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-The Project Gutenberg eBook of La grande artère de la Chine: le
-Yangtseu, by Joseph Dautremer
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-using this eBook.
-
-Title: La grande artère de la Chine: le Yangtseu
-
-Author: Joseph Dautremer
-
-Release Date: January 14, 2022 [eBook #67163]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel, Pierre Lacaze, Gallica and the Online
- Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
- file was produced from images generously made available by
- The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GRANDE ARTÈRE DE LA
-CHINE: LE YANGTSEU ***
-
-
- JOSEPH DAUTREMER
- _Consul de France_,
- _Chargé de Cours à l'École des Langues Orientales_
-
-
- LA GRANDE ARTÈRE
-
- DE LA CHINE
-
- LE YANGTSEU
-
- LIBRAIRIE ORIENTALE & AMÉRICAINE
-
- E. GUILMOTO, Éditeur
-
- 6, Rue de Mézières, PARIS
-
-
-
-
- LA GRANDE ARTÈRE
-
- DE LA CHINE
-
- LE YANGTSEU
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
- L'Empire Japonais et sa vie économique. Un
- volume in-8º broché, avec illustrations et carte hors texte. 6 fr.
-
-[Illustration: Type de pont chinois.]
-
-
-
-
- JOSEPH DAUTREMER
- _Consul de France_,
- _Chargé de Cours à l'École des Langues Orientales_.
-
-
- LA GRANDE ARTÈRE
-
- DE LA CHINE
-
-
- LE YANGTSEU
-
- LIBRAIRIE ORIENTALE & AMÉRICAINE
-
- E. GUILMOTO, Éditeur
-
- 6, Rue de Mézières, PARIS
-
-LA GRANDE ARTERE DE LA CHINE
-
-LE YANGTSEU
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-I. Le Yang-Tseu-Kiang et ses affluents.--II. La navigation sur le
-Yang-Tseu.--III. Essai de navigation à vapeur sur le haut-fleuve.--IV.
-Les rives du fleuve et leur aspect; dangers de la navigation sur le
-haut-fleuve.--V. Climat.--VI. Les provinces arrosées par le Yang-Tseu
-et leurs productions.--VII. Origine des Chinois.--VIII. Caractère du
-Chinois.
-
-I.--Le Yang-Tseu-Kiang, dit aussi Ta-Kiang[1] ou grand fleuve, et plus
-généralement connu des riverains sous le nom de Kiang, «le fleuve», le
-fleuve par excellence, prend sa source dans les montagnes du Thibet, et
-se jette à la mer non loin du grand centre commercial de Changhai. Il
-coule de l'ouest à l'est et, soit par lui-même, soit par ses affluents,
-arrose les provinces du Yunnan, du Sseu-Tchuen, du Kouei-Tcheou, du
-Houpe, du Hounan, du Kiang-Si, du Ngan-Hoei, et du Kiang-Sou. _Il
-parcourt donc la Chine dans toute sa largeur, de l'occident à l'orient,
-et il a une longueur totale d'environ 4.845 kilomètres._
-
-[Note 1: Dans cet ouvrage, j'ai transcrit les noms chinois suivant
-l'orthographe française, par la raison bien simple qu'il n'existe pas,
-comme pour le japonais, de méthode internationale adoptée par tous les
-sinologues des divers pays et servant à transcrire les sons chinois.
-Cependant, pour les noms des ports ouverts, j'ai eu soin, à côté de
-l'orthographe française, de mettre entre parenthèses l'orthographe
-anglaise; car c'est sous cette dernière forme que les ports ouverts de
-la Chine sont connus des étrangers. La langue anglaise est le véhicule
-nécessaire, indispensable, des affaires en Extrême-Orient, et les
-maisons de commerce, à quelque nationalité qu'elles appartiennent,
-traitent leurs opérations en anglais. C'est un fait dont il faut tenir
-compte dans nos relations avec la Chine, et nos négociants doivent se
-persuader que sans l'anglais ils ne pourront rien entreprendre dans les
-ports de l'Empire chinois.]
-
-Sur la rive droite, dans la province du Yunnan, la première qu'il
-traverse, il n'a pas d'affluents bien considérables, mais seulement
-de petits torrents peu longs et peu larges qui viennent des hautes
-montagnes mêler leurs eaux aux siennes.
-
-Dans le Kouei-Tcheou, prend naissance la rivière Wou qui s'unit au
-Yangtseu à quelque distance de Tchong-King, dans la province du
-Sseu-Tchuen; un autre affluent, plus petit, le Li-Tchuen, se jette dans
-le fleuve un peu en aval du précédent.
-
-Dans la province du Hounan, la rivière Yuan constitue un affluent
-indirect du grand fleuve en ce sens qu'elle tombe dans le lac
-Tong-Ting, lequel communique avec le Yangtseu au port de Yao-Tcheou;
-il en est de même de la rivière Siang, un peu à l'est de la dernière,
-et qui se dirige aussi vers le lac Tong-Ting après avoir arrosé la
-capitale de la province Tchang-Cha-Fou. Enfin, le dernier affluent
-considérable est le Kan-Kiang qui traverse la province du Kiang-Si et
-se jette dans le lac Poyang, lequel communique avec le Yangtseu au
-petit port de Hankeou.
-
-Les affluents de la rive gauche sont plus importants. Nous avons
-d'abord le Yalong, descendu lui aussi des montagnes du Thibet et
-qui rejoint le Yangtseu à la limite des provinces du Yunnan et du
-Sseu-Tchuen; la rivière Min, qui arrose la ville de Kia-Ting et se
-mêle au fleuve à Sou-Tcheou; le Kia-Ting, qui a son embouchure à
-Tchong-King; la Han, qui prend sa source dans les montagnes du Chen-Si,
-sur les confins du Sseu-Tchuen, et vient se jeter dans le fleuve entre
-Hankeou et Hanyang. Cette rivière est l'une des plus importantes du
-bassin du Yangtseu; les grosses barques peuvent la remonter depuis
-Hankeou jusqu'à Siang-Yang-Fou, au nord de la province du Houpe, et le
-trafic y est considérable.
-
-Depuis Hankeou jusqu'à Tchen-Kiang, premier port ouvert à l'embouchure
-du fleuve, il n'existe pas d'affluents valant la peine d'être cités.
-
-II.--Le Yang-Tseu-Kiang est navigable jusqu'à la ville de Tchong-King,
-c'est-à-dire sur une longueur de 1.500 kilomètres environ. Dans cette
-partie de l'immense empire chinois, le Yangtseu est non seulement
-la principale, mais encore la seule voie de communication entre les
-régions de l'ouest et la côte; en effet, comme il n'existe pas de
-routes, tout transport se fait par eau, soit par le Yangtseu, soit
-par ses affluents et les canaux ou arroyos creusés pour les faire
-communiquer entre eux.
-
-Depuis Changhai jusqu'à Hankeou et Itchang les bateaux à vapeur peuvent
-remonter le fleuve: grands ferry-boats du type américain jusqu'à
-Hankeou, et ferry-boats plus petits, à cause de la moindre profondeur
-des eaux, jusqu'à Itchang.
-
-De nombreux bateaux à vapeur sillonnent le fleuve; ils s'arrêtent à
-tous les ports ouverts et ils y embarquent ou débarquent voyageurs et
-marchandises. Ils appartiennent à plusieurs compagnies, dont trois sont
-les plus anciennes:
-
-Jardine, Metheson and Cº, propriétaire de trois vapeurs;
-
-Butterfield and Swire, avec également trois vapeurs;
-
-China Merchant Steam Ship Cº, compagnie chinoise fondée par
-Li-Hong-Tchang, avec aussi trois vapeurs.
-
-A ces compagnies qui effectuaient un service régulier de passagers
-venaient s'ajouter deux autres compagnies; elles ne faisaient que le
-service des marchandises et ne s'arrêtaient pas à quai dans les ports
-intermédiaires entre Changhai et Hankeou.
-
-Tels étaient les services de transport entre Changhai et Hankeou
-jusqu'en 1898; depuis, la concurrence s'est établie, les Japonais,
-les Allemands, et même les Français ont installé des compagnies de
-navigation sur le Yangtseu; les Japonais d'abord, avec quatre bateaux,
-les Allemands avec trois, et enfin les Français avec deux.
-
-La navigation sur le Yangtseu est relativement facile dans toute la
-partie basse du fleuve, c'est-à-dire de Changhai à Hankeou. A part
-quelques mauvais passages, connus d'ailleurs et balisés, rien n'est
-plus facile que ce voyage, à tel point que les bateaux marchent même
-la nuit. Il arrive bien parfois, aux basses eaux, c'est-à-dire en
-hiver, qu'un banc de sable se déplace et arrête un bateau; j'ai même
-vu cinq bateaux arrêtés à la suite les uns des autres sur un banc de
-sable assez mauvais, juste avant d'arriver à Hankeou, mais c'est là une
-surprise assez rare, et la chose, en elle-même, n'offre d'ailleurs
-aucun danger.
-
-Ce qui est plus pénible, c'est la navigation entre Hankeou et Itchang.
-Ici, en effet, le petit vapeur, si minime qu'il soit, ne peut
-s'aventurer sans un éclaireur, une petite chaloupe dépêchée en avant
-pour sonder les passages connus, et constater s'ils n'ont pas changé
-par suite du déplacement des sables. On va donc très lentement, même
-si on a la chance de ne pas s'échouer; quant à moi, je me suis trouvé
-trois jours dans cette situation, le navire complètement à sec, dans
-l'attente du flot favorable qui devait chasser le sable. C'est fort
-désagréable. Mais il faut se résigner; il n'est pas possible de rendre
-le fleuve régulier par suite de la mobilité des sables qui forment la
-base de son lit.
-
-Le fleuve est, heureusement, très amplement aménagé de phares, de
-bouées et de balises. Ces différentes lumières des bouées et balises
-sont connues des navigateurs du fleuve sous des noms anglais; car tous
-les pilotes du Yangtseu sont anglais, ou chinois sachant l'anglais, et
-d'ailleurs les cartes sont également toutes en anglais.
-
-Changhai compte quatorze feux, quatre bateaux-feux, trente-six bouées
-et vingt-neuf balises; Tchen-Kiang: onze feux, cinq bateaux-feux, deux
-bouées, deux balises; Kieou-Kiang: quinze feux, dix bateaux-feux, trois
-balises; Hankeou: dix-sept feux, neuf bateaux-feux, huit balises;
-Yo-Tcheou: trois feux, dix-neuf bouées, trois balises; Tchang-Cha:
-quatre feux, quatre balises; Itchang: deux bouées, quatre balises.
-
-Tous les feux sont soit fixes, soit à éclat, soit tournants; les bouées
-et balises peintes soit en rouge, soit en blanc ou noir; placés à tous
-les endroits dangereux du fleuve depuis Changhai jusqu'aux premières
-gorges en amont d'Itchang, ils rendent la navigation aussi sûre que
-possible, et jamais on n'entend parler d'accident, si ce n'est aux
-hautes eaux quelquefois, lorsqu'un bateau, poussé par le courant, va
-s'ensabler dans une rizière, chose rare d'ailleurs, et peu dangereuse.
-
-Depuis Itchang jusqu'à Tchong-King, la navigation devient purement
-chinoise; et bien que les deux villes ne soient pas éloignées l'une de
-l'autre de plus de 800 kilomètres, il faut compter un minimum de quatre
-semaines pour faire le trajet; les rapides parfois terribles des gorges
-du Haut-Yangtseu rendent la marche des jonques pénible et dangereuse,
-et les flots jaunes du fleuve recèlent des trésors coulés depuis des
-milliers d'années avec les jonques qui les portaient. Si on pouvait
-aller au fond du fleuve dans ces endroits si redoutés des mariniers
-chinois, nul doute qu'on n'en retirât des sommes considérables en
-lingots d'argent.
-
-III.--Les Européens ont voulu essayer de remonter le fleuve à la vapeur
-depuis Itchang jusqu'à Tchong-King; le premier essai[2] a été tenté
-par la canonnière à fond plat «Woodcock» de la marine britannique, au
-mois d'avril 1899; elle est arrivée à Tchong-King, mais assez abîmée;
-en septembre 1901, les Français ont fait un essai à leur tour, et ils
-ont dû y laisser leur petit bateau qui ne pouvait plus redescendre.
-Les Allemands ont tenté aussi, un peu plus tard, d'y faire remonter un
-navire de commerce; mais ce dernier fut mis en pièces sur les rochers.
-On en est donc resté aux jonques chinoises, très confortablement
-aménagées d'ailleurs, et pour le loyer desquelles on paye de 140 à 150
-taels, soit environ 450 frs[3].
-
-[Note 2: Une tentative avait été faite avant celle-ci par M.
-Little, résident anglais de Tchong-King, au printemps de 1898, avec un
-petit vapeur, le _Leechuen_; mais vu le peu de force de sa machine, il
-avait été obligé de recourir au track à la cordelle.]
-
-[Note 3: Le Père Chevalier, le savant jésuite qui dirige avec le
-Père Froc l'observatoire de Zika-Wei, près de Changhai, a fait, en
-1897-98 le voyage du Haut-Yangtseu, de Itchang-Fou à Ping-Chan-Hien, et
-a décrit et illustré merveilleusement le cours du fleuve dans la région
-supérieure. Son récit est complété par des observations astronomiques
-d'une grande valeur, des relevés de sondages dans les différentes
-parties du fleuve; un atlas fort complet forme le complément de
-l'ouvrage.--_Le Haut-Yangtseu, de Itchang-Fou à Ping-Chan-Hien en
-1897-98_, par le R. P. CHEVALIER, S.J. Changhai, 1899. (Paris, chez E.
-Guilmoto.)]
-
-IV.--L'aspect du fleuve et de ses rives, dans toute sa longueur jusqu'à
-Itchang, est prodigieusement monotone: vastes plaines herbeuses variant
-avec les champs de riz, s'étendant à perte de vue; eaux jaunâtres
-l'hiver et tournant au rouge l'été, lorsque le fleuve charrie la terre
-enlevée, dans ses crues, aux montagnes du Thibet, telle est à peu près
-partout la seule vue sur laquelle puissent s'arrêter les regards.
-Par delà les plaines, des rangées de montagnes dénudées, roussâtres,
-apparaissent de temps en temps; pas un arbre, pas un buisson. A
-l'approche du lac Poyang seulement, on découvre, dans le lointain, par
-delà la petite ville de Kieou-Kiang, quelques collines boisées formant
-la chaîne du Lou-Chan et où l'on distingue plus de brousse que de
-hautes futaies. Les Chinois, imprévoyants, ont tout coupé, et la terre
-inculte des montagnes est entraînée de plus en plus par les pluies dans
-le grand fleuve, qui charrie ces masses pour les accumuler en une barre
-de sable et de boue à son embouchure.
-
-Aussi l'aspect du fleuve est-il triste, et la navigation est d'une
-monotonie désespérante pour le voyageur entre Changhai et Hankeou.
-Rien ne vient distraire la vue si ce n'est l'arrêt aux différents ports
-intermédiaires, et de temps en temps un camp chinois ou une batterie
-installée, on ne sait trop pourquoi, sur quelque point plus élevé de
-la rive. Avant d'arriver au lac Poyang, une île, le Petit Orphelin, en
-chinois Siao-Kou-Chou, attire les regards; elle est originale, en pain
-de sucre, couverte de monastères bouddhiques tout blanchis à la chaux;
-et elle est la seule distraction de ce voyage.
-
-Malgré toute la bonne volonté dont le voyageur pourrait être doué,
-malgré un entraînement naturel vers l'enthousiasme, il ne saurait être
-saisi par la platitude accablante de la vaste plaine et de la non moins
-vaste étendue d'eau qui s'étend de Changhai à Itchang. Il chercherait
-en vain, dans le parcours pourtant si long du Bas-Yangtseu, quelque
-coin où reposer ses yeux et son cerveau fatigués de ce calme, de cette
-uniformité.
-
-Il n'en est pas de même, toutefois, à Itchang. Ici, l'aspect du fleuve
-et de ses rives change brusquement. Dès que l'on quitte Itchang, on
-pénètre dans les gorges du Yangtseu, où l'eau, tantôt resserrée entre
-des falaises à pic, semble un lac d'un calme absolu, tantôt encaissée
-entre d'énormes bancs de roches, se précipite furieuse, avec un bruit
-de tempête, et forme des rapides. Il y en a ainsi plus d'une centaine
-depuis Itchang jusqu'à Tchong-King, et le passage d'un de ces rapides
-est toujours émouvant, quelquefois dangereux comme, par exemple, celui
-du Sin-Tan, bien connu des navigateurs du haut-fleuve. Malgré l'adresse
-des bateliers chinois et leur endurance, il peut arriver que la corde
-casse ou que tout autre accident se présente et fasse aller la jonque
-à la dérive et la brise sur les rochers. Heureusement ces incidents
-ne sont pas très fréquents, encore qu'il s'en produise pourtant tous
-les ans; en revanche, la nature offre ici à l'œil du voyageur une
-diversité de vues qui font oublier la longueur et la difficulté du
-voyage. Défilés entre des montagnes élevées et nues, sans un arbre,
-sans une touffe d'herbe; gorges sombres, creusées et recélant quelque
-temple rouge ou quelque statue énorme; vallées délicieuses où poussent
-l'orange et le pamplemousse, et où de jolies cascades d'eau fraîche,
-ombragées de bambous et de saules, invitent à s'arrêter. Tantôt
-l'aspect des lieux est sauvage et semble peu hospitalier; tantôt, au
-contraire, dans une vallée bien protégée par la montagne et où le
-soleil pénètre par en haut, on éprouve une douce sensation de bien-être
-devant la nature gracieuse et verdoyante.
-
-V.--Située entre le 26° et le 33° de latitude septentrionale, la
-vallée du Yangtseu offre dans toute son étendue un climat presque
-uniforme; les saisons sont à peu de chose près les mêmes que dans
-l'Europe occidentale; toutefois, elles sont moins marquées, et l'été
-est beaucoup plus chaud. Le printemps n'existe pour ainsi dire pas,
-et, dès les premiers jours d'avril, il fait très chaud. Puis cela
-va ainsi en augmentant jusqu'en août; il y a alors, tant à Changhai
-qu'à Nanking, Hankeou, Itchang ou Tchong-King, entre 40° et 42°
-centigrades à l'ombre. Les nuits ne sont guère moins chaudes, et
-il est souvent impossible de fermer l'œil. Au mois de septembre,
-quelquefois au 15 août, un orage éclate qui abaisse la température et
-on peut espérer le début de l'automne. Au moment où la chaleur est
-ainsi brusquement en baisse, il faut faire attention aux maladies
-d'entrailles, particulièrement à la dysenterie. L'automne dans toute
-la vallée du Yangtseu est délicieux. Un temps frais le matin, un ciel
-bleu, sans nuages, un soleil radieux et pas trop chaud, telle est
-la caractéristique de cette saison qui se prolonge depuis septembre
-jusqu'à janvier. Vers les mois de novembre ou décembre, les nuits
-deviennent plus fraîches, il gèle; le soleil perd de sa force, mais le
-ciel reste toujours bleu. Quant à l'hiver, il dure à peu près trois
-mois, janvier, février et mars, et il est parfois rigoureux; à Changhai
-et à Hankeou, où les colonies européennes sont nombreuses, on patine et
-on se livre à toute espèce de sports d'hiver. Cependant le fleuve n'est
-jamais gelé et le thermomètre n'atteint pas les basses températures
-remarquées fréquemment même en France.
-
-En somme le climat de tout le bassin du Yangtseu est assez sain: il est
-évidemment quelquefois pénible l'été, pendant les mois de juin, juillet
-et août, mais le blanc peut y vivre et bien y vivre; il y est sujet
-aux mêmes maladies qu'en Europe, fièvre typhoïde, variole, maladies
-des bronches, et de plus il est atteint fréquemment de diarrhée et
-de dysenterie. Il est vrai que ces deux dernières maladies ne sont
-pas très redoutables, car le malade peut en trois jours être évacué
-à Changhai et prendre là la mer qui le remet de suite; à condition
-toutefois qu'on n'y ait pas recours trop tard.
-
-La peste n'avait pas fait de trop gros ravages jusqu'à présent dans
-cette partie de la Chine, mais le choléra y est endémique et fait des
-victimes tous les ans parmi les indigènes; assez rarement il devient
-épidémique.
-
-Les maxima peuvent aller jusqu'à + 45° l'été et les minima - 15°
-l'hiver; mais ce cas est rare: + 40° et - 7° sont plus près de la
-moyenne.
-
-Les pluies ne sont pas particulièrement abondantes et donnent une
-moyenne raisonnable; elles tombent le plus généralement au printemps
-(février-mars) et un peu aussi l'été (juin-juillet). Parfois cependant,
-elles sont assez persistantes au printemps, et souvent février et mars
-sont très humides; il n'y a alors pour ainsi dire pas d'hiver, mais une
-saison désagréable, toute d'humidité froide.
-
-VI.--Les différentes provinces qui sont arrosées par le Yangtseu et ses
-affluents ont à peu près les mêmes productions; la population y est en
-majeure partie agricole et cultive surtout le riz. Les terres y sont
-très fertiles et bien arrosées, et la récolte y est rarement mauvaise.
-Les immenses plaines du Bas-Yangtseu se prêtent merveilleusement à
-cette culture; quant aux provinces du Haut-Yangtseu, où les montagnes
-se dressent, quelquefois très élevées, elles sont aménagées pour la
-culture du riz avec un art infini: les Chinois détachent les pierres et
-en font de petites murailles pour soutenir les terrasses qu'ils élèvent
-sur le flanc des montagnes; ils aplanissent ensuite les terrains et y
-sèment le grain; l'entreprise est pénible, et montre qu'en Chine on ne
-perd pas un pouce de terrain, là où le riz peut pousser. Pour irriguer
-ces rizières élevées, les Chinois détournent l'eau des sources et des
-cascades, créent des réservoirs où ils reçoivent les eaux de pluie et
-font ainsi couler l'eau en descendant de rizière en rizière jusque dans
-la vallée.
-
-En dehors du riz, on aperçoit dans les campagnes le maïs, la patate
-douce, l'arachide, diverses espèces de haricots, le melon, la pastèque,
-le topinambour, la châtaigne d'eau, le chou, le navet, la carotte et
-en général tous nos légumes.
-
-La vallée du Yangtseu possède le buffle qui ne sert qu'au travail des
-champs, le bœuf à bosse, le mouton, le petit poney dur et résistant,
-mais capricieux et souvent méchant et irascible. La volaille y vit et
-y prospère admirablement; il y a quelques années on payait encore à
-Hankeou un poulet huit cents, soit 0,20 centimes, et un canard cinq
-cents, soit 0,10 centimes 5; depuis la pénétration de la civilisation
-européenne avec le chemin de fer, ces prix se sont modifiés. Quant au
-porc, comme partout en Chine, il court les rues.
-
-Le gibier abonde: lièvres, faisans, chevreuils se trouvent en grande
-quantité; mais les environs de Changhai en sont, à vrai dire, un peu
-dépourvus depuis que l'augmentation de la colonie européenne de la
-ville a renforcé les compagnies de chasseurs; il a même fallu que les
-municipalités, d'accord avec les consuls, prissent des mesures de
-défense contre la disparition totale du gibier. Quoi qu'il en soit, si
-on remonte vers Kieou-Kiang et Hankeou et au delà, on trouve encore des
-chasses productives. Le mont Louchan à Kieou-Kiang donne asile à des
-troupes de sangliers de petite espèce qu'on s'amuse à chasser et qui
-fournissent un aliment fort agréable; les Chinois, bien entendu, n'en
-mangent pas, ils ne touchent à aucun gibier. Le porc fait la base de
-leur alimentation.
-
-Le Yangtseu et ses affluents, ainsi que les lacs traversés par ces
-affluents, regorgent littéralement de poissons; on en trouve partout,
-jusque dans les fossés des rizières. Il est vrai de dire que le Chinois
-repeuple ses cours d'eau. Des bateaux, qui font le commerce du frai,
-parcourent le pays; j'ai assisté sur les bords du Yangtseu à cette
-pisciculture. On élève les petits poissons dans des trous ou fossés, en
-les nourrissant de lentilles de marais ou de jaunes d'œufs, et quand
-ils sont assez grands on les jette dans le fleuve. Aussi, jamais le
-poisson ne manque en Chine, et le Yangtseu, en particulier, est un
-réservoir inépuisable. Les Européens qui habitent les ports ouverts
-préfèrent le poisson nommé Kouan-yu, ou mandarin, sans arête et d'un
-goût très fin. Mais le fleuve en renferme de toutes sortes d'espèces
-connues et inconnues à l'Europe. Au printemps, l'esturgeon remonte le
-Yangtseu, et l'on en pêche, même à Hankeou et à Kieoukiang, qui sont à
-peu près gros comme des veaux.
-
-L'alose (Sam lai) remonte également au printemps, mais ne va guère
-plus loin que Changhai, d'où on la transporte sur tous les points du
-Yangtseu où habitent les Européens.
-
-La carpe est un des poissons les plus communs de la Chine, avec
-l'anguille, et les marchés des villes en sont toujours abondamment
-pourvus.
-
-Les provinces les plus riches de cette partie de la Chine sont sans
-conteste le Kiang-Nan, c'est-à-dire les trois provinces du Kiang-Sou,
-Kiang-Si, Ngan-Hoei, et la magnifique province du Sseu-Tchuen,
-considérée comme la meilleure de toute la Chine au point de vue de la
-production et de la richesse. Quelques-unes des provinces arrosées par
-le Yangtseu sont assez pauvres: tels sont le Houpe et le Hounan, le
-Kouei-Tcheou et le Yunnan. Cette deuxième province est particulièrement
-déshéritée.
-
-VII.--Il est généralement admis que les Chinois sont venus des environs
-du Tarim, et du plateau central de l'Asie; ils se sont répandus dans
-le bassin du Fleuve Jaune, qui forme, depuis la province du Chen-Si
-jusqu'à celle du Chan-Toung, le premier habitat chinois. La vallée
-du Yangtseu, qui nous occupe plus spécialement, n'a été peuplée
-par les Chinois qu'au début de notre ère, lorsque la population
-chinoise, augmentant sans cesse, n'a plus trouvé de place suffisante
-pour vivre dans les régions où elle s'était d'abord installée. Elle
-a donc dû conquérir le pays sur les aborigènes qui, sous le nom
-de Miao-Tseu, occupèrent les contrées qui forment aujourd'hui les
-provinces du Sseu-Tchuen, du Houpe, du Hounan, du Kouei-Tcheou, du
-Kiang-Si. Puissamment organisés, les Chinois n'eurent pas de peine
-à triompher de tribus barbares éparses, sans cohésion, et, dès le
-commencement de l'ère chrétienne, toutes ces tribus avaient disparu,
-fondues dans l'élément conquérant et civilisées et assimilées par lui.
-Aujourd'hui il existe encore dans le Hounan, le Kouei-Tcheou et le
-Sseu-Tchuen quelques petites tribus indépendantes, toutes réfugiées
-sur les montagnes et qui, d'ailleurs, ne donnent plus aucun souci à
-l'administration impériale. Dans d'autres provinces, notamment au
-Yunnan, les aborigènes sont tellement assimilés qu'on ne les distingue
-plus des Chinois. Cependant ils conservent encore quelques usages
-propres et parlent une langue distincte, bien que tous aient la
-connaissance du chinois.
-
-VIII.--La vallée du Yangtseu, d'une extrémité à l'autre, n'est
-donc chinoise que depuis un temps relativement récent, par rapport
-à l'histoire de la Chine qui remonterait à 2.500 ans avant notre
-ère. Aujourd'hui, toutefois, elle est le grand centre; elle est la
-Chine commerciale et industrielle, la partie la plus prospère et la
-plus active de l'Empire du Milieu: c'est donc là qu'il est le plus
-intéressant d'étudier le caractère du Chinois et la vie chinoise.
-
-En général les Chinois sont d'un caractère doux, calme et peu
-démonstratif; dans leurs manières il règne beaucoup d'affabilité et
-ils ne sont ni violents ni emportés. La modération de leurs allures se
-remarque même dans le peuple. Aussi lorsqu'un Européen a à traiter avec
-des Chinois, il doit bien se garder de se laisser aller à la fougue de
-son tempérament; il lui faut être de grand sang-froid et maître de lui
-sous peine de passer pour un homme qui n'a pas d'éducation. Toutefois,
-si, dans le commerce ordinaire de la vie, le Chinois est doux et
-paisible, lorsqu'on l'a offensé il devient violent et vindicatif à
-l'excès, et il ne se venge jamais qu'avec méthode; il dissimulera son
-mécontentement; il gardera vis-à-vis de son ennemi tous les dehors de
-la bienséance et de la mansuétude; mais que se présente l'occasion de
-se venger, il la saisira sur-le-champ, après avoir attendu souvent des
-années pour exercer sa vengeance.
-
-Il est aussi menteur, et la bonne foi, la franchise n'est pas sa vertu
-favorite, surtout lorsqu'il doit traiter avec un Européen; cependant il
-ne conviendrait pas d'être trop sévère avec lui sur ce chapitre; car il
-pourrait peut-être nous retourner souvent à bon droit cette critique.
-
-Ce que nous pouvons lui reprocher à plus juste titre, c'est d'être
-sale; je sais bien qu'en Europe la propreté n'est pas toujours et
-partout très en honneur; cependant je ne crois pas que nous poussions
-la saleté au point où la pousse le Chinois. Chez nous, même le paysan,
-qui ne prend jamais de bain, change au moins de linge une fois par
-semaine, c'est une espèce de propreté. Le Chinois, lui, pendant la
-saison froide, accumule vêtement sur vêtement au fur et à mesure
-que la température baisse, et c'est à peine s'il se lave les mains
-et le bout du nez tous les matins. Dès que la saison chaude se fait
-sentir, il enlève ses fourrures également au fur et à mesure; aussi
-une famille chinoise sent-elle horriblement mauvais. Je crois que les
-seuls habitants un peu propres du Céleste Empire sont les coolies qui,
-pour leurs efforts musculaires, étant vêtus légèrement, sont obligés
-de laver la sueur qui les couvre après leur travail; mais on peut dire
-qu'en principe, le Chinois a peur de l'eau, surtout pour ses cheveux;
-un pauvre diable même, n'ayant pas de parapluie, mettra sa veste autour
-de sa tête pour abriter ses cheveux et se laissera stoïquement mouiller
-le corps.
-
-Quoique en général doux et poli, quand il a ses motifs de se mettre
-en colère, le Chinois devient violent et se livre à des outrances de
-langage qu'on ne pourrait pas rapporter même en latin. Le fond de sa
-nature est plutôt cruel, quoique caché sous des dehors aimables; il
-est sans pitié pour le pauvre et le malade, il passera à côté d'eux
-sans s'arrêter ni se détourner. Que de fois dans mes voyages ai-je
-rencontré, dans les rues d'une ville, ou à la campagne sur les routes,
-des cadavres de gens morts sans que personne prenne garde à eux! même
-des squelettes laissés sans sépulture! Il va de soi que cette absence
-de pitié s'étend aux animaux.
-
-[Illustration: _Monument élevé à la mémoire d'une veuve fidèle._]
-
-Plus dépravé que le Japonais, le Chinois, à première vue, paraît
-cependant avoir une conduite meilleure; ce n'est là qu'une apparence;
-il est essentiellement licencieux mais toujours avec dissimulation.
-Quoique vicieux, il admire la vertu et la chasteté; lorsque des veuves,
-par exemple, ont vécu seules, pleurant leur mari défunt, il les
-honore après leur mort par des arcs de triomphe rappelant le dignité
-de leur vie. En fait de nourriture, à part les banquets de noces et de
-funérailles où il mange et boit à l'excès, il est généralement sobre et
-ne fait usage que du thé ou de l'eau.
-
-Au point de vue commercial, sauf de très rares exceptions, il est admis
-par tous les Européens qui ont eu affaire à lui, que le Chinois est
-essentiellement honnête et qu'on peut compter sur sa parole, quoique
-l'argent ait sur lui un pouvoir d'attraction énorme. L'intérêt est le
-grand faible de la nation tout entière; il est le mobile de toutes les
-actions; dès qu'il se présente le moindre profit, rien ne coûte au
-Chinois, et il entreprendra les choses les plus pénibles; l'intérêt,
-c'est là ce qui met la Chine dans un mouvement perpétuel, ce qui
-remplit les rues, les rivières, les grands chemins. Pour l'intérêt le
-Chinois fera tout. Entendez deux mandarins, deux commerçants, deux
-coolies causer dans la rue; le mot _tsien_, argent, reviendra toujours
-dans la conversation.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
- I. Type et nature du Chinois.--II. Les maisons et leur mobilier.--III.
- La nourriture chinoise.--IV. La famille chinoise, le mari et la femme,
- les enfants.--V. Religion et superstition, le feung chouei.--VI. Les
- jeux et divertissements.--VII. Les classes de la société.
-
-
-I.--Le Chinois est, en général, de bonne taille; la teinte de sa peau,
-que nous qualifions de jaune, n'est pas précisément de cette couleur;
-sur les côtes des provinces méridionales, à la vérité, les grandes
-chaleurs donnent aux artisans, bateliers et gens de la campagne, un
-teint basané et olivâtre; mais dans les provinces du nord, ils sont à
-peu près aussi blancs que les Européens et, sauf leurs yeux bridés,
-leur physionomie n'a rien de rebutant; ils sont, en tout état de cause,
-bien mieux que les Japonais.
-
-Chez eux la maigreur est signe de laideur; un beau Chinois doit
-être gros et dodu, bien rasé et avoir les joues bien pleines; la
-queue tressée qu'ils portent en guise de coiffure leur a été imposée
-par les conquérants mandchoux; car autrefois, sous les anciennes
-dynasties, ils portaient leurs cheveux longs, relevés en chignon sur
-la tête. Leurs vêtements sont de cotonnade pour les travailleurs,
-de soie pour les gens de la bourgeoisie. Des pantalons attachés
-aux chevilles et une ample robe de fourrure en hiver forment leur
-costume habituel. Les femmes sont plus petites que les hommes; elles
-portent une ample houppelande de cotonnade ou de soie suivant leurs
-moyens; leur chevelure est huilée et abondamment ornée d'épingles et
-de fleurs. Autrefois on leur serrait les pieds dès la naissance dans
-des bandelettes, afin de les empêcher de grandir; mais cette coutume
-est aujourd'hui officiellement abolie par décret impérial. La queue
-elle-même commence à tomber en désuétude, et les Chinois qui vivent
-en Europe l'ont tous coupée. Les soldats de la nouvelle armée l'ont
-également supprimée. Ce qui relève beaucoup la grâce naturelle des
-dames chinoises, c'est une extrême modestie dans leur regard, leur
-attitude et leurs vêtements. Leurs robes sont fort longues, leurs
-mains sont toujours cachées sous des manches très larges et si longues
-qu'elles traîneraient presque jusqu'à terre si elles ne prenaient pas
-soin de les relever. La couleur de leurs vêtements est rouge, bleue ou
-verte, selon leur goût; les dames avancées en âge s'habillent de noir
-ou de violet. Les vêtements d'apparat sont magnifiquement brodés de
-fils d'or représentant des dragons, des oiseaux et des fleurs.
-
-Jamais les hommes n'ont la tête découverte ni la queue enroulée autour
-de la tête quand ils parlent à quelqu'un: ce serait une impolitesse.
-
-II.--Les Chinois aiment la propreté dans leurs maisons; mais il ne
-faut pas s'attendre à y trouver quoi que ce soit de bien luxueux; leur
-architecture n'est pas fort élégante et ils n'ont guère, en fait de
-beaux bâtiments, que les palais, les édifices publics, les arcs de
-triomphe et les temples. Les maisons des particuliers sont très simples
-et l'on n'y cherche que la commodité. Seuls, les riches y ajoutent
-quelques ornements de sculpture sur bois et de dorure qui les rendent
-plus riantes et plus agréables.
-
-D'ordinaire, ils commencent par élever les colonnes et placer le toit;
-ils ne creusent pas de fondations. Les murailles sont de briques
-ou de terre battue; quelques-unes sont tout en bois et elles n'ont
-pas d'étages autres qu'un grenier pour mettre les grains ou les
-marchandises. La première pièce en entrant est le salon, où se trouvent
-les tablettes des ancêtres, les fleurs et les brûle-parfums; puis,
-derrière, une cour carrée autour de laquelle sont les différentes
-chambres de l'habitation; les appartements des femmes se trouvent tout
-au fond, dans l'endroit le plus retiré. Dans les maisons riches les
-demeures sont disséminées au milieu de jardins très compliqués: fleurs,
-arbres, rochers, petits lacs; sauf dans les pays du nord, la maison
-chinoise n'est pas chauffée; dans le nord, chaque maison a un poêle en
-briques dont le foyer est sous la maison; deux ouvertures extérieures
-permettent d'allumer le feu et de laisser passer la fumée.
-
-Le mobilier chinois se compose, à peu de chose près, comme celui des
-maisons européennes, de lits, tables et chaises; un intérieur chinois
-ressemble fort à un intérieur européen et la _vie matérielle en Chine
-est pour un Européen bien plus confortable qu'au Japon_. Seulement la
-propreté manque parfois, notamment dans les auberges de voyageurs. Une
-auberge chinoise est quelque chose d'inénarrable comme saleté et il
-faut avoir passé par là pour s'en rendre compte.
-
-III.--La nourriture du Chinois comporte deux aliments principaux:
-le riz et le porc; c'est là la base du repas. Cependant les Chinois
-mangent aussi du poisson, de la volaille et des légumes. Quoique leurs
-viandes et leurs poissons se servent coupés en morceaux et bouillis,
-leurs cuisiniers ont l'art d'assaisonner les mets de telle sorte qu'ils
-sont assez agréables au goût.
-
-Pour faire leurs bouillons, ils emploient de la graisse de porc
-(qui sert à tous les usages culinaires); pour apprêter les viandes,
-ils les coupent en morceaux dans des vases de porcelaine, puis ils
-achèvent de les cuire dans la graisse. En toute saison il croît une
-quantité d'herbes et de légumes qu'on ne connaît point en Europe et
-qu'on emploie aussi pour les sauces. Les cuisiniers de France seraient
-surpris de voir que les Chinois ont porté l'invention en matière
-d'assaisonnements encore plus loin qu'eux et à bien moins de frais.
-Ainsi, avec de simples fèves qui croissent dans leur pays, et avec
-la farine qu'ils tirent du riz ou du blé, ils préparent une infinité
-de mets tous différents les uns des autres à la vue et au goût; ils
-diversifient leurs ragoûts en y mêlant diverses épices et des herbes
-fortes.
-
-Leurs mets les plus délicieux et le plus souvent servis dans un repas
-prié sont les ailerons de requin, les nids d'hirondelle et les nerfs
-de cerf. Pour ces derniers, ils les exposent au soleil pendant l'été
-et, pour les conserver, les enferment avec du poivre et de la cannelle;
-quand ils veulent en régaler leurs amis, ils les amollissent en les
-trempant dans l'eau de riz, et les ayant fait cuire dans du jus de
-chevreau, ils les assaisonnent de plusieurs sortes d'épices.
-
-Les nids d'hirondelles sont une espèce de colle de poisson dont
-certains oiseaux bâtissent leurs nids sur les côtes d'Annam et surtout
-de Java et de Bornéo; c'est bien cher, parce que c'est assez rare et
-surtout difficile à se procurer. D'ailleurs ce mets n'a aucun goût et
-c'est, comme dit le proverbe, la sauce qui fait passer le poisson.
-
-Quant aux ailerons de requin, les voyageurs qui ont été en Chine se
-rappellent en avoir vu en abondance dans toutes les villes, suspendus
-aux plafonds des boutiques, chez les marchands de victuailles, en
-compagnie de canards aplatis et fumés. On les mange en sauce dans la
-graisse de bœuf; c'est très gluant et plutôt lourd à digérer.
-
-Un des mets recherchés des Chinois est également l'œuf pourri,
-c'est-à-dire cuit sous terre dans une couche de chaux, cela vous a
-un fort goût d'acide qui rebute bien des Européens; j'avoue que,
-personnellement, j'ai trouvé cela exquis.
-
-La Chine du Nord et les pays montagneux du centre produisent du blé
-et de l'orge, mais néanmoins c'est de riz que se nourrit le plus
-généralement le Chinois. Le riz pousse d'ailleurs à une latitude assez
-élevée et on peut dire que toute la Chine en fournit.
-
-Comme boisson, le plus souvent, ils consomment du thé chaud; cependant
-ils ne laissent pas de boire de l'alcool et la Chine en fournit en
-abondance. Le plus commun est celui de riz fermenté qui se fabrique
-et se boit dans tous les pays de civilisation chinoise, depuis le
-Japon jusqu'au Siam; et le plus renommé en Chine est l'alcool de Chao
-Ching. Vers le nord on en fait avec le Kao Léang ou sorgho; il est
-excessivement fort et enivre rapidement.
-
-Dans les montagnes du Yunnan, du côté de Li Kiang fou, on prépare
-un alcool exquis avec du riz gluant; on dirait du Xérès et j'en ai
-rapporté moi-même à dos de mulet depuis Tali fou jusqu'à Lao Kay; il se
-conserve admirablement.
-
-IV.--La famille chinoise est la base de la société; la tribu est la
-cellule organique du vaste empire des Célestes, et le plus ancien dans
-la tribu, l'aïeul ou le bisaïeul, le père, dans la famille, sont les
-véritables gouvernants. Car ici, l'État, contrairement à ce qui se
-passe dans beaucoup de pays qui se croient plus civilisés que la Chine,
-se contente du minimum de contact avec l'individu. Il réclame l'impôt,
-les honneurs dus à l'Empereur et le respect aux autorités; quant au
-reste il n'en a cure. Les familles, guidées par leurs chefs naturels,
-se conduisent comme elles veulent; le mandarin n'intervient pas, à
-moins d'en être prié, dans les affaires des particuliers. La justice,
-le châtiment le plus terrible, la mort, sont du ressort du père de
-famille; il a les mêmes pouvoirs que le paterfamilias romain. En 1893
-j'ai vu, au Kiang Si, un jeune homme de vingt ans condamné à mort par
-le conseil de famille présidé par le père. Ce jeune homme était un
-paresseux et un débauché; plusieurs fois on lui avait pardonné et on
-avait essayé de le remettre dans le droit chemin; comme on n'y pouvait
-réussir il fut jugé et condamné. Le malheureux n'eut aucune révolte,
-d'ailleurs; il se soumit avec le flegme de tout Chinois devant la mort
-et fut jeté dans le lac Poyang une pierre au cou. J'ajouterai, au
-reste, que je crois ce fait assez rare, ou plutôt, s'il n'est pas rare,
-il se passe avec moins d'apparat et déploiement de cérémonies.
-
-La famille, base de la société, n'existe pas seulement dans le présent,
-elle existe dans le passé et le culte des ancêtres est la forme sous
-laquelle on honore les aïeux disparus. Toute famille chinoise est une
-chaîne ininterrompue, de mâle en mâle; aussi le Chinois qui n'a pas
-d'enfant mâle, adopte-t-il le fils d'un parent, d'un ami; au besoin,
-il se rend en cachette à l'orphelinat des enfants trouvés où il en
-choisit un qu'il fera passer pour son fils. Une famille sans postérité
-masculine est une famille méprisée et malheureuse.
-
-Le premier principe, la pierre fondamentale de leur état politique est
-ce sentiment de piété filiale qu'ils gardent vivace jusqu'après la mort
-de leurs pères à qui ils continuent de rendre les mêmes devoirs que
-pendant leur vie; il faut y joindre l'autorité absolue que les pères
-ont sur leurs enfants. De là vient qu'un père vit malheureux s'il ne
-marie pas tous ses enfants; qu'un fils manque au premier devoir de
-fils s'il ne laisse une paternité qui perpétue la famille; qu'un frère
-aîné, n'eût-il rien hérité de son père, doit élever ses cadets et les
-marier, parce que, si la famille venait à s'éteindre par leur faute,
-les ancêtres seraient privés des honneurs et des devoirs que leurs
-descendants doivent leur rendre; et parce qu'en l'absence du père, le
-fils aîné sert de père à ses cadets.
-
-Si le père, ou, à son défaut, le frère aîné joue le rôle important dans
-la famille, il n'en est pas de même de la femme. La femme, en Chine
-ne compte pas et la naissance d'une fille dans la famille est presque
-considérée comme un malheur. Si on ne les supprime point toutes,
-c'est qu'il en faut bien pour avoir des garçons. On peut dire, sans
-exagération, que la condition de la femme en Chine est terrible. Quand
-il s'agit de la marier, sa famille lui signifie simplement qu'elle
-épousera le fils de telle autre famille (jusque-là c'est un peu la
-coutume française). Mais quand elle est mariée, elle est la domestique,
-l'humble servante de toute la famille de son mari. Aucune intimité,
-aucune tendresse entre le mari et la femme. Le mari va à ses affaires
-toute la journée et la femme reste à la maison sous l'autorité de sa
-belle-mère qui lui rend la vie insupportable, surtout si elle n'a pas
-bientôt un fils. Aussi n'est-il pas rare de voir de jeunes femmes se
-suicider de désespoir peu de temps après leur mariage.
-
-Si le Japon est le paradis des enfants[4], on ne peut en dire autant
-de la Chine; aussi, dans ce dernier pays, les enfants craignent,
-mais n'aiment pas leurs parents. Ceux-ci les élèvent en vue de la
-continuité de la famille, non pour eux-mêmes et pour les rendre
-heureux. La tendresse n'est pas le fort du Chinois. Au Japon on voit
-les enfants gais, souriants, gentils, débrouillards déjà, courir les
-rues et les parcs, les tout petits portés avec amour par la maman ou
-la grande sœur; en Chine on voit d'affreux petits magots empaquetés
-dans plusieurs couches de vêtements, avec des visages graves, presque
-mélancoliques; ce n'est pas étonnant, personne ne leur sourit jamais.
-
-[Note 4: Cf. _L'Empire japonais_, par J. DAUTREMER, ch. V, p. 68 et
-suiv.]
-
-V.--Le Chinois n'est pas religieux; l'ensemble de la nation prend pour
-guide le code des livres sacrés, refondus par Confucius et commentés
-par plusieurs philosophes. Aucun peuple, soit en Europe, soit en
-Amérique, ancien ou d'âge relativement moderne, n'a possédé un plus
-beau code de morale que les _King_ ou livres sacrés.
-
-Aucune idée licencieuse, aucun sacrifice humain, aucune orgie; au
-contraire, le respect des parents, l'humilité, l'amour du travail
-et la justice: la morale chinoise est parfaitement belle, mais
-malheureusement aujourd'hui elle n'est plus pratiquée. Le Bouddhisme,
-qui a pénétré en Chine, y a encore de nombreux temples et de nombreux
-fidèles, mais il a dégénéré en une religion de superstitions
-extraordinaires, propagées, selon toute vraisemblance, par les
-disciples de Lao-Tseu, philosophe qui vivait en 600 avant J.-C.; il a
-précédé Confucius, qui cependant l'a connu. La superstition existe dans
-tous les actes de la vie chinoise: elle fait partie de la nature même
-du Chinois, mais si elle a saisi son âme à un tel point, cela vient
-des Taoistes ou prêtres du Tao. Le Tao est la voie droite, le chemin à
-suivre, expliqué par Lao-Tseu dans son livre le Tao-te-king ou livre
-pour arriver à connaître la voie. D'un caractère philosophique et moral
-fort élevé, ce livre n'a jamais été bien compris par ceux qui se sont
-intitulés les disciples de Lao-Tseu; et aujourd'hui leurs successeurs
-ou prêtres du Tao sont de vulgaires charlatans, qui remplissent la
-profession de devins.
-
-La superstition qui tient le plus au cœur des Chinois est le _feung
-chouei_, littéralement le vent et l'eau; si l'on construit une maison,
-il faut consulter le devin pour savoir si le vent et l'eau sont
-favorables; si, par exemple, votre voisin bâtit une maison et qu'elle
-ne soit pas tournée comme la vôtre, mais que l'angle qui fait la
-couverture prenne la vôtre en flanc, c'en est assez pour croire que
-tout est perdu; la seule précaution qui vous reste à prendre, c'est
-de faire élever un dragon de terre cuite sur votre toit; le dragon
-jette un regard terrible sur l'angle qui vous menace et ouvre une
-large gueule pour engloutir le mauvais feung chouei; alors vous êtes
-en sûreté; ou bien, devant la porte de votre maison, à deux ou trois
-mètres de distance, vous faites construire un mur sur lequel un fin
-lettré inscrira en énormes lettres le caractère _fou_ (bonheur). Vous
-êtes sauvé.
-
-On pourrait raconter beaucoup d'autres absurdités semblables sur ce qui
-regarde la situation des maisons, l'endroit où il faut mettre la porte,
-le jour et la manière dont on doit bâtir le fourneau ou faire cuire le
-riz; mais où le feung chouei triomphe, c'est en ce qui concerne les
-sépultures; il y a des charlatans qui font profession de connaître les
-montagnes et les collines dont le séjour est favorable; ils prennent
-leurs mesures, consultent les astres, exécutent une foule de simagrées
-et se les font payer très cher; car lorsqu'ils ont déclaré tel endroit
-propice, il n'est pas de somme que le Chinois ne sacrifie pour posséder
-cet endroit.
-
-Les Chinois regardent le feung chouei comme quelque chose de plus
-précieux que la vie même, persuadés que le bonheur ou le malheur de la
-vie dépend de lui uniquement. Si quelqu'un réussit dans ses affaires,
-si un jeune homme passe brillamment ses examens, ce n'est ni son
-esprit, ni son habileté, ni sa probité, ni son travail qui en est la
-cause: c'est parce que la maison est heureusement située, c'est parce
-que la sépulture de ses ancêtres est dans un admirable feung chouei.
-
-D'autres superstitions sont d'un usage journalier; par exemple: une
-jonque ne commencera pas un voyage sans faire partir des pétards et
-brûler de l'encens; dans le Yunnan la mule qui précède la colonne porte
-sur sa tête un petit drapeau rouge avec une invocation pour qu'il
-n'arrive pas malheur en route à la caravane. Quand un Chinois meurt, il
-faut désenchanter sa chambre, sans quoi elle deviendrait inhabitable
-pour un autre. Les Chinois attribuent tous les effets les plus
-communs à quelque mauvais génie, et ils tâchent de l'apaiser par des
-cérémonies: tantôt ce sera quelque idole ou plutôt le démon qui habite
-dans l'idole; tantôt ce sera une haute montagne, ou un gros arbre, ou
-un dragon imaginaire qu'ils se figurent dans le ciel ou au fond de la
-mer; ou bien, ce qui est encore plus extravagant, ce sera quelque bête
-malfaisante qui prend la forme des hommes pour les tromper: un renard,
-un singe, une tortue, une grenouille. Aussi, que d'encens et de pétards
-faut-il brûler pour se rendre ces génies propices!
-
-Ces superstitions, qui nous apparaissent naturelles dans l'Inde, par
-exemple, avec bien d'autres encore, par suite de la nature tropicale,
-féroce et écrasante, et du caractère exalté des habitants, nous
-semblent assez bizarres, au contraire, en Chine où la nature est calme
-et l'homme très froid.
-
-VI.--Les divertissements du Chinois sont le théâtre et la musique;
-divers jeux tels que le cerf-volant, les échecs, les cartes, les
-dominos; mais il a parfaitement horreur des jeux violents tels que
-nous les pratiquons en Europe. Le théâtre est ambulant, il n'existe
-pas, comme en Europe et comme au Japon, de constructions spéciales
-où se donnent les représentations. Les troupes parcourent le pays
-et là où elles sont louées par un mandarin, par un négociant riche,
-elles s'installent. Des bambous et des planches, et voilà le théâtre
-construit. Les femmes ne jouent pas et leur rôle est rempli par de
-jeunes garçons. La pièce dure généralement plusieurs jours, et les
-représentations commencent le matin pour finir le soir. Les acteurs
-sont revêtus de costumes bariolés et dorés; la musique qui les
-accompagne est une cacophonie épouvantable à laquelle des oreilles
-européennes ne peuvent résister.
-
-Si les jeux de force et d'adresse sont peu prisés en Chine, par contre
-le jeu de hasard y est universel. Dans toutes les maisons de mandarins
-ou de bourgeois on joue; les dames au fond de leur appartement fermé
-jouent; le coolie dans la rue joue. Des maisons de jeu sont ouvertes
-à tout venant dans toutes les villes chinoises, et le passant peut
-voir, au coin d'une rue, deux ou quatre ou six porteurs de chaises
-attendant la pratique et jouant leur dernière sapèque. Ce goût du jeu a
-amené des négociants chinois à spéculer et à se ruiner; ils rattrapent
-d'ailleurs parfois leur fortune en quelques mois. Un des amusements
-favoris des enfants comme des grandes personnes est le cerf-volant; ils
-le font de papier et de soie, et ils imitent parfaitement les oiseaux,
-les papillons, les lézards, les poissons, la figure humaine; le jour
-principal dans l'année pour enlever les cerfs-volants est le neuvième
-jour du neuvième mois.
-
-Le jeu d'échecs est, paraît-il, très ancien et remonterait à Ou-Wang
-qui régnait en l'an 1120 avant J.-C. Il ne diffère pas beaucoup,
-d'ailleurs, du nôtre et renferme les mêmes pièces.
-
-J'ai eu occasion de signaler le dédain qu'a le Chinois pour tout
-sport qui exige de la force ou de l'énergie. Il n'en était pas ainsi
-autrefois, lorsqu'il avait à combattre et à lutter pour la conquête
-intégrale du pays qu'il habite aujourd'hui; il a déployé dans les
-débuts et au milieu de sa période historique des qualités de force et
-d'adresse, des vertus militaires qui ne le cèdent en rien à celles
-d'aucun pays; mais lorsqu'il s'est trouvé seul maître, lorsqu'il
-n'a plus eu d'ennemis à vaincre, il s'est efféminé, a délaissé les
-exercices physiques qui font les soldats robustes. C'est à cette époque
-de paix prolongée qu'il a sans doute trouvé ce proverbe: _On ne prend
-pas de bon acier pour en faire un clou; on ne prend pas un honnête
-homme pour en faire un soldat._
-
-Il verra sous peu que, si on continue à ne pas prendre de l'acier
-pour en faire des clous, il faut, de toute nécessité, prendre les
-honnêtes gens pour en faire les défenseurs du pays. Les pays d'Europe
-qui ne veulent plus de soldats feront bien de méditer sur l'état
-de décomposition de la Chine, trop longtemps plongée dans une paix
-profonde où elle va se dissolvant.
-
-VII.--Le Chinois est essentiellement démocratique; un Chinois est
-l'égal de n'importe quel autre Chinois; pas de noblesse, pas de titres
-héréditaires; la seule suprématie, la seule noblesse est celle des
-lettres, et tout fils du Ciel peut y arriver par son travail et son
-intelligence. Il est soumis aux ordres impériaux, a le respect du trône
-et des mandarins que le trône lui envoie pour l'administrer, mais
-encore faut-il pour obtenir de lui ce respect que les mandarins soient
-justes et probes. Si un mandarin se conduit mal, par exemple, il sera
-saisi par les notables, mis dans une chaise à porteurs, avec tous les
-honneurs qui sont dus à son rang et porté en dehors de la ville; puis
-une pétition sera adressée au vice-roi de la province pour avoir un
-remplaçant plus digne de l'emploi. Si, au contraire, un mandarin a
-mérité l'amour et la confiance du peuple, lorsqu'il quitte sa résidence
-pour gagner un autre poste, le peuple lui demande respectueusement ses
-bottes, et, en signe de respect, les suspend à la porte par laquelle il
-quitte la ville, témoignant par là son désir de le voir revenir.
-
-En général le fonctionnaire chinois ne s'occupe guère de ses
-administrés, et le peuple fait à peu près ce qu'il veut pourvu qu'il
-paye ce qu'on lui demande, qu'il se tienne tranquille et laisse
-le mandarin grossir en paix sa fortune. Cependant, quand un impôt
-supplémentaire est décidé par le vice-roi pour un motif quelconque
-(chose qui arrive encore assez souvent), le peuple ne se soumet pas
-toujours; j'ai vu le cas à Hankeou. Le vice-roi avait décidé que chaque
-porc tué payerait une taxe provinciale de tant de sapèques pendant tant
-de temps, afin de subvenir à un besoin quelconque de l'administration.
-Le jour où on voulut appliquer ce décret à Hankeou, pas un cochon ne
-fut tué, et cela dura ainsi plusieurs jours; le peuple se priva, mais
-aucun fonctionnaire n'eut de porc. Or, comme cet animal forme, chair et
-graisse, la base de la nourriture chinoise, les fonctionnaires et leurs
-familles furent cruellement privés; rien n'y fit: il fallut rapporter
-l'édit.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
- I. Commerce; premières relations avec l'Europe.--II. Principales
- productions.--III. L'opium.--IV. Le thé.--V. Le coton, les peaux, le
- musc.--VI. L'industrie; la porcelaine, sa fabrication.--VII. Industrie
- de la soie.--VIII. L'industrie des métaux; le pétrole, la laque, le
- vernis.
-
-
-I.--De tout temps le Chinois a été essentiellement commerçant; les
-richesses particulières de chaque province de l'Empire et la facilité
-avec laquelle les marchandises circulent grâce aux nombreux canaux et
-rivières qui couvrent tout le territoire de leur réseau mouvant, ont
-rendu le commerce très florissant; chaque province, étant, pour ainsi
-dire, comme un état indépendant des autres, communique à ses voisines
-ses ressources, et c'est cet échange incessant de denrées et de
-produits divers qui unit entre eux les habitants et porte l'abondance
-dans toutes les villes.
-
-A cet échange se bornait le commerce d'autrefois, avant la venue des
-Européens. A part, en effet, quelques relations commerciales par
-les caravanes avec l'Asie antérieure et aussi avec l'Empire romain,
-les Chinois ignoraient l'Europe. Les véritables relations avec les
-Occidentaux ne commencèrent d'une façon effective qu'à l'avènement de
-la dynastie actuelle des Tsing (traité avec la Russie 1689; mission de
-lord Macartney 1795; ambassade de lord Amherst 1816).
-
-Dès 1702, la Compagnie anglaise des Indes avait envoyé à Canton
-un agent avec le titre de consul; les Hollandais et les Portugais
-faisaient le commerce à Canton et à Formose. Toutefois ce n'est qu'en
-1840, après des difficultés qui duraient déjà depuis de nombreuses
-années, difficultés suscitées par la mauvaise volonté et l'animosité
-des autorités chinoises, que les Anglais se décidèrent à frapper un
-grand coup, à la suite duquel l'Empire chinois fut ouvert au commerce
-de toutes les nations étrangères, événement que consacra le traité
-anglo-chinois signé à Nankin le 29 août 1842 par Sir Henry Pottinger
-et les délégués chinois; ce traité stipulait l'ouverture au commerce
-étranger des ports de Canton, Amoy, Fou-Tcheou, Ning-Po, Changhai.
-La France suivit l'Angleterre, les autres puissances imitèrent ces
-dernières, et peu à peu, à la suite de guerres ou de négociations, la
-Chine en est arrivée, à l'heure actuelle, à être à peu près entièrement
-ouverte au commerce de toutes les nations d'Europe et d'Amérique.
-
-Le Chinois a toujours passé, et passe encore aux yeux des Européens
-pour un commerçant honnête; mais il faut entendre ceci d'une certaine
-façon: c'est-à-dire que, lorsque le négociant chinois vous a donné sa
-parole, il s'exécute; pas n'est besoin de contrat par écrit; mais, d'un
-autre côté, si vous discutez une affaire avec lui, avant d'arriver à
-une conclusion, soyez persuadé que le Chinois essayera de vous tromper
-le plus possible, et qu'il sera on ne peut plus aise d'y avoir réussi.
-Une fois, cependant, le marché conclu, si, contrairement à ce qu'il
-avait espéré, les chances tournent contre lui, il s'exécutera quand
-même. C'est là sa grande supériorité sur son voisin japonais qui, lui,
-n'a aucune probité commerciale.
-
-II.--Les principales productions qui intéressent le commerce européen
-en Chine sont d'abord: la soie dont les marchés, actuellement,
-se trouvent à Changhai et à Canton. Quoique plusieurs provinces
-fournissent de fort belle soie, cependant celles du Tche-Kiang,
-du Chan-Tong et de Canton sont les plus appréciées. Les soies du
-Tche-Kiang et de Canton proviennent des cocons de vers à soie du
-mûrier; celles du Chan-Tong, au contraire, sont des soies provenant du
-ver à soie d'une espèce de chêne, cette soie est brune: c'est le pongée
-du Chan-Tong.
-
-Les Chinois jugent de la bonne soie par sa blancheur, par sa douceur et
-sa finesse. Si, en la maniant, elle est rude au toucher, c'est mauvais
-signe. Souvent, pour lui donner belle apparence, ils l'apprêtent avec
-une certaine eau de riz mêlée de chaux qui la brûle et qui fait que,
-lorsqu'elle arrive en Europe, on ne peut dévider les écheveaux sans
-les rompre constamment. La soie du Tche-Kiang se travaille dans la
-province du Kiang-Nan, principalement à Nankin, et c'est dans cette
-province que les bons ouvriers se rendent; cependant, les ouvriers de
-Canton ne le leur cèdent en rien, depuis surtout que les étrangers y
-font ce commerce. Aujourd'hui plusieurs fabriques de soie montées à
-l'européenne existent à Changhai et dans d'autres villes; j'en parlerai
-plus loin.
-
-Les pièces de soie dont les Chinois se servent davantage sont les gazes
-unies et à fleurs dont ils se font des vêtements d'été, des damas de
-toutes sortes et de toutes les couleurs; des satins rayés; des satins
-noirs de Nankin; des taffetas à gros grains; des crêpons; des brocarts,
-et différentes espèces de velours.
-
-Avec la soie du Chan-Tong ils font une étoffe fort serrée, qui ne se
-coupe point, dure beaucoup, se lave comme de la toile; quand elle est
-tout à fait bien préparée, elle est fort estimée des indigènes et elle
-est quelquefois aussi chère que les étoffes de satin et que les étoffes
-de soie les mieux fabriquées.
-
-Les puissances occidentales qui font la plus grande exportation de soie
-sont: la France, la Suisse, l'Italie et les États-Unis. Autrefois,
-c'était à Londres que s'amoncelaient les balles, c'était Londres qui
-était le grand marché des soies; mais aujourd'hui Lyon, d'abord, et
-Milan, puis Zurich exportent directement sans passer par le marché
-anglais.
-
-III.--L'opium est une des productions dont la culture était à un
-moment donné, devenue intense dans beaucoup de provinces de la Chine.
-La drogue est venue de l'Inde et a été introduite par les Anglais
-qui l'ont pour ainsi dire imposée, puisque c'est par suite de la
-destruction de caisses d'opium importées à Canton par la Compagnie
-des Indes qu'a éclaté la guerre de l'Angleterre contre la Chine en
-1840. Aujourd'hui la culture du pavot à opium est interdite par ordre
-impérial dans toute l'étendue de l'Empire chinois, et par suite d'un
-accord avec la Grande-Bretagne, l'importation de l'opium indien diminue
-peu à peu de façon à arriver à la suppression totale. Ces ordres
-sont exécutés d'une façon rigoureuse par certains vice-rois; et, par
-exemple, au Yunnan où j'ai vu partout des champs de pavots, il n'existe
-à l'heure actuelle plus un seul terrain livré à cette culture. Il est à
-espérer que la funeste habitude de fumer l'opium finira par disparaître
-complètement du territoire de l'Empire.
-
-IV.--Le thé est la boisson habituelle du Chinois, et les Européens
-ont, déjà depuis près de trois siècles, pris l'habitude d'en consommer
-une certaine quantité. Les Russes, notamment, et les Anglais en
-absorbent tellement qu'à un moment donné, des bateaux de ces deux
-nations, jaugeant de sept à huit mille tonnes, venaient charger du
-thé à Hankeou. Le thé de Chine croît, en effet, sur les collines dans
-les provinces du Houpe, du Kiang-Si, du Fou-Kien et du Tche-Kiang; du
-moins le bon thé; car il en pousse partout en Chine, mais les Européens
-n'apprécient que les thés du Fou-Kien et de la vallée du Yangtseu.
-Aujourd'hui les Russes seuls exportent le thé de Chine; car, à la suite
-de la maladie des caféiers de Ceylan, les Anglais ont détruit leurs
-plantations qu'ils ont remplacées par des plantations de thé; tout bon
-Anglais ne boit aujourd'hui que du thé de Ceylan, ou bien encore du
-thé de l'Inde ou de l'Assam où les sujets britanniques ont essayé des
-plantations qui ont parfaitement réussi. Mais, quoique le thé vienne
-fort bien à Ceylan et dans diverses contrées des Indes, il est, dans
-ces pays, beaucoup moins fin comme goût que le thé de Chine; il est
-plus noir et renferme beaucoup de tannin. Quoi qu'il en soit, comme il
-est produit en pays anglais et qu'il est, en outre, beaucoup moins cher
-que le thé de Chine, les Anglais le préfèrent à ce dernier.
-
-V.--Le coton est cultivé dans la vallée du Yangtseu et est consommé
-sur place, notamment à Changhai où se trouvent de grandes filatures.
-La ramie, ou ortie de Chine, est également cultivée dans la vallée
-du Yangtseu mais elle est exportée à Canton où elle est travaillée
-et préparée. On avait essayé de l'introduire en Europe, mais malgré
-toutes les préparations qu'on lui a fait subir on n'est jamais parvenu
-à la rendre assez souple. Parmi les articles principaux que la Chine
-exporte en Europe, citons: le jute; les tapis de poils de chèvres et
-de moutons; les soies de porc, destinées à la brosserie; les crins
-de cheval; les plumes de canard; les peaux de vaches et de buffles;
-ce dernier article fait l'objet d'un commerce fort important, et la
-préparation de ces peaux en vue de l'exportation n'est pas toujours
-sans danger; car la maladie du charbon sévit cruellement sur les bêtes
-à cornes dans la vallée du Yangtseu; j'ai vu, notamment à Hankeou, bien
-des coolies périr malheureusement de cette terrible maladie contractée
-en préparant les peaux.
-
-Les peaux de chèvres pour gants sont aussi un des principaux articles
-d'exportation.
-
-Le musc arrive principalement du Sseu-Tchuen et des montagnes du
-Thibet; ce produit est énormément falsifié et les Chinois sont
-tellement habiles dans ce genre de falsifications que les Européens
-s'y laissent souvent prendre. Comme c'est là une marchandise de prix,
-on peut faire ainsi des pertes énormes. Parmi les autres produits qui
-donnent lieu à des échanges avec l'Europe, il faut encore citer l'huile
-de bois, sorte de vernis très long à sécher et d'une odeur désagréable,
-mais excellent pour préserver le bois de la décomposition; le suif
-végétal et animal; les noix de galle; les tresses de paille, exportées
-en grande quantité en Europe pour la fabrication des chapeaux; les
-nattes, très inférieures à celles du Japon ou du Tonkin; les arachides,
-le colza, le ricin, la graine de coton qu'on expédie beaucoup à
-Marseille où elle sert à faire de l'huile «d'olive».
-
-VI.--L'industrie, telle que nous la comprenons, n'existe encore en
-Chine qu'à l'état embryonnaire. L'industrie chinoise se borne à la
-fabrication des objets de consommation locale, tels que vêtements,
-chaussures, meubles et ustensiles divers; seules la fabrication
-de la soie et celle de la porcelaine méritent vraiment de retenir
-l'attention. On peut y joindre la laque qui sert à divers usages. Dans
-quelques ports, on a installé aujourd'hui des fabriques de coton, de
-soie, de métaux; il en sera parlé plus loin quand nous étudierons
-chacun des ports ouverts.
-
-Le grand centre de la fabrication de la porcelaine est Kin-Te-Tcheng,
-dans la province du Kiang-Si, laquelle est comprise dans le bassin du
-Yang-Tseu-Kiang. Kin-Te-Tcheng est une petite bourgade, dépendant de la
-préfecture de Yao-Tcheou et peuplée de plus d'un million d'habitants,
-tous porcelainiers. La porcelaine était autrefois d'un bleu éclatant ou
-d'un bleu de ciel remarquable; des ouvriers de Kin-Te-Tcheng essayèrent
-d'émigrer au Fou-Kien et d'y transporter leur art, mais ils échouèrent.
-
-L'Empereur Kang-Hi, lui-même, manda à Pékin des ouvriers du Kiang-Si,
-mais ils ne réussirent aucun objet. Aujourd'hui on fabrique en Chine de
-la porcelaine un peu partout, mais c'est encore à Kin-Te-Tcheng que se
-fait la plus belle porcelaine. Deux matières principales servent à la
-fabrication: le pe toun tseu, dont le grain est très fin et qui n'est
-autre chose que des quartiers de rochers qu'on tire des carrières,
-et le kaolin qui est une sorte de terre blanche parsemée de petites
-parcelles éclatantes.
-
-Pour préparer le pe toun tseu, on se sert d'une masse de fer destinée
-à briser les quartiers de roc; après quoi, on met les morceaux brisés
-dans des mortiers et on achève de les réduire en poudre très fine; on
-jette cette poudre dans un grand bassin rempli d'eau et on l'agite
-fortement; quand on la laisse reposer, il surnage une espèce de crème
-qu'on a soin d'enlever et de mettre de côté dans un récipient spécial.
-Cette crème se dépose au fond du récipient et forme une pâte qui
-dégage peu à peu l'eau qu'elle contient; lorsque cette eau paraît à la
-surface complètement claire, on la rejette de façon à n'avoir plus que
-la pâte; on la met alors dans des moules propres à la dessiccation.
-Cette pâte est le pe toun tseu. Même quand on l'a mise dans les moules
-à dessiccation, (lesquels ne sont en somme que de grandes caisses), on
-a soin de faire peser à la surface supérieure un fort poids de briques
-afin d'exprimer l'eau complètement.
-
-Le kaolin ne demande pas autant de travail que le pe toun tseu, la
-nature le fournit presque tout prêt à être employé. On en trouve
-des mines dans les montagnes et ce n'est, en réalité, que du granit
-décomposé que l'on découvre par grumeaux; c'est du kaolin que la
-porcelaine tire toute sa fermeté; c'est son mélange avec le pe toun
-tseu qui donne aux objets fabriqués toute leur force de résistance.
-
-On fait aussi de la porcelaine avec une autre espèce de matière que
-les Chinois nomment hoa che (sorte de marbre); la porcelaine faite
-avec le hoa che est rare et beaucoup plus chère que l'autre; elle est
-très fine et très légère, mais beaucoup plus fragile que la porcelaine
-ordinaire; les ouvriers, d'ailleurs, la réussissent plus difficilement;
-car il est malaisé de saisir le véritable moment où la cuisson est
-suffisante.
-
-Avec le hoa che on trace sur la porcelaine des dessins divers qui
-ressortent à cause de la différence de leur couleur blanche, lorsque
-l'objet dessiné est verni et soumis à la cuisson. On peint aussi des
-figures avec le che kao, qui est une espèce de gypse; mais tandis que
-le hoa che peut au besoin remplacer le kaolin, le che kao ne peut
-servir qu'à exécuter des dessins.
-
-Généralement on mélange autant de kaolin que de pe toun tseu pour les
-porcelaines fines; pour les demi-fines on emploie quatre parts de
-kaolin pour six de pe toun tseu, et pour la porcelaine tout à fait
-ordinaire on met une partie de kaolin pour trois de pe toun tseu.
-
-Je ne m'étendrai pas davantage sur la porcelaine et la peinture sur
-porcelaine, choses fort connues maintenant en Europe; qu'il me suffise
-de dire que les ornementations qui figurent sur les porcelaines
-chinoises sont d'une uniformité immuable depuis l'antiquité.
-Personnages, animaux, fleurs et arbres divers, on retrouve toujours et
-partout les mêmes motifs.
-
-VII.--La soie a été de bonne heure une des principales industries
-chinoises; des vêtements merveilleux, des tentures d'une rare beauté
-sont sortis des ateliers bien primitifs cependant des fils de l'Empire
-du Milieu. Toute l'Europe a pu admirer ces richesses puisque, soit par
-les expositions, soit par les voyageurs et les négociants, quantités
-d'étoffes de soie chinoise sont venues échouer sur le marché des
-grandes villes. Cependant, si la facture est élégante, si les dessins
-sont brodés avec goût, il est juste de dire que, au point de vue de la
-solidité, elles ne valent pas nos étoffes de Lyon.
-
-J'ai déjà eu occasion d'indiquer que la soie est d'un usage général
-en Chine. Il faut qu'un Chinois soit complètement dans la misère pour
-n'avoir pas au moins une robe de soie dans son armoire. Tous ceux qui
-sont tant soit peu à l'aise portent des vêtements de soie et sont vêtus
-de satin et de damas. Leurs lits sont ornés de tentures de satin brodé;
-et les jours de fête, de mariage ou de décès, la maison est pavoisée de
-tentures de soie rouge d'un effet merveilleux. Le rouge est, en Chine,
-la couleur qui porte bonheur.
-
-VIII.--L'industrie des métaux a été connue des Chinois depuis déjà
-longtemps; elle s'est surtout bornée aux cloches de temples, statues,
-brûle-parfums; des mines de fer, de plomb, de cuivre et de zinc ont
-été ouvertes et exploitées suivant des procédés fort primitifs, il est
-vrai, mais qui suffisaient grandement aux Chinois; l'or et l'argent
-étaient travaillés dès l'antiquité, et la bijouterie avait une finesse
-qu'on peut encore admirer dans les objets anciens. L'acier était connu
-et utilisé pour faire les charrues et autres instruments de culture;
-le cuivre servait à différents usages et était très employé pour
-l'ornementation des temples; il l'était également pour la fabrication
-des gongs, des cymbales, des trompettes, des lampes à huile, et surtout
-pour la frappe de la monnaie de cuivre connue sous le nom de sapèque
-et qui, seule, jusqu'à ces derniers temps, avait cours en Chine.
-Aujourd'hui encore, toutes ces industries sont très florissantes
-et conduites suivant les anciens procédés. Cependant, des usines
-métallurgiques ont commencé à s'élever selon la manière d'Europe; des
-mines sont exploitées à l'occidentale, et l'industrie se développe peu
-à peu d'après les méthodes modernes.
-
-Le pétrole était connu et exploité au Sseu-Tchuen; il l'est encore
-aujourd'hui suivant des procédés très primitifs, et son exploitation
-occupe plusieurs villes et villages de la province.
-
-Le cristal, le quartz sont travaillés et taillés pour faire des
-lunettes; le jade, cette fameuse pierre qu'on ne découvre qu'en Chine
-et dont une variété, le jade blanc laiteux, est très appréciée des
-Chinois, sert à faire des bracelets, des vases, des tuyaux de pipe, des
-statuettes. Le jade vert, au contraire, qu'on trouve principalement au
-Yunnan, a une bien moindre valeur.
-
-Quant à l'industrie de la laque, elle remonte assez loin; elle est
-faite avec le vernis (tsi en chinois) tiré du Rhus vernicifera; c'est
-une sorte de gomme noirâtre qui découle par des incisions qu'on fait
-à l'écorce en ayant bien soin de ne pas entamer le bois. Ces arbres,
-dont la feuille et l'écorce ressemblent assez à celle du frêne, n'ont
-jamais guère plus de cinq mètres de haut; le tour du tronc est de
-soixante-quinze centimètres environ; ils poussent principalement dans
-les provinces du Kiang-Si et du Sseu-Tchuen; ceux du territoire de
-Kan-Tcheou-Fou, la ville la plus méridionale du Kiang-Si, donnent le
-vernis le plus estimé.
-
-Pour tirer le vernis de ces arbres, il faut attendre qu'ils aient de
-sept à huit ans: plus tôt ou plus tard, le vernis ne pourrait servir
-à faire de bonne laque. La laque chinoise est loin de valoir comme
-finesse et comme élégance la laque japonaise[5]; on ne trouve pas un
-objet en laque digne d'attention; c'est toujours grossier et sans
-goût; le seul genre de laque où le Chinois excelle est la laque rouge
-de Pékin qui est vraiment remarquable. On a pu admirer à l'Exposition
-de 1900 la superbe et rare collection de M. Vapereau, ancien
-«commissioner» des douanes maritimes chinoises.
-
-[Note 5: Elle est étudiée en détail dans l'_Empire japonais_, ch.
-XII, pp. 166 et suiv.]
-
-La fabrication du cloisonné et de l'émail a toujours été très
-florissante en Chine, et en ce genre de travail les Chinois l'emportent
-décidément sur les Japonais. Ils commencent par fabriquer un vase en
-cuivre sur lequel ils font, au moyen de bandes de cuivre soudées, les
-dessins qu'ils veulent représenter en émail. Dans l'intervalle de ces
-bandes de cuivre, ils coulent l'émail fondu à une haute température
-et polissent ensuite la surface du vase; ils obtiennent ainsi de fort
-belles pièces; mais celles qu'ils livrent aujourd'hui à l'amateur sont
-loin d'égaler les cloisonnés de l'époque de Kien-Long (1736-1796) ou du
-début de la dynastie des Ming (1368).
-
-En somme, le Chinois est très industrieux, et il possède, à un haut
-degré, tout comme le Japonais, l'esprit d'assimilation et d'imitation.
-Est-ce donc à dire qu'il manque d'imagination? Non certes: il a trouvé
-avant nous la manière d'imprimer, non pas les caractères mobiles, il
-est vrai, mais l'imprimerie sur planches gravées, et il s'en servait
-alors que nous étions encore en Europe réduits au travail du copiste;
-il a inventé la poudre, la boussole, l'organisation du travail, les
-arts, les lettres, les sciences: il a tout connu avant d'être en
-contact avec nous. Mais ce qui lui a manqué dans ses inventions,
-c'est l'encouragement de ses gouvernants, qui, bien loin de pousser
-aux perfectionnements et aux découvertes nouvelles, décourageaient au
-contraire les initiatives.
-
-L'éducation même du Chinois le mettait en garde contre de trop grandes
-nouveautés, car il était admis que tout ce qu'avaient fait les ancêtres
-était parfait et qu'il fallait les imiter, au lieu de chercher à
-surpasser ou à améliorer leur œuvre. Dans de telles conditions l'Empire
-ne pouvait que se replier sur lui-même sans faire un pas en avant,
-et c'est pour ce motif que, au moment de son premier contact avec la
-Chine, l'Europe a trouvé cette dernière dans l'état social, commercial
-et industriel où elle était il y a mille ans.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
- I. Administration chinoise.--II. Système monétaire.--III. Différence
- du tael dans chaque province.--IV. Piastres locales provinciales.--V.
- La sapèque.--VI. Essai de réforme monétaire.--VII. Les poids et
- mesures.
-
-
-I.--Au sommet de l'État est l'Empereur; il a pour ainsi dire un pouvoir
-illimité; il est le grand dispensateur des grades, des honneurs; il est
-le chef de la religion et seul, fils du Ciel, il a le droit d'adorer le
-Ciel; il est la loi, le châtiment et la grâce. Aucun criminel condamné
-à mort ne peut être exécuté ni gracié, sans sa sanction; rien ne peut
-être fait contre sa volonté; aucun privilège ne protège ses sujets
-contre un froncement de ses sourcils. Toutes les forces de l'Empire,
-tous les revenus lui appartiennent, l'Empire entier est sa propriété.
-Cependant il doit écouter les observations, voire les réprimandes de
-la cour des censeurs (en chinois Tou tch'a Yuan), qui sont chargés de
-veiller à la bonne administration de l'Empire et surtout à la bonne
-conduite, à l'honnêteté des fonctionnaires de tous ordres. Certains
-de ces censeurs ne craignent pas de faire à l'Empereur lui-même des
-remontrances lorsqu'ils jugent que c'est leur devoir, et beaucoup ont
-préféré subir la mort plutôt que de se taire; d'autres, au contraire,
-ont été récompensés de leur franchise, témoin le censeur Song, bien
-connu pour avoir accompagné lord Macartney, lors de son ambassade à
-la cour de Pékin. Il adressa, en effet, des observations à l'Empereur
-Kia-King sur son goût trop prononcé pour les femmes et le vin de riz;
-il lui exposa qu'il se dégradait aux yeux de ses sujets et qu'il
-se rendait totalement incapable de remplir ses devoirs d'Empereur.
-Kia-King, irrité, le fit venir et lui demanda quelle récompense il
-croyait avoir méritée pour une audace aussi grande. «Faites-moi couper
-en morceaux si vous voulez», répondit-il. Le monarque lui ayant
-signifié de choisir un autre genre de mort: «Eh bien donc, faites-moi
-décapiter.--Non, encore autre chose, dit l'Empereur.--Eh bien donc,
-qu'on m'étrangle!» Sur ces paroles, Kia-King le congédia et le
-lendemain le nomma gouverneur de la province d'Ili.
-
-Les censeurs de cette allure sont plutôt rares et il est bien évident
-que la plupart du temps, sous un gouvernement aussi despotique, la
-plupart se taisent ou essayent de louer toutes les actions impériales,
-pour obtenir quelques faveurs de la manne céleste.
-
-Après l'Empereur, souverain maître, le pouvoir appartient au
-Kiun-Ki-Tchou ou Conseil d'État, puis au Nai-Ko, ou grande
-Chancellerie. Viennent ensuite ce que nous pourrions appeler les
-départements ministériels; ils ont été remaniés depuis trois ans et
-remplacent les six vieux ministères de l'ancienne administration
-chinoise:
-
-Ming tcheng pou, ou ministère de l'Intérieur et de la Police;
-
-Li pou, ou ministère des Offices civils, chargé de la présentation et
-de la promotion des fonctionnaires;
-
-Pou tcheng pou, ou ministère des Finances;
-
-Li pou, ou ministère des Rites, chargé des cérémonies du culte
-officiel, et, tout récemment, du service du Protocole;
-
-Hiue pou, ou ministère de l'Instruction publique;
-
-Lou kiun pou, ou ministère de la Guerre;
-
-Fa pou, ou ministère de la Justice;
-
-Nong tcheng pou ou ministère de l'Agriculture, du Commerce et de
-l'Industrie;
-
-Yeou tchouen pou, ministère des Communications;
-
-Li fan pou, ministère des colonies, c'est-à-dire du Thibet et de la
-Mongolie;
-
-Ouai ou pou, ministère des Affaires étrangères. Ce département n'existe
-que depuis 1901, après l'entrée à Pékin des différentes armées
-étrangères. Autrefois les relations extérieures ressortissaient à
-une administration spéciale, connue sous le nom de Tsong li ko kouo
-che, ou ya meun, ou tribunal pour traiter les affaires des différents
-pays; il avait été institué après la conclusion de la paix en 1860,
-pour continuer les relations avec les pays européens; c'est par un
-décret impérial, en date du 19 janvier 1861, que fut installée cette
-nouvelle organisation qui fonctionna jusqu'en 1901; elle était composée
-de représentants des différents ministères et aussi de membres de
-la famille impériale. Le prince Kong a longtemps fait partie de ce
-conseil. Après l'équipée des boxeurs, en 1901, la Chine a compris
-qu'elle devait avoir des relations nouvelles et régulières avec les
-puissances étrangères, et elle a institué un ministère des Affaires
-étrangères sur le modèle des mêmes administrations de l'Occident. A la
-tête de ces départements ministériels sont placés un ministre et deux
-sous-secrétaires d'État[6].
-
-[Note 6: Au moment où nous mettons sous presse, nous apprenons la
-création d'un ministère de la marine Hai Kiun pou.]
-
-La division actuelle de l'Empire en dix-huit provinces date de
-l'Empereur Kang-Hi, c'est-à-dire du XVIIe siècle. Autrefois, sous
-les Ming, la Chine ne comptait, en effet, que quinze provinces, et
-l'Empereur mandchou en divisa trois, le Kiang-Nan, qui forma Kiang-Sou
-et Ngan-Hoei; le Kansou, détaché du Chen-Si; le Houkouang qui devint
-Houpe et Hounan.
-
-Les provinces qui sont situées dans le bassin du Yang-Tseu-Kiang sont
-au nombre de huit: le Kiang-Sou, le Ngan-Hoei et le Kiang-Si, formant
-le gouvernement général du Kiang-Nan, avec Nankin comme capitale; le
-Houpe et le Hounan, capitale Wou-Tchang; le Sseu-Tchuen, capitale
-Tcheng-Tou; le Yunnan et le Kouei-Tcheou, capitale Yunnan-Fou.
-
-A la tête d'un gouvernement provincial, lequel gouvernement peut,
-ainsi qu'on le voit, se composer d'une, de deux ou de trois provinces,
-se trouve un gouvernement général, en chinois Tsong-Tou, que les
-Européens ont appelé à tort et continuent d'appeler vice-roi;
-en-dessous de lui vient le gouverneur de la province, en chinois Siun
-fou (plus communément foutai); chaque province a un foutai, résidant
-au chef-lieu; viennent ensuite: le trésorier (pou tcheng che tseu),
-le juge provincial (Ngan tcha che tseu), le contrôleur de la gabelle,
-l'intendant des greniers.
-
-Enfin, parmi les autorités supérieures, et en dernier lieu, vient
-le Taotai (intendant de cercle); il est chargé de deux ou plusieurs
-préfectures, et a la haute inspection des troupes placées dans le
-cercle de sa juridiction. Ce sont des Taotai qui ont été installés
-dans chaque port pour traiter les affaires européennes avec les
-consuls, et ces Taotai sont tous en même temps directeurs chinois des
-douanes impériales maritimes. C'est donc à eux qu'on s'adresse en cas
-de réclamations, et c'est par leur intermédiaire que se traitent les
-différentes affaires, que se règlent les divers litiges.
-
-Après le Taotai viennent immédiatement: le préfet (tche fou),
-administrant une division provinciale bien plus étendue que ce que
-nous appelons préfecture chez nous; il y en a à peu près dix par
-province, et chaque province est au moins aussi grande et souvent plus
-grande que la France; puis le sous-préfet: on compte deux sortes de
-sous-préfets: 1º celui qui administre une sous-préfecture indépendante
-(Ting) (généralement sur les frontières, dans les pays non encore bien
-chinoisés); 2º celui qui administre une sous-préfecture (chien) sous la
-direction d'un préfet.
-
-II.--Cet aperçu, tout succinct qu'il est, de l'administration chinoise,
-me paraît suffire au lecteur, qui, certainement, ne tient nullement
-à entrer dans le fatras fort compliqué de la hiérarchie mandarinale;
-cette organisation, d'ailleurs, va peut-être se transformer lorsque
-le Parlement chinois, dont on parle tant, sera réuni et fonctionnera.
-Avant donc d'entrer plus avant dans la description des ports ouverts et
-du commerce de la vallée du Fleuve Bleu, je crois utile de consacrer
-quelques explications aux monnaies, poids et mesures; je m'y étendrai
-assez longuement, car ici nous nageons en pleine fantaisie.
-
-Il n'y a pas de monnaie d'or; quelques auteurs chinois prétendent
-qu'elle existait autrefois, concurremment avec la monnaie d'argent,
-mais il y a apparemment fort longtemps, et personne ne peut le
-démontrer. Actuellement, la seule monnaie courante est la sapèque,
-petite monnaie de cuivre percée au milieu, et que l'on enfile dans une
-ficelle jusqu'à mille, ce qui fait un _tiao_, que nous appelons en
-français une _ligature_. Il faut environ dix sapèques pour faire un de
-nos sous, et c'est la monnaie qui a seule cours dans toute l'étendue
-de l'Empire. Cependant la monnaie d'argent existe[7], mais d'une façon
-fictive; elle existe sous la forme de tael ou _leang_. Un tael n'est
-pas une monnaie; c'est à proprement parler une once d'argent, en forme
-de sabot plus ou moins grand, pesant 5, 10, 20, 30, 50 taels ou onces.
-Quand on voyage dans l'intérieur de la Chine, on emporte une certaine
-provision de ces taels et on se munit d'une petite balance portative,
-renfermée dans un étui plus ou moins élégant, et ressemblant à la
-balance romaine. Lorsqu'on n'a plus de sapèques pour payer l'hôtelier,
-les porteurs, le restaurateur, on coupe sur un tael une certaine
-quantité d'argent qu'on pèse et on va la porter à une banque chinoise
-qui la pèse à son tour et vous donne le change en sapèques. C'est fort
-ennuyeux parce qu'il faut toujours avoir avec soi un poids très lourd,
-soit en argent, soit en cuivre; mais après tout on s'y fait assez vite;
-c'est toujours ainsi que j'ai voyagé en Chine.
-
-[Note 7: Cf. _l'Empire de l'argent. Étude sur la Chine financière_,
-par JOSEPH DUBOIS. (Librairie orientale et américaine, E. Guilmoto,
-éditeur).]
-
-III.--Le tael, l'once d'argent n'est pas le même pour toute la Chine;
-autre difficulté et plus grande que la première: chaque province a
-son tael: ainsi 100 taels de Canton valent 102 taels, 50 centièmes de
-Changhai; 100 taels de Changhai valent 98 taels de Hankeou, etc.; il
-s'ensuit des complications d'opérations pour lesquelles il faut avoir
-recours à un Chinois versé dans la matière.
-
-Il existe ensuite le tael Kou-ping, le tael officiel au poids du
-trésor; puis le tael Hai-Kwan, le tael de la douane maritime, moins
-fort que le Kou-ping, mais plus fort que les taels des diverses
-provinces. C'est généralement en taels Hai-Kwan que les Européens
-traitent les affaires. Actuellement le Hai-Kwan tael vaut 3 fr. 80
-environ.
-
-Pour remédier à cette difficulté dans les échanges, on a introduit sur
-le marché chinois la piastre mexicaine (valant actuellement 2 fr. 20),
-qui sert de monnaie courante dans tous les ports ouverts: la parité
-entre le tael et la piastre se fixe tous les jours suivant l'offre et
-la demande; par exemple, un jour la bourse, c'est-à-dire les banques
-affichent qu'elles prennent les piastres au taux 100 pour 70 taels: le
-lendemain au taux de 72 taels ou de 76 taels.
-
-IV.--Dans quelques provinces, vers 1895, 96, 97, 98, les vice-rois ont
-installé des monnaies pour frapper des piastres locales; c'est ainsi
-qu'on vit apparaître des piastres de Canton, du Ngan-Hoei, du Houpe, de
-Tien-Tsin; mais d'abord elles ne furent acceptées qu'avec répugnance,
-et on leur préférait toujours la piastre mexicaine. Des monnaies
-divisionnaires de 50, 20, 10 et 5 cents (centièmes de piastres) furent
-également frappées; elles sont généralement reçues dans tous les ports
-ouverts, mais non dans l'intérieur, où seule la sapèque a cours légal
-et commercial.
-
-On trouve encore, à Tchen-Kiang, des piastres espagnoles, provenant des
-Philippines, à l'effigie de Ferdinand II et de Charles IV; mais on ne
-les voit pas ailleurs.
-
-Sur les frontières du Tonkin, au Kouang-Si et au Yunnan, la piastre
-française de l'Indo-Chine et les monnaies divisionnaires ont fini par
-être acceptées, mais il a fallu bien du temps.
-
-On voit combien est compliqué le système monétaire chinois, puisque,
-par exemple, pour traiter des affaires entre Changhai et Hankeou, il
-faut tenir compte de la différence du tael sur les deux marchés, et
-toujours calculer que les taels d'une ville (Hankeou) sont plus forts
-que ceux de l'autre (Changhai).
-
-Il s'ensuit aussi, naturellement, que le change des sapèques pour le
-tael subira une hausse ou une baisse suivant les provinces; on aura
-pour un tael de Hankeou, par exemple, 1.800 sapèques, et pour un tael
-de Changhai, 1.500 ou 1.570.
-
-V.--Bien qu'aujourd'hui les sapèques soient toutes frappées en cuivre,
-il fut une époque où la Chine possédait des sapèques d'étain, de
-plomb, de fer même. Dans l'antiquité on se servait aussi de petits
-coquillages, mais l'usage en a été vite aboli. Outre les sapèques de
-figure ronde, il existait sous les anciennes dynasties des sapèques
-en forme de lame de sabre, de dos de tortue; il y en avait avec des
-figures d'oiseaux, de dragons, et quand il s'en trouve actuellement
-dans une famille chinoise, ces vieilles monnaies sont regardées comme
-des fétiches porte-bonheur: on les attache avec un ruban au cou ou à
-la ceinture des enfants.
-
-Les faux-monnayeurs existent en nombre considérable: non seulement ils
-fabriquent de fausses piastres mexicaines, mais ils lancent aussi dans
-la circulation de fausses sapèques, alliage de sable, de zinc et de
-cuivre. Aussi, quand on paye un coolie, on voit ce dernier examiner
-une à une les sapèques qu'on lui remet et refuser celles qui ne lui
-semblent pas suffisamment pures. Cependant, chose étrange, les sapèques
-fausses circulent; mais on en exige le double en payement; ainsi, un
-coolie achetant une poignée d'arachides payera avec 5 bonnes sapèques
-ou 10 fausses.
-
-Entre Chinois ces petites pratiques n'ont pas d'importance! Ils
-n'aiment pas qu'on leur passe une piastre évidée et garnie de plomb; et
-cependant la chose n'est pas rare, les faux monnayeurs sont habiles.
-
-La sapèque étant fort incommode à transporter, les Chinois ont cherché
-un moyen fiduciaire qui en tînt place, et ils ont bien avant nous
-trouvé le billet de banque. Ces billets, toutefois, ne sont pas émis
-par l'État, mais par des banques particulières. Une banque peut être
-ouverte par une personne seule ou par une société, pourvu qu'elle se
-soumette à certains règlements et à certaines redevances envers l'État.
-Une fois en règle, la banque émet des billets pour une valeur de 10,
-20, 50, 100 ligatures ou tiao; de cette façon on n'a pas besoin de
-s'embarrasser de monnaie de cuivre; les banques se connaissant entre
-elles échangent leurs billets; elles donnent même des lettres de
-crédit à ceux qui sont appelés pour leurs affaires dans l'intérieur de
-l'Empire; et il faut reconnaître qu'on a toutes facilités au point
-de vue du payement. Les avantages que possèdent ces banques sont
-réellement appréciables; mais il y a un revers, c'est que le taux
-de l'intérêt en Chine est très élevé; il va de 20 à 40 pour 100, et
-rarement il reste à 3 pour 100 par mois, ce qui est le taux légal.
-
-VI.--Devant les difficultés qu'entraîne le système monétaire actuel, le
-gouvernement chinois a essayé dernièrement plusieurs tentatives pour
-réformer le système du tael et de la sapèque et le 24 mai 1910, un
-décret impérial a été publié conçu à peu près dans ce sens:
-
-L'unité de la circulation monétaire nationale sera la piastre d'argent
-(Yuen en chinois) et l'étalon sera jusqu'à nouvel ordre l'argent. La
-monnaie d'appoint consistera en pièces de 50, 25, et 10 cents, une
-pièce de nickel de 5 cents et quatre pièces de cuivre de 2 cents, 1
-cent, 5 sapèques et 1 sapèque. La valeur de la piastre sera établie
-d'une façon décimale et définitive. Il ne sera pas permis de les
-altérer. Le ministère des Finances donnera des ordres nécessaires pour
-que les monnaies frappent les nouvelles pièces conformément au poids
-et au titre ainsi qu'aux modèles adoptés et les mettent peu à peu en
-circulation.
-
-Un certain nombre de banquiers chinois se sont réunis dans la capitale
-et ont décidé de créer une association avec des branches dans les
-provinces pour aider à réaliser cette réforme; le gouvernement de son
-côté a déjà pris des mesures pour la frappe des nouvelles pièces, leur
-mise en circulation et le rachat de l'ancienne monnaie. Il est bien
-évident que si l'usage de la monnaie en question pouvait être étendu
-à tout l'Empire, ce serait un immense progrès; mais il y aura de la
-résistance de la part des banques, habituées à faire des profits dans
-le change de la sapèque par rapport à l'argent; de plus la suppression
-du système actuel, tellement entré dans les habitudes chinoises qu'il
-les dérange et les gêne fort peu, mettrait fin aux bénéfices des gros
-personnages: ceux-ci tiennent à la conservation des vieux errements.
-Aussi il est probable que la réforme monétaire n'ira pas sans grande
-difficulté et sera sans doute l'une des plus pénibles à accomplir en
-Chine. C'est la banque chinoise Ta-Ts'ing-Ying-Hang qui a été chargée
-de mener à bonne fin le changement radical du système monétaire de
-l'Empire[8].
-
-[Note 8: Les nouvelles monnaies d'argent viennent, d'après
-de récentes informations venues de Chine, d'être frappées par le
-ministère des Finances et comprennent quatre types: une piastre, une
-demi-piastre, vingt-cinq cents et dix cents. On en aurait déjà fait
-parvenir aux ministères et administrations diverses à Pékin et dans
-les provinces. Les pièces portent d'un côté Ta Tsing ying pi (monnaie
-d'argent de l'Empire des Tsing) et de l'autre, suivant le cas: Yi yuan
-= une piastre; ou kiao = 1/2 piastre ou 50 cents; leang kiao pan = 15
-cents; yi kiao = dix cents. C'est là un premier essai.]
-
-VII.--Les Chinois se servent pour peser des unités suivantes:
-
- tan qui vaut: 60 kilogrammes
- kin -- un centième de tan
- léang -- un seizième de kin
- tsien -- un dixième de léang
- feun -- un dixième de tsien
- li -- un dixième de feun
-
-Mais les Européens ne font pas usage de ces termes; ils donnent à ces
-unités chinoises des noms adoptés autrefois par les premiers Portugais
-qui sont venus en Chine:
-
- Le _tan_ se nomme _picul_ (mot malais)
- Le _kin_ -- _catti_
- Le _léang_ -- _tael_
- Le _tsien_ -- _mas_ ou _mace_
- Le _feun_ -- _candarin_
- Le _li_ -- _cash_
-
-Tout le commerce étranger en Chine se fait par _picul_ et _catti_.
-
-L'étranger qui achète des terrains en Chine a besoin de connaître les
-mesures de surface. Le _meou_, valant à peu près 600 mètres carrés,
-le _king_, valant 100 _meou_ sont les deux principales unités; il est
-vrai de dire qu'ils diffèrent selon les provinces, comme du reste les
-mesures de longueur dont l'unité principale, le _li_, varie entre 500
-et 650 mètres suivant qu'on se trouve au nord ou au sud de l'Empire.
-
-Ainsi, même dans les choses les plus précises, telles que monnaies,
-poids et mesures, rien de fixe, rien de définitivement réglé en Chine.
-Il en est ainsi pour tout; _la Chine est le pays de l'à peu près_ et le
-Chinois traduit lui-même sa mentalité dans une phrase qu'il a toujours
-à la bouche: «Tch'a pou tô; il s'en faut de peu; c'est à peu près
-cela».
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
- I. Changhai (Shanghai); situation géographique.--II. Nature et
- climat.--III. Les concessions; la ville européenne; services
- publics.--IV. Les cités chinoises; la route d'Europe à Changhai.--V.
- La population étrangère et la population chinoise; les ponts;
- l'observatoire de Zi-Ka-Weï; les égouts.--VI. L'industrie européenne;
- les quais; établissements du gouvernement chinois.--VII. Situation
- commerciale de Changhai; importation, exportation.--VIII. Organisation
- des douanes maritimes.--IX. Population étrangère d'après le
- recensement de 1905.--X. Relevé commercial d'une année (1908).
-
-
-I.--Changhai est situé à l'extrême sud-est de la province du
-Kiang-Sou; il ne se trouve pas précisément sur le Yang-Tseu-Kiang,
-quoique dans une province arrosée par ce fleuve; il est situé sur la
-rivière Houang-Pou, à peu près à 20 kilomètres en amont du village
-de Wousong, où les eaux jaunâtres du Houang-Pou rejoignent les eaux
-non moins jaunâtres de l'estuaire du Yangtseu. La ville chinoise est
-une sous-préfecture de peu d'intérêt: Changhai n'est important, en
-effet, que parce qu'il est le grand port de commerce où les négociants
-d'Europe sont installés et où les marchandises européennes s'échangent
-contre les marchandises chinoises; il fut déclaré port ouvert par le
-traité anglais de Nankin en 1842, et depuis ce temps jusqu'à nos jours
-n'a cessé de prospérer et de se développer; c'est aujourd'hui, sans
-conteste, le plus important des marchés de l'Extrême-Orient.
-
-Changhai est géographiquement situé, par 31° 15 de latitude nord et
-environ 119° est, méridien de Paris, dans une vaste plaine d'alluvions,
-très riche et où toutes les cultures réussissent; la population,
-au reste, y est plus dense que dans n'importe quelle partie de la
-Chine. Les principales cultures y sont le riz et le coton; cette
-dernière a pris, depuis quelques années, beaucoup d'extension, grâce à
-l'installation de filatures à Changhai même.
-
-En revanche, on n'y fait pas beaucoup de soie. En dehors du riz, le
-blé, l'orge, les légumes de toutes sortes, les choux, navets, carottes,
-les melons et les pastèques y viennent admirablement. Il y a peu de
-fruits; et le seul fruit mangeable qui soit à Changhai est une espèce
-de pêche, petite, en forme de tomate, et qui n'est, en effet, pas
-mauvaise. En automne on peut se procurer le fade kaki; tous les autres
-fruits sont importés.
-
-II.--Il ne faut pas chercher les beautés de la nature à Changhai.
-L'immense plaine se déroule à perte de vue, coupée par des canaux et
-des criques qui font communiquer entre elles les différentes villes
-de la province: Song-Kiang, Sou-Tcheou, Hang-Tcheou, Tchen-Kiang.
-Les Européens qui habitent Changhai n'en sortent que pour aller, en
-automne, faire des excursions de chasse; quand on veut un changement
-d'air on prend le bateau pour Nagasaki.
-
-Le climat de Changhai passe pour être relativement sain, mais les étés
-y sont affreusement chauds, le thermomètre, pendant les mois de juillet
-et d'août, montant facilement jusqu'à 41 et 42 degrés centigrades
-à l'ombre. Par contre, il y a des hivers très froids et souvent on
-patine. Malgré ces températures extrêmes, les Européens s'y portent
-généralement bien; la maladie la plus à craindre est la dysenterie et
-sa conséquence, l'abcès au foie. En dehors de cela, on y trouve les
-mêmes maladies qu'en Europe; parfois la petite vérole y fait d'affreux
-ravages.
-
-Il y pleut une moyenne de 120 jours par an, ce qui n'est pas excessif,
-et l'automne, depuis octobre jusqu'à janvier, y est radieux, comme du
-reste dans toute la vallée du Yangtseu.
-
-III.--La ville européenne comprend trois concessions: une américaine,
-une anglaise, une française. Les deux premières, fondues ensemble et
-sous la même administration, s'appellent la concession internationale;
-la française reste à part. C'est d'ailleurs sur la première que règne
-l'activité commerciale, et tous les négociants y sont installés; un
-quai superbe, bordé de maisons ressemblant à autant de palais, longe
-le fleuve; voitures, tramways, djinrikishas, brouettes, porteurs
-encombrent quais et rues adjacentes; du matin au soir c'est une
-fièvre, une course au dollar. Dans la concession française, on voit
-des rues larges, bien alignées et propres, et les agents de police se
-promenant, l'air digne; la concession française est une installation
-d'État destinée à abriter des fonctionnaires; l'autre est une
-installation d'affaires et de négoce. J'ai toujours, hélas! remarqué
-cette différence entre les établissements français et anglais. Allez
-à Saïgon; c'est une ville magnifique; ses rues, ses boulevards, ses
-monuments, ses jardins en font la plus jolie ville d'Extrême-Orient;
-on y traite peu ou point d'affaires; c'est comme une ville morte.
-Allez à Rangoon, tout près de là, en territoire anglais: la ville est
-vilaine, n'a pas de tournure; mais quelle activité! On y brasse des
-millions!
-
-On trouve dans le Changhai européen de belles églises, de beaux hôtels
-d'un luxe et d'un confortable qui n'a rien à envier à l'Europe;
-plusieurs banques, notamment la Hong-Kong and Changhai Bank, occupent
-de vastes et somptueux édifices; le quai possède quelques monuments et
-un jardin où l'on va entendre la musique municipale l'après-midi à 5
-heures, ou le soir à 8 heures.
-
-Rien ne manque ici à la vie européenne, je devrais dire à la vie
-anglaise; car c'est la vie anglaise un peu, mais très peu modifiée,
-qu'on vit partout en Asie dans ce qui n'est pas exclusivement colonie
-française ou hollandaise. Courses, club, théâtre, tout existe;
-restaurants à la mode, dîners fins, bals et soirées pourraient faire
-croire qu'on n'est pas en Chine, si on n'avait constamment sous les
-yeux les domestiques chinois.
-
-Les services publics fonctionnent comme en Europe et pour les postes
-et les télégraphes, on n'a que l'embarras du choix: poste chinoise,
-française, anglaise, allemande, russe, japonaise, etc..., télégraphe
-chinois, anglais, danois.
-
-Enfin, actuellement c'est un coin d'Europe, et combien de vieux
-résidents s'en plaignent! Ce n'est plus la bonne vie d'autrefois
-où le laisser-aller et la négligence de tenue étaient universels;
-aujourd'hui, malgré 40 degrés à l'ombre, on ne saurait aller dîner
-autrement qu'en habit; il faut être correct et on n'oserait prendre,
-vêtu de blanc, son cocktail au club.
-
-IV.--Derrière les constructions européennes, de nombreuses boutiques
-chinoises sont venues s'installer, lesquelles sont sous la juridiction
-de la concession; c'est une ville chinoise propre qui continue la ville
-blanche; puis, après cette ville chinoise européanisée, se trouvent le
-champ de courses et la campagne qui l'entoure où beaucoup d'Européens
-ont construit leur résidence pour être au calme après le travail et les
-affaires.
-
-V.--Pour arriver à Changhai, le voyageur dispose de plusieurs voies:
-
-D'abord la voie de terre par Moscou et le transsibérien jusqu'à
-Tien-Tsin, d'où un bateau mène en deux jours à Wou-Song; puis la voie
-d'Amérique soit avec le transcontinental des États-Unis par New-York et
-San-Francisco, soit avec le transcanadien entre Montréal et Vancouver;
-enfin la vieille route de l'Inde par Marseille, le canal de Suez,
-Saïgon et Hongkong. Cette dernière est évidemment la plus longue, mais
-elle est aussi la moins chère; aussi est-elle assez suivie, bien que,
-cependant, à l'heure actuelle, la voie russe soit très fréquentée.
-
-VI.--La population étrangère de Changhai a considérablement augmenté
-dans ces dernières années; elle peut être évaluée à environ 8.000
-Européens et Américains. Quant à la population chinoise, à qui,
-primitivement, il était absolument interdit d'habiter sur les
-concessions, elle s'élève bien à 500.000 âmes. Chassée par la révolte
-des Taipings à l'abri des établissements européens, la population
-des campagnes environnantes y resta et s'y accrut. De plus, les
-Européens, propriétaires des terrains, trouvèrent une rémunération
-sûre dans le fait de louer aux Chinois terrains et maisons, de sorte
-qu'aujourd'hui, en arrière des deux concessions française et anglaise,
-existent de véritables villes chinoises. Les rues des concessions
-sont toutes reliées entre elles par de nombreux ponts sur les criques
-qui forment leurs limites, et de belles routes sont entretenues par
-les conseils municipaux; elles permettent de gagner la campagne et
-de faire des promenades aux environs de la ville. C'est ainsi que
-deux magnifiques routes, dignes des routes de France, conduisent
-à Zi-Ka-Wei, chez les Pères Jésuites qui ont là un observatoire
-remarquable. Il est en communication avec les différentes stations
-météorologiques des mers de Chine et du Japon; par l'annonce qu'il fait
-du mauvais temps en mousson du suroit, il évite à bien des navires
-d'être perdus dans les typhons. La plus fréquentée des routes qui
-conduisent à Zi-Ka-Wei est la route anglaise connue sous le nom de
-Bubbling well ou puits qui bout, à cause d'un puits qui se trouve sur
-son parcours et où l'eau est constamment en ébullition.
-
-De grosses sommes ont été dépensées pour construire des égouts, et
-il n'a pas été facile d'arriver à une solution bonne et rapide en
-cette matière, à cause précisément de la nature du terrain sur lequel
-la ville est construite, terrain bas et trop peu élevé au-dessus du
-niveau de la mer; cependant, le système de drainage actuel des eaux
-est parfait, et la propreté des rues est réelle. Au point de vue de
-l'alimentation et des bains, Changhai est magnifiquement pourvu; les
-deux concessions possèdent chacune leur château d'eau qui fournit à
-tous et à des prix modérés, une eau filtrée et saine. Deux compagnies
-de pompiers volontaires rendent d'immenses services en cas d'incendie.
-
-[Illustration: _Crique de Soutcheou à Changhai._]
-
-VII.--L'industrie sous sa forme européenne est très prospère à Changhai
-et il y a tout lieu de croire que ses progrès ne s'arrêteront pas. Il
-existe dans le port quatre docks pour la réparation des navires: l'un,
-le dock de Tong-Kadou, a une longueur de 126 mètres sur une profondeur
-de 7 mètres; le vieux dock de Hong-Kiou, connu par tout le monde sous
-le nom de Old Dock, a environ 135 mètres de long sur 7 mètres de
-profondeur. Le nouveau dock de MM. Boyd et Cie à Poutong couvre une
-longueur de 150 mètres avec une profondeur de 8 mètres; il est plus
-large que les deux autres, et mesure environ 17 mètres de largeur au
-fond et 45 mètres à niveau du sol; mais le plus long est encore celui
-de la maison Farnham connu sous le nom de Farnham's cosmopolitan dock;
-situé également à Poutong, il mesure 187 mètres environ (exactement 560
-pieds anglais) de longueur, et 17 mètres de largeur.
-
-Un autre dock a été construit: le dock international, qui est encore
-plus considérable que les précédents.
-
-Il n'est pas de port en Extrême-Orient qui possède des quais
-comparables à ceux de Changhai; ils s'étendent sur plus d'un kilomètre
-dans la concession américaine, à l'entrée du port, et tous les navires
-peuvent y accoster à quai.
-
-La concession anglaise n'a pas de quai de marchandises, mais ici les
-bords de la rivière sont revêtus d'un vert gazon, et plantés d'arbres
-qui forment une fort jolie promenade depuis le pont du Yang-Kin pang
-(concession française) jusqu'au pont du canal de Sou-Tcheou où se
-trouvent les jardins publics.
-
-Entre autres industries florissantes à Changhai on peut compter les
-filatures de coton. Cinq sociétés à capitaux européens se sont formées
-à cet effet:
-
-«E wo» dirigée par MM. Jardine Matheson and Cº;
-
-«The international» sous les auspices de The American trading Cº;
-
-«Lao Kung mow» à la tête de laquelle se trouvent MM. Ilbert and Cº;
-
-«Souy chee» dont les directeurs sont MM. Arnhold Karberg and Cº;
-
-«Yah loong» dirigée par MM. Fearon Daniel and Cº.
-
-Ces différentes sociétés possèdent chacune de 40.000 à 50.000 broches;
-les résultats cependant n'ont pas toujours donné ce qu'on espérait;
-ainsi la filature appartenant à la société Fearon Daniel and Cº a dû
-être fermée temporairement en 1901; cependant 1906 fut une bonne année
-pour toutes les filatures dirigées par les Européens. En dehors de
-ces dernières il existe aussi des filatures indigènes, sur le modèle
-d'Europe, mais tout à fait entre les mains des Chinois. Le vice-roi
-Li-Hong-chang avait fondé en 1893 puis reconstruit en 1895 la «Shanghai
-cotton cloth administration», l'une des plus grandes manufactures de
-coton de Changhai. Après le coton, la soie; c'est ainsi que Changhai
-possède aujourd'hui 25 filatures de soie; mais cinq d'entre elles
-seulement sont dans les mains des Européens, toutes les autres étant
-dirigées par des Chinois.
-
-On trouve également comme industrie occidentale à Changhai des
-fabriques de papier; des fabriques d'allumettes suédoises; des
-meuneries; des ateliers de réparation de navires; des fabriques de
-fer-blanc. Le plus considérable des ateliers de réparation et de
-construction de navires est le «Shanghai dock and engineering Cº»,
-fondé par un Anglais nommé Muirhead vers 1855, repris et augmenté par
-M. Farnham et connu jusqu'en 1906 sous le vocable «S. Farnham, Boyd and
-Cº».
-
-Tous les navires déchargent à quai, sauf toutefois les grands paquebots
-qui sont obligés de rester à l'ancre en dehors de la rivière, en
-face de Wou-Song, à cause de la barre élevée par les alluvions à
-l'embouchure du Houang-Pou. Les quais de Changhai appartiennent à une
-Société qui les loue aux différentes compagnies de navigation.
-
-Il existe aussi une certaine longueur de quais sur la concession
-française et plusieurs navires faisant le service du Yangtseu y ont
-leurs appontements.
-
-Le gouvernement chinois possède à Changhai un dock et un arsenal ainsi
-qu'un dock pour la construction des navires, au lieu appelé Kao tchang
-miao, un peu en amont du fleuve, au delà de la ville indigène.
-
-En 1876 une ligne de chemin de fer avait été installée entre les
-concessions européennes de Changhai et Wou-Song; mais les autorités
-chinoises rachetèrent ligne et matériel dix-huit mois après et firent
-tout enlever et vendre à l'encan. Aujourd'hui une ligne nouvelle a été
-construite; elle est déjà depuis longtemps en exploitation jusqu'à
-Wou-Song, et, depuis 1909 se prolonge jusqu'à Nankin en passant par
-Sou-tcheou et Tchen-Kiang.
-
-Le port de Changhai est le centre du commerce européen en Chine et
-il absorbe plus de la moitié du commerce total de la Chine avec les
-puissances occidentales. L'ouverture des ports du Yangtseu, loin de
-lui faire du tort, a, au contraire, augmenté ses transactions; car bon
-gré mal gré il faut que tous les produits de l'intérieur passent par
-Changhai; seul le thé que les bateaux russes exportent de Hankow sort
-directement du Yangtseu.
-
-VIII.--La situation de Changhai a toujours été prospère; mais il
-est bien évident qu'il ne s'y élève plus aujourd'hui les fortunes
-colossales des premiers temps de l'ouverture de la Chine aux étrangers;
-les «Princes merchants» n'ont eu qu'un temps, et à l'heure qu'il est
-la concurrence internationale y est aussi âpre qu'en aucun lieu du
-monde. Après la guerre russo-japonaise, un arrêt s'est produit dans
-les transactions et beaucoup de maisons européennes ont souffert;
-actuellement encore le marché se ressent d'un malaise général et les
-affaires ne sont pas ce qu'elles devraient être. Et, du reste, en
-dehors de toute autre cause de fléchissement dans les affaires, la
-concurrence de chaque instant que se font ces différentes maisons
-rivales suffirait à expliquer le ralentissement. L'exportation est
-toujours plus ou moins au même niveau; mais l'importation a subi et
-subit encore des à-coups. Après l'Allemand, qui était venu concurrencer
-l'Anglais, un autre, le Japonais, est apparu qui a dépassé encore
-l'Allemand pour le bon marché de ses produits.
-
-D'après le résumé décennal récemment publié, les chiffres du commerce
-de Changhai pour les dernières années, en taels de douane ou Hai-Kwan
-taels, sont les suivants:
-
- Année 1907 = 392.731.600 taels
- -- 1908 = 397.106.850 --[9]
-
-[Note 9: J'ai pris comme année type de statistique commerciale
-l'année 1908, parce qu'elle était la seule dont j'eusse les documents
-_complets_ au moment où j'ai écrit ce livre (à la fin de 1910). Elle
-peut, d'ailleurs, servir fort bien de critérium général, car les années
-ne diffèrent pas extraordinairement, à moins de les prendre de dix en
-dix.]
-
-Ces chiffres sont un peu plus faibles que ceux des trois années
-précédentes, lesquelles donnaient, en effet:
-
- Année 1904 = 405.064.260 taels
- -- 1905 = 443.954.262 --
- -- 1906 = 421.256.496 --
-
-Les principales marchandises importées de l'étranger ont été les pièces
-de coton; le fil de coton; l'opium; les métaux; le pétrole; le sucre;
-le charbon; tabacs et cigares; teintures et couleurs; lainages; bois de
-construction; machinerie; papier; matériel de chemins de fer; herbes
-marines; savon; vins, bières et alcools; farines; allumettes; verrerie;
-bougies; pêche de mer; matériel pour l'électricité; soude; ciment;
-nids d'hirondelle; rubans; parapluies; meubles; lampes; montres et
-pendules; perles; nageoires de requins; bois de Santal; huile; poivre;
-lait condensé; aiguilles; soieries et rubans de soie; matériel pour le
-service télégraphique; cordes et ficelles; et divers autres produits.
-
-Parmi les puissances importatrices la Grande-Bretagne figure au premier
-rang; le Japon est le grand importateur d'allumettes et de parapluies,
-de bêche de mer et d'herbes marines; les ustensiles en fer blanc,
-la verrerie, le savon et les parfums à bon marché sont également
-importés par le Japon qui prend tous les ans une part de plus en plus
-grande à l'importation en Chine. L'Allemagne et les Indes importent
-également: la première des objets fabriqués, des machines; la seconde
-de l'opium et du coton brut; cependant, par suite de la détermination
-du gouvernement chinois de supprimer la fumerie d'opium, l'Inde en
-introduit de moins en moins et cet article finira par disparaître
-complètement de la liste des produits importés. En Chine même la
-culture du pavot est aujourd'hui interdite, et les champs du Yunnan que
-j'avais vus, il y a quelques années, tout fleuris de superbes pavots
-multicolores, sont actuellement plantés de fèves et de maïs.
-
-L'exportation fournit: soie; thé; coton; graines; huile; suif végétal;
-suif animal; cordes; fourrures; haricots; riz; laines; tabac; peaux;
-soies de porcs; médecines; chanvre; jute; ramie; sucre; éventails;
-vernis; porcelaines; œufs; poterie; noix de galle; sucre; plumes;
-albumine; son; cire; cheveux; graisse; tresses de paille pour chapeaux.
-
-Les soies sont prises principalement par la France, les États-Unis,
-l'Italie et la Suisse. La France exporte aussi des peaux, des soies
-de porc pour la brosserie, du suif, de la noix de galle; les maisons
-françaises à Changhai ne sont pas nombreuses et le nombre de nos
-compatriotes ne dépasse pas 700. Elles font surtout de l'exportation
-et principalement de l'exportation des soies. Il nous est en effet
-difficile de lutter pour l'importation en Chine d'objets fabriqués,
-et cela parce que nous avons des concurrents qui vendent moins cher
-que nous. Nous ne pouvons guère les distancer que dans un produit:
-le ruban, dont les femmes chinoises se servent pour toute espèce
-d'ornements, et que Saint-Étienne est arrivé à fabriquer selon le
-goût et la mode des clientes. Quant à nos vins, liqueurs, conserves,
-beurres, confitures ils sont achetés uniquement par les Européens et
-par conséquent l'importation en est insignifiante; ou bien ils sont
-concurrencés par d'autres (comme les beurres par le Danemark) qui
-vendent bien meilleur marché et nous ferment la place.
-
-Quant aux articles de Paris, l'Allemagne et la Suisse se chargent de
-les fournir à très bon compte et le Japon les dépassera bientôt dans ce
-genre d'objets. Cela évidemment est inférieur à ce que nos fabricants
-pourraient livrer; mais c'est bon marché, et tout est là pour le
-Chinois.
-
-IX.--Les importations dans les ports ouverts au commerce européen
-sont sujettes, comme dans tous les pays, au payement des droits de
-douane. Aux premiers temps des relations commerciales des puissances
-européennes avec la Chine, aux temps où les douanes se trouvaient dans
-les mains des fonctionnaires chinois, corrompus et corrupteurs, les
-négociants étrangers purent, dans tous les ports, faire la contrebande
-en soudoyant les agents chinois; cependant quelques négociants
-européens, plus scrupuleux que les autres, refusèrent constamment de
-se servir de ce moyen facile mais malhonnête; il s'ensuivit pour eux
-une infériorité notoire et ils protestèrent. En 1854, les représentants
-des puissances résolurent d'aviser et eurent recours à une combinaison
-qui permit de sauvegarder le contrôle chinois tout en empêchant
-les manœuvres frauduleuses: il fut convenu que la douane indigène,
-bien que restant soumise à la direction supérieure des autorités
-chinoises, fonctionnerait, dans les ports ouverts aux Européens, sous
-la surveillance d'inspecteurs européens choisis par les légations
-étrangères et recevant une investiture du gouvernement chinois.
-C'est en 1858 que fut consacrée par les traités, l'organisation si
-merveilleuse de l'«Imperial maritime Customs», laquelle fournit à la
-Chine le plus clair de ses revenus parce que précisément elle est
-tout entière dans les mains d'agents européens. Il y a quelque temps
-les Chinois émirent la prétention de reprendre la direction de cet
-important service; mais comme il constitue précisément la garantie des
-emprunts conclus par la Chine, cette prétention fut trouvée exagérée.
-D'ailleurs, en l'état actuel d'anarchie où se trouve l'Empire chinois,
-le rendement des douanes tomberait rapidement à rien si le service se
-trouvait dans les mains des Célestes.
-
-Les importations payent au taux de 5% _ad valorem_ au prix du marché
-local. Le gouvernement chinois a demandé aux puissances le relèvement
-de ses droits de douanes, mais aucune négociation n'a abouti à ce sujet.
-
-D'après le relevé de 1905, la population étrangère de Changhai se
-répartissait ainsi:
-
- Anglais 3.872
-
- Allemands 832
-
- Français 667
-
- Russes 414
-
- Austro-Hongrois 163
-
- Italiens 162
-
- Espagnols 151
-
- Danois 126
-
- Norvégiens 93
-
- Suédois 81
-
- Suisses 92
-
- Hollandais 63
-
- Belges 63
-
- Grecs 39
-
- Turcs 28
-
- Autres européens 31
-
- Japonais 2.230
-
- Hindous 619
-
- Malais 194
-
- Autres asiatiques 47
-
-Bien que Changhai soit toujours et doive rester le port principal
-de Chine, cependant le développement de Hankeou et des ports du
-nord, qui augmentent tous les ans leurs relations directes avec les
-pays étrangers, affecte la situation de Changhai en tant que port
-distributeur et centre commercial. En dehors des causes nombreuses qui
-ont eu, ces temps derniers, une influence sur le commerce de ce port,
-l'amoindrissement de son ancien monopole comme marché central est un
-signe des temps, et qu'il ne faut pas perdre de vue pour l'avenir.
-Quoi qu'il en soit le développement des concessions étrangères, qui
-s'accroissent journellement, montre que Changhai tiendra encore
-longtemps, et vraisemblablement toujours, sa suprématie dans le
-commerce des ports de la Chine. La constante vitalité de la ville est
-mise en lumière par l'installation de 26 milles dans la ville anglaise
-et de 15 kilomètres dans la ville française de tramways électriques,
-des deux côtés du Yang-King-Pang[10] qui couvrent la ville et la
-campagne. Les premières tentatives pour doter Changhai de tramways
-remontent au printemps de 1895. Depuis ce temps, l'augmentation
-rapide de la population avait rendu nécessaire, indispensable, la
-réalisation de l'idée qui avait pris naissance alors. La «_Shanghai
-electric Company_» ouvrit ses lignes au trafic le 4 mars et toute
-la voie fonctionnait à la fin de mai; de son côté la «_Compagnie
-française des Tramways_» ouvrait un service le 4 mai. Cette innovation
-fut bien accueillie des indigènes qui, à l'heure actuelle, apprécient
-singulièrement ce mode de transport rapide et peu coûteux, d'autant
-plus qu'en somme, cela n'a pas affecté sensiblement le service des
-djinrikisha. Les deux compagnies ont le même type de voitures, sans
-impériale, l'intérieur divisé en deux parties pouvant loger 12
-passagers de première classe et 20 de seconde. Chaque extrémité de
-la voiture est munie d'un chasse-pierre automatique; les lignes ont
-la voie d'un mètre; comme ce sont des entreprises différentes, elles
-prennent leur énergie à deux différentes stations électriques. La
-compagnie française possède 28 voitures, mais seulement 20 sont en
-service permanent, et elles transportent une moyenne de 7.450 voyageurs
-par jour, tandis que la compagnie anglaise possède 65 voitures et
-transporte par jour 60.000 voyageurs. Il est fort probable, et tout
-à fait désirable que les deux compagnies se fondent en une seule, ce
-qui semble, d'ailleurs, devoir être très rapproché. L'importance de
-Changhai s'est encore accrue par l'ouverture de la ligne de chemin
-de fer qui va à l'ancienne capitale des Ming: un arrangement avait
-déjà été fait en 1898 en vue de cette entreprise, mais par suite des
-difficultés rencontrées un peu partout, il n'avait pas été exécuté,
-et ce n'est qu'en 1904 que l'emprunt fut réalisé avec une compagnie
-anglo-chinoise par Cheng-Siun-Hoai, directeur des chemins de fer
-impériaux. L'arrangement prévoit un emprunt de 3.250.000 livres
-sterling, avec comme première garantie la ligne elle-même. Tous les
-travaux préliminaires furent terminés en 1904, et le coup de pioche
-initial fut donné le 25 avril 1905. La première section du chemin
-de fer qui va de Changhai à Nan-Siang fut ouverte le 20 novembre
-1905; la section Sou-Tcheou--Wou-Si en juillet 1906; puis la voie fut
-terminée jusqu'à Tchang-Tcheou (Chang-Chow) le 15 mai 1907, et jusqu'à
-Tchen-Kiang (Ching-Kiang) le 15 octobre 1907. La dernière section
-jusqu'à Nankin fut conduite le 28 mars 1908, et ce jour-là le premier
-train roula depuis Changhai jusqu'à Nankin, couvrant une distance de
-193 milles anglais en 5 heures 35 minutes, y compris les arrêts. Le
-travail des ingénieurs dans la construction de la ligne a surtout
-consisté en terrassements, construction de ponts, et aqueducs. Les
-terrassements, comprenant les digues, les percées, les détournements
-de criques ont été de 2.657.761 pieds cubes. Entre Changhai et Nankin
-il y a 25 grands ponts et 177 petits ponts, plus 405 aqueducs. Les
-stations comprennent 25 gares, et 12 haltes et l'unique tunnel de la
-ligne est celui de Tchenkiang, seule partie de la ligne où le terrain
-soit accidenté; ce tunnel a 1.320 pieds de long. Ce chemin de fer a
-coûté par mille anglais (1 mille = 1.609 mètres), achat du terrain,
-construction et établissement des voies, 68.367 taels, soit environ
-247.000 francs. Le développement des chemins de fer en Chine est une
-question tellement vitale au point de vue du bien-être de la nation
-qu'il n'est pas sans intérêt de s'arrêter un peu sur ces questions
-techniques. La compagnie a fourni les renseignements suivants au sujet
-du trafic des voyageurs: en 1908, 3.240.869 passagers représentant
-1.384.127 dollars (1 dollar = 2 fr. 20); en 1907, 1.731.658 passagers
-représentant 760.607 dollars; mais, bien entendu, aucune comparaison
-n'est à établir entre ces deux chiffres, puisque la ligne a été
-totalement achevée en mars 1908. Les marchandises transportées
-consistent surtout en cocons et déchets de soie venant de Wou-Si.
-Pendant l'année 1908, sont arrivés à Changhai 4.344 piculs de cocons et
-1.456 piculs de déchets. Par un arrangement intervenu récemment, les
-importations étrangères destinées aux ports de Sou-Tcheou, Tchen-Kiang,
-Nankin, pourront être transmises à ces ports par la voie ferrée avec
-payement de droits de douane à destination.
-
-[Note 10: Le Yang-King-Pang est la crique qui sépare la concession
-française de la concession anglaise.]
-
-Bientôt Changhai sera rattaché avec l'intérieur de la province par la
-ligne Changhai--Hang-Tcheou--Ning-Po. Quand cette ligne fut projetée,
-elle devait partir de Sou-Tcheou; mais les négociants et la population
-aisée firent une telle opposition qu'on fut obligé d'abandonner le
-projet jusqu'à l'apaisement des esprits; grâce aux mesures prises par
-le Taotai Liang, tout rentra dans l'ordre. Le 6 mars une convention
-fut signée à Péking pour la construction de la ligne, et un emprunt
-émis de 1.500.000 livres sterling; le 15 avril, le gouvernement central
-donnait aux provinces du Kiang-Sou et du Tche-Kiang contrôle absolu
-sur cette ligne et toute direction de l'entreprise. Jusqu'à présent
-chacune des deux provinces a souscrit la somme de 5.000.000 de taels
-pour la construction de sa part respective, et l'emprunt étranger a
-été ainsi réparti: 30% à la compagnie des chemins de fer du Kiang-Sou
-et 70% à la compagnie des chemins de fer du Tche-Kiang. La ligne
-est maintenant divisée en deux sections: Hang-Tcheou--Ning-Po et
-Hang-Tcheou--Changhai. La section Hang-Tcheou--Ning-Po a une longueur
-de 310 li (1 li = 500 mètres), les plans ont déjà été levés, et on
-pense que vers le mois d'avril prochain les travaux seront commencés.
-La section Hang-Tcheou-Changhai est dès maintenant ouverte au trafic
-sur une assez grande étendue.
-
-Changhai attire de plus en plus les étrangers et les Chinois, grâce
-aux embellissements continuels de ses avenues, de ses rues, de ses
-alentours, grâce à la construction de maisons importantes et de
-bâtiments non moins remarquables, grâce aux jardins verdoyants que les
-municipalités installent un peu partout. Changhai prend de plus en plus
-grand air et devient une véritable ville. Parmi les industries locales
-qui se sont créées, il faut citer trois nouvelles filatures de soie:
-Tai-Tchang, Ta-King et Yun-Long.
-
-X.--Le revenu total de l'année 1908 montre une moins-value de 1.393.727
-taels, soit 12,60% comparé au total de 1907, et cependant moindre que
-la moins-value constatée en cette même année 1907. Elle porte surtout
-sur les importations: 1.154.281 taels; les droits sur l'opium et le
-likin 219.104 taels. Quant aux droits de tonnage et aux droits de
-cabotage, ils ne sont pas changés et restent sensiblement les mêmes.
-Les droits d'exportation donnent une plus-value de 58.494 taels, et
-les droits de transit 11.885 taels. En somme, depuis 1903, c'est la
-plus mauvaise année qui soit au point de vue du revenu douanier. Il y
-a une chute de 16.000.000 de taels dans le total brut des importations
-étrangères. Bien que ce chiffre ne représente que la moitié du déficit
-de 1907, il ne faudrait pas en conclure qu'il y a amélioration dans
-le trafic. Le marché est encore encombré de l'immense quantité de
-marchandises accumulées en 1905, et qui continuent à se solder à
-l'encan; de plus, la trop grande variation du change de l'argent a
-beaucoup gêné le marché, et la confiance n'a pas précisément régné.
-Enfin la dépréciation subie par la sapèque de cuivre a réduit
-considérablement les moyens d'achat de la classe ouvrière et paysanne
-qui ne possède guère d'autre monnaie; les achats doivent en effet être
-majorés de 20 à 25%, ce qui est énorme.
-
-Les Russes ont essayé d'introduire sur le marché quelques cotonnades
-de diverses espèces. Par suite du développement des différentes
-industries, les métaux ont donné une plus-value de 1.720.455 taels.
-Le fer en barres donne 60.324 piculs de plus qu'en 1907; autres
-ferrailles, 37.207 piculs; saumon de plomb, 33.481 piculs; les pétroles
-américains continuent leur marche ascendante et donnent un surplus de
-1.559.183 gallons (1 gallon = 4 litres) en gros, et 2.190.270 gallons
-en caisses. Le pétrole russe a réapparu sur le marché avec 1.391.377
-gallons; quant au pétrole de Bornéo, il décline de 5.125.025 gallons,
-et celui de Sumatra de 557.168 gallons. Les bois et le sucre ont subi
-une diminution dans l'importation, et la farine a diminué de 1.479.720
-piculs par suite du bon marché du riz.
-
-La crise financière que l'on avait crainte a été arrêtée par suite
-de la baisse continue du change qui a beaucoup encouragé le commerce
-d'exportation. De plus, les moissons, heureusement bonnes, ont aidé à
-la stabilisation de la situation. Il y a une plus-value de 12.000.000
-de taels au chiffre de l'exportation, qui est due à la demande de
-plus en plus forte de la soie et de ses produits. La prompte reprise
-des affaires aux États-Unis après la crise financière de 1907 a amené
-une demande considérable, et les prix se sont bien maintenus. Mais
-néanmoins, beaucoup de plaintes s'élèvent tous les ans sur les défauts
-de la soie, par suite des procédés défectueux de l'élevage chinois. Il
-faudrait ici un établissement comme celui fondé à Phulongthuong par
-les Français, et où les Annamites reçoivent l'instruction nécessaire
-pour sélectionner les œufs suivant la méthode de Pasteur. Le district
-séricicole de Tai-Hou n'aurait eu qu'à gagner à une telle organisation.
-
-L'exportation du coton brut donne une diminution de 301.650 piculs sur
-les chiffres de l'année dernière. Le moment de la récolte fut contrarié
-par le mauvais temps et il y eut un déficit d'environ 20%.
-
-Les fils locaux ont tendance à remplacer les fils importés. Les
-filatures sont très occupées et réalisent de gros bénéfices, mais elles
-ont dû s'adresser à l'Inde faute de matière première. La récolte des
-thés a été de 20 pour 100 meilleure qu'en 1907 et l'exportation des
-thés verts a, dans l'année étudiée, été faite presque tout entière sur
-Batoum. Cependant on dit que les producteurs ont perdu beaucoup par
-suite de la modicité des prix; on constate une diminution de 28.989
-piculs sur les thés noirs, mais ceci est sans importance puisque le
-gros commerce des thés se fait à Hankeou.
-
-Le transit intérieur donne le chiffre de 319.460 taels et consiste
-surtout en pétroles de la province du Tche-Kiang et en charbon japonais
-pour les filatures de Tsong-Ming et de Tong-Tcheou. Les communications
-rendues faciles par le chemin de fer avec le district séricicole de
-Tai-Hou ont amené une plus-value de 450.186 taels sur le transit
-intérieur de la soie. Chao-Hing, gros marché cotonnier de la province
-du Tche-Kiang, continue à envoyer ses produits à Changhai par jonque.
-
-Les compagnies de navigation n'ont pas eu une année brillante, et les
-frets ont été très bas par suite de la concurrence très forte et aussi
-de la stagnation commerciale.
-
-Quant à l'opium, la réduction de son importation est évidente, et
-celle-ci arrivera à être supprimée. Depuis la promulgation du premier
-édit contre la culture du pavot et l'habitude de fumer l'opium,
-édit qui parut le 20 septembre 1906, il y eut une activité marquée
-de la part des mandarins civils et militaires pour faire respecter
-les ordres de l'Empereur, en menaçant de châtiments sévères ceux
-qui continueraient à fumer la drogue. Les lettrés également, aidés
-du nouvel élément «_étudiant_», ont déployé une grande énergie
-pour influencer l'opinion, en répandant brochures et discours pour
-convaincre les masses que l'opium abîme la race et abrutit l'homme; des
-sociétés contre l'opium se sont formées, et des instruments sortis des
-fumeries d'opium, pipes et accessoires, ont été brûlés en public. Les
-nouveaux édits de 1907 et de 1908 ne font qu'encourager cette campagne
-méritoire. A Changhai les fumeries furent fermées à la date du 20 juin
-1907 et dans les concessions étrangères, à la date du 1er juillet 1908,
-il fut procédé à la fermeture par séries de tous ces établissements.
-L'institut de Chas. B. Town pour le traitement des fumeurs d'opium fut
-ouvert le 24 octobre dernier, et jusqu'au 31 décembre 100 cas furent
-soignés avec succès. Mais toute médaille a son revers, et les fumeurs
-invétérés ont maintenant, faute d'opium, recours à la morphine ou à
-d'autres dérivés de l'opium. Beaucoup d'opium entre dans les pilules
-ou tabloïdes, dites stimulantes, fabriquées par les droguistes locaux
-et se vendant en quantités énormes. La codéïne, la cocaïne et d'autres
-drogues importées sous prétexte de guérir de l'opium ne sont que des
-substituts de l'opium.
-
-D'ailleurs, si l'importation de l'opium du Bengale et de Bombay a
-diminué sur le marché chinois, par contre, l'importation à Changhai de
-l'opium indigène n'a cessé d'augmenter, ainsi qu'il est facile de s'en
-assurer par le petit tableau ci-après:
-
- Années Quantité Valeur
-
- 1904 10.285 piculs 4.678.291 taels
- 1905 13.981 -- 5.233.239 --
- 1906 13.068 -- 6.068.355 --
- 1907 10.413 -- 4.396.437 --
- 1908 19.053 -- 9.540.464 --
-
-Pendant que tous les ports d'Extrême-Orient avaient été plus ou
-moins atteints par la peste[11], Changhai était resté indemne.
-Malheureusement, en 1909, la peste est entrée à Changhai, et même y a
-été contractée par un chauffeur du vapeur _Leongwo_ en partance pour
-Hankeou. L'homme, bien portant, était descendu à terre à Changhai avec
-quelques amis pour s'amuser; avant d'arriver à Hankeou il a été pris de
-la peste et il est mort le même jour. Comment cette maladie a-t-elle
-pénétré à Changhai, il est assez difficile de le dire, mais on suppose
-qu'un rat infecté sera parti d'un navire et aura donné l'infection aux
-autres rats sur le port, c'est la seule explication. Le premier rat
-infecté de la peste fut trouvé à Changhai le 8 décembre 1909.
-
-[Note 11: La peste, d'après les théories actuelles, vient de la
-terre, et ce sont les rats qui sont les premiers atteints. Le rat mort,
-les puces qu'il nourrissait le quittent et vont porter la peste aux
-humains.
-
-Cette maladie a deux caractères: elle est bubonique et donne au patient
-des bubons aux aines et sous les bras; ou bien pneumonique. Cette
-dernière forme est la plus grave.
-
-Elle se déclare généralement au printemps et a vite atteint une grande
-intensité épidémique. En 1902, à Long-Tcheou, j'ai vu mourir des
-familles entières de dix personnes en une seule journée; le docteur
-du Consulat, Dr Gaymard, a réussi à sauver, avec le sérum Yersin,
-quelques malades pris à temps, et l'inoculation préventive faite sur
-nos domestiques les a tous préservés. J'ai constaté, en accompagnant
-le docteur, sur les morts, d'énormes boules de sang coagulé qui se
-formaient sur la tête, et, quand on les perçait, il en sortait un
-liquide noirâtre.
-
-L'hiver n'empêche pas l'éclosion de la maladie; seule la grosse chaleur
-en a raison. A l'heure où j'écris ces lignes, il y a une fort violente
-épidémie de peste en Mandchourie, et cependant, dans ce pays, le
-thermomètre descend jusqu'à - 20° au-dessous de zéro.
-
-En Chine, la peste a pris naissance au Yunnan dans les années
-quatre-vingts (de 1885 à 1889), à Mong-Tseu principalement. De là, elle
-a gagné Canton et Hong-Kong, puis les différents ports du Nord. Elle
-s'est dirigée ensuite vers Bombay, où elle a été terrible, et a gagné
-l'Indo-Chine et la Birmanie. Chose curieuse, depuis qu'elle a atteint
-tout l'Extrême-Orient, le Yunnan, d'où elle est sortie, en est à peu
-près indemne.
-
-Rarement les Européens contractent cette maladie; cependant, il y a
-quatre ans, j'ai vu un missionnaire français, le P. de Chirac, des
-Missions Étrangères, souffrir, à Rangoon, de la peste sous ses deux
-formes: bubonique et pneumonique. Il guérit à la profonde stupéfaction
-de tous, car ceux qui en reviennent sont bien rares.]
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
- I.--Sou-Tcheou (Soochow); son aspect.--II. Population, commerce et
- industrie.--III. Instruction publique; écoles professionnelles.--IV.
- Tchen-Kiang (Chin-Kiang); sa situation, son commerce; son
- industrie.--V. Nankin; sa situation, sa grandeur et sa décadence.--VI.
- Historique de Nankin.--VII. L'ouverture au commerce étranger;
- le chemin de fer.--VIII. Établissements publics; commerce et
- industrie.--IX. L'Exposition de Nankin.
-
-
-I.--Sou-Tcheou, capitale de la province actuelle du Kiang-Sou, n'était
-autrefois que la seconde ville de la grande province du Kiang-Nan
-dont Nankin était le chef-lieu. C'est l'une des plus belles et des
-plus agréables villes de l'Empire chinois; les premiers Européens qui
-l'ont visitée l'ont comparée à Venise, avec cette différence toutefois
-que c'est une Venise d'eau douce. On s'y promène aussi bien par eau
-que par terre, et la ville est coupée de canaux et de bras de rivière
-qui peuvent porter les barques les plus lourdes; de la ville même à
-la mer, une barque peut se rendre en deux jours au maximum. Elle est
-reliée à Changhai par un beau canal et aussi, depuis peu de temps, par
-la ligne du chemin de fer de Changhai à Nankin. La cité, murée comme
-toutes les villes chinoises de quelque importance, est un rectangle,
-qui couvre une superficie d'environ 18 kilomètres carrés. Tout près
-se trouve le grand lac Ta-Hou; et une fois les murailles franchies,
-on rencontre également le grand canal, commencé sous les Tang au VIIe
-siècle, continué par les Mongols au XIIIe et achevé au XIVe siècle
-par les Ming; c'est un canal qui unit le Yang-Tseu-Kiang au Hoang-Ho,
-et passe devant Sou-Tcheou, et, dans la province du Tche-Kiang, relie
-Hang-Tcheou, à Tchen-Kiang; non loin de cette dernière ville, près
-du Kin chan (la montagne d'or, l'île d'or), se trouve précisément la
-principale entrée du canal sur le Yangtseu. Autrefois déjà, Sou-Tcheou
-faisait un commerce considérable avec toutes les provinces de l'Empire
-et même avec le Japon.
-
-Il n'y a point de pays plus riant; le climat en est délicieux; tout y
-pousse, riz, blé, et toutes sortes de fruits; aussi Sou-Tcheou, très
-riche et très agréable à habiter, a-t-elle toujours été considérée
-comme une ville de plaisir, et le proverbe chinois l'a consacrée
-en disant que «en haut il y a le ciel et en bas Sou-Tcheou.» Cette
-grande ville n'a que six portes par terre et six portes par eau: c'est
-un va-et-vient continuel de marchands qui s'y approvisionnent des
-broderies et soieries si renommées dans toute la Chine.
-
-En 1860, Sou-Tcheou fut pris par les Tai-Ping qui ruinèrent la ville
-et massacrèrent les habitants avec d'atroces raffinements de cruauté.
-Aussi, aujourd'hui, cette reine des villes chinoises au Kiang-Sou
-a-t-elle beaucoup perdu de ses charmes et de ses agréments.
-
-II.--Sou-Tcheou est en effet un centre manufacturier important et la
-population dépasse 500.000 âmes. Malheureusement la rébellion des
-Tai-Ping a couvert la ville de ruines, mais cependant, depuis 1863,
-époque où elle a été délivrée de leur joug, elle a beaucoup repris, et
-ses manufactures de soies et satins sont toujours renommées.
-
-Jusqu'en 1896, Sou-Tcheou n'était pas ouvert au commerce européen,
-et elle ne l'a été qu'à la suite de la guerre entre le Japon et la
-Chine, le Japon vainqueur ayant exigé l'ouverture de plusieurs villes
-au trafic étranger; c'est donc le 26 septembre 1896 que la déclaration
-d'ouverture eut lieu et qu'un quartier européen, une concession, y fut
-désignée, près de la muraille Sud, de l'autre côté du grand canal.
-Sou-Tcheou est trop près du grand centre de Changhai pour avoir un
-commerce considérable avec l'Europe et l'Amérique; en 1908 il se
-montait à 3.872.298 taels; en fait d'Européens, il n'y a à Sou-Tcheou
-que des missionnaires, des fonctionnaires des douanes et deux ou trois
-négociants. Les Japonais y ont un consulat et une école de médecine.
-
-Il existe à Sou-Tcheou des citernes à pétrole construites par la «_East
-asiatic petroleum Cº_».
-
-En 1908, la récolte des cocons fut moyenne et les prix varièrent,
-au printemps et en été, de 110 à 130 taels. La filature SouKing
-(Sooching), qui fait marcher 336 bassins, semble avoir fait ses
-affaires; et l'ancienne filature Cheou t'ai (Shoutai) a rouvert ses
-portes avec 200 bassins sous le nom de Tchong-Hing (Chung-Hsing);
-la filature sino-européenne, affermée à un indigène, a chômé toute
-l'année. Par suite de pertes, la filature de coton Sou-Louen (Sôo-Lun)
-avait été fermée au printemps, mais elle a rouvert après qu'un nouveau
-capital de 200.000 taels fut versé. Elle produit à peu près 20 piculs
-de fil par jour, et on dit que vu la cherté de la matière première,
-provenant de Changhai, Nan-Siang et Tong-Tcheou, il y a peu de
-bénéfices.
-
-Les thés exportés de Sou-Tcheou, et provenant du Tche-Kiang et du
-Ngan-Hoei, sont mélangés avec du jasmin, du chloranthe et d'autres
-fleurs, et sont réexportés vers les ports du Nord; ces dernières
-années, vu le peu de métal monnayé à Nieou-Tchouang (New-Chwang) ce
-commerce n'a pas donné de brillants résultats.
-
-Le riz n'a pas non plus été abondant par suite de la trop grande
-abondance de pluie.
-
-Une usine électrique a été installée sur le grand canal, près de
-Tchang-Meun (Chang-Men); la concession avait été accordée il y a six
-ans. L'usine fournit la lumière à une partie considérable de la ville,
-et aussi à beaucoup de maisons en dehors de la porte de Tchang-Meun.
-C'est un ingénieur allemand qui a dirigé les constructions; les dynamos
-donnent 2.200 volts capables de fournir la lumière à 6.000 lampes de 16
-bougies.
-
-Une manufacture de verres et de bouteilles a aussi été élevée en dehors
-de Siu-Meun (Hsu men); imprimerie, fabrique de bougies, fabrique de
-savons ont également été créées.
-
-III.--L'instruction publique a pris une extension considérable à
-Sou-Tcheou. Il y a 113 écoles de toutes sortes: 31 sont des écoles de
-l'État, 53 de la province; il y a 22 écoles tenues par des particuliers
-et 7 par des missionnaires; dans le nombre il se trouve 10 écoles de
-filles, et il y a tout lieu de croire qu'on va en créer d'autres, car
-les Chinois de cette province ont décidé de faire de grands sacrifices
-pour l'instruction des filles. Dix professeurs étrangers sont employés
-dans les écoles du gouvernement: on compte parmi eux huit Japonais, un
-Américain et un Italien. Une école de médecine fonctionne également,
-et elle est très fréquentée; beaucoup des jeunes gens qui ont appris à
-soigner les maladies ou à traiter une fracture ou une blessure trouvent
-des situations dans d'autres provinces. Les autorités ont également
-élevé une école industrielle nommée Kong yi Kiu, où l'on enseigne à
-des jeunes gens pauvres, au-dessus de seize ans, la menuiserie, la
-cordonnerie et autres catégories de métiers. On a construit aussi des
-marchés couverts afin de débarrasser la ville de l'encombrement et de
-la saleté de tous les petits marchés qui se tenaient au coin des rues.
-Ces innovations prouvent que les Chinois commencent à s'intéresser
-chaque jour davantage à la civilisation européenne, et que décidément
-quelque chose change en Chine.
-
-IV.--Tchen-Kiang n'est pas une des plus grandes villes de la province;
-mais elle a une activité commerciale assez considérable et elle est en
-même temps une place de guerre; elle est située sur la rive méridionale
-du Yangtseu, à environ 150 milles de son embouchure, et non loin des
-entrées sud et nord du Grand Canal. A une faible distance de la rive
-se voyait autrefois l'île d'Or, sur le sommet de laquelle s'élevait
-une tour à plusieurs étages; elle était également couverte de temples
-bouddhistes et de maisons de bonzes; aujourd'hui l'île n'existe plus
-par suite du changement du cours du fleuve, elle s'est changée en
-montagne; tous les temples ont été détruits lors de la rébellion des
-Taiping.
-
-Tchen-Kiang a été ouvert au commerce étranger par le traité de
-Tien-Tsin en 1858; c'est une des jolies villes du bas Yangtseu par
-suite de sa situation au milieu de collines peu élevées mais très
-fraîches l'été, et les Européens de Changhai viennent souvent s'y
-reposer et respirer un air un peu moins étouffant que celui de Changhai
-au mois de juillet.
-
-Au point de vue du commerce extérieur, Tchen-Kiang n'offre rien de
-spécial: c'est surtout le commerce local qui y est actif; cependant les
-vapeurs qui font le service du fleuve s'y arrêtent tous. En 1908 la
-valeur totale des importations a été de 17.512.881 taels. Il n'y a pas
-d'industrie locale, mais les compagnies américaines pour l'importation
-du pétrole y ont installé des citernes. Il n'existe à Tchen-Kiang
-aucun négociant européen, mais seulement les agents des douanes, des
-compagnies de navigation et quelques missionnaires, parmi lesquels les
-pères Jésuites, qui y possèdent un vaste établissement où les confrères
-fatigués par les longs voyages à travers la province viennent refaire
-leur santé.
-
-Parmi les nouveautés à citer à Tchen-Kiang, il faut noter la «_Chin
-Kiang electric light Cº_» qui éclaire la ville et la concession
-britannique; elle est sous la direction d'un ingénieur anglais; il
-est malheureux de penser que malgré cela la société ne se trouve pas
-dans de brillantes conditions pécuniaires; car l'administration,
-confiée aux Chinois, a, naturellement comme toujours, laissé péricliter
-l'entreprise qui aura à faire face à de grandes difficultés.
-
-Une fabrique de papier a été construite, et on constate un grand
-mouvement dans le sens de la création de différentes industries; on
-parle beaucoup de chemins de fer dans plusieurs directions, mais
-tout cela n'est encore qu'à l'état de projet. Le seul chemin de fer
-qui passe à Tchen-Kiang pour le moment est celui qui relie Changhai
-à Nankin; mais les marchandises ne s'en servent pas, et préfèrent
-toujours les vapeurs du Yangtseu qui sont bien meilleur marché.
-
-V.--Si l'on en croit les anciens auteurs, Nankin était la plus belle
-ville qui fût au monde; quand ils parlent de son étendue, ils disent
-que si deux hommes à cheval sortent dès le matin par la même porte et
-qu'on leur ordonne d'en faire le tour au galop chacun de son côté,
-ils ne se rejoindront que le soir; il est certain qu'elle est la plus
-grande de toutes les villes de Chine. Fondée par l'Empereur Hong-Wou,
-le premier souverain de la dynastie essentiellement nationale des Ming
-(1368-1403), elle a 5 lieues de tour; elle n'est pas exactement sur le
-grand fleuve, mais en est éloignée de près de 6 kilomètres, et le petit
-port qui la rattache au fleuve se nomme Chia-Kouan; les barques s'y
-rendent par plusieurs canaux qui, du fleuve, aboutissent à la ville.
-Une route toute nouvelle conduit aussi de Chia-Kouan à la ville.
-
-Nankin est de figure irrégulière: les montagnes comprises dans ses
-limites et la nature du terrain en sont la cause. Elle était sous les
-Ming la capitale de l'Empire; mais depuis la conquête tartare elle
-a perdu de son importance, et elle est bien déchue de son ancienne
-splendeur; elle avait autrefois un palais magnifique dont il ne reste
-aucun vestige, un observatoire, des temples, des tombeaux impériaux et
-d'autres monuments superbes. Les Tartares ont démoli les temples et
-le palais impérial, détruit les tombeaux et ravagé presque tous les
-autres monuments. Le tiers de la ville aujourd'hui est entièrement
-désert; les rues habitées sont assez belles, bien pavées et bordées de
-boutiques propres et richement approvisionnées.
-
-Nankin aux yeux des Chinois n'est plus la ville aux mille splendeurs;
-tout s'est concentré à Pékin, et le nom même de Nankin a officiellement
-disparu: la ville se nomme Kiang-Ning-Fou. Cependant, même après la
-conquête tartare elle n'avait pas perdu complètement toute importance,
-elle cultivait les sciences et les arts; elle fournissait beaucoup
-de lettrés, de docteurs en lettres chinoises et de grands mandarins;
-les bibliothèques y étaient nombreuses, les boutiques des libraires
-bien fournies; l'imprimerie y était superbe et le papier qu'on y
-fabriquait était le meilleur de l'Empire; on y travaillait les fleurs
-artificielles d'une manière remarquable, et cet art s'est du reste
-répandu aujourd'hui dans toute la Chine.
-
-Malheureusement tout ce que les Tartares avaient épargné fut détruit
-par les rebelles Taipings: la fameuse Tour de porcelaine, notamment,
-la merveille de la Chine, fut entièrement démolie et l'on n'en voit
-plus que les débris épars, parmi lesquels on peut trouver intactes
-quelques tuiles vertes et jaunes que les touristes emportent comme
-souvenir. Le tombeau de Hong-Wou, le fondateur de la dynastie, avec
-son allée flanquée d'animaux gigantesques en granit, est aussi dans un
-état pitoyable. Quant au palais impérial lui-même, il n'en reste que de
-vagues traces.
-
-VI.--Nankin, qui était la capitale des empereurs de la dynastie des
-Ming depuis 1368 jusqu'à 1403, époque où l'empereur Yong-Lo transporta
-à Pékin le siège de l'Empire, avait déjà été la capitale de l'un des
-trois royaumes en 211; ensuite elle avait également été capitale depuis
-317, sous le règne de Kien-Wou, de la dynastie des Tsin, jusqu'à 582,
-sous les dynasties des Song du Nord, des Tsi, des Leang, des Tchen.
-Autrefois, les empereurs transportaient leur capitale un peu partout
-suivant leur bon plaisir, et dans l'histoire primitive de la Chine,
-jamais un empereur ne résidait dans la ville où avait résidé son
-prédécesseur; c'est ainsi que tour à tour Kai-Feng, Tai-Fuan, Si-Ngan,
-Tchengtou, etc., avaient servi de résidence impériale.
-
-Aujourd'hui, ainsi que je l'ai déjà dit plus haut, le nom de Nankin
-(capitale du Sud), n'existe plus officiellement, bien que les étrangers
-continuent à l'employer et ne connaissent pas d'autre nom. Les
-Chinois, dans leurs rapports officiels, ne le désignent que sous le
-nom de Kiang-Ning-Fou. Admirablement située sur la rive méridionale du
-Yang-Tseu-Kiang, à 194 milles marins de Changhai, accessible de tous
-côtés par terre et par eau, la ville était toute désignée pour une
-résidence impériale. Quand Hong-Wou en fit sa capitale, il agrandit le
-mur qui entourait la ville, et fit une si grande enceinte que jamais
-elle ne fut complètement remplie. Cependant elle offrait, sous les
-Ming, une apparence de brillante civilisation et il s'y élevait de
-nombreux palais. Tout cela fut détruit par les Taiping en 1865, et
-depuis ce temps, comme toutes les villes du Yangtseu qui sont tombées
-entre les mains des rebelles, elle n'est plus que ruines.
-
-La partie occupée par les Mandchous est séparée par un mur de la ville
-purement chinoise; un canal assez profond conduit du fleuve jusque
-sous les murs de l'Ouest, et il était souvent plus commode, avant ce
-chemin de fer, de prendre un sampan et de suivre cette voie que d'aller
-à pied dans les rues mal entretenues. Nankin possède quatre grandes
-avenues très larges, coupées à angle droit par d'autres plus petites;
-bien qu'elles ne soient pas mieux entretenues que celles de Pékin,
-cependant elles sont peut-être moins sales que ces dernières, mais cela
-tient évidemment à ce que Nankin est une ville presque abandonnée.
-
-Les seuls monuments à voir aujourd'hui, en dehors de quelques colonnes
-de marbre, restes de l'ancien palais, dans la ville mandchoue,
-consistent en une allée de statues gigantesques en granit, hors des
-murs. Ces statues forment une avenue qui mène au tombeau du fondateur
-de la dynastie des Ming, l'empereur Hong-Wou. Il fut enterré là en
-1398. Ces statues représentent des guerriers, des éléphants, des
-chameaux; de loin en loin, entre les différents animaux, s'élèvent des
-tablettes de pierres, supportées sur le dos d'une tortue, et couvertes
-d'inscriptions. Tout cela n'est plus que ruines, et quand j'ai visité
-le tombeau en 1895, plusieurs des statues gisaient à terre. Mais le
-vrai, l'unique monument de Nankin était la fameuse Tour de porcelaine,
-connue dans le monde entier. Cette tour, appelée, Pao-Ngan-Ta, avait
-été élevée par l'empereur Yong-Lo, à la mémoire de l'impératrice, et
-sa construction avait duré dix-neuf ans, de 1411 à 1430. Les matériaux
-les plus délicats avaient été employés; elle était d'une élégance et
-d'un fini qu'on rencontre rarement dans l'architecture chinoise; enfin,
-chose encore plus rare en Chine, le gouvernement l'entretenait et la
-réparait. En 1801, le tonnerre ayant détruit les étages supérieurs,
-ils furent immédiatement reconstruits. En 1850 les Taiping firent
-sauter la Tour; les débris encore aujourd'hui jonchent le sol, et c'est
-à peine si l'on peut trouver intacte une des tuiles jaunes et vertes
-qui recouvraient ses toitures.
-
-Elle était de forme octogonale, divisée en neuf étages; chaque étage,
-en partant du pied de la Tour, diminuait de circonférence. Sa base
-reposait sur une fondation en briques, et un large escalier conduisait
-à l'entrée de la Tour, au pavillon du rez-de-chaussée. Là se trouvait
-un escalier en spirale qui menait le visiteur jusqu'au sommet. La
-carcasse du monument était tout entière en briques soutenues par
-une forte charpente de poutres énormes. Quant à l'extérieur, les
-huit faces étaient revêtues de tuiles vernies de couleurs vertes,
-jaunes, blanches, rouges, mélangées avec grâce. Chaque étage avait un
-toit avancé, comme on peut le voir dans tous les dessins de pagodes
-chinoises, et ces toits étaient recouverts de tuiles jaunes et vertes.
-A chaque coin des toits pendaient des cloches: il y en avait, dit-on,
-cent cinquante.
-
-Le voyageur qui visite aujourd'hui Nankin ne voit que des ruines,
-et jusqu'à ces dernières années, les Européens passaient à côté de
-cette antique capitale sans même s'y arrêter. La ville, déclarée port
-ouvert par le traité franco-chinois de 1858, aucune nation, pas même
-les Anglais, n'avait profité de cette stipulation pour s'y installer.
-Seuls quelques missionnaires catholiques et protestants y avaient une
-résidence permanente.
-
-VII.--Nankin ou Kiang-Ning-Fou a été ouvert au commerce étranger par le
-traité français de 1858, mais aucune puissance européenne n'attacha, à
-cette époque, d'importance à cette ville déchue, et ce n'est qu'en mai
-1899 qu'elle attira l'attention. Dès 1900, l'Angleterre, l'Allemagne
-et l'Amérique y installèrent des consulats, et la France y possède
-actuellement un vice-consulat. Bien qu'elle se soit un peu relevée
-du coup que lui ont porté les rebelles Taiping, cependant, jusqu'à
-présent, Nankin n'a reconquis aucune importance commerciale. On croit
-généralement néanmoins que les communications par voie ferrée ouvertes
-dans la province donneront à la ville et au port un regain d'activité.
-Le chemin de fer pourrait en effet y amener les richesses minérales
-et autres des provinces du Ngan-Hoei, du Honan et du Chan-Si, et leur
-exportation serait facilitée par ce fait que le port de Nankin est
-accessible aux grands bateaux toute l'année. C'est pourquoi il existe
-un projet de chemin de fer qui aurait sa tête de ligne aux mines du
-Chan-Si pour aboutir au village de Pou-Keou en face de Nankin; une
-autre ligne partirait des mines de Sin-Yang, au Honan, et viendrait,
-en passant par la province du Ngan-Hoei, aboutir également à Pou-Keou.
-Mais on se demande si toutes ces espérances seraient effectivement
-réalisées; car la ligne actuelle qui fonctionne régulièrement tous
-les jours entre Changhai et Nankin n'a pas beaucoup changé l'activité
-commerciale de la place.
-
-VIII.--Nankin possède une école navale, un arsenal et une poudrerie;
-l'Église épiscopale méthodiste d'Amérique y a fondé ce qu'elle appelle
-une Université.
-
-Les satins de Nankin, qu'on nomme en chinois Touan tse, soit unis, soit
-semés de fleurs, sont les meilleurs et les plus estimés; on y fait
-aussi des feutres très renommés. Les transactions commerciales se sont
-élevées pour 1908 à environ 10.000.000 de taels (exactement 9.855.892
-taels). Les importations consistent en opium, coton, fils de coton,
-flanelle de coton; lainages, draps, cuivre, fer, plomb, étain; bêche de
-mer (holothurie comestible), cigares et cigarettes, charbons, couleurs
-et teintures, aniline, machines, allumettes japonaises, aiguilles,
-pétroles, savons, parapluies, conserves alimentaires. Quant aux
-exportations, elles comportent haricots, pois, coton brut, éventails,
-papier, fleurs artificielles, chanvre, peaux de bœufs et de buffles,
-cuir, médecine, riz, sésame, soie écrue, soie blanche, soie jaune,
-cocons, déchets de cocons, rubans brodés de fils d'or et d'argent,
-fourrures de chèvres, d'agneaux et de brebis.
-
-IX.--C'est à Nankin qu'a eu lieu, en 1910, la première manifestation
-de la «Nouvelle Chine», de la Chine qui se transforme, qui
-s'occidentalise, et cela avec une telle rapidité que la poste ou le
-télégraphe nous apporte constamment l'écho de quelque changement. La
-vieille capitale des Ming, pour laquelle le vrai Chinois a toujours
-tant d'amour et dont il évoque, non sans amertume, la splendeur passée,
-devait voir dans ses murs le premier signe de la métamorphose chinoise.
-
-L'exposition de Nankin me paraît avoir été lancée sous l'influence
-japonaise, et l'on retrouve, dans ses règlements, son organisation,
-dans le vocabulaire technique des documents chinois qui traitent de
-la question, la mentalité et l'inspiration directrice des Japonais.
-Il est d'ailleurs hors de doute que le voisin de l'est est partout en
-Chine, à l'heure actuelle; c'est lui qui pousse le colosse chinois
-toujours en avant, avec l'idée bien arrêtée de le guider où il
-voudra et de profiter de lui, à l'exclusion de tous les étrangers
-qui voudraient cependant dire leur mot en l'occurrence. La presse
-chinoise, qui a éclos subitement et qui a couvert les provinces de
-journaux quotidiens de toutes sortes, alors qu'il n'y avait autrefois
-que quelques feuilles, soit officielles, soit dirigées par des
-missionnaires protestants ou catholiques, est en majeure partie dans
-les mains d'agents japonais. Toutes les questions sont traitées dans
-ces feuilles: agriculture, commerce, instruction publique, défense
-nationale, etc... On y discute les projets d'augmentation de l'armée
-navale et de construction de navires de guerre; la création d'une
-école supérieure des chemins de fer, l'installation du télégraphe
-sans fil entre le Sseu-Tchuen et le Thibet; la plantation de l'indigo
-et l'élevage des vers à soie, et une quantité d'autres choses. Les
-conseils ne sont pas ménagés au gouvernement et aux différentes
-administrations.
-
-L'ensemble de cette littérature est japonais, et, d'ailleurs, toutes
-les provinces de Chine, même les plus reculées, sont inondées de
-brochures rédigées en chinois, imprimées au Japon, et traitant de
-toutes les questions sociales: politique, administration, finances,
-droits de l'homme, etc... Et cela date de loin: je me rappelle que,
-me trouvant au Kouang-Si, sur la rivière de l'ouest, dans une petite
-sous-préfecture nommée Kouei-Chien, le sous-préfet, homme tout à fait
-modernisé, me fit voir sa bibliothèque (dont il était très fier),
-et je pus constater que tous les livres qui la composaient étaient
-rédigés et imprimés au Japon, à l'usage des Chinois. Il se trouvait
-même, parmi ces ouvrages, la traduction de l'_Esprit des lois_ de
-Montesquieu, du _Contrat social_ de Jean-Jacques Rousseau, des œuvres
-socialistes de Karl Marx--et beaucoup d'autres. Il est bien évident que
-ces traductions ne pouvaient avoir été faites que par des Japonais déjà
-fort instruits dans les lettres et sciences d'Europe.
-
-Il est tellement clair et visible, d'ailleurs, que le Japon mène la
-Chine! Dans le livre que j'ai publié sur le Japon[12], je disais que
-j'avais rencontré des Japonais dans toute la Chine; voici un fait
-qui montrera jusqu'à quel point ils savent s'infiltrer chez leurs
-voisins, et cela sans être reconnus pour des étrangers; on comprendra
-alors comment et pourquoi le Japon est forcément le grand éducateur du
-Céleste qui, cependant, n'éprouve en rien pour lui les sentiments d'un
-frère.
-
-[Note 12: _L'Empire japonais et sa vie économique._ (Librairie
-Orientale et Américaine, E. Guilmoto, éditeur.)]
-
-Il y a de cela déjà une douzaine d'années, dans un port du Yangtseu
-où je résidais, un navire de guerre japonais vint jeter l'ancre. Le
-commandant, homme fort aimable, me fit une visite et voulut bien me
-recevoir à sa table à déjeuner. Lorsque j'arrivai, au jour dit, je
-vis, dans l'entrepont du navire, une longue table servie et comprenant
-une trentaine de couverts. Un nombre à peu près égal de convives
-attendaient, parmi lesquels je remarquai une vingtaine de jeunes
-Chinois; au premier abord, je n'y prêtai pas grande attention, mais
-je vis, quelque temps après, que ces Chinois n'étaient autres que des
-Japonais déguisés. Ils venaient de différentes parties des provinces
-du Houpe et du Hounan où ils s'instruisaient sur les choses chinoises,
-et ils étaient là, à bord de ce bâtiment de guerre, pour faire leur
-rapport au commandant. Nul doute que chaque province du vaste empire
-chinois ne renfermât ainsi plusieurs «explorateurs»; et, à l'heure
-qu'il est, j'en suis convaincu, les Japonais connaissent la Chine mieux
-que les Chinois eux-mêmes. C'est pour ce motif que je crois la Chine
-actuellement menée par le Japon, et toute poussée d'occidentalisme a
-une origine et une direction nippones.
-
-La grande manifestation connue sous le nom d'Exposition de Nankin est
-donc, certainement, d'inspiration japonaise. On n'en a pas beaucoup
-parlé en Europe, et, à vrai dire, elle a été plutôt un bazar local
-où étaient réunis les produits des provinces avoisinant Nankin et de
-la vallée du Yangtseu en général. Elle comprenait quatre sections:
-produits du sol, industrie, beaux-arts, instruction publique. Sous la
-dénomination de produits du sol, figuraient: l'agriculture divisée en
-sept sous-sections: céréales, horticulture, arboriculture, machines
-aratoires, engrais, arrosage, animaux utiles et nuisibles; la
-sériciculture: cocons, soies, mûriers, ponte, machines, installations;
-les pêcheries: poissons et crustacés maritimes et fluviaux; la
-pharmacie: remèdes végétaux, animaux, minéraux; la minéralogie: métaux,
-houille, pierres, sable, chaux, les différents minerais et produits du
-sous-sol; la chasse: peaux d'animaux, dents, cornes, plumes.
-
-L'industrie était divisée en onze sous-sections: teinturerie,
-vêtements, porcelaine, cheveux et poils, verre, matières d'or et
-d'argent, travaux en bambou, ivoires, chaussures et cuirs, éventails de
-tous genres.
-
-Les beaux-arts comprenaient les peintures de toutes sortes, les
-broderies, les porcelaines fines, les œuvres d'or et d'argent ciselé.
-
-L'instruction publique exposait tout ce qui est nécessaire aux écoles:
-papiers, pinceaux, encre de Chine, livres scientifiques modernes de
-chimie, physique, électricité, mécanique, etc... Tout ce qui concerne
-ce département de l'instruction publique a été fait, sans aucun doute,
-et préparé par des maîtres japonais--à part les papiers, les pinceaux
-et l'encre de Chine. Parmi les bâtons de cette encre, indispensable
-pour écrire avec des pinceaux, quelques-uns sont de vraies merveilles.
-Le grand centre de la bonne et élégante fabrication est Ngan-King, dans
-la province de Ngan-Hoei. On recueille, pour fabriquer ces bâtons, la
-fumée d'une huile spéciale qu'on fait brûler dans de petites lampes,
-et on mélange cette fumée avec une sorte de colle où l'on ajoute du
-musc, puis on met cette mixture dans des moules. Nous avons tous vu, en
-Europe, des échantillons de ces bâtons de noir de fumée; mais je crois
-qu'il faut aller en Chine et surtout à Ngan-King, pour trouver les
-meilleurs spécimens du genre.
-
-L'Exposition était répartie entre douze constructions de forme
-européenne, mais d'élégance douteuse, semées au milieu de jardins et de
-parterres égayés de nombreuses pièces d'eaux. A l'entrée principale,
-on rencontrait les deux pavillons de l'agriculture (à droite) et de
-l'industrie (à gauche); c'étaient les deux plus considérables; puis,
-au fur et à mesure qu'on avançait sur la grande route centrale,
-on apercevait, dispersés au milieu de la verdure: le pavillon des
-machines, le pavillon de l'hygiène publique, celui de la préparation
-militaire; puis les pêcheries, les beaux-arts, etc...
-
-Presque tous les exposants étaient chinois, sauf quelques maisons
-européennes de Changhai et de deux ou trois autres ports qui avaient
-exposé des machines et des produits d'Europe. Ne figuraient sur cette
-liste que des maisons anglaises, allemandes ou américaines.
-
-Changhai et la province du Kiang-Sou, puis Nankin et les villes du bas
-Yangtseu avaient exposé des objets manufacturés fort beaux et riches,
-surtout comme soieries et broderies; et les coiffures féminines en
-plumes d'oiseaux (spécialité de Nankin) étaient, pour la plupart,
-vraiment remarquables.
-
-L'Exposition, ouverte en grande pompe au cinquième mois de la seconde
-année de Siuen-Tong (mai 1910), ferma ses portes le neuvième mois de
-la même année, c'est-à-dire en octobre 1910. Pendant son existence
-éphémère, cette première exhibition nationale n'a pas fait grand
-bruit à l'étranger. Les quelques Européens qui l'ont visitée n'ont
-pas été particulièrement surpris et n'ont trouvé là qu'un médiocre
-intérêt. Dans cette partie nord de la ville de Nankin où avait été
-tracé l'emplacement des divers pavillons, le style bizarrement
-européo-chinois de ces derniers laissait une fâcheuse impression et
-n'était nullement en harmonie avec l'architecture et le paysage chinois
-qui les entouraient.
-
-Mais le triomphe de l'étrange fut la cérémonie de l'inauguration; on
-eut la surprise d'y voir, au milieu des vieux mandarins en habits
-soyeux aux couleurs vives et aux dessins chatoyants, de jeunes
-fonctionnaires vêtus à l'européenne, en frac ou en redingote. L'effet
-était désastreux. L'uniforme européen, pour l'armée, était jusqu'ici
-le seul admis dans le Céleste Empire, et c'était évidemment, dans ce
-cas, une nécessité, mais on n'avait jamais vu, dans une cérémonie
-officielle, des habits noirs figurer à côté de l'antique robe
-mandchoue. Comme son voisin le Japon, et sous son égide, la Chine
-marche, et elle finira, comme lui, par imiter l'Europe en tout, y
-compris l'habit, qui fait bien un peu le moine, malgré le proverbe.
-
-En somme, l'Exposition de Nankin a été assez ignorée du dehors; mais
-elle a été pour les Chinois une date. La réunion, dans l'ancienne
-capitale des Ming, des produits des différentes provinces, la présence
-des exposants venus de tous les points du territoire est, en son genre,
-une des nombreuses affirmations du patriotisme chinois qui se dégage et
-s'affirme de plus en plus.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
- I. Wou-Hou (Wuhu); ouverture au commerce étranger; situation
- sur le Yang-Tseu-Kiang; les canaux; activité commerciale et
- industrielle.--II. Les maisons européennes établies à Wou-Hou.--III.
- Exportation et importation.--IV. Kieou-Kiang (Kiu-Kiang); description
- de la ville et sa situation; les montagnes du Louchan.--V. La province
- du Kiang-Si; la ville de Kin-Te-Tcheng et la porcelaine.--VI. Avenir
- de Kieou-Kiang.
-
-
-I.--Wou-Hou, petit port situé dans un pays de marécages et de grandes
-herbes, n'a été ouvert au commerce étranger que le 1er avril 1877
-par la convention de Tche-Fou. Il est situé sur le Yangtseu, dans la
-province du Ngan-Hoei et il se trouve à peu près à moitié chemin entre
-Tchen-Kiang et Kieou-Kiang. Sa situation sur le fleuve et sur un grand
-canal qui le relie à la ville de Ning-Kouo-Fou en fait un port de
-commerce fort actif. Le canal qui relie Wou-Hou à Ning-Kouo-Fou est
-toujours navigable, même en été; c'est ce qui contribue à l'importance
-du port, par lequel il se fait une grande exportation de riz vers les
-autres provinces; de plus, un autre canal relie Wou-Hou à un district
-de thé très renommé, Tai-Ping-Chien, situé à environ 20 kilomètres.
-Toutefois ce dernier canal n'est navigable qu'aux grandes eaux, en
-été, ce qui diminue considérablement sa valeur.
-
-Enfin deux autres canaux relient la ville de Wou-Hou à Sou-Ngan et
-Tong-Po, et les districts qui produisent la soie ne se trouvent guère
-qu'à 100 kilomètres du port. C'est ce qui explique le trafic assez
-considérable de ce petit endroit qu'on aperçoit à peine en passant
-et qui a l'air d'une misérable ville chinoise de dernier ordre. Il
-est fort possible que, dans l'avenir, ce trafic prenne encore plus de
-développement; car Wou-Hou est situé dans une province essentiellement
-riche. D'ailleurs, les chiffres que nous fournit la douane impériale
-chinoise montrent bien que les affaires y sont fréquentes et nombreuses
-et l'activité incessante. Le relevé de 1908 donne en effet la somme de
-27.429.894 taels. La province de Ngan-Hoei est riche en charbonnages,
-et plusieurs sociétés, soit étrangères, soit indigènes, se sont déjà
-constituées pour l'exploitation de ces mines. La «China Merchant Steam
-Navigation Cº», c'est-à-dire la compagnie chinoise de navigation à
-vapeur, possède à elle seule plusieurs districts miniers; il est vrai
-que jusqu'ici l'exploitation n'a pas donné tous les résultats que l'on
-pouvait espérer, mais il est hors de doute qu'avec l'introduction de la
-machinerie européenne et une administration intègre et soigneuse, on
-devrait avoir un rendement profitable. Une autre compagnie, dénommée
-Tchen-Kang, a obtenu également du gouvernement impérial l'autorisation
-de faire des prospections minières et d'installer des exploitations
-de différents minerais: mais cette dernière société n'a encore rien
-établi de définitif. Plusieurs Européens ont essayé aussi de former des
-sociétés pour l'extraction du minerai dans le Ngan-Hoei, et parmi ces
-dernières, le Yang-Tse-Land and Investment Cº, et le charbonnage I Li
-sont les plus considérables. Elles n'ont toutefois encore rien fait,
-et la situation actuelle de la Chine semble trop propre à refroidir
-le zèle de ceux qui comptent installer quelque exploitation dans
-l'intérieur du pays.
-
-Le port de Wou-Hou, en dehors de la soie et du thé, fait un commerce
-assez considérable de bois en grume. Ce commerce est entièrement dans
-les mains des Chinois, comme, du reste, tout le trafic du port. Aucun
-Européen ne réside à Wou-Hou, sauf ceux qui font partie du personnel
-de la douane, ainsi que les agents des compagnies de navigation et
-quelques missionnaires protestants et catholiques. La ville est assez
-élégamment bâtie pour une ville chinoise; les rues sont plus larges et
-mieux pavées qu'ailleurs; autrefois il n'y avait pas de quai le long du
-fleuve, mais le terrain cédé à cet endroit à la compagnie des chemins
-de fer du Ngan-Hoei a été, ainsi que les emplacements appartenant
-aux diverses compagnies de navigation, transformé complètement
-depuis quelques années, et aujourd'hui un quai de 1.500 mètres est
-en construction; plus de la moitié est déjà terminée; un emplacement
-spécial, sorte de petite ville européenne, a été réservé pour les
-quelques étrangers qui résident à Wou-Hou, et le port prend peu à peu
-l'air élégant et confortable des autres ports du Yangtseu.
-
-II.--Comme maisons européennes établies dans cette partie du fleuve,
-nous trouvons:
-
-La compagnie des chemins de fer du Ngan-Hoei;
-
-La compagnie asiatique des pétroles (Asiatic petroleum Cº);
-
-La Standard oil Cº de New-York;
-
-Une compagnie d'électricité y est également représentée et, à l'heure
-qu'il est, Wou-Hou renonce peu à peu au pétrole pour s'éclairer à
-la lumière électrique. Mais, ainsi que je le disais au début, le
-principal article de commerce du port de Wou-Hou, c'est le riz, et on a
-généralement remarqué que les importations y étaient en quelque sorte
-en fonction de l'exportation du riz; c'est que la partie de la province
-du Ngan-Hoei où est situé Wou-Hou est essentiellement productrice de
-cette céréale, laquelle est pour le Chinois de première nécessité,
-exactement comme est pour nous le blé. Autrefois le Ngan-Hoei faisait
-partie de la grande province du Kiang-Nan (Ngan-Hoei et Kiang-Sou) qui
-était considérée comme la plus riche de la Chine. Les villes sont très
-peuplées et sont les plus célèbres de l'Empire pour le commerce; le
-pays est rempli de bois, de rivières, de canaux ou naturels ou creusés
-de main d'homme qui communiquent avec le Yangtseu. Dans ces conditions
-la culture du riz, qui demande beaucoup d'eau, y est intensive.
-
-Il faut ajouter que la capitale de l'Empire, Nankin, se trouvant
-précisément située dans la province du Kiang-Nan, contribuait
-nécessairement à la richesse de cette même province et en même temps
-à sa culture intellectuelle; car les habitants en étaient et en sont
-encore civils et polis, et recherchés dans leurs manières.
-
-III.--Les principaux articles d'exportation du port de Wou-Hou sont
-donc: le riz, le thé, un peu de soie, des plumes de canard et de
-poulet, du chanvre, et aussi une assez grande quantité de haricots.
-
-On trouve à l'importation: opium, cotonnades et coton de toutes
-sortes; fer et métaux divers, allumettes, pétrole, bêche de mer;
-verrerie, savon, sucre et parapluies. Dans cette énumération, nous
-ne voyons guère que des articles anglais, allemands, japonais et
-américains. Les Français n'y figurent pas, sauf peut-être comme
-importation de rubans de soie brodée de Saint-Étienne. Bien que n'étant
-pas un port ouvert au commerce étranger, il n'est pas sans intérêt de
-mentionner ici la ville de Ngan-King, située sur le Yangtseu, en face
-de la province du Kiang-Si. Cette ville est très considérable par ses
-richesses et son commerce; tout le pays à l'entour est très découvert,
-très agréable et très fertile. C'est à Ngan-King que se fabrique
-l'encre de Chine la plus renommée.
-
-IV.--Kieou-Kiang est l'une des villes les plus agréables à habiter
-parmi toutes celles qui sont bâties sur les bords du Yangtseu. Quand
-le voyageur arrive en bateau en remontant le fleuve, il passe d'abord,
-avant d'arriver à Kieou-Kiang, devant la petite île de Siao-Kou-Chan
-(le petit orphelin) très élégante et chargée de monastères blanchâtres,
-qui la font ressembler à un pain de sucre; puis il arrive à
-l'embouchure du lac Po-Yang, où se dresse, adossé à une éminence et
-regardant l'entrée du lac, le port de Houkeou; de cette dernière ville,
-par-dessus le lac, on aperçoit une chaîne de collines assez élevées
-et dont les versants, descendant vers le Po-Yang, sont couverts de
-verdure en buissons et de quelques arbres isolés. Cela fait contraste
-avec les rives plates que l'on rencontre partout ailleurs; en effet,
-depuis l'embouchure du Yangtseu jusqu'aux gorges d'Itchang, on ne voit
-aucune verdure; l'indigène imprévoyant a abattu toute la forêt et
-ne lui a pas donné le temps de repousser. Par delà les prairies où
-coule majestueusement le grand fleuve, depuis des siècles, toute trace
-d'arbres a disparu et on ne voit que des collines nues et grisâtres.
-Aussi la vue se trouve-t-elle égayée quand on arrive en face de
-Kieou-Kiang. La ville en elle-même n'a rien de plus remarquable qu'une
-autre ville chinoise, et les Européens qui habitent la concession
-sont en très petit nombre; seulement les agents de la douane, les
-représentants des compagnies de navigation et quelques missionnaires.
-Cependant, grâce aux montagnes dont elle est entourée, elle a un
-cachet particulier que n'ont pas les autres villes du Yangtseu, même
-les plus grandes. Aussi, les Européens qui résident dans les ports
-proches de Kieou-Kiang, notamment ceux de Hankeou, ont-ils construit
-sur les hauteurs du Lou-Chan (ainsi se nomme la chaîne de Kieou-Kiang)
-une véritable petite ville où ils vont prendre le frais et se reposer
-des chaleurs torrides de l'été du Yangtseu. Autrefois seule la douane
-de Kieou-Kiang possédait un bungalow dans un coin de montagnes nommé
-Ta-Chan-Pei, et les Russes, marchands de thé à Hankeou, une autre
-maison à Ma-Ouei-Chouei; mais en 1899 un missionnaire américain
-découvrit le sommet de Ku-Ling et s'y installa. L'idée lui vint de
-construire des maisons de rapport et il lutta avec les mandarins du
-Kiang-Si pour obtenir une certaine quantité de terrain. Ce fut dur,
-ce fut long, mais sa patience fut récompensée, et à l'heure qu'il est
-Ku-Ling est une véritable ville européenne perchée sur le sommet du
-Lou-Chan. De tous les points du Yangtseu on y vient, et les habitants
-de Changhai eux-mêmes, qui autrefois allaient se reposer au Japon, ne
-dédaignent pas de s'y installer malgré les trois jours de navigation
-sur le fleuve.
-
-V.--Nous sommes ici dans la province du Kiang-Si, bornée au nord par le
-Houpe et le Ngan-Hoei; à l'est, par le Tche-Kiang et le Fou-Kien; au
-sud, par le Kouang-Tong; à l'ouest, par le Hounan. Les montagnes qui
-se trouvent au nord de la province et auxquelles Kiu-Kiang est adossé
-sont relativement peu hautes et par suite très abordables; mais celles
-qui sont au midi et qui se réunissent aux montagnes des provinces du
-Kouang-Tong et du Fou-Kien sont presque inaccessibles, quoique l'on y
-découvre de fort belles vallées.
-
-Les campagnes sont très bien cultivées; cependant la province est si
-peuplée que, toute fertile qu'elle est, elle ne fournit pas beaucoup
-plus de riz qu'il n'en faut pour nourrir ses habitants; aussi ont-ils
-la réputation d'être très économes, voire avares, et leur épargne
-sordide leur attire souvent la raillerie de leurs compatriotes.
-
-Le Kiang-Si est bien arrosé; sa principale rivière est le Kan-Kiang qui
-prend sa source près de Sin-Fong, et après avoir passé à Kan-Tcheou,
-Kingan et Nan-Tchang, se jette dans le lac Poyang près de Nan-Kang.
-Cette rivière ainsi que les petits ruisseaux qui s'y jettent est
-remplie de toutes sortes de poissons, notamment truites et saumons; à
-une certaine époque de l'année, généralement en avril, les esturgeons
-remontent le fleuve et sont pris en grande quantité dans le lac Poyang.
-La tortue comestible à carapace molle est également très abondante
-au Kiang-Si. Ainsi que je l'ai dit plus haut, les montagnes dont la
-province est entourée sont couvertes de bois, ce qui en fait une oasis
-au milieu de la nudité des autres provinces.
-
-Outre que la terre produit ici tout ce qui est nécessaire à la vie et
-que rivières et lacs fournissent amplement le poisson, la province du
-Kiang-Si est très riche en mines d'or, d'argent, de plomb, de fer et
-d'étain. On y exploite une mine de charbon dans le sud, à Ping-Chiang;
-on y fabrique également de belles étoffes et on y distille un vin de
-riz très renommé.
-
-Mais l'industrie la plus célèbre du Kiang-Si est celle de la
-porcelaine. On la fabrique à Kin-Te-Tcheng, petite ville située sur
-la rivière Tchang, dans une plaine entourée de hautes montagnes; la
-ville a beaucoup souffert de la rébellion des Tai-Ping, mais elle
-reprend peu à peu son activité; elle est peuplée surtout d'ouvriers
-porcelainiers et décorateurs, et bien qu'elle ne soit pas ville murée,
-mais pour ainsi dire simple village, c'est l'une des plus grandes cités
-de la province comme population. C'est à Kin-Te-Tcheng que la Cour de
-Pékin commande la porcelaine dont elle a besoin; et il n'y a pas lieu
-d'insister pour faire comprendre que le commerce de vases, plats et
-bols d'espèces variées est la principale affaire de cette partie du
-Kiang-Si; un grand nombre de marchands de toutes les provinces viennent
-s'y approvisionner; car la porcelaine qui se fait à Canton et dans
-les provinces de Fo-Kien est loin d'être aussi estimée; beaucoup de
-marchands indigènes du Kiang-Si chargent aussi de grandes barques et
-vont à petites journées vendre leur produit dans les villes le long du
-Yangtseu.
-
-Kieou-Kiang a été ouvert au commerce étranger; c'était en effet
-l'un des ports où pouvait aborder le thé dont les Anglais faisaient
-autrefois un grand commerce; il avait été question, au lieu d'ouvrir
-Kieou-Kiang, de choisir Houkeou, à l'embouchure du Poyang dans le
-Yangtseu; mais je crois que ce dernier port n'aurait pas été plus
-florissant que Kieou-Kiang, qui a trompé toutes les espérances fondées
-sur lui; il n'a jamais été en effet un marché pour les thés dont le
-trafic a toujours été concentré à Hankeou.
-
-Kieou-Kiang a une population de 60.000 habitants; la ville a bien perdu
-de son importance d'autrefois, depuis qu'elle a été prise et saccagée
-en 1853 par les rebelles Tai-Ping; elle est à peine relevée de ses
-ruines, et une grande partie de la ville murée est une véritable forêt
-vierge.
-
-Son commerce pour l'année 1908 s'élevait à 30.093.412 taels.
-
-VI.--Selon toute probabilité Kieou-Kiang restera toujours un port
-secondaire et ne prendra jamais de grandes proportions au point de vue
-du trafic. Peut-être, une fois les communications rendues plus faciles
-par les voies ferrées, la province du Kiang-Si, dont Kieou-Kiang est le
-débouché sur le Yangtseu, arriverait-elle à un plus grand développement
-par l'exploitation de ses richesses naturelles; elle possède en effet
-quelques produits assez recherchés, tels que le thé, le tabac, les
-haricots, la ramie, le coton, voire même le camphre, et ses récoltes
-en riz et en blé sont généralement fort abondantes. La population, qui
-peut être estimée à 25.000.000, est intelligente et fine; le travail
-des ouvriers du Kiang-Si est très apprécié, et ce qui sort de leurs
-mains, comme les objets de porcelaine, le papier, les étoffes de ramie,
-prouve infiniment de goût et d'habileté. Il y a en outre dans la
-province beaucoup de mines de charbon, des mines de cuivre et de fer.
-Mais tout cela ne peut être mis en exploitation sérieuse que par des
-capitaux considérables, et à condition que les voies de communication
-soient faciles et rapides, ce qui est loin d'être le cas aujourd'hui.
-On a déjà eu bien de la peine à achever la construction du chemin de
-fer qui relie Kieou-Kiang à Nan-Tchang-Fou, capitale de la province, et
-il est probable qu'après cet effort, les choses vont encore rester pour
-de longues années en l'état actuel.
-
-[Illustration: _Brouette chinoise._]
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
- I. Hankeou (Hankow), sa situation; la province du Houpe.--II.
- Hankeou et Hanyang; ouverture de Hankeou au commerce étranger:
- anglais, russes et français.--III. Concessions russe, française,
- allemande et japonaise.--IV. L'essor de Hankeou; le vice-roi
- Tchang-Tche-Tong et les usines de Hanyang.--V. Établissements
- industriels à Wou-Tchang-Fou.--VI. Le chemin de fer Hankeou-Pékin:
- les lignes nouvelles projetées.--VII. Les Japonais à Hankeou et dans
- le Yang-Tseu-Kiang.--VIII. L'agriculture au Houpe; les forêts, les
- mines.--IX. Le commerce; importation et exportation.--X. Le thé,
- principal article d'exportation.--XI. Parts afférentes aux diverses
- nations dans le commerce de Hankeou; la part de la France.--XII.
- Compagnies de vapeurs, maisons françaises; nouveautés industrielles et
- commerciales de Hankeou.
-
-
-I.--Hankeou est situé dans la province du Houpe, sur les bords
-du Yang-Tseu-Kiang, qui traverse la province de l'ouest à l'est.
-Autrefois, Hankeou était un simple marché, dépendant de la
-sous-préfecture de Hanyang dont il est séparé par la rivière Han,
-affluent du grand fleuve. Hankeou signifie, du reste, en chinois
-«embouchure de la Han». Le Jésuite du Halde, en 1735, décrivait ainsi
-la province du Houpe, laquelle, à cette époque, formait avec le Hounan
-la vaste province du Hou-Kouang: «La plus grande partie de cette
-province est un pays plat qui consiste en de rases campagnes arrosées
-de toutes parts de ruisseaux, de lacs et de rivières. On y pêche une
-infinité de toutes sortes d'excellents poissons, et l'on prend grand
-nombre d'oiseaux sauvages sur les lacs.
-
-«Les campagnes y nourrissent des bestiaux sans nombre; la terre y
-produit toutes sortes de grains et de fruits, surtout des oranges et
-des citrons de toutes les espèces. Les montagnes sont très abondantes
-les unes en cristal, d'autres en simples et en herbes médicinales... On
-y trouve des mines de fer, d'étain et de semblables minéraux.
-
-«Il s'y fait quantité de papier des bambous qui y croissent et l'on
-voit dans les campagnes beaucoup de ces petits vers qui produisent de
-la cire de même que les abeilles produisent le miel.
-
-«Enfin, elle est si abondante en toutes sortes de choses qu'on
-l'appelle communément le grenier de l'Empire, et c'est un proverbe,
-parmi les Chinois, que la province de Kiang-Si peut fournir un déjeuner
-à la Chine, mais que celle de Hou-Kouang a seule de quoi la nourrir
-tout entière.»
-
-Il y a là, je crois, quelque exagération, et si la province du Hounan
-peut être considérée comme assez riche, par contre, le Houpe est
-certainement une des pauvres provinces de Chine. Malgré cela, le marché
-de Hankeou était déjà important à l'époque où écrivait le Père du
-Halde; car c'était le rendez-vous du commerce de la Chine centrale.
-Le Père Huc, au reste, en parle aussi avec enthousiasme lors de son
-passage à son retour de Lhassa. C'est que, par la Han d'un côté et par
-le Yangtseu de l'autre, toutes les marchandises arrivant du nord et de
-l'ouest viennent se réunir à Hankeou.
-
-II.--Actuellement Hankeou a grandi et a surpassé de beaucoup Hanyang
-qui est devenue une ville morte. La population y est estimée de 800.000
-à 1.000.000 d'habitants. Ces chiffres sont forcément approximatifs, car
-les recensements du gouvernement chinois sont plus ou moins sujets à
-caution; il n'en est pas moins vrai que Hankeou est une des villes les
-plus peuplées de la Chine.
-
-Elle a été ouverte au commerce étranger en 1861, et, de suite, les
-Anglais s'y installèrent et y créèrent le «British Settlement» qui
-devint rapidement une petite ville fort gracieuse et élégante, munie
-d'un quai d'environ un kilomètre de long, tout planté d'arbres, et
-qui est la promenade habituelle des résidents. Les Anglais, à cette
-époque, prenaient de forts chargements de thé à destination de Londres,
-et ils continuèrent ainsi à envoyer jusqu'à Hankeou, aux hautes eaux,
-des vapeurs de 7 et 8.000 tonnes. Ils cessèrent vers 1897-1898, alors
-que les plantations de Ceylan, de l'Inde et de l'Assam, étant en plein
-rapport, purent fournir le Royaume-Uni de tout le thé dont il avait
-besoin.
-
-Les Russes, eux aussi buveurs de thé, ne tardèrent pas à s'installer
-à Hankeou; ils construisirent leurs résidences dans la concession
-anglaise, la seule existante, et ouverte à tous les Européens; puis
-ils y élevèrent des fabriques pour y préparer le thé en briques à
-destination de la Sibérie, du Thibet et de la Mongolie. C'est en effet
-sous cette forme qu'il est facile d'importer le thé dans ces pays,
-en le faisant circuler à dos de chameaux; les briques et briquettes
-fabriquées à Hankeou par les Russes sont divisées en carrés par des
-lignes creusées dans les comprimés, afin de pouvoir chez les Thibétains
-et les Mongols servir d'échange. Aujourd'hui les Anglais ont à peu près
-cessé tout commerce de thé, et seuls les Russes en exportent encore du
-Houpe.
-
-C'est trois ans après l'ouverture du port au commerce étranger
-qu'Anglais et Russes vinrent s'y installer. A cette époque (1864) il y
-avait également une quinzaine de Français, mais ils n'y restèrent pas,
-et ce n'est qu'en 1895 qu'ils commencèrent à y reparaître.
-
-III.--Après la guerre sino-japonaise, la Chine, vaincue et obligée
-d'ouvrir de nouveaux ports et d'accorder de nouvelles concessions,
-dut, en même temps qu'elle cédait aux prétentions du Japon, agréer
-les demandes des autres puissances. C'est ainsi que la Russie et
-l'Allemagne exigèrent des concessions à Hankeou, à côté de la
-concession britannique. Mais la France avait déjà, précisément à la
-suite de la concession britannique, le droit (acquis en 1861) d'établir
-une concession. Il s'ensuivit quelques difficultés qui furent, au bout
-d'un temps assez long toutefois, réglées d'une façon amicale, et les
-concessions furent délimitées en laissant à la Russie les terrains que
-ses sujets avaient depuis longtemps acquis, en dehors et à côté de la
-concession britannique, pour y construire de nouvelles fabriques de thé
-qui étaient, au moment de la discussion, en plein rapport.
-
-Mais une autre difficulté s'élevait pour la France. Ayant négligé en
-1861 de prendre effectivement possession de la concession qui lui était
-octroyée, elle n'y avait élevé qu'un consulat, et les Anglais s'étaient
-approprié les terrains à l'entour pour en faire un champ de courses.
-Le consulat de France était donc au milieu du champ de courses. On
-ne saura jamais les tracas, les ennuis, la peine que j'ai eus à faire
-revivre la concession française, mais j'ai été récompensé de mes luttes
-de trois années, car j'ai réussi[13].
-
-[Note 13: «La concession française existait en principe depuis
-longtemps, mais n'existait qu'en principe. C'est à l'initiative de
-notre consul actuel, M. Dautremer, qu'elle doit d'avoir pu passer à
-l'état de réalité. La France doit d'autant plus lui en savoir gré que
-cet établissement n'a pu se faire sans rencontrer bien des difficultés,
-suscitées soit par des intérêts personnels ou des convoitises plus ou
-moins inavouables, soit aussi par des susceptibilités nationales.» (_Le
-Haut-Yangtseu, de Itchang-Fou à Ping-Chan-Hien_, par le P. CHEVALIER.)
-
-«Le travail que vous présente ici la municipalité française, et que
-vous nous faites l'honneur d'inaugurer aujourd'hui, est un monument
-de longue persévérance. A mon prédécesseur, M. Dautremer, revient le
-mérite de l'avoir entrepris il y a trois ans. Il fallait alors avoir
-une foi solide en l'avenir. Notre concession n'était guère plus qu'un
-terrain vague et rien ne faisait prévoir le spectacle d'activité, de
-progrès, de succès qu'elle offre aujourd'hui. Je regrette donc que
-M. Dautremer n'ait pu se trouver ici pour assister à l'achèvement de
-l'œuvre qu'il avait presque poussée jusqu'au bout et dont il conservera
-justement l'honneur. Il avait eu confiance. Il fallait avoir confiance
-au moment où la Chine entière se troublait.» (_Discours de M. de
-Marcilly_, consul de France, à l'inauguration du quai de la concession
-française, 17 mai 1901.)]
-
-Quant aux Allemands, ils choisirent un emplacement en dehors de la
-ville et les Japonais s'établirent à leur suite sur les bords du fleuve.
-
-Hankeou prenait donc un développement considérable: Anglais, Russes,
-mais surtout Allemands et Français venaient y fonder des maisons de
-commerce et des industries. Des fabriques d'albumine s'élevèrent
-bientôt; des machines pour traiter les minerais d'antimoine, de plomb,
-de zinc furent importées. Des filatures de coton et de soie, de chanvre
-et de jute, furent construites; une tannerie également. Il existe
-aujourd'hui à Hankeou, dans les concessions européennes, plusieurs
-centaines d'étrangers de toutes nationalités.
-
-IV.--L'essor de Hankeou fut, il faut le dire, grandement aidé par
-un vice-roi très actif quoique un peu brouillon et sans méthode,
-Tchang-Tche-Tong. Mort il y a quelques années à Pékin où il avait
-été appelé au conseil privé de l'Empereur, Tchang-Tche-Tong occupa
-pendant de longues années le poste de vice-roi du Houpe et du Hounan.
-Vieux Chinois, imbu des idées littéraires les plus pures (il était
-membre du Han-Lin ou académie chinoise), il comprenait néanmoins que
-la Chine avait besoin d'une éducation nouvelle, et il avait résolu de
-prendre à l'Europe ce qui faisait sa force, l'instruction militaire
-et l'industrie. Des Allemands avaient été chargés de lui créer une
-armée, et des Belges furent appelés, en 1891, pour élever à Hanyang des
-hauts-fourneaux et des ateliers afin d'y fondre les minerais et d'y
-fabriquer des armes et des rails. En effet, à ce moment déjà, était en
-germe l'idée du chemin de fer de Hankeou à Pékin.
-
-L'établissement d'une semblable entreprise devait être long; aussi
-ce fut par à-coups qu'elle fut montée, l'argent manquant souvent, et
-on put croire à un moment donné que l'opération était au-dessus des
-forces du vice-roi. En décembre 1892, des millions avaient déjà été
-engloutis dans l'affaire, et les assises sortaient à peine de terre;
-pour se procurer des fonds on cherchait à vendre à Changhai le minerai
-qu'on extrayait de la montagne de Ouang-Tseu-Kiang, à 60 milles en aval
-de Hanyang, minerai qui était destiné aux fonderies. En même temps
-il fallait aussi d'autres capitaux pour ouvrir la mine de charbon
-du mont Tié-Chan, à Ouang-Tchang-Tseu, près de Ouang-Tseu-Kiang,
-charbon destiné à alimenter les hauts-fourneaux. Au Tié-Chan, pour
-l'exploitation des mines tant de charbon que de minerai, se trouvaient
-six Allemands, tandis que les Belges avaient la direction des ateliers.
-
-Mais, en 1894, alors qu'on croyait pouvoir faire marcher l'usine,
-on eut une autre déception: les charbonnages ne fournissaient qu'un
-anthracite sulfureux incapable de produire le coke nécessaire, et
-il fallut faire venir du Cardiff en attendant de trouver une autre
-mine capable d'alimenter les hauts-fourneaux. Or les fonds manquaient
-toujours malgré une aide sérieuse de Li-Han-Tchang, alors vice-roi
-de Canton, frère de Li-Hong-Tchang. Tchang-Tche-Tong aux abois
-songea alors à former une société privée qui aurait pris en mains la
-continuation de l'affaire qu'il sentait bien lourde pour ses épaules.
-Des négociants chinois, tous très riches, vinrent exprès de Canton pour
-examiner les travaux et finalement refusèrent de s'engager.
-
-Le vice-roi se trouvait donc dans une situation embarrassante: plus
-d'argent et pas de charbon sur place. C'est alors que la Banque
-asiatique allemande (Deutsch asiatische bank) offrit ses services, et
-elle avança au vice-roi une somme considérable, plusieurs millions
-de taels (on parlait à cette époque d'une somme de vingt millions de
-francs) avec garantie prise sur la fabrique d'armes. Les Allemands
-étaient donc dans la place qu'ils convoitaient depuis longtemps,
-et peu à peu tous les Belges furent remerciés. Cependant il arriva
-que les administrateurs allemands voulurent se passer des collègues
-chinois qui leur étaient adjoints, et se considérèrent un peu trop
-comme les maîtres absolus. L'union ne devait pas tarder à être brisée
-et le vice-roi, mécontent, après un essai des Allemands pour mettre
-entièrement la main sur l'entreprise et en faire une œuvre allemande,
-rappela des Belges. Aujourd'hui, après bien des vicissitudes, les
-usines fonctionnent et sont toujours dirigées par des Belges, tandis
-que les Allemands continuent à administrer les mines de fer et de
-charbon du Tié-Chan. Elles fournissent des rails aux chemins de fer
-chinois et fondent des canons et des fusils.
-
-V.--En dehors de cette grosse entreprise, Tchang-Tche-Tong a créé à
-Wou-Tchang, la capitale du Houpe, en face de Hanyang et de Hankeou,
-sur l'autre rive du Yangtseu, un hôtel des monnaies où l'on frappe les
-sapèques de cuivre et la monnaie divisionnaire d'argent, pièces de 10
-cents et de 20 cents.
-
-Il établit également une fabrique d'aiguilles à coudre, dont la Chine
-fait une grande consommation et qu'elle achète ordinairement en
-Angleterre et en Allemagne.
-
-Il créa une filature de coton et de lin, une filature de soie. Il fit
-venir des professeurs du Japon pour enseigner à l'école d'agriculture
-qu'il avait fondée. Enfin, son activité ne connaissait pas de bornes.
-Beaucoup de ces institutions eurent des débuts pénibles, mais
-actuellement, reprises par des capitalistes chinois, elles semblent
-devoir prospérer.
-
-VI.--Mais ce qui a contribué à donner à Hankeou l'essor commercial
-et industriel, ce qui en a fait définitivement le grand marché du
-centre de la Chine, c'est, sans contredit, le chemin de fer qui
-relie cette dernière ville à Pékin. Le projet de cette voie ferrée,
-destinée à traverser toute la Chine depuis Pékin jusqu'à Canton, en
-passant par Hankeou, était en germe dès 1891, mais la difficulté
-d'avoir des fonds, puis la guerre avec le Japon avaient éloigné la
-réalisation de ce plan. Ce ne fut qu'en 1897, avec des capitaux
-français, sous la direction d'ingénieurs belges, que les travaux
-furent commencés. Je dirai peut-être quelque jour comment toute cette
-affaire fut menée à ses débuts, mais le moment n'est pas encore venu.
-Actuellement le chemin de fer est construit de Hankeou à Pékin et
-fonctionne régulièrement; des trains de luxe, fournis par la Compagnie
-internationale des wagons-lits, y circulent, et le gouvernement
-chinois a, l'année dernière, racheté la ligne au moyen d'un emprunt
-par l'intermédiaire de la banque française de l'Indo-Chine. Quant à la
-ligne Hankeou-Canton elle est toujours à l'état de projet.
-
-La seule voie ferrée de la province, en dehors de la grande ligne de
-Hankeou à Pékin, est une petite ligne industrielle de 25 kilomètres
-environ reliant les mines du Tié-Chan au Yangtseu. Elle n'est, du
-reste, pas ouverte aux voyageurs ni aux marchandises.
-
-Les lignes projetées sont donc actuellement: le chemin de fer de
-Hankeou à Canton qui, dans la province, suivra la rive droite du fleuve
-de Wou-Tchang à Yo-Tcheou; et le chemin de fer du Sseu-Tchuen qui
-partira de Hanyang et passera par Cha-Yang, King-Meun et Itchang; à
-partir d'Itchang, son itinéraire doit suivre la rive gauche du Yangtseu
-et aboutir à Kouei-Fou. Cette ligne aura deux embranchements: l'une de
-Cha-Yang à Cha-Che; l'autre de King-Meun à Siang-Yang-Fou.
-
-Mais la réalisation de ces deux projets est sans doute encore loin
-de nous; aucun n'a reçu un commencement d'exécution, les Chinois
-prétendant établir avec leurs propres ressources ces deux voies
-ferrées dont la construction est difficile et coûteuse.
-
-VII.--Au milieu de la concurrence que se font entre elles les
-puissances européennes en Chine, est apparu depuis longtemps déjà,
-mais s'est affirmé surtout après la guerre sino-japonaise et la guerre
-russo-japonaise, un adversaire qui devient redoutable sur le marché
-chinois, c'est le Japon. Ce nouveau venu désire prendre sa part et il y
-montre une énergie et une persévérance rares.
-
-Le nombre est incalculable des articles importés notamment dans les
-ports du Yangtseu. Kieou-Kiang et Hankeou en sont inondés et ces
-articles, se vendant à des prix excessivement peu élevés (ce que
-recherche avant tout le Chinois), sont choisis de préférence aux objets
-similaires d'Europe. L'explication de ceci, au reste, est fort simple:
-le Japon est à quelques heures de Changhai; il a à son service une
-compagnie de navigation qui dessert directement les ports du Yangtseu
-en venant en ligne droite du Japon; par suite ses objets de trafic
-payent peu de transport; en outre la main-d'œuvre au Japon est bien
-moins élevée qu'en Europe; enfin le fabricant et le commerçant japonais
-se contentent d'un bénéfice infiniment moindre que celui que recherche
-un Européen qui tient à faire fortune rapidement et dont la moyenne de
-dépenses est dix fois supérieure à celle d'un Japonais[14].
-
-[Note 14: Voir _L'Empire japonais_, par J. Dautremer, page 190, IX.]
-
-Voici les différents articles japonais importés avec succès dans
-l'Empire du Milieu:
-
-Cotonnades de toutes sortes et de toutes couleurs;
-
-Lampes à pétrole;
-
-Verres de lampes et mèches;
-
-Allumettes genre suédois;
-
-Objets les plus divers en fer-blanc, tels que bouilloires, boîtes à
-thé, seaux, lanternes, etc.;
-
-Verres à vitres;
-
-Verres à boire, carafes, stores en verroterie et tous les objets de
-verre en général (fabriqués à Tokio);
-
-Chapeaux de feutre (fabriqués à Osaka);
-
-Chapeaux de paille (fabriqués à Osaka);
-
-Bas et chaussettes de coton et de laine (fabriqués à Osaka et à Tokio.)
-
-Et une foule d'autres articles, entre autres du papier et du savon
-que les Japonais sont parvenus à produire assez bien et à un bon
-marché vraiment extraordinaire. Mais ce qui est le principal article
-d'importation japonaise en Chine, c'est le parapluie, manufacturé par
-millions à Osaka et qui tend à remplacer en Chine le fameux parapluie
-de papier huilé. Le parapluie japonais a détrôné le parapluie français
-fabriqué à Lyon et dont nous importions autrefois de grandes quantités.
-
-Évidemment jusqu'à présent la concurrence japonaise ne s'exerce que
-sur une échelle encore restreinte, mais il ne faut pas se dissimuler
-que, comme le Japonais est adroit et habile, il arrivera à vendre aux
-Chinois, à bon prix, les articles que ce dernier avait l'habitude
-d'acheter à l'Europe. Aujourd'hui le Japon est relié à la Chine par
-de nombreuses lignes de navigation dont l'une dessert précisément les
-ports du Yangtseu.
-
-Ainsi, après les Anglais, les Russes, les Allemands et les Français,
-sont venus dans le Yangtseu les Japonais, qui y ont pris une place
-considérable. Où sont maintenant les prétentions anglaises sur la
-vallée du fleuve bleu? Il y a quelques années, en 1898, après la
-guerre sino-japonaise, lorsque les puissances européennes parlaient
-de s'adjuger des sphères d'influence en Chine, l'Angleterre avait
-immédiatement réclamé pour elle la vallée du Yangtseu; un de ses
-résidents au Sseu-Tchuen, M. Archibald Little, le même qui tenta de
-remonter des rapides en chaloupe à vapeur, fit alors paraître un livre:
-_Through the Yangtse gorges_, sur la couverture duquel une Chine en
-noir, marquée de deux lignes rouges au nord et au sud du grand fleuve,
-montre au lecteur ce que doit être la sphère d'influence anglaise! Les
-intérêts multiples qui se sont développés à Hankeou, et la concurrence
-qui s'y livre entre les diverses nationalités ont eu bientôt raison des
-prétentions britanniques!
-
-VIII.--Au point de vue agricole, la province n'est pas comptée comme
-une des riches provinces chinoises. Les principaux produits sont le
-riz dont on fait, dans certaines parties du Houpe, deux récoltes
-annuelles; le blé et le coton cultivés en petite quantité dans le nord
-de la province; le chanvre, la ramie, le sésame, le thé qui est la
-principale production de la sous-préfecture de Che-Nan-Fou; l'arbre
-à vernis (_rhus vernicifera_) et la rhubarbe qui poussent dans les
-régions montagneuses de l'ouest de la province; les haricots, l'indigo,
-le tabac.
-
-Le pavot à opium se cultivait autrefois dans tout l'ouest de la
-province, vers Itchang et Siang-Yang-Fou, et le Houpe en produisait
-environ 10.000 piculs par an; mais, depuis les ordonnances impériales
-contre l'opium, la culture du pavot a cessé.
-
-La pomme de terre, autrefois introduite par les missionnaires italiens
-franciscains, est cultivée aux environs de Hankeou; mais elle pousse
-surtout dans les régions montagneuses de l'ouest de la province, où
-elle fait le fond de la nourriture des paysans en même temps que la
-patate douce. Le sorgho, le maïs, le millet sont également cultivés.
-
-Le climat du Houpe convient admirablement à la sériciculture, et elle
-y existe depuis les temps les plus reculés. La légende rapporte qu'au
-temps de la conquête de la province, habitée alors par des aborigènes
-ou Miao-Tseu, un Empereur aurait épousé la fille d'un prince de
-l'une des tribus et que cette princesse serait précisément celle qui
-a découvert l'art de tisser la soie. C'est à Ta-Yang, au nord-est
-d'Itchang, que se trouvent les centres d'élevage de vers à soie de la
-province.
-
-Il n'y a plus d'arbres au Houpe; comme dans toutes les provinces
-que j'ai déjà passées en revue, les forêts ont disparu et c'est du
-Hounan et du Kouei-Tcheou que viennent les bois employés à Hankeou et
-ailleurs, quand ils n'arrivent pas tout simplement d'Amérique, ce qui
-est le cas la plupart du temps.
-
-Les mines du Houpe ont donné des déceptions; il faut faire exception
-pour celle du Tié-Chan, où on trouve un excellent minerai de fer.
-On y découvre aussi des mines d'antimoine et de zinc, et une maison
-française avait essayé de traiter le minerai à Wou-Tchang; elle avait
-bien réussi, mais, faute de fonds, elle fut obligée de céder son
-affaire à une maison allemande, Carlowitz, qui continue avec succès.
-
-Quant aux mines de charbon, elles n'ont procuré que des déboires; j'en
-ai vu ouvrir sept en trois ans, dans diverses parties de la province,
-et aucune n'a donné de bonne houille. Le charbon consommé à Hankeou
-vient du Hounan et surtout du Kiang-Si.
-
-IX.--En 1892, le commerce de Hankeou ne s'élevait qu'à 48.500.000
-taels; il a, depuis, constamment prospéré jusqu'en 1904, où il atteint
-le chiffre de 148.000.000 de taels. Il a ensuite fléchi en 1905 à
-122.100.000 de taels, et en 1906 à 109.660.000 de taels, mais ce
-n'était là qu'un fléchissement passager dû à une crise monétaire, et
-depuis les affaires ont repris: le trafic est remonté à 115.071.383 de
-taels en 1907, et à 120.038.293 de taels en 1908.
-
-La branche la plus importante du commerce d'importation est celle des
-tissus de coton. En 1905, Hankeou a reçu pour 6.000.000 de taels de
-filés et 7.220.000 taels de cotonnades; en 1905, l'importation des
-filés étrangers a augmenté de 50.000 piculs, représentant environ
-une plus-value de 1.320.000 taels; la plus grande partie provient du
-Japon, les filés de ce pays ayant repris sur le marché l'avantage
-sur les filés indiens, qui eux-mêmes avaient détrôné le coton filé
-du Lancashire. L'Angleterre ne fournit plus depuis longtemps que les
-numéros élevés.
-
-Quant à l'importation des cotonnades, connues sur le marché sous le
-nom marchand anglais de «piece goods», elle a également bénéficié de
-l'engorgement des magasins de Changhai après la guerre russo-japonaise.
-On a constaté une augmentation de 337.000 pièces sur les cotonnades
-écrues et une augmentation de 57.000 pièces sur les étoffes teintes
-en noir dites, en langage du commerce, «italians». Cependant, il y a
-lieu de noter une baisse de 24.000 pièces pour les cotonnades écrues
-américaines et de 17.000 pièces pour les toiles de Perse, connues sous
-le nom de «chintzes».
-
-Presque la totalité des tissus importés sur le marché de Hankeou
-sortent des entrepôts fictifs de Changhai. L'importation directe de
-ces marchandises n'occupe que quelques rares commerçants allemands et
-japonais qui travaillent le plus souvent à la commission. Quelques
-petites maisons de commerce se contentent de faire de la consignation.
-Les achats sur Changhai s'opèrent par l'entremise des courtiers chinois
-qui se tiennent journellement en communication avec les marchands
-indigènes de l'intérieur. Changhai étant le grand centre d'importation
-des tissus étrangers, les effets d'un encombrement ou d'un déficit de
-ces marchandises se répercutent naturellement à Hankeou, un de ses
-principaux débouchés. Au 31 décembre 1906, il y avait à Changhai,
-d'après les rapports de la Chambre de commerce, plus de 11.000.000 de
-pièces de cotonnades de toutes sortes. Ainsi, dès le début de 1907,
-Hankeou a largement profité de la situation pour s'approvisionner.
-Le spéculateur indigène établi à Changhai a été obligé, à l'approche
-du nouvel an, de réaliser coûte que coûte la plus grande partie de
-son stock et de traiter avec les acheteurs du Yangtseu, d'autant plus
-que le marché du nord lui était fermé et était, du reste, tout aussi
-encombré que celui de Changhai.
-
-La majeure partie de ces étoffes de coton sont de fabrication anglaise
-ou américaine; les fabriques des États-Unis ne l'emportent sur celles
-du Lancashire que pour les étoffes lourdes, notamment les coutils.
-L'importation américaine a fait, durant ces dernières années,
-d'énormes progrès en Chine, mais c'est surtout dans le nord qu'elle a
-développé ses débouchés; dans la vallée du Yangtseu, la prépondérance
-anglaise se maintient, quoique déjà battue en brèche par le Japon et
-l'Inde, et aussi par l'Italie qui a réussi, depuis quelques années, à
-écouler en Chine une partie de ses cotonnades, qu'elle fabrique près de
-Milan.
-
-En ce qui concerne la France, la vente de cotonnades est nulle. Nous
-fabriquons trop bien et trop cher, et pas du tout au goût de la
-clientèle chinoise; nous avons des fabriques de spécialités fort belles
-et fort élégantes, mais dont les prix sont inaccessibles à la masse de
-la clientèle chinoise qui est pauvre.
-
-Les tissus de laines sont peu achetés, et on n'en importe guère que
-pour 5 ou 600.000 taels; à peu près tout vient du Japon, et ce sont
-surtout les tissus de flanelle que les Chinois emploient.
-
-Si nous prenons les tissus de soie, l'importation en Chine en est
-naturellement peu élevée, la Chine étant la productrice de la soie par
-excellence, et de la soie sous toutes ses formes. Cependant l'industrie
-lyonnaise s'est mise depuis quelque temps à importer des tissus de soie
-pure et des tissus mélangés de soie et coton qui trouvent preneurs
-au marché de Hankeou, étant donnés leurs prix. Tout est là. Si nous
-pouvons arriver à fabriquer à bas prix des mélanges soie et coton
-répondant comme dessins et couleurs aux goûts du pays, nous réussirons
-à augmenter notre importation qui est actuellement à Hankeou d'environ
-200.000 taels. Nos seuls concurrents possibles sont les Japonais et les
-Allemands, qui peuvent livrer à des prix de famine, et c'est peut-être
-encore eux qui en ce genre d'étoffes nous laisseront loin derrière
-eux. Les rubans de Saint-Étienne commencent à être assez connus et se
-vendent bien sur le marché chinois. Hankeou en importe pour une valeur
-d'environ 50.000 taels. C'est une maison belge qui a eu jusqu'ici le
-monopole de l'importation de cette marchandise, et c'est d'ailleurs à
-l'intelligence commerciale du chef de cette maison que les fabriques de
-Saint-Étienne doivent de faire concurrence au «lan kan» de fabrication
-chinoise.
-
-L'importation des métaux est presque nulle à Hankeou, ce qui se
-comprend du reste, puisque les usines et fonderies de Hanyang, non
-seulement peuvent fournir la place, mais encore toute la région; quant
-aux machines, l'importation en augmente de plus en plus; matériel
-de chemins de fer, appareils télégraphiques, appareils électriques,
-instruments scientifiques, courroies de transmission, machines à
-épurer le coton, matériel d'imprimerie, machines à coudre, et une
-quantité d'autres machineries en tous genres; on en importe tous les
-ans pour une valeur de 2 à 3.000.000 de taels; presque toutes les
-machines jetées sur le marché d'Hankeou sont de provenance allemande
-ou anglaise, et ce commerce prend tous les jours plus d'importance. Ce
-sont l'Angleterre et l'Allemagne, et également un peu les États-Unis
-d'Amérique qui sont les principaux fournisseurs de l'industrie
-chinoise. Des grandes maisons qui sont établies à Hankeou ont toutes un
-bureau technique, dirigé par un ingénieur très compétent, qui s'occupe
-de l'installation d'usines et d'ateliers, et se charge de la vente des
-machines de toutes sortes, moteurs à pétrole ou à vapeur, dynamos,
-pompes, matériel de mines. La Shanghai maritime Cº, sous la direction
-de M. Buchleister, et représentant des maisons de Berlin, Magdebourg,
-Bonn et Leipsig est l'une de ces maisons allemandes, bien montées et
-fortement organisées, qui ont réussi dans le monde entier, et notamment
-en Chine, à faire concurrence aux Anglais.
-
-Les charbons importés à Hankeou viennent soit du Japon, soit de
-Kai-Ping. La province du Houpe, ainsi que je l'ai dit plus haut,
-ne fournit pas de bon charbon; on a commencé à en faire venir du
-Sseu-Tchuen, et il semble pouvoir être utilisé dans l'industrie.
-
-Le pétrole est l'un des gros articles du commerce de la place. La
-consommation ne cesse d'augmenter à mesure que les prix baissent et que
-s'étend le rayon de vente. En 1892, Hankeou ne recevait que 4.737.000
-gallons (un gallon égale environ 4 litres), en 1901, l'importation
-avait quadruplé; elle a atteint, en 1905, 26.390.000 gallons et a
-continué à augmenter tous les ans. Autrefois le pétrole américain
-était le maître du marché, mais à dater de 1896, le pétrole russe,
-et à partir de 1897, les pétroles de Sumatra et de Bornéo lui ont
-fait une grande concurrence. Celui de Birmanie n'est pas encore très
-apprécié et on en voit peu. Le pétrole est le plus souvent importé en
-bateaux-citernes et déchargé dans les réservoirs des compagnies. La
-«Shell transport and trading Cº» possède deux réservoirs, chacun d'une
-capacité de 3.500.000 litres. La «Royal Dutch petroleum Cº» a également
-deux réservoirs semblables; ils sont situés sur les bords du fleuve,
-à quelques kilomètres au-dessous des concessions étrangères. Quant à
-la compagnie américaine, Standard oil, elle n'importait que du pétrole
-en caisses. Mais elle a construit, elle aussi, un réservoir. Enfin la
-«East asiatic petroleum Cº» a établi deux réservoirs sur la ligne du
-chemin de fer, l'un à Hou-Yuen, province du Houpe, l'autre à Sin-Yang
-(Honan), et elle alimente ces réservoirs au moyen de wagons-citernes.
-
-Les sucres étrangers proviennent surtout de Hong-Kong, et malgré
-les essais des Japonais, les Chinois donnent toujours la préférence
-au produit anglais. Les aiguilles sont importées par l'Allemagne,
-les allumettes par le Japon; quant aux bois, qui viennent en grande
-quantité, ils sont originaires soit des États-Unis d'Amérique, soit de
-l'Australie.
-
-L'importation des produits alimentaires d'origine étrangère est
-forcément très limitée. Les Chinois, pas plus que les Japonais, ne sont
-friands de nourriture européenne, ils préfèrent leur menu à toutes les
-conserves qu'on peut leur offrir. Ils n'apprécient guère que trois
-choses: le champagne, les gâteaux secs, et les fruits en conserves.
-Les deux derniers produits leur sont fournis par l'Angleterre, la
-Californie et l'Autriche; quant au champagne, seuls les riches peuvent
-en acheter d'authentique; la majeure partie de ce qu'on vend sous ce
-nom est une affreuse drogue fabriquée en Allemagne et vendue à des prix
-ridicules de bon marché. Les Japonais ont également essayé de faire la
-concurrence aux Allemands en ce genre de marchandises.
-
-X.--Autrefois, et il n'y a pas bien longtemps encore, le principal
-article d'exportation du port de Hankeou était le thé. D'énormes
-navires anglais et russes venaient tous les ans, aux mois de mai, juin,
-juillet, prendre des chargements directs pour l'Europe, les eaux du
-fleuve étant, à cette époque de l'année, toujours assez hautes pour
-qu'on puisse faire remonter jusqu'au port de Hankeou des navires calant
-jusqu'à 10 mètres. C'était alors le beau temps de Hankeou, une activité
-surprenante régnait en ville, malgré la chaleur accablante des mois
-d'été. La population européenne, augmentée de tous les marchands de
-thé et dégustateurs de thé, venus pour la saison, se trouvait doublée,
-et c'était le moment des fêtes et des parties de plaisir après les
-affaires, chaque soir.
-
-Aujourd'hui, tout cela est fini. Les Anglais ont abandonné le thé de
-Chine et se contentent des thés de l'Inde et de Ceylan, beaucoup moins
-bons, mais beaucoup moins chers. Les Russes cependant sont demeurés
-fidèles au thé chinois. Les essais qu'ils ont faits de planter du thé
-au Caucase et dans le Turkestan russe n'ont pas encore réussi, et non
-seulement ils sont restés les clients du marché de Hankeou, mais ils
-font tous les ans des achats plus considérables. La guerre avec le
-Japon n'a nullement nui au commerce des thés russes, et l'exportation
-augmente régulièrement. La plus grande partie de ce thé est dirigée
-sur Odessa et Wladiwostok par les bateaux de la flotte volontaire; une
-petite quantité va également sur l'Amérique, bien que ce dernier pays,
-et surtout les États-Unis, consomment de préférence le thé japonais.
-Le fameux thé de la caravane n'existe plus. La route de terre de
-Hankeou par Fan Tcheng et la Mongolie russe est totalement abandonnée;
-les Chinois disent que nous ne pouvons pas boire de bon thé en Europe
-depuis l'abandon de la route par terre; car, prétendent-ils, le thé,
-même livré clos en boîtes d'étain, s'abîme à la mer.
-
-Depuis l'ouverture de la ligne Hankeou-Pékin, le sésame est devenu
-un article sérieux d'exportation; il vient du Honan, et le port de
-Hankeou en a toujours fourni, mais les moyens de communication,
-autrefois primitifs, empêchaient le trafic de cette oléagineuse de se
-développer normalement. On en exporte entre 2 et 3.000.000 de piculs.
-Les acheteurs principaux de sésame sont l'Allemagne, le Japon, la
-Belgique et la France. Les haricots et les fèves, dont l'exportation se
-chiffre par 8 et 9.000.000 de taels, sont un des principaux articles
-du commerce de Hankeou; mais, bien entendu, ces produits sont exportés
-sur d'autres ports chinois, non sur les ports étrangers. Arachides,
-graines de coton, coton, ramie, jute, soie et soieries, sont expédiés à
-Changhai et au Japon, et le commerce en est entièrement aux mains des
-indigènes.
-
-Un article donne lieu à un trafic assez considérable entre Hankeou et
-l'Europe. Il s'agit des peaux d'animaux: bœufs, buffles et chèvres.
-L'Europe continentale et les États-Unis en sont les principaux
-acheteurs, et l'exportation s'en est beaucoup développée de 1892 à
-1902; en 1892, par exemple, les statistiques n'enregistraient à la
-sortie que 50.000 piculs de peaux de vache et de buffle. En 1901,
-la quantité exportée passait à plus de 162.000 piculs; en 1892, la
-moyenne des prix était de 11 taels par picul pour les peaux de vache,
-et de 8 taels pour les peaux de buffle. En 1901, les prix atteignaient
-respectivement 20 taels et 12 taels 50, et en 1906 ils ont été de
-33 taels pour la vache et de 20 taels pour le buffle. La demande se
-trouvant bien supérieure à l'offre, les prix sont toujours allés en
-augmentant, bien que l'ouverture de la ligne du chemin de fer ait amené
-sur le marché de Hankeou les peaux du Nord (du Honan et du Chen-Si).
-Quant aux peaux de chèvre, leur exportation n'a cessé de devenir plus
-considérable; elles ont aujourd'hui atteint le chiffre de 4.000.000 de
-peaux à l'exportation, et on classe maintenant ces peaux d'après leur
-provenance: Houpe, Sseu-Tchuen, Kiang-Si et Honan. En dehors de celles
-que je viens de citer, il faut aussi marquer d'autres espèces de peaux
-ou fourrures: moutons, agneaux, chiens, chats, chevreaux, renards,
-lièvres, belettes, blaireaux, léopards et même tigres. Mais le commerce
-des fourrures, qui avait pris un certain développement à Hankeou, ne
-peut soutenir la concurrence de Tien-Tsin et des ports du nord. Sous ce
-rapport, Hankeou ne sera jamais un grand débouché pour l'exportation,
-et son activité se bornera à la manipulation des vaches, buffles et
-chèvres.
-
-Parmi les autres produits destinés à l'exportation, le port de Hankeou
-travaille les soies de porc, les plumes et duvets, les poils, les
-cornes, les os, les œufs, les suifs végétal et animal; le vernis, le
-tabac, la noix de galle, dont il se fait un commerce considérable, bien
-qu'elle ait beaucoup diminué de valeur depuis qu'elle est concurrencée
-par l'aniline et les extraits chimiques.
-
-Hankeou exporte encore l'huile de bois, (en chinois tong yeou),
-désignée sur le marché sous le nom anglais _wood oil_ et qui n'est
-autre que l'huile d'abrazin. On en exporte pour une valeur de 4.000.000
-de taels. L'abrazin ou _elœococca vernicifera_, croît dans l'ouest
-du Houpe et au Hounan, mais le pays où il pousse le mieux est le
-Kouei-Tcheou. Son fruit donne une huile fluide siccative, vernis
-naturel dont les usages sont innombrables. Cette huile sert notamment
-à imperméabiliser les étoffes, le papier, à rendre étanches les
-paniers, à vernir les boiseries, les jonques. Elle est incomparablement
-supérieure à l'huile de lin et peut être substituée quelquefois au
-caoutchouc. Les Américains, qui en font un grand usage, l'utilisent
-pour la fabrication du linoleum et du lincrusta. Hankeou est le marché
-centralisateur de ce produit. Son prix ne cesse d'augmenter; il est
-passé de 50 francs à 80 francs les cent kilos, et il est probable qu'il
-ira encore en augmentant, car la Chine est le seul pays producteur.
-Mais, malheureusement, les intermédiaires chinois, par lesquels passe
-l'huile avant d'arriver aux mains des Européens, se sont mis depuis
-quelque temps à l'adultérer, en y ajoutant de l'huile de sésame. Aussi,
-les Américains ont-ils essayé d'implanter l'elœococca en Floride;
-jusqu'à présent ils n'ont pas obtenu de succès, mais il est probable
-qu'ils trouveront un terrain favorable à la plante, car l'habitat
-chinois où elle croît pour l'instant n'offre pas de conditions
-climatériques qu'on ne puisse rencontrer ailleurs.
-
-Les autres produits d'exportation du port de Hankeou sont: huile de
-thé, huile de sésame, huile d'arachides, huile de haricots, albumine
-et jaune d'œufs, albumine desséchée, albumine liquide, jaune d'œuf,
-riz, minerais de fer, fer et fontes, fer en barres, marmites,
-antimoine, arsenic, plomb, minerai de zinc, gypse, filés de coton et
-shirtings des manufactures de Woutchang, sucre, suif, saindoux, cire,
-rhubarbe, médecines, alun, mercure, cinabre, charbon; mais les maisons
-européennes établies sur la place n'opèrent en général que sur le thé,
-les peaux, le sésame, la ramie, l'huile de bois, les soies de porc,
-le musc. Ces maisons, de toutes nationalités, se font une concurrence
-acharnée et, les Chinois, en profitant pour maintenir des prix très
-élevés, les bénéfices deviennent très minces. Le commerce de Hankeou
-n'a cessé de s'accroître, c'est vrai, mais comme les maisons étrangères
-se sont multipliées à l'excès, il en résulte un certain malaise. Si
-l'on considère qu'en 1891 il y avait une vingtaine de maisons de
-commerce européennes, et qu'aujourd'hui, à la fin de 1910, il y en a
-plus de 120, on comprendra facilement qu'il faille brasser des millions
-et des millions d'affaires pour arriver à vivre.
-
-Malgré les quantités de marchandises exportables que j'ai signalées, le
-thé reste encore, après l'abandon des Anglais, l'une des principales.
-Hankeou est le centre du commerce russe du thé. Nous nous figurons
-volontiers en France que, seuls, les Anglais consomment une grande
-quantité de thé: c'est une erreur; les Russes, à ce point de vue, les
-surpassent encore, je crois, car ils en boivent _toute la journée_, et
-le samovar et la théière restent en permanence sur la table de la salle
-à manger. N'ayant pas de colonies où puisse pousser abondamment le
-précieux arbuste, les Russes sont obligés de le faire venir de Chine,
-et c'est à Hankeou qu'ils ont établi leur marché central.
-
-Le thé, en effet, se trouve dans les provinces du Fo-Kien, du
-Tche-Kiang, du Kiang-Si, du Houpe, du Hounan, et on peut dire, un peu
-partout en Chine, puisqu'il en existe jusqu'au Yunnan, où le thé du
-Pou-Eurl est très estimé. Mais le thé qu'on boit en Europe est celui
-qui vient du Kiangsi et des deux provinces du Houpe et du Hounan, et
-qui est par suite exporté de Hankeou. Celui du Fo-Kien et du Tche-Kiang
-est surtout du thé vert. Le thé porte des feuilles vers le milieu du
-printemps; elles sont tendres alors, on les met au bain de vapeur et
-on en tire une eau amère, dit un auteur ancien, puis on les fait sécher
-et on les réduit en poudre, et on boit le thé ainsi préparé. Mais si
-cela se passait ainsi autrefois, il n'en est plus de même aujourd'hui.
-On cueille les premières pousses des feuilles au printemps, et elles
-forment le meilleur thé, celui dit Pekoe, plus tendre, plus délicat et
-infiniment plus estimé que ceux des récoltes qui suivent. La seconde
-récolte, et la plus abondante, se fait en mai, alors que les feuilles
-sont entièrement épanouies; elle fournit, comme la première récolte, la
-plupart des thés destinés à l'exportation. Les autres récoltes ont lieu
-au milieu de juillet et à la fin d'août, et c'est avec les feuilles de
-ces dernières récoltes que les Russes font les briques de thé qu'ils
-exportent en Sibérie, en Mongolie et au Thibet.
-
-Le thé pousse, en général, à mi-hauteur des collines; on met les jeunes
-plants en pépinières jusqu'à ce qu'ils aient à peu près un an et qu'ils
-aient atteint de 0.30 à 0.40 centimètres, puis on les repique en lignes
-parallèles, séparées par de larges bandes de terrains, où l'on plante
-des légumes divers. Cette disposition rappelle celle des vignes dans le
-Centre et le Midi de la France. On commence à récolter les feuilles dès
-que le pied a atteint sa troisième année révolue, et, à l'âge de quinze
-ans, il est usé et épuisé. Le thé croissait autrefois en Chine à l'état
-sauvage, et ce n'est guère que depuis mille ans, que les indigènes en
-ont fait une boisson. La coutume de payer à l'Empereur, tous les ans,
-le tribut du thé, a commencé au temps de la monarchie des Tang (618 ap.
-J.-C.). Les espèces de thé dont les auteurs anciens font mention sont
-particulièrement celles qui étaient en usage pendant la monarchie des
-Tang, elles étaient en nombre presque infini et distinguées chacune par
-un nom spécial. Il faut, disent les Chinois, boire le thé chaud et en
-petite quantité, surtout il ne faut pas le boire à jeun et quand on a
-l'estomac vide. Autrefois, le thé était pour les Chinois une véritable
-médecine (comme, du reste, il l'était encore en France il n'y a pas si
-longtemps); ainsi, la feuille du thé, disent les auteurs chinois, est
-bonne pour les tumeurs qui viennent à la tête, pour les maladies de la
-vessie, elle dissipe la chaleur ou les inflammations de poitrine. Elle
-apaise la soif, elle diminue l'envie de dormir, elle dilate et réjouit
-le cœur, elle dégage les obstructions et aide à la digestion. Elle est
-bonne, quand on y ajoute de l'oignon et du gingembre. Elle est utile
-contre les échauffements et chaleurs d'entrailles, et elle est l'amie
-des intestins; elle purifie le cerveau et éclaircit la vue, elle est
-efficace contre les vents qu'on a dans le corps et guérit la léthargie.
-Elle guérit aussi les fièvres chaudes; quand on la fait bouillir dans
-du vinaigre, et qu'on la donne à boire à un malade qui a la dysenterie,
-elle le guérit. Enfin la feuille de thé était autrefois un remède
-universel; je ne sais s'il réussissait toujours; dans tous les cas il
-était bien facile à prendre.
-
-La préparation du thé noir, de celui qu'on vend pour l'exportation,
-n'est pas aussi simple que l'on pourrait croire. On fait d'abord la
-part du déchet, en mettant de côté toutes les feuilles flétries et
-jaunies; puis on place les bonnes feuilles sur des claies de bambous
-en les étendant avec soin, et on les expose pendant plusieurs jours
-au grand air, afin de les faire sécher; on les roule avec la main ou
-même avec le pied, après quoi on les met dans de grands bassins en fer
-bien chauffés et que l'on secoue en tous sens pour qu'elles grillent
-uniformément. Puis, on les roule à nouveau avec les pieds, en pressant
-très fortement, et on en extrait ainsi l'huile âcre qu'elles peuvent
-alors contenir. On les grille encore une fois après les avoir fait
-sécher de nouveau au soleil, et on les met ensuite dans des récipients
-chauffés à une température moyenne où elles achèvent de se sécher;
-enfin elles sont bonnes à emballer.
-
-Quant au thé vert, qu'on n'exporte guère qu'en Amérique, on ne le
-grille qu'une fois au-dessus de plaques de tôle et après l'avoir fait
-baigner dans un liquide mélangé de safran et d'indigo, ce qui lui donne
-sa couleur verte. Ce thé, qui n'est grillé qu'une fois, a conservé
-toutes les propriétés excitantes de son huile essentielle et il est
-très énervant. Il ne peut convenir qu'à des tempéraments lymphatiques.
-
-Parmi les thés noirs, la généralité porte le nom de _Congou_, ou «bien
-travaillé», nom qui a suppléé celui de _Bohea_ dont on se servait pour
-le désigner il y a quelque deux cents ans; ou bien _Pekoe orange_,
-c'est-à-dire parfum supérieur; Pekoe pur, c'est-à-dire couleur des
-cheveux de Lao-Tseu; Sou chong et Pou chong, remarquables par la
-petite dimension de leurs feuilles; Hyson, Siao chow, Ta chow, fleur
-du printemps, petites perles, grandes perles; puis une infinité de
-noms dont le sens est: langue de moineau, griffe de dragon, parfum de
-l'oléa, etc...
-
-Le thé est venu en Europe en 1591, importé par les Hollandais; depuis
-on en boit dans le monde entier, et malgré les plantations de l'Inde,
-de Ceylan et d'autres pays, le thé de Chine est toujours le thé
-supérieur; cela tient sans doute à son habitat et à la culture spéciale
-dont l'entourent les Chinois.
-
-XI.--Il est très difficile de se rendre un compte exact, d'après
-les statistiques douanières chinoises, de la valeur respective qui
-appartient à chaque nation dans le commerce d'un port chinois, parce
-que tout ce qui vient de Hong-Kong est porté au compte du pavillon
-britannique ou à peu près. Il s'ensuit qu'on ne peut tabler sur les
-«trade reports» avec certitude. Mais il est facile d'indiquer quelles
-sont les nations qui font le plus de commerce avec Hankeou. C'est
-d'abord le Japon qui importe pour environ 5 à 6 millions de taels, mais
-qui exporte pour une quarantaine de millions.
-
-L'Angleterre est le gros importateur; puis viennent les États-Unis,
-l'Allemagne; la Russie n'exporte que son thé et n'importe absolument
-rien, la Belgique importe du matériel de chemin de fer et des machines.
-
-Quant à la France, elle est représentée à Hankeou par quelques maisons
-(sept ou huit) qui font surtout de l'exportation de peaux, albumine
-et jaunes d'œufs, musc, sésame, noix de Galle, soies de porc, etc...
-Elle importe quelques soieries. En somme, nous venons à Hankeou, comme
-partout ailleurs, bien après les autres, et nous n'y faisons pas un
-trafic appréciable. Le commerce de la Chine semble plein d'avenir pour
-le Japon qui fabrique à bon marché et peut vendre à des prix minimes.
-Quant aux autres puissances, elles pourront encore pendant quelque
-temps y placer des produits de grande industrie, comme chemins de
-fer, machines à vapeur, blindages, canons et bateaux de guerre, mais
-le Japon les gagnera vite et il est probable qu'avant peu il sera le
-fournisseur attitré de son colossal voisin.
-
-XII.--Les compagnies qui font un service régulier sur le Yangtseu entre
-Changhai et Hankeou sont:
-
-L'Indo-China steam navigation Cº (Jardine Matheson and Cº), 4 vapeurs;
-
-La China navigation Cº (Butterfield and Swire), 4 vapeurs;
-
-Geddes and Cº, 4 vapeurs;
-
-Ces trois compagnies sont anglaises.
-
-China merchant steam navigation Cº (compagnie chinoise), 5 vapeurs;
-
-Osaka shô sen kwaisha (japonaise), 5 vapeurs;
-
-Nippon you sen kwaisha (japonaise), 2 vapeurs;
-
-Norddeutscher Lloyd (allemande), 3 vapeurs;
-
-Hamburg Amerika linie (allemande), 2 vapeurs;
-
-Compagnie asiatique de navigation (française), 2 vapeurs.
-
-Les compagnies anglaise, chinoise et japonaise ont également des
-vapeurs sur Itchang et une compagnie japonaise, la Konan Kiten Kaisha
-en a un sur Tchang-Cha-Fou au Hounan. Les trois compagnies japonaises
-marchent d'accord et reçoivent une subvention du gouvernement japonais.
-
-Les maisons françaises établies à Hankeou sont:
-
-La Banque de l'Indo-Chine;
-
-E. Bouchard (importations, commissions; affaires industrielles);
-
-Compagnie française des Indes et de l'Extrême-Orient (importation,
-exportation);
-
-A. Grosjean et Cie (albuminerie, exportation);
-
-Olivier et Cie (exportation);
-
-Racine, Ackermann et Cie (exportation);
-
-Simonin (commission).
-
-Ces maisons, à part celle de MM. A. Grosjean et Cie, sont des
-succursales de maisons françaises établies à Changhai; la maison
-Racine, Ackermann et Cie est propriétaire de la ligne de bateaux à
-vapeur faisant, sous pavillon français, le service des ports du fleuve
-entre Changhai et Hankeou.
-
-Au point de vue industriel, la nouveauté la plus remarquable à Hankeou
-a été, à la fin de 1908, la mise en marche des métallurgies du Yangtseu
-(exactement Yangtse engineering works) qui, dès cette époque, purent
-exécuter les commandes qu'elles recevaient. Cet établissement se trouve
-à quelques kilomètres en aval de Hankeou; il occupe une superficie de
-plusieurs hectares et compte s'étendre encore. Toutes les machines
-y sont mises en mouvement par l'électricité, et on y construit un
-dock où les bateaux à faible tirant d'eau pourront être réparés.
-Actuellement on y exécute des travaux de toutes sortes, mais surtout
-des ponts métalliques. Un Anglais y est employé comme ingénieur, toute
-l'administration restant dans les mains des Chinois, et le directeur
-en est M. Li qui est aussi le directeur général des hauts-fourneaux de
-Hanyang. Tout semble montrer que cet établissement prendra peu à peu un
-développement sérieux.
-
-Le second fait à noter dans les annales industrielles du port de
-Hankeou, c'est l'exportation en 1908 de 26.000 tonnes de saumon de
-fonte au Japon et de 3.000 tonnes aux États-Unis. En 1907 déjà,
-les Américains avaient exporté un peu de fer tout prêt à subir
-la conversion en acier, et ils avaient trouvé que ce fer était
-d'excellente qualité; ils l'expédièrent au Canada; les saumons de
-fonte exportés en 1908 étaient également destinés au Canada. Malgré
-la longueur du voyage et les droits de douane très élevés, les mines
-de Hanyang peuvent trouver du bénéfice à ces transactions, et il est
-démontré que le fer de Hanyang peut être envoyé sur le marché américain
-à un prix qui lui permet de lutter avec les produits du Steel trust.
-Évidemment cela tient à ce qu'un bon ouvrier chinois est payé, pour
-douze heures de travail, de 15 à 40 piastres mexicaines par mois (de
-37 fr. 50 à 100 francs), ce qui serait pour un Américain absolument
-inacceptable. Dans ces conditions, et tant qu'elles existeront, comme
-le minerai se trouve être excellent et à profusion, ce produit pourrait
-prendre une place en vue sur le marché du fer et de l'acier soit
-au Canada, soit sur la côte américaine du Pacifique; ce n'est plus
-pour les ouvriers de Hanyang qu'une question de capital et de bonne
-administration.
-
-Ainsi l'établissement des usines métallurgiques de Hanyang, après
-tant de vicissitudes, se met enfin à fonctionner normalement. Il
-y a tout lieu de croire qu'il ne fera que prospérer, surtout s'il
-reste longtemps encore sous la direction de l'éminent ingénieur
-luxembourgeois, M. Ruppert qui, seul, il y a quelques années, a remis
-tout sur pied et a réorganisé complètement cette immense entreprise.
-
-Mais que de millions de taels perdus depuis le début de l'affaire?
-L'argent que Tchang-Tche-Tang a dépensé dans cette tentative ne sera
-jamais retrouvé, et on peut dire qu'une grande partie, que probablement
-la plus grande partie a été gaspillée. Il ne faudrait pas que la Chine
-imitât souvent les procédés du vice-roi Tchang pour s'européaniser, car
-le trésor de ses provinces n'y suffirait pas!
-
-
-
-
-CHAPITRE IX
-
- I. Chache (Shasi) et Kin-Tcheou (Kin-Chow).--II. Itchang (Ichang),
- ouverture au commerce étranger; situation de la ville; montagnes
- et forêts; gorges et vallées.--III. La communauté marchande.--IV.
- La pêche à la loutre.--V. Promenades aux environs d'Itchang.--VI.
- Les jonques; la population; la navigation sur le Haut-Yangtseu; les
- rapides.
-
-
-I.--Chache (Shasi) a été ouvert au commerce étranger à la date du 1er
-octobre 1896, suivant le traité sino-japonais conclu à Shimonoseki en
-1895. Ce port est à environ 85 milles en aval d'Itchang, et se trouve
-situé au point d'intersection de deux importantes routes commerciales
-du centre de la Chine. La population terrienne et fluviale peut
-s'élever à environ 100.000 habitants. On a été déçu dans le rendement
-commercial que l'on s'attendait à trouver ici, et il ne s'y fait
-qu'environ 200.000 taels d'affaires. Les quelques petits vapeurs qui
-exécutent le service entre Hankeou et Itchang jettent l'ancre devant
-Chache, mais ne vont pas à quai. Les Anglais, qui y entretenaient
-un consul, ont supprimé ce poste consulaire depuis 1899; seuls les
-Japonais ont un représentant officiel ainsi qu'une concession, et le
-commerce étranger se trouve concentré dans leurs mains.
-
-Chache est, on peut le dire, le port de Kin-Tcheou (Kin-Chow), ville
-murée et autrefois importante. Elle est, d'ailleurs, assez jolie,
-et les lacs qui l'environnent contribuent à rendre son territoire
-fertile et agréable. Les conquérants tartares l'avaient divisée en deux
-parties, et dans l'une d'elles avaient mis une forte garnison, car
-Kin-Tcheou était considérée comme la clef de la Chine centrale.
-
-II.--Itchang (Ichang) est l'un des quatre ports qui furent ouverts
-au commerce étranger le 1er avril 1877, suivant les accords stipulés
-dans la convention anglo-chinoise de Tche-Fou (Chefoo) en 1876; il
-est à environ 1.000 milles de la mer et à 400 milles de Hankeou. Ici
-le sol et le climat changent complètement et il est très différent de
-celui des plaines basses du Houpe, autour de Hankeou, Wou-Tchang et
-Hanyang. La région d'Itchang, située au pied des massifs montagneux de
-l'ouest, est, au point de vue agricole, une zone spéciale, mi-tempérée,
-mi-tropicale. Sur les hauteurs viennent le blé et l'orge, les pommes
-de terre et les patates, et, dans les vallées abritées, poussent le
-riz, les oranges, les pamplemousses, les citrons et les mandarines.
-Dans les plus hautes régions, on rencontre les essences forestières
-que nous avons dans nos montagnes d'Europe, chênes et châtaigniers,
-et de nombreux conifères; les arbres se font rares, comme partout
-ailleurs, bien que, dans certaines parties des districts de Pa-Tong
-et de Li-Tchuen, on trouve encore assez de bois de construction. En
-avril 1894, époque où je suis allé pour la première fois à Itchang, il
-y avait, comme Européens, le consul d'Angleterre et quelques employés
-de la douane chinoise, plus deux ou trois missionnaires franciscains,
-belges, et un orphelinat de sœurs franciscaines françaises. Le
-séminaire de la mission, pour former les jeunes prêtres indigènes
-était, sous la direction d'un franciscain allemand, établi de l'autre
-côté de la rivière, en face d'Itchang, dans la gorge de Che-Lieou-Hong,
-véritable ermitage rempli d'un charme pénétrant. Toutes les gorges
-qui entourent Itchang, d'ailleurs, sont, au printemps, délicieuses à
-visiter. La floraison des orangers et des citronniers embaume l'air, et
-les arbres à feuilles persistantes égayent la nature parfois sauvage de
-ces vallées. C'est un véritable enchantement pour celui qui a résidé
-longtemps dans les plaines du Bas-Yangtseu. Mais, par contre, l'été
-est très chaud, plus sec, il est vrai, que vers Hankeou ou Changhai,
-mais plus brûlant; ainsi, en juin 1894, la température est montée à
-111° Fahrenheit, ce qui fait 44° centigrades; tous les thermomètres
-éclataient au soleil; l'hiver est comme l'automne, absolument
-délicieux; il en est ainsi, du reste, dans toute la vallée du Yangtseu;
-seulement à Itchang, l'air est plus sec et plus vif.
-
-III.--La communauté marchande est représentée actuellement dans le
-port ouvert par les agents des trois compagnies de bateaux qui font le
-service avec Hankeou, et par trois maisons de commerce: une allemande,
-une anglaise et une française. Cette dernière est la Compagnie
-française des Indes et de l'Extrême-Orient. Le commerce d'Itchang est,
-du reste, plutôt un commerce de transit. La ville est située dans une
-contrée montagneuse, très pauvre, et dont la population n'a, par suite,
-pas beaucoup d'argent à dépenser pour s'offrir des objets d'Europe.
-Le commerce qui se fait ici est un commerce de détail; il n'y a ni
-grande banque, ni marchand en gros; Itchang est le point de départ et
-d'arrivée de tout ce qui va au Sseu-Tchuen ou en revient; c'est là sa
-seule importance.
-
-IV.--Ce pauvre petit port a, lui aussi, sa spécialité: c'est la
-pêche à la loutre. Voici comment les pêcheurs procèdent: de petits
-bambous, gros comme des lignes de pêche, sont fixés à la rive et à
-leur extrémité, au-dessus de l'eau, est attachée une loutre, au moyen
-d'une chaîne de fer fixée en arrière des pattes de devant, tout autour
-du corps. Le pêcheur veut-il prendre du poisson? Il descend son filet
-(sorte d'épervier) au fond de la rivière et, par une ouverture béante
-à la partie supérieure, il lance la loutre qui fait sortir le poisson
-de toutes les crevasses et cachettes où il se dissimule; puis, après
-quelques instants, filet, loutre et poissons sont remontés, et la
-loutre est récompensée d'un poisson frais.
-
-V.--Les promenades autour d'Itchang offrent toutes un intérêt au
-voyageur qui vient de passer de longs jours dans les plaines monotones
-et sans verdure qui se déroulent invariables depuis Changhai. En
-arrière de la ville, du côté opposé au fleuve, on peut visiter, au
-sommet d'une colline, un temple auquel les Chinois attachent une
-importance considérable. Cette construction, en effet, qui a subi des
-réparations et des additions en 1898, est destinée à contrebalancer
-l'influence du feung chouei de la colline en forme de pyramide, qui se
-trouve juste en face sur l'autre rive du fleuve.
-
-Cette rive, également, présente de charmants aspects, et si l'on a
-parfois un peu de peine à gravir quelques pentes brusques, on est bien
-récompensé par la vue de la nature presque alpestre qui s'offre à tout
-instant: rocs et cascades, torrents roulant sur des cailloux fins,
-entre des berges bordées de bambous et de pamplemousses; on se croit
-transporté dans une autre partie du monde, sauf à être désillusionné
-quand on tombe sur un pauvre village chinois sale et délabré, comme le
-sont malheureusement tous ceux que l'on rencontre.
-
-Le Long-Wang-Tong, ou la grotte du roi Dragon, mérite d'être visité;
-pour y arriver, une petite excursion est nécessaire. Non loin de là se
-trouve le Wen-Fo-Chan, ou montagne du Bouddha de la littérature, au
-milieu d'un amas de rocs escarpés qui semblent rendre les abords du
-temple complètement inaccessibles.
-
-Le Yun-Wou-Chan, ou montagne du nuage et du brouillard (ou bien du
-brouillard nuageux) présente également de l'intérêt. Il est situé au
-fond d'une vallée à l'entrée de la gorge d'Itchang, et pour y arriver,
-il faut suivre la vallée, puis faire une ascension assez longue. C'est
-l'un des plus beaux endroits des environs d'Itchang.
-
-VI.--Toutes les barques qui font le commerce avec le haut-fleuve
-jusqu'à Tchong-King, s'arrêtent à Itchang, et, pour le plus grand
-nombre d'entre elles, c'est le port d'attache.
-
-Celles qui arrivent du Sseu-Tchuen débarquent ici leurs marchandises,
-lesquelles sont chargées sur les vapeurs destinés à les transporter
-vers Hankeou; les autres font, en sens contraire, le chargement des
-marchandises pour les ports de la haute rivière. Cependant, malgré
-les facilités offertes par la vapeur, bon nombre de jonques venant du
-Sseu-Tchuen descendent leurs marchandises jusqu'à Hankeou, et même
-jusqu'à Changhai; c'est que, pour le Chinois, le temps ne compte pas;
-la rapidité n'est qu'un vain mot.
-
-La population flottante est par suite assez forte à Itchang, et il est
-impossible d'en savoir le chiffre, car elle est très variable. Mais la
-population stable d'Itchang peut être évaluée à 60.000 habitants.
-
-Le commerce total, en 1908, était d'environ 8.000.000 de taels.
-
-C'est à partir d'Itchang que la navigation du Yang-Tseu-Kiang, si elle
-devient moins rapide et plus difficile, est toutefois beaucoup plus
-intéressante. D'ici à Tchong-King, en effet, il faut aller en barque
-chinoise; ces barques, d'ailleurs faites et construites en vue de cette
-navigation du haut-fleuve, sont très solides et très confortables.
-Tout l'arrière est destiné aux passagers et à leurs bagages; divisées
-par des cloisons, les chambres sont évidemment assez exiguës, mais
-on peut y installer un matelas et y dormir confortablement au milieu
-des tentures de papier rouge collées sur toutes les parois, et des
-fleurs et des oiseaux sculptés sur les poutres. La salle à manger et la
-cuisine où coucheront les domestiques se trouvent au centre, et l'avant
-est réservé au poste d'équipage. Tout à l'arrière, près du gouvernail,
-le chef (en même temps pilote) a sa petite chambre dans les flancs
-du bateau, et même, la plupart du temps, il loge là avec sa famille.
-Ces jonques sont, du reste, longues et larges, mesurant de 15 à 25
-mètres de long sur 4 à 5 de large, et bien assises sur l'eau; elles ne
-naviguent que le jour, et, le soir arrivé, vont mouiller à l'abri de
-quelque crique où elles peuvent être en sûreté par tous les temps.
-
-La première station que l'on passe est Ping-Chan-Pa, à l'entrée de la
-première gorge; il y a là un ponton où un douanier solitaire compte les
-heures tristement. Il est vrai qu'on ne le laisse là que trois mois;
-chacun y stationne tour à tour, et ce tour doit encore arriver souvent,
-car le personnel de la douane d'Itchang n'est pas nombreux.
-
-En quittant Ping-Chan-Pa, le fleuve est encaissé entre deux hautes
-falaises à pic et coule paisiblement: on ne se douterait pas que
-quelques kilomètres plus loin, l'eau, par suite des rapides, bouillonne
-avec furie. On franchit ainsi les premiers rapides, Pa-Tong et Yang-Pe,
-puis le Sin-Tan (_tan_ veut dire _rapide_ en chinois) et le Yé-Tan,
-le plus terrible aux hautes eaux. Que de barques ont sombré corps et
-biens, dans ces passages dangereux! Les accidents sont fréquents, et
-pour tâcher de venir en aide aux malheureux qui sont ainsi éprouvés,
-des barques de sauvetage, peintes en rouge et battant pavillon
-impérial, croisent en amont et en aval des rapides. Ces barques de
-sauvetage existent, d'ailleurs, partout sur le fleuve, aux endroits
-dangereux. Il y en a à Hankeou, à l'embouchure de la Han, dans le grand
-fleuve, et les jours de gros vent ou de tempête, elles font le service
-de bacs entre Hankeou, Hanyang et Wou-Tchang.
-
-La région intéresse par son caractère de sauvage grandeur; tantôt le
-Yangtseu coule, calme et tranquille, ayant à peine 20 mètres de large,
-entre deux hautes montagnes; le soleil ne pénètre jamais dans ces
-endroits resserrés, et il y fait sombre et froid; puis, tout à coup,
-une vallée fraîche et riante se présente, le fleuve s'élargit, s'étale,
-et l'on entend au loin le bruit d'un rapide, semblable au tonnerre. Un
-des passages des plus saisissants se trouve aux approches des gorges
-de Feung-Chien où la vallée se rétrécit; on aperçoit de grands bancs de
-roche et des villages, des hameaux plutôt, perchés sur les hauteurs;
-les artistes chinois ont souvent représenté les sites agrestes et
-en même temps si attrayants du cours du Haut-Yangtseu, et plus d'un
-kakemono nous montre les temples couronnant les sommets des falaises,
-tandis qu'au bas le fleuve coule dans le brouillard, et qu'un pêcheur
-en barque jette ses filets.
-
-La partie la plus pénible de la navigation commence à Itchang et finit
-à Kouei-Tcheou-Fou, petite préfecture d'environ 30.000 habitants,
-à la limite des provinces du Houpe et du Sseu-Tchuen. A partir de
-Kouei-Tcheou, la navigation devient plus aisée, et une fois que l'on a
-franchi le rapide de Chang-Chou-Long, lequel est encore assez périlleux
-et demande parfois une journée de travail à la corde, on peut se
-reposer de ses peines, quoique cependant on ne soit pas hors de toute
-difficulté. Toutefois, le plus pénible est fait, et c'est sur un fleuve
-parfaitement calme qu'on aborde à Tchong-King.
-
-
-
-
-CHAPITRE X
-
- I. La province du Hounan; les rivières qui l'arrosent.--II. Caractère
- rude de la population.--III. Fertilité du sol.--IV. Les bois du
- Hounan.--V. Les richesses minières.--VI. Les industries.--VII. Routes
- commerciales.--VIII. Yo-Tcheou (Yochow) ville ouverte au commerce
- étranger; ses transactions.--IX. Tchang-Cha-Fou (Chang-Sha-Fu)
- capitale du Hounan; son commerce; difficultés rencontrées par les
- Européens pour y résider.--X. La fête du dragon.--XI. Les monts
- Nan-Ling et les aborigènes.
-
-I.--La province du Hounan n'est bordée par le Yangtseu que sur une
-faible étendue, où il forme une partie de sa limite septentrionale;
-mais elle est arrosée par quatre rivières qui se jettent dans le
-lac Tong-Ting, lequel communique avec le grand fleuve au port de
-Yo-Tcheou. Cette province a une superficie égale à celle de la France,
-et la rivière qui l'arrose à l'est, le Siang, est le plus long des
-cours d'eau qui alimentent le lac. Le Siang prend sa source sur les
-frontières du Kwang-Tong et du Kiang-Si et passe à Heng-Tcheou et
-Tchang-Cha avant de se jeter dans le lac; près de sa source il possède
-de nombreux affluents navigables qui offrent de grandes facilités au
-commerce local des trois provinces du Kiang-Si, Kwang-Tong et du
-Kwang-Si. Au centre se trouve le fleuve Sou qui est navigable seulement
-pour les petites jonques, lesquelles doivent d'ailleurs être tirées
-presque continuellement à la cordelle à cause des nombreux rapides:
-le bassin du Sou est très fertile, mais aucun grand centre n'existe
-dans ses limites, et les produits de son sol sont exportés soit vers
-Tchang-Cha, soit vers Tchang-Te. A l'ouest du Sou, coule la rivière
-Yuen, d'une longueur égale à la rivière Siang, mais beaucoup moins
-navigable, par suite des nombreux rapides échelonnés le long de son
-cours. La quatrième rivière est le Li-Chouei, qui se déverse aussi dans
-le lac Tong-Ting; mais son cours inférieur seul est navigable et elle
-n'offre guère de commodités au point de vue commercial.
-
-Située entre le 30e et le 26e degrés de latitude nord, cette province
-est très montagneuse au sud, où la chaîne des monts Nan-Ling la sépare
-du Kwang-Tong, ainsi qu'à l'ouest, où elle est voisine du Kwei-Tcheou.
-Dans sa région moyenne, c'est un pays ouvert, largement ondulé, tandis
-que, dans sa partie septentrionale, c'est un pays plat occupé en grande
-partie par le lac Tong-Ting qu'environnent des plaines alluvionnaires
-à l'embouchure des quatre rivières situées plus haut, interceptées
-de canaux. Le lac Tong-Ting apparaît en hiver comme un vaste marais,
-entouré de bancs de sable et de boue où grouillent les canards, les
-oies et les cygnes sauvages, et à travers lequel les eaux des rivières
-tracent leurs cours sinueux; mais aux hautes eaux, c'est-à-dire pendant
-la période qui s'étend de mai à octobre, il monte de 10 à 15 mètres et
-couvre une superficie de plus de 10.000 kilomètres carrés.
-
-II.--La population du Hounan a toujours passé pour être violente et
-rude, et c'est au Hounan que se recrutaient les meilleurs soldats,
-disait-on. Longtemps la province a été le foyer de la propagande
-anti-étrangère et les atrocités commises en 1891, 1895 et 1900 sont
-encore présentes à la mémoire. Aujourd'hui, cependant, cet esprit
-semble se modifier et le peuple du Hounan a l'air de vouloir marcher
-dans la voie du progrès. Cette province passe à tort ou à raison pour
-une de celles où il y a le plus de lettrés et le plus de gens aisés.
-Il est évident qu'au point de vue agricole, le Hounan est l'une des
-provinces les mieux partagées de la Chine, et c'est là peut-être une
-des raisons de sa supériorité sur les provinces avoisinantes. Elle
-pourrait se suffire à elle-même, car elle produit tout ce qui lui est
-nécessaire, et en assez grande quantité pour en exporter le surplus.
-Seul le sel lui manque et doit lui venir des provinces voisines.
-
-III.--Son sol est extrêmement fertile. En tête de ses principaux
-produits agricoles est le riz, dont on fait, dit-on, trois récoltes
-par an, grâce à des conditions climatériques spécialement favorables.
-Un proverbe chinois dit qu'une belle récolte au Hounan fournit de
-quoi manger à toute la Chine; (cependant les habitants prétendent au
-contraire que le sol de leur province est composé de trois parties de
-montagnes, six parties d'eau et une seulement de sol cultivable). Le
-riz est cultivé surtout dans les plaines qui entourent le lac Tong-Ting
-et dans la vallée de la rivière Siang. L'ingénieux système d'irrigation
-des Chinois leur a permis de soumettre également à cette culture les
-flancs des collines et des montagnes.
-
-Le coton est cultivé dans tout le nord, notamment dans les préfectures
-de Li-Tcheou et de Tchang-Te-Fou; le tabac, de qualité supérieure,
-mais très chargé de nicotine, se rencontre principalement dans le
-district de Tcheng-Tcheou; la région produit encore l'indigo, le thé,
-qui est très estimé. C'est surtout le Hounan qui approvisionne de thé
-le marché de Hankeou, et l'exportation annuelle du thé noir du Hounan
-se chiffre par une somme de 20 à 25.000.000 de francs; il fournit aussi
-du thé vert, et celui qui provient de la petite île de Tcheou-Tchou,
-près du port de Yo-Tcheou, est, avec celui de Pou-eurl, réservé à la
-consommation du palais impérial.
-
-Le Hounan produit aussi de la soie, mais très peu: la récolte était
-estimée il y a trente ans à 30.000 kilogs; et la culture des vers à
-soie était complètement abandonnée; on a essayé de la faire revivre
-tout dernièrement, et quelques riches Chinois de Tchang-Cha ont fait de
-nouvelles plantations de mûriers, mais on ne sait encore comment cette
-entreprise tournera et si elle finira par réussir.
-
-Je puis encore citer la ramie, le gingembre, l'arbre à vernis, le suif
-végétal.
-
-IV.--Mais ce qui constitue pour le Hounan une source de richesse, ce
-sont les bois. Alors en effet que les _Chinois ont tout déboisé dans
-l'Empire_, le Hounan est peut-être, avec le Yunnan, la seule province
-où il existe encore des forêts exploitables. Ces forêts sont situées
-dans le sud et le sud-ouest en des régions encore habitées par les
-aborigènes Yao. L'abatage des arbres, leur transport et leur vente
-est le monopole d'une sorte de trust formé par trois corporations
-de marchands de différentes provinces. Les arbres sont coupés en
-automne et en hiver, ébranchés, puis jetés dans les rivières qui
-les entraînent jusqu'à un point où, les eaux étant assez hautes, on
-fabrique avec les différents bois des radeaux qui descendent jusqu'aux
-environs du lac Tong-Ting. Là on réunit plusieurs de ces radeaux
-pour en former de plus grands qui puissent se hasarder sur le lac et
-sur le Yangtseu dont les tempêtes et les coups de vent sont parfois
-terribles. L'exportation annuelle des bois de la province est estimée
-à une cinquantaine de millions de francs. La principale essence est le
-pin; on exporte aussi du chêne, du cèdre, du camphrier et une espèce
-du cyprès. Ces arbres atteignent quelquefois des proportions énormes;
-et ce qui maintient la forêt, ce qui l'empêche de s'épuiser, c'est que
-les Yao aborigènes replantent au fur et à mesure; cette prévoyance
-des naturels est à remarquer quand on voit l'incurie du Chinois pour
-les forêts et l'insouciance avec laquelle il laisse dévaster les plus
-belles plantations.
-
-Les bambous sont également exploités; les plantations en sont
-nombreuses au sud du lac Tong-Ting, dans le district de Tchang-Cha-Fou;
-on les exporte de même dans les autres provinces et on en fait des
-radeaux pour faciliter le transport.
-
-Les rivières du Hounan sont très poissonneuses ainsi que du reste les
-eaux du lac Tong-Ting où elles se déversent. De nombreuses pêcheries
-existent sur le lac et alimentent un commerce important.
-
-V.--De même qu'il est riche par la fertilité de ses terres, le
-Hounan l'est aussi par les produits de son sous-sol. Les habitants,
-d'ailleurs, exploitent depuis longtemps différentes mines. Des
-gisements considérables de charbon existent dans toute la province,
-et ils avaient été signalés par Richtofen, mais ce savant allemand
-et ceux qui avaient suivi ses traces, n'avaient pas été autorisés à
-voir les houillères de près. Par contre, un ingénieur américain, M.
-Parson, le même qui a fait l'étude préliminaire du tracé de la ligne de
-Hankeou à Canton, a réussi à se rendre compte de la valeur du bassin
-houiller. D'après lui, dans le sud de la province, sur les bords du
-Siang, ce bassin a une longueur de 320 kilomètres sur une largeur
-de 95 et contient plusieurs couches de diverses sortes de charbons
-gras et d'anthracites. D'autre part il assure que de ces charbons
-gras, les uns seraient excellents pour la métallurgie, les autres
-pour la marine à vapeur et que, de ces anthracites, les uns seraient
-propres aux usages domestiques, ayant assez de matières volatiles pour
-s'enflammer aisément, et les autres bons pour les hauts-fourneaux et
-la fabrication de la fonte Bessemer. Ces riches gisements de charbons,
-situés dans un pays où abondent également le fer et d'autres métaux,
-assurant au Hounan un avenir des plus brillants au point de vue
-métallurgique. Actuellement aucune mine n'est exploitée à l'européenne,
-et c'est, d'ailleurs, l'anthracite seul que les Chinois retirent du
-sol. Ils n'entament que la surface des gisements proches des rivières
-navigables. Quelques houillères sont si près des cours d'eau que les
-jonques les accostent; l'équipage n'a qu'à mettre pied à terre, à
-manier pelles et pics et à charger; les mines de charbon en effet ne
-sont pas concédées et le charbon est à celui qui veut le prendre;
-le gouvernement chinois n'intervient pas dans cette exploitation,
-contrairement à ce qui se passe pour d'autres mines; le Hounan exporte
-déjà une grande quantité d'anthracite, mais il faut dire que jusqu'ici
-on n'a trouvé que de l'anthracite sulfureux, brûlant mal et laissant
-des résidus gros et durs comme des cailloux. Peut-être l'exploitation
-est-elle trop superficielle? Toujours est-il que jusqu'à présent on n'a
-découvert qu'une bonne mine de charbon sur la frontière sud du Hounan,
-et cette mine est celle de Ping-Siang au Kiang-Si; c'est elle qui avec
-la mine de Kai-Ping (près de Pékin) fournit le charbon nécessaire aux
-usines de Hanyang. Cette mine de Ping-Siang est, du reste, exploitée
-à l'européenne par des Allemands au service du directeur général des
-chemins de fer chinois, Cheng-Suien-Hoai.
-
-Le fer existe dans toute la préfecture de Pao-King; le minerai est
-d'excellente qualité et l'acier du Hounan est réputé en Chine;
-malheureusement les produits vendus comme fer et acier de cette
-province sont souvent frelatés par les marchands.
-
-L'antimoine est fort commun; on le trouve dans les districts
-d'An-Houa, Ki-Yang, Sin-Hou et Chai-Yang, et aussi dans le district de
-Tcheu-Tcheou; une partie du minerai est traitée à Hankeou; le reste
-est travaillé dans la province même à Tchang-Cha par deux fonderies
-appartenant à des maisons de commerce chinoises et qui débarrassent le
-minerai de sa gangue.
-
-Le plomb existe dans tout le sud et il est exploité à Tchang-Ing et
-Ki-Yang; le minerai, expédié à Hankeou, est traité par l'usine de
-concentration de Wou-Tchang, puis exporté à l'étranger.
-
-L'argent est extrait soit à l'état de minerai propre d'argent, soit à
-l'état de galène ou encore mêlé à l'antimoine et au cuivre; c'est dans
-la préfecture de Tchang-Cha que se trouvent les principales mines, mais
-l'exploitation en est actuellement prohibée.
-
-Parmi les mines d'or connues, l'une est située à Ping-Kiang
-(Yo-Tcheou-Fou) et l'autre sur la rivière Yuen entre Tcheu-Tcheou
-et Tao-Yuen; on a tenté, mais sans succès, d'exploiter la première
-suivant une méthode scientifique. D'autre part, les sables de plusieurs
-rivières sont aurifères.
-
-Enfin on rencontre aussi dans la province le cuivre, l'étain, le zinc,
-le soufre, le borax, la potasse, l'alun, le salpêtre.
-
-VI.--La principale industrie est celle du coton, à Tchang-Te-Fou, où
-elle est encore très florissante, alors que, dans la partie orientale
-de la province, elle est au contraire en décadence par suite de la
-concurrence des tissus étrangers. On tisse également la ramie; on
-fabrique aussi du papier, des baguettes d'encens, des pétards, de la
-porcelaine et de la poterie communes, des cordages de bambous, des
-marmites, des pots d'étain, de l'eau-de-vie, des articles en laque
-commune. Toutes ces entreprises, bien entendu, sont du type familial,
-et la seule industrie européenne est celle où on fond le minerai
-d'antimoine; il a été question de créer à Tchang-Cha une rizerie à
-vapeur. Mais ce n'est qu'un projet.
-
-[Illustration: _A la voile dans les gorges (Haut Yangtseu)._]
-
-VII.--Les trois rivières Siang, Sou et Yuen sont, avec le lac Tong-Ting
-et le Yangtseu, les principales voies suivies par le commerce. Nous
-retrouvons, dans cette province, la grande route de Pékin à Canton qui
-passe déjà au Houpe pour ensuite se diriger vers le Hounan. Fluviale
-ici, sur la plus grande partie de son parcours, elle suit le Siang par
-Tchang-Cha, Siang-Tan, Heng-Tcheou, puis son affluent le Li-Chouei
-jusqu'à Tcheu-Tcheou-Chien, terminus de la navigation. Elle franchit
-ensuite les monts Nan-Ling par la passe de Che-Ling et pénètre au
-Kouang-Tong pour gagner la capitale de cette province par la rivière du
-nord (Pékiang). Cette route avait une importance commerciale de premier
-ordre et était suivie par une quantité considérable de marchandises
-avant l'ouverture des ports du Yangtseu aux Européens et l'introduction
-de la marine à vapeur; elle est aujourd'hui beaucoup moins fréquentée,
-le gros du trafic ayant été détourné sur la voie maritime.
-
-Une autre route très importante est celle de Tchang-Te-Fou au
-Kouei-Tcheou; elle suit la rivière Yuan et atteint Tchang-Yuen; un
-embranchement passe par Ma-Yang et paraît être encore plus fréquenté.
-Ma-Yang est un des plus gros marchés de l'ouest du Hounan.
-
-La rivière Siang est navigable jusqu'à Tchang-Cha pour les vapeurs dont
-le tirant d'eau est de 1 m. 25 à 2 mètres pendant environ huit mois de
-l'année; ces mêmes vapeurs peuvent souvent atteindre Siang-Tan, dont
-l'accès est un peu plus difficile. Au-dessus de cette ville, la rivière
-n'est navigable que pour les jonques, puis pour les sampans seulement.
-Près de sa source un canal la relie au Fou-Ho, affluent du Si-Kiang
-dans le Kouang-Si.
-
-La rivière Tse, ainsi que je l'ai déjà dit, n'est qu'une suite de
-rapides et ne peut être considérée comme pouvant être ni devenir
-une voie commerciale; quant à la Yuen elle serait navigable pour
-des vapeurs de faible tonnage jusqu'à Tchang-Te-Fou. La Compagnie
-Butterfield and Swire avait tenté d'y envoyer un bateau, mais
-l'embouchure de la rivière dans le lac Tong-Ting est obstruée par des
-roseaux et des bancs de boue. Pour pénétrer dans cette rivière, les
-jonques elles-mêmes font un détour et passent par des canaux qui,
-au sud du lac, la relient à la Tse. Au-dessous de Tchang-Te-Fou,
-les jonques ne doivent pas caler plus de deux pieds et, à partir de
-Hong-Kiang, la rivière n'est accessible qu'aux sampans.
-
-VIII.--Les deux villes ouvertes au commerce étranger dans la province
-du Hounan sont: d'abord le port de Yo-Tcheou (Yochow) qui a une
-population d'environ 20.000 habitants et se trouve précisément à
-l'embouchure du lac Tong-Ting dans le Yangtseu. Le commerce du Hounan
-passe à peu près en entier par cette voie, mais n'ajoute rien à la
-prospérité de la ville qui est la porte principale de la province et
-rien d'autre. En 1906, les Japonais avaient essayé de faire ouvrir
-au commerce la ville de Tchang-Te-Fou qu'ils considèrent comme le
-centre commercial de la province, mais les choses en sont restées
-là. L'ouverture de Tchang-Cha-Fou a, du reste, contribué beaucoup à
-l'effacement de Yo-Tcheou qui ne sera jamais un marché important. Les
-transactions commerciales, presque toutes chinoises, figurent au relevé
-des douanes pour la somme de 1.500.000 à 2.000.000 de taels; quant
-aux importations européennes directes, elles ne sont que de 350.000 à
-400.000 taels environ.
-
-IX.--Tchang-Cha (la longue plaine de sables), ville capitale de la
-province du Hounan, est située sur la rivière Siang à 120 milles de
-Yo-Tcheou; elle devint ville ouverte en 1903. La douane chinoise y
-fut installée en 1904, le 1er juillet. La contrée, aux environs, est
-montagneuse, sauf du côté nord où s'étend une longue plaine d'où la
-ville tire sans doute son nom. La rivière sur laquelle se trouve la
-ville ne peut être remontée en vapeur que l'été; car l'hiver les eaux
-sont trop basses pour aller jusqu'à Tchang-Cha. La ville elle-même
-contient plusieurs édifices remarquables et les rues sont pavées
-suivant le goût chinois; elles offrent cependant plus de confort et de
-propreté qu'ailleurs.
-
-L'ouverture de la ville de Tchang-Cha n'a pas donné ce qu'on
-espérait; les Chinois du Hounan font tout leur possible pour écarter
-les étrangers, et s'ils sont avides de nouveautés et de sciences
-occidentales, c'est à condition de les acquérir par eux-mêmes. L'esprit
-hostile du Hounanais est toujours en éveil et par toutes sortes de
-tracasseries le port est en quelque sorte un port fermé et non un
-port ouvert. L'importation directe et aussi l'exportation directe par
-les étrangers est insignifiante, mais le commerce purement chinois
-donne de 8 à 9.000.000 de taels de transactions. Pour l'année 1908,
-les relevés des douanes indiquent le chiffre de 9.240.292 taels.
-Le consul d'Angleterre disait, au reste, dans un de ses derniers
-rapports, que l'état d'esprit des habitants, très exclusif, rendait
-fort difficile aux étrangers l'ouverture de maisons de commerce dans
-la ville; une société très riche et hautaine, ennemie de l'étranger,
-s'arrange toujours, chaque fois qu'un de ces derniers veut s'installer
-et acquérir un terrain, pour acheter elle-même le terrain désigné et
-empêcher ainsi l'Européen de prendre pied à Tchong-Cha. Comme les gens
-riches ou aisés sont nombreux, ils arrivent toujours à leurs fins.
-Cependant, en dehors de la ville murée, dans le port ouvert, on a
-commencé à élever différentes constructions; la douane impériale et
-la compagnie de navigation de MM. Butterfield and Swire ont construit
-des bâtiments, et un quai déjà suffisamment long a été également
-édifié: il a 10 mètres de haut et mesure 200 mètres, mais il sera plus
-considérable, et déjà le gouvernement chinois a donné l'autorisation au
-service des douanes pour continuer le quai et en faire un de plusieurs
-kilomètres.
-
-Comme résidents à Tchang-Cha, en dehors des Européens attachés au
-service des douanes chinoises, il y a quelques Japonais, et une seule
-maison européenne, la British American tobacco Cº. Deux maisons
-japonaises sont également établies, la Mitsui Bussan Kwaisha et la
-Nisshin Kisen Kwaisha.
-
-X.--C'est à Tchang-Cha-Fou que jadis, prit naissance la fête du Dragon.
-Un mandarin, qui administrait la ville, et dont le peuple estimait
-la probité et la vertu, s'étant noyé dans la rivière, on institua en
-son honneur une fête qu'on célébrait par des jeux, par des festins
-et par des combats sur l'eau. Cette fête, qui pendant longtemps fut
-particulière au Hounan, a lieu aujourd'hui dans tout l'Empire sous le
-nom de fête du Dragon, parce qu'on lance sur le fleuve, le soir du
-premier jour du cinquième mois, de petites barques longues et étroites,
-toutes dorées, qui portent à l'une de leurs extrémités la figure d'un
-dragon; c'est pourquoi on les appelle long tchouan (bateaux-dragons).
-
-XI.--Les monts Nan-Ling, dont j'ai déjà parlé et qui se trouvent
-situés dans le sud de la province, vers la frontière du Kouang-Si et
-du Kouang-Tong sont habités, en outre des Yao, par des Miao-Tseu,
-que les Chinois appellent Cheng miao tseu ou Sauvages et qui vivent
-complètement indépendants. Il n'y a pas longtemps encore qu'ils
-créaient des ennuis aux autorités chinoises, mais ces dernières ayant
-pris le bon parti de les laisser tranquilles et de ne plus s'occuper
-d'eux, ces indigènes restent chez eux sans frayer avec leurs puissants
-voisins. Ils seront étudiés plus longuement dans le chapitre suivant.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI
-
- I. La province du Kouei-Tcheou (Kwei chow); ses ressources; sa
- capitale.--II. Les aborigènes Miao-Tseu.
-
-
-I.--La province du Kouei-Tcheou est l'une des plus petites provinces de
-la Chine; elle n'est pas arrosée directement par le Yang-Tseu-Kiang,
-mais un des grands affluents de ce fleuve, la rivière Ou, la traverse
-en partie, ainsi qu'un autre petit affluent, le Tche. Elle est donc,
-sinon baignée par le Yangtseu, du moins comprise dans le bassin du
-Yangtseu.
-
-Elle est couverte de montagnes, dont quelques-unes très élevées; aussi
-est-ce dans cette province que l'on rencontre encore le plus de ces
-peuples indépendants et vivant en dehors des lois de l'Empire, que l'on
-nomme Miao-Tseu; il y a dans ces montagnes des mines d'or, d'argent et
-de cuivre, et c'est en partie de cette province qu'on tire le cuivre
-dont on fabrique la sapèque. La culture n'y est pas très rémunératrice
-et les habitants sont très pauvres; on n'y fabrique aucune étoffe de
-soie, mais on y cultive beaucoup la ramie, cette espèce d'ortie de
-Chine qui sert à tisser d'excellents vêtements d'été. Le Kouei-Tcheou
-fait un élevage assez considérable de chevaux et de bœufs.
-
-Kouei-Yang-Fou, la capitale, est, comme d'ailleurs toutes les autres
-villes de la province, une forteresse; quantité de forts et de places
-de guerre avaient en effet été élevés par les Empereurs pour tenir
-en respect les tribus indépendantes; la capitale est très petite,
-construite mi-terre, mi-brique; elle mesure à peine 6 ou 7 kilomètres
-de tour.
-
-La rivière sur laquelle elle est située n'est point navigable, et il
-s'y fait fort peu de commerce.
-
-Cette province n'est pas ouverte au commerce étranger; elle serait
-d'ailleurs, en l'absence de toutes routes ou voies ferrées, d'un accès
-difficile, et les échanges qu'on pourrait y faire seraient de peu
-d'importance, étant donnée la pauvreté des habitants.
-
-II.--Les Miao-Tseu, qui vivent dans le centre et au midi de la province
-du Kouei-Tcheou, sont de deux sortes: les uns obéissent aux magistrats
-chinois et font partie du peuple chinois dont ils ne se distinguent que
-par leur coiffure; les autres ont leurs mandarins héréditaires qui sont
-originairement de petits officiers, lesquels servaient dans l'armée
-chinoise de l'empereur Hong-Wou, et qui, comme récompense, reçurent des
-titres et furent établis gouverneurs d'un certain nombre de villages.
-Ces gouverneurs indigènes furent appuyés par des garnisons chinoises
-placées en différents endroits fortifiés. Les Miao-Tseu s'accoutumèrent
-peu à peu à ce genre d'administration, et ils considèrent aujourd'hui
-leurs mandarins comme s'ils étaient de leur nation. Ces derniers, du
-reste, ont pris toutes les manières des villages miao-tseu qu'ils
-étaient chargés de gouverner. Cependant ils n'ont pas oublié de quelle
-province et de quelle ville ils sont; il y en a parmi eux qui comptent
-aujourd'hui vingt générations dans la province du Kouei-Tcheou. Quoique
-leur juridiction ne soit pas très étendue, ils ne laissent pas d'être
-à leur aise; leurs maisons sont larges, commodes et bien entretenues;
-ils jugent en première instance les procès qui leur sont soumis, et ils
-ont le droit de châtier leurs sujets, mais non de les condamner à mort.
-De leurs tribunaux, on appelle immédiatement au tribunal du tche fou ou
-préfet chinois.
-
-Les indigènes s'enveloppent la tête d'un morceau de toile et ne portent
-qu'une veste bleue en cotonnade et des pantalons de même étoffe; mais
-les chefs sont vêtus comme des Chinois, surtout quand ils vont à la
-ville saluer le tche fou ou quelque autre autorité chinoise.
-
-Les Miao-Tseu, encore indépendants, nommés par les Chinois
-_Cheng-Miao-Tseu_ ou Miao-Tseu _crus_, c'est-à-dire non civilisés,
-ont des maisons à peu près comme celles des Laotiens et des Siamois,
-élevées sur pilotis. Dans le bas, au-dessous de la demeure familiale on
-met le bétail: bœufs, vaches, moutons, cochons; car ce sont les animaux
-que l'on voit le plus chez eux, sauf quelques chevaux; les maisons
-sont sales et sentent mauvais, toute l'odeur du bétail montant dans
-les chambres. Ces Miao-Tseu sont divisés en villages et vivent dans
-une grande union, quoiqu'ils ne soient gouvernés que par les anciens
-de chaque village. Ils cultivent la terre, ils font de la toile et des
-espèces de tapis qui leur servent de couvertures pendant la nuit. Cette
-toile n'est pas très solide, mais les tapis sont habilement tissés.
-Les uns sont de soie unie, de différentes couleurs, surtout rouges,
-jaunes et verts; les autres de fils écrus, d'une espèce de chanvre
-qu'ils savent fort bien tisser et qu'ils teignent également; ils n'ont
-pour vêtement qu'un pantalon et une veste comme leurs congénères
-chinoisés.
-
-Par l'entremise de ces derniers, les Chinois arrivent à faire un
-certain commerce avec les Miao-Tseu indépendants, notamment le commerce
-des bois. Les indigènes les coupent et les font flotter jusqu'au bas
-des montagnes où les Chinois les reçoivent et en construisent de grands
-radeaux.
-
-Plus près de la frontière du Yunnan, vivent d'autres Miao-Tseu, dont
-le vêtement diffère un peu de celui des précédents. La forme de ce
-vêtement le fait ressembler à un sac muni de manches très larges,
-lesquelles sont fendues jusqu'au coude; par-dessous ils portent une
-petite veste de différentes couleurs; les coutures sont ornées de
-toutes sortes de petites coquilles que l'on ramasse dans les lacs du
-Yunnan. Le couvre-chef ne diffère pas de celui des précédents. La
-matière de ces vêtements est une espèce de gros fil de chanvre ou de
-jute; c'est probablement la même matière première qu'on emploie pour
-faire les tapis dont j'ai parlé plus haut, et qui est tantôt tissée
-tout unie et d'une seule nuance, tantôt à petits carrés de diverses
-couleurs.
-
-Parmi les instruments de musique dont ils jouent, on en voit un composé
-de plusieurs flûtes insérées dans un plus gros tuyau, muni d'une sorte
-d'anche; le son en est plus doux et plus agréable que celui du _kin_
-chinois, c'est comme une espèce de petit orgue à main, qu'il faut
-souffler. Ils savent danser en cadence et leur danse exprime fort bien
-des sentiments de gaîté, de tristesse... Tantôt ils s'accompagnent
-d'une sorte de guitare; d'autres fois d'un instrument composé de
-deux petits tambours opposés: ils le renversent ensuite comme s'ils
-voulaient le jeter et le mettre en pièces.
-
-Ces peuples n'ont point parmi eux de bonzes ou prêtres de Bouddha; mais
-ils ont une sorte de religion fétichiste comme tous les Thai et les
-Shan, les Pou-Lao et autres tribus non chinoises du Yunnan.
-
-Il y a, en fait, une foule de Miao-Tseu, et si les Chinois leur ont
-donné ce nom générique, ils les distinguent cependant entre eux par des
-noms spéciaux, généralement des noms méprisants. Ainsi, ceux qui se
-trouvent sur la frontière du Kouei-Tcheou et du Kouang-Si sont nommés
-Li-Jen ou Yao-Seu, Pa-Tchai, Lou-Tchai, etc...
-
-Tous ces indigènes vont pieds nus et, à force de courir sur les
-montagnes, ils ont la plante des pieds tellement dure qu'ils grimpent
-sur les rochers les plus escarpés et sur les terrains les plus
-pierreux avec une vitesse incroyable et sans en être le moins du monde
-incommodés.
-
-Si les hommes ont une coiffure très peu significative, la coiffure
-des femmes a quelque chose de grotesque et de bizarre, surtout dans
-certaines tribus. En général, leur chevelure est toujours arrosée
-d'une huile qui fait tenir les cheveux raides et les colle pour ainsi
-dire; elles les arrangent en un chignon qu'elles ornent de plaques
-d'argent, d'épingles, de cercles d'argent; quelques-unes mettent dans
-leurs cheveux une planchette d'un pied de long autour de laquelle
-elles les enroulent; puis elles les appliquent bien avec de l'huile
-ou de la graisse. Cette coiffure dure plusieurs mois, et les femmes
-Miao-Tseu ne la renouvellent guère que quatre à six fois par an. Il
-est d'ailleurs bien évident qu'avec ces modes de coiffures, il serait
-absolument impossible de se peigner tous les jours. Mais, lorsqu'elles
-deviennent âgées, elles se contentent de ramener leurs cheveux en
-toupet sur le haut de la tête et de les nouer avec des tresses. J'ai vu
-moi-même ces différentes coiffures, et je dois dire qu'elles produisent
-un effet étrange, notamment celle qui consiste en une petite planchette
-autour de laquelle les cheveux s'enroulent. La langue de tous ces
-peuples paraît être la même dans toutes les provinces, sauf quelques
-différences insignifiantes.
-
-Tous les Miao-Tseu sont méprisés des Chinois qui les traitent de
-barbares et de voleurs de grand chemin. Cependant, ceux des Européens
-qui ont été en contact avec eux, dans quelque province que ce soit, les
-ont trouvés, au contraire, très hospitaliers et très respectueux de la
-propriété d'autrui. Quand j'ai voyagé au milieu d'eux, j'ai toujours
-été bien accueilli, et ils ne craignaient qu'une chose: l'escorte de
-soldats chinois qui m'accompagnait et qui les traitait plutôt durement.
-Aussi comprend-on que les Miao-Tseu aient leurs raisons de n'être pas
-satisfaits des Chinois. Ceux-ci leur ont enlevé tout ce qu'ils avaient
-de bonnes terres et continuent à les traiter, à l'heure actuelle,
-avec le plus grand sans-gêne quand ils se sentent les plus forts. Par
-suite, les Miao-Tseu n'aiment pas plus les Chinois, que les Chinois
-n'aiment les Miao-Tseu; ceux-ci regardent leurs conquérants, et non
-sans raison, comme des maîtres très durs. Il est toutefois à remarquer
-qu'aujourd'hui les Miao-Tseu vivant sur les montagnes sont laissés à
-peu près indépendants, et que l'administration chinoise ne se préoccupe
-guère de ce qui se passe chez eux.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII
-
- I. La province du Sseu-Tchuen (Szechuen); description.--II. Les
- salines.--III. Les puits à pétrole.--IV. Bronzes; coutellerie;
- chapeaux de paille; peaux; musc; vernis et suif.--V. Médecines.--VI.
- L'attention des Européens attirée vers le Sseu-Tchuen.--VII.
- Commerce du port ouvert de Tchong-King (Chung-King), importation et
- exportation.--VIII. Produits du Thibet exportés par Tchong-King.--IX.
- Considérations sur le transport des marchandises et les voies
- commerciales.--X. La capitale Tcheng-Tou (Cheng Tu) et ses environs;
- promenades; le mont Omei.
-
-
-I.--La province du Sseu-Tchuen est l'une des plus belles et des plus
-grandes provinces de l'Empire: le Yang-Tseu-Kiang la traverse tout
-entière; elle est très riche, non seulement par la quantité de soie
-qu'elle produit, mais encore par ses mines d'étain, de plomb, de fer;
-par son ambre et ses cannes à sucre, par ses pierres précieuses, et,
-dit-on, aussi par ses mines d'or. Elle abonde en musc, surtout dans
-sa partie occidentale qui touche au Thibet, pays du musc. On y trouve
-quantité d'orangers et de citronniers; des chevaux très recherchés
-quoique de petite taille, mais fort vifs et énergiques; des cerfs, des
-daims, des perdrix, des perroquets; une variété de poules à plumes
-douces comme la laine, petites et basses sur pattes, que dans toutes
-les provinces, les habitants s'amusent à élever en cage. C'est de la
-province du Sseu-Tchuen qu'on tire la meilleure rhubarbe.
-
-Considérée par les étrangers aussi bien que par les Chinois comme
-une des plus riches sinon la plus riche province de l'Empire, le
-Sseu-Tchuen est en outre la plus peuplée, et sa superficie égale à
-peu près celle de deux autres provinces. Elle fut le grenier des
-Empereurs quand ces derniers avaient leur capitale à Si-Ngan-Fou, dans
-le Chen-Si, et sa ville principale, Tchen-Tou, fut au IIIe siècle la
-capitale des Han.
-
-Le Sseu-Tchuen est arrosé par quatre rivières qui, courant du nord
-au sud, viennent toutes se jeter dans le Yangtseu en suivant la même
-direction, et forment par suite quatre thalwegs tout à fait parallèles;
-ces rivières sont le Kialing, le Lo, le Min et le Yaloung, la plus
-grande de toutes, qui part du Thibet et qui vient se confondre avec
-le Yangtseu sur la frontière du Yunnan et du Sseu-Tchuen. La rivière
-Min descend dans la plaine de Tcheng-Tou, où ses eaux se divisent
-en une quantité de bras ou canaux qui contribuent à la grande
-fertilité de cette partie de la province. Il ne faudrait d'ailleurs
-pas considérer le Sseu-Tchuen sous un seul aspect; en effet, si,
-depuis Kouei-Tcheou-Fou, ville frontière à l'est, vers le Houpe,
-jusque sur les rives de la rivière Min, à Tchen-Tou et Kiating, le
-sol est productif et la province bien peuplée; depuis le Min jusqu'à
-la limite occidentale il n'en est pas de même. Là les contreforts
-du Thibet s'avançant en rangs serrés, offrant des hauteurs de 2.500
-à 3.000 mètres, occupent la majeure partie du terrain, qui est, de
-ce fait, impropre à la culture et fort peu habité. C'est, du reste,
-de ce côté que vivent éparses sur les hauteurs quelques tribus de
-Lolos, aborigènes non encore assimilés et qui ont jusqu'à présent été
-absolument réfractaires à la culture chinoise. Quand on parle donc de
-la fertilité, de la richesse du Sseu-Tchuen, il faut entendre d'une
-partie de la province.
-
-II.--En fait de richesses naturelles, en dehors de celles que j'ai déjà
-citées, on peut noter l'une des plus importantes et qui fait l'objet
-d'une industrie locale très active: ce sont les puits d'eau salée.
-Les Sseu-Tchuennais font évaporer l'eau pour avoir ensuite le sel
-qu'ils expédient un peu partout à dos de bœufs. Ces puits de sel sont
-exploités, depuis des générations, d'une façon absolument primitive,
-mais qui fait honneur à la patience et à l'ingéniosité des Chinois.
-Avec les moyens dont ils disposent, ils mettent généralement trois ans
-pour creuser un puits. Quand il s'agit de tirer l'eau, ils descendent
-dans le puits un tube en bambou au fond duquel se trouve une espèce de
-soupape; lorsque le bambou est au fond du puits, un homme, au moyen
-d'une corde, imprime des secousses; chaque secousse fait ouvrir la
-soupape et monter l'eau. Quand le tube est plein, un grand cylindre
-en forme de dévidoir, de seize mètres de circonférence, sur lequel
-roule la corde, est tourné par deux, trois ou quatre buffles ou bœufs,
-et le tube monte; l'eau qu'on en recueille donne à l'évaporation un
-cinquième, quelquefois un quart de sel. Ce sel est très amer et n'a
-pas la force du sel marin. Ces salines, dont les plus connues et les
-plus renommées se trouvent à Tseu-Lieou-Tsing, sont exploitées depuis
-des générations soit par des compagnies, soit par des familles, et
-à l'heure actuelle c'est toujours la vieille méthode qui triomphe;
-personne n'admet d'innovation, et celui qui introduirait les procédés
-d'extraction à l'européenne serait immédiatement en butte aux
-tracasseries, à la haine même de ses compatriotes et obligé de quitter
-le pays. Les corporations qui vivent des salines sont si nombreuses
-et si puissantes qu'on se demande à quelle époque pourra se faire
-l'exploitation normale et rapide par nos moyens mécaniques.
-
-III.--A côté des puits salants, se trouvent les puits de feu (Ho
-tsing). On s'en sert pour éclairer les exploitations la nuit. Un
-petit tube en bambou ferme l'embouchure des puits et conduit l'air
-inflammable où l'on veut; on l'allume et il brûle sans s'arrêter.
-La flamme est bleuâtre et donne une lumière très douce. Ces flammes
-proviennent évidemment des nappes de naphte souterraines qu'on a
-dernièrement découvertes au Sseu-Tchuen, mais qui n'ont jamais été
-mises en exploitation.
-
-Pour évaporer l'eau et cuire le sel, les Chinois se servent de
-grandes marmites en fonte, qu'ils emplissent au fur et à mesure de
-l'évaporation, de sorte que le sel, quand l'eau est complètement
-évaporée, remplit la cuvette à pleins bords et en prend la forme. Le
-bloc de sel est dur comme la pierre; on le casse en trois ou quatre
-morceaux pour qu'il soit plus facilement transporté à dos de mulets ou
-de bœufs. Pour chauffer les chaudières on emploie soit le charbon, soit
-le feu naturel. Les couches de charbon sont quelquefois assez épaisses
-et descendent à une grande profondeur, mais on n'exploite qu'à la
-surface; on n'ose pas ouvrir de grandes mines, car on ne peut employer
-la lumière à cause du grisou, et les ouvriers, la plupart du temps,
-vont à tâtons ou s'éclairent avec un mélange de sciure de bois et de
-résine qui brûle sans flamme et ne s'éteint pas.
-
-Pour l'emploi du feu naturel, quand on peut y avoir recours, c'est
-infiniment plus simple: à trente centimètres sous terre, sur les quatre
-faces du puits, sont plantés quatre gros tubes de bambou qui conduisent
-l'air sous les chaudières. Un seul puits fait chauffer plus de trois
-cents chaudières. Chaque chaudière a un tube de bambou à l'extrémité
-duquel est adapté un tube de terre glaise qui empêche le bambou de
-brûler; le système, on le voit, est très simple et, pour éclairer
-l'exploitation la nuit, on creuse d'autres trous dans lesquels on
-fixe de longs bambous; on a alors des torches permanentes et donnant
-toujours la même lumière. Les nappes souterraines, qui fournissent
-ainsi un gaz inflammable, sont évidemment des fleuves de pétrole,
-et ils sont tellement abondants qu'avec une exploitation européenne
-raisonnée, la Chine pourrait s'éclairer sans avoir recours aux pétroles
-d'Amérique et du Caucase; mais la grosse difficulté est de convaincre
-toute cette population qui vit des puits de sel et des puits de feu. Ce
-sera très long et il sera nécessaire d'agir avec beaucoup de prudence.
-
-IV.--En dehors de cette industrie toute spéciale, le Sseu-Tchuen
-fabrique des bronzes renommés, mais je crois cependant que les
-beaux bronzes du Sseu-Tchuen ont surtout été fondus autrefois; car
-aujourd'hui on n'en trouve guère. La soie y est travaillée et ouvrée.
-La coutellerie de Tcheng-Tou est renommée; de même aussi la fabrication
-de chapeaux de paille; d'ailleurs les tresses de paille du Sseu-Tchuen
-et particulièrement de Tcheng-Tou sont expédiées par gros chargements
-sur Changhai, à destination d'Europe, et deux maisons françaises de
-Changhai en exportent chaque année de grandes quantités sur Paris.
-
-Le Sseu-Tchuen est aussi le marché des laines et des peaux de chèvre et
-de yack provenant du Thibet; du musc qui devient une marchandise rare
-et très frelatée; de la cire animale ou tchang pela, c'est-à-dire cire
-blanche des insectes. Ce sont de petits insectes qui la forment. Ils
-sucent le suc d'une espèce d'arbre, et à la longue ils le changent en
-une sorte de graisse blanche qu'ils fixent aux branches de l'arbre; on
-la récolte en râclant les branches en automne, puis on la fait fondre
-sur un feu doux, enfin, on la passe pour en chasser les impuretés
-et on la verse dans l'eau froide où elle se fige. Elle est polie et
-brillante, on la mêle avec de l'huile et on en fait des chandelles. On
-trouve cette sorte de cire au Hounan également, ainsi qu'au Yunnan;
-mais celle qu'on récolte au Sseu-Tchuen est supérieure. L'arbre
-qui porte l'insecte distillant cette cire est un arbre à feuilles
-persistantes; il donne des fleurs blanches en grappes au mois de mai
-et de petits fruits en forme de baie, ressemblant assez à de petites
-noix; les Chinois le nomment tong tsin chou. Les insectes sont blancs
-quand ils sont jeunes, et c'est à ce moment qu'ils font la cire. Quand
-ils ont rempli leurs fonctions, ils deviennent gris; ils se réunissent
-alors en forme de grappes et s'accrochent aux branches de l'arbre;
-au printemps ils font leurs œufs et construisent des nids comme les
-chenilles; chacun de ces nids contient plusieurs centaines de petits
-œufs blancs, lesquels, une fois éclos, livrent passage à une nouvelle
-génération d'insectes. Ainsi tous les ans, le même arbre donne une
-récolte de cire. Il faut avoir bien soin de surveiller l'arbre et
-d'empêcher l'invasion des fourmis qui mangeraient les insectes et
-détruiraient la récolte.
-
-V.--Mais ce que le Sseu-Tchuen produit avec abondance, ce sont les
-médecines, et c'est de ce fait que la province a une célébrité spéciale
-parmi les Chinois; car le Chinois prend des médecines à tout propos et
-hors de propos. Or le Sseu-Tchuen lui en fournit abondamment. Rhubarbe
-et herbes médicinales de toutes sortes, cornes de cerf, os de dragon,
-et quantité de drogues extraordinaires, de mixtures sans nom, tout cela
-vient du Sseu-Tchuen. Les jonques qui partent de Tchong-King en amènent
-des chargements considérables à Hankeou et à Changhai, d'où ils sont
-dirigés dans toute la Chine.
-
-VI.--La province qui nous occupe en ce moment a été l'objet de
-l'attention générale vers 1895 et les années qui ont suivi. Ce devait
-être l'eldorado rêvé. Tous les Européens s'accordaient à reconnaître
-au Sseu-Tchuen une valeur commerciale énorme; je crois qu'aujourd'hui
-on en est un peu revenu. D'abord l'accès de la province est
-particulièrement difficile et restera tel tant qu'une voie ferrée ne
-reliera pas Tchong-King et Tcheng-Tou à Hankeou et à Changhai, et puis,
-il faut bien le dire aussi, plus la Chine s'ouvrira, moins l'Européen
-aura de chances, surtout dans l'intérieur; car l'intelligence du
-Chinois s'ouvrira en même temps et le commerce restera dans les mains
-chinoises. Il n'y a qu'à voir la situation actuelle des grands centres
-comme Changhai et Hankeou; les maisons européennes s'y livrent une
-concurrence effrénée et sont de plus en plus battues en brèche par les
-maisons chinoises qui commencent à travailler directement; les profits
-sont loin d'être ce qu'ils étaient autrefois, et l'Européen en Chine
-doit fournir un travail considérable. Que sera-ce dans l'intérieur du
-pays? Seuls les Japonais pourront tenir quelque temps, mais le Chinois,
-une fois bien outillé et au courant des affaires de l'Occident, finira
-par laisser loin derrière lui tous les étrangers.
-
-VII.--Le commerce total de Tchong-King pour l'année 1908 s'élève à la
-somme de 31.180.995 taels, contre environ 28.000.000 de taels en 1907
-et 28.000.000 également en 1906. La ville de Tchong-King, qui est en
-même temps le port ouvert aux étrangers, est le centre commercial non
-seulement du Sseu-Tchuen, mais de la Chine occidentale et du Thibet
-chinois. La ville s'élève sur l'extrémité d'une colline assez haute et
-rocheuse, formant presqu'île au confluent de la rivière Kialing avec
-le Yangtseu. Elle est entourée, comme toutes les villes chinoises,
-d'un mur crénelé, percé de neuf portes. Le climat de Tchong-King, sans
-être malsain, est très lourd l'été à cause de la chaleur humide; quant
-à l'hiver qui est parfois très frais, il est désagréable à cause des
-brouillards épais qui s'élèvent du fleuve tous les matins. Sur la rive
-gauche du Kialing, en face de Tchong-King, se trouve la petite ville
-de Kiang-Pe-Ting, laquelle, avec Tchong-King, forme une agglomération
-d'environ 300.000 âmes. C'est en 1891 qu'a été ouvert le port de
-Tchong-King; vers 1893-1894, un Français est allé s'y installer et
-a assez bien réussi; aujourd'hui plusieurs maisons étrangères y ont
-établi des succursales, mais tout le commerce est entre les mains des
-indigènes. La Compagnie française des Indes et de l'Extrême-Orient
-y entretient un agent. Le gouvernement français, les missionnaires
-catholiques et protestants subventionnent également des hôpitaux
-et des écoles à Tchong-King et à Tcheng-Tou; enfin, un Japonais, M.
-Ishidzuka, a entrepris la construction d'une manufacture pour la
-préparation des cuirs du Sseu-Tchuen à Tcheng-Tou.
-
-La situation commerciale de la province du Sseu-Tchuen, au cours de
-l'année 1908, a été, grâce à un ensemble de conditions favorables,
-particulièrement prospère[15]. La totalité du trafic qui a été contrôlé
-par l'administration des douanes chinoises de Tchong-King représente
-une valeur de 31.180.995 taels (environ 110.000.000 de francs), soit
-une augmentation de 15.000.000 de francs sur l'année 1907. Comme on
-estime qu'un cinquième seulement du commerce de la province passe par
-les douanes maritimes, la majeure partie des marchandises dirigées sur
-le Bas-Yangtseu, par les maisons chinoises de la place, acquittent
-les droits aux octrois indigènes ou _likin_. La valeur brute du
-commerce de Tchong-King peut être évaluée à 500 millions de francs. Ce
-chiffre semble d'abord considérable; il n'a cependant rien qui puisse
-surprendre si l'on considère que cette ville est le seul port ouvert
-d'une province qui compte plus de 40.000.000 d'habitants. Ce chiffre a,
-d'ailleurs, dû être de tout temps le chiffre normal des transactions
-du Sseu-Tchuen; seulement, comme autrefois nous n'avions aucune
-statistique pour nous en rendre compte, nous l'ignorions. Les produits
-de toute la Chine occidentale, du Yunnan septentrional, du Kouei-Tcheou
-même, ne trouvant leur débouché qu'à Tchong-King, il n'y a pas lieu de
-nous étonner.
-
-[Note 15: D'après les documents du ministère des Affaires
-étrangères.]
-
-Le nombre des jonques affrétées s'est élevé à 2.567, et le prix
-moyen du fret par picul à la montée a été de 80 francs d'Itchang
-à Tchong-King, et de 25 francs à la descente. La plus forte crue
-du Yangtseu n'a été que de 52 pieds, alors qu'au cours des années
-précédentes on avait fréquemment enregistré 80 et même 100 pieds.
-
-L'argent s'est maintenu au taux moyen de 930 taels de Tchong-King pour
-1.000 taels de Changhai. Toutefois, en automne, l'envoi de quantités
-importantes de numéraire aux grandes salines du Tseu-Lieou-Tsing,
-et surtout dans les marchés thibétains, pour payer les dépenses de
-l'expédition militaire chinoise, a eu pour résultat une hausse subite
-de l'argent. Les banquiers qui échangeaient 930 taels de Tchong-King
-contre 1.000 taels de Changhai n'en donnèrent plus que 890. Cette
-crise dura près d'un mois et causa quelque malaise sur le marché.
-Cependant il n'y eut aucune faillite à signaler. En somme, malgré la
-crise monétaire, l'année a été bonne; l'agriculture, au reste, a été
-également favorisée, et le prix des denrées est resté peu élevé, à tel
-point qu'on a pu exporter du riz et des céréales au Houpe.
-
-La plus grande partie du commerce d'importation et d'exportation est
-entre les mains des maisons chinoises, lesquelles ont des représentants
-à Hankeou, Itchang et Changhai. Les articles importés sont des articles
-de vente courante, dits articles de bazar; la plus grande partie de ces
-articles viennent, comme toujours, du Japon ou de l'Allemagne; ils sont
-de fabrication et de qualité inférieure, mais ils ont l'avantage d'être
-à la portée de toutes les bourses. L'article allemand, très ordinaire
-surtout, se vend beaucoup.
-
-Les produits français sont très appréciés, mais ils coûtent trop cher.
-On les trouve seulement dans les comptoirs de la Compagnie française
-des Indes et de l'Extrême-Orient, rarement dans les magasins tenus par
-les Chinois. Les articles suivants se vendent bien: verrerie de Bohême
-(vases à fleurs), passementerie, parfums et savons, montres, vins de
-champagne bon marché, liqueurs douces. Mais toutes ces marchandises,
-ce sont les Allemands et les Japonais qui les vendent, parce que
-seuls ils peuvent les livrer à un bon marché auquel nous ne saurions
-atteindre. Il en est de même de tous les articles de fer-blanc ou
-d'émail. Ces objets sont d'un emploi courant chez les habitants de
-cette province, mais les Allemands ont le monopole de la vente. Outils,
-charnières, clous, vis, pointes, fils de fer, tout cela est allemand,
-quoique cependant on voie sur le marché certains articles de provenance
-française. Il en est de même pour les machines à coudre; quelques-unes
-sont d'origine française, mais la grande majorité vient d'Allemagne. Il
-n'y a guère que dans les soieries de Lyon que nous trouvions une vente
-rémunératrice; elles commencent à être appréciées des gens riches et
-aussi des chefs indigènes lolos ou Miao-Tseu; il s'en est vendu 815
-piculs (1 picul = 60 kgs.) en 1908, contre 478 piculs en 1907.
-
-Le pétrole donne une importation de 300.000 gallons en 1908, et il est
-tout entier livré par la Standard Oil Cº de New-York.
-
-Le coton est également importé en grande quantité. Les filés de coton
-indiens ont subi une diminution de 56.922 piculs; par contre les filés
-de coton chinois provenant des manufactures de Wou-Tchang sont passés
-de 42.000 piculs en 1907 à 75.000 en 1908; et les filés japonais dont
-il n'avait été importé que 210 piculs en 1907 ont atteint cette année
-10.000 piculs. Tchong-King est le grand centre de transit pour les
-filés de coton envoyés au Yunnan, au Kouei-Tcheou et au Thibet. Les
-tissus écrus arrivent à Tchong-King; on teint dans la proportion de 600
-pièces sur 1.000 ceux qui sont destinés au Yunnan et au Kouei-Tcheou;
-quant aux tissus dirigés sur le Thibet, ils sont habituellement teints
-à Yo-Tcheou.
-
-Comme exportation le Sseu-Tchuen fournit:
-
-Les soies de porc qui constituent le principal article d'exportation
-des maisons européennes de Tchong-King; les soies noires sont toutes
-expédiées en Europe; quant aux soies blanches, le Japon en achète tous
-les ans une certaine quantité.
-
-La quantité de musc expédiée chaque année de Ta-Tsien-Lou peut être
-d'environ 1.000 livres chinoises ou _Kin_ (le Kin vaut 600 grammes);
-ainsi que je l'ai noté plus haut, le négociant européen fera bien de
-vérifier les poches de musc avant d'en prendre livraison; car très
-souvent il est fraudé.
-
-La rhubarbe croît ici en grande quantité, soit cultivée, soit sauvage;
-la rhubarbe cultivée provient des montagnes de l'ouest et du sud de la
-province; la rhubarbe sauvage se trouve dans les marches thibétaines;
-une quantité considérable est exportée tous les ans vers les autres
-provinces chinoises.
-
-La cire animale blanche compte pour environ 300.000 taels chaque année.
-La cire jaune, les noix de galle figurent à l'exportation avec les
-peaux de bœuf, de buffle, de chèvre et d'agneau; le Sseu-Tchuen écoule
-par Tchong-King toutes les peaux de la Chine occidentale; on en fait
-des envois considérables en Europe et en Amérique; elles proviennent
-en partie du Thibet et en partie du Yunnan. Depuis quelques années la
-ville de Tchao-Tong, située au nord de cette dernière province, expédie
-au Sseu-Tchuen une grande quantité de peaux de bœuf jaunes et de peaux
-de chèvre; ces peaux sont en majorité dirigées sur l'Amérique.
-
-Le transport des peaux provenant de Tchao-Tong se fait à dos de mulet
-pendant sept étapes, puis à dos d'homme de Lao-Wa-Tan à Soui-Fou, d'où
-on les envoie par jonques jusqu'à Tchong-King.
-
-On exporte aussi en Europe des peaux de renard, de daim ou de lapin
-blanc, ainsi que la laine des troupeaux du Yunnan qui arrive à Soui-Fou
-pour être dirigée sur Tchong-King.
-
-La soie du Sseu-Tchuen n'est pas à beaucoup près aussi estimée que
-celle du Kiang-Sou, du Chantong et de Canton; toutefois, dans ces
-dernières années, de grands progrès ont été réalisés dans cette
-industrie. A Tong-Tchouan, à quatre étapes au nord-est de Tcheng-Tou,
-une filature a été ouverte où la soie est dévidée suivant les procédés
-modernes. Le dévidage se fait pour les cocons blancs, de cinq par fil;
-pour les cocons jaunes, de six. Cette soie est brillante et souple. Une
-école indigène a été établie à Tcheng-Tou en 1906; une autre a été tout
-récemment créée à Tchong-King.
-
-Le bureau d'agriculture provincial vend aux éleveurs de vers à soie
-qui en font la demande des graines importées de Hang-Tcheou et de
-Sou-Tcheou et aussi du Japon; des distributions gratuites de ces
-graines ont été faites dans toutes les écoles où l'on traite des
-questions se rattachant à la sériciculture. Les autorités ont promis
-une récompense à ceux qui chaque année produisent une qualité de soie
-supérieure.
-
-Le Sseu-Tchuen fournit une autre espèce de soie, la soie sauvage
-produite par le bombyx du chêne, qui existe aussi au Japon où il
-est connu sous le nom de _Yamamai_. Cette soie a été, paraît-il,
-très demandée en Europe et en Amérique; on l'emploie en Amérique
-pour en faire une étoffe dénommée _radjah_, et en Europe aussi bien
-qu'en Amérique elle entre dans la confection d'un tissu spécial très
-résistant utilisé dans l'aérostation.
-
-Le suif végétal provient des graines du _Kiuen-Tseu-Chou_, ou
-_Stillingifera sebifera_, de la famille des euphorbiacées.
-
-Les plumes d'aigrette sont un article d'exportation; mais elles se font
-rares, tellement on détruit de ces malheureux oiseaux; d'ailleurs, les
-plumes dites aigrettes ne se trouvent que sur la tête des mâles qui ont
-plus de trois ans; s'il y en a encore quelques troupes, c'est qu'au
-Yunnan il existe des localités où les oiseaux sont sacrés et où on
-risquerait sa vie si on les tuait.
-
-VIII.--Les produits du Thibet qui sont exportés en Europe par le port
-de Tchong-King sont les suivants:
-
-Le musc, 120 à 160.000 francs;
-
-La rhubarbe;
-
-La laine;
-
-Les peaux d'agneau;
-
-Les queues de yack, environ 2.000 par an, chacune coûtant environ 1 fr.
-25;
-
-Les poils de yack, lesquels sont utilisés pour le tissage d'une étoffe
-imperméable;
-
-Les crins de chevaux;
-
-Les soies de porc;
-
-Les cornes de cerf, qui, réduites en poudre, sont, paraît-il, un
-médicament d'une efficacité sans pareille;
-
-Les peaux tannées: peaux de cerf, de musc, de renard, de yack,
-panthère, ours, lynx, loup, fouine, zibeline.
-
-Ces marchandises sont apportées par les Thibétains à Ta-Tsien-Lou,
-qui est le grand marché du Thibet oriental. Avec l'argent qu'ils en
-retirent, ils achètent du thé, des cotonnades, des couleurs d'aniline,
-du bois de campêche, des fils de soie. De Ta-Tsien-Lou, les produits
-du Thibet sont envoyés par voie de terre à Yo-Tcheou; on compte neuf
-étapes entre ces deux villes. Ils sont alors chargés sur des radeaux
-qui, par la rivière Yaho, les amènent à Kia-Ting-Fou; de là ils
-descendent par le Min et le Yangtseu jusqu'à Tchong-King, d'où ils sont
-dirigés sur Changhai.
-
-IX.--En somme, c'est toujours à Changhai qu'il faut en venir, comme au
-débouché le plus important pour toute la Chine centrale et occidentale.
-Même quand les chemins de fer auront relié Hankeou à Tchong-King et à
-Tcheng-Tou, même quand le chemin de fer de Yunnan-Fou ira rejoindre
-Tchong-King par Tong-Tchuen et Tchao-Tong, Changhai restera le marché
-principal pour tout le bassin du Yang-Tseu-Kiang, parce que la voie
-d'eau, n'importe en quel pays, est toujours la moins chère et parce que
-jamais, au point de vue du transport des marchandises, le chemin de fer
-ne contrebalancera les bateaux à vapeur du fleuve Bleu. Les chemins
-de fer pourront développer les échanges, amener plus facilement et
-plus rapidement les marchandises aux ports d'embarquement, ou, une
-fois débarquées, les distribuer plus facilement aux extrémités des
-provinces, mais la navigation gardera toujours la prépondérance, parce
-que moins chère et presque aussi rapide. D'ailleurs, même si elle
-n'était pas aussi rapide, cela ne gênerait en rien les Chinois pour qui
-le temps ne compte pas et qui ont une patience à toute épreuve.
-
-Actuellement, dans le Sseu-Tchuen, les moyens de communication sont
-très difficiles, tant dans l'intérieur de la province qu'entre la
-province et les provinces voisines; les moyens de transport à dos
-d'homme ou de mulet sont fort coûteux; la navigation des fleuves et
-rivières, parsemés de rochers et de rapides, est dangereuse toute
-l'année et à peu près impossible pendant l'époque des hautes eaux. Les
-accidents sur le Yangtseu entre Itchang et Tchong-King sont extrêmement
-fréquents; on estime qu'une jonque sur dix, en moyenne, fait naufrage
-ou subit de graves avaries. Il est donc bien évident que, dans cette
-région, il importe d'avoir au plus tôt des voies ferrées, et la
-construction d'un chemin de fer venant de Hankeou pourra seule établir
-un transport normal; mais soyons bien persuadés que le négociant
-chinois n'abandonnera pas de si tôt le fleuve; il ne renoncera pas
-à ses habitudes, surtout parce que ses habitudes le conduisent au
-meilleur marché. On le voit bien par l'exemple du chemin de fer de
-Changhai à Nankin; les bateaux transportent toujours les marchandises
-et le chemin de fer n'arrive pas à les concurrencer.
-
-Quant à songer à lancer une ligne régulière de vapeurs entre Itchang et
-Tchong-King, c'est là une pure chimère; si, à certaines époques, des
-canonnières _à fond plat_ ont pu remonter le fleuve, il me paraît peu
-probable que des navires chargés de marchandises et cubant une certaine
-profondeur puissent jamais naviguer sur le Haut Yangtseu en l'état où
-il est actuellement.
-
-Il serait cependant à désirer grandement que l'on pût remonter
-facilement au Sseu-Tchuen; car c'est incontestablement une des
-provinces les plus anciennes et les plus dignes d'être visitées, et les
-touristes n'y manqueraient pas.
-
-X.--La capitale, Tcheng-Tou, est située au nord-ouest de Tchong-King,
-sur la rivière Min, qui forme, avec la rivière Tcheng, à l'endroit
-même où est située la capitale, un enchevêtrement de lacs et de
-canaux tel que la ville est entourée d'eau de tous côtés. Le premier
-aspect de Tcheng-Tou est celui de toutes les villes chinoises avec
-leur cortège de saletés, d'immondices, de guenilles et de mendiants.
-Cependant quelques rues, larges, bien pavées, bordées de boutiques
-assez propres et jolies à l'œil, contrastent avec ce que l'on est
-habitué à voir en Chine. C'est un reste de l'ancienne splendeur de la
-ville qui fut capitale de l'Empire il y a quelques siècles, et l'on
-peut y voir encore de nombreux palais et monuments. La révolte des
-Taiping a épargné cette province, et c'est une des raisons qui font
-que les villes du Sseu-Tchuen, et celle de Tcheng-Tou en particulier,
-offrent encore au voyageur un spectacle plus agréable et plus varié que
-la plupart des villes du Yangtseu, qui ont toutes plus ou moins été
-dévastées par les rebelles.
-
-Quoique la province soit très fertile, on y rencontre beaucoup de
-pauvres, car la population, qui n'a jamais connu le déchet que causent
-les guerres civiles et les révoltes, est extrêmement nombreuse et ne
-trouve pas toujours de quoi se nourrir. De Tcheng-Tou partent plusieurs
-belles routes qui se dirigent sur Soui-Ting, Pao-Ning, Tong-Tchuen,
-Ta-Tsien-Lou, et qui sont bien entretenues, chose rare en Chine; non
-pas qu'elles ressemblent encore à nos routes de France, mais elles sont
-pavées de belles pierres qui rendent la marche moins pénible que les
-fondrières si souvent rencontrées dans les provinces de l'Empire.
-
-Les environs immédiats de Tcheng-Tou produisent une impression de
-bien-être; on se trouve dans une autre Chine. Les jardins sont nombreux
-et bien cultivés; tout a un air de propreté et de prospérité auquel
-on n'est pas habitué ordinairement. Il faut observer d'ailleurs que
-la situation de Tcheng-Tou, au milieu de plaines fertiles et bien
-arrosées, au pied des derniers contreforts qui descendent du Thibet,
-contribue à la beauté de la ville et de ses environs; nulle part en
-Chine on ne trouve tant de beautés naturelles alliées à une telle
-fertilité. De plus, le réseau de canaux et de rivières qui environne la
-ville facilite le commerce par jonques, puisque toujours ces dernières
-peuvent remonter jusqu'à Tcheng-Tou; cependant de novembre à mai,
-pendant la saison sèche, les petites barques seules peuvent y parvenir.
-
-La muraille qui entoure la ville a été élevée sous la dynastie des Tsin
-il y a quelque vingt siècles, mais elle a été agrandie et refaite sous
-l'empereur Kang-Hi, de la dynastie actuelle. On trouve dans l'enceinte
-trois villes, comme à Pékin et à Nankin; une ville impériale, dont il
-ne reste que des ruines, pavillons délabrés, marbres brisés, palais
-effondrés; une ville tartare où quelques Mandchoux tiennent garnison,
-et enfin la ville chinoise.
-
-Hors de la ville le voyageur peut visiter quelques édifices
-intéressants, tels que la pagode de Wou-Keou-Tseu, tombeau d'un
-empereur; la pagode de Tsin-Yang-Kong ou des deux brebis, placée sous
-l'invocation de Lao-Tseu; c'est peut-être une des plus belles pagodes
-qui existent en Chine; tour, piliers, dragons et phénix, immenses
-brûle-parfums, enfin les deux brebis en bronze, l'ensemble offre un
-caractère de grandeur et d'élégance qu'on n'est pas habitué à voir dans
-ce pays. De temps à autre, aux époques où l'on fête les différentes
-phases de la vie du philosophe, de véritables foires s'installent
-autour du temple, avec des jongleurs, des montreurs de bêtes, etc.
-
-Le monastère de Tsao-Tang mérite également d'être visité.
-
-C'est là que repose un des poètes les plus connus de la Chine, Tou-Fou,
-célèbre non seulement par ses œuvres, mais aussi par la capacité de
-son gosier: il mourut à la suite d'un excès de vin de Chao-Hing;
-c'était, d'ailleurs, comme tous les beaux buveurs, un homme fort gai.
-Le monastère où il est enseveli depuis plus de mille ans est, comme
-il convient, entouré de cabarets en plein vent et de buvettes où les
-fervents admirateurs du poète viennent débiter ses vers en vidant
-quelques coupes de vin chaud.
-
-A environ 50 kilomètres de Tcheng-Tou on peut faire l'excursion de
-Kouan-Chien, où se voit un pont suspendu fort original jeté sur le Min,
-en face des montagnes où la petite ville s'étage en amphithéâtre. Ces
-ponts ne sont pas rares dans ces parties montagneuses de la Chine et
-le Yunnan en possède plusieurs.
-
-Mais la merveille du Sseu-Tchuen, c'est le monastère d'Omei, la
-montagne sainte du Sseu-Tchuen comme le Fuji-Yama est la montagne
-sacrée des Japonais. On y rencontre des pèlerins exactement vêtus comme
-ceux du Japon: vêtements blancs, sandales de paille, un grand bâton à
-la main.
-
-Pour faire le pèlerinage d'Omei, il faut d'abord se rendre à Kia-Ting
-qui se trouve à 200 kilomètres au sud de Tcheng-Tou; le plus simple
-et en somme le plus rapide moyen pour s'y rendre est la barque. C'est
-là que tous les pèlerins se réunissent, et c'est de là qu'ils partent
-pour aller s'agenouiller dans les temples de la montagne sacrée, d'où,
-suivant la tradition, le bouddhisme s'est propagé en Chine. La nature
-ici est sauvage et grandiose: montagnes élevées, précipices, cascades
-se précipitant de rocher en rocher, et au milieu de cette nature,
-pagodes, temples et monastères. C'est vraiment un spectacle rare et
-qu'on ne peut se lasser d'admirer. Au monastère des Dix mille années,
-situé à mi-chemin de la cime du mont, les bonzes bouddhistes donnent
-une hospitalité aimable, et on y rencontre d'innombrables malades et
-estropiés qui, entassés pêle-mêle, prient avec ferveur pour obtenir un
-allègement à leurs souffrances.
-
-[Illustration: _Halage à la corde._]
-
-Comme le Fuji-Yama, la montagne d'Omei est souvent couverte de nuages,
-et il est rare qu'une fois arrivé sur la cime le pèlerin ait la vue,
-qui doit être pourtant merveilleuse, de tout le pays environnant. Le
-pèlerin chinois ne s'en soucie pas beaucoup; mais le voyageur européen
-qui vraisemblablement ne repassera pas tous les ans au mont Omei,
-comme il pourrait le faire au Rigi, est désappointé. Malgré tout on
-est payé de ses fatigues par le spectacle de cette nature grandiose,
-de ces montagnes derrière lesquelles on devine le Thibet, pays encore
-mystérieux et si bien défendu par ses énormes glacis couverts de neiges
-éternelles.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII
-
- I. La province du Yunnan; description; Yunnan-Sen, capitale.--II.
- Histoire; le Yunnan d'autrefois; ses habitants, leurs mœurs, leurs
- costumes, leurs usages.--III. L'Islamisme au Yunnan.--IV. La France
- et l'Angleterre au Yunnan; le chemin de fer; Sseu-Mao et Pou-Eurl;
- le commerce de ces deux villes.--V. Yunnan-Fou et Mong-Tseu; voie
- ferrée de Yunnan-Fou au Sseu-Tchuen, de Tali à Bhamo; commerce de
- Mong-Tseu.--VI. La ville de Tali et le plateau de Yunnan-Fou; Tonghai;
- beauté mais pauvreté du Yunnan.
-
-
-I.--La province du Yunnan se trouve au sud-ouest de l'Empire chinois,
-entre le 21° et le 27° de latitude septentrionale et le 95° et le 101°
-de longitude orientale. Elle est bornée au nord par le Sseu-Tchuen,
-à l'est par le Kouei-Tcheou et le Kouang-Si, au sud par l'Indo-Chine
-française, et enfin à l'ouest par la Birmanie britannique. Elle est
-arrosée, au nord par le Yang-Tseu-Kiang, au sud par le fleuve Rouge
-et la rivière Noire; elle fait donc partie du bassin du Yangtseu au
-nord, sur la frontière du Sseu-Tchuen. A l'ouest, d'ailleurs, elle
-dépend également du bassin du Mékong. Son éloignement du centre
-administratif de l'Empire est cause que cette province a toujours été
-un des points faibles de la monarchie chinoise, depuis sa conquête,
-faite sous la dynastie des Han (202 av. J.-C. à 281 ap. J.-C); et le
-caractère sauvage et batailleur des indigènes a, plus d'une fois, sous
-la conduite d'un chef habile, tenu en échec l'autorité du fils du
-Ciel. Les empereurs, sous la dynastie des Tang (618-907), parvinrent
-cependant à en opérer la conquête effective, et Khoubilai-Khan lui-même
-fit en 1253 une expédition au Yunnan et installa son fils comme
-lieutenant-gouverneur de toutes les provinces du sud-ouest de l'Empire.
-Les travaux et les voyages des Anglais Baber, Anderson et Margary
-(lequel périt assassiné non loin du Haut-Mékong), et des Français
-Mouhot et Francis Garnier ont beaucoup aidé à la connaissance de cette
-province.
-
-De l'ouest à l'est le Yangtseu touche au Yunnan, un peu à l'ouest de
-Tchao-Tong; on remonte son cours dans la direction du sud jusqu'à
-Ta-Chien, où il fait un coude, et en se dirigeant vers le nord on
-arrive à l'embouchure du Ya-Long-Kiang: puis, après avoir franchi
-Li-Kiang-Fou et Atien-Tseu, le fleuve se retrouve au Sseu-Tchuen,
-à Batang. En continuant ainsi, on arriverait à sa source, dans les
-contreforts du Thibet.
-
-Du côté du Yunnan, c'est-à-dire sur la rive droite, on ne voit aucun
-grand affluent; seuls quelques petits torrents vont se jeter dans le
-grand fleuve.
-
-Le Yunnan est un amas de montagnes dont la hauteur varie entre 2.000 et
-2.500 mètres pour s'élever jusqu'à 3.000 mètres du côté de Tali-Fou;
-quelques plateaux sont seuls fertiles et habités; les vallées, très
-étroites, ne peuvent se prêter en aucune façon à l'installation de
-l'homme. Une quantité de torrents donnant naissance à de grands
-fleuves ou allant s'y jeter s'insinuent à travers ces vallées étroites
-et rendent, à l'époque des pluies, la circulation matériellement
-impossible. Le climat est bon: par suite de sa situation sous les
-tropiques et de son altitude, il n'est jamais trop chaud ni trop froid.
-Cependant, dans le nord, à Yunnan-Sen et à Tali-Fou, la neige est
-assez persistante en hiver. Je dois également ajouter que sur beaucoup
-de plateaux règne la malaria et que presque toutes les vallées sont
-fatales à ceux qui y séjournent: le paludisme les atteint sûrement. Les
-Européens résistent mieux au climat que les Chinois.
-
-Deux lacs se trouvent à l'est, près de la capitale, Yunnan-Sen: l'un le
-Sien-Hai, l'autre le Tien-Hai; ces deux lacs sont assez importants et
-peuvent avoir de 100 à 120 kilomètres de long sur 20 et 30 de large.
-Mais ils ne sont pas, à beaucoup près, aussi considérables que le
-Eurl-Hai ou lac de Tali qui a quelque 200 kilomètres de long et 40 de
-large.
-
-Une assez grande quantité d'autres lacs plus ou moins modestes sont
-disséminés dans toute la province.
-
-La capitale de la province, Yunnan-Cheng-Tcheng (ville capitale de
-la province du Yunnan), plus communément connue des indigènes sous
-le nom de Yunnan-Sen, est située au nord du Tien-Hai. C'est la ville
-du Yunnan qui a le plus d'importance politique, et c'est aussi le
-centre principal du commerce de la province. Elle est bien bâtie et
-elle offre encore quelques monuments intéressants, quoiqu'elle ait
-été sérieusement éprouvée par un violent tremblement de terre qui
-dura, dit-on, trois jours, en 1834, et que l'incendie y ait causé de
-grands ravages lors de la répression de la rébellion musulmane par
-Ma-Jou-Long.
-
-Tombée entre les mains des Chinois sous les Tang, et entièrement
-soumise sous les Mongols, Yunnan-Sen était devenue, à la décadence
-de la dynastie Ming (1590-1620), la capitale d'un prince chinois qui
-s'était rendu indépendant; mais les conquérants mandchoux ne tardèrent
-pas à reprendre possession de la province qui, depuis lors, est restée
-partie intégrante de l'Empire.
-
-On y parle le chinois de Pékin et du Sseu-Tchuen, car les soldats
-mandchoux s'y étaient installés en grand nombre après la conquête,
-et actuellement les habitants du Sseu-Tchuen viennent y fonder
-des colonies. On dit que la province est riche en mines; charbon,
-étain, cuivre, marbre, argent, l'or même, y seraient en abondance.
-Quelques ingénieurs français envoyés par l'Indo-Chine y ont fait des
-prospections; mais il semble qu'aucun n'ait donné de renseignements
-très sûrs et définitifs. Toutefois un syndicat anglo-français s'est
-fondé, qui a envoyé des ingénieurs américains à Yunnan-Sen; les
-résultats ont été tenus secrets; mais j'ai entendu dire que les
-ingénieurs n'avaient pas été satisfaits; peut-être le chemin de fer
-aidera-t-il au développement minier; car il ne suffit pas de trouver
-des mines, il faut pouvoir les exploiter. Le jésuite du Halde a laissé
-de Yunnan-Sen une peinture qu'on peut encore citer: «Après tout, la
-ville d'Yunnan, dans l'état où elle est, a encore plus de réputation
-que d'abondance; les boutiques sont assez mal garnies, les marchands
-peu riches, les bâtiments médiocres; le concours du monde n'y est même
-pas fort grand, si on le compare à celui qu'on voit dans les autres
-capitales de la province.»
-
-II.--La ville a aujourd'hui environ 80.000 habitants. La province
-du Yunnan touchant sur toute sa frontière méridionale à l'Indo-Chine
-française, et nous intéressant par suite d'une façon particulière, je
-m'étendrai assez longuement sur sa situation, ses ressources et son
-histoire.
-
-L'histoire du Yunnan est, en effet, tout autre que l'histoire de la
-Chine, et il n'y a pas bien longtemps que cette province vit de la
-vie générale de l'Empire. Aussi, comme nos compatriotes du Tonkin
-sont de plus en plus appelés, surtout depuis que le chemin de fer du
-Yunnan a fait son entrée à la capitale, à être en relations d'affaires
-avec les indigènes de cette partie du Céleste Empire, je ne craindrai
-pas d'entrer dans quelques détails. L'histoire et l'ethnographie du
-Yunnan sont, au reste, bien loin d'être ennuyeuses, et on y trouve, au
-contraire, une saveur et un intérêt particuliers.
-
-Le Yunnan autrefois n'était pas peuplé par les Chinois; bien qu'il
-appartienne à l'Empire chinois et qu'il en fasse partie au même titre
-que les autres provinces, il diffère de celles-ci cependant, en ce
-sens qu'il n'est pas encore complètement assimilé à la Chine, et qu'il
-constitue, en quelque sorte, une colonie chinoise. C'est que le Yunnan
-est peut-être, de toutes les provinces de Chine, la moins chinoise
-comme population. D'autres, comme le Kouei-Tcheou ou le Hou-Kouang,
-conservent encore, au milieu de la masse chinoise qui les compose,
-des groupes ethniques non fondus, mais qui demeurent insignifiants.
-Au Yunnan, à part les villes qui sont à peu près toutes chinoises,
-la campagne est restée peuplée par les indigènes de race thai, et
-l'impression, pour quiconque a habité la Chine, lorsqu'il pénètre
-au Yunnan, c'est qu'il n'est plus en Chine. Et je fus moi-même tout
-surpris, dès mon entrée au Yunnan, à Man-Hao, et, en le traversant,
-soit à Yuen-Kiang et à Ta-Lang, soit à Sseu-Mao, d'entendre les gens
-de la campagne parler la même langue que j'avais, dans ma jeunesse, au
-début de ma carrière, entendu parler au Siam.
-
-C'est que la race thai, en effet, occupait toutes les régions qui
-forment le Yunnan actuel, et, bien que nous n'ayons aucune chronique
-thai pour nous donner des renseignements précis sur les peuples de
-cette race qui habitaient le pays, nous savons par les historiens
-chinois que, depuis 629, sous la dynastie chinoise des Tang, il
-existait un ou des royaumes thai connus sous le nom de Nan-Tchao
-(princes ou principautés du Sud); tchao est la traduction chinoise du
-terme thai _Kiao_, signifiant prince, terme encore employé aujourd'hui
-au Siam et au Laos, et dans les différentes tribus thai réparties entre
-la Birmanie, le Tonkin et le Yunnan.
-
-Bien que les chroniques chinoises ne nous signalent ces princes du
-Nan-Tchao que depuis 629, il est évident que, bien avant, les Thai
-occupaient ces régions, puisque nous savons qu'en 566 l'autorité
-chinoise était si loin d'être établie que l'empereur Wou-Ti, de la
-dynastie des Tchao du Nord, était obligé de protéger le passage du
-Yang-Tseu-Kiang contre leurs incursions. Et ces Thai, bien loin de
-former un état compact et une nation unie, étaient, fort probablement,
-une agglomération de différentes tribus luttant et combattant pour
-la suprématie. Ce qui tendrait à le prouver, c'est le terme _Ko shan
-pyi_ (les neufs pays Shan), sous lequel les désignaient leurs voisins
-les Birmans. Ces derniers d'ailleurs ne possèdent non plus aucune
-chronique, aucun document sur ces tribus thai, et nous sommes obligés
-de nous livrer à des suppositions en ce qui concerne les Thai du Yunnan
-jusqu'en 629, époque où les chroniques commencent le récit du Nan-Tchao
-pour le conduire jusqu'en 1252, date où Khoubilai-Khan conquit
-définitivement le Yunnan.
-
-Khoubilai-Khan conféra au dernier Tchao le titre de maharadjah et en
-fit un sujet de l'Empire. Cependant, vu l'éloignement de la province
-et le peu de surveillance dont les princes thai étaient l'objet, ces
-derniers continuèrent à gouverner librement leurs états; ce n'est
-qu'en 1382 que les derniers princes thai cessèrent de régner; ils
-furent pris et amenés à Nankin où l'empereur Hong-Wou des Ming les fit
-décapiter. Ce fut là la fin de la puissance thai au Yunnan. Le général
-Wou-San-Kouei essaya bien de reconstituer, trois cents ans plus tard,
-vers 1673, un royaume indépendant, mais il fut pris et tué par les
-Mandchoux de la dynastie actuelle des Tsing, en 1681.
-
-Si nous nous bornions à ajouter foi à la chronique chinoise, nous
-pourrions croire qu'il a existé un important état thai au Yunnan,
-de 629 à 1252; mais si nous contrôlons les chroniques par le peu
-d'histoire que nous ont laissé les Birmans et par les différentes
-traditions des Thai, il paraît bien plus probable qu'il n'y a jamais
-eu de pouvoir thai très centralisé et que, au contraire, ce que les
-Chinois appellent Nan-Tchao, et les Birmans Ko-Shan-Pyi, royaume de Mao
-ou royaume de Pong, était une réunion de tribus semi-indépendantes les
-unes des autres, et obéissant vaguement au chef de la plus puissante
-d'entre elles. La nature du pays rendait, du reste, leur indépendance
-facile vis-à-vis les unes des autres, et explique bien leur manque de
-cohésion.
-
-Mais quelle était l'origine de ces Thai, et d'où venaient-ils? Ils
-étaient au Yunnan bien avant les Chinois, puisque Khoubilai-Khan les
-soumit en 1552, et que, dès 90 ans après J.-C., les princes thai
-de Tali-Fou avaient des relations avec la Chine. Les annales de la
-dynastie des Tang nous apprennent, en effet, que les Chinois avaient
-des relations continues avec les Thai ou Ai-Lao de Tali-Fou, dans
-le premier siècle de notre ère. Vers 90 ou 97, un nommé Yang-Yu,
-roi de Tan, y est-il dit, envoya un tribut en Chine par le gracieux
-intermédiaire du prince des Ai-Lao. Quel était ce royaume de Tan? il
-est impossible de le dire; peut-être était-ce la Birmanie ou l'Assam.
-
-A cette époque, les Thai de Tali étaient donc connus sous le nom de
-Ai-Lao; ce n'est que plus tard que les Chinois leur donnèrent celui
-de Nan-Tchao, et il ne peut y avoir aucun doute sur l'identification
-des noms; il s'agit bien des mêmes peuples thai et nous savons que
-les Annamites, aujourd'hui encore, désignent les Laotiens et les Thai
-du Haut-Siam par le nom de Ai-Lao; nous retrouvons du reste ce nom de
-Ai-Lao attaché à une ville du Laos, à l'ouest de Hué.
-
-Les chroniques chinoises aussi nous disent que le Nan-Tchao était le
-prince du sud (Nan) parmi les six princes thai, et elles ajoutent que
-tchao est la transcription du mot kiao, lequel est, toujours d'après
-elles, un mot barbare qui signifie prince. Les mêmes chroniques nous
-rapportent que le Nan-Tchao touchait au Magadha, ce qui expliquerait
-pourquoi les princes Kshatrya de l'Inde pouvaient se frayer un passage
-jusqu'à la Birmanie.
-
-Au sud-ouest venaient les Pyu (les Birmans). Pendant le VIIIe siècle,
-les Tou-Kin ou Tou-Fou, c'est-à-dire les Thibétains, luttèrent avec la
-Chine pour la maîtrise du Nan-Tchao; mais ils furent battus de même que
-les Chinois, et le prince du Nan-Tchao, Kolofong, annexa le royaume de
-Pyu et l'Assam.
-
-Avant toutes ces luttes, d'ailleurs, les Chinois avaient pris contact
-avec les Thai. Environ cent ans avant l'ère chrétienne, un empereur
-de Chine de la dynastie des Han envoya une expédition à Tien; or Tien
-est actuellement encore en chinois le nom littéraire du Yunnan. On
-peut donc affirmer que le roi de Tien était un thai. La capitale était
-Pengai, ville qui, huit cents ans plus tard, demeurait un centre très
-important. Ce roi de Tien devint d'ailleurs l'allié des Chinois et les
-aida même à anéantir la tribu des Kouen-Ming.
-
-Kouen-Ming est encore aujourd'hui le nom d'un lac près de Yunnan-Fou;
-le pays de Tien devait donc se trouver non loin de Yunnan-Fou et
-touchait évidemment la Chine, était en contact avec elle, probablement
-par le Yang-Tseu-Kiang.
-
-Vers l'an 50 après J.-C., le roi Ai-Lao ou thai, Chien-li, pendant
-qu'il guerroyait contre une tribu voisine, viola le territoire chinois;
-les armées chinoises le repoussèrent, lui et son armée, et il devint
-tributaire de la Chine. Puis, non contents de cette soumission, les
-Chinois continuèrent leurs exploits et soumirent de nombreuses tribus
-voisines pouvant former un total de 500.000 âmes, qu'ils groupèrent
-ensemble pour former la préfecture de Yong-Tchang-Fou. Un des premiers
-gouverneurs de Yong-Tchang-Fou fit un traité avec les Thai d'après
-lequel chaque homme devait payer un tribut consistant en une mesure de
-sel, et en deux vêtements ayant un trou au milieu pour y passer la
-tête. Mais la paix ne dura pas longtemps et les Thai se révoltèrent
-souvent contre les Chinois; de nombreuses guerres de frontières
-s'ensuivirent.
-
-Quand l'Empire chinois, vers 220 après J.-C., fut divisé et tomba
-dans l'anarchie et la désorganisation, il ne fut plus question des
-Ai-Lao; on les perd de vue pendant plusieurs siècles et les annales
-chinoises n'en parlent plus jusqu'à l'époque où la dynastie des Tang
-eut réorganisé l'Empire et l'eut rétabli dans sa cohésion. Cependant,
-même vers l'époque citée plus haut, un célèbre général, Tchou-Ko-Leang
-(il mourut en 232 après J.-C.), malgré la faiblesse de l'Empire, ne
-cessa de batailler au Yunnan; on parle encore de lui au Sseu-Tchuen
-comme s'il était disparu seulement de la veille, et aujourd'hui même,
-non loin de Teng-Yueh (le Moméin des Birmans) on montre les ruines de
-la ville de Tchou-Ko-Leang.
-
-Mais, à part cet épisode, les Ai-Lao, c'est-à-dire les Thai, sont
-oubliés. La Chine a à s'occuper chez elle; pendant près de quatre
-siècles, nous n'avons aucune donnée sur les tribus thai du Yunnan, et
-c'est vers 629, d'autres disent 657, que nous les voyons reparaître
-dans les chroniques chinoises, sous le nom de Nan-Tchao.
-
-Ce Nan-Tchao était fort étendu: il avait touché, ainsi que je l'ai
-déjà dit, d'après les Birmans, au Magadha à l'ouest, et bien que
-les relations des Birmans et des Thai avec l'Inde soient rapportées
-d'une façon plutôt fabuleuse, elles sont néanmoins, en principe, tout
-à fait réelles, une fois dépouillées de tout fatras légendaire. Au
-nord-ouest, le Nan-Tchao atteignait le Thibet d'où les ethnographes et
-philologues font sortir les Birmans: au sud était le royaume gouverné
-par une femme ou «état du prince femelle» comme on appelait alors le
-Cambodge, dont la reine avait épousé un aventurier venu de l'Inde; ce
-nom donné au Cambodge par les Thai n'avait, d'ailleurs, chez eux, rien
-de méprisant, car on rencontre chez eux aussi des tribus gouvernées par
-des femmes, quoique cependant, une fois mariées, elles cèdent leurs
-droits à leur mari.
-
-Au sud-est du Nan-Tchao étaient les Tonkinois et les Annamites, et
-il dut y avoir, entre ces derniers et les Thai, de nombreuses luttes
-où les derniers n'ont pas toujours eu le dessus; car on retrouve
-jusque vers les sources du fleuve Rouge et de la rivière Noire des
-souvenirs annamites; et même sur la route de Tali-Fou à Yunnan-Sen,
-j'ai traversé un petit village nommé An-Nan-Kouan, barrière d'Annam.
-L'Annam s'étendit vraisemblablement fort au nord, à un moment donné, au
-détriment des Thai.
-
-Au sud-ouest du Nan-Tchao étaient les Pyu ou Birmans; quant au nord
-et au nord-est, les annales de la dynastie des Tang ne citent aucune
-frontière, évidemment parce que, à cette époque, les royaumes et tribus
-thai du Yunnan étaient considérés par les Chinois comme faisant partie
-intégrante de la Chine. Les villes capitales du Nan-Tchao étaient
-situées sur l'emplacement actuel ou à peu près des villes modernes
-de Tali-Fu, de Yong-Tchang-Fou et de Yunnan-Sen. Les villes les plus
-importantes étaient Pengai, capitale du roi de Tien; Mong-Cho (le
-moderne Muong-Kang) et Tai-Ho (moderne Tali-Fou); une autre ville
-aussi, Kouen-Ming, près de l'emplacement de Yunnan-Fou.
-
-Les Thai connaissaient l'art de tisser le coton et d'élever les vers
-à soie. Dans l'ouest du pays il y avait beaucoup de malaria (elle y
-sévit encore à l'heure actuelle). Les puits de sel étaient ouverts pour
-tout le monde; on trouvait l'or un peu partout, dans le sable et dans
-les carrières. Les chevaux de Teng-Yueh étaient renommés, ils le sont
-également aujourd'hui.
-
-Les princes et les princesses avaient, comme signes distinctifs, un
-nombre plus ou moins considérable de parasols, comme en ont encore
-actuellement les princes thai du Siam ou du Laos; comme marque spéciale
-d'honneur les grands dignitaires portaient une peau de tigre; les
-cheveux des femmes étaient réunis en deux tresses roulées ensuite en
-chignon; leurs oreilles étaient ornées de perles, de jade et d'ambre.
-Les jeunes filles étaient libres d'elles-mêmes avant le mariage, mais
-obligées à la plus grande fidélité une fois mariées. C'est encore ce
-qui se passe de nos jours au Laos. La charrue était connue de tous:
-nobles et peuple se livraient à l'agriculture; personne n'était soumis
-à une corvée quelconque, mais tout homme payait une taxe équivalente à
-deux mesures de riz, tous les ans.
-
-L'histoire de la dynastie chinoise des Tang donne une liste des
-rois thai du Yunnan; cette liste est complète à peu près, depuis le
-commencement du VIIe siècle de notre ère. Il apparaît dans cette
-nomenclature que chaque successeur prenait, comme première syllabe de
-son nom, la dernière syllabe du nom de son père et prédécesseur; ainsi
-Ta-Lo; Lo-Cheng-Yen; Yen-Ko. Cela me paraît une fantaisie de l'écrivain
-chinois; car chez les Thai le nom du fils se choisit absolument en
-dehors de toute espèce d'allusion au nom du père, et nous sommes ici
-en présence d'une des nombreuses imaginations chinoises au sujet des
-Thai.
-
-Toujours est-il que, vers le milieu du VIIIe siècle, un certain roi
-thai, nommé Ko-Lo-Fong, résidait à Tai-Ho (Tali-Fou); il était,
-semble-t-il, vassal de la Chine, qui lui conféra un titre, et il
-succéda à son père vers 750. Cependant il entra en lutte avec son
-suzerain, en raison de la conduite trop sévère que suivit à son égard
-un gouverneur chinois, et le résultat fut que Ko-Lo-Fong se déclara
-indépendant et s'allia aux Thibétains. Ces derniers lui donnèrent
-un sceau avec le titre de Bsampo-Tchong ou «jeune frère» venant
-immédiatement après le roi du Thibet. Ko-Lo-Fong fit, dit-on, graver
-sur une stèle les motifs de sa révolte et de son alliance avec les
-Thibétains, et M. Rocher, dans son histoire du Yunnan, dit que la stèle
-existe encore près de Tali-Fou. Je l'ai cherchée en vain lors de mon
-séjour à Tali-Fou; peut-être mon guide n'a-t-il pas su la découvrir. Au
-moment où Ko-Lo-Fong régnait sur les tribus thai, la Chine était aux
-prises avec les Turcs; aussi, profitant de cette occasion, il annexa
-différents pays environnants, notamment celui des Pyu ou Birmans,
-et celui des Soun-Tchen qui paraît être une tribu d'Assam, chez
-laquelle les gens revêtaient des feuilles d'écorce. On trouve encore
-aujourd'hui, au nord de la Birmanie, des tribus sauvages, tout en haut
-des montagnes, qui portent le même genre de vêtements. Les Chinois
-essayèrent plusieurs fois de soumettre Ko-Lo-Fong, mais essuyèrent
-des défaites continuelles. A sa mort, il eut pour successeur son fils
-Yimeou-Siun, dont la mère était une sauvage tou-kin, probablement
-thibétaine. Mais lui-même, tout jeune, avait été éduqué et instruit
-par un lettré chinois, ce qui tendrait à prouver que la civilisation et
-les lettres chinoises pénétraient déjà l'aristocratie thai. Il essaya
-donc, sur les conseils de son tuteur, de se rapprocher de la Chine, en
-trouvant, du reste, les Thibétains d'un voisinage trop turbulent et
-trop hautain; il fit des ouvertures à un certain Wei-Kao, gouverneur
-chinois de Tcheng-Tou, et lui envoya une lettre pour se plaindre de la
-tyrannie des Thibétains; il essaya d'excuser et d'expliquer la conduite
-de son père, et proposa à la Chine de faire alliance avec les Turcs
-Ouigours contre les Thibétains.
-
-Cette correspondance se termina par l'élaboration et la conclusion d'un
-traité, lequel, dit la chronique, fut scellé au pied de la montagne
-Tien-Tsang qui domine la ville moderne de Talifou; quatre copies en
-furent faites; une fut envoyée à l'Empereur de Chine, une fut placée
-dans le Temple royal, une dans la pagode publique, et la quatrième fut
-jetée dans la rivière.
-
-Yi-Meou-Siun fit prendre et tuer tous les chefs thibétains qui se
-trouvaient dans ses états et défit l'armée thibétaine dans une grande
-bataille au pont de fer (peut-être le pont de fer sur la Salouen).
-L'Empereur de Chine lui envoya alors un sceau d'or comme récompense,
-et le reconnut roi de Nan-Tchao. L'envoyé chinois lui apportant ces
-bonnes nouvelles fut reçu en grande pompe à Tali-Fou, alors Tai-ho.
-Les soldats thai bordaient la route, recouverts de leurs plus belles
-armures, et Yi-Meou-Siun portait une cotte de mailles d'or et une peau
-de tigre; il était escorté de 12 éléphants, il se prosterna devant
-l'envoyé et jura fidélité éternelle à l'Empereur de Chine.
-
-Libre du côté de la Chine, Yi-Meou-Siun commença une carrière de
-conquêtes et entreprit d'abord de réunir toutes les tribus thai en
-une seule; puis il annexa nombre de pays avoisinants, sans doute la
-Haute-Birmanie et quelques peuplades thibétaines; il envoya ses fils
-étudier à Tcheng-Tou la culture chinoise et devint de plus en plus lié
-à la Chine. Il défit plusieurs fois les Thibétains et leur fit des
-prisonniers parmi lesquels se trouvaient un grand nombre d'Arabes et
-de Turcomans de Samarcand. A peu près vers cette époque, du reste, un
-général coréen au service de la Chine avait porté les armes chinoises à
-Balti et au Cachemire, et les khalifes abassides avaient des relations
-régulières avec les Chinois; on peut donc en déduire que l'islamisme
-s'était introduit à Tali-Fou avant l'époque de Khoubilai.
-
-Yi-Meou-Siun mourut vers 808 et eut pour successeurs ses fils et
-petits-fils qui, d'ailleurs, périrent tous rapidement. Un de leurs
-généraux fit une incursion sur Tcheng-Tou et emmena nombre d'ouvriers
-chinois et d'artistes qu'il installa à Tai-Ho comme instructeurs.
-
-En 859, un nommé Tseu-Long devint chef du Nan-Tchao, déclara la guerre
-à la Chine, assiégea Tcheng-Tou et massacra des milliers d'habitants.
-Cependant il ne prit pas Tcheng-Tou et fut obligé de se retirer; il
-tourna ses armes contre l'Annam et s'empara de Kesho (Hanoi moderne).
-Mais ces guerres continuelles poursuivies par lui et ses successeurs
-ruinèrent le Nan-Tchao, et, en 936, après que plusieurs dynasties
-éphémères eurent régné sur ces débris, un général chinois s'établit roi
-de Tali. Il paraît à peu près certain que, à partir de cette époque,
-le Nan-Tchao n'existait plus que de nom; tout le pays autour de Tali
-était devenu de plus en plus chinois, tandis que la partie ouest
-restait plus thai et se divisait en une foule de petits états, unis
-de temps à autre, quand se rencontrait un homme énergique à la tête
-de l'un d'eux. Khoubilai conquit l'état de Tai-Ho en 1252, donna des
-titres et des honneurs aux chefs thai du pays et les laissa gouverner
-le pays à condition qu'ils lui fussent soumis. C'est le système que
-nous voyons encore en vigueur aujourd'hui dans les districts thai du
-Yunnan où n'a pas encore pénétré absolument l'administration chinoise.
-
-Les Thai furent à la longue tout à fait incapables de tenir contre
-les troupes plus nombreuses et mieux disciplinées des Chinois, et ils
-cédèrent devant la pression venue du nord. Ils se dispersèrent vers le
-sud et l'ouest et allèrent fonder les royaumes du Laos, Luang-Prabang,
-Nan et Xieng-Mai et aussi, sans nul doute, le royaume Thai ou Siam.
-Les derniers princes thai ont été décapités à Nankin en 1380, et Mgr
-Pallegoix place la formation du royaume thai au Siam en 1350.
-
-Il est donc bien évident, par tout ce qui précède, que le Yunnan est
-chinois depuis peu; il est le dernier venu dans l'Empire et n'est pas
-encore assimilé complètement. La Chine, cependant, continue petit à
-petit son absorption, bien que, par suite de la pauvreté du pays, le
-colon chinois ne soit pas trop attiré vers ces régions. Ce sont surtout
-les habitants du Sseu-Tchuen qui franchissent le Yang-Tseu-Kiang pour
-venir s'installer au sud du fleuve, et les villes de Tchao-Tong,
-Tong-Tchouan, Yunnan-Sen, Anning, Tchou-Chiong, Tali, Teng-Yueh, et
-Meung-Houa sont des villes absolument chinoises, bien que, par suite
-d'un mélange avec les indigènes, le type chinois ne soit plus aussi
-pur. La langue chinoise elle-même (le dialecte mandarin), qui s'y
-parle, a subi des modifications qui constituent une espèce de patois
-local, auquel on s'habitue d'ailleurs assez vite. Le sud de la province
-actuelle du Yunnan est plus long à coloniser, et les Chinois ont peur
-de s'y rendre à cause des fièvres qui y règnent en permanence; aussi
-les villes de Pou-Eurl, Talang, Yuen-Kiang, Sseu-Mao sont misérables,
-la campagne tout autour est habitée par des thai, auxquels les Chinois
-donnent toutes sortes de noms, mais qu'ils désignent sous le nom global
-de _Pai_.
-
-Les Chinois ont tellement peur de quitter les villes où ils sont
-installés pour aller dans la campagne qu'il est difficile de trouver
-des coolies si l'on veut faire une excursion. Et de fait les Chinois
-prennent facilement la fièvre dès qu'ils sortent; je me rappelle avoir
-laissé en route tous mes coolies dans un petit voyage de Sseu-Mao à
-Muong-Ou, et ils sont rentrés péniblement, tous malades du paludisme.
-Seuls les Thai résistent.
-
-Le lecteur trouvera peut-être un peu long cet exposé; cependant, c'est
-avec intention que je m'étends sur ce sujet: la province du Yunnan
-intéresse d'une façon toute particulière nos compatriotes résidant en
-Indo-Chine, et les renseignements contenus dans les pages qui précèdent
-leur seront, j'en suis certain, de quelque utilité.
-
-Actuellement tous les Thai qui subsistent sont très divisés; les
-uns vivent en territoire chinois, les autres sous la protection
-de la France, enfin une troisième partie sous le protectorat de
-l'Angleterre. Leur langue même, qui autrefois devait être une, a subi
-des modifications comme leur vêtement. Ceux qui habitent en Chine,
-dans les états thai du Yunnan, portent le costume chinois, les hommes
-du moins. Ils ont la queue qu'ils roulent autour de la tête et qu'ils
-recouvrent d'un turban. Le costume des femmes diffère suivant les
-régions; près des centres chinois, elles portent à peu près les mêmes
-vêtements que les Chinoises, pantalon et veste de cotonnade bleue, mais
-si on s'éloigne et qu'on se dirige vers le Mékong, on les trouve vêtues
-de jupons multicolores et de petits corsages de couleurs voyantes. Leur
-tête est entourée d'un lourd turban. Dans les états Lu du Haut-Laos,
-vers Muong-Ou, hommes et femmes portent le costume laotien très peu
-modifié; quant aux Thai de la rivière Noire ou du fleuve Rouge, ils
-adoptent des vêtements noirs ou blancs, de coupe chinoise.
-
-Les plus curieux que j'aie rencontrés sont les Thai vivant dans les
-montagnes près de Yuen-Kiang; leurs femmes portent de petits cotillons
-descendant jusqu'aux genoux, en grosse étoffe brodée de dessins
-multicolores et fort seyants. Elles ressemblent tout à fait par leur
-costume aux femmes Katchins que j'ai vues au nord de Bhamo, vers
-Teng-Yueh;--quant à ceux qui vivent du côté de la Birmanie anglaise,
-ils ont pris le costume birman et on ne les distingue que par leur type
-et leur langage.
-
-Ces descendants des Thai n'ont à notre époque aucune écriture propre,
-et on se demande si jamais leurs ancêtres en ont possédé une. Il est
-fort probable que, s'ils s'étaient servis d'une écriture spéciale,
-ils nous auraient laissé des chroniques et des traditions écrites. Or
-nous n'avons rien de cela. Nous sommes obligés de nous baser, pour
-l'histoire thai, sur les documents chinois. Cependant on a retrouvé
-au Yunnan des stèles gravées d'une écriture inconnue; les caractères
-ressemblent soit au tamoul, soit au birman, mais tendraient plutôt à se
-rapprocher du javanais.
-
-Sommes-nous là en présence de l'écriture thai, ou bien n'est-ce
-pas plutôt quelque mémorial de chef indien, puisque aussi bien les
-relations du Yunnan avec l'Inde étaient fréquentes? L'année 1906,
-lorsque j'étais en Birmanie, le regretté général de Beylié m'a parlé
-d'une inscription en langue inconnue qu'il avait vue à Pagan. Serait-ce
-là une inscription thai? Je ne puis me prononcer; mais il n'y aurait
-aucune impossibilité à cela, puisque les Thai ont conquis le royaume de
-Pyu (Birmans) dont la capitale était Pagan.
-
-A l'heure actuelle les Thai vivant sous la domination chinoise parlent
-chinois et emploient les caractères chinois, bien que conservant
-toujours leur langage et le parlant entre eux. Les Laotiens et les Lu
-ont un alphabet imité du Siamois; alphabet siamois qui est lui-même
-sorti du cambodgien. Quant aux Thai de la Salouen et de l'Irawaddy,
-ils ont pris l'alphabet birman qu'ils emploient avec quelques petites
-modifications. On peut dire aujourd'hui: autant de tribus thai, autant
-de dialectes; mais l'unité de la langue se reconnaît toujours en ce
-sens que si on connaît le Siamois, on peut sans difficulté parcourir
-tous les pays thai.
-
-En Chine, les Thai sont administrés par leurs chefs sous le contrôle
-d'un mandarin chinois qui ne réside même pas au milieu d'eux; un
-chef portant le nom chinois de Tou-Sseu (administrateur indigène),
-et quelques-uns d'entre eux, notamment sur les bords du Mékong, dans
-l'ouest du Yunnan, district de Tche-Li-Tcheou, donnent encore de
-sérieux embarras au général chinois commandant à Pou-Eurl.
-
-Tous ces pays du Yunnan sont très pauvres, ce qui explique le peu
-d'empressement des Chinois pour s'y installer; cette région est formée
-d'un amas de montagnes enchevêtrées, elle ne possède comme cours d'eau
-que des torrents resserrés dans d'étroites gorges, nul grand fleuve
-arrosant des vallées fertiles; les pluies arrêtent toute communication
-pendant six mois; il n'est pas étonnant que le Yunnan soit resté un peu
-en dehors de l'action chinoise et que son développement ait été si lent.
-
-III.--J'ai parlé un peu plus haut du Mahométisme au Yunnan; il est
-nécessaire d'y revenir. Le Yunnan en effet est la province de Chine qui
-compte, avec celle du Kan-Sou, le plus de musulmans, et, s'ils sont
-aujourd'hui sujets soumis de l'Empereur, c'est par suite d'un massacre
-effroyable, qu'en ont fait pendant une suite de dix années les généraux
-envoyés par Pékin; car l'Islam révolté voulait fonder au Yunnan un
-royaume indépendant, et la rébellion ne fut complètement réprimée qu'en
-1875.
-
-Vers la fin du Ve siècle, les Turcs apparurent sur les frontières
-occidentales de la Chine; il se fit alors entre eux et les Chinois un
-commerce d'échange qui augmenta d'année en année.
-
-C'est par ce même chemin évidemment que s'est introduit l'islamisme,
-car c'est précisément dans ces provinces chinoises de la frontière
-qu'il s'est développé. Il existe au Yunnan une population musulmane
-d'aspect complètement chinois au point de vue extérieur, mais
-absolument différente de ses congénères de l'Empire du Milieu au point
-de vue moral. Cette population a été pendant longtemps un gros souci
-pour l'Empire, mais aujourd'hui elle est entièrement soumise et ne
-donne plus à Pékin aucun sujet de crainte.
-
-A Sseu-Mao seize familles qui, d'ailleurs, sont toutes unies par les
-liens de la parenté, vivent dans une enceinte unique, sur un petit
-mamelon hors de la porte de l'Est. Comme lieu de réunion servant de
-mosquée ou plutôt de lieu de prière, ils ont, dans ladite enceinte, une
-vaste chambre à la chinoise, décorée simplement de versets du Coran sur
-papier rouge, et, trois fois le jour, ils s'y réunissent pour la prière.
-
-La maison des musulmans est reconnaissable aux sentences arabes tracées
-sur la porte; la plus commune est celle qu'on peut appeler le Credo
-des musulmans: _la Allah ilah Allah ou Mohammed ressoul Allah_, qu'ils
-inscrivent en lettres arabes dans un petit cercle de papier blanc ou
-rouge, sur la porte principale; ou bien, simplement dans un carré de
-papier rouge ils inscrivent le nom d'Allah.
-
-Il est bon de noter le papier rouge; habitude chinoise. Le rouge en
-Chine présage le bonheur.
-
-En Chine les musulmans ne se distinguent des autres Chinois par aucune
-coiffure ou costume spécial; ils vivent exactement comme tout le monde,
-mais ils suivent, au point de vue moral et matériel, tous les préceptes
-du Coran. Ainsi, ils se livrent très exactement à la prière suivant les
-usages fixés par la loi. Ils s'abstiennent de porc, et c'est même grâce
-à eux que les Européens peuvent se procurer de la viande de bœuf; ils
-s'abstiennent également de vin et d'alcool, et en général observent
-fidèlement leur religion.
-
-A Sseu-Mao ils possèdent une petite bibliothèque de vingt volumes
-environ, en arabe, contenant l'explication de la doctrine. Et ils ont
-un fort bel exemplaire du Coran qu'ils n'ont jamais voulu me laisser
-voir autrement qu'à l'extérieur.
-
-Je les ai fait lire alors dans d'autres livres et j'ai vu qu'ils
-lisaient facilement. Comprennent-ils tout? C'est une autre question.
-
-Quelles sont les idées, quelle est l'attitude des Chinois musulmans
-vis-à-vis de leurs compatriotes bouddhistes ou chrétiens?
-
-Les chrétiens en général sont fort bien considérés par eux, et le
-mahométan chinois n'a pas à leur égard l'aversion du musulman turc ou
-arabe. Persécuté lui-même dans son propre pays, il incline à considérer
-les chrétiens comme les sectateurs d'une religion assez semblable à la
-sienne, puisque l'une et l'autre foi, la musulmane et la chrétienne,
-ont pour principe l'adoration de Dieu unique créateur et maître du
-monde. A ce propos je puis citer un fait très curieux qui s'est passé
-à Nankin en 1891: alors que j'étais dans le Yang-Tseu-Kiang, au moment
-des émeutes, les églises catholiques de Wou-Hou avaient été brûlées et
-des bandes de brigands s'apprêtaient à incendier celle de Nankin. Ayant
-appris la chose, les musulmans de Nankin, qui étaient en bons rapports
-avec les Pères Jésuites, vinrent à la mission en masse, armés, et la
-protégèrent contre les fureurs de la foule. C'est grâce aux musulmans
-que la mission catholique de Nankin a été sauvée en 1891.
-
-En revanche, ils méprisent profondément les bouddhistes; et, contre
-les mandarins, on sent chez eux, dans toutes leurs paroles, une haine
-sourde. Le fait est qu'ils ont été horriblement décimés il y a une
-quarantaine d'années, et qu'aujourd'hui encore ils sont tenus en
-défiance, puisqu'il ne leur est pas permis d'habiter l'intérieur des
-villes. Ils doivent demeurer hors de l'enceinte murée.
-
-Dans le district de Tali les musulmans sont plus nombreux. C'était
-autrefois un de leurs grands centres et ils y étaient tout puissants.
-La répression exercée par le fameux Yang-Yu-Ko, au nom de l'Empereur,
-les a réduits comme nombre et leur a enlevé toute espèce d'influence.
-Ils n'ont plus le droit d'avoir de maisons de prière communes; leur
-plus belle et leur plus grande mosquée, tout près de la porte sud de
-Tali, a été transformée en temple confucéiste: ils sont obligés de se
-livrer aux exercices de leur culte dans des maisons particulières.
-Au reste, actuellement, le petit nombre demeure à Tali; ils habitent
-surtout les villages environnants et exercent les professions de
-muletiers, bouchers, selliers, c'est-à-dire tout ce qui concerne le
-métier des cuirs; ils pratiquent aussi l'élevage des bœufs, des chèvres
-et des moutons.
-
-Beaucoup d'entre eux, à l'exemple de quelques dissidents du Kan-Sou,
-se sont enrôlés à Tali dans les troupes de la garnison; et il est fort
-probable qu'ils marcheraient contre leurs coreligionnaires, comme l'ont
-fait en 1897 les musulmans enrôlés au nombre de six à sept mille dans
-l'armée de Tong-Fou-Siang lors de la petite révolte du Kan-Sou.
-
-A Yunnan-Sen ils sont également nombreux, mais, comme à Tali, bien
-diminués par la répression féroce de Ma-Jou-Long qui exterminait à
-Yunnan-Sen pendant que Yang-Yu-Ko massacrait à Tali. Le séjour de la
-ville, ici comme partout ailleurs, leur est interdit. Ils n'ont le
-droit que d'y venir, non celui d'y résider. Aussi c'est dans les
-environs, hors des remparts et dans les villages avoisinants, qu'on
-les rencontre. Pas de mosquée, pas de lieu de réunion; ils possèdent
-quelques imans, quelques mollahs, connaissant fort bien l'arabe: mais
-je n'en ai pas vu un seul ayant fait le pèlerinage de la Mecque.
-
-La plus forte agglomération de musulmans vit dans la cité de Tong-Hai,
-au sud de Yunnan-Sen. Tong-Hai est le grand marché de distribution de
-marchandises pour tout le Yunnan. C'est de là que partent les caravanes
-se dirigeant vers Yuen-Kiang et Sseu-Mao; Yunnan-Sen, Tchou-Chiong et
-Tali; Yunnan-Sen, Tchao-Tong, Soui-Fou. C'est de là aussi que s'en vont
-les caravanes vers Mong-Tseu et Kai-Hoa. Or, les musulmans exerçant le
-métier de muletiers transporteurs se trouvent nécessairement en grand
-nombre à ce point central de Tong-Hai.
-
-Quel est le chiffre de la population musulmane au Yunnan? Je n'ose
-me risquer à en donner un même approximatif. Cependant on peut dire
-que si la population du Yunnan tout entière est d'environ 5.000.000
-d'habitants, le tiers peut-être est musulman. Et ce ne sont plus les
-musulmans d'autrefois, puissants, riches, batailleurs et décidés à se
-créer un royaume au Yunnan. Actuellement ils sont sans force aucune:
-les autorités chinoises les surveillent très étroitement et il leur
-serait impossible, y songeraient-ils d'ailleurs, de se soulever à
-nouveau. Les musulmans n'ont plus en Chine aucune puissance. Depuis la
-terrible répression, et les menaces dont ils ont été l'objet de 1872 à
-1875, ils sont brisés et incapables, à l'heure qu'il est, de retrouver
-de nouvelles forces pour une action commune.
-
-La Chine est la même du nord au sud, en général: cependant on
-conviendra que le Yunnan est une province qui diffère essentiellement
-des autres et qui a gardé un reste d'originalité. C'est pourquoi je me
-suis si longuement étendu sur son histoire.
-
-IV.--Comme personne ne l'ignore, il a été, pendant ces dix dernières
-années, fort question du Yunnan. Les conventions signées entre la
-France et la Chine d'un côté, entre la France et l'Angleterre de
-l'autre, à propos, soit de questions de frontières, soit de questions
-commerciales ou industrielles, ont mis cette province de l'Empire du
-Milieu tout à fait à l'ordre du jour. On en a dit beaucoup de bien; on
-en a dit beaucoup de mal; quelques enthousiastes, dans l'Indo-Chine
-française, ont vu luire de grandes espérances de ce côté; et c'est
-facilement compréhensible. Quand de la chaleur lourde et humide du
-Tonkin on arrive en quelques heures au sommet d'une montagne, sur le
-plateau de Mong-Tseu, on croit être dans le paradis. D'autres, plus
-réfléchis, n'y ont vu qu'un avenir médiocre. Peut-être ces derniers
-sont-ils plutôt dans le vrai.
-
-Le Yunnan forme la frontière franco-anglaise avec la Chine au nord du
-Tonkin et sur le Mékong. La France et l'Angleterre se trouvent donc,
-par suite, en continuelles relations avec la Chine. Peuvent-elles en
-tirer grand profit par la province du Yunnan? C'est ce que je vais
-examiner.
-
-Sur le Mékong, du côté de Pou-Eurl et de Sseu-Mao, le Yunnan est très
-pauvre, très peu peuplé, et ne produit rien qui puisse faire de la
-ville ouverte de Sseu-Mao un centre commercial important. Dans cette
-partie du Yunnan, en effet, comprise entre Lin-Ngan, Yuen-Kiang,
-Ta-Lang et Sseu-Mao; Pou-Eurl et Wei-Yuen-Tcheou d'une part; Sseu-Mao
-et Xieng-Hong d'autre part: il n'y a rien à faire; ce ne sont que
-hautes montagnes boisées, enchevêtrées, sans vallées étendues, se
-continuant au Laos, par une succession de mamelons dénudés. Aucune
-route; seulement quelques sentiers fréquentés par les muletiers qui
-circulent pendant la saison sèche. Les villages sont d'ailleurs rares
-et habités par de non moins rares autochtones, dont 60 pour 100 sont
-goîtreux. Les caravanes que l'on rencontre du mois de novembre au
-mois d'avril et qui cessent tout trafic dès le début de la saison
-des pluies, viennent en général de Yunnan-Sen et de Tong-Hai ou de
-Tali-Fou, et ne font que traverser Pou-Eurl et Sseu-Mao pour se diriger
-vers la Birmanie anglaise par Xieng-Long, ville des États Shan anglais,
-et Xieng-Mai, grand marché au nord du Siam. Ces caravanes apportent
-généralement aux Thai habitant ces régions des objets de toilette
-chinois, des chapeaux de paille du Sseu-Tchuen, des marmites à cuire
-le riz; et aussi de menus objets, tels que lacets, bâtonnets, bols et
-plateaux de laque commune; elles vont ensuite chercher à Mandalay et à
-Moulmein des cotonnades et des objets de fabrication européenne.
-
-Ce commerce est, d'ailleurs, insignifiant; les employés de la douane à
-Sseu-Mao ont été unanimes à me dire qu'ils ne voyaient aucun avenir de
-ce côté. Toutefois une chose m'a frappé: c'est que le peu de commerce
-qui se fait passe par les pays anglais, jamais par les pays français.
-Tandis que les Anglais ont créé des centres à Xieng-Tong, à Bhamo,
-ont mis en communication soit par eau, soit par voie ferrée, soit
-par route, les points extrêmes de la Birmanie avec la mer, et ont su
-attirer les clients par la facilité des transports, les Français,
-eux, n'ont jusqu'à ce jour, rien fait vers le Laos et la frontière
-yunnanaise pour les mettre en communication avec Pnom-Penh et Saïgon.
-Que viendraient donc chercher en pays français les caravanes du Yunnan?
-
-Les seules transactions un peu actives de la région de
-Sseu-Mao-Pou-Eurl sont celles qui ont pour objet le thé connu
-généralement sous le nom de thé Pou-Eurl. Au reste le pays d'Ivou et
-Ibang où pousse le thé, le seul qui se boive au Yunnan, appartient à la
-Chine, qui ne s'en est dessaisie ni au profit des Anglais, ni au profit
-des Français.
-
-Mohei, près de Pou-Eurl, fournit le sel gemme; c'est, avec le thé, le
-trafic le plus considérable. Aussi tout le long des sentiers, dans la
-montagne, rencontre-t-on des bandes de cent et de deux cents mulets
-chargés de galettes de thé ou de blocs de sel et marchant à la queue
-leu leu.
-
-V.--Du côté de Yunnan-Fou et de Mong-Tseu il y a peut-être plus à
-faire. C'est du reste de ce côté que les Français ont porté tous leurs
-efforts et qu'ils ont construit une voie ferrée qui relie l'Indo-Chine
-au Yunnan. Si, en effet, le commerce par lui-même n'est pas non plus
-très brillant de ce côté, on compte sur les mines de charbon, de cuivre
-et d'étain auxquelles le chemin de fer créera un débouché facile, si
-toutefois les réalités répondent aux espérances. Il avait été question
-de poursuivre la voie ferrée actuelle jusqu'à Soui-Fou par Tong-Tchouan
-et Tchao-Tong, et de relier ainsi au Yunnan et à l'Indo-Chine la riche
-province du Sseu-Tchuen. Je crois que l'entreprise est faisable, mais
-je pense aussi qu'on se leurre sur les résultats à atteindre. En effet,
-le trafic du Sseu-Tchuen, malgré une voie ferrée qui le transporterait
-vers Haiphong, prendra, selon moi, toujours la voie du Yang-Tseu-Kiang,
-bien meilleur marché, et qui le conduit directement au port de
-Changhai, le plus admirablement situé des ports de l'Extrême-Orient; et
-il ne se détournera pas sur Haiphong qui, en admettant même que nous en
-fassions un port de tout premier ordre, aura toujours le désavantage
-énorme de sa situation au fond du golfe du Tonkin, loin et en dehors de
-la route fréquentée par les navires.
-
-Si maintenant nous remontons plus au nord vers Tali-Fou, nous
-rencontrons plus de mouvement et plus de trafic, surtout entre
-Yunnan-Sen, Tchou-Chiong et Tali; mais ce n'est toujours qu'un commerce
-purement local d'approvisionnements pour les Chinois qui descendent du
-Sseu-Tchuen et viennent coloniser le Yunnan.
-
-Les Anglais ont fait ouvrir, il y a quelques années, au commerce
-étranger la ville de Teng-Yueh, à l'ouest de Tali, sur la frontière
-birmane, avec l'espérance de relier un jour Bhamo à Tali par une
-voie ferrée qu'ils pousseraient ensuite de Tali au Sseu-Tchuen; mais
-les difficultés à surmonter pour l'établissement de la ligne sont
-telles qu'on ne voit pas encore à quelle date sera réalisé ce projet
-évidemment séduisant de nos voisins.
-
-On peut se rendre compte par ce que je viens d'exposer que le Yunnan
-est un pays très pauvre; et, au point de vue de la fertilité de la
-terre, c'est certainement une des provinces les moins favorisées
-de l'Empire. Je sais bien que les indigènes disent qu'avant
-l'insurrection musulmane le pays était très prospère et les habitants
-plus nombreux; mais ce sont là des affirmations qui me paraissent ne
-pas devoir être acceptées sans contrôle. Or, si j'ai vu des villes
-détruites, des bourgs ruinés, et si j'ai pu constater qu'effectivement
-quelques-uns de ces centres devaient être plus brillants et plus
-peuplés autrefois qu'aujourd'hui, j'ai également parcouru la campagne
-du Yunnan; depuis Mong-Tseu je suis allé jusqu'à Sseu-Mao; de cette
-dernière ville j'ai atteint Tali-Fou en passant par Mong-Houa et
-King-Tong; j'ai fait la route de Tali à Yunnan-Sen, et de cette
-dernière ville je suis allé rejoindre Mong-Tseu. Parlant chinois, il
-m'était facile de me renseigner et de questionner. Eh bien, la vérité
-est que dans cet amas de montagnes arides qu'est le Yunnan, sans larges
-vallées, sans rivières navigables, seuls quelques grands centres
-chinois sur les plateaux ont pu être plus prospères avant la révolte
-musulmane, mais la campagne partout ailleurs n'a jamais rien produit de
-plus que maintenant, pour la bonne raison qu'il n'y peut rien pousser
-qu'un peu de riz rouge, de patates, et que le bétail et la volaille y
-sont rares parce qu'on ne peut les nourrir. Par suite la population
-est forcément très clairsemée. Que de fois, arrivant le soir dans des
-villages où je devais passer la nuit, n'ai-je pu trouver un œuf ou un
-morceau de porc à mettre dans la poêle! Même à Sseu-Mao, je n'ai pas
-toujours eu de quoi varier le menu, qui généralement se composait de
-porc et de riz, et parfois, mais rarement, de bœuf, quand un musulman
-avait abattu une bête à cornes qui ne pouvait plus faire de service.
-
-La ville de Mong-Tseu, la plus importante parmi celles où les
-étrangers sont admis, a été ouverte au commerce européen en 1886; c'est
-une sous-préfecture qui peut avoir de population fixe 15.000 habitants;
-actuellement, avec le chemin de fer, il y a une grosse population
-flottante. La ville est murée, mal construite, sale et dans bien des
-parties à moitié en ruines. Aujourd'hui, à côté de la ville chinoise,
-une véritable ville européenne s'est élevée; des hôtels s'y sont
-construits et, grâce à la voie ferrée, les Français de l'Indo-Chine
-peuvent aller se reposer et respirer l'air tant désiré par eux du
-plateau yunnanais.
-
-Au point de vue de l'agrément, le chemin de fer est donc
-incontestablement une grosse affaire pour la colonie française du
-Haut-Tonkin; il reste à savoir, et ce n'est que le temps qui peut nous
-l'indiquer, si le commerce du Yunnan va de suite prendre un essor
-considérable. Il n'est pas douteux que le chemin de fer, atteignant
-Yunnan-Sen, ne supprime les caravanes qui portaient le fret à Mong-Tseu
-et ne prenne leur place sur toutes les stations de leur parcours entre
-Mong-Tseu et la capitale, de même qu'entre Mong-Tseu et Man-Hao, petit
-port sur le fleuve Rouge où les caravanes venaient apporter l'étain
-et prendre en retour des cotonnades. Mais pour faire un wagon de
-marchandises il faut beaucoup de caravanes! On importe à Mong-Tseu des
-shirtings anglais, des cotonnades italiennes teintes, des flanelles de
-coton, simples, teintes et coloriées de dessins divers; des velours
-et veloutines, des couvertures de coton; des torchons, des peignes et
-des allumettes de fabrication japonaise; des filés de coton indien,
-japonais, tonkinois; il y a quelques années les filés de coton de nos
-usines du Tonkin avaient réussi à exclure presque ces filés anglais,
-et de gros négociants chinois de Mong-Tseu en avaient fait de fortes
-commandes; mais les fabriques du Tonkin ne pouvant fournir la quantité
-suffisante, il était à craindre que les filés anglais ne reprissent le
-dessus; aujourd'hui ce sont les filés indiens qui tiennent la première
-place, le filé tonkinois ne venant à Mong-Tseu que dans la proportion
-de 7 p. 100.
-
-Comme objets de laine on importe à Mong-Tseu des couvertures, un peu de
-drap, de la flanelle unie et rayée; enfin un peu de soie, des boutons,
-de la porcelaine, des teintures d'aniline, des lampes, des fruits secs,
-des glaces et miroirs, des produits pharmaceutiques, des aiguilles, du
-pétrole, du papier, du bois de santal, du tabac, des parapluies.
-
-Comme exportation nous avons: jambons (de Li-Kiang et Ho-Kien), des
-peaux, des cornes de buffle et de vache; des médecines, des patates, de
-l'alcool de riz, du sucre brun, de la cire, et enfin surtout du thé de
-Pou-Eurl et de l'étain de Ko-Tsiou.
-
-C'est principalement le port de Hong-Kong qui profite des transactions
-du Yunnan par Mong-Tseu; et l'étain et le thé, qui sont les deux
-principales marchandises d'exportation, vont à Hong-Kong. Si nous
-voulons détourner au profit d'un de nos ports indo-chinois le commerce
-du Yunnan, ce n'est pas à Haiphong qu'il faut faire aboutir la voie
-ferrée de Yunnan-Sen, mais à Saïgon; il faut que le chemin de fer aille
-sans arrêt et sans bifurcation de Yunnan-Sen à Saïgon et qu'il y ait à
-Saïgon un port moderne. Quoiqu'on fasse, il faudra en arriver là; c'est
-Saïgon qui doit être le centre commercial de l'Indo-Chine, tant par sa
-situation géographique que par son importance économique.
-
-Sseu-Mao, est, à l'extrême sud-ouest du Yunnan, la seconde ville
-ouverte aux étrangers; elle a été déclarée ouverte en 1895. C'est,
-au point de vue administratif, un _ting_, c'est-à-dire une ville ne
-rentrant pas dans le système général d'administration chinoise. Les
-_ting_ sont des portions de territoires frontières où l'élément chinois
-n'est qu'un colonisateur et où l'élément indigène domine; ce sont des
-pays non encore complètement chinoisés; aussi les _ting_ sont-ils
-nombreux sur les frontières du Yunnan. Les fonctionnaires mis à la tête
-d'un ting tiennent le milieu entre les préfets et sous-préfets.
-
-La ville de Sseu-Mao est située dans une cuvette entourée de hautes
-montagnes et n'offrant qu'une superficie relativement petite. La
-plaine est arrosée par un ruisseau donnant juste assez d'eau pour les
-rizières, lesquelles prennent toute l'étendue de la terre cultivable;
-quelques villages entourent Sseu-Mao au bas des montagnes ou au flanc
-de coteaux.
-
-La ville elle-même, limitée par des murailles délabrées, bâtie de
-maisons en pisé, n'offre qu'un aspect pitoyable, la partie comprise
-dans les murailles est presque déserte; elle renferme les _Ya-Meun_
-du sous-préfet, du général commandant les troupes de la frontière, du
-télégraphe; quelques _Houei-Kouan_ ou clubs indigènes; mais la partie
-la plus peuplée de la ville se trouve hors des murs, dans le marché.
-Toute la journée c'est là que sont le mouvement et l'activité. Le
-matin, les indigènes des environs apportent des légumes, du bois à
-brûler, du charbon de bois; ce sont eux qui approvisionnent Sseu-Mao,
-qui, tout compté, dans les murs et hors des murs, peut avoir 12.000
-habitants.
-
-La douane chinoise, qui est installée ici comme dans tous les ports
-ouverts, ne fait presque rien comme recettes; le seul commerce un peu
-important est celui du thé; du reste le trafic en ce pays est suspendu
-d'avril à octobre. Personne ne sort en cette saison: les pluies
-torrentielles défoncent les pauvres sentiers, des herbes immenses
-poussent partout; les rivières, les torrents ont des crues effrayantes
-et terribles, et par suite, toutes les communications sont coupées.
-Seuls les malheureux courriers continuent leur service, et combien
-d'entre eux ont perdu leurs sacs de dépêches quand ce n'était pas leur
-vie, au passage d'un torrent. Dans ces conditions et étant donnée la
-nature du pays, le commerce ne peut être qu'insignifiant. Il est, du
-reste, bien facile de s'en rendre compte en parcourant le marché de
-Sseu-Mao: cotonnades chinoises, cotonnades anglaises, fil, aiguilles,
-boutons en métal, lacets, petites glaces de toilette, petites boîtes en
-fer-blanc, allumettes japonaises. Comme autres marchandises chinoises,
-en dehors des cotonnades, on trouve du cuivre venant de King-Tong sur
-la haute-rivière Noire, des objets de pacotille venant de Canton et du
-Yunnan, et c'est tout.
-
-Veut-on de la farine? il faut la faire venir de Hanoi ou de Tali-Fou;
-du sucre? il faut attendre que des caravanes en apportent de Yunnan-Sen
-ou de Tali; des fruits? les oranges viennent d'Ivou et d'Ibang; les
-noix, les jujubes, les poires, de Tali et de Yunnan-Sen. A Sseu-Mao il
-n'y a rien.
-
-La construction du chemin de fer de Yunnan-Sen à Soui-Fou
-amènerait-elle le développement ultérieur de toutes les parties du
-Yunnan que je viens de passer en revue? Évidemment non. Le Yunnan
-n'aurait rien à fournir au Sseu-Tchuen; quant aux produits du
-Sseu-Tchuen, ils ne viendraient pas non plus au Yunnan puisque personne
-ne pourrait les acheter. Le Yunnan est un pays de transit, non un pays
-d'achats à l'importation ou de vente à l'exportation; il est pauvre
-et restera tel, à moins qu'on y développe une industrie minière très
-rémunératrice, avec des capitaux européens et la main-d'œuvre du
-Sseu-Tchuen.
-
-VI.--La ville de Tali, ancienne capitale des musulmans du Yunnan,
-et qui avant la terrible répression de Yang-Yu-Ko devait être très
-florissante, est un rectangle assez développé situé dans la plaine
-qui s'étend de Chia-Kouan, au sud du lac, à Chang-Kouan, au nord du
-même lac, un des côtés regardant le Eurl-Hai, l'autre étant adossé aux
-contreforts de la haute montagne grise et nue qui, d'une hauteur de
-3.000 mètres, domine l'ensemble de la ville.
-
-L'aspect général en est misérable: les rues sont désertes et de
-nombreux champs de fèves, bordés de cactus, remplacent les maisons
-détruites. La population musulmane est encore en nombre assez
-considérable à Tali, mais elle n'y a plus aucune influence. Bien plus,
-les musulmans ne peuvent plus exercer leur culte et n'ont pas le droit
-d'avoir de mosquée en ville. Ils ne peuvent se livrer à la prière que
-dans des maisons particulières, et leur grande mosquée de Tali a été
-transformée en temple dédié à Confucius.
-
-Une partie des troupes de la garnison est musulmane et il semble
-qu'aucune velléité de liberté ou d'indépendance n'existe plus parmi la
-communauté islamique.
-
-Au point de vue commercial, il paraît y avoir très peu d'activité,
-sauf peut-être pendant les foires. Mais ces foires, qui se tiennent à
-époques fixes et dont il m'a été donné de voir plusieurs, ne comportent
-qu'un commerce local d'échange de marchandises chinoises, venues par la
-voie de Yunnan-Sen ou du sud du Thibet. Les marchandises européennes
-ne sont pas représentées sur le marché, sauf la bimbeloterie que nous
-avons déjà rencontrée à Sseu-Mao et à King-Tong.
-
-Tali, toutefois, est le lieu de centralisation du commerce qui se fait
-par Teng-Yueh (Momein) sur Bhamo; mais jusqu'à présent ce commerce est
-peu de chose; les routes sont d'ailleurs très difficiles et, comme
-dans tout le reste du Yunnan, c'est la mule qui est le seul moyen de
-transport. Les deux grands marchés de la région sont Chia-Kouan et
-Chang-Kouan. Des deux, c'est Chia-Kouan qui est le plus important,
-quoiqu'on n'y trouve, comme dans les autres villes du Yunnan, que des
-produits locaux. J'ai vu Chia-Kouan un jour de grand marché: légumes
-et fruits, blé, orge, riz, maïs; un peu de coton venu de Birmanie;
-des ustensiles venus de Canton par Nanning, Kai-Houa et Yunnan-Sen;
-des chapeaux de paille et de grandes marmites du Sseu-Tchuen; du sel
-de Mohei, du thé de Pou-Eurl, du sucre de King-Tong. Les marchandises
-étrangères y étaient représentées toujours par les petites glaces,
-les boîtes en fer-blanc, les peignes, les aiguilles, les allumettes
-du Japon et la pauvre petite pacotille des bazars. En somme, tout est
-encore à créer ici comme ailleurs, et, étant donnée la configuration
-géographique du pays et la hauteur des montagnes qui le séparent des
-régions voisines, peut-on espérer y réaliser jamais quelque chose de
-brillant?
-
-Je ne veux pas quitter Tali-Fou sans raconter la légende fort poétique
-que rappelle le grand lac Eurl-Hai:
-
-Aux temps où le Yunnan était divisé en plusieurs royaumes thai, le
-roi de Li-Kiang étant venu voir son voisin le roi de Tali, fut ébloui
-de la beauté de la fille de ce dernier et la demanda en mariage. Mais
-la jeune fille avait fait vœu de virginité et refusa la proposition
-du prince. Elle fut, malgré toutes les avances de son royal amoureux,
-absolument inflexible. Au moment de retourner dans ses états, le roi de
-Li-Kiang exprima le souhait qu'elle consentît du moins à l'accompagner
-dans une promenade sur le lac, afin de graver ses traits dans sa
-mémoire à jamais. Elle accueillit favorablement ce désir. Mais au
-moment où ils arrivaient au milieu du lac, le roi de Li-Kiang voulut se
-permettre quelques privautés, et la jeune vierge indignée et ne voulant
-pas être surprise se précipita dans les flots; jamais elle ne reparut.
-
-Yunnan-Sen, la ville capitale, n'est plus que l'ombre de ce qu'elle a
-dû être autrefois; on y entre par des faubourgs désolés et infects;
-tout ici est démoli et en ruines. Les remparts sont écroulés en partie,
-et personne ne songe à les relever; les temples s'effondrent et dans
-la ville même on ne circule, dans certains quartiers, qu'à travers des
-décombres. On croirait être au lendemain de cette guerre «inexpiable»
-qui dura de 1855 à 1875, et pendant laquelle les musulmans du Yunnan et
-les troupes impériales se livrèrent des combats sans merci. La ville
-a aujourd'hui une population que l'on évalue généralement à 80.000
-habitants, mais elle devait en avoir au moins le double, peut-être
-davantage autrefois. Quelques monuments pourtant, quelque arc de
-triomphe, quelque portail de temple sont encore à voir.
-
-Comme construction européenne, il y existe un arsenal, et c'est même
-une sensation bizarre que l'on éprouve, quand, se promenant dans la
-vaste plaine nue et jonchée de tombeaux qui s'étale autour de la ville,
-on entend le sifflet appelant les ouvriers à l'usine.
-
-Le plateau où se trouve situé Yunnan-Sen est merveilleux; très fertile,
-bien arrosé, entouré de lacs qui rendent l'irrigation facile, il forme
-avec les plateaux de Mong-Tseu et de Lin-Ngan, auxquels il se rattache,
-la partie la plus florissante et la plus peuplée de la province, et
-la mieux cultivée. Ici, hors de la ville dont on n'aperçoit plus les
-murs écroulés et les palais délabrés, maintenant que la campagne seule
-s'offre à la vue, on sent un pays aisé, riche même relativement, en
-comparaison de toutes les contrées désolées qu'on vient de quitter.
-
-A deux étapes de Yunnan-Sen se trouve Tong-Hai, point de concentration
-de toutes les caravanes. Situé entre l'eau et les montagnes, au bord du
-grand lac, Tong-Hai offre vraiment l'aspect d'une ville florissante,
-chose rare dans ce pays. Tous les produits de la Chine s'y trouvent
-réunis et partent de là pour se répandre dans le nord et l'ouest de la
-province.
-
-De Yunnan-Sen, par Tong-Hai, vers les extrémités frontières, les routes
-sont:
-
-Vers le sud, la route de Mong-Tseu, aujourd'hui peu fréquentée,
-puisque le chemin de fer existe jusqu'à la capitale; vers le
-sud-ouest, la route de Yuen-Kiang, Pou-Eurl, Sseu-Mao; vers l'ouest,
-la route, Tchou-Chiong, Tali-Fou, Teng-Yueh; vers le nord, la route
-de Tong-Tchuan, Tchao-Tong; une autre route, partant de Yunnan-Fou à
-l'est, va rejoindre Kouei-Yang-Fou, capitale du Kouei-Tcheou.
-
-Ainsi que je l'ai constaté au début de cette étude du Yunnan, on
-peut voir que, bien que faisant partie du bassin du Yang-Tseu-Kiang
-du côté du nord (Yunnan-Fou n'est, par Wou-Ting, qu'à deux ou trois
-étapes du fleuve), cependant, c'est vers le nord-ouest et le sud que
-son commerce est le plus actif. D'un côté, en effet, vers Li-Kiang et
-Atien-Tseu, les vallées sont plus étroites, les rivières plus maigres,
-les populations plus éparses et moins nombreuses; donc, dans cette
-contrée désolée, peu de trafic; de l'autre côté, au nord-est, par
-Tong-Tchuen et Tchao-Tong, la route est très dure si les populations
-sont plus denses; et les productions sont trop peu variées pour être
-exportées au Sseu-Tchuen, province riche; on n'y envoie donc de cette
-partie du Yunnan que des peaux de buffles ou de bœufs, de chèvres et de
-moutons. Quant aux productions du Sseu-Tchuen, il en descend très peu
-vers cette région du Yunnan, juste assez pour les colons qui, partis du
-Sseu-Tchuen, viennent coloniser les hauts plateaux yunnanais.
-
-VI.--En tant que pays intéressant, quoique très pénible à parcourir,
-le Yunnan est certainement l'un des plus curieux que j'aie visités en
-Chine; mais au point de vue fertilité, donc au point de vue commerce,
-c'est tout autre chose. Que de fois, dans un village misérable, perché
-sur quelque crête, n'ai-je même pu me procurer une poignée de mauvais
-riz rouge! Que de fois ai-je fait 40 et 50 kilomètres sans rencontrer
-un homme, une hutte! Quelle différence avec le Sseu-Tchuen ou le Houpe,
-si actifs, si peuplés!
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV
-
- I. Le tarif douanier chinois.--II. Octrois, accises ou likin.--III.
- Situation du commerce général dans les provinces du bassin du Yangtseu
- pendant l'année 1908.
-
-
-I.--Actuellement un nouveau tarif douanier est à l'étude, et déjà un
-commissaire britannique, envoyé spécialement à l'effet de traiter
-des nouvelles conditions douanières, est arrivé à une entente avec
-les commissaires chinois. Mais les négociations ne sont pas encore
-terminées avec les autres puissances; et l'ancien tarif, imposé par
-le traité de 1858, est toujours en vigueur, c'est à savoir 5 pour 100
-_ad valorem_ sur les marchandises importées. Pour les marchandises
-exportées, il existe un autre tarif qui taxe d'un droit de sortie
-certains produits exportés de Chine. Il est inutile d'en donner la
-liste ici, sauf peut-être pour la soie qui nous intéresse spécialement:
-la soie brute paye 10 taels par picul; la soie jaune du Sseu-Tchuen, 7
-taels; la soie sauvage, 2 taels 50; les déchets, 1 tael; les cocons, 3
-taels; la soie floche de Canton, 4 taels 30; la soie floche des autres
-provinces, 10 taels; rubans de soie, fils de soie, pièces de soie,
-pongés, châles, écharpes, crêpes, satins, gazes, velours et broderies,
-10 et 12 taels; soie unie du Sseu-Tchuen et du Chan-Tong, 4 taels 50;
-torsades, 10 taels; mélange de soie et coton, 5 taels.
-
-II.--En dehors des droits de douane, il existe en Chine des droits
-d'accise ou d'octroi nommés _likin_. Le payement de ces taxes avait,
-en principe, été décidé pour faire face aux dépenses causées par la
-révolte des Taiping et devait donc être temporaire; mais les impôts
-temporaires, en Chine comme partout, sont ceux qui résistent le plus.
-Et aujourd'hui non seulement la taxe du likin (tant pour mille sur les
-marchandises en transit) n'est pas supprimée, mais ses bureaux et ses
-bannières sont installés dans tout l'Empire; il étend les mailles de
-son filet sur les fleuves et les rivières, aux portes des villes, aux
-limites des provinces, aux limites de chaque ville et bourg. Chaque
-province a ses likin spéciaux; chaque mandarin, pour ainsi dire, est
-maître de ses tarifs, et les petits officiers chargés de percevoir le
-likin ne se font pas faute d'augmenter le taux pour leur compte; c'est
-la plaie du commerce intérieur. Les Européens n'y sont pas soumis et
-ils peuvent faire venir en transit des marchandises de l'intérieur
-jusqu'à un port ouvert en se faisant délivrer par l'intermédiaire
-de leur Consul des «passes de transit» qui les exemptent des tracas
-du likin; mais les marchandises européennes, une fois aux mains du
-négociant chinois qui en a pris livraison dans un port ouvert, sont
-soumises à tous les likin qu'elles rencontreront sur leur route jusqu'à
-leur destination. On peut donc s'imaginer à quel prix revient une
-marchandise qui, prise à Hankeou, par exemple, doit remonter la Han
-jusqu'au Chen-Si!
-
-A plusieurs reprises quelques hauts fonctionnaires, voyant les
-entraves considérables mises au trafic par ces taxes, ont demandé leur
-abolissement; mais alors, quel trou dans les trésors provinciaux! c'est
-ce qui fait que le likin subsiste et subsistera vraisemblablement
-longtemps encore.
-
-III.--D'après les statistiques de la douane maritime chinoise, la
-situation commerciale générale dans les provinces du Yangtseu en 1908
-se présentait ainsi[16]:
-
-[Note 16: J'ai indiqué plus haut (p. 68) pour quelles raisons je
-citais les chiffres de 1908.]
-
-L'espoir de voir une recrudescence dans les transactions qui semblait
-justifiée aux débuts de 1908, ne s'est pas réalisé. La dépression
-commerciale s'est fait sentir du commencement à la fin de l'année. La
-baisse continuelle de la valeur de l'argent a découragé l'importation
-en général et, vu l'état déjà morbide du marché, a joué un grand rôle
-dans l'histoire de cette année malheureuse.
-
-Mais le commerce étranger a toujours eu à compter avec l'incertitude
-du change, qui lorsqu'il est défavorable à une branche du commerce
-est favorable à l'autre, comme il est prouvé, d'ailleurs, par les
-statistiques de 1908; et on doit chercher d'autres causes pour
-expliquer l'absence de demande de marchandise étrangère par rapport à
-un commerce d'exportation normal, puisque cette absence de demande à
-l'importation ne peut pas être due au développement d'industries dans
-le pays même. Parmi ces causes il faut d'abord voir la cherté du riz
-dont le prix a continué à rester élevé en dépit des bonnes récoltes de
-l'année précédente et des incessantes importations de l'Indo-Chine.
-Cependant le marché s'est amélioré vers le milieu de l'année. Le prix
-de détail du meilleur riz du Kiang-Sou à Changhai, qui était en août
-de 5 piastres 80 cents le picul, est tombé à 4 piastres à la fin de
-décembre, et même à 3 piastres 40 cents; et il est clair que la baisse
-a affecté tous les districts accessibles aux transports par eau. A
-Yo-Tcheou, en septembre, le prix par picul était de 2 piastres 20
-cents, et à Tchong-King, le même mois, de 2 piastres 50 cents. Un autre
-obstacle, et plus grand encore, aux échanges a été la dépréciation
-des sapèques de cuivre due, en certains districts, à la rareté de
-l'argent, mais en général causée par la frappe excessive des monnaies
-provinciales. La valeur de ces sapèques baissa continuellement et, à
-la fin de l'année, une piastre se changeait pour 135 cents de cuivre
-dans le Yangtseu (Hankeou), pour 126 sur le Bas-Yangtseu; ceci, qui
-touche à la poche de la grande masse du peuple, est l'un des plus
-graves problèmes, celui qui réclame une prompte solution. Mais, tout
-en tenant compte de cette raison et d'autres encore pour expliquer le
-ralentissement du commerce, il n'est que juste de reconnaître dans la
-moins-value des imports sur les exports, un effort pour balancer le
-taux des recettes et des dépenses.
-
-En 1905, les contributions de guerre, estimées à 150.000.000 de taels,
-ont donné au commerce d'importation une impulsion qui a continué à
-se faire sentir après la disparition des conditions spéciales qui
-l'avaient créée, il en est résulté que les importations se sont
-trouvées très en excès sur les demandes du marché et ont dû être
-liquidées difficilement et avec pertes. La situation excellente du
-commerce d'exportation et les progrès réalisés dans l'établissement
-d'industries manufacturières sont d'un bon augure pour l'avenir.
-
-Changhai a distribué aux autres ports, en 1908, 350.000 piculs de filés
-de coton de manufactures locales, estimés à 8.772.000 taels, soit 88
-pour 100 de plus qu'en 1907; et 753.000 piculs de farine provenant des
-moulins locaux, estimés à 2.717.000 taels, soit 38 pour 100 de plus
-qu'en 1907. Hankeou montre une grande activité, spécialement en ce
-qui concerne la production du fer et de l'acier par les arsenaux de
-Hanyang avec le fer de Taye et le charbon de Ping-Siang. Il n'y a pas
-de doute que d'ici peu d'années la Chine ne devienne une grande nation
-industrielle; elle y est destinée non seulement par ses ressources
-naturelles, mais aussi par le caractère de ses habitants, et, du reste,
-c'est dans ce sens que son éducation devra être dirigée. Il lui faudra,
-nécessairement, modifier un peu sa mentalité, et soigner un peu plus
-ses produits, changer ses méthodes, notamment pour la soie et le thé
-qui sont concurrencés par l'étranger en quantité formidable, surtout ce
-dernier produit.
-
-Les autorités continuent à pourchasser l'opium en défendant strictement
-la culture du pavot, et de ce côté le commerce des Indes anglaises
-sera certainement atteint. Que les effets de cette prohibition soient
-excellents à la longue, c'est indéniable; mais, même sans tenir compte
-de l'opium des Indes, si on ne regarde que l'opium chinois, il est
-évident que la défense strictement immédiate de consommer l'opium aura
-une répercussion fâcheuse sur les provinces qui l'exportent et qui s'en
-font un revenu de 100.000.000 et même 150.000.000 de taels. Cependant,
-malgré cela la réforme est populaire, et le délai de dix ans accordé
-pour la suppression totale de l'opium a été trouvé trop long par
-beaucoup de vice-rois. Aussi, dans treize provinces la culture du
-pavot a été interdite immédiatement, avec promesse qu'il n'y en aurait
-plus en 1909; et dans les autres cinq provinces, il ne doit plus y en
-avoir dans deux ans. La population est complètement d'accord avec le
-gouvernement en ce sens, et même en admettant que le délai soit un peu
-bref, il est hors de doute que, d'ici peu, l'opium à fumer aura disparu
-de la Chine.
-
-La question des chemins de fer est une des grandes questions
-chinoises; mais les progrès faits jusqu'à présent en ce sens n'ont
-pas été très sensibles. Il est toutefois tellement bien reconnu par
-tout le monde que le développement ultérieur de la nation est lié
-à l'établissement des voies ferrées que le désir d'en posséder est
-unanime. Malheureusement, ce sont les ressources qui font défaut, et
-comme les Chinois sont devenus extrêmement méfiants, il est difficile
-aux capitaux étrangers de compter pour le moment sur un appel; mais il
-n'en est pas moins certain que la Chine se rendra compte qu'elle ne
-peut rien en ce sens sans l'argent étranger, et qu'elle lui demandera
-son aide en lui donnant de sérieuses garanties. Le chemin de fer a été
-ouvert entre Tchen-Kiang et Nankin, et on peut maintenant, de Changhai,
-venir à Nankin en 5 h. 35 minutes. A Nankin même, une petite ligne a
-été installée qui relie la ville à la rivière, et l'on parle d'étendre
-cette ligne jusqu'à Wou-Hou. Une partie du chemin de fer du Kiang-Sou,
-environ trente kilomètres, de Changhai à Song-Kiang a été ouverte au
-trafic en avril 1908, et le reste, jusqu'à Feung-King (55 kilomètres)
-va être terminé. Le chemin de fer du Tche-Kiang qui doit rejoindre
-celui du Kiang-Sou à Feung-King est terminé de Hang-Tcheou à Ka-Ching,
-et les deux lignes viennent d'être rejointes en 1910. La ligne qui,
-de Canton, doit rejoindre Hankeou, a été ouverte sur 60 kilomètres, à
-partir de Canton, et on procède actuellement à de nouveaux levés dans
-le Hounan.
-
-La ligne de Wou-Hou à Kouang-Te-Tcheou n'a pas fait de progrès sérieux.
-
-La ligne qui doit partir de Hankeou pour aller rejoindre Tcheng-Tou est
-toujours en espérance, et les affaires n'ont guère avancé de ce côté.
-
-Quant au chemin de fer que les Français ont construit de Hanoi à
-Yunnan-Sen, il est aujourd'hui en pleine exploitation, et les douanes
-de Mong-Tseu enregistrent pour le dernier trimestre 1907 de leur
-statistique, l'arrivée des trains en gare de Mong-Tseu.
-
-Nombre d'autres lignes sont en projet, dont voici les principales:
-
-Du Yunnan au Sseu-Tchuen, c'est-à-dire de Yunnan-Sen à Soui-Fou,
-continuation de la ligne actuelle;
-
-Du Yunnan au Hounan par le Kouei-Tcheou;
-
-Du Yunnan en Birmanie, c'est-à-dire de Yunnan-Sen par Tali-Fou et
-Teng-Yueh.
-
-Toutes ces lignes sont situées dans la vallée du Yang-Tseu-Kiang,
-et c'est pourquoi je les cite; mais le chemin de fer est à l'ordre
-du jour dans toutes les provinces chinoises. Seulement les Chinois
-ne trouveront jamais l'argent pour les construire eux-mêmes, les
-capitalistes chinois n'ayant aucune confiance dans la gestion de leurs
-mandarins.
-
-Les récoltes du Sseu-Tchuen ont été très abondantes, et les
-denrées nécessaires à la nourriture ont été, par suite, bon marché.
-Politiquement, la province a été tranquille. Au Houpe, au contraire,
-la récolte de coton et la récolte de riz ont été très médiocres et
-bien au-dessous de la moyenne; le thé, au contraire, a bien donné.
-Au Hounan, mauvaise récolte de coton, mais belle moisson de riz. A
-Wou-Hou, le prix de détail du riz, à la fin de l'année, a été de 2
-piastres 60 à 3 piastres 20 le picul, et les expéditions vers les
-autres ports ont monté à 5.000.000 de piculs, plus du double des
-expéditions de l'année précédente.
-
-Au Kiang-Sou, la moisson a été ordinaire, les rizières du sud du fleuve
-ayant fourni plus que celles du nord.
-
-Le commerce des ports ouverts du Yang-Tseu-Kiang, depuis Tchong-King
-jusqu'à Tchen-Kiang, a marqué une moins forte demande d'importations
-étrangères, mais un plus grand mouvement dans les échanges indigènes,
-ainsi qu'il ressort du tableau suivant:
-
- 1906 1907 1908
-
- Importations étrangères: 96.714.791 110.239.450 104.644.857.
- (en taels)
- Importations indigènes: 23.256.838 28.065.027 33.154.129.
- Exportations: 108.668.735 115.476.892 134.680.625.
-
-A Changhai, le total du commerce était à peu près le même qu'en 1907,
-mais il y avait une différence marquée dans la proportion étrangère et
-indigène qui composent ce total.
-
-Les importations étrangères ont donné 11.000.000 de taels de moins en
-1908.
-
-Dans le Yunnan, Mong-Tseu a fait 1.000.000 de taels de moins aux
-importations étrangères, mais gagné 1.500.000 taels à l'exportation.
-Teng-Yueh et Sseu-Mao restent toujours au même point.
-
-En somme, dans l'année 1908, tous les ports (et les ports du nord et
-du sud, comme les ports du Yangtseu) ont montré une moins-value aux
-importations étrangères. Les ports du Yangtseu donnent une moins-value
-de 5 pour 100 en général, mais par exemple, le port de Hankeou, qui
-est le distributeur des produits étrangers pour toutes les provinces
-environnantes, présente, à lui seul, une moins-value de 8 pour 100, et
-Tchen-Kiang, qui fournit le Kiang-Sou, le Chan-Tong et le Honan, une de
-11 pour 100. A Changhai, le déclin des marchandises importées peut être
-évalué à 24 pour 100, et au Yunnan à 14 pour 100. On voit donc bien que
-la faible demande de marchandises étrangères a été la même dans tout
-l'Empire. Les districts qui ont le plus été touchés sont ceux desservis
-immédiatement par Changhai.
-
-Le commerce direct, pendant toute l'année, donne 671.165.881 taels
-contre 680.782.066 taels en 1907, décomposés ainsi qu'il suit:
-
- 1907 1908
-
- Imports: 416.401.369 394.505.478.
- Exports: 264.380.697 276.660.403.
-
-La moins-value des importations s'élève à peu près à 22.000.000 de
-taels, mais, vu une grosse augmentation de la valeur de l'argent
-résultant du bas taux de l'échange, la moins-value réelle des
-importations est, en réalité, plus grande que la différence des
-chiffres ne l'indique.
-
-L'opium étranger a diminué beaucoup, et l'on constate une consommation
-bien inférieure dans presque tous les ports; ainsi Changhai a pris
-2.000 piculs en moins; les ports du Yangtseu, 2.000 piculs; le
-Tche-Kiang, 600 piculs, et les autres ports en proportion. Toutefois,
-si l'importation de l'opium étranger diminue, il n'en est pas de même
-pour l'opium indigène, et la quantité d'opium du Sseu-Tchuen et du
-Yunnan qui est passée par Itchang est sensiblement la même que les
-années précédentes.
-
-Les cotonnades donnent une diminution de 8.000.000 de taels, et cette
-diminution se fait surtout sentir sur les filés de coton, et les
-pièces diverses, teintes, italiennes, turques. Les shirtings importés
-représentent 4.887.000 pièces, soit une augmentation de 1.400.000
-pièces sur 1907; la moyenne ici a donc été sensiblement la même; mais
-les cotons américains ont toujours souffert de leur chute de 1907,
-quoique en 1908 ils aient donné un chiffre de 1.586.000 pièces. En
-1906, ces cotons américains avaient été importés par 8.500.000 pièces,
-et en 1905 par 12.500.000 pièces, et on ne sait vraiment pourquoi ils
-ont subi un tel déclin; peut-être y en avait-il trop en stocks non
-écoulés? En tout cas, il n'y a pas de raison pour qu'ils ne revoient
-pas des temps meilleurs.
-
-
-TABLEAU COMPARATIF DES IMPORTATIONS DES PIÈCES DE COTON
-
- 1905 1906 1907 1908
-
- Anglaises 13.548.015 10.785.227 8.224.951 8.993.534
- Américaines 12.566.093 8.544.165 578.647 1.586.989
- Japonaises 780.580 733.436 840.401 986.982
- Indiennes 650.636 85.003 67.905 141.312
-
-Les filés de coton sont tombés de 450.686 piculs et se trouvent depuis
-dix ans en fléchissement continu. Cela tient aux manufactures locales
-qui sont actuellement capables de fournir d'aussi bons filés que ceux
-de l'étranger.
-
-Les importations de mélanges laine et coton ont diminué de moitié; les
-laines pures aussi.
-
-Les métaux ont donné une somme de 22.000.000 de taels à l'importation,
-contre 20.000.000 en 1907.
-
-Les lingots et saumons de cuivre ont augmenté dans la proportion de
-66.000 piculs et ont été distribués surtout aux différentes monnaies
-provinciales.
-
-Presque toutes les marchandises diverses ont subi une diminution, sauf
-le pétrole qui a fourni 186.000.000 de gallons (1 gallon = 4 litres),
-soit 15.000.000 de plus que l'année précédente. L'importation d'huile
-américaine a augmenté de 26.000.000 de gallons, l'huile russe de
-plus de 2.000.000, l'huile de Sumatra de plus de 4.500.000 gallons.
-La farine, le riz, ont également diminué. Le sucre, l'horlogerie et
-les bibelots ont donné une grosse diminution à l'importation, ce qui
-indique évidemment une restriction dans les dépenses de luxe due, ainsi
-que je l'ai dit plus haut, à la crise monétaire.
-
-Toutes les puissances ont souffert de cette diminution dans les
-importations, sauf les États-Unis et la Russie.
-
-Les États-Unis, en effet, ont été peut-être un peu éprouvés dans leur
-importation de cotonnades, mais par contre leur pétrole a largement
-compensé les déficits constatés dans les farines, les bois et les
-autres articles. La Russie a aussi augmenté son chiffre d'importation,
-mais par le nord.
-
-Les importations directes ne passant pas par Changhai comme port
-distributeur deviennent tous les ans plus considérables, et Hankeou est
-l'un des ports qui en profite le plus. Cependant il y aura forcément
-un arrêt dans cette façon d'opérer; car ce sont les bateaux japonais
-seuls qui font du Japon l'importation directe à Hankeou; ce sont
-des bateaux de petit tonnage, qui n'ont pas à effectuer une longue
-traversée maritime; mais les grands paquebots européens ou américains
-ne pourraient pas venir directement à Hankeou, sauf pendant deux ou
-trois mois d'été, aux hautes eaux.
-
-Aux exportations, le thé a donné beaucoup: les États-Unis et la Russie
-ont absorbé la totalité ou à peu près; car la quantité exportée en
-Angleterre diminue tous les ans, et les autres pays d'Europe n'ont
-pris que 119.600 piculs tous ensemble. La Grande-Bretagne tire plus de
-2.000.000 de piculs de l'Inde, de Ceylan et d'Assam, et 66.000 piculs
-seulement de Chine.
-
-Il est probable, d'ailleurs, que rien n'enrayera le mouvement qui amène
-peu à peu l'Angleterre à renoncer au thé de Chine. Les planteurs de
-l'Inde et de Ceylan font tous leurs efforts pour garder leur position
-acquise et la fortifier encore, et il est probable qu'ils y arriveront;
-car les Anglais aujourd'hui préfèrent de beaucoup ce thé «national» au
-thé de Chine. Toutefois le thé de Chine peut encore voir de beaux jours
-si les Chinois se décident à le traiter convenablement et conformément
-aux procédés modernes; car en dehors de la Russie, qui est toujours son
-gros débouché, le thé de Chine peut se vendre dans tous les autres pays
-où il est de plus en plus à la mode, et où la consommation augmente.
-
-Dans le premier trimestre, le prix des soies a considérablement
-baissé, mais les prix se sont relevés vers la fin de l'année, et les
-stocks se sont bien vendus.
-
-Les haricots et les gâteaux de haricots, qui jusqu'à présent étaient
-une spécialité des ports de Mandchourie, commencent à s'exporter de
-Hankeou; l'Angleterre en a pris pour 500.000 piculs, destinés à faire
-de l'huile.
-
-Le sésame donne une augmentation sérieuse à l'exportation: 1.792.432
-piculs valant 9.138.129 taels contre 734.712 piculs valant 3.670.810
-taels en 1907. L'immense saut fait par cet article, dont la vente est
-concentrée à Hankeou, est attribué au chemin de fer de Hankeou à Pékin
-qui draine les districts producteurs de sésame au Honan.
-
-Quant à l'étain du Yunnan, il passe toujours par Mong-Tseu et le
-Tonkin, pour se diriger sur Hong-Kong. En 1908 Mong-Tseu en a exporté
-18.335 piculs de plus qu'en 1907.
-
-La seule remarque à faire au point de vue de la navigation est
-l'augmentation, réalisée par le pavillon français, de 360.000 tonnes,
-principalement dans les ports du Yangtseu.
-
-
-
-
-CHAPITRE XV
-
- I. Le service de la poste en Chine. Les entreprises particulières
- ou Sin-Kiu.--II. La poste faite par les douanes maritimes.--III. Le
- service postal actuel.--IV. Fonctionnement du service actuel dans le
- Haut et le Bas-Yangtseu.--V. Le télégraphe.
-
-
-I.--Le service postal chinois mérite une étude particulière. On y
-verra par quelles phases il a passé avant d'arriver à son état actuel.
-Bien qu'un système à peu près normal fonctionne aujourd'hui dans les
-principaux centres, cependant le vieux système chinois n'a pas dit
-son dernier mot; car aujourd'hui la poste impériale coûte au Trésor
-et ne lui rapporte rien. Seuls quelques districts où le commerce
-est prospère commencent à couvrir leurs frais et à équilibrer leurs
-dépenses et leurs recettes; mais il est loin d'en être ainsi partout.
-Il faut, naturellement, de nouveaux crédits tous les ans pour améliorer
-et étendre le service dans un pays immense où les communications ne
-sont pas toujours faciles. Le système postal chinois, pris dans son
-ensemble, ne ressemble donc pas encore à un service européen, régulier
-et donnant des bénéfices; c'est un service à côté de la douane, et les
-commissaires de douanes sont les directeurs principaux des districts
-postaux établis dans les ports ouverts et les villes principales des
-provinces limitrophes; dans l'intérieur, ce sont des Chinois.
-
-Autrefois, dans la Chine tout entière, et aujourd'hui encore dans les
-provinces et dans les centres éloignés, la poste se faisait par des
-entreprises particulières chinoises, soit correspondant entre elles,
-soit se faisant concurrence, concurrence d'ailleurs limitée, grâce à
-l'existence et au pouvoir des chambres syndicales désignées sous le nom
-de «guilde».
-
-Ces entreprises, désignées sous le nom de Tchang-Houa-Sin-Kiu, ou
-simplement Sin-Kiu, existaient dans toutes les villes et endroits
-importants de l'intérieur; elles transmettaient leurs dépêches par
-tous les moyens possibles, soit par terre, soit par eau; elles se
-servaient notamment, sur les canaux, de petites embarcations, longues
-et étroites, très légères, peintes en rouge, avec un toit en nattes;
-l'équipage se composait de deux hommes qui faisaient la relève à tour
-de rôle; appuyé à l'arrière, l'homme avait une petite godille sous le
-bras gauche, dont il tenait le corps de la main gauche et la tête de la
-main droite qui servait surtout de gouvernail; plus en avant, à droite,
-il avait un petit aviron qu'il faisait mouvoir avec le pied; la barque
-possédait également un petit mât et une petite voile qui pouvait servir
-quand le vent était favorable.
-
-Suivant les provinces et l'importance des localités, ces services
-variaient de journaliers à mensuels. Il fallait payer chaque entreprise
-par laquelle la correspondance passait. Il n'y avait naturellement
-pas de timbres-poste, mais chaque entreprise avait un cachet en bois
-qu'elle appliquait sur les correspondances, ainsi qu'un autre cachet
-indiquant la destination. Il existait même une sorte de recommandation
-qu'on pouvait obtenir moyennant un payement spécial.
-
-Afin d'assurer l'arrivée à destination, l'expéditeur avait soin
-d'écrire sur l'enveloppe: «pourboire à remettre au porteur», tout
-suivant l'importance de la missive.
-
-Les lettres dont le port était payé étaient marquées d'un cachet
-spécial, «payé d'avance»; les autres portaient l'inscription: «à payer
-la somme habituelle» (cette somme variait de 5 à 20 cents suivant
-l'importance du courrier).
-
-On pouvait aussi, par l'intermédiaire de ces entreprises, envoyer de
-l'argent et des petits colis en les assurant, le bureau expéditeur se
-rendant responsable de toute perte causée par sa faute ou celle de
-ses employés; mais si la perte était causée par une attaque à main
-armée, ou autres actes de violence, on pouvait s'adresser aux autorités
-locales qui généralement faisaient rembourser par leur trésor 50 ou 60
-pour 100 de la valeur perdue.
-
-Pour donner une idée de la somme à payer pour une lettre, une lettre
-expédiée de Changhai pour Hankeou, par exemple, coûtait 50 sapèques
-(environ 25 centimes) si elle passait par une seule entreprise.
-
-Bien entendu toutes ces entreprises postales ne servaient qu'aux
-particuliers; le service officiel se faisait par courriers spéciaux qui
-transmettaient les dépêches des autorités provinciales à Pékin et les
-décrets impériaux de Pékin aux gouverneurs et vice-rois. Ces courriers
-nommés Yi tchang étaient supposés exister dans toutes les capitales de
-provinces et dans les autres villes importantes, et elles devaient
-avoir toujours un certain nombre de chevaux prêts à partir. Comme les
-autres services chinois du temps présent, cette organisation existait
-plutôt sur le papier qu'en réalité.
-
-Le service postal se faisait donc très régulièrement, sinon rapidement,
-et les missionnaires de l'intérieur m'ont déclaré que jamais leurs
-lettres ou paquets ne leur manquaient, à moins qu'il n'y ait eu cas de
-force majeure, telle que les inondations ou le pillage du courrier.
-
-Cependant, vers 1866, le service des douanes impériales organisa une
-sorte de poste particulière pour transmettre les correspondances de
-l'Inspectorat général aux divers ports ouverts et vice versa. Cette
-poste avait même fini par admettre (en franchise naturellement,
-puisqu'il n'y avait pas de timbres-poste) les correspondances du public
-aux agents des douanes et réciproquement; elle se chargeait encore
-d'expédier en Europe la correspondance privée de tous les agents des
-douanes. Mais le besoin d'un service postal plus régulier se faisait
-sentir, et, en 1876, avec l'approbation de Li-Hong-Tchang, alors
-vice-roi du Tche-Li, ce service fut installé d'abord dans le nord, avec
-des timbres de 1, 3 et 5 candarines (1, 3 et 5 cents). Peu à peu il
-gagna les autres ports, et en 1890, il fonctionnait officiellement dans
-tous les ports ouverts, mais seulement dans ces ports et nullement dans
-l'intérieur du pays.
-
-C'est alors qu'en 1893, Li-Hong-Tchang, vice-roi du Tche-Li, et
-Lieou-Kouen-Yi, vice-roi de Nankin, appelèrent l'attention du
-gouvernement impérial sur le développement des bureaux de poste
-anglais, français, américains et allemands, qui tous s'étaient
-depuis longtemps installés à Changhai et faisaient le service de
-courrier avec l'Europe et le monde entier, en collaboration avec
-les paquebots-poste de ces différentes nationalités; ils attirèrent
-également l'esprit du gouvernement sur la poste locale de Changhai,
-instituée par les municipalités étrangères, et qui faisait un
-service postal entre les ports ouverts et aussi dans les limites des
-concessions étrangères de Changhai. Il s'agissait de faire échec
-à toutes ces postes exotiques, d'autant plus que, suivant en cela
-l'exemple de Changhai, toutes les municipalités des ports ouverts
-avaient créé un service postal local avec des timbres à cet effet.
-Ce fut la belle époque des finances municipales; car la quantité de
-timbres vendus dans le monde entier fut énorme.
-
-II.--Malgré les avis de Li-Hong-Tchang, le gouvernement impérial refusa
-l'invitation du gouvernement austro-hongrois de se faire représenter
-au Congrès de l'Union postale universelle. Toutefois l'administration
-des douanes chinoises fit émettre en automne 1894 une série de timbres
-de 1, 2, 3, 4, 5, 6, 9, 12, 24 cents pour célébrer le soixantième
-anniversaire de l'Impératrice douairière. En même temps la municipalité
-de Changhai émettait un timbre spécial pour fêter le cinquantenaire de
-la colonie.
-
-Ce n'est qu'après la guerre sino-japonaise que le gouvernement chinois,
-pour se procurer les revenus dont il avait un besoin inéluctable,
-consentit à mettre à l'étude la question de la Poste. Après bien des
-pourparlers et des discussions, un projet de l'Inspecteur général des
-douanes fut adopté en 1896; la direction générale des Postes était
-rattachée à l'administration des douanes; on devait faire une demande
-immédiate de participation à l'Union postale et on avait exigé la
-fermeture des bureaux de poste en Chine.
-
-Le nouveau système devait être primitivement essayé dans tous les ports
-ouverts et leur voisinage immédiat; on n'interviendrait pas dans les
-affaires des entreprises particulières desservant l'intérieur, dont
-les ramifications devaient être employées plus tard pour l'extension
-du service postal. Il y avait donc à distinguer les bureaux de l'Union
-établis dans les ports ouverts au fur et à mesure, et le service de
-l'intérieur du pays.
-
-Le service fonctionna normalement, mais les bureaux de poste étrangers
-continuèrent de fonctionner comme auparavant; seuls les bureaux locaux
-ou ports ouverts furent supprimés. Des timbres de toute valeur furent
-émis par le nouveau service, et la taxe d'une lettre pour l'étranger
-fut fixée à 10 cents (0,25 cent.). Pendant un certain temps, et afin
-d'attirer la clientèle, des bureaux postaux chinois se chargèrent de
-transporter toutes les correspondances européennes munies de timbres
-des puissances faisant partie de l'Union.
-
-Ce service fut notifié par une circulaire du Tsong-Li-Ya-Menn, le 14
-juin 1896, aux ministres accrédités à Pékin; cette circulaire leur
-annonçait l'établissement de Postes impériales chinoises, ainsi que la
-demande faite par le gouvernement chinois à Berne pour son admission
-dans l'Union postale universelle, et les invitait ainsi que leurs
-subordonnés et sujets à ne plus se servir que des services postaux
-chinois.
-
-Il est inutile de dire que les étrangers continuèrent à se servir de
-leurs bureaux nationaux, et que les Russes et les Japonais, qui n'en
-avaient pas encore, se hâtèrent d'en établir.
-
-L'ouverture du nouveau service postal était fixée au 1er juillet 1896.
-Mais elle a été reculée jusqu'au 1er juillet 1897 et n'a commencé à
-fonctionner qu'à cette époque.
-
-Dans cette organisation, les entreprises particulières chinoises
-n'étaient pas oubliées; elles avaient conservé le droit de fixer leur
-propre tarif, mais elles devaient en faire la déclaration au bureau
-de l'Union le plus proche afin que celui-ci pût le publier. En même
-temps elles étaient invitées à se faire enregistrer officiellement au
-bureau de l'Union si elles voulaient être reconnues et subsister, ou à
-fermer tout simplement. Beaucoup d'entre elles essayèrent de résister,
-notamment celles de Changhai, Tchen-Kiang, Wou-Hou et Canton, mais
-elles furent contraintes de céder, et finirent par accepter toutes
-l'enregistrement. Elles n'étaient évidemment pas de force à lutter et
-auraient été impitoyablement brisées.
-
-Il n'en était pas de même des bureaux de poste étrangers, et malgré
-toutes les amendes annoncées et les foudres lancées, la Poste chinoise
-n'a aucune action sur eux; elle ne peut même rien sur les postes
-locales des concessions, tant qu'elles opèrent dans la limite de ces
-concessions, et tant que leurs sacs se trouvent à bord de navires
-étrangers. Elle ne peut donc en rien toucher aux bureaux de poste des
-différentes puissances qui sont établis dans tous les ports de Chine.
-La seule chose qu'elle puisse faire, c'est d'empêcher les vapeurs de la
-compagnie chinoise (China merchants) de transporter d'autres sacs de
-dépêches que ceux que leur remettent les postes impériales chinoises;
-quant à refuser l'expédition de navires étrangers portant des sacs de
-dépêches, c'est une plaisanterie à laquelle on ne s'est pas risqué, et
-pour cause.
-
-III.--Aujourd'hui donc, le service chinois fonctionne de pair avec
-les services européens en tout ce qui concerne l'étranger, et il
-fonctionne en participation avec les entreprises particulières pour
-tout ce qui regarde l'intérieur de l'Empire. Les Postes impériales, il
-faut bien le dire, gagnent en importance d'année en année; elles sont
-maintenant admises partout régulièrement comme le service naturel et
-nécessaire pour la transmission de la correspondance; les mandarins
-n'emploient plus que ce canal pour toutes leurs commandes. Les agences
-indigènes, elles-mêmes, s'en vont peu à peu et cèdent la place au
-service impérial; il est bien évident d'ailleurs que les Sin-Kiu ne
-continueront à prospérer que dans les endroits très éloignés où il n'a
-pas encore été possible à la Poste impériale de pénétrer; et elles
-continueront seulement dans les autres à se charger du transport des
-sapèques et des taels d'argent, marchandises dont la Poste ne tient
-pas à se charger. Toutes ces entreprises particulières reconnaissent
-franchement le nouvel ordre de choses, et demandent même l'appui et
-l'aide de la Poste impériale pour la transmission de leurs paquets.
-
-Le trait prédominant de l'année sus-indiquée a été un accroissement
-considérable dans toutes les branches de l'administration postale. Le
-nombre total des bureaux a été élevé de 2.803 à 3.493; les articles
-divers: lettres, cartes postales, journaux, livres et échantillons
-qui, en 1907, s'élevaient à un total de 168.000.000, ont atteint le
-chiffre de 252.000.000, augmentation frappante et qui fait présager un
-avenir plus florissant. Les colis ont passé de 1.920.000 à 2.455.000,
-le poids en kilogrammes étant de 7.155.000 contre 5.509.000 l'année
-précédente, avec, naturellement, une augmentation correspondante de
-valeur; cette progression est à remarquer, surtout étant donné qu'on
-exige l'assurance de tout colis ayant une valeur de 30 piastres et
-plus. Les lettres chinoises des entreprises privées se sont élevées
-de 6 à 8.000.000, avec un poids de 83.000 kilog., contre 74.000 l'an
-passé, ce qui montre non pas que les entreprises privées deviennent
-de plus en plus prospères, au détriment de la Poste impériale, mais
-qu'elles se servent de plus en plus des facilités qui leur sont
-accordées par cette Poste. Les mandats d'argent ont également augmenté;
-ils représentent, tant en émission qu'en paiements de mandats, un
-mouvement de fonds de 5.000.000 de taels, soit un demi-million de plus
-que l'année dernière.
-
-Le revenu postal a beaucoup augmenté, et dans de meilleures
-proportions, étant donné que, d'année en année, le développement
-du service exige de nouvelles dépenses par suite d'améliorations
-introduites dans l'organisation générale, et aussi vu l'augmentation du
-traitement du personnel.
-
-En général, les opérations postales ont été faites partout avec
-régularité, quoique certaines difficultés aient été éprouvées sur
-quelques points.
-
-Des arrêts se sont produits sur la ligne Pékin-Hankeou, occasionnés
-par l'enlèvement des rails, à la suite de grandes inondations. Des
-inondations ont eu lieu également dans le district de Wou-Hou et
-ont amené des retards au service des courriers et des chaloupes de
-transport.
-
-Cha-Che (Shasi) n'a pas donné comme d'habitude, par suite d'un
-ralentissement dans le commerce et de la rareté de l'argent. Au Yunnan
-la brusque suppression de la culture du pavot tend à diminuer. Quant
-à présent, avec l'esprit d'entreprise, on espère que, grâce à la
-plantation du maïs, le Yunnan va retrouver une ère de prospérité dont
-profitera naturellement la Poste, mais il faudra, comme on l'a fait
-l'année dernière en Mandchourie, qu'on relâche un peu les restrictions
-qui pèsent sur l'exportation des céréales aux frontières du Tonkin.
-
-Comme on le remarquera plus loin, le progrès a été général, les
-lignes de courriers ont été étendues, la transmission accélérée; les
-communications par chemin de fer se sont développées dans plusieurs
-directions, et dans tous les districts de nouveaux bureaux postaux ont
-été ouverts, plus particulièrement dans la vallée du Yangtseu.
-
-IV.--On pourra mieux se rendre compte de l'œuvre poursuivie en se
-référant aux renseignements ci-dessous qui montrent l'œuvre accomplie
-par la Poste depuis plusieurs années.
-
-Le Haut et le Bas-Yangtseu possédaient en 1909 (janvier), 969 bureaux
-ou agences, et avaient expédié ou reçu 123.000.000 d'articles divers de
-correspondance et 1.017.000 colis postaux.
-
-Le groupe de la Chine centrale comprend le Sseu-Tchuen, le
-Kouei-Tcheou, le Houpe, le Hounan et le Kiang-Si, et dans cette vaste
-étendue de territoire le progrès postal a été constant, l'augmentation
-se chiffrant par 86 nouveaux bureaux, 8.000.000 de dépêches, 28.000
-colis.
-
-[Illustration: _Sur le Haut Yangtseu._]
-
-Au Sseu-Tchuen, la direction principale du district a été transportée
-de Tchong-King à Tcheng-Tou et placée sous la haute main d'un
-directeur provincial. Cette transformation a été bien accueillie par
-tous les fonctionnaires de la province, et il est à croire que le
-service va se développer normalement. Quelques pas en avant ont été
-déjà faits: les bureaux ont passé de 151 à 178. Le sous-district de
-Wouan-Chien, bien que se trouvant dans la province du Sseu-Tchuen,
-relève encore du directeur des postes d'Itchang. L'extension du service
-a été poursuivie systématiquement dans les districts au nord et au
-sud du fleuve, et les bureaux ont passé de 15 à 34, les dépêches de
-320.000 à 404.000. Dans la province de Kouei-Tcheou, où un seul employé
-européen, résidant à Kouei-Yang, surveille les opérations, les dépêches
-ont augmenté de 167.000 à 408.000, et l'extension a été activement
-poursuivie, surtout dans la section nord.
-
-Le Houpe, avec ses trois centres de Itchang, Cha-Che et Hankeou,
-montre également une avance continue, mais cependant pas en proportion
-des résultats obtenus dans les provinces du nord. Hankeou, avec les
-deux villes très peuplées de Hanyang et Wou-Tchang tout à côté, est
-considérée comme destinée à un grand avenir; cependant les entreprises
-particulières ou Sin-Kiu y tiennent bon; le progrès est continu, mais
-lent. La correspondance figure au tableau pour 16.000.000; les colis
-pour 113.000; 38 bureaux auxiliaires ont été ouverts dans tout le
-district, qui sous peu seront convertis en bureaux.
-
-Dans la province du Hounan, à l'entour des deux centres de Yo-Tcheou et
-Tchang-Cha, le service postal a donné de bons résultats: à Tchang-Cha,
-1.000.000 de correspondances; les colis par contre ont diminué
-sensiblement. Ceci est dû probablement à ce qu'on expédie maintenant
-par le Tonkin les colis destinés au Kouei-Tcheou et au Yunnan.
-
-Du Kiang-Si dont la direction principale est à Kieou-Kiang, on a eu
-également des résultats appréciables: les bureaux ont augmenté de 61 à
-84, et le total des recettes fait supposer que d'ici peu ce district
-couvrira tous les frais.
-
-Le Bas-Yangtseu.--Cette division, comprenant les provinces du
-Ngan-Houei, du Kiang-Sou et du Tche-Kiang, donne une augmentation de 42
-bureaux, 34 millions d'articles de correspondance et 83.000 colis. Dans
-le Ngan-Hoei, les districts de Ta-Tong et Wou-Hou font plus que couvrir
-leurs dépenses et vont sans cesse en augmentant.
-
-Le Kiang-Sou, avec ses quatre centres importants: Nankin, Tchen-Kiang,
-Changhai et Sou-Tcheou, continue à faire des progrès énormes. En les
-passant en revue, on trouve que Nankin est en voie de devenir un
-des bureaux les plus productifs et que, en dépit de la pauvreté si
-discutée de sa région, l'avenir postal semble devoir être brillant:
-les opérations en une année se sont élevées de 4.000.000 à 7.000.000.
-Tchen-Kiang également a été de l'avant, les opérations ayant augmenté
-de près de 3.000.000 et les recettes balançant presque les dépenses.
-L'ouverture du chemin de fer de Changhai viâ Sou-Tcheou et Tchen-Kiang
-à Nankin a bien accéléré les opérations, et il faut rendre ce qui leur
-revient aux autorités du chemin de fer, qui ont bien voulu donner
-toutes les facilités pour rendre plus rapide et plus efficace le
-service postal. Le district de Tchen-Kiang a pris de telles proportions
-actuellement, qu'un sous-directeur y a été nommé, qui viendra en aide
-au directeur principal (le commissaire de la douane) trop chargé de
-travail.
-
-Le principal marché de la Chine, Changhai, continue à prendre un
-développement postal énorme, ce qui est tout naturel puisqu'il est,
-grâce aux nouvelles lignes de chemin de fer, de plus en plus en
-communication avec les autres provinces. Aussi les matières expédiées,
-correspondances et autres, donnent-elles un chiffre de 51.000.000.
-Si rapide est l'accroissement dans chaque branche du service postal
-(lettres, journaux et colis), qu'on croit que le nouvel hôtel
-des postes, construit cependant tout récemment, sera tout à fait
-insuffisant pour les besoins du service. Le système des boîtes de
-ville a donné de bons résultats. Les journaux ont fourni beaucoup: 108
-journaux sont édités aujourd'hui à Changhai, contre 80 en 1907.
-
-A Sou-Tcheou les articles postaux sont passés de 3 à 5.000.000, et les
-colis de 27.000 à 30.000. Cette direction a acquis de l'importance
-parce qu'elle est devenue le bureau d'échange des courriers venant
-de Hang-Tcheou, de, et pour Changhai et les ports de la rivière. Les
-recettes sont très élevées. Les transactions postales de la province
-du Tche-Kiang sont à la charge des bureaux de Hang-Tcheou, Ning-Po
-et Wouen-Tcheou (Wenchow). Dans ces trois localités, des progrès
-satisfaisants ont été notés, et le premier de ces bureaux, celui de
-Hang-Tcheou (Hangchow), depuis déjà quelques années, couvre ses frais
-et améliore constamment ses revenus.
-
-La province du Yunnan a aussi donné d'assez bons résultats, malgré
-les circonstances désastreuses qu'elle a traversées, telles que les
-révoltes du Tonkin, l'occupation de Ho-Keou (Hokow) par les soi-disant
-réformistes et la crue anormale de la rivière Rouge en novembre, qui
-a dévasté Man-Hao et Ho-Keou et causé la destruction du chemin de fer
-à Yen-Bay et Laokay. Dans le district de Mong-Tseu le chiffre de la
-correspondance a passé de 855.000 à 1.242.000, et les colis de 9.000 à
-25.000. Les dépêches lourdes ont toutes pris le chemin de Haiphong au
-lieu d'être expédiées sur Yo-Tcheou comme autrefois. Quant à Sseu-Mao
-et Teng-Yueh, ils ont réalisé tout ce qu'on peut attendre de districts
-aussi éloignés et aussi inaccessibles.
-
-En 1908, 2.455.000 colis sont passés par les mains de la poste, ce
-qui représente une augmentation de 535.000 par rapport à l'année
-précédente. Cette augmentation est surtout remarquable dans les
-localités suivantes:
-
- Hankeou 85.000 113.000
- Tchen-Kiang 87.000 122.000
- Changhai 302.000 317.000
- Mong-Tseu 9.000 25.000
-
-L'administration estime qu'il y avait 2.229.000 colis ordinaires
-représentant une valeur de 22.000.000 de piastres, et 216.000 colis
-assurés pour 14.435.000 piastres et 10.000 autres colis commerciaux
-d'une valeur de 109.000 piastres. La valeur totale des colis assurés
-s'est élevée de 3.000.000 de piastres à plus de 14.000.000 de
-piastres, ce qui est dû à l'obligation d'assurer les colis d'une
-valeur de 30 piastres et plus. Le commerce par colis des soies de
-Sou-Tcheou, Nankin, dans toutes les provinces de Chine, continue à
-être florissant, mais c'est surtout pour la transmission d'objets de
-nécessité journalière entre les ports et la côte, que le colis postal
-est employé. Il faut observer une fois de plus que, considérant les
-conditions de transport par courriers, sur des routes difficiles,
-pour ne pas dire inexistantes, le prix des colis pour l'intérieur
-et principalement pour les provinces éloignées du Sseu-Tchuen, du
-Yunnan et du Kouei-Tcheou, n'est pas en rapport avec les dépenses
-occasionnées. En général, le service des colis postaux est fait par des
-chars, des animaux de bât loués dans l'intérieur des districts; mais
-sur les routes souvent impraticables et toujours pénibles du Yunnan et
-du Kouei-Tcheou ou du Sseu-Tchuen, les conditions sont telles qu'on ne
-peut employer que des hommes. Dans beaucoup d'endroits on court des
-risques par suite du brigandage, bien qu'en général les pillards ne
-s'attaquent pas aux sacs de dépêches, lesquels sont presque toujours
-retrouvés.
-
-Les articles de valeur expédiés, consistant surtout en soie, broderies,
-fourrures, perles, jade, livres, médecines, pilules, vêtements,
-souliers, conserves alimentaires, objets manufacturés, sont communément
-envoyés par colis postal. A Sou-Tcheou et Hang-Tcheou, la majeure
-partie des colis expédiés contenaient des pièces de soie et broderies,
-se chiffrant respectivement par 21.800 et 38.000. C'est une chose assez
-ordinaire à Sou-Tcheou de livrer 300 colis par jour, et le chemin de
-fer a dû faire construire des hangars spéciaux pour arriver à loger la
-quantité de colis expédiés journellement. Il est à noter que le deuil
-national à l'occasion de la mort de l'Empereur et de l'Impératrice
-a, pour un temps, tout à fait arrêté l'expédition des colis postaux.
-Tous les colis payent un droit, et à Sou-Tcheou il fut perçu une somme
-totale de 45.000 piastres, soit 25 pour 100 du revenu total du port,
-et cela sur les colis renfermant de la soie.
-
-A Nankin, la valeur des colis pour l'intérieur est montée de 176.000
-à 348.000 piastres. Parmi les colis internationaux reçus à Changhai,
-15.500 provenaient des bureaux de poste étrangers.
-
-Les articles recommandés ont passé de 15 à 19 millions.
-
-La poste chinoise possède comme le Japon un service de distribution
-rapide moyennant une surtaxe. Actuellement ce service ne peut
-fonctionner dans l'intérieur et sept bureaux seulement en font l'essai.
-Ce service semble prendre assez bien, puisque de 221.000 lettres
-délivrées par lui en 1907, il est passé à une distribution de 317.000
-en 1908.
-
-Dans le Yangtseu, Changhai et Hankeou sont les deux villes où ce
-service fonctionne.
-
-Les articles d'argent ont continué de progresser, et, en réalité, plus
-que ne le désire l'administration impériale des postes qui, avec ses
-moyens très restreints, trouve ce service bien compliqué et difficile,
-et ne désire nullement prendre la place des banquiers. Ces opérations
-sont un sujet d'ennuis constants dus aux risques à courir, en faisant
-un transport de fonds dans l'intérieur, et aux difficultés du change
-sur les différentes provinces. Malgré toute l'attention et toute la
-bonne volonté, toute la vigilance des agents de la poste, il est
-très difficile, par exemple, d'arriver à une taxe exacte entre les
-différentes provinces. Néanmoins on a expédié 2.578.000 taels au lieu
-de 2.221.000 l'année dernière, et la poste a payé 2.570.000 taels au
-lieu de 2.204.000 en 1907.
-
-Dans beaucoup de provinces il y a encore du terrain à gagner par
-l'administration postale; ainsi les Sin-Kiu possèdent d'excellents
-services au Sseu-Tchuen, et le programme à exécuter par la poste
-impériale dans cette province est d'accélérer les services sur les
-longues distances, d'établir des courriers de jour et de nuit, comme
-ceux que l'on va créer entre Wouan-Chien et Tchong-King et Wouan-Chien
-et Tcheng-Tou; il est nécessaire d'en établir rapidement sur d'autres
-points importants de la province. Dans le district de Wouan-Chien,
-une plus grande extension a été donnée aux lignes de courriers vers
-Tong-Lieng (500 li), Kouei-Tcheou-Fou (90 li), Miao-You-Tsao (90
-li), pays qui jusqu'alors n'avaient pas été desservis par la poste
-impériale. Dans le district de Cha-Che (Shasi), trois nouveaux services
-ont été inaugurés, le plus important étant King-Meun-Tcheou, dans
-le nord, lequel promet d'être très fructueux. Yo-Tcheou a été relié
-avec le district de Tchong-King par Sieou-Chou, et avec le district
-de Canton par Kou-Yi, à l'aide de nouveaux services au nombre de six,
-faits par des courriers qui couvrent une distance de 5.600 li.
-
-Kouei-Yang-Fou, capitale du Kouei-Tcheou, à la tête d'un district vaste
-mais fort peu peuplé, a augmenté le service de ses courriers sur 1.400
-li. Kieou-Kiang a de même poussé vigoureusement l'amélioration de son
-service et y a ajouté treize nouvelles lignes d'une longueur totale de
-2.000 li. Wou-Hou a organisé trois nouveaux services; Nankin, deux;
-Tchen-Kiang, sept.
-
-Dans le district de Mong-Tseu, les courriers couvrent 9.400 li et se
-rejoignent tous en un seul réseau; l'attention de l'administration
-impériale a été surtout attirée vers l'amélioration des routes
-existantes, les plus importantes étant Yuen-Kiang--Sin-Ching qui
-est destinée à abréger la route Yunnan-Fou--Sseu-Mao, et la ligne
-de Heou-Yen-Tsing à Yuan-Meou qui évite un détour de 500 li par
-Yunnan-Fou, à la correspondance qui provient des puits de sel de
-Houei-Li.
-
-De même que les lignes de courriers par terre, le service par eau se
-développe également, le total des lignes de navigation intérieure étant
-passé de 18.500 à 20.500 li. La flottille de Tchong-King--Wouan-Chien,
-composée de sept jonques, marche très bien, malgré les difficultés
-et les dangers; l'été dernier l'une d'elles naufragea près de
-Tchang-Cheou; toutes les dépêches furent submergées, mais finalement
-repêchées. Le temps moyen pour le voyage en remontant le fleuve est de
-sept jours; le plus rapide jusqu'à présent a été de cinq jours dix-huit
-heures. La communauté de Tchong-King est unanime à rendre hommage
-au mérite de ces hommes qui dirigent les jonques postales, humbles
-mais loyaux serviteurs qui donnent leur temps, leur force et aussi,
-malheureusement, quelquefois leur vie à la tâche difficile de piloter
-leurs bateaux dans les gorges dangereuses et rapides du terrible
-Yang-Tseu-Kiang. Six d'entre eux furent noyés dans l'été de 1908.
-
-Wouan-Chien, où un inspecteur des postes réside, à moitié chemin entre
-Itchang et Tchong-King, est le point où convergent les deux services
-de jonques postales de Tchong-King et d'Itchang; de ces deux services,
-les sept bateaux allant de Wouan-Chien à Itchang ont fait 160 voyages
-en 1908, couvrant 326.400 li; et ceux qui courent entre Wouan-Chien
-et Tchong-King ont fait 180 voyages couvrant 316.000 li. Yo-Tcheou a
-des jonques postales faisant le service de Tchang-Cha (360 li), de
-Tchang-Te-Fou (580 li) et de Tchang-Te à Tchen-Yuan (1.510 li), en tout
-2.540 li.
-
-Hankeou a ouvert récemment un service entre Tien-Kia-Tchen et Wou-Siue.
-
-Kieou-Kiang se sert d'une jonque pour faire un service de nuit entre
-Yao-Tcheou et Che-Tchen-Kai.
-
-Tchen-Kiang emploie trente-sept jonques qui font en moyenne 10 li par
-heure.
-
-Sou-Tcheou possède quarante-deux bateaux sur 837 li et Hang-Tcheou,
-quarante-quatre sur 2.000 li.
-
-Les chemins de fer, sur lesquels l'administration des postes compte
-tant pour son développement futur, continuent de couvrir peu à peu le
-sol chinois, et déjà des lignes d'une certaine étendue relient entre
-eux quelques-uns des plus grands centres. La voie ferrée pénètre à
-Hankeou, à Nankin, et ces deux villes reçoivent très rapidement les
-correspondances d'Europe, grâce à la ligne Hankeou-Pékin. Lorsque
-sera achevée celle qui doit courir entre Hankeou et Canton, le bassin
-du Yang-Tseu-Kiang sera admirablement desservi par son port central,
-Hankeou.
-
-Au Yunnan, la construction du chemin de fer français, terminée
-complètement jusqu'à Yunnan-Fou, rend un service inappréciable à
-l'administration des postes.
-
-Une notable portion de la correspondance confiée à l'administration
-impériale des postes est transportée par des vapeurs entre les ports
-et dans les endroits qui leur sont accessibles dans l'intérieur;
-aucune opportunité n'est négligée pour se servir autant qu'on le
-peut de ce moyen utile et rapide pour accélérer la transmission des
-correspondances. Sur le Haut-Yangtseu, entre Itchang et Cha-Che
-(Shasi), les services des compagnies chinoise, anglaise et japonaise
-sont mis à contribution, et la transmission se fait régulièrement;
-de courtes interruptions se sont produites cependant en mars et en
-novembre, par suite de la baisse des eaux de la rivière. Pendant le
-mois d'août les malles furent confiées à des chaloupes chinoises entre
-Itchang et Itou; mais cet essai fut malheureux et on dut y renoncer à
-cause du peu de régularité des voyages de ces chaloupes. Des chaloupes
-transportent également la correspondance entre Yo-Tcheou et Tchang-Cha.
-De Hankeou, une vraie flotte de navires de nationalités variées fait
-le service: anglais, allemands, français, japonais et chinois; des
-arrangements ont été conclus avec tous pour le transport des malles de
-l'administration impériale.
-
-Qu'est donc devenu dans tout ceci le service des entreprises
-particulières? Si, comme on l'a déjà vu, les lettres portées par le
-service impérial pour le compte de ces agences a dépassé 2.000.000,
-la conclusion à en tirer est que ces agences indigènes renoncent à
-leurs propres courriers et se servent du service de la poste; elles
-limitent leurs opérations à la levée et à la distribution locales.
-Chaque lettre paye le tarif; donc il est juste de dire que ces agences
-travaillent pour la poste et lui viennent en aide pour la levée et
-la distribution de la correspondance. Dans beaucoup de centres, les
-populations chinoises sont si nombreuses, qu'il faudra des années
-avant de pouvoir installer la poste officielle d'une façon saine et
-régulière; les entreprises particulières viennent donc naturellement
-suppléer au service de la poste, et cela a été une excellente chose
-de les obliger à se faire enregistrer au bureau de poste le plus
-proche. Les statistiques prouvent que, en bloc, plus de la moitié des
-entreprises privées qui existent actuellement ont été enregistrées; le
-reste continue à ses risques et périls et, comme il est difficile de
-les rechercher partout et d'avoir recours contre elles à la coercition,
-on les laisse faire. Elles mourront toutes seules. Des enquêtes ont été
-entreprises sur la condition présente des Sin-Kiu, et elles ont donné
-des chiffres intéressants et qui montrent bien la décroissance continue
-des entreprises particulières, sauf dans les districts montagneux du
-Sseu-Tchuen et du Yunnan, où cependant elles finiront également par
-disparaître comme ailleurs.
-
-Les postes étrangères continuent de fonctionner dans les principaux
-ports ouverts, et notamment, dans le bassin du Yangtseu, Changhai et
-Hankeou possèdent des bureaux anglais, allemands, français, japonais et
-russes.
-
-Un bureau de poste français existe aussi à Tchong-King, mais comme
-ses transactions se bornaient à fort peu de chose, le gouvernement de
-l'Indo-Chine, duquel il relevait, a décidé sa suppression.
-
-V.--Le télégraphe a été installé pour la première fois dans l'Empire
-chinois en 1877. Il existait le câble danois à Changhai pour les
-relations avec l'Europe et l'Amérique, mais aucune ligne télégraphique
-n'avait touché le sol chinois dans l'intérieur. En 1876, lors des
-négociations avec la Russie pour l'évacuation de Kouldja, l'Impératrice
-douairière fut surprise de voir que les réponses à ses demandes ou
-objections arrivaient si rapidement de Saint-Pétersbourg; le ministre
-de Russie lui fit comprendre qu'elles venaient par fil jusqu'à la
-frontière même de Mandchourie, ce qui simplifiait beaucoup les choses,
-et que les négociations seraient encore bien plus rapides si le
-télégraphe arrivait jusqu'à Pékin. L'Impératrice se fit expliquer le
-fonctionnement du télégraphe et ordonna immédiatement de l'installer
-entre Pékin et toutes les capitales de provinces. Aujourd'hui chaque
-localité un peu importante possède un bureau télégraphique, et les
-lignes chinoises sont reliées par le nord aux lignes russes, par le sud
-aux lignes françaises, et par l'ouest aux lignes anglaises.
-
-Un vocabulaire des principaux caractères usuels a été composé,
-comprenant environ dix mille signes idéographiques représentés
-chacun par un groupe de quatre chiffres arabes, de sorte qu'on peut
-télégraphier en chinois comme en n'importe quelle langue du monde.
-Ce service étant infiniment plus simple à organiser que le service
-postal a fonctionné tout de suite d'une façon normale; toutefois, un
-télégramme de l'intérieur peut quelquefois se faire attendre trois ou
-quatre jours; car l'employé, qui n'a généralement pas à transmettre
-beaucoup de correspondances, n'est pas toujours à son poste et en prend
-à son aise.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI
-
- I. Anglais et Français dans le Yang-Tseu-Kiang.--II. Japonais et
- Allemands.--III. Ce que les Français pourraient faire, et comment ils
- devraient procéder.--IV. Nécessité d'apprendre la langue chinoise.
-
-
-I.--La Chine traverse actuellement une période de crise politique et
-financière. Les esprits, mécontents de la défaite subie dans la guerre
-avec le Japon, et surexcités à la suite de la guerre russo-japonaise,
-se sont révoltés un peu partout dans l'Empire; quelques Chinois plus
-ou moins versés dans les langues et les sciences de l'occident se
-sont mis à la tête d'un mouvement de réforme, la vieille Chine en
-est ébranlée jusque dans sa base; il est question de parlement et,
-pour le moment, déjà les assemblées provinciales se réunissent. La
-Chine se réveille d'un long sommeil; elle va se remettre à vivre et
-le commerce général ne pourra qu'en bénéficier. Les Anglais, eux, ont
-déjà pris position et depuis longtemps; quand les premiers ports furent
-ouverts deux puissances étaient plus que toutes les autres en état
-d'en profiter: l'Angleterre et la France. Mais seule la première sut,
-comme partout ailleurs dans le monde, tirer parti de la situation.
-Négociants et capitaux affluèrent sur les rives du Houang-Pou et dans
-le Yang-tseu, et bientôt l'on ne vit plus que le pavillon britannique
-et l'on n'entendit plus que la langue anglaise sur tout le littoral
-chinois. Cependant les Français avaient fait quelques timides essais à
-Changhai et à Hankeou. Dans le premier de ces ports ils conservèrent
-une situation tout à fait subalterne, dans le second ils disparurent.
-Si j'en crois de vieux documents, il y avait à Hankeou, en 1864, cent
-Anglais et quinze Français; les cent Anglais sont devenus mille; quant
-aux Français, ils s'étaient complètement évanouis jusqu'en 1895 où
-reparaissent quelques rares représentants de maisons de Changhai. Il
-résulte de cette mainmise britannique sur les ports ouverts et sur le
-trafic, de cet afflux de capitaux et de bonne volonté, de l'effort de
-travailleurs énergiques et persévérants, que pendant cinquante ans
-l'Angleterre seule a compté en Chine et que, même maintenant, malgré
-les compétitions, malgré les concurrences, elle est encore au premier
-rang; sa langue est devenue la langue officielle sur tous les points du
-territoire chinois.
-
-Pourquoi donc n'avons-nous pas conquis notre place sur le marché
-chinois, puisque nous en avions toute la latitude? On peut donner
-beaucoup de raisons de notre effacement: la vraie est, je crois,
-que nous ne sommes pas négociants, nous ne sommes pas commerçants,
-nous sommes des terriens et des guerriers, et la preuve en est dans
-nos occupations coloniales; nous y restons toujours, comme les
-Espagnols, une manière de conquistadores. A cela s'ajoute le manque de
-persévérance, de patience, et la peur de risquer. Enfin la plaie de
-la France, au point de vue du commerce extérieur et du développement
-des affaires avec l'étranger, c'est l'économie avare qui sévit sur
-toutes les classes de la population. Cette fureur d'économiser qui nous
-rend riches chez nous, brise l'esprit d'entreprise et d'initiative
-personnelle. Aussi, tandis que des pays moins riches que le nôtre,
-comme l'Allemagne et le Japon, prennent dans les affaires du monde une
-place de plus en plus considérable, nous reculons.
-
-Et puis, ceux qui se décident à essayer du commerce avec la Chine
-semblent ne pas s'en former la moindre idée. Le nombre de lettres
-fantastiques que reçoivent nos consuls est incroyable. Je citerai deux
-exemples. Une maison française propose la combinaison suivante: «Le
-consul la mettra en rapport avec une maison chinoise, laquelle lui
-enverra ses produits: ces marchandises seront vendues en France, mais
-au lieu de l'argent réalisé par la vente, le Français, lui, qui est
-marchand de conserves, enverra pour une égale somme de marchandises au
-Chinois, qui les vendra et se payera ainsi.»
-
-Une autre maison écrit au consul d'endosser les commandes faites à elle
-par une maison indigène!
-
-Tout cela est-il raisonnable?
-
-II.--Pourquoi nos maisons n'ont-elles pas, comme les Allemands et les
-Japonais notamment, des représentants sur place? Nous avons institué
-des écoles de commerce où se forment théoriquement des jeunes gens
-qui sortent munis de diplômes, et les plus forts obtiennent des
-bourses pour demeurer deux ans dans un pays étranger. Ces jeunes
-gens, au lieu d'aller pendant deux ans perdre plus ou moins leur
-temps, ne devraient-ils pas être employés par des maisons de commerce
-et expédiés, par exemple, en Chine? Là, au centre même du marché à
-exploiter, et ayant intérêt à l'exploiter au profit de la maison qui
-les paye, ces jeunes gens s'initieraient à leurs métiers, apprendraient
-à connaître les articles, ce qu'ils se vendent, ce qu'ils payent de
-droits de douanes, le prix du fret, et enfin tout ce qui concerne
-les différentes marchandises. Il leur serait facile de se procurer
-sur place tous les échantillons désirables et de les envoyer à leurs
-maisons qui sauraient ainsi ce qu'il faut expédier et dans quelles
-conditions; quant à l'exportation, ils seraient au premier rang pour
-se rendre compte par eux-mêmes de ce qui peut, avec utilité et profit,
-s'exporter en France.
-
-De cette manière le jeune employé serait mis au courant vite et bien,
-et pourrait alors créer et installer dans le pays de sa résidence une
-succursale de la maison qui l'emploie et développer ses affaires au fur
-et à mesure.
-
-Mais quelle est la maison, même considérable, qui voudrait entretenir,
-un ou deux ans, un agent à ses frais sans que cela lui rapporte
-immédiatement? En France on ne sait pas risquer[17]. Encore une fois
-nos principes d'économie et de prévoyance rapace qui sont notre force
-à l'intérieur, sont cause que nous n'osons rien tenter à l'étranger.
-Pour faire, en effet, du commerce dans ces pays de Chine, il faut
-savoir oser et ne pas craindre d'avoir à perdre une certaine somme
-pour un apprentissage qui dans la suite fera rentrer des bénéfices; et
-puis, enfin, chacun sait que dans le commerce, comme partout, plus que
-partout peut-être, il faut risquer pour récolter. Or le Français n'aime
-pas les risques, et je ne suis pas éloigné de croire qu'il voudrait
-bien se servir des agents consulaires et des attachés commerciaux comme
-d'agents de placement officiels et garantis par le gouvernement.
-
-[Note 17: Il est bon cependant de savoir risquer quelquefois;
-en voici un exemple. Quand j'ai organisé la concession française à
-Hankeou, j'ai mis nos compatriotes d'Extrême-Orient au courant de ce
-qu'ils pourraient tenter, comme affaires, dans ce port qui prenait
-un développement de plus en plus considérable. Notamment j'avais
-conseillé la construction d'un hôtel, établissement qui n'existait
-pas à Hankeou et qui, cependant, était d'une nécessité urgente, étant
-donnés les nombreux Européens qui chaque semaine, chaque jour même, y
-débarquaient. Un de nos compatriotes établi au Japon accourut et mit le
-projet d'hôtel à exécution. Il réussit si bien que, au bout de trois
-ans, il revendit son fonds avec terrain et immeuble. De là il alla
-reprendre une affaire qui tombait, à Changhai, et la remit en bonne
-voie; survint la guerre russo-japonaise et le blocus de Port-Arthur.
-Cet homme entreprenant et énergique quitta Changhai et alla s'installer
-à Nagasaki pour être au courant des nouvelles; puis, achetant trois
-vapeurs, il risqua sa fortune dans le ravitaillement de Port-Arthur; il
-réussit et ses bateaux passèrent malgré l'escadre japonaise. Quand la
-guerre fut terminée, ce vaillant monta une compagnie de navigation à
-vapeur entre Tien-Tsin et les ports du Sud.
-
-Que n'avons-nous seulement cinq hommes aussi énergiques dans chaque
-port d'Extrême-Orient!]
-
-III.--Aussi, que les bateaux à vapeur finissent par remonter jusqu'à
-Tchong-King, que le chemin de fer du Yunnan aille rejoindre Soui-Fou,
-que la Chine soit enfin ouverte totalement au commerce étranger, les
-Anglais, les Allemands, les Américains et les Japonais en profiteront,
-les Français bien peu, à moins de changer leur manière de procéder. Un
-consul résidant à Hankeou en 1865, 66, 67, disait déjà ces choses et
-constatait avec peine le peu de succès de ses conseils!
-
-Aujourd'hui, que la Chine est accessible un peu partout, il serait
-possible d'établir, d'accord avec des négociants chinois sérieux et
-ayant une certaine surface, des comptoirs mixtes sino-français. C'est
-ce que conseille en ces termes un de nos agents[18]. «Pour étendre le
-rayon d'action des comptoirs mixtes (fondés avec un personnel chinois)
-et faciliter l'écoulement de leurs stocks, des établissements de second
-ordre, à la tête desquels seraient placés des parents ou des amis des
-associés chinois, pourraient être ouverts dans les principales villes
-de l'intérieur, et tout d'abord dans celles situées à peu de distance
-des ports où seraient installés les comptoirs.»
-
-[Note 18: Rapports commerciaux et consulaires, nº 756.]
-
-En dehors des villes ouvertes, on ne connaît guère en Chine les
-expositions périodiques, les offres exceptionnelles, la vente réclame,
-l'article réclame. D'un autre côté, si les façades luxueuses ne sont
-pas rares dans l'intérieur du pays (la façade a son importance en Chine
-comme ailleurs), les étalages y présentent encore moins d'attrait
-que sur la côte. Les boutiques y sont mal aménagées, mal tenues,
-mal éclairées. Le commerçant français pourrait donc y introduire
-par l'intermédiaire de son associé chinois, avec les améliorations
-nécessaires, les procédés usités en Europe pour attirer le chaland.
-
-Quels sont les principaux articles qui entreront dans la composition
-des magasins franco-chinois?
-
-En outre des vins et des liqueurs, des eaux minérales, des conserves,
-des confitures, des beurres, des laits condensés et autres produits
-alimentaires consommés surtout par les étrangers, avec quelques vins
-spéciaux destinés aux indigènes, on devra y trouver un grand choix de
-rubans (l'article de Saint-Étienne dont les femmes chinoises font tant
-de cas), de soieries avec dessins chinois, des velours et peluches, des
-satins imprimés, des reps, des fils d'or et d'argent, des flanelles
-de coton, des couvertures de laine, des tulles pour moustiquaires,
-un peu de mercerie et de papeterie, des instruments d'optique,
-jumelles marines et de théâtre, petits télescopes, des produits
-pharmaceutiques, quinine, vins fortifiants, antiseptiques, savons de
-toilette et en barre, parfums, pommades, eaux de toilette, bougie,
-bijouterie, horloges et montres, fusils de chasse.
-
-Voici, d'ailleurs, comme indication complémentaire, la traduction
-d'une annonce de mise en vente d'articles étrangers que je vois dans
-un journal indigène. La maison chinoise qui a fait insérer cette
-annonce--il s'agit d'un grand magasin sur un port ouvert--informe le
-public qu'elle offre à des prix très raisonnables: des médicaments,
-des longues-vues, des lanternes ordinaires, sourdes et de projection,
-des lampes-appliques, des suspensions, des pompes à incendie, des
-coffres-forts et cassettes métalliques avec serrure de sûreté, des
-piles, coupes et sonnettes électriques, des fusils à air, des engins
-de pêche, des pièges, des boîtes à musique, des phonographes et des
-graphophones, des machines à coudre, des horloges, des pendules
-murales, des montres et des porte-montre en ivoire, des diamants de
-vitrines, des outils pour menuisiers, serruriers et horlogers, des
-bicyclettes, des vélocipèdes pour enfants, des jouets, des lunettes et
-conserves avec monture or et simili-or, des vernis de toutes couleurs,
-des engrais chimiques.
-
-J'ajouterai qu'à ma connaissance, les boutiquiers de l'intérieur qui
-font le commerce d'articles étrangers tiennent principalement: des
-serviettes, des couvertures, manteaux et pèlerines en poils, genre
-tissu poil de chameau, de petites malles en peau de porc (imitation
-surtout), de la porcelaine, des conserves de poisson, des cigarettes,
-des allumettes et des parasols fabriqués au Japon, ainsi qu'une grande
-variété de drogues de même origine, avec du tabac anglo-américain,
-des lampes à pétrole, des lanternes, des miroirs, des savons et
-de la quincaillerie européenne et américaine; cuvettes, théières,
-bouillottes, bols, tasses et autres récipients en fer émaillé. Comme on
-le voit, dans cette partie de l'Empire ce sont les produits japonais
-dont les prix défient toute concurrence qui font prime sur les marchés
-de l'intérieur; mais il y a place à côté d'eux pour plusieurs articles
-dont notre pays a la spécialité; les Chinois voyagent beaucoup et
-s'habituent à la longue au confort européen.
-
-Je suis persuadé que les comptoirs ou bazars franco-chinois qui seront
-organisés sur les bases et d'après la méthode que j'ai indiquées plus
-haut feront d'excellentes affaires si les associés sont sérieux,
-entreprenants, s'entendent bien et ont à cœur de réussir. Rien
-n'empêchera, d'ailleurs, ces associations d'étendre par la suite le
-champ de leurs opérations en s'occupant aussi d'exportation, soit pour
-leur propre compte, soit simplement pour celui d'autres maisons.
-
-Les diverses provinces de l'Empire, principalement celles qui forment
-le bassin du Yangtseu, et notamment le Sseu-Tchuen, offrent une grande
-variété de matières premières et de produits manufacturés fort prisés
-à l'étranger, et dont le trafic est par conséquent rémunérateur. On
-n'ignore point qu'en dehors des soies et soieries, des tresses de
-paille, des thés, des pelleteries et fourrures, des curiosités et des
-porcelaines, qui font depuis longtemps l'objet d'un commerce plus
-ou moins considérable avec notre pays, nombre d'autres marchandises
-chinoises ont trouvé également chez nous, ces dernières années, un
-écoulement facile, grâce à d'intelligentes initiatives: l'albumine
-et le jaune d'œuf; les poils et les cheveux; les plumes, les fibres
-(ramie, chanvre et jute); cornes de buffles, musc, camphre, noix de
-galle, rhubarbe, antimoine, le suif animal et végétal, l'huile de bois
-(wood oil), le sésame et les arachides, etc.
-
-Quelques maisons françaises font à Hankeou et à Changhai l'exportation
-de ces matières, mais ce trafic peut considérablement augmenter.
-
-Les Japonais, pour leur importation en Chine, ont, les premiers,
-eu recours aux procédés des annonces destinées à faire connaître
-leurs produits. Ces dernières années diverses maisons américaines
-et anglaises ont suivi leur exemple, et elles n'ont pas eu lieu
-de s'en repentir. On peut voir aujourd'hui, collées aux murs par
-centaines, dans les rues les plus fréquentées des principaux marchés
-de l'intérieur, et même dans les villages, de grandes feuilles ornées
-de dessins aux couleurs vives représentant telle ou telle marque
-étrangère, et sur laquelle se détachent très nettement quelques
-caractères chinois renseignant le public sur la nature et l'origine
-des produits mis en vente et en faisant l'éloge. Quelques-unes de ces
-affiches sont composées avec goût et attirent tout particulièrement les
-regards des passants. Il est évident que c'est là un puissant moyen de
-réclame: il permet aux fabricants étrangers de répandre leurs marques
-par toute la Chine; celles-ci s'imposent fatalement à l'attention
-des consommateurs qui finissent par se laisser tenter. Je ne puis
-que conseiller à nos négociants d'adopter à leur tour ce procédé si
-pratique. Si les Japonais continuent à dépenser de grosses sommes en
-affiches chinoises illustrées, c'est qu'apparemment ils y trouvent leur
-profit.
-
-Quant aux catalogues de marchandises, il faut qu'ils soient en anglais
-et en chinois: c'est ce que comprennent fort bien les Allemands et les
-Belges qui inondent la Chine et le Japon de catalogues et d'annonces en
-anglais et en chinois ou japonais. Les prix-courants de même doivent
-être en chinois avec les prix en monnaie ayant cours en Chine.
-
-Au reste, partout on reconnaît la supériorité commerciale des Belges;
-il n'y a qu'à voir leurs sociétés Chine-Belgique, et Japon-Belgique.
-Ce ne sont pas des assemblées de voyageurs, d'artistes et de
-collectionneurs: ce sont des sociétés commerciales; les renseignements
-les plus complets et les annonces y sont en français, en anglais, en
-chinois ou japonais, et ce sont des annonces et des renseignements
-commerciaux; les bulletins sont imprimés non pas sur papier de luxe,
-mais en grand nombre et distribués partout, jusque sur les paquebots
-d'Extrême-Orient.
-
-L'envoi d'échantillons aux maisons chinoises honorablement connues et
-qui sont susceptibles de faire des commandes devrait exister sur une
-grande échelle, sur une très grande échelle. Et c'est justement à quoi
-nos maisons de commerce répugnent; je me rappelle avoir demandé une
-fois des échantillons de drap pour une maison chinoise très sérieuse;
-on les lui a fait payer! Le résultat ne s'est pas fait attendre.
-Stupéfaite du procédé, elle a payé les échantillons, mais s'est
-adressée en Angleterre pour avoir ce qu'elle voulait.
-
-Il ne faut pas, en expédiant des échantillons, se contenter d'envoyer
-des boîtes, des flacons minuscules, insignifiants, qui ne permettent
-généralement pas au client de se rendre un compte exact de la valeur
-de la marchandise. Qu'on fasse les choses plus largement, avec moins
-de parcimonie, afin que les indigènes soient mieux à même d'établir
-des comparaisons entre les divers produits qui leur sont offerts, et
-aussi pour qu'ils aient, de suite, une bonne opinion de la maison qui
-cherche à entrer en rapport avec eux. Ce à quoi il faut viser avant
-tout, c'est à inspirer confiance et à asseoir une fois pour toutes la
-renommée d'un produit. Voilà la suprême habileté commerciale. Qu'on
-s'impose donc pour atteindre ce précieux résultat quelques sacrifices
-si c'est nécessaire. Qu'on distribue dans les ports ouverts, qu'on
-fasse distribuer dans l'intérieur du pays des paquets, des caisses
-d'échantillons et que ceux-ci, je le répète, au lieu d'être de
-dimensions réduites, représentent exactement la marchandise telle
-qu'elle sera livrée à l'acheteur. La dépense sera nécessairement assez
-forte, mais elle sera sûrement compensée par de nombreuses commandes.
-Tandis que la distribution de modèles insignifiants risquera fort de ne
-laisser derrière elle aucune trace; on n'aura fait, au bout du compte,
-que gaspiller et son temps et son argent. En somme, il ne faut point
-perdre de vue qu'on ne saurait faire trop d'avances aux futurs clients
-et ne jamais hésiter à les relancer jusque chez eux, de manière à leur
-imposer pour ainsi dire la marchandise.
-
-IV.--Les jeunes Français qui viennent s'établir en Chine pour y tenter
-quelque entreprise commerciale devraient se mettre, dès leur arrivée
-dans le pays, à étudier la langue mandarine ordinaire, c'est-à-dire
-la langue non littéraire, que l'on parle dans la bonne société et
-que, dans toutes les provinces, de Pékin à Canton, de Changhai
-à Tchong-King la majeure partie des commerçants comprennent; la
-connaissance d'un dialecte local a beaucoup moins d'utilité. Il est
-moins difficile qu'on ne le pense d'arriver à posséder suffisamment
-cet idiome pour pouvoir conclure soi-même un marché, se passer
-d'interprète en voyage, etc... Il suffit généralement pour cela de
-deux années de travail assidu. La plupart des jeunes employés de
-commerce allemands s'astreignent, dès qu'ils ont mis le pied sur le sol
-chinois, à étudier la langue du pays et, après une année de séjour,
-ils sont déjà en mesure de soutenir une conversation facile avec un
-indigène. Quant aux chefs de maisons allemandes, presque tous parlent
-chinois couramment. Aussi réussissent-ils là où d'autres échouent.
-C'est à cette connaissance de la langue, qui leur donne une grande
-supériorité sur leurs rivaux, qu'ils doivent certainement une part de
-leur succès. Sachant s'exprimer en chinois, et étant par conséquent
-tout à fait au courant des mœurs, des usages, des rites chinois, ils
-peuvent, à l'imitation des Japonais qui sont passés maîtres en cet
-art et en retirent le plus grand profit, entrer en rapports suivis
-avec le haut commerce chinois, gagner sa confiance et son estime.
-Ils sont mieux considérés, on ne les regarde plus, dans ce monde un
-peu fermé, comme des étrangers, mais comme des amis, on cause avec
-eux des questions locales ou générales susceptibles d'influencer le
-marché. Ils connaissent mieux que personne les besoins de la place;
-ils sont informés les premiers des occasions favorables qui peuvent
-se présenter; ils achètent, par suite, à meilleur compte que leurs
-concurrents et obtiennent des commandes plus facilement qu'eux. Et
-c'est surtout quand il y a une transaction importante à conclure, une
-affaire délicate à régler, qu'ils ont lieu de se féliciter de pouvoir
-se passer d'intermédiaires. Nos jeunes négociants feront donc bien de
-suivre l'exemple que leur donnent les Japonais et les Allemands, et,
-depuis peu, quelques Américains sur les conseils de leurs chambres de
-commerce. C'est là une condition du succès.
-
-Depuis longtemps déjà des conseils de ce genre, et de tout genre,
-d'ailleurs, ont été donnés à nos négociants. Trop peu d'entre eux les
-ont suivis; la France occupe une situation infime dans le commerce
-chinois: elle achète des soies qu'elle exporte, mais n'importe à peu
-près rien[19].
-
-[Note 19: Il n'y a, d'ailleurs, pour se convaincre de notre
-infériorité, qu'à lire les statistiques du commerce extérieur: en
-1890 notre commerce extérieur atteignait 8.190 millions; en 1905
-il a atteint 9.438 millions; mais pendant le même temps, celui
-de l'Allemagne passait de 9.342 millions à 15.924, et celui de
-l'Angleterre de 17 milliards à 22 milliards; pendant la même période
-les transactions des États-Unis doublaient.
-
-J'estime que c'est faire œuvre de bon Français que de dénoncer toujours
-et partout notre laisser-aller. Si cela seulement pouvait être utile!]
-
-En somme, à l'heure actuelle, l'Européen peut trafiquer dans toute la
-Chine, et notamment sur le Yang-tseu; depuis son embouchure jusqu'au
-Sseu-Tchuen, de nombreux ports ouverts lui permettent soit d'importer
-ses marchandises, soit d'exporter les produits du pays; une province,
-la dernière ouverte aux étrangers, a surtout attiré les vues des
-puissances, et cette province est le Sseu-Tchuen qu'on se figure, à
-tort ou à raison, renfermer des trésors et contenir une population
-riche capable d'absorber une quantité relativement grande de produits
-européens. Mais le Sseu-Tchuen n'est pas pour le moment abordable aux
-vapeurs et, le fût-il jamais, il est bien évident que ce ne sera pas
-immédiatement, ni du reste dans un avenir très rapproché. Aussi les
-puissances les plus proches du Sseu-Tchuen par leurs possessions,
-l'Angleterre et la France, ont-elles eu l'idée de détourner le commerce
-de Tchong-King et Tchen-Tou par le Yunnan à l'aide de la voie ferrée.
-Déjà les Français ont atteint Yunnan-Fou avec le rail, et il suffirait
-maintenant pour eux de continuer la ligne vers Souifou sur le Yangtseu;
-mais en dehors des difficultés politiques avec la Chine qui entend dès
-maintenant construire elle-même les voies ferrées sur son territoire,
-il y a la question des difficultés matérielles, et elles sont
-considérables. Si nos ingénieurs ont déjà eu de la peine à atteindre
-Mong-Tseu, ils auraient encore bien plus de travail à accomplir pour
-atteindre, par delà Yunnan-Fou, à Tong-Tchuan, le bassin du Yangtseu.
-D'ailleurs, je ne crois pas, ainsi que je l'ai dit plus haut, que,
-même achevé et marchant régulièrement, ce chemin de fer détourne
-jamais le commerce du Sseu-Tchuen sur Haiphong; il préférera toujours
-la voie fluviale, moins chère pour aller à Changhai, port central de
-l'Extrême-Orient, à la voie ferrée, beaucoup plus chère, pour gagner
-Haiphong, port fort mal situé et n'étant pas, ne devant jamais être, à
-cause de sa situation même, un marché très fréquenté.
-
-De notre côté donc, il y a peu de chose à espérer.
-
-Du côté anglais, par Bhamo, Teng-Yueh, Yong-Tchang-Fou et Tali, il y
-aurait peut-être plus à faire si les immenses chaînes de montagnes
-qui bordent les deux rives de la Salouen et du Mékong parvenaient à
-être franchies. C'est là, en effet, le point difficile, la pierre
-d'achoppement du projet des Anglais. Depuis des années leurs ingénieurs
-étudient le passage de Teng-Yueh à Tali. Arrivé à Tali, l'établissement
-de la ligne n'offrirait plus de difficultés insurmontables; évidemment
-ce ne serait pas sans beaucoup de temps et d'argent, mais enfin la
-ligne se ferait, et alors, de Tchong-King par Tali, Teng-Yueh et Bhamo,
-le chemin de fer irait rejoindre Rangoon en attendant que par Mandalay
-et Chittagong il puisse aller gagner Calcutta. Il est probable que la
-réalisation de ce projet est dans les contingences futures, et alors le
-commerce du Sseu-Tchuen aurait évidemment tout intérêt à suivre cette
-voie qui lui épargnerait un parcours énorme. Mais les montagnes de la
-Salouen et du Mékong pourront-elles être bientôt franchies? Tout est là.
-
-Quoi qu'il en soit, la situation de l'Angleterre, malgré notre chemin
-de fer de Yunnan-Fou, est en fin de compte meilleure que la nôtre;
-elle pourrait, en effet, voir ses lignes de chemin de fer de l'Inde
-rejoindre celles de la Chine et ne faire qu'un grand tronçon direct de
-Bombay à Changhai.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII
-
-I. Corporations, clubs et sociétés secrètes en Chine.--II. Les Taiping
-dans le Yangtseu.--III. Conclusion.
-
-
-I.--Nul pays plus que la Chine, à mon sens, ne pratique le système des
-associations, associations de parenté, d'intérêts, de professions,
-voire de non-professions, puisque les mendiants eux-mêmes sont
-associés. Les associations de parenté sont des réunions des gens
-portant le même nom de famille et unis pour défendre leurs intérêts
-familiaux et de clan. Les corporations d'ouvriers se réunissent
-pour délibérer sur tout ce qui intéresse leur métier; celles de
-négociants sur tout ce qui regarde leur commerce: prix courants, taux
-des salaires, célébration des fêtes de leurs patrons. Mais les plus
-intéressantes sont les associations de gens de la même province vivant
-dans une autre province; dans toutes les grandes villes de l'Empire,
-souvent même dans des villes de moindre importance mais où il se
-fait un certain commerce, les voyageurs et les marchands d'une même
-province, qui parlent le même dialecte, observent les mêmes usages
-et ont les mêmes intérêts construisent un local plus ou moins vaste,
-plus ou moins riche, suivant leurs ressources; ils s'y rassemblent
-pour traiter de leurs affaires, prendre une tasse de thé et de temps
-en temps donner des fêtes. Si des compatriotes de la même province se
-trouvent de passage, sans logement, sans hôtel, ils trouvent là le
-gîte et le couvert, et les malheureux sont toujours certains d'y être
-secourus. Quelques-unes de ces maisons ou _houei kouan_ (maison de
-l'assemblée, club, pourrait-on dire) sont réellement très luxueuses;
-dans les grandes villes comme Changhai, Hankeou, ce sont de vastes
-bâtiments bien aménagés à l'intérieur, et où les chambres sont ornées
-de peintures et de sculptures souvent jolies. A Hankeou notamment, le
-houei kouan du Chen-Si-Kansou est peut-être le plus beau monument de la
-ville.
-
-Toutes ces associations sont, bien entendu, absolument pacifiques;
-cependant, dans telle circonstance où l'autorité leur semble avoir
-dépassé ses droits, elles ne craindront pas de résister, et elles
-triompheront souvent du mauvais vouloir des mandarins. Jamais
-cependant elles ne susciteront ni révolte ni querelle sans motifs, et
-elles feront toujours entendre tranquillement mais fermement leurs
-réclamations à l'autorité.
-
-Il n'en est pas de même des sociétés secrètes qui, à l'abri de rites
-impénétrables, et dans un but religieux en apparence, mais politique
-en réalité, ont souvent menacé l'existence de l'Empire. La Chine
-est le réceptacle des sociétés secrètes: conspirateurs, fanatiques,
-mécontents, ambitieux, malfaiteurs, tout ce monde se réunit sous la
-bannière de diverses sociétés redoutables, en dépit de leurs noms
-inoffensifs. La plus ancienne est celle du «Nénuphar blanc» (Pei lien
-kiao) qui aurait, d'après ses adeptes, deux mille ans d'existence.
-Chaque postulant est soumis à un serment avant d'y être admis: il jure
-de croire et de pratiquer au prix de son sang et de sa vie tout ce
-qui lui sera enseigné ou commandé, et il se voue, s'il venait à être
-parjure, à la mort et à la malédiction éternelle des frères. Beaucoup
-de femmes font partie de cette société; celle-ci a sa hiérarchie,
-tout comme la franc-maçonnerie en Europe, à laquelle elle ressemble
-d'ailleurs en tant qu'organisation; elle possède des _experts dans les
-rites, des sous-préfets, des docteurs de la loi, un président de la
-justice_; enfin le chef suprême porte le nom de _Wouang, le roi_. Dans
-chaque province elle a des maisons de réunion, et si les femmes y ont
-accès, du moins ne sont-elles pas admises aux dignités et aux emplois.
-
-Le Pei lien kiao, au commencement de ce siècle, alluma l'incendie
-et provoqua la révolte dans une partie de l'Empire sous le règne de
-Kia-King (1796-1821), et pendant dix ans résista à ses troupes. La
-société de la Triade ou des Trois points (San tien houei) est du
-même genre. C'est elle qui, au début, prêta son appui à la fameuse
-insurrection des Taiping qui prit naissance dans la province du
-Kouang-Si vers 1850, sous la direction d'un certain Hong-Sieou-Tsouen,
-et qui s'étendit comme une traînée de poudre sur la Chine entière,
-principalement dans les provinces bordant le Yang-Tseu-Kiang. Ce
-Hong-Sieou-Tsouen fut-il un illuminé ou joua-t-il l'illuminé pour
-s'attirer des disciples? Toujours est-il qu'il exerçait sur eux un
-charme qui les entraîna loin. Il était lui-même fils d'un fermier et
-était né en 1813. En 1833 il essaya de passer un examen à Canton, mais
-il fut refusé. Pendant qu'il résidait dans cette dernière ville, il eut
-l'occasion d'avoir entre les mains un certain nombre de brochures sur
-le christianisme, mais il négligea de les lire. Désespéré de son échec
-aux examens, il tomba malade et crut voir dans son délire un homme qui
-lui remit un sabre pour combattre et détruire tous les êtres humains
-qui s'étaient écartés de la bonne voie. Ce songe devait avoir une
-grande influence sur sa vie future.
-
-Vers 1843 il se présenta de nouveau aux examens; mais il fut une
-seconde fois refusé; c'est alors qu'il se décida à lire les brochures
-chrétiennes, petits tracts protestants, qu'il avait depuis si longtemps
-en sa possession. Il y vit une corrélation avec le songe qu'il avait
-eu, et se crut dès lors destiné à être le souverain de la Chine. Il
-imagina une sorte de christianisme spécial et se mit à détruire les
-idoles; il prêcha et convertit un nommé Yun-Chan. Ce dernier obtint
-un brillant succès et en peu de temps fit deux mille convertis. Tous
-deux préparaient en silence leurs plans de révolte; mais les choses,
-malheureusement pour eux, furent brusquées par les mandarins eux-mêmes,
-qui voyaient d'un mauvais œil les réunions provoquées par les deux amis.
-
-Alors commença la destruction des temples, la lutte contre l'autorité.
-Deux commissaires, Sai-Song a et Ta-Hong a furent désignés pour
-réprimer la révolte; mais les troupes impériales furent battues
-partout; les Taiping s'emparèrent de Nankin en 1853, et en firent leur
-capitale.
-
-[Illustration: _Mandarins en grand costume._]
-
-II.--Cette rébellion des Taiping est l'une des plus sérieuses et des
-plus longues qui aient éclaté en Chine dans les temps modernes, et
-les provinces de la vallée du Yangtseu ont eu particulièrement à
-en souffrir. Le premier acte de révolte fut, en 1850, la prise de
-la petite ville de Lien-Tcheou, dans le Kouang-Si, que les rebelles
-fortifièrent; mais ils s'aperçurent bien vite que cette place ne leur
-serait d'aucune utilité et ils l'abandonnèrent pour occuper Tai-Tsoun.
-L'ordre et la discipline qui au début régnaient parmi les Taiping
-attirèrent dans leurs rangs de nombreux adhérents, et notamment les
-chefs de la société _Les trois points_. Ces derniers, cependant, ne
-restèrent pas longtemps des alliés fidèles; car ils n'avaient pas pour
-but, comme les Taiping, de renverser la dynastie régnante.
-
-C'est à Tai-Tsoun que Hong-Sieou-Tsouen lança ses premières
-proclamations comme fils du Ciel; il s'empara ensuite de la ville de
-Yan-Ngan et essaya de marcher sur la capitale du Kouang-Si, Kouei-Lin,
-d'où il fut repoussé par les troupes impériales et qu'il renonça à
-occuper; il détourna ses troupes vers le Hounan et s'empara d'une place
-forte qui lui donnait le commandement de toute la région arrosée par
-la rivière Siang. Il parvint très rapidement à Tchang-Cha-Fou et de là
-envahit le Yang-Tseu-Kiang. Ayant, en effet, essayé en vain pendant
-trois mois de prendre la ville murée de Tchang-Cha, il la laissa
-derrière lui après avoir ravagé et dévasté le pays aux environs et,
-franchissant le lac Tong-Ting, il lança ses bandes sur Wou-Tchang et
-Han-Yang qui furent occupées sans grande résistance. Rien alors ne
-s'opposa plus aux progrès des Taiping; poursuivant leur chemin le long
-du grand fleuve, ruinant tout, détruisant tout sur leur passage, ils
-s'emparèrent de Ngan-Kin (province du Ngan-Houei) et de Kieou-Kiang
-(province de Kiang-Si) et finalement, le 8 mars 1853, ils entrèrent
-dans Nankin dont, ainsi que je l'ai mentionné plus haut, ils firent
-leur capitale.
-
-Les succès des Taiping avaient été extraordinaires; il est vrai de dire
-que les troupes impériales, mal conduites et sans organisation aucune,
-n'opposaient qu'une bien faible résistance aux insurgés. Hong, en
-effet, put envoyer plusieurs milliers d'hommes à la conquête de Pékin,
-et cette armée arriva près de Tien-Tsin, après avoir battu toutes les
-troupes impériales envoyées contre elle, et avoir en six mois traversé
-quatre provinces, pris vingt-six villes, semé la ruine et la famine
-partout où elle passait.
-
-Cependant Pékin ne fut pas pris et les rebelles regagnèrent le Yangtseu
-en 1855, après avoir tout saccagé autour de la capitale. La division
-s'était mise dans leurs rangs, et ils s'étaient forcément affaiblis;
-ils pouvaient se battre et conquérir, non organiser, et ils n'avaient
-rien à mettre à la place du système de gouvernement qu'ils prétendaient
-renverser. Un an après leur retour dans le Yangtseu, ils ne possédaient
-plus que Nankin et Ngan-King, où ils étaient assiégés par les troupes
-impériales. Ils firent cependant, le 6 mai 1860, un nouvel effort,
-battirent leurs assiégeants, les dispersèrent et allèrent s'emparer
-de Sou-Tcheou dont ils massacrèrent la population avec la plus atroce
-barbarie. Ils s'avancèrent alors sur Changhai qui, grâce aux Européens,
-fut hors de leur atteinte.
-
-C'est alors que le gouvernement impérial, sentant son impuissance
-et sa faiblesse vis-à-vis des rebelles, demanda l'assistance des
-Européens pour venir à bout des Taiping. Un américain, nommé Ward,
-réunit une petite armée et reprit Song-Kiang, près de Changhai; il fut
-tué dans la bataille, mais un compatriote prit sa succession dans le
-commandement de la petite armée qui, à cause des prouesses accomplies
-par elle fut surnommée: _l'armée toujours victorieuse_. Il fallait en
-finir; le colonel anglais Gordon fut chargé de poursuivre les insurgés;
-en juillet 1864 il réoccupait Nankin et, dans l'espace d'un an, les
-Taiping chassés de partout se débandèrent et n'offrirent plus aucune
-résistance. La révolte était réprimée.
-
-Neuf provinces avaient été ruinées; des millions de vies humaines
-avaient été sacrifiées. Les Taiping étaient vaincus mais non les
-sociétés secrètes; et on le vit bien, il y a dix ans, lorsqu'en 1900
-la société des Boxeurs (Yi-Kiuen-Houei) voulut recommencer à Pékin ce
-que les Taiping avaient fait à Nankin. (Il est vrai qu'ici ils étaient
-soutenus, non combattus par le gouvernement, lequel d'ailleurs aurait
-été culbuté s'ils avaient réussi.)
-
-Ces sociétés ont des rites secrets inconnus aux simples mortels, et
-les grands chefs font croire aux adeptes une foule de stupidités et
-d'insanités très bien acceptées par les âmes naïves. Ainsi les chefs
-boxeurs avaient persuadé à leurs troupes qu'elles étaient invulnérables
-à la suite de certaines incantations et de certaines cérémonies, et
-qu'elles pouvaient se présenter sans crainte aux coups de fusils! Leur
-persuasion a dû être de courte durée; mais à l'époque de la révolte,
-on citait à Pékin des faits de ce genre: des soldats boxeurs s'étaient
-exposés bénévolement au feu de leurs camarades, les uns et les autres
-convaincus que les balles s'aplatiraient sur leurs poitrines; et
-la mort des uns était expliquée par les autres d'une façon toute
-naturelle: ils n'avaient pas procédé aux incantations selon les rites.
-
-Parmi les autres sociétés politiques on peut citer le Tsai-Li-Houei
-(société de l'idéal), moins connu que les deux autres; le Ko-Lao-Houei
-(les vieux frères) qui fit tant de mal dans le Yang-tseu en 1890 et
-1893-95; les Tchang-Tao-Houei (les longs couteaux).
-
-Comme confrérie religieuse, on remarque le Yen-Wouang-Houei ou
-Confrérie du roi des enfers, qui est en même temps une espèce de
-société musicale; on n'accepte, en effet, comme adeptes que ceux qui
-ont quelques notions de musique vocale ou instrumentale. Il s'agit en
-effet, aux jours de fêtes de jouer de toutes sortes d'instruments afin
-d'adoucir à l'égard des morts le caractère féroce de Yen-Wouang, le roi
-des enfers. Les principaux instruments sont le tambour et la flûte et
-l'ensemble produit une cacophonie des plus remarquables.
-
-Parmi les sociétés dont le but est utile ou humanitaire, je citerai:
-les sociétés de sauvetage (Fou-Che-Houei), les sociétés de pompiers
-(Ho-Houei) et la confrérie pour récolter les ossements abandonnés et
-leur donner une sépulture (Yen-Ko-Houei).
-
-L'une des sociétés philanthropiques les plus parfaites qu'ait connues
-la Chine, et dont l'origine remonte, dit-on, à Confucius, est celle du
-Magnolia ou Yu-Leng-Houei. Elle a perdu son principal caractère qui
-était de protéger l'innocence des enfants, de les encourager dans la
-pratique des vertus et de leur inculquer le respect de l'autorité, la
-piété filiale et l'amour du foyer. Chaque ville, chaque village avait
-son petit groupe, et on enseignait aux jeunes associés la musique et
-les jeux récréatifs et innocents. La grande fête avait lieu chaque
-année le quatrième jour de la septième lune; les enfants revêtus de
-leurs habits de fête, accompagnés de leurs parents, donnaient au public
-une représentation de jeux et de courses, de prestidigitation et
-d'adresse. Actuellement la société n'existe plus, le nom seul reste,
-et il couvre une société secrète de gens sans aveu adonnés à tous les
-vices.
-
-J'ai parlé de la société des mendiants; c'est bien l'une des plus
-ennuyeuses et des plus répugnantes qui existent en Chine. Quel est
-l'Européen ayant vécu dans ce pays qui n'a pas remarqué dans les rues
-ces bandes de bancals, de bossus, d'aveugles, d'estropiés, déguenillés,
-traînant leurs loques et poursuivant le passant jusqu'à ce qu'il ait
-versé son obole, infectant les rues et poussant des cris lamentables.
-Jamais spectacle plus navrant n'a frappé mes yeux, surtout quand je
-voyais de malheureux enfants, presque nus, traînés par leurs pitoyables
-parents ou mendiant au coin d'une rue, dans la boue glacée, sous l'œil
-indifférent des passants. Que de fois ai-je dû enjamber un cadavre
-absolument nu dans la rue la plus fréquentée de Hankeou, et voir le
-cadavre rester là trois ou quatre jours sans que personne s'en occupe
-ou y fasse attention! Oh! que la Chine a donc encore de progrès à faire
-au point de vue de l'humanité et de la charité! Tous ces beaux noms de
-société philanthropique ne couvrent aujourd'hui qu'un égoïsme immense;
-en était-il ainsi dans la Chine d'autrefois? Est-ce la décadence de
-l'Empire qui est la cause de ces horreurs?
-
-Les voleurs eux-mêmes ont leur association, et elle est si bien admise
-que les paisibles bourgeois s'assurent contre les risques en payant
-tribut au chef. Malheur à celui qui ne consent pas à servir de rente
-régulière à ces bandits: sa maison est connue et, tôt ou tard, lors
-d'une occasion propice elle sera cambriolée.
-
-III.--C'est sur cette esquisse de la vie sociale que j'arrêterai
-cette étude du bassin du Yangtseu. Pour le moment, cette partie de
-la Chine n'est guère intéressante que pour le négociant, l'homme
-d'affaires. Le voyageur, le touriste y sont rares, et pour cause.
-C'est que depuis Changhai jusqu'à Hankeou et Itchang, la nature est
-triste et monotone: vastes plaines sans horizon, rivières jaunâtres,
-ne sont point faites pour éveiller l'admiration, et c'est seulement
-dans la Chine occidentale que l'on pourrait trouver des paysages d'un
-caractère vraiment attrayant, tantôt grandioses comme dans les gorges
-du Yangtseu et les montagnes du Kouei-Tcheou et du Yunnan, tantôt
-gracieux et élégants comme dans les plaines du Sseu-Tchuen. Mais pour
-atteindre ces régions les moyens de communication manquent, et les
-rares voyageurs qui les ont parcourues étaient pour ainsi dire de
-véritables explorateurs. J'ai fait moi-même plus de 2.000 kilomètres à
-pied et à cheval dans la Chine occidentale, et je sais par expérience
-ce que c'est que de marcher sur des routes défoncées, sur des sentiers
-de chèvres et quelquefois dans les lits des torrents pour arriver dans
-quelque auberge infecte où souvent on ne trouve pas une poignée de riz
-et une botte de paille propre!
-
-Aussi faudra-t-il attendre encore quelques années, de nombreuses années
-peut-être, avant que la Chine ne soit, comme le Japon ou les Indes, un
-pays fréquenté par les excursionnistes; il faut attendre les chemins de
-fer avant qu'il ne s'élève des hôtels confortables pour recevoir les
-voyageurs sur les cimes du mont Omei ou sur les hauteurs de Tali-Fou,
-comme il y en a à Nikko ou à Dardjeeling. Ce temps-là arrivera sans nul
-doute, mais ce sera la génération suivante qui le verra; nous, vieux
-résidents de la Chine ancienne, nous ne faisons que l'entrevoir en
-rêve.
-
-
-
-
-INDEX ALPHABÉTIQUE
-
-_Signification des principaux mots chinois usités dans le langage
-géographique:_
-
-_Li_, mesure de distance (500 mètres environ); _Fou_, préfecture;
-_Chien_, sous-préfecture dépendant d'un Fou; _Tcheou_, sous-préfecture
-dépendant du gouverneur de la province; _Ting_, sous-préfecture
-frontière; _Chan_, montagne; _Kiang_, fleuve, rivière; _Ho_, id; _Hou_,
-lac; _Hai_, mer.
-
-
- A
-
- Atien-Tseu, 196, 232.
-
- Allemands, 117.
-
- An-Houa, 159.
-
- Anglais, 34, 117.
-
- Amherst (lord), 34.
-
- Amoy, 34.
-
-
- B
-
- Belges, 118, 120.
-
- Birmanie, 195.
-
- Bubbling well, 64.
-
-
- C
-
- Canton, 34.
-
- Cha-Che, 145, 146.
-
- Chai-Yang, 159.
-
- Chang-Kouan, 229.
-
- Chang-Chou-Long, 152.
-
- Changhai, 3, 34, 241.
-
- Chan-Toung, 14, 35.
-
- Chao-Hing, 79.
-
- Chen-Si, 3.
-
- Cheng-Siuen-Hoai, 74.
-
- Che-Nan-Fou, 124.
-
- Che-Lieou-Hong, 147.
-
- Chia-Kwan, 89, 229.
-
- Compagnie des Indes, 36.
-
- Confucius, 26.
-
-
- F
-
- Fa-Pou, 49.
-
- Fan-Tcheng, 132.
-
- Feung-Chien, 152.
-
- Feung-Chouei, 27.
-
- Foutai, 50.
-
- Fou-Tcheou, 34.
-
- Français, 117, 271, 272.
-
-
- H
-
- Han, 3, 196.
-
- Hankeou, 3, 114, 115 et suiv., 241.
-
- Han-Yang, 3, 114, 115.
-
- Han-Lin, 118.
-
- Hang-Tcheou, 76.
-
- Heng-Tcheou, 153.
-
- Hiue pou, 49.
-
- Hoa che, 40, 41.
-
- Hollandais, 34.
-
- Ho-Kien, 225.
-
- Hong-Sieou-Tsouen, 289.
-
- Hong-Kong, 140.
-
- Hong-Wou, 89.
-
- Houang-Pou, 59.
-
- Hou-Kouang, 113, 114.
-
- Hounan, 2, 14, 153.
-
- Houpe, 2, 14, 114.
-
-
- I
-
- Itchang, 4, 6, 146-148.
-
-
- J
-
- Japonais, 122, 123.
-
-
- K
-
- Kaolin, 40.
-
- Kan-Kiang, 3, 109.
-
- Kan-Tcheou-Fou, 43.
-
- Kai-Feung, 90.
-
- Kai-Ping, 159.
-
- Ki-Yang, 159.
-
- Kiang, 2.
-
- Kiang-Si, 2, 13, 43.
-
- Kiang-Sou, 2, 13, 241.
-
- Kia-King, 48.
-
- Kia-Ting, 3.
-
- Kieou-Kiang, 7, 12, 107-109.
-
- Kiang-Nan, 13.
-
- Kin-Te-Tcheng, 39, 110.
-
- Kien-Long, 44.
-
- Kin chan, 84.
-
- Kiang-Ning-Fou, 90.
-
- Kien-Wou, 91.
-
- Kin-Tcheou, 146.
-
- Kiun-Ki-Tchou, 48.
-
- King-Tong, 223.
-
- Kong, 49.
-
- Kouei-Tcheou, 2, 168, 169.
-
- Kouei-Tcheou-Fou, 152.
-
- Kouan-Chien, 191.
-
- Kouen-Ming, 203, 205.
-
-
- L
-
- Lao-Tseu, 27.
-
- Li-Tchuen, 2, 146.
-
- Li-Hong-Tchang, 4, 250.
-
- Li-Kiang, 24, 225.
-
- Li pou, 49.
-
- Li fan pou, 49.
-
- Li-Chouei, 158.
-
- Li-Ngan, 231.
-
- Lou-Chan, 7, 12, 108.
-
- Lou kiun pou, 49.
-
- Long-Wang-Tong, 149.
-
-
- M
-
- Macartney (lord), 34.
-
- Mekong, 195.
-
- Min, 3.
-
- Ming, 44.
-
- Ming tcheng pou, 48.
-
- Miao-Tseu, 169.
-
- Mong-Tseu, 221, 245.
-
- Mong-Houa, 223.
-
- Mo-Hei, 229.
-
- Mongolie, 137.
-
- Montréal, 63.
-
- Moscou, 63.
-
-
- N
-
- Nai-Ko, 48.
-
- Nankin, 9, 89-101.
-
- Nan-Siang, 75.
-
- Nan-Kang, 109.
-
- Nan-Tchang-Fou, 112.
-
- Nan-Tchao, 200, 201.
-
- New-York, 63.
-
- Ning-Kouo-Fou, 103.
-
- Ngan-Hoei, 2, 13.
-
- Ngan tcha che, 60.
-
- Nong tcheng pou, 49.
-
-
- O
-
- Omei, 192.
-
-
- P
-
- Pa-Tong, 146.
-
- Pékin, 268, 290, 291.
-
- Pe toun tseu, 40.
-
- Ping-Chang-Pa, 150.
-
- Ping-Chiang, 110, 159.
-
- Poyang, 3, 107.
-
- Portugais, 34.
-
- Pottinger (Sir Henry), 34.
-
- Pou-Eurl, 219-221.
-
- Poutong, 65.
-
- Pou tcheng che, 50.
-
-
- R
-
- Rangoon, 52.
-
- Russie, 34.
-
- Russes, 117.
-
-
- S
-
- Saïgon, 61.
-
- San-Francisco, 63.
-
- Sam lai, 13.
-
- Siang-Tan, 160.
-
- Siang-Yang-Fou, 3.
-
- Siang, 2, 153, 160.
-
- Siao-Kou-Chan, 8, 107.
-
- Sin-Kiu, 248.
-
- Sin-Tan, 8, 151.
-
- Siun fou, 50.
-
- Sibérie, 137.
-
- Sou-Tcheou, 3, 153, 160.
-
- Sou, 160.
-
- Soui-Fou, 227.
-
- Sseu-Mao, 219, 221, 226.
-
- Sseu-Tchuen, 2, 174, 193.
-
- Suez, 63.
-
-
- T
-
- Ta-Tsien-Lou, 187.
-
- Ta-Kiang, 1.
-
- Tael, 52.
-
- Tai-Hou, 79.
-
- Tai-Ping-Chien, 103.
-
- Taiping, 288.
-
- Tao-te-king, 27.
-
- Taotai, 51.
-
- Tali-Fou, 197.
-
- Tang, 137.
-
- Teng-Yueh, 231.
-
- Tien-Hai, 197.
-
- Tie-Chan, 125.
-
- Tien-Tsin, 63.
-
- Ting, 51.
-
- Tong-Hai, 231.
-
- Tong-Tchuen, 187.
-
- Tong-Tcheou, 79.
-
- Tong-Ting, 2, 153, 161.
-
- Tonkin, 245.
-
- Tou-Tcha-Yuan, 47.
-
- Tou tcheng pou, 49.
-
- Tchang-Cha-Fou, 2, 153, 162, 163.
-
- Tchang-Tchen-Long, 118-119.
-
- Tchang-Te-Fou, 156, 162.
-
- Tchao-Tong, 187.
-
- Tche-Li-Tcheou, 213.
-
- Tcheng-Tou, 174, 177, 190.
-
- Tchen-Kiang, 3, 87-89.
-
- Tche-Fou, 51.
-
- Tche-Chien, 51.
-
- Tche-Tai, 50.
-
- Tche-Kiang, 35, 241.
-
- Tchou-Chiong, 231.
-
- Tchong-King, 2, 6, 180, 185.
-
- Tse, 161.
-
- Tseu-Lieou-Tsing, 175.
-
- Tsin-Yang-Kong, 191.
-
- Tsao-Tang, 191.
-
- Tsing, 34.
-
- Tsong-Tou, 50.
-
- Tsong li ya menn, 49.
-
- Tsong-Ming, 79.
-
- Thibet, 7, 137.
-
-
- V
-
- Vancouver, 63.
-
-
- W
-
- Wou, 2.
-
- Wou-Wang, 30.
-
- Wou-Song, 59.
-
- Wou-Si, 76.
-
- Wou-Hou, 103, 104, 105.
-
- Wou-Tchang, 120.
-
- Wou-Keou-Tseu, 191.
-
- Wou-Tsing, 232.
-
- Wouai-Ou-Pou, 49.
-
-
- Y
-
- Yang-Tseu-Kiang, 1.
-
- Yang-King-Pang, 65.
-
- Yalong, 3.
-
- Yo-Tcheou, 2, 153.
-
- Ye-Tan, 151.
-
- Yeou tchuen pou, 49.
-
- Yong-Lo, 92.
-
- Yong-Tchang-Fou, 203.
-
- Yuan, 2, 160.
-
- Yuen-Kiang, 231.
-
- Yunnan, 2, 196, 232.
-
- Yunnan-Sen, 197.
-
- Yun-Wou-Chang, 149.
-
-
- Z
-
- Zi-Ka-Wei, 64.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-I. Le Yang-Tseu-Kiang et ses affluents.--II. La navigation sur le
-Yang-Tseu.--III. Essai de navigation à vapeur sur le haut-fleuve. IV.
-Les rives du fleuve et leur aspect; dangers de la navigation sur le
-haut-fleuve.--V. Climat.--VI. Les provinces arrosées par le Yang-Tseu
-et leurs productions.--VII. Origine des Chinois.--VIII. Caractère du
-Chinois 1
-
-
-CHAPITRE II
-
-I. Type et nature du Chinois.--II. Les maisons et leur mobilier.--III.
-La nourriture chinoise.--IV. La famille chinoise, le mari et la femme,
-les enfants.--V. Religion et superstition, le feung chouei.--VI. Les
-jeux et divertissements.--VII. Les classes de la société 19
-
-
-CHAPITRE III
-
-I. Commerce; premières relations avec l'Europe.--II. Principales
-productions.--III. L'opium.--IV. Le thé.--V. Le coton, les peaux, le
-musc.--VI. L'industrie; la porcelaine, sa fabrication.--VII. Industrie
-de la soie.--VIII. L'industrie des métaux; le pétrole, la laque, le
-vernis 33
-
-
-CHAPITRE IV
-
-I. Administration chinoise.--II. Système monétaire.--III. Différence du
-tael dans chaque province.--IV. Piastres locales provinciales.--V. La
-sapèque.--VI. Essai de réforme monétaire.--VII. Les poids et mesures 47
-
-
-CHAPITRE V
-
-I. Changhai (Shanghai); situation géographique.--II. Nature et
-climat.--III. Les concessions; la ville européenne; services
-publics.--IV. Les cités chinoises; la route d'Europe à Changhai.--V.
-La population étrangère et la population chinoise; les ponts;
-l'observatoire de Zi-Ka-Weï; les égouts.--VI. L'industrie européenne;
-les quais; établissements du gouvernement chinois.--VII. Situation
-commerciale de Changhai; importation, exportation.--VIII. Organisation
-des douanes maritimes.--IX. Population étrangère d'après le recensement
-de 1905.--X. Relevé commercial d'une année (1908) 59
-
-
-CHAPITRE VI
-
-I. Sou-Tcheou (Soochow); son aspect.--II. Population, commerce et
-industrie.--III. Instruction publique; écoles professionnelles.--IV.
-Tchen-Kiang (Chin-Kiang); sa situation, son commerce; son
-industrie.--V. Nankin; sa situation, sa grandeur et sa décadence.--VI.
-Historique de Nankin.--VII. L'ouverture au commerce étranger; le chemin
-de fer.--VIII. Établissements publics; commerce et industrie.--IX.
-L'Exposition de Nankin 83
-
-
-CHAPITRE VII
-
-I. Wou-Hou (Wuhu); ouverture au commerce étranger; situation sur le
-Yang-Tseu-Kiang; les canaux; activité commerciale et industrielle.--II.
-Les maisons européennes établies à Wou-Hou.--III. Exportation et
-importation.--IV. Kieou-Kiang (Kiu-Kiang); description de la ville et
-sa situation; les montagnes du Louchan.--V. La province du Kiang-Si; la
-ville de Kin-Te-Tcheng et la porcelaine.--VI. Avenir de Kieou-Kiang 103
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-I. Hankeou (Hankow) sa situation; la province du Houpe.--II.
-Hankeou et Hanyang; ouverture de Hankeou au commerce étranger:
-anglais, russe et français.--III. Concessions russe, française,
-allemande et japonaise.--IV. L'essor de Hankeou; le vice-roi
-Tchang-Tche-Tong et les usines de Hanyang.--V. Établissements
-industriels à Wou-Tchang-Fou.--VI. Le chemin de fer Hankeou-Pékin:
-les lignes nouvelles projetées.--VII. Les Japonais à Hankeou et dans
-le Yang-Tseu-Kiang.--VIII. L'agriculture au Houpe, les forêts, les
-mines.--IX. Le commerce, importation et exportation.--X. Le thé,
-principal article d'exportation.--XI. Parts afférentes aux diverses
-nations dans le commerce de Hankeou; la part de la France.--XII.
-Compagnies de vapeurs, maisons françaises; nouveautés industrielles et
-commerciales de Hankeou 113
-
-
-CHAPITRE IX
-
-I. Chache (Shasi) et Kin-Tcheou (Kin-Chow).--II. Itchang (Ichang)
-ouverture au commerce étranger; situation de la ville; montagnes et
-forêts; gorges et vallées.--III. La communauté marchande.--IV. La pêche
-à la loutre.--V. Promenades aux environs d'Itchang.--VI. Les jonques;
-la population; la navigation sur le Haut-Yangtseu; les rapides 145
-
-
-CHAPITRE X
-
-I. La province du Hounan; les rivières qui l'arrosent.--II. Caractère
-rude de la population.--III. Fertilité du sol.--IV. Les bois du
-Hounan.--V. Les richesses minières.--VI. Les industries.--VII. Routes
-commerciales--VIII. Yo-Tcheou (Yochow) ville ouverte au commerce
-étranger; ses transactions.--IX. Tchang-Cha-Fou (Chang-Sha-Fu) capitale
-du Hounan; son commerce; difficultés rencontrées par les Européens
-pour y résider.--X. La fête du dragon.--XI. Les monts Nan-Ling et les
-aborigènes 153
-
-
-CHAPITRE XI
-
-I. La province du Kouei-Tcheou (Kwei chow); ses ressources; sa
-capitale.--II. Les aborigènes Miao-Tseu 167
-
-
-CHAPITRE XII
-
-I. La province du Sseu-Tchuen (Szechuen); description.--II. Les
-salines.--III. Les puits à pétrole.--IV. Bronzes; coutellerie; chapeaux
-de paille; peaux; musc; vernis et suif.--V. Médecines.--VI. L'attention
-des Européens attirée vers le Sseu-Tchuen--VII. Commerce du port
-ouvert de Tchong-King (Chung-King), importation et exportation.--VIII.
-Produits du Thibet exportés par Tchong-King.--IX. Considérations sur le
-transport des marchandises et les voies commerciales.--X. La capitale
-Tcheng-Tou (Cheng-Tu) et ses environs; promenades; le mont Omei 173
-
-
-CHAPITRE XIII
-
-I. La province du Yunnan; description; Yunnan-Sen, capitale.--II.
-Histoire; le Yunnan d'autrefois; ses habitants, leurs mœurs leurs
-costumes, leurs usages.--III. L'Islamisme au Yunnan.--IV. La France
-et l'Angleterre au Yunnan; le chemin de fer; Sseu-Mao et Pou-Eurl;
-le commerce de ces deux villes.--V. Yunnan-Fou et Mong-Tseu; voie
-ferrée de Yunnan-Fou au Sseu-Tchuen, de Tali à Bhamo; commerce de
-Mong-Tseu.--VI. La ville de Tali et le plateau de Yunnan-Fou; Tonghai;
-beauté mais pauvreté du Yunnan 193
-
-
-CHAPITRE XIV
-
-I. Le tarif douanier chinois.--II. Octrois, accises ou likin.--III.
-Situation du commerce général dans les provinces du bassin du Yangtseu
-pendant l'année 1908 233
-
-
-CHAPITRE XV
-
-I. Le service de la poste en Chine. Les entreprises particulières
-ou Sin-Kiu.--II. La poste faite par les douanes maritimes.--III. Le
-service postal actuel.--IV. Fonctionnement du service actuel dans le
-Haut et le Bas-Yangtseu.--V. Le télégraphe 247
-
-
-CHAPITRE XVI
-
-I. Anglais et Français dans le Yang-Tseu-Kiang.--II. Japonais et
-Allemands.--III. Ce que les Français pourraient faire, et comment ils
-devraient procéder.--IV. Nécessité d'apprendre la langue chinoise 269
-
-
-CHAPITRE XVII
-
-I. Corporations, clubs et sociétés secrètes en Chine.--II. Les Taiping
-dans le Yangtseu.--III. Conclusion 285
-
-
-
-E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
-
-[Illustration: PROVINCES CHINOISES RIVERAINES DU YANG TSEU]
-
-
-
-
-LIBRAIRIE ORIENTALE ET AMÉRICAINE
-
-
- LE P. S. COUVREUR
-
- =Dictionnaire Français-Chinois.= Nouvelle édition. Un
- fort volume in-8º, broché 40 »
- Même ouvrage, relié 45 »
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- LE P. L. WIEGER
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- =Bouddhisme Chinois.= Tome I: =Vinaya; Monachisme
- et Discipline.= Un volume in-8º, broché 12 »
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- _Ancien Membre de l'École Française
- d'Extrême-Orient,
- Chargé de cours à l'École des Langues Orientales._
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- =Les Indes Néerlandaises.= Un volume in-8º broché, avec
- carte 8 »
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- M. GAUDEFROY-DEMOMBYNES
- _Professeur à l'École des Langues Orientales._
-
- =Les Cent et Une Nuits.= Traduites de L'Arabe. Un volume
- in-8º, broché 8 »
-
- G. MASPERO
- _Membre de l'Institut,
- Professeur au Collège de France,
- Directeur général du Service des Antiquités du Caire._
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- =Ruines et Paysages d'Égypte.= Un volume in-8º,
- broché 6 50
-
- MARCEL DUBOIS
- _Professeur de Géographie Coloniale à la Sorbonne,
- Président de la Société d'Économie politique nationale,
- Membre du Comité de la Ligue Maritime française._
-
- =La Crise Maritime.= Un fort volume in-8º écu, broché
- (_Bibliothèque des Amis de la Marine_) 6 »
-
- MARCEL A. HÉRUBEL
- _Docteur ès sciences,
- Professeur à l'Institut maritime._
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- =Pêches Maritimes d'autrefois et d'aujourd'hui.=
- Un volume in-8º écu, broché (_Bibliothèque des Amis de la
- Marine_) 5 50
-
-
-2967.--Paris.--Imp. Hemmerlé et Cie.--2-11.
-
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-LE YANGTSEU ***
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