
-Elle se donna trois jours encore avant d’exécuter la résolution qu’elle
-avait prise. Ce court sursis, qui seul la séparait d’une douleur presque
-inévitable et non moins redoutable que la mort, s’écoula goutte à
-goutte, minute par minute, dans une épouvantable angoisse. Durant ces
-trois jours, elle n’osa pas sortir un instant. Désemparée, incapable de
-s’intéresser à rien, toute sa vie suspendue dans l’attente, elle errait
-tristement dans son appartement, revenait sans cesse dans son
-antichambre, regardait, oisive et les larmes aux yeux, sa porte close,
-écoutait tous les bruits de la maison. Un pas entendu dans l’escalier,
-une sonnerie de timbre éveillait toujours dans son âme les mêmes
-transports de joie et d’espérance. Et les déceptions s’ajoutaient aux
-déceptions, se faisaient de plus en plus cruelles. A la fin du troisième
-jour, excédée d’un tel martyre, elle écrivit à Cyril ce court billet:
-«Ami, ne venez plus me voir. Je suis obligée de partir pour un très long
-voyage. Peut-être même ne reviendrai-je plus jamais. Oubliez-moi.
-Adieu.»
-
-Laurence discerna vaguement l’absurdité de cette lettre, mais elle ne
-s’en inquiéta pas. Son but unique était de signifier à Cyril sa volonté
-de ne plus le voir. Elle avait saisi, pour y parvenir, le premier
-prétexte venu. Peu lui importait qu’il fût vraisemblable. La pensée que
-son ami pouvait la prendre au mot et lui obéir docilement la laissait
-résignée. Elle n’était sensible qu’à la douleur du moment. Tout lui
-semblait doux pourvu qu’elle n’eût plus à attendre jamais personne,
-pourvu que prît fin cet espoir, toujours trompé, qui, depuis un mois,
-était sa torture quotidienne. Pourtant, redoutant que la nuit ne lui
-enlevât son courage, elle s’habilla et, bien qu’il fût tard, courut
-porter sa lettre à la poste.
-
-Le lendemain, elle partit pour Versailles où les Arêle s’étaient retirés
-depuis la mise à la retraite du colonel. Elle allait leur demander
-l’hospitalité pour quelque temps, car elle craignait que Cyril ne tentât
-de la voir et de réclamer une explication. S’il se heurtait à une porte
-close, il se lasserait et l’oublierait vite. Elle ne voulait rentrer
-chez elle qu’avec la certitude que tout était fini.
-
-Son amour ombrageux l’avait trompée. Cyril ne songeait nullement à
-l’abandonner. Le motif de son absence était tout simple.
-
-Retenu chez lui, durant quelques jours, par une forte grippe, il avait
-négligé de décommander le rendez-vous fixé par sa mère à Laurence, parce
-qu’il ignorait avec quelle fièvre elle l’attendait. Sa lettre lui causa
-la plus vive surprise. Il la lut, la relut et ne la comprit pas. Comment
-croire, en effet, à ce départ subit, à cette absence sans fin? Il
-connaissait à merveille la vie de Laurence, ses relations, sa famille.
-Il savait qu’elle n’avait, loin de Paris, ni parents, ni amis, aucun
-intérêt, nulle affaire. Un moment, la pensée lui vint qu’elle avait été
-appelée auprès de son mari repentant, malade, mourant peut-être. Mais
-alors, pourquoi ce mystère vis-à-vis de lui, auquel habituellement elle
-ne cachait rien, et pourquoi cet adieu, si blessant, si glacé? Dès le
-lendemain, il se rendit chez elle. La concierge lui confirma son départ.
-Il feignit d’en être étonné, la questionna et obtint cette réponse: «Je
-ne sais pas où Madame est allée. Elle n’a pas laissé d’adresse, mais son
-absence ne peut être bien longue, car elle n’a emporté qu’une petite
-valise.»
-
-Ayant acquis la preuve que le long voyage annoncé n’était qu’un prétexte
-absurde, Cyril repartit, plus inquiet. Un fait restait certain,
-inexplicable. Laurence ne voulait plus le voir, Laurence le chassait de
-sa vie. Il ne parvenait pas à deviner quels griefs insoupçonnés, quelle
-mortelle injure avaient pu détruire ainsi en un moment son affection
-pour lui. Il la savait ombrageuse, violente, mais simple, sans détours.
-Son caractère était mauvais, mais sa nature fidèle. Elle pouvait se
-montrer parfois très dure et méchante pour ses amis, elle était
-incapable de les trahir ou de leur tourner le dos sans raison. Le soir,
-quand il fut de retour chez lui, en relisant pour la dixième fois la
-lettre mystérieuse, il comprit soudain toute la vérité. A travers les
-lignes hâtives, sèches, blessantes, il entendit avec une netteté
-affreuse le cri déchirant de l’amour. Un moment, dans sa stupeur et son
-chagrin, il voulut repousser cette hypothèse. Elle revint s’imposer à
-lui plus fortement encore. Il se rappela mille petits faits
-significatifs et s’étonna d’avoir pu rester si longtemps aveugle.
-L’attitude de Laurence envers lui, depuis quelques mois, n’était plus la
-même. Il s’expliquait maintenant sa nervosité chaque jour plus grande,
-sa gaîté forcée, ses tristesses soudaines, ses emportements auxquels
-succédaient bientôt la plus servile douceur et cet air d’égarement
-qu’elle prenait parfois lorsqu’il lui disait adieu.
-
-Cyril ne jugeait pas que les malheurs de l’amour fussent légers ou
-dérisoires. Lui-même avait beaucoup souffert depuis quatre années que
-durait sa liaison avec Aurélia Loriel et il connaissait les ravages
-qu’opère la passion dans les âmes. Chez Laurence, ce mal était d’autant
-plus grave qu’elle n’avait, dans la vie, nul but, nulle occupation, nul
-devoir absorbant, nulle affection précieuse qui pût le lui faire
-oublier. A la pitié que Cyril éprouvait pour elle se mêlait un poignant
-remords. Il se reprochait d’avoir le premier recherché son amitié.
-Comment n’avait-il pas compris le danger d’une intimité constante avec
-une femme jeune, ardente, solitaire? Sensible comme elle l’était,
-pouvait-elle ne point s’attacher démesurément à l’ami qu’elle voyait
-sans cesse et qui lui ressemblait si fort? Le cœur tout occupé d’Aurélia
-Loriel, il s’était inconsciemment joué de son cœur vide et brûlant. Il
-avait envahi sa vie sans réclamer son âme, il l’avait à la fois choisie
-et refusée. Trop tendre pour qu’elle pût rester indifférente, trop froid
-pour qu’elle pût être heureuse, il l’avait lentement empoisonnée,
-réduite à cette horrible misère qu’elle venait d’avouer en s’enfuyant.
-
-Cyril ne se pardonnait pas sa légèreté coupable. La certitude d’avoir
-fait le malheur d’un être qu’il chérissait et admirait lui était
-insupportable. Il cherchait le moyen d’alléger un peu cette grande
-infortune, de réparer le mal qu’il avait causé. Laurence lui dictait
-bien un devoir tout simple en lui signifiant sa volonté de ne plus le
-voir. Elle semblait sincèrement ne plus désirer que l’oubli et la paix.
-Mais lui souffrait de la quitter ainsi, sans un mot d’explication ni
-d’excuse, de perdre pour toujours une affection si belle. Au surplus, il
-se demandait si elle désirait vraiment cette rupture. En lui obéissant
-trop strictement, trop vite, il devinait qu’il pouvait la tuer, car il
-connaissait les contradictions de l’amour malheureux. Pendant des jours,
-ce problème le tortura et le souvenir de Laurence ne le quitta pas un
-instant. Elle eût été rassurée, presque heureuse, de le savoir ainsi
-tout occupé de sa douleur. Mais elle se croyait déjà entièrement oubliée
-et, réfugiée à Versailles, y traînait tristement sa vie.
-
-Les Arêle l’avaient accueillie avec bonté, lorsqu’elle était venue leur
-demander asile en disant qu’elle était souffrante et que Paris la
-fatiguait. Ils avaient deviné sans peine qu’elle était sous le coup d’un
-poignant chagrin. Elle avait encore assez de volonté pour parler quand
-il le fallait, pour rire quelquefois. Mais ces paroles, ce rire qui
-sonnaient dans sa bouche sans animer aucunement son visage, sans que ses
-yeux perdissent leur expression fixe et morne, révélaient sa détresse.
-Pour échapper à toute contrainte, à toute société, elle sortait de bonne
-heure et passait son après-midi au parc où elle errait comme une bête
-mourante. Elle regrettait amèrement sa lettre et toute son âme criait
-vers son ami perdu.
-
---Je ne l’oublierai pas, se disait-elle. Pourquoi lui ai-je écrit,
-pourquoi n’ai-je pas tout accepté? Tout valait mieux que cette rupture
-et cette absence dont je ne puis guérir!
-
-La société des Arêle, quoique discrète, ne tarda pas à lui devenir
-importune; après quinze jours d’exil, elle retourna chez elle. Là, sa
-douleur prit une intensité nouvelle, car l’atmosphère était toute
-saturée d’une chère présence, elle n’y pouvait respirer sans absorber du
-poison. Là, tout lui parlait de Cyril, le grand fauteuil qu’il préférait
-à tous les autres, le divan où parfois il s’allongeait avec des
-nonchalances de femme. Sur tous les livres qu’elle ouvrait, elle avait
-vu se pencher son visage. Pas une phrase belle et sonore qu’elle n’eût
-partagée avec lui, connue par lui, et dans laquelle elle n’entendît
-chanter sa voix. Elle ferma les yeux, voulut se recueillir, songer à la
-mort, à l’éternité, à la douleur du monde. Mais, dans ses pensées mêmes,
-elle retrouvait l’écho des pensées de Cyril. Son âme, comme sa demeure,
-était pleine de lui. Il dominait entièrement son cœur, sa volonté, sa
-raison, son intelligence. En l’aimant, peu à peu, elle avait perdu,
-jusqu’à sa liberté, jusqu’à sa solitude.
-
-Voici que vers sept heures retentit le timbre de sa porte. Elle alla
-ouvrir et se trouva en présence de Cyril. Passant devant sa maison, il
-avait vu de la lumière à sa fenêtre. Il était monté, voulant à tout prix
-connaître l’état de ce cœur qui l’avait repoussé, qui maintenant le
-regrettait peut-être. A sa vue, le visage altéré de Laurence changea,
-resplendit comme celui d’un condamné auquel on apporte sa grâce. Elle ne
-put cacher sa joie flagrante, insensée, délirante. Celui-là seul est
-exigeant qui n’a jamais été privé de tout. Peu lui importait maintenant
-que Cyril ne dût jamais l’aimer. Du moins, il refusait la rupture
-offerte, il était revenu sans attendre son appel, il attachait du prix à
-son amitié. Cette certitude lui suffisait, son pauvre amour, maté par la
-plus rude misère, ne demandait qu’un peu de pain pour vivre. Cyril ne se
-trompa point au regard extatique et humble qu’elle fixait sur lui.
-Pourtant il voulut obtenir d’elle une réponse précise. Retenant sa main
-dans les siennes, il demanda gravement:
-
---Ai-je eu tort de venir, Laurence?
-
-Elle répondit, les yeux fermés, acceptant de souffrir pour lui toujours:
-
---Non, Cyril. Pourquoi? Je vous attendais.
-
-Ils n’eurent point besoin de s’expliquer davantage.
-
-
-
-
-VI
-
- Je voyais dans ses yeux, parmi les fleurs de ce printemps, s’en
- lever une inconnue.
-
- --La vocation de la mort comme un lys solennel.
-
- CLAUDEL.
-
-
-Après ces premières tempêtes de passion, un peu de calme revint dans
-l’âme de Laurence et elle s’étonna de souffrir moins qu’elle ne l’avait
-prévu. Cyril fut doux pour cette femme blessée. Il accepta comme un
-grand devoir de soutenir sa vie, puisqu’il l’avait troublée. Le temps
-qui use la pitié légère des hommes passa sans diminuer la sienne. Il ne
-se lassa pas de compatir à cette douleur, toujours aiguë, toujours
-renouvelée, qu’il pouvait à son gré accroître ou soulager. Amant
-malheureux, il connaissait par expérience toutes les susceptibilités de
-l’amour. Et Laurence n’eut pas besoin de lui exposer sa misère. Il sut
-deviner, prévenir ses moindres faiblesses. Quelles que fussent ses
-occupations, il venait la voir chaque semaine. Si un contretemps imprévu
-l’empêchait de se rendre chez elle, il songeait à la prévenir pour
-qu’elle ne l’attendît pas en vain. Il veillait attentivement sur ses
-moindres paroles, afin qu’elles lui fussent douces. Il s’affligeait
-lorsqu’il la voyait triste. Elle s’en apercevait, le plaignait à son
-tour. C’était une chose admirable de voir les efforts qu’ils faisaient
-tous deux, pour s’épargner l’un à l’autre toute peine, tout remords. Ils
-y parvenaient, en dépit de l’amour malfaisant qui parfois égarait
-jusqu’au désespoir l’âme ombrageuse de Laurence et fatiguait de ses
-exigences inavouées, pourtant si claires, le grand cœur de Cyril. L’une
-surmontait sa folie, l’autre sa lassitude, et leur amitié restait belle.
-Elle prenait même de jour en jour un caractère plus sérieux, plus
-profond. Tout homme est toujours infiniment touché par les passions
-qu’il inspire et Cyril, malgré lui, fut sensible au plaisir d’être aimé.
-Lorsque, durant une longue semaine, son courage s’était usé au contact
-du monde, il accourait avec un réel empressement chez cette femme qui
-l’attendait toujours, à laquelle il était toujours certain de plaire.
-L’atmosphère close où elle vivait le reposait, calmait en lui cette
-mauvaise fièvre qu’on gagne auprès des hommes. Il ouvrait sa
-bibliothèque, l’interrogeait sur ses lectures, la priait de lui dire des
-vers. Il oubliait, en l’écoutant, la lutte quotidienne. Son visage,
-assombri par mille soucis poignants, se détendait. Il regardait avec
-délices le décor familier de la pièce, l’éclairage gai, le feu ardent.
-Il s’étirait comme un enfant lassé et soupirait: «Ah! chère, comme on
-est bien chez vous!» Et Laurence, le cœur dilaté de joie, ne jugeait
-plus que sa vie fût sans but, sa tendresse inutile.
-
---Tout est bien ainsi, songeait-elle. L’amour dont j’ai soif n’existe
-pas; je ne l’ai vu nulle part sur la terre. Si j’avais été par la beauté
-l’égale de Cyril, s’il m’avait choisie, quelle possession eût jamais pu
-combler mon désir infini? Qu’aurais-je été pour lui? Sa femme? A quoi
-bon. La vie commune, loin de rapprocher les êtres, les sépare. Sa
-maîtresse? Mais tout amour qui s’épanouit dans le désordre est précaire,
-menacé, fugitif. Mieux vaut ne le point connaître que de le perdre.
-L’amitié, qui semble si peu de chose, l’amitié sans ivresse, sans joie
-fulgurante est du moins plus sûre. C’est cela qu’il me faut, rien de ce
-qui passe ne peut me suffire.
-
-C’est ainsi que, peu à peu, cette révoltée se résignait doucement à son
-sort. Elle établit sa vie dans le désir sans espérance et la douleur
-sans fin. Ce renoncement lui fut presque facile. Nature farouche que la
-souffrance grandissait, que le bonheur eût affaiblie, habituée à se
-nourrir de rêves sans jamais rien réaliser, créée pour avoir faim, sans
-être jamais rassasiée, pour la privation, non pour la jouissance, elle
-trouva dans son tourment même une sorte de plénitude amère et
-magnifique.
-
-A la fin de l’hiver, Cyril réussit à vendre la ferme qu’il possédait en
-Bourgogne, réalisant ainsi un capital qui pouvait assurer sa vie durant
-deux ans. Délivré de tout souci immédiat, il résolut d’abandonner le
-journalisme pour achever un roman où il espérait donner toute la mesure
-de son talent. Laurence bénéficia de ce changement de vie. Plus libre,
-Cyril vint la voir plus souvent. Il lui lisait les chapitres de son
-livre, lui exposait ses plans, mais non plus avec la confiance et
-l’enthousiasme d’autrefois. Laurence s’étonnait de le voir chaque jour
-plus sombre. Parfois, indirectement, il lui avouait la cause de son
-tourment secret.
-
---Voyez-vous, disait-il, quand on est jeune, on rejette volontiers toute
-loi, toute règle. On croit que la passion seule est belle, on lui cède
-avec transport. A la vérité, pour une âme un peu élevée, il n’y a pas de
-bonheur possible dans le désordre.
-
-Le lien de l’habitude et d’une longue douleur l’attachait encore
-fortement à sa maîtresse, à cette femme si douce, si perfide, qui, en
-l’aimant, n’avait cessé de le tromper et qu’il avait tenue dans ses bras
-sans jamais la connaître. Mais cette chaîne, longtemps adorée, lui
-devenait odieuse. Il ne pouvait plus supporter le joug d’un amour que,
-de jour en jour, il trouvait plus coupable. Les épreuves qu’il avait
-traversées inclinaient son âme vers le renoncement et l’ascétisme,
-hâtaient son retour à la foi catholique.
-
---Le problème le plus troublant du monde, c’est celui de la douleur,
-disait-il à Laurence. Or, la douleur ne perd son horreur que si nous
-admettons le péché originel, la doctrine de l’expiation et de la
-rédemption. La loi du massacre qui régit l’univers, les hommes, les
-bêtes, reste toujours terrible. La religion donne une explication
-insuffisante. En dehors d’elle, tout n’est que confusion, ténèbres,
-angoisse sans fin. D’ailleurs, nous ne demandons pas tant de raisons aux
-hommes pour nous soumettre à leurs lois, ni à une femme pour l’aimer et
-lui sacrifier notre vie. Nous ne sommes exigeants qu’envers Dieu. De
-Lui, nous ne voulons que des paroles absolument claires. Dans son œuvre
-immense et multiple, nous voulons tout comprendre. En réalité, le seul
-obstacle entre lui et nous, ce sont nos passions, nos fautes. Si notre
-cœur était pur, nous irions à lui aisément.
-
-Laurence écoutait Cyril avec respect. A force de méditer sur la vie et
-la mort et de chercher sans rien trouver, elle avait, peu à peu, en
-reconnaissant l’infirmité de son intelligence, acquis une certitude
-admirable. Elle croyait qu’à toute âme sincère, mais faible, souvent
-égarée, Dieu envoie quelque jour un guide sûr pour l’entraîner vers la
-lumière et lui montrer le droit chemin. Si les prophètes ont disparu du
-monde, la présence des grands hommes, de ceux qu’on appelle dans les
-siècles des siècles les héros, les génies, les prédestinés, demeure un
-étonnant miracle auquel on ne réfléchit pas assez. Visiblement, certains
-êtres, investis d’une éminente dignité, en communication directe avec le
-mystère infini, continuent perpétuellement ici-bas le rôle des apôtres.
-Ils portent la responsabilité d’un grand nombre d’âmes. Ils ont pour
-mission de chercher, de trouver la voie du salut pour la révéler à leurs
-frères. Ceux-ci n’ont d’autres devoirs que de les reconnaître pour
-maîtres. Cyril était pour Laurence ce guide parfait, inspiré, qu’elle
-était prête à suivre. La vérité qui comblait ce cœur de feu, cette
-impérieuse intelligence, ne pouvait la laisser inassouvie. Sa conversion
-entraînerait la sienne. Elle n’attendait plus qu’un mot de lui. Et la
-soif dévorante, l’insatiable faim de l’amour accroissaient en elle le
-désir des choses éternelles.
-
---Aimer Cyril toute une vie, songeait-elle souvent, ce n’est point
-assez, ce n’est rien si la mort doit nous séparer, s’il n’est point ma
-fin, mon bien suprême, ma récompense, mon paradis.
-
-Cette pensée parfois la faisait fondre en larmes. La religion lui
-semblait alors très douce, parce qu’elle promet à ceux qui se sont aimés
-sur la terre une réunion éternelle.
-
-Un jour, elle fut particulièrement frappée de la tristesse de Cyril. Il
-s’attarda longtemps chez elle. Son visage, que la moindre émotion
-altérait comme celui d’une femme, était extrêmement pâle et défait. Les
-livres qu’il ouvrit de préférence furent l’_Imitation_, les _Oraisons
-funèbres_. Comme elle l’interrogeait pour connaître les causes de sa
-mélancolie, il avoua avec un sourire douloureux:
-
---Voyez-vous, chère, un événement vient de se produire dans ma vie, un
-événement simple et pourtant tragique: ma jeunesse est finie. Certes! je
-ne devrais pas la regretter. C’est un grand mal que l’amour, un mal
-horrible et pourtant si cher que, lorsqu’il vient à manquer, on est
-comme quelqu’un qui tombe, toujours, toujours plus bas. J’ai soutenu une
-cruelle lutte, j’en sors victorieux, mais brisé.
-
-Laurence comprit clairement ce qu’il voulait dire et que sa rupture avec
-Aurélia Loriel était chose accomplie. Elle ne songea pas à s’en réjouir.
-La fin de cette liaison ne marquait pas la fin de sa douleur. Elle
-savait que le cœur de Cyril, flétri, usé par cette longue passion, ne
-refleurirait pas, du moins avant longtemps, du moins jamais pour elle.
-Cachant sa peine, elle dit:
-
---Ne soyez pas triste, Cyril, il vous reste le travail, lui seul
-console.
-
---Oui, reprit-il en soupirant, je l’ai cru longtemps, j’ai cru que le
-seul bonheur ou la seule tentative d’édifier une œuvre vraiment belle
-pouvait suffire à l’homme. Maintenant, c’est étrange, cela me paraît
-vain aussi. Et, d’ailleurs, il me semble que je vais être réclamé par un
-autre devoir.
-
-Son regard avait pris une solennité dont s’effraya Laurence. Elle eut le
-pressentiment brusque que la pauvre félicité dont elle se contentait
-allait finir, que Cyril lui serait bientôt arraché.
-
---Quel devoir? expliquez-vous mieux, balbutia-t-elle avec angoisse.
-
-Il vit sa consternation, se reprocha de l’affliger.
-
---Allons, ne vous inquiétez pas, reprit-il vivement, ce n’est qu’une
-impression vague, sans consistance. Si elle me domine, c’est malgré moi.
-Je ne puis pas lutter contre elle parce que je suis horriblement las,
-Laurence. Pardonnez-moi, n’est-ce pas, je ne sais pas ce que je dis.
-
-D’ordinaire, il cachait ses pires tourments sous un air d’enjouement.
-C’était la première fois que, devant elle, il se montrait si abattu, si
-faible. Elle comprit enfin la fatigue qui, constamment, pèse sur l’être
-que sa grâce, sa noblesse, sa grandeur élèvent au-dessus des autres
-hommes. Il attire naturellement à lui, étant la lumière du monde, les
-naufragés de l’existence. Tous viennent à lui, réclamant âprement son
-aide, sa tendresse, une part de sa vie, parfois sa vie tout entière. La
-beauté est un don nuisible lorsqu’elle n’est pas accompagnée et défendue
-par l’égoïsme, car on l’admire universellement, mais nul n’a pitié
-d’elle. Celui qui la possède doit à toute heure être la joie, la
-consolation de ses frères. Le droit de souffrir lui est contesté. Sa
-douleur fait scandale, sa plainte n’est pas écoutée. Il est l’ami de
-tous et reste sans amis. Cyril avait subi cette cruelle loi. Il ne
-recevait nul secours de personne. Sa mère l’avait trop tôt associé à
-tous ses soucis, se déchargeant sur lui d’un fardeau qu’elle ne savait
-pas porter seule. Aurélia Loriel ne l’avait pas aimé. Laurence même, qui
-réclamait sans cesse ses soins, sa présence, n’avait pas toujours eu
-compassion de son cœur troublé. Il était si habitué à tout donner sans
-rien attendre que déjà il s’efforçait de la distraire, se remettait à
-lui parler gaiement, mais elle l’interrompit:
-
---Cyril, dit-elle passionnément, vous pouvez cesser de feindre devant
-moi.
-
-Il lui tendit la main dans un geste d’irrésistible affection. Puis son
-visage se décomposa plus encore. Il inclina la tête, ferma les yeux. Et
-Laurence demeurait immobile, recueillie, portant avec un ineffable amour
-le poids de cette grande douleur.
-
-
-
-
-VII
-
- Mais l’avenir est inconnu. Il se tient devant l’homme, semblable
- à l’épais brouillard d’automne qui s’élève des marais. Les
- oiseaux le traversent éperdument sans se reconnaître. La colombe
- sans voir l’épervier, l’épervier sans voir la colombe, et pas un
- d’eux ne sait s’il est près ou loin de sa fin.
-
- N. GOGOL.
-
-
-Le lendemain, Juliane devait partir par le train de nuit pour Les
-Sables-d’Olonne où sa tante, Mlle Drevain, l’emmenait chaque année
-passer quelques semaines. Laurence sortit vers six heures afin d’aller,
-selon la règle, faire ses adieux à sa belle-sœur et lui souhaiter un
-heureux voyage. On était à la fin de juillet. L’été se montrait, cette
-année, fort capricieux. Le soleil se cachait sous une couche épaisse de
-nuages, le vent était vif, aigre et froid. Les rues avaient leur aspect
-ordinaire. Ni les passants qui circulaient sans hâte, ni, dans le
-tramway, les rares personnes qui, à ses côtés, lisaient les journaux du
-soir, n’attirèrent l’attention de Laurence, absorbée dans sa tristesse.
-Les choses extérieures l’intéressaient peu. Son propre avenir seul la
-préoccupait. Depuis la veille, elle se sentait à nouveau menacée dans
-son amour. Elle connaissait assez Cyril pour savoir qu’assagi, désireux
-de se convertir, de rentrer dans l’ordre, il chercherait immanquablement
-dans le mariage un refuge contre les entraînements toujours possibles de
-la passion. Elle songea tout à coup que, devant Dieu comme devant les
-hommes, elle était libre. Son union avec M. Hecquin, non consommée,
-pouvait être rompue, même en cour de Rome. Rien ne s’opposait à ce
-qu’elle fût un jour l’épouse, la compagne, l’amie auprès de laquelle
-Cyril, las de toute aventure, voudrait vieillir. Cette pensée lui fit
-horreur, car l’affection tranquille et sage de ce cœur apaisé était,
-pour son âme exigeante, un don trop dérisoire. D’ailleurs, il fallait à
-Cyril une femme dont la fortune fût suffisante pour l’affranchir des
-soucis pécuniaires qui paralysaient son génie. Alors, il reprendrait le
-goût du travail, il édifierait à loisir une œuvre noble et forte qu’il
-oublierait parfois dans les joies du foyer. Comme tant d’hommes avant
-lui, il trouverait dans les voies communes, à défaut du bonheur,
-l’équilibre et la paix. Laurence, qui désirait pour lui ce calme destin,
-craignait cependant de le perdre entièrement. Car, dans cette vie ainsi
-changée, quelle serait sa place?
-
-C’est une grande folie pour toute créature que de s’inquiéter à l’avance
-d’un malheur qui peut lui être épargné. A chaque jour suffit sa peine,
-et celle qui s’approche est si grande, qu’auprès d’elle les autres
-paraîtront bénignes et délectables. Ce jour, semblable à beaucoup
-d’autres, apporte à la terre une épreuve qui le rendra pour toujours
-inoubliable. Derrière ces nuages lourds et bas, l’ange de la mort plane
-au-dessus du monde. Encore un moment, et Laurence entendra le morne
-bruit de ses ailes pesantes.
-
-En arrivant chez sa belle-sœur, elle fut fort surprise de la trouver
-occupée à défaire ses malles. Jamais Juliane n’avait eu l’air plus
-important. Elle embrassa longuement Laurence et, lui montrant d’un geste
-dramatique ses caisses béantes, ses préparatifs abandonnés:
-
---J’ajourne mon départ, dit-elle avec emphase. L’heure est grave. Ma
-place est près de mon mari et nul ne peut plus songer qu’aux destinées
-de la France.
-
-Puis, remarquant la stupeur de Laurence:
-
---Hé! quoi, reprit-elle, vous n’avez pas lu les journaux?
-
-Trois ou quatre feuilles du soir s’étalaient sur la table. Laurence en
-saisit une et tout de suite deux lignes écrites en gros caractères lui
-sautèrent aux yeux: «L’ultimatum de l’Autriche à la Serbie menace
-d’entraîner une guerre européenne.» Elle hocha la tête, incrédule. Elle
-ne comprenait pas comment l’assassinat d’un prince autrichien pouvait
-contraindre son pays à prendre les armes. Et il lui semblait sage de
-n’attacher aucune importance à ces complications politiques qui se
-reproduisaient périodiquement depuis tant d’années, pour se résoudre
-toujours de façon pacifique.
-
---Ne vous y trompez pas, ma chère, nous courons à l’abîme. Cette fois la
-guerre est imminente, inévitable, déclara Juliane avec une écrasante
-autorité.
-
-Elle s’assit sur le coin d’une chaise, dans une attitude rigide et
-disgracieuse, comme une femme au cœur fort qui, lorsque la nécessité
-l’exige, renonce vite à toute coquetterie, à toute mollesse.
-
---Depuis le mois de janvier, reprit-elle, j’avais entendu dire par
-beaucoup d’amis clairvoyants et bien informés que l’année ne
-s’achèverait pas sans nous apporter une guerre. En cachette d’André,
-dont la situation s’est améliorée, j’ai mis ces derniers temps quelque
-argent de côté: les événements ne me prendront pas au dépourvu.
-
-Après avoir loué sa prudence, elle vanta son héroïsme. Elle parla du
-départ de son mari et se déclara prête à supporter fermement cette
-douleur, afin de relever par son exemple le courage de toutes ses amies,
-de toutes les femmes françaises. Ayant acquis ses diplômes d’infirmière,
-elle comptait, aussitôt que la guerre serait déclarée, s’engager dans un
-hôpital. Caressant tendrement sa fille qui jouait à ses pieds, elle
-regretta que ses devoirs envers cette enfant ne lui permissent pas de
-solliciter un poste dans les ambulances du front. Sans relâche, les
-grands mots de «patrie, honneur, dévouement, sacrifice» sonnaient dans
-sa bouche. Le rôle d’héroïne qu’elle s’apprêtait à jouer l’enivrait
-visiblement. Laurence ne songea pas à sourire de ce burlesque orgueil.
-Il lui semblait que, lentement, par une invisible blessure, tout le sang
-de son cœur s’écoulait goutte à goutte. Hagarde, les yeux éteints,
-joignant les mains pour ne pas trembler, serrant ses lèvres décolorées
-pour ne pas claquer des dents, elle défaillait en face du seul malheur
-qu’elle n’eût jamais prévu: la mort de Cyril.
-
-Vers six heures, André rentra, tranquille et gai comme de coutume.
-Lorsque sa femme lui parla de la guerre, il éclata de rire. Il s’étonna
-qu’elle voulût différer son départ. Tous deux discutèrent longtemps.
-Juliane débitait de grandes phrases toutes faites. André ripostait par
-mille boutades et saillies plus spirituelles que convaincantes. Laurence
-les écoutait. Leurs arguments lui paraissaient également faux et vides.
-Entre l’optimisme entêté de son frère et le pessimisme enthousiaste et
-voulu de Juliane, elle ne savait que penser.
-
-Une nouvelle semaine commença. Minute par minute, heure par heure, les
-jours passèrent, si sombres, si chargés d’angoisse, qu’ils semblaient
-avoir chacun la valeur d’une année. Nul événement décisif, nulle parole
-définitive ne venait mettre fin à l’attente formidable du monde.
-Laurence cessa tout travail, délaissa ses livres. D’heure en heure, elle
-achetait les journaux qui paraissaient, les lisait d’un bout à l’autre.
-Le reste du temps, elle errait dans les rues, où tout l’effrayait. Si
-elle apercevait au coin d’une avenue, au seuil d’une gare, quelques
-soldats rassemblés, elle croyait voir un régiment entier partant déjà
-pour l’Est. La trompe d’une auto passant à grande allure, la simple
-cloche d’une église prenaient pour ses oreilles les sonorités terribles
-du tocsin ou d’une fanfare guerrière. Malade, à demi folle, elle ne
-pouvait prendre aucun aliment, ne se soutenait plus qu’avec du thé et du
-café, dormait à peine. Pourtant son corps, galvanisé par la douleur, ne
-ressentait nulle fatigue. Elle allait, elle marchait tout le jour, image
-vivante de l’inquiétude errante. Elle visitait ses amis, cherchant
-vainement auprès d’eux quelque réconfort. Son frère seul s’entêtait dans
-son optimisme. Il pressait sa femme de partir en vacances. Juliane, plus
-lucide, s’y refusait obstinément, et Mlle Drevain, éperdue, tremblant
-pour sa fortune et sa vie, annonçait à qui voulait l’entendre la ruine
-de l’Europe et la fin du monde.
-
-Le vendredi, Laurence se rendit à Versailles. Elle pensait trouver
-auprès des Arêle quelque consolation. Peut-être, dans les ténèbres où
-elle se débattait, ces fermes chrétiens discernaient-ils une petite
-lueur, une dernière chance. Peut-être allaient-ils la rassurer. Elle
-l’espérait, mais le colonel, cloué dans son fauteuil par une violente
-attaque de goutte, ne se dissimulait aucunement la gravité de l’heure.
-Tout de suite, après l’avoir embrassée, il lui dit avec un triste
-sourire:
-
---Eh bien! chère enfant, la voilà donc venue cette guerre que votre père
-a tant désirée. Dieu sauve la France! Je ne suis plus qu’un vieil homme
-inutile. Je ne pourrai reprendre du service comme je l’aurais voulu. Mes
-trois fils tiendront ma place. Ce sont de braves enfants.
-
-Des larmes roulaient dans ses yeux clairs. Son cœur paternel souffrait.
-Mais cette souffrance même accroissait sa douceur et sa charité. Inspiré
-par une pitié divine, cet être si sage lut soudain dans le cœur de
-Laurence. Remarquant l’effrayante altération de son visage, il devina
-son secret. Si sensible qu’elle fût, ce n’était pas la seule pensée de
-la douleur des autres qui pouvait la plonger dans une telle détresse. Il
-fallait qu’elle fût frappée dans son affection la plus chère.
-
---Courage, enfant, lui dit-il avec tendresse. Ce monde, prêt à tomber en
-ruines, heureusement n’est point le seul. Un autre existe où toutes les
-peines seront changées en joie. L’essentiel est de faire son devoir,
-d’accepter, d’offrir tout ce qu’on a, de se confier en la divine justice
-qui, un jour, nous rendra tout ce qu’elle nous arrache. Ceux que nous
-aimons sont au Créateur avant d’être à nous. J’ai offert mes trois fils.
-Que la volonté de Dieu soit faite.
-
-En sortant de chez les Arêle, Laurence acheta un journal du soir, et le
-parcourut sans y trouver de nouvelles plus graves. Mais, parmi la foule
-qui stationnait à la gare, des rumeurs alarmantes circulaient,
-assombrissant tous les visages. Laurence, glissant de groupe en groupe,
-recueillait des renseignements, inexacts peut-être, mais significatifs.
-On se répétait que tel régiment de cavalerie avait quitté Versailles la
-veille pour rejoindre, dans l’Est, les troupes de couverture. On
-affirmait que tel industriel allemand était parti secrètement, rappelé
-dans son pays par l’ordre de mobilisation. Dans le train, ouvriers et
-bourgeois s’entretenaient familièrement. Les distances sociales
-s’abolissaient déjà. Ils n’étaient plus que les défenseurs d’une même
-terre, les hommes d’une même classe, marqués pour un même destin. Ils
-parlaient de leur prochain départ avec une gaieté simple, un souriant
-courage: «Moi je dois rejoindre le premier jour de la mobilisation, moi
-le second, moi le cinquième.» Acceptant la guerre comme un fait
-accompli, tranquillement ils supputaient les chances de victoire. Ils
-évitaient d’évoquer le foyer qu’ils allaient quitter, les êtres chers
-auxquels ils allaient dire adieu. Mais ils n’osaient pas regarder les
-épouses, les mères qui, silencieusement, pleuraient en les écoutant.
-
-A Chaville, au moment où le train, après s’être arrêté, s’ébranlait de
-nouveau, une des portières du wagon encombré s’ouvrit avec force,
-livrant passage à un colonel d’artillerie, jeune encore, bien pris dans
-son uniforme, svelte de corps, beau de visage. Ce fut comme l’apparition
-subite d’un drapeau déployé dans le vent ou d’une épée flamboyante
-brandie en plein soleil. Les regards aussitôt se fixèrent sur lui. Un
-long murmure, une sorte d’acclamation sourde et passionnée monta de
-toutes les poitrines vers cette image vivante de la patrie. A sa vue,
-les hommes se dressèrent, se raidirent dans leurs vêtements civils,
-portant leur main à leur casquette, à leur chapeau et, devant ce chef
-dont ils se sentaient déjà les soldats, ébauchèrent un salut militaire
-qu’il leur rendit en pâlissant. Par ce geste instinctif, unanime, à la
-fois si simple et si éloquent, ils offraient d’un élan leur vie et leur
-jeunesse à la France menacée. Gagnées par leur générosité contagieuse,
-les femmes, à leur tour, essuyant leurs larmes, joignant les doigts,
-avec une sorte de dévotion, semblaient, elles aussi, offrir une
-immolation plus profonde. En cet instant, il n’y avait dans les plus
-humbles cœurs qu’héroïsme brûlant, charité merveilleuse. Nul être qui
-restât solitaire, nulle souffrance qui ne fût comprise de tous, honorée,
-bénie. Et, bouleversée par ce spectacle, Laurence concevait combien, au
-milieu des pires épreuves, la vie resterait belle et magnifique si
-toujours les hommes savaient, oubliant leurs soucis mesquins, leurs vils
-intérêts, s’aimer les uns les autres, créer autour d’eux cette
-atmosphère si noble, si fervente, où l’âme la plus triste, en ce jour
-désolé, se sentait presque heureuse de tant souffrir.
-
-Un télégramme attendait Laurence chez elle. Cyril lui annonçait sa
-visite pour le lendemain, marquant ainsi l’heure des adieux.
-
-
-
-
-VIII
-
- Qu’il s’agisse d’ascétisme, d’ermitage ou du ciel, je veux être
- avec toi.
-
- LE RAMAYANA.
-
-
-Durant toute la nuit, durant toute la matinée du lendemain, Laurence
-s’efforça de se préparer à l’entrevue suprême après laquelle il ne lui
-resterait plus rien au monde. Mais déjà elle s’oubliait pour plaindre
-Cyril et ne songer qu’à sa misère. Dans quelques jours, dans quelques
-heures peut-être, il allait quitter sa mère, sa maison, ses livres, tout
-ce qu’il avait aimé. Il ne serait plus qu’un soldat parmi tant d’autres,
-sans foyer, sans amis, sans asile. Il n’aurait plus d’autres devoirs que
-celui de tuer, d’autre but que la tombe. Du moins, puisqu’elle ne
-pouvait le suivre, l’assister, Laurence se jura de ne pas l’affaiblir
-par ses larmes. Mais les affres, les transes de cette dure semaine
-avaient, sur son corps amaigri, sur ses traits dévastés, accompli des
-ravages difficiles à cacher. Une maladie de six mois ne l’eût pas
-changée davantage. Lorsque Cyril, à deux heures de l’après-midi, la
-trouva sur son divan, lorsqu’elle tourna vers lui sa pâle figure où
-seuls les yeux agrandis démesurément vivaient, brûlaient d’une
-effroyable angoisse, il ne put retenir une exclamation. Il l’enveloppa
-de ses bras et posa vivement la main sur ce visage exsangue, comme pour
-en voiler l’insoutenable douleur.
-
-Ils s’assirent. Leurs mains étaient unies, Laurence appuyait sa tête
-renversée sur l’épaule de son ami. Il la regardait maintenant fixement,
-et elle n’essayait pas de fuir ce regard attentif. L’approche de la
-mort, qui simplifie toutes choses, la délivrait d’une longue contrainte.
-Son amour était si triste, si parfait, si pur, si pauvre, si amer,
-qu’elle pouvait enfin l’avouer. Puisque cette heure était la dernière,
-elle pouvait sans honte laisser Cyril lire dans son cœur plein de lui.
-Par moments, elle se soulevait un peu pour l’embrasser. Puis, de
-nouveau, sans rien dire, elle le contemplait comme un enfant qui meurt
-contemple le soleil et ce monde merveilleux qui lui échappe avant qu’il
-l’ait connu. Dans ce silence pesant, plein d’adieux, de visions
-lugubres, son âme perdait ses forces. Elle le comprit et se hâta se
-prononcer au hasard quelques paroles.
-
---Cyril, il n’est plus permis d’espérer, n’est-ce pas? La guerre est
-inévitable?
-
-Il n’essaya pas de la tromper. Il avait pitié d’elle, mais un peu comme
-un homme a pitié d’un homme, son égal en courage. Il répondit
-simplement:
-
---Sans doute. L’ordre de mobilisation sera probablement affiché cet
-après-midi. Je partirai le second jour, dimanche ou lundi. Le plus tôt
-sera le mieux. Je suis prêt et cette attente est pénible.
-
-Son regard exprimait une résignation sombre et fervente, une sorte
-d’acceptation passionnée. Mais son visage décomposé portait les traces
-d’une longue lutte. Pour la plupart des hommes, la plus terrible épreuve
-est relativement bénigne, tant est grand leur aveuglement. Ils ne la
-voient pas quand elle les menace, ils l’oublient dès qu’elle a passé. Au
-moment même où elle les frappe, étourdis par ses coups, ils ne la
-comprennent qu’imparfaitement. Pour un esprit profond, pour une
-imagination puissante, le malheur garde ses proportions réelles,
-infinies, et le vif regard de Cyril savait sonder ses plus lointaines
-perspectives. Durant ces six jours, il avait à l’avance vécu toute la
-guerre. Il avait saigné dans sa chair avec tous les blessés. Il s’était
-incarné dans tous les cœurs. Sa jeunesse avait baisé la mort sur la
-bouche. Bien portant, aimé, tranquille encore dans sa maison, il avait
-subi l’abandon, le délaissement absolu, l’horreur de l’agonie solitaire.
-Vivant, il était descendu dans la tombe. En cet instant, il portait à la
-fois la douleur du moment, celle de l’avenir, sa propre croix, celle des
-autres. Son courage ne s’appuyait sur aucune illusion. Et Laurence
-sentit sa main trembler dans la sienne. Elle dit avec effort:
-
---Où vous envoie-t-on d’abord?
-
---A Chaumont, rejoindre le dépôt de mon régiment.
-
---Vous y resterez quelque temps, vous ne serez pas engagé tout de suite?
-
---Je ne le pense pas. A moins qu’on ait trop besoin d’hommes, les
-réservistes referont probablement une période d’entraînement pour
-s’habituer à porter le sac, pour se plier aux longues marches, aux
-fatigues du métier.
-
-Elle regarda tristement en face d’elle, à travers la vitre, le ciel
-orageux.
-
---Il va pleuvoir, dit-elle en soupirant. Oh! Cyril, je ne pensais pas
-que ce fût un bonheur d’avoir seulement une maison, un abri contre les
-intempéries des saisons, un lit pour dormir. Pourtant voici que tous ces
-faibles biens vous sont arrachés. Mais peut-être ne pourrez-vous
-supporter une telle misère? Si vous tombiez malade, ce serait, n’est-il
-pas vrai, un grand bonheur, car alors, vous nous reviendriez?
-
-Il eut un mouvement de révolte devant cet espoir coupable qu’elle
-avouait ingénument. Mais il se souvint qu’elle l’aimait, et il reprit
-avec tendresse:
-
---Vous ne devez pas faire ce souhait, ce serait pour moi une humiliation
-trop grande. Dès maintenant, je n’aurai plus aucun repos avant d’être
-là-bas, près des frontières, souffrant et combattant avec les hommes de
-ma génération et de ma race, partageant leurs fatigues, leurs dangers.
-Cela seul me semble enviable.
-
-Elle ne s’étonna point de ce langage. A la place de Cyril, elle eût
-parlé comme lui. Mais pouvait-elle accepter pour son bien-aimé ce
-qu’elle eût accepté pour elle?
-
---C’est injuste, gémit-elle. Poète, vous aviez été créé pour nous dire
-de nobles paroles, pour nous expliquer toutes choses. C’est une amère
-dérision de vous envoyer parmi tant d’autres soldats vers la mort. Des
-êtres comme vous devraient être épargnés, soustraits par un consentement
-unanime au danger commun. Dix mille vies ne paieraient pas la vôtre.
-
-Encore une fois, il retint un mouvement d’irritation. Il avait le cœur
-plus généreux qu’elle et tandis que, tout occupée de lui, elle ne
-songeait qu’à le plaindre, lui déjà, saisi par la grande solidarité
-humaine, s’inclinait pieusement sur la douleur de tous.
-
---Quelle folie! je ne suis rien, ma chère Laurence, dit-il avec un
-sourire triste. Au reste, je ne voudrais pas qu’une supériorité
-prétendue me conférât le droit honteux d’économiser mon sang, de ménager
-ma vie. C’est une chose admirable que tant d’êtres soient jugés dignes
-d’un même sacrifice, réclamés pour un même holocauste. Tous les hommes
-sont égaux devant la souffrance et la mort. Ceux qui, aujourd’hui, comme
-moi, s’apprêtent à partir, n’avaient pas plus que moi désiré la guerre.
-Leur acceptation vaut la mienne. Songez à eux, Laurence, et vous
-pleurerez moins sur moi. La pitié semble d’abord devoir nous désarmer,
-mais elle est une source de force, c’est à elle que je dois mon courage.
-
-A ce moment, son regard rencontra celui de Laurence. Une émotion
-soudaine fit vaciller ses traits. Doucement, il appuya son visage sur
-cette pâle figure qui semblait lui reprocher sa paix précaire.
-
---Ne me croyez pas insensible, murmura-t-il. Il y a une chose que je
-puis à peine supporter, c’est la douleur où je vais laisser les deux
-êtres qui me sont les plus chers au monde: maman et vous, Laurence!
-
-Elle avait fermé les yeux. Elle était plongée dans la nuit, mais non
-plus seule. Elle sentait la chaleur de cette joue contre la sienne et de
-ce corps entre ses bras, tandis que des paroles inespérées comblaient
-enfin le vide de son cœur. Sa longue attente, sa fidélité, sa patience
-n’avaient pas été vaines. Cyril ne l’avait pas choisie dans le transport
-de sa jeunesse pour en faire sa bien-aimée, son idole; mais, tout de
-même, elle était sa pauvre enfant. Il porterait à jamais la
-responsabilité du mal incurable, dévorant, qui la brûlait jusque dans la
-moelle des os. Sous la fulgurante lumière du malheur, il venait de voir
-le visage nu et sanglant de son amour. Il s’en souviendrait dans
-l’absence, dans les pires tourments, au fond de la tombe, au ciel même.
-Par son martyre, elle l’avait conquis et rien ne pourrait plus dénouer
-le lien dont elle l’avait enlacé. L’heure des adieux les rapprochait,
-soudait leurs âmes l’une à l’autre, mystiquement, pour toujours. C’est
-pourquoi Laurence endurait sans révolte sa secrète agonie; car elle
-savait que c’était le plus grand bonheur de sa vie, ce déchirement,
-cette douleur!
-
-Maintenant, elle écoutait des paroles plus tendres encore, et qui
-confirmaient ses pensées:
-
---Chère, disait Cyril, n’est-ce point étrange? Il faut être au seuil de
-la tombe pour comprendre, parmi les biens qui nous échappent, lesquels
-étaient vraiment précieux, pour savoir ce que nous avons réellement
-aimé. Alors, tout ce qui n’était qu’apparences trompeuses, illusions,
-mirages formés par la passion, s’évanouit. Des figures que nous croyions
-adorer, qui nous hantaient nuit et jour, s’estompent, disparaissent, et
-d’autres prennent un éclat que rien n’effacera jamais. Le saviez-vous,
-Laurence? Nulle ne fut plus semblable à moi, plus près de moi que vous,
-si près que parfois je vous voyais à peine, que je ne sentais pas
-toujours votre présence. Vous étiez en moi comme ma pensée, comme le
-sang de mon cœur. Et l’amitié qui nous liait était plus grande que tout
-amour. Au moment où tout me manque, elle subsiste seule. Je puis vous
-dire adieu, vous ne me quitterez jamais et je vous emporterai partout
-avec moi.
-
-Il avait relevé la tête. Elle posa les deux mains sur son visage, et
-elle le regardait, sans rien dire, avec une expression de joie hagarde
-qui lui fit mal.
-
---Hélas! dit-il en soupirant, il eût mieux valu pour vous que nous ne
-nous fussions pas rencontrés ici-bas.
-
-Elle protesta passionnément:
-
---Je ne regrette rien, cet amour m’était nécessaire.
-
---Pourtant, s’écria-t-il, voyez le mal que je vous fais, voyez où je
-vous entraîne!
-
-Mais elle ne maudit pas la douleur où sa passion trouvait sa
-réalisation, son achèvement, sa plénitude.
-
---Oui, dit-elle, dans une région désolée, comme aux confins du monde. Il
-n’y a plus autour de nous que des décombres, devant nous des ténèbres,
-mais qu’importe puisque je suis à vos côtés!
-
-Alors, la voyant si forte, il voulut l’éprouver plus encore, la mettre
-en présence du malheur qu’il redoutait pour elle. Il dit, la regardant
-bien en face:
-
---Cependant, si je meurs, Laurence?
-
-Elle reçut le coup sans faiblir. Elle avait prévu cela aussi. Ses yeux
-noircirent comme la mer au moment où le vent s’élève. Elle murmura,
-farouche:
-
---Je ne vivrai pas après vous!
-
-Il tressaillit et son visage devint sévère.
-
---Que signifie cette parole? s’écria-t-il. Vous ne voulez pas dire que
-vous vous donnerez la mort? Si vous me connaissez, vous savez que ce
-serait à mes yeux un crime que je ne pourrais vous pardonner!
-
-Elle eut un rire déchirant:
-
---Comme vous êtes dur!
-
-Son cœur fut écrasé par une indicible épouvante. Elle comprit enfin,
-pour la première fois, à quel point elle dépendait de Cyril. Jamais,
-même dans le transport du désespoir, elle ne pourrait, fût-il couché
-dans la tombe, accepter la pensée de lui déplaire, ni accomplir un acte
-qu’il condamnait. D’un mot, il venait de lui fermer toute issue. Il
-l’emprisonnait dans la vie. Il la chargeait d’une douleur sans fin, d’un
-joug qu’elle n’oserait plus rompre. Elle palpitait comme une bête
-traquée qui cherche à s’échapper. Plaintivement, elle dit, essayant
-d’éluder sa question précise:
-
---Je ne pourrai pas vivre après vous, je le sais, je le sens. Il me sera
-accordé de mourir, tout naturellement de votre mort.
-
---Mais vous ne chercherez point à hâter votre heure? Jurez-le-moi,
-Laurence, je le veux, il le faut.
-
-Ils demeurèrent l’un en face de l’autre, comme dans un silencieux
-combat. Le regard de Cyril exprimait une autorité pressante, inexorable.
-Celui de Laurence une supplication affolée, une peur panique. Mais peu à
-peu ses yeux se firent plus doux, plus humbles. Elle cédait dans le
-déchirement horrible de tout son être. Ce fut le point culminant de son
-amour, l’instant où Cyril, en quelque sorte, lui arracha son âme. Sans
-résistance, elle subit ce rapt profond, cette âpre violence. Elle se
-laissa dépouiller de tout, elle donna tout ce qui lui restait, abdiquant
-à la fois sa liberté, sa volonté, sa dernière espérance. Sa tête roula
-sur l’épaule de son ami. Dans un gémissement d’agonie, elle balbutia le
-serment qu’il exigeait d’elle, et il la tint entre ses bras, inerte,
-entièrement rompue par ce suprême effort.
-
-Alors il se fit infiniment tendre et, tandis que, silencieuse et
-foudroyée, elle savourait l’amer calice dont il venait de l’empoisonner,
-il essaya de relever son courage.
-
---Croyez-le, dit-il. Cette heure, si sombre qu’elle soit, est une heure
-sanctifiante. C’est comme si, dans la forêt où nous risquions de nous
-perdre, une main bienfaisante avait détruit toutes les routes pour n’en
-laisser qu’une seule, celle qui mène au vrai but du voyage, vers
-l’éternité, vers Dieu. Tout est simple, clair et facile, parce que le
-monde autour de nous tombe en ruines et nous n’y sommes plus que pour
-une heure, «en étrangers et en pèlerins». Déjà nous nous étonnons
-d’avoir désiré ses biens périssables. Pourquoi tant de soucis, de
-travaux inutiles? En dehors de ce qu’il accomplit pour Dieu, tout ce que
-fait l’homme ici-bas, tout ce qu’il aime n’est que néant, vanité,
-illusion, fumée.
-
---Des êtres tels que vous ne sont pas que fumée, s’écria passionnément
-Laurence. Je ne me trompais pas en vous aimant. Oh! Cyril, vous me
-suffisiez pleinement et vous m’auriez toujours suffi!
-
---Jusqu’à la mort seulement, reprit-il d’une voix plus forte et presque
-solennelle. Si vous supprimez Dieu, je ne suis, pour votre amour même,
-qu’une statue d’argile animée, prête à se dissoudre au moindre souffle
-du vent. Dieu seul peut me donner une âme indestructible participant à
-son éternelle existence et je n’ai pas de réalité hors de lui.
-
-Elle couvrit ses yeux de sa main, comme éblouie par une lumière trop
-vive, et elle murmura sourdement:
-
---S’il est vrai que lui seul peut vous rendre à moi, que veut-il de moi?
-
---Il vous veut simplement, reprit Cyril avec une douceur persuasive. Il
-vous veut, comme il me voulait, Laurence. Oh! j’ai été préparé d’une
-manière miraculeuse à cette épreuve. Depuis un an, je sentais en moi
-comme un appel, une sollicitation pressante, une main toujours sur moi
-et qui m’arrachait tout. Je résistais, malgré moi, sauvagement. L’homme
-a peur de ce qui est grand: il se refuse instinctivement à l’amour
-infini, comme la femme à celui qu’elle adore. Mais voici le dernier coup
-de la grâce. Le temps n’est plus à moi. La mort est toute proche. Il n’y
-a plus d’hésitation possible. Naturellement, je ne partirai pas sans
-avoir mis en ordre ma conscience, sans m’être réconcilié avec Dieu. Je
-voudrais que vous le fissiez aussi, Laurence; car alors je ne vous
-laisserais plus seule.
-
-De nouveau, elle céda et promit ce qu’il lui demandait. Quelle que fût
-la route où il s’engageait, il fallait bien qu’elle le suivît. Il ne
-pouvait rien aimer qu’elle n’aimât comme lui, rien croire qu’elle ne
-crût aussitôt.
-
---Cyril, est-ce tout? dit-elle avidement. N’avez-vous plus rien à
-réclamer de moi?
-
---Plus rien, soupira-t-il, voici que je vous ai tout repris. Je vous
-confie encore ce que j’ai de plus cher. Maman, comme vous reste seule.
-Qu’une même douleur vous unisse. Demeurez avec elle et priez pour moi.
-
-Elle accepta, docile, les devoirs qu’il lui laissait. Alors, ayant ainsi
-en quelque sorte terminé son testament, il se leva. C’était l’heure des
-adieux. Laurence avait beau l’enlacer de ses faibles bras, elle ne
-pouvait plus le retenir qu’une minute encore.
-
---Au revoir, disait-elle, les yeux levés vers ce vivant visage où déjà
-elle croyait voir l’ombre de la mort. Au revoir! Ne me dites pas d’autre
-mot. Je souffrirai tout ce qu’il faudra souffrir. Je vivrai tant qu’il
-faudra vivre, afin de mériter qu’un jour vous me soyez rendu. Mais,
-Cyril, souvenez-vous de moi, même au delà du monde, que je puisse vous
-reconnaître et vous aimer encore. Vous m’appellerez, n’est-ce pas, ami
-cher? Vous m’appellerez et je vous répondrai. Vous me prendrez en vous,
-pour toujours, pour toujours.
-
-Il détourna la tête pour cacher ses larmes, car il défaillait d’émotion
-en la voyant accueillir avec une telle ferveur la dernière espérance
-qu’il lui avait offerte. Si tendre que soit un homme, tout l’amour qu’il
-a jamais pu concevoir est cent fois dépassé par l’amour de la femme, cet
-amour acharné, inextinguible, que n’effraient ni la séparation, ni la
-mort même, et qui martyrisé, condamné ici-bas, se tourne avidement vers
-l’éternité, la sommant de réaliser son rêve. Bien qu’il fût affligé de
-constater que, dans la religion même, Laurence ne cherchait, ne désirait
-que lui, Cyril fut vaincu par son cri passionné:
-
---Au revoir donc, dit-il gravement, concluant le pacte que lui proposait
-cette pauvre âme en peine. Au revoir de toutes façons, sur cette terre,
-ou au delà.
-
-Ils étaient parvenus sur un sommet trop escarpé, trop pur. Laurence eut
-un soudain vertige. Elle faiblit pour la première fois. Sa douleur,
-longtemps contenue, rompit les bornes où l’enfermaient sa volonté et sa
-raison. Elle se mit à délirer.
-
---Non, non, gémissait-elle en roulant sur l’épaule de Cyril sa tête
-échevelée; non, je vous ai trompé, je ne puis m’élever si haut. Que
-m’importent l’au-delà, le ciel? Sais-je seulement si je pourrai vous
-retrouver? Si triste qu’il soit, ce monde, lorsque vous êtes avec moi,
-devient mon paradis. Restez encore quelques heures. Ne me dites plus
-rien. Que votre main soit dans la mienne, votre cœur près du mien, et ma
-joie sera telle que, peut-être, elle pourra me tuer. Alors vous
-m’abandonnerez et je reposerai tranquille. Mais ne me quittez pas ainsi
-vivante. Oh! restez, restez avec moi!
-
-Elle s’accrochait à lui, convulsivement, avec un regard horrible. Il
-était aussi pâle, aussi bouleversé qu’elle.
-
---Laurence, mon amie, mon enfant, murmura-t-il d’une voix tremblante,
-pardonnez-moi. J’ai été cruel pour vous, je le sais bien. Mais il
-fallait qu’entre nous tout fût dit. Je devais vous préparer au plus
-grand malheur, vous dicter toutes mes volontés, afin que vous soyez avec
-moi, toujours. Pourtant, je puis être épargné. Priez pour moi, espérez,
-et votre attente ne sera pas trompée.
-
-Elle souffrait trop pour le croire; mais elle comprit soudain le mal
-qu’elle lui faisait. Par pitié pour lui, elle réussit à feindre une
-confiance qu’elle n’avait point. Calmée, elle dit avec un sourire
-héroïque:
-
---C’est vrai, vous reviendrez, Cyril, je le sais, j’en suis sûre!
-
-Elle le reconduisit jusqu’au seuil de la porte. Ils s’embrassèrent
-encore. Puis Cyril commença de descendre l’escalier. Appuyée à la rampe,
-Laurence regardait, sans une larme, ce beau visage, admirable lumière,
-qui, lentement, déclinait sur sa vie. Jusqu’au dernier moment, elle lui
-sourit, calme, sereine, réprimant avec force les cris déchirants de son
-cœur. Enfin, lorsque tout fut fini, lorsqu’elle eut refermé la porte,
-elle chancela comme au bord d’un abîme. Ses yeux, quoique grands
-ouverts, ne voyaient plus rien qu’une nuée informe. Et il lui sembla que
-son âme n’était plus qu’un faible souffle entre ses dents, tout prêt à
-s’exhaler. Elle eut soudain la conviction absolue qu’il lui suffirait de
-consentir à la mort pour cesser aussitôt d’exister. Mais si grand que
-fût son mal, elle souhaitait qu’il se prolongeât. De toute sa volonté,
-elle retenait impérieusement, passionnément, sa vie défaillante. Les
-promesses faites à Cyril l’enchaînaient à la terre. Il lui fallait les
-accomplir et sauver, dans ce grand désastre, l’honneur de son amour.
-
-Elle descendit dans la rue et se dirigea vers Saint-Sulpice. En
-débouchant sur la place, elle aperçut un groupe compact qui stationnait
-devant la mairie. Tous les passants, se détournant de leur route,
-venaient grossir ce rassemblement d’où, par moments, une femme se
-détachait, s’enfuyait précipitamment, couvrant de ses mains son visage.
-Cette foule était calme et regardait silencieusement une petite affiche
-d’aspect inoffensif. Laurence, à son tour, s’en approcha et lut les deux
-lignes concises qui ordonnaient la mobilisation générale des armées de
-terre et de mer. Alors, pour la première fois depuis une semaine, ses
-larmes jaillirent. Elle s’éloigna, courbée en deux, les épaules secouées
-de sanglots. Elle entra dans l’église de Saint-Sulpice, s’arrêta près
-d’un confessionnal. Et là elle attendit, pleurant à fendre l’âme, que le
-moment fût venu de se réconcilier avec le Dieu que Cyril lui avait rendu
-et devant lequel il s’agenouillait aussi, dans une église voisine, à la
-même heure, sans qu’elle le sût.
-
-
-
-
-IX
-
- Quel que soit le malheur qui nous arrive, la plupart du temps
- nous l’endurons et nous attendons qu’il finisse.
-
- Samuel BUTLER.
-
-
-Le surlendemain, Laurence se rendit à Bourg-la-Reine. Cyril était parti
-le matin même. L’heure des adieux pour sa mère durait encore. Elle la
-prolongeait, l’éternisait, l’évoquait sans cesse en pleurant. De
-nombreux amis l’entouraient qui, tous, la plaignaient sincèrement. Mais
-plus que leurs paroles et leurs consolations, l’émouvaient le visage
-altéré de Laurence, son silence, sa consternation. Cyril lui avait trop
-tendrement recommandé la jeune femme pour qu’elle ne devinât pas, la
-voyant si triste, son amour secret. Déjà un lien aussi fort que celui du
-sang unissait l’une à l’autre ces deux abandonnées. Sans avoir besoin de
-s’expliquer, elles savaient qu’elles allaient désormais souffrir,
-attendre ensemble, sans que rien jamais pût les séparer. Quand tous les
-visiteurs se furent retirés, Laurence s’attarda longtemps dans le salon
-où la présence de Cyril semblait flotter encore. La société de Mme de
-Clet lui était douce. Elle avait le regard de son fils, la même nature
-ouverte, chaleureuse, quoique plus superficielle. Son cœur était moins
-sombre, moins meurtri que celui du poète. Alors qu’il s’était soumis au
-malheur docilement, complètement, sans imaginer que le sort pût lui
-faire grâce, elle gardait une espérance acharnée. Cyril reviendrait,
-elle en était sûre. Elle allait tant prier pour lui! Son amour agissant,
-de loin le défendrait. Quelques mois d’inquiétudes, de craintes, et ce
-cauchemar prendrait fin, faisant place à l’ivresse du retour et de la
-réunion. Peu à peu, Laurence se laissait pénétrer par la même certitude.
-Tous les hommes, en effet, ne pouvaient être tués. Peut-être
-qu’au-dessus de ce cataclysme, une justice indéfectible subsisterait.
-Peut-être Dieu rappellerait-il à lui seulement les inutiles, les lâches,
-purgeant la terre et laissant vivre les meilleurs, les plus grands, les
-mieux aimés: Cyril.
-
-Le sixième jour de la mobilisation, André Dacellier partit, sans
-enthousiasme excessif, mais pourtant sans répugnance. Depuis longtemps,
-sous l’influence de sa femme, si correcte, si «bien pensante», son
-antimilitarisme entêté de jeune homme, heureux de s’insurger contre les
-idées de son père, s’était changé en neutralité insouciante, absence
-méprisante de toute opinion politique. Entraîné malgré lui par l’élan
-magnifique d’un peuple entier, las d’un long asservissement, il admit
-sans effort la nécessité de combattre, de vaincre l’Allemagne, pour
-assurer à jamais la paix du monde. Contraint d’abandonner son foyer, ses
-travaux, de rompre avec toutes ses habitudes, il trouva, dans sa
-légèreté, la force que d’autres, plus nobles, puisaient dans l’amour du
-devoir et du sacrifice. Il appartenait à la race trop nombreuse des
-êtres qui, exempts de passion, incapables de s’attacher sérieusement à
-rien, s’accommodent aisément de tout. Puisqu’il devait faire la guerre,
-il s’y intéressait comme à son métier de journaliste. Au reste, dans
-cette catastrophe, aveugle et borné toujours, il ne voyait nulle part la
-douleur. On l’eût fait sourire en lui parlant des cœurs brisés par la
-séparation. Il quittait sans émoi sa femme et sa fille. Pas un instant
-il ne songea qu’il pourrait ne pas revenir. Laurence méprisa ce courage
-qui prenait sa source dans un optimisme chimérique, dans l’égoïsme et la
-frivolité de l’âme.
-
-A son tour, Gaston Noret vint lui faire ses adieux. Il était extrêmement
-gai et trouvait la vie magnifique. La guerre l’amusait comme une
-aventure pittoresque, imprévue, folle. Il brûlait du désir de combattre.
-Pas plus qu’André, il ne se croyait menacé dans sa vie. Narguant le
-danger, il se confiait joyeusement à sa bonne étoile, à la chance qui,
-jamais, jusqu’alors, ne l’avait trahi.
-
-Juliane, dès que son mari fut parti, se fit engager comme
-infirmière-major dans un hôpital de Paris. Son activité nouvelle, le
-sentiment de son importance, les grandes phrases qu’elle débitait sur le
-sacrifice et la patrie compensaient, pour cette créature vaniteuse,
-l’absence et les dangers d’André. Mlle Drevain, un peu rassurée,
-s’occupait activement d’entasser chez elle des provisions de toutes
-sortes en prévision d’un siège ou d’une disette. Edith Albertaud avait
-eu la chance de garder son mari, placé à la tête d’un hôpital militaire.
-Absorbée par ses nombreux devoirs, heureuse de voir son foyer préservé,
-elle ne songeait pas à la douleur des autres.
-
-Lorsqu’elle quittait Mme de Clet, Laurence ne se plaisait que dans la
-société des Arêle. Ceux-là, vraiment, savaient souffrir. Si dans cette
-grande épreuve, ils ne proféraient pas une plainte, leur sérénité
-n’avait pas pour cause l’indifférence. Déjà leurs deux fils aînés, les
-jésuites, étaient rentrés en France. Le plus jeune revenait du Maroc
-avec son régiment. Ils allaient trembler jour et nuit pour ces trois
-existences. Si sainte que fût Mme Arêle, elle n’en restait pas moins la
-plus tendre, la plus craintive des mères. Sans cesse, elle s’inquiétait,
-ne songeait qu’aux soldats. Les yeux fixés sur le ciel maintenant
-rayonnant et implacable, elle disait à Laurence en soupirant: «Pauvres
-enfants, comme ils doivent être fatigués, marchant en plein soleil sur
-les routes brûlantes. Et cette nuit, avez-vous entendu l’orage, la pluie
-diluvienne? Ils ont été trempés, ils ont eu froid peut-être!» Laurence,
-pour qui toutes les variations atmosphériques prenaient les proportions
-d’une tragédie et qui, sans cesse, implorait les éléments, le soleil, la
-pluie, la foudre de ne point faire mal à son bien-aimé, Laurence
-s’associait de toute son âme à cette anxiété maternelle. Elle fut
-heureuse d’offrir à ses vieux amis une immense consolation en leur
-annonçant son retour à la foi. Leurs visages resplendirent de joie
-lorsqu’ils apprirent qu’elle avait communié. Ils l’embrassèrent avec des
-larmes, louant Dieu, bénissant l’épreuve même qui les frappait. Elle
-leur avoua que Cyril avait été l’instrument de sa conversion et les
-supplia de prier pour lui. Ils comprirent son amour. Ce furent eux alors
-qui s’efforcèrent de la rassurer, de l’aider à porter cette croix trop
-lourde sous laquelle ils la voyaient plier. Ils furent aussi heureux
-qu’elle lorsque Cyril écrivit qu’il restait à Chaumont, où il devrait
-probablement subir une longue période d’entraînement avant d’être envoyé
-au front.
-
-La guerre commençait. Après quelques succès éphémères, remportés par nos
-troupes en Alsace, la bataille s’engagea bientôt, formidable, en
-Belgique, et notre armée, vaincue, recula. Cette défaite de Charleroi
-fut pour Laurence un coup terrible. Nos premières victoires ne l’avaient
-émue que dans sa piété filiale, lui faisant regretter que son père ne
-fût plus là, à l’heure où se réalisait son rêve, où il eût goûté la
-plénitude du bonheur; mais elle comprit soudain ce qu’est l’amour de la
-patrie, lorsqu’elle sentit la France, ouverte sans défense, devant
-l’envahisseur. Il lui semblait maintenant que c’était son cœur même que
-les Allemands foulaient aux pieds avec notre sol. Ils entraient chez
-nous, vainqueurs. Bien que les journaux n’avouassent pas encore la
-vérité, ni l’étendue de nos désastres, on devinait leur avance
-progressive. Dans le silence épouvanté du monde, on entendait le bruit
-de leur marche lourde. Et, un matin, parut le sinistre communiqué
-officiel annonçant que notre armée, dans son recul, avait atteint la
-Somme. Dès lors, de jour en jour, les nouvelles se firent plus précises,
-plus mauvaises. Les Allemands ne semblaient rencontrer aucun obstacle.
-Nos villes du Nord et de l’Est tombaient, l’une après l’autre, sans
-résistance. Ils avançaient, ils avançaient, ils étaient victorieux
-toujours, ils avaient dépassé Reims, dépassé Saint-Quentin, ils
-atteignaient Compiègne. Demain, ils seraient sous les murs de Paris. La
-ville, dans ce grand danger, restait affreusement calme. Mais une foule
-silencieuse et consternée se pressait dans les banques, devant les
-commissariats de police, s’écrasait aux abords des gares. Peu à peu, les
-quartiers les plus animés se vidaient. Les magasins étaient déserts, les
-appartements se fermaient. On sentait partout, l’angoisse, la panique,
-l’affolement sombre de la défaite. Jamais Laurence n’avait trouvé Paris
-plus beau qu’en ces jours de deuil. Il semblait vivre maintenant ainsi
-qu’un être humain. On croyait presque entendre monter de ses pierres un
-murmure continu, une plainte. Ses jardins mornes, ses avenues, ses
-places, ses monuments prirent soudain un aspect pathétique, devinrent
-émouvants comme un visage, comme la face d’un père insulté qui,
-rassemblant autour de lui ses enfants, les conjure de venger son
-offense. Bien souvent, Laurence, accoudée sur les quais près du Louvre,
-regardant la courbe gracieuse de la Seine, ses rives nobles et
-charmantes, et, au loin, Notre-Dame, adorait, dans ce paysage
-insensible, l’image de la patrie. Lorsque Cyril, comme elle éperdu de
-douleur, écrivait, se plaignant de son inaction, exprimant le désir
-d’être au plus tôt engagé dans la lutte, elle l’approuvait de toute son
-âme, acceptant qu’il partît, acceptant de trembler pour lui, avide à
-présent de souffrir sans répit.
-
-Cyril, cependant, avait ordonné à sa mère de quitter Paris. Laurence,
-qui ne voulait pas se séparer d’elle, la suivit à Orléans où une amie de
-Mme de Clet leur offrit un local provisoire. L’attente continua. Mais,
-peu à peu, comme avertis par un secret pressentiment, les cœurs se
-rassuraient, s’abandonnaient à l’espérance. Les journaux demeuraient
-vagues et circonspects. Soudain les nouvelles officieuses et imprécises,
-qui circulent toujours en des temps troublés, devinrent merveilleuses.
-On se répétait que les Allemands n’avançaient plus. On affirmait que
-l’aile droite de von Kluck avait été tournée, son armée détruite, son
-état-major fait prisonnier. Enfin, un matin, le communiqué officiel
-annonça la victoire de la Marne et la déroute allemande. Ce fut un jour
-de joie inouïe, joie grave et contenue, mais qui éclatait sur tous les
-visages et faisait se jeter les uns vers les autres, avec une effusion
-subite, des gens qui se connaissaient à peine, habitants du même hôtel,
-réfugiés d’une même ville, d’une même province.
-
-Laurence crut s’éveiller d’un long cauchemar. Elle respirait avec
-ivresse l’air allègre de la victoire et ne craignait plus rien. Elle
-savait Cyril à l’abri. Nos soldats avançaient. Peut-être allaient-ils,
-en quelques jours, délivrer la France, entrer à leur tour en Allemagne.
-La paix pouvait suivre ces éclatants triomphes. Tous les espoirs
-semblaient permis. Le lendemain, une nouvelle affreuse vint assombrir le
-cœur de la jeune femme. Le colonel Arêle, par dépêche, lui apprit la
-mort de son fils, le jeune lieutenant qui, sous les ordres de Maunoury,
-avait été tué sur l’Ourcq.
-
-Laurence quitta aussitôt Orléans. Elle aimait trop tendrement les Arêle
-pour consentir à demeurer loin d’eux lorsqu’ils souffraient. Avant
-qu’elle les eût rejoints, un nouveau malheur les frappa. Ils apprirent
-le décès de leur second fils. Enrôlé parmi les brancardiers, il avait
-été blessé mortellement, par un éclat d’obus, au moment où il relevait
-un blessé sur le champ de bataille. Si forte que fût leur âme, ils
-défaillaient sous ce double coup, sous ces deux glaives enfoncés dans la
-même blessure. Mme Arêle, déjà affaiblie par une longue maladie, n’était
-plus que l’ombre d’elle-même, l’image de la douleur inconsolable. Le
-colonel semblait un chêne foudroyé. Voûté, vieilli, méconnaissable, les
-cheveux tout blancs, il ne trouvait plus de paroles pour bénir sa
-souffrance. Seul son regard bleu, si candide et si triste, attestait sa
-résignation. L’infortune de ces deux vieillards navra Laurence. Sans
-doute, leurs fils étaient morts noblement, en accomplissant le devoir
-auquel ils s’étaient consacrés: le prêtre dans un acte de charité,
-l’officier en pleine victoire, après s’être couvert de gloire dans
-l’attaque des positions ennemies. Déjà ce père, cette mère désolés
-pouvaient chercher au ciel leurs deux héros, mais tout de même, ils
-étaient seuls. Ils avaient mis leur espoir dans leur plus jeune fils,
-unique lien qui les rattachât encore à la terre. Lui seul, en se mariant
-plus tard, aurait pu leur donner une famille, des enfants. Sa mort
-achevait de les dépouiller. Ils avaient tout offert, tout sacrifié, tout
-perdu. Ils vieilliraient sans aucune consolation humaine, privés des
-affections les plus légitimes. Et Laurence se révoltait devant une telle
-détresse.
-
---Ah! colonel, disait-elle en sanglotant, c’est trop, c’est trop
-injuste. Pourquoi, lorsque tant d’êtres misérables et vils sont
-épargnés, vos deux fils, si nobles, si parfaits, si purs, ont-ils été
-repris? Pourquoi une si lourde croix vous est-elle envoyée, à vous dont
-la vie fut sans tache et que Dieu devrait tant chérir?
-
-Alors il se souvint qu’elle aussi tremblait pour son amour, qu’elle
-pouvait demain, dans quelques jours, voir sa vie détruite par la mort de
-Cyril. Il comprit la nécessité d’être pour elle un exemple. Ce devoir
-lui rendit quelque force, tarit ses larmes. Il répondit avec douceur:
-
---Mon enfant, ce serait trop simple d’aimer Dieu, si cela devait, non
-seulement nous acquérir la récompense éternelle, mais encore le bonheur
-ici-bas. C’est dans le sacrifice et l’arrachement du cœur que notre foi
-a quelque prix. Je remercie le Seigneur puisqu’il me permet de lui
-prouver ma fidélité, et je le bénis, surtout s’il me frappe à la place
-de ceux que le malheur écarterait de ses autels.
-
-En prononçant ces paroles, il posa la main sur le front de Laurence dans
-un geste de protection; car déjà, dans sa charité, il offrait sa douleur
-pour elle et pour Cyril. Mais elle se disait tout bas: «S’il n’a pu
-sauver ses fils, pourra-t-il sauver mon ami? A quoi bon espérer? Puisque
-les prières des plus saints ne sont pas exaucées, que vaudront les
-miennes?» Et, plus que jamais, elle tremblait en songeant à son
-bien-aimé.
-
-L’hiver commençait. Les grandes espérances soulevées par la victoire de
-la Marne ne s’étaient pas réalisées. Le mauvais temps arrêta bientôt les
-opérations. Les deux armées se terrèrent dans les tranchées,
-s’immobilisèrent dans une lutte terne et sans événements. Alors prit fin
-le bel élan qui, magnifiant toutes les âmes, les avait précipitées vers
-le sacrifice. Le temps eut raison de ce courage humain, si faible, si
-aisément abattu lorsqu’il n’est pas soutenu par une conscience intègre,
-dirigé par une volonté exceptionnelle. De nouveau, pour la foule immense
-des médiocres, la vie, le repos, la jouissance reprirent leurs attraits,
-un instant méprisés. Les moins nobles cœurs firent défection. André
-Dacellier, qui s’était battu bravement sur l’Yser, fut blessé au bras en
-novembre. Après un court séjour dans un hôpital de Rennes, il revint à
-Paris, en congé de convalescence. Ce congé se prolongea, s’éternisa.
-Juliane, en effet, tout en conservant sa belle attitude et son héroïsme
-affecté, commençait à ne plus voir dans les dangers de sa patrie que son
-intérêt personnel. Ses économies étaient presque entièrement épuisées et
-la jeune femme, qui n’avait pas prévu une guerre si longue, s’effrayait
-des privations qu’il lui faudrait subir, si son mari, continuant à se
-battre, ne pouvait plus gagner d’argent. Elle usa des puissantes
-influences dont elle disposait pour le faire mettre à l’abri. Bientôt,
-André annonça à tous ses amis que ses chefs le trouvaient de
-constitution trop faible pour affronter un hiver dans les tranchées. Peu
-après, il fut versé dans l’armée auxiliaire et placé au contrôle postal
-des dépêches. Ce poste de tout repos, qui le laissait à Paris, lui
-permit de reprendre sa profession de journaliste.
-
-En décembre, Gaston Noret revint à son tour pour soigner une bronchite.
-Ce garçon, fort et bien portant, se déclarait poitrinaire. Il avait fait
-toute la retraite de Charleroi, connu la pire misère. L’expérience lui
-semblait suffisante. Sa curiosité était satisfaite. La vie morne et
-désolée des tranchées lui inspirait une profonde horreur. Il eut
-l’habileté de se faire réformer. Beaucoup d’hommes, appartenant à toutes
-les classes de la société, artistes, bourgeois, ouvriers, fortement
-protégés ou servis seulement par la chance, suivaient ces exemples et
-s’embusquaient sans honte. Mais Cyril, avec beaucoup d’autres, demeurait
-ferme et ne trahissait pas. A la fin de janvier, il quitta Chaumont et
-fut envoyé sur le front. Cet être, si sensible à la douleur humaine,
-vécut en face de la mort, parmi les cadavres abandonnés, les blessés
-expirants. Ce spectacle et l’humidité des tranchées éprouvèrent si
-fortement sa santé qu’il dut, à plusieurs reprises, séjourner à
-l’hôpital. Mais il se déclarait bien portant et luttait avec acharnement
-contre cette faiblesse dont quelques-uns se prévalaient pour se mettre à
-l’abri. Il refusa un congé de convalescence qui lui fut proposé. Les
-prières de sa mère ne purent le fléchir. Il l’aimait, moins cependant
-que la France humiliée, moins que les soldats, ses frères d’armes, dont
-il voulait partager jusqu’au bout la misère. Une charité plus forte que
-ses affections les plus légitimes le retenait parmi ces malheureux, et
-sa foi, chaque jour plus vive, le soutenait d’une façon évidente,
-miraculeuse.
-
-Laurence s’étonnait un peu que Cyril, si vite, ait pu trouver la paix,
-alors qu’elle la cherchait toujours. Mais seuls les prédestinés avancent
-rapidement dans les voies mystiques. Pour les natures ordinaires, les
-conversions sont lentes, pénibles. Ce n’est pas sans de grands efforts
-qu’une âme, longtemps égarée, se rapproche de Dieu. Il lui fait payer
-chèrement son reniement et sa révolte. Après l’avoir appelée, il se
-cache et se tait. Elle interroge et rien ne lui répond. Son ardeur, ses
-supplications se brisent sur le vide et l’énorme silence. Laurence avait
-dépensé toutes ses forces dans l’amour humain, il ne lui restait plus
-assez de courage pour supporter le martyre de la conversion. Affaiblie
-par ses angoisses et sa folle passion, elle trouvait chaque jour plus
-obscur le grand drame où s’usait sa vie. Elle pensait seulement qu’un
-jour son ami revenu lui expliquerait toutes choses, et elle continuait
-de prier, pour lui plaire et pour le sauver.
-
-L’hiver passa sans autres événements que des attaques partielles et sans
-résultats. Paris était morne, tranquille, endormi comme une ville
-provinciale. Peu à peu chacun reprenait ses occupations, ses
-quotidiennes habitudes. Si beaucoup d’hommes étaient absents, ils
-écrivaient régulièrement. Leurs femmes, leurs mères se laissaient
-lentement gagner par une sécurité trompeuse. La guerre continuait, mais
-ceux qui, restant à l’arrière, ne la voyaient pas, l’oubliaient. Nul ne
-s’inquiétait plus des combats que nos soldats continuaient à livrer
-chaque jour sur quelque point du front et qui semblaient à tous mesquins
-et sans danger. On finissait par croire que les obus, les balles
-tombaient dans l’eau, ne blessaient que la terre, s’évaporaient sans
-causer aucun mal. Les cœurs humains, si tendres, si tristes qu’ils
-soient, ne peuvent vivre dans une constante appréhension. Laurence
-elle-même n’échappa pas entièrement à cette loi commune. Ses anxiétés
-furent affreuses dans les premiers jours où elle sut Cyril exposé. Elle
-ne cessait de trembler pour lui. A toute heure, à toute minute, elle se
-demandait avec épouvante: «Vit-il encore? N’est-ce point en ce moment
-qu’il est frappé?» Puis, son imagination fatiguée se lassa de lui
-représenter sans cesse l’horreur des tranchées, la mort de celui qu’elle
-aimait. Son âme réclama un peu de repos et de joie, accueillit avec une
-sorte d’ivresse les consolations de la religion. Maintenant, elle
-écoutait avidement les Arêle lorsqu’ils lui parlaient des miracles
-opérés par la toute-puissance de la prière. Sa ferveur s’accrut. Elle
-s’attacha passionnément à l’espérance. Le fait que Cyril, pendant huit
-mois, ne prit part à aucune attaque lui parut manifestement
-providentiel. Elle se persuada que Dieu, exauçant ses prières, le
-tiendrait toujours à l’écart des grandes batailles. Mais que
-devint-elle, lorsqu’au mois de septembre commença l’offensive de
-Champagne et que Cyril fut bientôt au plus fort de la mêlée? Il se
-battait nuit et jour, presque sans relâche. Ses lettres parvenaient
-encore, brèves et pleines d’une horrible tristesse. Son régiment était
-décimé, ses amis le quittaient un à un, fauchés par la mort, blessés ou
-prisonniers. Il les pleurait amèrement. Son cœur brûlait du désir
-d’imiter ces héros qu’il voyait chaque jour tomber auprès de lui. Il
-devait s’exposer beaucoup, car il fut, à deux reprises, cité à l’ordre
-du jour. Cependant Laurence, au milieu de ses angoisses, sentait
-redoubler sa confiance, puisque, malgré tant de périls, Cyril vivait. La
-mort l’environnait en vain. La protection divine était évidente. Parce
-qu’il avait offert sa vie généreusement, Dieu la refusait, le sauvait
-malgré lui, le couvrait de son aile. Une lettre du poète acheva de
-rassurer la jeune femme: «Ayez confiance, écrivait-il. J’ai vu la mort
-de près. Je viens d’y échapper par miracle. Continuez à prier pour moi.»
-Laurence se jeta à genoux. Son cœur débordait de joie et de
-reconnaissance. Elle ne craignait plus rien. Comme elle se relevait, un
-coup de sonnette retentit à sa porte. Elle reçut des mains d’un petit
-télégraphiste un pneumatique et reconnut l’écriture de Mme de Clet. Sans
-doute, celle-ci, qui l’attendait le même jour à Bourg-la-Reine,
-décommandait le rendez-vous pris la veille. Laurence ouvrit l’enveloppe
-et, sur le mince papier, elle lut quelques mots seulement, écrits en
-caractères tremblés, désordonnés, presque illisibles: «Cyril tué. Venez,
-oh! venez vite!»
-
-
-
-
-X
-
- Il était presque tenté de croire que le linceul n’enveloppait
- que les gens vieux et infirmes et ne cachait jamais sous ses
- plis funèbres la beauté jeune et gracieuse.
-
- DICKENS.
-
-
-Parmi les désastres imprévus qui consternent la terre, il n’est point de
-plus sombre ni de plus surprenant prodige que la mort d’un être jeune
-et, si fréquemment qu’il se reproduise, l’imagination ne le peut
-concevoir, le tient pour impossible. Debout, Laurence considérait avec
-une attention extrême le court billet qu’elle venait de lire. Elle
-n’éprouvait aucune émotion, nulle peine. Son visage ne s’était point
-altéré, son cœur ne battait pas plus vite, et, par moments, elle
-secouait la tête comme quelqu’un qui nie. D’abord, son instinct seul
-refusa de croire à la tragique nouvelle. Puis sa raison la réfuta par
-des arguments victorieux. La lettre de Cyril, reçue une heure plus tôt,
-restait ouverte sur la table, protestait comme une voix humaine. Sans
-doute, elle datait de quatre jours et les obus tombaient à toute minute.
-Mais n’aurait-il pas fallu à la mort, si prompte qu’elle soit, un long
-temps, des efforts répétés pour glacer cette vie brûlante, pour détruire
-ce cœur de poète, vaste comme le monde? D’ailleurs, comment admettre que
-le malheur ait pu frapper Cyril sans atteindre Laurence, ni retentir, si
-faiblement que ce fût, dans son âme? Cette hypothèse lui arracha un
-sourire de défi. Tel est l’égarement de l’amour. On le croit sage et
-inspiré, on l’appelle divinateur. A la vérité, il ressemble à un enfant
-malade qui toujours délire, se trompe et ne sait rien. Grand par son
-seul désir, mais aveugle, borné, impuissant, effrayé par une ombre, ravi
-par la plus vague illusion, il tremble quand rien ne le menace et
-follement espère quand il est condamné.
-
-«Cyril tué.» Ces deux mots, cependant, quelqu’un avait pu les unir,
-convaincre Mme de Clet de leur réalité, la contraindre à les répéter.
-Laurence eut beau froisser le mince papier où ils étaient gravés comme
-une sentence inexorable, ils continuèrent d’exister, retentissant à ses
-oreilles comme le tintement grêle d’une cloche lointaine. Elle s’habilla
-en toute hâte et sortit de chez elle. Pour aller plus vite, elle appela
-un taxi et donna au chauffeur l’adresse de Mme de Clet. Assise dans la
-voiture qui roulait à travers les rues tranquilles, elle réfléchissait.
-Ses yeux ne voyaient que des choses riantes: la jeune verdure des
-arbres, l’azur transpercé de part en part par les flèches du soleil.
-C’était un bel après-midi de septembre, lumineux et pâle, dont l’aspect,
-invinciblement, la rassurait. Elle savait pourtant qu’à cette heure des
-combats meurtriers se livraient sous ce ciel sans altérer sa sérénité
-calme. Pourquoi croyait-elle que la nature, féroce pour tous, était
-cependant incapable de la tromper? Pourquoi pensait-elle que la même
-lumière qui éclaire impassiblement tant de désastres, aurait refusé de
-luire sur sa seule douleur? «Cyril tué!... non, c’est faux,
-répétait-elle avec confiance, la preuve en est dans ta beauté, ô noble
-jour! Si tu souris si doucement, c’est parce qu’il lève encore vers toi
-son cher visage. Terre bienveillante, tu n’oserais pas refleurir si tu
-portais, dans tes profondeurs sombres, son corps brisé, son cœur
-anéanti. Soleil intègre, toi qui vois tout, tu ne brillerais pas ainsi
-sans honte si tu contemplais à la fois, en même temps que ma forme
-vivante, celle de mon amour au tombeau.»
-
-La maison de Mme de Clet se dressait toute blanche au milieu de son
-jardin fleuri, véritable fouillis de dahlias et de roses. La lumière de
-ce beau jour l’entourait sans la pénétrer, se brisait contre sa façade
-aveugle dont toutes les persiennes étaient hermétiquement fermées. Il
-semblait évident que cette demeure abritait un cœur désespéré qu’elle
-cherchait à défendre contre la joie insultante du dehors. Laurence
-n’entendit pas, comme de coutume, des aboiements tumultueux de chiens
-répondre à son coup de sonnette, ni même des pas s’approcher. La porte
-s’ouvrit sans bruit, et la vieille servante, qui pleurait et chuchotait
-tout bas, referma précipitamment le lourd battant de chêne, barrant la
-route à l’importun soleil. L’obscurité remplissait les pièces closes,
-admirablement rangées, dont toutes les portes restaient ouvertes et qui
-paraissaient inhabitées depuis très longtemps. Laurence, les yeux encore
-éblouis, avançait en tâtonnant à travers ces ténèbres. Elle parvint
-enfin au cabinet de travail de Cyril. Là, dans la même pénombre, Mme de
-Clet, déjà vêtue de noir, gisait dans un fauteuil et lui tendait les
-bras avec un long sanglot. Laurence s’était jetée vers cette forme
-désolée. Des larmes coulaient sur ses joues. Pourtant elle pleurait
-seulement de pitié pour l’erreur tragique de cette mère. Elle ne croyait
-pas à la mort de Cyril. Elle attendait que son émotion fût calmée pour
-rompre la trame de mensonge jetée comme un filet sombre sur leur vie.
-Mais après l’avoir embrassée, après s’être plainte à elle avec des mots
-incohérents, des gémissements entrecoupés, Mme de Clet prit sur ses
-genoux une lettre ouverte qu’elle lut tout haut, d’une voix vacillante
-et sans timbre. Cette lettre, écrite par un prêtre, aumônier au régiment
-de Cyril, était courte. Elle commençait par des condoléances et de
-pieuses exhortations. Puis elle racontait en quelques lignes le fait
-simple et terrible. Trois jours auparavant, vers quatre heures de
-l’après-midi, pendant un court combat, Cyril avait été blessé d’une
-balle en pleine poitrine. Transporté mourant au poste de secours, il
-gardait cependant toute sa connaissance. L’aumônier avait pu lui donner
-une dernière absolution, prononcer près de lui quelques prières
-auxquelles, n’ayant pas la force de parler, il répondait par signes.
-S’étant éloigné pour assister d’autres blessés, le prêtre n’avait revu
-Cyril qu’au moment où celui-ci venait d’expirer. Il décrivait la paix
-ineffable de ce beau visage endormi, louait cette âme admirable qui,
-plus d’une fois, s’était ouverte à lui et qu’il voyait au ciel. Sa
-lettre s’achevait par quelques mots d’espoir et la promesse d’une
-réunion éternelle. Mais qu’importait à Mme de Clet. Elle ne voulait
-point être consolée. La tête renversée sur le dossier de son fauteuil,
-elle sanglotait. De ses lèvres entr’ouvertes s’échappait sans cesse là
-même plainte monotone: «Il est mort, il est mort!» Et ce cri, cent fois
-répété, frappant le cœur de Laurence à la même place, y faisait pénétrer
-la vérité. Le cher visage, qui partout et toujours l’accompagnait, tout
-à l’heure encore si radieux, graduellement se décolorait, s’estompait
-dans l’air vide. Elle le cherchait et ne le trouvait plus. Tout son
-amour, luttant avec la réalité inexorable, ne réussissait pas à lui
-rendre la vie. Soudain, comme sous un subit éclat de foudre, Cyril lui
-apparut, couché sur un lit d’ambulance, inerte, les yeux clos, le sceau
-de la mort sur la face, tandis qu’autour de lui, comme un décor
-maintenant inutile, le monde chancelait, se défaisait, tombait en
-ruines...
-
-Elle pleura durant des jours et des nuits, comme si elle n’avait plus
-d’autre but, ni d’autre fonction sur la terre. La source de ses larmes
-semblait intarissable. Elle pleurait tout naturellement comme on
-respire, jusque dans son sommeil, et plus encore quand elle s’éveillait,
-car la vie n’offrait plus à son imagination, comme à sa mémoire, que des
-images sombres: deuils et regrets dans le passé, vide, solitude absolue
-dans l’avenir. Son chagrin cependant n’était pas égoïste. Elle se
-penchait, avec une immense pitié, sur la douleur de Mme de Clet.
-Celle-ci, dans son désespoir, aimait à sentir son triste cœur souffrir
-auprès du sien: «Oh! Laurence, je n’ai plus que vous, lui disait-elle
-souvent, vous seule adoucissez ma peine, jurez-moi que vous ne me
-quitterez jamais.» Avant qu’elle la réclamât, la jeune femme lui avait
-secrètement voué toute sa vie.
-
-Chaque jour, elle se rendait à Bourg-la-Reine. Mme de Clet lui
-communiquait les lettres que lui écrivaient en grand nombre les chefs ou
-les camarades de son fils. L’un d’eux, blessé en même temps que lui,
-avait seul assisté à ses derniers moments dont il fit pieusement le
-récit. Laurence apprit qu’à l’heure suprême, quand, ayant déjà l’aspect
-d’un cadavre, il semblait insensible à tout, Cyril avait voulu parler.
-Si grand fut son effort qu’on vit des larmes filtrer sous ses paupières
-closes. A plusieurs reprises, distinctement, il avait prononcé deux
-noms: celui de sa mère et celui de Laurence. Ce fut pour cette dernière
-une immense consolation. La certitude que Cyril, en mourant, pensait
-encore à elle, assouvit pour quelque temps l’exigence de sa passion. Ce
-seul nom, prononcé par lui, était comme un lien entre eux, un signe
-qu’il la réclamait pour partager son éternité. Maintenant, lorsque son
-âme appelait l’âme envolée, du fond de la tombe et des ténèbres
-infinies, ce cri d’amour lui répondait. Elle l’écoutait le jour et la
-nuit sans parvenir à en épuiser la douceur. Cette parole était pour elle
-un merveilleux trésor, l’honneur de sa vie brisée.
-
-Peu après, l’aumônier envoya à Mme de Clet un pli cacheté que Cyril lui
-avait confié pour le mettre en sûreté avant l’attaque. Ce pli contenait
-deux lettres: l’une pour Mme de Clet, l’autre pour Laurence. La première
-était pleine de tendres recommandations, de conseils, d’exhortations. La
-seconde demeura secrète. Laurence ne voulut pas l’ouvrir. Elle sentait
-encore nettement à ses côtés la présence de Cyril. Les paroles, les
-beaux exemples qu’il lui avait laissés, si récents, si réels encore,
-affermissaient son courage. Un jour viendrait où ce souvenir même
-perdrait sa force et, peu à peu, l’abandonnerait. Elle avait devant elle
-une longue vie à vivre. Cette lettre était la dernière consolation, le
-seul secours qu’elle pût désormais attendre. Elle la réserva pour des
-heures plus désolées. Elle l’enferma dans un étroit sachet et la porta
-toujours contre son cœur.
-
-Les premiers moments, en effet, ne furent pas les plus durs. La douleur
-dans son paroxysme a quelque chose de doux et de sacré. Elle soutient en
-même temps qu’elle accable. Elle détache l’âme de toutes les vanités du
-monde, l’emporte sur des cimes pleines de lumière où Dieu lui parle
-familièrement. Tout est simple pour celui qui pleure, comme pour celui
-qui va mourir. Délivré de toute espérance humaine, n’attendant plus rien
-de la terre, il écoute la rumeur de l’infini, il regarde si
-attentivement l’invisible que la face nue de la vérité lui apparaît dans
-toute sa splendeur. Durant assez longtemps, Laurence, dans la stupeur de
-sa tristesse, fut profondément calme et résignée. Son chagrin était une
-sorte d’extase où Cyril l’assistait constamment, la consolait par la
-promesse d’une réunion éternelle qui lui semblait étonnamment proche.
-Cet état d’attente passionnée dura peu. Ses larmes bientôt tarirent; son
-âme aride rentra dans sa prison de chair. La vie, retombant devant son
-regard comme un voile bariolé de couleurs affreuses, lui masqua le ciel
-entr’ouvert.
-
-Alors la religion cessa de la soutenir. Toute ferveur l’abandonna. Elle
-n’avait, en effet, prié avec ardeur que dans le désir acharné de sauver
-Cyril. N’ayant point été exaucée, elle douta de la Providence. Lorsque
-ses confesseurs ou les Arêle lui parlaient de la bonté divine, elle
-secouait la tête avec un morne sourire, évoquant ce moment où elle
-jetait vers le ciel de si joyeuses actions de grâce, le remerciant
-d’avoir préservé son bien-aimé, alors qu’il était déjà mort. Elle eut la
-faiblesse de juger Dieu ainsi qu’un être humain, de lui garder presque
-rancune, comme à l’ami qui vient de vous trahir. Maintenant, même à
-l’église, au lieu de lui offrir simplement sa douleur, elle la lui
-présentait orgueilleusement, le cœur plein de murmures et de reniements.
-Mais lorsque sa révolte était trop vive, trop complète, Cyril
-intervenait. Ombre charmante et souveraine, il revenait hanter ses
-rêves, ses pensées. Vaincue par la peur de lui déplaire, Laurence
-tombait à genoux. L’ayant perdu pour toute la vie, elle craignait de le
-perdre encore pour l’éternité. Alors elle cessait de se plaindre et
-priait pour qu’il lui fût rendu. L’amour qui la rapprochait de Dieu l’en
-éloignait en même temps. Courbée au pied des autels, elle n’appelait que
-Cyril et ne songeait qu’à lui.
-
-L’été passa, puis l’hiver. Elle essaya de vivre. Elle se remit à écrire,
-sans but, sans suite, sans art, simplement pour soulager parfois son
-cœur trop lourd. Elle ne croyait plus à l’utilité du travail, à la
-nécessité de l’effort, depuis qu’elle avait vu tant de nobles destinées
-avorter misérablement, tant d’êtres investis d’une mission définie
-descendre au tombeau sans l’avoir pu remplir, depuis que Cyril, poète
-admirable, était mort sans achever son œuvre et presque sans honneur.
-Peu à peu elle rouvrit les livres qu’il avait aimés. Elle en lut
-d’autres qu’il ne connaîtrait jamais. Alors, quand une phrase
-éblouissante inondait son âme de lumière, elle tournait la tête,
-cherchant instinctivement l’ami perdu. Elle pleurait parce qu’il n’était
-plus là pour s’émouvoir et s’enthousiasmer avec elle. Les plus beaux
-vers et la splendeur du monde, quand le printemps revint, la
-déchiraient, car toute beauté pour la femme est un amer poison, du
-moment que, solitaire, elle ne peut l’offrir à l’amour.
-
-Le plus terrible fut le moment où sa jeunesse, qui longtemps avait paru
-foudroyée, une fois encore se réveilla et, secouant le joug du regret,
-du malheur, réclama impérieusement un peu de joie. Souvent, vaincue par
-la langueur d’un beau jour, Laurence se laissait enivrer par de
-dangereuses illusions. Alors, son imagination puissante, habile, bien
-exercée, l’entourait de prestiges, d’enchantements, et lui rendait Cyril
-vivant. Elle le voyait comme autrefois, se pencher sur ses livres. Par
-moments, elle sentait nettement sa main sur la sienne et la chaleur de
-son visage contre le sien. Elle évoquait le passé: leurs longues
-causeries, leurs rires, les adieux. Puis elle inventait d’autres scènes
-impossibles, le retour de Cyril, de longs voyages avec lui, une
-existence, parfois triste et pleine de tourments, où jamais pourtant il
-ne la quittait. Ces rêves enfin se dissipaient, la laissant anéantie. Il
-lui fallait de nouveau céder Cyril à la mort, rendre tous les bonheurs
-un instant retrouvés, rentrer dans sa solitude. Pour échapper à
-l’obsession de ces chimères, elle s’efforça de ne plus songer qu’à la
-minute présente, de vivre comme un être éphémère qui, né le matin, doit
-mourir le soir, qui n’a pas de passé et n’aura pas d’avenir. Ses
-habitudes changèrent. Elle s’occupait de son ménage, se pliait à des
-besognes matérielles longtemps dédaignées, rangeait, s’agitait.
-Lorsqu’elle allait passer quelques jours chez les Arêle, à Versailles,
-jamais plus on ne la voyait s’asseoir au parc, goûter dans le repos le
-charme d’une heure radieuse. Elle allait toujours, elle marchait comme
-quelqu’un qui fuit. Le soir, lorsque étendue dans son lit, elle
-attendait de tomber dans l’oubli du sommeil, sa pensée s’en allait
-errer, dans la forêt de Fontainebleau, parcourir les sentiers familiers,
-saluer les arbres amis. Car sa jeunesse, pourtant si douloureuse, lui
-apparaissait comme une époque paisible et délicieuse. C’était le seul
-temps de sa vie qu’elle pût évoquer sans souffrance.
-
-Chaque jour, l’injustice féroce de la destinée lui apparaissait avec
-plus d’évidence. La douleur, la mort choisissaient, pour les frapper
-avec une partialité terrible, les plus vertueux, les meilleurs,
-épargnant au contraire respectueusement les méchants, les médiocres.
-Elle ne pouvait dominer son indignation lorsqu’elle lisait dans les
-journaux le nom de son ancien ennemi, Douran, âme basse mais brillant
-officier, qui maintenant, général et commandant d’armée, se couvrait de
-gloire depuis le début de la guerre. La France, si unie lors de la
-mobilisation, se divisait en deux camps bien distincts: le camp des
-victimes et celui des habiles auxquels seuls profitait la douleur des
-premiers. Un jour, Gaston Noret vint annoncer à Laurence son prochain
-mariage. Il épousait une jeune fille fort jolie, richement dotée, qui
-oubliait pour lui un fiancé mort à Charleroi.
-
---Ceux qui se font tuer sont de fameuses poires, ricanait le bohème avec
-sa franchise cynique.
-
-Laurence ne voulut plus le voir. Elle le haïssait pour cette parole et,
-parce qu’il vivait heureux, préservé de tout danger par un rempart de
-héros:
-
---C’est pour ces lâches que Cyril est mort, se disait-elle.
-
---Non, mon enfant, c’est pour vous, lui répondaient les Arêle
-lorsqu’elle exhalait devant eux sa révolte. Le Christ seul est mort pour
-le monde entier. Tout homme, si grand qu’il soit, ne meurt que pour un
-petit nombre d’amis. Parce que vous étiez très près de Cyril et qu’il
-vous aimait, il a désiré sans nul doute que son exemple, son sacrifice,
-servent à votre salut. Suivez donc sa trace humblement, sans regarder
-autour de vous, ne méconnaissez pas son amour. N’aurait-il éclairé et
-racheté que votre âme, son sang n’eût point coulé en vain.
-
-Laurence alors s’attendrissait, comprenait de nouveau le sens divin de
-la douleur. Elle retrouvait toujours auprès des Arêle un peu de courage
-et de paix. Bientôt, cette consolation même lui fut retirée. Ses amis,
-en effet, vieillissaient beaucoup. Le colonel eut une attaque
-d’apoplexie qui lui laissa un embarras de la parole et une grande
-fatigue cérébrale. Mme Arêle déclinait aussi visiblement. La maladie et
-la douleur, peu à peu, les retranchaient du monde, opposaient un
-invincible obstacle à l’ardeur de leur charité. S’ils ne cessaient pas
-de prier pour ceux qui leur étaient chers, ils ne pouvaient plus les
-aider effectivement par leurs encouragements, leurs exhortations, leurs
-conseils. Ils n’avaient plus la force de soutenir une conversation
-suivie. Laurence, lorsqu’elle venait les voir, ne restait qu’un instant,
-n’osait plus leur parler de ses chagrins. Elle les embrassait, leur
-souriait, les quittait vite. Elle les aimait et s’en savait aimée. Mais,
-comme tant d’autres, ces deux figures séraphiques s’effaçaient de sa
-vie.
-
-
-
-
-XI
-
- J’ai été mis en oubli dans les cœurs comme un mort; on m’a
- traité comme un vase brisé.
-
- Ps. XXX, 12.
-
-
-Dans son abandon, Laurence s’attachait à Mme de Clet chaque jour
-davantage. La différence d’âge qui les séparait ne leur permettait pas
-de se comprendre entièrement. Quoique frappées par la même épreuve,
-elles n’avaient pas la même façon de souffrir. Mme de Clet, qui ne
-s’était jamais éloignée de la religion, y trouvait tout naturellement sa
-force et sa consolation. Son âme simple et enthousiaste se jetait en
-Dieu avec une impétuosité toujours nouvelle. Sa foi était inébranlable,
-sa ferveur ne connaissait ni sécheresse, ni déclin. Laurence, toujours
-torturée par le doute, s’étonnait d’une ardeur si constante. Mais quand
-le désespoir la glaçait jusque dans la moelle des os, elle se
-réchauffait avec délices près de ce cœur toujours brûlant. C’était
-maintenant Mme de Clet qui la soutenait, la réconfortait, lui parlait
-d’espérance. Elle l’adorait, l’appelait sa fille chérie. Elle avait,
-pour lui témoigner son affection, des effusions qui bouleversaient la
-jeune femme.
-
---Je n’ai pas le droit de me plaindre, lui disait-elle souvent. Dieu est
-bon puisqu’il m’a donné en vous un tel trésor. Oh! sans doute, j’ai hâte
-de rejoindre au ciel mon Cyril. Pourtant, vous m’enchaînez à la terre.
-Oui, pour vous, à cause de vous, je désire vivre quelques années encore.
-
-Laurence s’émerveillait d’une telle tendresse. La pensée qu’une créature
-humaine l’aimait et avait besoin d’elle lui rendait la vie supportable
-encore. Chaque semaine, elle allait passer deux ou trois après-midi à
-Bourg-la-Reine. Mme de Clet lui racontait l’enfance de Cyril, lui
-redisait ses moindres paroles. Elles relisaient ensemble ses lettres.
-Son souvenir, qui prenait pour Laurence une acuité si douloureuse alors
-qu’elle était seule, lui était infiniment doux quand Mme de Clet
-l’évoquait avec elle. Ces longues conversations, ces réunions lui
-devenaient absolument nécessaires. Elle s’attristait souvent en songeant
-que sa vieille amie, vraisemblablement, mourrait avant elle, qu’il lui
-faudrait la perdre et la pleurer.
-
-Le temps passait. Nul n’espérait plus revoir jamais la paix. Privée du
-revenu que lui rapportait sa maison de Sedan, Laurence se trouvait aux
-prises avec les plus grandes difficultés pécuniaires. Les Arêle,
-toujours généreux, lui servaient et venaient de lui assurer par
-testament une rente annuelle de trois mille francs. Son loyer, trop
-élevé, absorbait les deux tiers de cette somme. Et elle avait, tout en
-vivant avec économie, entamé fortement son petit capital. La guerre
-menaçant de durer toujours, il lui fallait trouver un moyen de se
-suffire avec ses minces ressources. Juliane parvint à résoudre ce
-problème, en apparence insoluble. Quoique dépourvue de toute bonté
-réelle, elle était naturellement obligeante. Laurence, d’ailleurs, à
-plusieurs reprises, lui avait prêté de l’argent qu’elle n’avait pu lui
-rendre. Cette dette et le respect inné de la solidarité familiale
-stimulèrent sa froide charité. Dans la maison qu’elle habitait, avenue
-d’Orléans, au rez-de-chaussée, un petit logement de garçon, composé de
-deux pièces agréables et claires et d’un cabinet de toilette, se
-trouvait libre. Cette bonbonnière se louait huit cents francs par an.
-Mais l’absence de toute cuisine semblait la rendre inhabitable pour une
-femme. Juliane leva cet obstacle, en proposant à sa belle-sœur de
-prendre ses repas chez elle, moyennant une pension extrêmement modique.
-Cette combinaison, qui devait mêler si intimement sa vie à celle de deux
-êtres qu’elle ne pouvait aimer, épouvanta Laurence. Elle se soumit
-pourtant à la nécessité et donna congé de son appartement.
-
-De son côté, Mme de Clet cherchait à déménager. Elle avait pris en
-horreur sa grande maison de Bourg-la-Reine, où elle retrouvait partout
-de trop déchirants souvenirs. Le peu d’argent que Cyril lui avait laissé
-était épuisé. Trop pauvre pour conserver une bonne, elle ne pouvait
-habiter sans danger une demeure absolument isolée. Pour accroître un peu
-son revenu, elle se décida à vendre une grande partie des meubles
-anciens et rares qu’elle avait toujours conservés à travers tous les
-avatars de sa fortune. Des amis dévoués les lui achetèrent à l’avance et
-les payèrent un bon prix. Elle se reconstitua ainsi un certain capital
-dont les intérêts, joints aux loyers que lui rapportait son immeuble de
-Dijon, devaient la préserver du besoin.
-
---Je veux rentrer à Paris, disait-elle à Laurence, vivre tout près de
-vous et je serai heureuse.
-
-Elles visitèrent ensemble des appartements. A l’avance, Mme de Clet se
-déclarait sans exigence. «Une cabane me suffira, affirmait-elle, si je
-puis vous voir facilement, ma chère Laurence.» Dès qu’elle entrait dans
-les logis étroits, que ses ressources lui permettaient seuls d’aborder,
-sa résignation se changeait en révolte. Elle ressortait précipitamment.
-
---Oh! oh! quelle affreuse cage, s’écriait-elle avec dégoût, j’y mourrais
-au bout de trois jours. Malgré ma pauvreté, il me faut, pour rester en
-bonne santé, de l’air, de l’espace, des pièces peu nombreuses mais
-grandes, un jardin. Cherchons hors de Paris, les environs immédiats sont
-bien desservis, je viendrai facilement vous voir.
-
-Elles trouvèrent en banlieue des rez-de-chaussée avec jardin. Ils
-étaient extrêmement vastes et délabrés. Mme de Clet les visitait en
-frissonnant.
-
---Brr..., disait-elle, comme je sentirai doublement ma solitude dans ces
-grandes baraques!
-
-Laurence excusait ces contradictions, comprenant qu’il est permis à tout
-être affligé de ne pas savoir ce qu’il veut. Elle cherchait avec
-patience une combinaison qui pût satisfaire entièrement Mme de Clet.
-
---Au fond, lui dit un jour celle-ci, ce qu’il m’aurait fallu, c’est la
-province ou la campagne. Tenez, j’ai reçu hier une lettre d’une ancienne
-amie qui a perdu comme moi son fils unique. Elle s’est retirée dans un
-couvent à Lourdes. Elle est complètement indépendante, mais non point
-seule. Les dames pensionnaires sont charmantes. Je pourrais avoir une
-grande chambre, exposée au midi, la jouissance d’un parc immense, une
-nourriture succulente, tout cela pour huit francs par jour. C’est
-presque incroyable. On dit qu’à Paris, bientôt, les restrictions vont
-devenir terribles. Là-bas, nulle privation à craindre: pas besoin de
-chauffage, le climat est divin. Le couvent possède des vaches, des
-poules. On a du lait à volonté, des œufs d’une fraîcheur exquise. Et
-quelle atmosphère religieuse, on est à la source des grâces,
-ajouta-t-elle, confondant dans un même enthousiasme ces divers avantages
-matériels et spirituels.
-
---Sans doute, approuva complaisamment Laurence, ce couvent eût été le
-rêve peut-être pour nous deux.
-
-Mais sa pauvreté l’enchaînait au foyer de son frère et il était entendu
-que Mme de Clet ne pouvait la quitter. Elle s’étonnait un peu de voir
-celle-ci entretenir une correspondance suivie avec son amie de Lourdes
-et réclamer sans cesse de nouveaux renseignements. Elle la pressait
-d’arrêter avenue du Maine un appartement petit, mais qui lui semblait
-acceptable. Mme de Clet ajournait sans cesse sa décision. Un après-midi
-elle accueillit Laurence avec une tendresse plus vive encore que de
-coutume.
-
---Ah! je vais vous faire de la peine, lui dit-elle tristement, mais sans
-aucun embarras. Pourtant vous m’approuverez, j’en suis sûre.
-Figurez-vous que j’ai reçu une lettre de Lourdes hier. On m’avertissait
-qu’il restait une seule belle chambre dans le couvent, qu’elle était
-demandée par trois personnes, que si je la voulais, il fallait l’arrêter
-immédiatement par dépêche. Que faire? Vous êtes témoin que je ne trouve
-rien à Paris ni en banlieue. Laisser échapper cette chambre et tant
-d’avantages, c’était de la folie peut-être. J’aurais voulu courir chez
-vous, vous consulter, il était trop tard. J’ai passé toute ma nuit à
-prier, à pleurer, demandant à Dieu, à Cyril, de me guider. Le matin
-venu, je n’ai plus hésité, j’ai télégraphié pour arrêter la chambre, Ah!
-si je ne vous avais pas, Laurence, je partirais joyeuse, sans rien
-regretter, mais c’est un affreux chagrin pour moi de vous quitter, même
-momentanément.
-
-Laurence demeura un instant immobile, silencieuse et comme foudroyée.
-
---Momentanément, dit-elle enfin, répétant avec effort ce mot qui l’avait
-particulièrement frappée. Momentanément? Vous voulez dire pour toujours?
-C’est une séparation absolue, définitive.
-
---Je mourrais, si je croyais cela, s’écria Mme de Clet. Vous viendrez me
-voir chaque année, ou c’est moi qui viendrai.
-
-La jeune femme la regardait avec stupeur. Elle savait que leurs
-ressources respectives ne leur permettraient jamais d’entreprendre de
-tels voyages. Elle trouva des arguments d’une indéniable évidence pour
-démontrer que toute réunion leur serait désormais impossible. Mais Mme
-de Clet refusa de se laisser convaincre. Elle sourit et leva les yeux au
-ciel d’un air inspiré.
-
---Dieu nous aidera, dit-elle; il ne m’enverrait pas là-bas si vous ne
-deviez m’y rejoindre. Pour nous réunir, il fera naître des occasions
-inattendues, nous donnera l’argent nécessaire. Je le lui demanderai
-tellement qu’il m’exaucera, j’en suis sûre. Si je n’avais pas cette
-certitude, je ne partirais pas!
-
-Elle ne mentait pas. C’était une âme parfaitement noble, incapable de
-perfidie, mais qui, volontiers, se nourrissait d’illusions, prenant ses
-désirs pour la réalité. Dominée par son enthousiasme pour Lourdes, elle
-supprimait avec la plus sincère mauvaise foi le seul obstacle qui l’eût
-empêchée de partir. Elle devinait obscurément qu’un climat agréable, un
-beau site, une atmosphère saine et paisible, un certain bien-être
-physique, l’absence de tout souci matériel, mieux que la plus solide
-amitié, rendent la vie supportable. Cependant, son instinct seul la
-poussait à choisir la meilleure part, à rechercher des avantages que sa
-raison dédaignait. Elle n’avait fait aucun calcul égoïste. Elle
-sacrifiait Laurence et ne le savait pas. Mais celle-ci, incapable de
-comprendre cette absolue candeur, se crut victime d’une monstrueuse
-hypocrisie.
-
---Hélas! songeait-elle indignée, tant de protestations cachaient donc
-tant d’indifférence? Elle ne pouvait vivre sans moi. Mon affection était
-son seul bonheur et mon cœur son asile. Pourtant elle m’abandonne. C’est
-une abominable trahison, la plus noire du monde.
-
-Son chagrin fut si violent que, dès le lendemain, elle tomba malade.
-Elle dut rester toute une semaine au lit avec une forte fièvre. Mme de
-Clet vint la voir tous les jours. Un après-midi, la trouvant mieux, elle
-fondit en larmes:
-
---Oh! Laurence, que j’ai souffert durant ces huit jours, dit-elle. Les
-mères, voyez-vous, s’inquiètent toujours follement pour leurs enfants.
-Je vous ai crue perdue!
-
-«Elle m’aime, songea Laurence abasourdie. Je ne comprends rien à ces
-cœurs mortels. Elle m’aime, c’est indéniable, mais à sa manière. Tout le
-monde aime à sa manière qui n’est jamais la bonne. Sans doute j’ai dû
-parfois décevoir les autres autant qu’ils m’ont déçue. Il faut être
-indulgente.»
-
-Elle témoignait toujours à Mme de Clet la même tendresse. Mais l’effort
-qu’elle devait faire pour lui cacher sa peine l’accablait de fatigue.
-Cette amitié, autrefois si consolante, devint son supplice. Il lui
-fallait dépenser tout ce qui lui restait d’énergie, de force d’âme dans
-ses visites à Bourg-la-Reine. Le reste du temps, elle passait ses
-journées dans son lit, se nourrissait à peine, n’ayant plus le courage
-de préparer ses repas. Sa santé s’altéra et sa faiblesse accrut encore
-sa sensibilité. Devant les autres, elle parvenait encore à se dominer.
-Seule, un bruit inattendu, une porte claquant brusquement, la moindre
-douleur physique, lorsque par hasard elle se heurtait à quelque meuble,
-lui arrachaient des larmes. La mort de Royale Egypte, qui s’éteignit un
-matin sans souffrance, lui fit une peine affreuse.
-
---Comme la vie est chose précaire! se dit-elle. Après tout, il vaut
-mieux que Mme de Clet s’en aille. Je ne la verrai pas mourir.
-
-Le départ de Mme de Clet pour Lourdes coïncida avec le déménagement de
-Laurence qui dut subir à la fois toutes les ruptures. Elle dit adieu à
-sa jeunesse, à son passé en quittant l’appartement où elle avait vécu
-près de Cyril, malheureuse et pourtant comblée, des heures qui restaient
-sa seule richesse. Il lui fallut passer sans transition, de cette
-atmosphère triste mais recueillie et pleine d’amour, dans un foyer sans
-chaleur ni tendresse. Les deux premiers repas pris chez son frère lui
-furent horriblement pénibles. Etrangère parmi ces gens satisfaits, elle
-écoutait avec un sentiment de glacial isolement les phrases pompeuses de
-Juliane, les plaisanteries d’André, les réflexions extraordinaires de
-leur fillette, enfant trop précoce, déjà mondaine et précieuse comme sa
-mère. Laurence passa une mauvaise nuit et, le lendemain, se leva de
-bonne heure pour aller conduire Mme de Clet à la gare.
-
-On était au mois de février 1917. Depuis plusieurs semaines, chaque nuit
-la température descendait à dix-sept et dix-huit degrés au-dessous de
-zéro. Ce matin-là, le froid était plus pénétrant encore que de coutume.
-Un vent coupant et âpre neutralisait les efforts nonchalants du soleil
-pâle et tout empaqueté de brumes.
-
---Certes, je serai mieux à Lourdes par un hiver pareil, disait Mme de
-Clet, frissonnant sous son lourd manteau de voyage. Il y a entre les
-Pyrénées et Paris une grande différence de température, on me l’écrit
-encore ce matin. Là-bas, durant le jour, on se croirait en été; les
-nuits seules sont froides. Mais, Laurence, loin de vous, j’aurai
-toujours le cœur glacé.
-
---On ne saurait tout avoir, répondit doucement Laurence.
-
-Elle parlait sans aucune amertume. Elle désirait sincèrement que toute
-déception fût épargnée à Mme de Clet.
-
---Car maintenant, songeait-elle, quoi qu’il arrive, je ne pourrai plus
-rien pour elle. Cyril, ce n’est pas ma faute! Vous me l’aviez laissée,
-j’aurais voulu lui être douce. C’est elle qui m’abandonne.
-
-Arrivées à la gare, bien avant l’heure du départ, les deux femmes
-s’installèrent dans un compartiment vide. Mme de Clet avait pris dans
-ses mains les mains de Laurence et, d’une voix émue, elle lui disait les
-choses les plus tendres, les plus touchantes. La jeune femme, accablée,
-répondait à peine. Elle ne s’expliquait pas comment un être qui l’aimait
-si sincèrement pouvait volontairement la quitter pour toujours. A vrai
-dire, ce départ était en grande partie son œuvre. Elle n’avait rien fait
-pour l’empêcher, elle n’avait pas tenté de combattre les influences
-auxquelles Mme de Clet obéissait inconsciemment. La vie est une lutte
-acharnée où, pour ne point tomber dans le dernier malheur, il nous faut
-constamment nous défendre contre nos meilleurs amis mêmes, incapables
-qu’ils sont de deviner nos moindres chagrins. Ah! si en cet instant, à
-cette heure pourtant tardive, Laurence avait avoué sa peine; si,
-invoquant le nom de Cyril, elle avait supplié sa mère, disant: «Ne me
-quittez pas, de grâce, je n’ai plus que vous moi aussi, et je ne puis
-vivre à jamais seule au milieu d’étrangers!» Si elle avait parlé,
-peut-être Mme de Clet, comprenant enfin le mal qu’elle lui faisait,
-fût-elle descendue du train pour la suivre, renonçant à ses projets. Les
-cœurs humains ne sont pas inexorables. Ils se sacrifient volontiers à
-ceux qui les implorent. Les faibles trouvent partout aide et protection.
-Mais ceux qui, trop fiers pour se plaindre, dissimulent leur souffrance
-secrète, ceux-là ne rencontrent, la plupart du temps, nul secours. Parce
-qu’ils sont forts, on les charge de toutes les croix et, se détournant
-d’eux, on les fuit, on les abandonne à leur courage.
-
-Cependant, l’heure du départ approchait. Laurence descendit du train sur
-le quai. Penchée à la portière du wagon, Mme de Clet, tout en larmes,
-lui parlait:
-
---Soignez-vous bien pour moi, disait-elle, souvenez-vous que j’ai besoin
-de vous pour vivre. Oh! quelque chose me dit que nous nous reverrons
-bientôt. Ecrivez-moi souvent. Je le ferai, moi, tous les jours. Au
-revoir, n’est-ce pas, au revoir!
-
-Au moment où le train s’ébranlait, son regard, tout à coup, devint
-tellement semblable à celui de Cyril que Laurence couvrit ses yeux de sa
-main avec un gémissement. Une fois encore, son nom, prononcé par une
-voix connue, lui entra dans le cœur comme une flèche douce et
-empoisonnée. Puis brusquement les cris des employés, les sifflements
-aigus de la vapeur, le grincement des roues du train sur les rails
-formèrent autour d’elle la grande rumeur de l’adieu. Lorsqu’elle rouvrit
-les yeux, la voie devant elle était vide. Sur le quai, les rares
-personnes venues pour accompagner quelque voyageur se hâtaient vers la
-sortie. Elle les suivit machinalement, chancelant comme un aveugle que
-son guide a quitté et qui, pour la première fois, cherche tout seul sa
-route au milieu des ténèbres.
-
-Elle voulut rentrer chez elle à pied, cherchant instinctivement dans le
-mouvement et la marche un étourdissement salutaire. Il y avait ce
-matin-là beaucoup de monde par les rues, car, malgré le froid, ce temps
-sec invitait à la promenade. Laurence, au milieu de cette foule, sentait
-plus cruellement sa solitude et sa détresse. Elle regardait avec une
-attention extrême tous ces passants, s’étonnant de voir tant de visages
-si calmes, si indifférents, parfois même dilatés par le rire, quand
-chaque jour tant d’hommes mouraient au front, quand la vie était si
-tragique. Par moments, il lui semblait que ces inconnus la dévisageaient
-avec curiosité, remarquaient sa démarche chancelante, ses traits
-défaits, ses yeux hagards. Alors, elle se redressait, s’efforçait de
-prendre une attitude ferme, raidissant tous les muscles de son visage.
-
---Quelle contrainte, songeait-elle, et comme on est mal pour souffrir au
-milieu des hommes! Même dans les temps de calamité publique, la douleur
-sera toujours pour eux un étonnement et un scandale. Tout être
-malheureux est retranché du monde, sa place est parmi les bêtes, dans le
-désert, dans la forêt!
-
-La forêt! Longtemps après qu’elle l’eut prononcé, ce mot retentissait
-encore dans son cœur. Dominant la rumeur de la rue, il bruissait, il
-frémissait, imitant à lui seul le murmure des arbres. Elle se souvint
-des années passées près d’eux, à Fontainebleau; du serment qu’elle leur
-avait fait. Elle espéra en eux. Il lui semblait que seuls ils sauraient
-encore lui rendre un peu de paix. En cette heure où tout lui manquait,
-la forêt lui apparaissait comme son unique asile, car la nature ne peut
-ni trahir, ni mourir. Sa splendeur est sans déclin, sa douceur
-éternelle. Laurence, les yeux demi-fermés, ne voyant déjà plus que
-futaies, branches entrelacées, rochers noirs, marchait plus lentement,
-obsédée par le désir de la fuite et du voyage.
-
-Soudain, au coin d’une rue, la devanture d’un bijoutier attira ses
-regards. Un instant, elle s’immobilisa, réfléchissant devant ces objets
-scintillants. Puis, s’étant dégantée, elle entra délibérément dans le
-magasin et, lorsqu’elle sortit, elle ne portait plus au doigt une bague
-en diamants et rubis que son père lui avait donnée, mais elle serrait
-dans son petit sac quelques billets de banque.
-
-En arrivant au seuil de sa maison, elle croisa son frère qui rentrait:
-
---Eh bien! dit-il en lui serrant la main, comment va? Froidement! Quelle
-bise! Un rude temps pour ceux du front. On dit que quelques morts ont eu
-les pieds gelés cette nuit dans leurs tombes.
-
-Il avait pris, depuis le début de la guerre, le goût des plaisanteries
-macabres. Laurence eut horreur de lui. Elle se détourna, disant:
-
---Je suis un peu souffrante, préviens ta femme. Je ne déjeunerai pas.
-
-Lorsque Juliane, un peu plus tard, descendit pour prendre de ses
-nouvelles, elle achevait de préparer son sac de voyage et annonça à sa
-belle-sœur son départ pour Fontainebleau.
-
---Comment, s’écria Juliane suffoquée, vous partez, aujourd’hui, par ce
-froid... sans aucun motif? Voyons, ma chère, c’est insensé! Avez-vous
-tant d’argent pour le jeter ainsi par les fenêtres? Et qui finira votre
-installation?
-
-Elle désignait d’un geste accusateur les objets qui, déballés hâtivement
-par les déménageurs, s’entassaient sur le parquet dans un désordre
-inextricable.
-
---Bah! dit Laurence avec indifférence, j’ai toute ma vie pour ranger
-cela et je reviendrai dans deux jours. L’argent nécessaire, je l’ai
-trouvé. Il faut que je parte au plus tôt.
-
---Vous êtes attendue, sans doute? interrogea Juliane ironiquement.
-
-Laurence acquiesça d’un signe de tête.
-
---C’est vrai, dit-elle rêveusement. J’ai pris jadis avec les arbres un
-rendez-vous auquel je ne puis manquer.
-
-Juliane éclata de rire.
-
---Avec les arbres! Vous avez quelque chose d’urgent à leur dire?
-
-Laurence demeurait insensible à ces railleries. Elle murmura très bas,
-avec une expression douce et hagarde:
-
---En effet... oui... quelque chose d’urgent... je vais leur redemander
-mon âme.
-
-Cette fois, Juliane, calmée brusquement, la crut folle. Elle prit le ton
-condescendant d’une grande sœur, gourmandant une enfant déraisonnable.
-
---Oui, je comprends, dit-elle. Mme de Clet est partie ce matin. Vous
-avez de la peine. Mais, ma pauvre petite, la vie nous envoie chaque jour
-une épreuve nouvelle qu’il convient de supporter stoïquement.
-L’accomplissement du devoir quotidien, si mesquin soit-il, est le
-meilleur remède aux pires chagrins. Tenez, nous allons ranger tout cela
-à nous deux. Ne pensez plus à vos chimères. Ce soir vous serez déjà
-mieux.
-
-Laurence secoua la tête.
-
---Non, Juliane, c’est là-bas seulement que je puis guérir. Ne me grondez
-pas. Laissez-moi partir. Merci, vous êtes bonne. Oh! vous l’avez
-toujours été pour moi.
-
-Dans un geste de subit abandon, inclinant sa tête sur l’épaule de sa
-belle-sœur, elle l’embrassa. Et son visage était si triste que Juliane,
-émue malgré sa sécheresse, se retira sans dire un mot.
-
-
-
-
-XII
-
- Et, l’esprit égaré, il s’en alla, emportant son supplice et son
- cœur furieux.
-
- HOMÈRE.
-
-
-Partie à l’aventure, Laurence dut attendre pendant trois heures à la
-gare de Lyon avant de trouver un train qui se forma péniblement, partit
-avec un retard considérable, et, non content de s’arrêter à chaque
-station, stoppa plusieurs fois en pleine campagne, flânant et se
-traînant, comme s’il n’avait aucun but, aucun espoir d’arriver jamais
-nulle part. La jeune femme n’atteignit Fontainebleau qu’à neuf heures du
-soir, et là, seuls l’accueillirent, au sortir de la gare, la nuit triste
-et le rude hiver.
-
-Une voiture mal suspendue, grinçante, cahotante, traînée par un cheval
-défaillant, l’emmena à travers les rues noires vers le centre de la
-ville. Appuyée sur les durs coussins qui sentaient le moisi et la
-pourriture, Laurence se réjouissait d’avoir froid. Elle ne pensait à
-rien, ne souffrait plus. Son corps grelottant, sa chair misérable,
-désiraient comme le bonheur suprême un asile, un feu, la douceur d’une
-chambre claire et chaude.
-
-Mais l’hôtel où elle descendit ne lui offrit pas, dès l’abord, le
-bien-être matériel qu’elle espérait goûter. On croyait, en y entrant,
-passer d’une rue éventée à une rue plus froide encore. Le charbon
-manquait, cette année-là, dans toute la France et le calorifère n’était
-pas allumé. Dans ces murs délabrés de maison provinciale, stagnait un
-air plus âpre encore que celui du dehors. Une servante, emmitouflée de
-châles épais, conduisit la voyageuse dans une chambre morne où Laurence
-but sans plaisir un thé tiède, grignota quelques gâteaux qui semblaient
-vieux de plusieurs siècles. Puis, tout de suite, elle se déshabilla, se
-glissa dans des draps humides et s’endormit d’un sommeil de plomb.
-
-Lorsqu’elle se réveilla le lendemain matin, elle aperçut, derrière ses
-volets clos, une clarté étrange qui n’était pas celle du soleil. La
-femme de chambre, en lui apportant son déjeuner, lui apprit que la neige
-était tombée durant la nuit et, ouvrant les persiennes, découvrit un pan
-de toit étincelant sous un ciel sombre. Puis elle entassa dans la
-cheminée une pyramide de bûches minces et alluma un feu ardent dont
-toute la chambre fut égayée. Laurence, pour avoir moins froid, quitta
-son lit, s’enveloppa de son manteau, s’installa au coin de l’âtre,
-contemplant, avec le sourire ébloui d’une enfant malheureuse, la belle
-flamme dansante. Elle but à petites gorgées, lentement, son thé du
-matin. Quand elle fut réchauffée, réconfortée, elle s’approcha de la
-fenêtre et souleva le rideau.
-
-En face d’elle, la neige s’allongeait comme un tapis sur les toits,
-ceignait d’un cordon diamanté les balustrades des croisées, parait
-somptueusement la laideur ordinaire des maisons. En bas, sur la
-chaussée, sur les trottoirs, passaient sans interruption des camions
-militaires, une foule bariolée d’officiers, d’infirmières, de soldats
-aux uniformes variés. Malgré cette animation inusitée, sous ce voile
-éblouissant, Laurence reconnaissait parfaitement la rue Grande, la
-vieille rue provinciale, étroite, encaissée entre des façades inégales
-et de noirs magasins. Devant ce décor familier où rien n’avait changé,
-elle mesurait mieux l’immense transformation opérée en elle et qui
-n’était pas l’œuvre unique du temps. Pour l’accabler et la vieillir
-ainsi, il avait fallu la douleur de l’amour, la seule qui flétrisse une
-âme féminine, la marque pour toujours, car les autres peines, si vives
-qu’elles soient, n’altèrent pas la jeunesse. Huit ans auparavant, en
-quittant Fontainebleau, Laurence gardait encore, en dépit des épreuves
-subies, un courage intact, une ardeur frémissante, la possibilité d’être
-heureuse. Elle ne connaissait pas Cyril. Elle espérait en lui sans
-l’avoir jamais vu. Et, en un instant, il lui était devenu plus
-nécessaire que tout au monde. Il avait décuplé pour elle la valeur des
-années, lui apportant chaque jour des émotions nouvelles, des chagrins
-inoubliables. Il était descendu dans sa mémoire plus profondément
-qu’aucun souvenir, remplaçant tout ce qu’elle avait aimé. C’est parce
-qu’il l’avait quittée qu’elle était seule, errante, et partout
-étrangère. Appuyée sur lui, ou certaine qu’il était encore sur la terre,
-elle eût goûté quelque douceur à chercher dans la ville les traces de
-son passé. Mais, puisqu’il n’était plus là pour la consoler de tout,
-pourrait-elle supporter ce sombre pèlerinage, évoquer tant de deuils,
-sans lui irréparables? Que retrouverait-elle dans sa course inutile à
-travers des ruines? Seulement les ombres de son père et d’Ursule, une
-maison dont le seuil lui était interdit; seulement des indifférents,
-incapables de comprendre son malheur, des ennemis qui s’en réjouiraient;
-peut-être Lucie Jaffin, l’œil au guet, toujours prête à se réjouir de la
-douleur des autres. Laurence frissonnait en songeant à cet affreux
-visage. Elle avait peur des vivants, peur des fantômes, peur de tout ce
-qui pouvait ranimer la douleur qu’elle supportait si mal et
-qu’apaiserait, croyait-elle, miraculeusement la forêt.
-
-Elle décida de ne pas sortir encore, s’habilla lentement, puis, s’étant
-agenouillée, fit sa prière. Mais les formules habituelles avaient fui sa
-mémoire et seul lui montait aux lèvres un verset connu, un grand cri de
-détresse: «Mon Dieu, jetez vos regards sur moi; prenez pitié de moi, car
-je suis seul et pauvre!»
-
-L’heure du déjeuner la surprit, inerte, rêvant devant son feu. Elle
-descendit et s’installa près d’un poêle en faïence qui chauffait
-imparfaitement la grande salle à manger. L’odeur des mets lui était
-agréable, jusqu’au moment où, s’étant servie avec plaisir, elle portait
-à sa bouche la nourriture tout d’abord désirée. Alors une nausée subite
-la faisait défaillir; elle repoussait son assiette avec dégoût,
-attendait impatiemment le plat suivant pour éprouver encore la même
-répulsion. Autour d’elle, rapprochés du feu le plus possible, une
-vingtaine de convives déjeunaient. C’étaient, pour la plupart, des
-militaires de tous grades. Quelques-uns s’isolaient avec une femme,
-épouse, mère, sœur ou maîtresse, à des tables particulières. Les autres,
-groupés à la table d’hôte, riaient très haut, parlaient fort. Parfois
-ils prononçaient gaiement des noms tragiques: Charleroi, Verdun, Les
-Eparges. Ils avaient tous été au front, couru de grands dangers, reçu de
-graves blessures. Pourtant ils étaient sains et saufs. Laurence,
-songeant à Cyril mort, regardait avec une amère jalousie ces vivants.
-Elle prit à la fin du repas deux tasses de café, puis, ranimée par ce
-brûlant breuvage, elle sortit de l’hôtel et, tout droit, par la rue
-Grande et le boulevard de Paris, gagna la forêt.
-
-Elle ne l’avait jamais vue sous cet aspect polaire, car, durant les
-hivers peu rigoureux où elle habitait Fontainebleau, la neige n’était
-jamais tombée que pour fondre presque aussitôt. Aujourd’hui, sa nappe
-étincelante, légère mais durcie par la gelée, recouvrait la terre. Son
-éclat éclipsait aisément celui du ciel terne et toute la clarté du jour
-semblait venir du sol, de ce blanc tapis scintillant qui s’étendait à
-l’infini.
-
-Autrefois, quand elle avait vingt ans, Laurence se fût vite familiarisée
-avec le blanc désert où elle venait d’entrer. Elle eût partagé sans
-effort le recueillement ascétique des arbres, semblables à des moines
-sous leurs blancs capuchons. Désarmée par ses adorations ferventes, la
-grande magicienne, qui avait changé la forêt, eût, d’un coup de
-baguette, aboli dans sa mémoire le souvenir, endormi son âme jeune et
-libre encore, prompte à subir toute influence. Maintenant, nulle autre
-beauté que celle d’un visage ne devait plus la subjuguer. La douleur
-l’entourait comme une muraille. Les fantômes de ses amis perdus la
-gardaient, l’isolaient, la retranchaient du monde, lui voilaient la
-splendeur des choses extérieures. Nulle communion ne pouvait s’établir
-entre la nature, pétrifiée par l’hiver, et ce cœur fermé par le sceau de
-l’amour.
-
-Sans comprendre les causes de cette mésintelligence, elle accusait les
-bois hostiles qui semblaient s’ouvrir à regret devant elle, tandis que,
-refaisant instinctivement sa dernière promenade, elle montait par la
-route du Bouquet-du-Roi vers la Cathédrale:
-
---Ne me reconnaissez-vous point, disait-elle, beaux arbres, mes
-confidents? N’aurez-vous point pour moi un geste d’accueil ou de pitié,
-me refuserez-vous tout asile? En si peu de temps, ingrats, m’avez-vous
-oubliée? Ou bien, durs et bornés, n’avez-vous, ainsi que les hommes,
-qu’insultes et dédains pour les naufragés de la vie? Vous les
-victorieux, vous les triomphateurs qui, toujours debout, résistez aux
-vents, aux orages, à l’hiver, ne cédant qu’à la foudre, chers arbres,
-n’ayez pas horreur de moi, à cause de mes larmes, car ce n’est pas une
-mince douleur qui a pu détruire mon courage, jadis formé par vous. J’ai
-été dépouillée de tout: rien ne m’a été laissé de tous les biens qui
-m’étaient nécessaires. Un moment je me suis trouvée riche, presque
-heureuse. Je m’appuyais sur des vivants tendres et forts. Je les
-retenais d’une étreinte puissante et que je croyais éternelle, mais ils
-m’ont été arrachés. Mon père, Ursule, Cyril! Tous perdus! Une amie
-cependant m’était restée, une seule! C’était trop encore. Elle m’a
-abandonnée. O forêt! selon mon serment, n’ayant plus rien, je viens à
-toi. Reçois-moi, berce-moi sur ton sein maternel. Donne-moi la force et
-la paix. Dis-moi pourquoi j’ai tant souffert.
-
-Et une réponse lui parvint, précise et simple: «Parce que tu as donné
-tout ton cœur à la créature périssable, cherchant en elle tes seules
-délices, alors que l’amour humain n’aboutit qu’à la trahison.»
-
-Dans le grand silence qui pesait sur la forêt, cette sentence retentit
-longtemps, comme si, successivement, chaque arbre, s’éveillant d’un
-profond sommeil, se plaisait à la répéter. Et Laurence méditait cette
-explication qui lui révélait enfin complètement l’horreur de la vie.
-Oui, c’était vrai, l’amour humain, maudit et condamné, se trouvait
-réduit à tromper sans cesse, à se briser contre l’infranchissable
-solitude où languit, malheureux et inaccessible, tout être mortel.
-Elle-même, si acharnée, si fidèle en ses affections, n’avait-elle pas
-dû, l’un après l’autre, abandonner ceux qu’elle aimait? En dépit de ses
-efforts, elle n’avait pu sauver son père de la douleur, ni le défendre
-contre la folie. Ursule était morte loin d’elle et, peu à peu, reprise
-par la force de la jeunesse, elle les avait oubliés pour Cyril. A lui,
-du moins, elle s’était crue liée indissolublement. Elle défiait l’espace
-et le temps de les séparer jamais. Elle aurait juré que sa vie dépendait
-de la sienne, qu’aucune douleur ne pouvait le frapper sans retentir
-aussitôt dans son cœur. Pourtant, au moment où la mitraille le
-renversait mourant sur un champ de bataille, nul pressentiment ne
-l’avait avertie. Elle demeurait tranquille, tandis que, sur un lit
-d’hôpital, soldat inutile et brisé dont on se détournait déjà, il avait
-prononcé son nom avec des larmes. Cette heure, qui pour lui était la
-dernière, l’heure tragique, suprême, pleine de visions et de fantômes,
-pour elle avait été simple, douce, pareille aux autres. Peut-être
-regardait-elle en souriant la lumière d’un beau jour, à l’instant même
-où il sombrait dans la nuit éternelle. Sans qu’elle l’assistât d’une
-prière, d’un cri de pitié, il avait subi les grandes épouvantes de
-l’agonie. Lui, son idole et son amour, il était, comme tous les hommes
-avant lui, entré seul dans la mort.
-
-Et soudain une autre pensée l’accabla:
-
---Si moi, qui n’avais que Cyril au monde et qui toujours étais en peine
-de lui, je n’ai pu deviner ses souffrances, savoir qu’il me quittait,
-être avec lui toujours, au moins par la pensée, comment lui, du haut du
-ciel, pourrait-il encore me suivre, me rester fidèle? N’est-il pas
-séparé de moi par des abîmes de joie? Tandis que j’erre, perdue, dans
-ces déserts de neige, n’est-il pas au centre du feu, retranché dans la
-paix incommunicable? Peut-il se souvenir de mon visage devant la face de
-Dieu? Non, il m’oublie. Il m’a trahie avec les astres et les anges.
-
-Alors, elle précipita sa marche. Elle allait, elle courait presque,
-portant en elle, ainsi qu’un aiguillon furieux, son amour indigné. Son
-cœur n’exhalait que reproches, blasphèmes, accusations. Séparée de tout
-et de Cyril même, elle songeait avec un indicible désespoir à cette âme
-exultante au ciel.
-
-Elle parvint enfin au carrefour des Cépées. Là, quittant la grande
-route, elle s’enfonça sous les piliers de la Cathédrale. Ce lieu jadis
-si beau, si riant, quand le vent de septembre chantait sous ses hautes
-nefs, était maintenant méconnaissable. Le ciel bas, couleur d’encre,
-pesait sur les arbres qui, raidis dans un gigantesque effort, semblaient
-soutenir avec peine ses nuées croulantes. L’horizon menaçant fermait de
-draperies mortuaires ce temple sinistre où, sur la blancheur crue de la
-neige, ressortaient, avec un relief funèbre, les troncs humides et
-sombres des hêtres. Dans cet étrange paysage, tout était blanc ou noir
-et rien n’avait gardé les couleurs de la vie. Laurence se crut parvenue
-au dernier cercle de l’enfer. Elle avançait avec l’espoir de revoir
-enfin la terre brune et familière, une feuille, peut-être un pan de ciel
-bleu. Mais devant elle, à l’infini, s’entr’ouvraient les mêmes étendues
-glacées. Partout le ciel était fermé, la terre maudite. Partout elle se
-sentait poursuivie, cernée par la solitude.
-
-Soudain, dans l’effort qu’elle fit pour franchir un talus glissant,
-quelque chose se déplaça sous son corsage avec le bruit léger d’un
-papier qu’on froisse. La lettre de Cyril reposait toujours sur sa
-poitrine. Elle n’avait pas tout perdu! Ce dernier trésor lui restait
-encore.
-
---Vais-je l’ouvrir? songeait-elle. Vais-je épuiser d’un seul coup ma
-dernière richesse? Pourquoi différer plus longtemps? N’ai-je pas atteint
-le point culminant du malheur? Si rien ne me vient en aide, j’ai peur de
-ne pas pouvoir vivre, fût-ce une heure. Je ne puis tarder davantage.
-
-Elle descendait à ce moment un sentier, étroit et raide, qui menait dans
-une partie de la forêt où les futaies étaient moins élevées. Dans un
-carrefour gisait le tronc d’un arbre abattu. Laurence balaya de la main
-la neige qui le couvrait et s’y assit. Ce repos lui fut doux. Elle tira
-de son corsage la lettre de Cyril, l’ouvrit et lut:
-
-«Mon régiment est au repos pour quelques jours. Je profite d’un instant
-de calme pour vous écrire, car j’ai comme un pressentiment que ma vie me
-sera bientôt demandée et votre sort me cause la plus déchirante
-inquiétude. Laurence, pauvre enfant, que deviendrez-vous si je meurs? Je
-sais que vous vivrez,--vous me l’avez promis,--mais probablement dans un
-absolu désespoir. Il faut qu’au moins quelques paroles de moi vous
-parviennent encore. Je suis extrêmement changé, et vous n’avez pas
-changé avec moi. Vous êtes toujours dans les tourments et l’ombre
-épaisse, moi je suis parvenu à la sérénité. Mon cœur, si longtemps
-inquiet, si longtemps déchiré, s’est enfin apaisé, parce que j’ai trouvé
-la vérité, l’ineffable amour, parce que Dieu est toujours avec moi.
-Dieu, Laurence! Comme ce nom seul est doux, suffisant. Je voudrais qu’il
-vous ravisse, ainsi qu’il me ravit. Je voudrais vous léguer ma foi,
-partager avec vous le trésor de ma paix, car je me sens responsable de
-votre âme qui s’est si passionnément donnée à moi. Je tremble que la
-douleur de ma mort ne vous éloigne de Dieu au lieu de vous en
-rapprocher. Laissez-moi vous éclairer, vous guider, vous montrer une
-erreur dont vous ne soupçonnez aucunement la gravité: vous m’aimez d’un
-amour démesuré, infini, dont je ne suis pas digne. Tout ce qui en vous
-désire la beauté sans ombre, l’amour sans déclin, le parfait, l’éternel,
-se trompe en s’adressant à moi. Vous me prenez pour la lumière et je ne
-suis qu’un reflet de l’auguste soleil, une étincelle de l’incorruptible
-flamme. Je ne suis, comme tout être et toute chose, qu’un ouvrage et un
-signe de Dieu. Ne vous arrêtez pas à moi, Laurence, passez outre. Allez
-à Lui; c’est Lui que vous aimez en moi sans le savoir.
-
-«Je vous connais, vous êtes si folle que vous m’accuserez peut-être
-d’insensibilité, disant: «Il a refusé mon âme!» Comprenez-moi. Aller à
-Dieu, ce n’est pas rompre tous les liens qui nous attachent aux
-créatures, mais les renouer plutôt d’une manière plus forte, plus
-durable. Je ne vous demande pas de m’oublier, bien au contraire. Je
-pense que votre place doit être à mes côtés, toujours unie à moi, et,
-comme autrefois sur la terre dans des livres périssables, lisant avec
-moi dans le livre éternel. Je n’imagine pas qu’au ciel même nous
-puissions être pleinement heureux, si nous n’y devions retrouver, pour
-les mieux aimer, nos amis les plus chers. Je pars le premier. Pourtant,
-là où je vais, je vous aiderai encore. Quels que soient parfois votre
-abandon, votre détresse, même si je me tais quand vous m’appellerez, ne
-doutez pas de moi. Sachez que je suis avec vous, que je vous attends et
-que je désire ardemment votre âme. Le mal que je vous ai fait, je veux
-vous en demander pardon à jamais. La douleur que je vous ai apportée, je
-veux la consoler durant l’éternité. Il n’y aura pas de repos absolu pour
-moi; tant que vous ne m’aurez pas rejoint, tant que je ne verrai pas
-sourire dans la lumière votre visage heureux.»
-
-Le ciel s’était obscurci plus encore et la neige commençait à tomber
-abondamment. Laurence ne s’en apercevait pas. Courbée en deux, le front
-dans ses mains, elle relisait la précieuse lettre qui, comme par
-miracle, répondait à ses questions, dissipait ses doutes, rassurait pour
-toujours son amour anxieux. Quand elle la sut par cœur, elle se leva.
-Tout haut, lentement, distinctement, comme pour prendre à témoin le ciel
-et la terre de son triomphe, elle dit: «Il m’aime encore!»
-
-Ces simples mots, comme une formule magique, la réconcilièrent avec
-l’univers. La forêt, tout à l’heure hostile, lui apparut comme un lieu
-enchanté, Elle venait d’ailleurs de changer encore. La neige, qui
-tombait à flots, raccourcissait les perspectives, fondait et brouillait
-les lignes du sévère paysage. Ses flocons légers flottaient, erraient
-longuement dans l’air avant de toucher le sol ou de se poser sur un
-arbre. Ils couvraient les plus minces branches d’une frondaison
-étincelante et délicate. Laurence se crut dans un verger, au printemps,
-quand le vent d’orage arrache aux arbres et jette de tous côtés des
-tourbillons de pétales. A travers cette blancheur mouvante, elle
-avançait, non plus comme un être maudit qui cherche en tremblant un
-asile incertain, mais comme une enfant bien-aimée au milieu du jardin
-paternel où tout a fleuri pour elle.
-
---Il m’aime encore, songeait-elle, mieux qu’autrefois, pour toujours. Il
-m’aime. Oui! je dois en croire sa parole et cette certitude en moi, plus
-douce qu’aucun serment. Pourquoi souffrir et regretter les jours passés?
-La vie, médiocre et malfaisante, tissait autour de nous sa trame
-d’erreurs et de malentendus. Les mots humains sans cesse nous
-trahissaient, nous imposaient leurs réticences. A tous moments, il me
-quittait. Mais la mort, au lieu de séparer, rapproche. En le perdant, je
-l’ai trouvé.
-
-Longtemps, elle marcha ainsi, exhalant vers Cyril ce cri passionné qui,
-sans cesse, retentissait en elle. Enfin, elle s’arrêta, comme pour
-attendre une réponse, et quelques termes de la lettre lui revinrent à la
-mémoire, pareils à un refus doux et inexorable: «Vous m’aimez d’un amour
-démesuré dont je ne suis pas digne. Ne vous arrêtez pas à moi, Laurence,
-passez outre. Allez à Dieu, c’est Lui que vous aimez en moi sans le
-savoir.»
-
-Elle réfléchissait, étonnée, un peu triste.
-
---Dieu, dites-vous, songeait-elle. Eh quoi! Cyril, vous n’étiez pas
-l’amour? Dieu, dites-vous! C’est bien. Je sais qu’en dehors de Lui rien
-n’existe, qu’il est le but de tout désir, que sans lui le cœur le plus
-riche connaît la privation. Mais je l’ai appelé en vain, et j’ai eu peur
-de son silence, peur de son nom formidable. Hélas! pour aller vers Lui,
-dites, quelle est la route? Celle de la douleur sans doute, puisque tout
-s’obtient par la douleur et la patience, l’être infini comme l’être
-humain. O Cyril, je ne vous ai conquis que par un long martyre. Je vous
-ai tant attendu, tant cherché, ami cher! Je ne refuserai pas de le
-chercher et de l’attendre, Lui, mon Dieu!
-
-Maintenant, l’extase où elle avait été plongée se dissipait. Après avoir
-touché le ciel, elle se retrouvait sur la terre avec la certitude d’un
-long exil. De nouveau, le poids de la vie l’accablait. Elle comprenait
-que, pour gagner la récompense éternelle, il lui faudrait beaucoup
-souffrir encore. Son premier devoir était de retourner parmi les hommes,
-d’abord à Fontainebleau, puis à Paris pour y subir son destin, pour
-reprendre la croix qu’elle avait rejetée et qu’elle acceptait de nouveau
-humblement. Alors, ayant fini sa course errante, trouvé ce qu’elle
-cherchait: son courage et son âme, elle regarda autour d’elle, essaya de
-s’orienter.
-
-Ce n’était pas une tâche aisée. Elle se trouvait dans cette partie de la
-forêt qui s’étend entre Barbison et Franchard et que sillonnent des
-sentiers pareils, réunis symétriquement, de place en place, par des
-carrefours semblables. Là, même en été, quand le soleil par sa position
-offre un point de repère, le promeneur doit consulter sa carte pour ne
-point s’égarer. Les écriteaux ne peuvent renseigner que ceux auxquels
-les moindres chemins sont depuis longtemps familiers. Mais Laurence qui,
-dans les environs directs de Fontainebleau, eût retrouvé sa route au
-milieu des ténèbres, connaissait moins bien cet endroit, déjà lointain,
-que l’absence et la neige achevaient de lui rendre étranger. Pourtant,
-gagnant le carrefour le plus proche, qui était celui de Bois d’Hyver,
-elle en fit le tour en consultant les écriteaux. Le premier, fendu par
-quelque bourrasque, n’était plus qu’un tronçon inutile. Elle déchiffra
-les autres un à un, lisant: «Route des Ventes Alexandre», «Carrefour du
-Chêne des Marais», «Route du Bois d’Hyver», «Carrefour des Monts
-Girard». Ces noms ne lui rappelaient rien. Elle s’efforça de rassembler
-ses souvenirs; mais son esprit, tourné passionnément vers les choses
-éternelles, éprouvait une extrême difficulté à s’intéresser aux réalités
-terrestres. A quoi bon, d’ailleurs, chercher un raccourci pour rentrer
-dans la ville? N’était-il pas plus simple de reprendre les chemins
-qu’elle avait suivis? Si capricieux qu’eût été son itinéraire,
-n’avait-elle pas, pour la guider, un signe sûr: la trace de ses pas que
-la neige, en tombant, n’avait pas encore effacée entièrement?
-
-Il était douteux cependant qu’elle pût refaire une marche de cinq à six
-kilomètres à travers la neige épaissie où elle n’avançait plus qu’avec
-de pénibles efforts. Après deux jours passés presque sans nourriture,
-cette longue course dans la forêt glaciale la laissait épuisée.
-Maintenant que ni le désespoir, ni l’indignation ne la soutenaient plus,
-elle éprouvait une immense fatigue et s’avouait qu’elle avait faim et
-froid. L’humidité de son manteau mouillé pénétrait ses vêtements,
-gagnait son corps transi. Ses chaussures trop légères, trempées,
-déformées et durcies par la neige, blessaient ses pieds douloureux. Elle
-n’avait pas fait cinquante pas dans la direction du retour, qu’elle
-s’arrêtait défaillante, s’appuyant à un jeune arbre comme à l’épaule
-d’un ami.
-
-Sur les bois, pesait un silence ineffable. Sans aucun bruit, la neige
-continuait à tomber, si douce, si douce, et pourtant si dangereuse. Sur
-tout ce qui se trouvait soumis à son empire, elle opérait tranquillement
-ses maléfices ordinaires, étouffant dans la nature tout vestige de vie,
-dans l’âme humaine toute énergie, toute volonté. Comment songer encore à
-la nécessité de l’action ou de la lutte, dans ce paysage irréel où tout
-semblait mirage, ombre vaine, illusions, prestiges du sommeil? Le ciel
-restait caché, la terre invisible. Les arbres, à travers le tourbillon
-blanc qui les environnait, étaient pareils à des colonnes de fumée.
-Fantôme parmi ces fantômes, Laurence s’attardait, pensant que ce repos
-lui serait salutaire, qu’il serait toujours temps de reprendre sa route.
-Elle ne songeait pas que l’heure s’avançait, que les journées de février
-sont courtes, que chaque minute, en s’écoulant, mettait en péril sa vie.
-
-Si profonde était sa rêverie, si grande sa distraction, qu’elle ne
-s’étonna pas d’entendre, dans ce désert, s’élever une voix humaine, un
-chant qui tout d’abord lointain se rapprochait, se précisait, et par
-lequel elle se laissait bercer. Il lui fallut faire un effort de
-réflexion pour comprendre que c’était une chose étrange, inespérée,
-extraordinaire, réelle cependant, car ses sens ne l’abusaient pas. Il
-s’agissait bien d’une voix humaine, d’une voix masculine, jeune et
-retentissante, qui chantait une chanson de marche. Laurence aperçut
-bientôt, assez loin sur la gauche, à travers la neige, une silhouette
-encore indistincte que les arbres cachaient par moments, mais qui
-reparaissait bientôt et seule marchait, remuait, vivait dans la forêt
-morte. L’inconnu, un garde forestier, avançait rapidement, réglant ses
-pas sur le rythme de sa chanson. Il tenait à la main un gourdin qu’il
-faisait tournoyer autour de lui et dont il frappait parfois un arbre qui
-résonnait sourdement sous le coup.
-
-Laurence se dit que la présence de cet homme était pour elle une grande
-chance. Il connaissait les bois. Il allait lui indiquer sa route. Il
-l’accompagnerait, l’aidant à marcher si sa faiblesse était trop grande.
-Franchard ne devait pas être très éloigné. Il la conduirait jusqu’à la
-maison forestière où elle trouverait un abri pour la nuit, un lit, un
-peu de nourriture, du feu. Malgré sa fatigue, elle ne désirait pas ces
-biens si enviables et elle regardait avec indifférence approcher son
-sauveur.
-
-Bientôt, il parvint à un carrefour où le sentier qu’il suivait croisait
-celui où s’attardait Laurence. Il eût pu, en tournant la tête,
-l’apercevoir. L’abandonnée avait prévu ce geste qui lui semblait si
-naturel et que pourtant il ne fit pas. Rien, en effet, ne l’avertissait
-qu’une créature humaine souffrait si près de lui. Talonné par le froid,
-par l’heure tardive, il traversa le rond-point obliquement sans
-s’arrêter et s’engagea dans un chemin qui montait sur la droite. Pour
-attirer son attention, il eût fallu que Laurence courût vers lui sans
-attendre, l’appelât d’un cri assez fort pour dominer sa chanson. Mais
-elle était parvenue à cet état d’épuisement où l’être le plus énergique
-ne peut plus rien pour lui-même. Il faut alors, pour le sauver, qu’on le
-secoure de force. C’est l’état du soldat malade, blessé, fourbu par
-vingt combats et qui peut tout juste mourir à la place qui lui fut
-assignée, mais non point se porter en avant, ni même fuir. Laurence
-voulut appeler: ses lèvres n’émirent qu’un gémissement faible. Elle
-voulut marcher: il lui sembla qu’elle était prisonnière de l’arbre qui
-la soutenait. Elle demeurait captive, engourdie, retenue de tous côtés à
-son appui par les liens d’une enlaçante tristesse. Déjà le garde
-s’éloignait. Dominée par une invincible torpeur, elle vit sa silhouette
-diminuer, disparaître à travers les arbres. Sans faire aucun mouvement,
-aucune tentative pour la saisir, elle laissa passer la chance offerte,
-et cette chance était la dernière.
-
-En effet, maints signes annonçaient la fin du jour. L’après-midi sans
-éclat, semblable à un long crépuscule, avait jusqu’au dernier moment
-dissimulé l’approche de la nuit. Maintenant, de minute en minute,
-l’horizon se rétrécissait. La neige, tout à l’heure si blanche, si
-éblouissante, prenait une pâleur terne et grise. Soudain Laurence
-comprit, qu’égarée ainsi dans la forêt où la nuit allait la surprendre,
-par ce froid implacable, elle était en danger de mort. La peur, comme un
-coup de fouet, ranima sa volonté défaillante, dissipa l’inconcevable
-enchantement qui la retenait captive. Elle bondit, s’élança sur les
-traces du garde, dont elle venait d’entendre encore, vaguement, très
-loin, la voix affaiblie. Elle gravit le sentier qu’il avait suivi,
-courant péniblement dans la neige qui lui montait presque jusqu’aux
-genoux. Elle appela. Son cri désespéré se perdit dans l’air sans écho,
-dans l’énorme silence. Elle parvint enfin en haut de la côte, espérant
-follement y découvrir une maison, une silhouette humaine et n’y trouva
-rien que des arbres, le sentier qui se continuait, barré par l’ombre.
-Elle appela une fois encore, de toutes ses forces, de toute sa vie. Rien
-ne lui répondit. Le garde était déjà très loin sans doute. Quelle folie
-d’avoir perdu à le poursuivre un temps précieux! Dix minutes de marche
-encore dans cette direction, elle eût trouvé la grande route, un peu
-plus loin Franchard. Mais elle ne le savait pas. Craignant de s’égarer
-plus encore, elle redescendit le sentier, chercha de nouveau au
-carrefour les traces de ses pas. La neige les avait en partie
-recouvertes. L’ombre achevait de les rendre indistinctes. Ce signe ne
-pourrait la guider longtemps. Mais sans plus calculer, prenant un
-sentier au hasard, espérant quelque secours impossible, elle allait,
-elle courait, fuyant cette nuit envahissante qui, de toutes parts,
-l’enlaçait comme un filet qui se resserre. Ses pieds blessés saignaient;
-chaque pas lui causait des douleurs inouïes. D’affreux vertiges, par
-moments, troublaient sa vue, la faisaient dévier du sentier parmi les
-arbres où s’embarrassait sa marche. La neige ne tombait plus, mais le
-froid, se faisant plus âpre, la mordait au visage comme une bête. Elle
-ne pensait plus à rien, elle marchait et fuyait. L’instinct de la
-jeunesse et de la vie, seul, agissait en elle, luttait furieusement
-contre sa propre chair, sa fatigue, sa faiblesse, contre la nature
-ennemie, la mort. Une première fois, ses forces la trahirent. Elle
-tomba. Le blanc tapis qui pliait mollement sous son corps lui parut doux
-ainsi qu’un lit de repos. Un sursaut de terreur la remit debout. Elle
-fit quelques pas encore. Tout à coup, il lui sembla que les arbres
-remuaient, se mettaient à tourner autour d’elle une sorte de ronde,
-d’abord lente, puis vertigineuse. Pour essayer de rompre ce cercle
-infernal, elle se jetait de côté et d’autre, à droite, à gauche, en
-avant, en arrière. Ce fut là son dernier effort. Et elle s’abattit sur
-la neige, pauvre proie longtemps traquée, qu’avaient enfin saisie, pour
-l’immoler, la forêt, l’hiver et la nuit.
-
-
-
-
-XIII
-
- Lors aussi s’évanouira la peur démesurée, et l’amour désordonné
- mourra.
-
- _Imitation_, 3, XXXVII.
-
-
-L’ombre était maintenant complètement tombée. Nulle étoile, ni le plus
-mince rayon de lune ne perçaient les épais nuages. Seule, la persistante
-blancheur de la neige luisait faiblement dans l’obscurité morne. Le vent
-commençait à s’élever, avec une rumeur pareille à celle de la mer
-montante. Les ténèbres qui délivrent la nature comme l’être humain des
-contraintes imposées par le jour, invitaient toute douleur à délirer, et
-la forêt, sortant de sa stupeur, ouvrant enfin ses mille bouches, se
-plaignait longuement sur le cœur de la nuit.
-
-La tête appuyée à son bras, comme un enfant qui dort, Laurence gisait
-sur le sentier, entre deux rangées d’arbres noirs, gardiens inexorables
-auxquels elle n’échapperait plus qu’en échappant à la vie. Par moments,
-elle regardait, au-dessus de leurs cimes mouvantes, le vide du ciel sans
-étoiles, cet espace inconnu, où bientôt s’allumeraient pour elle les
-lumières éclatantes, invisibles encore à son œil de chair. Mais, le plus
-souvent, sa paupière restait close. Elle ne souffrait pas. Le froid
-l’engourdissait lentement, d’une manière presque insensible. Son corps,
-épuisé par la marche et la faim, cédait à la mort sans révolte, avec une
-sorte de volupté. Pourtant, elle demeurait absolument lucide. Comme un
-voyageur, prêt à partir, loin, par delà les mers, fait une dernière fois
-le tour de sa maison, saluant ses souvenirs heureux ou tristes et
-rassemblant ce qu’il doit emporter, ainsi son âme parcourait le cercle
-de sa vie, cherchant parmi bien des ruines, une perle sans prix: cette
-vérité, cette sagesse qu’acquiert ici-bas, à force de peine, toute
-créature, la seule chose qui lui reste à son dernier jour et soit une
-richesse au seuil de la tombe.
-
-En ce monde, où tout est mystère, l’homme n’a point d’autre guide que
-l’homme, son semblable, duquel lui vient toute douleur et toute science.
-Chaque être qu’il rencontre, noble ou abject, ami ou ennemi est un signe
-de Dieu, un point de repère, écueil ou phare, placé sur la route obscure
-qui va du provisoire à l’éternel. C’est pourquoi, à cette heure
-dernière, Laurence, les yeux fermés, s’efforçait d’évoquer, non point
-les circonstances de sa vie, mais, un à un, les personnages, héros ou
-comparses, qui, avec elle, en avaient joué le grand drame.
-
-Lentement, des profondeurs de son passé, elle vit surgir une foule de
-figures familières qui s’avançaient, par groupes, et qu’elle examinait
-avec une attention extrême, comme les pages d’un livre obscur et sacré,
-cent fois relu, mais encore imparfaitement compris.
-
-D’abord parurent des fantômes hostiles: Lucie Jaffin, Douran, Hecquin,
-Mme Heller, tous ceux qui l’avaient persécutée, déçue, trahie, lui
-révélant la laideur du monde.
-
-Puis vinrent des figures falotes: Juliane, André, Gaston Noret, tous ces
-médiocres, sans vertu, ni méchanceté, sans grandeur, ni bassesse,
-pauvres êtres dont un grain de sable comblait le cœur étroit, dont le
-bonheur mesquin dégoûtait du bonheur.
-
-Mais bientôt, parmi cette foule confuse qui passait et repassait dans sa
-mémoire, Laurence distingua des visages plus chers. Silencieusement,
-avec un geste de bénédiction, les ombres de ceux qu’elle avait aimés
-l’entourèrent. Ombres pathétiques, qui toutes avaient subi un cruel
-martyre: Ursule, pauvre âme, consumée de charité, immolée au bonheur
-d’un seul être qu’elle n’avait pu sauver; Paul Dacellier, cœur sans
-repos, dévoré par le feu d’un inextinguible désir non réalisé; les
-Arêle, si doux, si purs, et pourtant si durement éprouvés, vivants
-encore, mais déjà morts avec leurs fils perdus.
-
-Pourquoi Laurence, à cette heure plus encore qu’autrefois,
-éprouvait-elle, pour ces infortunés, l’admiration fervente, complète, un
-peu jalouse qui, d’ordinaire, s’adresse aux seuls heureux? D’où venait
-que leurs vies manquées lui paraissaient plus enviables qu’aucune autre,
-leur voie rude préférable aux plus faciles chemins? Ces vaincus de la
-vie gardaient pour elle un aspect triomphant, l’assurance et le calme
-des victorieux. Manifestement, ils possédaient une sagesse supérieure à
-celle du monde. Une force était en eux, une lumière qu’elle avait
-devinée, reconnue toute jeune. Ils lui avaient appris que nul n’est
-grand ici-bas que par la foi, la douleur ou l’amour.
-
---Cela, je le savais, songeait-elle, évoquant une ombre plus chère
-encore, mais sans vous, Cyril, j’aurais pu l’oublier, m’égarer pour
-toujours. Vous avez été mon père et ma mère, mon guide, ma force, mon
-ami. Chacune de vos paroles illuminait pour moi le monde et les plus
-ténébreux mystères. Par vous, j’ai vécu votre vie et la mienne, vous
-ayant donné mon âme. Vous m’avez détachée de tout et de vous-même,
-cruellement parfois, pour me livrer à Dieu. Par vous, j’ai connu la
-privation suprême, le désir sans repos et la soif et la faim. A travers
-les affres, les miracles de l’amour humain, vous m’avez conduite à
-l’amour infini.
-
-Elle atteignait le but de son voyage, l’instant où nul guide humain
-n’est plus nécessaire, où la créature expirante, soumise à l’action
-directe de la grâce, doit sans intermédiaire chercher son créateur.
-Laurence prit congé des figures qui l’avaient visitée, leur adressant à
-toutes, amies ou ennemies, un sourire de tendresse ou de pardon. Elles
-s’éteignirent une à une, la laissant seule dans l’ombre. Mais cette
-ombre était comme un voile épais posé sur un divin visage. Une approche
-invisible remplissait déjà cette solitude. Laurence était comme une
-femme dans les ténèbres, enfermée sans le savoir, avec son bien-aimé, et
-avant qu’il lui parle, avant qu’il la touche, elle a deviné sa présence,
-elle a crié son nom.
-
---Dieu, Dieu, mon Dieu! gémit-elle.
-
-En même temps, il lui sembla qu’un glaive fulgurant pénétrait en elle,
-venait frapper dans les dernières profondeurs de son cœur un point que
-la douleur humaine n’avait encore jamais blessé. Et les larmes qui lui
-échappèrent lui parurent les premières qu’elle eût jamais versées, tant
-leur saveur était à la fois âcre et douce. Elle voulut, dans un geste
-familier, porter la main à ses paupières humides. Mais déjà elle ne
-pouvait plus faire aucun mouvement. Le froid paralysait ses membres. La
-neige durcie enserrait étroitement son corps, le soudait à la terre
-maternelle. Dans cette chair anéantie que dévorait la mort, l’âme seule
-vivait d’une vie puissante. Comblée par une présence ineffable, elle
-chantait passionnément.
-
---Seigneur, c’est donc vous, disait-elle, qu’ai-je à présent besoin
-d’explications? Puis-je nier l’existence du feu dont je sens sur moi la
-brûlure? C’est vous, être infini, mystérieux, inexplicable, que rien en
-moi ne comprend, que tout en moi, au premier signe, salue et reconnaît,
-silence plus éloquent que toute parole, face cachée plus belle qu’aucune
-figure vivante. Les formes, les visages humains qui vous révélaient à
-moi vous cachaient en même temps. Maintenant qu’ils se sont évanouis, je
-vous vois, je vous trouve enfin; amour sans déclin, amour éternel, vous
-que j’ai à la fois constamment fui et cherché.
-
-Comme une jeune fille, amenée en présence du roi dont elle va devenir
-l’épouse, apercevant pour la première fois son auguste visage, frémit et
-se désespère parce qu’elle n’est point assez belle, ainsi Laurence, le
-cœur pénétré d’une humilité déchirante, repassant toute son existence,
-évoquant son reniement, sa longue révolte, sa résistance au seul amour,
-pleurait ses dernières larmes que le vent gelait sur sa face. Mais comme
-elle s’affligeait d’être pauvre de toute vertu, de tout mérite, soudain,
-avec une ineffable joie, elle se souvint d’avoir beaucoup souffert.
-Aussitôt l’énigme de sa vie lui fut expliquée. Sa destinée, pleine de
-tempêtes et de tragédies sombres, lui apparut comme une voie unie et
-droite qui conduisait à la lumière.
-
---Bénie sois-tu, dit-elle, ô parfaite infortune, car je comprends enfin
-l’œuvre éclatante que tu accomplissais en moi. Tu me fus accordée par
-grâce, afin que je n’arrive pas les mains vides devant mon juge. Du
-moins, à défaut d’autres présents, je puis vous les offrir, Seigneur,
-toutes ces douleurs que j’ai parfois maudites, ne sachant pas qu’elles
-étaient ma richesse, ma sauvegarde, ma force! Recevez-moi à cause
-d’elles, car elles m’ont préservée des souillures du bonheur et
-lentement purifiée pour vous. Acceptez donc, ainsi qu’un holocauste, non
-voulu, précieux pourtant, ma jeunesse désolée, ma constante solitude, la
-trahison de tous ceux en qui j’ai eu foi, la mort de ceux que j’ai
-aimés. Acceptez mon amour pour Cyril, le long désir toujours trompé,
-l’attente toujours vaine, la grande rupture de mon cœur au jour des
-adieux. Acceptez enfin, ô mon Dieu, avec tout le passé, le présent, ces
-quelques minutes qui me séparent encore de vous. Souvenez-vous, Bonté
-suprême, que j’ai cru en vous indomptablement à cette heure où vous
-m’aviez livrée à toutes les puissances des ténèbres. Je vous offre mon
-abandon, ma misère complète, cette épouvante où j’entre sans aucune
-assistance.
-
-Cyril, cependant, ne l’avait pas quittée. Comme elle formulait cette
-plainte, elle le revit encore. Il semblait tendre les mains vers elle
-dans un geste de pitié secourable. Elle le contempla tendrement et lui
-dit adieu.
-
---Ecarte-toi, supplia-t-elle, afin que pendant cette minute, la dernière
-qui me soit accordée pour souffrir et pour mériter, j’endure toute la
-douleur possible. Ecarte-toi, laisse-moi mourir seule.
-
-La chère ombre docilement s’évanouit. Laurence acheva sa prière:
-
---Mais ce dernier bien qui me restait encore, cette image trop adorée,
-Seigneur, je veux vous la sacrifier aussi, vous offrant jusqu’au
-souvenir de Cyril, car je sais que pour vous plaire, il faut être
-absolument nue et pauvre. O Dieu! roi des déshérités, amant de ceux qui
-n’ont plus rien, vous qui pour me conquérir m’avez tout repris et tout
-arraché, vous, dont j’ai subi toute ma vie la jalousie et la violence,
-consumez en moi mon dernier amour, afin que je sois devant vous comme un
-gouffre vide, un abîme béant qui souffre et qui désire!
-
-Quand elle se fut ainsi dépouillée de tout, reniant ses affections
-humaines afin de les retrouver purifiées, son cœur entra dans la paix.
-Autour d’elle, l’air retentissait de bruits confus, craquements,
-sifflements aigus, lugubres plaintes. Sur le fond immobile de l’ombre,
-les hêtres et les chênes, fantômes menaçants ou plaintifs, se tordaient
-furieusement sous l’effort des rafales. Plus abandonnée qu’une bête
-sauvage, Laurence gisait dans cette horreur, dans cet effroi, avec, pour
-dernier lit, la terre, pour témoins, les arbres délirants, pour prières,
-la grande lamentation du vent. Pourtant, ayant rouvert les yeux, elle
-regardait avec tendresse la neige qui devait être son linceul, la forêt
-qui, l’ayant perdue par ses ruses, assistait implacable à son agonie. Il
-n’était pas jusqu’à la bise glacée sous laquelle frémissait encore sa
-chair misérable qu’elle n’essayât de bénir. Elle à qui le plus beau
-soleil avait été amer et le printemps ennemi, elle pardonnait à cette
-nuit pleine de terreurs qui la tuait cruellement.
-
- * * * * *
-
-Mais adieu, toi que nous avons suivie jusqu’à cette heure où ta vie
-s’achève, où Dieu t’a saisie dans sa main, où tu reposes, assouvie et
-comblée, plus jeune qu’au jour de ta naissance, ta longue peine réparée
-par un instant d’amour. Déjà ton âme, dont la mort lentement rompt les
-liens, à demi sortie du monde, entrevoit la lumière, savoure la
-plénitude de la foi. Ton extase demeure pour nous impénétrable. La
-douleur seule nous a confié tous ses secrets. Nous pouvons chanter
-l’inquiétude humaine, l’espérance trompée, la passion vaine, les
-tourments de l’attente et du désir. La joie, qui est chose divine, dont
-parfois l’aile nous effleure, nous a toujours caché son visage exultant.
-Nous qui vivons, nous qui souffrons, nous qui luttons dans les ténèbres,
-nous qu’un souffle d’air trouble et change, que saurions-nous dire de
-l’esprit sauvé auquel nul ne ravira plus la vérité conquise, la victoire
-obtenue? Nous ne comprenons point ce qu’est la délivrance, moins encore
-la certitude ou la stabilité; et, pour la paix, nous avons entendu
-parler d’elle, mais nous ne connaissons que son nom.
-
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