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-The Project Gutenberg eBook of L'Arcadie, by Henri Bernardin de
-Saint-Pierre
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-using this eBook.
-
-Title: L'Arcadie
- suivie de La pierre d'Abraham
-
-Author: Henri Bernardin de Saint-Pierre
-
-Release Date: November 11, 2021 [eBook #66709]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica))
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ARCADIE ***
-
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-
- BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
-
- L’ARCADIE
-
- SUIVIE DE
- LA PIERRE D’ABRAHAM
-
- ÉDITION REVUE
- PAR E. DU CHATENET.
-
-
- LIMOGES
- EUGÈNE ARDANT ET CIE, ÉDITEURS.
-
-
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-Propriété des Éditeurs.
-
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-
-L’ARCADIE
-
-
-Ce livre n’offre que le commencement d’une sorte d’épopée que Bernardin
-de Saint-Pierre n’a pas achevée; ce premier fragment serait mieux nommé
-_les Gaules_. Le lecteur remarquera sans peine le rapport de ces pages
-avec celles du _Télémaque_, qui les a inspirées. Châteaubriand, dans
-_les Martyrs_, a animé de même toute cette mythologie par le contraste
-de ses peintures admirables des hommes et des choses dont le
-christianisme se glorifie.
-
-
-Un peu avant l’équinoxe d’automne, Tirtée, berger d’Arcadie, faisait
-paître son troupeau sur une croupe du mont Lycée qui s’avance le long du
-golfe de Messénie. Il était assis sous des pins, au pied d’une roche,
-d’où il considérait au loin la mer agitée par les vents du midi. Ses
-flots, couleur d’olive, étaient blanchis d’écume qui jaillissait en
-gerbes sur toutes ses grèves. Des bateaux de pêcheurs, paraissant et
-disparaissant tour à tour entre les lames, hasardaient, en s’échouant
-sur le rivage, d’y chercher leur salut, tandis que de gros vaisseaux à
-la voile, tout penchés par la violence du vent, s’en éloignaient dans la
-crainte du naufrage. Au fond du golfe, des troupes de femmes et
-d’enfants levaient les mains au ciel, et jetaient de grands cris à la
-vue du danger que couraient ces pauvres mariniers, et des longues vagues
-qui venaient du large se briser en mugissant sur les rochers de
-Sténiclaros. Les échos du mont Lycée répétaient de toutes parts leurs
-bruits rauques et confus avec tant de vérité, que Tirtée parfois
-tournait la tête, croyant que la tempête était derrière lui, et que la
-mer brisait au haut de la montagne. Mais les cris des foulques et des
-mouettes qui venaient, en battant des ailes, s’y réfugier, et les
-éclairs qui sillonnaient l’horizon, lui faisaient bien voir que la
-sécurité était sur la terre, et que la tourmente était encore plus
-grande au loin qu’elle ne paraissait à sa vue. Tirtée plaignait le sort
-des matelots, et bénissait celui des bergers, semblable en quelque sorte
-à celui des dieux, puisqu’il mettait le calme dans son cœur et la
-tempête sous ses pieds. Pendant qu’il se livrait à la reconnaissance
-envers le ciel, deux hommes d’une belle figure parurent sur le grand
-chemin qui passait au-dessous de lui, vers le bas de la montagne. L’un
-était dans la force de l’âge, et l’autre encore dans sa fleur. Ils
-marchaient à la hâte, comme des voyageurs qui se pressent d’arriver. Dès
-qu’ils furent à la portée de la voix, le plus âgé demanda à Tirtée s’ils
-n’étaient pas sur la route d’Argos. Mais le bruit du vent dans les pins
-l’empêchant de se faire entendre, le plus jeune monta vers ce berger, et
-lui cria:
-
-«Mon père, ne sommes-nous pas sur la route d’Argos?
-
---Mon fils, lui répondit Tirtée, je ne sais point où est Argos. Vous
-êtes en Arcadie, sur le chemin de Tégée; et ces tours que vous voyez
-là-bas, sont celles de Bellémine.»
-
-Pendant qu’ils parlaient, un barbet jeune et folâtre, qui accompagnait
-cet étranger, ayant aperçu dans le troupeau une chèvre toute blanche,
-s’en approcha pour jouer avec elle; mais la chèvre, effrayée à la vue de
-cet animal dont les yeux étaient tout couverts de poils, s’enfuit vers
-le haut de la montagne, où le barbet la poursuivit. Ce jeune homme
-rappela son chien, qui revint aussitôt à ses pieds, baissant la tête et
-remuant la queue; il lui passa une laisse autour du cou; et, priant le
-berger de l’arrêter, il courut lui-même après la chèvre qui s’enfuyait
-toujours: mais son chien le voyant partir, donna une si rude secousse à
-Tirtée, qu’il lui échappa avec la laisse, et se mit à courir si vite sur
-les pas de son maître, que bientôt on ne vit plus ni la chèvre, ni le
-voyageur, ni son chien.
-
-L’étranger, resté sur le grand chemin, se disposait à aller vers son
-compagnon, lorsque le berger lui dit:
-
-«Seigneur, le temps est rude, la nuit s’approche, la forêt et la
-montagne sont pleines de fondrières où vous pourriez vous égarer. Venez
-prendre un peu de repos dans ma cabane, qui n’est pas loin d’ici. Je
-suis bien sûr que ma chèvre, qui est fort privée, y reviendra
-d’elle-même, et y ramènera votre ami, s’il ne la perd point de vue.»
-
-En même temps, il joua de son chalumeau, et le troupeau se mit à
-défiler, par un sentier, vers le haut de la montagne. Un grand bélier
-marchait à la tête de ce troupeau; il était suivi de six chèvres dont
-les mamelles pendaient jusqu’à terre; douze brebis accompagnées de leurs
-agneaux déjà grands, venaient après; une ânesse avec son ânon fermaient
-la marche.
-
-L’étranger suivit Tirtée sans rien dire. Ils montèrent environ six cents
-pas, par une pelouse découverte, parsemée ça et là de genêts et de
-romarins; et comme ils entraient dans la forêt de chênes qui couvre le
-haut du mont Lycée, ils entendirent les aboiements d’un chien; bientôt
-après, ils virent venir au-devant d’eux le barbet, suivi de son maître,
-qui portait la chèvre blanche sur ses épaules. Tirtée dit à ce jeune
-homme:
-
-«Mon fils, quoique cette chèvre soit la plus chérie de mon troupeau,
-j’aimerais mieux l’avoir perdue, que de vous avoir donné la fatigue de
-la reprendre à la course: mais vous vous reposerez, s’il vous plaît,
-cette nuit chez moi; et demain, si vous voulez vous mettre en route, je
-vous montrerai le chemin de Tégée, d’où on vous enseignera celui
-d’Argos. Cependant, seigneurs, si vous m’en croyez l’un et l’autre, vous
-ne partirez point demain d’ici. C’est demain la fête de Jupiter, au mont
-Lycée. On s’y rassemble de toute l’Arcadie et d’une grande partie de la
-Grèce. Si vous y venez avec moi, vous me rendrez plus agréable à Jupiter
-quand je me présenterai à son autel, pour l’adorer, avec des hôtes.»
-
-Le jeune étranger répondit:
-
-«O bon berger! nous acceptons volontiers votre hospitalité pour cette
-nuit; mais demain, dès l’aurore, nous continuerons notre route pour
-Argos. Depuis longtemps nous luttons contre la mer, pour arriver à cette
-ville fameuse dans toute la terre, par ses temples, par ses palais, et
-par la demeure du grand Agamemnon.»
-
-Après avoir ainsi parlé, ils traversèrent une partie de la forêt du mont
-Lycée vers l’orient, et ils descendirent dans un petit vallon abrité des
-vents. Une herbe molle et fraîche couvrait les flancs de ses collines.
-Au fond, coulait un ruisseau appelé Achéloüs, qui allait se jeter dans
-le fleuve Alphée, dont on apercevait au loin, dans la plaine, les îles
-couvertes d’aulnes et de tilleuls. Le tronc d’un vieux saule renversé
-par le temps, servait de pont à l’Achéloüs, et ce pont n’avait pour
-garde-fous que de grands roseaux, qui s’élevaient à sa droite et à sa
-gauche: mais le ruisseau, dont le lit était semé de rochers, était si
-facile à passer à gué, et on faisait si peu d’usage de son pont, que des
-convolvulus le couvraient presque en entier de leurs festons de feuilles
-en cœur et de fleurs en cloches blanches.
-
- * * * * *
-
-A quelque distance de ce pont, était l’habitation de Tirtée. C’était une
-petite maison couverte de chaume, bâtie au milieu d’une pelouse. Deux
-peupliers l’ombrageaient du côté du couchant. Du côté du midi, une vigne
-en entourait la porte et les fenêtres de ses grappes pourprées et de ses
-pampres déjà colorés de feu. Un vieux lierre la tapissait au nord, et
-couvrait de son feuillage toujours vert une partie de l’escalier qui
-conduisait par dehors à l’étage supérieur.
-
- * * * * *
-
-Dès que le troupeau s’approcha de la maison, il se mit à bêler, suivant
-sa coutume. Aussitôt, on vit descendre par l’escalier une jeune fille,
-qui portait sous son bras un vase à traire le lait. Sa robe était de
-laine blanche; ses cheveux châtains étaient retroussés sous un chapeau
-d’écorce de tilleul; elle avait les bras et les pieds nus, et pour
-chaussure, des soques, suivant l’usage des filles d’Arcadie. A sa
-taille, on l’eût prise pour une nymphe de Diane; à son vase, pour la
-naïade du ruisseau; mais à sa timidité, on voyait bien que c’était une
-bergère. Dès qu’elle aperçut des étrangers, elle baissa les yeux et se
-mit à rougir.
-
-Tirtée lui dit:
-
-«Cyanée, ma fille, hâtez-vous de traire vos chèvres et de nous préparer
-à manger, tandis que je ferai chauffer de l’eau pour laver les pieds de
-ces voyageurs que Jupiter nous envoie.»
-
-En attendant, il pria ces étrangers de se reposer au pied de la vigne,
-sur un banc de gazon. Cyanée, s’étant mise à genoux sur la pelouse, tira
-le lait des chèvres qui s’étaient rassemblées autour d’elle, et quand
-elle eut fini, elle conduisit le troupeau dans la bergerie, qui était à
-un bout de la maison. Cependant, Tirtée fit chauffer de l’eau, vint
-laver les pieds de ses hôtes; après quoi il les invita d’entrer.
-
-Il faisait déjà nuit: mais une lampe suspendue au plancher, et la flamme
-du foyer placé, suivant l’usage des Grecs, au milieu de l’habitation, en
-éclairaient suffisamment l’intérieur. On y voyait accrochées aux murs,
-des flûtes, des panetières, des houlettes, des formes à faire des
-fromages; et sur des planches attachées aux solives, des corbeilles de
-fruits, et des terrines pleines de lait. Au-dessus de la porte d’entrée,
-était une petite statue de terre de la bonne Cérès; et sur celle de la
-bergerie, la figure du dieu Pan, faite d’une racine d’olivier.
-
-Dès que les voyageurs furent introduits, Cyanée mit la table, et servit
-des choux verts, des pains de froment, un pot rempli de vin, un fromage
-à la crème, des œufs frais, et des secondes figues de l’année, blanches
-et violettes. Elle approcha de la table quatre siéges de bois de chêne.
-Elle couvrit celui de son père d’une peau de loup, qu’il avait tué
-lui-même à la chasse. Ensuite, étant montée à l’étage supérieur, elle en
-descendit avec deux toisons de brebis; mais pendant qu’elle les étendait
-sur les siéges des voyageurs, elle se mit à pleurer. Son père lui dit:
-
-«Ma chère fille, serez-vous toujours inconsolable de la perte de votre
-mère? et ne pourrez-vous jamais rien toucher de tout ce qui a été à son
-usage, sans verser des larmes?»
-
-Cyanée ne répondit rien; mais se tournant vers la muraille, elle
-s’essuya les yeux. Tirtée fit une prière et une libation à Jupiter
-hospitalier; et faisant asseoir ses hôtes, ils se mirent tous à manger
-en gardant un profond silence.
-
-Quand les mets furent desservis, Tirtée dit aux deux voyageurs:
-
-«Mes chers hôtes, si vous fussiez descendus chez quelque autre habitant
-de l’Arcadie, ou si vous fussiez passés ici il y a quelques années, vous
-eussiez été beaucoup mieux reçus. Mais la main de Jupiter m’a frappé.
-J’ai eu sur le coteau voisin un jardin qui me fournissait, dans toutes
-les saisons, des légumes et d’excellents fruits: il est maintenant
-confondu dans la forêt. Ce vallon solitaire retentissait du mugissement
-de mes bœufs. Vous n’eussiez entendu, du matin au soir, dans ma maison,
-que des chants d’allégresse et des cris de joie. J’ai vu, autour de
-cette table, trois garçons et quatre filles. Le plus jeune de mes fils
-était en état de conduire un troupeau de brebis. Ma fille Cyanée
-habillait ses petites sœurs, et leur tenait déjà lieu de mère. Ma femme,
-laborieuse et encore jeune, entretenait toute l’année, autour de moi, la
-gaieté, la paix et l’abondance. Mais la perte de mon fils aîné a
-entraîné celle de presque toute ma famille. Il aimait, comme un jeune
-homme, à faire preuve de sa légèreté, en montant au haut des plus grands
-arbres. Sa mère, à qui de pareils exercices causaient une frayeur
-extrême, l’avait prié plusieurs fois de s’en abstenir. Je lui avais
-prédit qu’il lui en arriverait quelque malheur. Hélas! les dieux m’ont
-puni de mes prédictions indiscrètes, en les accomplissant. Un jour d’été
-que mon fils était dans la forêt à garder les troupeaux avec ses frères,
-le plus jeune d’entre eux eut envie de manger des fruits d’un merisier
-sauvage. Aussitôt, l’aîné monta dans l’arbre pour en cueillir, et quand
-il fut au sommet, qui était très élevé, il aperçut sa mère aux environs,
-qui, le voyant à son tour, jeta un cri d’effroi et se trouva mal. A
-cette vue, la peur ou le repentir saisit mon malheureux fils; il tomba.
-Sa mère, revenue à elle aux cris de ses enfants, accourut vers lui: en
-vain elle essaya de le ranimer dans ses bras; l’infortuné tourna les
-yeux vers elle, prononça son nom et le mien, et expira. La douleur dont
-mon épouse fut saisie la mena en peu de jours au tombeau. La plus tendre
-union régnait entre mes enfants, et égalait leur affection pour leur
-mère. Ils moururent tous du regret de sa perte, et de celle les uns des
-autres. Avec combien de peine n’ai-je pas conservé celle-ci!...»
-
-Ainsi parla Tirtée, et, malgré ses efforts, des pleurs inondèrent ses
-yeux. Cyanée se jeta au cou de son père, et mêlant ses larmes aux
-siennes, elle le pressait dans ses bras sans pouvoir parler. Tirtée lui
-dit:
-
-«Cyanée, ma chère fille, mon unique consolation, cesse de t’affliger.
-Nous les reverrons un jour: ils sont avec les dieux.»
-
-Il dit, et la sérénité reparut sur son visage et sur celui de sa fille.
-Elle versa, d’un air tranquille, du vin dans toutes les coupes; puis,
-prenant un fuseau avec une quenouille chargée de laine, elle vint
-s’asseoir auprès de son père, et se mit à filer en le regardant et en
-s’appuyant sur ses genoux.
-
-Cependant les deux voyageurs fondaient en larmes. Enfin, le plus jeune,
-prenant la parole, dit à Tirtée:
-
-«Quand nous aurions été reçus dans le palais et à la table d’Agamemnon,
-au moment où, couvert de gloire, il reverra sa fille Iphigénie et son
-épouse Clytemnestre, qui soupirent depuis si longtemps après son retour,
-nous n’aurions pu ni voir ni entendre des choses aussi touchantes que
-celles dont nous sommes spectateurs. O bon berger! il faut l’avouer,
-vous avez éprouvé de grands maux; mais si Céphas que vous voyez, qui a
-voyagé, voulait vous entretenir de ceux qui accablent les hommes par
-toute la terre, vous passeriez la nuit à l’entendre et à bénir votre
-sort. Que d’inquiétudes vous sont inconnues au milieu de ces retraites
-paisibles! Vous y vivez libre; la nature fournit à tous vos besoins;
-l’amour paternel vous rend heureux, et une religion douce vous console
-de toutes vos peines.»
-
-Céphas, prenant la parole, dit à son jeune ami:
-
-«Mon fils, racontez-nous vos propres malheurs: Tirtée vous écoutera avec
-plus d’intérêt qu’il ne m’écouterait moi-même. Dans l’âge viril, la
-vertu est souvent le fruit de la raison; mais dans la jeunesse, elle est
-toujours celui du sentiment.»
-
-Tirtée, s’adressant au jeune étranger, lui dit:
-
-«A mon âge, on dort peu. Si vous n’êtes pas trop pressé du sommeil,
-j’aurai bien du plaisir a vous entendre. Je ne suis jamais sorti de mon
-pays; mais j’aime et j’honore les voyageurs. Ils sont sous la protection
-de Mercure et de Jupiter. On apprend toujours quelque chose d’utile avec
-eux. Pour vous, il faut que vous ayez éprouvé de grands chagrins dans
-votre patrie pour avoir quitté si jeune vos parents, avec lesquels il
-est si doux de vivre et de mourir.
-
---Quoiqu’il soit difficile, lui répondit ce jeune homme, de parler
-toujours de soi avec sincérité, vous nous avez fait un si bon accueil,
-que je vous raconterai volontiers toutes mes aventures, bonnes ou
-mauvaises.»
-
-Je m’appelle Amasis. Je sois né à Thèbes en Égypte, d’un père riche. Il
-me fit élever par les prêtres du temple d’Osiris. Ils m’enseignèrent
-toutes les sciences dont l’Égypte s’honore: la langue sacrée, par
-laquelle on communique avec les siècles passés; et la langue grecque,
-qui nous sert à entretenir des relations avec les peuples de l’Europe.
-Mais ce qui est au-dessus des sciences et des langues, ils m’apprirent à
-être juste, à dire la vérité, à ne craindre que les dieux, et à préférer
-à tout la gloire qui s’acquiert par la vertu.
-
-Ce dernier sentiment crût en moi avec l’âge. On ne parlait depuis
-longtemps en Égypte que de la guerre de Troie. Les noms d’Achille,
-d’Hector, et des autres héros, m’empêchaient de dormir. J’aurais acheté
-un seul jour de leur renommée par le sacrifice de toute ma vie. Je
-trouvais heureux mon compatriote Memnon, qui avait péri sous les murs de
-Troie, et pour lequel on construisait à Thèbes un superbe tombeau. Que
-dis-je? j’aurais donné volontiers mon corps pour être changé dans la
-statue d’un héros, pourvu qu’on m’eût exposé sur une colonne à la
-vénération des peuples.
-
-Je résolus donc de m’arracher aux délices de l’Égypte, et aux douceurs
-de la maison paternelle, pour acquérir une grande réputation. Toutes les
-fois que je me présentais devant mon père:
-
-«Envoyez-moi au siége de Troie, lui disais-je, afin que je me fasse un
-nom illustre parmi les hommes. Vous avez mon frère aîné qui reste auprès
-de vous. Si vous vous opposez toujours à mes désirs dans la crainte de
-me perdre, sachez que, si j’échappe à la guerre, je n’échapperai pas au
-chagrin.»
-
-En effet, je dépérissais à vue d’œil; je fuyais toute la société, et
-j’étais si solitaire qu’on m’en avait donné le surnom de Monéros. Mon
-père voulut en vain combattre un sentiment qui était le fruit de
-l’éducation qu’il m’avait donnée.
-
-Un jour il me présenta à Céphas, en m’exhortant à suivre ses conseils.
-Quoique je n’eusse jamais vu Céphas, une sympathie secrète m’attacha
-d’abord à lui. Ce respectable ami ne chercha point à combattre ma
-passion favorite; mais pour l’affaiblir, il lui fit changer d’objet.
-
-«Vous aimez la gloire, me dit-il; c’est ce qu’il y a de plus doux dans
-le monde, puisque les dieux en ont fait leur partage. Mais comment
-comptez-vous l’acquérir au siége de Troie? Quel parti prendrez-vous, des
-Grecs ou des Troyens? la justice est pour la Grèce; la pitié et le
-devoir pour Troie. Vous êtes Asiatique[1]: combattrez-vous en faveur de
-l’Europe contre l’Asie? Porterez-vous les armes contre Priam, ce père et
-ce roi infortuné, près de succomber avec sa famille et son empire, sous
-le fer des Grecs? D’un autre côté, prendrez-vous la défense du ravisseur
-Pâris et de la coupable Hélène, contre Ménélas son époux? Il n’y a point
-de véritable gloire sans justice. Mais quand un homme libre pourrait
-démêler dans les querelles des rois le parti le plus juste, croyez-vous
-que ce serait à le suivre que consiste la plus grande gloire qu’on
-puisse acquérir? Quels que soient les applaudissements que les
-victorieux reçoivent de leurs compatriotes, croyez-moi, le genre humain
-sait bien les mettre un jour à leur place. Il n’a placé qu’au rang des
-héros et des demi-dieux ceux qui n’ont exercé que la justice; comme
-Thésée, Hercule, Pirithoüs, etc... Mais il a élevé au rang des dieux
-ceux qui ont été bienfaisants; tels sont Isis, qui donna des lois aux
-hommes; Osiris, qui leur apprit les arts de la navigation; Apollon, la
-musique; Mercure, le commerce; Pan, à conduire des troupeaux; Bacchus, à
-planter la vigne; Cérès, à faire croître le blé. Je suis né dans les
-Gaules, continua Céphas; c’est un pays naturellement bon et fertile,
-mais qui, faute de civilisation, manque de la plupart des choses
-nécessaires au bonheur. Allons y porter les arts et les plantes utiles
-de l’Égypte, une religion humaine et des lois sociales: nous en
-rapporterons peut-être des choses utiles à votre patrie. Il n’y a point
-de peuple sauvage qui n’ait quelque industrie dont un peuple policé ne
-puisse tirer parti, quelque tradition ancienne, quelque production rare
-et particulière à son climat. C’est ainsi que Jupiter, le père des
-hommes, a voulu lier par un commerce réciproque de bienfaits tous les
-peuples de la terre, pauvres ou riches, barbares ou civilisés. Si nous
-ne trouvons dans les Gaules rien d’utile à l’Égypte, on si nous perdons,
-par quelque accident, les fruits de notre voyage, il nous en restera un
-que ni la mort, ni les tempêtes ne sauraient nous enlever; ce sera le
-plaisir d’avoir fait du bien.»
-
- [1] Les anciens mettaient l’Égypte en Asie. (_Note de l’aut._)
-
-Ce discours éclaira tout-à-coup mon esprit d’une lumière divine.
-J’embrassai Céphas, les larmes aux yeux.
-
-«Partons, lui dis-je; allons faire du bien aux hommes; allons imiter les
-dieux.»
-
-Mon père approuva notre projet; et comme je prenais congé de lui, il me
-dit en me serrant dans ses bras:
-
-«Mon fils, vous allez entreprendre la chose la plus difficile qu’il y
-ait au monde, puisque vous allez travailler au bonheur des hommes. Mais,
-si vous pouvez y trouver le vôtre, soyez bien sûr que vous ferez le
-mien.»
-
-Après avoir fait nos adieux, Céphas et moi, nous nous embarquâmes à
-Canope, sur un vaisseau phénicien qui allait chercher des pelleteries
-dans les Gaules, et de l’étain dans les Iles Britanniques. Nous
-emportâmes avec nous des toiles de lin, des modèles de chariots, de
-charrues et de divers métiers; des cruches de vin, des instruments de
-musique, des graines de toute espèce, entre autres celle du chanvre et
-du lin. Nous fîmes attacher dans des caisses, autour de la poupe du
-vaisseau, sur son pont et jusque dans ses cordages, des ceps de vigne
-qui étaient en fleur, et des arbres fruitiers de plusieurs sortes. On
-aurait pris notre vaisseau, couvert de pampres et de feuillages, pour
-celui de Bacchus allant à la conquête des Indes.
-
-Nous mouillâmes d’abord sur les côtes de l’île de Crète, pour y prendre
-des plantes convenables au climat des Gaules. Cette île nourrit une plus
-grande quantité de végétaux que l’Égypte, dont elle est voisine, par la
-variété de ses températures, qui s’étendent depuis les sables chauds de
-ses rivages, jusqu’au pied des neiges qui couvrent le mont Ida, dont le
-sommet se perd dans les nues. Mais ce qui doit être encore bien plus
-cher à ses habitants, elle est gouvernée par les sages lois de Minos.
-
-Un vent favorable nous poussa ensuite de la Crète à la hauteur de
-Mélite[2]. C’est une petite île dont les collines de pierre blanche
-paraissent de loin sur la mer, comme des toiles tendues au soleil. Nous
-y jetâmes l’ancre pour y faire de l’eau, que l’on y conserve très pure
-dans des citernes. Nous y aurions vainement cherché d’autre secours:
-cette île manque de tout, quoique par sa situation entre la Sicile et
-l’Afrique, et par la vaste étendue de son port qui se partage en
-plusieurs bras, elle dût être le centre du commerce entre les peuples de
-l’Europe, de l’Afrique, et même de l’Asie. Ses habitants ne vivent que
-de brigandage. Nous leur fîmes présent de graines de melon et de celles
-du xylon[3]. C’est une herbe qui se plaît dans les lieux les plus
-arides, et dont la bourre sert à faire des toiles très blanches et très
-légères. Quoique Mélite, qui n’est qu’un rocher, ne produise presque
-rien pour la subsistance des hommes et des animaux, on y prend chaque
-année, vers l’équinoxe d’automne[4], une quantité prodigieuse de cailles
-qui s’y reposent en passant d’Europe en Afrique. C’est un spectacle
-curieux de les voir, toutes pesantes qu’elles sont, traverser la mer en
-nombre presque infini. Elles attendent que le vent du nord souffle; et
-dressant en l’air une de leurs ailes, comme une voile, et battant de
-l’autre comme d’une rame, elles rasent les flots, de leurs croupions
-chargés de graisse. Quand elles arrivent dans l’île, elles sont si
-fatiguées qu’on les prend à la main. Un homme en peut ramasser dans une
-journée plus qu’il n’en peut manger dans une année.
-
- [2] Malte.
-
- [3] C’est le coton en herbe; il est originaire d’Égypte; on en fait
- maintenant à Malte de très jolis ouvrages qui servent à faire vivre
- la plupart du peuple, qui y est fort pauvre.
-
- (_Note de l’auteur._)
-
- [4] Les cailles passent encore à Malte à jour nommé et marqué sur
- l’almanach du pays.
-
- (_Idem._)
-
-De Mélite, les vents nous poussèrent jusqu’aux îles d’Enosis, qui sont à
-l’extrémité méridionale de la Sardaigne. Là, ils devinrent contraires,
-et nous obligèrent de mouiller. Ces îles sont des écueils sablonneux qui
-ne produisent rien; mais par une merveille de la providence des dieux,
-qui dans les lieux les plus stériles sait nourrir les hommes de mille
-manières différentes, elle a donné des thons à ces sables, comme elle a
-donné des cailles au rocher de Mélite. Au printemps, les thons qui
-entrent de l’Océan dans la Méditerranée, passent en si grande quantité
-entre la Sardaigne et les îles d’Enosis, que leurs habitants sont
-occupés nuit et jour à les pêcher, à les saler, et à en tirer de
-l’huile. J’ai vu sur leurs rivages des monceaux d’os brûlés de ces
-poissons, plus hauts que cette maison. Mais ce présent de la nature ne
-rend pas les insulaires plus riches. Ils pêchent pour le profit des
-habitants de la Sardaigne. Ainsi nous ne vîmes que des esclaves aux îles
-d’Enosis, et des tyrans à Mélite.
-
-Les vents étant devenus favorables, nous partîmes après avoir fait
-présent aux habitants d’Enosis de quelques ceps de vigne et en avoir
-reçu de jeunes plants de châtaigniers, qu’ils tirent de la Sardaigne, où
-les fruits de ces arbres viennent d’une grosseur considérable.
-
-Pendant le voyage, Céphas me faisait remarquer les aspects variés des
-terres, dont la nature n’a fait aucune semblable en qualité et en forme,
-afin que diverses plantes, divers animaux pussent trouver, dans le même
-climat, des températures différentes. Quand nous n’apercevions que le
-ciel et l’eau, il me faisait observer les hommes. Il me disait:
-
-«Vous voyez ces gens de mer, comme ils sont robustes! Vous les prendriez
-pour des Tritons. L’exercice du corps est l’aliment de la santé. Il
-dissipe une infinité de maladies et de passions qui naissent dans le
-repos des villes. Les dieux ont planté la vie humaine comme les chênes
-de mon pays. Plus ils sont battus des vents, plus ils sont vigoureux. La
-mer, disait-il encore, est une école de toutes les vertus. On y vit dans
-des privations et dans des dangers de toute espèce. On est forcé d’y
-être courageux, sobre, chaste, prudent, patient, vigilant, religieux.
-
---Mais, lui répondis-je, pourquoi la plupart de nos compagnons de voyage
-n’ont-ils aucune de ces qualités-là? Ils sont presque tous intempérants,
-violents, impies, louant ou blâmant sans discernement tout ce qu’ils
-voient faire.
-
---Ce n’est point la mer qui les a corrompus, reprit Céphas. Ils y ont
-apporté leurs passions de la terre. C’est l’amour des richesses, la
-paresse, le désir de se livrer à toutes sortes de désordres quand ils
-sont à terre, qui déterminent un grand nombre d’hommes à voyager sur la
-mer pour s’enrichir; et comme ils ne trouvent qu’avec beaucoup de peines
-les moyens de se satisfaire sur cet élément, vous les voyez toujours
-inquiets, sombres et impatients, parce qu’il n’y a rien de si mauvaise
-humeur que le vice, quand il se trouve dans le chemin de la vertu. Un
-vaisseau est le creuset où s’éprouvent les qualités morales. Le méchant
-y empire et le bon y devient meilleur. Mais la vertu tire parti de tout.
-Profitez de leurs défauts. Vous apprendrez ici à mépriser également
-l’injure et les vains applaudissements, à mettre votre contentement en
-vous-même et à ne prendre que les dieux pour témoins de vos actions.
-Celui qui veut faire du bien aux hommes, doit s’exercer de bonne heure à
-en recevoir du mal. C’est par les travaux du corps, et par l’injustice
-des hommes, que vous fortifierez à la fois votre corps et votre âme.
-C’est ainsi qu’Hercule a acquis le courage et cette force prodigieuse
-qui ont porté sa gloire jusqu’aux astres.»
-
-Je suivais donc, autant que je pouvais, les conseils de mon ami, malgré
-mon extrême jeunesse. Je travaillais à lever les lourdes antennes et à
-manœuvrer les voiles; mais à la moindre raillerie de mes compagnons, qui
-se moquaient de mon inexpérience, j’étais tout déconcerté. Il m’était
-plus facile de m’exercer contre les tempêtes que contre les mépris des
-hommes; tant mon éducation m’avait déjà rendu sensible à l’opinion
-d’autrui.
-
-Nous passâmes le détroit qui sépare l’Afrique de l’Europe, et nous
-vîmes, à droite et à gauche, les deux montagnes Calpé et Abila, qui en
-fortifient l’entrée. Nos matelots phéniciens ne manquèrent pas de nous
-faire observer que leur nation était la première de toutes celles de la
-terre qui avait osé pénétrer dans le vaste Océan, et côtoyer ses rivages
-jusque sous l’Ourse glacée. Ils mirent sa gloire fort au-dessus de celle
-d’Hercule, qui avait planté, disaient-ils, deux colonnes avec cette
-inscription: ON NE VA POINT AU-DELA, comme si le terme de ses travaux
-devait être celui des courses du genre humain. Céphas, qui ne négligeait
-aucune occasion de rappeler les hommes à la justice, et de rendre
-hommage à la mémoire des héros, leur disait:
-
-«J’ai toujours ouï dire qu’il fallait respecter les anciens. Les
-inventeurs en chaque science sont les plus dignes de louange, parce
-qu’ils en ouvrent la carrière aux autres hommes. Il est peu difficile
-ensuite à ceux qui viennent après eux d’aller plus avant. Un enfant,
-monté sur les épaules d’un grand homme, voit plus loin que celui qui le
-porte.»
-
-Mais Céphas leur parlait en vain: ils ne daignèrent pas rendre le
-moindre honneur à la mémoire du fils d’Alcmène. Pour nous, nous
-vénérâmes les rivages de l’Espagne, où il avait tué Géryon à trois
-corps; nous couronnâmes nos têtes de branches de peuplier, et nous
-versâmes, en son honneur, du vin de Thasos dans les flots.
-
-Bientôt nous découvrîmes les profondes et verdoyantes forêts qui
-couvrent la Gaule Celtique. C’est un fils d’Hercule, appelé Galatès, qui
-donna à ses habitants le surnom de Galates, ou de Gaulois. Sa mère,
-fille d’un roi des Celtes, était d’une grandeur prodigieuse. Elle
-dédaignait de prendre un mari parmi les sujets de son père; mais quand
-Hercule passa dans les Gaules, après la défaite de Géryon, elle ne put
-refuser son cœur et sa main au vainqueur d’un tyran. Nous entrâmes
-ensuite dans le canal qui sépare la Gaule des Iles Britanniques, et en
-peu de jours nous parvînmes à l’embouchure de la Seine, dont les eaux
-vertes se distinguent en tout temps des flots azurés de la mer.
-
-J’étais au comble de la joie. Nous étions près d’arriver. Nos arbres
-étaient frais et couverts de feuilles. Plusieurs d’entre eux, entre
-autres les ceps de vigne, avaient des fruits mûrs. Je pensais au bon
-accueil qu’allaient nous faire des peuples dénués des principaux biens
-de la nature, lorsqu’ils nous verraient débarquer sur leurs rivages avec
-les plus douces productions de l’Égypte et de la Crète. Les seuls
-travaux de l’agriculture suffisent pour fixer les peuples errants et
-vagabonds, et leur ôter le désir de soutenir, par la violence, la vie
-humaine que la nature entretient par tant de bienfaits. Il ne faut qu’un
-grain de blé, me disais-je, pour policer tous les Gaulois par les arts
-que l’agriculture fait naître. Cette seule graine de lin suffit pour les
-vêtir un jour. Ce cep de vigne est suffisant pour répandre à perpétuité
-la gaieté et la joie dans leurs festins. Je sentais alors combien les
-ouvrages de la nature sont supérieurs à ceux des hommes. Ceux-ci
-dépérissent dès qu’ils commencent à paraître; les autres, au contraire,
-portent en eux l’esprit de vie qui les propage. Le temps, qui détruit
-les monuments des arts, ne fait que multiplier ceux de la nature. Je
-voyais dans une seule semence plus de vrais biens renfermés qu’il n’y en
-a en Égypte dans les trésors des rois.
-
-Je me livrais à ces divines et humaines spéculations; et, dans les
-transports de ma joie, j’embrassais Céphas, qui m’avait donné une si
-juste idée des biens des peuples et de la véritable gloire. Cependant,
-mon ami remarqua que le pilote se préparait à remonter la Seine, à
-l’embouchure de laquelle nous étions alors. La nuit s’approchait; le
-vent soufflait de l’occident, et l’horizon était chargé. Céphas dit au
-pilote:
-
-«Je vous conseille de ne point entrer dans le fleuve; mais plutôt de
-jeter l’ancre dans ce port aimé d’Amphitrite que vous voyez sur la
-gauche. Voici ce que j’ai ouï raconter à ce sujet à nos anciens:
-
-»La Seine, fille de Bacchus et nymphe de Cérès, avait suivi dans les
-Gaules la déesse des blés, lorsqu’elle cherchait sa fille Proserpine par
-toute la terre. Quand Cérès eut mis fin à ses courses, la Seine la pria
-de lui donner, en récompense de ses services, ces prairies que vous
-voyez là-bas. La déesse y consentit, et accorda de plus à la fille de
-Bacchus de faire croître des blés partout où elle porterait ses pas.
-Elle laissa donc la Seine sur ces rivages, et lui donna pour compagne et
-pour suivante la nymphe Héva, qui devait veiller près d’elle, de peur
-qu’elle ne fût enlevée par quelque dieu de la mer, comme sa fille
-Proserpine l’avait été par celui des enfers. Un jour que la Seine
-s’amusait à courir sur ces sables en cherchant des coquilles, et qu’elle
-fuyait, en jetant de grands cris, devant les flots de la mer qui
-quelquefois lui mouillaient la plante des pieds, et quelquefois
-l’atteignaient jusqu’aux genoux, Héva sa compagne aperçut sous les ondes
-les cheveux blancs, le visage empourpré et la robe bleue de Neptune. Ce
-dieu venait des Orcades après un grand tremblement de terre, et il
-parcourait les rivages de l’Océan, examinant, avec son trident, si leurs
-fondements n’avaient point été ébranlés. A sa vue, Héva jeta un grand
-cri, et avertit la Seine, qui s’enfuit aussitôt vers les prairies. Mais
-le dieu des mers avait aperçu la nymphe de Cérès, et, touché de sa bonne
-grâce et de sa légèreté, il poussa sur le rivage ses chevaux marins
-après elle. Déjà il était près de l’atteindre, lorsqu’elle invoqua
-Bacchus son père et Cérès sa maîtresse. L’un et l’autre l’exaucèrent:
-dans le temps que Neptune tendait les bras pour la saisir, tout le corps
-de la Seine se fondit en eau; son voile et ses vêtements verts, que les
-vents poussaient devant elle, devinrent des flots couleur d’émeraude;
-elle fut changée en un fleuve de cette couleur, qui se plaît encore à
-parcourir les lieux qu’elle a aimés étant nymphe. Ce qu’il y a de plus
-remarquable, c’est que Neptune, malgré sa métamorphose, n’a cessé d’en
-être amoureux, comme on dit que le fleuve Alphée l’est encore en Sicile
-de la fontaine Aréthuse. Mais si le dieu des mers a conservé son amour
-pour la Seine, la Seine garde encore son aversion pour lui. Deux fois
-par jour, il la poursuit avec de grands mugissements, et chaque fois la
-Seine s’enfuit dans les prairies en remontant vers sa source, contre le
-cours naturel des fleuves. En tout temps, elle sépare ses eaux vertes
-des eaux azurées de Neptune.
-
-»Héva mourut du regret de la perte de sa maîtresse. Mais les Néréides,
-pour la récompenser de sa fidélité, lui élevèrent sur le rivage un
-tombeau de pierres blanches et noires, qu’on aperçoit de fort loin. Par
-un art céleste, elles y enfermèrent même un écho, afin qu’Héva, après sa
-mort, prévînt par l’ouïe, et par la vue les marins des dangers de la
-terre, comme, pendant sa vie, elle avait averti la nymphe de Cérès des
-dangers de la mer. Vous voyez d’ici son tombeau. C’est cette montagne
-escarpée, formée de couches funèbres de pierres blanches et noires. Elle
-porte toujours le nom de Héva[5]. Vous voyez, à ces amas de cailloux
-dont sa base est couverte, les efforts de Neptune irrité pour en ronger
-les fondements; et vous pouvez entendre d’ici les mugissements de la
-montagne qui avertit les gens de mer de prendre garde à eux. Pour
-Amphitrite, touchée du malheur de la Seine, elle pria les Néréides de
-creuser cette petite baie que vous voyez sur votre gauche, à
-l’embouchure du fleuve; et elle voulut qu’elle fût en tout temps un
-havre assuré contre les fureurs de son époux. Entrez-y donc maintenant,
-si vous m’en croyez, pendant qu’il fait jour. Je puis vous certifier que
-j’ai vu souvent le dieu des mers poursuivre la Seine bien avant dans les
-campagnes, et renverser tout ce qui se rencontrait sur son passage.
-Gardez-vous donc de vous trouver sur le chemin de ce dieu.
-
- [5] Il y a en effet, à l’embouchure de la Seine, sur la rive gauche,
- une montagne formée de couches de pierres noires et blanches, qui
- s’appelle la Hève.
-
- (_Note de l’auteur._)
-
---Il faut, répondit le pilote à Céphas, que vous me preniez pour un
-homme bien stupide, de me faire de pareils contes à mon âge. Il y a
-quarante ans que je navigue. J’ai mouillé de nuit et de jour dans la
-Tamise, pleine d’écueils, et dans le Tage, qui est si rapide; j’ai vu
-les cataractes du Nil, qui font un bruit affreux; et jamais je n’ai vu
-ni ouï rien de semblable à ce que vous venez de me raconter. Je ne serai
-pas assez fou de m’arrêter ici à l’ancre, tandis que le vent est
-favorable pour remonter le fleuve. Je passerai la nuit dans son canal,
-et j’y dormirai bien profondément.»
-
-Il dit, et de concert avec les matelots, il fit une huée, comme les
-hommes présomptueux et ignorants ont coutume de faire, quand on leur
-donne des avis dont ils ne comprennent pas le sens.
-
-Céphas alors s’approcha de moi, et me demanda si je savais nager. «Non,
-lui répondis-je. J’ai appris en Égypte tout ce qui pouvait me faire
-honneur parmi les hommes, et presque rien de ce qui pouvait m’être utile
-à moi-même.» Il me dit:
-
-«Ne nous quittons pas: tenons-nous près de ce banc de rameurs, et
-mettons toute notre confiance dans les dieux.»
-
-Cependant, le vaisseau poussé par le vent, et sans doute aussi par la
-vengeance d’Hercule, entra dans le fleuve à pleines voiles. Nous
-évitâmes d’abord trois bancs de sable, qui sont à son embouchure;
-ensuite, nous étant engagés dans son canal, nous ne vîmes plus autour de
-nous qu’une vaste forêt, qui s’étendait jusque sur ses rivages. Nous
-n’apercevions dans ce pays d’autres marques d’habitation que quelques
-fumées qui s’élevaient ça et là au-dessus des arbres. Nous voguâmes
-ainsi jusqu’à ce que, la nuit nous empêchant de rien distinguer, le
-pilote laissa tomber l’ancre.
-
-Le vaisseau, chassé d’un côté par un vent frais, et de l’autre par le
-cours du fleuve, vint en travers dans le canal. Mais, malgré cette
-position dangereuse, nos matelots se mirent à boire et à se réjouir, se
-croyant à l’abri de tout danger parce qu’ils se voyaient entourés de la
-terre de toutes parts. Ils furent ensuite se coucher, sans qu’il en
-restât un seul pour la manœuvre.
-
-Nous étions restés sur le pont, Céphas et moi, assis sur un banc de
-rameurs. Nous bannissions le sommeil de nos yeux, en nous entretenant du
-spectacle majestueux des astres qui roulaient sur nos têtes. Déjà la
-constellation de l’Ourse était au milieu de son cours, lorsque nous
-entendîmes au loin un bruit sourd, mugissant, semblable à celui d’une
-cataracte. Je me levai imprudemment, pour voir ce que ce pouvait être.
-J’aperçus, à la blancheur de son écume, une montagne d’eau[6] qui venait
-à nous du côté de la mer, en se roulant sur elle-même. Elle occupait
-toute la largeur du fleuve, et surmontant ses rivages à droite et à
-gauche, elle se brisait avec un fracas horrible parmi les troncs des
-arbres de la forêt. Dans l’instant, elle fut sur notre vaisseau, et le
-rencontrant en travers, elle le coucha sur le côté: ce mouvement me fit
-tomber dans l’eau. Un moment après, une seconde vague, encore plus
-élevée que la première, fit tourner le vaisseau tout-à-fait. Je me
-souviens qu’alors j’entendis sortir une multitude de cris sourds et
-étouffés de cette carène renversée; mais, voulant appeler moi-même mon
-ami à mon secours, ma bouche se remplit d’eau salée, mes oreilles
-bourdonnèrent, je me sentis emporté avec une extrême rapidité, et
-bientôt après je perdis toute connaissance.
-
- [6] Cette montagne d’eau se produit par les marées qui entrent de la
- mer dans la Seine et la font refluer contre son cours. On l’entend
- venir de fort loin, surtout la nuit. On l’appelle la barre, parce
- qu’elle barre tout le cours de la Seine. Cette barre est
- ordinairement suivie d’une seconde barre encore plus élevée, qui la
- suit à cent toises de distance. Elles courent beaucoup plus vite
- qu’un cheval au galop.
-
- (_Note de l’auteur._)
-
-Je ne sais combien de temps je restai dans l’eau; mais, quand je revins
-à moi, j’aperçus, vers l’occident, l’arc d’Iris dans les cieux; et du
-côté de l’orient, les premiers feux de l’aurore, qui coloraient les
-nuages d’argent et de vermillon. Une troupe de jeunes filles fort
-blanches, demi-vêtues de peaux, m’entouraient. Les unes me présentaient
-des liqueurs dans des coquilles, d’autres m’essuyaient avec des mousses,
-d’autres me soutenaient la tête avec leurs mains. Leurs cheveux blonds,
-leurs joues vermeilles, leurs yeux bleus, et je ne sais quoi de céleste
-que la piété met sur le visage des femmes, me firent croire que j’étais
-dans les cieux, et que j’étais servi par les Heures qui en ouvrent
-chaque jour les portes aux malheureux mortels. Le premier mouvement de
-mon cœur fut de vous chercher, et le second fut de vous demander, ô
-Céphas! Je ne me serais pas cru heureux, même dans l’Olympe, si vous
-eussiez manqué à mon bonheur. Mais mon illusion se dissipa, quand
-j’entendis ces jeunes filles prononcer de leurs bouches de rose un
-langage inconnu et barbare. Je me rappelai alors peu à peu les
-circonstances de mon naufrage. Je me levai. Je voulus vous chercher;
-mais je ne savais où vous retrouver. J’errais aux environs, au milieu
-des bois. J’ignorais si le fleuve où nous avions fait naufrage était
-près ou loin, à ma droite ou à ma gauche; et pour surcroît d’embarras,
-je ne pouvais interroger personne sur sa position.
-
-Après y avoir un peu réfléchi, je remarquai que les herbes étaient
-humides, et le feuillage des arbres d’un vert brillant, d’où je conclus
-qu’il avait plu abondamment la nuit précédente. Je me confirmai dans
-cette idée à la vue de l’eau qui coulait encore en torrents jaunes le
-long des chemins. Je pensai que ces eaux devaient se jeter dans quelque
-ruisseau, et le ruisseau dans le fleuve. J’allais suivre ces
-indications, lorsque des hommes sortis d’une cabane voisine me forcèrent
-d’y entrer d’un ton menaçant. Je m’aperçus alors que je n’étais plus
-libre, et que j’étais esclave chez des peuples où je m’étais flatté
-d’être honoré comme un dieu.
-
-J’en atteste Jupiter, ô Céphas! le déplaisir d’avoir fait naufrage au
-port, de me voir réduit en servitude par ceux que j’étais venu servir de
-si loin, d’être relégué dans une terre barbare où je ne pouvais me faire
-entendre de personne, loin du doux pays de l’Égypte et de mes parents,
-n’égala pas le chagrin de vous avoir perdu. Je me rappelais la sagesse
-de vos conseils; votre confiance dans les dieux, dont vous me faisiez
-sentir la providence au milieu même des plus grands maux; vos
-observations sur les ouvrages de la nature, qui la remplissaient pour
-moi de vie et de bienveillance; le calme où vous saviez tenir toutes mes
-passions; et je sentais, par les nuages qui s’élevaient dans mon cœur,
-que j’avais perdu en vous le premier des biens, et qu’un ami sage est le
-plus grand présent que la bonté des dieux puisse accorder à un homme.
-
-Je ne pensais donc qu’au moyen de vous retrouver, et je me flattais d’y
-réussir en m’enfuyant au milieu de la nuit, si je pouvais seulement me
-rendre au bord de la mer. Je savais bien que je ne pouvais en être fort
-éloigné; mais j’ignorais de quel côté elle était. Il n’y avait point aux
-environs de hauteur d’où je pusse la découvrir. Quelquefois, je montais
-au sommet des plus grands arbres; mais je n’apercevais que la surface de
-la forêt qui s’étendait jusqu’à l’horizon. Souvent, j’étais attentif au
-vol des oiseaux, pour voir si je n’apercevrais pas quelque oiseau de
-marine venant à terre faire son nid dans la forêt, ou quelque pigeon
-sauvage allant picorer le sel sur le bord de la mer. J’aurais mieux aimé
-mille fois entendre les cris perçants des mauves, lorsqu’elles viennent
-dans les tempêtes se réfugier sur les rochers, que le doux chant des
-rouges-gorges qui annonçaient déjà, dans les feuilles jaunies des bois,
-la fin des beaux jours.
-
-Une nuit que j’étais couché, je crus entendre au loin le bruit que font
-les flots de la mer lorsqu’ils se brisent sur ses rivages; il me sembla
-même que je distinguais le tumulte des eaux de la Seine poursuivie par
-Neptune. Leurs mugissements, qui m’avaient transi d’horreur, me
-comblèrent alors de joie. Je me levai: je sortis de la cabane, et je
-prêtai une oreille attentive; mais bientôt des rumeurs qui venaient de
-diverses parties de l’horizon confondirent tous mes jugements, et je
-reconnus que c’étaient les murmures des vents qui agitaient au loin les
-feuillages des chênes et des hêtres.
-
-Quelquefois j’essayais de faire entendre aux sauvages de ma cabane que
-j’avais perdu un ami. Je mettais la main sur mes yeux, sur ma bouche et
-sur mon cœur; je leur montrais l’horizon; je levais au ciel mes mains
-jointes, et je versais des larmes. Ils comprenaient ce langage muet de
-ma douleur, car ils pleuraient avec moi; mais, par une contradiction
-dont je ne pouvais me rendre raison, ils redoublaient de précaution pour
-m’empêcher de m’éloigner d’eux.
-
-Je m’appliquai donc à apprendre leur langue, afin de les instruire de
-mon sort et de les y rendre sensibles. Ils s’empressaient eux-mêmes de
-m’enseigner les noms des objets que je leur montrais. L’esclavage est
-fort doux chez ces peuples. Ma vie, à la liberté près, ne différait en
-rien de celle de mes maîtres. Tout était commun entre nous, les vivres,
-le toit, et la terre sur laquelle nous couchions enveloppés de peaux.
-Ils avaient même des égards pour ma jeunesse, et ils ne me donnaient à
-supporter que la moindre partie de leurs travaux. En peu de temps, je
-parvins à converser avec eux. Voici ce que j’ai connu de leur
-gouvernement et de leur caractère.
-
-Les Gaules sont peuplées d’un grand nombre de petites nations, dont les
-unes sont gouvernées par des rois, d’autres par des chefs appelés
-iarles, mais soumises toutes au pouvoir des druides, qui les réunissent
-sous une même religion, et les gouvernent avec d’autant plus de facilité
-que mille coutumes différentes les divisent. Les druides ont persuadé à
-ces nations qu’elles descendaient de Pluton, dieu des enfers, qu’ils
-appellent Hæder, ou l’aveugle. C’est pourquoi les Gaulois comptent par
-nuits, et non point par jours, et ils comptent les heures du jour du
-milieu de la nuit, contre la coutume de tous les peuples. Ils adorent
-plusieurs autres dieux aussi terribles que Hæder, tels que Niorder, le
-maître des vents, qui brise les vaisseaux sur leurs côtes, afin,
-disent-ils, de leur en procurer le pillage. Ainsi ils croient que tout
-vaisseau qui périt sur leurs rivages leur est envoyé par Niorder. Ils
-ont de plus Thor ou Theutatès, le dieu de la guerre, armé d’une massue
-qu’il lance du haut des airs: ils lui donnent des gants de fer, et un
-baudrier qui redouble sa fureur quand il en est ceint; Tir, aussi cruel;
-le taciturne Vidar, qui porte des souliers fort épais, avec lesquels il
-peut marcher dans l’air et sur l’eau sans faire de bruit; Heimdall à la
-dent d’or, qui voit le jour et la nuit: il entend le bruit le plus
-léger, même celui que fait l’herbe ou la laine quand elle croît; Uller,
-le dieu de la glace, chaussé de patins; Loke, qui eut trois enfants de
-la géante Angherbode, la messagère de douleur, savoir: le loup Fenris,
-le serpent de Midgard, et l’impitoyable Héla. Héla est la mort. Ils
-disent que son palais est la misère, sa table la famine, sa porte le
-précipice, son vestibule la langueur, son lit la consomption. Ils ont
-encore plusieurs autres dieux, dont les exploits sont aussi féroces que
-les noms: Hérian, Riflindi Svidur, Svidrer, Salsk, qui veulent dire le
-guerrier, le bruyant, l’exterminateur, l’incendiaire, le père du
-carnage. Les druides honorent ces divinités avec des cérémonies
-lugubres, des chants lamentables, et des sacrifices humains. Ce culte
-affreux leur donne tant de pouvoir sur les esprits effrayés des Gaulois,
-qu’ils président à tous leurs conseils, et décident de toutes les
-affaires. Si quelqu’un s’oppose à leurs jugements, ils le privent de la
-communion de leurs mystères; et dès ce moment, il est abandonné de tout
-le monde, même de sa femme et de ses enfants. Mais il est rare qu’on ose
-leur résister; car ils se chargent seuls de l’éducation de la jeunesse,
-afin de lui imprimer de bonne heure, et d’une manière inaltérable, ces
-opinions horribles.
-
-Quant aux iarles ou nobles, ils ont droit de vie et de mort sur leurs
-vassaux. Ceux qui vivent sous des rois leur payent la moitié du tribut
-qu’ils lèvent sur les peuples. D’autres les gouvernent entièrement à
-leur profit. Les plus riches donnent des festins aux plus pauvres de
-leur classe, qui les accompagnent à la guerre, et font vœu de mourir
-avec eux. Ils sont très braves. S’ils rencontrent à la chasse un ours,
-le principal d’entre eux met bas ses flèches, attaque seul l’animal, et
-le tue d’un coup de couteau. Si le feu prend à leur maison, ils ne la
-quittent point qu’ils ne voient tomber sur eux les solives enflammées.
-D’autres, sur le bord de la mer, s’opposent, la lance ou l’épée à la
-main, aux vagues qui se brisent sur le rivage. Ils mettent la valeur à
-résister, non-seulement aux ennemis et aux bêtes féroces, mais même aux
-éléments. La valeur leur tient lieu de justice. Ils ne décident leurs
-différends que par les armes, et regardent la raison comme la ressource
-de ceux qui n’ont point de courage. Ces deux classes de citoyens, dont
-l’une emploie la ruse et l’autre la force, pour se faire craindre, se
-balancent entre elles; mais elles se réunissent pour tyranniser le
-peuple, qu’elles traitent avec un souverain mépris. Jamais un homme du
-peuple ne peut parvenir, chez les Gaulois, à remplir aucune charge
-publique. Il semble que cette nation n’est faite que pour les prêtres et
-pour les grands. Au lieu d’être consolée par les uns et protégée par les
-autres, comme la justice le requiert, les druides ne l’effrayent que
-pour que les iarles l’oppriment.
-
-On ne trouverait cependant nulle part des hommes qui aient de meilleures
-qualités que les Gaulois. Ils sont fort ingénieux, et ils excellent dans
-plusieurs genres d’industrie qu’on ne trouve point ailleurs. Ils
-couvrent d’étain des plaques de fer, avec tant d’art, qu’on les
-prendrait pour des plaques d’argent. Ils assemblent des pièces de bois
-avec une si grande justesse, qu’ils en forment des vases capables de
-contenir toutes sortes de liqueurs. Ce qu’il y a de plus étrange, c’est
-qu’ils savent y faire bouillir l’eau sans les brûler. Ils font rougir
-des cailloux au feu, et les jettent dans l’eau contenue dans le vase de
-bois, jusqu’à ce qu’elle prenne le degré de chaleur qu’ils veulent lui
-donner. Ils savent encore allumer du feu sans se servir d’acier ni de
-caillou, en frottant ensemble du bois de lierre et de laurier. Les
-qualités de leur cœur surpassent encore celles de leur esprit. Ils sont
-très hospitaliers. Celui qui a peu, le partage de bon cœur avec celui
-qui n’a rien. Ils aiment leurs enfants avec tant de passion, que jamais
-ils ne les maltraitent. Ils se contentent de les ramener à leur devoir
-par des remontrances. Il résulte de cette conduite qu’en tout temps la
-plus tendre affection unit tous les membres de leurs familles, et que
-les jeunes gens y écoutent, avec le plus grand respect, les conseils des
-vieillards.
-
-Les femmes jouissent en général du plus grand pouvoir. Les chefs
-n’entreprennent rien sans les consulter. Elles décident de la paix et de
-la guerre. Elles voient plus sainement qu’eux dans les affaires
-publiques, et prévoient, avec beaucoup de justesse, les événements
-futurs. Le peuple, frappé de leur trouver souvent plus de discernement
-qu’à ses chefs, se plaît à leur attribuer quelque chose de divin.
-
-Ils méprisent les laboureurs, et ils négligent par conséquent
-l’agriculture, qui est la base de la félicité publique. Quand nous
-arrivâmes dans leur pays, ils ne cultivaient que les grains qui peuvent
-croître dans le cours d’un été, comme les fèves, les lentilles,
-l’avoine, le petit mil, le seigle et l’orge. On n’y trouvait que bien
-peu de froment. Cependant la terre y est très féconde en productions
-naturelles. Il y a beaucoup de pâturages excellents le long des
-rivières. Les forêts y sont élevées, et remplies de toutes sortes
-d’arbres fruitiers sauvages. Comme ils manquent souvent de vivres, ils
-m’employaient à en chercher dans les champs et dans les bois. Je
-trouvais, dans les prairies, des gousses d’ail, des racines de daucus et
-de filipendule. Je revenais quelquefois tout chargé de baies de
-myrtilles, de faînes de hêtres, de prunes, de poires, de pommes, que
-j’avais cueillies dans la forêt. Ils faisaient cuire ces fruits, dont la
-plupart ne peuvent se manger crus, tant ils sont âpres. Mais il s’y
-trouve des arbres qui en produisent d’un goût excellent. J’y ai souvent
-admiré des pommiers chargés de fruits d’une couleur si éclatante, qu’on
-les eût pris pour les plus belles fleurs.
-
-L’hiver vint, et je ne saurais vous exprimer quel fut mon étonnement,
-lorsque je vis, pour la première fois de ma vie, le ciel se dissoudre en
-plumes blanches, comme celles des oiseaux, l’eau des fontaines se
-changer en pierre, et les arbres se dépouiller entièrement de leurs
-feuillages. Je n’avais jamais rien vu de semblable en Égypte. Je crus
-que les Gaulois ne tarderaient pas à mourir, comme les plantes et les
-éléments de leur pays; et, sans doute la rigueur de l’air n’aurait pas
-manqué de me faire mourir moi-même, s’ils n’avaient pris le plus grand
-soin de me vêtir de fourrures. Mais qu’il est aisé à un homme sans
-expérience de se tromper! Je ne connaissais pas les ressources de la
-nature pour chaque saison, comme pour chaque climat. L’hiver est pour
-ces peuples septentrionaux le temps des festins et de l’abondance. Les
-oiseaux de rivière, les élans, les taureaux sauvages, les lièvres, les
-cerfs, les sangliers abondent alors dans leurs forêts, et s’approchent
-de leurs cabanes. On en tue des quantités prodigieuses. Je ne fus pas
-moins surpris quand je vis le printemps revenir, et étaler dans ces
-lieux désolés une magnificence que je ne lui avais jamais vue sur les
-bords mêmes du Nil. Les rubus, les framboisiers, les églantiers, les
-fraisiers, les primevères, les violettes, et beaucoup d’autres fleurs
-inconnues à l’Égypte, bordaient les lisières verdoyantes des forêts.
-Quelques-unes, comme les chèvre-feuilles, grimpaient sur les troncs des
-chênes, et suspendaient à leurs rameaux leurs guirlandes parfumées. Les
-rivages, les rochers, les montagnes, les bois, tout était revêtu d’une
-pompe à la fois magnifique et sauvage. Un si touchant spectacle redoubla
-ma mélancolie. Heureux, me disais-je, si parmi tant de plantes, j’en
-voyais s’élever une seule de celles que j’ai apportées de l’Égypte! Ne
-fût-ce que l’humble plante du lin, elle me rappellerait ma patrie
-pendant ma vie; en mourant, je choisirais près d’elle mon tombeau; elle
-apprendrait un jour à Céphas où reposent les os de son ami, et aux
-Gaulois le nom et les voyages d’Amasis.
-
-Un jour, pendant que je cherchais à dissiper ma mélancolie, en voyant
-danser de jeunes filles sur l’herbe nouvelle, une d’entre elles quitta
-la troupe des danseuses, et s’en vint pleurer sur moi: puis,
-tout-à-coup, elle se joignit à ses compagnes, et continua de danser en
-jouant et folâtrant avec elles. Je pris ce passage subit de la joie à la
-douleur, et de la douleur à la joie dans cette jeune fille, pour un
-effet de l’inconstance naturelle à ce peuple, et je ne m’en mettais pas
-beaucoup en peine, lorsque je vis sortir de la forêt un vieillard à
-barbe rousse, revêtu d’une robe de peaux de belette. Il portait à sa
-main une branche de gui, et à sa ceinture un couteau de caillou. Il
-était suivi d’une troupe de jeunes gens à la fleur de l’âge, vêtus de
-baudriers faits des mêmes peaux, et tenant dans leurs mains des courges
-vides, des chalumeaux de fer, des cornes de bœufs, et d’autres
-instruments de leur musique barbare.
-
-Dès que ce vieillard parut, toutes les danses cessèrent, tous les
-visages s’attristèrent, et tout le monde s’éloigna de moi. Mon maître
-même et sa famille se retirèrent dans leur cabane. Ce méchant vieillard
-alors s’approcha de moi, me passa une corde de cuir autour du cou, et,
-ses satellites me forçant de le suivre, ils m’entraînèrent tout éperdu,
-comme des loups qui emportent un mouton. Ils me conduisirent à travers
-la forêt jusqu’aux bords de la Seine: là, leur chef m’arrosa de l’eau du
-fleuve; ensuite, il me fit entrer dans un grand bateau d’écorce de
-bouleau, où il s’embarqua lui-même avec toute sa troupe.
-
-Nous remontâmes la Seine pendant huit jours, en gardant un profond
-silence. Le neuvième, nous arrivâmes dans une petite ville bâtie au
-milieu d’une île. Ils me débarquèrent vis-à-vis, sur la rive droite du
-fleuve, et ils me conduisirent dans une grande cabane sans fenêtres, qui
-était éclairée par des torches de sapin. Ils m’attachèrent au milieu de
-la cabane à un poteau; et ces jeunes gens, qui me gardaient jour et
-nuit, armés de haches de caillou, ne cessaient de sauter autour de moi,
-en soufflant de toutes leurs forces dans leurs cornes de bœufs et leurs
-fifres de fer.
-
-Ils accompagnaient leur affreuse musique de ces horribles paroles,
-qu’ils chantaient en chœur:
-
-«O Nioder! ô Riflindi! ô Svidrer! ô Héla! ô Héla! dieux du carnage et
-des tempêtes, nous vous apportons de la chair. Recevez le sang de cette
-victime, de cet enfant de la mort. O Nioder! ô Riflindi! ô Svidrer! ô
-Héla! ô Héla!»
-
-En prononçant ces mots épouvantables, ils avaient les yeux tournés dans
-la tête, et la bouche écumante. Enfin, ces fanatiques, accablés de
-lassitude, s’endormirent, à l’exception de l’un d’entre eux, appelé
-Omfi. Ce nom, dans la langue celtique, veut dire bienfaisant. Omfi,
-touché de pitié, s’approcha de moi:
-
-«Jeune infortuné, me dit-il, une guerre cruelle s’est élevée entre les
-peuples de la Grande-Bretagne et ceux des Gaules. Les Bretons prétendent
-être les maîtres de la mer qui nous sépare de leur île. Nous avons déjà
-perdu contre eux deux batailles navales. Le collége des druides de
-Chartres a décidé qu’il fallait des victimes humaines pour se rendre
-favorable Mars, dont le temple est près d’ici. Le chef des druides, qui
-a des espions par toutes les Gaules, a appris que la tempête t’avait
-jeté sur nos côtes: il a été te chercher lui-même. Il est vieux et sans
-pitié. Il porte les noms de deux de nos dieux les plus redoutables. Il
-s’appelle Tor-Tir. Mets donc ta confiance dans les dieux de ton pays,
-car ceux des Gaules demandent ton sang.»
-
-Il me fut impossible de répondre à Omfi, tant j’étais saisi de frayeur!
-je le remerciai seulement en inclinant la tête; et aussitôt il s’éloigna
-de moi, de peur d’être aperçu de ses compagnons.
-
-Je me rappelai dans ce moment la raison qui avait obligé les Gaulois qui
-m’avaient fait esclave de m’empêcher de m’écarter de leur demeure: ils
-craignaient que je ne tombasse entre les mains des druides; mais je
-n’avais pu vaincre ma fatale destinée. Ma perte maintenant me paraissait
-si certaine que je ne croyais pas que Jupiter même pût me délivrer de la
-gueule de ces tigres affamés de mon sang. Je ne me rappelais plus, ô
-Céphas, ce que vous m’aviez dit tant de fois, que les dieux
-n’abandonnent jamais l’innocence. Je ne me ressouvenais plus même qu’ils
-m’avaient sauvé du naufrage. Le danger présent fait oublier les
-délivrances passées. Quelquefois, je pensais qu’ils ne m’avaient
-préservé des flots que pour me livrer à une mort mille fois plus
-cruelle.
-
-Cependant, j’adressais mes prières à Jupiter, et je goûtais une sorte de
-repos à m’abandonner à cette Providence infinie qui gouverne l’univers,
-lorsque les portes de ma cabane s’ouvrirent tout-à-coup, et une troupe
-nombreuse de prêtres entra, ayant Tor-Tir à leur tête, tenant toujours à
-sa main une branche de gui de chêne. Aussitôt, la jeunesse barbare qui
-m’entourait se réveilla, et recommença ses chansons et ses danses
-funèbres. Tor-Tir vint à moi, il me posa sur la tête une couronne d’if,
-et une poignée de farine de fèves; ensuite, il me mit un bâillon dans la
-bouche, et m’ayant délié de mon poteau, il m’attacha les mains derrière
-le dos. Alors, tout son cortége se mit en marche au bruit de ses
-lugubres instruments, et deux druides, me soutenant par les bras, me
-conduisirent au lieu du sacrifice.
-
- * * * * *
-
-Ici Tirtée, s’apercevant que le fuseau de Cyanée lui échappait des
-mains, et qu’elle pâlissait, lui dit:
-
-«Ma fille, il est temps de vous aller reposer. Songez que vous devez
-vous lever demain avant l’aurore, pour aller à la fête du mont Lycée, où
-vous devez offrir, avec vos compagnes, les dons des bergers sur les
-autels de Jupiter.»
-
-Cyanée toute tremblante lui répondit:
-
-«Mon père, j’ai tout préparé pour la fête de demain. Les couronnes de
-fleurs, les gâteaux de froment, les vases de lait, tout est prêt. Mais
-il n’est pas tard: la lune n’éclaire pas le fond du vallon; les coqs
-n’ont pas encore chanté; il n’est pas minuit. Permettez-moi, je vous en
-supplie, de rester jusqu’à la fin de cette histoire. Mon père, je suis
-auprès de vous; je n’aurai pas peur.»
-
-Tirtée regarda sa fille en souriant; et s’excusant à Amasis de l’avoir
-interrompu, il le pria de continuer.
-
- * * * * *
-
-Nous sortîmes de la cabane, reprit Amasis, au milieu d’une nuit obscure,
-à la lueur enfumée des torches de sapin. Nous traversâmes d’abord un
-vaste champ de pierres, où l’on voyait çà et là des squelettes de
-chevaux et de chiens fichés sur des pieux. De là nous arrivâmes à
-l’entrée d’une grande caverne, creusée dans le flanc d’un rocher tout
-blanc[7]. Des caillots d’un sang noir, répandu aux environs, exhalaient
-une odeur infecte, et annonçaient que c’était le temple de Mars. Dans
-l’intérieur de cet affreux repaire étaient rangés, le long des murs, des
-têtes et des ossements humains; et au milieu, sur une pièce de roc,
-s’élevait jusqu’à la voûte une statue de fer représentant le dieu Mars.
-Elle était si difforme, qu’elle ressemblait plutôt à un bloc de fer
-rouillé qu’au dieu de la guerre. On y distinguait cependant sa massue
-hérissée de pointes, ses gants garnis de têtes de clou, et son horrible
-baudrier où était figurée la mort. A ses pieds était assis le roi du
-pays, ayant autour de lui les principaux de l’État. Une foule immense de
-peuple répandue au-dedans et au-dehors de la caverne gardait un morne
-silence saisi de respect, de religion et d’effroi.
-
- [7] C’est Montmartre. (_Note de l’auteur._)
-
-Tor-Tir leur adressant la parole à tous, leur dit:
-
-«O roi, et vous, iarles, rassemblés pour la défense des Gaules, ne
-croyez pas triompher de vos ennemis sans le secours du dieu des
-batailles. Vos pertes vous ont fait voir ce qu’il en coûte de négliger
-son culte redoutable. Le sang donné aux dieux épargne celui que versent
-les mortels. Les dieux ne font naître les hommes que pour les faire
-mourir. Oh! que vous êtes heureux que le choix de la victime ne soit pas
-tombé sur l’un d’entre vous! Lorsque je cherchais en moi-même quelle
-tête parmi nous leur serait agréable, prêt à leur offrir la mienne pour
-le bien de la patrie, Niorder, le dieu des mers, m’apparut dans les
-sombres forêts de Chartres; il était tout dégouttant de l’onde marine.
-Il me dit d’une voix bruyante comme celle des tempêtes: J’envoie, pour
-le salut des Gaules, un étranger sans parents et sans amis. Je l’ai jeté
-moi-même sur les rivages de l’Occident. Son sang plaira aux dieux
-infernaux. Ainsi parla Niorder. Niorder vous aime, ô enfants de Pluton!»
-
-A peine Tor-Tir avait achevé ces mots effroyables, qu’un Gaulois assis
-auprès du roi s’élança jusqu’à moi; c’était Céphas.
-
-«O Amasis! ô mon cher Amasis! s’écria-t-il. O cruels compatriotes! vous
-allez immoler un homme venu des bords du Nil pour vous apporter les
-biens les plus précieux de la Grèce et de l’Égypte? Vous commencerez
-donc par moi, qui lui en donnai le premier désir, et qui le touchai de
-pitié pour vous, si cruels envers lui.»
-
-En disant ces mots, il me serrait dans ses bras et me baignait de ses
-larmes. Pour moi, je pleurais et je sanglotais, sans pouvoir lui
-exprimer autrement les témoignages de ma joie. Aussitôt la caverne
-retentit de murmures et de gémissements. Les jeunes druides pleurèrent
-et laissèrent tomber de leurs mains les instruments de mon sacrifice.
-Cependant, personne de l’assemblée n’osait encore me délivrer des mains
-des sacrificateurs, lorsque les femmes se jetant au milieu d’eux,
-m’arrachèrent mes liens, mon bâillon et ma couronne funèbre. Ainsi ce
-fut pour la seconde fois que je dus la vie aux femmes dans les Gaules.
-
-Le roi me prenant dans ses bras, me dit:
-
-«Quoi! c’est vous, malheureux étranger, que Céphas regrettait sans
-cesse! O dieux ennemis de ma patrie, ne nous envoyez-vous des
-bienfaiteurs que pour les immoler!»
-
-Alors, il s’adressa aux chefs des nations, et leur parla avec tant de
-force des droits de l’humanité, que d’un commun accord ils jurèrent de
-ne plus réduire à l’esclavage ceux que les tempêtes jetteraient sur
-leurs côtes, de ne sacrifier à l’avenir aucun homme innocent, et de
-n’offrir à Mars que le sang des coupables. Tor-Tir irrité, voulut en
-vain s’opposer à cette loi: il se retira en menaçant le roi et tous les
-Gaulois de la vengeance prochaine des dieux.
-
-Cependant le roi, accompagné de mon ami, me conduisit, au milieu des
-acclamations du peuple, dans sa ville, située dans l’île voisine.
-Jusqu’au moment de notre arrivée dans l’île, j’avais été si troublé, que
-je n’avais été capable d’aucune réflexion. Chaque espèce de circonstance
-nouvelle de mon malheur resserrait mon cœur et obscurcissait mon esprit.
-Mais dès que j’eus repris l’usage de mes sens, et que je vins à
-envisager le péril extrême auquel je venais d’échapper, je m’évanouis.
-Oh! que l’homme est faible dans la joie! il n’est fort qu’à la douleur.
-Céphas me fit revenir, à la manière des Gaulois, en m’agitant la tête et
-en soufflant sur mon visage.
-
-Dès qu’il vit que j’avais recouvré l’usage de mes sens, il me prit les
-mains dans les siennes et me dit:
-
-«O mon ami, que vous m’avez coûté de larmes! Dès que les flots de
-l’Océan, qui renversèrent notre vaisseau, nous eurent séparés, je me
-trouvai jeté, je ne sais comment, sur la rive gauche de la Seine. Mon
-premier soin fut de vous chercher. J’allumai des feux sur le rivage; je
-vous appelai; j’engageai plusieurs de mes compatriotes, accourus à mes
-cris, de visiter dans leurs barques les bords du fleuve, pour voir s’ils
-ne vous trouveraient pas: tous nos soins furent inutiles. Le jour vint,
-et me montra notre vaisseau renversé, la carène en haut, tout près du
-rivage où j’étais. Jamais il ne me vint dans la pensée que vous eussiez
-pu aborder sur le rivage opposé, dans le Belgium ma patrie. Ce ne fut
-que le troisième jour, que vous croyant noyé, je me déterminai à y
-passer pour y voir mes parents. La plupart étaient morts depuis mon
-absence: ceux qui restaient me comblèrent d’amitiés; mais un frère même
-ne me dédommage pas de la perte d’un ami. Je retournai presque aussitôt
-de l’autre côté du fleuve. On y déchargeait notre malheureux vaisseau,
-où rien n’avait péri que les hommes. Je cherchais votre corps sur le
-rivage de la mer, et je le redemandais le soir, le matin et au milieu de
-la nuit, aux nymphes de l’Océan, afin de vous élever un tombeau près de
-celui d’Héva. J’aurais passé, je crois, ma vie dans ces vaines
-recherches, si le roi qui règne sur les bords de ce fleuve, informé
-qu’un vaisseau phénicien avait péri dans ses domaines, n’en avait
-réclamé les effets, qui lui appartenaient suivant les lois des Gaules.
-Je fis donc rassembler tout ce que nous avions apporté de l’Égypte,
-jusqu’aux arbres mêmes, qui n’avaient pas été endommagés par l’eau, et
-je me rendis avec ces débris auprès de ce prince. Bénissons donc la
-providence des dieux, qui nous a réunis et qui a rendu vos maux encore
-plus utiles à ma patrie que vos présents. Si vous n’eussiez pas fait
-naufrage sur nos côtes, on n’y eût pas aboli la coutume barbare de
-condamner à l’esclavage ceux qui y périssent; et si vous n’eussiez pas
-été condamné à être sacrifié, je ne vous aurais peut-être jamais revu,
-et le sang des innocents fumerait encore sur les autels du dieu Mars.»
-
-Ainsi parla Céphas. Pour le roi, il n’oublia rien de ce qui pouvait me
-faire oublier le souvenir de mes malheurs. Il s’appelait Bardus. Il
-était déjà avancé en âge, et il portait, comme son peuple, la barbe et
-les cheveux longs. Son palais était bâti de troncs de sapins, couchés
-les uns sur les autres. Il n’y avait pour porte que de grands cuirs de
-bœufs qui en fermaient les ouvertures. Personne n’y faisait la garde,
-car il n’avait rien à craindre de ses sujets; mais il avait employé
-toute son industrie pour fortifier sa ville contre les ennemis du
-dehors. Il l’avait entourée de murs faits de troncs d’arbres, entremêlés
-de mottes de gazon, avec des tours de pierre aux angles et aux portes.
-Il y avait au haut de ces tours des sentinelles qui veillaient jour et
-nuit. Le roi Bardus avait eu cette île de la nymphe Lutétia, sa mère,
-dont elle portait le nom. Elle n’était d’abord couverte que d’arbres, et
-Bardus n’avait pas un seul sujet. Il s’occupait à tordre, sur le bord de
-son île, des câbles d’écorce de tilleul, et à creuser des aulnes pour en
-faire des bateaux. Il vendait les ouvrages de ses mains aux mariniers
-qui descendaient ou remontaient la Seine. Pendant qu’il travaillait, il
-chantait les avantages de l’industrie et du commerce, qui lient tous les
-hommes. Les bateliers s’arrêtaient souvent pour écouter ses chansons.
-Ils les répétaient et les répandaient dans toutes les Gaules. Bientôt il
-vint des gens s’établir dans son île, pour l’entendre chanter, et pour y
-vivre avec plus de sûreté. Ses richesses s’accrurent avec ses sujets.
-L’île se couvrit de maisons, les forêts voisines se défrichèrent, et des
-troupeaux nombreux peuplèrent bientôt les deux rivages voisins. C’est
-ainsi que ce bon roi s’était formé un empire sans violence. Mais lorsque
-son île n’était pas encore entourée de murs, et qu’il songeait déjà à en
-faire le centre du commerce dans toutes les Gaules, la guerre pensa en
-exterminer les habitants.
-
-Un jour, un grand nombre de guerriers qui remontaient la Seine en canots
-d’écorce d’orme, débarquèrent sur son rivage septentrional, tout
-vis-à-vis de Lutétia. Ils avaient à leur tête le iarle Carnut, troisième
-fils de Tendal, prince du Nord. Carnut venait de ravager toutes les
-côtes de la mer Hyperborée, où il avait jeté l’épouvante et la
-désolation. Il était favorisé en secret, dans les Gaules, par les
-druides, qui, comme tous les hommes faibles, inclinent toujours pour
-ceux qui se rendent redoutables. Dès que Carnut eut mis pied à terre, il
-vint trouver le roi Bardus et lui dit:
-
-«Combattons, toi et moi, à la tête de nos guerriers: le plus faible
-obéira au plus fort; car la première loi de la nature est que tout cède
-à la force.»
-
-Le roi Bardus lui répondit:
-
-«O Carnut! s’il ne s’agissait que d’exposer ma vie pour défendre mon
-peuple, je le ferais très volontiers: mais je n’exposerais pas la vie de
-mon peuple, quand il s’agirait de sauver la mienne. C’est la bonté et
-non la force, qui doit choisir les rois. La bonté seule gouverne le
-monde, et elle emploie, pour le gouverner, l’intelligence et la force,
-qui lui sont subordonnées, comme toutes les puissances de l’univers.
-Vaillant fils de Tendal, puisque tu veux gouverner les hommes, voyons
-qui de toi ou de moi est le plus capable de leur faire du bien. Voilà de
-pauvres Gaulois tout nus. Sans reproche, je les ai plusieurs fois vêtus
-et nourris, en me refusant à moi-même des habits et des aliments. Voyons
-si tu sauras pourvoir à leurs besoins.»
-
-Carnut accepta le défi. C’était en automne. Il fut à la chasse avec ses
-guerriers; il tua beaucoup de chevreuils, de cerfs, de sangliers et
-d’élans. Il donna ensuite, avec la chair de ces animaux, un grand festin
-à tout le peuple de Lutétia, et vêtit de leurs peaux ceux des habitants
-qui étaient nus. Le roi Bardus lui dit:
-
-«Fils de Tendal, tu es un grand chasseur: tu nourriras le peuple dans la
-saison de la chasse; mais au printemps et en été, il mourra de faim.
-Pour moi, avec mes blés, la laine de mes brebis et le lait de mes
-troupeaux, je peux l’entretenir toute l’année.»
-
-Carnut ne répondit rien; mais il resta campé avec ses guerriers sur le
-bord du fleuve, sans vouloir se retirer.
-
-Bardus voyant son obstination, fut le trouver à son tour et lui proposa
-un autre défi.
-
-«La valeur, lui dit-il, convient à un chef de guerre; mais la patience
-est encore plus nécessaire aux rois. Puisque tu veux régner, voyons qui
-de nous deux portera le plus longtemps cette longue solive.»
-
-C’était le tronc d’un chêne de trente ans. Carnut le prit sur son dos;
-mais impatient, il le jeta promptement par terre. Bardus le chargea sur
-ses épaules, et le porta, sans remuer, jusqu’après le coucher du soleil,
-et bien avant dans la nuit.
-
-Cependant, Carnut et ses guerriers ne s’en allaient point. Ils passèrent
-ainsi tout l’hiver, occupés de la chasse. Le printemps venu, ils
-menaçaient de détruire une ville naissante qui refusait de leur obéir;
-et ils étaient d’autant plus à craindre, qu’ils manquaient alors de
-nourriture. Bardus ne savait comment s’en défaire, car ils étaient les
-plus forts. En vain il consultait les plus anciens de son peuple;
-personne ne pouvait lui donner de conseils. Enfin il exposa son embarras
-à sa mère Lutétia, qui était fort âgée, mais qui avait un grand sens.
-
-Lutétia lui dit:
-
-«Mon fils, vous avez quantité d’histoires anciennes et curieuses que je
-vous ai apprises dès votre enfance; vous excellez à les chanter: défiez
-le fils de Tendal aux chansons.»
-
-Bardus fut trouver Carnut et lui dit:
-
-«Fils de Tendal, il ne suffit pas à un roi de nourrir ses sujets, et
-d’être ferme et constant dans les travaux; il doit savoir bannir de
-leurs pensées les opinions qui les rendent malheureux: car ce sont les
-opinions qui font agir les hommes, et qui les rendent bons ou méchants.
-Voyons qui de toi ou de moi régnera sur leurs esprits. Ce ne fut point
-par des combats qu’Hercule se fit suivre dans les Gaules, mais par des
-chants divins qui sortaient de sa bouche comme des chaînes d’or,
-enchaînaient les oreilles de ceux qui l’écoutaient, et les forçaient à
-le suivre.»
-
-Carnut accepta avec joie ce troisième défi. Il chanta les combats des
-dieux du Nord sur les glaces; les tempêtes de Niorder sur les mers; les
-ruses de Vidar dans les airs; les ravages de Thor sur la terre, et
-l’empire de Hæder dans les enfers. Il y joignit le récit de ses propres
-victoires; et ses chants firent passer une grande fureur dans le cœur de
-ses guerriers, qui paraissaient prêts à tout détruire.
-
-Pour le roi Bardus, voici ce qu’il chanta:
-
-«Je chante l’aube du matin; les premiers rayons de l’aurore qui ont lui
-sur les Gaules, empire de Pluton; les bienfaits de Cérès, et le malheur
-de l’enfant Loïs. Écoutez mes chants, esprits des fleuves, et
-répétez-les aux esprits des montagnes bleues.
-
-»Cérès venait de chercher par toute la terre sa fille Proserpine. Elle
-retournait dans la Sicile, où elle était adorée. Elle traversait les
-Gaules sauvages, leurs montagnes sans chemins, leurs vallées désertes et
-leurs sombres forêts, lorsqu’elle se trouva arrêtée par les eaux de la
-Seine, sa nymphe, changée en fleuve.
-
-»Sur la rive opposée de la Seine se baignait alors un bel enfant aux
-cheveux blonds, appelé Loïs. Il aimait à nager dans ses eaux
-transparentes, et à courir tout nu sur ses pelouses solitaires. Dès
-qu’il aperçut une femme, il fut se cacher sous une touffe de roseaux.
-
-»Mon bel enfant, lui cria Cérès en soupirant, venez à moi, mon bel
-enfant! A la voix d’une femme affligée, Loïs sort des roseaux. Il met en
-rougissant sa peau d’agneau, suspendue à un saule. Il traverse la Seine
-sur un banc de sable, et, présentant la main à Cérès, il lui montre un
-chemin au milieu des eaux.
-
-»Cérès, ayant passé le fleuve, donne à l’enfant Loïs un gâteau, une
-gerbe d’épis et un baiser; puis lui apprend comme le pain se fait avec
-le blé, et comment le blé vient dans les champs. Grand merci, belle
-étrangère, lui dit Loïs; je vais porter à ma mère vos leçons et vos doux
-présents.
-
-»La mère de Loïs partage avec son enfant et son époux le gâteau et le
-baiser. Le père, ravi, cultive un champ, sème le blé. Bientôt la terre
-se couvre d’une moisson dorée, et le bruit se répand dans les Gaules
-qu’une déesse a apporté une plante céleste aux Gaulois.
-
-»Près de là, vivait un druide. Il avait l’inspection des forêts. Il
-distribuait aux Gaulois, pour leur nourriture, les faînes des hêtres et
-les glands des chênes. Quand il vit une terre labourée et une moisson:
-Que deviendra ma puissance, dit-il, si les hommes vivent de froment?
-
-»Il appelle Loïs. Mon bel ami, lui dit-il, où étiez-vous quand vous
-vîtes l’étrangère aux beaux épis? Loïs, sans malice, le conduit sur les
-bords de la Seine. J’étais, dit-il, sous ce saule argenté; je courais
-sur ces blanches marguerites; je fus me cacher sous ces roseaux, car
-j’étais nu. Le traître druide sourit: il saisit Loïs, et le noie au fond
-des eaux.
-
-»La mère de Loïs ne revoit plus son fils. Elle s’en va dans les bois et
-elle s’écrie: Où êtes-vous, Loïs, Loïs, mon cher enfant? Les seuls échos
-répètent Loïs, Loïs, mon cher enfant! Elle court tout éperdue le long de
-la Seine. Elle aperçoit sur son rivage une blancheur: Il n’est pas loin,
-dit-elle; voilà ses fleurs chéries, voilà ses blanches marguerites.
-Hélas! c’était Loïs, Loïs son cher enfant!
-
-»Elle pleure, elle gémit, elle soupire; elle prend dans ses bras
-tremblants le corps glacé de Loïs; elle veut le ranimer contre son cœur:
-mais le cœur de la mère ne peut plus réchauffer le corps du fils, et le
-corps du fils glace déjà le cœur de la mère: elle est près de mourir. Le
-druide, monté sur un roc voisin, s’applaudit de sa vengeance.
-
-»Les dieux ne viennent pas toujours à la voix des malheureux; mais aux
-cris d’une mère affligée, Cérès apparut. Loïs, dit-elle, sois la plus
-belle fleur des Gaules. Aussitôt les joues pâles de Loïs se développent
-en calice plus blanc que la neige; ses cheveux blonds se changent en
-filets d’or. Une odeur suave s’en exhale. Sa taille légère s’élève vers
-le ciel; mais sa tête se penche encore sur les bords du fleuve qu’il a
-chéri. Loïs devient lis.
-
-»Le prêtre de Pluton voit ce prodige, et n’en est point touché. Il lève
-vers les dieux supérieurs un visage et des yeux irrités. Il blasphème,
-il menace Cérès; il allait porter sur elle une main impie, lorsqu’elle
-lui cria: «Tyran cruel et dur, demeure!»
-
-»A la voix de la déesse, il reste immobile. Mais le roc ému
-s’entr’ouvre; les jambes du druide s’y enfoncent; son visage barbu et
-enflammé de colère se dresse vers le ciel en pinceau de pourpre; et les
-vêtements qui couvraient ses bras meurtriers se hérissent d’épines. Le
-druide devient chardon.
-
-«Toi, dit la déesse des blés, qui voulais nourrir les hommes comme les
-bêtes, deviens toi-même la pâture des animaux. Sois l’ennemi des
-moissons après ta mort, comme tu le fus pendant ta vie. Pour toi, belle
-fleur de Loïs, sois l’ornement de la Seine; et que dans la main de ses
-rois, ta fleur victorieuse l’emporte un jour sur le gui des druides.»
-
-»Braves suivants de Carnut, venez habiter ma ville. La fleur de Loïs
-parfume mes jardins; de jeunes filles chantent jour et nuit son aventure
-dans mes champs. Chacun s’y livre à un travail facile et gai; et mes
-greniers, aimés de Cérès, rompent sous l’abondance des blés.»
-
-A peine Bardus avait fini de chanter, que les guerriers du Nord, qui
-mouraient de faim, abandonnèrent le fils de Tendal, et se firent
-habitants de Lutétia.
-
-«Oh! me disait souvent ce bon roi, que n’ai-je ici quelque fameux
-chantre de la Grèce ou de l’Égypte, pour policer l’esprit de mes sujets!
-Rien n’adoucit le cœur des hommes comme de beaux chants. Quand on sait
-faire des vers et de belles fictions, on n’a pas besoin de sceptre pour
-régner.»
-
-Il me mena voir, avec Céphas, le lieu où il avait fait planter les
-arbres et les graines réchappés de notre naufrage. C’était sur les
-flancs d’une colline exposée au midi. Je fus pénétré de joie quand je
-vis les arbres que nous avions apportés, pleins de suc et de vigueur. Je
-reconnus d’abord l’arbre aux coins de Crète, à ses fruits cotonneux et
-odorants; le noyer de Jupiter, d’un vert lustré; l’avelinier, le
-figuier, le peuplier, le poirier du mont Ida avec ses fruits en
-pyramide: tous ces arbres venaient de l’île de Crète. Il y avait encore
-des vignes de Thasos, et de jeunes châtaigniers de l’île de Sardaigne.
-Je voyais un grand pays dans un petit jardin. Il y avait, parmi ces
-végétaux, quelques plantes qui étaient mes compatriotes, entre autres le
-chanvre et le lin. C’étaient celles qui plaisaient le plus au roi, à
-cause de leur utilité. Il avait admiré les toiles qu’on en faisait en
-Égypte, plus durables et plus souples que les peaux dont s’habillaient
-la plupart des Gaulois. Le roi prenait plaisir à arroser lui-même ces
-plantes, et à en ôter les mauvaises herbes. Déjà le chanvre, d’un beau
-vert, portait toutes ses têtes égales à la hauteur d’un homme; et le lin
-en fleurs couvrait la terre d’un nuage d’azur.
-
-Pendant que nous nous livrions, Céphas et moi, au plaisir d’avoir fait
-du bien, nous apprîmes que les Bretons, fiers de leurs derniers succès,
-non contents de disputer aux Gaulois l’empire de la mer qui les sépare,
-se préparaient à les attaquer par terre, et à remonter la Seine, afin de
-porter le fer et le feu jusqu’au milieu de leur pays. Ils étaient
-partis, dans un nombre prodigieux de barques, d’un promontoire de leur
-île, qui n’est séparé du continent que par un petit détroit. Ils
-côtoyaient le rivage des Gaules, et ils étaient près d’entrer dans la
-Seine, dont ils savent franchir les dangers en se mettant dans des anses
-à l’abri des fureurs de Neptune. L’invasion des Bretons fut sue dans
-toutes les Gaules, au moment où ils commencèrent à l’exécuter; car les
-Gaulois allument des feux sur les montagnes, et, par le nombre de ces
-feux et l’épaisseur de leur fumée, ils donnent des avis qui volent plus
-promptement que les oiseaux.
-
-A la nouvelle du départ des Bretons, les troupes confédérées des Gaules
-se mirent en route, pour défendre l’embouchure de la Seine. Elles
-marchaient sous les enseignes de leurs chefs: c’étaient des peaux de
-loup, d’ours, de vautour, d’aigle, ou de quelque autre animal
-malfaisant, suspendues au bout d’une gaule. Celle du roi Bardus et de
-son île était la figure d’un vaisseau, symbole du commerce. Céphas et
-moi, nous accompagnâmes le roi dans cette expédition. En peu de jours,
-toutes les troupes gauloises se rassemblèrent sur le bord de la mer.
-
-Trois avis furent ouverts pour la défense de son rivage. Le premier fut
-d’y enfoncer des pieux pour empêcher les Bretons de débarquer: ce qui
-était d’une facile exécution, attendu que nous étions en grand nombre,
-et que la forêt était voisine. Le deuxième, fut de les combattre au
-moment où ils débarqueraient. Le troisième, de ne pas exposer les
-troupes à découvert à la descente des ennemis, mais de les attaquer
-lorsqu’ayant mis pied à terre, ils s’engageraient dans les bois et les
-vallées. Aucun de ces avis ne fut suivi, car la discorde était parmi les
-chefs des Gaulois. Tous voulaient commander, et aucun d’eux n’était
-disposé à obéir. Pendant qu’ils délibéraient, l’ennemi parut, et il
-débarqua au moment où ils se mettaient en ordre.
-
-Nous étions perdus sans Céphas. Avant l’arrivée des Bretons, il avait
-conseillé au roi Bardus de diviser en deux sa troupe, composée des
-habitants de Lutétia, et de se mettre en embuscade avec la meilleure
-partie dans les bois qui couvraient le revers de la montagne d’Héva;
-tandis que lui, Céphas, combattrait les ennemis avec l’autre partie
-jointe au reste des Gaulois. Je priai Céphas de détacher de sa division
-les jeunes gens qui brûlaient, comme moi, d’en venir aux mains, et de
-m’en donner le commandement.
-
-«Je ne crains point les dangers, lui disais-je. J’ai passé par toutes
-les épreuves que les prêtres de Thèbes font subir aux initiés, et je
-n’ai point eu peur.»
-
-Céphas balança quelques moments. Enfin, il me confia les jeunes gens de
-sa troupe, en leur recommandant, ainsi qu’à moi, de ne pas s’écarter de
-sa division.
-
-L’ennemi cependant mit pied à terre. A sa vue, beaucoup de Gaulois
-s’avancèrent vers lui, en jetant de grands cris; mais, comme ils
-l’attaquaient par petites troupes, ils en furent aisément repoussés; et
-il aurait été impossible d’en rallier un seul, s’ils n’étaient venus se
-remettre en ordre derrière nous. Nous aperçûmes bientôt les Bretons qui
-marchaient pour nous attaquer. Les jeunes gens que je commandais
-s’ébranlèrent alors, et nous marchâmes aux Bretons sans nous embarrasser
-si le reste des Gaulois nous suivait. Quand nous fûmes à la portée du
-trait, nous vîmes que les ennemis ne formaient qu’une seule colonne,
-longue, grosse et épaisse, qui s’avançait vers nous à petits pas, tandis
-que leurs barques se hâtaient d’entrer dans le fleuve, pour nous prendre
-à revers. Je l’avoue, je fus ébranlé à la vue de cette multitude de
-barbares demi-nus, peints de rouge et de bleu, qui marchaient en silence
-dans le plus grand ordre. Mais lorsqu’il sortit tout-à-coup de cette
-colonne silencieuse des nuées de dards, de flèches, de cailloux et de
-balles de plomb, qui renversèrent plusieurs d’entre nous en les perçant
-de part en part, alors mes compagnons prirent la fuite. J’allais oublier
-moi-même que j’avais l’exemple à leur donner, lorsque je vis Céphas à
-mes côtés; il était suivi de toute l’armée.
-
-«Invoquons Hercule, me dit-il, et chargeons.»
-
-La présence de mon ami me rendit tout mon courage. Je restai à mon
-poste, et nous chargeâmes, les piques baissées. Le premier ennemi que je
-rencontrai, fut un habitant des îles Hébrides. Il était d’une taille
-gigantesque. L’aspect de ses armes inspirait l’horreur; ses épaules et
-sa tête étaient couvertes d’une peau de raie épineuse; il portait au cou
-un collier de mâchoires d’hommes, et il avait pour lance le tronc d’un
-jeune sapin, armé d’une dent de baleine.
-
-«Que demandes-tu à Hercule? me dit-il. Le voici qui vient à toi.»
-
-En même temps, il me porta un coup de son énorme lance avec tant de
-furie, que, si elle m’eût atteint, elle m’eût cloué à terre, où elle
-entra bien avant. Pendant qu’il s’efforçait de la ramener à lui, je lui
-perçai la gorge de l’épieu dont j’étais armé: il en sortit aussitôt un
-jet de sang noir et épais; et ce Breton tomba en mordant la terre, et en
-blasphémant les dieux.
-
-Cependant, nos troupes réunies en un seul corps étaient aux prises avec
-la colonne des ennemis. Les massues frappaient les massues, les
-boucliers poussaient les boucliers, les lances se croisaient avec les
-lances. Ainsi deux fiers taureaux se disputent l’empire des prairies:
-leurs cornes sont entrelacées; leurs fronts se heurtent; ils se
-repoussent en mugissant; et soit qu’ils reculent ou qu’ils avancent, ces
-deux rivaux ne se séparent point. Ainsi nous combattions corps à corps.
-Cependant, cette colonne, qui nous surpassait en nombre, nous accablait
-de son poids, lorsque le roi Bardus vint la charger en queue, à la tête
-de ses soldats qui jetaient de grands cris. Aussitôt une terreur panique
-saisit ces barbares, qui avaient cru nous envelopper et qui l’étaient
-eux-mêmes. Ils abandonnèrent leurs rangs, et s’enfuirent vers les bords
-de la mer, pour regagner leurs barques qui étaient loin de là. On en fit
-alors un grand massacre, et l’on en prit beaucoup de prisonniers.
-
-Après la bataille, je dis à Céphas:
-
-«Les Gaulois doivent la victoire au conseil que vous avez donné au roi;
-pour moi, je vous dois l’honneur. J’avais demandé un poste que je ne
-connaissais pas. Il fallait y donner l’exemple, et j’en étais incapable,
-lorsque votre présence m’a rassuré. Je croyais que les initiations de
-l’Égypte m’avaient fortifié contre tous les dangers; mais il est aisé
-d’être brave dans un péril dont on est sûr de sortir.»
-
-Céphas me répondit:
-
-«O Amasis! il y a plus de force à avouer ses fautes, qu’il n’y a de
-faiblesse à les commettre. C’est Hercule qui nous a donné la victoire;
-mais après lui, c’est la surprise qui a ôté le courage à nos ennemis, et
-qui avait ébranlé le vôtre. La valeur militaire s’apprend par
-l’exercice, comme toutes les autres vertus. Nous devons en tout temps
-nous méfier de nous-mêmes. En vain nous nous appuyons sur notre
-expérience; nous ne devons compter que sur le secours des dieux. Pendant
-que nous nous cuirassons d’un côté, la fortune nous frappe de l’autre.
-La seule confiance dans les dieux couvre un homme tout entier.»
-
-On consacra à Hercule une partie des dépouilles des Bretons. Les druides
-voulaient qu’on brûlât les ennemis prisonniers, parce que ceux-ci en
-usent de même à l’égard des Gaulois qu’ils ont pris dans les batailles.
-Mais je me présentai dans l’assemblée des Gaulois, et je leur dis:
-
-«O peuples! vous voyez par mon exemple si les dieux approuvent les
-sacrifices humains. Ils ont remis la victoire dans vos mains généreuses:
-les souillerez-vous dans le sang des malheureux? N’y a-t-il pas eu assez
-de sang de versé dans la fureur du combat? En répandrez-vous maintenant
-sans colère et dans la joie du triomphe? Vos ennemis immolent leurs
-prisonniers: surpassez-les en générosité, comme vous les surpassez en
-courage.»
-
-Les iarles et tous les guerriers applaudirent à mes paroles. Ils
-décidèrent que les prisonniers de guerre seraient désormais réduits à
-l’esclavage.
-
-Je fus donc cause qu’on abolit la loi qui les condamnait au feu. C’était
-aussi à mon occasion qu’on avait abrogé la coutume de sacrifier des
-innocents à Mars, et de réduire les naufragés en servitude. Ainsi, je
-fus trois fois utile aux hommes dans les Gaules; une fois par mes
-succès, et deux fois par mes malheurs: tant il est vrai que les dieux
-tirent le bien du mal quand il leur plaît!
-
-Nous revînmes à Lutétia, comblés par les peuples d’honneurs et
-d’applaudissements. Le premier soin du roi, à son arrivée, fut de nous
-mener voir son jardin. La plupart de nos arbres étaient en rapport. Il
-admira d’abord comment la nature avait préservé leurs fruits de
-l’attaque des oiseaux. La châtaigne, encore en lait, était couverte de
-cuir, et d’une coque épineuse. La noix tendre était protégée par une
-dure coquille et par un brou amer. Les fruits nous étaient défendus
-avant leur maturité, par leur âpreté, leur acidité ou leur verdeur. Ceux
-qui étaient mûrs invitaient à les cueillir. Les abricots dorés, les
-pêches veloutées et les coins cotonneux, exhalaient les plus doux
-parfums. Les rameaux du prunier étaient couverts de fruits violets,
-saupoudrés de poudre blanche. Les grappes, déjà vermeilles, pendaient à
-la vigne; et sur les larges feuilles du figuier, la figue entr’ouverte
-laissait couler son suc en gouttes de miel et de cristal.
-
-«On voit bien, dit le roi, que ces fruits sont des présents des dieux.
-Ils ne sont pas, comme les semences des arbres de nos forêts, à une
-hauteur où l’on ne puisse atteindre. Ils sont à la portée de la main.
-Leurs riantes couleurs appellent les yeux, leurs doux parfums l’odorat,
-et ils semblent formés pour la bouche par leur forme et leur rondeur.»
-
-Mais quand ce bon roi en eut savouré le goût:
-
-«O vrai présent de Jupiter! dit-il; aucun mets préparé par la main de
-l’homme ne leur est comparable: ils surpassent en douceur le miel et la
-crême. O mes chers amis, mes respectables hôtes! vous m’avez donné plus
-que mon royaume: vous avez apporté dans les Gaules sauvages une portion
-de la délicieuse Égypte. Je préfère un seul de ces arbres à toutes les
-mines d’étain qui rendent les Bretons si riches et si fiers.»
-
-Il fit appeler les principaux habitants de la cité, et il voulut que
-chacun d’eux goûtât de ces fruits merveilleux. Il leur recommanda d’en
-conserver précieusement les semences, et de les mettre en terre dans
-leur saison. A la joie de ce bon roi et de son peuple, je sentis que le
-plus grand plaisir de l’homme était de faire du bien à ses semblables.
-
-Céphas me dit:
-
-«Il est temps de montrer à mes compatriotes l’usage des arts de
-l’Égypte. J’ai sauvé du vaisseau naufragé la plupart de nos machines;
-mais jusqu’ici elles sont restées inutiles, sans que j’osasse même les
-regarder, car elles me rappelaient trop vivement le souvenir de notre
-perte. Voici le moment de nous en servir. Ces froments sont mûrs; cette
-chenevière et ces lins ne tarderont pas à l’être.»
-
-Quand on eut recueilli ces plantes, nous apprîmes au roi et à son peuple
-l’usage des moulins pour réduire le blé en farine, et les divers apprêts
-qu’on donne à la pâte pour en faire du pain. Avant notre arrivée, les
-Gaulois mondaient le blé, l’avoine et l’orge, de leurs écorces, en les
-battant avec des pilons de bois dans des troncs d’arbres creusés, et ils
-se contentaient de faire bouillir ces grains pour leur nourriture. Nous
-leur montrâmes ensuite à faire rouir le chanvre dans l’eau, pour le
-séparer de son chaume, à le sécher, à le briser, à le teiller, à le
-peigner, à le filer, et à tordre ensemble plusieurs de ces fils pour en
-faire des cordes. Nous leur fîmes voir comme ces cordes, par leur force
-et leur souplesse, deviennent propres à être les nerfs de toutes les
-machines. Nous leur enseignâmes à tendre les fils du lin sur des
-métiers, pour en faire de la toile au moyen de la navette; et comment
-ces doux travaux font passer aux jeunes filles les longues nuits de
-l’hiver dans l’innocence et dans la joie.
-
-Nous leur apprîmes l’usage de la tarière, de l’herminette, du rabot et
-de la scie, inventée par l’ingénieux Dédale; comment ces outils donnent
-à l’homme de nouvelles mains, et façonnent à son usage une multitude
-d’arbres dont les bois se perdent dans les forêts. Nous leur enseignâmes
-à tirer de leurs troncs noueux de grosses vis et de lourds pressoirs,
-propres à exprimer le jus d’une infinité de fruits, et à extraire des
-huiles des plus durs noyaux. Ils ne recueillirent pas beaucoup de raisin
-de nos vignes; mais nous leur donnâmes un grand désir d’en multiplier
-les ceps, non-seulement par l’excellence de leurs fruits, mais en leur
-faisant goûter des vins de Crète et de l’île de Thasos, que nous avions
-sauvés dans des urnes.
-
-Après leur avoir montré l’usage d’une infinité de biens que la nature a
-placés sur la terre à la vue de l’homme, nous leur apprîmes à découvrir
-ceux qu’elle a mis sous ses pieds: comment on peut trouver de l’eau dans
-les lieux les plus éloignés des fleuves, au moyen des puits inventés par
-Danaüs; de quelle manière on découvre les métaux ensevelis dans le sein
-de la terre; comment, après les avoir fait fondre en lingots, on les
-forge sur l’enclume, pour les diviser en tables et en lames; comment,
-par des travaux plus faciles, l’argile se façonne, sur la roue du
-potier, en figures et en vases de toutes les formes. Nous les surprîmes
-bien davantage en leur montrant des bouteilles de verre, faites avec du
-sable et des cailloux. Ils étaient ravis d’étonnement de voir la liqueur
-qu’elles renfermaient se manifester à la vue, et échapper à la main.
-
-Mais quand nous leur lûmes les livres de Mercure Trismégiste, qui
-traitent des arts libéraux et des sciences naturelles, ce fut alors que
-leur admiration n’eut plus de bornes. D’abord, ils ne pouvaient
-comprendre que la parole pût sortir d’un livre muet, et que les pensées
-des premiers Égyptiens eussent pu se transmettre jusqu’à eux sur des
-feuilles fragiles de papyrus. Quand ils entendirent ensuite le récit de
-nos découvertes, qu’ils virent les prodiges de la mécanique, qui remue
-avec de petits leviers les plus lourds fardeaux, et ceux de la
-géométrie, qui mesure des distances inaccessibles, ils étaient hors
-d’eux-mêmes. Les merveilles de la chimie et de la magie, les divers
-phénomènes de la physique, les faisaient passer de ravissement en
-ravissement. Mais lorsque nous leur eûmes prédit une éclipse de lune,
-qu’ils regardaient avant notre arrivée comme une défaillance
-accidentelle de cette planète, et qu’ils virent, au moment que nous leur
-indiquâmes, l’astre de la nuit s’obscurcir dans un ciel serein, ils
-tombèrent à nos pieds en disant:
-
-«Certainement, vous êtes dieux!»
-
-Omfi, ce jeune druide qui avait paru si sensible à mes malheurs,
-assistait à toutes nos instructions.
-
-Il nous dit:
-
-«A vos lumières et à vos bienfaits, je suis tenté de vous prendre pour
-quelques-uns des dieux supérieurs; mais aux maux que vous avez
-soufferts, je vois que vous n’êtes que des hommes comme nous. Sans doute
-vous avez trouvé quelque moyen de monter dans le ciel, ou les habitants
-du ciel sont descendus dans l’heureuse Égypte, pour vous communiquer
-tant de biens et tant de lumières. Vos sciences et vos arts surpassent
-notre intelligence, et ne peuvent être que les effets d’un pouvoir
-divin. Vous êtes les enfants chéris des dieux supérieurs; pour nous,
-Jupiter nous a abandonnés aux dieux infernaux. Notre pays est couvert de
-stériles forêts habitées par des génies malfaisants, qui sèment notre
-vie de discordes, de guerres civiles, de terreurs, d’ignorances et
-d’opinions malheureuses.
-
---Les dieux, lui répondit Céphas, n’ont été injustes envers aucun pays,
-ni à l’égard d’aucun homme. Chaque pays a des biens qui lui sont
-particuliers, et qui servent à entretenir la communication entre tous
-les peuples, par des échanges réciproques. La Gaule a des métaux que
-l’Égypte n’a pas; ses forêts sont plus belles; ses troupeaux ont plus de
-lait, et ses brebis plus de toison. Mais, dans quelque lieu que l’homme
-habite, son partage est toujours fort supérieur à celui des bêtes, parce
-qu’il a une raison qui se développe à proportion des obstacles qu’elle
-surmonte; qu’il peut, seul des animaux, appliquer à son usage des moyens
-auxquels rien ne peut résister, tels que le feu. Ainsi Jupiter lui a
-donné l’empire sur la terre en éclairant sa raison de l’intelligence
-même de la nature, et en ne confiant qu’à lui l’élément qui en est le
-premier moteur.
-
-Céphas parla ensuite à Omfi et aux Gaulois des récompenses réservées
-dans un autre monde à la vertu et à la bienfaisance, et des punitions
-destinées au vice et à la tyrannie; de la métempsycose et des autres
-mystères de la religion de l’Égypte, autant qu’il est permis à un
-étranger de les connaître. Les Gaulois, consolés par ses discours et par
-nos présents, nous appelaient leurs bienfaiteurs, leurs pères, les vrais
-interprètes des dieux. Le roi Bardus nous dit:
-
-«Je ne veux adorer que Jupiter. Puisque Jupiter aime les hommes, il doit
-protéger particulièrement les rois, qui sont chargés du bonheur des
-nations. Je veux aussi honorer Isis, qui a apporté ses bienfaits sur la
-terre, afin qu’elle présente au roi des dieux les vœux de mon peuple.»
-
-En même temps, il ordonna qu’on élevât un temple à Isis, à quelque
-distance de la ville, au milieu de la forêt; qu’on y plaçât sa statue,
-avec l’enfant Orus dans ses bras, telle que nous l’avions apportée dans
-le vaisseau; qu’elle fût servie avec toutes les cérémonies de l’Égypte;
-que ses prêtresses, vêtues de lin, l’honorassent nuit et jour par des
-chants, et par une vie pure qui approche l’homme des dieux.
-
-Ensuite il voulut apprendre à connaître et à tracer les caractères
-ioniques. Il fut si frappé de l’utilité de l’écriture, que dans un
-transport de sa joie, il chanta ces vers:
-
-«Voici des caractères magiques, qui peuvent évoquer les morts du sein
-des tombeaux. Ils nous apprendront ce que nos pères ont pensé il y a
-mille ans; et dans mille ans, ils instruiront nos enfants de ce que nous
-pensons aujourd’hui. Il n’y a point de flèche qui aille aussi loin, ni
-de lance aussi forte. Ils atteindraient un homme retranché au haut d’une
-montagne; ils pénètrent dans la tête malgré le casque, et traversent le
-cœur malgré la cuirasse. Ils calment les séditions; ils donnent de sages
-conseils, ils font aimer, ils consolent, ils fortifient; mais, si
-quelque homme méchant en fait usage, ils produisent un effet contraire.»
-
-«Mon fils, me dit un jour ce bon roi, les lunes de ton pays sont-elles
-plus belles que les nôtres? Te reste-t-il quelque chose à regretter en
-Égypte? Tu nous as apporté ce qu’il y a de meilleur: les plantes, les
-arts et les sciences. L’Égypte tout entière doit être ici pour toi.
-Reste avec nous, tu régneras après moi sur les Gaulois. Je n’ai d’autre
-enfant qu’une fille unique, qui s’appelle Gotha: je te la donnerai au
-mariage. Crois-moi, un peuple vaut mieux qu’une famille; et une bonne
-femme, qu’une patrie. Gotha demeure dans cette île là-bas, dont on
-aperçoit d’ici les arbres: car il convient qu’une jeune fille soit
-élevée loin des hommes, et surtout loin de la cour des rois.»
-
-Le désir de faire le bonheur d’un peuple suspendit en moi l’amour de la
-patrie. Je consultai Céphas, qui approuva les vues du roi. Je priai donc
-ce prince de me faire conduire au lieu qu’habitait sa fille, afin que,
-suivant la coutume des Égyptiens, je pusse me rendre agréable à celle
-qui devait être un jour la compagne de mes peines et de mes plaisirs. Le
-roi chargea une vieille femme, qui venait chaque jour au palais chercher
-des vivres pour Gotha, de me conduire chez elle. Cette vieille me fit
-embarquer avec elle, dans un bateau chargé de provisions, et, nous
-laissant aller au cours du fleuve, nous abordâmes en peu de temps dans
-l’île où demeurait la fille du roi Bardus. On appelait cette île
-l’Ile-aux-Cygnes, parce que ces oiseaux venaient au printemps faire
-leurs nids dans les roseaux qui bordaient ces rivages, et qu’en tout
-temps ils paissaient l’_anserina potentilla_, qui y croît abondamment.
-Nous mîmes pied à terre, et nous aperçûmes la princesse assise sous des
-aulnes, au milieu d’une pelouse toute jaune des fleurs de l’anserina.
-Elle était entourée de cygnes, qu’elle appelait à elle en leur jetant
-des grains d’avoine. Quoiqu’elle fût à l’ombre des arbres, elle
-surpassait ces oiseaux en blancheur, par l’éclat de son teint, et de sa
-robe qui était d’hermine. Ses cheveux étaient du plus beau noir; ils
-étaient ceints, ainsi que sa robe, d’un ruban rouge. Deux femmes, qui
-l’accompagnaient à quelque distance, vinrent au-devant de nous. L’une
-attacha notre bateau aux branches d’un saule; et l’autre, me prenant par
-la main, me conduisit vers sa maîtresse. La jeune princesse me fit
-asseoir sur l’herbe, auprès d’elle; après quoi, elle me présenta de la
-farine de millet bouillie, un canard rôti sur des écorces de bouleau,
-avec du lait de chèvre dans une corne d’élan. Elle attendit ensuite,
-sans me rien dire, que je m’expliquasse sur le sujet de ma visite.
-
-Quand j’eus goûté, suivant l’usage, aux mets qu’elle m’avait offerts, je
-lui dis:
-
-«O Gotha! je désire devenir le gendre du roi votre père; et je viens, de
-son consentement, savoir si ma recherche vous sera agréable.»
-
-La fille du roi Bardus baissa les yeux et me répondit:
-
-«O étranger! je suis demandée en mariage par plusieurs iarles, qui font
-tous les jours à mon père de grands présents pour m’obtenir; mais ils ne
-savent que se battre. Pour toi, je crois, si tu deviens mon époux, que
-tu feras mon bonheur, puisque tu fais déjà celui de mon peuple. Tu
-m’apprendras les arts de l’Égypte, et je deviendrai semblable à la bonne
-Isis de ton pays, dont on dit tant de bien dans les Gaules.»
-
-Après avoir ainsi parlé, elle regarda mes habits, admira la finesse de
-leur tissu, et les fit examiner à ses femmes, qui levaient les mains au
-ciel de surprise. Elle ajouta ensuite:
-
-«Quoique tu viennes d’un pays rempli de toute sorte de richesse et
-d’industrie, il ne faut pas croire que je manque de rien, et que je sois
-moi-même dépourvue d’intelligence. Mon père m’a élevée dans l’amour du
-travail, et il me fait vivre dans l’abondance de toutes choses.»
-
-En même temps, elle me fit entrer dans son palais, où vingt de ses
-femmes étaient occupées à lui plumer des oiseaux de rivière, et à lui
-faire des parures et des robes de leur plumage. Elle me montra des
-corbeilles et des nattes de jonc très fin, qu’elle avait elle-même
-tissues; des vases d’étain en quantité; cent peaux de loup, de marte et
-de renard, avec vingt peaux d’ours.
-
-«Tous ces biens, me dit-elle, t’appartiendront, si tu m’épouses, mais ce
-sera à condition que tu ne m’obligeras point de travailler à la terre,
-ni d’aller chercher les peaux des cerfs et des bœufs sauvages que tu
-auras tués dans les forêts; car ce sont des usages auxquels les maris
-assujétissent leurs femmes dans ce pays, et qui ne me plaisent point du
-tout: que si tu t’ennuies un jour de vivre avec moi, tu me remettras
-dans cette île où tu es venu me chercher, et où mon plaisir est de
-nourrir des cygnes, et de chanter les louanges de la Seine, nymphe de
-Cérès.»
-
-Je souris en moi-même de la naïveté de la fille du roi Bardus, et à la
-vue de tout ce qu’elle appelait des biens; mais, comme la véritable
-richesse d’une femme est l’amour du travail, la simplicité, la
-franchise, la douceur, et qu’il n’y a aucune dot qui soit comparable à
-ces vertus, je lui répondis:
-
-«O Gotha! le mariage chez les Égyptiens est une union égale, un partage
-commun de biens et de maux. Vous me serez chère comme la moitié de
-moi-même.»
-
-Je lui fis présent alors d’un écheveau de lin, crû et préparé dans les
-jardins du roi son père. Elle le prit avec joie, et me dit:
-
-«Mon ami, je filerai ce lin, et j’en ferai une robe pour le jour de mes
-noces.»
-
-Elle me présenta à son tour ce chien que vous voyez, si couvert de poils
-qu’à peine on lui voit les yeux. Elle me dit:
-
-«Ce chien s’appelle Gallus; il descend d’une race très fidèle. Il te
-suivra partout, sur la terre, sur la neige et dans l’eau. Il
-t’accompagnera à la chasse, et même dans les combats. Il te sera en tout
-temps un fidèle compagnon, et un symbole de mon attachement.»
-
-Comme la fin du jour approchait, elle m’avertit de me retirer, de ne
-point descendre à l’avenir par le fleuve, mais d’aller par terre le long
-du rivage, jusque vis-à-vis de son île, où ses femmes viendraient me
-chercher. Je pris congé d’elle, et je m’en revins chez moi en formant
-dans mon esprit mille projets agréables.
-
-Un jour que j’allais la voir par un des sentiers de la forêt, suivant
-son conseil, je rencontrai un des principaux iarles, accompagné de
-quantité de ses vassaux. Ils étaient armés comme s’ils eussent été en
-guerre. Pour moi, j’étais sans armes, comme un homme qui est en paix
-avec tout le monde. Cet iarle s’avança vers moi d’un air fier, et me
-dit:
-
-«Que viens-tu faire dans ce pays de guerriers, avec tes arts de femme?
-Prétends-tu nous apprendre à filer le lin, et obtenir, pour ta
-récompense, Gotha? Je m’appelle Torstan. J’étais un des compagnons de
-Carnut. Je me suis trouvé à vingt-deux combats de mer, et à trente
-duels. J’ai combattu trois fois contre Vittiking, ce fameux roi du Nord.
-Je veux porter ta chevelure aux pieds du dieu Mars, auquel tu as
-échappé, et boire dans ton crâne le lait de mes troupeaux.»
-
-Après un discours si brutal, je crus que ce barbare allait m’assassiner;
-mais, joignant la loyauté à la férocité, il ôta son casque et sa
-cuirasse, qui étaient de peau de bœuf, et me présenta deux épées nues,
-en m’en donnant le choix.
-
-Il était inutile de parler raison à un jaloux et à un furieux.
-J’invoquai en moi-même Jupiter, le protecteur des étrangers; et
-choisissant l’épée la plus courte, mais la plus légère, quoiqu’à peine
-je pusse la manier, nous commençâmes un combat terrible, tandis que ses
-vassaux nous environnaient comme témoins, en attendant que la terre
-rougît du sang de leur chef ou de celui de leur hôte.
-
-Je songeai d’abord à désarmer mon ennemi, pour épargner sa vie; mais il
-ne m’en laissa pas le maître: la colère le mettait hors de lui. Le
-premier coup qu’il voulut me porter fit sauter un grand éclat d’un chêne
-voisin. J’esquivai l’atteinte de son épée en baissant la tête. Ce
-mouvement redoubla son insolence.
-
-«Quand tu t’inclinerais, me dit-il, jusqu’aux enfers, tu ne saurais
-m’échapper.»
-
-Alors, prenant son épée à deux mains, il se précipita sur moi avec
-fureur; mais, Jupiter donnant le calme à mes sens, je parai du fort de
-mon épée le coup dont il voulait m’accabler, et lui en présentant la
-pointe, il s’en perça lui-même bien avant dans la poitrine. Deux
-ruisseaux de sang sortirent à la fois de sa blessure et de sa bouche; il
-tomba sur le dos; ses mains lâchèrent son épée, ses yeux se tournèrent
-vers le ciel, et il expira. Aussitôt ses vassaux environnèrent son corps
-en jetant de grands cris. Mais ils me laissèrent aller sans me faire
-aucun mal; car il règne beaucoup de générosité parmi ces barbares. Je me
-retirai à la cité en déplorant ma victoire.
-
-Je rendis compte à Céphas et au roi de ce qui venait de m’arriver.
-
-Pendant que je m’entretenais avec eux, nous aperçûmes, sur le bord
-opposé de la Seine, le corps de Torstan. Il était tout nu, et paraissait
-sur l’herbe comme un morceau de neige. Ses amis et ses vassaux
-l’entouraient, et jetaient de temps en temps des cris affreux. Un de ses
-amis traversa le fleuve dans une barque, et vint dire au roi:
-
-«Le sang se paie par le sang; que l’Égyptien périsse!»
-
-Le roi ne répondit rien à cet homme; mais quand il fut parti, il me dit:
-
-«Votre défense a été légitime; mais ce serait ma propre injure, que je
-serais obligé de m’éloigner. Si vous restez, vous serez, par les lois,
-obligé de vous battre successivement avec tous les parents de Torstan,
-qui sont nombreux, et vous succomberez tôt ou tard. D’un autre côté, si
-je vous défends contre eux, ainsi que je le ferai, vous entraînerez
-cette ville naissante dans votre perte; car les parents, les amis et les
-vassaux de Torstan ne manqueront pas de l’assiéger, et il se joindra à
-eux beaucoup de Gaulois que les druides irrités contre vous excitent à
-la vengeance. Cependant, soyez sûr que vous trouverez ici des hommes qui
-ne vous abandonneront pas dans le plus grand danger.»
-
-Aussitôt il donna des ordres pour la sûreté de la ville, et on vit
-accourir sur ses remparts tous les habitants, disposés à soutenir un
-siége en ma faveur. Ici, ils faisaient des amas de cailloux; là, ils
-plaçaient de grandes arbalètes et de longues poutres armées de pointes
-de fer. Cependant, nous voyions arriver le long de la Seine une grande
-foule de peuple. C’étaient les amis, les parents, les vassaux de
-Torstan, avec leurs esclaves; les partisans des druides, ceux qui
-étaient jaloux de l’établissement du roi, et ceux qui, par inconstance,
-aiment la nouveauté. Les uns descendaient le fleuve en barques; d’autres
-traversaient la forêt en longues colonnes. Tous venaient s’établir sur
-les rivages voisins de Lutétia, et ils étaient en nombre infini. Il
-m’était impossible désormais de m’échapper. Il ne fallait pas compter
-d’y réussir à la faveur des ténèbres; car, dès que la nuit fut venue,
-les mécontents allumèrent une multitude de feux, dont le fleuve était
-éclairé jusqu’au fond de son canal.
-
-Dans cette perplexité, je formai en moi-même une résolution qui fut
-agréable à Jupiter. Comme je n’attendais plus rien des hommes, je
-résolus de me jeter entre les bras de la vertu, et de sauver cette ville
-naissante en allant me livrer seul aux ennemis. A peine eus-je mis ma
-confiance dans les dieux, qu’ils vinrent à mon secours.
-
-Omfi se présenta devant nous, tenant à la main une branche de chêne, sur
-laquelle avait crû une branche de gui. A la vue de cet arbrisseau qui
-avait pensé m’être si fatal, je frissonnai; mais je ne savais pas que
-l’on doit souvent son salut à qui l’on a dû sa perte, comme aussi l’on
-doit souvent sa perte à qui l’on a dû son salut.
-
-«O roi! dit Omfi, ô Céphas! soyez tranquilles; j’apporte de quoi sauver
-votre ami. Jeune étranger, me dit-il, quand toutes les Gaules seraient
-conjurées contre toi, voici de quoi les traverser sans qu’aucun de tes
-ennemis ose seulement te regarder en face. C’est ce rameau de gui qui a
-crû sur cette branche de chêne. Je vais te raconter d’où vient le
-pouvoir de cette plante, également redoutable aux hommes et aux dieux de
-ce pays. Un jour Balder raconta à sa mère Friga qu’il avait songé qu’il
-mourait. Friga conjura le feu, les métaux, les pierres, les maladies,
-l’eau, les animaux, les serpents de ne faire aucun mal à son fils; et
-les conjurations de Friga étaient si puissantes, que rien ne pouvait
-leur résister. Balder allait donc dans les combats des dieux, au milieu
-des traits, sans rien craindre. Loke, son ennemi, voulut en savoir la
-raison. Il prit la forme d’une vieille, et vint trouver Friga. Il lui
-dit: Dans les combats, les traits et les rochers tombent sur votre fils
-Balder, sans lui faire de mal. Je le crois bien, dit Friga; toutes ces
-choses me l’ont juré. Il n’y a rien dans la nature qui puisse
-l’offenser. J’ai obtenu cette grâce de tout ce qui a quelque puissance.
-Il n’y a qu’un petit arbuste à qui je ne l’ai pas demandée, parce qu’il
-m’a paru trop faible. Il était sur l’écorce d’un chêne; à peine avait-il
-une racine. Il vivait sans terre. Il s’appelle Mistiltein. C’était le
-gui. Ainsi parla Friga. Loke aussitôt courut chercher cet arbuste; et
-venant à l’assemblée des dieux pendant qu’ils combattaient contre
-l’invulnérable Balder, car leurs jeux sont des combats, il s’approcha de
-l’aveugle Hæder.
-
-«Pourquoi, lui dit-il, ne lances-tu pas aussi des traits à Balder?
-
---Je suis aveugle, répondit Hæder, et je n’ai point d’armes.»
-
-»Loke lui présente le gui de chêne, et lui dit:
-
-«Balder est devant toi.»
-
-»L’aveugle Hæder lance le gui: Balder tombe percé et sans vie. Ainsi le
-fils invulnérable d’une déesse fut tué par une branche de gui lancée par
-un aveugle.
-
-»Voilà l’origine du respect porté dans les Gaules à cet arbrisseau.
-
-»Plains, ô étranger! un peuple gouverné par la crainte, au défaut de la
-raison. J’avais cru, à ton arrivée, que tu en ferais naître l’empire par
-les arts de l’Égypte, et voir l’accomplissement d’un ancien oracle
-fameux parmi nous, qui prédit à cette ville les plus grandes destinées;
-que ses temples s’élèveront au-dessus des forêts; qu’elle réunira dans
-son sein des hommes de toutes les nations; que l’ignorant viendra y
-chercher des lumières, l’infortuné des consolations, et que les dieux
-s’y communiqueront aux hommes comme dans l’heureuse Égypte. Mais ces
-temps sont encore bien éloignés.»
-
-Le roi nous dit, à Céphas et à moi:
-
-«O mes amis! profitez promptement du secours qu’Omfi vous apporte.»
-
-En même temps, il nous fit préparer une barque armée de bons rameurs. Il
-nous donna deux demi-piques de bois de frêne, qu’il avait ferrées
-lui-même, et deux lingots d’or, qui étaient les premiers fruits de son
-commerce. Il chargea ensuite des hommes de confiance de nous conduire
-chez les Armoricains[8].
-
- [8] L’Armorique forme la Bretagne, en France.
-
- (_Note des Editeurs._)
-
-«Ce sont, nous dit-il, les meilleurs navigateurs des Gaules. Ils vous
-donneront les moyens de retourner dans votre pays, car leurs vaisseaux
-vont dans la Méditerranée. C’est d’ailleurs un bon peuple. Pour vous, ô
-mes amis! vos noms seront à jamais célèbres dans les Gaules. Je
-chanterai Céphas et Amasis; et pendant que je vivrai, leurs noms
-retentiront souvent sur ces rivages.»
-
-Ainsi nous prîmes congé de ce bon roi, et d’Omfi mon libérateur. Ils
-nous accompagnèrent jusqu’au bord de la Seine, en versant des larmes,
-ainsi que nous. Pendant que nous traversions la ville, une foule de
-peuple nous suivait en nous donnant les plus tendres marques
-d’affection. Les femmes portaient leurs petits enfants dans leurs bras
-et sur leurs épaules, et nous montraient en pleurant les pièces de lin
-dont ils étaient vêtus. Nous dîmes adieu au roi Bardus et à Omfi, qui ne
-pouvaient se résoudre à se séparer de nous. Nous les vîmes longtemps sur
-la tour la plus élevée de la ville, qui nous faisaient signe des mains
-pour nous dire adieu.
-
-A peine nous avions débordé l’île, que les amis de Torstan se jetèrent
-dans une multitude de barques et vinrent nous attaquer en poussant des
-cris effroyables. Mais, à la vue de l’arbrisseau sacré que je portais
-dans mes mains, et que j’élevais en l’air, ils tombaient prosternés au
-fond de leurs bateaux, comme s’ils eussent été frappés par un pouvoir
-divin; tant la superstition a de force sur des esprits séduits! Nous
-passâmes ainsi au milieu d’eux sans courir le moindre risque.
-
-Nous remontâmes le fleuve pendant un jour. Ensuite ayant mis pied à
-terre, nous nous dirigeâmes vers l’occident à travers des forêts presque
-impraticables. Leur sol était çà et là couvert d’arbres renversés par le
-temps. Il était tapissé partout de mousses épaisses et pleines d’eau où
-nous enfoncions parfois jusqu’aux genoux. Les chemins qui divisent ces
-forêts, et qui servent de limites à différentes nations des Gaules,
-étaient si peu fréquentés, que de grands arbres y avaient poussé. Les
-peuples qui les habitaient étaient encore plus sauvages que leur pays.
-Ils n’avaient d’autres temples que quelque if frappé de la foudre, ou un
-vieux chêne dans les branches duquel quelque druide avait placé une tête
-de bœuf avec ses cornes. Lorsque, la nuit, le feuillage de ces arbres
-était agité par les vents, et éclairé par la lumière de la lune, ils
-s’imaginaient voir les esprits et les dieux de ces forêts. Alors, saisis
-d’une terreur religieuse, ils se prosternaient à terre, et adoraient en
-tremblant ces vains fantômes de leur imagination. Nos conducteurs mêmes
-n’auraient jamais osé traverser ces lieux, que la religion leur rendait
-redoutables, s’ils n’avaient été rassurés bien plus par la branche de
-gui que je portais, que par nos raisons.
-
-Nous ne trouvâmes, en traversant les Gaules, aucun culte raisonnable de
-la Divinité, si ce n’est qu’un soir, en arrivant sur le haut d’une
-montagne couverte de neige, nous y aperçûmes un feu au milieu d’un bois
-de hêtres et de sapins. Un rocher moussu, taillé en forme d’autel, lui
-servait de foyer. Il y avait de grands amas de bois sec, et des peaux
-d’ours et de loup étaient suspendues aux rameaux des arbres voisins. On
-n’apercevait d’ailleurs autour de cette solitude, dans toute l’étendue
-de l’horizon, aucune marque du séjour des hommes. Nos guides nous dirent
-que ce lieu était consacré au dieu des voyageurs.
-
-Alors Céphas se prosterna et fit sa prière; ensuite, il jeta dans le feu
-un tronçon de sapin et des branches de genévrier, qui parfumèrent les
-airs en pétillant. J’imitai son exemple; après quoi, nous fûmes nous
-asseoir au pied du rocher, dans un lieu tapissé de mousse et abrité du
-vent du nord; et, nous étant couverts des peaux suspendues aux arbres,
-malgré la rigueur du froid, nous passâmes la nuit fort chaudement. Le
-matin venu, nos guides nous dirent que nous marcherions jusqu’au soir
-sur des hauteurs semblables, sans trouver ni bois, ni feu, ni
-habitation. Nous bénîmes une seconde fois la Providence de l’asile
-qu’elle nous avait donné; nous remîmes religieusement nos pelleteries
-aux rameaux de sapins; nous jetâmes de nouveau bois dans le foyer, et,
-avant de nous mettre en route, je gravai ce mots sur l’écorce d’un
-hêtre:
-
- CÉPHAS ET AMASIS
- ONT ADORÉ ICI
- LE DIEU QUI PREND SOIN DES VOYAGEURS.
-
-Nous passâmes successivement chez les Carnutes, les Cénomanes, les
-Diablintes, les Redons, les Curiosolites, les habitants de
-Darioginum[9], et enfin nous arrivâmes à l’extrémité occidentale de la
-Gaule, chez les Vénitiens. Les Vénitiens sont les plus habiles
-navigateurs de ces mers. Ils ont même fondé une colonie de leur nom, au
-fond du golfe Adriatique. Dès qu’ils surent que nous étions les amis du
-roi Bardus, ils nous comblèrent d’amitiés. Ils nous offrirent de nous
-ramener directement en Égypte, où ils ont porté leur commerce; mais,
-comme ils trafiquaient aussi dans la Grèce, Céphas me dit:
-
- [9] Anciens noms des pays de notre Bretagne.
-
- (_Note des Editeurs._)
-
-«Allons en Grèce, nous y aurons des occasions fréquentes de retourner
-dans votre patrie. Les Grecs sont amis des Égyptiens. Ils doivent à
-l’Égypte les fondateurs les plus illustres de leurs villes: Cécrops a
-donné des lois à Athènes, et Inachus à Argos. C’est à Argos que règne
-Agamemnon, dont la réputation est répandue par toute la terre. Nous l’y
-verrons couvert de gloire au sein de sa famille, et entouré de rois et
-de héros. S’il est encore au siége de Troie, ses vaisseaux nous
-ramèneront aisément dans votre patrie. Vous avez vu le dernier degré de
-civilisation en Égypte, la barbarie dans les Gaules; vous trouverez en
-Grèce une politesse et une élégance qui vous charmeront. Vous aurez
-ainsi le spectacle des trois périodes que parcourent la plupart des
-nations. Dans la première, elles sont au-dessous de la nature; elles y
-atteignent dans la seconde; elles vont au-delà dons la troisième.»
-
-Les vues de Céphas flattaient trop mon ambition pour la gloire, pour ne
-pas saisir l’occasion de connaître des hommes aussi fameux que les
-Grecs, et surtout qu’Agamemnon. J’attendis avec impatience le retour des
-jours favorables à la navigation; car nous étions arrivés en hiver chez
-les Vénétiens. Nous passâmes cette saison dans des festins continuels,
-suivant l’usage de ces peuples. Dès que le printemps fut venu, nous nous
-embarquâmes pour Argos. Avant de quitter les Gaules, nous apprîmes que
-notre départ de Lutétia avait fait renaître la tranquillité dans les
-États du roi Bardus; mais que sa fille, Gotha, s’était retirée avec ses
-femmes dans le temple d’Isis, à laquelle elle s’était consacrée, et que
-nuit et jour elle faisait retentir la forêt de ses chants harmonieux.
-
-Je fus très sensible au chagrin de ce bon roi, qui perdait sa fille par
-un effet même de notre arrivée dans son pays, qui devait le couvrir un
-jour de gloire; et j’éprouvai moi-même la vérité de cette ancienne
-maxime, que la considération publique ne s’acquiert qu’aux dépens du
-bonheur domestique.
-
-Après une navigation assez longue, nous rentrâmes dans le détroit
-d’Hercule. Je sentis une joie vive à la vue du ciel de l’Afrique, qui me
-rappelait le climat de ma patrie. Nous vîmes les hautes montagnes de la
-Mauritanie, Abila, située au détroit d’Hercule, et celles qu’on nomme
-les Sept-Frères, parce qu’elles sont d’une égale hauteur. Elles sont
-couvertes, depuis leur sommet jusqu’au bord de la mer, de palmiers
-chargés de dattes. Nous découvrîmes les riches coteaux de la Numidie,
-qui se couronnent deux fois par an de moissons qui croissent à l’ombre
-des oliviers, tandis que les haras de superbes chevaux paissent en toute
-saison dans leurs vallées toujours vertes. Nous côtoyâmes les bords de
-la Syrte, où croît le fruit délicieux du lotos, qui fait, dit-on,
-oublier la patrie aux étrangers qui en mangent. Bientôt nous aperçûmes
-les sables de la Libye, au milieu desquels sont placés les jardins
-enchantés des Hespérides; comme si la nature se plaisait à faire
-contraster les contrées les plus arides avec les plus fécondes. Nous
-entendions la nuit les rugissements des tigres et des lions qui venaient
-se baigner dans la mer; et au lever de l’aurore, nous les voyions se
-retirer vers les montagnes.
-
-Mais la férocité de ces animaux n’approchait pas de celle des hommes de
-ces régions. Les uns immolent leurs enfants à Saturne; d’autres
-ensevelissent les femmes toutes vives dans les tombeaux de leurs époux.
-Il y en a qui, à la mort de leurs rois, égorgent tous ceux qui les ont
-servis. D’autres tâchent d’attirer les étrangers sur leurs rivages, pour
-les dévorer. Nous pensâmes un jour être la proie de ces anthropophages;
-car, pendant que nous étions descendus à terre, et que nous échangions
-paisiblement avec eux de l’étain et du fer pour divers fruits excellents
-qui croissent dans leur pays, ils nous dressèrent une embuscade dont
-nous ne sortîmes qu’avec bien de la peine. Depuis cet événement, nous
-n’osâmes plus débarquer sur ces côtes inhospitalières, que la nature a
-placées en vain sous un si beau ciel.
-
-J’étais si irrité des traverses de mon voyage, entrepris pour le bonheur
-des hommes, et surtout de cette dernière perfidie, que je dis à Céphas:
-
-«Je crois toute la terre, excepté l’Égypte, couverte de barbares. Je
-crois que des opinions absurdes, des religions inhumaines et des mœurs
-féroces, sont le partage naturel de tous les peuples; et sans doute la
-volonté de Jupiter est qu’ils y soient abandonnés pour toujours; car il
-les a divisés en tant de langues différentes, que l’homme le plus
-bienfaisant, loin de pouvoir les réformer, ne peut pas seulement s’en
-faire entendre.»
-
-Céphas me répondit:
-
-«N’accusons point Jupiter des maux des hommes. Notre esprit est si
-borné, que quoique nous sentions quelquefois que nous sommes mal, il
-nous est impossible d’imaginer comment nous pourrions être mieux. Si
-nous ôtions un seul des maux naturels qui nous choquent, nous verrions
-naître de son absence mille autres maux plus dangereux. Les peuples ne
-s’entendent point; c’est un mal, selon vous: mais s’ils parlaient tous
-le même langage, les impostures, les erreurs, les préjugés, les opinions
-cruelles particulières à chaque nation, se répandraient par toute la
-terre. La confusion générale qui est dans les paroles serait alors dans
-les pensées.»
-
-Il me montra une grappe de raisin:
-
-«Jupiter, dit-il, a divisé le genre humain en plusieurs langues, comme
-il a divisé en plusieurs grains cette grappe, qui renferme un grand
-nombre de semences, afin que si une partie de ces semences se trouvait
-attaquée par la corruption, l’autre en fût préservée.
-
-»Jupiter n’a divisé les langages des hommes qu’afin qu’ils pussent
-toujours entendre celui de la nature. Partout la nature parle à leur
-cœur, éclaire leur raison, et leur montre le bonheur dans un commerce
-mutuel de bons offices. Partout, au contraire, les passions des peuples
-dépravent leur cœur, obscurcissent leurs lumières, les remplissent de
-haines, de guerres, de discordes et de superstitions, en ne leur
-montrant le bonheur que dans leur intérêt personnel et dans la ruine
-d’autrui.
-
-»L’office de la vertu est de détruire ces maux. Sans le vice, la vertu
-n’aurait guère d’exercice sur la terre. Vous allez arriver chez les
-Grecs. Si ce qu’on a dit d’eux est véritable, vous trouverez dans leurs
-mœurs une politesse et une élégance qui vous raviront. Rien ne doit être
-égal à la vertu de leurs héros, exercés par de longs malheurs.»
-
-Tout ce que j’avais éprouvé jusqu’alors de la barbarie des nations,
-redoublait le désir que j’avais d’arriver à Argos, et de voir le grand
-Agamemnon heureux au milieu de sa famille. Déjà nous apercevions le cap
-de Ténare, et nous étions près de le doubler, lorsqu’un vent d’Afrique
-nous jeta sur les Strophades. Nous voyions la mer se briser contre les
-rochers qui environnent ces îles. Tantôt, en se retirant, elle en
-découvrait les fondements caverneux; tantôt, s’élevant tout-à-coup, elle
-les couvrait, en rugissant, d’une vaste nappe d’écume. Cependant nos
-matelots s’obstinaient, malgré la tempête, à atteindre le cap de Ténare,
-lorsqu’un tourbillon de vent déchira nos voiles. Alors, nous avons été
-forcés de relâcher à Sténiclaros.
-
-De ce port, nous nous sommes mis en route pour nous rendre à Argos par
-terre. C’est en allant à ce séjour du roi des rois, que nous vous avons
-rencontré, ô bon berger! Maintenant nous désirons vous accompagner au
-mont Lycée, afin de voir l’assemblée d’un peuple dont les bergers ont
-des mœurs si hospitalières et si polies.
-
- * * * * *
-
-En disant ces dernières paroles, Amasis regarda Céphas, qui les approuva
-d’un signe de tête.
-
-Tirtée dit à Amasis:
-
-«Mon fils, votre récit nous a beaucoup touchés; vous avez dû en juger
-par nos larmes. Les Arcadiens ont été plus malheureux que les Gaulois.
-Nous n’oublierons jamais le règne de Lycaon, changé jadis en loup, en
-punition de sa cruauté. Mais, à cette heure, ce sujet nous mènerait trop
-loin. Je remercie Jupiter de vous avoir disposé, ainsi que votre ami, à
-passer demain la journée avec nous au mont Lycée. Vous n’y verrez ni
-palais ni ville royale, et encore moins des sauvages et des druides,
-mais des gazons, des bois, des ruisseaux, et des bergers qui vous
-recevront de bon cœur. Puissiez-vous prolonger longtemps votre séjour
-parmi nous! Vous trouverez demain, à la fête de Jupiter, des hommes de
-toutes les parties de la Grèce, et des Arcadiens bien plus instruits que
-moi, qui connaîtront sans doute la ville d’Argos. Pour moi, je vous
-l’avoue, je n’ai jamais ouï parler du siége de Troie, ni de la gloire
-d’Agamemnon, dont on parle, dites-vous, par toute la terre. Je ne me
-suis occupé que du bonheur de ma famille et de celui de mes voisins. Je
-ne connais que les prairies et les troupeaux. Jamais je n’ai porté ma
-curiosité hors de mon pays. La vôtre, qui vous a jeté, si jeune, au
-milieu des nations étrangères, est digne d’un dieu et d’un roi.»
-
-Alors Tirtée se retournant vers sa fille, lui dit:
-
-«Cyanée, apportez-nous la coupe d’Hercule.»
-
-Cyanée se leva aussitôt, courut la chercher, et la présenta à son père
-d’un air riant. Tirtée la remplit de vin; puis s’adressant aux deux
-voyageurs, il leur dit:
-
-«Hercule a voyagé comme vous, mes chers hôtes. Il est venu dans cette
-cabane; il s’y est reposé lorsqu’il poursuivit, pendant un an, la biche
-aux pieds d’airain du mont Erymanthe. Il a bu dans cette coupe; vous
-êtes dignes d’y boire après lui. Aucun étranger n’y a bu avant vous. Je
-ne m’en sers qu’aux grandes fêtes, et je ne la présente qu’à mes amis.»
-
-Il dit, et il offrit la coupe à Céphas. Elle était de bois de hêtre, et
-tenait une cyathe de vin. Hercule la vidait d’une seule haleine; mais
-Céphas, Amasis et Tirtée eurent assez de peine à la vider, en y buvant
-deux fois tour à tour.
-
-Tirtée ensuite conduisit ses hôtes dans une chambre voisine. Elle était
-éclairée par une fenêtre fermée d’une claie de roseaux à travers
-laquelle on apercevait, au clair de la lune, dans la plaine voisine, les
-îles de l’Alphée. Il y avait dans cette chambre deux bons lits, avec des
-couvertures d’une laine chaude et légère. Alors Tirtée prit congé de ses
-hôtes, en souhaitant que Morphée versât sur eux ses plus doux pavots.
-
-Quand Amasis fut seul avec Céphas, il lui parla avec transport de la
-tranquillité de ce vallon, de la bonté du berger, de la sensibilité de
-sa jeune fille, et des plaisirs qu’il se promettait le lendemain à la
-fête de Jupiter, où il se flattait de voir un peuple entier aussi
-heureux que cette famille solitaire. Ces agréables entretiens leur
-auraient fait passer à l’un et à l’autre la nuit sans dormir, malgré les
-fatigues de leur voyage, s’ils n’avaient été invités au sommeil par la
-douce clarté de la lune qui luisait à travers la fenêtre, par le murmure
-du vent dans le feuillage des peupliers, et par le bruit lointain de
-l’Achéloüs, dont la source se précipite en mugissant du haut du mont
-Lycée.
-
-
-
-
-LA PIERRE D’ABRAHAM.
-
-
-Ce conte, que l’auteur affectionnait particulièrement, et qui cependant
-n’a été publié qu’après sa mort, a été composé vers la fin du règne de
-Louis XVI. On remarquera que, malgré l’inconsistance de son caractère et
-de ses opinions politiques, sa reconnaissance envers nos rois, ses
-bienfaiteurs, ne se dissimulait point. Ce fait est assez extraordinaire
-chez les voltairiens de ce temps, pour qu’on le mentionne ici.
-
-Maintenant, pourquoi intitulait-il cet opuscule _la Pierre d’Abraham_?
-Il est difficile de le deviner. La seule ligne d’où il le tire et qui en
-est la dernière, ne nous empêche pas de dire que le vrai titre devrait
-être: _L’Athéisme ne fait pas le bonheur_. Combattant le catholicisme,
-dont la morale le gênait fort, Bernardin de Saint-Pierre avait cependant
-trop de sentiments pour ne pas détester l’incrédulité absolue.
-
-
-A l’extrémité de vastes campagnes, dont une partie est labourée et
-l’autre est en jachère, s’élève un grand château où aboutissent
-plusieurs avenues: sur le devant, à gauche, est une portion de forêt au
-milieu de laquelle on voit un défriché, et au milieu de ce défriché une
-cabane entourée de vergers et de petites cultures: l’entrée du sentier
-qui y conduit est fermée par une barrière appuyée au tronc de deux
-saules. Une haie vive et fleurie enclôt cette habitation: un petit
-ruisseau l’arrose, et coule le long de la forêt, qui fuit en perspective
-vers l’orient. On distingue au loin, de ce côté-là, à la lueur de l’aube
-matinale, le cours d’un fleuve qui serpente dans la plaine, et les
-clochers d’une grande ville à l’horizon. On entend le ramage des oiseaux
-dans les bois, et le chant d’un coq dans la métairie.
-
-MONDOR, _en riche déshabillé du matin_.
-
-On périrait d’ennui à la campagne, si on n’y voyait ses amis. Qu’on se
-récrie tant qu’on voudra sur les beautés de la nature; pour moi, je n’y
-trouve rien que de déplaisant. Voulez-vous vous promener pendant le
-jour, le soleil vous brûle, ou la poussière vous aveugle; le soir et le
-matin, les herbes sont humides; en même temps, les pierres des chemins
-vous brisent les pieds. Mais pourquoi se promener, après tout? pour voir
-les fleurs des champs, qui ne ressemblent à rien; pour entendre des
-oiseaux qui chantent sans savoir ce qu’ils disent: et tout cela naît
-pour mourir, et meurt pour renaître. La vie de la nature n’est, comme
-celle de l’homme, qu’un cercle perpétuel d’inconséquences, de faiblesses
-et de misères. Le philosophe de mon château m’a fort bien prouvé que
-toutes ces prétendues merveilles n’étaient que des combinaisons de la
-matière et du hasard, sans objets, sans plan, et surtout sans bonté:
-aussi il ne se soucie guère de les voir, à quelque heure du jour que ce
-soit. Il ne se lève qu’à midi, et il ne se promène que le soir dans mon
-parc, avec les femmes.
-
-Cependant personne ne connaît mieux la nature que lui; c’est un de ces
-hommes rares qui expliquent tout par la force de leur génie. Il m’a
-donné dernièrement les moyens de quadrupler mon revenu avec des sels,
-des nitres, et je ne sais quoi diable encore. Le revenu! le revenu!...
-voilà l’essentiel. Cette plaine me rapporte, année commune, douze mille
-boisseaux de blé; et ces collines là-bas, cinq cents pièces de vin:
-voilà ce qui mérite d’être vu, tout le reste n’est rien. Ce sont les
-poètes qui ont divinisé nos campagnes. Pour moi, je ne vois dans nos
-forêts, au lieu d’hamadryades, que des cordes de bois; dans les champs
-de la blonde Cérès, que des sacs de blé; et dans les prés où dansent les
-nymphes, que des bottes de foin. Il en est de même du reste de la
-nature. Où nos bonnes gens voient-ils donc un Dieu? Oh! j’ai eu grand
-soin de bannir son idée de mon château, encore plus que de mes domaines;
-c’est une imagination qui vous effraye nuit et jour. Vous ne pouvez ni
-ouvrir la bouche de peur de mentir, ni prêter l’oreille de peur
-d’entendre calomnier, ni ouvrir les yeux de peur d’être surpris par
-quelque convoitise, ni faire un pas sans craindre d’écraser un voisin:
-vous êtes aux fers de la tête aux pieds. Dieu merci! je me suis mis au
-large, et j’y ai mis tout mon monde. Personne ne croit en Dieu, chez
-moi, ni mes amis, ni ma femme, ni ma fille, ni même mes laquais. Ayez de
-la décence, répété-je tous les jours à mes gens; respectez-vous à cause
-du public, à cause de vous-mêmes; aimez l’ordre, aimez la vertu pour
-votre propre bonheur; mais d’ailleurs vivez comme vous l’entendrez.
-
-Si l’on pouvait leur persuader qu’il y a un Dieu en n’y croyant pas
-soi-même, on serait bien à son aise. La religion d’autrui assure notre
-tranquillité: aussi bien des gens tâchent de l’insinuer à leur voisin,
-mais personne n’en veut pour soi. Dans le fond, on ne persuade aux
-autres que ce dont on est soi-même persuadé. Aussi le monde n’a-t-il
-plus maintenant de discrétion. Par exemple, je veux me borner à ne voir
-chez moi que quelques bons et anciens amis, comme le comte d’Olban et le
-chevalier d’Autières, qui sont des gens aimables et pleins de probité;
-et il m’en arrive chaque jour une foule de nouveaux, qui me sont
-insupportables. Ils me prennent la main, ils m’embrassent, ils
-m’appellent leur cher ami, et ils ne m’ont jamais vu. Ce qu’il y a de
-plus fâcheux, c’est que parmi ces bons amis-là, il y a des gens que je
-hais de tout mon cœur, des gens qui viennent à ma table épier ce que je
-dis: tout cela me tracasse, et me mange. Il y a à présent, de compte
-fait, douze carrosses étrangers sous mes remises, vingt valets étrangers
-sous mes mansardes, et dans mes écuries trente chevaux qui ne sont pas à
-moi.
-
-Ce n’est cependant qu’en menant une pareille vie, que je soutiens mon
-crédit. Aujourd’hui, point de réputation dans le monde sans une bonne
-table; partant plus de considération. A la vérité, quand je parle chez
-moi, tout le monde se tait, on m’élève aux nues; plus d’une fois de
-beaux esprits ont pris sur leurs tablettes, avec leurs crayons, note de
-ce que je disais: mais quand Madame parle, c’est à mon tour à me taire.
-Il faut avouer, au fond, qu’elle parle bien: elle met des grâces et de
-l’esprit à tout ce qu’elle dit. Je ne connais point de philosophe qui
-ait une aussi bonne tête. C’est elle qui possède les grands principes,
-et qui est conséquente dans ses raisonnements et dans sa conduite, ce
-qui est fort rare parmi les femmes; elle pousse même sa sévérité sur
-l’honneur un peu trop loin. Hélas! son opinion a contribué à la mort de
-mon fils. Il était à la fleur de son âge, et déjà fort avancé au service
-par mon crédit et par mon argent. Il n’avait pas encore vu le feu,
-quoique nous fussions à la fin de la guerre; c’est au milieu de ses amis
-qu’il a trouvé l’ennemi. L’honneur!... l’honneur!... lui répète souvent
-sa mère. Pour la cause la plus futile, mon fils se bat avec son ami, mon
-fils est tué!... encore, je suis obligé de dévorer mon chagrin devant ma
-femme. Il est mort avec honneur, dit-elle; et moi je ne vis plus que
-dans l’amertume; depuis ce temps-là, je ne dors plus. J’ai voulu, cette
-nuit, profiter de mon insomnie et de la clarté de la lune pour parcourir
-mon bien. La fortune, dit-on, adoucit le regret de toutes les pertes;
-pour moi, il me semble qu’elle ne fait qu’accroître celui de la mienne:
-à qui laisserai-je tout ceci? (_Il soupire._)
-
-Enfin, me voici arrivé au bout de mon domaine. Jamais je n’aurais fait
-autant de chemin à pied sur le parquet le plus uni; mais on ne se
-fatigue pas en marchant sur ses terres. Voici donc la forêt du roi! Ah!
-les beaux arbres! J’allais en écorner un angle, lorsqu’un quidam s’est
-venu établir vis-à-vis de moi. Il s’est campé là comme une borne au
-milieu de mon chemin. Ce sera sans doute par le crédit de quelque garde
-de la forêt: mais je le ferai bientôt déguerpir avec ce grand mot, _le
-bien public_. Ce mot-là m’a déjà valu cinquante mille écus de rente.
-
-Voici encore un autre trait de la Providence: on dit que l’homme qui
-s’est planté là a bien servi son pays. Le voilà logé au milieu des bois,
-comme un ours; il ne voit personne; il vit dans la pauvreté et la
-crapule avec une commère et des marmaillons d’enfants. Comment ces
-gens-là peuvent-ils soutenir, dans la solitude et la misère, le poids de
-l’existence, qu’on traîne avec tant de peine au milieu des honneurs, de
-la fortune et du monde? De quoi peuvent-ils s’entretenir dans un éternel
-tête-à-tête, sans livres, sans société, sans amis, et sans doute sans
-argent? Comment supportent-ils l’affreuse idée de l’avenir qui s’avance
-pas à pas, et de la vieillesse, qui nous mène, par un chemin de douleur,
-à un néant d’où nous ne rassortirions jamais? Hélas! si je n’étais
-distrait perpétuellement de ces idées, je deviendrais fou; ma
-philosophie est de m’oublier. Après tout, pourquoi m’occuper du sort de
-ces misérables? La société ne doit rien à qui ne lui a rien apporté. Que
-ces gens-là ne se vendent-ils, comme l’a fort bien dit un écrivain de
-nos amis en parlant des pauvres, dont le nombre augmente tous les jours
-dans le royaume? ils seront bien obligés d’en venir là tôt ou tard. Mais
-celui-ci m’inquiète plus que les autres; il est dans mon voisinage.
-
-Il faut que je débusque cet aventurier de son repaire; je vais lui
-tendre un piége. Je lui proposerai de me vendre un bouquet de bois qu’il
-a enclos dans sa haie; je lui en offrirai un bon prix: l’or le tentera;
-il abattra ses arbres sans la permission de la Maîtrise des eaux et
-forêts; on lui fera un bon procès criminel. Mes amis crieront de leur
-côté qu’il a dégradé la forêt du roi, que c’est un aventurier sans feu
-ni lieu; qu’il se forme là un nid de voleurs, de contrebandiers dans la
-forêt du roi. Je glisserai quelques pots de vin; j’aurai le bois et le
-fonds pour rien. (_Il rit._) Ah! ah! ah! Il passera pour un coquin, et
-moi pour un homme de bien. Il sera même fort heureux s’il en est quitte
-pour la prison. (_Il rit encore._) Ah! ah! ah! Sainte puissance de l’or,
-vous êtes la seule divinité qui gouvernez ce monde! Mais contentons-nous
-de son bien, sans lui faire de mal; je lui donnerai même de quoi faire
-sa route, et je vous réponds que cet acte de bienfaisance sera prôné
-dans Paris. (_Il rit._) Ah! ah! ah! Mais si c’était en effet un voleur!
-Je suis seul... il est grand matin... il y a loin d’ici au château...
-retournons-nous-en, ce sera le parti le plus sage; j’agirai toujours
-bien par autrui. Mais non, puisque nous voilà arrivé, jugeons de l’état
-des choses par nos propres yeux: il n’est tel que l’œil de l’acquéreur.
-Avançons le long de la haie, nous verrons notre acquisition de près, et
-notre homme de loin. On connaît, dit-on, les gens à la physionomie; moi
-je les connais à l’habit: s’il est mal vêtu, c’est un coquin.
-Cachons-nous entre ces épaisses broussailles; je l’observerai à mon aise
-à travers les branches... Comme je suis déchiré par ces ronces! mais
-voyez donc leurs crocs recourbés comme des hameçons! elles ont arraché
-toutes mes dentelles! Que maudite soit ma promenade du matin! j’ai les
-jambes et les mains en sang. Asseyons-nous donc ici, puisque nous y
-voilà! Je lirai, en attendant que mon homme paraisse, le Système de la
-Nature; c’est un excellent livre dont madame Mondor fait beaucoup de
-cas. A la vérité, je n’y entends rien; mais tous les ouvrages des hommes
-de génie sont profonds et obscurs... Chut! chut! je vois sortir de la
-fumée de la cabane, et j’entends même un peu de bruit. Nos gens sont
-levés; l’indigence est un grand réveille-matin. Pleurez, pleurez,
-misérables, séquestrés des gens de bien par votre misère! Commencez
-votre journée, à l’ordinaire, par des malédictions.
-
-(On voit descendre de l’étage supérieur de la cabane, par un escalier de
-bois qui s’appuie en dehors sur un vieux cerisier sauvage en fleur, un
-père de famille avec son épouse; ils sont suivis d’Antoinette, leur
-fille, qui porte un vase à traire le lait. Pendant que le père et la
-mère s’avancent du côté de la barrière, la jeune fille s’enfonce dans le
-verger.
-
-Mondor est caché sur le bord de la haie.)
-
-ANTOINETTE _chante sur un air fort gai_:
-
- Tout du long du bois...
- Tout du long du bois...
-
-(Elle s’interrompt pour appeler son frère:)
-
-Henri! mon frère Henri! quoi! vous n’êtes pas levé, et les oiseaux
-chantent! Venez avec moi cueillir des fraises, pendant que je trairai
-mes chèvres, car je n’ose aller seule le long du bois. (_Elle chante_:)
-
- Tout du long du bois...
- Tout du long du bois...
-
-(_Puis d’un ton triste_:) Henri? où êtes-vous donc, Henri?
-
-LE PÈRE, _à sa femme_.
-
-A la gaieté d’Antoinette, à son chapeau d’écorce de tilleul, et au vase
-qu’elle porte sous le bras, on la prendrait pour la naïade de ce
-ruisseau; mais on voit bien, à sa timidité, qu’elle n’est qu’une
-bergère. Chère épouse, à son âge vous lui ressembliez tout-à-fait,
-quoique vous fussiez élevée au milieu des espérances d’une grande
-fortune.
-
-LA MÈRE.
-
-Si elle trouve un jour un époux qui vous ressemble, aucune fortune ne
-sera comparable à la sienne.
-
-LE PÈRE.
-
-Tendre amie, où voulez-vous que nous fassions aujourd’hui la prière du
-matin? Sera-ce au pied de ces vieux sapins qui vous rappellent le
-souvenir de votre patrie, ou sous ces pommiers en fleurs, à la vue des
-biens que nous promet pour l’automne la bonté du ciel? Choisissez, de
-ces gazons verts, ou bien de ces retraites sombres où les oiseaux, à
-peine réveillés par les premiers rayons du jour, saluent l’aurore de
-leurs chansons.
-
-LA MÈRE.
-
-Nous prierons où vous voudrez; partout où je suis avec vous, le
-sentiment d’une providence m’accompagne.
-
-LE PÈRE.
-
-Appelons nos enfants... Antoinette!... Henri!... Antoinette!
-
-ANTOINETTE _accourant, et d’un air inquiet_.
-
-Mon papa, je ne trouve point mon frère! Je l’ai cherché dans la maison,
-autour de la maison, dans le verger, et jusque sur le bord de la forêt.
-Favori même, notre chien, n’y est pas. (_Elle appelle_:) Henri!... mon
-frère Henri!
-
-LA MÈRE.
-
-Mon fils est sorti? et où peut-il être allé si matin? J’ai cru cette
-nuit l’entendre se lever bien avant le jour; le bruit même qu’il a fait,
-en se levant, m’a réveillée au milieu d’un songe: il me semblait qu’il
-tuait un hibou qui faisait son nid dans la haie. Mon ami, vous ne croyez
-pas beaucoup aux songes?
-
-LE PÈRE.
-
-Chère épouse! l’enfance a mille projets; chaque jour votre fils en fait
-de nouveaux pour vous plaire; il sera peut-être allé vous cueillir des
-fraises dans la forêt: vous l’allez voir revenir dans un moment. Quant
-aux songes, ils ne sont pas toujours trompeurs: le vôtre cache quelque
-chose de mystérieux. Le ciel, je l’ai éprouvé plus d’une fois, aime à se
-communiquer à vous, à cause de vos vertus.
-
-ANTOINETTE.
-
-Maman, vous aurez quelque bonne nouvelle, car j’ai vu, hier soir, une
-étincelle bien brillante dans la lampe. Mon papa, vous vous moquerez de
-moi.
-
-LE PÈRE.
-
-Non, ma chère fille! les rois lisent quelquefois leur destinée dans des
-comètes, et les bergères dans leurs lampes, également bien. Toute la
-nature est aux ordres de la Providence: ne soyons point inquiets;
-faisons ensemble notre prière accoutumée.
-
-(Ils s’agenouillent sur l’herbe, à l’ombre d’un des saules de la
-barrière, et ils prient en silence.)
-
-MONDOR, _caché_.
-
-Voilà comment sont faites toutes les femmes. La mienne, qui ne croit pas
-en Dieu, croit à toutes ces sottises-là. Mais... si j’allais être, moi,
-le hibou de la haie! si on allait m’assommer ici! Il arrive quelquefois
-des choses plus étranges... Oh! non, il n’y a rien à craindre. En
-vérité, ces bonnes gens sont plus contents que je ne le croyais. On est
-bien heureux d’avoir de la religion! ils sont inquiets, ils prient, et
-les voilà tranquilles. Il n’y a rien à faire ici pour moi: je ne veux
-pas chercher à leur nuire. Je pourrais bien me retirer, mais je veux
-trouver l’occasion de faire leur connaissance; d’ailleurs je suis
-curieux de savoir ce qu’est devenu leur fils: un enfant élevé là, tout
-seul, et courant la nuit! L’homme est naturellement porté au mal.
-
-LE PÈRE, _achevant sa prière tout haut_.
-
-O mon Dieu! donnez-nous aujourd’hui la volonté et le pouvoir de faire du
-bien; que vos bienfaits nous servent d’exemple! vous avez ouvert la
-main, et vos bénédictions se sont répandues sur la terre, sur les
-animaux, sur les plantes et sur vos moindres créatures. N’oubliez pas
-l’homme, qui est la plus noble et la plus malheureuse portion de votre
-ouvrage; répandez-les sur le roi mon bienfaiteur, sur ma patrie dont il
-est le père, sur tout ce qui vous invoque dans l’univers, sur cette
-portion ignorée de ma famille, sur mes chers enfants, et sur ma digne
-épouse, qui est la compagne et la consolation de ma vie. (_Ils se lèvent
-tous, et il embrasse sa femme._)
-
-ANTOINETTE, _venant se remettre à genoux devant son père et sa mère_.
-
-Chers parents! donnez-moi dans ce jour votre bénédiction accoutumée.
-
-LE PÈRE.
-
-Fleur de mai! que la gaieté de ce mois, qui te ressemble, se répande
-dans ton âme: que les plaisirs purs, que les vertus accompagnent tes
-projets, tes espérances; qu’elles embellissent toutes les perspectives
-de ta vie, comme les fleurs émaillent ces gazons et ces vergers! Sois en
-tant semblable à ta mère!
-
-LA MÈRE.
-
-Que la bénédiction de ton père s’accomplisse sur toi et ton frère tous
-les jours de votre vie; et quand tous deux vous éprouverez quelques
-peines, que le doux travail, la religion et l’amitié de vos parents
-viennent les charmer! Puissions-nous faire un jour ton bonheur, comme tu
-fais dès à présent le nôtre! Mais où est donc Henri?
-
-(Antoinette émue s’essuie les yeux: elle baise la main de son père et
-celle de sa mère en les appuyant contre son cœur. Ceux-ci l’embrassent,
-et pendant cette scène muette,)
-
-MONDOR, _toujours caché_.
-
-Baiser les mains de son père et de sa mère, leur demander leur
-bénédiction... Il faut que ces gens-ci soient des Allemands; voilà une
-cérémonie qui n’est plus d’usage chez nous, il y a longtemps. Ni ma
-femme ni ma fille ne voudraient en entendre parler; cependant elle est
-attendrissante... elle me fait pleurer, je crois... effectivement...
-effectivement. Il faut en convenir, dans une maison où il y a de la
-religion, un père de famille vit comme un dieu.
-
-LE PÈRE, _à sa femme_.
-
-Où voulez-vous aujourd’hui qu’Antoinette nous serve le déjeuner?
-
-LA MÈRE.
-
-Mon ami, si vous le trouvez bon, restons ici sous ces saules, à l’entrée
-de la barrière, d’où l’on découvre la plaine par où je verrai revenir
-mon fils. Antoinette, apporte-moi mon ouvrage avant de préparer le
-déjeuner.
-
-ANTOINETTE.
-
-Voulez-vous filer, maman? ou bien vous apporterai-je le métier où vous
-avez commencé une toile? à moins que vous n’aimiez mieux celui qui vous
-sert à broder.
-
-LA MÈRE.
-
-Je ne brode que quand j’ai l’esprit tranquille. Donne-moi mes aiguilles
-et mes laines, j’achèverai les bas de ton frère.
-
-LE PÈRE, _à Antoinette, qui s’en va à la maison_.
-
-Ma chère fille, tu m’apporteras aussi cette corbeille d’osier que j’ai
-commencée.
-
-LE PÈRE, _à sa femme_.
-
-Je veux finir cette corbeille près de vous. Vous êtes toujours remplie
-de goût. Le point de vue de ce lieu est, à cette heure, le plus
-intéressant de tout le paysage: voyez comme la forêt fuit en perspective
-du côté de l’orient, et comme l’aurore dore d’argent et de vermillon les
-sommets de ces vieux hêtres lointains, tandis que le reste de leur
-feuillage est encore dans l’ombre. Voilà la Seine qui serpente là-bas
-dans les vertes campagnes; vous croiriez que ses eaux, qui réfléchissent
-la couleur matinale des cieux, sont de pourpre. Mais rien n’égale la
-magnificence de Paris à l’horizon. Voyez ses grands clochers, encore à
-demi entourés des brouillards de la nuit, qui se dessinent au milieu des
-gerbes de lumière que répand l’aurore; vous diriez que cette superbe
-capitale, à demi couverte de nuages, s’élève de la terre vers les cieux,
-ou qu’elle descend des cieux pour régner sur la terre. Voilà des tours
-dont on n’aperçoit que le sommet; en voilà d’autres dont on ne voit que
-la base, et dont le couronnement se confond avec les nuages. Voici
-celles de Saint-Sulpice avec son noble portail. Cette masse blanche,
-qu’éclaire un rayon de soleil sur la partie la plus haute de la ville,
-est le péristyle charmant de l’église imparfaite de Sainte-Geneviève,
-douce patronne des vertus innocentes. Ces deux grosses tours rembrunies,
-sont celles de Notre-Dame. Ce dôme, à la fois élégant et auguste, qui
-s’élève en forme d’œuf, est celui des Invalides: c’est là que Louis XIV
-donna un asile à la vertu militaire. O ville immense! dans mes malheurs,
-je n’ai trouvé de repos que dans tes murs. A combien d’infortunes tu
-donnes des retraites! Vous auriez pu y passer une partie de la mauvaise
-saison avec votre fille. Je vous aurais loué une petite chambre aux
-environs du Louvre; vous lui auriez fait voir les promenades, les fêtes
-publiques, le monde, enfin. L’âme s’agrandit par le spectacle d’un grand
-peuple, et à la vue des temples, et des monuments des rois.
-
-LA MÈRE.
-
-Paris, sans toute, peut offrir des consolations et des asiles aux
-malheureux; mais ce spectacle d’un grand peuple, ces édifices, ces
-palais, ces chefs-d’œuvre des arts nous jettent bien souvent dans la
-mélancolie, par le sentiment de notre misère, on dans le fanatisme des
-plaisirs, par de dangereuses illusions. J’ai connu le monde; croyez
-qu’une femme peut trouver hors de lui un moyen plus assuré d’être
-heureuse. Le soin de sa famille suffit pour occuper tour à tour sa
-prévoyance, sa mémoire, son jugement, ses goûts et toutes les facultés
-de son âme; ce seul objet est capable de la remplir.
-
-LE PÈRE.
-
-La sagesse et l’amour s’expriment à la fois par votre bouche. Digne
-épouse! tendre mère! j’ai craint longtemps que vous n’apportassiez avec
-vous le souvenir du monde dans la solitude, et les regrets de la fortune
-dans le sein de la pauvreté. Mais votre santé, autrefois si délicate,
-qui se fortifie de jour en jour, me rassure. Pendant que le temps nous
-entraîne vers la vieillesse, votre jeunesse se renouvelle: vous remontez
-le fleuve de la vie.
-
-LA MÈRE.
-
-Les vaines images du monde sont bien loin de moi. La vie champêtre, le
-calme de l’âme, et plus que tous ces biens, votre tendre et constante
-amitié ont renouvelé mes jours. Depuis que je me suis rapprochée
-entièrement de la nature et de la religion, je sens mon bonheur croître
-chaque jour. Vous ajoutez sans cesse, ainsi que mes chers enfants,
-quelque chose à ma félicité.
-
-LE PÈRE.
-
-Je craignais seulement que ce séjour ne vous déplût l’hiver, car la
-nature semble morte dans cette saison. Les glaces pendent aux branches
-des arbres, la terre est détrempée de pluie, l’eau des ruisseaux toute
-jaune, l’air humide et froid, et le ciel couleur de plomb; les nuits
-sont longues et agitées de tempêtes, les arbres de la forêt gémissent
-autour de nous, et quelquefois leurs sommets se brisent et tombent avec
-fracas; la plupart des oiseaux de nos bocages s’enfuient en d’autres
-contrées, ceux qui restent autour de notre habitation semblent effrayés
-et gardent le silence.
-
-LA MÈRE.
-
-J’ai passé ici tous les hivers avec délices: vous m’avez appris à sentir
-les beautés mélancoliques de cette saison; ce ne sont pas les plus
-vives, mais ce sont les plus touchantes. L’herbe humide conserve, le
-long des sentiers, une verdure plus éclatante que pendant l’été; à la
-vérité, il y a peu de fleurs, si ce n’est quelque scabieuse tardive, ou
-quelque humble marguerite; mais dans certains jours de gelée, quand les
-frimas de la nuit s’attachent aux arbres, leurs rameaux tout blancs
-semblent le matin fleuris comme au printemps. Les mousses brillent alors
-sur les troncs gris des arbres, ou sur les flancs bruns des roches,
-d’une verdure plus belle que celle des gazons. Si la plupart des oiseaux
-s’éloignent de nous dans cette saison rigoureuse, ceux qui restent sont
-plus familiers. Le pivert vole en silence sous les arbres de la forêt,
-et s’annonce de temps en temps par des cris éclatants; il visite souvent
-les arbres de nos vergers et grimpe tout le long de leurs troncs pour
-les nettoyer d’insectes. La mésange inquiète parcourt leurs plus petits
-rameaux, et cherche à glaner quelque fruit oublié. Le rouge-gorge
-solitaire se perche sur nos murailles, et bien souvent sur ma fenêtre;
-j’aime à entendre ses chansons mélancoliques, moins brillantes, mais
-aussi touchantes que celles du rossignol. Quand tout est couvert de
-neige, cet aimable oiseau vient se réfugier avec la perdrix jusque dans
-la maison, demandant à l’homme une part des biens de la terre, sur
-laquelle le ciel ne leur a rien laissé à recueillir. J’ai pris souvent
-plaisir à voir mes enfants leur jeter des morceaux de pain.
-
-A la vérité, les soirées d’hiver sont longues; mais mon travail et celui
-de mes enfants, joint à vos lectures ou à vos conversations, me les rend
-bien courtes et bien agréables: vous me transportez dans d’autres
-climats.
-
-Pendant le temps même du sommeil, quand la lampe est éteinte, je jouis
-encore mieux de mon asile, et du désordre de la saison. J’aime à
-entendre le bruit de la pluie qui tombe à verse sur le toit, et celui
-des chênes et des hêtres que le vent agite au loin autour de nous; leurs
-murmures sourds m’invitent au repos: le danger éloigné redouble ma
-sécurité. Je pense que je n’ai rien à craindre, dans une cabane bien
-solide, du tumulte que j’entends au loin, et que tout ce que j’ai de
-cher au monde, mes enfants et mon époux, sont autour de moi; un doux et
-profond sommeil s’empare alors de mes sens, en bénissant le ciel de mon
-bonheur.
-
-LE PÈRE.
-
-Mais quand je suis obligé de m’absenter pendant le jour, vous devez vous
-ennuyer; et peut-être avez-vous peur, étant seule avec deux enfants au
-milieu d’un bois.
-
-LA MÈRE.
-
-Ce bois appartient au roi; l’ordre et la police y sont bien tenus.
-D’ailleurs la maison, comme vous me l’avez fait observer, est si forte
-dans sa simplicité, et si bien disposée, qu’une personne seule s’y
-défendrait contre une troupe de brigands. Mais que viendraient-ils
-chercher ici? il n’y a ni richesses ni argent.
-
-(Antoinette apporte la corbeille d’osier de son père, et le panier à
-ouvrage de sa mère; elle les place auprès d’eux en les saluant
-respectueusement, ensuite elle s’en retourne à la maison. En allant et
-venant, elle paraît inquiète; elle regarde de tous côtés pendant cette
-scène muette.)
-
-MONDOR, _toujours caché_.
-
-Je sens ma conscience qui se réveille; je me garderai bien de nuire à
-ces honnêtes gens-là. Avec tout cela ils sont heureux, et les gens les
-plus heureux que j’aie vus de ma vie. Je veux les faire peindre tels que
-je les vois là: la mère tricotant des bas, et le père faisant une
-corbeille à l’ombre d’un saule; la petite barrière et le sentier de
-verdure, au bout duquel on aperçoit une cabane couverte de chaume et de
-mousse. Je ne veux pas qu’on y oublie l’escalier appuyé sur un vieux
-cerisier fleuri, et Antoinette aux yeux bleus qui en descend, avec son
-chapeau d’écorce, ses cheveux blonds et son pot au lait sous le bras. Je
-ferai mettre ce tableau dans ma chambre à coucher; il me donnera, dans
-mes insomnies, des idées de repos, d’innocence et de bonheur, que je ne
-trouve nulle part.
-
-LA MÈRE.
-
-Ce lieu est enchanté.
-
-LE PÈRE.
-
-Je veux l’embellir pour vous tous les jours de ma vie. Je planterai, au
-nord de la maison, un lierre qui grimpera sur l’escalier, et viendra
-entourer vos fenêtres de son feuillage. Les oiseaux d’hiver, que vous
-aimez parce qu’ils sont malheureux, viendront s’y réfugier; vous y
-entendrez hanter votre ami, le rouge-gorge. Je planterai de l’autre
-côté, au midi, une vigne qui formera un berceau au-dessus de la porte;
-j’y élèverai au-dessous un banc de gazon: nos enfants s’y reposeront un
-jour, et s’y entretiendront de nous lorsque nous ne serons plus. Sur la
-faîtière du toit, je mettrai des ognons d’iris, dont la fleur vous
-plaît; sa couleur, qui imite celle de l’arc-en-ciel, ses feuilles en
-lames d’un beau vert de mer, accompagneront bien les longues marbrures
-de mousse qui se détachent, comme des lisières de velours vert sur le
-chaume fauve de la couverture. Quel autre genre d’embellissement
-désirez-vous ici?
-
-LA MÈRE.
-
-Je n’en ai jamais désiré dans vos ouvrages; je n’aurais jamais cru que
-ce lieu en fût encore susceptible.
-
-LE PÈRE.
-
-J’aurais bien pu entourer cette possession d’un mur, mais j’ai préféré
-une haie vive. Chaque année dégrade un mur, et fortifie une haie; chaque
-année, un mur consomme des pierres, et une haie produit du bois.
-D’ailleurs, une haie est une décoration. Une belle haie présente seule
-le spectacle d’un beau jardin. Voyez ces pruniers sauvages, dont les
-fruits naissants sont semblables à des olives. Ces sureaux voisins
-parfument l’air de leurs bouquets de fleurs en ombelles; ces houx
-opposent leur vert lustré et leurs grains écarlates aux nuages blancs
-des fleurs de l’aubépine; l’églantier jette ça et là ses guirlandes de
-roses, relevées d’un vert tendre. La ronce même n’est pas sans beauté;
-elle accroche d’un arbrisseau à l’autre ses longs sarments garnis de
-girandoles couleur de chair, et elle se roule autour des troncs des
-arbres de la forêt, qui sont renfermés dans la haie, et qui s’élèvent de
-distance en distance, comme autant de colonnes qui la fortifient. Mille
-petits oiseaux trouvent à la fois de la nourriture et des abris sous ces
-différents feuillages. Chaque espèce a son étage; en bas sont les
-merles, les fauvettes, les tarins; plus haut, les rossignols; et au
-faîte de ces vieux ormes, nous entendons murmurer la tourterelle, et
-nous voyons voltiger la grive qui y bâtit son nid. La nature a jeté,
-depuis le sommet de la forêt jusque sur ces gazons, des rideaux de
-toutes sortes de verdures et de fleurs, pour mettre les nids des oiseaux
-à l’abri. Vous en faisiez autant, lorsque vous couvriez d’un voile de
-taffetas vert, brodé de vos mains, le berceau de nos enfants.
-
-LA MÈRE.
-
-Oh oui! cette forêt et cette haie sont les vrais berceaux des oiseaux.
-Il n’y a point de mère aussi attentive que la nature.
-
-LE PÈRE.
-
-Vous entouriez le berceau de vos enfants de barrières d’osier, de peur
-que quelque choc ne troublât leur repos. La nature a de même garni
-d’épines la partie inférieure de celui-ci, afin d’en écarter les
-ennemis. Il n’y a dans ce climat que les arbrisseaux qui ont des épines;
-les grands arbres n’en ont point: les oiseaux qui y nichent sont
-défendus par leur élévation. Cependant, beaucoup d’espèces de grands
-arbres des pays chauds en ont, afin que les oiseaux puissent y faire
-leurs nids en sûreté; car il y a dans ces pays-là plusieurs espèces de
-quadrupèdes qui savent grimper et qui viendraient manger leurs œufs.
-
-LA MÈRE.
-
-O Providence! qui pourrait méconnaître vos soins variés par toute la
-terre, suivant le besoin de vos faibles créatures?
-
-LE PÈRE.
-
-La Providence ramène au plaisir ou à l’utilité de l’homme toutes les
-attentions qui sont éparses pour le reste des êtres. Par exemple, j’ai
-parcouru beaucoup de pays au nord et au midi, et je n’ai jamais vu
-d’arbrisseaux épineux, ni de petits oiseaux de bocage, que dans les
-lieux habités par l’homme, ou dans ceux du moins qui l’avaient été: je
-n’en ai jamais trouvé dans l’épaisseur des forêts du Nord, quoique j’y
-aie fait au moins cinq ou six cents lieues. Quand je voyageais dans les
-forêts solitaires de la Finlande, et que j’apercevais des moineaux,
-j’étais sûr de n’être pas loin d’un village. Les petits oiseaux récréent
-l’homme par leur vol, leur chant et leur plumage; ils sont utiles à ses
-cultures; ils mangent au printemps les insectes qui dévoreraient ses
-fruits en été.
-
-LA MÈRE.
-
-Quelque charme que le spectacle de la nature offre à mes sens, il
-disparaît avec les saisons; mais celui que l’observation présente à
-l’esprit, entre dans mon âme, et y reste toute l’année. Quoique je sois
-bien ignorante, vous m’avez ravie cet hiver en me faisant voir sur des
-cartes les dispositions admirables que l’Auteur de la nature a données
-aux montagnes, aux fleuves, aux îles, et même aux roches. Vous m’avez
-encore fait plus de plaisir en me montrant les relations que les plantes
-ont avec les éléments.
-
-Vous m’avez aussi fait observer les contrastes charmants de couleur et
-de forme, entre quelques oiseaux et les buissons où ils font leurs nids.
-Le geai, avec ses ailes piquetées d’azur, me paraît plus beau sur le
-chêne dont il mange les glands que sur tout autre arbre; j’aime à voir
-le roitelet établir son nid dans la cavité moussue de quelque gros
-rocher, comme s’il craignait que les arbres et la terre n’en pussent
-supporter les fondements. Chaque arbre, avec ses oiseaux, ses papillons
-et ses mouches, est un petit monde. Mais ce que je voudrais apprendre,
-ce sont les relations du pommier avec les divers animaux: cet arbre est
-si beau dans le pays de ma mère!
-
-LE PÈRE.
-
-Les véritables relations du pommier me sont inconnues pour la plupart.
-Il en a avec des oiseaux sédentaires, comme la mésange d’un bleu
-d’ardoise et au collier blanc, qui contraste en automne
-très-agréablement avec ses fruits jaunes et rouges, qu’elle entame avec
-ses griffes et son petit bec pointu; il en a avec plusieurs espèces
-d’oiseaux voyageurs, qui arrivent dans le temps que les pommes sont en
-maturité; avec des quadrupèdes, comme le hérisson, qui quitte les roches
-pendant la nuit, et vient les recueillir lorsqu’elles tombent à terre;
-avec des poissons, lorsqu’elles roulent, entraînées par les pluies,
-jusqu’aux rivières, et de là dans le sein des mers. Les pommes se
-conservent fort longtemps dans l’eau, et on les rencontre, comme les
-cocos des Indes, à de grandes distances du rivage. Dans le nombre des
-poissons qui peuvent s’en nourrir, je soupçonne une espèce de crabe des
-côtes de Normandie, auquel la nature a donné deux pattes armées de
-lancettes pour les entamer; et un autre poisson du Nord, qu’on ne trouve
-que vers la fin de l’automne sur les mêmes côtes, et qui vient autour de
-ces fruits lorsqu’ils entrent en dissolution. Le pommier a encore une
-multitude d’autres relations avec toutes sortes d’insectes, comme une
-grande mouche à tête rouge et au corselet rayé de noir et de blanc, qui
-y dépose ses œufs; avec des papillons qui voltigent autour de ses
-fleurs, et servent eux-mêmes de nourriture à plusieurs espèces d’oiseaux
-du printemps qui font leurs nids dans ce bel arbre. Mais pour le bien
-connaître, il faudrait l’étudier sur les rivages de la mer, et sous
-l’haleine des vents d’ouest. Je n’ai donc que des anecdotes à vous
-raconter à son sujet, et non pas une histoire. Gardons-les pour la
-mauvaise saison: jouissons au printemps, et raisonnons en hiver. Il est
-plus doux de parler des fleurs auprès du feu, et des zéphyrs quand Borée
-ravage les champs.
-
-Quelque éloge que vous fassiez des plaisirs que la raison nous donne,
-ceux du sentiment me touchent encore davantage. Les ouvrages de la
-nature sont remplis d’harmonies ravissantes, mais celles que vous avez
-avec eux m’inspirent un intérêt plus tendre. Quel charme ne
-répandez-vous pas vous-même dans cette solitude, lorsque vous vous y
-promenez en tenant vos enfants par la main! Il n’y a point de prairie
-qui me paraisse aussi verte et aussi douce que la pelouse où vous
-reposez; l’arbre qui vous ombrage me semble plus majestueux que le reste
-de la forêt. J’ai un plaisir inexprimable à vous voir cueillir pour vos
-enfants les fruits que j’ai cultivés moi-même, et sourire aux vains
-efforts qu’ils font pour atteindre aux branches des arbres fruitiers que
-j’ai plantés à leur naissance. Plus d’une fois vous m’avez alarmé,
-lorsque je vous ai vue, vers le soir, agitée d’une douce mélancolie,
-sortir seule du verger, et vous promener parmi les peupliers et les
-sapins de la forêt. Vous vous croyez alors bien cachée sous leurs
-ombrages; mais quand les rayons du soleil couchant viennent teindre de
-safran et de vermillon le dessous de leurs feuilles, et bronzer
-jusqu’aux mousses de leurs racines, je vous aperçois alors tout
-environnée de lumière. Plus d’une fois, je vous ai vue à genoux, les
-mains jointes et les yeux tournés vers le ciel. Ah! que vous m’avez
-troublé dans cette attitude! Je craignais que vous ne nourrissiez
-quelque chagrin qui me fût inconnu. Est-ce qu’elle regrette l’Ukraine,
-me disais-je en moi-même? Peut-être elle prie Dieu pour ses parents! Ah!
-il aurait mieux valu, pour mon bonheur, que j’eusse regretté la France
-dans son pays, que de la voir désirer son pays dans le mien. Mais vous
-me rassurez quand j’entends votre voix se joindre au chant des oiseaux
-qui saluent l’astre du jour par leurs dernières chansons. Vos accents
-mélodieux, vos paroles, tous les échos qui les répètent au loin, les
-nuages dorés du soleil couchant, la pompe magnifique des cieux, me
-remplissent des affections sublimes que vous ressentez, et me
-transportent par des charmes ineffables dans ces régions éternelles où
-il n’y aura plus ni inquiétudes ni regrets. Que ne chantez-vous de même
-à cette heure que les plantes boivent la rosée du matin, et qu’elles
-exhalent leurs doux parfums vers les cieux!
-
-LA MÈRE.
-
-Ah! si vous m’avez aperçue quelquefois à genoux dans la forêt, ce
-n’était point pour me plaindre au ciel de mon sort, mais bien plutôt
-pour l’en remercier. Vous eussiez fait avec mes enfants mon bonheur dans
-un désert, et je suis avec vous dans un lieu de délices. Mais comment
-voulez-vous que je chante maintenant! je suis inquiète, mon fils ne
-revient point.
-
-LE PÈRE.
-
-Tendre mère, tranquillisez-vous; il ne tardera pas à revenir. Les
-enfants, vous le savez, aiment tout ce qui les met en mouvement; ils ne
-peuvent rester en place.
-
-MONDOR, _toujours caché_.
-
-Il est incroyable que des gens mariés puissent s’aimer à ce point-là:
-c’est peut-être parce qu’ils vivent seuls. On est trop dissipé, dans le
-monde; les amitiés n’y tiennent à rien; il n’y a que les haines qui y
-sont durables. Ils ont de la religion, ils sont heureux! Je voudrais
-pour beaucoup que mon philosophe fût ici, et même ma femme et ma fille;
-je serais curieux d’entendre ce qu’ils penseraient de tout ce que je
-vois et j’entends là. Cette petite maison est l’asile du bonheur: la
-mère n’a qu’une seule inquiétude, c’est l’absence de son fils, qui est
-peut-être à polissonner à quatre pas d’ici. Ma femme, hélas! n’est pas
-si sensible: mais elle se pique de force d’esprit.
-
-LE PÈRE, _à sa femme_.
-
-Si vous aimiez à vous dissiper, nous irions quelquefois nous promener
-aux environs. Je ne connais point de vue plus magnifique que celle qui
-est au midi de la forêt; il y a là une pelouse élevée d’où l’on découvre
-au loin un grand cercle de coteaux couverts de châteaux, de parcs et de
-villages; la Seine, qui passe au pied de cette pelouse, traverse à perte
-de vue les plaines qui vous séparent de l’horizon, et paraît au milieu
-de leurs vertes campagnes comme un long serpent d’azur. On voit sur les
-replis multipliés de son canal, des barques qui remontent à Paris,
-traînées par de grands attelages de chevaux; et d’autres qui en
-descendent, chargées de trains d’artillerie, ou de recrues de soldats
-qui font retentir les rivages du bruit de leurs trompettes et de leurs
-tambours. De superbes avenues d’ormes traversent ces vastes plaines, et
-vont en se divergeant à mesure qu’elles s’éloignent de la capitale.
-Quoiqu’on n’y aperçoive qu’une petite portion des nombreux rayons qui en
-partent, on y reconnaît la route d’Espagne, celle de l’Italie, celle de
-l’Angleterre, et celles qui mènent aux ports de mer d’où l’on s’embarque
-pour l’Amérique ou pour les Indes orientales; une foule d’autres
-conduisent à de riches abbayes ou à des châteaux, et se confondent par
-leur majesté avec celles qui font communiquer les empires. On y aperçoit
-sans cesse de grands troupeaux de bœufs, et de longues files de chariots
-qui s’avancent lentement vers Paris, et lui apportent l’abondance des
-extrémités du royaume. Des carrosses à quatre et à six chevaux y roulent
-jour et nuit; les cris des hommes, les hennissements des chevaux, les
-mugissements des bestiaux, le bruit des roues de toutes ces voitures,
-forment dans les airs des murmures semblables à ceux des flots sur les
-bords de la mer. Derrière la pelouse d’où vous apercevez cette multitude
-d’objets, sont les avenues royales qui mènent à Versailles à travers la
-forêt. Rien n’est plus imposant que leur pompe sauvage; il n’y a point
-d’arcs de triomphe de marbre qui égalent la majesté de leurs berceaux de
-verdure. Dans le temps de la chasse, vous y voyez aborder des meutes de
-chiens accouplés deux à deux, des piqueurs, des gardes du roi, des
-officiers de la fauconnerie, de brillants équipages, et souvent le roi
-lui-même, suivi d’une partie de sa cour. En vous tenant à un des
-carrefours de la forêt, vous auriez le plaisir d’y voir passer et
-repasser dix fois le prince et son auguste cortége, sans sortir de votre
-place. Ce noble spectacle pourrait vous amuser.
-
-LA MÈRE.
-
-La présence du roi anime tous les lieux où il se montre: semblable au
-soleil, il répand autour de lui un esprit de vie; mais trop d’éclat
-l’environne pour mes faibles yeux: j’aime les retraites paisibles et
-ignorées.
-
-LE PÈRE.
-
-Eh bien! je veux vous en faire connaître une encore plus solitaire que
-celle que nous habitons; elle est au nord de la forêt. C’est un bassin
-de dunes sablonneuses qui a mille pas de large à peu près; il est
-entouré de roches et de collines couvertes d’arbres qui s’élèvent les
-unes derrière les autres en amphithéâtre. On n’aperçoit aux environs
-d’autres ouvrages de la main des hommes, qu’une petite chapelle qui est
-sur la crête d’une des collines les plus élevées; on croirait de loin
-qu’elle est bâtie sur le sommet des arbres. J’ai été plusieurs fois m’y
-promener. Le chemin en est difficile; on y parvient par un sentier
-caillouteux qui va toujours en montant, et qui vous mène au pied d’un
-petit plateau de roche rouge, sur lequel elle est construite. Du pied de
-ce plateau sort une fontaine dont l’eau est très-claire, et qui est
-ombragée par un bouquet de hêtres et de châtaigniers. La première fois
-que j’y arrivai, je fus surpris de voir sur l’écorce de ces arbres des
-caractères qu’il me fut impossible de déchiffrer: la plupart étaient
-fort anciens, et ils portaient tous les dates des années où ils avaient
-été gravés. Je montai sur le plateau sur lequel est bâtie la chapelle,
-par un sentier pratiqué dans le roc, et tout couvert de mousse. Cette
-chapelle est fort ancienne; elle est voûtée en dalles de pierre, et il y
-a sur le fronton, au-dessous de son petit clocher, une inscription en
-lettres gothiques, qu’on ne peut plus lire; elle ne reçoit le jour que
-par une petite fenêtre en arc de cloître, et par la porte, qui est à
-barreaux. J’aperçus par ces barreaux, sur un autel, une statue de la
-Vierge, qui tenait l’enfant Jésus dans un de ses bras, et dans l’autre
-une grosse quenouillée de lin; je vis aussi à travers les barreaux de la
-chapelle, sur le pavé, quantité de liards tout couverts de vert-de-gris;
-je fis ma prière dévotement, et je m’en retournai, cherchant en moi-même
-ce que pouvaient signifier les caractères écrits sur l’écorce des arbres
-autour de la fontaine, et la quenouillée de lin qui était entre les bras
-de la bonne Vierge. Jamais antiquaire n’a été plus curieux d’interpréter
-la légende d’une médaille étrusque, ou quelque symbole inconnu d’une
-statue de Diane.
-
-Enfin, y étant retourné une autre fois dès l’aurore, de jeunes filles
-qui lavaient du linge à la fontaine satisfirent ma curiosité. La plus
-âgée d’entre elles, qui n’avait pas vingt ans, me dit:
-
-«Monsieur, cette chapelle est dédiée à Notre-Dame-des-Bois; elle est
-desservie par nous autres filles des hameaux voisins. Celle d’entre nous
-qui doit se marier est tenue de filer la quenouillée de lin qui est au
-côté de la bonne Vierge, et d’y en remettre une autre de semblable
-poids, pour la fille qui doit se marier après elle. Avec les fils de ces
-quenouillées, on fait une toile, et de l’argent de cette toile, ainsi
-que de celui que les passants jettent par dévotion sur le pavé de la
-chapelle, nous aidons les pauvres veuves et les orphelins de nos
-hameaux. On dit ici une messe tous les ans à la Nativité; et les
-veilles, ainsi que les jours de fête de la Vierge, les filles s’y
-assemblent l’après-midi, sonnent la cloche, parent la bonne Vierge de
-robes blanches et de bouquets de fleurs, et chantent des hymnes en son
-honneur. Les filles et les garçons qui sont promis l’un à l’autre,
-écrivent leurs noms ensemble sur l’écorce des hêtres autour de la
-fontaine de Notre-Dame, afin d’être heureux en mariage; et ceux et
-celles qui ne savent point écrire, y mettent seulement leurs marques.»
-
-Voilà ce que me raconta une des jeunes filles qui lavaient du linge à la
-fontaine de Notre-Dame-des-Bois. Je conjecturai, par le nombre et
-l’ancienneté de ces marques, que peu de paysans autrefois savaient
-écrire. Certainement il y a beaucoup de types et de symboles révérés sur
-les monuments des Romains et dans nos histoires qui n’ont pas des
-origines si respectables.
-
-LA MÈRE.
-
-Ah! il faut que nous allions un jour nous promener à Notre-Dame-des-Bois
-avec nos enfants; nous y porterons à manger; nous y dînerons sur
-l’herbe, auprès de la fontaine.
-
-LE PÈRE.
-
-Ma chère amie, le chemin est rude pour y arriver; mais la solitude dont
-je voulais d’abord vous parler n’est qu’à moitié chemin. C’est, comme je
-vous l’ai dit, une espèce de lande, moitié terre, moitié sable, entourée
-de roches et de collines couvertes d’arbres, au-dessus desquelles on
-aperçoit la petite chapelle de Notre-Dame-des-Bois. On y voit çà et là
-les ouvertures de quelques petits vallons, tapissées de pelouses du plus
-beau vert. Jamais la bêche n’a remué le terrain de ce lieu solitaire.
-Des pyramides pourprées de digitales, des touffes jaunes de mélilot
-parfumé, des girandoles de verbascum, des tapis violets de serpolet, des
-réseaux tremblants d’anémona-némorosa et de fraisiers, et une foule de
-plantes champêtres s’entre-mêlent aux lisières vertes de la forêt, aux
-flancs des roches, et se répandent en longs rayons jusque dans
-l’intérieur du bassin; il n’y a que l’embouchure des vallons et les
-croupes des collines qui soient couvertes d’une herbe fine. Vers une des
-extrémités du bassin, est une grande flaque d’eau bordée de joncs et de
-roseaux. La commodité de cette eau et la tranquillité du lieu y
-attirent, dans toutes les saisons, des oiseaux étrangers et des animaux
-sauvages qui viennent y vivre en liberté. L’écureuil roux à la queue
-panachée s’y joue sur le feuillage toujours vert des sapins; le lapin
-couleur de sable y trotte parmi le thym et le serpolet; mais au moindre
-bruit, il se blottit à l’entrée de son trou: le râle aux longues jambes
-y court sous l’ombre des genêts jaunes, et on l’apercevrait à peine,
-s’il ne faisait entendre de temps en temps son cri, semblable au
-coassement d’une grenouille; le coq de bruyère, avec ses plumes d’un
-noir de velours, son chaperon écarlate et son cou d’un vert lustré, se
-confond avec le pourpre des bruyères lointaines; mais il se promène
-souvent sur la mousse, à l’ombre des pins, dont il mange les pommes.
-Quelquefois, il étend en rond sa belle queue, il abaisse ses ailes, il
-allonge son cou; il va et vient sans cesse sur le tronc d’un pin, et il
-donne à sa voix une forte explosion, suivie d’un bruit semblable à celui
-d’une faux qu’on aiguise: vous diriez d’un faneur qui se prépare à
-faucher toutes les herbes du canton. Il n’y a point dans ce lieu de
-plante qui ne donne des asiles et des fruits hospitaliers à quelque
-espèce d’animal. Les grives voyageuses y reconnaissent en automne le
-genévrier du Nord: elles viennent par troupes se percher sur ses
-branches pour en récolter les graines. Le vanneau solitaire plane
-au-dessus de la flaque d’eau, en jetant des cris aigus, et la grue
-descend du haut des airs pour se reposer au milieu de ses roseaux. Les
-échos des roches répètent les cris de tous ces oiseaux, et les font
-retentir dans les vallons circonvoisins. Aux jeux et à la tranquillité
-de ces animaux, vous diriez qu’ils vivent sous la protection de
-Notre-Dame-des-Bois. Il est bien rare qu’on voie là des hommes, si ce ne
-sont quelques bergers des hameaux voisins, qui, vers la fin de l’été, y
-amènent paître leurs troupeaux. Souvent un cerf des Ardennes, venu de
-forêt en forêt des frontières de l’Allemagne, vient, après de longs
-détours, y chercher une retraite inconnue aux meutes altérées de son
-sang; il renaît à la vie dans ces lieux ignorés des chasseurs; il fuit
-le bruit des cors et il s’arrête au son des chalumeaux. Il regarde les
-bergers sur les collines voisines; il s’approche d’eux, il soupire; il
-oublie que ce sont des hommes, parce qu’ils ne font plus entendre les
-mêmes voix.
-
-C’est dans ces lieux que je vous montrerai les objets qui m’occupaient
-loin de vous; je vous dirai: Ces joncs agités le long des eaux me
-rappelaient les côtes de la Finlande toujours battues des vents; ces
-genévriers et ces sapins, les forêts de votre patrie; ces primevères et
-ces violettes, les fleurs dont vous aimiez à vous parer, et jusqu’au son
-de la petite cloche de Notre-Dame-des-Bois, en me rappelant dans cette
-solitude le nom de Marie, me rappelaient votre nom et votre souvenir. Je
-vous redemandais aux forêts, aux prairies, aux oiseaux voyageurs, aux
-vents et à l’aurore naissante; mais c’était vous, ô mon Dieu! à qui je
-devais redemander mon bonheur: vous seul êtes, sur la terre, l’asile de
-l’homme malheureux. Délicieuses campagnes, et vous plus touchantes
-encore, forêts inhabitées, roches moussues, douces fontaines, solitudes
-profondes, où l’on vit loin des hommes trompeurs et méchants, où le
-temps nous entraîne d’une course innocente, sans malfaisance, sans
-crainte et sans remords, ah! qu’il est doux de vivre dans vos retraites
-ignorées, et d’entendre vos divins langages! Vous nous annoncez par
-mille voix le Dieu qui vous donna l’être: vos lointains nous parlent de
-son immensité; le cours de vos eaux, de son éternité; vos hautes
-montagnes, de son pouvoir; vos moissons, vos vergers, vos fleurs, de sa
-bonté; vos sauvages habitants, de sa Providence; et il ne vous a placé
-dans les cieux, soleil qui éclairez ces ravissants objets, que pour y
-élever nos yeux et nos espérances!
-
-LA MÈRE, _d’un ton attendri_.
-
-Toutes les fois que vous me parlez de la nature, vous me jetez dans le
-ravissement.
-
-MONDOR, _toujours caché_.
-
-Mon Système de la Nature ne dit pas un mot de tout cela. Certainement
-une Providence gouverne la nature. (_Il regarde son livre et le jette
-loin de lui._) Va, je ne te veux plus voir, tu éteins à la fois
-l’intelligence et le sentiment.
-
-LE PÈRE.
-
-Tout ce que je vous ai fait apercevoir, n’est que le coup d’œil d’un
-homme sujet à l’erreur. Nous ne voyons que la moindre partie des
-ouvrages de Dieu; et si toutes les observations des hommes étaient
-rassemblées sur cette partie, nous n’en aurions encore qu’un faible
-aperçu, lors même que chacun d’eux observerait avec autant de sagacité
-que Galien, Newton, Leweenhoek, Linnæus. Mais quelque imparfaites que
-fussent encore nos lumières, l’esprit le plus fort ne pourrait en
-soutenir l’ensemble; il en serait ébloui, comme l’œil par l’éclat du
-soleil dans un jour serein.
-
-Dieu nous a environnés des nuages de l’ignorance pour notre bonheur; il
-nous a mis à une distance infinie de sa gloire, afin que nous n’en
-fussions pas anéantis. La simple vue de ses ouvrages suffit pour le
-faire connaître, quand même nous n’en aurions ni la jouissance ni
-l’intelligence. Il ne prend d’autres titres que celui de son existence
-propre. Tout passe, et il est seul _celui qui est_. Quand il a daigné se
-communiquer aux hommes, il ne s’est point annoncé sous les noms que les
-Platons et les sages de tous les temps lui ont donnés à l’envi, de grand
-géomètre, de souverain architecte, de Dieu du jour, d’âme universelle du
-monde. Il est cela, et il est des millions de fois plus que tout cela.
-Il a des qualités pour lesquelles nos esprits n’ont point de pensée, ni
-nos langues d’expression. S’il laisse échapper de temps en temps quelque
-étincelle de sa lumière au milieu de notre nuit profonde, alors les arts
-éclosent sur la terre, les sciences fleurissent, les découvertes
-paraissent de toutes parts; les peuples sont dans l’admiration.
-Cependant les hommes de génie qui les éclairent et qui les étonnent,
-n’ont allumé leur flambeau qu’à un petit rayon de son intelligence:
-laissons-leur poursuivre cette gloire. Dieu a mis à la portée de tous
-les hommes des biens plus utiles et plus sublimes que les talents: ce
-sont les vertus: tâchons d’en faire notre lot. Hommes aveugles et
-passagers, nous n’avons point été introduits dans cette grande scène de
-la nature pour assister aux conseils de son auteur, mais pour nous
-entr’aider et nous secourir. Nous sommes sur la terre pour la cultiver
-et non pour la connaître... Quels agréments puis-je ajouter pour vous à
-ceux de cette solitude?
-
-LA MÈRE.
-
-Il ne m’y reste rien à souhaiter, sinon que la bonté du ciel ne m’y
-laisse pas vivre après vous.
-
-LE PÈRE.
-
-Vous savez que près de votre bosquet de sapins, il y a un espace vide
-entouré de grands arbres qui en forment comme un salon de verdure.
-
-LA MÈRE.
-
-Oui, mais cet espace est si rempli de broussailles, d’épines noires et
-de troncs d’arbres pourris, qu’on ne peut en approcher.
-
-LE PÈRE.
-
-N’avez-vous pas remarqué, au milieu de ce chaos, un jeune chêne qui
-atteint à la hauteur des grands arbres qui l’environnent, et qui partage
-déjà sa tête en plusieurs rameaux?
-
-LA MÈRE.
-
-Oui, il est plein de vigueur, et il est entouré d’un chèvrefeuille
-chargé de fleurs, qui s’élève jusqu’à sa cime.
-
-LE PÈRE.
-
-J’écarterai les mauvaises plantes tout autour de ce jeune arbre, et je
-placerai au milieu de son chèvrefeuille les bustes du roi et de la
-reine. Nous l’appellerons le chêne de la patrie: il servira de monument
-à nos descendants. Le jour de la fête du roi, nous rassemblerons sous
-son ombre les pauvres enfants du hameau voisin, et ceux des étrangers
-qui viennent glaner ici dans le temps de la moisson. Nous leur donnerons
-un repas champêtre, et nous les ferons danser toute la soirée autour de
-ce jeune arbre, en chantant des chansons à la louange du roi.
-
-LA MÈRE.
-
-Et moi, à cause de la reine, qui fait le bonheur de notre prince, je
-suspendrai au chèvrefeuille l’étoffe de laine blanche que j’ai filée cet
-hiver; et à la fin de la fête, j’en ferai présent à celle des filles que
-vous aurez trouvée la plus aimable.
-
-MONDOR, _toujours caché, pendant que la mère parle, rêve un peu_.
-
-Ils font des projets de bienfaisance dans le sein de la pauvreté! O
-charmes de la vertu, vous subjuguez mon cœur!
-
-LA MÈRE.
-
-Si nous faisions de cette étoffe une loterie pour les filles seulement,
-et si nous y joignions de petits paniers de fruits, des bouquets, des
-pots pleins de laitage, chaque convive pourrait avoir son lot et s’en
-retournerait content.
-
-LE PÈRE.
-
-A merveille! Votre don n’humiliera point celle qui le recevra, et ses
-enfants attacheront à vos aumônes le prix qu’on attache aux présents.
-
-LA MÈRE.
-
-Ce jour-là, je ferai porter à Henri et à Antoinette des chapeaux de
-bluets, de coquelicots et d’épis de blé; ils seront le roi et la reine
-du bal. Il faut accoutumer nos enfants à vivre avec les malheureux, afin
-qu’ils apprennent de bonne heure que ce sont des hommes.
-
-(Antoinette apporte sur sa tête un large panier couvert d’un linge
-blanc.)
-
-ANTOINETTE.
-
-Papa et maman, voici le déjeuner.
-
-LA MÈRE.
-
-Place-le sur l’herbe, mon enfant.
-
-ANTOINETTE _arrange le déjeuner sur l’herbe_.
-
-Voilà un fromage à la crème tout frais, et des gâteaux sortant du four;
-voilà du beurre nouveau, et de belles pommes de l’année passée; voici
-des fraises précoces que j’ai trouvées mûres, le long de la maison, du
-côté où le soleil donne à midi: les gâteaux sont un peu brûlés. Voici,
-maman, pour votre dîner, un petit panier de champignons que j’ai
-cueillis au pied d’un rocher, au milieu d’un lit de mousse: ils sont
-bons à manger, car ils sont couleur de rose, et ils ont une fort bonne
-odeur. Voici encore des écrevisses toutes vives, que j’ai pêchées sur le
-bord du ruisseau: j’ai eu beaucoup de peine à les prendre; il m’a fallu
-des pincettes; il y en a une qui m’a bien mordue: j’en ai encore le
-doigt tout rouge.
-
-LE PÈRE.
-
-Elles sont bien grosses. On n’en sert pas de plus belles à la table des
-princes.
-
-LA MÈRE, _à Antoinette_.
-
-Tu veux me faire faire bonne chère aujourd’hui, et je n’ai point
-d’appétit.
-
-ANTOINETTE.
-
-Cela étant, maman, comme mon papa ne s’en soucie pas, je les remettrai
-dans le ruisseau.
-
-LA MÈRE.
-
-Non, mon enfant, mets-les plutôt dans une petite corbeille avec du
-cresson de fontaine: tu les donneras à cette pauvre femme malade, à qui
-on a ordonné des bouillons pour purifier le sang.
-
-LE PÈRE, _à Antoinette_.
-
-Assieds-toi là, ma fille, et mangeons.
-
-LA MÈRE, _à Antoinette_.
-
-Ne m’ôte point la vue de la campagne. Tu es tout interdite aujourd’hui
-de ne point voir ton frère.
-
-ANTOINETTE.
-
-Oh! maman, il ne lui arrivera pas de mal; notre chien est avec lui.
-
-LE PÈRE, _à sa femme et à sa fille_.
-
-Mangez donc. Ne savons-nous pas qu’une Providence gouverne toutes
-choses? Ferons-nous comme ces vains savants qui ne parlent de la
-Providence que pour en discourir? Chère épouse, je blâme mon fils de
-s’éloigner d’ici sans votre consentement et le mien, mais j’aime qu’il
-s’abandonne de bonne heure à cette puissance surnaturelle. C’est le
-sentiment de sa protection qui est dans l’homme l’unique source du
-courage et de la vertu. J’ai éprouvé dans ma vie des inquiétudes bien
-cruelles et bien vaines pour n’avoir pas conservé cette confiance pure
-et indépendante des hommes; car enfin, au milieu de mes malheurs
-multipliés, j’ai toujours vécu libre, et jamais rien de ce qui m’était
-nécessaire ne m’a manqué. J’ai vu mes services sans récompenses, et mes
-actions les plus louables calomniées. Malheureux au-dehors et au-dedans
-pour m’être fié aux hommes, je tombai malade de déplaisir: enfin, ne
-comptant plus sur les autres ni sur moi-même, je m’abandonnai tout
-entier à cette Providence qui m’avait sauvé d’une infinité de dangers.
-Dès que j’eus tourné mon cœur vers elle, elle vint à mon aide. J’étais
-sans fortune, et je ne connaissais plus de moyen honnête d’en acquérir,
-lorsqu’une personne qui m’était inconnue m’obtint du prince des secours
-dont j’ai subsisté longtemps dans la solitude. J’y jouissais avec
-délices des contemplations de la nature, et je comptais passer ainsi
-heureusement le reste de mes jours; mais la retraite de mon respectable
-patron, ou peut-être des ennemis secrets, me firent perdre l’unique
-moyen que j’eusse de vivre. Je n’avais plus rien à espérer dans le
-monde, et je venais par surcroît d’éprouver les maux domestiques les
-plus cruels, lorsque la Providence mit dans le cœur de notre jeune
-monarque de faire lui-même des hommes heureux. Il vint à savoir, je ne
-sais comment, que je l’avais servi en plusieurs occasions périlleuses,
-sans que j’eusse recueilli d’autre fruit de mes services que des
-persécutions. Il fit tomber sur moi un de ses bienfaits; il me donna ce
-bouquet de bois que nous habitons; il combla mes vœux. Je n’avais
-demandé toute ma vie d’autre bien à la fortune.
-
-LA MÈRE.
-
-Ah! que le prince est digne de notre reconnaissance! puisse-t-il trouver
-la récompense de son bienfait dans l’amour de son épouse et de ses
-enfants!
-
-ANTOINETTE.
-
-Et aussi dans l’amitié de ses frères!
-
-LE PÈRE.
-
-Un bonheur ne vient pas seul. Il me fallait dans cette solitude une
-compagne douce, indulgente, sensible, pieuse, assez éclairée pour
-connaître le monde, et assez sage pour le mépriser. Il fallait qu’elle
-eût été bien malheureuse, et que son cœur brisé, cherchant un appui, se
-joignît au mien, comme une main dans le malheur se joint à une autre
-main. Je me rappelais souvent que lorsque je servais dans le Nord, la
-Providence me l’avait offerte en vous; mais séduit alors par de vaines
-idées de gloire, attiré vers ma patrie par les besoins de mon cœur, je
-joignais aux autres regrets de ma vie celui d’avoir eu mon bonheur entre
-les mains et de l’avoir laissé échapper. Vos propres revers vous
-ramenèrent à moi, plus malheureuse et plus intéressante. J’ai trouvé en
-vous toutes les convenances que je pouvais désirer; votre humeur douce
-et aimante a calmé ma mélancolie; mes jours sont filés d’or et de soie
-depuis qu’ils sont mêlés aux vôtres: ne les troublons point par de
-vaines inquiétudes. Oui, j’aimerais mieux ne vivre qu’un jour dans la
-pauvreté en me fiant entièrement à la Providence, que de vivre un siècle
-dans l’opulence en me reposant sur mes propres lumières; je passerais au
-moins dans la vie quelques instants purs et sans trouble.
-
-MONDOR, _toujours caché_.
-
-Le roi les a logés là. Le roi fait du bien sans qu’on le sache. Voyez à
-quoi j’allais m’exposer!
-
-LA MÈRE.
-
-Oui, la Providence gouverne toutes choses. Souvent, par le malheur, elle
-nous conduit au bonheur: cher époux, vous en êtes pour moi une preuve
-toujours nouvelle. Mais excusez ma faiblesse: je suis femme, et je suis
-mère.
-
-LE PÈRE.
-
-Votre fils ne doit-il pas mourir un jour? Que serait-ce donc si on vous
-le rapportait aujourd’hui...
-
-LA MÈRE.
-
-O Dieu! éloignez de nous un pareil événement! mais j’aimerais encore
-mieux que l’on me rapportât mon fils mort que de le savoir libertin. Ne
-trouvez-vous pas étrange qu’il fasse la nuit de pareilles excursions, à
-son âge? Que deviendront ses mœurs? Vous le savez, les familles forment
-les hommes avec bien de la peine; et les sociétés les corrompent dans un
-moment.
-
-LE PÈRE.
-
-Mais nous ne savons pas s’il est en mauvaise compagnie.
-
-LE PÈRE, _à Antoinette_.
-
-Ton frère n’a-t-il pas coutume de s’écarter quelquefois de la maison?
-Dis-nous-le, si tu le sais; à moins que tu n’aies promis le secret à ton
-frère.
-
-ANTOINETTE.
-
-O mon papa! mon frère n’a point de secrets pour moi, qu’il voulût cacher
-à vous ou à maman. Je ne l’ai vu s’éloigner d’ici tout seul que deux
-fois. La première, il me fit bien peur. Vous n’étiez pas à la maison. Il
-crut voir passer un loup le long de la forêt; il courut prendre votre
-fusil, et poursuivit cet animal, mais de bien près: par bonheur ce
-n’était point un loup, c’était un grand chien de berger.
-
-Une autre fois, comme il déjeunait avec moi dans cet endroit même, il
-s’écarta bien loin dans la plaine pour voir ce qu’y faisait une pauvre
-femme qu’il avait vue passer devant nous, portant dans ses bras un
-enfant à la mamelle. Elle paraissait occupée à fouiller la terre avec
-ses mains; il la trouva cherchant pour vivre de petits navets sauvages,
-qu’elle mangeait tout crus: il lui donna son déjeuner.
-
-LA MÈRE.
-
-Ah! la charmante action! Pourquoi ne nous amena-t-il pas cette pauvre
-mère à la maison!... Mais... qui est-ce qui vient à nous? c’est une
-demoiselle. Oh! mon Dieu! elle est à peine vêtue; elle paraît bien
-fatiguée; elle semble hésiter si elle s’approchera de nous. Appelons-la,
-mon ami; n’est-ce pas? (_Le père y consent d’un mouvement de la tête._)
-Mademoiselle! Mademoiselle!
-
-(En ce moment, on voit paraître une pauvre demoiselle vêtue d’une
-vieille robe de soie en lambeaux, et en mantelet noir tout déchiré. Elle
-tient d’une main une petite canne, et de l’autre un chapelet. Elle
-s’approche de la barrière en faisant beaucoup de révérences.)
-
-LA DEMOISELLE.
-
-Je vous salue, Monsieur et Madame, et vous aussi, ma noble demoiselle.
-Dites-moi, je vous prie, s’il y a quelque auberge près d’ici; je me sens
-le cœur faible; je voudrais trouver un peu de pain bis et de lait, pour
-de l’argent.
-
-LA MÈRE.
-
-Mademoiselle, je ne sais point s’il y a des auberges aux environs. J’ai
-ouï dire qu’il y en avait près de ce grand château que vous voyez
-là-bas; mais faites-nous le plaisir de vous rafraîchir avec nous;
-asseyez-vous là... là, s’il vous plaît, auprès de mon mari.
-
-LA DEMOISELLE _s’assied en faisant beaucoup de cérémonies_.
-
-Madame, vous êtes bien bonne; je me reposerai donc un petit moment ici,
-avec votre permission; car je suis bien fatiguée. Je m’en vais en
-pèlerinage à la bonne sainte Anne d’Auray, qui est bien renommée
-partout. Je suis partie avant-hier au matin de Paris; j’ai toujours
-marché depuis ce temps-là; je ne sais pas combien j’ai fait de lieues.
-
-LE PÈRE.
-
-Mademoiselle, vous avez fait cinq lieues. Et dans quelle province, s’il
-vous plaît, est la bonne sainte Anne d’Auray?
-
-LA DEMOISELLE.
-
-Elle est, Monsieur, dans mon pays, en Bretagne. Oh! mon Dieu! je n’ai
-fait que cinq lieues en deux jours, et je ne peux plus marcher.
-
-LE PÈRE, _à Antoinette_.
-
-Ma fille, apportez-nous une bouteille de vin vieux.
-
-LA MÈRE.
-
-Mangez, je vous prie, Mademoiselle; prenez des forces; quelques verres
-de vin vous rétabliront.
-
-LE PÈRE.
-
-Le vin est le bâton du voyageur.
-
-LA DEMOISELLE.
-
-Ah! Monsieur, j’en ai été privée si longtemps, que ma tête ni mon
-estomac ne peuvent plus le supporter.
-
-LE PÈRE.
-
-Pour que le vin fasse du bien, il ne faut pas en user tous les jours; il
-faut le prendre non comme un aliment, mais comme un cordial.
-
-LA MÈRE, _à son mari, à part_.
-
-J’aurais bien le temps, d’ici à la Saint-Louis, de faire une autre pièce
-d’étoffe: n’est-ce pas, mon ami?
-
-(Le père applaudit d’un mouvement de tête et d’un sourire. La mère parle
-à l’oreille d’Antoinette, qui se lève avec empressement, et court à la
-maison. Pendant l’absence d’Antoinette, le père et la mère servent à
-manger à cette demoiselle étrangère, qui, à chaque politesse qu’elle
-reçoit d’eux, fait beaucoup de remercîments muets de la tête et des
-mains.)
-
-MONDOR, _toujours caché_.
-
-Quelle étrange créature est celle-là! elle porte sur elle tout
-l’attirail de la misère: ces bonnes gens l’accueillent, sans la
-connaître, avec toute sorte d’humanité.
-
-LE PÈRE, _à la demoiselle_.
-
-Mais pourquoi, Mademoiselle, vous exposez-vous, avec une santé si
-faible, à aller si loin?
-
-LA DEMOISELLE.
-
-Ah! Monsieur, si vous saviez combien de gens ont été tirés de peine par
-cette bonne patronne de mon pays, par la bonne sainte Anne d’Auray!
-
-LE PÈRE.
-
-A Dieu ne plaise que j’ébranle le roseau sur lequel le faible s’appuie!
-Votre bonne patronne est sans doute toute-puissante; mais vous allez la
-chercher bien loin, et la Providence est partout.
-
-(Antoinette apporte une corbeille, qu’elle met aux pieds de sa mère.
-Celle-ci en tire une pièce d’étoffe de laine blanche, qu’elle présente à
-l’étrangère, en lui disant:)
-
-LA MÈRE.
-
-Mademoiselle, les personnes délicates comme vous, qui n’ont pas coutume
-de voyager à pied, oublient souvent des précautions nécessaires dans le
-voyage. Les jours sont chauds, mais les matinées et les soirées sont
-encore fraîches; voici une étoffe à la fois légère et chaude, qui pourra
-vous être utile sous votre robe. Je vous prie de l’accepter; je l’ai
-filée et tissée moi-même; c’est une bagatelle qui ne me coûte rien;
-c’est mon ouvrage.
-
-ANTOINETTE, _à sa mère_.
-
-Maman, permettez que je présente aussi à Mademoiselle ce chapeau de
-paille que j’ai fait en me jouant.
-
-(La mère ayant témoigné son consentement d’un signe de tête et en
-souriant, Antoinette présente ce chapeau à l’étrangère, en lui disant:)
-
---Mademoiselle, faites-moi, je vous prie, l’amitié d’accepter ce
-chapeau; il vous mettra à l’abri du soleil et même de la pluie.
-
-LA DEMOISELLE, _pleurant_.
-
-Bonnes gens de Dieu!... Les étrangers me secourent, et mes parents
-m’abandonnent! Monsieur et Madame... et vous, ma noble demoiselle... je
-voudrais être assez forte pour vous servir comme servante, toute ma vie;
-mais les maladies, les chagrins m’ont trop affaiblie. Telle que vous me
-voyez, Madame, je suis une fille de condition d’une ancienne famille de
-Bretagne; je suis... (_pleurant et sanglotant_) une pauvre créature bien
-misérable!
-
-LA MÈRE, _à la demoiselle_.
-
-Calmez-vous, Mademoiselle, calmez-vous; nous ne faisons pour vous que ce
-que vous feriez pour nous en pareil cas. Nous ne pouvons rien; mais si
-vous vous étiez arrêtée à ce château là-bas, vous auriez été mieux
-reçue: c’est la demeure d’un homme riche; c’est le château de M. Mondor.
-
-LA DEMOISELLE, _effrayée, veut se lever_.
-
-C’est le château de M. Mondor! oh! je m’en vais tout-à-l’heure, Madame,
-je m’en vais. Si le seigneur de ce château savait que je suis ici, il me
-ferait enfermer pour le reste de ma vie.
-
-LE PÈRE.
-
-Rassurez-vous, Mademoiselle, vous n’avez rien à craindre ici.
-
-MONDOR, _toujours caché_.
-
-Que veut dire cette créature-là? elle parle de moi, et je ne l’ai jamais
-vue: elle a perdu l’esprit.
-
-LA MÈRE, _à la demoiselle qui pleure_.
-
-Apaisez-vous, ma chère demoiselle, la Providence vous tirera d’embarras.
-Vous pouvez reposer ici en sûreté pendant plusieurs jours; personne ne
-vous y inquiétera: vous êtes ici sur le terrain du roi.
-
-LA DEMOISELLE.
-
-Sur le terrain du roi? oh! je m’en irai tout-à-l’heure, ma respectable
-dame, car on me ferait arrêter au nom du roi; vous en jugerez vous-même.
-Quelque misérable que je paraisse, je suis la cousine du seigneur de ce
-château, mais cousine germaine, fille du frère de son père: nous avons
-été élevés ensemble. Lorsque mon cousin fut devenu un peu grand, on
-trouva l’occasion de l’envoyer à Paris, où, je ne sais comment, il est
-parvenu à faire une fortune immense. Mon père, qui était son oncle, en
-conçut pour moi de grandes espérances, d’abord à cause de notre parenté,
-et ensuite à cause de l’amitié qui nous avait unis dans le premier âge.
-Il me mit donc au couvent à Rennes, et il m’y donna des maîtres de toute
-espèce, dans la persuasion qu’il rejaillirait un jour sur moi quelque
-chose de la fortune de mon cousin, et qu’il fallait m’en rendre digne
-par mon éducation. Cette éducation consomma une grande partie de mon
-petit patrimoine; et ce qu’il y a de plus fâcheux, c’est que quand je
-sortis du couvent, ce qui n’arriva qu’à la mort de mon père, je savais
-un peu de tout, et je n’étais propre à rien. Je n’étais pas jolie, comme
-vous voyez; cependant il se présenta un gentilhomme qui s’offrit de
-m’épouser pourvu que mon cousin de Paris voulût lui faire avoir un bon
-emploi. J’écrivis plusieurs fois à ce sujet à mon cousin. Mais mon
-parent, qui avait oublié depuis longtemps sa famille, refusa de
-s’employer pour mon prétendu; et celui-ci, à son tour, m’abandonna
-lorsqu’il me vit sans crédit et sans dot.
-
-Dans le chagrin de son cruel abandon, je perdis quelque temps la raison.
-Je quittai mon pays; ensuite, après avoir erré longtemps de parents en
-parents, repoussée par chacun d’eux tour à tour, je rassemblai les
-petits débris de ma fortune pour venir solliciter à Paris la pitié de
-mon cousin.
-
-La raison m’était tout-à-fait revenue; néanmoins, quand je me présentai
-à son hôtel, il refusa de me voir; il me fit dire par son portier de n’y
-jamais reparaître. Mes moyens furent bientôt épuisés. Ne sachant aucun
-métier, je ne trouvai d’autre ressource, pour vivre, que de chercher à
-être femme de chambre. Que de larmes je me serais épargnées, si j’avais
-su faire seulement un chapeau de paille! mais j’étais encore loin de mon
-compte. Il me fallait des recommandations pour être femme de chambre. Je
-crus que le nom de mon cousin, auquel on avait sacrifié mon patrimoine,
-pourrait au moins me donner du pain dans la servitude: je m’annonçai
-donc auprès de plusieurs femmes de qualité comme la cousine germaine de
-M. Mondor. Mais dès que sa femme, qui est très-fière, sut que je me
-disais de ses parentes pour être femme de chambre, elle devint furieuse;
-elle me fit dire que si je m’annonçais encore à ce titre, elle me ferait
-enfermer comme fille. Je passais ma vie dans les larmes, dans un cabinet
-obscur d’un hôtel garni où j’ai vécu trois hivers sans feu, vendant pour
-subsister, pièce à pièce, mes robes et mon linge. Enfin, n’ayant plus
-rien en ma disposition, sans aide, sans crédit, et ne sachant où donner
-de la tête, avant de retourner dans mon pays, j’ai résolu de faire un
-pèlerinage à la bonne sainte Anne d’Auray, si je ne meurs pas en chemin.
-
-LA MÈRE.
-
-Ayez bonne espérance, pauvre infortunée! essuyez vos larmes. La
-Providence, à laquelle vous vous fiez, ne vous abandonnera pas.
-
-LA DEMOISELLE.
-
-Avant de quitter pour toujours ce pays, sachant que M. Mondor était à
-son château, j’ai voulu faire une dernière tentative auprès de lui;
-d’ailleurs son château était presque sur ma route. J’y suis donc arrivée
-hier au soir. J’ai vu un grand nombre d’équipages et beaucoup de
-mouvement dans les cours, comme en un jour de fête, ou, pour mieux dire,
-comme tous les jours; car mon cousin est fort riche et fort honorable.
-Je me suis présentée toute tremblante à la grille; je craignais encore
-que les chiens de la basse-cour ne me déchirassent, car ils aboyaient
-beaucoup après moi. Enfin, un laquais est venu et m’a empêchée d’aller
-plus loin, en me demandant rudement ce que je voulais. Je lui ai répondu
-avec beaucoup de douceur que je voulais parler à monsieur Mondor, et je
-lui ai dit que j’étais sa cousine. Il est allé avertir Madame, et
-bientôt après il est venu me dire de sa part:
-
-«Retirez-vous, aventurière qui prenez un nom qui ne vous appartient pas!
-Sortez avant la nuit de dessus les terres de Monseigneur, sous peine
-d’être enfermée.»
-
-Je me suis retirée, saisie d’effroi, à l’extrémité du village, chez un
-pauvre paysan où j’ai passé la nuit à pleurer, couchée sur la paille; et
-dès la petite pointe du jour, je me suis mise en route pour perdre de
-vue ce terrible château. Comment! j’ai marché si longtemps, et c’est
-encore là lui! je m’en croyais bien loin. Oh! je m’en vais, Madame, ils
-me feraient enfermer.
-
-LA MÈRE.
-
-Reposez-vous et mangez tranquillement. Prenez ce panier de gâteaux et de
-fruits; ils vous feront plaisir sur la route. Je suis fâchée que vous ne
-buviez pas de vin. Pauvre demoiselle! fiez-vous à Dieu de tout votre
-cœur.
-
-LE PÈRE.
-
-Quand les maux sont à leur comble, ils touchent à leur fin. Les Persans
-disent en proverbe que le plus étroit défilé est à l’entrée de la
-plaine.
-
-ANTOINETTE, _attendrie_.
-
-Maman, j’ai un grand mouchoir de cou qui ne m’est pas utile: si j’osais,
-je prendrais la liberté de l’offrir à Mademoiselle.
-
-LA DEMOISELLE, _en soupirant_.
-
-Oh! non, Mademoiselle, je ne souffrirai pas que vous vous dépouilliez de
-vos hardes pour m’en revêtir. Ah! puisque des gens de bien entrent avec
-tant de bonté dans mes peines, il faut que Dieu m’ait prise en pitié.
-Oui, anges du ciel, vous me donnez plus de consolation aujourd’hui que
-je n’en ai éprouvé depuis dix ans.
-
-ANTOINETTE _se lève en sursaut_.
-
-Ah! maman, voilà Favori, et voilà mon frère qui le suit.
-
-(Elle veut sortir pour aller au-devant de son frère, puis elle revient
-sur ses pas et se rassied auprès de sa mère.)
-
-LA MÈRE, _d’un air joyeux_.
-
-Ah! Dieu soit loué!... Allons, allons, chère demoiselle, tout ira bien.
-
-(Une émotion douce s’empare du père, de la mère et de la sœur, et leur
-fait garder le silence.)
-
-MONDOR, _toujours caché_.
-
-Elle a raison; c’est ma misérable cousine. Elle m’a écrit lettres sur
-lettres; ma femme m’a toujours empêché de lui faire du bien. Voilà
-cependant une chose bien étrange! ces bonnes gens que je voulais
-dépouiller font l’aumône à ma parente; mais ce n’est pas une aumône, ils
-y mettent plus de délicatesse et de bienséance que je n’en ai mis
-souvent à faire des cadeaux. Pauvre créature! ah! je vais lui faire
-tenir des secours en secret; je la tirerai de sa situation sans que ma
-femme en sache rien... Mais l’enfant de la maison approche, il vient de
-mon côté; s’il m’apercevait ici, il me prendrait pour un homme qui
-écoute aux portes; je suis bien embarrassé... J’avais envie de faire
-connaissance avec ces honnêtes gens-là, mais ils auront maintenant
-mauvaise opinion de moi, depuis que ma cousine s’est plainte de ma
-dureté... Après tout, je peux garder l’incognito avec eux: ils ne m’ont
-jamais vu; et ma cousine, depuis l’enfance, aura sûrement oublié mes
-traits, comme j’ai oublié les siens. Allons, allons, du courage: allons.
-(_Il s’avance vers le père de famille._)
-
-Je vous salue, heureux voisins: je demeure ici aux environs. En faisant
-ce matin une promenade sur mes terres, la beauté de votre situation m’a
-attiré de votre côté. Ce château là-bas semble bâti exprès pour vous
-donner de la vue.
-
-LE PÈRE.
-
-Asseyez-vous, je vous prie, respectable étranger, et prenez part avec
-nous à ce repas frugal. (_Mondor s’assied sur l’herbe auprès de sa
-cousine._) Ce château s’aperçoit en effet de fort loin. Il s’annonce
-avec beaucoup de majesté. Si celui qui en est le maître fait du bien,
-les malheureux doivent en bénir les combles, de tous les villages de
-l’horizon; mais ce n’est pas sa vue qui nous attire ici. Nous avons, je
-vous assure, de plus douces perspectives, sans sortir de cette petite
-habitation. (_Il regarde son épouse et sa fille._)
-
-MONDOR.
-
-Oh! je vous crois. La fortune ne donne pas toujours ce qu’elle semble
-promettre, même aux yeux; et je ne sais qui est le mieux partagé de ce
-côté-là, du seigneur d’un château qui a une cabane pour point de vue, ou
-de l’habitant d’une cabane qui a un château en perspective. La
-différence qui est dans leur paysage pourrait bien être encore dans leur
-condition.
-
-(Henri arrive tout essoufflé. Il porte sur sa tête une grosse pierre
-couverte de mousse; il la pose à terre aux pieds de sa mère, et se
-mettant à genoux aux pieds de son père, il lui dit:)
-
-Mon père, donnez-moi aujourd’hui votre bénédiction.
-
-LE PÈRE, _d’un ton sérieux_.
-
-Monsieur, je l’ai donnée ce matin.
-
-(Henri veut prendre la main de son père pour la baiser, celui-ci la
-retire; Henri s’écrie en pleurant:)
-
-Mon père, vous me retirez votre main! vous ne me l’avez jamais refusée.
-
-ANTOINETTE, _les larmes aux yeux et d’un ton suppliant_:
-
-Mon père! mon père! ah! mon papa!
-
-LA MÈRE, _à Antoinette_.
-
-Tu te trouves mal!...
-
-ANTOINETTE, _d’une voix oppressée_.
-
-Ah! mon papa!
-
-LE PÈRE, _à Henri_.
-
-Je ne vous pardonne pas l’inquiétude que vous avez donnée ce matin à
-votre mère. Vous voyez l’état où vous mettez votre sœur.
-
-HENRI, _fondant en larmes_.
-
-Que je suis malheureux! Mon père, écoutez-moi, je vous prie. Maman se
-plaignait, il y a quelques jours, qu’étant assise à l’ombre de ce saule,
-ses pieds reposaient dans l’herbe tout humide de rosée. Je me rappelai
-qu’en me promenant avec vous à la carrière de pierres meulières qui est
-à une lieue d’ici, j’avais vu des pierres couvertes de mousse. J’ai
-pensé que j’en pouvais trouver, dans le nombre, une qui serait propre à
-faire un marchepied pour reposer les pieds de maman; j’ai rêvé pendant
-plusieurs nuits au moyen de l’aller chercher sans qu’on s’aperçût de mon
-absence, car je craignais que vous ne vous opposassiez à mon dessein.
-Cette nuit, je me suis réveillé au chant du coq, et j’ai trouvé la
-clarté de la lune si grande, que j’ai cru le moment favorable pour aller
-chercher ma pierre. Je comptais être de retour ici assez tôt pour que
-personne ne s’aperçût de mon départ.
-
-LE PÈRE.
-
-Mon fils, il faut se méfier de soi-même à tout âge; mais au vôtre, vous
-ne devez pas faire un pas sans consulter vos parents. Si vous les aimez,
-votre bonheur doit être de faire leur volonté: on pèche également en
-restant en-deçà, ou en allant au-delà. Mais vous n’avez manqué à la
-prudence que par un excès de l’amour filial. Embrassez-moi, mon fils;
-que le ciel vous éclaire, et qu’il vous conduise dans tout ce que vous
-entreprendrez! Sans ses lumières un bon cœur est aveugle. Viens
-m’embrasser, et va t’asseoir auprès de ta mère.
-
-LA MÈRE, _avec émotion_.
-
-Essuie tes larmes, que je t’embrasse, mon cher fils! que Dieu te
-bénisse, et ne te fasse jamais rencontrer l’imprudence et le repentir
-dans le chemin de la vertu! Comment as-tu osé t’exposer pendant la nuit,
-tout seul, près d’une carrière, pour m’apporter une grosse pierre,
-généreux et imprudent enfant!...
-
-ANTOINETTE, _à Henri, en l’embrassant et en pleurant_.
-
-Que je t’embrasse donc aussi, dis, méchant!
-
-HENRI, _assis auprès de sa mère_.
-
-Chers parents, je ne vous donnerai plus d’inquiétude à l’avenir. Ah! si
-vous saviez ce qui m’est arrivé, vous me gronderiez bien davantage!
-
-LA MÈRE.
-
-Oh! non, non, tu ne seras plus grondé. Te voilà revenu, tu es justifié.
-Raconte-nous ce qui t’est arrivé.
-
-HENRI.
-
-Je suis descendu d’abord par la fenêtre de ma chambre, de peur de
-laisser en sortant la porte de la maison ouverte, et pour ne pas faire
-de bruit. Le chien, qui faisait sa ronde dans le verger, m’ayant aperçu,
-est venu me reconnaître, puis il a remué sa queue, et il m’a suivi; j’ai
-passé par-dessus la barrière, il en a fait autant; j’ai voulu le
-chasser, il s’est obstiné à me suivre. Quand nous avons été dans la
-plaine, j’ai fort bien reconnu le chemin qui mène à la carrière à
-travers les terres; j’en ai suivi les ornières jusqu’à ce que j’y fusse
-arrivé: alors j’ai distingué à merveille les pierres qui avaient de la
-mousse d’avec celles qui n’en avaient pas. Je voyais même les chardons
-qui croissaient sur le bord tout autour, et qui, en me piquant,
-m’avertissaient de ne pas tant m’approcher; je voyais aussi les grandes
-ombres que la clarté de la lune faisait paraître au fond du précipice.
-Cependant je n’apercevais rien aux environs, qu’un petit clocher dont
-l’ardoise luisait à travers le brouillard. Tout était fort tranquille,
-si ce n’est qu’on entendait les bruits des criquets, et de temps en
-temps les cris des hiboux qui volaient au-dessus de la carrière, au haut
-de laquelle ils font leurs nids. Je me suis donc mis à déterrer une
-grosse pierre avec mes mains et mon couteau, et pendant que je
-m’efforçais d’en venir à bout, Favori flairait la terre et tournait tout
-autour de moi, comme s’il eût voulu faire la garde.
-
-LA MÈRE.
-
-Dépêche-toi donc, tu m’effrayes.
-
-HENRI.
-
-Cette pierre était si grosse, que je n’ai jamais pu la soulever de
-terre. Pendant que j’en cherchais une plus petite, Favori a aboyé; je
-lui ai fait signe avec la main de se taire, et il s’est tu. J’ai prêté
-l’oreille bien attentivement, et voilà que j’entends au loin un bruit
-comme celui d’un carrosse qui roule, et de plusieurs chevaux qui
-galopent. J’ai bientôt aperçu un équipage à six chevaux, précédé de
-quatre cavaliers qui allaient à toute bride à travers les champs; ils
-venaient tout droit de mon côté. Quand ils ont été à la portée de ma
-voix, je me suis écrié de toutes mes forces: «Arrêtez! arrêtez!...
-prenez garde à vous... vous allez vous précipiter dans la carrière.» A
-mes cris, les cavaliers et le cocher ont retenu leurs chevaux; alors je
-me suis approché d’eux pour leur montrer le chemin; mais, croirez-vous
-ce que je vais vous dire? Ces cavaliers, que je distinguais fort bien à
-la clarté de la lune, avaient des visages comme les faces de ces démons
-qui portent les gouttières de notre église. Favori s’est mis à aboyer
-après eux, et s’est caché de peur derrière moi.
-
-LA MÈRE.
-
-Achève donc; tu me transis de frayeur.
-
-ANTOINETTE.
-
-Ah! mon pauvre frère!
-
-HENRI.
-
-O mon papa! ô maman! j’ai eu grand’peur. Je me suis dit: Dieu vent me
-punir d’être sorti de la maison aujourd’hui, sans avoir reçu votre
-bénédiction; je lui en ai demandé pardon de tout mon cœur; je me suis
-recommandé à lui; j’ai fait le signe de la croix, et je me suis avancé
-vers ces cavaliers hardiment, quoique je tremblasse bien fort.
-
-Ils étaient armés de pistolets: un d’eux m’a dit d’une voix rude:
-
-«Montre-nous le chemin.»
-
-Je leur ai fait signe de me suivre; je les ai conduits par un long
-détour au-delà de la carrière, et je les ai remis sur la grande route.
-Le carrosse a eu beaucoup de peine à en traverser le fossé, car il était
-bien lourd. Quand il a été sur le grand chemin, une des personnes qui
-étaient dedans, laquelle avait le visage noir comme du charbon, m’a dit
-par la portière:
-
-«Mon petit ami, je vous prie de porter cette lettre au château de
-Mondor, et de ne l’y remettre que ce soir.»
-
-Sa voix était douce comme la voix d’une femme. J’ai pris sa lettre, et
-je lui ai promis de la remettre ce soir.
-
-LE PÈRE.
-
-Mon fils, vous avez rencontré des gens masqués: cette aventure cache
-quelque intrigue. Il ne faudra pas manquer de porter vous-même, ce soir,
-cette lettre au château de Mondor. Quand on se charge d’une commission,
-il faut la remplir dans toutes ses circonstances.
-
-MONDOR, _agité de différents mouvements, se lève de sa place et se
-rassied_.
-
-Mon hôte, je vais me promener pendant quelques moments; je ne peux
-rester longtemps assis, je suis sujet à des maux de nerfs.
-
-LE PÈRE.
-
-Rien n’est meilleur en effet que l’exercice pour les maux de nerfs; la
-solitude y est bonne aussi. Si vous voulez vous reposer un instant dans
-la maison, seul auprès du feu, vos vapeurs se calmeront.
-
-MONDOR.
-
-Non, non, bien obligé; ne faites pas attention à moi; l’attention
-d’autrui redouble mon mal.
-
-(Il va et vient en se promenant hors la barrière, la main appuyée sur le
-front, et prêtant l’oreille à la conversation.)
-
-LE PÈRE.
-
-Continuez, mon fils.
-
-HENRI.
-
-Je suis revenu à la carrière chercher une autre pierre: il était déjà
-grand jour. J’y ai trouvé des paysans rassemblés qui y jouaient à un
-vilain jeu. Ils avaient suspendu par le cou une oie en vie, et pendant
-que cette pauvre bête se débattait en allongeant les pattes et en
-agitant les ailes, ils tâchaient de loin de lui rompre le cou à coups de
-bâton. Un petit Savoyard qui allait à Paris s’est approché d’eux pour
-les regarder; un moment après, les écoliers qui allaient à l’école sont
-venus aussi les considérer. Un d’eux, ayant aperçu ce petit Savoyard,
-s’est mis à dire en le montrant du doigt:
-
-«Voilà notre oie!»
-
-Aussitôt tous se sont écriés:
-
-«Voilà notre oie! voilà notre oie!»
-
-Ils l’ont entouré, et se sont mis à lui jeter des pierres. Les paysans
-les regardaient faire, et se mettaient à rire; je suis accouru au
-secours de ce pauvre malheureux; mais ces écoliers étaient en si grand
-nombre, et leurs pierres me sifflaient d’une telle roideur aux oreilles,
-que j’aurais sans doute été bien blessé si le maître d’école ne fût venu
-à passer. Dès qu’ils l’ont aperçu, ils sont restés bien tranquilles;
-mais il les avait vus de son côté, et il a dit qu’il les fouetterait
-pour ça. En vérité, mon papa, ils sont bien méchants; pendant que je
-demandais grâce pour eux au maître d’école, il y en avait derrière lui
-qui me tiraient la langue et qui me montraient le poing.
-
-LE PÈRE.
-
-Mon fils, vous vous êtes très-bien conduit; c’est une action divine
-d’aller au secours des misérables et de pardonner à ses ennemis.
-
-HENRI.
-
-Le maître m’a fait bien des compliments; il m’appelait son petit ange...
-Mais, mon père, une chose m’a fait bien de la peine; c’est que quand ce
-petit Savoyard m’a vu dans le danger où je m’étais mis pour l’en tirer,
-il m’a laissé et s’est enfui.
-
-LE PÈRE.
-
-Mon fils, voilà à quoi vous devez vous attendre quand vous ferez du bien
-aux hommes; mais loin de vous en affliger, vous devez vous en réjouir.
-Si les hommes l’oublient, Dieu s’en souviendra; il n’y a pas un seul
-acte de vertu de perdu pour lui, sur une terre où il n’a pas laissé
-perdre une seule goutte d’eau.
-
-MONDOR, _fort agité, va et vient pendant cette conversation; il dit à
-part_:
-
-Un carrosse, des masques, des cavaliers armés au milieu de la nuit! une
-femme déguisée, et une lettre à mon adresse! Quelle catastrophe est
-arrivée chez moi? Il faut que je m’en retourne tout-à-l’heure... Mais si
-j’attends à ce soir à recevoir cette lettre, je redoublerai mon
-inquiétude... Dès que mes gens me verront arriver au château,
-n’accourront-ils pas tous pour me raconter ce qui s’est passé dans mon
-absence? Oui, mais les raisons secrètes, les motifs, les principaux
-points de cette manœuvre-là, il ne faut pas les demander à des laquais,
-surtout à des laquais aussi indifférents sur mes intérêts que les miens.
-Je ne le saurai que ce soir par cette lettre qui m’est adressée: je
-mourrai mille fois d’impatience d’ici à ce temps-là... D’un autre côté,
-si je me fais connaître à ces honnêtes gens, que vont-ils penser de moi?
-Ferai-je l’aveu de mes duretés devant des étrangers, en présence même de
-ma pauvre cousine qui en a été la victime? Allons, retournons au
-château... Mais attendre jusqu’à ce soir! je vivrai jusqu’à ce soir dans
-les tourments; chaque instant me paraîtra un siècle: l’appréhension du
-mal est plus redoutable que le mal même. Allons, on ne cesse de tomber
-que quand on est dans le fond de l’abîme: achetons la certitude de notre
-malheur par un peu de confusion. (_Il se rapproche de la barrière et dit
-tout haut_:) Mon respectable voisin, je suis le seigneur du château que
-vous voyez là-bas: c’est à moi qu’est adressée la lettre que votre fils
-a reçue cette nuit: je m’appelle Mondor.
-
-Toute la compagnie est saisie d’étonnement. Henri le regarde fixement;
-la mère rougit et baisse les yeux; Antoinette effrayée joint ses deux
-mains, et se presse contre sa mère; la demoiselle étrangère laisse
-tomber ses deux bras, et considère Mondor les yeux et la bouche
-ouverts.)
-
-LE PÈRE.
-
-Vous paraissez, Monsieur, un homme digne de foi; mais mettez-vous à ma
-place. L’envoi de cette lettre, comme vous l’avez entendu vous-même, a
-été accompagné de circonstances extraordinaires; elle paraît
-très-importante: puis-je la remettre entre vos mains sans vous
-connaître? (_A l’étrangère_:) Mademoiselle, reconnaissez-vous Monsieur
-pour votre cousin?
-
-LA DEMOISELLE.
-
-Oh! mon cousin ne va point seul à pied; il ne sort jamais qu’en
-carrosse. Oh! sûrement, Monsieur, vous n’êtes pas mon cousin.
-
-LE PÈRE, _à Mondor_.
-
-Cela étant, Monsieur, trouvez bon que je vous refuse cette lettre pour
-la conserver à monsieur Mondor.
-
-MONDOR, _au père_.
-
-J’approuve, Monsieur, vos précautions: cette lettre, en effet, est
-importante, et je vous suis inconnu. Quel coup de la Providence! il faut
-que j’emploie, pour me faire reconnaître par des étrangers, le
-témoignage de la même personne que j’ai si longtemps méconnue dans ma
-famille. (_A l’étrangère_:) Mademoiselle, vous vous appelez Anne Mondor;
-vous demeurez à Paris depuis trois ans, à l’hôtel de Bourbon, rue de la
-Madeleine, où vous avez vécu bien malheureuse par ma dureté: vous en
-êtes partie depuis trois jours, à pied et sans argent.
-
-LA DEMOISELLE, _en soupirant_.
-
-Oh! mes malheurs ont été si longs et si multipliés, qu’ils peuvent bien
-être connus par d’autres que par mes parents. Non, Monsieur, vous n’êtes
-pas de ma famille; vous devenez tout d’un coup trop compatissant.
-
-MONDOR.
-
-Ma pauvre cousine, tu es la fille de Christophe Mondor, de Quimperlé, le
-septième frère de mon père, Antoine Mondor; nous descendons d’un Mondor,
-sénéchal de Vitré sous Charles IX; je m’appelle Pierre Mondor, le temps
-et les affaires m’ont vieilli: me connais-tu, à présent?
-
-LA DEMOISELLE.
-
-Hélas! oui, Monseigneur, vous êtes mon cousin. (_Elle se trouve mal._)
-
-ANTOINETTE, _effrayée, pleure et s’écrie_:
-
-Ah! mon Dieu, elle est morte!
-
-LA MÈRE, _à sa fille_.
-
-Prenez de l’eau, jetez-lui-en sur le visage; frappez-lui dans les
-mains;... allons, elle revient à elle; ce n’est rien... ce n’est rien.
-Mademoiselle, appuyez-vous la tête contre moi.
-
-ANTOINETTE.
-
-Je vais vous donner un peu d’air frais avec le mouvement de mon chapeau.
-Respirez ces fleurs de lavande. Pauvre demoiselle!
-
-LE PÈRE.
-
-Prenez ce verre de vin.
-
-LA DEMOISELLE.
-
-Monsieur, pour vous obéir. (_Elle le prend d’une main tremblante, et
-après y avoir trempé les lèvres, elle le remet sur le gazon._) Je ne
-saurais le boire en entier; mais je me sens mieux. (_A son cousin_:)
-Monseigneur, je vais me retirer de dessus vos terres; je m’en vais
-tout-à-l’heure; prenez patience.
-
-MONDOR.
-
-N’aie point peur, chère et malheureuse cousine! attends un moment que
-j’aie lu ma lettre; tu seras contente de moi: tu verras ce que je veux
-faire pour toi.
-
-LA DEMOISELLE.
-
-Monseigneur! vous me rendez la vie. O bienheureuse sainte Anne!
-
-LE PÈRE _prend la lettre des mains de son fils, et la présentant à
-Mondor, il lui dit_:
-
-Monsieur, à la frayeur de votre cousine, je ne doute pas que vous ne
-soyez le seigneur de ce château; et à la pitié que vous lui témoignez,
-que vous ne soyez son cousin. Cette lettre est à vous. (_Mondor la
-prend, et se retire à l’écart pour la lire._)
-
-ANNE MONDOR.
-
-Ah! mon Dieu! je ne sais si je rêve ou si je veille... je me sens
-beaucoup mieux. Madame, comment! vous aviez tant d’inquiétude pour votre
-enfant, et vous vous occupiez de mes malheurs! C’est un beau garçon, il
-ressemble à sa sœur et à vous, Madame, comme deux gouttes d’eau... Mais,
-Madame, nous sommes ici sur le terrain du roi, n’est-ce pas?
-
-LA MÈRE.
-
-Oui, oui, vous y êtes en sûreté; soyez tranquille. (_A sa fille_:)
-Antoinette, fais donc déjeuner ton frère.
-
-ANTOINETTE, _à son frère_.
-
-Voilà un mouchoir blanc; viens que je t’essuie le front; tu es tout en
-nage. Tiens, voilà ton déjeuner, mon pauvre Henri; tu es cause que j’ai
-laissé brûler les gâteaux.
-
-HENRI.
-
-Tu n’as pas touché au tien.
-
-ANTOINETTE.
-
-J’avais perdu l’appétit, ainsi que maman.
-
-HENRI.
-
-Je ne donnerai plus d’inquiétude; je ne m’écarterai plus jamais.
-
-ANTOINETTE.
-
-Si je t’avais vu avec ces gens masqués, sur le bord d’une carrière, au
-clair de la lune, je serais morte de peur. Tu as un bon ange qui te
-garde, comme Tobie.
-
-HENRI.
-
-Je suis plus heureux que Tobie; il n’avait qu’un bon père et une bonne
-mère, et moi j’ai encore une bonne sœur. J’ai pensé t’apporter un
-roitelet.
-
-ANTOINETTE.
-
-Ah! que tu m’aurais fait de plaisir!
-
-HENRI.
-
-Où l’aurais-tu mis?
-
-ANTOINETTE.
-
-Je l’aurais mis dans la cage où j’avais un linot.
-
-HENRI.
-
-Il aurait passé à travers les barreaux.
-
-ANTOINETTE.
-
-Je les aurais garnis avec des brins de jonc.
-
-HENRI.
-
-Eh bien! je n’ai jamais pu le prendre. J’ai eu vingt fois la main
-dessus; il semblait se moquer de moi. Je l’ai trouvé sur les pierres de
-la carrière. Tantôt il sautait de l’une à l’autre, tantôt il passait
-dessous par des fentes où je n’aurais pas glissé mon doigt.
-
-ANTOINETTE.
-
-Oh! il en vient souvent ici; ils aiment notre maison, ils lui portent
-bonheur.
-
-MONDOR _se rapproche avec toutes les marques de l’indignation et de la
-surprise_.
-
-Soyez touchés de mes malheurs, sensibles et compatissants voisins.
-J’avais une femme et une fille, et je n’en ai plus; elles sont parties
-cette nuit, après m’avoir volé. Oh! je suis bien puni par où j’ai péché.
-Écoutez, je vous prie, ce que m’écrit ma digne épouse:
-
-«Monsieur,
-
-»J’ai été fidèle aux lois de l’hymen tant que nous avons été liés par
-des intérêts communs. Aujourd’hui vous êtes vieux, et je suis encore
-jeune; vous devenez dur, et je suis sensible: nous ne nous convenons
-plus. Rompons des nœuds que désavoue la nature; j’agis conséquemment à
-ses principes, et aux vôtres. Il n’y a d’autre Dieu dans l’univers que
-le plaisir. Le plaisir est la souveraine loi de tous les êtres
-sensibles. Comme il ne peut plus désormais se rencontrer dans notre
-union, je vais le chercher dans d’autres climats. Je me paye de ma dot
-par mes diamants et par les vôtres, et de celle de ma fille, qui
-m’accompagne, par les cent mille écus en or que vous réserviez à de
-nouvelles acquisitions. Quant à l’opinion publique, si elle me blâme, je
-ne m’en soucie guère. Je ne manquerai pas de prôneurs, tant que je ne
-manquerai pas d’argent. Ne soyez pas inquiet de notre sort ni du lieu où
-nous allons vivre: deux de vos meilleurs amis, le comte d’Olban et le
-chevalier d’Autières, nous accompagnent avec quatre de vos gens les plus
-affidés. La patrie est bien là où l’on est bien.» (_Mondor déchire la
-lettre._) Maximes d’enfer! malédiction sur les infâmes et les perfides!
-
-Mes chers voisins, je ne vous le cèle pas, j’étais venu ici dans
-l’intention d’accroître mon domaine aux dépens du vôtre. J’étais assis,
-un livre à la main, au bord de cette haie, d’où j’ai entendu vos
-touchants entretiens. Vous avez rallumé dans mon esprit un rayon de
-cette raison universelle qui gouverne toutes choses; vous m’avez rappelé
-à la vertu par la sainteté de vos mœurs, et par le calme de vos jours;
-j’ai vu dans une heure plus de félicité chez vous, que je n’en ai goûté
-dans mon château pendant toute ma vie. J’ai entendu vos projets, femme
-respectable, ainsi que les vôtres, digne père de famille. Je vous fais
-présent de cette portion de terre qui est devant vous. Satisfaites vos
-âmes bienfaisantes; faites-y élever un temple qui serve d’asile aux
-infortunés: j’en ferai les frais. Apprenez-moi à bien user de la fortune
-et à mettre à profit ce temps rapide qui s’écoule sans retour et si
-inutilement dans le monde, au milieu des frivolités, des soucis et des
-amertumes. Je ne vous demande en récompense que la permission de venir
-quelquefois soulager mes ennuis par le spectacle de votre bonheur.
-
-LE PÈRE.
-
-Mon voisin, je ne saurais accepter votre offre généreuse: un bienfait de
-cette nature est une chaîne trop pesante; la reconnaissance l’attache au
-cœur de l’obligé, tandis qu’elle ne tient qu’à la main du bienfaiteur.
-
-MONDOR.
-
-Vous avez raison. Eh bien! trouvez bon que je fasse les frais de la fête
-du roi, dont je vous ai entendu former le plan. Madame veut y joindre
-une loterie pour de pauvres enfants; j’en fournirai les lots, de la même
-nature que son lot principal. Je ferai faire des habits convenables à
-leur âge, et ils danseront, vêtus de neuf, autour des bustes du roi et
-de la reine; je traiterai de la même manière leurs pères et leurs mères
-dans la cour de mon château. Vous ordonnerez votre fête comme vous
-l’entendrez, et, si vous me le permettez, je m’y présenterai sans la
-moindre prétention.
-
-LE PÈRE.
-
-Chère épouse, cet arrangement vous plaît-il?
-
-LA MÈRE.
-
-Il me plaira, s’il vous agrée.
-
-MONDOR.
-
-Oh! je veux employer le reste de ma vie à faire du bien. J’interdirai
-d’abord dans mes terres les jeux féroces de nos paysans: ils
-s’accoutument à être cruels envers les hommes par leurs cruautés envers
-les animaux. Je placerai un autre maître d’école dans le village: je
-veux y changer entièrement l’éducation des enfants. En vérité, on ne
-rend les hommes bons qu’en rendant les enfants heureux. Je placerai à la
-tête de cette école monsieur Gauthier, vicaire du village voisin. C’est
-un homme simple, plein de religion, et doux envers les enfants comme
-Jésus-Christ.
-
-LA MÈRE, _à son mari_.
-
-Qu’est-ce que c’est que ce monsieur Gauthier, mon ami!
-
-LE PÈRE.
-
-C’est un abbé qui ressemble, au premier coup d’œil, à un prêtre italien;
-il est de petite taille et assez replet; il porte des cheveux noirs fort
-courts et sans poudre; sa soutane est rapetassée en plus d’un endroit.
-Il lui est souvent arrivé de retourner chez lui, le soir, sans le linge
-dont il s’était vêtu le matin. Il est toujours courant à pied de hameaux
-en hameaux; il cache sous un extérieur fort simple beaucoup de
-connaissance des hommes. Sa charité inquiète le promène dans les lieux
-les plus écartés. Quand je m’établis ici, il y vint d’abord: il
-m’offrit, sans me connaître, tous les services qui dépendaient de lui.
-Je lui fis part de mes plans et de mes moyens; il m’écouta avec beaucoup
-d’attention, ensuite il prit congé de moi et me dit en me serrant la
-main: «Si je n’étais pas prêtre, je voudrais vivre comme vous; mais je
-me dois aux autres.»
-
-LA MÈRE.
-
-Je voudrais bien le connaître.
-
-LE PÈRE.
-
-On ne le voit jamais que chez les malheureux. Si le feu prenait à notre
-maison, vous le verriez bientôt accourir pour aider à l’éteindre.
-
-MONDOR.
-
-Oui, je mettrai monsieur Gauthier en état de faire du bien à plus d’un
-infortuné. Après cela, je diviserai une partie de cette plaine en un
-grand nombre de petites propriétés que je distribuerai, moyennant une
-médiocre redevance, à beaucoup de journaliers qui n’ont aucune
-possession; et tous les ans, je leur donnerai une fête où vous
-présiderez l’un et l’autre.
-
-LE PÈRE.
-
-Ah! je la verrai avec bien de la joie.
-
-MONDOR.
-
-Oh! oui, je ne veux plus vivre que pour faire du bien! Allons, ma pauvre
-cousine, viens demeurer avec moi! sèche tes larmes! viens, tu prendras
-soin de ma maison; tu n’y manqueras désormais de rien; tu me consoleras.
-
-HENRI.
-
-Mon papa, voilà un livre que j’ai trouvé en arrivant tout près d’ici. Il
-a pour titre: _Système de la Nature_: il doit être bien curieux.
-
-LE PÈRE.
-
-Mon fils, méfiez-vous encore plus des livres inconnus que des hommes que
-vous ne connaissez pas.
-
-MONDOR.
-
-Oh! celui-ci est une production d’une cruelle et absurde philosophie;
-c’est une vaine déclamation qui détruit à la fois dans l’homme
-l’intelligence et le sentiment. Rendez-le-moi, mon fils: il ne sera
-jamais capable de vous donner des lumières; il n’est propre qu’à
-corrompre votre innocence. (_A sa cousine_:) Allons; viens, ma cousine;
-prenons congé de cette heureuse famille.
-
-ANNE MONDOR.
-
-Et mon pèlerinage à la bonne sainte Anne?
-
-MONDOR.
-
-Tu mourrais en chemin: nous reviendrons le faire ici à la Saint-Louis.
-L’acte le plus agréable aux saints, c’est le bien qu’on fait aux
-malheureux.
-
-LE PÈRE.
-
-Nous vous recevrons de bon cœur, mais il faut venir nous voir
-auparavant.
-
-MONDOR.
-
-Vous ne sauriez me proposer rien qui me fasse plus de plaisir; mais je
-jugerai par celui que vous prendrez à venir chez moi, de celui que vous
-aurez à me recevoir chez vous. Adieu, couple fortuné! adieu, beaux et
-heureux enfants, douce retraite, asile de l’innocence et de la foi
-conjugale! adieu!
-
-ANNE MONDOR.
-
-Que la bénédiction de Dieu se répande sur vous! vous avez mis fin à mes
-peines. Ah! puisque vous le permettez, Madame, je viendrai vous revoir
-bientôt. Que le bon Dieu, que la bonne sainte Anne... (_Elle pleure._)
-
-LA MÈRE, _émue_.
-
-Venez bientôt nous revoir, n’y manquez pas, au moins. Adieu, ma bonne
-demoiselle.
-
-ANTOINETTE, _pleurant_.
-
-Adieu, ma chère demoiselle, adieu; soyez maintenant bien heureuse!
-
-LE PÈRE.
-
-Rentrons, mes enfants; le soleil fatigue les yeux de votre mère, et la
-chaleur augmente; allons travailler à l’ombre des arbres fruitiers dans
-le verger, sur le bord du ruisseau. Antoinette, remporte tes présents et
-ceux de ta mère; ils serviront dans une autre occasion. Allons remercier
-Dieu de l’heureux commencement de cette journée. Dieu, mes enfants, veut
-beaucoup de bien aux hommes quand il leur donne l’occasion d’en faire.
-
-LA MÈRE.
-
-Voilà mon songe accompli, et voilà la pierre dont mon fils a tué le
-hibou niché dans la haie.
-
-Ce pauvre seigneur! son sort me touche. Le fond de son cœur était bon.
-Dieu l’a rappelé à lui par le malheur. Quelles grâces n’avons-nous pas à
-rendre à la Providence! voyez comme elle nous a ménagé le bonheur d’être
-utile à sa pauvre cousine, et à lui-même! Il n’y a que la religion de
-solide, mes enfants; tout le reste n’est rien.
-
-LE PÈRE.
-
-Mon fils, dépêche-toi de déjeuner; tu viendras ensuite essarter avec moi
-la portion de la forêt où nous devons célébrer, cet été, la fête du roi.
-Fais-toi, par le travail, un corps robuste, afin de servir un jour ta
-patrie; et, à la vue de ces coups de la Providence, fortifie ton âme
-dans la vertu, afin de la rapporter dans cette retraite paisible,
-toujours pure et exempte des vaines opinions du monde. Tu nous liras ce
-soir, à la lampe, la vie d’Épaminondas.
-
-HENRI.
-
-Mon père, qu’est-ce que c’était qu’Épaminondas?
-
-LE PÈRE.
-
-C’était un homme qui disait que la plus grande joie qu’il eût eue dans
-sa vie était d’avoir servi sa patrie du vivant de son père et de sa
-mère.
-
-HENRI.
-
-Ah! mon papa, je voudrais bien vous donner cette joie, quand je devrais
-mourir à la peine. Trouvez bon maintenant que je place la pierre que
-j’ai apportée à l’endroit où maman a coutume de poser les pieds.
-
-ANTOINETTE.
-
-Maman, je sèmerai autour de la pierre de mon frère les fleurs que vous
-aimez le mieux, des violettes, des primevères, des scabieuses et des
-marguerites.
-
-LA MÈRE.
-
-Ah! je ne reposerai jamais les pieds sur une pierre qui a foulé si
-longtemps la tête de mon fils.
-
-LE PÈRE.
-
-Vous avez raison, il en faut faire un autre usage: elle servira d’autel
-à votre oratoire; je la placerai sous vos sapins, au haut d’un petit
-tertre de gazon, et j’y graverai dessus ces passages de l’Évangile:
-_Deus potest ex lapidibus istis suscitare filios Abrahæ._ Dieu peut, de
-ces pierres, susciter des enfants à Abraham.
-
-
-
-
-EXTRAIT
-
-DES ÉTUDES DE LA NATURE.
-
-
-En y réfléchissant, il m’a paru que non-seulement la nature avait fait
-un jardin magnifique du monde entier, mais encore qu’elle en avait, pour
-ainsi dire, placé plusieurs les uns sur les autres, pour embellir le
-même sol de ses plus charmantes harmonies.
-
-Dans nos climats tempérés, on voit se développer, dès les premiers jours
-d’avril, au milieu des sombres forêts, les réseaux de la pervenche et
-ceux de l’_anemona nemorosa_, qui recouvrent d’un long tapis vert et
-lustré les mousses et les feuilles desséchées par l’année précédente.
-Cependant, à l’orée des bois, on voit déjà fleurir les primevères, les
-violettes et les marguerites, qui bientôt disparaissent en partie pour
-faire place, en mai, à la hyacinthe bleue, à la croisette jaune qui sent
-le miel, au muguet parfumé, au genêt doré, au bassinet doré et vernissé,
-et aux trèfles rouges et blancs, si bien alliés aux graminées. Bientôt
-les orties blanches et jaunes, les fleurs du fraisier, celles du sceau
-de Salomon, sont remplacées par les coquelicots et les bluets, qui
-éclosent dans des oppositions ravissantes; les églantiers épanouissent
-leurs guirlandes fraîches et variées, les fraises se colorent, les
-chèvrefeuilles parfument les airs; on voit ensuite les vipérines d’un
-bleu pourpré, les bouillons blancs avec leurs longues quenouilles de
-fleurs soufrées et odorantes, les scabieuses battues des vents, les
-ansérines, les champignons, et les asclépias, qui restent bien avant
-dans l’hiver, où végètent des mousses de la plus tendre verdure.
-
-Toutes ces fleurs paraissent successivement sur la même scène. Le gazon,
-dont la couleur est uniforme, sert de fond à ce riche tableau. Quand ces
-plantes ont fleuri et donné leurs graines, la plupart s’enfoncent et se
-cachent pour renaître avec d’autres printemps. Il y en a qui durent
-toute l’année, comme la pâquerette et le pissenlit; d’autres
-s’épanouissent pendant cinq jours, après lesquels elles disparaissent
-entièrement: ce sont les éphémères de la végétation.
-
-Les agréments de nos forêts ne le cèdent pas à ceux de nos champs. Si
-les bois ne renouvellent point leurs arbres avec les saisons, chaque
-espèce présente, dans le cours de l’année, les progrès de la prairie.
-D’abord les buissons donnent leurs fleurs; les chèvrefeuilles déroulent
-leur tendre verdure; l’aubépine parfumée se couronne de nombreux
-bouquets; les ronces laissent pendre leurs grappes d’un bleu mourant;
-les merisiers sauvages embaument les airs, et semblent couverts de neige
-au milieu du printemps; les néfliers entr’ouvrent leurs larges fleurs
-aux extrémités d’un rameau cotonneux: les ormes donnent leurs fruits;
-les hêtres développent leurs superbes feuillages, et enfin le chêne
-majestueux se couvre le dernier de ces feuilles épaisses qui doivent
-résister à l’hiver.
-
-Comme dans les vertes prairies les fleurs se détachent du fond par
-l’éclat de leurs couleurs, de même les rameaux fleuris des arbrisseaux
-se détachent du feuillage des grands arbres. L’hiver présente de
-nouveaux accords; car alors les fruits noirs du troëne, la mûre d’un
-bleu sombre, le fruit de corail de l’églantier, la baie du myrtille,
-brillent souvent au sein des neiges, et offrent aux petits oiseaux leur
-nourriture et un asile pendant la saison rigoureuse. Mais comment
-exprimer les ravissantes harmonies des vents qui agitent le sommet des
-graminées, et changent la prairie en une mer de verdure et de fleurs; et
-celles des forêts, où les chênes antiques agitent leurs sommets
-vénérables, le bouleau ses feuilles pendantes, et les sombres sapins
-leurs longues flèches toujours vertes? Du sein de ces forêts s’échappent
-de doux murmures, et s’exhalent mille parfums qui influent sur les
-qualités de l’air. Le matin, au lever de l’aurore, tout est chargé de
-gouttes de rosée qui argentent les flancs des collines et les bords des
-ruisseaux; tout se meut au gré des vents; de longs rayons de soleil
-dorent les cimes des arbres et traversent les forêts. Cependant des
-êtres d’un autre ordre, des nuées de papillons peints de mille couleurs,
-volent sans bruit sur les fleurs; ici l’abeille et le bourdon murmurent;
-là des oiseaux font leurs nids; les airs retentissent de mille chansons.
-Les notes monotones du coucou et de la tourterelle servent de bases aux
-ravissants concerts du rossignol et aux accords vifs et gais de la
-fauvette. La prairie a ses oiseaux: les cailles qui couvent sous les
-herbes; les alouettes, qui s’élèvent vers le ciel, au-dessus de leurs
-nids. On entend de tous côtés les accents maternels, on respire l’amour
-dans les vallons, dans les bois, dans les prés. Oh! qu’il est doux alors
-de quitter les cités, qui ne retentissent que du bruit des marteaux des
-ouvriers et de celui des lourdes charrettes, ou des carrosses qui
-menacent l’homme de pied, pour errer dans les bois, sur les collines, au
-fond des vallons, sur des pelouses plus douces que les tapis de la
-Savonnerie, et qu’embellissent chaque jour de nouvelles fleurs et de
-nouveaux parfums.
-
-Mais si nous considérons la nature dans les autres climats, nous verrons
-que les inondations des fleuves, telles que celles de l’Amazone, de
-l’Orénoque et de quantité d’autres, sont périodiques: elles fument les
-terres qu’elles submergent. On sait d’ailleurs que les bords de ces
-fleuves étaient peuplés de nations, avant les établissements des
-Européens: elles tiraient beaucoup d’utilité de leurs débordements, soit
-par l’abondance des pêches, soit par les engrais de leurs champs. Loin
-de les considérer comme des convulsions de la nature, elles les
-regardaient comme des bénédictions du ciel, ainsi que les Égyptiens
-considéraient les inondations du Nil. Était-ce donc un spectacle si
-déplaisant pour elles, de voir leurs profondes forêts coupées de longues
-allées d’eau, qu’elles pouvaient parcourir sans peine, en tous sens,
-dans leurs pirogues, et dont elles recueillaient les fruits avec la plus
-grande facilité? Quelques peuplades même, comme celles de l’Orénoque,
-déterminées par ces avantages, avaient pris l’usage étrange d’habiter le
-sommet des arbres, et de chercher sous leur feuillage, comme les
-oiseaux, des logements, des vivres et des forteresses. Quoi qu’il en
-soit, la plupart d’entre elles n’habitaient que les bords des fleuves,
-et les préféraient aux vastes déserts qui les environnaient, et qui
-n’étaient point exposés aux inondations.
-
-Nous ne voyons l’ordre que là où nous voyons notre blé. L’habitude où
-nous sommes de resserrer dans des digues le canal de nos rivières, de
-sabler nos grands chemins, d’aligner les allées de nos jardins, de
-tracer leurs bassins au cordeau, d’équarrir nos parterres et même nos
-arbres, nous accoutume à considérer tout ce qui s’écarte de notre
-équerre, comme livré à la confusion. Mais c’est dans les lieux où nous
-avons mis la main que l’on voit souvent un véritable désordre. Nous
-faisons jaillir des jets d’eau sur des montagnes; nous plantons des
-peupliers et des tilleuls sur des rochers; nous mettons des vignobles
-dans les vallées, et des prairies sur des collines. Pour peu que ces
-travaux soient négligés, tous ces petits nivellements sont bientôt
-confondus sous le niveau général des continents, et toutes ces cultures
-humaines disparaissent sous celles de la nature. Les pièces d’eau
-deviennent des marais, les murs des charmilles se hérissent, tous les
-berceaux s’obstruent, toutes les avenues se ferment: les végétaux
-naturels à chaque sol déclarent la guerre aux végétaux étrangers; les
-chardons étoilés et les vigoureux verbascum étouffent sous leurs larges
-feuilles les gazons anglais; des foules épaisses de graminées et de
-trèfles se réunissent autour des arbres de Judée; les ronces de chien y
-grimpent avec leurs crochets, comme si elles y montaient à l’assaut; des
-touffes d’orties s’emparent de l’urne des naïades, et des forêts de
-roseaux, des forges de Vulcain; des plaques verdâtres de mnion rongent
-les visages des Vénus, sans respecter leur beauté. Les arbres mêmes
-assiégent le château; les cerisiers sauvages, les ormes, les érables
-montent sur ses combles, enfoncent leurs longs pivots dans ses frontons
-élevés, et dominent enfin sur ces coupoles orgueilleuses. Les ruines
-d’un parc ne sont pas moins dignes des réflexions du sage, que celles
-des empires: elles montrent également combien le pouvoir de l’homme est
-faible quand il lutte contre celui de la nature.
-
-Je n’ai pas eu le bonheur, comme les premiers marins qui découvrirent
-des îles inhabitées, de voir des terres sortir, pour ainsi dire, de ses
-mains; mais j’en ai vu des portions assez peu altérées, pour être
-persuadé que rien alors ne devait égaler leurs beautés virginales. Elles
-ont influé sur les premières relations qui en ont été faites, et elles y
-ont répandu une fraîcheur, un coloris, et je ne sais quelle grâce naïve
-qui les distinguera toujours avantageusement, malgré leur simplicité,
-des descriptions savantes qu’on en a faites dans les derniers temps.
-C’est à l’influence de ces premiers aspects que j’attribue les grands
-talents des premiers écrivains qui ont parlé de la nature, et
-l’enthousiasme sublime dont Homère et Orphée ont rempli leurs poésies.
-Parmi les modernes, l’historien de l’amiral Anson, Cook, Banks, Solander
-et quelques autres, nous ont décrit plusieurs de ces sites naturels dans
-les îles de Tinian, de Masso, de Juan Fernandès et de Taïti, qui ont
-ravi tous les gens de goût, quoique ces îles eussent été dégradées en
-partie par les Indiens et par les Espagnols.
-
-Je n’ai vu que des pays fréquentés par les Européens et désolés par la
-guerre ou par l’esclavage; mais je me rappellerai toujours avec plaisir
-deux de ces sites, l’un en-deçà du tropique du Capricorne, l’autre
-au-delà du 60e degré nord. Malgré mon insuffisance, je vais essayer d’en
-tracer une esquisse, afin de donner au moins une idée de la manière dont
-la nature dispose ses plans dans des climats aussi opposés.
-
-Le premier était une partie, alors inhabitée, de l’île de France, de
-quatorze lieues d’étendue, qui m’en parut la plus belle portion, quoique
-les noirs marrons qui s’y réfugient y eussent coupé, sur les rivages de
-la mer, les lataniers avec lesquels ils fabriquent des ajoupas, et dans
-les montagnes, des palmistes dont ils mangent les sommités, et des
-lianes dont ils font des filets pour la pèche. Ils dégradent aussi les
-bords des ruisseaux en y fouillant les oignons des nymphæa, dont ils
-vivent, et ceux mêmes de la mer, dont ils mangent sans exception toutes
-les espèces de coquillages, qu’ils laissent ça et là sur les rivages par
-grands amas brûlés. Malgré ces désordres, cette portion de l’île avait
-conservé des traits de son antique beauté. Elle est exposée au vent
-perpétuel du sud-est, qui empêche les forêts qui la couvrent de
-s’étendre jusqu’au bord de la mer; mais une large lisière de gazon d’un
-beau vert gris, qui l’environne, en facilite la communication tout
-autour, et s’harmonie, d’un côté, avec la verdure des bois, et, de
-l’autre, avec l’azur des flots. La vue se trouve ainsi partagée en deux
-aspects, l’un terrestre, et l’autre maritime. Celui de la terre présente
-des collines qui fuient les unes derrière les autres, en amphithéâtre,
-et dont les contours, couverts d’arbres en pyramides, se profilent avec
-majesté sur la voûte des cieux. Au-dessus de ces forêts s’élève comme
-une seconde, forêt de palmistes, qui balancent au-dessus des vallées
-solitaires leurs longues colonnes couronnées d’un panache de palmes et
-surmontées d’une lance. Les montagnes de l’intérieur présentent au loin
-des plateaux de rochers, garnis de grands arbres et de lianes pendantes,
-qui flottent, comme des draperies, au gré des vents. Elles sont
-surmontées de hauts pitons, autour desquels se rassemblent sans cesse
-des nuées pluvieuses; et lorsque les rayons du soleil les éclairent, on
-voit les couleurs de l’arc-en-ciel se peindre sur leurs escarpements, et
-les eaux des pluies couler sur leurs flancs bruns, en nappes brillantes
-de cristal ou en longs filets d’argent. Aucun obstacle n’empêche de
-parcourir les bords qui tapissent leurs flancs et leurs bases; car les
-ruisseaux qui descendent des montagnes présentent, le long de leurs
-rives, des lisières de sable, ou de larges plateaux de roches qu’ils ont
-dépouillés de leurs terres. De plus, ils frayent un libre passage depuis
-leurs sources jusqu’à leurs embouchures, en détruisant les arbres qui
-croîtraient dans leurs lits, et en fertilisant ceux qui naissent sur
-leurs bords; et ils ménagent au-dessus d’eux, dans tout leur cours, de
-grandes voûtes de verdure qui fuient en perspective, et qu’on aperçoit
-des bords de la mer. Des lianes s’entrelacent dans les cintres de ces
-voûtes, assurent leurs arcades contre les vents, et les décorent de la
-manière la plus agréable, en opposant à leurs feuillages d’autres
-feuillages, et à leur verdure des guirlandes de fleurs brillantes ou de
-gousses colorées. Si quelque arbre tombe de vétusté, la nature, qui hâte
-partout la destruction de tous les êtres inutiles, couvre son tronc de
-capillaires du plus beau vert, et d’agarics ondés de jaune, d’aurore et
-de pourpre, qui se nourrissent de ces débris. Du côté de la mer, le
-gazon qui termine l’île est parsemé çà et là de bosquets de lataniers,
-dont les palmes, faites en éventail et attachées à des queues souples,
-rayonnent en l’air comme de soleils de verdure. Ces lataniers s’avancent
-jusque dans la mer sur les caps de l’île, avec les oiseaux de terre qui
-les habitent, tandis que de petites baies, où nagent une multitude
-d’oiseaux de marine, et qui sont, pour ainsi dire, pavées de madrépores
-couleur de fleur de pêcher, de roches noires couvertes de nérites
-couleur de rose, et de toutes sortes de coquillages, pénètrent dans
-l’île, et réfléchissent comme des miroirs tous les objets de la terre et
-des cieux. Vous croiriez y voir les oiseaux voler dans l’eau et les
-poissons nager dans les arbres, et vous diriez du mariage de la Terre et
-de l’Océan qui entrelacent et confondent leurs domaines. Dans la plupart
-même des îles inhabitées, situées entre les tropiques, on a trouvé,
-lorsqu’on en a fait la découverte, les bancs de sable qui les
-environnent remplis de tortues qui y venaient faire leur ponte, et de
-flamants couleur de rose qui ressemblent, sur leurs nids, à des brandons
-de feu. Elles étaient encore bordées de mangliers couverts d’huîtres,
-qui opposaient leurs feuillages flottants à la violence des flots, et de
-cocotiers chargés de fruits, qui, s’avançant jusque dans la mer, le long
-des récifs, présentaient aux navigateurs l’aspect d’une ville avec ses
-remparts, et ses avenues, et leur annonçaient de loin les asiles qui
-leur étaient préparés par le dieu des mers. Ces divers genres de beauté
-ont dû être communs à l’île de France comme à beaucoup d’autres îles, et
-ils auront sans doute été détruits par les besoins des premiers marins
-qui y ont abordé. Tel est le tableau bien imparfait d’un pays dont les
-anciens philosophes jugeaient le climat inhabitable, et dont les
-philosophes modernes regardent le sol comme une écume de l’Océan ou des
-volcans.
-
-Le second lieu agreste que j’ai vu était dans la Finlande russe, lorsque
-j’étais employé, en 1764, à la visite de ses places avec les généraux du
-corps du génie dans lequel je servais. Nous voyagions entre la Suède et
-la Russie, dans des pays si peu fréquentés que les sapins avaient poussé
-dans le grand chemin de démarcation qui sépare leur territoire. Il était
-impossible d’y passer en voiture, et il fallut y envoyer des paysans
-pour les couper, afin que nos équipages pussent nous suivre. Cependant
-nous pouvions pénétrer partout à pied et souvent à cheval, quoiqu’il
-nous fallût visiter les détours, les sommets et les plus petits recoins
-d’un grand nombre de rochers, pour en examiner les défenses naturelles,
-et que la Finlande en soit si couverte que les anciens géographes lui
-ont donné le surnom de _Lapidosa_. Non-seulement ces rochers y sont
-répandus en grands blocs à la surface de la terre, mais les vallées et
-les collines tout entières y sont en beaucoup d’endroits formées d’une
-seule pièce de roc vif. Ce roc est un granit tendre qui s’exfolie, et
-dont les débris fertilisent les plantes en même temps que ses grandes
-masses les abritent contre les vents du nord, et réfléchissent sur elles
-les rayons du soleil par leur courbure et par les particules de mica
-dont il est rempli. Les fonds de ces vallées étaient tapissés de longues
-lisières de prairies qui facilitent partout la communication. Aux
-endroits où elles étaient de roc tout pur, comme à leur naissance, elles
-étaient couvertes d’une plante appelée _kloukva_, qui se plaît sur les
-rochers. Elle sort de leurs fentes et ne s’élève guère à plus d’un pied
-et demi de hauteur; mais elle trace de tous côtés et s’étend fort loin.
-Ses feuilles et sa verdure ressemblent à celles du buis, et ses rameaux
-sont parsemés de fruits rouges bons à manger, semblables à des fraises.
-Des sapins, des bouleaux et des sorbiers végétaient à merveille sur les
-flancs de ces collines, quoique ils y trouvassent à peine assez de terre
-pour y enfoncer leurs racines. Les sommets de la plupart de ces collines
-de roc étaient arrondis en forme de calotte, et rendus tout luisants par
-des eaux qui suintaient à travers de longues fêlures qui les
-sillonnaient. Plusieurs de ces calottes étaient toutes nues, et si
-glissantes qu’à peine pouvait-on y marcher. Elles étaient couronnées,
-tout autour, d’une large ceinture de mousses d’un vert d’émeraude, d’où
-sortait ça et là une multitude infinie de champignons de toutes les
-formes et de toutes les couleurs. Il y en avait de faits comme de gros
-étuis, couleur d’écarlate, piquetés de points blancs; d’autres, de
-couleur d’orange, formés en parasols; d’autres, jaunes comme du safran
-et allongés comme des œufs. Il y en avait du plus beau blanc et si bien
-tournés en rond, qu’on les eût pris pour des dames d’ivoire. Ces mousses
-et ces champignons se répandaient le long des filets d’eau qui coulaient
-des sommets de ces collines de roc, s’étendaient en longs rayons jusqu’à
-travers les bois dont leurs flancs étaient couverts, et venaient border
-leurs lisières en se confondant avec une multitude de fraisiers et de
-framboisiers. La nature, pour dédommager ce pays de la rareté des fleurs
-apparentes qu’il produit en petit nombre, en a donné les parfums à
-plusieurs plantes, telles qu’au _Calamus aromaticus_; au bouleau, qui
-exhale au printemps une forte odeur de rose; et au sapin, dont les
-pommes sont odorantes. Elle a répandu de même les couleurs les plus
-agréables et les plus brillantes des fleurs sur les végétations les plus
-communes, telles que sur les cônes du mélèze, qui sont d’un beau violet,
-sur les baies écarlates du sorbier, sur les mousses, les champignons et
-même sur les choux-raves...
-
-Rien n’égale, à mon avis, le beau vert des plantes du Nord, au
-printemps. J’y ai souvent admiré celui des bouleaux, des gazons et des
-mousses, dont quelques-unes sont glacées de violet et de pourpre. Les
-sombres sapins mêmes se festonnent alors du vert le plus tendre; et
-lorsqu’ils viennent à jeter de l’extrémité de leurs rameaux des touffes
-jaunes d’étamines, ils paraissent comme de vastes pyramides toutes
-chargées de lampions. Nous ne trouvions nul obstacle à marcher dans
-leurs forêts. Quelquefois nous y rencontrions des bouleaux renversés et
-tout vermoulus; mais en mettant les pieds sur leur écorce, elle nous
-supportait comme un cuir épais. Le bois de ces bouleaux pourrit fort
-vite, et leur écorce, qu’aucune humidité ne peut corrompre, est
-entraînée à la fonte des neiges, dans les lacs, sur lesquels elle
-surnage tout d’une pièce. Quant aux sapins, lorsqu’ils tombent,
-l’humidité et les mousses les détruisent en fort peu de temps. Ce pays
-est entrecoupé de grands lacs qui présentent partout de nouveaux moyens
-de communication en pénétrant par leurs longs golfes dans les terres, et
-offrent un nouveau genre de beauté, en réfléchissant dans leurs eaux
-tranquilles les orifices des vallées, les collines moussues, et les
-sapins inclinés sur les promontoires de leurs rivages...
-
-Les plantes ne sont donc pas jetées au hasard sur la terre; et quoiqu’on
-n’ait encore rien dit sur leur ordonnance en général dans les divers
-climats, cette simple esquisse suffit pour faire voir qu’il y a de
-l’ordre dans leur ensemble. Si nous examinons de même superficiellement
-leur développement, leur attitude et leur grandeur, nous verrons qu’il y
-a autant d’harmonie dans l’agrégation de leurs parties que dans celle de
-leurs espèces. Elles ne peuvent en aucune manière être considérées comme
-des productions mécaniques du chaud et du froid, de la sécheresse et de
-l’humidité. Les systèmes de nos sciences nous ont ramenés précisément
-aux opinions qui jetèrent les peuples barbares dans l’idolâtrie, comme
-si la fin de nos lumières devait être le commencement et le retour de
-nos ténèbres. Voici ce que leur reproche l’auteur du livre de la
-Sagesse: _Aut ignem, aut spiritum, aut citatum aerem, aut gyrum
-stellarum, aut nimiam aquam, aut solem et lunam, rectores orbis terrarum
-deos putaverunt._ «Ils se sont imaginé que le feu, ou le vent, ou l’air
-le plus subtil, ou l’influence des étoiles, ou la mer, ou le soleil et
-la lune régissaient la terre et en étaient les dieux.»
-
-Toutes ces causes physiques réunies n’ont pas ordonné le port d’une
-seule mousse. Pour nous en convaincre, commençons par examiner la
-circulation des plantes. On a posé comme un principe certain que leurs
-sèves montaient par leur bois et redescendaient par leur écorce. Je
-n’opposerai aux expériences qu’on en a rapportées qu’un grand marronnier
-des Tuileries, voisin de la terrasse des Feuillants, qui, depuis plus de
-vingt ans, n’a point d’écorce autour de son pied, et qui cependant est
-plein de vigueur. Plusieurs ormes des boulevards sont dans le même cas.
-D’un autre côté, on voit de vieux saules caverneux qui n’ont point du
-tout de bois. D’ailleurs, comment peut-on appliquer ce principe à la
-végétation d’une multitude de plantes, dont les unes n’ont que des
-tubes, et d’autres n’ont point du tout d’écorce, et ne sont revêtues que
-de pellicules sèches?
-
-Il n’y a pas plus de vérité à supposer qu’elles s’élèvent en ligne
-perpendiculaire, et qu’elles sont déterminées à cette direction par
-l’action des colonnes de l’air. Quelques-unes, à la vérité, la suivent,
-comme le sapin, l’épi de blé, le roseau; mais un bien plus grand nombre
-s’en écarte, tels que les volubilis, les vignes, les lianes, les
-haricots, etc... D’autres montent verticalement, et étant parvenues à
-une certaine hauteur, en plein air, sans éprouver aucun obstacle, se
-fourchent en plusieurs tiges, et étendent horizontalement leurs
-branches, comme les pommiers; ou les inclinent vers la terre, comme les
-sapins; ou les creusent en forme de coupe, comme les sassafras; ou les
-arrondissent en tête de champignon, comme les pins; ou les dressent en
-obélisque comme les peupliers; ou les tournent en laine de quenouille,
-comme les cyprès; ou les laissent flotter au gré des vents, comme les
-bouleaux. Toutes ces altitudes se voient sous le même rumb de vent. Il y
-en a même qui adoptent des formes auxquelles l’art des jardiniers aurait
-bien de la peine à les assujétir. Tel est le badamier des Indes, qui
-croît en pyramide, comme le sapin, et la porte divisée par étages, comme
-un roi d’échecs. Il y a des plantes très-vigoureuses qui, loin de suivre
-la ligne verticale, s’en écartent au moment même où elles sortent de
-terre. Telle est la fausse patate des Indes, qui aime à se traîner sur
-le sable des rivages des pays chauds, dont elle couvre des arpents
-entiers. Tel est encore le rotin de la Chine, qui croît souvent aux
-mêmes endroits. Ces plantes ne rampent point par faiblesse. Les scions
-du rotin sont si forts, qu’on en fait, à la Chine, des câbles pour les
-vaisseaux; et lorsqu’ils sont sur la terre, les cerfs s’y prennent tout
-vivants, sans pouvoir s’en dépêtrer. Ce sont des filets dressés par la
-nature. Je ne finirais pas si je voulais parcourir ici les différents
-ports des végétaux; ce que j’en ai dit suffit pour montrer qu’il n’y en
-a aucun qui soit érigé par la colonne verticale de l’air. On a été
-induit à cette erreur, parce qu’on a supposé qu’ils cherchaient le plus
-grand volume d’air, et cette erreur de physique en a produit une autre
-en géométrie; car, dans cette supposition, ils devraient se jeter tous à
-l’horizon, parce que la colonne d’air y est beaucoup plus considérable
-qu’au zénith. Il faut de même supprimer les conséquences qu’on en a
-tirées, et qu’on a posées comme des principes de jurisprudence pour le
-partage des terres, dans des livres vantés de mathématiques, tels que
-celui-ci, «qu’il ne croît pas plus de bois ni plus d’herbes sur la pente
-d’une montagne qu’il n’en croîtrait sur sa base.» Il n’y a pas de
-bûcheron ni de faneur qui ne vous démontre le contraire par
-l’expérience.
-
-Les plantes, dit-on, sont des corps mécaniques. Essayez de faire un
-corps aussi mince, aussi tendre, aussi fragile que celui d’une feuille,
-qui résiste des années entières aux vents, aux pluies, à la gelée et au
-soleil le plus ardent. Un esprit de vie, indépendant de toutes les
-latitudes, régit les plantes, les conserve et les reproduit. Elles
-réparent leurs blessures, et elles recouvrent leurs plaies de nouvelles
-écorces. Les pyramides de l’Égypte s’en vont en poudre, et les graminées
-du temps des Pharaons subsistent encore. Que de tombeaux grecs et
-romains, dont les pierres étaient ancrées de fer, ont disparu! Il n’est
-resté, autour de leurs ruines, que les cyprès qui les ombrageaient.
-C’est le soleil, dit-on, qui donne l’existence aux végétaux, et qui
-l’entretient. Mais ce grand agent de la nature, tout puissant qu’il est,
-n’est pas même la cause unique et déterminante de leur développement. Si
-la chaleur invite la plupart de ceux de nos climats à ouvrir leurs
-fleurs, elle en oblige d’autres à les fermer. Tels sont, dans ceux-ci,
-la belle-de-nuit du Pérou, et l’arbre-triste des Moluques, qui ne
-fleurissent que la nuit. Son éloignement même de notre hémisphère n’y
-détruit point la puissance de la nature. C’est alors que végètent la
-plupart des mousses qui tapissent les rochers d’un vert d’émeraude, et
-que les troncs des arbres se couvrent, dans des lieux humides, de
-plantes imperceptibles à la vue, appelées mnions et lichens, qui les
-font paraître, au milieu des glaces, comme des colonnes de bronze vert.
-Ces végétations, au plus fort de l’hiver, détruisent tous nos
-raisonnements sur les effets universels de la chaleur, puisque des
-plantes d’une organisation si délicate semblent avoir besoin, pour se
-développer, de la plus douce température. La chute même des feuilles,
-que nous regardons comme un effet de l’absence du soleil, n’est point
-occasionnée par le froid. Si les palmiers les conservent toute l’année
-dans le Midi, les sapins les gardent, au Nord, en tout temps. A la
-vérité, les bouleaux, les mélèzes et plusieurs autres espèces d’arbres
-les perdent, dans le Nord, à l’entrée de l’hiver; mais ce dépouillement
-arrive aussi à d’autres arbres dans le Midi. Ce sont, dit-on, les
-résines qui conservent, dans le Nord, celles des sapins; mais le mélèze,
-qui est résineux, y laisse tomber les siennes; et le filaria, le lierre,
-l’alaterne, et plusieurs autres espèces qui ne le sont point, les
-gardent chez nous toute l’année. Sans recourir à ces causes mécaniques,
-dont les effets se contredisent toujours dès qu’on veut les généraliser,
-pourquoi ne pas reconnaître, dans ces variétés de la végétation, la
-constance d’une Providence? Elle a mis, au Midi, des arbres toujours
-verts, et leur a donné un large feuillage pour abriter les animaux de la
-chaleur. Elle y est encore venue au secours des animaux en les couvrant
-de robes à poil ras, afin de les vêtir à la légère; et elle a tapissé la
-terre qu’ils habitent de fougères et de lianes vertes, afin de les tenir
-fraîchement. Elle n’a pas oublié les besoins des animaux du Nord: elle a
-donné à ceux-ci pour toits les sapins toujours verts, dont les pyramides
-hautes et touffues écartent les neiges du leurs pieds, et dont les
-branches sont si garnies de longues mousses grises, qu’à peine on en
-aperçoit le tronc; pour litières, les mousses mêmes de la terre, qui y
-ont en plusieurs endroits plus d’un pied d’épaisseur, et les feuilles
-molles et sèches de beaucoup d’arbres, qui tombent précisément à
-l’entrée de la mauvaise saison; enfin, pour provisions, les fruits de
-ces mêmes arbres, qui sont alors en pleine maturité. Elle y ajoute ça et
-là les grappes des sorbiers, qui, brillant au loin sur la blancheur des
-neiges, invitent les oiseaux à recourir à ces asiles; en sorte que les
-perdrix, les coqs de bruyère, les oiseaux de neige, les lièvres, les
-écureuils, trouvent souvent, à l’abri du même sapin, de quoi se loger,
-se nourrir et se tenir fort chaudement.
-
-Mais un des plus grands bienfaits de la Providence envers les animaux du
-Nord, est de les avoir revêtus de robes fourrées, de poils longs et
-épais, qui croissent précisément en hiver, et qui tombent en été. Les
-naturalistes, qui regardent les poils des animaux comme des espèces de
-végétations, ne manquent pas d’expliquer leur accroissement par la
-chaleur. Ils confirment leur système par l’exemple de la barbe et des
-cheveux de l’homme, qui croissent rapidement en été. Mais je leur
-demande pourquoi, dans les pays froids, les chevaux, qui y sont ras en
-été, se couvrent en hiver d’un poil long et frisé comme la laine des
-moutons? A cela ils répondent que c’est la chaleur intérieure de leur
-corps, augmentée par l’action extérieure du froid, qui produit cette
-merveille. Fort bien. Je pourrais leur objecter que le froid ne produit
-pas cet effet sur la barbe et sur les cheveux de l’homme, puisqu’il
-retarde leur accroissement; que, de plus, sur les animaux revêtus en
-hiver par la Providence, les poils sont beaucoup plus longs et plus
-épais aux endroits de leur corps qui ont le moins de chaleur naturelle,
-tels qu’à la queue, qui est très-touffue dans les chevaux, les martres,
-les renards et les loups, et que ces poils sont courts et rares aux
-endroits où elle est la plus grande, comme au ventre. Leur dos, leurs
-oreilles, et souvent même leurs pattes sont les parties de leur corps
-les plus couvertes de poils. Mais je me contente de leur proposer cette
-dernière objection: la chaleur extérieure et intérieure d’un lion
-d’Afrique doit être au moins aussi ardente que celle d’un loup de
-Sibérie; pourquoi le premier est-il à poil ras, tandis que le second est
-velu jusqu’aux yeux?
-
-Le froid, que nous regardons comme un des plus grands obstacles de la
-végétation, est aussi nécessaire à certaines plantes que la chaleur
-l’est à d’autres. Si celles du Midi ne sauraient croître au nord, celles
-du Nord ne réussissent pas mieux au midi...
-
-Il s’en faut beaucoup que le froid soit l’ennemi de toutes les plantes,
-puisque ce n’est que dans le Nord que l’on trouve les forêts les plus
-élevées et les plus étendues qu’il y ait sur la terre. Ce n’est qu’au
-pied des neiges éternelles du mont Liban que le cèdre, le roi des
-végétaux, s’élève dans toute sa majesté. Le sapin, qui est après lui
-l’arbre le plus grand de nos forêts, ne vient à une hauteur prodigieuse
-que dans les montagnes à glaces et dans les climats froids de la Norwége
-et de la Russie. Pline dit que la plus grande pièce de bois qu’on eût
-vue à Rome jusqu’à son temps, était une poutre de sapin de cent vingt
-pieds de long et de deux pieds d’équarrissage aux deux bouts, que Tibère
-avait fait venir des froides montagnes de la Valteline, du côté du
-Piémont, et que Néron employa à son amphithéâtre. «Jugez, dit-il, quelle
-devait être la longueur de l’arbre entier, par ce qu’on en avait coupé.»
-Cependant, comme je crois que Pline parle de pieds romains, qui sont de
-la même grandeur que ceux du Rhin, il faut diminuer cette dimension d’un
-douzième à peu près. Il cite encore le mât de sapin du vaisseau qui
-apporta d’Égypte l’obélisque que Caligula fit mettre au Vatican; ce mât
-avait quatre brasses de tour. Je ne sais d’où on l’avait tiré. Pour moi,
-j’ai vu en Russie des sapins auprès desquels ceux de nos climats
-tempérés ne sont que des avortons. J’en ai vu, entre autres, deux
-tronçons, entre Pétersbourg et Moscou, qui surpassaient en grosseur les
-plus gros mâts de nos vaisseaux de guerre, quoique ceux-ci soient faits
-de plusieurs pièces. Ils étaient coupés du même arbre, et servaient de
-montant à la porte de la basse-cour d’un paysan. Les bateaux qui
-apportent du lac de Ladoga des provisions à Pétersbourg ne sont guère
-moins grands que ceux qui remontent de Rouen à Paris. Ils sont
-construits de planches de sapin de deux à trois pouces d’épaisseur,
-quelquefois de deux pieds de large, et qui ont de longueur toute celle
-du bateau. Les charpentiers russes des cantons où on les bâtit ne font
-d’un arbre qu’une seule planche, le bois y étant si commun qu’ils ne se
-donnent pas la peine de le scier. Avant que j’eusse voyagé dans les pays
-du Nord, je me figurais, d’après les lois de notre physique, que la
-terre devait y être dépouillée de végétaux par la rigueur du froid. Je
-fus fort étonné d’y voir les plus grands arbres que j’eusse vus de ma
-vie, et placés si près les uns des autres qu’un écureuil pourrait
-parcourir une bonne partie de la Russie sans mettre le pied à terre, en
-sautant de branche en branche. Cette forêt de sapins couvre la Finlande,
-l’Ingrie, l’Estonie, tout l’espace compris entre Pétersbourg et Moscou,
-et de là s’étend sur une grande partie de la Pologne, où les chênes
-commencent à paraître, comme je l’ai observé moi-même en traversant ces
-pays. Mais ce que j’en ai vu n’en est que la moindre partie, puisqu’on
-sait qu’elle s’étend depuis la Norwége jusqu’au Kamtschatka, quelques
-déserts sablonneux exceptés, et depuis Breslau jusqu’aux bords de la mer
-Glaciale.
-
-Je terminerai cet article par réfuter une erreur, qui est que le froid a
-diminué dans le Nord parce qu’on y a abattu des forêts. Comme elle a été
-mise en avant par quelques-uns de nos écrivains les plus célèbres, et
-répétée ensuite, comme c’est l’usage, par la foule des autres, il est
-important de la détruire, parce qu’elle est très-nuisible à l’économie
-rurale. Je l’ai adoptée longtemps, sur la foi historique; et ce ne sont
-point des livres qui m’ont fait revenir, ce sont des paysans.
-
-Un jour d’été, sur les deux heures après midi, étant sur le point de
-traverser la forêt d’Ivry, je vis des bergers avec leurs troupeaux qui
-s’en tenaient à quelque distance, en se reposant à l’ombre de quelques
-arbres épars dans la campagne. Je leur demandai pourquoi ils n’entraient
-pas dans la forêt pour se mettre, eux et leurs troupeaux, à couvert de
-la chaleur. Ils me répondirent qu’il y faisait trop chaud, et qu’ils n’y
-menaient leurs moutons que le matin et le soir. Cependant, comme je
-désirais parcourir en plein jour les bois où Henri IV avait chassé, et
-arriver de bonne heure à Anet..., j’engageai l’enfant d’un de ces
-bergers à me servir de guide, ce qui lui fut fort aisé, car le chemin
-qui mène à Anet traverse la forêt en ligne droite; il est si peu
-fréquenté de ce côté-là, que je le trouvai couvert, en beaucoup
-d’endroits, de gazons et de fraisiers. J’éprouvai, pendant tout le temps
-que j’y marchai, une chaleur étouffante et beaucoup plus forte que celle
-qui régnait dans la campagne. Je ne commençai même à respirer que quand
-j’en fus tout-à-fait sorti, et que je fus éloigné des bords de la forêt
-de plus de trois portées de fusil...
-
-J’ai depuis réfléchi sur ce que m’avaient dit ces bergers sur la chaleur
-des bois, et sur celle que j’y avais éprouvée moi-même, et j’ai
-remarqué, en effet, qu’au printemps toutes les plantes sont plus
-précoces dans leur voisinage, et qu’on trouve des violettes en fleur sur
-leurs lisières, bien avant qu’on en cueille dans les plaines et sur les
-collines découvertes. Les forêts mettent donc les terres à l’abri du
-froid dans le Nord; mais ce qu’il y a d’admirable, c’est qu’elles les
-mettent à l’abri de la chaleur dans les pays chauds. Ces deux effets
-opposés viennent uniquement des formes et des dispositions différentes
-de leurs feuilles. Dans le Nord, celles des sapins, des mélèzes, des
-pins, des cèdres, des genévriers, sont petites, lustrées et vernissées;
-leur finesse, leur vernis et la multitude de leurs plans réfléchissent
-la chaleur autour d’elles en mille manières; elles produisent à peu près
-les mêmes effets que les poils des animaux du Nord, dont la fourrure est
-d’autant plus chaude que leurs poils sont fins et lustrés. D’ailleurs,
-les feuilles de plusieurs espèces, comme celles des sapins et des
-bouleaux, sont suspendues perpendiculairement à leurs rameaux par de
-longues queues mobiles, en sorte qu’au moindre vent elles réfléchissent
-autour d’elles les rayons du soleil comme des miroirs. Au Midi, au
-contraire, les palmiers, les talipots, les cocotiers, les bananiers
-portent de grandes feuilles qui, du côté de la terre, sont plutôt mates
-que lustrées, et qui, en s’étendant horizontalement, forment au-dessous
-d’elles de grandes ombres, où il n’y a aucune réflexion de chaleur. Je
-conviens cependant que le défrichement des forêts dissipe les fraîcheurs
-occasionnées par l’humidité; mais il augmente les froids secs et âpres
-du Nord, comme on l’a éprouvé dans les hautes montagnes de la Norwége,
-qui étaient autrefois cultivées et qui sont aujourd’hui inhabitables,
-parce qu’on les a totalement dépouillées de leurs bois. Ces mêmes
-défrichements augmentent aussi la chaleur dans les pays chauds, comme je
-l’ai observé à l’île de France, sur plusieurs côtes qui sont devenues si
-arides depuis qu’on n’y a laissé aucun arbre, qu’elles sont aujourd’hui
-sans culture. L’herbe même qui y pousse pendant la saison des pluies est
-en peu de temps rôtie par le soleil. Ce qu’il y a de pis, c’est qu’il
-est résulté de la sécheresse de ces côtes le dessèchement de quantité de
-ruisseaux; car les arbres plantés sur les hauteurs y attirent l’humidité
-de l’air, et l’y fixent.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- L’Arcadie 5
- La Pierre d’Abraham 115
- Extrait des Études de la Nature 209
-
-
-FIN DE LA TABLE.
-
-
-Limoges.--Imp. E. ARDANT et Cie
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ARCADIE ***
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