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-The Project Gutenberg eBook of Contes Chrétiens, by Teodor de Wyzewa
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-using this eBook.
-
-Title: Contes Chrétiens
-
-Author: Teodor de Wyzewa
-
-Release Date: January 7, 2022 [eBook #67120]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images
- generously made available by the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica))
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES CHRÉTIENS ***
-
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- TEODOR DE WYZEWA
-
- Contes Chrétiens
-
- Heureux les pauvres d’esprit!
- (Saint Matthieu, V, 3.)
-
-
- PARIS
- LIBRAIRIE ACADEMIQUE DIDIER
- PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
- 35, QUAI DES GRANDS-AUQUSTINS, 35
-
- 1902
- Tous droits réservés
-
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-DU MÊME AUTEUR
-
-
- Valbert, où les Récits d’un jeune homme, roman. 1 vol.
- in-16 3 fr. 50
-
-EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE
-
- La Légende dorée du Bienheureux Jacques de Voragine, traduite du latin
- sur les plus anciens manuscrits, avec une introduction, des notes et
- un index alphabétique, par Teodor de Wyzewa. 1 fort vol.
- in-8º 5 fr.
-
-
-IL A ÉTÉ IMPRIMÉ:
-
-45 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS SUR PAPIER DE HOLLANDE VAN GELDER
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-
-
-_Non loquature mihi Moyses aut aliquis ex prophetis; sed tu potius
-loquere, Domine Deus!_
-
-(IMITATIO CHRISTI, III, 2.)
-
-
-
-
-I
-
-LE BAPTÊME DE JÉSUS,
-
-OU
-
-LES QUATRE DEGRÉS DU SCEPTICISME,
-
-CONTE POUR LE MERCREDI DES CENDRES
-
-
-
-
-A ALBÉRIC MAGNARD.
-
-
-
-
-1. En ce temps-là, Jean prêchait dans le Désert de Judée.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-4. Il avait un vêtement en poil de chameau, et une ceinture de cuir
-autour des reins; il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage.
-
-5. Alors tout Jérusalem, toute la Judée, et toute la région riveraine du
-Jourdain vinrent à lui;
-
-6. Et il les baptisait dans le Jourdain, après leur avoir fait confesser
-leurs péchés.
-
-7. Mais quand il vit venir à lui une foule de Pharisiens et de
-Sadducéens, il leur dit: «Race de vipères, qui vous a prédit que vous
-pourriez échapper à la colère future?»
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-13. Alors Jésus, quittant la Galilée, se rendit au Jourdain pour
-recevoir le baptême des mains de Jean.
-
-14. Mais Jean se refusait obstinément à le baptiser, en disant: «C’est
-moi qui devrais être baptisé par toi! Et voici que tu viens à moi!»
-
-15. Et Jésus, lui répondant, lui dit: «Oublie cela pour le moment! Car
-c’est ainsi qu’il convient que nous accomplissions la justice!» Et Jean
-fit ainsi.
-
-16. Et Jésus, ayant été baptisé, sortit de l’eau, et voici que les cieux
-s’ouvrirent, et qu’il vit l’Esprit de Dieu descendant sur lui, sous la
-forme d’une colombe.
-
-17. Et l’on entendit une voix du ciel qui disait: «Celui-ci est mon fils
-bien-aimé, en qui je me suis complu!»
-
-18. Puis l’Esprit conduisit Jésus dans le désert, pour y être tenté du
-démon.
-
-(_Évangile selon saint Matthieu_, III et IV.)
-
-
-
-
-I
-
-LE BON SENS
-
- Je vous le dis en vérité: si vous aviez de la foi aussi gros
- qu’un grain de moutarde, vous diriez à cette montagne:
- «_Transporte-toi d’ici là!_» et elle s’y transporterait.
-
- (_Saint Matthieu_, XVIII, 30.)
-
-
-A la grande joie de ses cabaretiers, le village de Béthanie était devenu
-un endroit à la mode. De Jérusalem et de toute la Judée, la foule y
-était accourue pour assister aux exercices d’un jeune Juif qui, plongé à
-mi-corps dans l’eau du Jourdain, et les épaules couvertes d’un gilet en
-poil de chameau, s’offrait à baptiser ceux qui l’approchaient. Riches et
-pauvres, tous avaient tenu à voir le nouveau prophète. Tous, une fois
-là, s’étaient fait baptiser; l’opération était gratuite, et, au pis
-aller, ne pouvait nuire. On mangeait et buvait, on jouissait du
-printemps. Le soir, les baptisés échangeaient leurs impressions, sous
-les palmiers de la route, en attendant les nouvelles de Jérusalem, qu’un
-messager ne manquait pas de leur apporter à la nuit tombante.
-
-Mais un mardi, surtout, l’affluence fut énorme. On avait appris qu’un
-second prophète allait venir, un paysan galiléen, qui se prétendait issu
-de la race de David, et parlait en paraboles, et préférait à la société
-des docteurs celle des filles et des vagabonds.
-
-Ce second prophète était Notre-Seigneur Jésus. Il avait alors à peine
-trente ans. Sa divinité ne s’était pas encore clairement révélée au
-monde: mais déjà l’Esprit lui avait dicté maintes paroles hardies et
-douces; et déjà les cœurs simples avaient senti l’attrait surnaturel de
-ses yeux.
-
-Aussi quand il vint à Béthanie, ce mardi-là, vêtu d’un large manteau
-clair et les cheveux flottants, et quand on le vit escorté d’une troupe
-bruyante où se mêlaient les mendiants, les femmes, les enfants, et les
-chiens des rues, et quand on l’entendit salué par le Baptiste comme le
-Maître qu’avaient promis les saints livres, l’enthousiasme de la foule
-toucha au délire. On acclama le Nazaréen pendant qu’il recevait le
-baptême, on acclama la colombe qui descendait sur lui, et la voix
-céleste qui disait: «Celui-ci est mon fils bien-aimé!» Plusieurs des
-assistants se firent baptiser une seconde fois, espérant avoir leur part
-du miracle: mais aucune colombe ne descendit sur eux, et la voix céleste
-n’eut rien à leur dire. N’importe, ce fut une gaie journée.
-L’après-midi, Jésus ayant promis de prêcher, on s’écrasa pour
-l’entendre. Et l’on fut unanime à trouver charmantes quelques-unes des
-paraboles du jeune orateur.
-
-Puis, comme c’était le mardi gras, on mangea et but plus que de coutume;
-et tard dans la nuit on dansa sur la place du marché, pour se dégourdir
-les jambes après la fatigue du sermon.
-
-Jamais encore un prophète n’avait été aussi bien accueilli.
-
-
-
-
-II
-
-LA SAGESSE
-
- Malheur à vous, scribes et pharisiens. Car vous fermez aux
- hommes le royaume des cieux! Vous n’y entrez pas, et vous n’y
- laissez pas entrer ceux qui voudraient y entrer.
-
- (_Saint Matthieu_, XXIII, 13.)
-
-
-Le lendemain de ce beau jour, avant l’aube, Jésus réunit ses compagnons
-et leur annonça son intention de les quitter pour un mois et plus.
-L’époque de sa mission approchait: il voulait auparavant prier et
-jeûner, dans la solitude des montagnes, et fortifier son cœur pour la
-souffrance prochaine.
-
-Sa résolution ne chagrina pas outre mesure les braves gens qui
-l’écoutaient. Aucun d’eux n’était encore, à proprement parler, son
-disciple. Ils avaient été simplement séduits par la grâce du jeune
-homme, par l’éclat de ses yeux, par l’étrange douceur de sa voix, et par
-ces touchantes paraboles qu’à peine ils essayaient de comprendre. Il
-leur avait ordonné de venir, et ils étaient venus, Maintenant il leur
-ordonnait de s’en aller: ils n’eurent pas l’idée de lui désobéir. Seuls
-les enfants furent plus difficiles à persuader. Ils s’obstinaient à
-suivre leur ami sur la route du désert: la vie leur semblait impossible,
-privés du bienheureux parfum de sa présence. Et il en coûtait aussi à
-Jésus de se séparer d’eux, car personne n’était plus près de son cœur.
-Enfin il les caressa une dernière fois de la main, les bénit, et
-disparut à leurs yeux.
-
-Il marchait le long du fleuve, pensif et triste. Il songeait qu’il avait
-fini désormais de pouvoir ressembler à ces petits êtres. L’Esprit le
-poussait vers un monde nouveau. Et il se lamentait d’entendre toujours
-résonner plus forte, dans son âme, la plainte infinie des créatures.
-
-Soudain une voix nasillarde l’appela par son nom. S’étant tourné, il
-aperçut, debout sur le seuil d’une élégante villa, un gros homme
-élégamment vêtu qui lui faisait signe d’approcher. Il reconnut tout de
-suite ce gros homme: il l’avait vu, la veille, à Béthanie, assis au
-premier rang de ses auditeurs. C’était un des personnages les plus
-considérables de Jérusalem, le Prince des Professeurs, un riche Juif qui
-avait étudié à Rome et qui, depuis lors, joignait à son nom originel de
-Ruben le prénom latin de Pompilius. Il était petit, avec un long nez
-pâteux et des yeux un peu louches; mais sa mise était irréprochable, et
-tout, dans ses manières, révélait un esprit éminemment distingué.
-
-«Jeune homme,--dit Pompilius à Notre-Seigneur Jésus-Christ en le
-dévisageant avec une attention sympathique,--jeune homme, j’ai entendu
-hier votre petit discours et il m’a vraiment bien intéressé. Je ne suis
-pas de ces intelligences étroites qui refusent _a priori_ de prendre en
-considération les idées nouvelles, et qui n’admettent à la fois, sur un
-point donné, qu’une seule vérité. La vérité--mon Dieu!--elle est dans le
-pour et elle est dans le contre; tout homme la tient dès qu’il _croit_
-la tenir. Croire, c’est la seule chose qui importe. Pour ma part, hélas!
-comme l’élite des esprits de mon temps, j’ai désappris le secret de la
-foi: mais, justement parce que je ne puis croire, je sens l’immense
-valeur du bien que j’ai perdu. Et voilà pourquoi j’ai été si heureux de
-vous entendre! Je vous admire, je vous envie de croire comme vous
-faites. Ah! bénissez le destin qui vous a permis de naître dans le
-peuple, et de garder intacte la simplicité de votre tempérament, loin
-des cruelles délices de l’analyse et de la réflexion critique!
-
-«Et ce n’est pas seulement votre foi qui m’a frappé. Savez-vous que
-plusieurs de vos théories sont tout à fait curieuses? Quelques-unes,
-mises au point, auraient même plus de portée que vous ne l’imaginez. Le
-pardon des offenses, par exemple, l’indifférence à l’égard des lois
-civiles, le renoncement aux plaisirs égoïstes, la supériorité morale du
-pauvre sur le riche: voilà des paradoxes que je ne me serais pas attendu
-à trouver dans la bouche d’un jeune publicain de Galilée! Aucun d’eux, à
-dire vrai, n’est pour moi entièrement nouveau. Avez-vous entendu parler
-des vieilles religions de l’Inde? Elles sont pleines de vues très
-hardies, dont plusieurs se rapprochent des vôtres. Et puis, sans aller
-si loin, les philosophes stoïciens ont dit, ou à peu près, tout ce que
-vous dites. Si vous me faites l’amitié de venir me voir, en passant à
-Jérusalem, je vous montrerai les écrits de Chrysippe, qui était, comme
-vous, un publicain; je suis sûr qu’il vous plaira. Mais on devine tout
-de suite que vos idées, pour n’être pas absolument nouvelles, ne vous
-sont venues que de vous-même: on le devinerait à la rudesse un peu naïve
-dont vous les exprimez. Et, je vous le répète, ce sont des idées d’une
-portée extrême: je me chargerais, avec elles, de transformer le monde!
-
-«Et c’est précisément ce qu’il y a chez vous de plus admirable, c’est
-que vous avez l’intention de transformer le monde. Le monde vaudra-t-il
-mieux qu’à présent, quand vous l’aurez transformé? Je n’en jurerais pas.
-Mais j’estime qu’il ne faut pas s’arrêter aux questions de ce genre. Il
-faut agir, peu importe le but; croire et agir, seules importent la foi
-et l’action!
-
-«Je suis trop débile pour agir moi-même,--poursuivit le gros
-homme,--mais personne n’est plus zélé que moi à recommander l’action. Et
-vous m’avez si vivement touché, avec ce zèle indomptable que je lisais
-dans vos yeux! Ah! si mes élèves de l’Université de Jérusalem pouvaient
-vous ressembler! Moi qui suis de leur monde, je ne crains pas de vous
-certifier que vous leur êtes supérieur! Sachez-le bien, je suis de cœur
-avec vous, comme avec tous ceux qui croient et qui veulent agir! Et
-maintenant, jeune homme, dites-moi franchement, à votre tour, ce que
-vous pensez de moi et de l’état de mon âme!»
-
-Ainsi parla Pompilius, le Prince des Professeurs. Notre-Seigneur Jésus
-était humble et doux. Personne ne lui avait parlé sans obtenir une
-réponse. Les pharisiens l’interrogeaient afin de le compromettre: il le
-savait, et il répondait à leurs questions. Mais il ne dit pas un mot à
-Pompilius. Peut-être n’avait-il trouvé rien à répondre à ses arguments,
-ou peut-être son ton protecteur l’avait-il froissé? Il releva seulement
-sur lui ses grands yeux, qu’il avait tenus baissés tout le temps du
-discours, et il le regarda de la tête aux pieds. Puis il secoua la
-poussière de ses sandales, et s’éloigna vers la route.
-
-Et Pompilius rentra dans sa villa. «Le malheur, avec ces
-révolutionnaires, est que décidément ils sont trop mal élevés!» Telle
-fut la seule plainte qu’on entendit sortir des lèvres de ce Sage.
-
-
-
-
-III
-
-LE RÊVE
-
- Les disciples lui dirent: «Qui donc peut être sauvé?»--Et Jésus,
- les regardant, leur dit: «Quant aux hommes, cela est
- impossible...»
-
- (_Saint Matthieu_, XIX, 25 et 26.)
-
-
-Jésus avait rejoint la route. Il marchait le long du fleuve, pensif et
-triste. La plainte infinie des créatures résonnait toujours plus vive
-dans son âme; elle l’oppressait comme un remords.
-
-Mais si la tristesse était en lui, au dehors toute chose s’égayait, sur
-son passage. Les poissons sortaient de l’eau pour le voir; les oiseaux
-volaient autour de lui, chantant ses louanges; les oliviers agitaient
-doucement leurs feuilles au souffle de son haleine. Ses pas apportaient
-au monde la paix et le bonheur. Pour les petites filles qui le voyaient,
-son sourire était comme une poupée vêtue de soie; les chats et les
-chiens léchaient le pan de son manteau. Au moment où il passait devant
-un péage, la femme du péager sortit de la maison et lui offrit une
-drachme. Jésus prit la drachme, car il prenait tout ce qu’on lui
-offrait; et justement il aperçut un voleur qui guettait les voitures, au
-bord de la route. Il lui donna la drachme et continua son chemin. Et les
-laboureurs qui travaillaient aux champs se demandaient pourquoi leur
-poitrine leur avait tout d’un coup paru si légère, comme si tous les
-péchés de leur race venaient d’en être effacés.
-
-Bientôt les montagnes grises se montrèrent, barrant l’horizon, désertes
-et nues. Jésus quitta la route, traversa une forêt de cèdres, gravit la
-pente escarpée, s’accrochant aux pierres. Il dominait maintenant la
-plaine de Juda. Il voyait à ses pieds la mer Morte et le Jourdain, et
-Bethléem, où il était né, et Jérusalem, où il devait mourir. Et bientôt
-il s’enfonça plus avant dans la solitude des montagnes. Toute trace de
-vie avait disparu. Le bruit des villages et des villes s’était tu; on
-n’entendait plus même le chant des cigales. Jésus était à l’endroit où
-l’avait envoyé l’Esprit, afin qu’il y fortifiât son cœur dans la prière
-et le jeûne.
-
-Mais voici qu’il aperçut, couché sur un lit de pierres et les jambes
-repliées, un personnage singulier qui le regardait. C’était un
-personnage vraiment singulier. Il paraissait jeune, mais l’emmêlement de
-ses longs cheveux noirs et de sa longue barbe rouge empêchait de
-reconnaître son âge. Sa face était ainsi couverte de poils, comme celle
-d’une bête; on n’y distinguait rien qu’un grand nez mélancolique et deux
-énormes yeux verts où brillait, en permanence, un sourire mystérieux. Le
-manteau qui couvrait son corps était d’une étoffe précieuse, mais à
-présent ce n’était plus qu’une loque dont les mendiants n’eussent pas
-voulu. Et ce singulier personnage restait là, immobile, regardant Jésus
-avec son mystérieux sourire dans les yeux.
-
---Qui es-tu donc, mon frère, lui dit Jésus après un moment, et que
-fais-tu dans ces lieux où je suis venu pour jeûner et prier?
-
-L’homme se mit sur son séant, porta la main à son front. C’était comme
-s’il voulait répondre, et ne pouvait. Sans doute il avait perdu
-l’habitude de parler. Enfin il dit, répondant en hébreu avec un léger
-accent étranger:
-
---Je suis, s’il faut être quelqu’un, Valerius Slavus, chevalier romain;
-et, dans ce désert où tu es venu pour prier et jeûner, je suis venu,
-moi,--depuis combien d’années? je ne saurais le dire,--pour jouir de la
-vie et pour régner sur le monde. Mais toi, mon ami, quel est ton nom?
-Jamais encore je n’ai vu d’aussi beaux yeux que les tiens, ni entendu
-une aussi douce musique que le son de ta voix.
-
-Jésus lui dit son nom. Il lui raconta les prodiges qui avaient
-accompagné sa naissance, son heureuse jeunesse dans la maison du
-charpentier, comment ensuite la plainte infinie des créatures avait
-résonné en lui, et comment l’Esprit l’avait forcé à quitter sa mère et
-ses frères pour le salut de tous.
-
---Mon ami, répondit alors le solitaire, assieds-toi près de moi et
-donne-moi ta main, encore qu’en réalité je ne sois pas digne de dénouer
-la courroie de tes sandales. Je l’ai bien compris en te voyant, que tu
-étais d’une race princière, et que les jardins de la Sicile envieraient
-les délicates fleurs que tu portes en toi! Vois-tu, l’étoile qui a
-conduit vers ton berceau les bergers ces villages, c’est elle encore qui
-vient de te conduire ici: car ce que tu cherches, je l’ai trouvé; et tu
-es celui qui je puis dire les choses que personne, avant toi, ne m’avait
-paru digne d’entendre.
-
-Il prit la main de Jésus. Le désert s’étendait autour d’eux, sous le
-bleu sombre du ciel.
-
---Écoute, reprit Valerius, voici l’histoire de ma vie:
-
-«Je suis né à Rome, mais je ne suis pas Romain. Mon père était roi de
-lointaines régions perdues là-bas vers le nord, au pays des Sarmates.
-C’est un pays où les âmes sont fortes et éprises de luttes, mais avec
-une étrange impuissance à se satisfaire des présents matériels de la
-vie. Elles ne sont pas, comme les âmes latines, attachées à la terre par
-les solides liens des désirs des sens, et les choses qui les entourent
-ne leur apparaissent pas avec le même degré de réalité.
-
-«Mon père avait vingt ans lorsqu’il fut fait prisonnier, dans une
-bataille, et amené à Rome. Esclave, il se maria avec une esclave, une
-Athénienne, qui fut ma mère. Mais je n’ai connu, pour ainsi dire, ni mon
-père ni ma mère. J’ai été élevé par le maître à qui mes parents
-appartenaient, un vieux patricien illettré qui, par un étrange sentiment
-de haine ou de vengeance, exigea que l’on m’instruisît de tout ce qu’il
-est possible d’apprendre à un homme. Ainsi j’ai grandi parmi les
-professeurs. Les jeux de la géométrie et de la rhétorique ont été mes
-seuls jeux. De là vient que je puis m’entretenir avec toi dans ta
-langue, mon ami; mais de là vient aussi, peut-être, mon aversion pour le
-savoir et pour tous ceux qui le détiennent.
-
-«Quand mon maître eut enfin la joie de me voir le cerveau tout gonflé de
-science, comme une outre d’huile, il mourut, me laissant tous ses biens.
-Je me trouvai, à vingt ans, libre, noble (car il m’avait adopté), riche,
-et seul dans la vie. Je m’aperçus tout de suite que la journée avait
-beaucoup d’heures, et que mon seul souci, comme celui de tout homme,
-devait être de _tuer le temps_ de la façon la moins déplaisante
-possible.
-
-«Les jouissances matérielles eurent vite fait de me fatiguer. J’étais
-incapable de penser à ce que je mangeais, en mangeant; ainsi manger n’a
-jamais eu aucun intérêt pour moi. Galoper sur un cheval, danser, tirer
-de l’arc, ces exercices me convenaient davantage; mais, tout de même,
-jamais je n’y trouvais le plaisir que j’en attendais. Avant et après, je
-les jugeais pleins d’agrément; mais, pendant que je m’y livrais, ou bien
-je pensais à autre chose, ou bien il me paraissait que décidément je
-n’étais pas en train ce jour-là. J’aimais les toilettes élégantes:
-encore ne m’offraient-elles pas, en plaisirs, l’équivalent de la peine
-qu’il m’y fallait prendre. Je désirais les beaux meubles et les statues
-des maîtres; mais je cessais d’y faire attention dès que je les
-possédais. J’avais l’impression que les courtisanes vendent trop cher le
-plaisir qu’elles vendent, alors même qu’elles le donnent pour rien. Des
-amis m’engageaient à me réjouir de ce que j’étais riche: et moi je les
-soupçonne, aujourd’hui encore, de s’être moqués de moi. Je souhaitais
-bien d’avoir plus d’argent que je n’en avais; j’imaginais que, avec plus
-d’argent, toutes choses m’auraient amusé dans la vie; mais, l’argent que
-j’avais, je le jetais au hasard.
-
-«Jaloux du bonheur des mendiants qui se chauffaient au soleil devant mon
-palais, j’ai mis mes biens en dépôt et je me suis fait mendiant, Pendant
-un an j’ai mené la vie d’un gueux, j’ai dormi sur le port, mangé des
-restes de pain sec. Pendant un an, ensuite, j’ai été maçon: du matin au
-soir je travaillais de mes mains. J’avais entendu des maçons chanter en
-travaillant, et j’étais allé chercher le plaisir où ils le trouvaient.
-C’est pendant ces deux années que j’ai appris à haïr, comme les pires
-des maux, le travail et la pauvreté.
-
-«J’avais beau faire, je n’étais pas de ceux qui, comme on dit,
-_s’amusent d’un rien_. Et, de quelque côté que je me tournais en quête
-d’amusement, j’apercevais _un rien_. Au contact de leur objet, mes
-désirs, loin de se satisfaire, se dissolvaient: j’en voyais sortir, sur
-le moment, une souffrance, et, à l’instant d’après, de nouveaux désirs
-plus violents.
-
-«Je détestais la science et tout ce qu’on apprend dans les livres. A
-supposer même que les prétendues vérités de la physique et de l’histoire
-fussent vraies, je ne comprenais pas de quelle utilité il pouvait être
-de les savoir. L’instruction qu’on m’avait donnée n’avait servi qu’à
-m’alourdir la tête: c’est comme si l’on avait déposé des tas de pierres,
-dans ma chambre, de telle sorte que je n’y eusse plus même une place
-pour me coucher. On me parlait bien d’un certain besoin de connaître,
-qui serait inné chez l’homme: mais c’était le même besoin qui poussait
-les vieilles femmes à écouter aux portes de leurs voisins, et je ne
-voyais aucun motif pour lui tant sacrifier. Et puis j’étais indigné du
-mensonge de toute science. Je me demandais où les savants avaient pris
-ce principe: que toutes choses ont des lois, et se passent toujours de
-la même façon. Je sentais au contraire que rien, dans le monde, ne se
-passait deux fois de la même façon: l’illusion du vulgaire sur ce point
-venait précisément de ce que la science, avec ses formules, avait vicié
-notre vision naturelle des choses. Je comparais le monde à un grand
-fleuve qui coulait sans qu’on sût d’où, nous emportant au hasard, et
-dont il n’était donné à personne de remonter le cours. Je ne parvenais
-pas, non plus, à comprendre pourquoi l’on s’était obstiné à me mettre
-dans la tête les faits de l’histoire et de la description des lieux,
-tandis qu’il aurait suffi d’attacher à ma ceinture deux petits rouleaux
-de papyrus où tout cela eût été marqué.
-
-«La philosophie, non plus, ne m’amusait guère. Parménide disait que
-l’univers formait un corps unique, dont toutes choses n’étaient que des
-membres. Empédocle disait que l’univers était en évolution, se modifiant
-sans cesse du simple au complexe. Démocrite disait que l’univers n’était
-fait que d’atomes matériels, et que la pensée résultait des atomes du
-cerveau. Aristote disait que l’essence des êtres n’était pas en
-eux-mêmes, mais dans leurs rapports. Et je me demandais quel intérêt
-tous ces hommes avaient eu à dire tout cela. Quand ce qu’ils disaient
-eût été vrai, je me demandais pourquoi ils avaient perdu leur temps à le
-découvrir. Je préférais à leurs constructions les plus ingénieuses les
-vers des poètes, qui du moins étaient beaux et me plaisaient à entendre.
-Mais les sceptiques, surtout, m’exaspéraient. Puisqu’ils avouaient ne
-rien savoir, alors à quoi bon parler?
-
-«J’excusais, à la rigueur, l’effort des moralistes, qui s’efforçaient de
-m’indiquer où je trouverais le bonheur. Mais les uns me conseillaient de
-ne rien désirer, les autres d’agir, d’autres me recommandaient la
-recherche de la vérité, d’autres les jouissances matérielles. J’avais
-éprouvé toutes ces recettes: j’ai encore la bouche amère du dégoût que
-j’en avais rapporté.
-
-«Quelques-uns m’engageaient à servir les Muses; et le fait est que le
-service des Muses m’était doux. Toute mon âme avait soif de beauté.
-Phidias, Apelle, Théognis, Euripide, notre Virgile, me causaient des
-plaisirs que je n’ai pas oubliés. Mais bientôt j’en vins à me fatiguer
-même de ces plaisirs-là. J’y discernai une plus grosse part d’admiration
-que de vraie jouissance, et mon admiration me parut ne profiter à
-personne, ni aux artistes que j’admirais, ni à moi. Je me condamnais au
-mal de mer pendant des semaines et des mois pour aller revoir le
-Parthénon, le fronton d’Égine, ou les temples de Memphis; et, en un
-quart d’heure, j’avais fini de pouvoir regarder ce que j’étais venu
-voir, et je me retrouvais en peine de tuer le temps. Dans les plus
-belles œuvres, aussi, toujours je sentais quelque chose qui n’était pas
-pour moi, et qui gâtait mon plaisir. La musique seule réussissait à me
-rendre heureux: mais c’est parce qu’aux émotions qu’elle me suggérait
-j’associais des images qui me venaient du dedans: c’était moi, et non
-pas elle, qui désaltérais mon âme de beauté.
-
-«De créer moi-même une œuvre d’art, jamais je n’en ai eu le courage.
-L’effort qu’il y aurait fallu dépenser ne me paraissait pas en
-proportion avec le plaisir que j’en pourrais tirer. J’admettais qu’on
-produisît pour gagner de l’argent; mais produire pour s’attirer de la
-gloire, ou pour faire plaisir aux autres hommes, cela me semblait pure
-folie. Je savais combien il entre dans la gloire de mauvais hasards, et
-que les plus glorieux ne _jouissent_ jamais de leur gloire. Je me
-souciais moins encore de faire plaisir aux autres hommes. Je pensais
-qu’il serait ridicule d’offrir aux hommes autre chose que des
-chefs-d’œuvre, et ridicule de s’imaginer qu’on est capable de leur en
-offrir.
-
-«Et puis je me disais que les hommes avaient assez de belles œuvres,
-déjà, pour leur faire plaisir. Si Hésiode et les autres poètes n’avaient
-pas existé, après Homère, Homère aurait suffi à satisfaire les besoins
-artistiques de l’humanité pendant les siècles des siècles. Ce n’est pas
-de créer des œuvres d’art nouvelles, mais de détruire quelques-unes de
-celles qui existent, qui me semblait la tâche d’un bon philanthrope:
-car, ainsi, les hommes pourraient mieux jouir des œuvres qu’on leur
-aurait laissées.
-
-«Voilà pourquoi je n’ai rien produit: sans compter que mes conceptions
-les plus belles, dès que j’essayais de les exprimer, se décoloraient,
-s’éloignaient de moi, me devenaient étrangères.
-
-«D’un seul plaisir je sentais que je ne me fatiguerais point: du plaisir
-d’aimer. J’étais né pour aimer. J’aurais tout sacrifié pour trouver une
-maîtresse ou un ami sur qui je pusse, à mon aise, déverser l’océan de
-tendresse qui coulait en moi.
-
-«J’ai eu des amis. Je les ai choisis avec soin, j’ai tout fait pour les
-prendre tels que mon cœur les voulait, et de toutes mes forces j’ai
-travaillé à les aimer, J’ai vu que mes amis les plus intimes ne me
-comprenaient pas. Dans les plus tendres épanchements, c’est comme si
-nous avions, mes amis et moi, parlé chacun une langue différente. Et
-puis les uns m’aimaient plus que je ne les aimais, les autres moins:
-l’égale amitié dont j’avais besoin était décidément impossible.
-
-«J’ai eu aussi des maîtresses. Je les ai choisies avec soin, j’ai tout
-fait pour les prendre telles que mon cœur les voulait, et, de toutes mes
-forces, j’ai travaillé à les aimer. L’une d’elles était petite, blonde
-avec des yeux relevés aux tempes et un sourire naïvement moqueur.
-C’était une jeune princesse; le parfum de son âme se joignait, pour
-m’enivrer, au parfum de son corps. Une grâce surnaturelle animait tous
-ses gestes. Elle était fière et douce, les enfants lui tendaient les
-bras quand elle passait dans la rue. Elle me préférait à toutes choses
-au monde; née pour me commander, elle n’avait de goût que pour m’obéir.
-Mais elle ne m’aimait pas; son cœur, son cœur trop parfait de jeune
-princesse, était fermé à l’amour. Et, malgré que tout en elle me dût
-être une source de joie, jamais je n’ai souffert de rien comme de
-l’avoir connue.
-
-«Une autre était grande et belle, et dès qu’elle m’aperçut elle m’aima.
-Je l’avais aimée aussi en l’apercevant; mais, quand je vis qu’elle
-m’aimait, je la méprisai de s’être si aisément rendue. J’eus cependant à
-feindre que je l’aimais, pour me conserver son amour, que je craignais
-de perdre: si bien que je finis par la détester, pour cette feintise où
-elle m’obligeait.
-
-«Je ne pouvais pardonner aux blondes de n’être point brunes. Aux plus
-parfaites manquaient des qualités dont l’absence en elles me désolait.
-Et d’elles toutes, de celles qui m’aimaient et de celles qui ne
-m’aimaient pas, aucune ne me comprenait et je ne comprenais aucune
-d’elles. Je ne pouvais me passer de leur compagnie; mais, dès qu’elles
-étaient auprès de moi, je ne pensais plus qu’à les congédier.
-
-«L’océan de tendresse continuait de couler en moi, et je ne trouvais ni
-un ami ni une maîtresse sur qui je pusse le déverser.
-
-«Ainsi au fond de toutes les occupations humaines m’apparaissait le
-néant. Et cependant je persistais à vivre parmi les hommes. Je
-m’acharnais à chercher, dans le monde qui m’environnait,
-l’assouvissement de mes désirs. Et mes désirs restaient inassouvis,
-faute d’obtenir, à l’instant où ils le réclamaient, l’aliment qu’ils
-réclamaient. Il me semblait que j’étais assis devant une table couverte
-de mets, que j’avais faim, et que tous les mets de la table étaient
-empoisonnés. J’en étais venu à croire sérieusement que la vie était
-mauvaise en soi. Et la certitude de mourir achevait de me désespérer.
-
---Frère, dit Jésus, je connais ton mal!
-
---Apprends donc à connaître le remède, mon ami! reprit le solitaire. Et,
-toi aussi, mon remède te guérira!
-
-«J’étais un jour à Jérusalem, chez un ami. Le hasard avait mis entre mes
-mains la _République_ de Platon: je dois te dire que Platon, au
-contraire des autres philosophes, m’avait toujours séduit par
-l’harmonieuse élégance de ses images et de son style. Je lisais donc,
-sans trop me soucier du sens des phrases, lorsque tout à coup je tombai
-sur un passage qui me fit tressaillir. Platon affirmait que ce que nous
-appelons notre âme individuelle n’est pas toute notre âme; qu’il y a,
-derrière ce que nous croyons notre personne, une âme plus vaste, la
-Raison même, l’Idée seule existante; en un mot que Dieu tout entier est
-au fond de notre âme. Je regardai le livre à un autre endroit. J’y vis
-que ce que nous prenions pour des objets réels n’était que des reflets,
-des ombres sur le mur d’une prison; et que les vraies réalités étaient
-en nous, œuvres du divin pouvoir qu’était notre pensée: mais nous étions
-enchaînés par les chaînes de nos passions et de l’habitude acquise, de
-telle sorte qu’au lieu de contempler librement les réalités à leur
-source, nous croyions réelles ces ombres falotes qui s’agitaient devant
-nous.
-
-«Je n’en lus pas davantage, ni ce jour-là ni les jours suivants: les
-livres avaient désormais fini d’exister pour moi. J’avais enfin aperçu
-la vraie lumière. Je comprenais comment le monde que j’avais cru réel
-n’était que l’œuvre de ma volonté. L’esprit ne sort jamais de lui-même:
-ce qu’il croit sentir au dehors de lui, c’est en lui qu’il le sent,
-c’est lui-même qui le produit. Et je me rappelais combien mes rêves,
-toujours, m’avaient apporté de jouissances, ou plutôt m’en auraient
-apporté si je ne m’étais persuadé que c’étaient de vains rêves, et qu’il
-y avait ailleurs des réalités.
-
-«Oui, la seule mesure de la réalité des choses est l’intensité avec
-laquelle je les sens. Et si j’avais senti, jusque-là, le monde
-soi-disant réel avec plus d’intensité que le monde de mes rêves, j’y
-étais uniquement amené par une habitude grossière. Mon esprit est le
-créateur de tout ce qui existe; et je l’avais dégradé jusqu’à le croire
-l’esclave des images qu’il créait.
-
-«Et depuis ce jour-là, mon ami, je fus roi de la terre et du ciel. Je me
-retirai dans ce lieu, où l’ancien monde ne me trouble plus la vue. Je
-reste étendu ici le jour comme la nuit, mangeant des racines quand la
-faim me surprend. Mais c’est mon corps seul, c’est le reflet de mon
-corps qui est étendu ici. Je vis, moi, en toute région où je désire
-vivre. Je me nourris des mets qui me plaisent, au moment où ils me
-plaisent. Je m’entretiens avec des amis que je puis aimer. Les œuvres
-d’art les plus parfaites, c’est-à-dire les mieux adaptées à mon goût du
-moment, sortent de terre au premier signal de ma fantaisie. J’ai
-simplement renoncé à prendre pour seule réelle une infime partie de la
-réalité totale. J’ai brisé les chaînes qui retenaient mon âme dans la
-caverne des ombres.
-
-«Tout à l’heure, mon ami, tout à l’heure, quand tu es venu, j’étais en
-Provence, au bord du noble Rhône, et je tenais dans mes bras la petite
-princesse blonde dont je t’ai parlé, naïvement moqueuse, avec les yeux
-relevés aux tempes. Jamais reine d’Orient ne s’orna des chatoyantes
-étoffes qui l’ornaient. Le parfum de son âme imprégnait toute mon âme.
-Et l’enfant m’avouait enfin qu’elle m’aimait: sa froideur n’avait été
-rien qu’un jeu pour me mieux conquérir. Elle était blonde, mon ami; elle
-était brune aussi. Et le sourire de ses petits yeux répétait l’aveu de
-ses lèvres.
-
-«Oui, vois-tu, je suis roi de la terre. Je suis dieu! Je n’ai plus à
-craindre la mort. Le temps n’existe plus pour moi; j’ai vu cette
-convention humaine disparaître avec les autres. Seul j’existe, j’existe
-maintenant et à jamais; et, parce que j’ai connu des ombres qui se sont
-ensuite effacées, je serais fou de croire que je puisse mourir. L’être
-ne saurait devenir le néant.
-
-«Mais de toutes les images que s’est plu à créer mon âme maîtresse du
-monde, mon ami, aucune n’est belle, odorante, et bonne, comme ton image.
-Je te contemple, en te parlant, et je me demande quel nouveau pouvoir
-m’est venu pour que j’aie pu enfanter un rêve si charmant. Donne-moi ta
-main, et reste toujours avec moi! Je sens que tous mes rêves précédents
-vont me paraître mesquins et décolorés, comme la soi-disant réalité de
-jadis, si tu t’éloignes à présent de l’horizon de ma pensée.
-
-«Mon pauvre ami, ne descends point parmi les barbares! Ta beauté est
-trop belle pour eux: ils sont capables de te tuer. Tes disciples ne te
-comprendront pas; tes amis te mépriseront; tu auras à subir le contact
-des savants!
-
-«Tu as conçu le royal projet de réformer le monde. Mais c’est ici
-seulement que tu pourras le réformer à ton gré. Là-bas, quand tu auras
-disparu, la bonne semence que tu auras jetée en terre se trouvera
-produire une mauvaise herbe: car ce monde-là est mauvais par essence,
-comme toutes faussetés qu’on croit trop réelles, et tout se corrompt en
-y entrant. La lumière que tu es ne servira qu’à rendre plus noire
-l’universelle ténèbre. Ton nom peut-être sera glorieux, mais comme de
-vaines syllabes où les hommes attacheront un sens digne d’eux et non
-point de toi. Reste avec moi, délivre-toi de tes chaînes, sois dieu, mon
-divin ami! Ferme tes oreilles à cette plainte de créatures qui
-n’existent pas!...»
-
-Le solitaire allait poursuivre son discours; mais tout à coup Jésus
-retira la main qu’il lui avait laissé prendre, se dressa debout devant
-lui, et, d’une voix qui parut un éclat de tonnerre aux habitants des
-vallées, il s’écria:
-
---ARRIÈRE, SATAN! IL EST ÉCRIT QUE TU NE DOIS PAS TENTER LE SEIGNEUR TON
-DIEU!
-
-
-
-
-IV
-
-L’AMOUR
-
- Les disciples lui dirent: «Qui donc peut être sauvé?»--Et Jésus,
- les regardant, leur dit: «Quant aux hommes, cela est impossible:
- mais, quant à Dieu, toutes choses sont possibles.»
-
- (_Saint Matthieu_, XIX, 25 et 26.)
-
-
-Cependant la nuit était descendue sur le désert. Elle avait ramené la
-légère troupe des étoiles, qui maintenant adoucissaient d’une gaze
-argentée le bleu profond du ciel. Mais Jésus n’avait point d’yeux, ce
-soir-là, pour admirer leurs gentilles façons. Il s’était agenouillé; il
-pleurait et priait. Enfin, il dit:
-
-«Malheureux, j’aurais dû te reconnaître plus tôt! Sous mille
-déguisements tu tenteras mon troupeau, pendant les siècles qui
-approchent; mais celui que tu as pris aujourd’hui, c’est lui qui
-t’aidera à détacher de moi les âmes les mieux nées pour m’appartenir.
-Par le rêve tu auras plus de force sur elles que par les sens et la
-vanité.
-
-«Mais je saurai déjouer tes ruses, et chacun pourra trouver dans mes
-parole une arme contre toi. A ceux que la réalité touche plus fort que
-le rêve, j’ouvrirai les portes du rêve; je rappellerai au goût de la
-réalité ceux qui seront trop enclins à rêver. A ceux-là je dirai:
-
-«Frères, votre raison vous affirme, en effet, que rien n’est réel en
-dehors de votre pensée. Mais qui vous prouve que votre raison ne vous
-trompe pas, qu’elle n’est pas en vous pour vous tromper? Or, votre
-raison a toute chance de vous tromper: elle est, d’origine, un
-instrument de lutte et de défense; sa première forme est la ruse,
-s’imposant à la force physique. Votre raison a toute chance de vous
-venir de Satan: mais c’est mon Père qui vous parle par la voix de votre
-cœur. Et votre cœur vous ordonne de compatir et d’aimer.
-
-«Il ne s’agit pas d’aimer tous les hommes: l’objet serait trop vaste
-pour un si faible cœur, et vous risqueriez de n’aimer aucun homme de la
-façon qui convient. Mais démettez-vous d’une partie de vous-mêmes en
-faveur d’une créature que vous verrez au-dessous de vous; souffrez de la
-faim avec un chien affamé; quand une femme vous déplaît et que vous lui
-plaisez, sacrifiez votre déplaisir pour lui procurer du plaisir! La
-raison vous commande de renoncer au monde pour vous retirer en
-vous-mêmes; mais le cœur vous ordonne de sortir de vous-mêmes pour
-prendre une part aux souffrances d’autrui. Il n’y a pas d’autre devoir,
-et il n’y a pas non plus d’autre joie.
-
-«Un homme viendra au tribunal de mon Père, qui dira: _J’ai souffert avec
-ceux qui souffraient; je ne pouvais les voir souffrir sans en être ému._
-Et mon Père le fera asseoir à la table des justes. Un autre homme
-viendra qui dira: _La bassesse des hommes m’a toujours éloigné d’eux;
-mais, un jour, j’ai rencontré un enfant qui pleurait si fort que je l’ai
-secouru._ Et, celui-là, mon Père le fera revêtir de la robe des anges.»
-
-«Mais malheur à ceux qui, lorsqu’ils entendront se plaindre une
-créature, se demanderont si elle existe avant de la secourir! Malheur à
-ceux qui, pour ne pas entendre la plainte des créatures, se réfugieront
-dans le rêve, où ils se croiront dieux! A ceux-là je dirai:
-_Rappelez-vous que vous êtes poussière, et que vous retournerez en
-poussière!_
-
-«Et, sous les mensonges de leur joie, leur supplice sera égal au tien,
-malheureux Satan, jadis mon frère, condamné à ne pas aimer pendant les
-siècles des siècles... Mais, maintenant, arrière de moi! Il a été écrit
-que tu ne devais pas me tenter!»
-
- * * * * *
-
-Jésus s’enfonça dans le désert. Pendant quarante jours et quarante nuits
-il jeûna. Plusieurs fois Satan le tenta encore, malgré sa défense. Mais
-l’Esprit était en lui, et jamais il n’eut plus de pensée que pour le
-salut des hommes.
-
-Et, quand il sortit du désert, sa divinité se révéla au monde par le
-grand miracle, le _Sermon sur la Montagne_. Car aux saints aussi a été
-accordé de guérir les paralytiques, et de ressusciter les morts, et de
-nourrir cinq mille ventres avec cinq pains et deux poissons: mais un
-Dieu seul pouvait donner aux âmes, pour la durée des siècles, sous
-l’espèce de quelques petites phrases sans ordre ni style, un inépuisable
-aliment d’espérance et de consolation. Ce sermon fameux commençait
-ainsi: _Heureux les pauvres d’esprit!_
-
-1892.
-
-
-
-
-II
-
-LES DISCIPLES D’EMMAÜS,
-
-OU
-
-LES ÉTAPES D’UNE CONVERSION
-
-CONTE POUR LE JOUR DE PÂQUES
-
-
-
-
-A MONSIEUR ANATOLE FRANCE.
-
-
-
-
-13. Or voici que deux des disciples allaient, ce jour-là, vers une ville
-nommée Emmaüs, qui était à soixante stades de Jérusalem;
-
-14. Et ils se parlaient entre eux de tous les événements qui s’étaient
-produits.
-
-15. Et, pendant qu’ils s’entretenaient et se plaignaient, voici que
-Jésus lui-même, s’approchant, se mit à marcher avec eux:
-
-16. Mais leurs yeux étaient retenus, et ils ne le reconnaissaient pas.
-
-17. Et il leur dit: «De quoi vous entretenez-vous ainsi, tout en
-marchant? Et de quoi vous affligez-vous?»
-
-18. Et l’un d’eux, nommé Cléophas, lui répondit: «Es-tu donc, toi seul,
-si étranger à Jérusalem que tu ne saches pas les faits qui s’y sont
-produits ces jours derniers?»
-
-19. Il leur demanda: «Quels faits?» Et ils répondirent: «Ne sais-tu pas
-ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth, qui était un grand prophète,
-puissant en œuvres et en paroles, devant Dieu et devant tout le peuple?
-
-20. «Et ne sais-tu pas comment les chefs des prêtres et nos princes
-l’ont condamné à mort et crucifié?
-
-21. «Et nous, nous espérions qu’il allait racheter Israël! Mais
-maintenant trois jours se sont déjà passés depuis qu’il est mort!
-
-22. «Et voici que des femmes, d’entre les nôtres, nous ont encore
-effrayés! Car, avant le jour, elles sont allées au tombeau de Jésus,
-
-23. «Et, n’ayant plus trouvé le corps, sont revenues nous dire qu’elles
-avaient eu la vision d’anges qui leur disaient que Jésus était vivant.
-
-24. «Sur quoi quelques-uns des nôtres se sont rendus au tombeau; et ils
-y ont tout trouvé tel que ces femmes l’avaient dit; mais lui, Jésus, ils
-ne l’ont point trouvé!»
-
-25. Alors Jésus leur dit: «O insensés! Comme vos cœurs sont paresseux à
-croire à ce qu’ont annoncé les prophètes!
-
-26. «Est-ce que ce n’était point chose nécessaire que le Christ souffrît
-tout cela, afin d’entrer ainsi dans sa gloire?»
-
-27. Et, commençant par Moïse et citant tous les prophètes, il leur
-interprétait, dans toutes les Écritures, ce qui y était dit à son sujet.
-
-28. Cependant ils approchaient de la ville où ils allaient. Et Jésus
-feignit d’avoir à aller plus loin.
-
-29. Mais ils le retinrent, en disant: «Reste avec nous, car voici le
-soir qui tombe et la journée qui s’achève!» Et il entra avec eux dans
-une hôtellerie.
-
-30. Et voici que, s’étant mis à table avec eux, il prit un pain, le
-bénit, le rompit, et le leur tendit.
-
-31. Et, leurs yeux s’étant rouverts, ils le reconnurent. Et aussitôt il
-disparut à leurs yeux.
-
-32. Et ils se dirent l’un à l’autre: «Comme notre cœur brûlait en nous,
-sur la route, pendant qu’il nous parlait et nous éclaircissait les
-Saintes Écritures!»
-
-33. Puis, s’étant relevés, ils revinrent aussitôt à Jérusalem, où ils
-trouvèrent rassemblés les Onze, ainsi que ceux qui étaient avec eux.
-
-(_Évangile selon saint Luc_, XXIV.)
-
-
-
-
-I
-
-LES PARABOLES
-
- Si quelqu’un veut me suivre, qu’il renonce d’abord à soi-même!
-
- (_Saint Matthieu_, XVI, 24.)
-
-
-Sortis de Jérusalem au plus chaud de l’après-midi, les deux disciples
-marchaient tristement sur la route de Samarie. Tous deux allaient pieds
-nus, vêtus de pauvres manteaux rapiécés: ils portaient sur l’épaule leur
-besace vide, accrochée au bout d’un bâton. Leurs cheveux et leur barbe
-étaient si incultes, et leur visage si imprégné de poussière, qu’on les
-aurait pris pour de vieux vagabonds. C’étaient pourtant deux jeunes
-hommes: le grand, Cléophas, avait trente ans; l’autre, le gros Siméon, à
-peine vingt-cinq. Et tristement ils s’entretenaient des fâcheuses suites
-qu’avaient eues pour eux la mort de Jésus.
-
-Mais soudain tous deux s’arrêtèrent, effrayés. Un homme était là debout,
-appuyé sur son bâton, qui les regardait et paraissait les attendre. Oui,
-sans doute, il les attendait: car tout de suite il les salua, reprit sa
-besace qu’il avait posée à terre, s’avança vers eux, et fit mine de
-vouloir les accompagner.
-
-Anxieusement ils l’examinèrent des pieds à la tête. Cléophas, ancien
-scribe de synagogue, se disait que ce devait être un émissaire du
-sanhédrin, qui le guettait pour le ramener à Jérusalem: on savait qu’il
-était le plus intelligent et le plus instruit, parmi les disciples du
-Nazaréen; on avait résolu de s’emparer de lui. Siméon le cordonnier ne
-se faisait pas tant de raisons; mais il devinait bien, au contraire, que
-c’était à lui qu’on en avait. Il se voyait perdu; il maudissait
-Cléophas, qui avait causé tout son malheur en le forçant jadis à quitter
-Capernaüm, son pays, pour suivre Jésus en Judée. Et comme leur esprit
-était occupé à ces réflexions pendant qu’ils examinaient l’inconnu,
-celui-ci leur sembla un homme de méchante figure, mûr et trapu, avec un
-regard sournois.
-
-Aussi ne répondirent-ils pas à son salut, ni aux questions qu’il leur
-adressa. Et bientôt, n’osant le congédier, ils se mirent à courir pour
-se délivrer de sa compagnie. Mais il courut avec eux. Il leur vantait la
-bienfaisante fraîcheur de cet air du soir qui descendait sur eux. Il les
-invitait à se réjouir de la pureté du ciel, où s’allumaient les
-premières étoiles. Sa voix était si douce que, plusieurs fois, ils se
-retournèrent tandis qu’il parlait, croyant entendre un chœur d’anges qui
-chantaient au loin, derrière eux. Et, le gros Siméon s’étant heurté
-contre une pierre, dans l’élan de sa course, l’étranger le retint par le
-bras, l’empêcha de tomber.
-
-Depuis longtemps déjà ils marchaient, sans ralentir le pas, lorsque
-Siméon s’aperçut que les pieds de son nouveau compagnon étaient rouges
-de sang, qu’il tenait la main à son côté comme s’il y avait été blessé,
-et que sa besace semblait bien lourde, sur son épaule. Il pensa d’abord
-à se réjouir de sa découverte; mais il eut beau faire, il souffrait de
-voir souffrir cet homme, pourtant son ennemi. Il marcha encore un
-moment, puis il prit la besace de l’étranger, la mit sur son épaule avec
-la sienne, au bout de son bâton.
-
-La besace était lourde, en effet; mais à peine Siméon l’eut-il prise
-qu’il sentit que tout son corps, et ses jambes, et son cœur, étaient
-devenus plus légers. Lui qui tout à l’heure tremblait, écrasé sous le
-poids de sa frayeur, il avait maintenant tout oublié de lui-même; il ne
-pensait plus qu’à savoir d’où venaient à l’étranger les blessures de ses
-pieds et cette plaie au côté. Il en oublia jusqu’à sa mauvaise humeur
-contre Cléophas.
-
---Frère, lui dit-il tout bas, marchons moins vite, et donne ton bras à
-ce malheureux! Vois-tu comme il est faible, et comme il a peine à mettre
-un pied devant l’autre?
-
-Et Cléophas sentit, lui aussi, un grand souffle rafraîchissant qui
-pénétrait en lui. La vue de cette misère dissipait ses méfiances.
-
---Appuie-toi sur moi, homme, et marchons moins vite! dit-il.
-
-Mais lorsqu’ensuite l’étranger s’informa du but de leur voyage, le
-souvenir de leur détresse leur revint à l’esprit. Encore
-n’éprouvaient-ils désormais qu’un besoin de se plaindre, de montrer à
-cet inconnu qu’ils avaient droit, eux-mêmes, à sa compassion.
-
- * * * * *
-
---Amis, dit alors l’inconnu, de quoi vous entreteniez-vous, tout à
-l’heure, quand je vous ai rencontrés? Et pourquoi êtes-vous tristes?
-
-Le malheur de Cléophas était si grand que chacun, lui semblait-il,
-devait en savoir le motif.
-
---Es-tu donc si étranger à Jérusalem que toi seul tu ignores les choses
-qui s’y sont passées? répondit-il d’un accent un peu dur.
-
---Et quelles choses?
-
---Mais ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth! Ah! c’était un prophète
-puissant en œuvres et en paroles, devant le peuple et devant Dieu! Or
-les prêtres et les magistrats l’ont livré pour être condamné à mort, et
-il y a trois jours qu’on l’a crucifié. Sache donc que j’étais le premier
-de ses disciples. Il nous avait promis de délivrer Israël...
-
---Et de nous ressusciter du tombeau après s’être ressuscité
-lui-même!--ajouta Siméon.--Et voilà trois jours qu’il est mort! A
-Jérusalem, on nous cherche pour nous pendre. A Capernaüm, dans notre
-pays, où nous retournons, chacun va se moquer de nous. Pourvu seulement
-qu’on ne nous rejoigne pas en chemin! Nous voulions partir dès hier;
-mais des femmes nous ont dit qu’elles étaient allées à l’endroit où on
-l’a enterré, et qu’elles avaient trouvé le sépulcre vide. Même elles
-auraient rencontré là un ange, qui leur aurait dit que Jésus était
-vivant. Alors je suis allé hier soir au tombeau: le tombeau était vide,
-en effet, mais pas l’ombre d’un ange, et personne n’a rien vu. On aura
-enlevé ses restes pour nous empêcher d’y aller prier! Ah! vois-tu, nous
-en sommes pour nos frais! Il est bien mort; et, à nous, Dieu sait ce qui
-va nous arriver!
-
---S’il était vivant, comme l’affirment ces femmes, tout de suite je
-l’aurais vu!--reprit Cléophas.--Il n’y avait que moi qui le comprenais.
-J’ai beaucoup étudié, depuis l’enfance! J’ai été second scribe à
-Capernaüm. Je sais lire, écrire, je sais tout. Si Jésus vivait, mais il
-serait là en ce moment, à m’écouter comme tu m’écoutes! C’est des idées
-de femmes, tout cela! Bon pour des ignorants comme Siméon, de croire à
-leurs inventions! Moi, d’ailleurs, jamais je n’ai été complètement dupe
-de ce que nous disait le Nazaréen. Il y avait ses miracles, les malades
-guéris, les morts ressuscités: c’est cela qui me retenait. Mais tous ces
-discours nouveaux, bizarres, incompréhensibles! Et ce dédain de
-l’instruction, et ce goût pour la mauvaise compagnie!
-
---Oui, c’est vrai! fit Siméon. Moi-même, souvent j’ai failli douter de
-lui, en le voyant si familier avec moi. Il me parlait comme à son frère!
-Un homme qui se disait le descendant de David!
-
-Mais l’étranger interrompit leurs doléances et prit la parole, à son
-tour. Il avait connu, lui aussi, Jésus de Nazareth. Il l’avait naguère
-rencontré en Galilée; et l’autre jour il l’avait revu, traîné par des
-soldats dans une rue de Jérusalem, les épaules couvertes d’un linge
-écarlate, les mains liées, le front saignant sous des épines. Il croyait
-fermement que Jésus était le Fils de Dieu, et ressusciterait du tombeau
-suivant sa promesse. Sa voix restait douce comme un chant du ciel; mais
-sans cesse ses paroles devenaient plus fermes, blâmant les deux
-voyageurs de leur peu de foi.
-
---Insensés, disait-il, pourquoi votre cœur est-il si rétif? Ne
-savez-vous pas ce qu’ont annoncé les prophètes? Jésus ne devait-il pas
-souffrir comme il a souffert, afin d’entrer ainsi dans sa gloire?
-
-Puis, commençant par Moïse et continuant par tous les prophètes, il leur
-expliquait dans les Écritures ce qui concernait Jésus.
-
-Ses explications ravirent Cléophas, qui se piquait de savoir toutes les
-Écritures, de pouvoir même les réciter à l’envers, en prenant par la
-fin. Il compléta quelques-unes des phrases que citait l’étranger, il en
-cita d’autres, encore plus probantes, à son gré. Il était heureux de
-montrer son érudition à un homme aussi érudit.
-
-Siméon, lui, écoutait avec la mine recueillie qu’on lui avait vue jadis
-aux discours de Jésus. Il était ébloui, entraîné, convaincu. De temps en
-temps seulement il songeait qu’il n’avait rien mangé depuis le matin,
-que sa besace était vide, et que le froid de la nuit allait le
-surprendre sur la route.
-
-Et, quand on fut arrivé au bourg d’Emmaüs, il n’y tint plus. Il
-interrompit ses compagnons, leur proposa d’entrer dans une auberge pour
-se restaurer.
-
---Ami, dit-il à l’étranger, voici ta besace! Nous allons, Cléophas et
-moi, nous arrêter ici jusqu’à demain. Mais toi, est-ce que tu comptes
-marcher toute la nuit, avec tes pieds malades, sous ce vent glacé qui
-souffle du fleuve? Entre du moins te chauffer et prendre haleine un
-moment!
-
---Oui, entre avec nous, dit Cléophas, nous poursuivrons notre entretien!
-C’est une telle consolation pour moi, dans ma détresse, de pouvoir
-causer avec un homme qui m’entende! Entre sans crainte, personne ne te
-dira rien, et, si tu ne veux pas manger, tu n’auras rien à payer!
-
-Mais l’étranger paraissait résolu à continuer son chemin.
-
---Ami, lui dit alors Siméon se penchant à son oreille, nous t’offririons
-bien de manger avec nous, mais il nous reste à peine trois drachmes, et
-la route est longue jusqu’à Capernaüm. N’aie pas mauvaise idée de nous,
-malgré cela, et viens te distraire un moment encore avec nous! Vois quel
-bon feu nous attend, là-bas, dans la grande salle! Et puis nous saurons
-bien nous arranger pour te trouver un gîte, sans qu’il en coûte rien à
-toi ni à personne!
-
-Sur ces mots, l’étranger se décida à entrer. Cléophas et Siméon eurent
-tous deux l’impression comme de dangers où ils auraient échappé. Ils le
-prirent chacun par un bras et le conduisirent dans la grande salle;
-justement une table y était servie, propre et gaie, sous la lampe. Et
-ils se demandèrent comment ils avaient pu, au premier abord, si mal
-juger leur nouvel ami. Tout entiers maintenant à l’espoir d’une bonne
-soirée de repos, ils le considéraient de leurs yeux riants: c’était un
-jeune homme, un beau jeune homme frêle et timide, avec un regard
-innocent. Ils reconnaissaient en lui, exactement, le compagnon qu’il
-leur fallait pour une libre causerie avant la couchée, le dos au feu et
-le ventre à table.
-
-Un jeune domestique vint s’informer de ce qu’ils voulaient. Ils
-commandèrent un plat de poisson, et se firent apporter, en attendant, du
-pain et de l’eau. L’étranger, assis un peu à l’écart, les regardait
-manger.
-
-Bientôt l’entretien reprit, coupé seulement de temps à autre par le
-bruit des verres qu’on reposait sur la table. Siméon, «pour mieux
-entendre», disait-il, avait entr’ouvert son manteau. Cléophas récitait
-des textes sacrés, de sa belle voix grave qui s’enflait vers la fin des
-phrases. Mais l’étranger n’en était plus aux textes sacrés. Il rappelait
-à ses amis les discours de Jésus, ces singulières paraboles, simples et
-subtiles, dont le sens restait caché aux sages et se dévoilait aux
-enfants.
-
-Il en savait deux que, sans doute, ils ignoraient. Il s’offrit à les
-leur dire. Et sa voix était devenue d’une douceur si touchante que
-Cléophas lui-même avait cessé de parler. Siméon et lui vinrent s’asseoir
-près du feu; et l’étranger leur répéta les deux paraboles, pendant que
-le domestique s’occupait à essuyer les miettes de la table et à servir
-le poisson.
-
- * * * * *
-
-Il leur dit d’abord:
-
- Un savant homme vivait à Jérusalem, sous le roi David. Pour se
- consacrer tout entier à l’étude, il avait refusé de se marier, il
- avait renoncé à un emploi dans le temple, qui lui rapportait honneurs
- et profits. Il ne pensait ni à boire ni à manger. Du matin au soir, il
- étudiait. Il était très vieux, mais il étudiait toujours. Ses voisins,
- le voyant détaché du monde, le vénéraient comme un saint, et de tout
- le royaume les docteurs venaient à lui pour le consulter.
-
- Or il entendit dans son sommeil une voix qui lui disait: «Si tu ne
- deviens pas encore plus savant que tu n’es, tu n’entreras pas au
- royaume des cieux!»
-
- Alors il se rappela qu’un savant homme vivait en Égypte, qui avait la
- réputation de savoir toutes choses. Et il se mit en route pour le
- consulter.
-
- Il rencontra sur son chemin un chien qui criait: une épine lui était
- entrée dans la patte, et il ne parvenait pas à l’enlever. Mais le
- savant homme était si pressé d’arriver au but de son voyage qu’à peine
- il entendit les cris de ce chien. Et il poursuivit sa route, et le
- sage d’Égypte lui apprit tout ce qu’il savait.
-
- Et voici que, dans la nuit de son retour à Jérusalem, il fut saisi
- d’une fièvre: et il sut qu’il allait mourir, car il connaissait les
- noms et les caractères de toutes les maladies. Et voici que de nouveau
- il entendit la voix, et la voix lui dit: «Tu n’entreras pas au royaume
- des cieux, puisque tu n’as pas réussi à devenir plus savant que tu
- n’étais!»
-
- Et il mourut, et il n’entra pas au royaume des cieux: car il y a
- beaucoup d’appelés, mais peu d’élus.
-
-La voix de l’étranger était si douce, pendant qu’il parlait, qu’elle
-semblait aux deux voyageurs une musique d’anges maintenant toute proche,
-flottant parfumée d’encens, autour d’eux. Leurs yeux étaient remplis de
-tendres lumières, leurs poitrines haletaient et leurs jambes
-tremblaient. Le jeune domestique lui-même n’avait pu rester indifférent
-à la surnaturelle douceur de cette voix. Il avait laissé sur la table le
-poisson à moitié servi, et s’était adossé au mur, les yeux fixés sur les
-yeux de l’étranger.
-
-Et l’étranger leur dit une seconde parabole:
-
- Un mendiant vivait à Jérusalem, sous le roi David. C’était le dernier
- des mendiants. Il était bossu et boiteux des deux jambes, et les
- passants crachaient sur lui, dans la rue, pour se divertir.
-
- Or un jour il vint aux portes du palais d’un prince, dont la femme
- était la plus belle femme du royaume. Et il dit aux domestiques qu’il
- était venu pour donner un baiser à la femme du prince. Et les
- domestiques le chassèrent à coups de bâton, et leurs enfants
- crachèrent sur lui, et leurs chiens le mordirent aux jambes.
-
- Mais le mendiant s’assit devant la porte du palais. Et bientôt il vit
- s’approcher des seigneurs amis de la maison, et il leur dit qu’il
- était venu pour donner un baiser à la femme du prince. Et les
- seigneurs le plaisantèrent sur sa laideur et sa bêtise, après quoi ils
- lui jetèrent une aumône et entrèrent dans le palais.
-
- Mais le mendiant resta assis devant la porte. Et bientôt il vit
- s’approcher le prince lui-même. Et il lui dit qu’il était venu pour
- donner un baiser à la princesse, sa femme. Et le prince, touché de sa
- misère, lui parla doucement: «Ami, quelle folie t’a germé dans la
- tête? Ne sais-tu pas que la loi nous défend de lever les yeux sur la
- femme de notre prochain? Tiens, voici tout l’argent de ma bourse:
- prends-le, et amuse-toi suivant ton plaisir!»
-
- Mais le mendiant refusa l’argent et dit au prince: «Jamais je n’ai vu
- une femme si belle. Je suis un pauvre homme, je n’ai besoin d’aucun
- plaisir. Seuls les yeux de la princesse me brûlent le cœur, depuis que
- je l’ai vue, comme des charbons enflammés, et je vais mourir si je ne
- lui donne pas un baiser.»
-
- Et le prince lui répondit: «Ami, tu auras donc ce que tu désires. Et
- que Dieu te juge, si tu agis contre sa loi!» Et il alla prendre par la
- main sa jeune femme, qui était plus parée et plus belle que les fleurs
- des bois; et il l’amena au mendiant pour qu’il lui donnât un baiser.
- Et il y eut grande joie dans le ciel: car beaucoup sont appelés, mais
- peu sont élus. Que celui qui a des oreilles, entende!
-
-L’étranger se tut. Les deux voyageurs se tinrent quelque temps encore
-près du feu, puis, quand le domestique fut sorti, ils reprirent leur
-place devant la table. Ils se sentaient inondés d’un bien-être
-délicieux, et l’odeur du poisson avait réveillé leur faim.
-
-Mais, au moment où ils se remettaient à manger, un soupir leur fit
-dresser la tête. Et ils virent que l’étranger s’était affaissé sur son
-siège, exsangue, la bouche entr’ouverte. Ils virent que ses pieds
-saignaient, aussi son flanc, percé comme d’un coup de flèche. Alors ils
-se dirent que, pendant qu’ils s’enchantaient à l’écouter, il rendait,
-lui, ses dernières forces; et une angoisse les saisit.
-
-Ils ne pensèrent plus à leur faim, ni au vide de leur bourse, ni à rien
-d’autre qu’à la misère de ce malheureux. Cléophas courut vers lui pour
-le ranimer, Siméon commanda pour lui une ration de vin, et lui offrit
-son pain. L’étranger revint à lui: il prit le pain que lui tendait
-Siméon et le rompit, sous leurs regards pleins de pitié.
-
-Et, comme c’était la première fois que les deux disciples regardaient
-leur compagnon de route en pensant à lui et non pas à eux-mêmes, pour la
-première fois ils le virent tel qu’il était.
-
-Et ils découvrirent alors que leur compagnon de route était Jésus, leur
-divin Seigneur, ressuscité du tombeau.
-
- * * * * *
-
-Ils se jetèrent à genoux pour l’adorer; mais déjà il avait disparu.
-
-Un moment ils restèrent immobiles, agenouillés sur le sol, la tête dans
-les mains. La douce musique de la voix résonnait maintenant tout en eux,
-parfumée d’encens. Leur âme était pénétrée de foi et de bonheur. Et,
-perdant le souvenir de leurs faiblesses passées, ils se dirent l’un à
-l’autre: «Frère, notre cœur ne brûlait-il pas dans notre poitrine,
-tandis qu’il nous parlait sur la route, occupé à nous expliquer les
-saintes Écritures?»
-
-Et aussitôt ils se relevèrent, sortirent de l’auberge, laissant leur
-bourse sur la table, se remirent en chemin pour rentrer à Jérusalem. La
-soif sacrée du martyre s’était emparée d’eux. Sous le vent froid de la
-nuit, ils allaient. Jamais ils n’arriveraient assez tôt pour confesser
-leur foi, convertir les infidèles, et périr sur la croix!
-
-Ils songèrent pourtant, au bout d’un instant, qu’il leur faudrait
-d’abord réveiller les onze apôtres, et leur annoncer l’incroyable
-rencontre. Car eux seuls avaient eu la preuve du miracle: c’est à eux
-les premiers que Jésus s’était montré: c’est eux qu’il avait choisis
-pour révéler au monde sa résurrection!
-
-Cette idée leur vint en même temps à tous deux. Oui, c’est eux que le
-Seigneur avait choisis, eux seuls, parmi la troupe des disciples! Aux
-femmes il avait fait voir son sépulcre vide, et les anges qui le
-gardaient: mais à eux seuls il s’était fait voir lui-même! Et, à mesure
-qu’ils y pensaient davantage, ils se sentaient remplis d’une
-reconnaissance plus vive pour cette faveur de leur maître.
-
-Et, à mesure qu’ils y pensaient davantage encore, l’orgueil s’installait
-dans leur cœur à côté de la reconnaissance. Eux, eux seuls, c’est eux
-qu’il avait choisis! De telle sorte qu’au détour du chemin, à l’endroit
-même où ils avaient tout à l’heure rencontré l’inconnu, tous deux furent
-illuminés d’une certitude commune: ils comprirent qu’ils étaient
-désormais les deux élus d’entre les élus, les mandataires suprêmes de
-Jésus. Pourquoi leur serait-il apparu comme il l’avait fait, s’il ne les
-avait pas tenus pour les premiers de ses disciples? Pourquoi, tandis
-qu’il laissait les Onze se morfondre dans le doute et le chagrin,
-pourquoi aurait-il pris la peine de les attendre au bord de la route, et
-de s’attarder si longtemps en leur société?
-
---Ah! frère, dit enfin Cléophas, je me sens indigne de ce choix! Quand
-je pense que le Seigneur m’a préféré à Pierre, qui se croyait déjà le
-chef de l’Église, à Jean qui se vantait d’être l’élève bien-aimé! Je
-connaissais mieux, certainement, la loi et les prophètes; j’étais plus
-sage et plus érudit. Mais avec tout cela je ne voyais en moi que le plus
-humble des pécheurs. Et voilà qu’il m’a choisi! Te rappelles-tu de quels
-yeux pleins d’une tendre tristesse il m’a regardé tandis qu’il rompait
-le pain?
-
---Il ne t’a pas regardé plus que moi!--répartit Siméon, tris piqué.--Ah!
-vraiment, c’est trop de vanité! Mais rappelle-toi donc plutôt comment tu
-l’as traité lorsqu’il nous a rejoints sur la route: tu lui as adressé de
-dures paroles, tu t’es mis à courir pour l’empêcher de te suivre! Il n’y
-a que moi qui aie eu pitié de lui. J’ai pris sa besace quand je l’ai vu
-fatigué; c’est moi qui l’ai décidé à entrer dans l’auberge. Et, quand
-j’ai failli faire un faux pas, ne m’a-t-il pas retenu?
-
---Malheureux! cria Cléophas, mais tu es fou! Sais-tu seulement lire et
-écrire? Que sais-tu? Mais on te rirait au nez, si tu osais dire que
-c’est toi que Jésus a choisi! Malheureux! tu ne comprends donc pas que
-c’est par charité que nous te gardions parmi nous? Es-tu capable
-seulement de réciter la série des rois de Juda!
-
---Laisse-moi en paix avec tes railleries, pédant de synagogue! répondit
-Siméon. J’ai bien vu, aujourd’hui encore, que le Seigneur s’adressait
-aux ignorants tels que moi, et non pas aux scribes de ta sorte. Les
-scribes, il les détestait. «Race de vipères!» disait-il. Ah! jamais il
-n’a si bien dit!
-
-Et ils continuèrent à se disputer. Et, à mesure qu’ils s’échauffaient
-davantage, chacun des deux apercevait plus clairement les motifs qui lui
-avaient valu, à lui seul, la faveur du choix divin.
-
-Aux portes de la ville, le débat devenait si vif que Cléophas fut sur le
-point de se jeter sur son compagnon; mais il le vit lui-même si furieux
-qu’il crut mieux faire de se tenir tranquille. Et ils marchèrent côte à
-côte, très vite, sans se dire un mot.
-
- * * * * *
-
-Et quand ils sortirent de l’assemblée des Onze, une heure après, ils se
-séparèrent sur le seuil, mortellement fâchés.
-
-
-
-
-II
-
-LES GRAINS PERDUS
-
- D’autres grains tombèrent sur un sol pierreux, où ils n’avaient
- pas beaucoup de terre, et ils levèrent aussitôt, parce que la
- terre était peu profonde. Mais, le soleil ayant brillé, la
- plante, brûlée de ses feux et n’ayant pas de racines, sécha.
- D’autres grains tombèrent parmi les épines, et les épines
- crûrent et les étouffèrent.
-
- (_Saint Matthieu_, XIII, 5, 6, 7 et 8.)
-
-
-Trente ans s’étaient écoulés depuis la miraculeuse résurrection de
-Notre-Seigneur Jésus; et déjà ses Apôtres avaient semé aux quatre coins
-du monde la divine semence qu’il avait laissée dans leurs mains.
-
-Par une claire matinée de printemps, un mendiant s’avançait, tout inondé
-de sueur et traînant les pieds, sur le petit chemin qui mène d’Arad à
-Thamara, en Idumée, à travers les sèches collines du Désert de Juda. Le
-pauvre mendiant! C’était l’âge, sans doute, qui avait voûté son dos,
-aplati son ventre, dégarni son crâne et sa bouche; mais était-ce l’âge
-aussi qui avait rongé l’un de ses yeux et la moitié de son nez, et qui
-avait parsemé son visage de taches sanguinolentes, et qui avait tordu
-les os de ses petites jambes? Rien n’était lamentable à voir, en tout
-cas, autant que cet ancien gros homme dégonflé et raccourci, qui
-clopinait sur la route en gémissant à chaque pas. Et le spectacle
-n’était pas non plus sans quelque chose de comique, qui valait à
-l’infortuné les rires et les huées de tous ceux qui le rencontraient.
-Car cette vivante ruine, tête nue et pieds nus, portait sur ses épaules
-un long manteau somptueux, mais trop lourd pour la saison, et sali, et
-plein de trous, sans compter qu’on y voyait, cousus par places dans le
-plus extravagant désordre, des bouts de méchants galons dorés et
-argentés qu’on aurait dits ramassés dans une ornière et piqués là, au
-hasard. Ces galons disparates, et deux bagues en métal grossier sur les
-doigts crasseux du mendiant, c’était cela qui tout de suite forçait à
-rire quand on l’apercevait: cela, et aussi la manière dont, à tout
-instant, il portait la main à ses reins, comme s’il venait d’être battu.
-Et puis enfin sa misère, dans l’ensemble, était de celles qui amusent:
-on sentait qu’il avait dû lui-même s’amuser beaucoup pour se l’attirer
-si complète.
-
-Il marchait, inondé de sueur et traînant les pieds. Quand on riait sur
-son passage, d’abord il se fâchait, mais il finissait par sourire. Et
-l’on s’éloignait sans lui rien donner, car son pauvre sourire faisait
-peur.
-
-Au bas d’une montée il s’arrêta, s’assit dans le fossé de la route. Et
-voici qu’il vit venir de son côté un grand vieillard si piteux et si
-drôle qu’il ne put s’empêcher d’en rire, comme on avait ri de lui-même.
-Celui-là appartenait à l’espèce des vieux maîtres d’école. Il avait un
-nez crochu, une barbe desséchée, un cou mince et long comme une tige de
-bambou. Il gardait ses deux yeux, mais si usés et si pleins de mite
-qu’il pouvait à peine les ouvrir. Une dizaine de cheveux gris, sans
-doute les seuls qui lui restaient, formaient une façon de clôture autour
-d’un vieux linge verdâtre qu’il s’était collé sur le haut du crâne. On
-devinait qu’il avait été destiné par la nature à être maigre, mais
-qu’une vie sédentaire l’avait boursouflé, jaunissant sa peau. Et le
-malheureux semblait atteint de quelque maladie singulière. Avez-vous
-jamais vu, dans une cour de collège, des élèves révoltés contre leur
-principal? Ils refusent de lui obéir, gambadent quand il leur commande
-de rester en repos, courent à droite quand il leur dit à gauche. C’est
-tout à fait de cette manière que se comportaient les membres du
-vieillard. Ils semblaient révoltés contre lui. Sa tête se balançait à
-l’extrémité de son interminable col, capricieusement, avec des grâces
-indolentes. Ses bras se mouvaient suivant leur fantaisie, sans
-s’inquiéter des ordres qu’il leur donnait. Et ses jambes s’avançaient
-par des saccades soudaines, comme si leur ressort intérieur, à tout
-instant, se fût démis. Et tout cela, tout jusqu’à la guenille qui lui
-servait de manteau, tout cela était empreint d’une gravité solennelle:
-le témoin le plus grincheux en eût été déridé.
-
-Aussi le petit vieillard riait-il, en se frottant les reins, pendant que
-cette autre ruine flageolait sur la route. Mais tout à coup il s’arrêta
-de rire, leva en l’air ses bras informes, et, si vite qu’il put, il
-courut se placer sur le passage du vieux professeur. Puis tous deux
-s’examinèrent soigneusement, et puis, s’étant reconnus, ils crièrent:
-
---Cléophas!
-
---Siméon!
-
-Trente ans ils ne s’étaient point revus; ils avaient eu le temps de se
-pardonner leurs griefs. Assis maintenant côte à côte, dans le fossé du
-chemin, ils continuaient à se regarder. Et chacun, considérant la misère
-de l’autre, se consolait de sa misère. Jamais ils ne s’étaient sentis si
-proches, depuis la première nuit qu’ils avaient passée ensemble sur la
-route, jadis, aux portes de Capernaüm, avec les oreilles encore toutes
-pleines des paroles de Jésus, et le cœur tout embrasé du feu divin de
-ses yeux. Ils s’étaient juré, cette nuit-là, de marcher toujours la main
-dans la main, doux et humbles, soumis à ce merveilleux jeune homme qui
-avait daigné leur sourire.
-
-S’étant relevés avec de grands efforts, les deux vieillards marchaient,
-la main dans la main. Ni l’un ni l’autre ne savait où aller, ni l’un ni
-l’autre ne possédait rien au monde.
-
-Ils se promirent de ne plus se quitter. Ensemble ils mendieraient leur
-pain, au long des routes: la vie leur paraîtrait moins dure, et la mort
-moins lente.
-
-Et, quand ils se furent bien habitués l’un à l’autre, ils se racontèrent
-la triste histoire de ce qui leur était arrivé, depuis qu’ils s’étaient
-séparés, le cœur plein de haine, à Jérusalem, sur le seuil de la maison
-de Marc, où demeuraient les Onze.
-
-Siméon parla le premier. Il s’interrompait à tout moment pour gémir,
-pour se frotter les reins, pour essuyer la sueur de son crâne chauve. Le
-sentier montait devant eux, montait sans fin. Des rochers plantés de
-genêts leur cachaient le sommet de la colline. Plus d’une fois ils
-durent s’asseoir, plus d’une fois le cœur leur faillit, et ils eurent
-l’impression qu’ils allaient mourir.
-
- * * * * *
-
-Et voici ce que dit Siméon:
-
-«Ah! frère, Jésus m’a puni! J’avais douté de lui sur le chemin d’Emmaüs,
-et il m’a fait expier mon péché. Car ces discours qu’il a tenus devant
-nous, dans l’auberge, eh! bien, je vois maintenant qu’ils étaient
-destinés à ma perdition!
-
-«C’est d’eux que m’est venu tout mon malheur.
-
-«Tu te rappelles, n’est-ce pas, qu’il nous a dit, ce soir-là, deux
-paraboles? La première, pour être franc, je ne l’ai guère comprise; mais
-tout de suite, au contraire, j’ai compris la seconde, celle du mendiant
-qui avait donné un baiser à la femme du prince. Celle-là était assez
-claire: elle signifiait que toutes les vieilles défenses de la Loi
-étaient abolies, et que la seule loi, pour nous, devait être désormais
-de chercher notre plaisir. C’est, du reste, un enseignement que, depuis
-longtemps déjà, il m’avait semblé lire dans ses paroles. Tu te souviens?
-Il nous dispensait des prières et des jeûnes, il pardonnait leurs péchés
-aux pires pêcheurs, il prenait sous sa protection les femmes adultères.
-Aussi ai-je deviné sur-le-champ le sens de sa parabole d’Emmaüs. Hélas!
-je l’ai trop bien deviné.
-
-«Et je me suis promis de m’affranchir de toute contrainte, à l’avenir,
-pour ne chercher d’autre but dans la vie que mon plaisir personnel. Rien
-de plus raisonnable, d’ailleurs, et de plus conforme à ma nature.
-J’avais des désirs, et quand je ne pouvais les satisfaire je souffrais,
-et quand je pouvais les satisfaire j’étais heureux. Le mendiant avait
-désiré donner un baiser à la femme du prince, et Jésus l’avait approuvé.
-Je résolus donc de consacrer mon temps à désirer toutes choses, et à
-satisfaire tous mes désirs.
-
-«Mais je vis alors que tous mes désirs étaient subordonnés au désir
-d’être riche. Sans argent, impossible de rien avoir d’un peu agréable.
-Et, comme je songeais aux moyens de m’enrichir, un publicain de Jéricho,
-nommé Lévi, m’enseigna un moyen rapide et sûr dont lui-même tirait
-profit. Installé à Athènes, il avait demandé aux Athéniens de lui
-confier de grosses sommes d’argent, qu’il promettait d’employer à faire
-creuser un canal de la Mer Morte à la Grande Mer. Les bénéfices,
-disait-il, ne pouvaient manquer d’affluer; ils seraient répartis entre
-les souscripteurs. Il avait ainsi obtenu de grosses sommes, qu’il avait
-employées, non pas à faire creuser un canal, mais à se construire une
-maison et à donner de belles fêtes. «Libre à toi, ajoutait-il, d’essayer
-le même moyen dans une autre ville!» Et son idée me plut fort. Je lui
-demandai, cependant, si le moyen qu’il me proposait n’était pas quelque
-chose comme un vol. «Pas du tout, me répondit-il, car depuis vingt ans
-je le pratique, et chacun le sait à Athènes, ce qui n’empêche personne
-de me respecter. Et puis, comment serait-il question de vol quand les
-gens confient leur argent de plein gré, et quand les sommes sont si
-fortes?»
-
-«Rassuré par cette réponse, je m’en fus à Rome, et je suivis le conseil
-de Lévi. Je recueillis des sommes destinées, disais-je, à ouvrir et à
-exploiter des mines d’argent à Capernaüm. Cinq ans je vécus caché dans
-un misérable taudis du faubourg, vivant d’ordures, tout occupé seulement
-à ramasser de l’argent. Puis, au bout de ces cinq ans, je rachetai le
-palais d’un patricien endetté; et je fis savoir que les mines de
-Capernaüm, en attendant qu’elles enrichissent tous mes souscripteurs,
-avaient déjà prospéré suffisamment pour m’enrichir moi-même. J’avais
-atteint mon but: je possédais plus de trésors que n’en posséda jamais le
-roi Salomon. Il ne me restait plus qu’à me créer des désirs, pour les
-satisfaire à mon gré.
-
-«Mon seul vrai désir, vois-tu, le désir dominant de toute ma vie,
-c’était de bien manger. Ah! le copieux repas que je me promettais pour
-mon premier jour de fortune! Malheureusement, la vie de privations que
-j’avais menée dans les faubourgs m’avait endommagé l’estomac, de sorte
-que, ce fameux jour-là, précisément, il me fut impossible de rien
-avaler. J’avais ainsi usé mon corps en toute façon, pendant ces cinq
-ans; et quand je voulus jouir enfin de ma jeunesse, à trente ans, je me
-trouvai plus vieux que ne l’était mon père à cinquante. Mais enfin je
-pouvais goûter aux mets les plus rares, et je n’y ai pas manqué. J’ai
-mangé des mélanges de viandes dont l’empereur Claude lui-même ne
-connaissait pas la recette: tous les jours mes cuisiniers m’en offraient
-de nouveaux, qu’ils inventaient pour moi. Et, ma foi! je sens que
-j’aurais fini par y prendre plaisir. Je regrettais bien un peu que ma
-condition m’interdît de me faire servir, à la place de ces combinaisons
-précieuses, un bon plat de poisson salé avec des olives; mais enfin, tu
-sais, on s’habitue à tout! C’est mon estomac qui décidément s’est fâché.
-Était-ce l’effet de mes cinq années de privations? Était-ce la présence,
-dans ces mets trop raffinés, de quelque élément indigeste? Était-ce leur
-variété même et leur incessante nouveauté? Je ne puis le dire. Mais il
-est sûr que, depuis vingt ans, il m’est impossible de rien manger. A
-peine si je me souviens encore de ce que c’est d’avoir de l’appétit. Le
-lait même, les œufs, rien ne me dit plus. Et figure-toi que, avec tout
-cela, un désir de mets nouveaux m’est venu, qui ne veut plus me quitter!
-J’y pense sans cesse. J’ai toujours l’idée qu’on est en train de
-combiner quelque sauce qui, enfin, me ferait plaisir à goûter.
-
-«Un autre de mes soins, quand je fus riche, fut de me commander de
-nombreux vêtements. Je pensais que rien n’était amusant comme de se
-sentir élégamment habillé. Je le pense encore: ne le penses-tu pas
-aussi? Mais,--je ne vois pas trop comment t’expliquer cela,--jamais je
-n’ai pu me procurer le vêtement qu’il m’aurait fallu. Dès que je mettais
-une toge, j’en désirais une autre. Et si tu savais ce que j’ai eu
-d’ennuis avec mes tailleurs! Toujours des modes nouvelles, ou bien un
-galon dont la couleur était mal assortie, ou des comptes trop chargés,
-et alors des chicanes à l’infini. Et les coquins se moquaient de moi,
-par-dessus le marché! Tout le monde se moquait de moi! Des toges qui
-coûtaient plus cher que chez nous des maisons! Je te le dis, c’est Jésus
-qui m’a puni! Car, enfin, il n’y a pas de plus vif plaisir que de porter
-de belles toges et de vivre dans le luxe, n’est-ce pas? Je ne le sentais
-pas autrefois, à Capernaüm, mais maintenant, je le sens bien! Que
-vais-je devenir, Cléophas mon frère, maintenant que je sens tout cela,
-et que je ne puis même plus trouver assez de vieux galons dans les
-fossés des routes pour garnir en entier le bas de ce vieux manteau!»
-
-Après s’être arrêté un moment pour sangloter et gémir, et pour se
-frotter les reins, Siméon reprit son récit:
-
-«Les riches Romains achetaient des peintures et des statues: j’en ai
-acheté aussi. De cela je ne te parle pas comme d’un vrai plaisir: car
-mon intendant m’obligeait à acheter des œuvres où je ne voyais rien, et,
-celles qui m’auraient plu, il me défendait même de les regarder, comme
-étant d’un goût trop vulgaire. Mais quels tracas je me suis donnés pour
-former une collection! J’ai acheté au poids de l’or une statue que
-chacun déclarait admirable: et, peu de temps après que je l’ai achetée,
-chacun l’a déclarée vilaine, et même ridicule. Ce n’est pas que la
-statue eût changé; mais il paraît qu’elle avait été d’abord d’un certain
-Phidias, et qu’ensuite elle n’était plus de lui. Une fatalité, je te
-dis, une punition de Jésus! Les autres sont si heureux de posséder des
-collections! Ils en parlent avec tant d’orgueil et de joie! Ah! si je
-pouvais recommencer à me former une collection!
-
-«Et si je pouvais recommencer à donner des fêtes, Cléophas! Il n’y a pas
-de plus parfait bonheur. Hélas! je n’ai pas su en jouir! J’ai donné des
-fêtes dont l’apprêt m’a causé des mois de fatigue, et qui m’ont coûté
-des sommes incroyables. On est venu en foule dans mon palais, on a mangé
-et bu, et moi je suis resté debout, entre deux portes, sans pouvoir me
-reposer un moment. J’ai voulu au moins savourer la gloire mondaine que
-je croyais m’être acquise. J’ai écouté ce que l’on disait de moi: mes
-invités se racontaient l’histoire de ma fortune; on raillait le mauvais
-goût de mon ameublement. On me méprisait et on se moquait de moi!
-
-«Vois-tu, c’est la malédiction de Jésus qui pesait sur moi! J’étais
-riche, et tout le plaisir de ma richesse allait aux autres, par-dessus
-ma tête. C’étaient les autres qui dégustaient les inventions de mes
-cuisiniers, qui regardaient mes statues, qui s’amusaient à mes bals. Et,
-au lieu de me remercier, ils me méprisaient et se moquaient de moi!
-
- * * * * *
-
-«J’ai désiré me marier. J’ai demandé la main de la plus belle et de la
-plus élégante parmi les jeunes filles des patriciens; et tout de suite
-je l’ai obtenue, ce qui m’a valu une infinité de haines et de jalousies.
-Eh! bien, il en a été de ma femme comme du reste: ce sont les autres qui
-en ont profité. Avec les autres elle était douce, spirituelle,
-gracieuse, belle tous les jours d’une beauté différente; mais, à moi,
-elle me faisait voir qu’elle m’avait épousé parce que j’étais riche. Et
-jamais je n’oserais te dire comment elle me traitait.
-
-«Elle est morte, heureusement; et je me suis marié avec une jeune fille
-que j’avais découverte dans un village de Sicile. Celle-là ignorait le
-monde, elle me devait tout, je fus certain qu’elle allait m’aimer.
-Hélas! la malédiction de Jésus pesait sur moi! Car, pendant les
-premières semaines, l’enfant parut en effet, disposée à m’aimer; mais,
-dès qu’elle vint à Rome, et qu’elle me vit si riche, et qu’elle vit les
-jeunes Romains si empressés auprès d’elle... mon pauvre ami, elle fut
-pire mille fois que ma première femme!
-
-«Si bien que je finis par renoncer aux plaisirs du mariage. Je pouvais,
-avec mon argent, m’offrir les plaisirs de l’amour: ceux-là sont assurés,
-rapides, et ne trompent jamais. J’ai même trouvé une jeune Juive de
-Gabaon, une pure vierge, qui du premier coup s’est éprise de moi. Ah!
-Cléophas, si tu l’avais vue! Elle se suspendait à moi comme une chatte,
-elle me donnait des noms d’oiseaux, elle me demandait toute sorte de
-bijoux pour se faire plus belle et pour me plaire mieux. Elle embrassait
-mes valets pour les encourager à me bien servir. Hélas! elle avait dans
-le sang je ne sais quoi de vicié, et je l’ai eu d’elle. Regarde mon nez
-et mes yeux, regarde ces taches sur mon front: ce sont les souvenirs
-qu’elle m’a laissés! Et puis, impossible désormais de profiter de sa
-tendresse! Elle était si gentille, si innocente, si câline! Ah! si
-seulement je pouvais la revoir! Je l’appelle jour et nuit, du fond de
-mon cœur. Qu’est-ce que la vie, loin d’elle? Cléophas, Cléophas mon
-frère, rends-la-moi!»
-
-Il parut à Cléophas que son vieil ami était devenu fou. Il s’était étalé
-à plat ventre dans le sentier brûlant; il pleurait, et battait le sol de
-son crâne. Enfin, il reprit ses sens:
-
-«Frère, dit-il, Jésus m’a puni. Trente ans j’ai cherché le plaisir, et
-mes recherches n’ont abouti qu’à m’accabler de misère. J’ai pourtant
-fini, il y a six mois, par découvrir la véritable source du bonheur.
-Puisque je possédais beaucoup d’argent, je n’avais qu’à songer à cela,
-et à m’en réjouir. J’amassai des monceaux d’or dans une salle de mon
-palais: je les contemplais, je les pesais, je les rangeais d’une caisse
-dans une autre. Encore un peu d’habitude, et je sentais que la vue de
-cet or allait me paraître délicieuse.
-
-«Mais voici que mon palais fut envahi par des inconnus qui se jetèrent
-sur tous mes trésors, enlevant, par-dessus le marché, les manteaux de ma
-garde-robe, et mes meubles, et jusqu’à cette statue qui, cependant,
-avait cessé d’être belle. Oui, ces misérables m’ont tout pris. Si encore
-c’étaient les mêmes personnes qui, jadis, m’avaient confié leur argent
-pour les mines de Capernaüm! Mais non, c’étaient des gens de rien, des
-esclaves, une foule dont je soupçonnais à peine l’existence. Ils
-m’avaient vu mener la vie luxueuse que je menais, ils s’étaient figuré
-que je m’amusais beaucoup, et comme ils savaient que, suivant ma
-religion, l’unique but de la vie était de s’amuser, ils avaient voulu
-s’amuser à leur tour. Ils se partagèrent tout ce que je possédais. L’un
-d’eux, un vieux tailleur aveugle, emporta sur son épaule mes plus beaux
-tableaux: «Rien n’est agréable comme les tableaux!» criait-il. Après
-cela, il en tirera toujours autant de plaisir que moi. Et, quand on
-m’eut tout pris, on me chassa de ma maison.
-
-«Et il me fallut quitter Rome: car, du jour où l’on sut que j’étais
-volé, on s’aperçut que j’étais un voleur. Je me suis enfui à Capernaüm;
-mes parents étaient morts, les enfants de mes anciens amis refusaient de
-me reconnaître. Je suis reparti, et je vais devant moi.
-
-«Mais le plus affreux est que je suis dévoré de désirs, Cléophas, plus
-que jamais! Je désire manger des oiseaux des Indes, et mon estomac ne
-consent pas même à digérer un morceau de pain. Je désire porter des
-manteaux de pourpre brodés d’argent, et mon corps est si infirme, et mon
-visage si laid, que tous les accoutrements ne feraient que me rendre
-plus ridicule. Je désire palper des monceaux d’or, et je n’ai plus assez
-de force pour gagner une drachme. Je désire respirer les parfums de
-l’Arabie, et je n’ai plus que la moitié de mon nez.
-
-«Et avec ma figure, et ma bouche édentée, et mon crâne chauve, vois-tu,
-Cléophas, je désire, je désire passionnément les caresses des femmes!
-J’ai rencontré hier, à Arad, une jeune paysanne qui puisait de l’eau; je
-me suis rappelé la parabole de Jésus, et j’ai voulu l’embrasser. Elle
-m’a battu de ses deux poings, et son mari, qu’elle a appelé, m’a battu
-aussi. J’en ai les reins fracassés! Soutiens-moi, Cléophas, je sens que
-je vais mourir!»
-
- * * * * *
-
-Il était temps que Siméon s’arrêtât, car le pauvre homme suait,
-soufflait, grognait, rendait l’âme. Et Cléophas, de son côté, paraissait
-de plus en plus impatient de pouvoir se plaindre à son tour.
-
-«Mon pauvre Siméon,--fit-il, après qu’ils se furent assis,--il y a
-longtemps que toute vanité a disparu de mon cœur. Ne te fâche donc point
-de ce que je vais te dire: mais ton histoire, vois-tu, m’a prouvé une
-fois de plus que tu étais une bête! Car, des deux paraboles que nous a
-récitées Jésus, dans ce triste soir d’Emmaüs, tu as justement choisi
-celle qui n’avait aucune importance: c’était un de ces contes poétiques
-et touchants qu’il aimait à nous offrir, mais plutôt pour nous charmer
-et nous inviter au rêve que pour nous indiquer notre voie. Et c’est
-l’autre parabole, au contraire, qui avait un sens très précis. C’est
-elle que j’ai tout de suite comprise, et qui m’a guidé, pendant ces
-trente ans.
-
-«Jésus m’a enseigné, ce soir-là, que la science était la clef du royaume
-des cieux: nul n’y entrera s’il n’est plus savant encore que le sage
-d’Égypte, qui croyait savoir toutes choses. Aussi bien était-ce là une
-vérité que j’avais toujours devinée; car je comprenais que ce ne pouvait
-pas être sans motif, et simplement pour me bourrer la tête, qu’on
-m’avait fait apprendre tant de choses, depuis l’enfance. Je formai donc,
-en te quittant, la résolution de devenir le plus instruit et le plus
-intelligent des hommes: et j’ose dire, sans trop de vanité, que c’est ce
-que je suis devenu.
-
-«Pendant que tu amassais à Rome les éléments de ta vaine et maudite
-fortune, je vivais, moi, à Alexandrie, recueillant les leçons des
-maîtres, acharné à m’instruire dans tous les ordres de sciences. Bientôt
-je me trouvai instruit dans toutes les sciences connues, dans d’autres
-même, que je créai. Et nuit et jour j’étudiais. Je n’avais ni amis ni
-maîtresses; je n’avais qu’une quantité innombrable d’élèves. Et
-longtemps je me préparai à jouir du bonheur; je sentais que je serais
-heureux tout à fait lorsque j’aurais appris et compris toutes les lois
-de la nature.
-
-«Hélas! j’avais, moi aussi, péché envers Jésus! Un jour mes yeux
-s’ouvrirent, et ce fut la fin de ma joie. Je m’aperçus alors que ce que
-je prenais pour les lois de la nature n’était que de vaines formules.
-Nos pères avaient eu d’autres sciences, qu’ils avaient crues éternelles
-comme nous les nôtres: et c’est à peine si assez de traces nous en
-restaient pour alimenter notre moquerie. Je m’aperçus que toutes nos
-sciences reposaient sur de présomptueuses hypothèses: sur l’hypothèse
-que la nature était faite en vue de notre pensée; sur l’hypothèse que
-ses lois étaient d’accord avec les habitudes de notre esprit; sur
-l’hypothèse que les mouvements de la nature se reproduisaient d’une
-façon régulière et constante. Autant de chimères, mon pauvre Siméon, je
-m’en aperçus dès le jour où mes yeux s’ouvrirent. Et sans cesse je vis
-s’effondrer, sous des faits nouveaux, quelqu’une de ces lois soi-disant
-universelles que j’avais prétendu établir. J’avais affirmé que les
-miracles étaient des manifestations naturelles dont ma science saurait
-découvrir les lois; et sans cesse je constatais que les manifestations
-en apparence les plus naturelles étaient des miracles encore, dont
-jamais aucune science ne découvrirait les vraies lois.
-
-«Si du moins l’esprit pouvait être assuré de connaître les faits, à
-défaut de leurs lois! Mais non, pas même cela n’est possible! Les faits
-tels qu’ils nous apparaissent sont le produit de notre pensée: rien,
-absolument rien ne nous démontre qu’ils soient réels hors de nous. Rien
-ne nous permet de distinguer, une seule fois, le rêve de la réalité. Et,
-au commencement et à la fin de toute science, le mystère. Aucun moyen de
-deviner, par la science, l’origine ni le but de rien.
-
-«Voilà ce que je vis, Siméon et la science pratiquée dans ces conditions
-me parut une duperie, et je me sentis honteux d’y avoir dépensé tant
-d’efforts. Je me consolais seulement à l’idée que si, ma science avait
-été vaine, du moins elle n’avait causé de dommage à personne.
-
-«Or, au moment où je cherchais ainsi à me consoler, je relevai la tête,
-que j’avais tenue baissée sur mes livres pendant dix années. Et je vis
-avec terreur les résultats qu’avait produits, à mon insu, de par le
-monde, cette science, que je croyais incapable de nuire. Il me parut que
-la vie de millions d’hommes en était bouleversée. De ces formules que
-j’avais établies, les prenant pour les vraies lois des choses, mes
-élèves avaient tiré toute sorte d’applications pratiques. Ils s’en
-étaient servis pour construire des machines diverses, des voitures qui
-allaient plus vite que le vent, des roues qui faisaient à elles seules
-plus de travail que des centaines d’ouvriers. Les machines, vois-tu,
-c’est tout à fait comme ces boulettes de pain qu’on remplit de poison
-pour les jeter ensuite aux souris: les souris avalent le pain, et le
-poison les tue. Ainsi les hommes ne peuvent se défendre d’essayer ces
-machines, qui paraissent si belles et d’un usage si commode; mais, dès
-qu’ils les ont essayées, ils en réclament d’autres plus belles et plus
-commodes, oubliant déjà les avantages qu’ils doivent à celles-là; et à
-l’intérieur de ces machines un poison est caché, dont les hommes
-s’imprègnent sans le voir, et qui détruit en eux ce qui les faisait
-vivre. Car ces voitures vont trop vite, et ces roues font trop de
-travail. Le poison du nouveau désir est caché au fond des machines: il
-porte les hommes à ne plus se contenter ni du pays où ils sont nés, ni
-de la condition de fortune où le sort les a mis. Et c’est la lutte, la
-lutte sans pitié, tous les hommes se ruant à la conquête d’un bien-être
-supérieur, et toujours plus malheureux à mesure qu’ils s’y ruent
-davantage.
-
-«Ah! Siméon, j’ai tremblé lorsque j’ai vu l’humanité nouvelle qui était
-sortie de ma science! Non seulement je n’étais parvenu à rien connaître
-de certain, mais j’avais encore développé dans le monde l’inquiétude, le
-désir, la souffrance, la mort. Ma médecine avait créé plus de maladies
-qu’elle n’en avait guéri. Ma connaissance des corps naturels avait
-permis de falsifier les produits de la nature. Ma physique avait fourni
-aux hommes les plus formidables appareils de carnage et de destruction.
-
-«Je me vis criminel envers l’humanité tout entière. Je crus qu’on ne
-pourrait manquer de s’apercevoir de mon crime, comme je m’en étais
-aperçu moi-même en relevant la tête. Et je m’enfuis d’Alexandrie avec la
-honte et l’angoisse au cœur, malgré l’universelle acclamation de ce
-peuple aveuglé, qui me remerciait de l’avoir perdu.
-
-«Je me rendis à Antioche, et, là, je résolus de suivre dans une autre
-voie les conseils de Jésus. Puisque la science des savants était
-nuisible à l’humanité, je résolus de me livrer désormais à des études si
-désintéressées qu’elles ne sauraient nuire. Et puisque la science des
-savants ne m’avait rien appris ni sur les lois des choses, ni sur leur
-origine et leur fin, je résolus de chercher désormais la vérité à sa
-vraie source, qui était la science des philosophes. C’était d’elle, sans
-doute, que m’avait parlé Jésus. Dix ans j’ai approfondi la philosophie;
-il n’y a pas un livre que je n’aie lu, pas une doctrine que je n’aie
-pesée. J’ai trouvé là un néant plus noir encore que dans la science des
-savants. Ni sur l’origine, ni sur la fin des choses, la philosophie ne
-m’a rien appris qui fût seulement un peu sérieux. Des inventions
-gratuites, le plus souvent vides de sens! La fantaisie, unique mesure du
-vrai et du faux! Et quelle fantaisie! C’est le triomphe des plus bavards
-et des plus ennuyeux!
-
-«Et quand j’ai relevé la tête, que j’avais tenue baissée pendant dix ans
-sur des problèmes de métaphysique, j’ai vu avec épouvante que ma
-philosophie avait produit, de par le monde, des résultats plus tristes
-encore que tous ceux de ma science. Non pas que les hommes m’aient suivi
-dans mes recherches abstraites: mais le bruit était venu jusqu’à eux de
-certaines de mes fantaisies, et, sans y rien comprendre, sans même y
-penser, ils en avaient été imprégnés. J’avais imaginé, par exemple, que
-la loi suprême de la vie dans l’univers était peut-être la lutte,
-amenant la victoire du plus fort: et cette imagination avait ravivé dans
-le cœur des hommes le goût de la lutte, elle le leur avait fait paraître
-plus impérieux et plus légitime. Une autre fois j’avais imaginé, par une
-hypothèse absolument contraire, que peut-être tous les hommes étaient
-d’origine commune: et les hommes en avaient conclu qu’ils possédaient,
-tous, les mêmes droits, étant égaux; et les pauvres s’étaient mis à
-haïr, comme une injustice à leur détriment, la richesse des riches. Et
-quand enfin je suis arrivé à cette certitude que la philosophie était
-vaine, autant que la science, les hommes en ont conclu que toutes choses
-étaient vaines, ce qui a encore augmenté infiniment la somme de leurs
-souffrances, sans réprimer d’ailleurs leur goût de la lutte et leur
-tendance l’égalité. Ainsi ma philosophie s’est trouvée contenir, elle
-aussi, un poison mortel. Et j’ai eu beau y renoncer: on a cessé de
-prendre au sérieux mes imaginations; mais les conséquences morales qu’on
-en avait tirées, rien au monde désormais ne pourra les empêcher de se
-répandre dans le cœur des hommes, et de le vicier.
-
-«Alors je me suis enfui d’Antioche. Je me suis retiré dans un village de
-Syrie, et j’ai résolu de suivre encore dans une autre voie le conseil de
-Jésus. Puisque la science et la philosophie, loin de me rien apprendre
-de véritable, n’avaient servi qu’à m’alourdir l’esprit, j’ai voulu
-chercher le bonheur, désormais, dans l’exercice désintéressé de mon
-intelligence. Il me semblait que j’avais eu tort de subordonner toutes
-les joies de ma pensée au stérile souci de la vérité. Et, pendant dix
-ans, j’ai essayé de me complaire dans la pure pensée. Je combinais des
-réflexions de toute sorte, je construisais toute sorte de raisonnements,
-pour le simple plaisir de réfléchir et de raisonner. Mais non seulement
-je ne pus y prendre jamais aucun plaisir réel, toujours même j’ai trouvé
-à cet exercice quelque chose d’un peu dégradant. Car penser sans autre
-but que de penser, c’était, me paraissait-il, imiter ces baladins qui
-sautent, dans les foires, sans autre but que de sauter; et encore
-n’avais-je pas, comme eux, pour ennoblir ma peine, le risque de me
-casser le cou au premier faux-pas.
-
-«Alors je résolus de ne plus penser, mais de sentir, de voir, et de
-rêver. Peut-être était-ce là cette vraie science dont m’avait parlé
-Jésus? Hélas! un savoir trop étendu et une trop longue habitude de
-raisonner avaient amorti mes sens, éteint mes yeux, aboli en moi toute
-faculté de rêver. Je regardais les champs, les fleurs, les étoiles: tout
-cela ne me disait plus rien. Je pensais à la matière des champs, aux
-noms grecs des fleurs, aux distances des étoiles les unes par rapport
-aux autres. Je me rappelais, je raisonnais; et, quand j’essayais de
-rêver, c’étaient des pages de livres qui se déroulaient en moi, au lieu
-de rêves.
-
-«Enfin je me suis dit que la vraie science était peut-être de cultiver
-sa terre et d’élever ses enfants. Hélas! je n’avais ni terre à cultiver,
-ni enfants à élever. J’ai pris une pioche pour labourer le sol: mon bras
-trop débile est retombé au long de mon corps. J’ai voulu me chercher une
-femme. Je me suis regardé dans un miroir, et voici ce que j’ai vu!
-Regarde-moi, Siméon; vois où m’ont amené trente ans de science et de
-pensée! Mes nerfs se sont désordonnés, mes yeux se sont usés, mon
-estomac est devenu plus rétif que le tien. Et ce n’est pas le pire
-malheur!
-
-«Le pire malheur, Siméon, c’est que mon cerveau lui-même a faibli, sous
-l’effort. A tout instant mes idées se brouillent, je ne sais plus où
-j’en suis. Et voilà que mon désir d’apprendre et de penser se réveille,
-plus ardent que jamais. J’ai beau me dire qu’il n’y a rien de
-connaissable, que toute tentative pour connaître a, comme seul effet,
-d’augmenter la misère et la mort: j’ai beau vouloir maintenir mon esprit
-en repos, mon malheureux esprit désemparé: impossible d’y parvenir! A
-tout moment je me sens entraîné sur quelque piste nouvelle, et j’y
-cours, avec la certitude de trouver le néant au bout de ma course. Mon
-cerveau faiblit, mes forces décroissent, la mort s’approche, et il y a
-encore tant de chemins où ma pensée n’est jamais allée!»
-
- * * * * *
-
-Cléophas se tut. Alors Siméon lui dit:
-
---Tout ce que tu me racontes là est bien étrange et difficile à suivre,
-mon pauvre ami; mais ce qui est sûr, en effet, c’est que la science et
-l’intelligence ne t’ont pas embelli. Et je crois aisément que tu dois
-souffrir: car, lorsque je t’ai aperçu tout à l’heure, j’ai d’abord pensé
-à rire, et puis j’ai senti mon cœur se serrer, et je t’ai plaint.
-Vois-tu, Jésus nous a punis! J’ai cherché le plaisir, toi tu as cherché
-la science; le plaisir et la science sont deux choses excellentes; et
-pourtant nous voici, toi et moi, les plus infortunés des hommes! Ah!
-Cléophas, si tu avais comme elle était belle, cette petite Juive qui
-m’appelait de si tendres noms! Et si tu savais comme il est agréable de
-manier des monceaux d’or! Parbleu, c’est cela qui est bon, cela seul! Et
-toute science n’est que vaine misère de pédant, auprès de ces délices!
-
---Le plaisir est un grossier simulacre, un piège pour les brutes, avec
-la souffrance au fond!--s’écria Cléophas, s’efforçant de lever son doigt
-pour appuyer son dire.--Tous les philosophes sont d’accord là-dessus!
-Ah! de pénétrer l’énigme du monde, de savoir si les réalités sont hors
-de nous ou en nous, de saisir la loi qui met en mouvement les atomes,
-voilà ce qui mériterait l’effort qu’on y aurait dépensé! Pourquoi
-suis-je si vieux? Pourquoi ai-je si mal dirigé mes recherches, pendant
-ces trente ans?... Mais je te dis que la vérité est là, devant moi!
-Encore un pas à faire, et je l’atteindrais! Et mon cerveau qui s’arrête
-en chemin, refusant d’avancer!
-
---Encore quelques jours de richesse, et j’aurais connu le plaisir! gémit
-Siméon.
-
-Et ils restèrent assis dans le sentier, maussades et muets, chacun
-devinant qu’aux premiers mots sa pitié pour l’autre allait se changer en
-mépris. Leur vieille haine leur remontait au cœur. Ce n’était décidément
-ni le plaisir, ni l’intelligence, qui pourrait les rapprocher, comme
-avait fait autrefois leur naïve confiance en Jésus! Ce n’était pas même
-le malheur: il les avait trop accoutumés à ne s’occuper que d’eux seuls.
-Ils souffraient d’être réunis, plus que jamais étrangers l’un à l’autre;
-et l’idée de se séparer à nouveau les remplissait d’épouvante. Et les
-ténèbres s’épaississaient, plus âcres et plus lourdes, dans leurs âmes.
-
- * * * * *
-
-Mais voici que la menace d’un orage dans le ciel vint enfin les
-distraire de l’orage qui grondait en eux. Des nuages noirs descendaient
-sur leur tête, illuminés par instants de baguettes de flamme; le
-tonnerre rugissait; d’énormes oiseaux volaient avec des cris de terreur.
-Et bientôt un silence se fit, profond et lugubre, comme si, dans
-l’angoisse de l’attente, le cœur même de la terre avait cessé de battre.
-
-Puis de fines gouttes d’eau tombèrent sur le sol, et la voûte des cieux
-s’obscurcit encore. Était-ce déjà la mort, l’affreuse mort, qui
-s’annonçait? Les deux vieillards se relevèrent brusquement, coururent de
-toutes leurs forces sur la pente rocailleuse. La pluie tombait à flots;
-les baguettes de flamme s’étaient multipliées, sillonnant l’horizon de
-trois raies sanglantes, mais pour laisser ensuite une ombre plus dense,
-où rugissait plus sonore la voix du tonnerre. Et les deux vieillards
-couraient, la main dans la main, rapprochés une fois de plus dans un
-même sentiment de haine pour la vie, et de peur devant la mort.
-
- * * * * *
-
-Mais soudain ils s’arrêtèrent, émerveillés, et leurs poitrines
-haletaient et leurs lèvres frémissaient, comme au sortir d’un rêve
-malfaisant. Car l’orage s’était dissipé, et, dans la belle lumière dorée
-du soleil couchant, ils se voyaient parvenus au sommet du mont. Et le
-spectacle qu’ils découvraient devant eux, sur l’autre versant, les émut
-d’un bonheur si parfait que, pour la première fois depuis trente ans,
-ils se jetèrent à genoux, les mains jointes et la tête inclinée, priant
-Dieu.
-
-
-
-
-III
-
-LE BON GRAIN
-
- D’autres grains tombèrent dans un sol fertile, et ils
- produisirent des fruits, cent pour un.
-
- (_Saint Matthieu_, XIII, 9.)
-
-
-Au centre d’un vaste cirque de collines, un petit lac s’allongeait,
-calme et bleu, semé d’îles fleuries. Et, depuis les bords du lac
-jusqu’au haut des collines, ce n’étaient que champs et bocages, avec çà
-et là des tentes, des tentes en toile grossière, mais toutes parées de
-roses, de glycines, et de pois grimpants. Ce n’étaient que champs et
-bocages, ou plutôt la vallée entière paraissait comme un grand jardin,
-car on ne voyait trace de haies ni de clôtures pour en séparer les
-parties. Tout au long de jolis sentiers, des enfants gambadaient,
-entraînant à leur suite des troupes de chats et de chiens; des
-laboureurs jetaient dans les sillons leurs dernières poignées de
-graines, avant le repas du soir; et sur la rive du lac se promenaient
-des couples amoureux qui riaient et se miraient dans les yeux, et
-souvent s’arrêtaient entre deux arbres pour s’embrasser plus à l’aise.
-
-Maintes fois les deux vieillards avaient vu de beaux sites, et la paix
-d’un village au soleil couchant n’avait rien qui pût les surprendre.
-Pourtant le spectacle qu’ils apercevaient à leurs pieds les pénétrait
-d’une joie surnaturelle, comme si, toute leur vie, ils se fussent égarés
-à la recherche d’un asile et qu’enfin le hasard les y eût conduits. Un
-délicat parfum flottait, qui ravivait leurs vieux cœurs. Et le murmure
-du lac, et le chant des oiseaux, et le rire des amoureux, et le cri des
-enfants, tout cela formait à leurs oreilles un grand hymne prodigieux,
-célébrant en mille harmonies la noblesse, la douceur, la divine beauté
-de la vie.
-
-Ils descendaient lentement la colline, se tenant par la main. Une fois
-de plus, ils avaient oublié leurs rancunes; ils éprouvaient un besoin de
-se réconcilier au seuil de ce village, comme deux petits s’embrassent au
-seuil de la maison paternelle, après s’être un peu querellés et battus
-sur le pavé de la rue. Et déjà des enfants s’approchaient d’eux,
-tendrement les priaient de se mêler à leurs jeux. Et, de la première
-tente du village, ils virent s’élancer vers eux une belle jeune femme,
-avec de grands yeux noirs qui rayonnaient de plaisir. Ils la regardaient
-courir, gracieuse, légère, pareille à quelque jeune fée d’un rêve, dans
-sa robe blanche flottante. Elle leur baisa les mains, et leur dit:
-
---Comme vous êtes bons, amis, d’avoir daigné venir vous reposer dans
-notre village! Quelle joie vous nous apportez! Entrez sous cette tente
-où nous demeurons! Nous vous servirons à souper, nous ferons sécher vos
-manteaux, et puis nous vous chanterons des chansons pour vous endormir.
-Car vous paraissez avoir fait une course bien longue, sur ces chemins
-qu’on dit si mauvais!
-
-Ils entrèrent sous la tente. Un beau jeune homme était là, qui leur
-baisa les mains à son tour, leur ôta leurs manteaux, les fit asseoir
-auprès de la table. C’était le mari de la jeune femme. Il la tint sur
-ses genoux pendant le repas, et elle lui souriait: mais elle souriait
-aussi aux deux vieillards, et ses enfants étaient là aussi, qui leur
-souriaient comme de petits anges.
-
-Les deux vieillards ne firent point de questions, ce soir-là: ils
-étaient trop heureux. Après le repas, ils se couchèrent sur un lit qui
-les attendait au meilleur coin de la maison. La jeune femme pansa les
-plaies de leurs pieds. Elle connaissait toute sorte d’herbes pour tous
-les maux; mais l’herbe la plus guérissante était son naïf sourire plein
-de pitié. Et les vieillards s’endormirent, bercés de ses chansons, avec
-sa douce image dans les yeux.
-
- * * * * *
-
-Ce fut le mari qui, le lendemain, vint les saluer à leur réveil. Il les
-prit par le bras, les conduisit à travers le village, s’informant sans
-cesse de leurs désirs, sans cesse riant et les égayant. Et, dans toutes
-les tentes, il leur faisait voir des familles pareilles à la sienne,
-tranquilles, joyeuses, n’ayant point d’autre souci que de vivre et
-d’aimer.
-
-«Tenez, leur disait-il, voici des charrues pour labourer la terre, voici
-des sacs pour porter des semailles, et voici des outils pour tisser la
-laine, pour coudre des tentes, pour construire des jouets! Chacun se
-choisit le travail qui lui convient, chacun y travaille aussi, longtemps
-qu’il lui convient. Il y en a aussi, parmi nous, qui trouvent plus
-agréable de ne pas travailler du tout. Ce sont ceux-là que nous
-préférons, car pour ceux-là nous pouvons faire plus de choses.
-Malheureusement, ils sont rares. Des gens de toute espèce nous sont
-venus, ces années passées: des savants fatigués de savoir, des riches
-fatigués d’être riches; nous nous réjouissions de penser que ceux-là
-nous laisseraient travailler pour eux; mais non, au bout de quelque
-temps ils ont voulu travailler comme nous, et aujourd’hui ils sont les
-plus actifs du village. Travailler pour soi-même, c’est une dure peine,
-et un peu vile, aussi; mais travailler pour ceux qu’on aime, est-ce que
-c’est travailler? Et quel autre plaisir trouverait-on, si l’on se
-privait de ce plaisir-là?
-
---Je vois! dit enfin Cléophas. Vous avez établi dans cette vallée une
-façon de communauté telle que la rêvent ces révolutionnaires qu’on nomme
-les socialistes!
-
---Je ne sais pas ce que rêvent ces gens-là, ne les connaissant pas,
-répondit le jeune homme. Mais personne n’est plus éloigné que nous de
-toute idée de révolution. Notre village ressemble à tous les villages;
-peut-être seulement y sommes-nous plus heureux. Et nous nous gardons,
-par-dessus tout, de changer les dehors de la vie humaine: mais nous nous
-efforçons d’en améliorer le dedans, car c’est le dedans qui importe
-seul. Le bonheur ne vient pas d’être riche ni d’être pauvre, ni d’avoir
-beaucoup de désirs ni d’en avoir peu. On est heureux lorsqu’on a des
-désirs qu’on peut toujours satisfaire. Et ce sont ceux-là que nous
-développons, en nous et autour de nous. Nous nous accoutumons à aimer,
-c’est-à-dire à placer notre bonheur non pas en nous-mêmes, mais en
-d’autres. C’est une source de joie qui ne tarit point. Et tout homme la
-porte au fond de son cœur; mais souvent elle s’y dessèche, cachée sous
-des herbes funestes, qui sont les mauvais désirs. Et de là naît le
-malheur.
-
---Quels sont donc, dit Cléophas, ces mauvais désirs que vous cherchez à
-déraciner?
-
---Un seul suffit à les produire tous: le désir de savoir. C’est lui qui
-habitue les hommes à se croire distincts les uns des autres; c’est lui
-qui leur fait perdre de vue les jouissances qu’ils ont sous la main,
-pour les précipiter à la poursuite de vaines ombres de jouissances, qui
-s’éloignent dès qu’on veut les toucher. Apprendre, au fond, c’est
-oublier, et penser, c’est s’abrutir: car ni la science ni la pensée
-n’atteignent jamais rien de réel, et elles détournent de ce qui est
-réel, le repos et l’amour.
-
-«Telle est du moins notre idée, dans ce village. Aussi vous
-prierons-nous, en échange de tous nos soins, bons vieillards, de ne
-parler jamais à personne ici, surtout à nos enfants, de rien de ce qui
-se passe au delà de nos collines. Vous devez avoir connu, là-bas, la
-science et la richesse, et sans doute vous en avez tiré les agréments
-qu’elles offraient. Mais nous, voyez-vous, nous avons choisi de vivre
-par l’amour, et la science et la richesse ne feraient que nous déranger.
-Nos enfants, d’ailleurs, n’ont plus guère la curiosité de savoir ce qui
-se passe hors de chez nous. C’est là un besoin assez peu naturel, et
-très facile à détruire pourvu qu’on s’y prenne à temps. On m’a dit qu’il
-y avait des points où la curiosité même des savants était contrainte à
-s’arrêter. Lorsqu’on juge qu’une chose est impossible ou dangereuse à
-connaître, on se résigne vite à la tenir ignorée. Quel est le fou qui
-serait curieux de savoir par lui-même ce que l’on éprouve quand on se
-brûle, ou quand on a la jambe coupée? Nous disons à nos enfants qu’il
-n’y a rien de bon à connaître, hors de chez nous; ils le croient, et
-restent chez nous. Trois ou quatre ont eu la tentation de s’informer
-plus au long. Ils nous ont quittés. Il y en a un qui n’est pas revenu:
-les autres sont rentrés tristes et malades; ceux-là sont les plus
-énergiques à répondre qu’il n’y a rien, quand les enfants leur demandent
-ce qu’il y a de l’autre côté des collines.
-
---N’avez-vous donc pas d’école? demanda Cléophas.
-
---Pas d’école? Mais comment les hommes pourraient-ils se passer de
-l’école? L’éducation de nos enfants, c’est au contraire la seule
-occupation importante; c’est d’elle seule que dépend tout le bonheur de
-la vie. Nous n’avons pas, en vérité, de professeurs. Mais nous n’avons
-pas non plus de médecins, et cela ne nous empêche pas de nous soigner
-quand nous sommes malades. Chacun de nous se charge d’enseigner au
-moment qui lui convient: et il n’y a pas de travail plus aimable. Tenez,
-d’ailleurs, voici notre école!»
-
-Et il les fit entrer dans une grande tente où ils virent des enfants,
-garçons et filles, qui jouaient en folâtrant à toute sorte de jeux. Il y
-avait là un jeune homme et une jeune femme qui, pour l’instant, étaient
-professeurs. Ils jouaient avec les enfants, appliqués à leur donner
-l’exemple de la douceur et de l’amour, les seules choses qu’on
-enseignait dans cette école de village. Puis, quand les enfants étaient
-fatigués de jouer, ils s’asseyaient en rond, et les professeurs leur
-expliquaient le monde. Ils leur disaient comment le soleil est un beau
-vieillard plein de pitié pour les hommes, comment la lune et ses
-adorables filles les étoiles s’interrompent souvent dans leurs rondes
-pour sourire aux jeunes amants, Ces explications n’étaient peut-être pas
-plus exactes que celles des astronomes; elles avaient du moins
-l’avantage de pouvoir se varier à plaisir, et d’attendrir le cœur au
-lieu de le dessécher. Et puis les professeurs racontaient à leurs élèves
-des légendes merveilleuses, où il n’y avait que de braves gens et des
-fées bienfaisantes. Et comme, à force de jouer avec les enfants, chacun
-dans le village connaissait leur caractère, on trouvait toujours le
-moyen d’amener à l’amour et à la douceur les enfants même qui, d’abord,
-y semblaient les plus rebelles.
-
---Je ne vois pas vos livres! dit Siméon.
-
---Mais que ferions-nous, je vous le demande, avec des livres? Avons-nous
-besoin de livres pour cultiver nos champs, pour élever nos enfants, pour
-aimer nos femmes, qui ont des lèvres si roses et des bras si tendres?
-
---Et l’art, le méprisez-vous aussi? Fermez-vous vos sens aux plaisirs de
-la beauté?
-
---Ce serait le pire des crimes! s’écria le jeune homme. Comment, nous
-nous condamnerions à ne plus jouir du parfum des fleurs, des nuances de
-la lumière sur le lac, et du chant des oiseaux, et des yeux des femmes?
-Mais de toutes nos forces, au contraire, nous nous accoutumons à goûter
-les belles choses. Nous regardons, nous écoutons, nous respirons: toutes
-jouissances qui nous seraient impossibles si nous permettions à la
-science et à la pensée d’envahir notre cerveau. Et, avec ce que nous
-avons ressenti, nous rêvons, créant en nous d’autres beautés: mais nous
-évitons tout effort pour diriger nos rêves, surtout pour les réaliser,
-car c’est l’essence des rêves d’être libres et de ne pouvoir pas se
-réaliser. Qu’est-ce donc que vous appelez l’art, dans vos pays? Je
-crains que vous n’entendiez par là quelque autre de ces inventions
-funestes, bonnes seulement à détourner l’âme de ses vraies joies toutes
-proches. Avez-vous observé que l’abondance des tableaux, des statues,
-des poèmes, je ne dis même pas rendît les hommes plus heureux, mais
-fortifiât chez eux le goût natif de la beauté?
-
-«Nous n’avons chez nous rien de pareil, en tout cas; mais voici ce que
-nous avons à la place!»
-
-Et il leur montra un beau ciel d’un bleu argenté, des prairies odorantes
-et vertes, mille fleurs avec mille couleurs. N’avaient-ils donc jamais
-vu encore une nature aussi parfaite? Jamais du moins ils n’avaient songé
-à s’en apercevoir. Et le jeune homme leur désigna, sur la rive du lac,
-un spectacle non moins merveilleux: c’était sa femme, sa chère femme,
-qui causait et riait dans un groupe d’adolescents. Elle était vêtue de
-la même robe flottante qu’elle portait la veille, mais plus jolie cent
-fois sous la pleine lumière de midi. Ses cheveux blonds étaient
-couronnés de fleurs, comme les cheveux d’une fée; un naïf bonheur
-illuminait ses grands yeux, et l’on entendait sonner les frais éclats de
-son rire.
-
---N’êtes-vous point jaloux de votre femme? demanda Siméon quand ils se
-furent éloignés.
-
---Bon vieillard, comment en serais-je jaloux, puisque je l’aime? La
-jalousie n’est-elle pas le contraire de l’amour? Aimer quelqu’un, chez
-nous, c’est le préférer à soi-même, et écarter de lui tout ce qui lui
-déplaît, et s’attacher à lui donner tout ce qui lui plaît. Je sais qu’il
-n’en est pas de même dans vos pays de villes: on n’y aime qu’à la
-condition d’être aimé en retour. Mais c’est, alors, se préférer soi-même
-à ce qu’on prétend aimer, et nous nous gardons bien d’entendre l’amour
-d’une aussi triste façon. S’il plaisait à ma femme d’aimer un autre
-homme, moi, qui aime ma femme, je n’aurais pas de plus grand plaisir que
-de la voir ainsi heureuse. Je l’aime assez pour me réjouir encore si, au
-lieu d’un sourire d’amour, c’était un sourire de reconnaissance, ou un
-sourire de pitié, que je recueillais sur ses petites lèvres chéries.
-C’est à moi de faire en sorte que ma femme se plaise à m’aimer: et je
-vous assure que je n’ai pas d’inquiétude là-dessus. Ma femme n’a besoin
-de rien que je ne puisse lui offrir; elle sait qu’elle est libre, ce qui
-lui enlève tout désir de choses défendues; elle est habituée à moi
-depuis l’enfance; elle a une maison à conduire et des enfants à soigner;
-elle sait que je n’aime d’amour qu’elle au monde: pourquoi voudriez-vous
-qu’elle se mît à aimer d’autres hommes? Si les jeunes femmes, dans vos
-pays, n’avaient pas toujours besoin de plus de bijoux que ne peuvent
-leur en donner leurs maris, si elles n’étaient pas élevées à considérer
-l’adultère comme un plaisir défendu, et d’autant plus séduisant, si
-elles connaissaient leurs maris avant de les épouser, et si elles ne
-laissaient pas à des étrangers le soin de conduire leur maison et de
-soigner leurs enfants, et si leurs maris n’avaient d’amour que pour
-elles, croyez-vous qu’elles seraient assez folles pour changer d’amour
-comme elles font?
-
---Ami, dit alors Cléophas, nous avons trouvé ici notre refuge pour
-toujours, et il n’y a rien, dans ce tranquille village, qui ne semble
-fait à dessein pour réconforter notre vieillesse. Mais, hélas! de telles
-mœurs et de telles idées ne sauraient convenir à l’humanité tout
-entière!
-
---Aussi ne nous occupons-nous point de l’humanité! reprit le jeune
-homme. Nous la laissons vivre comme elle l’entend; et nous lui demandons
-seulement de nous laisser vivre, nous aussi, comme nous l’entendons.
-Pourtant, je ne vois pas ce qui empêcherait tous les hommes de trouver
-le bonheur à la même source où nous l’avons trouvé. Si les villes sont
-un foyer de misère, pourquoi ne pas les fuir? Et si nous sommes ici un
-millier qui jouissons de la vie, pourquoi d’autres milliers n’en
-jouiraient-ils pas comme nous? Il ne manque point d’autres vallées, ni
-d’autres champs, ni d’autres oiseaux. Les dehors de la vie n’ont aucune
-importance, c’est le dedans seul qui importe. En tous lieux les hommes
-peuvent être heureux: il leur suffit d’endormir leur cerveau, afin de
-tenir en éveil leurs yeux et leur cœur. Que les hommes apprennent où est
-le bonheur, et ils seront heureux!
-
- * * * * *
-
---Et qui est-ce donc qui vous a appris où était le bonheur, doux jeune
-homme, à vous et à tout ce village? demandèrent les deux vieillards,
-d’un commun mouvement.
-
---C’est un homme admirable, que nous aimons et vénérons comme notre père
-à tous. Voici trente ans qu’il est venu dans cette vallée, envoyé sans
-doute par quelque souffle d’en haut. Il s’est construit une tente, à
-l’entrée de la route; et dès qu’un voyageur passait il l’allait saluer,
-il lui baisait les mains et les pieds, il l’emmenait sous sa tente pour
-le soigner tendrement. Beaucoup s’en sont allés, après qu’il les a
-sauvés de la mort; quelques-uns sont restés, se sont construit une
-tente, et l’ont aidé dans son œuvre de pitié. Et depuis trente ans son
-ardeur n’a point cessé de grandir. Il est le plus pauvre de nous tous;
-il n’a point même de chien, ni de champ, ni de jardin: c’est nous qui
-sommes son jardin, et son champ, et son chien. Il nous couvre de son
-chaud amour. Il sait les moindres détails de ce qui touche chacun de
-nous; et dans la joie nous avons le bonheur de le voir se réjouir avec
-nous, et dans la souffrance nous avons la consolation de le voir
-souffrir avec nous. C’est lui qui instruit nos femmes, c’est lui qui
-invente des jeux pour nos enfants. Voici sa maison! Entrez, il vous dira
-comment il a été conduit à connaître l’amour!
-
- * * * * *
-
-Dans une misérable tente à demi effondrée, et qu’ils auraient prise
-plutôt pour la hutte d’un chien, ils virent un homme assis, qui
-travaillait en chantant. Il taillait une poupée dans un morceau de bois.
-Mais, dès qu’il les aperçut, il quitta son ouvrage, courut vers eux, les
-remercia du bonheur qu’il éprouvait à les recevoir. Maintenant, les
-ayant installés sur les deux sièges qui formaient tout son mobilier avec
-une table et un lit, il s’empressait à les servir.
-
-Grande fut la surprise des deux vieillards. Ils s’étaient attendus à
-trouver un homme de leur âge; mais non, c’était presque un jeune homme,
-malgré ses cheveux blancs, tant sa taille était droite, sa démarche
-sûre, ses mouvements agiles.
-
-Mais ce fut surtout son visage qui les surprit. Au lieu de l’austère
-gravité d’un philosophe, ils n’y lisaient rien que l’ingénuité, la
-simple gaieté d’un enfant. Les grands yeux bleus souriaient, la bouche
-souriait, tout ce visage n’était qu’un sourire. Le front même souriait,
-ouvert et sans rides, sous les cheveux blancs: on devinait que jamais il
-ne s’était encombré de pensées inutiles. Et tandis qu’ils considéraient
-ce beau visage transparent, Cléophas et Siméon eurent tous deux un vague
-souvenir de l’avoir vu déjà, autrefois, mais plus triste, plus fatigué,
-plus vieux.
-
---N’êtes-vous point le fils de quelqu’un de Capernaüm, en Galilée?
-demandèrent-ils.
-
---Je ne connais point ce pays, répondit l’homme avec son doux sourire.
-Mon père s’appelait Matthieu; c’était un paysan du village de Roffa, en
-Idumée. Voici déjà soixante ans qu’il est mort!
-
-Et comme les vieillards désiraient savoir l’histoire de sa vie:
-
---Ma vie est simple et ne mériterait guère d’être racontée, leur dit-il,
-n’était le grand miracle dont je fus témoin, il y a trente ans. Je me
-nomme Alphée; j’aurai soixante-cinq ans à l’été prochain. J’ai passé ma
-jeunesse dans mon village natal, tranquillement occupé aux soins de la
-terre. Mais il arriva qu’un riche voisin me déposséda de mon champ et de
-ma maison, si bien que je dus partir pour aller chercher fortune au
-dehors. Je vins alors en Judée, et un aubergiste du bourg d’Emmaüs
-m’engagea pour lui servir de valet.
-
-«Or, un soir, je vis entrer dans son auberge trois jeunes gens qui
-demandaient à souper. Deux s’assirent auprès de la table, le troisième
-se tint à l’écart, et ils se mirent à causer. Et soudain, levant les
-yeux sur celui des trois qui se tenait à l’écart, je sentis que mon cœur
-bondissait en moi, et un bonheur surnaturel m’inonda tout entier. Je ne
-sais rien de ce voyageur. J’ignore et d’où il venait et qui il était:
-mais à coup sûr ce n’était pas un homme pareil à nous. Si le ciel et la
-terre ont été créés par quelqu’un, c’est lui qui les a créés: car
-j’entendais dans sa voix le chant des alouettes, le murmure des sources,
-le bruit des vagues sur les roches; et tout l’enchantement de la nature,
-les bois et les plaines, les fleurs, les étoiles, tout cela se
-réfléchissait dans la profondeur de ses yeux.
-
-«Il disait à ses compagnons deux paraboles. Il leur racontait l’histoire
-d’un savant homme qui avait été voué au malheur parce qu’il avait fermé
-ses oreilles à la plainte d’un chien, dans sa passion de s’instruire. Et
-ensuite il leur racontait l’histoire d’un jeune prince qui avait
-enfreint la loi de son pays pour accorder à un malheureux mendiant le
-seul plaisir qu’il désirait. Ces paraboles signifiaient que rien n’est
-agréable et saint, dans la vie, sinon la pitié et l’amour. Et tout de
-suite j’ai compris ce qu’elles signifiaient: je l’aurais compris si même
-elles avaient été plus obscures, à la seule lumière de ces divins yeux
-qui brûlaient mon cœur.
-
-«J’ai dit adieu à mon patron, j’ai voulu m’attacher à cet homme, et
-mettre ma vie à ses pieds. Mais quand je suis rentré dans la salle où je
-l’avais laissé, les trois voyageurs avaient disparu. Et, en vérité,
-l’inconnu m’avait dit tout ce qu’il m’importait de savoir.
-
-«Je suis sorti de l’auberge, je suis venu dans cette vallée, pour
-recueillir et soigner les mendiants de la route. Ce que j’ai fait depuis
-lors, je puis vous le raconter en un mot: j’ai joui de la vie. Chacune
-de mes journées a été une fête. Il y a ici tant de fleurs et d’oiseaux,
-il y a tant d’enfants qui m’offrent leurs baisers! Et voici que vous
-avez daigné venir, vous aussi, mes amis, pour me donner la joie de vous
-rendre heureux!
-
---Frère, dit alors Cléophas, l’homme divin que tu as vu à l’auberge
-d’Emmaüs, c’est Lui qui nous a envoyés vers toi, pour que tu nous
-révèles _l’esprit_ de sa loi, et pour que nous t’en révélions _la
-lettre_. Sache donc que cet homme était Jésus, le fils du Dieu vivant,
-Notre-Seigneur, ressuscité du tombeau!
-
-Et tous trois ils se jetèrent à genoux, adorant Jésus. Puis les deux
-vieillards instruisirent Alphée des vérités de notre sainte religion
-catholique; et puis, prenant de l’eau qu’ils bénirent, ils le
-baptisèrent, et tout le village après lui, au nom du Père, du Fils, et
-du Saint-Esprit.
-
- * * * * *
-
-Et la vie continua comme par le passé, tranquille et douce, dans
-l’heureuse vallée, à cela près que l’on construisit, parmi les tentes,
-une église. Et l’on y célébrait les louanges de Dieu sur les modes
-variés du plain-chant, pour consoler les vieillards, pour faire pleurer
-les jeunes filles, et pour amuser les enfants.
-
-1892.
-
-
-
-
-III
-
-BARSABAS
-
-OU
-
-LE DON DES LANGUES
-
-CONTE POUR LE JOUR DE LA PENTECÔTE
-
-
-
-
-TIBI, MARGARITÆ MEÆ!
-
-
-
-
-En ce jour-là, Pierre se leva au milieu des disciples, qui étaient
-assemblés au nombre d’environ cent vingt, et il leur dit:
-
-... «Il faut que, de ceux qui ont été avec nous pendant que le Seigneur
-Jésus a vécu parmi nous, il y en ait un qui soit témoin avec nous de sa
-résurrection!»
-
-Alors ils en présentèrent deux: Joseph, appelé Barsabas, surnommé le
-Juste, et Mathias. Et, priant, ils dirent: «Toi, Seigneur, qui connais
-le cœur de tous, montre-nous lequel de ces deux hommes tu as choisi,
-afin qu’il prenne part au ministère et à l’apostolat en remplacement de
-Judas, qui nous a abandonnés!» Et ils tirèrent au sort; et le sort tomba
-sur Mathias, qui, d’un commun accord, fut mis au rang des onze apôtres.
-
-(_Actes des Apôtres_, I, 15-24.)
-
-
-Et, lorsque vint le jour de la Pentecôte, tous les disciples se
-réunirent dans le même lieu. Et voici que sortit tout à coup du ciel un
-bruit comme d’un grand vent, qui remplit toute la maison où ils se
-tenaient assis. Et ils virent des langues de feu qui, se partageant,
-descendaient sur la tête de chacun d’entre eux. Et, aussitôt, tous
-furent remplis de l’Esprit-Saint; et ils se mirent à parler toutes les
-langues, suivant l’inspiration de l’Esprit qui était en eux.
-
-Or il y avait alors à Jérusalem des hommes craignant Dieu, qui venaient
-de toutes les nations qui sont sous le ciel. Et, quand on apprit le
-miracle, la foule accourut; et ces étrangers furent stupéfaits
-d’entendre les disciples leur parler à chacun dans sa langue.
-
-Et, dans leur surprise, ils se disaient l’un à l’autre: «Est-ce que tous
-ces hommes qui nous parlent ne sont pas des Galiléens? Comment donc les
-entendons-nous parler à chacun de nous dans sa langue? Parthes, Mèdes
-Élamites, habitants de la Mésopotamie, de la Judée, de la Cappadoce, du
-Pont et de l’Asie, de la Phrygie et de la Pamphylie, de l’Égypte et des
-régions de la Libye qui avoisinent Cyrène; et Romains, tant Juifs que
-prosélytes, et Perses, et Arabes, voici que nous les entendons nous
-prêcher, dans nos langues, les grandes choses de Dieu!»
-
-(_Actes des Apôtres_, II, 1-11.)
-
-
-
-
-I
-
-LE CHRÉTIEN
-
- CHRISTUS.--Cui ego loquer, cito sapiens erit.
-
- (IMITATIO CHRISTI, III, 43.)
-
-
-C’est tout à fait par hasard,--ou, plus exactement, par miracle,--que
-Joseph, appelé aussi Barsabas, était devenu disciple de Jésus. Il avait
-alors vingt ans, et demeurait, avec sa mère, dans le village galiléen où
-il était né. Or, voici l’heureuse aventure qui lui était arrivée:
-
-Se rendant à Capernaüm en compagnie de son petit âne, un matin
-d’automne, pour vendre au marché les figues de son champ, il avait
-franchi déjà la double rangée des collines qui séparaient son village du
-lac de Génésareth, lorsque, à un tournant du sentier, un spectacle
-imprévu l’avait arrêté. Une vingtaine de mendiants et de vagabonds
-étaient assis en cercle, sur la rive du lac, occupés à écouter un homme
-vêtu de blanc, qui, debout au milieu d’eux, semblait leur donner des
-ordres ou les réprimander. Il leur parlait, en tout cas, d’une voix si
-sévère que Barsabas, et son âne lui-même, n’avaient pu s’empêcher d’en
-être effrayés. Mais soudain, oubliant son effroi, toute l’âme du jeune
-paysan avait frémi de fureur: car, dans la troupe de ces va-nu-pieds,
-complotant sans doute quelque brigandage, il venait de reconnaître
-l’homme qu’entre tous au monde il détestait le plus, un homme qu’il
-avait autrefois recueilli, nourri, traité en frère, et qui, pour
-récompense, lui avait volé cinq mines d’argent, son unique bien; après
-quoi le misérable s’était enfui, et Barsabas avait senti que sa joie et
-son repos s’enfuyaient du même coup.
-
-Aussi, dès qu’il avait reconnu son ancien ami, n’avait-il plus eu de
-pensée que pour sa vengeance. Mais, au moment où déjà il s’approchait,
-le couteau en main, l’homme vêtu de blanc avait détourné la tête, et
-fixé soudain son regard sur lui. C’était un regard prodigieux, plein à
-la fois de douceur et d’autorité, un regard qui entrait jusqu’au fond de
-l’âme, mais pour l’apaiser et la purifier. Et tandis que Barsabas,
-interdit, tremblait sous l’impérieuse caresse de ce regard, l’homme
-s’était écrié, poursuivant son discours: «Aimez vos ennemis, bénissez
-ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous font du mal, et
-priez pour ceux qui vous outragent et vous persécutent, afin que vous
-soyez enfants de votre Père, qui est dans les cieux! Car, si vous
-n’aimez que ceux qui vous aiment, quel mérite y aurez-vous? Et si vous
-ne faites accueil qu’à vos frères, qu’y aura-t-il là qui vaille d’être
-loué?»
-
-A peine Barsabas avait-il entendu ces paroles, qu’il avait eu le
-sentiment qu’un poids se détachait de son cœur. Tout de suite, ajournant
-sa vengeance, il s’était assis sur une pierre pour mieux écouter; et son
-âne avait dressé les oreilles pour écouter aussi. Car cette voix, dont
-tous deux à distance s’étaient effrayés, elle n’était plus maintenant
-qu’une adorable musique, légère, limpide, pareille à un chant de
-fauvette dans le calme des bois. Et longtemps encore la voix avait
-continué de parler, enseignant à Barsabas toute sorte de choses qu’il
-s’étonnait de pouvoir comprendre. Elle lui avait enseigné le plaisir de
-la pauvreté, la beauté de l’ignorance, l’inutilité de l’effort et de la
-pensée. «Ne soyez pas en souci pour votre vie,--disait-elle,--ne vous
-préoccupez pas de ce que vous mangerez ni de ce que vous boirez! Soyez
-comme les petits enfants que vous voyez sur les routes: car ceux-là
-seuls qui leur ressemblent pourront entrer dans le royaume des cieux. Et
-quiconque s’abaisse pour devenir semblable à un petit enfant, celui-là
-est le plus grand dans le royaume des cieux!»
-
-Mais surtout la voix révélait à Barsabas quelle joie c’était de renoncer
-à soi-même pour donner son cœur aux souffrances d’autrui: de sorte que
-peu à peu le jeune homme, sans cesser d’écouter, avait commencé à
-considérer ses nouveaux compagnons. Des mendiants et des vagabonds, oui,
-sa première impression ne l’avait pas trompé: mais comment avait-il pu
-les prendre pour des malfaiteurs? La plupart avaient de bonnes figures
-simples et ouvertes; et ceux dont les traits étaient plus durs ou la
-mine moins plaisante, ceux-là même portaient, dans leurs yeux, un vivant
-reflet du regard de leur maître. Il n’y avait pas jusqu’au visage de
-l’ennemi de Barsabas qui, au contact de ce regard, ne se fût transformé.
-Nulle ombre n’y restait plus des passions de jadis: l’œil avait perdu
-toute trace de ruse, les plis du front s’étaient effacés, la bouche
-s’entrouvrait en un clair sourire. Mieux encore que les autres, il avait
-su devenir pareil à un enfant.
-
-Et tout d’un coup Barsabas, à considérer ces pauvres gens, avait songé
-qu’ils devaient avoir faim. Leurs provisions étaient étalées devant
-l’aîné d’entre eux: maigre pitance, trois petits pains et quelques
-olives. L’heure de midi approchait; un air vif soufflait de la mer, qui
-réveillait l’appétit; et Barsabas lui-même se sentait le ventre creux.
-Il s’était alors levé, d’un mouvement rapide; il avait pris sur le dos
-de son âne les deux lourds paniers; et puis, marchant sur le bout des
-pieds par crainte de distraire l’attention des auditeurs, il avait
-commencé à placer, près de chacun d’eux, une poignée de figues.
-
-La vente de ces figues avait été, durant de longs mois, sa seule pensée.
-Non qu’il se fût attendu à en tirer une grosse somme: mais son champ de
-figues constituait en vérité toute sa fortune, surtout depuis qu’un
-indigne ami lui avait dérobé les cinq mines d’argent qui lui venaient de
-son père. C’était avec le prix de sa récolte qu’il avait pu, l’année
-précédente, faire construire une étable pour son petit âne: cette
-année-là, il s’était promis de rapporter de la ville un collier de
-corail pour sa fiancée, et d’acheter ensuite, dans son village, un
-arpent de vigne ou une olivette. Et il ne l’oubliait pas, il se disait
-même que jamais il ne pourrait l’oublier: mais le souvenir de ses beaux
-rêves ne faisait que lui en rendre le sacrifice plus doux. Et
-joyeusement il allait, son panier en main, ne s’interrompant que pour
-écouter la voix de l’orateur, qui, comme afin d’achever de le consoler,
-évoquait dans son âme mille images charmantes. Elle lui parlait des lis
-des champs, qui ne travaillent ni ne filent, et qui cependant sont plus
-ornés que Salomon dans toute sa gloire. Ou bien elle lui disait des
-fables pareilles à celles que lui avait jadis racontées sa mère, mais
-infiniment plus naïves et plus enfantines, et telles pourtant que
-chacune, après l’avoir ravi, l’aidait à mieux comprendre le royaume des
-cieux.
-
-Ainsi Barsabas distribuait ses figues, faisant toujours les poignées
-plus grosses, dans l’enivrement de la jouissance nouvelle qu’un
-merveilleux hasard lui avait révélée: sans compter que quelques-uns des
-auditeurs, à son approche, s’étaient un moment retournés vers lui, et
-que le tendre sourire dont ils l’avaient remercié aurait suffi pour
-redoubler l’élan de sa charité. Mais tout à coup sa main avait laissé
-retomber dans le panier la poignée de figues qu’elle venait d’y prendre;
-et il était resté immobile, comme si tout son courage l’avait abandonné.
-L’homme qui se tenait là assis devant lui, ce maigre et pâle jeune homme
-en haillons qui, indifférent à tout ce qui n’était pas la voix de son
-maître, semblait soulevé par elle au-dessus du monde, c’était le même
-Simon qui, deux ans auparavant, l’avait lâchement dépouillé de son bien!
-Il souriait maintenant à quelque vision enchantée, haletant, frémissant,
-pleurant de bonheur. Et Barsabas, tout d’un coup, s’était remis à le
-détester. Il avait eu, lui aussi, une vision: l’image lui était apparue
-de la froide et pluvieuse soirée de décembre où, revenant chez lui après
-une longue marche, il avait trouvé sa mère en larmes près du coffre
-vide! Ne s’était-il pas juré, dès ce moment, n’avait-il pas juré à sa
-mère qu’il tuerait le voleur, si sa chance lui permettait de le
-rencontrer? Or voici qu’il l’avait enfin rencontré, et tranquille,
-souriant, plus heureux malgré son infamie que lui-même jamais ne l’avait
-été! Et, au lieu de le tuer, c’était à lui qu’il s’apprêtait à donner
-les figues de son champ, simplement parce qu’un inconnu s’était amusé à
-endormir sa colère par d’harmonieuses paroles!
-
-Fermant l’oreille aux paroles de l’inconnu, détournant la tête pour ne
-plus s’exposer au charme de son regard, Barsabas avait jeté sur le sol,
-à ses pieds, les figues qui lui restaient: et puis, accompagné de son
-âne, il avait repris en courant le chemin de sa maison.
-
- * * * * *
-
-Un pénible sentiment de honte l’agitait, d’instant en instant le
-torturait davantage, à mesure qu’il gravissait le sentier pierreux.
-Qu’allait-il dire, en rentrant chez lui? Comment s’excuserait-il de ne
-rien rapporter? Se résignerait-il à mentir, à raconter par exemple que
-des voleurs l’avaient dépouillé? Jamais, en tout cas, il n’oserait
-avouer qu’il avait sottement distribué ses figues à des inconnus, et
-qui, au lieu de gagner leur vie en travaillant, ainsi qu’il gagnait la
-sienne, passaient leurs journées à écouter les discours de quelque
-charlatan.
-
-Mais non, l’homme que ces vagabonds écoutaient ne pouvait pas être un
-charlatan! Et Barsabas, malgré sa colère et sa honte, ne parvenait pas à
-se repentir de l’avoir écouté. Ce jeune homme vêtu de blanc était
-certainement un prophète, un de ces mages que Dieu envoyait, de temps à
-autre, pour enseigner au monde les secrets d’en haut. De quelle voix
-mélodieuse il avait parlé! Et quel plaisir singulier on éprouvait à
-l’entendre! Le lis des champs! Le berger laissant sur la montagne ses
-quatre-vingt-dix-neuf brebis pour aller chercher la centième, qui
-s’était égarée! Barsabas se rappelait d’autres images encore, pleines
-d’un sens admirable dans leur simplicité; et de nouveau il sentait, il
-se disait, que ni le champ d’olives, ni la vigne, ni rien de ce qu’il
-aurait pu acquérir en échange de ses figues n’aurait valu la joie
-qu’avait été pour lui la rencontre de cet inconnu. Un prophète, un grand
-prophète, voilà ce que Dieu avait daigné lui permettre de voir et
-d’entendre!
-
-Pourquoi donc continuait-il à se sentir si honteux? Pourquoi, après
-avoir d’abord couru jusqu’au sommet de la colline, marchait-il
-maintenant d’un pas si lent et si faible, comme s’il eût voulu retarder
-son retour chez lui? En vain il se répétait qu’il avait fait de ses
-figues le meilleur emploi, et qu’il avait rencontré un prophète, et
-qu’il allait désormais devenir un autre homme; en vain il essayait de se
-réjouir et de s’enorgueillir: à chaque pas son sentiment de honte
-l’accablait davantage. Il avait l’impression que toutes ces belles
-pensées n’étaient qu’un rideau derrière lequel il s’efforçait de se
-cacher à lui-même une pensée plus sérieuse, plus vraie, une pensée qu’il
-n’osait pas regarder en face, mais qui pourtant était là, dans son cœur,
-et ne cesserait plus de le tourmenter.
-
-Et soudain le rideau s’était déchiré. Dans le cœur de Barsabas avaient
-de nouveau retenti les paroles que, pendant une heure, il s’était
-inutilement efforcé d’oublier: «Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui
-vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous font du mal!» C’était
-cela, cela seulement, que le prophète avait eu pour mission de lui
-enseigner!
-
- * * * * *
-
-Alors le paysan avait enfin compris d’où venait sa honte. Et aussitôt,
-sans même penser à son âne, qui marchait tristement derrière lui dans
-l’étroit sentier, il avait rebroussé chemin pour redescendre en courant
-vers la rive du lac. «Pourvu que je les retrouve!» se disait-il, comme
-si tout l’avenir de sa vie en eût dépendu. Et grande avait été sa joie
-quand, au tournant du sentier, de nouveau il avait aperçu les inconnus,
-assis sur les pierres. Leur chef maintenant avait fini de prêcher; assis
-entre deux de ses compagnons, il mangeait quelques figues et une tranche
-de pain. Mais Barsabas, cette fois, ne s’était plus arrêté à le
-considérer. Il s’était élancé vers son ami, lui avait appuyé sa main sur
-l’épaule, et, parlant le plus haut qu’il avait pu, afin que chacun fût
-témoin de son repentir: «Simon, lui avait-il dit, toi seul sais ce que
-tu m’as fait, et pourquoi tu l’as fait. Mais, si même tu as mal agi
-envers moi, ta faute n’est que peu de chose en comparaison de la mienne.
-Car, depuis deux ans, nuit et jour, je t’ai haï, j’ai rêvé de te tuer!
-Et tout à l’heure encore, après que les paroles de ce jeune prophète,
-ton maître, ont à jamais effacé de mon cœur mon ressentiment, je n’ai pu
-me résigner à te donner de mes figues. Je n’ai pu m’y résigner, frère,
-parce que tu m’as paru trop heureux, trop parfait, trop au-dessus de
-moi! Pardonne-moi, dis-moi que tu me pardonnes, sois-moi de nouveau
-l’ami d’autrefois!»
-
-L’ami de Barsabas, tout frémissant de plaisir, s’était jeté à son cou,
-comme un enfant embrasse sa mère pour la remercier d’un cadeau qu’il
-n’osait pas espérer. Puis, l’ayant fait asseoir près de lui et lui
-tenant la main, il lui avait raconté comment lui-même avait été arraché
-aux misères de sa vie par l’appel de Jésus, son maître bien-aimé, qui,
-en vérité, n’était pas seulement un prophète, mais l’Élu, le Messie, le
-Fils du Dieu Vivant. Et toute l’âme de Barsabas, à ces mots, avait bondi
-de joie: car il s’était rappelé que, dès le premier moment où le regard
-de l’inconnu s’était tourné vers lui, clairement il avait senti une
-présence divine. Aussi est-ce avec une pieuse ferveur qu’il avait
-ensuite recueilli les explications de son ami: après quoi, devant toute
-l’assemblée, il s’était confessé des fautes qu’il se souvenait d’avoir
-commises depuis qu’il était né; et il avait demandé à recevoir le
-baptême. Il l’avait reçu des mains sacrées de Notre-Seigneur.
-
-Et longtemps encore il était resté assis sur la rive du lac, sans autre
-pensée que de s’initier à la connaissance du royaume des cieux. Mais
-quand, à l’approche du soir, les disciples de Jésus lui avaient
-conseillé de se joindre à eux pour partager leur vie, il leur avait
-avoué, presque en pleurant, qu’il n’aurait pas le courage de s’y
-décider. Immense était, cependant, le bonheur qu’il éprouvait en leur
-compagnie, sous le regard vivifiant de son nouveau maître: et sans doute
-il aurait fini par céder à leurs instances s’il n’avait aperçu, tout à
-coup, son petit âne, qui tristement avait descendu la colline pour venir
-le rejoindre. La pauvre bête semblait à présent l’attendre, immobile, au
-milieu du sentier. Que deviendrait-elle, privée de ses soins? Qui la
-nourrirait, la promènerait? Qui changerait, tous les jours, la paille de
-son lit? Et Barsabas avait songé à sa mère qui, peut-être, debout sur le
-seuil de sa maison, déjà s’inquiétait de sa longue absence. Il avait
-songé à la jeune fille brune et rose, sa fiancée, à qui il avait promis
-d’être son soutien dans la vie. La veille encore, tout en l’aidant à
-cueillir ses figues, ne lui avait-elle pas dit qu’elle n’aurait jamais
-d’autre ami que lui, et qu’elle mourrait de chagrin s’il l’abandonnait?
-Mais surtout Barsabas, en revoyant son âne, s’était rappelé sa maison,
-son champ de figues, les platanes à l’ombre desquels il avait joué ses
-premiers jeux: et il avait senti qu’un lien mystérieux l’attachait tout
-entier à son village natal. Là seulement il pourrait méditer,
-comprendre, mettre à profit les saintes vérités dont il venait de
-s’instruire: car il s’était accoutumé à ne concevoir l’univers que tel
-qu’il le voyait du haut de ses collines; et, loin d’elles, c’était comme
-si la moitié de lui-même lui fût enlevée. De sorte que, après s’être une
-dernière fois prosterné aux pieds de Jésus, il avait tendrement dit
-adieu à ses amis, et puis il avait enfourché son âne, et s’en était
-retourné chez lui à la clarté des étoiles.
-
- * * * * *
-
-Rentré dans son village, Barsabas y avait repris son ancienne vie. Il
-cultivait son champ, il faisait paître son âne, il se promenait avec sa
-fiancée ou bien jouait aux boules avec ses camarades.
-
-Il avait repris son ancienne vie, avec cette seule différence que,
-maintenant, il était devenu un homme nouveau. Au lieu du simple et
-honnête garçon qu’il avait été jusqu’alors, il était devenu un chrétien.
-Et, sans doute, cela signifiait qu’il répétait pieusement, matin et
-soir, une belle prière que les disciples de Jésus lui avaient apprise:
-mais plus encore cela signifiait qu’il avait cessé de vivre en lui-même,
-pour vivre, désormais, tout entier dans les autres. Il continuait à
-aimer sa mère, sa fiancée, son petit âne: mais il les aimait pour eux,
-et non plus pour lui. Il ne s’occupait que de deviner leurs plaisirs et
-leurs peines; et il mettait son effort à soulager leurs peines, et leurs
-plaisirs lui procuraient plus de joie que ne lui en avaient jamais
-procuré les siens. Sa sollicitude, du reste, ne se bornait pas aux
-personnes qu’il aimait; ou plutôt il s’était habitué, le plus facilement
-du monde, à aimer toute sorte de personnes pour qui il n’éprouvait,
-auparavant, que du dédain ou de l’indifférence. Dès l’instant où il
-avait cessé de vivre en lui-même, il avait reconnu que tous les êtres
-humains avaient leur part de douleur; et il en avait souffert, et il
-s’était employé à la soulager. Il s’était fait le confident, le
-consolateur, le serviteur de tout le village, sans croire qu’il eût le
-moindre mérite à se divertir de cette manière. Tout au plus songeait-il
-quelquefois qu’il était pareil à un aveugle-né guéri par Jésus, dont son
-ami lui avait raconté l’histoire merveilleuse: car à lui aussi Jésus
-avait donné un sens qui jusque-là lui avait manqué, un sens qui, mieux
-encore que la vue, lui permettait de sortir de ses propres ténèbres, et
-de se mêler joyeusement à la vie des hommes.
-
-Quelques semaines après son retour, il s’était marié. Son intention
-était d’abord d’ajourner son mariage jusqu’au moment où, devenu plus
-riche, il aurait l’assurance de pouvoir nourrir une femme et des
-enfants. Mais sa fiancée, qui l’aimait, s’était tout de suite convertie
-à sa nouvelle foi; et c’était elle qui lui avait rappelé la parole de
-Jésus: «Ne soyez pas en souci pour votre vie, ne vous préoccupez pas de
-ce que vous mangerez ni de ce que vous boirez!» Ils s’étaient donc
-mariés, sans plus tarder. Et le fait est qu’ils n’avaient manqué de
-rien, ayant simplement pris l’habitude de ne rien désirer que ce qu’ils
-avaient. Ils s’étaient même acquis des enfants, sitôt mariés, en
-recueillant chez eux un petit garçon et une petite fille que leurs
-parents avaient abandonnés. Mais il n’y avait pas, au reste, dans tout
-le village, un enfant dont ils ne prissent soin, fût-ce pour jouer ou
-pour chanter avec lui. Et chaque jour ils découvraient quelque occasion
-imprévue de varier leurs plaisirs, comme aussi de sentir combien leurs
-deux cœurs étaient profondément unis l’un à l’autre. Tantôt c’était un
-mendiant qu’ils amenaient dans leur maison, l’ayant rencontré dans leur
-promenade; tantôt ils ramassaient de jeunes oiseaux tombés du nid, et
-les abritaient, et les nourrissaient, jusqu’au temps où ils les voyaient
-en âge de voler.
-
-Ainsi avait vécu Barsabas, durant l’année qui avait suivi son baptême.
-Et deux fois lui avait été accordée une grâce si précieuse qu’il avait
-défailli de joie en la recevant. Deux fois son divin maître Jésus, étant
-venu prêcher dans son village, avait daigné demeurer sous son toit. Il
-s’était familièrement entretenu avec lui, avait complimenté sa mère de
-l’avoir pour fils, l’avait complimenté lui-même de l’aimable compagne
-qu’il s’était choisie. Et comme, un soir, les disciples engageaient de
-nouveau le jeune homme à se joindre à eux, Jésus leur avait dit avec son
-sourire: «Apprenez qu’il y a plusieurs façons de me suivre! Et Barsabas
-n’est nulle part aussi près de moi que dans son champ de figues!»
-
- * * * * *
-
-En effet, Barsabas était un bon chrétien. Lorsqu’il avait appris le
-danger qui menaçait Jésus, tout de suite il avait quitté son champ de
-figues pour venir rejoindre la troupe des disciples. Avec eux il était
-entré à Jérusalem; il avait assisté aux derniers entretiens, et donné
-tant de preuves de son active ferveur que Jésus s’était plu à le citer
-en exemple. Il s’était cependant enfui du Jardin des Oliviers, avec tous
-ses compagnons, aussitôt que Notre-Seigneur avait été arrêté; mais, dès
-le lendemain, il avait racheté sa faute en proclamant, jusque dans le
-prétoire, que l’homme qu’on persécutait était le Fils de Dieu. Jamais
-d’ailleurs il n’avait montré autant de courage que durant ces terribles
-journées, où le courage des meilleurs avait défailli; car non seulement
-il n’avait pas cessé d’affirmer sa foi devant les Juifs, au risque
-d’être lapidé ou mis en prison: il s’était encore ingénié à consoler, à
-raffermir ses amis. A ceux qui doutaient il rappelait le divin
-enseignement de leur maître; à ceux qui désespéraient il disait que
-bientôt Jésus serait de nouveau parmi eux. Aussi Jésus, pour le
-récompenser, l’avait-il admis à être un des premiers témoins de sa
-résurrection. Et quand, ensuite, Jésus étant remonté s’asseoir à la
-droite de son Père, les disciples avaient décidé de nommer un douzième
-apôtre en remplacement de Judas, peu s’en était fallu qu’on ne le
-nommât. Seul, un autre disciple, nommé Mathias, avait été jugé aussi
-digne que lui de ce grand honneur; en telle façon que, faute de savoir
-qui choisir entre eux, on était convenu de s’en remettre au sort. Mais
-d’abord les Onze, tombant à genoux, avaient invoqué Jésus: «Seigneur,
-lui avaient-ils dit, vous qui connaissez les cœurs de tous les hommes,
-montrez-nous lequel de ces deux hommes vous avez préféré pour prendre
-place dans l’apostolat, dont Judas est déchu!» Puis on avait donné les
-sorts: c’était Mathias que le sort avait désigné.
-
-Et personne ne s’en était réjoui plus que Barsabas. Car, bien que
-l’honneur que lui avaient fait ses compagnons l’eût beaucoup touché, il
-continuait à se considérer comme le dernier d’eux, le plus ignorant, le
-plus inutile, le moins propre aux difficiles travaux de l’apostolat;
-sans compter que toute son âme était alors partagée entre deux
-sentiments, la tristesse où l’avait plongé l’absence de son divin
-maître, et son désir de revoir le village où il était né.
-
-Il avait cependant résolu de rester à Jérusalem jusqu’à ces fêtes de la
-Pentecôte après lesquelles tous les disciples devaient se séparer, pour
-aller prêcher l’Évangile aux nations. Mais il souffrait fort d’avoir à
-habiter si longtemps une ville où hommes et choses étaient à l’opposé de
-tout ce qu’il aimait; et le séjour de Jérusalem lui serait peut-être
-devenu tout à fait impossible s’il n’avait trouvé un moyen de se
-distraire de son attente, comme aussi de se donner un peu l’illusion que
-son maître Jésus demeurait près de lui. Dans la maison qu’il habitait,
-et dans tout son faubourg, qui était le plus misérable et le plus mal
-famé de la ville, il s’était lié avec une foule de pauvres gens,
-étrangers comme lui, des Parthes, des Mèdes, des Élamites, des Crétois,
-des Arabes, apparemment venus là de leur pays pour y mourir de faim; et,
-sans leur parler jamais, sauf par quelques signes,--car il ne savait pas
-un mot de leurs diverses langues, et ne connaissait que le patois de sa
-Galilée,--il s’était constitué leur soutien, leur garde-malade, l’ami et
-le compagnon de jeux de leurs enfants. Quelques jours lui avaient suffi
-pour comprendre le caractère, la situation, les besoins de chacun; et
-rien n’était plus touchant que de le voir travailler, en silence, à
-apaiser ou à divertir les souffrances de ces malheureux. Il le faisait
-pour se distraire soi-même, se rappelant ainsi la douce vie qu’il avait
-menée dans son village après sa conversion; mais parfois, au moment où
-la fatigue allait l’accabler, il croyait apercevoir tout à coup son
-maître bien-aimé, debout devant lui. Et, en effet, n’était-ce point la
-présence de Jésus qui avait pu lui permettre, en moins de quarante
-jours, non seulement de secourir, mais aussi d’instruire ces étrangers,
-dont il ignorait la langue, et de les convertir à la foi chrétienne?
-
-Il en avait déjà converti plus de cent, appartenant aux races les plus
-différentes, lorsqu’était enfin arrivé le jour de la Pentecôte. Et
-beaucoup de ces néophytes avaient tenu, ce jour-là, à l’accompagner
-jusqu’à la porte du cénacle où l’on devait célébrer la fête, afin de lui
-témoigner une dernière fois leur reconnaissance. Or voici que, les
-disciples s’étant tous rassemblés, un grand bruit s’était fait entendre,
-comme le bruit d’un vent qui soufflait du ciel; et ce vent s’était
-abattu sur la salle, et les disciples avaient vu paraître des langues de
-feu qui s’étaient arrêtées au-dessus de leurs têtes. Ils étaient alors
-tombés en prière, adorant l’Esprit que leur divin maître leur avait
-envoyé. Et puis, après s’être encore embrassés, ils étaient sortis.
-
-Et que l’on imagine quelle avait été alors la surprise, l’émotion de
-Barsabas! Car, en entendant parler les Mèdes, les Parthes, les Arabes,
-tous les étrangers qui accouraient au-devant de lui, il s’était aperçu
-qu’il comprenait leurs paroles et pouvait y répondre! Comme les douze
-apôtres, Barsabas avait, miraculeusement, reçu le Don des Langues.
-
-
-
-
-II
-
-LE CITOYEN DU MONDE
-
- _Quiesce a nimio sciendi desiderio, quia magna ibi invenitur
- distractio et deceptio!_
-
- (IMITATIO CHRISTI, I, 2.)
-
-
-Devant la grâce inattendue qui venait de lui échoir, Barsabas se sentit
-d’abord si heureux à la fois et si effrayé que, bien qu’il pût
-maintenant répondre sans effort aux questions de ses amis, il ne prit
-pas même le temps de les écouter. Rentré dans sa chambre, il se hâta
-d’en faire sortir un petit garçon avec qui tous les soirs il avait
-coutume de jouer, et qui, ce soir-là encore, voulait, à toute force, lui
-grimper sur le dos. Puis, ayant verrouillé la porte pour n’être plus
-dérangé, il se prosterna et pria humblement Seigneur, s’écria-t-il, vous
-m’avez honoré par delà mon mérite! Au dernier de vos serviteurs vous
-avez daigné confier le plus précieux de vos dons! Et voici
-cependant,--telle est ma faiblesse!--voici que je tremble de frayeur à
-la pensée des devoirs nouveaux qui en résultent pour moi! «Soutenez-moi,
-Seigneur, éclairez-moi, dites-moi ce que je dois faire, afin que je ne
-sois qu’un outil entre vos mains, l’instrument de votre gloire et de
-votre justice!» Mais le Seigneur ne lui dit rien, et Barsabas se vit
-contraint de décider lui-même ce qu’il devait faire.
-
-Aussi bien ne pouvait-il guère hésiter sur le premier et le plus urgent
-des devoirs nouveaux qui s’imposaient à lui; et sa frayeur ne lui
-venait, précisément, que de sa trop claire conscience de ce pénible
-devoir. Il avait, en effet, tout de suite compris que le don des langues
-ne lui avait pas été accordé simplement pour qu’il pût s’entretenir, à
-Jérusalem, avec des étrangers déjà convertis, ni moins encore pour qu’il
-s’en retournât mener sa vie silencieuse à l’ombre des collines de son
-cher village. Le don des langues lui imposait le devoir de parcourir le
-monde, pour porter aux païens la sainte parole: cela était certain,
-hélas! trop certain!
-
-Tout au plus eut-il un instant l’idée que, si son maître avait vraiment
-exigé de lui un pareil sacrifice, c’est lui qu’il aurait désigné pour
-faire partie des douze apôtres, au lieu de Mathias. Mais aussitôt il
-rougit de cette idée, misérable prétexte suggéré par sa lâcheté. Le
-pouvoir miraculeux de parler toutes les langues n’était-il pas un signe
-d’apostolat aussi évident, pour le moins, qu’une élection où peut-être
-le hasard avait seul agi? Non, non, Barsabas sentait que nul doute ne
-lui était possible! Et plus était cruel le sacrifice que son maître
-exigeait de lui, plus il se sentait tenu de l’accomplir, en échange de
-l’immense faveur qu’il avait reçue. Il résolut donc de quitter Jérusalem
-dès le lendemain, et de se mettre en route vers les pays étrangers,
-après avoir dit un rapide adieu à sa femme, à sa mère, aux lieux qui,
-jusqu’alors, avaient été pour lui l’univers entier.
-
-Encore ne leur dit-il cet adieu que par procuration. Ayant rencontré,
-aux portes de Jérusalem, un paysan de son village qui rentrait chez lui,
-c’est sur lui qu’il se déchargea du soin d’annoncer aux siens sa
-nouvelle mission. «Je comptais aller moi-même prendre congé d’eux,
-ajouta-t-il, mais le ciel a eu pitié de moi, et voici qu’il t’a envoyé
-sur mes pas, pour m’épargner un supplice au-dessus de mes forces. Ou
-plutôt ce sont les dangers de la tentation que le ciel, sans doute, aura
-voulu m’épargner: car je me demandais comment, après avoir revu tout ce
-qui m’est cher, je trouverais le courage de m’en séparer. Adieu donc,
-frère bien-aimé! Et quand, après-demain, du haut de la colline, tu
-apercevras à tes pieds les maisons de notre village, rappelle-toi ton
-frère Barsabas qui s’en va, seul et triste, parmi des inconnus!»
-
-Barsabas pleurait en disant ces mots; puis il se jeta, tout pleurant, au
-cou de son ami. Mais à peine l’eut-il vu disparaître, dans la poussière
-du chemin, qu’il ne put s’empêcher de songer qu’il avait été, lui aussi,
-la veille encore, semblable à ce paysan inutile et grossier. Et,
-fiévreusement, il eut soif d’employer au plus vite, pour le bien de son
-maître, le magnifique don qu’il portait en lui. Quand son ami, le
-surlendemain soir, aperçut du haut de la colline les maisons du village,
-il soupira en se rappelant le pauvre Barsabas qui allait, seul et
-triste, sur des routes lointaines; mais Barsabas, au même instant,
-marchait d’un pas alerte et la tête haute, méditant le discours qu’il
-prononcerait dès qu’il rencontrerait une ville, devant lui.
-
- * * * * *
-
-Cette ville se trouva être Péluse, dans la Basse-Égypte; et Barsabas,
-qui y était parvenu après cinq jours de marche, fut d’abord tenté de
-marcher cinq jours de plus pour s’en éloigner. Habitué comme il l’était
-aux mœurs rustiques de la Galilée, Jérusalem déjà lui avait paru
-inhabitable; mais il se sentait prêt maintenant à la regretter, en
-comparaison de cette ville étrangère où, depuis les traits des visages
-jusqu’à la façon de manger et de se vêtir, rien ne ressemblait à ce
-qu’il connaissait. La largeur des rues, la hauteur des maisons, les
-amples manteaux et les lourds souliers, tout cela était, à ses yeux,
-aussi laid qu’incommode. Il éprouvait une indignation mêlée de mépris à
-la vue des litières qui servaient à traîner, d’une maison à l’autre, des
-hommes parfaitement capables de se servir de leurs jambes. Il ne
-comprenait pas que des êtres humains pussent se passer d’arbres et
-d’oiseaux, ni se résigner à vivre enfermés dans d’obscures boutiques,
-sans autre profit que de gagner un argent aussitôt dépensé. En un mot,
-il jugeait Péluse l’endroit le plus monstrueux du monde: et telle il
-continua de la juger pendant les six mois qu’il y demeura.
-
-Car le fait est qu’il y demeura six mois, en dépit de sa mauvaise
-humeur: et ce fut bien là qu’il prêcha pour la première fois. S’étant
-rendu sur le port, le lendemain de son arrivée, il aborda quelques
-matelots qui musaient au soleil, et se mit à leur expliquer la doctrine
-chrétienne. Il la leur expliqua dans la langue grecque, qui était leur
-langue; mais il répéta ensuite son explication en arabe à des marchands
-arabes qui s’étaient approchés; il la répéta en syrien et en éthiopien,
-de telle sorte que, bientôt, une foule énorme se pressa autour de lui,
-curieuse d’entendre un homme qui parlait toutes les langues. Et Barsabas
-raconta à cette foule la vie et la mort divines de Jésus. Il leur
-raconta sa propre vie, de quelles ténèbres il avait été tiré, et vers
-quelle lumière. Il leur dit quelques-unes des paraboles de son maître,
-les plus simples et les plus touchantes, s’efforçant de retrouver, dans
-sa voix, un écho de la voix surnaturelle qui les lui avait enseignées.
-Longtemps il parla, debout sur un banc de pierre, indifférent aux
-injures comme aux railleries; et d’heure en heure, à mesure qu’il
-parlait, injures et railleries devenaient plus rares, jusqu’à ce
-qu’enfin il eut le bonheur de voir jaillir des larmes presque de tous
-les yeux. Lui aussi, il pleurait; une ardente émotion faisait frémir ses
-lèvres, donnait à sa parole des accents pathétiques. Quand il descendit
-du banc et cessa de prêcher, cent personnes de tout âge et de toute
-condition, s’approchant de lui avec déférence, lui exprimèrent leur
-désir d’être baptisées.
-
-Et comme, quelques heures plus tard, Barsabas, tout heureux de la belle
-moisson qu’il avait rapportée à son maître dès son premier discours,
-s’en retournait joyeusement vers l’auberge où il s’était logé, un petit
-vieillard l’accosta dans la rue. C’était un aimable petit vieillard,
-chauve, replet, avec un visage ridé où s’ouvraient de grands yeux naïfs
-et bienveillants. Il avait la mise d’un riche bourgeois. Et, en effet,
-il apprit à Barsabas qu’il vivait de ses rentes, mais qu’il employait
-son temps à s’instruire et à méditer. «Or, je regrette d’avoir à vous
-dire, poursuivit-il, que votre Jésus n’est pas le vrai Dieu. Car le vrai
-Dieu, je le connais: il m’a été révélé par un homme admirable, le
-philosophe Épistrate, auteur du traité sur l’_Essence de l’Être_.
-Peut-être n’avez-vous pas lu ce livre sans pareil? Tenez, je n’ai pas pu
-m’empêcher de vous l’apporter!»--Et le vieillard tendait à Barsabas un
-épais rouleau.--«Je vous en prie, lisez-le! Que si même il ne
-réussissait pas à vous convaincre tout à fait, vous y trouveriez encore
-de quoi réfléchir!»
-
-Le petit vieillard avait une si honnête et douce figure que Barsabas
-crut pouvoir lui parler comme à un ami. Il lui avoua donc qu’il lirait
-volontiers, pour l’obliger, le traité de son philosophe, mais que, par
-malheur, il ne savait pas lire. Et, loin de lui en témoigner le moindre
-mépris, le vieillard lui proposa aussitôt de lui apprendre lui-même à
-lire et à écrire. «Quelques leçons vous suffiront, lui dit-il, aidées
-d’un peu d’exercice. Et vous acquerrez là un bien inestimable, qui
-doublera l’effet de vos prédications!»
-
-L’offre était si imprévue que Barsabas hésita quelques instants avant de
-l’accepter. Il ne se souvenait pas que son divin maître, en lui
-énumérant les choses nécessaires à la vie, lui eût fait mention de la
-nécessité de savoir lire et écrire; maintes fois au contraire Jésus
-l’avait félicité de son ignorance, et même expressément engagé à y
-persévérer. Mais il se répéta que son rôle nouveau lui imposait de
-nouveaux devoirs. Le vieillard avait raison: en lui permettant de
-connaître des œuvres que ses adversaires ne manqueraient point de lui
-opposer, la lecture lui fournirait une arme précieuse pour son
-apostolat. Et puis,--encore qu’il ne consentît peut-être pas à s’en
-rendre compte,--il avait dès lors, au fond de son cœur, la certitude
-qu’un homme doué du don des langues était un être d’espèce supérieure au
-commun des hommes. Un tel homme, capable de parler à son gré les langues
-les plus diverses, ne pouvait pas, décemment, se trouver hors d’état de
-lire aucune d’elles. Ce que lui proposait le vieillard paraissait, en
-quelque sorte, à Barsabas le complément désormais indispensable de la
-grâce que Jésus lui avait accordée. Il accepta donc, offrit au vieillard
-de se mettre à l’étude dès le lendemain; et c’est ainsi qu’il resta six
-mois dans la ville de Péluse.
-
-Car non seulement il apprit à lire et à écrire en deux ou trois langues,
-ce qui ne laissa pas de lui demander plus de temps qu’il n’avait
-supposé; mais il profita de l’occasion pour apprendre aussi un peu de
-grammaire, de façon à rendre son éloquence plus correcte et plus pure.
-Le vieillard, trop heureux de pouvoir un moment se distraire de sa
-philosophie, lui enseigna le sens primitif des mots et leurs sens
-dérivés; il lui révéla de quelle manière une image pouvait être mise en
-valeur; il lui indiqua les différents moyens de varier et de nuancer le
-rythme de ses phrases. Et à s’instruire de tout cela Barsabas goûtait un
-plaisir sans cesse plus vif, dont il s’excusait, vis-à-vis de lui-même,
-en songeant aux nouvelles moissons d’âmes qu’il préparait pour son
-maître.
-
-Il ne négligeait pas, d’ailleurs, les soins de son apostolat. Une ou
-deux fois au moins par semaine, il s’arrachait à ses études pour prêcher
-l’Évangile; et, bien que le nombre des conversions diminuât sensiblement
-à chacun de ses discours, convertis et sceptiques s’accordaient à
-constater que chacun de ses discours dépassait le précédent en force, en
-clarté, en verve convaincante. Au total, son séjour à Péluse avait eu de
-bons fruits. Mais, de tous ces fruits, aucun ne lui fut aussi agréable
-que la conversion du petit vieillard.
-
-En effet Barsabas, dès qu’il avait su lire, s’était empressé de lire le
-traité de l’_Essence de l’Être_; et, à sa grande joie,--car il n’avait
-pas été d’abord sans quelque inquiétude,--il y avait trouvé des pensées
-si puériles et tant de folies que sa foi en Jésus s’en était renforcée.
-Épistrate n’allait-il pas jusqu’à soutenir que Dieu ne faisait qu’un
-avec le soleil, ou encore que les âmes, après la mort, avaient pour
-résidence la lune et les étoiles? Barsabas avait songé que, si tous les
-philosophes dont on le menaçait ressemblaient à celui-là, il n’aurait
-pas de peine à les réfuter. Et, en attendant, il avait réfuté celui-là
-avec tant de chaleur que force avait été au vieillard de s’avouer
-vaincu. Lorsque Barsabas, l’ayant baptisé ainsi que tous les siens,
-voulut quitter Péluse pour se rendre à Alexandrie, cet excellent homme
-exigea qu’il prît place dans sa litière, dont, au reste, lui-même ni sa
-femme ne se servaient jamais et il l’accompagna jusqu’au delà des
-remparts.
-
- * * * * *
-
-Barsabas avait persisté, durant les six mois de son séjour, à juger
-Péluse la plus laide des villes; mais Alexandrie, au contraire, lui fit
-dès le premier soir excellente impression. Les rues cependant y étaient
-encore plus larges, les maisons plus hautes, le costume des hommes et
-des femmes y différait plus encore des modes rudimentaires de la
-Galilée; mais Barsabas ne pouvait se défendre de penser que tout cela,
-pour n’avoir rien de commun avec ce qu’il connaissait, n’en était que
-plus élégant et plus ingénieux. Il avait, d’ailleurs, gardé le meilleur
-souvenir de son voyage dans la litière du vieillard. Non seulement
-lui-même avait fait la route sans ombre de fatigue; ses porteurs, eux
-aussi, avaient paru enchantés. Ils lui avaient confié qu’ils
-s’ennuyaient à Péluse, et que ce voyage à Alexandrie était fort de leur
-goût. Mais comme le jeune homme leur demandait, après cela, pourquoi ils
-ne priaient pas leur maître de les employer plutôt à cultiver ses
-terres, ils avaient poussé des cris d’épouvante à la seule idée de la
-vie aux champs. Et c’était une réponse de même genre que Barsabas
-recevait, maintenant, des boutiquiers d’Alexandrie, à qui il conseillait
-de fermer leurs boutiques pour s’en retourner aux villages où ils
-étaient nés. Ils ne refusaient pas d’admettre que la vie du village fût
-plus saine, plus sûre, plus calme, voire plus fructueuse; mais ils
-ajoutaient que, ayant goûté au charme de la ville, rien au monde ne
-pouvait plus leur en ôter le goût. Et Barsabas, sans cesser de les
-plaindre, commençait à comprendre ce charme funeste qui les avait
-conquis. Il prit un grand plaisir à visiter les monuments d’Alexandrie,
-les arcs de triomphe, les théâtres, les bibliothèques; et, le matin du
-jour où il devait prêcher pour la première fois, il s’acheta une toge et
-une paire de cothurnes, par crainte que la pauvreté de sa mise ne le fît
-confondre avec les diseurs de bonne aventure, dont toutes les places
-publiques étaient encombrées.
-
-Aussi son premier discours fut-il très écouté. Artistes, savants, dames
-du monde, l’élite de la ville se réunit autour de lui, ce dont il se
-réjouit dans la naïveté de son cœur: car il avait conçu le beau rêve de
-convertir à l’Évangile les classes supérieures de la société, laissant à
-celles-ci le soin de répandre, ensuite, leur foi parmi le bas peuple.
-Mais ce n’était, hélas! qu’un rêve. Après avoir écouté le discours du
-jeune homme avec la curiosité la plus attentive, son élégant auditoire
-se dispersa, sans que personne semblât tenté de se convertir. Et dès le
-lendemain, à la même place où il avait parlé, Barsabas vit se réunir le
-même auditoire autour d’un autre orateur, un philosophe fameux, qui
-réfuta point par point tout ce qu’il avait dit. A la doctrine de Jésus,
-telle qu’il l’avait exposée, ce philosophe opposa la doctrine
-d’Aristote, affirmant que celle-là seule était sage et vraie.
-
-Le jeune Galiléen n’avait pas lu Aristote. Il ne connaissait pas non
-plus Héraclite, ni Parménide, ni Platon, que d’autres orateurs firent
-valoir contre lui. Il se mit à les lire: et il dut s’avouer que leurs
-théories étaient infiniment plus difficiles à réfuter que celle
-d’Épistrate, qui envoyait dans la lune les âmes des défunts. Elles
-étaient fausses aussi, cependant, il le sentait bien; mais l’erreur y
-était cachée sous des dehors si spécieux qu’il avait beaucoup de peine à
-la découvrir.
-
-Il se donna tout entier à cette découverte. Jour et nuit il s’efforça
-d’approfondir les écrits des philosophes, de les comparer, de relever
-une à une leurs contradictions. Souvent la fatigue ou le découragement
-faillirent l’arrêter; mais il se raffermissait en songeant que nul, à
-coup sûr, parmi les disciples de son divin maître, ne rendait à
-l’Évangile un plus beau service. Il espérait, en effet, que, grâce à
-lui, tous les philosophes apercevraient la vanité de leurs illusions, et
-viendraient les déposer humblement aux pieds de Jésus. Et il lisait et
-il relisait, étonnant les bibliothécaires par son zèle à compulser des
-ouvrages dont personne, de mémoire d’homme, n’avait encore osé affronter
-la lecture.
-
-Ce terrible travail lui prit cinq ans, pendant lesquels il n’eut guère
-le loisir de prêcher. Et un jour, après cinq ans d’études et de
-méditations, il se jugea suffisamment armé pour commencer la lutte. Il
-fit donc savoir que, le lendemain, sur la grand-place, il se chargeait
-de réduire à néant les systèmes des divers philosophes, passés et
-présents.
-
-Il eut cette fois pour l’entendre tous les professeurs de philosophie,
-qui ne pensèrent, d’abord, qu’à s’émerveiller de son érudition. Mais
-bientôt, se voyant attaqués, ils ripostèrent. Les uns lui soumirent des
-moyens, à leur avis très simples, de corriger les contradictions qu’il
-avait signalées; d’autres imaginèrent des théories nouvelles qui,
-suivant eux, devaient être à l’abri de ses objections. Et surtout ils
-lui signifièrent, les uns et les autres, qu’il n’avait point compris la
-vraie doctrine des philosophes dont il s’était occupé. «Vous avez saisi
-le sens des paroles,--lui dirent-ils;--mais le sens profond qui se cache
-sous les paroles vous a échappé. Aussi bien ce sens-là ne pouvait-il
-manquer de vous échapper: car il est dû à une foule de sentiments et de
-traditions que vous ignorez forcément, étant d’un pays où la
-civilisation grecque n’a pas pénétré. La pensée de Platon restera
-toujours fermée à qui n’a pas été élevé dans le commerce d’Homère. Ce
-que vous en avez perçu n’est que son enveloppe: vous en parlez comme un
-sourd parlerait de musique!»
-
-Et peut-être ces professeurs avaient-ils raison; mais c’est de quoi
-Barsabas, naturellement, ne pouvait convenir. Il continua donc de
-prêcher, ou plutôt d’argumenter, prouvant à qui désirait l’entendre la
-fausseté et l’incohérence de tous les systèmes. Le malheur est qu’on
-semblait de moins en moins désireux de l’entendre. Les philosophes
-étaient revenus à leurs exercices professionnels; les dames du monde
-s’étaient fatiguées d’une éloquence trop sèche et trop positive; et un
-jour arriva où le pauvre Barsabas ne trouva plus, autour de son estrade,
-que les matelots et les pêcheurs du port. Encore n’était-ce point, comme
-l’on pense, sa dialectique qui les attirait. Il était simplement, pour
-eux, l’homme qui parlait toutes les langues; et sans cesse, par manière
-de passe-temps, ils lui amenaient des Nègres et des Scythes, des
-esclaves sortis des régions les plus reculées, afin qu’il leur
-expliquât, dans leurs langues, les erreurs d’Épicure ou d’Anaxagore.
-
- * * * * *
-
-Barsabas, cependant, n’était point d’âme à désespérer. Dès qu’il se fut
-convaincu qu’à Alexandrie ses efforts n’avaient décidément aucune chance
-de réussir, il résolut de tourner le dos à cette ville et de se rendre à
-Rome. Il s’y rendait, tout occupé déjà des controverses prochaines,
-lorsque le bateau où il s’était embarqué fit escale dans un petit port
-de l’île de Crète; et voici qu’en arrivant dans cette bourgade Barsabas
-eut l’extrême surprise de se trouver parmi des chrétiens. Des églises
-remplaçaient les temples des dieux; les maisons étaient surmontées de
-grandes croix de pierre; et tous les habitants s’empressaient autour des
-passagers du bateau, sans vouloir accepter d’eux aucune récompense. Ces
-braves gens avaient renoncé au commerce, ainsi qu’à toutes les formes du
-gain; ils vivaient de leur pêche, des fruits de leurs champs: si bien
-que Barsabas crut revoir son village, tel qu’à son départ il l’avait
-laissé.
-
-Il ne tarda point, d’ailleurs, à avoir l’explication du spectacle
-imprévu qui s’offrait à lui. Tout en l’installant à sa table avec mille
-égards, l’hôte qui l’avait recueilli lui raconta que la ville entière
-s’était convertie, depuis deux ans déjà, après avoir entendu les
-discours de l’apôtre Mathias. «Ce saint homme a passé une semaine parmi
-nous: il a prêché sur le port; et, quand il est reparti, nous étions
-tous devenus chrétiens. Et comment aurions-nous hésité à le devenir, en
-présence d’une doctrine aussi simple et aussi belle, répondant aussi
-parfaitement aux désirs de nos cœurs?» L’hôte de Barsabas ajouta,
-cependant, que l’exemple personnel de Mathias n’avait pas été non plus
-sans contribuer à les convertir. «Jamais nous n’avions vu un homme
-pareil à celui-là! Un véritable saint, modeste, timide, doux comme un
-enfant!» Barsabas demanda s’il leur avait réfuté les erreurs des
-philosophes; mais son hôte, à cette question, éclata de rire. «Oh! non,
-s’écria-t-il, soyez sûr qu’il ignorait jusqu’au nom de tous ces gens-là!
-Il ne savait ni lire ni écrire! Il était plus illettré que le dernier de
-nos esclaves! Et je me rappelle que moi-même, sitôt que je l’ai entendu,
-j’ai jeté au feu mes volumes d’Aristote; mais l’idée ne me serait pas
-venue de lui en parler!»
-
-Le bateau ne s’était arrêté que pour quelques heures. Quand Barsabas se
-retrouva à bord, entouré de cadeaux de toute sorte que ses frères de la
-petite ville l’avaient supplié d’emporter en souvenir d’eux, il se mit à
-réfléchir sur ce qu’il venait d’apprendre. Et tout de suite, malgré lui,
-le contraste lui apparut entre le succès obtenu par Mathias dans cette
-bourgade crétoise et son propre échec à Alexandrie. «Je n’ai pas réussi
-jusqu’à présent, songeait-il, les circonstances m’ont été contraires.
-C’est donc à Rome que je prendrai ma revanche. J’amènerai à Jésus la
-capitale du monde!» Mais alors il s’aperçut clairement d’une chose que,
-depuis longtemps, il essayait de tenir cachée au profond de son cœur. Il
-s’aperçut qu’il ne pouvait plus désormais espérer d’amener personne à
-Jésus, car lui-même avait cessé de croire en Jésus.
-
- * * * * *
-
-Non qu’il se fût laissé convaincre par les divagations des
-métaphysiciens. Son robuste bon sens de paysan lui affirmait assez que
-tous leurs systèmes n’étaient que d’ingénieuses fantaisies, inventées
-pour l’amusement de quelques songe-creux. Il voyait assez que les plus
-subtils arguments de Platon n’empêchaient pas le monde extérieur
-d’exister pour l’homme, et que, même démontrée, l’hypothèse des atomes
-resterait toujours une absurdité. Tout cela avait maintenant, à ses
-yeux, juste autant de valeur que les rêveries d’Épistrate sur les
-habitants de la lune. Le commerce assidu des philosophes n’avait fait
-que le dégoûter de la philosophie; et plus que jamais il était prêt à
-considérer la doctrine de Jésus comme le seul système qu’un sage pût
-admettre. Seule, en effet, elle ne s’adressait à la raison que dans les
-matières qui étaient raisonnables, c’est-à-dire dans celles qui
-touchaient à la conduite pratique de la vie; imposant aux hommes, pour
-le reste toute une série de mystères où ils n’avaient qu’à croire. Mais
-c’est précisément à ces mystères que Barsabas n’avait plus la force de
-croire. Tant de systèmes différents avaient défilé sous ses yeux, se
-détruisant l’un l’autre, qu’une méfiance lui était venue de tous les
-systèmes. La réflexion avait tari en lui les sources de la foi. Elle les
-avait taries à tel point que si Jésus, sorti du tombeau, s’était de
-nouveau montré devant lui, peut-être eût-il encore gardé des doutes sur
-sa divinité. Et il en éprouvait certes un chagrin très vif, mais moins
-vif, en fin de compte, qu’il ne l’aurait craint: car déjà ses lectures,
-et des exemples nombreux, l’avaient préparé à voir dans les ennuis du
-doute la rançon fatale d’un esprit supérieur.
-
-Il se jura du moins de conserver le culte des vertus chrétiennes, ne
-s’apercevant pas que, bien avant de perdre la foi, il l’avait perdu. Et,
-quoique son voyage à Rome fût désormais sans objet, il résolut cependant
-de le continuer. La vie à Alexandrie lui était devenue impossible; plus
-impossible encore le retour dans son village, où chacun se serait
-informé des résultats de sa prédication. Et puis la vérité était que,
-s’il se résignait à ne plus croire, il ne pouvait pas se résigner à ne
-plus prêcher. A force de parler tour à tour toutes les langues, il avait
-fini par s’y juger tenu, comme à un travail important et méritoire entre
-tous. Des deux dons qu’il avait reçus de son maître Jésus, et dont l’un
-consistait à connaître l’unique vérité et l’unique bonheur, tandis que
-l’autre consistait simplement à pouvoir dire tour à tour une même chose
-en plusieurs façons, c’était comme si ce deuxième don avait, pour lui,
-annulé le premier. La perspective de devoir y renoncer l’aurait
-désespéré.
-
- * * * * *
-
-Il résolut donc de n’y point renoncer, mais, au contraire, d’en tirer le
-profit le plus grand possible. Il savait qu’à Rome une foule d’étrangers
-s’enrichissaient et devenaient célèbres, qui avaient pour seul métier
-d’enseigner aux Romains la langue du pays d’où ils étaient sortis. Il se
-faisait fort, lui, d’enseigner toutes les langues, dût-il dépenser
-encore une année ou deux à en étudier la grammaire et la littérature!
-Aussi bien les leçons du vieillard de Péluse avaient, autrefois, éveillé
-en lui le goût de ces études; et sans cesse, depuis, il s’était mieux
-pénétré de leur utilité. Rien ne lui était plus agréable, rien ne lui
-semblait plus digne de ses soins, que de comparer les manières diverses
-dont les divers peuples exprimaient leurs idées. N’était-ce pas, pour
-ainsi dire, comparer leurs âmes? Et le résultat d’une telle comparaison
-pouvait-il n’être pas d’un prix inestimable? Ne croyant plus à la
-possibilité de connaître Dieu et les voies du salut, Barsabas ne s’en
-trouvait que plus à l’aise pour croire à la nécessité de connaître le
-détail des choses d’ici-bas. Et lorsqu’enfin, après de longs mois de
-préparation, il ouvrit une école sur le Viminal, très sérieusement il
-eut conscience de remplir un devoir, d’entreprendre une tâche magnifique
-et sacrée.
-
-Ses élèves, au reste, ne se firent pas faute de l’y encourager. Ils se
-pressèrent pour l’entendre, l’accablèrent de cadeaux, répandirent sa
-gloire aux quatre coins de Rome. Entraînés par son exemple, ces jeunes
-gens se prenaient de passion pour l’étude des langues étrangères au
-point d’y sacrifier tout ce qui, jusqu’alors, les avait occupés. Ils
-négligeaient de visiter leurs domaines, de veiller au bon ordre de leurs
-maisons, de bavarder et de jouer avec les jeunes filles, ils
-négligeaient d’être jeunes, de rêver, et d’aimer, dans leur hâte
-d’apprendre comment se conjuguait le passif des verbes chez les
-Égyptiens, ou de quels titres se nommaient les principaux ouvrages des
-poètes persans. Et quelques-uns d’entre eux, ayant imaginé de voyager en
-Égypte et en Perse pour tirer parti de leurs connaissances, avaient été
-d’abord un peu déçus de découvrir que leurs connaissances ne leur
-servaient de rien: car si le peuple des contrées qu’ils visitaient
-parlait bien la même langue qu’enseignait Barsabas, il la parlait avec
-toute sorte de menues différences d’accent et d’intonation qui la leur
-rendaient incompréhensible. Mais ils n’avaient pas tardé à reconnaître
-que le peuple de ces contrées n’avait, en somme, rien à leur dire qui
-valût d’être compris, et qu’eux-mêmes, n’ayant rien à lui dire,
-n’avaient aucun besoin de s’en faire comprendre. Si bien qu’après s’être
-un moment affligés de leur découverte, ils avaient presque fini par s’en
-enorgueillir: car ils avaient l’impression qu’eux seuls désormais, grâce
-aux leçons de leur maître, savaient parler avec pureté toutes les
-langues du monde; et leur culte pour leur maître s’était encore accru.
-
-C’est ainsi que Barsabas, en peu d’années, devint le plus riche et le
-plus fameux des professeurs romains. Il eut une maison en ville et une
-autre aux champs, pleines toutes deux d’esclaves exotiques avec chacun
-desquels il aimait à s’entretenir familièrement dans sa langue. Tous les
-savants s’honoraient de son amitié. Un poète en vogue, qui dînait chez
-lui plusieurs fois par semaine, écrivit à sa louange une épigramme que
-la ville entière trouva délicieuse. «Divin Barsabas, disait-il dans son
-épigramme, ne t’étonne pas de me voir si souvent à ta table! J’ai formé
-le rêve, moi aussi, de suivre tes leçons, afin de pouvoir répéter dans
-toutes les langues possibles que c’est chez toi qu’on mange les
-meilleures lamproies!» Et Barsabas, recueillant tous les jours quelque
-marque nouvelle de la faveur publique, songeait que jamais,
-certainement, la prédication de l’Évangile ne lui aurait acquis de tels
-avantages.
-
-Mais lui, loin de se laisser amollir par cette prompte fortune, n’en
-était que plus zélé à poursuivre ses études. Pendant que tout le monde
-s’accordait à proclamer sa science, sans cesse il était plus honteux de
-son ignorance. Sans cesse un problème qu’il venait de résoudre en
-faisait surgir un nouveau, devant lui; et tantôt c’était l’origine d’un
-mot qui lui échappait, tantôt il s’épuisait à vouloir saisir la cause
-d’une anomalie de syntaxe ou d’accentuation. Que de fois ses invités,
-après avoir vainement attendu qu’il vînt les recevoir, le trouvèrent
-marchant de long en large parmi des tas de livres, avec la mine piteuse
-d’un joueur qui aurait perdu son dernier enjeu!
-
-Son unique distraction était de voyager. Encore ne voyageait-il pas,
-comme ses élèves, pour montrer aux étrangers qu’il savait leur langue,
-mais pour s’instruire auprès d’eux, pour connaître leur vie, pour
-essayer d’entrevoir l’âme de leur race: car il avait dû constater que
-l’étude des langues était loin de lui révéler cette âme autant qu’il
-aurait cru. Il allait donc d’un pays à l’autre, poussé par une curiosité
-tous les jours plus vive. Il explorait les villes et les villages, il
-interrogeait les habitants sur leurs mœurs, leurs traditions, sur une
-foule de choses qui avaient pour eux un grand intérêt, mais dont ils ne
-comprenaient pas qu’elles en eussent aucun pour un étranger. Lui,
-cependant, mettait une véritable passion à s’en informer. Et ses
-voyages, ainsi employés, lui auraient peut-être été parfaitement
-agréables, s’ils ne l’avaient trop souvent contraint à se priver d’un
-luxe matériel sans qui, désormais, il ne pouvait plus vivre. Il avait
-subi si profondément l’influence du bien-être romain qu’il ne
-s’accommodait plus ni d’un repas trop simple, ni d’un lit trop dur, ni
-de chevaux trop lents. Ou que si, d’aventure, il décidait de passer
-outre à ces désagréments, leur souvenir le poursuivait jusque dans ses
-études, lui gâtant le profit qu’il en recueillait. Mais souvent aussi il
-eut la surprise de rencontrer, en de lointains pays, des inventions
-pratiques si commodes qu’il fut désolé de ne pouvoir pas les retrouver à
-Rome. Et peu à peu ces voyages, qui d’abord ne lui étaient apparus que
-comme un passe-temps, devinrent pour lui une nécessité. A peine rentré
-de l’un d’eux, il souffrait de ne pouvoir pas tout de suite en commencer
-un autre.
-
-C’est que, à son avis du moins, les races diverses qu’il apprenait à
-connaître lui communiquaient une part de leurs goûts et de leur esprit.
-Il avait l’impression que non seulement il pouvait parler toutes les
-langues, mais qu’il s’habituait aussi à penser comme les peuples dont il
-parlait la langue. Et comment n’aurait-il pas eu cette impression, quand
-il constatait que chacun de ses voyages le détachait de quelques-unes de
-ses idées antérieures, le délivrait de quelques-uns de ses préjugés, lui
-démontrait l’inanité de quelques-unes de ses certitudes ou de ses
-croyances? Ni par la langue, ni par la pensée, il n’appartenait plus à
-aucun pays: comment n’en aurait-il pas conclu qu’il réunissait en lui
-les façons de parler et de penser de tous les pays? Devenir vraiment un
-citoyen du monde, voilà quel était désormais son désir! Et pendant qu’il
-se lamentait, sentant combien un tel désir était lointain et difficile à
-réaliser, la foule de ses élèves et de ses amis le félicitait d’en avoir
-achevé déjà la réalisation. On déclarait que personne n’était encore
-parvenu aussi complètement que lui à se dépouiller de toute
-particularité nationale, à rompre le lien créé par la nature entre
-l’homme et elle. On l’appelait, respectueusement, le «cosmopolite». Et
-des milliers de jeunes gens, garçons et filles, s’efforçaient à partager
-son cosmopolitisme.
-
- * * * * *
-
-Nous devons ajouter que Barsabas, de plus en plus absorbé par sa
-science, s’apercevait à peine des progrès de sa renommée. Mais il ne put
-se défendre d’un secret plaisir quand, un jour, la femme d’un des
-principaux fonctionnaires romains le fit prier de venir chez elle lui
-donner des leçons. Cette dame n’était plus très jeune, et Barsabas, qui
-avait eu déjà l’occasion de la voir, ne se souvenait pas non plus
-qu’elle fût bien jolie. Il se rendit pourtant à son invitation et trois
-leçons lui suffirent, sinon pour la transformer en _cosmopolite_, du
-moins pour changer d’opinion sur elle. A défaut de jeunesse, et presque
-de beauté, elle était infiniment élégante, gracieuse, spirituelle,
-experte en sourires provocants et en douces flatteries. Elle fit à son
-professeur un accueil où, de la façon la plus piquante du monde, le
-respect se tempérait de familiarité. Elle l’admira, l’amusa, lui inspira
-la plus haute idée d’elle-même et de lui. Et son mari, à qui ensuite
-elle le présenta, l’invita à venir dîner chez eux aussi souvent qu’il
-voudrait.
-
-Alors s’ouvrirent pour Barsabas des semaines si heureuses, que peu s’en
-fallut qu’il n’oubliât, par instants, de se désoler des lacunes de sa
-science. Tous les soirs, assis près de son élève, il se sentait
-rajeunir, en même temps que son élève rajeunissait à ses yeux.
-Tendrement, humblement, il lui faisait l’aveu de ses ambitions et de ses
-déboires: et elle, en échange, avec un sourire ingénu de ses dents
-toutes neuves, elle lui racontait son enfance, la mort d’un petit oiseau
-qu’elle avait nourri. Mais surtout elle le ravissait par sa passion de
-s’instruire. Elle lui demanda de l’emmener avec lui, dans son prochain
-voyage; et bien que Barsabas, craignant pour elle les incommodités des
-auberges lointaines, l’eût simplement conduite en Sicile, jamais aucun
-de ses autres voyages ne lui parut si charmant. Il montra à son amie le
-berceau d’Empédocle, il lui exposa la doctrine de ce philosophe, il lui
-apprit à nommer, dans toutes les langues, les fleurs qu’il cueillait
-pour elle au bord des sentiers. De retour à Rome, où ils étaient revenus
-par le plus long chemin, ils se promirent de vivre désormais tout
-entiers l’un pour l’autre. La dame se fit faire une robe à l’égyptienne,
-dont elle prit le modèle sur un vase que son ami lui avait donné. Et
-l’ami, afin de placer ses travaux même sous l’inspiration de sa chère
-maîtresse, forma le projet d’étudier les formes diverses des sentiments
-de l’amour chez les divers peuples.
-
-Mais le hasard voulut que cette aventure, qui avait mis le comble à sa
-fortune, fût aussi l’origine de tous ses malheurs. Moins de quinze jours
-après être revenue avec lui de Sicile, la dame lui signifia qu’elle ne
-pourrait plus recevoir ses leçons; et il apprit qu’elle s’était déjà
-choisi pour professeur un autre savant, nouvellement arrivé à Rome.
-C’était un jeune Grec de Chypre qui, tout comme Barsabas, possédait un
-don extraordinaire; mais son don, à lui, était de l’ordre mathématique:
-il consistait à savoir résoudre, séance tenante, les problèmes de calcul
-les plus compliqués. Dix chiffres à multiplier par dix autres ne
-semblaient rien qu’un jeu pour la prodigieuse mémoire du jeune Cypriote,
-qui se trouvait être, avec cela, fort bel homme, laissant voir des
-formes d’une admirable vigueur sous le costume bizarre dont il
-s’affublait. Aussi ne parlait-on que de lui; et le bruit qu’il faisait
-avait, dès le premier jour, indigné Barsabas, qui, certes, ne se fût
-jamais attendu à devoir céder à un tel homme le cœur de son élève.
-
-Ce cœur que, la veille encore, il avait senti tout à lui, il ne se
-résigna pas à le perdre avant d’avoir tenté de le ressaisir. Ne pouvant
-plus donner de leçons à la dame, il pouvait, du moins, continuer à dîner
-chez elle. Il y vint dîner, le soir même; et le mari eut pour lui des
-prévenances qui lui rendirent courage. Mais elle, au contraire, fuyait
-ses regards, ou bien parfois lui lançait un rapide coup d’œil mêlé de
-mépris et de compassion. Il finit par l’aborder, au sortir de table. Il
-lui rappela ce qu’il était, la gloire et les honneurs que son savoir lui
-avait valus. Elle-même, souvent, ne lui avait-elle pas répété qu’il
-résumait en lui l’âme universelle? Ne s’était-elle pas émerveillée,
-chaque jour davantage, de la profondeur et de l’étendue de son
-cosmopolitisme? Et c’était lui qu’elle voulait maintenant sacrifier à un
-faux savant, à un baladin de l’espèce de ceux qui dansaient dans les
-foires!
-
-Mais la dame, qui sans doute avait hâte de rejoindre son nouveau
-professeur, ne prit pas la peine de lui répondre en détail. «Mon pauvre
-ami,--lui dit-elle,--je croyais vous avoir assez payé de vos leçons;
-puisque vous paraissez en juger autrement, je vais donc achever de
-m’acquitter envers vous en vous donnant, à mon tour, deux conseils
-précieux. D’abord, quand vous dînerez dans une maison romaine, évitez de
-manger votre viande avec vos doigts: rien ne nuit autant à votre
-réputation de citoyen du monde! Et puis, si l’un des convives vous parle
-de Virgile, n’affirmez pas que c’est un mauvais poète, ainsi que vous
-venez de le faire tout à l’heure: avouez plutôt que, étant étranger à
-Rome, vous êtes hors d’état de comprendre le génie de nos poètes!» Sur
-quoi elle lui tourna le dos et s’enfuit dans la salle voisine, après lui
-avoir adressé un dernier sourire qui, seul, aurait suffi pour lui ôter
-toute envie de la suivre.
-
-Mais, au reste, Barsabas n’en avait plus nulle envie, car son amour
-s’était éteint d’un seul coup, comme une petite flamme sous un souffle
-de vent. Il s’empressa de rentrer chez lui, et jusqu’au lendemain il se
-promena fiévreusement parmi ses livres épars, songeant à l’injustice
-monstrueuse des deux reproches qu’il venait d’entendre.
-
- * * * * *
-
-Le premier de ces reproches, à dire vrai, n’était pas sans quelque
-fondement. Oui, en effet, malgré son cosmopolitisme, Barsabas sentait
-qu’il avait gardé les rudes allures d’un paysan de la Galilée. Il
-n’avait pu se contraindre à manger, ni à marcher, ni à se vêtir de la
-manière dont le faisaient, autour de lui, les véritables Romains. Ses
-toges avaient beau lui coûter fort cher, jamais il n’avait pu apprendre
-à les bien porter. Et il sentait aussi qu’il parlait trop vite, et que
-ses éclats de rire étaient trop bruyants. Mais, n’attachant lui-même à
-ces menus détails aucune importance, il n’admettait pas que personne
-leur en attachât; tandis que le second reproche, au contraire, l’avait
-atteint au vif, si au vif que c’est en l’entendant qu’il avait soudain
-cessé d’aimer son élève. Virgile! On osait lui reprocher de ne pas
-comprendre ce mauvais poète! N’avait-il pas durant six mois, l’hiver
-précédent, étudié en public les _Églogues_ et l’_Énéide_, au double
-point de vue étymologique et grammatical? N’avait-il pas soumis le texte
-de ces poèmes à l’analyse la plus rigoureuse, relevant à chaque vers des
-expressions impropres, des images forcées, des fautes de grammaire ou de
-prosodie?
-
-Ce qu’il ne comprenait pas, en effet, et qui depuis longtemps déjà
-l’exaspérait, c’était le culte superstitieux des Romains pour Virgile.
-Ce même soir, au dîner, un jeune voisin de table lui avait raconté qu’il
-avait passé la nuit précédente à relire l’_Énéide_, et qu’il avait été
-plus ravi que jamais de la divine harmonie qui s’en dégageait.
-Pareillement, des Grecs lui avaient parlé de la volupté que leur causait
-«l’harmonie» de Sophocle; et dans tous ses voyages il avait rencontré
-des lettrés qui lui avaient vanté «l’harmonie» de leurs poètes locaux.
-Et lui, désireux de prendre sa part de leur émotion, il avait lu et relu
-tous ces poètes: quelques-uns d’entre eux lui avaient paru plus
-ingénieux, plus savants, plus corrects que les autres; mais, chez
-ceux-là même, il n’avait pu découvrir aucune trace de cette mystérieuse
-«harmonie» que se plaisaient à leur prêter leurs compatriotes.
-Qu’était-ce, au surplus, que cette harmonie? A quel signe la
-reconnaissait-on? Et à quoi servait-elle? Et comment un Romain ou un
-Grec pouvait-il la trouver dans sa langue, alors que lui, Barsabas, qui
-savait toutes les langues, n’était parvenu à la trouver nulle part?
-
-Et cependant, à y réfléchir, il se souvint de l’avoir, lui aussi, jadis,
-trouvée quelque part. Il se souvint que jadis, dans son village, rien ne
-lui plaisait autant que d’entendre réciter certains poèmes en patois
-galiléen, des récits de batailles, des fables, des prières, ou encore
-des plaintes d’amour toutes remplies à la fois de tristesse et de
-douceur. Il était alors si ignorant que le sens d’une foule de mots lui
-échappait, lorsque sa mère ou quelque ami lui récitait ces poèmes; mais
-il n’en éprouvait pas moins, à les entendre, un bonheur singulier, comme
-si chaque vers eût évoqué devant ses yeux mille images vivantes, et fait
-chanter dans son cœur une volée d’oiseaux. L’harmonie, oui, c’était le
-nom qui convenait le mieux pour cette beauté, secrète, mais pourtant si
-belle! Et Barsabas dut s’avouer que sa langue natale, tout au moins,
-était capable d’une telle harmonie.
-
-Parmi les manuscrits de sa bibliothèque, il se rappela qu’il possédait
-un recueil de poésies populaires de la Galilée. Il l’avait fait venir à
-grands frais de Capernaüm, pour une série d’études qu’il projetait sur
-les déformations de la langue syrienne. Il courut le prendre, et se mit
-à lire les pièces qui, jadis, l’avaient le plus frappé. Mais en vain il
-essaya d’y retrouver leur ancienne beauté. La déformation de la langue
-syrienne y était décidément trop grossière et trop incorrecte: et puis
-quelle pauvreté d’idées, quelle absence de toute règle dans la prosodie!
-Barsabas avait beau mépriser les poètes grecs et latins; il voyait bien
-que leurs vers étaient cent fois supérieurs à ces informes complaintes.
-Celles-ci étaient désormais devenues plus muettes encore, pour lui, que
-l’_Énéide_ et les deux _Œdipe_.
-
-Il en conclut que tous les poètes, en dépit de leur gloire, étaient de
-mauvais poètes. Et il entreprit d’écrire lui-même un ouvrage où il
-introduirait «l’harmonie» qui manquait aux leurs. Personne, assurément,
-n’était plus apte que lui à l’écrire. Ne connaissait-il pas l’essence de
-toutes les langues, l’origine des mots, leur signification, le pouvoir
-d’images et de rythmes qui était en eux? N’avait-il pas lu tous les
-poètes? Ne s’était-il pas ingénié à découvrir leurs fautes, comme aussi
-les moyens qu’ils auraient eus de les éviter? Il se mit donc à l’œuvre,
-et commença d’abord un grand poème latin. Mais il s’aperçut bientôt que
-la langue latine, si familière qu’elle lui fût, se prêtait mal à
-l’expression des nuances diverses de ses sentiments. Il s’aperçut que
-cette langue, dont il croyait savoir tous les secrets, avait toujours
-une foule de secrets impénétrables pour lui. Vainement il s’acharnait à
-trouver le mot juste: les mots étaient justes, dans les phrases qu’il
-écrivait, la syntaxe irréprochable, le rythme parfait; mais les phrases,
-en fin de compte, sonnaient faux, une mystérieuse malchance les
-empêchait toujours d’être tout à fait des phrases latines. Et Barsabas,
-découragé, résolut d’écrire son poème en langue syrienne. C’était sa
-langue natale, la seule langue qu’il _sentît_ au lieu de se borner à la
-_comprendre_, comme il faisait de toutes les autres. Sa compréhension
-des autres langues allait lui permettre de donner à celle-là une pureté,
-une élégance, une harmonie sans pareilles!
-
-Hélas! cette langue-là aussi lui était devenue étrangère. Au contact des
-autres, elle avait perdu pour lui la couleur et la saveur qu’elle avait
-eues autrefois, quand elle était sa langue, l’enveloppe naturelle de
-toutes ses idées. Les phrases syriennes qu’il essayait d’écrire
-sonnaient plus faux encore que ses phrases latines: il les entremêlait
-malgré lui de tournures étrangères, il y donnait aux mots des sens que,
-peut-être, ils auraient dû avoir, mais qu’ils n’avaient pas dans l’usage
-courant. Il écrivait, raturait, écrivait de nouveau; et quand, ensuite,
-il se lisait à haute voix ce qu’il venait d’écrire, l’ensemble avait un
-air affecté, maladroit, bien moins harmonieux que les naïves chansons de
-son village natal.
-
-Et ce n’était pas tout. A mesure qu’il peinait sur son poème syrien, il
-était amené à constater, tous les jours davantage, que ce n’était pas
-seulement la faculté d’écrire, mais aussi la faculté de penser, que la
-pratique des langues étrangères avait détruite en lui. Car la différence
-des langues,--il le découvrait davantage tous les jours,--ne consiste
-pas seulement à traduire une même idée en des mots différents: elle
-répond à une différence profonde dans les façons de concevoir ou
-d’ordonner les idées. Et chaque homme n’est capable que d’une seule de
-ces façons: de telle sorte que Barsabas, pour avoir voulu penser dans
-toutes les langues, était devenu incapable de penser dans aucune
-d’elles. Il continuait à pouvoir les parler toutes; mais dans aucune
-d’elles il n’avait plus rien à dire. Ses idées, peu à peu, avaient cessé
-de vivre, en lui. Et maintenant il s’en rendait compte; et jour et nuit
-il s’épuisait au travail, sans réussir à tirer de son cerveau une pensée
-qui ne fût point trop vague, trop terne, trop banale. Son cerveau était
-vide, comme si une avalanche de pierres avait écrasé toutes les fleurs
-qui, jadis, y avaient poussé.
-
-Il avait bravement supporté, quinze ans auparavant, la perte de sa foi;
-mais la perte de son intelligence lui fut un coup terrible. Il
-interrompit ses leçons, n’ayant pas le courage d’enseigner à autrui une
-science dont lui-même avait retiré d’aussi tristes effets. Il brûla ses
-manuscrits, il brûla tous les livres de sa bibliothèque; et plusieurs
-mois durant il resta enfermé dans sa maison, tout entier au sentiment
-douloureux de son impuissance. Ni la fortune, ni la gloire, ni le luxe,
-ni la société des hommes, rien ne parvenait plus à le divertir. Il eut
-un moment l’idée de vendre ses biens et de voyager à travers le monde:
-mais les voyages lui paraissaient désormais une fatigue plus inutile
-encore que les autres. Il avait trop clairement acquis la certitude que
-jamais un homme ne peut prétendre à pénétrer l’âme d’aucun peuple, si ce
-n’est de celui où il est né et dont il fait partie. Sous les langues,
-sous les mœurs, sous les détails divers de la vie extérieure, il
-devinait dans chaque pays la présence d’une vie plus réelle et plus
-intime, à jamais insaisissable pour un étranger. Et c’est ce qu’il
-comprit non moins évidemment lorsque, sur le conseil d’un ami, il tenta
-de se mêler à la vie romaine. Huit jours passés au Forum et dans les
-assemblées lui suffirent pour se convaincre de l’inanité de cette
-tentative. La vie romaine était faite pour les Romains; elle résultait
-d’un très vieux fonds d’habitudes et de pensées communes, et ceux-là
-seuls pouvaient y prendre part que la suite des siècles y avait
-préparés. Il se rappela ce que lui avait dit autrefois un philosophe
-d’Alexandrie: que Platon devait forcément rester incompréhensible à qui
-n’avait pas été nourri de l’_Iliade_. Oui, et, de la même façon, la vie
-présente de Rome ne laissait voir son vrai sens qu’à ceux dont les pères
-avaient vaincu Carthage. Lui, Barsabas, il n’était qu’un étranger, à
-Rome aussi bien qu’à Alexandrie, en tout endroit du monde où il se
-trouvait! Un être impuissant, vide, incapable de toute pensée, voilà ce
-qu’avait fait de lui son cosmopolitisme! Et chaque jour, le sentant
-davantage, il en éprouvait plus de honte et plus de frayeur.
-
- * * * * *
-
-Or un matin d’hiver, pendant qu’il errait au hasard des rues, un pauvre
-homme qui passait l’aborda respectueusement. Il tenait on main un papier
-sur lequel était inscrite l’adresse d’un hôpital: et, par gestes, il
-priait Barsabas de lui montrer sa route. Et Barsabas, levant les yeux
-sur lui, le reconnut aussitôt. C’était un paysan de son village,
-celui-là même à qui jadis, devant les portes de Jérusalem, il avait
-annoncé sa miraculeuse mission. Il l’appela donc par son nom; après
-quoi, s’étant fait reconnaître, il l’interrogea sur sa présence à Rome.
-Le paysan n’y était arrivé que depuis quelques heures; il venait
-chercher son jeune frère, qui était malade; et il comptait repartir le
-lendemain matin.
-
-Ses misérables vêtements tombaient en lambeaux; il paraissait épuisé
-d’inquiétude, de fatigue, et de froid: mais une longue habitude de
-bonheur se lisait dans le regard de ses bons yeux bleus. Et Barsabas,
-d’abord, ne put s’empêcher d’en être jaloux. Il retrouva toutefois son
-ancien orgueil pour répondre au paysan, lorsque celui-ci se fût enhardi
-à lui demander s’il avait achevé de convertir Rome à la foi du
-Christ.--«Sache, répondit-il, que j’ai depuis longtemps cessé de prêcher
-l’Évangile, ayant été promu à un emploi plus haut! Je suis maintenant un
-des personnages les plus considérables de Rome, et de tout l’empire. Je
-possède deux maisons, des centaines d’esclaves, un domaine plus vaste
-que Capernaüm; et il n’y a pas au monde un seul homme plus savant que
-moi!»
-
-Là-dessus, se drapant dans sa toge, il fit mine de vouloir congédier son
-ancien ami, après lui avoir indiqué le chemin qu’il avait à suivre. Mais
-à peine l’eut-il vu s’éloigner, qu’il le rappela. Toute trace de sa
-hauteur avait soudain disparu: il tremblait, ses genoux fléchissaient,
-et c’est presque à voix basse qu’il demanda au paysan ce qui s’était
-passé dans son village, depuis vingt ans bientôt qu’il en était parti.
-
-Oh! frère, lui répondit le paysan, nous avons été, nous aussi,
-parfaitement heureux! Et je t’assure que pas une fois, dans nos prières,
-nous n’avons manqué à implorer pour toi toutes les grâces du ciel, en
-récompense du bonheur que tu nous as valu! Car c’est toi qui nous as
-enseigné à jouir de la vie! Nous étions, jusque-là, comme des sauvages:
-nous avions la tête pleine de désirs trompeurs et de curiosités
-inutiles. C’est toi qui, par ton exemple, nous as tirés de cette
-barbarie, en appliquant parmi nous les leçons de ton divin maître. Et
-désormais, ayant appris de toi l’unique sagesse, nous mettons tout notre
-soin à en profiter. Que te dirai-je de plus? Tel qu’était notre village
-quand tu nous as laissés, tel exactement tu le retrouverais aujourd’hui.
-Nos journées s’écoulent lentement; et, bien qu’elles soient pareilles
-l’une à l’autre, chacune nous apporte quelque plaisir nouveau. Nous
-cultivons nos champs, nous paissons nos chèvres, nous habituons nos
-enfants à vivre comme nous. Le soir, réunis sur la grand-place, nous
-écoutons l’un de nous qui, à tour de rôle, nous raconte des fables ou
-nous chante des chansons; car, imagine-toi, fables et chansons
-fleurissent d’elles-mêmes dans nos cœurs, depuis que nous avons arraché
-de ceux-ci les mauvaises herbes qui les encombraient. Et puis, avant de
-nous endormir dans les chers bras de nos femmes, nous remercions une
-dernière fois Jésus de la belle fête qu’a été la journée.
-
-«Mais, de tous les secrets que tu nous as révélés, il y en a un qui,
-plus encore que les autres, peut-être, nous a été précieux. Te
-souviens-tu que, à deux ou trois reprises, tu as refusé de sortir du
-village, même pour aller te joindre à tes amis chrétiens? Et nous,
-pareillement, nous avons pris de plus en plus l’habitude de ne jamais
-sortir de notre village. Nous avons borné toute notre vie aux limites
-des lieux où nous sommes nés, de façon à les mieux connaître, à nous
-sentir plus profondément en contact avec eux. Et c’est cela qui nous a
-permis de ne former, tous ensemble, qu’une même famille. Nous parlons
-tous la même langue, nous avons les mêmes rêves et les mêmes souvenirs.
-Si l’un de nous est triste, nous savons les moyens de le consoler. Si
-l’un de nous meurt, ses enfants trouvent aussitôt un autre père, tout
-prêt à les aimer et à les amuser. Et c’est comme si, jeunes et vieux,
-toutes nos pensées nous étaient communes. Seul, mon malheureux frère est
-venu à Rome, se figurant qu’il aurait plus de plaisir dans une grande
-ville: il n’y a eu que la faim et l’ennui.
-
-«Ah! Barsabas, quel que soit le nouveau métier que tu t’es choisi, tu
-mérites bien les faveurs dont le ciel t’a comblé! Et grande sera la joie
-de tout le village, quand on saura que tu as daigné me reconnaître,
-humble et pauvre comme je suis! Car ton souvenir est aujourd’hui aussi
-présent parmi nous qu’au lendemain du jour où tu nous as quittés. Les
-petits enfants eux-mêmes bénissent ton nom, et n’ont pas de plus douce
-ambition que de te ressembler. C’est ta maison qui, le dimanche, nous
-sert d’église. Et ton petit âne,--te le rappelles tu?--de quels tendres
-soins nous l’aurions entouré, s’il avait pu survivre au chagrin de ton
-départ! Mais la pauvre bête n’a pas pu y survivre! Une semaine encore
-après être revenu de Jérusalem, je l’ai vue errer au flanc de la
-colline, comme si elle guettait l’heure de ton retour. Et puis, un
-matin, nous l’avons trouvée morte dans ton champ de figues.
-
---Et ma mère?... Et ma femme?--murmura Barsabas.
-
---Elles vivent l’une et l’autre, frère; mais je craignais de te parler
-d’elles. Ce sont, en vérité, deux saintes, la richesse et la gloire de
-tout le village. Leur exemple a, pour nous, remplacé le tien; et pas un
-jour ne s’est passé, depuis vingt ans, sans qu’un de nous leur ait dû un
-secours ou une consolation. Hélas! pourquoi faut-il que, seules d’entre
-nous tous, elles souffrent d’une souffrance que nous ne puissions pas
-soulager! Toujours prêtes à nous assister dans nos peines, elles seules
-ne prennent point de part à nos plaisirs. Les jeux même de nos enfants
-ne parviennent pas à les égayer. Et souvent nous les voyons, elles
-aussi, monter tristement au sommet de la colline, comme si elles
-conservaient l’espoir de ton retour!
-
-Barsabas n’eut pas la force d’en entendre plus long. Il rentra chez lui,
-s’enferma dans sa chambre, et, tombant à genoux, il pria humblement:
-
---Seigneur Jésus, s’écria-t-il, béni soyez-vous d’avoir rouvert mes yeux
-à la vérité! Ce don des langues, que mon orgueil m’a fait prendre pour
-un précieux privilège, ce n’était, je le vois, qu’une épreuve que vous
-m’imposiez. Et, avec ce don, l’orgueil est entré en moi, pour m’aveugler
-l’esprit et me pourrir le cœur. J’ai abandonné mon village, le seul lieu
-du monde où je pouvais vivre. Je me suis cru l’égal des apôtres que vous
-aviez élus, je me suis assigné une mission dont je n’étais pas digne;
-j’ai sacrifié à de misérables chimères le souci de votre gloire et de
-mon bonheur. Chaque jour, depuis vingt ans, je me suis écarté du simple
-et droit chemin que vous m’aviez tracé. Et maintenant mes yeux se sont
-rouverts, et je tremble de honte au spectacle du bourbier que je suis
-devenu. Seigneur, mon péché est trop grand pour que je puisse rien
-attendre de votre indulgence! Et déjà vous m’avez châtié, mon châtiment
-a commencé en même temps que ma faute. Mais, si mon châtiment ne doit
-jamais finir, faites du moins, ô Seigneur, que ma faute finisse!
-Permettez-moi d’être de nouveau un chrétien? un homme dont la vie serve
-aux autres, au lieu de leur nuire! Rendez-moi le courage de renaître à
-vous! Laissez-moi vous sentir encore debout près de moi, comme jadis,
-quand je jouais avec les enfants à Jérusalem! Que les larmes de ma femme
-et de ma mère obtiennent de vous ce dernier miracle!
-
-Ainsi pria Barsabas. Et sa prière fut, cette fois, exaucée: car lorsque,
-s’étant relevé, il voulut appeler ses esclaves pour prendre congé d’eux,
-il s’aperçut que le Seigneur l’avait rendu muet.
-
-
-
-
-III
-
-LE PÉNITENT
-
- _Et verè bene doctus est qui Dei voluntatem facit._
-
- (IMITATIO CHRISTI, I, 4.)
-
-
-Il vécut longtemps encore, dans son village, jouissant de la grâce
-nouvelle qu’il avait reçue de son maître.
-
-Il avait eu cependant une minute d’angoisse, le soir de son retour,
-quand il avait revu ses anciens amis. Non qu’il souffrît de ne pouvoir
-pas répondre à leurs questions: jamais peut-être son don des langues ne
-lui avait apporté un contentement aussi parfait que ce don contraire qui
-l’avait remplacé. Mais c’était la première fois qu’il s’apercevait
-d’autres changements survenus en lui, et qui n’avaient de cause que sa
-propre sottise. En comparaison de lui, les plus vieux des habitants du
-village semblaient avoir vingt ans. Une fraîche et heureuse santé
-rayonnait de leurs bonnes figures; leurs mouvements gardaient une
-aisance, une souplesse juvéniles; et lui, le pauvre Barsabas, debout
-parmi eux avec son dos voûté, ses mains tremblantes, son crâne chauve et
-les rides de son front, il était comme une maison brûlée au milieu d’une
-rue.
-
-Du moins l’accueil qu’ils lui firent ne tarda-t-il pas à le consoler. Le
-paysan qu’il avait rencontré à Rome lui avait dit vrai: son souvenir
-était resté aussi vivant pour eux que si son absence n’avait duré que
-quelques semaines. Ils l’avaient seulement appelé d’un autre nom, en
-naïf témoignage de leur reconnaissance. Le «Juste», c’est ainsi qu’à
-présent ils le désignaient. Et il n’y avait personne, dans le village,
-enfant ni vieillard, qui ne fût prêt à se dépouiller de tous ses biens
-pour les lui offrir. Aussi, malgré l’infirmité qui l’avait frappé, le
-supplièrent-ils, dès son retour, de consentir à être le chef de leur
-communauté. Mais le Juste avait décidément perdu le goût des honneurs.
-Son unique ambition était, désormais, de servir: car il ne se jugeait
-même plus digne de vivre en égal de ces braves gens, qui le priaient de
-leur commander.
-
-Et bientôt une occasion de servir ses frères se présenta à lui. Il
-apprit qu’une vieille femme, qui l’avait autrefois bercé sur ses genoux,
-était fort empêchée de mener paître ses trois chèvres et son âne. Elle
-était fatiguée, malade: chaque jour la marche lui devenait plus pénible.
-Barsabas obtint qu’elle lui remît le soin de son petit troupeau. Tous
-les matins, au lever du soleil, il s’en allait avec ses nouveaux
-compagnons, en quête de quelque creux des collines où l’herbe fût verte
-et la feuillée épaisse. Parfois l’âne, qui avait l’humeur fantasque, se
-mettait à courir, ou bien encore refusait d’avancer. Parfois l’une des
-chèvres tombait dans un ravin, et Barsabas était forcé d’y descendre à
-sa suite. Mais il acceptait en souriant ces faciles épreuves. Et, au
-total, revoyant ses péchés, peu s’en fallait qu’il ne s’étonnât de
-l’excès d’indulgence de son divin maître. Depuis longtemps, en effet, il
-ne se souvenait pas d’avoir connu une vie aussi heureuse: depuis le jour
-où il s’était cru appelé à convertir le monde.
-
-«Quelle douce vie, songeait-il, quelle paix en moi et autour de moi! Le
-bleu du ciel s’argente de nuages transparents; le parfum des fleurs fait
-chanter les cigales; et voici mon chevreau noir qui accourt en bêlant,
-pour que je lui apprenne à sauter par-dessus mon bâton! De ces chères
-créatures confiées à ma garde, il n’y en a pas une dont les pensées ne
-me soient familières. Je lis dans leurs yeux comme dans un livre: et,
-bien que ni elles ni moi ne puissions nous parler, je pénètre en elles
-sans ombre d’effort; tandis qu’à Rome, avec toute ma science, l’âme de
-mes plus proches amis me restait fermée!» Et il voyait alors que, pour
-pénétrer dans l’âme d’autrui, le moyen n’était pas de connaître les
-langues, ni les mœurs, ni l’histoire, mais simplement de s’oublier
-soi-même et d’aimer autrui.
-
-Ainsi s’écoulèrent de tranquilles années, jusqu’à ce qu’un matin
-Barsabas, en s’éveillant, ne se sentit plus la force de se lever de son
-lit. Il comprit aussitôt que son maître avait achevé de lui pardonner.
-Et peut-être même ce pardon lui fut-il confirmé par un autre signe: car
-sa femme a raconté plus tard que, au moment où elle venait près de lui,
-elle l’avait entendu disant à voix haute, en patois galiléen, et avec
-son naïf accent de jadis: «Notre Père qui êtes aux cieux, que votre nom
-soit béni!» Mais le fait est que, ni à sa femme, ni à sa mère, ni à ses
-amis accourus en foule à son chevet, il ne parla autrement que par
-signes; et il n’eut pas besoin d’une autre langue pour leur exprimer, de
-la façon la plus claire et la plus touchante, combien il était certain
-de se retrouver bientôt avec eux, dans un monde où Dieu ne pourrait
-manquer de leur concéder, à jamais, un village et des collines
-semblables aux leurs.
-
-Puis il s’éteignit doucement, tranquillement, comme un enfant s’endort.
-Et, si les hasards d’une excursion vous conduisaient dans le village de
-Galilée où il a vécu les seules années vivantes de sa vie, les habitants
-ne manqueraient pas de vous répéter l’histoire de ce Juste à qui son
-divin maître, après lui avoir accordé la grâce de parler toutes les
-langues, avait daigné accorder la grâce, plus précieuse encore, de
-trouver le repos et le bonheur sans en parler aucune.
-
-1900.
-
-
-
-
-IV
-
-LE FILS DE LA VEUVE DE NAÏM,
-
-OU
-
-LA MORT ET L’AMOUR,
-
-CONTE POUR LE JOUR DES MORTS
-
-
-
-
-TIBI, MARGARITÆ MEÆ.
-
-
-
-
-11. Le jour suivant, Jésus vint dans une ville appelée Naïm, et ses
-disciples le suivaient avec une grande foule.
-
-12. Et, comme il était près de la porte de la ville, des gens portaient
-en terre un mort, qui était fils unique de sa mère; et cette femme était
-veuve: et bon nombre de personnes de la ville l’accompagnaient.
-
-13. Or le Seigneur, l’ayant vue, fut ému de compassion envers elle. Et
-il lui dit: «Ne pleure point!»
-
-14. Puis, s’approchant, il toucha le cercueil; et ceux qui le portaient
-s’arrêtèrent. Alors il dit: «Jeune homme, je te l’ordonne, lève-toi!»
-
-15. Aussitôt le mort se releva, s’assit, et se mit à parler. Et Jésus le
-rendit à sa mère.
-
-(_Évangile selon saint Luc_, VII.)
-
-
-Or ceux qui conduisaient Paul l’amenèrent à Athènes et l’y laissèrent.
-
-Et, pendant que Paul demeurait à Athènes, son esprit se soulevait
-d’émotion en voyant cette ville adonnée à l’idolâtrie. Il discutait à la
-synagogue avec les juifs; et il discutait aussi, sur la grand-place,
-avec tous ceux qui se trouvaient là. Et des philosophes épicuriens et
-stoïciens discutaient là avec lui. Et certains disaient: «Ce bavard, que
-veut-il?» Et d’autres: «Il paraît vouloir annoncer des dieux étrangers!»
-Car Paul leur prêchait Jésus et sa résurrection. On l’entraîna donc à
-l’Aréopage, en lui disant: «Ne pouvons-nous pas savoir quelle est cette
-nouvelle doctrine que tu enseignes?...»
-
-Alors Paul, se tenant debout sur l’Aréopage, dit: «Athéniens, j’ai
-l’impression que vous êtes, en quelque sorte, trop religieux; car en
-parcourant vos temples, sur mon passage, j’y ai même trouvé un autel où
-était écrit: _Au Dieu inconnu_. Or ce Dieu, que vous adorez sans le
-connaître, c’est lui que je viens vous annoncer! Mais ce Dieu, qui a
-fait le monde et tout ce qui s’y trouve, étant maître du ciel et de la
-terre, n’habite point dans des temples faits de main d’homme; et ce
-n’est point par des mains d’homme qu’il peut être servi, n’ayant besoin
-de rien, puisque c’est lui qui donne aux hommes la vie, le souffle, et
-tout ce qu’ils ont. D’un seul sang il a fait toute la race des hommes,
-afin qu’elle habitât la surface de la terre: ayant marqué d’avance
-l’ordre des saisons, et indiqué les limites où chaque peuple devait
-demeurer. Et il leur a ordonné de chercher Dieu, pour ainsi dire, à
-tâtons jusqu’à ce qu’ils l’aient trouvé. Mais, en réalité, Dieu est tout
-près de chacun de nous. Car c’est en lui que nous vivons, et que nous
-nous mouvons, et que nous sommes, comme l’ont dit déjà quelques-uns de
-vos poètes: puisque nous sommes tous sa progéniture.
-
-«Or, étant la progéniture de Dieu, nous ne devons pas croire que la
-divinité soit pareille à de l’or, ni à de l’argent, ni à de la pierre,
-ni aux œuvres sculptées de l’art, ni à rien de ce que l’homme peut
-imaginer. Et Dieu, ayant laissé passer ces temps d’ignorance, fait
-maintenant annoncer à tous les hommes, en tous lieux, qu’ils sachent la
-vérité, et rentrent en eux-mêmes: attendu qu’il a fixé un jour où il
-doit faire juger les hommes, suivant la justice, par Celui qu’il a
-destiné à être leur juge; de quoi il nous a donné à tous une preuve
-manifeste en le ressuscitant d’entre les morts.»
-
-Mais eux, quand ils entendirent parler de morts ressuscités, les uns se
-mirent à rire, et les antres lui dirent: «Tu nous raconteras la suite de
-ton histoire une autre fois!»
-
-Et ainsi Paul sortit du milieu d’eux.
-
-Mais quelques-uns des Athéniens se joignirent à lui et crurent: parmi
-lesquels Denis l’Aréopagite, et une femme nommée Damaris, et d’autres
-encore.
-
-(_Actes des Apôtres_, XVII, 15-34.)
-
-
-
-
-I
-
-LA MORT
-
- Celui qui ne demeure pas en moi sera jeté hors de la vigne comme
- un sarment inutile, et il séchera, et on le ramassera pour le
- jeter au feu.
-
- (_Saint Jean_, XV, 6.)
-
-
-Lorsque Jésus, touché des larmes de la veuve de Naïm, ordonna à son fils
-de se lever dans le cercueil où, depuis la veille, on l’avait étendu, le
-jeune homme ouvrit les yeux, se leva, et se mit à parler. Mais ses amis,
-qui d’abord n’avaient pensé qu’à se réjouir du miracle glorieux de sa
-résurrection, s’aperçurent bientôt que quelque chose avait changé en
-lui. Ce que c’était au juste qui avait changé, ils n’auraient su le
-dire: car tous les traits de son visage étaient restés les mêmes, et
-déjà ils avaient repris leur ancienne apparence de fraîcheur et de force
-juvéniles, qu’une longue maladie leur avait enlevée. Ses traits
-n’avaient pas changé, mais une expression nouvelle s’y lisait, à
-présent, dont ses amis furent épouvantés. Ils eurent le sentiment qu’une
-autre âme, profonde, obscure, douloureuse, s’était substituée à la
-simple petite âme d’enfant qu’ils avaient aimée. En vain le jeune homme
-leur parlait, en vain il les appelait par leurs noms: ils ne parvenaient
-pas à le reconnaître. Et, quand ils l’eurent ramené jusque devant sa
-maison, aucun d’eux ne s’offrit à y entrer avec lui.
-
- * * * * *
-
-Ce que c’était au juste qui avait changé, dans son visage, sa mère seule
-l’avait vu dès le premier moment. Rentrée chez elle, la vieille femme
-installa son fils à la place où elle-même avait coutume de s’asseoir;
-après quoi elle s’agenouilla près de lui, et, le regardant jusqu’au fond
-des yeux: «Thomas, lui dit-elle, pourquoi ne me souris-tu plus comme tu
-as toujours fait? Je me rappelle que, le jour de ta naissance, ton père
-t’a déposé un instant dans mes bras: aussitôt tu as cessé de crier et tu
-m’as souri. Plus tard, pendant les dix-huit ans que nous avons vécu
-ensemble, ton sourire a été mon soutien et ma consolation. Et tu me
-souriais encore, avant-hier, à l’heure où déjà tes membres commençaient
-à se refroidir. Pourquoi donc ne me souris-tu plus, mon enfant,
-maintenant que ce jeune dieu t’a rendu à moi?» Thomas lui prit les
-mains, et elle vit qu’il remuait les lèvres, s’efforçant de leur donner
-la forme d’un sourire. Mais ni ses lèvres, ni ses yeux, ne consentirent
-à secouer l’expression de tristesse que le doigt de la mort y avait
-laissée. Et la pauvre femme sentit que son cœur se déchirait de nouveau.
-
-Puis elle se souvint que son fils n’avait pas mangé: peut-être était-ce
-la faim qui l’épuisait? Elle courut au marché, acheta du lait, des œufs,
-des gâteaux, tout ce qu’elle savait qu’il aimait le mieux. Et Thomas ne
-refusa pas de manger, ce dont elle se réjouit comme d’un second miracle:
-car elle en était arrivée à se demander, en revoyant son visage
-immobile, si ce n’était pas seulement l’ombre de son fils qu’un adroit
-magicien avait ranimée. Et, après qu’il eut mangé, il lui parla
-doucement. Il la questionnait sur ce qui s’était passé dans la petite
-ville, sur ce qu’avaient dit les uns et les autres, sur l’argent que sa
-maladie avait dû coûter. Il parlait; mais elle retrouvait dans sa voix
-la même tristesse que dans son regard. L’âme semblait absente des mots
-qu’il disait. Son âme n’avait-elle pas encore achevé de se réveiller? Ou
-bien avait-elle rapporté, du royaume mystérieux d’où elle revenait,
-l’empreinte de quelque effroyable vision que, jamais plus, elle ne
-pourrait oublier? Il y avait eu autrefois, dans un village voisin de
-Naïm, un berger qui se vantait d’avoir su pénétrer au séjour des morts:
-il avait vu des diables, avec de longues queues, occupés à piler des
-âmes dans des mortiers de fer rouge. Était-ce à des spectacles comme
-celui-là qu’avait assisté Thomas? et allait-il en garder toujours
-l’image au fond de ses yeux?
-
-La vieille femme n’osa pas l’interroger, à peine osa-t-elle lui parler,
-aussi longtemps qu’ils restèrent assis l’un près de l’autre, sous le
-soir tombant. Mais vingt fois, pendant la nuit, elle se releva, ralluma
-la lampe, s’approcha avec précaution du lit de son fils, espérant le
-trouver endormi. Non, toujours il la regardait tristement, de ses grands
-yeux vides. Enfin elle n’eut plus la force de se contenir davantage.
-
---Mon enfant, lui dit-elle, je suis ta mère, aie pitié de moi!
-Permets-moi du moins de partager ton angoisse, à supposer même que je
-n’aie pas le moyen de la consoler! Et puis, crois-moi, j’en ai le moyen!
-Ce que tu as vu, là-bas où tu es allé, ce que tu t’imagines avoir vu, et
-dont le souvenir t’empêche de vivre, ce ne sont rien que des cauchemars,
-pareils à ceux qui te tourmentaient pendant ta maladie. Tu te réveillais
-tout en sueur, tremblant, effrayé; mais, dès que tu m’avais raconté ton
-rêve, il se dissipait. Il se dissipera cette fois encore, avec l’aide de
-Dieu! Efforce-toi seulement de l’oublier, après me l’avoir dit, et,
-plutôt, pense à la réalité qui se rouvre devant toi! Tu as dix-huit ans,
-ton jeune corps rayonne de vigueur et de santé! Tout à l’heure, les plus
-belles filles de Naïm se retourneront quand tu passeras dans la rue.
-Crois-moi, laisse aux vieux le souci de la mort! Ces oiseaux qui
-s’éveillent et chantent, dans notre jardin, ce soleil qui met des
-reflets roses aux branches de ton cher mûrier, tout cela, c’est la vie
-qui t’appelle, mon enfant! Ne l’entends-tu pas?
-
---Je l’entends, répondit Thomas, et de là surtout me vient mon angoisse:
-car je crains d’avoir à jamais perdu le goût de la vie. Où suis-je allé,
-durant ces deux jours? Qu’ai-je vu? Qu’ai-je fait? Aucun souvenir ne
-m’en reste, et je n’ai aucun rêve à te raconter. Je garde simplement la
-sensation d’avoir été tiré d’un profond sommeil, si profond et si
-reposant que tout mon être n’aspire qu’à s’y replonger. Et quant à ce
-que tu nommes la réalité, en vain je m’efforcerais d’y prendre plaisir!
-Les choses qui m’entourent m’apparaissent enveloppées d’une brume
-monotone et funèbre. J’ai dans la bouche une saveur étrange, répugnante,
-une saveur de mort. J’ai dans les narines une odeur de mort.
-C’est,--figure-toi!--comme si j’étais seul vivant parmi des cadavres.
-Ah! pourquoi ce Galiléen...
-
-Le jeune homme releva les yeux et se tut, en apercevant le visage
-consterné de sa mère. Mais, ni ce jour-là ni jamais, pendant les deux
-années qui suivirent, il ne put chasser l’immense et pesant dégoût dont
-il était envahi. Sa vue ne découvrait partout que laideur. Tout
-l’ennuyait, la conversation de ses amis, les jeux, qu’autrefois il avait
-adorés, les promenades dans les bois ou au long des ruisseaux.
-L’inutilité des occupations humaines le remplissait d’épouvante. Il
-comparait les hommes à un écureuil qu’un de ses voisins avait enfermé
-dans une cage, et qui, du matin au soir, grimpait sur une roue tournant
-sur elle-même. «La pauvre bête espère toujours trouver une issue,
-songeait-il. Si elle se rendait compte que la roue la ramène, chaque
-fois, à son point de départ, elle se jetterait dans un coin de la cage,
-et ne bougerait plus.» Et tantôt il plaignait l’écureuil, tantôt il
-l’enviait.
-
-Des amis l’engageaient à se chercher une distraction dans l’étude. Sa
-mère vendit un champ qu’elle avait, et lui acheta des livres, les
-derniers ouvrages d’illustres savants de Jérusalem. Il les lut avec le
-courage héroïque d’un malade qui, pour guérir, se soumet aux plus
-cruelles fantaisies des médecins. Mais ces livres, au lieu, de le
-guérir, ne firent que lui aggraver la conscience de son mal. «A quoi
-bon, se disait-il, nous fatiguer à connaître les secrets d’un monde où
-nous ne faisons que passer, et qui passe lui-même éternellement?» Et
-d’ailleurs il sentait bien que les secrets du monde n’étaient pas dans
-les livres. Ce qu’était la vérité, il ne le savait pas, son esprit ayant
-perdu toute trace des deux jours où il avait été admis à la contempler
-mais, contre les prétendues vérités que lui enseignaient les savants,
-une voix intérieure protestait, en lui. Elle lui disait que c’étaient là
-de grossiers mensonges, des contes comme ceux qu’inventent les nourrices
-pour effrayer les enfants. Elle lui disait que tout n’était qu’illusion
-et chimère; que, du désordre infini des choses, personne ne pouvait
-prétendre à déduire des lois; et qu’il n’y avait point pour l’homme
-d’aussi dangereuse folie que de vouloir échapper à son ignorance. De
-telle sorte qu’il finit par jeter ses livres au feu, physique, et
-philosophie, algèbre, grammaire, histoire naturelle, terrifié de
-l’influence funeste qui s’en dégageait: après quoi, il se trouva plus
-misérable encore qu’avant de les lire, plus seul, plus éloigné des
-hommes, plus accablé de l’affreux goût de mort qu’il avait dans la
-bouche.
-
- * * * * *
-
-Cependant il continuait à vivre, par égard pour sa vieille mère qui ne
-vivait que de lui. Des journées entières il se tenait assis devant sa
-maison, inerte et muet; ou bien il errait au hasard dans les rues de
-Naïm, et, chacun, dès qu’il l’apercevait, s’écartait de lui comme d’un
-fantôme. Ainsi s’écoulèrent deux longues années, au bout desquelles sa
-mère tomba malade et mourut. Elle non plus n’avait guère souri, la
-pauvre femme depuis le jour où, ivre de bonheur, d’espoir, et de
-reconnaissance, elle avait reçu dans ses bras son fils ressuscité. Mais,
-la nuit même de sa mort, elle eut une vision qui la réconforta. Thomas,
-qui d’ordinaire restait près d’elle, était allé, cette nuit-là, dormir
-quelques heures dans un autre coin de la chambre. Lorsqu’il se réveilla,
-elle lui souriait affectueusement; et ce fut d’une voix tranquille,
-presque joyeuse, qu’elle lui dit adieu. Elle lui avoua que jamais,
-malgré son chagrin, elle n’avait cessé de remercier le mage de Nazareth,
-pour la grâce surnaturelle qu’il lui avait accordée. «Il ne t’a point
-rendu à moi tel que tu étais, mais du moins il m’a permis de te revoir,
-d’entendre de nouveau le son de ta voix, de t’avoir aujourd’hui à mon
-chevet pour me fermer les yeux! Et pas une fois durant ces deux ans je
-n’ai cessé d’implorer son aide, dans le secret de mon cœur. J’étais
-certaine qu’après avoir eu compassion de moi, il l’aurait de toi, et
-qu’un jour, bientôt, il reviendrait compléter son miracle. Or, tout à
-l’heure, tandis que tu dormais, il est revenu! Il est entré je ne sais
-comment, sans que la porte s’ouvrît, il m’a fait signe de ne point
-parler, et puis il s’est penché sur toi, et il t’a considéré avec une
-expression de tendre sollicitude qui, d’un seul coup, m’a délivrée de
-tout mon souci. Il voulait--vois-tu?--m’assurer qu’il ne t’abandonnerait
-pas quand je ne serais plus là!»
-
-Elle respirait avec peine, ses mots devenaient indistincts. Mais soudain
-elle se redressa sur son lit, et, attirant à elle la tête de son fils,
-elle lui murmura dans l’oreille, tout bas, comme si elle avait un peu
-honte du grand sacrifice qu’elle lui demandait: «Mon enfant, si tu
-m’aimes, jure-moi qu’en souvenir de moi, tu supporteras la vie quelque
-temps encore!» Il jura, incapable de lui rien refuser en un tel moment.
-Elle le baisa au front, se laissa retomber sur l’oreiller, et mourut,
-heureuse. Mais lui, quand il comprit qu’elle était morte, tout son être
-se souleva dans un cri de douleur. Il se jeta à genoux et fondit en
-larmes. C’était la première fuis qu’il pleurait, depuis son retour à la
-vie.
-
-La promesse qu’il venait de faire, toutefois, ne lui parut pas aussi
-pénible à tenir qu’elle lui aurait paru les jours précédents. Non pas
-que, ainsi que se l’était imaginé sa mère, Jésus eût dès lors «complété
-son miracle». Le cœur du jeune homme restait vide de désirs, le
-spectacle des choses continuait à l’importuner, et ses sens étaient
-toujours imprégnés d’une sensation de mort. Mais, sans doute sous
-l’influence de ses larmes, sa tristesse avait pris en lui une forme
-nouvelle. Il ne s’affligeait plus, maintenant, de l’inutilité des autres
-vies; c’était celle de sa propre vie qui le désolait. Lui-même se
-faisait l’effet d’être un cadavre, parmi des vivants. Est-ce que sa
-mère, par exemple, avait simplement tourné une roue, comme l’écureuil
-dans sa cage? Il se la rappelait veillant sur lui, depuis son enfance,
-se privant de manger pour lui acheter un manteau de soie dont il avait
-envie. Jamais elle n’avait cessé de travailler, de se sacrifier, de
-souffrir pour lui: et cependant, jusque dans sa souffrance, il se
-rappelait qu’elle avait eu la joie de se sentir vivre. Non, pas un de
-ses jours n’avait été perdu! Loin d’avoir passé comme une ombre vaine,
-elle avait accompli une œuvre réelle et sérieuse, une œuvre nécessaire!
-Et Thomas, en songeant à elle, en revoyant le beau sourire qui l’avait
-transfigurée sur son lit de mort, se disait que la vie des hommes devait
-avoir une raison qu’il ne connaissait pas, une signification mystérieuse
-et féconde, un secret qui, peut-être, se découvrirait à lui s’il savait
-le chercher.
-
-Ce secret faillit lui être révélé quelques jours plus tard, à Jérusalem,
-où il avait eu l’idée de venir demeurer. Un matin, le hasard de ses pas
-l’avait conduit au Temple; et voici qu’en y entrant il aperçut, devant
-lui, le Nazaréen qui l’avait ressuscité. Debout sur un banc, le jeune
-mage prêchait à une foule de Juifs, dont la plupart d’ailleurs ne
-l’écoutaient que pour tourner en moquerie toutes ses paroles. Et Thomas
-entendit qu’il disait, de cette voix sonore et douce qu’il n’avait pu
-oublier: «_Je vous apporte un commandement nouveau, qui est d’aimer.
-Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés: car il n’y a pas
-de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux que l’on aime. A
-votre amour seulement tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples!_»
-Mais l’âme du ressuscité de Naïm n’était pas mûre encore pour l’amour.
-Toute sa haine, au contraire, s’était ranimée, en présence de l’homme
-qui, depuis deux ans, le condamnait à vivre. Il aurait voulu crier aux
-Juifs que cet homme mentait, qu’il ne songeait qu’à les perdre, qu’avec
-sa douce voix et la flamme de ses yeux il n’était qu’un ténébreux
-sorcier, exerçant jusque sur les morts son œuvre malfaisante. Il ne dit
-rien, pourtant, retenu tout à coup par la pensée de sa mère. Mais il
-s’enfuit du temple, il s’enfuit de Jérusalem. La petite somme que lui
-avait procurée la vente de sa maison, il résolut de l’employer à
-parcourir le monde, en quête d’un lieu où il pût se distraire,
-peut-être, du souvenir obsédant de sa destinée.
-
-
-
-
-II
-
-LA RÉSURRECTION
-
- Le voleur ne vient vers le troupeau que pour voler, pour
- égorger, ou pour perdre; mais, moi, je suis venu pour que les
- brebis aient la vie, et l’aient plus abondamment.
-
- (_Saint Jean_, X, 10.)
-
-
-C’est par une claire après-midi de printemps qu’il débarqua dans le port
-d’Athènes. Un marchand juif de Gaza, son compagnon de traversée, lui
-désigna du doigt, au sommet d’une montagne dominant la ville, un édifice
-de forme rectangulaire dont les colonnes peintes se détachaient
-nettement sur le bleu du ciel. «Tenez, lui dit-il, puisque vous n’avez
-rien de mieux à faire, allez donc voir ce bâtiment-là! C’est, je crois,
-un temple, et l’on m’a affirmé qu’il contenait une grande statue, toute
-d’ivoire et d’or, dont la tête vaudrait, à elle seule, des milliers de
-mines.» Or, Thomas, en effet, n’avait «rien de mieux à faire». Chaque
-jour, depuis son départ de Jérusalem, son ennui l’avait accablé
-davantage; chaque jour il s’était senti plus seul et plus inutile. Il
-gravit lentement la montagne; et, en chemin, il songeait que, lorsque la
-journée serait finie, une autre suivrait, et d’autres pareilles
-indéfiniment. Il se disait que, cette même après-midi, dans l’énorme
-ville blanche et rose qui s’étendait à ses pieds, de plus heureux que
-lui pourraient s’endormir du bon sommeil sans fin, et qu’il y en avait
-aussi qui, obligés de vivre, sauraient du moins se donner l’illusion de
-profiter de leur vie: tandis que lui, spectre lamentable, il allait
-essayer d’oublier un instant la sienne en évaluant le prix d’une tête de
-statue!
-
-Arrivé devant le temple, il vit qu’on y avait prodigué les statues. On
-en avait mis jusque sous le toit: un long triangle de figures couchées
-ou assises, avec des têtes de chevaux aux deux extrémités. Au centre du
-triangle se dressait une jeune femme en armure, qui semblait être sortie
-toute vêtue du crâne entr’ouvert d’un gros homme, assis derrière elle.
-Et non moins extraordinaires étaient les scènes sculptées, en
-demi-relief, sur un ruban de marbre qui entourait le temple; elles
-représentaient les divers épisodes d’un combat entre des hommes entiers
-et des moitiés d’hommes, monstres barbus dont le ventre s’achevait en
-croupe de cheval. Thomas, d’ailleurs, ne s’arrêta pas à les considérer.
-Il se hâta de pénétrer à l’intérieur du temple, où était la statue toute
-d’ivoire et d’or. Il regarda l’ivoire, il regarda l’or, s’étonnant qu’on
-pût dépenser à de tels usages ces matières précieuses; et puis, avant de
-redescendre vers Athènes, il s’assit un moment sous la colonnade.
-
-Au-dessus des colonnes intérieures, en face de lui, on avait encore
-sculpté des statues. Celles-là devaient représenter une procession; et
-Thomas, les ayant devant les yeux, s’occupait machinalement à les
-examiner. Il voyait d’abord un cortège de jeunes filles; debout, vêtues
-de robes flottantes, elles semblaient attendre un signal pour se mettre
-en marche. Puis c’étaient de jeunes hommes, causant entre eux; plus
-loin, un vieillard achevait de plier un linge que lui tendait un enfant,
-tandis que deux femmes apportaient, sur leur tête, des corbeilles
-remplies d’étoffes brodées. Le Galiléen, cette fois, ne s’étonnait plus.
-Tout cela était simple et aisé à comprendre: une fête religieuse, du
-genre de celles qu’on célébrait à Naïm après la moisson.
-
- * * * * *
-
-Ainsi Thomas, pour divertir son ennui, s’employait à considérer un à un
-les détails de la fête, lorsqu’il eut soudain l’impression qu’un voile
-lui tombait des yeux. Au contact d’une réalité supérieure, le brouillard
-qui, depuis deux ans, lui cachait la vue des choses s’était dissipé. Et
-ce n’était pas assez de dire qu’il admirait les formes délicates
-taillées dans le marbre: la beauté jaillissait d’elles sur lui comme
-d’une source, baignant toute son âme d’un flot voluptueux. Ses oreilles
-l’entendaient et ses mains la touchaient: sa poitrine se soulevait pour
-l’aspirer plus à fond. Les figures immobiles lui semblaient s’être
-changées en un monde vivant, un monde infiniment plus vivant que les
-vagues fantômes humains qu’il voyait errer à l’entour. Il les
-reconnaissait toutes, les vieillards et les enfants, les prêtres, les
-musiciens, la troupe joyeuse des cavaliers: il les retrouvait seulement
-agrandies, purifiées, promues par un mystérieux sortilège à une vérité
-plus parfaite.
-
-Et comme, après de longues heures de contemplation, il se résignait à
-sortir du temple, un nouveau spectacle lui apparut qui, de nouveau,
-l’emporta dans un grand élan de surprise et de joie. Car si hommes et
-dieux, sur la colonnade intérieure, étaient restés pour lui des êtres
-d’une nature pareille à la sienne, une image enfin réelle et vivante de
-son humanité, c’était à présent l’assemblée même des dieux qu’il voyait
-devant lui. Ils étaient là, au fronton, assis ou couchés en des
-attitudes éternelles, dominant de leur majesté le temple, la ville et
-l’univers entier. Thomas se demandait comment il avait pu, tout à
-l’heure, lever les yeux sur eux sans les adorer. Qu’importaient leurs
-noms et l’étrangeté de leurs attributs, quand tout en eux, depuis
-l’expression du regard jusqu’aux plis des draperies, attestait
-glorieusement leur divinité? Et il les considérait, frémissant d’extase.
-Il considérait un groupe de trois déesses, dont deux se tenaient
-assises, la main dans la main, pendant que la troisième, doucement
-accoudée sur les genoux de sa sœur, présentait aux caresses du soleil
-couchant la courbe nonchalante de son jeune corps. Celle-là était la
-Grâce; et l’athlète étendu non loin d’elle était, sans doute, le dieu de
-la Force. Chacun d’eux laissait voir, dans l’ensemble de sa personne, un
-caractère qui, n’appartenant qu’à lui, révélait aussitôt sa mission
-spéciale. Mais tous avaient surtout la mission d’être des dieux. Oui, à
-mesure qu’il les considérait, Thomas cessait, de plus en plus, d’être
-frappé de leurs différences pour admirer la surnaturelle beauté qui leur
-était commune. La beauté, c’était elle qui les faisait dieux; ce n’était
-que par elle qu’ils régnaient sur le monde! Et le jeune Galiléen lui
-aussi, dut subir le charme puissant qui émanait d’elle. Agenouillé
-devant la grande figure de guerrière qui, souriante et sereine, se
-dressait orgueilleusement au centre du fronton, il joignit les mains, se
-recueillit, et pria:
-
-«Déesse dont j’ignore le nom, disait-il, déesse de la Beauté, permets à
-un barbare de t’apporter son hommage! Je dormais, et tu m’as éveillé.
-J’errais tristement dans la nuit, et tu as surgi à mes yeux comme une
-étoile enchantée, pour m’indiquer la route que je devais suivre. Le
-secret que, depuis deux ans, je me fatiguais à chercher, d’un geste de
-ta main divine tu me l’as découvert. Car voici que j’ai achevé de
-comprendre, en face de toi, combien j’étais fou de vouloir m’intéresser
-à la vie des hommes! Cette vie n’est que laideur et souffrance, elle est
-l’œuvre d’un dieu méchant, qui met tout son plaisir à nous tourmenter.
-Mais toi, bienfaisante déesse, au-dessus du désordre des misères
-humaines, tu nous offres un asile immuable et sûr. Toi seule nous
-apaises et nous divertis, toi seule nous aides à rompre les chaînes
-d’une réalité mensongère. Daigne maintenant, ô déesse, me garder près de
-toi, après m’avoir accueilli! Prolonge pour moi le miracle que tu viens
-d’accomplir! Fais en sorte que je puisse toujours, de plus en plus,
-oublier les autres et m’oublier moi-même, pour ne vivre que du parfum de
-la pure beauté!»
-
-Les dernières ombres du soleil couchant s’étaient effacées et la nuit
-avait pris possession du temple, pendant que le Galiléen priait sur
-l’Acropole. Il se releva, essaya de revoir une dernière fois les déesses
-endormies, et descendit en courant vers la ville, qui brillait
-au-dessous de lui comme un immense palais d’or, dans les ténèbres
-bleues. Et quand ensuite, sur son lit d’auberge, le souvenir le
-ressaisit du vide profond qu’il avait en lui, peu s’en fallut qu’il ne
-réussît à le chasser, jusqu’au lendemain, en évoquant un mélange
-harmonieux de chevaux et de cavaliers, des vierges vêtues de blanc qui
-souriaient à leurs rêves, et les contours fluides d’une jeune Grâce de
-marbre, mollement étendue près de ses deux sœurs.
-
- * * * * *
-
-Le lendemain et les jours suivants, dès l’aube, il explorait avec une
-curiosité fiévreuse les monuments d’Athènes. Partout il rencontrait des
-temples, des fontaines, des portiques, où se conservait intacte l’âme
-des vieux maîtres. Il apprit à retenir les noms de ces maîtres, à
-distinguer leurs styles, à comparer le degré de leur science et de leur
-adresse. Et peu à peu cette contemplation obstinée de la beauté fit
-naître en lui le désir de créer, lui aussi, de belles œuvres d’art.
-
-Ce n’était peut-être là, d’ailleurs, qu’un de ses goûts d’enfant qui se
-réveillait: car il se rappela qu’à douze ans, après avoir vu une
-guirlande de fleurs sculptée sur la porte du temple de Capernaüm, il
-n’avait pas laissé de repos à ses parents qu’ils ne lui eussent procuré
-un ciseau et de la terre glaise. Mais il se rappelait en même temps que
-l’ardeur de sa jeune vocation n’avait pas tardé à s’éteindre, dans une
-misérable bourgade galiléenne où lui manquaient également modèles et
-professeurs; tandis que maintenant, à Athènes, Phidias lui offrait pour
-modèles les deux frontons du temple de Minerve, et toutes les rues
-étaient remplies de maîtres excellents.
-
-Aussi Thomas ne fut-il pas en peine de trouver un maître. Il en trouva
-dix, bientôt, qui se disputèrent le droit de lui enseigner tout ce
-qu’ils savaient, afin de pouvoir un jour se vanter de l’avoir eu pour
-élève: tant ce jeune barbare montrait à la fois d’application, de goût,
-et de talent; soit que la nature l’eût en effet prédestiné à devenir un
-artiste, ou plutôt que l’importance particulière qu’avait pour lui la
-beauté l’eût aidé à en mieux saisir les règles essentielles. Trois ans
-après son arrivée à Athènes, ses professeurs lui avaient signifié qu’il
-n’y avait plus rien qu’il pût apprendre d’eux. Il s’était loué un vaste
-atelier, dans un des faubourgs de la ville; et c’était à lui que le
-proconsul d’Achaïe, qui aimait les arts, avait commandé simultanément le
-buste de sa femme et celui de sa maîtresse.
-
-Thomas, pourtant, n’acceptait pas volontiers ce genre de commandes. Il
-n’avait aucun besoin d’argent, ni de gloire; et peut-être la recherche
-de la gloire lui paraissait-elle plus méprisable encore que celle de
-l’argent, comme impliquant à plus haute dose le mélange de la sottise et
-de la vanité. Son unique ambition était de créer de belles œuvres d’art:
-et non point pour satisfaire les hommes de son temps, ni ceux des temps
-futurs, mais simplement pour se forcer à rêver de beaux rêves, pour
-s’étourdir, pour détourner par instants sa pensée du vide qui restait
-toujours béant dans son cœur. Car sa prière sur l’Acropole n’avait pas
-eu toutes les suites qu’il en avait espérées. La déesse de la Beauté lui
-avait bien permis «d’achever d’oublier les autres hommes», ce qui était
-l’une des deux faveurs qu’il lui avait demandées: mais il ne parvenait
-pas encore à «s’oublier lui-même». Deux ou trois fois, les formes
-élégantes des Grâces du Parthénon avaient chassé de son âme la
-conscience de sa solitude: mais leur pouvoir n’avait pu être de longue
-durée sur une âme à qui le contact de la mort avait donné une aussi
-claire notion du néant des choses. Thomas n’avait pas cessé de les
-admirer; mais il se rendait compte maintenant qu’elles demeureraient à
-jamais immobiles, sous les plis légers de leurs draperies, immobiles et
-froides, indifférentes à la pieuse tendresse qu’il éprouvait pour elles.
-Et il gardait au fond de sa bouche une saveur de mort; il continuait à
-se croire, à se sentir un cadavre. Pendant que maîtres et condisciples
-enviaient sa rapide fortune, le malheureux s’épuisait au travail, dans
-le silence de son atelier, sans autre pensée que l’espoir, toujours plus
-pressant et plus angoissant, d’arriver enfin à créer une œuvre assez
-belle pour se justifier, à ses propres yeux, d’une existence dont,
-chaque jour, il découvrait davantage l’inutilité.
-
- * * * * *
-
-L’atelier qu’il avait loué appartenait à un maçon, qui habitait une
-maison voisine. Et l’une des filles de ce maçon, en voyant le visage
-désolé du jeune homme, fut émue de pitié. C’était une enfant de seize
-ans, mince et frêle, appelée Eunice. Le matin, quand elle entrait avec
-sa mère dans l’atelier du sculpteur, et qu’elle apercevait celui-ci,
-triste et sombre, debout devant une figure de nymphe d’une grâce
-souriante, une telle détresse la prenait que, souvent, elle devait
-s’enfuir pour ne pas pleurer. En vain sa sœur, qui était mariée et se
-piquait de connaître les hommes, lui affirmait que la mélancolie de
-l’étranger n’était qu’une pose, inventée pour se distinguer du commun et
-se faire valoir; l’enfant, malgré soi, s’obstinait à le plaindre.
-N’étant pas d’humeur rêveuse, elle ne cherchait pas à deviner la peine
-qui le torturait: mais elle en souffrait elle-même cruellement, et,
-faute de savoir le consoler, sans cesse elle s’ingéniait à trouver
-quelque moyen de le divertir. Elle profitait de ses sorties pour mettre
-des fleurs sur sa table; elle drapait sur ses murs des morceaux de soie
-où elle s’était amusée à broder de petits dessins. Un jour elle
-suspendit au plafond de l’atelier une cage de bois avec des oiseaux; et
-le fait est que, toute la semaine qui suivit, il parut à Thomas que la
-musique de ces oiseaux lui rendait sa peine moins vive, et son travail
-plus léger.
-
-Ainsi Eunice veillait sur lui et le servait, en secret, partagée entre
-son naïf plaisir et une peur extrême d’être découverte. Une fois,
-cependant, le jeune homme, qui était rentré de sa promenade plus tôt que
-de coutume, la surprit au milieu de l’atelier, occupée à arranger des
-fleurs dans un long vase de verre. Il leva les yeux sur elle, et vit
-qu’elle tremblait de frayeur: mais il vit aussi que, sous les boucles
-blondes de sa chevelure, elle avait de grands yeux d’un noir velouté; il
-vit que les plis de sa tunique de soie rose dessinaient un petit sein
-déjà souple et ferme; et il vit, il crut voit, qu’inconsciemment cette
-jeune chair se tendait vers lui: de telle sorte qu’à son tour il la
-désira. Ses lèvres eurent soif des fines lèvres rouges qu’entrouvrait un
-sourire de gêne innocente. Pendant une seconde qui lui sembla éternelle,
-il rêva que tout son corps aspirait la chaleur parfumée de ce corps de
-vierge, frémissant de vie et de volupté. Puis l’ivresse de ses sens
-s’apaisa: et il s’aperçut que l’enfant avait disparu.
-
-Tous les jours, depuis lors, il guetta les occasions de la rencontrer.
-Il l’attendait devant sa porte, il la regardait passer dans la cour; et
-chaque fois qu’il l’approchait un frisson brûlant lui traversait les
-veines, que jamais encore il n’avait connu. L’amour, évidemment, s’était
-enfin éveillé en lui, l’amour dont les Grecs disaient qu’il était le
-vainqueur des dieux et des hommes. Et cette pensée ne laissa pas de lui
-être agréable. Il jouissait de se sentir un peu plus voisin de
-l’humanité, quelque mépris que, d’ailleurs, il éprouvât pour elle. Mais
-bientôt son désir, qui ne lui avait été d’abord qu’une distraction, lui
-devint un supplément de peine, par l’impuissance où il était de le
-satisfaire. A table, au lit, dans ses promenades, l’image d’Eunice ne le
-quittait plus: elle le poursuivit enfin jusque dans son travail,
-troublant ses rêves laborieux de pure beauté artistique. Alors sa
-dernière résistance fléchit; il céda au vainqueur des dieux et des
-hommes. Et il fut tenté de plaindre l’excès d’ingénuité de la pauvre
-enfant lorsque, un mois plus tard, au lendemain de leurs noces, lui
-ayant demandé si c’était par amour ou bien par pitié qu’elle avait
-consenti à être sa femme, il l’entendit lui demander elle-même, avec un
-sourire étonné de ses beaux yeux noirs, s’il y avait une différence
-entre la pitié et l’amour.
-
- * * * * *
-
-Peut-être en effet n’avait-elle pour lui que de la pitié; mais lui,
-certes, il l’aimait d’amour. Elle était au reste infiniment plus aimable
-encore qu’il ne l’avait imaginée, une vraie fleur de délice qu’il ne se
-lassait pas de cueillir. Souvent il avait besoin d’un pénible effort
-pour s’arracher de ses bras, le matin, après de longues heures de
-caresses passionnées; et ce n’était ensuite qu’après de longues heures
-d’isolement dans son atelier, parfois après des journées entières, qu’il
-parvenait à oublier les lèvres rouges et le sein frémissant, la rondeur
-moelleuse des hanches, et les tendres paroles s’achevant en soupirs.
-Aussi montrait-il à sa femme une indulgence et une bonté qui lui
-valaient d’être cité en exemple dans tout son quartier. N’ayant pas de
-loisir de s’occuper avec elle du choix de ses robes, il lui remettait
-chaque jour l’argent qu’il gagnait, afin qu’avec sa mère et sa sœur elle
-allât s’acheter, dans les meilleures boutiques d’Athènes, les étoffes
-les plus fines et les plus beaux colliers. Jamais il ne la frappait,
-jamais il ne se fâchait de son ignorance. Du matin au soir, elle pouvait
-s’en aller bavarder à son aise avec ses parents, avec sa sœur aînée,
-avec d’autres jeunes femmes, mariées comme elle, et qui n’avaient pas
-assez de mots pour lui vanter son bonheur: car les maris de ces femmes,
-lorsqu’ils rentraient, le soir, souvent étaient ivres et les rouaient de
-coups, ou bien encore ils les trompaient, ou perdaient toute leur
-fortune au jeu: tandis que Thomas, avec sa patience et sa générosité,
-avec ce fructueux travail qui l’occupait tout entier, réalisait
-pleinement, à leurs yeux, le plus magnifique idéal du mari parfait.
-
-Tout le monde louait, admirait, enviait Thomas; et lui, dans le silence
-de son atelier, il se disait que jamais il ne s’était senti plus seul,
-n’avait souffert davantage du vide de son cœur. L’amour avait décidément
-échoué, lui aussi, à le ressusciter. Il ne lui avait donné, en fin de
-compte, qu’un surcroît de servitude, un nouveau besoin physique pareil à
-ceux de manger et de boire, qu’il avait déjà. Les ardentes caresses,
-dont désormais il ne pouvait se passer, de plus en plus l’empêchaient
-d’apporter à son travail l’aisance, l’entrain, la lucidité d’autrefois.
-Elles satisfaisaient un instant l’animal qui était en lui; mais c’était
-pour amoindrir l’homme, pour le laisser plus faible et plus désarmé en
-face de son néant. Jusque dans les bras de sa femme, maintenant, Thomas
-avait l’impression de n’être qu’un cadavre. Il songeait que, naguère,
-Phidias l’avait réconforté, puis son art, les beaux rêves qu’il
-concevait et qu’il essayait de réaliser. Mais voilà que ces rêves même
-s’éloignaient de lui! Devant son bloc de marbre, parfois, une torpeur
-lui engourdissait l’esprit, entravait sa main; ou bien, tout à coup,
-toute sa chair vibrait d’un impatient désir; il revoyait le fin visage
-d’Eunice, il entendait le murmure de sa frêle voix d’enfant: et c’est en
-vain qu’ensuite il s’efforçait de saisir, pour l’exprimer dans son
-œuvre, la beauté plus sereine du modèle qu’il avait sous les yeux.
-
-Si du moins il avait eu quelqu’un à qui se confier! Mais il savait trop
-que des rêves comme les siens ne pouvaient s’épanouir que dans le
-recueillement et la solitude. Il aurait dû s’absorber complètement en
-eux, leur abandonner son âme tout entière! A ce prix, peut-être, il
-aurait enfin réussi à créer une œuvre parfaite, à se conquérir le droit
-de vivre, à chasser l’affreux goût de mort qu’il gardait dans la bouche!
-Son mariage avait détruit sa dernière chance de renaître à la vie!
-
-Il résolut de se réfugier désespérément dans le travail, et de se tuer
-ensuite, si son travail ne parvenait pas à le consoler. Frappé de la
-décadence pitoyable de l’art de son temps, il, entreprit, tout au moins,
-de restaurer les belles traditions et le beau métier des maîtres
-anciens. Phidias, Alcamène, avaient laissé des modèles que nul artiste
-ne pouvait rougir d’imiter. Mais lui, Thomas, en les imitant, il ferait
-tâche de créateur! Forcément, par la seule vertu de son âme de poète, il
-imprégnerait les formes anciennes d’un esprit nouveau! Il se jura
-d’accomplir cette révolution; et, pendant deux longs mois, il s’enferma
-dans son atelier, sans autre pensée que celle du chef-d’œuvre qui déjà
-s’agitait et chantait en lui.
-
- * * * * *
-
-Une après-midi de printemps, semblable à celle où, jadis, la beauté
-artistique s’était révélée à lui pour la première fois, il sortit de son
-atelier, et courut à la maison de ses beaux-parents. Dans le vestibule,
-autour d’une grande table encombrée de linge, il aperçut une dizaine de
-jeunes femmes qui, l’aiguille en main, se racontaient les détails
-comiques d’une aventure arrivée la veille. Un scribe du tribunal, en
-rentrant chez lui, avait trouvé sa femme sur les genoux d’un de ses
-esclaves; et, comme il faisait mine de se fâcher, les deux amoureux
-s’étaient spirituellement avisés de l’enfermer dans un coffre, d’où il
-n’était sorti qu’après leur avoir pardonné. L’aventure était si drôle,
-et si abondante en épisodes imprévus, que pas une des femmes ne remarqua
-l’entrée du sculpteur, à l’exception toutefois d’Eunice, qui aussitôt
-devint toute pâle, et essaya de s’enfuir dans la chambre voisine. Mais
-Thomas lui fit signe qu’il venait la chercher, et aussitôt, l’entraînant
-par la main, il reprit sa course vers son atelier. Il tremblait de
-fièvre, ses yeux s’ouvraient démesurément: la jeune femme eut l’idée
-qu’un nouveau malheur s’était soudain abattu sur lui. Enfin, quand elle
-se fut assise, debout devant elle il lui dit:
-
---Eunice, ma chère enfant, je me sens si heureux que je veux te donner
-aujourd’hui une grande preuve d’amour! J’ai conçu le projet d’une œuvre
-qui, si je parviens à l’exécuter, étonnera le monde, et rendra à l’art
-grec son ancien éclat. Je viens d’en achever l’ébauche, tout à l’heure,
-après deux mois, deux terribles mois de recherches et de réflexions. Et
-c’est à toi, la première, que je vais la montrer!
-
-Il tira un rideau qui cachait le fond de l’atelier. Eunice vit un
-triangle d’argile au milieu duquel se dressait une figure nue: une
-déesse, sans doute, car, sur les deux côtés, d’autres figures de jeunes
-femmes se prosternaient devant elle. Les visages étaient encore à peine
-indiqués; on les distinguait assez, cependant, pour pouvoir apprécier la
-variété élégante et souple de leurs expressions; et l’on devinait que la
-déesse, indifférente à l’hymne d’extase qui montait vers elle, fermait à
-demi les yeux, éblouie du rayonnement triomphal de sa nudité. Mais
-c’étaient les corps des suppliantes, leurs contours et leurs attitudes,
-que l’artiste s’était surtout appliqué à fixer. Chacun de ces corps
-traduisait d’une façon particulière un même état de soumission fatale,
-d’abandon de soi, comme d’esclavage joyeusement subi. Et de leur
-ensemble jaillissait une harmonie si pure, leurs formes étaient à la
-fois si légères et si nobles, qu’Eunice, en les apercevant, poussa
-d’abord un cri de surprise. Thomas entendit le cri, et la fièvre qui le
-brûlait s’exalta encore.
-
---C’est, comme tu vois, un fronton de temple!--dit-il, après s’être
-rapproché de l’ébauche.--On m’a demandé un fronton pour le temple qu’on
-vient de construire, à l’entrée de la ville, en l’honneur de tous les
-dieux de la Grèce et du monde. Et voilà le sujet que j’ai choisi! J’ai
-figuré la déesse de la Beauté, la seule éternelle entre les déesses
-grecques, recevant l’hommage de toutes les nations. Cette femme
-agenouillée à droite, c’est Rome conquérante, conquise à son tour. En
-face d’elle, j’ai placé l’Égypte; et voici l’Inde, la Perse, voici ma
-patrie, la lointaine Galilée, se prosternant comme j’ai vu souvent se
-prosterner les jeunes filles, au seuil du temple, dans ma bourgade
-natale! Je me suis appliqué à les animer toutes d’une expression propre,
-mais qui résultât de leur personne même, et non point de la diversité
-des costumes ni des attributs: de telle manière que mon œuvre eût
-l’unité qui sied aux belles œuvres. Cela, mon esquisse te permet déjà de
-le saisir! Mais à présent il y a l’œuvre, dont cette esquisse n’est
-qu’un pauvre reflet, et que je vais, m’efforcer de réaliser. Demain
-j’aurai le bloc de marbre, et me remettrai au travail! Je m’enfoncerai
-tout entier dans mon rêve; je saurai tirer vivante, du fond de moi,
-l’idée que dès à présent j’y tiens enfermée! Et un jour, Eunice, dans
-deux ou trois ans, dans dix ans s’il le faut, quand enfin mon rêve aura
-pris corps dans le marbre, ce jour-là tu pourras vraiment être fière de
-ton mari! Regarde, par exemple, cette femme agenouillée, ici, qui relève
-la tête!...
-
-Le doigt sur une des figures du groupe, Thomas se retourna vers sa
-femme, pour juger de l’effet produit sur elle par ses explications. Mais
-il vit que sa femme ne l’écoutait plus. Affaissée sur son siège, le
-visage penché contre le mur, elle pleurait, se fondait tout entière en
-de grosses larmes d’enfant. En vain elle avait essayé de joindre ses
-mains devant ses yeux, pour cacher ses larmes: elles passaient
-au-dessous, au travers; la soie de sa tunique en était inondée. Point de
-soupirs, ni de sanglots: c’était comme si un chagrin trop vif l’eût
-anéantie, ne lui laissant de force que pour ces larmes muettes. Ce que
-voyant, Thomas frémit de pitié. Son art, sa solitude, le reste des
-choses, il les oublia. L’univers se réduisit pour lui, un instant, à
-l’image de sa femme qui souffrait et pleurait.
-
-Alors, de même qu’autrefois ses yeux, son cœur se rouvrit. Il comprit
-que, pendant qu’il s’épuisait à produire des œuvres d’une beauté
-incertaine, incomplète, et en tout cas inutile, pendant qu’il dépensait
-toute son âme à l’entreprise ridicule de recommencer Phidias, un être de
-beauté vivante était là, près de lui, qui lui avait livré son corps et
-son âme afin qu’il pût goûter la jouissance merveilleuse de les recréer.
-Et lui, au lieu de la prendre doucement dans ses mains, comme le
-précieux et fragile joyau qu’elle était, il lui signifiait que deux ans,
-dix ans au besoin, il la laisserait se ternir, se corrompre peu à peu
-dans une oisiveté animale, jusqu’à ce qu’enfin elle mît tout son
-plaisir, comme sa sœur et ses amies, à entendre ou à répéter de stupides
-histoires! Par compassion, pour le distraire de sa souffrance, elle lui
-avait fait don d’elle-même; et ces larmes, où il la voyait à présent
-s’abîmer, c’était tout ce qu’il avait su lui offrir en échange!
-
-Il comprit tout cela d’un seul coup, ou plutôt il en eut la vision
-immédiate; un voile, simplement, était tombé de son cœur, et aussitôt
-tout cela lui était apparu. Il en resta d’abord atterré, comme un
-ivrogne qui, s’éveillant soudain, s’aperçoit qu’il a commis un meurtre
-pendant son ivresse. Puis, d’un mouvement irréfléchi, il saisit un
-marteau qui lui servait à dégrossir le marbre, et, revenant vers son
-groupe, il brisa une à une toutes les figures. Bientôt la déesse de la
-Beauté, l’Inde, la Perse, ne furent plus qu’un tas de poussière rouge,
-répandue sur les dalles. Seule à présent la petite Galilée restait
-encore prosternée devant lui, son œuvre favorite, où il avait cru mettre
-toute son angoisse avec tout son génie. Il la considéra un moment, puis
-le marteau descendit sur elle, la changea en poussière pour l’éternité.
-Après quoi Thomas, ayant accompli son doux sacrifice, courut
-s’agenouiller aux pieds de sa femme. Il lui prit les deux mains, il les
-couvrit de baisers, il y enfouit ses yeux, pour que ces chères mains
-essuyassent les larmes qu’il versait à son tour.
-
-Et, à ce moment, un miracle se produisit en lui, si imprévu, si profond,
-et si bienfaisant, que, parmi ses larmes, il eut tout à coup sur les
-lèvres un sourire de joie. Il sentit qu’un sang nouveau coulait dans ses
-veines, que l’affreux goût de mort disparaissait de sa bouche, qu’en
-lui-même comme autour de lui fleurissait le printemps. Pour la première
-fois depuis que Jésus l’avait tiré du cercueil, il sentit que
-réellement, pleinement, délicieusement, il vivait! Et c’est ainsi que,
-par la grâce toute-puissante de l’amour, le fils de la veuve de Naïm
-acheva enfin de ressusciter.
-
-
-
-
-III
-
-LA VIE
-
- Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux
- que l’on aime.
-
- (_Saint Jean_, XV, 13.)
-
-
-Thomas était ressuscité, mais il ignorait tout de la vie, comme un
-nouveau-né: ce fut sa femme qui lui apprit tout. Il ne pouvait la voir,
-d’ailleurs, la faible et timide enfant qu’elle était, sans qu’il lui
-semblât qu’elle le portait dans ses bras, avec autant de sollicitude que
-l’avait fait sa mère, avec une sollicitude encore plus chaude, plus
-tendre, et plus efficace. Il trouvait auprès d’elle cet asile, immuable
-et sûr, que la déesse de l’Acropole s’était toujours refusée à lui
-accorder. Et Eunice, de son côté, plus profondément encore que jadis la
-vieille femme de Naïm, vivait de lui. Dès l’heure bienheureuse où
-l’amour les avait unis, ils s’étaient donné toute leur âme, l’un à
-l’autre; de manière que non seulement ils avaient tous deux la même âme,
-mais que chacun avait pour ainsi dire une âme double, deux fois plus
-apte à recevoir la joie et rejeter la souffrance. Aussi ne pensaient-ils
-plus à pleurer, ni à s’ennuyer. Sans cesse davantage les choses leur
-offraient une réalité, et un charme que jamais, jusque-là, ils ne leur
-avaient soupçonnés; tout les attirait, tout les amusait, en leur
-fournissant l’occasion d’une pensée commune; et pendant qu’Eunice, avec
-la curiosité confiante d’une petite fille, pressait son mari de
-questions où souvent il ne savait que répondre, lui, dans les grands
-yeux noirs de sa femme, mieux que dans tous les livres il apprenait la
-vie.
-
-Il en apprenait, du moins, ce que sa nature et ses habitudes lui
-permettaient d’en comprendre. S’il avait eu le goût de l’argent, sa
-femme, aimée de lui, l’aurait aidé à faire fortune; s’il avait eu le
-goût de la gloire, elle aurait découvert, d’instinct, et lui aurait
-enseigné les faciles artifices qui procurent la gloire: car l’amour
-prête au cœur de la femme une science universelle. Mais, le jeune homme
-se trouvait n’avoir de goût pour rien au monde que pour la beauté. Il
-avait pu renoncer à son art; chaque jour il s’estimait plus sage d’y
-avoir renoncé, en songeant de quel trésor, trop longtemps, cet art
-l’avait privé; mais il était fait de telle sorte que, ne s’intéressant
-ni à l’origine des choses, ni à leur substance, ni à leur utilité, leur
-beauté seule avait de quoi le toucher. C’est donc la beauté de la vie
-que sa femme eut pour mission de lui enseigner.
-
-Un jour, peu de temps après sa résurrection, il la conduisit au temple
-de Minerve. Lorsqu’il y était venu d’abord, le soir de son arrivée à
-Athènes, il avait demandé aux figures de marbre de combler, ou en tout
-cas de lui faire oublier, le vide douloureux qu’il sentait au fond de
-soi. Plus tard, s’étant déjà familiarisé avec elles, il leur avait
-demandé de le renseigner sur la période la plus magnifique de l’art
-athénien. En quoi différaient-elles des œuvres qui les avaient précédées
-et suivies? Et quelle part avait prise, dans leur exécution, le maître
-Phidias, quelle part les divers élèves qui avaient travaillé sous ses
-ordres? Plus tard encore, devenu sculpteur à son tour, il leur avait
-demandé des règles, des procédés, le moyen de les contrefaire
-honorablement. Jamais il ne les avait revues sans réclamer d’elles un
-conseil, une leçon, ou quelque autre service: fâcheuse condition pour
-jouir de leur beauté. Mais maintenant, debout devant elles, il ne leur
-demandait rien que de plaire à deux yeux noirs qui lui étaient plus
-chers que ses propres yeux. C’est avec les jeunes yeux d’Eunice qu’il
-les considérait, s’efforçant, comme elle, de laisser simplement agir sur
-lui le mélange harmonieux de leurs formes et des plis de leurs robes. Il
-ne voyait plus en elles ni des déesses, ni des modèles, ni les amies
-qu’il s’était naguère imaginé qu’elles seraient pour lui: mais d’autant
-plus il était à l’aise pour sentir combien elles étaient belles, quelle
-grâce s’alliait à leur sérénité! Sans compter qu’en échange des
-explications qu’il donnait à sa femme, celle-ci, toute tremblante d’un
-plaisir qui aussitôt se répandait en lui, ne cessait point de lui
-signaler mille nuances délicates, de ces nuances que seuls ses yeux de
-femme pouvaient apercevoir. Ainsi, par le miracle de leur amour, ils se
-révélaient l’un à l’autre la beauté artistique. Et Thomas songeait avec
-compassion aux malheureux qui, en s’acharnant à produire des œuvres
-nouvelles, non seulement renonçaient pour soi au bonheur de vivre, mais
-achevaient de pervertir le reste des hommes; car la beauté était là,
-créée une fois pour toutes par le génie de Phidias; et toutes les œuvres
-qu’on avait produites, depuis Phidias, n’avaient servi qu’à détourner
-les hommes de venir s’abreuver à cette source éternelle.
-
-Phidias lui-même, d’ailleurs, avec tout son génie, peut-être avait-il
-détourné les hommes d’une source de beauté plus divine encore? C’est ce
-que se dit Thomas quand, au sortir du Parthénon, il vit se refléter dans
-les yeux d’Eunice l’admirable paysage qui les entourait. La ville était
-derrière eux: à peine si, par instants, ils entendaient un lointain écho
-de sa rumeur inutile. A droite, doucement, brillait la mer, une tache
-d’argent sous le ciel doré. Et devant eux, dans la paix recueillie d’un
-soir de printemps, s’étalait un grand amphithéâtre de collines, toutes
-plantées de citronniers, d’oliviers, de pins, jeunes et gaies comme les
-torrents qui coulaient à leurs pieds. Tout cela était infiniment pur,
-élégant, harmonieux, et avec un caractère d’éternité souriante et bonne
-qui manquait aux plus nobles figures des frontons de l’Acropole. Les
-montagnes même, au loin, se découpant en arêtes grises où l’ombre du
-soleil venait creuser de larges sillons bleus, ces masses énormes
-n’avaient rien de triste ni de malveillant. «Nous ne sommes ici que pour
-vous abriter du vent, semblaient-elles dire à Thomas et à Eunice, pour
-borner l’horizon de votre vie, pour vous rappeler que vous devez vous
-être, l’un à l’autre, un univers entier!» Et Thomas, suivant leur
-conseil, se serrait plus étroitement contre sa jeune femme. Il apprenait
-d’elle à faire taire sa pensée, à subir sans résistance l’impression des
-choses. Après la beauté de l’art, la beauté de la nature se révélait à
-lui.
-
-La beauté de la nature inanimée, et celle aussi de la nature vivante:
-car, s’étant mis à tout voir avec les yeux d’Eunice, il ne pouvait
-manquer de découvrir le charme profond du monde des bêtes, que la jeune
-femme avait senti et aimé depuis son enfance. Elle avait pour les bêtes
-une tendresse si sincère que toutes, aussitôt, le devinaient et lui en
-savaient gré. Les chiens, lorsqu’elle passait, levaient sur elle des
-regards d’amis; les ânes tendaient le cou vers elle, comme s’ils
-désiraient qu’elle les caressât. Cela seul aurait suffi pour les rendre
-chers à Thomas; et c’est cela, sans doute, qui avait attiré son
-attention sur eux. Mais alors il s’aperçut qu’il n’y avait pas un de ces
-animaux qui ne fût, à sa façon, une source infinie de joie pour les
-yeux. Les oiseaux que sa femme lui avait donnés, par exemple, ils
-apportaient à leurs moindres mouvements une grâce plus souple, plus
-légère, et plus raffinée, que les plus gracieuses figures des Lysippe et
-des Polyclès. Et de nouveau, tout en plaignant les successeurs de ces
-habiles artistes, Thomas s’étonnait du détestable pouvoir qu’ils avaient
-eu pour vicier, dans le cœur des hommes, le sens de la beauté.
-
-Plus que tout, cependant, c’était la beauté de sa femme elle-même qui
-lui plaisait à voir. Une fleur vivante: telle, sans cesse, davantage,
-elle lui apparaissait. Ou plutôt elle ne lui apparaissait telle que
-depuis que leurs deux êtres s’étaient fondus l’un dans l’autre; et le
-jeune homme rougissait de honte au souvenir de l’image grossière
-qu’autrefois il s’en était faite. Il n’en était plus, désormais, à ne
-désirer d’elle qu’une caresse d’un moment: il la voulait toute, pour
-l’enchantement de chacun de ses sens; il voulait le sourire de ses yeux,
-la chanson de sa voix, le parfum de ses lèvres, et, plus ardemment
-encore peut-être, le parfum de son cœur. Le contact de sa chair ne lui
-représentait désormais qu’un plaisir entre des milliers de plaisirs; et,
-quelque délicieux que lui fussent ses baisers, leur délice n’était rien
-en comparaison du bonheur qu’il trouvait à regarder, à écouter, à rêver
-avec elle. Par là son amour s’était élevé jusqu’en dehors du temps: il
-avait pris dans son âme des racines si larges que des siècles auraient
-pu passer sur lui sans l’ébranler. Et Thomas ne se contentait pas de
-jouir de cette précieuse beauté qui s’offrait à lui: il travaillait de
-toutes ses forces à la développer, s’occupant avec une égale ferveur des
-robes d’Eunice et de ses sentiments, afin de réaliser en elle, mieux
-qu’il n’avait su faire dans ses groupes de marbre, son simple et
-harmonieux idéal de perfection artistique.
-
- * * * * *
-
-Ainsi vivait ce jeune couple, enivré d’amour. Et je mentirais en
-n’ajoutant pas que, souvent, de légères querelles surgissaient entre
-eux. Elles naissaient à propos de tout et de rien, à propos d’une
-tunique qu’Eunice voulait mettre et que son mari jugeait trop voyante, à
-propos d’une amie d’enfance dont elle parlait, par hasard, avec un tel
-accent d’affection qu’aussitôt son mari s’imaginait qu’elle tenait à
-elle plus qu’à lui. Sur quoi l’on se boudait, et la jeune femme était
-prête à pleurer, et son mari avait le sentiment qu’un fossé allait, à
-jamais, le séparer de sa bien-aimée. Mais, dès l’instant suivant,
-c’était tantôt lui, tantôt elle, qui donnait le signal de la
-réconciliation. Et non seulement chacune de ces réconciliations était
-pour eux l’occasion d’une tendresse plus chaude; mais tous deux
-s’avouaient encore que leur brouille même les avait rapprochés, comme
-s’ils n’eussent reculé d’un pas que pour mieux faire, ensuite, deux
-grands pas l’un vers l’autre.
-
-Chacune de leurs journées s’écoulait rapide et pleine, active et
-reposante, plus belle dans sa réalité que les plus beaux rêves. Lorsque
-l’argent manquait, Thomas ébauchait une statuette, une amphore d’argile:
-ils l’achevaient ensemble, en se riant l’un à l’autre, après quoi ils
-allaient ensemble la vendre au marché. Et puis, à mesure qu’ils
-s’aimaient plus fort, ils s’apercevaient moins du manque d’argent.
-
-Parfois seulement, à mesure qu’ils s’aimaient plus fort, une ombre de
-regret venait tout à coup traverser leur joie. Car ils songeaient au
-mage de Nazareth qui, en rappelant Thomas de la nuit de son tombeau, les
-avait tous deux éveillés à la vie; et ils s’affligeaient de ne rien
-connaître de lui que ce cher miracle. Qui était-il? Pour quelle œuvre
-les dieux charitables l’avaient-ils envoyé? Ou bien lui-même était-il
-vraiment un dieu, comme Thomas se souvenait de le lui avoir entendu
-reprocher, en manière d’ironie, par un riche pharisien de Jérusalem?
-Mage ou dieu, toute l’âme des deux jeunes gens aspirait vers lui. Ils
-auraient aimé à remettre pieusement sous sa garde cet amour et ce
-bonheur qu’il leur avait donnés. Et, sans vouloir se l’avouer, tous deux
-avaient l’idée que, faute de pouvoir le faire, leur bonheur, et leur
-amour même, resteraient toujours incomplets.
-
- * * * * *
-
-Mais Jésus veillait sur eux, ainsi qu’il avait daigné le promettre à la
-veuve de Naïm sur son lit de mort. Un jour que leur promenade les avait
-menés à l’Aréopage, ils virent un petit homme, chauve et barbu, qui,
-monté sur la tribune, haranguait la foule des badauds athéniens. Il leur
-disait qu’il était Juif, qu’il s’appelait Paul, et qu’il venait leur
-annoncer un dieu inconnu. Ce dieu n’était point, comme les leurs, une
-idole de bois ou de pierre: c’était l’esprit universel, l’unique origine
-des choses et leur unique fin; et «tous les hommes,--ajoutait-il avec
-une éloquence dont Thomas ne put s’empêcher de frémir,--tous les hommes
-ne sont, ne vivent, ne se meuvent qu’en lui». Puis il affirmait que ce
-Dieu, pour sauver les hommes, avait revêtu un corps d’homme et était
-descendu sur la terre. Il avait fourni aux Juifs les preuves les plus
-éclatantes de sa divinité, guérissant les malades, ressuscitant les
-morts... Mais, à ces mots, un grand éclat de rire avait interrompu
-l’étranger. «C’est bon, lui avait crié l’assistance, tu nous raconteras
-une autre fois la suite de ton histoire!» Seuls, ou à peu près, le
-ressuscité de Naïm et sa jeune femme ne songeaient pas à rire. Et
-cependant leurs cœurs tremblaient joyeusement, car tout de suite ils
-avaient reconnu qui était ce Dieu vivant dont parlait Saint Paul.
-
-Ils reçurent le baptême quelques jours après, et une nouvelle source de
-délice s’ouvrit devant eux. Non seulement, en effet, ils avaient appris
-à connaître leur bienfaiteur divin, non seulement ils avaient acquis
-désormais, grâce à lui, toute la somme de vérité que l’homme doit et
-qu’il peut posséder, mais voici que, dans la doctrine de Jésus, une
-beauté leur apparaissait, plus haute, plus parfaite, que tout ce que le
-monde ou leurs rêves leur avaient fait concevoir! Nourrir ceux qui ont
-faim et consoler ceux qui souffrent, demander pardon des offenses qu’on
-a subies, renoncer à soi pour vivre dans les autres: tout cela n’était
-pas seulement le sûr moyen d’atteindre au bonheur, tout cela était beau,
-prodigieusement beau, si beau qu’ils sentaient bien que, jusqu’à la fin
-des siècles, les hommes ne se fatigueraient pas d’en subir l’attrait.
-Sans compter le précepte que Thomas se rappelait, avec orgueil, avoir un
-jour entendu des lèvres mêmes du Sauveur: «Aimez-vous, donnez votre vie
-pour ceux que vous aimez.» Le jeune homme comprenait, maintenant,
-pourquoi l’humble image de sa mère l’avait toujours ému autant, sinon
-davantage, que les nobles déesses du fronton de l’Acropole. Et sa femme,
-l’adorable créature dont les yeux noirs illuminaient sa vie, n’était-ce
-point surtout le parfum de son cœur qu’il aimait en elle?
-
- * * * * *
-
-Leur conversion faillit pourtant mêler un peu de tristesse à toute la
-joie qu’elle leur apportait. Ils rentraient chez eux, un soir d’automne,
-après avoir passé la journée dans un village de la montagne où il y
-avait une pauvre femme malade qu’ils nourrissaient et soignaient. Comme
-les jours précédents, Eunice avait tenu compagnie à la malade, pendant
-que Thomas jouait avec las deux enfants: ou, du moins, c’était ainsi
-qu’ils croyaient avoir fait, tandis qu’en réalité Thomas, comme les
-jours précédents, s’était borné à écouter, avec les deux petits, les
-chansons et les contes de sa jeune femme; car pour toute la pratique de
-la vie, décidément, lui-même, n’était près d’elle qu’un petit garçon.
-Puis une voisine les avait remplacés, et ils s’étaient mis en route pour
-retourner chez eux. Mais ils marchaient d’un pas lourd et lent, sans se
-sourire, presque sans se parler. Et quand ils arrivèrent au haut du
-sentier où, chaque soir, ils avaient coutume de s’arrêter un moment pour
-assister aux derniers jeux du soleil avec les bois et la mer, Thomas,
-les bras tendus vers sa femme, vit qu’elle hésitait à venir dans ses
-bras. Il devina que, cette fois, comme toujours, alors qu’il s’efforçait
-de cacher au fond de son âme la pensée qui le préoccupait, Eunice, au
-fond de l’âme, avait déjà la même pensée.
-
-Assis en face l’un de l’autre, aux deux côtés du sentier, ils
-s’avouèrent en rougissant leur commune pensée. Sous l’influence de leur
-foi nouvelle un scrupule, peu à peu, les avait envahis: ils se
-demandaient si Jésus n’allait pas s’offenser de l’excès de leur amour.
-Non que saint Paul les en eût blâmés, dans les fréquents entretiens
-qu’il avait eus avec eux, avant son départ d’Athènes: mais il y avait
-dans les paroles de l’apôtre, comme dans tous ses actes, quelque chose
-d’austère qui les inquiétait. Ne lui avaient-ils pas entendu dire, au
-sujet du mariage, que la femme chrétienne devait «craindre» son mari? Le
-craindre! Eunice songeait avec angoisse que, quoi qu’elle fît, jamais
-elle ne saurait se forcer à craindre Thomas. Était-ce donc un péché de
-s’être abandonnée à lui tout entière, au point de ne plus faire avec lui
-qu’un seul être, au point de ne pouvoir plus vivre qu’en se serrant
-contre lui? Et Thomas se disait que Jésus, sans doute, lui avait
-enseigné l’amour, mais un amour plus haut et plus vaste, un amour qui,
-s’étendant à tous les hommes, exigeait pour tous une tendresse égale.
-Oui, ils auraient désormais à changer leur vie, s’ils voulaient la
-consacrer pleinement au service de Dieu! Ils auraient à séparer leur
-chair et leurs cœurs, à rompre le lien trop étroit dont ils s’étaient
-liés! ils le sentaient, et ils s’y résignaient: car il n’y avait point
-de sacrifice où ils ne fussent prêts pour se rendre dignes de leur
-bienfaiteur. Mais ils restaient assis au bord du sentier, en silence et
-la tête baissée, chacun d’eux s’alarmant que l’autre ne découvrît, sur
-son visage, la trace du chagrin qui les accablait.
-
-C’est à peine s’ils eurent la force, ce soir-là, d’aller rejoindre la
-petite troupe de leurs frères chrétiens, dans la maison où ils avaient
-coutume de se réunir tous les soirs. Lorsqu’ils y entrèrent, la maison
-était déjà remplie et l’office avait commencé. Debout sous la lampe, le
-vieux potier qui faisait fonction de prêtre s’occupait à lire, suivant
-l’usage, quelques-uns des discours de Jésus, tels que les avait
-recueillis l’apôtre Matthieu. Et, tandis que les deux jeunes gens
-palpitaient d’émotion, ressaisis jusqu’au fond de leurs cœurs par la
-pénétrante beauté de la parole divine, le prêtre ouvrit le livre à un
-autre endroit, où il lut ce qui suit: _Des Pharisiens vinrent à Jésus,
-et, pour le tenter, lui dirent: «Est-il permis à l’homme marié de se
-séparer de sa femme pour quelque cause que ce soit?» Et Jésus leur
-répondit: «N’avez-vous pas lu que Dieu a, dès l’origine, créé l’homme
-avec la femme? N’avez-vous pas lu qu’il a ordonné à l’homme de quitter
-son père et sa mère pour s’unir à sa femme, de façon que ceux qui sont
-deux ne forment qu’une seule chair? Voilà ce qui est écrit: et, par
-conséquent, le mari et la femme ne sont plus deux chairs, mais une seule
-et même chair. Que l’homme n’ose donc point séparer ce que Dieu a
-joint!»_
-
-Thomas sentit tout à coup la petite main d’Eunice qui, dans l’ombre,
-cherchait sa main. Ils se regardèrent, les yeux gonflés de larmes; et un
-grand flot de bonheur les inonda tous les deux.
-
-
-
-
-IV
-
-LA VOLONTÉ DE DIEU
-
- Je suis la résurrection et la vie. Quiconque croit en moi, même
- s’il est mort, vivra. Et quiconque vit, s’il croit en moi,
- restera vivant pour l’éternité.
-
- (_Saint Jean_, XI, 26 et 27.)
-
-
-Et de même que, par l’amour, s’était révélée au ressuscité de Naïm la
-beauté de la vie, c’est l’amour qui lui révéla aussi la beauté de la
-mort.
-
-La pauvre femme que soignait Eunice avait une maladie de langueur. Elle
-toussait, crachait, se plaignait d’une boule de feu qui lui écrasait la
-poitrine. Elle guérit pourtant, à force de soins, car son mal ne lui
-était venu que d’un excès de travail et de privations; mais Eunice, à
-son tour, fut prise du même mal.
-
-Bientôt son mari crut observer que leurs promenades la fatiguaient. Elle
-avait perdu son agilité de jeune chèvre, toujours prête à sauter d’un
-rocher sur l’autre. Lorsqu’ils montaient à l’Acropole, maintenant,
-souvent elle était forcée de s’asseoir à mi-côte pour retrouver son
-souffle. Mais elle s’était si complètement déshabituée de penser à soi
-qu’elle ne s’apercevait pas de ces signes de faiblesse; et Thomas, qui
-s’en apercevait, se rassurait à la sentir tous les jours plus vivante et
-plus gaie. Ou bien, s’il manifestait quelque inquiétude, elle lui
-répondait en riant que c’était l’âge qui l’avait affaiblie. «Notre temps
-a passé tellement vite, disait-elle, que nous aurons vieilli sans nous
-en douter!»
-
-Elle ne s’émut pas davantage quand ses bagues lui tombèrent des doigts.
-Elle avait voulu vendre ses bagues avec le reste de ses bijoux, après
-son baptême, et en distribuer le produit aux pauvres: Thomas avait eu
-grand-peine à obtenir qu’elle en conservât au moins deux, qu’il lui
-avait données pendant leurs fiançailles. Quand elle les vit tomber de
-ses doigts, elle crut le plus sérieusement du monde que c’était un ordre
-de Dieu, qui lui enjoignait de se dépouiller de ce dernier luxe au
-profit des pauvres. Et Thomas l’aimait si fort qu’il le crut aussi.
-
-Une nuit, dans le lit où ils couchaient l’un près de l’autre, il sentit
-que tout le corps de sa femme brûlait comme un brasier. Elle avait soif,
-et aucune boisson ne la désaltérait; elle se tournait, se retournait, ne
-parvenait pas à dormir. A l’aube enfin elle s’endormit; mais lorsque son
-mari se réveilla, quelques heures plus tard, elle était penchée sur lui,
-toute tremblante, le considérant avec de grands yeux effrayés. «A quel
-affreux cauchemar je viens d’échapper! lui dit-elle. Je rêvais que tu
-étais mort, et que je restais seule, ici, couchée dans notre lit!» C’est
-ce jour-là que, pour la première fois, Thomas eut un instant l’idée
-qu’elle pouvait mourir.
-
-Pendant plusieurs semaines, la fièvre reparut tous les soirs. Puis,
-brusquement, elle s’arrêta. La jeune femme regagna des forces; ils
-purent recommencer leurs promenades, leurs visites aux pauvres. Leurs
-frères chrétiens eurent le bonheur de les voir de nouveau prendre leur
-part des offices sacrés, où, lorsqu’Eunice n’y assistait pas, il
-semblait à chacun que les cierges brillaient d’un éclat moins vif, et
-que les fleurs, sur l’autel, avaient moins de parfum. Et ni le retour de
-la fièvre, ni la fréquence croissante des accès de toux, ni, bientôt,
-l’impossibilité où fut la malade de se lever de son lit, rien ne
-prévalut désormais contre le souvenir de ces charmantes semaines de
-convalescence. D’un jour à l’autre, certainement, un mieux pareil allait
-se reproduire, cette fois pour ne plus cesser! Eunice, du moins,
-l’affirmait, avec mille beaux projets d’emploi de leur temps après la
-guérison. Le croyait-elle, au fond de son cœur, autant qu’elle
-l’affirmait? Oui, sans doute: car son mari, qui sentait toutes choses
-comme elle, avait au fond de son cœur la même certitude. De telle sorte
-que tous deux, s’étant depuis longtemps accoutumés à régler leurs désirs
-sur les circonstances, ou plutôt s’étant accoutumés à ne rien désirer
-que leur seul amour, s’arrangeaient, en somme, aussi aisément de la
-maladie que de la santé. Mais un matin Eunice, que la douce chaleur d’un
-soleil de printemps avait un peu ranimée, demanda à son mari de lui
-donner son miroir et ses peignes, pour «se faire belle». Et à peine se
-fut-elle regardée dans le miroir qu’elle jeta un grand cri, un cri où se
-mêlaient une frayeur, une angoisse, une détresse infinies. Elle venait
-d’apercevoir, tout à coup, les deux rides profondes que la maladie avait
-creusées sur ses tempes: et elle avait compris qu’elle allait mourir.
-Haletante, frissonnante, les yeux dilatés d’horreur, elle se redressa
-dans son lit. «Par pitié, disait-elle à Thomas, par pitié secours-moi,
-fais en sorte que je puisse vivre encore quelque temps! Va demander au
-prêtre s’il ne connaît pas un moyen de me sauver! Dis-lui que je suis
-trop jeune pour mourir, que je t’aime trop, que j’ai trop besoin de
-rester près de toi! On m’a parlé d’une vieille femme, dans la montagne,
-qui sait guérir toutes les maladies. Par pitié, va chez elle, obtiens
-d’elle que je ne meure pas! Garde-moi en vie, mon bien-aimé! Ne me
-quitte pas, serre-moi dans tes bras, empêche la mort d’approcher de
-moi!» Et elle pleurait, elle joignait ses mains, elle fixait sur lui ses
-grands yeux suppliants. «Par pitié!» sans cesse elle répétait ces mots,
-qui, sans cesse, creusaient d’une entaille plus aiguë le cœur de son
-mari.
-
-Toute la journée dura ainsi, plus longue pour le malheureux, et plus
-accablante, que les sept ans qu’il avait perdus à se désespérer du néant
-de sa vie. En vain, le sourire aux lèvres, il essayait de calmer Eunice
-en lui jurant qu’elle se trompait, que déjà elle allait mieux, que
-l’arrivée du printemps lui rendrait la santé. Elle se laissait
-convaincre un moment; mais aussitôt la peur et l’angoisse la
-ressaisissaient. Elle évoquait à présent tous les lieux qu’elle ne
-reverrait plus, l’assemblée du soir avec ses beaux cantiques, les voiles
-roses des barques sur la mer. Puis elle se redressait de nouveau, et
-jetait autour d’elle un regard d’épouvante.
-
-C’était la nature qui parlait dans sa chair, pour la dernière fois. Et
-bientôt Dieu lui parla, à son tour. Le soir, comme elle récitait avec
-son mari la prière de Jésus, elle s’arrêta brusquement après ces mots:
-_Que votre volonté soit faite!_ Elle s’arrêta, baissa les yeux, prit,
-dans sa pauvre petite main, la main de Thomas. «Pardonne-moi, lui
-dit-elle, et demande à Dieu de me pardonner!» Une grande lumière s’était
-soudain répandue en elle, lui découvrant que la vie et la mort étaient
-choses également bonnes, également saintes, et dont elle devait
-également remercier la volonté de Dieu.
-
- * * * * *
-
-Elle vécut encore près d’un mois: mais, dès ce soir-là, elle, avait
-cessé d’appartenir à la terre. Ses traits même revêtirent de jour en
-jour une beauté nouvelle, avec un merveilleux sourire, confiant et
-grave, qui ne les quittait plus. Elle continuait cependant à comprendre,
-à aimer la vie. Tout l’intéressait aussi activement qu’autrefois; elle
-ne négligeait ni de nourrir et de vêtir les pauvres, ni de changer la
-pâtée de ses oiseaux, ni de jouir des teintes légères du ciel, au soleil
-couchant. Elle semblait seulement voir tout de plus haut, comme si son
-âme, affranchie déjà des entraves de la matière, eût plané dans un air
-plus pur et plus transparent. Souvent, pour distraire son mari, elle lui
-rappelait leurs chères visites aux frontons de Phidias, leurs entretiens
-sur l’art des vieux maîtres, un séjour qu’ils avaient fait à Olympie, et
-qui avait été leur plus belle fête; elle croyait répéter ce que lui
-avait dit son mari, et chacune de ses réflexions était si imprévue, si
-nouvelle, si sage, qu’en effet Thomas éprouvait, à l’entendre, une
-surprise qui le détournait un instant de sa peine. Mais, d’ailleurs, il
-n’y avait rien qu’elle n’imaginât pour le distraire et le consoler:
-tantôt lui assurant qu’elle allait guérir, se forçant à le croire
-elle-même, dans son désir passionné de l’en persuader; tantôt, quand
-elle le voyait trop désespéré, lui décrivant le bonheur qu’ils auraient
-à se retrouver, après quelques années d’attente qui s’écouleraient comme
-un jour.
-
-Et, certes, Thomas ne doutait point qu’il la retrouverait: car si, mieux
-que personne, il avait eu l’occasion de vérifier la justesse de la
-parole de l’apôtre, que tous les hommes «sont, vivent, et se meuvent»
-dans la main de Dieu, son propre exemple et celui d’Eunice lui
-prouvaient aussi, non moins clairement, que, par la souffrance, la
-maladie, et la mort, Dieu travaillait à façonner les âmes pour une vie
-supérieure. Sans cesse sa femme s’élevait à cette vie; il l’y voyait
-monter d’un vol si léger et si beau qu’il ne pouvait plus même penser à
-la plaindre. Mais lui, comment aurait-il la force de vivre, séparé
-d’elle, jusqu’à l’heure où Dieu consentirait enfin à les réunir? Il ne
-s’était séparé d’elle qu’une fois, depuis qu’ils s’aimaient: pendant
-deux jours qu’elle avait dû passer auprès de sa sœur malade; et il se
-souvenait de l’interminable supplice que ces deux jours lui avaient
-paru. Or voici qu’il aurait à subir ce supplice pendant des années!
-Voici qu’il aurait à errer seul dans un monde dont sa femme était pour
-lui l’unique lumière; plus seul infiniment et plus misérable que si tous
-ses sens, d’un coup, s’étaient éteints en lui!
-
-Thomas songeait tristement à tout cela, un matin d’avril, agenouillé au
-pied du lit où Eunice dormait, lorsqu’il vit qu’elle avait rouvert les
-yeux et désirait lui parler. «Comme je te remercie, lui dit-elle,
-d’avoir fait venir ces enfants pour chanter autour de moi!» Après quoi,
-de nouveau, elle ferma les yeux, le visage tout illuminé d’un sourire
-plein de confiance et de gravité. Et le médecin, à qui il répéta ces
-mots, lui affirma que c’était la fièvre qui la faisait délirer. Mais
-Thomas avait appris, entre mille autres choses, à ne pas attacher une
-grande importance aux affirmations des médecins. Non, Eunice ne délirait
-pas! Il ne savait que trop ce qu’étaient ces enfants; et le vieux potier
-le savait aussi, qui, après avoir frotté de l’huile sainte le front de
-la jeune femme, lui dit, d’une voix que les larmes brisaient à chaque
-mot: «Va maintenant à Dieu, âme chrétienne!» Elle pressa faiblement la
-main de Thomas, soupira; et les enfants qui étaient venus la chercher
-emportèrent son âme.
-
- * * * * *
-
-Et alors Thomas, qui s’épouvantait à l’idée de devoir vivre sans elle,
-s’aperçut que, morte pour les autres, en lui et auprès de lui elle
-restait vivante. L’amour les avait si fortement unis que la mort même
-était impuissante à les séparer. Comme auparavant, Thomas voyait toutes
-choses par les yeux d’Eunice, partageait avec elle toutes ses pensées,
-se sentait tendrement bercé dans ses bras. Il la retrouvait tout entière
-devant lui, toujours jeune, toujours belle, avec la noble et tranquille
-sagesse dont la maladie l’avait revêtue. Avait-il un doute, une
-hésitation, une inquiétude? Aussitôt il l’appelait et elle accourait,
-infatigable à le divertir. Plus que jamais, elle lui était la lumière du
-monde: l’aidant non plus à jouir de la vie terrestre,--car il en avait
-épuisé toutes les jouissances,--mais à marcher d’un pas égal et sûr
-jusqu’au seuil de cette autre vie, plus réelle, où il savait que leurs
-deux cœurs achèveraient de se fondre en un seul pour l’éternité. Ou si,
-par instants, il s’impatientait d’une attente trop longue, ou si quelque
-souvenir du passé risquait de lui rendre le présent trop dur, bien vite
-elle lui rappelait la prière divine qui, mieux que toutes les
-philosophies, apaise les impatiences et adoucit les regrets: _Notre
-Père, que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel!_
-
-C’est sur le conseil d’Eunice qu’il devint prêtre, peu de temps après
-son veuvage, afin de pouvoir travailler plus librement au service de
-Dieu. Et souvent les pêcheurs et les mendiants du port, pendant qu’assis
-au milieu d’eux il leur prêchait l’Évangile, s’étonnèrent de voir
-l’ombre blanche d’une jeune femme s’approcher de lui, et, se penchant
-sur lui avec un doux sourire, lui murmurer à l’oreille les consolantes
-paroles qu’il leur répétait.
-
-1901.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- Pages.
- I.--Le Baptême de Jésus 1
- II.--Les Disciples d’Emmaüs 43
- III.--Barsabas 123
- IV.--Le Fils de la veuve de Naïm 197
-
-
-
-
-TOURS
-
-IMPRIMERIE DESLIS FRÈRES
-
-6, rue Gambetta.
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES CHRÉTIENS ***
-
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