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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: L'Arcadie - suivie de La pierre d'Abraham - -Author: Henri Bernardin de Saint-Pierre - -Release Date: November 11, 2021 [eBook #66709] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by the Bibliothèque nationale de - France (BnF/Gallica)) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ARCADIE *** - - - - - BERNARDIN DE SAINT-PIERRE - - L’ARCADIE - - SUIVIE DE - LA PIERRE D’ABRAHAM - - ÉDITION REVUE - PAR E. DU CHATENET. - - - LIMOGES - EUGÈNE ARDANT ET CIE, ÉDITEURS. - - - - -Propriété des Éditeurs. - - - - -L’ARCADIE - - -Ce livre n’offre que le commencement d’une sorte d’épopée que Bernardin -de Saint-Pierre n’a pas achevée; ce premier fragment serait mieux nommé -_les Gaules_. Le lecteur remarquera sans peine le rapport de ces pages -avec celles du _Télémaque_, qui les a inspirées. Châteaubriand, dans -_les Martyrs_, a animé de même toute cette mythologie par le contraste -de ses peintures admirables des hommes et des choses dont le -christianisme se glorifie. - - -Un peu avant l’équinoxe d’automne, Tirtée, berger d’Arcadie, faisait -paître son troupeau sur une croupe du mont Lycée qui s’avance le long du -golfe de Messénie. Il était assis sous des pins, au pied d’une roche, -d’où il considérait au loin la mer agitée par les vents du midi. Ses -flots, couleur d’olive, étaient blanchis d’écume qui jaillissait en -gerbes sur toutes ses grèves. Des bateaux de pêcheurs, paraissant et -disparaissant tour à tour entre les lames, hasardaient, en s’échouant -sur le rivage, d’y chercher leur salut, tandis que de gros vaisseaux à -la voile, tout penchés par la violence du vent, s’en éloignaient dans la -crainte du naufrage. Au fond du golfe, des troupes de femmes et -d’enfants levaient les mains au ciel, et jetaient de grands cris à la -vue du danger que couraient ces pauvres mariniers, et des longues vagues -qui venaient du large se briser en mugissant sur les rochers de -Sténiclaros. Les échos du mont Lycée répétaient de toutes parts leurs -bruits rauques et confus avec tant de vérité, que Tirtée parfois -tournait la tête, croyant que la tempête était derrière lui, et que la -mer brisait au haut de la montagne. Mais les cris des foulques et des -mouettes qui venaient, en battant des ailes, s’y réfugier, et les -éclairs qui sillonnaient l’horizon, lui faisaient bien voir que la -sécurité était sur la terre, et que la tourmente était encore plus -grande au loin qu’elle ne paraissait à sa vue. Tirtée plaignait le sort -des matelots, et bénissait celui des bergers, semblable en quelque sorte -à celui des dieux, puisqu’il mettait le calme dans son cœur et la -tempête sous ses pieds. Pendant qu’il se livrait à la reconnaissance -envers le ciel, deux hommes d’une belle figure parurent sur le grand -chemin qui passait au-dessous de lui, vers le bas de la montagne. L’un -était dans la force de l’âge, et l’autre encore dans sa fleur. Ils -marchaient à la hâte, comme des voyageurs qui se pressent d’arriver. Dès -qu’ils furent à la portée de la voix, le plus âgé demanda à Tirtée s’ils -n’étaient pas sur la route d’Argos. Mais le bruit du vent dans les pins -l’empêchant de se faire entendre, le plus jeune monta vers ce berger, et -lui cria: - -«Mon père, ne sommes-nous pas sur la route d’Argos? - ---Mon fils, lui répondit Tirtée, je ne sais point où est Argos. Vous -êtes en Arcadie, sur le chemin de Tégée; et ces tours que vous voyez -là-bas, sont celles de Bellémine.» - -Pendant qu’ils parlaient, un barbet jeune et folâtre, qui accompagnait -cet étranger, ayant aperçu dans le troupeau une chèvre toute blanche, -s’en approcha pour jouer avec elle; mais la chèvre, effrayée à la vue de -cet animal dont les yeux étaient tout couverts de poils, s’enfuit vers -le haut de la montagne, où le barbet la poursuivit. Ce jeune homme -rappela son chien, qui revint aussitôt à ses pieds, baissant la tête et -remuant la queue; il lui passa une laisse autour du cou; et, priant le -berger de l’arrêter, il courut lui-même après la chèvre qui s’enfuyait -toujours: mais son chien le voyant partir, donna une si rude secousse à -Tirtée, qu’il lui échappa avec la laisse, et se mit à courir si vite sur -les pas de son maître, que bientôt on ne vit plus ni la chèvre, ni le -voyageur, ni son chien. - -L’étranger, resté sur le grand chemin, se disposait à aller vers son -compagnon, lorsque le berger lui dit: - -«Seigneur, le temps est rude, la nuit s’approche, la forêt et la -montagne sont pleines de fondrières où vous pourriez vous égarer. Venez -prendre un peu de repos dans ma cabane, qui n’est pas loin d’ici. Je -suis bien sûr que ma chèvre, qui est fort privée, y reviendra -d’elle-même, et y ramènera votre ami, s’il ne la perd point de vue.» - -En même temps, il joua de son chalumeau, et le troupeau se mit à -défiler, par un sentier, vers le haut de la montagne. Un grand bélier -marchait à la tête de ce troupeau; il était suivi de six chèvres dont -les mamelles pendaient jusqu’à terre; douze brebis accompagnées de leurs -agneaux déjà grands, venaient après; une ânesse avec son ânon fermaient -la marche. - -L’étranger suivit Tirtée sans rien dire. Ils montèrent environ six cents -pas, par une pelouse découverte, parsemée ça et là de genêts et de -romarins; et comme ils entraient dans la forêt de chênes qui couvre le -haut du mont Lycée, ils entendirent les aboiements d’un chien; bientôt -après, ils virent venir au-devant d’eux le barbet, suivi de son maître, -qui portait la chèvre blanche sur ses épaules. Tirtée dit à ce jeune -homme: - -«Mon fils, quoique cette chèvre soit la plus chérie de mon troupeau, -j’aimerais mieux l’avoir perdue, que de vous avoir donné la fatigue de -la reprendre à la course: mais vous vous reposerez, s’il vous plaît, -cette nuit chez moi; et demain, si vous voulez vous mettre en route, je -vous montrerai le chemin de Tégée, d’où on vous enseignera celui -d’Argos. Cependant, seigneurs, si vous m’en croyez l’un et l’autre, vous -ne partirez point demain d’ici. C’est demain la fête de Jupiter, au mont -Lycée. On s’y rassemble de toute l’Arcadie et d’une grande partie de la -Grèce. Si vous y venez avec moi, vous me rendrez plus agréable à Jupiter -quand je me présenterai à son autel, pour l’adorer, avec des hôtes.» - -Le jeune étranger répondit: - -«O bon berger! nous acceptons volontiers votre hospitalité pour cette -nuit; mais demain, dès l’aurore, nous continuerons notre route pour -Argos. Depuis longtemps nous luttons contre la mer, pour arriver à cette -ville fameuse dans toute la terre, par ses temples, par ses palais, et -par la demeure du grand Agamemnon.» - -Après avoir ainsi parlé, ils traversèrent une partie de la forêt du mont -Lycée vers l’orient, et ils descendirent dans un petit vallon abrité des -vents. Une herbe molle et fraîche couvrait les flancs de ses collines. -Au fond, coulait un ruisseau appelé Achéloüs, qui allait se jeter dans -le fleuve Alphée, dont on apercevait au loin, dans la plaine, les îles -couvertes d’aulnes et de tilleuls. Le tronc d’un vieux saule renversé -par le temps, servait de pont à l’Achéloüs, et ce pont n’avait pour -garde-fous que de grands roseaux, qui s’élevaient à sa droite et à sa -gauche: mais le ruisseau, dont le lit était semé de rochers, était si -facile à passer à gué, et on faisait si peu d’usage de son pont, que des -convolvulus le couvraient presque en entier de leurs festons de feuilles -en cœur et de fleurs en cloches blanches. - - * * * * * - -A quelque distance de ce pont, était l’habitation de Tirtée. C’était une -petite maison couverte de chaume, bâtie au milieu d’une pelouse. Deux -peupliers l’ombrageaient du côté du couchant. Du côté du midi, une vigne -en entourait la porte et les fenêtres de ses grappes pourprées et de ses -pampres déjà colorés de feu. Un vieux lierre la tapissait au nord, et -couvrait de son feuillage toujours vert une partie de l’escalier qui -conduisait par dehors à l’étage supérieur. - - * * * * * - -Dès que le troupeau s’approcha de la maison, il se mit à bêler, suivant -sa coutume. Aussitôt, on vit descendre par l’escalier une jeune fille, -qui portait sous son bras un vase à traire le lait. Sa robe était de -laine blanche; ses cheveux châtains étaient retroussés sous un chapeau -d’écorce de tilleul; elle avait les bras et les pieds nus, et pour -chaussure, des soques, suivant l’usage des filles d’Arcadie. A sa -taille, on l’eût prise pour une nymphe de Diane; à son vase, pour la -naïade du ruisseau; mais à sa timidité, on voyait bien que c’était une -bergère. Dès qu’elle aperçut des étrangers, elle baissa les yeux et se -mit à rougir. - -Tirtée lui dit: - -«Cyanée, ma fille, hâtez-vous de traire vos chèvres et de nous préparer -à manger, tandis que je ferai chauffer de l’eau pour laver les pieds de -ces voyageurs que Jupiter nous envoie.» - -En attendant, il pria ces étrangers de se reposer au pied de la vigne, -sur un banc de gazon. Cyanée, s’étant mise à genoux sur la pelouse, tira -le lait des chèvres qui s’étaient rassemblées autour d’elle, et quand -elle eut fini, elle conduisit le troupeau dans la bergerie, qui était à -un bout de la maison. Cependant, Tirtée fit chauffer de l’eau, vint -laver les pieds de ses hôtes; après quoi il les invita d’entrer. - -Il faisait déjà nuit: mais une lampe suspendue au plancher, et la flamme -du foyer placé, suivant l’usage des Grecs, au milieu de l’habitation, en -éclairaient suffisamment l’intérieur. On y voyait accrochées aux murs, -des flûtes, des panetières, des houlettes, des formes à faire des -fromages; et sur des planches attachées aux solives, des corbeilles de -fruits, et des terrines pleines de lait. Au-dessus de la porte d’entrée, -était une petite statue de terre de la bonne Cérès; et sur celle de la -bergerie, la figure du dieu Pan, faite d’une racine d’olivier. - -Dès que les voyageurs furent introduits, Cyanée mit la table, et servit -des choux verts, des pains de froment, un pot rempli de vin, un fromage -à la crème, des œufs frais, et des secondes figues de l’année, blanches -et violettes. Elle approcha de la table quatre siéges de bois de chêne. -Elle couvrit celui de son père d’une peau de loup, qu’il avait tué -lui-même à la chasse. Ensuite, étant montée à l’étage supérieur, elle en -descendit avec deux toisons de brebis; mais pendant qu’elle les étendait -sur les siéges des voyageurs, elle se mit à pleurer. Son père lui dit: - -«Ma chère fille, serez-vous toujours inconsolable de la perte de votre -mère? et ne pourrez-vous jamais rien toucher de tout ce qui a été à son -usage, sans verser des larmes?» - -Cyanée ne répondit rien; mais se tournant vers la muraille, elle -s’essuya les yeux. Tirtée fit une prière et une libation à Jupiter -hospitalier; et faisant asseoir ses hôtes, ils se mirent tous à manger -en gardant un profond silence. - -Quand les mets furent desservis, Tirtée dit aux deux voyageurs: - -«Mes chers hôtes, si vous fussiez descendus chez quelque autre habitant -de l’Arcadie, ou si vous fussiez passés ici il y a quelques années, vous -eussiez été beaucoup mieux reçus. Mais la main de Jupiter m’a frappé. -J’ai eu sur le coteau voisin un jardin qui me fournissait, dans toutes -les saisons, des légumes et d’excellents fruits: il est maintenant -confondu dans la forêt. Ce vallon solitaire retentissait du mugissement -de mes bœufs. Vous n’eussiez entendu, du matin au soir, dans ma maison, -que des chants d’allégresse et des cris de joie. J’ai vu, autour de -cette table, trois garçons et quatre filles. Le plus jeune de mes fils -était en état de conduire un troupeau de brebis. Ma fille Cyanée -habillait ses petites sœurs, et leur tenait déjà lieu de mère. Ma femme, -laborieuse et encore jeune, entretenait toute l’année, autour de moi, la -gaieté, la paix et l’abondance. Mais la perte de mon fils aîné a -entraîné celle de presque toute ma famille. Il aimait, comme un jeune -homme, à faire preuve de sa légèreté, en montant au haut des plus grands -arbres. Sa mère, à qui de pareils exercices causaient une frayeur -extrême, l’avait prié plusieurs fois de s’en abstenir. Je lui avais -prédit qu’il lui en arriverait quelque malheur. Hélas! les dieux m’ont -puni de mes prédictions indiscrètes, en les accomplissant. Un jour d’été -que mon fils était dans la forêt à garder les troupeaux avec ses frères, -le plus jeune d’entre eux eut envie de manger des fruits d’un merisier -sauvage. Aussitôt, l’aîné monta dans l’arbre pour en cueillir, et quand -il fut au sommet, qui était très élevé, il aperçut sa mère aux environs, -qui, le voyant à son tour, jeta un cri d’effroi et se trouva mal. A -cette vue, la peur ou le repentir saisit mon malheureux fils; il tomba. -Sa mère, revenue à elle aux cris de ses enfants, accourut vers lui: en -vain elle essaya de le ranimer dans ses bras; l’infortuné tourna les -yeux vers elle, prononça son nom et le mien, et expira. La douleur dont -mon épouse fut saisie la mena en peu de jours au tombeau. La plus tendre -union régnait entre mes enfants, et égalait leur affection pour leur -mère. Ils moururent tous du regret de sa perte, et de celle les uns des -autres. Avec combien de peine n’ai-je pas conservé celle-ci!...» - -Ainsi parla Tirtée, et, malgré ses efforts, des pleurs inondèrent ses -yeux. Cyanée se jeta au cou de son père, et mêlant ses larmes aux -siennes, elle le pressait dans ses bras sans pouvoir parler. Tirtée lui -dit: - -«Cyanée, ma chère fille, mon unique consolation, cesse de t’affliger. -Nous les reverrons un jour: ils sont avec les dieux.» - -Il dit, et la sérénité reparut sur son visage et sur celui de sa fille. -Elle versa, d’un air tranquille, du vin dans toutes les coupes; puis, -prenant un fuseau avec une quenouille chargée de laine, elle vint -s’asseoir auprès de son père, et se mit à filer en le regardant et en -s’appuyant sur ses genoux. - -Cependant les deux voyageurs fondaient en larmes. Enfin, le plus jeune, -prenant la parole, dit à Tirtée: - -«Quand nous aurions été reçus dans le palais et à la table d’Agamemnon, -au moment où, couvert de gloire, il reverra sa fille Iphigénie et son -épouse Clytemnestre, qui soupirent depuis si longtemps après son retour, -nous n’aurions pu ni voir ni entendre des choses aussi touchantes que -celles dont nous sommes spectateurs. O bon berger! il faut l’avouer, -vous avez éprouvé de grands maux; mais si Céphas que vous voyez, qui a -voyagé, voulait vous entretenir de ceux qui accablent les hommes par -toute la terre, vous passeriez la nuit à l’entendre et à bénir votre -sort. Que d’inquiétudes vous sont inconnues au milieu de ces retraites -paisibles! Vous y vivez libre; la nature fournit à tous vos besoins; -l’amour paternel vous rend heureux, et une religion douce vous console -de toutes vos peines.» - -Céphas, prenant la parole, dit à son jeune ami: - -«Mon fils, racontez-nous vos propres malheurs: Tirtée vous écoutera avec -plus d’intérêt qu’il ne m’écouterait moi-même. Dans l’âge viril, la -vertu est souvent le fruit de la raison; mais dans la jeunesse, elle est -toujours celui du sentiment.» - -Tirtée, s’adressant au jeune étranger, lui dit: - -«A mon âge, on dort peu. Si vous n’êtes pas trop pressé du sommeil, -j’aurai bien du plaisir a vous entendre. Je ne suis jamais sorti de mon -pays; mais j’aime et j’honore les voyageurs. Ils sont sous la protection -de Mercure et de Jupiter. On apprend toujours quelque chose d’utile avec -eux. Pour vous, il faut que vous ayez éprouvé de grands chagrins dans -votre patrie pour avoir quitté si jeune vos parents, avec lesquels il -est si doux de vivre et de mourir. - ---Quoiqu’il soit difficile, lui répondit ce jeune homme, de parler -toujours de soi avec sincérité, vous nous avez fait un si bon accueil, -que je vous raconterai volontiers toutes mes aventures, bonnes ou -mauvaises.» - -Je m’appelle Amasis. Je sois né à Thèbes en Égypte, d’un père riche. Il -me fit élever par les prêtres du temple d’Osiris. Ils m’enseignèrent -toutes les sciences dont l’Égypte s’honore: la langue sacrée, par -laquelle on communique avec les siècles passés; et la langue grecque, -qui nous sert à entretenir des relations avec les peuples de l’Europe. -Mais ce qui est au-dessus des sciences et des langues, ils m’apprirent à -être juste, à dire la vérité, à ne craindre que les dieux, et à préférer -à tout la gloire qui s’acquiert par la vertu. - -Ce dernier sentiment crût en moi avec l’âge. On ne parlait depuis -longtemps en Égypte que de la guerre de Troie. Les noms d’Achille, -d’Hector, et des autres héros, m’empêchaient de dormir. J’aurais acheté -un seul jour de leur renommée par le sacrifice de toute ma vie. Je -trouvais heureux mon compatriote Memnon, qui avait péri sous les murs de -Troie, et pour lequel on construisait à Thèbes un superbe tombeau. Que -dis-je? j’aurais donné volontiers mon corps pour être changé dans la -statue d’un héros, pourvu qu’on m’eût exposé sur une colonne à la -vénération des peuples. - -Je résolus donc de m’arracher aux délices de l’Égypte, et aux douceurs -de la maison paternelle, pour acquérir une grande réputation. Toutes les -fois que je me présentais devant mon père: - -«Envoyez-moi au siége de Troie, lui disais-je, afin que je me fasse un -nom illustre parmi les hommes. Vous avez mon frère aîné qui reste auprès -de vous. Si vous vous opposez toujours à mes désirs dans la crainte de -me perdre, sachez que, si j’échappe à la guerre, je n’échapperai pas au -chagrin.» - -En effet, je dépérissais à vue d’œil; je fuyais toute la société, et -j’étais si solitaire qu’on m’en avait donné le surnom de Monéros. Mon -père voulut en vain combattre un sentiment qui était le fruit de -l’éducation qu’il m’avait donnée. - -Un jour il me présenta à Céphas, en m’exhortant à suivre ses conseils. -Quoique je n’eusse jamais vu Céphas, une sympathie secrète m’attacha -d’abord à lui. Ce respectable ami ne chercha point à combattre ma -passion favorite; mais pour l’affaiblir, il lui fit changer d’objet. - -«Vous aimez la gloire, me dit-il; c’est ce qu’il y a de plus doux dans -le monde, puisque les dieux en ont fait leur partage. Mais comment -comptez-vous l’acquérir au siége de Troie? Quel parti prendrez-vous, des -Grecs ou des Troyens? la justice est pour la Grèce; la pitié et le -devoir pour Troie. Vous êtes Asiatique[1]: combattrez-vous en faveur de -l’Europe contre l’Asie? Porterez-vous les armes contre Priam, ce père et -ce roi infortuné, près de succomber avec sa famille et son empire, sous -le fer des Grecs? D’un autre côté, prendrez-vous la défense du ravisseur -Pâris et de la coupable Hélène, contre Ménélas son époux? Il n’y a point -de véritable gloire sans justice. Mais quand un homme libre pourrait -démêler dans les querelles des rois le parti le plus juste, croyez-vous -que ce serait à le suivre que consiste la plus grande gloire qu’on -puisse acquérir? Quels que soient les applaudissements que les -victorieux reçoivent de leurs compatriotes, croyez-moi, le genre humain -sait bien les mettre un jour à leur place. Il n’a placé qu’au rang des -héros et des demi-dieux ceux qui n’ont exercé que la justice; comme -Thésée, Hercule, Pirithoüs, etc... Mais il a élevé au rang des dieux -ceux qui ont été bienfaisants; tels sont Isis, qui donna des lois aux -hommes; Osiris, qui leur apprit les arts de la navigation; Apollon, la -musique; Mercure, le commerce; Pan, à conduire des troupeaux; Bacchus, à -planter la vigne; Cérès, à faire croître le blé. Je suis né dans les -Gaules, continua Céphas; c’est un pays naturellement bon et fertile, -mais qui, faute de civilisation, manque de la plupart des choses -nécessaires au bonheur. Allons y porter les arts et les plantes utiles -de l’Égypte, une religion humaine et des lois sociales: nous en -rapporterons peut-être des choses utiles à votre patrie. Il n’y a point -de peuple sauvage qui n’ait quelque industrie dont un peuple policé ne -puisse tirer parti, quelque tradition ancienne, quelque production rare -et particulière à son climat. C’est ainsi que Jupiter, le père des -hommes, a voulu lier par un commerce réciproque de bienfaits tous les -peuples de la terre, pauvres ou riches, barbares ou civilisés. Si nous -ne trouvons dans les Gaules rien d’utile à l’Égypte, on si nous perdons, -par quelque accident, les fruits de notre voyage, il nous en restera un -que ni la mort, ni les tempêtes ne sauraient nous enlever; ce sera le -plaisir d’avoir fait du bien.» - - [1] Les anciens mettaient l’Égypte en Asie. (_Note de l’aut._) - -Ce discours éclaira tout-à-coup mon esprit d’une lumière divine. -J’embrassai Céphas, les larmes aux yeux. - -«Partons, lui dis-je; allons faire du bien aux hommes; allons imiter les -dieux.» - -Mon père approuva notre projet; et comme je prenais congé de lui, il me -dit en me serrant dans ses bras: - -«Mon fils, vous allez entreprendre la chose la plus difficile qu’il y -ait au monde, puisque vous allez travailler au bonheur des hommes. Mais, -si vous pouvez y trouver le vôtre, soyez bien sûr que vous ferez le -mien.» - -Après avoir fait nos adieux, Céphas et moi, nous nous embarquâmes à -Canope, sur un vaisseau phénicien qui allait chercher des pelleteries -dans les Gaules, et de l’étain dans les Iles Britanniques. Nous -emportâmes avec nous des toiles de lin, des modèles de chariots, de -charrues et de divers métiers; des cruches de vin, des instruments de -musique, des graines de toute espèce, entre autres celle du chanvre et -du lin. Nous fîmes attacher dans des caisses, autour de la poupe du -vaisseau, sur son pont et jusque dans ses cordages, des ceps de vigne -qui étaient en fleur, et des arbres fruitiers de plusieurs sortes. On -aurait pris notre vaisseau, couvert de pampres et de feuillages, pour -celui de Bacchus allant à la conquête des Indes. - -Nous mouillâmes d’abord sur les côtes de l’île de Crète, pour y prendre -des plantes convenables au climat des Gaules. Cette île nourrit une plus -grande quantité de végétaux que l’Égypte, dont elle est voisine, par la -variété de ses températures, qui s’étendent depuis les sables chauds de -ses rivages, jusqu’au pied des neiges qui couvrent le mont Ida, dont le -sommet se perd dans les nues. Mais ce qui doit être encore bien plus -cher à ses habitants, elle est gouvernée par les sages lois de Minos. - -Un vent favorable nous poussa ensuite de la Crète à la hauteur de -Mélite[2]. C’est une petite île dont les collines de pierre blanche -paraissent de loin sur la mer, comme des toiles tendues au soleil. Nous -y jetâmes l’ancre pour y faire de l’eau, que l’on y conserve très pure -dans des citernes. Nous y aurions vainement cherché d’autre secours: -cette île manque de tout, quoique par sa situation entre la Sicile et -l’Afrique, et par la vaste étendue de son port qui se partage en -plusieurs bras, elle dût être le centre du commerce entre les peuples de -l’Europe, de l’Afrique, et même de l’Asie. Ses habitants ne vivent que -de brigandage. Nous leur fîmes présent de graines de melon et de celles -du xylon[3]. C’est une herbe qui se plaît dans les lieux les plus -arides, et dont la bourre sert à faire des toiles très blanches et très -légères. Quoique Mélite, qui n’est qu’un rocher, ne produise presque -rien pour la subsistance des hommes et des animaux, on y prend chaque -année, vers l’équinoxe d’automne[4], une quantité prodigieuse de cailles -qui s’y reposent en passant d’Europe en Afrique. C’est un spectacle -curieux de les voir, toutes pesantes qu’elles sont, traverser la mer en -nombre presque infini. Elles attendent que le vent du nord souffle; et -dressant en l’air une de leurs ailes, comme une voile, et battant de -l’autre comme d’une rame, elles rasent les flots, de leurs croupions -chargés de graisse. Quand elles arrivent dans l’île, elles sont si -fatiguées qu’on les prend à la main. Un homme en peut ramasser dans une -journée plus qu’il n’en peut manger dans une année. - - [2] Malte. - - [3] C’est le coton en herbe; il est originaire d’Égypte; on en fait - maintenant à Malte de très jolis ouvrages qui servent à faire vivre - la plupart du peuple, qui y est fort pauvre. - - (_Note de l’auteur._) - - [4] Les cailles passent encore à Malte à jour nommé et marqué sur - l’almanach du pays. - - (_Idem._) - -De Mélite, les vents nous poussèrent jusqu’aux îles d’Enosis, qui sont à -l’extrémité méridionale de la Sardaigne. Là, ils devinrent contraires, -et nous obligèrent de mouiller. Ces îles sont des écueils sablonneux qui -ne produisent rien; mais par une merveille de la providence des dieux, -qui dans les lieux les plus stériles sait nourrir les hommes de mille -manières différentes, elle a donné des thons à ces sables, comme elle a -donné des cailles au rocher de Mélite. Au printemps, les thons qui -entrent de l’Océan dans la Méditerranée, passent en si grande quantité -entre la Sardaigne et les îles d’Enosis, que leurs habitants sont -occupés nuit et jour à les pêcher, à les saler, et à en tirer de -l’huile. J’ai vu sur leurs rivages des monceaux d’os brûlés de ces -poissons, plus hauts que cette maison. Mais ce présent de la nature ne -rend pas les insulaires plus riches. Ils pêchent pour le profit des -habitants de la Sardaigne. Ainsi nous ne vîmes que des esclaves aux îles -d’Enosis, et des tyrans à Mélite. - -Les vents étant devenus favorables, nous partîmes après avoir fait -présent aux habitants d’Enosis de quelques ceps de vigne et en avoir -reçu de jeunes plants de châtaigniers, qu’ils tirent de la Sardaigne, où -les fruits de ces arbres viennent d’une grosseur considérable. - -Pendant le voyage, Céphas me faisait remarquer les aspects variés des -terres, dont la nature n’a fait aucune semblable en qualité et en forme, -afin que diverses plantes, divers animaux pussent trouver, dans le même -climat, des températures différentes. Quand nous n’apercevions que le -ciel et l’eau, il me faisait observer les hommes. Il me disait: - -«Vous voyez ces gens de mer, comme ils sont robustes! Vous les prendriez -pour des Tritons. L’exercice du corps est l’aliment de la santé. Il -dissipe une infinité de maladies et de passions qui naissent dans le -repos des villes. Les dieux ont planté la vie humaine comme les chênes -de mon pays. Plus ils sont battus des vents, plus ils sont vigoureux. La -mer, disait-il encore, est une école de toutes les vertus. On y vit dans -des privations et dans des dangers de toute espèce. On est forcé d’y -être courageux, sobre, chaste, prudent, patient, vigilant, religieux. - ---Mais, lui répondis-je, pourquoi la plupart de nos compagnons de voyage -n’ont-ils aucune de ces qualités-là? Ils sont presque tous intempérants, -violents, impies, louant ou blâmant sans discernement tout ce qu’ils -voient faire. - ---Ce n’est point la mer qui les a corrompus, reprit Céphas. Ils y ont -apporté leurs passions de la terre. C’est l’amour des richesses, la -paresse, le désir de se livrer à toutes sortes de désordres quand ils -sont à terre, qui déterminent un grand nombre d’hommes à voyager sur la -mer pour s’enrichir; et comme ils ne trouvent qu’avec beaucoup de peines -les moyens de se satisfaire sur cet élément, vous les voyez toujours -inquiets, sombres et impatients, parce qu’il n’y a rien de si mauvaise -humeur que le vice, quand il se trouve dans le chemin de la vertu. Un -vaisseau est le creuset où s’éprouvent les qualités morales. Le méchant -y empire et le bon y devient meilleur. Mais la vertu tire parti de tout. -Profitez de leurs défauts. Vous apprendrez ici à mépriser également -l’injure et les vains applaudissements, à mettre votre contentement en -vous-même et à ne prendre que les dieux pour témoins de vos actions. -Celui qui veut faire du bien aux hommes, doit s’exercer de bonne heure à -en recevoir du mal. C’est par les travaux du corps, et par l’injustice -des hommes, que vous fortifierez à la fois votre corps et votre âme. -C’est ainsi qu’Hercule a acquis le courage et cette force prodigieuse -qui ont porté sa gloire jusqu’aux astres.» - -Je suivais donc, autant que je pouvais, les conseils de mon ami, malgré -mon extrême jeunesse. Je travaillais à lever les lourdes antennes et à -manœuvrer les voiles; mais à la moindre raillerie de mes compagnons, qui -se moquaient de mon inexpérience, j’étais tout déconcerté. Il m’était -plus facile de m’exercer contre les tempêtes que contre les mépris des -hommes; tant mon éducation m’avait déjà rendu sensible à l’opinion -d’autrui. - -Nous passâmes le détroit qui sépare l’Afrique de l’Europe, et nous -vîmes, à droite et à gauche, les deux montagnes Calpé et Abila, qui en -fortifient l’entrée. Nos matelots phéniciens ne manquèrent pas de nous -faire observer que leur nation était la première de toutes celles de la -terre qui avait osé pénétrer dans le vaste Océan, et côtoyer ses rivages -jusque sous l’Ourse glacée. Ils mirent sa gloire fort au-dessus de celle -d’Hercule, qui avait planté, disaient-ils, deux colonnes avec cette -inscription: ON NE VA POINT AU-DELA, comme si le terme de ses travaux -devait être celui des courses du genre humain. Céphas, qui ne négligeait -aucune occasion de rappeler les hommes à la justice, et de rendre -hommage à la mémoire des héros, leur disait: - -«J’ai toujours ouï dire qu’il fallait respecter les anciens. Les -inventeurs en chaque science sont les plus dignes de louange, parce -qu’ils en ouvrent la carrière aux autres hommes. Il est peu difficile -ensuite à ceux qui viennent après eux d’aller plus avant. Un enfant, -monté sur les épaules d’un grand homme, voit plus loin que celui qui le -porte.» - -Mais Céphas leur parlait en vain: ils ne daignèrent pas rendre le -moindre honneur à la mémoire du fils d’Alcmène. Pour nous, nous -vénérâmes les rivages de l’Espagne, où il avait tué Géryon à trois -corps; nous couronnâmes nos têtes de branches de peuplier, et nous -versâmes, en son honneur, du vin de Thasos dans les flots. - -Bientôt nous découvrîmes les profondes et verdoyantes forêts qui -couvrent la Gaule Celtique. C’est un fils d’Hercule, appelé Galatès, qui -donna à ses habitants le surnom de Galates, ou de Gaulois. Sa mère, -fille d’un roi des Celtes, était d’une grandeur prodigieuse. Elle -dédaignait de prendre un mari parmi les sujets de son père; mais quand -Hercule passa dans les Gaules, après la défaite de Géryon, elle ne put -refuser son cœur et sa main au vainqueur d’un tyran. Nous entrâmes -ensuite dans le canal qui sépare la Gaule des Iles Britanniques, et en -peu de jours nous parvînmes à l’embouchure de la Seine, dont les eaux -vertes se distinguent en tout temps des flots azurés de la mer. - -J’étais au comble de la joie. Nous étions près d’arriver. Nos arbres -étaient frais et couverts de feuilles. Plusieurs d’entre eux, entre -autres les ceps de vigne, avaient des fruits mûrs. Je pensais au bon -accueil qu’allaient nous faire des peuples dénués des principaux biens -de la nature, lorsqu’ils nous verraient débarquer sur leurs rivages avec -les plus douces productions de l’Égypte et de la Crète. Les seuls -travaux de l’agriculture suffisent pour fixer les peuples errants et -vagabonds, et leur ôter le désir de soutenir, par la violence, la vie -humaine que la nature entretient par tant de bienfaits. Il ne faut qu’un -grain de blé, me disais-je, pour policer tous les Gaulois par les arts -que l’agriculture fait naître. Cette seule graine de lin suffit pour les -vêtir un jour. Ce cep de vigne est suffisant pour répandre à perpétuité -la gaieté et la joie dans leurs festins. Je sentais alors combien les -ouvrages de la nature sont supérieurs à ceux des hommes. Ceux-ci -dépérissent dès qu’ils commencent à paraître; les autres, au contraire, -portent en eux l’esprit de vie qui les propage. Le temps, qui détruit -les monuments des arts, ne fait que multiplier ceux de la nature. Je -voyais dans une seule semence plus de vrais biens renfermés qu’il n’y en -a en Égypte dans les trésors des rois. - -Je me livrais à ces divines et humaines spéculations; et, dans les -transports de ma joie, j’embrassais Céphas, qui m’avait donné une si -juste idée des biens des peuples et de la véritable gloire. Cependant, -mon ami remarqua que le pilote se préparait à remonter la Seine, à -l’embouchure de laquelle nous étions alors. La nuit s’approchait; le -vent soufflait de l’occident, et l’horizon était chargé. Céphas dit au -pilote: - -«Je vous conseille de ne point entrer dans le fleuve; mais plutôt de -jeter l’ancre dans ce port aimé d’Amphitrite que vous voyez sur la -gauche. Voici ce que j’ai ouï raconter à ce sujet à nos anciens: - -»La Seine, fille de Bacchus et nymphe de Cérès, avait suivi dans les -Gaules la déesse des blés, lorsqu’elle cherchait sa fille Proserpine par -toute la terre. Quand Cérès eut mis fin à ses courses, la Seine la pria -de lui donner, en récompense de ses services, ces prairies que vous -voyez là-bas. La déesse y consentit, et accorda de plus à la fille de -Bacchus de faire croître des blés partout où elle porterait ses pas. -Elle laissa donc la Seine sur ces rivages, et lui donna pour compagne et -pour suivante la nymphe Héva, qui devait veiller près d’elle, de peur -qu’elle ne fût enlevée par quelque dieu de la mer, comme sa fille -Proserpine l’avait été par celui des enfers. Un jour que la Seine -s’amusait à courir sur ces sables en cherchant des coquilles, et qu’elle -fuyait, en jetant de grands cris, devant les flots de la mer qui -quelquefois lui mouillaient la plante des pieds, et quelquefois -l’atteignaient jusqu’aux genoux, Héva sa compagne aperçut sous les ondes -les cheveux blancs, le visage empourpré et la robe bleue de Neptune. Ce -dieu venait des Orcades après un grand tremblement de terre, et il -parcourait les rivages de l’Océan, examinant, avec son trident, si leurs -fondements n’avaient point été ébranlés. A sa vue, Héva jeta un grand -cri, et avertit la Seine, qui s’enfuit aussitôt vers les prairies. Mais -le dieu des mers avait aperçu la nymphe de Cérès, et, touché de sa bonne -grâce et de sa légèreté, il poussa sur le rivage ses chevaux marins -après elle. Déjà il était près de l’atteindre, lorsqu’elle invoqua -Bacchus son père et Cérès sa maîtresse. L’un et l’autre l’exaucèrent: -dans le temps que Neptune tendait les bras pour la saisir, tout le corps -de la Seine se fondit en eau; son voile et ses vêtements verts, que les -vents poussaient devant elle, devinrent des flots couleur d’émeraude; -elle fut changée en un fleuve de cette couleur, qui se plaît encore à -parcourir les lieux qu’elle a aimés étant nymphe. Ce qu’il y a de plus -remarquable, c’est que Neptune, malgré sa métamorphose, n’a cessé d’en -être amoureux, comme on dit que le fleuve Alphée l’est encore en Sicile -de la fontaine Aréthuse. Mais si le dieu des mers a conservé son amour -pour la Seine, la Seine garde encore son aversion pour lui. Deux fois -par jour, il la poursuit avec de grands mugissements, et chaque fois la -Seine s’enfuit dans les prairies en remontant vers sa source, contre le -cours naturel des fleuves. En tout temps, elle sépare ses eaux vertes -des eaux azurées de Neptune. - -»Héva mourut du regret de la perte de sa maîtresse. Mais les Néréides, -pour la récompenser de sa fidélité, lui élevèrent sur le rivage un -tombeau de pierres blanches et noires, qu’on aperçoit de fort loin. Par -un art céleste, elles y enfermèrent même un écho, afin qu’Héva, après sa -mort, prévînt par l’ouïe, et par la vue les marins des dangers de la -terre, comme, pendant sa vie, elle avait averti la nymphe de Cérès des -dangers de la mer. Vous voyez d’ici son tombeau. C’est cette montagne -escarpée, formée de couches funèbres de pierres blanches et noires. Elle -porte toujours le nom de Héva[5]. Vous voyez, à ces amas de cailloux -dont sa base est couverte, les efforts de Neptune irrité pour en ronger -les fondements; et vous pouvez entendre d’ici les mugissements de la -montagne qui avertit les gens de mer de prendre garde à eux. Pour -Amphitrite, touchée du malheur de la Seine, elle pria les Néréides de -creuser cette petite baie que vous voyez sur votre gauche, à -l’embouchure du fleuve; et elle voulut qu’elle fût en tout temps un -havre assuré contre les fureurs de son époux. Entrez-y donc maintenant, -si vous m’en croyez, pendant qu’il fait jour. Je puis vous certifier que -j’ai vu souvent le dieu des mers poursuivre la Seine bien avant dans les -campagnes, et renverser tout ce qui se rencontrait sur son passage. -Gardez-vous donc de vous trouver sur le chemin de ce dieu. - - [5] Il y a en effet, à l’embouchure de la Seine, sur la rive gauche, - une montagne formée de couches de pierres noires et blanches, qui - s’appelle la Hève. - - (_Note de l’auteur._) - ---Il faut, répondit le pilote à Céphas, que vous me preniez pour un -homme bien stupide, de me faire de pareils contes à mon âge. Il y a -quarante ans que je navigue. J’ai mouillé de nuit et de jour dans la -Tamise, pleine d’écueils, et dans le Tage, qui est si rapide; j’ai vu -les cataractes du Nil, qui font un bruit affreux; et jamais je n’ai vu -ni ouï rien de semblable à ce que vous venez de me raconter. Je ne serai -pas assez fou de m’arrêter ici à l’ancre, tandis que le vent est -favorable pour remonter le fleuve. Je passerai la nuit dans son canal, -et j’y dormirai bien profondément.» - -Il dit, et de concert avec les matelots, il fit une huée, comme les -hommes présomptueux et ignorants ont coutume de faire, quand on leur -donne des avis dont ils ne comprennent pas le sens. - -Céphas alors s’approcha de moi, et me demanda si je savais nager. «Non, -lui répondis-je. J’ai appris en Égypte tout ce qui pouvait me faire -honneur parmi les hommes, et presque rien de ce qui pouvait m’être utile -à moi-même.» Il me dit: - -«Ne nous quittons pas: tenons-nous près de ce banc de rameurs, et -mettons toute notre confiance dans les dieux.» - -Cependant, le vaisseau poussé par le vent, et sans doute aussi par la -vengeance d’Hercule, entra dans le fleuve à pleines voiles. Nous -évitâmes d’abord trois bancs de sable, qui sont à son embouchure; -ensuite, nous étant engagés dans son canal, nous ne vîmes plus autour de -nous qu’une vaste forêt, qui s’étendait jusque sur ses rivages. Nous -n’apercevions dans ce pays d’autres marques d’habitation que quelques -fumées qui s’élevaient ça et là au-dessus des arbres. Nous voguâmes -ainsi jusqu’à ce que, la nuit nous empêchant de rien distinguer, le -pilote laissa tomber l’ancre. - -Le vaisseau, chassé d’un côté par un vent frais, et de l’autre par le -cours du fleuve, vint en travers dans le canal. Mais, malgré cette -position dangereuse, nos matelots se mirent à boire et à se réjouir, se -croyant à l’abri de tout danger parce qu’ils se voyaient entourés de la -terre de toutes parts. Ils furent ensuite se coucher, sans qu’il en -restât un seul pour la manœuvre. - -Nous étions restés sur le pont, Céphas et moi, assis sur un banc de -rameurs. Nous bannissions le sommeil de nos yeux, en nous entretenant du -spectacle majestueux des astres qui roulaient sur nos têtes. Déjà la -constellation de l’Ourse était au milieu de son cours, lorsque nous -entendîmes au loin un bruit sourd, mugissant, semblable à celui d’une -cataracte. Je me levai imprudemment, pour voir ce que ce pouvait être. -J’aperçus, à la blancheur de son écume, une montagne d’eau[6] qui venait -à nous du côté de la mer, en se roulant sur elle-même. Elle occupait -toute la largeur du fleuve, et surmontant ses rivages à droite et à -gauche, elle se brisait avec un fracas horrible parmi les troncs des -arbres de la forêt. Dans l’instant, elle fut sur notre vaisseau, et le -rencontrant en travers, elle le coucha sur le côté: ce mouvement me fit -tomber dans l’eau. Un moment après, une seconde vague, encore plus -élevée que la première, fit tourner le vaisseau tout-à-fait. Je me -souviens qu’alors j’entendis sortir une multitude de cris sourds et -étouffés de cette carène renversée; mais, voulant appeler moi-même mon -ami à mon secours, ma bouche se remplit d’eau salée, mes oreilles -bourdonnèrent, je me sentis emporté avec une extrême rapidité, et -bientôt après je perdis toute connaissance. - - [6] Cette montagne d’eau se produit par les marées qui entrent de la - mer dans la Seine et la font refluer contre son cours. On l’entend - venir de fort loin, surtout la nuit. On l’appelle la barre, parce - qu’elle barre tout le cours de la Seine. Cette barre est - ordinairement suivie d’une seconde barre encore plus élevée, qui la - suit à cent toises de distance. Elles courent beaucoup plus vite - qu’un cheval au galop. - - (_Note de l’auteur._) - -Je ne sais combien de temps je restai dans l’eau; mais, quand je revins -à moi, j’aperçus, vers l’occident, l’arc d’Iris dans les cieux; et du -côté de l’orient, les premiers feux de l’aurore, qui coloraient les -nuages d’argent et de vermillon. Une troupe de jeunes filles fort -blanches, demi-vêtues de peaux, m’entouraient. Les unes me présentaient -des liqueurs dans des coquilles, d’autres m’essuyaient avec des mousses, -d’autres me soutenaient la tête avec leurs mains. Leurs cheveux blonds, -leurs joues vermeilles, leurs yeux bleus, et je ne sais quoi de céleste -que la piété met sur le visage des femmes, me firent croire que j’étais -dans les cieux, et que j’étais servi par les Heures qui en ouvrent -chaque jour les portes aux malheureux mortels. Le premier mouvement de -mon cœur fut de vous chercher, et le second fut de vous demander, ô -Céphas! Je ne me serais pas cru heureux, même dans l’Olympe, si vous -eussiez manqué à mon bonheur. Mais mon illusion se dissipa, quand -j’entendis ces jeunes filles prononcer de leurs bouches de rose un -langage inconnu et barbare. Je me rappelai alors peu à peu les -circonstances de mon naufrage. Je me levai. Je voulus vous chercher; -mais je ne savais où vous retrouver. J’errais aux environs, au milieu -des bois. J’ignorais si le fleuve où nous avions fait naufrage était -près ou loin, à ma droite ou à ma gauche; et pour surcroît d’embarras, -je ne pouvais interroger personne sur sa position. - -Après y avoir un peu réfléchi, je remarquai que les herbes étaient -humides, et le feuillage des arbres d’un vert brillant, d’où je conclus -qu’il avait plu abondamment la nuit précédente. Je me confirmai dans -cette idée à la vue de l’eau qui coulait encore en torrents jaunes le -long des chemins. Je pensai que ces eaux devaient se jeter dans quelque -ruisseau, et le ruisseau dans le fleuve. J’allais suivre ces -indications, lorsque des hommes sortis d’une cabane voisine me forcèrent -d’y entrer d’un ton menaçant. Je m’aperçus alors que je n’étais plus -libre, et que j’étais esclave chez des peuples où je m’étais flatté -d’être honoré comme un dieu. - -J’en atteste Jupiter, ô Céphas! le déplaisir d’avoir fait naufrage au -port, de me voir réduit en servitude par ceux que j’étais venu servir de -si loin, d’être relégué dans une terre barbare où je ne pouvais me faire -entendre de personne, loin du doux pays de l’Égypte et de mes parents, -n’égala pas le chagrin de vous avoir perdu. Je me rappelais la sagesse -de vos conseils; votre confiance dans les dieux, dont vous me faisiez -sentir la providence au milieu même des plus grands maux; vos -observations sur les ouvrages de la nature, qui la remplissaient pour -moi de vie et de bienveillance; le calme où vous saviez tenir toutes mes -passions; et je sentais, par les nuages qui s’élevaient dans mon cœur, -que j’avais perdu en vous le premier des biens, et qu’un ami sage est le -plus grand présent que la bonté des dieux puisse accorder à un homme. - -Je ne pensais donc qu’au moyen de vous retrouver, et je me flattais d’y -réussir en m’enfuyant au milieu de la nuit, si je pouvais seulement me -rendre au bord de la mer. Je savais bien que je ne pouvais en être fort -éloigné; mais j’ignorais de quel côté elle était. Il n’y avait point aux -environs de hauteur d’où je pusse la découvrir. Quelquefois, je montais -au sommet des plus grands arbres; mais je n’apercevais que la surface de -la forêt qui s’étendait jusqu’à l’horizon. Souvent, j’étais attentif au -vol des oiseaux, pour voir si je n’apercevrais pas quelque oiseau de -marine venant à terre faire son nid dans la forêt, ou quelque pigeon -sauvage allant picorer le sel sur le bord de la mer. J’aurais mieux aimé -mille fois entendre les cris perçants des mauves, lorsqu’elles viennent -dans les tempêtes se réfugier sur les rochers, que le doux chant des -rouges-gorges qui annonçaient déjà, dans les feuilles jaunies des bois, -la fin des beaux jours. - -Une nuit que j’étais couché, je crus entendre au loin le bruit que font -les flots de la mer lorsqu’ils se brisent sur ses rivages; il me sembla -même que je distinguais le tumulte des eaux de la Seine poursuivie par -Neptune. Leurs mugissements, qui m’avaient transi d’horreur, me -comblèrent alors de joie. Je me levai: je sortis de la cabane, et je -prêtai une oreille attentive; mais bientôt des rumeurs qui venaient de -diverses parties de l’horizon confondirent tous mes jugements, et je -reconnus que c’étaient les murmures des vents qui agitaient au loin les -feuillages des chênes et des hêtres. - -Quelquefois j’essayais de faire entendre aux sauvages de ma cabane que -j’avais perdu un ami. Je mettais la main sur mes yeux, sur ma bouche et -sur mon cœur; je leur montrais l’horizon; je levais au ciel mes mains -jointes, et je versais des larmes. Ils comprenaient ce langage muet de -ma douleur, car ils pleuraient avec moi; mais, par une contradiction -dont je ne pouvais me rendre raison, ils redoublaient de précaution pour -m’empêcher de m’éloigner d’eux. - -Je m’appliquai donc à apprendre leur langue, afin de les instruire de -mon sort et de les y rendre sensibles. Ils s’empressaient eux-mêmes de -m’enseigner les noms des objets que je leur montrais. L’esclavage est -fort doux chez ces peuples. Ma vie, à la liberté près, ne différait en -rien de celle de mes maîtres. Tout était commun entre nous, les vivres, -le toit, et la terre sur laquelle nous couchions enveloppés de peaux. -Ils avaient même des égards pour ma jeunesse, et ils ne me donnaient à -supporter que la moindre partie de leurs travaux. En peu de temps, je -parvins à converser avec eux. Voici ce que j’ai connu de leur -gouvernement et de leur caractère. - -Les Gaules sont peuplées d’un grand nombre de petites nations, dont les -unes sont gouvernées par des rois, d’autres par des chefs appelés -iarles, mais soumises toutes au pouvoir des druides, qui les réunissent -sous une même religion, et les gouvernent avec d’autant plus de facilité -que mille coutumes différentes les divisent. Les druides ont persuadé à -ces nations qu’elles descendaient de Pluton, dieu des enfers, qu’ils -appellent Hæder, ou l’aveugle. C’est pourquoi les Gaulois comptent par -nuits, et non point par jours, et ils comptent les heures du jour du -milieu de la nuit, contre la coutume de tous les peuples. Ils adorent -plusieurs autres dieux aussi terribles que Hæder, tels que Niorder, le -maître des vents, qui brise les vaisseaux sur leurs côtes, afin, -disent-ils, de leur en procurer le pillage. Ainsi ils croient que tout -vaisseau qui périt sur leurs rivages leur est envoyé par Niorder. Ils -ont de plus Thor ou Theutatès, le dieu de la guerre, armé d’une massue -qu’il lance du haut des airs: ils lui donnent des gants de fer, et un -baudrier qui redouble sa fureur quand il en est ceint; Tir, aussi cruel; -le taciturne Vidar, qui porte des souliers fort épais, avec lesquels il -peut marcher dans l’air et sur l’eau sans faire de bruit; Heimdall à la -dent d’or, qui voit le jour et la nuit: il entend le bruit le plus -léger, même celui que fait l’herbe ou la laine quand elle croît; Uller, -le dieu de la glace, chaussé de patins; Loke, qui eut trois enfants de -la géante Angherbode, la messagère de douleur, savoir: le loup Fenris, -le serpent de Midgard, et l’impitoyable Héla. Héla est la mort. Ils -disent que son palais est la misère, sa table la famine, sa porte le -précipice, son vestibule la langueur, son lit la consomption. Ils ont -encore plusieurs autres dieux, dont les exploits sont aussi féroces que -les noms: Hérian, Riflindi Svidur, Svidrer, Salsk, qui veulent dire le -guerrier, le bruyant, l’exterminateur, l’incendiaire, le père du -carnage. Les druides honorent ces divinités avec des cérémonies -lugubres, des chants lamentables, et des sacrifices humains. Ce culte -affreux leur donne tant de pouvoir sur les esprits effrayés des Gaulois, -qu’ils président à tous leurs conseils, et décident de toutes les -affaires. Si quelqu’un s’oppose à leurs jugements, ils le privent de la -communion de leurs mystères; et dès ce moment, il est abandonné de tout -le monde, même de sa femme et de ses enfants. Mais il est rare qu’on ose -leur résister; car ils se chargent seuls de l’éducation de la jeunesse, -afin de lui imprimer de bonne heure, et d’une manière inaltérable, ces -opinions horribles. - -Quant aux iarles ou nobles, ils ont droit de vie et de mort sur leurs -vassaux. Ceux qui vivent sous des rois leur payent la moitié du tribut -qu’ils lèvent sur les peuples. D’autres les gouvernent entièrement à -leur profit. Les plus riches donnent des festins aux plus pauvres de -leur classe, qui les accompagnent à la guerre, et font vœu de mourir -avec eux. Ils sont très braves. S’ils rencontrent à la chasse un ours, -le principal d’entre eux met bas ses flèches, attaque seul l’animal, et -le tue d’un coup de couteau. Si le feu prend à leur maison, ils ne la -quittent point qu’ils ne voient tomber sur eux les solives enflammées. -D’autres, sur le bord de la mer, s’opposent, la lance ou l’épée à la -main, aux vagues qui se brisent sur le rivage. Ils mettent la valeur à -résister, non-seulement aux ennemis et aux bêtes féroces, mais même aux -éléments. La valeur leur tient lieu de justice. Ils ne décident leurs -différends que par les armes, et regardent la raison comme la ressource -de ceux qui n’ont point de courage. Ces deux classes de citoyens, dont -l’une emploie la ruse et l’autre la force, pour se faire craindre, se -balancent entre elles; mais elles se réunissent pour tyranniser le -peuple, qu’elles traitent avec un souverain mépris. Jamais un homme du -peuple ne peut parvenir, chez les Gaulois, à remplir aucune charge -publique. Il semble que cette nation n’est faite que pour les prêtres et -pour les grands. Au lieu d’être consolée par les uns et protégée par les -autres, comme la justice le requiert, les druides ne l’effrayent que -pour que les iarles l’oppriment. - -On ne trouverait cependant nulle part des hommes qui aient de meilleures -qualités que les Gaulois. Ils sont fort ingénieux, et ils excellent dans -plusieurs genres d’industrie qu’on ne trouve point ailleurs. Ils -couvrent d’étain des plaques de fer, avec tant d’art, qu’on les -prendrait pour des plaques d’argent. Ils assemblent des pièces de bois -avec une si grande justesse, qu’ils en forment des vases capables de -contenir toutes sortes de liqueurs. Ce qu’il y a de plus étrange, c’est -qu’ils savent y faire bouillir l’eau sans les brûler. Ils font rougir -des cailloux au feu, et les jettent dans l’eau contenue dans le vase de -bois, jusqu’à ce qu’elle prenne le degré de chaleur qu’ils veulent lui -donner. Ils savent encore allumer du feu sans se servir d’acier ni de -caillou, en frottant ensemble du bois de lierre et de laurier. Les -qualités de leur cœur surpassent encore celles de leur esprit. Ils sont -très hospitaliers. Celui qui a peu, le partage de bon cœur avec celui -qui n’a rien. Ils aiment leurs enfants avec tant de passion, que jamais -ils ne les maltraitent. Ils se contentent de les ramener à leur devoir -par des remontrances. Il résulte de cette conduite qu’en tout temps la -plus tendre affection unit tous les membres de leurs familles, et que -les jeunes gens y écoutent, avec le plus grand respect, les conseils des -vieillards. - -Les femmes jouissent en général du plus grand pouvoir. Les chefs -n’entreprennent rien sans les consulter. Elles décident de la paix et de -la guerre. Elles voient plus sainement qu’eux dans les affaires -publiques, et prévoient, avec beaucoup de justesse, les événements -futurs. Le peuple, frappé de leur trouver souvent plus de discernement -qu’à ses chefs, se plaît à leur attribuer quelque chose de divin. - -Ils méprisent les laboureurs, et ils négligent par conséquent -l’agriculture, qui est la base de la félicité publique. Quand nous -arrivâmes dans leur pays, ils ne cultivaient que les grains qui peuvent -croître dans le cours d’un été, comme les fèves, les lentilles, -l’avoine, le petit mil, le seigle et l’orge. On n’y trouvait que bien -peu de froment. Cependant la terre y est très féconde en productions -naturelles. Il y a beaucoup de pâturages excellents le long des -rivières. Les forêts y sont élevées, et remplies de toutes sortes -d’arbres fruitiers sauvages. Comme ils manquent souvent de vivres, ils -m’employaient à en chercher dans les champs et dans les bois. Je -trouvais, dans les prairies, des gousses d’ail, des racines de daucus et -de filipendule. Je revenais quelquefois tout chargé de baies de -myrtilles, de faînes de hêtres, de prunes, de poires, de pommes, que -j’avais cueillies dans la forêt. Ils faisaient cuire ces fruits, dont la -plupart ne peuvent se manger crus, tant ils sont âpres. Mais il s’y -trouve des arbres qui en produisent d’un goût excellent. J’y ai souvent -admiré des pommiers chargés de fruits d’une couleur si éclatante, qu’on -les eût pris pour les plus belles fleurs. - -L’hiver vint, et je ne saurais vous exprimer quel fut mon étonnement, -lorsque je vis, pour la première fois de ma vie, le ciel se dissoudre en -plumes blanches, comme celles des oiseaux, l’eau des fontaines se -changer en pierre, et les arbres se dépouiller entièrement de leurs -feuillages. Je n’avais jamais rien vu de semblable en Égypte. Je crus -que les Gaulois ne tarderaient pas à mourir, comme les plantes et les -éléments de leur pays; et, sans doute la rigueur de l’air n’aurait pas -manqué de me faire mourir moi-même, s’ils n’avaient pris le plus grand -soin de me vêtir de fourrures. Mais qu’il est aisé à un homme sans -expérience de se tromper! Je ne connaissais pas les ressources de la -nature pour chaque saison, comme pour chaque climat. L’hiver est pour -ces peuples septentrionaux le temps des festins et de l’abondance. Les -oiseaux de rivière, les élans, les taureaux sauvages, les lièvres, les -cerfs, les sangliers abondent alors dans leurs forêts, et s’approchent -de leurs cabanes. On en tue des quantités prodigieuses. Je ne fus pas -moins surpris quand je vis le printemps revenir, et étaler dans ces -lieux désolés une magnificence que je ne lui avais jamais vue sur les -bords mêmes du Nil. Les rubus, les framboisiers, les églantiers, les -fraisiers, les primevères, les violettes, et beaucoup d’autres fleurs -inconnues à l’Égypte, bordaient les lisières verdoyantes des forêts. -Quelques-unes, comme les chèvre-feuilles, grimpaient sur les troncs des -chênes, et suspendaient à leurs rameaux leurs guirlandes parfumées. Les -rivages, les rochers, les montagnes, les bois, tout était revêtu d’une -pompe à la fois magnifique et sauvage. Un si touchant spectacle redoubla -ma mélancolie. Heureux, me disais-je, si parmi tant de plantes, j’en -voyais s’élever une seule de celles que j’ai apportées de l’Égypte! Ne -fût-ce que l’humble plante du lin, elle me rappellerait ma patrie -pendant ma vie; en mourant, je choisirais près d’elle mon tombeau; elle -apprendrait un jour à Céphas où reposent les os de son ami, et aux -Gaulois le nom et les voyages d’Amasis. - -Un jour, pendant que je cherchais à dissiper ma mélancolie, en voyant -danser de jeunes filles sur l’herbe nouvelle, une d’entre elles quitta -la troupe des danseuses, et s’en vint pleurer sur moi: puis, -tout-à-coup, elle se joignit à ses compagnes, et continua de danser en -jouant et folâtrant avec elles. Je pris ce passage subit de la joie à la -douleur, et de la douleur à la joie dans cette jeune fille, pour un -effet de l’inconstance naturelle à ce peuple, et je ne m’en mettais pas -beaucoup en peine, lorsque je vis sortir de la forêt un vieillard à -barbe rousse, revêtu d’une robe de peaux de belette. Il portait à sa -main une branche de gui, et à sa ceinture un couteau de caillou. Il -était suivi d’une troupe de jeunes gens à la fleur de l’âge, vêtus de -baudriers faits des mêmes peaux, et tenant dans leurs mains des courges -vides, des chalumeaux de fer, des cornes de bœufs, et d’autres -instruments de leur musique barbare. - -Dès que ce vieillard parut, toutes les danses cessèrent, tous les -visages s’attristèrent, et tout le monde s’éloigna de moi. Mon maître -même et sa famille se retirèrent dans leur cabane. Ce méchant vieillard -alors s’approcha de moi, me passa une corde de cuir autour du cou, et, -ses satellites me forçant de le suivre, ils m’entraînèrent tout éperdu, -comme des loups qui emportent un mouton. Ils me conduisirent à travers -la forêt jusqu’aux bords de la Seine: là, leur chef m’arrosa de l’eau du -fleuve; ensuite, il me fit entrer dans un grand bateau d’écorce de -bouleau, où il s’embarqua lui-même avec toute sa troupe. - -Nous remontâmes la Seine pendant huit jours, en gardant un profond -silence. Le neuvième, nous arrivâmes dans une petite ville bâtie au -milieu d’une île. Ils me débarquèrent vis-à-vis, sur la rive droite du -fleuve, et ils me conduisirent dans une grande cabane sans fenêtres, qui -était éclairée par des torches de sapin. Ils m’attachèrent au milieu de -la cabane à un poteau; et ces jeunes gens, qui me gardaient jour et -nuit, armés de haches de caillou, ne cessaient de sauter autour de moi, -en soufflant de toutes leurs forces dans leurs cornes de bœufs et leurs -fifres de fer. - -Ils accompagnaient leur affreuse musique de ces horribles paroles, -qu’ils chantaient en chœur: - -«O Nioder! ô Riflindi! ô Svidrer! ô Héla! ô Héla! dieux du carnage et -des tempêtes, nous vous apportons de la chair. Recevez le sang de cette -victime, de cet enfant de la mort. O Nioder! ô Riflindi! ô Svidrer! ô -Héla! ô Héla!» - -En prononçant ces mots épouvantables, ils avaient les yeux tournés dans -la tête, et la bouche écumante. Enfin, ces fanatiques, accablés de -lassitude, s’endormirent, à l’exception de l’un d’entre eux, appelé -Omfi. Ce nom, dans la langue celtique, veut dire bienfaisant. Omfi, -touché de pitié, s’approcha de moi: - -«Jeune infortuné, me dit-il, une guerre cruelle s’est élevée entre les -peuples de la Grande-Bretagne et ceux des Gaules. Les Bretons prétendent -être les maîtres de la mer qui nous sépare de leur île. Nous avons déjà -perdu contre eux deux batailles navales. Le collége des druides de -Chartres a décidé qu’il fallait des victimes humaines pour se rendre -favorable Mars, dont le temple est près d’ici. Le chef des druides, qui -a des espions par toutes les Gaules, a appris que la tempête t’avait -jeté sur nos côtes: il a été te chercher lui-même. Il est vieux et sans -pitié. Il porte les noms de deux de nos dieux les plus redoutables. Il -s’appelle Tor-Tir. Mets donc ta confiance dans les dieux de ton pays, -car ceux des Gaules demandent ton sang.» - -Il me fut impossible de répondre à Omfi, tant j’étais saisi de frayeur! -je le remerciai seulement en inclinant la tête; et aussitôt il s’éloigna -de moi, de peur d’être aperçu de ses compagnons. - -Je me rappelai dans ce moment la raison qui avait obligé les Gaulois qui -m’avaient fait esclave de m’empêcher de m’écarter de leur demeure: ils -craignaient que je ne tombasse entre les mains des druides; mais je -n’avais pu vaincre ma fatale destinée. Ma perte maintenant me paraissait -si certaine que je ne croyais pas que Jupiter même pût me délivrer de la -gueule de ces tigres affamés de mon sang. Je ne me rappelais plus, ô -Céphas, ce que vous m’aviez dit tant de fois, que les dieux -n’abandonnent jamais l’innocence. Je ne me ressouvenais plus même qu’ils -m’avaient sauvé du naufrage. Le danger présent fait oublier les -délivrances passées. Quelquefois, je pensais qu’ils ne m’avaient -préservé des flots que pour me livrer à une mort mille fois plus -cruelle. - -Cependant, j’adressais mes prières à Jupiter, et je goûtais une sorte de -repos à m’abandonner à cette Providence infinie qui gouverne l’univers, -lorsque les portes de ma cabane s’ouvrirent tout-à-coup, et une troupe -nombreuse de prêtres entra, ayant Tor-Tir à leur tête, tenant toujours à -sa main une branche de gui de chêne. Aussitôt, la jeunesse barbare qui -m’entourait se réveilla, et recommença ses chansons et ses danses -funèbres. Tor-Tir vint à moi, il me posa sur la tête une couronne d’if, -et une poignée de farine de fèves; ensuite, il me mit un bâillon dans la -bouche, et m’ayant délié de mon poteau, il m’attacha les mains derrière -le dos. Alors, tout son cortége se mit en marche au bruit de ses -lugubres instruments, et deux druides, me soutenant par les bras, me -conduisirent au lieu du sacrifice. - - * * * * * - -Ici Tirtée, s’apercevant que le fuseau de Cyanée lui échappait des -mains, et qu’elle pâlissait, lui dit: - -«Ma fille, il est temps de vous aller reposer. Songez que vous devez -vous lever demain avant l’aurore, pour aller à la fête du mont Lycée, où -vous devez offrir, avec vos compagnes, les dons des bergers sur les -autels de Jupiter.» - -Cyanée toute tremblante lui répondit: - -«Mon père, j’ai tout préparé pour la fête de demain. Les couronnes de -fleurs, les gâteaux de froment, les vases de lait, tout est prêt. Mais -il n’est pas tard: la lune n’éclaire pas le fond du vallon; les coqs -n’ont pas encore chanté; il n’est pas minuit. Permettez-moi, je vous en -supplie, de rester jusqu’à la fin de cette histoire. Mon père, je suis -auprès de vous; je n’aurai pas peur.» - -Tirtée regarda sa fille en souriant; et s’excusant à Amasis de l’avoir -interrompu, il le pria de continuer. - - * * * * * - -Nous sortîmes de la cabane, reprit Amasis, au milieu d’une nuit obscure, -à la lueur enfumée des torches de sapin. Nous traversâmes d’abord un -vaste champ de pierres, où l’on voyait çà et là des squelettes de -chevaux et de chiens fichés sur des pieux. De là nous arrivâmes à -l’entrée d’une grande caverne, creusée dans le flanc d’un rocher tout -blanc[7]. Des caillots d’un sang noir, répandu aux environs, exhalaient -une odeur infecte, et annonçaient que c’était le temple de Mars. Dans -l’intérieur de cet affreux repaire étaient rangés, le long des murs, des -têtes et des ossements humains; et au milieu, sur une pièce de roc, -s’élevait jusqu’à la voûte une statue de fer représentant le dieu Mars. -Elle était si difforme, qu’elle ressemblait plutôt à un bloc de fer -rouillé qu’au dieu de la guerre. On y distinguait cependant sa massue -hérissée de pointes, ses gants garnis de têtes de clou, et son horrible -baudrier où était figurée la mort. A ses pieds était assis le roi du -pays, ayant autour de lui les principaux de l’État. Une foule immense de -peuple répandue au-dedans et au-dehors de la caverne gardait un morne -silence saisi de respect, de religion et d’effroi. - - [7] C’est Montmartre. (_Note de l’auteur._) - -Tor-Tir leur adressant la parole à tous, leur dit: - -«O roi, et vous, iarles, rassemblés pour la défense des Gaules, ne -croyez pas triompher de vos ennemis sans le secours du dieu des -batailles. Vos pertes vous ont fait voir ce qu’il en coûte de négliger -son culte redoutable. Le sang donné aux dieux épargne celui que versent -les mortels. Les dieux ne font naître les hommes que pour les faire -mourir. Oh! que vous êtes heureux que le choix de la victime ne soit pas -tombé sur l’un d’entre vous! Lorsque je cherchais en moi-même quelle -tête parmi nous leur serait agréable, prêt à leur offrir la mienne pour -le bien de la patrie, Niorder, le dieu des mers, m’apparut dans les -sombres forêts de Chartres; il était tout dégouttant de l’onde marine. -Il me dit d’une voix bruyante comme celle des tempêtes: J’envoie, pour -le salut des Gaules, un étranger sans parents et sans amis. Je l’ai jeté -moi-même sur les rivages de l’Occident. Son sang plaira aux dieux -infernaux. Ainsi parla Niorder. Niorder vous aime, ô enfants de Pluton!» - -A peine Tor-Tir avait achevé ces mots effroyables, qu’un Gaulois assis -auprès du roi s’élança jusqu’à moi; c’était Céphas. - -«O Amasis! ô mon cher Amasis! s’écria-t-il. O cruels compatriotes! vous -allez immoler un homme venu des bords du Nil pour vous apporter les -biens les plus précieux de la Grèce et de l’Égypte? Vous commencerez -donc par moi, qui lui en donnai le premier désir, et qui le touchai de -pitié pour vous, si cruels envers lui.» - -En disant ces mots, il me serrait dans ses bras et me baignait de ses -larmes. Pour moi, je pleurais et je sanglotais, sans pouvoir lui -exprimer autrement les témoignages de ma joie. Aussitôt la caverne -retentit de murmures et de gémissements. Les jeunes druides pleurèrent -et laissèrent tomber de leurs mains les instruments de mon sacrifice. -Cependant, personne de l’assemblée n’osait encore me délivrer des mains -des sacrificateurs, lorsque les femmes se jetant au milieu d’eux, -m’arrachèrent mes liens, mon bâillon et ma couronne funèbre. Ainsi ce -fut pour la seconde fois que je dus la vie aux femmes dans les Gaules. - -Le roi me prenant dans ses bras, me dit: - -«Quoi! c’est vous, malheureux étranger, que Céphas regrettait sans -cesse! O dieux ennemis de ma patrie, ne nous envoyez-vous des -bienfaiteurs que pour les immoler!» - -Alors, il s’adressa aux chefs des nations, et leur parla avec tant de -force des droits de l’humanité, que d’un commun accord ils jurèrent de -ne plus réduire à l’esclavage ceux que les tempêtes jetteraient sur -leurs côtes, de ne sacrifier à l’avenir aucun homme innocent, et de -n’offrir à Mars que le sang des coupables. Tor-Tir irrité, voulut en -vain s’opposer à cette loi: il se retira en menaçant le roi et tous les -Gaulois de la vengeance prochaine des dieux. - -Cependant le roi, accompagné de mon ami, me conduisit, au milieu des -acclamations du peuple, dans sa ville, située dans l’île voisine. -Jusqu’au moment de notre arrivée dans l’île, j’avais été si troublé, que -je n’avais été capable d’aucune réflexion. Chaque espèce de circonstance -nouvelle de mon malheur resserrait mon cœur et obscurcissait mon esprit. -Mais dès que j’eus repris l’usage de mes sens, et que je vins à -envisager le péril extrême auquel je venais d’échapper, je m’évanouis. -Oh! que l’homme est faible dans la joie! il n’est fort qu’à la douleur. -Céphas me fit revenir, à la manière des Gaulois, en m’agitant la tête et -en soufflant sur mon visage. - -Dès qu’il vit que j’avais recouvré l’usage de mes sens, il me prit les -mains dans les siennes et me dit: - -«O mon ami, que vous m’avez coûté de larmes! Dès que les flots de -l’Océan, qui renversèrent notre vaisseau, nous eurent séparés, je me -trouvai jeté, je ne sais comment, sur la rive gauche de la Seine. Mon -premier soin fut de vous chercher. J’allumai des feux sur le rivage; je -vous appelai; j’engageai plusieurs de mes compatriotes, accourus à mes -cris, de visiter dans leurs barques les bords du fleuve, pour voir s’ils -ne vous trouveraient pas: tous nos soins furent inutiles. Le jour vint, -et me montra notre vaisseau renversé, la carène en haut, tout près du -rivage où j’étais. Jamais il ne me vint dans la pensée que vous eussiez -pu aborder sur le rivage opposé, dans le Belgium ma patrie. Ce ne fut -que le troisième jour, que vous croyant noyé, je me déterminai à y -passer pour y voir mes parents. La plupart étaient morts depuis mon -absence: ceux qui restaient me comblèrent d’amitiés; mais un frère même -ne me dédommage pas de la perte d’un ami. Je retournai presque aussitôt -de l’autre côté du fleuve. On y déchargeait notre malheureux vaisseau, -où rien n’avait péri que les hommes. Je cherchais votre corps sur le -rivage de la mer, et je le redemandais le soir, le matin et au milieu de -la nuit, aux nymphes de l’Océan, afin de vous élever un tombeau près de -celui d’Héva. J’aurais passé, je crois, ma vie dans ces vaines -recherches, si le roi qui règne sur les bords de ce fleuve, informé -qu’un vaisseau phénicien avait péri dans ses domaines, n’en avait -réclamé les effets, qui lui appartenaient suivant les lois des Gaules. -Je fis donc rassembler tout ce que nous avions apporté de l’Égypte, -jusqu’aux arbres mêmes, qui n’avaient pas été endommagés par l’eau, et -je me rendis avec ces débris auprès de ce prince. Bénissons donc la -providence des dieux, qui nous a réunis et qui a rendu vos maux encore -plus utiles à ma patrie que vos présents. Si vous n’eussiez pas fait -naufrage sur nos côtes, on n’y eût pas aboli la coutume barbare de -condamner à l’esclavage ceux qui y périssent; et si vous n’eussiez pas -été condamné à être sacrifié, je ne vous aurais peut-être jamais revu, -et le sang des innocents fumerait encore sur les autels du dieu Mars.» - -Ainsi parla Céphas. Pour le roi, il n’oublia rien de ce qui pouvait me -faire oublier le souvenir de mes malheurs. Il s’appelait Bardus. Il -était déjà avancé en âge, et il portait, comme son peuple, la barbe et -les cheveux longs. Son palais était bâti de troncs de sapins, couchés -les uns sur les autres. Il n’y avait pour porte que de grands cuirs de -bœufs qui en fermaient les ouvertures. Personne n’y faisait la garde, -car il n’avait rien à craindre de ses sujets; mais il avait employé -toute son industrie pour fortifier sa ville contre les ennemis du -dehors. Il l’avait entourée de murs faits de troncs d’arbres, entremêlés -de mottes de gazon, avec des tours de pierre aux angles et aux portes. -Il y avait au haut de ces tours des sentinelles qui veillaient jour et -nuit. Le roi Bardus avait eu cette île de la nymphe Lutétia, sa mère, -dont elle portait le nom. Elle n’était d’abord couverte que d’arbres, et -Bardus n’avait pas un seul sujet. Il s’occupait à tordre, sur le bord de -son île, des câbles d’écorce de tilleul, et à creuser des aulnes pour en -faire des bateaux. Il vendait les ouvrages de ses mains aux mariniers -qui descendaient ou remontaient la Seine. Pendant qu’il travaillait, il -chantait les avantages de l’industrie et du commerce, qui lient tous les -hommes. Les bateliers s’arrêtaient souvent pour écouter ses chansons. -Ils les répétaient et les répandaient dans toutes les Gaules. Bientôt il -vint des gens s’établir dans son île, pour l’entendre chanter, et pour y -vivre avec plus de sûreté. Ses richesses s’accrurent avec ses sujets. -L’île se couvrit de maisons, les forêts voisines se défrichèrent, et des -troupeaux nombreux peuplèrent bientôt les deux rivages voisins. C’est -ainsi que ce bon roi s’était formé un empire sans violence. Mais lorsque -son île n’était pas encore entourée de murs, et qu’il songeait déjà à en -faire le centre du commerce dans toutes les Gaules, la guerre pensa en -exterminer les habitants. - -Un jour, un grand nombre de guerriers qui remontaient la Seine en canots -d’écorce d’orme, débarquèrent sur son rivage septentrional, tout -vis-à-vis de Lutétia. Ils avaient à leur tête le iarle Carnut, troisième -fils de Tendal, prince du Nord. Carnut venait de ravager toutes les -côtes de la mer Hyperborée, où il avait jeté l’épouvante et la -désolation. Il était favorisé en secret, dans les Gaules, par les -druides, qui, comme tous les hommes faibles, inclinent toujours pour -ceux qui se rendent redoutables. Dès que Carnut eut mis pied à terre, il -vint trouver le roi Bardus et lui dit: - -«Combattons, toi et moi, à la tête de nos guerriers: le plus faible -obéira au plus fort; car la première loi de la nature est que tout cède -à la force.» - -Le roi Bardus lui répondit: - -«O Carnut! s’il ne s’agissait que d’exposer ma vie pour défendre mon -peuple, je le ferais très volontiers: mais je n’exposerais pas la vie de -mon peuple, quand il s’agirait de sauver la mienne. C’est la bonté et -non la force, qui doit choisir les rois. La bonté seule gouverne le -monde, et elle emploie, pour le gouverner, l’intelligence et la force, -qui lui sont subordonnées, comme toutes les puissances de l’univers. -Vaillant fils de Tendal, puisque tu veux gouverner les hommes, voyons -qui de toi ou de moi est le plus capable de leur faire du bien. Voilà de -pauvres Gaulois tout nus. Sans reproche, je les ai plusieurs fois vêtus -et nourris, en me refusant à moi-même des habits et des aliments. Voyons -si tu sauras pourvoir à leurs besoins.» - -Carnut accepta le défi. C’était en automne. Il fut à la chasse avec ses -guerriers; il tua beaucoup de chevreuils, de cerfs, de sangliers et -d’élans. Il donna ensuite, avec la chair de ces animaux, un grand festin -à tout le peuple de Lutétia, et vêtit de leurs peaux ceux des habitants -qui étaient nus. Le roi Bardus lui dit: - -«Fils de Tendal, tu es un grand chasseur: tu nourriras le peuple dans la -saison de la chasse; mais au printemps et en été, il mourra de faim. -Pour moi, avec mes blés, la laine de mes brebis et le lait de mes -troupeaux, je peux l’entretenir toute l’année.» - -Carnut ne répondit rien; mais il resta campé avec ses guerriers sur le -bord du fleuve, sans vouloir se retirer. - -Bardus voyant son obstination, fut le trouver à son tour et lui proposa -un autre défi. - -«La valeur, lui dit-il, convient à un chef de guerre; mais la patience -est encore plus nécessaire aux rois. Puisque tu veux régner, voyons qui -de nous deux portera le plus longtemps cette longue solive.» - -C’était le tronc d’un chêne de trente ans. Carnut le prit sur son dos; -mais impatient, il le jeta promptement par terre. Bardus le chargea sur -ses épaules, et le porta, sans remuer, jusqu’après le coucher du soleil, -et bien avant dans la nuit. - -Cependant, Carnut et ses guerriers ne s’en allaient point. Ils passèrent -ainsi tout l’hiver, occupés de la chasse. Le printemps venu, ils -menaçaient de détruire une ville naissante qui refusait de leur obéir; -et ils étaient d’autant plus à craindre, qu’ils manquaient alors de -nourriture. Bardus ne savait comment s’en défaire, car ils étaient les -plus forts. En vain il consultait les plus anciens de son peuple; -personne ne pouvait lui donner de conseils. Enfin il exposa son embarras -à sa mère Lutétia, qui était fort âgée, mais qui avait un grand sens. - -Lutétia lui dit: - -«Mon fils, vous avez quantité d’histoires anciennes et curieuses que je -vous ai apprises dès votre enfance; vous excellez à les chanter: défiez -le fils de Tendal aux chansons.» - -Bardus fut trouver Carnut et lui dit: - -«Fils de Tendal, il ne suffit pas à un roi de nourrir ses sujets, et -d’être ferme et constant dans les travaux; il doit savoir bannir de -leurs pensées les opinions qui les rendent malheureux: car ce sont les -opinions qui font agir les hommes, et qui les rendent bons ou méchants. -Voyons qui de toi ou de moi régnera sur leurs esprits. Ce ne fut point -par des combats qu’Hercule se fit suivre dans les Gaules, mais par des -chants divins qui sortaient de sa bouche comme des chaînes d’or, -enchaînaient les oreilles de ceux qui l’écoutaient, et les forçaient à -le suivre.» - -Carnut accepta avec joie ce troisième défi. Il chanta les combats des -dieux du Nord sur les glaces; les tempêtes de Niorder sur les mers; les -ruses de Vidar dans les airs; les ravages de Thor sur la terre, et -l’empire de Hæder dans les enfers. Il y joignit le récit de ses propres -victoires; et ses chants firent passer une grande fureur dans le cœur de -ses guerriers, qui paraissaient prêts à tout détruire. - -Pour le roi Bardus, voici ce qu’il chanta: - -«Je chante l’aube du matin; les premiers rayons de l’aurore qui ont lui -sur les Gaules, empire de Pluton; les bienfaits de Cérès, et le malheur -de l’enfant Loïs. Écoutez mes chants, esprits des fleuves, et -répétez-les aux esprits des montagnes bleues. - -»Cérès venait de chercher par toute la terre sa fille Proserpine. Elle -retournait dans la Sicile, où elle était adorée. Elle traversait les -Gaules sauvages, leurs montagnes sans chemins, leurs vallées désertes et -leurs sombres forêts, lorsqu’elle se trouva arrêtée par les eaux de la -Seine, sa nymphe, changée en fleuve. - -»Sur la rive opposée de la Seine se baignait alors un bel enfant aux -cheveux blonds, appelé Loïs. Il aimait à nager dans ses eaux -transparentes, et à courir tout nu sur ses pelouses solitaires. Dès -qu’il aperçut une femme, il fut se cacher sous une touffe de roseaux. - -»Mon bel enfant, lui cria Cérès en soupirant, venez à moi, mon bel -enfant! A la voix d’une femme affligée, Loïs sort des roseaux. Il met en -rougissant sa peau d’agneau, suspendue à un saule. Il traverse la Seine -sur un banc de sable, et, présentant la main à Cérès, il lui montre un -chemin au milieu des eaux. - -»Cérès, ayant passé le fleuve, donne à l’enfant Loïs un gâteau, une -gerbe d’épis et un baiser; puis lui apprend comme le pain se fait avec -le blé, et comment le blé vient dans les champs. Grand merci, belle -étrangère, lui dit Loïs; je vais porter à ma mère vos leçons et vos doux -présents. - -»La mère de Loïs partage avec son enfant et son époux le gâteau et le -baiser. Le père, ravi, cultive un champ, sème le blé. Bientôt la terre -se couvre d’une moisson dorée, et le bruit se répand dans les Gaules -qu’une déesse a apporté une plante céleste aux Gaulois. - -»Près de là, vivait un druide. Il avait l’inspection des forêts. Il -distribuait aux Gaulois, pour leur nourriture, les faînes des hêtres et -les glands des chênes. Quand il vit une terre labourée et une moisson: -Que deviendra ma puissance, dit-il, si les hommes vivent de froment? - -»Il appelle Loïs. Mon bel ami, lui dit-il, où étiez-vous quand vous -vîtes l’étrangère aux beaux épis? Loïs, sans malice, le conduit sur les -bords de la Seine. J’étais, dit-il, sous ce saule argenté; je courais -sur ces blanches marguerites; je fus me cacher sous ces roseaux, car -j’étais nu. Le traître druide sourit: il saisit Loïs, et le noie au fond -des eaux. - -»La mère de Loïs ne revoit plus son fils. Elle s’en va dans les bois et -elle s’écrie: Où êtes-vous, Loïs, Loïs, mon cher enfant? Les seuls échos -répètent Loïs, Loïs, mon cher enfant! Elle court tout éperdue le long de -la Seine. Elle aperçoit sur son rivage une blancheur: Il n’est pas loin, -dit-elle; voilà ses fleurs chéries, voilà ses blanches marguerites. -Hélas! c’était Loïs, Loïs son cher enfant! - -»Elle pleure, elle gémit, elle soupire; elle prend dans ses bras -tremblants le corps glacé de Loïs; elle veut le ranimer contre son cœur: -mais le cœur de la mère ne peut plus réchauffer le corps du fils, et le -corps du fils glace déjà le cœur de la mère: elle est près de mourir. Le -druide, monté sur un roc voisin, s’applaudit de sa vengeance. - -»Les dieux ne viennent pas toujours à la voix des malheureux; mais aux -cris d’une mère affligée, Cérès apparut. Loïs, dit-elle, sois la plus -belle fleur des Gaules. Aussitôt les joues pâles de Loïs se développent -en calice plus blanc que la neige; ses cheveux blonds se changent en -filets d’or. Une odeur suave s’en exhale. Sa taille légère s’élève vers -le ciel; mais sa tête se penche encore sur les bords du fleuve qu’il a -chéri. Loïs devient lis. - -»Le prêtre de Pluton voit ce prodige, et n’en est point touché. Il lève -vers les dieux supérieurs un visage et des yeux irrités. Il blasphème, -il menace Cérès; il allait porter sur elle une main impie, lorsqu’elle -lui cria: «Tyran cruel et dur, demeure!» - -»A la voix de la déesse, il reste immobile. Mais le roc ému -s’entr’ouvre; les jambes du druide s’y enfoncent; son visage barbu et -enflammé de colère se dresse vers le ciel en pinceau de pourpre; et les -vêtements qui couvraient ses bras meurtriers se hérissent d’épines. Le -druide devient chardon. - -«Toi, dit la déesse des blés, qui voulais nourrir les hommes comme les -bêtes, deviens toi-même la pâture des animaux. Sois l’ennemi des -moissons après ta mort, comme tu le fus pendant ta vie. Pour toi, belle -fleur de Loïs, sois l’ornement de la Seine; et que dans la main de ses -rois, ta fleur victorieuse l’emporte un jour sur le gui des druides.» - -»Braves suivants de Carnut, venez habiter ma ville. La fleur de Loïs -parfume mes jardins; de jeunes filles chantent jour et nuit son aventure -dans mes champs. Chacun s’y livre à un travail facile et gai; et mes -greniers, aimés de Cérès, rompent sous l’abondance des blés.» - -A peine Bardus avait fini de chanter, que les guerriers du Nord, qui -mouraient de faim, abandonnèrent le fils de Tendal, et se firent -habitants de Lutétia. - -«Oh! me disait souvent ce bon roi, que n’ai-je ici quelque fameux -chantre de la Grèce ou de l’Égypte, pour policer l’esprit de mes sujets! -Rien n’adoucit le cœur des hommes comme de beaux chants. Quand on sait -faire des vers et de belles fictions, on n’a pas besoin de sceptre pour -régner.» - -Il me mena voir, avec Céphas, le lieu où il avait fait planter les -arbres et les graines réchappés de notre naufrage. C’était sur les -flancs d’une colline exposée au midi. Je fus pénétré de joie quand je -vis les arbres que nous avions apportés, pleins de suc et de vigueur. Je -reconnus d’abord l’arbre aux coins de Crète, à ses fruits cotonneux et -odorants; le noyer de Jupiter, d’un vert lustré; l’avelinier, le -figuier, le peuplier, le poirier du mont Ida avec ses fruits en -pyramide: tous ces arbres venaient de l’île de Crète. Il y avait encore -des vignes de Thasos, et de jeunes châtaigniers de l’île de Sardaigne. -Je voyais un grand pays dans un petit jardin. Il y avait, parmi ces -végétaux, quelques plantes qui étaient mes compatriotes, entre autres le -chanvre et le lin. C’étaient celles qui plaisaient le plus au roi, à -cause de leur utilité. Il avait admiré les toiles qu’on en faisait en -Égypte, plus durables et plus souples que les peaux dont s’habillaient -la plupart des Gaulois. Le roi prenait plaisir à arroser lui-même ces -plantes, et à en ôter les mauvaises herbes. Déjà le chanvre, d’un beau -vert, portait toutes ses têtes égales à la hauteur d’un homme; et le lin -en fleurs couvrait la terre d’un nuage d’azur. - -Pendant que nous nous livrions, Céphas et moi, au plaisir d’avoir fait -du bien, nous apprîmes que les Bretons, fiers de leurs derniers succès, -non contents de disputer aux Gaulois l’empire de la mer qui les sépare, -se préparaient à les attaquer par terre, et à remonter la Seine, afin de -porter le fer et le feu jusqu’au milieu de leur pays. Ils étaient -partis, dans un nombre prodigieux de barques, d’un promontoire de leur -île, qui n’est séparé du continent que par un petit détroit. Ils -côtoyaient le rivage des Gaules, et ils étaient près d’entrer dans la -Seine, dont ils savent franchir les dangers en se mettant dans des anses -à l’abri des fureurs de Neptune. L’invasion des Bretons fut sue dans -toutes les Gaules, au moment où ils commencèrent à l’exécuter; car les -Gaulois allument des feux sur les montagnes, et, par le nombre de ces -feux et l’épaisseur de leur fumée, ils donnent des avis qui volent plus -promptement que les oiseaux. - -A la nouvelle du départ des Bretons, les troupes confédérées des Gaules -se mirent en route, pour défendre l’embouchure de la Seine. Elles -marchaient sous les enseignes de leurs chefs: c’étaient des peaux de -loup, d’ours, de vautour, d’aigle, ou de quelque autre animal -malfaisant, suspendues au bout d’une gaule. Celle du roi Bardus et de -son île était la figure d’un vaisseau, symbole du commerce. Céphas et -moi, nous accompagnâmes le roi dans cette expédition. En peu de jours, -toutes les troupes gauloises se rassemblèrent sur le bord de la mer. - -Trois avis furent ouverts pour la défense de son rivage. Le premier fut -d’y enfoncer des pieux pour empêcher les Bretons de débarquer: ce qui -était d’une facile exécution, attendu que nous étions en grand nombre, -et que la forêt était voisine. Le deuxième, fut de les combattre au -moment où ils débarqueraient. Le troisième, de ne pas exposer les -troupes à découvert à la descente des ennemis, mais de les attaquer -lorsqu’ayant mis pied à terre, ils s’engageraient dans les bois et les -vallées. Aucun de ces avis ne fut suivi, car la discorde était parmi les -chefs des Gaulois. Tous voulaient commander, et aucun d’eux n’était -disposé à obéir. Pendant qu’ils délibéraient, l’ennemi parut, et il -débarqua au moment où ils se mettaient en ordre. - -Nous étions perdus sans Céphas. Avant l’arrivée des Bretons, il avait -conseillé au roi Bardus de diviser en deux sa troupe, composée des -habitants de Lutétia, et de se mettre en embuscade avec la meilleure -partie dans les bois qui couvraient le revers de la montagne d’Héva; -tandis que lui, Céphas, combattrait les ennemis avec l’autre partie -jointe au reste des Gaulois. Je priai Céphas de détacher de sa division -les jeunes gens qui brûlaient, comme moi, d’en venir aux mains, et de -m’en donner le commandement. - -«Je ne crains point les dangers, lui disais-je. J’ai passé par toutes -les épreuves que les prêtres de Thèbes font subir aux initiés, et je -n’ai point eu peur.» - -Céphas balança quelques moments. Enfin, il me confia les jeunes gens de -sa troupe, en leur recommandant, ainsi qu’à moi, de ne pas s’écarter de -sa division. - -L’ennemi cependant mit pied à terre. A sa vue, beaucoup de Gaulois -s’avancèrent vers lui, en jetant de grands cris; mais, comme ils -l’attaquaient par petites troupes, ils en furent aisément repoussés; et -il aurait été impossible d’en rallier un seul, s’ils n’étaient venus se -remettre en ordre derrière nous. Nous aperçûmes bientôt les Bretons qui -marchaient pour nous attaquer. Les jeunes gens que je commandais -s’ébranlèrent alors, et nous marchâmes aux Bretons sans nous embarrasser -si le reste des Gaulois nous suivait. Quand nous fûmes à la portée du -trait, nous vîmes que les ennemis ne formaient qu’une seule colonne, -longue, grosse et épaisse, qui s’avançait vers nous à petits pas, tandis -que leurs barques se hâtaient d’entrer dans le fleuve, pour nous prendre -à revers. Je l’avoue, je fus ébranlé à la vue de cette multitude de -barbares demi-nus, peints de rouge et de bleu, qui marchaient en silence -dans le plus grand ordre. Mais lorsqu’il sortit tout-à-coup de cette -colonne silencieuse des nuées de dards, de flèches, de cailloux et de -balles de plomb, qui renversèrent plusieurs d’entre nous en les perçant -de part en part, alors mes compagnons prirent la fuite. J’allais oublier -moi-même que j’avais l’exemple à leur donner, lorsque je vis Céphas à -mes côtés; il était suivi de toute l’armée. - -«Invoquons Hercule, me dit-il, et chargeons.» - -La présence de mon ami me rendit tout mon courage. Je restai à mon -poste, et nous chargeâmes, les piques baissées. Le premier ennemi que je -rencontrai, fut un habitant des îles Hébrides. Il était d’une taille -gigantesque. L’aspect de ses armes inspirait l’horreur; ses épaules et -sa tête étaient couvertes d’une peau de raie épineuse; il portait au cou -un collier de mâchoires d’hommes, et il avait pour lance le tronc d’un -jeune sapin, armé d’une dent de baleine. - -«Que demandes-tu à Hercule? me dit-il. Le voici qui vient à toi.» - -En même temps, il me porta un coup de son énorme lance avec tant de -furie, que, si elle m’eût atteint, elle m’eût cloué à terre, où elle -entra bien avant. Pendant qu’il s’efforçait de la ramener à lui, je lui -perçai la gorge de l’épieu dont j’étais armé: il en sortit aussitôt un -jet de sang noir et épais; et ce Breton tomba en mordant la terre, et en -blasphémant les dieux. - -Cependant, nos troupes réunies en un seul corps étaient aux prises avec -la colonne des ennemis. Les massues frappaient les massues, les -boucliers poussaient les boucliers, les lances se croisaient avec les -lances. Ainsi deux fiers taureaux se disputent l’empire des prairies: -leurs cornes sont entrelacées; leurs fronts se heurtent; ils se -repoussent en mugissant; et soit qu’ils reculent ou qu’ils avancent, ces -deux rivaux ne se séparent point. Ainsi nous combattions corps à corps. -Cependant, cette colonne, qui nous surpassait en nombre, nous accablait -de son poids, lorsque le roi Bardus vint la charger en queue, à la tête -de ses soldats qui jetaient de grands cris. Aussitôt une terreur panique -saisit ces barbares, qui avaient cru nous envelopper et qui l’étaient -eux-mêmes. Ils abandonnèrent leurs rangs, et s’enfuirent vers les bords -de la mer, pour regagner leurs barques qui étaient loin de là. On en fit -alors un grand massacre, et l’on en prit beaucoup de prisonniers. - -Après la bataille, je dis à Céphas: - -«Les Gaulois doivent la victoire au conseil que vous avez donné au roi; -pour moi, je vous dois l’honneur. J’avais demandé un poste que je ne -connaissais pas. Il fallait y donner l’exemple, et j’en étais incapable, -lorsque votre présence m’a rassuré. Je croyais que les initiations de -l’Égypte m’avaient fortifié contre tous les dangers; mais il est aisé -d’être brave dans un péril dont on est sûr de sortir.» - -Céphas me répondit: - -«O Amasis! il y a plus de force à avouer ses fautes, qu’il n’y a de -faiblesse à les commettre. C’est Hercule qui nous a donné la victoire; -mais après lui, c’est la surprise qui a ôté le courage à nos ennemis, et -qui avait ébranlé le vôtre. La valeur militaire s’apprend par -l’exercice, comme toutes les autres vertus. Nous devons en tout temps -nous méfier de nous-mêmes. En vain nous nous appuyons sur notre -expérience; nous ne devons compter que sur le secours des dieux. Pendant -que nous nous cuirassons d’un côté, la fortune nous frappe de l’autre. -La seule confiance dans les dieux couvre un homme tout entier.» - -On consacra à Hercule une partie des dépouilles des Bretons. Les druides -voulaient qu’on brûlât les ennemis prisonniers, parce que ceux-ci en -usent de même à l’égard des Gaulois qu’ils ont pris dans les batailles. -Mais je me présentai dans l’assemblée des Gaulois, et je leur dis: - -«O peuples! vous voyez par mon exemple si les dieux approuvent les -sacrifices humains. Ils ont remis la victoire dans vos mains généreuses: -les souillerez-vous dans le sang des malheureux? N’y a-t-il pas eu assez -de sang de versé dans la fureur du combat? En répandrez-vous maintenant -sans colère et dans la joie du triomphe? Vos ennemis immolent leurs -prisonniers: surpassez-les en générosité, comme vous les surpassez en -courage.» - -Les iarles et tous les guerriers applaudirent à mes paroles. Ils -décidèrent que les prisonniers de guerre seraient désormais réduits à -l’esclavage. - -Je fus donc cause qu’on abolit la loi qui les condamnait au feu. C’était -aussi à mon occasion qu’on avait abrogé la coutume de sacrifier des -innocents à Mars, et de réduire les naufragés en servitude. Ainsi, je -fus trois fois utile aux hommes dans les Gaules; une fois par mes -succès, et deux fois par mes malheurs: tant il est vrai que les dieux -tirent le bien du mal quand il leur plaît! - -Nous revînmes à Lutétia, comblés par les peuples d’honneurs et -d’applaudissements. Le premier soin du roi, à son arrivée, fut de nous -mener voir son jardin. La plupart de nos arbres étaient en rapport. Il -admira d’abord comment la nature avait préservé leurs fruits de -l’attaque des oiseaux. La châtaigne, encore en lait, était couverte de -cuir, et d’une coque épineuse. La noix tendre était protégée par une -dure coquille et par un brou amer. Les fruits nous étaient défendus -avant leur maturité, par leur âpreté, leur acidité ou leur verdeur. Ceux -qui étaient mûrs invitaient à les cueillir. Les abricots dorés, les -pêches veloutées et les coins cotonneux, exhalaient les plus doux -parfums. Les rameaux du prunier étaient couverts de fruits violets, -saupoudrés de poudre blanche. Les grappes, déjà vermeilles, pendaient à -la vigne; et sur les larges feuilles du figuier, la figue entr’ouverte -laissait couler son suc en gouttes de miel et de cristal. - -«On voit bien, dit le roi, que ces fruits sont des présents des dieux. -Ils ne sont pas, comme les semences des arbres de nos forêts, à une -hauteur où l’on ne puisse atteindre. Ils sont à la portée de la main. -Leurs riantes couleurs appellent les yeux, leurs doux parfums l’odorat, -et ils semblent formés pour la bouche par leur forme et leur rondeur.» - -Mais quand ce bon roi en eut savouré le goût: - -«O vrai présent de Jupiter! dit-il; aucun mets préparé par la main de -l’homme ne leur est comparable: ils surpassent en douceur le miel et la -crême. O mes chers amis, mes respectables hôtes! vous m’avez donné plus -que mon royaume: vous avez apporté dans les Gaules sauvages une portion -de la délicieuse Égypte. Je préfère un seul de ces arbres à toutes les -mines d’étain qui rendent les Bretons si riches et si fiers.» - -Il fit appeler les principaux habitants de la cité, et il voulut que -chacun d’eux goûtât de ces fruits merveilleux. Il leur recommanda d’en -conserver précieusement les semences, et de les mettre en terre dans -leur saison. A la joie de ce bon roi et de son peuple, je sentis que le -plus grand plaisir de l’homme était de faire du bien à ses semblables. - -Céphas me dit: - -«Il est temps de montrer à mes compatriotes l’usage des arts de -l’Égypte. J’ai sauvé du vaisseau naufragé la plupart de nos machines; -mais jusqu’ici elles sont restées inutiles, sans que j’osasse même les -regarder, car elles me rappelaient trop vivement le souvenir de notre -perte. Voici le moment de nous en servir. Ces froments sont mûrs; cette -chenevière et ces lins ne tarderont pas à l’être.» - -Quand on eut recueilli ces plantes, nous apprîmes au roi et à son peuple -l’usage des moulins pour réduire le blé en farine, et les divers apprêts -qu’on donne à la pâte pour en faire du pain. Avant notre arrivée, les -Gaulois mondaient le blé, l’avoine et l’orge, de leurs écorces, en les -battant avec des pilons de bois dans des troncs d’arbres creusés, et ils -se contentaient de faire bouillir ces grains pour leur nourriture. Nous -leur montrâmes ensuite à faire rouir le chanvre dans l’eau, pour le -séparer de son chaume, à le sécher, à le briser, à le teiller, à le -peigner, à le filer, et à tordre ensemble plusieurs de ces fils pour en -faire des cordes. Nous leur fîmes voir comme ces cordes, par leur force -et leur souplesse, deviennent propres à être les nerfs de toutes les -machines. Nous leur enseignâmes à tendre les fils du lin sur des -métiers, pour en faire de la toile au moyen de la navette; et comment -ces doux travaux font passer aux jeunes filles les longues nuits de -l’hiver dans l’innocence et dans la joie. - -Nous leur apprîmes l’usage de la tarière, de l’herminette, du rabot et -de la scie, inventée par l’ingénieux Dédale; comment ces outils donnent -à l’homme de nouvelles mains, et façonnent à son usage une multitude -d’arbres dont les bois se perdent dans les forêts. Nous leur enseignâmes -à tirer de leurs troncs noueux de grosses vis et de lourds pressoirs, -propres à exprimer le jus d’une infinité de fruits, et à extraire des -huiles des plus durs noyaux. Ils ne recueillirent pas beaucoup de raisin -de nos vignes; mais nous leur donnâmes un grand désir d’en multiplier -les ceps, non-seulement par l’excellence de leurs fruits, mais en leur -faisant goûter des vins de Crète et de l’île de Thasos, que nous avions -sauvés dans des urnes. - -Après leur avoir montré l’usage d’une infinité de biens que la nature a -placés sur la terre à la vue de l’homme, nous leur apprîmes à découvrir -ceux qu’elle a mis sous ses pieds: comment on peut trouver de l’eau dans -les lieux les plus éloignés des fleuves, au moyen des puits inventés par -Danaüs; de quelle manière on découvre les métaux ensevelis dans le sein -de la terre; comment, après les avoir fait fondre en lingots, on les -forge sur l’enclume, pour les diviser en tables et en lames; comment, -par des travaux plus faciles, l’argile se façonne, sur la roue du -potier, en figures et en vases de toutes les formes. Nous les surprîmes -bien davantage en leur montrant des bouteilles de verre, faites avec du -sable et des cailloux. Ils étaient ravis d’étonnement de voir la liqueur -qu’elles renfermaient se manifester à la vue, et échapper à la main. - -Mais quand nous leur lûmes les livres de Mercure Trismégiste, qui -traitent des arts libéraux et des sciences naturelles, ce fut alors que -leur admiration n’eut plus de bornes. D’abord, ils ne pouvaient -comprendre que la parole pût sortir d’un livre muet, et que les pensées -des premiers Égyptiens eussent pu se transmettre jusqu’à eux sur des -feuilles fragiles de papyrus. Quand ils entendirent ensuite le récit de -nos découvertes, qu’ils virent les prodiges de la mécanique, qui remue -avec de petits leviers les plus lourds fardeaux, et ceux de la -géométrie, qui mesure des distances inaccessibles, ils étaient hors -d’eux-mêmes. Les merveilles de la chimie et de la magie, les divers -phénomènes de la physique, les faisaient passer de ravissement en -ravissement. Mais lorsque nous leur eûmes prédit une éclipse de lune, -qu’ils regardaient avant notre arrivée comme une défaillance -accidentelle de cette planète, et qu’ils virent, au moment que nous leur -indiquâmes, l’astre de la nuit s’obscurcir dans un ciel serein, ils -tombèrent à nos pieds en disant: - -«Certainement, vous êtes dieux!» - -Omfi, ce jeune druide qui avait paru si sensible à mes malheurs, -assistait à toutes nos instructions. - -Il nous dit: - -«A vos lumières et à vos bienfaits, je suis tenté de vous prendre pour -quelques-uns des dieux supérieurs; mais aux maux que vous avez -soufferts, je vois que vous n’êtes que des hommes comme nous. Sans doute -vous avez trouvé quelque moyen de monter dans le ciel, ou les habitants -du ciel sont descendus dans l’heureuse Égypte, pour vous communiquer -tant de biens et tant de lumières. Vos sciences et vos arts surpassent -notre intelligence, et ne peuvent être que les effets d’un pouvoir -divin. Vous êtes les enfants chéris des dieux supérieurs; pour nous, -Jupiter nous a abandonnés aux dieux infernaux. Notre pays est couvert de -stériles forêts habitées par des génies malfaisants, qui sèment notre -vie de discordes, de guerres civiles, de terreurs, d’ignorances et -d’opinions malheureuses. - ---Les dieux, lui répondit Céphas, n’ont été injustes envers aucun pays, -ni à l’égard d’aucun homme. Chaque pays a des biens qui lui sont -particuliers, et qui servent à entretenir la communication entre tous -les peuples, par des échanges réciproques. La Gaule a des métaux que -l’Égypte n’a pas; ses forêts sont plus belles; ses troupeaux ont plus de -lait, et ses brebis plus de toison. Mais, dans quelque lieu que l’homme -habite, son partage est toujours fort supérieur à celui des bêtes, parce -qu’il a une raison qui se développe à proportion des obstacles qu’elle -surmonte; qu’il peut, seul des animaux, appliquer à son usage des moyens -auxquels rien ne peut résister, tels que le feu. Ainsi Jupiter lui a -donné l’empire sur la terre en éclairant sa raison de l’intelligence -même de la nature, et en ne confiant qu’à lui l’élément qui en est le -premier moteur. - -Céphas parla ensuite à Omfi et aux Gaulois des récompenses réservées -dans un autre monde à la vertu et à la bienfaisance, et des punitions -destinées au vice et à la tyrannie; de la métempsycose et des autres -mystères de la religion de l’Égypte, autant qu’il est permis à un -étranger de les connaître. Les Gaulois, consolés par ses discours et par -nos présents, nous appelaient leurs bienfaiteurs, leurs pères, les vrais -interprètes des dieux. Le roi Bardus nous dit: - -«Je ne veux adorer que Jupiter. Puisque Jupiter aime les hommes, il doit -protéger particulièrement les rois, qui sont chargés du bonheur des -nations. Je veux aussi honorer Isis, qui a apporté ses bienfaits sur la -terre, afin qu’elle présente au roi des dieux les vœux de mon peuple.» - -En même temps, il ordonna qu’on élevât un temple à Isis, à quelque -distance de la ville, au milieu de la forêt; qu’on y plaçât sa statue, -avec l’enfant Orus dans ses bras, telle que nous l’avions apportée dans -le vaisseau; qu’elle fût servie avec toutes les cérémonies de l’Égypte; -que ses prêtresses, vêtues de lin, l’honorassent nuit et jour par des -chants, et par une vie pure qui approche l’homme des dieux. - -Ensuite il voulut apprendre à connaître et à tracer les caractères -ioniques. Il fut si frappé de l’utilité de l’écriture, que dans un -transport de sa joie, il chanta ces vers: - -«Voici des caractères magiques, qui peuvent évoquer les morts du sein -des tombeaux. Ils nous apprendront ce que nos pères ont pensé il y a -mille ans; et dans mille ans, ils instruiront nos enfants de ce que nous -pensons aujourd’hui. Il n’y a point de flèche qui aille aussi loin, ni -de lance aussi forte. Ils atteindraient un homme retranché au haut d’une -montagne; ils pénètrent dans la tête malgré le casque, et traversent le -cœur malgré la cuirasse. Ils calment les séditions; ils donnent de sages -conseils, ils font aimer, ils consolent, ils fortifient; mais, si -quelque homme méchant en fait usage, ils produisent un effet contraire.» - -«Mon fils, me dit un jour ce bon roi, les lunes de ton pays sont-elles -plus belles que les nôtres? Te reste-t-il quelque chose à regretter en -Égypte? Tu nous as apporté ce qu’il y a de meilleur: les plantes, les -arts et les sciences. L’Égypte tout entière doit être ici pour toi. -Reste avec nous, tu régneras après moi sur les Gaulois. Je n’ai d’autre -enfant qu’une fille unique, qui s’appelle Gotha: je te la donnerai au -mariage. Crois-moi, un peuple vaut mieux qu’une famille; et une bonne -femme, qu’une patrie. Gotha demeure dans cette île là-bas, dont on -aperçoit d’ici les arbres: car il convient qu’une jeune fille soit -élevée loin des hommes, et surtout loin de la cour des rois.» - -Le désir de faire le bonheur d’un peuple suspendit en moi l’amour de la -patrie. Je consultai Céphas, qui approuva les vues du roi. Je priai donc -ce prince de me faire conduire au lieu qu’habitait sa fille, afin que, -suivant la coutume des Égyptiens, je pusse me rendre agréable à celle -qui devait être un jour la compagne de mes peines et de mes plaisirs. Le -roi chargea une vieille femme, qui venait chaque jour au palais chercher -des vivres pour Gotha, de me conduire chez elle. Cette vieille me fit -embarquer avec elle, dans un bateau chargé de provisions, et, nous -laissant aller au cours du fleuve, nous abordâmes en peu de temps dans -l’île où demeurait la fille du roi Bardus. On appelait cette île -l’Ile-aux-Cygnes, parce que ces oiseaux venaient au printemps faire -leurs nids dans les roseaux qui bordaient ces rivages, et qu’en tout -temps ils paissaient l’_anserina potentilla_, qui y croît abondamment. -Nous mîmes pied à terre, et nous aperçûmes la princesse assise sous des -aulnes, au milieu d’une pelouse toute jaune des fleurs de l’anserina. -Elle était entourée de cygnes, qu’elle appelait à elle en leur jetant -des grains d’avoine. Quoiqu’elle fût à l’ombre des arbres, elle -surpassait ces oiseaux en blancheur, par l’éclat de son teint, et de sa -robe qui était d’hermine. Ses cheveux étaient du plus beau noir; ils -étaient ceints, ainsi que sa robe, d’un ruban rouge. Deux femmes, qui -l’accompagnaient à quelque distance, vinrent au-devant de nous. L’une -attacha notre bateau aux branches d’un saule; et l’autre, me prenant par -la main, me conduisit vers sa maîtresse. La jeune princesse me fit -asseoir sur l’herbe, auprès d’elle; après quoi, elle me présenta de la -farine de millet bouillie, un canard rôti sur des écorces de bouleau, -avec du lait de chèvre dans une corne d’élan. Elle attendit ensuite, -sans me rien dire, que je m’expliquasse sur le sujet de ma visite. - -Quand j’eus goûté, suivant l’usage, aux mets qu’elle m’avait offerts, je -lui dis: - -«O Gotha! je désire devenir le gendre du roi votre père; et je viens, de -son consentement, savoir si ma recherche vous sera agréable.» - -La fille du roi Bardus baissa les yeux et me répondit: - -«O étranger! je suis demandée en mariage par plusieurs iarles, qui font -tous les jours à mon père de grands présents pour m’obtenir; mais ils ne -savent que se battre. Pour toi, je crois, si tu deviens mon époux, que -tu feras mon bonheur, puisque tu fais déjà celui de mon peuple. Tu -m’apprendras les arts de l’Égypte, et je deviendrai semblable à la bonne -Isis de ton pays, dont on dit tant de bien dans les Gaules.» - -Après avoir ainsi parlé, elle regarda mes habits, admira la finesse de -leur tissu, et les fit examiner à ses femmes, qui levaient les mains au -ciel de surprise. Elle ajouta ensuite: - -«Quoique tu viennes d’un pays rempli de toute sorte de richesse et -d’industrie, il ne faut pas croire que je manque de rien, et que je sois -moi-même dépourvue d’intelligence. Mon père m’a élevée dans l’amour du -travail, et il me fait vivre dans l’abondance de toutes choses.» - -En même temps, elle me fit entrer dans son palais, où vingt de ses -femmes étaient occupées à lui plumer des oiseaux de rivière, et à lui -faire des parures et des robes de leur plumage. Elle me montra des -corbeilles et des nattes de jonc très fin, qu’elle avait elle-même -tissues; des vases d’étain en quantité; cent peaux de loup, de marte et -de renard, avec vingt peaux d’ours. - -«Tous ces biens, me dit-elle, t’appartiendront, si tu m’épouses, mais ce -sera à condition que tu ne m’obligeras point de travailler à la terre, -ni d’aller chercher les peaux des cerfs et des bœufs sauvages que tu -auras tués dans les forêts; car ce sont des usages auxquels les maris -assujétissent leurs femmes dans ce pays, et qui ne me plaisent point du -tout: que si tu t’ennuies un jour de vivre avec moi, tu me remettras -dans cette île où tu es venu me chercher, et où mon plaisir est de -nourrir des cygnes, et de chanter les louanges de la Seine, nymphe de -Cérès.» - -Je souris en moi-même de la naïveté de la fille du roi Bardus, et à la -vue de tout ce qu’elle appelait des biens; mais, comme la véritable -richesse d’une femme est l’amour du travail, la simplicité, la -franchise, la douceur, et qu’il n’y a aucune dot qui soit comparable à -ces vertus, je lui répondis: - -«O Gotha! le mariage chez les Égyptiens est une union égale, un partage -commun de biens et de maux. Vous me serez chère comme la moitié de -moi-même.» - -Je lui fis présent alors d’un écheveau de lin, crû et préparé dans les -jardins du roi son père. Elle le prit avec joie, et me dit: - -«Mon ami, je filerai ce lin, et j’en ferai une robe pour le jour de mes -noces.» - -Elle me présenta à son tour ce chien que vous voyez, si couvert de poils -qu’à peine on lui voit les yeux. Elle me dit: - -«Ce chien s’appelle Gallus; il descend d’une race très fidèle. Il te -suivra partout, sur la terre, sur la neige et dans l’eau. Il -t’accompagnera à la chasse, et même dans les combats. Il te sera en tout -temps un fidèle compagnon, et un symbole de mon attachement.» - -Comme la fin du jour approchait, elle m’avertit de me retirer, de ne -point descendre à l’avenir par le fleuve, mais d’aller par terre le long -du rivage, jusque vis-à-vis de son île, où ses femmes viendraient me -chercher. Je pris congé d’elle, et je m’en revins chez moi en formant -dans mon esprit mille projets agréables. - -Un jour que j’allais la voir par un des sentiers de la forêt, suivant -son conseil, je rencontrai un des principaux iarles, accompagné de -quantité de ses vassaux. Ils étaient armés comme s’ils eussent été en -guerre. Pour moi, j’étais sans armes, comme un homme qui est en paix -avec tout le monde. Cet iarle s’avança vers moi d’un air fier, et me -dit: - -«Que viens-tu faire dans ce pays de guerriers, avec tes arts de femme? -Prétends-tu nous apprendre à filer le lin, et obtenir, pour ta -récompense, Gotha? Je m’appelle Torstan. J’étais un des compagnons de -Carnut. Je me suis trouvé à vingt-deux combats de mer, et à trente -duels. J’ai combattu trois fois contre Vittiking, ce fameux roi du Nord. -Je veux porter ta chevelure aux pieds du dieu Mars, auquel tu as -échappé, et boire dans ton crâne le lait de mes troupeaux.» - -Après un discours si brutal, je crus que ce barbare allait m’assassiner; -mais, joignant la loyauté à la férocité, il ôta son casque et sa -cuirasse, qui étaient de peau de bœuf, et me présenta deux épées nues, -en m’en donnant le choix. - -Il était inutile de parler raison à un jaloux et à un furieux. -J’invoquai en moi-même Jupiter, le protecteur des étrangers; et -choisissant l’épée la plus courte, mais la plus légère, quoiqu’à peine -je pusse la manier, nous commençâmes un combat terrible, tandis que ses -vassaux nous environnaient comme témoins, en attendant que la terre -rougît du sang de leur chef ou de celui de leur hôte. - -Je songeai d’abord à désarmer mon ennemi, pour épargner sa vie; mais il -ne m’en laissa pas le maître: la colère le mettait hors de lui. Le -premier coup qu’il voulut me porter fit sauter un grand éclat d’un chêne -voisin. J’esquivai l’atteinte de son épée en baissant la tête. Ce -mouvement redoubla son insolence. - -«Quand tu t’inclinerais, me dit-il, jusqu’aux enfers, tu ne saurais -m’échapper.» - -Alors, prenant son épée à deux mains, il se précipita sur moi avec -fureur; mais, Jupiter donnant le calme à mes sens, je parai du fort de -mon épée le coup dont il voulait m’accabler, et lui en présentant la -pointe, il s’en perça lui-même bien avant dans la poitrine. Deux -ruisseaux de sang sortirent à la fois de sa blessure et de sa bouche; il -tomba sur le dos; ses mains lâchèrent son épée, ses yeux se tournèrent -vers le ciel, et il expira. Aussitôt ses vassaux environnèrent son corps -en jetant de grands cris. Mais ils me laissèrent aller sans me faire -aucun mal; car il règne beaucoup de générosité parmi ces barbares. Je me -retirai à la cité en déplorant ma victoire. - -Je rendis compte à Céphas et au roi de ce qui venait de m’arriver. - -Pendant que je m’entretenais avec eux, nous aperçûmes, sur le bord -opposé de la Seine, le corps de Torstan. Il était tout nu, et paraissait -sur l’herbe comme un morceau de neige. Ses amis et ses vassaux -l’entouraient, et jetaient de temps en temps des cris affreux. Un de ses -amis traversa le fleuve dans une barque, et vint dire au roi: - -«Le sang se paie par le sang; que l’Égyptien périsse!» - -Le roi ne répondit rien à cet homme; mais quand il fut parti, il me dit: - -«Votre défense a été légitime; mais ce serait ma propre injure, que je -serais obligé de m’éloigner. Si vous restez, vous serez, par les lois, -obligé de vous battre successivement avec tous les parents de Torstan, -qui sont nombreux, et vous succomberez tôt ou tard. D’un autre côté, si -je vous défends contre eux, ainsi que je le ferai, vous entraînerez -cette ville naissante dans votre perte; car les parents, les amis et les -vassaux de Torstan ne manqueront pas de l’assiéger, et il se joindra à -eux beaucoup de Gaulois que les druides irrités contre vous excitent à -la vengeance. Cependant, soyez sûr que vous trouverez ici des hommes qui -ne vous abandonneront pas dans le plus grand danger.» - -Aussitôt il donna des ordres pour la sûreté de la ville, et on vit -accourir sur ses remparts tous les habitants, disposés à soutenir un -siége en ma faveur. Ici, ils faisaient des amas de cailloux; là, ils -plaçaient de grandes arbalètes et de longues poutres armées de pointes -de fer. Cependant, nous voyions arriver le long de la Seine une grande -foule de peuple. C’étaient les amis, les parents, les vassaux de -Torstan, avec leurs esclaves; les partisans des druides, ceux qui -étaient jaloux de l’établissement du roi, et ceux qui, par inconstance, -aiment la nouveauté. Les uns descendaient le fleuve en barques; d’autres -traversaient la forêt en longues colonnes. Tous venaient s’établir sur -les rivages voisins de Lutétia, et ils étaient en nombre infini. Il -m’était impossible désormais de m’échapper. Il ne fallait pas compter -d’y réussir à la faveur des ténèbres; car, dès que la nuit fut venue, -les mécontents allumèrent une multitude de feux, dont le fleuve était -éclairé jusqu’au fond de son canal. - -Dans cette perplexité, je formai en moi-même une résolution qui fut -agréable à Jupiter. Comme je n’attendais plus rien des hommes, je -résolus de me jeter entre les bras de la vertu, et de sauver cette ville -naissante en allant me livrer seul aux ennemis. A peine eus-je mis ma -confiance dans les dieux, qu’ils vinrent à mon secours. - -Omfi se présenta devant nous, tenant à la main une branche de chêne, sur -laquelle avait crû une branche de gui. A la vue de cet arbrisseau qui -avait pensé m’être si fatal, je frissonnai; mais je ne savais pas que -l’on doit souvent son salut à qui l’on a dû sa perte, comme aussi l’on -doit souvent sa perte à qui l’on a dû son salut. - -«O roi! dit Omfi, ô Céphas! soyez tranquilles; j’apporte de quoi sauver -votre ami. Jeune étranger, me dit-il, quand toutes les Gaules seraient -conjurées contre toi, voici de quoi les traverser sans qu’aucun de tes -ennemis ose seulement te regarder en face. C’est ce rameau de gui qui a -crû sur cette branche de chêne. Je vais te raconter d’où vient le -pouvoir de cette plante, également redoutable aux hommes et aux dieux de -ce pays. Un jour Balder raconta à sa mère Friga qu’il avait songé qu’il -mourait. Friga conjura le feu, les métaux, les pierres, les maladies, -l’eau, les animaux, les serpents de ne faire aucun mal à son fils; et -les conjurations de Friga étaient si puissantes, que rien ne pouvait -leur résister. Balder allait donc dans les combats des dieux, au milieu -des traits, sans rien craindre. Loke, son ennemi, voulut en savoir la -raison. Il prit la forme d’une vieille, et vint trouver Friga. Il lui -dit: Dans les combats, les traits et les rochers tombent sur votre fils -Balder, sans lui faire de mal. Je le crois bien, dit Friga; toutes ces -choses me l’ont juré. Il n’y a rien dans la nature qui puisse -l’offenser. J’ai obtenu cette grâce de tout ce qui a quelque puissance. -Il n’y a qu’un petit arbuste à qui je ne l’ai pas demandée, parce qu’il -m’a paru trop faible. Il était sur l’écorce d’un chêne; à peine avait-il -une racine. Il vivait sans terre. Il s’appelle Mistiltein. C’était le -gui. Ainsi parla Friga. Loke aussitôt courut chercher cet arbuste; et -venant à l’assemblée des dieux pendant qu’ils combattaient contre -l’invulnérable Balder, car leurs jeux sont des combats, il s’approcha de -l’aveugle Hæder. - -«Pourquoi, lui dit-il, ne lances-tu pas aussi des traits à Balder? - ---Je suis aveugle, répondit Hæder, et je n’ai point d’armes.» - -»Loke lui présente le gui de chêne, et lui dit: - -«Balder est devant toi.» - -»L’aveugle Hæder lance le gui: Balder tombe percé et sans vie. Ainsi le -fils invulnérable d’une déesse fut tué par une branche de gui lancée par -un aveugle. - -»Voilà l’origine du respect porté dans les Gaules à cet arbrisseau. - -»Plains, ô étranger! un peuple gouverné par la crainte, au défaut de la -raison. J’avais cru, à ton arrivée, que tu en ferais naître l’empire par -les arts de l’Égypte, et voir l’accomplissement d’un ancien oracle -fameux parmi nous, qui prédit à cette ville les plus grandes destinées; -que ses temples s’élèveront au-dessus des forêts; qu’elle réunira dans -son sein des hommes de toutes les nations; que l’ignorant viendra y -chercher des lumières, l’infortuné des consolations, et que les dieux -s’y communiqueront aux hommes comme dans l’heureuse Égypte. Mais ces -temps sont encore bien éloignés.» - -Le roi nous dit, à Céphas et à moi: - -«O mes amis! profitez promptement du secours qu’Omfi vous apporte.» - -En même temps, il nous fit préparer une barque armée de bons rameurs. Il -nous donna deux demi-piques de bois de frêne, qu’il avait ferrées -lui-même, et deux lingots d’or, qui étaient les premiers fruits de son -commerce. Il chargea ensuite des hommes de confiance de nous conduire -chez les Armoricains[8]. - - [8] L’Armorique forme la Bretagne, en France. - - (_Note des Editeurs._) - -«Ce sont, nous dit-il, les meilleurs navigateurs des Gaules. Ils vous -donneront les moyens de retourner dans votre pays, car leurs vaisseaux -vont dans la Méditerranée. C’est d’ailleurs un bon peuple. Pour vous, ô -mes amis! vos noms seront à jamais célèbres dans les Gaules. Je -chanterai Céphas et Amasis; et pendant que je vivrai, leurs noms -retentiront souvent sur ces rivages.» - -Ainsi nous prîmes congé de ce bon roi, et d’Omfi mon libérateur. Ils -nous accompagnèrent jusqu’au bord de la Seine, en versant des larmes, -ainsi que nous. Pendant que nous traversions la ville, une foule de -peuple nous suivait en nous donnant les plus tendres marques -d’affection. Les femmes portaient leurs petits enfants dans leurs bras -et sur leurs épaules, et nous montraient en pleurant les pièces de lin -dont ils étaient vêtus. Nous dîmes adieu au roi Bardus et à Omfi, qui ne -pouvaient se résoudre à se séparer de nous. Nous les vîmes longtemps sur -la tour la plus élevée de la ville, qui nous faisaient signe des mains -pour nous dire adieu. - -A peine nous avions débordé l’île, que les amis de Torstan se jetèrent -dans une multitude de barques et vinrent nous attaquer en poussant des -cris effroyables. Mais, à la vue de l’arbrisseau sacré que je portais -dans mes mains, et que j’élevais en l’air, ils tombaient prosternés au -fond de leurs bateaux, comme s’ils eussent été frappés par un pouvoir -divin; tant la superstition a de force sur des esprits séduits! Nous -passâmes ainsi au milieu d’eux sans courir le moindre risque. - -Nous remontâmes le fleuve pendant un jour. Ensuite ayant mis pied à -terre, nous nous dirigeâmes vers l’occident à travers des forêts presque -impraticables. Leur sol était çà et là couvert d’arbres renversés par le -temps. Il était tapissé partout de mousses épaisses et pleines d’eau où -nous enfoncions parfois jusqu’aux genoux. Les chemins qui divisent ces -forêts, et qui servent de limites à différentes nations des Gaules, -étaient si peu fréquentés, que de grands arbres y avaient poussé. Les -peuples qui les habitaient étaient encore plus sauvages que leur pays. -Ils n’avaient d’autres temples que quelque if frappé de la foudre, ou un -vieux chêne dans les branches duquel quelque druide avait placé une tête -de bœuf avec ses cornes. Lorsque, la nuit, le feuillage de ces arbres -était agité par les vents, et éclairé par la lumière de la lune, ils -s’imaginaient voir les esprits et les dieux de ces forêts. Alors, saisis -d’une terreur religieuse, ils se prosternaient à terre, et adoraient en -tremblant ces vains fantômes de leur imagination. Nos conducteurs mêmes -n’auraient jamais osé traverser ces lieux, que la religion leur rendait -redoutables, s’ils n’avaient été rassurés bien plus par la branche de -gui que je portais, que par nos raisons. - -Nous ne trouvâmes, en traversant les Gaules, aucun culte raisonnable de -la Divinité, si ce n’est qu’un soir, en arrivant sur le haut d’une -montagne couverte de neige, nous y aperçûmes un feu au milieu d’un bois -de hêtres et de sapins. Un rocher moussu, taillé en forme d’autel, lui -servait de foyer. Il y avait de grands amas de bois sec, et des peaux -d’ours et de loup étaient suspendues aux rameaux des arbres voisins. On -n’apercevait d’ailleurs autour de cette solitude, dans toute l’étendue -de l’horizon, aucune marque du séjour des hommes. Nos guides nous dirent -que ce lieu était consacré au dieu des voyageurs. - -Alors Céphas se prosterna et fit sa prière; ensuite, il jeta dans le feu -un tronçon de sapin et des branches de genévrier, qui parfumèrent les -airs en pétillant. J’imitai son exemple; après quoi, nous fûmes nous -asseoir au pied du rocher, dans un lieu tapissé de mousse et abrité du -vent du nord; et, nous étant couverts des peaux suspendues aux arbres, -malgré la rigueur du froid, nous passâmes la nuit fort chaudement. Le -matin venu, nos guides nous dirent que nous marcherions jusqu’au soir -sur des hauteurs semblables, sans trouver ni bois, ni feu, ni -habitation. Nous bénîmes une seconde fois la Providence de l’asile -qu’elle nous avait donné; nous remîmes religieusement nos pelleteries -aux rameaux de sapins; nous jetâmes de nouveau bois dans le foyer, et, -avant de nous mettre en route, je gravai ce mots sur l’écorce d’un -hêtre: - - CÉPHAS ET AMASIS - ONT ADORÉ ICI - LE DIEU QUI PREND SOIN DES VOYAGEURS. - -Nous passâmes successivement chez les Carnutes, les Cénomanes, les -Diablintes, les Redons, les Curiosolites, les habitants de -Darioginum[9], et enfin nous arrivâmes à l’extrémité occidentale de la -Gaule, chez les Vénitiens. Les Vénitiens sont les plus habiles -navigateurs de ces mers. Ils ont même fondé une colonie de leur nom, au -fond du golfe Adriatique. Dès qu’ils surent que nous étions les amis du -roi Bardus, ils nous comblèrent d’amitiés. Ils nous offrirent de nous -ramener directement en Égypte, où ils ont porté leur commerce; mais, -comme ils trafiquaient aussi dans la Grèce, Céphas me dit: - - [9] Anciens noms des pays de notre Bretagne. - - (_Note des Editeurs._) - -«Allons en Grèce, nous y aurons des occasions fréquentes de retourner -dans votre patrie. Les Grecs sont amis des Égyptiens. Ils doivent à -l’Égypte les fondateurs les plus illustres de leurs villes: Cécrops a -donné des lois à Athènes, et Inachus à Argos. C’est à Argos que règne -Agamemnon, dont la réputation est répandue par toute la terre. Nous l’y -verrons couvert de gloire au sein de sa famille, et entouré de rois et -de héros. S’il est encore au siége de Troie, ses vaisseaux nous -ramèneront aisément dans votre patrie. Vous avez vu le dernier degré de -civilisation en Égypte, la barbarie dans les Gaules; vous trouverez en -Grèce une politesse et une élégance qui vous charmeront. Vous aurez -ainsi le spectacle des trois périodes que parcourent la plupart des -nations. Dans la première, elles sont au-dessous de la nature; elles y -atteignent dans la seconde; elles vont au-delà dons la troisième.» - -Les vues de Céphas flattaient trop mon ambition pour la gloire, pour ne -pas saisir l’occasion de connaître des hommes aussi fameux que les -Grecs, et surtout qu’Agamemnon. J’attendis avec impatience le retour des -jours favorables à la navigation; car nous étions arrivés en hiver chez -les Vénétiens. Nous passâmes cette saison dans des festins continuels, -suivant l’usage de ces peuples. Dès que le printemps fut venu, nous nous -embarquâmes pour Argos. Avant de quitter les Gaules, nous apprîmes que -notre départ de Lutétia avait fait renaître la tranquillité dans les -États du roi Bardus; mais que sa fille, Gotha, s’était retirée avec ses -femmes dans le temple d’Isis, à laquelle elle s’était consacrée, et que -nuit et jour elle faisait retentir la forêt de ses chants harmonieux. - -Je fus très sensible au chagrin de ce bon roi, qui perdait sa fille par -un effet même de notre arrivée dans son pays, qui devait le couvrir un -jour de gloire; et j’éprouvai moi-même la vérité de cette ancienne -maxime, que la considération publique ne s’acquiert qu’aux dépens du -bonheur domestique. - -Après une navigation assez longue, nous rentrâmes dans le détroit -d’Hercule. Je sentis une joie vive à la vue du ciel de l’Afrique, qui me -rappelait le climat de ma patrie. Nous vîmes les hautes montagnes de la -Mauritanie, Abila, située au détroit d’Hercule, et celles qu’on nomme -les Sept-Frères, parce qu’elles sont d’une égale hauteur. Elles sont -couvertes, depuis leur sommet jusqu’au bord de la mer, de palmiers -chargés de dattes. Nous découvrîmes les riches coteaux de la Numidie, -qui se couronnent deux fois par an de moissons qui croissent à l’ombre -des oliviers, tandis que les haras de superbes chevaux paissent en toute -saison dans leurs vallées toujours vertes. Nous côtoyâmes les bords de -la Syrte, où croît le fruit délicieux du lotos, qui fait, dit-on, -oublier la patrie aux étrangers qui en mangent. Bientôt nous aperçûmes -les sables de la Libye, au milieu desquels sont placés les jardins -enchantés des Hespérides; comme si la nature se plaisait à faire -contraster les contrées les plus arides avec les plus fécondes. Nous -entendions la nuit les rugissements des tigres et des lions qui venaient -se baigner dans la mer; et au lever de l’aurore, nous les voyions se -retirer vers les montagnes. - -Mais la férocité de ces animaux n’approchait pas de celle des hommes de -ces régions. Les uns immolent leurs enfants à Saturne; d’autres -ensevelissent les femmes toutes vives dans les tombeaux de leurs époux. -Il y en a qui, à la mort de leurs rois, égorgent tous ceux qui les ont -servis. D’autres tâchent d’attirer les étrangers sur leurs rivages, pour -les dévorer. Nous pensâmes un jour être la proie de ces anthropophages; -car, pendant que nous étions descendus à terre, et que nous échangions -paisiblement avec eux de l’étain et du fer pour divers fruits excellents -qui croissent dans leur pays, ils nous dressèrent une embuscade dont -nous ne sortîmes qu’avec bien de la peine. Depuis cet événement, nous -n’osâmes plus débarquer sur ces côtes inhospitalières, que la nature a -placées en vain sous un si beau ciel. - -J’étais si irrité des traverses de mon voyage, entrepris pour le bonheur -des hommes, et surtout de cette dernière perfidie, que je dis à Céphas: - -«Je crois toute la terre, excepté l’Égypte, couverte de barbares. Je -crois que des opinions absurdes, des religions inhumaines et des mœurs -féroces, sont le partage naturel de tous les peuples; et sans doute la -volonté de Jupiter est qu’ils y soient abandonnés pour toujours; car il -les a divisés en tant de langues différentes, que l’homme le plus -bienfaisant, loin de pouvoir les réformer, ne peut pas seulement s’en -faire entendre.» - -Céphas me répondit: - -«N’accusons point Jupiter des maux des hommes. Notre esprit est si -borné, que quoique nous sentions quelquefois que nous sommes mal, il -nous est impossible d’imaginer comment nous pourrions être mieux. Si -nous ôtions un seul des maux naturels qui nous choquent, nous verrions -naître de son absence mille autres maux plus dangereux. Les peuples ne -s’entendent point; c’est un mal, selon vous: mais s’ils parlaient tous -le même langage, les impostures, les erreurs, les préjugés, les opinions -cruelles particulières à chaque nation, se répandraient par toute la -terre. La confusion générale qui est dans les paroles serait alors dans -les pensées.» - -Il me montra une grappe de raisin: - -«Jupiter, dit-il, a divisé le genre humain en plusieurs langues, comme -il a divisé en plusieurs grains cette grappe, qui renferme un grand -nombre de semences, afin que si une partie de ces semences se trouvait -attaquée par la corruption, l’autre en fût préservée. - -»Jupiter n’a divisé les langages des hommes qu’afin qu’ils pussent -toujours entendre celui de la nature. Partout la nature parle à leur -cœur, éclaire leur raison, et leur montre le bonheur dans un commerce -mutuel de bons offices. Partout, au contraire, les passions des peuples -dépravent leur cœur, obscurcissent leurs lumières, les remplissent de -haines, de guerres, de discordes et de superstitions, en ne leur -montrant le bonheur que dans leur intérêt personnel et dans la ruine -d’autrui. - -»L’office de la vertu est de détruire ces maux. Sans le vice, la vertu -n’aurait guère d’exercice sur la terre. Vous allez arriver chez les -Grecs. Si ce qu’on a dit d’eux est véritable, vous trouverez dans leurs -mœurs une politesse et une élégance qui vous raviront. Rien ne doit être -égal à la vertu de leurs héros, exercés par de longs malheurs.» - -Tout ce que j’avais éprouvé jusqu’alors de la barbarie des nations, -redoublait le désir que j’avais d’arriver à Argos, et de voir le grand -Agamemnon heureux au milieu de sa famille. Déjà nous apercevions le cap -de Ténare, et nous étions près de le doubler, lorsqu’un vent d’Afrique -nous jeta sur les Strophades. Nous voyions la mer se briser contre les -rochers qui environnent ces îles. Tantôt, en se retirant, elle en -découvrait les fondements caverneux; tantôt, s’élevant tout-à-coup, elle -les couvrait, en rugissant, d’une vaste nappe d’écume. Cependant nos -matelots s’obstinaient, malgré la tempête, à atteindre le cap de Ténare, -lorsqu’un tourbillon de vent déchira nos voiles. Alors, nous avons été -forcés de relâcher à Sténiclaros. - -De ce port, nous nous sommes mis en route pour nous rendre à Argos par -terre. C’est en allant à ce séjour du roi des rois, que nous vous avons -rencontré, ô bon berger! Maintenant nous désirons vous accompagner au -mont Lycée, afin de voir l’assemblée d’un peuple dont les bergers ont -des mœurs si hospitalières et si polies. - - * * * * * - -En disant ces dernières paroles, Amasis regarda Céphas, qui les approuva -d’un signe de tête. - -Tirtée dit à Amasis: - -«Mon fils, votre récit nous a beaucoup touchés; vous avez dû en juger -par nos larmes. Les Arcadiens ont été plus malheureux que les Gaulois. -Nous n’oublierons jamais le règne de Lycaon, changé jadis en loup, en -punition de sa cruauté. Mais, à cette heure, ce sujet nous mènerait trop -loin. Je remercie Jupiter de vous avoir disposé, ainsi que votre ami, à -passer demain la journée avec nous au mont Lycée. Vous n’y verrez ni -palais ni ville royale, et encore moins des sauvages et des druides, -mais des gazons, des bois, des ruisseaux, et des bergers qui vous -recevront de bon cœur. Puissiez-vous prolonger longtemps votre séjour -parmi nous! Vous trouverez demain, à la fête de Jupiter, des hommes de -toutes les parties de la Grèce, et des Arcadiens bien plus instruits que -moi, qui connaîtront sans doute la ville d’Argos. Pour moi, je vous -l’avoue, je n’ai jamais ouï parler du siége de Troie, ni de la gloire -d’Agamemnon, dont on parle, dites-vous, par toute la terre. Je ne me -suis occupé que du bonheur de ma famille et de celui de mes voisins. Je -ne connais que les prairies et les troupeaux. Jamais je n’ai porté ma -curiosité hors de mon pays. La vôtre, qui vous a jeté, si jeune, au -milieu des nations étrangères, est digne d’un dieu et d’un roi.» - -Alors Tirtée se retournant vers sa fille, lui dit: - -«Cyanée, apportez-nous la coupe d’Hercule.» - -Cyanée se leva aussitôt, courut la chercher, et la présenta à son père -d’un air riant. Tirtée la remplit de vin; puis s’adressant aux deux -voyageurs, il leur dit: - -«Hercule a voyagé comme vous, mes chers hôtes. Il est venu dans cette -cabane; il s’y est reposé lorsqu’il poursuivit, pendant un an, la biche -aux pieds d’airain du mont Erymanthe. Il a bu dans cette coupe; vous -êtes dignes d’y boire après lui. Aucun étranger n’y a bu avant vous. Je -ne m’en sers qu’aux grandes fêtes, et je ne la présente qu’à mes amis.» - -Il dit, et il offrit la coupe à Céphas. Elle était de bois de hêtre, et -tenait une cyathe de vin. Hercule la vidait d’une seule haleine; mais -Céphas, Amasis et Tirtée eurent assez de peine à la vider, en y buvant -deux fois tour à tour. - -Tirtée ensuite conduisit ses hôtes dans une chambre voisine. Elle était -éclairée par une fenêtre fermée d’une claie de roseaux à travers -laquelle on apercevait, au clair de la lune, dans la plaine voisine, les -îles de l’Alphée. Il y avait dans cette chambre deux bons lits, avec des -couvertures d’une laine chaude et légère. Alors Tirtée prit congé de ses -hôtes, en souhaitant que Morphée versât sur eux ses plus doux pavots. - -Quand Amasis fut seul avec Céphas, il lui parla avec transport de la -tranquillité de ce vallon, de la bonté du berger, de la sensibilité de -sa jeune fille, et des plaisirs qu’il se promettait le lendemain à la -fête de Jupiter, où il se flattait de voir un peuple entier aussi -heureux que cette famille solitaire. Ces agréables entretiens leur -auraient fait passer à l’un et à l’autre la nuit sans dormir, malgré les -fatigues de leur voyage, s’ils n’avaient été invités au sommeil par la -douce clarté de la lune qui luisait à travers la fenêtre, par le murmure -du vent dans le feuillage des peupliers, et par le bruit lointain de -l’Achéloüs, dont la source se précipite en mugissant du haut du mont -Lycée. - - - - -LA PIERRE D’ABRAHAM. - - -Ce conte, que l’auteur affectionnait particulièrement, et qui cependant -n’a été publié qu’après sa mort, a été composé vers la fin du règne de -Louis XVI. On remarquera que, malgré l’inconsistance de son caractère et -de ses opinions politiques, sa reconnaissance envers nos rois, ses -bienfaiteurs, ne se dissimulait point. Ce fait est assez extraordinaire -chez les voltairiens de ce temps, pour qu’on le mentionne ici. - -Maintenant, pourquoi intitulait-il cet opuscule _la Pierre d’Abraham_? -Il est difficile de le deviner. La seule ligne d’où il le tire et qui en -est la dernière, ne nous empêche pas de dire que le vrai titre devrait -être: _L’Athéisme ne fait pas le bonheur_. Combattant le catholicisme, -dont la morale le gênait fort, Bernardin de Saint-Pierre avait cependant -trop de sentiments pour ne pas détester l’incrédulité absolue. - - -A l’extrémité de vastes campagnes, dont une partie est labourée et -l’autre est en jachère, s’élève un grand château où aboutissent -plusieurs avenues: sur le devant, à gauche, est une portion de forêt au -milieu de laquelle on voit un défriché, et au milieu de ce défriché une -cabane entourée de vergers et de petites cultures: l’entrée du sentier -qui y conduit est fermée par une barrière appuyée au tronc de deux -saules. Une haie vive et fleurie enclôt cette habitation: un petit -ruisseau l’arrose, et coule le long de la forêt, qui fuit en perspective -vers l’orient. On distingue au loin, de ce côté-là, à la lueur de l’aube -matinale, le cours d’un fleuve qui serpente dans la plaine, et les -clochers d’une grande ville à l’horizon. On entend le ramage des oiseaux -dans les bois, et le chant d’un coq dans la métairie. - -MONDOR, _en riche déshabillé du matin_. - -On périrait d’ennui à la campagne, si on n’y voyait ses amis. Qu’on se -récrie tant qu’on voudra sur les beautés de la nature; pour moi, je n’y -trouve rien que de déplaisant. Voulez-vous vous promener pendant le -jour, le soleil vous brûle, ou la poussière vous aveugle; le soir et le -matin, les herbes sont humides; en même temps, les pierres des chemins -vous brisent les pieds. Mais pourquoi se promener, après tout? pour voir -les fleurs des champs, qui ne ressemblent à rien; pour entendre des -oiseaux qui chantent sans savoir ce qu’ils disent: et tout cela naît -pour mourir, et meurt pour renaître. La vie de la nature n’est, comme -celle de l’homme, qu’un cercle perpétuel d’inconséquences, de faiblesses -et de misères. Le philosophe de mon château m’a fort bien prouvé que -toutes ces prétendues merveilles n’étaient que des combinaisons de la -matière et du hasard, sans objets, sans plan, et surtout sans bonté: -aussi il ne se soucie guère de les voir, à quelque heure du jour que ce -soit. Il ne se lève qu’à midi, et il ne se promène que le soir dans mon -parc, avec les femmes. - -Cependant personne ne connaît mieux la nature que lui; c’est un de ces -hommes rares qui expliquent tout par la force de leur génie. Il m’a -donné dernièrement les moyens de quadrupler mon revenu avec des sels, -des nitres, et je ne sais quoi diable encore. Le revenu! le revenu!... -voilà l’essentiel. Cette plaine me rapporte, année commune, douze mille -boisseaux de blé; et ces collines là-bas, cinq cents pièces de vin: -voilà ce qui mérite d’être vu, tout le reste n’est rien. Ce sont les -poètes qui ont divinisé nos campagnes. Pour moi, je ne vois dans nos -forêts, au lieu d’hamadryades, que des cordes de bois; dans les champs -de la blonde Cérès, que des sacs de blé; et dans les prés où dansent les -nymphes, que des bottes de foin. Il en est de même du reste de la -nature. Où nos bonnes gens voient-ils donc un Dieu? Oh! j’ai eu grand -soin de bannir son idée de mon château, encore plus que de mes domaines; -c’est une imagination qui vous effraye nuit et jour. Vous ne pouvez ni -ouvrir la bouche de peur de mentir, ni prêter l’oreille de peur -d’entendre calomnier, ni ouvrir les yeux de peur d’être surpris par -quelque convoitise, ni faire un pas sans craindre d’écraser un voisin: -vous êtes aux fers de la tête aux pieds. Dieu merci! je me suis mis au -large, et j’y ai mis tout mon monde. Personne ne croit en Dieu, chez -moi, ni mes amis, ni ma femme, ni ma fille, ni même mes laquais. Ayez de -la décence, répété-je tous les jours à mes gens; respectez-vous à cause -du public, à cause de vous-mêmes; aimez l’ordre, aimez la vertu pour -votre propre bonheur; mais d’ailleurs vivez comme vous l’entendrez. - -Si l’on pouvait leur persuader qu’il y a un Dieu en n’y croyant pas -soi-même, on serait bien à son aise. La religion d’autrui assure notre -tranquillité: aussi bien des gens tâchent de l’insinuer à leur voisin, -mais personne n’en veut pour soi. Dans le fond, on ne persuade aux -autres que ce dont on est soi-même persuadé. Aussi le monde n’a-t-il -plus maintenant de discrétion. Par exemple, je veux me borner à ne voir -chez moi que quelques bons et anciens amis, comme le comte d’Olban et le -chevalier d’Autières, qui sont des gens aimables et pleins de probité; -et il m’en arrive chaque jour une foule de nouveaux, qui me sont -insupportables. Ils me prennent la main, ils m’embrassent, ils -m’appellent leur cher ami, et ils ne m’ont jamais vu. Ce qu’il y a de -plus fâcheux, c’est que parmi ces bons amis-là, il y a des gens que je -hais de tout mon cœur, des gens qui viennent à ma table épier ce que je -dis: tout cela me tracasse, et me mange. Il y a à présent, de compte -fait, douze carrosses étrangers sous mes remises, vingt valets étrangers -sous mes mansardes, et dans mes écuries trente chevaux qui ne sont pas à -moi. - -Ce n’est cependant qu’en menant une pareille vie, que je soutiens mon -crédit. Aujourd’hui, point de réputation dans le monde sans une bonne -table; partant plus de considération. A la vérité, quand je parle chez -moi, tout le monde se tait, on m’élève aux nues; plus d’une fois de -beaux esprits ont pris sur leurs tablettes, avec leurs crayons, note de -ce que je disais: mais quand Madame parle, c’est à mon tour à me taire. -Il faut avouer, au fond, qu’elle parle bien: elle met des grâces et de -l’esprit à tout ce qu’elle dit. Je ne connais point de philosophe qui -ait une aussi bonne tête. C’est elle qui possède les grands principes, -et qui est conséquente dans ses raisonnements et dans sa conduite, ce -qui est fort rare parmi les femmes; elle pousse même sa sévérité sur -l’honneur un peu trop loin. Hélas! son opinion a contribué à la mort de -mon fils. Il était à la fleur de son âge, et déjà fort avancé au service -par mon crédit et par mon argent. Il n’avait pas encore vu le feu, -quoique nous fussions à la fin de la guerre; c’est au milieu de ses amis -qu’il a trouvé l’ennemi. L’honneur!... l’honneur!... lui répète souvent -sa mère. Pour la cause la plus futile, mon fils se bat avec son ami, mon -fils est tué!... encore, je suis obligé de dévorer mon chagrin devant ma -femme. Il est mort avec honneur, dit-elle; et moi je ne vis plus que -dans l’amertume; depuis ce temps-là, je ne dors plus. J’ai voulu, cette -nuit, profiter de mon insomnie et de la clarté de la lune pour parcourir -mon bien. La fortune, dit-on, adoucit le regret de toutes les pertes; -pour moi, il me semble qu’elle ne fait qu’accroître celui de la mienne: -à qui laisserai-je tout ceci? (_Il soupire._) - -Enfin, me voici arrivé au bout de mon domaine. Jamais je n’aurais fait -autant de chemin à pied sur le parquet le plus uni; mais on ne se -fatigue pas en marchant sur ses terres. Voici donc la forêt du roi! Ah! -les beaux arbres! J’allais en écorner un angle, lorsqu’un quidam s’est -venu établir vis-à-vis de moi. Il s’est campé là comme une borne au -milieu de mon chemin. Ce sera sans doute par le crédit de quelque garde -de la forêt: mais je le ferai bientôt déguerpir avec ce grand mot, _le -bien public_. Ce mot-là m’a déjà valu cinquante mille écus de rente. - -Voici encore un autre trait de la Providence: on dit que l’homme qui -s’est planté là a bien servi son pays. Le voilà logé au milieu des bois, -comme un ours; il ne voit personne; il vit dans la pauvreté et la -crapule avec une commère et des marmaillons d’enfants. Comment ces -gens-là peuvent-ils soutenir, dans la solitude et la misère, le poids de -l’existence, qu’on traîne avec tant de peine au milieu des honneurs, de -la fortune et du monde? De quoi peuvent-ils s’entretenir dans un éternel -tête-à-tête, sans livres, sans société, sans amis, et sans doute sans -argent? Comment supportent-ils l’affreuse idée de l’avenir qui s’avance -pas à pas, et de la vieillesse, qui nous mène, par un chemin de douleur, -à un néant d’où nous ne rassortirions jamais? Hélas! si je n’étais -distrait perpétuellement de ces idées, je deviendrais fou; ma -philosophie est de m’oublier. Après tout, pourquoi m’occuper du sort de -ces misérables? La société ne doit rien à qui ne lui a rien apporté. Que -ces gens-là ne se vendent-ils, comme l’a fort bien dit un écrivain de -nos amis en parlant des pauvres, dont le nombre augmente tous les jours -dans le royaume? ils seront bien obligés d’en venir là tôt ou tard. Mais -celui-ci m’inquiète plus que les autres; il est dans mon voisinage. - -Il faut que je débusque cet aventurier de son repaire; je vais lui -tendre un piége. Je lui proposerai de me vendre un bouquet de bois qu’il -a enclos dans sa haie; je lui en offrirai un bon prix: l’or le tentera; -il abattra ses arbres sans la permission de la Maîtrise des eaux et -forêts; on lui fera un bon procès criminel. Mes amis crieront de leur -côté qu’il a dégradé la forêt du roi, que c’est un aventurier sans feu -ni lieu; qu’il se forme là un nid de voleurs, de contrebandiers dans la -forêt du roi. Je glisserai quelques pots de vin; j’aurai le bois et le -fonds pour rien. (_Il rit._) Ah! ah! ah! Il passera pour un coquin, et -moi pour un homme de bien. Il sera même fort heureux s’il en est quitte -pour la prison. (_Il rit encore._) Ah! ah! ah! Sainte puissance de l’or, -vous êtes la seule divinité qui gouvernez ce monde! Mais contentons-nous -de son bien, sans lui faire de mal; je lui donnerai même de quoi faire -sa route, et je vous réponds que cet acte de bienfaisance sera prôné -dans Paris. (_Il rit._) Ah! ah! ah! Mais si c’était en effet un voleur! -Je suis seul... il est grand matin... il y a loin d’ici au château... -retournons-nous-en, ce sera le parti le plus sage; j’agirai toujours -bien par autrui. Mais non, puisque nous voilà arrivé, jugeons de l’état -des choses par nos propres yeux: il n’est tel que l’œil de l’acquéreur. -Avançons le long de la haie, nous verrons notre acquisition de près, et -notre homme de loin. On connaît, dit-on, les gens à la physionomie; moi -je les connais à l’habit: s’il est mal vêtu, c’est un coquin. -Cachons-nous entre ces épaisses broussailles; je l’observerai à mon aise -à travers les branches... Comme je suis déchiré par ces ronces! mais -voyez donc leurs crocs recourbés comme des hameçons! elles ont arraché -toutes mes dentelles! Que maudite soit ma promenade du matin! j’ai les -jambes et les mains en sang. Asseyons-nous donc ici, puisque nous y -voilà! Je lirai, en attendant que mon homme paraisse, le Système de la -Nature; c’est un excellent livre dont madame Mondor fait beaucoup de -cas. A la vérité, je n’y entends rien; mais tous les ouvrages des hommes -de génie sont profonds et obscurs... Chut! chut! je vois sortir de la -fumée de la cabane, et j’entends même un peu de bruit. Nos gens sont -levés; l’indigence est un grand réveille-matin. Pleurez, pleurez, -misérables, séquestrés des gens de bien par votre misère! Commencez -votre journée, à l’ordinaire, par des malédictions. - -(On voit descendre de l’étage supérieur de la cabane, par un escalier de -bois qui s’appuie en dehors sur un vieux cerisier sauvage en fleur, un -père de famille avec son épouse; ils sont suivis d’Antoinette, leur -fille, qui porte un vase à traire le lait. Pendant que le père et la -mère s’avancent du côté de la barrière, la jeune fille s’enfonce dans le -verger. - -Mondor est caché sur le bord de la haie.) - -ANTOINETTE _chante sur un air fort gai_: - - Tout du long du bois... - Tout du long du bois... - -(Elle s’interrompt pour appeler son frère:) - -Henri! mon frère Henri! quoi! vous n’êtes pas levé, et les oiseaux -chantent! Venez avec moi cueillir des fraises, pendant que je trairai -mes chèvres, car je n’ose aller seule le long du bois. (_Elle chante_:) - - Tout du long du bois... - Tout du long du bois... - -(_Puis d’un ton triste_:) Henri? où êtes-vous donc, Henri? - -LE PÈRE, _à sa femme_. - -A la gaieté d’Antoinette, à son chapeau d’écorce de tilleul, et au vase -qu’elle porte sous le bras, on la prendrait pour la naïade de ce -ruisseau; mais on voit bien, à sa timidité, qu’elle n’est qu’une -bergère. Chère épouse, à son âge vous lui ressembliez tout-à-fait, -quoique vous fussiez élevée au milieu des espérances d’une grande -fortune. - -LA MÈRE. - -Si elle trouve un jour un époux qui vous ressemble, aucune fortune ne -sera comparable à la sienne. - -LE PÈRE. - -Tendre amie, où voulez-vous que nous fassions aujourd’hui la prière du -matin? Sera-ce au pied de ces vieux sapins qui vous rappellent le -souvenir de votre patrie, ou sous ces pommiers en fleurs, à la vue des -biens que nous promet pour l’automne la bonté du ciel? Choisissez, de -ces gazons verts, ou bien de ces retraites sombres où les oiseaux, à -peine réveillés par les premiers rayons du jour, saluent l’aurore de -leurs chansons. - -LA MÈRE. - -Nous prierons où vous voudrez; partout où je suis avec vous, le -sentiment d’une providence m’accompagne. - -LE PÈRE. - -Appelons nos enfants... Antoinette!... Henri!... Antoinette! - -ANTOINETTE _accourant, et d’un air inquiet_. - -Mon papa, je ne trouve point mon frère! Je l’ai cherché dans la maison, -autour de la maison, dans le verger, et jusque sur le bord de la forêt. -Favori même, notre chien, n’y est pas. (_Elle appelle_:) Henri!... mon -frère Henri! - -LA MÈRE. - -Mon fils est sorti? et où peut-il être allé si matin? J’ai cru cette -nuit l’entendre se lever bien avant le jour; le bruit même qu’il a fait, -en se levant, m’a réveillée au milieu d’un songe: il me semblait qu’il -tuait un hibou qui faisait son nid dans la haie. Mon ami, vous ne croyez -pas beaucoup aux songes? - -LE PÈRE. - -Chère épouse! l’enfance a mille projets; chaque jour votre fils en fait -de nouveaux pour vous plaire; il sera peut-être allé vous cueillir des -fraises dans la forêt: vous l’allez voir revenir dans un moment. Quant -aux songes, ils ne sont pas toujours trompeurs: le vôtre cache quelque -chose de mystérieux. Le ciel, je l’ai éprouvé plus d’une fois, aime à se -communiquer à vous, à cause de vos vertus. - -ANTOINETTE. - -Maman, vous aurez quelque bonne nouvelle, car j’ai vu, hier soir, une -étincelle bien brillante dans la lampe. Mon papa, vous vous moquerez de -moi. - -LE PÈRE. - -Non, ma chère fille! les rois lisent quelquefois leur destinée dans des -comètes, et les bergères dans leurs lampes, également bien. Toute la -nature est aux ordres de la Providence: ne soyons point inquiets; -faisons ensemble notre prière accoutumée. - -(Ils s’agenouillent sur l’herbe, à l’ombre d’un des saules de la -barrière, et ils prient en silence.) - -MONDOR, _caché_. - -Voilà comment sont faites toutes les femmes. La mienne, qui ne croit pas -en Dieu, croit à toutes ces sottises-là. Mais... si j’allais être, moi, -le hibou de la haie! si on allait m’assommer ici! Il arrive quelquefois -des choses plus étranges... Oh! non, il n’y a rien à craindre. En -vérité, ces bonnes gens sont plus contents que je ne le croyais. On est -bien heureux d’avoir de la religion! ils sont inquiets, ils prient, et -les voilà tranquilles. Il n’y a rien à faire ici pour moi: je ne veux -pas chercher à leur nuire. Je pourrais bien me retirer, mais je veux -trouver l’occasion de faire leur connaissance; d’ailleurs je suis -curieux de savoir ce qu’est devenu leur fils: un enfant élevé là, tout -seul, et courant la nuit! L’homme est naturellement porté au mal. - -LE PÈRE, _achevant sa prière tout haut_. - -O mon Dieu! donnez-nous aujourd’hui la volonté et le pouvoir de faire du -bien; que vos bienfaits nous servent d’exemple! vous avez ouvert la -main, et vos bénédictions se sont répandues sur la terre, sur les -animaux, sur les plantes et sur vos moindres créatures. N’oubliez pas -l’homme, qui est la plus noble et la plus malheureuse portion de votre -ouvrage; répandez-les sur le roi mon bienfaiteur, sur ma patrie dont il -est le père, sur tout ce qui vous invoque dans l’univers, sur cette -portion ignorée de ma famille, sur mes chers enfants, et sur ma digne -épouse, qui est la compagne et la consolation de ma vie. (_Ils se lèvent -tous, et il embrasse sa femme._) - -ANTOINETTE, _venant se remettre à genoux devant son père et sa mère_. - -Chers parents! donnez-moi dans ce jour votre bénédiction accoutumée. - -LE PÈRE. - -Fleur de mai! que la gaieté de ce mois, qui te ressemble, se répande -dans ton âme: que les plaisirs purs, que les vertus accompagnent tes -projets, tes espérances; qu’elles embellissent toutes les perspectives -de ta vie, comme les fleurs émaillent ces gazons et ces vergers! Sois en -tant semblable à ta mère! - -LA MÈRE. - -Que la bénédiction de ton père s’accomplisse sur toi et ton frère tous -les jours de votre vie; et quand tous deux vous éprouverez quelques -peines, que le doux travail, la religion et l’amitié de vos parents -viennent les charmer! Puissions-nous faire un jour ton bonheur, comme tu -fais dès à présent le nôtre! Mais où est donc Henri? - -(Antoinette émue s’essuie les yeux: elle baise la main de son père et -celle de sa mère en les appuyant contre son cœur. Ceux-ci l’embrassent, -et pendant cette scène muette,) - -MONDOR, _toujours caché_. - -Baiser les mains de son père et de sa mère, leur demander leur -bénédiction... Il faut que ces gens-ci soient des Allemands; voilà une -cérémonie qui n’est plus d’usage chez nous, il y a longtemps. Ni ma -femme ni ma fille ne voudraient en entendre parler; cependant elle est -attendrissante... elle me fait pleurer, je crois... effectivement... -effectivement. Il faut en convenir, dans une maison où il y a de la -religion, un père de famille vit comme un dieu. - -LE PÈRE, _à sa femme_. - -Où voulez-vous aujourd’hui qu’Antoinette nous serve le déjeuner? - -LA MÈRE. - -Mon ami, si vous le trouvez bon, restons ici sous ces saules, à l’entrée -de la barrière, d’où l’on découvre la plaine par où je verrai revenir -mon fils. Antoinette, apporte-moi mon ouvrage avant de préparer le -déjeuner. - -ANTOINETTE. - -Voulez-vous filer, maman? ou bien vous apporterai-je le métier où vous -avez commencé une toile? à moins que vous n’aimiez mieux celui qui vous -sert à broder. - -LA MÈRE. - -Je ne brode que quand j’ai l’esprit tranquille. Donne-moi mes aiguilles -et mes laines, j’achèverai les bas de ton frère. - -LE PÈRE, _à Antoinette, qui s’en va à la maison_. - -Ma chère fille, tu m’apporteras aussi cette corbeille d’osier que j’ai -commencée. - -LE PÈRE, _à sa femme_. - -Je veux finir cette corbeille près de vous. Vous êtes toujours remplie -de goût. Le point de vue de ce lieu est, à cette heure, le plus -intéressant de tout le paysage: voyez comme la forêt fuit en perspective -du côté de l’orient, et comme l’aurore dore d’argent et de vermillon les -sommets de ces vieux hêtres lointains, tandis que le reste de leur -feuillage est encore dans l’ombre. Voilà la Seine qui serpente là-bas -dans les vertes campagnes; vous croiriez que ses eaux, qui réfléchissent -la couleur matinale des cieux, sont de pourpre. Mais rien n’égale la -magnificence de Paris à l’horizon. Voyez ses grands clochers, encore à -demi entourés des brouillards de la nuit, qui se dessinent au milieu des -gerbes de lumière que répand l’aurore; vous diriez que cette superbe -capitale, à demi couverte de nuages, s’élève de la terre vers les cieux, -ou qu’elle descend des cieux pour régner sur la terre. Voilà des tours -dont on n’aperçoit que le sommet; en voilà d’autres dont on ne voit que -la base, et dont le couronnement se confond avec les nuages. Voici -celles de Saint-Sulpice avec son noble portail. Cette masse blanche, -qu’éclaire un rayon de soleil sur la partie la plus haute de la ville, -est le péristyle charmant de l’église imparfaite de Sainte-Geneviève, -douce patronne des vertus innocentes. Ces deux grosses tours rembrunies, -sont celles de Notre-Dame. Ce dôme, à la fois élégant et auguste, qui -s’élève en forme d’œuf, est celui des Invalides: c’est là que Louis XIV -donna un asile à la vertu militaire. O ville immense! dans mes malheurs, -je n’ai trouvé de repos que dans tes murs. A combien d’infortunes tu -donnes des retraites! Vous auriez pu y passer une partie de la mauvaise -saison avec votre fille. Je vous aurais loué une petite chambre aux -environs du Louvre; vous lui auriez fait voir les promenades, les fêtes -publiques, le monde, enfin. L’âme s’agrandit par le spectacle d’un grand -peuple, et à la vue des temples, et des monuments des rois. - -LA MÈRE. - -Paris, sans toute, peut offrir des consolations et des asiles aux -malheureux; mais ce spectacle d’un grand peuple, ces édifices, ces -palais, ces chefs-d’œuvre des arts nous jettent bien souvent dans la -mélancolie, par le sentiment de notre misère, on dans le fanatisme des -plaisirs, par de dangereuses illusions. J’ai connu le monde; croyez -qu’une femme peut trouver hors de lui un moyen plus assuré d’être -heureuse. Le soin de sa famille suffit pour occuper tour à tour sa -prévoyance, sa mémoire, son jugement, ses goûts et toutes les facultés -de son âme; ce seul objet est capable de la remplir. - -LE PÈRE. - -La sagesse et l’amour s’expriment à la fois par votre bouche. Digne -épouse! tendre mère! j’ai craint longtemps que vous n’apportassiez avec -vous le souvenir du monde dans la solitude, et les regrets de la fortune -dans le sein de la pauvreté. Mais votre santé, autrefois si délicate, -qui se fortifie de jour en jour, me rassure. Pendant que le temps nous -entraîne vers la vieillesse, votre jeunesse se renouvelle: vous remontez -le fleuve de la vie. - -LA MÈRE. - -Les vaines images du monde sont bien loin de moi. La vie champêtre, le -calme de l’âme, et plus que tous ces biens, votre tendre et constante -amitié ont renouvelé mes jours. Depuis que je me suis rapprochée -entièrement de la nature et de la religion, je sens mon bonheur croître -chaque jour. Vous ajoutez sans cesse, ainsi que mes chers enfants, -quelque chose à ma félicité. - -LE PÈRE. - -Je craignais seulement que ce séjour ne vous déplût l’hiver, car la -nature semble morte dans cette saison. Les glaces pendent aux branches -des arbres, la terre est détrempée de pluie, l’eau des ruisseaux toute -jaune, l’air humide et froid, et le ciel couleur de plomb; les nuits -sont longues et agitées de tempêtes, les arbres de la forêt gémissent -autour de nous, et quelquefois leurs sommets se brisent et tombent avec -fracas; la plupart des oiseaux de nos bocages s’enfuient en d’autres -contrées, ceux qui restent autour de notre habitation semblent effrayés -et gardent le silence. - -LA MÈRE. - -J’ai passé ici tous les hivers avec délices: vous m’avez appris à sentir -les beautés mélancoliques de cette saison; ce ne sont pas les plus -vives, mais ce sont les plus touchantes. L’herbe humide conserve, le -long des sentiers, une verdure plus éclatante que pendant l’été; à la -vérité, il y a peu de fleurs, si ce n’est quelque scabieuse tardive, ou -quelque humble marguerite; mais dans certains jours de gelée, quand les -frimas de la nuit s’attachent aux arbres, leurs rameaux tout blancs -semblent le matin fleuris comme au printemps. Les mousses brillent alors -sur les troncs gris des arbres, ou sur les flancs bruns des roches, -d’une verdure plus belle que celle des gazons. Si la plupart des oiseaux -s’éloignent de nous dans cette saison rigoureuse, ceux qui restent sont -plus familiers. Le pivert vole en silence sous les arbres de la forêt, -et s’annonce de temps en temps par des cris éclatants; il visite souvent -les arbres de nos vergers et grimpe tout le long de leurs troncs pour -les nettoyer d’insectes. La mésange inquiète parcourt leurs plus petits -rameaux, et cherche à glaner quelque fruit oublié. Le rouge-gorge -solitaire se perche sur nos murailles, et bien souvent sur ma fenêtre; -j’aime à entendre ses chansons mélancoliques, moins brillantes, mais -aussi touchantes que celles du rossignol. Quand tout est couvert de -neige, cet aimable oiseau vient se réfugier avec la perdrix jusque dans -la maison, demandant à l’homme une part des biens de la terre, sur -laquelle le ciel ne leur a rien laissé à recueillir. J’ai pris souvent -plaisir à voir mes enfants leur jeter des morceaux de pain. - -A la vérité, les soirées d’hiver sont longues; mais mon travail et celui -de mes enfants, joint à vos lectures ou à vos conversations, me les rend -bien courtes et bien agréables: vous me transportez dans d’autres -climats. - -Pendant le temps même du sommeil, quand la lampe est éteinte, je jouis -encore mieux de mon asile, et du désordre de la saison. J’aime à -entendre le bruit de la pluie qui tombe à verse sur le toit, et celui -des chênes et des hêtres que le vent agite au loin autour de nous; leurs -murmures sourds m’invitent au repos: le danger éloigné redouble ma -sécurité. Je pense que je n’ai rien à craindre, dans une cabane bien -solide, du tumulte que j’entends au loin, et que tout ce que j’ai de -cher au monde, mes enfants et mon époux, sont autour de moi; un doux et -profond sommeil s’empare alors de mes sens, en bénissant le ciel de mon -bonheur. - -LE PÈRE. - -Mais quand je suis obligé de m’absenter pendant le jour, vous devez vous -ennuyer; et peut-être avez-vous peur, étant seule avec deux enfants au -milieu d’un bois. - -LA MÈRE. - -Ce bois appartient au roi; l’ordre et la police y sont bien tenus. -D’ailleurs la maison, comme vous me l’avez fait observer, est si forte -dans sa simplicité, et si bien disposée, qu’une personne seule s’y -défendrait contre une troupe de brigands. Mais que viendraient-ils -chercher ici? il n’y a ni richesses ni argent. - -(Antoinette apporte la corbeille d’osier de son père, et le panier à -ouvrage de sa mère; elle les place auprès d’eux en les saluant -respectueusement, ensuite elle s’en retourne à la maison. En allant et -venant, elle paraît inquiète; elle regarde de tous côtés pendant cette -scène muette.) - -MONDOR, _toujours caché_. - -Je sens ma conscience qui se réveille; je me garderai bien de nuire à -ces honnêtes gens-là. Avec tout cela ils sont heureux, et les gens les -plus heureux que j’aie vus de ma vie. Je veux les faire peindre tels que -je les vois là: la mère tricotant des bas, et le père faisant une -corbeille à l’ombre d’un saule; la petite barrière et le sentier de -verdure, au bout duquel on aperçoit une cabane couverte de chaume et de -mousse. Je ne veux pas qu’on y oublie l’escalier appuyé sur un vieux -cerisier fleuri, et Antoinette aux yeux bleus qui en descend, avec son -chapeau d’écorce, ses cheveux blonds et son pot au lait sous le bras. Je -ferai mettre ce tableau dans ma chambre à coucher; il me donnera, dans -mes insomnies, des idées de repos, d’innocence et de bonheur, que je ne -trouve nulle part. - -LA MÈRE. - -Ce lieu est enchanté. - -LE PÈRE. - -Je veux l’embellir pour vous tous les jours de ma vie. Je planterai, au -nord de la maison, un lierre qui grimpera sur l’escalier, et viendra -entourer vos fenêtres de son feuillage. Les oiseaux d’hiver, que vous -aimez parce qu’ils sont malheureux, viendront s’y réfugier; vous y -entendrez hanter votre ami, le rouge-gorge. Je planterai de l’autre -côté, au midi, une vigne qui formera un berceau au-dessus de la porte; -j’y élèverai au-dessous un banc de gazon: nos enfants s’y reposeront un -jour, et s’y entretiendront de nous lorsque nous ne serons plus. Sur la -faîtière du toit, je mettrai des ognons d’iris, dont la fleur vous -plaît; sa couleur, qui imite celle de l’arc-en-ciel, ses feuilles en -lames d’un beau vert de mer, accompagneront bien les longues marbrures -de mousse qui se détachent, comme des lisières de velours vert sur le -chaume fauve de la couverture. Quel autre genre d’embellissement -désirez-vous ici? - -LA MÈRE. - -Je n’en ai jamais désiré dans vos ouvrages; je n’aurais jamais cru que -ce lieu en fût encore susceptible. - -LE PÈRE. - -J’aurais bien pu entourer cette possession d’un mur, mais j’ai préféré -une haie vive. Chaque année dégrade un mur, et fortifie une haie; chaque -année, un mur consomme des pierres, et une haie produit du bois. -D’ailleurs, une haie est une décoration. Une belle haie présente seule -le spectacle d’un beau jardin. Voyez ces pruniers sauvages, dont les -fruits naissants sont semblables à des olives. Ces sureaux voisins -parfument l’air de leurs bouquets de fleurs en ombelles; ces houx -opposent leur vert lustré et leurs grains écarlates aux nuages blancs -des fleurs de l’aubépine; l’églantier jette ça et là ses guirlandes de -roses, relevées d’un vert tendre. La ronce même n’est pas sans beauté; -elle accroche d’un arbrisseau à l’autre ses longs sarments garnis de -girandoles couleur de chair, et elle se roule autour des troncs des -arbres de la forêt, qui sont renfermés dans la haie, et qui s’élèvent de -distance en distance, comme autant de colonnes qui la fortifient. Mille -petits oiseaux trouvent à la fois de la nourriture et des abris sous ces -différents feuillages. Chaque espèce a son étage; en bas sont les -merles, les fauvettes, les tarins; plus haut, les rossignols; et au -faîte de ces vieux ormes, nous entendons murmurer la tourterelle, et -nous voyons voltiger la grive qui y bâtit son nid. La nature a jeté, -depuis le sommet de la forêt jusque sur ces gazons, des rideaux de -toutes sortes de verdures et de fleurs, pour mettre les nids des oiseaux -à l’abri. Vous en faisiez autant, lorsque vous couvriez d’un voile de -taffetas vert, brodé de vos mains, le berceau de nos enfants. - -LA MÈRE. - -Oh oui! cette forêt et cette haie sont les vrais berceaux des oiseaux. -Il n’y a point de mère aussi attentive que la nature. - -LE PÈRE. - -Vous entouriez le berceau de vos enfants de barrières d’osier, de peur -que quelque choc ne troublât leur repos. La nature a de même garni -d’épines la partie inférieure de celui-ci, afin d’en écarter les -ennemis. Il n’y a dans ce climat que les arbrisseaux qui ont des épines; -les grands arbres n’en ont point: les oiseaux qui y nichent sont -défendus par leur élévation. Cependant, beaucoup d’espèces de grands -arbres des pays chauds en ont, afin que les oiseaux puissent y faire -leurs nids en sûreté; car il y a dans ces pays-là plusieurs espèces de -quadrupèdes qui savent grimper et qui viendraient manger leurs œufs. - -LA MÈRE. - -O Providence! qui pourrait méconnaître vos soins variés par toute la -terre, suivant le besoin de vos faibles créatures? - -LE PÈRE. - -La Providence ramène au plaisir ou à l’utilité de l’homme toutes les -attentions qui sont éparses pour le reste des êtres. Par exemple, j’ai -parcouru beaucoup de pays au nord et au midi, et je n’ai jamais vu -d’arbrisseaux épineux, ni de petits oiseaux de bocage, que dans les -lieux habités par l’homme, ou dans ceux du moins qui l’avaient été: je -n’en ai jamais trouvé dans l’épaisseur des forêts du Nord, quoique j’y -aie fait au moins cinq ou six cents lieues. Quand je voyageais dans les -forêts solitaires de la Finlande, et que j’apercevais des moineaux, -j’étais sûr de n’être pas loin d’un village. Les petits oiseaux récréent -l’homme par leur vol, leur chant et leur plumage; ils sont utiles à ses -cultures; ils mangent au printemps les insectes qui dévoreraient ses -fruits en été. - -LA MÈRE. - -Quelque charme que le spectacle de la nature offre à mes sens, il -disparaît avec les saisons; mais celui que l’observation présente à -l’esprit, entre dans mon âme, et y reste toute l’année. Quoique je sois -bien ignorante, vous m’avez ravie cet hiver en me faisant voir sur des -cartes les dispositions admirables que l’Auteur de la nature a données -aux montagnes, aux fleuves, aux îles, et même aux roches. Vous m’avez -encore fait plus de plaisir en me montrant les relations que les plantes -ont avec les éléments. - -Vous m’avez aussi fait observer les contrastes charmants de couleur et -de forme, entre quelques oiseaux et les buissons où ils font leurs nids. -Le geai, avec ses ailes piquetées d’azur, me paraît plus beau sur le -chêne dont il mange les glands que sur tout autre arbre; j’aime à voir -le roitelet établir son nid dans la cavité moussue de quelque gros -rocher, comme s’il craignait que les arbres et la terre n’en pussent -supporter les fondements. Chaque arbre, avec ses oiseaux, ses papillons -et ses mouches, est un petit monde. Mais ce que je voudrais apprendre, -ce sont les relations du pommier avec les divers animaux: cet arbre est -si beau dans le pays de ma mère! - -LE PÈRE. - -Les véritables relations du pommier me sont inconnues pour la plupart. -Il en a avec des oiseaux sédentaires, comme la mésange d’un bleu -d’ardoise et au collier blanc, qui contraste en automne -très-agréablement avec ses fruits jaunes et rouges, qu’elle entame avec -ses griffes et son petit bec pointu; il en a avec plusieurs espèces -d’oiseaux voyageurs, qui arrivent dans le temps que les pommes sont en -maturité; avec des quadrupèdes, comme le hérisson, qui quitte les roches -pendant la nuit, et vient les recueillir lorsqu’elles tombent à terre; -avec des poissons, lorsqu’elles roulent, entraînées par les pluies, -jusqu’aux rivières, et de là dans le sein des mers. Les pommes se -conservent fort longtemps dans l’eau, et on les rencontre, comme les -cocos des Indes, à de grandes distances du rivage. Dans le nombre des -poissons qui peuvent s’en nourrir, je soupçonne une espèce de crabe des -côtes de Normandie, auquel la nature a donné deux pattes armées de -lancettes pour les entamer; et un autre poisson du Nord, qu’on ne trouve -que vers la fin de l’automne sur les mêmes côtes, et qui vient autour de -ces fruits lorsqu’ils entrent en dissolution. Le pommier a encore une -multitude d’autres relations avec toutes sortes d’insectes, comme une -grande mouche à tête rouge et au corselet rayé de noir et de blanc, qui -y dépose ses œufs; avec des papillons qui voltigent autour de ses -fleurs, et servent eux-mêmes de nourriture à plusieurs espèces d’oiseaux -du printemps qui font leurs nids dans ce bel arbre. Mais pour le bien -connaître, il faudrait l’étudier sur les rivages de la mer, et sous -l’haleine des vents d’ouest. Je n’ai donc que des anecdotes à vous -raconter à son sujet, et non pas une histoire. Gardons-les pour la -mauvaise saison: jouissons au printemps, et raisonnons en hiver. Il est -plus doux de parler des fleurs auprès du feu, et des zéphyrs quand Borée -ravage les champs. - -Quelque éloge que vous fassiez des plaisirs que la raison nous donne, -ceux du sentiment me touchent encore davantage. Les ouvrages de la -nature sont remplis d’harmonies ravissantes, mais celles que vous avez -avec eux m’inspirent un intérêt plus tendre. Quel charme ne -répandez-vous pas vous-même dans cette solitude, lorsque vous vous y -promenez en tenant vos enfants par la main! Il n’y a point de prairie -qui me paraisse aussi verte et aussi douce que la pelouse où vous -reposez; l’arbre qui vous ombrage me semble plus majestueux que le reste -de la forêt. J’ai un plaisir inexprimable à vous voir cueillir pour vos -enfants les fruits que j’ai cultivés moi-même, et sourire aux vains -efforts qu’ils font pour atteindre aux branches des arbres fruitiers que -j’ai plantés à leur naissance. Plus d’une fois vous m’avez alarmé, -lorsque je vous ai vue, vers le soir, agitée d’une douce mélancolie, -sortir seule du verger, et vous promener parmi les peupliers et les -sapins de la forêt. Vous vous croyez alors bien cachée sous leurs -ombrages; mais quand les rayons du soleil couchant viennent teindre de -safran et de vermillon le dessous de leurs feuilles, et bronzer -jusqu’aux mousses de leurs racines, je vous aperçois alors tout -environnée de lumière. Plus d’une fois, je vous ai vue à genoux, les -mains jointes et les yeux tournés vers le ciel. Ah! que vous m’avez -troublé dans cette attitude! Je craignais que vous ne nourrissiez -quelque chagrin qui me fût inconnu. Est-ce qu’elle regrette l’Ukraine, -me disais-je en moi-même? Peut-être elle prie Dieu pour ses parents! Ah! -il aurait mieux valu, pour mon bonheur, que j’eusse regretté la France -dans son pays, que de la voir désirer son pays dans le mien. Mais vous -me rassurez quand j’entends votre voix se joindre au chant des oiseaux -qui saluent l’astre du jour par leurs dernières chansons. Vos accents -mélodieux, vos paroles, tous les échos qui les répètent au loin, les -nuages dorés du soleil couchant, la pompe magnifique des cieux, me -remplissent des affections sublimes que vous ressentez, et me -transportent par des charmes ineffables dans ces régions éternelles où -il n’y aura plus ni inquiétudes ni regrets. Que ne chantez-vous de même -à cette heure que les plantes boivent la rosée du matin, et qu’elles -exhalent leurs doux parfums vers les cieux! - -LA MÈRE. - -Ah! si vous m’avez aperçue quelquefois à genoux dans la forêt, ce -n’était point pour me plaindre au ciel de mon sort, mais bien plutôt -pour l’en remercier. Vous eussiez fait avec mes enfants mon bonheur dans -un désert, et je suis avec vous dans un lieu de délices. Mais comment -voulez-vous que je chante maintenant! je suis inquiète, mon fils ne -revient point. - -LE PÈRE. - -Tendre mère, tranquillisez-vous; il ne tardera pas à revenir. Les -enfants, vous le savez, aiment tout ce qui les met en mouvement; ils ne -peuvent rester en place. - -MONDOR, _toujours caché_. - -Il est incroyable que des gens mariés puissent s’aimer à ce point-là: -c’est peut-être parce qu’ils vivent seuls. On est trop dissipé, dans le -monde; les amitiés n’y tiennent à rien; il n’y a que les haines qui y -sont durables. Ils ont de la religion, ils sont heureux! Je voudrais -pour beaucoup que mon philosophe fût ici, et même ma femme et ma fille; -je serais curieux d’entendre ce qu’ils penseraient de tout ce que je -vois et j’entends là. Cette petite maison est l’asile du bonheur: la -mère n’a qu’une seule inquiétude, c’est l’absence de son fils, qui est -peut-être à polissonner à quatre pas d’ici. Ma femme, hélas! n’est pas -si sensible: mais elle se pique de force d’esprit. - -LE PÈRE, _à sa femme_. - -Si vous aimiez à vous dissiper, nous irions quelquefois nous promener -aux environs. Je ne connais point de vue plus magnifique que celle qui -est au midi de la forêt; il y a là une pelouse élevée d’où l’on découvre -au loin un grand cercle de coteaux couverts de châteaux, de parcs et de -villages; la Seine, qui passe au pied de cette pelouse, traverse à perte -de vue les plaines qui vous séparent de l’horizon, et paraît au milieu -de leurs vertes campagnes comme un long serpent d’azur. On voit sur les -replis multipliés de son canal, des barques qui remontent à Paris, -traînées par de grands attelages de chevaux; et d’autres qui en -descendent, chargées de trains d’artillerie, ou de recrues de soldats -qui font retentir les rivages du bruit de leurs trompettes et de leurs -tambours. De superbes avenues d’ormes traversent ces vastes plaines, et -vont en se divergeant à mesure qu’elles s’éloignent de la capitale. -Quoiqu’on n’y aperçoive qu’une petite portion des nombreux rayons qui en -partent, on y reconnaît la route d’Espagne, celle de l’Italie, celle de -l’Angleterre, et celles qui mènent aux ports de mer d’où l’on s’embarque -pour l’Amérique ou pour les Indes orientales; une foule d’autres -conduisent à de riches abbayes ou à des châteaux, et se confondent par -leur majesté avec celles qui font communiquer les empires. On y aperçoit -sans cesse de grands troupeaux de bœufs, et de longues files de chariots -qui s’avancent lentement vers Paris, et lui apportent l’abondance des -extrémités du royaume. Des carrosses à quatre et à six chevaux y roulent -jour et nuit; les cris des hommes, les hennissements des chevaux, les -mugissements des bestiaux, le bruit des roues de toutes ces voitures, -forment dans les airs des murmures semblables à ceux des flots sur les -bords de la mer. Derrière la pelouse d’où vous apercevez cette multitude -d’objets, sont les avenues royales qui mènent à Versailles à travers la -forêt. Rien n’est plus imposant que leur pompe sauvage; il n’y a point -d’arcs de triomphe de marbre qui égalent la majesté de leurs berceaux de -verdure. Dans le temps de la chasse, vous y voyez aborder des meutes de -chiens accouplés deux à deux, des piqueurs, des gardes du roi, des -officiers de la fauconnerie, de brillants équipages, et souvent le roi -lui-même, suivi d’une partie de sa cour. En vous tenant à un des -carrefours de la forêt, vous auriez le plaisir d’y voir passer et -repasser dix fois le prince et son auguste cortége, sans sortir de votre -place. Ce noble spectacle pourrait vous amuser. - -LA MÈRE. - -La présence du roi anime tous les lieux où il se montre: semblable au -soleil, il répand autour de lui un esprit de vie; mais trop d’éclat -l’environne pour mes faibles yeux: j’aime les retraites paisibles et -ignorées. - -LE PÈRE. - -Eh bien! je veux vous en faire connaître une encore plus solitaire que -celle que nous habitons; elle est au nord de la forêt. C’est un bassin -de dunes sablonneuses qui a mille pas de large à peu près; il est -entouré de roches et de collines couvertes d’arbres qui s’élèvent les -unes derrière les autres en amphithéâtre. On n’aperçoit aux environs -d’autres ouvrages de la main des hommes, qu’une petite chapelle qui est -sur la crête d’une des collines les plus élevées; on croirait de loin -qu’elle est bâtie sur le sommet des arbres. J’ai été plusieurs fois m’y -promener. Le chemin en est difficile; on y parvient par un sentier -caillouteux qui va toujours en montant, et qui vous mène au pied d’un -petit plateau de roche rouge, sur lequel elle est construite. Du pied de -ce plateau sort une fontaine dont l’eau est très-claire, et qui est -ombragée par un bouquet de hêtres et de châtaigniers. La première fois -que j’y arrivai, je fus surpris de voir sur l’écorce de ces arbres des -caractères qu’il me fut impossible de déchiffrer: la plupart étaient -fort anciens, et ils portaient tous les dates des années où ils avaient -été gravés. Je montai sur le plateau sur lequel est bâtie la chapelle, -par un sentier pratiqué dans le roc, et tout couvert de mousse. Cette -chapelle est fort ancienne; elle est voûtée en dalles de pierre, et il y -a sur le fronton, au-dessous de son petit clocher, une inscription en -lettres gothiques, qu’on ne peut plus lire; elle ne reçoit le jour que -par une petite fenêtre en arc de cloître, et par la porte, qui est à -barreaux. J’aperçus par ces barreaux, sur un autel, une statue de la -Vierge, qui tenait l’enfant Jésus dans un de ses bras, et dans l’autre -une grosse quenouillée de lin; je vis aussi à travers les barreaux de la -chapelle, sur le pavé, quantité de liards tout couverts de vert-de-gris; -je fis ma prière dévotement, et je m’en retournai, cherchant en moi-même -ce que pouvaient signifier les caractères écrits sur l’écorce des arbres -autour de la fontaine, et la quenouillée de lin qui était entre les bras -de la bonne Vierge. Jamais antiquaire n’a été plus curieux d’interpréter -la légende d’une médaille étrusque, ou quelque symbole inconnu d’une -statue de Diane. - -Enfin, y étant retourné une autre fois dès l’aurore, de jeunes filles -qui lavaient du linge à la fontaine satisfirent ma curiosité. La plus -âgée d’entre elles, qui n’avait pas vingt ans, me dit: - -«Monsieur, cette chapelle est dédiée à Notre-Dame-des-Bois; elle est -desservie par nous autres filles des hameaux voisins. Celle d’entre nous -qui doit se marier est tenue de filer la quenouillée de lin qui est au -côté de la bonne Vierge, et d’y en remettre une autre de semblable -poids, pour la fille qui doit se marier après elle. Avec les fils de ces -quenouillées, on fait une toile, et de l’argent de cette toile, ainsi -que de celui que les passants jettent par dévotion sur le pavé de la -chapelle, nous aidons les pauvres veuves et les orphelins de nos -hameaux. On dit ici une messe tous les ans à la Nativité; et les -veilles, ainsi que les jours de fête de la Vierge, les filles s’y -assemblent l’après-midi, sonnent la cloche, parent la bonne Vierge de -robes blanches et de bouquets de fleurs, et chantent des hymnes en son -honneur. Les filles et les garçons qui sont promis l’un à l’autre, -écrivent leurs noms ensemble sur l’écorce des hêtres autour de la -fontaine de Notre-Dame, afin d’être heureux en mariage; et ceux et -celles qui ne savent point écrire, y mettent seulement leurs marques.» - -Voilà ce que me raconta une des jeunes filles qui lavaient du linge à la -fontaine de Notre-Dame-des-Bois. Je conjecturai, par le nombre et -l’ancienneté de ces marques, que peu de paysans autrefois savaient -écrire. Certainement il y a beaucoup de types et de symboles révérés sur -les monuments des Romains et dans nos histoires qui n’ont pas des -origines si respectables. - -LA MÈRE. - -Ah! il faut que nous allions un jour nous promener à Notre-Dame-des-Bois -avec nos enfants; nous y porterons à manger; nous y dînerons sur -l’herbe, auprès de la fontaine. - -LE PÈRE. - -Ma chère amie, le chemin est rude pour y arriver; mais la solitude dont -je voulais d’abord vous parler n’est qu’à moitié chemin. C’est, comme je -vous l’ai dit, une espèce de lande, moitié terre, moitié sable, entourée -de roches et de collines couvertes d’arbres, au-dessus desquelles on -aperçoit la petite chapelle de Notre-Dame-des-Bois. On y voit çà et là -les ouvertures de quelques petits vallons, tapissées de pelouses du plus -beau vert. Jamais la bêche n’a remué le terrain de ce lieu solitaire. -Des pyramides pourprées de digitales, des touffes jaunes de mélilot -parfumé, des girandoles de verbascum, des tapis violets de serpolet, des -réseaux tremblants d’anémona-némorosa et de fraisiers, et une foule de -plantes champêtres s’entre-mêlent aux lisières vertes de la forêt, aux -flancs des roches, et se répandent en longs rayons jusque dans -l’intérieur du bassin; il n’y a que l’embouchure des vallons et les -croupes des collines qui soient couvertes d’une herbe fine. Vers une des -extrémités du bassin, est une grande flaque d’eau bordée de joncs et de -roseaux. La commodité de cette eau et la tranquillité du lieu y -attirent, dans toutes les saisons, des oiseaux étrangers et des animaux -sauvages qui viennent y vivre en liberté. L’écureuil roux à la queue -panachée s’y joue sur le feuillage toujours vert des sapins; le lapin -couleur de sable y trotte parmi le thym et le serpolet; mais au moindre -bruit, il se blottit à l’entrée de son trou: le râle aux longues jambes -y court sous l’ombre des genêts jaunes, et on l’apercevrait à peine, -s’il ne faisait entendre de temps en temps son cri, semblable au -coassement d’une grenouille; le coq de bruyère, avec ses plumes d’un -noir de velours, son chaperon écarlate et son cou d’un vert lustré, se -confond avec le pourpre des bruyères lointaines; mais il se promène -souvent sur la mousse, à l’ombre des pins, dont il mange les pommes. -Quelquefois, il étend en rond sa belle queue, il abaisse ses ailes, il -allonge son cou; il va et vient sans cesse sur le tronc d’un pin, et il -donne à sa voix une forte explosion, suivie d’un bruit semblable à celui -d’une faux qu’on aiguise: vous diriez d’un faneur qui se prépare à -faucher toutes les herbes du canton. Il n’y a point dans ce lieu de -plante qui ne donne des asiles et des fruits hospitaliers à quelque -espèce d’animal. Les grives voyageuses y reconnaissent en automne le -genévrier du Nord: elles viennent par troupes se percher sur ses -branches pour en récolter les graines. Le vanneau solitaire plane -au-dessus de la flaque d’eau, en jetant des cris aigus, et la grue -descend du haut des airs pour se reposer au milieu de ses roseaux. Les -échos des roches répètent les cris de tous ces oiseaux, et les font -retentir dans les vallons circonvoisins. Aux jeux et à la tranquillité -de ces animaux, vous diriez qu’ils vivent sous la protection de -Notre-Dame-des-Bois. Il est bien rare qu’on voie là des hommes, si ce ne -sont quelques bergers des hameaux voisins, qui, vers la fin de l’été, y -amènent paître leurs troupeaux. Souvent un cerf des Ardennes, venu de -forêt en forêt des frontières de l’Allemagne, vient, après de longs -détours, y chercher une retraite inconnue aux meutes altérées de son -sang; il renaît à la vie dans ces lieux ignorés des chasseurs; il fuit -le bruit des cors et il s’arrête au son des chalumeaux. Il regarde les -bergers sur les collines voisines; il s’approche d’eux, il soupire; il -oublie que ce sont des hommes, parce qu’ils ne font plus entendre les -mêmes voix. - -C’est dans ces lieux que je vous montrerai les objets qui m’occupaient -loin de vous; je vous dirai: Ces joncs agités le long des eaux me -rappelaient les côtes de la Finlande toujours battues des vents; ces -genévriers et ces sapins, les forêts de votre patrie; ces primevères et -ces violettes, les fleurs dont vous aimiez à vous parer, et jusqu’au son -de la petite cloche de Notre-Dame-des-Bois, en me rappelant dans cette -solitude le nom de Marie, me rappelaient votre nom et votre souvenir. Je -vous redemandais aux forêts, aux prairies, aux oiseaux voyageurs, aux -vents et à l’aurore naissante; mais c’était vous, ô mon Dieu! à qui je -devais redemander mon bonheur: vous seul êtes, sur la terre, l’asile de -l’homme malheureux. Délicieuses campagnes, et vous plus touchantes -encore, forêts inhabitées, roches moussues, douces fontaines, solitudes -profondes, où l’on vit loin des hommes trompeurs et méchants, où le -temps nous entraîne d’une course innocente, sans malfaisance, sans -crainte et sans remords, ah! qu’il est doux de vivre dans vos retraites -ignorées, et d’entendre vos divins langages! Vous nous annoncez par -mille voix le Dieu qui vous donna l’être: vos lointains nous parlent de -son immensité; le cours de vos eaux, de son éternité; vos hautes -montagnes, de son pouvoir; vos moissons, vos vergers, vos fleurs, de sa -bonté; vos sauvages habitants, de sa Providence; et il ne vous a placé -dans les cieux, soleil qui éclairez ces ravissants objets, que pour y -élever nos yeux et nos espérances! - -LA MÈRE, _d’un ton attendri_. - -Toutes les fois que vous me parlez de la nature, vous me jetez dans le -ravissement. - -MONDOR, _toujours caché_. - -Mon Système de la Nature ne dit pas un mot de tout cela. Certainement -une Providence gouverne la nature. (_Il regarde son livre et le jette -loin de lui._) Va, je ne te veux plus voir, tu éteins à la fois -l’intelligence et le sentiment. - -LE PÈRE. - -Tout ce que je vous ai fait apercevoir, n’est que le coup d’œil d’un -homme sujet à l’erreur. Nous ne voyons que la moindre partie des -ouvrages de Dieu; et si toutes les observations des hommes étaient -rassemblées sur cette partie, nous n’en aurions encore qu’un faible -aperçu, lors même que chacun d’eux observerait avec autant de sagacité -que Galien, Newton, Leweenhoek, Linnæus. Mais quelque imparfaites que -fussent encore nos lumières, l’esprit le plus fort ne pourrait en -soutenir l’ensemble; il en serait ébloui, comme l’œil par l’éclat du -soleil dans un jour serein. - -Dieu nous a environnés des nuages de l’ignorance pour notre bonheur; il -nous a mis à une distance infinie de sa gloire, afin que nous n’en -fussions pas anéantis. La simple vue de ses ouvrages suffit pour le -faire connaître, quand même nous n’en aurions ni la jouissance ni -l’intelligence. Il ne prend d’autres titres que celui de son existence -propre. Tout passe, et il est seul _celui qui est_. Quand il a daigné se -communiquer aux hommes, il ne s’est point annoncé sous les noms que les -Platons et les sages de tous les temps lui ont donnés à l’envi, de grand -géomètre, de souverain architecte, de Dieu du jour, d’âme universelle du -monde. Il est cela, et il est des millions de fois plus que tout cela. -Il a des qualités pour lesquelles nos esprits n’ont point de pensée, ni -nos langues d’expression. S’il laisse échapper de temps en temps quelque -étincelle de sa lumière au milieu de notre nuit profonde, alors les arts -éclosent sur la terre, les sciences fleurissent, les découvertes -paraissent de toutes parts; les peuples sont dans l’admiration. -Cependant les hommes de génie qui les éclairent et qui les étonnent, -n’ont allumé leur flambeau qu’à un petit rayon de son intelligence: -laissons-leur poursuivre cette gloire. Dieu a mis à la portée de tous -les hommes des biens plus utiles et plus sublimes que les talents: ce -sont les vertus: tâchons d’en faire notre lot. Hommes aveugles et -passagers, nous n’avons point été introduits dans cette grande scène de -la nature pour assister aux conseils de son auteur, mais pour nous -entr’aider et nous secourir. Nous sommes sur la terre pour la cultiver -et non pour la connaître... Quels agréments puis-je ajouter pour vous à -ceux de cette solitude? - -LA MÈRE. - -Il ne m’y reste rien à souhaiter, sinon que la bonté du ciel ne m’y -laisse pas vivre après vous. - -LE PÈRE. - -Vous savez que près de votre bosquet de sapins, il y a un espace vide -entouré de grands arbres qui en forment comme un salon de verdure. - -LA MÈRE. - -Oui, mais cet espace est si rempli de broussailles, d’épines noires et -de troncs d’arbres pourris, qu’on ne peut en approcher. - -LE PÈRE. - -N’avez-vous pas remarqué, au milieu de ce chaos, un jeune chêne qui -atteint à la hauteur des grands arbres qui l’environnent, et qui partage -déjà sa tête en plusieurs rameaux? - -LA MÈRE. - -Oui, il est plein de vigueur, et il est entouré d’un chèvrefeuille -chargé de fleurs, qui s’élève jusqu’à sa cime. - -LE PÈRE. - -J’écarterai les mauvaises plantes tout autour de ce jeune arbre, et je -placerai au milieu de son chèvrefeuille les bustes du roi et de la -reine. Nous l’appellerons le chêne de la patrie: il servira de monument -à nos descendants. Le jour de la fête du roi, nous rassemblerons sous -son ombre les pauvres enfants du hameau voisin, et ceux des étrangers -qui viennent glaner ici dans le temps de la moisson. Nous leur donnerons -un repas champêtre, et nous les ferons danser toute la soirée autour de -ce jeune arbre, en chantant des chansons à la louange du roi. - -LA MÈRE. - -Et moi, à cause de la reine, qui fait le bonheur de notre prince, je -suspendrai au chèvrefeuille l’étoffe de laine blanche que j’ai filée cet -hiver; et à la fin de la fête, j’en ferai présent à celle des filles que -vous aurez trouvée la plus aimable. - -MONDOR, _toujours caché, pendant que la mère parle, rêve un peu_. - -Ils font des projets de bienfaisance dans le sein de la pauvreté! O -charmes de la vertu, vous subjuguez mon cœur! - -LA MÈRE. - -Si nous faisions de cette étoffe une loterie pour les filles seulement, -et si nous y joignions de petits paniers de fruits, des bouquets, des -pots pleins de laitage, chaque convive pourrait avoir son lot et s’en -retournerait content. - -LE PÈRE. - -A merveille! Votre don n’humiliera point celle qui le recevra, et ses -enfants attacheront à vos aumônes le prix qu’on attache aux présents. - -LA MÈRE. - -Ce jour-là, je ferai porter à Henri et à Antoinette des chapeaux de -bluets, de coquelicots et d’épis de blé; ils seront le roi et la reine -du bal. Il faut accoutumer nos enfants à vivre avec les malheureux, afin -qu’ils apprennent de bonne heure que ce sont des hommes. - -(Antoinette apporte sur sa tête un large panier couvert d’un linge -blanc.) - -ANTOINETTE. - -Papa et maman, voici le déjeuner. - -LA MÈRE. - -Place-le sur l’herbe, mon enfant. - -ANTOINETTE _arrange le déjeuner sur l’herbe_. - -Voilà un fromage à la crème tout frais, et des gâteaux sortant du four; -voilà du beurre nouveau, et de belles pommes de l’année passée; voici -des fraises précoces que j’ai trouvées mûres, le long de la maison, du -côté où le soleil donne à midi: les gâteaux sont un peu brûlés. Voici, -maman, pour votre dîner, un petit panier de champignons que j’ai -cueillis au pied d’un rocher, au milieu d’un lit de mousse: ils sont -bons à manger, car ils sont couleur de rose, et ils ont une fort bonne -odeur. Voici encore des écrevisses toutes vives, que j’ai pêchées sur le -bord du ruisseau: j’ai eu beaucoup de peine à les prendre; il m’a fallu -des pincettes; il y en a une qui m’a bien mordue: j’en ai encore le -doigt tout rouge. - -LE PÈRE. - -Elles sont bien grosses. On n’en sert pas de plus belles à la table des -princes. - -LA MÈRE, _à Antoinette_. - -Tu veux me faire faire bonne chère aujourd’hui, et je n’ai point -d’appétit. - -ANTOINETTE. - -Cela étant, maman, comme mon papa ne s’en soucie pas, je les remettrai -dans le ruisseau. - -LA MÈRE. - -Non, mon enfant, mets-les plutôt dans une petite corbeille avec du -cresson de fontaine: tu les donneras à cette pauvre femme malade, à qui -on a ordonné des bouillons pour purifier le sang. - -LE PÈRE, _à Antoinette_. - -Assieds-toi là, ma fille, et mangeons. - -LA MÈRE, _à Antoinette_. - -Ne m’ôte point la vue de la campagne. Tu es tout interdite aujourd’hui -de ne point voir ton frère. - -ANTOINETTE. - -Oh! maman, il ne lui arrivera pas de mal; notre chien est avec lui. - -LE PÈRE, _à sa femme et à sa fille_. - -Mangez donc. Ne savons-nous pas qu’une Providence gouverne toutes -choses? Ferons-nous comme ces vains savants qui ne parlent de la -Providence que pour en discourir? Chère épouse, je blâme mon fils de -s’éloigner d’ici sans votre consentement et le mien, mais j’aime qu’il -s’abandonne de bonne heure à cette puissance surnaturelle. C’est le -sentiment de sa protection qui est dans l’homme l’unique source du -courage et de la vertu. J’ai éprouvé dans ma vie des inquiétudes bien -cruelles et bien vaines pour n’avoir pas conservé cette confiance pure -et indépendante des hommes; car enfin, au milieu de mes malheurs -multipliés, j’ai toujours vécu libre, et jamais rien de ce qui m’était -nécessaire ne m’a manqué. J’ai vu mes services sans récompenses, et mes -actions les plus louables calomniées. Malheureux au-dehors et au-dedans -pour m’être fié aux hommes, je tombai malade de déplaisir: enfin, ne -comptant plus sur les autres ni sur moi-même, je m’abandonnai tout -entier à cette Providence qui m’avait sauvé d’une infinité de dangers. -Dès que j’eus tourné mon cœur vers elle, elle vint à mon aide. J’étais -sans fortune, et je ne connaissais plus de moyen honnête d’en acquérir, -lorsqu’une personne qui m’était inconnue m’obtint du prince des secours -dont j’ai subsisté longtemps dans la solitude. J’y jouissais avec -délices des contemplations de la nature, et je comptais passer ainsi -heureusement le reste de mes jours; mais la retraite de mon respectable -patron, ou peut-être des ennemis secrets, me firent perdre l’unique -moyen que j’eusse de vivre. Je n’avais plus rien à espérer dans le -monde, et je venais par surcroît d’éprouver les maux domestiques les -plus cruels, lorsque la Providence mit dans le cœur de notre jeune -monarque de faire lui-même des hommes heureux. Il vint à savoir, je ne -sais comment, que je l’avais servi en plusieurs occasions périlleuses, -sans que j’eusse recueilli d’autre fruit de mes services que des -persécutions. Il fit tomber sur moi un de ses bienfaits; il me donna ce -bouquet de bois que nous habitons; il combla mes vœux. Je n’avais -demandé toute ma vie d’autre bien à la fortune. - -LA MÈRE. - -Ah! que le prince est digne de notre reconnaissance! puisse-t-il trouver -la récompense de son bienfait dans l’amour de son épouse et de ses -enfants! - -ANTOINETTE. - -Et aussi dans l’amitié de ses frères! - -LE PÈRE. - -Un bonheur ne vient pas seul. Il me fallait dans cette solitude une -compagne douce, indulgente, sensible, pieuse, assez éclairée pour -connaître le monde, et assez sage pour le mépriser. Il fallait qu’elle -eût été bien malheureuse, et que son cœur brisé, cherchant un appui, se -joignît au mien, comme une main dans le malheur se joint à une autre -main. Je me rappelais souvent que lorsque je servais dans le Nord, la -Providence me l’avait offerte en vous; mais séduit alors par de vaines -idées de gloire, attiré vers ma patrie par les besoins de mon cœur, je -joignais aux autres regrets de ma vie celui d’avoir eu mon bonheur entre -les mains et de l’avoir laissé échapper. Vos propres revers vous -ramenèrent à moi, plus malheureuse et plus intéressante. J’ai trouvé en -vous toutes les convenances que je pouvais désirer; votre humeur douce -et aimante a calmé ma mélancolie; mes jours sont filés d’or et de soie -depuis qu’ils sont mêlés aux vôtres: ne les troublons point par de -vaines inquiétudes. Oui, j’aimerais mieux ne vivre qu’un jour dans la -pauvreté en me fiant entièrement à la Providence, que de vivre un siècle -dans l’opulence en me reposant sur mes propres lumières; je passerais au -moins dans la vie quelques instants purs et sans trouble. - -MONDOR, _toujours caché_. - -Le roi les a logés là. Le roi fait du bien sans qu’on le sache. Voyez à -quoi j’allais m’exposer! - -LA MÈRE. - -Oui, la Providence gouverne toutes choses. Souvent, par le malheur, elle -nous conduit au bonheur: cher époux, vous en êtes pour moi une preuve -toujours nouvelle. Mais excusez ma faiblesse: je suis femme, et je suis -mère. - -LE PÈRE. - -Votre fils ne doit-il pas mourir un jour? Que serait-ce donc si on vous -le rapportait aujourd’hui... - -LA MÈRE. - -O Dieu! éloignez de nous un pareil événement! mais j’aimerais encore -mieux que l’on me rapportât mon fils mort que de le savoir libertin. Ne -trouvez-vous pas étrange qu’il fasse la nuit de pareilles excursions, à -son âge? Que deviendront ses mœurs? Vous le savez, les familles forment -les hommes avec bien de la peine; et les sociétés les corrompent dans un -moment. - -LE PÈRE. - -Mais nous ne savons pas s’il est en mauvaise compagnie. - -LE PÈRE, _à Antoinette_. - -Ton frère n’a-t-il pas coutume de s’écarter quelquefois de la maison? -Dis-nous-le, si tu le sais; à moins que tu n’aies promis le secret à ton -frère. - -ANTOINETTE. - -O mon papa! mon frère n’a point de secrets pour moi, qu’il voulût cacher -à vous ou à maman. Je ne l’ai vu s’éloigner d’ici tout seul que deux -fois. La première, il me fit bien peur. Vous n’étiez pas à la maison. Il -crut voir passer un loup le long de la forêt; il courut prendre votre -fusil, et poursuivit cet animal, mais de bien près: par bonheur ce -n’était point un loup, c’était un grand chien de berger. - -Une autre fois, comme il déjeunait avec moi dans cet endroit même, il -s’écarta bien loin dans la plaine pour voir ce qu’y faisait une pauvre -femme qu’il avait vue passer devant nous, portant dans ses bras un -enfant à la mamelle. Elle paraissait occupée à fouiller la terre avec -ses mains; il la trouva cherchant pour vivre de petits navets sauvages, -qu’elle mangeait tout crus: il lui donna son déjeuner. - -LA MÈRE. - -Ah! la charmante action! Pourquoi ne nous amena-t-il pas cette pauvre -mère à la maison!... Mais... qui est-ce qui vient à nous? c’est une -demoiselle. Oh! mon Dieu! elle est à peine vêtue; elle paraît bien -fatiguée; elle semble hésiter si elle s’approchera de nous. Appelons-la, -mon ami; n’est-ce pas? (_Le père y consent d’un mouvement de la tête._) -Mademoiselle! Mademoiselle! - -(En ce moment, on voit paraître une pauvre demoiselle vêtue d’une -vieille robe de soie en lambeaux, et en mantelet noir tout déchiré. Elle -tient d’une main une petite canne, et de l’autre un chapelet. Elle -s’approche de la barrière en faisant beaucoup de révérences.) - -LA DEMOISELLE. - -Je vous salue, Monsieur et Madame, et vous aussi, ma noble demoiselle. -Dites-moi, je vous prie, s’il y a quelque auberge près d’ici; je me sens -le cœur faible; je voudrais trouver un peu de pain bis et de lait, pour -de l’argent. - -LA MÈRE. - -Mademoiselle, je ne sais point s’il y a des auberges aux environs. J’ai -ouï dire qu’il y en avait près de ce grand château que vous voyez -là-bas; mais faites-nous le plaisir de vous rafraîchir avec nous; -asseyez-vous là... là, s’il vous plaît, auprès de mon mari. - -LA DEMOISELLE _s’assied en faisant beaucoup de cérémonies_. - -Madame, vous êtes bien bonne; je me reposerai donc un petit moment ici, -avec votre permission; car je suis bien fatiguée. Je m’en vais en -pèlerinage à la bonne sainte Anne d’Auray, qui est bien renommée -partout. Je suis partie avant-hier au matin de Paris; j’ai toujours -marché depuis ce temps-là; je ne sais pas combien j’ai fait de lieues. - -LE PÈRE. - -Mademoiselle, vous avez fait cinq lieues. Et dans quelle province, s’il -vous plaît, est la bonne sainte Anne d’Auray? - -LA DEMOISELLE. - -Elle est, Monsieur, dans mon pays, en Bretagne. Oh! mon Dieu! je n’ai -fait que cinq lieues en deux jours, et je ne peux plus marcher. - -LE PÈRE, _à Antoinette_. - -Ma fille, apportez-nous une bouteille de vin vieux. - -LA MÈRE. - -Mangez, je vous prie, Mademoiselle; prenez des forces; quelques verres -de vin vous rétabliront. - -LE PÈRE. - -Le vin est le bâton du voyageur. - -LA DEMOISELLE. - -Ah! Monsieur, j’en ai été privée si longtemps, que ma tête ni mon -estomac ne peuvent plus le supporter. - -LE PÈRE. - -Pour que le vin fasse du bien, il ne faut pas en user tous les jours; il -faut le prendre non comme un aliment, mais comme un cordial. - -LA MÈRE, _à son mari, à part_. - -J’aurais bien le temps, d’ici à la Saint-Louis, de faire une autre pièce -d’étoffe: n’est-ce pas, mon ami? - -(Le père applaudit d’un mouvement de tête et d’un sourire. La mère parle -à l’oreille d’Antoinette, qui se lève avec empressement, et court à la -maison. Pendant l’absence d’Antoinette, le père et la mère servent à -manger à cette demoiselle étrangère, qui, à chaque politesse qu’elle -reçoit d’eux, fait beaucoup de remercîments muets de la tête et des -mains.) - -MONDOR, _toujours caché_. - -Quelle étrange créature est celle-là! elle porte sur elle tout -l’attirail de la misère: ces bonnes gens l’accueillent, sans la -connaître, avec toute sorte d’humanité. - -LE PÈRE, _à la demoiselle_. - -Mais pourquoi, Mademoiselle, vous exposez-vous, avec une santé si -faible, à aller si loin? - -LA DEMOISELLE. - -Ah! Monsieur, si vous saviez combien de gens ont été tirés de peine par -cette bonne patronne de mon pays, par la bonne sainte Anne d’Auray! - -LE PÈRE. - -A Dieu ne plaise que j’ébranle le roseau sur lequel le faible s’appuie! -Votre bonne patronne est sans doute toute-puissante; mais vous allez la -chercher bien loin, et la Providence est partout. - -(Antoinette apporte une corbeille, qu’elle met aux pieds de sa mère. -Celle-ci en tire une pièce d’étoffe de laine blanche, qu’elle présente à -l’étrangère, en lui disant:) - -LA MÈRE. - -Mademoiselle, les personnes délicates comme vous, qui n’ont pas coutume -de voyager à pied, oublient souvent des précautions nécessaires dans le -voyage. Les jours sont chauds, mais les matinées et les soirées sont -encore fraîches; voici une étoffe à la fois légère et chaude, qui pourra -vous être utile sous votre robe. Je vous prie de l’accepter; je l’ai -filée et tissée moi-même; c’est une bagatelle qui ne me coûte rien; -c’est mon ouvrage. - -ANTOINETTE, _à sa mère_. - -Maman, permettez que je présente aussi à Mademoiselle ce chapeau de -paille que j’ai fait en me jouant. - -(La mère ayant témoigné son consentement d’un signe de tête et en -souriant, Antoinette présente ce chapeau à l’étrangère, en lui disant:) - ---Mademoiselle, faites-moi, je vous prie, l’amitié d’accepter ce -chapeau; il vous mettra à l’abri du soleil et même de la pluie. - -LA DEMOISELLE, _pleurant_. - -Bonnes gens de Dieu!... Les étrangers me secourent, et mes parents -m’abandonnent! Monsieur et Madame... et vous, ma noble demoiselle... je -voudrais être assez forte pour vous servir comme servante, toute ma vie; -mais les maladies, les chagrins m’ont trop affaiblie. Telle que vous me -voyez, Madame, je suis une fille de condition d’une ancienne famille de -Bretagne; je suis... (_pleurant et sanglotant_) une pauvre créature bien -misérable! - -LA MÈRE, _à la demoiselle_. - -Calmez-vous, Mademoiselle, calmez-vous; nous ne faisons pour vous que ce -que vous feriez pour nous en pareil cas. Nous ne pouvons rien; mais si -vous vous étiez arrêtée à ce château là-bas, vous auriez été mieux -reçue: c’est la demeure d’un homme riche; c’est le château de M. Mondor. - -LA DEMOISELLE, _effrayée, veut se lever_. - -C’est le château de M. Mondor! oh! je m’en vais tout-à-l’heure, Madame, -je m’en vais. Si le seigneur de ce château savait que je suis ici, il me -ferait enfermer pour le reste de ma vie. - -LE PÈRE. - -Rassurez-vous, Mademoiselle, vous n’avez rien à craindre ici. - -MONDOR, _toujours caché_. - -Que veut dire cette créature-là? elle parle de moi, et je ne l’ai jamais -vue: elle a perdu l’esprit. - -LA MÈRE, _à la demoiselle qui pleure_. - -Apaisez-vous, ma chère demoiselle, la Providence vous tirera d’embarras. -Vous pouvez reposer ici en sûreté pendant plusieurs jours; personne ne -vous y inquiétera: vous êtes ici sur le terrain du roi. - -LA DEMOISELLE. - -Sur le terrain du roi? oh! je m’en irai tout-à-l’heure, ma respectable -dame, car on me ferait arrêter au nom du roi; vous en jugerez vous-même. -Quelque misérable que je paraisse, je suis la cousine du seigneur de ce -château, mais cousine germaine, fille du frère de son père: nous avons -été élevés ensemble. Lorsque mon cousin fut devenu un peu grand, on -trouva l’occasion de l’envoyer à Paris, où, je ne sais comment, il est -parvenu à faire une fortune immense. Mon père, qui était son oncle, en -conçut pour moi de grandes espérances, d’abord à cause de notre parenté, -et ensuite à cause de l’amitié qui nous avait unis dans le premier âge. -Il me mit donc au couvent à Rennes, et il m’y donna des maîtres de toute -espèce, dans la persuasion qu’il rejaillirait un jour sur moi quelque -chose de la fortune de mon cousin, et qu’il fallait m’en rendre digne -par mon éducation. Cette éducation consomma une grande partie de mon -petit patrimoine; et ce qu’il y a de plus fâcheux, c’est que quand je -sortis du couvent, ce qui n’arriva qu’à la mort de mon père, je savais -un peu de tout, et je n’étais propre à rien. Je n’étais pas jolie, comme -vous voyez; cependant il se présenta un gentilhomme qui s’offrit de -m’épouser pourvu que mon cousin de Paris voulût lui faire avoir un bon -emploi. J’écrivis plusieurs fois à ce sujet à mon cousin. Mais mon -parent, qui avait oublié depuis longtemps sa famille, refusa de -s’employer pour mon prétendu; et celui-ci, à son tour, m’abandonna -lorsqu’il me vit sans crédit et sans dot. - -Dans le chagrin de son cruel abandon, je perdis quelque temps la raison. -Je quittai mon pays; ensuite, après avoir erré longtemps de parents en -parents, repoussée par chacun d’eux tour à tour, je rassemblai les -petits débris de ma fortune pour venir solliciter à Paris la pitié de -mon cousin. - -La raison m’était tout-à-fait revenue; néanmoins, quand je me présentai -à son hôtel, il refusa de me voir; il me fit dire par son portier de n’y -jamais reparaître. Mes moyens furent bientôt épuisés. Ne sachant aucun -métier, je ne trouvai d’autre ressource, pour vivre, que de chercher à -être femme de chambre. Que de larmes je me serais épargnées, si j’avais -su faire seulement un chapeau de paille! mais j’étais encore loin de mon -compte. Il me fallait des recommandations pour être femme de chambre. Je -crus que le nom de mon cousin, auquel on avait sacrifié mon patrimoine, -pourrait au moins me donner du pain dans la servitude: je m’annonçai -donc auprès de plusieurs femmes de qualité comme la cousine germaine de -M. Mondor. Mais dès que sa femme, qui est très-fière, sut que je me -disais de ses parentes pour être femme de chambre, elle devint furieuse; -elle me fit dire que si je m’annonçais encore à ce titre, elle me ferait -enfermer comme fille. Je passais ma vie dans les larmes, dans un cabinet -obscur d’un hôtel garni où j’ai vécu trois hivers sans feu, vendant pour -subsister, pièce à pièce, mes robes et mon linge. Enfin, n’ayant plus -rien en ma disposition, sans aide, sans crédit, et ne sachant où donner -de la tête, avant de retourner dans mon pays, j’ai résolu de faire un -pèlerinage à la bonne sainte Anne d’Auray, si je ne meurs pas en chemin. - -LA MÈRE. - -Ayez bonne espérance, pauvre infortunée! essuyez vos larmes. La -Providence, à laquelle vous vous fiez, ne vous abandonnera pas. - -LA DEMOISELLE. - -Avant de quitter pour toujours ce pays, sachant que M. Mondor était à -son château, j’ai voulu faire une dernière tentative auprès de lui; -d’ailleurs son château était presque sur ma route. J’y suis donc arrivée -hier au soir. J’ai vu un grand nombre d’équipages et beaucoup de -mouvement dans les cours, comme en un jour de fête, ou, pour mieux dire, -comme tous les jours; car mon cousin est fort riche et fort honorable. -Je me suis présentée toute tremblante à la grille; je craignais encore -que les chiens de la basse-cour ne me déchirassent, car ils aboyaient -beaucoup après moi. Enfin, un laquais est venu et m’a empêchée d’aller -plus loin, en me demandant rudement ce que je voulais. Je lui ai répondu -avec beaucoup de douceur que je voulais parler à monsieur Mondor, et je -lui ai dit que j’étais sa cousine. Il est allé avertir Madame, et -bientôt après il est venu me dire de sa part: - -«Retirez-vous, aventurière qui prenez un nom qui ne vous appartient pas! -Sortez avant la nuit de dessus les terres de Monseigneur, sous peine -d’être enfermée.» - -Je me suis retirée, saisie d’effroi, à l’extrémité du village, chez un -pauvre paysan où j’ai passé la nuit à pleurer, couchée sur la paille; et -dès la petite pointe du jour, je me suis mise en route pour perdre de -vue ce terrible château. Comment! j’ai marché si longtemps, et c’est -encore là lui! je m’en croyais bien loin. Oh! je m’en vais, Madame, ils -me feraient enfermer. - -LA MÈRE. - -Reposez-vous et mangez tranquillement. Prenez ce panier de gâteaux et de -fruits; ils vous feront plaisir sur la route. Je suis fâchée que vous ne -buviez pas de vin. Pauvre demoiselle! fiez-vous à Dieu de tout votre -cœur. - -LE PÈRE. - -Quand les maux sont à leur comble, ils touchent à leur fin. Les Persans -disent en proverbe que le plus étroit défilé est à l’entrée de la -plaine. - -ANTOINETTE, _attendrie_. - -Maman, j’ai un grand mouchoir de cou qui ne m’est pas utile: si j’osais, -je prendrais la liberté de l’offrir à Mademoiselle. - -LA DEMOISELLE, _en soupirant_. - -Oh! non, Mademoiselle, je ne souffrirai pas que vous vous dépouilliez de -vos hardes pour m’en revêtir. Ah! puisque des gens de bien entrent avec -tant de bonté dans mes peines, il faut que Dieu m’ait prise en pitié. -Oui, anges du ciel, vous me donnez plus de consolation aujourd’hui que -je n’en ai éprouvé depuis dix ans. - -ANTOINETTE _se lève en sursaut_. - -Ah! maman, voilà Favori, et voilà mon frère qui le suit. - -(Elle veut sortir pour aller au-devant de son frère, puis elle revient -sur ses pas et se rassied auprès de sa mère.) - -LA MÈRE, _d’un air joyeux_. - -Ah! Dieu soit loué!... Allons, allons, chère demoiselle, tout ira bien. - -(Une émotion douce s’empare du père, de la mère et de la sœur, et leur -fait garder le silence.) - -MONDOR, _toujours caché_. - -Elle a raison; c’est ma misérable cousine. Elle m’a écrit lettres sur -lettres; ma femme m’a toujours empêché de lui faire du bien. Voilà -cependant une chose bien étrange! ces bonnes gens que je voulais -dépouiller font l’aumône à ma parente; mais ce n’est pas une aumône, ils -y mettent plus de délicatesse et de bienséance que je n’en ai mis -souvent à faire des cadeaux. Pauvre créature! ah! je vais lui faire -tenir des secours en secret; je la tirerai de sa situation sans que ma -femme en sache rien... Mais l’enfant de la maison approche, il vient de -mon côté; s’il m’apercevait ici, il me prendrait pour un homme qui -écoute aux portes; je suis bien embarrassé... J’avais envie de faire -connaissance avec ces honnêtes gens-là, mais ils auront maintenant -mauvaise opinion de moi, depuis que ma cousine s’est plainte de ma -dureté... Après tout, je peux garder l’incognito avec eux: ils ne m’ont -jamais vu; et ma cousine, depuis l’enfance, aura sûrement oublié mes -traits, comme j’ai oublié les siens. Allons, allons, du courage: allons. -(_Il s’avance vers le père de famille._) - -Je vous salue, heureux voisins: je demeure ici aux environs. En faisant -ce matin une promenade sur mes terres, la beauté de votre situation m’a -attiré de votre côté. Ce château là-bas semble bâti exprès pour vous -donner de la vue. - -LE PÈRE. - -Asseyez-vous, je vous prie, respectable étranger, et prenez part avec -nous à ce repas frugal. (_Mondor s’assied sur l’herbe auprès de sa -cousine._) Ce château s’aperçoit en effet de fort loin. Il s’annonce -avec beaucoup de majesté. Si celui qui en est le maître fait du bien, -les malheureux doivent en bénir les combles, de tous les villages de -l’horizon; mais ce n’est pas sa vue qui nous attire ici. Nous avons, je -vous assure, de plus douces perspectives, sans sortir de cette petite -habitation. (_Il regarde son épouse et sa fille._) - -MONDOR. - -Oh! je vous crois. La fortune ne donne pas toujours ce qu’elle semble -promettre, même aux yeux; et je ne sais qui est le mieux partagé de ce -côté-là, du seigneur d’un château qui a une cabane pour point de vue, ou -de l’habitant d’une cabane qui a un château en perspective. La -différence qui est dans leur paysage pourrait bien être encore dans leur -condition. - -(Henri arrive tout essoufflé. Il porte sur sa tête une grosse pierre -couverte de mousse; il la pose à terre aux pieds de sa mère, et se -mettant à genoux aux pieds de son père, il lui dit:) - -Mon père, donnez-moi aujourd’hui votre bénédiction. - -LE PÈRE, _d’un ton sérieux_. - -Monsieur, je l’ai donnée ce matin. - -(Henri veut prendre la main de son père pour la baiser, celui-ci la -retire; Henri s’écrie en pleurant:) - -Mon père, vous me retirez votre main! vous ne me l’avez jamais refusée. - -ANTOINETTE, _les larmes aux yeux et d’un ton suppliant_: - -Mon père! mon père! ah! mon papa! - -LA MÈRE, _à Antoinette_. - -Tu te trouves mal!... - -ANTOINETTE, _d’une voix oppressée_. - -Ah! mon papa! - -LE PÈRE, _à Henri_. - -Je ne vous pardonne pas l’inquiétude que vous avez donnée ce matin à -votre mère. Vous voyez l’état où vous mettez votre sœur. - -HENRI, _fondant en larmes_. - -Que je suis malheureux! Mon père, écoutez-moi, je vous prie. Maman se -plaignait, il y a quelques jours, qu’étant assise à l’ombre de ce saule, -ses pieds reposaient dans l’herbe tout humide de rosée. Je me rappelai -qu’en me promenant avec vous à la carrière de pierres meulières qui est -à une lieue d’ici, j’avais vu des pierres couvertes de mousse. J’ai -pensé que j’en pouvais trouver, dans le nombre, une qui serait propre à -faire un marchepied pour reposer les pieds de maman; j’ai rêvé pendant -plusieurs nuits au moyen de l’aller chercher sans qu’on s’aperçût de mon -absence, car je craignais que vous ne vous opposassiez à mon dessein. -Cette nuit, je me suis réveillé au chant du coq, et j’ai trouvé la -clarté de la lune si grande, que j’ai cru le moment favorable pour aller -chercher ma pierre. Je comptais être de retour ici assez tôt pour que -personne ne s’aperçût de mon départ. - -LE PÈRE. - -Mon fils, il faut se méfier de soi-même à tout âge; mais au vôtre, vous -ne devez pas faire un pas sans consulter vos parents. Si vous les aimez, -votre bonheur doit être de faire leur volonté: on pèche également en -restant en-deçà, ou en allant au-delà. Mais vous n’avez manqué à la -prudence que par un excès de l’amour filial. Embrassez-moi, mon fils; -que le ciel vous éclaire, et qu’il vous conduise dans tout ce que vous -entreprendrez! Sans ses lumières un bon cœur est aveugle. Viens -m’embrasser, et va t’asseoir auprès de ta mère. - -LA MÈRE, _avec émotion_. - -Essuie tes larmes, que je t’embrasse, mon cher fils! que Dieu te -bénisse, et ne te fasse jamais rencontrer l’imprudence et le repentir -dans le chemin de la vertu! Comment as-tu osé t’exposer pendant la nuit, -tout seul, près d’une carrière, pour m’apporter une grosse pierre, -généreux et imprudent enfant!... - -ANTOINETTE, _à Henri, en l’embrassant et en pleurant_. - -Que je t’embrasse donc aussi, dis, méchant! - -HENRI, _assis auprès de sa mère_. - -Chers parents, je ne vous donnerai plus d’inquiétude à l’avenir. Ah! si -vous saviez ce qui m’est arrivé, vous me gronderiez bien davantage! - -LA MÈRE. - -Oh! non, non, tu ne seras plus grondé. Te voilà revenu, tu es justifié. -Raconte-nous ce qui t’est arrivé. - -HENRI. - -Je suis descendu d’abord par la fenêtre de ma chambre, de peur de -laisser en sortant la porte de la maison ouverte, et pour ne pas faire -de bruit. Le chien, qui faisait sa ronde dans le verger, m’ayant aperçu, -est venu me reconnaître, puis il a remué sa queue, et il m’a suivi; j’ai -passé par-dessus la barrière, il en a fait autant; j’ai voulu le -chasser, il s’est obstiné à me suivre. Quand nous avons été dans la -plaine, j’ai fort bien reconnu le chemin qui mène à la carrière à -travers les terres; j’en ai suivi les ornières jusqu’à ce que j’y fusse -arrivé: alors j’ai distingué à merveille les pierres qui avaient de la -mousse d’avec celles qui n’en avaient pas. Je voyais même les chardons -qui croissaient sur le bord tout autour, et qui, en me piquant, -m’avertissaient de ne pas tant m’approcher; je voyais aussi les grandes -ombres que la clarté de la lune faisait paraître au fond du précipice. -Cependant je n’apercevais rien aux environs, qu’un petit clocher dont -l’ardoise luisait à travers le brouillard. Tout était fort tranquille, -si ce n’est qu’on entendait les bruits des criquets, et de temps en -temps les cris des hiboux qui volaient au-dessus de la carrière, au haut -de laquelle ils font leurs nids. Je me suis donc mis à déterrer une -grosse pierre avec mes mains et mon couteau, et pendant que je -m’efforçais d’en venir à bout, Favori flairait la terre et tournait tout -autour de moi, comme s’il eût voulu faire la garde. - -LA MÈRE. - -Dépêche-toi donc, tu m’effrayes. - -HENRI. - -Cette pierre était si grosse, que je n’ai jamais pu la soulever de -terre. Pendant que j’en cherchais une plus petite, Favori a aboyé; je -lui ai fait signe avec la main de se taire, et il s’est tu. J’ai prêté -l’oreille bien attentivement, et voilà que j’entends au loin un bruit -comme celui d’un carrosse qui roule, et de plusieurs chevaux qui -galopent. J’ai bientôt aperçu un équipage à six chevaux, précédé de -quatre cavaliers qui allaient à toute bride à travers les champs; ils -venaient tout droit de mon côté. Quand ils ont été à la portée de ma -voix, je me suis écrié de toutes mes forces: «Arrêtez! arrêtez!... -prenez garde à vous... vous allez vous précipiter dans la carrière.» A -mes cris, les cavaliers et le cocher ont retenu leurs chevaux; alors je -me suis approché d’eux pour leur montrer le chemin; mais, croirez-vous -ce que je vais vous dire? Ces cavaliers, que je distinguais fort bien à -la clarté de la lune, avaient des visages comme les faces de ces démons -qui portent les gouttières de notre église. Favori s’est mis à aboyer -après eux, et s’est caché de peur derrière moi. - -LA MÈRE. - -Achève donc; tu me transis de frayeur. - -ANTOINETTE. - -Ah! mon pauvre frère! - -HENRI. - -O mon papa! ô maman! j’ai eu grand’peur. Je me suis dit: Dieu vent me -punir d’être sorti de la maison aujourd’hui, sans avoir reçu votre -bénédiction; je lui en ai demandé pardon de tout mon cœur; je me suis -recommandé à lui; j’ai fait le signe de la croix, et je me suis avancé -vers ces cavaliers hardiment, quoique je tremblasse bien fort. - -Ils étaient armés de pistolets: un d’eux m’a dit d’une voix rude: - -«Montre-nous le chemin.» - -Je leur ai fait signe de me suivre; je les ai conduits par un long -détour au-delà de la carrière, et je les ai remis sur la grande route. -Le carrosse a eu beaucoup de peine à en traverser le fossé, car il était -bien lourd. Quand il a été sur le grand chemin, une des personnes qui -étaient dedans, laquelle avait le visage noir comme du charbon, m’a dit -par la portière: - -«Mon petit ami, je vous prie de porter cette lettre au château de -Mondor, et de ne l’y remettre que ce soir.» - -Sa voix était douce comme la voix d’une femme. J’ai pris sa lettre, et -je lui ai promis de la remettre ce soir. - -LE PÈRE. - -Mon fils, vous avez rencontré des gens masqués: cette aventure cache -quelque intrigue. Il ne faudra pas manquer de porter vous-même, ce soir, -cette lettre au château de Mondor. Quand on se charge d’une commission, -il faut la remplir dans toutes ses circonstances. - -MONDOR, _agité de différents mouvements, se lève de sa place et se -rassied_. - -Mon hôte, je vais me promener pendant quelques moments; je ne peux -rester longtemps assis, je suis sujet à des maux de nerfs. - -LE PÈRE. - -Rien n’est meilleur en effet que l’exercice pour les maux de nerfs; la -solitude y est bonne aussi. Si vous voulez vous reposer un instant dans -la maison, seul auprès du feu, vos vapeurs se calmeront. - -MONDOR. - -Non, non, bien obligé; ne faites pas attention à moi; l’attention -d’autrui redouble mon mal. - -(Il va et vient en se promenant hors la barrière, la main appuyée sur le -front, et prêtant l’oreille à la conversation.) - -LE PÈRE. - -Continuez, mon fils. - -HENRI. - -Je suis revenu à la carrière chercher une autre pierre: il était déjà -grand jour. J’y ai trouvé des paysans rassemblés qui y jouaient à un -vilain jeu. Ils avaient suspendu par le cou une oie en vie, et pendant -que cette pauvre bête se débattait en allongeant les pattes et en -agitant les ailes, ils tâchaient de loin de lui rompre le cou à coups de -bâton. Un petit Savoyard qui allait à Paris s’est approché d’eux pour -les regarder; un moment après, les écoliers qui allaient à l’école sont -venus aussi les considérer. Un d’eux, ayant aperçu ce petit Savoyard, -s’est mis à dire en le montrant du doigt: - -«Voilà notre oie!» - -Aussitôt tous se sont écriés: - -«Voilà notre oie! voilà notre oie!» - -Ils l’ont entouré, et se sont mis à lui jeter des pierres. Les paysans -les regardaient faire, et se mettaient à rire; je suis accouru au -secours de ce pauvre malheureux; mais ces écoliers étaient en si grand -nombre, et leurs pierres me sifflaient d’une telle roideur aux oreilles, -que j’aurais sans doute été bien blessé si le maître d’école ne fût venu -à passer. Dès qu’ils l’ont aperçu, ils sont restés bien tranquilles; -mais il les avait vus de son côté, et il a dit qu’il les fouetterait -pour ça. En vérité, mon papa, ils sont bien méchants; pendant que je -demandais grâce pour eux au maître d’école, il y en avait derrière lui -qui me tiraient la langue et qui me montraient le poing. - -LE PÈRE. - -Mon fils, vous vous êtes très-bien conduit; c’est une action divine -d’aller au secours des misérables et de pardonner à ses ennemis. - -HENRI. - -Le maître m’a fait bien des compliments; il m’appelait son petit ange... -Mais, mon père, une chose m’a fait bien de la peine; c’est que quand ce -petit Savoyard m’a vu dans le danger où je m’étais mis pour l’en tirer, -il m’a laissé et s’est enfui. - -LE PÈRE. - -Mon fils, voilà à quoi vous devez vous attendre quand vous ferez du bien -aux hommes; mais loin de vous en affliger, vous devez vous en réjouir. -Si les hommes l’oublient, Dieu s’en souviendra; il n’y a pas un seul -acte de vertu de perdu pour lui, sur une terre où il n’a pas laissé -perdre une seule goutte d’eau. - -MONDOR, _fort agité, va et vient pendant cette conversation; il dit à -part_: - -Un carrosse, des masques, des cavaliers armés au milieu de la nuit! une -femme déguisée, et une lettre à mon adresse! Quelle catastrophe est -arrivée chez moi? Il faut que je m’en retourne tout-à-l’heure... Mais si -j’attends à ce soir à recevoir cette lettre, je redoublerai mon -inquiétude... Dès que mes gens me verront arriver au château, -n’accourront-ils pas tous pour me raconter ce qui s’est passé dans mon -absence? Oui, mais les raisons secrètes, les motifs, les principaux -points de cette manœuvre-là, il ne faut pas les demander à des laquais, -surtout à des laquais aussi indifférents sur mes intérêts que les miens. -Je ne le saurai que ce soir par cette lettre qui m’est adressée: je -mourrai mille fois d’impatience d’ici à ce temps-là... D’un autre côté, -si je me fais connaître à ces honnêtes gens, que vont-ils penser de moi? -Ferai-je l’aveu de mes duretés devant des étrangers, en présence même de -ma pauvre cousine qui en a été la victime? Allons, retournons au -château... Mais attendre jusqu’à ce soir! je vivrai jusqu’à ce soir dans -les tourments; chaque instant me paraîtra un siècle: l’appréhension du -mal est plus redoutable que le mal même. Allons, on ne cesse de tomber -que quand on est dans le fond de l’abîme: achetons la certitude de notre -malheur par un peu de confusion. (_Il se rapproche de la barrière et dit -tout haut_:) Mon respectable voisin, je suis le seigneur du château que -vous voyez là-bas: c’est à moi qu’est adressée la lettre que votre fils -a reçue cette nuit: je m’appelle Mondor. - -Toute la compagnie est saisie d’étonnement. Henri le regarde fixement; -la mère rougit et baisse les yeux; Antoinette effrayée joint ses deux -mains, et se presse contre sa mère; la demoiselle étrangère laisse -tomber ses deux bras, et considère Mondor les yeux et la bouche -ouverts.) - -LE PÈRE. - -Vous paraissez, Monsieur, un homme digne de foi; mais mettez-vous à ma -place. L’envoi de cette lettre, comme vous l’avez entendu vous-même, a -été accompagné de circonstances extraordinaires; elle paraît -très-importante: puis-je la remettre entre vos mains sans vous -connaître? (_A l’étrangère_:) Mademoiselle, reconnaissez-vous Monsieur -pour votre cousin? - -LA DEMOISELLE. - -Oh! mon cousin ne va point seul à pied; il ne sort jamais qu’en -carrosse. Oh! sûrement, Monsieur, vous n’êtes pas mon cousin. - -LE PÈRE, _à Mondor_. - -Cela étant, Monsieur, trouvez bon que je vous refuse cette lettre pour -la conserver à monsieur Mondor. - -MONDOR, _au père_. - -J’approuve, Monsieur, vos précautions: cette lettre, en effet, est -importante, et je vous suis inconnu. Quel coup de la Providence! il faut -que j’emploie, pour me faire reconnaître par des étrangers, le -témoignage de la même personne que j’ai si longtemps méconnue dans ma -famille. (_A l’étrangère_:) Mademoiselle, vous vous appelez Anne Mondor; -vous demeurez à Paris depuis trois ans, à l’hôtel de Bourbon, rue de la -Madeleine, où vous avez vécu bien malheureuse par ma dureté: vous en -êtes partie depuis trois jours, à pied et sans argent. - -LA DEMOISELLE, _en soupirant_. - -Oh! mes malheurs ont été si longs et si multipliés, qu’ils peuvent bien -être connus par d’autres que par mes parents. Non, Monsieur, vous n’êtes -pas de ma famille; vous devenez tout d’un coup trop compatissant. - -MONDOR. - -Ma pauvre cousine, tu es la fille de Christophe Mondor, de Quimperlé, le -septième frère de mon père, Antoine Mondor; nous descendons d’un Mondor, -sénéchal de Vitré sous Charles IX; je m’appelle Pierre Mondor, le temps -et les affaires m’ont vieilli: me connais-tu, à présent? - -LA DEMOISELLE. - -Hélas! oui, Monseigneur, vous êtes mon cousin. (_Elle se trouve mal._) - -ANTOINETTE, _effrayée, pleure et s’écrie_: - -Ah! mon Dieu, elle est morte! - -LA MÈRE, _à sa fille_. - -Prenez de l’eau, jetez-lui-en sur le visage; frappez-lui dans les -mains;... allons, elle revient à elle; ce n’est rien... ce n’est rien. -Mademoiselle, appuyez-vous la tête contre moi. - -ANTOINETTE. - -Je vais vous donner un peu d’air frais avec le mouvement de mon chapeau. -Respirez ces fleurs de lavande. Pauvre demoiselle! - -LE PÈRE. - -Prenez ce verre de vin. - -LA DEMOISELLE. - -Monsieur, pour vous obéir. (_Elle le prend d’une main tremblante, et -après y avoir trempé les lèvres, elle le remet sur le gazon._) Je ne -saurais le boire en entier; mais je me sens mieux. (_A son cousin_:) -Monseigneur, je vais me retirer de dessus vos terres; je m’en vais -tout-à-l’heure; prenez patience. - -MONDOR. - -N’aie point peur, chère et malheureuse cousine! attends un moment que -j’aie lu ma lettre; tu seras contente de moi: tu verras ce que je veux -faire pour toi. - -LA DEMOISELLE. - -Monseigneur! vous me rendez la vie. O bienheureuse sainte Anne! - -LE PÈRE _prend la lettre des mains de son fils, et la présentant à -Mondor, il lui dit_: - -Monsieur, à la frayeur de votre cousine, je ne doute pas que vous ne -soyez le seigneur de ce château; et à la pitié que vous lui témoignez, -que vous ne soyez son cousin. Cette lettre est à vous. (_Mondor la -prend, et se retire à l’écart pour la lire._) - -ANNE MONDOR. - -Ah! mon Dieu! je ne sais si je rêve ou si je veille... je me sens -beaucoup mieux. Madame, comment! vous aviez tant d’inquiétude pour votre -enfant, et vous vous occupiez de mes malheurs! C’est un beau garçon, il -ressemble à sa sœur et à vous, Madame, comme deux gouttes d’eau... Mais, -Madame, nous sommes ici sur le terrain du roi, n’est-ce pas? - -LA MÈRE. - -Oui, oui, vous y êtes en sûreté; soyez tranquille. (_A sa fille_:) -Antoinette, fais donc déjeuner ton frère. - -ANTOINETTE, _à son frère_. - -Voilà un mouchoir blanc; viens que je t’essuie le front; tu es tout en -nage. Tiens, voilà ton déjeuner, mon pauvre Henri; tu es cause que j’ai -laissé brûler les gâteaux. - -HENRI. - -Tu n’as pas touché au tien. - -ANTOINETTE. - -J’avais perdu l’appétit, ainsi que maman. - -HENRI. - -Je ne donnerai plus d’inquiétude; je ne m’écarterai plus jamais. - -ANTOINETTE. - -Si je t’avais vu avec ces gens masqués, sur le bord d’une carrière, au -clair de la lune, je serais morte de peur. Tu as un bon ange qui te -garde, comme Tobie. - -HENRI. - -Je suis plus heureux que Tobie; il n’avait qu’un bon père et une bonne -mère, et moi j’ai encore une bonne sœur. J’ai pensé t’apporter un -roitelet. - -ANTOINETTE. - -Ah! que tu m’aurais fait de plaisir! - -HENRI. - -Où l’aurais-tu mis? - -ANTOINETTE. - -Je l’aurais mis dans la cage où j’avais un linot. - -HENRI. - -Il aurait passé à travers les barreaux. - -ANTOINETTE. - -Je les aurais garnis avec des brins de jonc. - -HENRI. - -Eh bien! je n’ai jamais pu le prendre. J’ai eu vingt fois la main -dessus; il semblait se moquer de moi. Je l’ai trouvé sur les pierres de -la carrière. Tantôt il sautait de l’une à l’autre, tantôt il passait -dessous par des fentes où je n’aurais pas glissé mon doigt. - -ANTOINETTE. - -Oh! il en vient souvent ici; ils aiment notre maison, ils lui portent -bonheur. - -MONDOR _se rapproche avec toutes les marques de l’indignation et de la -surprise_. - -Soyez touchés de mes malheurs, sensibles et compatissants voisins. -J’avais une femme et une fille, et je n’en ai plus; elles sont parties -cette nuit, après m’avoir volé. Oh! je suis bien puni par où j’ai péché. -Écoutez, je vous prie, ce que m’écrit ma digne épouse: - -«Monsieur, - -»J’ai été fidèle aux lois de l’hymen tant que nous avons été liés par -des intérêts communs. Aujourd’hui vous êtes vieux, et je suis encore -jeune; vous devenez dur, et je suis sensible: nous ne nous convenons -plus. Rompons des nœuds que désavoue la nature; j’agis conséquemment à -ses principes, et aux vôtres. Il n’y a d’autre Dieu dans l’univers que -le plaisir. Le plaisir est la souveraine loi de tous les êtres -sensibles. Comme il ne peut plus désormais se rencontrer dans notre -union, je vais le chercher dans d’autres climats. Je me paye de ma dot -par mes diamants et par les vôtres, et de celle de ma fille, qui -m’accompagne, par les cent mille écus en or que vous réserviez à de -nouvelles acquisitions. Quant à l’opinion publique, si elle me blâme, je -ne m’en soucie guère. Je ne manquerai pas de prôneurs, tant que je ne -manquerai pas d’argent. Ne soyez pas inquiet de notre sort ni du lieu où -nous allons vivre: deux de vos meilleurs amis, le comte d’Olban et le -chevalier d’Autières, nous accompagnent avec quatre de vos gens les plus -affidés. La patrie est bien là où l’on est bien.» (_Mondor déchire la -lettre._) Maximes d’enfer! malédiction sur les infâmes et les perfides! - -Mes chers voisins, je ne vous le cèle pas, j’étais venu ici dans -l’intention d’accroître mon domaine aux dépens du vôtre. J’étais assis, -un livre à la main, au bord de cette haie, d’où j’ai entendu vos -touchants entretiens. Vous avez rallumé dans mon esprit un rayon de -cette raison universelle qui gouverne toutes choses; vous m’avez rappelé -à la vertu par la sainteté de vos mœurs, et par le calme de vos jours; -j’ai vu dans une heure plus de félicité chez vous, que je n’en ai goûté -dans mon château pendant toute ma vie. J’ai entendu vos projets, femme -respectable, ainsi que les vôtres, digne père de famille. Je vous fais -présent de cette portion de terre qui est devant vous. Satisfaites vos -âmes bienfaisantes; faites-y élever un temple qui serve d’asile aux -infortunés: j’en ferai les frais. Apprenez-moi à bien user de la fortune -et à mettre à profit ce temps rapide qui s’écoule sans retour et si -inutilement dans le monde, au milieu des frivolités, des soucis et des -amertumes. Je ne vous demande en récompense que la permission de venir -quelquefois soulager mes ennuis par le spectacle de votre bonheur. - -LE PÈRE. - -Mon voisin, je ne saurais accepter votre offre généreuse: un bienfait de -cette nature est une chaîne trop pesante; la reconnaissance l’attache au -cœur de l’obligé, tandis qu’elle ne tient qu’à la main du bienfaiteur. - -MONDOR. - -Vous avez raison. Eh bien! trouvez bon que je fasse les frais de la fête -du roi, dont je vous ai entendu former le plan. Madame veut y joindre -une loterie pour de pauvres enfants; j’en fournirai les lots, de la même -nature que son lot principal. Je ferai faire des habits convenables à -leur âge, et ils danseront, vêtus de neuf, autour des bustes du roi et -de la reine; je traiterai de la même manière leurs pères et leurs mères -dans la cour de mon château. Vous ordonnerez votre fête comme vous -l’entendrez, et, si vous me le permettez, je m’y présenterai sans la -moindre prétention. - -LE PÈRE. - -Chère épouse, cet arrangement vous plaît-il? - -LA MÈRE. - -Il me plaira, s’il vous agrée. - -MONDOR. - -Oh! je veux employer le reste de ma vie à faire du bien. J’interdirai -d’abord dans mes terres les jeux féroces de nos paysans: ils -s’accoutument à être cruels envers les hommes par leurs cruautés envers -les animaux. Je placerai un autre maître d’école dans le village: je -veux y changer entièrement l’éducation des enfants. En vérité, on ne -rend les hommes bons qu’en rendant les enfants heureux. Je placerai à la -tête de cette école monsieur Gauthier, vicaire du village voisin. C’est -un homme simple, plein de religion, et doux envers les enfants comme -Jésus-Christ. - -LA MÈRE, _à son mari_. - -Qu’est-ce que c’est que ce monsieur Gauthier, mon ami! - -LE PÈRE. - -C’est un abbé qui ressemble, au premier coup d’œil, à un prêtre italien; -il est de petite taille et assez replet; il porte des cheveux noirs fort -courts et sans poudre; sa soutane est rapetassée en plus d’un endroit. -Il lui est souvent arrivé de retourner chez lui, le soir, sans le linge -dont il s’était vêtu le matin. Il est toujours courant à pied de hameaux -en hameaux; il cache sous un extérieur fort simple beaucoup de -connaissance des hommes. Sa charité inquiète le promène dans les lieux -les plus écartés. Quand je m’établis ici, il y vint d’abord: il -m’offrit, sans me connaître, tous les services qui dépendaient de lui. -Je lui fis part de mes plans et de mes moyens; il m’écouta avec beaucoup -d’attention, ensuite il prit congé de moi et me dit en me serrant la -main: «Si je n’étais pas prêtre, je voudrais vivre comme vous; mais je -me dois aux autres.» - -LA MÈRE. - -Je voudrais bien le connaître. - -LE PÈRE. - -On ne le voit jamais que chez les malheureux. Si le feu prenait à notre -maison, vous le verriez bientôt accourir pour aider à l’éteindre. - -MONDOR. - -Oui, je mettrai monsieur Gauthier en état de faire du bien à plus d’un -infortuné. Après cela, je diviserai une partie de cette plaine en un -grand nombre de petites propriétés que je distribuerai, moyennant une -médiocre redevance, à beaucoup de journaliers qui n’ont aucune -possession; et tous les ans, je leur donnerai une fête où vous -présiderez l’un et l’autre. - -LE PÈRE. - -Ah! je la verrai avec bien de la joie. - -MONDOR. - -Oh! oui, je ne veux plus vivre que pour faire du bien! Allons, ma pauvre -cousine, viens demeurer avec moi! sèche tes larmes! viens, tu prendras -soin de ma maison; tu n’y manqueras désormais de rien; tu me consoleras. - -HENRI. - -Mon papa, voilà un livre que j’ai trouvé en arrivant tout près d’ici. Il -a pour titre: _Système de la Nature_: il doit être bien curieux. - -LE PÈRE. - -Mon fils, méfiez-vous encore plus des livres inconnus que des hommes que -vous ne connaissez pas. - -MONDOR. - -Oh! celui-ci est une production d’une cruelle et absurde philosophie; -c’est une vaine déclamation qui détruit à la fois dans l’homme -l’intelligence et le sentiment. Rendez-le-moi, mon fils: il ne sera -jamais capable de vous donner des lumières; il n’est propre qu’à -corrompre votre innocence. (_A sa cousine_:) Allons; viens, ma cousine; -prenons congé de cette heureuse famille. - -ANNE MONDOR. - -Et mon pèlerinage à la bonne sainte Anne? - -MONDOR. - -Tu mourrais en chemin: nous reviendrons le faire ici à la Saint-Louis. -L’acte le plus agréable aux saints, c’est le bien qu’on fait aux -malheureux. - -LE PÈRE. - -Nous vous recevrons de bon cœur, mais il faut venir nous voir -auparavant. - -MONDOR. - -Vous ne sauriez me proposer rien qui me fasse plus de plaisir; mais je -jugerai par celui que vous prendrez à venir chez moi, de celui que vous -aurez à me recevoir chez vous. Adieu, couple fortuné! adieu, beaux et -heureux enfants, douce retraite, asile de l’innocence et de la foi -conjugale! adieu! - -ANNE MONDOR. - -Que la bénédiction de Dieu se répande sur vous! vous avez mis fin à mes -peines. Ah! puisque vous le permettez, Madame, je viendrai vous revoir -bientôt. Que le bon Dieu, que la bonne sainte Anne... (_Elle pleure._) - -LA MÈRE, _émue_. - -Venez bientôt nous revoir, n’y manquez pas, au moins. Adieu, ma bonne -demoiselle. - -ANTOINETTE, _pleurant_. - -Adieu, ma chère demoiselle, adieu; soyez maintenant bien heureuse! - -LE PÈRE. - -Rentrons, mes enfants; le soleil fatigue les yeux de votre mère, et la -chaleur augmente; allons travailler à l’ombre des arbres fruitiers dans -le verger, sur le bord du ruisseau. Antoinette, remporte tes présents et -ceux de ta mère; ils serviront dans une autre occasion. Allons remercier -Dieu de l’heureux commencement de cette journée. Dieu, mes enfants, veut -beaucoup de bien aux hommes quand il leur donne l’occasion d’en faire. - -LA MÈRE. - -Voilà mon songe accompli, et voilà la pierre dont mon fils a tué le -hibou niché dans la haie. - -Ce pauvre seigneur! son sort me touche. Le fond de son cœur était bon. -Dieu l’a rappelé à lui par le malheur. Quelles grâces n’avons-nous pas à -rendre à la Providence! voyez comme elle nous a ménagé le bonheur d’être -utile à sa pauvre cousine, et à lui-même! Il n’y a que la religion de -solide, mes enfants; tout le reste n’est rien. - -LE PÈRE. - -Mon fils, dépêche-toi de déjeuner; tu viendras ensuite essarter avec moi -la portion de la forêt où nous devons célébrer, cet été, la fête du roi. -Fais-toi, par le travail, un corps robuste, afin de servir un jour ta -patrie; et, à la vue de ces coups de la Providence, fortifie ton âme -dans la vertu, afin de la rapporter dans cette retraite paisible, -toujours pure et exempte des vaines opinions du monde. Tu nous liras ce -soir, à la lampe, la vie d’Épaminondas. - -HENRI. - -Mon père, qu’est-ce que c’était qu’Épaminondas? - -LE PÈRE. - -C’était un homme qui disait que la plus grande joie qu’il eût eue dans -sa vie était d’avoir servi sa patrie du vivant de son père et de sa -mère. - -HENRI. - -Ah! mon papa, je voudrais bien vous donner cette joie, quand je devrais -mourir à la peine. Trouvez bon maintenant que je place la pierre que -j’ai apportée à l’endroit où maman a coutume de poser les pieds. - -ANTOINETTE. - -Maman, je sèmerai autour de la pierre de mon frère les fleurs que vous -aimez le mieux, des violettes, des primevères, des scabieuses et des -marguerites. - -LA MÈRE. - -Ah! je ne reposerai jamais les pieds sur une pierre qui a foulé si -longtemps la tête de mon fils. - -LE PÈRE. - -Vous avez raison, il en faut faire un autre usage: elle servira d’autel -à votre oratoire; je la placerai sous vos sapins, au haut d’un petit -tertre de gazon, et j’y graverai dessus ces passages de l’Évangile: -_Deus potest ex lapidibus istis suscitare filios Abrahæ._ Dieu peut, de -ces pierres, susciter des enfants à Abraham. - - - - -EXTRAIT - -DES ÉTUDES DE LA NATURE. - - -En y réfléchissant, il m’a paru que non-seulement la nature avait fait -un jardin magnifique du monde entier, mais encore qu’elle en avait, pour -ainsi dire, placé plusieurs les uns sur les autres, pour embellir le -même sol de ses plus charmantes harmonies. - -Dans nos climats tempérés, on voit se développer, dès les premiers jours -d’avril, au milieu des sombres forêts, les réseaux de la pervenche et -ceux de l’_anemona nemorosa_, qui recouvrent d’un long tapis vert et -lustré les mousses et les feuilles desséchées par l’année précédente. -Cependant, à l’orée des bois, on voit déjà fleurir les primevères, les -violettes et les marguerites, qui bientôt disparaissent en partie pour -faire place, en mai, à la hyacinthe bleue, à la croisette jaune qui sent -le miel, au muguet parfumé, au genêt doré, au bassinet doré et vernissé, -et aux trèfles rouges et blancs, si bien alliés aux graminées. Bientôt -les orties blanches et jaunes, les fleurs du fraisier, celles du sceau -de Salomon, sont remplacées par les coquelicots et les bluets, qui -éclosent dans des oppositions ravissantes; les églantiers épanouissent -leurs guirlandes fraîches et variées, les fraises se colorent, les -chèvrefeuilles parfument les airs; on voit ensuite les vipérines d’un -bleu pourpré, les bouillons blancs avec leurs longues quenouilles de -fleurs soufrées et odorantes, les scabieuses battues des vents, les -ansérines, les champignons, et les asclépias, qui restent bien avant -dans l’hiver, où végètent des mousses de la plus tendre verdure. - -Toutes ces fleurs paraissent successivement sur la même scène. Le gazon, -dont la couleur est uniforme, sert de fond à ce riche tableau. Quand ces -plantes ont fleuri et donné leurs graines, la plupart s’enfoncent et se -cachent pour renaître avec d’autres printemps. Il y en a qui durent -toute l’année, comme la pâquerette et le pissenlit; d’autres -s’épanouissent pendant cinq jours, après lesquels elles disparaissent -entièrement: ce sont les éphémères de la végétation. - -Les agréments de nos forêts ne le cèdent pas à ceux de nos champs. Si -les bois ne renouvellent point leurs arbres avec les saisons, chaque -espèce présente, dans le cours de l’année, les progrès de la prairie. -D’abord les buissons donnent leurs fleurs; les chèvrefeuilles déroulent -leur tendre verdure; l’aubépine parfumée se couronne de nombreux -bouquets; les ronces laissent pendre leurs grappes d’un bleu mourant; -les merisiers sauvages embaument les airs, et semblent couverts de neige -au milieu du printemps; les néfliers entr’ouvrent leurs larges fleurs -aux extrémités d’un rameau cotonneux: les ormes donnent leurs fruits; -les hêtres développent leurs superbes feuillages, et enfin le chêne -majestueux se couvre le dernier de ces feuilles épaisses qui doivent -résister à l’hiver. - -Comme dans les vertes prairies les fleurs se détachent du fond par -l’éclat de leurs couleurs, de même les rameaux fleuris des arbrisseaux -se détachent du feuillage des grands arbres. L’hiver présente de -nouveaux accords; car alors les fruits noirs du troëne, la mûre d’un -bleu sombre, le fruit de corail de l’églantier, la baie du myrtille, -brillent souvent au sein des neiges, et offrent aux petits oiseaux leur -nourriture et un asile pendant la saison rigoureuse. Mais comment -exprimer les ravissantes harmonies des vents qui agitent le sommet des -graminées, et changent la prairie en une mer de verdure et de fleurs; et -celles des forêts, où les chênes antiques agitent leurs sommets -vénérables, le bouleau ses feuilles pendantes, et les sombres sapins -leurs longues flèches toujours vertes? Du sein de ces forêts s’échappent -de doux murmures, et s’exhalent mille parfums qui influent sur les -qualités de l’air. Le matin, au lever de l’aurore, tout est chargé de -gouttes de rosée qui argentent les flancs des collines et les bords des -ruisseaux; tout se meut au gré des vents; de longs rayons de soleil -dorent les cimes des arbres et traversent les forêts. Cependant des -êtres d’un autre ordre, des nuées de papillons peints de mille couleurs, -volent sans bruit sur les fleurs; ici l’abeille et le bourdon murmurent; -là des oiseaux font leurs nids; les airs retentissent de mille chansons. -Les notes monotones du coucou et de la tourterelle servent de bases aux -ravissants concerts du rossignol et aux accords vifs et gais de la -fauvette. La prairie a ses oiseaux: les cailles qui couvent sous les -herbes; les alouettes, qui s’élèvent vers le ciel, au-dessus de leurs -nids. On entend de tous côtés les accents maternels, on respire l’amour -dans les vallons, dans les bois, dans les prés. Oh! qu’il est doux alors -de quitter les cités, qui ne retentissent que du bruit des marteaux des -ouvriers et de celui des lourdes charrettes, ou des carrosses qui -menacent l’homme de pied, pour errer dans les bois, sur les collines, au -fond des vallons, sur des pelouses plus douces que les tapis de la -Savonnerie, et qu’embellissent chaque jour de nouvelles fleurs et de -nouveaux parfums. - -Mais si nous considérons la nature dans les autres climats, nous verrons -que les inondations des fleuves, telles que celles de l’Amazone, de -l’Orénoque et de quantité d’autres, sont périodiques: elles fument les -terres qu’elles submergent. On sait d’ailleurs que les bords de ces -fleuves étaient peuplés de nations, avant les établissements des -Européens: elles tiraient beaucoup d’utilité de leurs débordements, soit -par l’abondance des pêches, soit par les engrais de leurs champs. Loin -de les considérer comme des convulsions de la nature, elles les -regardaient comme des bénédictions du ciel, ainsi que les Égyptiens -considéraient les inondations du Nil. Était-ce donc un spectacle si -déplaisant pour elles, de voir leurs profondes forêts coupées de longues -allées d’eau, qu’elles pouvaient parcourir sans peine, en tous sens, -dans leurs pirogues, et dont elles recueillaient les fruits avec la plus -grande facilité? Quelques peuplades même, comme celles de l’Orénoque, -déterminées par ces avantages, avaient pris l’usage étrange d’habiter le -sommet des arbres, et de chercher sous leur feuillage, comme les -oiseaux, des logements, des vivres et des forteresses. Quoi qu’il en -soit, la plupart d’entre elles n’habitaient que les bords des fleuves, -et les préféraient aux vastes déserts qui les environnaient, et qui -n’étaient point exposés aux inondations. - -Nous ne voyons l’ordre que là où nous voyons notre blé. L’habitude où -nous sommes de resserrer dans des digues le canal de nos rivières, de -sabler nos grands chemins, d’aligner les allées de nos jardins, de -tracer leurs bassins au cordeau, d’équarrir nos parterres et même nos -arbres, nous accoutume à considérer tout ce qui s’écarte de notre -équerre, comme livré à la confusion. Mais c’est dans les lieux où nous -avons mis la main que l’on voit souvent un véritable désordre. Nous -faisons jaillir des jets d’eau sur des montagnes; nous plantons des -peupliers et des tilleuls sur des rochers; nous mettons des vignobles -dans les vallées, et des prairies sur des collines. Pour peu que ces -travaux soient négligés, tous ces petits nivellements sont bientôt -confondus sous le niveau général des continents, et toutes ces cultures -humaines disparaissent sous celles de la nature. Les pièces d’eau -deviennent des marais, les murs des charmilles se hérissent, tous les -berceaux s’obstruent, toutes les avenues se ferment: les végétaux -naturels à chaque sol déclarent la guerre aux végétaux étrangers; les -chardons étoilés et les vigoureux verbascum étouffent sous leurs larges -feuilles les gazons anglais; des foules épaisses de graminées et de -trèfles se réunissent autour des arbres de Judée; les ronces de chien y -grimpent avec leurs crochets, comme si elles y montaient à l’assaut; des -touffes d’orties s’emparent de l’urne des naïades, et des forêts de -roseaux, des forges de Vulcain; des plaques verdâtres de mnion rongent -les visages des Vénus, sans respecter leur beauté. Les arbres mêmes -assiégent le château; les cerisiers sauvages, les ormes, les érables -montent sur ses combles, enfoncent leurs longs pivots dans ses frontons -élevés, et dominent enfin sur ces coupoles orgueilleuses. Les ruines -d’un parc ne sont pas moins dignes des réflexions du sage, que celles -des empires: elles montrent également combien le pouvoir de l’homme est -faible quand il lutte contre celui de la nature. - -Je n’ai pas eu le bonheur, comme les premiers marins qui découvrirent -des îles inhabitées, de voir des terres sortir, pour ainsi dire, de ses -mains; mais j’en ai vu des portions assez peu altérées, pour être -persuadé que rien alors ne devait égaler leurs beautés virginales. Elles -ont influé sur les premières relations qui en ont été faites, et elles y -ont répandu une fraîcheur, un coloris, et je ne sais quelle grâce naïve -qui les distinguera toujours avantageusement, malgré leur simplicité, -des descriptions savantes qu’on en a faites dans les derniers temps. -C’est à l’influence de ces premiers aspects que j’attribue les grands -talents des premiers écrivains qui ont parlé de la nature, et -l’enthousiasme sublime dont Homère et Orphée ont rempli leurs poésies. -Parmi les modernes, l’historien de l’amiral Anson, Cook, Banks, Solander -et quelques autres, nous ont décrit plusieurs de ces sites naturels dans -les îles de Tinian, de Masso, de Juan Fernandès et de Taïti, qui ont -ravi tous les gens de goût, quoique ces îles eussent été dégradées en -partie par les Indiens et par les Espagnols. - -Je n’ai vu que des pays fréquentés par les Européens et désolés par la -guerre ou par l’esclavage; mais je me rappellerai toujours avec plaisir -deux de ces sites, l’un en-deçà du tropique du Capricorne, l’autre -au-delà du 60e degré nord. Malgré mon insuffisance, je vais essayer d’en -tracer une esquisse, afin de donner au moins une idée de la manière dont -la nature dispose ses plans dans des climats aussi opposés. - -Le premier était une partie, alors inhabitée, de l’île de France, de -quatorze lieues d’étendue, qui m’en parut la plus belle portion, quoique -les noirs marrons qui s’y réfugient y eussent coupé, sur les rivages de -la mer, les lataniers avec lesquels ils fabriquent des ajoupas, et dans -les montagnes, des palmistes dont ils mangent les sommités, et des -lianes dont ils font des filets pour la pèche. Ils dégradent aussi les -bords des ruisseaux en y fouillant les oignons des nymphæa, dont ils -vivent, et ceux mêmes de la mer, dont ils mangent sans exception toutes -les espèces de coquillages, qu’ils laissent ça et là sur les rivages par -grands amas brûlés. Malgré ces désordres, cette portion de l’île avait -conservé des traits de son antique beauté. Elle est exposée au vent -perpétuel du sud-est, qui empêche les forêts qui la couvrent de -s’étendre jusqu’au bord de la mer; mais une large lisière de gazon d’un -beau vert gris, qui l’environne, en facilite la communication tout -autour, et s’harmonie, d’un côté, avec la verdure des bois, et, de -l’autre, avec l’azur des flots. La vue se trouve ainsi partagée en deux -aspects, l’un terrestre, et l’autre maritime. Celui de la terre présente -des collines qui fuient les unes derrière les autres, en amphithéâtre, -et dont les contours, couverts d’arbres en pyramides, se profilent avec -majesté sur la voûte des cieux. Au-dessus de ces forêts s’élève comme -une seconde, forêt de palmistes, qui balancent au-dessus des vallées -solitaires leurs longues colonnes couronnées d’un panache de palmes et -surmontées d’une lance. Les montagnes de l’intérieur présentent au loin -des plateaux de rochers, garnis de grands arbres et de lianes pendantes, -qui flottent, comme des draperies, au gré des vents. Elles sont -surmontées de hauts pitons, autour desquels se rassemblent sans cesse -des nuées pluvieuses; et lorsque les rayons du soleil les éclairent, on -voit les couleurs de l’arc-en-ciel se peindre sur leurs escarpements, et -les eaux des pluies couler sur leurs flancs bruns, en nappes brillantes -de cristal ou en longs filets d’argent. Aucun obstacle n’empêche de -parcourir les bords qui tapissent leurs flancs et leurs bases; car les -ruisseaux qui descendent des montagnes présentent, le long de leurs -rives, des lisières de sable, ou de larges plateaux de roches qu’ils ont -dépouillés de leurs terres. De plus, ils frayent un libre passage depuis -leurs sources jusqu’à leurs embouchures, en détruisant les arbres qui -croîtraient dans leurs lits, et en fertilisant ceux qui naissent sur -leurs bords; et ils ménagent au-dessus d’eux, dans tout leur cours, de -grandes voûtes de verdure qui fuient en perspective, et qu’on aperçoit -des bords de la mer. Des lianes s’entrelacent dans les cintres de ces -voûtes, assurent leurs arcades contre les vents, et les décorent de la -manière la plus agréable, en opposant à leurs feuillages d’autres -feuillages, et à leur verdure des guirlandes de fleurs brillantes ou de -gousses colorées. Si quelque arbre tombe de vétusté, la nature, qui hâte -partout la destruction de tous les êtres inutiles, couvre son tronc de -capillaires du plus beau vert, et d’agarics ondés de jaune, d’aurore et -de pourpre, qui se nourrissent de ces débris. Du côté de la mer, le -gazon qui termine l’île est parsemé çà et là de bosquets de lataniers, -dont les palmes, faites en éventail et attachées à des queues souples, -rayonnent en l’air comme de soleils de verdure. Ces lataniers s’avancent -jusque dans la mer sur les caps de l’île, avec les oiseaux de terre qui -les habitent, tandis que de petites baies, où nagent une multitude -d’oiseaux de marine, et qui sont, pour ainsi dire, pavées de madrépores -couleur de fleur de pêcher, de roches noires couvertes de nérites -couleur de rose, et de toutes sortes de coquillages, pénètrent dans -l’île, et réfléchissent comme des miroirs tous les objets de la terre et -des cieux. Vous croiriez y voir les oiseaux voler dans l’eau et les -poissons nager dans les arbres, et vous diriez du mariage de la Terre et -de l’Océan qui entrelacent et confondent leurs domaines. Dans la plupart -même des îles inhabitées, situées entre les tropiques, on a trouvé, -lorsqu’on en a fait la découverte, les bancs de sable qui les -environnent remplis de tortues qui y venaient faire leur ponte, et de -flamants couleur de rose qui ressemblent, sur leurs nids, à des brandons -de feu. Elles étaient encore bordées de mangliers couverts d’huîtres, -qui opposaient leurs feuillages flottants à la violence des flots, et de -cocotiers chargés de fruits, qui, s’avançant jusque dans la mer, le long -des récifs, présentaient aux navigateurs l’aspect d’une ville avec ses -remparts, et ses avenues, et leur annonçaient de loin les asiles qui -leur étaient préparés par le dieu des mers. Ces divers genres de beauté -ont dû être communs à l’île de France comme à beaucoup d’autres îles, et -ils auront sans doute été détruits par les besoins des premiers marins -qui y ont abordé. Tel est le tableau bien imparfait d’un pays dont les -anciens philosophes jugeaient le climat inhabitable, et dont les -philosophes modernes regardent le sol comme une écume de l’Océan ou des -volcans. - -Le second lieu agreste que j’ai vu était dans la Finlande russe, lorsque -j’étais employé, en 1764, à la visite de ses places avec les généraux du -corps du génie dans lequel je servais. Nous voyagions entre la Suède et -la Russie, dans des pays si peu fréquentés que les sapins avaient poussé -dans le grand chemin de démarcation qui sépare leur territoire. Il était -impossible d’y passer en voiture, et il fallut y envoyer des paysans -pour les couper, afin que nos équipages pussent nous suivre. Cependant -nous pouvions pénétrer partout à pied et souvent à cheval, quoiqu’il -nous fallût visiter les détours, les sommets et les plus petits recoins -d’un grand nombre de rochers, pour en examiner les défenses naturelles, -et que la Finlande en soit si couverte que les anciens géographes lui -ont donné le surnom de _Lapidosa_. Non-seulement ces rochers y sont -répandus en grands blocs à la surface de la terre, mais les vallées et -les collines tout entières y sont en beaucoup d’endroits formées d’une -seule pièce de roc vif. Ce roc est un granit tendre qui s’exfolie, et -dont les débris fertilisent les plantes en même temps que ses grandes -masses les abritent contre les vents du nord, et réfléchissent sur elles -les rayons du soleil par leur courbure et par les particules de mica -dont il est rempli. Les fonds de ces vallées étaient tapissés de longues -lisières de prairies qui facilitent partout la communication. Aux -endroits où elles étaient de roc tout pur, comme à leur naissance, elles -étaient couvertes d’une plante appelée _kloukva_, qui se plaît sur les -rochers. Elle sort de leurs fentes et ne s’élève guère à plus d’un pied -et demi de hauteur; mais elle trace de tous côtés et s’étend fort loin. -Ses feuilles et sa verdure ressemblent à celles du buis, et ses rameaux -sont parsemés de fruits rouges bons à manger, semblables à des fraises. -Des sapins, des bouleaux et des sorbiers végétaient à merveille sur les -flancs de ces collines, quoique ils y trouvassent à peine assez de terre -pour y enfoncer leurs racines. Les sommets de la plupart de ces collines -de roc étaient arrondis en forme de calotte, et rendus tout luisants par -des eaux qui suintaient à travers de longues fêlures qui les -sillonnaient. Plusieurs de ces calottes étaient toutes nues, et si -glissantes qu’à peine pouvait-on y marcher. Elles étaient couronnées, -tout autour, d’une large ceinture de mousses d’un vert d’émeraude, d’où -sortait ça et là une multitude infinie de champignons de toutes les -formes et de toutes les couleurs. Il y en avait de faits comme de gros -étuis, couleur d’écarlate, piquetés de points blancs; d’autres, de -couleur d’orange, formés en parasols; d’autres, jaunes comme du safran -et allongés comme des œufs. Il y en avait du plus beau blanc et si bien -tournés en rond, qu’on les eût pris pour des dames d’ivoire. Ces mousses -et ces champignons se répandaient le long des filets d’eau qui coulaient -des sommets de ces collines de roc, s’étendaient en longs rayons jusqu’à -travers les bois dont leurs flancs étaient couverts, et venaient border -leurs lisières en se confondant avec une multitude de fraisiers et de -framboisiers. La nature, pour dédommager ce pays de la rareté des fleurs -apparentes qu’il produit en petit nombre, en a donné les parfums à -plusieurs plantes, telles qu’au _Calamus aromaticus_; au bouleau, qui -exhale au printemps une forte odeur de rose; et au sapin, dont les -pommes sont odorantes. Elle a répandu de même les couleurs les plus -agréables et les plus brillantes des fleurs sur les végétations les plus -communes, telles que sur les cônes du mélèze, qui sont d’un beau violet, -sur les baies écarlates du sorbier, sur les mousses, les champignons et -même sur les choux-raves... - -Rien n’égale, à mon avis, le beau vert des plantes du Nord, au -printemps. J’y ai souvent admiré celui des bouleaux, des gazons et des -mousses, dont quelques-unes sont glacées de violet et de pourpre. Les -sombres sapins mêmes se festonnent alors du vert le plus tendre; et -lorsqu’ils viennent à jeter de l’extrémité de leurs rameaux des touffes -jaunes d’étamines, ils paraissent comme de vastes pyramides toutes -chargées de lampions. Nous ne trouvions nul obstacle à marcher dans -leurs forêts. Quelquefois nous y rencontrions des bouleaux renversés et -tout vermoulus; mais en mettant les pieds sur leur écorce, elle nous -supportait comme un cuir épais. Le bois de ces bouleaux pourrit fort -vite, et leur écorce, qu’aucune humidité ne peut corrompre, est -entraînée à la fonte des neiges, dans les lacs, sur lesquels elle -surnage tout d’une pièce. Quant aux sapins, lorsqu’ils tombent, -l’humidité et les mousses les détruisent en fort peu de temps. Ce pays -est entrecoupé de grands lacs qui présentent partout de nouveaux moyens -de communication en pénétrant par leurs longs golfes dans les terres, et -offrent un nouveau genre de beauté, en réfléchissant dans leurs eaux -tranquilles les orifices des vallées, les collines moussues, et les -sapins inclinés sur les promontoires de leurs rivages... - -Les plantes ne sont donc pas jetées au hasard sur la terre; et quoiqu’on -n’ait encore rien dit sur leur ordonnance en général dans les divers -climats, cette simple esquisse suffit pour faire voir qu’il y a de -l’ordre dans leur ensemble. Si nous examinons de même superficiellement -leur développement, leur attitude et leur grandeur, nous verrons qu’il y -a autant d’harmonie dans l’agrégation de leurs parties que dans celle de -leurs espèces. Elles ne peuvent en aucune manière être considérées comme -des productions mécaniques du chaud et du froid, de la sécheresse et de -l’humidité. Les systèmes de nos sciences nous ont ramenés précisément -aux opinions qui jetèrent les peuples barbares dans l’idolâtrie, comme -si la fin de nos lumières devait être le commencement et le retour de -nos ténèbres. Voici ce que leur reproche l’auteur du livre de la -Sagesse: _Aut ignem, aut spiritum, aut citatum aerem, aut gyrum -stellarum, aut nimiam aquam, aut solem et lunam, rectores orbis terrarum -deos putaverunt._ «Ils se sont imaginé que le feu, ou le vent, ou l’air -le plus subtil, ou l’influence des étoiles, ou la mer, ou le soleil et -la lune régissaient la terre et en étaient les dieux.» - -Toutes ces causes physiques réunies n’ont pas ordonné le port d’une -seule mousse. Pour nous en convaincre, commençons par examiner la -circulation des plantes. On a posé comme un principe certain que leurs -sèves montaient par leur bois et redescendaient par leur écorce. Je -n’opposerai aux expériences qu’on en a rapportées qu’un grand marronnier -des Tuileries, voisin de la terrasse des Feuillants, qui, depuis plus de -vingt ans, n’a point d’écorce autour de son pied, et qui cependant est -plein de vigueur. Plusieurs ormes des boulevards sont dans le même cas. -D’un autre côté, on voit de vieux saules caverneux qui n’ont point du -tout de bois. D’ailleurs, comment peut-on appliquer ce principe à la -végétation d’une multitude de plantes, dont les unes n’ont que des -tubes, et d’autres n’ont point du tout d’écorce, et ne sont revêtues que -de pellicules sèches? - -Il n’y a pas plus de vérité à supposer qu’elles s’élèvent en ligne -perpendiculaire, et qu’elles sont déterminées à cette direction par -l’action des colonnes de l’air. Quelques-unes, à la vérité, la suivent, -comme le sapin, l’épi de blé, le roseau; mais un bien plus grand nombre -s’en écarte, tels que les volubilis, les vignes, les lianes, les -haricots, etc... D’autres montent verticalement, et étant parvenues à -une certaine hauteur, en plein air, sans éprouver aucun obstacle, se -fourchent en plusieurs tiges, et étendent horizontalement leurs -branches, comme les pommiers; ou les inclinent vers la terre, comme les -sapins; ou les creusent en forme de coupe, comme les sassafras; ou les -arrondissent en tête de champignon, comme les pins; ou les dressent en -obélisque comme les peupliers; ou les tournent en laine de quenouille, -comme les cyprès; ou les laissent flotter au gré des vents, comme les -bouleaux. Toutes ces altitudes se voient sous le même rumb de vent. Il y -en a même qui adoptent des formes auxquelles l’art des jardiniers aurait -bien de la peine à les assujétir. Tel est le badamier des Indes, qui -croît en pyramide, comme le sapin, et la porte divisée par étages, comme -un roi d’échecs. Il y a des plantes très-vigoureuses qui, loin de suivre -la ligne verticale, s’en écartent au moment même où elles sortent de -terre. Telle est la fausse patate des Indes, qui aime à se traîner sur -le sable des rivages des pays chauds, dont elle couvre des arpents -entiers. Tel est encore le rotin de la Chine, qui croît souvent aux -mêmes endroits. Ces plantes ne rampent point par faiblesse. Les scions -du rotin sont si forts, qu’on en fait, à la Chine, des câbles pour les -vaisseaux; et lorsqu’ils sont sur la terre, les cerfs s’y prennent tout -vivants, sans pouvoir s’en dépêtrer. Ce sont des filets dressés par la -nature. Je ne finirais pas si je voulais parcourir ici les différents -ports des végétaux; ce que j’en ai dit suffit pour montrer qu’il n’y en -a aucun qui soit érigé par la colonne verticale de l’air. On a été -induit à cette erreur, parce qu’on a supposé qu’ils cherchaient le plus -grand volume d’air, et cette erreur de physique en a produit une autre -en géométrie; car, dans cette supposition, ils devraient se jeter tous à -l’horizon, parce que la colonne d’air y est beaucoup plus considérable -qu’au zénith. Il faut de même supprimer les conséquences qu’on en a -tirées, et qu’on a posées comme des principes de jurisprudence pour le -partage des terres, dans des livres vantés de mathématiques, tels que -celui-ci, «qu’il ne croît pas plus de bois ni plus d’herbes sur la pente -d’une montagne qu’il n’en croîtrait sur sa base.» Il n’y a pas de -bûcheron ni de faneur qui ne vous démontre le contraire par -l’expérience. - -Les plantes, dit-on, sont des corps mécaniques. Essayez de faire un -corps aussi mince, aussi tendre, aussi fragile que celui d’une feuille, -qui résiste des années entières aux vents, aux pluies, à la gelée et au -soleil le plus ardent. Un esprit de vie, indépendant de toutes les -latitudes, régit les plantes, les conserve et les reproduit. Elles -réparent leurs blessures, et elles recouvrent leurs plaies de nouvelles -écorces. Les pyramides de l’Égypte s’en vont en poudre, et les graminées -du temps des Pharaons subsistent encore. Que de tombeaux grecs et -romains, dont les pierres étaient ancrées de fer, ont disparu! Il n’est -resté, autour de leurs ruines, que les cyprès qui les ombrageaient. -C’est le soleil, dit-on, qui donne l’existence aux végétaux, et qui -l’entretient. Mais ce grand agent de la nature, tout puissant qu’il est, -n’est pas même la cause unique et déterminante de leur développement. Si -la chaleur invite la plupart de ceux de nos climats à ouvrir leurs -fleurs, elle en oblige d’autres à les fermer. Tels sont, dans ceux-ci, -la belle-de-nuit du Pérou, et l’arbre-triste des Moluques, qui ne -fleurissent que la nuit. Son éloignement même de notre hémisphère n’y -détruit point la puissance de la nature. C’est alors que végètent la -plupart des mousses qui tapissent les rochers d’un vert d’émeraude, et -que les troncs des arbres se couvrent, dans des lieux humides, de -plantes imperceptibles à la vue, appelées mnions et lichens, qui les -font paraître, au milieu des glaces, comme des colonnes de bronze vert. -Ces végétations, au plus fort de l’hiver, détruisent tous nos -raisonnements sur les effets universels de la chaleur, puisque des -plantes d’une organisation si délicate semblent avoir besoin, pour se -développer, de la plus douce température. La chute même des feuilles, -que nous regardons comme un effet de l’absence du soleil, n’est point -occasionnée par le froid. Si les palmiers les conservent toute l’année -dans le Midi, les sapins les gardent, au Nord, en tout temps. A la -vérité, les bouleaux, les mélèzes et plusieurs autres espèces d’arbres -les perdent, dans le Nord, à l’entrée de l’hiver; mais ce dépouillement -arrive aussi à d’autres arbres dans le Midi. Ce sont, dit-on, les -résines qui conservent, dans le Nord, celles des sapins; mais le mélèze, -qui est résineux, y laisse tomber les siennes; et le filaria, le lierre, -l’alaterne, et plusieurs autres espèces qui ne le sont point, les -gardent chez nous toute l’année. Sans recourir à ces causes mécaniques, -dont les effets se contredisent toujours dès qu’on veut les généraliser, -pourquoi ne pas reconnaître, dans ces variétés de la végétation, la -constance d’une Providence? Elle a mis, au Midi, des arbres toujours -verts, et leur a donné un large feuillage pour abriter les animaux de la -chaleur. Elle y est encore venue au secours des animaux en les couvrant -de robes à poil ras, afin de les vêtir à la légère; et elle a tapissé la -terre qu’ils habitent de fougères et de lianes vertes, afin de les tenir -fraîchement. Elle n’a pas oublié les besoins des animaux du Nord: elle a -donné à ceux-ci pour toits les sapins toujours verts, dont les pyramides -hautes et touffues écartent les neiges du leurs pieds, et dont les -branches sont si garnies de longues mousses grises, qu’à peine on en -aperçoit le tronc; pour litières, les mousses mêmes de la terre, qui y -ont en plusieurs endroits plus d’un pied d’épaisseur, et les feuilles -molles et sèches de beaucoup d’arbres, qui tombent précisément à -l’entrée de la mauvaise saison; enfin, pour provisions, les fruits de -ces mêmes arbres, qui sont alors en pleine maturité. Elle y ajoute ça et -là les grappes des sorbiers, qui, brillant au loin sur la blancheur des -neiges, invitent les oiseaux à recourir à ces asiles; en sorte que les -perdrix, les coqs de bruyère, les oiseaux de neige, les lièvres, les -écureuils, trouvent souvent, à l’abri du même sapin, de quoi se loger, -se nourrir et se tenir fort chaudement. - -Mais un des plus grands bienfaits de la Providence envers les animaux du -Nord, est de les avoir revêtus de robes fourrées, de poils longs et -épais, qui croissent précisément en hiver, et qui tombent en été. Les -naturalistes, qui regardent les poils des animaux comme des espèces de -végétations, ne manquent pas d’expliquer leur accroissement par la -chaleur. Ils confirment leur système par l’exemple de la barbe et des -cheveux de l’homme, qui croissent rapidement en été. Mais je leur -demande pourquoi, dans les pays froids, les chevaux, qui y sont ras en -été, se couvrent en hiver d’un poil long et frisé comme la laine des -moutons? A cela ils répondent que c’est la chaleur intérieure de leur -corps, augmentée par l’action extérieure du froid, qui produit cette -merveille. Fort bien. Je pourrais leur objecter que le froid ne produit -pas cet effet sur la barbe et sur les cheveux de l’homme, puisqu’il -retarde leur accroissement; que, de plus, sur les animaux revêtus en -hiver par la Providence, les poils sont beaucoup plus longs et plus -épais aux endroits de leur corps qui ont le moins de chaleur naturelle, -tels qu’à la queue, qui est très-touffue dans les chevaux, les martres, -les renards et les loups, et que ces poils sont courts et rares aux -endroits où elle est la plus grande, comme au ventre. Leur dos, leurs -oreilles, et souvent même leurs pattes sont les parties de leur corps -les plus couvertes de poils. Mais je me contente de leur proposer cette -dernière objection: la chaleur extérieure et intérieure d’un lion -d’Afrique doit être au moins aussi ardente que celle d’un loup de -Sibérie; pourquoi le premier est-il à poil ras, tandis que le second est -velu jusqu’aux yeux? - -Le froid, que nous regardons comme un des plus grands obstacles de la -végétation, est aussi nécessaire à certaines plantes que la chaleur -l’est à d’autres. Si celles du Midi ne sauraient croître au nord, celles -du Nord ne réussissent pas mieux au midi... - -Il s’en faut beaucoup que le froid soit l’ennemi de toutes les plantes, -puisque ce n’est que dans le Nord que l’on trouve les forêts les plus -élevées et les plus étendues qu’il y ait sur la terre. Ce n’est qu’au -pied des neiges éternelles du mont Liban que le cèdre, le roi des -végétaux, s’élève dans toute sa majesté. Le sapin, qui est après lui -l’arbre le plus grand de nos forêts, ne vient à une hauteur prodigieuse -que dans les montagnes à glaces et dans les climats froids de la Norwége -et de la Russie. Pline dit que la plus grande pièce de bois qu’on eût -vue à Rome jusqu’à son temps, était une poutre de sapin de cent vingt -pieds de long et de deux pieds d’équarrissage aux deux bouts, que Tibère -avait fait venir des froides montagnes de la Valteline, du côté du -Piémont, et que Néron employa à son amphithéâtre. «Jugez, dit-il, quelle -devait être la longueur de l’arbre entier, par ce qu’on en avait coupé.» -Cependant, comme je crois que Pline parle de pieds romains, qui sont de -la même grandeur que ceux du Rhin, il faut diminuer cette dimension d’un -douzième à peu près. Il cite encore le mât de sapin du vaisseau qui -apporta d’Égypte l’obélisque que Caligula fit mettre au Vatican; ce mât -avait quatre brasses de tour. Je ne sais d’où on l’avait tiré. Pour moi, -j’ai vu en Russie des sapins auprès desquels ceux de nos climats -tempérés ne sont que des avortons. J’en ai vu, entre autres, deux -tronçons, entre Pétersbourg et Moscou, qui surpassaient en grosseur les -plus gros mâts de nos vaisseaux de guerre, quoique ceux-ci soient faits -de plusieurs pièces. Ils étaient coupés du même arbre, et servaient de -montant à la porte de la basse-cour d’un paysan. Les bateaux qui -apportent du lac de Ladoga des provisions à Pétersbourg ne sont guère -moins grands que ceux qui remontent de Rouen à Paris. Ils sont -construits de planches de sapin de deux à trois pouces d’épaisseur, -quelquefois de deux pieds de large, et qui ont de longueur toute celle -du bateau. Les charpentiers russes des cantons où on les bâtit ne font -d’un arbre qu’une seule planche, le bois y étant si commun qu’ils ne se -donnent pas la peine de le scier. Avant que j’eusse voyagé dans les pays -du Nord, je me figurais, d’après les lois de notre physique, que la -terre devait y être dépouillée de végétaux par la rigueur du froid. Je -fus fort étonné d’y voir les plus grands arbres que j’eusse vus de ma -vie, et placés si près les uns des autres qu’un écureuil pourrait -parcourir une bonne partie de la Russie sans mettre le pied à terre, en -sautant de branche en branche. Cette forêt de sapins couvre la Finlande, -l’Ingrie, l’Estonie, tout l’espace compris entre Pétersbourg et Moscou, -et de là s’étend sur une grande partie de la Pologne, où les chênes -commencent à paraître, comme je l’ai observé moi-même en traversant ces -pays. Mais ce que j’en ai vu n’en est que la moindre partie, puisqu’on -sait qu’elle s’étend depuis la Norwége jusqu’au Kamtschatka, quelques -déserts sablonneux exceptés, et depuis Breslau jusqu’aux bords de la mer -Glaciale. - -Je terminerai cet article par réfuter une erreur, qui est que le froid a -diminué dans le Nord parce qu’on y a abattu des forêts. Comme elle a été -mise en avant par quelques-uns de nos écrivains les plus célèbres, et -répétée ensuite, comme c’est l’usage, par la foule des autres, il est -important de la détruire, parce qu’elle est très-nuisible à l’économie -rurale. Je l’ai adoptée longtemps, sur la foi historique; et ce ne sont -point des livres qui m’ont fait revenir, ce sont des paysans. - -Un jour d’été, sur les deux heures après midi, étant sur le point de -traverser la forêt d’Ivry, je vis des bergers avec leurs troupeaux qui -s’en tenaient à quelque distance, en se reposant à l’ombre de quelques -arbres épars dans la campagne. Je leur demandai pourquoi ils n’entraient -pas dans la forêt pour se mettre, eux et leurs troupeaux, à couvert de -la chaleur. Ils me répondirent qu’il y faisait trop chaud, et qu’ils n’y -menaient leurs moutons que le matin et le soir. Cependant, comme je -désirais parcourir en plein jour les bois où Henri IV avait chassé, et -arriver de bonne heure à Anet..., j’engageai l’enfant d’un de ces -bergers à me servir de guide, ce qui lui fut fort aisé, car le chemin -qui mène à Anet traverse la forêt en ligne droite; il est si peu -fréquenté de ce côté-là, que je le trouvai couvert, en beaucoup -d’endroits, de gazons et de fraisiers. J’éprouvai, pendant tout le temps -que j’y marchai, une chaleur étouffante et beaucoup plus forte que celle -qui régnait dans la campagne. Je ne commençai même à respirer que quand -j’en fus tout-à-fait sorti, et que je fus éloigné des bords de la forêt -de plus de trois portées de fusil... - -J’ai depuis réfléchi sur ce que m’avaient dit ces bergers sur la chaleur -des bois, et sur celle que j’y avais éprouvée moi-même, et j’ai -remarqué, en effet, qu’au printemps toutes les plantes sont plus -précoces dans leur voisinage, et qu’on trouve des violettes en fleur sur -leurs lisières, bien avant qu’on en cueille dans les plaines et sur les -collines découvertes. Les forêts mettent donc les terres à l’abri du -froid dans le Nord; mais ce qu’il y a d’admirable, c’est qu’elles les -mettent à l’abri de la chaleur dans les pays chauds. Ces deux effets -opposés viennent uniquement des formes et des dispositions différentes -de leurs feuilles. Dans le Nord, celles des sapins, des mélèzes, des -pins, des cèdres, des genévriers, sont petites, lustrées et vernissées; -leur finesse, leur vernis et la multitude de leurs plans réfléchissent -la chaleur autour d’elles en mille manières; elles produisent à peu près -les mêmes effets que les poils des animaux du Nord, dont la fourrure est -d’autant plus chaude que leurs poils sont fins et lustrés. D’ailleurs, -les feuilles de plusieurs espèces, comme celles des sapins et des -bouleaux, sont suspendues perpendiculairement à leurs rameaux par de -longues queues mobiles, en sorte qu’au moindre vent elles réfléchissent -autour d’elles les rayons du soleil comme des miroirs. Au Midi, au -contraire, les palmiers, les talipots, les cocotiers, les bananiers -portent de grandes feuilles qui, du côté de la terre, sont plutôt mates -que lustrées, et qui, en s’étendant horizontalement, forment au-dessous -d’elles de grandes ombres, où il n’y a aucune réflexion de chaleur. Je -conviens cependant que le défrichement des forêts dissipe les fraîcheurs -occasionnées par l’humidité; mais il augmente les froids secs et âpres -du Nord, comme on l’a éprouvé dans les hautes montagnes de la Norwége, -qui étaient autrefois cultivées et qui sont aujourd’hui inhabitables, -parce qu’on les a totalement dépouillées de leurs bois. Ces mêmes -défrichements augmentent aussi la chaleur dans les pays chauds, comme je -l’ai observé à l’île de France, sur plusieurs côtes qui sont devenues si -arides depuis qu’on n’y a laissé aucun arbre, qu’elles sont aujourd’hui -sans culture. L’herbe même qui y pousse pendant la saison des pluies est -en peu de temps rôtie par le soleil. Ce qu’il y a de pis, c’est qu’il -est résulté de la sécheresse de ces côtes le dessèchement de quantité de -ruisseaux; car les arbres plantés sur les hauteurs y attirent l’humidité -de l’air, et l’y fixent. - - -FIN. - - - - -TABLE - - - L’Arcadie 5 - La Pierre d’Abraham 115 - Extrait des Études de la Nature 209 - - -FIN DE LA TABLE. - - -Limoges.--Imp. E. ARDANT et Cie - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ARCADIE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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