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-The Project Gutenberg eBook of Petit bréviaire de la Gourmandise, by
-Laurent Tailhade
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Petit bréviaire de la Gourmandise
-
-Author: Laurent Tailhade
-
-Release Date: January 8, 2022 [eBook #67129]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team
- at https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica))
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PETIT BRÉVIAIRE DE LA
-GOURMANDISE ***
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- LAURENT TAILHADE
-
- PETIT BRÉVIAIRE
- DE LA
- GOURMANDISE
-
- [Illustration]
-
- PARIS
- ALBERT MESSEIN, ÉDITEUR
- Successeur de LÉON VANIER
- 19, QUAI SAINT-MICHEL, 19
-
- 1919
-
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-DU MÊME AUTEUR
-
-A LA MÊME LIBRAIRIE
-
-
- La Farce de la Marmite, traduit de Plaute. 1 vol. in-12
- broché avec portrait de E. Gabbart et fleuron de
- Rochegrosse 3 fr. 50
- Pour la Paix, suivi de: _Lettres aux Conscrits_.
- Frontispice de Destrem. 1 plaquette in-12 1 fr. 50
- La Noire Idole, _Essai de Morphinomanie_. 1 pl. in-12 1 fr. 50
- La Corne et l’Épée, _Étude sur les Courses de Taureaux_,
- 1 plaquette in-12 1 fr. 50
- La Feuille à l’envers. _Revue en un acte._ 1 pl. in-12 2 fr. »»
- Un Monde qui finit. _La Dévotion à la Croix. Don Quichotte
- de la Manche._ 1 vol. in-12 2 fr. »»
- Louanges à Sophie Cottin. _Poème_ dit par l’auteur à
- Bagnères-de-Bigorre. In-8 1 fr. 50
- La Douleur. _Le vrai mistère de la Passion._ 1 plaquette
- in-16. Fleuron de Rochegrosse 2 fr. »»
-
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-
-IL A ÉTÉ TIRÉ DE CE LIVRE
-
-10 exemplaires sur Japon impérial numérotés 1 à 10
-
-et 20 exemplaires sur Hollande numérotés de 11 à 30
-
-Nº
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-PETIT BRÉVIAIRE DE LA GOURMANDISE
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-Dans _Le crime de Sylvestre Bonnard_, l’un des premiers et le meilleur
-peut-être de ses contes, ravivant la mémoire du sieur Antoine Carême, ce
-Napoléon de la cuisine qui mourut tout jeune encore (1784-33), brûlé par
-la flamme du génie et le charbon des rôtissoires, Anatole France a tiré
-de l’oubli un apophtegme, digne à jamais d’habiter la mémoire des
-hommes:
-
- «Les Beaux-Arts--dit Carême--sont au nombre de cinq, à savoir: la
- Peinture, la Poésie, la Musique, la Sculpture et l’Architecture,
- laquelle a pour branche principale la Pâtisserie.»
-
-Le grand homme en veste blanche, qui légua cette phrase rapide et
-magnanime aux siècles à venir, qui, s’égalant à Mansard, à Gabriel, à
-Claude Perrault, ne voyait entre la Colonnade du Louvre, entre le
-Garde-Meuble et les fruits en pyramides ou les pièces montées, aucune
-distinction qui ne fût à sa gloire, promulgue un axiome définitif et la
-plus solide vérité quand, touché par la Muse des fourneaux, il attribue
-à la cuisine un rang d’élection, que dis-je? la première place dans le
-royaume des Beaux-Arts.
-
-Car il serait injuste de borner à la technique, enchanteresse mais
-subsidiaire, des Boissier ou des Rebattet, la maxime du vieux maître.
-Elle comprend aussi bien que le Petit-four, la broche, la casserole et
-toutes les sortes de fourneaux.
-
-Depuis le temps de la préhistoire, cet Age d’or où le Pithécanthrope mal
-évolué se nourrissait de glands, d’herbe verte et de gibier cru, buvait
-aux cressonnières l’eau féconde en vilaines bêtes jusqu’à l’ère auguste
-des Cambacérès et des Grimod, des goinfres magnanimes dont s’honora la
-France, au début du siècle dernier, l’homme n’a pas eu de but plus
-constant ni de plus chère étude que le moyen d’accroître et d’améliorer
-les passe-temps de bouche qui sont à la fois le premier besoin de la
-nature et le plus bel ornement des civilisations.
-
-La table, en effet, se peut définir le lien civil par excellence. Elle
-donne de l’esprit aux niais, du caractère aux timides. Elle oriente nos
-humeurs vers l’optimisme, la courtoisie et la libéralité. L’heure de la
-digestion est celle où tous les hommes se reconnaissent pour frères, où,
-dans l’azur des cigares exquis, leur entendement, de prime abord,
-élucide les problèmes dont la discussion a pour effet ordinaire de les
-mettre en courroux.
-
-Le praticien, en veste blanche, qui marmitonne les ragoûts, entérine les
-sauces et conquiert sur Héphaistos la gloire des rôtis, quand il ajoute
-du poivre ou modère les épices, fomente, du même coup, belle humeur et
-sociabilité.
-
-_C’est un grand poète_, expert à créer des émotions, grâce au langage
-péremptoire des papilles gustatives.
-
-Il combine des saveurs, suscite des aromes. Il dégage le potentiel des
-truffes, les arcanes du gibier, comme d’autres élaborent une sonate ou
-un sonnet. La cuisine pacificatrice élève l’esprit, adoucit les mœurs.
-Elle fait jaillir l’éloquence des lèvres qu’elle a touchées.
-
-Certains coulis ont la profondeur abstruse des métaphysiques; il est des
-sauces à la crème dont la douceur émeut comme le récit d’une bonne
-action.
-
-Les champignons évoquent des sites forestiers, les huîtres des paysages
-maritimes, souvenir de Courbet ou de Ruysdaël.
-
-Mêlé à la pulpe écarlate des pommes d’or, le poivre de Cayenne suggère
-une vision d’Afrique ou d’Andalousie, d’_oulels-naïls_ ou de chanteuses
-gaditanes, mimant _le jalejo_ dans une de ces _ventas_ où l’ombre de Don
-Quichotte semble revenir encore, auberges où l’on dîne, s’il en faut
-croire Mérimée, d’un potage aux piments, que suit un poulet aux piments,
-avec, pour tout dessert, une salade, à l’huile forte, de piments. Et
-l’ail, ce condiment divin, effroi des estomacs valétudinaires, méconnu
-par le débile Horace qui, sans doute, enviait les «dures entrailles» des
-estivadours, et se privait, à contre-cœur, de bulbes odoriférants, l’ail
-avec son frère l’oignon et sa cousine l’échalotte, ne colore-t-il point
-de ses vigueurs l’allégresse permanente, l’ironie et le lyrisme
-incomparables du Midi français? L’esprit et le cœur, l’imagination et la
-sensibilité se délectent pareillement à la mode culinaire.
-
-La cuisine inspire à ses adeptes des mots délicieux. «On mangerait son
-propre père à cette sauce-là», déclare Grimod de la Reynière, auteur des
-œufs brouillés à la laitance de carpes, en avalant une chartreuse de
-perdreaux.
-
-«Pour manger une dinde truffée, il convient d’être deux, affirme l’abbé
-Morelet. Je n’en use jamais autrement. Ainsi, j’en ai une aujourd’hui.
-Nous serons deux, la dinde et moi.»
-
-Et Montmaur, Montmaur le Grec,--helléniste fameux et non moins illustre
-pique-assiette,--coupe court, sous Louis XIII, à des propos
-intempestifs.
-
---De grâce! réclame-t-il. Un peu de silence. _On ne s’entend pas
-manger._
-
-Mais la cuisine, ce premier des arts, maître de l’univers, n’a pas en
-tout temps relui d’une même splendeur. Il a connu des jours d’éclipse et
-de revers.
-
-Les peuples sobres, nourris d’olives et d’eau claire, les Grecs
-d’Aristophane qui, pour un banquet de fête conviaient leurs amis à
-partager des figues, un morceau de lièvre et quelques grives (Cf. _La
-Paix, les Acharniens_) n’atteignirent jamais à la voracité grandiose, à
-l’ampleur des Romains dans la goinfrerie et dans la bonne chère.
-
-Au _Banquet_ de Platon, il n’est aucunement parlé de nourriture. Le
-jeune Alcibiade y paraît seul en pointe de vin. Il trouble à peine le
-sublime entretien des convives; puis, ayant posé sur le front de Socrate
-sa couronne de violettes, il se mêle gravement à leurs discours.
-
-Les Hellènes d’à présent n’ont pas renié cette frugalité de leurs pères.
-Les compagnons d’Hadji Stavros ont même régime que les soldats de
-Léonidas ou les convives d’Agathon.
-
-M. Georges Clémenceau nous racontait que, lors d’un récent voyage en
-Grèce, il coucha dans un bourg du Péloponnèse. Sa chambre--la plus
-confortable du pays--ouvrait sur un mail où les hommes du village eurent
-l’idée importune de se donner un medianoche. Les cris, les chants, les
-altercations et les rires empêchaient le touriste de dormir. On était en
-plein mois d’août. Il eut la curiosité de descendre pour voir de près ce
-repas tumultueux. Le festin se composait d’eau fraîche et de pétoncles
-faisant les trois services, tenant lieu de rôt et d’entremets. Au moyen
-d’une épingle, chacun des convives retirait le mollusque de sa coquille,
-comme on fait en Bretagne pour les bigorneaux en poussant plus de
-clameurs que tous les suppôts de Gargantua et les Argiens d’Homère,
-autour d’un bœuf entier posé sur un plat d’or.
-
-Maîtresse du monde, impératrice des nations, Rome étendit son empire sur
-la table et là--comme partout ailleurs--donna des lois à l’Univers.
-
-La tempérance de la vieille féodalité romaine, le goût des «ognons crus
-et du vinaigre militaire» quand la richesse du monde se vint condenser
-autour du Capitole, eurent bientôt fait de disparaître. Les noms de
-Lucullus, d’Apicius, de Sempronius, Rufus... qui le premier fit servir
-sur sa table
-
- La cigogne au pied rouge et le turbot marin,
-
-brillent comme des Dieux parmi les classiques de la bouche. On n’a
-retenu du premier que la déclaration magnanime:
-
- «Lucullus dîne chez Lucullus»
-
-encore qu’il se soit avéré comme un administrateur insigne et l’un des
-plus fameux lieutenants de Pompée. Le second reluit davantage, grâce aux
-faiseurs d’anas. Le public n’a pas oublié qu’après avoir dissipé en
-bombances gigantesques à peu près une centaine de millions, il préféra
-mourir que vivre dans la détresse, n’ayant plus que deux millions quatre
-cent mille francs pour alimenter sa boulimie. Il se tua plutôt que de
-renoncer aux turbots monstrueux, aux sangliers de Venafre ainsi qu’aux
-vins de Falerne cachetés dans l’amphore, Manlius étant consul.
-
-Aulus Vitellius revêtit de la pourpre impériale son insatiable
-gourmandise.
-
-Louis XVIII, qui, sans préjudice des autres mets, absorbait, chaque
-matin, dix-huit côtelettes de mouton, semble, auprès du neuvième César,
-un mangeur de la petite espèce.
-
-Vitellius, en effet, connut l’orgueil d’avoir inauguré ce plat
-gigantesque, ce plat qu’il nommait, à cause de ses proportions
-insolites, _bouclier de Minerve Poliade_. On y mêlait des foies de
-scares, des cervelles de faisans et de paons, des langues de
-phénicoptères, des laitances de murènes que des navarques allaient
-chercher sur leurs trirèmes, depuis le pays des Parthes jusqu’au détroit
-espagnol.
-
-Il faisait régulièrement trois repas et quelquefois quatre, mais dont
-aucun ne pouvait passer pour léger. Il se faisait quotidiennement
-inviter chez plusieurs personnes: chacun de ces festins ne coûtait pas
-moins de quatre cent mille sesterces, cent mille francs de monnaie
-française. Le plus somptueux entre les dîners du règne fut le repas que
-lui servit son frère, quand il revint de Germanie. On y posa sur table
-deux mille poissons et sept mille oiseaux de choix.
-
-Ce robuste mangeur était d’aspect hideux, ayant le ventre gros, la face
-bourgeonnée, tel un ivrogne de la plus basse espèce.
-
-Pétrone ou l’auteur, quel qu’il soit, du _Satyricon_, nous a transmis
-quelques-uns de ces menus prodigieux dont le grotesque Trimalchio,
-armateur enrichi et semblable par quelques points aux yankees
-milliardaires qui font dîner avec eux des porcs ou des chevaux,
-régalait, au IIe siècle de notre ère, ses parasites et ses affranchis.
-On y mangeait des œufs en pâte ferme contenant des becquefigues, des
-sangliers rôtis dont les flancs recélaient des étourneaux vivants, des
-gâteaux d’où giclait une eau safranée aspergeant la face des convives,
-des cochons que le maître-queux s’accusait de n’avoir pas vidés et qui,
-sous le couteau de l’écuyer tranchant, laissaient échapper des monceaux
-de crépinettes, de boudins, le tout au milieu des divertissements les
-plus ridicules, des acrobates, des danseurs de corde et des propos
-goujats.
-
-On est loin des Romains de tragédie et des pompiers de David, avec leurs
-casques, leurs sentences, leurs tirades qui si lourdement ont pesé sur
-nos années de collège, de ces Romains qui, d’après le mot de Vacquerie,
-«ne boivent que du poison et ne mangent que leurs enfants».
-
-Le riche Nasidienus, qui connut la gloire d’héberger Mécène avec Horace
-et Fundanius le poète comique, se chamarrait déjà d’assez bons ridicules
-ayant le mauvais goût de préconiser la chère qu’il servait, de présenter
-à ses convives un sanglier frais, mis à mort par le vent d’autan propre
-à mûrir la venaison et d’admettre à sa table des parasites sans
-vergogne, tel ce Nomentanus qui, pour talent comique, se vantait
-d’absorber, en une bouchée, les plus énormes croustades ou ce Vibidius
-Balatro, fier de trinquer «ruineusement», qui, sans cesse, réclamait de
-plus grands verres et, comme le Scapin de Regnard, demandait
-
- ... que la cave épuisée
- Lui fournît à pleins brocs une liqueur aisée.
-
-Si Vitellius fut un goinfre d’une surhumaine capacité, le jeune
-Héliogabale--maître du monde, à quinze ans, mais dont l’extravagance
-n’avait pas les goûts artistes du fils divin d’Ænobarbus--réalisa, sur
-le trône des Césars, les mascarades gastronomiques, imaginées par
-l’auteur du _Satyricon_.
-
-A l’imitation d’Apicius, il mangeait souvent des talons de chameaux, ce
-qui nous paraîtrait un mince régal, des crêtes de coqs arrachées à des
-coqs vivants, des langues de paons et de rossignols, parce que,
-disait-il, ce mets préserve de la peste.
-
-Il faisait servir aux officiers du palais, en d’énormes plats, des
-entrailles de rougets, des cervelles de phénicoptères, des têtes de
-perdrix, de faisans et de paons. Il jetait des raisins d’Apamée dans les
-mangeoires des chevaux. Les lions étaient nourris avec des faisans et
-des perroquets. Il faisait servir à ses parasites des aliments figurés
-en cire ou en bois, souvent en ivoire ou en terre cuite, quelquefois
-même en marbre ou en pierre; c’est sous cette forme qu’on leur
-présentait toute la variété des plats dont il mangeait lui-même; les
-invités se lavaient les mains, étant tenus de boire autant que s’ils
-avaient mangé.
-
-Héliogabale, comme les esthètes de Mirbeau, avait le goût superbe de
-forcer la nature, de servir des purées en branches et de ne prendre que
-des nourritures déguisées avec art. Ce frêle jeune homme aux traits
-fanés à l’aspect maladif, avec sa barbe frisottante et ses yeux de
-poisson mort ne fit jamais un repas qui lui coûtât moins de vingt-cinq
-mille francs. Il ne mangeait pas de marée au bord de la mer, ains la
-faisait servir dans les endroits les plus éloignés. Près de la
-Méditerranée, il nourrissait les paysans avec la laitance des brochets
-et des lamproies. Il combinait des festins en couleurs, bleus, verts ou
-jaunes, ainsi qu’ont de nouveau, pendant les belles années du
-Symbolisme, tenté de le faire quelques snobs pleins d’imagination. Un
-jour la table était émeraude, le lendemain nuancée de pourpre violette
-ou de transparent azur, tantôt rose pâle et tantôt vert bouteille. Il
-faisait servir des pois avec des parcelles d’or, des lentilles avec des
-pierres de foudre, des fèves avec de l’ambre jaune, du riz avec des
-perles, truffes et marée étaient saupoudrées, tour à tour, de perles et
-de poivre.
-
-Dans son poème de _Melænis_, Louis Bouilhet, bon latiniste, lecteur
-fervent de Plaute, que documentait le grand Flaubert et qui devait à la
-tendresse du maître une large et noble culture, une plastique verbale
-digne de cette Rome qu’ils aimaient, a consacré des vers pleins de
-richesse et de sonorité à la gloire du cuisinier latin (_Melænis_, chant
-II, vers 13 et suiv., pp. 164 et suiv., édit. Lemerre).
-
-Ceci n’est aucunement exagéré. Ne criez pas à l’absurdité, à la
-déraison, à la poésie. Aucune grandeur humaine, si magnifique et superbe
-qu’on l’imagine, aucune grandeur n’est en possession d’affaiblir le los
-du cuisinier.
-
-Celui qui s’escrime de la broche, qui met les casseroles en batterie, et
-conduit à la victoire l’ost ingénu des marmitons, participe aux honneurs
-des soldats triomphants. On lui décerne le même nom, le même titre
-qu’aux généraux d’armée. Et seul, unique et majestueux entre les
-pacifiques, l’empereur de la cuisine porte le nom de «chef» comme les
-Scipiades, comme Annibal, comme Jules César.
-
-Le Moyen âge marque une halte dans l’évolution de la gastronomie. En
-dépit des louanges que donnèrent aux bombances féodales M. Karl Huysmans
-et quelques autres dyspeptiques de notoriété plus mince, tout porte à
-supposer que les viandes et leurs condiments laissaient fort à désirer
-dans ce temps de barbarie et de mysticisme à outrance.
-
-Les dames à long corset, les beaux chevaliers pareils aux figures des
-jeux de cartes, les poursuivants d’armes, les convives de la Table Ronde
-et les écuyers d’Arthur ou compagnons de Roland, tenaient pour mets des
-Dieux la cigogne, le paon, oiseaux coriaces et de plate saveur. Ils
-attestaient le héron et le faisaient rôtir; ils engageaient leur foi sur
-cette viande immangeable sans doute par idéalisme et pour que leurs
-serments ne parussent pas fomentés par les délices de la cuisine, par
-«l’humeur communicative des banquets».
-
-Les bourgeoises ripailles, «compulsoires à beuverie», ainsi que les
-nomme Rabelais, manquaient un peu de raffinement; le choix des
-nourritures, les propos des convives, exhalaient un fumet de nos
-tripières et de grosse gaîté. Ce n’étaient que gras-double, andouilles,
-jambonneaux et fumures. La verve n’y faillissait point ni l’appétit. «Je
-me porte appelant de soif comme d’abus. Page, relève mon appel!--dit un
-des compagnons de Grandgousier. Remède contre la soif? Il est contraire
-à celui qui est contre morsure de chien: Courez toujours après le chien,
-jamais ne vous mordra; buvez toujours avant la soif, jamais soif vous
-poindra.»
-
-Les _Repues franches_ attribuées à Villon ne témoignent pas non plus
-d’une extrême délicatesse. Le maigre écolier de la rue de Fouarre, qui,
-pour peindre la famine, a trouvé des images si nettes et si cruelles,
-nommant l’hiver «saison où les loups vivent de vent», apitoyé sur les
-vagabonds qui «pain ne voient qu’aux fenêtres», connaissait trop la
-nécessité, les appels du ventre creux pour manifester de bien grandes
-exigences à propos des mets que la Providence, ou, pour mieux dire,
-quelque tour de Panurge, en manière de larcin furtivement fait, lui
-mettait sous la dent. Les clercs, les écoliers, les hommes d’armes qui
-fréquentaient dans les tavernes méritoires de la cité ne raffinaient
-guère sur la composition de leur menu: chez la grosse Margot ils
-trouvaient pain, fromage, vin et fruits. Ce n’était pas là précisément
-le dîner d’Apicius.
-
-Il faut arriver au siècle de Louis XIV pour que l’art de dîner retrouve
-ses honneurs. Sous les Valois, malgré la science des cuisiniers
-napolitains venus à la suite des reines _italiennes_, le repas est
-affaire d’ostentation et de parade. Les femmes d’alors, précieuses et
-renchéries, malgré la brutalité de leurs mœurs et la bassesse de leurs
-goûts, les femmes outrageusement serrées dans leurs corps de jupes,
-enduites de fards et de pommades, ne faisaient guère en public autre
-chose que le simulacre de manger. Alphonse Daudet prétend qu’une
-Parisienne moderne, «une vraie mondaine française, trouve toujours le
-dîner bon quand elle a une robe seyante à sa beauté.» Il en était un peu
-de même à la cour de Nérac, au Louvre des derniers Valois, où l’intrigue
-politique, la galanterie et l’amour des sciences occultes, où la
-curiosité d’art à son premier éveil tenait en suspens les héroïnes de
-Brantôme et de Ronsard.
-
-Avec les fils d’Anne d’Autriche, la scène évolue et la table reconquiert
-soudain un merveilleux prestige. La goinfrerie de Louis XIV a quelque
-chose de majestueux, comme sa perruque et son justaucorps doré. Même
-quand il joue au billard, il sent qu’il est le maître du monde. On le
-voit bien plus quand, prenant place au grand couvert, il mange sur une
-estrade entourée de balustres, servi par les premiers gentilshommes du
-royaume; quand il promulgue les faveurs et les disgrâces dans un langage
-mesuré, plein de convenance, mais pourtant animé par la chaleur du
-repas, ou qu’il jette avec une grâce impérieuse des pommes, des oranges
-ou même des boulettes de mie aux dames qui ripostent par le même jeu.
-
-Tout est noble, décent, réglé, superbe comme lui-même. Le monde entier,
-le modèle à sa ressemblance.
-
-L’appétit du monarque ne concourt pas médiocrement à l’éclat de la
-Couronne. Louis XIV enseigne à Mansard comment on architecture une
-fenêtre, à Coypel comment on peint un tableau, à Bossuet comment on
-débite un sermon, à Racine comment on compose une tragédie. Et c’est de
-lui que La Quintinie apprend à sucrer les pêches de Montreuil, à
-bonifier les poires et les pommes du verger royal.
-
- «Le Roi, feu Monsieur, Monseigneur le Dauphin et M. le duc de Berri
- étaient grands mangeurs, écrit la princesse Palatine; j’ai vu le roi
- manger quatre pleines assiettes de soupes diverses, un faisan entier,
- une perdrix, une grande assiette de salade, deux grandes tranches de
- jambon, du mouton au jus et à l’ail, une assiette de pâtisserie, et
- puis encore du fruit et des œufs durs. Le Roi et feu Monsieur aimaient
- beaucoup les œufs durs.»
-
-Louis XIV, dans les divertissements de Molière, dans les tableaux de
-Lebrun et les hauts-reliefs de la porte Saint-Martin, c’est Apollon,
-c’est Hercule, c’est Neptune; dans la mécanique de ses repas, c’est un
-goinfre qui s’empiffre d’œufs durs et demande à Fagon, à Vallot, à la
-Faculté entière de combattre la bile noire et les humeurs peccantes,
-résultat de cette alimentation gigantesque. Il aime les belles
-mangeuses, non pas celles qui grignotent délicatement, celles au
-contraire, dit Saint-Simon, qui mangent à crever.
-
-Ces crevailles sont un rite de la Monarchie absolue. Quand il voyage,
-Louis XIV emporte dans son carrosse un en-cas plantureux dont il gave
-les duchesses. Mme de Chaulnes en retira quelques désagréments sur
-lesquels Saint-Simon, avec un beau sans-gêne de grand seigneur, étranger
-à notre hypocrisie verbale, a fourni les détails les plus
-circonstanciés.
-
-Le poulet rôti que l’on servait au roi dans sa chambre à coucher, en
-prévision d’une fringale nocturne, lui servit à faire à Molière une
-politesse dont la mémoire décore tous les esprits peu coutumiers des
-lectures historiques.
-
-La famille, les favoris de Louis XIV suivaient un si glorieux exemple.
-Ce n’étaient que mangeailles, festins et médianoches. Mme de Montespan
-buvait du rosolio à plein verre. Les princesses, de liqueurs fortes et
-de vins généreux s’enivraient, puis envoyaient chercher au corps de
-garde les pipes des suisses et fumaient là-dedans du tabac de
-lansquenet. La tradition continue avec Philippe d’Orléans, dont l’amour
-paternel se manifeste en gorgeant de vins et de spiritueux la duchesse
-de Berri.
-
---Philippe d’Orléans, dont Mme de Parabère, «ce petit corbeau noir»,
-ainsi que dit Madame, achève la conquête en portant le vin comme un fort
-de la halle ou comme un buveur de profession.
-
- * * * * *
-
-Pour secouer le morne ennui de l’Escurial, Marie-Louise d’Orléans, fille
-de Mme Henriette, femme de Charles II, mangeait souvent et beaucoup,
-«avec--dit Paul de Saint-Victor--le plaisir animal qu’apportent à leurs
-repas les créatures solitaires. Aussi prenait-elle un embonpoint turc,
-l’embonpoint d’une sultane enfermée dans les salles basses d’un harem.»
-
- La reine d’Espagne, écrit M. de Villars, est engraissée au point que,
- pour peu qu’elle augmente, son visage sera rond. Sa gorge, au pied de
- la lettre, est déjà trop grosse, quoiqu’elle soit une des plus belles
- que j’aie jamais vues. Elle dort à l’ordinaire dix à douze heures;
- elle mange quatre fois le jour de la viande; il est vrai que son
- déjeuner et sa collation sont ses meilleurs repas. Il y a toujours à
- sa collation un chapon bouilli sur un potage et un chapon rôti.
-
-Vers la fin de la monarchie, les plus jeunes filles elles-mêmes ne
-rêvaient que soupers. Les filles de France avaient dans leurs armoires
-des jambons, des daubes, des mortadelles, du vin d’Espagne; elles
-s’enfermaient souvent à toutes heures pour manger. Trente-cinq ans après
-la mort de Louis XIV, elles veulent avoir leur petit souper dans leur
-cabinet comme le Roi Bien-Aimé, elles s’y crèvent de viande et de vin,
-toujours comme le roi, et se plaignent comme lui de continuelles
-indigestions. Plus tard, elles empruntent de l’argent pour se procurer
-des friandises.
-
-C’est l’époque chère entre toutes _au moderne bourgeois_ du style
-pompadour, des petits vers, des allures chantournées, des tableaux de
-Fragonard, des chansons libidineuses et des rimes insuffisantes, où les
-belles dames poudrent leurs cheveux, allument d’un soupçon de rouge
-leurs yeux tour à tour effrontés et mourants, portent à leurs oreilles
-les plus belles pierres, sur leurs paniers les plus riches étoffes et
-négligent avec une aristocratique désinvolture l’usage des ablutions,
-époque galante des pots à fards, des billets doux et des toilettes en
-dentelles, mais à qui les salles de bains font absolument défaut.
-
-La cuisine participe au bel air qu’ont pris les choses. Elle invente
-pour ses préparations les plus ordinaires, des noms savoureux et légers.
-Quels jolis substantifs et combien substantiels; profiteroles,
-croque-en-bouche, fricandeau, gibelotte, le riz à la financière et le
-potage velouté! Elle fricasse des galantines; elle jette des vol-au-vent
-par-dessus les moulins. Louis XV fait bouillir son café; le vainqueur de
-Mahon bat une sauce à l’huile, tandis que les gardes françaises
-chantent vêpres aux Porcherons et que la noblesse--seigneurs et
-gentilshommes--s’encanaille à Ramponneau.
-
-La gloutonnerie des Bourbons éclate chez Louis XVI d’une manière
-intempestive. A aucune époque de sa vie, le pauvre homme ne sut modérer
-ni contenir son appétit. Quand il se fut déterminé à quitter les
-Tuileries, le 21 août 1791, il se détourna de son itinéraire pour
-déjeuner à Étoges, chez son premier valet de chambre, M. de Chamilly.
-Quand il entra dans Varennes, les troupes du marquis de Bouillé étaient
-parties depuis deux heures, mais le postillon Drouet et ses hommes
-l’attendaient. A peine de retour aux Tuileries, il soupa, dévora un
-poulet comme si rien d’extraordinaire ne s’était passé. Il mangeait
-salement; et Buffon, ayant assisté une fois à son grand couvert, laissa
-échapper un mot qui n’est pas du style soutenu, devant les sangliers
-domestiques élevés par le Jardin des plantes: «Eh bien, le roi, dit-il,
-mange comme ces animaux-là!»
-
-Mais revenons au temps du Roi Soleil.
-
-La bourgeoisie opulente et vaniteuse prenait modèle sur la Cour; tant
-pour la délicatesse que pour l’abondance, la table des gens de robe ou
-de négoce égalait celle du roi et des seigneurs.
-
-Molière nous a donné le menu d’un repas de gala offert par un marchand
-drapier, infatué de noblesse à une femme de qualité.
-
- «Je demeure d’accord avec lui que le repas n’est pas digne de vous.
-
- «Comme c’est moi qui l’ai ordonné, et que je n’ai pas, sur cette
- matière, les clartés de nos amis, vous n’avez pas ici un repas fort
- savant. Vous y trouverez des incongruités de bonne chère et des
- barbarismes de bon goût. Si Damis s’en était mêlé, tout serait dans
- les règles; il y aurait partout de l’élégance et de l’érudition. Il ne
- manquerait pas de tout exagérer, lui-même, toutes les pièces du repas
- qu’il vous donnerait et de vous faire tomber d’accord de sa haute
- capacité dans la science des bons morceaux, de vous parler d’un pain
- de rive, à biseau doré, relevé de croûte partout, croquant tendrement
- sous la dent; d’un vin à sève veloutée, armé d’un vert qui n’est point
- trop commandant: d’un carré de mouton gourmandé de persil; d’une longe
- de veau de rivière, longue comme cela, blanche, délicate, et qui, sous
- les dents, est une vraie pâte d’amande; de perdrix relevées d’un fumet
- surprenant; et pour son opéra, d’une soupe à bouillon perlé, soutenue
- d’un jeune gros dindon cantonné de pigeonneaux et couronné d’oignons
- blancs, marié avec la chicorée.»
-
-On trouverait aujourd’hui le régal assez épais. Encore que les jeunes
-femmes d’à-présent aient renoncé à l’usage ridicule de ne pas avouer
-leur appétit, elles auraient, sans doute, quelque peine à débrider dans
-la même séance une longe de veau, un carré de mouton, et, comme dessert,
-un potage avec le gros dindon obligatoire, flanqué de ses légumes et
-fort semblable, peut-on dire, au «bouilli» contemporain.
-
-Mais en 1677 on n’y regardait pas de si près. Le classique festin
-ridicule de Nicolas Boileau présente le spectacle d’une bombance
-formidable, d’un entassement de nourritures à nous lever le cœur.
-
- «J’allais enfin sortir quand le rôt a paru. Sur un lièvre flanqué de
- six poulets étiques s’élevaient trois lapins, animaux domestiques qui,
- dès leur tendre enfance, élevés dans Paris, sentaient encore le chou
- dont ils furent nourris. Autour de cet amas de viandes entassées,
- régnait un long cordon d’alouettes pressées et sur les bords du plat,
- six pigeons étalés présentaient un renfort de squelettes brûlés.»
-
-Madame trouvait encore ces mangeailles trop délicates.
-
- «Je ne mange, écrit-elle à l’électrice de Hanovre, en fait de soupe,
- que la soupe au lait, à la bière ou au vin; je ne peux souffrir le
- bouillon et je suis tout de suite malade s’il s’en trouve un peu dans
- les plats que je mange... nul ne s’étonne que je me régale de boudins;
- j’ai aussi mis à la mode ici les jambons crus. Tout le monde en mange
- maintenant. On ne mangeait guère de gibier avant ma venue. Or, j’ai
- mis tout cela à la mode, ainsi que les harengs saurs. J’ai appris au
- feu roi à les manger. Il les trouvait fort à son goût. J’ai tellement
- affriandé ma gueule allemande (veuillez faire état que c’est la
- princesse qui parle) à des plats allemands que je ne peux manger un
- seul ragoût français. Je ne mange que du bœuf, du veau rôti,
- quelquefois du mouton, des perdrix ou bien des poules rôties et jamais
- du faisan.»
-
-La Terreur impose un entr’acte sanglant aux fêtes gastronomiques. Finis
-les soupers des buveurs et les soupers des philosophes. Chez le duc de
-Choiseul, Cazotte, l’illuminé, a prédit l’exécution des souverains et la
-charrette homicide à Mme de Grammont. Il a même annoncé la conversion de
-La Harpe. Après cela pourra venir la fin du monde. C’est un monde, en
-effet, qui meurt et se décompose pour renaître, demain, plus jeune et
-plus fort, comme le vieil Eson après avoir bouilli dans le chaudron
-magique.
-
-Après le Neuf Thermidor, la fête recommence; à la débauche de sang, la
-débauche de ripaille ne tarde pas à succéder. Le Directoire inaugure
-cette marche triomphale de la gourmandise à laquelle tour à tour
-l’Empire et la Restauration vont apporter de nouveaux contingents.
-
-C’est le beau temps de Carême, de Véfour, des frères Provençaux, du
-rocher de Cancale; c’est l’ère du Palais-Royal qui commence, avec ses
-galeries de bois, ses traiteurs, ses bijoutiers, maisons de jeux et le
-reste!
-
-Chevet montre à son étalage des turbots dignes d’être offerts à
-Domitien, prince des amphitryons, qui demandait au Sénat la sauce la
-plus convenable à ce monstre marin. Corcelet, négociant, offre aux
-gourmets, dans sa boutique de la galerie Montpensier, le café de
-provenance directe échappé au blocus continental et, dans leurs fioles
-bizarres, les liqueurs authentiques de la veuve Amphoux. Son enseigne[1]
-représente un élégant de l’an IX en possession de trancher une poularde
-avec la dignité, l’onction et l’élégance que comporte un pareil geste.
-
- [1] Que l’on peut voir encore avenue de l’Opéra, dans la boutique
- modernisée de ce «négociant» d’autrefois.
-
-Napoléon, qui sait l’art de gouverner les hommes, regarde la table comme
-un instrument de règne. Talleyrand, ministre des Relations étrangères,
-Cambacérès, archichancelier de l’Empire, le cardinal Fesch, oncle de
-l’Empereur, traitent selon ses ordres, avec une magnificence inouïe,
-diplomates, prélats, étrangers de marque, les rois conquis au jeune
-Bonaparte, les rois pour qui Talma et Mlle Georges ont l’honneur de
-jouer _Phèdre_, _Cinna_, _Mithridate_ et _Britannicus_, premier que le
-décret de Moscou ait établi le sort des comédiens.
-
-Cambacérès est un amphitryon somptueux, une fourchette magnanime. Il
-mange comme un prince, ou comme un financier. Ni Fouquet, ni la
-Popelinière, ni Grimod, le divin Grimod de la Reynière, qui, pareil aux
-princes charmants des contes de fées, avait les doigts palmés comme une
-patte d’oie, aucun de ces grands hommes n’a mieux connu que
-l’archichancelier cet art glorieux de donner à dîner. Un dessin de Carle
-Vernet le montre en habit de cour, promenant sa bedaine, dans une
-brouette, sous les rameaux--déjà précaires--du Palais-Royal.
-
-C’est au cardinal Fesch qu’il convient d’attribuer l’anecdote magnifique
-des deux turbots.
-
-Son maître d’hôtel joignait aux plus beaux talents une imagination rare,
-de l’audace et de la clairvoyance. Le prince de l’Église reçut un jour
-deux turbots. Ceux du despote romain n’étaient auprès qu’une limande.
-Ils arrivaient fort à point. Ce jour-là même plusieurs cardinaux,
-évêques, archevêques et autres dignitaires ecclésiastiques dînaient chez
-le primat. Le cardinal aurait souhaité que l’un et l’autre poisson
-fissent les honneurs de sa table. Quelle gloire pour le clergé! Mais
-aussi quelle faute de goût que ce faste, bon à peine chez quelque
-parvenu. Ce rendez-vous de turbot eût semblé ridicule aux gens élevés
-dans les délicatesses de l’ancien régime. Le cardinal exposa la
-difficulté à son maître d’hôtel.
-
---«Que votre Éminence se rassure! Ils paraîtront tous deux sans avoir
-pour cela besoin de commettre une incongruité dans l’ordonnance du
-repas.» On sert le dîner. Un premier turbot relève le potage.
-Exclamation! Enthousiasme! Recueillement. Le maître d’hôtel s’avance
-alors. Deux officiers de bouche s’emparent du monstre et l’emportent
-afin de le servir. Mais l’un d’eux, par un faux pas adroitement calculé,
-perd l’équilibre et le turbot, avec lui, roule sur le parquet, à la
-grande stupeur des convives.
-
---«Qu’on en apporte un autre», ordonne le maître d’hôtel sans se
-déconcerter.
-
-Faut-il parler ici de l’influence qu’a toujours eue la table sur la
-production de l’intelligence, dire l’aide que lui donne le café,
-énumérer les tasses de Voltaire et les soupières de Balzac? Ironie de la
-gloire! Le père du Romantisme, le leader de la Constituante comme on dit
-à présent, ont uni leur gloire dans une œuvre de bouche qui survit à
-l’éclat des _Martyrs_, au retentissement du _Discours sur la
-Banqueroute_. Bien des gens qui ne liront jamais _Atala_ ou les
-_Mémoires d’Outre-tombe_, qui ne connaissent même pas de vue un quidam
-ayant fréquenté les _Lettres à Sophie_, ont pour le chateaubriand à la
-Mirabeau une tendresse légitime. Et Rossini, Giacomo Rossini, dont la
-musique de fête induisit en rêve Massimila Doni et la Marianne de
-Gambarra, nos aïeules, Rossini dont le _Moïse_, qui nous fait rire,
-faisait pleurer les héroïnes de la _Comédie humaine_, que serait-il
-aujourd’hui, sinon le parrain oublié de la salle des ventes, s’il
-n’avait eu l’idée, ô combien géniale! d’associer la truffe et le foie
-gras au bifteck de chaque jour?
-
-La cuisine a ses écrivains comme la musique ou l’assyriologie. Il
-convient de citer avec honneur ces poètes, ces romanciers, ces
-essayistes qui donnèrent une voix à la muse des fourneaux. Et je ne
-parle pas ici de la pléiade bachique, des membres du _Caveau_, des
-faiseurs d’opéra-comique dont la verve s’est épandue en des couplets
-sans nombre, en des brindisis dont M. Julien Tiersot, lui-même, ne sait
-plus le compte.
-
-Non, les auteurs culinaires sont les consciencieux, qui, avec des mots
-appropriés, ont décrit la poule au riz, la suprême de volaille,
-l’omelette à la purée de caille ou le turban d’ananas. Malgré la recette
-qu’il donne de la salade japonaise, fort méchante d’ailleurs, Alexandre
-Dumas, le deuxième du nom, ne saurait être compté parmi les écrivains
-gastronomes; car il s’est--le volage--occupé d’autres choses.
-
-On en peut dire autant du bruitiste Marinetti. Son _Roi Bombance_,
-proche parent du _Roi Ubu_, symbolise un état de la civilisation, mène
-les chœurs d’une satire politique, parmi le tourbillon des fautes de
-français. Redoutable goinfre, il absorbe dans les abîmes de son gésier,
-toute la richesse, tous les fruits du labeur humain: c’est «le Capital»
-dévorateur.
-
-Parmi les écrivains purement adonnés à la belle gastronomie, inscrivons
-Berchoux qui rima la _Gastronomie_ sur les patrons de l’abbé Delille,
-Brillat-Savarin, à qui l’on doit cette heureuse version de la maxime de
-Vauvenargues: «Les grandes pensées viennent de l’estomac», Horace
-Raisson de qui le _Code Gourmand_ exhale, peut-on dire, un fumet exquis
-de salle à manger sous la Restauration, au beau temps du rocher de
-Cancale et des Frères provençaux, enfin Charles Monselet qui dota les
-lettres françaises du _Cochon_[2], incomparable sonnet pour lequel je
-donnerais tout Pétrarque et pas mal d’autres rimes par surcroît.
-
- [2] LE COCHON
-
- Car en toi tout est bon: chair, gresse, muscle, tripe.
- On t’aime, galantine, on t’adore, boudin!
- Ton pied--dont une sainte a consacré le type--
- Empruntant son arome au sol périgourdin,
- Eût réconcilié Socrate avec Xantippe.
-
- Ton filet qu’embellit le cornichon badin,
- Forme le déjeuner de l’humble citadin
- Et tu passes avec l’oie au Frère Philippe.
-
- Mérites précieux et de tous reconnus,
- Morceaux marqués d’avance, innombrables, charnus.
- Philosophe indolent qui mange
- et que l’on mange!
-
- Comme, dans notre orgueil nous sommes bienvenus
- A vouloir, n’est-ce pas? te reprocher ta fange,
- Adorable cochon, animal-roi!
- CHER ANGE!
-
-Et ce fut aussi un écrivain digne peut-être qu’on le nommât culinaire,
-ce poète d’autrefois qui, par jeu, se plut à rappeler les gargottes de
-son adolescence, les tavernes peu méritoires de Toulouse où tant de
-jeunes hommes, veufs à présent de tous cheveux, ingurgitaient des
-pitances laconiennes et des rôtis sans volupté: le veau Allard.
-
-Et voici Raoul Gineste qui dépeint la tristesse des vieux chats[3], loin
-des tables amiteuses qu’offraient à leur délicatesse les vieilles
-demoiselles pour qui les bêtes domestiques sont un dernier amour.
-
- [3] LES VIEUX CHATS
-
- Comme ils sont tristes, les matous
- De n’être plus sur les genoux
- Qui leur faisaient des lits si doux!
-
- Qu’ils regrettent les longues veilles
- Où les doigts secs des bonnes vieilles
- Taquinaient leurs frêles oreilles:
-
- Quand, assises au coin du feu
- Et rêvant au bel houzard bleu
- Qui reçut leur premier aveu,
-
- Les tricoteuses de mitaines
- Évoquaient les amours lointaines,
- Le temps heureux des prétentaines,
-
- Alors, les mimis adorés,
- Prenant des airs enamourés,
- Arquaient leurs dos gras et fourrés.
-
- Ils avaient des façons béates
- De se lustrer du bout des pattes,
- En songeant aux mignonnes chattes
-
- Ou, comme des sphynx accroupis,
- Ils ronronnaient sur les tapis,
- Laissant aux rats de longs répits.
-
- Fi des rats malins! Les maîtresses
- Leur faisaient de grasses paresses
- Pleines de lait et de caresses.
-
- Le bon mou qu’on allait manger,
- Cuisait avec un bruit léger:
- Fallait-il donc se déranger?
-
- Mais, ô revers inévitables!
- Des héritiers peu charitables
- Ont proscrit les chats de leurs tables.
-
- Les voilà bohêmes! Souvent,
- Par les nuits de neige et de vent,
- Ils grelottent sous un auvent.
-
- Ombres étiques et funèbres
- Ils profilent dans les ténèbres
- Leurs dos où saillent les vertèbres
-
- Et, quand ils voient passer en bas,
- Des bonnes vieilles à cabas,
- Qui trottent menu, d’un air las
-
- Le bon goût des crèmes sucrées
- Où trempaient les croûtes dorées,
- Revient à leurs lèvres sevrées.
-
- Et les vieux chats, d’un air dolent,
- Hanté par un cruel relent,
- Font le gros dos, en miaulant.
-
-Le chat, animal nerveux, patricien et de goûts relevés, sent
-profondément ces choses.
-
-L’heure du dîner, en effet, est vraiment l’heure de l’exil. Jamais les
-saules de Babel ne versent une ombre plus amère qu’au moment où l’on
-regrette les oignons d’Égypte.
-
-La cuisine est la demeure de Vesta. Elle renferme la pierre du foyer
-qui, lui-même, sert de fondement et de base à la patrie.
-
-Omettre ici le nom de la _Cuisinière bourgeoise_, de ce _compendium_
-lumineux qui se peut, à bon droit, nommer le _Code_ et la _Somme_
-gastronomiques, serait un geste de la plus odieuse ingratitude.
-
-_La Cuisinière bourgeoise!_ Elle abonde en formules savoureuses, en
-robustes apophtegmes, comme il convient à un écrit de bouche où le ferme
-appétit du Tiers va chercher ses inspirations.
-
-«Le homard demande à être cuit vivant», affirme l’auteur de cet
-irréprochable Manuel.
-
-Et vraiment l’on est ému, touché aux larmes de voir un crustacé, le
-homard, d’ordinaire silencieux et même taciturne, prendre, une seule
-fois, la parole pour demander le bain un peu chaud qui bonifiera sa
-viande. Auprès d’un tel dévouement, combien mesquins les sacrifices
-légendaires d’Œlius Tubero, de Mucius Scævola, de Régulus ou du
-chevalier d’Assas?
-
-Le moderne scepticisme, l’indifférence en matière de religion, l’oubli
-dans lequel sont les règles orthodoxes, les coutumes dévotes et les
-principes en allés, portent à la cuisine du XXe siècle--affairée,
-insipide, quelconque et déloyale--portent à la cuisine d’aujourd’hui, à
-celle de demain un coup sournois et pernicieux. Quand il souffle à
-travers les fourneaux, le vent du rationalisme tourne en graillon les
-sauces et compromet le rôti. Si le divorce par consentement mutuel
-émancipe jusqu’à l’union libre tant de belles pécheresses à qui les
-frères Margueritte et maître Henri Coulon espèrent, avant peu, donner,
-chaque soir, la permission de la nuit, on peut dire que la libre pensée
-inflige aux manipulations culinaires un discrédit trop mérité. Cela,
-bien entendu, sans exception de doctrine ou de culte. Celui qui n’a pas
-mangé, dans une famille israélite et pieuse, la choucroute Kasher,
-blonde, onctueuse, aromatique, parfumée de genièvre, rehaussée de vin
-blanc et lubrifiée de graisse d’oie, ignore à quel point l’orthodoxie
-est favorable aux manipulations culinaires. Et les gâteaux de sésame, le
-bœuf fumé, le _pickle fleisch_ de Teumann, capables de convertir au
-judaïsme le cœur et même l’esprit d’Édouard Drumont. Hélas! depuis
-qu’Israël s’adonne à la chair du pourceau, une vertu s’est retirée de la
-choucroute garnie.
-
-Et le maigre, le maigre, cet éperon du génie, le maigre qui forçait
-gouvernantes de prélats et bonnes de vicaires, à jouer la difficulté, à
-remplacer le perdreau par la sarcelle, par l’anchois de Collioure, le
-jambon interdit, à préparer les œufs de trois cents manières
-différentes, n’est-ce pas à proprement dire le maître et l’inspirateur
-des suprêmes recherches? Peut-être que, sans lui, la barbue attendrait
-encore la sauce mousseline, peut-être les écrevisses à la Nantua
-n’auraient-elles pas atteint le degré culminant de leur perfection? Et
-nous serions privés aussi des friandises conventuelles: sucres d’orge,
-confitures, nonnettes et massepains.
-
-O splendeurs évanouies! O soleils disparus derrière l’horizon! Hélas!
-affairée, insipide, quelconque et déloyale, au début du XXe siècle on
-peut dire que la cuisine agonise! Elle est, tout au moins, en pleine
-décadence. Les tziganes des cafés où l’on soupe, les hideuses majoliques
-des tavernes, la chimie substituée à la probe coction des légumes et des
-viandes, le régime hydrique, le végétarisme et, par dessus tout, la
-conserve, la sordide conserve qui prête le même goût de fer-blanc aux
-petits pois, aux asperges en branches, aux rognons de coq, à la sauce
-aux tomates, aux crevettes épluchées, la conserve où les _beef-packers_
-de Chicago laissent traîner des doigts humains, les bouillons tout
-faits, les sauces à la minute, ont déshonoré pour jamais l’art de
-Carême, de Trompette et du marquis de Béchamel. La cuisine se meurt! La
-cuisine est morte!
-
-Vous connaissez le dialogue des deux confiseurs.--Franchement, dit l’un
-de ces augures, avec quoi, mon cher confrère, fabriquez-vous l’exoptable
-chocolat qui porte votre nom aux confins de l’Univers?--Mais avec du
-sucre, je pense, de la vanille et du cacao.--Eh bien, je peux vous le
-dire, il y a longtemps que toutes ces saletés n’entrent plus chez moi!
-
-En attendant que l’humanité se nourrisse, comme le prédisait Berthelot,
-d’une pastille quotidienne renfermant sous le moindre volume tous les
-principes nécessaires à la vie, il nous faudra manger encore bien des
-galantines artificielles et des poissons traités au sublimé. Le canard à
-la rouennaise, que servent les restaurants de troisième ordre, ne
-diffère pas sensiblement du marcassin cuisiné par Locuste, à l’usage de
-Britannicus.
-
-Le sang de taureau empoisonnait les empereurs de Suétone; le caneton
-étouffé n’est pas moins toxique et les «bouillons» offrent à la
-démocratie un genre de mort si redoutable que défunt Huysmans, épouvanté
-par les artifices culinaires de son temps, courut tout en pleurs dans
-les bras de la religion avec l’espoir d’en obtenir de véridiques petits
-pois, des bouillons sincères et des rôtis hâtés à point. Vaine
-espérance! On mange, à présent, dans tous les pays habités au sommet des
-Alpes et dans la salle des transatlantiques, on mange à Copenhague comme
-à Francisco les mêmes sauces chimiques, les mêmes aloyaux spongieux et
-délavés, on mange dans le même temple du graillon, le même filet à la
-richelieu, le même turbot à la sauce aux câpres, à côté du monsieur en
-train de lire le même journal et de tenir les mêmes propos.
-
-Les belles mangeuses que le Roi Soleil faisait monter dans son carrosse,
-les goinfres vigoureux lentement disparaissent, et, comme les grands
-chefs de la cuisine française, bientôt ne seront plus qu’un souvenir!
-
-Pendant longtemps, la province a lutté, gardé pieusement les ragoûts
-indigènes, bouillabaisse au Levant, cassoulet au Ponant, et les
-croustades, le confit d’oie en Bigorre, et le clafoutis en Limousin.
-Mais la contrefaçon de Paris, l’abominable _instar_, ont tout dévoré;
-les «chefs» imbéciles ont abâtardi la saine et pure tradition, noyé dans
-leur infâme «espagnole» ce qui faisait l’orgueil des sauces autrefois.
-Paris, seul, est coupable de cette déchéance. Pour l’avoir imité, la
-province et l’étranger (à part cette forte Belgique où l’on dîne encore
-aussi vigoureusement que sous Philippe le Bon et Charles-Quint) ont
-abdiqué les recettes héréditaires, substitué des «commodes» aux
-fourneaux antiques. Les Parisiens, en effet, et surtout les Parisiennes,
-mangent d’abord avec les yeux, ce qui fait que l’on tend, de plus en
-plus, à remplacer par le décor toute espèce d’aliments. Les fleurs sur
-la nappe compensent le beurre suspect et le gibier douteux. «A Paris,
-dit Alphonse Daudet, une femme estime toujours le dîner bon, pourvu que
-sa robe aille mieux que celle des autres femmes.»
-
- *
-
- * *
-
-Qui s’informe, à présent, du menu dans les maisons qu’il fréquente?
-
-Les dîners, ô pudeur! ne sont plus que des rendez-vous d’affaires ou
-d’amour.
-
-Le tabac concourt au détraquement des estomacs neurasthéniques.
-
-On fume, on boit tantôt d’atroces alcools, tantôt les sinistres eaux de
-table qui parlent d’intoxication et de gastrites aux appétits
-découragés. On déglutit des nourritures suspectes et--sans vêtir le sac
-de Jérémie--il est aisé de prévoir un temps où ce carré de mouton que
-Dorante proposait à Dorimène, le cordial poulet rôti et jusqu’à l’oie
-aux marrons que l’on a vraiment trop rabaissée, n’offriront plus aux
-regards qu’une vieillerie ancestrale, une chose d’autrefois bonne à
-reléguer, avec le pain du siège, au musée Carnavalet.
-
-
-
-
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-
-Émile Bernard. Souvenirs sur Paul Cézanne. (_épuisé_)
-
-Henry Martineau. L’itinéraire de Stendhal.
-
-André Salmon. La Jeune Peinture Française. (_épuisé_)
-
-Rémy de Gourmont. Le Chat de Misère. (_épuisé_)
-
-Lucile de Chateaubriand. Œuvres. Étude de L. THOMAS.
-
-Maurice Barrès. Autour des Églises de Village.
-
-Laurent Tailhade. Quelques Fantômes de Jadis.
-
-Alfred Capus. Boulevard et Coulisses.
-
-A. Sérieyx. Vincent d’Indy.
-
-Chateaubriand & ***. Journal d’un Conclave.
-
-Jules Destrée. Wallonie.
-
-Charles Morice. Quelques Maîtres Modernes.
-
-Marcel Boulenger. Apologie du Duel.
-
-Rémy de Gourmont. Trois Légendes du Moyen Age.
-
-André Salmon. La Jeune Sculpture Française.
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PETIT BRÉVIAIRE DE LA
-GOURMANDISE ***
-
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