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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Chez l'illustre Écrivain - -Author: Octave Mirbeau - -Release Date: November 6, 2021 [eBook #66681] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by The Internet Archive/Canadian - Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CHEZ L'ILLUSTRE ÉCRIVAIN *** - - - - OCTAVE MIRBEAU - - OEUVRES INÉDITES - - Chez - l’illustre écrivain - - PARIS - ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR - 26, RUE RACINE, 26 - - Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés - pour tous les pays. - - - - -_Il a été tiré, de cet ouvrage, dix exemplaires sur papier de Chine._ - -_Et cent quinze exemplaires sur papier de Hollande, tous numérotés._ - - -ŒUVRES INÉDITES D’OCTAVE MIRBEAU - -VOLUMES DÉJA PARUS: - - _La pipe de cidre._ - _La vache tachetée._ - - - - -Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays. - -Copyright 1919, by ERNEST FLAMMARION. - - - - -Chez l’illustre écrivain - - - - -I - - Une chambre à coucher, très riche et de très mauvais goût. Mobilier - mi-anglais, mi-Louis XVI. - - L’illustre écrivain est couché. Il parcourt avidement les journaux du - matin. - - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _en froissant un journal_.--Et cette canaille de -Mareuil qui dînait chez moi avant-hier, et qui n’a pas trouvé le moyen -de glisser mon nom dans sa chronique... Elle est forte, celle-là!... -Non, mais ils s’imaginent que je les invite pour mon plaisir!... Elle -est forte, celle-là! - - Entre le valet de chambre. - -LE VALET DE CHAMBRE.--Monsieur, c’est encore un reporter. - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Ah! ah! - -LE VALET DE CHAMBRE.--Celui qui vient, toutes les semaines, interviewer -Monsieur! - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Ah! oui, cet imbécile!... Ce qu’il va encore me -raser, celui-là!... Faites entrer. - -LE VALET DE CHAMBRE.--Dans la chambre de Monsieur? - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Dans ma chambre, oui!... Il connaît le salon, la -salle à manger, le fumoir, le cabinet de travail... il connaît la -cuisine, les water-closets... il connaît tout, excepté ma chambre... il -faut bien varier le décor. - -LE VALET DE CHAMBRE.--C’est juste! - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Dites-moi!... Avant de le faire entrer, -éparpillez, sur les meubles, sur les chaises, sur les tapis, partout... -des cartes de visite, des invitations... les plus chic... adroitement, -négligemment. - -LE VALET DE CHAMBRE.--Comme toujours. - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Et puis, vous irez chercher mon nouveau nécessaire -de voyage. - -LE VALET DE CHAMBRE.--Monsieur part?... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Non... Vous le placerez bien en vue... sur la -table, là... grand ouvert, bien entendu... Enfin, le grand jeu! - -LE VALET DE CHAMBRE.--Oui, Monsieur. - - Le valet de chambre dispose tout selon le rite habituel. - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Vous n’avez rien oublié?... Non!... Faites -entrer... - - Entre le reporter. Petit, gringalet, l’œil louche, le dos servile, - infiniment respectueux; il s’arrête sur le seuil de la porte et - salue... - -LE REPORTER.--Mon cher maître!... Veuillez m’excuser si j’ose, de si -grand matin... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _tendant sa main_.--Entrez donc, cher ami, entrez -donc... - -LE REPORTER, _il s’avance timidement, en faisant des courbettes et des -révérences_.--Excusez-moi... seulement, je... mon cher maître! - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Mais non! mais non!... Vous êtes chez vous, ici, -vous le savez bien... D’abord, ce n’est pas comme journaliste que je -vous reçois... c’est comme ami... vous êtes un ami... - -LE REPORTER.--Oh! mon cher maître! - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN...--Mais si... mais si... Vous êtes un ami... Et -vous avez beaucoup de talent. - -LE REPORTER.--Mon cher maître! - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Beaucoup de talent... Votre article d’hier, vous -savez, c’est une page! - -LE REPORTER.--Oh! mon cher maître! - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Mais asseyez-vous donc, cher ami... vous déjeunez -avec moi, n’est-ce pas? - -LE REPORTER.--Oh! mon cher maître! - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Si, si... vous déjeunez avec moi... sans -cérémonie, n’est-ce pas?... Des œufs brouillés aux truffes... des -perdreaux truffés... des foies de canard sautés aux truffes... une -salade de truffes... - -LE REPORTER.--Oh! mon cher maître! - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Mon ordinaire!... Je vous traite en ami... Le duc -de Kau m’a promis aussi de venir déjeuner ce matin... Je serais charmé -qu’il vous rencontrât... Il vous aime beaucoup... vous trouve beaucoup -de talent. - -LE REPORTER.--Oh! mon cher maître! - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--D’ailleurs, tous ceux à qui je parle de vous vous -trouvent beaucoup de talent... - -LE REPORTER.--Oh! mon cher maître! - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Et maintenant, causons... J’aime tant causer avec -vous!... (_Le reporter jette dans la chambre, autour de lui, des regards -obliques, des regards d’huissier._) Vous regardez ma chambre?... Vous ne -connaissiez pas ma chambre? - -LE REPORTER.--Non, mon cher maître. - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Elle vous plaît? - -LE REPORTER.--Elle est admirable, mon cher maître!... C’est une chambre -de prince!... (_Il tire son carnet. Il s’apprête à prendre des notes._) -Vous permettez? - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Tant que vous voudrez!... Mais pas comme -journaliste... Comme ami! - -LE REPORTER, _il tâte chaque meuble, chaque bibelot, et les -note_.--C’est admirable!... c’est admirable!... (_Il examine le -nécessaire de voyage._) C’est merveilleux!... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Il est amusant, n’est-ce pas?... Il vient de -Londres... C’est tout à fait nouveau... Cent cinquante-deux pièces!... -Par exemple, c’est cher... Cinq mille. - -LE REPORTER.--Cinq mille!... C’est merveilleux!... - - Il note. - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--J’achète tout à Londres, maintenant... mes -chapeaux... mes bottines... mes cravates... mes parapluies... En France, -on n’a pas de chic!... Et puis, c’est amusant!... J’ai cent trois -cravates! - -LE REPORTER.--Cent trois cravates!... C’est merveilleux!... - - Il note. - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Quarante paires de bottines! - -LE REPORTER.--Quarante paires de bottines!... C’est merveilleux!... - - Il note. - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Je vous le répète! C’est comme ami que je vous -donne tous ces détails... C’est pour vous, pour vous seul que vous -prenez toutes ces notes! - -LE REPORTER, _scrupuleux_.--Oh! mon cher maître! (_Il s’attarde aux -invitations éparses..._) Ce n’est pas indiscret? - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Non! puisque c’est comme ami! - -LE REPORTER, _il note toutes les invitations_.--Et quels succès vous -devez avoir dans le monde!... C’est merveilleux! - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Et si vous saviez comme le monde m’ennuie!... J’y -vais... par mépris! - -LE REPORTER, _il examine une boîte recouverte de broderies_.--Et ça?... -C’est merveilleux! - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _négligemment_.--Oui, c’est ma boîte à -mouchoirs!... Elle a été brodée, pour moi, par des femmes du monde. - -LE REPORTER, _vivement_.--Peut-on savoir les noms? - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Oh! ça, non! D’ailleurs, tout le monde les connaît -à Paris... On raconte là-dessus des histoires... Vous savez, on exagère -beaucoup... Il n’y a pas le quart de ce que l’on dit! On ne peut être vu -en compagnie d’une femme jolie et connue sans qu’aussitôt... c’est -dégoûtant!... On exagère, je vous assure, on exagère souvent. - -LE REPORTER, _s’enhardissant_.--Ah! dame, mon cher maître, vous -connaissez le proverbe... On ne prête qu’aux riches!... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Sans doute!... Mais cela ne regarde personne! Et -s’il plaît à la princesse de... à la duchesse de... à la marquise de... -de venir chez moi... cela ne regarde personne... D’ailleurs, ce sont des -amies, rien que des amies... il n’y a pas ça entre nous, pas ça!... - -LE REPORTER, _sceptique et enthousiaste_.--Il est bien certain que ça ne -regarde personne... Aussi ne pourrait-on pas, mon cher maître, -adroitement, sans citer de noms... ne pourrait-on pas démentir, par -d’habiles allusions... Enfin, vous savez, je suis à votre disposition. - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Nous verrons, quelque jour... Je sais que je puis -compter sur vous... Je vous donnerai peut-être des notes... il faut -attendre une occasion... la publication de mon prochain roman, par -exemple!... Causons d’autre chose... N’aviez-vous pas quelque service à -me demander? - -LE REPORTER.--Justement!... Vous savez qu’il est beaucoup question de -votre prochain roman? - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Vraiment? On en parle déjà beaucoup!... Quel -ennui!... J’ai tant horreur de la publicité... Être célèbre, si vous -saviez comme c’est fatigant! - -LE REPORTER.--Oh! mon cher maître! - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Si... si... très fatigant! On ne s’appartient -plus... Ah! que de fois j’ai envié d’être obscur... Tout ce bruit autour -de mon nom m’énerve et me rend malade... Ainsi, on parle de mon -roman?... Déjà?... Et qui donc en parle? - -LE REPORTER.--Mais tout le monde, mon cher maître... Mais tous les -journaux, mon cher maître. - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Ah! vraiment!... Comme cela me désole!... Je ne -lis plus les journaux... je ne lis que vos articles. - -LE REPORTER.--Oh! mon cher maître! - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Et pourquoi les journaux en parlent-ils? - -LE REPORTER.--Ils ont raison... N’est-ce pas là un événement -considérable? - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Sans doute. Je crois, en effet, que mon roman sera -un événement considérable... J’ai, cette fois-ci, carrément abordé un -des problèmes les plus compliqués et les plus éternels, et les plus -particuliers aussi, de l’amour... Je ne puis pas en dire davantage, mais -il y a là une thèse originale et brûlante, qui se développe dans des -milieux mondains, ultra-mondains, et qui soulèvera bien des colères!... -Enfin, je crois que, de toutes mes œuvres, c’est l’œuvre la plus forte, -la plus parfaite, la plus définitive... celle que je préfère, pour tout -dire... Mais je suis bien dégoûté, allez!... Croiriez-vous que tous les -pays, que tous les journaux et toutes les revues de tous les pays se -disputent mon roman!... On m’offre des sommes colossales!... J’ai bien -envie de leur jouer, à tous, un bon tour. J’ai bien envie de ne le -publier qu’en volume... un tirage restreint, pour les amis... des amis -comme vous, par exemple! Hein! qu’en pensez-vous? - -LE REPORTER.--Vous ne pouvez pas faire cela!... Vous ne pouvez pas -priver la patrie d’une œuvre de vous, d’un chef-d’œuvre de vous, mon -cher et illustre maître. Ce serait plus qu’une trahison envers la -patrie, ce serait une forfaiture envers l’humanité... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--C’est ce que je me suis dit... Mais quels tracas! -Quelle souffrance pour quelqu’un qui déteste le bruit!... Où donc aller -pour me soustraire à toute cette agitation du succès!... C’est -inconcevable!... partout où je vais, je suis connu. Et ce sont des -fêtes, des invitations, des acclamations... Imagineriez-vous que, -l’année dernière, dans le désert saharien, j’ai dû subir les -persécutions enthousiastes des caravanes arabes!... Même au désert, il -m’est impossible de garder l’incognito!... C’est à devenir fou!... -J’avais songé à fuir, cette année, dans l’Afrique centrale!... Mais qui -me dit que, là encore, je ne serai pas poursuivi, accaparé!... Est-ce -une vie?... Voulez-vous me rendre un grand service? - -LE REPORTER.--Oh! mon cher maître! - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--J’ai préparé une note, pas trop longue, concernant -mon prochain roman... Vous la publierez, telle quelle, sous votre -signature... - -LE REPORTER.--Oh! mon cher maître! - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Et j’espère qu’après cela on me laissera peut-être -tranquille!... Vous permettez que je m’habille? (_Il se lève et sonne -son valet de chambre._) Passons dans mon cabinet de toilette... Vous -pourrez prendre des notes, si cela vous amuse, mais comme ami, pour -vous. - -LE REPORTER.--Oh! mon cher maître! - - Ils passent dans le cabinet de toilette. - -LE REPORTER.--C’est merveilleux!... C’est merveilleux!... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Ça vient de Londres!... - - La conversation continue. - - - - -II - - Même décor que précédemment. L’illustre écrivain s’habille, aidé de - son valet de chambre. - - -LE VALET DE CHAMBRE, _apportant un lot de cravates et les étalant sur le -lit_.--Quelle cravate monsieur mettra-t-il, aujourd’hui? - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Voyons! Quel temps fait-il?... - -LE VALET DE CHAMBRE.--Heu!... Heu!... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Heu! Heu! Ah!... - -LE VALET DE CHAMBRE.--Du brouillard, encore!... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Ah!... (_Très sérieux, le front plissé... il -examine une à une les cravates..._) Cette rouge-amaranthe? qu’en -penses-tu? - -LE VALET DE CHAMBRE.--Elle ira bien au teint de monsieur! - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Crois-tu? - -LE VALET DE CHAMBRE.--Comment est monsieur, ce matin?... L’âme de -monsieur?... Gaie?... Triste?... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Très en forme!... - -LE VALET DE CHAMBRE.--Alors, c’est parfait!... Puisqu’elle va au teint -et à l’âme de monsieur?... Et que monsieur songe aussi au brouillard... -Le brouillard atténuera la violence de cette cravate. C’est une cravate -pour temps de brume, ou pour lumière voilée d’automne!... D’ailleurs, -que monsieur l’essaie! - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _se frappant le front_.--Mais non! Je ne peux pas! -Je déjeune, ce matin, chez le duc de Broglie! - -LE VALET DE CHAMBRE.--C’est vrai... Diable! - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Trop voyante... trop crue... trop sportsman!... -Cherche-moi quelque chose de fondu... de discret... d’académique!... -Dans les noirs, par exemple, les bleus sourds... - -LE VALET DE CHAMBRE.--Je sais... je sais... (_Après avoir comparé les -cravates._) En voici une qui ne tirera pas de feux d’artifice, chez les -ducs!... (_Il la montre._) On dirait d’une phrase de M. Édouard Rod! - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Un peu grave... un peu triste!... Mais, c’est ce -qui convient, en effet. Dieu! que le choix d’une cravate est donc -difficile!... Comme il y faut de la prudence... de la diplomatie... de -la psychologie!... Une connaissance exacte et profonde des milieux! Se -cravater, ça n’a l’air de rien... et c’est un des actes les plus -importants de la vie!... (_Il commence à mettre sa cravate._) On ne sait -pas tout ce qu’une cravate, qui n’est point en situation... peut vous -faire de tort!... Aussi... hein!... ce pauvre Byronnet qui a tant de -talent... - -LE VALET DE CHAMBRE.--Monsieur trouve? - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Certainement, je trouve... Pas le talent que nous -aimons... que nous préférons... parbleu!... Enfin du talent, tout de -même!... (_Moue du valet de chambre._) Il a l’éclat... la force... le -don d’évocation. - -LE VALET DE CHAMBRE.--Je ne dis pas non... mais aucune psychologie!... -Et tout est là!... Monsieur sait bien que tout est là!... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Ah! dame!... - -LE VALET DE CHAMBRE.--Monsieur reconnaîtra bien avec moi que M. Byronnet -ne sait pas habiller ses personnages... ni même les déshabiller... Ça, -il ne s’en doute pas... ce cher monsieur! - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--C’est vrai!... C’est ce qui l’a perdu!... Byronnet -n’a pas ce que j’appelle «le sens de la cravate». - -LE VALET DE CHAMBRE.--Ni le sens de la chaussette... ni le sens du -pantalon... par conséquent ni le sens de la vie!... M. Byronnet n’a le -sens de rien! - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Est-ce drôle que lancé, comme il l’est, dans du -monde chic... très chic... il n’ait jamais pu apprendre ça!... - -LE VALET DE CHAMBRE.--Ce que monsieur appelle si pittoresquement, et si -justement, le sens de la cravate... Ça ne s’apprend pas!... On l’a... ou -on ne l’a pas!... Monsieur l’a, lui!... D’abord, monsieur a tout!... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Tu exagères... - -LE VALET DE CHAMBRE.--J’exagère!... Quand monsieur nous plante un -adultère... ce n’est pas monsieur qui donnerait à son héros... un -caleçon saumon... comme M. Byronnet... (_Il fait de grands gestes._) Un -caleçon saumon!... Mais c’est énorme!... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Ah! ce caleçon saumon!... Le fait est que ce fut -plutôt malheureux! - -LE VALET DE CHAMBRE.--Ça n’a été qu’un cri dans le monde de la -psychologie!... Monsieur se rappelle?... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Oh! Oui!... Quelle hérésie!... Ce pauvre -Byronnet!... - -LE VALET DE CHAMBRE.--Alors, monsieur doit comprendre... Si c’est pour -m’évoquer un amant, en caleçon saumon, que M. Byronnet possède tant -d’éclat, de force, de don d’évocation!... Eh bien, non!... J’ai le -regret de le dire à monsieur... mais cet éclat... cette force... ce don -d’évocation... je m’en fous. - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Voyons... Joseph... voyons!... - -LE VALET DE CHAMBRE.--Je m’en fous... je m’en fous!... Monsieur connaît -ma franchise... Monsieur sait que je suis incapable de dire autre chose -que ce que je pense... Eh bien, dire du don d’évocation de M. Byronnet -que «je m’en moque», ce ne serait pas assez dire... C’est «je m’en fous» -qui est l’expression véritable! Que monsieur cherche dans son Boissière -s’il y en a une autre!... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Ah! tu es un juge sévère, Joseph! - -LE VALET DE CHAMBRE.--C’est la faute de monsieur!... Pourquoi monsieur -est-il toujours aussi impeccable!... Les adultères de monsieur, c’est la -perfection!... Il n’y a rien à y reprendre, ni dessus, ni dessous... Des -chefs-d’œuvre d’exactitude!... Et quand l’exactitude concorde avec -l’émotion... c’est le génie!... Ce qui est vraiment épatant, chez -monsieur, c’est que les cravates, les bottines, les gilets, les -pantalons des personnages de monsieur sont toujours d’accord avec les -sentiments, les passions, et même les pensées qui les animent!... Tandis -que chez M. Byronnet, jamais... jamais un vêtement ne correspond à un -mouvement de l’âme... Les personnages de M. Byronnet... ce sont de pures -marionnettes... Ils n’ont jamais la chemise de leur état d’âme... Ça -n’est pas humain... Or, moi, je l’avoue à monsieur, en littérature, -c’est l’humanité seule qui m’intéresse... Le reste... c’est du -battage!... Et je m’en fous!... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Pourtant... voyons, Zola?... - -LE VALET DE CHAMBRE.--Je m’en fous!... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Et Flaubert? - -LE VALET DE CHAMBRE.--Je m’en fous!... Il n’y a que monsieur!... -Monsieur, à la bonne heure!... Parlez-moi de monsieur!... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Tu es trop exclusif, Joseph!... - -LE VALET DE CHAMBRE, _très digne_.--Je ne suis que juste, monsieur!... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _il a fini de mettre sa cravate, et il se regarde -longtemps dans une glace_.--C’est vrai!... Elle est parfaite!... Elle -est strictement dans la situation!... Ah! Joseph!... Toi aussi, tu as le -sens de la cravate!... - -LE VALET DE CHAMBRE.--C’est notre métier, monsieur, à tous les deux!... - - Un silence. - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _en boutonnant son gilet_.--Joseph!... Sais-tu à -quoi je pense?... - -LE VALET DE CHAMBRE.--Non, monsieur. - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Je pense à quelque chose d’extraordinaire! - -LE VALET DE CHAMBRE.--Ça ne m’étonne pas!... Tout ce que fait monsieur, -tout ce à quoi il pense... est extraordinaire! - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Eh bien! je pense à faire une collection de -cravates. Mais une collection psychologique!... Tu comprends! -Imagine-toi des vitrines... anglaises... Dans ces vitrines, des -étiquettes, de jolies étiquettes, où seraient énumérés tous les -différents états d’âme par où peut passer un homme sensible, instruit et -lettré... Et au-dessous de ces étiquettes, des cravates, des cravates... -correspondant, par leurs formes et leurs nuances, à toutes les formes et -à toutes les nuances de ces états d’âme!... Comme ce serait nouveau, -passionnant, vulgarisateur!... Et vois-tu le catalogue de cette -collection illustré par Jacques-Émile Blanche?... - -LE VALET DE CHAMBRE.--Je vois très bien cela! - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Et que dirais-tu d’un gros bouquin, d’un bouquin -de science pure et de pure philosophie, que j’intitulerais: _La -Psychologie de la cravate moderne_?... Car j’en ai assez du roman... - -LE VALET DE CHAMBRE.--Monsieur a raison... Le roman, c’est du -battage!... (_L’illustre écrivain est maintenant habillé et Joseph -tourne autour de son maître en vaporisant sur la jaquette un parfum -discret._) Que monsieur aille déjeuner, tranquillement... Je vais -réfléchir à tout cela!... - - - - -III - - Le cabinet de l’illustre écrivain... Meubles anglais... toujours. - L’illustre écrivain, en élégante tenue de chambre, arpente la pièce, - très recueilli, très grave. Joseph est assis devant un bureau, la - plume à la main. - - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Où en étions-nous?... Ah! oui... (_Dictant_)... -«La table resplendissait»... - -LE VALET DE CHAMBRE, _écrivant_.--«Res...plen...dissait.» (_Il pose la -plume._) Je ferai remarquer à Monsieur que, dix lignes plus haut, nous -avons... déjà... un... «resplendissait»... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Tu es sûr?... - -LE VALET DE CHAMBRE.--Monsieur ne se souvient plus?... Nous avons... -«les épaules de la marquise resplendissaient»... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Diable!... C’est vrai!... Pas de répétition!... -Voyons, voyons... (_Il cherche._) Que le style est donc difficile!... - -LE VALET DE CHAMBRE.--Si Monsieur mettait tout simplement: «... -Splendissait... La table splendissait?» C’est plus court, plus neuf, -plus plein... plus hardi, et ça évoque davantage. J’ai vu cela, l’autre -jour, dans une revue belge... C’est très bien! - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--«La table splendissait...» Ça n’est pas mal, en -effet... «La table splendissait...» On dirait un hémistiche à la -Heredia... «La table splendissait...» Oui, mais je ne peux pas... -L’Académie condamne cette expression... Cela me ferait du tort!... - -LE VALET DE CHAMBRE.--Monsieur croit-il?... L’Académie est comme ces -vieilles femmes qui font les sucrées et qui aiment qu’on les viole!... A -la place de Monsieur, je n’hésiterais pas! - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Non!... non!... Voyons!... «La table...» N’écris -pas, je cherche... «la table, avec ses cristaux taillés et ses -argenteries anciennes, éblouissait...» - -LE VALET DE CHAMBRE.--Heu?... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Aveuglait... - -LE VALET DE CHAMBRE.--Ho!... Ho!... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Ce n’est pas ça, hein?... - -LE VALET DE CHAMBRE.--C’est pauvre!... Monsieur voudrait-il de ceci... -«Avec ses cristaux à facettes et ses très anciennes argenteries, la -table était un éblouissement...» - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Répète!... - -LE VALET DE CHAMBRE.--«... Avec ses cristaux à facettes... et ses très -anciennes argenteries, la table était un éblouissement...» - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Oui... c’est peut-être mieux!... Essayons... je -dicte: «... Avec ses cristaux à facettes et ses très anciennes -argenteries... la table... était... un éblouissement!» - -LE VALET DE CHAMBRE.--... «E...blou...issement...» Eh bien, mais!... -voilà!... ça peint!... ça évoque!... et l’on voit tout de suite que l’on -n’est pas chez des mufles! - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Continuons... y es-tu?... «Courant sur des fils -invisibles, de pâles orchidées...» - -LE VALET DE CHAMBRE.--«Orchidées...» Monsieur tient beaucoup à... «pâles -orchidées?...» - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Mon Dieu!... «Pâles»!... n’est pas mal... «pâles» -est un très joli mot... un mot très mondain! - -LE VALET DE CHAMBRE.--Monsieur n’aimerait pas: «... de mauves -orchidées»? - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _après avoir réfléchi_.--En effet... c’est plus -précis... plus décoratif... et plus élégant... «... courant sur des fils -invisibles... de mauves orchidées...» Je reprends... «... de mauves -orchidées... étalaient...» - -LE VALET DE CHAMBRE.--Étalaient... étalaient!... Voilà, Monsieur, un -terme fort impropre... Des choses qui courent n’étalent pas... Elles -détalent, tout au plus. - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--«... de mauves orchidées, détalaient...» - -LE VALET DE CHAMBRE.--Oh! Monsieur a pris cette plaisanterie au -sérieux... Monsieur est à pouffer!... Monsieur est à se tordre!... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _sévère_.--Tu sais, Joseph, je n’aime pas ces -blagues-là!... C’est idiot!... - -LE VALET DE CHAMBRE.--Que Monsieur ne se fâche pas!... Que Monsieur -veuille bien m’écouter!... J’ai, je crois, une phrase épatante... -ébouriffante!... Que Monsieur juge!... «... De mauves orchidées -enroulaient l’énigme perverse et le troublant péché de leurs fleurs!...» -Ah!... Monsieur est-il content?... Monsieur est épaté!... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _admiratif_.--Est-il doué, cet animal-là!... «... -Et le troublant péché de leurs fleurs!...» Il n’y a pas à dire!... c’est -admirable!... «L’énigme perverse et le troublant péché de leurs -fleurs...» Ce n’est rien, c’est simple... Et penser que, depuis trois -ans... je cherche ça!... «Et le troublant péché de leurs fleurs!...» En -deux mots... c’est toute l’orchidée... et c’est toute la femme!... et -c’est tout le mystère de l’amour! Quel tempérament d’écrivain!... Mais -comment sais-tu, toi, un simple domestique? - -LE VALET DE CHAMBRE, _ironique et modeste_.--Je suis l’élève de -Monsieur. - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Je te demande comment ces choses-là te viennent à -l’esprit?... - -LE VALET DE CHAMBRE.--Mon Dieu!... L’autre jour, au déjeuner, Monsieur -regardait une orchidée... et Monsieur disait: «Est-ce assez passionnant, -tout de même!... On dirait d’un sexe!...» - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Vraiment? J’ai dit cela?... - -LE VALET DE CHAMBRE.--Mais oui... Monsieur a dit cela, tout -naturellement! Cette phrase de Monsieur m’est revenue à la mémoire... -Seulement, «sexe» est un mot brutal, grossier... un mot qui choque... et -qu’on ne saurait tolérer dans la bonne compagnie... J’ai mis ce «péché» -à la place de ce «sexe»... Voilà tout!... C’est aussi obscène et c’est -plus charmant... et c’est meilleur ton!... Ah! Monsieur peut dire qu’il -aura un joli succès, dans le monde, avec cette phrase-là!... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Je le crois... Je le crois... - -LE VALET DE CHAMBRE.--A la place de Monsieur, je l’essaierais, ce soir -même, au dîner de la baronne Vampirette! - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Excellente idée! - -LE VALET DE CHAMBRE.--Monsieur verra se pâmer toutes les femmes de -Monsieur! - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Quel triomphe, Joseph!... - -LE VALET DE CHAMBRE.--Et qu’est-ce qui fera «une gueule?» - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Joseph! De la tenue!... Tu n’es plus dans le -sentiment! - -LE VALET DE CHAMBRE.--Qu’est-ce qui en fera une sale gueule?... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Allons!... Allons!... - -LE VALET DE CHAMBRE.--C’est M. Byronnet!... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _réjoui à cette idée_.--Ça!... Je la vois d’ici, la -gueule de Byronnet! - -LE VALET DE CHAMBRE.--Monsieur aussi!... Monsieur se rend bien compte -qu’il n’y a pas un autre mot pour exprimer la chose que fera, ce soir, -M. Byronnet... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Ah! ce Joseph!... Il est étonnant!... On ne peut -pas lui en vouloir. (_On sonne, Joseph se lève._) Je n’y suis pour -personne!... pour personne!... - - Joseph sort. - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _seul. Il relit les feuillets déjà dictés avec des -gestes cadencés. Haut._--«L’énigme perverse... et le troublant péché de -leurs fleurs!...» C’est génial!... (_Joseph rentre._) Eh bien? - -LE VALET DE CHAMBRE.--C’était un ami de Monsieur... un ancien ami des -jours de misère... Un sale type... avec un paletot crasseux, des cheveux -longs... et qui sentait la bière... Il venait, sans doute, taper -Monsieur... Je l’ai mis dehors!... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Bien!... Allons, allons... continuons de -travailler... (_Le valet de chambre se rassied devant le bureau... -l’illustre écrivain arpente la pièce, en proie à l’inspiration... -Dictant:_) «Alors la marquise se pencha...» - - - - -IV - - Un petit salon anglais... toujours. Joseph introduit Mme Beauduit. - - Mme Beauduit a 42 ans, un visage flétri, mais des restes de beauté. - Toilette sévère d’entremetteuse, toilette effacée qui peut passer - partout sans être remarquée. - - -JOSEPH.--Entrez donc, madame Beauduit, entrez donc!... - - Il lui offre un siège, à droite de la cheminée, et s’assied lui-même, - à gauche, confortablement, le dos calé et les jambes croisées. - -Mme BEAUDUIT.--Alors, vous croyez qu’il ne rentrera que tard? - -JOSEPH.--Pas avant sept heures... pour s’habiller. Monsieur s’amuse, -aujourd’hui... Monsieur est avec sa comtesse... - -Mme BEAUDUIT.--Sa comtesse?... Quelle comtesse?... Encore une blague, -sans doute? - -JOSEPH.--Parbleu!... La comtesse de Monsieur, c’est tout simplement une -méchante actrice des Variétés, la petite Zaza... Mais vous la connaissez -encore mieux que moi, madame Beauduit!... Monsieur est comme ça!... Il a -un chic étonnant pour transformer en comtesses et en duchesses les -petites actrices et les trottins... Monsieur croit que ça prend!... - -Mme BEAUDUIT.--Oh! ça!... Il a toujours menti!... - -JOSEPH.--Même à moi!... Ce qui est bête!... Monsieur éprouve le besoin -de m’épater! Monsieur est un serin!... Il y a longtemps qu’on l’a dit: -«Il n’est pas de grand homme pour son valet de chambre...» Monsieur est -un serin. - -Mme BEAUDUIT.--Un orgueilleux, surtout! - -JOSEPH.--Un orgueilleux et un serin. Au fond, il n’y a pas plus serin -que Monsieur!... Et son talent?... Oh! la la!... Et il est illustre!... -Non, c’est à se tordre!... - -Mme BEAUDUIT.--Le fait est qu’il a eu de la chance! - -JOSEPH.--Mais, ma chère madame Beauduit, s’il ne nous avait pas -rencontrés tous les deux: vous, à son début dans la vie, pour le sortir -de la misère, le décrasser quelque peu... lui donner un coup de fion... -et conduire ses affaires... moi, pour lui apprendre le style... -qu’est-ce qu’il serait aujourd’hui?... Hein! je vous le demande... -qu’est-ce qu’il serait? Il ne pourrait même pas faire les faits divers -dans un journal de province! - -Mme BEAUDUIT.--C’est vrai!... Ah! j’ai eu du mal! - -JOSEPH.--Et moi, donc?... Si vous croyez que je n’en ai pas encore, pour -le déshabituer de ses allures de rasta... Et comme écrivain!... Tenez, -ce matin encore... en dictant... il donnait au mot: virtualité, le sens -de «force sexuelle, de puissance virile»... Ma parole d’honneur! Il me -dictait ceci: «C’était un homme d’une virtualité considérable!» (_Il -rit._) C’est à ne pas croire, hein? Et c’est tout le temps comme ça!... -Monsieur ignore absolument, totalement, le sens des mots!... -C’est-à-dire que, si je n’étais pas là pour rectifier toutes les bourdes -de Monsieur, ce serait un éclat de rire autour de Monsieur! Ah! non... -Monsieur est trop bête! - -Mme BEAUDUIT, _elle soupire_.--Qu’est-ce que vous voulez, mon pauvre -Joseph!... - -JOSEPH.--Je voudrais au moins que Monsieur ne se moquât pas de nous... -Je trouve que Monsieur en prend trop à son aise avec nous!... Monsieur -n’est pas juste... Monsieur n’est pas reconnaissant... Monsieur a une -très sale âme!... Enfin, quoi!... vous êtes encore une belle femme, ma -chère madame Beauduit... une belle femme, nom d’un chien!... Monsieur -aurait bien pu se contenter de votre amour et ne pas vous lâcher comme -il a fait!... C’est ignoble! - -Mme BEAUDUIT.--Oh! je ne lui en veux pas de ça!... Il y a longtemps que -l’amour n’existe plus entre nous... Qu’il courre, qu’il s’amuse... mon -Dieu, c’est tout naturel... J’ai été la première à lui rendre sa liberté -à ce point de vue-là... Seulement, il aurait pu s’amuser dans un autre -milieu... se faire des maîtresses dans le monde... des maîtresses utiles -et glorieuses... au lieu de se laisser gruger par de sales petites -grues... - -JOSEPH.--Il n’aurait pas demandé mieux... allez!... Mais voilà... il ne -peut pas... Monsieur est mal tourné... mal fichu... Il a beau se mettre -des revers de moire et de velours à ses habits... avoir cent trois -cravates et quarante paires de bottines... et une vitrine pleine de -chapeaux qui viennent de Londres... Monsieur n’en reste pas moins lourd -et gauche. Il n’a pas de race... Il ressemble, dans le fond, à un -couvreur... - -Mme BEAUDUIT.--Il est vigoureux! - -JOSEPH.--Vigoureux!... Autrefois, peut-être! Mais maintenant... un fort -déchet croyez-moi... Et puis, Monsieur ne sait rien dire aux femmes! -Monsieur est stupide avec les femmes du monde. Ça l’éblouit, vous -comprenez... et il perd, avec elles, le peu de moyens qu’il a... Tenez, -madame Beauduit, je vois cela tous les jours, moi!... Quand Monsieur -fait un roman... il reçoit des lettres, des lettres passionnées... -folles. On lui donne des rendez-vous... les invitations pleuvent. Et -puis, rien!... Sitôt qu’elles ont vu Monsieur... qu’elles ont parlé avec -Monsieur... eh bien, elles ont tout de suite assez de Monsieur, les -femmes du monde. Monsieur les dégoûte! Et je comprends ça!... Il n’est -pas tentant, Monsieur! Il n’a pas le moindre esprit... il n’est pas -délicat. Il n’est rien, quoi!... Il n’a rien! Et ses jambes torses... -ses mollets de travers... sa touffe de poils sur les épaules! Et puis, -sous ses beaux vêtements... voyons, madame Beauduit... vous le -connaissez... Il n’est pas déjà si soigné que ça!... vous le savez aussi -bien que moi... la propreté... ça n’est pas le fort de Monsieur!... - -Mme BEAUDUIT.--Ça!... Je croyais que maintenant... - -JOSEPH.--Avec son air flambant, si je vous disais que j’ai toutes les -peines du monde à lui faire prendre un bain... Ah! tenez... à votre -place, je l’enverrais se promener, moi, Monsieur!... Et qu’il s’arrange -tout seul!... ça ne serait pas long, la dégringolade!... - -Mme BEAUDUIT.--Qu’est-ce que vous voulez!... Je ne suis plus jalouse... -Et ça m’intéresse de travailler pour lui... et qu’il me doive son -succès, sa réputation, ses honneurs!... Ce n’est pas lui que j’aime -maintenant... Oh! non... Ce que j’aime, c’est ce que j’ai fait de -lui!... C’est d’avoir imposé au monde, au public, aux lettrés, -l’incroyable mensonge qu’il est!... Aussi, je continue... je vais, je -viens, du matin au soir, je trotte, je trotte pour lui... Je vais -partout... effacée, invisible, mais obstinée. De chez les éditeurs, aux -ministres... des ministres aux journaux, dans tous les coins où je -passe, j’ourdis des trames, je tisse des toiles où les mouches viennent -se prendre, et que je lui donne ensuite à manger, à dévorer!... Et ça me -donne, Joseph, ça me donne des joies plus vives que les joies de -l’amour!... Je m’exalte à me dire que tout cela est mon ouvrage... que -sans moi il ne serait rien... rien!... et que le jour où il me plaira de -retirer cette main, qui seule soutient cet édifice... eh bien, l’édifice -croulera tout entier!... - -JOSEPH.--Ah! madame Beauduit... si j’avais trouvé une femme comme -vous!... - - Il rêve. - -Mme BEAUDUIT, _elle se lève_.--J’ai encore des courses à faire... Il -faut que je m’en aille... Dites-lui que je reviendrai demain matin... -J’ai à lui parler... - -JOSEPH.--Ah! madame Beauduit! Monsieur est indigne de votre génie!... - - Il se lève aussi. - -Mme BEAUDUIT.--Vous lui direz que j’ai vu le ministre, ce matin... Il -m’a formellement promis la rosette, pour le mois de janvier... Et voyez -comme c’est drôle... Il n’en avait plus, le ministre... Il a été obligé -d’en emprunter une à son collègue de l’Instruction publique... On la -retire à un archevêque!... - -JOSEPH.--La rosette!... la rosette!... à lui!... et la rosette d’un -archevêque!... C’est colossal!... Et mes palmes? - -Mme BEAUDUIT.--Vous les aurez aussi!... - -JOSEPH.--Comme tout cela est mélancolique!... - -Mme BEAUDUIT.--Dites-lui aussi que l’éditeur consent à un nouveau -traité... Cinq sous de plus par volume... une prime de cinq mille francs -au cinquantième mille... de quinze mille au centième... Je lui -apporterai demain le traité à signer... Ah! et puis... - -JOSEPH.--Encore quelque chose!... - -Mme BEAUDUIT.--Les frères Laudur lancent un nouveau kina... Ils -l’appellent le Kina de l’Illustre Écrivain! On fait les affiches en ce -moment... A demain, Joseph! - -JOSEPH.--A demain, madame Beauduit!... Vous êtes une femme... -épatante!... - - - - -V - - L’illustre écrivain a fini de s’habiller... Il prend son - porte-cigarettes et son portefeuille qu’il met dans la poche de son - veston; un mouchoir qu’il insère méthodiquement dans la poche de - poitrine... quelques louis sur la cheminée qu’il met dans la poche de - son gilet... Puis, frais, rasé, astiqué, boutonné, parfumé, il se - regarde dans la glace, longuement, avec satisfaction... - - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _au valet de chambre_.--Suis-je bien?... - -LE VALET DE CHAMBRE.--Monsieur brille, tel un phare!... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _avec un geste d’ennui_.--Allons!... fais entrer -Mme Beauduit! - -LE VALET DE CHAMBRE.--Bien, monsieur. - - Le valet sort. - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Ce qu’elle va me raser encore!... - - Il commence à mettre ses gants. Entre Mme Beauduit. - -Mme BEAUDUIT, _fâchée_.--En voilà, maintenant, du nouveau!... Et -pourquoi m’as-tu fait attendre si longtemps, dans l’antichambre, comme -un ami pauvre ou comme un fournisseur? - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _très sec_.--Je ne pouvais pourtant pas vous -recevoir dans ma chambre, pendant que je m’habillais. Ce n’eût pas été -convenable!... - -Mme BEAUDUIT.--Pas convenable!... Tu ne pouvais pas!... Est-ce que tu es -fou?... Et quand je te recevais, dans mon lit, moi... est-ce que je te -faisais attendre dans l’antichambre, pour que ce fût convenable?... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _agacé_.--Ma chère amie... ces manières... -vraiment!... - -Mme BEAUDUIT.--Ces manières!... Ah! ça, dis donc!... Et voilà que tu me -dis «vous», maintenant! - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Il est convenable aujourd’hui que je ne vous -tutoie plus!... Et je vous serai obligé, désormais, de faire de même!... -D’ailleurs, je sors, je suis pressé... Vous avez quelque chose à me -dire? - -Mme BEAUDUIT.--Non... mais, pressé!... Qu’est-ce qui se passe? - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Il se passe que je suis très pressé... Si vous -avez quelque chose à me dire, faites, faites vite!... - -Mme BEAUDUIT, _après un silence et le regardant fixement_.--Canaille!... -Canaille! - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _très froid_.--Je ne vous reçois pas pour que vous -veniez m’insulter... Vous savez que je n’aime pas les scènes. - -Mme BEAUDUIT, _même jeu_.--Canaille!... Canaille!... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Ah! en voilà assez!... Pas de drame ici... -n’est-ce pas!... J’ai horreur des drames! - -Mme BEAUDUIT, _elle se laisse tomber dans un fauteuil_.--Canaille!... -Canaille!... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _il se met à marcher dans la pièce avec -agitation_.--Eh bien!... soit!... Je suis une canaille!... c’est -entendu... je suis une canaille!... Raison de plus pour vous en aller -d’ici... pour vous en aller de ma vie!... Il y a longtemps que vous -auriez dû comprendre que nos relations ne peuvent plus durer!... (_Mme -Beauduit fait des gestes violents, atteste le ciel..._) Non, elles ne -peuvent plus durer!... Mon existence s’est agrandie... s’est -développée... elle est prise par trop de choses délicates et -difficiles... Vous n’y avez plus de place! - -Mme BEAUDUIT.--Est-ce possible d’entendre cela? - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Si vous m’aimiez... si vous m’étiez une femme -dévouée... comment n’avez-vous pas compris cette situation nouvelle?... -Comment n’avez-vous pas senti que vous deviez vous effacer, -disparaître... vous auriez évité cette scène pénible... pour moi!... - -Mme BEAUDUIT, _levant les bras au ciel_.--Mon Dieu!... Mon Dieu!... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Car vous me gênez... vous me compromettez... Vous -êtes dans toutes mes affaires et dans tous mes succès... On ne voit que -vous, partout!... Et, partout, on dit de vous: «Cette solliciteuse... -cette raseuse, cette mère au cabas... c’est la vieille maîtresse de -l’Illustre Écrivain!»... Comme c’est gai pour moi, n’est-ce pas?... -Comme ça me donne de la considération!... Comme ça rehausse mon -prestige!... (_Sur un mouvement de Mme Beauduit._) Oui, mon prestige!... -Enfin, voyons, est-ce que vous êtes ma maîtresse, maintenant?... Est-ce -que nous couchons ensemble, maintenant?... (_Il s’anime, s’emporte._) -Mais c’est intolérable à la fin!... Vous me gâchez toute ma vie!... Vous -êtes le point noir de ma célébrité et de ma réputation!... - -Mme BEAUDUIT.--Mon Dieu!... Mon Dieu!... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Grâce à vous, cet édifice de ma fortune, que j’ai -eu tant de mal à élever, il peut s’écrouler tout d’un coup!... - -Mme BEAUDUIT.--Ah!... Ah!... Ah!... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Comment!... On imprime, partout, dans les journaux -sérieux, que je suis: «L’Illustre Écrivain!...» On raconte que je suis -fêté, adulé dans le monde... Que les femmes les plus élégantes raffolent -de moi... Que les salons les plus difficiles se disputent ma présence... -On m’attribue les adultères les plus glorieux... Je suis à la fois -quelqu’un comme Balzac et comme Brummel... Tout cela, pour qu’un -misérable vienne affirmer, comme hier, dans le _Mouvement_: «Mais non! -C’est de la blague!... Et l’Illustre Écrivain est collé avec une vieille -femme!...» - -Mme BEAUDUIT.--Mon Dieu!... Mon Dieu!... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Avez-vous lu cet article?... L’avez-vous lu?... - -Mme BEAUDUIT.--Mon Dieu!... Mon Dieu!... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Et les insinuations malpropres...? Et les -allusions déshonorantes?... ça vous est égal, à vous!... avouez, -parbleu?... - -Mme BEAUDUIT.--Le misérable! mon Dieu!... le misérable!... Tant -d’infamie! Est-ce possible? - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Et si ce bruit se propage... s’il est prouvé que -mes triomphes mondains ne sont rien... qu’il n’y a pas, dans ma vie, ces -aristocratiques adultères, qui me font une auréole de chic, d’élégance -exceptionnelle... comment voulez-vous que l’Académie me nomme?... - -Mme BEAUDUIT, _toujours atterrée_.--Le misérable! - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Et quand vous auriez inspiré cet article... pour -qu’on dise partout que je vis de vous. Cela ne m’étonnerait pas... cela -serait dans la logique de vos manœuvres... Eh bien, non!... j’en ai -assez de cette persécution... En voilà assez!... - -Mme BEAUDUIT, _elle se lève et marche sur l’illustre écrivain, les -poings crispés_.--Canaille... Canaille... tu me dois tout... tout... -tout!... Ta fortune... tes succès, ta situation dans le monde... tu me -les dois... Ce que tu es... le mensonge... l’effronté, le hideux -mensonge que tu es... c’est moi qui l’ai fait... Qu’étais-tu donc, quand -je suis allée t’arracher aux basses crapules de la vie... à ta sale -brasserie... à ta sale choucroute?... Je t’ai nourri... habillé, -décrassé, façonné... Je t’ai donné de l’argent... Je t’ai donné tout... -tout... tout! Oui... ah!... oui!... on ne voyait que moi, partout!... -Mais partout je te créais... Du petit morceau de boue que tu étais, et -que j’avais ramassé dans les ordures du chemin, je faisais peu à peu une -statue!... Et je n’avais qu’une joie, moi!... celle de te voir t’élever, -t’élever, t’élever!... Misérable!... ma vie, à moi, elle a été tout -entière de dévouement, de désintéressement... d’effacement... J’ai -rogné, comme une avare, sur mes toilettes, sur ma table, sur les -douceurs de mon intérieur, pour te donner, à toi, ce qu’il fallait... Et -j’ai fait ce miracle d’imposer à la critique, au public, à tout le -monde... l’imbécile, le rien... le dessous de rien que tu es! - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Permettez!... Ah! permettez!... - -Mme BEAUDUIT.--Et voilà ma récompense!... Eh bien, soit!... Je m’en vais -de ta vie!... Ah! nous allons rire maintenant!... Je te jure que nous -allons rire... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _très noble_.--Vous ne pourrez toujours pas -m’enlever mon talent... - -Mme BEAUDUIT, _avec un rire grinçant_.--Son talent!... son talent!... -Non, mais il croit qu’il a du talent!... Son talent!... Ah! ah! ah!... -Il ne voit même pas la mystification que c’est!... Imbécile!... Eh bien, -je vais leur montrer, moi, ce que c’est que ton talent!... Adieu!... - - Elle sort, furieuse. Le valet de chambre rentre, regarde son maître et - hausse les épaules. Il prend le chapeau de l’Illustre Écrivain qu’il - lisse avec des foulards. - -LE VALET DE CHAMBRE.--Dans la vie littéraire, l’important n’est pas -d’avoir du talent... L’important, c’est d’être classé... Or, Monsieur -est classé... Monsieur n’a donc rien à craindre... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Tu crois?... - -LE VALET DE CHAMBRE.--Mais oui... Monsieur est classé comme «notre -éminent et illustre psychologue»... On ne peut rien contre ça!... Et -Monsieur n’écrirait plus de livres... Monsieur ferait de l’architecture -ou du notariat, qu’il serait toujours et pour tout le monde... «notre -éminent et illustre psychologue»... (_Tendant le chapeau._) Qu’est-ce -que vous voulez qu’elle fasse, la malheureuse?... Que Monsieur ne -s’inquiète pas... et qu’il dorme sur ses deux oreilles... Il y a -toujours quelqu’un de plus bête que l’auteur... c’est le public!... Sans -ça!... - - - - -VI - - La chambre de l’illustre Écrivain. L’illustre Écrivain examine tous - les détails de la chambre, rassujettit quelques fleurs dans des vases. - - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Je suis inquiet... - -LE VALET DE CHAMBRE.--De quoi Monsieur peut-il être inquiet? - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Je suis inquiet de savoir quelle est la femme qui -va venir tout à l’heure... Tu ne t’en doutes pas, toi? - -LE VALET DE CHAMBRE.--Oh!... moi... les femmes qui écrivent et qui -donnent des rendez-vous à des hommes de lettres, je m’en méfie!... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Pourquoi? - -LE VALET DE CHAMBRE.--En général, ce sont de très vieilles femmes... et -très laides!... C’est qu’elles n’ont pas trouvé ailleurs!... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Allons donc! - -LE VALET DE CHAMBRE.--Avant de servir chez Monsieur, je servais chez M. -Alexandre Dumas fils! En voilà un qui recevait des lettres de femmes -mystérieuses et passionnées!... Ah! on lui donnait aussi des -rendez-vous, à celui-là! - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Eh bien? - -LE VALET DE CHAMBRE.--Eh bien... c’étaient toujours de vieux tableaux... -qui avaient déjà écrit et donné des rendez-vous au père Dumas, et qui -n’étaient point déjà si jeunes, de ce temps-là!... Monsieur est un peu -gobeur!... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Joseph!... - -LE VALET DE CHAMBRE.--Ah! les amoureuses des hommes de lettres!... Mais -je les connais!... Elles sont dix dans Paris, toujours les mêmes, et -elles ont au moins six siècles à elles dix!... Elles ont aimé M. de -Chateaubriand... M. de Lamartine... M. Alfred de Vigny... Elles -continuent!... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Celles qui aiment les poètes... je ne dis pas!... -Mais celles qui aiment les psychologues... celles-là ne peuvent avoir -que de la jeunesse... de la beauté... et de l’intellectualité!... ce qui -est important, en amour!... - -LE VALET DE CHAMBRE, _sentencieux_.--Quand il n’y a plus que la -psychologie pour exciter les femmes... mauvaise affaire, Monsieur! Et -pour ce qui est de l’intellectualité!... - - Il hausse les épaules. - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Tu vas, peut-être, nier le charme de -l’intellectualité dans la passion!... - -LE VALET DE CHAMBRE.--Je ne nie rien... Seulement, je constate que les -femmes ne deviennent intellectuelles que lorsqu’elles n’ont plus de -dents, plus de cheveux, plus rien!... Oh! que Monsieur est jeune, pour -un grand homme!... Que Monsieur est naïf, pour un psychologue!... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _il prend quelques lettres sur la cheminée et les -fourre sous le nez de Joseph_.--Enfin, ce n’est pas un parfum de vieille -femme... Hume-le un peu!... Il y a de la jeunesse dans ce parfum, il y a -de l’enthousiasme... il y a... (_Étalant les lettres sous les yeux du -valet de chambre._) Et cette écriture, preste... leste... agile... et -voluptueuse!... Voyons, toi qui te piques de graphologie... est-ce -l’écriture d’une femme qui... aurait aimé Voltaire? - -LE VALET DE CHAMBRE.--Ah! si Monsieur s’en rapporte au parfum et à -l’écriture! - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Et ces déclarations ardentes... ces phrases -enflammées!... - -LE VALET DE CHAMBRE.--Enfin, ce que j’en dis, ce n’est pas pour -décourager Monsieur... c’est pour l’avertir... le mettre en garde contre -une surprise possible... probable!... voilà tout... Ce n’est pas moi qui -coucherai avec cette dame, n’est-ce pas?... Du reste... - - Il fait un geste mystérieux. - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Du reste... quoi?... - -LE VALET DE CHAMBRE.--Du reste... les vieilles femmes ont quelquefois du -bon. Il ne faut pas les dédaigner!... Elles ont de l’expérience... ce -qui remplace la beauté... une science de la volupté, ce qui vaut mieux, -dans certaines circonstances, que la jeunesse... Le grand Balzac, le -prédécesseur de Monsieur, disait qu’on ne devait pas mépriser l’amour -des femmes laides et vieilles... que c’était souvent quelque chose -d’épatant... parce qu’elles... aiment avec reconnaissance!... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Ah! tu m’ennuies... Tais-toi! Ton pessimisme -m’agace!... - -LE VALET DE CHAMBRE.--C’est cela!... Que Monsieur rêve à des -princesses... à des duchesses... à des fées... Monsieur aura toujours le -temps de connaître la réalité!... - - Silence... Joseph range quelques meubles... L’illustre Écrivain se - promène dans sa chambre, agité, nerveux. - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Alors, tu penses qu’il vaut mieux que je la -reçoive carrément dans ma chambre à coucher!... Ne trouves-tu pas que -c’est un peu vif?... - -LE VALET DE CHAMBRE.--Puisque c’est par là que ça doit finir... autant -commencer par là tout de suite!... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Oui, mais... si c’est une femme timide... -poétique... sentimentale? Elle pourrait s’effaroucher... - -LE VALET DE CHAMBRE.--Pauvre petit oiseau!... Monsieur -l’apprivoisera!... Monsieur sait si bien parler aux femmes timides et -troublées!... On dit partout de Monsieur qu’il est un confesseur -d’âmes!... Avec la voix et la séduction de Monsieur, rien n’est -embarrassant!... Ah! Monsieur est un grand franchisseur d’obstacles. -(_Il range quelques bibelots par-ci, par-là._) D’ailleurs, Monsieur n’y -a pas grand mérite!... (_L’Illustre Écrivain se retourne vivement._) -Avec la gloire de Monsieur!... avec le génie de Monsieur!... ça les -hypnotise toutes!... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Le fait est que j’en ai dompté quelques-unes. (_Il -regarde la pendule._) Quatre heures!... Mais elle est en retard!... -Sapristi, elle est en retard de cinquante minutes!... D’ailleurs, j’aime -mieux cela!... Si c’était une vieille femme, elle ne serait pas en -retard... elle serait en avance!... - -LE VALET DE CHAMBRE.--Ça! c’est très juste!... Voilà une observation -psychologique qui fait honneur à Monsieur!... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Tu vois bien! - -LE VALET DE CHAMBRE.--A moins que ce ne soit une blague... et que les -amis de Monsieur n’aient monté à Monsieur un bateau!... Dame!... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Es-tu fou?... - -LE VALET DE CHAMBRE.--Ça ne serait pas la première fois!... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--C’est idiot, ce que tu dis là!... Et tu avoues -toi-même que mon génie... ma séduction... ma gloire... que je les -hypnotise toutes!... Elle est en retard... certainement... elle est en -retard... Qu’est-ce que cela prouve?... Son mari, si elle est mariée... -Sa mère, si c’est une jeune fille... Est-ce que je sais, moi?... - -LE VALET DE CHAMBRE, _ironique_.--Enfin, attendons... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Dieu! que tu es assommant, avec tes doutes!... -D’ailleurs, je ne sais pas pourquoi je tolère tes familiarités!... On -n’a pas idée d’un valet de chambre comme toi!... - -LE VALET DE CHAMBRE, _très digne_.--Monsieur ne dit pas ces choses-là -quand Monsieur est embourbé dans le marécage de ses phrases... Monsieur -est bien heureux de m’avoir pour s’en tirer! - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _arpentant la chambre, de plus en plus -nerveux_.--C’est bon!... C’est bon!... - -LE VALET DE CHAMBRE, _même jeu_.--Monsieur devrait se rappeler que je -suis pour lui plus qu’un valet de chambre... que je suis un -collaborateur!... Monsieur n’est pas juste! - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--C’est bon!... C’est bon!... Et tais-toi... (_Long -silence._) Quatre heures et demie!... Ces sacrées femmes!... Toujours la -même chose!... Jamais elles ne peuvent venir à l’heure!... (_On sonne._) -Ah! enfin!... C’est elle. (_Au Valet de chambre._) Va donc!... Mais va -donc!... (_Le Valet de chambre sort. L’Illustre Écrivain se met devant -la glace. Il rectifie sa cravate, une mèche de ses cheveux, retrousse -les pointes de ses moustaches, serre sa jaquette._) Comme mon cœur -bat... Je vais la voir... Si c’était!... - - Réapparition de Joseph. - -LE VALET DE CHAMBRE.--C’est le bottier de Monsieur... qui vient -d’apporter sa note!... - -L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _stupéfié_.--Le bottier de Monsieur!... -(_Subitement colère._) Qu’il aille au diable!... - - - - -VII - - -Hier, nous étions quelques-uns, réunis à dîner chez l’Illustre Écrivain. -Le sujet de la conversation, vous l’imaginez. On ne parla que de -l’affaire Dreyfus, car comment parler d’autre chose en ce moment? Et -quel drame dépasse celui-là, en angoisse et en terreur?... Il n’y avait -là que des gens plus ou moins célèbres, et qui font profession de -penser: des intellectuels, comme on dit. Aussi, toutes les sottises, -toutes les monstrueuses sottises qui furent récitées, je renonce à les -raconter. En quelques minutes d’exaltation patriotique, elles eurent -vite atteint à la parfaite, à l’inexprimable beauté où, chaque jour, -nous les voyons s’élever dans la presse. J’ignore quel sera le résultat -de cette tragique et obsédante affaire. Il en est un, pourtant, qui me -semble, dès maintenant, acquis: c’est que le journal n’a plus rien à -envier à la loge du concierge. Le journaliste a fait tellement sien le -potin stupide venimeux et délateur, qu’il en a, à tout jamais, -découronné la face symbolique, la face spécialiste du concierge, gardien -de notre porte et aussi de notre honneur!... Et il n’a pas fallu moins -que le grand cri de conscience poussé par M. Émile Zola, il n’a pas -fallu moins que sa noble et forte parole pour que, dans le flot -d’imbécile boue qui nous submerge, nous nous reprenions à ne pas -complètement désespérer de l’utilité et de la générosité de notre -profession! - -Or, hier, chez l’Illustre Écrivain, la conversation, d’abord éparpillée -parmi tous les convives, qui avaient hâte d’étaler leur bêtise -irréductible et de vomir sur la table ce qu’ils avaient mangé, le matin, -dans les journaux, se fixa bientôt dans un dialogue entre notre hôte et -un jeune poète, qui n’avait pas encore dit un seul mot et qui semblait -regarder tous ces gens, autour de lui, avec l’étonnement pitoyable que -l’on a devant une assemblée de fous. - ---Et vous, dit l’Illustre Écrivain, en s’adressant au jeune poète, vous -n’avez encore exprimé aucune opinion?... Comme tout le monde, vous devez -avoir un sentiment... et même une conviction ferme sur ce drame?... -Voyons, que pensez-vous de Dreyfus? - ---Je le crois innocent!... répondit le poète avec une douceur simple. - -Il y eut des cris, des protestations indignées. Quand ils furent calmés, -un essayiste, normalien, académicien, fort répandu dans les milieux les -plus élégants, demanda, non sans ironie: - ---Vous avez des tuyaux? - ---Non, j’ai deux impressions... Et elles me suffisent! - ---Des impressions! s’écria l’Illustre Écrivain... Est-ce qu’on a le -droit d’avoir des impressions, dans une telle affaire?... Il faut des -certitudes! - ---Quoi d’autre que des impressions avez-vous donc, vous, pour le croire -coupable? - ---Une sentence! prononça l’Illustre Écrivain, sur un ton de mélodrame. - ---Une sentence!... Elle a été rendue par des hommes! - ---Non, par des soldats! - ---Ce sont deux fois des hommes!... - -Une colère monta au visage de l’Illustre Écrivain. Et il dit: - ---Allez-vous donc suspecter le jugement d’un conseil de guerre? - ---Dieu m’en garde!... Mais les juges peuvent s’être trompés... Qu’ils -portent une robe rouge, ou un dolman, il arrive, hélas!... il est arrivé -que des juges se soient trompés!... - ---C’est antinational, ce que vous dites là!... C’est monstrueux!... Même -ici... vous n’avez pas le droit d’exprimer cette opinion!... - ---Pourquoi n’aurais-je pas le droit d’exprimer ce qui est dans mon -esprit et dans mon cœur? - ---Parce que... parce que... la justice est au-dessus de tout. - ---Ai-je jamais dit le contraire... puisque je pense que la justice est -même au-dessus des juges!... - -Le silence se fit aussitôt sur cette phrase prononcée d’une voix triste -et profonde. Ce fut l’Illustre Écrivain qui le rompit, le premier: - ---Enfin, ces deux impressions?... dites-les-nous, poète! - -Et il mit dans ce mot: poète, tout le mépris qu’un psychologue peut -avoir contre un imaginatif et un sensible. - ---Voici!... accepta le poète... Et, pourtant, je me rends bien compte -que vous allez rire de moi... mais ma conscience est au-dessus de vos -rires... - ---Comme la justice est au-dessus des juges, n’est-ce pas? - ---Si vous voulez!... - -Simplement, le poète conta: - ---Quelques jours après la dégradation de celui que vous appelez le -traître Dreyfus, je passais la soirée dans une maison où se trouvait un -personnage qui avait joué un rôle considérable dans cette affaire. -C’était, vous le pensez bien, le héros de cette soirée... On l’entourait -beaucoup... Lui, parlait avec complaisance, et se grisait, peu à peu, de -son succès... A ce moment-là, j’étais, comme tout le monde, absolument -convaincu de la culpabilité du capitaine Dreyfus... Eh bien! à mesure -que le personnage parlait, cette conviction, peu à peu, s’ébranlait. Un -doute possible naissait, grandissait dans mon âme. Il ne disait pourtant -rien qui pût changer cette conviction qui était en moi... Ce qu’il -racontait, c’étaient, plutôt, à tout prendre, des banalités... des -choses dites, mille fois redites... Mais comment vous décrire cela?... A -l’expression de son visage, de sa bouche, de ses yeux, au son de ses -paroles qui tintaient faux... cette autre conviction, absolue, de -l’innocence de Dreyfus, succédait à celle que, dix minutes auparavant, -j’avais de sa culpabilité... Et, quand le personnage eut fini de parler, -j’allai dans le salon voisin où, rencontrant une dame de mes amies, je -lui dis ceci passionnément: «Je viens d’apprendre une chose horrible! -horrible!--Et laquelle?... vous êtes tout bouleversé.--Je viens -d’apprendre que Dreyfus est innocent!--Oh! mon Dieu! Qui vous a dit -cela?--Personne.--Mais d’où vous vient cette idée?--De rien! Mais je -vous jure qu’il est innocent.--Vous êtes fou, mon cher...» Et mon amie -éclata de rire... comme vous!... - -En effet, les rires firent explosion, autour de la table de l’Illustre -Écrivain... Suivant l’expression de l’essayiste, normalien, académicien, -et fort répandu dans les milieux les plus élégants, «on se tordit». -Joseph lui-même, qui, à cet instant précis, présentait à son maître -d’incomparables truffes au champagne, lui murmura très bas, à l’oreille: -«Quels daims que ces poètes!» Mais le jeune poète gardait, au milieu de -ces rires, une physionomie calme et sereine. Il n’en sentait ni -l’insulte, ni le ridicule... La tempête passée, l’Illustre Écrivain -demanda avec une politesse ironique: - ---Et votre seconde impression?... Ah! mon cher, je vous en prie, ne nous -en privez pas!... - -Le jeune poète répondit: - ---A vrai dire... cette seconde impression n’est pas une impression... -C’est quelque chose de plus. C’est une certitude, cette fois, une -certitude humaine... bien que rien ne puisse me donner une certitude -plus profonde, plus absolue, dans son mystère, que l’impression que je -viens de vous confier... Ceci donc s’adresse surtout aux âmes rétives à -la vérité intérieure, comme les vôtres... - -Personne ne se récria. On se disposa même à une joie nouvelle... Il y -avait, dans tous les regards, l’attente, la curiosité d’une -extravagance. Les yeux étaient fixés sur lui comme sur un pitre qui -vient d’entrer en scène, et de qui on espère des tours, des grimaces que -l’on ne connaît pas encore. - ---Allons, parlez! On vous écoute!... - ---Comment voulez-vous? dit le poète avec plus de chaleur dans la voix, -qu’un homme comme M. Scheurer-Kestner, un homme de sa grande pureté de -vie, de sa valeur morale, de sa situation sociale, un homme de son -intelligence, de son héroïsme réfléchi, se soit dévoué à une telle cause -s’il n’avait pas, non seulement la certitude, mais encore les -preuves--les preuves, vous entendez--de l’innocence de l’un et de -l’infamie de l’autre? Que peuvent tous les jugements et toutes les -sentences d’un conseil de guerre contre cette impression mystérieuse et -révélatrice qui me pousse à crier: «Il est innocent! Il est innocent!» -et contre l’absolue, l’impeccable sécurité que me donne cette chose -sacrée: «La conscience d’un honnête homme!» - -Cette fois, ce ne furent plus des rires qui couvrirent ces paroles, mais -des huées et des hurlements. L’Illustre Écrivain écumait. Il imposa le -silence: - ---Et quand même Dreyfus serait innocent? vociféra-t-il... il faudrait -qu’il fût coupable quand même... il faudrait qu’il expiât, toujours... -même le crime d’un autre... C’est une question de vie ou de mort pour la -société et pour les admirables institutions qui nous régissent!... _La -société ne peut pas se tromper... Les conseils de guerre ne peuvent pas -se tromper... L’innocence de Dreyfus serait la fin de tout!_ - -Alors, le poète se leva, et il dit: - ---Je vous parle justice!... Et vous me répondez politique!... Vous êtes -de pauvres petits imbéciles!... - -Et il s’en alla... - - - - -Une bonne affaire. - - -On me remit une carte sur laquelle je lus: - - ANSELME DERVAUX - _Homme de lettres - Chevalier de la Légion d’honneur_ - ---Diable! pensai-je, l’illustre écrivain Dervaux, Dervaux lui-même chez -moi! Qui me vaut cet honneur?... Est-ce que, par hasard?... - -Et, sans me livrer davantage à de flatteuses suppositions, à de -cordiales hypothèses, j’ordonnai qu’on le fît entrer. - -Il entra. - -C’était un jeune homme, gras et blond, moustaches finement retroussées, -monocle impertinent et scrutateur, expression assez bête, le tout -ensemble d’une élégance ultra-rastaquouérique, qui me fut un -éblouissement. Depuis la pointe de ses souliers jusqu’au sommet de son -chapeau, il brillait, irradiait, fulgurait comme un phare. A peine s’il -daigna me saluer ainsi qu’il convient à une Célébrité de cette espèce. -Et, devant que je lui eusse offert un siège, il s’était assis, ou -plutôt, à demi couché sur le canapé, en croisant ses jambes avec une -aisance conquérante, et tapotant du bout de sa canne à béquille d’or le -bout de ses bottines en lesquelles, durant quelques secondes, il se mira -complaisamment. Je ne savais que dire... Il y a des moments où la -véritable admiration, c’est le silence. - ---Monsieur!... commença, enfin, ce véritable artiste, je ne crois pas -avoir à me présenter à vous d’une façon plus détaillée? - ---Certes! approuvai-je respectueusement. - ---Ce serait, n’est-ce pas, une grave impolitesse de ma part que de -supposer un seul instant, de la vôtre, une ignorance de ma -personnalité... ignorance fâcheuse, impardonnable! - ---Parfaitement, Maître! - ---Maître! C’est bien cela... Je vois que vous me connaissez... que vous -connaissez l’illustre Anselme Dervaux... Adultères en tous genres... -fabrique, commission, exportation... Deux cents éditions! - -Je m’inclinai aussi bas que put me le permettre mon échine. - ---Souffrez, pourtant, que je vous rappelle le titre de tous mes -ouvrages. - ---Oh! Maître, inutile... Je les sais par cœur. - ---Cela ne fait rien... Souffrez, je vous prie... - -Et il énuméra: - -_Adultère!_ - -_Un Adultère._ - -_L’Adultère._ - -_Poésie de l’adultère._ - -_Psychologie de l’adultère._ - -_Physiologie de l’adultère._ - -_L’Adultère et la Question sociale._ - -_L’Adultère chrétien._ - -_L’Adultère chez soi._ - -_L’Adultère en voyage._ - -_A travers l’adultère._ - -_Les Contes de l’adultère._ - -_Récits adultères._ - -_Lettres adultères._ - -_Nouveaux récits adultères._ - -_Autres lettres adultères._ - -_Encore l’adultère._ - -_Paysages d’adultère._ - -_Nouveaux paysages d’adultère._ - -_Croquis d’adultères._ - -_Pastels d’adultères._ - -_Eaux-fortes d’adultères._ - -_L’Adultère et les Femmes du monde._ - -_L’Adultère et les Femmes de la bourgeoisie._ - -_L’Adultère chez les Femmes du peuple._ - -_L’Adultère aux champs_ (traduit en tous les patois). - -_Les Chants de l’adultère_ (poésie). - -_L’Adultère chez les jeunes filles._ - -_Les Demi-Adultères._ - -_Son Adultère._ - -_Notre Adultère._ - -_Leur Adultère._ - -_En Adultère._ - -_Par l’Adultère._ - -_Pour l’Adultère:_ - ---Et je n’ai pas trente ans, Monsieur! - ---Prodigieux!... Inouï!... m’écriai-je. - ---Inouï, c’est le mot!... Trente-cinq volumes, Monsieur... Et je n’ai -pas trente ans! - ---Inconcevable! - ---Et ce qui est plus inconcevable encore, c’est tout ce que je -prépare... C’est... - -Il se toucha le front avec la béquille d’or de sa canne: - ---C’est tout ce qui est là!... Car vous devez comprendre que je ne m’en -tiens pas aux généralités que je viens d’énumérer... Ces trente-cinq -volumes, Monsieur, ne sont, pour ainsi dire, que les grandes lignes, le -sommaire de mon œuvre totale... Après la synthèse, l’analyse... Après -les vastes ensembles, le détail minutieux!... On a dit--et je parle des -plus profonds psychologues--que l’adultère était une matière -inépuisable... Eh bien! moi, Monsieur, moi, Anselme Dervaux, je -l’épuiserai. - ---Je vous crois! - ---Je toucherai de ma sonde le fond de ce gisement littéraire et -philosophique. - ---A la bonne heure! - ---Je serai le Barnato de cette mine d’or idéale! - ---Bravo! - ---Successivement, vont paraître des ouvrages admirables, dans lesquels -j’étudie l’adultère chez tous les peuples de la planète--un volume par -peuple--et où je note toutes les différences ethniques, toutes les -particularités rituelles, statistiques et climatologiques de cette -institution universelle... Ainsi, je donnerai: - -_L’Adultère en Angleterre._ - -_L’Adultère en Chine._ - -_L’Adultère en Amérique._ - -_L’Adultère aux Pamires._ - -_L’Adultère et la Triplice._ - -_L’Adultère franco-russe._ - -_L’Adultère aux Minquiers._ - -_Pensons-y toujours, n’en parlons jamais_, ou _L’Adultère en -Alsace-Lorraine_, etc., etc. - -_Géographie générale de l’Adultère avec cartes_, etc., etc. - -Et ce n’est pas tout... Je veux montrer l’adultère jusque dans ses -nuances sociales les plus subtiles et les plus ténues; le montrer, -dis-je, aux prises avec toutes les carrières libérales, avec tous les -métiers... Jour à jour, je donnerai: - -_L’Adultère et la Diplomatie._ - -_L’Adultère et le Barreau._ - -_L’Adultère et la Peinture._ - -_L’Adultère et la Métallurgie._ - -_L’Adultère et la Question des huit heures._ - -_Les Grèves de l’Adultère._ - -_L’Adultère dans les Prisons_, etc., etc. - -Puis viendront des recherches exclusivement scientifiques: - -_L’Adultère et les Parfums._ - -_Le Bichromatisme de l’adultère._ - -_Émotivité de l’adultère._ - -_Les Parasites de l’adultère_ (étude microbiologique). - -_Les Perversions sexuelles et l’adultère_, etc., etc. - -Enfin, Monsieur, je terminerai par une publication formidable et qui -comprendra plus de cinquante volumes in-quarto: _Le Dictionnaire -encyclopédique de l’adultère_. Qu’en dites-vous? - ---Je dis, Monsieur, je dis... - -Mais l’enthousiasme me fermait la bouche, et je ne pus exprimer mon -admiration que par des gestes où la frénésie le disputait à -l’incohérence. - ---Très bien! fit le grand homme... Vous êtes de mon avis... Or, écoutez, -je vous prie, ce que je vais vous dire... Car voilà seulement que -j’entre dans le vif de la question, si j’ose m’exprimer ainsi... Voilà -seulement que j’arrive à ce que je m’étais proposé comme but de ma -visite chez vous... - -Anselme Dervaux posa sa canne à béquille d’or et son chapeau, luisant -comme un astre sur le canapé; il enleva avec des gestes menus ses gants -de peau blanche, brodés de noir, et se dressant brusquement, il marcha, -dans la pièce, autour de mon bureau, l’air méditatif et recueilli. Au -bout de quelques minutes de cet exercice: - ---Écoutez-moi bien, fit-il... et suivez d’un esprit attentif mon -raisonnement... Chacun de mes ouvrages, Monsieur, tire à deux cents -éditions. - ---Deux cents éditions! m’extasiai-je... - ---Oui, deux cents, pas plus... c’est-à-dire, cent et quelques mille -exemplaires... Certes, si je compare ce chiffre au chiffre des autres -tirages, c’est un résultat unique, merveilleux, prodigieux, colossal!... -Tout ce que vous voudrez!... soit!... Mais si je compare ce chiffre au -chiffre total de la population du globe... avouez que c’est maigre... et -qu’il y a beaucoup à faire, qu’il y a tout à faire, pour équilibrer ces -deux chiffres... pour rapprocher ces deux chiffres si distants l’un de -l’autre... - ---Et vous le ferez!... proférai-je avec un accent enflammé de -prophète... - ---Soit!... Écoutez-moi donc!... Nous autres penseurs, nous autres -véritables artistes, nous manquons de puissants moyens de publicité... -Nous n’avons pas la force d’expansion nécessaire aux conquêtes -totalisatrices... Nous tournons toujours--et nos éditeurs avec -nous--dans le même cercle étroit de réclames débiles et tâtonnantes... -On parle des cent mille trompettes de la réclame!... Qu’est-ce, je vous -le demande, que cent mille trompettes, au regard de l’immense espace où -elles doivent être entendues?... Piètre symbole, en vérité, que ces cent -mille trompettes, surtout quand elles n’ont pas la force, comme c’est le -cas maintenant, de projeter la gloire d’un homme hors de leur pavillon -de cuivre insonore et fêlé!... Eh bien! Monsieur, il faut que non -seulement mes ouvrages retentissent sur les pays familiers, mais qu’ils -aillent remuer les sols vierges, et porter la tempête par les mers -inconnues... Il faut les lancer comme on lança, jadis, le canal de Suez, -et comme, aujourd’hui, on lance les mines d’or... Voulez-vous être le -metteur en œuvre de cette colossale affaire, de cette gigantesque -opération?... Aux _mines d’or_, opposons les _mines d’adultère_, et -celles-là auront été depuis longtemps taries que celles-ci trouveront -toujours, dans l’immense imbécillité humaine, d’inépuisables filons... -D’ailleurs, voici mon plan. - -Il tira de sa poche un rouleau de papier qu’il déroula sur mon bureau... - ---Remarquez, je vous prie... - -Anselme Dervaux parla longtemps... Mais je ne l’écoutais plus... - - - - -Un grand écrivain. - - -L’illustre Anselme Dervaux (adultères en tous genres, fabrication, -commission, exportation) pénétra dans les salons en fête, et ce fut -autour de lui comme un bourdonnement de gloire. En avançant, à travers -la foule parée, il perçut comme un écho infiniment répercuté, le titre -de son dernier livre: «_Inassouvie!... Inassouvie!_» Et ce qui lui -renvoyait, de partout, cet écho charmeur, ce n’étaient pas de froids et -inconscients obstacles, mais les épaules frissonnantes et les bouches -pâmées des femmes. Un immense orgueil gonfla son cœur; la peau rougeaude -de son visage se tendit ainsi qu’un drapeau dans une marche de victoire. -Saluant, salué, empêtré dans les traînes, le coude maladroit, la jambe -prétentieuse, arrêté par mille mains gantées de tendres pressions, il -suivit longtemps des rangées parallèles et diagonales de sourires, de -regards ivres, de nuques enthousiastes, de poitrines soulevées... -_Inassouvie! Inassouvie!_ - -Dans son triomphe, ce qui le chagrinait, c’est qu’il était visible que -les hommes se montraient réservés envers lui, et plutôt ironiques. Ils -osaient discuter son allure--une allure de courtaud de boutique,--son -élégance fracassante, le goût déplorable de sa chevelure frisée au petit -fer, l’exagération de ses cravates, ses grosses mains de paysan, et -cette joie vulgaire qu’il ne savait pas contenir, et cet orgueil -lourdement satisfait qui s’harmonisait si bien avec ses emmanchements -canailles de rustre endimanché. Ah! que n’eût-il pas donné pour avoir -l’admiration des hommes et se dire le pair, l’ami de tels prestigieux -clubmen dont il enviait la correction savante et l’aisance flegmatique! -Insolent et grossier avec les femmes, qui l’aimaient de se présenter à -elles sous la double apparence de cette masculinité, il était, envers -les hommes, d’une humilité basse, implorante et, comme dans les comédies -de M. Dumas, il les interpellait par leurs titres--même quand ils n’en -avaient pas: «Monsieur le baron!... Monsieur le vicomte!... Monsieur le -marquis!...» Mais en ce moment, ses oreilles, trop charmées par l’écho: -_Inassouvie! Inassouvie!_ se refusaient à recueillir le son désagréable -des ironies, et ce qu’il y avait de discordant dans cette malveillance -par laquelle il éprouvait toujours l’impression humiliée de n’être pas -chez soi dans ce monde brillant, et de s’y sentir traité comme un intrus -de passage, n’arrivait pas jusqu’à lui. - - * - - * * - -De succès en succès, et d’amours en amours, accablé d’honneurs et -ruisselant d’éloges, l’illustre Anselme Dervaux finit par échouer dans -une sorte de petit boudoir que de lourdes tentures séparaient des -salons. Une lampe à abat-jour rose en éclairait la solitude voluptueuse -et fraîche. Il s’assit sur un fauteuil chargé de coussins et s’éventa -avec son claque. Sa peau ruisselait comme les vieux murs au dégel: ses -poumons congestionnés lui faisaient une respiration difficile et sans -élégance. De mondanité récente, il ne pouvait pas encore s’habituer à la -température surchauffée des salons. Il s’y fanait, il y fondait comme -une plante des champs dans une serre chaude. Et il en résultait un -désordre fâcheux dans sa tenue, des cassures humides au plastron trop -empesé de sa chemise, qu’un peu de repos dans un air moins lourd devrait -vite réparer. Comment donc faisaient ces hommes privilégiés pour -conserver sèche leur peau et intact leur linge dans une atmosphère aussi -étouffante? Est-ce qu’il n’aurait jamais ce merveilleux tempérament de -l’homme du monde que les ascensions thermométriques laissent indifférent -et à qui elles n’enlèvent même pas cette fleur légère de poudre de riz -par quoi un visage vraiment mondain demeure aussi frais, dans une étuve, -que les beaux fruits à la rosée des matins de septembre? «Ma gloire, -toute ma gloire pour ne pas suer!» disait-il en s’épongeant le front, le -cou, avec violence et découragement. - -Au moment où l’illustre Anselme Dervaux formulait mentalement ce vœu -étrange, les tentures s’écartèrent, et Suzanne Hertheimer entra dans le -boudoir en coup de vent. - ---Cher! cher! cher!... cria-t-elle. Vous voir seul, enfin seul!... vous -parler... vous dire... oui, vous dire tout ce qui là, dans ma tête, tout -ce qui est là, dans mon cœur, pour vous!... - ---C’est fort désagréable! interrompit brutalement l’illustre écrivain, -qui, à demi couché sur le fauteuil, les jambes écartées, continuait de -s’éventer avec son claque. Vous me surprenez juste au moment où je ne -voulais pas être dérangé et où je remettais un peu d’ordre dans ma -psychologie... Grâce à vous, voilà encore une soirée perdue pour moi!... - ---Ne me parlez pas ainsi!... supplia Suzanne. Ne soyez pas dur avec -moi... Si vous saviez!... Depuis le jour où vous êtes venu dîner chez -mon père, je ne vis plus... Cette chaise, cette chère chaise où, durant -le repas, vous daignâtes vous asseoir, cette chaise bénie, tout -imprégnée de vous, je l’ai emportée dans ma chambre, et je la baise et -je l’étreins... et je lui parle comme si c’était vous-même... car il me -semble qu’en elle habitent toujours la chaleur fulgurante de votre génie -et l’inoubliable beauté de votre âme... Ah! tellement inoubliable!... -Tenez, cette nuit, toute cette nuit, je l’ai passée à lire -_Inassouvie!_... Que c’est beau! que c’est pervertissant! Ah! cher, où -donc trouvez-vous le secret unique de ces phrases qui me sont comme des -fièvres et comme des poisons?... Chaque page de vous, c’est un gouffre -de douleur et de volupté, un gouffre immense et sans fond où je voudrais -me perdre, disparaître, dans le vertige de vous admirer... Vous êtes la -tentation merveilleuse... la joie sublime du péché... délices et -tortures!... Êtes-vous Satan? Êtes-vous Dieu?... Oh! qui êtes-vous -donc?... Oh! cette Maud!--pourquoi ne m’appelai-je pas Maud aussi?--Oh! -cette Maud en laquelle je me sens revivre toute, ses désirs furieux sont -miens, comme miennes sont ses extases!... Et pourtant je n’étais qu’une -jeune fille... je ne connaissais rien de la vie!... Et comme Maud, votre -Maud, je suis l’inassouvie!... tellement l’inassouvie!... - -Elle se tut un instant, et joignant ses mains, elle regarda l’illustre -Anselme d’un regard somnambulique où s’accumulaient tous les genres -d’ivresses décrits par les psychologues. - ---Ah! qu’il me tarde d’être aussi adultère, la divine adultère de vos -chers livres! soupira-t-elle. - -Elle allait s’agenouiller aux pieds de l’illustre romancier; mais -celui-ci se leva, lui parla durement et la renvoya. - -Resté seul, il se posa devant la glace, répara le désordre de sa -cravate, tendit, d’un coup sec, sur son torse de jeune garçon boucher, -son habit aux revers de moire, qui se fripait, et il se dit: - ---Que de copie perdue, mon Dieu! que de belles réclames gaspillées!... -Si les journaux n’étaient pas si bêtes, ils feraient de toutes ces -jeunes filles toquées et de toutes ces jeunes femmes folles des -critiques littéraires. Je serais mieux servi encore. - -Puis il rentra dans les salons, où, parmi les rangées de sourires, de -regards ivres, de nuques enthousiastes et de poitrines soulevées, le -poursuivit l’écho charmeur: _Inassouvie! Inassouvie!_ - - - - -Littérature. - - -SCÈNE I - - Le Grand Écrivain est encore couché et parcourt son courrier. Joseph, - son valet de chambre, introduit René Dumoulin. - -LE GRAND ÉCRIVAIN.--Comment, c’est toi? - -DUMOULIN.--Ma foi, oui!... Je passais dans ta rue, figure-toi... Et je -me suis dis: «Tiens!... si j’allais dire bonjour à notre Illustre -Écrivain!» - -LE GRAND ÉCRIVAIN.--Bonne idée!... - -DUMOULIN.--Je n’étais pas fâché de te voir en chemise... de voir un -grand homme en chemise... moi qui ne te vois jamais qu’en habit. - -LE GRAND ÉCRIVAIN.--C’est gentil!... Ah! mon vieux René! - -DUMOULIN.--Et ça va bien? - -LE GRAND ÉCRIVAIN.--Heuh!... Mal à l’estomac, toujours!... Mais -assieds-toi donc, un instant... (_Joseph avance un siège, près du lit._) -Les cigarettes, Joseph... - - Joseph va chercher la boîte de cigarettes. - -DUMOULIN, _prenant une cigarette_.--Mâtin!... bout en or!... c’est pas -une cigarette ça... c’est un porte-crayon!... - -LE GRAND ÉCRIVAIN.--Ce qu’il y a de plus chic, en ce moment, mon cher... -ce qui se fume à Londres... Un cadeau de la comtesse Boniska... - -DUMOULIN.--Ah! ah!... Tu te mets bien!... Ce sacré Grand Écrivain!... -Quel tombeur! - -LE GRAND ÉCRIVAIN, _mollement_.--Mais non!... mais non!... pas ce que tu -crois!... Une amie, simplement... une vieille amie! - -DUMOULIN.--Tu as raison d’être discret, sapristi!... (_Il allume une -cigarette, tire une bouffée, fait la grimace._) Eh bien! tu sais... n’en -déplaise à ta vieille amie... ses cigarettes... elles ont un goût... Tu -permets!... (_Il jette la cigarette dans un cendrier, et en prend une -dans son porte-cigarette._) Moi... c’est curieux... je n’aime que -l’antique caporal... - -LE GRAND ÉCRIVAIN.--Comme tu voudras!... - -DUMOULIN, _s’asseyant_.--Alors, tu as mal à l’estomac? - -LE GRAND ÉCRIVAIN.--Oui! - -DUMOULIN.--Tu dînes trop en ville, mon vieux. - -LE GRAND ÉCRIVAIN.--Mais non... je t’assure... ce n’est pas cela... -(_Mélancolique et dégoûté._) C’est ma vie d’aujourd’hui... les exigences -qu’elle m’impose... les tracas... les servitudes... les obligations, les -complications dont elle est faite... Je ne suis plus libre, moi!... -C’est très joli, la gloire... mais si tu savais comme c’est lourd à -porter! - -DUMOULIN.--Allons donc!... Tu n’as qu’à te laisser vivre... - -LE GRAND ÉCRIVAIN.--Tu crois ça?... Ah! l’on voit bien que tu ne sais -pas ce que c’est que la gloire!... Quelle maîtresse tyrannique et folle, -dont il faut satisfaire à toutes les minutes du jour... et de la nuit... -les caprices les plus déraisonnables, et les plus ridicules -incohérences... Si je te disais que... très souvent... je songe, avec -regret... à notre misérable existence d’autrefois... que j’envie ton -obscurité... Tiens... vois-tu... il va falloir que je réponde à toutes -ces lettres... Et les visites... et les démarches!... (_Il pousse un -long soupir._) Enfin!... ne parlons pas de ça!... Et toi?... - -DUMOULIN.--Oh! moi!... c’est bête ce que je vais te dire... mais tu -l’apprendrais un jour ou l’autre... Voilà!... Hier soir... au Gymnase... -A propos, pourquoi n’y étais-tu pas, hier, au Gymnase? - -LE GRAND ÉCRIVAIN.--Les premières!... C’est si mauvais ton!... - -DUMOULIN.--Le fait est!... Donc, hier soir, au Gymnase... dans un -couloir... Paul Barrot parlait de toi... en termes qui ne m’ont pas -convenu... - -LE GRAND ÉCRIVAIN.--De quoi se mêle-t-il!... Que disait-il de moi? - -DUMOULIN.--Des bêtises! - -LE GRAND ÉCRIVAIN.--Précise... je t’en prie! - -DUMOULIN.--Que tu étais un snob... une canaille... que tu n’avais aucun -talent... des choses comme ça! - -LE GRAND ÉCRIVAIN.--Charmant! - -DUMOULIN.--Je le prie de se taire... parce que... moi... tu sais... les -amis... Il redouble... je lui flanque une gifle!... (_Un petit -silence._) Nous nous battons tantôt à l’épée... Alors... je ne sais pas -pourquoi... j’ai voulu te voir, ce matin... pour te voir seulement, mon -vieux!... - -LE GRAND ÉCRIVAIN, _très froid_.--C’est très gentil à toi, mon cher -René, de prendre ma défense... et je t’en remercie... Seulement tu -aurais dû savoir--et à défaut de le savoir--tu aurais dû sentir qu’il -n’y a rien que je déteste autant comme d’être mêlé... même indirectement -à des histoires de duel... - -DUMOULIN, _gêné_.--On t’attaquait... je croyais... - -LE GRAND ÉCRIVAIN.--Tu me mets dans une situation ridicule... un peu -ridicule!... Ah!... je n’aime pas ça!... je n’aime pas ça!... (_Un -temps._) Mon Dieu... des aventures de femmes... de femmes du monde... -passe encore!... Mais des rixes de journalistes... des affaires de -littérature!... Ah! non... non... je n’aime pas ça, du tout!... - -DUMOULIN, _piteux_.--Alors... j’ai commis une gaffe? - -LE GRAND ÉCRIVAIN.--Une imprudence, certainement... Et je te serais -obligé de faire savoir à tout le monde... que je suis absolument -étranger à votre querelle... Un nom comme le mien... un nom aussi en -évidence... C’est très délicat, que diable!... Il en faut de la -prudence... des ménagements... de la diplomatie... C’est aussi difficile -à gérer... qu’un théâtre! - -DUMOULIN.--Ah! tu crois?... - -LE GRAND ÉCRIVAIN.--Mais oui!... (_Un temps._) Je respecte le sentiment -qui t’a poussé à agir... Je regrette seulement l’opportunité de ton -action... Comprends-tu?... - -DUMOULIN.--Je tâcherai d’arranger ça!... (_Il se lève._) Moi... n’est-ce -pas?... On attaque un ami... Alors... - -LE GRAND ÉCRIVAIN.--N’en parlons plus!... (_Un temps._) Ta femme va -bien? - -DUMOULIN.--Merci!... (_Il marche dans la pièce, et aperçoit des -bouquets._) Eh bien!... En voilà des bouquets!... sapristi!... A -propos... c’est vrai, ce que j’ai lu ce matin, dans les _Coulisses de -Paris_? - -LE GRAND ÉCRIVAIN.--Quoi donc?... - -DUMOULIN.--Que tu te maries? - -LE GRAND ÉCRIVAIN, _ennuyé_.--Mais non!... Il n’est pas question de -cela... pour le moment! - -DUMOULIN.--Ah! tant mieux!... Parce que, je puis bien te l’avouer... -cela nous avait fait de la peine, à ma femme et à moi... Nous nous -disions: «Il se marie... et les journaux sont informés avant nous... ça -n’est pas gentil...» Tant mieux... sacristi!... Ah! tant mieux! - -LE GRAND ÉCRIVAIN.--D’ailleurs... rien que ce fait que je dusse -épouser--comme il est dit dans ce journal--une jeune fille de -l’aristocratie, juive... Voyons? - -DUMOULIN.--Justement... je me disais: «Il épouse dans son monde!» - -LE GRAND ÉCRIVAIN.--Autrefois... peut-être!... Mais... aujourd’hui... -mon cher... les choses ont bien changé... Je veux précisément faire -oublier de toutes les manières que j’ai beaucoup fréquenté dans ce -milieu... beaucoup trop... que je m’y suis compromis, même!... - -DUMOULIN.--Allons... bon!... Voilà que tu deviens antisémite, toi aussi? - -LE GRAND ÉCRIVAIN.--Pas absolument... pas combativement... Mais à -l’heure qu’il est, mon ami, on ne peut plus, décemment, épouser une -juive. - -DUMOULIN.--Et pourquoi? - -LE GRAND ÉCRIVAIN.--Parce que c’est prendre parti... Et, sous aucun -prétexte, je ne veux prendre parti... publiquement, du moins... - -DUMOULIN.--Oh! moi... tu sais... les juives... les protestantes... les -catholiques... et même... les mahométanes... je m’en moquerais, si -j’avais le bonheur! - -LE GRAND ÉCRIVAIN.--Toi, parbleu!... Ce n’est pas la même chose... Tu -n’as pas un nom, toi!... Et puis, le mariage... ce n’est point du -bonheur... C’est un établissement! - -DUMOULIN.--Oui... Enfin!... mettons que je n’ai rien dit... (_Un -temps._) Allons... Je m’en vais!... - -LE GRAND ÉCRIVAIN.--Tu es bien pressé? - -DUMOULIN.--Il faut que je passe à la salle d’armes... un quart -d’heure!... - -LE GRAND ÉCRIVAIN.--Eh bien! au revoir!... Et bonne chance, tout de -même, pour tantôt!... - -DUMOULIN.--Merci!... - -LE GRAND ÉCRIVAIN.--Je compte sur un petit bleu... tout de suite! - -DUMOULIN.--C’est ça! (_Il serre la main du Grand Écrivain._) Au -revoir!... - - Il sort. - - -SCÈNE II - -LE GRAND ÉCRIVAIN, JOSEPH. - -LE GRAND ÉCRIVAIN.--Dès que tu connaîtras le résultat du duel, pense à -remettre ma carte... cornée... chez Paul Barrot... - -JOSEPH.--Bien monsieur... - -LE GRAND ÉCRIVAIN.--Compliments sincères... s’il n’est pas blessé... -Cordiaux souhaits de prompt rétablissement... s’il l’est... - -JOSEPH.--Et s’il est tué?... - -LE GRAND ÉCRIVAIN.--Ne dis pas de bêtises! - -JOSEPH.--Ah! Monsieur la connaît, l’humanité!... - -LE GRAND ÉCRIVAIN.--C’est mon métier. - -JOSEPH.--Le nôtre, Monsieur!... - - On sonne. - - - - -Scène de la vie de famille. - - -I - - A la campagne, chez M. Isidore Naturel, agronome et banquier. Étendue - sur une chaise longue, empaquetée de couvertures, de châles, Mme - Naturel tricote. Grosse femme impotente, figure molle et vulgaire. - Assise près d’une grande baie vitrée, Germaine, un livre ouvert sur - ses genoux, songe, les regards tournés au delà du parc, vers la - campagne... Vingt-cinq ans, corps souple, yeux ardents, visage un peu - desséché... - -Mme NATUREL, _sans lever les yeux de son ouvrage_.--Germaine! - -GERMAINE.--Eh bien? - -Mme NATUREL.--Pourquoi ne parles-tu plus? - -GERMAINE.--C’est sans doute que je n’ai plus rien à dire. - -Mme NATUREL.--Tu as assez lu. - -GERMAINE.--Je ne lis pas. - -Mme NATUREL.--Alors, tu rêves? - -GERMAINE.--Je ne rêve pas. - -Mme NATUREL, _elle regarde Germaine_.--Tu ne rêves pas, tu ne lis pas, -tu ne travailles pas... tu ne parles pas. Qu’est-ce que tu fais, alors? - -GERMAINE.--Je m’ennuie. - -Mme NATUREL, _elle hausse les épaules_.--Eh bien... écoute-moi... cela -te distraira... Je suis très inquiète... Avec sa manie d’inviter tous -les gens qu’il rencontre, qu’est-ce que ton père va encore nous ramener -de Paris, aujourd’hui? - -GERMAINE.--Est-ce que je sais, moi? Comment veux-tu que je le sache? - -Mme NATUREL.--Il aurait pu te le dire. - -GERMAINE.--Mon père ne me dit jamais rien... - -Mme NATUREL.--Dame!... Tu as aussi une façon de le rabrouer! - -GERMAINE.--Et puis, mon père sait-il jamais, à dix heures, le matin, ce -qu’il fera, le soir, à six heures? - -Mme NATUREL.--Ça, c’est vrai! (_Un petit silence._) Pourvu, mon Dieu, -qu’il ne nous ramène pas cinq ou six personnes, comme l’autre jour... -Quand il se met à inviter, il ne s’arrête plus... et toujours des gens -qu’on ne connaît pas... Et c’est samedi, aujourd’hui... C’est-à-dire -qu’il faudra coucher toutes ces personnes-là... et leur prêter des -chemises de nuit... Ah! quelle affaire! (_Elle soupire._) Et nous avons -un tout petit dîner, ce soir, les restes d’hier... (_Sur un mouvement de -Germaine._) Oui... oui... moque-toi de ces détails de maison... Ah! tu -fais bien de ne pas te marier... Tu aurais un joli ménage. Je ne te -donnerais pas deux ans pour être ruinée... Du reste, c’est ce qui te -pend au nez, quand nous ne serons plus là... (_Germaine rit._) Je ne -sais pas pourquoi tu ris... En vérité, il n’y a là rien de risible!... - -GERMAINE.--Veux-tu que je pleure? - -Mme NATUREL.--Dame! ça serait plus convenable! Et puis, il n’y a pas -moyen de parler sérieusement avec toi! (_Un petit silence..._) Est-ce -ennuyeux que ton père ne m’avertisse jamais quand il ramène quelqu’un! -Ce serait si simple de téléphoner. J’ai beau le lui recommander tous les -matins... ah! oui... C’est comme si je chantais! Avec tout cela, j’ai -bien envie de faire tuer un poulet! - -GERMAINE.--Puisque tu sais que mon père ramène toujours quelqu’un... ce -qui serait le plus simple, c’est que tu eusses toujours un dîner prêt... - -Mme NATUREL.--Tu arranges les choses, toi!... L’on voit bien que tu n’as -pas la charge de la maison et que cela ne te coûte rien!... Et si, par -hasard, il ne ramenait personne, je serais bien avancée avec mon -poulet!... Qu’est-ce que je ferais de mon poulet? On a beau être riche, -ça n’est pas une raison pour gaspiller la nourriture!... Je veux bien -faire les choses... mais j’ai l’horreur de la gâcherie! - -GERMAINE.--Il y a des pauvres! - -Mme NATUREL.--Des pauvres!... Ah bien sûr!... Les pauvres, ce n’est pas -ce qui manque ici... Jamais je n’ai vu un pays pour avoir tant de -pauvres!... C’est scandaleux!... C’est à ne pas croire!... - -GERMAINE.--C’est naturel, pourtant! - -Mme NATUREL.--Naturel! Tu trouves ça naturel, toi!... Dis que c’est -honteux!... - -GERMAINE, _elle se lève, marche dans la vaste pièce, s’arrête devant un -vase de fleurs qu’elle arrange machinalement_.--Quand il y a quelque -part un homme trop riche, il y a par cela même, autour de lui, des gens -trop pauvres... Tu as raison, c’est honteux!... - -Mme NATUREL.--Nous n’y pouvons rien... Ce n’est pas une raison pour les -nourrir avec du poulet!... D’abord, s’ils travaillaient, ils seraient -moins pauvres! - -GERMAINE.--S’ils travaillaient?... - -Mme NATUREL.--Certainement!... - -GERMAINE.--A quoi?... - -Mme NATUREL.--Comment, à quoi?... - -GERMAINE.--Nous leur avons tout pris... leurs petits champs... leurs -petites maisons... leurs petits jardins... pour arrondir ce que mon père -appelle son domaine... - -Mme NATUREL, _ironique_.--Voyez-vous ça!... - -GERMAINE.--Ceux qui ont pu partir d’ici sont partis... Ceux qui -restent... - - Elle écrase une petite chenille qu’elle vient de trouver sur une - feuille du bouquet. - -Mme NATUREL.--Ton père leur offre du travail à l’année, est-ce vrai?... -Ils n’en veulent pas. Ils préfèrent mendier. C’est leur affaire... non -la nôtre!... - -GERMAINE.--Mon père leur offre de mourir de faim à l’année... Ils -préfèrent vivre!... - -Mme NATUREL.--Qu’est-ce que tu dis? - -GERMAINE.--Je dis: mieux vaut que le feu et la grêle tombent sur un -pays, qu’un homme trop riche! - -Mme NATUREL.--En voilà assez!... Je ne sais qui te met dans la tête de -telles idées!... M. Garraud, sans doute!... - -GERMAINE.--Qu’est-ce que M. Garraud vient faire ici?... - -Mme NATUREL.--Un homme qui ne parle jamais!... - -GERMAINE.--S’il ne parle jamais... comment veux-tu qu’il me mette des -idées dans la tête?... - -Mme NATUREL.--Je m’entends! Les hommes qui ne parlent jamais en disent -beaucoup plus que les hommes qui parlent toujours!... D’ailleurs, il ne -me revient pas, ton monsieur Garraud! Il ferait bien mieux de s’occuper -de ses engrais... Ah! je ne sais pas où ton père l’a encore déniché, -celui-là?... (_Un petit silence._) Des engrais!... (_Elle hoche la -tête._) Ça me paraît une fameuse blague! (_Un silence... Germaine est -revenue s’asseoir près de la grande baie vitrée._) Quelle heure est-il? - -GERMAINE.--Six heures. - -Mme NATUREL.--Six heures, déjà!... Et ton père va rentrer!... Avec -qui?... Le diable le sait, par exemple!... Ma foi, tant pis! Je ne ferai -pas tuer de poulet. Ils s’arrangeront avec ce qu’il y a... Germaine!... - -GERMAINE.--Quoi? - -Mme NATUREL.--Il est temps que tu descendes à la cave chercher le vin... - -GERMAINE.--Je t’ai déjà dit que je n’irai plus à la cave... Tu as des -domestiques! - -Mme NATUREL.--Des domestiques qui me grugent, qui me volent, oui!... -Hier encore, il manquait cinq bouteilles dans le tas du milieu!... - -GERMAINE.--Si tu leur montrais plus de confiance, ils te voleraient -peut-être moins... Et puis, que veux-tu qu’ils fassent d’autre dans une -maison où ils n’entendent jamais parler que de rouler les gens?... Sois -tranquille... jamais ils ne voleront autant de vin que des personnes que -je connais ont volé de millions... - -Mme NATUREL, _sévère_.--Germaine! (_Elle se lève avec effort._) Je te -défends de parler de la sorte!... (_Elle pose sur une table le tricot -qu’elle froisse._) Est-ce encore pour ton père que tu dis cela? -(_Silence de Germaine qui, les yeux plus vagues, le menton dans la main, -regarde le paysage, au delà des jardins et du parc._) Ton père a des -défauts... de grands défauts... Je suis la première à en souffrir et à -les lui reprocher. Il est vantard, vaniteux, inconsidéré, c’est -possible!... Il aime à tromper les gens!... Dame! dans les affaires!... -Mais enfin, ton père est ton père... Ce n’est pas à toi de le juger. - -GERMAINE.--A qui donc, alors? - -Mme NATUREL.--Qu’est-ce que tu dis? - -GERMAINE.--Moi? rien. - -Mme NATUREL.--C’est heureux!... Et puis, sa fortune ne doit rien à -personne, tu entends... à personne!... Il l’a gagnée en travaillant!... -Et moi qui me tue à faire des tricots pour les pauvres! Hein! A-t-on vu -cette petite sotte... cette orgueilleuse, cette péronnelle... qui se -permet de juger ses parents!... - -GERMAINE.--Mieux vaut que ce soit moi qui les juge! - -Mme NATUREL.--Tais-toi!... C’est odieux!... Tu es une fille dénaturée... -Si quelqu’un t’entendait, ce serait à ne plus se montrer jamais devant -personne!... Il ne te manque aussi que d’exciter les domestiques au -pillage de la maison!... Ah! c’est complet!... Veux-tu aller à la cave, -oui ou non? - -GERMAINE.--Non. - -Mme NATUREL.--C’est bien, j’irai moi-même... J’irai, malgré mes -rhumatismes!... - - A petits pas lourds, s’appuyant aux meubles et roulant sur ses grosses - hanches trop molles, elle sort de la pièce, maugréant et grondant. - - -II - -GERMAINE, LE JARDINIER. - - Sur la terrasse du château... Germaine se promène le long des - plates-bandes, un sécateur à la main... De temps en temps, elle - s’arrête devant un rosier, dont elle coupe les roses mortes et fanées. - Comme d’habitude, elle est grave, triste et songeuse. Le jour - d’automne est calme et somptueux; le soleil, déjà bas, dore les grands - arbres du parc, magnifiquement. - - Arrive le jardinier... Il est vêtu de ses habits du dimanche... - Timidement, il s’approche de Germaine, embarrassé et tournant, d’un - geste gauche, son chapeau dans ses mains. Couchés sur les marches du - perron, trois énormes chiens danois dorment... On entend le bruit d’un - râteau, sur le sable d’une allée, au loin. - -GERMAINE, _elle observe le jardinier_.--Eh! bien, Victor, comme vous -voilà beau!... Vous êtes donc de noce, aujourd’hui? - -LE JARDINIER.--De noce!... Ah! mademoiselle Germaine!... C’est bien le -contraire, allez! - -GERMAINE.--Que se passe-t-il?... Il vous arrive un malheur?... Pourquoi -ces beaux habits et cette figure triste et gênée? - -LE JARDINIER, _il fait des efforts pour parler_.--Avec votre permission, -Mademoiselle Germaine, je viens vous faire mes adieux. - -GERMAINE.--Vos adieux!... - -LE JARDINIER.--Ben oui!... Ben oui!... - -GERMAINE.--Vous nous quittez?... Ça n’est pas possible! Vous, mon brave -Victor!... - -LE JARDINIER.--Pardonnez-moi... J’ai donné mes huit jours à Monsieur, ce -matin. - -GERMAINE.--Allons donc! - -LE JARDINIER.--C’est-à-dire, pour être juste, que Monsieur et moi, on se -les est donnés, en même temps, tous les deux... - -GERMAINE.--Ce n’est pas vrai! - -LE JARDINIER.--Si fait, Mademoiselle... si fait!... Ah! ça m’a fait -deuil, vous pensez!... - -GERMAINE.--Pourquoi avez-vous donné vos huit jours? Vous ne vous -plaisiez plus ici? - -LE JARDINIER, _timide et les yeux vers la terre_.--Il n’y a pas moyen de -vivre avec Monsieur!... Monsieur vous cherche des raisons à propos de -tout et à propos de rien!... Qu’est-ce que vous voulez?... On ne peut -jamais le contenter!... J’ai patienté longtemps, parce que, bien sûr, ça -m’ennuyait de quitter Mademoiselle, qui a été, toujours, si bonne pour -ma femme et pour moi... Mais Monsieur!... Il n’y a plus moyen, il n’y a -plus moyen! C’était un enfer, ici! - -GERMAINE.--Dites-moi ce qui s’est passé entre mon père et vous. - -LE JARDINIER.--Mon Dieu!... Il ne s’est, pour ainsi dire, rien passé... - -GERMAINE.--Mais encore? - -LE JARDINIER.--Comme tous les jours... Mademoiselle sait bien! -Seulement, à la longue... on se lasse. - -GERMAINE.--Parlez-moi avec franchise... Vous pouvez me parler à moi. Ça -n’est pas la première fois! - -LE JARDINIER.--Bien sûr! Bien sûr! Mademoiselle comprend les choses. -Elle a bon cœur... Elle ne méprise personne. Oui, pour ça!... - -GERMAINE.--Allons! - -LE JARDINIER.--Eh bien voilà. D’abord, Monsieur est trop exigeant... On -ne peut jamais savoir ce que veut Monsieur!... Ainsi une supposition: -quand une planche de légumes est à droite, il voudrait qu’elle soit à -gauche. Et si elle est à gauche, il tempête pour qu’elle soit à droite. -Et ainsi de suite!... Monsieur vous ferait quasiment tourner en -bourrique, sauf vot’ respect, Mademoiselle. Avec Monsieur, ça n’est pas -du travail!... Pour être des petites gens, on a, tout de même, chacun -son amour-propre, n’est-ce pas? - -GERMAINE.--Vous connaissez bien mon père... Il est parfois un peu -braque. Il ne fallait pas faire attention à ce qu’il vous disait! - -LE JARDINIER.--Pas faire attention! Mais Mademoiselle Germaine, c’est -que Monsieur vous engueule... faut voir ça!... Pardon, excuse... ça m’a -échappé! - -GERMAINE.--Allez, allez!... - -LE JARDINIER.--Et puis... Non, là, vrai!... Monsieur a des idées comme -personne... Il voudrait que les châtaigniers produisent des melons, et -les laitues, des abricots... Eh bien, moi, je ne peux pas!... - -GERMAINE.--Ni les châtaigniers non plus, ni les laitues!... - -LE JARDINIER.--Bien sûr!... On a beau être riche, il y a bien des choses -qu’on ne peut pas avoir!... La nature est la nature, pour tout le -monde... (_Un petit silence._) Enfin voilà! - -GERMAINE.--Voyons!... Vous avez été peut-être un peu susceptible, et, -peut-être, vous avez mal pris une observation sans importance que vous -faisait mon père?... - -LE JARDINIER.--Susceptible!... Depuis cinq ans que je sers Monsieur!... -Ah! Mademoiselle, faut-il au contraire, que j’en aie avalé, sans rien -dire, des couleuvres!... Car, c’est tous les jours à recommencer!... -Quand ce n’est pas une chose, c’en est une autre!... (_Silence -embarrassé._) Rien ne m’ôtera de l’idée que Monsieur m’en voulait -davantage depuis que l’année dernière, le jour de la fête du pays, -Monsieur avait voulu faire peindre en tricolore tous les arbres de -l’avenue!... Ça, c’est vrai, je n’ai pas pu m’empêcher de dire à -Monsieur ce que je pensais là-dessus... Des chênes pareils, et si -beaux!... (_Encore un petit silence._) Je sais bien que je n’ai pas -d’instruction... Pourtant, je connais mon métier, et je l’aime, nom -d’une pipe!... Mademoiselle était contente de moi, elle? - -GERMAINE.--Si j’étais contente de vous?... vous le savez bien, mon -pauvre Victor! - -LE JARDINIER.--Le petit jardin des clématites... - -GERMAINE.--Ah! oui! Il était très joli... - -LE JARDINIER.--Et le fleuriste? - -GERMAINE.--Oui! oui! - -LE JARDINIER.--Et la roseraie? - -GERMAINE.--Oui!... oui!... Vous m’aviez appris à écussonner les -rosiers... - -LE JARDINIER.--Et vous, Mademoiselle, vous m’aviez appris à faire des -bouquets!... Et tous nos beaux semis de delphiniums! - -GERMAINE.--Oui! oui!... - -LE JARDINIER.--C’était du bon travail!... On s’amusait!... - -GERMAINE.--Oui!... oui! - -LE JARDINIER.--Dieu sait, pourtant si c’était commode!... Car Monsieur -était chiche de fumier pour le jardin, de terreau et de charbon pour la -serre... On s’arrangeait comme on pouvait... Enfin, voilà! - -GERMAINE.--Vous êtes un brave homme!... - -LE JARDINIER.--Eh bien, si Mademoiselle Germaine était contente de -moi... je partirais d’ici le cœur moins gros... - - Il soupire. Un petit silence. - -GERMAINE.--Il n’y a peut-être dans tout cela qu’un malentendu... -Voulez-vous que je parle à mon père? - -LE JARDINIER.--Merci, Mademoiselle... Ce qui est fait est fait... - -GERMAINE.--Pourtant... - -LE JARDINIER.--Demain, ce serait autre chose. Il n’y a pas moyen de -vivre avec Monsieur!... On se met en quatre pour lui faire plaisir, on -se tue de travail pour le contenter. C’est toujours mal... D’abord, -Monsieur m’a déclaré ce matin qu’il ne voulait plus de fleurs ici. Il -prétend que ça attire les oiseaux et que ça prend la place des plantes -utiles. - -GERMAINE.--Ah!... - -LE JARDINIER.--Et puis... (_Timidement_) faut que je dise tout à -Mademoiselle... (_Résolu._) Mademoiselle sait que ma femme est -enceinte!... - -GERMAINE.--Oui... Eh bien? - -LE JARDINIER.--Et qu’elle doit accoucher dans trois jours. - -GERMAINE.--Sans doute... - -LE JARDINIER.--Eh! bien, Monsieur ne veut pas d’enfants chez lui. «Pas -d’enfants, pas d’enfants... qu’il m’a dit. Ça abîme les pelouses, ça -salit les allées... et ça fait peur aux chevaux...» Et il a ajouté: «Je -t’avais averti. Tu ne dois t’en prendre qu’à ta maladresse...» Le plus -drôle--Mademoiselle s’en souvient peut-être,--c’est que l’année -dernière, à ses réunions électorales, Monsieur disait que tous les maux -du pays venaient de la dépopulation... Tout de même, on en voit de -raides, par le temps qui court... (_Silence._) Bien sûr qu’on n’a pas -des enfants par exprès, pour son plaisir... On a déjà bien assez de -peine de vivre à deux, dans notre condition... Mais quand les enfants -viennent, on ne peut pourtant par les tuer... C’est-y vrai, ça -Mademoiselle Germaine? - -GERMAINE.--Qu’allez-vous devenir?... Y avez-vous songé?... - -LE JARDINIER.--Dame!... Je vais chercher une place... Mais ce n’est -guère le moment!... En pleine saison comme on est. Elles sont toutes -prises... Et puis, avec une femme enceinte sur les bras! Ah! il va -falloir en faire des maisons et des maisons... subir des humiliations, -des refus, du mauvais temps... Car on ne veut plus, aujourd’hui, que les -serviteurs aient d’enfants... Ça n’est pas commode, allez... Et l’on a -bien du mal!... - -GERMAINE, _émue et gênée_.--Je ferai pour vous tout ce qui m’est -possible... Adieu! - -LE JARDINIER, _ému aussi_.--Adieu, Mademoiselle Germaine... Mais vous -n’êtes guère heureuse, non plus, vous... - -GERMAINE.--Vous vous trompez, je suis très heureuse. - -LE JARDINIER, _il secoue la tête_.--Non, Mademoiselle... Je vous connais -bien, allez! Quand on a un cœur comme le vôtre, on ne peut pas être -heureuse ici!... - - Par delà le parc, il montre la campagne, le petit village au loin. - -GERMAINE.--Et votre femme? La verrai-je? - -LE JARDINIER.--Bien sûr... Elle est à la ville... Elle est allée -chercher une voiture pour emmener nos meubles et nos pauvres frusques... - -GERMAINE.--Pourquoi?... Il ne manque pas de voitures ici... - -LE JARDINIER.--Ça vaut mieux comme ça... Chacun chez soi... On a sa -petite fierté... - -GERMAINE.--Adieu, alors!... Vous me donnerez de vos nouvelles? - -LE JARDINIER.--Oui, Mademoiselle... - -GERMAINE.--Adieu! - -LE JARDINIER.--Adieu! - - Le jardinier s’en va, gauche, pesant, le dos déjà courbé, la nuque - cuite comme une brique, par le soleil... Germaine, plus grave, plus - triste, plus songeuse, reprend sa promenade lente, le long des - plates-bandes... Le château et la terrasse redeviennent silencieux... - Toujours les trois molosses dorment sur les marches, et l’on n’entend - plus que le bruit du râteau, sur le sable d’une allée, au loin... - - - - -La divine enfance. - - Dans le bois, on aperçoit, entre les feuilles, au loin, la maison, - toute blanche, dans le soleil. C’est l’heure chaude de la journée où - les oiseaux engourdis se taisent. Nul souffle dans les branches. - - JEANNE--dix ans--est assise sur la mousse, le dos appuyé au tronc d’un - bouleau. Elle est un peu dépeignée, très rose, essoufflée d’avoir - couru. Son grand chapeau de paille posé près d’elle sur un rejeton - d’acajou, brille comme une immense fleur d’or, sous l’ombre des - feuilles. - - JEAN--douze ans--est couché à plat ventre en face d’elle. Il arrache - des mousses d’un air triste. - - Ils ne se disent rien... Enfin, Jean se décide à parler. - - -JEAN - -Pourquoi que Georges t’a encore embrassée? - -JEANNE - -Georges, c’est pas vrai! - -JEAN - -Si, il t’a embrassée, je l’ai vu... Il t’a embrassée sur le cou, -derrière la porte du salon... Et toi, aussi, tu l’as embrassé... A -preuve que tu fermais les yeux, en l’embrassant, comme une chatte qu’on -caresse. - -JEANNE - -C’est des menteries. - -JEAN - -Puisque je t’ai vue... Et hier?... - -JEANNE - -Quoi, hier? - -JEAN - -Pourquoi que Lucien t’a aussi embrassée, hier? - -JEANNE - -C’est pas vrai!... Lucien ne m’a pas embrassée. - -JEAN - -Si, il t’a embrassée... je l’ai vu aussi... il t’a embrassée sur la -bouche, derrière la serre. - -JEANNE - -C’est des menteries... - -JEAN - -Des menteries?... A preuve que, en te retournant, tu as cassé un grand -lis rouge, et que tu as écrasé des fleurs de capucine. - -JEANNE, _effrontée_ - -Et puis, après?... Est-ce que je n’ai pas le droit d’embrasser Georges, -Lucien, et d’autres, si cela me plaît!... Qu’est-ce qu’il te prend?... - -JEAN - -Je ne suis pas content... Ça me fait de la peine!... Jeanne? - -JEANNE - -Eh bien?... - - Elle casse une brindille de bouleau, qu’elle mâchonne, en regardant du - coin de l’œil, avec un ironique sourire, Jean qui creuse un petit trou - dans la terre. - -JEAN - -Alors, pourquoi que tu ne yeux pas que je t’embrasse, moi? - -JEANNE - -Toi!... C’est pas la même chose!... - -JEAN - -Pourquoi que c’est pas la même chose? - -JEANNE - -Pasque... - -JEAN - -Pasque, quoi?... - -JEANNE, _très sérieuse_ - -Pasque, toi, quand nous serons grands, tu seras mon vrai mari! - -JEAN - -Ce n’est pas une raison. - -JEANNE - -Si, c’est une raison... - -JEAN - -Et quand je serai ton vrai mari, tu voudras bien que je t’embrasse, pas? - -JEANNE - -Non... Les maris n’embrassent jamais leurs femmes. - -JEAN - -Ah! bien, vrai?... Pourquoi qu’ils ont des femmes, alors? - -JEANNE - -Pour avoir des enfants, tiens!... - -JEAN - -Ah!... Et quand je serai ton vrai mari, tu embrasseras Georges, Lucien? - -JEANNE - -Bien sûr!... Es-tu drôle, aujourd’hui... Qu’est-ce que tu as? - -JEAN - -J’ai envie de pleurer... - -JEANNE - -Que tu es bête!... Voyons!... Est-ce que petite mère embrasse papa?... -Jamais petite mère n’a embrassé papa... Papa, lui, embrasse Zélie, la -femme de chambre... Petite mère, elle, embrasse M. de la Ramie... Mais, -bien sûr! elle l’embrasse dans les cheveux, dans les yeux, sur la -bouche, partout... Mais, papa, elle ne l’embrasse jamais... - -JEAN, _comprenant des choses_ - -C’est comme papa... il n’embrasse jamais maman... - -JEANNE - -Puisque je te le dis!... Ça ne se fait pas, ces choses-là, quand on est -marié!... Ça n’est pas convenable! - -JEAN - -C’est vrai!... papa embrasse toujours Mme Tournel... - -JEANNE - -Bien sûr, tiens!... Et ta maman? - -JEAN - -Maman?... Elle embrasse M. de Néry... - -JEANNE - -Tu vois bien!... - -JEAN - -L’autre jour, maman était sur les genoux de M. de Néry... Elle avait -dégrafé son corsage... Et M. de Néry l’embrassait sur la poitrine... -C’était gentil! - -JEANNE - -Bien sûr, que c’est gentil!... - - A ce moment, Jean rampe sur la mousse, se rapproche de Jeanne et, - dressé sur ses coudes, le menton appuyé aux paumes réunies, il la - regarde, longtemps, dans les yeux... - -JEAN - -Jeanne! - -JEANNE - -Quoi?... - -JEAN, _d’une voix profonde_ - -Puisque tu dis que c’est gentil... eh bien!... je voudrais que tu -dégrafes ton corsage aussi... je voudrais t’embrasser sur la poitrine, -aussi... comme M. de Néry embrasse maman... - -JEANNE - -Non... Non... - -JEAN - -Et si tu dégrafes ton corsage, si je t’embrasse sur la poitrine... je te -montrerai, après, quelque chose de bien plus beau... - -JEANNE - -Quoi?... Dis quoi, tout de suite!... - -JEAN - -Non, après... - -JEANNE, _impérieuse_ - -Tout de suite... tout de suite... tout de suite!... - -JEAN - -Non, après!... - -JEANNE - -Tu dis ça pour m’attraper!... Et puis, après tu ne me montreras rien!... - -JEAN - -Puisque je te le promets, na!... Quelque chose comme Georges, ni Lucien -ne pourront jamais te montrer d’aussi beau!... - -JEANNE, _hésitante_ - -Oui, oui, tu veux me tromper... Tout ça, c’est des blagues!... - -JEAN - -Puisque je te jure!... - -JEANNE - -Eh bien! dis seulement ce que c’est!... Et puis, je ferai comme tu veux! - -JEAN - -Si c’était Georges ou Lucien qui te demande cela tu le ferais... Moi, je -ne sais pas pourquoi, tu ne veux jamais rien. - -JEANNE - -Dis ce que c’est! - -JEAN - -Après... - -JEANNE - -Non, avant!... - -JEAN - -Et, pourtant Georges ni Lucien ne pourraient pas te montrer cela qui est -si beau... qui est plus beau que... que... - -JEANNE, _elle s’irrite_ - -Eh bien, dis vite... dis... dis!... - -JEAN, _avec passion_ - -Jeanne!... si tu voulais!... un tout petit peu... tiens, grand comme -ça... grand comme mes lèvres seulement... - - Il lui saisit le bout de sa bottine et, se rapprochant encore, plus - près, il cherche à la couvrir de caresses. - -JEANNE, _se dégageant et reployant brusquement ses genoux_ - -Laisse-moi... Tu me chatouilles... Tu fais mal... Je te déteste!... - - Elle se lève, fâchée et très rouge, et se met à courir dans le bois, - les cheveux au vent... Jean aussi s’est levé et la suit en appelant: - «Jeanne! Jeanne!...» d’une voix plaintive... Quelques oiseaux - engourdis dans les branches se réveillent, s’envolent avec des petits - cris effrayés. Jean et Jeanne disparaissent dans le taillis. A la - place où ils étaient tout à l’heure, encore marquée de la jeunesse - impubère de leur corps, le grand chapeau de Jeanne se balance, pareil - à une immense fleur d’or, sous l’ombre des feuilles. - - - - -Sentimentalisme. - - -J’ai eu, cette semaine, une joie charmante. A la campagne où je suis, -j’ai pour voisine une dame seule, veuve depuis trois ans, encore jeune, -très jolie. Tous les jours, je passe devant sa propriété qui donne sur -la route: une maison du siècle dernier, pareille à une orangerie, -entourée de grands jardins que la forêt protège, de tous les côtés, de -ses hauts murs verdissants. Jamais, je crois, je n’ai vu tant de fleurs, -tant de fleurs, et tant de bêtes parmi ces fleurs. Chaque fois que je -passe, je m’arrête discrètement devant la grille et je regarde cet -endroit délicieux, si gai, si vivant, et qui m’enchante. Ma voisine ne -fait pas beaucoup de bruit, et elle sort très peu. Du matin au soir, -active, souple, elle cultive ses fleurs et elle soigne ses bêtes. Sans -la connaître, j’éprouve pour elle une très vive sympathie, car tout chez -elle, en elle, respire le bonheur calme et dit la vie occupée à des -choses délicates. - -Aussi, quelle surprise joyeuse quand, l’autre après-midi, délibérément, -elle sonna à ma porte et me vint rendre visite. - ---Excusez-moi, monsieur, me dit-elle. Mais je tenais à vous remercier, -au nom de toutes mes bêtes, de votre article de dimanche. Je le leur ai -lu, figurez-vous, et elles m’ont dit: «Il faut aller remercier ce -monsieur, qui nous veut tant de bien, et qui prend si chaleureusement -notre défense, contre la brutalité des méchants.» - -Je ne savais que dire. Rieuse, ma voisine ajouta: - ---J’aime tant mes bêtes, que je fais tout ce qu’elles veulent. - -Je n’osais lui offrir d’entrer dans ma maison, et je la priai de -s’asseoir sur un banc, dans le jardin. - -J’aurais bien voulu éviter toutes les banalités des entrées en -relations, et je me torturais l’esprit pour trouver quelque chose de -rare et qui, tout de suite, fît valoir mon esprit, quand ma voisine, -après un très court silence, me dit soudain: - ---Il y a, monsieur, une chose qui m’intrigue fort. Quand, dans la rue, -je prends la défense d’une bête battue, on m’appelle Anglaise! C’est -évidemment un outrage qu’on me fait. Mais pourquoi? D’abord je ne suis -pas Anglaise, je n’ai même pas une goutte de sang anglais dans les -veines. Et puis... malgré cette horrible guerre du Transvaal, dont je -rougis pour eux, les Anglais méritent-ils qu’on nous jette leur nom à la -face comme une offense et comme une ordure? J’avoue qu’individuellement -j’aime les Anglais, et je ne confonds pas le peuple anglais avec -l’ignominie de son gouvernement. J’ai toujours admiré, à bon droit, il -me semble, leur civilisation, leur bel et noble esprit de liberté, de -justice et de progrès, leur humanité sincère. En dépit de cette guerre, -dont j’ai horreur, je leur trouve de fortes qualités, et je leur dois -quelques bonnes impressions. En voulez-vous un exemple? C’était le 7 -décembre dernier. Une très vieille dame de mes amies, Italienne par -l’origine, Anglaise par le mariage, m’avait demandé d’aller passer -quelques jours chez elle, à la suite d’un gros chagrin. Mon Dieu, oui, -on peut être Anglais, et avoir tout de même de gros chagrins, je -suppose. Un petit changement se fit dans la date précédemment fixée de -mon voyage. Je l’écrivis à ma vieille amie qui, quoique verte encore et -alerte, lit souvent à côté et brouille ainsi tout ce qu’on lui dit. Une -traversée affreuse. Retard du bateau à l’arrivée de New-Haven, du train -à Victoria, de moi à la gare de Richmund où je devais prendre le train -pour Hampton-Wick. Une heure d’attente pour douze minutes de trajet. - ---Voilà encore des choses dont les Anglais n’ont pas le monopole, -dis-je. Il y a du retard partout. - ---Oui, répondit gaiement ma voisine, ils en ont aussi en Angleterre. - -Et elle continua: - ---Vous connaissez sans doute cette délicieuse vallée de la Tamise, ces -prairies si vertes, ces arbres si admirables, ces villas si jolies? -Mais, l’hiver, à neuf heures et demie du soir, il est difficile de jouir -de cette beauté. Il pleuvait un peu, une petite pluie fine, que le vent -fouettait et qui vous pénétrait, à travers les vêtements, jusqu’au -corps. - ---Heureuse pluie, songeai-je. Mais je me gardai bien d’exprimer cette -exclamation, car, à tout prendre, je ne suis pas vaudevilliste et le -commis voyageur d’autrefois qu’on prétend que je suis... - -Ma voisine poursuivait d’une voix de plus en plus prenante: - ---Bien qu’il ne fallût que dix minutes à peine pour me rendre chez mon -amie, le chemin me paraissait bien long, et surtout bien désert... Vous -savez ce que c’est, n’est-ce pas, que les «roads» anglais?... D’un côté -de celui-là, un grand parc, avec d’immenses arbres noirs; de l’autre, -des villas dans leurs jardins noyés de silence et de nuit. De-ci, de-là, -une voie latérale, conduisant au village. Tout cela, bien tranquille, -trop, même, car il y avait alors la terreur des «Hooligans» et j’en -avais entendu parler dans le train... Je me presse... je vais... je -vais... Bien que je ne sois pas peureuse, j’avais tout de même de petits -frissons... La villa de ma vieille amie était une des petites, la -deuxième, à gauche, passé l’église catholique... je ne sais si vous la -voyez d’ici?... Et je me presse encore, sur le chemin interminablement -désert. Voilà enfin l’église catholique, mon point de repère... Je suis -arrivée... La première villa est éclairée, mais point la seconde... Je -sonne pourtant... Rien... Je sonne encore, je sonne longtemps... Rien -toujours. J’essaie d’ouvrir la grille. Impossible! Je me suis peut-être -trompée, et sans doute que la maison de ma vieille amie est la -troisième, car je me rappelle que la première est le presbytère... Je -sonne à la troisième. Une petite bonne blonde, toute fanfreluchée de -blanche lingerie vient m’ouvrir. - ---Mrs Anden? - ---Ce n’est pas ici... - ---Pas ici!... Mais je n’y comprends rien... J’ai sonné à côté et -personne ne m’a répondu! - -Un monsieur que je n’avais pas vu encore, intervenait: - ---C’est que la bonne couche en haut, et qu’elle est déjà couchée... Mais -entrez donc, madame, je vais voir... - -Je m’excuse et j’entre... Que pouvais-je faire? - -La maîtresse de la maison m’installe au coin du feu, tandis que son mari -est parti, et essaie de se faire entendre de la villa voisine. Un salon -anglais coquet, confortable, très clair, un bon feu dans la cheminée, un -chat qui ronronne devant, une femme accueillante et gaie qui rit et me -console de ma mésaventure... - -Le mari rentre. - ---Rien, non plus... dit-il... Ces dames sont peut-être en voyage?... - ---Non... puisqu’elles m’attendent... - ---C’est singulier!... Je vais aller demander au prêtre catholique s’il -les a vues aujourd’hui. - -Et il sort à nouveau... La dame m’offre alors de me réconforter; elle -m’offre de tout, du jambon, du whisky, du cacao... Et je m’indigne -contre ma vieille amie qui me met dans une position ridicule et fausse, -d’être prise pour une aventurière. - -Le mari revient une seconde fois... Le prêtre n’a pas vu les dames dans -la journée. Mais il sait que la femme de chambre a porté des fleurs à -l’église pour la fête du lendemain. - ---Je ne vois qu’une chose à faire, me dit la dame... Acceptez un lit -chez nous pour cette nuit. - -Confuse, et, en même temps, touchée de cette hospitalité spontanée, si -simplement offerte, je murmure: - ---Mais, madame, vous ne savez même pas qui je suis... Je pourrais être -une voleuse! - ---Nous n’avons pas peur!... répond la femme. - -Et elle ajoute: - ---On n’a pas besoin de savoir le nom d’une personne dans l’embarras et -dans la peine. Il suffit de savoir qu’elle est dans la peine, pour être -juste envers elle! - ---Allons, dis-je, j’accepte. C’est un véritable conte de Noël en action! - -Et ma voisine, s’étant tue quelques secondes, me dit: - ---Oui, monsieur, j’aime les Anglais, parce qu’il me semble que leur -justice, en tant qu’individus, va aux humbles, aux petits. Ils n’aiment -pas voir la souffrance. Et les tribunaux anglais sont admirables en -ceci, que les bêtes y ont _droit_ à une justice. Les oiseaux sont -respectés comme les personnes; on entoure de soins les vieux arbres, -aussi pieusement que s’ils étaient des vieillards qui ont travaillé au -bien du pays. Alors, pourquoi me jette-t-on à la face cette insulte -dérisoire: «Anglaise!... va donc, hé!... Anglaise!» quand il m’arrive de -plaindre un pauvre cheval qu’on roue de coups, ou un chien abandonné, -qu’on bat sans raison, dans la rue?... Pourquoi? - ---Nous sommes ainsi, répliquai-je. On vous traite d’Anglaise, -aujourd’hui. Hier, on vous eût traitée d’Allemande... Demain, on vous -traitera, peut-être, d’Espagnole ou de Chinoise... Cela satisfait notre -orgueil national, et c’est sans aucune importance. Anglaise, Allemande, -Espagnole, Italienne, Chilienne, Chinoise ou Française, vous êtes une -femme délicieuse... adorable... - -Mais ma voisine s’était levée, et gaiement: - ---Que faut-il que je dise, de votre part, à mes bêtes?... - ---Que vous êtes une femme exquise... divine... divinement exquise... - -Un rire... Et elle était partie!... - - - - -Il est sourd! - - -J’ai revu ma voisine. Et, maintenant, je la vois presque tous les jours. - -Décidément, elle est encore plus charmante et meilleure que je le -pensais, lors de notre première entrevue. Extrêmement gaie, nullement -prude, comme les femmes honnêtes foncièrement, d’une intelligence très -vive et très souple, d’un esprit très libre, affranchi de tous les -préjugés, de toutes les superstitions qui déshonorent, habituellement, -le cerveau de la femme, d’une spontanéité de sensations remarquable, -amoureuse de la vie sous toutes ses formes, même les plus décriées, -philosophe et artiste, j’ai rarement, ou plutôt, je n’ai pas encore -rencontré un être humain, surtout un être de son sexe, avec qui l’on se -sentît si vite, si complètement en confiance, avec qui l’on se trouvât -tout de suite de plain-pied. J’ai beau l’observer--car je ne voudrais -pas être dupe d’elle et de moi--il me semble bien qu’elle n’a aucune de -ces petites traîtrises, des coquetteries basses, des sentimentalités -absurdes de la femme. Véritablement, je crois qu’elle possède un cœur -robuste, simple, loyal et fidèle, comme un homme. Son amour des bêtes -qui, chez beaucoup de femmes, vous dégoûterait et des femmes et des -bêtes, est un amour raisonné, presque scientifique. Il n’est pas du tout -anthropomorphe. Il fait partie, à son plan, de ce culte général, mais -parfaitement individualiste, par quoi elle aime, par quoi elle célèbre -toute la vie. - -Il faut se défier des impressions qui nous viennent des femmes, surtout -quand elles sont jolies comme l’est ma jolie voisine. Nous les jugeons -ordinairement avec notre désir de mâle qui se plaît à les -surnaturaliser, à leur attribuer toutes sortes de qualités supérieures, -qu’en réalité elles n’ont point, ce qui est stupide et inharmonieux, car -elles en ont d’autres qui devraient pleinement nous suffire. Dans -l’amitié qui pousse un homme vers une femme, il y a toujours autre chose -que de l’amitié pure. La nature qui sait ce qu’elle fait et qui n’a -souci que de vie, de toujours plus de vie, a voulu que nous fussions -bêtes devant la femme, comme une dévote devant un Dieu de miracle, et -que, en dépit de nous-mêmes, nous nous destinions à être les dupes -éternelles de ce besoin obscur et farouche de création qui gonfle et -mêle à travers l’univers, tous les germes, toutes les vivantes cellules -de la matière animée. - -Et même, à ce propos, je voudrais bien savoir quelle conception ma -voisine se fait de l’amour, si elle répudie toutes les folies mystiques, -toutes les sottises et tous les crimes sentimentaux par quoi les -religions, les poésies, les littératures de tous temps et de tous les -pays, ont dégradé et sali ce grand acte joyeux et terrible de la Vie... -Je n’ai pas encore osé lui poser, à ce sujet, la moindre question. J’ai -craint une désillusion, d’abord, et ensuite qu’elle ne vît là une ruse -sournoise du désir, un moyen détourné de galanterie grossière. Et -j’ambitionne que nos relations soient pures de tous mensonges, de toutes -vulgaires actions. - -Naturellement, comme il faut bien se connaître, je lui raconte mes -histoires, elle me dit les siennes, sans réticences; du moins, j’aime à -le penser. - -Aujourd’hui, elle m’a parlé de son enfance et de sa première jeunesse. -Elle a été élevée en un couvent du Sacré-Cœur, dans une ville morte et -silencieuse de la province normande. Chose curieuse et rare, cette -éducation oppressive n’a jamais rien pu contre la franchise et la -sincérité de sa nature. Elle affirme même qu’elle est sortie du couvent -plus irrespectueuse, moins croyante qu’elle y était entrée. D’ailleurs, -elle ne tire de ce phénomène aucune vanité, en faveur de son -intelligence. La gaieté--son inaltérable gaieté--avec ce qu’elle -comporte d’insouciance dans le présent et d’espoir dans l’avenir, a tout -fait. Cette gaieté joyeuse et forte fut l’antiseptique qui la préserva -de tous les mensonges avec lesquels on pétrit, dans ces maisons-là, -l’âme des jeunes filles. L’année qui suivit sa sortie du couvent, il lui -arriva de grands malheurs. - -Ses parents perdirent leur fortune et elle perdit, peu après, ses -parents. Habituée au luxe et à l’affection, elle se trouva, tout d’un -coup, seule et sans ressources. Désormais, il lui fallait travailler -pour vivre. Cette perspective, elle l’envisagea sans terreur, car elle -pouvait utiliser quantité de petits agréments, de petits talents où elle -excellait: la broderie, la couture, la peinture, la musique. Et qui -l’empêcherait de donner aux autres des leçons de n’importe quoi: -d’histoire ou de danse, d’anglais ou de tapisserie?... Après avoir -vainement cherché, çà et là, un peu de travail chez d’anciens amis de sa -famille, à Paris dans les magasins, elle résolut de s’adresser aux -Bonnes Sœurs, aux si Bonnes Sœurs qui l’avaient élevée. - ---Elles connaissent tant de monde, se disait-elle, elles ont une -clientèle si étendue et si riche, de si puissantes influences, -partout... qu’elles me trouveront immédiatement ce que je cherche et ce -qu’il me faut... C’est évident! - -Sur la recommandation de son ancienne préfète des Études, elle se -présenta, un matin, au Sacré-Cœur de la rue de Varennes, certaine du -succès et prête à accepter n’importe quel joli et honnête travail qu’on -lui proposerait... Et voici la scène que ma voisine raconte et mime avec -un esprit malicieux et souriant... - -Elle arrive au couvent. Une religieuse, pas trop vieille, pas trop -laide, très aimable de manières, très onctueuse de gestes, la figure -molle et grasse, les lèvres humides de saintes paroles, la reçoit avec -empressement, avec effusion même. - ---Cette chère enfant!... lui dit-elle, quand la jeune fille eut terminé -son récit... Mais c’est une joie... Mais c’est un devoir pour nous de -vous soutenir, de vous défendre, de vous sauver... - -Elle lui prend les mains, les caresse, les tripote dans ses mains -potelées et un peu moites... - ---Pauvre cher cœur!... Il y a tant d’embûches dans le monde, quand on -n’est pas riche... Le diable guette si habilement, sous toutes les -formes de la tentation et du péché, l’âme ignorante et candide d’une -jeune fille!... Mais nous sommes là, heureusement... - -Et, sans entrer dans des détails plus précis, elle s’informe: - ---Avez-vous un directeur? Êtes-vous Enfant de Marie?... Pratiquez-vous -bien vos devoirs religieux?... - -Ma voisine ruse, élude toutes ces questions qui la gênent et qui vont se -multipliant et s’enhardissant jusqu’à violer sa pudeur intime... Alors, -la bonne mère hoche la tête, très triste, et soupire. Sa voix se fait -moins douce... ses lèvres se dessèchent. - ---Ah! dit-elle, je vois que vous avez oublié la Sainte-Vierge, mon -enfant... et le divin cœur de Jésus... C’est très... très fâcheux... -Vous comprenez... dans ces conditions, cela devient difficile... plus -difficile... car nous avons, devant Dieu, des responsabilités... -Voyons... avez-vous entendu le dernier sermon du Révérend Père du Lac? - ---Hélas! non, ma mère!... - ---Non!... s’écrie la religieuse, scandalisée, qui joint ses deux mains -comme pour une prière d’exorciste... Mais c’est très mal... très mal... -Et quel dommage pour vous!... Le Père a été si éloquent, si admirable! -Il a prouvé, d’une manière si claire, qu’il vaut mieux mourir de faim -plutôt que de commettre un péché mortel! Ah! comme je souffre que vous -n’ayez pas entendu ce magnifique sermon! - -Incapable de tenir plus longtemps son sérieux, la jeune fille demanda -ironiquement: - ---Est-ce qu’il était à jeun, cet admirable Père, quand il a dit qu’il -valait mieux mourir de faim? - -Le visage de la chère Mère prend une expression sévère, et, repoussant -les mains qu’elle caressait, elle se lève, toute droite, un pli au -front: - ---Vous êtes bien gaie, grince-t-elle, pour une personne dans votre -position. - -Puis, glacialement: - ---Enfin... je verrai... je réfléchirai... Nous prierons pour vous... -Revenez dans une semaine. - -Et elle la congédie... - -Ma voisine n’était pas très fière de cet accueil... Mais, une fois dans -la rue, parmi le mouvement et la vie, elle oublie l’inutilité de sa -démarche et ce que cela va lui valoir de surcroît de misère. Et elle se -met à rire, si longtemps et si fort, que les passants se retournent et -pensent, sans doute, qu’elle est folle... - -Le travail ne venant toujours pas, elle retourne, la semaine écoulée, au -couvent... La Mère lui dit: - ---Je n’ai rien... Nous n’avons rien... Allez voir le Révérend Père X... -il connaît beaucoup de monde... et il est si bon, si bon, au -confessionnal!... - -La jeune fille fait la grimace. Elle est venue chercher du travail, pas -un confesseur... Pourtant, elle se décide à descendre au parloir, et -conte sa petite affaire au Révérend Père X... - ---Ah! ah! lui dit cet homme pieux... C’est fort touchant... Mais la -peinture, mon enfant, voilà une chose bien aléatoire... Quant à la -broderie, je n’ai pas ça... non, non... en vérité, je n’ai pas ça! Mais, -par exemple, peut-être pourrais-je vous trouver un mari... un bon -mari... assez riche et très pieux... et bien pensant... - -Elle remercie le Jésuite, et déclare qu’elle ne veut tenir un mari que -d’elle-même. Et, comme il la reconduit: - ---Vous avez tort, mon enfant... absolument tort... Vous êtes une jolie -personne... Et un mari, c’est toujours un mari... - -Et les jours passent... passent... Elle n’a pas de commandes de -peinture, ni de broderies à faire, ni de copies, ni de leçons, ni -rien... Ses derniers sous s’épuisent. Elle a dû vendre ce qui lui -restait de petits bijoux... Va-t-elle donc en être réduite à la -mendicité?... Mais sa gaieté la soutient toujours, sa gaieté dissipe -toutes les terribles images, tous les cauchemars de la détresse... -Rentrée dans sa chambre d’hôtel meublé, elle chante pour ne pas écouter -les voix de malheur qui lui disent: «Dans quelques jours, tu seras morte -de faim!» Et puis, elle calcule, en soi-même: «Si tout le monde me -repousse... je suis jeune... je suis jolie... j’ai un ardent besoin de -vivre... Je me vendrai comme j’ai vendu mes bijoux... Tant pis pour les -bonnes Sœurs et les si bons Pères jésuites, qui l’auront ainsi voulu!» - -Pourtant, une troisième fois, elle retourne au couvent... La sainte Mère -lui offre généreusement un scapulaire, quantité de médailles bénites, et -un chapelet... un chapelet, si commode, si petit «qu’on peut très -facilement s’en servir en omnibus»... - -Et cette troisième visite est suivie d’une quatrième, laquelle fut -illustrée de la conversation suivante: - ---Comme vous êtes pâle, chère enfant! - ---C’est que j’ai grand’faim, ma Mère! - ---Je suis sûre que vous n’avez pas fait vos devoirs religieux, ces -jours-ci? - ---Hélas! non, ma Mère... - ---Eh bien! tenez, cela tombe à merveille, mon enfant... - ---Vous m’ayez trouvé une position, ma Mère? - ---Il y a justement, ici, mon enfant, un bon Père dominicain... un si bon -Père dominicain!... Je vais lui demander de vous entendre... - ---J’aimerais mieux un peu de travail, ma Mère, si peu de travail que ce -soit... - ---Sans doute... sans doute... Mais profitez de l’occasion... Elle ne se -retrouvera peut-être plus jamais... C’est un si bon Père dominicain... -Et puis... vous pourrez tout lui dire... tout... tout... Il est -sourd!... - -Et ma jolie voisine termine ainsi son récit: - ---Vous pensez que je ne retournai jamais plus dans ce maudit couvent. -Deux ans après, j’étais mariée. Or, le jour de mon mariage, je reçus de -la Révérende Mère une lettre qui commençait ainsi: «Ma chère petite -protégée...» - -Et longtemps, elle rit, comme chante un oiseau sous les branches... - - - - -La peur de l’âne. - - -L’autre jour, un homme conduisant un âne par la bride descendait les -Champs-Élysées, à l’heure élégante. L’âne était tout petit, très svelte -et joli. Il avait des jambes fines et nerveuses comme celles des -chevreuils, des yeux expressifs, spirituels, enjoués et d’une telle -douceur que je voudrais en voir de pareils aux visages des humains. Sa -robe, lavée, peignée, lustrée, était gris-rose, et une raie d’un noir de -velours brillant lui courait, comme un ruban, sur le dos... Je les -rencontrai, l’âne et l’homme, juste en face de la grande trouée que -forment les nouveaux Palais. A cet endroit, l’avenue est toujours fort -encombrée par les voitures, et la circulation des piétons très -difficile, surtout à cause des braves sergents de ville à qui est dévolu -ce privilège de rendre impossible toute espèce de circulation dans -Paris... Ce jour-là, l’encombrement était extrême, et, de plus, le pavé -de bois, glissant, glissant... Le petit âne marchait péniblement, en -rechignant, au milieu des voitures et des promeneurs, obligé qu’il était -de se garer, à tout instant, des unes et des autres... Et il glissait -sur ses sabots mal ferrés... En dépit de son agilité, il manquait de -tomber à chaque pas. - ---Allons! fais donc attention! dit l’homme, qui lui parlait comme à une -personne, mais très doucement, presque en camarade... Tu ne tiens pas -debout!... On va se moquer de toi, bien sûr... Tu as l’air d’un petit -âne pochard!... - -L’âne secoua ses oreilles, qu’il avait très longues, pour exprimer un -mécontentement, et une protestation... Et il regarda son maître et son -regard sembla dire: - ---Pourquoi aussi me conduis-tu dans cette avenue fourmillante et -bruyante que tu sais dangereuse aux petits ânes? Et pourquoi mes fers ne -tiennent-ils pas le pavé? C’est de ta faute. Tu aurais mieux fait de -prendre par le détour des rues... D’ailleurs, j’ignore où tu me conduis, -et j’aime savoir ce que je fais... - ---Allons!... ne bavarde pas... et viens!... Pour un petit âne souple et -léger comme tu es, descendre les Champs-Élysées, ce n’est pas une -affaire... Et puis cette avenue est très chic... J’ai voulu que tu voies -le beau monde!... - -Le petit âne examina toute cette foule brillante et parée qui passait, -dans tous les sens, auprès de lui. Il secoua, d’un mouvement plus -impatient, ses longues oreilles, et il sembla dire à l’homme: - ---Je ne le trouve pas beau, moi, ce monde-là!... J’aime mieux les gens -de mon village... et surtout j’aime mieux les beaux talus des routes, et -les belles prairies, où je broute les herbes fraîches... Et puis, je -t’assure que ce pavé glisse... glisse... - ---Allons! ne fais pas l’entêté... et viens! - -Mais l’âne s’était subitement arrêté, les oreilles tombantes, la queue -agitée... - ---Viens donc!... - -Comme l’âne ne venait pas, l’homme le tira par la bride d’une secousse -légère. - ---Sacré petit bougre!... jura-t-il... Voilà encore que tu vas faire tes -farces! - -Et il imprima à la bride une secousse plus forte. - -L’âne écarta un peu les jambes de façon à se bien caler sur le pavé, -allongea le col, et, la tête oblique, les oreilles tout à fait baissées, -le regard malicieux, il resta immobile. Et il semblait, oui, ma foi, il -semblait dire: - ---Tu peux tirer la bride, et encore tirer la bride... Je ne veux plus -rien savoir!... Et je ne consentirai à marcher que lorsqu’il n’y aura -plus personne dans l’avenue et que le pavé ne sera plus glissant!... - -Quelques promeneurs s’étaient arrêtés. Malgré les voitures, une foule, -bientôt, se forma autour de l’homme et de l’âne. L’homme était humilié, -l’âne était ironique... Et la foule s’amusait de l’âne et de l’homme... - ---Ah! nom d’un chien! cria l’homme... je te dis que tu vas marcher!... - -Il allait peut-être le battre, quand l’âne, brusquement, fléchit le -genou et se laissa tomber, comme un petit âne mort sur le pavé... La -foule applaudit... Quelques voix crièrent: - ---Bravo, l’âne! bravo, le petit âne!... - -L’homme comprit qu’il ne tirerait rien de son petit âne par la violence. -Il se mit à lui dire des paroles gentilles, le caressa sur l’échine, sur -le col... lui souleva la tête: - ---Allons, petit âne... relève-toi... Ne sois pas méchant... C’est très -vilain, ce que tu fais là... Et tu me mets dans une situation -déplorable... Tu vois... à cause de ton entêtement, tout le monde se -moque de moi, à présent... Tu me rends ridicule, moi qui ne t’ai jamais -battu... Relève-toi tout seul, comme un petit homme... voyons! je t’en -prie! - -L’âne était étendu tout de son long, le col allongé, les jambes droites, -confortablement, comme sur une bonne litière. A chaque objurgation de -son maître, il faisait de menus mouvements de tête, et des regards -malins passaient entre ses paupières mi-fermées, et tout cela voulait -dire clairement ceci: - ---Non... je ne me relèverai pas... Je suis bien mieux ainsi, et c’est -toi qui l’as voulu, après tout... Pourquoi me relèverais-je? puisque je -ne peux pas marcher sur ce maudit pavé, pire que du verglas... Dieu! que -tous ces gens sont laids et ridicules qui me regardent!... Mais je suis -heureux de les voir tels, car ils renforcent mon mépris pour les hommes -et pour leurs curiosités stupides... J’attendrai donc ici, avec -tranquillité, que tu sois raisonnable et que les choses aient changé... - -La foule devenait de plus en plus amusée. Elle prenait parti pour le -petit âne contre l’homme, car c’était, exceptionnellement, une bonne -foule, qu’animait l’esprit de justice... Et cela enrageait un peu -l’homme, et cela le blessait dans son lourd amour-propre d’homme, vaincu -par l’esprit d’une petite bête... - -Il se pencha sur l’âne, essaya de le prendre à bras-le-corps, de le -soulever, de le remettre sur ses jambes. Mais l’âne opposait une inertie -incoercible à tous les efforts de l’homme. L’âne était, dans les -maladroites étreintes de l’homme, aussi mol et fuyant, aussi -inconsistant qu’un chiffon ou qu’une poignée d’étoupe... Dès qu’il se -sentait un peu soulevé de terre, alors, tous les muscles détendus, -toutes les articulations désunies, tous les membres ballants, il se -laissait retomber comme une masse, comme un paquet de matière inerte... -aux applaudissements de la bonne foule, qui clamait: - ---Bravo, l’âne!... Bravo, le petit âne! - -Haletant, suant, rouge de fatigue et de honte, vingt fois l’homme -s’acharna. Et vingt fois l’âne s’échappa des bras de l’homme. Dès que -l’homme, après un violent effort, était parvenu à lui faire toucher -terre du bout de ses sabots, les sabots aussitôt se dérobaient... Et, -les genoux fléchissants, l’âne se recouchait sur le pavé... avec une -lueur ironique dans les yeux... - -La foule, de plus en plus intéressée, s’enthousiasma: - ---Bravo, l’âne!... Bravo, le petit âne! - -Mais l’homme, criblé de lazzi et de quolibets, ne s’avoua pas vaincu. - ---Écoute, fit-il au petit âne!... Écoute bien ce que je vais te dire... -Si, dans une minute, tu ne t’es relevé tout seul, car je n’en puis plus -et mes bras sont rompus, et si tu ne reprends pas gentiment ta -promenade... eh bien... je vais te conduire aussitôt... et te vendre au -manège des ânes vivants de l’avenue de Suffren. - -L’âne dressa les oreilles et souleva la tête. - ---Qu’est-ce que tu dis? - ---Je dis, reprit l’homme... que si tu ne m’obéis pas... dès ce soir, tu -tourneras... tu tourneras, comme un toton, sur la plate-forme du manège -de M. Helen... - -Alors, d’un coup de reins, l’âne, avec une agilité surprenante, se mit -debout sur ses quatre petites jambes fines et nerveuses, et, d’un pied -sûr, il reprit sa marche à travers les voitures... - ---C’était pour rire!... dit-il à l’homme... - -Et, bientôt, tous les deux, l’âne et l’homme, disparurent parmi la -foule... - - - - -Tableau parisien. - - -C’était, il y a huit jours, sur le boulevard Saint-Michel, en face du -lycée Saint-Louis, vers neuf heures du soir. Un lourd camion, chargé de -pierres de taille, gravissait la rampe, péniblement tiré par cinq -chevaux. A cet endroit, la montée est rude et difficile. Sans doute -aussi que le camion, comme cela arrive à tous les camions, était trop -chargé, car les bêtes, épuisées d’efforts, ruisselantes de sueur, -s’arrêtèrent. Le charretier cala les roues de la voiture et laissa, un -instant, souffler ses chevaux, dont les flancs battaient d’un mouvement -de respiration haletante. - ---Ah! les rosses... Ah! les carnes!... dit-il. Voilà plus de dix fois -qu’elles s’arrêtent. - -Il aurait pu les battre, mais il n’avait pas l’air méchant. Il passa le -fouet autour de son cou et il ralluma sa pipe éteinte. - -Autour du camion arrêté, s’était formé un petit attroupement de badauds -qui regardaient ils ne savaient trop quoi, et qui échangeaient des -observations ou des souvenirs, n’ayant, d’ailleurs, aucun rapport avec -ce qui se passait. Ils parlaient de la campagne, de chevaux emportés, de -chiens enragés, de Sarah Bernhardt et de l’Exposition. - -Lorsqu’il jugea que les chevaux s’étaient suffisamment reposés, le -charretier voulut les remettre en marche. Mais leurs muscles s’étaient -raidis. En vain, sous l’excitation des coups de fouet, les pauvres bêtes -allongèrent le col, tendirent leurs reins, arc-boutèrent au sol leurs -sabots. La voiture ne put démarrer. - -Une femme dit: - ---C’est trop lourd! On n’a pas idée de charger des chevaux comme ça! - -Un homme dit: - ---Ah bien!... Si cinq chevaux ne peuvent tirer deux méchants blocs de -pierre!... Ah! malheur! - -Un autre, qui était coiffé d’un large panama, dit: - ---Encore de la pierre de taille!... Encore des constructions!... Comment -veut-on qu’il n’y ait pas une crise terrible sur la propriété bâtie? - ---C’est évident! approuva un troisième monsieur, c’est de la folie! - ---Nom de nom de nom!... jura le charretier. - -Et l’attroupement grossissait. Ce fut bientôt une foule, une foule -nerveuse, bavarde, composée de tous les échantillons de l’humanité -parisienne. - -Tout à coup, un jeune homme, très élégamment vêtu, que suivait une bande -d’amis, empoigna le cheval de tête par la bride, en déclarant: - ---Les chevaux... ça me connaît!... Vous allez voir... Je vais bien les -faire démarrer, moi!... - -Et d’une voix subitement furieuse: - ---Hue!... carcan...! cria-t-il. - -En même temps, levant sa canne, il en asséna de violents coups sur la -tête de la bête. - ---Hue donc!... Hue donc! sale rosse! - -La bête recula, se cabra un peu, plus offensée, je crois, de la sottise -du jeune homme que des coups de canne. Philosophe, le charretier -laissait faire, haussant les épaules, sa casquette complètement -renversée en arrière, sur la nuque. - ---Hue donc!... Hue donc!... - -Et le jeune homme frappait à tour de bras. Un peu de sang coula d’une -écorchure sur les naseaux de l’animal, qui reculait toujours mollement, -ne se défendait pas, habitué qu’il était aux coups, sans doute. - -La foule admirait l’audace du jeune homme, l’encourageait et répétait -avec lui: - ---Hue donc!... Hue donc!... - -Alors une femme interpella le jeune homme: - ---Je vous prie de cesser, monsieur, dit-elle. Vous n’avez pas le droit -de battre ainsi des chevaux. - ---Pas le droit? riposta-t-il. Ah! elle est forte, celle-là!... Pas le -droit de battre des chevaux!... Elle est bonne!... - -La femme s’obstina courageusement: - ---Non, monsieur, vous n’avez pas le droit. C’est honteux, ce que vous -faites. - ---Mêlez-vous de ce qui vous regarde, vous!... Pas le droit? - -En se tournant vers la foule: - ---En voilà une roulure!... s’exclama-t-il. Continue de faire le -trottoir, c’est ton affaire. - -Il y eut quelques rires parmi la foule, d’autant que ces insultes -s’accompagnaient, en guise de ponctuation, de coups plus violents portés -au cheval. - ---Hue donc!... Hue donc!... clamait la foule contre le cheval et contre -la femme, qu’elle réunissait dans le même mépris et dans la même haine. - -La femme ne releva pas l’injure. Elle dit simplement, fermement: - ---C’est bon! je vais chercher les agents. - ---Hue!... Hue!... - ---Prends garde qu’ils ne t’emmènent à Saint-Lazare!... - ---Mademoiselle, écoutez-moi donc!... - -Et le charretier jurait toujours: - ---Nom de nom de nom!... - -Au bout de quelques minutes la femme revint avec deux agents. L’affaire -expliquée, en dépit de la foule, qui donnait nettement raison au jeune -homme, ceux-ci lui donnèrent tort. Et, après lui avoir demandé ses nom, -prénoms, qualité et domicile, ils dressèrent solennellement -procès-verbal. - ---Ça, par exemple!... maugréait le jeune homme, si on n’a plus le droit -de battre les chevaux, maintenant!... Elle est forte!... Bientôt, on ne -pourra plus tuer les lapins. Et on a la liberté!... Et on est en -République! Non... elle est violente, celle-là!... - -Il invoqua tous les grands principes de liberté. En vain. Après quoi, -les deux agents firent circuler la foule mécontente et qui protestait, -elle aussi... - ---Ah! bien, vrai!... Pour un méchant carcan!... Ç’aurait été un -patriote, on ne ferait pas tant de manières! On a droit de battre les -patriotes... mais les chevaux!... - -Le jeune homme, avant d’obéir aux injonctions de la police, cria, -héroïquement, en agitant son chapeau: - ---Vive la liberté! - -Un autre montra le poing au cheval: - ---Va donc, électeur de Millerand!... - -Et le charretier, sans qu’on sût exactement à qui ou à quoi -s’adressaient ses jurons, jura encore: - ---Nom de nom de nom! - -Quant aux chevaux, immobiles, la tête basse, la crinière brouillée, les -jarrets meurtris, ils semblaient très humiliés de se savoir inférieurs à -ce ramassis de sottes et féroces gens qu’était cette foule... Ils se -disaient mutuellement, avec cette modestie qui les caractérise et les -rend ignorants de leur force et de leur beauté: - ---Si les hommes, rois de la nature, sont si stupides et si laids, -qu’est-ce que nous devons être, nous autres, pauvres chevaux!... - -Le jeune homme, suivi de ses amis, auxquels s’étaient joints quelques -admirateurs spontanés, descendit triomphalement le boulevard. Puis, il -s’arrêta à la terrasse d’un café. Il était fort excité, et des -éloquences révolutionnaires bouillonnaient dans son âme. - ---Ainsi, s’écria-t-il, nous sommes dans un pays de liberté. Et je n’ai -pas le droit de faire ce qui me plaît!... Battre les bêtes, si c’est mon -plaisir... et pisser où il me convient... C’est monstrueux!... Toujours -des restrictions et des entraves au développement des besoins humains! -Eh bien, moi, je n’appelle pas ça de la liberté. La liberté, c’est -d’écraser les chiens, battre les chevaux, et pisser partout où l’on -veut. Voilà ce que c’est que la liberté. - ---Bravo! bravo! bravo!... - ---Si j’étais roi de France, ou empereur, ou Président de la République -française, je rendrais un décret ainsi conçu: «Article premier.--Il est -permis de pisser partout, partout où l’on veut». - ---C’est cela, où l’on veut, où l’on veut, répétèrent les amis. - -Le jeune homme reprit: - ---Et il n’y aurait que cet article, dans le décret, car il comporte -toutes les autres libertés. Voilà comment j’entends la liberté. - -Et, au milieu des acclamations enthousiastes, il commanda des bocks. - - - - -Les Mémoires de mon ami - - -Mon ami Charles L... est mort, la semaine dernière. Quand je dis que -Charles L... fut mon ami, c’est beaucoup dire. Notre amitié consistait -surtout à ne nous voir jamais, ou si rarement! Tous les cinq ou six ans, -nous nous rencontrions, par hasard, dans une rue, et toujours pressés, -toujours courant, nous causions cinq minutes, à peine. - ---Ah! c’est toi! - ---Quel bon vent? - ---On ne se voit jamais! - ---Que veux-tu? C’est la vie! - ---Il faudrait pourtant se voir un peu, que diable! - ---Certainement! - ---De vieux amis comme nous, c’est dégoûtant! - ---Alors, à bientôt, n’est-ce pas? - ---A bientôt! - -Et nous en avions pour cinq autres années à attendre le nouveau hasard -d’une nouvelle rencontre! - ---Ah! c’est toi? - ---Quel plaisir de se revoir, hein? - ---Ne m’en parle pas!... Et qu’est-ce que tu fais? - ---Toujours la même chose!... Et toi? - ---Moi aussi!... Il faudrait pourtant se voir un peu! - ---Ça oui, par exemple! - ---Un de ces jours, hein? - ---C’est ça! Un de ces jours, mon vieux! - ---Alors, à un de ces jours!... - ---Ah! nous en avons des choses à nous dire! Crois-tu? - ---Depuis le temps!... à un de ces jours! - -Et nous étions aussi ignorants, aussi ignorés l’un de l’autre que si -nous vivions, lui au fond de l’Australie, moi dans les glaces de la -Laponie. - -Tout ce que je savais de lui, du moins, tout ce que je soupçonnais de -lui, c’est qu’il était un de ces braves gens comme il s’en trouve tant -dans la vie, un de ces braves gens dont il n’y a pas grand’chose à dire, -sinon que ce sont des braves gens! Et je n’en dirais rien, aujourd’hui, -si sa veuve n’était venue me voir, hier. Je ne la connaissais pas. -C’était une petite bonne femme, sèche et pointue, avec des bandeaux -gris, et une bouche si mince que, lorsqu’elle la fermait, on ne pouvait -distinguer à première vue le trait des lèvres. - ---Ah! monsieur, me dit-elle, c’est un grand malheur pour moi, je vous -assure! - -Sa voix blanche, sans timbre, sans accent, m’étonna. - ---Quand on a vécu si longtemps ensemble, continua-t-elle... une -séparation si brusque... on a de la peine à s’y faire! - ---Je vous crois, madame, et je vous plains infiniment. - -Je la priai de s’asseoir. Elle ouvrit son châle, et j’aperçus un gros -paquet, entouré de papier prune, qu’elle portait sous son bras... - ---C’est un manuscrit, fit-elle en le posant sur ses genoux... - -Elle ne vit pas, sans doute, l’expression de terreur qui se peignit sur -mon visage, à ce seul nom de manuscrit, car elle poursuivit: - ---Je l’ai trouvé dans un tiroir, ce matin... Lui aussi, monsieur, il -écrivait!... Il écrivait ses mémoires!... J’aurais pensé à tout de sa -part, excepté à cela... Il n’avait pas l’air de quelqu’un qui écrit des -livres, bien sûr!... Car, enfin, vous qui le connaissiez beaucoup, qui -étiez son meilleur ami, vous devez savoir qu’il n’était pas fort, le -pauvre homme!... - -Je m’inclinai avec un geste vague, qui pouvait être aussi bien un geste -d’acquiescement qu’un geste de protestation. - ---Ah! ce qu’il en a commis des bêtises, dans sa vie, non par -méchanceté--il n’était pas méchant pour deux sous,--mais parce qu’il -n’avait pas de jugement... pas d’intelligence!... C’était... enfin... -quoi, c’était rien du tout! - -Et elle soupira: - ---Ah! je n’ai pas toujours été heureuse avec lui. - -Je craignis une scène d’attendrissement, des confidences que je n’étais -pas en humeur d’écouter... Et, vivement, je ramenai à son point de -départ la conversation qui menaçait de s’égarer dans les sombres maquis -du sentiment. - ---Enfin, demandai-je, que voulez-vous de moi?... Et pourquoi m’apporter -ce manuscrit?... - ---Je voudrais, répondit-elle, que vous le lisiez... Mon Dieu! je me -doute bien que ce n’est guère intéressant... Si c’est sa vie qu’il -raconte, là-dedans, ça ne doit pas être drôle, drôle!... Pourtant, on ne -sait jamais!... Et puis, il m’a dit bien des fois que vous étiez son -meilleur ami. Il avait en vous une confiance infinie... il avait, pour -vous... une admiration sans bornes!... - ---Il était bien bon!... maugréai-je... - ---Et si, par hasard, vous jugiez que cela puisse être publié... Dame, -après tout!... Dans la position où je suis, ça ne serait pas une -mauvaise chose... On m’a raconté qu’il y avait des livres qui -rapportaient des mille et des cents!... - -Et, se levant à demi, elle déposa le manuscrit sur ma table. - ---Je suis très flatté, madame, de la confiance que voulut bien me -marquer votre mari... Mais vous savez combien on a peu de temps à soi, -dans la vie... Pourquoi ne liriez-vous pas ce manuscrit vous-même? - -La veuve hocha la tête et tristement elle répliqua: - ---C’est que moi, voyez-vous, je n’ai pas beaucoup de critique... Et -puis, il faut tout vous dire, jamais je n’ai pu me faire à son -écriture!... - -Il y eut un court silence, durant lequel la veuve caressa d’une main -embarrassée et timide les effilés de son châle, durant lequel je me -caressai le front avec le manche d’un grand coupe-papier... - ---Je me souviens bien, dis-je, gêné moi-même par ce silence... Votre -mari était caissier dans une maison de commerce!... - ---Oui, monsieur!... - ---Est-ce que vous connaissiez ses goûts littéraires... est-ce qu’il en -parlait devant vous? - ---Il ne parlait jamais de rien devant moi!... Il ne parlait jamais!... - ---Ah! - -Nouveau silence. - ---Vous avez des enfants? - ---Non, monsieur... Heureusement... dans la position où je suis, -qu’est-ce que j’en ferais?... J’ai déjà bien assez de ce manuscrit. - -Je ne crus mieux faire, pour me débarrasser de cette lamentable veuve, -que de la prier de me laisser ce manuscrit. Je lui promis de le lire et -de lui en exprimer mon avis, un jour ou l’autre. - ---Plutôt l’autre!... accentuai-je en la reconduisant... - -Quand je fus seul, j’eus un instant l’idée de jeter aux ordures ce -paquet importun. Pourtant, je le débarrassai du papier goudronné qui le -recouvrait, et sur la première page, écrits à l’encre rouge, j’aperçus -ces deux mots: _Mes mémoires_. - -Je retournai encore cette page et me mis à lire... mais dès les -premières phrases je demeurai stupide... C’était tout simplement -admirable... Le reste de la journée, et toute la nuit, je les passai -dans la lecture frémissante, angoissante, de ces pages que voici. - - * * * * * - -Aujourd’hui, je me suis regardé, par hasard, dans une glace. Il y a -longtemps que cela ne m’était arrivé, car je fuis tous les miroirs, -toutes les surfaces polies et reflétantes où je pourrais, tout d’un -coup, me trouver en face de moi-même, car, toujours, j’évite de me voir. -Parmi tous les spectacles, le spectacle de ma propre personne est celui -qui me dégoûte le plus. - -Aujourd’hui, par hasard, je me suis regardé dans une glace. C’était dans -la rue, au détour d’une rue, devant une vitrine de magasin... Et je me -suis rencontré avec moi-même, je me suis croisé avec moi-même, comme on -se rencontre et comme on se croise avec un inconnu! - -Ah! le pauvre visage!... Et qu’il me désole!... Aucun néant, aucune -mort, aucune cendre, ne peuvent donner l’idée du pauvre visage que je -suis! - -Ma peau est jaune, de ce jaune étiolé, de ce jaune malsain, de ce jaune -malade qu’ont les plantes enfermées. Pourtant, mes pommettes conservent -encore, ici et là, quelques zébrures roses, d’un rose aqueux, ce qui -prouve que si faible, si délayé, si délayé qu’il soit, un peu de sang -circule en moi. Mes veines ne sont pas encore tout à fait des tuyaux -vides... Par exemple, mes yeux sont morts; aucune flamme n’y parvient; -aucune lueur ne brille, aucun reflet ne glisse sur leurs globes -éteints... Ma bouche est si mince, si desséchées sont mes lèvres qu’on -dirait que jamais aucune parole ne passa sur elles, aucune parole -d’amour, d’espérance ou de haine. Elles sont muettes comme une source -tarie, ou plutôt elles sont pareilles à la margelle d’un puits dans -lequel il n’y eut jamais d’eau fraîche, dans lequel il n’y eut jamais -d’eau... Mes doigts me font pitié, me font horreur. A force de manier de -l’or, de compter de l’or, de peser de l’or, à force d’épingler des -billets de banque et de ranger des titres dans des coffres de fer, mes -doigts ressemblent à des griffes, à des serres d’oiseau de proie, même -lorsqu’ils tiennent une fleur!... Et j’ai la face méfiante, le dos -courbé, l’allure à la fois indolente et crispée d’un caissier! - -D’un caissier! - -Et c’est juste!... Quelle autre face, quel autre dos, quelle autre -allure pourrais-je avoir puisque, depuis vingt-cinq ans, je suis celui, -en effet, qu’on nomme un caissier? Puisque toute la journée, toutes les -journées de ces vingt-cinq années, j’ai vu, par le rectangle grillagé -d’un guichet, j’ai vu se succéder les mêmes figures arides, les mêmes -figures grimaçantes et les sales passions, et les ignobles désirs, et de -la vénalité, et du vol, et du crime, toutes les tares bourgeoises et -tout ce que contient d’égoïsme féroce, de rapacité sournoise, de -meurtre, de charité et de lâcheté, l’âme du gros capitaliste aussi bien -que celle du petit rentier, et du prêtre, et du soldat, et de l’artiste, -et du savant, et du pauvre--ah! le pauvre servile!--tout cela éclairé -des reflets sinistres de l’or que je leur distribuai!... Et leurs mains, -toutes leurs mains!... Ah! toutes leurs mains, ah! l’horreur de toutes -leurs mains sur les petites tablettes des guichets! - -Ma destinée aura été vraiment d’une exceptionnelle ironie... Je puis le -dire, moi seul qui me connais, moi seul qui sais ce que je suis, -derrière mes lèvres vides et la peau morte de mes yeux, je puis le dire, -avec un sûr orgueil: Jamais il n’exista un être humain aussi -enthousiaste, aussi passionné en toutes choses, aussi véritablement et -profondément vivant que je le fus: mon esprit est un vaste réservoir de -forces créatrices, de justice et de beauté! Il y avait, il y a encore en -moi un ardent foyer de pensées violentes et de bouillonnants désirs... -J’ai connu toutes les audaces, et j’ai rêvé d’accomplir--et j’ai -accompli, toutes les grandes choses... Non dans le rêve où tout se -déforme, s’estompe en nuées, se dilue en vapeurs, mais dans la vie!... -Personne ne fut plus que moi dans la vie, au centre de la vie, personne -ne fut plus contemporain de soi-même, que moi!... Dans les lettres, dans -les arts, dans la science, dans la politique, dans la révolution, j’ai -participé à tout, et j’ai reforgé le monde à la forge inextinguible de -mon cœur... - -Eh bien! je suis ce phénomène inconcevable. Je crois que jamais un homme -ne se rencontra aussi chétif, aussi effacé, aussi tremblant, aussi -silencieux que moi... Il n’y a pas, j’en suis sûr, d’exemple d’un homme -plus dénué que je le suis de moyens physiques capables de donner l’essor -à tout ce qui se crée et fermente en lui, de donner une forme extérieure -à ses exaltations! J’ai été l’éternel prisonnier de moi-même, malgré -moi-même, et pas une minute je n’ai pu me libérer de moi-même, me -libérer de ma bouche, de mes yeux, de mes doigts, de mon or et de mon -corps caissier!... - -Alors que je bouleverse l’univers, que je fais passer à la refonte -toutes les questions sociales, que je crée d’immenses poèmes, d’immenses -philosophies, et des arts redoutables... un fauteuil recouvert de -moleskine, une table de chêne, des livres, des registres, une clef, des -titres et de l’or et de grands coffres, et un petit rouleau de papier -buvard... voilà donc ce que je suis, et dans quel milieu, et parmi quels -objets, je me meus!... - -Je suis semblable à ce bout de terre ingrate et stérile, où pas un brin -d’herbe, pas une fleur ne poussent, où il n’y a que des cailloux et des -écorchures lépreuses, et dans les profondeurs de laquelle bouillonnent -des laves terribles, et couvent des feux formidables qui ne s’éteindront -jamais, et dont, jamais, personne ne soupçonnera l’effrayante beauté!... - -Quand je rentre de mon bureau, le soir, marchant à pas menus, les -épaules effacées, un peu courbé, un peu cagneux, et de visage si -impersonnel que j’en deviens invisible, c’est pour moi une chose -douloureuse, inexprimablement douloureuse de voir qu’aucun être humain -ne me regarde et ne se doute que je porte en moi toutes les forces -cosmiques de la nature et toutes les flammes de l’humanité!... - -Et quand je rentre à la maison, dans mon appartement si pauvre, si -froid, si anonyme lui aussi, c’est pour entendre ma femme glapir, d’une -voix pareille au bruit que fait, dans les fentes d’une porte, l’aigre -vent de Nord-Ouest. - ---Qu’est-ce que tu as fait encore?... Pourquoi rentres-tu si tard?... -Allons, dépêche-toi de descendre à la cave, pour le vin... Tu n’es bon -qu’à çà! - -Oh! cette voix de ma femme, ces cheveux ternes de ma femme, cette bouche -sans jamais un sourire de ma femme, et ces yeux de mouche charbonneuse -de ma femme, et ces mains de ma femme, ces mains hideuses et sèches, -lorsqu’elle prend les cinq cents francs que je rapporte, chaque mois, de -ces cavernes pleines d’or, où je vis! - -Ma femme! - -Je ne sais, en vérité, comment et pourquoi je l’épousai. Ou plutôt, je -le sais. Ce fut par timidité, par faiblesse, et par cette incapacité -absolue où je suis de dire: non! à quelqu’un, de me défendre contre les -gens et contre les choses. - -Depuis dix ans que j’habitais Paris, tous les dimanches je dînais et -passais la soirée chez de vieux amis de ma famille, petits commerçants -dans le quartier du Marais. Cette obligation hebdomadaire m’était un -supplice, mais, pour rien au monde, je n’y eusse manqué... Ah! ces -lamentables dimanches!... Et ces vieux amis, combien ils m’étaient à -charge, combien ils me pesaient sur le crâne! C’étaient de pauvres gens -d’une stupidité incurable et hargneuse et qui passaient leur temps à se -plaindre que le commerce n’allait pas!... Certes, jamais, à aucun moment -de ma vie, je n’ai entendu dire à un commerçant que le commerce allât -bien... Le commerce ne va jamais bien... Il ne va pas, pour toutes -sortes de raisons comiques et contraires; il ne va pas, un jour, à cause -de l’Angleterre, un autre jour, à cause de l’Allemagne; ceux-ci accusent -les monarchistes d’entraver, par leurs sourdes menées, le commerce; -ceux-là, les républicains, par leurs divisions... Si les Chambres sont -réunies, quel malheur pour le commerce! si elles sont en vacances, -quelle catastrophe!... Ce qui n’empêche pas tous ces braves gens de -faire fortune, en peu de temps. - ---Eh bien! comment ça va-t-il? demandais-je, régulièrement, chaque -dimanche. - ---Ça va mal! répondaient-ils. - ---Vraiment?... De quoi souffrez-vous? - ---Nous ne souffrons pas... mais c’est le commerce qui ne va pas!... - -Et, de fait, par une exception fâcheuse, leur commerce, aux vieux amis -de ma famille, n’allait pas du tout... Il n’allait pas, parce que, outre -qu’ils étaient trop bêtes, ils étaient aussi trop laids. - -On ne se doute pas du rôle déprimant que la laideur joue dans les -relations sociales. Pour ma part, j’ai toujours remarqué que la laideur -d’un boutiquier s’étend et déteint sur toute sa boutique, car ce n’est -pas seulement un objet déterminé que nous venons acheter chez lui, c’est -une impression humaine qui s’échange, sans que l’on s’en doute, entre -deux êtres dont l’un veut tromper l’autre et qui doivent lutter -d’intelligence ou de grâce physique. Quand il entre dans un magasin, -l’acheteur n’aime pas se trouver en présence de visages répugnants. Il -en conçoit aussitôt une méfiance, et son humeur devient agressive. Lui -offrît-on, à un compte excessivement avantageux, les meilleures et les -plus belles marchandises du monde, il en discute avec acrimonie -l’authenticité, la valeur et le prix, et, la plupart du temps, il s’en -va sans avoir rien acheté. Du moins, c’est un sentiment que j’éprouve -très violent, et dont je reconnais la parfaite justice. Jamais, moi si -timide, je n’ai pu me décider à prendre un objet des mains d’une -personne de qui ne me venait aucune émotion esthétique. Je n’en ai pris -qu’un, hélas!... Et ce fut ma femme!... - -Naturellement, les vieux amis de ma famille accusaient tout et tout le -monde, hormis eux-mêmes, de la triste condition de leur existence -commerciale et ils eussent été bien étonnés si je leur avais expliqué -mes théories à ce sujet... Mais vous devez comprendre que je ne leur -expliquais rien du tout... et que notre intimité si cordiale se bornait -aux propos strictement indispensables, sans que jamais nous ayons eu à -échanger le moindre sentiment ou la moindre idée... - -Les vieux amis avaient une fille. - -Une fille!... Hélas, oui!... Et je me demande encore, parfois, comment -il a pu se faire que quelque chose, même celle qui était leur fille, ait -pu naître de ce double néant!... - -Elle s’appelait Rosalie!... - -Sèche de peau, sèche de cœur, anguleuse et heurtée, les yeux gris comme -deux boules de cendre, les cheveux rares et ternes, la poitrine -insexuellement plate, elle avait, à vingt ans, l’aspect délabré d’une -très vieille ruine; sa laideur était si totale qu’elle était quelque -chose de plus que de la laideur, rien... rien... rien!... Je ne la -regardais pas sans terreur, car ce fut le seul être humain qui me -représenta, exactement, cette chose incompréhensible... comment -dirai-je!... oui, une chose «qui n’a pas été». - -On peut être très laid et très émouvant; on peut être très laid et -garder, en même temps, une étincelle de cet admirable rayonnement que -donne la vie; on peut être très laid et avoir, par exemple, une flamme -dans les yeux, un timbre musical dans la voix, un joli mouvement du -buste, une jolie flexion des hanches... moins que cela encore, un vague -frisson, par où le sexe se dévoile, avec toutes ses attirances -mystérieuses et profondes!... Rien de pareil ne relevait d’une lueur de -vie, d’une pointe de féminité, l’absolu effacement de la pauvre -créature... J’ai dit qu’elle était anguleuse... Elle eût pu avoir, par -conséquent, un accent, un dessin, un modelé, où raccrocher un sentiment -d’art et d’humanité, car la laideur a quelquefois des beautés -terribles... Non, pas même cela... Elle était anguleuse sans angles, -heurtée sans heurts, et si grise et si décolorée que, dans n’importe -quelle lumière, sur n’importe quel fond, aucun contour n’était -apparent... Hoffmann nous a conté l’histoire de l’homme qui a perdu son -ombre... Rosalie était ce personnage plus effarant qui avait perdu ses -contours... Elle ressemblait à un fusain sur lequel quelqu’un, par -hasard, aurait frotté la manche... - -Et voici ce qui se passa, un dimanche. - -Ce dimanche-là, lorsque j’arrivai, à mon heure coutumière, chez les -vieux amis de ma famille, je ne trouvai que le père. Il était fort -grave, et plus cérémonieux que d’habitude... et je remarquai qu’il avait -endossé la longue redingote des grands jours... - ---Ces dames ne sont pas encore rentrées, me dit-il. Profitons de leur -absence pour causer sérieusement... En deux mots, voici la chose... - -Il me força à m’asseoir dans l’unique fauteuil du salon, et s’assit -lui-même, en face de moi, sur un pouf de tapisserie, qui représentait, -ah! je m’en souviens, un chien engueulant une perdrix!... - ---Voici la chose, répéta-t-il... Depuis longtemps, vous avez fait une -impression profonde sur le cœur de ma fille... Elle vous aime, quoi!... -Rosalie n’est pas démonstrative, c’est une personne sérieuse et qui a -des principes... mais elle a une âme, une âme comme tout le monde!... -Vous, vous n’êtes pas beau... Vous n’êtes pas un aigle... Mais enfin -vous avez une bonne place... et puis vous êtes un brave garçon... C’est -ce qu’il faut, dans un mariage... Sans compter que nous sommes de vieux -amis... et que, si vous n’aviez pas eu des intentions sur ma fille... -vous ne seriez pas venu, depuis dix ans, dîner, tous les dimanches, avec -nous... C’est évident... Donc, il faut vous marier tous les deux... et -le plus vite possible!... Je ne puis pas donner de dot à Rosalie, parce -que le commerce ne va pas... Mais je sais que vous n’êtes pas un homme -intéressé... Vous êtes un brave garçon... D’ailleurs, Rosalie a un -trousseau, un tas de choses utiles dans un ménage... - -Il parla longtemps... Je ne l’écoutais plus, et il se passait en moi des -choses violentes... - -A cette époque, j’étais vierge, vierge de corps... mais non de pensée. -Au cours de ma chétive et silencieuse jeunesse, j’avais connu les plus -terribles amours... Oui, dans ma petite chambre froide et toujours -solitaire, devant ma caisse et mes guichets, j’avais par la pensée, par -le cerveau, connu jusqu’aux suprêmes exaltations de la chair, tous les -mystères et toutes les secousses de l’amour... J’avais aimé plus que des -femmes, des symboles de beauté, de volupté et de magnifique débauche... -J’avais aimé les Vénus et les Dianes, et les vierges sublimes, et les -saintes martyres, et les princesses luxurieuses, et les sanglantes -reines... Tout ce que l’art, la légende et l’histoire avaient incarné -dans le marbre, dans le rêve et dans la vie, de créatures splendides, -tout ce qui, jadis, avait vécu d’une vie exceptionnelle, dans la passion -sublime et dans la sublime impudeur, je l’avais possédé réellement, -physiquement... Ma bouche s’était collée à toutes les nudités illustres, -et j’avais soulevé les voiles les plus pudiques, et les plus lourds -brocarts réservés aux caresses des rois... - -Et voilà que tout cela allait disparaître... et que sur tout cela -l’ombre de Rosalie, l’ombre grise et fétide de Rosalie allait -s’allonger... - -Le vieil ami de ma famille parlait toujours... Il parlait encore quand -ces dames rentrèrent... Alors il se leva, et il dit: - ---Vous ne savez pas!... Charles me demandait la main de Rosalie! Charles -n’est pas beau et ce n’est pas un aigle... mais je la lui ai donnée tout -de même... Est-ce vrai, Charles? - -J’aurais voulu crier, hurler... prendre une chaise et en asséner des -coups furieux sur le crâne de ces trois hideux personnages... Je -répondis: - ---C’est vrai!... - -Et prenant ma main qu’il mit dans celle de Rosalie, il dit encore: - ---Embrassez-vous, mes enfants! - -Durant cette horrible soirée de fiançailles, il ne fut question que du -«commerce qui ne va pas». En vain j’essayai de rappeler à moi les -visages glorieux, les bouches voluptueuses, les corps de beauté de mes -amantes... Elles avaient disparu, et c’étaient le visage gris, la bouche -grise, le corps effacé de Rosalie, qui les remplaçaient à jamais!... - -Mon mariage fut quelque chose d’une ironie merveilleuse et, quand il -m’arrive parfois d’y reporter mes souvenirs déjà lointains, c’est -toujours avec une vive gaieté. Cette gaieté, souvent, je me la reproche -comme un sentiment bas et indigne de moi... Mais je n’en suis pas le -maître. Je sens tout ce que cette gaieté grinçante a de cruel pour ma -femme, pour son pauvre visage d’alors, pour sa pauvre intelligence, et -que si elle est la créature imparfaite, inachevée, ridicule qu’elle est, -ce ne fut pas de sa faute... Née de ces larves visqueuses, dans ce -milieu rabaissant et borné, où ne passaient que des caricatures -d’humanité et des déformations de la vie, comment aurait-elle pu être -autre qu’elle n’était? Est-ce que du chardon qui pousse entre les -pierres peut sortir une belle rose éclose et nourrie dans les terreaux -gras et chauds?... Et puis, est-ce que le chardon n’a pas une beauté, -une beauté plus forte que la rose, et plus émouvante et plus tragique? - -Je conviens qu’il eût été plus généreux à moi, et non seulement -généreux, mais d’un sens artiste et humain, d’éprouver de la pitié -envers Rosalie, et par la pitié de l’amour, au lieu de m’exciter contre -elle à de vulgaires et méchantes moqueries... Car, pour les âmes hautes, -rien n’est plus touchant, rien n’est plus sacré que les êtres qu’on -appelle ridicules. On devrait les respecter et les plaindre comme on -respecte les aveugles et comme on plaint les infirmes... Hélas! qui donc -plaint les infirmes?... Les bossus, par exemple, ne sont-ils pas l’objet -des rires de tout le monde?... Ah! je me demande aussi si je n’ai pas -gaspillé, en cette pauvre bonne mentale qu’était ma femme, si je n’ai -pas gaspillé, bêtement, d’immenses trésors de joie esthétique et -d’amour!... - -Naturellement, lorsqu’ils apprirent mon mariage, mes parents accoururent -de leur province, fort agités et troublés. Ils ne le trouvaient pas à -leur gré, ayant, paraît-il, rêvé pour moi «un établissement meilleur et -conforme à notre situation sociale»... Même, ils s’indignèrent et -m’accablèrent de reproches. - ---A ton âge... caissier dans une bonne maison et de l’avenir devant -toi... tu vas t’embarrasser d’une petite pimbêche, sotte et laide, et -qui n’a pas le sou, comme Rosalie! Mais c’est de la folie!... Et -comment?... Et pourquoi?... - -A toutes leurs questions, je répondais: - ---Je ne sais pas. - -Et ils ne pouvaient point me tirer autre chose. - -Ah! les soirées mémorables et pénibles, et comiques aussi qui, chaque -fois, menacèrent de se terminer par une brouille générale, entre tous -ces vieux amis, dont l’intérêt crispait les âmes féroces!... Oh! les -discussions aigres, sournoises et colères, toujours les mêmes, où il -était attesté, d’une part, que le commerce n’allait pas et que je -n’étais pas un aigle... d’autre part qu’on n’avait jamais vu, chez les -parents qui mariaient leur fille, une telle ladrerie!... Car les vieux -amis, en dépit de toutes les récriminations, persistaient à ne pas -vouloir donner de dot à leur fille... mieux que cela, ils entendaient -garder le piano, acheté par Rosalie, sur ses petites économies de jeune -fille... - ---Et comment voulez-vous que je démeuble mon salon?... criait le père... -Qu’est-ce que je mettrais dans mon salon, à la place du piano?... - -Et ma mère répliquait: - ---Le piano ne vous appartient pas... Il est à Rosalie... - ---Rien, ici, n’est à Rosalie... - ---Vous n’allez pas dépouiller Rosalie, au moment où elle entre en -ménage!... - -Le père s’obstinait: - ---Il n’est pas juste de dire que le piano appartienne à Rosalie, tout -entier... Nous avons mis cent cinquante francs, de notre argent, à -nous!... Nous avons une part... Il ne sortira pas d’ici. - ---C’est honteux!... Une telle avarice, ça n’a pas de nom!... Vous êtes -un mauvais père!... Et tout cela, je vous demande un peu, pour un -piano!... - ---Mais mon salon?... Alors quoi?... ça ne sera plus un salon! - ---Hé! je me fiche un peu de votre salon!... Je ne pense qu’à ce qui est -juste et au bonheur de ces enfants... - -Et cela finissait par une crise de larmes, par une crise de nerfs, dans -laquelle la pauvre Rosalie sanglotait, et pleurait de sa voix blanche: - ---Mon piano!... Il est à moi!... Je l’ai payé... Je veux mon piano! - -C’était ma mère qui, toujours, menait le débat... Elle était tout d’une -pièce, hargneuse, tyrannique, et très violente. Jamais, en aucun cas, -elle n’admettait la contradiction... Mon père, lui, hochait la tête, -approuvait silencieusement par de petits gestes courts et vifs, comme -s’il attrapait, au passage, des vols de mouches... C’était un excellent -homme et qui n’avait sur n’importe quoi et sur n’importe qui, aucune -espèce d’idées... Jamais il ne se fût permis d’aller à l’encontre d’une -opinion ou d’un désir exprimé par sa femme qui se chargeait de tout, -dans sa maison, même de la besogne et des attributions qui incombent aux -hommes. Cela, d’ailleurs, satisfaisait pleinement son inertie physique -et mentale, et aussi sa peur des responsabilités. - -Un jour, durant ces préliminaires interminables qui donnèrent à mon -mariage de si beaux présages d’union et de bonheur, un jour qu’ils -étaient, elle, à bout d’arguments, lui, à bout de gestes approbatifs, ma -mère se tournant vers moi, s’écria: - ---Et toi?... Pourquoi ne dis-tu rien?... Mais dis donc quelque chose!... -Tu es là comme une borne!... C’est tout ton avenir qui s’engage, c’est -toute ta vie qui se discute!... Et tu ne dis rien!... Et tu n’oses pas -ouvrir la bouche!... Et tu n’es même pas à la conversation!... Et tu -nous regardes comme des curiosités!... Voyons, dis quelque chose!... - -Je ne savais que dire... Tout cela m’écœurait profondément... Je -répondis: - ---Ça m’est égal! Tout m’est égal! - ---Tais-toi, alors! fit ma mère. - -Enfin, au bout d’un mois, elle finit par arracher aux vieux amis, outre -le trousseau, une somme de cinq mille francs, et le piano. Et j’entends -encore le père de Rosalie balbutier, dans une affreuse grimace, et d’une -voix de vaincu... - ---Vous me saignez aux quatre membres... Et qu’est-ce que je ferai de mon -salon, désormais? Ça n’est pas bien, pour de vieux amis, de nous prendre -ainsi à la gorge!... surtout quand vous savez que le commerce ne va -pas!... - -Je passe sur la cérémonie du mariage, sur la toilette blanche et sur le -voile blanc, et la figure si pauvre, si grise, si effacée de Rosalie, -dans le nuage nuptial... Et je passe aussi, sur le landau et le repas -dans une gargote de la banlieue!... Ce fut simplement hideux. - -Et j’arrive au moment où, pénétrant dans la chambre qui nous avait été -préparée, je l’aperçus, couchée dans un lit, et sa tête--oh! sa tête -anxieuse et rêche à la fois--sortant hors des draps!... - -J’avais apporté un volume qui, d’ailleurs, ne me quittait jamais... -C’étaient les _Pensées_, de Pascal. Je déposai le volume sur la table de -nuit, et, après m’être déshabillé, je me glissai, à mon tour, dans le -lit, près de Rosalie... - -Rosalie, n’avait pas bougé. Elle ne me regardait pas... elle ne -regardait rien. Elle tremblait un peu, et ses lèvres avaient un petit -mouvement bizarre, comme en ont les moutons qui ruminent... - ---Rosalie lui dis-je... savez-vous ce que c’est que l’amour? - ---Non!... je ne sais pas!... bégaya-t-elle. - ---Alors, Rosalie, je vous l’apprendrai. Et quand vous connaîtrez ce que -c’est que l’amour, vous verrez que c’est une chose bien monotone, bien -ennuyeuse, et, parfois une bien sale chose... Mais auparavant, -laissez-moi vous lire quelques pages de Pascal... C’est un auteur -admirable, plein de beautés effrayantes, et que vous ne comprendrez -jamais... - -Je me mis à lire. Durant plus d’une heure, je continuai de lire, -m’interrompant seulement pour regarder Rosalie et voir l’impression que -cette lecture faisait sur son âme... Elle avait ses pauvres cheveux -ternes relevés et noués par un petit ruban bleu sur le sommet de son -crâne... Oh! ce petit ruban bleu, qu’il était mélancolique!... Une fois, -je vis les coques maladroites de ce ruban s’agiter comme mues par des -soubresauts nerveux... Une fois, je vis les yeux de Rosalie se mouiller -de larmes silencieuses... Une fois, je vis que Rosalie était endormie, -la bouche ouverte, et soufflant une odeur fade... une odeur de -pourriture!... Alors, je fermai le livre... Et, moi aussi, je -m’endormis! - -Telle fut la première nuit de nos noces!... - -Je crois que j’aurais pu aimer ma femme, et je crois aussi que ma femme -eût pu m’aimer... Elle n’était pas méchante, elle ne pouvait pas être -méchante, puisqu’elle n’était rien. Elle pouvait être tout, de la -passion, de la beauté, du rêve... Il fallait la faire naître à l’amour, -voilà tout! C’était une pauvre créature embryonnaire, à peine formée, à -peine vivante, et qui, toujours, avait dormi dans les limbes de la -création!... Que ne l’ai-je réveillée? Que ne lui ai-je ouvert les yeux -aux splendeurs de la vie? Le pouvais-je?... Oui, j’ai aujourd’hui cette -impression et ce remords que je le pouvais. Je le pouvais, car la vie -était en moi, avec tous ses tumultes, et toutes ses flammes et toutes -ses passions... Il n’était pas même besoin que je lui parlasse. On ne -parle pas seulement par la voix; on parle par le regard, par le geste et -par la caresse. Il m’était facile de la prendre, dans mes mains, argile -informe, et de la pétrir et de la modeler jusqu’à ce que l’argile devînt -de la chair... du sang... de la pensée. Jamais son esprit, jamais son -cœur n’avaient été mis en face d’une beauté et d’une émotion. Je devais -lui donner mon esprit, et mon cœur, je devais la recevoir dans mon -esprit et dans mon cœur, comme dans un palais plein de musiques, de -danses, de fêtes et de fleurs!... Et je l’en ai chassée! - -Et pourtant, elle avait pleuré! La nuit de notre mariage, si petite, si -pauvre, si douloureusement pauvre, avec sa face grise et son petit ruban -bleu qui nouait ses cheveux de vieille, elle avait pleuré!... C’est donc -qu’il y avait en elle une source de sensibilité, de souffrance, -d’amour!... - -Pourquoi ne les ai-je pas bues, ces larmes qui n’étaient pas des larmes -de rage et de dépit, mais des larmes de tendresse, j’en suis sûr, des -larmes d’imploration silencieuse?... Pourquoi ce corps triste, cette -chair grenue, qu’un peu de pitié, qu’un peu de joie, qu’un peu de -confiance eût transfigurées, pourquoi ne les ai-je pas attirées et -retenues contre mon corps et contre ma chair?... Et pourquoi ne l’ai-je -pas saisie dans mes bras en lui disant: - ---Mais non, tu n’es pas une femme effacée et grise, mais non, tu n’es -pas laide, mais non, tu n’es pas une larve humaine, puisque tu -pleures!... La souffrance et la joie, et la volupté, ont des pouvoirs -magiques sur les êtres les plus dénués et les choses les plus -repoussantes, et elles les transforment en beautés... C’est comme le -soleil qui met de l’or sur les pires cailloux du chemin et qui change, -en manteau de pourpre, les haillons sordides du mendiant!... Vois -l’eau!... Est-ce que l’eau, l’eau des fleuves et des lacs, et l’eau des -petites sources, sous les branches retombantes, est belle par elle-même, -par elle seule?... Elle n’est belle que par la lumière, par les frissons -et les formes mouvantes de la lumière qu’elle reflète... Tu es, chère -âme, une eau qui n’a rien reflété encore... Et voici, enfin, la lumière, -je te donne enfin la lumière!... - -La vérité est que j’aurais bien voulu lui dire tout cela... Je ne le -pus... Je vous jure que, depuis qu’elle avait pleuré, je me sentais pour -elle une immense pitié. Il me fut impossible de la lui exprimer... Je -suis atteint d’une impuissance singulière... Il se passe en moi des -choses extraordinaires et tumultueuses, et je suis en état permanent de -création... J’éprouve les sensations les plus fortes et les plus -violents enthousiasmes... Il y a des moments où il me semble que je suis -soulevé de terre, et que j’atteins aux cimes éblouissantes de -l’absolu... Mais tout cela qui bouillonne en moi, demeure en moi, caché -en moi, et n’apparaît pas sur ma face et ne franchit jamais l’abîme de -silence qu’est ma bouche. - -Je ne dis donc rien à Rosalie... je ne lui dis jamais rien! - -Nous ne parlions pas. - -Un soir, pourtant, je lui parlai. C’était quinze jours après notre -mariage. Je rentrais, comme de coutume, de mon travail. Et je trouvai -Rosalie un peu pâle, assise dans sa chambre et qui pleurait. - ---Pourquoi pleures-tu? lui demandai-je... Est-ce qu’on t’a fait de la -peine? - ---Non! - ---Est-ce que tu es malade? - ---Non! - ---Alors, pourquoi pleurer?... - -Et, tout à coup, se levant, elle se jeta dans mes bras, secouée par ses -sanglots, comme par une grande fièvre, et elle me dit: - ---Oh! mon petit homme!... mon petit homme!... mon petit homme!... - -Je fus très ému, et vraiment, à cette seconde, Rosalie resplendissait. -Il y avait dans ses yeux une flamme nouvelle et ardente; la peau de son -visage rayonnait; ses cheveux brillaient, une chaleur de vie intense -s’échappait, comme d’un foyer, de son corps, qui se collait au mien. - ---Allons! allons! lui dis-je, en la forçant à se rasseoir, il ne faut -pas pleurer, il ne faut jamais pleurer. Et jamais il ne faut m’appeler -votre petit homme. Je ne suis pas un petit homme... - -Elle sanglota longtemps. Et elle s’écriait, entre des spasmes: - ---Je suis trop malheureuse... Non, je suis trop malheureuse! - -Doucement, je lui demandai: - ---Pourquoi êtes-vous malheureuse... Il vous manque donc quelque -chose?... - -Et elle répondit! - ---Oui! Il me manque quelque chose... Il me manque quelque chose dans la -tête, dans le cœur, dans les bras... partout!... Oui, il me manque -d’être vivante, je vous assure... Et cette vie à laquelle j’aspire, -cette vie, vous ne voulez pas me la donner!... Je serai donc toujours -morte? - ---Allons!... Allons!... lui dis-je... Calmez-vous!... Il est temps que -nous dînions!... - -C’est à partir de ce moment que Rosalie prit vraiment possession de -notre ménage... Au lieu de rester calme et silencieuse, peu à peu, elle -devint glapissante et aigre. Elle m’enleva tous mes droits d’homme dans -la maison, me dépouilla de toute espèce d’autorité. Puis, bientôt, comme -je ne résistais pas, heureux dans le fond d’esquiver les -responsabilités, elle ne m’adressa plus la parole que pour me couvrir, -me harceler de reproches que je ne méritais d’ailleurs pas... J’étais la -cause de tout ce qui arrivait de fâcheux, la cause de la pluie, de la -boue, de l’omnibus qu’elle avait raté, du petit bibelot qu’elle avait -cassé, des incessantes disputes avec la femme de ménage. Et j’avais -toujours à mes trousses, comme un roquet rageur, sa voix, sa voix -colère, sa voix qui ne cessait pas une minute de m’envoyer avec les -reproches habituels, toutes les variétés d’insultes domestiques... - -Enfin, elle décida qu’elle aurait l’argent, comme elle avait déjà toutes -les clefs, même celle de mon armoire à linge et de mon bureau. Et, tous -les matins, pour me faire sentir mon servage, c’est elle qui me -distribua les douze sous de mon omnibus... - -Que m’importait d’entendre sa voix? Je ne l’écoutais pas. Que -m’importait de n’avoir pas d’argent? Je n’avais aucun besoin, aucun vice -antérieur, pas même le goût de la charité!... L’argent me dégoûtait. A -force de manier l’or et les billets de ma caisse, j’en étais venu à le -haïr. Il ne me représentait que de sales visages, de sales choses, des -crimes! - -Ma vie n’était ni dans ma maison, ni dans ma femme, ni dans l’argent; ma -vie était ailleurs: elle était en moi! - -Mon temps était donc partagé entre ma maison et mon bureau. - -Ma maison!... - -En dépit des taquineries et des irascibilités, de jour en jour plus -agressives, de ma femme, je ne me sentais pas malheureux dans ma maison. -Doué d’une puissance considérable d’abstraction, j’étais parvenu très -vite à m’abstraire, non seulement de sa présence morale, mais encore--et -c’était l’important--de sa présence matérielle. Les gens qui habitent -près d’une gare s’accoutument rapidement à ne plus entendre les sifflets -et les roulements des trains... C’est ce qui m’advint, pour ma femme. -Elle avait beau être laide, je ne la voyais plus; elle avait beau glapir -ses reproches éternels avec une voix aigre et perçante, je ne -l’entendais plus. A force de volonté, je m’étais créé une vie intérieure -si fortement close aux contingences du ménage, et aux extériorités de la -vie, que je vivais comme si Rosalie n’eût pas été là, sans cesse près de -moi. Il m’arriva même, habitant la même chambre qu’elle, et couchant -dans le même lit, d’oublier totalement que je fusse marié, et de -reprendre mes rêves d’autrefois... Les princesses aux lourdes robes de -brocart, les vierges pâles dévorées d’amour mystique, les courtisanes -aux cheveux d’or, à la peau peinte, toutes revinrent me visiter, plus -splendides, plus hardies, plus savantes en caresses, et je m’embellis à -nouveau de les aimer, selon leur chair et selon leur âme, éperdument! - -Croyez aussi que je ne négligeais pas mon esprit, au bénéfice de mes -sensualités. Bien au contraire, je le cultivais avec soin... Après le -dîner, toujours silencieux de ma part et souvent bruyant de la part de -ma femme, nous passions dans une petite pièce, ridiculement meublée qui -nous servait de salon. C’est là qu’avait été transporté le piano, le -piano fameux si disputé lors de notre contrat de mariage. Il y avait -aussi, sur la cheminée, une pendule, en bronze doré, qui représentait -les Adieux de Marie Stuart, sous un globe! Mais rien, ni la jardinière -en bois rustique, ni les chromolithographies qui ornaient les murs, ne -m’était une offense ou un agacement... Ma femme s’installait, devant un -petit bureau, en faux bois de rose, où elle faisait ses comptes de la -journée; ou bien elle raccommodait, avec une patiente vertu, d’ignobles -chaussettes et de sales torchons. Moi, je m’étalais sur l’unique -fauteuil--un fauteuil Voltaire recouvert de reps grenat,--et, les bras -sur les accoudoirs, les jambes écartées, les yeux fixés au plafond, je -pensais. Oui, en vérité, je pensais! Dédaignant les vaines éruditions, -je créais des formes spirituelles, j’échafaudais les plus audacieuses -philosophies, et bien des fois j’obligeai l’histoire, la science, les -littératures, les morales, les religions et les cosmogonies, à repasser -dans des matrices vierges... Quand je serai arrivé au chapitre de mes -idées et opinions, vous verrez tout ce que j’ai détruit, tout ce que -j’ai reconstruit... c’est quelque chose d’effrayant et qui m’étonne -souvent. - -Quelquefois, ma femme--je continue à lui donner ce nom,--s’irritait de -ce silence que troublaient seulement, de temps en temps, les bruits de -la rue, un fiacre qui passait, une boutique qui se fermait, et la trompe -lointaine d’un tramway. Et, tout d’un coup, fermant avec colère son -bureau, ou jetant d’un geste rageur son ouvrage dans le panier, elle -s’écriait: - ---Est-ce une vie?... Non... non... J’en ai assez à la fin!... Ça -m’étouffe!... avoir un mari étalé comme un veau dans un fauteuil... et -qui ne parle jamais!... Mais si tu étais impuissant, si tu étais -incapable de faire une caresse à une femme, il fallait le dire! Je ne -puis plus!... je ne puis plus!... - -Et comme je ne répondais pas: - ---Mais dis donc quelque chose!... n’importe quoi! ah misérable!... Il -n’a même pas l’air de m’entendre!... Et ne jamais sortir... être -toujours en prison, comme une criminelle!... Voyons: depuis que nous -sommes mariés, qu’as-tu fait pour moi?... Que suis-je ici?... Pas même -ta domestique... Quelque chose de moins qu’une chienne!... une -domestique, on lui parle... une chienne, on la caresse!... Toi... ah! -toi... mais dis donc un mot... mets-toi en colère... que j’entende ta -voix!... Rien! Rien!... - -Alors, elle marchait dans la petite pièce, bousculant les meubles: - ---Non... non... ça n’est pas possible de s’ennuyer comme ça!... Je -m’ennuie... je m’ennuie... je m’ennuie!... Et je sens qu’à force de -m’ennuyer, tu me feras commettre un crime. - -Et elle retombait, accablée, sur sa chaise. - -Moi, sans remuer ni mes bras, ni mes jambes, ni mes yeux toujours fixés -au plafond, je répondais, parfois, d’une voix lente: - ---Vous vous ennuyez, Rosalie?... C’est de votre faute, et non de la -mienne. Je n’y puis rien... Moi, je ne m’ennuie jamais, parce que je -porte le monde en moi... parce que j’ai tout en moi!... Vous, vous -n’avez rien en vous... que vous-même... Il n’est pas étonnant que vous -vous ennuyiez!... Mais faites comme je fais... Remontez les siècles et -bousculez l’histoire... Appelez à vous l’amour, le rêve, la beauté, le -bonheur... Et vous ne vous ennuierez plus!... - -Dans ces moments-là, ses contours effacés devenaient durs... elle avait, -au coin de la bouche, aux pommettes, sous les paupières, des accents -crispés, des angles vifs, des coups de crayon noirs; et sa peau grise se -tachait de plaques rougeâtres... Elle ne disait plus rien, parce qu’elle -avait trop de choses à dire, parce que les mots soulevaient sa poitrine -plate, s’engageaient pêle-mêle, en troupes désordonnées, dans sa gorge, -et fermaient l’orifice de ses lèvres de leurs masses agglutinées... Et -elle quittait le salon, en coup de vent, claquait les portes; et elle -s’enfermait dans sa cuisine où, jusqu’à minuit, elle épanchait sa colère -et ses rancunes en récurant furieusement ses casseroles... Puis, calmée, -elle revenait se coucher près de moi... près de moi qui, sur des draps -d’éclatante pourpre, sous des ciels de lit d’or, étreignais mes sublimes -amantes, avec des cris de volupté; et, souvent, jusqu’à l’aube, pauvre -petite loque de chair abandonnée, elle pleurait, pleurait, pleurait!... -Chose curieuse, rien de tout cela ne m’émouvait... Maintenant, je -n’éprouvais plus, en mon cœur, ce sentiment de remords et de triste -pitié qui, dans les premiers jours de notre mariage, m’avait, plusieurs -fois, porté vers elle!... - -Chaque dimanche, nous allions dîner chez les parents de Rosalie. Ils -étaient toujours les mêmes, stupides et vulgaires, et il n’y avait chez -eux de changé que le salon, où l’enlèvement du piano avait produit un -vide... Par amour-propre, sans doute, ma femme n’avait pas voulu confier -à son père, ni à sa mère, ce qui se passait chez nous... Ceux-ci la -croyaient heureuse, et ils disaient souvent: - ---On voit bien que c’est toi qui portes les culottes... D’ailleurs, -c’est juste, car ton mari n’est pas un aigle, et tout est ainsi pour le -mieux!... - -Toutes les semaines, la même scène se reproduisait. Le père, goguenard, -regardait le ventre, le pauvre ventre plat de sa fille, et il s’écriait: - ---Eh bien!... Quoi donc!... Ça ne s’arrondit pas encore! Ah! vous y -mettez le temps, sapristi!... - -Et comme Rosalie baissait les yeux: - ---Eh bien, quoi! expliquait-il... Il n’y a pas de honte!... Moi, avec ta -mère, le premier mois ça y était!... Mais ce n’est peut-être plus la -mode aujourd’hui!... Et, ma foi, après tout, ça vaut sans doute -mieux!... Dans le temps où nous sommes, les enfants, ça coûte cher à -élever... et ça ne donne guère de satisfaction!... Amusez-vous, -allez!... Amusez-vous!... - ---Et le commerce, beau-père? demandais-je pour donner un autre tour à la -conversation. - ---Le commerce? mon cher garçon, mais il ne va pas du tout... Jamais il -n’a été plus mal... Et comment voulez-vous que le commerce aille?... -Voilà encore qu’on vient de nommer un député socialiste à Pantin! - ---Et puis, appuyait la belle-mère d’un air méchant... il n’y a plus de -religion! Il n’y a plus de famille! - ---Parbleu!... Il n’y a plus rien de rien!... Et qu’est-ce que j’ai lu ce -matin dans mon journal?... Il paraît que l’Angleterre fait encore des -siennes!... Elle veut nous prendre je ne sais plus quoi... Est-ce -vrai?... Comme si son commerce n’allait pas, à l’Angleterre!... - -Et quand, pour la centième fois de la soirée, il avait été constaté que -«le commerce n’allait pas» qu’il ne pouvait pas aller... nous rentrions -chez nous... - -Dans la rue: - ---Tu vois!... me disait Rosalie... comme c’est flatteur de s’entendre -dire des choses pareilles par ses parents!... Mais toi, rien ne te -fait!... - -Nous attendions des heures au bureau de l’omnibus... Oh! ces visages, -dans l’omnibus!... ces visages mornes, tassés et roulant, dans -l’omnibus!... Et tout ce que contiennent de vide, tout ce que -contiennent de néant tragique, ces yeux, ces yeux, ces yeux!... - -On a pu voir à quel genre de créature humaine appartenait ma femme. Je -ne veux plus en parler, ni raconter les mille incidents fastidieux et -presque toujours les mêmes de notre existence conjugale, s’il m’est -permis d’appeler conjugale une existence qui le fut si peu. D’abord, -cela m’est pénible, car souvent, du fond de moi-même, il se lève un -grand remords; ensuite, cela me paraît tout à fait inutile. Pourtant, -avant de reléguer la figure de ma femme dans l’ombre étanche d’où elle -n’aurait jamais dû sortir, je voudrais dire deux mots d’un petit drame -qui vint rompre, un instant, la monotonie de notre si pauvre histoire. - -Ma belle-mère, qui était, du reste, de vie chétive, tomba malade et -mourut. - -Elle mourut juste au moment où l’on se décidait à appeler le médecin. - ---Ce n’est rien!... disait-elle. C’est une indigestion... J’ai sur -l’estomac comme une boule... Ce n’est rien! - -A quoi mon beau-père ajoutait, en manière d’explication rassurante: - ---Ce sont les haricots de l’autre jour... Moi aussi, je me suis senti -tout chose après en avoir mangé... Mais ça n’est rien! - -On fit boire beaucoup d’eau de mélisse à la malade et, sur le conseil -d’une voisine qui était sage-femme, on lui administra quelques -cuillerées d’huile de ricin. Et, comme son état empirait: - ---Ça n’est rien!... disait-elle en nous regardant d’un regard un peu -effrayé... Ça n’est rien... Je sens que c’est une boule... là... -N’est-ce-pas que ça n’est rien? - ---Mais non!... Mais non!... affirmais-je... - ---Mais non!... Mais non!... répétait le beau-père avec assurance... Ça -n’est rien!... Parbleu! ça se voit que ça n’est rien!... Il faut qu’ils -passent, voilà tout!... - -Un soir--c’était un samedi, je me souviens--le visage de ma belle-mère -s’altéra tout à coup... Ses narines se pincèrent affreusement... -L’ossature s’accusa, creusant des trous noirs sous les yeux et dans les -joues... Son regard, qui, déjà, ne voyait plus les mêmes choses que -nous, devint trouble et vitreux... Elle respirait avec peine, avec -effort... Sur son front qui se bronzait la sueur roulait en grosses -gouttes glacées... Et semblant ne plus nous reconnaître, elle balbutiait -péniblement: - ---Ça... n’est rien... Partons... pour... la... campagne... pour... la... -camp... - -Elle ne put achever. - ---Comme c’est long à passer!... observait le beau-père, dont le calme et -la confiance persistaient. Moi, ça m’est arrivé, une fois, avec des -escargots!... Ça n’est rien... - -Il estima qu’elle devait prendre du rhum, qui est un remède souverain -pour les indigestions... - ---Quand elle aura pris du rhum, ce sera fini! - -Moi, je voyais la mort près d’elle. Moi, je sentais la mort sur elle... - ---Elle est très mal!... dis-je gravement. Appelez vite un médecin! - ---Mais non! mais non! s’obstina le beau-père. Et pourquoi un médecin? Un -médecin l’effrayerait... Si elle était si mal que vous le dites, elle le -saurait mieux que nous, bien sûr!... Ça n’est rien!... - -Quand elle commença de râler, il commença, enfin, de s’inquiéter. - ---Je crois, en effet, dit-il, qu’elle ne va pas très bien... Elle a une -drôle de mine... C’est curieux, tout de même, comme des haricots qui ne -passent pas font du ravage! - -Les haricots ne passèrent pas... Ce fut la belle-mère qui passa... Elle -passa dans un petit cri rauque, sans convulsions, presque sans remuer... -Ses doigts, seuls, grattèrent un peu la toile des draps... C’était fini! - -Quand il eut été constaté qu’elle était bien morte, le beau-père -s’écria: - ---Ah!... par exemple!... C’est trop fort!... C’est trop fort!... Mourir -d’une indigestion!... pour des haricots qui ne passent pas! Ces -choses-là n’arrivent qu’à moi!... Pauvre Héloïse!... - -Et il s’écroula dans un fauteuil, comme une masse, en proie à une -douleur profonde et à un non moins profond étonnement, répétant d’une -voix hachée: - ---Jamais je ne croirai ça... jamais... je ne croirai ça!... Une -indigestion de haricots!... C’est trop fort!... Est-ce que vraiment elle -est morte?... Ça n’est pas possible!... - -Dieu sait que la pauvre créature m’était quelque chose de très -indifférent... Je ne jouissais même plus de ses ridicules... je ne -m’amusais même plus de la caricature humaine qu’elle n’avait cessé -d’être durant toute sa vie. Elle avait toujours été pour moi d’une -inexistence si totale que, bien des fois, en évoquant sa mort possible, -je n’avais éprouvé aucune émotion, de quelque nature que ce fût... Peu -m’importait, véritablement, qu’elle fût morte ou vivante, car il me -semblait qu’elle était morte depuis des siècles! - -Et voilà que, dès qu’elle eut exhalé son dernier souffle, je me sentis -pris d’un grand chagrin et d’un grand remords, chagrin de l’avoir -perdue, remords de ne l’avoir pas aimée! Est-ce une chose mystérieuse et -stupide que la mort!... Pourquoi l’aurais-je aimée?... Et pourquoi -l’aimais-je, maintenant?... Son visage immobile et qui était devenu tout -petit en se refroidissant, ses yeux fermés, ses mains maigres allongées -sur le drap, toute cette chose si insupportablement funèbre, si -inexplicablement douloureuse qu’est un cadavre, même un cadavre de chien -ou de rat, oui, tout cela qui allait bientôt se diluer, tout cela fit -que j’eus le cœur serré, comme si je venais de perdre quelqu’un de très -cher et de très beau... Sans savoir pourquoi, sans chercher à raisonner -cette impression soudaine, rien que parce qu’elle n’était plus, parce -qu’elle ne remuait plus, je découvris, en elle, d’émouvantes vertus et -des beautés prodigieuses... Et je pleurai sur elle, je pleurai -abondamment... Et, en pleurant sur elle, je pleurai sur moi, qui ne la -verrais plus, je pleurai sur ma femme et sur mon beau-père, et sur la -voisine qui était venue faire la toilette de la morte, et je pleurai -aussi sur la chambre et sur les meubles de la chambre, et sur la vie et -sur tout, et sur rien! - -Je revois le lamentable salon où, tous les trois, tantôt vautrés sur les -meubles et tantôt jetés dans les bras l’un de l’autre par de brusques -tendresses, nous passâmes le reste de la nuit à pleurer et à chanter sur -les modes les plus tristes, les extraordinaires vertus de la morte. - ---Pauvre Héloïse!... gémissait le beau-père. C’était une femme héroïque -et qu’on ne connaissait pas... Je n’étais rien sans elle... Et -maintenant qu’elle est partie, que vais-je devenir?... - ---Père, père!... sanglotait Rosalie. Petit père chéri!... Quel affreux -malheur! - ---Je n’ai plus que vous, mes enfants, je n’ai plus que vous!... Ah! vous -ne saviez pas ce qu’était Héloïse!... Elle avait un bon sens -merveilleux... Elle s’entendait au ménage comme pas une... et si -économe!... Et puis, elle était l’âme de ma maison de commerce! Je n’ai -plus de ménage, plus de maison de commerce, plus rien, plus rien... Je -n’ai plus que vous!... - ---Et quelle belle-mère c’était pour moi!... m’exclamais-je. Quel trésor -de tendresse! Comme elle nous soutenait! Comme elle renforçait notre -union de ses chers conseils!... C’est horrible!... horrible!... - ---Elle était si généreuse!... si dévouée!... - ---Si intelligente!... - ---Elle était si belle!... - ---Elle avait tant d’esprit! - ---Elle ne pensait qu’aux autres!... Elle s’oubliait toujours!... Et si -bonne aux pauvres! - ---Une sainte!... - ---Mieux qu’une sainte: une femme! - ---Ah! mon Dieu!... - -Nous disions tout cela sans rire, avec des exaltations, des -enthousiasmes sincères dont le comique me paraît, aujourd’hui, d’une -irrésistible gaieté, d’une folie à la fois macabre et singulièrement -exhilarante... - -Et ce qui fut plus comique encore, ce fut quand, après l’enterrement de -l’admirable, héroïque, intelligente, généreuse et dévouée belle-mère, ma -femme et moi nous rentrâmes dans notre appartement, changés tous les -deux, et meilleurs, et sublimes, oui, en vérité, sublimes. - ---Ah! mon cher petit mari, s’écria ma femme, maintenant il faut nous -aimer... C’est si peu de chose que la vie! - ---Oui! oui! ma chère petite femme... Aimons-nous... aimons-nous... -serrons-nous l’un contre l’autre! - ---Ne nous disputons plus jamais... Soyons indulgents à nos faiblesses, à -nos défauts... La mort vient si vite!... - ---Nous nous aimerons toujours... - ---Nous ne nous quitterons plus jamais. - ---Nous sortirons toujours ensemble. - ---Oui! oui! oui... - ---Ah! vois-tu, on ne se comprend bien qu’au contact du malheur! - ---Aimons-nous... aimons-nous... - -Ce furent des serments solennels. Notre douleur s’adoucissait de tant -d’extases! Je trouvais ma femme divinement belle, tant l’amour la -transfigurait!... - -Deux jours après, je reprenais ma place sur le fauteuil Voltaire du -salon; ma femme reprenait sa place devant le petit bureau en faux bois -de rose. Et elle m’injuriait d’une voix plus aigre encore -qu’autrefois... Et, plus inerte, plus silencieux, plus lointain que -jamais, je ne l’écoutais pas. - -Je ne l’écoutais plus!... - -Avant de poursuivre mon récit, je voudrais remonter en arrière, dans mon -enfance. Je n’ai pas la prétention de penser que ma vie ait quelque -intérêt historique ou autre. Et ce n’est pas par orgueil que j’écris ces -souvenirs. Mais je crois que toute vie, même celle d’un être anonyme et -obscur comme je fus, a toujours, pour celui qui sait lire, un intérêt -humain. - -Je suis né dans une petite ville de Normandie, sale et triste. Mes -parents, qui étaient marchands de bois, ne s’occupèrent pas de mon -éducation. Ils m’avaient créé sans joie; ils m’élevèrent sans amour. Je -crois avoir dit qu’au point de vue intellectuel et moral, c’étaient de -pauvres diables. Je ne parlerai pas de mon père, qui était un être -faible, et sans autorité dans la maison. D’ailleurs, je le vis très peu. -Il partait le matin dès l’aube, courant les sentes et les adjudications -de bois, et ne rentrait que le soir, souvent fort tard. Je ne connus, -pour ainsi dire, que ma mère. Elle ne m’aimait pas; du moins elle -semblait ne pas m’aimer. Elle n’avait jamais pour moi que des paroles -aigres; et des paroles elle passait facilement aux taloches. C’était une -petite femme sèche et très nerveuse qui ne pouvait supporter l’agitation -d’un enfant. Elle m’obligea au silence et à la solitude. Dès que je -faisais mine de parler, elle me fermait la bouche par ces mots prononcés -d’une voix coupante: «Un enfant ne doit jamais parler». De très bonne -heure, j’appris à vivre en moi, à parler en moi, à jouer en moi. Et -j’avoue que ce ne me fut pas très douloureux. C’est à cette enfance -silencieuse que je dois d’avoir acquis cette puissance de pensée -intérieure, cette faculté de rêve, qui m’a permis de vivre, et de vivre -souvent des vies merveilleuses. - -Mon père gagnait péniblement l’existence du ménage. Il ne faisait pas, -comme on dit, de très bonnes affaires; il en faisait même souvent de -mauvaises. Et c’était entre ma mère et lui des disputes continuelles, -dans lesquelles il s’avouait, tout de suite, vaincu. Quand il rentrait -de ses longues courses, transi de froid et la faim au ventre, il -commençait par recevoir sur le dos une grêle de reproches, bien avant -qu’il eût rien dit. - ---Qu’est-ce que tu as encore fait aujourd’hui?... Tu t’es encore fait -mettre dedans, bien sûr!... - ---Mais, ma bonne, mais, ma bonne... - ---Il n’y a pas de ma bonne!... C’est dégoûtant d’avoir un mari si -bête!... un homme stupide qui ne sait qu’apporter la misère dans son -ménage. Et le petit? que veux-tu que nous en fassions du petit? Je n’ai -même pas pu lui acheter une paire de chaussures! Quand on est un idiot, -on n’a pas d’enfant!... - ---Mais, ma bonne... - ---On n’a pas d’enfant! C’est une honte, te dis-je! - -Ces scènes se reproduisaient presque tous les soirs. Mais mon père en -avait acquis l’habitude. Elles glissaient sur lui comme les averses sur -un parapluie. Et, le dos rond, le visage indifférent, il se mettait à -table et dévorait silencieusement sa soupe. - -La plupart du temps, j’étais couché, lorsque mon père rentrait. Mais si, -par hasard, je ne l’étais pas, c’était même chose pour moi, car il ne -m’adressait pas la parole, dans la crainte de déplaire à sa femme. Et il -m’embrassait, pour la forme, d’une bouche que je sentais indifférente et -lasse. Souvent il ne m’embrassait même pas. Ah! je le vois toujours avec -sa grosse figure humble et servile et sa barbe malpropre, et sa toque, -et sa peau de chèvre, qui lui donnaient l’air d’une grosse bête -débonnaire et domestique!... - -Ce fut ma mère qui me donna mes premières leçons... Elle avait la -prétention de m’apprendre à lire et à écrire. Vous pensez avec quel -succès! Vous voyez d’ici quel maître calme et patient j’avais en elle. -Elle voulait que j’eusse répondu à ses questions avant qu’elle ne les -eût formulées... Elle ne souffrait pas que je réfléchisse un seul -instant. Aussi, au bout de huit jours, après m’avoir administré sur les -joues force gifles, et sur les doigts force coups de règle, elle déclara -que j’étais trop bête pour apprendre quoi que ce soit. - ---C’est son père tout craché! répétait-elle... On n’en tirera jamais -rien!... - -Elle décida pourtant qu’on m’enverrait à l’école primaire chez les -Frères. Là, je me montrai un élève studieux, rangé, intelligent, de quoi -ma mère ne voulait pas convenir. Lorsqu’on lui parlait de moi avec -éloges, elle s’emportait. - ---Qu’est-ce que vous me dites?... s’écriait-elle... C’est un enfant -indécrottable, on n’en peut rien tirer... C’est son père tout craché! - -Il y avait, dans la petite ville que nous habitions, une sorte de petit -collège communal, et dans ce petit collège, une sorte de petit -professeur qu’on appelait «Monsieur Narcisse». Ce Monsieur Narcisse -venait souvent chez nous. C’était un petit brun, timide et prétentieux, -d’une assez jolie figure et que ma mère prenait plaisir à recevoir. -J’avais remarqué que Monsieur Narcisse était le seul être au monde -envers qui ma mère se montrât douce et affectueuse. Elle le regardait -avec admiration, et même avec quelque chose de plus que de l’admiration. -Sa voix, quand elle lui parlait, devenait subitement pleine de -tendresse. Cela m’étonnait et, bien que je ne susse pas pourquoi, cela -me gênait infiniment. Je ne voyais jamais venir Monsieur Narcisse chez -nous sans une sorte de peine et presque sans une sorte de honte. Je ne -cherchais pas à expliquer ce sentiment. Je le subissais avec une étrange -violence. Monsieur Narcisse me tapotait la joue avec amabilité; -quelquefois, il me prenait sur ses genoux et m’embrassait avec de -gentilles paroles. Mais, chose curieuse, je sentais très bien que ces -paroles gentilles et ces caresses n’étaient pas pour moi. D’ailleurs, -lorsqu’il était là, je ne restais jamais longtemps, et ma mère ne -tardait pas à me dire: - ---Allons, mon petit Georges, va jouer dans ta chambre. - -Un jour, Monsieur Narcisse me dit: - ---Est-ce que vous seriez content, mon petit Georges, si je vous -apprenais le latin et le grec? - ---Il ne faut pas vous donner cette peine, répliqua ma mère en roulant -des yeux humides de joie... Georges n’est pas un enfant comme les -autres. Il n’apprendra jamais rien... C’est son père tout craché! - ---Mais non, je vous assure, insista Monsieur Narcisse. Moi, je m’en -charge. Je pourrais venir deux fois par jour... le matin, avant la -classe... et après midi... Est-ce que cela vous plairait? - ---Mon Dieu!... comme vous êtes bon!... s’écria ma mère... Mais quelle -charge ce serait pour vous! - ---Elle me serait très douce, je vous le jure!... - ---Vous êtes trop bon, Monsieur Narcisse... vous êtes... en vérité... - -Ma mère ne put pas achever, tant elle était émue. Et il y avait dans ses -petits yeux noirs une flamme étrange... une flamme qui me fit presque -pleurer... Et, tout à coup: - ---Non... non... criai-je... Je ne veux pas!... - -Et je me mis à fondre en larmes... Monsieur Narcisse essaya de me -calmer, et j’entendis ma mère qui disait: - ---Laissez-le donc! Monsieur Narcisse... c’est un petit sot!... Vous n’en -tirerez rien!... C’est son père tout craché!... Naturellement, il ne -veut rien faire pour sa famille... Il aime mieux rester une bête toute -sa vie ou que sa famille dépense des mille et des cents pour son -éducation. - -Enfin, après des explications de toute sorte, malgré ma résistance qui -avait d’ailleurs faibli sous les regards sévères de ma mère, il fut -décidé que Monsieur Narcisse serait mon professeur, qu’il m’apprendrait -le grec, le latin, l’histoire et la tenue des livres--la tenue des -livres, surtout!... - -Une fois qu’il fut parti, ma mère me flanqua, d’abord, une gifle, puis -une autre, puis une autre, et elle me dit, blanche de colère: - ---Ah! je t’apprendrai à pleurer et à faire la bête, devant Monsieur -Narcisse! Et que je te voie le regarder de travers, et le mal recevoir! -Tu auras à faire à moi, petit imbécile... - -Et elle ajouta: - ---Tu me feras le plaisir d’être levé et prêt, demain, à sept heures, -pour ta première leçon... Un professeur comme ça... - -Il fut, en effet, mon professeur, Monsieur Narcisse... Et vous allez -voir de quelle manière... et ce qu’il m’enseigna. - -Ma chambre communiquait avec celle de mes parents, et n’était séparée de -celle-ci que par une mince cloison de briques. Elle n’était pas -luxueuse. Un lit de fer, une petite table de bois blanc, deux chaises de -paille en composaient le mobilier. Je revois encore le papier qui la -tapissait, un papier vert sombre, orné de tout petits anges roses qui -volaient entre des banderoles fleuries. Mais le papier n’était plus -vert, les anges n’étaient plus roses et les banderoles avaient presque -disparu. Tout cela avait acquis, par le temps et le manque d’entretien, -un ton uniformément pisseux, fort désagréable à voir. Sans compter que, -décollé par l’humidité et mangé par la moisissure, le papier se -déchirait en maints endroits, et pendait, le long du mur, ainsi qu’une -peau morte. - -Je n’habitais cette chambre que depuis deux ans, à peine. Autrefois, -elle servait de débarras; et il y avait de tout, de vieux vêtements, de -vieux harnais, de vieux coffres, des sacs d’avoine et des rats. Moi, je -couchais dans la chambre de mes parents qui était bien plus belle, car -il y avait un lit, d’amples rideaux en reps grenat; une peau de renard, -un peu chauve et bordée de drap rouge, en guise de tapis; une toilette -d’acajou qui, dans la journée, faisait office de commode, et, sur la -cheminée, entre deux flambeaux de bronze, une pendule dorée sous un -globe. Il va sans dire que cela me paraissait le dernier mot du -confortable et du faste... J’en fus, en quelque sorte, chassé, à la -suite d’un incident que je n’hésite pas à raconter, à cause de son -indicible tristesse. - -Une nuit, je fus réveillé en sursaut... La lampe brûlait encore sur la -table de nuit, et répandait dans la pièce une clarté lugubre... Quand on -sort du sommeil, brusquement, violemment, les bruits, les ombres, les -objets, même familiers, prennent une intensité et des formes, ou plutôt, -des déformations extraordinaires. Le cauchemar ou le simple rêve -subsiste en eux avec toutes ses exagérations et ses incohérences... Que -s’était-il passé?... Qu’avais-je vu?... Qu’avais-je entendu?... Je ne -saurais le dire exactement; ce que je sais, c’est que, sous l’impression -de quelque chose d’anormal qui m’effraya, un craquement du lit, des voix -rauques, des voix étouffées qui venaient du lit, des voix qui -ressemblaient à des gémissements et à des râles... je me dressai, -soudain, hors des draps, et, soudain, d’une voix épouvantée, d’une voix -qui appelait au secours, je me mis à crier: - ---Papa qui bat maman!... Papa qui tue maman! - -Un gros juron... Puis la lampe s’éteignit... Puis, dans les ténèbres: - ---Veux-tu bien te taire, animal!... Veux-tu bien dormir, petit -imbécile!... Qu’est-ce qui lui prend à ce petit imbécile? - -C’était la voix de mon père, une voix sourde, un peu haletante, et -furieuse... - ---Oh! cet enfant! cet enfant!... ce maudit enfant! - -C’était la voix de ma mère. - -Et ce fut, ensuite, un assez long silence. Oh! l’angoisse, la terreur, -l’effarement de ce silence, qui me parut durer des siècles et des -siècles. - -Je m’étais recouché tout tremblant, et je me faisais si petit, si petit -que j’espérais disparaître, me fondre dans ces draps; et pour ne plus -rien entendre j’avais accumulé par-dessus ma tête les couvertures. - -Pourtant, j’entendis encore ma mère qui disait, tout bas: - ---Non... non... Plus maintenant!... Il n’est pas rendormi... Je suis -sûre qu’il n’est pas rendormi!... Il est si sournois... si vicieux... -avec son air de ne rien voir et de ne rien dire! - -Et quelque temps après: - ---Il est trop grand maintenant!... affirmait mon père... On ne peut plus -le garder ici... Il faudra qu’il couche dans la chambre à côté... - ---Tais-toi donc!... Je suis sûre qu’il entend tout ce que nous disons... -Il faut dormir... - ---C’est embêtant! - ---Qu’est-ce que tu veux!... Allons, dors!... Demain, il couchera dans la -chambre!... - ---Ces sacrés enfants!... - ---Mais, dors donc!... - -Et, au bout d’un quart d’heure, j’entendis un double ronflement, qui -emplissait la chambre, redevenue paisible, de sonorités de violoncelle. - -Le lendemain, aidée de la femme de ménage, ma mère débarrassait la -chambre d’à côté. Elle ne me dit rien, ne me fit aucun reproche. Mais -elle avait un air dur et rancunier. Quand ce fut fini, elle déclara d’un -ton bref: - ---Voici ta chambre... Tu y coucheras ce soir!... - -Et c’est là que, depuis deux ans, je dormais, je rêvais, je songeais!... - - * * * * * - -On se souvient que, dès le lendemain de la visite que j’ai racontée, -Monsieur Narcisse devait venir pour me donner sa première leçon. A sept -heures, j’étais levé et habillé. Mon père était déjà parti, ma mère -dormait encore, et la femme de ménage balayait l’escalier. Il faisait à -peine jour... un petit jour sournois et triste qui rendait plus pauvre, -plus intolérablement pauvre, ma chambre. Et cependant, la veille, ma -mère l’avait décorée de nouveaux meubles, à l’intention de mon -professeur. Elle avait ajouté une sorte de vieux fauteuil, un tapis -devant la cheminée, et elle avait couvert la table de bois blanc d’un -antique châle brun mangé de mites. - -M. Narcisse entra. En me voyant: - ---Ah! ah! c’est très bien, c’est très bien! dit-il. Déjà prêt!... c’est -très bien. - -Il posa sur la table une pile de livres qu’il avait apportés, enleva son -chapeau et son pardessus élimé, puis, se frottant les mains, il répéta: - ---C’est très bien!... c’est très bien!... Tiens!... j’ai rencontré votre -père en cabriolet, dans la rue des Trois-Hôtels... Ah! sapristi!... Il -est matinal aussi, le papa!... c’est très bien!... c’est très bien... - -Il prit un livre dans la pile et l’ouvrit: - ---Ah! ah! fit-il... voici donc la chose. Et nous allons commencer par le -commencement... Savez-vous ce que c’est que ce livre? - ---Non, monsieur Narcisse. - ---Eh bien!... c’est une grammaire latine, mon enfant!... Ah! ah! ah! Et -voici ce que nous allons faire... Asseyez-vous... - -Quand je fus assis, en face de la table, il étala le livre devant moi: - ---Vous voyez... ceci... _Rosa_, la rose... _Rosæ_ (génitif), de la -rose... etc. Vous allez m’apprendre cela par cœur... Ce n’est pas -difficile... et quand vous le saurez vous me le réciterez... -jusqu’ici!... - -Il faisait mouvoir son doigt, en mouvements cadencés, comme un chef -d’orchestre son bâton, il répéta: - ---_Rosa_, la rose... _Rosæ_, de la rose... Vous avez compris? Ah! ah!... -C’est très bien!... - -Puis, brusquement: - ---Et votre mère? me demanda-t-il. Je voudrais bien la voir... J’ai à lui -parler de choses très... très importantes... Est-ce qu’elle ne va pas -venir? - ---Maman n’est pas levée, répondis-je. Je crois que maman dort... - ---Ah! sapristi... C’est fâcheux... - -Mais la porte s’ouvrit à ce moment et ma mère parut. - ---Ah! monsieur Narcisse! dit-elle simulant une surprise joyeuse... -Comment!... Vous êtes là?... Comme vous êtes exact! - -M. Narcisse s’inclina, et il répondit: - ---On le serait à moins, madame!... - -Ma mère dit encore: - ---Vous avez entrepris là une tâche bien difficile... monsieur -Narcisse... Et je crains que vous n’ayez pas beaucoup de satisfaction... - ---Avec votre concours, madame, répliqua le professeur dont les yeux -prenaient des expressions d’extase... avec votre concours... -croyez-moi... nous arriverons au but... Et, à ce propos, j’aurais des -choses à vous dire... des instructions... des conseils à vous -demander... - ---Mais certainement. - -Et elle fit entrer dans sa chambre M. Narcisse, qui, avant de -disparaître derrière la porte, se tournant vers moi, me recommanda. - ---_Rosa_, la rose... _Rosæ_, de la rose... Apprenez cela par cœur... -Faites bien attention! - ---Tu entends!... appuya ma mère, dont le regard, un instant adouci par -la présence de M. Narcisse, redevint dur et menaçant, en se fixant sur -moi... - -Je restai seul dans la chambre... Quelles choses importantes M. Narcisse -avait-il donc à confier à ma mère?... Je ne voulus pas y songer... Sans -prendre garde aux recommandations de cet étrange professeur, je quittai -la table et j’allai vers la fenêtre... Le jour s’était éclairci... De -grands nuages bas glissaient, dans le ciel, au-dessus des maisons... -Dans la rue, des gens passaient, des gens causaient... Et, sans savoir -pourquoi, j’étais triste, triste à mourir... - -Je ne veux pas faire un récit détaillé des rapports trop familiers de ma -mère avec M. Narcisse. Il serait trop mélancolique pour moi et, -peut-être même, gênant pour ceux qui liront ces lignes. On n’aime pas -qu’un fils descende trop profondément dans les intimités de ses parents. - -La scène que j’ai contée avec beaucoup de réserve, on en conviendra, se -reproduisit exactement pareille, durant toute une année, trois fois par -semaine. Et je finis par comprendre quel était le véritable caractère -des visites de M. Narcisse. Faut-il l’avouer?... Je n’en souffris pas -trop, et même je n’en souffris pas du tout, car je leur dus une -tranquillité relative. En somme, ce fut une trêve dans ma vie. Non -seulement je n’eus plus à subir les tracasseries journalières et les -incessants reproches de ma mère, mais encore je remarquai qu’elle -gagnait en beauté physique, comme elle avait gagné en beauté morale. Ses -yeux s’étaient adoucis, sa peau, un peu cendreuse, s’était éclairée et -colorée, sa démarche, ses gestes, avaient pris, peu à peu, de la -souplesse et de la langueur... Elle se montrait plus soignée de sa -personne, presque coquette... Et je ressentais de ces changements comme -un plaisir... Ce qui me frappa aussi, c’est qu’elle devenait -sentimentale et poétique... Bien des fois je fus étonné de la voir qui -regardait les choses avec des yeux mouillés... Un soir, je me souviens, -nous sortîmes après le dîner, mon père, ma mère et moi... C’était un -soir très doux et plein de lune... Nous gagnâmes, hors la ville, les -bords de la rivière... Après avoir marché longtemps, ma mère voulut -s’asseoir sur le tronc d’un tremble abattu et qui barrait le chemin. -L’eau, tout argentée, coulait lentement entre les rives herbues, avec un -léger bruit d’harmonica... Une vapeur, bleu et argent, se levait des -prairies... et le ciel était couleur de violette pâle... Je vois encore -ma mère avec son châle noir, les pieds dans l’herbe, et qui, le menton -appuyé aux paumes de ses mains, songeait... Au bout de quelques minutes -de silence, elle dit: - ---C’est beau tout de même, une belle nuit!... - -Mon père répliqua, en haussant les épaules. - ---C’est beau!... C’est beau!... Qu’est-ce qu’il y a de beau, dans cette -nuit? C’est humide... Voilà ce que c’est. - ---Oh! toi! fit ma mère, avec un accent de souverain mépris. - ---Et bien! oui, moi... C’est beau pour les rhumatismes! - -J’étais auprès de ma mère, sur le banc du tremble... Elle me tenait la -main avec une sorte de tendresse fiévreuse... Affectant de ne plus -parler à mon père, elle dit encore... - ---Et cette lune?... Ça n’est pas ordinaire!... On devrait sortir, tous -les soirs, dans la campagne!... - -Et tout à coup elle m’embrassa, criant entre ses baisers: - ---N’est-ce pas, mon petit Georges?... n’est-ce pas? - -Je ne sais ce qui se passa en moi, et si ce fut la nuit, ou la lune, ou -ces baisers furieux qui me remuèrent l’âme. Mais je fondis en larmes. - ---Allons bon! dit mon père... voilà l’autre qui pleure, maintenant!... -Qu’est-ce que tu as?... Pourquoi pleures-tu?... - ---Je ne sais pas, bégayai-je... C’est... c’est... la lune!... - -Comme mon père, au comble de l’étonnement, se disposait à protester -contre cette poésie qu’il jugeait ridicule, ma mère l’interrompit sur un -ton bref. - ---Tais-toi!... Tu devrais rougir... D’abord, toi, tu ne sens rien!... Tu -es un gros mastoc!... - -Nous rentrâmes silencieusement chez nous... - -Quant à M. Narcisse, il était très bon avec moi et il faisait de son -mieux pour me plaire. Naturellement, occupé de ma mère comme il l’était, -il n’avait pas le temps de m’instruire sur le latin, mais il m’apportait -des livres que je lisais, que je dévorais, et bien qu’ils fussent -presque tous d’une grande stupidité, ils développèrent en moi le goût de -réfléchir et de penser. - -Le jeudi était jour de marché; mon père ne s’absentait pas ce jour-là, -et M. Narcisse n’avait pas de classe. Bien souvent, il venait me -chercher et nous allions nous promener tous les deux sur le cours ou -dans la campagne. J’en étais arrivé à l’aimer véritablement. C’était un -excellent garçon, très timide, très naïf, et très bête. Oui, -aujourd’hui, j’ai la sensation qu’il était très bête; mais, à cette -époque, il m’apparaissait comme quelqu’un de très considérable parce -qu’il parlait quelquefois de choses que je ne savais pas et que je -supposais magnifiques. Le plus souvent, il m’interrogeait sur ma mère, -sur ce qu’elle avait fait, sur ce qu’elle avait dit de lui. Et il -semblait aussi très préoccupé de l’opinion de mon père à son égard. Mais -j’avais beau lui affirmer que mon père n’avait pas plus d’opinion sur -lui que sur n’importe qui ou sur n’importe quoi, il ne voulait pas le -croire. Et il me répétait toujours: - ---Si votre père parle de moi avec méchanceté, il faudra me le dire... -Votre père doit être très violent. Quand je le rencontre dans son -cabriolet, avec sa peau de chèvre sur le dos, il me fait peur. - -Et nous terminions nos promenades en cueillant des bouquets dans les -champs, de pauvres bouquets que je rapportais à ma mère, qui -m’embrassait pour toutes ces fleurs cueillies par M. Narcisse. - -Le dimanche, M. Narcisse dînait chez nous. Sur le désir de ma mère, il -m’apprenait à calculer, si bien qu’au bout de peu de temps, surprise de -mes aptitudes, elle me confiait en quelque sorte la tenue des livres de -la maison. Ah! ces dimanches, après toute une journée de travail, -lorsque, le soir, après dîner, nous étions réunis autour de la table où -nous jouions au bog; où M. Narcisse, qui était très pauvre, n’ayant que -son maigre traitement, passait par toutes les transes et par toutes les -joies de la perte ou du gain!... Que tout cela m’apparaît mélancolique, -aujourd’hui!... Un soir, je me souviens, la guigne s’acharna sur le -misérable professeur. Il perdit trois francs, ce qui ne s’était pas -encore vu! Et ces trois francs, c’était mon père qui les avait gagnés... -Narcisse ne les possédait pas. Il dut s’excuser. - ---Quand on n’a pas le sou, on ne joue pas! proféra mon père. - -Et il s’exprima, en termes presque insultants, sur le compte de M. -Narcisse. - -Alors ma mère, très pâle, intervint. - ---Ce n’est pas à toi de parler! dit-elle à son mari... Puisque tu -acceptes, lâchement, que M. Narcisse dirige l’éducation de notre fils -pour rien... - ---L’éducation de Georges!... s’exclama mon père. Ah! bien, elle est -propre!... Qu’est-ce qu’il sait? Qu’est-ce qu’il a appris? - ---Tu es un misérable!... Et tu vas te taire... ou... - -Ma mère s’était levée. Je ne sais quelle menace planait au bout de sa -main étendue... Mon père se tut. - ---Je vous demande pardon, monsieur Narcisse, de la brutalité de mon -mari!... dit ma mère. - -Et M. Narcisse, tour à tour très rouge et très pâle, roulant des yeux -effarés, répétait: - ---Ce n’est rien... madame... ce n’est rien!... - -Nous vécûmes ainsi un an. Et voilà que, tout d’un coup, on apprit que M. -Narcisse était déplacé. On l’avait nommé professeur de cinquième dans un -département lointain. - -Ma mère fut malade; elle garda le lit pendant quinze jours. Moi aussi, -j’eus un grand chagrin et je pleurai à la pensée que je ne verrais plus -M. Narcisse. - -Et la vie recommença, âpre, dure; on n’entendait plus dans la maison que -les cris de colère, les bousculades, les reproches de ma mère contre -tout le monde... Ses yeux retrouvèrent leur hostilité ancienne; sa peau -redevint cendreuse et grise... Toute la journée, on la voyait en -camisole sale, en savates traînantes, dépeignée, s’en prendre à tous et -à toutes choses, à un malheur qu’elle n’avouait pas. Et jamais plus elle -ne retourna, le soir, au bord de la rivière, s’enivrer l’âme aux bruits -charmeurs de l’eau, et aux blancheurs nacrées de la lune... - -Durant cette période de ma vie, je n’aimai qu’une chose: les livres. -Mais que de difficultés pour s’en procurer dans une petite ville morte -et stupide, où presque personne ne lisait, et où, d’ailleurs, renfermé -dans ma chambre, toujours, comme je l’étais, je ne connaissais pour -ainsi dire personne, je ne parlais à personne, qu’à des pauvres, -lesquels ne lisent jamais rien... Je n’aimai aussi qu’un seul être, et -il arriva que cet être que j’aimai était un chien. - -Un soir, mon père revenant de ses tournées à travers les bois, nous -ramena un chien. C’était un petit chien à taches jaunes et blanches, -très laid, très maigre et très craintif. Il avait le poil triste et sale -et il boitait de la patte de derrière, mais comme il me parut joli dans -sa laideur, si tant est qu’un chien, ou une bête quelconque, puisse -jamais être laid. Dans la nature, rien n’est laid que l’homme, du moins -rien ne nous paraît laid que l’homme, parce que nous savons ce que -l’homme pense et dit... Et nous trouvons belles les fleurs et les bêtes, -parce que nous ne comprenons rien à ce qu’elles pensent et à ce qu’elles -disent. En deux mots, ce chien était un résumé de toutes les races de -chiens, j’entends les races pauvres et vagabondes. Il appartenait à -cette catégorie de chiens prolétaires qu’on appelle des loulous. - -Lorsqu’il entra dans la salle à manger, où nous étions ma mère et moi, -mon père avait encore sa peau de bique, et il tenait le chien sous son -bras gauche... Et c’était une chose étrange. Ayant aperçu ce nouvel -hôte, ma mère s’écria, consternée: - ---Qu’est-ce que c’est encore que ça? - ---Ma foi! c’est un chien! répondit mon père, qui était peu descriptif. - -Et, tous les deux, ils s’invectivèrent âcrement. - -Moi, pendant ce temps-là, j’observai que le petit chien qui semblait -avoir très peur de mes parents semblait aussi me regarder avec -sympathie... oui, avec sympathie, je l’affirme! Il y avait, dans ses -yeux, vifs, mobiles et graves, quelque chose comme une tendresse pour -moi, quelque chose comme une prière vers moi... J’en fus ému et charmé, -et je l’aimai, tout de suite, de sa confiance. Ah! qui connaîtra jamais -l’âme inconnue des chiens, et ce qu’elle contient de surhumanité -merveilleuse; mais il ne fallait pas que je songe à prendre sa défense. -Il eût suffi que j’exprimasse devant ma mère, le désir de faire de ce -chien un petit compagnon de ma pensée et de mes jeux, pour qu’elle -s’empressât aussitôt de le chasser. - -La dispute dura longtemps, et elle fut très vive. Le chien en suivait -toutes les phases avec des regards effarés et suppliants, à la fois. - -Il fut convenu, pourtant, qu’on le garderait, mon père ayant fait -remarquer que si notre voisin, l’épicier, qui avait été dévalisé, huit -jours avant, de toutes ses chandelles et de tout son café, avait eu un -chien pour l’avertir de la présence des voleurs, il n’eût peut-être pas -été dévalisé. Il déclara: - ---Je te dis que ces chiens-là, c’est très bon pour les voleurs et pour -les rats... Ça éloigne les uns, et ça mange les autres!... Ah!... - -Et il ajouta: - ---Et puis, ça n’est pas gênant dans un ménage!... Ça ne coûte rien de -nourriture! On n’a pas besoin de leur donner à manger... Ils vont -chercher leur vie dans les ordures de la rue!... - ---Oui! siffla ma mère... et chez le boucher aussi!... Tous les mois, on -vous apporte des notes de côtelettes et de gigots!... Ah! nous avions -bien besoin de cela!... merci!... - -Mon père haussa les épaules, et montrant le petit chien: - ---Allons donc!... Allons donc!... des gigots!... Qu’est-ce que tu -chantes? Une petite bête comme ça... avec quoi veux-tu qu’elle prenne -des gigots!... - -Ma mère s’obstinait: - ---Et s’il pisse sur les meubles?... C’est toi qui les nettoieras, -hein?... - ---On le corrigera... D’ailleurs... - -D’un ton persuasif, et comme si cela devait couper court à toutes autres -objections: - ---D’ailleurs... reprit-il... il s’appelle Bijou!... - -Et il le mit à terre, tandis que ma mère soupirait: - ---Enfin! Il faut en passer par tout ce que tu veux! Jamais tu ne ferais -rien pour moi... Moi, je ne compte pour rien, ici. Ta domestique, et -puis voilà tout!... Pourvu que tu trouves la soupe bonne, et ton linge -propre... Ça te suffit!... Quant à moi!... Un chien... Dans la situation -où nous sommes! Je vous demande un peu! - -Délivré de la peau de bique, Bijou alla, aussitôt, les oreilles -tombantes et la queue basse, se cacher, sous le buffet, où il demeura, -toute la soirée, allongé sur le ventre, à regarder d’un regard un peu -étonné, singulièrement psychologique, les nouveaux maîtres chez qui il -allait vivre désormais. - -J’étais enchanté. - -J’allais donc avoir enfin un compagnon, un ami de toutes les heures, un -être intelligent et bon, et fidèle, avec qui je pourrais causer, en -toute liberté, en qui je pourrais verser toutes mes confidences, mes -chagrins, mes ennuis, mes joies... mes joies!... Eh! bien, oui, mes -joies!... Puisque j’en aurai, maintenant, des joies, et qu’elles me -viendront de lui. - -Ah! comme Bijou me parut supérieur à M. Narcisse, et comme notre amitié -ne serait troublée par rien de mystérieux et de gênant!... - -J’augurai mille choses agréables et infiniment douces et d’une absolue -sécurité en songeant à cette amitié future, car j’avais remarqué que, de -son côté, Bijou avait dû faire, avait fait, relativement à moi, des -réflexions pareilles aux miennes. J’avais remarqué également cette chose -touchante, et dont je vous garantis, à vous qui lirez ces pages, -l’exactitude: lorsque, après la discussion qui s’était élevée entre mon -père et ma mère, il avait été, enfin, décidé qu’on ne chasserait pas -Bijou, qu’on le garderait à la maison, le petit chien avait dressé les -oreilles, et remué la queue, en signe de contentement... Il avait tout -compris, le cher animal!... Et il semblait se dire à soi-même: - ---Voilà deux êtres grossiers, ridicules, ignorants, avares, qui ne -m’aimeront jamais--car ils ne peuvent pas savoir ce qu’est le cœur d’un -chien--qui me battront, peut-être!... Il n’importe, et qu’est-ce que -cela me fait?... S’il n’y avait qu’eux, parbleu! il est bien sûr que je -m’en irais à la première occasion!... Oui, mais il n’y a pas qu’eux... -Il y a aussi un petit garçon... et dans ce petit garçon que voilà, dans -ce petit garçon silencieux et triste, et bon, bon, bon, j’aurai un ami -délicieux, un gentil petit ami qui me caressera, qui me parlera, qui me -contera des histoires, et dont je sens que l’âme est comme la mienne, -tendre et fidèle... et qui n’est pas bête non plus, et qui trouvera bien -le moyen de me donner, de temps en temps, des morceaux de sucre... Non, -non, je n’irai pas voler de la viande chez les bouchers, et je ne -pisserai pas sur les meubles, et je serai soumis, respectueux avec ces -deux horribles gens, pour être aimé de ce petit garçon!... Et je -sauterai sur ses genoux, et je lui lécherai les joues, et je trottinerai -derrière lui quand il ira dans la campagne ou à travers les rues!... Et -je mordrai aux jambes les méchants qui le frapperont... Et je serai un -bon petit chien, comme il est un bon petit enfant! - -Je n’avais pas eu tort de prêter à Bijou toutes ces gentilles paroles et -toutes ces braves intentions. Car, le lendemain matin, étant descendu -avant ma mère à la cuisine, j’aperçus Bijou qui, dès qu’il m’eut vu, -vint à moi, la queue joyeuse, et me sauta aux jambes... - ---Oaou! oaou! oaou!... - ---Oui! oui!... mon petit Bijou, je te comprends bien. Et nous nous -amuserons tous les deux!... Et nous nous dirons des choses que nous -n’avons dites encore à personne, parce que, vois-tu, personne ne -comprend les petits chiens et les petits enfants. - ---Aoue! aoue! aoue! - -Et prenant Bijou dans mes bras, je l’embrassai, et je lui dis: - ---Bijou! Bijou! je suis content que tu sois venu... Je ne serai plus -seul, maintenant, plus jamais seul!... - -Ah! qui expliquera jamais ce que c’est qu’un chien. - -Quant à moi, je ne l’essaierai point. Pour pénétrer dans l’âme inconnue -et charmante des bêtes, il faudrait connaître leur langage--car elles -ont, chacune, un langage avec quoi elles nous parlent et que nous -n’entendons pas. - -Je sens très bien que cette incommunicabilité est une grande sagesse de -la nature; elle la préserve de mille catastrophes qu’il est facile de -deviner; elle la sauve, peut-être, de la destruction. Imaginez, ne -fût-ce qu’un instant, l’œuvre de dévastation que l’homme pourrait -entreprendre, s’il pouvait inculquer aux bêtes son génie de la mort?... -Mais c’est en même temps une chose très douloureuse, du moins, une chose -qui m’est, à moi, très douloureuse. Je ne souffre jamais tant qu’en -présence d’un cheval, d’une vache, d’un oiseau, d’une chenille, et de ne -pas savoir ce qu’ils pensent, ce qu’ils désirent, et comment ils pensent -et désirent. Cette ignorance me gâta, bien des fois, mon amitié pour -Bijou. - -Les physiologistes ont beau fouiller de leurs scalpels les entrailles, -les organes, les muscles, le cerveau des bêtes, nous ne saurons jamais -rien d’elles. La grande erreur et le grand orgueil aussi de ceux-là qui -tentèrent d’étudier le fonctionnement de la vie intellectuelle chez les -animaux furent de leur attribuer, à l’état embryonnaire, des idées -humaines. Ils dirent que, se nourrissant et se reproduisant à peu près -comme l’homme, ils doivent penser comme lui. La vérité est que les bêtes -doivent penser selon leur forme: les chiens en chien, les chevaux en -cheval, les oiseaux en oiseau. Et voilà pourquoi nous ne nous -comprendrons jamais! - -Les savants ont tiré de l’infériorité des bêtes, par rapport à nous, cet -argument que, depuis qu’elles existent, elles font toujours les mêmes -choses avec les mêmes mouvements, qu’elles n’inventent ni ne -progressent. Le lapin creuse son terrier de la même façon qu’il y a dix -mille ans, le chardonneret tresse son nid, l’araignée tisse sa toile, le -castor construit sa hutte, sans apporter jamais la moindre modification -dans la forme et dans l’ornement. Toute fantaisie, toute spontanéité -individuelle, toute liberté critique semblent leur avoir été refusées; -et ils n’obéissent qu’à des rythmes purement mécaniques, lesquels se -transmettent avec une précision déconcertante et une régularité servile, -à toutes les générations de lapins, de chardonnerets, d’araignées et de -castors. Qui nous dit que ce que nous appelons des rythmes mécaniques ne -sont pas des lois morales supérieures, et que si les bêtes ne -progressent pas, c’est qu’elles sont arrivées du premier coup à la -perfection, tandis que l’homme tâtonne, cherche, change, détruit et -reconstruit sans être parvenu encore à la stabilité de son intelligence, -au but de son désir, à l’harmonie de sa forme? - -Et puis, refuser de la spontanéité, c’est-à-dire de la volonté, de la -conscience, aux bêtes, me semble une proposition purement injurieuse et -parfaitement calomniatrice. - -Entre autres faits effarants, angoissants, que je pourrais citer, en -voici un auquel il me fut donné d’assister, et qui fit sur moi une telle -impression que, depuis, je ne peux plus voir, sans remords, passer un -troupeau de bœufs, et qu’il ne m’a plus été possible de manger du -poulet. - -Ma mère avait une amie qui élevait des poules en grande quantité; vous -pensez bien que ce n’était pas pour son plaisir qu’elle les élevait: -elle les élevait pour les engraisser, les malheureuses bestioles, et -pour les vendre. C’était une femme très méchante, et qui n’avait dans -l’âme aucune générosité. Avoir tenu dans ses mains un être quelconque, -un être avec un cœur qui bat et des yeux qui regardent, et des veines -qui charrient la chaleur et la vie, et livrer cet être au couteau!... -n’est-ce pas une chose monstrueuse?... Mais voilà un genre de réflexion -que la brave femme ne faisait jamais!... - -Un jour, elle s’aperçut, avec stupeur, que sa basse-cour était ravagée -par la diphtérie. Ses poules mouraient, mouraient, comme les mouches en -novembre. Tous les matins, on en trouvait deux, cinq, dix, quinze, -toutes raides, à la crête noire, sur le plancher des poulaillers... Et -la brave femme se lamentait, Dieu sait comme, et elle pleurait, et elle -criait: - ---Les pauvres bêtes!... Les pauvres bêtes! - -Mais ce n’était pas sur «les pauvres bêtes» qu’elle pleurait, c’était -sur elle-même. Sur le conseil d’un hygiéniste, elle commença par -désinfecter sa basse-cour; puis, elle mit à part, à l’autre bout de sa -propriété, dans une sorte de petit lazaret, les poules notoirement -atteintes du mal... Elle les soigna avec un dévouement, ou plutôt, avec -une ténacité surprenante. Le dévouement suppose de la noblesse, des -qualités d’âme que n’avait point l’amie de ma mère; la ténacité évoque -tout de suite un intérêt cupide. En effet, si elle souffrait, si elle se -désespérait de la maladie de ses poules, ce n’est point qu’elle les -aimât d’avoir été gentilles, c’est que c’était pour elle pertes d’argent -ou gains compromis! - -Quatre fois par jour, elle se rendait au petit lazaret, avec toute une -pharmacie compliquée et bruyante... Et c’était une grande pitié, -vraiment, que de voir ces misérables poules, le dos rond, la plume -triste et bouffante, la tête basse, rester immobiles, des journées -entières, à regarder quoi! Elles ressemblaient à ces pauvres malades qui -se navrent, sur des bancs, dans des jardins d’hospice... - -Accroupie au milieu du lazaret, la bonne femme les prenait une à une, -les tâtait, les auscultait, leur nettoyait la gorge au moyen de longs -pinceaux trempés dans des huiles antiseptiques... Puis, elle leur -introduisait de force, dans le gosier, des boulettes de viande poudrées -de quinquina. Et c’étaient des luttes, des cris, des battements d’ailes, -un supplice enfin, pour les petites malades. Aussi, lorsqu’elles -voyaient arriver de loin leur maîtresse, avec son tablier blanc, et sa -pharmacie, et son panier de torture, elles se mettaient à glousser de -terreur, à sautiller sur leurs pattes, et elles cherchaient à fuir... - -Or, une fois que j’étais chez la bonne femme et que je l’accompagnais au -lazaret, voici ce que je vis... Oui, en vérité, voici ce que je vis... - -Aussitôt qu’elles nous eurent aperçus, la vieille et moi, traversant les -pelouses et piquant vers le lazaret, trois poules survinrent -clopin-clopant, se ranger devant leurs augettes remplies de millet, et, -avec des mines ostentatoires et sournoises, avec des mouvements -extraordinairement précipités, elles firent semblant de manger, -avidement... Vous avez bien lu, n’est-ce pas?... Elles ne mangèrent pas: -elles firent semblant de manger. Et le plus étonnant, c’est que, entre -chaque coup de bec dans l’augette, elles nous regardaient d’un œil -malicieux, et elles paraissaient nous dire: - ---Vous voyez, mes braves gens, que nous sommes guéries, et que vous -n’avez plus besoin, dorénavant, de nous racler la gorge, et de nous -introduire ces horribles boulettes qui nous dégoûtent et nous font si -mal... Admirez comme nous sommes de vaillantes poules, et quel appétit -est le nôtre... Remportez vos boîtes, vos fioles, vos pinceaux!... Ah! -ah!... - -Et, en effet, je ne m’étais pas trompé. Elles faisaient semblant de -manger d’un appétit furieux, en tapant du bec, frénétiquement, dans -l’augette qui, peu à peu, se vidait. - -La bonne femme, qui n’était pas une observatrice, fut prise à cette -supercherie. Elle dit joyeusement: - ---Ah! mes poules sont guéries!... - ---Pas du tout!... protestai-je. Elles ne sont pas du tout guéries... -Regardez-les bien... Elles font semblant de manger, dans le but d’éviter -vos soins qui les embêtent. - ---Tu es fou! Des poules! - ---Mais regardez-les!... - ---C’est ma foi vrai! s’écria la bonne femme. Ah! les garces! - -Et depuis ce jour, je n’ai pu, sans pleurer, voir un poulet à la -broche... Est-il possible que l’homme ose se nourrir avec de -l’intelligence, de la volonté, du caprice, de l’ironie, et toutes ces -choses délicieuses qui sont dans l’âme des bêtes!... - -Quant à Bijou, je ne le gardai pas longtemps... Il mourut, par une -triste nuit, entre mes bras; il mourut pour, en fouillant dans les -ordures de la rue, avoir avalé un morceau de verre. - -Son agonie fut quelque chose d’horrible. Dans mes bras, il avait des -plaintes, comme un petit enfant, et il me regardait, avec des -supplications si douloureuses, que je pleurais à chaudes larmes, en -criant: - ---Bijou! Bijou! ne meurs pas... Tu me fais trop de peine... Ou si tu -meurs, ne me regarde pas ainsi!... Bijou! Bijou! mon pauvre Bijou!... - -Quand il fut mort, je redevins plus seul que jamais!... Et d’avoir connu -l’amitié d’une petite bête, la solitude me fut quelque chose de plus -pesant et de plus atroce. - -C’est ainsi que je fus amené, peu à peu, par la privation de tout amour, -à ne vivre qu’en moi-même, à me créer des figures, des aventures et des -paysages purement intérieurs. Toute la journée, dans une petite pièce -sombre qui donnait sur une cour noire et sale, occupé à la tenue des -livres et à la correspondance commerciale, travaux que je finis par -rendre absolument mécaniques, je ne sortais jamais plus, dans la ville -ni dans la campagne. Depuis le départ de M. Narcisse, il n’y avait plus -de fleurs chez nous, non, même plus de fleurs, sinon le bouquet nuptial -de ma mère, qui se désagrégeait, sous un globe, dans la salle à -manger... La sorte de petite grâce, l’espèce de petit parfum que nous -avait apportés la présence du lamentable professeur, tout cela avait -disparu... A peine si j’avais la curiosité de regarder dans la rue où -c’étaient, sans cesse, les mêmes visages, les mêmes choses, les mêmes -bêtes qui passaient, avec des habitudes chaque jour pareilles et des -mouvements qui, jamais, ne se renouvelaient!... Les petites villes ont, -même sur les bêtes, des influences déplorables et des contagions -d’abrutissement... Quand j’avais des loisirs et des livres, je lisais; -c’était là mon unique récréation. Mais j’ai déjà dit que je n’avais pas -souvent de livres! - -J’en arrivai très vite, et presque sans souffrir, à m’abstraire de -toutes choses ambiantes, même des événements quotidiens de la maison, -même de mon père, de ma mère, de la vieille femme de ménage, des -clients, qui n’étaient plus pour moi que de vagues ombres, projetées sur -le carreau de la boutique, ou glissant sur les murs. La conversation de -mes parents, le soir, leurs querelles, aiguës et glapissantes, leurs -plaintes, leurs conseils et leurs reproches, tout cela n’avait pas plus -d’importance dans ma vie muette et fermée aux bruits extérieurs, que le -bourdonnement des mouches, dans l’arrière-boutique où je travaillais, ou -que le vent soufflant du dehors, sur les toits de la ville!... Et -encore, il m’arrivait, parfois, d’écouter le vent... Il avait des -musiques que j’aimais... - -Ayant très peu vu, très peu vécu, mais beaucoup senti déjà, j’avais -accumulé en moi, retenu en moi assez de formes différentes, assez de -pensées et de sentiments divers pour me construire une existence -silencieuse au dehors, violente et grondante au dedans, en somme, pleine -de beautés plastiques et morales--du moins, je les jugeais telles... -Cette existence, que je ne puis mieux comparer qu’à un temple dans un -désert, je la peuplai de toutes sortes de choses et de toutes sortes de -gens, faits de ce que j’avais saisi au passage, empruntés aussi à ce que -j’avais lu dans les livres... Et mon imagination achevait le reste... -Évidemment, cela était souvent incohérent et chimérique. Il y manquait, -en plus de l’harmonie, la force créatrice de la réalité, mais je m’y -amusai extrêmement. Et je ne tardai pas à développer en moi, chaque jour -davantage, par un entraînement continuel, par une espèce de curieux -automatisme cérébral, cette puissance d’idéation, cette frénésie -d’évocation si extraordinaire, que mes rêves prenaient, pour ainsi dire, -une consistance corporelle, une tangibilité organique, où mes sens se -donnaient l’illusion parfaite de s’exercer, de s’exalter mieux qu’à des -réalités! J’ai connu, sans me rendre compte de leur mécanisme, et sans y -aider autrement que par le cerveau, j’ai connu, dès l’âge de treize ans, -des plaisirs sexuels d’une singulière complication et d’une acuité de -possession telle, que je ressentais, à les éprouver, d’obscures et -mortelles terreurs. - -Mais je restais chétif, de nature rétrécie, de membres grêles et -insuffisants, de muscles mous; j’avais, comme aujourd’hui--car je n’ai -pas vieilli, étant né vieux--la peau étiolée, fripée et toute grise, mes -veines charriaient un sang pauvre et mal coloré; mes poumons respiraient -avec effort, comme ceux d’un pulmonique. Toutes ces tares -physiologiques, je les attribue à cette tension permanente de mon -cerveau qui, de tous mes organes, était le seul qui fonctionnât... Étant -toujours assis, je n’ai pour ainsi dire pas grandi, et à seize ans, mon -dos était voûté ainsi qu’un dos de vieillard... - -Hier, en fouillant dans un tas de choses inutiles et depuis longtemps -mises au rebut, j’ai retrouvé une photographie de moi, faite, à cette -époque, sur le désir de ma mère, par un photographe ambulant. Pourquoi -ma mère a-t-elle eu cette idée bizarre de faire fixer mon image -d’enfant, qui accuse son atroce égoïsme, et ce que sa maternité eut -d’insensible et d’imprévoyant?... Cette photographie est un peu effacée -et toute jaune. Mais les traits et l’expression du visage demeurent sur -le fond disparu. Eh! bien, je n’ai pas changé... Je suis tel que j’étais -alors... un petit vieux triste et fané. Non, en vérité, je n’ai pas -vieilli, sinon que mes cheveux, rares d’ailleurs, ont pris une teinte -ternement blanchâtre, et que mes dents--celles, du moins, que je n’ai -pas perdues--sont devenues toutes noires et pareilles à des racines -d’arbuste mort... Et voyez combien il y avait peu de vie physique en -moi, ce qu’il y avait en moi peu de sève: ma barbe n’a pas poussé! -Enfant, j’avais l’air d’un vieillard; vieillard, je ressemble à un -enfant malade!... Et pourtant, quel est l’être humain en qui se soient -concentrées plus de flammes que dans ce corps chétif que je suis, plus -de flammes dévoratrices et meurtrières, et qui soit allé, comme moi, -jusqu’au bout de son désir?... - -Chose curieuse, autant mes rêves, dans l’éveil, étaient exubérants et -magnifiques, autant, dans le sommeil, ils étaient plats, pauvrement et -douloureusement plats! Je n’avais alors et je n’ai encore maintenant que -des rêves d’inachèvement, que des rêves d’avortement!... Je ne pouvais -et je ne puis saisir quoi que ce soit, dans mes rêves, ni rien -étreindre, ni rien atteindre, ni rien toucher!... Et, par un contraste -bizarre, ce ne sont, dans ces rêves-là, que des représentations -vulgaires, des figurations inférieures de la vie!... - -Ainsi, me voilà dans une gare... Je dois prendre le train... Le train -est là, grondant, devant moi... Des gens que je connais et que -j’accompagne, montent dans les wagons avec aisance... Moi, je ne puis -pas... Ils m’appellent... Je ne puis pas, je suis cloué au sol... Des -employés passent et me pressent: «Montez donc!... Montez donc!...» Je ne -puis pas... Et le train s’ébranle, s’enfuit, disparaît. Les disques -ricanent de mon impuissance; une horloge électrique se moque de moi... -Un autre train arrive, puis un autre... Dix, vingt, cinquante, cent -trains se forment pour moi, s’offrent à moi, successivement... Je ne -puis pas... Ils s’en vont, l’un après l’autre, sans qu’il m’ait été -possible d’atteindre, soit le marchepied, soit la poignée de la -portière... Et je reste, toujours là, les pieds cloués au sol, immobile -et nu--pourquoi nu?--devant des foules dont je sens peser sur moi les -mille regards ironiques. - -Ou bien, je suis à la chasse... Dans les luzernes et dans les bruyères, -à chaque pas, se lèvent bruyamment des perdrix... J’épaule mon fusil... -je tire... Mon fusil ne part pas, mon fusil ne part jamais... J’ai beau -presser sur la gâchette. En vain! Il ne part pas!... Bien souvent, les -lièvres s’arrêtent et me regardent curieusement; les perdrix s’arrêtent -dans leur vol, devenu immobile, et me regardent aussi... Je tire... je -tire!... Il ne part pas... il n’est jamais parti! - -Ou bien encore j’arrive devant un escalier... C’est l’escalier de ma -maison. Il faut que je rentre chez moi!... J’ai cinq étages à monter... -Je lève une jambe, puis l’autre... et je ne monte pas!... Je suis retenu -par une force incoercible, et je ne parviens pas à poser mes pieds sur -la première marche de l’escalier... Je piétine, je piétine, je m’épuise -en efforts d’inutile ascension... Mes jambes vont l’une après l’autre, -avec une rapidité vertigineuse... Et je ne monte pas!... La sueur -ruisselle sur mon corps, la respiration me manque... Et brusquement, je -me réveille... le cœur battant, la poitrine oppressée... la fièvre dans -toutes mes veines où le cauchemar galope... - -Tels sont mes rêves, la nuit; tels sont toujours mes rêves!... Pourquoi -ces rêves, et jamais d’autres?... Y a-t-il donc un symbole dans les -rêves? - -J’en ai dit assez, je pense, sur mon adolescence solitaire, rêveuse et -triste, pour bien faire comprendre le pauvre être silencieux, ignorant, -timide et passionné que j’étais, lorsqu’il fut, un beau soir, décidé par -mes parents que j’irais à Paris. Je dis mes parents et ce n’est exact -que pour l’un d’eux, car mon père n’approuvait pas ce départ, et il -invoquait, à l’appui de sa résistance, des raisons comme celle-ci, qu’il -émettait, du reste, la bouche molle, le regard incertain, avec l’air de -«s’en fiche», si je puis dire: - ---Il est bien trop bête, pour aller à Paris... Pour un autre, parbleu! -Paris serait la fortune!... Ah! si j’avais été à Paris, moi!... Mais -lui!... Que veux-tu qu’il fasse à Paris!... Jamais il ne se reconnaîtra -dans les rues de Paris... Ah! le pauvre enfant!... - -Ma mère était d’un avis différent... On sentait, dans toutes ses -paroles, la hâte qu’elle avait de se débarrasser de moi... Pourquoi? -Est-ce que je la gênais? Est-ce que je la contrariais en quoi que ce -fût? Cela me fit de la peine, non pour moi, je vous assure, mais pour -elle... Je n’aimais pas à la surprendre en flagrant délit d’égoïsme et -de dureté. Aux objections, d’ailleurs, de plus en plus indécises de mon -père, elle répliquait: - ---Une place comme ça!... C’est une chance incroyable... une occasion -unique. Si nous n’en profitons pas, nous l’aurons toujours sur les -bras!... Que peut-il devenir ici, sinon manger de la nourriture qu’il ne -gagne même pas!... - ---Enfin, il t’aide... Il tient tes livres! - ---Eh bien...! il ne manquerait plus que ça! - ---Oui, mais, Paris!... Paris!... - ---Voilà-t-il pas une grande affaire?... Il s’arrangera, donc!... - -Or, cette chance, cette occasion unique, cette place obtenue, grâce à je -ne sais plus quelles recommandations de curés, c’était une place moitié -de comptable, moitié de copiste, dans une administration dont après -trois ans je n’ai jamais pu savoir ce qu’elle administrait, et si elle -était commerciale, industrielle, financière, artistique, politique, -religieuse, militaire, maritime, coloniale, étant un peu tout cela, et -bien d’autres choses encore... - -Naturellement, ce fut l’avis de ma mère qui prévalut. Quant à moi, selon -les bonnes traditions de la famille, je n’avais même pas été consulté. -Bien d’autres eussent été heureux de partir d’une maison où ils -n’étaient pas aimés, heureux de conquérir leur liberté et de donner à -leurs rêves de jeunesse l’essor magnifique... Eh bien, cette décision, -je l’acceptai avec la plus complète indifférence et--cela vous paraîtra, -peut-être, extraordinaire--sans la moindre curiosité. Là ou ailleurs, -que m’importait!... Puisque j’avais déjà pris l’habitude de ne pas vivre -parmi les hommes et parmi les choses... puisque je sentais que je ne -pourrais vivre qu’en moi-même! - -Ce fut ma mère qui m’installa à Paris, n’ayant pas, pour cette délicate -mission, confiance en mon père, lequel «ne faisait jamais que des -bêtises, et n’avait pas la moindre idée de ce qu’est l’argent»... Elle -profita de ce voyage pour renouer connaissance avec ces vieux amis de la -famille, les braves merciers du Marais, chez qui le commerce n’allait -pas, et dont, plus tard,--à la suite des circonstances infiniment -burlesques que j’ai racontées--je devais épouser la fille. Nous fûmes -bien accueillis. Chacun se remémora un tas de vieilles choses oubliées -et, dans un attendrissement général, il fut convenu que je viendrais, -chaque dimanche, dîner en famille, avec ces vieux amis de la famille, -que diable!... - ---Et nous le surveillerons! Et nous lui apprendrons ce que c’est que -l’existence parisienne... Ce sera comme notre enfant... notre deuxième -enfant!... - -Braves gens!... Ah! l’horreur sinistre des braves gens!... - -Sur leur indication, ma mère me choisit, pour la somme de quinze francs -par mois, une chambre, ou plutôt un indicible taudis, dans une ignoble -maison meublée de la rue Princesse, une petite rue étroite et sombre, -sans cesse encombrée de lourds camions et où jamais l’air ni la lumière -n’avaient pénétré... Une prison!... Ma mère dit simplement, après avoir, -pour la forme, inspecté la chambre: - ---Ça n’est pas très luxueux... mais c’est bien suffisant pour un jeune -homme de province... Et puis, là, tu es à égale distance de ton bureau -et des vieux amis de la famille... Et, surtout, il ne faut pas oublier -qu’il y a là, tout près, un omnibus pour les jours de pluie... ce qui -est très commode... - -Ma chambre donnait à l’extérieur sur une cour aussi noire, aussi humide, -mais moins large qu’un puits. Quand on ouvrait l’unique fenêtre, on se -heurtait à la fenêtre, en face, où pendaient sur des cordes -d’innommables guenilles... A l’intérieur, elle donnait sur un palier -effrayant, puant, suintant, et qui, tout de suite, vous donnait l’idée -du crime... Le soir, une petite veilleuse qui brûlait dans un coin, à -chaque étage, faisait mouvoir des ombres effarantes... et, sur les murs, -des rampements d’insectes mous... - -Pour voisins, j’avais à droite une espèce d’individu sale et rébarbatif -qui--je le sus plus tard--vendait dans les rues des plans de Paris, et, -je crois, aussi, des images défendues, qu’on appelle des cartes -transparentes; à gauche, j’avais une vieille dame asthmatique, qui -réparait des tapisseries... Les locataires des autres étages me -semblèrent, dans le même genre, de condition misérable ou de métier -louche, appartenant presque tous à cette confrérie extraordinaire, -mystérieuse et troublante du camelot!... J’avoue que je ne fus pas trop -rassuré. Lorsque je sortais de la maison ou que j’y rentrais, j’avoue -que j’avais au cœur un tremblement, un effroi... l’effroi de ces murs, -de ces escaliers, de toute cette obscurité morne et visqueuse, où les -rencontres humaines prenaient des aspects sinistres... - -Ma mère, sans doute, n’avait rien vu de tout cela. Elle n’avait vu ni -ces murs, ni ces escaliers, ni ces visages, car je ne puis croire -qu’elle ait, délibérément et consciemment, choisi ce coupe-gorge pour y -loger son fils... - -Durant les trois premières nuits, bien que j’eusse la prudence, aussitôt -rentré, de verrouiller ma porte, il me fut impossible de m’endormir. Et -je regrettai presque ma chambre de là-bas, qui, certes, n’était pas -somptueuse non plus... et je regrettai aussi la cour si triste où ma -mère, le matin, venait, sale et débraillée, traînant ses savates et son -jupon dans l’ordure, étendre ses frusques sur les cordes... Et je -regrettai, pareillement, la rue si mélancolique où, toujours aux mêmes -heures, spectres d’hébétude, les mêmes passants passaient!... - -C’est dans cette maison de la rue Princesse que, huit jours après mon -installation, il m’arriva la seule aventure dramatique de ma vie, car -mon mariage, au fond si tragique, et la mort si irrésistiblement comique -de ma belle-mère, je ne les considère pas comme des aventures, mais -seulement comme de menus incidents sans importance ou du moins, comme -des incidents dont l’importance n’est que pittoresque et anecdotique. -Vous comprendrez donc que je mette une certaine coquetterie d’émotion, -et même quelque orgueil, à vous en faire le récit... - -Une nuit--il pouvait être deux heures du matin--je venais de -m’endormir... Je m’endormais très tard, parce que ayant pu me procurer -des livres je lisais, je lisais, jusqu’à ce que la fatigue me fît tomber -le livre des mains... Je venais de m’endormir, lorsque je fus réveillé -en sursaut par un grand cri... Ce cri semblait avoir été poussé dans la -chambre de gauche qu’habitait la vieille dame aux tapisseries... Je me -dressai sur mon lit, écoutant... A vrai dire, je n’étais pas très -étonné... Terrifié?... oui, peut-être... Mais étonné, non!... Ce qui -m’étonnait, c’est que ce qui arrivait là ne fût pas arrivé plus tôt... -Qu’était-il donc arrivé? J’écoutai, le cœur battant... Un second cri -plus faible... puis, comme un bruit de lutte... un heurt de meubles... -un paquet qu’on traîne... des chaises remuées... des coups sourds... et -enfin, une voix, une voix de terreur, que je distinguai nettement... une -voix de femme comme étouffée, et criant: «Au secours!... au secours!...» -à plusieurs reprises... puis rien!... - -Je me levai... A la hâte, je m’habillai dans l’obscurité... Ma peur -était telle, à ce moment, que pour rien au monde je n’aurais voulu -allumer une bougie... - -Dans la chambre voisine, tous les bruits avaient cessé... Et c’était -maintenant, dans toute la maison, comme un silence de mort... - -Qu’allais-je faire?... J’hésitai longtemps à prendre un parti... -N’avais-je pas été victime d’une hallucination?... J’écoutai encore... -Rien... rien!... Rien que le tic-tac de mon cœur qui battait avec -force... Et ce silence me parut plus effrayant que les bruits, que la -voix, que les coups sourds!... - ---Il faut que je sache!... il faut que je sache!... me dis-je. - -J’ouvris la porte, et me trouvai sur le palier. La veilleuse était -éteinte... Une ignoble odeur d’huile brûlée me fit broncher, comme un -jeune cheval l’odeur d’un cadavre dans la nuit... - -Et, perdu dans cette ombre, je me sentais tout tremblant... tout -tremblant... tout petit... tout petit!... Ah! si petit!... - -Je n’osais plus, je ne voulais plus, je ne pouvais plus avancer; la nuit -du palier pesait sur moi plus lourde, plus écrasante, qu’une chape de -plomb... Et le silence était si profond que j’entendais, réellement, -ramper les insectes noirs sur les murs... - -Pourtant, le courage ne tarda pas à me revenir; le désir de savoir ce -qui s’était passé là, de connaître la raison de ces cris, de ces appels, -de ces chocs sourds, dissipa ou plutôt galvanisa ma terreur... Après -tout, j’avais peut-être été victime d’une hallucination... Mais je -voulais en avoir le cœur net, comme disait ma mère chaque fois qu’elle -se trouvait en présence d’un événement embrouillé, de quelque chose -qu’elle ne comprenait pas et dont elle avait l’obsession de la -comprendre... Si je mentionne ce souvenir, qui peut paraître puéril ou -déplacé en un tel récit, c’est que je me rappelle--comme si je les -revivais encore,--que, durant ces tragiques minutes, j’avais, en moi, la -hantise de cette phrase stupide et que je me répétais sans cesse, d’une -voix intérieure, mais obstinée, ces mots: «Je veux en avoir le cœur net, -je veux en avoir le cœur net!...» - -Je rentrai dans ma chambre où j’allumai--avec combien de peine--une -bougie... et je sortis, de nouveau, sur le palier. - -Alors je vis une chose si effrayante que je reculai encore... Mais ce ne -fut qu’une faiblesse d’une seconde, et, par un violent effort sur -moi-même, je la surmontai facilement... Voici ce que je vis. - -La porte de droite, la porte de cette chambre qu’habitait la vieille -dame aux tapisseries, était grande ouverte... Un linge blanchâtre et -deux pieds en dépassaient le seuil, deux pieds immobiles et nus, deux -pieds dressés dans la position que doivent avoir les pieds appartenant à -une personne couchée sur le dos... - -Il est rare que les choses--à l’exception des yeux--soient effrayantes -en soi. Elles ne le sont que par les circonstances qui les entourent, à -un moment déterminé, et les événements terribles où elles n’ont d’autre -valeur d’action que d’y avoir--je ne dis pas même participé, mais -simplement assisté!... - -Ce qui m’effrayait dans ces pieds, ce n’étaient pas les pieds eux-mêmes, -mais les cris, les appels, les chocs que j’avais entendus, et qui leur -donnaient une signification précise de témoignage? Et puis, il faut bien -que je le dise... A cet effroi général, s’ajoutait un autre effroi -particulier; c’est que j’ai toujours eu, non pas, peut-être, la terreur, -mais l’invincible dégoût des pieds nus. Je ne saurais expliquer -pourquoi... mais je n’ai jamais pu voir des pieds nus, sans qu’aussitôt -ils évoquassent en moi les images si singulièrement effarantes, -cauchemardantes, de l’Embryon... des analogies avec les larves, les -fœtus... oui, tout le cauchemar angoissant et horrible de l’incomplet, -de l’inachevé! - -Je fus quelque temps à pouvoir détacher mon regard de ces pieds qui, -d’abord rigides comme des pieds de mort, me parurent ensuite, à force de -les regarder fixement, doués d’une vie douloureuse... Du moins, il me -sembla bien--mais il se peut que la lumière dansante de la bougie m’ait -donné cette illusion--que le gros orteil du pied gauche eut, à plusieurs -reprises, des mouvements de crispation, et faut-il l’écrire?--des -grimaces, de véritables grimaces, ainsi qu’un visage... Enfin, -m’habituant à cette lueur étrangement mouvante de la bougie, qui -déplaçait et les couleurs et les formes, il me sembla aussi que ce bout -de linge blanc dont j’ai parlé était tout tacheté de sang... - -Décidé à savoir, je me portai en face de la chambre, et, tendant la -lumière au bout de mon bras allongé, dans l’ombre de la chambre, je vis -ceci: - -Une femme--la vieille femme aux tapisseries,--était couchée sur le -plancher, la gorge largement fendue par une blessure où le sang se -caillait en noirs et luisants grumelots. Elle était à peu près nue et -très pâle de peau... Sur sa pauvre gorge couturée, sur sa poitrine -maigre, sur ses bras osseux, sur son ventre plissé, dans ses cheveux -grisonnants, partout du sang... des éclaboussements de sang... Je me -souviens que sa main baignait, tout entière, dans une mare rouge qui -s’étalait autour d’elle, sur le plancher... - -Je pensai défaillir, mais faisant appel à tout mon courage, à toutes mes -énergies, je me précipitai sur la vieille femme, je me penchai pour -voir, pour sentir qu’elle n’était pas morte... qu’elle respirait encore, -peut-être!... Je tenais le bougeoir dans ma main droite et, en me -penchant sur la vieille femme, je me rappelle qu’une goutte de cire -liquide tomba sur son œil grand ouvert, sur son œil terrifié où elle se -figea, blanchâtre, comme une taie. - -Et toujours en moi cette phrase qui ne me quittait pas, et qui, -maintenant, sautillait en moi, comme un refrain de chanson: - ---Je veux en avoir le cœur net... je veux en avoir le cœur net!... - -Je posai le bougeoir près du corps et je me mis à le tâter en toutes ses -parties... Les membres étaient encore chauds et souples... Mais le -ventre se refroidissait et le cœur ne battait plus! La pauvre vieille -était bien morte, bien morte, bien morte! - -Or, je veux vous avouer l’étrange sensation que j’éprouvai à la suite de -cette constatation... Ce fut presque de la joie... Non, pas de la joie -tout à fait... mais quelque chose de doux comme un allègement, comme une -délivrance. J’avais la poitrine libre, les membres plus légers, le -cerveau tranquille... Je ne ressentais plus de terreur et, en vérité, -j’étais presque content que la vieille fût morte!... Morte, je n’avais -plus rien à faire qu’à me dire qu’elle était bien morte; vivante, -c’était toute une complication: il m’eût fallu tenter de la rappeler -complètement à la vie... Et je comprenais mon impuissance devant cette -responsabilité. - ---Ma foi! me dis-je avec une philosophie admirable, mieux vaut pour elle -et pour moi qu’elle soit morte!... Et nous en avons tous les deux, elle -et moi, le cœur net!... - -A la lueur très faible de la bougie, je remarquai dans la chambre des -traces de violence et de lutte: les draps du lit arrachés, deux chaises -tombées, les tiroirs d’une commode vidés, un globe de verre brisé et -dont les morceaux brillaient, çà et là, parmi des choses déchiquetées et -jonchant le carrelage du plancher. Je n’attachai pas, d’abord, à ce -désordre des objets une idée autre que celle du désordre lui-même... Et, -à ce moment-là, chose extraordinaire, devant ce cadavre encore chaud, et -mutilé, devant ce sang répandu, devant ces traces de lutte, il ne me -vint pas à l’esprit que la vieille avait été assassinée, comme si ces -choses-là étaient naturelles, qu’elles avaient dû s’accomplir -d’elles-mêmes et toutes seules! - -Je commençai par ramener sur le ventre nu de la vieille femme sa chemise -roulée, déchirée et sanglante, et, prenant le cadavre dans mes bras, la -face, la poitrine, les mains barbouillées de sang visqueux, je -m’ingéniai à le soulever, à le traîner, afin de pouvoir le déposer sur -le lit... Deux fois, je le laissai retomber avec un bruit sourd... -Ploc!... - ---Je veux en avoir le cœur net... je veux en avoir le cœur net!... -chantait en moi la voix de plus en plus obstinée. - -Et, comme, pour la troisième fois, je tentais d’enserrer le cadavre trop -lourd pour mes bras débiles, une main, tout à coup, se posa sur mon -épaule, pesamment. - -Je poussai un cri et me retournai... Et je vis deux yeux féroces et -gouailleurs, une barbe sale, une bouche ignoblement tombante, la bouche, -la barbe, les yeux de mon voisin, le camelot... - ---Ah!... ah!... fit-il, je t’y pince!... - -Puis: - ---Qu’est-ce que tu fais ici?... - -L’étonnement ne me permit pas de parler, l’étonnement, seul, car je -n’imaginais rien au delà de cette présence, et je n’en redoutais rien -d’autre que la propre terreur qu’elle dégageait: - ---Qu’est-ce que tu fais ici?... répéta-t-il. - ---Je ne sais pas!... balbutiai-je. - ---Ah! tu ne sais pas!... tu ne sais pas!... Elle est bonne!... - -Et il me secouait rudement par les épaules... Et ses yeux avaient des -lueurs sombres. Il était en chemise, lui aussi, avec les jambes nues, -des jambes couvertes de poils. - ---Pourquoi es-tu ici? - -Alors, ne sachant ce que je répondais, je répondis sur l’air de la -chanson, qui chantait en moi: - ---Je voulais en avoir le cœur net!... Je voulais en avoir le cœur -net!... - ---Ah! tu voulais en avoir le cœur net!... Eh bien... attends un peu!... - -M’ayant lâché, il sortit, referma la porte... Et j’entendis aussitôt la -voix qui retentissait dans l’escalier. - ---A l’assassin!... au secours! au secours!... - -Et des portes s’ouvrirent, claquèrent. Et des voix se répondirent, -d’étage en étage... Et les cris du camelot retentirent, plus forts: - ---A l’assassin!... au secours!... à l’assassin!... - -Hébété, je m’étais laissé tomber, sur le plancher, près du cadavre... Et -je répétais sur l’air d’une vieille chanson de mon pays: - ---Je veux en avoir le cœur net!... Je veux en avoir le cœur net!... - -Aux appels, aux cris poussés par le camelot dans l’escalier, toute la -maison s’était réveillée, toute la maison s’était levée. Et la chambre -de la vieille fut bientôt envahie par une foule de curieux, les uns -vêtus à la hâte de n’importe quoi, les autres en chemise, tous si -pittoresquement désordonnés, si expressivement effarés et tremblants, -que, malgré mon hébétude, je ne pus m’empêcher de remarquer leurs -comiques silhouettes et d’en jouir--ce ne fut qu’un moment--d’en jouir -comme d’un spectacle très divertissant. Même, après tant d’années, je -revois la plupart de ces têtes, lâches, peureuses et cruelles, et ce -m’est encore une gaieté... - -Ils arrivaient successivement dans la chambre, chacun avec un petit -bougeoir à la main, tendaient le col, demandaient: - ---Qu’est-ce qu’il y a?... Qu’est-ce qu’il y a? - -A toutes les interrogations, le camelot répondait: - ---Hé! Vous le voyez bien... Il y a qu’elle est morte!... Il y a qu’il -l’a tuée!... - ---Oh! mon Dieu!... - -Il me désignait d’un doigt formellement accusateur à l’indignation de -tous... Et pour qu’il ne restât plus un doute dans l’esprit de personne, -il expliquait avec des gestes rapides: - ---Je l’ai surpris au moment où il achevait de la tuer... Elle était -renversée comme ça, sur le plancher... lui, couché sur elle... comme ça, -il la tenait à la gorge... Et il farfouillait la blessure de son -couteau, comme ça!... comme ça!... - -Il y avait, çà et là, des exclamations d’horreur, et, peut-être, des -protestations, des doutes... - ---Mais, regardez-le... s’acharnait le camelot... Regardez sa chemise, -ses mains, son visage... Ils sont pleins de sang! - ---C’est vrai!... C’est vrai!... - ---Oh!... oh!... oh!... - -Une femme dit: - ---C’est presque un enfant! - -Un autre dit: - ---Il n’a pas de barbe encore!... - -Une troisième dit simplement, avec de l’admiration: - ---Ainsi!... Voyez-vous ça! - -Alors, le camelot insistait: - ---Mais regardez-le!... Et son air de bête prise au piège!... - ---C’est vrai!... C’est vrai!... - -Comme je l’ai raconté plus haut, épuisé par mes efforts à le soulever, à -le traîner, je m’étais laissé tomber près du cadavre... Je ne faisais -pas un mouvement... Et je considérais tout ce monde, je considérais le -camelot, sans entendre encore, sans comprendre qu’il m’accusait du -meurtre de la vieille aux tapisseries... Je n’avais plus aucune idée -dans la tête... Ma tête était vide, vide, vide!... Et tout cela qui se -passait autour de moi était si nouveau, si étrangement nouveau, et si -grimaçant, si incohérent, qu’il ne m’était pas possible d’admettre que -je ne rêvasse point... Toutes ces figures, je me rappelle, n’avaient -plus pour moi la moindre consistance corporelle... C’étaient des ombres -qui se déformaient au moindre souffle du vent entrant par la porte, et -qui s’évanouissaient pour se reconstituer ensuite, fuligineuses... Je -les suivais, comme on suit, dans l’air, les fumées, les nuages ou les -brumes qui montent, le matin, des rivières... - -Le camelot, actif et terrible, vint à moi, m’obligea à me lever, et, -m’empoignant l’épaule d’un geste rude: - ---Comment l’as-tu tuée?... Pourquoi l’as-tu tuée?... Réponds!... - -Comme je restais muet: - ---Allons! réponds... insista-t-il. - -Et il me secouait l’épaule à me briser la clavicule. Il me semblait -aussi que ma cervelle clapotait dans mon crâne, comme de l’eau remuée... -J’avais le vertige... - ---Réponds donc!... - -Machinalement, je répondis: - ---Je ne sais pas... Je ne sais pas!... - -Triomphalement, le camelot se tourna vers les curieux, et, les prenant à -témoin de mes paroles: - ---Vous voyez! dit-il... Vous entendez!... Il avoue! - ---Oui!... oui!... oui!... - -Je vis des bouches m’invectiver, des yeux me maudire, des poings se -tendre furieux et menaçants vers moi... Une femme enveloppée d’un châle -rouge, et qui tenait une petite lampe à pétrole dans sa main, proposa -qu’on me mît à mort. - ---Oui!... oui!... oui!... - -Le camelot s’interposa: - ---Non!... Il ne faut pas y toucher... Il faut qu’il meure sur -l’échafaud... Attendons le commissaire de police... On est allé chercher -le commissaire de police... - -Un vieil homme hochait la tête... Il dit: - ---Est-ce possible!... Il est si faible... Et les blessures sont si -horribles... La gorge a été fendue d’un seul coup!... - ---Mais regarde donc sa chemise sanglante, réitéra le camelot, ses mains -rouges, son visage tout barbouillé... Et puisqu’il avoue!... - ---C’est vrai!... c’est vrai!... - -Le vieil homme s’obstina: - ---Je ne dis pas le contraire... Pourtant, il est bien faible... Et il -paraît idiot!... - ---Puisqu’il avoue!... Tu l’as bien entendu!... - -S’adressant aux curieux: - ---Vous l’avez bien entendu, tous? demanda-t-il d’une voix forte. - ---C’est vrai!... c’est vrai!... - ---Et il n’est ici que depuis huit jours!... Qu’est-ce qu’il est venu -faire ici?... Pourquoi est-il ici?... - ---C’est vrai!... C’est vrai!... - -Ensuite, on parla de la vieille, de ses vertus, de sa bonté; on vanta sa -vie pauvre et résignée... C’était une sainte... Pour tuer une pareille -femme, il ne fallait pas avoir de cœur!... Il fallait avoir l’âme bien -criminelle!... Quelques-uns pleurèrent... - -Combien de temps cette scène dura-t-elle? Je n’en sais rien. Il arriva -que je n’entendis plus rien... J’étais engourdi... J’avais comme un -immense besoin de dormir... Et lorsque le commissaire de police entra, -suivi de plusieurs agents, mon esprit était bien loin de l’hôtel, du -camelot, du cadavre... Mon esprit était revenu au pays, là-bas, à M. -Narcisse, à ma mère, à mes longues stations contre les vitres de ma -chambre... - ---Comment vous appelez-vous?... me demanda le commissaire. - ---Je ne sais pas... je ne sais pas!... répondis-je. - ---Vous ne voulez pas dire comment vous vous appelez?... - ---Je ne sais pas!... - -Le commissaire grogna: - ---C’est bien!... Hum!... - -Puis il me laissa sous la garde des agents, il examina le cadavre, -inspecta la chambre du crime, puis la mienne, toujours suivi du camelot -obséquieux et bavard, qui, sans cesse, répétait: - ---Monsieur le commissaire, voilà comment ça s’est passé... - -Le commissaire de police était un petit homme gros et court et qui -soufflait comme un bœuf. Malgré la gravité de l’affaire, malgré le -cadavre et le sang il avait une physionomie joviale, un air de pochard -gai et bon enfant, que le souci de sa responsabilité ne parvenait pas à -rendre sévère. Il ne me fit pas peur. Au contraire, son agitation -m’amusa extrêmement. Il entrait, tournait, virevoltait, sortait, -revenait et ressortait avec un empressement si comique, qu’il -ressemblait à un fantoche de pantomime. Et le camelot fantoche aussi, -mais fantoche sinistre, ne le quittait pas d’une semelle, entrait, -tournait, virevoltait, sortait, revenait et ressortait avec lui, -toujours bavard et toujours gesticulant. Sur le palier, les gens de -l’hôtel assistaient curieusement à ces allées et venues, ne perdant pas -un seul des mouvements du commissaire et du camelot. Et moi, flanqué de -deux agents indifférents et silencieux, je faisais comme les gens de -l’hôtel, sans songer un instant que je fusse un des principaux acteurs -de ce drame. Et je me souvenais que, jadis, étant enfant, j’avais vu, -dans des baraques de la foire, des scènes pareilles, dont le burlesque -n’était peut-être pas si intense, et ne diminuait pas, aussi -complètement, la majesté terrible du crime. - -Lorsque le commissaire se fut enfin rendu compte et du meurtre de la -vieille, et de la disposition des lieux, il ordonna aux curieux de se -retirer chacun chez soi... Puis, s’adressant au camelot, qui lui -soufflait dans le dos je ne sais quelles dénonciations: - ---Qu’est-ce que vous foutez ici, vous? Allez-vous-en!... - -Mais le camelot résistait: - ---Puisque je l’ai vu, monsieur le commissaire! Ma présence ici est -indispensable. Je suis le seul témoin!... Puisque j’ai tout vu. - ---Comment vous appelez-vous? - ---Isidore Borgne, monsieur le commissaire. - ---Hum! Hum!... Et qu’est-ce que vous faites? - ---Je suis camelot... - ---Ah! ah!... Qu’est-ce que vous faites, nom de Dieu? - ---Je vends des plans de Paris... - ---C’est bien!... Foutez-moi la paix, maintenant... Et si j’ai besoin de -vous... je vous ferai appeler... - ---Mais, monsieur le commissaire!... - -Le brave commissaire se fâcha, devant cette insistance, et appelant un -agent: - ---Empoignez-moi ce lascar-là, ordonna-t-il... Et surveillez-le!... - -Le camelot protesta pour la forme: - ---Je suis un bon citoyen, moi... Ça ne se passera pas comme ça!... - -Et il se remit docilement, mais un peu effaré, aux mains de l’agent... - -Lorsque le palier fut déblayé, le commissaire referma la porte de la -chambre qu’éclairaient maintenant deux bougeoirs, posés sur la cheminée, -et une lampe à pétrole, sur une petite table encombrée, je me rappelle, -de chiffons rouges. J’étais toujours flanqué de mes deux agents, et le -cadavre gisait à mes pieds, sur le plancher où la mare de sang -s’élargissait... Le magistrat prit une chaise, s’assit en face de moi, -s’épongea le front, souffla... Et, après m’avoir considéré avec -attention durant quelques secondes, il dit: - ---Voyons ça!... voyons ça!... A nous deux, maintenant. - -Je n’étais pas ému... Et même, à cette minute tragique, j’avais l’esprit -très libre... Je dois avouer aussi que le cadavre ne me terrifiait -plus... Il ne me donnait pas d’autre idée que celle d’un vieux meuble -brisé, d’un vieux tapis déchiré... Non, en vérité, je n’avais plus la -sensation que cette chose inerte eût été une personne vivante... Toute -ma curiosité allait vers le commissaire, vers sa face ronde et -couperosée, où l’alcool avait déposé des couches de bistre, vers sa -chaîne de montre qui pendait sur son gros ventre, et vers son pantalon -qui, tendu sur ses larges cuisses courtes, faisait, aux jarrets ployés, -des rides crapuleuses... Pas une seconde, en le regardant curieusement, -comme on regarde une caricature, je ne songeai qu’il y eût, sous ce -visage vulgaire, en ce grotesque exemplaire d’humanité déformée, qu’il y -eût une force sociale... plus qu’une force sociale, mais la société tout -entière, avec ses droits implacables de juger et de punir!... - -J’y ai pensé depuis, bien des fois, à cette fiction abominable et -terrifiante qu’on appelle: la société!... Et bien des fois, je me suis -demandé par suite de quelles déformations morales, de quelles aberrances -intellectuelles, ceux à qui la prétendue société délègue ses droits -arbitraires de juger et de punir, ont-ils, tous, un air de parenté -physique, une ressemblance matérielle qui fait que depuis plus de deux -mille ans, toutes les faces de juges sont pareilles, et portent les -mêmes tares sinistres d’iniquité, de férocité, et de crime!... - -Cette observation ne s’applique pas à mon commissaire de police dont le -visage, au lieu des tares professionnelles, se contentait de montrer des -tares d’alcoolique, et une laideur rubiconde si joyeuse qu’il ne me vint -pas à l’idée de trembler devant lui, comme quiconque, innocent ou -coupable, doit trembler, jusqu’au tréfonds de ses moelles, devant le -juge qui l’interroge... - -J’examinais donc le brave commissaire, et je ne le voyais plus dans la -chambre où il était assis devant moi, c’est-à-dire, dans sa fonction -sociale; je le voyais dans sa fonction humaine, c’est-à-dire au petit -café où il devait, tous les jours, enluminer sa trogne et vernir ses -joues et perdre, de plus en plus, dans la joie de boire, dans le rêve -charmant d’être saoul, la cruauté de son métier... Et je l’aimais -véritablement d’être un ivrogne, car les ivrognes sont de braves gens, -et, toujours, d’admirables poètes. - -Tout à coup, le commissaire me demanda: - ---Allons, voyons, dites-moi pourquoi vous avez tué cette vieille femme? - -Je n’avais pas bien compris cette question, qu’il m’avait posée d’une -voix soufflante et brouillée. Je dis machinalement: - ---Je voulais en avoir le cœur net. - -Le commissaire s’ébroua comme un cheval. - ---Comment, le cœur net? fit-il. Le cœur net de quoi? Vous vouliez la -violer?... - ---Oh! monsieur le commissaire... - ---Enfin, expliquez-vous!... Quoi? Qu’est-ce que vous entendez par votre -cœur net? - -Et, sans me donner le temps de répondre, brusquement: - ---Comment vous appelez-vous? - -Je me nommai. - ---Et qu’est-ce que vous faites ici? - -Je le lui dis. - ---Quel âge avez-vous? - ---Vingt ans! - ---Et d’où venez-vous? - -Alors, je racontai mon pays, ma mère, monsieur Narcisse, mon petit chien -Bijou, ma maladie, notre voyage à Paris, et les vieux amis de ma -famille, et la terreur que j’avais eue, dès le premier jour, dans -l’escalier de la maison meublée... - -Le commissaire ponctuait chaque phrase d’exclamations comme celles-ci: -«Bon! Bon! Diable!... Diable!» et il soufflait comme une forge! - -Lorsque j’eus terminé mon récit: - ---C’est bien curieux!... fit-il, c’est curieux!... Une jeune femme, mon -Dieu... que vous l’ayez tuée, je ne l’excuserais pas... mais je le -comprendrais... Dans la passion, on ne se connaît plus... Va te faire -fiche! Mais une vieille comme celle-ci!... Ma parole d’honneur, c’est -trop fort!... Vous êtes donc fou?... - ---Mais je ne l’ai pas tuée, monsieur le commissaire, criai-je de toutes -mes forces. Ce n’est pas moi qui l’ai tuée!... - ---Alors, qu’est-ce que vous me chantez depuis une demi-heure? Qui est-ce -qui l’a tuée?... - ---Je ne sais pas!... - -Le commissaire se leva, me prit par les épaules, me regarda fixement: - ---C’est le camelot, hein!... Allons, dites-le!... Mais dites-le donc!... - ---Mais non... je ne sais pas... je n’ai rien vu... Et c’est pour cela, -monsieur le commissaire, que je voulais en avoir le cœur net! - -Le commissaire réfléchit, puis, prenant une résolution brusque: - ---Tout cela n’est pas clair! dit-il... Je vais vous mener au Dépôt... Je -vais mener aussi le camelot au Dépôt... Vous vous débrouillerez devant -le juge d’instruction. - -Et il ordonna aux agents: - ---Au Dépôt, tout le monde!... Par le flanc droit, arche!... - -Je fus donc conduit au Dépôt. Durant la route, le camelot ne cessa de -protester: - ---Je suis un citoyen français!... Je me plaindrai à Rochefort!... - -Il y avait eu, dans la journée, une rafle de malfaiteurs et de filles -publiques. Toutes les salles de cette abominable prison étaient -encombrées, pleines de figures assez sinistres, il est vrai, mais dont -j’eus plus de pitié que d’horreur. Je n’essaierai pas de dépeindre la -saleté et la malodeur de ces salles. Cela dépasse toute imagination, et -je ne crois pas qu’il y ait, dans la langue, des mots assez forts, assez -vengeurs, pour en donner l’idée. L’impression sur ma personne physique -fut telle que je faillis m’évanouir. Il me sembla que je venais de -recevoir, d’un coup, le choc de toutes les maladies mortelles. De fait, -l’air chargé de miasmes trop lourds était irrespirable. Il s’agglutinait -à mes bronches comme de la matière solide, âpre et gluante. - -Quant à l’impression morale que j’en ressentis, ce fut pire encore. -Longtemps, je fus accablé comme sous le poids d’une chose trop pesante -et douloureuse. - -Ce qui, dans ce grouillement humain, apparaît plus que le vice et le -crime, c’est la pauvreté, la détresse infinie où la société peut -précipiter des êtres vivants et qui ont, si rudimentaires, si déformés -qu’ils soient, un cerveau et un cœur, de la pensée et de l’amour!... Ces -deux choses mystérieuses et qui font la créature humaine, il n’est pas -un regard où je ne les aie reconnues, même aux yeux des plus brutes et -des plus déchus!... Et ces êtres qui, malgré tout conservent dans les -ténèbres de leur raison et de leur conscience, une petite lueur, ou -plutôt un reflet pâle et trouble de cette lueur d’humanité, on les -traite comme on n’oserait pas traiter des rats ou des cloportes!... Ici, -dans la promiscuité hideuse de ces salles, tous les âges sont -confondus... A côté des vagabonds endurcis, des vieux routiers de la -débauche et du crime, se voient des enfants, de pauvres enfants de douze -ans, à qui il serait facile, pourtant, d’éviter de pareils contacts et -qui, bien souvent, gardent, d’une seule journée ou d’une seule nuit -passée dans cet enfer, une flétrissure éternelle... Ils sont entrés, -ignorants et aussi purs qu’il est possible à de petits abandonnés de -l’être, et ils en sortent, souillés dans leur corps, quelquefois, dans -leur âme, toujours! C’est l’apprentissage, par l’État, par la justice de -l’État, du bagne et de l’échafaud. - -Parmi toutes ces créatures de hasard, parquées plus barbarement que des -bêtes dans cette geôle immonde du Dépôt, je ne doutai point qu’il s’en -trouvât beaucoup d’innocents comme je l’étais moi-même, et, d’autres, -plus douloureux encore, dont le seul crime était que devant tant de -maisons, tant de magasins gorgés, tant de richesses gaspillées, ils -n’eussent ni un abri, ni un vêtement, ni un morceau de pain!... Et, à -l’aspect frémissant de toutes ces misères je me souvins avoir vu, il n’y -avait pas trois jours, ce drame effrayant... mais combien banal, et de -tous les jours! - -Ce matin-là, à mon heure habituelle, je me rendais, obéissante machine, -à mon bureau. Il pleuvait... Une de ces petites pluies parisiennes si -lentes, si tristes et qui vous traversent l’âme, plus encore que le -vêtement. Dans la rue, pleine de flaques, devant la boutique d’un -épicier, il y avait un gros tas d’ordures... Les gens allaient et -venaient, courbés sous des parapluies luisants, et l’eau, jaune et sale, -gargouillait dans les ruisseaux. Un chien passa qui, ayant flairé le tas -d’ordures, continua sa route, dédaigneusement, dans sa jugeotte -impeccable de chien, sans doute: il avait compris qu’il n’y avait rien -pour lui. Ensuite, une vieille femme, vêtue de guenilles, le visage -décharné, survint, marchant péniblement sur le trottoir. Ce qui lui -servait de vêtements ruisselait de pluie, alourdissait encore son allure -lourde et chancelante... Elle avisa le tas qu’avait méprisé le chien, -s’arrêta, courba son échine très âgée, et se mit à fouiller dans -l’ordure avec ses mains. Que cherchait-elle? Comme tous les pauvres -maudits qui gardent, en eux, l’impossible espoir des trouvailles -libératrices et qui voient luire la fortune dans les déchets, dans les -vomissures des maisons, peut-être espérait-elle trouver un objet de prix -qu’elle aurait pu vendre, ou simplement un morceau de pain qu’elle -aurait pu manger!... Je la regardais avec une curiosité pitoyable, et la -pluie qui tombait plus fort, à ce moment, s’acharnait sur sa robe qui, -collée, laissait voir sa déplorable ossature... Sa main fouillait, comme -un crochet, l’ordure... Tout à coup, elle agrippa une orange dont la -moitié était pourrie et couverte de moisissures!... Elle en essuya -l’ordure sur l’ordure de sa manche et vivement, avec un geste d’affamée, -elle la porta à sa bouche, et se mit à la manger avidement, voracement, -gloutonnement... J’eus le cœur étreint par une grande angoisse... Je -n’avais pas imaginé que les pauvres en fussent arrivés à cette infamie -de la pauvreté qui leur jetait la bouche aux ordures de la rue!... Je -tâtai si j’avais quelques sous dans ma poche, et y trouvant une pièce de -cinq francs, je la donnai à la vieille, les yeux pleins de larmes... -Alors, la vieille prit la pièce du même geste âpre et farouche avec -lequel elle avait pris l’orange, sans me remercier, sans même me -regarder... Et, barbotant dans les flaques, presque légère, elle -traversa la rue et se précipita dans la boutique d’un marchand de vins -où, bientôt, elle disparut... Et j’espérai... ah! oui, je vous le jure, -j’espérai avec ferveur qu’elle se saoulerait et qu’elle achèterait, avec -ma pièce blanche, un peu d’oubli et un peu de joie! - -J’examinai toutes les figures autour de moi... Oui, vraiment, c’étaient -des figures de crime, parce que c’étaient des figures de faim... Combien -y avait-il de ces souffrances, des souffrances pires, sans doute, parmi -tous les guenilleux dont les salles du Dépôt étaient pleines!... Et je -les aimai d’un immense amour!... - -Cette nuit-là, dans cette abjecte prison, où il y avait de tout, -assassins, vagabonds, voleurs, ivrognes, j’eus la révélation soudaine -que la société cultive le crime avec une inlassable persévérance et -qu’elle le cultive par la misère. On dirait que, sans le crime, la -société ne pourrait pas fonctionner. Oui, en vérité, les lois qu’elle -édicte et les pénalités qu’elle applique, ne sont que le bouillon de -culture de la misère... Elle veut des misérables, parce qu’il lui faut -des criminels pour étayer sa domination, pour organiser son -exploitation!... Et j’ai compris que celui-là qui, une fois poussé au -crime par la nécessité de vivre, est tombé dans le crime ne peut plus se -relever du crime, jamais, jamais. La société l’y enfonce, chaque jour, à -chaque heure, plus avant, plus profondément... Elle est semblable à ce -passant, sur la berge d’un fleuve, à ce passant qui, voyant un noyé se -débattre et l’appeler, lui jetterait des pierres et des pierres, afin -qu’il disparaisse à jamais dans les ténèbres de l’eau!... - -Toute la nuit, je demeurai silencieux, dans un coin de cette salle -qu’éclairait funèbrement un bec de gaz dont la flamme vacillait sous -l’orage des voix... Des gens me frôlèrent, des gens me bousculèrent; -d’impudiques vieillards, avec des yeux de fous, me soufflèrent dans -l’oreille des mots abominables. Je ne disais rien... je regardais, et -mon âme, de plus en plus, descendait en des tristesses profondes... - -Et le camelot allait et venait, important, bavard, tutoyant tout le -monde... Il avait retrouvé là de vieilles connaissances... de vieux amis -de crime... - -Ce n’est qu’au matin que, malgré les interrogatoires du commissaire de -police, j’eus enfin la certitude qu’il avait assassiné la vieille aux -tapisseries. - ---Oui, oui! Je comprends maintenant... c’est lui!... c’est lui!... - -Et je me dis encore: - ---Après tout, il a peut-être bien fait de la tuer. Je ne sais pas... Je -ne le dénoncerai pas... Ah! ma foi, non!... Qu’ils s’arrangent tous les -deux, la justice et lui! - -Je n’avais pas bougé de mon coin, pris, tout entier, par l’imprévu de -l’aventure et du spectacle si nouveau qui s’offrait à moi. Je puis dire -que c’était la première fois que je voyais de la misère, de la misère -totale, et comme il n’en existe réellement qu’à Paris. - -En province, dans les petits bourgs et dans la campagne, la misère n’est -que relative, parce que, riche ou pauvre, tout le monde s’y connaît... -Et puis, les champs, les forêts, les vieilles masures abandonnées, les -huttes de cantonnier, les troncs des arbres morts, ont, tout de même, de -l’hospitalité!... Les vagabonds trouvent des cavernes pour s’y tapir, -des fruits aux arbres, et dans les maisons, presque toujours, un morceau -de pain... A Paris, ils ne trouvent rien. Les individus ont trop de -hâte, trop de fièvres, trop d’affaires, pour songer à être bons. L’État -fait de la charité une sorte de citadelle inaccessible. Pour y parvenir, -il faut des mots de passe qu’on ignore, des cartes d’identité, il faut -passer par des filières administratives, des stations dans les bureaux, -être électeur, payer des contributions, posséder des certificats de -bonne vie et mœurs, pour avoir droit à un secours!... A Paris, on ne -peut se payer le luxe d’être pauvre, qu’à la condition d’être riche!... -Le Dépôt, c’était véritablement, pour moi, la fissure de lumière par où -je plongeais jusqu’au fond du gouffre de misère... Et je fus effrayé... -et je sentis, en mon âme, comme un découragement! - -Près de moi, il y avait un homme qui n’avait pas bougé, non plus, de -toute la nuit. Il était là, quand j’étais entré. Il se tenait assis, sur -le plancher, le dos appuyé au mur, la tête dans ses mains, et il -paraissait dormir... Je ne fis pas d’abord attention, étant trop occupé -de moi-même, et du camelot, et des figures sinistres qui allaient et -venaient ainsi que des bêtes fauves dans des cages. Ce ne fut que vers -le matin, lorsque le gaz s’éteignit, qu’il remua un peu ses jambes, -raidies par l’immobilité, et qu’il recula, contre la muraille, ses -épaules meurtries et ankylosées... Je le vis alors, je vis son visage, -si tant est qu’on puisse dire de cette face humaine que ce fût un -visage: des yeux las et comme voilés, une peau fripée et jaune, une -courte barbe, terne et rare, qui ressemblait plutôt à une maladie -dartreuse qu’à une barbe. Lui aussi me vit, du moins il me regarda; il -me regarda longtemps et fixement, sans que j’eusse la sensation qu’il me -vît. Malgré son manque d’expression, ce regard exprimait une grande -douceur, triste et résignée. Cela venait sans doute de ce que le regard -étrange de cet homme n’exprimait rien, et je remarquai sur ses deux -prunelles quelque chose de blanchâtre, et de pareil à deux petites -taies, qui en brisaient l’éclat intérieur. - ---Je ne te vois pas bien!... me dit-il. Mais tu as l’air tout jeune... -et tu n’as pas de barbe... Et sûrement tu n’es jamais venu ici!... -Pourquoi es-tu ici? - -Bien que je fusse heureux qu’on m’adressât la parole, et que ma pensée -eût un contact avec une autre pensée humaine, je répondis, brièvement, -et de façon à rompre tout entretien: - ---Je ne sais pas! - -L’homme hocha la tête et son dos oscilla contre le mur. - ---Tu ne sais pas! fit-il... sans doute! On ne sait jamais pourquoi l’on -est ici! Tu ne veux pas parler? - ---Si!... je veux bien parler. - ---Alors, pourquoi me dis-tu des bêtises, avec un air de crainte... -Est-ce que je te fais peur?... - ---Non... Tu ne me fais pas peur!... - ---Alors, pourquoi es-tu ici?... - -Je m’enhardis: - ---Je suis ici... parce que dans la maison que j’habite une vieille femme -a été assassinée!... - ---Tous les jours, on assassine des vieilles femmes. Ça n’est pas une -raison. - -Après un silence de quelques secondes, il ajouta: - ---Tu habites une maison?... Tu as de la chance, toi!... Approche un peu, -que je te voie mieux. Ton visage est tout brouillé... Quel âge as-tu? - ---Vingt ans... Et toi? - ---Oh! moi, je n’ai plus d’âge!... Depuis trois années, les minutes me -semblent si longues, si éternelles, que je crois bien que j’ai vécu, au -moins, quarante ans!... Et je n’ai pas de maison non plus, je n’ai -rien... Que fais-tu? - ---Je suis employé dans une maison de banque... Et j’aligne, sur des -pages, des chiffres auxquels je ne comprends rien!... - ---Tu as de la chance! - ---Voilà seulement huit jours que je suis à Paris!... Et toi, qu’est-ce -que tu fais? - ---Moi, je dors sur les bancs des jardins publics. Mais c’est un métier -difficile et plein de dangers, j’y renonce. Autrefois, je chantais et je -disais des vers dans des cabarets de Montmartre... Mais les vers étaient -trop tristes... et j’étais trop mal vêtu!... On exigeait que j’eusse une -redingote tombant sur mes talons, un pantalon à la houzarde, une cravate -à triple torsion... et des cheveux je ne sais comment!... Au bout de -quelques soirs, on n’a plus voulu de moi... et l’on m’a mis à la -porte... Comprends-tu? - ---Je ne comprends pas bien ce que tu dis!... Tu chantais des vers?... - ---Hé oui! - ---Des vers de toi? - ---Bien sûr! - ---Alors, tu es poète?... - ---Regarde ma peau fripée, et le creux de mon ventre, et mes guenilles... -Est-ce que je n’ai pas l’air d’être poète?... Regarde-moi mieux, toi qui -habites une maison... Je suis presque aveugle... Une nuit que j’avais -dormi, au bord de la Seine, derrière un tas de pierres, je me suis -réveillé avec des yeux qui ne voyaient plus!... qui ne voyaient presque -plus... C’est peut-être la vingtième fois qu’on m’amène ici!... Car je -suis si pauvre, si indiciblement pauvre, que je n’ai même plus le droit -de dormir quelque part!... Quand je suis trop fatigué, et que je -m’étends sur un banc, ou sous l’arche d’un pont, on me ramasse... Il -paraît que j’ai volé quelque chose à la société!... - -Il eut un sourire d’une tristesse charmante, et il reprit: - ---Aujourd’hui, je passerai devant des juges... Et ils me diront: «Ah! -c’est encore vous!... Nous n’en pouvons plus de vous condamner». Et ils -me renverront... Les prisons ne veulent plus de moi... Elles refusent de -me nourrir... Je ne leur fais pas honneur, n’ayant jamais commis de -crime!... Qui est-ce qui a tué la vieille femme pour le meurtre de qui -tu es ici? - ---Je ne sais pas!... Veux-tu que je te raconte? - ---Je n’y tiens pas... Cela ne m’intéresse point... Il y a tant de -vieilles femmes qu’on tue, chaque jour, dans Paris!... Je te demandais -cela pour dire quelque chose, et aussi parce que je voudrais que ce fût -moi qui l’aie tuée!... - ---Toi! pourquoi, toi?... - ---Parce que j’aurais une maison, une gamelle et, sur le corps, un peu de -laine chaude... Je rêve du bagne comme d’un palais... On doit y être -bien!... Mais je suis trop lâche!... La vue d’un couteau me fait -trembler!... Et je m’évanouis à l’odeur du sang!... Oui! les assassins -et les voleurs sont des hommes heureux... Ils peuvent vivre!... Moi, qui -ne puis me résoudre à tuer et à voler, je vais... je vais comme ces -chiens perdus, fouillant ci, vautrés là... dans le froid, dans le -vent... dans la pluie, dans la nuit!... - -Il fit de sa casquette une sorte de tampon qu’il inséra entre le mur et -son dos... - ---Dis donc?... - -Comme je n’avais pas répondu: - ---Dis-donc? répéta-t-il... M’écoutes-tu?... - ---Oui, je t’écoute... Mais j’ai trop de peine à entendre tes paroles!... -Tu me fais pleurer!... - ---Eh bien! écoute encore ceci... après, tu pleureras à ton aise, et moi -je me rendormirai, car je n’ai pas assez dormi... Dis donc... - ---Je t’écoute... - ---Quand nous serons libres, tous les deux, toi et moi... tu me feras une -petite place dans ta maison. - ---Je veux bien! - ---Et puis, tu tueras des gens riches... et si l’on te pince, je dirai -que c’est moi qui les ai tués!... Comment t’appelles-tu?... - -A ce moment, il se fit, dans la salle, un grand tumulte... Des gendarmes -venaient d’entrer: - ---Ah! zut!... fit l’homme... On vient peut-être me chercher... J’aurais -voulu dormir encore!... - -Ce n’était ni moi, ni mon compagnon que les gendarmes étaient venus -prendre... Mon compagnon, alors, se rendormit, et moi je continuai de -regarder l’affreux drame du Dépôt. - -C’est de cette journée que datent la pitié et la révolte qui furent, -pour ainsi dire, les bases de ma vie morale. Ma faiblesse physique, ma -timidité intellectuelle n’ont jamais permis à ces deux sentiments de -s’affirmer dans une forme active, et j’en ai cruellement souffert... -Mais, voyez combien le cœur de l’homme est rempli d’énigmes et de -contradictions douloureuses. La créature humaine envers qui j’eusse dû -montrer le plus de pitié, ma femme, est peut-être la seule envers qui je -me montrai inexorable. Pas une minute, mon dégoût n’a faibli devant sa -laideur et devant le ridicule de son âme, qui sont, pourtant, des choses -émouvantes et bien faites pour remplir d’adoration et de dévouement les -grands cœurs... - -Ah! je ne regrette pas cette journée passée au Dépôt. Elle m’a permis de -voir de la misère que l’on ne peut même pas soupçonner au dehors. J’ai -vu de pauvres petits enfants de six, de huit et dix ans, enfermés dans -des couloirs étroits, obscurs et puants, avec des galvaudeux plus âgés -et vicieux; j’ai vu des misères sordides, des êtres en loques, hâves, -décharnés, d’ambulants cadavres, de frissonnants spectres, sortis de -quels enfers!... Ah! on se le demande. Quand une société enferme dans -une telle promiscuité de débauches des enfants de six ans avec des -adolescents déjà corrompus, a-t-elle le droit de se plaindre si elle ne -récolte, plus tard, que des mendiants, des sodomistes et des -assassins?... A-t-elle surtout le droit de les punir?... - -A Paris, les philosophes de l’optimisme meurtrier ne voient pas la -misère... Non seulement ils ne la voient pas, ils la nient!... - ---Nous avons décrété l’abondance générale, disent-ils; le bonheur fait -partie de notre Constitution... Il est inscrit sur nos monuments, et -fleurit gaiement à nos fenêtres, enseigne nationale... Il n’est de -pauvres que ceux qui veulent l’être, que ceux qui, malgré nous, -s’obstinent à l’être... Ce sont des entêtés!... Par conséquent, qu’ils -nous laissent tranquilles. - -Et comment verraient-ils la misère?... Paris la cache sous son luxe -menteur, comme une femme cache sous le velours et les dentelles de son -corsage le cancer qui lui ronge le sein. Pour ne pas entendre les cris -qui montent des enfers sociaux, Paris étouffe le lamento de la misère -dans l’orchestre de ses plaisirs... Aucune voix de pauvre diable ne -traverse, ne peut traverser le bruit continu des fêtes et le remuement -d’or des affaires... - -Et comment verraient-ils la misère?... Savent-ils seulement qu’il -existe, entassés dans des demeures trop étroites et malsaines, des -milliers et des milliers d’êtres humains pour qui chaque aspiration -d’air équivaut à une gorgée de poison, et qui meurent de ce dont vivent -les autres?... Le triste poète, à ma gauche, dormait maintenant -profondément... A ma droite, un homme, maigre, au teint plombé, vêtu -d’un bourgeron de travail, toussait avec de pénibles efforts. Je lui -demandai pourquoi il était ici et quel était son crime: - ---C’était la paye hier, répondit-il d’une voix sifflante... Je me suis -saoulé comme de juste... Et je crois bien que j’ai eu des mots avec un -agent qui me bousculait... Il me semble que je l’ai appelé: «Vache!...» - -D’abord, j’étais saoul et je chantais. Ensuite, pourquoi m’a-t-il -rudoyé?... Je ne lui disais rien!... Est-ce qu’il est défendu aux -pauvres de chanter, maintenant?... Ce qui m’embête, c’est la femme et -les gosses, qui ne savent pas, bien sûr, ce que je suis devenu et qui -doivent me croire mort! Sans ça, mon Dieu, dormir là ou ailleurs!... - ---Vous avez l’air malade? lui dis-je. Et vous toussez! - ---Si je suis malade?... Parbleu!... Comment voulez-vous que je ne sois -pas malade?... Il faudrait que vous voyiez notre logement!... -L’atmosphère est tellement viciée où nous vivons, que, chaque matin, -quand je me réveille, ayant d’ailleurs mal dormi, j’ai toujours la -sensation d’une petite asphyxie... Ce n’est que dans la rue, en allant à -mon travail, et après avoir pris deux ou trois verres, que, peu à peu, -mes poumons parviennent à se décrasser des poisons absorbés pendant la -nuit... Et vous pensez si j’y vais gaiement, au travail, avec le front -serré, la gorge sifflante, l’estomac mal en train, les jambes molles!... -Et comment voulez-vous aussi que les enfants ne soient pas malades!... -Et la femme, je me demande où elle trouve la force de résister à ce lent -et continuel empoisonnement. Moi, ça va encore, parce que je me saoule -de temps en temps, et que de me saouler ça me nettoie la carcasse... -Mais la femme!... Mais les gosses!... Ils n’ont pas toujours de quoi -manger à leur faim!... Ça, c’est vrai, que si je buvais moins, ils -pourraient peut-être manger plus!... Mais, si je ne buvais pas, il y a -longtemps que je serais mort!... Alors, quoi faire?... Et c’est sans -remède, voyez-vous, et c’est abominable! Si on avait de l’air, -encore!... Dans les maisons, ou plutôt dans les taudis où l’on nous -force à habiter, il n’y en a pas!... Où en prendre?... La porte s’ouvre -sur un couloir ou sur un palier, empuanti par les émanations des -cabinets et des plombs... La fenêtre, elle, donne sur une cour profonde, -humide et noire comme un puits, où flottent, dans l’air déjà -irrespirable des grandes villes, tous les germes mortels, où -tourbillonnent tous les pullulements bacillaires que peuvent produire -les ordures stagnantes et volantes de cent cinquante ménages, parqués en -d’obscures cellules... J’aime mieux ne pas ouvrir et ne respirer que nos -ordures à nous, que nos poisons à nous!... Dame! n’est-ce pas?... - ---Et, alors?... - ---Alors!... Rien... - ---Et les pétitions? - ---Oh! la la!... - ---Et la révolte?... - ---J’en ai soupé... On a fait des révolutions en criant: «Du pain!... Du -pain!...» On pourrait en faire une, en criant: «De l’air!... De -l’air!...». Mais, comme les révolutions, jusqu’ici, ne nous ont pas -donné davantage de pain, il faut croire qu’elles ne nous donneraient pas -davantage d’air pur!... J’aime mieux me saouler, quand je puis!... - ---Est-ce qu’il n’y a personne qui s’occupe de vous?... - ---Il y en a quelques-unes... On ne veut pas les entendre... On n’entend -jamais que ceux qui font les lois... Et toutes les lois sont contre -nous!... C’est bien simple!... Il faut, à l’homme, pour vivre--pour -vivre seulement--cent mètres cubes d’air pur, par vingt-quatre heures... -au-dessous de quoi, c’est l’asphyxie... Or, les logements--nos -logements--n’ont en moyenne qu’une capacité de trente mètres... et dans -ces trente mètres sont entassés la famille, le chien, le chat, les -oiseaux,--car il faut bien des bêtes pour nous aimer,--sans compter les -fleurs qui exhalent de l’acide carbonique durant toute une nuit de huit -heures... Ajoutez que, le plus souvent, ces trente mètres ne forment -qu’une seule pièce, tout à la fois cuisine et chambre à coucher, que la -cheminée ou le fourneau rebelle, la lampe qui fume, prennent l’oxygène -utile et rejettent les gaz dangereux... Ajoutez aussi qu’à chaque -entrebâillement de la porte, entre de l’air qui a passé de chambre en -chambre, dans toute la maison... de l’air qui est allé sentir les -alvéoles pulmonaires d’un tuberculeux d’en haut, d’un catarrheux d’en -bas, qui a passé sur de la diphtérie, de la fièvre typhoïde, de la -scarlatine. Conclusion: maladie et misère, et finalement mort... J’aime -mieux me saouler. - -Il fut pris d’une quinte de toux qui lui déchira la poitrine... Après -quoi: - ---Et vous... me dit-il... vous êtes un enfant de bourgeois... et vous ne -semblez guère plus heureux que moi!... - -Je répondis gravement: - ---Oh! moi... Depuis que j’ai vu tant de misères, je sens bien que je ne -serai jamais plus heureux... - -Et un immense désespoir entra en moi. - -Ce n’est seulement que dans l’après-midi que je fus amené chez le juge -d’instruction. Le camelot m’y avait précédé. Je le vis dans les couloirs -du Palais de Justice, qui marchait, la tête basse et la mine navrée, -entre deux gendarmes. Il était très pâle et fort abattu... Peut-être -avait-il avoué son crime? Peut-être le seul aspect de ces inexorables -couloirs lui avait-il mis aux épaules et dans le cœur cet accablement. -Oh! ces couloirs! Le froid glacial et morne de ces couloirs!... Et ces -visages de justice, plus froids encore et plus terribles que ces -murs!... Et ces visages de douleur, sur lesquels la loi a mis ses -griffes de torture!... Et comme les pas résonnaient cruellement, dans -ces longs couloirs, entre ces murs nus où l’espérance ne peut accrocher -ses dernières loques!... Que de dos tristes, de dos vaincus!... Et que -de bouches de proie aussi, les bouches aux mauvaises paroles, les -bouches aux mensonges féroces!... Et comme les robes des juges et des -avocats soufflent, dans leur vol sinistre; un vent qui fait -frissonner!... - -En croisant le camelot, j’eus réellement pitié de lui... Bien sûr, il -avait tué la vieille femme aux tapisseries... Je ne pouvais plus douter -de son crime... Mais qu’était cette vieille femme, que faisait-elle, à -quoi était-elle utile dans la vie?... Je l’avais rencontrée deux fois -dans l’escalier de l’hôtel. Elle m’avait paru revêche et grognonne, et, -tout de suite, j’avais détesté ses lèvres sèches et ses deux petits yeux -cruels... Le camelot, lui, en dépit de certaines tares de misère, -semblait un joyeux drille... Il avait un air de bonhomie gouailleuse, de -cynisme bon enfant qui m’était plutôt sympathique... Bien des fois, en -sortant de sa chambre, il chantait des airs gais, de sautillants -refrains, indice, après tout, d’une conscience calme et sans haine... En -tuant la vieille, il avait peut-être des raisons profondes, si -profondes, qu’il ne les soupçonnait même pas... - -J’ai souvent pensé, depuis ces heures troublées, où tant et tant de -choses avaient surgi en moi et devant moi, j’ai pensé que l’assassinat -pouvait bien être, comme la tempête, comme les épidémies, une loi -mystérieuse, une force économique de la nature. La nature, dont nous ne -connaissons pas, dont nous ne connaîtrons jamais les desseins, élit -certains hommes, arme certains bras, pour des suppressions nécessaires, -pour des équilibres vitaux indispensables... Il y a des assassinats que -je ne m’explique que comme une sorte de volonté cosmique, que comme un -rétablissement d’harmonie... Aux vivants forts et joyeux, il faut de -l’espace, comme il en faut aux arbres sains, aux plantes vigoureuses qui -ne croissent bien et ne montent, dans le soleil, leurs puissantes cimes, -qu’à condition de dévorer toutes les pauvres, chétives et inutiles -essences qui leur volent, sans profit pour la vie générale, leur -nourriture et leurs moyens de développement... Est-ce qu’il n’en serait -pas pour l’homme ce qu’il en est pour les végétaux?... Et j’ai souvent -protesté. «Mais non, mais non, disais-je... L’homme a une faculté de -déplacement, et la terre est grande!... S’il n’est pas bien ici, il peut -aller ailleurs... Le végétal, lui, est rivé au sol où le retiennent, -enchaîné et captif, ses racines... Et puis, que sait-on?... Et ne -faudrait-il pas mieux abattre les gros arbres pour laisser aux petits -qui meurent à leur ombre, plus d’air, plus de lumière?» - -Ce que je savais, par exemple, au moment où je rencontrai, entre les -gendarmes, le malheureux camelot accablé, c’est que son crime ne -m’effrayait pas, ne m’effrayait plus... Mieux, je le considérais comme -une victime inconsciente de la nature... Et si j’avais pu le sauver du -châtiment, je l’eusse fait avec une grande joie... C’est que je sentais -naître en moi un sentiment encore confus, un sentiment qui, par la -suite, fut la philosophie de mon existence et que je puis traduire -ainsi: «Il faut être toujours pour ce qui vit, contre ce qui est mort». - -Quant à moi, fort de mon innocence, ignorant encore ce que l’appareil -judiciaire recouvre de ruses, de parti pris et de mensonges, je n’avais -aucune peur... Je m’étais habitué à l’hostilité de ces murs, de ces -couloirs, de ces visages, et ce fut d’une chair tranquille et d’un cœur -indifférent que j’entrai chez le juge d’instruction. - -C’était un petit homme gras et rose, un peu chauve, sans lunettes, sans -barbe et dont la main gauche, vulgaire, boulue et courte, était ornée de -bagues barbares. Un être quelconque, un passant, rien!... Oui, cet homme -qui jugeait les hommes, qui disposait, à sa volonté, de leur fortune, de -leur honneur et de leur vie, me parut être cette apparence vague, cette -ombre anonyme, ce furtif reflet d’humanité, qu’on appelle un passant... -Ni sur lui, ni en lui, il ne portait aucun signe physique ou moral de sa -puissance formidable... Il était juge, comme il aurait pu être médecin, -épicier, notaire ou restaurateur... En vain, je cherchai en lui quelque -chose par où il dépassât le niveau du contribuable et de l’électeur. Je -n’y trouvai que les tares ineffaçables de la médiocrité... Il ne me -troubla pas. - -Dès que j’eus été introduit, les gendarmes se retirèrent... Le juge -écrivait... Il écrivait peut-être un arrêt de mort, et ses gros doigts -n’avaient pas un frémissement... Tout d’abord, il ne leva pas les yeux -sur moi... Il était tassé dans un fauteuil à dossier bas, et ce que je -voyais le mieux de lui, c’étaient son crâne rose sous les poils rares, -et les bagues de sa main... Je voyais aussi sa paupière gauche, armée de -longs cils, une paupière plissée qui remuait, comme un petit morceau -d’étoffe dans un courant d’air... En face de lui, devant une table -séparée de la sienne par une espèce de cartonnier sur le haut duquel -étaient posés, sans ordre, des dossiers, un autre personnage quelconque, -un second passant, la tête couverte de cheveux ébouriffés, se curait les -oreilles avec un porte-plume... C’était le greffier... Si le juge était -gras et rose, le greffier était maigre et blafard... La peau de son -front et de ses joues était pareille à la peau fripée d’un vieux gant... -Il avait de longues jambes croisées sous la table, de longues jambes -osseuses que terminaient des pieds énormes, chaussés de bottines dont -les élastiques trop lâches bâillaient... Il me regarda, mais d’un regard -si morne que je n’eus pas conscience d’avoir été regardé par quelqu’un -de vivant... Ses yeux ressemblaient à deux petites lucarnes qui -n’auraient jamais reflété aucune image, aucun coin de ciel... Quand il -eut fini de curer ses oreilles, il déposa sa plume dans un plumier et se -mit à ranger quelques papiers,--interrogatoires falsifiés, dépositions -altérées--avec des mouvements brusques. - -Et tandis que j’attendais, je songeais: - ---Est-il donc possible que ces deux êtres qui sont là, devant moi, aient -une maison, une famille, des amis, des passions?... Sont-ils même -vivants?... Est-ce qu’ils vont au théâtre, à la campagne?... De quelle -matière grossière sont-ils fabriqués? Au moyen de quel mécanisme -remuent-ils les bras, les jambes, la tête?... Souvent, dans les foires -de mon pays, j’ai vu, sous les tentes d’un jeu de massacre, des -fantoches, gonflés de son ou de crin, qui semblaient vivre, penser, -aimer, comprendre davantage que ces deux bonshommes-là... Est-ce que -jamais ils ont parlé d’amour et de rêve à une vierge, à une fleur, à un -rayon de lune? - -J’aurais voulu les toucher, faire jouer leurs articulations, écouter le -tic-tac de leur poitrine. - -Et la pièce était tapissée d’un papier vert, ignoblement vert... et, par -l’unique fenêtre aux rideaux jaunissants, j’apercevais, sous un ciel -gris, parmi d’errantes fumées, des toits, des cheminées, toute une -population difforme de tuyaux, de girouettes, d’appareils en zinc, dont -les mouvements, les girations, me représentaient quelque chose de -véritablement plus humain que ces deux hommes, mornes et glacés, ces -deux figurations d’hommes, qui étaient là, devant moi... - -Enfin, le juge ayant cessé d’écrire, appuya d’un doigt gras sur un -bouton électrique. Un huissier apparut, puis s’en alla chargé de -papiers... Et puis, l’homme gras et rose voulut bien remarquer ma -présence... Il me regarda d’un regard fixe et sans pensée, se renversa -sur le dossier de son fauteuil, inclina sa tête sur sa main chargée de -bagues, et, d’une voix fluette, acide, il dit: - ---Qu’est-ce que vous faites ici, vous? - -Et, se reprenant, il ajouta: - ---Ah! ah! Parfaitement, c’est vous. - -L’interrogatoire que j’eus à subir fut sans intérêt dramatique, et je ne -le raconterai pas dans sa forme, pour ne point accumuler trop de détails -inutiles et monotones dans ce récit. - -Tout en marquant son complet mépris de ma chétive personne et de -l’humilité de ma condition, je dois dire que le juge, gras et rose, ne -s’acharna pas trop contre moi, du moins contre ma culpabilité. Après un -quart d’heure de questions humiliantes et de petites tortures -criminalistes, il finit par me mettre hors de cause dans cette affaire. -Je compris que je n’étais pas pour cet homme un criminel assez -retentissant et confortable. Je ne lui faisais pas honneur; je ne -flattais pas sa vanité de tortionnaire... D’ailleurs, il avait trouvé -dans le camelot, non pas l’idéal du criminel par qui vous viennent la -notoriété et l’avancement, mais quelqu’un de plus malheureux que moi, un -être déjà décrié par sa vie antérieure. Et c’était, pour un défenseur de -l’ordre et de la société tel que ce juge, une proie meilleure, et par -quoi son dilettantisme pouvait se réjouir. Et tel fut le peu d’estime -qu’il avait de moi, qu’il ne jugea même pas utile ou glorieux de me -confronter avec la victime, ni avec l’assassin... Il me traita, je puis -le dire, sans considération, et par-dessous la jambe. Le seul point sur -lequel il s’obstina, ce fut, par des détours perfides et aussi par des -menaces, de m’arracher une dénonciation précise contre le meurtrier. -Vaines furent ses tentatives. Par un sentiment de pitié peut-être, et -peut-être par un simple désir de contradiction, j’osai faire l’éloge du -camelot, de sa pauvreté, de sa gaieté; de sa complaisance, de ses -qualités professionnelles que je jugeai admirables... Je ne sais si le -juge comprit l’ironie, mais il interrompit mon éloquence par un: assez! -colère et plein de haine. Et, me félicitant d’en être quitte à si bon -marché, il me renvoya... Le soir, j’étais libre! - -Je ne voulus pas rentrer à l’hôtel de la rue Princesse, et j’allai dîner -chez les vieux amis de ma famille, auxquels je racontai, non sans un -certain orgueil, l’incident... Et vraiment, à la pensée que j’aurais pu -être un assassin, et, peut-être, monter sur l’échafaud, les vieux amis -sentirent naître en eux, au fond d’eux, une véritable admiration pour -moi... Durant toute cette soirée, je connus ce que c’est que la -gloire!... Ma future femme ne me quitta pas des yeux. Avec une avidité -surprenante, et comme si je lui fusse révélé pour la première fois, elle -regardait mon visage, mes mains, mon pantalon où des taches de sang -étaient encore visibles... Et elle disait: - ---Ainsi, vous l’avez vue, morte! - ---Mais oui. - ---La gorge ouverte? - ---Mais oui. - ---Dans son sang? - ---Mais oui. - ---Sur le plancher? - ---Mais oui! - ---Ah! ah! ah!... Et vous l’avez prise avec vos mains? - ---Mais oui. - ---Portée dans vos bras? - ---Oui! oui! oui! - ---Ah!... ah!... - -Et les vieux amis ne cessaient de répéter en me considérant avec envie: - ---C’est quelque chose, ça! Mazette! c’est quelque chose... - -Le père dit, en faisant une grimace dont je ne sus pas démêler -l’expression: - ---Vous serez demain dans les journaux, peut-être... Si jeune!... Moi, -j’ai quarante-quatre ans. Et jamais je n’ai été dans les journaux... - -Et la mère, d’une voix étrange, où il y avait du regret, des -protestations contre le sort, une rancune sourde contre l’effacement, -l’anonymat de son mari, dit aussi: - ---Et tu n’as jamais été du jury!... - -Il me semble que toutes ces choses sont d’hier. Bien que des années et -des années aient passé sur ces vieux souvenirs, je les ai toujours -présents à l’esprit. Les brumes de la distance et du temps ne les ont -point effacés... Ils restent aussi précis, nets et clairs, que si les -visages et les images qui les fixèrent étaient encore devant moi... Et, -cependant, j’ai cinquante-huit ans, c’est-à-dire des siècles, -cinquante-huit siècles, par la façon dont j’ai vécu... Car je n’ai vécu -que par la pensée, ne donnant aux événements extérieurs et aux hommes -qui les accomplissent ou qui les font naître, qu’une part minime de mes -réflexions... A quelles fins et comment, au milieu de tant de -poussières, tout cela que j’ai raconté s’est-il conservé en moi?... Et -pourquoi trouvé-je dans le récit de ces petits faits que j’aurais dû -oublier une sorte de joie amère et puissante?... Je n’en sais trop -rien!... C’est peut-être comme un désir de vie qui remonte en moi, du -fond de l’exil de moi-même; c’est peut-être le regret d’avoir tout -sacrifié à des rêves intérieurs, et de n’avoir pas compris que, seule, -la vie, même avec ses abjections et ses tares, est douée de beauté, -puisque c’est dans la vie seule que résident le mouvement et la -passion!... - -Aujourd’hui, il m’est arrivé une chose curieuse... En revenant de mon -bureau, sans doute sous l’influence latente de ces idées, j’ai -longuement flâné par les boulevards et par les rues. Je me suis arrêté -aux boutiques... et j’ai vu un tas d’objets qui servent aux besoins et -aux plaisirs des hommes, et auxquels je ne comprends rien, tant je suis -resté confiné aux formes anciennes, et tant j’ai défendu ma porte à ce -personnage étrange qui s’appelle le Progrès. Et je me suis promis -dorénavant d’étudier ces étalages, où s’étalent, dans une sorte de -gloire merveilleuse, toutes les formes de la sensualité!... A la vitrine -d’un magasin, je me suis aussi attardé devant des photographies... Il y -en avait beaucoup de femmes qui montraient leurs seins, les dents de -leurs bouches impures et leurs jambes; il y en avait d’hommes également, -qui sont, paraît-il, des écrivains célèbres et des artistes renommés: -physionomies vulgaires, en général, et souvent comiques par la pose -étudiée, l’arrangement des cravates et des yeux, la mise en valeur de -certains avantages physiques. Parmi toutes ces photographies, entre une -danseuse, au geste érotique, et un poète illustre déjà maquillé -d’immortalité éphémère, tout à coup, j’ai vu la photographie de mon -juge... C’est bien lui, car son nom est écrit au bas du portrait, sur -une bande de papier... Bien qu’il soit très vieux, aujourd’hui, c’est à -peine si sa physionomie a changé. Il est un peu plus chauve, un peu plus -tassé; ses joues se sont amollies et tombent; et les poches de ses yeux -se sont davantage boursouflées... Mais le regard est exactement le même, -ce regard de passant obscur où, jadis, j’avais vainement cherché un -reflet d’humanité, un enthousiasme, une passion, ou du crime!... Je vois -qu’il est monté en grade, et qu’il occupe une des plus hautes fonctions -de la magistrature. Sur combien de têtes d’innocents a-t-il marché, par -quel dédale d’obscurs couloirs a-t-il passé... devant quelles puissances -a-t-il courbé son échine si souple en face des grands, si raide en face -des petits, avant d’avoir atteint ce sommet où plane, maintenant, sa -robe rouge!... Il m’est impossible de deviner son histoire dans son -regard qui n’exprime rien... Elle fut sans doute infime et banale, comme -celle de tous les hommes en place... Car, il s’agit pour tout le monde -de conquérir, au prix des plus viles actions, des places toujours -meilleures... Pourquoi accabler ce juge d’un crime que tous commettent, -et que, moi-même, dans une petite sphère, j’ai commis, comme les autres, -et dont je n’ai jamais eu de remords?... - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Chez l’illustre écrivain 1 - Une bonne affaire 53 - Un grand écrivain 61 - Littérature 67 - Scène de la vie de famille 75 - La divine enfance 91 - Sentimentalisme 101 - Il est sourd! 109 - La peur de l’âne 119 - Tableau parisien 125 - Les mémoires de mon ami 133 - - -4705.--Paris.--Imp. Hemmerlé et Cie. (8-19) - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CHEZ L'ILLUSTRE ÉCRIVAIN *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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